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+The Project Gutenberg EBook of Portraits et études; Lettres inédites de
+Georges Bizet, by Georges Bizet and Hugues Imbert
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Portraits et études; Lettres inédites de Georges Bizet
+
+Author: Georges Bizet
+ Hugues Imbert
+
+Release Date: June 21, 2008 [EBook #25863]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS ET ETUDES; GEORGES BIZET ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+HUGUES IMBERT
+
+PORTRAITS ET ÉTUDES
+
+CÉSAR FRANCK--C. M. WIDOR--ÉDOUARD COLONNE
+
+JULES GARCIN--CHARLES LAMOUREUX
+
+FAUST, PAR ROBERT SCHUMANN--LE REQUIEM DE BRAHMS
+
+LETTRES INÉDITES
+
+DE
+
+GEORGES BIZET
+
+_Avec un portrait gravé à l'eau forte par E. Burney_
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE FISCHBACHER
+
+(SOCIÉTÉ ANONYME)
+
+33, RUE DE SEINE, 33
+
+1894
+
+Tous droits réservés
+
+STRASBOURG, TYPOGRAPHIE DE G. FISCHBACH.--4187.
+
+[image: GEORGES BIZET]
+
+
+
+
+
+À MON AMI
+
+THÉODORE DUBOIS
+
+En souvenir de tant de bonnes heures
+passées en compagnie de la Muse.
+
+
+
+
+CÉSAR FRANCK
+
+
+Quelle figure caractéristique à retracer que celle de cet artiste du
+XIXe siècle, dont le profil se détache en assez vive opposition sur
+le milieu français dans lequel il a vécu! Artiste d'un autre âge, dont
+l'œuvre fait songer, toute proportion gardé, à celui du grand Bach, il
+aura traversé la vie comme un rêveur, voyant peu ou point ce qui se
+passait autour de lui, pensant toujours à son art, et ne vivant que pour
+lui. Sorte d'hypnotisme auquel arrivent forcément les véritables
+artistes, les travailleurs acharnés qui trouvent dans le travail
+accompli la récompense de leurs efforts et, dans le labeur pur et simple
+de chaque journée nouvelle, une jouissance incomparable, sans avoir
+besoin de chercher un écho dans la foule, sans penser un seul instant à
+briguer ses faveurs, à abandonner, par une concession si minime qu'elle
+soit, ce qu'ils pensent être la Vérité et la Beauté.
+
+Son œuvre n'est pas et ne sera jamais de nature à passionner le gros
+public... et son triomphe, rêvé par ses élèves et ses amis, aura des
+limites très bornées. Son genre de talent s'adresse aux raffinés en
+musique: admirateur des grands primitifs, il leur a dérobé une étincelle
+de leur génie, a vécu dans leur milieu, a chanté de préférence les
+louanges de la divinité, s'est entretenu plutôt avec les anges qu'avec
+les humains. Le Ciel a dû s'entrouvrir souvent pour lui laisser entendre
+les hosannas célestes. Si l'œuvre est quelquefois inégal, manquant de
+charmes, il s'y révèle une ligne immuable, bien caractéristique, qui ne
+s'inspire nullement du mouvement contemporain. Parmi les pages choisies,
+s'élevant à une très grande hauteur, il suffirait de citer, avant tout,
+les _Béatitudes_. Son admiration pour les primitifs, pour les pères de
+l'Église musicale ne l'empêcha pas d'admirer le génie des Beethoven,
+Gluck, Mozart, Méhul, Schumann, Schubert, Berlioz et Wagner. Mais ses
+tendances, ses tendresses allaient surtout aux vieux musiciens naïfs,
+dont il était le continuateur.
+
+On a comparé la tête de César Franck à celle de Beethoven! Il faut une
+certaine dose de bon vouloir pour admettre une similitude entre ces deux
+masques si différents. Le seul artiste contemporain, dont la figure
+accuserait quelque ressemblance avec celle de Beethoven, est Antoine
+Rubinstein. Ce qui caractérisait, avant tout et à première vue, la
+physionomie de Beethoven c'étaient les yeux rayonnants majestueusement
+portés vers le ciel. Sa tête était remarquable entre celles de tous les
+musiciens: la chevelure était très abondante, mais désordonnée et
+rétive; le front, siège des idées puissantes, largement épanoui, la
+bouche toujours close, le nez un peu large, et le menton en coquille.
+L'ensemble présentait une force de concentration prodigieuse.
+
+La tête de César Franck, bien que pétrie d'intelligence, n'accusait, pas
+plus que l'attitude du corps, du reste, aucune distinction, rien qui
+frappât au premier aspect. Le front large, les yeux petits, expressifs,
+pleins de vivacité, enfouis sous l'arcade sourcilière, le nez épais, la
+bouche prodigieusement large, le menton petit et, surtout, les bas côtés
+de la figure encadrés de favoris blancs lui donnaient plutôt l'apparence
+d'un petit avoué de province que celle d'un artiste. Son enveloppe
+terrestre, manquant d'idéal, paraissait être une rencontre de hasard
+pour son âme si haut placée.
+
+Au point de vue moral, Beethoven était bourru, sombre, peu sociable,
+bien qu'il eût un amour profond pour l'humanité entière. Cet état d'âme,
+traversé rarement par quelques éclairs de grosse gaîté, doit être
+attribué, pour la plus large part, aux misères noires qui
+l'assaillirent, à la surdité surtout. La grande supériorité de son génie
+lui donnait souvent des allures hautaines et arrogantes, principalement
+lorsqu'il se trouvait transporté dans une société mondaine, qui ne
+savait peut-être pas l'apprécier à sa juste valeur. De là surgissait une
+extrême irritabilité qui se traduisait presque toujours par de violentes
+colères.
+
+Chez César Franck, au contraire, le calme dominait, la bonté était
+grande; sa figure souriante, son accueil très ouvert accusait une
+bienveillance toujours égale, une sérénité d'âme que rien ne pouvait
+troubler. Il appartenait à cette catégorie de plus en plus rare de
+caractères qui considèrent la bonté comme ce qu'il y a de meilleur sur
+la terre. Sa tendresse pour les souffrants, pour les humbles n'avait
+point de bornes; au milieu de l'idéal où il vivait, des rêves poétiques
+qui le hantaient, il n'oubliait pas de descendre de son empyrée pour
+jeter un regard de commisération sur les malheureux.
+
+On a dit de lui, également, qu'il était un Leconte de Lisle musical.
+Nous ignorons jusqu'à quel point la ressemblance entre l'œuvre poétique
+de l'auteur des «_Poèmes barbares_» et l'œuvre musical de l'auteur des
+«_Béatitudes_» peut être établie. Il y aurait là une étude toute
+particulière à faire du tempérament des deux grands artistes. Toutefois,
+ce qu'on ne peut nier c'est l'influence exercée par eux non pas sur tous
+leurs contemporains, mais sur un petit cénacle qu'ils ont fanatisé. Leur
+prestige a été si grand qu'ils ont inculqué à leur entourage leur
+manière de sentir en art et leurs procédés; ils n'auront rencontré, au
+contraire, parmi la foule qu'un accueil modéré et l'on peut affirmer que
+la disproportion est grande entre la situation modeste qu'ils occupent
+près du public et la place très élevée que leur ont attribuée certains
+artistes, les jeunes principalement.
+
+En tant qu'initiateur à la haute culture musicale, César Franck apparut
+à une époque où le besoin se faisait sentir d'une étude toute
+particulière et plus approfondie de l'élément symphonique et de la
+polyphonie. L'initiation aux œuvres merveilleuses des grands maîtres de
+la Symphonie, qui avait pu être ébauchée dans l'enceinte des grands
+concerts, ouvrait une nouvelle voie aux jeunes compositeurs français et
+par suite imposait un enseignement spécial. César Franck, porté
+d'intuition vers la richesse et l'amplitude de la forme symphonique,
+arriva au moment psychologique pour être le maître de cette classe de
+rhétorique supérieure en musique. Avec une bonté qui faisait songer au
+«_Sinite parvulos ad me venire_», il devait attirer à lui cette
+génération contemporaine qui désirait et recherchait, dans l'union
+intime des instruments aux voix, dans une orchestration plus savante,
+sinon l'abandon des vieilles formules, tout au moins leur rajeunissement
+et l'adoption d'une forme plus en rapport avec les tendances
+«modernistes».
+
+L'influence exercée par César Franck sur son milieu aura-t-elle été
+heureuse? Si le maître n'avait formé que certains élèves dont le métier
+est peut-être excellent, mais dont les idées heureuses sont encore à
+venir, ou qui, n'ayant pas su se dégager de la forme purement
+scolastique et de l'ascendant de certaine école, n'ont écrit jusqu'à ce
+jour que des compositions impersonnelles, il est hors de doute que son
+professorat pourrait être discuté. Mais, parmi ceux qui ont reçu ses
+leçons ou ses conseils, qui ont été ses disciples ou ses amis, il en est
+qui ont prouvé péremptoirement par leurs œuvres que l'influence de César
+Franck était loin de leur avoir été néfaste. Ne s'ingéniant pas à
+l'imiter servilement, ils ont gagné à son enseignement une merveilleuse
+technique et une grande habileté dans la manière de traiter l'orchestre.
+Leur talent n'a fait que croître et se fortifier sous l'impulsion de
+celui qui a lancé dans le monde musical une si grande profusion
+d'harmonies nouvelles. Il suffirait de citer les noms de Vincent d'Indy,
+Augusta Holmès, Samuel Rousseau, Pierné.... pour bien nettement établir
+la maîtrise du professorat de César Franck.
+
+Science et poésie se révèlent en l'auteur des «_Béatitudes_». Mais la
+première l'emporte sur la seconde. Ceci viendrait à l'appui de la thèse
+soutenue par certains esprits, qui pensent qu'entre ces deux puissances
+il y a toujours lutte inégale et que l'épanouissement de l'une entraîne
+presque toujours l'annihilation de l'autre. Cette théorie est extrême:
+l'union de la science et de la poésie, en musique comme dans telle autre
+branche de l'art, est nécessaire; elle est une condition expresse de
+l'éclosion parfaite et de l'ascension du génie. Mais il ne faut pas que
+la première absorbe presque entièrement la seconde. Le propre de
+l'esprit poétique est de représenter, d'évoquer d'une manière vivante et
+colorée les phénomènes que la science ne peut traduire que par des
+formules. C'est probablement parce qu'il n'y a pas eu dans le cerveau de
+César Franck pondération exacte entre l'élément scientifique et
+l'élément poétique, entre la formule et le rêve, que l'on perçoit dans
+ses compositions des tendances plus marquées pour les procédés
+harmoniques que pour les idées mélodiques. Ce n'est pas affirmer que le
+don de la mélodie n'existait pas chez lui; maintes pages de son œuvre
+fournissent la preuve du contraire. Mais, affectionnant le contrepoint,
+visant à l'originalité harmonique, la prépondérance du côté scientifique
+devait se faire tout particulièrement sentir dans ses compositions.
+
+* * *
+
+Ce fut un modeste, un désintéressé, un dévoué, un laborieux que César
+Franck. Aussi sa vie est-elle peu remplie de faits, d'anecdotes, mais
+entièrement vouée à l'idée.
+
+Né le 10 décembre 1822 à Liège en Belgique[1], il fit ses premières
+études au Conservatoire de cette ville. Arrivé à Paris vers l'âge de
+quinze ans, il entra le 2 octobre 1837 au Conservatoire, que dirigeait
+alors Cherubini, dans la classe de contrepoint et fugue de Leborne et,
+le 25 octobre de la même année, dans la classe de piano de Zimmermann.
+Ses premiers triomphes furent, en 1838, un accessit de contrepoint et
+fugue, puis le premier prix de piano. Cette dernière récompense fut
+obtenue avec un succès rare dans les annales du Conservatoire. Le jeune
+Franck venait d'exécuter en perfection le morceau de concours, le
+concerto en _la_ mineur d'Hummel, lorsqu'au moment d'attaquer la page
+que doivent déchiffrer à première vue les élèves, il la transposa
+immédiatement à la tierce inférieure et ce, sans hésitation aucune et
+avec un brio des plus remarquables. On devine l'enthousiasme que suscita
+dans la salle ce tour de force, qu'essayèrent depuis certains élèves,
+mais sans la même réussite. Le jury le mit immédiatement hors concours
+et lui décerna un premier prix d'honneur. Nous croyons que jamais pareil
+fait ne s'est représenté au Conservatoire de musique.
+
+Admis le 6 octobre 1838 comme élève de composition lyrique dans la
+classe de Berton, il remporte, en 1839, le second prix et, en 1840, le
+premier prix de contrepoint et fugue. Son entrée dans la classe d'orgue
+de Benoist date du 7 octobre 1840 et un second prix pour cet instrument
+lui était décerné en 1841.
+
+Les registres du Conservatoire font foi qu'il quitta volontairement ses
+classes le 22 avril 1842. Son père, dit-on, homme autoritaire, ne voulut
+pas qu'il concourût pour le prix de Rome; il le destinait à la carrière
+de virtuose. Son inspiration n'avait pas été heureuse! Mais son fils,
+n'ayant aucun goût pour les acrobaties des jeunes prodiges, allait se
+consacrer presque aussitôt à la composition et au professorat[2].
+
+Trente ans environ après sa sortie du Conservatoire, le 1er février
+1872, l'auteur des «_Béatitudes_» devait prendre possession de la chaire
+de la classe d'orgue à notre grande école de musique. L'arrêté
+ministériel, qui le nommait à ces fonctions, est daté du 31 janvier
+1872. Autour de cet orgue du Conservatoire et de celui de l'église
+Sainte-Clotilde qu'il occupa pendant de si longues années, il groupa une
+phalange de disciples venus pour écouter la bonne parole. Parmi les plus
+marquants ou les plus zélés on pourrait citer Vincent d'Indy, Augusta
+Holmès, Pierné, Dallier, Samuel Rousseau, Chapuis, Galeotti, Camille
+Benoit, Ernest Chausson, Bordes, A. Coquard, de Bréville, Guy Ropartz,
+etc... Il est facile de se le représenter à l'orgue de Sainte-Clotilde,
+donnant à son petit cénacle la primeur de ses _grandes pièces_ ou de ses
+_motets_, toujours remarquables par la richesse et la variété des
+combinaisons polyphoniques: son portrait, d'une admirable ressemblance,
+a, en effet, été pris sur le vif par Mlle Jeanne Rongier. Assis
+devant ses claviers, un peu penché en avant, il pose la main droite sur
+les touches et, de la gauche, tire un des registres de l'instrument. La
+tête est de trois quarts, les yeux mi-clos; le maître semble écouter des
+voix d'en haut lui soufflant ses chants mystiques. Ce qui captivait en
+lui, c'était non seulement la maîtrise de son enseignement, mais cette
+bonté d'âme, cet accueil bienveillant qui ne se démentirent jamais dans
+sa longue carrière du professorat. N'avait-il pas gagné cette
+affabilité, cette attitude un peu bénissante au contact du milieu
+ecclésiastique qu'il fréquenta, dans l'atmosphère de l'église sous les
+arceaux de laquelle il passa de si belles heures? Ne le vous seriez-vous
+pas figuré revêtu du surplis et de l'étole? N'aurait-il pas, dans les
+habits sacerdotaux, donné l'illusion du prêtre qui va monter à l'autel?
+Ce qu'il y a de certain c'est que ses élèves le respectaient à l'égal
+d'un saint et ont conservé pour lui une vénération touchante. Ils
+l'appelaient le brave père Franck; mais il n'y avait rien
+d'irrespectueux dans cette appellation familière. Ils se considéraient
+un peu comme ses enfants gâtés!
+
+Nous avons dit ses admirations pour les primitifs; il ne goûtait pas
+moins les belles pages des maîtres symphonistes, Haydn, Mozart,
+Beethoven, Schubert, Schumann. Son enthousiasme était aussi vif pour les
+grandes œuvres de l'art dramatique, qu'elles fussent signées par Gluck,
+Weber, Berlioz, Wagner, sans oublier les vieux musiciens français,
+Monsigny, Grétry et surtout Méhul. Oui! Méhul, dont il chantait avec
+transport le beau duo de la jalousie d'_Euphrosine et Coradin_. Au début
+de sa carrière, il composa deux grandes Fantaisies pour piano sur les
+motifs de _Gulistan_ de Dalayrac (op. 11 et 12)!
+
+Son esprit, accessible à toutes les beautés, ouvert à toutes les
+innovations, exempt de toute jalousie, accueillait très chaleureusement
+les compositions de ses contemporains, qui, plus heureux que lui,
+étaient arrivés au succès. Un de ceux qui le vénéraient et a publié sur
+lui, après sa mort et au moment même de l'exécution de _Psyché_ aux
+concerts du Châtelet, une fort intéressante étude, M. Arthur Coquard,
+rappelle, à propos de sa bienveillance et de son équité envers les
+vivants, l'anecdote suivante:
+
+«L'une des dernières paroles qu'il me dit concerne Saint-Saëns et je
+suis heureux de la reproduire fidèlement C'était le lundi soir, quatre
+jours avant sa mort. Il éprouvait un mieux relatif et je lui donnais des
+nouvelles du Théâtre lyrique, auquel il s'intéressait vivement. Je lui
+parlais naturellement de la soirée d'ouverture, de _Samson et Dalila_,
+qui avait obtenu un grand succès, et j'exprimai en passant mon
+admiration pour le chef-d'œuvre de M. Saint-Saëns. Je le vois encore
+tournant vers moi sa pauvre figure souffrante pour me dire vivement et
+presque joyeusement, de cet accent vibrant que ses amis connaissaient:
+«Très beau! très beau!». Ce trait peint admirablement un des côtés de
+cette attachante physionomie d'artiste.
+
+Une autre particularité à signaler chez César Franck était une sorte de
+désintéressement des applaudissements de la foule. Le petit nombre
+venait à lui, le comprenait, le fêtait; l'audition de ses compositions,
+lorsqu'elles répondaient à l'idéal qu'il s'en était fait, le ravissait:
+cela lui suffisait. Il ne paraissait même pas s'apercevoir de
+l'indifférence que le public témoignait pour son œuvre; il en était trop
+éloigné pour qu'il y fît la moindre attention. L'art, rien que l'art,
+tel était son ciel.
+
+* * *
+
+Sa place en musique, a-t-on dit, est à côté de Bach! Oui certes, et nous
+avons été parmi les premiers à proclamer que la figure de César Franck
+faisait songer à celle du vieux cantor de l'église Saint-Thomas de
+Leipzig. Mais cette ressemblance n'enlève-t-elle pas de son originalité
+à celui qui voulut faire revivre, avec des harmonies nouvelles, au
+XIXe siècle la musique du XVIIe? La réunion de la science et de
+l'inspiration constitue le Beau. Cette Beauté ne vient dans son plein
+épanouissement que lorsque l'artiste a su se dégager des formules des
+maîtres, ses prédécesseurs, qu'il affectionne. Leur dérober leur
+passionnante tendresse pour la nature et ses manifestations, mais se
+garder d'imiter leur style, tel doit être le but poursuivi par
+l'artiste. Car, en leur empruntant ce style, il court le risque de ne
+jamais arriver à posséder celui qu'il pourrait avoir, s'il se laissait
+aller à ses sensations propres. Les œuvres des pères de l'Église
+musicale sont des modèles, des exemples nécessaires à suivre; elles
+constituent une grammaire admirable que devront approfondir tous ceux
+qui se destinent à la carrière de compositeur; toutefois cette grammaire
+ne portera ses fruits que si ses adeptes, n'en retenant que les grandes
+lignes, la fécondent par un sentiment intense. Ainsi ont procédé les
+grands génies, successeurs de J. S. Bach. Ils se sont abreuvés à cette
+source intarissable; mais ils ont su rendre moins scolastiques, en un
+mot plus humaines les magnifiques formules du maître d'Eisenach. Le mot
+de Buffon: «Le style est l'homme même», sera toujours vrai, toujours
+neuf. C'est pour n'avoir pas su se dégager entièrement du faire du grand
+Bach que César Franck, malgré la haute valeur de telles ou telles pages
+de son œuvre, ne figurera peut-être pas au nombre des maîtres
+réellement originaux, de ceux qui ont été des inventeurs. Il en ira de
+même pour ceux qui, au XIXe siècle, frappés des grandes innovations
+apportées par Richard Wagner au drame musical, se seront approprié sa
+manière, sa formule sans avoir son génie et n'auront laissé trace
+d'aucune inspiration personnelle[3]. Cette appréciation, hâtons-nous de
+le dire, s'applique plus exactement à ces derniers qu'à César Franck,
+qui, malgré son inféodation à Jean-Sébastien Bach, a su révéler,
+souvent, une note bien à lui, notamment dans ses pièces symphoniques et
+dans sa musique de chambre.
+
+L'analyse de l'œuvre de César Franck comporterait un développement qui
+ne rentre pas dans le cadre de cette étude. Nous avons cherché
+uniquement à esquisser les grandes lignes d'une figure aujourd'hui
+disparue, indiquer la place qu'elle occupe dans le mouvement musical
+contemporain et laisser percevoir son influence. Sa production a été
+relativement considérable et, depuis les trois premiers Trios (op. 1)
+jusqu'aux dernières créations on devine une ligne immuable. Toutefois,
+pour être véridique, il y aurait lieu de signaler, à titre de curiosité
+et comme s'éloignant du faire qui, plus tard, distinguera le maître,
+certaines compositions de jeunesse, dont le titre seul fait venir le
+sourire sur les lèvres. La plus curieuse, entre toutes, est ce chant
+national pour voix de basse et baryton, _Les Trois Exilés_, paroles du
+colonel Bernard Delafosse, dont la première page est ornée de trois
+portraits: Napoléon Ier, le Roi de Rome et Louis Bonaparte, avec
+l'aigle planant au milieu! Il est assez difficile de préciser l'époque
+à laquelle fut composée cette page dithyrambique; car, à l'exception de
+quelques-unes de ses premières tentatives, César Franck n'a pas donné de
+numéros à la grande majorité de ses compositions. Le classement par
+ordre chronologique ne peut donc être établi. En ce qui concerne _Les
+Trois Exilés_, nous savons cependant que le dépôt à la bibliothèque du
+Conservatoire fut fait en 1849. Le compositeur avait alors 27 ans.
+D'autres productions du même genre remontent à une époque plus ancienne,
+notamment le _Premier Duo_ pour piano à quatre mains sur le _God save
+the King_, les deux _Grandes Fantaisies_ pour piano sur les motifs de
+_Gulistan_ de Dalayrac, portant les numéros 11 et 12 des œuvres et
+déposées à la bibliothèque du Conservatoire en l'année 1844[4]. Il
+faudrait encore citer diverses compositions se rattachant à la même
+période; mais nous préférons renvoyer le lecteur au catalogue placé à la
+fin de cette étude.
+
+Attaché pendant plus de vingt-sept années au grand orgue de
+Sainte-Clotilde et pendant dix-huit ans à la classe d'orgue du
+Conservatoire, il devait fatalement se passionner pour la musique
+religieuse, vers laquelle il était attiré d'instinct. Il trouvait à
+l'église un débouché tout naturel pour faire jouer des œuvres sacrées,
+débouché qui ne se serait pas offert facilement à lui dans les théâtres
+ou les grands concerts pour l'exécution d'œuvres profanes. C'est ainsi
+qu'il fut amené à produire une foule de compositions remarquables pour
+orgue, des Motets, ou offertoires--_Ave Maria_, _Veni Creator_, _O
+Salutaris_, _Panis Angelicus_,--une Messe à trois voix seules,--et ces
+grandes pages pour chœur, soli et orchestre, répondant aux noms de
+_Ruth_, _Rédemption_, _Rébecca_, _Les Béatitudes_.
+
+Plus tard il devait revenir à la musique de chambre par laquelle il
+avait débuté avec les trois Trios et il produisit successivement la
+_Sonate_ en _la_ pour piano et violon, le _Quintette_ en _fa_ mineur
+pour piano, deux violons, alto et violoncelle, le _Quatuor_ pour
+instruments à cordes. La musique symphonique ne pouvait manquer de
+l'attirer à son tour: une _Symphonie_, des poèmes tels que _Les
+Éolides_, _Les Djinns_, _Le Chasseur maudit_, _Psyché_ pour orchestre et
+chœur..... voilà un ensemble de compositions importantes qui attirèrent
+sur lui l'attention des artistes.
+
+Dans son œuvre on trouve également nombre de mélodies séparées, dont
+quelques-unes ont été écrites pour chœur et sont de la meilleure venue;
+il suffirait de citer la _Vierge à la crèche_ que la Société chorale
+l'_Euterpe_ exécuta en perfection dans l'un de ses concerts.
+
+Enfin, et, ceci est plus étonnant lorsque l'on connaît le tempérament
+musical de César Franck, il fut l'auteur de deux opéras ou drames
+lyriques, _Hulda_ en quatre parties et un prologue, sur un livret de M.
+Charles Grandmougin, d'après une légende scandinave, et _Ghisèle_, sur
+un livret de M. Gilbert-Augustin Thierry, d'après un sujet mérovingien.
+
+C'est principalement dans ses grandes pièces d'orgue que se révèle la
+parenté avec Jean-Sébastien Bach. Dans les sonate, quintette et quatuor,
+l'élément dramatique joue un rôle toujours prépondérant qui dépasse un
+peu le cadre de la musique de chambre. La note est puissante, mais
+toujours triste; les motifs, de courte envergure, reviennent avec
+persistance, ce qui produit forcément une teinte uniforme et de nature à
+engendrer quelquefois la fatigue chez l'auditeur, surtout chez celui qui
+n'y est pas préparé. La forme canonique lui était familière; peut-être
+en a-t-il parfois abusé. La richesse du coloris et de l'élément
+polyphonique donne toutefois une grande allure à l'ensemble de l'œuvre.
+
+Les poèmes symphoniques, les compositions pour chœur, soli et orchestre,
+les Oratorios laissent entrevoir les mêmes qualités et les mêmes
+défauts. Le début est presque toujours heureux; des pages de beauté, de
+force, de concentration se font jour.--Malheureusement elles sont
+souvent noyées dans des longueurs qui enlèvent du charme à des
+compositions dans lesquelles le procédé, quoique fort remarquable, est
+trop visible.
+
+Prenons, si vous le voulez bien, _Psyché_, poème symphonique pour
+orchestre et chœurs, une des dernières créations du maître, dont la
+première audition eut lieu aux concerts du Châtelet, sous la direction
+d'Édouard Colonne, le 23 février 1890. Dès les premières pages,
+l'auditeur est subjugué par la maîtrise de l'écriture et l'élévation des
+idées. Il admirera le _Sommeil de Psyché_, prélude d'une langueur
+mystérieuse, rappelant, non pas au point de vue du tissu musical, mais
+comme ligne, les idées wagnériennes; il reconnaîtra le talent du
+compositeur traduisant les bruits étranges qui précèdent l'enlèvement de
+Psyché par les zéphirs dans les jardins d'Eros; il trouvera exquise la
+tendresse se dégageant du thème nº 3 de Psyché reposant au milieu des
+fleurs et saluée comme une souveraine par la nature en fête; il
+reconnaîtra une certaine parenté entre le motif des voix chantant, dans
+les notes graves, à Psyché: «Souviens-toi que tu ne dois jamais de ton
+mystique époux connaître le visage»,--et celui de Lohengrin à Elsa:
+«Sans chercher à connaître quel pays m'a vu naître»; il retiendra encore
+comme bien venues plusieurs autres pages de la partition. Mais il
+regrettera le manque de variété et les longueurs qui enlèvent à ce poème
+musical le charme sans mélange qui devrait s'en dégager.
