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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:19:13 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Portraits et études; Lettres inédites de Georges Bizet + +Author: Georges Bizet + Hugues Imbert + +Release Date: June 21, 2008 [EBook #25863] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS ET ETUDES; GEORGES BIZET *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +HUGUES IMBERT + +PORTRAITS ET ÉTUDES + +CÉSAR FRANCK--C. M. WIDOR--ÉDOUARD COLONNE + +JULES GARCIN--CHARLES LAMOUREUX + +FAUST, PAR ROBERT SCHUMANN--LE REQUIEM DE BRAHMS + +LETTRES INÉDITES + +DE + +GEORGES BIZET + +_Avec un portrait gravé à l'eau forte par E. Burney_ + +PARIS + +LIBRAIRIE FISCHBACHER + +(SOCIÉTÉ ANONYME) + +33, RUE DE SEINE, 33 + +1894 + +Tous droits réservés + +STRASBOURG, TYPOGRAPHIE DE G. FISCHBACH.--4187. + +[image: GEORGES BIZET] + + + + + +À MON AMI + +THÉODORE DUBOIS + +En souvenir de tant de bonnes heures +passées en compagnie de la Muse. + + + + +CÉSAR FRANCK + + +Quelle figure caractéristique à retracer que celle de cet artiste du +XIXe siècle, dont le profil se détache en assez vive opposition sur +le milieu français dans lequel il a vécu! Artiste d'un autre âge, dont +l'Å“uvre fait songer, toute proportion gardé, à celui du grand Bach, il +aura traversé la vie comme un rêveur, voyant peu ou point ce qui se +passait autour de lui, pensant toujours à son art, et ne vivant que pour +lui. Sorte d'hypnotisme auquel arrivent forcément les véritables +artistes, les travailleurs acharnés qui trouvent dans le travail +accompli la récompense de leurs efforts et, dans le labeur pur et simple +de chaque journée nouvelle, une jouissance incomparable, sans avoir +besoin de chercher un écho dans la foule, sans penser un seul instant à +briguer ses faveurs, à abandonner, par une concession si minime qu'elle +soit, ce qu'ils pensent être la Vérité et la Beauté. + +Son Å“uvre n'est pas et ne sera jamais de nature à passionner le gros +public... et son triomphe, rêvé par ses élèves et ses amis, aura des +limites très bornées. Son genre de talent s'adresse aux raffinés en +musique: admirateur des grands primitifs, il leur a dérobé une étincelle +de leur génie, a vécu dans leur milieu, a chanté de préférence les +louanges de la divinité, s'est entretenu plutôt avec les anges qu'avec +les humains. Le Ciel a dû s'entrouvrir souvent pour lui laisser entendre +les hosannas célestes. Si l'Å“uvre est quelquefois inégal, manquant de +charmes, il s'y révèle une ligne immuable, bien caractéristique, qui ne +s'inspire nullement du mouvement contemporain. Parmi les pages choisies, +s'élevant à une très grande hauteur, il suffirait de citer, avant tout, +les _Béatitudes_. Son admiration pour les primitifs, pour les pères de +l'Église musicale ne l'empêcha pas d'admirer le génie des Beethoven, +Gluck, Mozart, Méhul, Schumann, Schubert, Berlioz et Wagner. Mais ses +tendances, ses tendresses allaient surtout aux vieux musiciens naïfs, +dont il était le continuateur. + +On a comparé la tête de César Franck à celle de Beethoven! Il faut une +certaine dose de bon vouloir pour admettre une similitude entre ces deux +masques si différents. Le seul artiste contemporain, dont la figure +accuserait quelque ressemblance avec celle de Beethoven, est Antoine +Rubinstein. Ce qui caractérisait, avant tout et à première vue, la +physionomie de Beethoven c'étaient les yeux rayonnants majestueusement +portés vers le ciel. Sa tête était remarquable entre celles de tous les +musiciens: la chevelure était très abondante, mais désordonnée et +rétive; le front, siège des idées puissantes, largement épanoui, la +bouche toujours close, le nez un peu large, et le menton en coquille. +L'ensemble présentait une force de concentration prodigieuse. + +La tête de César Franck, bien que pétrie d'intelligence, n'accusait, pas +plus que l'attitude du corps, du reste, aucune distinction, rien qui +frappât au premier aspect. Le front large, les yeux petits, expressifs, +pleins de vivacité, enfouis sous l'arcade sourcilière, le nez épais, la +bouche prodigieusement large, le menton petit et, surtout, les bas côtés +de la figure encadrés de favoris blancs lui donnaient plutôt l'apparence +d'un petit avoué de province que celle d'un artiste. Son enveloppe +terrestre, manquant d'idéal, paraissait être une rencontre de hasard +pour son âme si haut placée. + +Au point de vue moral, Beethoven était bourru, sombre, peu sociable, +bien qu'il eût un amour profond pour l'humanité entière. Cet état d'âme, +traversé rarement par quelques éclairs de grosse gaîté, doit être +attribué, pour la plus large part, aux misères noires qui +l'assaillirent, à la surdité surtout. La grande supériorité de son génie +lui donnait souvent des allures hautaines et arrogantes, principalement +lorsqu'il se trouvait transporté dans une société mondaine, qui ne +savait peut-être pas l'apprécier à sa juste valeur. De là surgissait une +extrême irritabilité qui se traduisait presque toujours par de violentes +colères. + +Chez César Franck, au contraire, le calme dominait, la bonté était +grande; sa figure souriante, son accueil très ouvert accusait une +bienveillance toujours égale, une sérénité d'âme que rien ne pouvait +troubler. Il appartenait à cette catégorie de plus en plus rare de +caractères qui considèrent la bonté comme ce qu'il y a de meilleur sur +la terre. Sa tendresse pour les souffrants, pour les humbles n'avait +point de bornes; au milieu de l'idéal où il vivait, des rêves poétiques +qui le hantaient, il n'oubliait pas de descendre de son empyrée pour +jeter un regard de commisération sur les malheureux. + +On a dit de lui, également, qu'il était un Leconte de Lisle musical. +Nous ignorons jusqu'à quel point la ressemblance entre l'Å“uvre poétique +de l'auteur des «_Poèmes barbares_» et l'Å“uvre musical de l'auteur des +«_Béatitudes_» peut être établie. Il y aurait là une étude toute +particulière à faire du tempérament des deux grands artistes. Toutefois, +ce qu'on ne peut nier c'est l'influence exercée par eux non pas sur tous +leurs contemporains, mais sur un petit cénacle qu'ils ont fanatisé. Leur +prestige a été si grand qu'ils ont inculqué à leur entourage leur +manière de sentir en art et leurs procédés; ils n'auront rencontré, au +contraire, parmi la foule qu'un accueil modéré et l'on peut affirmer que +la disproportion est grande entre la situation modeste qu'ils occupent +près du public et la place très élevée que leur ont attribuée certains +artistes, les jeunes principalement. + +En tant qu'initiateur à la haute culture musicale, César Franck apparut +à une époque où le besoin se faisait sentir d'une étude toute +particulière et plus approfondie de l'élément symphonique et de la +polyphonie. L'initiation aux Å“uvres merveilleuses des grands maîtres de +la Symphonie, qui avait pu être ébauchée dans l'enceinte des grands +concerts, ouvrait une nouvelle voie aux jeunes compositeurs français et +par suite imposait un enseignement spécial. César Franck, porté +d'intuition vers la richesse et l'amplitude de la forme symphonique, +arriva au moment psychologique pour être le maître de cette classe de +rhétorique supérieure en musique. Avec une bonté qui faisait songer au +«_Sinite parvulos ad me venire_», il devait attirer à lui cette +génération contemporaine qui désirait et recherchait, dans l'union +intime des instruments aux voix, dans une orchestration plus savante, +sinon l'abandon des vieilles formules, tout au moins leur rajeunissement +et l'adoption d'une forme plus en rapport avec les tendances +«modernistes». + +L'influence exercée par César Franck sur son milieu aura-t-elle été +heureuse? Si le maître n'avait formé que certains élèves dont le métier +est peut-être excellent, mais dont les idées heureuses sont encore à +venir, ou qui, n'ayant pas su se dégager de la forme purement +scolastique et de l'ascendant de certaine école, n'ont écrit jusqu'à ce +jour que des compositions impersonnelles, il est hors de doute que son +professorat pourrait être discuté. Mais, parmi ceux qui ont reçu ses +leçons ou ses conseils, qui ont été ses disciples ou ses amis, il en est +qui ont prouvé péremptoirement par leurs Å“uvres que l'influence de César +Franck était loin de leur avoir été néfaste. Ne s'ingéniant pas à +l'imiter servilement, ils ont gagné à son enseignement une merveilleuse +technique et une grande habileté dans la manière de traiter l'orchestre. +Leur talent n'a fait que croître et se fortifier sous l'impulsion de +celui qui a lancé dans le monde musical une si grande profusion +d'harmonies nouvelles. Il suffirait de citer les noms de Vincent d'Indy, +Augusta Holmès, Samuel Rousseau, Pierné.... pour bien nettement établir +la maîtrise du professorat de César Franck. + +Science et poésie se révèlent en l'auteur des «_Béatitudes_». Mais la +première l'emporte sur la seconde. Ceci viendrait à l'appui de la thèse +soutenue par certains esprits, qui pensent qu'entre ces deux puissances +il y a toujours lutte inégale et que l'épanouissement de l'une entraîne +presque toujours l'annihilation de l'autre. Cette théorie est extrême: +l'union de la science et de la poésie, en musique comme dans telle autre +branche de l'art, est nécessaire; elle est une condition expresse de +l'éclosion parfaite et de l'ascension du génie. Mais il ne faut pas que +la première absorbe presque entièrement la seconde. Le propre de +l'esprit poétique est de représenter, d'évoquer d'une manière vivante et +colorée les phénomènes que la science ne peut traduire que par des +formules. C'est probablement parce qu'il n'y a pas eu dans le cerveau de +César Franck pondération exacte entre l'élément scientifique et +l'élément poétique, entre la formule et le rêve, que l'on perçoit dans +ses compositions des tendances plus marquées pour les procédés +harmoniques que pour les idées mélodiques. Ce n'est pas affirmer que le +don de la mélodie n'existait pas chez lui; maintes pages de son Å“uvre +fournissent la preuve du contraire. Mais, affectionnant le contrepoint, +visant à l'originalité harmonique, la prépondérance du côté scientifique +devait se faire tout particulièrement sentir dans ses compositions. + +* * * + +Ce fut un modeste, un désintéressé, un dévoué, un laborieux que César +Franck. Aussi sa vie est-elle peu remplie de faits, d'anecdotes, mais +entièrement vouée à l'idée. + +Né le 10 décembre 1822 à Liège en Belgique[1], il fit ses premières +études au Conservatoire de cette ville. Arrivé à Paris vers l'âge de +quinze ans, il entra le 2 octobre 1837 au Conservatoire, que dirigeait +alors Cherubini, dans la classe de contrepoint et fugue de Leborne et, +le 25 octobre de la même année, dans la classe de piano de Zimmermann. +Ses premiers triomphes furent, en 1838, un accessit de contrepoint et +fugue, puis le premier prix de piano. Cette dernière récompense fut +obtenue avec un succès rare dans les annales du Conservatoire. Le jeune +Franck venait d'exécuter en perfection le morceau de concours, le +concerto en _la_ mineur d'Hummel, lorsqu'au moment d'attaquer la page +que doivent déchiffrer à première vue les élèves, il la transposa +immédiatement à la tierce inférieure et ce, sans hésitation aucune et +avec un brio des plus remarquables. On devine l'enthousiasme que suscita +dans la salle ce tour de force, qu'essayèrent depuis certains élèves, +mais sans la même réussite. Le jury le mit immédiatement hors concours +et lui décerna un premier prix d'honneur. Nous croyons que jamais pareil +fait ne s'est représenté au Conservatoire de musique. + +Admis le 6 octobre 1838 comme élève de composition lyrique dans la +classe de Berton, il remporte, en 1839, le second prix et, en 1840, le +premier prix de contrepoint et fugue. Son entrée dans la classe d'orgue +de Benoist date du 7 octobre 1840 et un second prix pour cet instrument +lui était décerné en 1841. + +Les registres du Conservatoire font foi qu'il quitta volontairement ses +classes le 22 avril 1842. Son père, dit-on, homme autoritaire, ne voulut +pas qu'il concourût pour le prix de Rome; il le destinait à la carrière +de virtuose. Son inspiration n'avait pas été heureuse! Mais son fils, +n'ayant aucun goût pour les acrobaties des jeunes prodiges, allait se +consacrer presque aussitôt à la composition et au professorat[2]. + +Trente ans environ après sa sortie du Conservatoire, le 1er février +1872, l'auteur des «_Béatitudes_» devait prendre possession de la chaire +de la classe d'orgue à notre grande école de musique. L'arrêté +ministériel, qui le nommait à ces fonctions, est daté du 31 janvier +1872. Autour de cet orgue du Conservatoire et de celui de l'église +Sainte-Clotilde qu'il occupa pendant de si longues années, il groupa une +phalange de disciples venus pour écouter la bonne parole. Parmi les plus +marquants ou les plus zélés on pourrait citer Vincent d'Indy, Augusta +Holmès, Pierné, Dallier, Samuel Rousseau, Chapuis, Galeotti, Camille +Benoit, Ernest Chausson, Bordes, A. Coquard, de Bréville, Guy Ropartz, +etc... Il est facile de se le représenter à l'orgue de Sainte-Clotilde, +donnant à son petit cénacle la primeur de ses _grandes pièces_ ou de ses +_motets_, toujours remarquables par la richesse et la variété des +combinaisons polyphoniques: son portrait, d'une admirable ressemblance, +a, en effet, été pris sur le vif par Mlle Jeanne Rongier. Assis +devant ses claviers, un peu penché en avant, il pose la main droite sur +les touches et, de la gauche, tire un des registres de l'instrument. La +tête est de trois quarts, les yeux mi-clos; le maître semble écouter des +voix d'en haut lui soufflant ses chants mystiques. Ce qui captivait en +lui, c'était non seulement la maîtrise de son enseignement, mais cette +bonté d'âme, cet accueil bienveillant qui ne se démentirent jamais dans +sa longue carrière du professorat. N'avait-il pas gagné cette +affabilité, cette attitude un peu bénissante au contact du milieu +ecclésiastique qu'il fréquenta, dans l'atmosphère de l'église sous les +arceaux de laquelle il passa de si belles heures? Ne le vous seriez-vous +pas figuré revêtu du surplis et de l'étole? N'aurait-il pas, dans les +habits sacerdotaux, donné l'illusion du prêtre qui va monter à l'autel? +Ce qu'il y a de certain c'est que ses élèves le respectaient à l'égal +d'un saint et ont conservé pour lui une vénération touchante. Ils +l'appelaient le brave père Franck; mais il n'y avait rien +d'irrespectueux dans cette appellation familière. Ils se considéraient +un peu comme ses enfants gâtés! + +Nous avons dit ses admirations pour les primitifs; il ne goûtait pas +moins les belles pages des maîtres symphonistes, Haydn, Mozart, +Beethoven, Schubert, Schumann. Son enthousiasme était aussi vif pour les +grandes Å“uvres de l'art dramatique, qu'elles fussent signées par Gluck, +Weber, Berlioz, Wagner, sans oublier les vieux musiciens français, +Monsigny, Grétry et surtout Méhul. Oui! Méhul, dont il chantait avec +transport le beau duo de la jalousie d'_Euphrosine et Coradin_. Au début +de sa carrière, il composa deux grandes Fantaisies pour piano sur les +motifs de _Gulistan_ de Dalayrac (op. 11 et 12)! + +Son esprit, accessible à toutes les beautés, ouvert à toutes les +innovations, exempt de toute jalousie, accueillait très chaleureusement +les compositions de ses contemporains, qui, plus heureux que lui, +étaient arrivés au succès. Un de ceux qui le vénéraient et a publié sur +lui, après sa mort et au moment même de l'exécution de _Psyché_ aux +concerts du Châtelet, une fort intéressante étude, M. Arthur Coquard, +rappelle, à propos de sa bienveillance et de son équité envers les +vivants, l'anecdote suivante: + +«L'une des dernières paroles qu'il me dit concerne Saint-Saëns et je +suis heureux de la reproduire fidèlement C'était le lundi soir, quatre +jours avant sa mort. Il éprouvait un mieux relatif et je lui donnais des +nouvelles du Théâtre lyrique, auquel il s'intéressait vivement. Je lui +parlais naturellement de la soirée d'ouverture, de _Samson et Dalila_, +qui avait obtenu un grand succès, et j'exprimai en passant mon +admiration pour le chef-d'Å“uvre de M. Saint-Saëns. Je le vois encore +tournant vers moi sa pauvre figure souffrante pour me dire vivement et +presque joyeusement, de cet accent vibrant que ses amis connaissaient: +«Très beau! très beau!». Ce trait peint admirablement un des côtés de +cette attachante physionomie d'artiste. + +Une autre particularité à signaler chez César Franck était une sorte de +désintéressement des applaudissements de la foule. Le petit nombre +venait à lui, le comprenait, le fêtait; l'audition de ses compositions, +lorsqu'elles répondaient à l'idéal qu'il s'en était fait, le ravissait: +cela lui suffisait. Il ne paraissait même pas s'apercevoir de +l'indifférence que le public témoignait pour son Å“uvre; il en était trop +éloigné pour qu'il y fît la moindre attention. L'art, rien que l'art, +tel était son ciel. + +* * * + +Sa place en musique, a-t-on dit, est à côté de Bach! Oui certes, et nous +avons été parmi les premiers à proclamer que la figure de César Franck +faisait songer à celle du vieux cantor de l'église Saint-Thomas de +Leipzig. Mais cette ressemblance n'enlève-t-elle pas de son originalité +à celui qui voulut faire revivre, avec des harmonies nouvelles, au +XIXe siècle la musique du XVIIe? La réunion de la science et de +l'inspiration constitue le Beau. Cette Beauté ne vient dans son plein +épanouissement que lorsque l'artiste a su se dégager des formules des +maîtres, ses prédécesseurs, qu'il affectionne. Leur dérober leur +passionnante tendresse pour la nature et ses manifestations, mais se +garder d'imiter leur style, tel doit être le but poursuivi par +l'artiste. Car, en leur empruntant ce style, il court le risque de ne +jamais arriver à posséder celui qu'il pourrait avoir, s'il se laissait +aller à ses sensations propres. Les Å“uvres des pères de l'Église +musicale sont des modèles, des exemples nécessaires à suivre; elles +constituent une grammaire admirable que devront approfondir tous ceux +qui se destinent à la carrière de compositeur; toutefois cette grammaire +ne portera ses fruits que si ses adeptes, n'en retenant que les grandes +lignes, la fécondent par un sentiment intense. Ainsi ont procédé les +grands génies, successeurs de J. S. Bach. Ils se sont abreuvés à cette +source intarissable; mais ils ont su rendre moins scolastiques, en un +mot plus humaines les magnifiques formules du maître d'Eisenach. Le mot +de Buffon: «Le style est l'homme même», sera toujours vrai, toujours +neuf. C'est pour n'avoir pas su se dégager entièrement du faire du grand +Bach que César Franck, malgré la haute valeur de telles ou telles pages +de son Å“uvre, ne figurera peut-être pas au nombre des maîtres +réellement originaux, de ceux qui ont été des inventeurs. Il en ira de +même pour ceux qui, au XIXe siècle, frappés des grandes innovations +apportées par Richard Wagner au drame musical, se seront approprié sa +manière, sa formule sans avoir son génie et n'auront laissé trace +d'aucune inspiration personnelle[3]. Cette appréciation, hâtons-nous de +le dire, s'applique plus exactement à ces derniers qu'à César Franck, +qui, malgré son inféodation à Jean-Sébastien Bach, a su révéler, +souvent, une note bien à lui, notamment dans ses pièces symphoniques et +dans sa musique de chambre. + +L'analyse de l'Å“uvre de César Franck comporterait un développement qui +ne rentre pas dans le cadre de cette étude. Nous avons cherché +uniquement à esquisser les grandes lignes d'une figure aujourd'hui +disparue, indiquer la place qu'elle occupe dans le mouvement musical +contemporain et laisser percevoir son influence. Sa production a été +relativement considérable et, depuis les trois premiers Trios (op. 1) +jusqu'aux dernières créations on devine une ligne immuable. Toutefois, +pour être véridique, il y aurait lieu de signaler, à titre de curiosité +et comme s'éloignant du faire qui, plus tard, distinguera le maître, +certaines compositions de jeunesse, dont le titre seul fait venir le +sourire sur les lèvres. La plus curieuse, entre toutes, est ce chant +national pour voix de basse et baryton, _Les Trois Exilés_, paroles du +colonel Bernard Delafosse, dont la première page est ornée de trois +portraits: Napoléon Ier, le Roi de Rome et Louis Bonaparte, avec +l'aigle planant au milieu! Il est assez difficile de préciser l'époque +à laquelle fut composée cette page dithyrambique; car, à l'exception de +quelques-unes de ses premières tentatives, César Franck n'a pas donné de +numéros à la grande majorité de ses compositions. Le classement par +ordre chronologique ne peut donc être établi. En ce qui concerne _Les +Trois Exilés_, nous savons cependant que le dépôt à la bibliothèque du +Conservatoire fut fait en 1849. Le compositeur avait alors 27 ans. +D'autres productions du même genre remontent à une époque plus ancienne, +notamment le _Premier Duo_ pour piano à quatre mains sur le _God save +the King_, les deux _Grandes Fantaisies_ pour piano sur les motifs de +_Gulistan_ de Dalayrac, portant les numéros 11 et 12 des Å“uvres et +déposées à la bibliothèque du Conservatoire en l'année 1844[4]. Il +faudrait encore citer diverses compositions se rattachant à la même +période; mais nous préférons renvoyer le lecteur au catalogue placé à la +fin de cette étude. + +Attaché pendant plus de vingt-sept années au grand orgue de +Sainte-Clotilde et pendant dix-huit ans à la classe d'orgue du +Conservatoire, il devait fatalement se passionner pour la musique +religieuse, vers laquelle il était attiré d'instinct. Il trouvait à +l'église un débouché tout naturel pour faire jouer des Å“uvres sacrées, +débouché qui ne se serait pas offert facilement à lui dans les théâtres +ou les grands concerts pour l'exécution d'Å“uvres profanes. C'est ainsi +qu'il fut amené à produire une foule de compositions remarquables pour +orgue, des Motets, ou offertoires--_Ave Maria_, _Veni Creator_, _O +Salutaris_, _Panis Angelicus_,--une Messe à trois voix seules,--et ces +grandes pages pour chÅ“ur, soli et orchestre, répondant aux noms de +_Ruth_, _Rédemption_, _Rébecca_, _Les Béatitudes_. + +Plus tard il devait revenir à la musique de chambre par laquelle il +avait débuté avec les trois Trios et il produisit successivement la +_Sonate_ en _la_ pour piano et violon, le _Quintette_ en _fa_ mineur +pour piano, deux violons, alto et violoncelle, le _Quatuor_ pour +instruments à cordes. La musique symphonique ne pouvait manquer de +l'attirer à son tour: une _Symphonie_, des poèmes tels que _Les +Éolides_, _Les Djinns_, _Le Chasseur maudit_, _Psyché_ pour orchestre et +chÅ“ur..... voilà un ensemble de compositions importantes qui attirèrent +sur lui l'attention des artistes. + +Dans son Å“uvre on trouve également nombre de mélodies séparées, dont +quelques-unes ont été écrites pour chÅ“ur et sont de la meilleure venue; +il suffirait de citer la _Vierge à la crèche_ que la Société chorale +l'_Euterpe_ exécuta en perfection dans l'un de ses concerts. + +Enfin, et, ceci est plus étonnant lorsque l'on connaît le tempérament +musical de César Franck, il fut l'auteur de deux opéras ou drames +lyriques, _Hulda_ en quatre parties et un prologue, sur un livret de M. +Charles Grandmougin, d'après une légende scandinave, et _Ghisèle_, sur +un livret de M. Gilbert-Augustin Thierry, d'après un sujet mérovingien. + +C'est principalement dans ses grandes pièces d'orgue que se révèle la +parenté avec Jean-Sébastien Bach. Dans les sonate, quintette et quatuor, +l'élément dramatique joue un rôle toujours prépondérant qui dépasse un +peu le cadre de la musique de chambre. La note est puissante, mais +toujours triste; les motifs, de courte envergure, reviennent avec +persistance, ce qui produit forcément une teinte uniforme et de nature à +engendrer quelquefois la fatigue chez l'auditeur, surtout chez celui qui +n'y est pas préparé. La forme canonique lui était familière; peut-être +en a-t-il parfois abusé. La richesse du coloris et de l'élément +polyphonique donne toutefois une grande allure à l'ensemble de l'Å“uvre. + +Les poèmes symphoniques, les compositions pour chÅ“ur, soli et orchestre, +les Oratorios laissent entrevoir les mêmes qualités et les mêmes +défauts. Le début est presque toujours heureux; des pages de beauté, de +force, de concentration se font jour.--Malheureusement elles sont +souvent noyées dans des longueurs qui enlèvent du charme à des +compositions dans lesquelles le procédé, quoique fort remarquable, est +trop visible. + +Prenons, si vous le voulez bien, _Psyché_, poème symphonique pour +orchestre et chÅ“urs, une des dernières créations du maître, dont la +première audition eut lieu aux concerts du Châtelet, sous la direction +d'Édouard Colonne, le 23 février 1890. Dès les premières pages, +l'auditeur est subjugué par la maîtrise de l'écriture et l'élévation des +idées. Il admirera le _Sommeil de Psyché_, prélude d'une langueur +mystérieuse, rappelant, non pas au point de vue du tissu musical, mais +comme ligne, les idées wagnériennes; il reconnaîtra le talent du +compositeur traduisant les bruits étranges qui précèdent l'enlèvement de +Psyché par les zéphirs dans les jardins d'Eros; il trouvera exquise la +tendresse se dégageant du thème nº 3 de Psyché reposant au milieu des +fleurs et saluée comme une souveraine par la nature en fête; il +reconnaîtra une certaine parenté entre le motif des voix chantant, dans +les notes graves, à Psyché: «Souviens-toi que tu ne dois jamais de ton +mystique époux connaître le visage»,--et celui de Lohengrin à Elsa: +«Sans chercher à connaître quel pays m'a vu naître»; il retiendra encore +comme bien venues plusieurs autres pages de la partition. Mais il +regrettera le manque de variété et les longueurs qui enlèvent à ce poème +musical le charme sans mélange qui devrait s'en dégager. + +Les _Béatitudes_ sont, nous l'avons dit, la création maîtresse de César +Franck, celle qui n'engendre pas la monotonie ou la lassitude comme +telles ou telles pages du maître, malgré son long développement. +Splendide oratorio, de solide architecture, qui planera certes au-dessus +de bien des Å“uvres qui ont eu, dès leur apparition, un succès rapide +mais éphémère. Celle-là suffit à attester la belle et haute intelligence +qu'il était. + +Paraphrase poétique de l'Évangile par Mme Colomb, les _Huit +Béatitudes_, avec un prologue, renferment des parties d'une surprenante +élévation au point de vue musical. Voici les titres de chacune des +_Béatitudes_: + +I. Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des Cieux est +à eux! + +II. Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre! + +III. Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés! + +IV. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils +seront ressuscités! + +V. Heureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes +miséricorde! + +VI. Bienheureux ceux qui ont le cÅ“ur pur, parce qu'ils verront Dieu! + +VII. Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de +Dieu! + +VIII. Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce +que le royaume des Cieux est à eux! + +Satan, un Satan de proportion colossale, vaincu par le +Christ,--l'Humanité, en proie à toutes les misères d'ici-bas, régénérée +par le Rédempteur, telle est la maîtresse ligne de ce poème, auquel +César Franck, par les plus heureux effets de contraste, par une +orchestration merveilleuse, bien qu'un peu compacte et lourde, par une +vérité étonnante de l'expression dramatique, par la richesse mélodique, +par l'habile union des voix à l'orchestre, a donné une haute et superbe +envergure. + +Quels accents de tendresse, de pitié compatissante, dans cette voix du +Christ, prêchant la bonne parole! Quelle âpreté dans celle de Satan +luttant jusqu'à ce qu'il s'avoue vaincu et quelle intensité dramatique +dans ses révoltes, notamment dans la _Huitième Béatitude_: + + «À ma défaite + Mon pouvoir a survécu; + Je relève la tête. + Non! Non! je ne suis pas vaincu.» + +Quels heureux effets l'auteur a tirés de la polyphonie orchestrale et +vocale! Admirez la gradation habilement ménagée entre ces chÅ“urs si +remplis de tristesse et ceux pleins de véhémence! Et, lorsque le +compositeur écrit ce fameux _Quintette_ pour les voix «Les Pacifiques», +dans la _Septième Béatitude_, comme son orchestre donne une intensité +d'expression aux voix! N'est-ce pas un chef-d'Å“uvre que la _Troisième +Béatitude_, dans laquelle cette mère pleure sur le berceau vide de son +enfant, cet orphelin déplore sa misère, ces époux pleurent leur +séparation, ces esclaves réclament la liberté? Et, toujours planant dans +les régions sereines, la voix du Christ: + + «Heureux ceux qui pleurent, + Car ils seront consolés.» + +Puis, comme couronnement de l'édifice, l'_hosanna_ grandiose qui termine +la _Huitième et dernière Béatitude_![5] + +* * * + +César Franck se montra toujours très enthousiaste pour sa patrie +d'adoption: ses fils servirent sous les drapeaux à l'époque la plus +critique de notre histoire contemporaine, en 1870! Lui-même, sous +l'empire de son amour pour la France, écrivit, pendant les tristesses du +siège de Paris, une page toute vibrante de patriotisme. C'est M. Arthur +Coquard, à qui nous avons déjà fait un emprunt, qui raconte cet épisode: +«Un jour, à cette heure bien fugitive où l'heureuse victoire de +Coulmiers redonnait à tous l'espoir du succès final, le _Figaro_ publia +une sorte d'ode en prose intitulée _Paris_. Était-elle signée? Je ne +m'en souviens plus. César Franck ne put lire ce morceau de sang-froid et +les formes musicales lui arrivèrent si soudainement et d'une façon si +irrésistible qu'il dut y céder. Le lendemain, comme nous rentrions à +Paris, entre deux combats d'avant-garde, Henri Duparc et moi, nous +voyons arriver le maître tout radieux, tenant à la main l'esquisse +fraîche encore. Jamais nous n'oublierons de quel air inspiré il nous +dit cette admirable page. Admirable n'a rien d'excessif; car _Paris_ est +d'une inspiration grandiose. Par malheur, les défaites qui survinrent ne +permirent jamais l'exécution du chant triomphal....» + +Travailleur acharné, il avait pu traverser la vie, grâce à sa robuste +santé, sans misères physiques. Il eut une verte vieillesse et, lorsqu'un +accident imprévu (une pleurésie pernicieuse) vint le frapper +mortellement, il était encore en pleine force et entrait dans sa +soixante-huitième année: ce fut le 8 novembre 1890. + +Deuil profond pour ses amis et élèves qui ne pouvaient croire à la +disparition subite de celui qui vécut pour ainsi dire de leur vie et +leur donna l'exemple de la conscience artistique et du labeur +infatigable! Aussi se pressèrent-ils en foule derrière le char funèbre +qui le conduisit à sa dernière demeure[6]. À l'église Sainte-Clotilde, +dont il avait été l'éminent organiste, ses obsèques eurent beaucoup +d'éclat, grâce au concours de M. Édouard Colonne, qui vint, avec son +puissant orchestre, rendre un dernier hommage au musicien, dont il avait +fait exécuter plusieurs Å“uvres au Trocadéro et au Châtelet. Au milieu du +sanctuaire entièrement tendu de draperies noires, M. le curé de +Sainte-Clotilde tint à célébrer, dans un beau langage, les vertus de +l'auteur des _Béatitudes_. À l'offertoire, M. Mazalbert chanta un +_Cantabile_ du maître et le _Libera_ de M. Samuel Rousseau avec +Fournets. + +Enfin, au cimetière du Grand-Montrouge, Emmanuel Chabrier, au nom de la +Société nationale de Musique, qui avait eu César Franck pour président, +prononça l'allocution suivante: + +«Je viens, au nom de la Société nationale de Musique, adresser un +dernier adieu au maître disparu, à notre vénéré président. + +«César Franck, Franck, le brave père Franck, comme nous disions encore +hier, avec une familiarité respectueuse, comme nous dirons demain, +toujours,--nous souvenant,--n'était pas seulement un admirable artiste, +un des grands parmi les grands de l'immortelle famille, un de ces élus +rares qui, calmes et forts, tranquilles et jamais las, sans se hâter ni +s'attarder, passent presque silencieusement ici-bas avant d'aller +rejoindre les grands-aïeux; il était encore le cher maître regretté, le +plus modeste, le plus doux et le plus sage. Il était le modèle, il était +l'exemple. + +«Sa famille, ses élèves, l'art immortel, voilà toute sa vie. Vers la fin +de l'automne, dès qu'il rentrait à Paris, nous lui demandions: «Eh bien, +maître, qu'avez-vous fait, que nous rapportez-vous?»--«Vous verrez, +répondait-il, en prenant un air mystérieux, vous verrez; _je crois_ que +vous serez contents.... J'ai beaucoup travaillé et bien travaillé.» Et +il nous disait cela si simplement, avec une foi si naïvement sincère, de +sa large voix expressive et grave, en vous prenant les mains, les +gardant longtemps, presque sérieux, songeant à la fois aux chères joies +qu'il avait éprouvées, lui, en composant, et au plaisir _qu'il lui +semblait bien_ que vous prendriez aussi à écouter l'Å“uvre nouvelle. Et +c'étaient successivement l'admirable quintette, la sonate pour piano et +violon, les _Béatitudes_, les _Éolides_; l'hiver dernier, il nous +donnait un absolu chef-d'Å“uvre, le quatuor à cordes. Et, d'année en +année, César Franck semblait se surpasser toujours. + +«Adieu, maître et merci; car vous avez bien fait. C'est l'un des plus +grands artistes de ce siècle que nous saluons en vous; c'est aussi le +professeur incomparable dont l'enseignement merveilleux a fait éclore +toute une génération de musiciens robustes, croyants et réfléchis, armés +de toutes pièces pour les combats sévères, souvent longuement disputés. +C'est aussi l'homme juste et droit, si humain et si désintéressé, qui ne +donna jamais que le sûr conseil et la bonne parole. Adieu». + +Ce chaud panégyrique fait honneur au maître comme à l'ami que fut pour +lui Emmanuel Chabrier, notre gros et jovial Chabrier, comme nous +l'appelions, nous aussi, dans les moments de familiarité expansive. + +À quelle époque, maintenant, verra-t-on s'élever le monument que ses +intimes doivent à sa mémoire, à son talent et pour lequel Augusta Holmès +prit l'initiative d'une souscription? + +Par sa capacité de travail, sa facilité prodigieuse, sa science profonde +de l'harmonie, par le côté sévère et élevé de ses compositions, par sa +foi dans l'art, qu'il n'abandonna jamais, César Franck est une figure +attachante parmi les musiciens du XIXe siècle. Mais, ainsi que nous +l'avons déjà indiqué, cette figure ne restera pas comme type à un même +degré que celle d'un Berlioz, d'un Wagner, ou même celle d'un Brahms! + + + + +CATALOGUE + +DES + +Å’UVRES DE CÉSAR FRANCK + +Op. 1. 1er trio en fa dièse, pour piano, violon et +violoncelle.....SCHUBERTH. + +_Id._ 2e trio en si bémol, pour piano, violon et +violoncelle.....SCHUBERTH. + +_Id._ 3e trio en si mineur, pour piano, violon et +violoncelle.....SCHUBERTH. + +Op. 2. 4e trio en si, pour piano, violon et +violoncelle.....SCHUBERTH. + +Op. 3. Eglogue (_Hirten-Gedicht_), pr piano, dédiée à son élève la +Baronne de Chabannes.....SCHLESINGER. + +Op. 4. Premier duo, pour piano à quatre mains sur le _God save the +King_.....SCHLESINGER. + +Op. 5. Premier caprice, pour piano.....LEMOINE. + +Op. 6. _Andantino quietoso_, pour piano et violon.....LEMOINE. + +Op. 7. Souvenir d'Aix-la-Chapelle, pour piano.....SCHUBERTH. + +Op. 8. Quatre mélodies de François Schubert, transcrites pour +piano.....E. CHALLIOT. 336, rue Saint-Honoré. + +Op. 11. Première Grande Fantaisie sur _Gulistan_ de Dalayrac, pour piano +(1844).....RICHAULT. + +Op. 12. Deuxième Grande Fantaisie sur _Gulistan_ de Dalayrac, pour piano +(1844).....RICHAULT. + +Op. 14. _Gulistan_, duo pour piano et violon sur l'opéra de +Dalayrac.....RICHAULT. + +Op. 15. Fantaisie pour piano, sur deux airs polonais.....RICHAULT. + +Op. 16. Fantaisie pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR. 40, rue du Bac. + +Op. 17. Grande pièce symphonique pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR. + +Op. 18. Prélude, fugue, variations, pour grand +orgue......MAYENS-COUVREUR. + +Op. 19. Pastorale, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR. + +Op. 20. Prière, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR. + +Op. 21. Final, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR. + +Op. 22. Quasi Marcia, pièce pr harmonium.....PARVY-GRAFF. + +_Ruth_, églogue biblique en 3 parties. Soli, chÅ“ur et +orchestre.....HARTMANN. + +_Rédemption_, poème-symphonie en 2 parties (Ed. Blau). Soli, chÅ“ur et +orchestre.....HARTMANN. + +_Les Béatitudes_, d'après l'Évangile, poème de Mme Colomb.....MAQUET. + +_Les Éolides_, poème symphonique.....ENOCH et COSTALLAT. + +_Les Djinns_, poème symphonique.....ENOCH et COSTALLAT. + +_Le Chasseur maudit_, poème symphonique, d'après la ballade de Burger +(1884).....GRUS. + +_Psyché_, poème symphonique pour orchestre et chÅ“urs.....BRUNEAU. + +_Rébecca_, scène biblique pour soli, chÅ“ur et piano (poème de M. Paul +Collin).....RICHAULT. + +_Hulda_, drame lyrique en 4 parties et un prologue, libretto de M. +Charles Crandmougin, d'après un sujet scandinave.....BRUNEAU. + +_Ghisèle_, opéra, libretto de M. Gilbert-Augustin Thierry, d'après un +sujet mérovingien + +_Quintette_ en fa mineur, piano, 2 violons, alto et +violoncelle.....HAMELLE. + +_Quatuor_ pour instruments à cordes.....HAMELLE. + +_Symphonie_ D moll.....HAMELLE. + +_Sonate_ en la pour piano et violon HAMELLE. + +_Variations symphoniquies_ pour orchestre et piano ENOCH et COSTALLAT. + +_Andantino_ pour violon, avec accompagnement de piano. + +_Messe_ à trois voix seules, chÅ“ur et orchestre.....BORNEMANN. + +Nombre d'extraits ont été faits de cette messe, notamment le célèbre +_Panis angelicus_. + +_Hymne_, chÅ“ur à 4 voix d'hommes, poésie de Jean Racine +(1883).....HAMELLE. + +Cinq pièces pour harmonium.....PARVY-GRAFF. + +59 motets pour harmonium.....ENOCH et COSTALLAT. + +9 grandes pièces d'orgue.....DURAND et fils. + +3 offertoires pour soli et chÅ“urs (1861).....BORNEMANN. + +4 motets.....PARVY-GRAFF. + +_Salui_, contenant 3 motets avec accompagnement d'orgue +(1865).....REGNIER-CANAUX. 80, rue Bonaparte. + +_Veni Creator_, duo pour ténor et basse (Écho des Maîtrises) 1876.....F. +SCHOEN 42, boulevard Malesherbes. + +_Ave Maria_, chÅ“ur réduit à deux voix égales, par Ch. Bordes (1891) O. +BORNEMANN. + +_O Salutaris_, extrait de la messe solennelle pour basse solo O. +BORNEMANN. + +_Chants d'église_, harmonisés à 3 et 4 parties avec accompagnement +d'orgue + +(1er partie: Messes.--2e partie: Hymnes--3e partie: Chants pour +le salut.) + +Ballade pour piano. + +_Prélude, aria et final_ pour piano......HAMELLE. + +_Prélude, choral et fugue_ pour piano.....ENOCH et COSTALLAT. + +_Transcriptions_ pr piano (ouvrages anciens).....RICHAULT. + +Deuxième duo pour piano à 4 mains sur Lucile.....PACINI-BONOLDI. + +Sonate pour piano.....SCHLESINGER. + +_Les Trois Exilés_, chant national pour voix de basse et +baryton.....EDMOND MAYAUD. boulevard des Italiens. + +Paroles du colonel Bernard Delafosse, chanté par Mme Hermann-Léon. +Avec 3 portraits sur la première feuille: Napoléon Ier, le roi de +Rome et Louis Bonaparte (un aigle au milieu). «Quand l'étranger +envahissant la France.» + +_Le Garde d'honneur_, cantique an sacré cÅ“ur, paroles de Mme X. +Mélodie.....REGNIER-CANAUX. + +6 duos pour voix égales, pouvant être chantés en chÅ“ur, avec +accompagnement de piano (1889): + +1º _L'Ange gardien_. + +2º _Aux petits enfants_, poésie d'A. Daudet, dédiée à M. E. Pierné. + +3º _La Vierge à la crèche_, poésie d'A. Daudet, dédiée à M. P. Roger. + +4º _Les danses de Lormont_, poésie de Mme Desbordes Valmore. + +5º _Soleil_, poésie de Guy Ropartz. + +6º _La chanson du Vannier_, poésie d'A. Theuriet. ENOCH et COSTALLAT. + +_La procession_, poésie de Brizeux pour orchestre et chant BRUNEAU et A. +LEDUC. + +_Les cloches du soir_, poésie de Mme Desbordes-Valmore.....BRUNEAU et +A. LEDUC. + +_Le mariage des roses_, poésie de E. David, pour baryton ou +mezzo-soprano, dédié à Mme Trélat ENOCH et COSTALLAT. + +_L'ange et l'enfant_, mélodie.....HAMELLE. + +Mélodies: + +_Robin Gray_.....RICHAULT. + +_Souvenance_, poésie de Chateaubriand.....RICHAULT. + +_Ninon_, poésie d'A. de Musset pour ténor et soprano, dédiée au Dr F. +Féréol.....RICHAULT. + +_Passez, passez toujours_, poésie de V. Hugo.....RICHAULT. + +_Aimer_, poésie de Méry, en la bémol (baryton et piano).....RICHAULT. + +_L'émir de Bengador_, poésie de Méry.....RICHAULT. + +_Cloches du soir_, poésie de Desbordes-Valmore.....BRUNEAU. + +_Roses et papillons_, mélodie.....ENOCH et COSTALLAT. + +_Lied_, mélodie.....ENOCH et COSTALLAT. + + + + + +CHARLES-MARIE WIDOR + + +À côté du Luxembourg, à l'ombre de la vieille église Saint-Sulpice, dans +un antique hôtel rue Garancière nº 8[7], réside l'aimable et savant +organiste de Saint-Sulpice, Charles-Marie Widor. L'ensemble de +l'immeuble, avec ses beaux pilastres et les volutes des chapiteaux +formés de monumentales têtes de béliers sculptées en haut relief, +présente un aspect des plus imposants et réveille les souvenirs de +plusieurs époques. + +L'hôtel fut bâti par le marquis de Garancière. Son gendre, le fameux +marquis de Sourdéac, a été, avec Cambert et l'abbé Perrin, un des +premiers directeurs de l'Opéra. Très passionné pour les arts, fort +expert dans la connaissance de divers métiers, il se chargea de toute la +_machinerie_ de l'Académie royale de musique. Il construisit non +seulement un petit théâtre dans cet hôtel de la rue Garancière, où il +invitait les célébrités de l'époque, mais il fit établir au Château de +Neubourg dans l'Eure une scène fort bien agencée, sur laquelle fut jouée +pour la première fois, en 1660, _La Toison d'or_, mélodrame à grand +spectacle de Pierre Corneille. Le marquis de Sourdéac avait comme +collaborateurs pour les vers l'abbé Perrin, pour la musique La Grille et +Cambert, organiste de l'église Saint-Honoré, maître et compositeur de la +musique de la Reyne mère. + +C'était un fier original. Dans le but d'acquérir une force et une +agilité surprenantes, n'avait-il pas eu l'idée de se faire chasser par +ses piqueurs et sa meute dans sa propriété de Neubourg, comme on chasse +le cerf! N'eut-il pas, un jour, l'extravagance de grimper sur le cheval +de bronze du Pont-Neuf, afin de pouvoir contempler les exploits des +jeunes seigneurs, ses amis, détroussant les passants comme de simples +bandits! + +Les essais tentés sur le petit théâtre de l'hôtel Garancière furent +donc, en quelque sorte, contemporains de ceux de l'Académie Royale de +musique, qui avait fait ses premières armes, à la Salle d'Issy en 1659, +avec l'abbé Perrin et Cambert. + +Le petit théâtre de l'hôtel Garancière évoque encore une autre image, +toute de charme, celle de cette Adrienne Lecouvreur, qui fut aimée du +comte de Saxe et jeta un si vif éclat sur la scène. Arrivée à Paris, +vers l'âge de douze ans, en 1702, et installée avec sa famille non loin +de la Comédie, dans le faubourg Saint-Germain, elle organisa, afin de +satisfaire sa passion pour le théâtre, des représentations chez un +épicier de la rue Férou avec plusieurs camarades de son âge. Le succès +obtenu par la petite troupe engagea la présidente Le Jay à lui prêter +son hôtel de la rue Garancière. + +«Le beau monde y accourut; on dit que la porte, gardée par huit suisses, +fut forcée par la foule. Mais la tragédie s'achevait à peine que les +gens de police entrèrent et firent défense de passer outre. La petite +pièce ne fut pas donnée. Ainsi finirent ces représentations sans +privilège[8].» + +* * * + +L'appartement qu'occupe Widor est original: L'atelier de travail, «sa +cave», est à l'entresol, les chambres au premier étage. C'est dans +l'atelier, un long rectangle, que nous reçoit l'habile organiste et, +avec l'amabilité qui est dans sa nature, il nous fait les honneurs de +cette pièce, dans laquelle sont exposés de nombreux souvenirs d'art; on +y suit les différentes étapes de la vie du compositeur; on y retrouve +les portraits des amis littérateurs ou artistes qu'il a le plus +fréquentés. + +À tout seigneur tout honneur! + +Voici le portrait du maître de la maison: une vibrante esquisse sur +toile de Carolus Duran, le Velasquez français, un des amis de la +première heure. L'Å“uvre est vivante; les accessoires ne sont +qu'esquissés, mais la tête est remarquable; elle sort de la toile; les +yeux sont lumineux. C'est bien le portrait moral et physique de l'auteur +de la _Korrigane_. + +Plus haut, la photographie de Charles Gounod, d'après la belle toile du +maître exposée en 1891 par Carolus Duran, le digne pendant du subjectif +portrait de l'auteur de _Faust_ par Élie Delaunay. + +Sur un piano à queue se dresse fièrement la statue de Jeanne d'Arc, +réduction en plâtre de l'Å“uvre de Frémiet, offerte à Widor après les +exécutions de sa _Jeanne d'Arc_ à l'Hippodrome. + +Ici, de vigoureuses eaux-fortes de Rembrandt, achetées à la vente de la +collection Diet, font pendant à des gravures de vieux maîtres allemands +ou flamands, à des dessins à la sanguine de peintres divers, à de jolies +aquarelles. Nous sommes séduits par une belle tête de Van Dyck, à +travers laquelle on perçoit les carnations de son maître Rubens,--un +portrait à la plume du Guerchin,--une esquisse de Delacroix (Jésus sur +la barque) malheureusement retouchée,--une charmante eau-forte de James +Tissot avec cette dédicace: «En souvenir des déjeuners du dimanche et de +la musique avant Vêpres. Juin 1891.»,--une délicieuse aquarelle +d'Harpignies, d'une grande intensité de ton,--des chevaux au crayon de +Regnault,--et, pour le bouquet, un groupe de jolies têtes à la sanguine +de Boucher. + +Tout à côté, la photographie du délicieux petit orgue à deux claviers, +ayant appartenu à Marie-Antoinette et portant ses initiales; il était +autrefois à Versailles et, après avoir échappé au vandalisme de la +période révolutionnaire, il figure aujourd'hui à l'église Saint-Sulpice. + +Quelle est cette ravissante figure qui vous accueille par un gracieux +sourire? Une jeune miss, élève de Carolus Duran, qui s'est peinte +elle-même avec un joli béret crânement planté sur la tête. + +Plus loin, nous voyons près l'une de l'autre les photographies, avec +dédicaces, de Paul Bourget, très proche parent de Widor, l'auteur de ces +merveilleuses études psychologiques qui l'ont placé de suite à la tête +des jeunes et célèbres écrivains de France,--de ce pauvre Guy de +Maupassant, arrêté en pleine gloire par la terrible maladie mentale qui +a nécessité son internement dans une maison spéciale. Sur le portrait +que nous avons devant les yeux se dessine l'image pleine de florissante +santé du créateur de tant de petits chefs-d'Å“uvre. Figure épanouie avec +les cheveux coupés en brosse, la forte moustache et la mouche--vrai type +de robuste marin,--l'ensemble indiquant une puissante et riche nature. +Qu'en reste-t-il aujourd'hui? Vaincue, terrassée par le mal, cette +constitution de fer s'est atrophiée; le visage s'est émacié, les rides +l'ont envahi, les traits se sont creusés. En relisant son magistral +volume dans la manière d'Edgard Poë, _le Horla_, nous nous disions que, +pour avoir étudié d'une manière si effroyablement exacte les symptômes +de la folie, le malheureux auteur devait en avoir déjà subi les +premières atteintes[9]. + +Devant un paysage aux bois touffus et ombreux, Widor nous dit +brusquement: «Croyez-vous à la métempsycose?... Pour mon compte, j'ai +des souvenirs d'avoir été canard! En voulez-vous une preuve? Au dernier +automne, dans les environs de Montereau, nous nous promenions dans les +bois en joyeuse et agréable compagnie. Je n'étais jamais venu dans la +contrée que nous parcourions; il me semblait cependant la reconnaître. +Je retrouvais des buissons, des ruisseaux de connaissance surtout, et +j'ai conduit, avec l'instinct de l'animal qui revient au lancer, tout +mon monde à une certaine mare, où je me rappelais avoir barboté.»--Tout +ceci raconté avec une aimable jovialité, avec cette diction du bout des +lèvres particulière à Widor. + +Que dire, ami lecteur, de cette transmigration de l'âme d'un canard dans +le corps d'un organiste-compositeur? Quels couacs aurait dû enfanter +cette parenté avec un palmipède! + +Une fois par semaine se réunissent les amis de la maison et on musique. +Charmante communion d'idées entre tous ces artistes, très épris de la +divine muse! On écoute, dans le silence, la parole enchanteresse des +maîtres d'autrefois et d'aujourd'hui, on vit dans leur intimité. Musique +de chambre, tu mets à nu l'âme de ceux que nous aimons! + +* * * + +Charles-Marie Widor est né à Lyon le 22 février 1845. Tout jeune, il +improvisait déjà avec une grande habileté sur l'orgue de l'église +Saint-François de Lyon, dont son père était organiste. + +Il étudia, plus tard, à Bruxelles l'orgue avec Lemmens et la composition +avec Fétis. Organiste de l'église Saint-Sulpice depuis 1870, il a su +faire apprécier des qualités incontestables comme virtuose et a produit +de nombreuses compositions, dans lesquelles se perçoivent des tendances +particulières pour la musique symphonique. Ses Å“uvres d'orgue, nouvelles +de forme, ont été très remarquées par les connaisseurs. Les deux +créations qui l'ont fait connaître du grand public sont le ballet de la +_Korrigane_, exécuté à l'Opéra en décembre 1881 et _Jeanne d'Arc_, +grande pantomime musicale montée à l'Hippodrome en juin 1890. + +Ce qui distingue la manière du jeune maître, c'est une recherche +toujours constante de l'originalité et le souci d'une orchestration des +plus soignées, puisée dans l'étude des grands maîtres. Il a horreur, on +le voit, du convenu, du banal et nous ne saurions que l'en louer. +Peut-être trouverait-on à critiquer l'abus de cette recherche et +voudrait-on quelquefois plus de profondeur, de spontanéité dans les +idées, plus de sincérité émue. Mais son Å“uvre dénote un musicien de +race. + +Il a été directeur et chef d'orchestre de la _Concordia_, société +chorale où furent exécutées les belles pages des maîtres, notamment la +_Passion selon Saint-Matthieu_ de J. S. Bach, et dont Mme Fuchs était +l'âme. + +Widor a remplacé le regretté César Franck comme professeur d'orgue au +Conservatoire. Entre temps il manie avec habileté la plume de critique +musical. Il a collaboré à l'_Estafette_, sous le pseudonyme d'Aulétès et +envoie de très intéressants articles au _Piano-Soleil_. + +Travailleur infatigable, il ne laisse passer aucun jour sans écrire. +Après avoir produit de nombreuses compositions pour orgue, de la musique +de chambre, etc..., il aspire aujourd'hui à affronter la scène. Ce ne +sera pas la première fois; car, sans oublier le _Conte d'avril_, il fit +jouer _Maître Ambros_ à l'Opéra-Comique et la _Korrigane_ à l'Opéra. Les +succès qu'il a remportés avec ce dernier ouvrage et avec _Jeanne d'Arc_ +à l'Hippodrome, l'engagent à poursuivre sa carrière du côté du théâtre. +C'est ainsi qu'il prépare un opéra _Nerto_, en collaboration avec +l'illustre félibre Frédéric Mistral. + +Esprit chercheur, plein d'ambition, Widor croit à son étoile. Mais la +gloire qu'il rêve n'est pas de celles qui puissent lui causer des sujets +d'inquiétude..... Très répandu dans le monde, il en a rapporté des +souvenirs, des anecdotes qu'il narre en agréable causeur et sans +prétention. Il ne sait pas dissimuler sa pensée; mais il croit inutile +de la dévoiler, lorsque besoin n'est. + +Il adore le célibat, non point qu'il ait la moindre répugnance pour les +filles d'Ève: mais il estime que le véritable artiste est peu fait pour +le mariage. Son Å“uvre l'absorbe trop. + +Ayant fait ses humanités, il a l'esprit très ouvert à tout ce qui touche +à la littérature et aux arts; il a même fait de la peinture dans sa +jeunesse. En tant que compositeur, il conçoit rapidement, se défiant, +toutefois, de sa facilité et regrettant d'avoir livré, dans le principe, +à l'éditeur des pages qui auraient gagné à être mûries. + + + + +ÉDOUARD COLONNE + + +Comme Charles Lamoureux, son émule, Édouard Colonne est né dans la +capitale de la Gascogne. + + Si la Garonne avait voulu, + +a chanté gaiement le bon et spirituel G. Nadaud.--La Garonne a voulu... +pour ces deux persévérants. + +Le premier est un petit homme court sur jambes, chauve, vif et alerte +malgré sa rotondité,--très autoritaire. Si les yeux indiquent la finesse +et la jovialité, ils révèlent également une tendance à la sévérité; +l'abord est froid et inspire quelque inquiétude.--«Un boulet de canon +sur un obus», a dit finement Caliban. + +Le second est de taille moyenne, avec un penchant à l'embonpoint, de +belle prestance, à la physionomie aimable, d'apparence calme; mais le +regard très incisif indique la décision. Il cherche à plaire et il y +réussit. + +Tous les deux ont prouvé qu'avec une grande volonté, une persévérance de +chaque jour et aussi la foi dans l'art, on peut arriver à doter son pays +d'institutions qui ont propagé le goût des belles et grandes choses et +ont affiné le sens musical. + +Ils ont été en France, après Seghers et Pasdeloup, les révélateurs d'un +monde nouveau, de la Symphonie! Leurs efforts ont eu pour résultat +d'éduquer la masse du public et d'inciter les jeunes compositeurs +français à faire de l'orchestre, pour paraître dignement à côté de leurs +maîtres. + +Parmi les Olympiens, E. Colonne a mis en vive lumière l'Å“uvre d'Hector +Berlioz; Ch. Lamoureux s'est évertué à faire connaître Richard Wagner. + +Dans la phalange des derniers arrivés, Colonne a surtout propagé les +Å“uvres de E. Lalo, B. Godard, Tschaïkowsky, Augusta Holmès, Henri +Maréchal, Ch. Widor, César Franck, Th. Dubois, Ch. Lefebvre, Paul +Lacombe, E. Bernard... + +Lamoureux a mis en vedette les noms de Vincent d'Indy, E. Chabrier, G. +Fauré, Charpentier... + +L'un et l'autre ont chacun, avec une interprétation différente, fait +entendre les belles pages des Maîtres et de leurs émules, qu'ils se +nomment Bach, Hændel, Gluck, Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn, +Schumann, Weber, Schubert, Rubinstein, Grieg, Gounod, Reyer, Bizet, +Saint-Saëns, Massenet, Guiraud, Joncières, etc... + +Ils ont omis, tous les deux, de produire les puissantes Å“uvres de +Johannès Brahms! + +Édouard Colonne est né à Bordeaux le 23 juillet 1838. Son père et son +grand-père étaient musiciens, d'origine italienne (Nice). Il fut ainsi, +dès l'enfance, placé dans un milieu favorable pour le développement des +facultés musicales; à l'âge de huit ans, il commençait à apprendre +divers instruments, voire le flageolet et l'accordéon. Un artiste +distingué, M. Baudoin, lui donna les premiers principes du violon. Il +quitta Bordeaux en septembre 1855 pour entrer au Conservatoire de Paris, +où il eut pour professeurs de violon MM. Girard et Sauzay; il étudia en +même temps l'harmonie et la composition avec MM. Elwart et Ambroise +Thomas. Les excellentes études, qu'il fit sous ses habiles professeurs, +furent bientôt couronnées de succès; il obtenait en 1857 un premier +accessit d'harmonie et un second accessit de violon,--en 1858 le premier +prix d'harmonie,--en 1860 un premier accessit de violon,--en 1862 le +second prix, et en 1863 le premier prix de violon. + +Le 1er janvier 1858, Colonne était admis comme premier violon à +l'Opéra et faisait partie, en 1861, de la vaillante phalange organisée +par Pasdeloup pour la fondation des _Concerts populaires_, dont +l'ouverture eut lieu le 27 octobre 1861, au Cirque d'hiver. Il était aux +premiers pupitres, où figuraient les Lancien, Colblain, Camille Lelong, +etc... Et quels délires, quels enthousiasmes dans cette rotonde du +Cirque où, faute d'une salle de concerts plus convenable, Pasdeloup +avait émigré de la salle Herz! Les premiers essais furent bien timides; +mais, enhardi par le succès, Pasdeloup devait bientôt étendre ses +programmes. L'avenir des _Concerts populaires_ était assuré, et un pas +immense était fait, en France, au point de vue musical! + +Ce sont ces succès, ce fanatisme d'un certain public et aussi le désir +d'attribuer, sur les programmes, une plus grande place aux Å“uvres des +jeunes, qui engagèrent Édouard Colonne à créer, d'abord à l'Odéon, puis +au théâtre du Châtelet, en 1873, en société avec MM. Duquesnel et +Hartmann, le _Concert National_. Le premier concert fut donné à l'Odéon +le dimanche 2 mars 1873, et, le 9 novembre de la même année, le +transfert eut lieu au Châtelet. Bientôt, à la suite d'une organisation +nouvelle, à peu près identique à celle de la _Société des Concerts_ du +Conservatoire, la Société prenait le titre d'_Association Artistique_. +Ambroise Thomas avait accepté les fonctions de Président honoraire, et +nombre d'artistes et d'amateurs avaient répondu à l'appel du vaillant +chef d'orchestre, en se faisant inscrire comme membres honoraires. + +Si le Concert National avait réussi en tant que création musicale, il +n'en était pas de même au point de vue financier; et, lorsque +l'_Association Artistique_ donna son premier concert au Châtelet, le 6 +novembre 1874, la mise de fonds, dit-on, ne s'élevait pas à plus de 225 +francs! Mais aux sérieuses qualités de chef d'orchestre Édouard Colonne +joignait celles d'un administrateur très entendu et perspicace; il sut +également profiter du mouvement qui s'était produit en faveur des Å“uvres +d'Hector Berlioz, et les belles exécutions qu'il donna successivement de +l'_Enfance du Christ_, de _Roméo et Juliette_, de la _Damnation de +Faust_, de la _Symphonie Fantastique_, de la _Prise de Troie_ et des +belles ouvertures que l'on connaît, lui attirèrent un nombreux public. +«Un peu trop Berliozistes», a-t-on dit des auditeurs remplissant la +salle des Concerts du Châtelet.--Mais quel crime y a-t-il à acclamer les +Å“uvres de celui qui fut si méconnu de son vivant au beau pays de France +et qui s'écriait, quelque temps avant sa mort: «Ils viennent à moi, +lorsque je m'en vais!»--La réaction devait se produire fatalement et la +foule allait, sans s'en rendre compte, admettre et applaudir +indistinctement les plus belles comme les moins heureuses pages du +Maître de la Côte Saint-André. + +* * * + +Il suffit de parcourir la liste des Å“uvres exécutées aux Concerts du +Châtelet pour reconnaître les efforts tentés par Édouard Colonne dans le +domaine musical et la large place donnée par lui aux compositions des +musiciens de l'école française. Il eut aussi l'heureuse idée, pour +attirer plus vivement l'attention sur la valeur de telle ou telle Å“uvre +et sur le mérite de tel ou tel compositeur, de faire suivre, dans ses +programmes, le titre de chaque morceau d'une notice explicative +généralement fort bien rédigée. Le relevé de ces écrits de courte +étendue forme une sorte d'encyclopédie musicale, qui n'a pas été sans +avoir une heureuse influence sur l'éducation du public. + +N'oublions pas de mentionner les réunions dominicales que M. et Mme +Colonne ont organisées dans leur appartement de la rue Le Peletier. +Elles ont lieu, depuis deux ans environ, le dimanche soir. Le monde des +arts et des lettres n'a pas manqué de se rendre dans ce salon +hospitalier, et l'on y rencontre surtout les compositeurs dont les +Å“uvres ont été exécutées aux concerts du Châtelet. Des programmes +rédigés avec goût donnent un attrait de plus à ces soirées intimes, dans +lesquelles ont peut entendre la maîtresse de la maison chantant avec sa +charmante fille les lieder des maîtres, notamment d'E. Lassen. + +Les relations établies, par la gracieuse entremise de M. Mackar, +éditeur, entre Colonne et Tschaïkowsky ont été la cause des voyages +faits par le premier en Russie, où il fut appelé à diriger à deux +reprises différentes, on sait avec quel succès, plusieurs concerts. +C'est en avril 1891, alors que Tschaïkowsky était à Paris et faisait +entendre plusieurs de ses Å“uvres au Châtelet, que Colonne se trouvait à +Saint-Pétersbourg pour conduire les trois grandes séances de musique +française auxquelles prirent part Mme Krauss et M. Bouhy[10]. + +Depuis quelques années, Édouard Colonne a été également chargé de +l'organisation des concerts de musique symphonique au Cercle +d'Aix-les-Bains. Il a su répandre dans ce beau pays de Savoie le goût +des belles et jolies pages musicales qui, jusqu'alors, avaient été tant +soit peu lettres mortes pour ses habitants. + +Il n'est guère possible de passer sous silence, dans cette esquisse du +sympathique chef d'orchestre, le mariage qu'il contracta, en secondes +noces, avec Mlle Vergin, qui fut, dès le début, aux concerts de +l'Association artistique, la Juliette et la Marguerite des maîtresses +Å“uvres de Berlioz.--Elle est excellente musicienne, très passionnée pour +l'art musical, intelligente; les cours de chant qu'elle a ouverts et +qu'elle dirige si brillamment témoignent de toute sa compétence; c'est, +en un mot, la femme que devait épouser un artiste qui, au milieu des +difficultés sans nombre semées sur sa route, est assuré de trouver dans +sa compagne encouragement et aide. + +Décoré des palmes académiques en 1878, Édouard Colonne est aujourd'hui +chevalier de la Légion d'honneur. Les succès qu'il a obtenus non +seulement au Châtelet, mais dans les diverses circonstances où il a été +appelé à diriger des masses chorales et instrumentales, avaient appelé +l'attention sur lui, au moment où M. Eugène Bertrand était désigné pour +prendre la succession de MM. Ritt et Gailhard à l'Académie Nationale de +musique. Les fonctions qui lui sont dévolues sont exactement les mêmes +que celles remplies autrefois par M. Gevaert, avec cette différence que +ce dernier n'a jamais usé du droit qu'il avait de diriger l'orchestre et +dont son successeur non immédiat se propose d'user largement. + +Les projets d'avenir à l'Opéra que peut avoir Édouard Colonne sont +entièrement liés à ceux qu'a déjà fait pressentir M. Eugène Bertrand, +seul directeur responsable. Il est certain que le succès de _Lohengrin_ +à l'Opéra dictera la conduite des futurs maîtres des destinées de notre +Académie Nationale. Espérons qu'entre leurs mains la direction musicale +sera ce qu'elle aurait dû toujours être. + +Éclectiques, certes, ils le seront, mais dans le bon sens du mot. Le +voile, qui a été légèrement soulevé sur les pièces destinées à figurer +en première ligne, a laissé entrevoir les titres suivants: _La Prise de +Troie_ d'Hector Berlioz,--_Fidelio_ de Beethoven,--_Salammbô_ de +Reyer,--_Otello_ de Verdi,--_Les Maîtres Chanteurs_, ou la _Walkyrie_, +le _Vaisseau fantôme_, _Tristan et Yseult_, de Richard Wagner,--_Le +Démon_ de Rubinstein;--et, parmi les Å“uvres des plus ou moins jeunes +compositeurs français, qui attendent depuis si longtemps leur tour, le +_Don Quichotte_, ballet de Wormser,--_La Montagne Noire_ d'Augusta +Holmès,--_Gwendoline_ de Chabrier....., et probablement un opéra de +Charles Lefebvre. + +Ils suivront, en un mot, le mouvement dramatique et musical, sans +oublier de monter, nous le souhaitons, certains chefs-d'Å“uvre qui ne +figurent plus depuis longtemps sur les affiches, ne seraient-ce que la +_Vestale_ de Spontini et l'_Orphée_ de Gluck! + +On créera très probablement une école de chÅ“urs, comme il en existe une +pour la danse: c'est une lacune à combler, et les essais récemment +inaugurés par Charles Lamoureux pour styler et faire manÅ“uvrer les +masses chorales à l'Éden et à l'Opéra témoignent combien la mesure à +adopter est de toute utilité. Il est également question de +représentations populaires à prix réduits qui auraient lieu le dimanche, +en hiver, de cinq à neuf heures du soir,--et enfin de grands concerts au +foyer. + +Qui vivra verra![11] + +* * * + +L'art de diriger l'orchestre est chose difficile, et, nous plaçant sous +la bannière de quelques bons et beaux esprits, nous sommes étonnés qu'on +n'ait point encore songé à créer au Conservatoire une classe spéciale +pour l'apprentissage du métier de chef d'orchestre. Il ne suffit pas de +savoir jouer avec virtuosité du piano, du violon, voire de la flûte +pour se déclarer, un beau matin, capable de sortir des rangs et de +prendre le bâton de commandement. Ce puissant instrument, qui est +l'orchestre, ne se manie pas avec autant d'aisance qu'un piano ou un +violon; il faut une virtuosité particulière jointe à une étude +approfondie pour connaître et mettre en lumière les ressources immenses +que renferme cet orgue colossal, dont chaque jeu est représenté par un +artiste en chair et en os. Ceci est si vrai, que nous avons vu des +orchestres absolument modifiés dans leur ensemble, presque +instantanément, et donner des résultats tout autres, suivant qu'ils +étaient conduits par tel ou tel chef plus ou moins habile. Nous nous +rappelons certaine répétition, au Concert du Cirque d'hiver, dans +laquelle Rubinstein fut appelé à diriger une de ses Å“uvres. Le brave +Pasdeloup, à qui certes on devra toujours la plus vive reconnaissance +pour l'initiative qu'il prit en fondant les _Concerts populaires_, +n'était pas un batteur de mesure bien remarquable, et le plus souvent, +surtout dans les dernières années de sa direction, les exécutions +auxquelles il nous conviait laissaient fort à désirer.--Ce jour-là , +aussitôt que Rubinstein eut pris le bâton, et que les premières attaques +eurent lieu, l'orchestre sembla transformé: c'est que Rubinstein était, +aussi bien que Liszt, Littolf, H. de Bulow, Richter, un virtuose émérite +en tant que chef d'orchestre et avait dû entreprendre de sérieuses +études dans ce sens. + +M. Maurice Kufferath nous a appris, dans une brochure aussi bien pensée +que rédigée, sur l'_Art de diriger l'orchestre_, quelle transformation +le célèbre _Capellmeister_ viennois Hans Richter avait fait subir à +l'orchestre des _Concerts populaires_ de Bruxelles, dont il avait été +appelé à remplacer le chef ordinaire pendant un laps de temps fort +court. + +Richard Wagner, dans son étude sur l'_Art de diriger_, avait +merveilleusement développé la somme de connaissances que doit acquérir +celui qui aspire à l'honneur de conduire l'orchestre. + +M. Deldevez avait, lui aussi, élucidé plusieurs points importants de la +question. + +Quelle science, quelles qualités ne faut-il pas, en effet, à celui qui +est appelé à diriger des masses orchestrales et chorales au théâtre et +au concert! Posséder tout d'abord une parfaite éducation musicale et +esthétique;--admirablement saisir la pensée, le sens intime du +maître;--savoir donner un caractère différent à l'interprétation des +Å“uvres de chaque auteur (on ne joue pas Haydn comme Beethoven, Mozart +comme Mendelssohn, Schumann comme Schubert, Wagner comme +Berlioz...);--tenir compte des préférences dans le rythme et l'harmonie +propres aux compositeurs de nationalité différente;--indiquer les +accents et les mouvements voulus qui ne résident pas dans la tradition +plus ou moins erronée;--faire exécuter les _piano_ et les _forte_ avec +un soin extrême, et graduer les nuances infinies qui existent du _piano_ +au _pianissimo_, du _forte_ au _fortissimo_;--mettre savamment en +lumière certaines familles d'instruments ou certaines phrases musicales, +au moment opportun, en laissant le reste de l'orchestre dans +l'ombre;--ne pas abuser, toutefois, des nuances, afin d'éviter la +préciosité, surtout dans les classiques; apprendre par cÅ“ur les Å“uvres +des maîtres, de manière à pouvoir conduire et surveiller l'orchestre +avec la plus grande liberté d'allure, sans être forcé d'avoir sous les +yeux, à chaque minute, la partition;--posséder un bras souple et ferme +tout à la fois;--avoir la plus complète autorité sur son orchestre, +etc... + +Ce n'est pas qu'à la règle il n'existe d'exceptions et que des artistes, +grâce à des études longues et persévérantes, grâce aussi à des qualités +intuitives, ne soient arrivés à être des chefs d'orchestre fort habiles. +Au nombre de ces exceptions nous pourrions placer en France MM. E. +Colonne, J. Danbé, J. Garcin, Charles Lamoureux, Gabriel Marie, Armand +Raynaud de Toulouse, Ph. Flon[12] et plusieurs autres. Mais nous +persistons à croire qu'une classe de chefs d'orchestre devrait être +annexée au Conservatoire de Paris et que les artistes, possédant déjà +les plus évidentes dispositions, n'auraient qu'à profiter d'études +toutes spéciales qui viendraient clore leur carrière musicale. + +Si Lamoureux soigne davantage les nuances et les finesses de +l'orchestre, s'il fait répéter plus individuellement les diverses +familles des instruments, s'il arrive ainsi à une exécution méticuleuse, +très soignée, qui met peut-être en un relief très prononcé certaines +parties de l'Å“uvre, mais qui amène quelquefois un peu de dureté et de +sécheresse, Colonne remplace la fermeté et la précision par le fondu et +l'enveloppement que n'obtient pas toujours son émule, principalement +dans les compositions lyriques. Il prend surtout sa revanche dans les +grandes exécutions des maîtresses pages d'Hector Berlioz, auxquelles il +donne une grande élévation par la fougue shakespearienne et le brio +étincelant qu'il inculque à ses artistes. + +L'orchestre de Lamoureux ne prend jamais le mors aux dents; celui de +Colonne s'emballe souvent à fond de train. + + + + +JULES GARCIN + +La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans +un tableau; elle lui donne de la force et du relief. +LA BRUYÈRE. + + +Si la modestie avait dû fuir cette terre, elle aurait encore trouvé un +asile dans un coin de ce Paris, où, cependant, tant de présomption +s'affiche au grand jour, où de si ridicules vanités font sourire ceux +qui savent quels infiniment petits nous sommes. Cette modestie de Jules +Garcin, le chef d'orchestre de la Société des concerts du Conservatoire, +est innée chez lui; elle n'est nullement affectée; elle est simple et +naturelle. + +Eh bien! ce modeste, ce timide est celui qui a su réveiller la Société +des concerts de son antique torpeur. Sans éclat, sans bruit, il a, avec +une douce patience, obtenu des réformes sérieuses, consistant dans +l'admission sur les programmes de certains chefs-d'Å“uvre, qui, jusqu'à +ce jour, n'avaient pu être exécutés au Conservatoire et, également, de +compositions estimables, émanant de musiciens français appartenant à +l'école moderne. + +Et la tâche n'était pas facile. Il avait à lutter contre deux opinions +très enracinées chez certains membres du Comité de la Société des +concerts. La première est que le Conservatoire doit être, pour la +musique, ce qu'est le Louvre pour la peinture et la sculpture; la +seconde tire toute sa force des oppositions faites par les abonnés +eux-mêmes des concerts, lorsqu'on hasarde timidement de leur faire +connaître du nouveau. Ces deux objections ne sont pas sérieuses: en ce +qui concerne la première, il serait aisé de faire remarquer que le +Louvre n'est pas destiné à donner asile uniquement aux chefs-d'Å“uvre +d'un passé très éloigné, puisqu'un stage de dix années, après la mort du +peintre ou du sculpteur, suffit pour faire admettre dans ce musée les +toiles ou les statues venant du Luxembourg et reconnues de premier +ordre. On pourrait prouver que des Å“uvres importantes n'ont pas toujours +été accueillies à la Société des concerts, dix ans même après la +disparition de leurs auteurs. Mais, d'autre part, nous ne verrions pas +pourquoi on ne recevrait pas au Conservatoire, de leur vivant, les +compositeurs modernes, dont le talent aurait été consacré soit au +théâtre soit au concert et dont les Å“uvres se seraient imposées à +l'admiration de tous. + +Quant à la seconde, elle s'évanouit d'elle-même, si l'on admet en +principe qu'il appartient aux artistes de diriger le public et non au +public de guider les artistes. Pour prononcer un jugement sans appel, +jetons un regard sur le passé: si Habeneck n'avait pas imposé aux +abonnés du Conservatoire les symphonies du plus grand parmi les maîtres, +Beethoven, quel temps se serait écoulé, avant que ces chefs-d'Å“uvre +fussent venus dans leur rayonnante et puissante lumière! + +Jules Garcin a donc compris hautement sa mission lorsque, appelé par le +vote des membres de la Société des concerts à diriger l'orchestre du +Conservatoire, il s'est évertué à faire exécuter, de 1886 à 1892, non +seulement les Å“uvres des nouveaux arrivés dans la carrière, mais encore +telles pages sublimes des maîtres, qui n'avaient pas encore vu le jour +au Conservatoire. Il suffit de citer parmi ces dernières: la _Messe +solennelle en ré_ de Beethoven,--la deuxième partie du _Paradis et La +Péri_ de Robert Schumann,--la _Quatrième Symphonie en mi mineur_ de +Johannès Brahms,--_Ode à Sainte-Cécile_ de Hændel,--la scène finale du +troisième acte des _Maîtres chanteurs_ de R. Wagner,--la troisième +partie des _Scènes de Faust_ de Goethe, si merveilleusement traduites +par Robert Schumann,--la _Grande Messe_ en si mineur de J. S. Bach,--la +_Deuxième Symphonie en ré majeur_ de Johannès Brahms[13],--le Prélude de +_Tristan et Yseult_,--le deuxième tableau du premier acte de +_Parsifal_,--fragments d'_Orphée_ de Gluck. + +Parmi les Å“uvres des compositeurs modernes qui avaient eu plus ou moins +leurs entrées au Conservatoire, on signalera: _Méditation_, sur une +poésie de P. Corneille, de Ch. Lenepveu,--_Symphonie en ut mineur_ de +Saint-Saëns,--Fragments de l'oratorio _Mors et Vita_ de +Gounod,--_Rhapsodie Norvégienne_ d'E. Lalo,--_Mélodie provençale_ de +Théodore Dubois,--_Ludus pro patriâ_, par Augusta Holmès,--_Symphonie en +ré mineur_ de César Franck,--_Suite symphonique_ de J. +Garcin,--_Symphonie en sol mineur_ d'E. Lalo,--_Le Déluge_ de +Saint-Saëns,--_Caligula_ de G. Fauré,--_Biblis_ de J. +Massenet,--Épithalame de _Gwendoline_, de Chabrier,--_Fantaisie_ pour +piano et orchestre, de Ch. Widor, exécutée par I. Philipp,--_Concerto de +violoncelle_ d'E. Lalo, exécuté par Cros Saint-Ange,--_Symphonie +légendaire_ (deuxième partie) de B. Godard,--_Résurrection_ de Georges +Hüe,--_Requiem_ de Saint-Saëns. + +Jules Garcin a mis la Société des concerts à la tête du mouvement +musical; il n'a pas seulement fait revivre les belles pages, la plupart +du temps ignorées ou oubliées des maîtres de jadis et de toutes les +écoles, mais il a fait Å“uvre de régénération et de propagande +artistique. Il est de ceux qui croient que la France deviendra +musicienne et sera, par suite, pénétrée d'un sentiment humanitaire plus +intense, du jour où les frontières de l'art seront abolies pour tous. + +* * * + +Garcin (Jules-Auguste-Salomon dit) est né à Bourges le 11 juillet 1830. +Il appartenait à une famille qui s'était consacrée à l'art dramatique. +Son grand-père maternel, M. Joseph Garcin, était directeur et chef +d'orchestre d'une troupe d'opéra-comique, composée presqu'exclusivement +de ses fils, filles et gendres et qui desservit pendant près de vingt +années les départements du centre et du midi de la France, où elle sut +se faire une double réputation méritée de talent et d'honorabilité. À la +mort de M. Joseph Garcin, ses gendres conservèrent le nom de leur +beau-père, à l'exception de M. Chéri Cizos qui reprit son nom et +parcourut également la province avec ses enfants. Une de ses filles fut +Rose Chéri[14], qui, engagée au Gymnase, y obtint les plus vifs succès. +Elle était la cousine germaine de Jules Garcin et épousa en 1847 M. +Montigny, directeur du Gymnase. + +Dès sa première enfance et conformément aux traditions de sa famille, +Jules Garcin fut destiné à la carrière dramatique et fit même ses +premières armes au théâtre en jouant quelques rôles d'enfant. Mais son +père et sa mère, étant venus se fixer à Paris, résolurent de le faire +admettre au Conservatoire pour suivre la carrière musicale. Il avait +onze ans, lorsqu'il entra, en l'année 1841, dans la classe de solfège de +Pastou. Reçu, en 1843, dans la classe de violon de Clavel, puis, en +1846, dans celle d'Alard, il suivit, en 1847, le cours d'harmonie et +d'accompagnement de Bazin, puis, en 1850, la classe de composition +dirigée d'abord par Ad. Adam et, plus tard, par Ambroise Thomas. + +Jules Garcin a été élevé au Conservatoire; tous les détours lui en sont +connus. Il y a fait ses premières comme ses dernières armes et a +parcouru tous les degrés de l'échelle musicale, avant de voler de ses +propres ailes. Il a obtenu successivement, de 1843 à 1853, des accessits +et prix de violon, de solfège, d'harmonie et d'accompagnement. + +Entré à l'orchestre de l'Opéra dans le cours de l'année 1856, il n'y est +pas resté moins de trente ans, ayant donné sa démission le Ier +janvier 1886, par suite de sa nomination comme premier chef d'orchestre +de la Société des concerts. À l'Opéra, il fut nommé, au concours, second +violon-solo, puis premier violon-solo et enfin troisième chef +d'orchestre le Ier janvier 1871. Il a donc assisté aux manifestations +musicales importantes qui eurent lieu dans la période de 1856 à 1886 à +l'Académie Nationale de musique. S'il avait voulu réunir et rédiger ses +souvenirs, il aurait été à même de fournir des anecdotes du plus piquant +intérêt sur l'organisation, le fonctionnement de l'Opéra, notamment sur +les préparatifs de certaines représentations plus que mouvementées. Il +nous aurait permis, par exemple, ayant assisté à toutes les études de +_Tannhæuser_, de connaître plus en détail les orageuses répétitions +auxquelles assista Richard Wagner, et qui précédèrent la première +représentation de cet opéra (13 mars 1861). + +Depuis 1858, il fait partie de la Société des concerts. Nommé +violon-solo en remplacement d'Alard (1872), professeur-agrégé le 15 +octobre 1875, deuxième chef d'orchestre (élection du 27 mai 1881) et +premier chef le 2 juin 1885, il a été appelé à diriger une classe +supérieure de violon le 21 octobre 1890, en remplacement de Massart. + +On a pu juger son talent, comme violoniste, dans nombre d'occasions, et +notamment au Conservatoire, les 12 janvier 1868, 27 décembre 1874 et 3 +janvier 1875. + +Ce sont les qualités qu'il tenait d'un de ses maîtres, Alard, +c'est-à -dire la grâce, la correction, la pureté du style qui l'ont +désigné pour remplir les fonctions de professeur agrégé d'abord et de +professeur en titre au Conservatoire. + +Lors des grandes auditions officielles à l'Exposition universelle de +1889, la Société des concerts donna, le jeudi 20 juin 1889, dans la +salle des fêtes du Trocadéro, une séance qui fut, sans conteste, la plus +remarquable de la série. Le Conservatoire n'est ouvert qu'à un nombre +fort restreint de privilégiés; aussi l'orchestre de la Société des +concerts est-il, pour ainsi dire, ignoré du grand public. L'attrait de +l'inconnu avait séduit et amené un nombre considérable d'auditeurs: par +suite, la sonorité de la salle des fêtes du Trocadéro, qui est fort +défectueuse, lorsque le vaisseau n'est pas entièrement rempli, était +bien meilleure, ce jour là ! C'était un atout de plus dans le jeu de la +Société. Le programme se composait ainsi: _Symphonie_ en _ut_ mineur, C. +Saint-Saëns;--Air des _Abencérages_, Cherubini (M. +Vergnet);--_Andantino_ de la troisième Symphonie, H. Reber;--Fragments +de _Psyché_, A. Thomas (Mme Rose Caron, Mlle Landi, M. +Auguez);--Fragments de Sigurd, E. Reyer (Mme Rose Caron, M. +Vergnet);--Prière de la _Muette_, Auber;--Airs de danse dans le style +ancien de _Le Roi s'amuse_, Léo Delibes;--Fragments de l'oratorio _Mors +et Vita_, Ch. Gounod (Mme Franck-Duvernoy, Mlle Landi, MM. +Vergnet, Auguez). + +Nommé officier d'Académie le 17 juillet 1880 et chevalier de la Légion +d'honneur le 29 octobre 1889, il a donné des preuves de ses capacités, +comme compositeur, en publiant plusieurs Å“uvres estimables, dans +lesquelles la grâce du style ne le cède en rien à la distinction de la +forme. Nous citerons le _Concerto_ pour violon et orchestre, le +_Concertino_ pour alto, avec accompagnement d'orchestre ou de piano, et +une _Suite symphonique_. Les deux premières Å“uvres ont été reçues par la +commission des auditions musicales de l'Exposition universelle de 1878 +et exécutées aux concerts officiels à orchestre du Trocadéro. Le +_Concerto_ pour violon a été joué par l'auteur aux Concerts populaires +dirigés par Pasdeloup et au Conservatoire. La _Suite symphonique_ a été +donnée avec succès aux Concerts du Conservatoire, du Châtelet et de +l'Association artistique des Concerts populaires d'Angers. + +L'état de sa santé a contraint Jules Garcin à renoncer, bien à regret, à +ses fonctions de chef d'orchestre de la Société des concerts. À la suite +du vote qui a eu lieu, en assemblée générale, dans les premiers jours de +juin 1892, M. Taffanel a été élu par 48 voix contre 39 obtenues par M. +Danbé. En signe d'estime et de sympathie l'assemblée a offert à son +ancien chef le titre de président honoraire. + +* * * + +Jules Garcin demeure, depuis de longues années, rue Blanche 72; il aime +peu le changement. Son appartement renferme des souvenirs de sa carrière +artistique si bien remplie et de ses relations: l'archet d'Alard, qui +lui fut légué par la famille du célèbre violoniste; une bonbonnière du +XVIIIe siècle, offerte par George Sand à Rose Chéri; un autographe de +Viotti. Aux murs, de jolies aquarelles de Worms, de Berchère, de +Saunier..., puis un buste très ressemblant de Garcin par Doublemard et +une statuette en terre cuite le représentant avec son violon sous le +bras, Å“uvre de M. E. Sollier, datée de 1883. + +De taille au-dessus de la moyenne, bien pris dans toute sa personne, il +accuse à première vue, avec son visage plein de douceur et encadré d'une +barbe bien fournie, une ressemblance avec telle ou telle figure de +Christ. Une sorte de mélancolie, se dévoilant dans la physionomie, dans +la conversation, dans l'attitude générale, le rattache à ces esprits +atteints de la maladie du siècle, la grande névrose, qui enlève toute +gaîté au travail de chaque jour. Chez lui cette note pessimiste a dû, en +majeure partie, prendre sa source dans le labeur quotidien, dans les +fatigues incessantes d'une vie de luttes et d'efforts. Très réservé, peu +causeur, il a cependant, des reparties fines et nuancées de belle +humeur, qui ne sont qu'un éclair à travers un nuage sombre. + +La critique le trouve très sensible; le moindre blâme fait blessure. +Doué de volonté, mais sans passion, il obtient par la douceur ce que +d'autres ne parviendraient peut-être pas à réaliser par la sévérité. Sûr +dans ses relations, très serviable, il a su conserver ses amis de la +première heure: c'est le plus bel éloge que l'on puisse, selon nous, +adresser à un homme vivant dans un siècle où la _bonté_, qui devrait +être le mobile exclusif de nos actes en une si courte vie, n'apparaît +plus guère qu'à l'état légendaire. + + + + +CATALOGUE + +DES + +Å’UVRES DE JULES GARCIN + + +1. _Douze pièces caractéristiques_ pour piano et violon LEMOINE. + +2. _Sonatine_ pour piano et violon LEMOINE. + +3. _Rêverie_ pour violon avec accompagnement de piano RICHAULT. + +4. _Mazurka-Caprice_ avec accompagnement de piano RICHAULT. + +5. _Chanson de Mignon_, Élégie pour violon avec accompagnement +d'orchestre ou de piano RICHAULT. + +6. _Valse brillante_ pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de +piano RICHAULT. + +7. _Seguedille_ pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de piano +O'KELLY. + +8. _Prière_ pour violon et orgue DURAND. + +9. _Duo_ pour violon et clarinette avec accompagnement d'orchestre ou de +piano LEMOINE. + +10. _Polka burlesque_ LEMOINE. + +11. _Quatre fantaisies_ pour violon et piano sur _Anna Bolena_, +_Freischütz_, _Faust_, _Coppelia_. + +12. _Concerto_ pour violon et orchestre RICHAULT. + +13. _Concertino_ pour alto avec accompagnement d'orchestre ou de piano +LEMOINE. + +14. _Suite symphonique_ DURAND et fils. + +[Illustration] + + + + +CHARLES LAMOUREUX + + +S'il est intéressant de faire revivre les grands disparus, d'être, selon +l'expression de Sainte-Beuve, l'_imagier_ des maîtres de jadis, il ne +messied pas de mettre en relief les figures d'aujourd'hui et de les +présenter au public, qui ne les connaît le plus souvent que très +imparfaitement. N'attendons pas que les vaillants, les lutteurs de l'art +pour l'art aient quitté cette terre pour que nous ayons à remémorer les +étapes d'une vie bien remplie et dont les labeurs n'ont eu d'autre but +que de favoriser le développement des facultés intellectuelles de tous, +restées combien de fois à l'état latent. N'oublions pas non plus ceux +qui, dans une sphère plus modeste, ont révélé des qualités qui méritent +d'être signalées. + +Charles Lamoureux n'est peut-être pas, parmi les musiciens du jour, un +esprit supérieur; mais il confine à cette supériorité par certains +côtés, notamment par une volonté, une force propre à lui, qui, l'ayant +toujours empêché d'être maîtrisé, l'a conduit à dominer. Toute sa vie +en est un exemple éclatant et c'est en la racontant que nous mettrons en +relief cette face très accusée de sa personnalité. + +Né à Bordeaux le 28 septembre 1834, il montra de bonne heure des +dispositions si marquées pour l'art musical que ses parents, bien +qu'entièrement étrangers aux questions d'art, n'hésitèrent pas à lui +faire apprendre le violon, sous la direction du professeur Baudouin, +puis à l'envoyer à Paris dans le cours de l'année 1850. Il entra +immédiatement au Conservatoire dans la classe de Girard, qui avait +remplacé Habeneck comme chef d'orchestre à l'Opéra et comme professeur +de violon au Conservatoire. Après avoir obtenu un accessit en 1852, le +second prix en 1853 et le premier l'année suivante, il entra à +l'orchestre du Gymnase en qualité de premier violon, puis à celui de +l'Opéra, où il resta plusieurs années. Mais, ayant le ferme désir de +compléter ses études musicales, il étudia d'abord l'harmonie avec +Tolbecque, le contrepoint avec Leborne, puis la fugue avec Chauvet. +Malheureusement ce dernier, qui a laissé de si excellents souvenirs chez +ceux qui l'ont connu et apprécié, mourut prématurément, pendant la +guerre néfaste, le 28 janvier 1871, à Argentan (Orne). Lamoureux perdit +son maître, sans avoir pu achever avec lui ses études théoriques; il +trouva, toutefois, dans Henri Fissot, qu'il avait connu au Conservatoire +et dont il était l'ami, un conseiller des plus expérimentés pour +parachever son éducation musicale. + +Armé ainsi pour la lutte, il songe à fonder des séances de musique de +chambre, afin de répandre le goût des belles Å“uvres. Ses premiers +partenaires étaient Colonne, Adam et Rignault. En 1864, ces séances +prennent le titre de _Séances populaires de musique de chambre_ et sont +données avec le concours de MM. Colblain, Adam, Poëncet et Henri Fissot, +auxquels vinrent s'adjoindre plus tard MM. E. Demunck et A. Tolbecque. +On y exécute les compositions des grands maîtres, qu'ils se nomment J. +S. Bach, Porpora, Haydn, Mozart, Gluck, Beethoven, Schubert, Weber, +Mendelssohn, Schumann... Voilà sur une petite scène l'embryon des +grandes exécutions de l'avenir! Charles Lamoureux laisse déjà entrevoir +des idées de commandement; il est l'âme de ces séances et apporte dans +leur organisation un savoir-faire, qui révèle les qualités remarquables +de l'administrateur unies à celles non moins distinguées du musicien. +Sans être un violoniste comparable aux Joachim, Vieuxtemps, Alard, +Sarrasate, Marsick, Ysaïe, il manie l'instrument avec la plus grande +sûreté; son jeu est très étudié et il s'évertue à rendre aussi +fidèlement que possible les classiques qu'il interprète. Il exige dans +les répétitions un soin extrême et ne veut rien laisser à l'imprévu; il +domine son quatuor et le mène _manu militari_. + +Son mariage avec une des nièces du docteur Pierre lui avait donné +l'indépendance: ce fut une grande force dans sa vie d'artiste. Émile +Bergerat, _alias_ Caliban, a raconté, avec l'esprit qui caractérise son +talent d'écrivain, l'énergie doublée d'une patience à toute épreuve que +Charles Lamoureux déploya pour découvrir, après la mort du docteur +Pierre, le secret de cette eau mirifique, qui devait lui assurer sinon +la fortune, du moins une grande aisance. Si l'anecdote relatée par le +spirituel écrivain est vraie, elle dénote la ténacité que ne cessera +d'apporter le vaillant chef d'orchestre dans l'exécution de ses projets +artistiques; elle montre également quel noble emploi Charles Lamoureux a +fait des revenus que lui procura l'invention de son beau-père. Les +belles entreprises musicales, dues à son initiative, furent menées à +bien avec ses propres ressources. + +Puisque nous avons rappelé l'étude qu'Émile Bergerat consacra à Charles +Lamoureux, à la veille de l'unique représentation de _Lohengrin_ à +l'Éden, n'omettons pas de citer le début très humoristique de l'article: +«La première fois, en ce monde, que Charles Lamoureux m'est apparu, ce +fut à un repas de noces chez Gillet, Porte-Maillot, et tout de suite je +compris que j'allais aimer cet homme-là ! Il s'avançait en effet, d'un +pas de grand-prêtre, vers la mariée, tenant, de la droite, un verre de +vin rouge, et, dans la gauche, un verre de vin blanc; après un joli +discours il procéda au mélange symbolique; c'était une allégorie +mystique et facétieuse des joies pures de l'Hymen. Cette cérémonie, si +auguste dans sa simplicité et qu'aucun culte ne renierait, était +entièrement de son invention. Elle signait son harmoniste. Tout le +cortège l'imita et il en résulta une allégresse générale.» + +Et la prédiction par laquelle se terminait l'étude de Bergerat s'est +trouvée réalisée: le petit homme a monté _Lohengrin_ à l'Opéra. + +De sa première femme Charles Lamoureux a eu une fille du naturel le plus +charmant, excellente musicienne, qui a épousé le jeune compositeur +Chevillard, fils du regretté violoncelliste. + +* * * + +Mais la musique de chambre était une scène de trop minime importance +pour satisfaire les hautes visées qui hantaient l'esprit actif de +Charles Lamoureux. Il pensait au vieux cantor de Leipzig, Jean-Sébastien +Bach, dont autrefois l'avait si souvent entretenu un de ses maîtres, +Chauvet, au majestueux Hændel, à Mendelssohn, à leurs grandes pages +sacrées presque inconnues en France. Il voulait avoir un orchestre, des +chÅ“urs à lui et les conduire à l'assaut des belles et difficiles +partitions des Olympiens. Il s'était déjà , du reste, essayé dans le +métier de chef d'orchestre, et, si nos souvenirs sont exacts, c'est en +1863 dans un concert donné par Henri Fissot à la Salle Herz qu'il prit +pour la première fois le bâton de commandement. Cette journée, dans +laquelle s'était révélé le batteur de mesure, eut des lendemains +heureux. Après avoir été reçu à la Société des concerts du Conservatoire +et en être devenu le second chef d'orchestre, il part pour l'Allemagne, +où il se lie avec Ferdinand Hiller, puis pour l'Angleterre, où il +étudie, avec Michaël Costa, l'organisation des grands concerts de +Londres. Il assiste à ces merveilleuses auditions des chefs-d'Å“uvre de +Bach, de Hændel, de Mendelssohn, à ces concerts monstres du Palais de +Cristal, devenus de véritables institutions nationales. Le +Hændel-Festival, qui a lieu tous les trois ans et dure plusieurs jours, +nécessite un ensemble fabuleux de 3300 voix et de 500 instruments. Les +grandes villes de l'Angleterre, les maîtrises des cathédrales +fournissent un nombreux contingent de chanteurs: tous concourent à +l'exécution la plus parfaite de ces majestueux oratorios, dont la +splendide architecture peut rivaliser avec celle des grandioses +spécimens de l'art gothique. Sous la direction du célèbre Michaël +Costa[15], devenu pour ainsi dire l'arbitre de la musique en Angleterre, +Charles Lamoureux pénètre dans les arcanes de ces grands concerts +donnés par la Société philharmonique et la _Sacred harmonie Society_; +ils n'ont bientôt plus de secrets pour lui. + +De retour à Paris en 1873, il résolut de mettre tout en Å“uvre pour +fonder une Société dite de l'_Harmonie sacrée_. Voulant être maître de +la situation et n'avoir au-dessus ou autour de lui aucun collaborateur, +qui aurait pu le gêner dans la direction à donner à l'Å“uvre, telle qu'il +l'entendait, il n'eut recours qu'à ses ressources personnelles. Un +orchestre et des masses chorales, ne s'élevant pas à moins de trois +cents exécutants, furent réunis et stylés par lui avec une persévérance +inouïe. Un orgue sortant des ateliers de Cavaillé-Coll fut installé dans +la salle du Cirque d'Été; il en confia la tenue à son ami Henri Fissot, +que son professorat au Conservatoire a détourné, depuis quelques années, +de la carrière de virtuose et qui aux qualités remarquables d'exécutant +unit celle de compositeur; sa valeur s'est révélée par l'éclosion de +ravissantes pièces pour piano, dans lesquelles vibrent des sensations +schumanniennes. + +Le 19 décembre 1873 avait lieu au Cirque d'Été la première audition du +_Messie_ de Hændel[16]. Le succès fut immense et les interprètes +Mlles Belgirard et Armandi, MM. Vergnet, Dufriche et H. Fissot +recueillirent de chaleureux applaudissements. C'était un grand pas fait +pour l'acclimatation de l'oratorio en France. + +Charles Lamoureux donna plusieurs auditions du _Messie_; puis il fit +entendre la _Passion selon saint Matthieu_, oratorio pour soli, deux +chÅ“urs et deux orchestres de Jean-Sébastien Bach[17]. Cette Å“uvre +grandiose, qui fut exécutée pour la première fois le Vendredi-Saint de +l'année 1729 à l'église Saint-Thomas de Leipzig, n'avait jamais été +entendue, dans son ensemble, en France. Nous assistions aux auditions de +cette maîtresse page, données par Lamoureux les 31 mars, 2 et 4 avril +1874, et nous pûmes constater l'effet immense qu'elles produisirent sur +le public. On admira le calme solennel qui règne dans la première partie +et le mouvement passionné qui distingue la seconde,--la merveilleuse +orchestration de l'Å“uvre qui, selon la poétique expression de Hiller, +«ressemble à un beau voile d'une grande finesse, derrière lequel reluit +un visage noble, mais arrosé de larmes[18]». + +Puis se succédèrent, avec un succès égal, le _Judas Machabée_ de Hændel, +la cantate _Gallia_ de Charles Gounod et _Ève_, mystère en trois parties +de Massenet. + +Malgré l'intérêt que prit le public à ces nouvelles et intéressantes +exécutions, les frais immenses qu'elles entraînèrent ne permirent pas à +Charles Lamoureux de les continuer. Il faudrait en France une autre +impulsion que celle d'un seul artiste, tant soient grands son mérite et +sa persévérance, pour implanter à tout jamais sur notre sol ces +merveilleuses espèces de la flore primitive. Nous aurons certes, de +temps à autre, des manifestations particulières qui pourront amener les +auditions passagères de tel ou tel oratorio; c'est ainsi que, depuis +quelques années, la _Société des Grandes Auditions musicales de France_ +fait exécuter, annuellement, une de ces pages sublimes. Mais nous +n'aurons l'organisation à titre définitif d'une association musicale +comparable à la _Sacred harmonie Society_ de Londres que lorsque nos +sociétés chorales dépendant de la Ville de Paris auront à leur tête des +chefs qui reconnaîtront la nécessité de leur faire étudier autre chose +que les chÅ“urs de la plus triste banalité et d'ouvrir leur âme aux plus +belles manifestations de l'art musical. + +Lorsque de grandes fêtes furent données à Rouen les 12, 13, 14 et 15 +juin de l'année 1875 pour célébrer le centième anniversaire de la +naissance de Boïeldieu, Charles Lamoureux fut chargé de la direction +musicale[19]. Il s'acquitta fort bien de cette tâche. + +Les remarquables qualités qu'il avait dévoilées dans l'organisation de +ces diverses manifestations artistiques, dans la préparation des études +orchestrales et chorales, le désignèrent à l'attention de M. Carvalho, +qui venait d'être nommé, en 1876, directeur de l'Opéra-Comique en +remplacement de M. du Locle. Il l'attacha à ce théâtre comme chef +d'orchestre. Mais, sur cette scène, Lamoureux n'était pas son maître; il +avait à suivre les indications qui lui étaient données par la direction. +Il n'était, en un mot, qu'un sous-ordre. Son caractère ne pouvait se +plier aux exigences d'un supérieur; il fut forcé de donner sa +démission. + +Il ne fut pas plus heureux lorsqu'on l'appela, au cours de l'année 1877, +à remplacer à l'Opéra, dans les fonctions de premier chef d'orchestre, +M. Deldevez, qui prenait sa retraite. Après quelques mois d'essai, il se +retira, accusant ainsi très fortement le trait distinctif de sa +physionomie morale, indiqué par nous au début de cette étude, et qui +consiste à ne pouvoir subir aucune domination. + +Aussi, ne pensa-t-il plus qu'à créer une entreprise dont il aurait seul +la direction, où il pourrait faire prévaloir ses idées et révéler plus +complètement ses qualités de chef d'orchestre. + +En 1881, il fonde au théâtre du Château-d'Eau la _Société des Nouveaux +Concerts_, qu'il devait transporter plus tard au Cirque des Champs +Élysées. Il veut, après Seghers, Pasdeloup et Colonne, entreprendre de +mettre en lumière les belles pages des maîtres; il suit la voie ouverte +par ses devanciers et complète l'Å“uvre de propagande en faveur de +Richard Wagner, en s'évertuant à donner à l'exécution des compositions +de ce maître l'interprétation fidèle, le fini, la perfection que +Pasdeloup n'avait pu obtenir. Il a le bonheur de trouver une partie du +public préparée à l'audition de ces grandes et merveilleuses pages: au +lieu d'avoir à lutter, comme le fougueux fondateur des Concerts +populaires, contre l'hostilité d'auditeurs déterminés à empêcher +l'exécution, il n'eut qu'à cueillir les lauriers, lorsqu'il donna la +belle interprétation des Å“uvres fragmentées du maître de Bayreuth. + +Une remarque à faire c'est que, par suite du prix relativement élevé +fixé par lui pour les différentes places à ses concerts, surtout +lorsqu'il les transporta au Cirque d'Été, Lamoureux s'adressa à un +public un peu différent de celui qu'avait eu en vue Pasdeloup, lorsqu'il +avait institué au Cirque d'Hiver les Concerts populaires, dans des +conditions de bon marché, qui permettaient à l'amateur, à l'artiste le +moins fortuné de les suivre et de pénétrer, par une étude régulière, +dans les beautés de la musique symphonique. Pasdeloup avait surtout +travaillé pour l'éducation musicale du pauvre,--Lamoureux pour celle du +riche. Il est vrai que le premier des deux chefs d'orchestre ne fit pas +fortune dans une entreprise qui, commencée en l'année 1861, ne dura pas +moins de vingt-deux ans[20], tandis que le second, avec ses grandes +qualités d'administrateur et le soin extrême apporté par lui dans +l'exécution des Å“uvres, sut faire fructifier, dans une certaine mesure, +la _Société des Nouveaux Concerts_. + +Le premier concert du théâtre du Château-d'Eau eut lieu le 23 octobre +1881, vingt ans après la création des _Concerts populaires_ par +Pasdeloup. Les voyages que Charles Lamoureux avait faits en Allemagne, à +Bayreuth notamment, l'avaient déjà intéressé vivement à l'Å“uvre +magistral de Richard Wagner; l'étude des partitions n'avait fait +qu'aviver son admiration. Il s'entoure bientôt de jeunes et savants +compositeurs très inféodés au drame lyrique, tels que Chabrier, Vincent +d'Indy... et, avec leur concours, il s'apprête à donner les exécutions +aussi fidèles que possible des pages grandioses du maître de Bayreuth. +Il fera pour Richard Wagner ce que Colonne entreprit en faveur d'Hector +Berlioz. Le nombre des Å“uvres fragmentées qu'il exécuta est trop +considérable pour pouvoir être mentionnées ici: il suffira de rappeler +les principales. + +Les 12, 19, 26 février et 5 mars 1882, il donnait quatre auditions +superbes du premier acte de _Lohengrin_. Les interprètes étaient Mmes +Franck-Duvernoy et Gay et MM. Lhérie, Plançon, Heuschling et Auguez. Les +4 et 11 mars 1883 avait lieu le Festival-Wagner. + +C'est au théâtre du Château-d'Eau que furent exécutés pour la première +fois le _premier acte_, puis le _deuxième acte_ de _Tristan et Yseult_. +Le 2 mars 1884 avait lieu l'audition du premier acte. Charles Lamoureux +jugea utile d'indiquer au public le motif qui l'avait amené à «prendre +le taureau par les cornes» en mettant en lumière une des Å“uvres qui +passe à juste titre pour être celle qui, représentant le plus +complètement les idées théoriques du maître, se trouve, par son +audacieuse nouveauté, la moins apte à être comprise, surtout au concert +où elle est privée de l'illusion scénique. La notice explicative qu'il +fit distribuer dans la salle, le jour de l'exécution, indiquera encore +mieux que nous ne pourrions le faire le but poursuivi par le vaillant +chef d'orchestre. Nous la citerons donc _in extenso_: + + «Au moment de faire connaître en France l'une des Å“uvres les plus + célèbres et les plus hardies de Richard Wagner, il ne sera pas + inutile de donner aux habitués de mes concerts un aperçu des + raisons qui m'ont déterminé à tenter cette entreprise. + + De l'aveu même de Richard Wagner, _Tristan et Yseult_ est + l'expression la plus fidèle et la plus vivante de ses idées + théoriques. + + «Malgré leur très haute valeur, les partitions du _Vaisseau + fantôme_, de _Tannhæuser_ et de _Lohengrin_ ne sont, en effet, que + les essais d'un génie ignorant encore sa prodigieuse audace. La + part de la _convention_ y est considérable et Wagner n'hésite pas à + l'avouer. Dans _Tristan_ son idéal s'est clairement dégagé, et + l'art nouveau, dont il a été le fondateur et l'apôtre, s'y affirme + avec une sincérité qui n'admet pas de transaction. + + «Si la partition de _Tristan_ nous apporte la forme dernière et + définitive de l'art de Wagner, on peut dire que, d'un autre côté, + c'est son Å“uvre la plus théâtrale[21]. + + «Tout ceci étant exposé sans réticences, on se demandera, comme je + me le suis demandé moi-même, s'il n'est pas téméraire de faire + entendre au concert une partition qui réclame si impérieusement + l'illusion de la scène. + + «Je répondrai tout d'abord que j'ai eu confiance dans l'esprit + ouvert et tolérant de mes compatriotes. J'ai compté, je l'avoue, + qu'ils arriveraient à suppléer par un effort de leur imagination à + l'absence de l'illusion scénique. Cet effort, je tâcherai de le + seconder, autant qu'il est en mon pouvoir, par un programme + détaillé, sur lequel on pourra suivre, pas à pas, les mouvements de + la scène. Je considère donc l'audition que je donne comme une sorte + de répétition de la musique (abstraction faite du travail de la + mise en scène), répétition à laquelle le public serait admis par + une exception toute spéciale. + + «Une deuxième raison, et celle-là à mes yeux est décisive, c'est + que, dans l'état actuel de notre théâtre musical, on ne peut + prévoir à quel moment les conceptions dramatiques de Wagner--je + parle bien entendu de celles de la dernière manière--trouveront une + interprétation digne d'elles, sur l'une de nos grandes scènes + parisiennes. Il faut bien alors qu'on se risque à les donner au + concert. + + «C'est pour ces motifs que je me suis décidé à faire entendre le + premier acte de _Tristan et Yseult_ aux habitués de mes séances + musicales. Si cet essai réussit, comme j'ai lieu de l'espérer, je + me propose de poursuivre l'expérience et de faire connaître + successivement les grandes compositions d'un maître, dont on a pu + discuter les réformes audacieuses, mais dont tout le monde, + aujourd'hui, s'accorde à reconnaître l'incontestable génie.» + +Nous partageons entièrement l'opinion de Charles Lamoureux et nous +estimons que les auditions au concert des Å“uvres de Richard Wagner, +malgré leur côté imparfait, eu égard à leur séparation du cadre où elles +devraient être enchâssées, ont eu pour résultat d'habituer le public à +la phraséologie wagnérienne. + +La preuve en est que l'on est arrivé à accepter des pages qui, +autrefois, dans l'enceinte des Concerts populaires, avaient soulevé de +terribles tempêtes et que l'audition du premier acte de _Tristan et +Yseult_ n'aurait pas été accueillie aussi favorablement au théâtre du +Château-d'Eau, si les auditeurs n'y avaient été préparés par l'étude des +premières pages du maître. C'est ainsi que nous verrons plus tard +_Lohengrin_ réussir soit à l'Éden, soit à l'Opéra, alors que +_Tannhæuser_ avait échoué, le 13 mars 1861, dans cette dernière +enceinte, faute d'une initiation suffisante. Nous savons qu'on +objectera, non sans raison, que la cabale avait joué un rôle important +dans la chute de _Tannhæuser_ à l'Opéra; mais nous croyons aussi que, si +le public musicien d'alors avait été mieux préparé à l'intelligence de +cette belle Å“uvre, il aurait fini par imposer silence aux détracteurs de +parti pris. + +L'exécution du premier acte de _Tristan et Yseult_ était un acte +d'audace, qui fut couronné de succès. L'interprétation avait été +excellente grâce à la vaillance de l'orchestre et des chÅ“urs, au talent +de Mmes Montalba (Yseult), Boidin-Puisais (Brangaine), MM. Van Dyck +(Tristan), Blauwaert (Kourvenal) et Georges Mauguière (un jeune +matelot). L'accueil fait à cette belle tentative engagea Lamoureux à +donner trois nouvelles auditions les 9, 16 et 23 mars 1884. On peut dire +qu'elles consacrèrent en France, d'une manière encore plus éclatante, +l'Å“uvre de Richard Wagner. + +L'année suivante, le 8 février 1885, fut repris le premier acte de +_Tristan et Yseult_; puis, les 1er et 8 mars 1885, eurent lieu les +première et seconde auditions du deuxième acte du même drame, jusqu'à +l'entrée du Roi Marke. (Interprètes: Mmes Montalba, Boidin-Puisais et +M. Van Dyck.) + +Le 14 février 1886, Mme Brunet-Lafleur et M. Van Dyck chantaient le +premier acte de la _Valkyrie_, à l'exception de la scène deuxième avec +Hunding; cette audition fut suivie de plusieurs autres. + +En dehors de ces pages principales, nous citerons les exécutions +suivantes: Ouvertures de _Rienzi_, du _Vaisseau fantôme_, des _Maîtres +chanteurs_, de _Tannhæuser_, de _Faust_...; fragments des _Maîtres +chanteurs_, chÅ“ur des fileuses du _Vaisseau fantôme_, marche et chÅ“ur +des fiançailles de _Lohengrin_, préludes de _Parsifal_ et de _Tristan et +Yseult_, marche funèbre du _Crépuscule des Dieux_, _Grande marche de +fête_ composée pour la célébration du centenaire de l'indépendance des +États-Unis, _Siegfried's Idyll_, fragments de _Lohengrin_ avec Mme +Brunet-Lafleur et M. Van Dyck, _Chevauchée des Valkyries_ avec orchestre +seul, l'Enchantement du Vendredi saint de _Parsifal_, les Murmures de la +Forêt de _Siegfried_, etc... + +Cette liste forcément incomplète suffit à prouver quels efforts fit +Charles Lamoureux, dès la création de la Société des nouveaux concerts, +en 1881, au théâtre du Château-d'Eau, pour mettre en pleine lumière +l'Å“uvre de Richard Wagner. Tout en faisant remonter à Pasdeloup la +gloire d'avoir été le premier pionnier et d'avoir frayé la route à ses +successeurs, il faut bien reconnaître que c'est à Charles Lamoureux +qu'on doit, en France, la divulgation, dans des conditions absolument +artistiques, des belles créations du maître de Bayreuth. + +Entre temps, il venait se joindre à la phalange des néophytes qui se +réunissaient au «_Petit-Bayreuth_», fondé vers 1884 et 1885 par un +passionné de Richard Wagner, notre ami A. Lascoux, possesseur d'une des +bibliothèques wagnériennes les plus complètes qui existent. C'était +l'époque des voyages à la découverte à travers les Å“uvres de la dernière +période, qu'on ne pouvait encore entendre en France. Les réunions +avaient lieu soit chez le fondateur, soit chez Mme Pelouse en son bel +hôtel de la rue de l'Université, soit à l'atelier du peintre Toché, le +décorateur de Chenonceaux, soit encore à la salle de la Société +d'encouragement pour l'industrie nationale, rue de Rennes, 44. Quels +enthousiasmes et quelles joies lorsque le petit orchestre arrivait à +mettre à peu près au point, à la séance du 31 mai 1885, des pages comme +les premier, deuxième et troisième actes de _Parsifal_, arrangés par M. +E. Humperdink, ou «Siegfried Idyll»....! + +Lamoureux et Garcin s'étaient chargés des modestes parties d'altos; les +timbales étaient tenues par Vincent d'Indy (excusez du peu, aurait dit +Rossini),--les pianos par Luzzato, Grattery et L. Leroy, ancien +secrétaire du Théâtre lyrique sous la direction Pasdeloup, ce fanatique +wagnérien prématurément enlevé à l'affection de ses amis,--les violons +par Boisseau, Laforge, H. Imbert, Gatellier, David, etc...,--les altos +par Warnecke, Witt, J. Garcin, Ch. Lamoureux,--les violoncelles par +Biloir, A. Imbert, Jimenez, H. Becker et Burger--les contrebasses par +Charpentier et Roubié,--la flûte par Donjon,--le hautbois par +Triébert,--la clarinette par Turban,--le basson par Dihau,--les cors par +Reine et Halary,--la trompette par Teste,--la harpe par Marie Colmer. + +Ces séances si intéressantes du «_Petit-Bayreuth_» se prolongèrent +jusqu'en 1887. Tour à tour y assistèrent nombre de personnalités +artistiques: Mlle A. Holmès, MM. Carolus-Duran, Fantin Latour, de +Liphart, Adolphe Jullien, A. Pigeon, Pasdeloup, Maître, Messager, E. +Chabrier, de Baligand, Orville, Bouchez, etc... + +Dans une des dernières séances, le 16 juin 1887, avaient lieu les +exécutions du deuxième tableau du troisième acte de _Parsifal_ +(Amfortas: M. Perreau.--Parsifal: M. Cougoul), de la troisième scène du +troisième acte (fragment) de _Tannhæuser_ (M. Cougoul),--de la scène +finale du _Crépuscule des Dieux_ (Mme Hellman),--de la première scène +(fragment) de l'_Or du Rhin_,--et du _Rêve_, mélodie pour violon avec +orchestre, première esquisse de l'Hymne à la nuit (_Tristan et Yseult_, +deuxième acte) exécutée par Maurin. + +Le peintre de Liphart s'amusait à croquer à la plume la silhouette de +plusieurs artistes: celle qu'il fit de Lamoureux et qui est restée entre +les mains de Lascoux est des plus ressemblantes. + +* * * + +Ce fut en 1885, le 8 novembre, que Lamoureux transporta le siège de la +Société des nouveaux concerts du théâtre du Château-d'Eau à +l'Éden,--puis, le 30 octobre 1887, de l'Éden au Cirque d'Été. La vogue +l'y suivit et les amateurs, appartenant à la classe riche, se montrèrent +empressés à suivre les séances de musique symphonique. + +Avant de remémorer les Å“uvres principales qui y furent données, nous +parlerons d'une tentative qui est et sera peut-être le point culminant +de la carrière artistique du musicien, dont nous avons entrepris +d'esquisser la physionomie. + +Charles Lamoureux s'était pris d'une profonde admiration pour l'Å“uvre de +Richard Wagner; il en avait donné déjà des preuves incontestables en +faisant interpréter dans les concerts dirigés par lui les fragments des +plus belles créations du maître. Le but qu'il poursuivait était de +communiquer son enthousiasme à ses compatriotes et de révéler au public +français un art d'essence absolument supérieure. Mais les Å“uvres +fragmentées exécutées jusqu'à ce jour par son orchestre lui paraissaient +insuffisantes pour accuser le relief de ces Å“uvres grandioses, créées +absolument pour la scène et dont la puissance (musique, poésie, +peinture, mimique) ne pouvait arriver à son _summum_ d'expension que +dans le cadre imaginé par leur auteur. + +Certes, il était impossible de songer à un théâtre machiné comme celui +de Bayreuth; c'eût été l'idéal. + +À défaut de ce temple de l'art musical, Lamoureux tourne ses vues vers +l'Éden et, après avoir conclu les traités nécessaires avec les +propriétaires, il se met courageusement à l'Å“uvre et prépare la mise en +scène de _Lohengrin_. Il se lance dans cette entreprise audacieuse avec +ses propres ressources. + +En dehors des difficultés inhérentes à la réunion des éléments +artistiques devant concourir à l'exécution la plus parfaite d'un drame +lyrique n'ayant que de faibles attaches avec les traditions de l'ancien +opéra, il y avait à procéder à l'installation d'un théâtre encombré par +un matériel absolument différent de celui dont la nécessité s'imposait. +Rien n'arrêta le vaillant chef d'orchestre: il avait trouvé, il est +vrai, pour l'aider dans une tâche aussi ardue, un jeune compositeur de +premier ordre, un fervent adepte de la révolution opérée par Richard +Wagner avec le drame musical, Vincent d'Indy. Il lui confia la direction +des études chorales et de la musique de scène. On sait quel admirable +parti l'auteur de la _Trilogie de Wallenstein_ tira de ses choristes +qui, dès le début, avaient été tellement désorientés qu'ils avaient +déclaré impossible à chanter le chÅ“ur si mouvementé peignant le brouhaha +et l'inquiétude de la foule à l'arrivée du cygne. + +Depuis le 27 janvier 1887, Vincent d'Indy avait fait quarante-six +répétitions de chÅ“urs au foyer, six ensembles, vingt répétitions en +scène au piano, cinq avec orchestre et deux répétitions générales. + +Tout marchait donc à souhait et, le 20 avril, Lamoureux avait adressé au +rédacteur en chef du _Figaro_ une lettre expliquant les motifs qui +l'avaient amené à s'abstenir de convier la presse à une répétition +générale, lorsque survint sur la frontière franco-allemande l'incident +de Pagny. + +À l'époque où Lamoureux avait songé à monter _Lohengrin_ à l'Éden, il ne +pouvait prévoir que nos relations avec l'Allemagne deviendraient plus +tendues. Ne travaillant qu'au point de vue de l'art, il n'avait pas eu +à se préoccuper de questions touchant à la politique. La malheureuse +affaire Schnæbelé venait subitement arrêter tous ses travaux, +compromettre peut-être l'avenir de son entreprise et engloutir les +capitaux qu'il y avait consacrés. D'autre part, tous ceux qui, par un +patriotisme mal entendu, par esprit de rancune ou de jalousie, avaient +comploté la mise en interdiction de _Lohengrin_ à l'Éden, se +réjouissaient de cet échec. + +Le 25 avril 1887, Charles Lamoureux, après avoir été mandé chez le +président du Conseil, M. Goblet, se trouvait forcé d'annoncer à tous les +journaux que, dans les circonstances actuelles, il avait décidé +l'ajournement de la représentation de _Lohengrin_. + +Cet ajournement ne fut que momentané. Les difficultés politiques qui +s'étaient élevées du côté de l'Est ayant eu à bref délai un heureux +dénouement, il n'y avait plus de motifs pour retarder la représentation +d'une Å“uvre que tous les véritables artistes attendaient avec +impatience. + +Le 3 mai 1887, _Lohengrin_ voyait, pour la première fois en France, les +feux de la rampe. Ceux qui ont eu le bonheur d'assister à cette unique +représentation ont remporté le souvenir ineffaçable d'une interprétation +hors ligne[22], qui amena bien des conversions et qui fit dire à un +critique, paraphrasant le mot d'un prince spirituel et bon, _qui ne +craignait pas la musique_; «Rien n'est changé en France; il n'y a qu'un +chef-d'Å“uvre de plus.» + +Il y avait cependant ceci de changé, c'est que la tentative faite par +Lamoureux devait porter plus tard ses fruits et qu'elle préludait à +l'introduction des Å“uvres dramatiques de Richard Wagner sur la scène +française, tant à Paris qu'en province. + +Les manifestations ridicules et regrettables qui eurent lieu aux abords +du théâtre de l'Éden le soir de la première représentation de +_Lohengrin_ déterminèrent Lamoureux à abandonner la partie. Voici la +lettre qu'il adressa le 5 mai 1887 au rédacteur en chef du _Figaro_: + + «J'ai l'honneur de vous informer que je renonce définitivement à + donner des représentations de _Lohengrin_. + + «Je n'ai pas à qualifier les manifestations qui se produisent, + après l'accueil fait par la presse et le public à l'Å“uvre que, dans + l'intérêt de l'art, j'ai fait représenter à mes risques et périls + sur une scène française. + + «C'est pour des raisons d'un ordre supérieur que je m'abstiens, + avec la conscience d'avoir agi exclusivement en artiste et avec la + certitude d'être approuvé par tous les honnêtes gens.» + +N'insistons pas plus qu'il ne convient sur cette malheureuse affaire. +Nous n'en tirerons qu'une conclusion: est-il admissible qu'une minorité +fort bornée et composée de personnalités, dont les éléments seraient +faciles à établir[23], puisse entraver la liberté d'une majorité +intelligente, ayant le désir d'entendre, dans une salle absolument +privée, une Å“uvre d'art de la plus grande beauté et ne pouvant qu'avoir +une heureuse influence sur l'avenir musical?