+
+Les _Béatitudes_ sont, nous l'avons dit, la création maîtresse de César
+Franck, celle qui n'engendre pas la monotonie ou la lassitude comme
+telles ou telles pages du maître, malgré son long développement.
+Splendide oratorio, de solide architecture, qui planera certes au-dessus
+de bien des œuvres qui ont eu, dès leur apparition, un succès rapide
+mais éphémère. Celle-là suffit à attester la belle et haute intelligence
+qu'il était.
+
+Paraphrase poétique de l'Évangile par Mme Colomb, les _Huit
+Béatitudes_, avec un prologue, renferment des parties d'une surprenante
+élévation au point de vue musical. Voici les titres de chacune des
+_Béatitudes_:
+
+I. Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des Cieux est
+à eux!
+
+II. Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre!
+
+III. Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés!
+
+IV. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils
+seront ressuscités!
+
+V. Heureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes
+miséricorde!
+
+VI. Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu!
+
+VII. Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de
+Dieu!
+
+VIII. Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce
+que le royaume des Cieux est à eux!
+
+Satan, un Satan de proportion colossale, vaincu par le
+Christ,--l'Humanité, en proie à toutes les misères d'ici-bas, régénérée
+par le Rédempteur, telle est la maîtresse ligne de ce poème, auquel
+César Franck, par les plus heureux effets de contraste, par une
+orchestration merveilleuse, bien qu'un peu compacte et lourde, par une
+vérité étonnante de l'expression dramatique, par la richesse mélodique,
+par l'habile union des voix à l'orchestre, a donné une haute et superbe
+envergure.
+
+Quels accents de tendresse, de pitié compatissante, dans cette voix du
+Christ, prêchant la bonne parole! Quelle âpreté dans celle de Satan
+luttant jusqu'à ce qu'il s'avoue vaincu et quelle intensité dramatique
+dans ses révoltes, notamment dans la _Huitième Béatitude_:
+
+ «À ma défaite
+ Mon pouvoir a survécu;
+ Je relève la tête.
+ Non! Non! je ne suis pas vaincu.»
+
+Quels heureux effets l'auteur a tirés de la polyphonie orchestrale et
+vocale! Admirez la gradation habilement ménagée entre ces chœurs si
+remplis de tristesse et ceux pleins de véhémence! Et, lorsque le
+compositeur écrit ce fameux _Quintette_ pour les voix «Les Pacifiques»,
+dans la _Septième Béatitude_, comme son orchestre donne une intensité
+d'expression aux voix! N'est-ce pas un chef-d'œuvre que la _Troisième
+Béatitude_, dans laquelle cette mère pleure sur le berceau vide de son
+enfant, cet orphelin déplore sa misère, ces époux pleurent leur
+séparation, ces esclaves réclament la liberté? Et, toujours planant dans
+les régions sereines, la voix du Christ:
+
+ «Heureux ceux qui pleurent,
+ Car ils seront consolés.»
+
+Puis, comme couronnement de l'édifice, l'_hosanna_ grandiose qui termine
+la _Huitième et dernière Béatitude_![5]
+
+* * *
+
+César Franck se montra toujours très enthousiaste pour sa patrie
+d'adoption: ses fils servirent sous les drapeaux à l'époque la plus
+critique de notre histoire contemporaine, en 1870! Lui-même, sous
+l'empire de son amour pour la France, écrivit, pendant les tristesses du
+siège de Paris, une page toute vibrante de patriotisme. C'est M. Arthur
+Coquard, à qui nous avons déjà fait un emprunt, qui raconte cet épisode:
+«Un jour, à cette heure bien fugitive où l'heureuse victoire de
+Coulmiers redonnait à tous l'espoir du succès final, le _Figaro_ publia
+une sorte d'ode en prose intitulée _Paris_. Était-elle signée? Je ne
+m'en souviens plus. César Franck ne put lire ce morceau de sang-froid et
+les formes musicales lui arrivèrent si soudainement et d'une façon si
+irrésistible qu'il dut y céder. Le lendemain, comme nous rentrions à
+Paris, entre deux combats d'avant-garde, Henri Duparc et moi, nous
+voyons arriver le maître tout radieux, tenant à la main l'esquisse
+fraîche encore. Jamais nous n'oublierons de quel air inspiré il nous
+dit cette admirable page. Admirable n'a rien d'excessif; car _Paris_ est
+d'une inspiration grandiose. Par malheur, les défaites qui survinrent ne
+permirent jamais l'exécution du chant triomphal....»
+
+Travailleur acharné, il avait pu traverser la vie, grâce à sa robuste
+santé, sans misères physiques. Il eut une verte vieillesse et, lorsqu'un
+accident imprévu (une pleurésie pernicieuse) vint le frapper
+mortellement, il était encore en pleine force et entrait dans sa
+soixante-huitième année: ce fut le 8 novembre 1890.
+
+Deuil profond pour ses amis et élèves qui ne pouvaient croire à la
+disparition subite de celui qui vécut pour ainsi dire de leur vie et
+leur donna l'exemple de la conscience artistique et du labeur
+infatigable! Aussi se pressèrent-ils en foule derrière le char funèbre
+qui le conduisit à sa dernière demeure[6]. À l'église Sainte-Clotilde,
+dont il avait été l'éminent organiste, ses obsèques eurent beaucoup
+d'éclat, grâce au concours de M. Édouard Colonne, qui vint, avec son
+puissant orchestre, rendre un dernier hommage au musicien, dont il avait
+fait exécuter plusieurs œuvres au Trocadéro et au Châtelet. Au milieu du
+sanctuaire entièrement tendu de draperies noires, M. le curé de
+Sainte-Clotilde tint à célébrer, dans un beau langage, les vertus de
+l'auteur des _Béatitudes_. À l'offertoire, M. Mazalbert chanta un
+_Cantabile_ du maître et le _Libera_ de M. Samuel Rousseau avec
+Fournets.
+
+Enfin, au cimetière du Grand-Montrouge, Emmanuel Chabrier, au nom de la
+Société nationale de Musique, qui avait eu César Franck pour président,
+prononça l'allocution suivante:
+
+«Je viens, au nom de la Société nationale de Musique, adresser un
+dernier adieu au maître disparu, à notre vénéré président.
+
+«César Franck, Franck, le brave père Franck, comme nous disions encore
+hier, avec une familiarité respectueuse, comme nous dirons demain,
+toujours,--nous souvenant,--n'était pas seulement un admirable artiste,
+un des grands parmi les grands de l'immortelle famille, un de ces élus
+rares qui, calmes et forts, tranquilles et jamais las, sans se hâter ni
+s'attarder, passent presque silencieusement ici-bas avant d'aller
+rejoindre les grands-aïeux; il était encore le cher maître regretté, le
+plus modeste, le plus doux et le plus sage. Il était le modèle, il était
+l'exemple.
+
+«Sa famille, ses élèves, l'art immortel, voilà toute sa vie. Vers la fin
+de l'automne, dès qu'il rentrait à Paris, nous lui demandions: «Eh bien,
+maître, qu'avez-vous fait, que nous rapportez-vous?»--«Vous verrez,
+répondait-il, en prenant un air mystérieux, vous verrez; _je crois_ que
+vous serez contents.... J'ai beaucoup travaillé et bien travaillé.» Et
+il nous disait cela si simplement, avec une foi si naïvement sincère, de
+sa large voix expressive et grave, en vous prenant les mains, les
+gardant longtemps, presque sérieux, songeant à la fois aux chères joies
+qu'il avait éprouvées, lui, en composant, et au plaisir _qu'il lui
+semblait bien_ que vous prendriez aussi à écouter l'œuvre nouvelle. Et
+c'étaient successivement l'admirable quintette, la sonate pour piano et
+violon, les _Béatitudes_, les _Éolides_; l'hiver dernier, il nous
+donnait un absolu chef-d'œuvre, le quatuor à cordes. Et, d'année en
+année, César Franck semblait se surpasser toujours.
+
+«Adieu, maître et merci; car vous avez bien fait. C'est l'un des plus
+grands artistes de ce siècle que nous saluons en vous; c'est aussi le
+professeur incomparable dont l'enseignement merveilleux a fait éclore
+toute une génération de musiciens robustes, croyants et réfléchis, armés
+de toutes pièces pour les combats sévères, souvent longuement disputés.
+C'est aussi l'homme juste et droit, si humain et si désintéressé, qui ne
+donna jamais que le sûr conseil et la bonne parole. Adieu».
+
+Ce chaud panégyrique fait honneur au maître comme à l'ami que fut pour
+lui Emmanuel Chabrier, notre gros et jovial Chabrier, comme nous
+l'appelions, nous aussi, dans les moments de familiarité expansive.
+
+À quelle époque, maintenant, verra-t-on s'élever le monument que ses
+intimes doivent à sa mémoire, à son talent et pour lequel Augusta Holmès
+prit l'initiative d'une souscription?
+
+Par sa capacité de travail, sa facilité prodigieuse, sa science profonde
+de l'harmonie, par le côté sévère et élevé de ses compositions, par sa
+foi dans l'art, qu'il n'abandonna jamais, César Franck est une figure
+attachante parmi les musiciens du XIXe siècle. Mais, ainsi que nous
+l'avons déjà indiqué, cette figure ne restera pas comme type à un même
+degré que celle d'un Berlioz, d'un Wagner, ou même celle d'un Brahms!
+
+
+
+
+CATALOGUE
+
+DES
+
+ŒUVRES DE CÉSAR FRANCK
+
+Op. 1. 1er trio en fa dièse, pour piano, violon et
+violoncelle.....SCHUBERTH.
+
+_Id._ 2e trio en si bémol, pour piano, violon et
+violoncelle.....SCHUBERTH.
+
+_Id._ 3e trio en si mineur, pour piano, violon et
+violoncelle.....SCHUBERTH.
+
+Op. 2. 4e trio en si, pour piano, violon et
+violoncelle.....SCHUBERTH.
+
+Op. 3. Eglogue (_Hirten-Gedicht_), pr piano, dédiée à son élève la
+Baronne de Chabannes.....SCHLESINGER.
+
+Op. 4. Premier duo, pour piano à quatre mains sur le _God save the
+King_.....SCHLESINGER.
+
+Op. 5. Premier caprice, pour piano.....LEMOINE.
+
+Op. 6. _Andantino quietoso_, pour piano et violon.....LEMOINE.
+
+Op. 7. Souvenir d'Aix-la-Chapelle, pour piano.....SCHUBERTH.
+
+Op. 8. Quatre mélodies de François Schubert, transcrites pour
+piano.....E. CHALLIOT. 336, rue Saint-Honoré.
+
+Op. 11. Première Grande Fantaisie sur _Gulistan_ de Dalayrac, pour piano
+(1844).....RICHAULT.
+
+Op. 12. Deuxième Grande Fantaisie sur _Gulistan_ de Dalayrac, pour piano
+(1844).....RICHAULT.
+
+Op. 14. _Gulistan_, duo pour piano et violon sur l'opéra de
+Dalayrac.....RICHAULT.
+
+Op. 15. Fantaisie pour piano, sur deux airs polonais.....RICHAULT.
+
+Op. 16. Fantaisie pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR. 40, rue du Bac.
+
+Op. 17. Grande pièce symphonique pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR.
+
+Op. 18. Prélude, fugue, variations, pour grand
+orgue......MAYENS-COUVREUR.
+
+Op. 19. Pastorale, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR.
+
+Op. 20. Prière, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR.
+
+Op. 21. Final, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR.
+
+Op. 22. Quasi Marcia, pièce pr harmonium.....PARVY-GRAFF.
+
+_Ruth_, églogue biblique en 3 parties. Soli, chœur et
+orchestre.....HARTMANN.
+
+_Rédemption_, poème-symphonie en 2 parties (Ed. Blau). Soli, chœur et
+orchestre.....HARTMANN.
+
+_Les Béatitudes_, d'après l'Évangile, poème de Mme Colomb.....MAQUET.
+
+_Les Éolides_, poème symphonique.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+_Les Djinns_, poème symphonique.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+_Le Chasseur maudit_, poème symphonique, d'après la ballade de Burger
+(1884).....GRUS.
+
+_Psyché_, poème symphonique pour orchestre et chœurs.....BRUNEAU.
+
+_Rébecca_, scène biblique pour soli, chœur et piano (poème de M. Paul
+Collin).....RICHAULT.
+
+_Hulda_, drame lyrique en 4 parties et un prologue, libretto de M.
+Charles Crandmougin, d'après un sujet scandinave.....BRUNEAU.
+
+_Ghisèle_, opéra, libretto de M. Gilbert-Augustin Thierry, d'après un
+sujet mérovingien
+
+_Quintette_ en fa mineur, piano, 2 violons, alto et
+violoncelle.....HAMELLE.
+
+_Quatuor_ pour instruments à cordes.....HAMELLE.
+
+_Symphonie_ D moll.....HAMELLE.
+
+_Sonate_ en la pour piano et violon HAMELLE.
+
+_Variations symphoniquies_ pour orchestre et piano ENOCH et COSTALLAT.
+
+_Andantino_ pour violon, avec accompagnement de piano.
+
+_Messe_ à trois voix seules, chœur et orchestre.....BORNEMANN.
+
+Nombre d'extraits ont été faits de cette messe, notamment le célèbre
+_Panis angelicus_.
+
+_Hymne_, chœur à 4 voix d'hommes, poésie de Jean Racine
+(1883).....HAMELLE.
+
+Cinq pièces pour harmonium.....PARVY-GRAFF.
+
+59 motets pour harmonium.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+9 grandes pièces d'orgue.....DURAND et fils.
+
+3 offertoires pour soli et chœurs (1861).....BORNEMANN.
+
+4 motets.....PARVY-GRAFF.
+
+_Salui_, contenant 3 motets avec accompagnement d'orgue
+(1865).....REGNIER-CANAUX. 80, rue Bonaparte.
+
+_Veni Creator_, duo pour ténor et basse (Écho des Maîtrises) 1876.....F.
+SCHOEN 42, boulevard Malesherbes.
+
+_Ave Maria_, chœur réduit à deux voix égales, par Ch. Bordes (1891) O.
+BORNEMANN.
+
+_O Salutaris_, extrait de la messe solennelle pour basse solo O.
+BORNEMANN.
+
+_Chants d'église_, harmonisés à 3 et 4 parties avec accompagnement
+d'orgue
+
+(1er partie: Messes.--2e partie: Hymnes--3e partie: Chants pour
+le salut.)
+
+Ballade pour piano.
+
+_Prélude, aria et final_ pour piano......HAMELLE.
+
+_Prélude, choral et fugue_ pour piano.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+_Transcriptions_ pr piano (ouvrages anciens).....RICHAULT.
+
+Deuxième duo pour piano à 4 mains sur Lucile.....PACINI-BONOLDI.
+
+Sonate pour piano.....SCHLESINGER.
+
+_Les Trois Exilés_, chant national pour voix de basse et
+baryton.....EDMOND MAYAUD. boulevard des Italiens.
+
+Paroles du colonel Bernard Delafosse, chanté par Mme Hermann-Léon.
+Avec 3 portraits sur la première feuille: Napoléon Ier, le roi de
+Rome et Louis Bonaparte (un aigle au milieu). «Quand l'étranger
+envahissant la France.»
+
+_Le Garde d'honneur_, cantique an sacré cœur, paroles de Mme X.
+Mélodie.....REGNIER-CANAUX.
+
+6 duos pour voix égales, pouvant être chantés en chœur, avec
+accompagnement de piano (1889):
+
+1º _L'Ange gardien_.
+
+2º _Aux petits enfants_, poésie d'A. Daudet, dédiée à M. E. Pierné.
+
+3º _La Vierge à la crèche_, poésie d'A. Daudet, dédiée à M. P. Roger.
+
+4º _Les danses de Lormont_, poésie de Mme Desbordes Valmore.
+
+5º _Soleil_, poésie de Guy Ropartz.
+
+6º _La chanson du Vannier_, poésie d'A. Theuriet. ENOCH et COSTALLAT.
+
+_La procession_, poésie de Brizeux pour orchestre et chant BRUNEAU et A.
+LEDUC.
+
+_Les cloches du soir_, poésie de Mme Desbordes-Valmore.....BRUNEAU et
+A. LEDUC.
+
+_Le mariage des roses_, poésie de E. David, pour baryton ou
+mezzo-soprano, dédié à Mme Trélat ENOCH et COSTALLAT.
+
+_L'ange et l'enfant_, mélodie.....HAMELLE.
+
+Mélodies:
+
+_Robin Gray_.....RICHAULT.
+
+_Souvenance_, poésie de Chateaubriand.....RICHAULT.
+
+_Ninon_, poésie d'A. de Musset pour ténor et soprano, dédiée au Dr F.
+Féréol.....RICHAULT.
+
+_Passez, passez toujours_, poésie de V. Hugo.....RICHAULT.
+
+_Aimer_, poésie de Méry, en la bémol (baryton et piano).....RICHAULT.
+
+_L'émir de Bengador_, poésie de Méry.....RICHAULT.
+
+_Cloches du soir_, poésie de Desbordes-Valmore.....BRUNEAU.
+
+_Roses et papillons_, mélodie.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+_Lied_, mélodie.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+
+
+
+
+CHARLES-MARIE WIDOR
+
+
+À côté du Luxembourg, à l'ombre de la vieille église Saint-Sulpice, dans
+un antique hôtel rue Garancière nº 8[7], réside l'aimable et savant
+organiste de Saint-Sulpice, Charles-Marie Widor. L'ensemble de
+l'immeuble, avec ses beaux pilastres et les volutes des chapiteaux
+formés de monumentales têtes de béliers sculptées en haut relief,
+présente un aspect des plus imposants et réveille les souvenirs de
+plusieurs époques.
+
+L'hôtel fut bâti par le marquis de Garancière. Son gendre, le fameux
+marquis de Sourdéac, a été, avec Cambert et l'abbé Perrin, un des
+premiers directeurs de l'Opéra. Très passionné pour les arts, fort
+expert dans la connaissance de divers métiers, il se chargea de toute la
+_machinerie_ de l'Académie royale de musique. Il construisit non
+seulement un petit théâtre dans cet hôtel de la rue Garancière, où il
+invitait les célébrités de l'époque, mais il fit établir au Château de
+Neubourg dans l'Eure une scène fort bien agencée, sur laquelle fut jouée
+pour la première fois, en 1660, _La Toison d'or_, mélodrame à grand
+spectacle de Pierre Corneille. Le marquis de Sourdéac avait comme
+collaborateurs pour les vers l'abbé Perrin, pour la musique La Grille et
+Cambert, organiste de l'église Saint-Honoré, maître et compositeur de la
+musique de la Reyne mère.
+
+C'était un fier original. Dans le but d'acquérir une force et une
+agilité surprenantes, n'avait-il pas eu l'idée de se faire chasser par
+ses piqueurs et sa meute dans sa propriété de Neubourg, comme on chasse
+le cerf! N'eut-il pas, un jour, l'extravagance de grimper sur le cheval
+de bronze du Pont-Neuf, afin de pouvoir contempler les exploits des
+jeunes seigneurs, ses amis, détroussant les passants comme de simples
+bandits!
+
+Les essais tentés sur le petit théâtre de l'hôtel Garancière furent
+donc, en quelque sorte, contemporains de ceux de l'Académie Royale de
+musique, qui avait fait ses premières armes, à la Salle d'Issy en 1659,
+avec l'abbé Perrin et Cambert.
+
+Le petit théâtre de l'hôtel Garancière évoque encore une autre image,
+toute de charme, celle de cette Adrienne Lecouvreur, qui fut aimée du
+comte de Saxe et jeta un si vif éclat sur la scène. Arrivée à Paris,
+vers l'âge de douze ans, en 1702, et installée avec sa famille non loin
+de la Comédie, dans le faubourg Saint-Germain, elle organisa, afin de
+satisfaire sa passion pour le théâtre, des représentations chez un
+épicier de la rue Férou avec plusieurs camarades de son âge. Le succès
+obtenu par la petite troupe engagea la présidente Le Jay à lui prêter
+son hôtel de la rue Garancière.
+
+«Le beau monde y accourut; on dit que la porte, gardée par huit suisses,
+fut forcée par la foule. Mais la tragédie s'achevait à peine que les
+gens de police entrèrent et firent défense de passer outre. La petite
+pièce ne fut pas donnée. Ainsi finirent ces représentations sans
+privilège[8].»
+
+* * *
+
+L'appartement qu'occupe Widor est original: L'atelier de travail, «sa
+cave», est à l'entresol, les chambres au premier étage. C'est dans
+l'atelier, un long rectangle, que nous reçoit l'habile organiste et,
+avec l'amabilité qui est dans sa nature, il nous fait les honneurs de
+cette pièce, dans laquelle sont exposés de nombreux souvenirs d'art; on
+y suit les différentes étapes de la vie du compositeur; on y retrouve
+les portraits des amis littérateurs ou artistes qu'il a le plus
+fréquentés.
+
+À tout seigneur tout honneur!
+
+Voici le portrait du maître de la maison: une vibrante esquisse sur
+toile de Carolus Duran, le Velasquez français, un des amis de la
+première heure. L'œuvre est vivante; les accessoires ne sont
+qu'esquissés, mais la tête est remarquable; elle sort de la toile; les
+yeux sont lumineux. C'est bien le portrait moral et physique de l'auteur
+de la _Korrigane_.
+
+Plus haut, la photographie de Charles Gounod, d'après la belle toile du
+maître exposée en 1891 par Carolus Duran, le digne pendant du subjectif
+portrait de l'auteur de _Faust_ par Élie Delaunay.
+
+Sur un piano à queue se dresse fièrement la statue de Jeanne d'Arc,
+réduction en plâtre de l'œuvre de Frémiet, offerte à Widor après les
+exécutions de sa _Jeanne d'Arc_ à l'Hippodrome.
+
+Ici, de vigoureuses eaux-fortes de Rembrandt, achetées à la vente de la
+collection Diet, font pendant à des gravures de vieux maîtres allemands
+ou flamands, à des dessins à la sanguine de peintres divers, à de jolies
+aquarelles. Nous sommes séduits par une belle tête de Van Dyck, à
+travers laquelle on perçoit les carnations de son maître Rubens,--un
+portrait à la plume du Guerchin,--une esquisse de Delacroix (Jésus sur
+la barque) malheureusement retouchée,--une charmante eau-forte de James
+Tissot avec cette dédicace: «En souvenir des déjeuners du dimanche et de
+la musique avant Vêpres. Juin 1891.»,--une délicieuse aquarelle
+d'Harpignies, d'une grande intensité de ton,--des chevaux au crayon de
+Regnault,--et, pour le bouquet, un groupe de jolies têtes à la sanguine
+de Boucher.
+
+Tout à côté, la photographie du délicieux petit orgue à deux claviers,
+ayant appartenu à Marie-Antoinette et portant ses initiales; il était
+autrefois à Versailles et, après avoir échappé au vandalisme de la
+période révolutionnaire, il figure aujourd'hui à l'église Saint-Sulpice.
+
+Quelle est cette ravissante figure qui vous accueille par un gracieux
+sourire? Une jeune miss, élève de Carolus Duran, qui s'est peinte
+elle-même avec un joli béret crânement planté sur la tête.
+
+Plus loin, nous voyons près l'une de l'autre les photographies, avec
+dédicaces, de Paul Bourget, très proche parent de Widor, l'auteur de ces
+merveilleuses études psychologiques qui l'ont placé de suite à la tête
+des jeunes et célèbres écrivains de France,--de ce pauvre Guy de
+Maupassant, arrêté en pleine gloire par la terrible maladie mentale qui
+a nécessité son internement dans une maison spéciale. Sur le portrait
+que nous avons devant les yeux se dessine l'image pleine de florissante
+santé du créateur de tant de petits chefs-d'œuvre. Figure épanouie avec
+les cheveux coupés en brosse, la forte moustache et la mouche--vrai type
+de robuste marin,--l'ensemble indiquant une puissante et riche nature.
+Qu'en reste-t-il aujourd'hui? Vaincue, terrassée par le mal, cette
+constitution de fer s'est atrophiée; le visage s'est émacié, les rides
+l'ont envahi, les traits se sont creusés. En relisant son magistral
+volume dans la manière d'Edgard Poë, _le Horla_, nous nous disions que,
+pour avoir étudié d'une manière si effroyablement exacte les symptômes
+de la folie, le malheureux auteur devait en avoir déjà subi les
+premières atteintes[9].
+
+Devant un paysage aux bois touffus et ombreux, Widor nous dit
+brusquement: «Croyez-vous à la métempsycose?... Pour mon compte, j'ai
+des souvenirs d'avoir été canard! En voulez-vous une preuve? Au dernier
+automne, dans les environs de Montereau, nous nous promenions dans les
+bois en joyeuse et agréable compagnie. Je n'étais jamais venu dans la
+contrée que nous parcourions; il me semblait cependant la reconnaître.
+Je retrouvais des buissons, des ruisseaux de connaissance surtout, et
+j'ai conduit, avec l'instinct de l'animal qui revient au lancer, tout
+mon monde à une certaine mare, où je me rappelais avoir barboté.»--Tout
+ceci raconté avec une aimable jovialité, avec cette diction du bout des
+lèvres particulière à Widor.
+
+Que dire, ami lecteur, de cette transmigration de l'âme d'un canard dans
+le corps d'un organiste-compositeur? Quels couacs aurait dû enfanter
+cette parenté avec un palmipède!
+
+Une fois par semaine se réunissent les amis de la maison et on musique.
+Charmante communion d'idées entre tous ces artistes, très épris de la
+divine muse! On écoute, dans le silence, la parole enchanteresse des
+maîtres d'autrefois et d'aujourd'hui, on vit dans leur intimité. Musique
+de chambre, tu mets à nu l'âme de ceux que nous aimons!
+
+* * *
+
+Charles-Marie Widor est né à Lyon le 22 février 1845. Tout jeune, il
+improvisait déjà avec une grande habileté sur l'orgue de l'église
+Saint-François de Lyon, dont son père était organiste.
+
+Il étudia, plus tard, à Bruxelles l'orgue avec Lemmens et la composition
+avec Fétis. Organiste de l'église Saint-Sulpice depuis 1870, il a su
+faire apprécier des qualités incontestables comme virtuose et a produit
+de nombreuses compositions, dans lesquelles se perçoivent des tendances
+particulières pour la musique symphonique. Ses œuvres d'orgue, nouvelles
+de forme, ont été très remarquées par les connaisseurs. Les deux
+créations qui l'ont fait connaître du grand public sont le ballet de la
+_Korrigane_, exécuté à l'Opéra en décembre 1881 et _Jeanne d'Arc_,
+grande pantomime musicale montée à l'Hippodrome en juin 1890.
+
+Ce qui distingue la manière du jeune maître, c'est une recherche
+toujours constante de l'originalité et le souci d'une orchestration des
+plus soignées, puisée dans l'étude des grands maîtres. Il a horreur, on
+le voit, du convenu, du banal et nous ne saurions que l'en louer.
+Peut-être trouverait-on à critiquer l'abus de cette recherche et
+voudrait-on quelquefois plus de profondeur, de spontanéité dans les
+idées, plus de sincérité émue. Mais son œuvre dénote un musicien de
+race.
+
+Il a été directeur et chef d'orchestre de la _Concordia_, société
+chorale où furent exécutées les belles pages des maîtres, notamment la
+_Passion selon Saint-Matthieu_ de J. S. Bach, et dont Mme Fuchs était
+l'âme.
+
+Widor a remplacé le regretté César Franck comme professeur d'orgue au
+Conservatoire. Entre temps il manie avec habileté la plume de critique
+musical. Il a collaboré à l'_Estafette_, sous le pseudonyme d'Aulétès et
+envoie de très intéressants articles au _Piano-Soleil_.
+
+Travailleur infatigable, il ne laisse passer aucun jour sans écrire.