--Si cette thèse était +admise, ce serait la porte ouverte à tous les abus. On l'a bien vu plus +tard. La police aurait dû, dès le premier jour, maintenir l'ordre dans +la rue, comme elle le fit postérieurement, lors de la première +représentation de _Lohengrin_ à l'Opéra: les quelques énergumènes, dont +une partie était soudoyée, se seraient retirés et Lamoureux aurait pu +donner suite immédiatement à sa belle tentative. Mais il devait prendre +sa revanche, plus tard, à l'Académie Nationale de musique. + +Non content d'avoir tué son entreprise, on voulait ternir son honneur: +on l'accusait d'avoir reçu de l'argent de provenance allemande, alors +qu'il était absolument seul à supporter le poids du déficit résultant de +la cessation brusque de sa tentative. Il n'eut qu'une ressource, celle +de diriger des poursuites contre les journaux qui cherchèrent à le +diffamer. Il expliqua lui-même cette situation dans une lettre adressée +le 12 mai 1887 au rédacteur en chef de l'_Événement_. + +Mais une manifestation éclatante, destinée à venger Lamoureux des +perfides et sottes accusations portées contre lui, se préparait; elle +devait être encore pour le vaillant chef d'orchestre un témoignage de +sympathie et d'encouragement. + +Un banquet, qui lui fut offert le 16 mai 1887 dans les salons de l'Hôtel +continental, réunissait l'élite des artistes et des personnalités +s'intéressant à l'art musical. Il nous paraît utile de reproduire, au +point de vue de l'histoire musicale, les discours qui furent prononcés; +ils indiquent très nettement la situation. + +Édouard Schuré, l'auteur du _Drame musical_, de l'_Histoire du Lied_..., +un des premiers et fervents admirateurs de Richard Wagner, après avoir +remercié les maîtres éminents, les artistes et les membres de la presse +qui étaient venus se joindre à la manifestation, a lu l'adresse rédigée +en commun et qui était ainsi conçue: + + «La représentation de _Lohengrin_ du 3 mai 1887 a été une victoire + éclatante. Ceux qui y ont applaudi vous envoient cette adresse + comme une protestation et comme un hommage: protestation contre + ceux qui ont empêché votre entreprise en la dénaturant; hommage à + celui qui, en nous révélant un chef-d'Å“uvre, a bien mérité de + l'art. + + «Les soussignés considèrent comme un devoir de vous féliciter + hautement de votre action courageuse et désintéressée. Ils vous + affirment leur sympathie dans l'épreuve présente. Ils seront avec + vous quand vous reprendrez votre Å“uvre et sont sûrs de la victoire + finale.» + +Puis, d'une voix vibrante et avec la crânerie qui lui est propre, Ernest +Reyer prononça les paroles suivantes: + + «Mon cher Lamoureux, + + «Nous vous devons à vous qui nous avez fait applaudir, entouré de + tout le prestige d'une exécution incomparable, l'un des + chefs-d'Å“uvre de la musique moderne, nous vous devons une des plus + grandes joies, une des émotions les plus vives que nous ayons + jamais ressenties.--Vous nous avez donné une fête musicale superbe, + que l'on a improprement appelée «une fête sans lendemain». + Peut-être cette fête mémorable n'aura-t-elle son lendemain que dans + un avenir plus ou moins éloigné; mais elle l'aura, nous en sommes + intimement convaincus. + + «Et voilà pourquoi il ne faut pas que la détermination que vous + avez prise soit irrévocable; voilà pourquoi, au nom de tous ceux + qui sont ici et de tous ceux qui regretteront de ne pas y être + venus, je vous adjure de ne pas laisser tomber ce bâton de + commandement, que vous savez tenir d'une main si vaillante et si + hardie. Les vrais artistes, les vrais amis de l'art, ceux qui ne + nient ni le progrès ni la lumière, sont avec vous. Permettez-moi, + mon cher Lamoureux, de mettre dans le toast que je vous porte un + élan de reconnaissance, un témoignage de haute estime et de sincère + amitié.» + +Charles Lamoureux répondit en ces termes: + + «Messieurs, + + «Je suis très ému et très profondément touché du témoignage de + sympathie que vous me donnez aujourd'hui. + + «Je puiserai dans le souvenir que je garderai au fond du cÅ“ur une + force consolatrice contre l'injustice et les événements qui + m'accablent en ce moment et me forcent, momentanément, je l'espère, + à renoncer à la lutte que je soutiens depuis plus de vingt ans pour + le progrès de l'art. + + «J'aurai aussi la consolation d'avoir pu rendre quelques services + aux compositeurs français, et ceux d'entre eux dont j'ai eu le + bonheur de soutenir la cause sauront affirmer qu'ils ont trouvé en + moi un ami dévoué, sincère et désintéressé. + + «Ai-je besoin de vous dire, messieurs, que j'aime ardemment ma + patrie et que, comme vous, je la veux forte, intelligente et + victorieuse? + + «Mais si Wagner, à une époque douloureuse, a blessé maladroitement + et cruellement notre patriotisme, devons-nous fermer les yeux + devant la flamme de son génie de poète et de musicien, ce génie qui + est une gloire pour l'humanité? Non, je ne le crois pas; car je + suis de ceux qui veulent le libre-échange du progrès et de la + lumière, sans oublier, pour cela, les intérêts sacrés de la patrie. + + «Je bois donc, Messieurs, à l'indépendance de l'art, à la liberté + de ses manifestations et à la patrie.» + +Enfin, Henri Bauer porta, au nom de la presse, le toast suivant: + + «Messieurs, + + «Je bois à Charles Lamoureux, patriote français, je bois à + l'artiste croyant et vaillant qui, au prix d'un admirable effort, a + voulu maintenir à Paris sa place de capitale de l'art et du monde + intellectuel. N'est-ce pas le vrai patriotisme que de garder ce + creuset où l'art de tous les peuples se refondait, se rajeunissait, + se consacrait. + + «N'est-ce pas du patriotisme que de nous restituer l'art des + maîtres que nous aimons, de Gluck, de Bach, de Beethoven, de + Berlioz et de Wagner, dont conservent le culte tous les + compositeurs français assis à cette table? + + «L'avenir n'est pas loin qui décidera où fut le patriotisme, entre + celui qui essaya d'étendre la mission artistique de la France à + travers le monde et ceux qui essayaient de l'enrayer, d'étouffer + sous des menées obscurantistes l'Å“uvre musicale.» + +Un beau groupe en bronze, Å“uvre du sculpteur Godebski, représentant Elsa +et Lohengrin, fut offert, dans la même soirée, à Lamoureux. + +Comme Bergerat, Ernest Reyer avait bien prophétisé. Ce n'était pas une +fête sans lendemain que la représentation de _Lohengrin_ à l'Éden: car +cette superbe création devait être montée plus tard à l'Opéra, sous la +direction du même chef d'orchestre. Mais, n'anticipons pas. + +* * * + +Nous avons déjà indiqué que Lamoureux transporta ses concerts du théâtre +du Château-d'Eau d'abord à l'Éden (8 novembre 1885),--puis de l'Éden au +Cirque d'Été (30 octobre 1887). Nous ne donnerons pas la nomenclature +des Å“uvres qu'il a fait exécuter dans ces nouveaux locaux et qui sont, +en partie du reste, les répétitions de celles données par lui au +Château-d'Eau. Il ne se contenta pas de continuer à propager les Å“uvres +de Richard Wagner; mais il s'évertua à répandre les compositions des +nouveaux venus dans la carrière. C'est ainsi que, s'il avait déjà révélé +au public le talent très vigoureux d'Emmanuel Chabrier en exécutant sa +première Å“uvre pour orchestre _Espâna_, il exposa une des pages les plus +marquantes parmi celles dues à la plume de Vincent d'Indy, la _Trilogie +de Wallenstein_ d'après Schiller. Il met également en vedette les noms +de Gabriel Fauré, ce très personnel musicien, G. Marty, G. Charpentier +et de tant d'autres. Non content de faire connaître des virtuoses +nouveaux comme le beau contralto de Mlle Landi, il engagea plusieurs +artistes étrangers, la célèbre Materna, l'admirable interprète des +Å“uvres wagnériennes,--Lilli Lehmann et Kalisch. Ce fut à l'issue d'une +des séances du Cirque d'Été (16 mars 1890) que les admirateurs du talent +de Mme Materna, pour lui exprimer leur satisfaction et le désir de +l'applaudir encore et à Paris et à Bayreuth, lui firent présent d'un +charmant flacon en jaspe, monté en argent et enrichi de pierres fines, +dont l'écrin portait, gravée en lettres d'or, cette légende: «À MADAME +MATERNA.--Paris 1890.--_L'Arabie n'a rien de meilleur._--_Parsifal_ +(premier acte)». Charles Lamoureux, qui assistait à cette manifestation, +disait à ceux qui l'entouraient: «Vous ne pouvez vous imaginer quelle +charmante et admirable artiste est Madame Materna. Elle s'identifie si +complètement au rôle qu'elle interprète, elle se passionne si vivement +pour la musique de Wagner, que je l'ai vue souvent s'attendrir au point +de verser d'abondantes larmes, dans les moments les plus pathétiques.» + +Lors de l'Exposition universelle de 1889, les différents orchestres des +grands concerts de Paris furent appelés à donner des auditions +officielles dans la salle des fêtes du Trocadéro. Celle organisée par +Charles Lamoureux (23 mai 1889) ne fut pas la moins brillante. Les +chÅ“urs et l'orchestre se composaient de deux cents exécutants.--Les +Å“uvres interprétées furent les suivantes: _Patrie_, ouverture de G. +Bizet,--_Le Désert_ (première partie) de F. David,--_Loreley_, légende +symphonique (fragment) de P. et L. Hillemacher,--_Andante_ de la +symphonie en _ré_ mineur de G. Fauré,--Duo de _Béatrice et Bénédict_ de +Berlioz,--Scène de la _Conjuration de Velléda_, de Ch. Lenepveu,--Le +_Camp de Wallenstein_ de V. d'Indy,--_Ève_, mystère (première partie) de +Massenet,--_Matinée de Printemps_ de G. Marty,--_Geneviève_, légende +française de W. Chaumet,--_La Mer_, ode-symphonie de V. +Joncières,--_Espâna_ de E. Chabrier. + +En mai 1890, Charles Lamoureux épousait, en secondes noces, la +cantatrice qui avait interprété avec tant de grâce et de talent, dans +les concerts dirigés par lui, les belles pages des maîtres, Mme veuve +Armand-Roux (Brunet-Lafleur). + +Étendant l'idée qu'avait eue Pasdeloup de faire entendre son orchestre +dans plusieurs villes de France, Charles Lamoureux résolut +d'entreprendre avec sa vaillante phalange une tournée artistique à +l'étranger, en Hollande et en Belgique. Au commencement de septembre +1890, il fit annoncer dans la presse que cette tournée aurait lieu, sous +les auspices de l'imprésario Schurman, du 16 au 31 octobre 1890 à la +Haye, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, Gand, Liège et Bruxelles. + +Cette expédition musicale en Néerlande et en Flandre fut un véritable +triomphe. À Amsterdam, où existent cependant des phalanges +instrumentales merveilleusement organisées et que nous avons pu +apprécier, le succès fut prodigieux. Les cinq concerts, donnés dans la +Venise du Nord, rapportèrent quarante-quatre mille francs et les trois +autres à la Haye trente mille. + +En Belgique, à Bruxelles notamment, l'enthousiasme ne fut pas moins +grand. Toutefois, plusieurs _dilettanti_ auraient désiré que Lamoureux +fit une plus large place, dans ses programmes, à l'École française. On +releva, d'autre part, d'une manière fort intelligente, à côté des +qualités incontestables de précision et de fermeté dans le rythme, dues +à une discipline rigoureuse, des défauts qui en sont la contre-partie, +c'est-à -dire la sécheresse et la dureté, surtout dans les puissantes +pages de Richard Wagner, où il aurait fallu plus de passion, de +véhémence et d'_emballement_![24] + +Le coup de maître d'une direction un peu discréditée fut celui qui +consista, de la part de MM. Ritt et Gailhard, à monter _in extremis +Lohengrin_ à l'Académie Nationale de musique. C'était, d'une part, +terminer brillamment leur carrière et, d'autre part, ouvrir la voie, +dans un sens plus large que par le passé, à leurs successeurs. Vianesi +venait de quitter le bâton de chef d'orchestre; il fallait lui trouver +un successeur et on choisit le directeur des Nouveaux Concerts, en lui +octroyant les pouvoirs les plus illimités. Ce furent très probablement +cette autorité, à lui concédée sans restrictions, et aussi le désir de +continuer l'Å“uvre qu'il avait si bien commencée à l'Éden qui engagèrent +Lamoureux à accepter les offres de la direction de l'Opéra. S'il +n'obtint pas des exécutants et des choristes des résultats aussi +satisfaisants que ceux atteints à l'Éden, il faut cependant constater +que ses efforts aboutirent à un succès et que les représentations de +_Lohengrin_ à l'Opéra furent de celles qui peuvent compter parmi les +plus belles de la direction Ritt et Gailhard. La première, après +quelques atermoiements, eut lieu le 16 septembre 1891. + +Le cadre de cette étude ne nous permet pas d'entrer dans de longs +développements; nous insisterons seulement sur quelques points. + +Les mêmes folies, qui s'étaient produites aux portes de l'Éden, se +renouvelèrent sur la place de l'Opéra. Dans la salle quelques +énergumènes, dont un restera légendaire[25], cherchèrent à empêcher +l'exécution. Mais, cette fois, les mesures de police étaient +admirablement prises et toute velléité de manifestation fut réprimée si +vigoureusement que les meneurs s'évanouirent comme par enchantement et +que victoire resta au _Cygne_. La Presse fut très favorable à l'Å“uvre et +les représentations de _Lohengrin_ à l'Opéra furent assurées d'un succès +durable. + +En ce qui concerne l'exécution, Charles Lamoureux se refusa à maintenir +dans l'opéra de Wagner les coupures qui avaient été un peu imposées au +maître, depuis les premières représentations de Weimar. Nous pourrions +rappeler cependant que Wagner avait lui-même reconnu la nécessité de +supprimer la seconde partie dans le récit du Chevalier au troisième +acte.--«Je me suis souvent exécuté à moi-même ce récit, écrivait Wagner +à Liszt, et je me suis convaincu que la seconde partie devait +nécessairement produire du froid. Ce passage devra donc être supprimé +dans la partition et le poème.» C'est du reste ce qui a été fait[26]. + +À Weimar, lorsque _Lohengrin_ fut monté sous la direction de Liszt et du +Kapellmeister Genast, la première représentation n'avait pas duré moins +de cinq heures. Cette longueur avait effrayé R. Wagner lui-même et il +écrivit immédiatement à Liszt pour lui expliquer que le ralentissement +avait dû se produire dans les _récitatifs_; et, à ce propos, il donne +les indications les plus précises sur la façon de dire _son_ récitatif: +«.......Nulle part, dans la partition de _Lohengrin_, je n'ai écrit dans +les parties de chant le mot «récitatif». Les chanteurs ne doivent pas +savoir qu'il y a des récitatifs. Je me suis, au contraire, efforcé de +mesurer et de marquer l'expression parlée du langage avec tant de sûreté +et une telle précision que le chanteur n'a plus qu'à _chanter les notes +exactement dans le mouvement indiqué_ pour trouver le ton juste du +langage..........» + +Wagner ajoute que, d'après ses calculs, «le premier acte ne doit pas +durer beaucoup plus d'une heure, le second une heure un quart, le +dernier un peu au delà d'une heure, de telle sorte qu'en y comprenant +les entr'actes, la représentation commencée à _six heures_ doit être +terminée à _dix heures trois quarts_.» + +Il assignait donc à son Å“uvre une durée de quatre heures trois quarts, +soit bien près de _cinq heures_, ce qui est excessif. + +À Paris, les représentations commencées à 8 heures finissent à minuit un +quart et même minuit et demi, soit une durée de quatre heures et demie, +encore bien trop longue. + +Il est certes regrettable de faire des coupures, d'opérer des +mutilations dans une Å“uvre absolument artistique, conçue dans un système +d'homogénéité. Nous avons été toujours du nombre de ceux qui sont d'avis +de ne rien retrancher ni ajouter dans les partitions des maîtres. +Toutefois il faut bien reconnaître que le point par lequel pèchent les +Å“uvres de R. Wagner est la longueur. Il serait facile de citer certaines +parties, quelques récits qui, par leur développement démesuré, nuisent à +l'action ou à l'intérêt du drame, et fatiguent l'auditeur, quelque bien +disposé qu'il soit. Wagner, nous l'avons vu, l'avait reconnu lui-même +pour la deuxième partie dans le récit du chevalier, au troisième acte de +_Lohengrin_. Mais, si des coupures devaient être faites, il serait +nécessaire de procéder avec la plus vive intelligence, ce qui n'est pas +malheureusement toujours le fait des arrangeurs ou plutôt des +_dérangeurs_. + +Cette durée excessive des opéras n'est pas particulière aux Å“uvres de +Richard Wagner. Une des premières réformes à opérer par les compositeurs +modernes, appelés à écrire des drames lyriques, consisterait à donner à +ces derniers une proportion raisonnable. Tous y auraient profit: le +compositeur, parce que son Å“uvre y gagnerait en concision;--le public, +parce qu'une grande fatigue lui serait épargnée et que, par suite, la +somme de jouissance serait plus grande;--enfin le directeur même du +théâtre, parce que ses frais généraux seraient diminués. + +Selon nous, un drame lyrique ou un opéra (le nom ne fait rien à +l'affaire) ne devrait pas, avec les entr'actes, avoir une durée de plus +de _trois heures_ au minimum et _trois heures et demie_ au maximum. +Commencée à _huit heures_, la représentation prendrait fin à _onze +heures_ ou _onze heures et demie_. + +Cette concision que nous réclamons pour les Å“uvres théâtrales ne +s'impose-t-elle pas dans les autres branches de l'art? + +N'oublions pas de mentionner le concours que Charles Lamoureux a prêté +soit au Théâtre de l'Odéon, en dirigeant les parties musicales pour des +Å“uvres telles qu'_Athalie_, l'_Arlésienne_ etc..., soit à la Société des +Grandes auditions de France. + +Au début de l'année 1893, il a été appelé à diriger à Saint-Pétersbourg +et à Moscou des concerts qui ont eu un vif succès et qui lui ont valu +des ovations semblables à celles faites à Édouard Colonne lors de ses +voyages en Russie. + +Charles Lamoureux est chevalier de la Légion d'honneur. + +* * * + +Cette étude a-t-elle bien fait ressortir tous les traits de la +physionomie morale et physique de notre modèle? Nous ne le pensons pas. +Si elle indique bien la vaillante ténacité, la volonté d'être maître, +l'ambition de s'élever au premier rang,--si elle donne des +renseignements assez détaillés sur ses entreprises, en tant que chef +d'orchestre, elle laisse peut-être un peu dans l'ombre certaines +particularités, certains tics qui sont là pour donner du piquant à la +physionomie, comme un coup de pinceau un peu brillant, une touche de +blanc, par exemple, viendra réveiller la figure de tel portrait à +l'huile. «J'ai senti plus d'une fois» disait Sainte-Beuve «combien le +caractère d'un homme est compliqué et avec quel soin on doit éviter, si +l'on veut être vrai, de le simplifier par système.» + +Cette pensée si juste de l'auteur des _Causeries du Lundi_ ne doit +jamais être perdue de vue par celui qui s'attache à peindre ses +semblables. Il ne doit pas redouter de faire voir l'homme, l'artiste +sous tous ses aspects, l'intérieur comme l'extérieur, la face comme le +revers de la médaille. Les plus minimes détails ne sont pas +indifférents. C'est à ce prix seulement qu'il fera un portrait _vrai_ et +_ressemblant_. + +Notre profil a donc besoin de retouches et d'additions. + +Si nous disions que Charles Lamoureux brille par l'aménité et la +patience, nous nous éloignerions de la vérité. Dans tous les orchestres +qu'il a été appelé à diriger, il a laissé la réputation d'un +croque-mitaine. Nous n'irions pas jusqu'à lui appliquer l'opinion de +Meyerbeer: «Pour être chef d'orchestre il faut être insolent..., voilà +pourquoi je n'ai jamais pu être chef d'orchestre.» Mais, nous serions +dans le vrai, en affirmant qu'il n'est pas toujours tendre pour les +artistes qu'il commande; il ne sait pas, à son pupitre, conserver la +placidité et la sérénité voulues. Voyez même son attitude vis-à -vis du +public, les jours de concert; elle manque souvent de correction. Il +impose silence en lançant un _chut_ sec et perçant, et en foudroyant du +regard l'interrupteur qui se permet la plus petite incartade, ou +l'espiègle et calembouriste ouvreuse (alias Willy), qui le lui rend +bien par les traits qu'elle lui décroche comme une flèche du Parthe, +d'abord dans _Art et critique_ et, plus tard, dans l'_Écho de Paris._ + +Sa mauvaise humeur ne s'exerce-t-elle pas également à l'égard des +compositeurs, dont il est appelé à faire exécuter les Å“uvres? Certaine +altercation violente avec Augusta Holmès, au milieu d'une répétition au +Cirque d'Été, viendrait à l'appui de notre dire. + +Autre particularité: il tient essentiellement à ce que ses projets, même +les moins importants, ne soient pas divulgués. Aussi fulmine-t-il contre +les indiscrets qui font connaître à l'avance les numéros des programmes +de ses concerts. Il n'est pas plus ouvert avec les siens: sa fille, +Mme Chevillard, n'a appris que par la lecture du _Figaro_ la nouvelle +de la nomination de son père, comme chef d'orchestre à l'Opéra, à la fin +de la direction Ritt et Gailhard. + +Cette manière d'être n'est-elle pas indépendante de sa volonté et ne +prendrait-elle pas sa source dans des idées de persécution qui le +hantent, dans la méfiance qui en résulte pour tous ceux qui +l'approchent, dans la crainte mal fondée de railleries à son égard? +L'abord se ressent de cette disposition d'esprit; il est froid et +inspire quelque inquiétude. + +Aussi a-t-il dû être malheureux des caricatures qui ont été faites sur +lui! Car le crayon satirique, s'étant emparé sur une large échelle de +Richard Wagner, devait atteindre également celui qui, en France, a été +un de ses plus fervents adeptes. + +Toutefois, sous cet aspect un peu rébarbatif et glacial, il faudrait +reconnaître un fond de gaîté, un peu de cette jovialité gauloise +qu'Émile Bergerat a laissé entrevoir dans l'article qu'il lui a +consacré. Ne le montre-t-il pas, à un repas de noces chez Gillet, à la +porte Maillot, semant l'allégresse par un toast où le symbole côtoyait +la fantaisie, et ouvrant lui-même le bal par un quadrille. N'est-ce pas +Lamoureux qui répondait un jour à Mme Materna, le proclamant grand +chef d'orchestre: «Dites... _gros_ chef d'orchestre!» + +Par amour de l'assimilation, il y aurait un rapprochement curieux à +faire entre Lamoureux et Colonne: on trouverait, en effet, dans leur vie +bien des points de ressemblance. Nés à Bordeaux, ils ont, dès le début, +le même professeur de violon, M. Baudouin,--et, plus tard, au +Conservatoire de Paris, M. Girard. Ils font partie, un moment, du même +quatuor. Ils deviennent bientôt, tous les deux, les créateurs et +directeurs des plus importants concerts symphoniques de Paris. En +l'année 1873, Colonne fonde à l'Odéon, puis au Châtelet le _Concert +National_; à la même époque, Lamoureux organise au Cirque d'Été la +_Société de l'Harmonie sacrée_. Ils épousent en secondes noces une +cantatrice: Colonne, Mlle Vergin,--et Lamoureux, Mme +Brunet-Lafleur. + +Enfin, ils ont été appelés, l'un et l'autre, à diriger l'orchestre de +l'Opéra. + +Les qualités dominantes de Charles Lamoureux, comme chef d'orchestre, +consistent dans une recherche absolue de la précision, de la correction +et de la clarté obtenues par des répétitions nombreuses, poussées +jusqu'aux limites les plus extrêmes. Il a inculqué à son orchestre une +discipline pour ainsi dire militaire, qui constitue la plus grande +originalité du magnifique ensemble instrumental dont il a la direction. +Le quatuor, manÅ“uvrant comme un seul homme, arrive à des effets +surprenants d'homogénéité, de sonorité et de nuances; la famille des +instruments à vent est peut-être la meilleure que nous connaissions: les +bois ont une étonnante finesse et les cuivres un superbe éclat. Aussi, +obtient-il, dans les Å“uvres où le lyrisme n'est pas la note dominante, +des exécutions réellement parfaites. Mais, dans les pages de grande +puissance dramatique, de large envergure, où il serait nécessaire +d'enlever l'orchestre et de lui communiquer une passion débordante, on +constate à regret la dureté et la sécheresse. La ponctuation est par +trop fidèlement observée et, pour nous servir d'une expression vulgaire, +le tout est trop bien ratissé. Ainsi interprétées, les grandes +compositions lyriques, si remarquables par leur fougue, et les violents +contrastes qu'elles accusent, laissent à l'auditeur des impressions +ternes et grises. On voudrait un peu moins de calcul et un peu plus +d'emballement. + +Peut-être, le bâton de commandement manque-t-il de souplesse? + +Ces réserves faites, nous reconnaîtrons que l'orchestre des Nouveaux +Concerts est, après celui du Conservatoire de Paris, et avec celui de +l'Association artistique dirigé par Ed. Colonne, un des plus +remarquables qui existe en Europe. + + + + +FAUST + +SCÈNES DU POÈME DE GOETHE + +MISES EN MUSIQUE + +PAR + +ROBERT SCHUMANN + + +De tous les musiciens qui ont osé aborder la traduction musicale de +_Faust_, Robert Schumann est celui qui, en raison même de son +tempérament et de sa prédilection pour les pages mystiques de la seconde +partie, a surpassé ses rivaux et a été bien près d'atteindre l'idéal +rêvé par Goethe. + +Le grand poète allemand s'est élevé au-dessus de lui-même; il a vu bien +au delà de la nature humaine dans ce drame plus qu'humain et dans cette +sorte d'épopée symbolique que l'on nomme le premier et le second +_Faust_. «Voilà une de ces Å“uvres, a dit M. H. Taine, où l'artiste se +dépasse lui-même. Emporté par le sujet, il oublie son public, s'enfonce +jusque dans les territoires inexplorés de son art; il trouve, par delà +le monde vulgaire, des alliances, des contrastes, des réussites étranges +au delà de toute vraisemblance et de toute mesure.» + +Mme de Staël, dans ses belles études sur l'Allemagne, a donné cette +conclusion éloquente sur _Faust_: «Quand un génie tel que celui de +Goethe s'affranchit de toutes les entraves, la foule de ses pensées est +si grande que de toutes parts elles dépassent et renversent les bornes +de l'art.» + +Goethe, en effet, s'est placé sur des hauteurs sublimes pour contempler +en même temps ce qu'il appelle le _macrocosme_ et le _microcosme_ +(littéralement le grand et le petit monde). Il a fait là une Å“uvre dans +laquelle les personnifications abstraites tiennent une grande place. +_Marguerite_ (_Gretchen_), elle, est réellement vivante; son action est +limitée dans le drame qui aboutit à elle, mais qu'elle ne remplit pas +tout entier, il s'en faut. C'est ce qu'ont parfaitement compris H. +Berlioz et, mieux encore, R. Schumann, en donnant une place relativement +restreinte au rôle de Marguerite dans l'ensemble musical créé par +eux[27]. Avec quel tact Schumann s'en est tenu à cette première +floraison à peine entr'ouverte de l'amour dans la scène du jardin, hors +de laquelle il s'abstient de rappeler _Faust et Marguerite_ en présence! +En outre et, à juste titre, l'un et l'autre ont repoussé la forme de +l'opéra avec ses conventions et ses adjonctions qui modifient toujours +le sens du texte, pour adopter celle vraiment rationnelle du poème +symphonique et choral. Ils ont cherché ainsi à suivre Goethe sur les +sommets où sa fantaisie puissante s'est élevée: aussi resteront-ils, +chacun à leur manière et suivant leur tempérament, les véritables +traducteurs d'une partie de son _Faust_. + +Hector Berlioz, avec sa nature impétueuse, fantasque, shakespearienne, a +pris dans le poème allemand les scènes qui convenaient à sa puissante et +nerveuse fantaisie, et qui avaient exercé, de longue date, une séduction +irrésistible sur son esprit. Dans le scénario de sa _Damnation de +Faust_, il s'éloigne souvent de l'Å“uvre primitive; l'idée principale de +Goethe n'est pas son objectif. Sa traduction musicale, elle aussi, se +ressent plutôt de sa passion pour Shakespeare que de son admiration pour +Goethe. Des pages telles que la Marche sur le thème hongrois de Rakocsy, +la scène de la taverne d'Auerbach, révèlent un tempérament qui +s'épanouit plutôt au dehors qu'en dedans et dans lequel on sent vibrer +surtout la fougue inhérente à la race française[28]. + +Dans ses Mémoires, dans son Avant-propos, Berlioz déclare hautement +qu'il n'a cherché ni à traduire ni à imiter _Faust_, mais seulement à +s'en inspirer et à en extraire la substance musicale qui y est contenue. +Il s'excuse également d'avoir osé toucher à un chef-d'Å“uvre, en y +apportant de nombreux changements. Certes, il faut lui savoir gré +d'avoir fait à ce sujet, son _mea culpa_; mais nous devons cependant, +nous plaçant à un point de vue des plus élevés, avouer que l'excuse +qu'il donne pour avoir fait circuler la plus libre fantaisie à travers +l'Å“uvre du poète allemand ne nous satisfait pas pleinement. Il était +libre de prendre dans _Faust_ les pages qui l'intéressaient le plus +vivement, d'y introduire des sujets épisodiques, puisque sa merveilleuse +inspiration l'a amené à produire, à côté du chef-d'Å“uvre de Goethe, un +autre chef-d'Å“uvre. Mais il n'avait pas à déclarer «qu'il était +absolument impossible de mettre en musique le poème de Goethe, sans lui +faire subir une foule de modifications». + +Robert Schumann a prouvé victorieusement le contraire. Dans les parties +qu'il a traduites musicalement, le maître de Zwickau a suivi pas à pas +le texte original. C'était, il faut en convenir, le moyen le plus sûr +pour faire ressortir les merveilleuses beautés de la poésie et en rendre +aussi exactement que possible le sens intime. + +* * * + +Profondément rêveur et sentimental, Robert Schumann devait se passionner +pour l'Å“uvre de Goethe, surtout pour le second _Faust_, où le mysticisme +règne en maître. De bonne heure, à vingt-trois ans et non à treize, +comme l'ont indiqué par erreur certains commentateurs, il avait songé à +la traduction musicale de _Faust_. C'est, en effet, à la fin de l'_année +1844_ qu'il quitta Leipzig pour aller résider à Dresde, dans le but de +rétablir sa santé fortement ébranlée à la suite des nombreux travaux +auxquels il s'était livré. Il attribuait lui-même l'état maladif et +inquiétant dans lequel il se trouvait à l'excès de fatigue qu'il avait +éprouvé en se livrant, _pour la première fois_, à la composition des +_Scènes de Faust_, dont il avait écrit, en 1844, l'épilogue pour soli, +chÅ“ur et orchestre. Cet épilogue n'aurait jamais été édité, mais il a +été exécuté plusieurs fois à Leipzig, à Dresde et à Weimar. + +Il ne cessa, par la suite, de revenir à ce gigantesque travail, dont il +était fortement épris. Dans une lettre adressée de Dresde, le 20 juin +1848, à Carl Reinecke, il lui annonce qu'il a fait jouer pour la +première fois, en petit comité, le finale de _Faust_ avec orchestre et +il ajoute: «Je croyais ne pouvoir arriver à terminer la composition de +ce morceau, surtout le chÅ“ur final; il m'a cependant pleinement +satisfait. Je voudrais le faire exécuter l'hiver prochain à +Leipzig;--peut-être y serez-vous?» + +Du 14 juillet à la fin d'août 1849, il écrivit quatre scènes de _Faust_ +pour orchestre. Cette année 1849 fut peut-être la plus productive de la +vie du compositeur et cette prodigieuse fécondité pourrait être +attribuée à la cause suivante: il fut forcé, à la suite des événements +politiques, de quitter Dresde, en mai 1849, pour se réfugier à Kreischa, +petit bourg voisin, où il trouva le loisir voulu pour se livrer à ses +merveilleuses inspirations. Fait à noter: c'est dans cette période que +la poésie de Goethe le hanta surtout, puisqu'il écrivit, du 18 au 22 +juin 1849, quatre _Mélodies de Mignon_, extraites du _Wilhelm Meister_ +de Goethe,--puis, les 2 et 3 juillet de la même année, le superbe +_Requiem de Mignon_[29]. + +Nous voyons ensuite qu'à l'occasion du centenaire de Goethe on donna à +Dresde, le 28 août 1849, un festival dans lequel furent exécutés avec +le plus vif succès et en même temps que la _Nuit de Walpurgis_ de +Mendelssohn, les morceaux composés jusqu'à cette époque par Schumann sur +_Faust_; une audition en fut donnée également, le lendemain 29 août +1849, à Leipzig[30]. + +En avril 1850, Schumann termina la musique des deux dernières scènes de +_Faust_. Il avait alors réuni les divers épisodes, choisis par lui, tels +qu'ils se succèdent dans l'ordre de la tragédie: 1º Scène du jardin,--2º +Marguerite devant l'image des sept douleurs,--3º Scène de l'église,--4º +Lever du soleil, Ariel, et réveil de Faust,--5º Minuit; les quatre +sorcières,--6º Mort de Faust. + +Ces tableaux forment la première et la seconde partie de la partition. À +quelle époque précise écrivit-il la troisième partie, c'est-à -dire la +plus belle? Il n'est pas douteux que les dernières scènes ont été +composées les premières[31]. + +Ce fut en 1853 qu'il mit la main à la grande ouverture, merveilleuse +introduction à cet ensemble, qui restera un des chefs-d'Å“uvre de l'art +musical. Il écrivait, à la fin de cette même année, à un jeune officier, +grand amateur de musique, M. Strackerjan: «J'ai beaucoup travaillé dans +ces derniers temps. J'ai écrit une ouverture de _Faust_, couronnement de +l'édifice d'une suite de scènes tirées de la tragédie.» Cette indication +est précieuse, puisqu'elle nous laisse entendre que les trois parties +dont se compose la partition étaient entièrement achevées en 1853. + +Robert Schumann avait pensé à faire un opéra de _Faust_; on trouve en +effet le titre de ce drame inscrit sur son livre de projets. Il s'arrêta +au sujet de _Geneviève_ et, malgré le peu de succès qu'obtint cette +belle Å“uvre, il songea encore à une nouvelle composition de Goethe, +_Hermann et Dorothée_. Il témoigna, à plusieurs reprises, le désir +d'écrire un nouvel opéra sur ce sujet, notamment dans des lettres +adressées le 21 novembre et 8 décembre 1851 à Maurice Horn, l'auteur du +_Pèlerinage de la Rose_. Dans celle du 8 décembre, il dit: «Je n'ai pu +encore rassembler mes idées au sujet d'_Hermann et Dorothée_. Mais, +réfléchissez donc, je vous prie, si vous pourriez traiter le sujet de +façon à ce qu'il remplisse une soirée de théâtre, ce dont je doute..... +Je veux que ce soit un grand opéra et vous êtes certainement de mon +avis. Musique et poésie devront être écrites d'un style simple, naïf et +champêtre.» + +En ce qui concerne _Faust_, nous estimons que Robert Schumann fit +sagement en renonçant à faire un opéra de cette grande épopée, qui, en +raison même de sa conception hardie et surnaturelle, nous semble +repousser le cadre de la scène, et dont la haute et sublime fantaisie +s'épanouit plus librement et d'une manière plus artistique, dans +l'acception la plus haute du mot, sous la forme d'une Å“uvre lyrique ou +oratorio romantique pour soli, chÅ“ur et orchestre. + +Un subtil esprit, entre tous, un critique des plus compétents, avec +lequel nous voudrions toujours être d'accord, M. René de Récy, ne +partage pas entièrement notre avis sur le mérite de la traduction +musicale de _Faust_ par Robert Schumann[32]. Il reconnaît que le +compositeur a suivi pas à pas le texte et respecté les vers, qu'il a +senti _plus profondément qu'un autre_ la merveilleuse beauté du +dénouement; mais il n'ose dire qu'il a rendu la grandiose mise en scène +de l'Å“uvre, la poésie tout entière. Nous lui répondrons: + +Si, dans le poème de Goethe, on perçoit, à côté de toutes les audaces, +un esprit toujours pondéré, qui calcule ses effets et rêve toujours «le +divin équilibre», on découvre, sans aucun doute, dans la partition de +Schumann, un esprit rêveur, idéaliste, plus apte à interpréter les +poésies passionnées et troublantes d'Henri Heine ou de Lord Byron que +celles de l'Olympien de Weimar. Goethe était un classique et Schumann un +lyrique. Beethoven, qui avait pensé souvent à mettre _Faust_ en musique, +possédait peut-être les qualités adéquates, de nature à nous donner une +traduction, dans laquelle le développement de la pensée du poète aurait +été plus fortement, sinon plus poétiquement rendu. Mais Beethoven n'a pu +réaliser son projet et nous devons nous estimer heureux d'avoir possédé +un génie comme Schumann pour faire vibrer les cordes de la lyre. + +Ces réserves faites, il ne faut pas perdre de vue que le compositeur n'a +pas eu l'intention de traduire dans son entier l'Å“uvre de Goethe; il a +seulement détaché du poème, pour les mettre en musique, les scènes qui +convenaient le mieux à son tempérament; c'est ainsi que la troisième +partie, toute de mysticisme, est de beaucoup la plus belle. On peut dire +qu'elle est la résultante de l'esprit qui a toujours animé Robert +Schumann, du milieu intellectuel dans lequel il a vécu. + +Nous verrons, en analysant la partition, si le musicien n'a pas été un +traducteur merveilleux du poète et si les arguments de notre confrère, +M. René de Récy, ne sont pas un peu spécieux, s'ils ne faiblissent pas +devant la beauté de l'Å“uvre. + +Avouons sincèrement qu'il ne nous a pas enlevé «nos chères illusions». + +* * * + +La première partie des scènes de _Faust_ de R. Schumann[33] est fort peu +développée; elle ne contient que trente-sept pages, alors que la seconde +en renferme quatre-vingt-deux et la dernière cent soixante-dix-huit. +Voici, du reste, les scènes empruntées par le musicien au poème de +Goethe, en ce qui concerne la première partie: + + Ouverture. + + Nº 1. + + _Scène du jardin_ | Ainsi tu m'avais reconnu | Faust. Marguerite. + Duo | _Du kanntest mich, o Kleiner_ | + + Nº 2. + + _Marguerite devant l'image de_ |Ô vierge, ô pauvre mère| + _la Mère des sept douleurs_ | _Ach neige,_ | Marguerite. + Prière |_du Schmerzensreiche_ | + + Nº 3. + | En ton enfance pure | Le mauvais esprit. + _Scène de l'église_ |_Wie anders, Gretchen, war_ | Marguerite. + Soli et chÅ“ur | _dir's_ | Le chÅ“ur. + +Écrite au déclin de la vie de Schumann, l'ouverture est, comme celle de +_Manfred_, une préface au drame romantique, dans laquelle s'agitent tour +à tour les sensations les plus diverses, passant de la véhémence extrême +à l'accalmie momentanée. Ne prélevant aucune des idées musicales que +renferme la partition, elle s'éloigne, en ce sens, des ouvertures +placées par Weber et Richard Wagner en tête de leurs drames lyriques, et +dans lesquelles apparaissent, par anticipation, les thèmes principaux de +l'Å“uvre. Mais elle porte la marque de l'essence même du génie de +Schumann et fait pressentir admirablement le sens général d'une création +où Goethe et, à la suite, son illustre traducteur ont, à travers des +alternatives d'ombre et de lumière, abouti à un grandiose hosanna de +l'éternel amour féminin! + +Le début est d'un mouvement solennel et lent; le motif sombre, soutenu +par les trémolos, n'est que le germe de la phrase musicale, qui apparaît +au _più mosso_ et dont voici la contexture: + +[image: notation musicale] + +À cette phrase très énergique, d'un rythme saisissant et des plus +intéressantes dans ses développements, s'enchaîne une seconde idée, +pleine de charme, à la forme caressante, avec mélange de trait liés en +doubles croches et en triolets: + +[image: notation musicale] + +Ce sont les deux thèmes qui, tour à tour présentés, forment l'ensemble +de cette magistrale ouverture, dont la conclusion en majeur rappelle +peut-être au début tel hosanna de la troisième partie. + +On s'est plu, non sans raison, à placer en première ligne la seconde et +la troisième partie des _Scènes de Faust_ de Robert Schumann. Ce sont +sans nul doute les pages les plus merveilleuses de la partition; mais on +a un peu trop négligé de nous révéler les beautés contenues dans la +première partie que le compositeur n'avait pas eu le temps de rendre +plus complète. + +Rien de plus frais, de plus séduisant que la _Scène du jardin_, dans +laquelle se manifeste l'âme pure de Marguerite, à laquelle s'unit celle +de Faust, subjugué par le doux parfum qui se dégage de cette fleur non +encore épanouie. Comme la phrase haletante de l'orchestre, soutenue par +les accompagnements en triolets, donne bien tout d'abord le sens intime +de cette scène d'amour et enveloppe d'un réseau léger le dialogue des +deux amants! Comme ce dialogue lui-même est habilement mené et quel +attrait légèrement voilé émane de la traduction musicale, serrant de +près le texte du poète! Timides sont les premières paroles échangées +entre Faust demandant son pardon et Marguerite avouant son trouble: +bientôt la douce mélodie prend corps et devient plus caressante dans la +révélation du naïf amour de la jeune fille. Quel charme dans l'épisode +de l'effeuillage de la marguerite, se terminant par ce cri du cÅ“ur: + +[image: notation musicale: il m'ai-me!] + +suivi de cette adorable phrase de Faust, d'un sentiment si profond: + +[image: notation musicale: Oui mon en-fant, crois en la dou-ce fleur] + +Et, en présence de cet amour immense, triomphant qui surprend Marguerite +et la terrasse pour ainsi dire, arrive cette interruption en mineur: +«Mon Dieu, j'ai peur», qui peint bien l'agitation de son âme.--Puis, +après un trait de basson amenant l'interruption de Méphistophélès et +celle de Marthe, la trame mélodique s'éteint sur cette tendre réponse de +Marguerite + +[image: notation musicale: _Innig._ Bien-tôt... oui j'es-pè-re!] + +L'orchestre fait entendre encore quelques notes _pianissimo_ et s'efface +comme la lumière du jour. + +Toute cette scène si vivante n'est-elle pas la traduction poétique la +plus vraie, la plus exempte de miévrerie du _Jardin de Marthe_? + +Remarquons, sans arrêter l'attention du lecteur plus qu'il ne convient, +que Schumann, à l'exemple de Spohr, a écrit le rôle de Faust pour voix +de baryton. En adoptant ce timbre vocal, les deux compositeurs ont +voulu, sans nul doute, donner au rôle de Faust un caractère plus viril. +Mozart avait eu la même pensée en créant le rôle de Don Juan. + +Plein d'admiration pour le talent de Schubert, le maître de Zwickau +n'a-t-il pas été attiré spécialement, comme son émule, vers cette scène +du premier _Faust_: Marguerite devant l'image de la Mère des Sept +douleurs? Ce qu'il y a de certain c'est que les deux compositeurs ont +trouvé, pour exprimer la douleur de cette _suppliante_, des accents +pleins d'onction qui deviennent plus expressifs et pathétiques, à mesure +que la coupable exhale plus vivement sa plainte et se prosterne aux +pieds de la Vierge, en la conjurant de la sauver. Schumann n'a point +donné un caractère religieux à la prière de Marguerite; c'est le +gémissement de la pécheresse succombant sous le poids du remords, qui, +après avoir offert à la Mère des Sept douleurs des fleurs qu'elle arrose +de ses larmes et s'être agenouillée devant son image, espère trouver en +elle un soulagement à ses maux. La mélodie, accompagnée dès le début par +les altos, le hautbois et la clarinette, est d'une douloureuse +tristesse; elle commence dans un mouvement lent, pour s'accentuer et +prendre son libre essor sur les mots: + + «Partout où je me traîne + Partout me suit ma peine. + +L'accompagnement et le chant se précipitent avec une charmante +progression: quelle page étonnante de couleur! Au changement de +mouvement de quatre temps en six-quatre, le chant s'épanouit doucement +jusqu'à ce cri de désespoir: «Ah, sauve-moi, protège-moi». Puis, +lentement et pianissimo s'achève la conclusion poignante sur cette +phrase soutenue par les trémolos de l'orchestre, dans laquelle +Marguerite affaissée murmure un dernier appel à la Vierge, + +[image: notation musicale: Ô Vier-ge ô Sain-te mè-re] + +Voici maintenant Marguerite à l'église où l'on célèbre le service des +morts; elle est couverte d'un long voile. Derrière elle se tient le +Mauvais Esprit qui l'empêchera de prier et de trouver la consolation +qu'elle pouvait espérer dans l'unique refuge qui lui restait. + + «_Le Mauvais Esprit._ Te souviens-tu, Marguerite, de ce temps où tu + venais ici te prosterner devant l'autel? Tu étais alors pleine + d'innocence, tu balbutiais timidement les psaumes, et Dieu régnait + dans ton cÅ“ur. Marguerite, qu'as-tu fait? Que de crimes tu as + commis! Viens-tu prier pour l'âme de ta mère, dont la mort pèse sur + ta tête? Sur le seuil de ta porte, vois-tu quel est ce sang? C'est + celui de ton frère; et ne sens-tu pas s'agiter dans ton sein une + créature infortunée qui te présage de nouvelles douleurs? + + «_Marguerite._ Malheur! malheur! Comment échapper aux pensées qui + naissent dans mon âme et se soulèvent contre moi! + + «_Le chÅ“ur: Dies irae, dies illa_ + _Solvet sæclum in favilla._ + + «_Le Mauvais Esprit._ Le courroux céleste te menace, Marguerite; + les trompettes de la résurrection retentissent: les tombeaux + s'ébranlent et ton cÅ“ur va se réveiller pour sentir les flammes + éternelles. + + «_Marguerite._ Ah! si je pouvais m'éloigner d'ici! les sons de cet + orgue m'empêchent de respirer et les chants des prêtres font + pénétrer dans mon âme une émotion qui la déchire. + + «_Le chÅ“ur: Judex ergo cum sedebit_ + _Quidquid latet apparebit_ + _Nil inultum remanebit._ + + «_Marguerite._ On dirait que ces murs se rapprochent pour + m'étouffer; la voûte du temple m'oppresse: de l'air! de l'air! + + «_Le Mauvais Esprit._ Cache-toi; le crime et la honte te + poursuivent. Tu demandes de l'air et de la lumière, misérable! + qu'en espères-tu? + + «_Le chÅ“ur: Quid sum miser tunc dicturus?_ + _Quem patronum rogaturus,_ + _Cum vix justus sit securus?_ + + «_Le Mauvais Esprit._ Les saints détournent leur visage de ta + présence; ils rougiraient de tendre leurs mains vers toi. + + «_Le chÅ“ur: Quid sum miser tunc dicturus?_ «Marguerite crie au + secours et s'évanouit.» + +Quelle scène! Et comme le compositeur a su rendre les angoisses de cette +malheureuse qui ne peut s'isoler dans la prière, accablée par les +menaces de l'Esprit du mal et succombant sous le poids des accords du +plus foudroyant des _Dies iræ_. Schumann n'a pas craint de donner un +assez long développement à cette scène de l'église. Les imprécations de +Satan, accompagnées par les accords vigoureux et les trémolos de +l'orchestre, les phrases entrecoupées de Marguerite voulant échapper à +ses terreurs et implorant la grâce divine, les terribles sonorités du +_Dies iræ_, tout cet ensemble constitue une page des plus dramatiques, +qui est l'interprétation, dans sa plénitude, de la pensée de Goethe. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +_Nº 4. Lever du soleil.--Nº 5. Minuit.--Nº 6. Mort de Faust._ + + +Contraste frappant entre le drame précédent et la scène, toute +d'apaisement, par laquelle s'ouvre la deuxième partie! Faust, étendu sur +le gazon émaillé de fleurs, dans la contrée la plus charmante, sous +l'influence de la fatigue, de l'inquiétude, cherche le sommeil. Les +ombres de la nuit envahissent insensiblement le paysage et les sylphes +voltigent ça et là , légers, empressés autour du Docteur. Les accords +voilés de la harpe se font entendre et les murmures de l'orchestre +évoquent l'écho du monde surnaturel, le balancement de ces esprits +invisibles flottant au milieu de la nuit étoilée; les phrases les plus +caressantes célèbrent les splendeurs de la nature que Schumann, suivant +l'exemple de Goethe, a chantées avec enthousiasme. Comme l'air circule +et quel décor magique! On subit l'enchantement de cette scène +ravissante, ouvrant la plus merveilleuse des perspectives sur la féerie. +Et, lorsqu'après une délicate rentrée de l'orchestre, la voix d'Ariel se +fait entendre, engageant les Elfes légers à bercer l'âme souffrante de +Faust, l'enchantement est complet; l'âme ressent une impression de +repos, de paix. Le chant d'Ariel est affectueux, soutenu par ces +accompagnements bien particuliers au génie de Schumann. Notons surtout +la jolie phrase mélodique: + +[image: notation musicale: Baignez son front dans les eaux du Lé-thé.] + +Pianissimo et dans un mouvement un peu plus animé les Elfes célèbrent +les douceurs, les splendeurs de la nuit, l'heure du mystère, la blanche +étoile brillant au firmament, la voûte céleste resplendissant sous le +scintillement des diamants qui l'illuminent. Leur chant s'accentue et +devient presque triomphal lorsqu'au changement de mesure (6/8), ils +rappellent que: + + «Les vallées sont plus vertes + Sous la fraîcheur de la nuit.» + +C'est un véritable hymne à la nature en repos. La phrase musicale +s'étage par progressions successives sur les vers: + + «Les moissons dans les vallées + Cèdent au baiser du vent.» + +Mais le jour va paraître et toute la théorie légère s'écrie: «Ah!... +voyez..... C'est le jour nouveau». Les trompettes sonnent. Quelle aube +éblouissante! Quel cri strident est celui d'Ariel annonçant le réveil de +la nature! L'orchestre, avec ses trémolos, introduits avec une certaine +discrétion dans les Å“uvres de Schumann, et l'appel des trompettes, +s'épanouit avec une ampleur magistrale. Puis, dans une phrase courte, +qui a toute la grâce d'un lied printanier, Ariel engage les Sylphes à se +glisser doucement dans la fleur à peine éclose, couverte de rosée et à +fuir la lumière du jour bruyant. + +C'est toujours à la nature que revient sans cesse le panthéiste Goethe; +son âme est en communion constante avec elle. En véritable fils de +Rousseau[34], le culte qu'il professe est celui de la création, l'amour +poussé jusqu'au fanatisme des grandes puissances primordiales. Il +personnifie bien à lui seul l'esprit d'outre-Rhin, que le poète Henri +Heine dépeignait ainsi: «Le panthéisme est la religion occulte de +l'Allemagne». + +Après avoir calmé l'âme inquiète de Faust, il le met, à son réveil, en +présence de toutes les beautés de l'aube étalant ses divines colorations +à l'horizon. Le soleil commence à éclairer la cime des montagnes. +«Salut, nouveau matin!» s'écrie Faust. Et l'orchestre de Schumann, dans +lequel les altos et les violoncelles jouent les rôles principaux, suit +la pensée du poète et la souligne. Sur les mots: «Ô splendeurs!» les +trémolos, mêles aux appels des instruments à vent, et avec une +progression dans les basses, soutiennent la voix de Faust annonçant le +lever du soleil, et en célébrant les beautés dans un véritable cantique +d'action de grâces. Mais les rayons trop vifs l'aveuglent; il en +détourne les yeux éblouis. Repris de ses angoisses, de ses +désespérances, il se demande si cette lumière est l'amour ou la haine. +Schumann a su revêtir d'un profond sentiment de tristesse la pensée du +poète, et, sur cette phrase: «_Telle est la vie brillante ou désolée_», +il amène une suspension que prolonge de longs accords indiqués +_pianissimo_ pour terminer par un appel brillant au soleil de flamme. + +Voilà Minuit (Mitternacht)! Quatre vieilles femmes vêtues de gris +s'avancent vers le Palais, où Faust, chargé d'années et de gloire, ne +rêve plus maintenant qu'aux grands problèmes économiques. Les quatre +fantômes sont la Détresse, la Dette, le Souci, la Nécessité. La nuit est +noire; les nuages filent à l'horizon et les étoiles disparaissent. +Schumann a donné à cette scène un caractère des plus lugubres. Sur un +dessin d'orchestre à 6/8, dans la forme du scherzo qu'affectionna +Mendelssohn et, où apparaissent des tenues d'instruments à vent +auxquelles répondent en triolets _staccati_ les archets, les voix des +quatre spectres se font successivement entendre; c'est une sorte de glas +funèbre qui fait pressentir la mort prochaine de Faust: + +[image: notation musicale] + +Le souci, seul, peut pénétrer dans la demeure du riche et se glisse par +le trou de la serrure. + +Quels sont ces spectres maudits, s'écrie Faust dans l'intérieur de son +palais? Quelles sont ces funèbres visions? Il déplore, trop tard hélas, +de s'être livré à la magie; il se croit seul..... La porte grince et +personne n'entre. Il tremble, le savant docteur..... «_Qui donc est +là ?_».... «_La question provoque le oui_» répond le Souci. Robert +Schumann a suivi, encore ici, presque pas à pas le texte de Goethe et a +su lui donner musicalement la couleur juste. Sur les mots: _Qui donc est +là ? Quelqu'un vient-il d'entrer? Qui donc est là ?_», de longues tenues +d'accord s'éteignent pianissimo. On sent l'effroi dont est pénétré +Faust. Après la phrase du Souci, pleine d'un sentiment de tristesse, +éclate cette fière et triomphante réponse de Faust: + +[Sidenote: Faust (avec force et chaleur).] + +[image: notation musicale: Jeune j'ai parcouru le monde] + +«Schumann», écrivait Léonce Mesnard, «fait percevoir, dans ce passage, +avec la gravité et l'élévation qu'on pouvait souhaiter, cet état d'un +noble esprit parvenu à l'achèvement de sa maturité morale, en rompant +avec toute illusion et en prenant pleine possession de soi-même.» + +Mais le Souci poursuit sa complainte, à laquelle viennent se joindre +quelques notes de hautbois.--«_Assez, s'écrie Faust; ta fâcheuse litanie +troublerait la raison..... Sois maudit, Spectre qui torture à loisir +l'espèce humaine..... Je brave ton pouvoir_».--Hélas! il l'éprouve sur +l'heure la puissance du Souci qui, en se retirant, l'aveugle en +soufflant sur lui. À noter la légèreté du trait final de l'orchestre de +Schumann, suite de triolets vifs, légers, sorte de murmure rendant +l'impression du souffle rapide qui enlève la vue à Faust. + +«L'infirmité qui vient d'atteindre Faust, a dit excellement Blaze de +Bury, loin d'étouffer son activité, l'aiguillonne et la provoque. La +lumière qui rayonnait au-dehors va se concentrer désormais tout entière +au-dedans de lui-même. Aveugle, il poursuivra ses projets créateurs avec +plus d'instance, de force, de résultat, et son application ne courra +plus la chance de se laisser distraire par le spectacle varié des +phénomènes extérieurs. Dans l'obscurité des yeux, l'âme y verra plus +clair.» + +Cette pensée, qui est de la plus grande justesse rappelle le beau vers +de Victor Hugo: + + «_Quand l'Å“il du corps s'éteint, l'Å“il de l'esprit s'allume._» + +Lorsque l'on a étudié de près les êtres privés de la lumière dès leur +enfance, on les voit s'appliquer bien davantage que les jeunes voyants à +leurs travaux: c'est que, séparés pour ainsi dire de l'extérieur, ils ne +sont nullement détournés de leurs occupations; le travail devient même +pour eux la plus charmante des récréations. + +Et Blaze de Bury continue: «Ici apparaît l'idée toute chrétienne de la +vie nouvelle (_vita nuova_). Faust, après avoir passé par tous les +degrés de bonheur terrestre, reconnaît dans sa vieillesse, comme +Salomon, que tout est vanité. Les souffrances, les peines (les quatre +femmes) sont des acheminements vers une existence supérieure; le Souci +(par son salut éternel) le rend aveugle, afin que, mort à la terre, il +tende à de plus hautes destinées et se tourne vers l'Éternel dont il +pressent l'approche, grâce à cette force intuitive qui le pénètre et +sert d'intermédiaire à son apothéose finale.» + +Dans la partition de Schumann des accompagnements syncopés donnent +l'idée de la recherche au milieu de l'obscurité et c'est lentement, +solennellement que Faust est pris d'une angoisse momentanée, d'un +désespoir profond, mais pour réagir presque aussitôt. Le mouvement +s'accentue; il s'enthousiasme de radieuses visions. La phrase musicale +devient un cri de triomphe; les trompettes se font entendre: «Allons, +debout, travail aux mille bras!..... Je veux créer merveille sur +merveille..... mon Å“uvre est belle!» Et l'orchestre achève dans un +tutti vigoureux cette merveilleuse péroraison que traverse un souffle de +haute envolée. + +--La «grande cour du Palais» tel est le titre de la scène, dans laquelle +Goethe a mis fin à la vie terrestre de son héros. Schumann en a fait la +scène VI de sa partition, la conclusion de sa deuxième partie, sous la +dénomination de «Mort de Faust». + +Devant le grand vestibule du palais, Méphistophélès appelle à lui les +_Lemures_, spectres familiers, sorte de revenants auxquels l'antiquité +donnait l'apparence de squelettes et qui, au moyen âge, formaient les +Esprits de l'air. Avec quelques appels de trompettes et de trombones, +soutenus par des triolets d'un mouvement rapide, Schumann évoque ces +fantômes, et il a voulu que les parties d'alto et de ténor fussent +chantées par des voix d'enfants, afin que le contraste fût plus frappant +et la sonorité des timbres plus étrange. Le chÅ“ur des _Lemures_, +creusant avec des gestes bizarres, sur l'ordre de Méphistophélès, la +fosse destinée à contenir la dépouille mortelle de Faust, est une sorte +de complainte, empreinte de tristesse, soutenue à l'orchestre par un +accompagnement imitatif. L'apparition de Faust, sur les degrés de son +palais, cherchant à se guider entre les piliers de la porte, est d'un +effet saisissant; le compositeur, en employant la sonorité mystérieuse +et un peu féerique des cors, a donné à cette page une impression de +grandeur qui ne fait que s'accroître jusqu'au moment où Faust tombera +entre les bras des spectres qui le coucheront sur le sol. Bercé par les +illusions, malgré l'ironie implacable de Méphistophélès, il entend avec +transport le cliquetis des bêches. C'est la multitude qui travaille pour +lui; son Å“uvre doit grandir en paix..... Il appelle à lui +Méphistophélès, son serviteur, qui rit à part de ses chimères: «Je veux +fonder un brillant empire, dessécher les marais pestilentiels, ouvrir +les espaces à des myriades pour qu'on y vienne habiter, non dans la +sécurité sans doute, mais dans la libre activité de l'existence. Des +campagnes vertes, fécondes!..... Celui-là seul est digne de la liberté +comme de la vie qui sait chaque jour se la conquérir. De la sorte, au +milieu des dangers qui l'environnent, ici l'enfant, l'homme, le +vieillard passent vaillamment leurs années. Que ne puis-je voir une +activité semblable exister sur un sol libre, au sein d'un peuple libre! +Alors je dirais au moment: Attarde-toi, tu es si beau! La trace de mes +jours terrestres ne peut s'engloutir dans l'Å’one.--Dans le pressentiment +d'une telle félicité sublime, je goûte maintenant l'heure +ineffable![35]» + +Et, sur ces mots, il tombe de toute sa hauteur sur le bord de la fosse +qui va l'engloutir. + +La scène est grandiose. + +Cet enthousiasme de Faust, avant sa mort, et ce réveil d'activité ne se +retrouvent-ils pas dans Goethe lui-même, au déclin de sa vie, +reconstituant la bibliothèque d'Iéna, abattant les murailles, s'emparant +de terrains nouveaux, embellissant les environs de la ville, comblant +les fossés, élevant un observatoire, participant à la construction du +palais de Weimar, créant la célèbre école de dessin, qui servit de +modèle à celles d'Iéna et d'Eisenach, donnant, en un mot, une vive +impulsion à l'activité de tous? + +Ce rayonnement de Faust au moment de sa mort, cette exaltation mystique +n'est-ce pas également une sorte de sécurité puisée dans l'espoir de +l'au-delà , ou encore une volupté du martyre qui se lit dans la figure de +_Jésus lié à la colonne_, dû au pinceau de Sodoma et figurant au musée +de Sienne? + +_Consommatum est!_ L'aiguille a marqué minuit. L'horloge s'arrête..... +Tout est fini. L'âme de Faust s'est envolée! + +Schumann prolonge par de longs et doux accords les quelques mesures du +chÅ“ur si empreintes d'un sentiment funèbre. + + + + +TROISIÈME PARTIE. + + +Voici la clef de voûte de l'édifice! Dans l'interprétation de cette +dernière partie du _Faust_ de Goethe, toute de mysticisme, qui vous +conduit de rêve en rêve, de ciel en ciel, Schumann se révèle un +interprète merveilleux. Disciple enthousiaste de Jean Paul, qui lui +avait inculqué, à l'aurore de la vie, sa sensibilité outrée, son lyrisme +échevelé, ses pensées flottantes et que «le son musical charmait et +touchait indépendamment de tout dessin rythmique ou mélodique»[36], le +maître de Zwickau, en suivant le vol hardi de Goethe vers l'empyrée, se +complaisait dans une sorte de contemplation théologique, dans cette +mysticité qui l'avait séduit, dans ce milieu intellectuel, +supra-terrestre où il avait presque toujours vécu. Il possédait cette +volupté de songe qui enlève les initiés au monde extérieur pour les +mettre en quelque sorte en communication avec les esprits +invisibles[37]. Aussi devait-il se passionner pour cette seconde partie +du _Faust_, ne songer d'abord qu'à elle, en faire l'Å“uvre de toute sa +vie et lui donner la place prépondérante[38]. Disons enfin et une fois +de plus que, si Robert Schumann nous a donné, au point de vue musical, +une si fidèle et poétique traduction de l'Å“uvre de Goethe, c'est +qu'aussi bien que le poète de Francfort, il a été un des représentants +les plus autorisés de la grande famille allemande et que tous les deux +se retrouvent dans un trait commun: l'amour de la nature et le culte de +la poésie mêlée à celui de la philosophie. + +Comme Goethe, Schumann a donc entrevu Faust au delà du tombeau. La scène +se passe dans les régions idéales et éthérées, où les anges, flottant +dans une atmosphère supérieure, transporteront la partie immortelle de +Faust, qui sera accueillie par la pécheresse nommée autrefois +_Gretchen_. C'est une ascension vers le _Féminin Éternel_, qui nous +attire au ciel[39]. + +Le début est admirable. Au milieu des montagnes, des rochers, des +forêts, dans une profonde solitude vivent de pieux anachorètes dispersés +dans les crevasses des rochers. Toute cette nature sauvage s'animera à +leur voix. «On prêtera l'oreille aux grandes voix de la solitude, +recueillies par Robert Schumann dans le prélude instrumental qui est +suivi du chÅ“ur de saints anachorètes, à ces voix dont les rumeurs +indéterminées se mêleront à ce chÅ“ur lui-même, sous la forme de sourds +battements d'orchestre. Tout l'effet de ce court et austère prologue +consiste en une succession de notes tour à tour portées l'une vers +l'autre, soit en franchissant les larges intervalles de la sixte et de +l'octave, soit pour se toucher à travers un faible intervalle de +seconde. En l'absence de tout lien mélodique, elles ont l'air d'être +suspendues et de ne reposer sur rien. Le mouvement alternatif de +contraction et de dilatation qui règle leur marche est tout-à -fait +comparable au mouvement incertain du regard lorsque, porté au loin ou +ramené au plus près parmi de vastes espaces muets, il ne trouve pas un +endroit qui l'attire ou l'engage à se fixer[40].» + +Ce merveilleux chÅ“ur «Le vent dans la forêt», d'une si majestueuse +douceur, d'un contour si gracieux, accompagné par des batteries en +triolets doit être exécuté lentement, comme l'indique du reste la +partition. La nature n'est-elle pas présente dans ce splendide décor +musical? Quelle atmosphère de mysticité dans ce tableau de saints +anachorètes chantant, dans la solitude, les douceurs d'une vie +patriarcale et honorant le mystère sacré de leur retraite. + +Le chant passionné du «Pater extaticus», qui se relie au chÅ“ur +précédent, est délicieusement accompagné par le violoncelle solo, dont +les traits en croches liées enlacent pour ainsi dire la mélodie divine, +qui fait songer aux plus beaux _Lieder_ du maître. C'est une page d'une +brûlante extase, dans laquelle il faut signaler la progression +ascendante, principalement dans la phrase en majeur, se répétant par +deux fois: + +[Sidenote: Pater extaticus.] + +[image: notation musicale: Sois moné-toi-le Viens, sois sans voi-le,] + +Quel cantique rempli de plus d'enthousiasme que celui du «_Pater +profondus_» (Région profonde), qui aspire à saisir la grandeur de celui, +dont la présence se révèle partout. Quel charme dans ce chant «Le sol +frémit» et quel joli soupir du hautbois repris immédiatement par la +voix: «Mon âme obscure en sa détresse»! + +Existe-t-il un chant plus vaporeux, dans sa brièveté, que celui du +«_Pater seraphicus_» se liant au chÅ“ur des enfants bienheureux: «Père, +dis-nous où nous sommes?» Et nous voici en plein ciel! Léonce Mesnard, +auquel il faut souvent revenir lorsque l'on étudie les Å“uvres de Robert +Schumann ou de Johannès Brahms, a très justement écrit au sujet de cette +succession des enfants bienheureux, des anges novices et des anges +accomplis qui représentent, tous les degrés de la nature céleste: +«Vienne le moment où, sur les traces de l'auteur de _Faust_, Schumann +fera monter ces petits, ces humbles, de la bouche desquels Dieu reçoit +ses meilleures louanges, tout près du Créateur des mondes, ou bien les +associera à l'adoration de l'_Éternel féminin_,--avec quelle fraîcheur +d'accents la pureté préservée de l'enfance se distinguera de la pureté +reconquise des âmes tendrement repentantes dans le _ChÅ“ur mystique_. Et +comme, parmi ces ravissements célestes, se glisse un reflet idéal de +cette aimable timidité de l'enfant, si avide de pardon que, le recevant, +il n'ose y croire[41].» La première partie du chÅ“ur des enfants +bienheureux a toute la grâce naïve d'un Noël, que relève un sentiment +bien romantique. + +Le chÅ“ur des anges, planant dans les plus hautes sphères et portant la +partie immortelle de Faust, est, lui, un merveilleux hosanna, célébrant +la délivrance du héros et sa bienvenue dans l'empyrée. Puis survient ce +délicieux épisode, d'une fraîcheur printanière «_De ces roses +effeuillées_», chanté par le soprano solo et repris par le chÅ“ur. C'est +une page digne d'être comparée aux plus beaux Lieder, émanant de la +plume de Robert Schumann. Remarquez quelle légèreté donne au thème +principal, à la divine mélodie, l'accompagnement à contre-temps, et +comme ce thème, coupé par le _tutti_, se représente toujours avec +grâce! + +L'épisode des «_Rases effeuillées_[42]» ne reporte-t-il pas le souvenir +à la pléiade des peintres de l'école mystique, dont Fra Angelico fut le +chef, surtout à Sandro Botticelli[43], ce disciple de Savonarole,--à ses +Å“uvres toutes empreintes d'une poésie mélancolique qui «chante au fond +de l'âme et longtemps y résonne en doux et mélodieux accords». Sans +parler de cette Å“uvre de grâce, de cette fleur de rêve, l'_Allégorie du +Printemps_, une des pages parmi les plus belles et les plus suggestives +du maître, à l'Académie des beaux-arts de Florence, voyez au musée du +Louvre, dans la salle réservée aux primitifs de l'Italie, l'adorable +vierge entourée de l'enfant Jésus et de saint Jean. Comme la mysticité +se révèle dans les doux et naïfs regards des deux enfants, dans les +lignes si pures du visage! C'est dans un nimbe d'or et de roses que +s'estompe l'angélique figure de la Vierge, avec les yeux baissés, +presque clos, ses beaux cheveux blonds à peine dissimulés sous une gaze +blanche, d'une transparence aérienne. En plaçant cette scène divine dans +un jardin fleuri de roses qui font cortège à la «_Mater gloriosa_», +Botticelli a encore ajouté une note plus troublante à cette Å“uvre, la +genèse même de l'art toscan. + +Et ces enfants bienheureux ne font-ils pas songer à ce bel enfant du +tableau de Ghirlandajo, également au musée du Louvre[44]? Quelle +intensité d'expression dans la tête de cet adolescent aux boucles +blondes tombant sur les épaules et coiffée d'une petite toque rouge! +Élevant son regard vers le saint personnage, dont la figure souriante et +pleine d'affection semble l'encourager, ne semble-t-il pas prononcer les +mots mis par Goethe dans la bouche des enfants bienheureux: «Dis, père, +où sommes-nous»? + +Ainsi que la poésie de Goethe, la musique de Robert Schumann s'élève +d'ascension en ascension. Véritable inspiration du génie est ce chÅ“ur +des anges novices (_Die jüngern Engel_); le mélange du rythme ternaire +dans la partie de chant et du rythme binaire à l'orchestre laisse une +impression étrange d'impalpable, de voilé comme la vapeur du nuage +enveloppant la troupe agile des enfants bienheureux, qui s'envole dans +le liquide azur de l'air. Et sur ce chÅ“ur se greffe une courte phrase +pleine d'amour divin. + +Quelle douceur et quelle grâce attendrie dans le chÅ“ur des anges +accueillant l'âme de Faust, rappelant dans la conclusion «_Qu'il soit le +bienvenu_» la contexture du ravissant motif «_De ces roses +effeuillées_»! + +L'Hosanna qui le suit est, au contraire, un éclatant et majestueux chant +de victoire, possédant la carrure des pages magistrales de Bach ou de +Hændel. Le ciel s'est entrouvert; les légions célestes exultent. + +De toute beauté est l'invocation du Dr Marianus «_Ô ciel immense_», +suivie d'un cantique d'une pureté absolument idéale, adressée à la +Vierge: + + «_Toi qui règnes par l'amour_ + _Ô maîtresse du monde._» + +Le dessin des harpes et les jolies notes du hautbois qui tantôt répond à +la voix, tantôt l'accompagne discrètement, sont de véritables perles, +sorties de l'écrin de Schumann. Dans toutes ces pages, le grand musicien +a vaincu les difficultés qui pouvaient résulter de l'interprétation du +texte et a su éviter la monotonie par les contrastes les plus frappants. + +À la voix du Dr Marianus viennent se joindre le chÅ“ur des pénitentes, +et les voix suppliantes de la grande pécheresse, la femme Samaritaine et +Marie Égyptienne. C'est une longue phrase, composée de notes égales en +valeur, qui monte et descend et ne prend fin qu'au moment où une +pénitente, celle qui fut autrefois Marguerite, se prosterne devant la +«_Mater gloriosa_» planant dans l'atmosphère, pour proclamer le retour +de celui qu'elle aima sur la terre. La mélodie est courte; mais elle est +pleine de tendresse épanouie et rappelle telles pages gracieuses du +_Paradis et la Péri_. Le chÅ“ur la reprend, du reste, immédiatement, mais +en valeurs diminuées; puis, dans un mouvement plus vif, la voix de +Marguerite se fait entendre, accompagnée par la voix d'alto et les +dessins en croches liés et exécutés pianissimo par l'orchestre. + +À cette dernière et touchante intervention de Marguerite la Mère des +cieux fait entendre cette parole consolatrice: + + «_Monte toujours plus haut vers la sphère divine_ + _Il te suivra, s'il te devine._» + +La musique est aussi sobre que le texte et deux notes, _mi_ et _fa_ +naturel, suffisent à Robert Schumann pour établir le contraste voulu +entre cette voix glorieuse planant au plus haut de l'empyrée et celles +des suppliantes. + +Le Dr Marianus adresse une dernière invocation à la Vierge. + +Aussitôt commence ce chÅ“ur mystique, l'apothéose de l'Å“uvre! Pages +admirables dans le style fugué, à travers lesquelles passe le grand +souffle de Bach et de Beethoven[45]. Comme tout s'enchaîne logiquement, +merveilleusement! Les voix débutant pianissimo, avec des tenues de +trombones, s'étagent successivement et se réunissent, en passant par un +_crescendo_ habilement ménagé, dans un embrasement général. Puis, comme +dans les Å“uvres religieuses des deux grands maîtres, précurseurs de +Robert Schumann, le quatuor intervient pour jeter sa note douce et +idéale. Le chÅ“ur reprend bientôt dans une forme plus moderne et dans un +mouvement vif pour chanter la gloire de la Femme éternelle, de la reine, +de la vierge d'amour + + _Le Féminin éternel_ + _Nous attire au ciel._» + +Puis tout s'éteint graduellement et doucement dans une sorte de +symphonie mystérieuse et murmurante. + +«L'exécutant d'une symphonie musicale ignore ce que sa main et sa voix +produisent sur celui qui l'écoute[46]». + +Il en est de même de toute Å“uvre d'art qui porte en soi une vertu +souvent ignorée de son créateur. Goethe, en chantant la gloire divine, +pouvait-il prévoir qu'il transmettrait à un illustre traducteur, Robert +Schumann, cette céleste étincelle, cette flamme intérieure, nécessaires +pour conduire la pauvre âme de Faust de ciel en ciel et pour glorifier +l'_Éternel Féminin_ avec ces harmonies qui semblent nous transporter +dans la région du rêve, en des Élysées ignorés. + +* * * + +Il faudrait citer, dans leur entier, les belles pages qu'un poète, un +philosophe de haute envergure, M. E. Schuré, a consacrées, dans le +_Drame musical_, au _Faust_ de Goethe. + +Nous en détacherons le fragment suivant, qui sera la conclusion la plus +éloquente que nous puissions imaginer de notre étude sur la partition de +R. Schumann et sur la réunion nécessaire de la poésie et de la musique +impliquée par le second _Faust_: + + «La poésie est revenue, avec Shakespeare, à la mimique vivante et + persuasive; avec le _Faust_ de Goethe elle revient aussi à la + musique, ou du moins elle y touche. Quoique l'ensemble du poème se + maintienne dans la langue du drame parlé, l'appel pressant de la + poésie à la musique n'est nulle part plus sensible qu'ici. Comment + nous représenter sans musique l'évocation de l'Esprit de la Terre, + la matinée de Pâques et tant d'autres scènes? Si la seconde partie + de la tragédie se dérobe à la mise en scène, c'est que la musique + seule la rendrait possible. Seule, elle pourrait faire sortir de + l'abîme l'image rayonnante d'Hélène et faire résonner la lyre et la + voix d'Euphorion. Le même fait que nous avons noté à propos de la + tragédie d'Eschyle et de Sophocle revient s'imposer à nous: dès que + le drame s'élève aux plus hautes sphères, il réclame la musique et + demeure incomplet sans elle. + + «Si cette vérité nous frappe à chaque instant dans le premier et le + second _Faust_, elle éclate avec force à la conclusion du poème. + Après la mort de son héros, Goethe sentait le besoin de nous donner + la substance idéale de sa vie en une image grandiose et de nous + emporter, pour conclure, aux régions les plus pures de la pensée et + du sentiment. C'est pour cela qu'il fait descendre le ciel sur les + cimes de la terre et nous représente la transfiguration de Faust + parmi les saints et les anachorètes campés dans des gorges + montagneuses qui avoisinent l'éternel azur..... Ici nous + n'approchons plus seulement de la musique, nous y voguons à pleines + voiles. Dans ces rythmes fluides, dans ces extases débordantes, ces + ivresses d'amour et de sacrifice, nous sentons déjà les élancements + de la mélodie et les effluves de la symphonie............... + + «.....Là , dans cette région sublime, où Faust est accueilli par + l'âme transfigurée de Marguerite, où les splendeurs mêmes du monde + visible s'évanouissent et ne semblent plus que des symboles + passagers, là ou l'_Éternel Féminin_ flotte au-dessus des dernières + cimes sous la figure rayonnante de la _Mater gloriosa_ et attire + les âmes en haut par la force de l'amour,--là aussi règne le + souffle tout puissant de la musique.» + +Si M. Édouard Schuré avait eu connaissance de la partition de Robert +Schumann, au moment où il écrivit son beau _Drame musical_, nul doute +qu'il n'eût fait revivre dans une auréole de gloire le compositeur +génial qui avait eu l'audace de se porter le médiateur heureux de cet +accord entre les deux grandes muses! + + + + +LE REQUIEM ALLEMAND +DE +JOHANNÈS BRAHMS + +Mars 1891. + + +Lorsqu'on passe en revue l'Å“uvre magistral de Johannès Brahms, les +symphonies puissantes, les lieder si profondément sentis avec les +ingénieux accompagnements du clavier, les beaux sextuors, quintettes, +quatuors, trios, marqués d'une griffe si personnelle, la cantate de +_Rinaldo_, merveilleuse traduction de la poésie de Goethe, les chÅ“urs +religieux ou profanes, revêtus d'un coloris étrange, sévère, le _Requiem +allemand_, enfin, qui mit le sceau à sa réputation de l'autre côté du +Rhin,--quand on étudie l'homme, fuyant le mirage trompeur des +applaudissements mondains, presque bourru pour les importuns qui +voudraient franchir la porte de son temple, ne vivant que pour l'art, +loin du bruit, loin de la foule, poursuivant avec acharnement le but +élevé qu'il a toujours eu en perspective,--quand on voit l'artiste qu'il +est, actif, laborieux, plein d'admiration et de respect pour les +Olympiens qui l'ont précédé dans la carrière, fervent disciple du vieux +_cantor_ de l'église Saint-Thomas de Leipzig, maître de son métier comme +l'étaient les plus grands maîtres du passé, ne laissant échapper de sa +plume que des Å“uvres mûrement élaborées, puisant ses inspirations aux +sources mêmes de la Nature,--quand on admire sa belle tête, si +puissamment intelligente,--on ne peut que penser à celui qui fut le +Michel-Ange de la _Symphonie_, à Beethoven et aussi au chantre du +_Paradis et la Péri_, de _Faust_, à cette splendide organisation qui fut +Robert Schumann. + +On s'explique alors les paroles prophétiques du maître de Zwickau: «Il +est venu cet élu, au berceau duquel les grâces et les héros semblent +avoir veillé. Son nom est _Johannès Brahms_; il vient de Hambourg... Au +piano, il nous découvrit de merveilleuses régions, nous faisant pénétrer +avec lui dans le monde de l'Idéal. Son jeu empreint de génie changeait +le piano en un orchestre de voix douloureuses et triomphantes. C'étaient +des sonates où perçait la symphonie, des lieder dont la poésie se +révélait... des pièces pour piano, unissant un caractère démoniaque à la +forme la plus séduisante, puis des sonates pour piano et violon, des +quatuors pour instruments à cordes et chacune de ces créations, si +différente l'une de l'autre qu'elles paraissaient s'échapper d'autant de +sources différentes...... Quand il inclinera sa baguette magique vers de +grandes Å“uvres, quand l'orchestre et les chÅ“urs lui prêteront leurs +puissantes voix, plus d'un secret du monde de l'Idéal nous sera +révélé....» + +* * * + +Avant d'aborder le _Requiem allemand_, Johannès Brahms avait déjà fait +plusieurs essais dans le genre religieux. C'est ainsi qu'il avait +composé le petit _Ave Maria_ (op. 12) pour voix de femmes, le _Chant des +Morts_ (op. 18) pour chÅ“ur et instruments à vent, les _Marienlieder_ +(op. 22), le 23e _Psaume_ (op. 27), pour voix de femmes à trois +parties avec accompagnement d'orgue, les _Motets_ (op. 29) pour chÅ“ur à +cinq parties sans accompagnement, le _Geistliche Lied_ de P. Flemming +(op. 30) et enfin les _ChÅ“urs religieux_ pour voix de femmes. + +Dans toutes ces Å“uvres, le maître de Hambourg a su allier les formes les +plus sévères au charme qui se dégage des ressources de l'harmonie +moderne. Il y a imprimé une note très personnelle, très suggestive; il +était préparé à ces travaux semi-religieux par les études empreintes de +gravité auxquelles il s'était livré avec passion dès la prime jeunesse +et qui devaient le conduire au but le plus élevé de l'art musical. Il +est utile d'ajouter que la plupart de ces compositions n'ont pas été +conçues par l'auteur dans le but d'être exécutées à l'église. +Quelques-unes, notamment les _Marienlieder_, ne sont qu'une traduction +aussi fidèle que possible du texte, de ces antiques chansons pieuses, +qui font songer aux madones de Memling, de Van Eyck; elles en donnent le +sens intime, dégagé de tout caractère liturgique. + +«Le _Requiem allemand_, a très justement dit le regretté Léonce Mesnard, +dans sa belle étude sur Johannès Brahms[47] n'est pas franchement +sécularisé comme les compositions du même ordre, développées ou fort +abrégées, qui portent le nom de Schumann; il n'a pas non plus reçu +l'empreinte liturgique que portent, expressément quoique diversement +marquée, les chefs-d'Å“uvre de Mozart, de Berlioz, de Verdi. Tout à fait +religieuse par le choix des textes qu'elle adopte pour les traduire, +l'Å“uvre est traitée avec la liberté relative impliquée par le fait même +d'un choix qui réunit ces textes, recueillis ça et là dans l'Écriture. +Au lieu d'une nouvelle interprétation musicale du sombre office +catholique, c'est comme un harmonieux rituel formé d'élévations +consolantes et de méditations chrétiennes sur ce triple sujet, la Vie, +la Mort, l'Éternité. Les chants qui se transmettent ce thème et ses +variantes avec un recueillement grave, mais nullement uniforme, +paraîtront, en général, appartenir au genre tempéré, si on les compare à +ces alternatives, à ces ripostes du pour ou du contre, soutenues à +outrance par Berlioz ou par Verdi». + +* * * + +Le _Requiem_ de J. Brahms a été composé non sur des paroles latines, +mais sur des paroles allemandes, d'où son nom de _Requiem allemand_. + +Ce n'est plus le sombre _Dies iræ_ des offices catholiques qui a inspiré +tour à tour les maîtres, qu'ils se nomment Mozart, Cherubini, R. +Schumann, Berlioz, F. Kiel, Verdi. Tous, bien que de tendances ou +d'écoles absolument opposées, ont serré de près le texte liturgique. + +L'Å“uvre de Brahms est bien différente. Par suite du choix fait par lui, +dans les Saintes Écritures, d'épisodes se rapportant à la Vie, la Mort +et l'Éternité, il a été forcément amené à faire passer à travers cette +composition semi-religieuse un souffle romantique et printanier, +évoquant le souvenir de ses plus beaux lieders. À côté de pensées +empreintes de tristesse s'épanouissent des hymnes d'espérance, de +triomphe. Brahms a tiré le plus heureux parti de ces contrastes. + +_Nº 1. ChÅ“ur._--Dès l'entrée en matière, après une courte introduction +de l'orchestre où dominent les altos et violoncelles, sorte de plainte +douloureuse, le chÅ“ur, dans un mouvement d'_andantino_, fait espérer +doucement à ceux qui souffrent la consolation de Dieu. Pleine de +tristesse et en même temps d'espérance est la phrase caressante qui +s'arrête par instants, pour donner brièvement la parole aux instruments, +notamment au hautbois. Puis se développe plus longuement le second motif +en mineur sur les paroles: «Ceux qui sèment avec larmes moissonneront +avec allégresse», et dans lequel se retrouvent, avec la phrase de +l'introduction orchestrale, ces harmonies préférées par Brahms, +remplies d'un sentiment profond. La mélodie, soutenue un moment par les +accompagnements en triolets, sorte de pulsation de l'orchestre, +s'épanouit adorablement sur les mots: «avec allégresse moissonneront». +Après une interruption du chÅ“ur, pendant laquelle les violoncelles font +entendre à nouveau le motif de l'introduction, les voix s'éteignent +mélodieusement et pianissimo: «Bien heureux, bien heureux». Enfin le +premier chÅ“ur reparaît pour s'achever dans une courte et belle +apothéose, avec l'intervention des harpes. Dans cette première partie, +il est à remarquer que l'auteur a supprimé totalement les violons pour +ne laisser apparaître, comme instruments à cordes, que les violoncelles +et altos, et donner ainsi à l'ensemble de la trame musicale un caractère +plus grave et plus solennel. + +_Nº 2. ChÅ“ur._--Le petit prélude orchestral en mode de marche à 3/4, et +exécuté _mezza voce_, est d'une sonorité grave et caressante tout à la +fois, avec l'emploi presque constant des contrebasses en pédale et +l'intervention des timbales. Il rappelle beaucoup telle ou telle page +très caractéristique de Brahms, surtout dans les traits en trois croches +liées des violons et des altos: c'est pour ainsi dire la signature, le +monogramme du maître. Elle se développe gravement cette belle marche, +pendant que le chÅ“ur, dans un superbe lamento, exprime cette triste et +sombre idée: «Car toute chair est comme l'herbe et toute gloire humaine +est comme l'humble fleur de l'herbe». + +La seconde partie (Lettre C), d'un mouvement plus animé «Soyez patients +mes bien aimés» contraste vivement avec la précédente; toutes deux +forment une antithèse très marquée de la félicité et de la douleur. +C'est un frais _lied_, dans le style d'un Noël plein de naïveté, comme +Brahms en a laissé si souvent et si heureusement échapper de sa plume. +Voilà une note, toute particulière, s'éloignant absolument, aussi bien +par la forme que par le fond, du caractère liturgique, propre au +_Requiem_, sur les paroles latines. Quel délicieux accompagnement que +celui dans lequel l'auteur a su rendre par de légers staccati (flûtes et +harpes) l'effet résultant du texte, indiquant que le laboureur doit +patienter jusqu'à ce qu'il ait reçu _la pluie du matin_[48]! Et quelle +adorable conclusion sur ces paroles pianissimo du chÅ“ur: «Il patiente» +avec les quelques notes finales du cor, cet instrument si cher à Brahms. + +Après la reprise de la marche et du premier motif choral l'orchestre et +les chÅ“urs attaquent une phrase large et grandiose, «Mais la parole +reste dans l'éternité» qui se lie de suite au beau chÅ“ur final en forme +de fugue: «Ils viendront les rachetés», dans lequel les instruments +répondent par des accords vigoureusement accentués aux masses chorales. +Remarquons le charme, la douceur qui se dégagent, à deux reprises +différentes, et après les chants de triomphe, de la traduction musicale +des mots «...reposera sur eux»,--et enfin la belle péroraison, où les +voix, après un grand éclat, s'éteignent, accompagnées pianissimo par de +ravissants traits des cordes, en gammes descendantes et montantes, +soutenus par les trombones. + +_Nº 3.--Baryton solo et chÅ“ur._--Le solo que chante le baryton «Dieu +enseigne-moi» est d'un style sévère et triste; il donne très exactement +l'impression du néant des choses d'ici-bas, des vanités terrestres. Le +chÅ“ur reprend et accentue l'humble prière. Puis, dans une phrase plus +mouvementée, plus énergique, qui est redite immédiatement par le chÅ“ur, +le solo s'écrie: «Père, devant toi s'anéantissent mes jours». Notons +l'effet troublant qui se dégage après le crescendo, et l'arrêt subit de +l'ensemble des voix s'éteignant sur les mots «Un rien». + +Tout ce qui suit est très dramatique, jusqu'à la courte et adorable +phrase en majeur «J'espère en toi seul», dans laquelle les voix entrent +successivement pianissimo, avec une phrase liée de neuf noires groupées +trois par trois, pour aboutir à cette majestueuse et terrible fugue, où +la pédale sur la note _ré_ résonne et bourdonne sans interruption, +pendant que les masses chorales se développent fortissimo, soutenues par +les traits en croches largement détachés des instruments à cordes. C'est +une page unique en son genre et qui produit un effet des plus +saisissants, lorsque l'orchestre et les chÅ“urs forment une armée +nombreuse et compacte. + +_Nº 4.--ChÅ“ur._--C'est encore dans le style tendre et gracieux du lied, +ne s'éloignant pas toutefois de la gravité qui règne dans l'ensemble de +l'Å“uvre, que Brahms a traduit ces pensées plus consolantes: «Bien douces +sont tes demeures, ô Dieu d'Israël». Le charme qui enveloppe l'auditeur +est encore augmenté par la richesse de l'orchestration, par cette +mélodie touchante des violons (Lettre A) et ces pizzicati des +violoncelles, que l'auteur a employés souvent et avec le plus heureux +résultat dans le cours du _Requiem_. La phrase caressante des voix en +croches liées deux à deux sur les mots «en te louant à jamais» est une +sorte d'association du legato employé pour la mélodie et du staccato +réservé à l'accompagnement. + +_Nº 5.--Soprano, solo et chÅ“ur._--Délicieux sont les violons en +sourdine, avec les petites phrases que se renvoient le hautbois, la +flûte et la clarinette. Sur cette trame gracieuse et légère s'enlève le +solo de soprano, reproduisant à peu près la mélodie de l'orchestre: +«Vous qu'afflige la douleur espérez...» La voix semble venir de la voûte +céleste pour annoncer les consolations futures; et le chÅ“ur répond +_mezza voce_: «Je vous consolerai comme une mère». Toutes ces pages sont +d'une couleur douce et légère,--une fresque de Bernardino Luini; c'est +un murmure délicieux qui s'évanouit peu à peu et idéalement sur les +paroles du soprano, soutenu par les masses chorales: «Vers vous je +reviendrai... je reviendrai». + +_Nº 6.--Baryton solo et chÅ“ur._--Voici le point culminant de la +partition, la clef de voûte de l'édifice. Après une entrée du chÅ“ur, +pleine de tristesse, sorte de lamentation ou psalmodie qu'accentuent les +violons en sourdine, ainsi que les violoncelles et contrebasses en +_pizzicati_ «Nous n'avons ici de durable cité», le baryton solo annonce +la résurrection dans un style large et solennel; les voix, répondant +_pianissimo_, s'élèvent par des gradations successives jusqu'à cette +explosion grandiose: «Les trompettes retentiront». C'est un déchaînement +monstrueux des chÅ“urs et de l'orchestre, «où s'agitent et se tordent à +l'appel des sons, le tumultueux effarement, la terreur suprême qui +condamnent à ne pouvoir se fuir elles-mêmes des âmes éperdues», et où la +Vie accuse hautement son triomphe sur la Mort. La fugue qui suit, bien +que très mouvementée, pâlit à côté de ce formidable chÅ“ur qui porte +l'émotion à son comble. + +_Nº 7.--ChÅ“ur._--«Gloire à ceux qui meurent dans le Seigneur» chantent +les voix accompagnées par l'orchestre, dont le trait persistant et +consistant en une suite de notes liées deux à deux est une des formules +préférées de J. Brahms et qui rappellerait le vieux et sublime Maître, +qu'il a si profondément étudié, Jean-Sébastien Bach! Puis, ce chÅ“ur +s'apaise un instant pour murmurer: «Oui, l'Esprit dit qu'ils reposent de +leurs souffrances», et, alors, se dessine en majeur cette délicieuse +phrase chorale qui met si merveilleusement en relief le dessin des +instruments à cordes en douze croches liées par groupes de six. Enfin, +comme apothéose finale, retentit pour la dernière fois le beau motif du +premier chÅ“ur de la partition, soutenu par les sons voilés de la harpe. + +L'Å“uvre s'achève ainsi dans un sentiment d'espérance, de paix et de +pardon, qui donne bien la synthèse de la conception du Maître. + +* * * + +Les trois premiers morceaux du _Requiem allemand_ (op. 45) furent +exécutés à Vienne, en 1867, sous la direction de Herbeck. + +L'Å“uvre entière (à l'exception du chÅ“ur nº 5--«Vous qu'afflige la +douleur») fut jouée, le 10 avril 1868, dans la Cathédrale de Brème. Le +retentissement qu'eut cette Å“uvre magistrale la répandit rapidement en +Allemagne et en Suisse, où elle fut exécutée souvent, notamment dans la +belle Cathédrale de Bâle. + +C'est pendant un séjour à Bonn, au cours de l'été de 1868, que J. Brahms +s'occupa du _Requiem allemand_, qui fut édité chez J. Rieter-Biedermann, +à Winterthur (Suisse), puis à Berlin. + +En France, la première audition du _Requiem allemand_, fut donnée aux +Concerts populaires, sous la direction de Pasdeloup; mais l'exécution +fut si faible, que l'Å“uvre ne fut pas comprise et passa inaperçue. + +En montant le _Requiem allemand_, et en l'exécutant le 24 mars 1891 à la +Chapelle du Palais de Versailles, la Société l'_Euterpe_, a poursuivi +noblement la mission qu'elle s'est imposée. Bien que les chÅ“urs fussent +en nombre restreint et que l'orchestre, auquel avait été adjoint le +grand orgue pour remplacer les instruments à vent, fut réduit au double +quatuor, l'Å“uvre, qui avait été étudiée consciencieusement de longue +date, sous l'intelligente direction de M. Duteil d'Ozanne, est venue en +pleine lumière. + + + + +LETTRES INÉDITES +DE +GEORGES BIZET + + + + +LETTRES À PAUL LACOMBE + +AVANT-PROPOS + + +Dans la consciencieuse étude qu'il a faite sur _Georges Bizet et son +Å“uvre_, M. Charles Pigot a donné nombre d'extraits de lettres de +l'auteur de _Carmen_. La brochure qu'a publiée M. Edmond Galabert et qui +a pour titre: _Georges Bizet, Souvenirs et Correspondance_, a permis +également aux admirateurs du jeune maître, enlevé dans la force de +l'âge, de connaître ses pensées sur l'art, qui avait pris toute sa vie. + +Voici qu'aujourd'hui un heureux hasard a mis entre nos mains vingt-deux +lettres échangées entre Georges Bizet et le compositeur Paul Lacombe. +C'est une correspondance intime, dans laquelle Bizet, tout en donnant au +jeune musicien des conseils qu'il avait sollicités, livre tous ses +secrets, se montrant pour ainsi dire _à nu_: L'amitié, qui s'était +établie rapidement entre deux âmes faites pour se comprendre, avait +donné naissance à des confidences, à des effusions, qui mettent en +pleine lumière les adorations de l'auteur de _Carmen_ pour la divine +muse, comme elles laissent entrevoir ses antipathies. + +Ce qui se dégage, au point de vue artistique, de la lecture de ces +lettres, c'est un éclectisme qui, malgré l'admiration très marquée de G. +Bizet pour l'École allemande, ne le porte pas d'une manière irrésistible +vers la réforme wagnérienne et lui permet de se laisser séduire par le +côté sensuel de la musique italienne.--S'il place Beethoven au sommet de +l'échelle musicale, il laisse un peu Wagner à l'écart.--Lorsqu'il en +parle, c'est surtout pour dénigrer l'homme. + +Ainsi celui, auquel les critiques de la première heure reprochaient +étourdiment ses tendances wagnériennes, ne professait pour les Å“uvres du +maître de Bayreuth qu'une admiration restreinte. Toute sa vie, il avait +eu à réagir contre cette appellation de «farouche Wagnérien» qui lui +avait été décochée, on ne sait trop vraiment pourquoi. Car aucune de ses +Å“uvres n'accuse de tendances wagnériennes.--Qui sait si ce reproche +constant qui lui fut adressé, bien à tort dès le principe, de s'être +inféodé à la _musique de l'avenir_, ne l'amena pas, sans qu'il s'en +rendit compte lui-même, à éprouver une sorte de répulsion pour le grand +compositeur, dont il reconnaissait dans une certaine mesure les facultés +géniales, mais qu'il détestait comme homme privé! + +Il ne séparait pas assez l'homme de l'artiste. + +Georges Bizet avait, au reste, fort peu pénétré dans les arcanes de la +musique wagnérienne; il devait même à peine connaître les Å“uvres de la +dernière manière. Lorsqu'il avait assisté à l'interprétation de _Rienzi_ +au Théâtre-Lyrique, sous la direction de Pasdeloup, il avait été frappé +de la grandeur de certaines parties de cet opéra et, malgré quelques +critiques assez vives, il résumait son impression dans ces lignes: «Une +Å“uvre étonnante, _vivant_ prodigieusement; une grandeur, un souffle +olympien![49]» Qu'aurait pensé plus tard l'auteur de _Carmen_, s'il lui +avait été permis d'assister à l'éclosion de ces chefs-d'Å“uvre: l'_Anneau +du Nibelung_, _Parsifal_, etc., dans le temple élevé à Bayreuth? Mais ce +ne fut qu'en l'année 1876 que fut terminée la construction du théâtre de +Wagner et qu'eut lieu, dans cette même année, la représentation de +l'_Anneau du Nibelung_. Or Georges Bizet avait été enlevé prématurément +l'année précédente, le 3 juin 1875! + +Admirateur des premières Å“uvres de Verdi, où se reflètent les qualités +comme les défauts du maître italien, il l'abandonne lorsqu'il cherche, à +partir de _Don Carlos_, non pas positivement à se rapprocher de l'École +wagnérienne, comme le dit Bizet, mais à modifier sa manière, en opérant +ce mouvement _en avant_, qui est le fait des grands et véritables +artistes. Et cette transformation s'accentua dans _Aïda_ et _Otello_. + +Après la première représentation de _Don Carlos_, il écrit à son ami: +«Verdi n'est plus italien; _il veut faire du Wagner_.... il a abandonné +la sauce et n'a pas levé le lièvre.--Cela n'a ni queue ni tête... Il +veut faire du style et ne fait que de la prétention, etc...» C'est une +opinion toute contraire à celle qu'émit E. Reyer, dans son article du 26 +avril 1876, lorsqu'il rendit compte de l'exécution d'_Aïda_ au +Théâtre-Italien. Il s'exprimait ainsi: «N'est-ce pas un fait fort +intéressant que cette transformation s'opérant tout à coup dans le +style, dans la manière d'un compositeur qui, ayant atteint aux dernières +limites de la popularité, pouvait se croire arrivé à l'apogée de la +gloire? Je n'irai pas jusqu'à dire que M. Verdi ait été touché de la +grâce... Mais les tendances qu'il avait manifestées dans _Don Carlos_ et +qu'il a montrées dans _Aïda_ d'une façon beaucoup plus évidente, n'en +constituent pas moins un hommage rendu au mouvement musical contemporain +et un effort sérieux vers un progrès, vers un idéal entrevu.» + +Nous partageons entièrement l'avis de l'illustre auteur de _Sigurd_ et +nous estimons qu'en renonçant aux concessions faites au goût d'un public +ignorant et introduites par lui dans ses premiers opéras, Verdi n'a pas +abdiqué sa personnalité et que ses dernières Å“uvres, y compris +_Otello_, n'ont rien à voir avec les drames lyriques de Richard Wagner. + +Georges Bizet n'a-t-il pas agi de même, lorsqu'il abandonna, après les +_Pêcheurs de Perles_ et la _Jolie fille de Perth_, les sentiers battus +pour entrer dans une voie nouvelle? Fallait-il l'accuser pour cela, +comme l'ont fait légèrement les critiques de la première heure, +d'appartenir à l'École wagnérienne? + +C'est lui-même qui nous édifiera sur ce point dans une lettre qu'il +adressait à certain critique d'art, après l'exécution de la _Jolie fille +de Perth_: + +«Non, monsieur, pas plus que vous, je ne crois aux faux dieux et je vous +le prouverai. J'ai fait _cette fois encore_ des concessions _que je +regrette_, je l'avoue. J'aurais bien des choses à dire pour ma +défense.... devinez-les! _L'école des flonflons, des roulades, du +mensonge, est morte, bien morte!_ Enterrons-la sans larmes, sans regret, +sans émotion et... _en avant_!» + +Son amour pour le côté sensuel de la musique italienne, dont il nous +fait la confidence, s'atténuera donc, dans une certaine mesure, +lorsqu'il abordera des Å“uvres plus sérieuses, et marquant un pas en +avant. Avec sa nature si pétrie d'intelligence et si bien douée au point +de vue artistique, il comprendra que les vieux moules se sont brisés et +il sera un des premiers à entrevoir la vive lumière qui se lève à +l'horizon. Il aura frayé la route à ses contemporains, en s'élançant +audacieusement à la recherche de la vérité dans l'art dramatique, sans +pour cela s'être mis à la remorque de personne, surtout de Richard +Wagner. + +_Carmen_ et l'_Arlésienne_ sont là pour le prouver. + +Il pourra certes chercher encore «à s'égarer dans les mauvais lieux +artistiques»; mais il n'en rapportera pas de déplorables habitudes. + +L'École des roulades, des flonflons aura bien disparu! + +* * * + +--La majeure partie des lettres que nous publions n'était pas datée. Il +a été facile de préciser quelques dates, en prenant pour base les +faits, les exécutions de certaines Å“uvres indiqués dans la +correspondance. C'est ainsi que dans la première de ces lettres il +accuse 28 ans; il est donc hors de doute qu'elle fut écrite en 1866, +puisque Georges Bizet est né en 1838[50]. Il y avait peut-être un écueil +à publier, dans leur entier, ces souvenirs épistolaires, dans lesquels, +à travers maintes anecdotes et appréciations sur l'art et sur ses plus +illustres interprètes, l'auteur donne des détails un peu techniques, +ayant trait presqu'exclusivement aux Å“uvres d'un compositeur. Mais, +après réflexion, nous avons pensé qu'il serait intéressant de connaître +de quelle manière Georges Bizet professait, et quelles tendances il +cherchait à inculquer à ses élèves;--c'est même là un point spécial +qu'éclaire d'un jour tout nouveau cette correspondance intime. + +Dans la spiritualité de cette physionomie sympathique, douce et +énergique tout à la fois, que nous avons connue, dans la franchise et +l'acuité de ces yeux s'abritant derrière le lorgnon, dans le front +puissant recouvert en partie par une luxuriante chevelure, dans l'ovale +un peu court de la figure encadrée d'une barbe d'un blond ardent et +mouvementée, ne retrouvons-nous pas cette nature primesautière, +nerveuse, chaleureuse, pleine d'élan et d'audace qui se livre si +entièrement dans les lettres qu'on va lire? + +HUGUES IMBERT. + + + + +_Première Lettre._ + +1866. +Monsieur, + +J'ai reçu votre lettre et votre envoi-- + +Et d'abord, monsieur, à qui dois-je le plaisir d'entrer en relation avec +vous?..... + +J'ai 28 ans.--Mon bagage musical est assez mince. Un opéra très discuté, +attaqué, défendu..... en somme une chute honorable, brillante, si vous +permettez cette expression, mais enfin une chute. Quelques mélodies... +sept ou huit morceaux de piano... des fragments symphoniques exécutés à +Paris... et c'est tout. Dans quelques mois, un grand ouvrage..., mais +ceci est la peau de l'ours... n'en parlons pas.--Les artistes et le +monde parisien me connaissent..... au total 4 ou 5,000 personnes que +nous nommons ici: Tout Paris!... Mais je suis parfaitement ignoré en +province... Mes _Pêcheurs de perles_ vous seraient-ils tombés sous la +main et y auriez-vous puisé la confiance dont vous m'honorez? Ce serait +bien flatteur pour moi..., mais j'en doute. Dites-moi donc le nom de +notre intermédiaire, afin que je puisse le remercier chaleureusement. + +J'accepte en principe votre proposition.--Mais, avant de commencer, il +faut que je sache ce que vous voulez faire. Si j'en crois les +remarquables échantillons que vous m'adressez, vous désirez pousser +jusqu'au bout l'étude de votre art.--En vérité, vous le pouvez.--Vous +avez du style, vous écrivez à merveille.--Vous savez vos maîtres, +notamment Mendelssohn, Schumann, Chopin, que vous semblez chérir d'une +tendresse peut-être un peu exclusive..., mais ce n'est certes pas moi +qui aurai le courage de vous reprocher cette préférence... Ou vous avez +fait toutes vos études de contre-point et de fugue, ou vous êtes +_spécialement extraordinairement_ organisé. + +Votre _Marche funèbre_ est excellente. C'est, à mon avis, le meilleur +morceau de votre envoi. L'idée y est plus nette, plus clairement +exprimée que dans les autres pièces... Dans tout cela, rien de commun, +rien de lâché. C'est très intéressant!... J'ai lu et relu vos romances +sans paroles avec un vif plaisir. Le chant est moins dans vos habitudes, +ce me semble. Résumons-nous; je vous demande une lettre détaillée. + +Votre âge,--le temps employé par vous à vos études musicales,--la nature +de ces études.--Où en êtes-vous?... Je ne vous demande pas _où +voulez-vous aller_?--Vous me répondriez _partout_ et vous auriez +raison.--Avez-vous fait de l'orchestre?... Avez-vous fait du quatuor, de +la symphonie, de la scène lyrique, de l'opéra et de l'oratorio?... La +composition idéale est difficile à traiter par correspondance.--Il faut +se voir, s'entendre, discuter, se connaître pour travailler avec fruit. +Mais le contre-point, la fugue, l'instrumentation peuvent se traiter par +lettres avec un réel succès. Je l'ai expérimenté.--Vous laissez une +marge considérable et, là , je mets en regard de votre texte les +observations, les modifications nécessaires... Qu'en pensez-vous? +J'attends maintenant votre réponse... Mettez-moi au courant de votre +passé artistique, du présent et même de l'avenir que vous vous proposez. + +Quant aux conditions, monsieur, je ne sais que vous répondre... Je +n'aime pas beaucoup traiter ce chapitre. Si j'avais quelque fortune, je +serais heureux de vous consacrer quelques-uns de mes loisirs... Je me +considèrerais comme parfaitement payé par les progrès que je pourrais +vous aider à faire... Malheureusement je n'ai pas de loisirs!... Des +leçons, des travaux énormes pour plusieurs éditeurs, des relations trop +étendues... tout cela dévore ma vie. Je suis donc obligé d'accepter non +le prix de mes conseils, mais le prix des instants que je vous +consacrerai. Je fais payer mes leçons 20 francs.--En moyenne, mon temps +vaut pour moi 15 francs l'heure.--Voulez-vous baser notre arrangement +sur cette donnée?... D'après la quantité de travail que vous m'enverrez, +nous pourrons établir une moyenne générale... Cela vous convient-il +ainsi? ou mieux, voulez-vous ne rien décider à cet égard?... et faire ce +que vous jugerez convenable? + +Je le veux bien, moi! + +L'important est que nous n'en parlions plus... Car ces détails me sont +particulièrement désagréables. + +J'attends donc votre réponse, monsieur; donnez-moi force détails. + +Et croyez-moi, je vous prie, monsieur, dès aujourd'hui votre +parfaitement dévoué confrère. + +GEORGES BIZET, + +32, rue Fontaine-Saint-Georges. + + + + +_Deuxième Lettre._ + + +11 mars 1867. + +Cher Monsieur, + +Merci. Votre lettre m'a causé un véritable plaisir. Si quelque chose +peut consoler de l'indifférence d'un public blasé et distrait, c'est à +coup sûr l'approbation, la sympathie des hommes de goût et +d'intelligence qui, comme vous, consacrent le meilleur de leur existence +au culte de l'art le plus élevé.--Nous parlons tous deux la même langue, +langue étrangère, hélas! à la plupart de ceux qui se croient +artistes.--Nos idées sont les mêmes en principe. Seulement, la +différence de nos situations amènera quelquefois entre nous de légers +dissentiments.--Je suis éclectique.--J'ai vécu trois ans en Italie et je +me suis fait non aux honteux procédés musicaux du pays, mais bien au +tempérament de quelques-uns de ses compositeurs.--De plus, ma nature +sensuelle se laisse empoigner par cette musique facile, paresseuse, +amoureuse, lascive et passionnée tout à la fois.--Je suis allemand de +conviction, de cÅ“ur et d'âme..., mais je m'égare quelquefois dans les +mauvais lieux artistiques... Et, je vous l'avoue tout bas, j'y trouve un +plaisir infini. En un mot, j'aime la musique italienne comme on aime une +courtisane; mais il faut qu'elle soit charmante!... Et, lorsque nous +aurons cité les deux tiers de _Norma_, quatre morceaux des _Puritains_, +et trois de la _Somnambule_, deux actes de _Rigoletto_, un acte du +_Trouvère_ et presque la moitié de la _Traviata_, ajoutons _Don +Pasquale_ et--nous jetterons le reste où vous voudrez.--Quant à Rossini, +il a son _Guillaume Tell_... son soleil,--le _Comte Ory_, le _Barbier_, +un acte d'_Otello_, ses satellites; avec cela il se fera pardonner +l'horrible _Sémiramis_ et tous ses autres péchés!... Je tenais à vous +faire cette petite confession, afin que mes conseils aient pour vous +toute leur signification.--Comme vous, je mets _Beethoven_ au-dessus des +plus grands, des plus fameux. La symphonie avec chÅ“urs est pour moi le +point culminant de notre art. _Dante_, _Michel-Ange_, _Shakespeare_, +_Homère_, _Beethoven_, _Moïse_!..... Ni Mozart, avec sa forme divine, ni +Weber, avec sa puissante, sa colossale originalité, ni Meyerbeer avec +son foudroyant génie dramatique, ne peuvent, selon moi, disputer la +palme au _Titan_, au _Prométhée_ de la musique. C'est écrasant!... Vous +voyez que nous nous entendrons toujours. + +Maintenant, j'arrive à vous et à vos deux morceaux: + +_Trio._--Page 1. Le début est un peu sec; votre _ut_ dièse +abandonné par les cordes sera d'un effet disgracieux avec +_l'ut_ naturelle au piano. Je vous conseille ceci: + +[image: notation musicale] + +c'est bien là , ce me semble, ce que vous voulez. + +Si vous tentez absolument à séparer l'_ut_ dièse de l'_ut_ naturelle, il +faudrait écrire ainsi: + +[image: notation musicale] + +mais, je préfère de beaucoup le premier exemple. + +Votre phrase se relève de suite; la chute en _la_ mineur est heureuse. +Page 2, deuxième ligne, mesure six. + +Le _si_ bémol du violon sur le _si_ naturelle du piano me peine +légèrement... Ce qui suit est excellent; votre + +[image: notation musicale] + +du violon sur le + +[image: notation musicale] + +du piano me plaît infiniment. C'est hardi, neuf et bien pensé. +Décidément, vous aimez Schumann. Page 3: votre morceau se relève +définitivement. Je regrette beaucoup la mollesse de votre début... La +période en triolets est excellente. Tout le développement de la page 4 +me va complètement.--Le trait première ligne page 5 _très bon_,--mes +éloges les plus sincères pour toute cette page.--Pages 6 et 7 bravo! La +page 8 est encore meilleure. Le point capital de votre morceau est pour +moi la page 11 que je trouve très belle.--Votre progression sur la +pédale _ré_ est excellente, c'est ému.--C'est maître cela! Tout le reste +va de soi et je n'ai plus d'observations à vous faire jusqu'à la coda +qui me semble tourner court. Je joins au paquet un plan de coda qui +n'est peut-être pas fameux, mais qui vous donnera la _mesure_ de ce +qu'il faut, je crois, ajouter. + +Je me résume.--Si votre première idée était, comme inspiration, à la +hauteur des développements, votre morceau serait _très beau_. Tel qu'il +est, il est fort remarquable. Je suis désireux de connaître la suite de +votre trio.--Soyez difficile; votre premier morceau oblige. + +J'ai été parfaitement sincère pour le trio, je le serai pour la rêverie. + +Eh! bien, je n'aime pas beaucoup cela!... Vous ne m'en voulez pas, +j'espère. Je vous dois la vérité et je vous la dirai toujours et quand +même. Je connais de vous des choses qui me rendent très difficile.--En +art, pas d'indulgence! + +Je n'ai pas de critique de détail à vous faire sur cette pièce. Quand je +vous aurai signalé une petite réminiscence du septuor des _Troyens_, à +la dernière page + +[image: notation musicale] + +je n'aurai plus qu'à vous parler de l'Å“uvre en général. + +C'est mou, terne! L'idée est courte. Ce n'est pas assez exquis en poésie +pour le ton rêveur que vous abordez. Il y a sans doute dans tout cela +une certaine langueur, un certain charme, mais pas assez.--Évidemment, +ce n'est pas mal, mais vous devez, vous pouvez faire mieux.--Croyez-moi. +Mon jugement vous paraîtra sévère... Attendez quelque temps. Laissez +dormir la chose, et, quand vous la reverrez après l'avoir presque +oubliée, vous serez de mon avis. Vous trouverez cela un peu _bulle de +savon_!... J'ai toujours remarqué que les compositions les moins bien +venues sont toujours les plus chéries au moment de l'éclosion. Je crains +les choses qui sentent l'improvisation.--Voyez Beethoven: prenez les +Å“uvres les plus vagues, les plus éthérées, c'est toujours _voulu_, +toujours _tenu_. Il rêve et, pourtant, son idée a un corps. On peut la +saisir... Un seul homme a su faire de la musique quasi-improvisée, ou du +moins paraissant telle, c'est _Chopin_... C'est une charmante +personnalité, étrange, inimitable et qui n'est pas à imiter.--En résumé, +avant de condamner l'opinion que je formule sur votre morceau, +faites-moi le plaisir de le mettre deux ou trois mois dans vos cartons. +Après le repos, examinez et jugez... vous verrez juste. + +Je veux vous parler aussi touchant l'avenir que vous vous proposez.--Ne +pensez pas au théâtre, soit, vous sentez, vous savez ce que vous devez +faire.--Mais vous bannir de la symphonie, vous n'en avez pas le droit. +Il faut faire de la symphonie.--Vous la ferez bien, je vous en réponds. +Soyez ambitieux et je le serai pour vous.--Je reviendrai à la charge, je +vous en préviens. + +Je laisse ma lettre ouverte. Je vais dîner et me rendre à _Don +Carlos_[51]... Je vous enverrai des nouvelles. + +* * * + +_Deux heures du matin._ + +Deux mots seulement. Je suis abruti, éreinté. Verdi n'est plus italien; +il veut faire du Wagner... il a abandonné la sauce et n'a pas levé le +lièvre. Cela n'a ni queue ni tête... Il n'a plus ses défauts, mais aussi +plus une seule de ses qualités... Il veut faire du style et ne fait que +de la prétention... C'est assommant... four complet, absolu. +L'exposition prolongera peut-être l'agonie; mais c'est une bataille +perdue. Le public surtout est furieux. Les artistes lui pardonneront +peut-être une tentative malheureuse qui prouve, après tout, en faveur de +son goût et de sa loyauté artistique. Mais le bon public était venu pour +s'amuser... et je crois qu'on ne l'y repincera pas... La presse sera +mauvaise. + +À bientôt et croyez toujours aux sentiments affectueux de votre mille +fois dévoué et affectionné + +GEORGES BIZET. + +Ah! merci pour votre photographie. Je ne vous retourne pas la mienne; je +ne l'ai pas. Je ne me suis fait portraiturer qu'une fois, sur la demande +de la princesse Mathilde, qui tenait absolument à collectionner les +têtes de ses invités du dimanche, et mes amis m'ont volé toutes les +épreuves. + +À bientôt. + + + + +_Troisième Lettre._ + + +Bravo! Ce n'est pas une leçon que je vous adresse aujourd'hui. Mais bien +une analyse critique de votre sonate. (Première sonate pour piano et +violon.) + +_Le premier morceau est bien._ + +L'_Andante_ est _très beau._ + +L'_Intermezzo_ est un morceau _complet_, DIGNE D'UN MAÃŽTRE; je suis +convaincu que ce morceau orchestré prendrait sa place parmi les +meilleures pièces de ce genre. Vous êtes un symphoniste. Croyez-moi et +courage. + +Le final est audacieux, chaleureux au possible. J'y trouverai quelques +taches que je vous signalerai. + +_Premier morceau._--J'aime beaucoup votre première idée; elle est +malheureusement un peu courte et vous répétez quatre fois de suite la +tête de votre motif (deux fois en _la_ mineur et deux fois en _ut_). +N'essayez pas de rien changer.--C'est bon, malgré ma légère +critique.--Excellent développement.--Les deux dernières lignes de la +page 3, bravo!--La deuxième idée me séduit moins que la première.--Cela +manque un peu d'originalité. Je veux louer cependant les quatre mesures +en _mi_ qui sont une très heureuse rentrée.--Vous rentrez bien dans +l'_agitato_.--J'aime infiniment la fin de votre première reprise. Tout +le travail de la deuxième me paraît complètement réussi. + +--La rentrée du motif sur + +[image: notation musicale] + +est une trouvaille. + +J'aime beaucoup la coda.--Cependant, je regrette que vous n'ayez pas +terminé dans le _Chaud_.--Je ne veux pas vous faire d'observations +bourgeoises quant à l'_effet_... Mais je crois qu'une péroraison +absolument agitée et vigoureuse serait plus à sa place.... + +Je puis me tromper... il y a là une de ces nuances délicates dont +l'auteur est généralement le meilleur juge.--Si vous n'êtes pas de mon +avis, après réflexion, je retire ma critique. + +_Andante._--Nous voici en plein Beethoven! pas de réminiscences +cependant.--Votre belle idée vous appartient. Soyez en fier. Ces grosses +notes graves se posant sur le dernier temps m'ont fait penser à +l'andante de la grande sonate en _fa_ mineur de Beethoven.--J'ai joué +vingt fois ce morceau,--et, chaque fois, je l'ai trouvé plus élevé, plus +pur... Je ne veux pas exagérer mes éloges. Pourtant je dois vous avouer +qu'un passage de cet andante me semble d'une grande beauté!... Je veux +parler de la rentrée en _la_ bémol (page 17) par le 3/4 d'ut bémol et +l'altération du sol.--Le + +[image: notation musicale] + +qui succède à cette magnifique mesure est d'un charme +inexprimable.--Voilà de l'inspiration!... Mettez le nom que vous voudrez +là -dessus... et ça ne bougera pas d'une semelle.--J'arrive au +contre-sujet du violon sur le motif + +[image: notation musicale] + +page 18.--C'est beau, tellement que votre accompagnement un peu fouillé, +un peu cherché ne soutient pas la comparaison.--Voulez-vous un conseil? +Ne répétez pas deux fois chaque période du motif.--Faites entendre +l'idée entière au piano pendant que le violon se développe sur le +contre-sujet, qui est des plus inspirés,--et enchaînez avec la +coda.--J'ai essayé souvent les deux versions. Celle que je vous indique +est, je crois, de beaucoup préférable. La lin est belle jusqu'à la +dernière note! + +_Intermezzo._--Ici, pas une critique, je vous le répète.--C'est +parfait.--C'est délicieux! Mon ami Guiraud, l'auteur de _Sylvie_[52], un +très grand musicien, auquel je me suis permis de montrer ce Scherzo, en +a été aussi enchanté que moi.--Je ne vous cite rien; tout est +intéressant.--Quel délicieux effet produirait une clarinette faisant +entendre + +[image: notation musicale] + +pendant que les violons murmureraient le + +[image: notation musicale] + +Ce serait exquis. Je vous en supplie,--mettez-vous à la +symphonie.--Est-ce l'orchestre qui vous effraie? Quelle folie!... Vous +savez orchestrer, je vous en réponds! _Vous n'avez pas le droit de ne +pas faire de la symphonie._ Il faut un peu d'ambition, que diable!... Je +ne veux pas que vous écriviez toute votre vie pour Carcassonne.--Tenez; +orchestrez votre andante et votre intermezzo. Je les montrerai à +Pasdeloup.--Ou je me trompe fort, ou il sera empoigné. Nous avons ici +les concerts de l'Athénée... Allons... à l'Å“uvre! + +Avez-vous remarqué que Mozart, Haydn et même Beethoven ratent trois +finals sur quatre? Je ne puis rien ouïr de plus agréable que le vôtre, +qui se soutient très crânement après vos trois premiers morceaux. C'est +fiévreux, agité, dramatique et clair. + +--La phrase + +[image: notation musicale] + +est remplie d'une vive douleur.--C'est ému, bien inspiré. J'aime bien le + +[image: notation musicale] + +bien que cela ne s'harmonise pas avec le reste.--Cette petite excursion +Verdissienne m'a un peu surpris,--mais c'est bien. La chute surtout est +très heureuse.--Le développement marche bien; j'aime vos quatre entrées +chromatiques. C'est fameusement écrit. La dernière ligne de la page 32 +me plaît beaucoup. C'est neuf d'harmonie.--Plus rien à dire jusqu'à la +dernière page. Ici, vous avez une mesure de trop; cela me choque. Je ne +puis me tromper sur ces sortes de choses.--Tenez: dédoublons la mesure: + +[image: notation musicale] + +Vous finissez en l'air. C'est boiteux. J'ai besoin de: + +[image: notation musicale] + +Essayez,--Vous allez être de mon avis. J'en suis sûr. + +Maintenant, je vous en prie.--Faisons de l'orchestre. Comme composition +idéale, je puis remplir vis-à -vis de vous le rôle de critique, de +confrère sincère. Je puis vous donner mon impression, des conseils comme +voue pourriez m'en donner à l'occasion.--Mais être votre +_professeur_...! Vous n'en avez pas besoin.--Ce mot-là ne doit pas se +prononcer entre nous, pas plus que celui d'_élève_! Pour +l'instrumentation, j'espère vous être plus utile.... Quand vous viendrez +à Paris, je vous mettrai en relations avec quelques musiciens: _Gounod_, +_Reyer_, _Saint-Saëns_, _Guiraud_, le _prince Polignac_, etc.... et vous +serez là avec vos pairs. Personne en ce moment ne fait mieux que votre +andante et votre intermezzo.--À la symphonie! À la symphonie!... Il le +faut.--J'ai reçu la visite de votre charmant ami. J'espère le revoir +bientôt et passer une soirée avec lui.--J'ai bien tardé à vous écrire; +c'est votre faute. Je tenais à bien connaître, à bien étudier votre +sonate. + +Il est 3 heures du matin.--Je vais vous quitter.--Encore une fois, mille +félicitations et mille témoignages de ma bien affectueuse confraternité. + +GEORGES BIZET. + +Ah! J'oubliais de vous parler de la feuille détachée qui accompagne +votre envoi. C'est un nouveau plan de deuxième reprise pour le premier +morceau.... J'aime mieux l'autre. + + + + +_Quatrième Lettre._ + + +....avril 1867. + +_1º Modification du deuxième motif du premier morceau +de la sonate pour piano et violon»._ + +Pour bien juger le changement, il faudrait entendre le morceau complet. +Cependant, je crois que ce deuxième motif, tout en étant par lui-même +supérieur au premier, sera d'un moins bon effet dans l'ensemble du +morceau. Un défaut est toujours difficile à corriger dans une Å“uvre bien +venue. Bref, je conclus à la conservation du premier motif. + +_2º Harmonie du motif de l'andante._ + +Les deux versions sont excellentes. Peut-être préféré-je l'ancienne. +Mais vous êtes le seul juge compétent.--Pourtant, la triple appogiature +donne beaucoup d'accent à la phrase. + +_3º Deuxième idée du final._ + +Oh! ici pas d'hésitation. Laissez votre forme Verdi. Ne châtiez pas +votre idée. Laissez le défaut.--Votre changement amollit tout le +morceau. J'aime mieux un peu moins de pureté dans la forme et plus +d'élan dans la pensée. Donc, conservez la première idée. + +_4º Andante du trio._ + +C'est un joli morceau, un peu mou, un peu mendelssohnien.--Mendelssohn, +entre autres défauts, traite quelquefois ses andantes symphoniques en +romances sans paroles.--Vous n'avez pas évité cet écueil!... L'idée est +très agréable. Finissez le morceau; il vaut la peine d'être achevé. +Mais, à l'avenir, évitez cette mollesse. L'élégance, le goût sont +d'excellentes qualités à condition de n'exclure ni la netteté ni la +fermeté. Le développement est bon et la rentrée est charmante. C'est +_bien_, mais ce n'est pas très bien. + +_5º À Elvire._ + +Je comprends le succès de cette pièce; j'y trouve de fort bonnes choses; +et, cependant, je n'en suis pas absolument satisfait. La première idée a +un parfum 1830 ou même 1829, qui ne me pince qu'à moitié. C'est du Loïsa +Puget, plus le talent. + +Cette forme: + +[image: notation musicale] + +me rappelle un horrible chant patriotique qui courait les rues en 1848. +Le souvenir de cette révolution inutile, ridicule et bête me rend +peut-être injuste pour votre mélodie, qui, je le répète, renferme de +bonnes choses. Il y a de l'amour et de la chaleur dans la phrase refrain +et, n'était la forme romance, j'en serais complètement satisfait. Cette +forme est moins bonne encore lorsque vous faites le si bémol double.--Le +développement et la rentrée (deuxième strophe) sont réussis. C'est chaud +et l'idée refrain rentre à merveille.--Même éloge pour la troisième +strophe.--La dernière page est excellente. C'est bien pensé, bien +exécuté. En somme, et sans être enthousiaste de cette mélodie, j'y +trouve la touche du musicien, du penseur intelligent. C'est mieux que +les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des mélodies à succès. + +_6º ChÅ“ur._ + +Le début a de la grandeur; votre brusque voyage en _ré_ majeur me +chagrine un peu. L'idée en _ut_ est bonne. Le développement en _sol_ à +bouche fermée est un peu _longuet_. L'allegro suivant, bien.--Bonne +phrase à la Meyerbeer... + +La coda en 6/8 me paraît bien syllabique. Il faudra en modérer le +mouvement, pour en rendre l'exécution possible. + +Les sociétés chorales de Bruxelles, d'Anvers et de Liège exécuteraient +facilement cette péroraison. Mais les exécutions véritablement +_miraculeuses_ sont trop exceptionnelles pour servir de base +d'opération.--La fin extrême est trop élevée pour les premiers ténors. +Les trois grandes sociétés belges se jouent de ces difficultés. Mais, je +vous le répète, ces exceptions, tout à fait extraordinaires, +_inimaginables_ même pour ceux qui n'ont pas entendu ces admirables et +vaillants chanteurs, ne font que confirmer la règle. + +En somme, ce chÅ“ur est bon et vous fait honneur. + +Pourquoi n'est-il pas meilleur? + +Pourquoi n'est-il pas très beau? + +Parce que vous ne vous êtes pas assez élevé.--Vous m'avez rendu +exigeant; vous êtes un _grand musicien_ et vous devez faire mieux +encore. + +J'attends avec impatience vos premiers travaux d'orchestre. Vous allez +marcher à pas de géant. C'est si amusant l'orchestre! Jusqu'à présent, +vous avez dessiné; vous avez exécuté des grisailles, réalisant vos +effets d'ombre et de lumière avec des valeurs différentes, mais dans le +même ton. Maintenant, vous allez peindre.--Faites votre palette... et à +l'Å“uvre! Si vous avez un _coloris_ riche et séduisant, avec vos qualités +de forme et de _couleur_, la route sera longue et belle à +parcourir.--Allons, courage et à bientôt. + +Votre confrère et ami dévoué + +GEORGES BIZET. + +_P. S._ Le _Roméo_ de Gounod va à moitié; il ne passera que dans les +derniers jours du mois[53]. + +Je vais flâner et déloger. Je ne _veux_ arriver au plus tôt que fin +_novembre_. Je crains les chaleurs et je me défie du public cosmopolite +qui va nous envahir. + + + + +_Cinquième Lettre._ + + +Cher Monsieur, + +J'ai été absent quatre jours. C'est ce qui vous explique le retard +involontaire de ma réponse.--Je ne suis pas encore à la campagne.--En +tout cas, mon habitation d'été n'étant qu'à une demi-heure de Paris, je +ne serai pas privé du plaisir de vous voir,--d'autant plus que mes +répétitions me forceront sans doute de venir tous les jours à Paris. + +J'ai annoté votre envoi.--En général, vous écrivez trop les instruments +à vent comme le quatuor. Le timbre de chacun des instruments en bois +étant particulier, il n'est pas bon de les employer en _corps_, si ce +n'est pour des effets particuliers. Les cordes, au contraire, ne sont +qu'un immense instrument, parfaitement homogène.--C'est la base de +l'orchestre symphonique.--Et, plus je vais, plus je suis convaincu qu'il +ne faut user des bois et des cuivres qu'avec circonspection. Il faut +employer deux flûtes, deux hautbois, deux clarinettes, deux ou quatre +bassons et quatre cors. Il est impossible de bien orchestrer en ne +disposant que d'un seul instrument de chaque espèce. En effet, une +rentrée en tierces, par exemple, sera bien meilleure, exécutée par deux +clarinettes ou deux hautbois, que par une clarinette ou un hautbois. + +Avez-vous le traité d'instrumentation de Berlioz? Si non, faites-en +l'acquisition au plus vite,--C'est un admirable ouvrage, le _Vade mecum_ +de tout compositeur écrivant pour l'orchestre.--C'est parfaitement +complet--Les exemples y abondent.--C'est indispensable! + +Vous employez le cor comme un instrument ordinaire. C'est un grand +tort.--Le timbre spécial de cet instrument, la grande difficulté qu'il +éprouve à faire entendre certains sons bouchés le rendent impossible +comme instrument d'harmonie. Je vous envoie un exemple tiré de votre +joli allegretto de symphonie. + +En somme, c'est bien.--Soyez simple; _ne mettez que ce que vous +entendez_;--pas autre chose,--ne chargez pas;--il y en a toujours trop! + +L'exercice que vous vous proposez serait bon, s'il était fait d'après +une _réduction_ bien complète. Autrement, vous ne pouvez deviner les +détails que vous ne voyez pas.--Prenez une bonne réduction à quatre +mains.... Tenez..., par exemple..., un andante de symphonie de Beethoven +par Czerny.--Mais, un morceau ne peut bien être orchestré que par +l'auteur... ou il faut être bien fort; sans compter qu'on peut faire +bien et autrement. Le meilleur est de vous orchestrer vous-même. Lisez +les symphonies de Beethoven; lisez et travaillez Berlioz. + +Le petit morceau en _si_ mineur est très bon. J'aime beaucoup le +fragment de ballet,--et c'est bien instrumenté. + +Mille choses bien aimables et bien affectueuses et croyez-moi toujours +votre mille fois dévoué + +GEORGES BIZET. + + + + +_Sixième Lettre._ + + +Décembre 1867. + +Cher Monsieur, + +Je tiens, avant tout, à vous remercier de tout cÅ“ur de votre dédicace. +Je serai heureux de voir mon nom attaché à votre excellente sonate. +C'est pour moi plus qu'un honneur, c'est une marque d'estime et de +sympathie d'un excellent musicien, d'un galant homme pour lequel je +professe, je vous assure, une vive et chaude amitié.--Donc, une chaude +poignée de mains pour votre bonne pensée et mille fois merci. + +Je viens de lire votre envoi: Votre andante de _Trio_ est de l'art et +votre andante de sonate--c'est un morceau de maître.--Je vous dois la +vérité ou du moins ce que je crois la vérité.--Si l'idée première de ce +morceau était absolument originale, si elle n'attestait pas l'influence +de Beethoven et de Schumann,--ce serait _absolument_ de premier +ordre.--Cette critique (est-ce bien une critique?) est celle qu'on peut +faire des meilleures choses de notre temps.--Vous aurez plus d'une fois +l'occasion de me la retourner--(du moins, je l'espère, sans +modestie).--Gounod a écrit deux symphonies et, dans les huit morceaux +qui les composent, il n'y a rien qui vaille votre andante.--Votre +intermezzo est fort bon; mais je le place au-dessous de l'andante.--Je +préfère de beaucoup celui de la sonate.--Celui-là est original.--L'idée +de celui qui nous occupe est moins trouvée.--Du reste, le morceau est +charmant, intéressant, bien conduit.--Rien à dire dans le +détail.--J'aime beaucoup mieux le majeur que le mineur et je parie que +vous êtes de mon avis.--Je reviens à l'andante pour vous signaler votre +superbe rentrée.--Cela, c'est du Beethoven du bon cru.--L'idée rentre +avec une puissance remarquable.--C'est empoignant.--Vous m'avez +ému.--Merci.--Il n'y a pas une note à changer dans tout le morceau; la +coda est charmante,--et avant--la phrase en sol sous la double tenue +_ré_ est excellente.--Bravo! + +Votre première reprise de Symphonie me plaît beaucoup,--excepté la +seconde idée,--c'est trop court, c'est essoufflé! Et gare la Rosalie! Si +vous êtes courageux, vous chercherez quelque chose de plus saillant et +vous pourrez alors faire un excellent morceau.--Je ne vous conseille pas +d'indiquer la _reprise_.--À mon avis, la reprise a vieilli--et la +plupart des symphonies de Beethoven et de Mendelssohn (et bien entendu +Mozart) gagneraient à être exécutées sans reprises.--C'est bien +orchestré, peut-être un peu trop trombonisé; mais il faudrait entendre; +je n'ai pas d'opinion faite à cet égard. Vous trouverez sur votre +manuscrit plusieurs remarques qui sont utiles, je crois.--Vous écrivez +très bien le quatuor.--C'est tout! + +Je vais recommencer mes répétitions[54].--Je ne sais si ma distribution +ne sera pas modifiée.--Mes collaborateurs veulent à toute force Madame +Carvalho.--Ils ont raison,--mais c'est bien dur pour Mlle +Devriès.--Je vous dis cela sous le sceau du secret.--Si vous voulez +savoir le fond de ma pensée, j'espère que cela ne se fera pas.--J'y +perdrai 10,000 francs, dit-on, c'est possible! Mais... et Dieu sait si +une différence de 10,000 francs est quelque chose pour moi! Enfin tout +sera décidé cette semaine! (Tout ceci absolument entre nous.) + +J'ai envoyé promener l'Athénée! Mais ils sont venus pleurer chez moi et +je leur ai bâclé le premier acte[55].--_Legouix_ s'est chargé du second, +_Jonas_ du troisième, et _Delibes_ du quatrième.--Le secret est assez +bien gardé; mais une femme vient de le découvrir, tout est perdu. Je +nierai, du reste, effrontément. J'ai envie de siffler le premier +acte,--sans compter que le public s'en acquittera bien sans moi! J'ai +été totalement refait et enfoncé.--On m'a reproché mon manque de parole, +on a pleuré et j'ai _donné_ mon premier acte.--Cela ne me rapportera pas +un rouge liard.--Décidément, je ne fais pas de progrès en affaires. + +Allons, à bientôt.--Je vous tiendrai au courant de ma _Jolie Fille_! + +En attendant, croyez à la sympathie la plus vive de votre dévoué +confrère et ami + +GEORGES BIZET. + + + + +_Septième Lettre._ + + +Cher ami, + +Que direz-vous donc, lorsque vous aurez vu Rome et Naples? + +Quel pays! + +Vivre en Italie, même sans musique, quel rêve! + +Gounod va partir pour Rome, afin d'entrer dans les ordres!.... + +Il est absolument fou!... Ses _dernières_ compositions sont navrantes! + +Au diable la musique catholique! + +Pasdeloup va jouer ma symphonie.--Du moins, il le dit et fait copier les +parties d'orchestre. + +Ce que vous avez lu des Italiens est vrai: M. Bagier m'a commandé un +ouvrage.--Mais cela a raté,--le poème ne m'allait pas.--J'ai lâché. + +On me fait mon poème pour l'Opéra.--C'est long, long! Quels raseurs que +ces auteurs et directeurs! + +J'ai lu votre concerto avec le plus vif intérêt. + +Le début est très beau. La seconde phrase est peut-être moins trouvée; +mais elle est délicieusement amenée. En somme tout le solo marche à +merveille.--Quant au second pour le juger, je voudrais le voir encore... +Cela est bon en soi; mais je ne me rends pas bien compte de +l'effet.--C'est peut-être un peu long d'arpéges.--Mais, je vous le +répète, je ne puis vous donner qu'une appréciation vague, tant que le +morceau n'est pas terminé. + +Comme détail, je crois qu'il manque une mesure, à la fin du premier +solo... J'ai indiqué l'endroit au crayon. + +Autre chose: + +À la première entrée du piano, il y a comme une réminiscence de la +grande sonate à Kreutzer de Beethoven. + +À la fin de la page 9, deux dernières mesures, réminiscence assez +accentuée du premier concerto de Chopin. + +[image: notation musicale] + +Voyez cela; c'est un peu vif. + +En somme, votre concerto marche à merveille.--À quand le trio? + +Je suis embêté! + +Le grand lama de l'Opéra me fait relancer par tous mes amis.--Il veut +que je fasse la _Coupe du Roi de Thulé_... Il insiste avec rage!-- + +Ça m'embête!... quel fichu métier! + +Si je pouvais en essayer un autre!... + +À vous, cher, mille fois.--Écrivez plus souvent à votre ami + +GEORGES BIZET. + + + + +_Huitième Lettre._ + + +Le Vésinet, _26 août 1868_. + +Mon cher ami, + +Vous êtes un vrai musicien!... Et c'est mal à vous de venir me troubler +dans masolitude par des portraits erotiques... Vous êtes un affreux +gredin... Moi qui depuis plus de trois jours ne songeais plus à la +femme!... + +Je suis plein d'indulgence pour ce genre de crimes... et pour cause... +mais allez à Capoue!... + +Il faut travailler... Quand on a ce que vous avez dans le ventre, il ne +faut pas tout dépenser de la même manière. + +Le voyage va vous remettre.--Et après... à la besogne (...Excusez ce +papier à lettres... Tout ce qu'on achète au Vésinet est du même +tonneau). + +Ces Allemands ne sont plus que des Prussiens et l'article dont vous me +citez des extraits est tout simplement idiot! + +Je suis absolument de votre avis sur la nouvelle partition de +Wagner.--Du génie, certes! Mais quel poseur! Quel raseur! Quel goujat! +Il a publié dans le _Guide musical_ de Bruxelles des articles avec +lesquels j'aimerais à lui torcher la figure.--Selon lui, le _Faust_ de +Gounod est de la musique de cocottes!...[56] «La Prusse, dit-il, est +destinée à détruire la France politiquement.--La Bavière, son prince à +la tête, la détruira intellectuellement.»--Ce républicain de carton +m'amuserait beaucoup, s'il ne me dégoûtait pas.--Ce monsieur, qui +acceptait en 1847 150,000 marcs du roi de Saxe pour faire monter un de +ses opéras, était le premier à tirer des coups de fusil sur le même roi +de Saxe en 1848.--Assez! + +J'ai été très malade... trois angines! + +On fait en ce moment deux opéras sur lesquels j'ai l'Å“il très +ouvert.--Un des deux intéresse beaucoup Perrin--et d'ici à quelques mois +j'aurai probablement un ouvrage en train.--Mais que c'est long! + +J'orchestre ma symphonie.--Tout en me promenant, j'ai composé le premier +acte du _Roi de Thulé_.--Mais je suis décidé à ne pas concourir. + +Je vous enverrai trois morceaux de piano, dont un, intitulé: _Variations +chromatiques_, vous intéressera, je crois. + +Gounod est malade... il ne peut plus travailler,--mais il communie à +force et commente saint Augustin! + +Je deviens, moi, de plus en plus misanthrope.--Les indifférents me +deviennent odieux--et je ne peux plus supporter que le commerce des +hommes qui, comme vous, ont dans la tête et dans le cÅ“ur des idées et +des sentiments qui s'accordent avec les miens! + +Soyez moins rare, écrivez-moi d'Italie.--Vos lettres me font toujours +plus que du plaisir. + +À bientôt donc, j'espère, et à vous de tout cÅ“ur, de toute amitié. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Neuvième Lettre._ + + +1869? + +Mon cher ami, + +Je viens de passer six semaines dans les tapissiers, serruriers, +menuisiers, etc... Enfin me voici installé.--Depuis treize mois, je n'ai +pas composé une note de musique et je m'en trouve à merveille.--Quel +dommage d'être obligé de sortir de ce charmant far-niente!--À la vérité, +j'ai beaucoup travaillé depuis trois mois; j'ai eu l'aplomb de me +charger de _Noé_, opéra posthume d'Halévy.--Halévy a laissé trois actes +_à peu près faits_; mais il a fallu _tout_ instrumenter..., presque tout +deviner--et j'ai à composer un quatrième acte assez court--et j'espère +avoir fini le 30 novembre, ainsi que l'exige mon traité avec le Théâtre +lyrique.--Pasdeloup est enthousiasmé de cette Å“uvre et je crois qu'il a +raison... Mais, moi, je suis peu enthousiasmé des chanteurs de son +théâtre et j'empêcherai l'ouvrage de passer, grâce à une _clause_ +relative à la distribution et qui me laisse absolument maître de la +situation. + +Je suis fixé; je vais faire un _Calendal_. Avez-vous lu _Calendal_ de +Mistral? Je crois avoir mis la main sur un bon poème.--Il y a longtemps +que j'y songe.--Je ne sais si le _public_ sera de mon avis.--Mais, il y +a là une partition à faire et je vais le tenter. + +* * * + +Quand viendrez-vous à Paris? Vous savez que vous trouverez 22, rue de +Douai un bon ami ou plutôt deux amis. + +Hélas! Il faut se remettre au travail.--_Lire_, _rêver_, _observer_, +_apprendre_, voilà mon affaire.--Mais produire!! + +Enfin... + +À vous de tout cÅ“ur. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Dixième Lettre._ + + +...1869. + +Mon cher ami, + +Mille fois merci pour votre lettre si charmante, si affectueuse.--Je +suis très heureux que vous ayez emporté de Paris un peu de courage. + +Saint-Saëns, qui a lu votre sonate, me charge de vous adresser les +compliments les plus sincères. + +Gounod m'a reparlé de votre Å“uvre dans les termes les plus chaleureux. + +Je verrai prochainement Thomas et Delaborde, et j'aurai, je n'en doute +pas, de bonnes et agréables choses à vous communiquer. + +Il y a peu de critiques en état d'entendre et encore moins de lire une +sonate. Gasperini mort, il ne reste plus que Johannès Weber 10 ou 11 rue +Saint-Lazare (du _Temps_), auquel vous puissiez vous adresser pour un +ouvrage de cette nature.--C'est triste; mais c'est ainsi! + +J'ai envoyé votre sonate à Reyer; il en parlera dans les _Débats_ et je +vous enverrai l'article. + +Je suis allé hier au ministère à votre intention. Adressez au ministre +de la Maison de l'empereur une lettre conçue à peu près en ces termes: + +Monsieur le Ministre, + +Désirant prendre part au concours du Théâtre impérial de l'Opéra, je +viens prier Votre Excellence de vouloir bien me confier un exemplaire de +la _Coupe et les lèvres_. Daignez agréer etc... + +Votre adresse. + +Envoyez-moi cette lettre, je la porterai moi-même au ministère et je +prierai ces messieurs de vous envoyer de suite le poème en question. + +J'ai complètement lâché Noé[57] et j'ai bien fait, je crois.-- + +L'exécution (à Bruxelles) de ma pauvre _Jolie Fille_ a été +monstrueuse.--Malgré cela, _succès_ très sérieux. J'ai reçu nombre de +lettres très encourageantes.--Presse excellente, etc... + +Allons, travaillez, travaillez, faites le concours de l'Opéra.--Vous +devez être un grand musicien,--à l'Å“uvre donc et courage. + +Croyez, mon cher ami, aux sentiments les plus dévoués, les plus +affectueux de votre ami, + +GEORGES BIZET. + + + + +_Onzième Lettre._ + + +Mars 1871. + +Cher ami, + +Paris débloqué, j'ai dû me rendre à Bordeaux pour affaires de famille. +En rentrant, je trouve un paquet de lettres datées de septembre, +octobre, novembre, décembre, janvier et février. En ouvrant la vôtre, +j'éprouve une vive joie et cette joie se manifeste par une bêtise +incroyable: je tiens votre lettre de la main droite, et de la main +gauche je jette l'enveloppe au feu. Or, votre lettre n'étant pas datée, +il m'est absolument impossible, même après dix lectures consécutives, de +savoir si vous l'avez écrite avant ou après le siège. Éclaircissez ce +point, je vous prie. + +Ce n'est pas ici le lieu de parler du gredin du 2 Décembre, ni des +idiots du 4 Septembre. Nous voilà sortis vivants et bien portants, ma +femme et moi[58], de toutes ces stupides horreurs; nous sommes donc +parmi les heureux. + +J'ai en ce moment un ouvrage à terminer et un autre à faire presque +complètement. Dès que Sardou sera rentré à Paris, je vais le tourmenter +pour qu'il termine un quatrième acte qu'il veut changer presque +entièrement. Une fois ce point réglé, je songerai à choisir une retraite +pour l'été. J'ai très envie d'aller dans le Midi, et il se pourrait que +j'allasse vous dire un petit bonjour. Je veux avoir mes deux opéras +prêts pour l'hiver prochain. Si les théâtres marchent, je m'en tirerai; +si non, je ne sais à quel genre d'industrie je pourrai me livrer pour +vivre.--À ce propos, donnez-moi donc quelques renseignements sur vos +contrées. Y a-t-il des bois dans l'Aude? Les bois me sont ordonnés pour +Geneviève. J'aurais voulu m'installer dans un port de mer. Mais le +tempérament de ma femme s'y oppose absolument. + +Et vous, avez-vous travaillé?... + +Comment prend-on chez vous la situation de petite Pologne que nous font +les événements, ou plutôt que nous ont faite notre stupidité et notre +immoralité?... + +Nous attendons ici l'entrée des Allemands! + +Triste! triste! + +À vous, cher ami, de tout cÅ“ur et mille souvenirs de Geneviève. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Douzième Lettre._ + + +20 juin 1871. + +Cher ami, + +Merci! J'ai quitté Paris lorsque le rôle des honnêtes gens était fini +dans cette bagarre. + +Sortirons-nous de cette situation?... Serons-nous républicains, +communards, légitimistes, ultramontains ou Prussiens?... + +J'espère, mais je crains. + +Paris essaie de reprendre sa physionomie ordinaire; mais c'est +difficile. + +_Perrin_, _Du Locle_ et de _Leuven_ n'ont pu encore rouvrir nos pauvres +théâtres lyriques.--Ils sont arrêtés par des difficultés sans nombre et +de toute nature. Pasdeloup, qui, comme Guzman, ne connaît point +d'obstacles, a rouvert hier les Concerts populaires.--Il divise ses +programmes en deux parties: musique classique et musique moderne. Il a +fait exécuter hier du _Gounod_, du _Massenet_, etc... Il redira ma +symphonie un de ces jours. Beaucoup de gens sont pleins de bonne volonté +et ne seront pas au-dessous des efforts qu'il faut faire pour relever ce +pays politiquement, littérairement et artistiquement. Mais la grande +masse est sotte, vaniteuse et les terribles leçons que nous venons de +recevoir seront, je le crains, inutiles en grande partie.--En somme, le +Français se console en disant: «Bah! si nous avions été 500,000, la +campagne se serait terminée à Berlin et non à Paris!» + +Quant aux ruines que nous lègue la Commune, on trouve que «_cela fait +bien_!» + +Je vais passer l'été au Vésinet. J'y suis près de Sardou et bien placé +pour terminer ma _Griselidis_. + +Ma _Clarisse Harlowe_ avance aussi et vous, vous remettez-vous au +travail? + +Quand vous verrai-je? + +En attendant, mille amitiés de votre tout dévoué + +GEORGES BIZET. + +Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs. + + + + +_Treizième Lettre._ + + +Cher ami, + +Les premiers morceaux de l'andante me paraissent bien instrumentés. J'y +vois deux ou trois points douteux. Mais j'aime mieux ne vous en pas +parler, car j'aurais besoin de l'audition pour avoir une opinion nette +sur ces deux ou trois passages. + +Quant au final, avec la franchise qui est de rigueur entre vous et moi, +je le trouve trop inférieur à ce qui précède et surtout trop inférieur à +vous-même. L'idée première est un trait quelconque,--et le morceau, +quoique bien conduit et fort bien fait, est au-dessous de ce que l'on +est en droit d'attendre de l'auteur du trio, de la sonate pour piano et +violon, et des quatre Morceaux qui me sourient de plus en plus.--Il ne +faut qu'un moment... qui viendra, soyez-en sûr. + +Mille amitiés de votre + +GEORGES BIZET. + + + + +_Quatorzième Lettre._ + + +Mon cher ami, + +Votre premier morceau est excellent.--La première idée est robuste, +rythmée.--La deuxième est charmante et la rentrée qui l'amène, +ravissante. C'est bien écrit pour l'instrument et intéressant +d'orchestre. + +On pourrait critiquer les premières mesures du motif de l'andante; il y +a là quelque chose d'un peu mou.--Mais le morceau est si bien fait, si +intéressant que je vous conseille de le laisser tel qu'il est. Je crois +qu'à l'orchestre vous obtiendrez un excellent effet. Donc, les deux +premiers morceaux sont complètement réussis. + +Votre final est à refaire; du moins, je le crois. La première idée +meilleure que la seconde me semble insuffisante. Il n'y a pas d'effet +pour l'exécutant et l'orchestre sera forcément peu amusant. L'entrée +(motif du deuxième morceau) est bonne. Vous ferez bien de le +conserver.--Vous trouverez facilement j'en suis sûr, un meilleur final; +il serait fâcheux de laisser inachevée ou incomplète une Å“uvre de cette +valeur. Croyez-moi et ne soyez pas paresseux. + +_Offenbach_ vient de faire ici trois fours remarquables. Est-ce la +fin?... ou simplement un moment de lassitude?... Nous verrons. + +Je vous renverrai demain votre concerto. + +Vous devriez vous mettre à l'orchestre. + +Si vous veniez passer un mois à Paris, cela suffirait pour mettre tout +en train. + +Je suis fatigué en ce moment. J'ai beaucoup de leçons qui me servent à +préparer l'entrée d'un baby!..... + +On commence à me tourmenter à l'Opéra-Comique.--Je suis indécis et +mou!... Je vois si peu de chanteurs! + +À bientôt et mille amitiés de votre tout dévoué + +GEORGES BIZET. + +Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments. + + + + +_Quinzième Lettre._ + + +Mai 1872. + +Merci.--Votre approbation m'est précieuse; car je vous crois incapable +de manquer de sincérité. + +J'ai aussi de bonnes félicitations à vous adresser: votre musique a été +fort bien accueillie à la Société Nationale et, malgré votre +éloignement, nous aurons désormais le plaisir de vous entendre. Je n'ai +pu assister aux dernières auditions de la Société; _Djamileh_ et la +fatigue m'ont privé de ces intéressantes séances. Mais tous mes amis +m'ont parlé de la bonne impression que leur ont produite les morceaux +que vous leur avez envoyés. + +J'attends un _baby_ dans deux ou trois semaines. Ma femme va à merveille +et tout nous présage un heureux résultat. + +_Djamileh_ n'est pas un succès, dans le sens ordinaire du mot.--Mme +Prelly[59] a été au-dessous du médiocre et la pièce est trop en dehors +des habitudes de l'Opéra-Comique. Pourtant on fait des recettes +raisonnables et le public écoute avec un intérêt évident. La presse a +été excellente.--Les grands journaux ont loué la partition et les +_Lundistes mélodistes_, tout en blâmant mes tendances wagnériennes (?), +m'ont traité si sérieusement et si courtoisement que je n'ai pu +m'attrister de leurs critiques.--Quoiqu'il arrive, je suis content +d'être rentré dans la voie que je n'aurais jamais dû quitter et dont je +ne sortirai jamais[60].--De Leuven et Du Locle m'ont commandé trois +actes. Meilhac et Halévy seront mes collaborateurs. Ils vont me faire +une chose _gaie_ que je traiterai aussi _serré_ que possible.--La tâche +est difficile; mais j'espère en sortir.--On paraît décidé à me demander +quelque chose à l'Opéra.--Les portes sont ouvertes; il a fallu dix ans +pour en arriver là . + +J'ai des projets d'oratorios, de symphonies, etc., etc...--Et vous, +travaillez-vous? Il faut produire, le temps passe et il ne faut pas +_claquer_ sans avoir donné ce qu'il y a en nous. + +Mille fois merci encore et à vous de tout cÅ“ur. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Seizième Lettre._ + + +Novembre 1872. + +Mon cher ami, + +Je suis à giffler! + +Depuis quinze jours, j'aurais dû vous écrire pour vous féliciter! Vos +quatre Duos sont ravissants. Le 2, le 3, le 4, tout cela est exquis. +Mais le nº 1 est une _grande chose_. C'est d'une personnalité +saisissante et d'un charme! La lecture de ce beau morceau a été pour moi +une véritable joie. + +Poursuivez et travaillez davantage, _vous le devez_. + +Mille amitiés de votre + +GEORGES BIZET. + +On a joué l'_Arlésienne_ dimanche chez Pasdeloup. Bis et gros +effet![61] + + + + +_Dix-septième Lettre._ + + +Mon cher ami, + +Voici une lettre de Gounod, qui vous concerne. Gardez-la, allez voir +Gounod.--Portez-lui votre sonate,--allez-y. + +Encore adieu--et à vous mille fois de tout mon cÅ“ur. + +GEORGES BIZET. + +Gounod demeure 17, rue de la Rochefoucauld. + + + + +_Dix-huitième Lettre._ + + +1873? + +Mon cher ami, + +Je voulais vous donner des nouvelles de Delaborde et c'est ce qui a +retardé ma réponse et mes remerciements.--Delaborde est absent, en +Angleterre, je crois?... et l'on ne peut me dire la date de son retour. +Si j'ai quelque chose de nouveau à ce sujet, je m'empresserai de vous en +informer. + +J'ai été enchanté de vos quatre morceaux. La première idylle et la +chromatique surtout m'ont ravi. Mon opinion sur votre trio est toujours +la même. Pourtant cette nouvelle lecture m'a donné encore une impression +meilleure que la première. + +Je suis heureux de vous voir travailler; il faut que tous les +producteurs de bonne musique redoublent de zèle pour lutter contre +l'envahissement toujours croissant de cet infernal Offenbach!... +L'animal, non content de son _Roi Carotte_ à la Gatté, va nous gratifier +d'un _Fantasio_ à l'Opéra-Comique.--De plus, il a racheté à Heugel son +_Barkouf_, a fait déposer le long de cette ordure de nouvelles paroles +et a revendu le tout 12,000 francs à Heugel. Les _Bouffes-Parisiens_ +auront la primeur de cette malpropreté.--L'hiver sera pauvre en +nouveautés.--Les directeurs de l'Opéra-Comique m'ont déclaré qu'il leur +était impossible de monter cette année ma _Griselidis_ (Sardou), vu la +grande dépense que nécessite cet ouvrage.--Ils m'ont offert, en +compensation, une _Namouna_ en un acte (qui sera mise en deux +actes).--J'ai fini ou à peu près.--J'attends une distribution. + +Je travaille à _Clarisse Harlowe_.--Pasdeloup rejouera, cet hiver, ma +symphonie et probablement aussi mes petites suites d'orchestre en cinq +morceaux.--Ces morceaux, qui sont de simples esquisses, sont accompagnés +de cinq autres. Durand (Flaxland) m'a acheté le recueil qui sera +intitulé: _Jeux d'enfants_!... + + _Dix morceaux à quatre mains._ + + Nº 1. _Les Chevaux de bois._ Scherzo. + + » 2. _La Poupée._ Berceuse. + + » 3. _La Toupie d'Allemagne._ Impromptu. + + » 4. _L'Escarpolette._ Rêverie. + + » 5. _Le Volant._ + + » 6. _Les Soldats de Plomb_ Marche. + + » 7. _Colin-Maillard._ Fantaisie. + + » 8. _Saute-Mouton._ Caprice. + + » 9. _Petit Mari--Petite Femme._ Duo. + + »10. _Le Bal._ Galop. + +La suite d'orchestre est composée des nºs 1, 2, 3, 9 et 10, dont j'ai +supprimé les titres trop enfantins[62]. + +Êtes-vous un peu remis de votre inondation? Sommes-nous destinés à être +la proie de tous les fléaux.--Allons-nous enfin être tranquilles?... Je +l'espère; mais bien des gens ont peur. + +Mille amitiés et à bientôt je l'espère.--Envoyez-moi quelque chose de +vous et toujours à vous de tout cÅ“ur. + +GEORGES BIZET. + +Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs. + + + + +_Dix-neuvième Lettre._ + + +Cher ami, + +Mille, mille, mille millions d'excuses!... Il y a quinze jours que j'ai +mis votre rouleau sur ma table.--Je le retrouve à l'instant et je le +croyais chez vous depuis deux semaines! Je suis un étourdi et je ne sais +comment me disculper à vos yeux. + +Le morceau est très joli.--C'est bien instrumenté. Cela manque peut-être +d'un peu de clarté. Les bois surtout sont un peu trop traités à quatre +et cinq parties.--Mais la nature du morceau explique ce procédé.--Votre +effet de cor et de basson est neuf.--C'est bon.--Page 3: l'entrée du +quatuor vient quatre mesures trop tôt.--Évitez les frottements.--Que +chaque partie ait autour d'elle une atmosphère suffisante pour se +mouvoir. + +Je voudrais que vous instrumentassiez (pardon!) une chose vigoureuse, à +_grandes masses_.--Deux ou trois flûtes,--quatre cors,--deux trompettes, +trombones etc... + +Faites-moi vite quelque chose et je vous retournerai de _suite_. + +À partir du 8 juin, envoyez rue de Paris, 17, à Port-Marly +(Seine-et-Oise). + +J'ai fini le premier acte de _Carmen_; j'en suis assez content. + +Mille amitiés et pardon excuse! + +GEORGES BIZET. + + + + +_Vingtième Lettre._ + + +_1874? + +Cher ami,_ + +Vous voyez que je n'ai pas grand chose à vous reprocher.--_Vous êtes en +état_ et vous instrumentez TRÈS BIEN. L'ouverture est amusante et je +crois que cela réussira à merveille. + +J'ai fait cet été un _Cid_ en cinq actes. C'est Fauré qui m'a lancé dans +cette affaire.--Je vais lui faire entendre son rôle un de ces jours. Si +la chose lui plaît, il y aura espoir d'arriver à la grande boutique. + +_Carmen_ s'achève.--J'entrerai en répétitions en décembre. + +Pardonnez-moi d'avoir gardé si longtemps votre ouverture.--Mais ma +rentrée à Paris m'a fait perdre huit jours. + +Mille amitiés et votre dévoué ami + +GEORGES BIZET. + + + + +_Vingt-et-unième Lettre._ + + +1874 + +Mon cher ami, + +Votre aimable lettre m'a trouvé au lit en tête à tête avec une angine +des plus aiguës.--Depuis deux heures, les abcès ont disparu--et je vais +me remettre rapidement à grand renfort de côtelettes. + +Je vais partir dans quelques jours.--J'ai trouvé à Bougival un petit +coin très tranquille, très agréable au bord de l'eau (1, _rue de Mesmes, +Bougival, Seine-et-Oise_). + +J'y vais terminer _Carmen_ qui entre en répétition au mois d'août pour +passer fin novembre ou commencement décembre,--et y commencer, peut-être +y finir _Sainte Geneviève_, oratorio sur lequel je compte beaucoup. + +Tenez-moi au courant de vos travaux, cher ami, et recevez pour toutes +vos chatteries et gâteries les remerciements des Bizet, père, mère et +enfant. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Vingt-deuxième Lettre._ + + +Mon cher ami, + +Le _Nocturne_ est très joli et fort bien orchestré.--À la cinquième +mesure vos violoncelles ou votre violoncelle fait _la sol_. C'est un +chant, mais c'est un chant qui fait _basse_; je n'aime donc pas ce _la +sol_ doublé par la deuxième flûte et les violons.--Au lieu de _la sol_ +mettez _si si_ dans le premier temps; le _sol sol_ viendra au deuxième +temps. Le solo de violoncelle peut faire très bien; pourtant je +préférerais tous les violoncelles. Ne décidez rien avant d'avoir +entendu.--Faites copier sur toutes les parties et faites essayer des +deux manières.--Pages 4 et 5 je crains que les bassons ne soient un peu +_bas_; il faut se défier des tenues de bassons dans le grave.--Ceci est +une règle générale à laquelle le cas présent peut faire exception.--La +harpe fera très bien.--Ne trouvez-vous pas que la fin tourne _un peu +court_? Ceci n'est pas un jugement définitif. + +Quant au finale du concerto, il me paraît avoir deux gros défauts:--1º +Ce n'est pas un morceau de piano (même piano et orchestre); 2º Ce n'est +pas un finale de concerto et votre joli petit morceau ne me semble pas +bien placé là ...--Les traits me semblent cherchés et je ne crois pas +qu'un pianiste y trouve son compte. Le morceau est loin d'être mauvais. +Le début ferait très bien, mais à l'orchestre. Du reste, en relisant ce +morceau, je vois que le piano vous a gêné.--En somme: bon morceau, mais +qui n'est pas apte à faire un finale de concerto de piano. C'est +horriblement difficile! Depuis trois ou quatre ans, je rêve un concerto +et je ne puis parvenir à faire à la fois du piano et de la symphonie. + +Ne vous découragez pas et écrivez beaucoup.--Vous ne travaillez pas +assez.--Produisez, produisez. + +J'entre en répétition dans quelques jours. Ma _Carmen_ passera fin +novembre ou commencement décembre[63]. Je viens de passer deux mois à +orchestrer les 1200 pages que renferme ma partition. + +J'ai une _Sainte Geneviève_[64] sur le métier, mystère en trois +parties.--Mais je ne sais si je serai prêt pour cet hiver. + +Mille amitiés de votre affectionné et dévoué: + +GEORGES BIZET. + +Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments. + + + + +LETTRES À ERNEST GUIRAUD + +PROSCENIUM + + +Ernest Guiraud fut l'ami de la première heure, le compagnon d'armes de +Georges Bizet. Avec lui, il vécut les dures luttes de la vie d'artiste; +il connut ses misères comme ses joies, les premières souvent plus +profondes que les dernières. À peu près du même âge[65], l'un et l'autre +vivaient côte à côte et ne faisaient rien sans se consulter: Georges +Bizet paraissait avoir une véritable confiance dans le jugement de son +aîné. + +Les voici, aujourd'hui, disparus! Aussi avons-nous pensé qu'il y avait +intérêt à publier les petites lettres intimes que Georges Bizet +adressait journellement à son «vieux» camarade et qui, si elles ne +présentent pas, en raison de leur brièveté, une grande valeur +artistique, laissent entrevoir la tendresse qui unissait ces deux +natures d'élite[66]. + +Nous devons la communication de cette correspondance à l'obligeance de +M. Croisilles, oncle d'Ernest Guiraud, qui a tenu avec maîtrise, depuis +de si longues années, le pupitre de violon-solo à l'Opéra-Comique. Nous +lui adressons ici tous nos remerciements. + +H. I. + + + + +_Première Lettre._ + + +Cher, + +Merci de ta lettre.--J'ai vu C.--Reçu mon deuxième acte. + +Je t'envoie quatre vers--une primeur! un amour! + + «La fleur des champs boit la rosée + Qui l'attendait à son réveil. + La lune même _assez osée_ + Boit la lumière du soleil.» + +Quel physicien-astronome! Quel poète! et quel...! + +Je compte sur toi dimanche. Viens samedi soir à l'heure qui te convient. + +Ton vieux + +GEORGES. + + + + +_Deuxième Lettre._ + + +Jeudi. + +Vieux, + +J'oubliais!... C'est ce soir le lapin!... à 6 heures précises; il faut +que je file à 8 heures 1/2. + +Amène Diane pour avaler les os et les eaux... + +À tantôt ton + +GEORGES BIZET. + + + + +_Troisième Lettre._ + + +Voilà ton fauteuil, cher ami, tu seras à côté de _X_... que je n'ose pas +placer auprès de _Nephtali_; je crains les scènes!... Si _Azevedo_ est +de l'autre côté... allez-y, mais pendant les entr'actes seulement. + +Ton vieux + +GEORGES BIZET. + +_P. S._ J'ai vu hier une dame qui se plaint de ce que vous voulez +toujours lui imposer votre volonté. Je vous reconnais bien là !!![67]. + + + + +_Quatrième Lettre._ + + +1870. + +1º Tous les hommes (mariés ou non mariés) de 20 à 30 partent-ils?... + +J'ose espérer qu'on ne poussera pas jusqu'à 35, nous serions gentils! + +2º Sommes-nous à la garde nationale, oui, n'est-ce pas? Dans ce cas, que +faut-il que je fasse?... Faut-il attendre une convocation?... ou faut-il +aller me faire inscrire? + +Faudra-t-il que je rentre à Paris pour aller faire l'exercice? + +Tu serais bien gentil d'avoir l'Å“il sur tous ces détails que tu seras à +même de me donner, puisque tu es dans les mêmes conditions que moi.--Je +tiens à n'être pas le dernier à faire mon devoir.--Oh! les 7,300,000 +C...!!!... + +Si tu as quelque idée sur ce que nous allons devenir, tu seras aussi +bien aimable de me le communiquer. + +Massenet, Paladilhe, Cormon se font-ils mobiles?... + +Nous allons pouvoir chanter avec variante: + +_Tutti son mobili!..._ + +Le précepteur de Louis s'est distingué là -bas!... et le collaborateur de +la vie de César, LebÅ“uf!... ils vont bien!... du coup d'Å“il!... de la +prévoyance!... Quels Å“ufs!... On dit que Bazaine, qui a, ajoute-t-on, +des talents, va nous sauver... espérons-le! + +C'est égal!... les 7,300,000 C...!... + +Ton vieux + +GEORGES BIZET. + + + + +_Cinquième Lettre._ + + +J'ai un conseil a te demander. + +Ce monsieur de Lyon ne te fait-il aucun effet? Je n'ai pas fermé l'Å“il +cette nuit. + +Je connais quelqu'un qui a menti hier en nous annonçant la _Traviata_ +pour ce soir. + +Voilà une occasion de rompre, à moins d'une grosse erreur. + +Viens. + +Il faut que je prenne mes mesures avec une grande prudence. + +Je ne vais pas chez toi.--Mon père est ici. + +À toi + +GEORGES BIZET. + + + + +_Sixième Lettre._ + + +Cher, + +Carvalho et sa femme comptent sur toi à dîner ce soir. + +Tu n'es donc pas rentré chez toi hier. Tu n'as donc pas reçu la dépêche? + +Suis libre ce soir. + +Madame Carvalho te désire beaucoup. + +À toi, vieux, + +GEORGES BIZET. + + + + +_Septième Lettre._ + + +Cher, + +Nephtali et Jadin viennent dîner demain jeudi dans ma cambuse--toi aussi +ou je crie. + +Nephtali nous invite à dîner samedi.--Dis _oui_ ou ne dis rien; j'ai +déjà dit oui pour toi. + +À toi + +GEORGES BIZET. + + + + +_Huitième Lettre._ + + +Cher, + +Je n'irai pas à Paris avant huit jours. + +D'ici là , je serai chez moi _toujours_ excepté jeudi. + +As-tu reçu ma lettre?... Viens déjeuner ou dîner ou coucher--et plutôt +tout cela à la fois,--si tu es en travail.--Je ne te garderai pas +longtemps. + +Vas-tu mercredi chez le président?--J'ai été en voyage samedi, +dimanche.--Je suis rentré lundi au Vésinet. Je repars aujourd'hui, +mardi, et ne rentre pas vendredi.--Ne te coupe pas! + +À toi mille fois de tout cÅ“ur. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Neuvième Lettre._ + + +Cher, + +C'est fini d'hier. Jamais je n'ai autant souffert! C'est horrible! + +Mercredi, il faut que j'aille à Paris; y seras-tu?... et dînerons-nous +ensemble? Irons-nous chez le président? Moi, oui, il faut que j'y aille. + +Réponds un mot. + +À toi de tout cÅ“ur. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Dixième Lettre._ + + +Mon cher ami, + +Je t'engage vivement à aller trouver Perrin.--Moi je ne veux plus +entendre parler de cette ordure. Les cinq voix m'humilient profondément, +quand je songe aux onze voix d'Elwart.--C'est à tout lâcher.--Pour deux +sous et, si je n'avais peur de poser, j'irais retirer mon bibelot. + +C'est fait d'avance; sois-en convaincu.--On choisira celui qui +présentera les chances de four les plus accentuées. + +Quant au jury, il ne sera pas trop idiot. + +1º Perrin. + +2º Gevaert. + _Thomas_ refusera. + +3º David. + _Gounod_ refusera. + +4º Reber. + +5º Massé. + +6º Semet. + +7º Maillard. + _Reyer_ refusera. + +8º Saint-Saëns. + _Auber_ refusera. + +9º Elwart. + +En cas de refus de _David_, on aura Duprato. Sauf _Elwart_, ce sera +possible. + +Cher vieux, va chez Perrin et n'aie pas l'air de croire que je suis de +cette stupide épreuve. Quant à moi, je ne veux plus, je te le répète, +m'occuper de tout cela. Je n'irai plus à l'Opéra d'ici deux mois. + +J'ai été extrêmement triste depuis l'autre soir. J'ai le chagrin +avant,--tant mieux. + +Bonne chance, cher, et à toi de tout cÅ“ur, de toute affection. Ma femme +te serre la main. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Onzième Lettre._ + + +Cher ami, + +Peux-tu me donner un quart d'heure aujourd'hui dimanche? il s'agit du +deuxième acte de Mignon, quatre mains. + +Je passerai chez toi vers 5 heures 1/2. Si je ne te trouve pas, +laisse-moi un mot chez ton concierge pour dire s'il t'est possible de me +recevoir (j'irai chez toi à cause du piano) vers 10 ou 11 heures! + +Ton vieux + +GEORGES BIZET. + +Ah! mercredi prochain, tu viens manger une poularde truffée,--ne +l'oublie pas. + + + + +_Douzième Lettre._ + + +Passe me prendre à 4 heures 1/2; nous irons dîner rue Médicis, et après +à _Jeanne d'Arc_! Nous rirons. + +Viens à 4 heures 1/2, parce que M... chante le solo de la messe de +Gounod et me prie de le lui faire dire avant dîner. + +À toi + +GEORGES BIZET. + + + + +_Treizième Lettre._ + + +Si tu le vois ce soir, remets lui ce mot. Si tu ne le vois que +demain--remets également. + +Je suis toujours malade. + +À toi + +GEORGES BIZET. + + + + +_Quatorzième Lettre._ + + +Cher, + +Nous avons un enterrement demain, jeudi. Ne viens donc déjeuner que +dimanche. J'aurai une petite baignoire pour le concert de l'Odéon. Nous +nous y pourrons cacher. + +Je t'envoie trois volumes que j'ai reçus pour toi. + +À dimanche, si je ne te vois pas avant. Nous arroserons ton vin d'une +douzaine d'huîtres. + +Mille fois à toi + +GEORGES BIZET. + + + + +_Quinzième Lettre._ + + +Quoi de neuf? + +J'ai été très malade aujourd'hui. J'ai eu des douleurs névralgiques dont +j'ai cru claquer. + +Quoi de neuf?--Vite--réponds. + +À toi + +GEORGES BIZET. + + + + +_Seizième Lettre._ + + +Cher, + +Reyer vient dîner demain, samedi à 7 heures. + +Tâche de venir. + +Ton vieux + +GEORGES BIZET. + + + + +_Dix-septième Lettre._ + + +1º Papa calmé! + +2º Nous dînons jeudi chez Gounod,--belle Hélène n'oublie pas. + +3º Ci-joint ta blague. + +4º À ce soir S... + +5º Adresse de Godard (_Rinaldi_), 18, rue Favart. + +Montre-lui ce mot, et rappelle-toi qu'il m'a promis un piano pour +Camille à 15 francs. + +À toi, cher, de cÅ“ur. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Dix-huitième Lettre._ + + +Vieux, + +Le porteur de ceci est _Alphonse Bruneau_, grand ami à moi.--Il a tenu +avec succès l'emploi de premier ténor à l'Opéra-Comique dans de bonnes +villes.--Il chante _Lucie_ etc...--La voix est excellente; tu +t'apercevras facilement de ses qualités physiques.--Or, M. Capoul ne +chantant plus que les premiers ténors à l'Opéra-Comique, tu serais +gentil de présenter mon ami aux intelligents directeurs du Théâtre +impérial de la _Dame blanche_.--Je crois que ce serait une bonne +affaire.--Il a plus qu'il ne faut pour chanter le _Chalet_, Hector des +_Mousquetaires_. + +Enfin, fait tout pour le mieux et à toi. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Dix-neuvième Lettre._ + + +Mardi... + +Mme Chabrier me charge de t'amener dîner demain (mercredi) chez elle. +Si tu peux (et il faut que tu puisses), viens me prendre à 6 heures +moins un quart. + +Sois exact et à toi de cÅ“ur. + +GEORGES BIZET. + +FIN. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + PAGES. + +CÉSAR FRANCK 3 + Catalogue des Å“uvres de César Franck 24 + +CHARLES-MARIE WIDOR 31 + +ÉDOUARD COLONNE 41 + +JULES GARCIN 55 + Catalogue des Å“uvres de Jules Garcin 64 + +CHARLES LAMOUREUX 67 + +FAUST. Scènes du poème de Goethe mises en musique par + Robert Schumann 105 + +LE REQUIEM ALLEMAND de Johannès Brahms 145 + +LETTRES INÉDITES DE GEORGES BIZET 155 + Lettres à Paul Lacombe.--Avant-Propos 157 + Lettres à Ernest Guiraud.--Proscenium 201 + +Strasbourg, typ. G. Fischbach.--4187 + + +FOOTNOTES: + +[1] Ses premières compositions sont ainsi signées: «César-Auguste Franck +de Liège». + +[2] César Franck a eu un frère, Joseph Franck, né à Liège vers 1820, qui +s'est voué également à l'art musical, mais sans grand succès. Il termina +ses études de piano, d'orgue et de composition au Conservatoire de +Paris; il fut aussi violoniste. Après avoir exercé les fonctions de +maître de chapelle et d'organiste à l'église des Missions étrangères, +puis à Saint-Thomas d'Aquin, il s'est livré à l'enseignement du piano, +de l'orgue et de la composition. On a de lui diverses compositions +religieuses et profanes. + +[3] Il est bien entendu que nous ne plaçons pas dans cette catégorie les +compositeurs qui, bien qu'inféodés à Richard Wagner, ont fini par se +dégager de ses formules pour arriver à un style qui leur est propre. + +[4] Nous pourrions, à propos du dépôt qui devrait être régulièrement +fait à la Bibliothèque du Conservatoire, exprimer le regret que ce dépôt +soit pour ainsi dire illusoire. Car, pour ne citer que le dossier de +César Franck, nous n'y avons découvert qu'un nombre fort restreint de +ses Å“uvres. + +[5] La 1re audition des _Béatitudes_ a été donnée, grâce à +l'initiative de M. Ed. Colonne, aux concerts du Châtelet, le 19 mars +1893. Le succès a été considérable. Les interprètes étaient Mlles +Pregi, de Nocé, Tarquini d'or, MM. Auguez, Fournets, Warmbrodt, Ballard, +Grimaud et Villa. + +[6] On pourrait citer les noms de MM. Saint-Saëns, Delibes, Lalo, +Joncières, Gabriel Fauré, Widor, Vincent-d'Indy, E. Chabrier, G. Benoit, +P. de Bréville, E. Chausson, Gabriel Marie, Marty, Vidal, +Guilmant,...... Mme Augusta Holmès...... + +[7] Depuis que ces pages ont été écrites, Charles Widor a transporté ses +pénates rue de l'Abbaye, nº 3. + +[8] _Nouveaux Lundis_ de Sainte-Beuve. Tome Ier, page 201. + +[9] Guy de Maupassant est décédé le 6 juillet 1893 dans la maison fondée +par le Dr Blanche et dirigée actuellement par le Dr Meuriot. + +[10] Édouard Colonne est retourné, en novembre 1891, à +Saint-Pétersbourg. Il était accompagné de la charmante cantatrice, +Mlle Berthe de Montaient.--Le succès n'a pas été moins vif que les +années précédentes. + +[11] La _Walkyrie_ a été exécutée, on sait avec quel succès, sous la +direction d'Édouard Colonne, à l'Académie nationale de musique.--Malgré +cette réussite et pour des motifs personnels, Édouard Colonne a donné sa +démission de chef d'orchestre de l'opéra et a été remplacé par Paul +Taffanel (1er juillet 1893). + +[12] M. Philippe Flon, qui est né à Bruxelles le 21 février 1861, +actuellement second chef d'orchestre du théâtre de la Monnaie, a conduit +avec la plus grande autorité les représentations de _Lohengrin_ à Rouen. + +[13] La seconde Symphonie en _ré_ majeur de Brahms avait déjà été +exécutée au Conservatoire, avant la direction de Jules Garcin. + +[14] Chéri (Rose-Marie Cizos) née à Etampes en 1824, morte en septembre +1861. + +[15] Depuis la mort de Michaël Costa (1883) les grands concerts du +Palais de Cristal ont été dirigés par M. Manns. + +[16] Lamoureux avait dirigé précédemment, le 13 mars 1873, à la Salle +Pleyel, un concert avec l'orchestre et les chÅ“urs, dans lequel furent +exécutées plusieurs pages de J. S. Bach: le _Concerto en ut majeur_ pour +deux clavecins et orchestre d'instruments à cordes (MM. Fissot et +Delaborde); _ChÅ“ur_, extrait d'une _Cantate_; _Introduction_ et _fugue_ +de l'ouverture en si mineur pour flûte et instruments à cordes (M. +Taffanel); _Berceuse_ de la _Nuit de Noël_ pour contralto (Mlle A. +Monnier); _Concerto_ en ré mineur pour clavecin et orchestre (M. +Delaborde); _ChÅ“ur_ extrait d'une _Cantate_ pour le lundi de Pâques; _La +querelle de PhÅ“bus et de Pan_, dramma per musica. + +[17] Le texte de la _Passion selon saint Matthieu_ est de Henrici +(Christian-Frédéric), plus connu sous le pseudonyme de _Picander_. + +[18] Les solistes étaient: Mlles Armandi, Arnaud, Puisais, MM. +Auguez, Vergnet, Dufriche, Miquel, Mouret, Jolivet, Couturier. + +[19] M. Arthur Pougin avait été un des premiers à concevoir +l'organisation de ces fêtes en l'honneur de l'auteur de la _Dame +blanche_. Ambroise Thomas avait composé la cantate _Hommage à +Boïeldieu_. + +[20] Les concerts populaires organisés par Pasdeloup au Cirque d'Hiver +commencèrent le 27 octobre 1861 et ne prirent fin qu'en 1883, quelques +années avant sa mort, qui eut lieu en août 1887 à Fontainebleau, où il +s'était retiré. Plusieurs essais infructueux furent tentés pour faire +revivre les concerts populaires; leur temps était passé. Le public avait +porté ses préférences sur les concerts Colonne et Lamoureux. + +[21] «Si jamais tragédie, dit M. Édouard Schuré, fut écrite pour la +scène, c'est _Tristan et Yseult_. Chaque geste y parle, chaque mot y +agit. Tout y est plastique, ramassé en peu de paroles; mais d'autant +plus puissante déborde dans la musique la vie torrentielle qui l'anime: +verbe et mélodie se mêlent impétueusement dans le grand flot de +l'harmonie, dans le fort courant de l'action.» + +[22] Les rôles étaient ainsi interprétés: Mmes Fidès-Devriès (Elsa); +Duvivier (Ortrude); MM. Van-Dyck (Lohengrin); Blauwaert (Frédéric de +Telramund); Couturier (le roi); Auguez (le héraut). Le grand succès fut +pour Mme Fidès-Devriès, MM. Van-Dyck, Auguez, et pour l'orchestre et +les chÅ“urs. Dans le feuilleton du _Journal des Débats_ en date du 8 mai +1887, Ernest Reyer écrivait: «De l'intérieur de la salle on n'entendait +pas les sifflets des manifestants, mais il est bien possible que, de la +rue, Messieurs les siffleurs aient entendu nos applaudissements. J'ai +rarement vu pareil enthousiasme.» + +[23] Les individus arrêtés pour leurs manifestations bruyantes devant +les portes de l'Éden, le 3 mai 1887, appartiennent presque tous à la +classe des ouvriers!! Osaient-ils prétendre au monopole du +patriotisme?--Il serait curieux d'inspecter certains dossiers que nous +connaissons et dans lesquels se trouvent diverses pièces jetant un jour +tout particulier sur les menées et les critiques qui se sont produites. + +[24] Charles Lamoureux et son orchestre ont fait une nouvelle tournée +artistique, en 1893, dans la région du Nord. + +[25] Cet antiwagnérien, dont nous ne transmettrons pas le nom à la +postérité, se leva au commencement du second acte pour prier M. +Lamoureux de vouloir bien faire _chanter_ la Marseillaise! + +[26] _Lohengrin._ La légende et le drame de R. Wagner par Maurice +Kufferath. Pages 100 et 101. + +[27] «Schumann, a dit Léonce Mesnard, dans son excellente étude sur le +Maître de Zwickau, a presque laissé dans l'ombre le personnage de +Méphistophélès qui lui apparaissait nécessairement dès qu'il abordait +Faust; il lui a assigné à tout le moins une place restreinte où il +figure non pas tant comme l'Esprit du mal incarné qu'à titre de +porte-malheur, de messager funèbre chargé de prononcer, à côté de +Marguerite, trop bien préparée par le remords à l'entendre, à côté de +Faust, trop distrait par ses hautes et fécondes entreprises, l'ironique, +le sévère oracle qui équivaut à une sentence de mort.» + +[28] «Berlioz ne me connaît pas; mais moi je le connais et si j'attends +quelque chose de quelqu'un c'est de lui; à la condition toutefois qu'il +ne continue pas à traiter la poésie comme il l'a fait dans son +«_Faust_»; car il ne peut faire un pas de plus dans une telle voie sans +tomber dans le plein ridicule. Si un musicien a besoin d'un poète, c'est +Berlioz. Et son erreur c'est que ce poète, fût-il Shakespeare ou Goethe, +il l'accommode toujours selon son caprice musical...» + +RICHARD WAGNER, Lettre à F. Liszt, 8 septembre 1852. + + + +[29] «Quand on connaît la Bible, Shakespeare et _Goethe_, disait Robert +Schumann, et qu'on s'est bien pénétré de leurs maximes, cela est +suffisant.» + +[30] Le succès fut beaucoup moins vif à Leipzig et Schumann écrivait à +ce sujet: + +«Des rapports m'ont été transmis sur l'impression produite à Leipzig par +mes scènes de _Faust_. Une partie des auditeurs a été séduite, l'autre a +été très réservée.--Je m'y attendais. Peut-être s'offira-t-il cet hiver +une occasion pour la reprise de l'Å“uvre et il serait possible que j'y +ajoutasse d'autres scènes.» + +[31] D'après les recherches les plus récentes, voici quel serait l'ordre +exact dans lequel auraient été composées les diverses _Scènes de Faust_: +en 1844 Nos 1, 2, 3 et 7 de la troisième partie,--en 1848, Nos 4, +5 et 6 de la troisième partie,--en 1849 la première partie et le Nº 4 de +la deuxième,--en 1850 les Nos 5 et 6 de la deuxième partie,--en 1853 +l'ouverture. + +[32] _Revue bleue._--Numéro du 7 mars 1891. + +[33] Les _Scènes de Faust_ avec texte allemand et traduction française +par R. Bussine ont été éditées par la maison Durand, Schoenewerk & +Cie. + +[34] Goethe écrivait de Naples, le 17 mars 1787: «Je pense souvent à +Rousseau, à ses plaintes, à son hypocondrie, et je comprends qu'une +aussi belle organisation ait été si misérablement tourmentée. Si je ne +me sentais un tel amour pour toutes les choses de la nature, si je ne +voyais, au milieu de la confusion apparente, tant d'observations +s'assimiler et se classer, moi-même souvent je me croirais fou.» + +[35] Dans cet extrait, nous avons suivi non la traduction française de +la partition de Schumann, mais celle de l'Å“uvre de Goethe par H. Blaze +de Bury. + +[36] Firmery, Jean-Paul Richter. + +[37] Enclin à la mélancolie par suite d'un état maladif qui devait +aboutir à la perte de la raison, dans les dernières années de sa vie, il +croyait entendre des harmonies, des voix qui lui dictaient un thème +musical. + +[38] La troisième partie des _Scènes de Faust_ de Schumann ne contient +pas moins, à elle seule, de 128 pages de la partition, alors que les +deux premières parties n'en ont que 119. + +[39] La partie immortelle de Faust, avant d'atteindre le ciel, où il +sera reçu grâce à l'intercession de l'Éternel Féminin, traversera toutes +les phases de purification. Aussi ne peut-on aborder cette dernière +partie du _Faust_ de Goethe, sans penser aussitôt à la divine Comédie de +Dante. + +[40] Léonce Mesnard, _Étude sur Robert Schumann_, p. 41 et 42. + +[41] Léonce Mesnard, _Étude sur Robert Schumann_, p. 18 et 19. + +[42] C'est sous une pluie de roses que les anges, voulant ravir l'âme de +Faust à l'enfer, ensevelissent Méphistophélès et la troupe des démons. + +[43] Filipepi (Alessandro) dit Sandro _Botticelli_ (1447-1515), École +florentine. + +[44] Portrait d'un vieillard et d'un enfant. Ghirlandajo (1449-1494), +École florentine. + +[45] Robert Schumann s'est tellement enthousiasmé pour cette partie +mystique et étrange du _Faust_ de Goethe qu'il en a donné deux versions. +Le second texte est plus développé que le premier. + +[46] Giacomo Leopardi. Poésies: _Aspasie_. + +[47] _Essais de critique musicale._--Hector Berlioz, Johannès +Brahms,--librairie Fischbacher, 33, rue de Seine. + +[48] Ce morceau pourrait être comparé au beau Lied de J. Brahms: _À la +pluie_ (op. 50). + +[49] Lettre adressée le 1er avril 1869 à M. E. Galabert et publié par +ce dernier dans une brochure publiée sous ce titre: _Georges Bizet, +Souvenirs et Correspondance_. + +[50] Bizet fut inscrit à l'État civil avec les prénoms de: +_Alexandre-César-Léopold_. Mais il reçut de son parrain celui de +_Georges_, qu'il a conservé toute sa vie. Il naquit le 26 octobre 1838 à +Paris et mourut le 3 juin 1875 à Bougival. + +[51] La première représentation de _Don Carlos_ eut lieu à l'opéra de +Paris le 11 mars 1867. + +[52] _Sylvie_ est un opéra-comique en un acte qu'Ernest Guiraud composa +à Rome, à l'époque où il était à la villa Médicis. + +[53] La première représentation de _Roméo et Juliette_ eut lieu le 27 +avril 1867.--La lettre de Georges Bizet est donc datée des premiers +jours d'avril 1867. + +[54] Les répétitions de la _Jolie Fille de Perth_! Le rôle de Catherine +Glover qu'avait dû créer Mlle Nilsson, avait été donné à Mlle Jane +Devriès.--Il avait été question de le reprendre pour le donner à Madame +Carvalho.--Ceci n'eut pas de suite et ce fut Mlle Jane Devriès qui +créa le rôle.--La première représentation de la _Jolie Fille de Perth_ +eut lieu le 26 décembre 1867.--La lettre de Georges Bizet, que nous +publions, doit donc être datée du mois de décembre 1867. + +[55] Il s'agit d'une pièce-bouffe (_Malbrough s'en va-t-en guerre_) +commandée par Busnach, nouveau directeur de l'Athénée, à MM. G. Bizet, +Legouix, Jonas et Delibes.--Georges Bizet n'avait accepté cette commande +qu'avec le plus vif regret... + +[56] Georges Bizet rééditait une légende absolument fausse. M. Maurice +Kufferath, dans un article du «Guide musical» en date du 29 octobre +1893, a péremptoirement prouvé que jamais Wagner n'avait avancé que le +_Faust_ de Gounod fût une musique de cocottes! + +[57] _Noé_, opéra biblique en trois actes et quatre tableaux de M. de +Saint-Georges, avait été mis en musique par Halévy, maître de G. +Bizet.--Mais la partition était loin d'être terminée, et, par amitié +pour son maître, G. Bizet avait entrepris le travail ingrat de +l'achever.--Interrompu à plusieurs reprises, ce labeur prit fin à la fin +de l'année 1869.--Mais des difficultés de toute sorte empêchèrent la +représentation de l'Å“uvre au Théâtre Lyrique.--Depuis, à Pâques 1885, +_Noé_ a été joué avec succès sur le théâtre grand-ducal de Carlsruhe, +sous la direction de Félix Mottl. + +[58] Georges Bizet avait épousé, le 3 juin 1869, la fille de son maître, +Mlle Geneviève Halévy. + +[59] Mme Prelly était une femme du monde d'une radieuse beauté, mais +douée d'une voix médiocre, que la scène avait tentée. Une partie de +l'insuccès de _Djamileh_ fut due à l'insuffisance de cette artiste. + +[60] La première représentation de _Djamileh_ eut lien le 22 mai 1872. + +[61] La première audition de l'_Arlésienne_ aux Concerts populaires eut +lieu le 10 novembre 1872.--Elle avait été donnée, précédemment le 1er +octobre 1872, au théâtre du Vaudeville. + +[62] Le recueil définitif se composait de douze pièces +(L'Escarpolette.--La Toupie.--La Poupée.--Les Chevaux de Bois.--Le +Volant.--Trompette et Tambour.--Les Bulles de Savon.--Les Quatre +Coins.--Colin-Maillard.--Saute-Mouton.--Petit Mari, Petite Femme.--Le +Bal).--Les numéros 2, 3, 6, 11 et 12 formèrent la _Petite Suite +d'orchestre_ exécutée pour l'inauguration des concerts Colonne à +l'Odéon, le 2 mars 1873 (Renseignements donnés par Charles Pigot dans +son ouvrage: _Georges Bizet et son Å“uvre_, page 318). + +[63] Ce n'est que le 3 mars 1875 qu'eut lieu la première représentation +de _Carmen_. + +[64] Les fragments de l'oratorio inachevé _Sainte Geneviève_ auraient +été complétés par l'ami dévoué de Georges Bizet, par l'excellent et +habile compositeur, Guiraud. + +[65] Georges Bizet est né à Paris le 25 octobre 1838 et Ernest Guiraud à +la Nouvelle-Orléans le 23 juin 1837. + +[66] Aucune de ces lettres n'est datée: il eût été, si non impossible, +mais du moins très difficile d'assigner à chacune d'elles une date +précise. + +[67] Ce post-scriptum n'est pas de la main de Georges Bizet et paraît +avoir été écrit par une femme, peut-être par Madame G. Bizet. + + + OUVRAGES DU MÊME AUTEUR. + + Librairie Fischbacher + + 33, rue de Seine, 33 + + Quatre mois au Sahel, 1 vol. 3 fr. 50 + + Profils de musiciens (1re série), 1 vol. P. Tschaïkowsky.--J. + Brahms.--E. Chabrier.--Vincent + d'Indy.--G. Fauré.--C. Saint-Saëns 3 fr. -- + + Symphonie, 1 vol. avec un portrait à l'eau forte, par + A. et E. Burney. Rameau et Voltaire.--Robert + Schumann.--Un portrait de Rameau.--Stendhal. + (H. Beyle).--Béatrice et Bénédict.--Manfred 5 fr. -- + + Nouveaux profils de musiciens, 1 vol. avec six + portraits gravés à l'eau forte, par A. et E. Burney.--R. + de Boisdeffre.--Th. Dubois.--Ch. Gounod.--Augusta + Holmès.--E. Lalo.--E. Reyer 6 fr. -- + + Portraits et études.--Lettres inédites de Georges + Bizet, 1 vol. avec un portrait gravé à l'eau forte, + par A. et E. Burney 6 fr. -- + + +_En préparation:_ + +PROFILS D'ARTISTES CONTEMPORAINS. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Portraits et études; Lettres inédit +s de Georges Bizet, by Georges Bizet and Hugues Imbert + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS ET ETUDES; GEORGES BIZET *** + +***** This file should be named 25863-0.txt or 25863-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/5/8/6/25863/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/25863-0.zip b/25863-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..07800eb --- /dev/null +++ b/25863-0.zip diff --git a/25863-8.txt b/25863-8.txt new file mode 100644 index 0000000..60fc8dd --- /dev/null +++ b/25863-8.txt @@ -0,0 +1,6597 @@ +The Project Gutenberg EBook of Portraits et études; Lettres inédites de +Georges Bizet, by Georges Bizet and Hugues Imbert + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Portraits et études; Lettres inédites de Georges Bizet + +Author: Georges Bizet + Hugues Imbert + +Release Date: June 21, 2008 [EBook #25863] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS ET ETUDES; GEORGES BIZET *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +HUGUES IMBERT + +PORTRAITS ET ÉTUDES + +CÉSAR FRANCK--C. M. WIDOR--ÉDOUARD COLONNE + +JULES GARCIN--CHARLES LAMOUREUX + +FAUST, PAR ROBERT SCHUMANN--LE REQUIEM DE BRAHMS + +LETTRES INÉDITES + +DE + +GEORGES BIZET + +_Avec un portrait gravé à l'eau forte par E. Burney_ + +PARIS + +LIBRAIRIE FISCHBACHER + +(SOCIÉTÉ ANONYME) + +33, RUE DE SEINE, 33 + +1894 + +Tous droits réservés + +STRASBOURG, TYPOGRAPHIE DE G. FISCHBACH.--4187. + +[image: GEORGES BIZET] + + + + + +À MON AMI + +THÉODORE DUBOIS + +En souvenir de tant de bonnes heures +passées en compagnie de la Muse. + + + + +CÉSAR FRANCK + + +Quelle figure caractéristique à retracer que celle de cet artiste du +XIXe siècle, dont le profil se détache en assez vive opposition sur +le milieu français dans lequel il a vécu! Artiste d'un autre âge, dont +l'oeuvre fait songer, toute proportion gardé, à celui du grand Bach, il +aura traversé la vie comme un rêveur, voyant peu ou point ce qui se +passait autour de lui, pensant toujours à son art, et ne vivant que pour +lui. Sorte d'hypnotisme auquel arrivent forcément les véritables +artistes, les travailleurs acharnés qui trouvent dans le travail +accompli la récompense de leurs efforts et, dans le labeur pur et simple +de chaque journée nouvelle, une jouissance incomparable, sans avoir +besoin de chercher un écho dans la foule, sans penser un seul instant à +briguer ses faveurs, à abandonner, par une concession si minime qu'elle +soit, ce qu'ils pensent être la Vérité et la Beauté. + +Son oeuvre n'est pas et ne sera jamais de nature à passionner le gros +public... et son triomphe, rêvé par ses élèves et ses amis, aura des +limites très bornées. Son genre de talent s'adresse aux raffinés en +musique: admirateur des grands primitifs, il leur a dérobé une étincelle +de leur génie, a vécu dans leur milieu, a chanté de préférence les +louanges de la divinité, s'est entretenu plutôt avec les anges qu'avec +les humains. Le Ciel a dû s'entrouvrir souvent pour lui laisser entendre +les hosannas célestes. Si l'oeuvre est quelquefois inégal, manquant de +charmes, il s'y révèle une ligne immuable, bien caractéristique, qui ne +s'inspire nullement du mouvement contemporain. Parmi les pages choisies, +s'élevant à une très grande hauteur, il suffirait de citer, avant tout, +les _Béatitudes_. Son admiration pour les primitifs, pour les pères de +l'Église musicale ne l'empêcha pas d'admirer le génie des Beethoven, +Gluck, Mozart, Méhul, Schumann, Schubert, Berlioz et Wagner. Mais ses +tendances, ses tendresses allaient surtout aux vieux musiciens naïfs, +dont il était le continuateur. + +On a comparé la tête de César Franck à celle de Beethoven! Il faut une +certaine dose de bon vouloir pour admettre une similitude entre ces deux +masques si différents. Le seul artiste contemporain, dont la figure +accuserait quelque ressemblance avec celle de Beethoven, est Antoine +Rubinstein. Ce qui caractérisait, avant tout et à première vue, la +physionomie de Beethoven c'étaient les yeux rayonnants majestueusement +portés vers le ciel. Sa tête était remarquable entre celles de tous les +musiciens: la chevelure était très abondante, mais désordonnée et +rétive; le front, siège des idées puissantes, largement épanoui, la +bouche toujours close, le nez un peu large, et le menton en coquille. +L'ensemble présentait une force de concentration prodigieuse. + +La tête de César Franck, bien que pétrie d'intelligence, n'accusait, pas +plus que l'attitude du corps, du reste, aucune distinction, rien qui +frappât au premier aspect. Le front large, les yeux petits, expressifs, +pleins de vivacité, enfouis sous l'arcade sourcilière, le nez épais, la +bouche prodigieusement large, le menton petit et, surtout, les bas côtés +de la figure encadrés de favoris blancs lui donnaient plutôt l'apparence +d'un petit avoué de province que celle d'un artiste. Son enveloppe +terrestre, manquant d'idéal, paraissait être une rencontre de hasard +pour son âme si haut placée. + +Au point de vue moral, Beethoven était bourru, sombre, peu sociable, +bien qu'il eût un amour profond pour l'humanité entière. Cet état d'âme, +traversé rarement par quelques éclairs de grosse gaîté, doit être +attribué, pour la plus large part, aux misères noires qui +l'assaillirent, à la surdité surtout. La grande supériorité de son génie +lui donnait souvent des allures hautaines et arrogantes, principalement +lorsqu'il se trouvait transporté dans une société mondaine, qui ne +savait peut-être pas l'apprécier à sa juste valeur. De là surgissait une +extrême irritabilité qui se traduisait presque toujours par de violentes +colères. + +Chez César Franck, au contraire, le calme dominait, la bonté était +grande; sa figure souriante, son accueil très ouvert accusait une +bienveillance toujours égale, une sérénité d'âme que rien ne pouvait +troubler. Il appartenait à cette catégorie de plus en plus rare de +caractères qui considèrent la bonté comme ce qu'il y a de meilleur sur +la terre. Sa tendresse pour les souffrants, pour les humbles n'avait +point de bornes; au milieu de l'idéal où il vivait, des rêves poétiques +qui le hantaient, il n'oubliait pas de descendre de son empyrée pour +jeter un regard de commisération sur les malheureux. + +On a dit de lui, également, qu'il était un Leconte de Lisle musical. +Nous ignorons jusqu'à quel point la ressemblance entre l'oeuvre poétique +de l'auteur des «_Poèmes barbares_» et l'oeuvre musical de l'auteur des +«_Béatitudes_» peut être établie. Il y aurait là une étude toute +particulière à faire du tempérament des deux grands artistes. Toutefois, +ce qu'on ne peut nier c'est l'influence exercée par eux non pas sur tous +leurs contemporains, mais sur un petit cénacle qu'ils ont fanatisé. Leur +prestige a été si grand qu'ils ont inculqué à leur entourage leur +manière de sentir en art et leurs procédés; ils n'auront rencontré, au +contraire, parmi la foule qu'un accueil modéré et l'on peut affirmer que +la disproportion est grande entre la situation modeste qu'ils occupent +près du public et la place très élevée que leur ont attribuée certains +artistes, les jeunes principalement. + +En tant qu'initiateur à la haute culture musicale, César Franck apparut +à une époque où le besoin se faisait sentir d'une étude toute +particulière et plus approfondie de l'élément symphonique et de la +polyphonie. L'initiation aux oeuvres merveilleuses des grands maîtres de +la Symphonie, qui avait pu être ébauchée dans l'enceinte des grands +concerts, ouvrait une nouvelle voie aux jeunes compositeurs français et +par suite imposait un enseignement spécial. César Franck, porté +d'intuition vers la richesse et l'amplitude de la forme symphonique, +arriva au moment psychologique pour être le maître de cette classe de +rhétorique supérieure en musique. Avec une bonté qui faisait songer au +«_Sinite parvulos ad me venire_», il devait attirer à lui cette +génération contemporaine qui désirait et recherchait, dans l'union +intime des instruments aux voix, dans une orchestration plus savante, +sinon l'abandon des vieilles formules, tout au moins leur rajeunissement +et l'adoption d'une forme plus en rapport avec les tendances +«modernistes». + +L'influence exercée par César Franck sur son milieu aura-t-elle été +heureuse? Si le maître n'avait formé que certains élèves dont le métier +est peut-être excellent, mais dont les idées heureuses sont encore à +venir, ou qui, n'ayant pas su se dégager de la forme purement +scolastique et de l'ascendant de certaine école, n'ont écrit jusqu'à ce +jour que des compositions impersonnelles, il est hors de doute que son +professorat pourrait être discuté. Mais, parmi ceux qui ont reçu ses +leçons ou ses conseils, qui ont été ses disciples ou ses amis, il en est +qui ont prouvé péremptoirement par leurs oeuvres que l'influence de César +Franck était loin de leur avoir été néfaste. Ne s'ingéniant pas à +l'imiter servilement, ils ont gagné à son enseignement une merveilleuse +technique et une grande habileté dans la manière de traiter l'orchestre. +Leur talent n'a fait que croître et se fortifier sous l'impulsion de +celui qui a lancé dans le monde musical une si grande profusion +d'harmonies nouvelles. Il suffirait de citer les noms de Vincent d'Indy, +Augusta Holmès, Samuel Rousseau, Pierné.... pour bien nettement établir +la maîtrise du professorat de César Franck. + +Science et poésie se révèlent en l'auteur des «_Béatitudes_». Mais la +première l'emporte sur la seconde. Ceci viendrait à l'appui de la thèse +soutenue par certains esprits, qui pensent qu'entre ces deux puissances +il y a toujours lutte inégale et que l'épanouissement de l'une entraîne +presque toujours l'annihilation de l'autre. Cette théorie est extrême: +l'union de la science et de la poésie, en musique comme dans telle autre +branche de l'art, est nécessaire; elle est une condition expresse de +l'éclosion parfaite et de l'ascension du génie. Mais il ne faut pas que +la première absorbe presque entièrement la seconde. Le propre de +l'esprit poétique est de représenter, d'évoquer d'une manière vivante et +colorée les phénomènes que la science ne peut traduire que par des +formules. C'est probablement parce qu'il n'y a pas eu dans le cerveau de +César Franck pondération exacte entre l'élément scientifique et +l'élément poétique, entre la formule et le rêve, que l'on perçoit dans +ses compositions des tendances plus marquées pour les procédés +harmoniques que pour les idées mélodiques. Ce n'est pas affirmer que le +don de la mélodie n'existait pas chez lui; maintes pages de son oeuvre +fournissent la preuve du contraire. Mais, affectionnant le contrepoint, +visant à l'originalité harmonique, la prépondérance du côté scientifique +devait se faire tout particulièrement sentir dans ses compositions. + +* * * + +Ce fut un modeste, un désintéressé, un dévoué, un laborieux que César +Franck. Aussi sa vie est-elle peu remplie de faits, d'anecdotes, mais +entièrement vouée à l'idée. + +Né le 10 décembre 1822 à Liège en Belgique[1], il fit ses premières +études au Conservatoire de cette ville. Arrivé à Paris vers l'âge de +quinze ans, il entra le 2 octobre 1837 au Conservatoire, que dirigeait +alors Cherubini, dans la classe de contrepoint et fugue de Leborne et, +le 25 octobre de la même année, dans la classe de piano de Zimmermann. +Ses premiers triomphes furent, en 1838, un accessit de contrepoint et +fugue, puis le premier prix de piano. Cette dernière récompense fut +obtenue avec un succès rare dans les annales du Conservatoire. Le jeune +Franck venait d'exécuter en perfection le morceau de concours, le +concerto en _la_ mineur d'Hummel, lorsqu'au moment d'attaquer la page +que doivent déchiffrer à première vue les élèves, il la transposa +immédiatement à la tierce inférieure et ce, sans hésitation aucune et +avec un brio des plus remarquables. On devine l'enthousiasme que suscita +dans la salle ce tour de force, qu'essayèrent depuis certains élèves, +mais sans la même réussite. Le jury le mit immédiatement hors concours +et lui décerna un premier prix d'honneur. Nous croyons que jamais pareil +fait ne s'est représenté au Conservatoire de musique. + +Admis le 6 octobre 1838 comme élève de composition lyrique dans la +classe de Berton, il remporte, en 1839, le second prix et, en 1840, le +premier prix de contrepoint et fugue. Son entrée dans la classe d'orgue +de Benoist date du 7 octobre 1840 et un second prix pour cet instrument +lui était décerné en 1841. + +Les registres du Conservatoire font foi qu'il quitta volontairement ses +classes le 22 avril 1842. Son père, dit-on, homme autoritaire, ne voulut +pas qu'il concourût pour le prix de Rome; il le destinait à la carrière +de virtuose. Son inspiration n'avait pas été heureuse! Mais son fils, +n'ayant aucun goût pour les acrobaties des jeunes prodiges, allait se +consacrer presque aussitôt à la composition et au professorat[2]. + +Trente ans environ après sa sortie du Conservatoire, le 1er février +1872, l'auteur des «_Béatitudes_» devait prendre possession de la chaire +de la classe d'orgue à notre grande école de musique. L'arrêté +ministériel, qui le nommait à ces fonctions, est daté du 31 janvier +1872. Autour de cet orgue du Conservatoire et de celui de l'église +Sainte-Clotilde qu'il occupa pendant de si longues années, il groupa une +phalange de disciples venus pour écouter la bonne parole. Parmi les plus +marquants ou les plus zélés on pourrait citer Vincent d'Indy, Augusta +Holmès, Pierné, Dallier, Samuel Rousseau, Chapuis, Galeotti, Camille +Benoit, Ernest Chausson, Bordes, A. Coquard, de Bréville, Guy Ropartz, +etc... Il est facile de se le représenter à l'orgue de Sainte-Clotilde, +donnant à son petit cénacle la primeur de ses _grandes pièces_ ou de ses +_motets_, toujours remarquables par la richesse et la variété des +combinaisons polyphoniques: son portrait, d'une admirable ressemblance, +a, en effet, été pris sur le vif par Mlle Jeanne Rongier. Assis +devant ses claviers, un peu penché en avant, il pose la main droite sur +les touches et, de la gauche, tire un des registres de l'instrument. La +tête est de trois quarts, les yeux mi-clos; le maître semble écouter des +voix d'en haut lui soufflant ses chants mystiques. Ce qui captivait en +lui, c'était non seulement la maîtrise de son enseignement, mais cette +bonté d'âme, cet accueil bienveillant qui ne se démentirent jamais dans +sa longue carrière du professorat. N'avait-il pas gagné cette +affabilité, cette attitude un peu bénissante au contact du milieu +ecclésiastique qu'il fréquenta, dans l'atmosphère de l'église sous les +arceaux de laquelle il passa de si belles heures? Ne le vous seriez-vous +pas figuré revêtu du surplis et de l'étole? N'aurait-il pas, dans les +habits sacerdotaux, donné l'illusion du prêtre qui va monter à l'autel? +Ce qu'il y a de certain c'est que ses élèves le respectaient à l'égal +d'un saint et ont conservé pour lui une vénération touchante. Ils +l'appelaient le brave père Franck; mais il n'y avait rien +d'irrespectueux dans cette appellation familière. Ils se considéraient +un peu comme ses enfants gâtés! + +Nous avons dit ses admirations pour les primitifs; il ne goûtait pas +moins les belles pages des maîtres symphonistes, Haydn, Mozart, +Beethoven, Schubert, Schumann. Son enthousiasme était aussi vif pour les +grandes oeuvres de l'art dramatique, qu'elles fussent signées par Gluck, +Weber, Berlioz, Wagner, sans oublier les vieux musiciens français, +Monsigny, Grétry et surtout Méhul. Oui! Méhul, dont il chantait avec +transport le beau duo de la jalousie d'_Euphrosine et Coradin_. Au début +de sa carrière, il composa deux grandes Fantaisies pour piano sur les +motifs de _Gulistan_ de Dalayrac (op. 11 et 12)! + +Son esprit, accessible à toutes les beautés, ouvert à toutes les +innovations, exempt de toute jalousie, accueillait très chaleureusement +les compositions de ses contemporains, qui, plus heureux que lui, +étaient arrivés au succès. Un de ceux qui le vénéraient et a publié sur +lui, après sa mort et au moment même de l'exécution de _Psyché_ aux +concerts du Châtelet, une fort intéressante étude, M. Arthur Coquard, +rappelle, à propos de sa bienveillance et de son équité envers les +vivants, l'anecdote suivante: + +«L'une des dernières paroles qu'il me dit concerne Saint-Saëns et je +suis heureux de la reproduire fidèlement C'était le lundi soir, quatre +jours avant sa mort. Il éprouvait un mieux relatif et je lui donnais des +nouvelles du Théâtre lyrique, auquel il s'intéressait vivement. Je lui +parlais naturellement de la soirée d'ouverture, de _Samson et Dalila_, +qui avait obtenu un grand succès, et j'exprimai en passant mon +admiration pour le chef-d'oeuvre de M. Saint-Saëns. Je le vois encore +tournant vers moi sa pauvre figure souffrante pour me dire vivement et +presque joyeusement, de cet accent vibrant que ses amis connaissaient: +«Très beau! très beau!». Ce trait peint admirablement un des côtés de +cette attachante physionomie d'artiste. + +Une autre particularité à signaler chez César Franck était une sorte de +désintéressement des applaudissements de la foule. Le petit nombre +venait à lui, le comprenait, le fêtait; l'audition de ses compositions, +lorsqu'elles répondaient à l'idéal qu'il s'en était fait, le ravissait: +cela lui suffisait. Il ne paraissait même pas s'apercevoir de +l'indifférence que le public témoignait pour son oeuvre; il en était trop +éloigné pour qu'il y fît la moindre attention. L'art, rien que l'art, +tel était son ciel. + +* * * + +Sa place en musique, a-t-on dit, est à côté de Bach! Oui certes, et nous +avons été parmi les premiers à proclamer que la figure de César Franck +faisait songer à celle du vieux cantor de l'église Saint-Thomas de +Leipzig. Mais cette ressemblance n'enlève-t-elle pas de son originalité +à celui qui voulut faire revivre, avec des harmonies nouvelles, au +XIXe siècle la musique du XVIIe? La réunion de la science et de +l'inspiration constitue le Beau. Cette Beauté ne vient dans son plein +épanouissement que lorsque l'artiste a su se dégager des formules des +maîtres, ses prédécesseurs, qu'il affectionne. Leur dérober leur +passionnante tendresse pour la nature et ses manifestations, mais se +garder d'imiter leur style, tel doit être le but poursuivi par +l'artiste. Car, en leur empruntant ce style, il court le risque de ne +jamais arriver à posséder celui qu'il pourrait avoir, s'il se laissait +aller à ses sensations propres. Les oeuvres des pères de l'Église +musicale sont des modèles, des exemples nécessaires à suivre; elles +constituent une grammaire admirable que devront approfondir tous ceux +qui se destinent à la carrière de compositeur; toutefois cette grammaire +ne portera ses fruits que si ses adeptes, n'en retenant que les grandes +lignes, la fécondent par un sentiment intense. Ainsi ont procédé les +grands génies, successeurs de J. S. Bach. Ils se sont abreuvés à cette +source intarissable; mais ils ont su rendre moins scolastiques, en un +mot plus humaines les magnifiques formules du maître d'Eisenach. Le mot +de Buffon: «Le style est l'homme même», sera toujours vrai, toujours +neuf. C'est pour n'avoir pas su se dégager entièrement du faire du grand +Bach que César Franck, malgré la haute valeur de telles ou telles pages +de son oeuvre, ne figurera peut-être pas au nombre des maîtres +réellement originaux, de ceux qui ont été des inventeurs. Il en ira de +même pour ceux qui, au XIXe siècle, frappés des grandes innovations +apportées par Richard Wagner au drame musical, se seront approprié sa +manière, sa formule sans avoir son génie et n'auront laissé trace +d'aucune inspiration personnelle[3]. Cette appréciation, hâtons-nous de +le dire, s'applique plus exactement à ces derniers qu'à César Franck, +qui, malgré son inféodation à Jean-Sébastien Bach, a su révéler, +souvent, une note bien à lui, notamment dans ses pièces symphoniques et +dans sa musique de chambre. + +L'analyse de l'oeuvre de César Franck comporterait un développement qui +ne rentre pas dans le cadre de cette étude. Nous avons cherché +uniquement à esquisser les grandes lignes d'une figure aujourd'hui +disparue, indiquer la place qu'elle occupe dans le mouvement musical +contemporain et laisser percevoir son influence. Sa production a été +relativement considérable et, depuis les trois premiers Trios (op. 1) +jusqu'aux dernières créations on devine une ligne immuable. Toutefois, +pour être véridique, il y aurait lieu de signaler, à titre de curiosité +et comme s'éloignant du faire qui, plus tard, distinguera le maître, +certaines compositions de jeunesse, dont le titre seul fait venir le +sourire sur les lèvres. La plus curieuse, entre toutes, est ce chant +national pour voix de basse et baryton, _Les Trois Exilés_, paroles du +colonel Bernard Delafosse, dont la première page est ornée de trois +portraits: Napoléon Ier, le Roi de Rome et Louis Bonaparte, avec +l'aigle planant au milieu! Il est assez difficile de préciser l'époque +à laquelle fut composée cette page dithyrambique; car, à l'exception de +quelques-unes de ses premières tentatives, César Franck n'a pas donné de +numéros à la grande majorité de ses compositions. Le classement par +ordre chronologique ne peut donc être établi. En ce qui concerne _Les +Trois Exilés_, nous savons cependant que le dépôt à la bibliothèque du +Conservatoire fut fait en 1849. Le compositeur avait alors 27 ans. +D'autres productions du même genre remontent à une époque plus ancienne, +notamment le _Premier Duo_ pour piano à quatre mains sur le _God save +the King_, les deux _Grandes Fantaisies_ pour piano sur les motifs de +_Gulistan_ de Dalayrac, portant les numéros 11 et 12 des oeuvres et +déposées à la bibliothèque du Conservatoire en l'année 1844[4]. Il +faudrait encore citer diverses compositions se rattachant à la même +période; mais nous préférons renvoyer le lecteur au catalogue placé à la +fin de cette étude. + +Attaché pendant plus de vingt-sept années au grand orgue de +Sainte-Clotilde et pendant dix-huit ans à la classe d'orgue du +Conservatoire, il devait fatalement se passionner pour la musique +religieuse, vers laquelle il était attiré d'instinct. Il trouvait à +l'église un débouché tout naturel pour faire jouer des oeuvres sacrées, +débouché qui ne se serait pas offert facilement à lui dans les théâtres +ou les grands concerts pour l'exécution d'oeuvres profanes. C'est ainsi +qu'il fut amené à produire une foule de compositions remarquables pour +orgue, des Motets, ou offertoires--_Ave Maria_, _Veni Creator_, _O +Salutaris_, _Panis Angelicus_,--une Messe à trois voix seules,--et ces +grandes pages pour choeur, soli et orchestre, répondant aux noms de +_Ruth_, _Rédemption_, _Rébecca_, _Les Béatitudes_. + +Plus tard il devait revenir à la musique de chambre par laquelle il +avait débuté avec les trois Trios et il produisit successivement la +_Sonate_ en _la_ pour piano et violon, le _Quintette_ en _fa_ mineur +pour piano, deux violons, alto et violoncelle, le _Quatuor_ pour +instruments à cordes. La musique symphonique ne pouvait manquer de +l'attirer à son tour: une _Symphonie_, des poèmes tels que _Les +Éolides_, _Les Djinns_, _Le Chasseur maudit_, _Psyché_ pour orchestre et +choeur..... voilà un ensemble de compositions importantes qui attirèrent +sur lui l'attention des artistes. + +Dans son oeuvre on trouve également nombre de mélodies séparées, dont +quelques-unes ont été écrites pour choeur et sont de la meilleure venue; +il suffirait de citer la _Vierge à la crèche_ que la Société chorale +l'_Euterpe_ exécuta en perfection dans l'un de ses concerts. + +Enfin, et, ceci est plus étonnant lorsque l'on connaît le tempérament +musical de César Franck, il fut l'auteur de deux opéras ou drames +lyriques, _Hulda_ en quatre parties et un prologue, sur un livret de M. +Charles Grandmougin, d'après une légende scandinave, et _Ghisèle_, sur +un livret de M. Gilbert-Augustin Thierry, d'après un sujet mérovingien. + +C'est principalement dans ses grandes pièces d'orgue que se révèle la +parenté avec Jean-Sébastien Bach. Dans les sonate, quintette et quatuor, +l'élément dramatique joue un rôle toujours prépondérant qui dépasse un +peu le cadre de la musique de chambre. La note est puissante, mais +toujours triste; les motifs, de courte envergure, reviennent avec +persistance, ce qui produit forcément une teinte uniforme et de nature à +engendrer quelquefois la fatigue chez l'auditeur, surtout chez celui qui +n'y est pas préparé. La forme canonique lui était familière; peut-être +en a-t-il parfois abusé. La richesse du coloris et de l'élément +polyphonique donne toutefois une grande allure à l'ensemble de l'oeuvre. + +Les poèmes symphoniques, les compositions pour choeur, soli et orchestre, +les Oratorios laissent entrevoir les mêmes qualités et les mêmes +défauts. Le début est presque toujours heureux; des pages de beauté, de +force, de concentration se font jour.--Malheureusement elles sont +souvent noyées dans des longueurs qui enlèvent du charme à des +compositions dans lesquelles le procédé, quoique fort remarquable, est +trop visible. + +Prenons, si vous le voulez bien, _Psyché_, poème symphonique pour +orchestre et choeurs, une des dernières créations du maître, dont la +première audition eut lieu aux concerts du Châtelet, sous la direction +d'Édouard Colonne, le 23 février 1890. Dès les premières pages, +l'auditeur est subjugué par la maîtrise de l'écriture et l'élévation des +idées. Il admirera le _Sommeil de Psyché_, prélude d'une langueur +mystérieuse, rappelant, non pas au point de vue du tissu musical, mais +comme ligne, les idées wagnériennes; il reconnaîtra le talent du +compositeur traduisant les bruits étranges qui précèdent l'enlèvement de +Psyché par les zéphirs dans les jardins d'Eros; il trouvera exquise la +tendresse se dégageant du thème nº 3 de Psyché reposant au milieu des +fleurs et saluée comme une souveraine par la nature en fête; il +reconnaîtra une certaine parenté entre le motif des voix chantant, dans +les notes graves, à Psyché: «Souviens-toi que tu ne dois jamais de ton +mystique époux connaître le visage»,--et celui de Lohengrin à Elsa: +«Sans chercher à connaître quel pays m'a vu naître»; il retiendra encore +comme bien venues plusieurs autres pages de la partition. Mais il +regrettera le manque de variété et les longueurs qui enlèvent à ce poème +musical le charme sans mélange qui devrait s'en dégager. + +Les _Béatitudes_ sont, nous l'avons dit, la création maîtresse de César +Franck, celle qui n'engendre pas la monotonie ou la lassitude comme +telles ou telles pages du maître, malgré son long développement. +Splendide oratorio, de solide architecture, qui planera certes au-dessus +de bien des oeuvres qui ont eu, dès leur apparition, un succès rapide +mais éphémère. Celle-là suffit à attester la belle et haute intelligence +qu'il était. + +Paraphrase poétique de l'Évangile par Mme Colomb, les _Huit +Béatitudes_, avec un prologue, renferment des parties d'une surprenante +élévation au point de vue musical. Voici les titres de chacune des +_Béatitudes_: + +I. Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des Cieux est +à eux! + +II. Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre! + +III. Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés! + +IV. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils +seront ressuscités! + +V. Heureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes +miséricorde! + +VI. Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu! + +VII. Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de +Dieu! + +VIII. Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce +que le royaume des Cieux est à eux! + +Satan, un Satan de proportion colossale, vaincu par le +Christ,--l'Humanité, en proie à toutes les misères d'ici-bas, régénérée +par le Rédempteur, telle est la maîtresse ligne de ce poème, auquel +César Franck, par les plus heureux effets de contraste, par une +orchestration merveilleuse, bien qu'un peu compacte et lourde, par une +vérité étonnante de l'expression dramatique, par la richesse mélodique, +par l'habile union des voix à l'orchestre, a donné une haute et superbe +envergure. + +Quels accents de tendresse, de pitié compatissante, dans cette voix du +Christ, prêchant la bonne parole! Quelle âpreté dans celle de Satan +luttant jusqu'à ce qu'il s'avoue vaincu et quelle intensité dramatique +dans ses révoltes, notamment dans la _Huitième Béatitude_: + + «À ma défaite + Mon pouvoir a survécu; + Je relève la tête. + Non! Non! je ne suis pas vaincu.» + +Quels heureux effets l'auteur a tirés de la polyphonie orchestrale et +vocale! Admirez la gradation habilement ménagée entre ces choeurs si +remplis de tristesse et ceux pleins de véhémence! Et, lorsque le +compositeur écrit ce fameux _Quintette_ pour les voix «Les Pacifiques», +dans la _Septième Béatitude_, comme son orchestre donne une intensité +d'expression aux voix! N'est-ce pas un chef-d'oeuvre que la _Troisième +Béatitude_, dans laquelle cette mère pleure sur le berceau vide de son +enfant, cet orphelin déplore sa misère, ces époux pleurent leur +séparation, ces esclaves réclament la liberté? Et, toujours planant dans +les régions sereines, la voix du Christ: + + «Heureux ceux qui pleurent, + Car ils seront consolés.» + +Puis, comme couronnement de l'édifice, l'_hosanna_ grandiose qui termine +la _Huitième et dernière Béatitude_![5] + +* * * + +César Franck se montra toujours très enthousiaste pour sa patrie +d'adoption: ses fils servirent sous les drapeaux à l'époque la plus +critique de notre histoire contemporaine, en 1870! Lui-même, sous +l'empire de son amour pour la France, écrivit, pendant les tristesses du +siège de Paris, une page toute vibrante de patriotisme. C'est M. Arthur +Coquard, à qui nous avons déjà fait un emprunt, qui raconte cet épisode: +«Un jour, à cette heure bien fugitive où l'heureuse victoire de +Coulmiers redonnait à tous l'espoir du succès final, le _Figaro_ publia +une sorte d'ode en prose intitulée _Paris_. Était-elle signée? Je ne +m'en souviens plus. César Franck ne put lire ce morceau de sang-froid et +les formes musicales lui arrivèrent si soudainement et d'une façon si +irrésistible qu'il dut y céder. Le lendemain, comme nous rentrions à +Paris, entre deux combats d'avant-garde, Henri Duparc et moi, nous +voyons arriver le maître tout radieux, tenant à la main l'esquisse +fraîche encore. Jamais nous n'oublierons de quel air inspiré il nous +dit cette admirable page. Admirable n'a rien d'excessif; car _Paris_ est +d'une inspiration grandiose. Par malheur, les défaites qui survinrent ne +permirent jamais l'exécution du chant triomphal....» + +Travailleur acharné, il avait pu traverser la vie, grâce à sa robuste +santé, sans misères physiques. Il eut une verte vieillesse et, lorsqu'un +accident imprévu (une pleurésie pernicieuse) vint le frapper +mortellement, il était encore en pleine force et entrait dans sa +soixante-huitième année: ce fut le 8 novembre 1890. + +Deuil profond pour ses amis et élèves qui ne pouvaient croire à la +disparition subite de celui qui vécut pour ainsi dire de leur vie et +leur donna l'exemple de la conscience artistique et du labeur +infatigable! Aussi se pressèrent-ils en foule derrière le char funèbre +qui le conduisit à sa dernière demeure[6]. À l'église Sainte-Clotilde, +dont il avait été l'éminent organiste, ses obsèques eurent beaucoup +d'éclat, grâce au concours de M. Édouard Colonne, qui vint, avec son +puissant orchestre, rendre un dernier hommage au musicien, dont il avait +fait exécuter plusieurs oeuvres au Trocadéro et au Châtelet. Au milieu du +sanctuaire entièrement tendu de draperies noires, M. le curé de +Sainte-Clotilde tint à célébrer, dans un beau langage, les vertus de +l'auteur des _Béatitudes_. À l'offertoire, M. Mazalbert chanta un +_Cantabile_ du maître et le _Libera_ de M. Samuel Rousseau avec +Fournets. + +Enfin, au cimetière du Grand-Montrouge, Emmanuel Chabrier, au nom de la +Société nationale de Musique, qui avait eu César Franck pour président, +prononça l'allocution suivante: + +«Je viens, au nom de la Société nationale de Musique, adresser un +dernier adieu au maître disparu, à notre vénéré président. + +«César Franck, Franck, le brave père Franck, comme nous disions encore +hier, avec une familiarité respectueuse, comme nous dirons demain, +toujours,--nous souvenant,--n'était pas seulement un admirable artiste, +un des grands parmi les grands de l'immortelle famille, un de ces élus +rares qui, calmes et forts, tranquilles et jamais las, sans se hâter ni +s'attarder, passent presque silencieusement ici-bas avant d'aller +rejoindre les grands-aïeux; il était encore le cher maître regretté, le +plus modeste, le plus doux et le plus sage. Il était le modèle, il était +l'exemple. + +«Sa famille, ses élèves, l'art immortel, voilà toute sa vie. Vers la fin +de l'automne, dès qu'il rentrait à Paris, nous lui demandions: «Eh bien, +maître, qu'avez-vous fait, que nous rapportez-vous?»--«Vous verrez, +répondait-il, en prenant un air mystérieux, vous verrez; _je crois_ que +vous serez contents.... J'ai beaucoup travaillé et bien travaillé.» Et +il nous disait cela si simplement, avec une foi si naïvement sincère, de +sa large voix expressive et grave, en vous prenant les mains, les +gardant longtemps, presque sérieux, songeant à la fois aux chères joies +qu'il avait éprouvées, lui, en composant, et au plaisir _qu'il lui +semblait bien_ que vous prendriez aussi à écouter l'oeuvre nouvelle. Et +c'étaient successivement l'admirable quintette, la sonate pour piano et +violon, les _Béatitudes_, les _Éolides_; l'hiver dernier, il nous +donnait un absolu chef-d'oeuvre, le quatuor à cordes. Et, d'année en +année, César Franck semblait se surpasser toujours. + +«Adieu, maître et merci; car vous avez bien fait. C'est l'un des plus +grands artistes de ce siècle que nous saluons en vous; c'est aussi le +professeur incomparable dont l'enseignement merveilleux a fait éclore +toute une génération de musiciens robustes, croyants et réfléchis, armés +de toutes pièces pour les combats sévères, souvent longuement disputés. +C'est aussi l'homme juste et droit, si humain et si désintéressé, qui ne +donna jamais que le sûr conseil et la bonne parole. Adieu». + +Ce chaud panégyrique fait honneur au maître comme à l'ami que fut pour +lui Emmanuel Chabrier, notre gros et jovial Chabrier, comme nous +l'appelions, nous aussi, dans les moments de familiarité expansive. + +À quelle époque, maintenant, verra-t-on s'élever le monument que ses +intimes doivent à sa mémoire, à son talent et pour lequel Augusta Holmès +prit l'initiative d'une souscription? + +Par sa capacité de travail, sa facilité prodigieuse, sa science profonde +de l'harmonie, par le côté sévère et élevé de ses compositions, par sa +foi dans l'art, qu'il n'abandonna jamais, César Franck est une figure +attachante parmi les musiciens du XIXe siècle. Mais, ainsi que nous +l'avons déjà indiqué, cette figure ne restera pas comme type à un même +degré que celle d'un Berlioz, d'un Wagner, ou même celle d'un Brahms! + + + + +CATALOGUE + +DES + +OEUVRES DE CÉSAR FRANCK + +Op. 1. 1er trio en fa dièse, pour piano, violon et +violoncelle.....SCHUBERTH. + +_Id._ 2e trio en si bémol, pour piano, violon et +violoncelle.....SCHUBERTH. + +_Id._ 3e trio en si mineur, pour piano, violon et +violoncelle.....SCHUBERTH. + +Op. 2. 4e trio en si, pour piano, violon et +violoncelle.....SCHUBERTH. + +Op. 3. Eglogue (_Hirten-Gedicht_), pr piano, dédiée à son élève la +Baronne de Chabannes.....SCHLESINGER. + +Op. 4. Premier duo, pour piano à quatre mains sur le _God save the +King_.....SCHLESINGER. + +Op. 5. Premier caprice, pour piano.....LEMOINE. + +Op. 6. _Andantino quietoso_, pour piano et violon.....LEMOINE. + +Op. 7. Souvenir d'Aix-la-Chapelle, pour piano.....SCHUBERTH. + +Op. 8. Quatre mélodies de François Schubert, transcrites pour +piano.....E. CHALLIOT. 336, rue Saint-Honoré. + +Op. 11. Première Grande Fantaisie sur _Gulistan_ de Dalayrac, pour piano +(1844).....RICHAULT. + +Op. 12. Deuxième Grande Fantaisie sur _Gulistan_ de Dalayrac, pour piano +(1844).....RICHAULT. + +Op. 14. _Gulistan_, duo pour piano et violon sur l'opéra de +Dalayrac.....RICHAULT. + +Op. 15. Fantaisie pour piano, sur deux airs polonais.....RICHAULT. + +Op. 16. Fantaisie pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR. 40, rue du Bac. + +Op. 17. Grande pièce symphonique pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR. + +Op. 18. Prélude, fugue, variations, pour grand +orgue......MAYENS-COUVREUR. + +Op. 19. Pastorale, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR. + +Op. 20. Prière, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR. + +Op. 21. Final, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR. + +Op. 22. Quasi Marcia, pièce pr harmonium.....PARVY-GRAFF. + +_Ruth_, églogue biblique en 3 parties. Soli, choeur et +orchestre.....HARTMANN. + +_Rédemption_, poème-symphonie en 2 parties (Ed. Blau). Soli, choeur et +orchestre.....HARTMANN. + +_Les Béatitudes_, d'après l'Évangile, poème de Mme Colomb.....MAQUET. + +_Les Éolides_, poème symphonique.....ENOCH et COSTALLAT. + +_Les Djinns_, poème symphonique.....ENOCH et COSTALLAT. + +_Le Chasseur maudit_, poème symphonique, d'après la ballade de Burger +(1884).....GRUS. + +_Psyché_, poème symphonique pour orchestre et choeurs.....BRUNEAU. + +_Rébecca_, scène biblique pour soli, choeur et piano (poème de M. Paul +Collin).....RICHAULT. + +_Hulda_, drame lyrique en 4 parties et un prologue, libretto de M. +Charles Crandmougin, d'après un sujet scandinave.....BRUNEAU. + +_Ghisèle_, opéra, libretto de M. Gilbert-Augustin Thierry, d'après un +sujet mérovingien + +_Quintette_ en fa mineur, piano, 2 violons, alto et +violoncelle.....HAMELLE. + +_Quatuor_ pour instruments à cordes.....HAMELLE. + +_Symphonie_ D moll.....HAMELLE. + +_Sonate_ en la pour piano et violon HAMELLE. + +_Variations symphoniquies_ pour orchestre et piano ENOCH et COSTALLAT. + +_Andantino_ pour violon, avec accompagnement de piano. + +_Messe_ à trois voix seules, choeur et orchestre.....BORNEMANN. + +Nombre d'extraits ont été faits de cette messe, notamment le célèbre +_Panis angelicus_. + +_Hymne_, choeur à 4 voix d'hommes, poésie de Jean Racine +(1883).....HAMELLE. + +Cinq pièces pour harmonium.....PARVY-GRAFF. + +59 motets pour harmonium.....ENOCH et COSTALLAT. + +9 grandes pièces d'orgue.....DURAND et fils. + +3 offertoires pour soli et choeurs (1861).....BORNEMANN. + +4 motets.....PARVY-GRAFF. + +_Salui_, contenant 3 motets avec accompagnement d'orgue +(1865).....REGNIER-CANAUX. 80, rue Bonaparte. + +_Veni Creator_, duo pour ténor et basse (Écho des Maîtrises) 1876.....F. +SCHOEN 42, boulevard Malesherbes. + +_Ave Maria_, choeur réduit à deux voix égales, par Ch. Bordes (1891) O. +BORNEMANN. + +_O Salutaris_, extrait de la messe solennelle pour basse solo O. +BORNEMANN. + +_Chants d'église_, harmonisés à 3 et 4 parties avec accompagnement +d'orgue + +(1er partie: Messes.--2e partie: Hymnes--3e partie: Chants pour +le salut.) + +Ballade pour piano. + +_Prélude, aria et final_ pour piano......HAMELLE. + +_Prélude, choral et fugue_ pour piano.....ENOCH et COSTALLAT. + +_Transcriptions_ pr piano (ouvrages anciens).....RICHAULT. + +Deuxième duo pour piano à 4 mains sur Lucile.....PACINI-BONOLDI. + +Sonate pour piano.....SCHLESINGER. + +_Les Trois Exilés_, chant national pour voix de basse et +baryton.....EDMOND MAYAUD. boulevard des Italiens. + +Paroles du colonel Bernard Delafosse, chanté par Mme Hermann-Léon. +Avec 3 portraits sur la première feuille: Napoléon Ier, le roi de +Rome et Louis Bonaparte (un aigle au milieu). «Quand l'étranger +envahissant la France.» + +_Le Garde d'honneur_, cantique an sacré coeur, paroles de Mme X. +Mélodie.....REGNIER-CANAUX. + +6 duos pour voix égales, pouvant être chantés en choeur, avec +accompagnement de piano (1889): + +1º _L'Ange gardien_. + +2º _Aux petits enfants_, poésie d'A. Daudet, dédiée à M. E. Pierné. + +3º _La Vierge à la crèche_, poésie d'A. Daudet, dédiée à M. P. Roger. + +4º _Les danses de Lormont_, poésie de Mme Desbordes Valmore. + +5º _Soleil_, poésie de Guy Ropartz. + +6º _La chanson du Vannier_, poésie d'A. Theuriet. ENOCH et COSTALLAT. + +_La procession_, poésie de Brizeux pour orchestre et chant BRUNEAU et A. +LEDUC. + +_Les cloches du soir_, poésie de Mme Desbordes-Valmore.....BRUNEAU et +A. LEDUC. + +_Le mariage des roses_, poésie de E. David, pour baryton ou +mezzo-soprano, dédié à Mme Trélat ENOCH et COSTALLAT. + +_L'ange et l'enfant_, mélodie.....HAMELLE. + +Mélodies: + +_Robin Gray_.....RICHAULT. + +_Souvenance_, poésie de Chateaubriand.....RICHAULT. + +_Ninon_, poésie d'A. de Musset pour ténor et soprano, dédiée au Dr F. +Féréol.....RICHAULT. + +_Passez, passez toujours_, poésie de V. Hugo.....RICHAULT. + +_Aimer_, poésie de Méry, en la bémol (baryton et piano).....RICHAULT. + +_L'émir de Bengador_, poésie de Méry.....RICHAULT. + +_Cloches du soir_, poésie de Desbordes-Valmore.....BRUNEAU. + +_Roses et papillons_, mélodie.....ENOCH et COSTALLAT. + +_Lied_, mélodie.....ENOCH et COSTALLAT. + + + + + +CHARLES-MARIE WIDOR + + +À côté du Luxembourg, à l'ombre de la vieille église Saint-Sulpice, dans +un antique hôtel rue Garancière nº 8[7], réside l'aimable et savant +organiste de Saint-Sulpice, Charles-Marie Widor. L'ensemble de +l'immeuble, avec ses beaux pilastres et les volutes des chapiteaux +formés de monumentales têtes de béliers sculptées en haut relief, +présente un aspect des plus imposants et réveille les souvenirs de +plusieurs époques. + +L'hôtel fut bâti par le marquis de Garancière. Son gendre, le fameux +marquis de Sourdéac, a été, avec Cambert et l'abbé Perrin, un des +premiers directeurs de l'Opéra. Très passionné pour les arts, fort +expert dans la connaissance de divers métiers, il se chargea de toute la +_machinerie_ de l'Académie royale de musique. Il construisit non +seulement un petit théâtre dans cet hôtel de la rue Garancière, où il +invitait les célébrités de l'époque, mais il fit établir au Château de +Neubourg dans l'Eure une scène fort bien agencée, sur laquelle fut jouée +pour la première fois, en 1660, _La Toison d'or_, mélodrame à grand +spectacle de Pierre Corneille. Le marquis de Sourdéac avait comme +collaborateurs pour les vers l'abbé Perrin, pour la musique La Grille et +Cambert, organiste de l'église Saint-Honoré, maître et compositeur de la +musique de la Reyne mère. + +C'était un fier original. Dans le but d'acquérir une force et une +agilité surprenantes, n'avait-il pas eu l'idée de se faire chasser par +ses piqueurs et sa meute dans sa propriété de Neubourg, comme on chasse +le cerf! N'eut-il pas, un jour, l'extravagance de grimper sur le cheval +de bronze du Pont-Neuf, afin de pouvoir contempler les exploits des +jeunes seigneurs, ses amis, détroussant les passants comme de simples +bandits! + +Les essais tentés sur le petit théâtre de l'hôtel Garancière furent +donc, en quelque sorte, contemporains de ceux de l'Académie Royale de +musique, qui avait fait ses premières armes, à la Salle d'Issy en 1659, +avec l'abbé Perrin et Cambert. + +Le petit théâtre de l'hôtel Garancière évoque encore une autre image, +toute de charme, celle de cette Adrienne Lecouvreur, qui fut aimée du +comte de Saxe et jeta un si vif éclat sur la scène. Arrivée à Paris, +vers l'âge de douze ans, en 1702, et installée avec sa famille non loin +de la Comédie, dans le faubourg Saint-Germain, elle organisa, afin de +satisfaire sa passion pour le théâtre, des représentations chez un +épicier de la rue Férou avec plusieurs camarades de son âge. Le succès +obtenu par la petite troupe engagea la présidente Le Jay à lui prêter +son hôtel de la rue Garancière. + +«Le beau monde y accourut; on dit que la porte, gardée par huit suisses, +fut forcée par la foule. Mais la tragédie s'achevait à peine que les +gens de police entrèrent et firent défense de passer outre. La petite +pièce ne fut pas donnée. Ainsi finirent ces représentations sans +privilège[8].» + +* * * + +L'appartement qu'occupe Widor est original: L'atelier de travail, «sa +cave», est à l'entresol, les chambres au premier étage. C'est dans +l'atelier, un long rectangle, que nous reçoit l'habile organiste et, +avec l'amabilité qui est dans sa nature, il nous fait les honneurs de +cette pièce, dans laquelle sont exposés de nombreux souvenirs d'art; on +y suit les différentes étapes de la vie du compositeur; on y retrouve +les portraits des amis littérateurs ou artistes qu'il a le plus +fréquentés. + +À tout seigneur tout honneur! + +Voici le portrait du maître de la maison: une vibrante esquisse sur +toile de Carolus Duran, le Velasquez français, un des amis de la +première heure. L'oeuvre est vivante; les accessoires ne sont +qu'esquissés, mais la tête est remarquable; elle sort de la toile; les +yeux sont lumineux. C'est bien le portrait moral et physique de l'auteur +de la _Korrigane_. + +Plus haut, la photographie de Charles Gounod, d'après la belle toile du +maître exposée en 1891 par Carolus Duran, le digne pendant du subjectif +portrait de l'auteur de _Faust_ par Élie Delaunay. + +Sur un piano à queue se dresse fièrement la statue de Jeanne d'Arc, +réduction en plâtre de l'oeuvre de Frémiet, offerte à Widor après les +exécutions de sa _Jeanne d'Arc_ à l'Hippodrome. + +Ici, de vigoureuses eaux-fortes de Rembrandt, achetées à la vente de la +collection Diet, font pendant à des gravures de vieux maîtres allemands +ou flamands, à des dessins à la sanguine de peintres divers, à de jolies +aquarelles. Nous sommes séduits par une belle tête de Van Dyck, à +travers laquelle on perçoit les carnations de son maître Rubens,--un +portrait à la plume du Guerchin,--une esquisse de Delacroix (Jésus sur +la barque) malheureusement retouchée,--une charmante eau-forte de James +Tissot avec cette dédicace: «En souvenir des déjeuners du dimanche et de +la musique avant Vêpres. Juin 1891.»,--une délicieuse aquarelle +d'Harpignies, d'une grande intensité de ton,--des chevaux au crayon de +Regnault,--et, pour le bouquet, un groupe de jolies têtes à la sanguine +de Boucher. + +Tout à côté, la photographie du délicieux petit orgue à deux claviers, +ayant appartenu à Marie-Antoinette et portant ses initiales; il était +autrefois à Versailles et, après avoir échappé au vandalisme de la +période révolutionnaire, il figure aujourd'hui à l'église Saint-Sulpice. + +Quelle est cette ravissante figure qui vous accueille par un gracieux +sourire? Une jeune miss, élève de Carolus Duran, qui s'est peinte +elle-même avec un joli béret crânement planté sur la tête. + +Plus loin, nous voyons près l'une de l'autre les photographies, avec +dédicaces, de Paul Bourget, très proche parent de Widor, l'auteur de ces +merveilleuses études psychologiques qui l'ont placé de suite à la tête +des jeunes et célèbres écrivains de France,--de ce pauvre Guy de +Maupassant, arrêté en pleine gloire par la terrible maladie mentale qui +a nécessité son internement dans une maison spéciale. Sur le portrait +que nous avons devant les yeux se dessine l'image pleine de florissante +santé du créateur de tant de petits chefs-d'oeuvre. Figure épanouie avec +les cheveux coupés en brosse, la forte moustache et la mouche--vrai type +de robuste marin,--l'ensemble indiquant une puissante et riche nature. +Qu'en reste-t-il aujourd'hui? Vaincue, terrassée par le mal, cette +constitution de fer s'est atrophiée; le visage s'est émacié, les rides +l'ont envahi, les traits se sont creusés. En relisant son magistral +volume dans la manière d'Edgard Poë, _le Horla_, nous nous disions que, +pour avoir étudié d'une manière si effroyablement exacte les symptômes +de la folie, le malheureux auteur devait en avoir déjà subi les +premières atteintes[9]. + +Devant un paysage aux bois touffus et ombreux, Widor nous dit +brusquement: «Croyez-vous à la métempsycose?... Pour mon compte, j'ai +des souvenirs d'avoir été canard! En voulez-vous une preuve? Au dernier +automne, dans les environs de Montereau, nous nous promenions dans les +bois en joyeuse et agréable compagnie. Je n'étais jamais venu dans la +contrée que nous parcourions; il me semblait cependant la reconnaître. +Je retrouvais des buissons, des ruisseaux de connaissance surtout, et +j'ai conduit, avec l'instinct de l'animal qui revient au lancer, tout +mon monde à une certaine mare, où je me rappelais avoir barboté.»--Tout +ceci raconté avec une aimable jovialité, avec cette diction du bout des +lèvres particulière à Widor. + +Que dire, ami lecteur, de cette transmigration de l'âme d'un canard dans +le corps d'un organiste-compositeur? Quels couacs aurait dû enfanter +cette parenté avec un palmipède! + +Une fois par semaine se réunissent les amis de la maison et on musique. +Charmante communion d'idées entre tous ces artistes, très épris de la +divine muse! On écoute, dans le silence, la parole enchanteresse des +maîtres d'autrefois et d'aujourd'hui, on vit dans leur intimité. Musique +de chambre, tu mets à nu l'âme de ceux que nous aimons! + +* * * + +Charles-Marie Widor est né à Lyon le 22 février 1845. Tout jeune, il +improvisait déjà avec une grande habileté sur l'orgue de l'église +Saint-François de Lyon, dont son père était organiste. + +Il étudia, plus tard, à Bruxelles l'orgue avec Lemmens et la composition +avec Fétis. Organiste de l'église Saint-Sulpice depuis 1870, il a su +faire apprécier des qualités incontestables comme virtuose et a produit +de nombreuses compositions, dans lesquelles se perçoivent des tendances +particulières pour la musique symphonique. Ses oeuvres d'orgue, nouvelles +de forme, ont été très remarquées par les connaisseurs. Les deux +créations qui l'ont fait connaître du grand public sont le ballet de la +_Korrigane_, exécuté à l'Opéra en décembre 1881 et _Jeanne d'Arc_, +grande pantomime musicale montée à l'Hippodrome en juin 1890. + +Ce qui distingue la manière du jeune maître, c'est une recherche +toujours constante de l'originalité et le souci d'une orchestration des +plus soignées, puisée dans l'étude des grands maîtres. Il a horreur, on +le voit, du convenu, du banal et nous ne saurions que l'en louer. +Peut-être trouverait-on à critiquer l'abus de cette recherche et +voudrait-on quelquefois plus de profondeur, de spontanéité dans les +idées, plus de sincérité émue. Mais son oeuvre dénote un musicien de +race. + +Il a été directeur et chef d'orchestre de la _Concordia_, société +chorale où furent exécutées les belles pages des maîtres, notamment la +_Passion selon Saint-Matthieu_ de J. S. Bach, et dont Mme Fuchs était +l'âme. + +Widor a remplacé le regretté César Franck comme professeur d'orgue au +Conservatoire. Entre temps il manie avec habileté la plume de critique +musical. Il a collaboré à l'_Estafette_, sous le pseudonyme d'Aulétès et +envoie de très intéressants articles au _Piano-Soleil_. + +Travailleur infatigable, il ne laisse passer aucun jour sans écrire. +Après avoir produit de nombreuses compositions pour orgue, de la musique +de chambre, etc..., il aspire aujourd'hui à affronter la scène. Ce ne +sera pas la première fois; car, sans oublier le _Conte d'avril_, il fit +jouer _Maître Ambros_ à l'Opéra-Comique et la _Korrigane_ à l'Opéra. Les +succès qu'il a remportés avec ce dernier ouvrage et avec _Jeanne d'Arc_ +à l'Hippodrome, l'engagent à poursuivre sa carrière du côté du théâtre. +C'est ainsi qu'il prépare un opéra _Nerto_, en collaboration avec +l'illustre félibre Frédéric Mistral. + +Esprit chercheur, plein d'ambition, Widor croit à son étoile. Mais la +gloire qu'il rêve n'est pas de celles qui puissent lui causer des sujets +d'inquiétude..... Très répandu dans le monde, il en a rapporté des +souvenirs, des anecdotes qu'il narre en agréable causeur et sans +prétention. Il ne sait pas dissimuler sa pensée; mais il croit inutile +de la dévoiler, lorsque besoin n'est. + +Il adore le célibat, non point qu'il ait la moindre répugnance pour les +filles d'Ève: mais il estime que le véritable artiste est peu fait pour +le mariage. Son oeuvre l'absorbe trop. + +Ayant fait ses humanités, il a l'esprit très ouvert à tout ce qui touche +à la littérature et aux arts; il a même fait de la peinture dans sa +jeunesse. En tant que compositeur, il conçoit rapidement, se défiant, +toutefois, de sa facilité et regrettant d'avoir livré, dans le principe, +à l'éditeur des pages qui auraient gagné à être mûries. + + + + +ÉDOUARD COLONNE + + +Comme Charles Lamoureux, son émule, Édouard Colonne est né dans la +capitale de la Gascogne. + + Si la Garonne avait voulu, + +a chanté gaiement le bon et spirituel G. Nadaud.