+Après avoir produit de nombreuses compositions pour orgue, de la musique
+de chambre, etc..., il aspire aujourd'hui à affronter la scène. Ce ne
+sera pas la première fois; car, sans oublier le _Conte d'avril_, il fit
+jouer _Maître Ambros_ à l'Opéra-Comique et la _Korrigane_ à l'Opéra. Les
+succès qu'il a remportés avec ce dernier ouvrage et avec _Jeanne d'Arc_
+à l'Hippodrome, l'engagent à poursuivre sa carrière du côté du théâtre.
+C'est ainsi qu'il prépare un opéra _Nerto_, en collaboration avec
+l'illustre félibre Frédéric Mistral.
+
+Esprit chercheur, plein d'ambition, Widor croit à son étoile. Mais la
+gloire qu'il rêve n'est pas de celles qui puissent lui causer des sujets
+d'inquiétude..... Très répandu dans le monde, il en a rapporté des
+souvenirs, des anecdotes qu'il narre en agréable causeur et sans
+prétention. Il ne sait pas dissimuler sa pensée; mais il croit inutile
+de la dévoiler, lorsque besoin n'est.
+
+Il adore le célibat, non point qu'il ait la moindre répugnance pour les
+filles d'Ève: mais il estime que le véritable artiste est peu fait pour
+le mariage. Son œuvre l'absorbe trop.
+
+Ayant fait ses humanités, il a l'esprit très ouvert à tout ce qui touche
+à la littérature et aux arts; il a même fait de la peinture dans sa
+jeunesse. En tant que compositeur, il conçoit rapidement, se défiant,
+toutefois, de sa facilité et regrettant d'avoir livré, dans le principe,
+à l'éditeur des pages qui auraient gagné à être mûries.
+
+
+
+
+ÉDOUARD COLONNE
+
+
+Comme Charles Lamoureux, son émule, Édouard Colonne est né dans la
+capitale de la Gascogne.
+
+ Si la Garonne avait voulu,
+
+a chanté gaiement le bon et spirituel G. Nadaud.--La Garonne a voulu...
+pour ces deux persévérants.
+
+Le premier est un petit homme court sur jambes, chauve, vif et alerte
+malgré sa rotondité,--très autoritaire. Si les yeux indiquent la finesse
+et la jovialité, ils révèlent également une tendance à la sévérité;
+l'abord est froid et inspire quelque inquiétude.--«Un boulet de canon
+sur un obus», a dit finement Caliban.
+
+Le second est de taille moyenne, avec un penchant à l'embonpoint, de
+belle prestance, à la physionomie aimable, d'apparence calme; mais le
+regard très incisif indique la décision. Il cherche à plaire et il y
+réussit.
+
+Tous les deux ont prouvé qu'avec une grande volonté, une persévérance de
+chaque jour et aussi la foi dans l'art, on peut arriver à doter son pays
+d'institutions qui ont propagé le goût des belles et grandes choses et
+ont affiné le sens musical.
+
+Ils ont été en France, après Seghers et Pasdeloup, les révélateurs d'un
+monde nouveau, de la Symphonie! Leurs efforts ont eu pour résultat
+d'éduquer la masse du public et d'inciter les jeunes compositeurs
+français à faire de l'orchestre, pour paraître dignement à côté de leurs
+maîtres.
+
+Parmi les Olympiens, E. Colonne a mis en vive lumière l'œuvre d'Hector
+Berlioz; Ch. Lamoureux s'est évertué à faire connaître Richard Wagner.
+
+Dans la phalange des derniers arrivés, Colonne a surtout propagé les
+œuvres de E. Lalo, B. Godard, Tschaïkowsky, Augusta Holmès, Henri
+Maréchal, Ch. Widor, César Franck, Th. Dubois, Ch. Lefebvre, Paul
+Lacombe, E. Bernard...
+
+Lamoureux a mis en vedette les noms de Vincent d'Indy, E. Chabrier, G.
+Fauré, Charpentier...
+
+L'un et l'autre ont chacun, avec une interprétation différente, fait
+entendre les belles pages des Maîtres et de leurs émules, qu'ils se
+nomment Bach, Hændel, Gluck, Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn,
+Schumann, Weber, Schubert, Rubinstein, Grieg, Gounod, Reyer, Bizet,
+Saint-Saëns, Massenet, Guiraud, Joncières, etc...
+
+Ils ont omis, tous les deux, de produire les puissantes œuvres de
+Johannès Brahms!
+
+Édouard Colonne est né à Bordeaux le 23 juillet 1838. Son père et son
+grand-père étaient musiciens, d'origine italienne (Nice). Il fut ainsi,
+dès l'enfance, placé dans un milieu favorable pour le développement des
+facultés musicales; à l'âge de huit ans, il commençait à apprendre
+divers instruments, voire le flageolet et l'accordéon. Un artiste
+distingué, M. Baudoin, lui donna les premiers principes du violon. Il
+quitta Bordeaux en septembre 1855 pour entrer au Conservatoire de Paris,
+où il eut pour professeurs de violon MM. Girard et Sauzay; il étudia en
+même temps l'harmonie et la composition avec MM. Elwart et Ambroise
+Thomas. Les excellentes études, qu'il fit sous ses habiles professeurs,
+furent bientôt couronnées de succès; il obtenait en 1857 un premier
+accessit d'harmonie et un second accessit de violon,--en 1858 le premier
+prix d'harmonie,--en 1860 un premier accessit de violon,--en 1862 le
+second prix, et en 1863 le premier prix de violon.
+
+Le 1er janvier 1858, Colonne était admis comme premier violon à
+l'Opéra et faisait partie, en 1861, de la vaillante phalange organisée
+par Pasdeloup pour la fondation des _Concerts populaires_, dont
+l'ouverture eut lieu le 27 octobre 1861, au Cirque d'hiver. Il était aux
+premiers pupitres, où figuraient les Lancien, Colblain, Camille Lelong,
+etc... Et quels délires, quels enthousiasmes dans cette rotonde du
+Cirque où, faute d'une salle de concerts plus convenable, Pasdeloup
+avait émigré de la salle Herz! Les premiers essais furent bien timides;
+mais, enhardi par le succès, Pasdeloup devait bientôt étendre ses
+programmes. L'avenir des _Concerts populaires_ était assuré, et un pas
+immense était fait, en France, au point de vue musical!
+
+Ce sont ces succès, ce fanatisme d'un certain public et aussi le désir
+d'attribuer, sur les programmes, une plus grande place aux œuvres des
+jeunes, qui engagèrent Édouard Colonne à créer, d'abord à l'Odéon, puis
+au théâtre du Châtelet, en 1873, en société avec MM. Duquesnel et
+Hartmann, le _Concert National_. Le premier concert fut donné à l'Odéon
+le dimanche 2 mars 1873, et, le 9 novembre de la même année, le
+transfert eut lieu au Châtelet. Bientôt, à la suite d'une organisation
+nouvelle, à peu près identique à celle de la _Société des Concerts_ du
+Conservatoire, la Société prenait le titre d'_Association Artistique_.
+Ambroise Thomas avait accepté les fonctions de Président honoraire, et
+nombre d'artistes et d'amateurs avaient répondu à l'appel du vaillant
+chef d'orchestre, en se faisant inscrire comme membres honoraires.
+
+Si le Concert National avait réussi en tant que création musicale, il
+n'en était pas de même au point de vue financier; et, lorsque
+l'_Association Artistique_ donna son premier concert au Châtelet, le 6
+novembre 1874, la mise de fonds, dit-on, ne s'élevait pas à plus de 225
+francs! Mais aux sérieuses qualités de chef d'orchestre Édouard Colonne
+joignait celles d'un administrateur très entendu et perspicace; il sut
+également profiter du mouvement qui s'était produit en faveur des œuvres
+d'Hector Berlioz, et les belles exécutions qu'il donna successivement de
+l'_Enfance du Christ_, de _Roméo et Juliette_, de la _Damnation de
+Faust_, de la _Symphonie Fantastique_, de la _Prise de Troie_ et des
+belles ouvertures que l'on connaît, lui attirèrent un nombreux public.
+«Un peu trop Berliozistes», a-t-on dit des auditeurs remplissant la
+salle des Concerts du Châtelet.--Mais quel crime y a-t-il à acclamer les
+œuvres de celui qui fut si méconnu de son vivant au beau pays de France
+et qui s'écriait, quelque temps avant sa mort: «Ils viennent à moi,
+lorsque je m'en vais!»--La réaction devait se produire fatalement et la
+foule allait, sans s'en rendre compte, admettre et applaudir
+indistinctement les plus belles comme les moins heureuses pages du
+Maître de la Côte Saint-André.
+
+* * *
+
+Il suffit de parcourir la liste des œuvres exécutées aux Concerts du
+Châtelet pour reconnaître les efforts tentés par Édouard Colonne dans le
+domaine musical et la large place donnée par lui aux compositions des
+musiciens de l'école française. Il eut aussi l'heureuse idée, pour
+attirer plus vivement l'attention sur la valeur de telle ou telle œuvre
+et sur le mérite de tel ou tel compositeur, de faire suivre, dans ses
+programmes, le titre de chaque morceau d'une notice explicative
+généralement fort bien rédigée. Le relevé de ces écrits de courte
+étendue forme une sorte d'encyclopédie musicale, qui n'a pas été sans
+avoir une heureuse influence sur l'éducation du public.
+
+N'oublions pas de mentionner les réunions dominicales que M. et Mme
+Colonne ont organisées dans leur appartement de la rue Le Peletier.
+Elles ont lieu, depuis deux ans environ, le dimanche soir. Le monde des
+arts et des lettres n'a pas manqué de se rendre dans ce salon
+hospitalier, et l'on y rencontre surtout les compositeurs dont les
+œuvres ont été exécutées aux concerts du Châtelet. Des programmes
+rédigés avec goût donnent un attrait de plus à ces soirées intimes, dans
+lesquelles ont peut entendre la maîtresse de la maison chantant avec sa
+charmante fille les lieder des maîtres, notamment d'E. Lassen.
+
+Les relations établies, par la gracieuse entremise de M. Mackar,
+éditeur, entre Colonne et Tschaïkowsky ont été la cause des voyages
+faits par le premier en Russie, où il fut appelé à diriger à deux
+reprises différentes, on sait avec quel succès, plusieurs concerts.
+C'est en avril 1891, alors que Tschaïkowsky était à Paris et faisait
+entendre plusieurs de ses œuvres au Châtelet, que Colonne se trouvait à
+Saint-Pétersbourg pour conduire les trois grandes séances de musique
+française auxquelles prirent part Mme Krauss et M. Bouhy[10].
+
+Depuis quelques années, Édouard Colonne a été également chargé de
+l'organisation des concerts de musique symphonique au Cercle
+d'Aix-les-Bains. Il a su répandre dans ce beau pays de Savoie le goût
+des belles et jolies pages musicales qui, jusqu'alors, avaient été tant
+soit peu lettres mortes pour ses habitants.
+
+Il n'est guère possible de passer sous silence, dans cette esquisse du
+sympathique chef d'orchestre, le mariage qu'il contracta, en secondes
+noces, avec Mlle Vergin, qui fut, dès le début, aux concerts de
+l'Association artistique, la Juliette et la Marguerite des maîtresses
+œuvres de Berlioz.--Elle est excellente musicienne, très passionnée pour
+l'art musical, intelligente; les cours de chant qu'elle a ouverts et
+qu'elle dirige si brillamment témoignent de toute sa compétence; c'est,
+en un mot, la femme que devait épouser un artiste qui, au milieu des
+difficultés sans nombre semées sur sa route, est assuré de trouver dans
+sa compagne encouragement et aide.
+
+Décoré des palmes académiques en 1878, Édouard Colonne est aujourd'hui
+chevalier de la Légion d'honneur. Les succès qu'il a obtenus non
+seulement au Châtelet, mais dans les diverses circonstances où il a été
+appelé à diriger des masses chorales et instrumentales, avaient appelé
+l'attention sur lui, au moment où M. Eugène Bertrand était désigné pour
+prendre la succession de MM. Ritt et Gailhard à l'Académie Nationale de
+musique. Les fonctions qui lui sont dévolues sont exactement les mêmes
+que celles remplies autrefois par M. Gevaert, avec cette différence que
+ce dernier n'a jamais usé du droit qu'il avait de diriger l'orchestre et
+dont son successeur non immédiat se propose d'user largement.
+
+Les projets d'avenir à l'Opéra que peut avoir Édouard Colonne sont
+entièrement liés à ceux qu'a déjà fait pressentir M. Eugène Bertrand,
+seul directeur responsable. Il est certain que le succès de _Lohengrin_
+à l'Opéra dictera la conduite des futurs maîtres des destinées de notre
+Académie Nationale. Espérons qu'entre leurs mains la direction musicale
+sera ce qu'elle aurait dû toujours être.
+
+Éclectiques, certes, ils le seront, mais dans le bon sens du mot. Le
+voile, qui a été légèrement soulevé sur les pièces destinées à figurer
+en première ligne, a laissé entrevoir les titres suivants: _La Prise de
+Troie_ d'Hector Berlioz,--_Fidelio_ de Beethoven,--_Salammbô_ de
+Reyer,--_Otello_ de Verdi,--_Les Maîtres Chanteurs_, ou la _Walkyrie_,
+le _Vaisseau fantôme_, _Tristan et Yseult_, de Richard Wagner,--_Le
+Démon_ de Rubinstein;--et, parmi les œuvres des plus ou moins jeunes
+compositeurs français, qui attendent depuis si longtemps leur tour, le
+_Don Quichotte_, ballet de Wormser,--_La Montagne Noire_ d'Augusta
+Holmès,--_Gwendoline_ de Chabrier....., et probablement un opéra de
+Charles Lefebvre.
+
+Ils suivront, en un mot, le mouvement dramatique et musical, sans
+oublier de monter, nous le souhaitons, certains chefs-d'œuvre qui ne
+figurent plus depuis longtemps sur les affiches, ne seraient-ce que la
+_Vestale_ de Spontini et l'_Orphée_ de Gluck!
+
+On créera très probablement une école de chœurs, comme il en existe une
+pour la danse: c'est une lacune à combler, et les essais récemment
+inaugurés par Charles Lamoureux pour styler et faire manœuvrer les
+masses chorales à l'Éden et à l'Opéra témoignent combien la mesure à
+adopter est de toute utilité. Il est également question de
+représentations populaires à prix réduits qui auraient lieu le dimanche,
+en hiver, de cinq à neuf heures du soir,--et enfin de grands concerts au
+foyer.
+
+Qui vivra verra![11]
+
+* * *
+
+L'art de diriger l'orchestre est chose difficile, et, nous plaçant sous
+la bannière de quelques bons et beaux esprits, nous sommes étonnés qu'on
+n'ait point encore songé à créer au Conservatoire une classe spéciale
+pour l'apprentissage du métier de chef d'orchestre. Il ne suffit pas de
+savoir jouer avec virtuosité du piano, du violon, voire de la flûte
+pour se déclarer, un beau matin, capable de sortir des rangs et de
+prendre le bâton de commandement. Ce puissant instrument, qui est
+l'orchestre, ne se manie pas avec autant d'aisance qu'un piano ou un
+violon; il faut une virtuosité particulière jointe à une étude
+approfondie pour connaître et mettre en lumière les ressources immenses
+que renferme cet orgue colossal, dont chaque jeu est représenté par un
+artiste en chair et en os. Ceci est si vrai, que nous avons vu des
+orchestres absolument modifiés dans leur ensemble, presque
+instantanément, et donner des résultats tout autres, suivant qu'ils
+étaient conduits par tel ou tel chef plus ou moins habile. Nous nous
+rappelons certaine répétition, au Concert du Cirque d'hiver, dans
+laquelle Rubinstein fut appelé à diriger une de ses œuvres. Le brave
+Pasdeloup, à qui certes on devra toujours la plus vive reconnaissance
+pour l'initiative qu'il prit en fondant les _Concerts populaires_,
+n'était pas un batteur de mesure bien remarquable, et le plus souvent,
+surtout dans les dernières années de sa direction, les exécutions
+auxquelles il nous conviait laissaient fort à désirer.--Ce jour-là,
+aussitôt que Rubinstein eut pris le bâton, et que les premières attaques
+eurent lieu, l'orchestre sembla transformé: c'est que Rubinstein était,
+aussi bien que Liszt, Littolf, H. de Bulow, Richter, un virtuose émérite
+en tant que chef d'orchestre et avait dû entreprendre de sérieuses
+études dans ce sens.
+
+M. Maurice Kufferath nous a appris, dans une brochure aussi bien pensée
+que rédigée, sur l'_Art de diriger l'orchestre_, quelle transformation
+le célèbre _Capellmeister_ viennois Hans Richter avait fait subir à
+l'orchestre des _Concerts populaires_ de Bruxelles, dont il avait été
+appelé à remplacer le chef ordinaire pendant un laps de temps fort
+court.
+
+Richard Wagner, dans son étude sur l'_Art de diriger_, avait
+merveilleusement développé la somme de connaissances que doit acquérir
+celui qui aspire à l'honneur de conduire l'orchestre.
+
+M. Deldevez avait, lui aussi, élucidé plusieurs points importants de la
+question.
+
+Quelle science, quelles qualités ne faut-il pas, en effet, à celui qui
+est appelé à diriger des masses orchestrales et chorales au théâtre et
+au concert! Posséder tout d'abord une parfaite éducation musicale et
+esthétique;--admirablement saisir la pensée, le sens intime du
+maître;--savoir donner un caractère différent à l'interprétation des
+œuvres de chaque auteur (on ne joue pas Haydn comme Beethoven, Mozart
+comme Mendelssohn, Schumann comme Schubert, Wagner comme
+Berlioz...);--tenir compte des préférences dans le rythme et l'harmonie
+propres aux compositeurs de nationalité différente;--indiquer les
+accents et les mouvements voulus qui ne résident pas dans la tradition
+plus ou moins erronée;--faire exécuter les _piano_ et les _forte_ avec
+un soin extrême, et graduer les nuances infinies qui existent du _piano_
+au _pianissimo_, du _forte_ au _fortissimo_;--mettre savamment en
+lumière certaines familles d'instruments ou certaines phrases musicales,
+au moment opportun, en laissant le reste de l'orchestre dans
+l'ombre;--ne pas abuser, toutefois, des nuances, afin d'éviter la
+préciosité, surtout dans les classiques; apprendre par cœur les œuvres
+des maîtres, de manière à pouvoir conduire et surveiller l'orchestre
+avec la plus grande liberté d'allure, sans être forcé d'avoir sous les
+yeux, à chaque minute, la partition;--posséder un bras souple et ferme
+tout à la fois;--avoir la plus complète autorité sur son orchestre,
+etc...
+
+Ce n'est pas qu'à la règle il n'existe d'exceptions et que des artistes,
+grâce à des études longues et persévérantes, grâce aussi à des qualités
+intuitives, ne soient arrivés à être des chefs d'orchestre fort habiles.
+Au nombre de ces exceptions nous pourrions placer en France MM. E.
+Colonne, J. Danbé, J. Garcin, Charles Lamoureux, Gabriel Marie, Armand
+Raynaud de Toulouse, Ph. Flon[12] et plusieurs autres. Mais nous
+persistons à croire qu'une classe de chefs d'orchestre devrait être
+annexée au Conservatoire de Paris et que les artistes, possédant déjà
+les plus évidentes dispositions, n'auraient qu'à profiter d'études
+toutes spéciales qui viendraient clore leur carrière musicale.
+
+Si Lamoureux soigne davantage les nuances et les finesses de
+l'orchestre, s'il fait répéter plus individuellement les diverses
+familles des instruments, s'il arrive ainsi à une exécution méticuleuse,
+très soignée, qui met peut-être en un relief très prononcé certaines
+parties de l'œuvre, mais qui amène quelquefois un peu de dureté et de
+sécheresse, Colonne remplace la fermeté et la précision par le fondu et
+l'enveloppement que n'obtient pas toujours son émule, principalement
+dans les compositions lyriques. Il prend surtout sa revanche dans les
+grandes exécutions des maîtresses pages d'Hector Berlioz, auxquelles il
+donne une grande élévation par la fougue shakespearienne et le brio
+étincelant qu'il inculque à ses artistes.
+
+L'orchestre de Lamoureux ne prend jamais le mors aux dents; celui de
+Colonne s'emballe souvent à fond de train.
+
+
+
+
+JULES GARCIN
+
+La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans
+un tableau; elle lui donne de la force et du relief.
+LA BRUYÈRE.
+
+
+Si la modestie avait dû fuir cette terre, elle aurait encore trouvé un
+asile dans un coin de ce Paris, où, cependant, tant de présomption
+s'affiche au grand jour, où de si ridicules vanités font sourire ceux
+qui savent quels infiniment petits nous sommes. Cette modestie de Jules
+Garcin, le chef d'orchestre de la Société des concerts du Conservatoire,
+est innée chez lui; elle n'est nullement affectée; elle est simple et
+naturelle.
+
+Eh bien! ce modeste, ce timide est celui qui a su réveiller la Société
+des concerts de son antique torpeur. Sans éclat, sans bruit, il a, avec
+une douce patience, obtenu des réformes sérieuses, consistant dans
+l'admission sur les programmes de certains chefs-d'œuvre, qui, jusqu'à
+ce jour, n'avaient pu être exécutés au Conservatoire et, également, de
+compositions estimables, émanant de musiciens français appartenant à
+l'école moderne.
+
+Et la tâche n'était pas facile. Il avait à lutter contre deux opinions
+très enracinées chez certains membres du Comité de la Société des
+concerts. La première est que le Conservatoire doit être, pour la
+musique, ce qu'est le Louvre pour la peinture et la sculpture; la
+seconde tire toute sa force des oppositions faites par les abonnés
+eux-mêmes des concerts, lorsqu'on hasarde timidement de leur faire
+connaître du nouveau. Ces deux objections ne sont pas sérieuses: en ce
+qui concerne la première, il serait aisé de faire remarquer que le
+Louvre n'est pas destiné à donner asile uniquement aux chefs-d'œuvre
+d'un passé très éloigné, puisqu'un stage de dix années, après la mort du
+peintre ou du sculpteur, suffit pour faire admettre dans ce musée les
+toiles ou les statues venant du Luxembourg et reconnues de premier
+ordre. On pourrait prouver que des œuvres importantes n'ont pas toujours
+été accueillies à la Société des concerts, dix ans même après la
+disparition de leurs auteurs. Mais, d'autre part, nous ne verrions pas
+pourquoi on ne recevrait pas au Conservatoire, de leur vivant, les
+compositeurs modernes, dont le talent aurait été consacré soit au
+théâtre soit au concert et dont les œuvres se seraient imposées à
+l'admiration de tous.
+
+Quant à la seconde, elle s'évanouit d'elle-même, si l'on admet en
+principe qu'il appartient aux artistes de diriger le public et non au
+public de guider les artistes. Pour prononcer un jugement sans appel,
+jetons un regard sur le passé: si Habeneck n'avait pas imposé aux
+abonnés du Conservatoire les symphonies du plus grand parmi les maîtres,
+Beethoven, quel temps se serait écoulé, avant que ces chefs-d'œuvre
+fussent venus dans leur rayonnante et puissante lumière!
+
+Jules Garcin a donc compris hautement sa mission lorsque, appelé par le
+vote des membres de la Société des concerts à diriger l'orchestre du
+Conservatoire, il s'est évertué à faire exécuter, de 1886 à 1892, non
+seulement les œuvres des nouveaux arrivés dans la carrière, mais encore
+telles pages sublimes des maîtres, qui n'avaient pas encore vu le jour
+au Conservatoire. Il suffit de citer parmi ces dernières: la _Messe
+solennelle en ré_ de Beethoven,--la deuxième partie du _Paradis et La
+Péri_ de Robert Schumann,--la _Quatrième Symphonie en mi mineur_ de
+Johannès Brahms,--_Ode à Sainte-Cécile_ de Hændel,--la scène finale du
+troisième acte des _Maîtres chanteurs_ de R. Wagner,--la troisième
+partie des _Scènes de Faust_ de Goethe, si merveilleusement traduites
+par Robert Schumann,--la _Grande Messe_ en si mineur de J. S. Bach,--la
+_Deuxième Symphonie en ré majeur_ de Johannès Brahms[13],--le Prélude de
+_Tristan et Yseult_,--le deuxième tableau du premier acte de
+_Parsifal_,--fragments d'_Orphée_ de Gluck.
+
+Parmi les œuvres des compositeurs modernes qui avaient eu plus ou moins
+leurs entrées au Conservatoire, on signalera: _Méditation_, sur une
+poésie de P. Corneille, de Ch. Lenepveu,--_Symphonie en ut mineur_ de
+Saint-Saëns,--Fragments de l'oratorio _Mors et Vita_ de
+Gounod,--_Rhapsodie Norvégienne_ d'E. Lalo,--_Mélodie provençale_ de
+Théodore Dubois,--_Ludus pro patriâ_, par Augusta Holmès,--_Symphonie en
+ré mineur_ de César Franck,--_Suite symphonique_ de J.
+Garcin,--_Symphonie en sol mineur_ d'E. Lalo,--_Le Déluge_ de
+Saint-Saëns,--_Caligula_ de G. Fauré,--_Biblis_ de J.
+Massenet,--Épithalame de _Gwendoline_, de Chabrier,--_Fantaisie_ pour
+piano et orchestre, de Ch. Widor, exécutée par I. Philipp,--_Concerto de
+violoncelle_ d'E. Lalo, exécuté par Cros Saint-Ange,--_Symphonie
+légendaire_ (deuxième partie) de B. Godard,--_Résurrection_ de Georges
+Hüe,--_Requiem_ de Saint-Saëns.
+
+Jules Garcin a mis la Société des concerts à la tête du mouvement
+musical; il n'a pas seulement fait revivre les belles pages, la plupart
+du temps ignorées ou oubliées des maîtres de jadis et de toutes les
+écoles, mais il a fait œuvre de régénération et de propagande
+artistique. Il est de ceux qui croient que la France deviendra
+musicienne et sera, par suite, pénétrée d'un sentiment humanitaire plus
+intense, du jour où les frontières de l'art seront abolies pour tous.
+
+* * *
+
+Garcin (Jules-Auguste-Salomon dit) est né à Bourges le 11 juillet 1830.
+Il appartenait à une famille qui s'était consacrée à l'art dramatique.
+Son grand-père maternel, M. Joseph Garcin, était directeur et chef
+d'orchestre d'une troupe d'opéra-comique, composée presqu'exclusivement
+de ses fils, filles et gendres et qui desservit pendant près de vingt
+années les départements du centre et du midi de la France, où elle sut
+se faire une double réputation méritée de talent et d'honorabilité. À la
+mort de M. Joseph Garcin, ses gendres conservèrent le nom de leur
+beau-père, à l'exception de M. Chéri Cizos qui reprit son nom et
+parcourut également la province avec ses enfants. Une de ses filles fut
+Rose Chéri[14], qui, engagée au Gymnase, y obtint les plus vifs succès.
+Elle était la cousine germaine de Jules Garcin et épousa en 1847 M.
+Montigny, directeur du Gymnase.
+
+Dès sa première enfance et conformément aux traditions de sa famille,
+Jules Garcin fut destiné à la carrière dramatique et fit même ses
+premières armes au théâtre en jouant quelques rôles d'enfant. Mais son
+père et sa mère, étant venus se fixer à Paris, résolurent de le faire
+admettre au Conservatoire pour suivre la carrière musicale. Il avait
+onze ans, lorsqu'il entra, en l'année 1841, dans la classe de solfège de
+Pastou. Reçu, en 1843, dans la classe de violon de Clavel, puis, en
+1846, dans celle d'Alard, il suivit, en 1847, le cours d'harmonie et
+d'accompagnement de Bazin, puis, en 1850, la classe de composition
+dirigée d'abord par Ad. Adam et, plus tard, par Ambroise Thomas.
+
+Jules Garcin a été élevé au Conservatoire; tous les détours lui en sont
+connus. Il y a fait ses premières comme ses dernières armes et a
+parcouru tous les degrés de l'échelle musicale, avant de voler de ses
+propres ailes. Il a obtenu successivement, de 1843 à 1853, des accessits
+et prix de violon, de solfège, d'harmonie et d'accompagnement.
+
+Entré à l'orchestre de l'Opéra dans le cours de l'année 1856, il n'y est
+pas resté moins de trente ans, ayant donné sa démission le Ier
+janvier 1886, par suite de sa nomination comme premier chef d'orchestre
+de la Société des concerts. À l'Opéra, il fut nommé, au concours, second
+violon-solo, puis premier violon-solo et enfin troisième chef
+d'orchestre le Ier janvier 1871. Il a donc assisté aux manifestations
+musicales importantes qui eurent lieu dans la période de 1856 à 1886 à
+l'Académie Nationale de musique. S'il avait voulu réunir et rédiger ses
+souvenirs, il aurait été à même de fournir des anecdotes du plus piquant
+intérêt sur l'organisation, le fonctionnement de l'Opéra, notamment sur
+les préparatifs de certaines représentations plus que mouvementées. Il
+nous aurait permis, par exemple, ayant assisté à toutes les études de
+_Tannhæuser_, de connaître plus en détail les orageuses répétitions
+auxquelles assista Richard Wagner, et qui précédèrent la première
+représentation de cet opéra (13 mars 1861).
+
+Depuis 1858, il fait partie de la Société des concerts. Nommé
+violon-solo en remplacement d'Alard (1872), professeur-agrégé le 15
+octobre 1875, deuxième chef d'orchestre (élection du 27 mai 1881) et
+premier chef le 2 juin 1885, il a été appelé à diriger une classe
+supérieure de violon le 21 octobre 1890, en remplacement de Massart.
+
+On a pu juger son talent, comme violoniste, dans nombre d'occasions, et
+notamment au Conservatoire, les 12 janvier 1868, 27 décembre 1874 et 3
+janvier 1875.
+
+Ce sont les qualités qu'il tenait d'un de ses maîtres, Alard,
+c'est-à-dire la grâce, la correction, la pureté du style qui l'ont
+désigné pour remplir les fonctions de professeur agrégé d'abord et de
+professeur en titre au Conservatoire.
+
+Lors des grandes auditions officielles à l'Exposition universelle de
+1889, la Société des concerts donna, le jeudi 20 juin 1889, dans la
+salle des fêtes du Trocadéro, une séance qui fut, sans conteste, la plus
+remarquable de la série. Le Conservatoire n'est ouvert qu'à un nombre
+fort restreint de privilégiés; aussi l'orchestre de la Société des
+concerts est-il, pour ainsi dire, ignoré du grand public. L'attrait de
+l'inconnu avait séduit et amené un nombre considérable d'auditeurs: par
+suite, la sonorité de la salle des fêtes du Trocadéro, qui est fort
+défectueuse, lorsque le vaisseau n'est pas entièrement rempli, était
+bien meilleure, ce jour là! C'était un atout de plus dans le jeu de la
+Société. Le programme se composait ainsi: _Symphonie_ en _ut_ mineur, C.
+Saint-Saëns;--Air des _Abencérages_, Cherubini (M.
+Vergnet);--_Andantino_ de la troisième Symphonie, H. Reber;--Fragments
+de _Psyché_, A. Thomas (Mme Rose Caron, Mlle Landi, M.
+Auguez);--Fragments de Sigurd, E. Reyer (Mme Rose Caron, M.
+Vergnet);--Prière de la _Muette_, Auber;--Airs de danse dans le style
+ancien de _Le Roi s'amuse_, Léo Delibes;--Fragments de l'oratorio _Mors
+et Vita_, Ch. Gounod (Mme Franck-Duvernoy, Mlle Landi, MM.
+Vergnet, Auguez).
+
+Nommé officier d'Académie le 17 juillet 1880 et chevalier de la Légion
+d'honneur le 29 octobre 1889, il a donné des preuves de ses capacités,
+comme compositeur, en publiant plusieurs œuvres estimables, dans
+lesquelles la grâce du style ne le cède en rien à la distinction de la
+forme. Nous citerons le _Concerto_ pour violon et orchestre, le
+_Concertino_ pour alto, avec accompagnement d'orchestre ou de piano, et
+une _Suite symphonique_. Les deux premières œuvres ont été reçues par la
+commission des auditions musicales de l'Exposition universelle de 1878
+et exécutées aux concerts officiels à orchestre du Trocadéro. Le
+_Concerto_ pour violon a été joué par l'auteur aux Concerts populaires
+dirigés par Pasdeloup et au Conservatoire. La _Suite symphonique_ a été
+donnée avec succès aux Concerts du Conservatoire, du Châtelet et de
+l'Association artistique des Concerts populaires d'Angers.
+
+L'état de sa santé a contraint Jules Garcin à renoncer, bien à regret, à
+ses fonctions de chef d'orchestre de la Société des concerts. À la suite
+du vote qui a eu lieu, en assemblée générale, dans les premiers jours de
+juin 1892, M. Taffanel a été élu par 48 voix contre 39 obtenues par M.
+Danbé. En signe d'estime et de sympathie l'assemblée a offert à son
+ancien chef le titre de président honoraire.
+
+* * *
+
+Jules Garcin demeure, depuis de longues années, rue Blanche 72; il aime
+peu le changement. Son appartement renferme des souvenirs de sa carrière
+artistique si bien remplie et de ses relations: l'archet d'Alard, qui
+lui fut légué par la famille du célèbre violoniste; une bonbonnière du
+XVIIIe siècle, offerte par George Sand à Rose Chéri; un autographe de
+Viotti. Aux murs, de jolies aquarelles de Worms, de Berchère, de
+Saunier..., puis un buste très ressemblant de Garcin par Doublemard et
+une statuette en terre cuite le représentant avec son violon sous le
+bras, œuvre de M. E. Sollier, datée de 1883.
+
+De taille au-dessus de la moyenne, bien pris dans toute sa personne, il
+accuse à première vue, avec son visage plein de douceur et encadré d'une
+barbe bien fournie, une ressemblance avec telle ou telle figure de
+Christ. Une sorte de mélancolie, se dévoilant dans la physionomie, dans
+la conversation, dans l'attitude générale, le rattache à ces esprits
+atteints de la maladie du siècle, la grande névrose, qui enlève toute
+gaîté au travail de chaque jour. Chez lui cette note pessimiste a dû, en
+majeure partie, prendre sa source dans le labeur quotidien, dans les
+fatigues incessantes d'une vie de luttes et d'efforts. Très réservé, peu
+causeur, il a cependant, des reparties fines et nuancées de belle
+humeur, qui ne sont qu'un éclair à travers un nuage sombre.
+
+La critique le trouve très sensible; le moindre blâme fait blessure.
+Doué de volonté, mais sans passion, il obtient par la douceur ce que
+d'autres ne parviendraient peut-être pas à réaliser par la sévérité. Sûr
+dans ses relations, très serviable, il a su conserver ses amis de la
+première heure: c'est le plus bel éloge que l'on puisse, selon nous,
+adresser à un homme vivant dans un siècle où la _bonté_, qui devrait
+être le mobile exclusif de nos actes en une si courte vie, n'apparaît
+plus guère qu'à l'état légendaire.
+
+
+
+
+CATALOGUE
+
+DES
+
+Å’UVRES DE JULES GARCIN
+
+
+1. _Douze pièces caractéristiques_ pour piano et violon LEMOINE.
+
+2. _Sonatine_ pour piano et violon LEMOINE.
+
+3. _Rêverie_ pour violon avec accompagnement de piano RICHAULT.
+
+4. _Mazurka-Caprice_ avec accompagnement de piano RICHAULT.
+
+5. _Chanson de Mignon_, Élégie pour violon avec accompagnement
+d'orchestre ou de piano RICHAULT.
+
+6. _Valse brillante_ pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de
+piano RICHAULT.
+
+7. _Seguedille_ pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de piano
+O'KELLY.
+
+8. _Prière_ pour violon et orgue DURAND.
+
+9. _Duo_ pour violon et clarinette avec accompagnement d'orchestre ou de
+piano LEMOINE.
+
+10. _Polka burlesque_ LEMOINE.
+
+11. _Quatre fantaisies_ pour violon et piano sur _Anna Bolena_,
+_Freischütz_, _Faust_, _Coppelia_.
+
+12. _Concerto_ pour violon et orchestre RICHAULT.
+
+13. _Concertino_ pour alto avec accompagnement d'orchestre ou de piano
+LEMOINE.
+
+14. _Suite symphonique_ DURAND et fils.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHARLES LAMOUREUX
+
+
+S'il est intéressant de faire revivre les grands disparus, d'être, selon
+l'expression de Sainte-Beuve, l'_imagier_ des maîtres de jadis, il ne
+messied pas de mettre en relief les figures d'aujourd'hui et de les
+présenter au public, qui ne les connaît le plus souvent que très
+imparfaitement. N'attendons pas que les vaillants, les lutteurs de l'art
+pour l'art aient quitté cette terre pour que nous ayons à remémorer les
+étapes d'une vie bien remplie et dont les labeurs n'ont eu d'autre but
+que de favoriser le développement des facultés intellectuelles de tous,
+restées combien de fois à l'état latent. N'oublions pas non plus ceux
+qui, dans une sphère plus modeste, ont révélé des qualités qui méritent
+d'être signalées.
+
+Charles Lamoureux n'est peut-être pas, parmi les musiciens du jour, un
+esprit supérieur; mais il confine à cette supériorité par certains
+côtés, notamment par une volonté, une force propre à lui, qui, l'ayant
+toujours empêché d'être maîtrisé, l'a conduit à dominer. Toute sa vie
+en est un exemple éclatant et c'est en la racontant que nous mettrons en
+relief cette face très accusée de sa personnalité.
+
+Né à Bordeaux le 28 septembre 1834, il montra de bonne heure des
+dispositions si marquées pour l'art musical que ses parents, bien
+qu'entièrement étrangers aux questions d'art, n'hésitèrent pas à lui
+faire apprendre le violon, sous la direction du professeur Baudouin,
+puis à l'envoyer à Paris dans le cours de l'année 1850. Il entra
+immédiatement au Conservatoire dans la classe de Girard, qui avait
+remplacé Habeneck comme chef d'orchestre à l'Opéra et comme professeur
+de violon au Conservatoire. Après avoir obtenu un accessit en 1852, le
+second prix en 1853 et le premier l'année suivante, il entra à
+l'orchestre du Gymnase en qualité de premier violon, puis à celui de
+l'Opéra, où il resta plusieurs années. Mais, ayant le ferme désir de
+compléter ses études musicales, il étudia d'abord l'harmonie avec
+Tolbecque, le contrepoint avec Leborne, puis la fugue avec Chauvet.
+Malheureusement ce dernier, qui a laissé de si excellents souvenirs chez
+ceux qui l'ont connu et apprécié, mourut prématurément, pendant la
+guerre néfaste, le 28 janvier 1871, à Argentan (Orne). Lamoureux perdit
+son maître, sans avoir pu achever avec lui ses études théoriques; il
+trouva, toutefois, dans Henri Fissot, qu'il avait connu au Conservatoire
+et dont il était l'ami, un conseiller des plus expérimentés pour
+parachever son éducation musicale.
+
+Armé ainsi pour la lutte, il songe à fonder des séances de musique de
+chambre, afin de répandre le goût des belles œuvres. Ses premiers
+partenaires étaient Colonne, Adam et Rignault. En 1864, ces séances
+prennent le titre de _Séances populaires de musique de chambre_ et sont
+données avec le concours de MM. Colblain, Adam, Poëncet et Henri Fissot,
+auxquels vinrent s'adjoindre plus tard MM. E. Demunck et A. Tolbecque.
+On y exécute les compositions des grands maîtres, qu'ils se nomment J.
+S. Bach, Porpora, Haydn, Mozart, Gluck, Beethoven, Schubert, Weber,
+Mendelssohn, Schumann... Voilà sur une petite scène l'embryon des
+grandes exécutions de l'avenir! Charles Lamoureux laisse déjà entrevoir
+des idées de commandement; il est l'âme de ces séances et apporte dans
+leur organisation un savoir-faire, qui révèle les qualités remarquables
+de l'administrateur unies à celles non moins distinguées du musicien.
+Sans être un violoniste comparable aux Joachim, Vieuxtemps, Alard,
+Sarrasate, Marsick, Ysaïe, il manie l'instrument avec la plus grande
+sûreté; son jeu est très étudié et il s'évertue à rendre aussi
+fidèlement que possible les classiques qu'il interprète. Il exige dans
+les répétitions un soin extrême et ne veut rien laisser à l'imprévu; il
+domine son quatuor et le mène _manu militari_.
+
+Son mariage avec une des nièces du docteur Pierre lui avait donné
+l'indépendance: ce fut une grande force dans sa vie d'artiste. Émile
+Bergerat, _alias_ Caliban, a raconté, avec l'esprit qui caractérise son
+talent d'écrivain, l'énergie doublée d'une patience à toute épreuve que
+Charles Lamoureux déploya pour découvrir, après la mort du docteur
+Pierre, le secret de cette eau mirifique, qui devait lui assurer sinon
+la fortune, du moins une grande aisance. Si l'anecdote relatée par le
+spirituel écrivain est vraie, elle dénote la ténacité que ne cessera
+d'apporter le vaillant chef d'orchestre dans l'exécution de ses projets
+artistiques; elle montre également quel noble emploi Charles Lamoureux a
+fait des revenus que lui procura l'invention de son beau-père. Les
+belles entreprises musicales, dues à son initiative, furent menées à
+bien avec ses propres ressources.
+
+Puisque nous avons rappelé l'étude qu'Émile Bergerat consacra à Charles
+Lamoureux, à la veille de l'unique représentation de _Lohengrin_ à
+l'Éden, n'omettons pas de citer le début très humoristique de l'article:
+«La première fois, en ce monde, que Charles Lamoureux m'est apparu, ce
+fut à un repas de noces chez Gillet, Porte-Maillot, et tout de suite je
+compris que j'allais aimer cet homme-là! Il s'avançait en effet, d'un
+pas de grand-prêtre, vers la mariée, tenant, de la droite, un verre de
+vin rouge, et, dans la gauche, un verre de vin blanc; après un joli
+discours il procéda au mélange symbolique; c'était une allégorie
+mystique et facétieuse des joies pures de l'Hymen. Cette cérémonie, si
+auguste dans sa simplicité et qu'aucun culte ne renierait, était
+entièrement de son invention. Elle signait son harmoniste. Tout le
+cortège l'imita et il en résulta une allégresse générale.»
+
+Et la prédiction par laquelle se terminait l'étude de Bergerat s'est
+trouvée réalisée: le petit homme a monté _Lohengrin_ à l'Opéra.
+
+De sa première femme Charles Lamoureux a eu une fille du naturel le plus
+charmant, excellente musicienne, qui a épousé le jeune compositeur
+Chevillard, fils du regretté violoncelliste.
+
+* * *
+
+Mais la musique de chambre était une scène de trop minime importance
+pour satisfaire les hautes visées qui hantaient l'esprit actif de
+Charles Lamoureux. Il pensait au vieux cantor de Leipzig, Jean-Sébastien
+Bach, dont autrefois l'avait si souvent entretenu un de ses maîtres,
+Chauvet, au majestueux Hændel, à Mendelssohn, à leurs grandes pages
+sacrées presque inconnues en France. Il voulait avoir un orchestre, des
+chœurs à lui et les conduire à l'assaut des belles et difficiles
+partitions des Olympiens. Il s'était déjà, du reste, essayé dans le
+métier de chef d'orchestre, et, si nos souvenirs sont exacts, c'est en
+1863 dans un concert donné par Henri Fissot à la Salle Herz qu'il prit
+pour la première fois le bâton de commandement. Cette journée, dans
+laquelle s'était révélé le batteur de mesure, eut des lendemains
+heureux. Après avoir été reçu à la Société des concerts du Conservatoire
+et en être devenu le second chef d'orchestre, il part pour l'Allemagne,
+où il se lie avec Ferdinand Hiller, puis pour l'Angleterre, où il
+étudie, avec Michaël Costa, l'organisation des grands concerts de
+Londres. Il assiste à ces merveilleuses auditions des chefs-d'œuvre de
+Bach, de Hændel, de Mendelssohn, à ces concerts monstres du Palais de
+Cristal, devenus de véritables institutions nationales. Le
+Hændel-Festival, qui a lieu tous les trois ans et dure plusieurs jours,
+nécessite un ensemble fabuleux de 3300 voix et de 500 instruments. Les
+grandes villes de l'Angleterre, les maîtrises des cathédrales
+fournissent un nombreux contingent de chanteurs: tous concourent à
+l'exécution la plus parfaite de ces majestueux oratorios, dont la
+splendide architecture peut rivaliser avec celle des grandioses
+spécimens de l'art gothique. Sous la direction du célèbre Michaël
+Costa[15], devenu pour ainsi dire l'arbitre de la musique en Angleterre,
+Charles Lamoureux pénètre dans les arcanes de ces grands concerts
+donnés par la Société philharmonique et la _Sacred harmonie Society_;
+ils n'ont bientôt plus de secrets pour lui.
+
+De retour à Paris en 1873, il résolut de mettre tout en œuvre pour
+fonder une Société dite de l'_Harmonie sacrée_. Voulant être maître de
+la situation et n'avoir au-dessus ou autour de lui aucun collaborateur,
+qui aurait pu le gêner dans la direction à donner à l'œuvre, telle qu'il
+l'entendait, il n'eut recours qu'à ses ressources personnelles. Un
+orchestre et des masses chorales, ne s'élevant pas à moins de trois
+cents exécutants, furent réunis et stylés par lui avec une persévérance
+inouïe. Un orgue sortant des ateliers de Cavaillé-Coll fut installé dans
+la salle du Cirque d'Été; il en confia la tenue à son ami Henri Fissot,
+que son professorat au Conservatoire a détourné, depuis quelques années,
+de la carrière de virtuose et qui aux qualités remarquables d'exécutant
+unit celle de compositeur; sa valeur s'est révélée par l'éclosion de
+ravissantes pièces pour piano, dans lesquelles vibrent des sensations
+schumanniennes.
+
+Le 19 décembre 1873 avait lieu au Cirque d'Été la première audition du
+_Messie_ de Hændel[16]. Le succès fut immense et les interprètes
+Mlles Belgirard et Armandi, MM. Vergnet, Dufriche et H. Fissot
+recueillirent de chaleureux applaudissements. C'était un grand pas fait
+pour l'acclimatation de l'oratorio en France.
+
+Charles Lamoureux donna plusieurs auditions du _Messie_; puis il fit
+entendre la _Passion selon saint Matthieu_, oratorio pour soli, deux
+chœurs et deux orchestres de Jean-Sébastien Bach[17]. Cette œuvre
+grandiose, qui fut exécutée pour la première fois le Vendredi-Saint de
+l'année 1729 à l'église Saint-Thomas de Leipzig, n'avait jamais été
+entendue, dans son ensemble, en France. Nous assistions aux auditions de
+cette maîtresse page, données par Lamoureux les 31 mars, 2 et 4 avril
+1874, et nous pûmes constater l'effet immense qu'elles produisirent sur
+le public. On admira le calme solennel qui règne dans la première partie
+et le mouvement passionné qui distingue la seconde,--la merveilleuse
+orchestration de l'œuvre qui, selon la poétique expression de Hiller,
+«ressemble à un beau voile d'une grande finesse, derrière lequel reluit
+un visage noble, mais arrosé de larmes[18]».
+
+Puis se succédèrent, avec un succès égal, le _Judas Machabée_ de Hændel,
+la cantate _Gallia_ de Charles Gounod et _Ève_, mystère en trois parties
+de Massenet.
+
+Malgré l'intérêt que prit le public à ces nouvelles et intéressantes
+exécutions, les frais immenses qu'elles entraînèrent ne permirent pas à
+Charles Lamoureux de les continuer. Il faudrait en France une autre
+impulsion que celle d'un seul artiste, tant soient grands son mérite et
+sa persévérance, pour implanter à tout jamais sur notre sol ces
+merveilleuses espèces de la flore primitive. Nous aurons certes, de
+temps à autre, des manifestations particulières qui pourront amener les
+auditions passagères de tel ou tel oratorio; c'est ainsi que, depuis
+quelques années, la _Société des Grandes Auditions musicales de France_
+fait exécuter, annuellement, une de ces pages sublimes. Mais nous
+n'aurons l'organisation à titre définitif d'une association musicale
+comparable à la _Sacred harmonie Society_ de Londres que lorsque nos
+sociétés chorales dépendant de la Ville de Paris auront à leur tête des
+chefs qui reconnaîtront la nécessité de leur faire étudier autre chose
+que les chœurs de la plus triste banalité et d'ouvrir leur âme aux plus
+belles manifestations de l'art musical.
+
+Lorsque de grandes fêtes furent données à Rouen les 12, 13, 14 et 15
+juin de l'année 1875 pour célébrer le centième anniversaire de la
+naissance de Boïeldieu, Charles Lamoureux fut chargé de la direction
+musicale[19]. Il s'acquitta fort bien de cette tâche.
+
+Les remarquables qualités qu'il avait dévoilées dans l'organisation de
+ces diverses manifestations artistiques, dans la préparation des études
+orchestrales et chorales, le désignèrent à l'attention de M. Carvalho,
+qui venait d'être nommé, en 1876, directeur de l'Opéra-Comique en
+remplacement de M. du Locle. Il l'attacha à ce théâtre comme chef
+d'orchestre. Mais, sur cette scène, Lamoureux n'était pas son maître; il
+avait à suivre les indications qui lui étaient données par la direction.
+Il n'était, en un mot, qu'un sous-ordre. Son caractère ne pouvait se
+plier aux exigences d'un supérieur; il fut forcé de donner sa
+démission.
+
+Il ne fut pas plus heureux lorsqu'on l'appela, au cours de l'année 1877,
+à remplacer à l'Opéra, dans les fonctions de premier chef d'orchestre,
+M. Deldevez, qui prenait sa retraite. Après quelques mois d'essai, il se
+retira, accusant ainsi très fortement le trait distinctif de sa
+physionomie morale, indiqué par nous au début de cette étude, et qui
+consiste à ne pouvoir subir aucune domination.
+
+Aussi, ne pensa-t-il plus qu'à créer une entreprise dont il aurait seul
+la direction, où il pourrait faire prévaloir ses idées et révéler plus
+complètement ses qualités de chef d'orchestre.
+
+En 1881, il fonde au théâtre du Château-d'Eau la _Société des Nouveaux
+Concerts_, qu'il devait transporter plus tard au Cirque des Champs
+Élysées. Il veut, après Seghers, Pasdeloup et Colonne, entreprendre de
+mettre en lumière les belles pages des maîtres; il suit la voie ouverte
+par ses devanciers et complète l'œuvre de propagande en faveur de
+Richard Wagner, en s'évertuant à donner à l'exécution des compositions
+de ce maître l'interprétation fidèle, le fini, la perfection que
+Pasdeloup n'avait pu obtenir. Il a le bonheur de trouver une partie du
+public préparée à l'audition de ces grandes et merveilleuses pages: au
+lieu d'avoir à lutter, comme le fougueux fondateur des Concerts
+populaires, contre l'hostilité d'auditeurs déterminés à empêcher
+l'exécution, il n'eut qu'à cueillir les lauriers, lorsqu'il donna la
+belle interprétation des œuvres fragmentées du maître de Bayreuth.
+
+Une remarque à faire c'est que, par suite du prix relativement élevé
+fixé par lui pour les différentes places à ses concerts, surtout
+lorsqu'il les transporta au Cirque d'Été, Lamoureux s'adressa à un
+public un peu différent de celui qu'avait eu en vue Pasdeloup, lorsqu'il
+avait institué au Cirque d'Hiver les Concerts populaires, dans des
+conditions de bon marché, qui permettaient à l'amateur, à l'artiste le
+moins fortuné de les suivre et de pénétrer, par une étude régulière,
+dans les beautés de la musique symphonique. Pasdeloup avait surtout
+travaillé pour l'éducation musicale du pauvre,--Lamoureux pour celle du
+riche. Il est vrai que le premier des deux chefs d'orchestre ne fit pas
+fortune dans une entreprise qui, commencée en l'année 1861, ne dura pas
+moins de vingt-deux ans[20], tandis que le second, avec ses grandes
+qualités d'administrateur et le soin extrême apporté par lui dans
+l'exécution des œuvres, sut faire fructifier, dans une certaine mesure,
+la _Société des Nouveaux Concerts_.
+
+Le premier concert du théâtre du Château-d'Eau eut lieu le 23 octobre
+1881, vingt ans après la création des _Concerts populaires_ par
+Pasdeloup. Les voyages que Charles Lamoureux avait faits en Allemagne, à
+Bayreuth notamment, l'avaient déjà intéressé vivement à l'œuvre
+magistral de Richard Wagner; l'étude des partitions n'avait fait
+qu'aviver son admiration. Il s'entoure bientôt de jeunes et savants
+compositeurs très inféodés au drame lyrique, tels que Chabrier, Vincent
+d'Indy... et, avec leur concours, il s'apprête à donner les exécutions
+aussi fidèles que possible des pages grandioses du maître de Bayreuth.
+Il fera pour Richard Wagner ce que Colonne entreprit en faveur d'Hector
+Berlioz. Le nombre des œuvres fragmentées qu'il exécuta est trop
+considérable pour pouvoir être mentionnées ici: il suffira de rappeler
+les principales.
+
+Les 12, 19, 26 février et 5 mars 1882, il donnait quatre auditions
+superbes du premier acte de _Lohengrin_. Les interprètes étaient Mmes
+Franck-Duvernoy et Gay et MM. Lhérie, Plançon, Heuschling et Auguez. Les
+4 et 11 mars 1883 avait lieu le Festival-Wagner.
+
+C'est au théâtre du Château-d'Eau que furent exécutés pour la première
+fois le _premier acte_, puis le _deuxième acte_ de _Tristan et Yseult_.
+Le 2 mars 1884 avait lieu l'audition du premier acte. Charles Lamoureux
+jugea utile d'indiquer au public le motif qui l'avait amené à «prendre
+le taureau par les cornes» en mettant en lumière une des œuvres qui
+passe à juste titre pour être celle qui, représentant le plus
+complètement les idées théoriques du maître, se trouve, par son
+audacieuse nouveauté, la moins apte à être comprise, surtout au concert
+où elle est privée de l'illusion scénique. La notice explicative qu'il
+fit distribuer dans la salle, le jour de l'exécution, indiquera encore
+mieux que nous ne pourrions le faire le but poursuivi par le vaillant
+chef d'orchestre. Nous la citerons donc _in extenso_:
+
+ «Au moment de faire connaître en France l'une des œuvres les plus
+ célèbres et les plus hardies de Richard Wagner, il ne sera pas
+ inutile de donner aux habitués de mes concerts un aperçu des
+ raisons qui m'ont déterminé à tenter cette entreprise.
+
+ De l'aveu même de Richard Wagner, _Tristan et Yseult_ est
+ l'expression la plus fidèle et la plus vivante de ses idées
+ théoriques.
+
+ «Malgré leur très haute valeur, les partitions du _Vaisseau
+ fantôme_, de _Tannhæuser_ et de _Lohengrin_ ne sont, en effet, que
+ les essais d'un génie ignorant encore sa prodigieuse audace. La
+ part de la _convention_ y est considérable et Wagner n'hésite pas à
+ l'avouer. Dans _Tristan_ son idéal s'est clairement dégagé, et
+ l'art nouveau, dont il a été le fondateur et l'apôtre, s'y affirme
+ avec une sincérité qui n'admet pas de transaction.