--La Garonne a voulu... +pour ces deux persévérants. + +Le premier est un petit homme court sur jambes, chauve, vif et alerte +malgré sa rotondité,--très autoritaire. Si les yeux indiquent la finesse +et la jovialité, ils révèlent également une tendance à la sévérité; +l'abord est froid et inspire quelque inquiétude.--«Un boulet de canon +sur un obus», a dit finement Caliban. + +Le second est de taille moyenne, avec un penchant à l'embonpoint, de +belle prestance, à la physionomie aimable, d'apparence calme; mais le +regard très incisif indique la décision. Il cherche à plaire et il y +réussit. + +Tous les deux ont prouvé qu'avec une grande volonté, une persévérance de +chaque jour et aussi la foi dans l'art, on peut arriver à doter son pays +d'institutions qui ont propagé le goût des belles et grandes choses et +ont affiné le sens musical. + +Ils ont été en France, après Seghers et Pasdeloup, les révélateurs d'un +monde nouveau, de la Symphonie! Leurs efforts ont eu pour résultat +d'éduquer la masse du public et d'inciter les jeunes compositeurs +français à faire de l'orchestre, pour paraître dignement à côté de leurs +maîtres. + +Parmi les Olympiens, E. Colonne a mis en vive lumière l'oeuvre d'Hector +Berlioz; Ch. Lamoureux s'est évertué à faire connaître Richard Wagner. + +Dans la phalange des derniers arrivés, Colonne a surtout propagé les +oeuvres de E. Lalo, B. Godard, Tschaïkowsky, Augusta Holmès, Henri +Maréchal, Ch. Widor, César Franck, Th. Dubois, Ch. Lefebvre, Paul +Lacombe, E. Bernard... + +Lamoureux a mis en vedette les noms de Vincent d'Indy, E. Chabrier, G. +Fauré, Charpentier... + +L'un et l'autre ont chacun, avec une interprétation différente, fait +entendre les belles pages des Maîtres et de leurs émules, qu'ils se +nomment Bach, Hændel, Gluck, Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn, +Schumann, Weber, Schubert, Rubinstein, Grieg, Gounod, Reyer, Bizet, +Saint-Saëns, Massenet, Guiraud, Joncières, etc... + +Ils ont omis, tous les deux, de produire les puissantes oeuvres de +Johannès Brahms! + +Édouard Colonne est né à Bordeaux le 23 juillet 1838. Son père et son +grand-père étaient musiciens, d'origine italienne (Nice). Il fut ainsi, +dès l'enfance, placé dans un milieu favorable pour le développement des +facultés musicales; à l'âge de huit ans, il commençait à apprendre +divers instruments, voire le flageolet et l'accordéon. Un artiste +distingué, M. Baudoin, lui donna les premiers principes du violon. Il +quitta Bordeaux en septembre 1855 pour entrer au Conservatoire de Paris, +où il eut pour professeurs de violon MM. Girard et Sauzay; il étudia en +même temps l'harmonie et la composition avec MM. Elwart et Ambroise +Thomas. Les excellentes études, qu'il fit sous ses habiles professeurs, +furent bientôt couronnées de succès; il obtenait en 1857 un premier +accessit d'harmonie et un second accessit de violon,--en 1858 le premier +prix d'harmonie,--en 1860 un premier accessit de violon,--en 1862 le +second prix, et en 1863 le premier prix de violon. + +Le 1er janvier 1858, Colonne était admis comme premier violon à +l'Opéra et faisait partie, en 1861, de la vaillante phalange organisée +par Pasdeloup pour la fondation des _Concerts populaires_, dont +l'ouverture eut lieu le 27 octobre 1861, au Cirque d'hiver. Il était aux +premiers pupitres, où figuraient les Lancien, Colblain, Camille Lelong, +etc... Et quels délires, quels enthousiasmes dans cette rotonde du +Cirque où, faute d'une salle de concerts plus convenable, Pasdeloup +avait émigré de la salle Herz! Les premiers essais furent bien timides; +mais, enhardi par le succès, Pasdeloup devait bientôt étendre ses +programmes. L'avenir des _Concerts populaires_ était assuré, et un pas +immense était fait, en France, au point de vue musical! + +Ce sont ces succès, ce fanatisme d'un certain public et aussi le désir +d'attribuer, sur les programmes, une plus grande place aux oeuvres des +jeunes, qui engagèrent Édouard Colonne à créer, d'abord à l'Odéon, puis +au théâtre du Châtelet, en 1873, en société avec MM. Duquesnel et +Hartmann, le _Concert National_. Le premier concert fut donné à l'Odéon +le dimanche 2 mars 1873, et, le 9 novembre de la même année, le +transfert eut lieu au Châtelet. Bientôt, à la suite d'une organisation +nouvelle, à peu près identique à celle de la _Société des Concerts_ du +Conservatoire, la Société prenait le titre d'_Association Artistique_. +Ambroise Thomas avait accepté les fonctions de Président honoraire, et +nombre d'artistes et d'amateurs avaient répondu à l'appel du vaillant +chef d'orchestre, en se faisant inscrire comme membres honoraires. + +Si le Concert National avait réussi en tant que création musicale, il +n'en était pas de même au point de vue financier; et, lorsque +l'_Association Artistique_ donna son premier concert au Châtelet, le 6 +novembre 1874, la mise de fonds, dit-on, ne s'élevait pas à plus de 225 +francs! Mais aux sérieuses qualités de chef d'orchestre Édouard Colonne +joignait celles d'un administrateur très entendu et perspicace; il sut +également profiter du mouvement qui s'était produit en faveur des oeuvres +d'Hector Berlioz, et les belles exécutions qu'il donna successivement de +l'_Enfance du Christ_, de _Roméo et Juliette_, de la _Damnation de +Faust_, de la _Symphonie Fantastique_, de la _Prise de Troie_ et des +belles ouvertures que l'on connaît, lui attirèrent un nombreux public. +«Un peu trop Berliozistes», a-t-on dit des auditeurs remplissant la +salle des Concerts du Châtelet.--Mais quel crime y a-t-il à acclamer les +oeuvres de celui qui fut si méconnu de son vivant au beau pays de France +et qui s'écriait, quelque temps avant sa mort: «Ils viennent à moi, +lorsque je m'en vais!»--La réaction devait se produire fatalement et la +foule allait, sans s'en rendre compte, admettre et applaudir +indistinctement les plus belles comme les moins heureuses pages du +Maître de la Côte Saint-André. + +* * * + +Il suffit de parcourir la liste des oeuvres exécutées aux Concerts du +Châtelet pour reconnaître les efforts tentés par Édouard Colonne dans le +domaine musical et la large place donnée par lui aux compositions des +musiciens de l'école française. Il eut aussi l'heureuse idée, pour +attirer plus vivement l'attention sur la valeur de telle ou telle oeuvre +et sur le mérite de tel ou tel compositeur, de faire suivre, dans ses +programmes, le titre de chaque morceau d'une notice explicative +généralement fort bien rédigée. Le relevé de ces écrits de courte +étendue forme une sorte d'encyclopédie musicale, qui n'a pas été sans +avoir une heureuse influence sur l'éducation du public. + +N'oublions pas de mentionner les réunions dominicales que M. et Mme +Colonne ont organisées dans leur appartement de la rue Le Peletier. +Elles ont lieu, depuis deux ans environ, le dimanche soir. Le monde des +arts et des lettres n'a pas manqué de se rendre dans ce salon +hospitalier, et l'on y rencontre surtout les compositeurs dont les +oeuvres ont été exécutées aux concerts du Châtelet. Des programmes +rédigés avec goût donnent un attrait de plus à ces soirées intimes, dans +lesquelles ont peut entendre la maîtresse de la maison chantant avec sa +charmante fille les lieder des maîtres, notamment d'E. Lassen. + +Les relations établies, par la gracieuse entremise de M. Mackar, +éditeur, entre Colonne et Tschaïkowsky ont été la cause des voyages +faits par le premier en Russie, où il fut appelé à diriger à deux +reprises différentes, on sait avec quel succès, plusieurs concerts. +C'est en avril 1891, alors que Tschaïkowsky était à Paris et faisait +entendre plusieurs de ses oeuvres au Châtelet, que Colonne se trouvait à +Saint-Pétersbourg pour conduire les trois grandes séances de musique +française auxquelles prirent part Mme Krauss et M. Bouhy[10]. + +Depuis quelques années, Édouard Colonne a été également chargé de +l'organisation des concerts de musique symphonique au Cercle +d'Aix-les-Bains. Il a su répandre dans ce beau pays de Savoie le goût +des belles et jolies pages musicales qui, jusqu'alors, avaient été tant +soit peu lettres mortes pour ses habitants. + +Il n'est guère possible de passer sous silence, dans cette esquisse du +sympathique chef d'orchestre, le mariage qu'il contracta, en secondes +noces, avec Mlle Vergin, qui fut, dès le début, aux concerts de +l'Association artistique, la Juliette et la Marguerite des maîtresses +oeuvres de Berlioz.--Elle est excellente musicienne, très passionnée pour +l'art musical, intelligente; les cours de chant qu'elle a ouverts et +qu'elle dirige si brillamment témoignent de toute sa compétence; c'est, +en un mot, la femme que devait épouser un artiste qui, au milieu des +difficultés sans nombre semées sur sa route, est assuré de trouver dans +sa compagne encouragement et aide. + +Décoré des palmes académiques en 1878, Édouard Colonne est aujourd'hui +chevalier de la Légion d'honneur. Les succès qu'il a obtenus non +seulement au Châtelet, mais dans les diverses circonstances où il a été +appelé à diriger des masses chorales et instrumentales, avaient appelé +l'attention sur lui, au moment où M. Eugène Bertrand était désigné pour +prendre la succession de MM. Ritt et Gailhard à l'Académie Nationale de +musique. Les fonctions qui lui sont dévolues sont exactement les mêmes +que celles remplies autrefois par M. Gevaert, avec cette différence que +ce dernier n'a jamais usé du droit qu'il avait de diriger l'orchestre et +dont son successeur non immédiat se propose d'user largement. + +Les projets d'avenir à l'Opéra que peut avoir Édouard Colonne sont +entièrement liés à ceux qu'a déjà fait pressentir M. Eugène Bertrand, +seul directeur responsable. Il est certain que le succès de _Lohengrin_ +à l'Opéra dictera la conduite des futurs maîtres des destinées de notre +Académie Nationale. Espérons qu'entre leurs mains la direction musicale +sera ce qu'elle aurait dû toujours être. + +Éclectiques, certes, ils le seront, mais dans le bon sens du mot. Le +voile, qui a été légèrement soulevé sur les pièces destinées à figurer +en première ligne, a laissé entrevoir les titres suivants: _La Prise de +Troie_ d'Hector Berlioz,--_Fidelio_ de Beethoven,--_Salammbô_ de +Reyer,--_Otello_ de Verdi,--_Les Maîtres Chanteurs_, ou la _Walkyrie_, +le _Vaisseau fantôme_, _Tristan et Yseult_, de Richard Wagner,--_Le +Démon_ de Rubinstein;--et, parmi les oeuvres des plus ou moins jeunes +compositeurs français, qui attendent depuis si longtemps leur tour, le +_Don Quichotte_, ballet de Wormser,--_La Montagne Noire_ d'Augusta +Holmès,--_Gwendoline_ de Chabrier....., et probablement un opéra de +Charles Lefebvre. + +Ils suivront, en un mot, le mouvement dramatique et musical, sans +oublier de monter, nous le souhaitons, certains chefs-d'oeuvre qui ne +figurent plus depuis longtemps sur les affiches, ne seraient-ce que la +_Vestale_ de Spontini et l'_Orphée_ de Gluck! + +On créera très probablement une école de choeurs, comme il en existe une +pour la danse: c'est une lacune à combler, et les essais récemment +inaugurés par Charles Lamoureux pour styler et faire manoeuvrer les +masses chorales à l'Éden et à l'Opéra témoignent combien la mesure à +adopter est de toute utilité. Il est également question de +représentations populaires à prix réduits qui auraient lieu le dimanche, +en hiver, de cinq à neuf heures du soir,--et enfin de grands concerts au +foyer. + +Qui vivra verra![11] + +* * * + +L'art de diriger l'orchestre est chose difficile, et, nous plaçant sous +la bannière de quelques bons et beaux esprits, nous sommes étonnés qu'on +n'ait point encore songé à créer au Conservatoire une classe spéciale +pour l'apprentissage du métier de chef d'orchestre. Il ne suffit pas de +savoir jouer avec virtuosité du piano, du violon, voire de la flûte +pour se déclarer, un beau matin, capable de sortir des rangs et de +prendre le bâton de commandement. Ce puissant instrument, qui est +l'orchestre, ne se manie pas avec autant d'aisance qu'un piano ou un +violon; il faut une virtuosité particulière jointe à une étude +approfondie pour connaître et mettre en lumière les ressources immenses +que renferme cet orgue colossal, dont chaque jeu est représenté par un +artiste en chair et en os. Ceci est si vrai, que nous avons vu des +orchestres absolument modifiés dans leur ensemble, presque +instantanément, et donner des résultats tout autres, suivant qu'ils +étaient conduits par tel ou tel chef plus ou moins habile. Nous nous +rappelons certaine répétition, au Concert du Cirque d'hiver, dans +laquelle Rubinstein fut appelé à diriger une de ses oeuvres. Le brave +Pasdeloup, à qui certes on devra toujours la plus vive reconnaissance +pour l'initiative qu'il prit en fondant les _Concerts populaires_, +n'était pas un batteur de mesure bien remarquable, et le plus souvent, +surtout dans les dernières années de sa direction, les exécutions +auxquelles il nous conviait laissaient fort à désirer.--Ce jour-là, +aussitôt que Rubinstein eut pris le bâton, et que les premières attaques +eurent lieu, l'orchestre sembla transformé: c'est que Rubinstein était, +aussi bien que Liszt, Littolf, H. de Bulow, Richter, un virtuose émérite +en tant que chef d'orchestre et avait dû entreprendre de sérieuses +études dans ce sens. + +M. Maurice Kufferath nous a appris, dans une brochure aussi bien pensée +que rédigée, sur l'_Art de diriger l'orchestre_, quelle transformation +le célèbre _Capellmeister_ viennois Hans Richter avait fait subir à +l'orchestre des _Concerts populaires_ de Bruxelles, dont il avait été +appelé à remplacer le chef ordinaire pendant un laps de temps fort +court. + +Richard Wagner, dans son étude sur l'_Art de diriger_, avait +merveilleusement développé la somme de connaissances que doit acquérir +celui qui aspire à l'honneur de conduire l'orchestre. + +M. Deldevez avait, lui aussi, élucidé plusieurs points importants de la +question. + +Quelle science, quelles qualités ne faut-il pas, en effet, à celui qui +est appelé à diriger des masses orchestrales et chorales au théâtre et +au concert! Posséder tout d'abord une parfaite éducation musicale et +esthétique;--admirablement saisir la pensée, le sens intime du +maître;--savoir donner un caractère différent à l'interprétation des +oeuvres de chaque auteur (on ne joue pas Haydn comme Beethoven, Mozart +comme Mendelssohn, Schumann comme Schubert, Wagner comme +Berlioz...);--tenir compte des préférences dans le rythme et l'harmonie +propres aux compositeurs de nationalité différente;--indiquer les +accents et les mouvements voulus qui ne résident pas dans la tradition +plus ou moins erronée;--faire exécuter les _piano_ et les _forte_ avec +un soin extrême, et graduer les nuances infinies qui existent du _piano_ +au _pianissimo_, du _forte_ au _fortissimo_;--mettre savamment en +lumière certaines familles d'instruments ou certaines phrases musicales, +au moment opportun, en laissant le reste de l'orchestre dans +l'ombre;--ne pas abuser, toutefois, des nuances, afin d'éviter la +préciosité, surtout dans les classiques; apprendre par coeur les oeuvres +des maîtres, de manière à pouvoir conduire et surveiller l'orchestre +avec la plus grande liberté d'allure, sans être forcé d'avoir sous les +yeux, à chaque minute, la partition;--posséder un bras souple et ferme +tout à la fois;--avoir la plus complète autorité sur son orchestre, +etc... + +Ce n'est pas qu'à la règle il n'existe d'exceptions et que des artistes, +grâce à des études longues et persévérantes, grâce aussi à des qualités +intuitives, ne soient arrivés à être des chefs d'orchestre fort habiles. +Au nombre de ces exceptions nous pourrions placer en France MM. E. +Colonne, J. Danbé, J. Garcin, Charles Lamoureux, Gabriel Marie, Armand +Raynaud de Toulouse, Ph. Flon[12] et plusieurs autres. Mais nous +persistons à croire qu'une classe de chefs d'orchestre devrait être +annexée au Conservatoire de Paris et que les artistes, possédant déjà +les plus évidentes dispositions, n'auraient qu'à profiter d'études +toutes spéciales qui viendraient clore leur carrière musicale. + +Si Lamoureux soigne davantage les nuances et les finesses de +l'orchestre, s'il fait répéter plus individuellement les diverses +familles des instruments, s'il arrive ainsi à une exécution méticuleuse, +très soignée, qui met peut-être en un relief très prononcé certaines +parties de l'oeuvre, mais qui amène quelquefois un peu de dureté et de +sécheresse, Colonne remplace la fermeté et la précision par le fondu et +l'enveloppement que n'obtient pas toujours son émule, principalement +dans les compositions lyriques. Il prend surtout sa revanche dans les +grandes exécutions des maîtresses pages d'Hector Berlioz, auxquelles il +donne une grande élévation par la fougue shakespearienne et le brio +étincelant qu'il inculque à ses artistes. + +L'orchestre de Lamoureux ne prend jamais le mors aux dents; celui de +Colonne s'emballe souvent à fond de train. + + + + +JULES GARCIN + +La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans +un tableau; elle lui donne de la force et du relief. +LA BRUYÈRE. + + +Si la modestie avait dû fuir cette terre, elle aurait encore trouvé un +asile dans un coin de ce Paris, où, cependant, tant de présomption +s'affiche au grand jour, où de si ridicules vanités font sourire ceux +qui savent quels infiniment petits nous sommes. Cette modestie de Jules +Garcin, le chef d'orchestre de la Société des concerts du Conservatoire, +est innée chez lui; elle n'est nullement affectée; elle est simple et +naturelle. + +Eh bien! ce modeste, ce timide est celui qui a su réveiller la Société +des concerts de son antique torpeur. Sans éclat, sans bruit, il a, avec +une douce patience, obtenu des réformes sérieuses, consistant dans +l'admission sur les programmes de certains chefs-d'oeuvre, qui, jusqu'à +ce jour, n'avaient pu être exécutés au Conservatoire et, également, de +compositions estimables, émanant de musiciens français appartenant à +l'école moderne. + +Et la tâche n'était pas facile. Il avait à lutter contre deux opinions +très enracinées chez certains membres du Comité de la Société des +concerts. La première est que le Conservatoire doit être, pour la +musique, ce qu'est le Louvre pour la peinture et la sculpture; la +seconde tire toute sa force des oppositions faites par les abonnés +eux-mêmes des concerts, lorsqu'on hasarde timidement de leur faire +connaître du nouveau. Ces deux objections ne sont pas sérieuses: en ce +qui concerne la première, il serait aisé de faire remarquer que le +Louvre n'est pas destiné à donner asile uniquement aux chefs-d'oeuvre +d'un passé très éloigné, puisqu'un stage de dix années, après la mort du +peintre ou du sculpteur, suffit pour faire admettre dans ce musée les +toiles ou les statues venant du Luxembourg et reconnues de premier +ordre. On pourrait prouver que des oeuvres importantes n'ont pas toujours +été accueillies à la Société des concerts, dix ans même après la +disparition de leurs auteurs. Mais, d'autre part, nous ne verrions pas +pourquoi on ne recevrait pas au Conservatoire, de leur vivant, les +compositeurs modernes, dont le talent aurait été consacré soit au +théâtre soit au concert et dont les oeuvres se seraient imposées à +l'admiration de tous. + +Quant à la seconde, elle s'évanouit d'elle-même, si l'on admet en +principe qu'il appartient aux artistes de diriger le public et non au +public de guider les artistes. Pour prononcer un jugement sans appel, +jetons un regard sur le passé: si Habeneck n'avait pas imposé aux +abonnés du Conservatoire les symphonies du plus grand parmi les maîtres, +Beethoven, quel temps se serait écoulé, avant que ces chefs-d'oeuvre +fussent venus dans leur rayonnante et puissante lumière! + +Jules Garcin a donc compris hautement sa mission lorsque, appelé par le +vote des membres de la Société des concerts à diriger l'orchestre du +Conservatoire, il s'est évertué à faire exécuter, de 1886 à 1892, non +seulement les oeuvres des nouveaux arrivés dans la carrière, mais encore +telles pages sublimes des maîtres, qui n'avaient pas encore vu le jour +au Conservatoire. Il suffit de citer parmi ces dernières: la _Messe +solennelle en ré_ de Beethoven,--la deuxième partie du _Paradis et La +Péri_ de Robert Schumann,--la _Quatrième Symphonie en mi mineur_ de +Johannès Brahms,--_Ode à Sainte-Cécile_ de Hændel,--la scène finale du +troisième acte des _Maîtres chanteurs_ de R. Wagner,--la troisième +partie des _Scènes de Faust_ de Goethe, si merveilleusement traduites +par Robert Schumann,--la _Grande Messe_ en si mineur de J. S. Bach,--la +_Deuxième Symphonie en ré majeur_ de Johannès Brahms[13],--le Prélude de +_Tristan et Yseult_,--le deuxième tableau du premier acte de +_Parsifal_,--fragments d'_Orphée_ de Gluck. + +Parmi les oeuvres des compositeurs modernes qui avaient eu plus ou moins +leurs entrées au Conservatoire, on signalera: _Méditation_, sur une +poésie de P. Corneille, de Ch. Lenepveu,--_Symphonie en ut mineur_ de +Saint-Saëns,--Fragments de l'oratorio _Mors et Vita_ de +Gounod,--_Rhapsodie Norvégienne_ d'E. Lalo,--_Mélodie provençale_ de +Théodore Dubois,--_Ludus pro patriâ_, par Augusta Holmès,--_Symphonie en +ré mineur_ de César Franck,--_Suite symphonique_ de J. +Garcin,--_Symphonie en sol mineur_ d'E. Lalo,--_Le Déluge_ de +Saint-Saëns,--_Caligula_ de G. Fauré,--_Biblis_ de J. +Massenet,--Épithalame de _Gwendoline_, de Chabrier,--_Fantaisie_ pour +piano et orchestre, de Ch. Widor, exécutée par I. Philipp,--_Concerto de +violoncelle_ d'E. Lalo, exécuté par Cros Saint-Ange,--_Symphonie +légendaire_ (deuxième partie) de B. Godard,--_Résurrection_ de Georges +Hüe,--_Requiem_ de Saint-Saëns. + +Jules Garcin a mis la Société des concerts à la tête du mouvement +musical; il n'a pas seulement fait revivre les belles pages, la plupart +du temps ignorées ou oubliées des maîtres de jadis et de toutes les +écoles, mais il a fait oeuvre de régénération et de propagande +artistique. Il est de ceux qui croient que la France deviendra +musicienne et sera, par suite, pénétrée d'un sentiment humanitaire plus +intense, du jour où les frontières de l'art seront abolies pour tous. + +* * * + +Garcin (Jules-Auguste-Salomon dit) est né à Bourges le 11 juillet 1830. +Il appartenait à une famille qui s'était consacrée à l'art dramatique. +Son grand-père maternel, M. Joseph Garcin, était directeur et chef +d'orchestre d'une troupe d'opéra-comique, composée presqu'exclusivement +de ses fils, filles et gendres et qui desservit pendant près de vingt +années les départements du centre et du midi de la France, où elle sut +se faire une double réputation méritée de talent et d'honorabilité. À la +mort de M. Joseph Garcin, ses gendres conservèrent le nom de leur +beau-père, à l'exception de M. Chéri Cizos qui reprit son nom et +parcourut également la province avec ses enfants. Une de ses filles fut +Rose Chéri[14], qui, engagée au Gymnase, y obtint les plus vifs succès. +Elle était la cousine germaine de Jules Garcin et épousa en 1847 M. +Montigny, directeur du Gymnase. + +Dès sa première enfance et conformément aux traditions de sa famille, +Jules Garcin fut destiné à la carrière dramatique et fit même ses +premières armes au théâtre en jouant quelques rôles d'enfant. Mais son +père et sa mère, étant venus se fixer à Paris, résolurent de le faire +admettre au Conservatoire pour suivre la carrière musicale. Il avait +onze ans, lorsqu'il entra, en l'année 1841, dans la classe de solfège de +Pastou. Reçu, en 1843, dans la classe de violon de Clavel, puis, en +1846, dans celle d'Alard, il suivit, en 1847, le cours d'harmonie et +d'accompagnement de Bazin, puis, en 1850, la classe de composition +dirigée d'abord par Ad. Adam et, plus tard, par Ambroise Thomas. + +Jules Garcin a été élevé au Conservatoire; tous les détours lui en sont +connus. Il y a fait ses premières comme ses dernières armes et a +parcouru tous les degrés de l'échelle musicale, avant de voler de ses +propres ailes. Il a obtenu successivement, de 1843 à 1853, des accessits +et prix de violon, de solfège, d'harmonie et d'accompagnement. + +Entré à l'orchestre de l'Opéra dans le cours de l'année 1856, il n'y est +pas resté moins de trente ans, ayant donné sa démission le Ier +janvier 1886, par suite de sa nomination comme premier chef d'orchestre +de la Société des concerts. À l'Opéra, il fut nommé, au concours, second +violon-solo, puis premier violon-solo et enfin troisième chef +d'orchestre le Ier janvier 1871. Il a donc assisté aux manifestations +musicales importantes qui eurent lieu dans la période de 1856 à 1886 à +l'Académie Nationale de musique. S'il avait voulu réunir et rédiger ses +souvenirs, il aurait été à même de fournir des anecdotes du plus piquant +intérêt sur l'organisation, le fonctionnement de l'Opéra, notamment sur +les préparatifs de certaines représentations plus que mouvementées. Il +nous aurait permis, par exemple, ayant assisté à toutes les études de +_Tannhæuser_, de connaître plus en détail les orageuses répétitions +auxquelles assista Richard Wagner, et qui précédèrent la première +représentation de cet opéra (13 mars 1861). + +Depuis 1858, il fait partie de la Société des concerts. Nommé +violon-solo en remplacement d'Alard (1872), professeur-agrégé le 15 +octobre 1875, deuxième chef d'orchestre (élection du 27 mai 1881) et +premier chef le 2 juin 1885, il a été appelé à diriger une classe +supérieure de violon le 21 octobre 1890, en remplacement de Massart. + +On a pu juger son talent, comme violoniste, dans nombre d'occasions, et +notamment au Conservatoire, les 12 janvier 1868, 27 décembre 1874 et 3 +janvier 1875. + +Ce sont les qualités qu'il tenait d'un de ses maîtres, Alard, +c'est-à-dire la grâce, la correction, la pureté du style qui l'ont +désigné pour remplir les fonctions de professeur agrégé d'abord et de +professeur en titre au Conservatoire. + +Lors des grandes auditions officielles à l'Exposition universelle de +1889, la Société des concerts donna, le jeudi 20 juin 1889, dans la +salle des fêtes du Trocadéro, une séance qui fut, sans conteste, la plus +remarquable de la série. Le Conservatoire n'est ouvert qu'à un nombre +fort restreint de privilégiés; aussi l'orchestre de la Société des +concerts est-il, pour ainsi dire, ignoré du grand public. L'attrait de +l'inconnu avait séduit et amené un nombre considérable d'auditeurs: par +suite, la sonorité de la salle des fêtes du Trocadéro, qui est fort +défectueuse, lorsque le vaisseau n'est pas entièrement rempli, était +bien meilleure, ce jour là! C'était un atout de plus dans le jeu de la +Société. Le programme se composait ainsi: _Symphonie_ en _ut_ mineur, C. +Saint-Saëns;--Air des _Abencérages_, Cherubini (M. +Vergnet);--_Andantino_ de la troisième Symphonie, H. Reber;--Fragments +de _Psyché_, A. Thomas (Mme Rose Caron, Mlle Landi, M. +Auguez);--Fragments de Sigurd, E. Reyer (Mme Rose Caron, M. +Vergnet);--Prière de la _Muette_, Auber;--Airs de danse dans le style +ancien de _Le Roi s'amuse_, Léo Delibes;--Fragments de l'oratorio _Mors +et Vita_, Ch. Gounod (Mme Franck-Duvernoy, Mlle Landi, MM. +Vergnet, Auguez). + +Nommé officier d'Académie le 17 juillet 1880 et chevalier de la Légion +d'honneur le 29 octobre 1889, il a donné des preuves de ses capacités, +comme compositeur, en publiant plusieurs oeuvres estimables, dans +lesquelles la grâce du style ne le cède en rien à la distinction de la +forme. Nous citerons le _Concerto_ pour violon et orchestre, le +_Concertino_ pour alto, avec accompagnement d'orchestre ou de piano, et +une _Suite symphonique_. Les deux premières oeuvres ont été reçues par la +commission des auditions musicales de l'Exposition universelle de 1878 +et exécutées aux concerts officiels à orchestre du Trocadéro. Le +_Concerto_ pour violon a été joué par l'auteur aux Concerts populaires +dirigés par Pasdeloup et au Conservatoire. La _Suite symphonique_ a été +donnée avec succès aux Concerts du Conservatoire, du Châtelet et de +l'Association artistique des Concerts populaires d'Angers. + +L'état de sa santé a contraint Jules Garcin à renoncer, bien à regret, à +ses fonctions de chef d'orchestre de la Société des concerts. À la suite +du vote qui a eu lieu, en assemblée générale, dans les premiers jours de +juin 1892, M. Taffanel a été élu par 48 voix contre 39 obtenues par M. +Danbé. En signe d'estime et de sympathie l'assemblée a offert à son +ancien chef le titre de président honoraire. + +* * * + +Jules Garcin demeure, depuis de longues années, rue Blanche 72; il aime +peu le changement. Son appartement renferme des souvenirs de sa carrière +artistique si bien remplie et de ses relations: l'archet d'Alard, qui +lui fut légué par la famille du célèbre violoniste; une bonbonnière du +XVIIIe siècle, offerte par George Sand à Rose Chéri; un autographe de +Viotti. Aux murs, de jolies aquarelles de Worms, de Berchère, de +Saunier..., puis un buste très ressemblant de Garcin par Doublemard et +une statuette en terre cuite le représentant avec son violon sous le +bras, oeuvre de M. E. Sollier, datée de 1883. + +De taille au-dessus de la moyenne, bien pris dans toute sa personne, il +accuse à première vue, avec son visage plein de douceur et encadré d'une +barbe bien fournie, une ressemblance avec telle ou telle figure de +Christ. Une sorte de mélancolie, se dévoilant dans la physionomie, dans +la conversation, dans l'attitude générale, le rattache à ces esprits +atteints de la maladie du siècle, la grande névrose, qui enlève toute +gaîté au travail de chaque jour. Chez lui cette note pessimiste a dû, en +majeure partie, prendre sa source dans le labeur quotidien, dans les +fatigues incessantes d'une vie de luttes et d'efforts. Très réservé, peu +causeur, il a cependant, des reparties fines et nuancées de belle +humeur, qui ne sont qu'un éclair à travers un nuage sombre. + +La critique le trouve très sensible; le moindre blâme fait blessure. +Doué de volonté, mais sans passion, il obtient par la douceur ce que +d'autres ne parviendraient peut-être pas à réaliser par la sévérité. Sûr +dans ses relations, très serviable, il a su conserver ses amis de la +première heure: c'est le plus bel éloge que l'on puisse, selon nous, +adresser à un homme vivant dans un siècle où la _bonté_, qui devrait +être le mobile exclusif de nos actes en une si courte vie, n'apparaît +plus guère qu'à l'état légendaire. + + + + +CATALOGUE + +DES + +OEUVRES DE JULES GARCIN + + +1. _Douze pièces caractéristiques_ pour piano et violon LEMOINE. + +2. _Sonatine_ pour piano et violon LEMOINE. + +3. _Rêverie_ pour violon avec accompagnement de piano RICHAULT. + +4. _Mazurka-Caprice_ avec accompagnement de piano RICHAULT. + +5. _Chanson de Mignon_, Élégie pour violon avec accompagnement +d'orchestre ou de piano RICHAULT. + +6. _Valse brillante_ pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de +piano RICHAULT. + +7. _Seguedille_ pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de piano +O'KELLY. + +8. _Prière_ pour violon et orgue DURAND. + +9. _Duo_ pour violon et clarinette avec accompagnement d'orchestre ou de +piano LEMOINE. + +10. _Polka burlesque_ LEMOINE. + +11. _Quatre fantaisies_ pour violon et piano sur _Anna Bolena_, +_Freischütz_, _Faust_, _Coppelia_. + +12. _Concerto_ pour violon et orchestre RICHAULT. + +13. _Concertino_ pour alto avec accompagnement d'orchestre ou de piano +LEMOINE. + +14. _Suite symphonique_ DURAND et fils. + +[Illustration] + + + + +CHARLES LAMOUREUX + + +S'il est intéressant de faire revivre les grands disparus, d'être, selon +l'expression de Sainte-Beuve, l'_imagier_ des maîtres de jadis, il ne +messied pas de mettre en relief les figures d'aujourd'hui et de les +présenter au public, qui ne les connaît le plus souvent que très +imparfaitement. N'attendons pas que les vaillants, les lutteurs de l'art +pour l'art aient quitté cette terre pour que nous ayons à remémorer les +étapes d'une vie bien remplie et dont les labeurs n'ont eu d'autre but +que de favoriser le développement des facultés intellectuelles de tous, +restées combien de fois à l'état latent. N'oublions pas non plus ceux +qui, dans une sphère plus modeste, ont révélé des qualités qui méritent +d'être signalées. + +Charles Lamoureux n'est peut-être pas, parmi les musiciens du jour, un +esprit supérieur; mais il confine à cette supériorité par certains +côtés, notamment par une volonté, une force propre à lui, qui, l'ayant +toujours empêché d'être maîtrisé, l'a conduit à dominer. Toute sa vie +en est un exemple éclatant et c'est en la racontant que nous mettrons en +relief cette face très accusée de sa personnalité. + +Né à Bordeaux le 28 septembre 1834, il montra de bonne heure des +dispositions si marquées pour l'art musical que ses parents, bien +qu'entièrement étrangers aux questions d'art, n'hésitèrent pas à lui +faire apprendre le violon, sous la direction du professeur Baudouin, +puis à l'envoyer à Paris dans le cours de l'année 1850. Il entra +immédiatement au Conservatoire dans la classe de Girard, qui avait +remplacé Habeneck comme chef d'orchestre à l'Opéra et comme professeur +de violon au Conservatoire. Après avoir obtenu un accessit en 1852, le +second prix en 1853 et le premier l'année suivante, il entra à +l'orchestre du Gymnase en qualité de premier violon, puis à celui de +l'Opéra, où il resta plusieurs années. Mais, ayant le ferme désir de +compléter ses études musicales, il étudia d'abord l'harmonie avec +Tolbecque, le contrepoint avec Leborne, puis la fugue avec Chauvet. +Malheureusement ce dernier, qui a laissé de si excellents souvenirs chez +ceux qui l'ont connu et apprécié, mourut prématurément, pendant la +guerre néfaste, le 28 janvier 1871, à Argentan (Orne). Lamoureux perdit +son maître, sans avoir pu achever avec lui ses études théoriques; il +trouva, toutefois, dans Henri Fissot, qu'il avait connu au Conservatoire +et dont il était l'ami, un conseiller des plus expérimentés pour +parachever son éducation musicale. + +Armé ainsi pour la lutte, il songe à fonder des séances de musique de +chambre, afin de répandre le goût des belles oeuvres. Ses premiers +partenaires étaient Colonne, Adam et Rignault. En 1864, ces séances +prennent le titre de _Séances populaires de musique de chambre_ et sont +données avec le concours de MM. Colblain, Adam, Poëncet et Henri Fissot, +auxquels vinrent s'adjoindre plus tard MM. E. Demunck et A. Tolbecque. +On y exécute les compositions des grands maîtres, qu'ils se nomment J. +S. Bach, Porpora, Haydn, Mozart, Gluck, Beethoven, Schubert, Weber, +Mendelssohn, Schumann... Voilà sur une petite scène l'embryon des +grandes exécutions de l'avenir! Charles Lamoureux laisse déjà entrevoir +des idées de commandement; il est l'âme de ces séances et apporte dans +leur organisation un savoir-faire, qui révèle les qualités remarquables +de l'administrateur unies à celles non moins distinguées du musicien. +Sans être un violoniste comparable aux Joachim, Vieuxtemps, Alard, +Sarrasate, Marsick, Ysaïe, il manie l'instrument avec la plus grande +sûreté; son jeu est très étudié et il s'évertue à rendre aussi +fidèlement que possible les classiques qu'il interprète. Il exige dans +les répétitions un soin extrême et ne veut rien laisser à l'imprévu; il +domine son quatuor et le mène _manu militari_. + +Son mariage avec une des nièces du docteur Pierre lui avait donné +l'indépendance: ce fut une grande force dans sa vie d'artiste. Émile +Bergerat, _alias_ Caliban, a raconté, avec l'esprit qui caractérise son +talent d'écrivain, l'énergie doublée d'une patience à toute épreuve que +Charles Lamoureux déploya pour découvrir, après la mort du docteur +Pierre, le secret de cette eau mirifique, qui devait lui assurer sinon +la fortune, du moins une grande aisance. Si l'anecdote relatée par le +spirituel écrivain est vraie, elle dénote la ténacité que ne cessera +d'apporter le vaillant chef d'orchestre dans l'exécution de ses projets +artistiques; elle montre également quel noble emploi Charles Lamoureux a +fait des revenus que lui procura l'invention de son beau-père. Les +belles entreprises musicales, dues à son initiative, furent menées à +bien avec ses propres ressources. + +Puisque nous avons rappelé l'étude qu'Émile Bergerat consacra à Charles +Lamoureux, à la veille de l'unique représentation de _Lohengrin_ à +l'Éden, n'omettons pas de citer le début très humoristique de l'article: +«La première fois, en ce monde, que Charles Lamoureux m'est apparu, ce +fut à un repas de noces chez Gillet, Porte-Maillot, et tout de suite je +compris que j'allais aimer cet homme-là! Il s'avançait en effet, d'un +pas de grand-prêtre, vers la mariée, tenant, de la droite, un verre de +vin rouge, et, dans la gauche, un verre de vin blanc; après un joli +discours il procéda au mélange symbolique; c'était une allégorie +mystique et facétieuse des joies pures de l'Hymen. Cette cérémonie, si +auguste dans sa simplicité et qu'aucun culte ne renierait, était +entièrement de son invention. Elle signait son harmoniste. Tout le +cortège l'imita et il en résulta une allégresse générale.» + +Et la prédiction par laquelle se terminait l'étude de Bergerat s'est +trouvée réalisée: le petit homme a monté _Lohengrin_ à l'Opéra. + +De sa première femme Charles Lamoureux a eu une fille du naturel le plus +charmant, excellente musicienne, qui a épousé le jeune compositeur +Chevillard, fils du regretté violoncelliste. + +* * * + +Mais la musique de chambre était une scène de trop minime importance +pour satisfaire les hautes visées qui hantaient l'esprit actif de +Charles Lamoureux. Il pensait au vieux cantor de Leipzig, Jean-Sébastien +Bach, dont autrefois l'avait si souvent entretenu un de ses maîtres, +Chauvet, au majestueux Hændel, à Mendelssohn, à leurs grandes pages +sacrées presque inconnues en France. Il voulait avoir un orchestre, des +choeurs à lui et les conduire à l'assaut des belles et difficiles +partitions des Olympiens. Il s'était déjà, du reste, essayé dans le +métier de chef d'orchestre, et, si nos souvenirs sont exacts, c'est en +1863 dans un concert donné par Henri Fissot à la Salle Herz qu'il prit +pour la première fois le bâton de commandement. Cette journée, dans +laquelle s'était révélé le batteur de mesure, eut des lendemains +heureux. Après avoir été reçu à la Société des concerts du Conservatoire +et en être devenu le second chef d'orchestre, il part pour l'Allemagne, +où il se lie avec Ferdinand Hiller, puis pour l'Angleterre, où il +étudie, avec Michaël Costa, l'organisation des grands concerts de +Londres. Il assiste à ces merveilleuses auditions des chefs-d'oeuvre de +Bach, de Hændel, de Mendelssohn, à ces concerts monstres du Palais de +Cristal, devenus de véritables institutions nationales. Le +Hændel-Festival, qui a lieu tous les trois ans et dure plusieurs jours, +nécessite un ensemble fabuleux de 3300 voix et de 500 instruments. Les +grandes villes de l'Angleterre, les maîtrises des cathédrales +fournissent un nombreux contingent de chanteurs: tous concourent à +l'exécution la plus parfaite de ces majestueux oratorios, dont la +splendide architecture peut rivaliser avec celle des grandioses +spécimens de l'art gothique. Sous la direction du célèbre Michaël +Costa[15], devenu pour ainsi dire l'arbitre de la musique en Angleterre, +Charles Lamoureux pénètre dans les arcanes de ces grands concerts +donnés par la Société philharmonique et la _Sacred harmonie Society_; +ils n'ont bientôt plus de secrets pour lui. + +De retour à Paris en 1873, il résolut de mettre tout en oeuvre pour +fonder une Société dite de l'_Harmonie sacrée_. Voulant être maître de +la situation et n'avoir au-dessus ou autour de lui aucun collaborateur, +qui aurait pu le gêner dans la direction à donner à l'oeuvre, telle qu'il +l'entendait, il n'eut recours qu'à ses ressources personnelles. Un +orchestre et des masses chorales, ne s'élevant pas à moins de trois +cents exécutants, furent réunis et stylés par lui avec une persévérance +inouïe. Un orgue sortant des ateliers de Cavaillé-Coll fut installé dans +la salle du Cirque d'Été; il en confia la tenue à son ami Henri Fissot, +que son professorat au Conservatoire a détourné, depuis quelques années, +de la carrière de virtuose et qui aux qualités remarquables d'exécutant +unit celle de compositeur; sa valeur s'est révélée par l'éclosion de +ravissantes pièces pour piano, dans lesquelles vibrent des sensations +schumanniennes. + +Le 19 décembre 1873 avait lieu au Cirque d'Été la première audition du +_Messie_ de Hændel[16]. Le succès fut immense et les interprètes +Mlles Belgirard et Armandi, MM. Vergnet, Dufriche et H. Fissot +recueillirent de chaleureux applaudissements. C'était un grand pas fait +pour l'acclimatation de l'oratorio en France. + +Charles Lamoureux donna plusieurs auditions du _Messie_; puis il fit +entendre la _Passion selon saint Matthieu_, oratorio pour soli, deux +choeurs et deux orchestres de Jean-Sébastien Bach[17]. Cette oeuvre +grandiose, qui fut exécutée pour la première fois le Vendredi-Saint de +l'année 1729 à l'église Saint-Thomas de Leipzig, n'avait jamais été +entendue, dans son ensemble, en France. Nous assistions aux auditions de +cette maîtresse page, données par Lamoureux les 31 mars, 2 et 4 avril +1874, et nous pûmes constater l'effet immense qu'elles produisirent sur +le public. On admira le calme solennel qui règne dans la première partie +et le mouvement passionné qui distingue la seconde,--la merveilleuse +orchestration de l'oeuvre qui, selon la poétique expression de Hiller, +«ressemble à un beau voile d'une grande finesse, derrière lequel reluit +un visage noble, mais arrosé de larmes[18]». + +Puis se succédèrent, avec un succès égal, le _Judas Machabée_ de Hændel, +la cantate _Gallia_ de Charles Gounod et _Ève_, mystère en trois parties +de Massenet. + +Malgré l'intérêt que prit le public à ces nouvelles et intéressantes +exécutions, les frais immenses qu'elles entraînèrent ne permirent pas à +Charles Lamoureux de les continuer. Il faudrait en France une autre +impulsion que celle d'un seul artiste, tant soient grands son mérite et +sa persévérance, pour implanter à tout jamais sur notre sol ces +merveilleuses espèces de la flore primitive. Nous aurons certes, de +temps à autre, des manifestations particulières qui pourront amener les +auditions passagères de tel ou tel oratorio; c'est ainsi que, depuis +quelques années, la _Société des Grandes Auditions musicales de France_ +fait exécuter, annuellement, une de ces pages sublimes. Mais nous +n'aurons l'organisation à titre définitif d'une association musicale +comparable à la _Sacred harmonie Society_ de Londres que lorsque nos +sociétés chorales dépendant de la Ville de Paris auront à leur tête des +chefs qui reconnaîtront la nécessité de leur faire étudier autre chose +que les choeurs de la plus triste banalité et d'ouvrir leur âme aux plus +belles manifestations de l'art musical. + +Lorsque de grandes fêtes furent données à Rouen les 12, 13, 14 et 15 +juin de l'année 1875 pour célébrer le centième anniversaire de la +naissance de Boïeldieu, Charles Lamoureux fut chargé de la direction +musicale[19]. Il s'acquitta fort bien de cette tâche. + +Les remarquables qualités qu'il avait dévoilées dans l'organisation de +ces diverses manifestations artistiques, dans la préparation des études +orchestrales et chorales, le désignèrent à l'attention de M. Carvalho, +qui venait d'être nommé, en 1876, directeur de l'Opéra-Comique en +remplacement de M. du Locle. Il l'attacha à ce théâtre comme chef +d'orchestre. Mais, sur cette scène, Lamoureux n'était pas son maître; il +avait à suivre les indications qui lui étaient données par la direction. +Il n'était, en un mot, qu'un sous-ordre. Son caractère ne pouvait se +plier aux exigences d'un supérieur; il fut forcé de donner sa +démission. + +Il ne fut pas plus heureux lorsqu'on l'appela, au cours de l'année 1877, +à remplacer à l'Opéra, dans les fonctions de premier chef d'orchestre, +M. Deldevez, qui prenait sa retraite. Après quelques mois d'essai, il se +retira, accusant ainsi très fortement le trait distinctif de sa +physionomie morale, indiqué par nous au début de cette étude, et qui +consiste à ne pouvoir subir aucune domination. + +Aussi, ne pensa-t-il plus qu'à créer une entreprise dont il aurait seul +la direction, où il pourrait faire prévaloir ses idées et révéler plus +complètement ses qualités de chef d'orchestre. + +En 1881, il fonde au théâtre du Château-d'Eau la _Société des Nouveaux +Concerts_, qu'il devait transporter plus tard au Cirque des Champs +Élysées. Il veut, après Seghers, Pasdeloup et Colonne, entreprendre de +mettre en lumière les belles pages des maîtres; il suit la voie ouverte +par ses devanciers et complète l'oeuvre de propagande en faveur de +Richard Wagner, en s'évertuant à donner à l'exécution des compositions +de ce maître l'interprétation fidèle, le fini, la perfection que +Pasdeloup n'avait pu obtenir. Il a le bonheur de trouver une partie du +public préparée à l'audition de ces grandes et merveilleuses pages: au +lieu d'avoir à lutter, comme le fougueux fondateur des Concerts +populaires, contre l'hostilité d'auditeurs déterminés à empêcher +l'exécution, il n'eut qu'à cueillir les lauriers, lorsqu'il donna la +belle interprétation des oeuvres fragmentées du maître de Bayreuth. + +Une remarque à faire c'est que, par suite du prix relativement élevé +fixé par lui pour les différentes places à ses concerts, surtout +lorsqu'il les transporta au Cirque d'Été, Lamoureux s'adressa à un +public un peu différent de celui qu'avait eu en vue Pasdeloup, lorsqu'il +avait institué au Cirque d'Hiver les Concerts populaires, dans des +conditions de bon marché, qui permettaient à l'amateur, à l'artiste le +moins fortuné de les suivre et de pénétrer, par une étude régulière, +dans les beautés de la musique symphonique. Pasdeloup avait surtout +travaillé pour l'éducation musicale du pauvre,--Lamoureux pour celle du +riche. Il est vrai que le premier des deux chefs d'orchestre ne fit pas +fortune dans une entreprise qui, commencée en l'année 1861, ne dura pas +moins de vingt-deux ans[20], tandis que le second, avec ses grandes +qualités d'administrateur et le soin extrême apporté par lui dans +l'exécution des oeuvres, sut faire fructifier, dans une certaine mesure, +la _Société des Nouveaux Concerts_. + +Le premier concert du théâtre du Château-d'Eau eut lieu le 23 octobre +1881, vingt ans après la création des _Concerts populaires_ par +Pasdeloup. Les voyages que Charles Lamoureux avait faits en Allemagne, à +Bayreuth notamment, l'avaient déjà intéressé vivement à l'oeuvre +magistral de Richard Wagner; l'étude des partitions n'avait fait +qu'aviver son admiration. Il s'entoure bientôt de jeunes et savants +compositeurs très inféodés au drame lyrique, tels que Chabrier, Vincent +d'Indy... et, avec leur concours, il s'apprête à donner les exécutions +aussi fidèles que possible des pages grandioses du maître de Bayreuth. +Il fera pour Richard Wagner ce que Colonne entreprit en faveur d'Hector +Berlioz. Le nombre des oeuvres fragmentées qu'il exécuta est trop +considérable pour pouvoir être mentionnées ici: il suffira de rappeler +les principales. + +Les 12, 19, 26 février et 5 mars 1882, il donnait quatre auditions +superbes du premier acte de _Lohengrin_. Les interprètes étaient Mmes +Franck-Duvernoy et Gay et MM. Lhérie, Plançon, Heuschling et Auguez. Les +4 et 11 mars 1883 avait lieu le Festival-Wagner. + +C'est au théâtre du Château-d'Eau que furent exécutés pour la première +fois le _premier acte_, puis le _deuxième acte_ de _Tristan et Yseult_. +Le 2 mars 1884 avait lieu l'audition du premier acte. Charles Lamoureux +jugea utile d'indiquer au public le motif qui l'avait amené à «prendre +le taureau par les cornes» en mettant en lumière une des oeuvres qui +passe à juste titre pour être celle qui, représentant le plus +complètement les idées théoriques du maître, se trouve, par son +audacieuse nouveauté, la moins apte à être comprise, surtout au concert +où elle est privée de l'illusion scénique. La notice explicative qu'il +fit distribuer dans la salle, le jour de l'exécution, indiquera encore +mieux que nous ne pourrions le faire le but poursuivi par le vaillant +chef d'orchestre. Nous la citerons donc _in extenso_: + + «Au moment de faire connaître en France l'une des oeuvres les plus + célèbres et les plus hardies de Richard Wagner, il ne sera pas + inutile de donner aux habitués de mes concerts un aperçu des + raisons qui m'ont déterminé à tenter cette entreprise. + + De l'aveu même de Richard Wagner, _Tristan et Yseult_ est + l'expression la plus fidèle et la plus vivante de ses idées + théoriques. + + «Malgré leur très haute valeur, les partitions du _Vaisseau + fantôme_, de _Tannhæuser_ et de _Lohengrin_ ne sont, en effet, que + les essais d'un génie ignorant encore sa prodigieuse audace. La + part de la _convention_ y est considérable et Wagner n'hésite pas à + l'avouer. Dans _Tristan_ son idéal s'est clairement dégagé, et + l'art nouveau, dont il a été le fondateur et l'apôtre, s'y affirme + avec une sincérité qui n'admet pas de transaction. + + «Si la partition de _Tristan_ nous apporte la forme dernière et + définitive de l'art de Wagner, on peut dire que, d'un autre côté, + c'est son oeuvre la plus théâtrale[21]. + + «Tout ceci étant exposé sans réticences, on se demandera, comme je + me le suis demandé moi-même, s'il n'est pas téméraire de faire + entendre au concert une partition qui réclame si impérieusement + l'illusion de la scène. + + «Je répondrai tout d'abord que j'ai eu confiance dans l'esprit + ouvert et tolérant de mes compatriotes. J'ai compté, je l'avoue, + qu'ils arriveraient à suppléer par un effort de leur imagination à + l'absence de l'illusion scénique. Cet effort, je tâcherai de le + seconder, autant qu'il est en mon pouvoir, par un programme + détaillé, sur lequel on pourra suivre, pas à pas, les mouvements de + la scène. Je considère donc l'audition que je donne comme une sorte + de répétition de la musique (abstraction faite du travail de la + mise en scène), répétition à laquelle le public serait admis par + une exception toute spéciale. + + «Une deuxième raison, et celle-là à mes yeux est décisive, c'est + que, dans l'état actuel de notre théâtre musical, on ne peut + prévoir à quel moment les conceptions dramatiques de Wagner--je + parle bien entendu de celles de la dernière manière--trouveront une + interprétation digne d'elles, sur l'une de nos grandes scènes + parisiennes. Il faut bien alors qu'on se risque à les donner au + concert. + + «C'est pour ces motifs que je me suis décidé à faire entendre le + premier acte de _Tristan et Yseult_ aux habitués de mes séances + musicales. Si cet essai réussit, comme j'ai lieu de l'espérer, je + me propose de poursuivre l'expérience et de faire connaître + successivement les grandes compositions d'un maître, dont on a pu + discuter les réformes audacieuses, mais dont tout le monde, + aujourd'hui, s'accorde à reconnaître l'incontestable génie.» + +Nous partageons entièrement l'opinion de Charles Lamoureux et nous +estimons que les auditions au concert des oeuvres de Richard Wagner, +malgré leur côté imparfait, eu égard à leur séparation du cadre où elles +devraient être enchâssées, ont eu pour résultat d'habituer le public à +la phraséologie wagnérienne. + +La preuve en est que l'on est arrivé à accepter des pages qui, +autrefois, dans l'enceinte des Concerts populaires, avaient soulevé de +terribles tempêtes et que l'audition du premier acte de _Tristan et +Yseult_ n'aurait pas été accueillie aussi favorablement au théâtre du +Château-d'Eau, si les auditeurs n'y avaient été préparés par l'étude des +premières pages du maître. C'est ainsi que nous verrons plus tard +_Lohengrin_ réussir soit à l'Éden, soit à l'Opéra, alors que +_Tannhæuser_ avait échoué, le 13 mars 1861, dans cette dernière +enceinte, faute d'une initiation suffisante. Nous savons qu'on +objectera, non sans raison, que la cabale avait joué un rôle important +dans la chute de _Tannhæuser_ à l'Opéra; mais nous croyons aussi que, si +le public musicien d'alors avait été mieux préparé à l'intelligence de +cette belle oeuvre, il aurait fini par imposer silence aux détracteurs de +parti pris. + +L'exécution du premier acte de _Tristan et Yseult_ était un acte +d'audace, qui fut couronné de succès. L'interprétation avait été +excellente grâce à la vaillance de l'orchestre et des choeurs, au talent +de Mmes Montalba (Yseult), Boidin-Puisais (Brangaine), MM. Van Dyck +(Tristan), Blauwaert (Kourvenal) et Georges Mauguière (un jeune +matelot). L'accueil fait à cette belle tentative engagea Lamoureux à +donner trois nouvelles auditions les 9, 16 et 23 mars 1884. On peut dire +qu'elles consacrèrent en France, d'une manière encore plus éclatante, +l'oeuvre de Richard Wagner. + +L'année suivante, le 8 février 1885, fut repris le premier acte de +_Tristan et Yseult_; puis, les 1er et 8 mars 1885, eurent lieu les +première et seconde auditions du deuxième acte du même drame, jusqu'à +l'entrée du Roi Marke. (Interprètes: Mmes Montalba, Boidin-Puisais et +M. Van Dyck.) + +Le 14 février 1886, Mme Brunet-Lafleur et M. Van Dyck chantaient le +premier acte de la _Valkyrie_, à l'exception de la scène deuxième avec +Hunding; cette audition fut suivie de plusieurs autres. + +En dehors de ces pages principales, nous citerons les exécutions +suivantes: Ouvertures de _Rienzi_, du _Vaisseau fantôme_, des _Maîtres +chanteurs_, de _Tannhæuser_, de _Faust_...; fragments des _Maîtres +chanteurs_, choeur des fileuses du _Vaisseau fantôme_, marche et choeur +des fiançailles de _Lohengrin_, préludes de _Parsifal_ et de _Tristan et +Yseult_, marche funèbre du _Crépuscule des Dieux_, _Grande marche de +fête_ composée pour la célébration du centenaire de l'indépendance des +États-Unis, _Siegfried's Idyll_, fragments de _Lohengrin_ avec Mme +Brunet-Lafleur et M. Van Dyck, _Chevauchée des Valkyries_ avec orchestre +seul, l'Enchantement du Vendredi saint de _Parsifal_, les Murmures de la +Forêt de _Siegfried_, etc... + +Cette liste forcément incomplète suffit à prouver quels efforts fit +Charles Lamoureux, dès la création de la Société des nouveaux concerts, +en 1881, au théâtre du Château-d'Eau, pour mettre en pleine lumière +l'oeuvre de Richard Wagner. Tout en faisant remonter à Pasdeloup la +gloire d'avoir été le premier pionnier et d'avoir frayé la route à ses +successeurs, il faut bien reconnaître que c'est à Charles Lamoureux +qu'on doit, en France, la divulgation, dans des conditions absolument +artistiques, des belles créations du maître de Bayreuth. + +Entre temps, il venait se joindre à la phalange des néophytes qui se +réunissaient au «_Petit-Bayreuth_», fondé vers 1884 et 1885 par un +passionné de Richard Wagner, notre ami A. Lascoux, possesseur d'une des +bibliothèques wagnériennes les plus complètes qui existent. C'était +l'époque des voyages à la découverte à travers les oeuvres de la dernière +période, qu'on ne pouvait encore entendre en France. Les réunions +avaient lieu soit chez le fondateur, soit chez Mme Pelouse en son bel +hôtel de la rue de l'Université, soit à l'atelier du peintre Toché, le +décorateur de Chenonceaux, soit encore à la salle de la Société +d'encouragement pour l'industrie nationale, rue de Rennes, 44. Quels +enthousiasmes et quelles joies lorsque le petit orchestre arrivait à +mettre à peu près au point, à la séance du 31 mai 1885, des pages comme +les premier, deuxième et troisième actes de _Parsifal_, arrangés par M. +E. Humperdink, ou «Siegfried Idyll»....! + +Lamoureux et Garcin s'étaient chargés des modestes parties d'altos; les +timbales étaient tenues par Vincent d'Indy (excusez du peu, aurait dit +Rossini),--les pianos par Luzzato, Grattery et L. Leroy, ancien +secrétaire du Théâtre lyrique sous la direction Pasdeloup, ce fanatique +wagnérien prématurément enlevé à l'affection de ses amis,--les violons +par Boisseau, Laforge, H. Imbert, Gatellier, David, etc...,--les altos +par Warnecke, Witt, J. Garcin, Ch. Lamoureux,--les violoncelles par +Biloir, A. Imbert, Jimenez, H. Becker et Burger--les contrebasses par +Charpentier et Roubié,--la flûte par Donjon,--le hautbois par +Triébert,--la clarinette par Turban,--le basson par Dihau,--les cors par +Reine et Halary,--la trompette par Teste,--la harpe par Marie Colmer. + +Ces séances si intéressantes du «_Petit-Bayreuth_» se prolongèrent +jusqu'en 1887. Tour à tour y assistèrent nombre de personnalités +artistiques: Mlle A. Holmès, MM. Carolus-Duran, Fantin Latour, de +Liphart, Adolphe Jullien, A. Pigeon, Pasdeloup, Maître, Messager, E. +Chabrier, de Baligand, Orville, Bouchez, etc... + +Dans une des dernières séances, le 16 juin 1887, avaient lieu les +exécutions du deuxième tableau du troisième acte de _Parsifal_ +(Amfortas: M. Perreau.--Parsifal: M. Cougoul), de la troisième scène du +troisième acte (fragment) de _Tannhæuser_ (M. Cougoul),--de la scène +finale du _Crépuscule des Dieux_ (Mme Hellman),--de la première scène +(fragment) de l'_Or du Rhin_,--et du _Rêve_, mélodie pour violon avec +orchestre, première esquisse de l'Hymne à la nuit (_Tristan et Yseult_, +deuxième acte) exécutée par Maurin. + +Le peintre de Liphart s'amusait à croquer à la plume la silhouette de +plusieurs artistes: celle qu'il fit de Lamoureux et qui est restée entre +les mains de Lascoux est des plus ressemblantes. + +* * * + +Ce fut en 1885, le 8 novembre, que Lamoureux transporta le siège de la +Société des nouveaux concerts du théâtre du Château-d'Eau à +l'Éden,--puis, le 30 octobre 1887, de l'Éden au Cirque d'Été. La vogue +l'y suivit et les amateurs, appartenant à la classe riche, se montrèrent +empressés à suivre les séances de musique symphonique. + +Avant de remémorer les oeuvres principales qui y furent données, nous +parlerons d'une tentative qui est et sera peut-être le point culminant +de la carrière artistique du musicien, dont nous avons entrepris +d'esquisser la physionomie. + +Charles Lamoureux s'était pris d'une profonde admiration pour l'oeuvre de +Richard Wagner; il en avait donné déjà des preuves incontestables en +faisant interpréter dans les concerts dirigés par lui les fragments des +plus belles créations du maître. Le but qu'il poursuivait était de +communiquer son enthousiasme à ses compatriotes et de révéler au public +français un art d'essence absolument supérieure. Mais les oeuvres +fragmentées exécutées jusqu'à ce jour par son orchestre lui paraissaient +insuffisantes pour accuser le relief de ces oeuvres grandioses, créées +absolument pour la scène et dont la puissance (musique, poésie, +peinture, mimique) ne pouvait arriver à son _summum_ d'expension que +dans le cadre imaginé par leur auteur. + +Certes, il était impossible de songer à un théâtre machiné comme celui +de Bayreuth; c'eût été l'idéal. + +À défaut de ce temple de l'art musical, Lamoureux tourne ses vues vers +l'Éden et, après avoir conclu les traités nécessaires avec les +propriétaires, il se met courageusement à l'oeuvre et prépare la mise en +scène de _Lohengrin_. Il se lance dans cette entreprise audacieuse avec +ses propres ressources. + +En dehors des difficultés inhérentes à la réunion des éléments +artistiques devant concourir à l'exécution la plus parfaite d'un drame +lyrique n'ayant que de faibles attaches avec les traditions de l'ancien +opéra, il y avait à procéder à l'installation d'un théâtre encombré par +un matériel absolument différent de celui dont la nécessité s'imposait. +Rien n'arrêta le vaillant chef d'orchestre: il avait trouvé, il est +vrai, pour l'aider dans une tâche aussi ardue, un jeune compositeur de +premier ordre, un fervent adepte de la révolution opérée par Richard +Wagner avec le drame musical, Vincent d'Indy. Il lui confia la direction +des études chorales et de la musique de scène. On sait quel admirable +parti l'auteur de la _Trilogie de Wallenstein_ tira de ses choristes +qui, dès le début, avaient été tellement désorientés qu'ils avaient +déclaré impossible à chanter le choeur si mouvementé peignant le brouhaha +et l'inquiétude de la foule à l'arrivée du cygne. + +Depuis le 27 janvier 1887, Vincent d'Indy avait fait quarante-six +répétitions de choeurs au foyer, six ensembles, vingt répétitions en +scène au piano, cinq avec orchestre et deux répétitions générales. + +Tout marchait donc à souhait et, le 20 avril, Lamoureux avait adressé au +rédacteur en chef du _Figaro_ une lettre expliquant les motifs qui +l'avaient amené à s'abstenir de convier la presse à une répétition +générale, lorsque survint sur la frontière franco-allemande l'incident +de Pagny. + +À l'époque où Lamoureux avait songé à monter _Lohengrin_ à l'Éden, il ne +pouvait prévoir que nos relations avec l'Allemagne deviendraient plus +tendues. Ne travaillant qu'au point de vue de l'art, il n'avait pas eu +à se préoccuper de questions touchant à la politique. La malheureuse +affaire Schnæbelé venait subitement arrêter tous ses travaux, +compromettre peut-être l'avenir de son entreprise et engloutir les +capitaux qu'il y avait consacrés. D'autre part, tous ceux qui, par un +patriotisme mal entendu, par esprit de rancune ou de jalousie, avaient +comploté la mise en interdiction de _Lohengrin_ à l'Éden, se +réjouissaient de cet échec. + +Le 25 avril 1887, Charles Lamoureux, après avoir été mandé chez le +président du Conseil, M. Goblet, se trouvait forcé d'annoncer à tous les +journaux que, dans les circonstances actuelles, il avait décidé +l'ajournement de la représentation de _Lohengrin_. + +Cet ajournement ne fut que momentané. Les difficultés politiques qui +s'étaient élevées du côté de l'Est ayant eu à bref délai un heureux +dénouement, il n'y avait plus de motifs pour retarder la représentation +d'une oeuvre que tous les véritables artistes attendaient avec +impatience. + +Le 3 mai 1887, _Lohengrin_ voyait, pour la première fois en France, les +feux de la rampe. Ceux qui ont eu le bonheur d'assister à cette unique +représentation ont remporté le souvenir ineffaçable d'une interprétation +hors ligne[22], qui amena bien des conversions et qui fit dire à un +critique, paraphrasant le mot d'un prince spirituel et bon, _qui ne +craignait pas la musique_; «Rien n'est changé en France; il n'y a qu'un +chef-d'oeuvre de plus.» + +Il y avait cependant ceci de changé, c'est que la tentative faite par +Lamoureux devait porter plus tard ses fruits et qu'elle préludait à +l'introduction des oeuvres dramatiques de Richard Wagner sur la scène +française, tant à Paris qu'en province. + +Les manifestations ridicules et regrettables qui eurent lieu aux abords +du théâtre de l'Éden le soir de la première représentation de +_Lohengrin_ déterminèrent Lamoureux à abandonner la partie. Voici la +lettre qu'il adressa le 5 mai 1887 au rédacteur en chef du _Figaro_: + + «J'ai l'honneur de vous informer que je renonce définitivement à + donner des représentations de _Lohengrin_. + + «Je n'ai pas à qualifier les manifestations qui se produisent, + après l'accueil fait par la presse et le public à l'oeuvre que, dans + l'intérêt de l'art, j'ai fait représenter à mes risques et périls + sur une scène française. + + «C'est pour des raisons d'un ordre supérieur que je m'abstiens, + avec la conscience d'avoir agi exclusivement en artiste et avec la + certitude d'être approuvé par tous les honnêtes gens.» + +N'insistons pas plus qu'il ne convient sur cette malheureuse affaire. +Nous n'en tirerons qu'une conclusion: est-il admissible qu'une minorité +fort bornée et composée de personnalités, dont les éléments seraient +faciles à établir[23], puisse entraver la liberté d'une majorité +intelligente, ayant le désir d'entendre, dans une salle absolument +privée, une oeuvre d'art de la plus grande beauté et ne pouvant qu'avoir +une heureuse influence sur l'avenir musical?--Si cette thèse était +admise, ce serait la porte ouverte à tous les abus. On l'a bien vu plus +tard. La police aurait dû, dès le premier jour, maintenir l'ordre dans +la rue, comme elle le fit postérieurement, lors de la première +représentation de _Lohengrin_ à l'Opéra: les quelques énergumènes, dont +une partie était soudoyée, se seraient retirés et Lamoureux aurait pu +donner suite immédiatement à sa belle tentative. Mais il devait prendre +sa revanche, plus tard, à l'Académie Nationale de musique. + +Non content d'avoir tué son entreprise, on voulait ternir son honneur: +on l'accusait d'avoir reçu de l'argent de provenance allemande, alors +qu'il était absolument seul à supporter le poids du déficit résultant de +la cessation brusque de sa tentative. Il n'eut qu'une ressource, celle +de diriger des poursuites contre les journaux qui cherchèrent à le +diffamer. Il expliqua lui-même cette situation dans une lettre adressée +le 12 mai 1887 au rédacteur en chef de l'_Événement_. + +Mais une manifestation éclatante, destinée à venger Lamoureux des +perfides et sottes accusations portées contre lui, se préparait; elle +devait être encore pour le vaillant chef d'orchestre un témoignage de +sympathie et d'encouragement. + +Un banquet, qui lui fut offert le 16 mai 1887 dans les salons de l'Hôtel +continental, réunissait l'élite des artistes et des personnalités +s'intéressant à l'art musical. Il nous paraît utile de reproduire, au +point de vue de l'histoire musicale, les discours qui furent prononcés; +ils indiquent très nettement la situation. + +Édouard Schuré, l'auteur du _Drame musical_, de l'_Histoire du Lied_..., +un des premiers et fervents admirateurs de Richard Wagner, après avoir +remercié les maîtres éminents, les artistes et les membres de la presse +qui étaient venus se joindre à la manifestation, a lu l'adresse rédigée +en commun et qui était ainsi conçue: + + «La représentation de _Lohengrin_ du 3 mai 1887 a été une victoire + éclatante. Ceux qui y ont applaudi vous envoient cette adresse + comme une protestation et comme un hommage: protestation contre + ceux qui ont empêché votre entreprise en la dénaturant; hommage à + celui qui, en nous révélant un chef-d'oeuvre, a bien mérité de + l'art. + + «Les soussignés considèrent comme un devoir de vous féliciter + hautement de votre action courageuse et désintéressée. Ils vous + affirment leur sympathie dans l'épreuve présente. Ils seront avec + vous quand vous reprendrez votre oeuvre et sont sûrs de la victoire + finale.» + +Puis, d'une voix vibrante et avec la crânerie qui lui est propre, Ernest +Reyer prononça les paroles suivantes: + + «Mon cher Lamoureux, + + «Nous vous devons à vous qui nous avez fait applaudir, entouré de + tout le prestige d'une exécution incomparable, l'un des + chefs-d'oeuvre de la musique moderne, nous vous devons une des plus + grandes joies, une des émotions les plus vives que nous ayons + jamais ressenties.--Vous nous avez donné une fête musicale superbe, + que l'on a improprement appelée «une fête sans lendemain». + Peut-être cette fête mémorable n'aura-t-elle son lendemain que dans + un avenir plus ou moins éloigné; mais elle l'aura, nous en sommes + intimement convaincus. + + «Et voilà pourquoi il ne faut pas que la détermination que vous + avez prise soit irrévocable; voilà pourquoi, au nom de tous ceux + qui sont ici et de tous ceux qui regretteront de ne pas y être + venus, je vous adjure de ne pas laisser tomber ce bâton de + commandement, que vous savez tenir d'une main si vaillante et si + hardie. Les vrais artistes, les vrais amis de l'art, ceux qui ne + nient ni le progrès ni la lumière, sont avec vous. Permettez-moi, + mon cher Lamoureux, de mettre dans le toast que je vous porte un + élan de reconnaissance, un témoignage de haute estime et de sincère + amitié.» + +Charles Lamoureux répondit en ces termes: + + «Messieurs, + + «Je suis très ému et très profondément touché du témoignage de + sympathie que vous me donnez aujourd'hui. + + «Je puiserai dans le souvenir que je garderai au fond du coeur une + force consolatrice contre l'injustice et les événements qui + m'accablent en ce moment et me forcent, momentanément, je l'espère, + à renoncer à la lutte que je soutiens depuis plus de vingt ans pour + le progrès de l'art. + + «J'aurai aussi la consolation d'avoir pu rendre quelques services + aux compositeurs français, et ceux d'entre eux dont j'ai eu le + bonheur de soutenir la cause sauront affirmer qu'ils ont trouvé en + moi un ami dévoué, sincère et désintéressé. + + «Ai-je besoin de vous dire, messieurs, que j'aime ardemment ma + patrie et que, comme vous, je la veux forte, intelligente et + victorieuse? + + «Mais si Wagner, à une époque douloureuse, a blessé maladroitement + et cruellement notre patriotisme, devons-nous fermer les yeux + devant la flamme de son génie de poète et de musicien, ce génie qui + est une gloire pour l'humanité? Non, je ne le crois pas; car je + suis de ceux qui veulent le libre-échange du progrès et de la + lumière, sans oublier, pour cela, les intérêts sacrés de la patrie. + + «Je bois donc, Messieurs, à l'indépendance de l'art, à la liberté + de ses manifestations et à la patrie.» + +Enfin, Henri Bauer porta, au nom de la presse, le toast suivant: + + «Messieurs, + + «Je bois à Charles Lamoureux, patriote français, je bois à + l'artiste croyant et vaillant qui, au prix d'un admirable effort, a + voulu maintenir à Paris sa place de capitale de l'art et du monde + intellectuel. N'est-ce pas le vrai patriotisme que de garder ce + creuset où l'art de tous les peuples se refondait, se rajeunissait, + se consacrait. + + «N'est-ce pas du patriotisme que de nous restituer l'art des + maîtres que nous aimons, de Gluck, de Bach, de Beethoven, de + Berlioz et de Wagner, dont conservent le culte tous les + compositeurs français assis à cette table? + + «L'avenir n'est pas loin qui décidera où fut le patriotisme, entre + celui qui essaya d'étendre la mission artistique de la France à + travers le monde et ceux qui essayaient de l'enrayer, d'étouffer + sous des menées obscurantistes l'oeuvre musicale.» + +Un beau groupe en bronze, oeuvre du sculpteur Godebski, représentant Elsa +et Lohengrin, fut offert, dans la même soirée, à Lamoureux. + +Comme Bergerat, Ernest Reyer avait bien prophétisé. Ce n'était pas une +fête sans lendemain que la représentation de _Lohengrin_ à l'Éden: car +cette superbe création devait être montée plus tard à l'Opéra, sous la +direction du même chef d'orchestre. Mais, n'anticipons pas. + +* * * + +Nous avons déjà indiqué que Lamoureux transporta ses concerts du théâtre +du Château-d'Eau d'abord à l'Éden (8 novembre 1885),--puis de l'Éden au +Cirque d'Été (30 octobre 1887). Nous ne donnerons pas la nomenclature +des oeuvres qu'il a fait exécuter dans ces nouveaux locaux et qui sont, +en partie du reste, les répétitions de celles données par lui au +Château-d'Eau. Il ne se contenta pas de continuer à propager les oeuvres +de Richard Wagner; mais il s'évertua à répandre les compositions des +nouveaux venus dans la carrière. C'est ainsi que, s'il avait déjà révélé +au public le talent très vigoureux d'Emmanuel Chabrier en exécutant sa +première oeuvre pour orchestre _Espâna_, il exposa une des pages les plus +marquantes parmi celles dues à la plume de Vincent d'Indy, la _Trilogie +de Wallenstein_ d'après Schiller. Il met également en vedette les noms +de Gabriel Fauré, ce très personnel musicien, G. Marty, G. Charpentier +et de tant d'autres. Non content de faire connaître des virtuoses +nouveaux comme le beau contralto de Mlle Landi, il engagea plusieurs +artistes étrangers, la célèbre Materna, l'admirable interprète des +oeuvres wagnériennes,--Lilli Lehmann et Kalisch. Ce fut à l'issue d'une +des séances du Cirque d'Été (16 mars 1890) que les admirateurs du talent +de Mme Materna, pour lui exprimer leur satisfaction et le désir de +l'applaudir encore et à Paris et à Bayreuth, lui firent présent d'un +charmant flacon en jaspe, monté en argent et enrichi de pierres fines, +dont l'écrin portait, gravée en lettres d'or, cette légende: «À MADAME +MATERNA.--Paris 1890.--_L'Arabie n'a rien de meilleur._--_Parsifal_ +(premier acte)». Charles Lamoureux, qui assistait à cette manifestation, +disait à ceux qui l'entouraient: «Vous ne pouvez vous imaginer quelle +charmante et admirable artiste est Madame Materna. Elle s'identifie si +complètement au rôle qu'elle interprète, elle se passionne si vivement +pour la musique de Wagner, que je l'ai vue souvent s'attendrir au point +de verser d'abondantes larmes, dans les moments les plus pathétiques.» + +Lors de l'Exposition universelle de 1889, les différents orchestres des +grands concerts de Paris furent appelés à donner des auditions +officielles dans la salle des fêtes du Trocadéro. Celle organisée par +Charles Lamoureux (23 mai 1889) ne fut pas la moins brillante. Les +choeurs et l'orchestre se composaient de deux cents exécutants.--Les +oeuvres interprétées furent les suivantes: _Patrie_, ouverture de G. +Bizet,--_Le Désert_ (première partie) de F. David,--_Loreley_, légende +symphonique (fragment) de P. et L. Hillemacher,--_Andante_ de la +symphonie en _ré_ mineur de G. Fauré,--Duo de _Béatrice et Bénédict_ de +Berlioz,--Scène de la _Conjuration de Velléda_, de Ch. Lenepveu,--Le +_Camp de Wallenstein_ de V. d'Indy,--_Ève_, mystère (première partie) de +Massenet,--_Matinée de Printemps_ de G. Marty,--_Geneviève_, légende +française de W. Chaumet,--_La Mer_, ode-symphonie de V. +Joncières,--_Espâna_ de E. Chabrier. + +En mai 1890, Charles Lamoureux épousait, en secondes noces, la +cantatrice qui avait interprété avec tant de grâce et de talent, dans +les concerts dirigés par lui, les belles pages des maîtres, Mme veuve +Armand-Roux (Brunet-Lafleur). + +Étendant l'idée qu'avait eue Pasdeloup de faire entendre son orchestre +dans plusieurs villes de France, Charles Lamoureux résolut +d'entreprendre avec sa vaillante phalange une tournée artistique à +l'étranger, en Hollande et en Belgique. Au commencement de septembre +1890, il fit annoncer dans la presse que cette tournée aurait lieu, sous +les auspices de l'imprésario Schurman, du 16 au 31 octobre 1890 à la +Haye, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, Gand, Liège et Bruxelles. + +Cette expédition musicale en Néerlande et en Flandre fut un véritable +triomphe. À Amsterdam, où existent cependant des phalanges +instrumentales merveilleusement organisées et que nous avons pu +apprécier, le succès fut prodigieux. Les cinq concerts, donnés dans la +Venise du Nord, rapportèrent quarante-quatre mille francs et les trois +autres à la Haye trente mille. + +En Belgique, à Bruxelles notamment, l'enthousiasme ne fut pas moins +grand. Toutefois, plusieurs _dilettanti_ auraient désiré que Lamoureux +fit une plus large place, dans ses programmes, à l'École française. On +releva, d'autre part, d'une manière fort intelligente, à côté des +qualités incontestables de précision et de fermeté dans le rythme, dues +à une discipline rigoureuse, des défauts qui en sont la contre-partie, +c'est-à-dire la sécheresse et la dureté, surtout dans les puissantes +pages de Richard Wagner, où il aurait fallu plus de passion, de +véhémence et d'_emballement_![24] + +Le coup de maître d'une direction un peu discréditée fut celui qui +consista, de la part de MM. Ritt et Gailhard, à monter _in extremis +Lohengrin_ à l'Académie Nationale de musique. C'était, d'une part, +terminer brillamment leur carrière et, d'autre part, ouvrir la voie, +dans un sens plus large que par le passé, à leurs successeurs. Vianesi +venait de quitter le bâton de chef d'orchestre; il fallait lui trouver +un successeur et on choisit le directeur des Nouveaux Concerts, en lui +octroyant les pouvoirs les plus illimités. Ce furent très probablement +cette autorité, à lui concédée sans restrictions, et aussi le désir de +continuer l'oeuvre qu'il avait si bien commencée à l'Éden qui engagèrent +Lamoureux à accepter les offres de la direction de l'Opéra. S'il +n'obtint pas des exécutants et des choristes des résultats aussi +satisfaisants que ceux atteints à l'Éden, il faut cependant constater +que ses efforts aboutirent à un succès et que les représentations de +_Lohengrin_ à l'Opéra furent de celles qui peuvent compter parmi les +plus belles de la direction Ritt et Gailhard. La première, après +quelques atermoiements, eut lieu le 16 septembre 1891. + +Le cadre de cette étude ne nous permet pas d'entrer dans de longs +développements; nous insisterons seulement sur quelques points. + +Les mêmes folies, qui s'étaient produites aux portes de l'Éden, se +renouvelèrent sur la place de l'Opéra. Dans la salle quelques +énergumènes, dont un restera légendaire[25], cherchèrent à empêcher +l'exécution. Mais, cette fois, les mesures de police étaient +admirablement prises et toute velléité de manifestation fut réprimée si +vigoureusement que les meneurs s'évanouirent comme par enchantement et +que victoire resta au _Cygne_. La Presse fut très favorable à l'oeuvre et +les représentations de _Lohengrin_ à l'Opéra furent assurées d'un succès +durable. + +En ce qui concerne l'exécution, Charles Lamoureux se refusa à maintenir +dans l'opéra de Wagner les coupures qui avaient été un peu imposées au +maître, depuis les premières représentations de Weimar. Nous pourrions +rappeler cependant que Wagner avait lui-même reconnu la nécessité de +supprimer la seconde partie dans le récit du Chevalier au troisième +acte.--«Je me suis souvent exécuté à moi-même ce récit, écrivait Wagner +à Liszt, et je me suis convaincu que la seconde partie devait +nécessairement produire du froid. Ce passage devra donc être supprimé +dans la partition et le poème.» C'est du reste ce qui a été fait[26]. + +À Weimar, lorsque _Lohengrin_ fut monté sous la direction de Liszt et du +Kapellmeister Genast, la première représentation n'avait pas duré moins +de cinq heures. Cette longueur avait effrayé R. Wagner lui-même et il +écrivit immédiatement à Liszt pour lui expliquer que le ralentissement +avait dû se produire dans les _récitatifs_; et, à ce propos, il donne +les indications les plus précises sur la façon de dire _son_ récitatif: +«.......Nulle part, dans la partition de _Lohengrin_, je n'ai écrit dans +les parties de chant le mot «récitatif». Les chanteurs ne doivent pas +savoir qu'il y a des récitatifs. Je me suis, au contraire, efforcé de +mesurer et de marquer l'expression parlée du langage avec tant de sûreté +et une telle précision que le chanteur n'a plus qu'à _chanter les notes +exactement dans le mouvement indiqué_ pour trouver le ton juste du +langage..........» + +Wagner ajoute que, d'après ses calculs, «le premier acte ne doit pas +durer beaucoup plus d'une heure, le second une heure un quart, le +dernier un peu au delà d'une heure, de telle sorte qu'en y comprenant +les entr'actes, la représentation commencée à _six heures_ doit être +terminée à _dix heures trois quarts_.» + +Il assignait donc à son oeuvre une durée de quatre heures trois quarts, +soit bien près de _cinq heures_, ce qui est excessif. + +À Paris, les représentations commencées à 8 heures finissent à minuit un +quart et même minuit et demi, soit une durée de quatre heures et demie, +encore bien trop longue. + +Il est certes regrettable de faire des coupures, d'opérer des +mutilations dans une oeuvre absolument artistique, conçue dans un système +d'homogénéité. Nous avons été toujours du nombre de ceux qui sont d'avis +de ne rien retrancher ni ajouter dans les partitions des maîtres. +Toutefois il faut bien reconnaître que le point par lequel pèchent les +oeuvres de R. Wagner est la longueur. Il serait facile de citer certaines +parties, quelques récits qui, par leur développement démesuré, nuisent à +l'action ou à l'intérêt du drame, et fatiguent l'auditeur, quelque bien +disposé qu'il soit. Wagner, nous l'avons vu, l'avait reconnu lui-même +pour la deuxième partie dans le récit du chevalier, au troisième acte de +_Lohengrin_. Mais, si des coupures devaient être faites, il serait +nécessaire de procéder avec la plus vive intelligence, ce qui n'est pas +malheureusement toujours le fait des arrangeurs ou plutôt des +_dérangeurs_. + +Cette durée excessive des opéras n'est pas particulière aux oeuvres de +Richard Wagner. Une des premières réformes à opérer par les compositeurs +modernes, appelés à écrire des drames lyriques, consisterait à donner à +ces derniers une proportion raisonnable. Tous y auraient profit: le +compositeur, parce que son oeuvre y gagnerait en concision;--le public, +parce qu'une grande fatigue lui serait épargnée et que, par suite, la +somme de jouissance serait plus grande;--enfin le directeur même du +théâtre, parce que ses frais généraux seraient diminués. + +Selon nous, un drame lyrique ou un opéra (le nom ne fait rien à +l'affaire) ne devrait pas, avec les entr'actes, avoir une durée de plus +de _trois heures_ au minimum et _trois heures et demie_ au maximum. +Commencée à _huit heures_, la représentation prendrait fin à _onze +heures_ ou _onze heures et demie_. + +Cette concision que nous réclamons pour les oeuvres théâtrales ne +s'impose-t-elle pas dans les autres branches de l'art? + +N'oublions pas de mentionner le concours que Charles Lamoureux a prêté +soit au Théâtre de l'Odéon, en dirigeant les parties musicales pour des +oeuvres telles qu'_Athalie_, l'_Arlésienne_ etc..., soit à la Société des +Grandes auditions de France. + +Au début de l'année 1893, il a été appelé à diriger à Saint-Pétersbourg +et à Moscou des concerts qui ont eu un vif succès et qui lui ont valu +des ovations semblables à celles faites à Édouard Colonne lors de ses +voyages en Russie. + +Charles Lamoureux est chevalier de la Légion d'honneur. + +* * * + +Cette étude a-t-elle bien fait ressortir tous les traits de la +physionomie morale et physique de notre modèle? Nous ne le pensons pas. +Si elle indique bien la vaillante ténacité, la volonté d'être maître, +l'ambition de s'élever au premier rang,--si elle donne des +renseignements assez détaillés sur ses entreprises, en tant que chef +d'orchestre, elle laisse peut-être un peu dans l'ombre certaines +particularités, certains tics qui sont là pour donner du piquant à la +physionomie, comme un coup de pinceau un peu brillant, une touche de +blanc, par exemple, viendra réveiller la figure de tel portrait à +l'huile. «J'ai senti plus d'une fois» disait Sainte-Beuve «combien le +caractère d'un homme est compliqué et avec quel soin on doit éviter, si +l'on veut être vrai, de le simplifier par système.» + +Cette pensée si juste de l'auteur des _Causeries du Lundi_ ne doit +jamais être perdue de vue par celui qui s'attache à peindre ses +semblables. Il ne doit pas redouter de faire voir l'homme, l'artiste +sous tous ses aspects, l'intérieur comme l'extérieur, la face comme le +revers de la médaille. Les plus minimes détails ne sont pas +indifférents. C'est à ce prix seulement qu'il fera un portrait _vrai_ et +_ressemblant_. + +Notre profil a donc besoin de retouches et d'additions. + +Si nous disions que Charles Lamoureux brille par l'aménité et la +patience, nous nous éloignerions de la vérité. Dans tous les orchestres +qu'il a été appelé à diriger, il a laissé la réputation d'un +croque-mitaine. Nous n'irions pas jusqu'à lui appliquer l'opinion de +Meyerbeer: «Pour être chef d'orchestre il faut être insolent..., voilà +pourquoi je n'ai jamais pu être chef d'orchestre.» Mais, nous serions +dans le vrai, en affirmant qu'il n'est pas toujours tendre pour les +artistes qu'il commande; il ne sait pas, à son pupitre, conserver la +placidité et la sérénité voulues. Voyez même son attitude vis-à-vis du +public, les jours de concert; elle manque souvent de correction. Il +impose silence en lançant un _chut_ sec et perçant, et en foudroyant du +regard l'interrupteur qui se permet la plus petite incartade, ou +l'espiègle et calembouriste ouvreuse (alias Willy), qui le lui rend +bien par les traits qu'elle lui décroche comme une flèche du Parthe, +d'abord dans _Art et critique_ et, plus tard, dans l'_Écho de Paris._ + +Sa mauvaise humeur ne s'exerce-t-elle pas également à l'égard des +compositeurs, dont il est appelé à faire exécuter les oeuvres? Certaine +altercation violente avec Augusta Holmès, au milieu d'une répétition au +Cirque d'Été, viendrait à l'appui de notre dire. + +Autre particularité: il tient essentiellement à ce que ses projets, même +les moins importants, ne soient pas divulgués. Aussi fulmine-t-il contre +les indiscrets qui font connaître à l'avance les numéros des programmes +de ses concerts. Il n'est pas plus ouvert avec les siens: sa fille, +Mme Chevillard, n'a appris que par la lecture du _Figaro_ la nouvelle +de la nomination de son père, comme chef d'orchestre à l'Opéra, à la fin +de la direction Ritt et Gailhard. + +Cette manière d'être n'est-elle pas indépendante de sa volonté et ne +prendrait-elle pas sa source dans des idées de persécution qui le +hantent, dans la méfiance qui en résulte pour tous ceux qui +l'approchent, dans la crainte mal fondée de railleries à son égard? +L'abord se ressent de cette disposition d'esprit; il est froid et +inspire quelque inquiétude. + +Aussi a-t-il dû être malheureux des caricatures qui ont été faites sur +lui! Car le crayon satirique, s'étant emparé sur une large échelle de +Richard Wagner, devait atteindre également celui qui, en France, a été +un de ses plus fervents adeptes. + +Toutefois, sous cet aspect un peu rébarbatif et glacial, il faudrait +reconnaître un fond de gaîté, un peu de cette jovialité gauloise +qu'Émile Bergerat a laissé entrevoir dans l'article qu'il lui a +consacré. Ne le montre-t-il pas, à un repas de noces chez Gillet, à la +porte Maillot, semant l'allégresse par un toast où le symbole côtoyait +la fantaisie, et ouvrant lui-même le bal par un quadrille. N'est-ce pas +Lamoureux qui répondait un jour à Mme Materna, le proclamant grand +chef d'orchestre: «Dites... _gros_ chef d'orchestre!» + +Par amour de l'assimilation, il y aurait un rapprochement curieux à +faire entre Lamoureux et Colonne: on trouverait, en effet, dans leur vie +bien des points de ressemblance. Nés à Bordeaux, ils ont, dès le début, +le même professeur de violon, M. Baudouin,--et, plus tard, au +Conservatoire de Paris, M. Girard. Ils font partie, un moment, du même +quatuor. Ils deviennent bientôt, tous les deux, les créateurs et +directeurs des plus importants concerts symphoniques de Paris. En +l'année 1873, Colonne fonde à l'Odéon, puis au Châtelet le _Concert +National_; à la même époque, Lamoureux organise au Cirque d'Été la +_Société de l'Harmonie sacrée_. Ils épousent en secondes noces une +cantatrice: Colonne, Mlle Vergin,--et Lamoureux, Mme +Brunet-Lafleur. + +Enfin, ils ont été appelés, l'un et l'autre, à diriger l'orchestre de +l'Opéra. + +Les qualités dominantes de Charles Lamoureux, comme chef d'orchestre, +consistent dans une recherche absolue de la précision, de la correction +et de la clarté obtenues par des répétitions nombreuses, poussées +jusqu'aux limites les plus extrêmes. Il a inculqué à son orchestre une +discipline pour ainsi dire militaire, qui constitue la plus grande +originalité du magnifique ensemble instrumental dont il a la direction. +Le quatuor, manoeuvrant comme un seul homme, arrive à des effets +surprenants d'homogénéité, de sonorité et de nuances; la famille des +instruments à vent est peut-être la meilleure que nous connaissions: les +bois ont une étonnante finesse et les cuivres un superbe éclat. Aussi, +obtient-il, dans les oeuvres où le lyrisme n'est pas la note dominante, +des exécutions réellement parfaites. Mais, dans les pages de grande +puissance dramatique, de large envergure, où il serait nécessaire +d'enlever l'orchestre et de lui communiquer une passion débordante, on +constate à regret la dureté et la sécheresse. La ponctuation est par +trop fidèlement observée et, pour nous servir d'une expression vulgaire, +le tout est trop bien ratissé. Ainsi interprétées, les grandes +compositions lyriques, si remarquables par leur fougue, et les violents +contrastes qu'elles accusent, laissent à l'auditeur des impressions +ternes et grises. On voudrait un peu moins de calcul et un peu plus +d'emballement. + +Peut-être, le bâton de commandement manque-t-il de souplesse? + +Ces réserves faites, nous reconnaîtrons que l'orchestre des Nouveaux +Concerts est, après celui du Conservatoire de Paris, et avec celui de +l'Association artistique dirigé par Ed. Colonne, un des plus +remarquables qui existe en Europe. + + + + +FAUST + +SCÈNES DU POÈME DE GOETHE + +MISES EN MUSIQUE + +PAR + +ROBERT SCHUMANN + + +De tous les musiciens qui ont osé aborder la traduction musicale de +_Faust_, Robert Schumann est celui qui, en raison même de son +tempérament et de sa prédilection pour les pages mystiques de la seconde +partie, a surpassé ses rivaux et a été bien près d'atteindre l'idéal +rêvé par Goethe. + +Le grand poète allemand s'est élevé au-dessus de lui-même; il a vu bien +au delà de la nature humaine dans ce drame plus qu'humain et dans cette +sorte d'épopée symbolique que l'on nomme le premier et le second +_Faust_. «Voilà une de ces oeuvres, a dit M. H. Taine, où l'artiste se +dépasse lui-même. Emporté par le sujet, il oublie son public, s'enfonce +jusque dans les territoires inexplorés de son art; il trouve, par delà +le monde vulgaire, des alliances, des contrastes, des réussites étranges +au delà de toute vraisemblance et de toute mesure.» + +Mme de Staël, dans ses belles études sur l'Allemagne, a donné cette +conclusion éloquente sur _Faust_: «Quand un génie tel que celui de +Goethe s'affranchit de toutes les entraves, la foule de ses pensées est +si grande que de toutes parts elles dépassent et renversent les bornes +de l'art.» + +Goethe, en effet, s'est placé sur des hauteurs sublimes pour contempler +en même temps ce qu'il appelle le _macrocosme_ et le _microcosme_ +(littéralement le grand et le petit monde). Il a fait là une oeuvre dans +laquelle les personnifications abstraites tiennent une grande place. +_Marguerite_ (_Gretchen_), elle, est réellement vivante; son action est +limitée dans le drame qui aboutit à elle, mais qu'elle ne remplit pas +tout entier, il s'en faut. C'est ce qu'ont parfaitement compris H. +Berlioz et, mieux encore, R. Schumann, en donnant une place relativement +restreinte au rôle de Marguerite dans l'ensemble musical créé par +eux[27]. Avec quel tact Schumann s'en est tenu à cette première +floraison à peine entr'ouverte de l'amour dans la scène du jardin, hors +de laquelle il s'abstient de rappeler _Faust et Marguerite_ en présence! +En outre et, à juste titre, l'un et l'autre ont repoussé la forme de +l'opéra avec ses conventions et ses adjonctions qui modifient toujours +le sens du texte, pour adopter celle vraiment rationnelle du poème +symphonique et choral. Ils ont cherché ainsi à suivre Goethe sur les +sommets où sa fantaisie puissante s'est élevée: aussi resteront-ils, +chacun à leur manière et suivant leur tempérament, les véritables +traducteurs d'une partie de son _Faust_. + +Hector Berlioz, avec sa nature impétueuse, fantasque, shakespearienne, a +pris dans le poème allemand les scènes qui convenaient à sa puissante et +nerveuse fantaisie, et qui avaient exercé, de longue date, une séduction +irrésistible sur son esprit. Dans le scénario de sa _Damnation de +Faust_, il s'éloigne souvent de l'oeuvre primitive; l'idée principale de +Goethe n'est pas son objectif. Sa traduction musicale, elle aussi, se +ressent plutôt de sa passion pour Shakespeare que de son admiration pour +Goethe. Des pages telles que la Marche sur le thème hongrois de Rakocsy, +la scène de la taverne d'Auerbach, révèlent un tempérament qui +s'épanouit plutôt au dehors qu'en dedans et dans lequel on sent vibrer +surtout la fougue inhérente à la race française[28]. + +Dans ses Mémoires, dans son Avant-propos, Berlioz déclare hautement +qu'il n'a cherché ni à traduire ni à imiter _Faust_, mais seulement à +s'en inspirer et à en extraire la substance musicale qui y est contenue. +Il s'excuse également d'avoir osé toucher à un chef-d'oeuvre, en y +apportant de nombreux changements. Certes, il faut lui savoir gré +d'avoir fait à ce sujet, son _mea culpa_; mais nous devons cependant, +nous plaçant à un point de vue des plus élevés, avouer que l'excuse +qu'il donne pour avoir fait circuler la plus libre fantaisie à travers +l'oeuvre du poète allemand ne nous satisfait pas pleinement. Il était +libre de prendre dans _Faust_ les pages qui l'intéressaient le plus +vivement, d'y introduire des sujets épisodiques, puisque sa merveilleuse +inspiration l'a amené à produire, à côté du chef-d'oeuvre de Goethe, un +autre chef-d'oeuvre. Mais il n'avait pas à déclarer «qu'il était +absolument impossible de mettre en musique le poème de Goethe, sans lui +faire subir une foule de modifications». + +Robert Schumann a prouvé victorieusement le contraire. Dans les parties +qu'il a traduites musicalement, le maître de Zwickau a suivi pas à pas +le texte original. C'était, il faut en convenir, le moyen le plus sûr +pour faire ressortir les merveilleuses beautés de la poésie et en rendre +aussi exactement que possible le sens intime. + +* * * + +Profondément rêveur et sentimental, Robert Schumann devait se passionner +pour l'oeuvre de Goethe, surtout pour le second _Faust_, où le mysticisme +règne en maître. De bonne heure, à vingt-trois ans et non à treize, +comme l'ont indiqué par erreur certains commentateurs, il avait songé à +la traduction musicale de _Faust_. C'est, en effet, à la fin de l'_année +1844_ qu'il quitta Leipzig pour aller résider à Dresde, dans le but de +rétablir sa santé fortement ébranlée à la suite des nombreux travaux +auxquels il s'était livré. Il attribuait lui-même l'état maladif et +inquiétant dans lequel il se trouvait à l'excès de fatigue qu'il avait +éprouvé en se livrant, _pour la première fois_, à la composition des +_Scènes de Faust_, dont il avait écrit, en 1844, l'épilogue pour soli, +choeur et orchestre. Cet épilogue n'aurait jamais été édité, mais il a +été exécuté plusieurs fois à Leipzig, à Dresde et à Weimar. + +Il ne cessa, par la suite, de revenir à ce gigantesque travail, dont il +était fortement épris. Dans une lettre adressée de Dresde, le 20 juin +1848, à Carl Reinecke, il lui annonce qu'il a fait jouer pour la +première fois, en petit comité, le finale de _Faust_ avec orchestre et +il ajoute: «Je croyais ne pouvoir arriver à terminer la composition de +ce morceau, surtout le choeur final; il m'a cependant pleinement +satisfait. Je voudrais le faire exécuter l'hiver prochain à +Leipzig;--peut-être y serez-vous?» + +Du 14 juillet à la fin d'août 1849, il écrivit quatre scènes de _Faust_ +pour orchestre. Cette année 1849 fut peut-être la plus productive de la +vie du compositeur et cette prodigieuse fécondité pourrait être +attribuée à la cause suivante: il fut forcé, à la suite des événements +politiques, de quitter Dresde, en mai 1849, pour se réfugier à Kreischa, +petit bourg voisin, où il trouva le loisir voulu pour se livrer à ses +merveilleuses inspirations. Fait à noter: c'est dans cette période que +la poésie de Goethe le hanta surtout, puisqu'il écrivit, du 18 au 22 +juin 1849, quatre _Mélodies de Mignon_, extraites du _Wilhelm Meister_ +de Goethe,--puis, les 2 et 3 juillet de la même année, le superbe +_Requiem de Mignon_[29]. + +Nous voyons ensuite qu'à l'occasion du centenaire de Goethe on donna à +Dresde, le 28 août 1849, un festival dans lequel furent exécutés avec +le plus vif succès et en même temps que la _Nuit de Walpurgis_ de +Mendelssohn, les morceaux composés jusqu'à cette époque par Schumann sur +_Faust_; une audition en fut donnée également, le lendemain 29 août +1849, à Leipzig[30]. + +En avril 1850, Schumann termina la musique des deux dernières scènes de +_Faust_. Il avait alors réuni les divers épisodes, choisis par lui, tels +qu'ils se succèdent dans l'ordre de la tragédie: 1º Scène du jardin,--2º +Marguerite devant l'image des sept douleurs,--3º Scène de l'église,--4º +Lever du soleil, Ariel, et réveil de Faust,--5º Minuit; les quatre +sorcières,--6º Mort de Faust. + +Ces tableaux forment la première et la seconde partie de la partition. À +quelle époque précise écrivit-il la troisième partie, c'est-à-dire la +plus belle? Il n'est pas douteux que les dernières scènes ont été +composées les premières[31]. + +Ce fut en 1853 qu'il mit la main à la grande ouverture, merveilleuse +introduction à cet ensemble, qui restera un des chefs-d'oeuvre de l'art +musical. Il écrivait, à la fin de cette même année, à un jeune officier, +grand amateur de musique, M. Strackerjan: «J'ai beaucoup travaillé dans +ces derniers temps. J'ai écrit une ouverture de _Faust_, couronnement de +l'édifice d'une suite de scènes tirées de la tragédie.» Cette indication +est précieuse, puisqu'elle nous laisse entendre que les trois parties +dont se compose la partition étaient entièrement achevées en 1853. + +Robert Schumann avait pensé à faire un opéra de _Faust_; on trouve en +effet le titre de ce drame inscrit sur son livre de projets. Il s'arrêta +au sujet de _Geneviève_ et, malgré le peu de succès qu'obtint cette +belle oeuvre, il songea encore à une nouvelle composition de Goethe, +_Hermann et Dorothée_. Il témoigna, à plusieurs reprises, le désir +d'écrire un nouvel opéra sur ce sujet, notamment dans des lettres +adressées le 21 novembre et 8 décembre 1851 à Maurice Horn, l'auteur du +_Pèlerinage de la Rose_. Dans celle du 8 décembre, il dit: «Je n'ai pu +encore rassembler mes idées au sujet d'_Hermann et Dorothée_. Mais, +réfléchissez donc, je vous prie, si vous pourriez traiter le sujet de +façon à ce qu'il remplisse une soirée de théâtre, ce dont je doute..... +Je veux que ce soit un grand opéra et vous êtes certainement de mon +avis. Musique et poésie devront être écrites d'un style simple, naïf et +champêtre.» + +En ce qui concerne _Faust_, nous estimons que Robert Schumann fit +sagement en renonçant à faire un opéra de cette grande épopée, qui, en +raison même de sa conception hardie et surnaturelle, nous semble +repousser le cadre de la scène, et dont la haute et sublime fantaisie +s'épanouit plus librement et d'une manière plus artistique, dans +l'acception la plus haute du mot, sous la forme d'une oeuvre lyrique ou +oratorio romantique pour soli, choeur et orchestre. + +Un subtil esprit, entre tous, un critique des plus compétents, avec +lequel nous voudrions toujours être d'accord, M. René de Récy, ne +partage pas entièrement notre avis sur le mérite de la traduction +musicale de _Faust_ par Robert Schumann[32]. Il reconnaît que le +compositeur a suivi pas à pas le texte et respecté les vers, qu'il a +senti _plus profondément qu'un autre_ la merveilleuse beauté du +dénouement; mais il n'ose dire qu'il a rendu la grandiose mise en scène +de l'oeuvre, la poésie tout entière. Nous lui répondrons: + +Si, dans le poème de Goethe, on perçoit, à côté de toutes les audaces, +un esprit toujours pondéré, qui calcule ses effets et rêve toujours «le +divin équilibre», on découvre, sans aucun doute, dans la partition de +Schumann, un esprit rêveur, idéaliste, plus apte à interpréter les +poésies passionnées et troublantes d'Henri Heine ou de Lord Byron que +celles de l'Olympien de Weimar. Goethe était un classique et Schumann un +lyrique. Beethoven, qui avait pensé souvent à mettre _Faust_ en musique, +possédait peut-être les qualités adéquates, de nature à nous donner une +traduction, dans laquelle le développement de la pensée du poète aurait +été plus fortement, sinon plus poétiquement rendu. Mais Beethoven n'a pu +réaliser son projet et nous devons nous estimer heureux d'avoir possédé +un génie comme Schumann pour faire vibrer les cordes de la lyre. + +Ces réserves faites, il ne faut pas perdre de vue que le compositeur n'a +pas eu l'intention de traduire dans son entier l'oeuvre de Goethe; il a +seulement détaché du poème, pour les mettre en musique, les scènes qui +convenaient le mieux à son tempérament; c'est ainsi que la troisième +partie, toute de mysticisme, est de beaucoup la plus belle. On peut dire +qu'elle est la résultante de l'esprit qui a toujours animé Robert +Schumann, du milieu intellectuel dans lequel il a vécu. + +Nous verrons, en analysant la partition, si le musicien n'a pas été un +traducteur merveilleux du poète et si les arguments de notre confrère, +M. René de Récy, ne sont pas un peu spécieux, s'ils ne faiblissent pas +devant la beauté de l'oeuvre. + +Avouons sincèrement qu'il ne nous a pas enlevé «nos chères illusions». + +* * * + +La première partie des scènes de _Faust_ de R. Schumann[33] est fort peu +développée; elle ne contient que trente-sept pages, alors que la seconde +en renferme quatre-vingt-deux et la dernière cent soixante-dix-huit. +Voici, du reste, les scènes empruntées par le musicien au poème de +Goethe, en ce qui concerne la première partie: + + Ouverture. + + Nº 1. + + _Scène du jardin_ | Ainsi tu m'avais reconnu | Faust. Marguerite. + Duo | _Du kanntest mich, o Kleiner_ | + + Nº 2. + + _Marguerite devant l'image de_ |Ô vierge, ô pauvre mère| + _la Mère des sept douleurs_ | _Ach neige,_ | Marguerite. + Prière |_du Schmerzensreiche_ | + + Nº 3. + | En ton enfance pure | Le mauvais esprit. + _Scène de l'église_ |_Wie anders, Gretchen, war_ | Marguerite. + Soli et choeur | _dir's_ | Le choeur. + +Écrite au déclin de la vie de Schumann, l'ouverture est, comme celle de +_Manfred_, une préface au drame romantique, dans laquelle s'agitent tour +à tour les sensations les plus diverses, passant de la véhémence extrême +à l'accalmie momentanée. Ne prélevant aucune des idées musicales que +renferme la partition, elle s'éloigne, en ce sens, des ouvertures +placées par Weber et Richard Wagner en tête de leurs drames lyriques, et +dans lesquelles apparaissent, par anticipation, les thèmes principaux de +l'oeuvre. Mais elle porte la marque de l'essence même du génie de +Schumann et fait pressentir admirablement le sens général d'une création +où Goethe et, à la suite, son illustre traducteur ont, à travers des +alternatives d'ombre et de lumière, abouti à un grandiose hosanna de +l'éternel amour féminin! + +Le début est d'un mouvement solennel et lent; le motif sombre, soutenu +par les trémolos, n'est que le germe de la phrase musicale, qui apparaît +au _più mosso_ et dont voici la contexture: + +[image: notation musicale] + +À cette phrase très énergique, d'un rythme saisissant et des plus +intéressantes dans ses développements, s'enchaîne une seconde idée, +pleine de charme, à la forme caressante, avec mélange de trait liés en +doubles croches et en triolets: + +[image: notation musicale] + +Ce sont les deux thèmes qui, tour à tour présentés, forment l'ensemble +de cette magistrale ouverture, dont la conclusion en majeur rappelle +peut-être au début tel hosanna de la troisième partie. + +On s'est plu, non sans raison, à placer en première ligne la seconde et +la troisième partie des _Scènes de Faust_ de Robert Schumann. Ce sont +sans nul doute les pages les plus merveilleuses de la partition; mais on +a un peu trop négligé de nous révéler les beautés contenues dans la +première partie que le compositeur n'avait pas eu le temps de rendre +plus complète. + +Rien de plus frais, de plus séduisant que la _Scène du jardin_, dans +laquelle se manifeste l'âme pure de Marguerite, à laquelle s'unit celle +de Faust, subjugué par le doux parfum qui se dégage de cette fleur non +encore épanouie. Comme la phrase haletante de l'orchestre, soutenue par +les accompagnements en triolets, donne bien tout d'abord le sens intime +de cette scène d'amour et enveloppe d'un réseau léger le dialogue des +deux amants! Comme ce dialogue lui-même est habilement mené et quel +attrait légèrement voilé émane de la traduction musicale, serrant de +près le texte du poète! Timides sont les premières paroles échangées +entre Faust demandant son pardon et Marguerite avouant son trouble: +bientôt la douce mélodie prend corps et devient plus caressante dans la +révélation du naïf amour de la jeune fille. Quel charme dans l'épisode +de l'effeuillage de la marguerite, se terminant par ce cri du coeur: + +[image: notation musicale: il m'ai-me!] + +suivi de cette adorable phrase de Faust, d'un sentiment si profond: + +[image: notation musicale: Oui mon en-fant, crois en la dou-ce fleur] + +Et, en présence de cet amour immense, triomphant qui surprend Marguerite +et la terrasse pour ainsi dire, arrive cette interruption en mineur: +«Mon Dieu, j'ai peur», qui peint bien l'agitation de son âme.--Puis, +après un trait de basson amenant l'interruption de Méphistophélès et +celle de Marthe, la trame mélodique s'éteint sur cette tendre réponse de +Marguerite + +[image: notation musicale: _Innig._ Bien-tôt... oui j'es-pè-re!] + +L'orchestre fait entendre encore quelques notes _pianissimo_ et s'efface +comme la lumière du jour. + +Toute cette scène si vivante n'est-elle pas la traduction poétique la +plus vraie, la plus exempte de miévrerie du _Jardin de Marthe_? + +Remarquons, sans arrêter l'attention du lecteur plus qu'il ne convient, +que Schumann, à l'exemple de Spohr, a écrit le rôle de Faust pour voix +de baryton. En adoptant ce timbre vocal, les deux compositeurs ont +voulu, sans nul doute, donner au rôle de Faust un caractère plus viril. +Mozart avait eu la même pensée en créant le rôle de Don Juan. + +Plein d'admiration pour le talent de Schubert, le maître de Zwickau +n'a-t-il pas été attiré spécialement, comme son émule, vers cette scène +du premier _Faust_: Marguerite devant l'image de la Mère des Sept +douleurs? Ce qu'il y a de certain c'est que les deux compositeurs ont +trouvé, pour exprimer la douleur de cette _suppliante_, des accents +pleins d'onction qui deviennent plus expressifs et pathétiques, à mesure +que la coupable exhale plus vivement sa plainte et se prosterne aux +pieds de la Vierge, en la conjurant de la sauver. Schumann n'a point +donné un caractère religieux à la prière de Marguerite; c'est le +gémissement de la pécheresse succombant sous le poids du remords, qui, +après avoir offert à la Mère des Sept douleurs des fleurs qu'elle arrose +de ses larmes et s'être agenouillée devant son image, espère trouver en +elle un soulagement à ses maux. La mélodie, accompagnée dès le début par +les altos, le hautbois et la clarinette, est d'une douloureuse +tristesse; elle commence dans un mouvement lent, pour s'accentuer et +prendre son libre essor sur les mots: + + «Partout où je me traîne + Partout me suit ma peine. + +L'accompagnement et le chant se précipitent avec une charmante +progression: quelle page étonnante de couleur! Au changement de +mouvement de quatre temps en six-quatre, le chant s'épanouit doucement +jusqu'à ce cri de désespoir: «Ah, sauve-moi, protège-moi». Puis, +lentement et pianissimo s'achève la conclusion poignante sur cette +phrase soutenue par les trémolos de l'orchestre, dans laquelle +Marguerite affaissée murmure un dernier appel à la Vierge, + +[image: notation musicale: Ô Vier-ge ô Sain-te mè-re] + +Voici maintenant Marguerite à l'église où l'on célèbre le service des +morts; elle est couverte d'un long voile. Derrière elle se tient le +Mauvais Esprit qui l'empêchera de prier et de trouver la consolation +qu'elle pouvait espérer dans l'unique refuge qui lui restait. + + «_Le Mauvais Esprit._ Te souviens-tu, Marguerite, de ce temps où tu + venais ici te prosterner devant l'autel? Tu étais alors pleine + d'innocence, tu balbutiais timidement les psaumes, et Dieu régnait + dans ton coeur. Marguerite, qu'as-tu fait? Que de crimes tu as + commis! Viens-tu prier pour l'âme de ta mère, dont la mort pèse sur + ta tête? Sur le seuil de ta porte, vois-tu quel est ce sang? C'est + celui de ton frère; et ne sens-tu pas s'agiter dans ton sein une + créature infortunée qui te présage de nouvelles douleurs? + + «_Marguerite._ Malheur! malheur! Comment échapper aux pensées qui + naissent dans mon âme et se soulèvent contre moi! + + «_Le choeur: Dies irae, dies illa_ + _Solvet sæclum in favilla._ + + «_Le Mauvais Esprit._ Le courroux céleste te menace, Marguerite; + les trompettes de la résurrection retentissent: les tombeaux + s'ébranlent et ton coeur va se réveiller pour sentir les flammes + éternelles. + + «_Marguerite._ Ah! si je pouvais m'éloigner d'ici! les sons de cet + orgue m'empêchent de respirer et les chants des prêtres font + pénétrer dans mon âme une émotion qui la déchire. + + «_Le choeur: Judex ergo cum sedebit_ + _Quidquid latet apparebit_ + _Nil inultum remanebit._ + + «_Marguerite._ On dirait que ces murs se rapprochent pour + m'étouffer; la voûte du temple m'oppresse: de l'air! de l'air! + + «_Le Mauvais Esprit._ Cache-toi; le crime et la honte te + poursuivent. Tu demandes de l'air et de la lumière, misérable! + qu'en espères-tu? + + «_Le choeur: Quid sum miser tunc dicturus?_ + _Quem patronum rogaturus,_ + _Cum vix justus sit securus?_ + + «_Le Mauvais Esprit._ Les saints détournent leur visage de ta + présence; ils rougiraient de tendre leurs mains vers toi. + + «_Le choeur: Quid sum miser tunc dicturus?_ «Marguerite crie au + secours et s'évanouit.» + +Quelle scène! Et comme le compositeur a su rendre les angoisses de cette +malheureuse qui ne peut s'isoler dans la prière, accablée par les +menaces de l'Esprit du mal et succombant sous le poids des accords du +plus foudroyant des _Dies iræ_. Schumann n'a pas craint de donner un +assez long développement à cette scène de l'église. Les imprécations de +Satan, accompagnées par les accords vigoureux et les trémolos de +l'orchestre, les phrases entrecoupées de Marguerite voulant échapper à +ses terreurs et implorant la grâce divine, les terribles sonorités du +_Dies iræ_, tout cet ensemble constitue une page des plus dramatiques, +qui est l'interprétation, dans sa plénitude, de la pensée de Goethe. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +_Nº 4. Lever du soleil.--Nº 5. Minuit.--Nº 6. Mort de Faust._ + + +Contraste frappant entre le drame précédent et la scène, toute +d'apaisement, par laquelle s'ouvre la deuxième partie! Faust, étendu sur +le gazon émaillé de fleurs, dans la contrée la plus charmante, sous +l'influence de la fatigue, de l'inquiétude, cherche le sommeil. Les +ombres de la nuit envahissent insensiblement le paysage et les sylphes +voltigent ça et là, légers, empressés autour du Docteur. Les accords +voilés de la harpe se font entendre et les murmures de l'orchestre +évoquent l'écho du monde surnaturel, le balancement de ces esprits +invisibles flottant au milieu de la nuit étoilée; les phrases les plus +caressantes célèbrent les splendeurs de la nature que Schumann, suivant +l'exemple de Goethe, a chantées avec enthousiasme. Comme l'air circule +et quel décor magique! On subit l'enchantement de cette scène +ravissante, ouvrant la plus merveilleuse des perspectives sur la féerie. +Et, lorsqu'après une délicate rentrée de l'orchestre, la voix d'Ariel se +fait entendre, engageant les Elfes légers à bercer l'âme souffrante de +Faust, l'enchantement est complet; l'âme ressent une impression de +repos, de paix. Le chant d'Ariel est affectueux, soutenu par ces +accompagnements bien particuliers au génie de Schumann. Notons surtout +la jolie phrase mélodique: + +[image: notation musicale: Baignez son front dans les eaux du Lé-thé.] + +Pianissimo et dans un mouvement un peu plus animé les Elfes célèbrent +les douceurs, les splendeurs de la nuit, l'heure du mystère, la blanche +étoile brillant au firmament, la voûte céleste resplendissant sous le +scintillement des diamants qui l'illuminent. Leur chant s'accentue et +devient presque triomphal lorsqu'au changement de mesure (6/8), ils +rappellent que: + + «Les vallées sont plus vertes + Sous la fraîcheur de la nuit.» + +C'est un véritable hymne à la nature en repos. La phrase musicale +s'étage par progressions successives sur les vers: + + «Les moissons dans les vallées + Cèdent au baiser du vent.» + +Mais le jour va paraître et toute la théorie légère s'écrie: «Ah!... +voyez..... C'est le jour nouveau». Les trompettes sonnent. Quelle aube +éblouissante! Quel cri strident est celui d'Ariel annonçant le réveil de +la nature! L'orchestre, avec ses trémolos, introduits avec une certaine +discrétion dans les oeuvres de Schumann, et l'appel des trompettes, +s'épanouit avec une ampleur magistrale. Puis, dans une phrase courte, +qui a toute la grâce d'un lied printanier, Ariel engage les Sylphes à se +glisser doucement dans la fleur à peine éclose, couverte de rosée et à +fuir la lumière du jour bruyant. + +C'est toujours à la nature que revient sans cesse le panthéiste Goethe; +son âme est en communion constante avec elle. En véritable fils de +Rousseau[34], le culte qu'il professe est celui de la création, l'amour +poussé jusqu'au fanatisme des grandes puissances primordiales. Il +personnifie bien à lui seul l'esprit d'outre-Rhin, que le poète Henri +Heine dépeignait ainsi: «Le panthéisme est la religion occulte de +l'Allemagne». + +Après avoir calmé l'âme inquiète de Faust, il le met, à son réveil, en +présence de toutes les beautés de l'aube étalant ses divines colorations +à l'horizon. Le soleil commence à éclairer la cime des montagnes. +«Salut, nouveau matin!» s'écrie Faust. Et l'orchestre de Schumann, dans +lequel les altos et les violoncelles jouent les rôles principaux, suit +la pensée du poète et la souligne. Sur les mots: «Ô splendeurs!» les +trémolos, mêles aux appels des instruments à vent, et avec une +progression dans les basses, soutiennent la voix de Faust annonçant le +lever du soleil, et en célébrant les beautés dans un véritable cantique +d'action de grâces. Mais les rayons trop vifs l'aveuglent; il en +détourne les yeux éblouis. Repris de ses angoisses, de ses +désespérances, il se demande si cette lumière est l'amour ou la haine. +Schumann a su revêtir d'un profond sentiment de tristesse la pensée du +poète, et, sur cette phrase: «_Telle est la vie brillante ou désolée_», +il amène une suspension que prolonge de longs accords indiqués +_pianissimo_ pour terminer par un appel brillant au soleil de flamme. + +Voilà Minuit (Mitternacht)! Quatre vieilles femmes vêtues de gris +s'avancent vers le Palais, où Faust, chargé d'années et de gloire, ne +rêve plus maintenant qu'aux grands problèmes économiques. Les quatre +fantômes sont la Détresse, la Dette, le Souci, la Nécessité. La nuit est +noire; les nuages filent à l'horizon et les étoiles disparaissent. +Schumann a donné à cette scène un caractère des plus lugubres. Sur un +dessin d'orchestre à 6/8, dans la forme du scherzo qu'affectionna +Mendelssohn et, où apparaissent des tenues d'instruments à vent +auxquelles répondent en triolets _staccati_ les archets, les voix des +quatre spectres se font successivement entendre; c'est une sorte de glas +funèbre qui fait pressentir la mort prochaine de Faust: + +[image: notation musicale] + +Le souci, seul, peut pénétrer dans la demeure du riche et se glisse par +le trou de la serrure. + +Quels sont ces spectres maudits, s'écrie Faust dans l'intérieur de son +palais? Quelles sont ces funèbres visions? Il déplore, trop tard hélas, +de s'être livré à la magie; il se croit seul..... La porte grince et +personne n'entre. Il tremble, le savant docteur..... «_Qui donc est +là?_».... «_La question provoque le oui_» répond le Souci. Robert +Schumann a suivi, encore ici, presque pas à pas le texte de Goethe et a +su lui donner musicalement la couleur juste. Sur les mots: _Qui donc est +là? Quelqu'un vient-il d'entrer? Qui donc est là?