+
+ «Si la partition de _Tristan_ nous apporte la forme dernière et
+ définitive de l'art de Wagner, on peut dire que, d'un autre côté,
+ c'est son œuvre la plus théâtrale[21].
+
+ «Tout ceci étant exposé sans réticences, on se demandera, comme je
+ me le suis demandé moi-même, s'il n'est pas téméraire de faire
+ entendre au concert une partition qui réclame si impérieusement
+ l'illusion de la scène.
+
+ «Je répondrai tout d'abord que j'ai eu confiance dans l'esprit
+ ouvert et tolérant de mes compatriotes. J'ai compté, je l'avoue,
+ qu'ils arriveraient à suppléer par un effort de leur imagination à
+ l'absence de l'illusion scénique. Cet effort, je tâcherai de le
+ seconder, autant qu'il est en mon pouvoir, par un programme
+ détaillé, sur lequel on pourra suivre, pas à pas, les mouvements de
+ la scène. Je considère donc l'audition que je donne comme une sorte
+ de répétition de la musique (abstraction faite du travail de la
+ mise en scène), répétition à laquelle le public serait admis par
+ une exception toute spéciale.
+
+ «Une deuxième raison, et celle-là à mes yeux est décisive, c'est
+ que, dans l'état actuel de notre théâtre musical, on ne peut
+ prévoir à quel moment les conceptions dramatiques de Wagner--je
+ parle bien entendu de celles de la dernière manière--trouveront une
+ interprétation digne d'elles, sur l'une de nos grandes scènes
+ parisiennes. Il faut bien alors qu'on se risque à les donner au
+ concert.
+
+ «C'est pour ces motifs que je me suis décidé à faire entendre le
+ premier acte de _Tristan et Yseult_ aux habitués de mes séances
+ musicales. Si cet essai réussit, comme j'ai lieu de l'espérer, je
+ me propose de poursuivre l'expérience et de faire connaître
+ successivement les grandes compositions d'un maître, dont on a pu
+ discuter les réformes audacieuses, mais dont tout le monde,
+ aujourd'hui, s'accorde à reconnaître l'incontestable génie.»
+
+Nous partageons entièrement l'opinion de Charles Lamoureux et nous
+estimons que les auditions au concert des œuvres de Richard Wagner,
+malgré leur côté imparfait, eu égard à leur séparation du cadre où elles
+devraient être enchâssées, ont eu pour résultat d'habituer le public à
+la phraséologie wagnérienne.
+
+La preuve en est que l'on est arrivé à accepter des pages qui,
+autrefois, dans l'enceinte des Concerts populaires, avaient soulevé de
+terribles tempêtes et que l'audition du premier acte de _Tristan et
+Yseult_ n'aurait pas été accueillie aussi favorablement au théâtre du
+Château-d'Eau, si les auditeurs n'y avaient été préparés par l'étude des
+premières pages du maître. C'est ainsi que nous verrons plus tard
+_Lohengrin_ réussir soit à l'Éden, soit à l'Opéra, alors que
+_Tannhæuser_ avait échoué, le 13 mars 1861, dans cette dernière
+enceinte, faute d'une initiation suffisante. Nous savons qu'on
+objectera, non sans raison, que la cabale avait joué un rôle important
+dans la chute de _Tannhæuser_ à l'Opéra; mais nous croyons aussi que, si
+le public musicien d'alors avait été mieux préparé à l'intelligence de
+cette belle œuvre, il aurait fini par imposer silence aux détracteurs de
+parti pris.
+
+L'exécution du premier acte de _Tristan et Yseult_ était un acte
+d'audace, qui fut couronné de succès. L'interprétation avait été
+excellente grâce à la vaillance de l'orchestre et des chœurs, au talent
+de Mmes Montalba (Yseult), Boidin-Puisais (Brangaine), MM. Van Dyck
+(Tristan), Blauwaert (Kourvenal) et Georges Mauguière (un jeune
+matelot). L'accueil fait à cette belle tentative engagea Lamoureux à
+donner trois nouvelles auditions les 9, 16 et 23 mars 1884. On peut dire
+qu'elles consacrèrent en France, d'une manière encore plus éclatante,
+l'œuvre de Richard Wagner.
+
+L'année suivante, le 8 février 1885, fut repris le premier acte de
+_Tristan et Yseult_; puis, les 1er et 8 mars 1885, eurent lieu les
+première et seconde auditions du deuxième acte du même drame, jusqu'à
+l'entrée du Roi Marke. (Interprètes: Mmes Montalba, Boidin-Puisais et
+M. Van Dyck.)
+
+Le 14 février 1886, Mme Brunet-Lafleur et M. Van Dyck chantaient le
+premier acte de la _Valkyrie_, à l'exception de la scène deuxième avec
+Hunding; cette audition fut suivie de plusieurs autres.
+
+En dehors de ces pages principales, nous citerons les exécutions
+suivantes: Ouvertures de _Rienzi_, du _Vaisseau fantôme_, des _Maîtres
+chanteurs_, de _Tannhæuser_, de _Faust_...; fragments des _Maîtres
+chanteurs_, chœur des fileuses du _Vaisseau fantôme_, marche et chœur
+des fiançailles de _Lohengrin_, préludes de _Parsifal_ et de _Tristan et
+Yseult_, marche funèbre du _Crépuscule des Dieux_, _Grande marche de
+fête_ composée pour la célébration du centenaire de l'indépendance des
+États-Unis, _Siegfried's Idyll_, fragments de _Lohengrin_ avec Mme
+Brunet-Lafleur et M. Van Dyck, _Chevauchée des Valkyries_ avec orchestre
+seul, l'Enchantement du Vendredi saint de _Parsifal_, les Murmures de la
+Forêt de _Siegfried_, etc...
+
+Cette liste forcément incomplète suffit à prouver quels efforts fit
+Charles Lamoureux, dès la création de la Société des nouveaux concerts,
+en 1881, au théâtre du Château-d'Eau, pour mettre en pleine lumière
+l'œuvre de Richard Wagner. Tout en faisant remonter à Pasdeloup la
+gloire d'avoir été le premier pionnier et d'avoir frayé la route à ses
+successeurs, il faut bien reconnaître que c'est à Charles Lamoureux
+qu'on doit, en France, la divulgation, dans des conditions absolument
+artistiques, des belles créations du maître de Bayreuth.
+
+Entre temps, il venait se joindre à la phalange des néophytes qui se
+réunissaient au «_Petit-Bayreuth_», fondé vers 1884 et 1885 par un
+passionné de Richard Wagner, notre ami A. Lascoux, possesseur d'une des
+bibliothèques wagnériennes les plus complètes qui existent. C'était
+l'époque des voyages à la découverte à travers les œuvres de la dernière
+période, qu'on ne pouvait encore entendre en France. Les réunions
+avaient lieu soit chez le fondateur, soit chez Mme Pelouse en son bel
+hôtel de la rue de l'Université, soit à l'atelier du peintre Toché, le
+décorateur de Chenonceaux, soit encore à la salle de la Société
+d'encouragement pour l'industrie nationale, rue de Rennes, 44. Quels
+enthousiasmes et quelles joies lorsque le petit orchestre arrivait à
+mettre à peu près au point, à la séance du 31 mai 1885, des pages comme
+les premier, deuxième et troisième actes de _Parsifal_, arrangés par M.
+E. Humperdink, ou «Siegfried Idyll»....!
+
+Lamoureux et Garcin s'étaient chargés des modestes parties d'altos; les
+timbales étaient tenues par Vincent d'Indy (excusez du peu, aurait dit
+Rossini),--les pianos par Luzzato, Grattery et L. Leroy, ancien
+secrétaire du Théâtre lyrique sous la direction Pasdeloup, ce fanatique
+wagnérien prématurément enlevé à l'affection de ses amis,--les violons
+par Boisseau, Laforge, H. Imbert, Gatellier, David, etc...,--les altos
+par Warnecke, Witt, J. Garcin, Ch. Lamoureux,--les violoncelles par
+Biloir, A. Imbert, Jimenez, H. Becker et Burger--les contrebasses par
+Charpentier et Roubié,--la flûte par Donjon,--le hautbois par
+Triébert,--la clarinette par Turban,--le basson par Dihau,--les cors par
+Reine et Halary,--la trompette par Teste,--la harpe par Marie Colmer.
+
+Ces séances si intéressantes du «_Petit-Bayreuth_» se prolongèrent
+jusqu'en 1887. Tour à tour y assistèrent nombre de personnalités
+artistiques: Mlle A. Holmès, MM. Carolus-Duran, Fantin Latour, de
+Liphart, Adolphe Jullien, A. Pigeon, Pasdeloup, Maître, Messager, E.
+Chabrier, de Baligand, Orville, Bouchez, etc...
+
+Dans une des dernières séances, le 16 juin 1887, avaient lieu les
+exécutions du deuxième tableau du troisième acte de _Parsifal_
+(Amfortas: M. Perreau.--Parsifal: M. Cougoul), de la troisième scène du
+troisième acte (fragment) de _Tannhæuser_ (M. Cougoul),--de la scène
+finale du _Crépuscule des Dieux_ (Mme Hellman),--de la première scène
+(fragment) de l'_Or du Rhin_,--et du _Rêve_, mélodie pour violon avec
+orchestre, première esquisse de l'Hymne à la nuit (_Tristan et Yseult_,
+deuxième acte) exécutée par Maurin.
+
+Le peintre de Liphart s'amusait à croquer à la plume la silhouette de
+plusieurs artistes: celle qu'il fit de Lamoureux et qui est restée entre
+les mains de Lascoux est des plus ressemblantes.
+
+* * *
+
+Ce fut en 1885, le 8 novembre, que Lamoureux transporta le siège de la
+Société des nouveaux concerts du théâtre du Château-d'Eau à
+l'Éden,--puis, le 30 octobre 1887, de l'Éden au Cirque d'Été. La vogue
+l'y suivit et les amateurs, appartenant à la classe riche, se montrèrent
+empressés à suivre les séances de musique symphonique.
+
+Avant de remémorer les œuvres principales qui y furent données, nous
+parlerons d'une tentative qui est et sera peut-être le point culminant
+de la carrière artistique du musicien, dont nous avons entrepris
+d'esquisser la physionomie.
+
+Charles Lamoureux s'était pris d'une profonde admiration pour l'œuvre de
+Richard Wagner; il en avait donné déjà des preuves incontestables en
+faisant interpréter dans les concerts dirigés par lui les fragments des
+plus belles créations du maître. Le but qu'il poursuivait était de
+communiquer son enthousiasme à ses compatriotes et de révéler au public
+français un art d'essence absolument supérieure. Mais les œuvres
+fragmentées exécutées jusqu'à ce jour par son orchestre lui paraissaient
+insuffisantes pour accuser le relief de ces œuvres grandioses, créées
+absolument pour la scène et dont la puissance (musique, poésie,
+peinture, mimique) ne pouvait arriver à son _summum_ d'expension que
+dans le cadre imaginé par leur auteur.
+
+Certes, il était impossible de songer à un théâtre machiné comme celui
+de Bayreuth; c'eût été l'idéal.
+
+À défaut de ce temple de l'art musical, Lamoureux tourne ses vues vers
+l'Éden et, après avoir conclu les traités nécessaires avec les
+propriétaires, il se met courageusement à l'œuvre et prépare la mise en
+scène de _Lohengrin_. Il se lance dans cette entreprise audacieuse avec
+ses propres ressources.
+
+En dehors des difficultés inhérentes à la réunion des éléments
+artistiques devant concourir à l'exécution la plus parfaite d'un drame
+lyrique n'ayant que de faibles attaches avec les traditions de l'ancien
+opéra, il y avait à procéder à l'installation d'un théâtre encombré par
+un matériel absolument différent de celui dont la nécessité s'imposait.
+Rien n'arrêta le vaillant chef d'orchestre: il avait trouvé, il est
+vrai, pour l'aider dans une tâche aussi ardue, un jeune compositeur de
+premier ordre, un fervent adepte de la révolution opérée par Richard
+Wagner avec le drame musical, Vincent d'Indy. Il lui confia la direction
+des études chorales et de la musique de scène. On sait quel admirable
+parti l'auteur de la _Trilogie de Wallenstein_ tira de ses choristes
+qui, dès le début, avaient été tellement désorientés qu'ils avaient
+déclaré impossible à chanter le chœur si mouvementé peignant le brouhaha
+et l'inquiétude de la foule à l'arrivée du cygne.
+
+Depuis le 27 janvier 1887, Vincent d'Indy avait fait quarante-six
+répétitions de chœurs au foyer, six ensembles, vingt répétitions en
+scène au piano, cinq avec orchestre et deux répétitions générales.
+
+Tout marchait donc à souhait et, le 20 avril, Lamoureux avait adressé au
+rédacteur en chef du _Figaro_ une lettre expliquant les motifs qui
+l'avaient amené à s'abstenir de convier la presse à une répétition
+générale, lorsque survint sur la frontière franco-allemande l'incident
+de Pagny.
+
+À l'époque où Lamoureux avait songé à monter _Lohengrin_ à l'Éden, il ne
+pouvait prévoir que nos relations avec l'Allemagne deviendraient plus
+tendues. Ne travaillant qu'au point de vue de l'art, il n'avait pas eu
+à se préoccuper de questions touchant à la politique. La malheureuse
+affaire Schnæbelé venait subitement arrêter tous ses travaux,
+compromettre peut-être l'avenir de son entreprise et engloutir les
+capitaux qu'il y avait consacrés. D'autre part, tous ceux qui, par un
+patriotisme mal entendu, par esprit de rancune ou de jalousie, avaient
+comploté la mise en interdiction de _Lohengrin_ à l'Éden, se
+réjouissaient de cet échec.
+
+Le 25 avril 1887, Charles Lamoureux, après avoir été mandé chez le
+président du Conseil, M. Goblet, se trouvait forcé d'annoncer à tous les
+journaux que, dans les circonstances actuelles, il avait décidé
+l'ajournement de la représentation de _Lohengrin_.
+
+Cet ajournement ne fut que momentané. Les difficultés politiques qui
+s'étaient élevées du côté de l'Est ayant eu à bref délai un heureux
+dénouement, il n'y avait plus de motifs pour retarder la représentation
+d'une œuvre que tous les véritables artistes attendaient avec
+impatience.
+
+Le 3 mai 1887, _Lohengrin_ voyait, pour la première fois en France, les
+feux de la rampe. Ceux qui ont eu le bonheur d'assister à cette unique
+représentation ont remporté le souvenir ineffaçable d'une interprétation
+hors ligne[22], qui amena bien des conversions et qui fit dire à un
+critique, paraphrasant le mot d'un prince spirituel et bon, _qui ne
+craignait pas la musique_; «Rien n'est changé en France; il n'y a qu'un
+chef-d'œuvre de plus.»
+
+Il y avait cependant ceci de changé, c'est que la tentative faite par
+Lamoureux devait porter plus tard ses fruits et qu'elle préludait à
+l'introduction des œuvres dramatiques de Richard Wagner sur la scène
+française, tant à Paris qu'en province.
+
+Les manifestations ridicules et regrettables qui eurent lieu aux abords
+du théâtre de l'Éden le soir de la première représentation de
+_Lohengrin_ déterminèrent Lamoureux à abandonner la partie. Voici la
+lettre qu'il adressa le 5 mai 1887 au rédacteur en chef du _Figaro_:
+
+ «J'ai l'honneur de vous informer que je renonce définitivement à
+ donner des représentations de _Lohengrin_.
+
+ «Je n'ai pas à qualifier les manifestations qui se produisent,
+ après l'accueil fait par la presse et le public à l'œuvre que, dans
+ l'intérêt de l'art, j'ai fait représenter à mes risques et périls
+ sur une scène française.
+
+ «C'est pour des raisons d'un ordre supérieur que je m'abstiens,
+ avec la conscience d'avoir agi exclusivement en artiste et avec la
+ certitude d'être approuvé par tous les honnêtes gens.»
+
+N'insistons pas plus qu'il ne convient sur cette malheureuse affaire.
+Nous n'en tirerons qu'une conclusion: est-il admissible qu'une minorité
+fort bornée et composée de personnalités, dont les éléments seraient
+faciles à établir[23], puisse entraver la liberté d'une majorité
+intelligente, ayant le désir d'entendre, dans une salle absolument
+privée, une œuvre d'art de la plus grande beauté et ne pouvant qu'avoir
+une heureuse influence sur l'avenir musical?--Si cette thèse était
+admise, ce serait la porte ouverte à tous les abus. On l'a bien vu plus
+tard. La police aurait dû, dès le premier jour, maintenir l'ordre dans
+la rue, comme elle le fit postérieurement, lors de la première
+représentation de _Lohengrin_ à l'Opéra: les quelques énergumènes, dont
+une partie était soudoyée, se seraient retirés et Lamoureux aurait pu
+donner suite immédiatement à sa belle tentative. Mais il devait prendre
+sa revanche, plus tard, à l'Académie Nationale de musique.
+
+Non content d'avoir tué son entreprise, on voulait ternir son honneur:
+on l'accusait d'avoir reçu de l'argent de provenance allemande, alors
+qu'il était absolument seul à supporter le poids du déficit résultant de
+la cessation brusque de sa tentative. Il n'eut qu'une ressource, celle
+de diriger des poursuites contre les journaux qui cherchèrent à le
+diffamer. Il expliqua lui-même cette situation dans une lettre adressée
+le 12 mai 1887 au rédacteur en chef de l'_Événement_.
+
+Mais une manifestation éclatante, destinée à venger Lamoureux des
+perfides et sottes accusations portées contre lui, se préparait; elle
+devait être encore pour le vaillant chef d'orchestre un témoignage de
+sympathie et d'encouragement.
+
+Un banquet, qui lui fut offert le 16 mai 1887 dans les salons de l'Hôtel
+continental, réunissait l'élite des artistes et des personnalités
+s'intéressant à l'art musical. Il nous paraît utile de reproduire, au
+point de vue de l'histoire musicale, les discours qui furent prononcés;
+ils indiquent très nettement la situation.
+
+Édouard Schuré, l'auteur du _Drame musical_, de l'_Histoire du Lied_...,
+un des premiers et fervents admirateurs de Richard Wagner, après avoir
+remercié les maîtres éminents, les artistes et les membres de la presse
+qui étaient venus se joindre à la manifestation, a lu l'adresse rédigée
+en commun et qui était ainsi conçue:
+
+ «La représentation de _Lohengrin_ du 3 mai 1887 a été une victoire
+ éclatante. Ceux qui y ont applaudi vous envoient cette adresse
+ comme une protestation et comme un hommage: protestation contre
+ ceux qui ont empêché votre entreprise en la dénaturant; hommage à
+ celui qui, en nous révélant un chef-d'œuvre, a bien mérité de
+ l'art.
+
+ «Les soussignés considèrent comme un devoir de vous féliciter
+ hautement de votre action courageuse et désintéressée. Ils vous
+ affirment leur sympathie dans l'épreuve présente. Ils seront avec
+ vous quand vous reprendrez votre œuvre et sont sûrs de la victoire
+ finale.»
+
+Puis, d'une voix vibrante et avec la crânerie qui lui est propre, Ernest
+Reyer prononça les paroles suivantes:
+
+ «Mon cher Lamoureux,
+
+ «Nous vous devons à vous qui nous avez fait applaudir, entouré de
+ tout le prestige d'une exécution incomparable, l'un des
+ chefs-d'œuvre de la musique moderne, nous vous devons une des plus
+ grandes joies, une des émotions les plus vives que nous ayons
+ jamais ressenties.--Vous nous avez donné une fête musicale superbe,
+ que l'on a improprement appelée «une fête sans lendemain».
+ Peut-être cette fête mémorable n'aura-t-elle son lendemain que dans
+ un avenir plus ou moins éloigné; mais elle l'aura, nous en sommes
+ intimement convaincus.
+
+ «Et voilà pourquoi il ne faut pas que la détermination que vous
+ avez prise soit irrévocable; voilà pourquoi, au nom de tous ceux
+ qui sont ici et de tous ceux qui regretteront de ne pas y être
+ venus, je vous adjure de ne pas laisser tomber ce bâton de
+ commandement, que vous savez tenir d'une main si vaillante et si
+ hardie. Les vrais artistes, les vrais amis de l'art, ceux qui ne
+ nient ni le progrès ni la lumière, sont avec vous. Permettez-moi,
+ mon cher Lamoureux, de mettre dans le toast que je vous porte un
+ élan de reconnaissance, un témoignage de haute estime et de sincère
+ amitié.»
+
+Charles Lamoureux répondit en ces termes:
+
+ «Messieurs,
+
+ «Je suis très ému et très profondément touché du témoignage de
+ sympathie que vous me donnez aujourd'hui.
+
+ «Je puiserai dans le souvenir que je garderai au fond du cœur une
+ force consolatrice contre l'injustice et les événements qui
+ m'accablent en ce moment et me forcent, momentanément, je l'espère,
+ à renoncer à la lutte que je soutiens depuis plus de vingt ans pour
+ le progrès de l'art.
+
+ «J'aurai aussi la consolation d'avoir pu rendre quelques services
+ aux compositeurs français, et ceux d'entre eux dont j'ai eu le
+ bonheur de soutenir la cause sauront affirmer qu'ils ont trouvé en
+ moi un ami dévoué, sincère et désintéressé.
+
+ «Ai-je besoin de vous dire, messieurs, que j'aime ardemment ma
+ patrie et que, comme vous, je la veux forte, intelligente et
+ victorieuse?
+
+ «Mais si Wagner, à une époque douloureuse, a blessé maladroitement
+ et cruellement notre patriotisme, devons-nous fermer les yeux
+ devant la flamme de son génie de poète et de musicien, ce génie qui
+ est une gloire pour l'humanité? Non, je ne le crois pas; car je
+ suis de ceux qui veulent le libre-échange du progrès et de la
+ lumière, sans oublier, pour cela, les intérêts sacrés de la patrie.
+
+ «Je bois donc, Messieurs, à l'indépendance de l'art, à la liberté
+ de ses manifestations et à la patrie.»
+
+Enfin, Henri Bauer porta, au nom de la presse, le toast suivant:
+
+ «Messieurs,
+
+ «Je bois à Charles Lamoureux, patriote français, je bois à
+ l'artiste croyant et vaillant qui, au prix d'un admirable effort, a
+ voulu maintenir à Paris sa place de capitale de l'art et du monde
+ intellectuel. N'est-ce pas le vrai patriotisme que de garder ce
+ creuset où l'art de tous les peuples se refondait, se rajeunissait,
+ se consacrait.
+
+ «N'est-ce pas du patriotisme que de nous restituer l'art des
+ maîtres que nous aimons, de Gluck, de Bach, de Beethoven, de
+ Berlioz et de Wagner, dont conservent le culte tous les
+ compositeurs français assis à cette table?
+
+ «L'avenir n'est pas loin qui décidera où fut le patriotisme, entre
+ celui qui essaya d'étendre la mission artistique de la France à
+ travers le monde et ceux qui essayaient de l'enrayer, d'étouffer
+ sous des menées obscurantistes l'œuvre musicale.»
+
+Un beau groupe en bronze, œuvre du sculpteur Godebski, représentant Elsa
+et Lohengrin, fut offert, dans la même soirée, à Lamoureux.
+
+Comme Bergerat, Ernest Reyer avait bien prophétisé. Ce n'était pas une
+fête sans lendemain que la représentation de _Lohengrin_ à l'Éden: car
+cette superbe création devait être montée plus tard à l'Opéra, sous la
+direction du même chef d'orchestre. Mais, n'anticipons pas.
+
+* * *
+
+Nous avons déjà indiqué que Lamoureux transporta ses concerts du théâtre
+du Château-d'Eau d'abord à l'Éden (8 novembre 1885),--puis de l'Éden au
+Cirque d'Été (30 octobre 1887). Nous ne donnerons pas la nomenclature
+des œuvres qu'il a fait exécuter dans ces nouveaux locaux et qui sont,
+en partie du reste, les répétitions de celles données par lui au
+Château-d'Eau. Il ne se contenta pas de continuer à propager les œuvres
+de Richard Wagner; mais il s'évertua à répandre les compositions des
+nouveaux venus dans la carrière. C'est ainsi que, s'il avait déjà révélé
+au public le talent très vigoureux d'Emmanuel Chabrier en exécutant sa
+première œuvre pour orchestre _Espâna_, il exposa une des pages les plus
+marquantes parmi celles dues à la plume de Vincent d'Indy, la _Trilogie
+de Wallenstein_ d'après Schiller. Il met également en vedette les noms
+de Gabriel Fauré, ce très personnel musicien, G. Marty, G. Charpentier
+et de tant d'autres. Non content de faire connaître des virtuoses
+nouveaux comme le beau contralto de Mlle Landi, il engagea plusieurs
+artistes étrangers, la célèbre Materna, l'admirable interprète des
+œuvres wagnériennes,--Lilli Lehmann et Kalisch. Ce fut à l'issue d'une
+des séances du Cirque d'Été (16 mars 1890) que les admirateurs du talent
+de Mme Materna, pour lui exprimer leur satisfaction et le désir de
+l'applaudir encore et à Paris et à Bayreuth, lui firent présent d'un
+charmant flacon en jaspe, monté en argent et enrichi de pierres fines,
+dont l'écrin portait, gravée en lettres d'or, cette légende: «À MADAME
+MATERNA.--Paris 1890.--_L'Arabie n'a rien de meilleur._--_Parsifal_
+(premier acte)». Charles Lamoureux, qui assistait à cette manifestation,
+disait à ceux qui l'entouraient: «Vous ne pouvez vous imaginer quelle
+charmante et admirable artiste est Madame Materna. Elle s'identifie si
+complètement au rôle qu'elle interprète, elle se passionne si vivement
+pour la musique de Wagner, que je l'ai vue souvent s'attendrir au point
+de verser d'abondantes larmes, dans les moments les plus pathétiques.»
+
+Lors de l'Exposition universelle de 1889, les différents orchestres des
+grands concerts de Paris furent appelés à donner des auditions
+officielles dans la salle des fêtes du Trocadéro. Celle organisée par
+Charles Lamoureux (23 mai 1889) ne fut pas la moins brillante. Les
+chœurs et l'orchestre se composaient de deux cents exécutants.--Les
+œuvres interprétées furent les suivantes: _Patrie_, ouverture de G.
+Bizet,--_Le Désert_ (première partie) de F. David,--_Loreley_, légende
+symphonique (fragment) de P. et L. Hillemacher,--_Andante_ de la
+symphonie en _ré_ mineur de G. Fauré,--Duo de _Béatrice et Bénédict_ de
+Berlioz,--Scène de la _Conjuration de Velléda_, de Ch. Lenepveu,--Le
+_Camp de Wallenstein_ de V. d'Indy,--_Ève_, mystère (première partie) de
+Massenet,--_Matinée de Printemps_ de G. Marty,--_Geneviève_, légende
+française de W. Chaumet,--_La Mer_, ode-symphonie de V.
+Joncières,--_Espâna_ de E. Chabrier.
+
+En mai 1890, Charles Lamoureux épousait, en secondes noces, la
+cantatrice qui avait interprété avec tant de grâce et de talent, dans
+les concerts dirigés par lui, les belles pages des maîtres, Mme veuve
+Armand-Roux (Brunet-Lafleur).
+
+Étendant l'idée qu'avait eue Pasdeloup de faire entendre son orchestre
+dans plusieurs villes de France, Charles Lamoureux résolut
+d'entreprendre avec sa vaillante phalange une tournée artistique à
+l'étranger, en Hollande et en Belgique. Au commencement de septembre
+1890, il fit annoncer dans la presse que cette tournée aurait lieu, sous
+les auspices de l'imprésario Schurman, du 16 au 31 octobre 1890 à la
+Haye, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, Gand, Liège et Bruxelles.
+
+Cette expédition musicale en Néerlande et en Flandre fut un véritable
+triomphe. À Amsterdam, où existent cependant des phalanges
+instrumentales merveilleusement organisées et que nous avons pu
+apprécier, le succès fut prodigieux. Les cinq concerts, donnés dans la
+Venise du Nord, rapportèrent quarante-quatre mille francs et les trois
+autres à la Haye trente mille.
+
+En Belgique, à Bruxelles notamment, l'enthousiasme ne fut pas moins
+grand. Toutefois, plusieurs _dilettanti_ auraient désiré que Lamoureux
+fit une plus large place, dans ses programmes, à l'École française. On
+releva, d'autre part, d'une manière fort intelligente, à côté des
+qualités incontestables de précision et de fermeté dans le rythme, dues
+à une discipline rigoureuse, des défauts qui en sont la contre-partie,
+c'est-à-dire la sécheresse et la dureté, surtout dans les puissantes
+pages de Richard Wagner, où il aurait fallu plus de passion, de
+véhémence et d'_emballement_![24]
+
+Le coup de maître d'une direction un peu discréditée fut celui qui
+consista, de la part de MM. Ritt et Gailhard, à monter _in extremis
+Lohengrin_ à l'Académie Nationale de musique. C'était, d'une part,
+terminer brillamment leur carrière et, d'autre part, ouvrir la voie,
+dans un sens plus large que par le passé, à leurs successeurs. Vianesi
+venait de quitter le bâton de chef d'orchestre; il fallait lui trouver
+un successeur et on choisit le directeur des Nouveaux Concerts, en lui
+octroyant les pouvoirs les plus illimités. Ce furent très probablement
+cette autorité, à lui concédée sans restrictions, et aussi le désir de
+continuer l'œuvre qu'il avait si bien commencée à l'Éden qui engagèrent
+Lamoureux à accepter les offres de la direction de l'Opéra. S'il
+n'obtint pas des exécutants et des choristes des résultats aussi
+satisfaisants que ceux atteints à l'Éden, il faut cependant constater
+que ses efforts aboutirent à un succès et que les représentations de
+_Lohengrin_ à l'Opéra furent de celles qui peuvent compter parmi les
+plus belles de la direction Ritt et Gailhard. La première, après
+quelques atermoiements, eut lieu le 16 septembre 1891.
+
+Le cadre de cette étude ne nous permet pas d'entrer dans de longs
+développements; nous insisterons seulement sur quelques points.
+
+Les mêmes folies, qui s'étaient produites aux portes de l'Éden, se
+renouvelèrent sur la place de l'Opéra. Dans la salle quelques
+énergumènes, dont un restera légendaire[25], cherchèrent à empêcher
+l'exécution. Mais, cette fois, les mesures de police étaient
+admirablement prises et toute velléité de manifestation fut réprimée si
+vigoureusement que les meneurs s'évanouirent comme par enchantement et
+que victoire resta au _Cygne_. La Presse fut très favorable à l'œuvre et
+les représentations de _Lohengrin_ à l'Opéra furent assurées d'un succès
+durable.
+
+En ce qui concerne l'exécution, Charles Lamoureux se refusa à maintenir
+dans l'opéra de Wagner les coupures qui avaient été un peu imposées au
+maître, depuis les premières représentations de Weimar. Nous pourrions
+rappeler cependant que Wagner avait lui-même reconnu la nécessité de
+supprimer la seconde partie dans le récit du Chevalier au troisième
+acte.--«Je me suis souvent exécuté à moi-même ce récit, écrivait Wagner
+à Liszt, et je me suis convaincu que la seconde partie devait
+nécessairement produire du froid. Ce passage devra donc être supprimé
+dans la partition et le poème.» C'est du reste ce qui a été fait[26].
+
+À Weimar, lorsque _Lohengrin_ fut monté sous la direction de Liszt et du
+Kapellmeister Genast, la première représentation n'avait pas duré moins
+de cinq heures. Cette longueur avait effrayé R. Wagner lui-même et il
+écrivit immédiatement à Liszt pour lui expliquer que le ralentissement
+avait dû se produire dans les _récitatifs_; et, à ce propos, il donne
+les indications les plus précises sur la façon de dire _son_ récitatif:
+«.......Nulle part, dans la partition de _Lohengrin_, je n'ai écrit dans
+les parties de chant le mot «récitatif». Les chanteurs ne doivent pas
+savoir qu'il y a des récitatifs. Je me suis, au contraire, efforcé de
+mesurer et de marquer l'expression parlée du langage avec tant de sûreté
+et une telle précision que le chanteur n'a plus qu'à _chanter les notes
+exactement dans le mouvement indiqué_ pour trouver le ton juste du
+langage..........»
+
+Wagner ajoute que, d'après ses calculs, «le premier acte ne doit pas
+durer beaucoup plus d'une heure, le second une heure un quart, le
+dernier un peu au delà d'une heure, de telle sorte qu'en y comprenant
+les entr'actes, la représentation commencée à _six heures_ doit être
+terminée à _dix heures trois quarts_.»
+
+Il assignait donc à son œuvre une durée de quatre heures trois quarts,
+soit bien près de _cinq heures_, ce qui est excessif.
+
+À Paris, les représentations commencées à 8 heures finissent à minuit un
+quart et même minuit et demi, soit une durée de quatre heures et demie,
+encore bien trop longue.
+
+Il est certes regrettable de faire des coupures, d'opérer des
+mutilations dans une œuvre absolument artistique, conçue dans un système
+d'homogénéité. Nous avons été toujours du nombre de ceux qui sont d'avis
+de ne rien retrancher ni ajouter dans les partitions des maîtres.
+Toutefois il faut bien reconnaître que le point par lequel pèchent les
+œuvres de R. Wagner est la longueur. Il serait facile de citer certaines
+parties, quelques récits qui, par leur développement démesuré, nuisent à
+l'action ou à l'intérêt du drame, et fatiguent l'auditeur, quelque bien
+disposé qu'il soit. Wagner, nous l'avons vu, l'avait reconnu lui-même
+pour la deuxième partie dans le récit du chevalier, au troisième acte de
+_Lohengrin_. Mais, si des coupures devaient être faites, il serait
+nécessaire de procéder avec la plus vive intelligence, ce qui n'est pas
+malheureusement toujours le fait des arrangeurs ou plutôt des
+_dérangeurs_.
+
+Cette durée excessive des opéras n'est pas particulière aux œuvres de
+Richard Wagner. Une des premières réformes à opérer par les compositeurs
+modernes, appelés à écrire des drames lyriques, consisterait à donner à
+ces derniers une proportion raisonnable. Tous y auraient profit: le
+compositeur, parce que son œuvre y gagnerait en concision;--le public,
+parce qu'une grande fatigue lui serait épargnée et que, par suite, la
+somme de jouissance serait plus grande;--enfin le directeur même du
+théâtre, parce que ses frais généraux seraient diminués.
+
+Selon nous, un drame lyrique ou un opéra (le nom ne fait rien à
+l'affaire) ne devrait pas, avec les entr'actes, avoir une durée de plus
+de _trois heures_ au minimum et _trois heures et demie_ au maximum.
+Commencée à _huit heures_, la représentation prendrait fin à _onze
+heures_ ou _onze heures et demie_.
+
+Cette concision que nous réclamons pour les œuvres théâtrales ne
+s'impose-t-elle pas dans les autres branches de l'art?
+
+N'oublions pas de mentionner le concours que Charles Lamoureux a prêté
+soit au Théâtre de l'Odéon, en dirigeant les parties musicales pour des
+œuvres telles qu'_Athalie_, l'_Arlésienne_ etc..., soit à la Société des
+Grandes auditions de France.
+
+Au début de l'année 1893, il a été appelé à diriger à Saint-Pétersbourg
+et à Moscou des concerts qui ont eu un vif succès et qui lui ont valu
+des ovations semblables à celles faites à Édouard Colonne lors de ses
+voyages en Russie.
+
+Charles Lamoureux est chevalier de la Légion d'honneur.
+
+* * *
+
+Cette étude a-t-elle bien fait ressortir tous les traits de la
+physionomie morale et physique de notre modèle? Nous ne le pensons pas.
+Si elle indique bien la vaillante ténacité, la volonté d'être maître,
+l'ambition de s'élever au premier rang,--si elle donne des
+renseignements assez détaillés sur ses entreprises, en tant que chef
+d'orchestre, elle laisse peut-être un peu dans l'ombre certaines
+particularités, certains tics qui sont là pour donner du piquant à la
+physionomie, comme un coup de pinceau un peu brillant, une touche de
+blanc, par exemple, viendra réveiller la figure de tel portrait à
+l'huile. «J'ai senti plus d'une fois» disait Sainte-Beuve «combien le
+caractère d'un homme est compliqué et avec quel soin on doit éviter, si
+l'on veut être vrai, de le simplifier par système.»
+
+Cette pensée si juste de l'auteur des _Causeries du Lundi_ ne doit
+jamais être perdue de vue par celui qui s'attache à peindre ses
+semblables. Il ne doit pas redouter de faire voir l'homme, l'artiste
+sous tous ses aspects, l'intérieur comme l'extérieur, la face comme le
+revers de la médaille. Les plus minimes détails ne sont pas
+indifférents. C'est à ce prix seulement qu'il fera un portrait _vrai_ et
+_ressemblant_.
+
+Notre profil a donc besoin de retouches et d'additions.
+
+Si nous disions que Charles Lamoureux brille par l'aménité et la
+patience, nous nous éloignerions de la vérité. Dans tous les orchestres
+qu'il a été appelé à diriger, il a laissé la réputation d'un
+croque-mitaine. Nous n'irions pas jusqu'à lui appliquer l'opinion de
+Meyerbeer: «Pour être chef d'orchestre il faut être insolent..., voilà
+pourquoi je n'ai jamais pu être chef d'orchestre.» Mais, nous serions
+dans le vrai, en affirmant qu'il n'est pas toujours tendre pour les
+artistes qu'il commande; il ne sait pas, à son pupitre, conserver la
+placidité et la sérénité voulues. Voyez même son attitude vis-à-vis du
+public, les jours de concert; elle manque souvent de correction. Il
+impose silence en lançant un _chut_ sec et perçant, et en foudroyant du
+regard l'interrupteur qui se permet la plus petite incartade, ou
+l'espiègle et calembouriste ouvreuse (alias Willy), qui le lui rend
+bien par les traits qu'elle lui décroche comme une flèche du Parthe,
+d'abord dans _Art et critique_ et, plus tard, dans l'_Écho de Paris._
+
+Sa mauvaise humeur ne s'exerce-t-elle pas également à l'égard des
+compositeurs, dont il est appelé à faire exécuter les œuvres? Certaine
+altercation violente avec Augusta Holmès, au milieu d'une répétition au
+Cirque d'Été, viendrait à l'appui de notre dire.
+
+Autre particularité: il tient essentiellement à ce que ses projets, même
+les moins importants, ne soient pas divulgués. Aussi fulmine-t-il contre
+les indiscrets qui font connaître à l'avance les numéros des programmes
+de ses concerts. Il n'est pas plus ouvert avec les siens: sa fille,
+Mme Chevillard, n'a appris que par la lecture du _Figaro_ la nouvelle
+de la nomination de son père, comme chef d'orchestre à l'Opéra, à la fin
+de la direction Ritt et Gailhard.
+
+Cette manière d'être n'est-elle pas indépendante de sa volonté et ne
+prendrait-elle pas sa source dans des idées de persécution qui le
+hantent, dans la méfiance qui en résulte pour tous ceux qui
+l'approchent, dans la crainte mal fondée de railleries à son égard?
+L'abord se ressent de cette disposition d'esprit; il est froid et
+inspire quelque inquiétude.
+
+Aussi a-t-il dû être malheureux des caricatures qui ont été faites sur
+lui! Car le crayon satirique, s'étant emparé sur une large échelle de
+Richard Wagner, devait atteindre également celui qui, en France, a été
+un de ses plus fervents adeptes.
+
+Toutefois, sous cet aspect un peu rébarbatif et glacial, il faudrait
+reconnaître un fond de gaîté, un peu de cette jovialité gauloise
+qu'Émile Bergerat a laissé entrevoir dans l'article qu'il lui a
+consacré. Ne le montre-t-il pas, à un repas de noces chez Gillet, à la
+porte Maillot, semant l'allégresse par un toast où le symbole côtoyait
+la fantaisie, et ouvrant lui-même le bal par un quadrille. N'est-ce pas
+Lamoureux qui répondait un jour à Mme Materna, le proclamant grand
+chef d'orchestre: «Dites... _gros_ chef d'orchestre!»
+
+Par amour de l'assimilation, il y aurait un rapprochement curieux à
+faire entre Lamoureux et Colonne: on trouverait, en effet, dans leur vie
+bien des points de ressemblance. Nés à Bordeaux, ils ont, dès le début,
+le même professeur de violon, M. Baudouin,--et, plus tard, au
+Conservatoire de Paris, M. Girard. Ils font partie, un moment, du même
+quatuor. Ils deviennent bientôt, tous les deux, les créateurs et
+directeurs des plus importants concerts symphoniques de Paris. En
+l'année 1873, Colonne fonde à l'Odéon, puis au Châtelet le _Concert
+National_; à la même époque, Lamoureux organise au Cirque d'Été la
+_Société de l'Harmonie sacrée_. Ils épousent en secondes noces une
+cantatrice: Colonne, Mlle Vergin,--et Lamoureux, Mme
+Brunet-Lafleur.
+
+Enfin, ils ont été appelés, l'un et l'autre, à diriger l'orchestre de
+l'Opéra.
+
+Les qualités dominantes de Charles Lamoureux, comme chef d'orchestre,
+consistent dans une recherche absolue de la précision, de la correction
+et de la clarté obtenues par des répétitions nombreuses, poussées
+jusqu'aux limites les plus extrêmes. Il a inculqué à son orchestre une
+discipline pour ainsi dire militaire, qui constitue la plus grande
+originalité du magnifique ensemble instrumental dont il a la direction.
+Le quatuor, manœuvrant comme un seul homme, arrive à des effets
+surprenants d'homogénéité, de sonorité et de nuances; la famille des
+instruments à vent est peut-être la meilleure que nous connaissions: les
+bois ont une étonnante finesse et les cuivres un superbe éclat. Aussi,
+obtient-il, dans les œuvres où le lyrisme n'est pas la note dominante,
+des exécutions réellement parfaites. Mais, dans les pages de grande
+puissance dramatique, de large envergure, où il serait nécessaire
+d'enlever l'orchestre et de lui communiquer une passion débordante, on
+constate à regret la dureté et la sécheresse. La ponctuation est par
+trop fidèlement observée et, pour nous servir d'une expression vulgaire,
+le tout est trop bien ratissé. Ainsi interprétées, les grandes
+compositions lyriques, si remarquables par leur fougue, et les violents
+contrastes qu'elles accusent, laissent à l'auditeur des impressions
+ternes et grises. On voudrait un peu moins de calcul et un peu plus
+d'emballement.
+
+Peut-être, le bâton de commandement manque-t-il de souplesse?
+
+Ces réserves faites, nous reconnaîtrons que l'orchestre des Nouveaux
+Concerts est, après celui du Conservatoire de Paris, et avec celui de
+l'Association artistique dirigé par Ed. Colonne, un des plus
+remarquables qui existe en Europe.
+
+
+
+
+FAUST
+
+SCÈNES DU POÈME DE GOETHE
+
+MISES EN MUSIQUE
+
+PAR
+
+ROBERT SCHUMANN
+
+
+De tous les musiciens qui ont osé aborder la traduction musicale de
+_Faust_, Robert Schumann est celui qui, en raison même de son
+tempérament et de sa prédilection pour les pages mystiques de la seconde
+partie, a surpassé ses rivaux et a été bien près d'atteindre l'idéal
+rêvé par Goethe.
+
+Le grand poète allemand s'est élevé au-dessus de lui-même; il a vu bien
+au delà de la nature humaine dans ce drame plus qu'humain et dans cette
+sorte d'épopée symbolique que l'on nomme le premier et le second
+_Faust_. «Voilà une de ces œuvres, a dit M. H. Taine, où l'artiste se
+dépasse lui-même. Emporté par le sujet, il oublie son public, s'enfonce
+jusque dans les territoires inexplorés de son art; il trouve, par delà
+le monde vulgaire, des alliances, des contrastes, des réussites étranges
+au delà de toute vraisemblance et de toute mesure.»
+
+Mme de Staël, dans ses belles études sur l'Allemagne, a donné cette
+conclusion éloquente sur _Faust_: «Quand un génie tel que celui de
+Goethe s'affranchit de toutes les entraves, la foule de ses pensées est
+si grande que de toutes parts elles dépassent et renversent les bornes
+de l'art.»
+
+Goethe, en effet, s'est placé sur des hauteurs sublimes pour contempler
+en même temps ce qu'il appelle le _macrocosme_ et le _microcosme_
+(littéralement le grand et le petit monde). Il a fait là une œuvre dans
+laquelle les personnifications abstraites tiennent une grande place.
+_Marguerite_ (_Gretchen_), elle, est réellement vivante; son action est
+limitée dans le drame qui aboutit à elle, mais qu'elle ne remplit pas
+tout entier, il s'en faut. C'est ce qu'ont parfaitement compris H.
+Berlioz et, mieux encore, R. Schumann, en donnant une place relativement
+restreinte au rôle de Marguerite dans l'ensemble musical créé par
+eux[27]. Avec quel tact Schumann s'en est tenu à cette première
+floraison à peine entr'ouverte de l'amour dans la scène du jardin, hors
+de laquelle il s'abstient de rappeler _Faust et Marguerite_ en présence!
+En outre et, à juste titre, l'un et l'autre ont repoussé la forme de
+l'opéra avec ses conventions et ses adjonctions qui modifient toujours
+le sens du texte, pour adopter celle vraiment rationnelle du poème
+symphonique et choral. Ils ont cherché ainsi à suivre Goethe sur les
+sommets où sa fantaisie puissante s'est élevée: aussi resteront-ils,
+chacun à leur manière et suivant leur tempérament, les véritables
+traducteurs d'une partie de son _Faust_.
+
+Hector Berlioz, avec sa nature impétueuse, fantasque, shakespearienne, a
+pris dans le poème allemand les scènes qui convenaient à sa puissante et
+nerveuse fantaisie, et qui avaient exercé, de longue date, une séduction
+irrésistible sur son esprit. Dans le scénario de sa _Damnation de
+Faust_, il s'éloigne souvent de l'œuvre primitive; l'idée principale de
+Goethe n'est pas son objectif. Sa traduction musicale, elle aussi, se
+ressent plutôt de sa passion pour Shakespeare que de son admiration pour
+Goethe. Des pages telles que la Marche sur le thème hongrois de Rakocsy,
+la scène de la taverne d'Auerbach, révèlent un tempérament qui
+s'épanouit plutôt au dehors qu'en dedans et dans lequel on sent vibrer
+surtout la fougue inhérente à la race française[28].
+
+Dans ses Mémoires, dans son Avant-propos, Berlioz déclare hautement
+qu'il n'a cherché ni à traduire ni à imiter _Faust_, mais seulement à
+s'en inspirer et à en extraire la substance musicale qui y est contenue.
+Il s'excuse également d'avoir osé toucher à un chef-d'œuvre, en y
+apportant de nombreux changements. Certes, il faut lui savoir gré
+d'avoir fait à ce sujet, son _mea culpa_; mais nous devons cependant,
+nous plaçant à un point de vue des plus élevés, avouer que l'excuse
+qu'il donne pour avoir fait circuler la plus libre fantaisie à travers
+l'œuvre du poète allemand ne nous satisfait pas pleinement. Il était
+libre de prendre dans _Faust_ les pages qui l'intéressaient le plus
+vivement, d'y introduire des sujets épisodiques, puisque sa merveilleuse
+inspiration l'a amené à produire, à côté du chef-d'œuvre de Goethe, un
+autre chef-d'œuvre. Mais il n'avait pas à déclarer «qu'il était
+absolument impossible de mettre en musique le poème de Goethe, sans lui
+faire subir une foule de modifications».
+
+Robert Schumann a prouvé victorieusement le contraire. Dans les parties
+qu'il a traduites musicalement, le maître de Zwickau a suivi pas à pas
+le texte original. C'était, il faut en convenir, le moyen le plus sûr
+pour faire ressortir les merveilleuses beautés de la poésie et en rendre
+aussi exactement que possible le sens intime.
+
+* * *
+
+Profondément rêveur et sentimental, Robert Schumann devait se passionner
+pour l'œuvre de Goethe, surtout pour le second _Faust_, où le mysticisme
+règne en maître. De bonne heure, à vingt-trois ans et non à treize,
+comme l'ont indiqué par erreur certains commentateurs, il avait songé à
+la traduction musicale de _Faust_. C'est, en effet, à la fin de l'_année
+1844_ qu'il quitta Leipzig pour aller résider à Dresde, dans le but de
+rétablir sa santé fortement ébranlée à la suite des nombreux travaux
+auxquels il s'était livré. Il attribuait lui-même l'état maladif et
+inquiétant dans lequel il se trouvait à l'excès de fatigue qu'il avait
+éprouvé en se livrant, _pour la première fois_, à la composition des
+_Scènes de Faust_, dont il avait écrit, en 1844, l'épilogue pour soli,
+chœur et orchestre. Cet épilogue n'aurait jamais été édité, mais il a
+été exécuté plusieurs fois à Leipzig, à Dresde et à Weimar.
+
+Il ne cessa, par la suite, de revenir à ce gigantesque travail, dont il
+était fortement épris. Dans une lettre adressée de Dresde, le 20 juin
+1848, à Carl Reinecke, il lui annonce qu'il a fait jouer pour la
+première fois, en petit comité, le finale de _Faust_ avec orchestre et
+il ajoute: «Je croyais ne pouvoir arriver à terminer la composition de
+ce morceau, surtout le chœur final; il m'a cependant pleinement
+satisfait. Je voudrais le faire exécuter l'hiver prochain à
+Leipzig;--peut-être y serez-vous?»
+
+Du 14 juillet à la fin d'août 1849, il écrivit quatre scènes de _Faust_
+pour orchestre. Cette année 1849 fut peut-être la plus productive de la
+vie du compositeur et cette prodigieuse fécondité pourrait être
+attribuée à la cause suivante: il fut forcé, à la suite des événements
+politiques, de quitter Dresde, en mai 1849, pour se réfugier à Kreischa,
+petit bourg voisin, où il trouva le loisir voulu pour se livrer à ses
+merveilleuses inspirations. Fait à noter: c'est dans cette période que
+la poésie de Goethe le hanta surtout, puisqu'il écrivit, du 18 au 22
+juin 1849, quatre _Mélodies de Mignon_, extraites du _Wilhelm Meister_
+de Goethe,--puis, les 2 et 3 juillet de la même année, le superbe
+_Requiem de Mignon_[29].
+
+Nous voyons ensuite qu'à l'occasion du centenaire de Goethe on donna à
+Dresde, le 28 août 1849, un festival dans lequel furent exécutés avec
+le plus vif succès et en même temps que la _Nuit de Walpurgis_ de
+Mendelssohn, les morceaux composés jusqu'à cette époque par Schumann sur
+_Faust_; une audition en fut donnée également, le lendemain 29 août
+1849, à Leipzig[30].
+
+En avril 1850, Schumann termina la musique des deux dernières scènes de
+_Faust_. Il avait alors réuni les divers épisodes, choisis par lui, tels
+qu'ils se succèdent dans l'ordre de la tragédie: 1º Scène du jardin,--2º
+Marguerite devant l'image des sept douleurs,--3º Scène de l'église,--4º
+Lever du soleil, Ariel, et réveil de Faust,--5º Minuit; les quatre
+sorcières,--6º Mort de Faust.
+
+Ces tableaux forment la première et la seconde partie de la partition. À
+quelle époque précise écrivit-il la troisième partie, c'est-à-dire la
+plus belle? Il n'est pas douteux que les dernières scènes ont été
+composées les premières[31].
+
+Ce fut en 1853 qu'il mit la main à la grande ouverture, merveilleuse
+introduction à cet ensemble, qui restera un des chefs-d'œuvre de l'art
+musical. Il écrivait, à la fin de cette même année, à un jeune officier,
+grand amateur de musique, M. Strackerjan: «J'ai beaucoup travaillé dans
+ces derniers temps. J'ai écrit une ouverture de _Faust_, couronnement de
+l'édifice d'une suite de scènes tirées de la tragédie.» Cette indication
+est précieuse, puisqu'elle nous laisse entendre que les trois parties
+dont se compose la partition étaient entièrement achevées en 1853.
+
+Robert Schumann avait pensé à faire un opéra de _Faust_; on trouve en
+effet le titre de ce drame inscrit sur son livre de projets. Il s'arrêta
+au sujet de _Geneviève_ et, malgré le peu de succès qu'obtint cette
+belle œuvre, il songea encore à une nouvelle composition de Goethe,
+_Hermann et Dorothée_. Il témoigna, à plusieurs reprises, le désir
+d'écrire un nouvel opéra sur ce sujet, notamment dans des lettres
+adressées le 21 novembre et 8 décembre 1851 à Maurice Horn, l'auteur du
+_Pèlerinage de la Rose_. Dans celle du 8 décembre, il dit: «Je n'ai pu
+encore rassembler mes idées au sujet d'_Hermann et Dorothée_. Mais,
+réfléchissez donc, je vous prie, si vous pourriez traiter le sujet de
+façon à ce qu'il remplisse une soirée de théâtre, ce dont je doute.....
+Je veux que ce soit un grand opéra et vous êtes certainement de mon
+avis. Musique et poésie devront être écrites d'un style simple, naïf et
+champêtre.»
+
+En ce qui concerne _Faust_, nous estimons que Robert Schumann fit
+sagement en renonçant à faire un opéra de cette grande épopée, qui, en
+raison même de sa conception hardie et surnaturelle, nous semble
+repousser le cadre de la scène, et dont la haute et sublime fantaisie
+s'épanouit plus librement et d'une manière plus artistique, dans
+l'acception la plus haute du mot, sous la forme d'une œuvre lyrique ou
+oratorio romantique pour soli, chœur et orchestre.
+
+Un subtil esprit, entre tous, un critique des plus compétents, avec
+lequel nous voudrions toujours être d'accord, M. René de Récy, ne
+partage pas entièrement notre avis sur le mérite de la traduction
+musicale de _Faust_ par Robert Schumann[32]. Il reconnaît que le
+compositeur a suivi pas à pas le texte et respecté les vers, qu'il a
+senti _plus profondément qu'un autre_ la merveilleuse beauté du
+dénouement; mais il n'ose dire qu'il a rendu la grandiose mise en scène
+de l'œuvre, la poésie tout entière. Nous lui répondrons:
+
+Si, dans le poème de Goethe, on perçoit, à côté de toutes les audaces,
+un esprit toujours pondéré, qui calcule ses effets et rêve toujours «le
+divin équilibre», on découvre, sans aucun doute, dans la partition de
+Schumann, un esprit rêveur, idéaliste, plus apte à interpréter les
+poésies passionnées et troublantes d'Henri Heine ou de Lord Byron que
+celles de l'Olympien de Weimar. Goethe était un classique et Schumann un
+lyrique. Beethoven, qui avait pensé souvent à mettre _Faust_ en musique,
+possédait peut-être les qualités adéquates, de nature à nous donner une
+traduction, dans laquelle le développement de la pensée du poète aurait
+été plus fortement, sinon plus poétiquement rendu. Mais Beethoven n'a pu
+réaliser son projet et nous devons nous estimer heureux d'avoir possédé
+un génie comme Schumann pour faire vibrer les cordes de la lyre.