_», de longues tenues +d'accord s'éteignent pianissimo. On sent l'effroi dont est pénétré +Faust. Après la phrase du Souci, pleine d'un sentiment de tristesse, +éclate cette fière et triomphante réponse de Faust: + +[Sidenote: Faust (avec force et chaleur).] + +[image: notation musicale: Jeune j'ai parcouru le monde] + +«Schumann», écrivait Léonce Mesnard, «fait percevoir, dans ce passage, +avec la gravité et l'élévation qu'on pouvait souhaiter, cet état d'un +noble esprit parvenu à l'achèvement de sa maturité morale, en rompant +avec toute illusion et en prenant pleine possession de soi-même.» + +Mais le Souci poursuit sa complainte, à laquelle viennent se joindre +quelques notes de hautbois.--«_Assez, s'écrie Faust; ta fâcheuse litanie +troublerait la raison..... Sois maudit, Spectre qui torture à loisir +l'espèce humaine..... Je brave ton pouvoir_».--Hélas! il l'éprouve sur +l'heure la puissance du Souci qui, en se retirant, l'aveugle en +soufflant sur lui. À noter la légèreté du trait final de l'orchestre de +Schumann, suite de triolets vifs, légers, sorte de murmure rendant +l'impression du souffle rapide qui enlève la vue à Faust. + +«L'infirmité qui vient d'atteindre Faust, a dit excellement Blaze de +Bury, loin d'étouffer son activité, l'aiguillonne et la provoque. La +lumière qui rayonnait au-dehors va se concentrer désormais tout entière +au-dedans de lui-même. Aveugle, il poursuivra ses projets créateurs avec +plus d'instance, de force, de résultat, et son application ne courra +plus la chance de se laisser distraire par le spectacle varié des +phénomènes extérieurs. Dans l'obscurité des yeux, l'âme y verra plus +clair.» + +Cette pensée, qui est de la plus grande justesse rappelle le beau vers +de Victor Hugo: + + «_Quand l'oeil du corps s'éteint, l'oeil de l'esprit s'allume._» + +Lorsque l'on a étudié de près les êtres privés de la lumière dès leur +enfance, on les voit s'appliquer bien davantage que les jeunes voyants à +leurs travaux: c'est que, séparés pour ainsi dire de l'extérieur, ils ne +sont nullement détournés de leurs occupations; le travail devient même +pour eux la plus charmante des récréations. + +Et Blaze de Bury continue: «Ici apparaît l'idée toute chrétienne de la +vie nouvelle (_vita nuova_). Faust, après avoir passé par tous les +degrés de bonheur terrestre, reconnaît dans sa vieillesse, comme +Salomon, que tout est vanité. Les souffrances, les peines (les quatre +femmes) sont des acheminements vers une existence supérieure; le Souci +(par son salut éternel) le rend aveugle, afin que, mort à la terre, il +tende à de plus hautes destinées et se tourne vers l'Éternel dont il +pressent l'approche, grâce à cette force intuitive qui le pénètre et +sert d'intermédiaire à son apothéose finale.» + +Dans la partition de Schumann des accompagnements syncopés donnent +l'idée de la recherche au milieu de l'obscurité et c'est lentement, +solennellement que Faust est pris d'une angoisse momentanée, d'un +désespoir profond, mais pour réagir presque aussitôt. Le mouvement +s'accentue; il s'enthousiasme de radieuses visions. La phrase musicale +devient un cri de triomphe; les trompettes se font entendre: «Allons, +debout, travail aux mille bras!..... Je veux créer merveille sur +merveille..... mon oeuvre est belle!» Et l'orchestre achève dans un +tutti vigoureux cette merveilleuse péroraison que traverse un souffle de +haute envolée. + +--La «grande cour du Palais» tel est le titre de la scène, dans laquelle +Goethe a mis fin à la vie terrestre de son héros. Schumann en a fait la +scène VI de sa partition, la conclusion de sa deuxième partie, sous la +dénomination de «Mort de Faust». + +Devant le grand vestibule du palais, Méphistophélès appelle à lui les +_Lemures_, spectres familiers, sorte de revenants auxquels l'antiquité +donnait l'apparence de squelettes et qui, au moyen âge, formaient les +Esprits de l'air. Avec quelques appels de trompettes et de trombones, +soutenus par des triolets d'un mouvement rapide, Schumann évoque ces +fantômes, et il a voulu que les parties d'alto et de ténor fussent +chantées par des voix d'enfants, afin que le contraste fût plus frappant +et la sonorité des timbres plus étrange. Le choeur des _Lemures_, +creusant avec des gestes bizarres, sur l'ordre de Méphistophélès, la +fosse destinée à contenir la dépouille mortelle de Faust, est une sorte +de complainte, empreinte de tristesse, soutenue à l'orchestre par un +accompagnement imitatif. L'apparition de Faust, sur les degrés de son +palais, cherchant à se guider entre les piliers de la porte, est d'un +effet saisissant; le compositeur, en employant la sonorité mystérieuse +et un peu féerique des cors, a donné à cette page une impression de +grandeur qui ne fait que s'accroître jusqu'au moment où Faust tombera +entre les bras des spectres qui le coucheront sur le sol. Bercé par les +illusions, malgré l'ironie implacable de Méphistophélès, il entend avec +transport le cliquetis des bêches. C'est la multitude qui travaille pour +lui; son oeuvre doit grandir en paix..... Il appelle à lui +Méphistophélès, son serviteur, qui rit à part de ses chimères: «Je veux +fonder un brillant empire, dessécher les marais pestilentiels, ouvrir +les espaces à des myriades pour qu'on y vienne habiter, non dans la +sécurité sans doute, mais dans la libre activité de l'existence. Des +campagnes vertes, fécondes!..... Celui-là seul est digne de la liberté +comme de la vie qui sait chaque jour se la conquérir. De la sorte, au +milieu des dangers qui l'environnent, ici l'enfant, l'homme, le +vieillard passent vaillamment leurs années. Que ne puis-je voir une +activité semblable exister sur un sol libre, au sein d'un peuple libre! +Alors je dirais au moment: Attarde-toi, tu es si beau! La trace de mes +jours terrestres ne peut s'engloutir dans l'OEone.--Dans le pressentiment +d'une telle félicité sublime, je goûte maintenant l'heure +ineffable![35]» + +Et, sur ces mots, il tombe de toute sa hauteur sur le bord de la fosse +qui va l'engloutir. + +La scène est grandiose. + +Cet enthousiasme de Faust, avant sa mort, et ce réveil d'activité ne se +retrouvent-ils pas dans Goethe lui-même, au déclin de sa vie, +reconstituant la bibliothèque d'Iéna, abattant les murailles, s'emparant +de terrains nouveaux, embellissant les environs de la ville, comblant +les fossés, élevant un observatoire, participant à la construction du +palais de Weimar, créant la célèbre école de dessin, qui servit de +modèle à celles d'Iéna et d'Eisenach, donnant, en un mot, une vive +impulsion à l'activité de tous? + +Ce rayonnement de Faust au moment de sa mort, cette exaltation mystique +n'est-ce pas également une sorte de sécurité puisée dans l'espoir de +l'au-delà, ou encore une volupté du martyre qui se lit dans la figure de +_Jésus lié à la colonne_, dû au pinceau de Sodoma et figurant au musée +de Sienne? + +_Consommatum est!_ L'aiguille a marqué minuit. L'horloge s'arrête..... +Tout est fini. L'âme de Faust s'est envolée! + +Schumann prolonge par de longs et doux accords les quelques mesures du +choeur si empreintes d'un sentiment funèbre. + + + + +TROISIÈME PARTIE. + + +Voici la clef de voûte de l'édifice! Dans l'interprétation de cette +dernière partie du _Faust_ de Goethe, toute de mysticisme, qui vous +conduit de rêve en rêve, de ciel en ciel, Schumann se révèle un +interprète merveilleux. Disciple enthousiaste de Jean Paul, qui lui +avait inculqué, à l'aurore de la vie, sa sensibilité outrée, son lyrisme +échevelé, ses pensées flottantes et que «le son musical charmait et +touchait indépendamment de tout dessin rythmique ou mélodique»[36], le +maître de Zwickau, en suivant le vol hardi de Goethe vers l'empyrée, se +complaisait dans une sorte de contemplation théologique, dans cette +mysticité qui l'avait séduit, dans ce milieu intellectuel, +supra-terrestre où il avait presque toujours vécu. Il possédait cette +volupté de songe qui enlève les initiés au monde extérieur pour les +mettre en quelque sorte en communication avec les esprits +invisibles[37]. Aussi devait-il se passionner pour cette seconde partie +du _Faust_, ne songer d'abord qu'à elle, en faire l'oeuvre de toute sa +vie et lui donner la place prépondérante[38]. Disons enfin et une fois +de plus que, si Robert Schumann nous a donné, au point de vue musical, +une si fidèle et poétique traduction de l'oeuvre de Goethe, c'est +qu'aussi bien que le poète de Francfort, il a été un des représentants +les plus autorisés de la grande famille allemande et que tous les deux +se retrouvent dans un trait commun: l'amour de la nature et le culte de +la poésie mêlée à celui de la philosophie. + +Comme Goethe, Schumann a donc entrevu Faust au delà du tombeau. La scène +se passe dans les régions idéales et éthérées, où les anges, flottant +dans une atmosphère supérieure, transporteront la partie immortelle de +Faust, qui sera accueillie par la pécheresse nommée autrefois +_Gretchen_. C'est une ascension vers le _Féminin Éternel_, qui nous +attire au ciel[39]. + +Le début est admirable. Au milieu des montagnes, des rochers, des +forêts, dans une profonde solitude vivent de pieux anachorètes dispersés +dans les crevasses des rochers. Toute cette nature sauvage s'animera à +leur voix. «On prêtera l'oreille aux grandes voix de la solitude, +recueillies par Robert Schumann dans le prélude instrumental qui est +suivi du choeur de saints anachorètes, à ces voix dont les rumeurs +indéterminées se mêleront à ce choeur lui-même, sous la forme de sourds +battements d'orchestre. Tout l'effet de ce court et austère prologue +consiste en une succession de notes tour à tour portées l'une vers +l'autre, soit en franchissant les larges intervalles de la sixte et de +l'octave, soit pour se toucher à travers un faible intervalle de +seconde. En l'absence de tout lien mélodique, elles ont l'air d'être +suspendues et de ne reposer sur rien. Le mouvement alternatif de +contraction et de dilatation qui règle leur marche est tout-à-fait +comparable au mouvement incertain du regard lorsque, porté au loin ou +ramené au plus près parmi de vastes espaces muets, il ne trouve pas un +endroit qui l'attire ou l'engage à se fixer[40].» + +Ce merveilleux choeur «Le vent dans la forêt», d'une si majestueuse +douceur, d'un contour si gracieux, accompagné par des batteries en +triolets doit être exécuté lentement, comme l'indique du reste la +partition. La nature n'est-elle pas présente dans ce splendide décor +musical? Quelle atmosphère de mysticité dans ce tableau de saints +anachorètes chantant, dans la solitude, les douceurs d'une vie +patriarcale et honorant le mystère sacré de leur retraite. + +Le chant passionné du «Pater extaticus», qui se relie au choeur +précédent, est délicieusement accompagné par le violoncelle solo, dont +les traits en croches liées enlacent pour ainsi dire la mélodie divine, +qui fait songer aux plus beaux _Lieder_ du maître. C'est une page d'une +brûlante extase, dans laquelle il faut signaler la progression +ascendante, principalement dans la phrase en majeur, se répétant par +deux fois: + +[Sidenote: Pater extaticus.] + +[image: notation musicale: Sois moné-toi-le Viens, sois sans voi-le,] + +Quel cantique rempli de plus d'enthousiasme que celui du «_Pater +profondus_» (Région profonde), qui aspire à saisir la grandeur de celui, +dont la présence se révèle partout. Quel charme dans ce chant «Le sol +frémit» et quel joli soupir du hautbois repris immédiatement par la +voix: «Mon âme obscure en sa détresse»! + +Existe-t-il un chant plus vaporeux, dans sa brièveté, que celui du +«_Pater seraphicus_» se liant au choeur des enfants bienheureux: «Père, +dis-nous où nous sommes?» Et nous voici en plein ciel! Léonce Mesnard, +auquel il faut souvent revenir lorsque l'on étudie les oeuvres de Robert +Schumann ou de Johannès Brahms, a très justement écrit au sujet de cette +succession des enfants bienheureux, des anges novices et des anges +accomplis qui représentent, tous les degrés de la nature céleste: +«Vienne le moment où, sur les traces de l'auteur de _Faust_, Schumann +fera monter ces petits, ces humbles, de la bouche desquels Dieu reçoit +ses meilleures louanges, tout près du Créateur des mondes, ou bien les +associera à l'adoration de l'_Éternel féminin_,--avec quelle fraîcheur +d'accents la pureté préservée de l'enfance se distinguera de la pureté +reconquise des âmes tendrement repentantes dans le _Choeur mystique_. Et +comme, parmi ces ravissements célestes, se glisse un reflet idéal de +cette aimable timidité de l'enfant, si avide de pardon que, le recevant, +il n'ose y croire[41].» La première partie du choeur des enfants +bienheureux a toute la grâce naïve d'un Noël, que relève un sentiment +bien romantique. + +Le choeur des anges, planant dans les plus hautes sphères et portant la +partie immortelle de Faust, est, lui, un merveilleux hosanna, célébrant +la délivrance du héros et sa bienvenue dans l'empyrée. Puis survient ce +délicieux épisode, d'une fraîcheur printanière «_De ces roses +effeuillées_», chanté par le soprano solo et repris par le choeur. C'est +une page digne d'être comparée aux plus beaux Lieder, émanant de la +plume de Robert Schumann. Remarquez quelle légèreté donne au thème +principal, à la divine mélodie, l'accompagnement à contre-temps, et +comme ce thème, coupé par le _tutti_, se représente toujours avec +grâce! + +L'épisode des «_Rases effeuillées_[42]» ne reporte-t-il pas le souvenir +à la pléiade des peintres de l'école mystique, dont Fra Angelico fut le +chef, surtout à Sandro Botticelli[43], ce disciple de Savonarole,--à ses +oeuvres toutes empreintes d'une poésie mélancolique qui «chante au fond +de l'âme et longtemps y résonne en doux et mélodieux accords». Sans +parler de cette oeuvre de grâce, de cette fleur de rêve, l'_Allégorie du +Printemps_, une des pages parmi les plus belles et les plus suggestives +du maître, à l'Académie des beaux-arts de Florence, voyez au musée du +Louvre, dans la salle réservée aux primitifs de l'Italie, l'adorable +vierge entourée de l'enfant Jésus et de saint Jean. Comme la mysticité +se révèle dans les doux et naïfs regards des deux enfants, dans les +lignes si pures du visage! C'est dans un nimbe d'or et de roses que +s'estompe l'angélique figure de la Vierge, avec les yeux baissés, +presque clos, ses beaux cheveux blonds à peine dissimulés sous une gaze +blanche, d'une transparence aérienne. En plaçant cette scène divine dans +un jardin fleuri de roses qui font cortège à la «_Mater gloriosa_», +Botticelli a encore ajouté une note plus troublante à cette oeuvre, la +genèse même de l'art toscan. + +Et ces enfants bienheureux ne font-ils pas songer à ce bel enfant du +tableau de Ghirlandajo, également au musée du Louvre[44]? Quelle +intensité d'expression dans la tête de cet adolescent aux boucles +blondes tombant sur les épaules et coiffée d'une petite toque rouge! +Élevant son regard vers le saint personnage, dont la figure souriante et +pleine d'affection semble l'encourager, ne semble-t-il pas prononcer les +mots mis par Goethe dans la bouche des enfants bienheureux: «Dis, père, +où sommes-nous»? + +Ainsi que la poésie de Goethe, la musique de Robert Schumann s'élève +d'ascension en ascension. Véritable inspiration du génie est ce choeur +des anges novices (_Die jüngern Engel_); le mélange du rythme ternaire +dans la partie de chant et du rythme binaire à l'orchestre laisse une +impression étrange d'impalpable, de voilé comme la vapeur du nuage +enveloppant la troupe agile des enfants bienheureux, qui s'envole dans +le liquide azur de l'air. Et sur ce choeur se greffe une courte phrase +pleine d'amour divin. + +Quelle douceur et quelle grâce attendrie dans le choeur des anges +accueillant l'âme de Faust, rappelant dans la conclusion «_Qu'il soit le +bienvenu_» la contexture du ravissant motif «_De ces roses +effeuillées_»! + +L'Hosanna qui le suit est, au contraire, un éclatant et majestueux chant +de victoire, possédant la carrure des pages magistrales de Bach ou de +Hændel. Le ciel s'est entrouvert; les légions célestes exultent. + +De toute beauté est l'invocation du Dr Marianus «_Ô ciel immense_», +suivie d'un cantique d'une pureté absolument idéale, adressée à la +Vierge: + + «_Toi qui règnes par l'amour_ + _Ô maîtresse du monde._» + +Le dessin des harpes et les jolies notes du hautbois qui tantôt répond à +la voix, tantôt l'accompagne discrètement, sont de véritables perles, +sorties de l'écrin de Schumann. Dans toutes ces pages, le grand musicien +a vaincu les difficultés qui pouvaient résulter de l'interprétation du +texte et a su éviter la monotonie par les contrastes les plus frappants. + +À la voix du Dr Marianus viennent se joindre le choeur des pénitentes, +et les voix suppliantes de la grande pécheresse, la femme Samaritaine et +Marie Égyptienne. C'est une longue phrase, composée de notes égales en +valeur, qui monte et descend et ne prend fin qu'au moment où une +pénitente, celle qui fut autrefois Marguerite, se prosterne devant la +«_Mater gloriosa_» planant dans l'atmosphère, pour proclamer le retour +de celui qu'elle aima sur la terre. La mélodie est courte; mais elle est +pleine de tendresse épanouie et rappelle telles pages gracieuses du +_Paradis et la Péri_. Le choeur la reprend, du reste, immédiatement, mais +en valeurs diminuées; puis, dans un mouvement plus vif, la voix de +Marguerite se fait entendre, accompagnée par la voix d'alto et les +dessins en croches liés et exécutés pianissimo par l'orchestre. + +À cette dernière et touchante intervention de Marguerite la Mère des +cieux fait entendre cette parole consolatrice: + + «_Monte toujours plus haut vers la sphère divine_ + _Il te suivra, s'il te devine._» + +La musique est aussi sobre que le texte et deux notes, _mi_ et _fa_ +naturel, suffisent à Robert Schumann pour établir le contraste voulu +entre cette voix glorieuse planant au plus haut de l'empyrée et celles +des suppliantes. + +Le Dr Marianus adresse une dernière invocation à la Vierge. + +Aussitôt commence ce choeur mystique, l'apothéose de l'oeuvre! Pages +admirables dans le style fugué, à travers lesquelles passe le grand +souffle de Bach et de Beethoven[45]. Comme tout s'enchaîne logiquement, +merveilleusement! Les voix débutant pianissimo, avec des tenues de +trombones, s'étagent successivement et se réunissent, en passant par un +_crescendo_ habilement ménagé, dans un embrasement général. Puis, comme +dans les oeuvres religieuses des deux grands maîtres, précurseurs de +Robert Schumann, le quatuor intervient pour jeter sa note douce et +idéale. Le choeur reprend bientôt dans une forme plus moderne et dans un +mouvement vif pour chanter la gloire de la Femme éternelle, de la reine, +de la vierge d'amour + + _Le Féminin éternel_ + _Nous attire au ciel._» + +Puis tout s'éteint graduellement et doucement dans une sorte de +symphonie mystérieuse et murmurante. + +«L'exécutant d'une symphonie musicale ignore ce que sa main et sa voix +produisent sur celui qui l'écoute[46]». + +Il en est de même de toute oeuvre d'art qui porte en soi une vertu +souvent ignorée de son créateur. Goethe, en chantant la gloire divine, +pouvait-il prévoir qu'il transmettrait à un illustre traducteur, Robert +Schumann, cette céleste étincelle, cette flamme intérieure, nécessaires +pour conduire la pauvre âme de Faust de ciel en ciel et pour glorifier +l'_Éternel Féminin_ avec ces harmonies qui semblent nous transporter +dans la région du rêve, en des Élysées ignorés. + +* * * + +Il faudrait citer, dans leur entier, les belles pages qu'un poète, un +philosophe de haute envergure, M. E. Schuré, a consacrées, dans le +_Drame musical_, au _Faust_ de Goethe. + +Nous en détacherons le fragment suivant, qui sera la conclusion la plus +éloquente que nous puissions imaginer de notre étude sur la partition de +R. Schumann et sur la réunion nécessaire de la poésie et de la musique +impliquée par le second _Faust_: + + «La poésie est revenue, avec Shakespeare, à la mimique vivante et + persuasive; avec le _Faust_ de Goethe elle revient aussi à la + musique, ou du moins elle y touche. Quoique l'ensemble du poème se + maintienne dans la langue du drame parlé, l'appel pressant de la + poésie à la musique n'est nulle part plus sensible qu'ici. Comment + nous représenter sans musique l'évocation de l'Esprit de la Terre, + la matinée de Pâques et tant d'autres scènes? Si la seconde partie + de la tragédie se dérobe à la mise en scène, c'est que la musique + seule la rendrait possible. Seule, elle pourrait faire sortir de + l'abîme l'image rayonnante d'Hélène et faire résonner la lyre et la + voix d'Euphorion. Le même fait que nous avons noté à propos de la + tragédie d'Eschyle et de Sophocle revient s'imposer à nous: dès que + le drame s'élève aux plus hautes sphères, il réclame la musique et + demeure incomplet sans elle. + + «Si cette vérité nous frappe à chaque instant dans le premier et le + second _Faust_, elle éclate avec force à la conclusion du poème. + Après la mort de son héros, Goethe sentait le besoin de nous donner + la substance idéale de sa vie en une image grandiose et de nous + emporter, pour conclure, aux régions les plus pures de la pensée et + du sentiment. C'est pour cela qu'il fait descendre le ciel sur les + cimes de la terre et nous représente la transfiguration de Faust + parmi les saints et les anachorètes campés dans des gorges + montagneuses qui avoisinent l'éternel azur..... Ici nous + n'approchons plus seulement de la musique, nous y voguons à pleines + voiles. Dans ces rythmes fluides, dans ces extases débordantes, ces + ivresses d'amour et de sacrifice, nous sentons déjà les élancements + de la mélodie et les effluves de la symphonie............... + + «.....Là, dans cette région sublime, où Faust est accueilli par + l'âme transfigurée de Marguerite, où les splendeurs mêmes du monde + visible s'évanouissent et ne semblent plus que des symboles + passagers, là ou l'_Éternel Féminin_ flotte au-dessus des dernières + cimes sous la figure rayonnante de la _Mater gloriosa_ et attire + les âmes en haut par la force de l'amour,--là aussi règne le + souffle tout puissant de la musique.» + +Si M. Édouard Schuré avait eu connaissance de la partition de Robert +Schumann, au moment où il écrivit son beau _Drame musical_, nul doute +qu'il n'eût fait revivre dans une auréole de gloire le compositeur +génial qui avait eu l'audace de se porter le médiateur heureux de cet +accord entre les deux grandes muses! + + + + +LE REQUIEM ALLEMAND +DE +JOHANNÈS BRAHMS + +Mars 1891. + + +Lorsqu'on passe en revue l'oeuvre magistral de Johannès Brahms, les +symphonies puissantes, les lieder si profondément sentis avec les +ingénieux accompagnements du clavier, les beaux sextuors, quintettes, +quatuors, trios, marqués d'une griffe si personnelle, la cantate de +_Rinaldo_, merveilleuse traduction de la poésie de Goethe, les choeurs +religieux ou profanes, revêtus d'un coloris étrange, sévère, le _Requiem +allemand_, enfin, qui mit le sceau à sa réputation de l'autre côté du +Rhin,--quand on étudie l'homme, fuyant le mirage trompeur des +applaudissements mondains, presque bourru pour les importuns qui +voudraient franchir la porte de son temple, ne vivant que pour l'art, +loin du bruit, loin de la foule, poursuivant avec acharnement le but +élevé qu'il a toujours eu en perspective,--quand on voit l'artiste qu'il +est, actif, laborieux, plein d'admiration et de respect pour les +Olympiens qui l'ont précédé dans la carrière, fervent disciple du vieux +_cantor_ de l'église Saint-Thomas de Leipzig, maître de son métier comme +l'étaient les plus grands maîtres du passé, ne laissant échapper de sa +plume que des oeuvres mûrement élaborées, puisant ses inspirations aux +sources mêmes de la Nature,--quand on admire sa belle tête, si +puissamment intelligente,--on ne peut que penser à celui qui fut le +Michel-Ange de la _Symphonie_, à Beethoven et aussi au chantre du +_Paradis et la Péri_, de _Faust_, à cette splendide organisation qui fut +Robert Schumann. + +On s'explique alors les paroles prophétiques du maître de Zwickau: «Il +est venu cet élu, au berceau duquel les grâces et les héros semblent +avoir veillé. Son nom est _Johannès Brahms_; il vient de Hambourg... Au +piano, il nous découvrit de merveilleuses régions, nous faisant pénétrer +avec lui dans le monde de l'Idéal. Son jeu empreint de génie changeait +le piano en un orchestre de voix douloureuses et triomphantes. C'étaient +des sonates où perçait la symphonie, des lieder dont la poésie se +révélait... des pièces pour piano, unissant un caractère démoniaque à la +forme la plus séduisante, puis des sonates pour piano et violon, des +quatuors pour instruments à cordes et chacune de ces créations, si +différente l'une de l'autre qu'elles paraissaient s'échapper d'autant de +sources différentes...... Quand il inclinera sa baguette magique vers de +grandes oeuvres, quand l'orchestre et les choeurs lui prêteront leurs +puissantes voix, plus d'un secret du monde de l'Idéal nous sera +révélé....» + +* * * + +Avant d'aborder le _Requiem allemand_, Johannès Brahms avait déjà fait +plusieurs essais dans le genre religieux. C'est ainsi qu'il avait +composé le petit _Ave Maria_ (op. 12) pour voix de femmes, le _Chant des +Morts_ (op. 18) pour choeur et instruments à vent, les _Marienlieder_ +(op. 22), le 23e _Psaume_ (op. 27), pour voix de femmes à trois +parties avec accompagnement d'orgue, les _Motets_ (op. 29) pour choeur à +cinq parties sans accompagnement, le _Geistliche Lied_ de P. Flemming +(op. 30) et enfin les _Choeurs religieux_ pour voix de femmes. + +Dans toutes ces oeuvres, le maître de Hambourg a su allier les formes les +plus sévères au charme qui se dégage des ressources de l'harmonie +moderne. Il y a imprimé une note très personnelle, très suggestive; il +était préparé à ces travaux semi-religieux par les études empreintes de +gravité auxquelles il s'était livré avec passion dès la prime jeunesse +et qui devaient le conduire au but le plus élevé de l'art musical. Il +est utile d'ajouter que la plupart de ces compositions n'ont pas été +conçues par l'auteur dans le but d'être exécutées à l'église. +Quelques-unes, notamment les _Marienlieder_, ne sont qu'une traduction +aussi fidèle que possible du texte, de ces antiques chansons pieuses, +qui font songer aux madones de Memling, de Van Eyck; elles en donnent le +sens intime, dégagé de tout caractère liturgique. + +«Le _Requiem allemand_, a très justement dit le regretté Léonce Mesnard, +dans sa belle étude sur Johannès Brahms[47] n'est pas franchement +sécularisé comme les compositions du même ordre, développées ou fort +abrégées, qui portent le nom de Schumann; il n'a pas non plus reçu +l'empreinte liturgique que portent, expressément quoique diversement +marquée, les chefs-d'oeuvre de Mozart, de Berlioz, de Verdi. Tout à fait +religieuse par le choix des textes qu'elle adopte pour les traduire, +l'oeuvre est traitée avec la liberté relative impliquée par le fait même +d'un choix qui réunit ces textes, recueillis ça et là dans l'Écriture. +Au lieu d'une nouvelle interprétation musicale du sombre office +catholique, c'est comme un harmonieux rituel formé d'élévations +consolantes et de méditations chrétiennes sur ce triple sujet, la Vie, +la Mort, l'Éternité. Les chants qui se transmettent ce thème et ses +variantes avec un recueillement grave, mais nullement uniforme, +paraîtront, en général, appartenir au genre tempéré, si on les compare à +ces alternatives, à ces ripostes du pour ou du contre, soutenues à +outrance par Berlioz ou par Verdi». + +* * * + +Le _Requiem_ de J. Brahms a été composé non sur des paroles latines, +mais sur des paroles allemandes, d'où son nom de _Requiem allemand_. + +Ce n'est plus le sombre _Dies iræ_ des offices catholiques qui a inspiré +tour à tour les maîtres, qu'ils se nomment Mozart, Cherubini, R. +Schumann, Berlioz, F. Kiel, Verdi. Tous, bien que de tendances ou +d'écoles absolument opposées, ont serré de près le texte liturgique. + +L'oeuvre de Brahms est bien différente. Par suite du choix fait par lui, +dans les Saintes Écritures, d'épisodes se rapportant à la Vie, la Mort +et l'Éternité, il a été forcément amené à faire passer à travers cette +composition semi-religieuse un souffle romantique et printanier, +évoquant le souvenir de ses plus beaux lieders. À côté de pensées +empreintes de tristesse s'épanouissent des hymnes d'espérance, de +triomphe. Brahms a tiré le plus heureux parti de ces contrastes. + +_Nº 1. Choeur._--Dès l'entrée en matière, après une courte introduction +de l'orchestre où dominent les altos et violoncelles, sorte de plainte +douloureuse, le choeur, dans un mouvement d'_andantino_, fait espérer +doucement à ceux qui souffrent la consolation de Dieu. Pleine de +tristesse et en même temps d'espérance est la phrase caressante qui +s'arrête par instants, pour donner brièvement la parole aux instruments, +notamment au hautbois. Puis se développe plus longuement le second motif +en mineur sur les paroles: «Ceux qui sèment avec larmes moissonneront +avec allégresse», et dans lequel se retrouvent, avec la phrase de +l'introduction orchestrale, ces harmonies préférées par Brahms, +remplies d'un sentiment profond. La mélodie, soutenue un moment par les +accompagnements en triolets, sorte de pulsation de l'orchestre, +s'épanouit adorablement sur les mots: «avec allégresse moissonneront». +Après une interruption du choeur, pendant laquelle les violoncelles font +entendre à nouveau le motif de l'introduction, les voix s'éteignent +mélodieusement et pianissimo: «Bien heureux, bien heureux». Enfin le +premier choeur reparaît pour s'achever dans une courte et belle +apothéose, avec l'intervention des harpes. Dans cette première partie, +il est à remarquer que l'auteur a supprimé totalement les violons pour +ne laisser apparaître, comme instruments à cordes, que les violoncelles +et altos, et donner ainsi à l'ensemble de la trame musicale un caractère +plus grave et plus solennel. + +_Nº 2. Choeur._--Le petit prélude orchestral en mode de marche à 3/4, et +exécuté _mezza voce_, est d'une sonorité grave et caressante tout à la +fois, avec l'emploi presque constant des contrebasses en pédale et +l'intervention des timbales. Il rappelle beaucoup telle ou telle page +très caractéristique de Brahms, surtout dans les traits en trois croches +liées des violons et des altos: c'est pour ainsi dire la signature, le +monogramme du maître. Elle se développe gravement cette belle marche, +pendant que le choeur, dans un superbe lamento, exprime cette triste et +sombre idée: «Car toute chair est comme l'herbe et toute gloire humaine +est comme l'humble fleur de l'herbe». + +La seconde partie (Lettre C), d'un mouvement plus animé «Soyez patients +mes bien aimés» contraste vivement avec la précédente; toutes deux +forment une antithèse très marquée de la félicité et de la douleur. +C'est un frais _lied_, dans le style d'un Noël plein de naïveté, comme +Brahms en a laissé si souvent et si heureusement échapper de sa plume. +Voilà une note, toute particulière, s'éloignant absolument, aussi bien +par la forme que par le fond, du caractère liturgique, propre au +_Requiem_, sur les paroles latines. Quel délicieux accompagnement que +celui dans lequel l'auteur a su rendre par de légers staccati (flûtes et +harpes) l'effet résultant du texte, indiquant que le laboureur doit +patienter jusqu'à ce qu'il ait reçu _la pluie du matin_[48]! Et quelle +adorable conclusion sur ces paroles pianissimo du choeur: «Il patiente» +avec les quelques notes finales du cor, cet instrument si cher à Brahms. + +Après la reprise de la marche et du premier motif choral l'orchestre et +les choeurs attaquent une phrase large et grandiose, «Mais la parole +reste dans l'éternité» qui se lie de suite au beau choeur final en forme +de fugue: «Ils viendront les rachetés», dans lequel les instruments +répondent par des accords vigoureusement accentués aux masses chorales. +Remarquons le charme, la douceur qui se dégagent, à deux reprises +différentes, et après les chants de triomphe, de la traduction musicale +des mots «...reposera sur eux»,--et enfin la belle péroraison, où les +voix, après un grand éclat, s'éteignent, accompagnées pianissimo par de +ravissants traits des cordes, en gammes descendantes et montantes, +soutenus par les trombones. + +_Nº 3.--Baryton solo et choeur._--Le solo que chante le baryton «Dieu +enseigne-moi» est d'un style sévère et triste; il donne très exactement +l'impression du néant des choses d'ici-bas, des vanités terrestres. Le +choeur reprend et accentue l'humble prière. Puis, dans une phrase plus +mouvementée, plus énergique, qui est redite immédiatement par le choeur, +le solo s'écrie: «Père, devant toi s'anéantissent mes jours». Notons +l'effet troublant qui se dégage après le crescendo, et l'arrêt subit de +l'ensemble des voix s'éteignant sur les mots «Un rien». + +Tout ce qui suit est très dramatique, jusqu'à la courte et adorable +phrase en majeur «J'espère en toi seul», dans laquelle les voix entrent +successivement pianissimo, avec une phrase liée de neuf noires groupées +trois par trois, pour aboutir à cette majestueuse et terrible fugue, où +la pédale sur la note _ré_ résonne et bourdonne sans interruption, +pendant que les masses chorales se développent fortissimo, soutenues par +les traits en croches largement détachés des instruments à cordes. C'est +une page unique en son genre et qui produit un effet des plus +saisissants, lorsque l'orchestre et les choeurs forment une armée +nombreuse et compacte. + +_Nº 4.--Choeur._--C'est encore dans le style tendre et gracieux du lied, +ne s'éloignant pas toutefois de la gravité qui règne dans l'ensemble de +l'oeuvre, que Brahms a traduit ces pensées plus consolantes: «Bien douces +sont tes demeures, ô Dieu d'Israël». Le charme qui enveloppe l'auditeur +est encore augmenté par la richesse de l'orchestration, par cette +mélodie touchante des violons (Lettre A) et ces pizzicati des +violoncelles, que l'auteur a employés souvent et avec le plus heureux +résultat dans le cours du _Requiem_. La phrase caressante des voix en +croches liées deux à deux sur les mots «en te louant à jamais» est une +sorte d'association du legato employé pour la mélodie et du staccato +réservé à l'accompagnement. + +_Nº 5.--Soprano, solo et choeur._--Délicieux sont les violons en +sourdine, avec les petites phrases que se renvoient le hautbois, la +flûte et la clarinette. Sur cette trame gracieuse et légère s'enlève le +solo de soprano, reproduisant à peu près la mélodie de l'orchestre: +«Vous qu'afflige la douleur espérez...» La voix semble venir de la voûte +céleste pour annoncer les consolations futures; et le choeur répond +_mezza voce_: «Je vous consolerai comme une mère». Toutes ces pages sont +d'une couleur douce et légère,--une fresque de Bernardino Luini; c'est +un murmure délicieux qui s'évanouit peu à peu et idéalement sur les +paroles du soprano, soutenu par les masses chorales: «Vers vous je +reviendrai... je reviendrai». + +_Nº 6.--Baryton solo et choeur._--Voici le point culminant de la +partition, la clef de voûte de l'édifice. Après une entrée du choeur, +pleine de tristesse, sorte de lamentation ou psalmodie qu'accentuent les +violons en sourdine, ainsi que les violoncelles et contrebasses en +_pizzicati_ «Nous n'avons ici de durable cité», le baryton solo annonce +la résurrection dans un style large et solennel; les voix, répondant +_pianissimo_, s'élèvent par des gradations successives jusqu'à cette +explosion grandiose: «Les trompettes retentiront». C'est un déchaînement +monstrueux des choeurs et de l'orchestre, «où s'agitent et se tordent à +l'appel des sons, le tumultueux effarement, la terreur suprême qui +condamnent à ne pouvoir se fuir elles-mêmes des âmes éperdues», et où la +Vie accuse hautement son triomphe sur la Mort. La fugue qui suit, bien +que très mouvementée, pâlit à côté de ce formidable choeur qui porte +l'émotion à son comble. + +_Nº 7.--Choeur._--«Gloire à ceux qui meurent dans le Seigneur» chantent +les voix accompagnées par l'orchestre, dont le trait persistant et +consistant en une suite de notes liées deux à deux est une des formules +préférées de J. Brahms et qui rappellerait le vieux et sublime Maître, +qu'il a si profondément étudié, Jean-Sébastien Bach! Puis, ce choeur +s'apaise un instant pour murmurer: «Oui, l'Esprit dit qu'ils reposent de +leurs souffrances», et, alors, se dessine en majeur cette délicieuse +phrase chorale qui met si merveilleusement en relief le dessin des +instruments à cordes en douze croches liées par groupes de six. Enfin, +comme apothéose finale, retentit pour la dernière fois le beau motif du +premier choeur de la partition, soutenu par les sons voilés de la harpe. + +L'oeuvre s'achève ainsi dans un sentiment d'espérance, de paix et de +pardon, qui donne bien la synthèse de la conception du Maître. + +* * * + +Les trois premiers morceaux du _Requiem allemand_ (op. 45) furent +exécutés à Vienne, en 1867, sous la direction de Herbeck. + +L'oeuvre entière (à l'exception du choeur nº 5--«Vous qu'afflige la +douleur») fut jouée, le 10 avril 1868, dans la Cathédrale de Brème. Le +retentissement qu'eut cette oeuvre magistrale la répandit rapidement en +Allemagne et en Suisse, où elle fut exécutée souvent, notamment dans la +belle Cathédrale de Bâle. + +C'est pendant un séjour à Bonn, au cours de l'été de 1868, que J. Brahms +s'occupa du _Requiem allemand_, qui fut édité chez J. Rieter-Biedermann, +à Winterthur (Suisse), puis à Berlin. + +En France, la première audition du _Requiem allemand_, fut donnée aux +Concerts populaires, sous la direction de Pasdeloup; mais l'exécution +fut si faible, que l'oeuvre ne fut pas comprise et passa inaperçue. + +En montant le _Requiem allemand_, et en l'exécutant le 24 mars 1891 à la +Chapelle du Palais de Versailles, la Société l'_Euterpe_, a poursuivi +noblement la mission qu'elle s'est imposée. Bien que les choeurs fussent +en nombre restreint et que l'orchestre, auquel avait été adjoint le +grand orgue pour remplacer les instruments à vent, fut réduit au double +quatuor, l'oeuvre, qui avait été étudiée consciencieusement de longue +date, sous l'intelligente direction de M. Duteil d'Ozanne, est venue en +pleine lumière. + + + + +LETTRES INÉDITES +DE +GEORGES BIZET + + + + +LETTRES À PAUL LACOMBE + +AVANT-PROPOS + + +Dans la consciencieuse étude qu'il a faite sur _Georges Bizet et son +oeuvre_, M. Charles Pigot a donné nombre d'extraits de lettres de +l'auteur de _Carmen_. La brochure qu'a publiée M. Edmond Galabert et qui +a pour titre: _Georges Bizet, Souvenirs et Correspondance_, a permis +également aux admirateurs du jeune maître, enlevé dans la force de +l'âge, de connaître ses pensées sur l'art, qui avait pris toute sa vie. + +Voici qu'aujourd'hui un heureux hasard a mis entre nos mains vingt-deux +lettres échangées entre Georges Bizet et le compositeur Paul Lacombe. +C'est une correspondance intime, dans laquelle Bizet, tout en donnant au +jeune musicien des conseils qu'il avait sollicités, livre tous ses +secrets, se montrant pour ainsi dire _à nu_: L'amitié, qui s'était +établie rapidement entre deux âmes faites pour se comprendre, avait +donné naissance à des confidences, à des effusions, qui mettent en +pleine lumière les adorations de l'auteur de _Carmen_ pour la divine +muse, comme elles laissent entrevoir ses antipathies. + +Ce qui se dégage, au point de vue artistique, de la lecture de ces +lettres, c'est un éclectisme qui, malgré l'admiration très marquée de G. +Bizet pour l'École allemande, ne le porte pas d'une manière irrésistible +vers la réforme wagnérienne et lui permet de se laisser séduire par le +côté sensuel de la musique italienne.--S'il place Beethoven au sommet de +l'échelle musicale, il laisse un peu Wagner à l'écart.--Lorsqu'il en +parle, c'est surtout pour dénigrer l'homme. + +Ainsi celui, auquel les critiques de la première heure reprochaient +étourdiment ses tendances wagnériennes, ne professait pour les oeuvres du +maître de Bayreuth qu'une admiration restreinte. Toute sa vie, il avait +eu à réagir contre cette appellation de «farouche Wagnérien» qui lui +avait été décochée, on ne sait trop vraiment pourquoi. Car aucune de ses +oeuvres n'accuse de tendances wagnériennes.--Qui sait si ce reproche +constant qui lui fut adressé, bien à tort dès le principe, de s'être +inféodé à la _musique de l'avenir_, ne l'amena pas, sans qu'il s'en +rendit compte lui-même, à éprouver une sorte de répulsion pour le grand +compositeur, dont il reconnaissait dans une certaine mesure les facultés +géniales, mais qu'il détestait comme homme privé! + +Il ne séparait pas assez l'homme de l'artiste. + +Georges Bizet avait, au reste, fort peu pénétré dans les arcanes de la +musique wagnérienne; il devait même à peine connaître les oeuvres de la +dernière manière. Lorsqu'il avait assisté à l'interprétation de _Rienzi_ +au Théâtre-Lyrique, sous la direction de Pasdeloup, il avait été frappé +de la grandeur de certaines parties de cet opéra et, malgré quelques +critiques assez vives, il résumait son impression dans ces lignes: «Une +oeuvre étonnante, _vivant_ prodigieusement; une grandeur, un souffle +olympien![49]» Qu'aurait pensé plus tard l'auteur de _Carmen_, s'il lui +avait été permis d'assister à l'éclosion de ces chefs-d'oeuvre: l'_Anneau +du Nibelung_, _Parsifal_, etc., dans le temple élevé à Bayreuth? Mais ce +ne fut qu'en l'année 1876 que fut terminée la construction du théâtre de +Wagner et qu'eut lieu, dans cette même année, la représentation de +l'_Anneau du Nibelung_. Or Georges Bizet avait été enlevé prématurément +l'année précédente, le 3 juin 1875! + +Admirateur des premières oeuvres de Verdi, où se reflètent les qualités +comme les défauts du maître italien, il l'abandonne lorsqu'il cherche, à +partir de _Don Carlos_, non pas positivement à se rapprocher de l'École +wagnérienne, comme le dit Bizet, mais à modifier sa manière, en opérant +ce mouvement _en avant_, qui est le fait des grands et véritables +artistes. Et cette transformation s'accentua dans _Aïda_ et _Otello_. + +Après la première représentation de _Don Carlos_, il écrit à son ami: +«Verdi n'est plus italien; _il veut faire du Wagner_.... il a abandonné +la sauce et n'a pas levé le lièvre.--Cela n'a ni queue ni tête... Il +veut faire du style et ne fait que de la prétention, etc...» C'est une +opinion toute contraire à celle qu'émit E. Reyer, dans son article du 26 +avril 1876, lorsqu'il rendit compte de l'exécution d'_Aïda_ au +Théâtre-Italien. Il s'exprimait ainsi: «N'est-ce pas un fait fort +intéressant que cette transformation s'opérant tout à coup dans le +style, dans la manière d'un compositeur qui, ayant atteint aux dernières +limites de la popularité, pouvait se croire arrivé à l'apogée de la +gloire? Je n'irai pas jusqu'à dire que M. Verdi ait été touché de la +grâce... Mais les tendances qu'il avait manifestées dans _Don Carlos_ et +qu'il a montrées dans _Aïda_ d'une façon beaucoup plus évidente, n'en +constituent pas moins un hommage rendu au mouvement musical contemporain +et un effort sérieux vers un progrès, vers un idéal entrevu.» + +Nous partageons entièrement l'avis de l'illustre auteur de _Sigurd_ et +nous estimons qu'en renonçant aux concessions faites au goût d'un public +ignorant et introduites par lui dans ses premiers opéras, Verdi n'a pas +abdiqué sa personnalité et que ses dernières oeuvres, y compris +_Otello_, n'ont rien à voir avec les drames lyriques de Richard Wagner. + +Georges Bizet n'a-t-il pas agi de même, lorsqu'il abandonna, après les +_Pêcheurs de Perles_ et la _Jolie fille de Perth_, les sentiers battus +pour entrer dans une voie nouvelle? Fallait-il l'accuser pour cela, +comme l'ont fait légèrement les critiques de la première heure, +d'appartenir à l'École wagnérienne? + +C'est lui-même qui nous édifiera sur ce point dans une lettre qu'il +adressait à certain critique d'art, après l'exécution de la _Jolie fille +de Perth_: + +«Non, monsieur, pas plus que vous, je ne crois aux faux dieux et je vous +le prouverai. J'ai fait _cette fois encore_ des concessions _que je +regrette_, je l'avoue. J'aurais bien des choses à dire pour ma +défense.... devinez-les! _L'école des flonflons, des roulades, du +mensonge, est morte, bien morte!_ Enterrons-la sans larmes, sans regret, +sans émotion et... _en avant_!» + +Son amour pour le côté sensuel de la musique italienne, dont il nous +fait la confidence, s'atténuera donc, dans une certaine mesure, +lorsqu'il abordera des oeuvres plus sérieuses, et marquant un pas en +avant. Avec sa nature si pétrie d'intelligence et si bien douée au point +de vue artistique, il comprendra que les vieux moules se sont brisés et +il sera un des premiers à entrevoir la vive lumière qui se lève à +l'horizon. Il aura frayé la route à ses contemporains, en s'élançant +audacieusement à la recherche de la vérité dans l'art dramatique, sans +pour cela s'être mis à la remorque de personne, surtout de Richard +Wagner. + +_Carmen_ et l'_Arlésienne_ sont là pour le prouver. + +Il pourra certes chercher encore «à s'égarer dans les mauvais lieux +artistiques»; mais il n'en rapportera pas de déplorables habitudes. + +L'École des roulades, des flonflons aura bien disparu! + +* * * + +--La majeure partie des lettres que nous publions n'était pas datée. Il +a été facile de préciser quelques dates, en prenant pour base les +faits, les exécutions de certaines oeuvres indiqués dans la +correspondance. C'est ainsi que dans la première de ces lettres il +accuse 28 ans; il est donc hors de doute qu'elle fut écrite en 1866, +puisque Georges Bizet est né en 1838[50]. Il y avait peut-être un écueil +à publier, dans leur entier, ces souvenirs épistolaires, dans lesquels, +à travers maintes anecdotes et appréciations sur l'art et sur ses plus +illustres interprètes, l'auteur donne des détails un peu techniques, +ayant trait presqu'exclusivement aux oeuvres d'un compositeur. Mais, +après réflexion, nous avons pensé qu'il serait intéressant de connaître +de quelle manière Georges Bizet professait, et quelles tendances il +cherchait à inculquer à ses élèves;--c'est même là un point spécial +qu'éclaire d'un jour tout nouveau cette correspondance intime. + +Dans la spiritualité de cette physionomie sympathique, douce et +énergique tout à la fois, que nous avons connue, dans la franchise et +l'acuité de ces yeux s'abritant derrière le lorgnon, dans le front +puissant recouvert en partie par une luxuriante chevelure, dans l'ovale +un peu court de la figure encadrée d'une barbe d'un blond ardent et +mouvementée, ne retrouvons-nous pas cette nature primesautière, +nerveuse, chaleureuse, pleine d'élan et d'audace qui se livre si +entièrement dans les lettres qu'on va lire? + +HUGUES IMBERT. + + + + +_Première Lettre._ + +1866. +Monsieur, + +J'ai reçu votre lettre et votre envoi-- + +Et d'abord, monsieur, à qui dois-je le plaisir d'entrer en relation avec +vous?..... + +J'ai 28 ans.--Mon bagage musical est assez mince. Un opéra très discuté, +attaqué, défendu..... en somme une chute honorable, brillante, si vous +permettez cette expression, mais enfin une chute. Quelques mélodies... +sept ou huit morceaux de piano... des fragments symphoniques exécutés à +Paris... et c'est tout. Dans quelques mois, un grand ouvrage..., mais +ceci est la peau de l'ours... n'en parlons pas.--Les artistes et le +monde parisien me connaissent..... au total 4 ou 5,000 personnes que +nous nommons ici: Tout Paris!... Mais je suis parfaitement ignoré en +province... Mes _Pêcheurs de perles_ vous seraient-ils tombés sous la +main et y auriez-vous puisé la confiance dont vous m'honorez? Ce serait +bien flatteur pour moi..., mais j'en doute. Dites-moi donc le nom de +notre intermédiaire, afin que je puisse le remercier chaleureusement. + +J'accepte en principe votre proposition.--Mais, avant de commencer, il +faut que je sache ce que vous voulez faire. Si j'en crois les +remarquables échantillons que vous m'adressez, vous désirez pousser +jusqu'au bout l'étude de votre art.--En vérité, vous le pouvez.--Vous +avez du style, vous écrivez à merveille.--Vous savez vos maîtres, +notamment Mendelssohn, Schumann, Chopin, que vous semblez chérir d'une +tendresse peut-être un peu exclusive..., mais ce n'est certes pas moi +qui aurai le courage de vous reprocher cette préférence... Ou vous avez +fait toutes vos études de contre-point et de fugue, ou vous êtes +_spécialement extraordinairement_ organisé. + +Votre _Marche funèbre_ est excellente. C'est, à mon avis, le meilleur +morceau de votre envoi. L'idée y est plus nette, plus clairement +exprimée que dans les autres pièces... Dans tout cela, rien de commun, +rien de lâché. C'est très intéressant!... J'ai lu et relu vos romances +sans paroles avec un vif plaisir. Le chant est moins dans vos habitudes, +ce me semble. Résumons-nous; je vous demande une lettre détaillée. + +Votre âge,--le temps employé par vous à vos études musicales,--la nature +de ces études.--Où en êtes-vous?... Je ne vous demande pas _où +voulez-vous aller_?--Vous me répondriez _partout_ et vous auriez +raison.--Avez-vous fait de l'orchestre?... Avez-vous fait du quatuor, de +la symphonie, de la scène lyrique, de l'opéra et de l'oratorio?... La +composition idéale est difficile à traiter par correspondance.--Il faut +se voir, s'entendre, discuter, se connaître pour travailler avec fruit. +Mais le contre-point, la fugue, l'instrumentation peuvent se traiter par +lettres avec un réel succès. Je l'ai expérimenté.--Vous laissez une +marge considérable et, là, je mets en regard de votre texte les +observations, les modifications nécessaires... Qu'en pensez-vous? +J'attends maintenant votre réponse... Mettez-moi au courant de votre +passé artistique, du présent et même de l'avenir que vous vous proposez. + +Quant aux conditions, monsieur, je ne sais que vous répondre... Je +n'aime pas beaucoup traiter ce chapitre. Si j'avais quelque fortune, je +serais heureux de vous consacrer quelques-uns de mes loisirs... Je me +considèrerais comme parfaitement payé par les progrès que je pourrais +vous aider à faire... Malheureusement je n'ai pas de loisirs!... Des +leçons, des travaux énormes pour plusieurs éditeurs, des relations trop +étendues... tout cela dévore ma vie. Je suis donc obligé d'accepter non +le prix de mes conseils, mais le prix des instants que je vous +consacrerai. Je fais payer mes leçons 20 francs.--En moyenne, mon temps +vaut pour moi 15 francs l'heure.--Voulez-vous baser notre arrangement +sur cette donnée?... D'après la quantité de travail que vous m'enverrez, +nous pourrons établir une moyenne générale... Cela vous convient-il +ainsi? ou mieux, voulez-vous ne rien décider à cet égard?... et faire ce +que vous jugerez convenable? + +Je le veux bien, moi! + +L'important est que nous n'en parlions plus... Car ces détails me sont +particulièrement désagréables. + +J'attends donc votre réponse, monsieur; donnez-moi force détails. + +Et croyez-moi, je vous prie, monsieur, dès aujourd'hui votre +parfaitement dévoué confrère. + +GEORGES BIZET, + +32, rue Fontaine-Saint-Georges. + + + + +_Deuxième Lettre._ + + +11 mars 1867. + +Cher Monsieur, + +Merci. Votre lettre m'a causé un véritable plaisir. Si quelque chose +peut consoler de l'indifférence d'un public blasé et distrait, c'est à +coup sûr l'approbation, la sympathie des hommes de goût et +d'intelligence qui, comme vous, consacrent le meilleur de leur existence +au culte de l'art le plus élevé.--Nous parlons tous deux la même langue, +langue étrangère, hélas! à la plupart de ceux qui se croient +artistes.--Nos idées sont les mêmes en principe. Seulement, la +différence de nos situations amènera quelquefois entre nous de légers +dissentiments.--Je suis éclectique.--J'ai vécu trois ans en Italie et je +me suis fait non aux honteux procédés musicaux du pays, mais bien au +tempérament de quelques-uns de ses compositeurs.--De plus, ma nature +sensuelle se laisse empoigner par cette musique facile, paresseuse, +amoureuse, lascive et passionnée tout à la fois.--Je suis allemand de +conviction, de coeur et d'âme..., mais je m'égare quelquefois dans les +mauvais lieux artistiques... Et, je vous l'avoue tout bas, j'y trouve un +plaisir infini. En un mot, j'aime la musique italienne comme on aime une +courtisane; mais il faut qu'elle soit charmante!... Et, lorsque nous +aurons cité les deux tiers de _Norma_, quatre morceaux des _Puritains_, +et trois de la _Somnambule_, deux actes de _Rigoletto_, un acte du +_Trouvère_ et presque la moitié de la _Traviata_, ajoutons _Don +Pasquale_ et--nous jetterons le reste où vous voudrez.--Quant à Rossini, +il a son _Guillaume Tell_... son soleil,--le _Comte Ory_, le _Barbier_, +un acte d'_Otello_, ses satellites; avec cela il se fera pardonner +l'horrible _Sémiramis_ et tous ses autres péchés!... Je tenais à vous +faire cette petite confession, afin que mes conseils aient pour vous +toute leur signification.--Comme vous, je mets _Beethoven_ au-dessus des +plus grands, des plus fameux. La symphonie avec choeurs est pour moi le +point culminant de notre art. _Dante_, _Michel-Ange_, _Shakespeare_, +_Homère_, _Beethoven_, _Moïse_!..... Ni Mozart, avec sa forme divine, ni +Weber, avec sa puissante, sa colossale originalité, ni Meyerbeer avec +son foudroyant génie dramatique, ne peuvent, selon moi, disputer la +palme au _Titan_, au _Prométhée_ de la musique. C'est écrasant!... Vous +voyez que nous nous entendrons toujours. + +Maintenant, j'arrive à vous et à vos deux morceaux: + +_Trio._--Page 1. Le début est un peu sec; votre _ut_ dièse +abandonné par les cordes sera d'un effet disgracieux avec +_l'ut_ naturelle au piano. Je vous conseille ceci: + +[image: notation musicale] + +c'est bien là, ce me semble, ce que vous voulez. + +Si vous tentez absolument à séparer l'_ut_ dièse de l'_ut_ naturelle, il +faudrait écrire ainsi: + +[image: notation musicale] + +mais, je préfère de beaucoup le premier exemple. + +Votre phrase se relève de suite; la chute en _la_ mineur est heureuse. +Page 2, deuxième ligne, mesure six. + +Le _si_ bémol du violon sur le _si_ naturelle du piano me peine +légèrement... Ce qui suit est excellent; votre + +[image: notation musicale] + +du violon sur le + +[image: notation musicale] + +du piano me plaît infiniment. C'est hardi, neuf et bien pensé. +Décidément, vous aimez Schumann. Page 3: votre morceau se relève +définitivement. Je regrette beaucoup la mollesse de votre début... La +période en triolets est excellente. Tout le développement de la page 4 +me va complètement.--Le trait première ligne page 5 _très bon_,--mes +éloges les plus sincères pour toute cette page.--Pages 6 et 7 bravo! La +page 8 est encore meilleure. Le point capital de votre morceau est pour +moi la page 11 que je trouve très belle.--Votre progression sur la +pédale _ré_ est excellente, c'est ému.--C'est maître cela! Tout le reste +va de soi et je n'ai plus d'observations à vous faire jusqu'à la coda +qui me semble tourner court. Je joins au paquet un plan de coda qui +n'est peut-être pas fameux, mais qui vous donnera la _mesure_ de ce +qu'il faut, je crois, ajouter. + +Je me résume.--Si votre première idée était, comme inspiration, à la +hauteur des développements, votre morceau serait _très beau_. Tel qu'il +est, il est fort remarquable. Je suis désireux de connaître la suite de +votre trio.--Soyez difficile; votre premier morceau oblige. + +J'ai été parfaitement sincère pour le trio, je le serai pour la rêverie. + +Eh! bien, je n'aime pas beaucoup cela!... Vous ne m'en voulez pas, +j'espère. Je vous dois la vérité et je vous la dirai toujours et quand +même. Je connais de vous des choses qui me rendent très difficile.--En +art, pas d'indulgence! + +Je n'ai pas de critique de détail à vous faire sur cette pièce. Quand je +vous aurai signalé une petite réminiscence du septuor des _Troyens_, à +la dernière page + +[image: notation musicale] + +je n'aurai plus qu'à vous parler de l'oeuvre en général. + +C'est mou, terne! L'idée est courte. Ce n'est pas assez exquis en poésie +pour le ton rêveur que vous abordez. Il y a sans doute dans tout cela +une certaine langueur, un certain charme, mais pas assez.--Évidemment, +ce n'est pas mal, mais vous devez, vous pouvez faire mieux.--Croyez-moi. +Mon jugement vous paraîtra sévère... Attendez quelque temps. Laissez +dormir la chose, et, quand vous la reverrez après l'avoir presque +oubliée, vous serez de mon avis. Vous trouverez cela un peu _bulle de +savon_!... J'ai toujours remarqué que les compositions les moins bien +venues sont toujours les plus chéries au moment de l'éclosion. Je crains +les choses qui sentent l'improvisation.--Voyez Beethoven: prenez les +oeuvres les plus vagues, les plus éthérées, c'est toujours _voulu_, +toujours _tenu_. Il rêve et, pourtant, son idée a un corps. On peut la +saisir... Un seul homme a su faire de la musique quasi-improvisée, ou du +moins paraissant telle, c'est _Chopin_... C'est une charmante +personnalité, étrange, inimitable et qui n'est pas à imiter.--En résumé, +avant de condamner l'opinion que je formule sur votre morceau, +faites-moi le plaisir de le mettre deux ou trois mois dans vos cartons. +Après le repos, examinez et jugez... vous verrez juste. + +Je veux vous parler aussi touchant l'avenir que vous vous proposez.--Ne +pensez pas au théâtre, soit, vous sentez, vous savez ce que vous devez +faire.--Mais vous bannir de la symphonie, vous n'en avez pas le droit. +Il faut faire de la symphonie.--Vous la ferez bien, je vous en réponds. +Soyez ambitieux et je le serai pour vous.--Je reviendrai à la charge, je +vous en préviens. + +Je laisse ma lettre ouverte. Je vais dîner et me rendre à _Don +Carlos_[51]... Je vous enverrai des nouvelles. + +* * * + +_Deux heures du matin._ + +Deux mots seulement. Je suis abruti, éreinté. Verdi n'est plus italien; +il veut faire du Wagner... il a abandonné la sauce et n'a pas levé le +lièvre. Cela n'a ni queue ni tête... Il n'a plus ses défauts, mais aussi +plus une seule de ses qualités... Il veut faire du style et ne fait que +de la prétention... C'est assommant... four complet, absolu. +L'exposition prolongera peut-être l'agonie; mais c'est une bataille +perdue. Le public surtout est furieux. Les artistes lui pardonneront +peut-être une tentative malheureuse qui prouve, après tout, en faveur de +son goût et de sa loyauté artistique. Mais le bon public était venu pour +s'amuser... et je crois qu'on ne l'y repincera pas... La presse sera +mauvaise. + +À bientôt et croyez toujours aux sentiments affectueux de votre mille +fois dévoué et affectionné + +GEORGES BIZET. + +Ah! merci pour votre photographie. Je ne vous retourne pas la mienne; je +ne l'ai pas. Je ne me suis fait portraiturer qu'une fois, sur la demande +de la princesse Mathilde, qui tenait absolument à collectionner les +têtes de ses invités du dimanche, et mes amis m'ont volé toutes les +épreuves. + +À bientôt. + + + + +_Troisième Lettre._ + + +Bravo! Ce n'est pas une leçon que je vous adresse aujourd'hui. Mais bien +une analyse critique de votre sonate. (Première sonate pour piano et +violon.) + +_Le premier morceau est bien._ + +L'_Andante_ est _très beau._ + +L'_Intermezzo_ est un morceau _complet_, DIGNE D'UN MAÎTRE; je suis +convaincu que ce morceau orchestré prendrait sa place parmi les +meilleures pièces de ce genre. Vous êtes un symphoniste. Croyez-moi et +courage. + +Le final est audacieux, chaleureux au possible. J'y trouverai quelques +taches que je vous signalerai. + +_Premier morceau._--J'aime beaucoup votre première idée; elle est +malheureusement un peu courte et vous répétez quatre fois de suite la +tête de votre motif (deux fois en _la_ mineur et deux fois en _ut_). +N'essayez pas de rien changer.--C'est bon, malgré ma légère +critique.--Excellent développement.--Les deux dernières lignes de la +page 3, bravo!--La deuxième idée me séduit moins que la première.--Cela +manque un peu d'originalité. Je veux louer cependant les quatre mesures +en _mi_ qui sont une très heureuse rentrée.--Vous rentrez bien dans +l'_agitato_.--J'aime infiniment la fin de votre première reprise. Tout +le travail de la deuxième me paraît complètement réussi. + +--La rentrée du motif sur + +[image: notation musicale] + +est une trouvaille. + +J'aime beaucoup la coda.--Cependant, je regrette que vous n'ayez pas +terminé dans le _Chaud_.--Je ne veux pas vous faire d'observations +bourgeoises quant à l'_effet_... Mais je crois qu'une péroraison +absolument agitée et vigoureuse serait plus à sa place.... + +Je puis me tromper... il y a là une de ces nuances délicates dont +l'auteur est généralement le meilleur juge.--Si vous n'êtes pas de mon +avis, après réflexion, je retire ma critique. + +_Andante._--Nous voici en plein Beethoven! pas de réminiscences +cependant.--Votre belle idée vous appartient. Soyez en fier. Ces grosses +notes graves se posant sur le dernier temps m'ont fait penser à +l'andante de la grande sonate en _fa_ mineur de Beethoven.--J'ai joué +vingt fois ce morceau,--et, chaque fois, je l'ai trouvé plus élevé, plus +pur... Je ne veux pas exagérer mes éloges. Pourtant je dois vous avouer +qu'un passage de cet andante me semble d'une grande beauté!... Je veux +parler de la rentrée en _la_ bémol (page 17) par le 3/4 d'ut bémol et +l'altération du sol.--Le + +[image: notation musicale] + +qui succède à cette magnifique mesure est d'un charme +inexprimable.--Voilà de l'inspiration!... Mettez le nom que vous voudrez +là-dessus... et ça ne bougera pas d'une semelle.--J'arrive au +contre-sujet du violon sur le motif + +[image: notation musicale] + +page 18.--C'est beau, tellement que votre accompagnement un peu fouillé, +un peu cherché ne soutient pas la comparaison.--Voulez-vous un conseil? +Ne répétez pas deux fois chaque période du motif.--Faites entendre +l'idée entière au piano pendant que le violon se développe sur le +contre-sujet, qui est des plus inspirés,--et enchaînez avec la +coda.--J'ai essayé souvent les deux versions. Celle que je vous indique +est, je crois, de beaucoup préférable. La lin est belle jusqu'à la +dernière note! + +_Intermezzo._--Ici, pas une critique, je vous le répète.--C'est +parfait.--C'est délicieux! Mon ami Guiraud, l'auteur de _Sylvie_[52], un +très grand musicien, auquel je me suis permis de montrer ce Scherzo, en +a été aussi enchanté que moi.--Je ne vous cite rien; tout est +intéressant.--Quel délicieux effet produirait une clarinette faisant +entendre + +[image: notation musicale] + +pendant que les violons murmureraient le + +[image: notation musicale] + +Ce serait exquis. Je vous en supplie,--mettez-vous à la +symphonie.--Est-ce l'orchestre qui vous effraie? Quelle folie!... Vous +savez orchestrer, je vous en réponds! _Vous n'avez pas le droit de ne +pas faire de la symphonie._ Il faut un peu d'ambition, que diable!... Je +ne veux pas que vous écriviez toute votre vie pour Carcassonne.--Tenez; +orchestrez votre andante et votre intermezzo. Je les montrerai à +Pasdeloup.--Ou je me trompe fort, ou il sera empoigné. Nous avons ici +les concerts de l'Athénée... Allons... à l'oeuvre! + +Avez-vous remarqué que Mozart, Haydn et même Beethoven ratent trois +finals sur quatre? Je ne puis rien ouïr de plus agréable que le vôtre, +qui se soutient très crânement après vos trois premiers morceaux. C'est +fiévreux, agité, dramatique et clair. + +--La phrase + +[image: notation musicale] + +est remplie d'une vive douleur.--C'est ému, bien inspiré. J'aime bien le + +[image: notation musicale] + +bien que cela ne s'harmonise pas avec le reste.--Cette petite excursion +Verdissienne m'a un peu surpris,--mais c'est bien. La chute surtout est +très heureuse.--Le développement marche bien; j'aime vos quatre entrées +chromatiques. C'est fameusement écrit. La dernière ligne de la page 32 +me plaît beaucoup. C'est neuf d'harmonie.--Plus rien à dire jusqu'à la +dernière page. Ici, vous avez une mesure de trop; cela me choque. Je ne +puis me tromper sur ces sortes de choses.--Tenez: dédoublons la mesure: + +[image: notation musicale] + +Vous finissez en l'air. C'est boiteux. J'ai besoin de: + +[image: notation musicale] + +Essayez,--Vous allez être de mon avis. J'en suis sûr. + +Maintenant, je vous en prie.--Faisons de l'orchestre. Comme composition +idéale, je puis remplir vis-à-vis de vous le rôle de critique, de +confrère sincère. Je puis vous donner mon impression, des conseils comme +voue pourriez m'en donner à l'occasion.--Mais être votre +_professeur_...! Vous n'en avez pas besoin.--Ce mot-là ne doit pas se +prononcer entre nous, pas plus que celui d'_élève_! Pour +l'instrumentation, j'espère vous être plus utile.... Quand vous viendrez +à Paris, je vous mettrai en relations avec quelques musiciens: _Gounod_, +_Reyer_, _Saint-Saëns_, _Guiraud_, le _prince Polignac_, etc.... et vous +serez là avec vos pairs. Personne en ce moment ne fait mieux que votre +andante et votre intermezzo.--À la symphonie! À la symphonie!... Il le +faut.--J'ai reçu la visite de votre charmant ami. J'espère le revoir +bientôt et passer une soirée avec lui.--J'ai bien tardé à vous écrire; +c'est votre faute. Je tenais à bien connaître, à bien étudier votre +sonate. + +Il est 3 heures du matin.--Je vais vous quitter.--Encore une fois, mille +félicitations et mille témoignages de ma bien affectueuse confraternité. + +GEORGES BIZET. + +Ah! J'oubliais de vous parler de la feuille détachée qui accompagne +votre envoi. C'est un nouveau plan de deuxième reprise pour le premier +morceau.... J'aime mieux l'autre. + + + + +_Quatrième Lettre._ + + +....avril 1867. + +_1º Modification du deuxième motif du premier morceau +de la sonate pour piano et violon»._ + +Pour bien juger le changement, il faudrait entendre le morceau complet. +Cependant, je crois que ce deuxième motif, tout en étant par lui-même +supérieur au premier, sera d'un moins bon effet dans l'ensemble du +morceau. Un défaut est toujours difficile à corriger dans une oeuvre bien +venue. Bref, je conclus à la conservation du premier motif. + +_2º Harmonie du motif de l'andante._ + +Les deux versions sont excellentes. Peut-être préféré-je l'ancienne. +Mais vous êtes le seul juge compétent.--Pourtant, la triple appogiature +donne beaucoup d'accent à la phrase. + +_3º Deuxième idée du final._ + +Oh! ici pas d'hésitation. Laissez votre forme Verdi. Ne châtiez pas +votre idée. Laissez le défaut.--Votre changement amollit tout le +morceau. J'aime mieux un peu moins de pureté dans la forme et plus +d'élan dans la pensée. Donc, conservez la première idée. + +_4º Andante du trio._ + +C'est un joli morceau, un peu mou, un peu mendelssohnien.--Mendelssohn, +entre autres défauts, traite quelquefois ses andantes symphoniques en +romances sans paroles.--Vous n'avez pas évité cet écueil!... L'idée est +très agréable. Finissez le morceau; il vaut la peine d'être achevé. +Mais, à l'avenir, évitez cette mollesse. L'élégance, le goût sont +d'excellentes qualités à condition de n'exclure ni la netteté ni la +fermeté. Le développement est bon et la rentrée est charmante. C'est +_bien_, mais ce n'est pas très bien. + +_5º À Elvire._ + +Je comprends le succès de cette pièce; j'y trouve de fort bonnes choses; +et, cependant, je n'en suis pas absolument satisfait. La première idée a +un parfum 1830 ou même 1829, qui ne me pince qu'à moitié. C'est du Loïsa +Puget, plus le talent. + +Cette forme: + +[image: notation musicale] + +me rappelle un horrible chant patriotique qui courait les rues en 1848. +Le souvenir de cette révolution inutile, ridicule et bête me rend +peut-être injuste pour votre mélodie, qui, je le répète, renferme de +bonnes choses. Il y a de l'amour et de la chaleur dans la phrase refrain +et, n'était la forme romance, j'en serais complètement satisfait. Cette +forme est moins bonne encore lorsque vous faites le si [bb].--Le +développement et la rentrée (deuxième strophe) sont réussis. C'est chaud +et l'idée refrain rentre à merveille.--Même éloge pour la troisième +strophe.--La dernière page est excellente. C'est bien pensé, bien +exécuté. En somme, et sans être enthousiaste de cette mélodie, j'y +trouve la touche du musicien, du penseur intelligent. C'est mieux que +les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des mélodies à succès. + +_6º Choeur._ + +Le début a de la grandeur; votre brusque voyage en _ré_ majeur me +chagrine un peu. L'idée en _ut_ est bonne. Le développement en _sol_ à +bouche fermée est un peu _longuet_. L'allegro suivant, bien.--Bonne +phrase à la Meyerbeer... + +La coda en 6/8 me paraît bien syllabique. Il faudra en modérer le +mouvement, pour en rendre l'exécution possible. + +Les sociétés chorales de Bruxelles, d'Anvers et de Liège exécuteraient +facilement cette péroraison. Mais les exécutions véritablement +_miraculeuses_ sont trop exceptionnelles pour servir de base +d'opération.--La fin extrême est trop élevée pour les premiers ténors. +Les trois grandes sociétés belges se jouent de ces difficultés. Mais, je +vous le répète, ces exceptions, tout à fait extraordinaires, +_inimaginables_ même pour ceux qui n'ont pas entendu ces admirables et +vaillants chanteurs, ne font que confirmer la règle. + +En somme, ce choeur est bon et vous fait honneur. + +Pourquoi n'est-il pas meilleur? + +Pourquoi n'est-il pas très beau? + +Parce que vous ne vous êtes pas assez élevé.--Vous m'avez rendu +exigeant; vous êtes un _grand musicien_ et vous devez faire mieux +encore. + +J'attends avec impatience vos premiers travaux d'orchestre. Vous allez +marcher à pas de géant. C'est si amusant l'orchestre! Jusqu'à présent, +vous avez dessiné; vous avez exécuté des grisailles, réalisant vos +effets d'ombre et de lumière avec des valeurs différentes, mais dans le +même ton. Maintenant, vous allez peindre.--Faites votre palette... et à +l'oeuvre! Si vous avez un _coloris_ riche et séduisant, avec vos qualités +de forme et de _couleur_, la route sera longue et belle à +parcourir.--Allons, courage et à bientôt. + +Votre confrère et ami dévoué + +GEORGES BIZET. + +_P. S._ Le _Roméo_ de Gounod va à moitié; il ne passera que dans les +derniers jours du mois[53]. + +Je vais flâner et déloger. Je ne _veux_ arriver au plus tôt que fin +_novembre_. Je crains les chaleurs et je me défie du public cosmopolite +qui va nous envahir. + + + + +_Cinquième Lettre._ + + +Cher Monsieur, + +J'ai été absent quatre jours. C'est ce qui vous explique le retard +involontaire de ma réponse.--Je ne suis pas encore à la campagne.--En +tout cas, mon habitation d'été n'étant qu'à une demi-heure de Paris, je +ne serai pas privé du plaisir de vous voir,--d'autant plus que mes +répétitions me forceront sans doute de venir tous les jours à Paris. + +J'ai annoté votre envoi.--En général, vous écrivez trop les instruments +à vent comme le quatuor. Le timbre de chacun des instruments en bois +étant particulier, il n'est pas bon de les employer en _corps_, si ce +n'est pour des effets particuliers. Les cordes, au contraire, ne sont +qu'un immense instrument, parfaitement homogène.--C'est la base de +l'orchestre symphonique.--Et, plus je vais, plus je suis convaincu qu'il +ne faut user des bois et des cuivres qu'avec circonspection. Il faut +employer deux flûtes, deux hautbois, deux clarinettes, deux ou quatre +bassons et quatre cors. Il est impossible de bien orchestrer en ne +disposant que d'un seul instrument de chaque espèce. En effet, une +rentrée en tierces, par exemple, sera bien meilleure, exécutée par deux +clarinettes ou deux hautbois, que par une clarinette ou un hautbois. + +Avez-vous le traité d'instrumentation de Berlioz? Si non, faites-en +l'acquisition au plus vite,--C'est un admirable ouvrage, le _Vade mecum_ +de tout compositeur écrivant pour l'orchestre.--C'est parfaitement +complet--Les exemples y abondent.--C'est indispensable! + +Vous employez le cor comme un instrument ordinaire. C'est un grand +tort.--Le timbre spécial de cet instrument, la grande difficulté qu'il +éprouve à faire entendre certains sons bouchés le rendent impossible +comme instrument d'harmonie. Je vous envoie un exemple tiré de votre +joli allegretto de symphonie. + +En somme, c'est bien.--Soyez simple; _ne mettez que ce que vous +entendez_;--pas autre chose,--ne chargez pas;--il y en a toujours trop! + +L'exercice que vous vous proposez serait bon, s'il était fait d'après +une _réduction_ bien complète. Autrement, vous ne pouvez deviner les +détails que vous ne voyez pas.--Prenez une bonne réduction à quatre +mains.... Tenez..., par exemple..., un andante de symphonie de Beethoven +par Czerny.--Mais, un morceau ne peut bien être orchestré que par +l'auteur... ou il faut être bien fort; sans compter qu'on peut faire +bien et autrement. Le meilleur est de vous orchestrer vous-même. Lisez +les symphonies de Beethoven; lisez et travaillez Berlioz. + +Le petit morceau en _si_ mineur est très bon. J'aime beaucoup le +fragment de ballet,--et c'est bien instrumenté. + +Mille choses bien aimables et bien affectueuses et croyez-moi toujours +votre mille fois dévoué + +GEORGES BIZET. + + + + +_Sixième Lettre._ + + +Décembre 1867. + +Cher Monsieur, + +Je tiens, avant tout, à vous remercier de tout coeur de votre dédicace. +Je serai heureux de voir mon nom attaché à votre excellente sonate. +C'est pour moi plus qu'un honneur, c'est une marque d'estime et de +sympathie d'un excellent musicien, d'un galant homme pour lequel je +professe, je vous assure, une vive et chaude amitié.--Donc, une chaude +poignée de mains pour votre bonne pensée et mille fois merci. + +Je viens de lire votre envoi: Votre andante de _Trio_ est de l'art et +votre andante de sonate--c'est un morceau de maître.--Je vous dois la +vérité ou du moins ce que je crois la vérité.--Si l'idée première de ce +morceau était absolument originale, si elle n'attestait pas l'influence +de Beethoven et de Schumann,--ce serait _absolument_ de premier +ordre.--Cette critique (est-ce bien une critique?) est celle qu'on peut +faire des meilleures choses de notre temps.--Vous aurez plus d'une fois +l'occasion de me la retourner--(du moins, je l'espère, sans +modestie).--Gounod a écrit deux symphonies et, dans les huit morceaux +qui les composent, il n'y a rien qui vaille votre andante.--Votre +intermezzo est fort bon; mais je le place au-dessous de l'andante.--Je +préfère de beaucoup celui de la sonate.--Celui-là est original.--L'idée +de celui qui nous occupe est moins trouvée.--Du reste, le morceau est +charmant, intéressant, bien conduit.--Rien à dire dans le +détail.--J'aime beaucoup mieux le majeur que le mineur et je parie que +vous êtes de mon avis.--Je reviens à l'andante pour vous signaler votre +superbe rentrée.--Cela, c'est du Beethoven du bon cru.--L'idée rentre +avec une puissance remarquable.--C'est empoignant.--Vous m'avez +ému.--Merci.--Il n'y a pas une note à changer dans tout le morceau; la +coda est charmante,--et avant--la phrase en sol sous la double tenue +_ré_ est excellente.--Bravo! + +Votre première reprise de Symphonie me plaît beaucoup,--excepté la +seconde idée,--c'est trop court, c'est essoufflé! Et gare la Rosalie! Si +vous êtes courageux, vous chercherez quelque chose de plus saillant et +vous pourrez alors faire un excellent morceau.--Je ne vous conseille pas +d'indiquer la _reprise_.--À mon avis, la reprise a vieilli--et la +plupart des symphonies de Beethoven et de Mendelssohn (et bien entendu +Mozart) gagneraient à être exécutées sans reprises.--C'est bien +orchestré, peut-être un peu trop trombonisé; mais il faudrait entendre; +je n'ai pas d'opinion faite à cet égard. Vous trouverez sur votre +manuscrit plusieurs remarques qui sont utiles, je crois.--Vous écrivez +très bien le quatuor.--C'est tout! + +Je vais recommencer mes répétitions[54].--Je ne sais si ma distribution +ne sera pas modifiée.--Mes collaborateurs veulent à toute force Madame +Carvalho.--Ils ont raison,--mais c'est bien dur pour Mlle +Devriès.--Je vous dis cela sous le sceau du secret.--Si vous voulez +savoir le fond de ma pensée, j'espère que cela ne se fera pas.--J'y +perdrai 10,000 francs, dit-on, c'est possible! Mais... et Dieu sait si +une différence de 10,000 francs est quelque chose pour moi! Enfin tout +sera décidé cette semaine! (Tout ceci absolument entre nous.) + +J'ai envoyé promener l'Athénée! Mais ils sont venus pleurer chez moi et +je leur ai bâclé le premier acte[55].--_Legouix_ s'est chargé du second, +_Jonas_ du troisième, et _Delibes_ du quatrième.--Le secret est assez +bien gardé; mais une femme vient de le découvrir, tout est perdu. Je +nierai, du reste, effrontément. J'ai envie de siffler le premier +acte,--sans compter que le public s'en acquittera bien sans moi! J'ai +été totalement refait et enfoncé.--On m'a reproché mon manque de parole, +on a pleuré et j'ai _donné_ mon premier acte.--Cela ne me rapportera pas +un rouge liard.--Décidément, je ne fais pas de progrès en affaires. + +Allons, à bientôt.--Je vous tiendrai au courant de ma _Jolie Fille_! + +En attendant, croyez à la sympathie la plus vive de votre dévoué +confrère et ami + +GEORGES BIZET. + + + + +_Septième Lettre._ + + +Cher ami, + +Que direz-vous donc, lorsque vous aurez vu Rome et Naples? + +Quel pays! + +Vivre en Italie, même sans musique, quel rêve! + +Gounod va partir pour Rome, afin d'entrer dans les ordres!.... + +Il est absolument fou!... Ses _dernières_ compositions sont navrantes! + +Au diable la musique catholique! + +Pasdeloup va jouer ma symphonie.--Du moins, il le dit et fait copier les +parties d'orchestre. + +Ce que vous avez lu des Italiens est vrai: M. Bagier m'a commandé un +ouvrage.--Mais cela a raté,--le poème ne m'allait pas.--J'ai lâché. + +On me fait mon poème pour l'Opéra.--C'est long, long! Quels raseurs que +ces auteurs et directeurs! + +J'ai lu votre concerto avec le plus vif intérêt. + +Le début est très beau. La seconde phrase est peut-être moins trouvée; +mais elle est délicieusement amenée. En somme tout le solo marche à +merveille.--Quant au second pour le juger, je voudrais le voir encore... +Cela est bon en soi; mais je ne me rends pas bien compte de +l'effet.--C'est peut-être un peu long d'arpéges.--Mais, je vous le +répète, je ne puis vous donner qu'une appréciation vague, tant que le +morceau n'est pas terminé. + +Comme détail, je crois qu'il manque une mesure, à la fin du premier +solo... J'ai indiqué l'endroit au crayon. + +Autre chose: + +À la première entrée du piano, il y a comme une réminiscence de la +grande sonate à Kreutzer de Beethoven. + +À la fin de la page 9, deux dernières mesures, réminiscence assez +accentuée du premier concerto de Chopin. + +[image: notation musicale] + +Voyez cela; c'est un peu vif. + +En somme, votre concerto marche à merveille.--À quand le trio? + +Je suis embêté! + +Le grand lama de l'Opéra me fait relancer par tous mes amis.--Il veut +que je fasse la _Coupe du Roi de Thulé_... Il insiste avec rage!-- + +Ça m'embête!... quel fichu métier! + +Si je pouvais en essayer un autre!... + +À vous, cher, mille fois.--Écrivez plus souvent à votre ami + +GEORGES BIZET. + + + + +_Huitième Lettre._ + + +Le Vésinet, _26 août 1868_. + +Mon cher ami, + +Vous êtes un vrai musicien!... Et c'est mal à vous de venir me troubler +dans masolitude par des portraits erotiques... Vous êtes un affreux +gredin... Moi qui depuis plus de trois jours ne songeais plus à la +femme!... + +Je suis plein d'indulgence pour ce genre de crimes... et pour cause... +mais allez à Capoue!... + +Il faut travailler... Quand on a ce que vous avez dans le ventre, il ne +faut pas tout dépenser de la même manière. + +Le voyage va vous remettre.--Et après... à la besogne (...Excusez ce +papier à lettres... Tout ce qu'on achète au Vésinet est du même +tonneau). + +Ces Allemands ne sont plus que des Prussiens et l'article dont vous me +citez des extraits est tout simplement idiot! + +Je suis absolument de votre avis sur la nouvelle partition de +Wagner.--Du génie, certes! Mais quel poseur! Quel raseur! Quel goujat! +Il a publié dans le _Guide musical_ de Bruxelles des articles avec +lesquels j'aimerais à lui torcher la figure.--Selon lui, le _Faust_ de +Gounod est de la musique de cocottes!...[56] «La Prusse, dit-il, est +destinée à détruire la France politiquement.--La Bavière, son prince à +la tête, la détruira intellectuellement.»--Ce républicain de carton +m'amuserait beaucoup, s'il ne me dégoûtait pas.--Ce monsieur, qui +acceptait en 1847 150,000 marcs du roi de Saxe pour faire monter un de +ses opéras, était le premier à tirer des coups de fusil sur le même roi +de Saxe en 1848.--Assez! + +J'ai été très malade... trois angines! + +On fait en ce moment deux opéras sur lesquels j'ai l'oeil très +ouvert.--Un des deux intéresse beaucoup Perrin--et d'ici à quelques mois +j'aurai probablement un ouvrage en train.--Mais que c'est long! + +J'orchestre ma symphonie.--Tout en me promenant, j'ai composé le premier +acte du _Roi de Thulé_.--Mais je suis décidé à ne pas concourir. + +Je vous enverrai trois morceaux de piano, dont un, intitulé: _Variations +chromatiques_, vous intéressera, je crois. + +Gounod est malade... il ne peut plus travailler,--mais il communie à +force et commente saint Augustin! + +Je deviens, moi, de plus en plus misanthrope.--Les indifférents me +deviennent odieux--et je ne peux plus supporter que le commerce des +hommes qui, comme vous, ont dans la tête et dans le coeur des idées et +des sentiments qui s'accordent avec les miens! + +Soyez moins rare, écrivez-moi d'Italie.--Vos lettres me font toujours +plus que du plaisir. + +À bientôt donc, j'espère, et à vous de tout coeur, de toute amitié. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Neuvième Lettre._ + + +1869? + +Mon cher ami, + +Je viens de passer six semaines dans les tapissiers, serruriers, +menuisiers, etc... Enfin me voici installé.--Depuis treize mois, je n'ai +pas composé une note de musique et je m'en trouve à merveille.--Quel +dommage d'être obligé de sortir de ce charmant far-niente!--À la vérité, +j'ai beaucoup travaillé depuis trois mois; j'ai eu l'aplomb de me +charger de _Noé_, opéra posthume d'Halévy.--Halévy a laissé trois actes +_à peu près faits_; mais il a fallu _tout_ instrumenter..., presque tout +deviner--et j'ai à composer un quatrième acte assez court--et j'espère +avoir fini le 30 novembre, ainsi que l'exige mon traité avec le Théâtre +lyrique.--Pasdeloup est enthousiasmé de cette oeuvre et je crois qu'il a +raison... Mais, moi, je suis peu enthousiasmé des chanteurs de son +théâtre et j'empêcherai l'ouvrage de passer, grâce à une _clause_ +relative à la distribution et qui me laisse absolument maître de la +situation. + +Je suis fixé; je vais faire un _Calendal_. Avez-vous lu _Calendal_ de +Mistral? Je crois avoir mis la main sur un bon poème.--Il y a longtemps +que j'y songe.--Je ne sais si le _public_ sera de mon avis.--Mais, il y +a là une partition à faire et je vais le tenter. + +* * * + +Quand viendrez-vous à Paris? Vous savez que vous trouverez 22, rue de +Douai un bon ami ou plutôt deux amis. + +Hélas! Il faut se remettre au travail.--_Lire_, _rêver_, _observer_, +_apprendre_, voilà mon affaire.--Mais produire!! + +Enfin... + +À vous de tout coeur. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Dixième Lettre._ + + +...1869. + +Mon cher ami, + +Mille fois merci pour votre lettre si charmante, si affectueuse.--Je +suis très heureux que vous ayez emporté de Paris un peu de courage. + +Saint-Saëns, qui a lu votre sonate, me charge de vous adresser les +compliments les plus sincères. + +Gounod m'a reparlé de votre oeuvre dans les termes les plus chaleureux. + +Je verrai prochainement Thomas et Delaborde, et j'aurai, je n'en doute +pas, de bonnes et agréables choses à vous communiquer. + +Il y a peu de critiques en état d'entendre et encore moins de lire une +sonate. Gasperini mort, il ne reste plus que Johannès Weber 10 ou 11 rue +Saint-Lazare (du _Temps_), auquel vous puissiez vous adresser pour un +ouvrage de cette nature.--C'est triste; mais c'est ainsi! + +J'ai envoyé votre sonate à Reyer; il en parlera dans les _Débats_ et je +vous enverrai l'article. + +Je suis allé hier au ministère à votre intention. Adressez au ministre +de la Maison de l'empereur une lettre conçue à peu près en ces termes: + +Monsieur le Ministre, + +Désirant prendre part au concours du Théâtre impérial de l'Opéra, je +viens prier Votre Excellence de vouloir bien me confier un exemplaire de +la _Coupe et les lèvres_. Daignez agréer etc... + +Votre adresse. + +Envoyez-moi cette lettre, je la porterai moi-même au ministère et je +prierai ces messieurs de vous envoyer de suite le poème en question. + +J'ai complètement lâché Noé[57] et j'ai bien fait, je crois.-- + +L'exécution (à Bruxelles) de ma pauvre _Jolie Fille_ a été +monstrueuse.--Malgré cela, _succès_ très sérieux. J'ai reçu nombre de +lettres très encourageantes.--Presse excellente, etc... + +Allons, travaillez, travaillez, faites le concours de l'Opéra.--Vous +devez être un grand musicien,--à l'oeuvre donc et courage. + +Croyez, mon cher ami, aux sentiments les plus dévoués, les plus +affectueux de votre ami, + +GEORGES BIZET. + + + + +_Onzième Lettre._ + + +Mars 1871. + +Cher ami, + +Paris débloqué, j'ai dû me rendre à Bordeaux pour affaires de famille. +En rentrant, je trouve un paquet de lettres datées de septembre, +octobre, novembre, décembre, janvier et février. En ouvrant la vôtre, +j'éprouve une vive joie et cette joie se manifeste par une bêtise +incroyable: je tiens votre lettre de la main droite, et de la main +gauche je jette l'enveloppe au feu. Or, votre lettre n'étant pas datée, +il m'est absolument impossible, même après dix lectures consécutives, de +savoir si vous l'avez écrite avant ou après le siège. Éclaircissez ce +point, je vous prie. + +Ce n'est pas ici le lieu de parler du gredin du 2 Décembre, ni des +idiots du 4 Septembre. Nous voilà sortis vivants et bien portants, ma +femme et moi[58], de toutes ces stupides horreurs; nous sommes donc +parmi les heureux. + +J'ai en ce moment un ouvrage à terminer et un autre à faire presque +complètement. Dès que Sardou sera rentré à Paris, je vais le tourmenter +pour qu'il termine un quatrième acte qu'il veut changer presque +entièrement. Une fois ce point réglé, je songerai à choisir une retraite +pour l'été. J'ai très envie d'aller dans le Midi, et il se pourrait que +j'allasse vous dire un petit bonjour. Je veux avoir mes deux opéras +prêts pour l'hiver prochain. Si les théâtres marchent, je m'en tirerai; +si non, je ne sais à quel genre d'industrie je pourrai me livrer pour +vivre.--À ce propos, donnez-moi donc quelques renseignements sur vos +contrées. Y a-t-il des bois dans l'Aude? Les bois me sont ordonnés pour +Geneviève. J'aurais voulu m'installer dans un port de mer. Mais le +tempérament de ma femme s'y oppose absolument. + +Et vous, avez-vous travaillé?... + +Comment prend-on chez vous la situation de petite Pologne que nous font +les événements, ou plutôt que nous ont faite notre stupidité et notre +immoralité?... + +Nous attendons ici l'entrée des Allemands! + +Triste! triste! + +À vous, cher ami, de tout coeur et mille souvenirs de Geneviève. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Douzième Lettre._ + + +20 juin 1871. + +Cher ami, + +Merci! J'ai quitté Paris lorsque le rôle des honnêtes gens était fini +dans cette bagarre. + +Sortirons-nous de cette situation?... Serons-nous républicains, +communards, légitimistes, ultramontains ou Prussiens?... + +J'espère, mais je crains. + +Paris essaie de reprendre sa physionomie ordinaire; mais c'est +difficile. + +_Perrin_, _Du Locle_ et de _Leuven_ n'ont pu encore rouvrir nos pauvres +théâtres lyriques.--Ils sont arrêtés par des difficultés sans nombre et +de toute nature. Pasdeloup, qui, comme Guzman, ne connaît point +d'obstacles, a rouvert hier les Concerts populaires.--Il divise ses +programmes en deux parties: musique classique et musique moderne. Il a +fait exécuter hier du _Gounod_, du _Massenet_, etc... Il redira ma +symphonie un de ces jours. Beaucoup de gens sont pleins de bonne volonté +et ne seront pas au-dessous des efforts qu'il faut faire pour relever ce +pays politiquement, littérairement et artistiquement. Mais la grande +masse est sotte, vaniteuse et les terribles leçons que nous venons de +recevoir seront, je le crains, inutiles en grande partie.--En somme, le +Français se console en disant: «Bah! si nous avions été 500,000, la +campagne se serait terminée à Berlin et non à Paris!» + +Quant aux ruines que nous lègue la Commune, on trouve que «_cela fait +bien_!» + +Je vais passer l'été au Vésinet. J'y suis près de Sardou et bien placé +pour terminer ma _Griselidis_. + +Ma _Clarisse Harlowe_ avance aussi et vous, vous remettez-vous au +travail? + +Quand vous verrai-je? + +En attendant, mille amitiés de votre tout dévoué + +GEORGES BIZET. + +Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs. + + + + +_Treizième Lettre._ + + +Cher ami, + +Les premiers morceaux de l'andante me paraissent bien instrumentés. J'y +vois deux ou trois points douteux. Mais j'aime mieux ne vous en pas +parler, car j'aurais besoin de l'audition pour avoir une opinion nette +sur ces deux ou trois passages. + +Quant au final, avec la franchise qui est de rigueur entre vous et moi, +je le trouve trop inférieur à ce qui précède et surtout trop inférieur à +vous-même. L'idée première est un trait quelconque,--et le morceau, +quoique bien conduit et fort bien fait, est au-dessous de ce que l'on +est en droit d'attendre de l'auteur du trio, de la sonate pour piano et +violon, et des quatre Morceaux qui me sourient de plus en plus.--Il ne +faut qu'un moment... qui viendra, soyez-en sûr. + +Mille amitiés de votre + +GEORGES BIZET. + + + + +_Quatorzième Lettre._ + + +Mon cher ami, + +Votre premier morceau est excellent.--La première idée est robuste, +rythmée.--La deuxième est charmante et la rentrée qui l'amène, +ravissante. C'est bien écrit pour l'instrument et intéressant +d'orchestre. + +On pourrait critiquer les premières mesures du motif de l'andante; il y +a là quelque chose d'un peu mou.--Mais le morceau est si bien fait, si +intéressant que je vous conseille de le laisser tel qu'il est. Je crois +qu'à l'orchestre vous obtiendrez un excellent effet. Donc, les deux +premiers morceaux sont complètement réussis. + +Votre final est à refaire; du moins, je le crois. La première idée +meilleure que la seconde me semble insuffisante. Il n'y a pas d'effet +pour l'exécutant et l'orchestre sera forcément peu amusant. L'entrée +(motif du deuxième morceau) est bonne. Vous ferez bien de le +conserver.--Vous trouverez facilement j'en suis sûr, un meilleur final; +il serait fâcheux de laisser inachevée ou incomplète une oeuvre de cette +valeur. Croyez-moi et ne soyez pas paresseux. + +_Offenbach_ vient de faire ici trois fours remarquables. Est-ce la +fin?... ou simplement un moment de lassitude?... Nous verrons. + +Je vous renverrai demain votre concerto. + +Vous devriez vous mettre à l'orchestre. + +Si vous veniez passer un mois à Paris, cela suffirait pour mettre tout +en train. + +Je suis fatigué en ce moment. J'ai beaucoup de leçons qui me servent à +préparer l'entrée d'un baby!..... + +On commence à me tourmenter à l'Opéra-Comique.--Je suis indécis et +mou!... Je vois si peu de chanteurs! + +À bientôt et mille amitiés de votre tout dévoué + +GEORGES BIZET. + +Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments. + + + + +_Quinzième Lettre._ + + +Mai 1872. + +Merci.--Votre approbation m'est précieuse; car je vous crois incapable +de manquer de sincérité. + +J'ai aussi de bonnes félicitations à vous adresser: votre musique a été +fort bien accueillie à la Société Nationale et, malgré votre +éloignement, nous aurons désormais le plaisir de vous entendre. Je n'ai +pu assister aux dernières auditions de la Société; _Djamileh_ et la +fatigue m'ont privé de ces intéressantes séances. Mais tous mes amis +m'ont parlé de la bonne impression que leur ont produite les morceaux +que vous leur avez envoyés. + +J'attends un _baby_ dans deux ou trois semaines. Ma femme va à merveille +et tout nous présage un heureux résultat. + +_Djamileh_ n'est pas un succès, dans le sens ordinaire du mot.--Mme +Prelly[59] a été au-dessous du médiocre et la pièce est trop en dehors +des habitudes de l'Opéra-Comique. Pourtant on fait des recettes +raisonnables et le public écoute avec un intérêt évident. La presse a +été excellente.--Les grands journaux ont loué la partition et les +_Lundistes mélodistes_, tout en blâmant mes tendances wagnériennes (?), +m'ont traité si sérieusement et si courtoisement que je n'ai pu +m'attrister de leurs critiques.--Quoiqu'il arrive, je suis content +d'être rentré dans la voie que je n'aurais jamais dû quitter et dont je +ne sortirai jamais[60].--De Leuven et Du Locle m'ont commandé trois +actes. Meilhac et Halévy seront mes collaborateurs. Ils vont me faire +une chose _gaie_ que je traiterai aussi _serré_ que possible.--La tâche +est difficile; mais j'espère en sortir.--On paraît décidé à me demander +quelque chose à l'Opéra.--Les portes sont ouvertes; il a fallu dix ans +pour en arriver là. + +J'ai des projets d'oratorios, de symphonies, etc., etc...--Et vous, +travaillez-vous? Il faut produire, le temps passe et il ne faut pas +_claquer_ sans avoir donné ce qu'il y a en nous. + +Mille fois merci encore et à vous de tout coeur. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Seizième Lettre._ + + +Novembre 1872. + +Mon cher ami, + +Je suis à giffler! + +Depuis quinze jours, j'aurais dû vous écrire pour vous féliciter! Vos +quatre Duos sont ravissants. Le 2, le 3, le 4, tout cela est exquis. +Mais le nº 1 est une _grande chose_. C'est d'une personnalité +saisissante et d'un charme! La lecture de ce beau morceau a été pour moi +une véritable joie. + +Poursuivez et travaillez davantage, _vous le devez_. + +Mille amitiés de votre + +GEORGES BIZET. + +On a joué l'_Arlésienne_ dimanche chez Pasdeloup. Bis et gros +effet![61] + + + + +_Dix-septième Lettre._ + + +Mon cher ami, + +Voici une lettre de Gounod, qui vous concerne. Gardez-la, allez voir +Gounod.--Portez-lui votre sonate,--allez-y. + +Encore adieu--et à vous mille fois de tout mon coeur. + +GEORGES BIZET. + +Gounod demeure 17, rue de la Rochefoucauld. + + + + +_Dix-huitième Lettre._ + + +1873? + +Mon cher ami, + +Je voulais vous donner des nouvelles de Delaborde et c'est ce qui a +retardé ma réponse et mes remerciements.--Delaborde est absent, en +Angleterre, je crois?... et l'on ne peut me dire la date de son retour. +Si j'ai quelque chose de nouveau à ce sujet, je m'empresserai de vous en +informer. + +J'ai été enchanté de vos quatre morceaux. La première idylle et la +chromatique surtout m'ont ravi. Mon opinion sur votre trio est toujours +la même. Pourtant cette nouvelle lecture m'a donné encore une impression +meilleure que la première. + +Je suis heureux de vous voir travailler; il faut que tous les +producteurs de bonne musique redoublent de zèle pour lutter contre +l'envahissement toujours croissant de cet infernal Offenbach!... +L'animal, non content de son _Roi Carotte_ à la Gatté, va nous gratifier +d'un _Fantasio_ à l'Opéra-Comique.--De plus, il a racheté à Heugel son +_Barkouf_, a fait déposer le long de cette ordure de nouvelles paroles +et a revendu le tout 12,000 francs à Heugel. Les _Bouffes-Parisiens_ +auront la primeur de cette malpropreté.--L'hiver sera pauvre en +nouveautés.--Les directeurs de l'Opéra-Comique m'ont déclaré qu'il leur +était impossible de monter cette année ma _Griselidis_ (Sardou), vu la +grande dépense que nécessite cet ouvrage.--Ils m'ont offert, en +compensation, une _Namouna_ en un acte (qui sera mise en deux +actes).--J'ai fini ou à peu près.--J'attends une distribution. + +Je travaille à _Clarisse Harlowe_.--Pasdeloup rejouera, cet hiver, ma +symphonie et probablement aussi mes petites suites d'orchestre en cinq +morceaux.--Ces morceaux, qui sont de simples esquisses, sont accompagnés +de cinq autres. Durand (Flaxland) m'a acheté le recueil qui sera +intitulé: _Jeux d'enfants_!... + + _Dix morceaux à quatre mains._ + + Nº 1. _Les Chevaux de bois._ Scherzo. + + » 2. _La Poupée._ Berceuse. + + » 3. _La Toupie d'Allemagne._ Impromptu. + + » 4. _L'Escarpolette._ Rêverie. + + » 5. _Le Volant._ + + » 6. _Les Soldats de Plomb_ Marche. + + » 7. _Colin-Maillard._ Fantaisie. + + » 8. _Saute-Mouton._ Caprice. + + » 9. _Petit Mari--Petite Femme._ Duo. + + »10. _Le Bal._ Galop. + +La suite d'orchestre est composée des nºs 1, 2, 3, 9 et 10, dont j'ai +supprimé les titres trop enfantins[62]. + +Êtes-vous un peu remis de votre inondation? Sommes-nous destinés à être +la proie de tous les fléaux.--Allons-nous enfin être tranquilles?... Je +l'espère; mais bien des gens ont peur. + +Mille amitiés et à bientôt je l'espère.--Envoyez-moi quelque chose de +vous et toujours à vous de tout coeur. + +GEORGES BIZET. + +Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs. + + + + +_Dix-neuvième Lettre._ + + +Cher ami, + +Mille, mille, mille millions d'excuses!... Il y a quinze jours que j'ai +mis votre rouleau sur ma table.--Je le retrouve à l'instant et je le +croyais chez vous depuis deux semaines! Je suis un étourdi et je ne sais +comment me disculper à vos yeux. + +Le morceau est très joli.--C'est bien instrumenté. Cela manque peut-être +d'un peu de clarté. Les bois surtout sont un peu trop traités à quatre +et cinq parties.--Mais la nature du morceau explique ce procédé.--Votre +effet de cor et de basson est neuf.--C'est bon.--Page 3: l'entrée du +quatuor vient quatre mesures trop tôt.--Évitez les frottements.--Que +chaque partie ait autour d'elle une atmosphère suffisante pour se +mouvoir. + +Je voudrais que vous instrumentassiez (pardon!) une chose vigoureuse, à +_grandes masses_.--Deux ou trois flûtes,--quatre cors,--deux trompettes, +trombones etc... + +Faites-moi vite quelque chose et je vous retournerai de _suite_. + +À partir du 8 juin, envoyez rue de Paris, 17, à Port-Marly +(Seine-et-Oise). + +J'ai fini le premier acte de _Carmen_; j'en suis assez content. + +Mille amitiés et pardon excuse! + +GEORGES BIZET. + + + + +_Vingtième Lettre._ + + +_1874? + +Cher ami,_ + +Vous voyez que je n'ai pas grand chose à vous reprocher.--_Vous êtes en +état_ et vous instrumentez TRÈS BIEN. L'ouverture est amusante et je +crois que cela réussira à merveille. + +J'ai fait cet été un _Cid_ en cinq actes. C'est Fauré qui m'a lancé dans +cette affaire.--Je vais lui faire entendre son rôle un de ces jours. Si +la chose lui plaît, il y aura espoir d'arriver à la grande boutique. + +_Carmen_ s'achève.--J'entrerai en répétitions en décembre. + +Pardonnez-moi d'avoir gardé si longtemps votre ouverture.--Mais ma +rentrée à Paris m'a fait perdre huit jours. + +Mille amitiés et votre dévoué ami + +GEORGES BIZET. + + + + +_Vingt-et-unième Lettre._ + + +1874 + +Mon cher ami, + +Votre aimable lettre m'a trouvé au lit en tête à tête avec une angine +des plus aiguës.--Depuis deux heures, les abcès ont disparu--et je vais +me remettre rapidement à grand renfort de côtelettes. + +Je vais partir dans quelques jours.--J'ai trouvé à Bougival un petit +coin très tranquille, très agréable au bord de l'eau (1, _rue de Mesmes, +Bougival, Seine-et-Oise_). + +J'y vais terminer _Carmen_ qui entre en répétition au mois d'août pour +passer fin novembre ou commencement décembre,--et y commencer, peut-être +y finir _Sainte Geneviève_, oratorio sur lequel je compte beaucoup. + +Tenez-moi au courant de vos travaux, cher ami, et recevez pour toutes +vos chatteries et gâteries les remerciements des Bizet, père, mère et +enfant. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Vingt-deuxième Lettre._ + + +Mon cher ami, + +Le _Nocturne_ est très joli et fort bien orchestré.--À la cinquième +mesure vos violoncelles ou votre violoncelle fait _la sol_. C'est un +chant, mais c'est un chant qui fait _basse_; je n'aime donc pas ce _la +sol_ doublé par la deuxième flûte et les violons.--Au lieu de _la sol_ +mettez _si si_ dans le premier temps; le _sol sol_ viendra au deuxième +temps. Le solo de violoncelle peut faire très bien; pourtant je +préférerais tous les violoncelles. Ne décidez rien avant d'avoir +entendu.--Faites copier sur toutes les parties et faites essayer des +deux manières.--Pages 4 et 5 je crains que les bassons ne soient un peu +_bas_; il faut se défier des tenues de bassons dans le grave.--Ceci est +une règle générale à laquelle le cas présent peut faire exception.--La +harpe fera très bien.--Ne trouvez-vous pas que la fin tourne _un peu +court_? Ceci n'est pas un jugement définitif. + +Quant au finale du concerto, il me paraît avoir deux gros défauts:--1º +Ce n'est pas un morceau de piano (même piano et orchestre); 2º Ce n'est +pas un finale de concerto et votre joli petit morceau ne me semble pas +bien placé là...--Les traits me semblent cherchés et je ne crois pas +qu'un pianiste y trouve son compte. Le morceau est loin d'être mauvais. +Le début ferait très bien, mais à l'orchestre. Du reste, en relisant ce +morceau, je vois que le piano vous a gêné.--En somme: bon morceau, mais +qui n'est pas apte à faire un finale de concerto de piano. C'est +horriblement difficile! Depuis trois ou quatre ans, je rêve un concerto +et je ne puis parvenir à faire à la fois du piano et de la symphonie. + +Ne vous découragez pas et écrivez beaucoup.--Vous ne travaillez pas +assez.--Produisez, produisez. + +J'entre en répétition dans quelques jours. Ma _Carmen_ passera fin +novembre ou commencement décembre[63]. Je viens de passer deux mois à +orchestrer les 1200 pages que renferme ma partition. + +J'ai une _Sainte Geneviève_[64] sur le métier, mystère en trois +parties.--Mais je ne sais si je serai prêt pour cet hiver. + +Mille amitiés de votre affectionné et dévoué: + +GEORGES BIZET. + +Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments. + + + + +LETTRES À ERNEST GUIRAUD + +PROSCENIUM + + +Ernest Guiraud fut l'ami de la première heure, le compagnon d'armes de +Georges Bizet. Avec lui, il vécut les dures luttes de la vie d'artiste; +il connut ses misères comme ses joies, les premières souvent plus +profondes que les dernières. À peu près du même âge[65], l'un et l'autre +vivaient côte à côte et ne faisaient rien sans se consulter: Georges +Bizet paraissait avoir une véritable confiance dans le jugement de son +aîné. + +Les voici, aujourd'hui, disparus! Aussi avons-nous pensé qu'il y avait +intérêt à publier les petites lettres intimes que Georges Bizet +adressait journellement à son «vieux» camarade et qui, si elles ne +présentent pas, en raison de leur brièveté, une grande valeur +artistique, laissent entrevoir la tendresse qui unissait ces deux +natures d'élite[66]. + +Nous devons la communication de cette correspondance à l'obligeance de +M. Croisilles, oncle d'Ernest Guiraud, qui a tenu avec maîtrise, depuis +de si longues années, le pupitre de violon-solo à l'Opéra-Comique. Nous +lui adressons ici tous nos remerciements. + +H. I. + + + + +_Première Lettre._ + + +Cher, + +Merci de ta lettre.--J'ai vu C.--Reçu mon deuxième acte. + +Je t'envoie quatre vers--une primeur! un amour! + + «La fleur des champs boit la rosée + Qui l'attendait à son réveil. + La lune même _assez osée_ + Boit la lumière du soleil.» + +Quel physicien-astronome! Quel poète! et quel...! + +Je compte sur toi dimanche. Viens samedi soir à l'heure qui te convient. + +Ton vieux + +GEORGES. + + + + +_Deuxième Lettre._ + + +Jeudi. + +Vieux, + +J'oubliais!... C'est ce soir le lapin!... à 6 heures précises; il faut +que je file à 8 heures 1/2. + +Amène Diane pour avaler les os et les eaux... + +À tantôt ton + +GEORGES BIZET. + + + + +_Troisième Lettre._ + + +Voilà ton fauteuil, cher ami, tu seras à côté de _X_... que je n'ose pas +placer auprès de _Nephtali_; je crains les scènes!... Si _Azevedo_ est +de l'autre côté... allez-y, mais pendant les entr'actes seulement. + +Ton vieux + +GEORGES BIZET. + +_P. S._ J'ai vu hier une dame qui se plaint de ce que vous voulez +toujours lui imposer votre volonté. Je vous reconnais bien là!!![67]. + + + + +_Quatrième Lettre._ + + +1870. + +1º Tous les hommes (mariés ou non mariés) de 20 à 30 partent-ils?... + +J'ose espérer qu'on ne poussera pas jusqu'à 35, nous serions gentils! + +2º Sommes-nous à la garde nationale, oui, n'est-ce pas? Dans ce cas, que +faut-il que je fasse?... Faut-il attendre une convocation?... ou faut-il +aller me faire inscrire? + +Faudra-t-il que je rentre à Paris pour aller faire l'exercice? + +Tu serais bien gentil d'avoir l'oeil sur tous ces détails que tu seras à +même de me donner, puisque tu es dans les mêmes conditions que moi.--Je +tiens à n'être pas le dernier à faire mon devoir.--Oh! les 7,300,000 +C...!!!... + +Si tu as quelque idée sur ce que nous allons devenir, tu seras aussi +bien aimable de me le communiquer. + +Massenet, Paladilhe, Cormon se font-ils mobiles?... + +Nous allons pouvoir chanter avec variante: + +_Tutti son mobili!..._ + +Le précepteur de Louis s'est distingué là-bas!... et le collaborateur de +la vie de César, Leboeuf!... ils vont bien!... du coup d'oeil!... de la +prévoyance!... Quels oeufs!... On dit que Bazaine, qui a, ajoute-t-on, +des talents, va nous sauver... espérons-le! + +C'est égal!... les 7,300,000 C...!... + +Ton vieux + +GEORGES BIZET. + + + + +_Cinquième Lettre._ + + +J'ai un conseil a te demander. + +Ce monsieur de Lyon ne te fait-il aucun effet? Je n'ai pas fermé l'oeil +cette nuit. + +Je connais quelqu'un qui a menti hier en nous annonçant la _Traviata_ +pour ce soir. + +Voilà une occasion de rompre, à moins d'une grosse erreur. + +Viens. + +Il faut que je prenne mes mesures avec une grande prudence. + +Je ne vais pas chez toi.--Mon père est ici. + +À toi + +GEORGES BIZET. + + + + +_Sixième Lettre._ + + +Cher, + +Carvalho et sa femme comptent sur toi à dîner ce soir. + +Tu n'es donc pas rentré chez toi hier. Tu n'as donc pas reçu la dépêche? + +Suis libre ce soir. + +Madame Carvalho te désire beaucoup. + +À toi, vieux, + +GEORGES BIZET. + + + + +_Septième Lettre._ + + +Cher, + +Nephtali et Jadin viennent dîner demain jeudi dans ma cambuse--toi aussi +ou je crie. + +Nephtali nous invite à dîner samedi.--Dis _oui_ ou ne dis rien; j'ai +déjà dit oui pour toi. + +À toi + +GEORGES BIZET. + + + + +_Huitième Lettre._ + + +Cher, + +Je n'irai pas à Paris avant huit jours. + +D'ici là, je serai chez moi _toujours_ excepté jeudi. + +As-tu reçu ma lettre?... Viens déjeuner ou dîner ou coucher--et plutôt +tout cela à la fois,--si tu es en travail.--Je ne te garderai pas +longtemps. + +Vas-tu mercredi chez le président?--J'ai été en voyage samedi, +dimanche.--Je suis rentré lundi au Vésinet. Je repars aujourd'hui, +mardi, et ne rentre pas vendredi.--Ne te coupe pas! + +À toi mille fois de tout coeur. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Neuvième Lettre._ + + +Cher, + +C'est fini d'hier. Jamais je n'ai autant souffert! C'est horrible! + +Mercredi, il faut que j'aille à Paris; y seras-tu?... et dînerons-nous +ensemble? Irons-nous chez le président? Moi, oui, il faut que j'y aille. + +Réponds un mot. + +À toi de tout coeur. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Dixième Lettre._ + + +Mon cher ami, + +Je t'engage vivement à aller trouver Perrin.--Moi je ne veux plus +entendre parler de cette ordure. Les cinq voix m'humilient profondément, +quand je songe aux onze voix d'Elwart.--C'est à tout lâcher.--Pour deux +sous et, si je n'avais peur de poser, j'irais retirer mon bibelot. + +C'est fait d'avance; sois-en convaincu.--On choisira celui qui +présentera les chances de four les plus accentuées. + +Quant au jury, il ne sera pas trop idiot. + +1º Perrin. + +2º Gevaert. + _Thomas_ refusera. + +3º David. + _Gounod_ refusera. + +4º Reber. + +5º Massé. + +6º Semet. + +7º Maillard. + _Reyer_ refusera. + +8º Saint-Saëns. + _Auber_ refusera. + +9º Elwart. + +En cas de refus de _David_, on aura Duprato. Sauf _Elwart_, ce sera +possible. + +Cher vieux, va chez Perrin et n'aie pas l'air de croire que je suis de +cette stupide épreuve. Quant à moi, je ne veux plus, je te le répète, +m'occuper de tout cela. Je n'irai plus à l'Opéra d'ici deux mois. + +J'ai été extrêmement triste depuis l'autre soir. J'ai le chagrin +avant,--tant mieux. + +Bonne chance, cher, et à toi de tout coeur, de toute affection. Ma femme +te serre la main. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Onzième Lettre._ + + +Cher ami, + +Peux-tu me donner un quart d'heure aujourd'hui dimanche? il s'agit du +deuxième acte de Mignon, quatre mains. + +Je passerai chez toi vers 5 heures 1/2. Si je ne te trouve pas, +laisse-moi un mot chez ton concierge pour dire s'il t'est possible de me +recevoir (j'irai chez toi à cause du piano) vers 10 ou 11 heures! + +Ton vieux + +GEORGES BIZET. + +Ah! mercredi prochain, tu viens manger une poularde truffée,--ne +l'oublie pas. + + + + +_Douzième Lettre._ + + +Passe me prendre à 4 heures 1/2; nous irons dîner rue Médicis, et après +à _Jeanne d'Arc_! Nous rirons. + +Viens à 4 heures 1/2, parce que M... chante le solo de la messe de +Gounod et me prie de le lui faire dire avant dîner. + +À toi + +GEORGES BIZET. + + + + +_Treizième Lettre._ + + +Si tu le vois ce soir, remets lui ce mot. Si tu ne le vois que +demain--remets également. + +Je suis toujours malade. + +À toi + +GEORGES BIZET. + + + + +_Quatorzième Lettre._ + + +Cher, + +Nous avons un enterrement demain, jeudi. Ne viens donc déjeuner que +dimanche. J'aurai une petite baignoire pour le concert de l'Odéon. Nous +nous y pourrons cacher. + +Je t'envoie trois volumes que j'ai reçus pour toi. + +À dimanche, si je ne te vois pas avant. Nous arroserons ton vin d'une +douzaine d'huîtres. + +Mille fois à toi + +GEORGES BIZET. + + + + +_Quinzième Lettre._ + + +Quoi de neuf? + +J'ai été très malade aujourd'hui. J'ai eu des douleurs névralgiques dont +j'ai cru claquer. + +Quoi de neuf?--Vite--réponds. + +À toi + +GEORGES BIZET. + + + + +_Seizième Lettre._ + + +Cher, + +Reyer vient dîner demain, samedi à 7 heures. + +Tâche de venir. + +Ton vieux + +GEORGES BIZET. + + + + +_Dix-septième Lettre._ + + +1º Papa calmé! + +2º Nous dînons jeudi chez Gounod,--belle Hélène n'oublie pas. + +3º Ci-joint ta blague. + +4º À ce soir S... + +5º Adresse de Godard (_Rinaldi_), 18, rue Favart. + +Montre-lui ce mot, et rappelle-toi qu'il m'a promis un piano pour +Camille à 15 francs. + +À toi, cher, de coeur. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Dix-huitième Lettre._ + + +Vieux, + +Le porteur de ceci est _Alphonse Bruneau_, grand ami à moi.--Il a tenu +avec succès l'emploi de premier ténor à l'Opéra-Comique dans de bonnes +villes.--Il chante _Lucie_ etc...--La voix est excellente; tu +t'apercevras facilement de ses qualités physiques.--Or, M. Capoul ne +chantant plus que les premiers ténors à l'Opéra-Comique, tu serais +gentil de présenter mon ami aux intelligents directeurs du Théâtre +impérial de la _Dame blanche_.--Je crois que ce serait une bonne +affaire.--Il a plus qu'il ne faut pour chanter le _Chalet_, Hector des +_Mousquetaires_. + +Enfin, fait tout pour le mieux et à toi. + +GEORGES BIZET. + + + + +_Dix-neuvième Lettre._ + + +Mardi... + +Mme Chabrier me charge de t'amener dîner demain (mercredi) chez elle. +Si tu peux (et il faut que tu puisses), viens me prendre à 6 heures +moins un quart. + +Sois exact et à toi de coeur. + +GEORGES BIZET. + +FIN. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + PAGES. + +CÉSAR FRANCK 3 + Catalogue des oeuvres de César Franck 24 + +CHARLES-MARIE WIDOR 31 + +ÉDOUARD COLONNE 41 + +JULES GARCIN 55 + Catalogue des oeuvres de Jules Garcin 64 + +CHARLES LAMOUREUX 67 + +FAUST. Scènes du poème de Goethe mises en musique par + Robert Schumann 105 + +LE REQUIEM ALLEMAND de Johannès Brahms 145 + +LETTRES INÉDITES DE GEORGES BIZET 155 + Lettres à Paul Lacombe.--Avant-Propos 157 + Lettres à Ernest Guiraud.--Proscenium 201 + +Strasbourg, typ. G. Fischbach.--4187 + + +FOOTNOTES: + +[1] Ses premières compositions sont ainsi signées: «César-Auguste Franck +de Liège». + +[2] César Franck a eu un frère, Joseph Franck, né à Liège vers 1820, qui +s'est voué également à l'art musical, mais sans grand succès. Il termina +ses études de piano, d'orgue et de composition au Conservatoire de +Paris; il fut aussi violoniste. Après avoir exercé les fonctions de +maître de chapelle et d'organiste à l'église des Missions étrangères, +puis à Saint-Thomas d'Aquin, il s'est livré à l'enseignement du piano, +de l'orgue et de la composition. On a de lui diverses compositions +religieuses et profanes. + +[3] Il est bien entendu que nous ne plaçons pas dans cette catégorie les +compositeurs qui, bien qu'inféodés à Richard Wagner, ont fini par se +dégager de ses formules pour arriver à un style qui leur est propre. + +[4] Nous pourrions, à propos du dépôt qui devrait être régulièrement +fait à la Bibliothèque du Conservatoire, exprimer le regret que ce dépôt +soit pour ainsi dire illusoire. Car, pour ne citer que le dossier de +César Franck, nous n'y avons découvert qu'un nombre fort restreint de +ses oeuvres. + +[5] La 1re audition des _Béatitudes_ a été donnée, grâce à +l'initiative de M. Ed. Colonne, aux concerts du Châtelet, le 19 mars +1893. Le succès a été considérable. Les interprètes étaient Mlles +Pregi, de Nocé, Tarquini d'or, MM. Auguez, Fournets, Warmbrodt, Ballard, +Grimaud et Villa. + +[6] On pourrait citer les noms de MM. Saint-Saëns, Delibes, Lalo, +Joncières, Gabriel Fauré, Widor, Vincent-d'Indy, E. Chabrier, G. Benoit, +P. de Bréville, E. Chausson, Gabriel Marie, Marty, Vidal, +Guilmant,...... Mme Augusta Holmès...... + +[7] Depuis que ces pages ont été écrites, Charles Widor a transporté ses +pénates rue de l'Abbaye, nº 3. + +[8] _Nouveaux Lundis_ de Sainte-Beuve. Tome Ier, page 201. + +[9] Guy de Maupassant est décédé le 6 juillet 1893 dans la maison fondée +par le Dr Blanche et dirigée actuellement par le Dr Meuriot. + +[10] Édouard Colonne est retourné, en novembre 1891, à +Saint-Pétersbourg. Il était accompagné de la charmante cantatrice, +Mlle Berthe de Montaient.--Le succès n'a pas été moins vif que les +années précédentes. + +[11] La _Walkyrie_ a été exécutée, on sait avec quel succès, sous la +direction d'Édouard Colonne, à l'Académie nationale de musique.--Malgré +cette réussite et pour des motifs personnels, Édouard Colonne a donné sa +démission de chef d'orchestre de l'opéra et a été remplacé par Paul +Taffanel (1er juillet 1893). + +[12] M. Philippe Flon, qui est né à Bruxelles le 21 février 1861, +actuellement second chef d'orchestre du théâtre de la Monnaie, a conduit +avec la plus grande autorité les représentations de _Lohengrin_ à Rouen. + +[13] La seconde Symphonie en _ré_ majeur de Brahms avait déjà été +exécutée au Conservatoire, avant la direction de Jules Garcin. + +[14] Chéri (Rose-Marie Cizos) née à Etampes en 1824, morte en septembre +1861. + +[15] Depuis la mort de Michaël Costa (1883) les grands concerts du +Palais de Cristal ont été dirigés par M. Manns. + +[16] Lamoureux avait dirigé précédemment, le 13 mars 1873, à la Salle +Pleyel, un concert avec l'orchestre et les choeurs, dans lequel furent +exécutées plusieurs pages de J. S. Bach: le _Concerto en ut majeur_ pour +deux clavecins et orchestre d'instruments à cordes (MM. Fissot et +Delaborde); _Choeur_, extrait d'une _Cantate_; _Introduction_ et _fugue_ +de l'ouverture en si mineur pour flûte et instruments à cordes (M. +Taffanel); _Berceuse_ de la _Nuit de Noël_ pour contralto (Mlle A. +Monnier); _Concerto_ en ré mineur pour clavecin et orchestre (M. +Delaborde); _Choeur_ extrait d'une _Cantate_ pour le lundi de Pâques; _La +querelle de Phoebus et de Pan_, dramma per musica. + +[17] Le texte de la _Passion selon saint Matthieu_ est de Henrici +(Christian-Frédéric), plus connu sous le pseudonyme de _Picander_. + +[18] Les solistes étaient: Mlles Armandi, Arnaud, Puisais, MM. +Auguez, Vergnet, Dufriche, Miquel, Mouret, Jolivet, Couturier. + +[19] M. Arthur Pougin avait été un des premiers à concevoir +l'organisation de ces fêtes en l'honneur de l'auteur de la _Dame +blanche_. Ambroise Thomas avait composé la cantate _Hommage à +Boïeldieu_. + +[20] Les concerts populaires organisés par Pasdeloup au Cirque d'Hiver +commencèrent le 27 octobre 1861 et ne prirent fin qu'en 1883, quelques +années avant sa mort, qui eut lieu en août 1887 à Fontainebleau, où il +s'était retiré. Plusieurs essais infructueux furent tentés pour faire +revivre les concerts populaires; leur temps était passé. Le public avait +porté ses préférences sur les concerts Colonne et Lamoureux. + +[21] «Si jamais tragédie, dit M. Édouard Schuré, fut écrite pour la +scène, c'est _Tristan et Yseult_. Chaque geste y parle, chaque mot y +agit. Tout y est plastique, ramassé en peu de paroles; mais d'autant +plus puissante déborde dans la musique la vie torrentielle qui l'anime: +verbe et mélodie se mêlent impétueusement dans le grand flot de +l'harmonie, dans le fort courant de l'action.» + +[22] Les rôles étaient ainsi interprétés: Mmes Fidès-Devriès (Elsa); +Duvivier (Ortrude); MM. Van-Dyck (Lohengrin); Blauwaert (Frédéric de +Telramund); Couturier (le roi); Auguez (le héraut). Le grand succès fut +pour Mme Fidès-Devriès, MM. Van-Dyck, Auguez, et pour l'orchestre et +les choeurs. Dans le feuilleton du _Journal des Débats_ en date du 8 mai +1887, Ernest Reyer écrivait: «De l'intérieur de la salle on n'entendait +pas les sifflets des manifestants, mais il est bien possible que, de la +rue, Messieurs les siffleurs aient entendu nos applaudissements. J'ai +rarement vu pareil enthousiasme.» + +[23] Les individus arrêtés pour leurs manifestations bruyantes devant +les portes de l'Éden, le 3 mai 1887, appartiennent presque tous à la +classe des ouvriers!! Osaient-ils prétendre au monopole du +patriotisme?--Il serait curieux d'inspecter certains dossiers que nous +connaissons et dans lesquels se trouvent diverses pièces jetant un jour +tout particulier sur les menées et les critiques qui se sont produites. + +[24] Charles Lamoureux et son orchestre ont fait une nouvelle tournée +artistique, en 1893, dans la région du Nord. + +[25] Cet antiwagnérien, dont nous ne transmettrons pas le nom à la +postérité, se leva au commencement du second acte pour prier M. +Lamoureux de vouloir bien faire _chanter_ la Marseillaise! + +[26] _Lohengrin._ La légende et le drame de R. Wagner par Maurice +Kufferath. Pages 100 et 101. + +[27] «Schumann, a dit Léonce Mesnard, dans son excellente étude sur le +Maître de Zwickau, a presque laissé dans l'ombre le personnage de +Méphistophélès qui lui apparaissait nécessairement dès qu'il abordait +Faust; il lui a assigné à tout le moins une place restreinte où il +figure non pas tant comme l'Esprit du mal incarné qu'à titre de +porte-malheur, de messager funèbre chargé de prononcer, à côté de +Marguerite, trop bien préparée par le remords à l'entendre, à côté de +Faust, trop distrait par ses hautes et fécondes entreprises, l'ironique, +le sévère oracle qui équivaut à une sentence de mort.» + +[28] «Berlioz ne me connaît pas; mais moi je le connais et si j'attends +quelque chose de quelqu'un c'est de lui; à la condition toutefois qu'il +ne continue pas à traiter la poésie comme il l'a fait dans son +«_Faust_»; car il ne peut faire un pas de plus dans une telle voie sans +tomber dans le plein ridicule. Si un musicien a besoin d'un poète, c'est +Berlioz. Et son erreur c'est que ce poète, fût-il Shakespeare ou Goethe, +il l'accommode toujours selon son caprice musical...» + +RICHARD WAGNER, Lettre à F. Liszt, 8 septembre 1852. + + + +[29] «Quand on connaît la Bible, Shakespeare et _Goethe_, disait Robert +Schumann, et qu'on s'est bien pénétré de leurs maximes, cela est +suffisant.» + +[30] Le succès fut beaucoup moins vif à Leipzig et Schumann écrivait à +ce sujet: + +«Des rapports m'ont été transmis sur l'impression produite à Leipzig par +mes scènes de _Faust_. Une partie des auditeurs a été séduite, l'autre a +été très réservée.--Je m'y attendais. Peut-être s'offira-t-il cet hiver +une occasion pour la reprise de l'oeuvre et il serait possible que j'y +ajoutasse d'autres scènes.» + +[31] D'après les recherches les plus récentes, voici quel serait l'ordre +exact dans lequel auraient été composées les diverses _Scènes de Faust_: +en 1844 Nos 1, 2, 3 et 7 de la troisième partie,--en 1848, Nos 4, +5 et 6 de la troisième partie,--en 1849 la première partie et le Nº 4 de +la deuxième,--en 1850 les Nos 5 et 6 de la deuxième partie,--en 1853 +l'ouverture. + +[32] _Revue bleue._--Numéro du 7 mars 1891. + +[33] Les _Scènes de Faust_ avec texte allemand et traduction française +par R. Bussine ont été éditées par la maison Durand, Schoenewerk & +Cie. + +[34] Goethe écrivait de Naples, le 17 mars 1787: «Je pense souvent à +Rousseau, à ses plaintes, à son hypocondrie, et je comprends qu'une +aussi belle organisation ait été si misérablement tourmentée. Si je ne +me sentais un tel amour pour toutes les choses de la nature, si je ne +voyais, au milieu de la confusion apparente, tant d'observations +s'assimiler et se classer, moi-même souvent je me croirais fou.» + +[35] Dans cet extrait, nous avons suivi non la traduction française de +la partition de Schumann, mais celle de l'oeuvre de Goethe par H. Blaze +de Bury. + +[36] Firmery, Jean-Paul Richter. + +[37] Enclin à la mélancolie par suite d'un état maladif qui devait +aboutir à la perte de la raison, dans les dernières années de sa vie, il +croyait entendre des harmonies, des voix qui lui dictaient un thème +musical. + +[38] La troisième partie des _Scènes de Faust_ de Schumann ne contient +pas moins, à elle seule, de 128 pages de la partition, alors que les +deux premières parties n'en ont que 119. + +[39] La partie immortelle de Faust, avant d'atteindre le ciel, où il +sera reçu grâce à l'intercession de l'Éternel Féminin, traversera toutes +les phases de purification. Aussi ne peut-on aborder cette dernière +partie du _Faust_ de Goethe, sans penser aussitôt à la divine Comédie de +Dante. + +[40] Léonce Mesnard, _Étude sur Robert Schumann_, p. 41 et 42. + +[41] Léonce Mesnard, _Étude sur Robert Schumann_, p. 18 et 19. + +[42] C'est sous une pluie de roses que les anges, voulant ravir l'âme de +Faust à l'enfer, ensevelissent Méphistophélès et la troupe des démons. + +[43] Filipepi (Alessandro) dit Sandro _Botticelli_ (1447-1515), École +florentine. + +[44] Portrait d'un vieillard et d'un enfant. Ghirlandajo (1449-1494), +École florentine. + +[45] Robert Schumann s'est tellement enthousiasmé pour cette partie +mystique et étrange du _Faust_ de Goethe qu'il en a donné deux versions. +Le second texte est plus développé que le premier. + +[46] Giacomo Leopardi. Poésies: _Aspasie_. + +[47] _Essais de critique musicale._--Hector Berlioz, Johannès +Brahms,--librairie Fischbacher, 33, rue de Seine. + +[48] Ce morceau pourrait être comparé au beau Lied de J. Brahms: _À la +pluie_ (op. 50). + +[49] Lettre adressée le 1er avril 1869 à M. E. Galabert et publié par +ce dernier dans une brochure publiée sous ce titre: _Georges Bizet, +Souvenirs et Correspondance_. + +[50] Bizet fut inscrit à l'État civil avec les prénoms de: +_Alexandre-César-Léopold_. Mais il reçut de son parrain celui de +_Georges_, qu'il a conservé toute sa vie. Il naquit le 26 octobre 1838 à +Paris et mourut le 3 juin 1875 à Bougival. + +[51] La première représentation de _Don Carlos_ eut lieu à l'opéra de +Paris le 11 mars 1867. + +[52] _Sylvie_ est un opéra-comique en un acte qu'Ernest Guiraud composa +à Rome, à l'époque où il était à la villa Médicis. + +[53] La première représentation de _Roméo et Juliette_ eut lieu le 27 +avril 1867.--La lettre de Georges Bizet est donc datée des premiers +jours d'avril 1867. + +[54] Les répétitions de la _Jolie Fille de Perth_! Le rôle de Catherine +Glover qu'avait dû créer Mlle Nilsson, avait été donné à Mlle Jane +Devriès.--Il avait été question de le reprendre pour le donner à Madame +Carvalho.--Ceci n'eut pas de suite et ce fut Mlle Jane Devriès qui +créa le rôle.--La première représentation de la _Jolie Fille de Perth_ +eut lieu le 26 décembre 1867.--La lettre de Georges Bizet, que nous +publions, doit donc être datée du mois de décembre 1867. + +[55] Il s'agit d'une pièce-bouffe (_Malbrough s'en va-t-en guerre_) +commandée par Busnach, nouveau directeur de l'Athénée, à MM. G. Bizet, +Legouix, Jonas et Delibes.--Georges Bizet n'avait accepté cette commande +qu'avec le plus vif regret... + +[56] Georges Bizet rééditait une légende absolument fausse. M. Maurice +Kufferath, dans un article du «Guide musical» en date du 29 octobre +1893, a péremptoirement prouvé que jamais Wagner n'avait avancé que le +_Faust_ de Gounod fût une musique de cocottes! + +[57] _Noé_, opéra biblique en trois actes et quatre tableaux de M. de +Saint-Georges, avait été mis en musique par Halévy, maître de G. +Bizet.--Mais la partition était loin d'être terminée, et, par amitié +pour son maître, G. Bizet avait entrepris le travail ingrat de +l'achever.--Interrompu à plusieurs reprises, ce labeur prit fin à la fin +de l'année 1869.--Mais des difficultés de toute sorte empêchèrent la +représentation de l'oeuvre au Théâtre Lyrique.--Depuis, à Pâques 1885, +_Noé_ a été joué avec succès sur le théâtre grand-ducal de Carlsruhe, +sous la direction de Félix Mottl. + +[58] Georges Bizet avait épousé, le 3 juin 1869, la fille de son maître, +Mlle Geneviève Halévy. + +[59] Mme Prelly était une femme du monde d'une radieuse beauté, mais +douée d'une voix médiocre, que la scène avait tentée. Une partie de +l'insuccès de _Djamileh_ fut due à l'insuffisance de cette artiste. + +[60] La première représentation de _Djamileh_ eut lien le 22 mai 1872. + +[61] La première audition de l'_Arlésienne_ aux Concerts populaires eut +lieu le 10 novembre 1872.--Elle avait été donnée, précédemment le 1er +octobre 1872, au théâtre du Vaudeville. + +[62] Le recueil définitif se composait de douze pièces +(L'Escarpolette.--La Toupie.--La Poupée.--Les Chevaux de Bois.--Le +Volant.--Trompette et Tambour.--Les Bulles de Savon.--Les Quatre +Coins.--Colin-Maillard.--Saute-Mouton.--Petit Mari, Petite Femme.--Le +Bal).--Les numéros 2, 3, 6, 11 et 12 formèrent la _Petite Suite +d'orchestre_ exécutée pour l'inauguration des concerts Colonne à +l'Odéon, le 2 mars 1873 (Renseignements donnés par Charles Pigot dans +son ouvrage: _Georges Bizet et son oeuvre_, page 318). + +[63] Ce n'est que le 3 mars 1875 qu'eut lieu la première représentation +de _Carmen_. + +[64] Les fragments de l'oratorio inachevé _Sainte Geneviève_ auraient +été complétés par l'ami dévoué de Georges Bizet, par l'excellent et +habile compositeur, Guiraud. + +[65] Georges Bizet est né à Paris le 25 octobre 1838 et Ernest Guiraud à +la Nouvelle-Orléans le 23 juin 1837. + +[66] Aucune de ces lettres n'est datée: il eût été, si non impossible, +mais du moins très difficile d'assigner à chacune d'elles une date +précise. + +[67] Ce post-scriptum n'est pas de la main de Georges Bizet et paraît +avoir été écrit par une femme, peut-être par Madame G. Bizet. + + + OUVRAGES DU MÊME AUTEUR. + + Librairie Fischbacher + + 33, rue de Seine, 33 + + Quatre mois au Sahel, 1 vol. 3 fr. 50 + + Profils de musiciens (1re série), 1 vol. P. Tschaïkowsky.--J. + Brahms.--E. Chabrier.--Vincent + d'Indy.--G. Fauré.--C. Saint-Saëns 3 fr. -- + + Symphonie, 1 vol. avec un portrait à l'eau forte, par + A. et E. Burney. Rameau et Voltaire.--Robert + Schumann.--Un portrait de Rameau.--Stendhal. + (H. Beyle).--Béatrice et Bénédict.--Manfred 5 fr. -- + + Nouveaux profils de musiciens, 1 vol. avec six + portraits gravés à l'eau forte, par A. et E. Burney.--R. + de Boisdeffre.--Th. Dubois.--Ch. Gounod.--Augusta + Holmès.--E. Lalo.--E. Reyer 6 fr. -- + + Portraits et études.--Lettres inédites de Georges + Bizet, 1 vol. avec un portrait gravé à l'eau forte, + par A. et E. Burney 6 fr. -- + + +_En préparation:_ + +PROFILS D'ARTISTES CONTEMPORAINS. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Portraits et études; Lettres inédites +de Georges Bizet, by Georges Bizet and Hugues Imbert + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS ET ETUDES; GEORGES BIZET *** + +***** This file should be named 25863-8.txt or 25863-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/5/8/6/25863/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Portraits et études; Lettres inédites de Georges Bizet + +Author: Georges Bizet + Hugues Imbert + +Release Date: June 21, 2008 [EBook #25863] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS ET ETUDES; GEORGES BIZET *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h3>HUGUES IMBERT</h3> +<hr style="width: 10%;" /> + +<h1>PORTRAITS ET ÉTUDES</h1> + +<p class="c smcap"><b>césar franck—c. m. widor—édouard colonne<br /> +jules garcin—charles lamoureux<br /> +faust, par robert schumann—le requiem de brahms</b></p> + +<hr style="width: 10%;" /> + +<h3>LETTRES INÉDITES</h3> + +<p class="c">DE</p> + +<h2>GEORGES BIZET</h2> + +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="c"><i>Avec un portrait gravé à l'eau forte par E. Burney</i></p> + +<p class="c"><img src="images/001.png" alt="medallion" /></p> + +<p class="c top5"><b>PARIS</b></p> + +<p class="c">LIBRAIRIE FISCHBACHER</p> + +<p class="c">(SOCIÉTÉ ANONYME)</p> + +<p class="c">33, RUE DE SEINE, 33</p> + +<p class="c">1894</p> + +<p class="c">Tous droits réservés</p> + +<p class="c">STRASBOURG, TYPOGRAPHIE DE G. FISCHBACH.—4187.</p> + +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="c smcap top15"><img src="images/002.png" alt="medallion" /><br /> +George Bizet</p> + +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="c top15">À MON AMI</p> + +<p class="c">THÉODORE DUBOIS</p> + +<p class="cinq">En souvenir de tant de bonnes heures<br /> +passées en compagnie de la Muse.<br /> +</p> + +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + + +<ul> + +<li><a href="#CESAR_FRANCK"><span class="smcap">César Franck</span></a></li> + +<li><a href="#CATALOGUEF"><span style="margin-left: 2em;">Catalogue des œuvres de César Franck</span></a></li> + +<li><a href="#CHARLES-MARIE_WIDOR"><span class="smcap">Charles-Marie Widor</span></a></li> + +<li><a href="#EDOUARD_COLONNE"><span class="smcap">Édouard Colonne</span></a></li> + +<li><a href="#JULES_GARCIN"><span class="smcap">Jules Garcin</span></a></li> +<li><a href="#CATALOGUEG"><span style="margin-left: 2em;">Catalogue des œuvres de Jules Garcin</span></a></li> + +<li><a href="#CHARLES_LAMOUREUX"><span class="smcap">Charles Lamoureux</span></a></li> + +<li><a href="#FAUST"><span class="smcap">Faust.</span> Scènes du poème de Goethe mises en musique par Robert Schumann</a></li> + +<li><a href="#REQUIEM"><span class="smcap">Le Requiem Allemand</span> de Johannès Brahms</a></li> + +<li><a href="#BIZET"><span class="smcap">Lettres Inédites de Georges Bizet</span></a></li> +<li><a href="#LETTRES_A_PAUL_LACOMBE"><span style="margin-left: 2em;">Lettres à Paul Lacombe.—Avant-Propos</span></a></li> +<li><a href="#LETTRES_A_ERNEST_GUIRAUD"><span style="margin-left: 2em;">Lettres à Ernest Guiraud.—Proscenium</span></a></li> +</ul> + +<hr style="width: 10%;margin-top:15%;" /> + + +<h3><a name="CESAR_FRANCK" id="CESAR_FRANCK"></a>CÉSAR FRANCK</h3> + + +<p>Quelle figure caractéristique à retracer que celle de cet artiste du +XIX<sup>e</sup> siècle, dont le profil se détache en assez vive opposition sur +le milieu français dans lequel il a vécu! Artiste d'un autre âge, dont +l'œuvre fait songer, toute proportion gardé, à celui du grand Bach, il +aura traversé la vie comme un rêveur, voyant peu ou point ce qui se +passait autour de lui, pensant toujours à son art, et ne vivant que pour +lui. Sorte d'hypnotisme auquel arrivent forcément les véritables +artistes, les travailleurs acharnés qui trouvent dans le travail +accompli la récompense de leurs efforts et, dans le labeur pur et simple +de chaque journée nouvelle, une jouissance incomparable, sans avoir +besoin de chercher un écho dans la foule, sans penser un seul instant à +briguer ses faveurs, à abandonner, par une concession si minime qu'elle +soit, ce qu'ils pensent être la Vérité et la Beauté.</p> + +<p>Son œuvre n'est pas et ne sera jamais de nature à passionner le gros +public... et son triomphe, rêvé par ses élèves et ses amis, aura des +limites très bornées. Son genre de talent s'adresse aux raffinés en +musique: admirateur des grands primitifs, il leur a dérobé une étincelle +de leur génie, a vécu dans leur milieu, a chanté de préférence les +louanges de la divinité, s'est entretenu plutôt avec les anges qu'avec +les humains. Le Ciel a dû s'entrouvrir souvent pour lui laisser entendre +les hosannas célestes. Si l'œuvre est quelquefois inégal, manquant de +charmes, il s'y révèle une ligne immuable, bien caractéristique, qui ne +s'inspire nullement du mouvement contemporain. Parmi les pages choisies, +s'élevant à une très grande hauteur, il suffirait de citer, avant tout, +les <i>Béatitudes</i>. Son admiration pour les primitifs, pour les pères de +l'Église musicale ne l'empêcha pas d'admirer le génie des Beethoven, +Gluck, Mozart, Méhul, Schumann, Schubert, Berlioz et Wagner. Mais ses +tendances, ses tendresses allaient surtout aux vieux musiciens naïfs, +dont il était le continuateur.</p> + +<p>On a comparé la tête de César Franck à celle de Beethoven! Il faut une +certaine dose de bon vouloir pour admettre une similitude entre ces deux +masques si différents. Le seul artiste contemporain, dont la figure +accuserait quelque ressemblance avec celle de Beethoven, est Antoine +Rubinstein. Ce qui caractérisait, avant tout et à première vue, la +physionomie de Beethoven c'étaient les yeux rayonnants majestueusement +portés vers le ciel. Sa tête était remarquable entre celles de tous les +musiciens: la chevelure était très abondante, mais désordonnée et +rétive; le front, siège des idées puissantes, largement épanoui, la +bouche toujours close, le nez un peu large, et le menton en coquille. +L'ensemble présentait une force de concentration prodigieuse.</p> + +<p>La tête de César Franck, bien que pétrie d'intelligence, n'accusait, pas +plus que l'attitude du corps, du reste, aucune distinction, rien qui +frappât au premier aspect. Le front large, les yeux petits, expressifs, +pleins de vivacité, enfouis sous l'arcade sourcilière, le nez épais, la +bouche prodigieusement large, le menton petit et, surtout, les bas côtés +de la figure encadrés de favoris blancs lui donnaient plutôt l'apparence +d'un petit avoué de province que celle d'un artiste. Son enveloppe +terrestre, manquant d'idéal, paraissait être une rencontre de hasard +pour son âme si haut placée.</p> + +<p>Au point de vue moral, Beethoven était bourru, sombre, peu sociable, +bien qu'il eût un amour profond pour l'humanité entière. Cet état d'âme, +traversé rarement par quelques éclairs de grosse gaîté, doit être +attribué, pour la plus large part, aux misères noires qui +l'assaillirent, à la surdité surtout. La grande supériorité de son génie +lui donnait souvent des allures hautaines et arrogantes, principalement +lorsqu'il se trouvait transporté dans une société mondaine, qui ne +savait peut-être pas l'apprécier à sa juste valeur. De là surgissait une +extrême irritabilité qui se traduisait presque toujours par de violentes +colères.</p> + +<p>Chez César Franck, au contraire, le calme dominait, la bonté était +grande; sa figure souriante, son accueil très ouvert accusait une +bienveillance toujours égale, une sérénité d'âme que rien ne pouvait +troubler. Il appartenait à cette catégorie de plus en plus rare de +caractères qui considèrent la bonté comme ce qu'il y a de meilleur sur +la terre. Sa tendresse pour les souffrants, pour les humbles n'avait +point de bornes; au milieu de l'idéal où il vivait, des rêves poétiques +qui le hantaient, il n'oubliait pas de descendre de son empyrée pour +jeter un regard de commisération sur les malheureux.</p> + +<p>On a dit de lui, également, qu'il était un Leconte de Lisle musical. +Nous ignorons jusqu'à quel point la ressemblance entre l'œuvre poétique +de l'auteur des «<i>Poèmes barbares</i>» et l'œuvre musical de l'auteur des +«<i>Béatitudes</i>» peut être établie. Il y aurait là une étude toute +particulière à faire du tempérament des deux grands artistes. Toutefois, +ce qu'on ne peut nier c'est l'influence exercée par eux non pas sur tous +leurs contemporains, mais sur un petit cénacle qu'ils ont fanatisé. Leur +prestige a été si grand qu'ils ont inculqué à leur entourage leur +manière de sentir en art et leurs procédés; ils n'auront rencontré, au +contraire, parmi la foule qu'un accueil modéré et l'on peut affirmer que +la disproportion est grande entre la situation modeste qu'ils occupent +près du public et la place très élevée que leur ont attribuée certains +artistes, les jeunes principalement.</p> + +<p>En tant qu'initiateur à la haute culture musicale, César Franck apparut +à une époque où le besoin se faisait sentir d'une étude toute +particulière et plus approfondie de l'élément symphonique et de la +polyphonie. L'initiation aux œuvres merveilleuses des grands maîtres de +la Symphonie, qui avait pu être ébauchée dans l'enceinte des grands +concerts, ouvrait une nouvelle voie aux jeunes compositeurs français et +par suite imposait un enseignement spécial. César Franck, porté +d'intuition vers la richesse et l'amplitude de la forme symphonique, +arriva au moment psychologique pour être le maître de cette classe de +rhétorique supérieure en musique. Avec une bonté qui faisait songer au +«<i>Sinite parvulos ad me venire</i>», il devait attirer à lui cette +génération contemporaine qui désirait et recherchait, dans l'union +intime des instruments aux voix, dans une orchestration plus savante, +sinon l'abandon des vieilles formules, tout au moins leur rajeunissement +et l'adoption d'une forme plus en rapport avec les tendances +«modernistes».</p> + +<p>L'influence exercée par César Franck sur son milieu aura-t-elle été +heureuse? Si le maître n'avait formé que certains élèves dont le métier +est peut-être excellent, mais dont les idées heureuses sont encore à +venir, ou qui, n'ayant pas su se dégager de la forme purement +scolastique et de l'ascendant de certaine école, n'ont écrit jusqu'à ce +jour que des compositions impersonnelles, il est hors de doute que son +professorat pourrait être discuté. Mais, parmi ceux qui ont reçu ses +leçons ou ses conseils, qui ont été ses disciples ou ses amis, il en est +qui ont prouvé péremptoirement par leurs œuvres que l'influence de César +Franck était loin de leur avoir été néfaste. Ne s'ingéniant pas à +l'imiter servilement, ils ont gagné à son enseignement une merveilleuse +technique et une grande habileté dans la manière de traiter l'orchestre. +Leur talent n'a fait que croître et se fortifier sous l'impulsion de +celui qui a lancé dans le monde musical une si grande profusion +d'harmonies nouvelles. Il suffirait de citer les noms de Vincent d'Indy, +Augusta Holmès, Samuel Rousseau, Pierné.... pour bien nettement établir +la maîtrise du professorat de César Franck.</p> + +<p>Science et poésie se révèlent en l'auteur des «<i>Béatitudes</i>». Mais la +première l'emporte sur la seconde. Ceci viendrait à l'appui de la thèse +soutenue par certains esprits, qui pensent qu'entre ces deux puissances +il y a toujours lutte inégale et que l'épanouissement de l'une entraîne +presque toujours l'annihilation de l'autre. Cette théorie est extrême: +l'union de la science et de la poésie, en musique comme dans telle autre +branche de l'art, est nécessaire; elle est une condition expresse de +l'éclosion parfaite et de l'ascension du génie. Mais il ne faut pas que +la première absorbe presque entièrement la seconde. Le propre de +l'esprit poétique est de représenter, d'évoquer d'une manière vivante et +colorée les phénomènes que la science ne peut traduire que par des +formules. C'est probablement parce qu'il n'y a pas eu dans le cerveau de +César Franck pondération exacte entre l'élément scientifique et +l'élément poétique, entre la formule et le rêve, que l'on perçoit dans +ses compositions des tendances plus marquées pour les procédés +harmoniques que pour les idées mélodiques. Ce n'est pas affirmer que le +don de la mélodie n'existait pas chez lui; maintes pages de son œuvre +fournissent la preuve du contraire. Mais, affectionnant le contrepoint, +visant à l'originalité harmonique, la prépondérance du côté scientifique +devait se faire tout particulièrement sentir dans ses compositions.</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>Ce fut un modeste, un désintéressé, un dévoué, un laborieux que César +Franck. Aussi sa vie est-elle peu remplie de faits, d'anecdotes, mais +entièrement vouée à l'idée.</p> + +<p>Né le 10 décembre 1822 à Liège en Belgique<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, il fit ses premières +études au Conservatoire de cette ville. Arrivé à Paris vers l'âge de +quinze ans, il entra le 2 octobre 1837 au Conservatoire, que dirigeait +alors Cherubini, dans la classe de contrepoint et fugue de Leborne et, +le 25 octobre de la même année, dans la classe de piano de Zimmermann. +Ses premiers triomphes furent, en 1838, un accessit de contrepoint et +fugue, puis le premier prix de piano. Cette dernière récompense fut +obtenue avec un succès rare dans les annales du Conservatoire. Le jeune +Franck venait d'exécuter en perfection le morceau de concours, le +concerto en <i>la</i> mineur d'Hummel, lorsqu'au moment d'attaquer la page +que doivent déchiffrer à première vue les élèves, il la transposa +immédiatement à la tierce inférieure et ce, sans hésitation aucune et +avec un brio des plus remarquables. On devine l'enthousiasme que suscita +dans la salle ce tour de force, qu'essayèrent depuis certains élèves, +mais sans la même réussite. Le jury le mit immédiatement hors concours +et lui décerna un premier prix d'honneur. Nous croyons que jamais pareil +fait ne s'est représenté au Conservatoire de musique.</p> + +<p>Admis le 6 octobre 1838 comme élève de composition lyrique dans la +classe de Berton, il remporte, en 1839, le second prix et, en 1840, le +premier prix de contrepoint et fugue. Son entrée dans la classe d'orgue +de Benoist date du 7 octobre 1840 et un second prix pour cet instrument +lui était décerné en 1841.</p> + +<p>Les registres du Conservatoire font foi qu'il quitta volontairement ses +classes le 22 avril 1842. Son père, dit-on, homme autoritaire, ne voulut +pas qu'il concourût pour le prix de Rome; il le destinait à la carrière +de virtuose. Son inspiration n'avait pas été heureuse! Mais son fils, +n'ayant aucun goût pour les acrobaties des jeunes prodiges, allait se +consacrer presque aussitôt à la composition et au professorat<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p>Trente ans environ après sa sortie du Conservatoire, le 1<sup>er</sup> février +1872, l'auteur des «<i>Béatitudes</i>» devait prendre possession de la chaire +de la classe d'orgue à notre grande école de musique. L'arrêté +ministériel, qui le nommait à ces fonctions, est daté du 31 janvier +1872. Autour de cet orgue du Conservatoire et de celui de l'église +Sainte-Clotilde qu'il occupa pendant de si longues années, il groupa une +phalange de disciples venus pour écouter la bonne parole. Parmi les plus +marquants ou les plus zélés on pourrait citer Vincent d'Indy, Augusta +Holmès, Pierné, Dallier, Samuel Rousseau, Chapuis, Galeotti, Camille +Benoit, Ernest Chausson, Bordes, A. Coquard, de Bréville, Guy Ropartz, +etc... Il est facile de se le représenter à l'orgue de Sainte-Clotilde, +donnant à son petit cénacle la primeur de ses <i>grandes pièces</i> ou de ses +<i>motets</i>, toujours remarquables par la richesse et la variété des +combinaisons polyphoniques: son portrait, d'une admirable ressemblance, +a, en effet, été pris sur le vif par M<sup>lle</sup> Jeanne Rongier. Assis +devant ses claviers, un peu penché en avant, il pose la main droite sur +les touches et, de la gauche, tire un des registres de l'instrument. La +tête est de trois quarts, les yeux mi-clos; le maître semble écouter des +voix d'en haut lui soufflant ses chants mystiques. Ce qui captivait en +lui, c'était non seulement la maîtrise de son enseignement, mais cette +bonté d'âme, cet accueil bienveillant qui ne se démentirent jamais dans +sa longue carrière du professorat. N'avait-il pas gagné cette +affabilité, cette attitude un peu bénissante au contact du milieu +ecclésiastique qu'il fréquenta, dans l'atmosphère de l'église sous les +arceaux de laquelle il passa de si belles heures? Ne le vous seriez-vous +pas figuré revêtu du surplis et de l'étole? N'aurait-il pas, dans les +habits sacerdotaux, donné l'illusion du prêtre qui va monter à l'autel? +Ce qu'il y a de certain c'est que ses élèves le respectaient à l'égal +d'un saint et ont conservé pour lui une vénération touchante. Ils +l'appelaient le brave père Franck; mais il n'y avait rien +d'irrespectueux dans cette appellation familière. Ils se considéraient +un peu comme ses enfants gâtés!</p> + +<p>Nous avons dit ses admirations pour les primitifs; il ne goûtait pas +moins les belles pages des maîtres symphonistes, Haydn, Mozart, +Beethoven, Schubert, Schumann. Son enthousiasme était aussi vif pour les +grandes œuvres de l'art dramatique, qu'elles fussent signées par Gluck, +Weber, Berlioz, Wagner, sans oublier les vieux musiciens français, +Monsigny, Grétry et surtout Méhul. Oui! Méhul, dont il chantait avec +transport le beau duo de la jalousie d'<i>Euphrosine et Coradin</i>. Au début +de sa carrière, il composa deux grandes Fantaisies pour piano sur les +motifs de <i>Gulistan</i> de Dalayrac (op. 11 et 12)!</p> + +<p>Son esprit, accessible à toutes les beautés, ouvert à toutes les +innovations, exempt de toute jalousie, accueillait très chaleureusement +les compositions de ses contemporains, qui, plus heureux que lui, +étaient arrivés au succès. Un de ceux qui le vénéraient et a publié sur +lui, après sa mort et au moment même de l'exécution de <i>Psyché</i> aux +concerts du Châtelet, une fort intéressante étude, M. Arthur Coquard, +rappelle, à propos de sa bienveillance et de son équité envers les +vivants, l'anecdote suivante:</p> + +<p class="top5">«L'une des dernières paroles qu'il me dit concerne Saint-Saëns et je +suis heureux de la reproduire fidèlement C'était le lundi soir, quatre +jours avant sa mort. Il éprouvait un mieux relatif et je lui donnais des +nouvelles du Théâtre lyrique, auquel il s'intéressait vivement. Je lui +parlais naturellement de la soirée d'ouverture, de <i>Samson et Dalila</i>, +qui avait obtenu un grand succès, et j'exprimai en passant mon +admiration pour le chef-d'œuvre de M. Saint-Saëns. Je le vois encore +tournant vers moi sa pauvre figure souffrante pour me dire vivement et +presque joyeusement, de cet accent vibrant que ses amis connaissaient: +«Très beau! très beau!». Ce trait peint admirablement un des côtés de +cette attachante physionomie d'artiste.</p> + +<p>Une autre particularité à signaler chez César Franck était une sorte de +désintéressement des applaudissements de la foule. Le petit nombre +venait à lui, le comprenait, le fêtait; l'audition de ses compositions, +lorsqu'elles répondaient à l'idéal qu'il s'en était fait, le ravissait: +cela lui suffisait. Il ne paraissait même pas s'apercevoir de +l'indifférence que le public témoignait pour son œuvre; il en était trop +éloigné pour qu'il y fît la moindre attention. L'art, rien que l'art, +tel était son ciel.</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>Sa place en musique, a-t-on dit, est à côté de Bach! Oui certes, et nous +avons été parmi les premiers à proclamer que la figure de César Franck +faisait songer à celle du vieux cantor de l'église Saint-Thomas de +Leipzig. Mais cette ressemblance n'enlève-t-elle pas de son originalité +à celui qui voulut faire revivre, avec des harmonies nouvelles, au +XIX<sup>e</sup> siècle la musique du XVII<sup>e</sup>? La réunion de la science et de +l'inspiration constitue le Beau. Cette Beauté ne vient dans son plein +épanouissement que lorsque l'artiste a su se dégager des formules des +maîtres, ses prédécesseurs, qu'il affectionne. Leur dérober leur +passionnante tendresse pour la nature et ses manifestations, mais se +garder d'imiter leur style, tel doit être le but poursuivi par +l'artiste. Car, en leur empruntant ce style, il court le risque de ne +jamais arriver à posséder celui qu'il pourrait avoir, s'il se laissait +aller à ses sensations propres. Les œuvres des pères de l'Église +musicale sont des modèles, des exemples nécessaires à suivre; elles +constituent une grammaire admirable que devront approfondir tous ceux +qui se destinent à la carrière de compositeur; toutefois cette grammaire +ne portera ses fruits que si ses adeptes, n'en retenant que les grandes +lignes, la fécondent par un sentiment intense. Ainsi ont procédé les +grands génies, successeurs de J. S. Bach. Ils se sont abreuvés à cette +source intarissable; mais ils ont su rendre moins scolastiques, en un +mot plus humaines les magnifiques formules du maître d'Eisenach. Le mot +de Buffon: «Le style est l'homme même», sera toujours vrai, toujours +neuf. C'est pour n'avoir pas su se dégager entièrement du faire du grand +Bach que César Franck, malgré la haute valeur de telles ou telles pages +de son œuvre, ne figurera peut-être pas au nombre des maîtres +réellement originaux, de ceux qui ont été des inventeurs. Il en ira de +même pour ceux qui, au XIX<sup>e</sup> siècle, frappés des grandes innovations +apportées par Richard Wagner au drame musical, se seront approprié sa +manière, sa formule sans avoir son génie et n'auront laissé trace +d'aucune inspiration personnelle<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Cette appréciation, hâtons-nous de +le dire, s'applique plus exactement à ces derniers qu'à César Franck, +qui, malgré son inféodation à Jean-Sébastien Bach, a su révéler, +souvent, une note bien à lui, notamment dans ses pièces symphoniques et +dans sa musique de chambre.</p> + +<p>L'analyse de l'œuvre de César Franck comporterait un développement qui +ne rentre pas dans le cadre de cette étude. Nous avons cherché +uniquement à esquisser les grandes lignes d'une figure aujourd'hui +disparue, indiquer la place qu'elle occupe dans le mouvement musical +contemporain et laisser percevoir son influence. Sa production a été +relativement considérable et, depuis les trois premiers Trios (op. 1) +jusqu'aux dernières créations on devine une ligne immuable. Toutefois, +pour être véridique, il y aurait lieu de signaler, à titre de curiosité +et comme s'éloignant du faire qui, plus tard, distinguera le maître, +certaines compositions de jeunesse, dont le titre seul fait venir le +sourire sur les lèvres. La plus curieuse, entre toutes, est ce chant +national pour voix de basse et baryton, <i>Les Trois Exilés</i>, paroles du +colonel Bernard Delafosse, dont la première page est ornée de trois +portraits: Napoléon I<sup>er</sup>, le Roi de Rome et Louis Bonaparte, avec +l'aigle planant au milieu! Il est assez difficile de préciser l'époque +à laquelle fut composée cette page dithyrambique; car, à l'exception de +quelques-unes de ses premières tentatives, César Franck n'a pas donné de +numéros à la grande majorité de ses compositions. Le classement par +ordre chronologique ne peut donc être établi. En ce qui concerne <i>Les +Trois Exilés</i>, nous savons cependant que le dépôt à la bibliothèque du +Conservatoire fut fait en 1849. Le compositeur avait alors 27 ans. +D'autres productions du même genre remontent à une époque plus ancienne, +notamment le <i>Premier Duo</i> pour piano à quatre mains sur le <i>God save +the King</i>, les deux <i>Grandes Fantaisies</i> pour piano sur les motifs de +<i>Gulistan</i> de Dalayrac, portant les numéros 11 et 12 des œuvres et +déposées à la bibliothèque du Conservatoire en l'année 1844<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Il +faudrait encore citer diverses compositions se rattachant à la même +période; mais nous préférons renvoyer le lecteur au catalogue placé à la +fin de cette étude.</p> + +<p>Attaché pendant plus de vingt-sept années au grand orgue de +Sainte-Clotilde et pendant dix-huit ans à la classe d'orgue du +Conservatoire, il devait fatalement se passionner pour la musique +religieuse, vers laquelle il était attiré d'instinct. Il trouvait à +l'église un débouché tout naturel pour faire jouer des œuvres sacrées, +débouché qui ne se serait pas offert facilement à lui dans les théâtres +ou les grands concerts pour l'exécution d'œuvres profanes. C'est ainsi +qu'il fut amené à produire une foule de compositions remarquables pour +orgue, des Motets, ou offertoires—<i>Ave Maria</i>, <i>Veni Creator</i>, <i>O +Salutaris</i>, <i>Panis Angelicus</i>,—une Messe à trois voix seules,—et ces +grandes pages pour chœur, soli et orchestre, répondant aux noms de +<i>Ruth</i>, <i>Rédemption</i>, <i>Rébecca</i>, <i>Les Béatitudes</i>.</p> + +<p>Plus tard il devait revenir à la musique de chambre par laquelle il +avait débuté avec les trois Trios et il produisit successivement la +<i>Sonate</i> en <i>la</i> pour piano et violon, le <i>Quintette</i> en <i>fa</i> mineur +pour piano, deux violons, alto et violoncelle, le <i>Quatuor</i> pour +instruments à cordes. La musique symphonique ne pouvait manquer de +l'attirer à son tour: une <i>Symphonie</i>, des poèmes tels que <i>Les +Éolides</i>, <i>Les Djinns</i>, <i>Le Chasseur maudit</i>, <i>Psyché</i> pour orchestre et +chœur..... voilà un ensemble de compositions importantes qui attirèrent +sur lui l'attention des artistes.</p> + +<p>Dans son œuvre on trouve également nombre de mélodies séparées, dont +quelques-unes ont été écrites pour chœur et sont de la meilleure venue; +il suffirait de citer la <i>Vierge à la crèche</i> que la Société chorale +l'<i>Euterpe</i> exécuta en perfection dans l'un de ses concerts.</p> + +<p>Enfin, et, ceci est plus étonnant lorsque l'on connaît le tempérament +musical de César Franck, il fut l'auteur de deux opéras ou drames +lyriques, <i>Hulda</i> en quatre parties et un prologue, sur un livret de M. +Charles Grandmougin, d'après une légende scandinave, et <i>Ghisèle</i>, sur +un livret de M. Gilbert-Augustin Thierry, d'après un sujet mérovingien.</p> + +<p>C'est principalement dans ses grandes pièces d'orgue que se révèle la +parenté avec Jean-Sébastien Bach. Dans les sonate, quintette et quatuor, +l'élément dramatique joue un rôle toujours prépondérant qui dépasse un +peu le cadre de la musique de chambre. La note est puissante, mais +toujours triste; les motifs, de courte envergure, reviennent avec +persistance, ce qui produit forcément une teinte uniforme et de nature à +engendrer quelquefois la fatigue chez l'auditeur, surtout chez celui qui +n'y est pas préparé. La forme canonique lui était familière; peut-être +en a-t-il parfois abusé. La richesse du coloris et de l'élément +polyphonique donne toutefois une grande allure à l'ensemble de l'œuvre.</p> + +<p>Les poèmes symphoniques, les compositions pour chœur, soli et orchestre, +les Oratorios laissent entrevoir les mêmes qualités et les mêmes +défauts. Le début est presque toujours heureux; des pages de beauté, de +force, de concentration se font jour.—Malheureusement elles sont +souvent noyées dans des longueurs qui enlèvent du charme à des +compositions dans lesquelles le procédé, quoique fort remarquable, est +trop visible.</p> + +<p>Prenons, si vous le voulez bien, <i>Psyché</i>, poème symphonique pour +orchestre et chœurs, une des dernières créations du maître, dont la +première audition eut lieu aux concerts du Châtelet, sous la direction +d'Édouard Colonne, le 23 février 1890. Dès les premières pages, +l'auditeur est subjugué par la maîtrise de l'écriture et l'élévation des +idées. Il admirera le <i>Sommeil de Psyché</i>, prélude d'une langueur +mystérieuse, rappelant, non pas au point de vue du tissu musical, mais +comme ligne, les idées wagnériennes; il reconnaîtra le talent du +compositeur traduisant les bruits étranges qui précèdent l'enlèvement de +Psyché par les zéphirs dans les jardins d'Eros; il trouvera exquise la +tendresse se dégageant du thème nº 3 de Psyché reposant au milieu des +fleurs et saluée comme une souveraine par la nature en fête; il +reconnaîtra une certaine parenté entre le motif des voix chantant, dans +les notes graves, à Psyché: «Souviens-toi que tu ne dois jamais de ton +mystique époux connaître le visage»,—et celui de Lohengrin à Elsa: +«Sans chercher à connaître quel pays m'a vu naître»; il retiendra encore +comme bien venues plusieurs autres pages de la partition. Mais il +regrettera le manque de variété et les longueurs qui enlèvent à ce poème +musical le charme sans mélange qui devrait s'en dégager.</p> + +<p>Les <i>Béatitudes</i> sont, nous l'avons dit, la création maîtresse de César +Franck, celle qui n'engendre pas la monotonie ou la lassitude comme +telles ou telles pages du maître, malgré son long développement. +Splendide oratorio, de solide architecture, qui planera certes au-dessus +de bien des œuvres qui ont eu, dès leur apparition, un succès rapide +mais éphémère. Celle-là suffit à attester la belle et haute intelligence +qu'il était.</p> + +<p>Paraphrase poétique de l'Évangile par M<sup>me</sup> Colomb, les <i>Huit +Béatitudes</i>, avec un prologue, renferment des parties d'une surprenante +élévation au point de vue musical. Voici les titres de chacune des +<i>Béatitudes</i>:</p> + +<table summary="beatitudes" cellspacing="2" cellpadding="3" +style="margin-left:1%;"> + +<tr><td align="right">I.</td><td>Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des Cieux est +à eux!</td></tr> + +<tr><td align="right">II.</td><td>Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre!</td></tr> + +<tr><td align="right">III.</td><td>Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés!</td></tr> + +<tr><td align="right">IV.</td><td>Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils +seront ressuscités!</td></tr> + +<tr><td align="right">V.</td><td>Heureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes +miséricorde!</td></tr> + +<tr><td align="right">VI.</td><td>Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu!</td></tr> + +<tr><td align="right">VII.</td><td>Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de +Dieu!</td></tr> + +<tr><td align="right">VIII.</td><td>Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce +que le royaume des Cieux est à eux!</td></tr> +</table> + +<p>Satan, un Satan de proportion colossale, vaincu par le +Christ,—l'Humanité, en proie à toutes les misères d'ici-bas, régénérée +par le Rédempteur, telle est la maîtresse ligne de ce poème, auquel +César Franck, par les plus heureux effets de contraste, par une +orchestration merveilleuse, bien qu'un peu compacte et lourde, par une +vérité étonnante de l'expression dramatique, par la richesse mélodique, +par l'habile union des voix à l'orchestre, a donné une haute et superbe +envergure.</p> + +<p>Quels accents de tendresse, de pitié compatissante, dans cette voix du +Christ, prêchant la bonne parole! Quelle âpreté dans celle de Satan +luttant jusqu'à ce qu'il s'avoue vaincu et quelle intensité dramatique +dans ses révoltes, notamment dans la <i>Huitième Béatitude</i>:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 3em;">«À ma défaite</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mon pouvoir a survécu;</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Je relève la tête.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Non! Non! je ne suis pas vaincu.»</span><br /> +</p> + +<p>Quels heureux effets l'auteur a tirés de la polyphonie orchestrale et +vocale! Admirez la gradation habilement ménagée entre ces chœurs si +remplis de tristesse et ceux pleins de véhémence! Et, lorsque le +compositeur écrit ce fameux <i>Quintette</i> pour les voix «Les Pacifiques», +dans la <i>Septième Béatitude</i>, comme son orchestre donne une intensité +d'expression aux voix! N'est-ce pas un chef-d'œuvre que la <i>Troisième +Béatitude</i>, dans laquelle cette mère pleure sur le berceau vide de son +enfant, cet orphelin déplore sa misère, ces époux pleurent leur +séparation, ces esclaves réclament la liberté? Et, toujours planant dans +les régions sereines, la voix du Christ:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">«Heureux ceux qui pleurent,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Car ils seront consolés.»</span><br /> +</p> + +<p>Puis, comme couronnement de l'édifice, l'<i>hosanna</i> grandiose qui termine +la <i>Huitième et dernière Béatitude</i>!<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a></p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>César Franck se montra toujours très enthousiaste pour sa patrie +d'adoption: ses fils servirent sous les drapeaux à l'époque la plus +critique de notre histoire contemporaine, en 1870! Lui-même, sous +l'empire de son amour pour la France, écrivit, pendant les tristesses du +siège de Paris, une page toute vibrante de patriotisme. C'est M. Arthur +Coquard, à qui nous avons déjà fait un emprunt, qui raconte cet épisode: +«Un jour, à cette heure bien fugitive où l'heureuse victoire de +Coulmiers redonnait à tous l'espoir du succès final, le <i>Figaro</i> publia +une sorte d'ode en prose intitulée <i>Paris</i>. Était-elle signée? Je ne +m'en souviens plus. César Franck ne put lire ce morceau de sang-froid et +les formes musicales lui arrivèrent si soudainement et d'une façon si +irrésistible qu'il dut y céder. Le lendemain, comme nous rentrions à +Paris, entre deux combats d'avant-garde, Henri Duparc et moi, nous +voyons arriver le maître tout radieux, tenant à la main l'esquisse +fraîche encore. Jamais nous n'oublierons de quel air inspiré il nous +dit cette admirable page. Admirable n'a rien d'excessif; car <i>Paris</i> est +d'une inspiration grandiose. Par malheur, les défaites qui survinrent ne +permirent jamais l'exécution du chant triomphal....»</p> + +<p>Travailleur acharné, il avait pu traverser la vie, grâce à sa robuste +santé, sans misères physiques. Il eut une verte vieillesse et, lorsqu'un +accident imprévu (une pleurésie pernicieuse) vint le frapper +mortellement, il était encore en pleine force et entrait dans sa +soixante-huitième année: ce fut le 8 novembre 1890.</p> + +<p>Deuil profond pour ses amis et élèves qui ne pouvaient croire à la +disparition subite de celui qui vécut pour ainsi dire de leur vie et +leur donna l'exemple de la conscience artistique et du labeur +infatigable! Aussi se pressèrent-ils en foule derrière le char funèbre +qui le conduisit à sa dernière demeure<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. À l'église Sainte-Clotilde, +dont il avait été l'éminent organiste, ses obsèques eurent beaucoup +d'éclat, grâce au concours de M. Édouard Colonne, qui vint, avec son +puissant orchestre, rendre un dernier hommage au musicien, dont il avait +fait exécuter plusieurs œuvres au Trocadéro et au Châtelet. Au milieu du +sanctuaire entièrement tendu de draperies noires, M. le curé de +Sainte-Clotilde tint à célébrer, dans un beau langage, les vertus de +l'auteur des <i>Béatitudes</i>. À l'offertoire, M. Mazalbert chanta un +<i>Cantabile</i> du maître et le <i>Libera</i> de M. Samuel Rousseau avec +Fournets.</p> + +<p>Enfin, au cimetière du Grand-Montrouge, Emmanuel Chabrier, au nom de la +Société nationale de Musique, qui avait eu César Franck pour président, +prononça l'allocution suivante:</p> + +<p>«Je viens, au nom de la Société nationale de Musique, adresser un +dernier adieu au maître disparu, à notre vénéré président.</p> + +<p>«César Franck, Franck, le brave père Franck, comme nous disions encore +hier, avec une familiarité respectueuse, comme nous dirons demain, +toujours,—nous souvenant,—n'était pas seulement un admirable artiste, +un des grands parmi les grands de l'immortelle famille, un de ces élus +rares qui, calmes et forts, tranquilles et jamais las, sans se hâter ni +s'attarder, passent presque silencieusement ici-bas avant d'aller +rejoindre les grands-aïeux; il était encore le cher maître regretté, le +plus modeste, le plus doux et le plus sage. Il était le modèle, il était +l'exemple.</p> + +<p>«Sa famille, ses élèves, l'art immortel, voilà toute sa vie. Vers la fin +de l'automne, dès qu'il rentrait à Paris, nous lui demandions: «Eh bien, +maître, qu'avez-vous fait, que nous rapportez-vous?»—«Vous verrez, +répondait-il, en prenant un air mystérieux, vous verrez; <i>je crois</i> que +vous serez contents.... J'ai beaucoup travaillé et bien travaillé.» Et +il nous disait cela si simplement, avec une foi si naïvement sincère, de +sa large voix expressive et grave, en vous prenant les mains, les +gardant longtemps, presque sérieux, songeant à la fois aux chères joies +qu'il avait éprouvées, lui, en composant, et au plaisir <i>qu'il lui +semblait bien</i> que vous prendriez aussi à écouter l'œuvre nouvelle. Et +c'étaient successivement l'admirable quintette, la sonate pour piano et +violon, les <i>Béatitudes</i>, les <i>Éolides</i>; l'hiver dernier, il nous +donnait un absolu chef-d'œuvre, le quatuor à cordes. Et, d'année en +année, César Franck semblait se surpasser toujours.</p> + +<p>«Adieu, maître et merci; car vous avez bien fait. C'est l'un des plus +grands artistes de ce siècle que nous saluons en vous; c'est aussi le +professeur incomparable dont l'enseignement merveilleux a fait éclore +toute une génération de musiciens robustes, croyants et réfléchis, armés +de toutes pièces pour les combats sévères, souvent longuement disputés. +C'est aussi l'homme juste et droit, si humain et si désintéressé, qui ne +donna jamais que le sûr conseil et la bonne parole. Adieu».</p> + +<p>Ce chaud panégyrique fait honneur au maître comme à l'ami que fut pour +lui Emmanuel Chabrier, notre gros et jovial Chabrier, comme nous +l'appelions, nous aussi, dans les moments de familiarité expansive.</p> + +<p>À quelle époque, maintenant, verra-t-on s'élever le monument que ses +intimes doivent à sa mémoire, à son talent et pour lequel Augusta Holmès +prit l'initiative d'une souscription?</p> + +<p>Par sa capacité de travail, sa facilité prodigieuse, sa science profonde +de l'harmonie, par le côté sévère et élevé de ses compositions, par sa +foi dans l'art, qu'il n'abandonna jamais, César Franck est une figure +attachante parmi les musiciens du XIX<sup>e</sup> siècle. Mais, ainsi que nous +l'avons déjà indiqué, cette figure ne restera pas comme type à un même +degré que celle d'un Berlioz, d'un Wagner, ou même celle d'un Brahms!</p> + + + +<hr style="width: 10%;" /> + + +<p class="head top15"><a name="CATALOGUEF" id="CATALOGUEF"></a>CATALOGUE</p> + +<p class="c smcap">des</p> + +<p class="head">ŒUVRES DE CÉSAR FRANCK</p> + +<table summary="catalogf" cellspacing="3" cellpadding="5" class="top5"> + +<tr><td valign="top">Op. 1. 1<sup>er</sup> trio en fa ♯, pour piano, violon et violoncelle</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Schuberth.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Id.</i> 2<sup>e</sup> trio en si ♭, pour piano, violon et violoncelle</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Schuberth.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Id.</i> 3<sup>e</sup> trio en si mineur, pour piano, violon et violoncelle</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Schuberth.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 2. 4<sup>e</sup> trio en si, pour piano, violon et violoncelle</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Schuberth.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 3. Eglogue (<i>Hirten-Gedicht</i>), p<sup>r</sup> piano, dédiée à son élève la Baronne de Chabannes</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Schlesinger.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 4. Premier duo, pour piano à quatre mains sur le <i>God save the King</i></td><td valign="bottom"><span class="smcap">Schlesinger.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 5. Premier caprice, pour piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Lemoine.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 6. <i>Andantino quietoso</i>, pour piano et violon</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Lemoine.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 7. Souvenir d'Aix-la-Chapelle, pour piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Schuberth.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 8. Quatre mélodies de François Schubert, transcrites pour piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">E. Challiot.</span><br /><span class="small">336, rue Saint-Honoré.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 11. Première Grande Fantaisie sur <i>Gulistan</i> de Dalayrac, pour piano (1844)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 12. Deuxième Grande Fantaisie sur <i>Gulistan</i> de Dalayrac, pour piano (1844)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 14. <i>Gulistan</i>, duo pour piano et violon sur l'opéra de Dalayrac</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 15. Fantaisie pour piano, sur deux airs polonais</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 16. Fantaisie pour grand orgue</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Mayens-Couvreur.</span><br /><span class="small">40, rue du Bac.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 17. Grande pièce symphonique pour grand orgue</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Mayens-Couvreur.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 18. Prélude, fugue, variations, pour grand orgue.</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Mayens-Couvreur.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 19. Pastorale, pour grand orgue</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Mayens-Couvreur.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 20. Prière, pour grand orgue</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Mayens-Couvreur.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 21. Final, pour grand orgue</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Mayens-Couvreur.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Op. 22. Quasi Marcia, pièce p<sup>r</sup> harmonium</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Parvy-Graff.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Ruth</i>, églogue biblique en 3 parties. Soli, chœur et orchestre</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hartmann.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Rédemption</i>, poème-symphonie en 2 parties (Ed. Blau). Soli, chœur et orchestre</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hartmann.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Les Béatitudes</i>, d'après l'Évangile, poème de M<sup>me</sup> Colomb</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Maquet.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Les Éolides</i>, poème symphonique</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span> et <span class="smcap">Costallat.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Les Djinns</i>, poème symphonique</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span> et <span class="smcap">Costallat.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Le Chasseur maudit</i>, poème symphonique, d'après la ballade de Burger (1884)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Grus.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Psyché</i>, poème symphonique pour orchestre et chœurs</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Bruneau.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Rébecca</i>, scène biblique pour soli, chœur et piano (poème de M. Paul Collin)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Hulda</i>, drame lyrique en 4 parties et un prologue, libretto de M. Charles Crandmougin, d'après un sujet scandinave</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Bruneau.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Ghisèle</i>, opéra, libretto de M. Gilbert-Augustin Thierry, d'après un sujet mérovingien</td><td valign="bottom"> </td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Quintette</i> en fa mineur, piano, 2 violons, alto et violoncelle</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hamelle.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Quatuor</i> pour instruments à cordes</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hamelle.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Symphonie</i> D moll</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hamelle.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Sonate</i> en la pour piano et violon</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hamelle.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Variations symphoniquies</i> pour orchestre et piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span> et <span class="smcap">Costallat.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Andantino</i> pour violon, avec accompagnement de piano.</td><td valign="bottom"> </td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Messe</i> à trois voix seules, chœur et orchestre</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Bornemann.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Nombre d'extraits ont été faits de cette messe, notamment le célèbre <i>Panis angelicus</i>.</td><td valign="bottom"> </td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Hymne</i>, chœur à 4 voix d'hommes, poésie de Jean Racine (1883)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hamelle.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Cinq pièces pour harmonium</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Parvy-Graff.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">59 motets pour harmonium</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span> et <span class="smcap">Costallat.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">9 grandes pièces d'orgue</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Durand</span> et fils.</td><td valign="bottom"> </td></tr> + +<tr><td valign="top">3 offertoires pour soli et chœurs (1861)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Bornemann.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">4 motets</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Parvy-Graff.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Salui</i>, contenant 3 motets avec accompagnement d'orgue (1865)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Regnier-Canaux.</span><br /><span class="small">80, rue Bonaparte.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Veni Creator</i>, duo pour ténor et basse (Écho des Maîtrises) 1876</td><td valign="bottom"><span class="smcap">F. Schoen</span><br /><span class="small">42, boulevard Malesherbes.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Ave Maria</i>, chœur réduit à deux voix égales, par Ch. Bordes (1891)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">O. Bornemann.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>O Salutaris</i>, extrait de la messe solennelle pour basse solo</td><td valign="bottom"><span class="smcap">O. Bornemann.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Chants d'église</i>, harmonisés à 3 et 4 parties avec accompagnement d'orgue</td><td valign="bottom"> </td></tr> + +<tr><td valign="top">(1<sup>er</sup> partie: Messes.—2<sup>e</sup> partie: Hymnes—3<sup>e</sup> partie: Chants pour le salut.)</td><td valign="bottom"> </td></tr> + +<tr><td valign="top">Ballade pour piano.</td><td valign="bottom"> </td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Prélude, aria et final</i> pour piano.</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hamelle.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Prélude, choral et fugue</i> pour piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span> et <span class="smcap">Costallat.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Transcriptions</i> p<sup>r</sup> piano (ouvrages anciens)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Deuxième duo pour piano à 4 mains sur Lucile</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Pacini-Bonoldi.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">Sonate pour piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Schlesinger.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Les Trois Exilés</i>, chant national pour voix de basse et baryton</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Edmond Mayaud.</span><br /><span class="small">boulevard des Italiens.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><span style="margin-left: 2em;">Paroles du colonel Bernard Delafosse,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">chanté par M<sup>me</sup> Hermann-Léon.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Avec 3 portraits sur la première feuille: Napoléon I<sup>er</sup>,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">le roi de Rome et Louis Bonaparte (un aigle au milieu). «Quand</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">l'étranger envahissant la France.»</span></td><td valign="bottom"> </td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Le Garde d'honneur</i>, cantique an sacré cœur, paroles de M<sup>me</sup> X. Mélodie</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Regnier-Canaux.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top">6 duos pour voix égales, pouvant être chantés en chœur, avec accompagnement de piano (1889):<br /> + +<span style="margin-left: 2em;">1º <i>L'Ange gardien</i>.</span><br /> + +<span style="margin-left: 2em;">2º <i>Aux petits enfants</i>, poésie d'A. Daudet, dédiée à M. E. Pierné.</span><br /> + +<span style="margin-left: 2em;">3º <i>La Vierge à la crèche</i>, poésie d'A. Daudet, dédiée à M. P. Roger.</span><br /> + +<span style="margin-left: 2em;">4º <i>Les danses de Lormont</i>, poésie de M<sup>me</sup> Desbordes Valmore.</span><br /> + +<span style="margin-left: 2em;">5º <i>Soleil</i>, poésie de Guy Ropartz.</span><br /> + +<span style="margin-left: 2em;">6º <i>La chanson du Vannier</i>, poésie d'A. Theuriet.</span></td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span> et <span class="smcap">Costallat.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>La procession</i>, poésie de Brizeux pour orchestre et chant</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Bruneau</span> et <span class="smcap">A. Leduc</span>.</td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Les cloches du soir</i>, poésie de M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Bruneau</span> et <span class="smcap">A. Leduc</span>.</td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Le mariage des roses</i>, poésie de E. David, pour baryton ou mezzo-soprano, dédié à M<sup>me</sup> Trélat</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span> et <span class="smcap">Costallat</span>.</td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>L'ange et l'enfant</i>, mélodie</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hamelle.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><span style="margin-left: 4em;">Mélodies:</span></td><td> </td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Robin Gray</i></td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Souvenance</i>, poésie de Chateaubriand</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Ninon</i>, poésie d'A. de Musset pour ténor et soprano, dédiée au D<sup>r</sup> F. Féréol</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Passez, passez toujours</i>, poésie de V. Hugo</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Aimer</i>, poésie de Méry, en la ♭ (baryton et piano)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>L'émir de Bengador</i>, poésie de Méry</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Cloches du soir</i>, poésie de Desbordes-Valmore</td><td><span class="smcap">Bruneau.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Roses et papillons</i>, mélodie</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span> et <span class="smcap">Costallat</span>.</td><td> </td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>Lied</i>, mélodie</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span> et <span class="smcap">Costallat</span>.</td><td> </td></tr> +</table> + + +<h3><a name="CHARLES-MARIE_WIDOR" id="CHARLES-MARIE_WIDOR"></a>CHARLES-MARIE WIDOR</h3> + + +<p>À côté du Luxembourg, à l'ombre de la vieille église Saint-Sulpice, dans +un antique hôtel rue Garancière nº 8<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, réside l'aimable et savant +organiste de Saint-Sulpice, Charles-Marie Widor. L'ensemble de +l'immeuble, avec ses beaux pilastres et les volutes des chapiteaux +formés de monumentales têtes de béliers sculptées en haut relief, +présente un aspect des plus imposants et réveille les souvenirs de +plusieurs époques.</p> + +<p>L'hôtel fut bâti par le marquis de Garancière. Son gendre, le fameux +marquis de Sourdéac, a été, avec Cambert et l'abbé Perrin, un des +premiers directeurs de l'Opéra. Très passionné pour les arts, fort +expert dans la connaissance de divers métiers, il se chargea de toute la +<i>machinerie</i> de l'Académie royale de musique. Il construisit non +seulement un petit théâtre dans cet hôtel de la rue Garancière, où il +invitait les célébrités de l'époque, mais il fit établir au Château de +Neubourg dans l'Eure une scène fort bien agencée, sur laquelle fut jouée +pour la première fois, en 1660, <i>La Toison d'or</i>, mélodrame à grand +spectacle de Pierre Corneille. Le marquis de Sourdéac avait comme +collaborateurs pour les vers l'abbé Perrin, pour la musique La Grille et +Cambert, organiste de l'église Saint-Honoré, maître et compositeur de la +musique de la Reyne mère.</p> + +<p>C'était un fier original. Dans le but d'acquérir une force et une +agilité surprenantes, n'avait-il pas eu l'idée de se faire chasser par +ses piqueurs et sa meute dans sa propriété de Neubourg, comme on chasse +le cerf! N'eut-il pas, un jour, l'extravagance de grimper sur le cheval +de bronze du Pont-Neuf, afin de pouvoir contempler les exploits des +jeunes seigneurs, ses amis, détroussant les passants comme de simples +bandits!</p> + +<p>Les essais tentés sur le petit théâtre de l'hôtel Garancière furent +donc, en quelque sorte, contemporains de ceux de l'Académie Royale de +musique, qui avait fait ses premières armes, à la Salle d'Issy en 1659, +avec l'abbé Perrin et Cambert.</p> + +<p>Le petit théâtre de l'hôtel Garancière évoque encore une autre image, +toute de charme, celle de cette Adrienne Lecouvreur, qui fut aimée du +comte de Saxe et jeta un si vif éclat sur la scène. Arrivée à Paris, +vers l'âge de douze ans, en 1702, et installée avec sa famille non loin +de la Comédie, dans le faubourg Saint-Germain, elle organisa, afin de +satisfaire sa passion pour le théâtre, des représentations chez un +épicier de la rue Férou avec plusieurs camarades de son âge. Le succès +obtenu par la petite troupe engagea la présidente Le Jay à lui prêter +son hôtel de la rue Garancière.</p> + +<p>«Le beau monde y accourut; on dit que la porte, gardée par huit suisses, +fut forcée par la foule. Mais la tragédie s'achevait à peine que les +gens de police entrèrent et firent défense de passer outre. La petite +pièce ne fut pas donnée. Ainsi finirent ces représentations sans +privilège<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.»</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>L'appartement qu'occupe Widor est original: L'atelier de travail, «sa +cave», est à l'entresol, les chambres au premier étage. C'est dans +l'atelier, un long rectangle, que nous reçoit l'habile organiste et, +avec l'amabilité qui est dans sa nature, il nous fait les honneurs de +cette pièce, dans laquelle sont exposés de nombreux souvenirs d'art; on +y suit les différentes étapes de la vie du compositeur; on y retrouve +les portraits des amis littérateurs ou artistes qu'il a le plus +fréquentés.</p> + +<p>À tout seigneur tout honneur!</p> + +<p>Voici le portrait du maître de la maison: une vibrante esquisse sur +toile de Carolus Duran, le Velasquez français, un des amis de la +première heure. L'œuvre est vivante; les accessoires ne sont +qu'esquissés, mais la tête est remarquable; elle sort de la toile; les +yeux sont lumineux. C'est bien le portrait moral et physique de l'auteur +de la <i>Korrigane</i>.</p> + +<p>Plus haut, la photographie de Charles Gounod, d'après la belle toile du +maître exposée en 1891 par Carolus Duran, le digne pendant du subjectif +portrait de l'auteur de <i>Faust</i> par Élie Delaunay.</p> + +<p>Sur un piano à queue se dresse fièrement la statue de Jeanne d'Arc, +réduction en plâtre de l'œuvre de Frémiet, offerte à Widor après les +exécutions de sa <i>Jeanne d'Arc</i> à l'Hippodrome.</p> + +<p>Ici, de vigoureuses eaux-fortes de Rembrandt, achetées à la vente de la +collection Diet, font pendant à des gravures de vieux maîtres allemands +ou flamands, à des dessins à la sanguine de peintres divers, à de jolies +aquarelles. Nous sommes séduits par une belle tête de Van Dyck, à +travers laquelle on perçoit les carnations de son maître Rubens,—un +portrait à la plume du Guerchin,—une esquisse de Delacroix (Jésus sur +la barque) malheureusement retouchée,—une charmante eau-forte de James +Tissot avec cette dédicace: «En souvenir des déjeuners du dimanche et de +la musique avant Vêpres. Juin 1891.»,—une délicieuse aquarelle +d'Harpignies, d'une grande intensité de ton,—des chevaux au crayon de +Regnault,—et, pour le bouquet, un groupe de jolies têtes à la sanguine +de Boucher.</p> + +<p>Tout à côté, la photographie du délicieux petit orgue à deux claviers, +ayant appartenu à Marie-Antoinette et portant ses initiales; il était +autrefois à Versailles et, après avoir échappé au vandalisme de la +période révolutionnaire, il figure aujourd'hui à l'église Saint-Sulpice.</p> + +<p>Quelle est cette ravissante figure qui vous accueille par un gracieux +sourire? Une jeune miss, élève de Carolus Duran, qui s'est peinte +elle-même avec un joli béret crânement planté sur la tête.</p> + +<p>Plus loin, nous voyons près l'une de l'autre les photographies, avec +dédicaces, de Paul Bourget, très proche parent de Widor, l'auteur de ces +merveilleuses études psychologiques qui l'ont placé de suite à la tête +des jeunes et célèbres écrivains de France,—de ce pauvre Guy de +Maupassant, arrêté en pleine gloire par la terrible maladie mentale qui +a nécessité son internement dans une maison spéciale. Sur le portrait +que nous avons devant les yeux se dessine l'image pleine de florissante +santé du créateur de tant de petits chefs-d'œuvre. Figure épanouie avec +les cheveux coupés en brosse, la forte moustache et la mouche—vrai type +de robuste marin,—l'ensemble indiquant une puissante et riche nature. +Qu'en reste-t-il aujourd'hui? Vaincue, terrassée par le mal, cette +constitution de fer s'est atrophiée; le visage s'est émacié, les rides +l'ont envahi, les traits se sont creusés. En relisant son magistral +volume dans la manière d'Edgard Poë, <i>le Horla</i>, nous nous disions que, +pour avoir étudié d'une manière si effroyablement exacte les symptômes +de la folie, le malheureux auteur devait en avoir déjà subi les +premières atteintes<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> + +<p>Devant un paysage aux bois touffus et ombreux, Widor nous dit +brusquement: «Croyez-vous à la métempsycose?... Pour mon compte, j'ai +des souvenirs d'avoir été canard! En voulez-vous une preuve? Au dernier +automne, dans les environs de Montereau, nous nous promenions dans les +bois en joyeuse et agréable compagnie. Je n'étais jamais venu dans la +contrée que nous parcourions; il me semblait cependant la reconnaître. +Je retrouvais des buissons, des ruisseaux de connaissance surtout, et +j'ai conduit, avec l'instinct de l'animal qui revient au lancer, tout +mon monde à une certaine mare, où je me rappelais avoir barboté.»—Tout +ceci raconté avec une aimable jovialité, avec cette diction du bout des +lèvres particulière à Widor.</p> + +<p>Que dire, ami lecteur, de cette transmigration de l'âme d'un canard dans +le corps d'un organiste-compositeur? Quels couacs aurait dû enfanter +cette parenté avec un palmipède!</p> + +<p>Une fois par semaine se réunissent les amis de la maison et on musique. +Charmante communion d'idées entre tous ces artistes, très épris de la +divine muse! On écoute, dans le silence, la parole enchanteresse des +maîtres d'autrefois et d'aujourd'hui, on vit dans leur intimité. Musique +de chambre, tu mets à nu l'âme de ceux que nous aimons!</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>Charles-Marie Widor est né à Lyon le 22 février 1845. Tout jeune, il +improvisait déjà avec une grande habileté sur l'orgue de l'église +Saint-François de Lyon, dont son père était organiste.</p> + +<p>Il étudia, plus tard, à Bruxelles l'orgue avec Lemmens et la composition +avec Fétis. Organiste de l'église Saint-Sulpice depuis 1870, il a su +faire apprécier des qualités incontestables comme virtuose et a produit +de nombreuses compositions, dans lesquelles se perçoivent des tendances +particulières pour la musique symphonique. Ses œuvres d'orgue, nouvelles +de forme, ont été très remarquées par les connaisseurs. Les deux +créations qui l'ont fait connaître du grand public sont le ballet de la +<i>Korrigane</i>, exécuté à l'Opéra en décembre 1881 et <i>Jeanne d'Arc</i>, +grande pantomime musicale montée à l'Hippodrome en juin 1890.</p> + +<p>Ce qui distingue la manière du jeune maître, c'est une recherche +toujours constante de l'originalité et le souci d'une orchestration des +plus soignées, puisée dans l'étude des grands maîtres. Il a horreur, on +le voit, du convenu, du banal et nous ne saurions que l'en louer. +Peut-être trouverait-on à critiquer l'abus de cette recherche et +voudrait-on quelquefois plus de profondeur, de spontanéité dans les +idées, plus de sincérité émue. Mais son œuvre dénote un musicien de +race.</p> + +<p>Il a été directeur et chef d'orchestre de la <i>Concordia</i>, société +chorale où furent exécutées les belles pages des maîtres, notamment la +<i>Passion selon Saint-Matthieu</i> de J. S. Bach, et dont M<sup>me</sup> Fuchs était +l'âme.</p> + +<p>Widor a remplacé le regretté César Franck comme professeur d'orgue au +Conservatoire. Entre temps il manie avec habileté la plume de critique +musical. Il a collaboré à l'<i>Estafette</i>, sous le pseudonyme d'Aulétès et +envoie de très intéressants articles au <i>Piano-Soleil</i>.</p> + +<p>Travailleur infatigable, il ne laisse passer aucun jour sans écrire. +Après avoir produit de nombreuses compositions pour orgue, de la musique +de chambre, etc..., il aspire aujourd'hui à affronter la scène. Ce ne +sera pas la première fois; car, sans oublier le <i>Conte d'avril</i>, il fit +jouer <i>Maître Ambros</i> à l'Opéra-Comique et la <i>Korrigane</i> à l'Opéra. Les +succès qu'il a remportés avec ce dernier ouvrage et avec <i>Jeanne d'Arc</i> +à l'Hippodrome, l'engagent à poursuivre sa carrière du côté du théâtre. +C'est ainsi qu'il prépare un opéra <i>Nerto</i>, en collaboration avec +l'illustre félibre Frédéric Mistral.</p> + +<p>Esprit chercheur, plein d'ambition, Widor croit à son étoile. Mais la +gloire qu'il rêve n'est pas de celles qui puissent lui causer des sujets +d'inquiétude..... Très répandu dans le monde, il en a rapporté des +souvenirs, des anecdotes qu'il narre en agréable causeur et sans +prétention. Il ne sait pas dissimuler sa pensée; mais il croit inutile +de la dévoiler, lorsque besoin n'est.</p> + +<p>Il adore le célibat, non point qu'il ait la moindre répugnance pour les +filles d'Ève: mais il estime que le véritable artiste est peu fait pour +le mariage. Son œuvre l'absorbe trop.</p> + +<p>Ayant fait ses humanités, il a l'esprit très ouvert à tout ce qui touche +à la littérature et aux arts; il a même fait de la peinture dans sa +jeunesse. En tant que compositeur, il conçoit rapidement, se défiant, +toutefois, de sa facilité et regrettant d'avoir livré, dans le principe, +à l'éditeur des pages qui auraient gagné à être mûries.</p> + + +<h3><a name="EDOUARD_COLONNE" id="EDOUARD_COLONNE"></a>ÉDOUARD COLONNE</h3> + + +<p>Comme Charles Lamoureux, son émule, Édouard Colonne est né dans la +capitale de la Gascogne.</p> + +<p class="poem" style="margin-top:3%;margin-bottom:3%;"> +<span style="margin-left: 2em;">Si la Garonne avait voulu,</span><br /> +</p> + +<p class="non">a chanté gaiement le bon et spirituel G. Nadaud.—La Garonne a voulu... +pour ces deux persévérants.</p> + +<p>Le premier est un petit homme court sur jambes, chauve, vif et alerte +malgré sa rotondité,—très autoritaire. Si les yeux indiquent la finesse +et la jovialité, ils révèlent également une tendance à la sévérité; +l'abord est froid et inspire quelque inquiétude.—«Un boulet de canon +sur un obus», a dit finement Caliban.</p> + +<p>Le second est de taille moyenne, avec un penchant à l'embonpoint, de +belle prestance, à la physionomie aimable, d'apparence calme; mais le +regard très incisif indique la décision. Il cherche à plaire et il y +réussit.</p> + +<p>Tous les deux ont prouvé qu'avec une grande volonté, une persévérance de +chaque jour et aussi la foi dans l'art, on peut arriver à doter son pays +d'institutions qui ont propagé le goût des belles et grandes choses et +ont affiné le sens musical.</p> + +<p>Ils ont été en France, après Seghers et Pasdeloup, les révélateurs d'un +monde nouveau, de la Symphonie! Leurs efforts ont eu pour résultat +d'éduquer la masse du public et d'inciter les jeunes compositeurs +français à faire de l'orchestre, pour paraître dignement à côté de leurs +maîtres.</p> + +<p>Parmi les Olympiens, E. Colonne a mis en vive lumière l'œuvre d'Hector +Berlioz; Ch. Lamoureux s'est évertué à faire connaître Richard Wagner.</p> + +<p>Dans la phalange des derniers arrivés, Colonne a surtout propagé les +œuvres de E. Lalo, B. Godard, Tschaïkowsky, Augusta Holmès, Henri +Maréchal, Ch. Widor, César Franck, Th. Dubois, Ch. Lefebvre, Paul +Lacombe, E. Bernard...</p> + +<p>Lamoureux a mis en vedette les noms de Vincent d'Indy, E. Chabrier, G. +Fauré, Charpentier...</p> + +<p>L'un et l'autre ont chacun, avec une interprétation différente, fait +entendre les belles pages des Maîtres et de leurs émules, qu'ils se +nomment Bach, Hændel, Gluck, Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn, +Schumann, Weber, Schubert, Rubinstein, Grieg, Gounod, Reyer, Bizet, +Saint-Saëns, Massenet, Guiraud, Joncières, etc...</p> + +<p>Ils ont omis, tous les deux, de produire les puissantes œuvres de +Johannès Brahms!</p> + +<p>Édouard Colonne est né à Bordeaux le 23 juillet 1838. Son père et son +grand-père étaient musiciens, d'origine italienne (Nice). Il fut ainsi, +dès l'enfance, placé dans un milieu favorable pour le développement des +facultés musicales; à l'âge de huit ans, il commençait à apprendre +divers instruments, voire le flageolet et l'accordéon. Un artiste +distingué, M. Baudoin, lui donna les premiers principes du violon. Il +quitta Bordeaux en septembre 1855 pour entrer au Conservatoire de Paris, +où il eut pour professeurs de violon MM. Girard et Sauzay; il étudia en +même temps l'harmonie et la composition avec MM. Elwart et Ambroise +Thomas. Les excellentes études, qu'il fit sous ses habiles professeurs, +furent bientôt couronnées de succès; il obtenait en 1857 un premier +accessit d'harmonie et un second accessit de violon,—en 1858 le premier +prix d'harmonie,—en 1860 un premier accessit de violon,—en 1862 le +second prix, et en 1863 le premier prix de violon.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> janvier 1858, Colonne était admis comme premier violon à +l'Opéra et faisait partie, en 1861, de la vaillante phalange organisée +par Pasdeloup pour la fondation des <i>Concerts populaires</i>, dont +l'ouverture eut lieu le 27 octobre 1861, au Cirque d'hiver. Il était aux +premiers pupitres, où figuraient les Lancien, Colblain, Camille Lelong, +etc... Et quels délires, quels enthousiasmes dans cette rotonde du +Cirque où, faute d'une salle de concerts plus convenable, Pasdeloup +avait émigré de la salle Herz! Les premiers essais furent bien timides; +mais, enhardi par le succès, Pasdeloup devait bientôt étendre ses +programmes. L'avenir des <i>Concerts populaires</i> était assuré, et un pas +immense était fait, en France, au point de vue musical!</p> + +<p>Ce sont ces succès, ce fanatisme d'un certain public et aussi le désir +d'attribuer, sur les programmes, une plus grande place aux œuvres des +jeunes, qui engagèrent Édouard Colonne à créer, d'abord à l'Odéon, puis +au théâtre du Châtelet, en 1873, en société avec MM. Duquesnel et +Hartmann, le <i>Concert National</i>. Le premier concert fut donné à l'Odéon +le dimanche 2 mars 1873, et, le 9 novembre de la même année, le +transfert eut lieu au Châtelet. Bientôt, à la suite d'une organisation +nouvelle, à peu près identique à celle de la <i>Société des Concerts</i> du +Conservatoire, la Société prenait le titre d'<i>Association Artistique</i>. +Ambroise Thomas avait accepté les fonctions de Président honoraire, et +nombre d'artistes et d'amateurs avaient répondu à l'appel du vaillant +chef d'orchestre, en se faisant inscrire comme membres honoraires.</p> + +<p>Si le Concert National avait réussi en tant que création musicale, il +n'en était pas de même au point de vue financier; et, lorsque +l'<i>Association Artistique</i> donna son premier concert au Châtelet, le 6 +novembre 1874, la mise de fonds, dit-on, ne s'élevait pas à plus de 225 +francs! Mais aux sérieuses qualités de chef d'orchestre Édouard Colonne +joignait celles d'un administrateur très entendu et perspicace; il sut +également profiter du mouvement qui s'était produit en faveur des œuvres +d'Hector Berlioz, et les belles exécutions qu'il donna successivement de +l'<i>Enfance du Christ</i>, de <i>Roméo et Juliette</i>, de la <i>Damnation de +Faust</i>, de la <i>Symphonie Fantastique</i>, de la <i>Prise de Troie</i> et des +belles ouvertures que l'on connaît, lui attirèrent un nombreux public. +«Un peu trop Berliozistes», a-t-on dit des auditeurs remplissant la +salle des Concerts du Châtelet.—Mais quel crime y a-t-il à acclamer les +œuvres de celui qui fut si méconnu de son vivant au beau pays de France +et qui s'écriait, quelque temps avant sa mort: «Ils viennent à moi, +lorsque je m'en vais!»—La réaction devait se produire fatalement et la +foule allait, sans s'en rendre compte, admettre et applaudir +indistinctement les plus belles comme les moins heureuses pages du +Maître de la Côte Saint-André.</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>Il suffit de parcourir la liste des œuvres exécutées aux Concerts du +Châtelet pour reconnaître les efforts tentés par Édouard Colonne dans le +domaine musical et la large place donnée par lui aux compositions des +musiciens de l'école française. Il eut aussi l'heureuse idée, pour +attirer plus vivement l'attention sur la valeur de telle ou telle œuvre +et sur le mérite de tel ou tel compositeur, de faire suivre, dans ses +programmes, le titre de chaque morceau d'une notice explicative +généralement fort bien rédigée. Le relevé de ces écrits de courte +étendue forme une sorte d'encyclopédie musicale, qui n'a pas été sans +avoir une heureuse influence sur l'éducation du public.</p> + +<p>N'oublions pas de mentionner les réunions dominicales que M. et M<sup>me</sup> +Colonne ont organisées dans leur appartement de la rue Le Peletier. +Elles ont lieu, depuis deux ans environ, le dimanche soir. Le monde des +arts et des lettres n'a pas manqué de se rendre dans ce salon +hospitalier, et l'on y rencontre surtout les compositeurs dont les +œuvres ont été exécutées aux concerts du Châtelet. Des programmes +rédigés avec goût donnent un attrait de plus à ces soirées intimes, dans +lesquelles ont peut entendre la maîtresse de la maison chantant avec sa +charmante fille les lieder des maîtres, notamment d'E. Lassen.</p> + +<p>Les relations établies, par la gracieuse entremise de M. Mackar, +éditeur, entre Colonne et Tschaïkowsky ont été la cause des voyages +faits par le premier en Russie, où il fut appelé à diriger à deux +reprises différentes, on sait avec quel succès, plusieurs concerts. +C'est en avril 1891, alors que Tschaïkowsky était à Paris et faisait +entendre plusieurs de ses œuvres au Châtelet, que Colonne se trouvait à +Saint-Pétersbourg pour conduire les trois grandes séances de musique +française auxquelles prirent part M<sup>me</sup> Krauss et M. Bouhy<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> + +<p>Depuis quelques années, Édouard Colonne a été également chargé de +l'organisation des concerts de musique symphonique au Cercle +d'Aix-les-Bains. Il a su répandre dans ce beau pays de Savoie le goût +des belles et jolies pages musicales qui, jusqu'alors, avaient été tant +soit peu lettres mortes pour ses habitants.</p> + +<p>Il n'est guère possible de passer sous silence, dans cette esquisse du +sympathique chef d'orchestre, le mariage qu'il contracta, en secondes +noces, avec M<sup>lle</sup> Vergin, qui fut, dès le début, aux concerts de +l'Association artistique, la Juliette et la Marguerite des maîtresses +œuvres de Berlioz.—Elle est excellente musicienne, très passionnée pour +l'art musical, intelligente; les cours de chant qu'elle a ouverts et +qu'elle dirige si brillamment témoignent de toute sa compétence; c'est, +en un mot, la femme que devait épouser un artiste qui, au milieu des +difficultés sans nombre semées sur sa route, est assuré de trouver dans +sa compagne encouragement et aide.</p> + +<p>Décoré des palmes académiques en 1878, Édouard Colonne est aujourd'hui +chevalier de la Légion d'honneur. Les succès qu'il a obtenus non +seulement au Châtelet, mais dans les diverses circonstances où il a été +appelé à diriger des masses chorales et instrumentales, avaient appelé +l'attention sur lui, au moment où M. Eugène Bertrand était désigné pour +prendre la succession de MM. Ritt et Gailhard à l'Académie Nationale de +musique. Les fonctions qui lui sont dévolues sont exactement les mêmes +que celles remplies autrefois par M. Gevaert, avec cette différence que +ce dernier n'a jamais usé du droit qu'il avait de diriger l'orchestre et +dont son successeur non immédiat se propose d'user largement.</p> + +<p>Les projets d'avenir à l'Opéra que peut avoir Édouard Colonne sont +entièrement liés à ceux qu'a déjà fait pressentir M. Eugène Bertrand, +seul directeur responsable. Il est certain que le succès de <i>Lohengrin</i> +à l'Opéra dictera la conduite des futurs maîtres des destinées de notre +Académie Nationale. Espérons qu'entre leurs mains la direction musicale +sera ce qu'elle aurait dû toujours être.</p> + +<p>Éclectiques, certes, ils le seront, mais dans le bon sens du mot. Le +voile, qui a été légèrement soulevé sur les pièces destinées à figurer +en première ligne, a laissé entrevoir les titres suivants: <i>La Prise de +Troie</i> d'Hector Berlioz,—<i>Fidelio</i> de Beethoven,—<i>Salammbô</i> de +Reyer,—<i>Otello</i> de Verdi,—<i>Les Maîtres Chanteurs</i>, ou la <i>Walkyrie</i>, +le <i>Vaisseau fantôme</i>, <i>Tristan et Yseult</i>, de Richard Wagner,—<i>Le +Démon</i> de Rubinstein;—et, parmi les œuvres des plus ou moins jeunes +compositeurs français, qui attendent depuis si longtemps leur tour, le +<i>Don Quichotte</i>, ballet de Wormser,—<i>La Montagne Noire</i> d'Augusta +Holmès,—<i>Gwendoline</i> de Chabrier....., et probablement un opéra de +Charles Lefebvre.</p> + +<p>Ils suivront, en un mot, le mouvement dramatique et musical, sans +oublier de monter, nous le souhaitons, certains chefs-d'œuvre qui ne +figurent plus depuis longtemps sur les affiches, ne seraient-ce que la +<i>Vestale</i> de Spontini et l'<i>Orphée</i> de Gluck!</p> + +<p>On créera très probablement une école de chœurs, comme il en existe une +pour la danse: c'est une lacune à combler, et les essais récemment +inaugurés par Charles Lamoureux pour styler et faire manœuvrer les +masses chorales à l'Éden et à l'Opéra témoignent combien la mesure à +adopter est de toute utilité. Il est également question de +représentations populaires à prix réduits qui auraient lieu le dimanche, +en hiver, de cinq à neuf heures du soir,—et enfin de grands concerts au +foyer.</p> + +<p>Qui vivra verra!<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a></p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>L'art de diriger l'orchestre est chose difficile, et, nous plaçant sous +la bannière de quelques bons et beaux esprits, nous sommes étonnés qu'on +n'ait point encore songé à créer au Conservatoire une classe spéciale +pour l'apprentissage du métier de chef d'orchestre. Il ne suffit pas de +savoir jouer avec virtuosité du piano, du violon, voire de la flûte +pour se déclarer, un beau matin, capable de sortir des rangs et de +prendre le bâton de commandement. Ce puissant instrument, qui est +l'orchestre, ne se manie pas avec autant d'aisance qu'un piano ou un +violon; il faut une virtuosité particulière jointe à une étude +approfondie pour connaître et mettre en lumière les ressources immenses +que renferme cet orgue colossal, dont chaque jeu est représenté par un +artiste en chair et en os. Ceci est si vrai, que nous avons vu des +orchestres absolument modifiés dans leur ensemble, presque +instantanément, et donner des résultats tout autres, suivant qu'ils +étaient conduits par tel ou tel chef plus ou moins habile. Nous nous +rappelons certaine répétition, au Concert du Cirque d'hiver, dans +laquelle Rubinstein fut appelé à diriger une de ses œuvres. Le brave +Pasdeloup, à qui certes on devra toujours la plus vive reconnaissance +pour l'initiative qu'il prit en fondant les <i>Concerts populaires</i>, +n'était pas un batteur de mesure bien remarquable, et le plus souvent, +surtout dans les dernières années de sa direction, les exécutions +auxquelles il nous conviait laissaient fort à désirer.—Ce jour-là, +aussitôt que Rubinstein eut pris le bâton, et que les premières attaques +eurent lieu, l'orchestre sembla transformé: c'est que Rubinstein était, +aussi bien que Liszt, Littolf, H. de Bulow, Richter, un virtuose émérite +en tant que chef d'orchestre et avait dû entreprendre de sérieuses +études dans ce sens.</p> + +<p>M. Maurice Kufferath nous a appris, dans une brochure aussi bien pensée +que rédigée, sur l'<i>Art de diriger l'orchestre</i>, quelle transformation +le célèbre <i>Capellmeister</i> viennois Hans Richter avait fait subir à +l'orchestre des <i>Concerts populaires</i> de Bruxelles, dont il avait été +appelé à remplacer le chef ordinaire pendant un laps de temps fort +court.</p> + +<p>Richard Wagner, dans son étude sur l'<i>Art de diriger</i>, avait +merveilleusement développé la somme de connaissances que doit acquérir +celui qui aspire à l'honneur de conduire l'orchestre.</p> + +<p>M. Deldevez avait, lui aussi, élucidé plusieurs points importants de la +question.</p> + +<p>Quelle science, quelles qualités ne faut-il pas, en effet, à celui qui +est appelé à diriger des masses orchestrales et chorales au théâtre et +au concert! Posséder tout d'abord une parfaite éducation musicale et +esthétique;—admirablement saisir la pensée, le sens intime du +maître;—savoir donner un caractère différent à l'interprétation des +œuvres de chaque auteur (on ne joue pas Haydn comme Beethoven, Mozart +comme Mendelssohn, Schumann comme Schubert, Wagner comme +Berlioz...);—tenir compte des préférences dans le rythme et l'harmonie +propres aux compositeurs de nationalité différente;—indiquer les +accents et les mouvements voulus qui ne résident pas dans la tradition +plus ou moins erronée;—faire exécuter les <i>piano</i> et les <i>forte</i> avec +un soin extrême, et graduer les nuances infinies qui existent du <i>piano</i> +au <i>pianissimo</i>, du <i>forte</i> au <i>fortissimo</i>;—mettre savamment en +lumière certaines familles d'instruments ou certaines phrases musicales, +au moment opportun, en laissant le reste de l'orchestre dans +l'ombre;—ne pas abuser, toutefois, des nuances, afin d'éviter la +préciosité, surtout dans les classiques; apprendre par cœur les œuvres +des maîtres, de manière à pouvoir conduire et surveiller l'orchestre +avec la plus grande liberté d'allure, sans être forcé d'avoir sous les +yeux, à chaque minute, la partition;—posséder un bras souple et ferme +tout à la fois;—avoir la plus complète autorité sur son orchestre, +etc...</p> + +<p>Ce n'est pas qu'à la règle il n'existe d'exceptions et que des artistes, +grâce à des études longues et persévérantes, grâce aussi à des qualités +intuitives, ne soient arrivés à être des chefs d'orchestre fort habiles. +Au nombre de ces exceptions nous pourrions placer en France MM. E. +Colonne, J. Danbé, J. Garcin, Charles Lamoureux, Gabriel Marie, Armand +Raynaud de Toulouse, Ph. Flon<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> et plusieurs autres. Mais nous +persistons à croire qu'une classe de chefs d'orchestre devrait être +annexée au Conservatoire de Paris et que les artistes, possédant déjà +les plus évidentes dispositions, n'auraient qu'à profiter d'études +toutes spéciales qui viendraient clore leur carrière musicale.</p> + +<p>Si Lamoureux soigne davantage les nuances et les finesses de +l'orchestre, s'il fait répéter plus individuellement les diverses +familles des instruments, s'il arrive ainsi à une exécution méticuleuse, +très soignée, qui met peut-être en un relief très prononcé certaines +parties de l'œuvre, mais qui amène quelquefois un peu de dureté et de +sécheresse, Colonne remplace la fermeté et la précision par le fondu et +l'enveloppement que n'obtient pas toujours son émule, principalement +dans les compositions lyriques. Il prend surtout sa revanche dans les +grandes exécutions des maîtresses pages d'Hector Berlioz, auxquelles il +donne une grande élévation par la fougue shakespearienne et le brio +étincelant qu'il inculque à ses artistes.</p> + +<p>L'orchestre de Lamoureux ne prend jamais le mors aux dents; celui de +Colonne s'emballe souvent à fond de train.</p> + + +<h3><a name="JULES_GARCIN" id="JULES_GARCIN"></a>JULES GARCIN</h3> + +<div class="droit"> +<p>La modestie est au mérite ce que<br /> +les ombres sont aux figures dans un<br /> +tableau; elle lui donne de la force<br /> +et du relief.</p></div> + +<p class="r smcap">La Bruyère.</p> + + +<p>Si la modestie avait dû fuir cette terre, elle aurait encore trouvé un +asile dans un coin de ce Paris, où, cependant, tant de présomption +s'affiche au grand jour, où de si ridicules vanités font sourire ceux +qui savent quels infiniment petits nous sommes. Cette modestie de Jules +Garcin, le chef d'orchestre de la Société des concerts du Conservatoire, +est innée chez lui; elle n'est nullement affectée; elle est simple et +naturelle.</p> + +<p>Eh bien! ce modeste, ce timide est celui qui a su réveiller la Société +des concerts de son antique torpeur. Sans éclat, sans bruit, il a, avec +une douce patience, obtenu des réformes sérieuses, consistant dans +l'admission sur les programmes de certains chefs-d'œuvre, qui, jusqu'à +ce jour, n'avaient pu être exécutés au Conservatoire et, également, de +compositions estimables, émanant de musiciens français appartenant à +l'école moderne.</p> + +<p>Et la tâche n'était pas facile. Il avait à lutter contre deux opinions +très enracinées chez certains membres du Comité de la Société des +concerts. La première est que le Conservatoire doit être, pour la +musique, ce qu'est le Louvre pour la peinture et la sculpture; la +seconde tire toute sa force des oppositions faites par les abonnés +eux-mêmes des concerts, lorsqu'on hasarde timidement de leur faire +connaître du nouveau. Ces deux objections ne sont pas sérieuses: en ce +qui concerne la première, il serait aisé de faire remarquer que le +Louvre n'est pas destiné à donner asile uniquement aux chefs-d'œuvre +d'un passé très éloigné, puisqu'un stage de dix années, après la mort du +peintre ou du sculpteur, suffit pour faire admettre dans ce musée les +toiles ou les statues venant du Luxembourg et reconnues de premier +ordre. On pourrait prouver que des œuvres importantes n'ont pas toujours +été accueillies à la Société des concerts, dix ans même après la +disparition de leurs auteurs. Mais, d'autre part, nous ne verrions pas +pourquoi on ne recevrait pas au Conservatoire, de leur vivant, les +compositeurs modernes, dont le talent aurait été consacré soit au +théâtre soit au concert et dont les œuvres se seraient imposées à +l'admiration de tous.</p> + +<p>Quant à la seconde, elle s'évanouit d'elle-même, si l'on admet en +principe qu'il appartient aux artistes de diriger le public et non au +public de guider les artistes. Pour prononcer un jugement sans appel, +jetons un regard sur le passé: si Habeneck n'avait pas imposé aux +abonnés du Conservatoire les symphonies du plus grand parmi les maîtres, +Beethoven, quel temps se serait écoulé, avant que ces chefs-d'œuvre +fussent venus dans leur rayonnante et puissante lumière!</p> + +<p>Jules Garcin a donc compris hautement sa mission lorsque, appelé par le +vote des membres de la Société des concerts à diriger l'orchestre du +Conservatoire, il s'est évertué à faire exécuter, de 1886 à 1892, non +seulement les œuvres des nouveaux arrivés dans la carrière, mais encore +telles pages sublimes des maîtres, qui n'avaient pas encore vu le jour +au Conservatoire. Il suffit de citer parmi ces dernières: la <i>Messe +solennelle en ré</i> de Beethoven,—la deuxième partie du <i>Paradis et La +Péri</i> de Robert Schumann,—la <i>Quatrième Symphonie en mi mineur</i> de +Johannès Brahms,—<i>Ode à Sainte-Cécile</i> de Hændel,—la scène finale du +troisième acte des <i>Maîtres chanteurs</i> de R. Wagner,—la troisième +partie des <i>Scènes de Faust</i> de Goethe, si merveilleusement traduites +par Robert Schumann,—la <i>Grande Messe</i> en si mineur de J. S. Bach,—la +<i>Deuxième Symphonie en ré majeur</i> de Johannès Brahms<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>,—le Prélude de +<i>Tristan et Yseult</i>,—le deuxième tableau du premier acte de +<i>Parsifal</i>,—fragments d'<i>Orphée</i> de Gluck.</p> + +<p>Parmi les œuvres des compositeurs modernes qui avaient eu plus ou moins +leurs entrées au Conservatoire, on signalera: <i>Méditation</i>, sur une +poésie de P. Corneille, de Ch. Lenepveu,—<i>Symphonie en ut mineur</i> de +Saint-Saëns,—Fragments de l'oratorio <i>Mors et Vita</i> de +Gounod,—<i>Rhapsodie Norvégienne</i> d'E. Lalo,—<i>Mélodie provençale</i> de +Théodore Dubois,—<i>Ludus pro patriâ</i>, par Augusta Holmès,—<i>Symphonie en +ré mineur</i> de César Franck,—<i>Suite symphonique</i> de J. +Garcin,—<i>Symphonie en sol mineur</i> d'E. Lalo,—<i>Le Déluge</i> de +Saint-Saëns,—<i>Caligula</i> de G. Fauré,—<i>Biblis</i> de J. +Massenet,—Épithalame de <i>Gwendoline</i>, de Chabrier,—<i>Fantaisie</i> pour +piano et orchestre, de Ch. Widor, exécutée par I. Philipp,—<i>Concerto de +violoncelle</i> d'E. Lalo, exécuté par Cros Saint-Ange,—<i>Symphonie +légendaire</i> (deuxième partie) de B. Godard,—<i>Résurrection</i> de Georges +Hüe,—<i>Requiem</i> de Saint-Saëns.</p> + +<p>Jules Garcin a mis la Société des concerts à la tête du mouvement +musical; il n'a pas seulement fait revivre les belles pages, la plupart +du temps ignorées ou oubliées des maîtres de jadis et de toutes les +écoles, mais il a fait œuvre de régénération et de propagande +artistique. Il est de ceux qui croient que la France deviendra +musicienne et sera, par suite, pénétrée d'un sentiment humanitaire plus +intense, du jour où les frontières de l'art seront abolies pour tous.</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>Garcin (Jules-Auguste-Salomon dit) est né à Bourges le 11 juillet 1830. +Il appartenait à une famille qui s'était consacrée à l'art dramatique. +Son grand-père maternel, M. Joseph Garcin, était directeur et chef +d'orchestre d'une troupe d'opéra-comique, composée presqu'exclusivement +de ses fils, filles et gendres et qui desservit pendant près de vingt +années les départements du centre et du midi de la France, où elle sut +se faire une double réputation méritée de talent et d'honorabilité. À la +mort de M. Joseph Garcin, ses gendres conservèrent le nom de leur +beau-père, à l'exception de M. Chéri Cizos qui reprit son nom et +parcourut également la province avec ses enfants. Une de ses filles fut +Rose Chéri<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>, qui, engagée au Gymnase, y obtint les plus vifs succès. +Elle était la cousine germaine de Jules Garcin et épousa en 1847 M. +Montigny, directeur du Gymnase.</p> + +<p>Dès sa première enfance et conformément aux traditions de sa famille, +Jules Garcin fut destiné à la carrière dramatique et fit même ses +premières armes au théâtre en jouant quelques rôles d'enfant. Mais son +père et sa mère, étant venus se fixer à Paris, résolurent de le faire +admettre au Conservatoire pour suivre la carrière musicale. Il avait +onze ans, lorsqu'il entra, en l'année 1841, dans la classe de solfège de +Pastou. Reçu, en 1843, dans la classe de violon de Clavel, puis, en +1846, dans celle d'Alard, il suivit, en 1847, le cours d'harmonie et +d'accompagnement de Bazin, puis, en 1850, la classe de composition +dirigée d'abord par Ad. Adam et, plus tard, par Ambroise Thomas.</p> + +<p>Jules Garcin a été élevé au Conservatoire; tous les détours lui en sont +connus. Il y a fait ses premières comme ses dernières armes et a +parcouru tous les degrés de l'échelle musicale, avant de voler de ses +propres ailes. Il a obtenu successivement, de 1843 à 1853, des accessits +et prix de violon, de solfège, d'harmonie et d'accompagnement.</p> + +<p>Entré à l'orchestre de l'Opéra dans le cours de l'année 1856, il n'y est +pas resté moins de trente ans, ayant donné sa démission le I<sup>er</sup> +janvier 1886, par suite de sa nomination comme premier chef d'orchestre +de la Société des concerts. À l'Opéra, il fut nommé, au concours, second +violon-solo, puis premier violon-solo et enfin troisième chef +d'orchestre le I<sup>er</sup> janvier 1871. Il a donc assisté aux manifestations +musicales importantes qui eurent lieu dans la période de 1856 à 1886 à +l'Académie Nationale de musique. S'il avait voulu réunir et rédiger ses +souvenirs, il aurait été à même de fournir des anecdotes du plus piquant +intérêt sur l'organisation, le fonctionnement de l'Opéra, notamment sur +les préparatifs de certaines représentations plus que mouvementées. Il +nous aurait permis, par exemple, ayant assisté à toutes les études de +<i>Tannhæuser</i>, de connaître plus en détail les orageuses répétitions +auxquelles assista Richard Wagner, et qui précédèrent la première +représentation de cet opéra (13 mars 1861).</p> + +<p>Depuis 1858, il fait partie de la Société des concerts. Nommé +violon-solo en remplacement d'Alard (1872), professeur-agrégé le 15 +octobre 1875, deuxième chef d'orchestre (élection du 27 mai 1881) et +premier chef le 2 juin 1885, il a été appelé à diriger une classe +supérieure de violon le 21 octobre 1890, en remplacement de Massart.</p> + +<p>On a pu juger son talent, comme violoniste, dans nombre d'occasions, et +notamment au Conservatoire, les 12 janvier 1868, 27 décembre 1874 et 3 +janvier 1875.</p> + +<p>Ce sont les qualités qu'il tenait d'un de ses maîtres, Alard, +c'est-à-dire la grâce, la correction, la pureté du style qui l'ont +désigné pour remplir les fonctions de professeur agrégé d'abord et de +professeur en titre au Conservatoire.</p> + +<p>Lors des grandes auditions officielles à l'Exposition universelle de +1889, la Société des concerts donna, le jeudi 20 juin 1889, dans la +salle des fêtes du Trocadéro, une séance qui fut, sans conteste, la plus +remarquable de la série. Le Conservatoire n'est ouvert qu'à un nombre +fort restreint de privilégiés; aussi l'orchestre de la Société des +concerts est-il, pour ainsi dire, ignoré du grand public. L'attrait de +l'inconnu avait séduit et amené un nombre considérable d'auditeurs: par +suite, la sonorité de la salle des fêtes du Trocadéro, qui est fort +défectueuse, lorsque le vaisseau n'est pas entièrement rempli, était +bien meilleure, ce jour là! C'était un atout de plus dans le jeu de la +Société. Le programme se composait ainsi: <i>Symphonie</i> en <i>ut</i> mineur, C. +Saint-Saëns;—Air des <i>Abencérages</i>, Cherubini (M. +Vergnet);—<i>Andantino</i> de la troisième Symphonie, H. Reber;—Fragments +de <i>Psyché</i>, A. Thomas (M<sup>me</sup> Rose Caron, M<sup>lle</sup> Landi, M. +Auguez);—Fragments de Sigurd, E. Reyer (M<sup>me</sup> Rose Caron, M. +Vergnet);—Prière de la <i>Muette</i>, Auber;—Airs de danse dans le style +ancien de <i>Le Roi s'amuse</i>, Léo Delibes;—Fragments de l'oratorio <i>Mors +et Vita</i>, Ch. Gounod (M<sup>me</sup> Franck-Duvernoy, M<sup>lle</sup> Landi, MM. +Vergnet, Auguez).</p> + +<p>Nommé officier d'Académie le 17 juillet 1880 et chevalier de la Légion +d'honneur le 29 octobre 1889, il a donné des preuves de ses capacités, +comme compositeur, en publiant plusieurs œuvres estimables, dans +lesquelles la grâce du style ne le cède en rien à la distinction de la +forme. Nous citerons le <i>Concerto</i> pour violon et orchestre, le +<i>Concertino</i> pour alto, avec accompagnement d'orchestre ou de piano, et +une <i>Suite symphonique</i>. Les deux premières œuvres ont été reçues par la +commission des auditions musicales de l'Exposition universelle de 1878 +et exécutées aux concerts officiels à orchestre du Trocadéro. Le +<i>Concerto</i> pour violon a été joué par l'auteur aux Concerts populaires +dirigés par Pasdeloup et au Conservatoire. La <i>Suite symphonique</i> a été +donnée avec succès aux Concerts du Conservatoire, du Châtelet et de +l'Association artistique des Concerts populaires d'Angers.</p> + +<p>L'état de sa santé a contraint Jules Garcin à renoncer, bien à regret, à +ses fonctions de chef d'orchestre de la Société des concerts. À la suite +du vote qui a eu lieu, en assemblée générale, dans les premiers jours de +juin 1892, M. Taffanel a été élu par 48 voix contre 39 obtenues par M. +Danbé. En signe d'estime et de sympathie l'assemblée a offert à son +ancien chef le titre de président honoraire.</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>Jules Garcin demeure, depuis de longues années, rue Blanche 72; il aime +peu le changement. Son appartement renferme des souvenirs de sa carrière +artistique si bien remplie et de ses relations: l'archet d'Alard, qui +lui fut légué par la famille du célèbre violoniste; une bonbonnière du +XVIII<sup>e</sup> siècle, offerte par George Sand à Rose Chéri; un autographe de +Viotti. Aux murs, de jolies aquarelles de Worms, de Berchère, de +Saunier..., puis un buste très ressemblant de Garcin par Doublemard et +une statuette en terre cuite le représentant avec son violon sous le +bras, œuvre de M. E. Sollier, datée de 1883.</p> + +<p>De taille au-dessus de la moyenne, bien pris dans toute sa personne, il +accuse à première vue, avec son visage plein de douceur et encadré d'une +barbe bien fournie, une ressemblance avec telle ou telle figure de +Christ. Une sorte de mélancolie, se dévoilant dans la physionomie, dans +la conversation, dans l'attitude générale, le rattache à ces esprits +atteints de la maladie du siècle, la grande névrose, qui enlève toute +gaîté au travail de chaque jour. Chez lui cette note pessimiste a dû, en +majeure partie, prendre sa source dans le labeur quotidien, dans les +fatigues incessantes d'une vie de luttes et d'efforts. Très réservé, peu +causeur, il a cependant, des reparties fines et nuancées de belle +humeur, qui ne sont qu'un éclair à travers un nuage sombre.</p> + +<p>La critique le trouve très sensible; le moindre blâme fait blessure. +Doué de volonté, mais sans passion, il obtient par la douceur ce que +d'autres ne parviendraient peut-être pas à réaliser par la sévérité. Sûr +dans ses relations, très serviable, il a su conserver ses amis de la +première heure: c'est le plus bel éloge que l'on puisse, selon nous, +adresser à un homme vivant dans un siècle où la <i>bonté</i>, qui devrait +être le mobile exclusif de nos actes en une si courte vie, n'apparaît +plus guère qu'à l'état légendaire.</p> + + +<p class="head top15"><a name="CATALOGUEG" id="CATALOGUEG"></a>CATALOGUE</p> + +<p class="c smcap">des</p> + +<p class="head">ŒUVRES DE JULES GARCIN</p> + + +<table summary="catG" cellspacing="2" cellpadding="3"> +<tr><td align="right">1.</td><td><i>Douze pièces caractéristiques</i> pour piano et violon</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Lemoine</span>.</td></tr> + +<tr><td align="right">2.</td><td><i>Sonatine</i> pour piano et violon</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Lemoine</span>.</td></tr> + +<tr><td align="right">3.</td><td><i>Rêverie</i> pour violon avec accompagnement de piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault</span>.</td></tr> + +<tr><td align="right">4.</td><td><i>Mazurka-Caprice</i> avec accompagnement de piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault</span>.</td></tr> + +<tr><td align="right">5.</td><td><i>Chanson de Mignon</i>, Élégie pour violon avec accompagnement +d'orchestre ou de piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault</span>.</td></tr> + +<tr><td align="right">6.</td><td><i>Valse brillante</i> pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de +piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault</span>.</td></tr> + +<tr><td align="right">7.</td><td><i>Seguedille</i> pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de piano</td><td><span class="smcap">O'Kelly</span>.</td></tr> + +<tr><td align="right">8.</td><td><i>Prière</i> pour violon et orgue</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Durand</span>.</td></tr> + +<tr><td align="right">9.</td><td><i>Duo</i> pour violon et clarinette avec accompagnement d'orchestre ou de +piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Lemoine</span>.</td></tr> + +<tr><td align="right">10.</td><td><i>Polka burlesque</i></td><td valign="bottom"><span class="smcap">Lemoine</span>.</td></tr> + +<tr><td align="right">11.</td><td><i>Quatre fantaisies</i> pour violon et piano sur <i>Anna Bolena</i>, +<i>Freischütz</i>, <i>Faust</i>, <i>Coppelia</i>.</td><td> </td></tr> + +<tr><td align="right">12.</td><td><i>Concerto</i> pour violon et orchestre</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault</span>.</td></tr> + +<tr><td align="right">13.</td><td><i>Concertino</i> pour alto avec accompagnement d'orchestre ou de piano +<span class="smcap">Lemoine</span>.</td></tr> + +<tr><td align="right">14.</td><td><i>Suite symphonique</i></td><td valign="bottom"><span class="smcap">Durand</span> et fils.</td></tr> +</table> + +<h3><a name="CHARLES_LAMOUREUX" id="CHARLES_LAMOUREUX"></a>CHARLES LAMOUREUX</h3> + + +<p>S'il est intéressant de faire revivre les grands disparus, d'être, selon +l'expression de Sainte-Beuve, l'<i>imagier</i> des maîtres de jadis, il ne +messied pas de mettre en relief les figures d'aujourd'hui et de les +présenter au public, qui ne les connaît le plus souvent que très +imparfaitement. N'attendons pas que les vaillants, les lutteurs de l'art +pour l'art aient quitté cette terre pour que nous ayons à remémorer les +étapes d'une vie bien remplie et dont les labeurs n'ont eu d'autre but +que de favoriser le développement des facultés intellectuelles de tous, +restées combien de fois à l'état latent. N'oublions pas non plus ceux +qui, dans une sphère plus modeste, ont révélé des qualités qui méritent +d'être signalées.</p> + +<p>Charles Lamoureux n'est peut-être pas, parmi les musiciens du jour, un +esprit supérieur; mais il confine à cette supériorité par certains +côtés, notamment par une volonté, une force propre à lui, qui, l'ayant +toujours empêché d'être maîtrisé, l'a conduit à dominer. Toute sa vie +en est un exemple éclatant et c'est en la racontant que nous mettrons en +relief cette face très accusée de sa personnalité.</p> + +<p>Né à Bordeaux le 28 septembre 1834, il montra de bonne heure des +dispositions si marquées pour l'art musical que ses parents, bien +qu'entièrement étrangers aux questions d'art, n'hésitèrent pas à lui +faire apprendre le violon, sous la direction du professeur Baudouin, +puis à l'envoyer à Paris dans le cours de l'année 1850. Il entra +immédiatement au Conservatoire dans la classe de Girard, qui avait +remplacé Habeneck comme chef d'orchestre à l'Opéra et comme professeur +de violon au Conservatoire. Après avoir obtenu un accessit en 1852, le +second prix en 1853 et le premier l'année suivante, il entra à +l'orchestre du Gymnase en qualité de premier violon, puis à celui de +l'Opéra, où il resta plusieurs années. Mais, ayant le ferme désir de +compléter ses études musicales, il étudia d'abord l'harmonie avec +Tolbecque, le contrepoint avec Leborne, puis la fugue avec Chauvet. +Malheureusement ce dernier, qui a laissé de si excellents souvenirs chez +ceux qui l'ont connu et apprécié, mourut prématurément, pendant la +guerre néfaste, le 28 janvier 1871, à Argentan (Orne). Lamoureux perdit +son maître, sans avoir pu achever avec lui ses études théoriques; il +trouva, toutefois, dans Henri Fissot, qu'il avait connu au Conservatoire +et dont il était l'ami, un conseiller des plus expérimentés pour +parachever son éducation musicale.</p> + +<p>Armé ainsi pour la lutte, il songe à fonder des séances de musique de +chambre, afin de répandre le goût des belles œuvres. Ses premiers +partenaires étaient Colonne, Adam et Rignault. En 1864, ces séances +prennent le titre de <i>Séances populaires de musique de chambre</i> et sont +données avec le concours de MM. Colblain, Adam, Poëncet et Henri Fissot, +auxquels vinrent s'adjoindre plus tard MM. E. Demunck et A. Tolbecque. +On y exécute les compositions des grands maîtres, qu'ils se nomment J. +S. Bach, Porpora, Haydn, Mozart, Gluck, Beethoven, Schubert, Weber, +Mendelssohn, Schumann... Voilà sur une petite scène l'embryon des +grandes exécutions de l'avenir! Charles Lamoureux laisse déjà entrevoir +des idées de commandement; il est l'âme de ces séances et apporte dans +leur organisation un savoir-faire, qui révèle les qualités remarquables +de l'administrateur unies à celles non moins distinguées du musicien. +Sans être un violoniste comparable aux Joachim, Vieuxtemps, Alard, +Sarrasate, Marsick, Ysaïe, il manie l'instrument avec la plus grande +sûreté; son jeu est très étudié et il s'évertue à rendre aussi +fidèlement que possible les classiques qu'il interprète. Il exige dans +les répétitions un soin extrême et ne veut rien laisser à l'imprévu; il +domine son quatuor et le mène <i>manu militari</i>.</p> + +<p>Son mariage avec une des nièces du docteur Pierre lui avait donné +l'indépendance: ce fut une grande force dans sa vie d'artiste. Émile +Bergerat, <i>alias</i> Caliban, a raconté, avec l'esprit qui caractérise son +talent d'écrivain, l'énergie doublée d'une patience à toute épreuve que +Charles Lamoureux déploya pour découvrir, après la mort du docteur +Pierre, le secret de cette eau mirifique, qui devait lui assurer sinon +la fortune, du moins une grande aisance. Si l'anecdote relatée par le +spirituel écrivain est vraie, elle dénote la ténacité que ne cessera +d'apporter le vaillant chef d'orchestre dans l'exécution de ses projets +artistiques; elle montre également quel noble emploi Charles Lamoureux a +fait des revenus que lui procura l'invention de son beau-père. Les +belles entreprises musicales, dues à son initiative, furent menées à +bien avec ses propres ressources.</p> + +<p>Puisque nous avons rappelé l'étude qu'Émile Bergerat consacra à Charles +Lamoureux, à la veille de l'unique représentation de <i>Lohengrin</i> à +l'Éden, n'omettons pas de citer le début très humoristique de l'article: +«La première fois, en ce monde, que Charles Lamoureux m'est apparu, ce +fut à un repas de noces chez Gillet, Porte-Maillot, et tout de suite je +compris que j'allais aimer cet homme-là! Il s'avançait en effet, d'un +pas de grand-prêtre, vers la mariée, tenant, de la droite, un verre de +vin rouge, et, dans la gauche, un verre de vin blanc; après un joli +discours il procéda au mélange symbolique; c'était une allégorie +mystique et facétieuse des joies pures de l'Hymen. Cette cérémonie, si +auguste dans sa simplicité et qu'aucun culte ne renierait, était +entièrement de son invention. Elle signait son harmoniste. Tout le +cortège l'imita et il en résulta une allégresse générale.»