+
+Ces réserves faites, il ne faut pas perdre de vue que le compositeur n'a
+pas eu l'intention de traduire dans son entier l'œuvre de Goethe; il a
+seulement détaché du poème, pour les mettre en musique, les scènes qui
+convenaient le mieux à son tempérament; c'est ainsi que la troisième
+partie, toute de mysticisme, est de beaucoup la plus belle. On peut dire
+qu'elle est la résultante de l'esprit qui a toujours animé Robert
+Schumann, du milieu intellectuel dans lequel il a vécu.
+
+Nous verrons, en analysant la partition, si le musicien n'a pas été un
+traducteur merveilleux du poète et si les arguments de notre confrère,
+M. René de Récy, ne sont pas un peu spécieux, s'ils ne faiblissent pas
+devant la beauté de l'œuvre.
+
+Avouons sincèrement qu'il ne nous a pas enlevé «nos chères illusions».
+
+* * *
+
+La première partie des scènes de _Faust_ de R. Schumann[33] est fort peu
+développée; elle ne contient que trente-sept pages, alors que la seconde
+en renferme quatre-vingt-deux et la dernière cent soixante-dix-huit.
+Voici, du reste, les scènes empruntées par le musicien au poème de
+Goethe, en ce qui concerne la première partie:
+
+ Ouverture.
+
+ Nº 1.
+
+ _Scène du jardin_ | Ainsi tu m'avais reconnu | Faust. Marguerite.
+ Duo | _Du kanntest mich, o Kleiner_ |
+
+ Nº 2.
+
+ _Marguerite devant l'image de_ |Ô vierge, ô pauvre mère|
+ _la Mère des sept douleurs_ | _Ach neige,_ | Marguerite.
+ Prière |_du Schmerzensreiche_ |
+
+ Nº 3.
+ | En ton enfance pure | Le mauvais esprit.
+ _Scène de l'église_ |_Wie anders, Gretchen, war_ | Marguerite.
+ Soli et chœur | _dir's_ | Le chœur.
+
+Écrite au déclin de la vie de Schumann, l'ouverture est, comme celle de
+_Manfred_, une préface au drame romantique, dans laquelle s'agitent tour
+à tour les sensations les plus diverses, passant de la véhémence extrême
+à l'accalmie momentanée. Ne prélevant aucune des idées musicales que
+renferme la partition, elle s'éloigne, en ce sens, des ouvertures
+placées par Weber et Richard Wagner en tête de leurs drames lyriques, et
+dans lesquelles apparaissent, par anticipation, les thèmes principaux de
+l'œuvre. Mais elle porte la marque de l'essence même du génie de
+Schumann et fait pressentir admirablement le sens général d'une création
+où Goethe et, à la suite, son illustre traducteur ont, à travers des
+alternatives d'ombre et de lumière, abouti à un grandiose hosanna de
+l'éternel amour féminin!
+
+Le début est d'un mouvement solennel et lent; le motif sombre, soutenu
+par les trémolos, n'est que le germe de la phrase musicale, qui apparaît
+au _più mosso_ et dont voici la contexture:
+
+[image: notation musicale]
+
+À cette phrase très énergique, d'un rythme saisissant et des plus
+intéressantes dans ses développements, s'enchaîne une seconde idée,
+pleine de charme, à la forme caressante, avec mélange de trait liés en
+doubles croches et en triolets:
+
+[image: notation musicale]
+
+Ce sont les deux thèmes qui, tour à tour présentés, forment l'ensemble
+de cette magistrale ouverture, dont la conclusion en majeur rappelle
+peut-être au début tel hosanna de la troisième partie.
+
+On s'est plu, non sans raison, à placer en première ligne la seconde et
+la troisième partie des _Scènes de Faust_ de Robert Schumann. Ce sont
+sans nul doute les pages les plus merveilleuses de la partition; mais on
+a un peu trop négligé de nous révéler les beautés contenues dans la
+première partie que le compositeur n'avait pas eu le temps de rendre
+plus complète.
+
+Rien de plus frais, de plus séduisant que la _Scène du jardin_, dans
+laquelle se manifeste l'âme pure de Marguerite, à laquelle s'unit celle
+de Faust, subjugué par le doux parfum qui se dégage de cette fleur non
+encore épanouie. Comme la phrase haletante de l'orchestre, soutenue par
+les accompagnements en triolets, donne bien tout d'abord le sens intime
+de cette scène d'amour et enveloppe d'un réseau léger le dialogue des
+deux amants! Comme ce dialogue lui-même est habilement mené et quel
+attrait légèrement voilé émane de la traduction musicale, serrant de
+près le texte du poète! Timides sont les premières paroles échangées
+entre Faust demandant son pardon et Marguerite avouant son trouble:
+bientôt la douce mélodie prend corps et devient plus caressante dans la
+révélation du naïf amour de la jeune fille. Quel charme dans l'épisode
+de l'effeuillage de la marguerite, se terminant par ce cri du cœur:
+
+[image: notation musicale: il m'ai-me!]
+
+suivi de cette adorable phrase de Faust, d'un sentiment si profond:
+
+[image: notation musicale: Oui mon en-fant, crois en la dou-ce fleur]
+
+Et, en présence de cet amour immense, triomphant qui surprend Marguerite
+et la terrasse pour ainsi dire, arrive cette interruption en mineur:
+«Mon Dieu, j'ai peur», qui peint bien l'agitation de son âme.--Puis,
+après un trait de basson amenant l'interruption de Méphistophélès et
+celle de Marthe, la trame mélodique s'éteint sur cette tendre réponse de
+Marguerite
+
+[image: notation musicale: _Innig._ Bien-tôt... oui j'es-pè-re!]
+
+L'orchestre fait entendre encore quelques notes _pianissimo_ et s'efface
+comme la lumière du jour.
+
+Toute cette scène si vivante n'est-elle pas la traduction poétique la
+plus vraie, la plus exempte de miévrerie du _Jardin de Marthe_?
+
+Remarquons, sans arrêter l'attention du lecteur plus qu'il ne convient,
+que Schumann, à l'exemple de Spohr, a écrit le rôle de Faust pour voix
+de baryton. En adoptant ce timbre vocal, les deux compositeurs ont
+voulu, sans nul doute, donner au rôle de Faust un caractère plus viril.
+Mozart avait eu la même pensée en créant le rôle de Don Juan.
+
+Plein d'admiration pour le talent de Schubert, le maître de Zwickau
+n'a-t-il pas été attiré spécialement, comme son émule, vers cette scène
+du premier _Faust_: Marguerite devant l'image de la Mère des Sept
+douleurs? Ce qu'il y a de certain c'est que les deux compositeurs ont
+trouvé, pour exprimer la douleur de cette _suppliante_, des accents
+pleins d'onction qui deviennent plus expressifs et pathétiques, à mesure
+que la coupable exhale plus vivement sa plainte et se prosterne aux
+pieds de la Vierge, en la conjurant de la sauver. Schumann n'a point
+donné un caractère religieux à la prière de Marguerite; c'est le
+gémissement de la pécheresse succombant sous le poids du remords, qui,
+après avoir offert à la Mère des Sept douleurs des fleurs qu'elle arrose
+de ses larmes et s'être agenouillée devant son image, espère trouver en
+elle un soulagement à ses maux. La mélodie, accompagnée dès le début par
+les altos, le hautbois et la clarinette, est d'une douloureuse
+tristesse; elle commence dans un mouvement lent, pour s'accentuer et
+prendre son libre essor sur les mots:
+
+ «Partout où je me traîne
+ Partout me suit ma peine.
+
+L'accompagnement et le chant se précipitent avec une charmante
+progression: quelle page étonnante de couleur! Au changement de
+mouvement de quatre temps en six-quatre, le chant s'épanouit doucement
+jusqu'à ce cri de désespoir: «Ah, sauve-moi, protège-moi». Puis,
+lentement et pianissimo s'achève la conclusion poignante sur cette
+phrase soutenue par les trémolos de l'orchestre, dans laquelle
+Marguerite affaissée murmure un dernier appel à la Vierge,
+
+[image: notation musicale: Ô Vier-ge ô Sain-te mè-re]
+
+Voici maintenant Marguerite à l'église où l'on célèbre le service des
+morts; elle est couverte d'un long voile. Derrière elle se tient le
+Mauvais Esprit qui l'empêchera de prier et de trouver la consolation
+qu'elle pouvait espérer dans l'unique refuge qui lui restait.
+
+ «_Le Mauvais Esprit._ Te souviens-tu, Marguerite, de ce temps où tu
+ venais ici te prosterner devant l'autel? Tu étais alors pleine
+ d'innocence, tu balbutiais timidement les psaumes, et Dieu régnait
+ dans ton cœur. Marguerite, qu'as-tu fait? Que de crimes tu as
+ commis! Viens-tu prier pour l'âme de ta mère, dont la mort pèse sur
+ ta tête? Sur le seuil de ta porte, vois-tu quel est ce sang? C'est
+ celui de ton frère; et ne sens-tu pas s'agiter dans ton sein une
+ créature infortunée qui te présage de nouvelles douleurs?
+
+ «_Marguerite._ Malheur! malheur! Comment échapper aux pensées qui
+ naissent dans mon âme et se soulèvent contre moi!
+
+ «_Le chœur: Dies irae, dies illa_
+ _Solvet sæclum in favilla._
+
+ «_Le Mauvais Esprit._ Le courroux céleste te menace, Marguerite;
+ les trompettes de la résurrection retentissent: les tombeaux
+ s'ébranlent et ton cœur va se réveiller pour sentir les flammes
+ éternelles.
+
+ «_Marguerite._ Ah! si je pouvais m'éloigner d'ici! les sons de cet
+ orgue m'empêchent de respirer et les chants des prêtres font
+ pénétrer dans mon âme une émotion qui la déchire.
+
+ «_Le chœur: Judex ergo cum sedebit_
+ _Quidquid latet apparebit_
+ _Nil inultum remanebit._
+
+ «_Marguerite._ On dirait que ces murs se rapprochent pour
+ m'étouffer; la voûte du temple m'oppresse: de l'air! de l'air!
+
+ «_Le Mauvais Esprit._ Cache-toi; le crime et la honte te
+ poursuivent. Tu demandes de l'air et de la lumière, misérable!
+ qu'en espères-tu?
+
+ «_Le chœur: Quid sum miser tunc dicturus?_
+ _Quem patronum rogaturus,_
+ _Cum vix justus sit securus?_
+
+ «_Le Mauvais Esprit._ Les saints détournent leur visage de ta
+ présence; ils rougiraient de tendre leurs mains vers toi.
+
+ «_Le chœur: Quid sum miser tunc dicturus?_ «Marguerite crie au
+ secours et s'évanouit.»
+
+Quelle scène! Et comme le compositeur a su rendre les angoisses de cette
+malheureuse qui ne peut s'isoler dans la prière, accablée par les
+menaces de l'Esprit du mal et succombant sous le poids des accords du
+plus foudroyant des _Dies iræ_. Schumann n'a pas craint de donner un
+assez long développement à cette scène de l'église. Les imprécations de
+Satan, accompagnées par les accords vigoureux et les trémolos de
+l'orchestre, les phrases entrecoupées de Marguerite voulant échapper à
+ses terreurs et implorant la grâce divine, les terribles sonorités du
+_Dies iræ_, tout cet ensemble constitue une page des plus dramatiques,
+qui est l'interprétation, dans sa plénitude, de la pensée de Goethe.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+_Nº 4. Lever du soleil.--Nº 5. Minuit.--Nº 6. Mort de Faust._
+
+
+Contraste frappant entre le drame précédent et la scène, toute
+d'apaisement, par laquelle s'ouvre la deuxième partie! Faust, étendu sur
+le gazon émaillé de fleurs, dans la contrée la plus charmante, sous
+l'influence de la fatigue, de l'inquiétude, cherche le sommeil. Les
+ombres de la nuit envahissent insensiblement le paysage et les sylphes
+voltigent ça et là, légers, empressés autour du Docteur. Les accords
+voilés de la harpe se font entendre et les murmures de l'orchestre
+évoquent l'écho du monde surnaturel, le balancement de ces esprits
+invisibles flottant au milieu de la nuit étoilée; les phrases les plus
+caressantes célèbrent les splendeurs de la nature que Schumann, suivant
+l'exemple de Goethe, a chantées avec enthousiasme. Comme l'air circule
+et quel décor magique! On subit l'enchantement de cette scène
+ravissante, ouvrant la plus merveilleuse des perspectives sur la féerie.
+Et, lorsqu'après une délicate rentrée de l'orchestre, la voix d'Ariel se
+fait entendre, engageant les Elfes légers à bercer l'âme souffrante de
+Faust, l'enchantement est complet; l'âme ressent une impression de
+repos, de paix. Le chant d'Ariel est affectueux, soutenu par ces
+accompagnements bien particuliers au génie de Schumann. Notons surtout
+la jolie phrase mélodique:
+
+[image: notation musicale: Baignez son front dans les eaux du Lé-thé.]
+
+Pianissimo et dans un mouvement un peu plus animé les Elfes célèbrent
+les douceurs, les splendeurs de la nuit, l'heure du mystère, la blanche
+étoile brillant au firmament, la voûte céleste resplendissant sous le
+scintillement des diamants qui l'illuminent. Leur chant s'accentue et
+devient presque triomphal lorsqu'au changement de mesure (6/8), ils
+rappellent que:
+
+ «Les vallées sont plus vertes
+ Sous la fraîcheur de la nuit.»
+
+C'est un véritable hymne à la nature en repos. La phrase musicale
+s'étage par progressions successives sur les vers:
+
+ «Les moissons dans les vallées
+ Cèdent au baiser du vent.»
+
+Mais le jour va paraître et toute la théorie légère s'écrie: «Ah!...
+voyez..... C'est le jour nouveau». Les trompettes sonnent. Quelle aube
+éblouissante! Quel cri strident est celui d'Ariel annonçant le réveil de
+la nature! L'orchestre, avec ses trémolos, introduits avec une certaine
+discrétion dans les œuvres de Schumann, et l'appel des trompettes,
+s'épanouit avec une ampleur magistrale. Puis, dans une phrase courte,
+qui a toute la grâce d'un lied printanier, Ariel engage les Sylphes à se
+glisser doucement dans la fleur à peine éclose, couverte de rosée et à
+fuir la lumière du jour bruyant.
+
+C'est toujours à la nature que revient sans cesse le panthéiste Goethe;
+son âme est en communion constante avec elle. En véritable fils de
+Rousseau[34], le culte qu'il professe est celui de la création, l'amour
+poussé jusqu'au fanatisme des grandes puissances primordiales. Il
+personnifie bien à lui seul l'esprit d'outre-Rhin, que le poète Henri
+Heine dépeignait ainsi: «Le panthéisme est la religion occulte de
+l'Allemagne».
+
+Après avoir calmé l'âme inquiète de Faust, il le met, à son réveil, en
+présence de toutes les beautés de l'aube étalant ses divines colorations
+à l'horizon. Le soleil commence à éclairer la cime des montagnes.
+«Salut, nouveau matin!» s'écrie Faust. Et l'orchestre de Schumann, dans
+lequel les altos et les violoncelles jouent les rôles principaux, suit
+la pensée du poète et la souligne. Sur les mots: «Ô splendeurs!» les
+trémolos, mêles aux appels des instruments à vent, et avec une
+progression dans les basses, soutiennent la voix de Faust annonçant le
+lever du soleil, et en célébrant les beautés dans un véritable cantique
+d'action de grâces. Mais les rayons trop vifs l'aveuglent; il en
+détourne les yeux éblouis. Repris de ses angoisses, de ses
+désespérances, il se demande si cette lumière est l'amour ou la haine.
+Schumann a su revêtir d'un profond sentiment de tristesse la pensée du
+poète, et, sur cette phrase: «_Telle est la vie brillante ou désolée_»,
+il amène une suspension que prolonge de longs accords indiqués
+_pianissimo_ pour terminer par un appel brillant au soleil de flamme.
+
+Voilà Minuit (Mitternacht)! Quatre vieilles femmes vêtues de gris
+s'avancent vers le Palais, où Faust, chargé d'années et de gloire, ne
+rêve plus maintenant qu'aux grands problèmes économiques. Les quatre
+fantômes sont la Détresse, la Dette, le Souci, la Nécessité. La nuit est
+noire; les nuages filent à l'horizon et les étoiles disparaissent.
+Schumann a donné à cette scène un caractère des plus lugubres. Sur un
+dessin d'orchestre à 6/8, dans la forme du scherzo qu'affectionna
+Mendelssohn et, où apparaissent des tenues d'instruments à vent
+auxquelles répondent en triolets _staccati_ les archets, les voix des
+quatre spectres se font successivement entendre; c'est une sorte de glas
+funèbre qui fait pressentir la mort prochaine de Faust:
+
+[image: notation musicale]
+
+Le souci, seul, peut pénétrer dans la demeure du riche et se glisse par
+le trou de la serrure.
+
+Quels sont ces spectres maudits, s'écrie Faust dans l'intérieur de son
+palais? Quelles sont ces funèbres visions? Il déplore, trop tard hélas,
+de s'être livré à la magie; il se croit seul..... La porte grince et
+personne n'entre. Il tremble, le savant docteur..... «_Qui donc est
+là?_».... «_La question provoque le oui_» répond le Souci. Robert
+Schumann a suivi, encore ici, presque pas à pas le texte de Goethe et a
+su lui donner musicalement la couleur juste. Sur les mots: _Qui donc est
+là? Quelqu'un vient-il d'entrer? Qui donc est là?_», de longues tenues
+d'accord s'éteignent pianissimo. On sent l'effroi dont est pénétré
+Faust. Après la phrase du Souci, pleine d'un sentiment de tristesse,
+éclate cette fière et triomphante réponse de Faust:
+
+[Sidenote: Faust (avec force et chaleur).]
+
+[image: notation musicale: Jeune j'ai parcouru le monde]
+
+«Schumann», écrivait Léonce Mesnard, «fait percevoir, dans ce passage,
+avec la gravité et l'élévation qu'on pouvait souhaiter, cet état d'un
+noble esprit parvenu à l'achèvement de sa maturité morale, en rompant
+avec toute illusion et en prenant pleine possession de soi-même.»
+
+Mais le Souci poursuit sa complainte, à laquelle viennent se joindre
+quelques notes de hautbois.--«_Assez, s'écrie Faust; ta fâcheuse litanie
+troublerait la raison..... Sois maudit, Spectre qui torture à loisir
+l'espèce humaine..... Je brave ton pouvoir_».--Hélas! il l'éprouve sur
+l'heure la puissance du Souci qui, en se retirant, l'aveugle en
+soufflant sur lui. À noter la légèreté du trait final de l'orchestre de
+Schumann, suite de triolets vifs, légers, sorte de murmure rendant
+l'impression du souffle rapide qui enlève la vue à Faust.
+
+«L'infirmité qui vient d'atteindre Faust, a dit excellement Blaze de
+Bury, loin d'étouffer son activité, l'aiguillonne et la provoque. La
+lumière qui rayonnait au-dehors va se concentrer désormais tout entière
+au-dedans de lui-même. Aveugle, il poursuivra ses projets créateurs avec
+plus d'instance, de force, de résultat, et son application ne courra
+plus la chance de se laisser distraire par le spectacle varié des
+phénomènes extérieurs. Dans l'obscurité des yeux, l'âme y verra plus
+clair.»
+
+Cette pensée, qui est de la plus grande justesse rappelle le beau vers
+de Victor Hugo:
+
+ «_Quand l'œil du corps s'éteint, l'œil de l'esprit s'allume._»
+
+Lorsque l'on a étudié de près les êtres privés de la lumière dès leur
+enfance, on les voit s'appliquer bien davantage que les jeunes voyants à
+leurs travaux: c'est que, séparés pour ainsi dire de l'extérieur, ils ne
+sont nullement détournés de leurs occupations; le travail devient même
+pour eux la plus charmante des récréations.
+
+Et Blaze de Bury continue: «Ici apparaît l'idée toute chrétienne de la
+vie nouvelle (_vita nuova_). Faust, après avoir passé par tous les
+degrés de bonheur terrestre, reconnaît dans sa vieillesse, comme
+Salomon, que tout est vanité. Les souffrances, les peines (les quatre
+femmes) sont des acheminements vers une existence supérieure; le Souci
+(par son salut éternel) le rend aveugle, afin que, mort à la terre, il
+tende à de plus hautes destinées et se tourne vers l'Éternel dont il
+pressent l'approche, grâce à cette force intuitive qui le pénètre et
+sert d'intermédiaire à son apothéose finale.»
+
+Dans la partition de Schumann des accompagnements syncopés donnent
+l'idée de la recherche au milieu de l'obscurité et c'est lentement,
+solennellement que Faust est pris d'une angoisse momentanée, d'un
+désespoir profond, mais pour réagir presque aussitôt. Le mouvement
+s'accentue; il s'enthousiasme de radieuses visions. La phrase musicale
+devient un cri de triomphe; les trompettes se font entendre: «Allons,
+debout, travail aux mille bras!..... Je veux créer merveille sur
+merveille..... mon œuvre est belle!» Et l'orchestre achève dans un
+tutti vigoureux cette merveilleuse péroraison que traverse un souffle de
+haute envolée.
+
+--La «grande cour du Palais» tel est le titre de la scène, dans laquelle
+Goethe a mis fin à la vie terrestre de son héros. Schumann en a fait la
+scène VI de sa partition, la conclusion de sa deuxième partie, sous la
+dénomination de «Mort de Faust».
+
+Devant le grand vestibule du palais, Méphistophélès appelle à lui les
+_Lemures_, spectres familiers, sorte de revenants auxquels l'antiquité
+donnait l'apparence de squelettes et qui, au moyen âge, formaient les
+Esprits de l'air. Avec quelques appels de trompettes et de trombones,
+soutenus par des triolets d'un mouvement rapide, Schumann évoque ces
+fantômes, et il a voulu que les parties d'alto et de ténor fussent
+chantées par des voix d'enfants, afin que le contraste fût plus frappant
+et la sonorité des timbres plus étrange. Le chœur des _Lemures_,
+creusant avec des gestes bizarres, sur l'ordre de Méphistophélès, la
+fosse destinée à contenir la dépouille mortelle de Faust, est une sorte
+de complainte, empreinte de tristesse, soutenue à l'orchestre par un
+accompagnement imitatif. L'apparition de Faust, sur les degrés de son
+palais, cherchant à se guider entre les piliers de la porte, est d'un
+effet saisissant; le compositeur, en employant la sonorité mystérieuse
+et un peu féerique des cors, a donné à cette page une impression de
+grandeur qui ne fait que s'accroître jusqu'au moment où Faust tombera
+entre les bras des spectres qui le coucheront sur le sol. Bercé par les
+illusions, malgré l'ironie implacable de Méphistophélès, il entend avec
+transport le cliquetis des bêches. C'est la multitude qui travaille pour
+lui; son œuvre doit grandir en paix..... Il appelle à lui
+Méphistophélès, son serviteur, qui rit à part de ses chimères: «Je veux
+fonder un brillant empire, dessécher les marais pestilentiels, ouvrir
+les espaces à des myriades pour qu'on y vienne habiter, non dans la
+sécurité sans doute, mais dans la libre activité de l'existence. Des
+campagnes vertes, fécondes!..... Celui-là seul est digne de la liberté
+comme de la vie qui sait chaque jour se la conquérir. De la sorte, au
+milieu des dangers qui l'environnent, ici l'enfant, l'homme, le
+vieillard passent vaillamment leurs années. Que ne puis-je voir une
+activité semblable exister sur un sol libre, au sein d'un peuple libre!
+Alors je dirais au moment: Attarde-toi, tu es si beau! La trace de mes
+jours terrestres ne peut s'engloutir dans l'Å’one.--Dans le pressentiment
+d'une telle félicité sublime, je goûte maintenant l'heure
+ineffable![35]»
+
+Et, sur ces mots, il tombe de toute sa hauteur sur le bord de la fosse
+qui va l'engloutir.
+
+La scène est grandiose.
+
+Cet enthousiasme de Faust, avant sa mort, et ce réveil d'activité ne se
+retrouvent-ils pas dans Goethe lui-même, au déclin de sa vie,
+reconstituant la bibliothèque d'Iéna, abattant les murailles, s'emparant
+de terrains nouveaux, embellissant les environs de la ville, comblant
+les fossés, élevant un observatoire, participant à la construction du
+palais de Weimar, créant la célèbre école de dessin, qui servit de
+modèle à celles d'Iéna et d'Eisenach, donnant, en un mot, une vive
+impulsion à l'activité de tous?
+
+Ce rayonnement de Faust au moment de sa mort, cette exaltation mystique
+n'est-ce pas également une sorte de sécurité puisée dans l'espoir de
+l'au-delà, ou encore une volupté du martyre qui se lit dans la figure de
+_Jésus lié à la colonne_, dû au pinceau de Sodoma et figurant au musée
+de Sienne?
+
+_Consommatum est!_ L'aiguille a marqué minuit. L'horloge s'arrête.....
+Tout est fini. L'âme de Faust s'est envolée!
+
+Schumann prolonge par de longs et doux accords les quelques mesures du
+chœur si empreintes d'un sentiment funèbre.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+Voici la clef de voûte de l'édifice! Dans l'interprétation de cette
+dernière partie du _Faust_ de Goethe, toute de mysticisme, qui vous
+conduit de rêve en rêve, de ciel en ciel, Schumann se révèle un
+interprète merveilleux. Disciple enthousiaste de Jean Paul, qui lui
+avait inculqué, à l'aurore de la vie, sa sensibilité outrée, son lyrisme
+échevelé, ses pensées flottantes et que «le son musical charmait et
+touchait indépendamment de tout dessin rythmique ou mélodique»[36], le
+maître de Zwickau, en suivant le vol hardi de Goethe vers l'empyrée, se
+complaisait dans une sorte de contemplation théologique, dans cette
+mysticité qui l'avait séduit, dans ce milieu intellectuel,
+supra-terrestre où il avait presque toujours vécu. Il possédait cette
+volupté de songe qui enlève les initiés au monde extérieur pour les
+mettre en quelque sorte en communication avec les esprits
+invisibles[37]. Aussi devait-il se passionner pour cette seconde partie
+du _Faust_, ne songer d'abord qu'à elle, en faire l'œuvre de toute sa
+vie et lui donner la place prépondérante[38]. Disons enfin et une fois
+de plus que, si Robert Schumann nous a donné, au point de vue musical,
+une si fidèle et poétique traduction de l'œuvre de Goethe, c'est
+qu'aussi bien que le poète de Francfort, il a été un des représentants
+les plus autorisés de la grande famille allemande et que tous les deux
+se retrouvent dans un trait commun: l'amour de la nature et le culte de
+la poésie mêlée à celui de la philosophie.
+
+Comme Goethe, Schumann a donc entrevu Faust au delà du tombeau. La scène
+se passe dans les régions idéales et éthérées, où les anges, flottant
+dans une atmosphère supérieure, transporteront la partie immortelle de
+Faust, qui sera accueillie par la pécheresse nommée autrefois
+_Gretchen_. C'est une ascension vers le _Féminin Éternel_, qui nous
+attire au ciel[39].