</p> + +<p>Et la prédiction par laquelle se terminait l'étude de Bergerat s'est +trouvée réalisée: le petit homme a monté <i>Lohengrin</i> à l'Opéra.</p> + +<p>De sa première femme Charles Lamoureux a eu une fille du naturel le plus +charmant, excellente musicienne, qui a épousé le jeune compositeur +Chevillard, fils du regretté violoncelliste.</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>Mais la musique de chambre était une scène de trop minime importance +pour satisfaire les hautes visées qui hantaient l'esprit actif de +Charles Lamoureux. Il pensait au vieux cantor de Leipzig, Jean-Sébastien +Bach, dont autrefois l'avait si souvent entretenu un de ses maîtres, +Chauvet, au majestueux Hændel, à Mendelssohn, à leurs grandes pages +sacrées presque inconnues en France. Il voulait avoir un orchestre, des +chœurs à lui et les conduire à l'assaut des belles et difficiles +partitions des Olympiens. Il s'était déjà, du reste, essayé dans le +métier de chef d'orchestre, et, si nos souvenirs sont exacts, c'est en +1863 dans un concert donné par Henri Fissot à la Salle Herz qu'il prit +pour la première fois le bâton de commandement. Cette journée, dans +laquelle s'était révélé le batteur de mesure, eut des lendemains +heureux. Après avoir été reçu à la Société des concerts du Conservatoire +et en être devenu le second chef d'orchestre, il part pour l'Allemagne, +où il se lie avec Ferdinand Hiller, puis pour l'Angleterre, où il +étudie, avec Michaël Costa, l'organisation des grands concerts de +Londres. Il assiste à ces merveilleuses auditions des chefs-d'œuvre de +Bach, de Hændel, de Mendelssohn, à ces concerts monstres du Palais de +Cristal, devenus de véritables institutions nationales. Le +Hændel-Festival, qui a lieu tous les trois ans et dure plusieurs jours, +nécessite un ensemble fabuleux de 3300 voix et de 500 instruments. Les +grandes villes de l'Angleterre, les maîtrises des cathédrales +fournissent un nombreux contingent de chanteurs: tous concourent à +l'exécution la plus parfaite de ces majestueux oratorios, dont la +splendide architecture peut rivaliser avec celle des grandioses +spécimens de l'art gothique. Sous la direction du célèbre Michaël +Costa<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, devenu pour ainsi dire l'arbitre de la musique en Angleterre, +Charles Lamoureux pénètre dans les arcanes de ces grands concerts +donnés par la Société philharmonique et la <i>Sacred harmonie Society</i>; +ils n'ont bientôt plus de secrets pour lui.</p> + +<p>De retour à Paris en 1873, il résolut de mettre tout en œuvre pour +fonder une Société dite de l'<i>Harmonie sacrée</i>. Voulant être maître de +la situation et n'avoir au-dessus ou autour de lui aucun collaborateur, +qui aurait pu le gêner dans la direction à donner à l'œuvre, telle qu'il +l'entendait, il n'eut recours qu'à ses ressources personnelles. Un +orchestre et des masses chorales, ne s'élevant pas à moins de trois +cents exécutants, furent réunis et stylés par lui avec une persévérance +inouïe. Un orgue sortant des ateliers de Cavaillé-Coll fut installé dans +la salle du Cirque d'Été; il en confia la tenue à son ami Henri Fissot, +que son professorat au Conservatoire a détourné, depuis quelques années, +de la carrière de virtuose et qui aux qualités remarquables d'exécutant +unit celle de compositeur; sa valeur s'est révélée par l'éclosion de +ravissantes pièces pour piano, dans lesquelles vibrent des sensations +schumanniennes.</p> + +<p>Le 19 décembre 1873 avait lieu au Cirque d'Été la première audition du +<i>Messie</i> de Hændel<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>. Le succès fut immense et les interprètes +M<sup>lles</sup> Belgirard et Armandi, MM. Vergnet, Dufriche et H. Fissot +recueillirent de chaleureux applaudissements. C'était un grand pas fait +pour l'acclimatation de l'oratorio en France.</p> + +<p>Charles Lamoureux donna plusieurs auditions du <i>Messie</i>; puis il fit +entendre la <i>Passion selon saint Matthieu</i>, oratorio pour soli, deux +chœurs et deux orchestres de Jean-Sébastien Bach<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. Cette œuvre +grandiose, qui fut exécutée pour la première fois le Vendredi-Saint de +l'année 1729 à l'église Saint-Thomas de Leipzig, n'avait jamais été +entendue, dans son ensemble, en France. Nous assistions aux auditions de +cette maîtresse page, données par Lamoureux les 31 mars, 2 et 4 avril +1874, et nous pûmes constater l'effet immense qu'elles produisirent sur +le public. On admira le calme solennel qui règne dans la première partie +et le mouvement passionné qui distingue la seconde,—la merveilleuse +orchestration de l'œuvre qui, selon la poétique expression de Hiller, +«ressemble à un beau voile d'une grande finesse, derrière lequel reluit +un visage noble, mais arrosé de larmes<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>».</p> + +<p>Puis se succédèrent, avec un succès égal, le <i>Judas Machabée</i> de Hændel, +la cantate <i>Gallia</i> de Charles Gounod et <i>Ève</i>, mystère en trois parties +de Massenet.</p> + +<p>Malgré l'intérêt que prit le public à ces nouvelles et intéressantes +exécutions, les frais immenses qu'elles entraînèrent ne permirent pas à +Charles Lamoureux de les continuer. Il faudrait en France une autre +impulsion que celle d'un seul artiste, tant soient grands son mérite et +sa persévérance, pour implanter à tout jamais sur notre sol ces +merveilleuses espèces de la flore primitive. Nous aurons certes, de +temps à autre, des manifestations particulières qui pourront amener les +auditions passagères de tel ou tel oratorio; c'est ainsi que, depuis +quelques années, la <i>Société des Grandes Auditions musicales de France</i> +fait exécuter, annuellement, une de ces pages sublimes. Mais nous +n'aurons l'organisation à titre définitif d'une association musicale +comparable à la <i>Sacred harmonie Society</i> de Londres que lorsque nos +sociétés chorales dépendant de la Ville de Paris auront à leur tête des +chefs qui reconnaîtront la nécessité de leur faire étudier autre chose +que les chœurs de la plus triste banalité et d'ouvrir leur âme aux plus +belles manifestations de l'art musical.</p> + +<p>Lorsque de grandes fêtes furent données à Rouen les 12, 13, 14 et 15 +juin de l'année 1875 pour célébrer le centième anniversaire de la +naissance de Boïeldieu, Charles Lamoureux fut chargé de la direction +musicale<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>. Il s'acquitta fort bien de cette tâche.</p> + +<p>Les remarquables qualités qu'il avait dévoilées dans l'organisation de +ces diverses manifestations artistiques, dans la préparation des études +orchestrales et chorales, le désignèrent à l'attention de M. Carvalho, +qui venait d'être nommé, en 1876, directeur de l'Opéra-Comique en +remplacement de M. du Locle. Il l'attacha à ce théâtre comme chef +d'orchestre. Mais, sur cette scène, Lamoureux n'était pas son maître; il +avait à suivre les indications qui lui étaient données par la direction. +Il n'était, en un mot, qu'un sous-ordre. Son caractère ne pouvait se +plier aux exigences d'un supérieur; il fut forcé de donner sa +démission.</p> + +<p>Il ne fut pas plus heureux lorsqu'on l'appela, au cours de l'année 1877, +à remplacer à l'Opéra, dans les fonctions de premier chef d'orchestre, +M. Deldevez, qui prenait sa retraite. Après quelques mois d'essai, il se +retira, accusant ainsi très fortement le trait distinctif de sa +physionomie morale, indiqué par nous au début de cette étude, et qui +consiste à ne pouvoir subir aucune domination.</p> + +<p>Aussi, ne pensa-t-il plus qu'à créer une entreprise dont il aurait seul +la direction, où il pourrait faire prévaloir ses idées et révéler plus +complètement ses qualités de chef d'orchestre.</p> + +<p>En 1881, il fonde au théâtre du Château-d'Eau la <i>Société des Nouveaux +Concerts</i>, qu'il devait transporter plus tard au Cirque des Champs +Élysées. Il veut, après Seghers, Pasdeloup et Colonne, entreprendre de +mettre en lumière les belles pages des maîtres; il suit la voie ouverte +par ses devanciers et complète l'œuvre de propagande en faveur de +Richard Wagner, en s'évertuant à donner à l'exécution des compositions +de ce maître l'interprétation fidèle, le fini, la perfection que +Pasdeloup n'avait pu obtenir. Il a le bonheur de trouver une partie du +public préparée à l'audition de ces grandes et merveilleuses pages: au +lieu d'avoir à lutter, comme le fougueux fondateur des Concerts +populaires, contre l'hostilité d'auditeurs déterminés à empêcher +l'exécution, il n'eut qu'à cueillir les lauriers, lorsqu'il donna la +belle interprétation des œuvres fragmentées du maître de Bayreuth.</p> + +<p>Une remarque à faire c'est que, par suite du prix relativement élevé +fixé par lui pour les différentes places à ses concerts, surtout +lorsqu'il les transporta au Cirque d'Été, Lamoureux s'adressa à un +public un peu différent de celui qu'avait eu en vue Pasdeloup, lorsqu'il +avait institué au Cirque d'Hiver les Concerts populaires, dans des +conditions de bon marché, qui permettaient à l'amateur, à l'artiste le +moins fortuné de les suivre et de pénétrer, par une étude régulière, +dans les beautés de la musique symphonique. Pasdeloup avait surtout +travaillé pour l'éducation musicale du pauvre,—Lamoureux pour celle du +riche. Il est vrai que le premier des deux chefs d'orchestre ne fit pas +fortune dans une entreprise qui, commencée en l'année 1861, ne dura pas +moins de vingt-deux ans<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, tandis que le second, avec ses grandes +qualités d'administrateur et le soin extrême apporté par lui dans +l'exécution des œuvres, sut faire fructifier, dans une certaine mesure, +la <i>Société des Nouveaux Concerts</i>.</p> + +<p>Le premier concert du théâtre du Château-d'Eau eut lieu le 23 octobre +1881, vingt ans après la création des <i>Concerts populaires</i> par +Pasdeloup. Les voyages que Charles Lamoureux avait faits en Allemagne, à +Bayreuth notamment, l'avaient déjà intéressé vivement à l'œuvre +magistral de Richard Wagner; l'étude des partitions n'avait fait +qu'aviver son admiration. Il s'entoure bientôt de jeunes et savants +compositeurs très inféodés au drame lyrique, tels que Chabrier, Vincent +d'Indy... et, avec leur concours, il s'apprête à donner les exécutions +aussi fidèles que possible des pages grandioses du maître de Bayreuth. +Il fera pour Richard Wagner ce que Colonne entreprit en faveur d'Hector +Berlioz. Le nombre des œuvres fragmentées qu'il exécuta est trop +considérable pour pouvoir être mentionnées ici: il suffira de rappeler +les principales.</p> + +<p>Les 12, 19, 26 février et 5 mars 1882, il donnait quatre auditions +superbes du premier acte de <i>Lohengrin</i>. Les interprètes étaient M<sup>mes</sup> +Franck-Duvernoy et Gay et MM. Lhérie, Plançon, Heuschling et Auguez. Les +4 et 11 mars 1883 avait lieu le Festival-Wagner.</p> + +<p>C'est au théâtre du Château-d'Eau que furent exécutés pour la première +fois le <i>premier acte</i>, puis le <i>deuxième acte</i> de <i>Tristan et Yseult</i>. +Le 2 mars 1884 avait lieu l'audition du premier acte. Charles Lamoureux +jugea utile d'indiquer au public le motif qui l'avait amené à «prendre +le taureau par les cornes» en mettant en lumière une des œuvres qui +passe à juste titre pour être celle qui, représentant le plus +complètement les idées théoriques du maître, se trouve, par son +audacieuse nouveauté, la moins apte à être comprise, surtout au concert +où elle est privée de l'illusion scénique. La notice explicative qu'il +fit distribuer dans la salle, le jour de l'exécution, indiquera encore +mieux que nous ne pourrions le faire le but poursuivi par le vaillant +chef d'orchestre. Nous la citerons donc <i>in extenso</i>:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Au moment de faire connaître en France l'une des œuvres les plus +célèbres et les plus hardies de Richard Wagner, il ne sera pas +inutile de donner aux habitués de mes concerts un aperçu des +raisons qui m'ont déterminé à tenter cette entreprise.</p> + +<p>De l'aveu même de Richard Wagner, <i>Tristan et Yseult</i> est +l'expression la plus fidèle et la plus vivante de ses idées +théoriques.</p> + +<p>«Malgré leur très haute valeur, les partitions du <i>Vaisseau +fantôme</i>, de <i>Tannhæuser</i> et de <i>Lohengrin</i> ne sont, en effet, que +les essais d'un génie ignorant encore sa prodigieuse audace. La +part de la <i>convention</i> y est considérable et Wagner n'hésite pas à +l'avouer. Dans <i>Tristan</i> son idéal s'est clairement dégagé, et +l'art nouveau, dont il a été le fondateur et l'apôtre, s'y affirme +avec une sincérité qui n'admet pas de transaction.</p> + +<p>«Si la partition de <i>Tristan</i> nous apporte la forme dernière et +définitive de l'art de Wagner, on peut dire que, d'un autre côté, +c'est son œuvre la plus théâtrale<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> + +<p>«Tout ceci étant exposé sans réticences, on se demandera, comme je +me le suis demandé moi-même, s'il n'est pas téméraire de faire +entendre au concert une partition qui réclame si impérieusement +l'illusion de la scène.</p> + +<p>«Je répondrai tout d'abord que j'ai eu confiance dans l'esprit +ouvert et tolérant de mes compatriotes. J'ai compté, je l'avoue, +qu'ils arriveraient à suppléer par un effort de leur imagination à +l'absence de l'illusion scénique. Cet effort, je tâcherai de le +seconder, autant qu'il est en mon pouvoir, par un programme +détaillé, sur lequel on pourra suivre, pas à pas, les mouvements de +la scène. Je considère donc l'audition que je donne comme une sorte +de répétition de la musique (abstraction faite du travail de la +mise en scène), répétition à laquelle le public serait admis par +une exception toute spéciale.</p> + +<p>«Une deuxième raison, et celle-là à mes yeux est décisive, c'est +que, dans l'état actuel de notre théâtre musical, on ne peut +prévoir à quel moment les conceptions dramatiques de Wagner—je +parle bien entendu de celles de la dernière manière—trouveront une +interprétation digne d'elles, sur l'une de nos grandes scènes +parisiennes. Il faut bien alors qu'on se risque à les donner au +concert.</p> + +<p>«C'est pour ces motifs que je me suis décidé à faire entendre le +premier acte de <i>Tristan et Yseult</i> aux habitués de mes séances +musicales. Si cet essai réussit, comme j'ai lieu de l'espérer, je +me propose de poursuivre l'expérience et de faire connaître +successivement les grandes compositions d'un maître, dont on a pu +discuter les réformes audacieuses, mais dont tout le monde, +aujourd'hui, s'accorde à reconnaître l'incontestable génie.»</p></div> + +<p>Nous partageons entièrement l'opinion de Charles Lamoureux et nous +estimons que les auditions au concert des œuvres de Richard Wagner, +malgré leur côté imparfait, eu égard à leur séparation du cadre où elles +devraient être enchâssées, ont eu pour résultat d'habituer le public à +la phraséologie wagnérienne.</p> + +<p>La preuve en est que l'on est arrivé à accepter des pages qui, +autrefois, dans l'enceinte des Concerts populaires, avaient soulevé de +terribles tempêtes et que l'audition du premier acte de <i>Tristan et +Yseult</i> n'aurait pas été accueillie aussi favorablement au théâtre du +Château-d'Eau, si les auditeurs n'y avaient été préparés par l'étude des +premières pages du maître. C'est ainsi que nous verrons plus tard +<i>Lohengrin</i> réussir soit à l'Éden, soit à l'Opéra, alors que +<i>Tannhæuser</i> avait échoué, le 13 mars 1861, dans cette dernière +enceinte, faute d'une initiation suffisante. Nous savons qu'on +objectera, non sans raison, que la cabale avait joué un rôle important +dans la chute de <i>Tannhæuser</i> à l'Opéra; mais nous croyons aussi que, si +le public musicien d'alors avait été mieux préparé à l'intelligence de +cette belle œuvre, il aurait fini par imposer silence aux détracteurs de +parti pris.</p> + +<p>L'exécution du premier acte de <i>Tristan et Yseult</i> était un acte +d'audace, qui fut couronné de succès. L'interprétation avait été +excellente grâce à la vaillance de l'orchestre et des chœurs, au talent +de M<sup>mes</sup> Montalba (Yseult), Boidin-Puisais (Brangaine), MM. Van Dyck +(Tristan), Blauwaert (Kourvenal) et Georges Mauguière (un jeune +matelot). L'accueil fait à cette belle tentative engagea Lamoureux à +donner trois nouvelles auditions les 9, 16 et 23 mars 1884. On peut dire +qu'elles consacrèrent en France, d'une manière encore plus éclatante, +l'œuvre de Richard Wagner.</p> + +<p>L'année suivante, le 8 février 1885, fut repris le premier acte de +<i>Tristan et Yseult</i>; puis, les 1<sup>er</sup> et 8 mars 1885, eurent lieu les +première et seconde auditions du deuxième acte du même drame, jusqu'à +l'entrée du Roi Marke. (Interprètes: M<sup>mes</sup> Montalba, Boidin-Puisais et +M. Van Dyck.)</p> + +<p>Le 14 février 1886, M<sup>me</sup> Brunet-Lafleur et M. Van Dyck chantaient le +premier acte de la <i>Valkyrie</i>, à l'exception de la scène deuxième avec +Hunding; cette audition fut suivie de plusieurs autres.</p> + +<p>En dehors de ces pages principales, nous citerons les exécutions +suivantes: Ouvertures de <i>Rienzi</i>, du <i>Vaisseau fantôme</i>, des <i>Maîtres +chanteurs</i>, de <i>Tannhæuser</i>, de <i>Faust</i>...; fragments des <i>Maîtres +chanteurs</i>, chœur des fileuses du <i>Vaisseau fantôme</i>, marche et chœur +des fiançailles de <i>Lohengrin</i>, préludes de <i>Parsifal</i> et de <i>Tristan et +Yseult</i>, marche funèbre du <i>Crépuscule des Dieux</i>, <i>Grande marche de +fête</i> composée pour la célébration du centenaire de l'indépendance des +États-Unis, <i>Siegfried's Idyll</i>, fragments de <i>Lohengrin</i> avec M<sup>me</sup> +Brunet-Lafleur et M. Van Dyck, <i>Chevauchée des Valkyries</i> avec orchestre +seul, l'Enchantement du Vendredi saint de <i>Parsifal</i>, les Murmures de la +Forêt de <i>Siegfried</i>, etc...</p> + +<p>Cette liste forcément incomplète suffit à prouver quels efforts fit +Charles Lamoureux, dès la création de la Société des nouveaux concerts, +en 1881, au théâtre du Château-d'Eau, pour mettre en pleine lumière +l'œuvre de Richard Wagner. Tout en faisant remonter à Pasdeloup la +gloire d'avoir été le premier pionnier et d'avoir frayé la route à ses +successeurs, il faut bien reconnaître que c'est à Charles Lamoureux +qu'on doit, en France, la divulgation, dans des conditions absolument +artistiques, des belles créations du maître de Bayreuth.</p> + +<p>Entre temps, il venait se joindre à la phalange des néophytes qui se +réunissaient au «<i>Petit-Bayreuth</i>», fondé vers 1884 et 1885 par un +passionné de Richard Wagner, notre ami A. Lascoux, possesseur d'une des +bibliothèques wagnériennes les plus complètes qui existent. C'était +l'époque des voyages à la découverte à travers les œuvres de la dernière +période, qu'on ne pouvait encore entendre en France. Les réunions +avaient lieu soit chez le fondateur, soit chez M<sup>me</sup> Pelouse en son bel +hôtel de la rue de l'Université, soit à l'atelier du peintre Toché, le +décorateur de Chenonceaux, soit encore à la salle de la Société +d'encouragement pour l'industrie nationale, rue de Rennes, 44. Quels +enthousiasmes et quelles joies lorsque le petit orchestre arrivait à +mettre à peu près au point, à la séance du 31 mai 1885, des pages comme +les premier, deuxième et troisième actes de <i>Parsifal</i>, arrangés par M. +E. Humperdink, ou «Siegfried Idyll»....!</p> + +<p>Lamoureux et Garcin s'étaient chargés des modestes parties d'altos; les +timbales étaient tenues par Vincent d'Indy (excusez du peu, aurait dit +Rossini),—les pianos par Luzzato, Grattery et L. Leroy, ancien +secrétaire du Théâtre lyrique sous la direction Pasdeloup, ce fanatique +wagnérien prématurément enlevé à l'affection de ses amis,—les violons +par Boisseau, Laforge, H. Imbert, Gatellier, David, etc...,—les altos +par Warnecke, Witt, J. Garcin, Ch. Lamoureux,—les violoncelles par +Biloir, A. Imbert, Jimenez, H. Becker et Burger—les contrebasses par +Charpentier et Roubié,—la flûte par Donjon,—le hautbois par +Triébert,—la clarinette par Turban,—le basson par Dihau,—les cors par +Reine et Halary,—la trompette par Teste,—la harpe par Marie Colmer.</p> + +<p>Ces séances si intéressantes du «<i>Petit-Bayreuth</i>» se prolongèrent +jusqu'en 1887. Tour à tour y assistèrent nombre de personnalités +artistiques: M<sup>lle</sup> A. Holmès, MM. Carolus-Duran, Fantin Latour, de +Liphart, Adolphe Jullien, A. Pigeon, Pasdeloup, Maître, Messager, E. +Chabrier, de Baligand, Orville, Bouchez, etc...</p> + +<p>Dans une des dernières séances, le 16 juin 1887, avaient lieu les +exécutions du deuxième tableau du troisième acte de <i>Parsifal</i> +(Amfortas: M. Perreau.—Parsifal: M. Cougoul), de la troisième scène du +troisième acte (fragment) de <i>Tannhæuser</i> (M. Cougoul),—de la scène +finale du <i>Crépuscule des Dieux</i> (M<sup>me</sup> Hellman),—de la première scène +(fragment) de l'<i>Or du Rhin</i>,—et du <i>Rêve</i>, mélodie pour violon avec +orchestre, première esquisse de l'Hymne à la nuit (<i>Tristan et Yseult</i>, +deuxième acte) exécutée par Maurin.</p> + +<p>Le peintre de Liphart s'amusait à croquer à la plume la silhouette de +plusieurs artistes: celle qu'il fit de Lamoureux et qui est restée entre +les mains de Lascoux est des plus ressemblantes.</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>Ce fut en 1885, le 8 novembre, que Lamoureux transporta le siège de la +Société des nouveaux concerts du théâtre du Château-d'Eau à +l'Éden,—puis, le 30 octobre 1887, de l'Éden au Cirque d'Été. La vogue +l'y suivit et les amateurs, appartenant à la classe riche, se montrèrent +empressés à suivre les séances de musique symphonique.</p> + +<p>Avant de remémorer les œuvres principales qui y furent données, nous +parlerons d'une tentative qui est et sera peut-être le point culminant +de la carrière artistique du musicien, dont nous avons entrepris +d'esquisser la physionomie.</p> + +<p>Charles Lamoureux s'était pris d'une profonde admiration pour l'œuvre de +Richard Wagner; il en avait donné déjà des preuves incontestables en +faisant interpréter dans les concerts dirigés par lui les fragments des +plus belles créations du maître. Le but qu'il poursuivait était de +communiquer son enthousiasme à ses compatriotes et de révéler au public +français un art d'essence absolument supérieure. Mais les œuvres +fragmentées exécutées jusqu'à ce jour par son orchestre lui paraissaient +insuffisantes pour accuser le relief de ces œuvres grandioses, créées +absolument pour la scène et dont la puissance (musique, poésie, +peinture, mimique) ne pouvait arriver à son <i>summum</i> d'expension que +dans le cadre imaginé par leur auteur.</p> + +<p>Certes, il était impossible de songer à un théâtre machiné comme celui +de Bayreuth; c'eût été l'idéal.</p> + +<p>À défaut de ce temple de l'art musical, Lamoureux tourne ses vues vers +l'Éden et, après avoir conclu les traités nécessaires avec les +propriétaires, il se met courageusement à l'œuvre et prépare la mise en +scène de <i>Lohengrin</i>. Il se lance dans cette entreprise audacieuse avec +ses propres ressources.</p> + +<p>En dehors des difficultés inhérentes à la réunion des éléments +artistiques devant concourir à l'exécution la plus parfaite d'un drame +lyrique n'ayant que de faibles attaches avec les traditions de l'ancien +opéra, il y avait à procéder à l'installation d'un théâtre encombré par +un matériel absolument différent de celui dont la nécessité s'imposait. +Rien n'arrêta le vaillant chef d'orchestre: il avait trouvé, il est +vrai, pour l'aider dans une tâche aussi ardue, un jeune compositeur de +premier ordre, un fervent adepte de la révolution opérée par Richard +Wagner avec le drame musical, Vincent d'Indy. Il lui confia la direction +des études chorales et de la musique de scène. On sait quel admirable +parti l'auteur de la <i>Trilogie de Wallenstein</i> tira de ses choristes +qui, dès le début, avaient été tellement désorientés qu'ils avaient +déclaré impossible à chanter le chœur si mouvementé peignant le brouhaha +et l'inquiétude de la foule à l'arrivée du cygne.</p> + +<p>Depuis le 27 janvier 1887, Vincent d'Indy avait fait quarante-six +répétitions de chœurs au foyer, six ensembles, vingt répétitions en +scène au piano, cinq avec orchestre et deux répétitions générales.</p> + +<p>Tout marchait donc à souhait et, le 20 avril, Lamoureux avait adressé au +rédacteur en chef du <i>Figaro</i> une lettre expliquant les motifs qui +l'avaient amené à s'abstenir de convier la presse à une répétition +générale, lorsque survint sur la frontière franco-allemande l'incident +de Pagny.</p> + +<p>À l'époque où Lamoureux avait songé à monter <i>Lohengrin</i> à l'Éden, il ne +pouvait prévoir que nos relations avec l'Allemagne deviendraient plus +tendues. Ne travaillant qu'au point de vue de l'art, il n'avait pas eu +à se préoccuper de questions touchant à la politique. La malheureuse +affaire Schnæbelé venait subitement arrêter tous ses travaux, +compromettre peut-être l'avenir de son entreprise et engloutir les +capitaux qu'il y avait consacrés. D'autre part, tous ceux qui, par un +patriotisme mal entendu, par esprit de rancune ou de jalousie, avaient +comploté la mise en interdiction de <i>Lohengrin</i> à l'Éden, se +réjouissaient de cet échec.</p> + +<p>Le 25 avril 1887, Charles Lamoureux, après avoir été mandé chez le +président du Conseil, M. Goblet, se trouvait forcé d'annoncer à tous les +journaux que, dans les circonstances actuelles, il avait décidé +l'ajournement de la représentation de <i>Lohengrin</i>.</p> + +<p>Cet ajournement ne fut que momentané. Les difficultés politiques qui +s'étaient élevées du côté de l'Est ayant eu à bref délai un heureux +dénouement, il n'y avait plus de motifs pour retarder la représentation +d'une œuvre que tous les véritables artistes attendaient avec +impatience.</p> + +<p>Le 3 mai 1887, <i>Lohengrin</i> voyait, pour la première fois en France, les +feux de la rampe. Ceux qui ont eu le bonheur d'assister à cette unique +représentation ont remporté le souvenir ineffaçable d'une interprétation +hors ligne<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, qui amena bien des conversions et qui fit dire à un +critique, paraphrasant le mot d'un prince spirituel et bon, <i>qui ne +craignait pas la musique</i>; «Rien n'est changé en France; il n'y a qu'un +chef-d'œuvre de plus.»</p> + +<p>Il y avait cependant ceci de changé, c'est que la tentative faite par +Lamoureux devait porter plus tard ses fruits et qu'elle préludait à +l'introduction des œuvres dramatiques de Richard Wagner sur la scène +française, tant à Paris qu'en province.</p> + +<p>Les manifestations ridicules et regrettables qui eurent lieu aux abords +du théâtre de l'Éden le soir de la première représentation de +<i>Lohengrin</i> déterminèrent Lamoureux à abandonner la partie. Voici la +lettre qu'il adressa le 5 mai 1887 au rédacteur en chef du <i>Figaro</i>:</p> + +<div class="blockquot"><p>«J'ai l'honneur de vous informer que je renonce définitivement à +donner des représentations de <i>Lohengrin</i>.</p> + +<p>«Je n'ai pas à qualifier les manifestations qui se produisent, +après l'accueil fait par la presse et le public à l'œuvre que, dans +l'intérêt de l'art, j'ai fait représenter à mes risques et périls +sur une scène française.</p> + +<p>«C'est pour des raisons d'un ordre supérieur que je m'abstiens, +avec la conscience d'avoir agi exclusivement en artiste et avec la +certitude d'être approuvé par tous les honnêtes gens.»</p></div> + +<p>N'insistons pas plus qu'il ne convient sur cette malheureuse affaire. +Nous n'en tirerons qu'une conclusion: est-il admissible qu'une minorité +fort bornée et composée de personnalités, dont les éléments seraient +faciles à établir<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, puisse entraver la liberté d'une majorité +intelligente, ayant le désir d'entendre, dans une salle absolument +privée, une œuvre d'art de la plus grande beauté et ne pouvant qu'avoir +une heureuse influence sur l'avenir musical?—Si cette thèse était +admise, ce serait la porte ouverte à tous les abus. On l'a bien vu plus +tard. La police aurait dû, dès le premier jour, maintenir l'ordre dans +la rue, comme elle le fit postérieurement, lors de la première +représentation de <i>Lohengrin</i> à l'Opéra: les quelques énergumènes, dont +une partie était soudoyée, se seraient retirés et Lamoureux aurait pu +donner suite immédiatement à sa belle tentative. Mais il devait prendre +sa revanche, plus tard, à l'Académie Nationale de musique.</p> + +<p>Non content d'avoir tué son entreprise, on voulait ternir son honneur: +on l'accusait d'avoir reçu de l'argent de provenance allemande, alors +qu'il était absolument seul à supporter le poids du déficit résultant de +la cessation brusque de sa tentative. Il n'eut qu'une ressource, celle +de diriger des poursuites contre les journaux qui cherchèrent à le +diffamer. Il expliqua lui-même cette situation dans une lettre adressée +le 12 mai 1887 au rédacteur en chef de l'<i>Événement</i>.</p> + +<p>Mais une manifestation éclatante, destinée à venger Lamoureux des +perfides et sottes accusations portées contre lui, se préparait; elle +devait être encore pour le vaillant chef d'orchestre un témoignage de +sympathie et d'encouragement.</p> + +<p>Un banquet, qui lui fut offert le 16 mai 1887 dans les salons de l'Hôtel +continental, réunissait l'élite des artistes et des personnalités +s'intéressant à l'art musical. Il nous paraît utile de reproduire, au +point de vue de l'histoire musicale, les discours qui furent prononcés; +ils indiquent très nettement la situation.</p> + +<p>Édouard Schuré, l'auteur du <i>Drame musical</i>, de l'<i>Histoire du Lied</i>..., +un des premiers et fervents admirateurs de Richard Wagner, après avoir +remercié les maîtres éminents, les artistes et les membres de la presse +qui étaient venus se joindre à la manifestation, a lu l'adresse rédigée +en commun et qui était ainsi conçue:</p> + +<div class="blockquot"><p>«La représentation de <i>Lohengrin</i> du 3 mai 1887 a été une victoire +éclatante. Ceux qui y ont applaudi vous envoient cette adresse +comme une protestation et comme un hommage: protestation contre +ceux qui ont empêché votre entreprise en la dénaturant; hommage à +celui qui, en nous révélant un chef-d'œuvre, a bien mérité de +l'art.</p> + +<p>«Les soussignés considèrent comme un devoir de vous féliciter +hautement de votre action courageuse et désintéressée. Ils vous +affirment leur sympathie dans l'épreuve présente. Ils seront avec +vous quand vous reprendrez votre œuvre et sont sûrs de la victoire +finale.»</p></div> + +<p>Puis, d'une voix vibrante et avec la crânerie qui lui est propre, Ernest +Reyer prononça les paroles suivantes:</p> + +<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 4em;">«Mon cher Lamoureux,</span></p> + +<p>«Nous vous devons à vous qui nous avez fait applaudir, entouré de +tout le prestige d'une exécution incomparable, l'un des +chefs-d'œuvre de la musique moderne, nous vous devons une des plus +grandes joies, une des émotions les plus vives que nous ayons +jamais ressenties.—Vous nous avez donné une fête musicale superbe, +que l'on a improprement appelée «une fête sans lendemain». +Peut-être cette fête mémorable n'aura-t-elle son lendemain que dans +un avenir plus ou moins éloigné; mais elle l'aura, nous en sommes +intimement convaincus.</p> + +<p>«Et voilà pourquoi il ne faut pas que la détermination que vous +avez prise soit irrévocable; voilà pourquoi, au nom de tous ceux +qui sont ici et de tous ceux qui regretteront de ne pas y être +venus, je vous adjure de ne pas laisser tomber ce bâton de +commandement, que vous savez tenir d'une main si vaillante et si +hardie. Les vrais artistes, les vrais amis de l'art, ceux qui ne +nient ni le progrès ni la lumière, sont avec vous. Permettez-moi, +mon cher Lamoureux, de mettre dans le toast que je vous porte un +élan de reconnaissance, un témoignage de haute estime et de sincère +amitié.»</p></div> + +<p>Charles Lamoureux répondit en ces termes:</p> + +<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 4em;">«Messieurs,</span></p> + +<p>«Je suis très ému et très profondément touché du témoignage de +sympathie que vous me donnez aujourd'hui.</p> + +<p>«Je puiserai dans le souvenir que je garderai au fond du cœur une +force consolatrice contre l'injustice et les événements qui +m'accablent en ce moment et me forcent, momentanément, je l'espère, +à renoncer à la lutte que je soutiens depuis plus de vingt ans pour +le progrès de l'art.</p> + +<p>«J'aurai aussi la consolation d'avoir pu rendre quelques services +aux compositeurs français, et ceux d'entre eux dont j'ai eu le +bonheur de soutenir la cause sauront affirmer qu'ils ont trouvé en +moi un ami dévoué, sincère et désintéressé.</p> + +<p>«Ai-je besoin de vous dire, messieurs, que j'aime ardemment ma +patrie et que, comme vous, je la veux forte, intelligente et +victorieuse?</p> + +<p>«Mais si Wagner, à une époque douloureuse, a blessé maladroitement +et cruellement notre patriotisme, devons-nous fermer les yeux +devant la flamme de son génie de poète et de musicien, ce génie qui +est une gloire pour l'humanité? Non, je ne le crois pas; car je +suis de ceux qui veulent le libre-échange du progrès et de la +lumière, sans oublier, pour cela, les intérêts sacrés de la patrie.</p> + +<p>«Je bois donc, Messieurs, à l'indépendance de l'art, à la liberté +de ses manifestations et à la patrie.»</p></div> + +<p>Enfin, Henri Bauer porta, au nom de la presse, le toast suivant:</p> + +<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 4em;">«Messieurs,</span></p> + +<p>«Je bois à Charles Lamoureux, patriote français, je bois à +l'artiste croyant et vaillant qui, au prix d'un admirable effort, a +voulu maintenir à Paris sa place de capitale de l'art et du monde +intellectuel. N'est-ce pas le vrai patriotisme que de garder ce +creuset où l'art de tous les peuples se refondait, se rajeunissait, +se consacrait.</p> + +<p>«N'est-ce pas du patriotisme que de nous restituer l'art des +maîtres que nous aimons, de Gluck, de Bach, de Beethoven, de +Berlioz et de Wagner, dont conservent le culte tous les +compositeurs français assis à cette table?</p> + +<p>«L'avenir n'est pas loin qui décidera où fut le patriotisme, entre +celui qui essaya d'étendre la mission artistique de la France à +travers le monde et ceux qui essayaient de l'enrayer, d'étouffer +sous des menées obscurantistes l'œuvre musicale.»</p></div> + +<p>Un beau groupe en bronze, œuvre du sculpteur Godebski, représentant Elsa +et Lohengrin, fut offert, dans la même soirée, à Lamoureux.</p> + +<p>Comme Bergerat, Ernest Reyer avait bien prophétisé. Ce n'était pas une +fête sans lendemain que la représentation de <i>Lohengrin</i> à l'Éden: car +cette superbe création devait être montée plus tard à l'Opéra, sous la +direction du même chef d'orchestre. Mais, n'anticipons pas.</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>Nous avons déjà indiqué que Lamoureux transporta ses concerts du théâtre +du Château-d'Eau d'abord à l'Éden (8 novembre 1885),—puis de l'Éden au +Cirque d'Été (30 octobre 1887). Nous ne donnerons pas la nomenclature +des œuvres qu'il a fait exécuter dans ces nouveaux locaux et qui sont, +en partie du reste, les répétitions de celles données par lui au +Château-d'Eau. Il ne se contenta pas de continuer à propager les œuvres +de Richard Wagner; mais il s'évertua à répandre les compositions des +nouveaux venus dans la carrière. C'est ainsi que, s'il avait déjà révélé +au public le talent très vigoureux d'Emmanuel Chabrier en exécutant sa +première œuvre pour orchestre <i>Espâna</i>, il exposa une des pages les plus +marquantes parmi celles dues à la plume de Vincent d'Indy, la <i>Trilogie +de Wallenstein</i> d'après Schiller. Il met également en vedette les noms +de Gabriel Fauré, ce très personnel musicien, G. Marty, G. Charpentier +et de tant d'autres. Non content de faire connaître des virtuoses +nouveaux comme le beau contralto de M<sup>lle</sup> Landi, il engagea plusieurs +artistes étrangers, la célèbre Materna, l'admirable interprète des +œuvres wagnériennes,—Lilli Lehmann et Kalisch. Ce fut à l'issue d'une +des séances du Cirque d'Été (16 mars 1890) que les admirateurs du talent +de M<sup>me</sup> Materna, pour lui exprimer leur satisfaction et le désir de +l'applaudir encore et à Paris et à Bayreuth, lui firent présent d'un +charmant flacon en jaspe, monté en argent et enrichi de pierres fines, +dont l'écrin portait, gravée en lettres d'or, cette légende: «<span class="smcap">À Madame +Materna.</span>—Paris 1890.—<i>L'Arabie n'a rien de meilleur.</i>—<i>Parsifal</i> +(premier acte)». Charles Lamoureux, qui assistait à cette manifestation, +disait à ceux qui l'entouraient: «Vous ne pouvez vous imaginer quelle +charmante et admirable artiste est Madame Materna. Elle s'identifie si +complètement au rôle qu'elle interprète, elle se passionne si vivement +pour la musique de Wagner, que je l'ai vue souvent s'attendrir au point +de verser d'abondantes larmes, dans les moments les plus pathétiques.»</p> + +<p>Lors de l'Exposition universelle de 1889, les différents orchestres des +grands concerts de Paris furent appelés à donner des auditions +officielles dans la salle des fêtes du Trocadéro. Celle organisée par +Charles Lamoureux (23 mai 1889) ne fut pas la moins brillante. Les +chœurs et l'orchestre se composaient de deux cents exécutants.—Les +œuvres interprétées furent les suivantes: <i>Patrie</i>, ouverture de G. +Bizet,—<i>Le Désert</i> (première partie) de F. David,—<i>Loreley</i>, légende +symphonique (fragment) de P. et L. Hillemacher,—<i>Andante</i> de la +symphonie en <i>ré</i> mineur de G. Fauré,—Duo de <i>Béatrice et Bénédict</i> de +Berlioz,—Scène de la <i>Conjuration de Velléda</i>, de Ch. Lenepveu,—Le +<i>Camp de Wallenstein</i> de V. d'Indy,—<i>Ève</i>, mystère (première partie) de +Massenet,—<i>Matinée de Printemps</i> de G. Marty,—<i>Geneviève</i>, légende +française de W. Chaumet,—<i>La Mer</i>, ode-symphonie de V. +Joncières,—<i>Espâna</i> de E. Chabrier.</p> + +<p>En mai 1890, Charles Lamoureux épousait, en secondes noces, la +cantatrice qui avait interprété avec tant de grâce et de talent, dans +les concerts dirigés par lui, les belles pages des maîtres, M<sup>me</sup> veuve +Armand-Roux (Brunet-Lafleur).</p> + +<p>Étendant l'idée qu'avait eue Pasdeloup de faire entendre son orchestre +dans plusieurs villes de France, Charles Lamoureux résolut +d'entreprendre avec sa vaillante phalange une tournée artistique à +l'étranger, en Hollande et en Belgique. Au commencement de septembre +1890, il fit annoncer dans la presse que cette tournée aurait lieu, sous +les auspices de l'imprésario Schurman, du 16 au 31 octobre 1890 à la +Haye, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, Gand, Liège et Bruxelles.</p> + +<p>Cette expédition musicale en Néerlande et en Flandre fut un véritable +triomphe. À Amsterdam, où existent cependant des phalanges +instrumentales merveilleusement organisées et que nous avons pu +apprécier, le succès fut prodigieux. Les cinq concerts, donnés dans la +Venise du Nord, rapportèrent quarante-quatre mille francs et les trois +autres à la Haye trente mille.</p> + +<p>En Belgique, à Bruxelles notamment, l'enthousiasme ne fut pas moins +grand. Toutefois, plusieurs <i>dilettanti</i> auraient désiré que Lamoureux +fit une plus large place, dans ses programmes, à l'École française. On +releva, d'autre part, d'une manière fort intelligente, à côté des +qualités incontestables de précision et de fermeté dans le rythme, dues +à une discipline rigoureuse, des défauts qui en sont la contre-partie, +c'est-à-dire la sécheresse et la dureté, surtout dans les puissantes +pages de Richard Wagner, où il aurait fallu plus de passion, de +véhémence et d'<i>emballement</i>!<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a></p> + +<p>Le coup de maître d'une direction un peu discréditée fut celui qui +consista, de la part de MM. Ritt et Gailhard, à monter <i>in extremis +Lohengrin</i> à l'Académie Nationale de musique. C'était, d'une part, +terminer brillamment leur carrière et, d'autre part, ouvrir la voie, +dans un sens plus large que par le passé, à leurs successeurs. Vianesi +venait de quitter le bâton de chef d'orchestre; il fallait lui trouver +un successeur et on choisit le directeur des Nouveaux Concerts, en lui +octroyant les pouvoirs les plus illimités. Ce furent très probablement +cette autorité, à lui concédée sans restrictions, et aussi le désir de +continuer l'œuvre qu'il avait si bien commencée à l'Éden qui engagèrent +Lamoureux à accepter les offres de la direction de l'Opéra. S'il +n'obtint pas des exécutants et des choristes des résultats aussi +satisfaisants que ceux atteints à l'Éden, il faut cependant constater +que ses efforts aboutirent à un succès et que les représentations de +<i>Lohengrin</i> à l'Opéra furent de celles qui peuvent compter parmi les +plus belles de la direction Ritt et Gailhard. La première, après +quelques atermoiements, eut lieu le 16 septembre 1891.</p> + +<p>Le cadre de cette étude ne nous permet pas d'entrer dans de longs +développements; nous insisterons seulement sur quelques points.</p> + +<p>Les mêmes folies, qui s'étaient produites aux portes de l'Éden, se +renouvelèrent sur la place de l'Opéra. Dans la salle quelques +énergumènes, dont un restera légendaire<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, cherchèrent à empêcher +l'exécution. Mais, cette fois, les mesures de police étaient +admirablement prises et toute velléité de manifestation fut réprimée si +vigoureusement que les meneurs s'évanouirent comme par enchantement et +que victoire resta au <i>Cygne</i>. La Presse fut très favorable à l'œuvre et +les représentations de <i>Lohengrin</i> à l'Opéra furent assurées d'un succès +durable.</p> + +<p>En ce qui concerne l'exécution, Charles Lamoureux se refusa à maintenir +dans l'opéra de Wagner les coupures qui avaient été un peu imposées au +maître, depuis les premières représentations de Weimar. Nous pourrions +rappeler cependant que Wagner avait lui-même reconnu la nécessité de +supprimer la seconde partie dans le récit du Chevalier au troisième +acte.—«Je me suis souvent exécuté à moi-même ce récit, écrivait Wagner +à Liszt, et je me suis convaincu que la seconde partie devait +nécessairement produire du froid. Ce passage devra donc être supprimé +dans la partition et le poème.» C'est du reste ce qui a été fait<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> + +<p>À Weimar, lorsque <i>Lohengrin</i> fut monté sous la direction de Liszt et du +Kapellmeister Genast, la première représentation n'avait pas duré moins +de cinq heures. Cette longueur avait effrayé R. Wagner lui-même et il +écrivit immédiatement à Liszt pour lui expliquer que le ralentissement +avait dû se produire dans les <i>récitatifs</i>; et, à ce propos, il donne +les indications les plus précises sur la façon de dire <i>son</i> récitatif: +«.......Nulle part, dans la partition de <i>Lohengrin</i>, je n'ai écrit dans +les parties de chant le mot «récitatif». Les chanteurs ne doivent pas +savoir qu'il y a des récitatifs. Je me suis, au contraire, efforcé de +mesurer et de marquer l'expression parlée du langage avec tant de sûreté +et une telle précision que le chanteur n'a plus qu'à <i>chanter les notes +exactement dans le mouvement indiqué</i> pour trouver le ton juste du +langage..........»</p> + +<p>Wagner ajoute que, d'après ses calculs, «le premier acte ne doit pas +durer beaucoup plus d'une heure, le second une heure un quart, le +dernier un peu au delà d'une heure, de telle sorte qu'en y comprenant +les entr'actes, la représentation commencée à <i>six heures</i> doit être +terminée à <i>dix heures trois quarts</i>.»</p> + +<p>Il assignait donc à son œuvre une durée de quatre heures trois quarts, +soit bien près de <i>cinq heures</i>, ce qui est excessif.</p> + +<p>À Paris, les représentations commencées à 8 heures finissent à minuit un +quart et même minuit et demi, soit une durée de quatre heures et demie, +encore bien trop longue.</p> + +<p>Il est certes regrettable de faire des coupures, d'opérer des +mutilations dans une œuvre absolument artistique, conçue dans un système +d'homogénéité. Nous avons été toujours du nombre de ceux qui sont d'avis +de ne rien retrancher ni ajouter dans les partitions des maîtres. +Toutefois il faut bien reconnaître que le point par lequel pèchent les +œuvres de R. Wagner est la longueur. Il serait facile de citer certaines +parties, quelques récits qui, par leur développement démesuré, nuisent à +l'action ou à l'intérêt du drame, et fatiguent l'auditeur, quelque bien +disposé qu'il soit. Wagner, nous l'avons vu, l'avait reconnu lui-même +pour la deuxième partie dans le récit du chevalier, au troisième acte de +<i>Lohengrin</i>. Mais, si des coupures devaient être faites, il serait +nécessaire de procéder avec la plus vive intelligence, ce qui n'est pas +malheureusement toujours le fait des arrangeurs ou plutôt des +<i>dérangeurs</i>.</p> + +<p>Cette durée excessive des opéras n'est pas particulière aux œuvres de +Richard Wagner. Une des premières réformes à opérer par les compositeurs +modernes, appelés à écrire des drames lyriques, consisterait à donner à +ces derniers une proportion raisonnable. Tous y auraient profit: le +compositeur, parce que son œuvre y gagnerait en concision;—le public, +parce qu'une grande fatigue lui serait épargnée et que, par suite, la +somme de jouissance serait plus grande;—enfin le directeur même du +théâtre, parce que ses frais généraux seraient diminués.</p> + +<p>Selon nous, un drame lyrique ou un opéra (le nom ne fait rien à +l'affaire) ne devrait pas, avec les entr'actes, avoir une durée de plus +de <i>trois heures</i> au minimum et <i>trois heures et demie</i> au maximum. +Commencée à <i>huit heures</i>, la représentation prendrait fin à <i>onze +heures</i> ou <i>onze heures et demie</i>.</p> + +<p>Cette concision que nous réclamons pour les œuvres théâtrales ne +s'impose-t-elle pas dans les autres branches de l'art?</p> + +<p>N'oublions pas de mentionner le concours que Charles Lamoureux a prêté +soit au Théâtre de l'Odéon, en dirigeant les parties musicales pour des +œuvres telles qu'<i>Athalie</i>, l'<i>Arlésienne</i> etc..., soit à la Société des +Grandes auditions de France.</p> + +<p>Au début de l'année 1893, il a été appelé à diriger à Saint-Pétersbourg +et à Moscou des concerts qui ont eu un vif succès et qui lui ont valu +des ovations semblables à celles faites à Édouard Colonne lors de ses +voyages en Russie.</p> + +<p>Charles Lamoureux est chevalier de la Légion d'honneur.</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>Cette étude a-t-elle bien fait ressortir tous les traits de la +physionomie morale et physique de notre modèle? Nous ne le pensons pas. +Si elle indique bien la vaillante ténacité, la volonté d'être maître, +l'ambition de s'élever au premier rang,—si elle donne des +renseignements assez détaillés sur ses entreprises, en tant que chef +d'orchestre, elle laisse peut-être un peu dans l'ombre certaines +particularités, certains tics qui sont là pour donner du piquant à la +physionomie, comme un coup de pinceau un peu brillant, une touche de +blanc, par exemple, viendra réveiller la figure de tel portrait à +l'huile. «J'ai senti plus d'une fois» disait Sainte-Beuve «combien le +caractère d'un homme est compliqué et avec quel soin on doit éviter, si +l'on veut être vrai, de le simplifier par système.»</p> + +<p>Cette pensée si juste de l'auteur des <i>Causeries du Lundi</i> ne doit +jamais être perdue de vue par celui qui s'attache à peindre ses +semblables. Il ne doit pas redouter de faire voir l'homme, l'artiste +sous tous ses aspects, l'intérieur comme l'extérieur, la face comme le +revers de la médaille. Les plus minimes détails ne sont pas +indifférents. C'est à ce prix seulement qu'il fera un portrait <i>vrai</i> et +<i>ressemblant</i>.</p> + +<p>Notre profil a donc besoin de retouches et d'additions.</p> + +<p>Si nous disions que Charles Lamoureux brille par l'aménité et la +patience, nous nous éloignerions de la vérité. Dans tous les orchestres +qu'il a été appelé à diriger, il a laissé la réputation d'un +croque-mitaine. Nous n'irions pas jusqu'à lui appliquer l'opinion de +Meyerbeer: «Pour être chef d'orchestre il faut être insolent..., voilà +pourquoi je n'ai jamais pu être chef d'orchestre.» Mais, nous serions +dans le vrai, en affirmant qu'il n'est pas toujours tendre pour les +artistes qu'il commande; il ne sait pas, à son pupitre, conserver la +placidité et la sérénité voulues. Voyez même son attitude vis-à-vis du +public, les jours de concert; elle manque souvent de correction. Il +impose silence en lançant un <i>chut</i> sec et perçant, et en foudroyant du +regard l'interrupteur qui se permet la plus petite incartade, ou +l'espiègle et calembouriste ouvreuse (alias Willy), qui le lui rend +bien par les traits qu'elle lui décroche comme une flèche du Parthe, +d'abord dans <i>Art et critique</i> et, plus tard, dans l'<i>Écho de Paris.</i></p> + +<p>Sa mauvaise humeur ne s'exerce-t-elle pas également à l'égard des +compositeurs, dont il est appelé à faire exécuter les œuvres? Certaine +altercation violente avec Augusta Holmès, au milieu d'une répétition au +Cirque d'Été, viendrait à l'appui de notre dire.</p> + +<p>Autre particularité: il tient essentiellement à ce que ses projets, même +les moins importants, ne soient pas divulgués. Aussi fulmine-t-il contre +les indiscrets qui font connaître à l'avance les numéros des programmes +de ses concerts. Il n'est pas plus ouvert avec les siens: sa fille, +M<sup>me</sup> Chevillard, n'a appris que par la lecture du <i>Figaro</i> la nouvelle +de la nomination de son père, comme chef d'orchestre à l'Opéra, à la fin +de la direction Ritt et Gailhard.</p> + +<p>Cette manière d'être n'est-elle pas indépendante de sa volonté et ne +prendrait-elle pas sa source dans des idées de persécution qui le +hantent, dans la méfiance qui en résulte pour tous ceux qui +l'approchent, dans la crainte mal fondée de railleries à son égard? +L'abord se ressent de cette disposition d'esprit; il est froid et +inspire quelque inquiétude.</p> + +<p>Aussi a-t-il dû être malheureux des caricatures qui ont été faites sur +lui! Car le crayon satirique, s'étant emparé sur une large échelle de +Richard Wagner, devait atteindre également celui qui, en France, a été +un de ses plus fervents adeptes.</p> + +<p>Toutefois, sous cet aspect un peu rébarbatif et glacial, il faudrait +reconnaître un fond de gaîté, un peu de cette jovialité gauloise +qu'Émile Bergerat a laissé entrevoir dans l'article qu'il lui a +consacré. Ne le montre-t-il pas, à un repas de noces chez Gillet, à la +porte Maillot, semant l'allégresse par un toast où le symbole côtoyait +la fantaisie, et ouvrant lui-même le bal par un quadrille. N'est-ce pas +Lamoureux qui répondait un jour à M<sup>me</sup> Materna, le proclamant grand +chef d'orchestre: «Dites... <i>gros</i> chef d'orchestre!»</p> + +<p>Par amour de l'assimilation, il y aurait un rapprochement curieux à +faire entre Lamoureux et Colonne: on trouverait, en effet, dans leur vie +bien des points de ressemblance. Nés à Bordeaux, ils ont, dès le début, +le même professeur de violon, M. Baudouin,—et, plus tard, au +Conservatoire de Paris, M. Girard. Ils font partie, un moment, du même +quatuor. Ils deviennent bientôt, tous les deux, les créateurs et +directeurs des plus importants concerts symphoniques de Paris. En +l'année 1873, Colonne fonde à l'Odéon, puis au Châtelet le <i>Concert +National</i>; à la même époque, Lamoureux organise au Cirque d'Été la +<i>Société de l'Harmonie sacrée</i>. Ils épousent en secondes noces une +cantatrice: Colonne, M<sup>lle</sup> Vergin,—et Lamoureux, M<sup>me</sup> +Brunet-Lafleur.</p> + +<p>Enfin, ils ont été appelés, l'un et l'autre, à diriger l'orchestre de +l'Opéra.</p> + +<p>Les qualités dominantes de Charles Lamoureux, comme chef d'orchestre, +consistent dans une recherche absolue de la précision, de la correction +et de la clarté obtenues par des répétitions nombreuses, poussées +jusqu'aux limites les plus extrêmes. Il a inculqué à son orchestre une +discipline pour ainsi dire militaire, qui constitue la plus grande +originalité du magnifique ensemble instrumental dont il a la direction. +Le quatuor, manœuvrant comme un seul homme, arrive à des effets +surprenants d'homogénéité, de sonorité et de nuances; la famille des +instruments à vent est peut-être la meilleure que nous connaissions: les +bois ont une étonnante finesse et les cuivres un superbe éclat. Aussi, +obtient-il, dans les œuvres où le lyrisme n'est pas la note dominante, +des exécutions réellement parfaites. Mais, dans les pages de grande +puissance dramatique, de large envergure, où il serait nécessaire +d'enlever l'orchestre et de lui communiquer une passion débordante, on +constate à regret la dureté et la sécheresse. La ponctuation est par +trop fidèlement observée et, pour nous servir d'une expression vulgaire, +le tout est trop bien ratissé. Ainsi interprétées, les grandes +compositions lyriques, si remarquables par leur fougue, et les violents +contrastes qu'elles accusent, laissent à l'auditeur des impressions +ternes et grises. On voudrait un peu moins de calcul et un peu plus +d'emballement.</p> + +<p>Peut-être, le bâton de commandement manque-t-il de souplesse?</p> + +<p>Ces réserves faites, nous reconnaîtrons que l'orchestre des Nouveaux +Concerts est, après celui du Conservatoire de Paris, et avec celui de +l'Association artistique dirigé par Ed. Colonne, un des plus +remarquables qui existe en Europe.</p> + + + + +<p class="head top15"><a name="FAUST" id="FAUST"></a>FAUST</p> + +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="head">SCÈNES DU POÈME DE GOETHE</p> + +<p class="c"><b>MISES EN MUSIQUE</b></p> + +<p class="c smcap">par</p> + +<p class="c"><b>ROBERT SCHUMANN</b></p> + +<p>De tous les musiciens qui ont osé aborder la traduction musicale de +<i>Faust</i>, Robert Schumann est celui qui, en raison même de son +tempérament et de sa prédilection pour les pages mystiques de la seconde +partie, a surpassé ses rivaux et a été bien près d'atteindre l'idéal +rêvé par Goethe.</p> + +<p>Le grand poète allemand s'est élevé au-dessus de lui-même; il a vu bien +au delà de la nature humaine dans ce drame plus qu'humain et dans cette +sorte d'épopée symbolique que l'on nomme le premier et le second +<i>Faust</i>. «Voilà une de ces œuvres, a dit M. H. Taine, où l'artiste se +dépasse lui-même. Emporté par le sujet, il oublie son public, s'enfonce +jusque dans les territoires inexplorés de son art; il trouve, par delà +le monde vulgaire, des alliances, des contrastes, des réussites étranges +au delà de toute vraisemblance et de toute mesure.»</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Staël, dans ses belles études sur l'Allemagne, a donné cette +conclusion éloquente sur <i>Faust</i>: «Quand un génie tel que celui de +Goethe s'affranchit de toutes les entraves, la foule de ses pensées est +si grande que de toutes parts elles dépassent et renversent les bornes +de l'art.»</p> + +<p>Goethe, en effet, s'est placé sur des hauteurs sublimes pour contempler +en même temps ce qu'il appelle le <i>macrocosme</i> et le <i>microcosme</i> +(littéralement le grand et le petit monde). Il a fait là une œuvre dans +laquelle les personnifications abstraites tiennent une grande place. +<i>Marguerite</i> (<i>Gretchen</i>), elle, est réellement vivante; son action est +limitée dans le drame qui aboutit à elle, mais qu'elle ne remplit pas +tout entier, il s'en faut. C'est ce qu'ont parfaitement compris H. +Berlioz et, mieux encore, R. Schumann, en donnant une place relativement +restreinte au rôle de Marguerite dans l'ensemble musical créé par +eux<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. Avec quel tact Schumann s'en est tenu à cette première +floraison à peine entr'ouverte de l'amour dans la scène du jardin, hors +de laquelle il s'abstient de rappeler <i>Faust et Marguerite</i> en présence! +En outre et, à juste titre, l'un et l'autre ont repoussé la forme de +l'opéra avec ses conventions et ses adjonctions qui modifient toujours +le sens du texte, pour adopter celle vraiment rationnelle du poème +symphonique et choral. Ils ont cherché ainsi à suivre Goethe sur les +sommets où sa fantaisie puissante s'est élevée: aussi resteront-ils, +chacun à leur manière et suivant leur tempérament, les véritables +traducteurs d'une partie de son <i>Faust</i>.</p> + +<p>Hector Berlioz, avec sa nature impétueuse, fantasque, shakespearienne, a +pris dans le poème allemand les scènes qui convenaient à sa puissante et +nerveuse fantaisie, et qui avaient exercé, de longue date, une séduction +irrésistible sur son esprit. Dans le scénario de sa <i>Damnation de +Faust</i>, il s'éloigne souvent de l'œuvre primitive; l'idée principale de +Goethe n'est pas son objectif. Sa traduction musicale, elle aussi, se +ressent plutôt de sa passion pour Shakespeare que de son admiration pour +Goethe. Des pages telles que la Marche sur le thème hongrois de Rakocsy, +la scène de la taverne d'Auerbach, révèlent un tempérament qui +s'épanouit plutôt au dehors qu'en dedans et dans lequel on sent vibrer +surtout la fougue inhérente à la race française<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> + +<p>Dans ses Mémoires, dans son Avant-propos, Berlioz déclare hautement +qu'il n'a cherché ni à traduire ni à imiter <i>Faust</i>, mais seulement à +s'en inspirer et à en extraire la substance musicale qui y est contenue. +Il s'excuse également d'avoir osé toucher à un chef-d'œuvre, en y +apportant de nombreux changements. Certes, il faut lui savoir gré +d'avoir fait à ce sujet, son <i>mea culpa</i>; mais nous devons cependant, +nous plaçant à un point de vue des plus élevés, avouer que l'excuse +qu'il donne pour avoir fait circuler la plus libre fantaisie à travers +l'œuvre du poète allemand ne nous satisfait pas pleinement. Il était +libre de prendre dans <i>Faust</i> les pages qui l'intéressaient le plus +vivement, d'y introduire des sujets épisodiques, puisque sa merveilleuse +inspiration l'a amené à produire, à côté du chef-d'œuvre de Goethe, un +autre chef-d'œuvre. Mais il n'avait pas à déclarer «qu'il était +absolument impossible de mettre en musique le poème de Goethe, sans lui +faire subir une foule de modifications».</p> + +<p>Robert Schumann a prouvé victorieusement le contraire. Dans les parties +qu'il a traduites musicalement, le maître de Zwickau a suivi pas à pas +le texte original. C'était, il faut en convenir, le moyen le plus sûr +pour faire ressortir les merveilleuses beautés de la poésie et en rendre +aussi exactement que possible le sens intime.</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>Profondément rêveur et sentimental, Robert Schumann devait se passionner +pour l'œuvre de Goethe, surtout pour le second <i>Faust</i>, où le mysticisme +règne en maître. De bonne heure, à vingt-trois ans et non à treize, +comme l'ont indiqué par erreur certains commentateurs, il avait songé à +la traduction musicale de <i>Faust</i>. C'est, en effet, à la fin de l'<i>année +1844</i> qu'il quitta Leipzig pour aller résider à Dresde, dans le but de +rétablir sa santé fortement ébranlée à la suite des nombreux travaux +auxquels il s'était livré. Il attribuait lui-même l'état maladif et +inquiétant dans lequel il se trouvait à l'excès de fatigue qu'il avait +éprouvé en se livrant, <i>pour la première fois</i>, à la composition des +<i>Scènes de Faust</i>, dont il avait écrit, en 1844, l'épilogue pour soli, +chœur et orchestre. Cet épilogue n'aurait jamais été édité, mais il a +été exécuté plusieurs fois à Leipzig, à Dresde et à Weimar.</p> + +<p>Il ne cessa, par la suite, de revenir à ce gigantesque travail, dont il +était fortement épris. Dans une lettre adressée de Dresde, le 20 juin +1848, à Carl Reinecke, il lui annonce qu'il a fait jouer pour la +première fois, en petit comité, le finale de <i>Faust</i> avec orchestre et +il ajoute: «Je croyais ne pouvoir arriver à terminer la composition de +ce morceau, surtout le chœur final; il m'a cependant pleinement +satisfait. Je voudrais le faire exécuter l'hiver prochain à +Leipzig;—peut-être y serez-vous?»</p> + +<p>Du 14 juillet à la fin d'août 1849, il écrivit quatre scènes de <i>Faust</i> +pour orchestre. Cette année 1849 fut peut-être la plus productive de la +vie du compositeur et cette prodigieuse fécondité pourrait être +attribuée à la cause suivante: il fut forcé, à la suite des événements +politiques, de quitter Dresde, en mai 1849, pour se réfugier à Kreischa, +petit bourg voisin, où il trouva le loisir voulu pour se livrer à ses +merveilleuses inspirations. Fait à noter: c'est dans cette période que +la poésie de Goethe le hanta surtout, puisqu'il écrivit, du 18 au 22 +juin 1849, quatre <i>Mélodies de Mignon</i>, extraites du <i>Wilhelm Meister</i> +de Goethe,—puis, les 2 et 3 juillet de la même année, le superbe +<i>Requiem de Mignon</i><a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p> + +<p>Nous voyons ensuite qu'à l'occasion du centenaire de Goethe on donna à +Dresde, le 28 août 1849, un festival dans lequel furent exécutés avec +le plus vif succès et en même temps que la <i>Nuit de Walpurgis</i> de +Mendelssohn, les morceaux composés jusqu'à cette époque par Schumann sur +<i>Faust</i>; une audition en fut donnée également, le lendemain 29 août +1849, à Leipzig<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p> + +<p>En avril 1850, Schumann termina la musique des deux dernières scènes de +<i>Faust</i>. Il avait alors réuni les divers épisodes, choisis par lui, tels +qu'ils se succèdent dans l'ordre de la tragédie: 1º Scène du jardin,—2º +Marguerite devant l'image des sept douleurs,—3º Scène de l'église,—4º +Lever du soleil, Ariel, et réveil de Faust,—5º Minuit; les quatre +sorcières,—6º Mort de Faust.</p> + +<p>Ces tableaux forment la première et la seconde partie de la partition. À +quelle époque précise écrivit-il la troisième partie, c'est-à-dire la +plus belle? Il n'est pas douteux que les dernières scènes ont été +composées les premières<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p> + +<p>Ce fut en 1853 qu'il mit la main à la grande ouverture, merveilleuse +introduction à cet ensemble, qui restera un des chefs-d'œuvre de l'art +musical. Il écrivait, à la fin de cette même année, à un jeune officier, +grand amateur de musique, M. Strackerjan: «J'ai beaucoup travaillé dans +ces derniers temps. J'ai écrit une ouverture de <i>Faust</i>, couronnement de +l'édifice d'une suite de scènes tirées de la tragédie.» Cette indication +est précieuse, puisqu'elle nous laisse entendre que les trois parties +dont se compose la partition étaient entièrement achevées en 1853.</p> + +<p>Robert Schumann avait pensé à faire un opéra de <i>Faust</i>; on trouve en +effet le titre de ce drame inscrit sur son livre de projets. Il s'arrêta +au sujet de <i>Geneviève</i> et, malgré le peu de succès qu'obtint cette +belle œuvre, il songea encore à une nouvelle composition de Goethe, +<i>Hermann et Dorothée</i>. Il témoigna, à plusieurs reprises, le désir +d'écrire un nouvel opéra sur ce sujet, notamment dans des lettres +adressées le 21 novembre et 8 décembre 1851 à Maurice Horn, l'auteur du +<i>Pèlerinage de la Rose</i>. Dans celle du 8 décembre, il dit: «Je n'ai pu +encore rassembler mes idées au sujet d'<i>Hermann et Dorothée</i>. Mais, +réfléchissez donc, je vous prie, si vous pourriez traiter le sujet de +façon à ce qu'il remplisse une soirée de théâtre, ce dont je doute..... +Je veux que ce soit un grand opéra et vous êtes certainement de mon +avis. Musique et poésie devront être écrites d'un style simple, naïf et +champêtre.»</p> + +<p>En ce qui concerne <i>Faust</i>, nous estimons que Robert Schumann fit +sagement en renonçant à faire un opéra de cette grande épopée, qui, en +raison même de sa conception hardie et surnaturelle, nous semble +repousser le cadre de la scène, et dont la haute et sublime fantaisie +s'épanouit plus librement et d'une manière plus artistique, dans +l'acception la plus haute du mot, sous la forme d'une œuvre lyrique ou +oratorio romantique pour soli, chœur et orchestre.</p> + +<p>Un subtil esprit, entre tous, un critique des plus compétents, avec +lequel nous voudrions toujours être d'accord, M. René de Récy, ne +partage pas entièrement notre avis sur le mérite de la traduction +musicale de <i>Faust</i> par Robert Schumann<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>. Il reconnaît que le +compositeur a suivi pas à pas le texte et respecté les vers, qu'il a +senti <i>plus profondément qu'un autre</i> la merveilleuse beauté du +dénouement; mais il n'ose dire qu'il a rendu la grandiose mise en scène +de l'œuvre, la poésie tout entière. Nous lui répondrons:</p> + +<p>Si, dans le poème de Goethe, on perçoit, à côté de toutes les audaces, +un esprit toujours pondéré, qui calcule ses effets et rêve toujours «le +divin équilibre», on découvre, sans aucun doute, dans la partition de +Schumann, un esprit rêveur, idéaliste, plus apte à interpréter les +poésies passionnées et troublantes d'Henri Heine ou de Lord Byron que +celles de l'Olympien de Weimar. Goethe était un classique et Schumann un +lyrique. Beethoven, qui avait pensé souvent à mettre <i>Faust</i> en musique, +possédait peut-être les qualités adéquates, de nature à nous donner une +traduction, dans laquelle le développement de la pensée du poète aurait +été plus fortement, sinon plus poétiquement rendu. Mais Beethoven n'a pu +réaliser son projet et nous devons nous estimer heureux d'avoir possédé +un génie comme Schumann pour faire vibrer les cordes de la lyre.</p> + +<p>Ces réserves faites, il ne faut pas perdre de vue que le compositeur n'a +pas eu l'intention de traduire dans son entier l'œuvre de Goethe; il a +seulement détaché du poème, pour les mettre en musique, les scènes qui +convenaient le mieux à son tempérament; c'est ainsi que la troisième +partie, toute de mysticisme, est de beaucoup la plus belle. On peut dire +qu'elle est la résultante de l'esprit qui a toujours animé Robert +Schumann, du milieu intellectuel dans lequel il a vécu.</p> + +<p>Nous verrons, en analysant la partition, si le musicien n'a pas été un +traducteur merveilleux du poète et si les arguments de notre confrère, +M. René de Récy, ne sont pas un peu spécieux, s'ils ne faiblissent pas +devant la beauté de l'œuvre.</p> + +<p>Avouons sincèrement qu'il ne nous a pas enlevé «nos chères illusions».</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>La première partie des scènes de <i>Faust</i> de R. Schumann<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a> est fort peu +développée; elle ne contient que trente-sept pages, alors que la seconde +en renferme quatre-vingt-deux et la dernière cent soixante-dix-huit. +Voici, du reste, les scènes empruntées par le musicien au poème de +Goethe, en ce qui concerne la première partie:</p> + + +<table summary="table" cellspacing="0" cellpadding="2" class="small2"> +<tr align="center"><td>Ouverture.</td><td> </td><td> </td></tr> + +<tr align="center"> +<td> </td> +<td>Nº 1.</td> +<td> </td></tr> + +<tr align="center"><td><i>Scène du jardin</i><br />Duo</td> +<td style="border-left: 2px solid black;">Ainsi tu m'avais reconnu +<br /><i>Du kanntest mich, o Kleiner</i></td> +<td style="border-left: 2px solid black;padding-left:1%;">Faust. Marguerite.</td></tr> + +<tr align="center"> +<td> </td> +<td>Nº 2.</td> +<td> </td></tr> +<tr align="center"><td><i>Marguerite devant l'image de</i><br /> +<i>la Mère des sept douleurs</i><br /> +Prière</td><td style="border-left: 2px solid black;">Ô vierge, ô pauvre mère<br /> +<i>Ach neige,</i><br /><i>du Schmerzensreiche</i></td><td style="border-left: 2px solid black;">Marguerite.</td></tr> + +<tr align="center"> +<td> </td> +<td>Nº 3.</td> +<td> </td></tr> + +<tr align="center"><td><i>Scène de l'église</i><br /> +Soli et chœur</td> +<td style="border-left: 2px solid black;">En ton enfance pure<br /> +<i>Wie anders, Gretchen, war</i><br /> +<i>dir's</i></td> +<td style="border-left: 2px solid black;padding-left:1%;">Le mauvais esprit.<br /> +Marguerite.<br /> +Le chœur.</td></tr> +</table> + + +<p>Écrite au déclin de la vie de Schumann, l'ouverture est, comme celle de +<i>Manfred</i>, une préface au drame romantique, dans laquelle s'agitent tour +à tour les sensations les plus diverses, passant de la véhémence extrême +à l'accalmie momentanée. Ne prélevant aucune des idées musicales que +renferme la partition, elle s'éloigne, en ce sens, des ouvertures +placées par Weber et Richard Wagner en tête de leurs drames lyriques, et +dans lesquelles apparaissent, par anticipation, les thèmes principaux de +l'œuvre. Mais elle porte la marque de l'essence même du génie de +Schumann et fait pressentir admirablement le sens général d'une création +où Goethe et, à la suite, son illustre traducteur ont, à travers des +alternatives d'ombre et de lumière, abouti à un grandiose hosanna de +l'éternel amour féminin!</p> + +<p>Le début est d'un mouvement solennel et lent; le motif sombre, soutenu +par les trémolos, n'est que le germe de la phrase musicale, qui apparaît +au <i>più mosso</i> et dont voici la contexture:</p> + +<p class="c"><img src="images/003.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p>À cette phrase très énergique, d'un rythme saisissant et des plus +intéressantes dans ses développements, s'enchaîne une seconde idée, +pleine de charme, à la forme caressante, avec mélange de trait liés en +doubles croches et en triolets:</p> + +<p class="c"><img src="images/004.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p>Ce sont les deux thèmes qui, tour à tour présentés, forment l'ensemble +de cette magistrale ouverture, dont la conclusion en majeur rappelle +peut-être au début tel hosanna de la troisième partie.</p> + +<p>On s'est plu, non sans raison, à placer en première ligne la seconde et +la troisième partie des <i>Scènes de Faust</i> de Robert Schumann. Ce sont +sans nul doute les pages les plus merveilleuses de la partition; mais on +a un peu trop négligé de nous révéler les beautés contenues dans la +première partie que le compositeur n'avait pas eu le temps de rendre +plus complète.</p> + +<p>Rien de plus frais, de plus séduisant que la <i>Scène du jardin</i>, dans +laquelle se manifeste l'âme pure de Marguerite, à laquelle s'unit celle +de Faust, subjugué par le doux parfum qui se dégage de cette fleur non +encore épanouie. Comme la phrase haletante de l'orchestre, soutenue par +les accompagnements en triolets, donne bien tout d'abord le sens intime +de cette scène d'amour et enveloppe d'un réseau léger le dialogue des +deux amants! Comme ce dialogue lui-même est habilement mené et quel +attrait légèrement voilé émane de la traduction musicale, serrant de +près le texte du poète! Timides sont les premières paroles échangées +entre Faust demandant son pardon et Marguerite avouant son trouble: +bientôt la douce mélodie prend corps et devient plus caressante dans la +révélation du naïf amour de la jeune fille. Quel charme dans l'épisode +de l'effeuillage de la marguerite, se terminant par ce cri du cœur:</p> + +<p class="c"><img src="images/005.png" alt="musique ecrite" /></p> + + +<p class="non">suivi de cette adorable phrase de Faust, d'un sentiment si profond:</p> + +<p class="c"><img src="images/006.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p>Et, en présence de cet amour immense, triomphant qui surprend Marguerite +et la terrasse pour ainsi dire, arrive cette interruption en mineur: +«Mon Dieu, j'ai peur», qui peint bien l'agitation de son âme.—Puis, +après un trait de basson amenant l'interruption de Méphistophélès et +celle de Marthe, la trame mélodique s'éteint sur cette tendre réponse de +Marguerite</p> + +<p class="c"><img src="images/007.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p>L'orchestre fait entendre encore quelques notes <i>pianissimo</i> et s'efface +comme la lumière du jour.</p> + +<p>Toute cette scène si vivante n'est-elle pas la traduction poétique la +plus vraie, la plus exempte de miévrerie du <i>Jardin de Marthe</i>?</p> + +<p>Remarquons, sans arrêter l'attention du lecteur plus qu'il ne convient, +que Schumann, à l'exemple de Spohr, a écrit le rôle de Faust pour voix +de baryton. En adoptant ce timbre vocal, les deux compositeurs ont +voulu, sans nul doute, donner au rôle de Faust un caractère plus viril. +Mozart avait eu la même pensée en créant le rôle de Don Juan.</p> + +<p>Plein d'admiration pour le talent de Schubert, le maître de Zwickau +n'a-t-il pas été attiré spécialement, comme son émule, vers cette scène +du premier <i>Faust</i>: Marguerite devant l'image de la Mère des Sept +douleurs? Ce qu'il y a de certain c'est que les deux compositeurs ont +trouvé, pour exprimer la douleur de cette <i>suppliante</i>, des accents +pleins d'onction qui deviennent plus expressifs et pathétiques, à mesure +que la coupable exhale plus vivement sa plainte et se prosterne aux +pieds de la Vierge, en la conjurant de la sauver. Schumann n'a point +donné un caractère religieux à la prière de Marguerite; c'est le +gémissement de la pécheresse succombant sous le poids du remords, qui, +après avoir offert à la Mère des Sept douleurs des fleurs qu'elle arrose +de ses larmes et s'être agenouillée devant son image, espère trouver en +elle un soulagement à ses maux. La mélodie, accompagnée dès le début par +les altos, le hautbois et la clarinette, est d'une douloureuse +tristesse; elle commence dans un mouvement lent, pour s'accentuer et +prendre son libre essor sur les mots:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">«Partout où je me traîne</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Partout me suit ma peine.</span><br /> +</p> + +<p>L'accompagnement et le chant se précipitent avec une charmante +progression: quelle page étonnante de couleur! Au changement de +mouvement de quatre temps en six-quatre, le chant s'épanouit doucement +jusqu'à ce cri de désespoir: «Ah, sauve-moi, protège-moi». Puis, +lentement et pianissimo s'achève la conclusion poignante sur cette +phrase soutenue par les trémolos de l'orchestre, dans laquelle +Marguerite affaissée murmure un dernier appel à la Vierge,</p> + +<p class="c"><img src="images/008.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p>Voici maintenant Marguerite à l'église où l'on célèbre le service des +morts; elle est couverte d'un long voile. Derrière elle se tient le +Mauvais Esprit qui l'empêchera de prier et de trouver la consolation +qu'elle pouvait espérer dans l'unique refuge qui lui restait.</p> + +<div class="blockquot"><p>«<i>Le Mauvais Esprit.</i> Te souviens-tu, Marguerite, de ce temps où tu +venais ici te prosterner devant l'autel? Tu étais alors pleine +d'innocence, tu balbutiais timidement les psaumes, et Dieu régnait +dans ton cœur. Marguerite, qu'as-tu fait? Que de crimes tu as +commis! Viens-tu prier pour l'âme de ta mère, dont la mort pèse sur +ta tête? Sur le seuil de ta porte, vois-tu quel est ce sang? C'est +celui de ton frère; et ne sens-tu pas s'agiter dans ton sein une +créature infortunée qui te présage de nouvelles douleurs?</p> + +<p>«<i>Marguerite.</i> Malheur! malheur! Comment échapper aux pensées qui +naissent dans mon âme et se soulèvent contre moi!</p> + +<p class="hang"> +«<i>Le chœur: Dies irae, dies illa</i><br /> +<i>Solvet sæclum in favilla.</i><br /> +</p> + +<p>«<i>Le Mauvais Esprit.</i> Le courroux céleste te menace, Marguerite; +les trompettes de la résurrection retentissent: les tombeaux +s'ébranlent et ton cœur va se réveiller pour sentir les flammes +éternelles.</p> + +<p>«<i>Marguerite.</i> Ah! si je pouvais m'éloigner d'ici! les sons de cet +orgue m'empêchent de respirer et les chants des prêtres font +pénétrer dans mon âme une émotion qui la déchire.</p> + +<p class="hang"> +<i>«Le chœur: Judex ergo cum sedebit</i><br /> +<i>Quidquid latet apparebit</i><br /> +<i>Nil inultum remanebit.</i><br /> +</p> + +<p>«<i>Marguerite.</i> On dirait que ces murs se rapprochent pour +m'étouffer; la voûte du temple m'oppresse: de l'air! de l'air!</p> + +<p>«<i>Le Mauvais Esprit.</i> Cache-toi; le crime et la honte te +poursuivent. Tu demandes de l'air et de la lumière, misérable! +qu'en espères-tu?</p> + +<p class="hang"> +«<i>Le chœur: Quid sum miser tunc dicturus?</i><br /> +<i>Quem patronum rogaturus,</i><br /> +<i>Cum vix justus sit securus?</i><br /> +</p> + +<p>«<i>Le Mauvais Esprit.</i> Les saints détournent leur visage de ta +présence; ils rougiraient de tendre leurs mains vers toi.</p> + +<p>«<i>Le chœur: Quid sum miser tunc dicturus?</i><br /> «Marguerite crie au +secours et s'évanouit.»</p></div> + +<p>Quelle scène! Et comme le compositeur a su rendre les angoisses de cette +malheureuse qui ne peut s'isoler dans la prière, accablée par les +menaces de l'Esprit du mal et succombant sous le poids des accords du +plus foudroyant des <i>Dies iræ</i>. Schumann n'a pas craint de donner un +assez long développement à cette scène de l'église. Les imprécations de +Satan, accompagnées par les accords vigoureux et les trémolos de +l'orchestre, les phrases entrecoupées de Marguerite voulant échapper à +ses terreurs et implorant la grâce divine, les terribles sonorités du +<i>Dies iræ</i>, tout cet ensemble constitue une page des plus dramatiques, +qui est l'interprétation, dans sa plénitude, de la pensée de Goethe.</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + + +<p class="head top15">DEUXIÈME PARTIE</p> +<hr style="width: 10%;" /> +<p class="c"><i>Nº 4. Lever du soleil.—Nº 5. Minuit.—Nº 6. Mort de Faust.</i></p> +<hr style="width: 10%;" /> + +<p>Contraste frappant entre le drame précédent et la scène, toute +d'apaisement, par laquelle s'ouvre la deuxième partie! Faust, étendu sur +le gazon émaillé de fleurs, dans la contrée la plus charmante, sous +l'influence de la fatigue, de l'inquiétude, cherche le sommeil. Les +ombres de la nuit envahissent insensiblement le paysage et les sylphes +voltigent ça et là, légers, empressés autour du Docteur. Les accords +voilés de la harpe se font entendre et les murmures de l'orchestre +évoquent l'écho du monde surnaturel, le balancement de ces esprits +invisibles flottant au milieu de la nuit étoilée; les phrases les plus +caressantes célèbrent les splendeurs de la nature que Schumann, suivant +l'exemple de Goethe, a chantées avec enthousiasme. Comme l'air circule +et quel décor magique! On subit l'enchantement de cette scène +ravissante, ouvrant la plus merveilleuse des perspectives sur la féerie. +Et, lorsqu'après une délicate rentrée de l'orchestre, la voix d'Ariel se +fait entendre, engageant les Elfes légers à bercer l'âme souffrante de +Faust, l'enchantement est complet; l'âme ressent une impression de +repos, de paix. Le chant d'Ariel est affectueux, soutenu par ces +accompagnements bien particuliers au génie de Schumann. Notons surtout +la jolie phrase mélodique:</p> + +<p class="c"><img src="images/009.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p>Pianissimo et dans un mouvement un peu plus animé les Elfes célèbrent +les douceurs, les splendeurs de la nuit, l'heure du mystère, la blanche +étoile brillant au firmament, la voûte céleste resplendissant sous le +scintillement des diamants qui l'illuminent. Leur chant s'accentue et +devient presque triomphal lorsqu'au changement de mesure (<sup>6</sup>/<sub>8</sub>), ils +rappellent que:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">«Les vallées sont plus vertes</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sous la fraîcheur de la nuit.»</span><br /> +</p> + +<p>C'est un véritable hymne à la nature en repos. La phrase musicale +s'étage par progressions successives sur les vers:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">«Les moissons dans les vallées</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Cèdent au baiser du vent.»</span><br /> +</p> + +<p>Mais le jour va paraître et toute la théorie légère s'écrie: «Ah!... +voyez..... C'est le jour nouveau». Les trompettes sonnent. Quelle aube +éblouissante! Quel cri strident est celui d'Ariel annonçant le réveil de +la nature! L'orchestre, avec ses trémolos, introduits avec une certaine +discrétion dans les œuvres de Schumann, et l'appel des trompettes, +s'épanouit avec une ampleur magistrale. Puis, dans une phrase courte, +qui a toute la grâce d'un lied printanier, Ariel engage les Sylphes à se +glisser doucement dans la fleur à peine éclose, couverte de rosée et à +fuir la lumière du jour bruyant.</p> + +<p>C'est toujours à la nature que revient sans cesse le panthéiste Goethe; +son âme est en communion constante avec elle. En véritable fils de +Rousseau<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>, le culte qu'il professe est celui de la création, l'amour +poussé jusqu'au fanatisme des grandes puissances primordiales. Il +personnifie bien à lui seul l'esprit d'outre-Rhin, que le poète Henri +Heine dépeignait ainsi: «Le panthéisme est la religion occulte de +l'Allemagne».</p> + +<p>Après avoir calmé l'âme inquiète de Faust, il le met, à son réveil, en +présence de toutes les beautés de l'aube étalant ses divines colorations +à l'horizon. Le soleil commence à éclairer la cime des montagnes. +«Salut, nouveau matin!» s'écrie Faust. Et l'orchestre de Schumann, dans +lequel les altos et les violoncelles jouent les rôles principaux, suit +la pensée du poète et la souligne. Sur les mots: «Ô splendeurs!» les +trémolos, mêles aux appels des instruments à vent, et avec une +progression dans les basses, soutiennent la voix de Faust annonçant le +lever du soleil, et en célébrant les beautés dans un véritable cantique +d'action de grâces. Mais les rayons trop vifs l'aveuglent; il en +détourne les yeux éblouis. Repris de ses angoisses, de ses +désespérances, il se demande si cette lumière est l'amour ou la haine. +Schumann a su revêtir d'un profond sentiment de tristesse la pensée du +poète, et, sur cette phrase: «<i>Telle est la vie brillante ou désolée</i>», +il amène une suspension que prolonge de longs accords indiqués +<i>pianissimo</i> pour terminer par un appel brillant au soleil de flamme.</p> + +<p>Voilà Minuit (Mitternacht)! Quatre vieilles femmes vêtues de gris +s'avancent vers le Palais, où Faust, chargé d'années et de gloire, ne +rêve plus maintenant qu'aux grands problèmes économiques. Les quatre +fantômes sont la Détresse, la Dette, le Souci, la Nécessité. La nuit est +noire; les nuages filent à l'horizon et les étoiles disparaissent. +Schumann a donné à cette scène un caractère des plus lugubres. Sur un +dessin d'orchestre à <sup>6</sup>/<sub>8</sub>, dans la forme du scherzo qu'affectionna +Mendelssohn et, où apparaissent des tenues d'instruments à vent +auxquelles répondent en triolets <i>staccati</i> les archets, les voix des +quatre spectres se font successivement entendre; c'est une sorte de glas +funèbre qui fait pressentir la mort prochaine de Faust:</p> + +<p class="c"><img src="images/010.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p>Le souci, seul, peut pénétrer dans la demeure du riche et se glisse par +le trou de la serrure.</p> + +<p>Quels sont ces spectres maudits, s'écrie Faust dans l'intérieur de son +palais? Quelles sont ces funèbres visions? Il déplore, trop tard hélas, +de s'être livré à la magie; il se croit seul..... La porte grince et +personne n'entre. Il tremble, le savant docteur..... «<i>Qui donc est +là?</i>».... «<i>La question provoque le oui</i>» répond le Souci. Robert +Schumann a suivi, encore ici, presque pas à pas le texte de Goethe et a +su lui donner musicalement la couleur juste. Sur les mots: <i>Qui donc est +là? Quelqu'un vient-il d'entrer? Qui donc est là?</i>», de longues tenues +d'accord s'éteignent pianissimo. On sent l'effroi dont est pénétré +Faust. Après la phrase du Souci, pleine d'un sentiment de tristesse, +éclate cette fière et triomphante réponse de Faust:</p> + + +<p class="c"><img src="images/011.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p>«Schumann», écrivait Léonce Mesnard, «fait percevoir, dans ce passage, +avec la gravité et l'élévation qu'on pouvait souhaiter, cet état d'un +noble esprit parvenu à l'achèvement de sa maturité morale, en rompant +avec toute illusion et en prenant pleine possession de soi-même.»</p> + +<p>Mais le Souci poursuit sa complainte, à laquelle viennent se joindre +quelques notes de hautbois.—«<i>Assez, s'écrie Faust; ta fâcheuse litanie +troublerait la raison..... Sois maudit, Spectre qui torture à loisir +l'espèce humaine..... Je brave ton pouvoir</i>».—Hélas! il l'éprouve sur +l'heure la puissance du Souci qui, en se retirant, l'aveugle en +soufflant sur lui. À noter la légèreté du trait final de l'orchestre de +Schumann, suite de triolets vifs, légers, sorte de murmure rendant +l'impression du souffle rapide qui enlève la vue à Faust.</p> + +<p>«L'infirmité qui vient d'atteindre Faust, a dit excellement Blaze de +Bury, loin d'étouffer son activité, l'aiguillonne et la provoque. La +lumière qui rayonnait au-dehors va se concentrer désormais tout entière +au-dedans de lui-même. Aveugle, il poursuivra ses projets créateurs avec +plus d'instance, de force, de résultat, et son application ne courra +plus la chance de se laisser distraire par le spectacle varié des +phénomènes extérieurs. Dans l'obscurité des yeux, l'âme y verra plus +clair.»</p> + +<p>Cette pensée, qui est de la plus grande justesse rappelle le beau vers +de Victor Hugo:</p> + +<p class="c">«<i>Quand l'œil du corps s'éteint, l'œil de l'esprit s'allume.</i>»</p> + +<p>Lorsque l'on a étudié de près les êtres privés de la lumière dès leur +enfance, on les voit s'appliquer bien davantage que les jeunes voyants à +leurs travaux: c'est que, séparés pour ainsi dire de l'extérieur, ils ne +sont nullement détournés de leurs occupations; le travail devient même +pour eux la plus charmante des récréations.</p> + +<p>Et Blaze de Bury continue: «Ici apparaît l'idée toute chrétienne de la +vie nouvelle (<i>vita nuova</i>). Faust, après avoir passé par tous les +degrés de bonheur terrestre, reconnaît dans sa vieillesse, comme +Salomon, que tout est vanité. Les souffrances, les peines (les quatre +femmes) sont des acheminements vers une existence supérieure; le Souci +(par son salut éternel) le rend aveugle, afin que, mort à la terre, il +tende à de plus hautes destinées et se tourne vers l'Éternel dont il +pressent l'approche, grâce à cette force intuitive qui le pénètre et +sert d'intermédiaire à son apothéose finale.»</p> + +<p>Dans la partition de Schumann des accompagnements syncopés donnent +l'idée de la recherche au milieu de l'obscurité et c'est lentement, +solennellement que Faust est pris d'une angoisse momentanée, d'un +désespoir profond, mais pour réagir presque aussitôt. Le mouvement +s'accentue; il s'enthousiasme de radieuses visions. La phrase musicale +devient un cri de triomphe; les trompettes se font entendre: «Allons, +debout, travail aux mille bras!..... Je veux créer merveille sur +merveille..... mon œuvre est belle!» Et l'orchestre achève dans un +tutti vigoureux cette merveilleuse péroraison que traverse un souffle de +haute envolée.</p> + +<p>—La «grande cour du Palais» tel est le titre de la scène, dans laquelle +Goethe a mis fin à la vie terrestre de son héros. Schumann en a fait la +scène VI de sa partition, la conclusion de sa deuxième partie, sous la +dénomination de «Mort de Faust».</p> + +<p>Devant le grand vestibule du palais, Méphistophélès appelle à lui les +<i>Lemures</i>, spectres familiers, sorte de revenants auxquels l'antiquité +donnait l'apparence de squelettes et qui, au moyen âge, formaient les +Esprits de l'air. Avec quelques appels de trompettes et de trombones, +soutenus par des triolets d'un mouvement rapide, Schumann évoque ces +fantômes, et il a voulu que les parties d'alto et de ténor fussent +chantées par des voix d'enfants, afin que le contraste fût plus frappant +et la sonorité des timbres plus étrange. Le chœur des <i>Lemures</i>, +creusant avec des gestes bizarres, sur l'ordre de Méphistophélès, la +fosse destinée à contenir la dépouille mortelle de Faust, est une sorte +de complainte, empreinte de tristesse, soutenue à l'orchestre par un +accompagnement imitatif. L'apparition de Faust, sur les degrés de son +palais, cherchant à se guider entre les piliers de la porte, est d'un +effet saisissant; le compositeur, en employant la sonorité mystérieuse +et un peu féerique des cors, a donné à cette page une impression de +grandeur qui ne fait que s'accroître jusqu'au moment où Faust tombera +entre les bras des spectres qui le coucheront sur le sol. Bercé par les +illusions, malgré l'ironie implacable de Méphistophélès, il entend avec +transport le cliquetis des bêches. C'est la multitude qui travaille pour +lui; son œuvre doit grandir en paix..... Il appelle à lui +Méphistophélès, son serviteur, qui rit à part de ses chimères: «Je veux +fonder un brillant empire, dessécher les marais pestilentiels, ouvrir +les espaces à des myriades pour qu'on y vienne habiter, non dans la +sécurité sans doute, mais dans la libre activité de l'existence. Des +campagnes vertes, fécondes!..... Celui-là seul est digne de la liberté +comme de la vie qui sait chaque jour se la conquérir. De la sorte, au +milieu des dangers qui l'environnent, ici l'enfant, l'homme, le +vieillard passent vaillamment leurs années. Que ne puis-je voir une +activité semblable exister sur un sol libre, au sein d'un peuple libre! +Alors je dirais au moment: Attarde-toi, tu es si beau! La trace de mes +jours terrestres ne peut s'engloutir dans l'Œone.—Dans le pressentiment +d'une telle félicité sublime, je goûte maintenant l'heure +ineffable!<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>»</p> + +<p>Et, sur ces mots, il tombe de toute sa hauteur sur le bord de la fosse +qui va l'engloutir.</p> + +<p>La scène est grandiose.</p> + +<p>Cet enthousiasme de Faust, avant sa mort, et ce réveil d'activité ne se +retrouvent-ils pas dans Goethe lui-même, au déclin de sa vie, +reconstituant la bibliothèque d'Iéna, abattant les murailles, s'emparant +de terrains nouveaux, embellissant les environs de la ville, comblant +les fossés, élevant un observatoire, participant à la construction du +palais de Weimar, créant la célèbre école de dessin, qui servit de +modèle à celles d'Iéna et d'Eisenach, donnant, en un mot, une vive +impulsion à l'activité de tous?</p> + +<p>Ce rayonnement de Faust au moment de sa mort, cette exaltation mystique +n'est-ce pas également une sorte de sécurité puisée dans l'espoir de +l'au-delà, ou encore une volupté du martyre qui se lit dans la figure de +<i>Jésus lié à la colonne</i>, dû au pinceau de Sodoma et figurant au musée +de Sienne?</p> + +<p><i>Consommatum est!</i> L'aiguille a marqué minuit. L'horloge s'arrête..... +Tout est fini. L'âme de Faust s'est envolée!</p> + +<p>Schumann prolonge par de longs et doux accords les quelques mesures du +chœur si empreintes d'un sentiment funèbre.</p> +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p class="head top15">TROISIÈME PARTIE.</p> + + +<p>Voici la clef de voûte de l'édifice! Dans l'interprétation de cette +dernière partie du <i>Faust</i> de Goethe, toute de mysticisme, qui vous +conduit de rêve en rêve, de ciel en ciel, Schumann se révèle un +interprète merveilleux. Disciple enthousiaste de Jean Paul, qui lui +avait inculqué, à l'aurore de la vie, sa sensibilité outrée, son lyrisme +échevelé, ses pensées flottantes et que «le son musical charmait et +touchait indépendamment de tout dessin rythmique ou mélodique»<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, le +maître de Zwickau, en suivant le vol hardi de Goethe vers l'empyrée, se +complaisait dans une sorte de contemplation théologique, dans cette +mysticité qui l'avait séduit, dans ce milieu intellectuel, +supra-terrestre où il avait presque toujours vécu. Il possédait cette +volupté de songe qui enlève les initiés au monde extérieur pour les +mettre en quelque sorte en communication avec les esprits +invisibles<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>. Aussi devait-il se passionner pour cette seconde partie +du <i>Faust</i>, ne songer d'abord qu'à elle, en faire l'œuvre de toute sa +vie et lui donner la place prépondérante<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>. Disons enfin et une fois +de plus que, si Robert Schumann nous a donné, au point de vue musical, +une si fidèle et poétique traduction de l'œuvre de Goethe, c'est +qu'aussi bien que le poète de Francfort, il a été un des représentants +les plus autorisés de la grande famille allemande et que tous les deux +se retrouvent dans un trait commun: l'amour de la nature et le culte de +la poésie mêlée à celui de la philosophie.</p> + +<p>Comme Goethe, Schumann a donc entrevu Faust au delà du tombeau. La scène +se passe dans les régions idéales et éthérées, où les anges, flottant +dans une atmosphère supérieure, transporteront la partie immortelle de +Faust, qui sera accueillie par la pécheresse nommée autrefois +<i>Gretchen</i>. C'est une ascension vers le <i>Féminin Éternel</i>, qui nous +attire au ciel<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p> + +<p>Le début est admirable. Au milieu des montagnes, des rochers, des +forêts, dans une profonde solitude vivent de pieux anachorètes dispersés +dans les crevasses des rochers. Toute cette nature sauvage s'animera à +leur voix. «On prêtera l'oreille aux grandes voix de la solitude, +recueillies par Robert Schumann dans le prélude instrumental qui est +suivi du chœur de saints anachorètes, à ces voix dont les rumeurs +indéterminées se mêleront à ce chœur lui-même, sous la forme de sourds +battements d'orchestre. Tout l'effet de ce court et austère prologue +consiste en une succession de notes tour à tour portées l'une vers +l'autre, soit en franchissant les larges intervalles de la sixte et de +l'octave, soit pour se toucher à travers un faible intervalle de +seconde. En l'absence de tout lien mélodique, elles ont l'air d'être +suspendues et de ne reposer sur rien. Le mouvement alternatif de +contraction et de dilatation qui règle leur marche est tout-à-fait +comparable au mouvement incertain du regard lorsque, porté au loin ou +ramené au plus près parmi de vastes espaces muets, il ne trouve pas un +endroit qui l'attire ou l'engage à se fixer<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.»</p> + +<p>Ce merveilleux chœur «Le vent dans la forêt», d'une si majestueuse +douceur, d'un contour si gracieux, accompagné par des batteries en +triolets doit être exécuté lentement, comme l'indique du reste la +partition. La nature n'est-elle pas présente dans ce splendide décor +musical? Quelle atmosphère de mysticité dans ce tableau de saints +anachorètes chantant, dans la solitude, les douceurs d'une vie +patriarcale et honorant le mystère sacré de leur retraite.</p> + +<p>Le chant passionné du «Pater extaticus», qui se relie au chœur +précédent, est délicieusement accompagné par le violoncelle solo, dont +les traits en croches liées enlacent pour ainsi dire la mélodie divine, +qui fait songer aux plus beaux <i>Lieder</i> du maître. C'est une page d'une +brûlante extase, dans laquelle il faut signaler la progression +ascendante, principalement dans la phrase en majeur, se répétant par +deux fois:</p> + +<p class="c"><img src="images/012.png" alt="musique ecrite" /></p> +<p class="c"><img src="images/013.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p>Quel cantique rempli de plus d'enthousiasme que celui du «<i>Pater +profondus</i>» (Région profonde), qui aspire à saisir la grandeur de celui, +dont la présence se révèle partout. Quel charme dans ce chant «Le sol +frémit» et quel joli soupir du hautbois repris immédiatement par la +voix: «Mon âme obscure en sa détresse»!</p> + +<p>Existe-t-il un chant plus vaporeux, dans sa brièveté, que celui du +«<i>Pater seraphicus</i>» se liant au chœur des enfants bienheureux: «Père, +dis-nous où nous sommes?» Et nous voici en plein ciel! Léonce Mesnard, +auquel il faut souvent revenir lorsque l'on étudie les œuvres de Robert +Schumann ou de Johannès Brahms, a très justement écrit au sujet de cette +succession des enfants bienheureux, des anges novices et des anges +accomplis qui représentent, tous les degrés de la nature céleste: +«Vienne le moment où, sur les traces de l'auteur de <i>Faust</i>, Schumann +fera monter ces petits, ces humbles, de la bouche desquels Dieu reçoit +ses meilleures louanges, tout près du Créateur des mondes, ou bien les +associera à l'adoration de l'<i>Éternel féminin</i>,—avec quelle fraîcheur +d'accents la pureté préservée de l'enfance se distinguera de la pureté +reconquise des âmes tendrement repentantes dans le <i>Chœur mystique</i>. Et +comme, parmi ces ravissements célestes, se glisse un reflet idéal de +cette aimable timidité de l'enfant, si avide de pardon que, le recevant, +il n'ose y croire<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.» La première partie du chœur des enfants +bienheureux a toute la grâce naïve d'un Noël, que relève un sentiment +bien romantique.</p> + +<p>Le chœur des anges, planant dans les plus hautes sphères et portant la +partie immortelle de Faust, est, lui, un merveilleux hosanna, célébrant +la délivrance du héros et sa bienvenue dans l'empyrée. Puis survient ce +délicieux épisode, d'une fraîcheur printanière «<i>De ces roses +effeuillées</i>», chanté par le soprano solo et repris par le chœur. C'est +une page digne d'être comparée aux plus beaux Lieder, émanant de la +plume de Robert Schumann. Remarquez quelle légèreté donne au thème +principal, à la divine mélodie, l'accompagnement à contre-temps, et +comme ce thème, coupé par le <i>tutti</i>, se représente toujours avec +grâce!</p> + +<p>L'épisode des «<i>Rases effeuillées</i><a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>» ne reporte-t-il pas le souvenir +à la pléiade des peintres de l'école mystique, dont Fra Angelico fut le +chef, surtout à Sandro Botticelli<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>, ce disciple de Savonarole,—à ses +œuvres toutes empreintes d'une poésie mélancolique qui «chante au fond +de l'âme et longtemps y résonne en doux et mélodieux accords». Sans +parler de cette œuvre de grâce, de cette fleur de rêve, l'<i>Allégorie du +Printemps</i>, une des pages parmi les plus belles et les plus suggestives +du maître, à l'Académie des beaux-arts de Florence, voyez au musée du +Louvre, dans la salle réservée aux primitifs de l'Italie, l'adorable +vierge entourée de l'enfant Jésus et de saint Jean. Comme la mysticité +se révèle dans les doux et naïfs regards des deux enfants, dans les +lignes si pures du visage! C'est dans un nimbe d'or et de roses que +s'estompe l'angélique figure de la Vierge, avec les yeux baissés, +presque clos, ses beaux cheveux blonds à peine dissimulés sous une gaze +blanche, d'une transparence aérienne. En plaçant cette scène divine dans +un jardin fleuri de roses qui font cortège à la «<i>Mater gloriosa</i>», +Botticelli a encore ajouté une note plus troublante à cette œuvre, la +genèse même de l'art toscan.</p> + +<p>Et ces enfants bienheureux ne font-ils pas songer à ce bel enfant du +tableau de Ghirlandajo, également au musée du Louvre<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>? Quelle +intensité d'expression dans la tête de cet adolescent aux boucles +blondes tombant sur les épaules et coiffée d'une petite toque rouge! +Élevant son regard vers le saint personnage, dont la figure souriante et +pleine d'affection semble l'encourager, ne semble-t-il pas prononcer les +mots mis par Goethe dans la bouche des enfants bienheureux: «Dis, père, +où sommes-nous»?</p> + +<p>Ainsi que la poésie de Goethe, la musique de Robert Schumann s'élève +d'ascension en ascension. Véritable inspiration du génie est ce chœur +des anges novices (<i>Die jüngern Engel</i>); le mélange du rythme ternaire +dans la partie de chant et du rythme binaire à l'orchestre laisse une +impression étrange d'impalpable, de voilé comme la vapeur du nuage +enveloppant la troupe agile des enfants bienheureux, qui s'envole dans +le liquide azur de l'air. Et sur ce chœur se greffe une courte phrase +pleine d'amour divin.</p> + +<p>Quelle douceur et quelle grâce attendrie dans le chœur des anges +accueillant l'âme de Faust, rappelant dans la conclusion «<i>Qu'il soit le +bienvenu</i>» la contexture du ravissant motif «<i>De ces roses +effeuillées</i>»!</p> + +<p>L'Hosanna qui le suit est, au contraire, un éclatant et majestueux chant +de victoire, possédant la carrure des pages magistrales de Bach ou de +Hændel. Le ciel s'est entrouvert; les légions célestes exultent.</p> + +<p>De toute beauté est l'invocation du D<sup>r</sup> Marianus «<i>Ô ciel immense</i>», +suivie d'un cantique d'une pureté absolument idéale, adressée à la +Vierge:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">«<i>Toi qui règnes par l'amour</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Ô maîtresse du monde.</i>»</span><br /> +</p> + +<p>Le dessin des harpes et les jolies notes du hautbois qui tantôt répond à +la voix, tantôt l'accompagne discrètement, sont de véritables perles, +sorties de l'écrin de Schumann. Dans toutes ces pages, le grand musicien +a vaincu les difficultés qui pouvaient résulter de l'interprétation du +texte et a su éviter la monotonie par les contrastes les plus frappants.</p> + +<p>À la voix du D<sup>r</sup> Marianus viennent se joindre le chœur des pénitentes, +et les voix suppliantes de la grande pécheresse, la femme Samaritaine et +Marie Égyptienne. C'est une longue phrase, composée de notes égales en +valeur, qui monte et descend et ne prend fin qu'au moment où une +pénitente, celle qui fut autrefois Marguerite, se prosterne devant la +«<i>Mater gloriosa</i>» planant dans l'atmosphère, pour proclamer le retour +de celui qu'elle aima sur la terre. La mélodie est courte; mais elle est +pleine de tendresse épanouie et rappelle telles pages gracieuses du +<i>Paradis et la Péri</i>. Le chœur la reprend, du reste, immédiatement, mais +en valeurs diminuées; puis, dans un mouvement plus vif, la voix de +Marguerite se fait entendre, accompagnée par la voix d'alto et les +dessins en croches liés et exécutés pianissimo par l'orchestre.</p> + +<p>À cette dernière et touchante intervention de Marguerite la Mère des +cieux fait entendre cette parole consolatrice:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">«<i>Monte toujours plus haut vers la sphère divine</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Il te suivra, s'il te devine.</i>»</span><br /> +</p> + +<p>La musique est aussi sobre que le texte et deux notes, <i>mi</i> et <i>fa</i> +naturel, suffisent à Robert Schumann pour établir le contraste voulu +entre cette voix glorieuse planant au plus haut de l'empyrée et celles +des suppliantes.</p> + +<p>Le D<sup>r</sup> Marianus adresse une dernière invocation à la Vierge.</p> + +<p>Aussitôt commence ce chœur mystique, l'apothéose de l'œuvre! Pages +admirables dans le style fugué, à travers lesquelles passe le grand +souffle de Bach et de Beethoven<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>. Comme tout s'enchaîne logiquement, +merveilleusement! Les voix débutant pianissimo, avec des tenues de +trombones, s'étagent successivement et se réunissent, en passant par un +<i>crescendo</i> habilement ménagé, dans un embrasement général. Puis, comme +dans les œuvres religieuses des deux grands maîtres, précurseurs de +Robert Schumann, le quatuor intervient pour jeter sa note douce et +idéale. Le chœur reprend bientôt dans une forme plus moderne et dans un +mouvement vif pour chanter la gloire de la Femme éternelle, de la reine, +de la vierge d'amour</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Le Féminin éternel</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Nous attire au ciel.</i>»</span><br /> +</p> + +<p>Puis tout s'éteint graduellement et doucement dans une sorte de +symphonie mystérieuse et murmurante.</p> + +<p>«L'exécutant d'une symphonie musicale ignore ce que sa main et sa voix +produisent sur celui qui l'écoute<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>».</p> + +<p>Il en est de même de toute œuvre d'art qui porte en soi une vertu +souvent ignorée de son créateur. Goethe, en chantant la gloire divine, +pouvait-il prévoir qu'il transmettrait à un illustre traducteur, Robert +Schumann, cette céleste étincelle, cette flamme intérieure, nécessaires +pour conduire la pauvre âme de Faust de ciel en ciel et pour glorifier +l'<i>Éternel Féminin</i> avec ces harmonies qui semblent nous transporter +dans la région du rêve, en des Élysées ignorés.</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>Il faudrait citer, dans leur entier, les belles pages qu'un poète, un +philosophe de haute envergure, M. E. Schuré, a consacrées, dans le +<i>Drame musical</i>, au <i>Faust</i> de Goethe.</p> + +<p>Nous en détacherons le fragment suivant, qui sera la conclusion la plus +éloquente que nous puissions imaginer de notre étude sur la partition de +R. Schumann et sur la réunion nécessaire de la poésie et de la musique +impliquée par le second <i>Faust</i>:</p> + +<div class="blockquot"> +<p>«La poésie est revenue, avec Shakespeare, à la mimique vivante et +persuasive; avec le <i>Faust</i> de Goethe elle revient aussi à la musique, +ou du moins elle y touche. Quoique l'ensemble du poème se maintienne +dans la langue du drame parlé, l'appel pressant de la poésie à la +musique n'est nulle part plus sensible qu'ici. Comment nous représenter +sans musique l'évocation de l'Esprit de la Terre, la matinée de Pâques +et tant d'autres scènes? Si la seconde partie de la tragédie se dérobe à +la mise en scène, c'est que la musique seule la rendrait possible. +Seule, elle pourrait faire sortir de l'abîme l'image rayonnante d'Hélène +et faire résonner la lyre et la voix d'Euphorion. Le même fait que nous +avons noté à propos de la tragédie d'Eschyle et de Sophocle revient +s'imposer à nous: dès que le drame s'élève aux plus hautes sphères, il +réclame la musique et demeure incomplet sans elle.</p> + +<p>«Si cette vérité nous frappe à chaque instant dans le premier et le +second <i>Faust</i>, elle éclate avec force à la conclusion du poème. Après +la mort de son héros, Goethe sentait le besoin de nous donner la +substance idéale de sa vie en une image grandiose et de nous emporter, +pour conclure, aux régions les plus pures de la pensée et du sentiment. +C'est pour cela qu'il fait descendre le ciel sur les cimes de la terre +et nous représente la transfiguration de Faust parmi les saints et les +anachorètes campés dans des gorges montagneuses qui avoisinent l'éternel +azur..... Ici nous n'approchons plus seulement de la musique, nous y +voguons à pleines voiles. Dans ces rythmes fluides, dans ces extases +débordantes, ces ivresses d'amour et de sacrifice, nous sentons déjà les +élancements de la mélodie et les effluves de la symphonie............... +</p> + +<p>«.....Là, dans cette région sublime, où Faust est accueilli par l'âme +transfigurée de Marguerite, où les splendeurs mêmes du monde visible +s'évanouissent et ne semblent plus que des symboles passagers, là ou +l'<i>Éternel Féminin</i> flotte au-dessus des dernières cimes sous la figure +rayonnante de la <i>Mater gloriosa</i> et attire les âmes en haut par la +force de l'amour,—là aussi règne le souffle tout puissant de la +musique.»</p></div> + +<p>Si M. Édouard Schuré avait eu connaissance de la partition de Robert +Schumann, au moment où il écrivit son beau <i>Drame musical</i>, nul doute +qu'il n'eût fait revivre dans une auréole de gloire le compositeur +génial qui avait eu l'audace de se porter le médiateur heureux de cet +accord entre les deux grandes muses!</p> + + + + +<p class="head top15"><a name="REQUIEM" id="REQUIEM"></a> +LE REQUIEM ALLEMAND</p> +<p class="c smcap">de</p> + +<p class="head">JOHANNÈS BRAHMS<br /> +</p> + +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="r"> +Mars 1891.<br /> +</p> + + +<p>Lorsqu'on passe en revue l'œuvre magistral de Johannès Brahms, les +symphonies puissantes, les lieder si profondément sentis avec les +ingénieux accompagnements du clavier, les beaux sextuors, quintettes, +quatuors, trios, marqués d'une griffe si personnelle, la cantate de +<i>Rinaldo</i>, merveilleuse traduction de la poésie de Goethe, les chœurs +religieux ou profanes, revêtus d'un coloris étrange, sévère, le <i>Requiem +allemand</i>, enfin, qui mit le sceau à sa réputation de l'autre côté du +Rhin,—quand on étudie l'homme, fuyant le mirage trompeur des +applaudissements mondains, presque bourru pour les importuns qui +voudraient franchir la porte de son temple, ne vivant que pour l'art, +loin du bruit, loin de la foule, poursuivant avec acharnement le but +élevé qu'il a toujours eu en perspective,—quand on voit l'artiste qu'il +est, actif, laborieux, plein d'admiration et de respect pour les +Olympiens qui l'ont précédé dans la carrière, fervent disciple du vieux +<i>cantor</i> de l'église Saint-Thomas de Leipzig, maître de son métier comme +l'étaient les plus grands maîtres du passé, ne laissant échapper de sa +plume que des œuvres mûrement élaborées, puisant ses inspirations aux +sources mêmes de la Nature,—quand on admire sa belle tête, si +puissamment intelligente,—on ne peut que penser à celui qui fut le +Michel-Ange de la <i>Symphonie</i>, à Beethoven et aussi au chantre du +<i>Paradis et la Péri</i>, de <i>Faust</i>, à cette splendide organisation qui fut +Robert Schumann.</p> + +<p>On s'explique alors les paroles prophétiques du maître de Zwickau: «Il +est venu cet élu, au berceau duquel les grâces et les héros semblent +avoir veillé. Son nom est <i>Johannès Brahms</i>; il vient de Hambourg... Au +piano, il nous découvrit de merveilleuses régions, nous faisant pénétrer +avec lui dans le monde de l'Idéal. Son jeu empreint de génie changeait +le piano en un orchestre de voix douloureuses et triomphantes. C'étaient +des sonates où perçait la symphonie, des lieder dont la poésie se +révélait... des pièces pour piano, unissant un caractère démoniaque à la +forme la plus séduisante, puis des sonates pour piano et violon, des +quatuors pour instruments à cordes et chacune de ces créations, si +différente l'une de l'autre qu'elles paraissaient s'échapper d'autant de +sources différentes...... Quand il inclinera sa baguette magique vers de +grandes œuvres, quand l'orchestre et les chœurs lui prêteront leurs +puissantes voix, plus d'un secret du monde de l'Idéal nous sera +révélé....»</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>Avant d'aborder le <i>Requiem allemand</i>, Johannès Brahms avait déjà fait +plusieurs essais dans le genre religieux. C'est ainsi qu'il avait +composé le petit <i>Ave Maria</i> (op. 12) pour voix de femmes, le <i>Chant des +Morts</i> (op. 18) pour chœur et instruments à vent, les <i>Marienlieder</i> +(op. 22), le 23<sup>e</sup> <i>Psaume</i> (op. 27), pour voix de femmes à trois +parties avec accompagnement d'orgue, les <i>Motets</i> (op. 29) pour chœur à +cinq parties sans accompagnement, le <i>Geistliche Lied</i> de P. Flemming +(op. 30) et enfin les <i>Chœurs religieux</i> pour voix de femmes.</p> + +<p>Dans toutes ces œuvres, le maître de Hambourg a su allier les formes les +plus sévères au charme qui se dégage des ressources de l'harmonie +moderne. Il y a imprimé une note très personnelle, très suggestive; il +était préparé à ces travaux semi-religieux par les études empreintes de +gravité auxquelles il s'était livré avec passion dès la prime jeunesse +et qui devaient le conduire au but le plus élevé de l'art musical. Il +est utile d'ajouter que la plupart de ces compositions n'ont pas été +conçues par l'auteur dans le but d'être exécutées à l'église. +Quelques-unes, notamment les <i>Marienlieder</i>, ne sont qu'une traduction +aussi fidèle que possible du texte, de ces antiques chansons pieuses, +qui font songer aux madones de Memling, de Van Eyck; elles en donnent le +sens intime, dégagé de tout caractère liturgique.</p> + +<p>«Le <i>Requiem allemand</i>, a très justement dit le regretté Léonce Mesnard, +dans sa belle étude sur Johannès Brahms<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a> n'est pas franchement +sécularisé comme les compositions du même ordre, développées ou fort +abrégées, qui portent le nom de Schumann; il n'a pas non plus reçu +l'empreinte liturgique que portent, expressément quoique diversement +marquée, les chefs-d'œuvre de Mozart, de Berlioz, de Verdi. Tout à fait +religieuse par le choix des textes qu'elle adopte pour les traduire, +l'œuvre est traitée avec la liberté relative impliquée par le fait même +d'un choix qui réunit ces textes, recueillis ça et là dans l'Écriture. +Au lieu d'une nouvelle interprétation musicale du sombre office +catholique, c'est comme un harmonieux rituel formé d'élévations +consolantes et de méditations chrétiennes sur ce triple sujet, la Vie, +la Mort, l'Éternité. Les chants qui se transmettent ce thème et ses +variantes avec un recueillement grave, mais nullement uniforme, +paraîtront, en général, appartenir au genre tempéré, si on les compare à +ces alternatives, à ces ripostes du pour ou du contre, soutenues à +outrance par Berlioz ou par Verdi».</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>Le <i>Requiem</i> de J. Brahms a été composé non sur des paroles latines, +mais sur des paroles allemandes, d'où son nom de <i>Requiem allemand</i>.</p> + +<p>Ce n'est plus le sombre <i>Dies iræ</i> des offices catholiques qui a inspiré +tour à tour les maîtres, qu'ils se nomment Mozart, Cherubini, R. +Schumann, Berlioz, F. Kiel, Verdi. Tous, bien que de tendances ou +d'écoles absolument opposées, ont serré de près le texte liturgique.</p> + +<p>L'œuvre de Brahms est bien différente. Par suite du choix fait par lui, +dans les Saintes Écritures, d'épisodes se rapportant à la Vie, la Mort +et l'Éternité, il a été forcément amené à faire passer à travers cette +composition semi-religieuse un souffle romantique et printanier, +évoquant le souvenir de ses plus beaux lieders. À côté de pensées +empreintes de tristesse s'épanouissent des hymnes d'espérance, de +triomphe. Brahms a tiré le plus heureux parti de ces contrastes.</p> + +<p><i>Nº 1. Chœur.</i>—Dès l'entrée en matière, après une courte introduction +de l'orchestre où dominent les altos et violoncelles, sorte de plainte +douloureuse, le chœur, dans un mouvement d'<i>andantino</i>, fait espérer +doucement à ceux qui souffrent la consolation de Dieu. Pleine de +tristesse et en même temps d'espérance est la phrase caressante qui +s'arrête par instants, pour donner brièvement la parole aux instruments, +notamment au hautbois. Puis se développe plus longuement le second motif +en mineur sur les paroles: «Ceux qui sèment avec larmes moissonneront +avec allégresse», et dans lequel se retrouvent, avec la phrase de +l'introduction orchestrale, ces harmonies préférées par Brahms, +remplies d'un sentiment profond. La mélodie, soutenue un moment par les +accompagnements en triolets, sorte de pulsation de l'orchestre, +s'épanouit adorablement sur les mots: «avec allégresse moissonneront». +Après une interruption du chœur, pendant laquelle les violoncelles font +entendre à nouveau le motif de l'introduction, les voix s'éteignent +mélodieusement et pianissimo: «Bien heureux, bien heureux». Enfin le +premier chœur reparaît pour s'achever dans une courte et belle +apothéose, avec l'intervention des harpes. Dans cette première partie, +il est à remarquer que l'auteur a supprimé totalement les violons pour +ne laisser apparaître, comme instruments à cordes, que les violoncelles +et altos, et donner ainsi à l'ensemble de la trame musicale un caractère +plus grave et plus solennel.</p> + +<p><i>Nº 2. Chœur.</i>—Le petit prélude orchestral en mode de marche à <sup>3</sup>/<sub>4</sub>, et +exécuté <i>mezza voce</i>, est d'une sonorité grave et caressante tout à la +fois, avec l'emploi presque constant des contrebasses en pédale et +l'intervention des timbales. Il rappelle beaucoup telle ou telle page +très caractéristique de Brahms, surtout dans les traits en trois croches +liées des violons et des altos: c'est pour ainsi dire la signature, le +monogramme du maître. Elle se développe gravement cette belle marche, +pendant que le chœur, dans un superbe lamento, exprime cette triste et +sombre idée: «Car toute chair est comme l'herbe et toute gloire humaine +est comme l'humble fleur de l'herbe».</p> + +<p>La seconde partie (Lettre C), d'un mouvement plus animé «Soyez patients +mes bien aimés» contraste vivement avec la précédente; toutes deux +forment une antithèse très marquée de la félicité et de la douleur. +C'est un frais <i>lied</i>, dans le style d'un Noël plein de naïveté, comme +Brahms en a laissé si souvent et si heureusement échapper de sa plume. +Voilà une note, toute particulière, s'éloignant absolument, aussi bien +par la forme que par le fond, du caractère liturgique, propre au +<i>Requiem</i>, sur les paroles latines. Quel délicieux accompagnement que +celui dans lequel l'auteur a su rendre par de légers staccati (flûtes et +harpes) l'effet résultant du texte, indiquant que le laboureur doit +patienter jusqu'à ce qu'il ait reçu <i>la pluie du matin</i><a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>! Et quelle +adorable conclusion sur ces paroles pianissimo du chœur: «Il patiente» +avec les quelques notes finales du cor, cet instrument si cher à Brahms.</p> + +<p>Après la reprise de la marche et du premier motif choral l'orchestre et +les chœurs attaquent une phrase large et grandiose, «Mais la parole +reste dans l'éternité» qui se lie de suite au beau chœur final en forme +de fugue: «Ils viendront les rachetés», dans lequel les instruments +répondent par des accords vigoureusement accentués aux masses chorales. +Remarquons le charme, la douceur qui se dégagent, à deux reprises +différentes, et après les chants de triomphe, de la traduction musicale +des mots «...reposera sur eux»,—et enfin la belle péroraison, où les +voix, après un grand éclat, s'éteignent, accompagnées pianissimo par de +ravissants traits des cordes, en gammes descendantes et montantes, +soutenus par les trombones.</p> + +<p><i>Nº 3.—Baryton solo et chœur.</i>—Le solo que chante le baryton «Dieu +enseigne-moi» est d'un style sévère et triste; il donne très exactement +l'impression du néant des choses d'ici-bas, des vanités terrestres. Le +chœur reprend et accentue l'humble prière. Puis, dans une phrase plus +mouvementée, plus énergique, qui est redite immédiatement par le chœur, +le solo s'écrie: «Père, devant toi s'anéantissent mes jours». Notons +l'effet troublant qui se dégage après le crescendo, et l'arrêt subit de +l'ensemble des voix s'éteignant sur les mots «Un rien».</p> + +<p>Tout ce qui suit est très dramatique, jusqu'à la courte et adorable +phrase en majeur «J'espère en toi seul», dans laquelle les voix entrent +successivement pianissimo, avec une phrase liée de neuf noires groupées +trois par trois, pour aboutir à cette majestueuse et terrible fugue, où +la pédale sur la note <i>ré</i> résonne et bourdonne sans interruption, +pendant que les masses chorales se développent fortissimo, soutenues par +les traits en croches largement détachés des instruments à cordes. C'est +une page unique en son genre et qui produit un effet des plus +saisissants, lorsque l'orchestre et les chœurs forment une armée +nombreuse et compacte.</p> + +<p><i>Nº 4.—Chœur.</i>—C'est encore dans le style tendre et gracieux du lied, +ne s'éloignant pas toutefois de la gravité qui règne dans l'ensemble de +l'œuvre, que Brahms a traduit ces pensées plus consolantes: «Bien douces +sont tes demeures, ô Dieu d'Israël». Le charme qui enveloppe l'auditeur +est encore augmenté par la richesse de l'orchestration, par cette +mélodie touchante des violons (Lettre A) et ces pizzicati des +violoncelles, que l'auteur a employés souvent et avec le plus heureux +résultat dans le cours du <i>Requiem</i>. La phrase caressante des voix en +croches liées deux à deux sur les mots «en te louant à jamais» est une +sorte d'association du legato employé pour la mélodie et du staccato +réservé à l'accompagnement.</p> + +<p><i>Nº 5.—Soprano, solo et chœur.</i>—Délicieux sont les violons en +sourdine, avec les petites phrases que se renvoient le hautbois, la +flûte et la clarinette. Sur cette trame gracieuse et légère s'enlève le +solo de soprano, reproduisant à peu près la mélodie de l'orchestre: +«Vous qu'afflige la douleur espérez...» La voix semble venir de la voûte +céleste pour annoncer les consolations futures; et le chœur répond +<i>mezza voce</i>: «Je vous consolerai comme une mère». Toutes ces pages sont +d'une couleur douce et légère,—une fresque de Bernardino Luini; c'est +un murmure délicieux qui s'évanouit peu à peu et idéalement sur les +paroles du soprano, soutenu par les masses chorales: «Vers vous je +reviendrai... je reviendrai».</p> + +<p><i>Nº 6.—Baryton solo et chœur.</i>—Voici le point culminant de la +partition, la clef de voûte de l'édifice. Après une entrée du chœur, +pleine de tristesse, sorte de lamentation ou psalmodie qu'accentuent les +violons en sourdine, ainsi que les violoncelles et contrebasses en +<i>pizzicati</i> «Nous n'avons ici de durable cité», le baryton solo annonce +la résurrection dans un style large et solennel; les voix, répondant +<i>pianissimo</i>, s'élèvent par des gradations successives jusqu'à cette +explosion grandiose: «Les trompettes retentiront». C'est un déchaînement +monstrueux des chœurs et de l'orchestre, «où s'agitent et se tordent à +l'appel des sons, le tumultueux effarement, la terreur suprême qui +condamnent à ne pouvoir se fuir elles-mêmes des âmes éperdues», et où la +Vie accuse hautement son triomphe sur la Mort. La fugue qui suit, bien +que très mouvementée, pâlit à côté de ce formidable chœur qui porte +l'émotion à son comble.</p> + +<p><i>Nº 7.—Chœur.</i>—«Gloire à ceux qui meurent dans le Seigneur» chantent +les voix accompagnées par l'orchestre, dont le trait persistant et +consistant en une suite de notes liées deux à deux est une des formules +préférées de J. Brahms et qui rappellerait le vieux et sublime Maître, +qu'il a si profondément étudié, Jean-Sébastien Bach! Puis, ce chœur +s'apaise un instant pour murmurer: «Oui, l'Esprit dit qu'ils reposent de +leurs souffrances», et, alors, se dessine en majeur cette délicieuse +phrase chorale qui met si merveilleusement en relief le dessin des +instruments à cordes en douze croches liées par groupes de six. Enfin, +comme apothéose finale, retentit pour la dernière fois le beau motif du +premier chœur de la partition, soutenu par les sons voilés de la harpe.</p> + +<p>L'œuvre s'achève ainsi dans un sentiment d'espérance, de paix et de +pardon, qui donne bien la synthèse de la conception du Maître.</p> + +<p class="aster">*<br />* *</p> + +<p>Les trois premiers morceaux du <i>Requiem allemand</i> (op. 45) furent +exécutés à Vienne, en 1867, sous la direction de Herbeck.</p> + +<p>L'œuvre entière (à l'exception du chœur nº 5—«Vous qu'afflige la +douleur») fut jouée, le 10 avril 1868, dans la Cathédrale de Brème. Le +retentissement qu'eut cette œuvre magistrale la répandit rapidement en +Allemagne et en Suisse, où elle fut exécutée souvent, notamment dans la +belle Cathédrale de Bâle.</p> + +<p>C'est pendant un séjour à Bonn, au cours de l'été de 1868, que J. Brahms +s'occupa du <i>Requiem allemand</i>, qui fut édité chez J. Rieter-Biedermann, +à Winterthur (Suisse), puis à Berlin.</p> + +<p>En France, la première audition du <i>Requiem allemand</i>, fut donnée aux +Concerts populaires, sous la direction de Pasdeloup; mais l'exécution +fut si faible, que l'œuvre ne fut pas comprise et passa inaperçue.</p> + +<p>En montant le <i>Requiem allemand</i>, et en l'exécutant le 24 mars 1891 à la +Chapelle du Palais de Versailles, la Société l'<i>Euterpe</i>, a poursuivi +noblement la mission qu'elle s'est imposée. Bien que les chœurs fussent +en nombre restreint et que l'orchestre, auquel avait été adjoint le +grand orgue pour remplacer les instruments à vent, fut réduit au double +quatuor, l'œuvre, qui avait été étudiée consciencieusement de longue +date, sous l'intelligente direction de M. Duteil d'Ozanne, est venue en +pleine lumière.</p> + + + + +<h3><a name="BIZET" id="BIZET"></a>LETTRES INÉDITES</h3> +<p class="c smcap">de</p> +<p class="head">GEORGES BIZET</p> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<h3><a name="LETTRES_A_PAUL_LACOMBE" id="LETTRES_A_PAUL_LACOMBE"></a>LETTRES À PAUL LACOMBE</h3> + +<hr style="width: 10%;" /> +<p class="head">AVANT-PROPOS</p> + + +<p>Dans la consciencieuse étude qu'il a faite sur <i>Georges Bizet et son +œuvre</i>, M. Charles Pigot a donné nombre d'extraits de lettres de +l'auteur de <i>Carmen</i>. La brochure qu'a publiée M. Edmond Galabert et qui +a pour titre: <i>Georges Bizet, Souvenirs et Correspondance</i>, a permis +également aux admirateurs du jeune maître, enlevé dans la force de +l'âge, de connaître ses pensées sur l'art, qui avait pris toute sa vie.</p> + +<p>Voici qu'aujourd'hui un heureux hasard a mis entre nos mains vingt-deux +lettres échangées entre Georges Bizet et le compositeur Paul Lacombe. +C'est une correspondance intime, dans laquelle Bizet, tout en donnant au +jeune musicien des conseils qu'il avait sollicités, livre tous ses +secrets, se montrant pour ainsi dire <i>à nu</i>: L'amitié, qui s'était +établie rapidement entre deux âmes faites pour se comprendre, avait +donné naissance à des confidences, à des effusions, qui mettent en +pleine lumière les adorations de l'auteur de <i>Carmen</i> pour la divine +muse, comme elles laissent entrevoir ses antipathies.</p> + +<p>Ce qui se dégage, au point de vue artistique, de la lecture de ces +lettres, c'est un éclectisme qui, malgré l'admiration très marquée de G. +Bizet pour l'École allemande, ne le porte pas d'une manière irrésistible +vers la réforme wagnérienne et lui permet de se laisser séduire par le +côté sensuel de la musique italienne.—S'il place Beethoven au sommet de +l'échelle musicale, il laisse un peu Wagner à l'écart.—Lorsqu'il en +parle, c'est surtout pour dénigrer l'homme.</p> + +<p>Ainsi celui, auquel les critiques de la première heure reprochaient +étourdiment ses tendances wagnériennes, ne professait pour les œuvres du +maître de Bayreuth qu'une admiration restreinte. Toute sa vie, il avait +eu à réagir contre cette appellation de «farouche Wagnérien» qui lui +avait été décochée, on ne sait trop vraiment pourquoi. Car aucune de ses +œuvres n'accuse de tendances wagnériennes.—Qui sait si ce reproche +constant qui lui fut adressé, bien à tort dès le principe, de s'être +inféodé à la <i>musique de l'avenir</i>, ne l'amena pas, sans qu'il s'en +rendit compte lui-même, à éprouver une sorte de répulsion pour le grand +compositeur, dont il reconnaissait dans une certaine mesure les facultés +géniales, mais qu'il détestait comme homme privé!</p> + +<p>Il ne séparait pas assez l'homme de l'artiste.</p> + +<p>Georges Bizet avait, au reste, fort peu pénétré dans les arcanes de la +musique wagnérienne; il devait même à peine connaître les œuvres de la +dernière manière. Lorsqu'il avait assisté à l'interprétation de <i>Rienzi</i> +au Théâtre-Lyrique, sous la direction de Pasdeloup, il avait été frappé +de la grandeur de certaines parties de cet opéra et, malgré quelques +critiques assez vives, il résumait son impression dans ces lignes: «Une +œuvre étonnante, <i>vivant</i> prodigieusement; une grandeur, un souffle +olympien!<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>» Qu'aurait pensé plus tard l'auteur de <i>Carmen</i>, s'il lui +avait été permis d'assister à l'éclosion de ces chefs-d'œuvre: l'<i>Anneau +du Nibelung</i>, <i>Parsifal</i>, etc., dans le temple élevé à Bayreuth? Mais ce +ne fut qu'en l'année 1876 que fut terminée la construction du théâtre de +Wagner et qu'eut lieu, dans cette même année, la représentation de +l'<i>Anneau du Nibelung</i>. Or Georges Bizet avait été enlevé prématurément +l'année précédente, le 3 juin 1875!</p> + +<p>Admirateur des premières œuvres de Verdi, où se reflètent les qualités +comme les défauts du maître italien, il l'abandonne lorsqu'il cherche, à +partir de <i>Don Carlos</i>, non pas positivement à se rapprocher de l'École +wagnérienne, comme le dit Bizet, mais à modifier sa manière, en opérant +ce mouvement <i>en avant</i>, qui est le fait des grands et véritables +artistes. Et cette transformation s'accentua dans <i>Aïda</i> et <i>Otello</i>.</p> + +<p>Après la première représentation de <i>Don Carlos</i>, il écrit à son ami: +«Verdi n'est plus italien; <i>il veut faire du Wagner</i>.... il a abandonné +la sauce et n'a pas levé le lièvre.—Cela n'a ni queue ni tête... Il +veut faire du style et ne fait que de la prétention, etc...» C'est une +opinion toute contraire à celle qu'émit E. Reyer, dans son article du 26 +avril 1876, lorsqu'il rendit compte de l'exécution d'<i>Aïda</i> au +Théâtre-Italien. Il s'exprimait ainsi: «N'est-ce pas un fait fort +intéressant que cette transformation s'opérant tout à coup dans le +style, dans la manière d'un compositeur qui, ayant atteint aux dernières +limites de la popularité, pouvait se croire arrivé à l'apogée de la +gloire? Je n'irai pas jusqu'à dire que M. Verdi ait été touché de la +grâce... Mais les tendances qu'il avait manifestées dans <i>Don Carlos</i> et +qu'il a montrées dans <i>Aïda</i> d'une façon beaucoup plus évidente, n'en +constituent pas moins un hommage rendu au mouvement musical contemporain +et un effort sérieux vers un progrès, vers un idéal entrevu.»</p> + +<p>Nous partageons entièrement l'avis de l'illustre auteur de <i>Sigurd</i> et +nous estimons qu'en renonçant aux concessions faites au goût d'un public +ignorant et introduites par lui dans ses premiers opéras, Verdi n'a pas +abdiqué sa personnalité et que ses dernières œuvres, y compris +<i>Otello</i>, n'ont rien à voir avec les drames lyriques de Richard Wagner.</p> + +<p>Georges Bizet n'a-t-il pas agi de même, lorsqu'il abandonna, après les +<i>Pêcheurs de Perles</i> et la <i>Jolie fille de Perth</i>, les sentiers battus +pour entrer dans une voie nouvelle? Fallait-il l'accuser pour cela, +comme l'ont fait légèrement les critiques de la première heure, +d'appartenir à l'École wagnérienne?</p> + +<p>C'est lui-même qui nous édifiera sur ce point dans une lettre qu'il +adressait à certain critique d'art, après l'exécution de la <i>Jolie fille +de Perth</i>:</p> + +<p>«Non, monsieur, pas plus que vous, je ne crois aux faux dieux et je vous +le prouverai. J'ai fait <i>cette fois encore</i> des concessions <i>que je +regrette</i>, je l'avoue. J'aurais bien des choses à dire pour ma +défense.... devinez-les! <i>L'école des flonflons, des roulades, du +mensonge, est morte, bien morte!</i> Enterrons-la sans larmes, sans regret, +sans émotion et... <i>en avant</i>!»</p> + +<p>Son amour pour le côté sensuel de la musique italienne, dont il nous +fait la confidence, s'atténuera donc, dans une certaine mesure, +lorsqu'il abordera des œuvres plus sérieuses, et marquant un pas en +avant. Avec sa nature si pétrie d'intelligence et si bien douée au point +de vue artistique, il comprendra que les vieux moules se sont brisés et +il sera un des premiers à entrevoir la vive lumière qui se lève à +l'horizon. Il aura frayé la route à ses contemporains, en s'élançant +audacieusement à la recherche de la vérité dans l'art dramatique, sans +pour cela s'être mis à la remorque de personne, surtout de Richard +Wagner.</p> + +<p><i>Carmen</i> et l'<i>Arlésienne</i> sont là pour le prouver.</p> + +<p>Il pourra certes chercher encore «à s'égarer dans les mauvais lieux +artistiques»; mais il n'en rapportera pas de déplorables habitudes.</p> + +<p>L'École des roulades, des flonflons aura bien disparu!</p> + + +<p class="top5">—La majeure partie des lettres que nous publions n'était pas datée. Il +a été facile de préciser quelques dates, en prenant pour base les +faits, les exécutions de certaines œuvres indiqués dans la +correspondance. C'est ainsi que dans la première de ces lettres il +accuse 28 ans; il est donc hors de doute qu'elle fut écrite en 1866, +puisque Georges Bizet est né en 1838<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>. Il y avait peut-être un écueil +à publier, dans leur entier, ces souvenirs épistolaires, dans lesquels, +à travers maintes anecdotes et appréciations sur l'art et sur ses plus +illustres interprètes, l'auteur donne des détails un peu techniques, +ayant trait presqu'exclusivement aux œuvres d'un compositeur. Mais, +après réflexion, nous avons pensé qu'il serait intéressant de connaître +de quelle manière Georges Bizet professait, et quelles tendances il +cherchait à inculquer à ses élèves;—c'est même là un point spécial +qu'éclaire d'un jour tout nouveau cette correspondance intime.</p> + +<p>Dans la spiritualité de cette physionomie sympathique, douce et +énergique tout à la fois, que nous avons connue, dans la franchise et +l'acuité de ces yeux s'abritant derrière le lorgnon, dans le front +puissant recouvert en partie par une luxuriante chevelure, dans l'ovale +un peu court de la figure encadrée d'une barbe d'un blond ardent et +mouvementée, ne retrouvons-nous pas cette nature primesautière, +nerveuse, chaleureuse, pleine d'élan et d'audace qui se livre si +entièrement dans les lettres qu'on va lire?</p> + +<p class="r"> +<span class="smcap">Hugues Imbert.</span><br /> +</p> + + +<hr class="double" /> + +<h3><i>Première Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="r"> +1866.</p> + +<p class="commence">Monsieur,<br /> +</p> + +<p>J'ai reçu votre lettre et votre envoi—</p> + +<p>Et d'abord, monsieur, à qui dois-je le plaisir d'entrer en relation avec +vous?.....</p> + +<p>J'ai 28 ans.—Mon bagage musical est assez mince. Un opéra très discuté, +attaqué, défendu..... en somme une chute honorable, brillante, si vous +permettez cette expression, mais enfin une chute. Quelques mélodies... +sept ou huit morceaux de piano... des fragments symphoniques exécutés à +Paris... et c'est tout. Dans quelques mois, un grand ouvrage..., mais +ceci est la peau de l'ours... n'en parlons pas.—Les artistes et le +monde parisien me connaissent..... au total 4 ou 5,000 personnes que +nous nommons ici: Tout Paris!... Mais je suis parfaitement ignoré en +province... Mes <i>Pêcheurs de perles</i> vous seraient-ils tombés sous la +main et y auriez-vous puisé la confiance dont vous m'honorez? Ce serait +bien flatteur pour moi..., mais j'en doute. Dites-moi donc le nom de +notre intermédiaire, afin que je puisse le remercier chaleureusement.</p> + +<p>J'accepte en principe votre proposition.—Mais, avant de commencer, il +faut que je sache ce que vous voulez faire. Si j'en crois les +remarquables échantillons que vous m'adressez, vous désirez pousser +jusqu'au bout l'étude de votre art.—En vérité, vous le pouvez.—Vous +avez du style, vous écrivez à merveille.—Vous savez vos maîtres, +notamment Mendelssohn, Schumann, Chopin, que vous semblez chérir d'une +tendresse peut-être un peu exclusive..., mais ce n'est certes pas moi +qui aurai le courage de vous reprocher cette préférence... Ou vous avez +fait toutes vos études de contre-point et de fugue, ou vous êtes +<i>spécialement extraordinairement</i> organisé.</p> + +<p>Votre <i>Marche funèbre</i> est excellente. C'est, à mon avis, le meilleur +morceau de votre envoi. L'idée y est plus nette, plus clairement +exprimée que dans les autres pièces... Dans tout cela, rien de commun, +rien de lâché. C'est très intéressant!... J'ai lu et relu vos romances +sans paroles avec un vif plaisir. Le chant est moins dans vos habitudes, +ce me semble. Résumons-nous; je vous demande une lettre détaillée.</p> + +<p>Votre âge,—le temps employé par vous à vos études musicales,—la nature +de ces études.—Où en êtes-vous?... Je ne vous demande pas <i>où +voulez-vous aller</i>?—Vous me répondriez <i>partout</i> et vous auriez +raison.—Avez-vous fait de l'orchestre?... Avez-vous fait du quatuor, de +la symphonie, de la scène lyrique, de l'opéra et de l'oratorio?... La +composition idéale est difficile à traiter par correspondance.—Il faut +se voir, s'entendre, discuter, se connaître pour travailler avec fruit. +Mais le contre-point, la fugue, l'instrumentation peuvent se traiter par +lettres avec un réel succès. Je l'ai expérimenté.—Vous laissez une +marge considérable et, là, je mets en regard de votre texte les +observations, les modifications nécessaires... Qu'en pensez-vous? +J'attends maintenant votre réponse... Mettez-moi au courant de votre +passé artistique, du présent et même de l'avenir que vous vous proposez.</p> + +<p>Quant aux conditions, monsieur, je ne sais que vous répondre... Je +n'aime pas beaucoup traiter ce chapitre. Si j'avais quelque fortune, je +serais heureux de vous consacrer quelques-uns de mes loisirs... Je me +considèrerais comme parfaitement payé par les progrès que je pourrais +vous aider à faire... Malheureusement je n'ai pas de loisirs!... Des +leçons, des travaux énormes pour plusieurs éditeurs, des relations trop +étendues... tout cela dévore ma vie. Je suis donc obligé d'accepter non +le prix de mes conseils, mais le prix des instants que je vous +consacrerai. Je fais payer mes leçons 20 francs.—En moyenne, mon temps +vaut pour moi 15 francs l'heure.—Voulez-vous baser notre arrangement +sur cette donnée?... D'après la quantité de travail que vous m'enverrez, +nous pourrons établir une moyenne générale... Cela vous convient-il +ainsi? ou mieux, voulez-vous ne rien décider à cet égard?... et faire ce +que vous jugerez convenable?</p> + +<p>Je le veux bien, moi!</p> + +<p>L'important est que nous n'en parlions plus... Car ces détails me sont +particulièrement désagréables.</p> + +<p>J'attends donc votre réponse, monsieur; donnez-moi force détails.</p> + +<p>Et croyez-moi, je vous prie, monsieur, dès aujourd'hui votre +parfaitement dévoué confrère.</p> + +<p class="r"> +<span class="smcap">Georges Bizet</span>, +<br /> +32, rue Fontaine-Saint-Georges. +</p> + + + +<hr class="double" /> + +<h3><i>Deuxième Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> +<p class="r"> +11 mars 1867.</p> + +<p class="commence"> +Cher Monsieur,<br /> +</p> + +<p>Merci. Votre lettre m'a causé un véritable plaisir. Si quelque chose +peut consoler de l'indifférence d'un public blasé et distrait, c'est à +coup sûr l'approbation, la sympathie des hommes de goût et +d'intelligence qui, comme vous, consacrent le meilleur de leur existence +au culte de l'art le plus élevé.—Nous parlons tous deux la même langue, +langue étrangère, hélas! à la plupart de ceux qui se croient +artistes.—Nos idées sont les mêmes en principe. Seulement, la +différence de nos situations amènera quelquefois entre nous de légers +dissentiments.—Je suis éclectique.—J'ai vécu trois ans en Italie et je +me suis fait non aux honteux procédés musicaux du pays, mais bien au +tempérament de quelques-uns de ses compositeurs.—De plus, ma nature +sensuelle se laisse empoigner par cette musique facile, paresseuse, +amoureuse, lascive et passionnée tout à la fois.—Je suis allemand de +conviction, de cœur et d'âme..., mais je m'égare quelquefois dans les +mauvais lieux artistiques... Et, je vous l'avoue tout bas, j'y trouve un +plaisir infini. En un mot, j'aime la musique italienne comme on aime une +courtisane; mais il faut qu'elle soit charmante!... Et, lorsque nous +aurons cité les deux tiers de <i>Norma</i>, quatre morceaux des <i>Puritains</i>, +et trois de la <i>Somnambule</i>, deux actes de <i>Rigoletto</i>, un acte du +<i>Trouvère</i> et presque la moitié de la <i>Traviata</i>, ajoutons <i>Don +Pasquale</i> et—nous jetterons le reste où vous voudrez.—Quant à Rossini, +il a son <i>Guillaume Tell</i>... son soleil,—le <i>Comte Ory</i>, le <i>Barbier</i>, +un acte d'<i>Otello</i>, ses satellites; avec cela il se fera pardonner +l'horrible <i>Sémiramis</i> et tous ses autres péchés!... Je tenais à vous +faire cette petite confession, afin que mes conseils aient pour vous +toute leur signification.—Comme vous, je mets <i>Beethoven</i> au-dessus des +plus grands, des plus fameux. La symphonie avec chœurs est pour moi le +point culminant de notre art. <i>Dante</i>, <i>Michel-Ange</i>, <i>Shakespeare</i>, +<i>Homère</i>, <i>Beethoven</i>, <i>Moïse</i>!..... Ni Mozart, avec sa forme divine, ni +Weber, avec sa puissante, sa colossale originalité, ni Meyerbeer avec +son foudroyant génie dramatique, ne peuvent, selon moi, disputer la +palme au <i>Titan</i>, au <i>Prométhée</i> de la musique. C'est écrasant!... Vous +voyez que nous nous entendrons toujours.</p> + +<p>Maintenant, j'arrive à vous et à vos deux morceaux:</p> + +<p><i>Trio.</i>—Page 1. Le début est un peu sec; votre <i>ut</i>♯ +abandonné par les cordes sera d'un effet disgracieux avec +<i>l'ut</i> ♮ au piano. Je vous conseille ceci:</p> + + +<p class="c"><img src="images/014.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p class="non">c'est bien là, ce me semble, ce que vous voulez.</p> + +<p>Si vous tentez absolument à séparer l'<i>ut</i>♯ de l'<i>ut</i> ♮ il +faudrait écrire ainsi:</p> + +<p class="c"><img src="images/015.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p class="non">mais, je préfère de beaucoup le premier exemple.</p> + +<p>Votre phrase se relève de suite; la chute en <i>la</i> mineur est heureuse. +Page 2, deuxième ligne, mesure six.</p> + +<p>Le <i>si</i> ♭ du violon sur le <i>si</i> ♮ du piano me peine +légèrement... Ce qui suit est excellent; votre</p> + +<p class="c"><img src="images/016.png" alt="musique ecrite" /> +du violon sur le +<img src="images/017.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p class="non">du piano me plaît infiniment. C'est hardi, neuf et bien pensé. +Décidément, vous aimez Schumann. Page 3: votre morceau se relève +définitivement. Je regrette beaucoup la mollesse de votre début... La +période en triolets est excellente. Tout le développement de la page 4 +me va complètement.—Le trait première ligne page 5 <i>très bon</i>,—mes +éloges les plus sincères pour toute cette page.—Pages 6 et 7 bravo! La +page 8 est encore meilleure. Le point capital de votre morceau est pour +moi la page 11 que je trouve très belle.—Votre progression sur la +pédale <i>ré</i> est excellente, c'est ému.—C'est maître cela! Tout le reste +va de soi et je n'ai plus d'observations à vous faire jusqu'à la coda +qui me semble tourner court. Je joins au paquet un plan de coda qui +n'est peut-être pas fameux, mais qui vous donnera la <i>mesure</i> de ce +qu'il faut, je crois, ajouter.</p> + +<p>Je me résume.—Si votre première idée était, comme inspiration, à la +hauteur des développements, votre morceau serait <i>très beau</i>. Tel qu'il +est, il est fort remarquable. Je suis désireux de connaître la suite de +votre trio.—Soyez difficile; votre premier morceau oblige.</p> + +<p>J'ai été parfaitement sincère pour le trio, je le serai pour la rêverie.</p> + +<p>Eh! bien, je n'aime pas beaucoup cela!... Vous ne m'en voulez pas, +j'espère. Je vous dois la vérité et je vous la dirai toujours et quand +même. Je connais de vous des choses qui me rendent très difficile.—En +art, pas d'indulgence!</p> + +<p>Je n'ai pas de critique de détail à vous faire sur cette pièce. Quand je +vous aurai signalé une petite réminiscence du septuor des <i>Troyens</i>, à +la dernière page</p> + +<p class="c"><img src="images/018.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p class="non">je n'aurai plus qu'à vous parler de l'œuvre en général.</p> + +<p>C'est mou, terne! L'idée est courte. Ce n'est pas assez exquis en poésie +pour le ton rêveur que vous abordez. Il y a sans doute dans tout cela +une certaine langueur, un certain charme, mais pas assez.—Évidemment, +ce n'est pas mal, mais vous devez, vous pouvez faire mieux.—Croyez-moi. +Mon jugement vous paraîtra sévère... Attendez quelque temps. Laissez +dormir la chose, et, quand vous la reverrez après l'avoir presque +oubliée, vous serez de mon avis. Vous trouverez cela un peu <i>bulle de +savon</i>!... J'ai toujours remarqué que les compositions les moins bien +venues sont toujours les plus chéries au moment de l'éclosion. Je crains +les choses qui sentent l'improvisation.—Voyez Beethoven: prenez les +œuvres les plus vagues, les plus éthérées, c'est toujours <i>voulu</i>, +toujours <i>tenu</i>. Il rêve et, pourtant, son idée a un corps. On peut la +saisir... Un seul homme a su faire de la musique quasi-improvisée, ou du +moins paraissant telle, c'est <i>Chopin</i>... C'est une charmante +personnalité, étrange, inimitable et qui n'est pas à imiter.—En résumé, +avant de condamner l'opinion que je formule sur votre morceau, +faites-moi le plaisir de le mettre deux ou trois mois dans vos cartons. +Après le repos, examinez et jugez... vous verrez juste.</p> + +<p>Je veux vous parler aussi touchant l'avenir que vous vous proposez.—Ne +pensez pas au théâtre, soit, vous sentez, vous savez ce que vous devez +faire.—Mais vous bannir de la symphonie, vous n'en avez pas le droit. +Il faut faire de la symphonie.—Vous la ferez bien, je vous en réponds. +Soyez ambitieux et je le serai pour vous.—Je reviendrai à la charge, je +vous en préviens.</p> + +<p>Je laisse ma lettre ouverte. Je vais dîner et me rendre à <i>Don +Carlos</i><a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>... Je vous enverrai des nouvelles.</p> + +<p class="c">. . . . . . +. . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . +</p> + +<p class="c"><i>Deux heures du matin.</i></p> + +<p>Deux mots seulement. Je suis abruti, éreinté. Verdi n'est plus italien; +il veut faire du Wagner... il a abandonné la sauce et n'a pas levé le +lièvre. Cela n'a ni queue ni tête... Il n'a plus ses défauts, mais aussi +plus une seule de ses qualités... Il veut faire du style et ne fait que +de la prétention... C'est assommant... four complet, absolu. +L'exposition prolongera peut-être l'agonie; mais c'est une bataille +perdue. Le public surtout est furieux. Les artistes lui pardonneront +peut-être une tentative malheureuse qui prouve, après tout, en faveur de +son goût et de sa loyauté artistique. Mais le bon public était venu pour +s'amuser... et je crois qu'on ne l'y repincera pas... La presse sera +mauvaise.</p> + +<p>À bientôt et croyez toujours aux sentiments affectueux de votre mille +fois dévoué et affectionné</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<p>Ah! merci pour votre photographie. Je ne vous retourne pas la mienne; je +ne l'ai pas. Je ne me suis fait portraiturer qu'une fois, sur la demande +de la princesse Mathilde, qui tenait absolument à collectionner les +têtes de ses invités du dimanche, et mes amis m'ont volé toutes les +épreuves.</p> + +<p class="r"> +À bientôt.<br /> +</p> + +<hr class="double" /> + +<h3><i>Troisième Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> +<p>Bravo! Ce n'est pas une leçon que je vous adresse aujourd'hui. Mais bien +une analyse critique de votre sonate. (Première sonate pour piano et +violon.)</p> + +<p><i>Le premier morceau est bien.</i></p> + +<p>L'<i>Andante</i> est <i>très beau.</i></p> + +<p>L'<i>Intermezzo</i> est un morceau <i>complet</i>, <span class="smcap">digne d'un maître</span>; je suis +convaincu que ce morceau orchestré prendrait sa place parmi les +meilleures pièces de ce genre. Vous êtes un symphoniste. Croyez-moi et +courage.</p> + +<p>Le final est audacieux, chaleureux au possible. J'y trouverai quelques +taches que je vous signalerai.</p> + +<p><i>Premier morceau.</i>—J'aime beaucoup votre première idée; elle est +malheureusement un peu courte et vous répétez quatre fois de suite la +tête de votre motif (deux fois en <i>la</i> mineur et deux fois en <i>ut</i>). +N'essayez pas de rien changer.—C'est bon, malgré ma légère +critique.—Excellent développement.—Les deux dernières lignes de la +page 3, bravo!—La deuxième idée me séduit moins que la première.—Cela +manque un peu d'originalité. Je veux louer cependant les quatre mesures +en <i>mi</i> qui sont une très heureuse rentrée.—Vous rentrez bien dans +l'<i>agitato</i>.—J'aime infiniment la fin de votre première reprise. Tout +le travail de la deuxième me paraît complètement réussi.</p> + +<p>—La rentrée du motif sur</p> + +<p class="c"><img src="images/019.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p class="non">est une trouvaille.</p> + +<p>J'aime beaucoup la coda.—Cependant, je regrette que vous n'ayez pas +terminé dans le <i>Chaud</i>.—Je ne veux pas vous faire d'observations +bourgeoises quant à l'<i>effet</i>... Mais je crois qu'une péroraison +absolument agitée et vigoureuse serait plus à sa place....</p> + +<p>Je puis me tromper... il y a là une de ces nuances délicates dont +l'auteur est généralement le meilleur juge.—Si vous n'êtes pas de mon +avis, après réflexion, je retire ma critique.</p> + +<p><i>Andante.</i>—Nous voici en plein Beethoven! pas de réminiscences +cependant.—Votre belle idée vous appartient. Soyez en fier. Ces grosses +notes graves se posant sur le dernier temps m'ont fait penser à +l'andante de la grande sonate en <i>fa</i> mineur de Beethoven.—J'ai joué +vingt fois ce morceau,—et, chaque fois, je l'ai trouvé plus élevé, plus +pur... Je ne veux pas exagérer mes éloges. Pourtant je dois vous avouer +qu'un passage de cet andante me semble d'une grande beauté!... Je veux +parler de la rentrée en <i>la</i> ♭ (page 17) par le <sup>3</sup>/<sub>4</sub> d'ut ♭ et +l'altération du sol.—Le</p> + +<p class="c"><img src="images/020.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p class="non">qui succède à cette magnifique mesure est d'un charme +inexprimable.—Voilà de l'inspiration!... Mettez le nom que vous voudrez +là-dessus... et ça ne bougera pas d'une semelle.—J'arrive au +contre-sujet du violon sur le motif</p> + +<p class="c"><img src="images/021.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p class="non">page 18.—C'est beau, tellement que votre accompagnement un peu fouillé, +un peu cherché ne soutient pas la comparaison.—Voulez-vous un conseil? +Ne répétez pas deux fois chaque période du motif.—Faites entendre +l'idée entière au piano pendant que le violon se développe sur le +contre-sujet, qui est des plus inspirés,—et enchaînez avec la +coda.—J'ai essayé souvent les deux versions. Celle que je vous indique +est, je crois, de beaucoup préférable. La lin est belle jusqu'à la +dernière note!</p> + +<p><i>Intermezzo.</i>—Ici, pas une critique, je vous le répète.—C'est +parfait.—C'est délicieux! Mon ami Guiraud, l'auteur de <i>Sylvie</i><a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>, un +très grand musicien, auquel je me suis permis de montrer ce Scherzo, en +a été aussi enchanté que moi.—Je ne vous cite rien; tout est +intéressant.—Quel délicieux effet produirait une clarinette faisant +entendre</p> + +<p class="c"><img src="images/022.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p class="non">pendant que les violons murmureraient le</p> + +<p class="c"><img src="images/023.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p>Ce serait exquis. Je vous en supplie,—mettez-vous à la +symphonie.—Est-ce l'orchestre qui vous effraie? Quelle folie!... Vous +savez orchestrer, je vous en réponds! <i>Vous n'avez pas le droit de ne +pas faire de la symphonie.</i> Il faut un peu d'ambition, que diable!... Je +ne veux pas que vous écriviez toute votre vie pour Carcassonne.—Tenez; +orchestrez votre andante et votre intermezzo. Je les montrerai à +Pasdeloup.—Ou je me trompe fort, ou il sera empoigné. Nous avons ici +les concerts de l'Athénée... Allons... à l'œuvre!</p> + +<p>Avez-vous remarqué que Mozart, Haydn et même Beethoven ratent trois +finals sur quatre? Je ne puis rien ouïr de plus agréable que le vôtre, +qui se soutient très crânement après vos trois premiers morceaux. C'est +fiévreux, agité, dramatique et clair.</p> + +<p>—La phrase</p> + +<p class="c"><img src="images/024.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p class="non">est remplie d'une vive douleur.—C'est ému, bien inspiré. J'aime bien le</p> + +<p class="c"><img src="images/025.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p class="non">bien que cela ne s'harmonise pas avec le reste.—Cette petite excursion +Verdissienne m'a un peu surpris,—mais c'est bien. La chute surtout est +très heureuse.—Le développement marche bien; j'aime vos quatre entrées +chromatiques. C'est fameusement écrit. La dernière ligne de la page 32 +me plaît beaucoup. C'est neuf d'harmonie.—Plus rien à dire jusqu'à la +dernière page. Ici, vous avez une mesure de trop; cela me choque. Je ne +puis me tromper sur ces sortes de choses.—Tenez: dédoublons la mesure:</p> + +<p class="c"><img src="images/026.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p>Vous finissez en l'air. C'est boiteux. J'ai besoin de:</p> + +<p class="c"><img src="images/027.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p>Essayez,—Vous allez être de mon avis. J'en suis sûr.</p> + +<p>Maintenant, je vous en prie.—Faisons de l'orchestre. Comme composition +idéale, je puis remplir vis-à-vis de vous le rôle de critique, de +confrère sincère. Je puis vous donner mon impression, des conseils comme +voue pourriez m'en donner à l'occasion.—Mais être votre +<i>professeur</i>...! Vous n'en avez pas besoin.—Ce mot-là ne doit pas se +prononcer entre nous, pas plus que celui d'<i>élève</i>! Pour +l'instrumentation, j'espère vous être plus utile.... Quand vous viendrez +à Paris, je vous mettrai en relations avec quelques musiciens: <i>Gounod</i>, +<i>Reyer</i>, <i>Saint-Saëns</i>, <i>Guiraud</i>, le <i>prince Polignac</i>, etc.... et vous +serez là avec vos pairs. Personne en ce moment ne fait mieux que votre +andante et votre intermezzo.—À la symphonie! À la symphonie!... Il le +faut.—J'ai reçu la visite de votre charmant ami. J'espère le revoir +bientôt et passer une soirée avec lui.—J'ai bien tardé à vous écrire; +c'est votre faute. Je tenais à bien connaître, à bien étudier votre +sonate.</p> + +<p>Il est 3 heures du matin.—Je vais vous quitter.—Encore une fois, mille +félicitations et mille témoignages de ma bien affectueuse confraternité.</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<p>Ah! J'oubliais de vous parler de la feuille détachée qui accompagne +votre envoi. C'est un nouveau plan de deuxième reprise pour le premier +morceau.... J'aime mieux l'autre.</p> +<hr class="double" /> + +<h3><i>Quatrième Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> +<p class="r"> +....avril 1867.<br /> +</p> + +<p class="c"> +<i>1º Modification du deuxième motif du premier morceau<br /> +de la sonate pour piano et violon».</i><br /> +</p> + +<p>Pour bien juger le changement, il faudrait entendre le morceau complet. +Cependant, je crois que ce deuxième motif, tout en étant par lui-même +supérieur au premier, sera d'un moins bon effet dans l'ensemble du +morceau. Un défaut est toujours difficile à corriger dans une œuvre bien +venue. Bref, je conclus à la conservation du premier motif.</p> + +<p class="c"> +<i>2º Harmonie du motif de l'andante.</i><br /> +</p> + +<p>Les deux versions sont excellentes. Peut-être préféré-je l'ancienne. +Mais vous êtes le seul juge compétent.—Pourtant, la triple appogiature +donne beaucoup d'accent à la phrase.</p> + +<p class="c"> +<i>3º Deuxième idée du final.</i><br /> +</p> + +<p>Oh! ici pas d'hésitation. Laissez votre forme Verdi. Ne châtiez pas +votre idée. Laissez le défaut.—Votre changement amollit tout le +morceau. J'aime mieux un peu moins de pureté dans la forme et plus +d'élan dans la pensée. Donc, conservez la première idée.</p> + +<p class="c"> +<i>4º Andante du trio.</i><br /> +</p> + +<p>C'est un joli morceau, un peu mou, un peu mendelssohnien.—Mendelssohn, +entre autres défauts, traite quelquefois ses andantes symphoniques en +romances sans paroles.—Vous n'avez pas évité cet écueil!... L'idée est +très agréable. Finissez le morceau; il vaut la peine d'être achevé. +Mais, à l'avenir, évitez cette mollesse. L'élégance, le goût sont +d'excellentes qualités à condition de n'exclure ni la netteté ni la +fermeté. Le développement est bon et la rentrée est charmante. C'est +<i>bien</i>, mais ce n'est pas très bien.</p> + +<p class="c"> +<i>5º À Elvire.</i><br /> +</p> + +<p>Je comprends le succès de cette pièce; j'y trouve de fort bonnes choses; +et, cependant, je n'en suis pas absolument satisfait. La première idée a +un parfum 1830 ou même 1829, qui ne me pince qu'à moitié. C'est du Loïsa +Puget, plus le talent.</p> + +<p class="c"><img src="images/028.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p class="non">me rappelle un horrible chant patriotique qui courait les rues en 1848. +Le souvenir de cette révolution inutile, ridicule et bête me rend +peut-être injuste pour votre mélodie, qui, je le répète, renferme de +bonnes choses. Il y a de l'amour et de la chaleur dans la phrase refrain +et, n'était la forme romance, j'en serais complètement satisfait. Cette +forme est moins bonne encore lorsque vous faites le si ♭♭.—Le +développement et la rentrée (deuxième strophe) sont réussis. C'est chaud +et l'idée refrain rentre à merveille.—Même éloge pour la troisième +strophe.—La dernière page est excellente. C'est bien pensé, bien +exécuté. En somme, et sans être enthousiaste de cette mélodie, j'y +trouve la touche du musicien, du penseur intelligent. C'est mieux que +les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des mélodies à succès.</p> + +<p class="c"> +<i>6º Chœur.</i><br /> +</p> + +<p>Le début a de la grandeur; votre brusque voyage en <i>ré</i> majeur me +chagrine un peu. L'idée en <i>ut</i> est bonne. Le développement en <i>sol</i> à +bouche fermée est un peu <i>longuet</i>. L'allegro suivant, bien.—Bonne +phrase à la Meyerbeer...</p> + +<p>La coda en <sup>6</sup>/<sub>8</sub> me paraît bien syllabique. Il faudra en modérer le +mouvement, pour en rendre l'exécution possible.</p> + +<p>Les sociétés chorales de Bruxelles, d'Anvers et de Liège exécuteraient +facilement cette péroraison. Mais les exécutions véritablement +<i>miraculeuses</i> sont trop exceptionnelles pour servir de base +d'opération.—La fin extrême est trop élevée pour les premiers ténors. +Les trois grandes sociétés belges se jouent de ces difficultés. Mais, je +vous le répète, ces exceptions, tout à fait extraordinaires, +<i>inimaginables</i> même pour ceux qui n'ont pas entendu ces admirables et +vaillants chanteurs, ne font que confirmer la règle.</p> + +<p>En somme, ce chœur est bon et vous fait honneur.</p> + +<p>Pourquoi n'est-il pas meilleur?</p> + +<p>Pourquoi n'est-il pas très beau?</p> + +<p>Parce que vous ne vous êtes pas assez élevé.—Vous m'avez rendu +exigeant; vous êtes un <i>grand musicien</i> et vous devez faire mieux +encore.</p> + +<p>J'attends avec impatience vos premiers travaux d'orchestre. Vous allez +marcher à pas de géant. C'est si amusant l'orchestre! Jusqu'à présent, +vous avez dessiné; vous avez exécuté des grisailles, réalisant vos +effets d'ombre et de lumière avec des valeurs différentes, mais dans le +même ton. Maintenant, vous allez peindre.—Faites votre palette... et à +l'œuvre! Si vous avez un <i>coloris</i> riche et séduisant, avec vos qualités +de forme et de <i>couleur</i>, la route sera longue et belle à +parcourir.—Allons, courage et à bientôt.</p> + +<p>Votre confrère et ami dévoué</p> + +<p class="c smcap">Georges Bizet<br /> +</p> + +<p><i>P. S.</i> Le <i>Roméo</i> de Gounod va à moitié; il ne passera que dans les +derniers jours du mois<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p> + +<p>Je vais flâner et déloger. Je ne <i>veux</i> arriver au plus tôt que fin +<i>novembre</i>. Je crains les chaleurs et je me défie du public cosmopolite +qui va nous envahir.</p> +<hr class="double" /> + +<h3><i>Cinquième Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="commence"> +Cher Monsieur,<br /> +</p> + +<p>J'ai été absent quatre jours. C'est ce qui vous explique le retard +involontaire de ma réponse.—Je ne suis pas encore à la campagne.—En +tout cas, mon habitation d'été n'étant qu'à une demi-heure de Paris, je +ne serai pas privé du plaisir de vous voir,—d'autant plus que mes +répétitions me forceront sans doute de venir tous les jours à Paris.</p> + +<p>J'ai annoté votre envoi.—En général, vous écrivez trop les instruments +à vent comme le quatuor. Le timbre de chacun des instruments en bois +étant particulier, il n'est pas bon de les employer en <i>corps</i>, si ce +n'est pour des effets particuliers. Les cordes, au contraire, ne sont +qu'un immense instrument, parfaitement homogène.—C'est la base de +l'orchestre symphonique.—Et, plus je vais, plus je suis convaincu qu'il +ne faut user des bois et des cuivres qu'avec circonspection. Il faut +employer deux flûtes, deux hautbois, deux clarinettes, deux ou quatre +bassons et quatre cors. Il est impossible de bien orchestrer en ne +disposant que d'un seul instrument de chaque espèce. En effet, une +rentrée en tierces, par exemple, sera bien meilleure, exécutée par deux +clarinettes ou deux hautbois, que par une clarinette ou un hautbois.</p> + +<p>Avez-vous le traité d'instrumentation de Berlioz? Si non, faites-en +l'acquisition au plus vite,—C'est un admirable ouvrage, le <i>Vade mecum</i> +de tout compositeur écrivant pour l'orchestre.—C'est parfaitement +complet—Les exemples y abondent.—C'est indispensable!</p> + +<p>Vous employez le cor comme un instrument ordinaire. C'est un grand +tort.—Le timbre spécial de cet instrument, la grande difficulté qu'il +éprouve à faire entendre certains sons bouchés le rendent impossible +comme instrument d'harmonie. Je vous envoie un exemple tiré de votre +joli allegretto de symphonie.</p> + +<p>En somme, c'est bien.—Soyez simple; <i>ne mettez que ce que vous +entendez</i>;—pas autre chose,—ne chargez pas;—il y en a toujours trop!</p> + +<p>L'exercice que vous vous proposez serait bon, s'il était fait d'après +une <i>réduction</i> bien complète. Autrement, vous ne pouvez deviner les +détails que vous ne voyez pas.—Prenez une bonne réduction à quatre +mains.... Tenez..., par exemple..., un andante de symphonie de Beethoven +par Czerny.—Mais, un morceau ne peut bien être orchestré que par +l'auteur... ou il faut être bien fort; sans compter qu'on peut faire +bien et autrement. Le meilleur est de vous orchestrer vous-même. Lisez +les symphonies de Beethoven; lisez et travaillez Berlioz.</p> + +<p>Le petit morceau en <i>si</i> mineur est très bon. J'aime beaucoup le +fragment de ballet,—et c'est bien instrumenté.</p> + +<p>Mille choses bien aimables et bien affectueuses et croyez-moi toujours +votre mille fois dévoué</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<hr class="double" /> + + +<h3><i>Sixième Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="r"> +Décembre 1867.</p> + +<p class="commence">Cher Monsieur,<br /> +</p> + +<p>Je tiens, avant tout, à vous remercier de tout cœur de votre dédicace. +Je serai heureux de voir mon nom attaché à votre excellente sonate. +C'est pour moi plus qu'un honneur, c'est une marque d'estime et de +sympathie d'un excellent musicien, d'un galant homme pour lequel je +professe, je vous assure, une vive et chaude amitié.—Donc, une chaude +poignée de mains pour votre bonne pensée et mille fois merci.</p> + +<p>Je viens de lire votre envoi: Votre andante de <i>Trio</i> est de l'art et +votre andante de sonate—c'est un morceau de maître.—Je vous dois la +vérité ou du moins ce que je crois la vérité.—Si l'idée première de ce +morceau était absolument originale, si elle n'attestait pas l'influence +de Beethoven et de Schumann,—ce serait <i>absolument</i> de premier +ordre.—Cette critique (est-ce bien une critique?) est celle qu'on peut +faire des meilleures choses de notre temps.—Vous aurez plus d'une fois +l'occasion de me la retourner—(du moins, je l'espère, sans +modestie).—Gounod a écrit deux symphonies et, dans les huit morceaux +qui les composent, il n'y a rien qui vaille votre andante.—Votre +intermezzo est fort bon; mais je le place au-dessous de l'andante.—Je +préfère de beaucoup celui de la sonate.—Celui-là est original.—L'idée +de celui qui nous occupe est moins trouvée.—Du reste, le morceau est +charmant, intéressant, bien conduit.—Rien à dire dans le +détail.—J'aime beaucoup mieux le majeur que le mineur et je parie que +vous êtes de mon avis.—Je reviens à l'andante pour vous signaler votre +superbe rentrée.—Cela, c'est du Beethoven du bon cru.—L'idée rentre +avec une puissance remarquable.—C'est empoignant.—Vous m'avez +ému.—Merci.—Il n'y a pas une note à changer dans tout le morceau; la +coda est charmante,—et avant—la phrase en sol sous la double tenue +<i>ré</i> est excellente.—Bravo!</p> + +<p>Votre première reprise de Symphonie me plaît beaucoup,—excepté la +seconde idée,—c'est trop court, c'est essoufflé! Et gare la Rosalie! Si +vous êtes courageux, vous chercherez quelque chose de plus saillant et +vous pourrez alors faire un excellent morceau.—Je ne vous conseille pas +d'indiquer la <i>reprise</i>.—À mon avis, la reprise a vieilli—et la +plupart des symphonies de Beethoven et de Mendelssohn (et bien entendu +Mozart) gagneraient à être exécutées sans reprises.—C'est bien +orchestré, peut-être un peu trop trombonisé; mais il faudrait entendre; +je n'ai pas d'opinion faite à cet égard. Vous trouverez sur votre +manuscrit plusieurs remarques qui sont utiles, je crois.—Vous écrivez +très bien le quatuor.—C'est tout!</p> + +<p>Je vais recommencer mes répétitions<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>.—Je ne sais si ma distribution +ne sera pas modifiée.—Mes collaborateurs veulent à toute force Madame +Carvalho.—Ils ont raison,—mais c'est bien dur pour M<sup>lle</sup> +Devriès.—Je vous dis cela sous le sceau du secret.—Si vous voulez +savoir le fond de ma pensée, j'espère que cela ne se fera pas.—J'y +perdrai 10,000 francs, dit-on, c'est possible! Mais... et Dieu sait si +une différence de 10,000 francs est quelque chose pour moi! Enfin tout +sera décidé cette semaine! (Tout ceci absolument entre nous.)</p> + +<p>J'ai envoyé promener l'Athénée! Mais ils sont venus pleurer chez moi et +je leur ai bâclé le premier acte<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.—<i>Legouix</i> s'est chargé du second, +<i>Jonas</i> du troisième, et <i>Delibes</i> du quatrième.—Le secret est assez +bien gardé; mais une femme vient de le découvrir, tout est perdu. Je +nierai, du reste, effrontément. J'ai envie de siffler le premier +acte,—sans compter que le public s'en acquittera bien sans moi! J'ai +été totalement refait et enfoncé.—On m'a reproché mon manque de parole, +on a pleuré et j'ai <i>donné</i> mon premier acte.—Cela ne me rapportera pas +un rouge liard.—Décidément, je ne fais pas de progrès en affaires.</p> + +<p>Allons, à bientôt.—Je vous tiendrai au courant de ma <i>Jolie Fille</i>!</p> + +<p>En attendant, croyez à la sympathie la plus vive de votre dévoué +confrère et ami</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> +<hr class="double" /> + +<h3><i>Septième Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> +<p class="commence"> +Cher ami,<br /> +</p> + +<p>Que direz-vous donc, lorsque vous aurez vu Rome et Naples?</p> + +<p>Quel pays!</p> + +<p>Vivre en Italie, même sans musique, quel rêve!</p> + +<p>Gounod va partir pour Rome, afin d'entrer dans les ordres!....</p> + +<p>Il est absolument fou!... Ses <i>dernières</i> compositions sont navrantes!</p> + +<p>Au diable la musique catholique!</p> + +<p>Pasdeloup va jouer ma symphonie.—Du moins, il le dit et fait copier les +parties d'orchestre.</p> + +<p>Ce que vous avez lu des Italiens est vrai: M. Bagier m'a commandé un +ouvrage.—Mais cela a raté,—le poème ne m'allait pas.—J'ai lâché.</p> + +<p>On me fait mon poème pour l'Opéra.—C'est long, long! Quels raseurs que +ces auteurs et directeurs!</p> + +<p>J'ai lu votre concerto avec le plus vif intérêt.</p> + +<p>Le début est très beau. La seconde phrase est peut-être moins trouvée; +mais elle est délicieusement amenée. En somme tout le solo marche à +merveille.—Quant au second pour le juger, je voudrais le voir encore... +Cela est bon en soi; mais je ne me rends pas bien compte de +l'effet.—C'est peut-être un peu long d'arpéges.—Mais, je vous le +répète, je ne puis vous donner qu'une appréciation vague, tant que le +morceau n'est pas terminé.</p> + +<p>Comme détail, je crois qu'il manque une mesure, à la fin du premier +solo... J'ai indiqué l'endroit au crayon.</p> + +<p>Autre chose:</p> + +<p>À la première entrée du piano, il y a comme une réminiscence de la +grande sonate à Kreutzer de Beethoven.</p> + +<p>À la fin de la page 9, deux dernières mesures, réminiscence assez +accentuée du premier concerto de Chopin.</p> + +<p class="c"><img src="images/029.png" alt="musique ecrite" /></p> + +<p>Voyez cela; c'est un peu vif.</p> + +<p>En somme, votre concerto marche à merveille.—À quand le trio?</p> + +<p>Je suis embêté!</p> + +<p>Le grand lama de l'Opéra me fait relancer par tous mes amis.—Il veut +que je fasse la <i>Coupe du Roi de Thulé</i>... Il insiste avec rage!—</p> + +<p>Ça m'embête!... quel fichu métier!</p> + +<p>Si je pouvais en essayer un autre!...</p> + +<p>À vous, cher, mille fois.—Écrivez plus souvent à votre ami</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<hr class="double" /> + +<h3><i>Huitième Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> +<p class="r"> +Le Vésinet, <i>26 août 1868</i>.</p> +<p class="commence"> +Mon cher ami,<br /> +</p> + +<p>Vous êtes un vrai musicien!... Et c'est mal à vous de venir me troubler +dans masolitude par des portraits erotiques... Vous êtes un affreux +gredin... Moi qui depuis plus de trois jours ne songeais plus à la +femme!...</p> + +<p>Je suis plein d'indulgence pour ce genre de crimes... et pour cause... +mais allez à Capoue!...</p> + +<p>Il faut travailler... Quand on a ce que vous avez dans le ventre, il ne +faut pas tout dépenser de la même manière.</p> + +<p>Le voyage va vous remettre.—Et après... à la besogne (...Excusez ce +papier à lettres... Tout ce qu'on achète au Vésinet est du même +tonneau).</p> + +<p>Ces Allemands ne sont plus que des Prussiens et l'article dont vous me +citez des extraits est tout simplement idiot!</p> + +<p>Je suis absolument de votre avis sur la nouvelle partition de +Wagner.—Du génie, certes! Mais quel poseur! Quel raseur! Quel goujat! +Il a publié dans le <i>Guide musical</i> de Bruxelles des articles avec +lesquels j'aimerais à lui torcher la figure.—Selon lui, le <i>Faust</i> de +Gounod est de la musique de cocottes!...<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a> «La Prusse, dit-il, est +destinée à détruire la France politiquement.—La Bavière, son prince à +la tête, la détruira intellectuellement.»—Ce républicain de carton +m'amuserait beaucoup, s'il ne me dégoûtait pas.—Ce monsieur, qui +acceptait en 1847 150,000 marcs du roi de Saxe pour faire monter un de +ses opéras, était le premier à tirer des coups de fusil sur le même roi +de Saxe en 1848.—Assez!</p> + +<p>J'ai été très malade... trois angines!</p> + +<p>On fait en ce moment deux opéras sur lesquels j'ai l'œil très +ouvert.—Un des deux intéresse beaucoup Perrin—et d'ici à quelques mois +j'aurai probablement un ouvrage en train.—Mais que c'est long!</p> + +<p>J'orchestre ma symphonie.—Tout en me promenant, j'ai composé le premier +acte du <i>Roi de Thulé</i>.—Mais je suis décidé à ne pas concourir.</p> + +<p>Je vous enverrai trois morceaux de piano, dont un, intitulé: <i>Variations +chromatiques</i>, vous intéressera, je crois.</p> + +<p>Gounod est malade... il ne peut plus travailler,—mais il communie à +force et commente saint Augustin!</p> + +<p>Je deviens, moi, de plus en plus misanthrope.—Les indifférents me +deviennent odieux—et je ne peux plus supporter que le commerce des +hommes qui, comme vous, ont dans la tête et dans le cœur des idées et +des sentiments qui s'accordent avec les miens!</p> + +<p>Soyez moins rare, écrivez-moi d'Italie.—Vos lettres me font toujours +plus que du plaisir.</p> + +<p>À bientôt donc, j'espère, et à vous de tout cœur, de toute amitié.</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<hr class="double" /> + +<h3><i>Neuvième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="r"> +1869?</p> + +<p class="commence"> +Mon cher ami,<br /> +</p> + +<p>Je viens de passer six semaines dans les tapissiers, serruriers, +menuisiers, etc... Enfin me voici installé.—Depuis treize mois, je n'ai +pas composé une note de musique et je m'en trouve à merveille.—Quel +dommage d'être obligé de sortir de ce charmant far-niente!—À la vérité, +j'ai beaucoup travaillé depuis trois mois; j'ai eu l'aplomb de me +charger de <i>Noé</i>, opéra posthume d'Halévy.—Halévy a laissé trois actes +<i>à peu près faits</i>; mais il a fallu <i>tout</i> instrumenter..., presque tout +deviner—et j'ai à composer un quatrième acte assez court—et j'espère +avoir fini le 30 novembre, ainsi que l'exige mon traité avec le Théâtre +lyrique.—Pasdeloup est enthousiasmé de cette œuvre et je crois qu'il a +raison... Mais, moi, je suis peu enthousiasmé des chanteurs de son +théâtre et j'empêcherai l'ouvrage de passer, grâce à une <i>clause</i> +relative à la distribution et qui me laisse absolument maître de la +situation.</p> + +<p>Je suis fixé; je vais faire un <i>Calendal</i>. Avez-vous lu <i>Calendal</i> de +Mistral? Je crois avoir mis la main sur un bon poème.—Il y a longtemps +que j'y songe.—Je ne sais si le <i>public</i> sera de mon avis.—Mais, il y +a là une partition à faire et je vais le tenter.</p> + +<p class="c">. . . . . . +. . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . +</p> + +<p>Quand viendrez-vous à Paris? Vous savez que vous trouverez 22, rue de +Douai un bon ami ou plutôt deux amis.</p> + +<p>Hélas! Il faut se remettre au travail.—<i>Lire</i>, <i>rêver</i>, <i>observer</i>, +<i>apprendre</i>, voilà mon affaire.—Mais produire!!</p> + +<p>Enfin...</p> + +<p>À vous de tout cœur.</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> +<hr class="double" /> + +<h3><i>Dixième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="r"> +...1869.</p> + +<p class="commence"> +Mon cher ami,<br /> +</p> + +<p>Mille fois merci pour votre lettre si charmante, si affectueuse.—Je +suis très heureux que vous ayez emporté de Paris un peu de courage.</p> + +<p>Saint-Saëns, qui a lu votre sonate, me charge de vous adresser les +compliments les plus sincères.</p> + +<p>Gounod m'a reparlé de votre œuvre dans les termes les plus chaleureux.</p> + +<p>Je verrai prochainement Thomas et Delaborde, et j'aurai, je n'en doute +pas, de bonnes et agréables choses à vous communiquer.</p> + +<p>Il y a peu de critiques en état d'entendre et encore moins de lire une +sonate. Gasperini mort, il ne reste plus que Johannès Weber 10 ou 11 rue +Saint-Lazare (du <i>Temps</i>), auquel vous puissiez vous adresser pour un +ouvrage de cette nature.—C'est triste; mais c'est ainsi!</p> + +<p>J'ai envoyé votre sonate à Reyer; il en parlera dans les <i>Débats</i> et je +vous enverrai l'article.</p> + +<p>Je suis allé hier au ministère à votre intention. Adressez au ministre +de la Maison de l'empereur une lettre conçue à peu près en ces termes:</p> + +<div class="blockquot"> +<p class="commence"> +Monsieur le Ministre,<br /> +</p> + +<p>Désirant prendre part au concours du Théâtre impérial de l'Opéra, je +viens prier Votre Excellence de vouloir bien me confier un exemplaire de +la <i>Coupe et les lèvres</i>. Daignez agréer etc...</p> + +<p class="commence"> +Votre adresse.<br /> +</p> +</div> + +<p>Envoyez-moi cette lettre, je la porterai moi-même au ministère et je +prierai ces messieurs de vous envoyer de suite le poème en question.</p> + +<p>J'ai complètement lâché Noé<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a> et j'ai bien fait, je crois.—</p> + +<p>L'exécution (à Bruxelles) de ma pauvre <i>Jolie Fille</i> a été +monstrueuse.—Malgré cela, <i>succès</i> très sérieux. J'ai reçu nombre de +lettres très encourageantes.—Presse excellente, etc...</p> + +<p>Allons, travaillez, travaillez, faites le concours de l'Opéra.—Vous +devez être un grand musicien,—à l'œuvre donc et courage.</p> + +<p>Croyez, mon cher ami, aux sentiments les plus dévoués, les plus +affectueux de votre ami,</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + + +<hr class="double" /> + +<h3><i>Onzième Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> +<p class="r"> +Mars 1871.</p> + +<p class="commence"> +Cher ami,<br /> +</p> + +<p>Paris débloqué, j'ai dû me rendre à Bordeaux pour affaires de famille. +En rentrant, je trouve un paquet de lettres datées de septembre, +octobre, novembre, décembre, janvier et février. En ouvrant la vôtre, +j'éprouve une vive joie et cette joie se manifeste par une bêtise +incroyable: je tiens votre lettre de la main droite, et de la main +gauche je jette l'enveloppe au feu. Or, votre lettre n'étant pas datée, +il m'est absolument impossible, même après dix lectures consécutives, de +savoir si vous l'avez écrite avant ou après le siège. Éclaircissez ce +point, je vous prie.</p> + +<p>Ce n'est pas ici le lieu de parler du gredin du 2 Décembre, ni des +idiots du 4 Septembre. Nous voilà sortis vivants et bien portants, ma +femme et moi<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, de toutes ces stupides horreurs; nous sommes donc +parmi les heureux.</p> + +<p>J'ai en ce moment un ouvrage à terminer et un autre à faire presque +complètement. Dès que Sardou sera rentré à Paris, je vais le tourmenter +pour qu'il termine un quatrième acte qu'il veut changer presque +entièrement. Une fois ce point réglé, je songerai à choisir une retraite +pour l'été. J'ai très envie d'aller dans le Midi, et il se pourrait que +j'allasse vous dire un petit bonjour. Je veux avoir mes deux opéras +prêts pour l'hiver prochain. Si les théâtres marchent, je m'en tirerai; +si non, je ne sais à quel genre d'industrie je pourrai me livrer pour +vivre.—À ce propos, donnez-moi donc quelques renseignements sur vos +contrées. Y a-t-il des bois dans l'Aude? Les bois me sont ordonnés pour +Geneviève. J'aurais voulu m'installer dans un port de mer. Mais le +tempérament de ma femme s'y oppose absolument.</p> + +<p>Et vous, avez-vous travaillé?...</p> + +<p>Comment prend-on chez vous la situation de petite Pologne que nous font +les événements, ou plutôt que nous ont faite notre stupidité et notre +immoralité?...</p> + +<p>Nous attendons ici l'entrée des Allemands!</p> + +<p>Triste! triste!</p> + +<p>À vous, cher ami, de tout cœur et mille souvenirs de Geneviève.</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<hr class="double" /> + + +<h3><i>Douzième Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="r"> +20 juin 1871.</p> + +<p class="commence"> +Cher ami,<br /> +</p> + +<p>Merci! J'ai quitté Paris lorsque le rôle des honnêtes gens était fini +dans cette bagarre.</p> + +<p>Sortirons-nous de cette situation?... Serons-nous républicains, +communards, légitimistes, ultramontains ou Prussiens?...</p> + +<p>J'espère, mais je crains.</p> + +<p>Paris essaie de reprendre sa physionomie ordinaire; mais c'est +difficile.</p> + +<p><i>Perrin</i>, <i>Du Locle</i> et de <i>Leuven</i> n'ont pu encore rouvrir nos pauvres +théâtres lyriques.—Ils sont arrêtés par des difficultés sans nombre et +de toute nature. Pasdeloup, qui, comme Guzman, ne connaît point +d'obstacles, a rouvert hier les Concerts populaires.—Il divise ses +programmes en deux parties: musique classique et musique moderne. Il a +fait exécuter hier du <i>Gounod</i>, du <i>Massenet</i>, etc... Il redira ma +symphonie un de ces jours. Beaucoup de gens sont pleins de bonne volonté +et ne seront pas au-dessous des efforts qu'il faut faire pour relever ce +pays politiquement, littérairement et artistiquement. Mais la grande +masse est sotte, vaniteuse et les terribles leçons que nous venons de +recevoir seront, je le crains, inutiles en grande partie.—En somme, le +Français se console en disant: «Bah! si nous avions été 500,000, la +campagne se serait terminée à Berlin et non à Paris!»</p> + +<p>Quant aux ruines que nous lègue la Commune, on trouve que «<i>cela fait +bien</i>!»</p> + +<p>Je vais passer l'été au Vésinet. J'y suis près de Sardou et bien placé +pour terminer ma <i>Griselidis</i>.</p> + +<p>Ma <i>Clarisse Harlowe</i> avance aussi et vous, vous remettez-vous au +travail?</p> + +<p>Quand vous verrai-je?</p> + +<p>En attendant, mille amitiés de votre tout dévoué</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<p>Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.</p> + +<hr class="double" /> +<h3><i>Treizième Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="commence"> +Cher ami,<br /> +</p> + +<p>Les premiers morceaux de l'andante me paraissent bien instrumentés. J'y +vois deux ou trois points douteux. Mais j'aime mieux ne vous en pas +parler, car j'aurais besoin de l'audition pour avoir une opinion nette +sur ces deux ou trois passages.</p> + +<p>Quant au final, avec la franchise qui est de rigueur entre vous et moi, +je le trouve trop inférieur à ce qui précède et surtout trop inférieur à +vous-même. L'idée première est un trait quelconque,—et le morceau, +quoique bien conduit et fort bien fait, est au-dessous de ce que l'on +est en droit d'attendre de l'auteur du trio, de la sonate pour piano et +violon, et des quatre Morceaux qui me sourient de plus en plus.—Il ne +faut qu'un moment... qui viendra, soyez-en sûr.</p> + +<p> +Mille amitiés de votre</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<hr class="double" /> +<h3><i>Quatorzième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="commence"> +Mon cher ami,<br /> +</p> + +<p>Votre premier morceau est excellent.—La première idée est robuste, +rythmée.—La deuxième est charmante et la rentrée qui l'amène, +ravissante. C'est bien écrit pour l'instrument et intéressant +d'orchestre.</p> + +<p>On pourrait critiquer les premières mesures du motif de l'andante; il y +a là quelque chose d'un peu mou.—Mais le morceau est si bien fait, si +intéressant que je vous conseille de le laisser tel qu'il est. Je crois +qu'à l'orchestre vous obtiendrez un excellent effet. Donc, les deux +premiers morceaux sont complètement réussis.</p> + +<p>Votre final est à refaire; du moins, je le crois. La première idée +meilleure que la seconde me semble insuffisante. Il n'y a pas d'effet +pour l'exécutant et l'orchestre sera forcément peu amusant. L'entrée +(motif du deuxième morceau) est bonne. Vous ferez bien de le +conserver.—Vous trouverez facilement j'en suis sûr, un meilleur final; +il serait fâcheux de laisser inachevée ou incomplète une œuvre de cette +valeur. Croyez-moi et ne soyez pas paresseux.</p> + +<p><i>Offenbach</i> vient de faire ici trois fours remarquables. Est-ce la +fin?... ou simplement un moment de lassitude?... Nous verrons.</p> + +<p>Je vous renverrai demain votre concerto.</p> + +<p>Vous devriez vous mettre à l'orchestre.</p> + +<p>Si vous veniez passer un mois à Paris, cela suffirait pour mettre tout +en train.</p> + +<p>Je suis fatigué en ce moment. J'ai beaucoup de leçons qui me servent à +préparer l'entrée d'un baby!.....</p> + +<p>On commence à me tourmenter à l'Opéra-Comique.—Je suis indécis et +mou!... Je vois si peu de chanteurs!</p> + +<p>À bientôt et mille amitiés de votre tout dévoué</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<p>Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments.</p> + +<hr class="double" /> + +<h3><i>Quinzième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="r"> +Mai 1872.<br /> +</p> + +<p>Merci.—Votre approbation m'est précieuse; car je vous crois incapable +de manquer de sincérité.</p> + +<p>J'ai aussi de bonnes félicitations à vous adresser: votre musique a été +fort bien accueillie à la Société Nationale et, malgré votre +éloignement, nous aurons désormais le plaisir de vous entendre. Je n'ai +pu assister aux dernières auditions de la Société; <i>Djamileh</i> et la +fatigue m'ont privé de ces intéressantes séances. Mais tous mes amis +m'ont parlé de la bonne impression que leur ont produite les morceaux +que vous leur avez envoyés.</p> + +<p>J'attends un <i>baby</i> dans deux ou trois semaines. Ma femme va à merveille +et tout nous présage un heureux résultat.</p> + +<p><i>Djamileh</i> n'est pas un succès, dans le sens ordinaire du mot.—M<sup>me</sup> +Prelly<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a> a été au-dessous du médiocre et la pièce est trop en dehors +des habitudes de l'Opéra-Comique. Pourtant on fait des recettes +raisonnables et le public écoute avec un intérêt évident. La presse a +été excellente.—Les grands journaux ont loué la partition et les +<i>Lundistes mélodistes</i>, tout en blâmant mes tendances wagnériennes (?), +m'ont traité si sérieusement et si courtoisement que je n'ai pu +m'attrister de leurs critiques.—Quoiqu'il arrive, je suis content +d'être rentré dans la voie que je n'aurais jamais dû quitter et dont je +ne sortirai jamais<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>.—De Leuven et Du Locle m'ont commandé trois +actes. Meilhac et Halévy seront mes collaborateurs. Ils vont me faire +une chose <i>gaie</i> que je traiterai aussi <i>serré</i> que possible.—La tâche +est difficile; mais j'espère en sortir.—On paraît décidé à me demander +quelque chose à l'Opéra.—Les portes sont ouvertes; il a fallu dix ans +pour en arriver là.</p> + +<p>J'ai des projets d'oratorios, de symphonies, etc., etc...—Et vous, +travaillez-vous? Il faut produire, le temps passe et il ne faut pas +<i>claquer</i> sans avoir donné ce qu'il y a en nous.</p> + +<p>Mille fois merci encore et à vous de tout cœur.</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<hr class="double" /> + +<h3><i>Seizième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="r"> +Novembre 1872.</p> + +<p class="commence">Mon cher ami,<br /> +</p> + +<p>Je suis à giffler!</p> + +<p>Depuis quinze jours, j'aurais dû vous écrire pour vous féliciter! Vos +quatre Duos sont ravissants. Le 2, le 3, le 4, tout cela est exquis. +Mais le nº 1 est une <i>grande chose</i>. C'est d'une personnalité +saisissante et d'un charme! La lecture de ce beau morceau a été pour moi +une véritable joie.</p> + +<p>Poursuivez et travaillez davantage, <i>vous le devez</i>.</p> + +<p> +Mille amitiés de votre</p> +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<p>On a joué l'<i>Arlésienne</i> dimanche chez Pasdeloup. Bis et gros +effet!<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a></p> + +<hr class="double" /> + +<h3><i>Dix-septième Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> +<p class="commence"> +Mon cher ami,<br /> +</p> + +<p>Voici une lettre de Gounod, qui vous concerne. Gardez-la, allez voir +Gounod.—Portez-lui votre sonate,—allez-y.</p> + +<p>Encore adieu—et à vous mille fois de tout mon cœur.</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<p>Gounod demeure 17, rue de la Rochefoucauld.</p> +<hr class="double" /> +<h3><i>Dix-huitième Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="r"> +1873?</p> + +<p class="commence"> +Mon cher ami,<br /> +</p> + +<p>Je voulais vous donner des nouvelles de Delaborde et c'est ce qui a +retardé ma réponse et mes remerciements.—Delaborde est absent, en +Angleterre, je crois?... et l'on ne peut me dire la date de son retour. +Si j'ai quelque chose de nouveau à ce sujet, je m'empresserai de vous en +informer.</p> + +<p>J'ai été enchanté de vos quatre morceaux. La première idylle et la +chromatique surtout m'ont ravi. Mon opinion sur votre trio est toujours +la même. Pourtant cette nouvelle lecture m'a donné encore une impression +meilleure que la première.</p> + +<p>Je suis heureux de vous voir travailler; il faut que tous les +producteurs de bonne musique redoublent de zèle pour lutter contre +l'envahissement toujours croissant de cet infernal Offenbach!... +L'animal, non content de son <i>Roi Carotte</i> à la Gatté, va nous gratifier +d'un <i>Fantasio</i> à l'Opéra-Comique.—De plus, il a racheté à Heugel son +<i>Barkouf</i>, a fait déposer le long de cette ordure de nouvelles paroles +et a revendu le tout 12,000 francs à Heugel. Les <i>Bouffes-Parisiens</i> +auront la primeur de cette malpropreté.—L'hiver sera pauvre en +nouveautés.—Les directeurs de l'Opéra-Comique m'ont déclaré qu'il leur +était impossible de monter cette année ma <i>Griselidis</i> (Sardou), vu la +grande dépense que nécessite cet ouvrage.—Ils m'ont offert, en +compensation, une <i>Namouna</i> en un acte (qui sera mise en deux +actes).—J'ai fini ou à peu près.—J'attends une distribution.</p> + +<p>Je travaille à <i>Clarisse Harlowe</i>.—Pasdeloup rejouera, cet hiver, ma +symphonie et probablement aussi mes petites suites d'orchestre en cinq +morceaux.—Ces morceaux, qui sont de simples esquisses, sont accompagnés +de cinq autres. Durand (Flaxland) m'a acheté le recueil qui sera +intitulé: <i>Jeux d'enfants</i>!...</p> + +<table summary="dix" cellspacing="2" cellpadding="1" +style="margin-left:2%;"> + +<tr><td colspan="3" align="center"><i>Dix morceaux à quatre mains.</i><br /> </td></tr> +<tr><td>Nº</td><td align="right">1.</td><td><i>Les Chevaux de bois.</i></td><td>Scherzo.</td></tr> + +<tr><td>»</td><td align="right">2.</td><td><i>La Poupée.</i></td><td>Berceuse.</td></tr> + +<tr><td>»</td><td align="right">3.</td><td><i>La Toupie d'Allemagne.</i></td><td>Impromptu.</td></tr> + +<tr><td>»</td><td align="right">4.</td><td><i>L'Escarpolette.</i></td><td>Rêverie.</td></tr> + +<tr><td>»</td><td align="right">5.</td><td><i>Le Volant.</i></td><td> </td></tr> + +<tr><td>»</td><td align="right">6.</td><td><i>Les Soldats de Plomb</i></td><td>Marche.</td></tr> + +<tr><td>»</td><td align="right">7.</td><td><i>Colin-Maillard.</i></td><td>Fantaisie.</td></tr> + +<tr><td>»</td><td align="right">8.</td><td><i>Saute-Mouton.</i></td><td>Caprice.</td></tr> + +<tr><td>»</td><td align="right">9.</td><td><i>Petit Mari—Petite Femme.</i></td><td>Duo.</td></tr> + +<tr><td>»</td><td align="right">10.</td><td><i>Le Bal.</i></td><td>Galop.</td></tr> +</table> +<p>La suite d'orchestre est composée des nºs 1, 2, 3, 9 et 10, dont j'ai +supprimé les titres trop enfantins<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p> + +<p>Êtes-vous un peu remis de votre inondation? Sommes-nous destinés à être +la proie de tous les fléaux.—Allons-nous enfin être tranquilles?... Je +l'espère; mais bien des gens ont peur.</p> + +<p>Mille amitiés et à bientôt je l'espère.—Envoyez-moi quelque chose de +vous et toujours à vous de tout cœur.</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<p>Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.</p> + +<hr class="double" /> +<h3><i>Dix-neuvième Lettre.</i></h3> + + +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="commence"> +Cher ami,<br /> +</p> + +<p>Mille, mille, mille millions d'excuses!... Il y a quinze jours que j'ai +mis votre rouleau sur ma table.—Je le retrouve à l'instant et je le +croyais chez vous depuis deux semaines! Je suis un étourdi et je ne sais +comment me disculper à vos yeux.</p> + +<p>Le morceau est très joli.—C'est bien instrumenté. Cela manque peut-être +d'un peu de clarté. Les bois surtout sont un peu trop traités à quatre +et cinq parties.—Mais la nature du morceau explique ce procédé.—Votre +effet de cor et de basson est neuf.—C'est bon.—Page 3: l'entrée du +quatuor vient quatre mesures trop tôt.—Évitez les frottements.—Que +chaque partie ait autour d'elle une atmosphère suffisante pour se +mouvoir.</p> + +<p>Je voudrais que vous instrumentassiez (pardon!) une chose vigoureuse, à +<i>grandes masses</i>.—Deux ou trois flûtes,—quatre cors,—deux trompettes, +trombones etc...</p> + +<p>Faites-moi vite quelque chose et je vous retournerai de <i>suite</i>.</p> + +<p>À partir du 8 juin, envoyez rue de Paris, 17, à Port-Marly +(Seine-et-Oise).</p> + +<p>J'ai fini le premier acte de <i>Carmen</i>; j'en suis assez content.</p> + +<p>Mille amitiés et pardon excuse!</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<hr class="double" /> + + +<h3><i>Vingtième Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="r"> +1874?</p> + +<p class="commence"> +Cher ami,<br /> +</p> + +<p>Vous voyez que je n'ai pas grand chose à vous reprocher.—<i>Vous êtes en +état</i> et vous instrumentez <span class="smcap">très bien</span>. L'ouverture est amusante et je +crois que cela réussira à merveille.</p> + +<p>J'ai fait cet été un <i>Cid</i> en cinq actes. C'est Fauré qui m'a lancé dans +cette affaire.—Je vais lui faire entendre son rôle un de ces jours. Si +la chose lui plaît, il y aura espoir d'arriver à la grande boutique.</p> + +<p><i>Carmen</i> s'achève.—J'entrerai en répétitions en décembre.</p> + +<p>Pardonnez-moi d'avoir gardé si longtemps votre ouverture.—Mais ma +rentrée à Paris m'a fait perdre huit jours.</p> + +<p>Mille amitiés et votre dévoué ami</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> +<hr class="double" /> + +<h3><i>Vingt-et-unième Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> +<p class="r"> +1874</p> + +<p class="commence"> +Mon cher ami,<br /> +</p> + +<p>Votre aimable lettre m'a trouvé au lit en tête à tête avec une angine +des plus aiguës.—Depuis deux heures, les abcès ont disparu—et je vais +me remettre rapidement à grand renfort de côtelettes.</p> + +<p>Je vais partir dans quelques jours.—J'ai trouvé à Bougival un petit +coin très tranquille, très agréable au bord de l'eau (1, <i>rue de Mesmes, +Bougival, Seine-et-Oise</i>).</p> + +<p>J'y vais terminer <i>Carmen</i> qui entre en répétition au mois d'août pour +passer fin novembre ou commencement décembre,—et y commencer, peut-être +y finir <i>Sainte Geneviève</i>, oratorio sur lequel je compte beaucoup.</p> + +<p>Tenez-moi au courant de vos travaux, cher ami, et recevez pour toutes +vos chatteries et gâteries les remerciements des Bizet, père, mère et +enfant.</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<hr class="double" /> + +<h3><i>Vingt-deuxième Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> +<p class="commence"> +Mon cher ami,<br /> +</p> + +<p>Le <i>Nocturne</i> est très joli et fort bien orchestré.—À la cinquième +mesure vos violoncelles ou votre violoncelle fait <i>la sol</i>. C'est un +chant, mais c'est un chant qui fait <i>basse</i>; je n'aime donc pas ce <i>la +sol</i> doublé par la deuxième flûte et les violons.—Au lieu de <i>la sol</i> +mettez <i>si si</i> dans le premier temps; le <i>sol sol</i> viendra au deuxième +temps. Le solo de violoncelle peut faire très bien; pourtant je +préférerais tous les violoncelles. Ne décidez rien avant d'avoir +entendu.—Faites copier sur toutes les parties et faites essayer des +deux manières.—Pages 4 et 5 je crains que les bassons ne soient un peu +<i>bas</i>; il faut se défier des tenues de bassons dans le grave.—Ceci est +une règle générale à laquelle le cas présent peut faire exception.—La +harpe fera très bien.—Ne trouvez-vous pas que la fin tourne <i>un peu +court</i>? Ceci n'est pas un jugement définitif.</p> + +<p>Quant au finale du concerto, il me paraît avoir deux gros défauts:—1º +Ce n'est pas un morceau de piano (même piano et orchestre); 2º Ce n'est +pas un finale de concerto et votre joli petit morceau ne me semble pas +bien placé là...—Les traits me semblent cherchés et je ne crois pas +qu'un pianiste y trouve son compte. Le morceau est loin d'être mauvais. +Le début ferait très bien, mais à l'orchestre. Du reste, en relisant ce +morceau, je vois que le piano vous a gêné.—En somme: bon morceau, mais +qui n'est pas apte à faire un finale de concerto de piano. C'est +horriblement difficile! Depuis trois ou quatre ans, je rêve un concerto +et je ne puis parvenir à faire à la fois du piano et de la symphonie.</p> + +<p>Ne vous découragez pas et écrivez beaucoup.—Vous ne travaillez pas +assez.—Produisez, produisez.</p> + +<p>J'entre en répétition dans quelques jours. Ma <i>Carmen</i> passera fin +novembre ou commencement décembre<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>. Je viens de passer deux mois à +orchestrer les 1200 pages que renferme ma partition.</p> + +<p>J'ai une <i>Sainte Geneviève</i><a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a> sur le métier, mystère en trois +parties.—Mais je ne sais si je serai prêt pour cet hiver.</p> + +<p> +Mille amitiés de votre affectionné et dévoué:<br /> +</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<p>Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments.</p> + + + +<h3><a name="LETTRES_A_ERNEST_GUIRAUD" id="LETTRES_A_ERNEST_GUIRAUD"></a>LETTRES À ERNEST GUIRAUD</h3> +<hr style="width: 10%;" /> +<p class="head">PROSCENIUM</p> +<hr style="width: 10%;" /> + +<p>Ernest Guiraud fut l'ami de la première heure, le compagnon d'armes de +Georges Bizet. Avec lui, il vécut les dures luttes de la vie d'artiste; +il connut ses misères comme ses joies, les premières souvent plus +profondes que les dernières. À peu près du même âge<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>, l'un et l'autre +vivaient côte à côte et ne faisaient rien sans se consulter: Georges +Bizet paraissait avoir une véritable confiance dans le jugement de son +aîné.</p> + +<p>Les voici, aujourd'hui, disparus! Aussi avons-nous pensé qu'il y avait +intérêt à publier les petites lettres intimes que Georges Bizet +adressait journellement à son «vieux» camarade et qui, si elles ne +présentent pas, en raison de leur brièveté, une grande valeur +artistique, laissent entrevoir la tendresse qui unissait ces deux +natures d'élite<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>.</p> + +<p>Nous devons la communication de cette correspondance à l'obligeance de +M. Croisilles, oncle d'Ernest Guiraud, qui a tenu avec maîtrise, depuis +de si longues années, le pupitre de violon-solo à l'Opéra-Comique. Nous +lui adressons ici tous nos remerciements.</p> + +<p class="r">H. I.<br /> +</p> + +<hr class="double" /> + +<h3><i>Première Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> +<p class="commence"> +Cher,<br /> +</p> + +<p>Merci de ta lettre.—J'ai vu C.—Reçu mon deuxième acte.</p> + +<p>Je t'envoie quatre vers—une primeur! un amour!</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">«La fleur des champs boit la rosée</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui l'attendait à son réveil.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La lune même <i>assez osée</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Boit la lumière du soleil.»</span><br /> +</p> + +<p>Quel physicien-astronome! Quel poète! et quel...!</p> + +<p>Je compte sur toi dimanche. Viens samedi soir à l'heure qui te convient.</p> + +<p><span style="margin-left: 60%;">Ton vieux</span></p> +<p class="r smcap">Georges.<br /> +</p> + +<hr class="double" /> +<h3><i>Deuxième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="r"> +Jeudi.</p> + +<p class="commence"> +Vieux,<br /> +</p> + +<p>J'oubliais!... C'est ce soir le lapin!... à 6 heures précises; il faut +que je file à 8 heures <sup>1</sup>/<sub>2</sub>.</p> + +<p>Amène Diane pour avaler les os et les eaux...</p> + +<p><span style="margin-left: 55%;">À tantôt ton</span></p> +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> +<hr class="double" /> + + +<h3><i>Troisième Lettre.</i></h3> + +<hr style="width: 10%;" /> +<p>Voilà ton fauteuil, cher ami, tu seras à côté de <i>X</i>... que je n'ose pas +placer auprès de <i>Nephtali</i>; je crains les scènes!... Si <i>Azevedo</i> est +de l'autre côté... allez-y, mais pendant les entr'actes seulement.</p> + +<p><span style="margin-left: 60%;">Ton vieux</span></p> +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + +<p><i>P. S.</i> J'ai vu hier une dame qui se plaint de ce que vous voulez +toujours lui imposer votre volonté. Je vous reconnais bien là!!!<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p> + +<hr class="double" /> +<h3><i>Quatrième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + +<p class="r"> +1870.<br /> +</p> + +<p>1º Tous les hommes (mariés ou non mariés) de 20 à 30 partent-ils?...</p> + +<p>J'ose espérer qu'on ne poussera pas jusqu'à 35, nous serions gentils!</p> + +<p>2º Sommes-nous à la garde nationale, oui, n'est-ce pas? Dans ce cas, que +faut-il que je fasse?... Faut-il attendre une convocation?... ou faut-il +aller me faire inscrire?</p> + +<p>Faudra-t-il que je rentre à Paris pour aller faire l'exercice?</p> + +<p>Tu serais bien gentil d'avoir l'œil sur tous ces détails que tu seras à +même de me donner, puisque tu es dans les mêmes conditions que moi.—Je +tiens à n'être pas le dernier à faire mon devoir.—Oh! les 7,300,000 +C...!!!...</p> + +<p>Si tu as quelque idée sur ce que nous allons devenir, tu seras aussi +bien aimable de me le communiquer.</p> + +<p>Massenet, Paladilhe, Cormon se font-ils mobiles?...</p> + +<p>Nous allons pouvoir chanter avec variante:</p> + +<p class="c"><i>Tutti son mobili!...</i> +</p> + +<p>Le précepteur de Louis s'est distingué là-bas!... et le collaborateur de +la vie de César, Lebœuf!... ils vont bien!... du coup d'œil!... de la +prévoyance!... Quels œufs!... On dit que Bazaine, qui a, ajoute-t-on, +des talents, va nous sauver... espérons-le!</p> + +<p>C'est égal!... les 7,300,000 C...!...</p> + +<p><span style="margin-left: 60%;">Ton vieux</span></p> +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + + + +<hr class="double" /> +<h3><i>Cinquième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<p>J'ai un conseil a te demander.</p> + +<p>Ce monsieur de Lyon ne te fait-il aucun effet? Je n'ai pas fermé l'œil +cette nuit.</p> + +<p>Je connais quelqu'un qui a menti hier en nous annonçant la <i>Traviata</i> +pour ce soir.</p> + +<p>Voilà une occasion de rompre, à moins d'une grosse erreur.</p> + +<p>Viens.</p> + +<p>Il faut que je prenne mes mesures avec une grande prudence.</p> + +<p>Je ne vais pas chez toi.—Mon père est ici.</p> + + +<p><span style="margin-left: 60%;">À toi</span></p> +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + + + +<hr class="double" /> +<h3><i>Sixième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<p class="commence"> +Cher,<br /> +</p> + +<p>Carvalho et sa femme comptent sur toi à dîner ce soir.</p> + +<p>Tu n'es donc pas rentré chez toi hier. Tu n'as donc pas reçu la dépêche?</p> + +<p>Suis libre ce soir.</p> + +<p>Madame Carvalho te désire beaucoup.</p> + + +<p><span style="margin-left: 60%;">À toi, vieux,</span></p> +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + + + +<hr class="double" /> +<h3><i>Septième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<p class="commence"> +Cher,<br /> +</p> + +<p>Nephtali et Jadin viennent dîner demain jeudi dans ma cambuse—toi aussi +ou je crie.</p> + +<p>Nephtali nous invite à dîner samedi.—Dis <i>oui</i> ou ne dis rien; j'ai +déjà dit oui pour toi.</p> + + +<p><span style="margin-left: 60%;">À toi</span></p> +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + + +<hr class="double" /> +<h3><i>Huitième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<p class="commence"> +Cher,<br /> +</p> + +<p>Je n'irai pas à Paris avant huit jours.</p> + +<p>D'ici là, je serai chez moi <i>toujours</i> excepté jeudi.</p> + +<p>As-tu reçu ma lettre?... Viens déjeuner ou dîner ou coucher—et plutôt +tout cela à la fois,—si tu es en travail.—Je ne te garderai pas +longtemps.</p> + +<p>Vas-tu mercredi chez le président?—J'ai été en voyage samedi, +dimanche.—Je suis rentré lundi au Vésinet. Je repars aujourd'hui, +mardi, et ne rentre pas vendredi.—Ne te coupe pas!</p> + +<p>À toi mille fois de tout cœur.</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + + + +<hr class="double" /> +<h3><i>Neuvième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<p class="commence"> +Cher,<br /> +</p> + +<p>C'est fini d'hier. Jamais je n'ai autant souffert! C'est horrible!</p> + +<p>Mercredi, il faut que j'aille à Paris; y seras-tu?... et dînerons-nous +ensemble? Irons-nous chez le président? Moi, oui, il faut que j'y aille.</p> + +<p>Réponds un mot.</p> + + +<p><span style="margin-left: 60%;">À toi de tout cœur.</span></p> +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + + + +<hr class="double" /> +<h3><i>Dixième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<p class="commence"> +Mon cher ami,<br /> +</p> + +<p>Je t'engage vivement à aller trouver Perrin.—Moi je ne veux plus +entendre parler de cette ordure. Les cinq voix m'humilient profondément, +quand je songe aux onze voix d'Elwart.—C'est à tout lâcher.—Pour deux +sous et, si je n'avais peur de poser, j'irais retirer mon bibelot.</p> + +<p>C'est fait d'avance; sois-en convaincu.—On choisira celui qui +présentera les chances de four les plus accentuées.</p> + +<p>Quant au jury, il ne sera pas trop idiot.</p> + +<ul style="margin-left:5%;"> +<li>1º Perrin.</li> + +<li>2º Gevaert.<br /> +<i>Thomas</i> refusera.</li> + +<li>3º David.<br /> +<i>Gounod</i> refusera.</li> + +<li>4º Reber.</li> + +<li>5º Massé.</li> + +<li>6º Semet.</li> + +<li>7º Maillard.<br /> +<i>Reyer</i> refusera.</li> + +<li>8º Saint-Saëns.<br /> +<i>Auber</i> refusera.</li> + +<li>9º Elwart.</li> +</ul> + +<p>En cas de refus de <i>David</i>, on aura Duprato. Sauf <i>Elwart</i>, ce sera +possible.</p> + +<p>Cher vieux, va chez Perrin et n'aie pas l'air de croire que je suis de +cette stupide épreuve. Quant à moi, je ne veux plus, je te le répète, +m'occuper de tout cela. Je n'irai plus à l'Opéra d'ici deux mois.</p> + +<p>J'ai été extrêmement triste depuis l'autre soir. J'ai le chagrin +avant,—tant mieux.</p> + +<p>Bonne chance, cher, et à toi de tout cœur, de toute affection. Ma femme +te serre la main.</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + + + +<hr class="double" /> +<h3><i>Onzième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<p class="commence"> +Cher ami,<br /> +</p> + +<p>Peux-tu me donner un quart d'heure aujourd'hui dimanche? il s'agit du +deuxième acte de Mignon, quatre mains.</p> + +<p>Je passerai chez toi vers 5 heures <sup>1</sup>/<sub>2</sub>. Si je ne te trouve pas, +laisse-moi un mot chez ton concierge pour dire s'il t'est possible de me +recevoir (j'irai chez toi à cause du piano) vers 10 ou 11 heures!</p> + +<p><span style="margin-left: 60%;">Ton vieux</span></p> +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + + +<p>Ah! mercredi prochain, tu viens manger une poularde truffée,—ne +l'oublie pas.</p> + + + +<hr class="double" /> +<h3><i>Douzième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<p>Passe me prendre à 4 heures <sup>1</sup>/<sub>2</sub>; nous irons dîner rue Médicis, et après +à <i>Jeanne d'Arc</i>! Nous rirons.</p> + +<p>Viens à 4 heures <sup>1</sup>/<sub>2</sub>, parce que M... chante le solo de la messe de +Gounod et me prie de le lui faire dire avant dîner.</p> + + +<p><span style="margin-left: 60%;">À toi</span></p> +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + + + +<hr class="double" /> +<h3><i>Treizième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<p>Si tu le vois ce soir, remets lui ce mot. Si tu ne le vois que +demain—remets également.</p> + +<p>Je suis toujours malade.</p> + +<p><span style="margin-left: 60%;">À toi</span></p> +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + + + +<hr class="double" /> +<h3><i>Quatorzième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<p class="commence"> +Cher,<br /> +</p> + +<p>Nous avons un enterrement demain, jeudi. Ne viens donc déjeuner que +dimanche. J'aurai une petite baignoire pour le concert de l'Odéon. Nous +nous y pourrons cacher.</p> + +<p>Je t'envoie trois volumes que j'ai reçus pour toi.</p> + +<p>À dimanche, si je ne te vois pas avant. Nous arroserons ton vin d'une +douzaine d'huîtres.</p> + + +<p><span style="margin-left: 60%;">Mille fois à toi</span></p> +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + + + +<hr class="double" /> +<h3><i>Quinzième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<p>Quoi de neuf?</p> + +<p>J'ai été très malade aujourd'hui. J'ai eu des douleurs névralgiques dont +j'ai cru claquer.</p> + +<p>Quoi de neuf?—Vite—réponds.</p> + + +<p><span style="margin-left: 60%;">À toi</span></p> +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + + +<hr class="double" /> +<h3><i>Seizième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<p class="commence"> +Cher,<br /> +</p> + +<p>Reyer vient dîner demain, samedi à 7 heures.</p> + +<p>Tâche de venir.</p> + +<p><span style="margin-left: 60%;">Ton vieux</span></p> +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + + + + +<hr class="double" /> +<h3><i>Dix-septième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<ul style="margin-left:2%;"> +<li>1º Papa calmé!</li> + +<li>2º Nous dînons jeudi chez Gounod,—belle Hélène n'oublie pas.</li> + +<li>3º Ci-joint ta blague.</li> + +<li>4º À ce soir S...</li> + +<li>5º Adresse de Godard (<i>Rinaldi</i>), 18, rue Favart.</li> +</ul> +<p>Montre-lui ce mot, et rappelle-toi qu'il m'a promis un piano pour +Camille à 15 francs.</p> + + +<p><span style="margin-left: 50%;">À toi, cher, de cœur.</span></p> +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + + +<hr class="double" /> +<h3><i>Dix-huitième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<p class="commence"> +Vieux,<br /> +</p> + +<p>Le porteur de ceci est <i>Alphonse Bruneau</i>, grand ami à moi.—Il a tenu +avec succès l'emploi de premier ténor à l'Opéra-Comique dans de bonnes +villes.—Il chante <i>Lucie</i> etc...—La voix est excellente; tu +t'apercevras facilement de ses qualités physiques.—Or, M. Capoul ne +chantant plus que les premiers ténors à l'Opéra-Comique, tu serais +gentil de présenter mon ami aux intelligents directeurs du Théâtre +impérial de la <i>Dame blanche</i>.—Je crois que ce serait une bonne +affaire.—Il a plus qu'il ne faut pour chanter le <i>Chalet</i>, Hector des +<i>Mousquetaires</i>.</p> + +<p>Enfin, fait tout pour le mieux et à toi.</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet.<br /> +</p> + + + +<hr class="double" /> +<h3><i>Dix-neuvième Lettre.</i></h3> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<p class="commence"> +Mardi...<br /> +</p> + +<p>M<sup>me</sup> Chabrier me charge de t'amener dîner demain (mercredi) chez elle. +Si tu peux (et il faut que tu puisses), viens me prendre à 6 heures +moins un quart.</p> + +<p>Sois exact et à toi de cœur.</p> + +<p class="r smcap">Georges Bizet. </p> + +<p class="c">FIN.</p> + + + + +<p class="c">Strasbourg, typ. G. Fischbach.—4187</p> + + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Ses premières compositions sont ainsi signées: +«César-Auguste Franck de Liège».</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> César Franck a eu un frère, Joseph Franck, né à Liège vers +1820, qui s'est voué également à l'art musical, mais sans grand succès. +Il termina ses études de piano, d'orgue et de composition au +Conservatoire de Paris; il fut aussi violoniste. Après avoir exercé les +fonctions de maître de chapelle et d'organiste à l'église des Missions +étrangères, puis à Saint-Thomas d'Aquin, il s'est livré à l'enseignement +du piano, de l'orgue et de la composition. On a de lui diverses +compositions religieuses et profanes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Il est bien entendu que nous ne plaçons pas dans cette +catégorie les compositeurs qui, bien qu'inféodés à Richard Wagner, ont +fini par se dégager de ses formules pour arriver à un style qui leur est +propre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Nous pourrions, à propos du dépôt qui devrait être +régulièrement fait à la Bibliothèque du Conservatoire, exprimer le +regret que ce dépôt soit pour ainsi dire illusoire. Car, pour ne citer +que le dossier de César Franck, nous n'y avons découvert qu'un nombre +fort restreint de ses œuvres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> La 1<sup>re</sup> audition des <i>Béatitudes</i> a été donnée, grâce à +l'initiative de M. Ed. Colonne, aux concerts du Châtelet, le 19 mars +1893. Le succès a été considérable. Les interprètes étaient M<sup>lles</sup> +Pregi, de Nocé, Tarquini d'or, MM. Auguez, Fournets, Warmbrodt, Ballard, +Grimaud et Villa.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> On pourrait citer les noms de MM. Saint-Saëns, Delibes, +Lalo, Joncières, Gabriel Fauré, Widor, Vincent-d'Indy, E. Chabrier, G. +Benoit, P. de Bréville, E. Chausson, Gabriel Marie, Marty, Vidal, +Guilmant,...... M<sup>me</sup> Augusta Holmès......</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Depuis que ces pages ont été écrites, Charles Widor a +transporté ses pénates rue de l'Abbaye, nº 3.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Nouveaux Lundis</i> de Sainte-Beuve. Tome I<sup>er</sup>, page 201.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Guy de Maupassant est décédé le 6 juillet 1893 dans la +maison fondée par le D<sup>r</sup> Blanche et dirigée actuellement par le D<sup>r</sup> +Meuriot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Édouard Colonne est retourné, en novembre 1891, à +Saint-Pétersbourg. Il était accompagné de la charmante cantatrice, +M<sup>lle</sup> Berthe de Montaient.—Le succès n'a pas été moins vif que les +années précédentes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> La <i>Walkyrie</i> a été exécutée, on sait avec quel succès, +sous la direction d'Édouard Colonne, à l'Académie nationale de +musique.—Malgré cette réussite et pour des motifs personnels, Édouard +Colonne a donné sa démission de chef d'orchestre de l'opéra et a été +remplacé par Paul Taffanel (1<sup>er</sup> juillet 1893).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> M. Philippe Flon, qui est né à Bruxelles le 21 février +1861, actuellement second chef d'orchestre du théâtre de la Monnaie, a +conduit avec la plus grande autorité les représentations de <i>Lohengrin</i> +à Rouen.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> La seconde Symphonie en <i>ré</i> majeur de Brahms avait déjà +été exécutée au Conservatoire, avant la direction de Jules Garcin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Chéri (Rose-Marie Cizos) née à Etampes en 1824, morte en +septembre 1861.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Depuis la mort de Michaël Costa (1883) les grands concerts +du Palais de Cristal ont été dirigés par M. Manns.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Lamoureux avait dirigé précédemment, le 13 mars 1873, à la +Salle Pleyel, un concert avec l'orchestre et les chœurs, dans lequel +furent exécutées plusieurs pages de J. S. Bach: le <i>Concerto en ut +majeur</i> pour deux clavecins et orchestre d'instruments à cordes (MM. +Fissot et Delaborde); <i>Chœur</i>, extrait d'une <i>Cantate</i>; <i>Introduction</i> +et <i>fugue</i> de l'ouverture en si mineur pour flûte et instruments à +cordes (M. Taffanel); <i>Berceuse</i> de la <i>Nuit de Noël</i> pour contralto +(M<sup>lle</sup> A. Monnier); <i>Concerto</i> en ré mineur pour clavecin et orchestre +(M. Delaborde); <i>Chœur</i> extrait d'une <i>Cantate</i> pour le lundi de Pâques; +<i>La querelle de Phœbus et de Pan</i>, dramma per musica.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Le texte de la <i>Passion selon saint Matthieu</i> est de +Henrici (Christian-Frédéric), plus connu sous le pseudonyme de +<i>Picander</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Les solistes étaient: M<sup>lles</sup> Armandi, Arnaud, Puisais, +MM. Auguez, Vergnet, Dufriche, Miquel, Mouret, Jolivet, Couturier.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> M. Arthur Pougin avait été un des premiers à concevoir +l'organisation de ces fêtes en l'honneur de l'auteur de la <i>Dame +blanche</i>. Ambroise Thomas avait composé la cantate <i>Hommage à +Boïeldieu</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Les concerts populaires organisés par Pasdeloup au Cirque +d'Hiver commencèrent le 27 octobre 1861 et ne prirent fin qu'en 1883, +quelques années avant sa mort, qui eut lieu en août 1887 à +Fontainebleau, où il s'était retiré. Plusieurs essais infructueux furent +tentés pour faire revivre les concerts populaires; leur temps était +passé. Le public avait porté ses préférences sur les concerts Colonne et +Lamoureux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> «Si jamais tragédie, dit M. Édouard Schuré, fut écrite +pour la scène, c'est <i>Tristan et Yseult</i>. Chaque geste y parle, chaque +mot y agit. Tout y est plastique, ramassé en peu de paroles; mais +d'autant plus puissante déborde dans la musique la vie torrentielle qui +l'anime: verbe et mélodie se mêlent impétueusement dans le grand flot de +l'harmonie, dans le fort courant de l'action.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Les rôles étaient ainsi interprétés: M<sup>mes</sup> Fidès-Devriès +(Elsa); Duvivier (Ortrude); MM. Van-Dyck (Lohengrin); Blauwaert +(Frédéric de Telramund); Couturier (le roi); Auguez (le héraut). Le +grand succès fut pour M<sup>me</sup> Fidès-Devriès, MM. Van-Dyck, Auguez, et +pour l'orchestre et les chœurs. Dans le feuilleton du <i>Journal des +Débats</i> en date du 8 mai 1887, Ernest Reyer écrivait: «De l'intérieur de +la salle on n'entendait pas les sifflets des manifestants, mais il est +bien possible que, de la rue, Messieurs les siffleurs aient entendu nos +applaudissements. J'ai rarement vu pareil enthousiasme.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Les individus arrêtés pour leurs manifestations bruyantes +devant les portes de l'Éden, le 3 mai 1887, appartiennent presque tous à +la classe des ouvriers!! Osaient-ils prétendre au monopole du +patriotisme?—Il serait curieux d'inspecter certains dossiers que nous +connaissons et dans lesquels se trouvent diverses pièces jetant un jour +tout particulier sur les menées et les critiques qui se sont produites.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Charles Lamoureux et son orchestre ont fait une nouvelle +tournée artistique, en 1893, dans la région du Nord.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Cet antiwagnérien, dont nous ne transmettrons pas le nom à +la postérité, se leva au commencement du second acte pour prier M. +Lamoureux de vouloir bien faire <i>chanter</i> la Marseillaise!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Lohengrin.</i> La légende et le drame de R. Wagner par +Maurice Kufferath. Pages 100 et 101.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> «Schumann, a dit Léonce Mesnard, dans son excellente étude +sur le Maître de Zwickau, a presque laissé dans l'ombre le personnage de +Méphistophélès qui lui apparaissait nécessairement dès qu'il abordait +Faust; il lui a assigné à tout le moins une place restreinte où il +figure non pas tant comme l'Esprit du mal incarné qu'à titre de +porte-malheur, de messager funèbre chargé de prononcer, à côté de +Marguerite, trop bien préparée par le remords à l'entendre, à côté de +Faust, trop distrait par ses hautes et fécondes entreprises, l'ironique, +le sévère oracle qui équivaut à une sentence de mort.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> «Berlioz ne me connaît pas; mais moi je le connais et si +j'attends quelque chose de quelqu'un c'est de lui; à la condition +toutefois qu'il ne continue pas à traiter la poésie comme il l'a fait +dans son «<i>Faust</i>»; car il ne peut faire un pas de plus dans une telle +voie sans tomber dans le plein ridicule. Si un musicien a besoin d'un +poète, c'est Berlioz. Et son erreur c'est que ce poète, fût-il +Shakespeare ou Goethe, il l'accommode toujours selon son caprice +musical...» +</p> + +<p> +<br /> +<span class="smcap">Richard Wagner</span>, Lettre à F. Liszt, 8 septembre 1852.<br /> + +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> «Quand on connaît la Bible, Shakespeare et <i>Goethe</i>, +disait Robert Schumann, et qu'on s'est bien pénétré de leurs maximes, +cela est suffisant.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Le succès fut beaucoup moins vif à Leipzig et Schumann +écrivait à ce sujet: +</p><p> +«Des rapports m'ont été transmis sur l'impression produite à Leipzig par +mes scènes de <i>Faust</i>. Une partie des auditeurs a été séduite, l'autre a +été très réservée.—Je m'y attendais. Peut-être s'offira-t-il cet hiver +une occasion pour la reprise de l'œuvre et il serait possible que j'y +ajoutasse d'autres scènes.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> D'après les recherches les plus récentes, voici quel +serait l'ordre exact dans lequel auraient été composées les diverses +<i>Scènes de Faust</i>: en 1844 N<sup>os</sup> 1, 2, 3 et 7 de la troisième +partie,—en 1848, N<sup>os</sup> 4, 5 et 6 de la troisième partie,—en 1849 la +première partie et le Nº 4 de la deuxième,—en 1850 les N<sup>os</sup> 5 et 6 de +la deuxième partie,—en 1853 l'ouverture.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Revue bleue.</i>—Numéro du 7 mars 1891.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Les <i>Scènes de Faust</i> avec texte allemand et traduction +française par R. Bussine ont été éditées par la maison Durand, +Schoenewerk & C<sup>ie</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Goethe écrivait de Naples, le 17 mars 1787: «Je pense +souvent à Rousseau, à ses plaintes, à son hypocondrie, et je comprends +qu'une aussi belle organisation ait été si misérablement tourmentée. Si +je ne me sentais un tel amour pour toutes les choses de la nature, si je +ne voyais, au milieu de la confusion apparente, tant d'observations +s'assimiler et se classer, moi-même souvent je me croirais fou.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Dans cet extrait, nous avons suivi non la traduction +française de la partition de Schumann, mais celle de l'œuvre de Goethe +par H. Blaze de Bury.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Firmery, Jean-Paul Richter.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Enclin à la mélancolie par suite d'un état maladif qui +devait aboutir à la perte de la raison, dans les dernières années de sa +vie, il croyait entendre des harmonies, des voix qui lui dictaient un +thème musical.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> La troisième partie des <i>Scènes de Faust</i> de Schumann ne +contient pas moins, à elle seule, de 128 pages de la partition, alors +que les deux premières parties n'en ont que 119.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> La partie immortelle de Faust, avant d'atteindre le ciel, +où il sera reçu grâce à l'intercession de l'Éternel Féminin, traversera +toutes les phases de purification. Aussi ne peut-on aborder cette +dernière partie du <i>Faust</i> de Goethe, sans penser aussitôt à la divine +Comédie de Dante.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Léonce Mesnard, <i>Étude sur Robert Schumann</i>, p. 41 et 42.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Léonce Mesnard, <i>Étude sur Robert Schumann</i>, p. 18 et 19.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> C'est sous une pluie de roses que les anges, voulant ravir +l'âme de Faust à l'enfer, ensevelissent Méphistophélès et la troupe des +démons.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Filipepi (Alessandro) dit Sandro <i>Botticelli</i> (1447-1515), +École florentine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Portrait d'un vieillard et d'un enfant. Ghirlandajo +(1449-1494), École florentine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Robert Schumann s'est tellement enthousiasmé pour cette +partie mystique et étrange du <i>Faust</i> de Goethe qu'il en a donné deux +versions. Le second texte est plus développé que le premier.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Giacomo Leopardi. Poésies: <i>Aspasie</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Essais de critique musicale.</i>—Hector Berlioz, Johannès +Brahms,—librairie Fischbacher, 33, rue de Seine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Ce morceau pourrait être comparé au beau Lied de J. +Brahms: <i>À la pluie</i> (op. 50).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Lettre adressée le 1<sup>er</sup> avril 1869 à M. E. Galabert et +publié par ce dernier dans une brochure publiée sous ce titre: <i>Georges +Bizet, Souvenirs et Correspondance</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Bizet fut inscrit à l'État civil avec les prénoms de: +<i>Alexandre-César-Léopold</i>. Mais il reçut de son parrain celui de +<i>Georges</i>, qu'il a conservé toute sa vie. Il naquit le 26 octobre 1838 à +Paris et mourut le 3 juin 1875 à Bougival.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> La première représentation de <i>Don Carlos</i> eut lieu à +l'opéra de Paris le 11 mars 1867.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Sylvie</i> est un opéra-comique en un acte qu'Ernest Guiraud +composa à Rome, à l'époque où il était à la villa Médicis.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> La première représentation de <i>Roméo et Juliette</i> eut lieu +le 27 avril 1867.—La lettre de Georges Bizet est donc datée des +premiers jours d'avril 1867.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Les répétitions de la <i>Jolie Fille de Perth</i>! Le rôle de +Catherine Glover qu'avait dû créer M<sup>lle</sup> Nilsson, avait été donné à +M<sup>lle</sup> Jane Devriès.—Il avait été question de le reprendre pour le +donner à Madame Carvalho.—Ceci n'eut pas de suite et ce fut M<sup>lle</sup> +Jane Devriès qui créa le rôle.—La première représentation de la <i>Jolie +Fille de Perth</i> eut lieu le 26 décembre 1867.—La lettre de Georges +Bizet, que nous publions, doit donc être datée du mois de décembre +1867.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Il s'agit d'une pièce-bouffe (<i>Malbrough s'en va-t-en +guerre</i>) commandée par Busnach, nouveau directeur de l'Athénée, à MM. G. +Bizet, Legouix, Jonas et Delibes.—Georges Bizet n'avait accepté cette +commande qu'avec le plus vif regret...</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Georges Bizet rééditait une légende absolument fausse. M. +Maurice Kufferath, dans un article du «Guide musical» en date du 29 +octobre 1893, a péremptoirement prouvé que jamais Wagner n'avait avancé +que le <i>Faust</i> de Gounod fût une musique de cocottes!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> <i>Noé</i>, opéra biblique en trois actes et quatre tableaux de +M. de Saint-Georges, avait été mis en musique par Halévy, maître de G. +Bizet.—Mais la partition était loin d'être terminée, et, par amitié +pour son maître, G. Bizet avait entrepris le travail ingrat de +l'achever.—Interrompu à plusieurs reprises, ce labeur prit fin à la fin +de l'année 1869.—Mais des difficultés de toute sorte empêchèrent la +représentation de l'œuvre au Théâtre Lyrique.—Depuis, à Pâques 1885, +<i>Noé</i> a été joué avec succès sur le théâtre grand-ducal de Carlsruhe, +sous la direction de Félix Mottl.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Georges Bizet avait épousé, le 3 juin 1869, la fille de +son maître, M<sup>lle</sup> Geneviève Halévy.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> M<sup>me</sup> Prelly était une femme du monde d'une radieuse +beauté, mais douée d'une voix médiocre, que la scène avait tentée. Une +partie de l'insuccès de <i>Djamileh</i> fut due à l'insuffisance de cette +artiste.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> La première représentation de <i>Djamileh</i> eut lien le 22 +mai 1872.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> La première audition de l'<i>Arlésienne</i> aux Concerts +populaires eut lieu le 10 novembre 1872.—Elle avait été donnée, +précédemment le 1<sup>er</sup> octobre 1872, au théâtre du Vaudeville.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Le recueil définitif se composait de douze pièces +(L'Escarpolette.—La Toupie.—La Poupée.—Les Chevaux de Bois.—Le +Volant.—Trompette et Tambour.—Les Bulles de Savon.—Les Quatre +Coins.—Colin-Maillard.—Saute-Mouton.—Petit Mari, Petite Femme.—Le +Bal).—Les numéros 2, 3, 6, 11 et 12 formèrent la <i>Petite Suite +d'orchestre</i> exécutée pour l'inauguration des concerts Colonne à +l'Odéon, le 2 mars 1873 (Renseignements donnés par Charles Pigot dans +son ouvrage: <i>Georges Bizet et son œuvre</i>, page 318).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Ce n'est que le 3 mars 1875 qu'eut lieu la première +représentation de <i>Carmen</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Les fragments de l'oratorio inachevé <i>Sainte Geneviève</i> +auraient été complétés par l'ami dévoué de Georges Bizet, par +l'excellent et habile compositeur, Guiraud.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Georges Bizet est né à Paris le 25 octobre 1838 et Ernest +Guiraud à la Nouvelle-Orléans le 23 juin 1837.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Aucune de ces lettres n'est datée: il eût été, si non +impossible, mais du moins très difficile d'assigner à chacune d'elles +une date précise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Ce post-scriptum n'est pas de la main de Georges Bizet et +paraît avoir été écrit par une femme, peut-être par Madame G. Bizet.</p></div> +</div> +<p class="head top15">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.</p> + +<p class="c"><b>Librairie Fischbacher</b></p> + +<p class="c">33, rue de Seine, 33</p> + +<table summary="oeuvrages" cellspacing="3" cellpadding="2"> + +<tr><td><b>Quatre mois au Sahel</b>, 1 vol.</td><td align="right" valign="bottom">3 fr.</td><td valign="bottom">50</td></tr> + +<tr><td><b>Profils de musiciens</b> (1<sup>re</sup> série), 1 vol. P. Tschaïkowsky.—J.<br /> +Brahms.—E. Chabrier.—Vincent<br /> +d'Indy.—G. Fauré.—C. Saint-Saëns</td><td align="right" valign="bottom">3 fr.</td><td valign="bottom">—</td></tr> + +<tr><td><b>Symphonie</b>, 1 vol. avec un portrait à l'eau forte, par<br /> +A. et E. Burney. Rameau et Voltaire.—Robert<br /> +Schumann.—Un portrait de Rameau.—Stendhal.<br /> +(H. Beyle).—Béatrice et Bénédict.—Manfred</td><td align="right" valign="bottom">5 fr.</td><td valign="bottom">—</td></tr> + +<tr><td><b>Nouveaux profils de musiciens</b>, 1 vol. avec six<br /> +portraits gravés à l'eau forte, par A. et E. Burney.—R.<br /> +de Boisdeffre.—Th. Dubois.—Ch. Gounod.—Augusta<br /> +Holmès.—E. Lalo.—E. Reyer</td><td align="right" valign="bottom">6 fr.</td><td valign="bottom">—</td></tr> + +<tr><td><b>Portraits et études.</b>—Lettres inédites de Georges<br /> +Bizet, 1 vol. avec un portrait gravé à l'eau forte,<br /> +par A. et E. Burney</td><td align="right" valign="bottom">6 fr.</td><td valign="bottom">—</td></tr> +</table> + + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Portraits et études; Lettres inédites +de Georges Bizet, by Georges Bizet and Hugues Imbert + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS ET ETUDES; GEORGES BIZET *** + +***** This file should be named 25863-h.htm or 25863-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/5/8/6/25863/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/25863-h/images/001.png b/25863-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b95c6d0 --- /dev/null +++ b/25863-h/images/001.png diff --git a/25863-h/images/002.png b/25863-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..033e770 --- /dev/null +++ b/25863-h/images/002.png diff --git a/25863-h/images/003.png b/25863-h/images/003.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5cfc627 --- /dev/null +++ b/25863-h/images/003.png diff 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