+
+Le début est admirable. Au milieu des montagnes, des rochers, des
+forêts, dans une profonde solitude vivent de pieux anachorètes dispersés
+dans les crevasses des rochers. Toute cette nature sauvage s'animera à
+leur voix. «On prêtera l'oreille aux grandes voix de la solitude,
+recueillies par Robert Schumann dans le prélude instrumental qui est
+suivi du chœur de saints anachorètes, à ces voix dont les rumeurs
+indéterminées se mêleront à ce chœur lui-même, sous la forme de sourds
+battements d'orchestre. Tout l'effet de ce court et austère prologue
+consiste en une succession de notes tour à tour portées l'une vers
+l'autre, soit en franchissant les larges intervalles de la sixte et de
+l'octave, soit pour se toucher à travers un faible intervalle de
+seconde. En l'absence de tout lien mélodique, elles ont l'air d'être
+suspendues et de ne reposer sur rien. Le mouvement alternatif de
+contraction et de dilatation qui règle leur marche est tout-à-fait
+comparable au mouvement incertain du regard lorsque, porté au loin ou
+ramené au plus près parmi de vastes espaces muets, il ne trouve pas un
+endroit qui l'attire ou l'engage à se fixer[40].»
+
+Ce merveilleux chœur «Le vent dans la forêt», d'une si majestueuse
+douceur, d'un contour si gracieux, accompagné par des batteries en
+triolets doit être exécuté lentement, comme l'indique du reste la
+partition. La nature n'est-elle pas présente dans ce splendide décor
+musical? Quelle atmosphère de mysticité dans ce tableau de saints
+anachorètes chantant, dans la solitude, les douceurs d'une vie
+patriarcale et honorant le mystère sacré de leur retraite.
+
+Le chant passionné du «Pater extaticus», qui se relie au chœur
+précédent, est délicieusement accompagné par le violoncelle solo, dont
+les traits en croches liées enlacent pour ainsi dire la mélodie divine,
+qui fait songer aux plus beaux _Lieder_ du maître. C'est une page d'une
+brûlante extase, dans laquelle il faut signaler la progression
+ascendante, principalement dans la phrase en majeur, se répétant par
+deux fois:
+
+[Sidenote: Pater extaticus.]
+
+[image: notation musicale: Sois moné-toi-le Viens, sois sans voi-le,]
+
+Quel cantique rempli de plus d'enthousiasme que celui du «_Pater
+profondus_» (Région profonde), qui aspire à saisir la grandeur de celui,
+dont la présence se révèle partout. Quel charme dans ce chant «Le sol
+frémit» et quel joli soupir du hautbois repris immédiatement par la
+voix: «Mon âme obscure en sa détresse»!
+
+Existe-t-il un chant plus vaporeux, dans sa brièveté, que celui du
+«_Pater seraphicus_» se liant au chœur des enfants bienheureux: «Père,
+dis-nous où nous sommes?» Et nous voici en plein ciel! Léonce Mesnard,
+auquel il faut souvent revenir lorsque l'on étudie les œuvres de Robert
+Schumann ou de Johannès Brahms, a très justement écrit au sujet de cette
+succession des enfants bienheureux, des anges novices et des anges
+accomplis qui représentent, tous les degrés de la nature céleste:
+«Vienne le moment où, sur les traces de l'auteur de _Faust_, Schumann
+fera monter ces petits, ces humbles, de la bouche desquels Dieu reçoit
+ses meilleures louanges, tout près du Créateur des mondes, ou bien les
+associera à l'adoration de l'_Éternel féminin_,--avec quelle fraîcheur
+d'accents la pureté préservée de l'enfance se distinguera de la pureté
+reconquise des âmes tendrement repentantes dans le _Chœur mystique_. Et
+comme, parmi ces ravissements célestes, se glisse un reflet idéal de
+cette aimable timidité de l'enfant, si avide de pardon que, le recevant,
+il n'ose y croire[41].» La première partie du chœur des enfants
+bienheureux a toute la grâce naïve d'un Noël, que relève un sentiment
+bien romantique.
+
+Le chœur des anges, planant dans les plus hautes sphères et portant la
+partie immortelle de Faust, est, lui, un merveilleux hosanna, célébrant
+la délivrance du héros et sa bienvenue dans l'empyrée. Puis survient ce
+délicieux épisode, d'une fraîcheur printanière «_De ces roses
+effeuillées_», chanté par le soprano solo et repris par le chœur. C'est
+une page digne d'être comparée aux plus beaux Lieder, émanant de la
+plume de Robert Schumann. Remarquez quelle légèreté donne au thème
+principal, à la divine mélodie, l'accompagnement à contre-temps, et
+comme ce thème, coupé par le _tutti_, se représente toujours avec
+grâce!
+
+L'épisode des «_Rases effeuillées_[42]» ne reporte-t-il pas le souvenir
+à la pléiade des peintres de l'école mystique, dont Fra Angelico fut le
+chef, surtout à Sandro Botticelli[43], ce disciple de Savonarole,--à ses
+œuvres toutes empreintes d'une poésie mélancolique qui «chante au fond
+de l'âme et longtemps y résonne en doux et mélodieux accords». Sans
+parler de cette œuvre de grâce, de cette fleur de rêve, l'_Allégorie du
+Printemps_, une des pages parmi les plus belles et les plus suggestives
+du maître, à l'Académie des beaux-arts de Florence, voyez au musée du
+Louvre, dans la salle réservée aux primitifs de l'Italie, l'adorable
+vierge entourée de l'enfant Jésus et de saint Jean. Comme la mysticité
+se révèle dans les doux et naïfs regards des deux enfants, dans les
+lignes si pures du visage! C'est dans un nimbe d'or et de roses que
+s'estompe l'angélique figure de la Vierge, avec les yeux baissés,
+presque clos, ses beaux cheveux blonds à peine dissimulés sous une gaze
+blanche, d'une transparence aérienne. En plaçant cette scène divine dans
+un jardin fleuri de roses qui font cortège à la «_Mater gloriosa_»,
+Botticelli a encore ajouté une note plus troublante à cette œuvre, la
+genèse même de l'art toscan.
+
+Et ces enfants bienheureux ne font-ils pas songer à ce bel enfant du
+tableau de Ghirlandajo, également au musée du Louvre[44]? Quelle
+intensité d'expression dans la tête de cet adolescent aux boucles
+blondes tombant sur les épaules et coiffée d'une petite toque rouge!
+Élevant son regard vers le saint personnage, dont la figure souriante et
+pleine d'affection semble l'encourager, ne semble-t-il pas prononcer les
+mots mis par Goethe dans la bouche des enfants bienheureux: «Dis, père,
+où sommes-nous»?
+
+Ainsi que la poésie de Goethe, la musique de Robert Schumann s'élève
+d'ascension en ascension. Véritable inspiration du génie est ce chœur
+des anges novices (_Die jüngern Engel_); le mélange du rythme ternaire
+dans la partie de chant et du rythme binaire à l'orchestre laisse une
+impression étrange d'impalpable, de voilé comme la vapeur du nuage
+enveloppant la troupe agile des enfants bienheureux, qui s'envole dans
+le liquide azur de l'air. Et sur ce chœur se greffe une courte phrase
+pleine d'amour divin.
+
+Quelle douceur et quelle grâce attendrie dans le chœur des anges
+accueillant l'âme de Faust, rappelant dans la conclusion «_Qu'il soit le
+bienvenu_» la contexture du ravissant motif «_De ces roses
+effeuillées_»!
+
+L'Hosanna qui le suit est, au contraire, un éclatant et majestueux chant
+de victoire, possédant la carrure des pages magistrales de Bach ou de
+Hændel. Le ciel s'est entrouvert; les légions célestes exultent.
+
+De toute beauté est l'invocation du Dr Marianus «_Ô ciel immense_»,
+suivie d'un cantique d'une pureté absolument idéale, adressée à la
+Vierge:
+
+ «_Toi qui règnes par l'amour_
+ _Ô maîtresse du monde._»
+
+Le dessin des harpes et les jolies notes du hautbois qui tantôt répond à
+la voix, tantôt l'accompagne discrètement, sont de véritables perles,
+sorties de l'écrin de Schumann. Dans toutes ces pages, le grand musicien
+a vaincu les difficultés qui pouvaient résulter de l'interprétation du
+texte et a su éviter la monotonie par les contrastes les plus frappants.
+
+À la voix du Dr Marianus viennent se joindre le chœur des pénitentes,
+et les voix suppliantes de la grande pécheresse, la femme Samaritaine et
+Marie Égyptienne. C'est une longue phrase, composée de notes égales en
+valeur, qui monte et descend et ne prend fin qu'au moment où une
+pénitente, celle qui fut autrefois Marguerite, se prosterne devant la
+«_Mater gloriosa_» planant dans l'atmosphère, pour proclamer le retour
+de celui qu'elle aima sur la terre. La mélodie est courte; mais elle est
+pleine de tendresse épanouie et rappelle telles pages gracieuses du
+_Paradis et la Péri_. Le chœur la reprend, du reste, immédiatement, mais
+en valeurs diminuées; puis, dans un mouvement plus vif, la voix de
+Marguerite se fait entendre, accompagnée par la voix d'alto et les
+dessins en croches liés et exécutés pianissimo par l'orchestre.
+
+À cette dernière et touchante intervention de Marguerite la Mère des
+cieux fait entendre cette parole consolatrice:
+
+ «_Monte toujours plus haut vers la sphère divine_
+ _Il te suivra, s'il te devine._»
+
+La musique est aussi sobre que le texte et deux notes, _mi_ et _fa_
+naturel, suffisent à Robert Schumann pour établir le contraste voulu
+entre cette voix glorieuse planant au plus haut de l'empyrée et celles
+des suppliantes.
+
+Le Dr Marianus adresse une dernière invocation à la Vierge.
+
+Aussitôt commence ce chœur mystique, l'apothéose de l'œuvre! Pages
+admirables dans le style fugué, à travers lesquelles passe le grand
+souffle de Bach et de Beethoven[45]. Comme tout s'enchaîne logiquement,
+merveilleusement! Les voix débutant pianissimo, avec des tenues de
+trombones, s'étagent successivement et se réunissent, en passant par un
+_crescendo_ habilement ménagé, dans un embrasement général. Puis, comme
+dans les œuvres religieuses des deux grands maîtres, précurseurs de
+Robert Schumann, le quatuor intervient pour jeter sa note douce et
+idéale. Le chœur reprend bientôt dans une forme plus moderne et dans un
+mouvement vif pour chanter la gloire de la Femme éternelle, de la reine,
+de la vierge d'amour
+
+ _Le Féminin éternel_
+ _Nous attire au ciel._»
+
+Puis tout s'éteint graduellement et doucement dans une sorte de
+symphonie mystérieuse et murmurante.
+
+«L'exécutant d'une symphonie musicale ignore ce que sa main et sa voix
+produisent sur celui qui l'écoute[46]».
+
+Il en est de même de toute œuvre d'art qui porte en soi une vertu
+souvent ignorée de son créateur. Goethe, en chantant la gloire divine,
+pouvait-il prévoir qu'il transmettrait à un illustre traducteur, Robert
+Schumann, cette céleste étincelle, cette flamme intérieure, nécessaires
+pour conduire la pauvre âme de Faust de ciel en ciel et pour glorifier
+l'_Éternel Féminin_ avec ces harmonies qui semblent nous transporter
+dans la région du rêve, en des Élysées ignorés.
+
+* * *
+
+Il faudrait citer, dans leur entier, les belles pages qu'un poète, un
+philosophe de haute envergure, M. E. Schuré, a consacrées, dans le
+_Drame musical_, au _Faust_ de Goethe.
+
+Nous en détacherons le fragment suivant, qui sera la conclusion la plus
+éloquente que nous puissions imaginer de notre étude sur la partition de
+R. Schumann et sur la réunion nécessaire de la poésie et de la musique
+impliquée par le second _Faust_:
+
+ «La poésie est revenue, avec Shakespeare, à la mimique vivante et
+ persuasive; avec le _Faust_ de Goethe elle revient aussi à la
+ musique, ou du moins elle y touche. Quoique l'ensemble du poème se
+ maintienne dans la langue du drame parlé, l'appel pressant de la
+ poésie à la musique n'est nulle part plus sensible qu'ici. Comment
+ nous représenter sans musique l'évocation de l'Esprit de la Terre,
+ la matinée de Pâques et tant d'autres scènes? Si la seconde partie
+ de la tragédie se dérobe à la mise en scène, c'est que la musique
+ seule la rendrait possible. Seule, elle pourrait faire sortir de
+ l'abîme l'image rayonnante d'Hélène et faire résonner la lyre et la
+ voix d'Euphorion. Le même fait que nous avons noté à propos de la
+ tragédie d'Eschyle et de Sophocle revient s'imposer à nous: dès que
+ le drame s'élève aux plus hautes sphères, il réclame la musique et
+ demeure incomplet sans elle.
+
+ «Si cette vérité nous frappe à chaque instant dans le premier et le
+ second _Faust_, elle éclate avec force à la conclusion du poème.
+ Après la mort de son héros, Goethe sentait le besoin de nous donner
+ la substance idéale de sa vie en une image grandiose et de nous
+ emporter, pour conclure, aux régions les plus pures de la pensée et
+ du sentiment. C'est pour cela qu'il fait descendre le ciel sur les
+ cimes de la terre et nous représente la transfiguration de Faust
+ parmi les saints et les anachorètes campés dans des gorges
+ montagneuses qui avoisinent l'éternel azur..... Ici nous
+ n'approchons plus seulement de la musique, nous y voguons à pleines
+ voiles. Dans ces rythmes fluides, dans ces extases débordantes, ces
+ ivresses d'amour et de sacrifice, nous sentons déjà les élancements
+ de la mélodie et les effluves de la symphonie...............
+
+ «.....Là, dans cette région sublime, où Faust est accueilli par
+ l'âme transfigurée de Marguerite, où les splendeurs mêmes du monde
+ visible s'évanouissent et ne semblent plus que des symboles
+ passagers, là ou l'_Éternel Féminin_ flotte au-dessus des dernières
+ cimes sous la figure rayonnante de la _Mater gloriosa_ et attire
+ les âmes en haut par la force de l'amour,--là aussi règne le
+ souffle tout puissant de la musique.»
+
+Si M. Édouard Schuré avait eu connaissance de la partition de Robert
+Schumann, au moment où il écrivit son beau _Drame musical_, nul doute
+qu'il n'eût fait revivre dans une auréole de gloire le compositeur
+génial qui avait eu l'audace de se porter le médiateur heureux de cet
+accord entre les deux grandes muses!
+
+
+
+
+LE REQUIEM ALLEMAND
+DE
+JOHANNÈS BRAHMS
+
+Mars 1891.
+
+
+Lorsqu'on passe en revue l'œuvre magistral de Johannès Brahms, les
+symphonies puissantes, les lieder si profondément sentis avec les
+ingénieux accompagnements du clavier, les beaux sextuors, quintettes,
+quatuors, trios, marqués d'une griffe si personnelle, la cantate de
+_Rinaldo_, merveilleuse traduction de la poésie de Goethe, les chœurs
+religieux ou profanes, revêtus d'un coloris étrange, sévère, le _Requiem
+allemand_, enfin, qui mit le sceau à sa réputation de l'autre côté du
+Rhin,--quand on étudie l'homme, fuyant le mirage trompeur des
+applaudissements mondains, presque bourru pour les importuns qui
+voudraient franchir la porte de son temple, ne vivant que pour l'art,
+loin du bruit, loin de la foule, poursuivant avec acharnement le but
+élevé qu'il a toujours eu en perspective,--quand on voit l'artiste qu'il
+est, actif, laborieux, plein d'admiration et de respect pour les
+Olympiens qui l'ont précédé dans la carrière, fervent disciple du vieux
+_cantor_ de l'église Saint-Thomas de Leipzig, maître de son métier comme
+l'étaient les plus grands maîtres du passé, ne laissant échapper de sa
+plume que des œuvres mûrement élaborées, puisant ses inspirations aux
+sources mêmes de la Nature,--quand on admire sa belle tête, si
+puissamment intelligente,--on ne peut que penser à celui qui fut le
+Michel-Ange de la _Symphonie_, à Beethoven et aussi au chantre du
+_Paradis et la Péri_, de _Faust_, à cette splendide organisation qui fut
+Robert Schumann.
+
+On s'explique alors les paroles prophétiques du maître de Zwickau: «Il
+est venu cet élu, au berceau duquel les grâces et les héros semblent
+avoir veillé. Son nom est _Johannès Brahms_; il vient de Hambourg... Au
+piano, il nous découvrit de merveilleuses régions, nous faisant pénétrer
+avec lui dans le monde de l'Idéal. Son jeu empreint de génie changeait
+le piano en un orchestre de voix douloureuses et triomphantes. C'étaient
+des sonates où perçait la symphonie, des lieder dont la poésie se
+révélait... des pièces pour piano, unissant un caractère démoniaque à la
+forme la plus séduisante, puis des sonates pour piano et violon, des
+quatuors pour instruments à cordes et chacune de ces créations, si
+différente l'une de l'autre qu'elles paraissaient s'échapper d'autant de
+sources différentes...... Quand il inclinera sa baguette magique vers de
+grandes œuvres, quand l'orchestre et les chœurs lui prêteront leurs
+puissantes voix, plus d'un secret du monde de l'Idéal nous sera
+révélé....»
+
+* * *
+
+Avant d'aborder le _Requiem allemand_, Johannès Brahms avait déjà fait
+plusieurs essais dans le genre religieux. C'est ainsi qu'il avait
+composé le petit _Ave Maria_ (op. 12) pour voix de femmes, le _Chant des
+Morts_ (op. 18) pour chœur et instruments à vent, les _Marienlieder_
+(op. 22), le 23e _Psaume_ (op. 27), pour voix de femmes à trois
+parties avec accompagnement d'orgue, les _Motets_ (op. 29) pour chœur à
+cinq parties sans accompagnement, le _Geistliche Lied_ de P. Flemming
+(op. 30) et enfin les _Chœurs religieux_ pour voix de femmes.
+
+Dans toutes ces œuvres, le maître de Hambourg a su allier les formes les
+plus sévères au charme qui se dégage des ressources de l'harmonie
+moderne. Il y a imprimé une note très personnelle, très suggestive; il
+était préparé à ces travaux semi-religieux par les études empreintes de
+gravité auxquelles il s'était livré avec passion dès la prime jeunesse
+et qui devaient le conduire au but le plus élevé de l'art musical. Il
+est utile d'ajouter que la plupart de ces compositions n'ont pas été
+conçues par l'auteur dans le but d'être exécutées à l'église.
+Quelques-unes, notamment les _Marienlieder_, ne sont qu'une traduction
+aussi fidèle que possible du texte, de ces antiques chansons pieuses,
+qui font songer aux madones de Memling, de Van Eyck; elles en donnent le
+sens intime, dégagé de tout caractère liturgique.
+
+«Le _Requiem allemand_, a très justement dit le regretté Léonce Mesnard,
+dans sa belle étude sur Johannès Brahms[47] n'est pas franchement
+sécularisé comme les compositions du même ordre, développées ou fort
+abrégées, qui portent le nom de Schumann; il n'a pas non plus reçu
+l'empreinte liturgique que portent, expressément quoique diversement
+marquée, les chefs-d'œuvre de Mozart, de Berlioz, de Verdi. Tout à fait
+religieuse par le choix des textes qu'elle adopte pour les traduire,
+l'œuvre est traitée avec la liberté relative impliquée par le fait même
+d'un choix qui réunit ces textes, recueillis ça et là dans l'Écriture.
+Au lieu d'une nouvelle interprétation musicale du sombre office
+catholique, c'est comme un harmonieux rituel formé d'élévations
+consolantes et de méditations chrétiennes sur ce triple sujet, la Vie,
+la Mort, l'Éternité. Les chants qui se transmettent ce thème et ses
+variantes avec un recueillement grave, mais nullement uniforme,
+paraîtront, en général, appartenir au genre tempéré, si on les compare à
+ces alternatives, à ces ripostes du pour ou du contre, soutenues à
+outrance par Berlioz ou par Verdi».
+
+* * *
+
+Le _Requiem_ de J. Brahms a été composé non sur des paroles latines,
+mais sur des paroles allemandes, d'où son nom de _Requiem allemand_.
+
+Ce n'est plus le sombre _Dies iræ_ des offices catholiques qui a inspiré
+tour à tour les maîtres, qu'ils se nomment Mozart, Cherubini, R.
+Schumann, Berlioz, F. Kiel, Verdi. Tous, bien que de tendances ou
+d'écoles absolument opposées, ont serré de près le texte liturgique.
+
+L'œuvre de Brahms est bien différente. Par suite du choix fait par lui,
+dans les Saintes Écritures, d'épisodes se rapportant à la Vie, la Mort
+et l'Éternité, il a été forcément amené à faire passer à travers cette
+composition semi-religieuse un souffle romantique et printanier,
+évoquant le souvenir de ses plus beaux lieders. À côté de pensées
+empreintes de tristesse s'épanouissent des hymnes d'espérance, de
+triomphe. Brahms a tiré le plus heureux parti de ces contrastes.
+
+_Nº 1. Chœur._--Dès l'entrée en matière, après une courte introduction
+de l'orchestre où dominent les altos et violoncelles, sorte de plainte
+douloureuse, le chœur, dans un mouvement d'_andantino_, fait espérer
+doucement à ceux qui souffrent la consolation de Dieu. Pleine de
+tristesse et en même temps d'espérance est la phrase caressante qui
+s'arrête par instants, pour donner brièvement la parole aux instruments,
+notamment au hautbois. Puis se développe plus longuement le second motif
+en mineur sur les paroles: «Ceux qui sèment avec larmes moissonneront
+avec allégresse», et dans lequel se retrouvent, avec la phrase de
+l'introduction orchestrale, ces harmonies préférées par Brahms,
+remplies d'un sentiment profond. La mélodie, soutenue un moment par les
+accompagnements en triolets, sorte de pulsation de l'orchestre,
+s'épanouit adorablement sur les mots: «avec allégresse moissonneront».
+Après une interruption du chœur, pendant laquelle les violoncelles font
+entendre à nouveau le motif de l'introduction, les voix s'éteignent
+mélodieusement et pianissimo: «Bien heureux, bien heureux». Enfin le
+premier chœur reparaît pour s'achever dans une courte et belle
+apothéose, avec l'intervention des harpes. Dans cette première partie,
+il est à remarquer que l'auteur a supprimé totalement les violons pour
+ne laisser apparaître, comme instruments à cordes, que les violoncelles
+et altos, et donner ainsi à l'ensemble de la trame musicale un caractère
+plus grave et plus solennel.
+
+_Nº 2. Chœur._--Le petit prélude orchestral en mode de marche à 3/4, et
+exécuté _mezza voce_, est d'une sonorité grave et caressante tout à la
+fois, avec l'emploi presque constant des contrebasses en pédale et
+l'intervention des timbales. Il rappelle beaucoup telle ou telle page
+très caractéristique de Brahms, surtout dans les traits en trois croches
+liées des violons et des altos: c'est pour ainsi dire la signature, le
+monogramme du maître. Elle se développe gravement cette belle marche,
+pendant que le chœur, dans un superbe lamento, exprime cette triste et
+sombre idée: «Car toute chair est comme l'herbe et toute gloire humaine
+est comme l'humble fleur de l'herbe».
+
+La seconde partie (Lettre C), d'un mouvement plus animé «Soyez patients
+mes bien aimés» contraste vivement avec la précédente; toutes deux
+forment une antithèse très marquée de la félicité et de la douleur.
+C'est un frais _lied_, dans le style d'un Noël plein de naïveté, comme
+Brahms en a laissé si souvent et si heureusement échapper de sa plume.
+Voilà une note, toute particulière, s'éloignant absolument, aussi bien
+par la forme que par le fond, du caractère liturgique, propre au
+_Requiem_, sur les paroles latines. Quel délicieux accompagnement que
+celui dans lequel l'auteur a su rendre par de légers staccati (flûtes et
+harpes) l'effet résultant du texte, indiquant que le laboureur doit
+patienter jusqu'à ce qu'il ait reçu _la pluie du matin_[48]! Et quelle
+adorable conclusion sur ces paroles pianissimo du chœur: «Il patiente»
+avec les quelques notes finales du cor, cet instrument si cher à Brahms.
+
+Après la reprise de la marche et du premier motif choral l'orchestre et
+les chœurs attaquent une phrase large et grandiose, «Mais la parole
+reste dans l'éternité» qui se lie de suite au beau chœur final en forme
+de fugue: «Ils viendront les rachetés», dans lequel les instruments
+répondent par des accords vigoureusement accentués aux masses chorales.
+Remarquons le charme, la douceur qui se dégagent, à deux reprises
+différentes, et après les chants de triomphe, de la traduction musicale
+des mots «...reposera sur eux»,--et enfin la belle péroraison, où les
+voix, après un grand éclat, s'éteignent, accompagnées pianissimo par de
+ravissants traits des cordes, en gammes descendantes et montantes,
+soutenus par les trombones.
+
+_Nº 3.--Baryton solo et chœur._--Le solo que chante le baryton «Dieu
+enseigne-moi» est d'un style sévère et triste; il donne très exactement
+l'impression du néant des choses d'ici-bas, des vanités terrestres. Le
+chœur reprend et accentue l'humble prière. Puis, dans une phrase plus
+mouvementée, plus énergique, qui est redite immédiatement par le chœur,
+le solo s'écrie: «Père, devant toi s'anéantissent mes jours». Notons
+l'effet troublant qui se dégage après le crescendo, et l'arrêt subit de
+l'ensemble des voix s'éteignant sur les mots «Un rien».
+
+Tout ce qui suit est très dramatique, jusqu'à la courte et adorable
+phrase en majeur «J'espère en toi seul», dans laquelle les voix entrent
+successivement pianissimo, avec une phrase liée de neuf noires groupées
+trois par trois, pour aboutir à cette majestueuse et terrible fugue, où
+la pédale sur la note _ré_ résonne et bourdonne sans interruption,
+pendant que les masses chorales se développent fortissimo, soutenues par
+les traits en croches largement détachés des instruments à cordes. C'est
+une page unique en son genre et qui produit un effet des plus
+saisissants, lorsque l'orchestre et les chœurs forment une armée
+nombreuse et compacte.
+
+_Nº 4.--Chœur._--C'est encore dans le style tendre et gracieux du lied,
+ne s'éloignant pas toutefois de la gravité qui règne dans l'ensemble de
+l'œuvre, que Brahms a traduit ces pensées plus consolantes: «Bien douces
+sont tes demeures, ô Dieu d'Israël». Le charme qui enveloppe l'auditeur
+est encore augmenté par la richesse de l'orchestration, par cette
+mélodie touchante des violons (Lettre A) et ces pizzicati des
+violoncelles, que l'auteur a employés souvent et avec le plus heureux
+résultat dans le cours du _Requiem_. La phrase caressante des voix en
+croches liées deux à deux sur les mots «en te louant à jamais» est une
+sorte d'association du legato employé pour la mélodie et du staccato
+réservé à l'accompagnement.
+
+_Nº 5.--Soprano, solo et chœur._--Délicieux sont les violons en
+sourdine, avec les petites phrases que se renvoient le hautbois, la
+flûte et la clarinette. Sur cette trame gracieuse et légère s'enlève le
+solo de soprano, reproduisant à peu près la mélodie de l'orchestre:
+«Vous qu'afflige la douleur espérez...» La voix semble venir de la voûte
+céleste pour annoncer les consolations futures; et le chœur répond
+_mezza voce_: «Je vous consolerai comme une mère». Toutes ces pages sont
+d'une couleur douce et légère,--une fresque de Bernardino Luini; c'est
+un murmure délicieux qui s'évanouit peu à peu et idéalement sur les
+paroles du soprano, soutenu par les masses chorales: «Vers vous je
+reviendrai... je reviendrai».
+
+_Nº 6.--Baryton solo et chœur._--Voici le point culminant de la
+partition, la clef de voûte de l'édifice. Après une entrée du chœur,
+pleine de tristesse, sorte de lamentation ou psalmodie qu'accentuent les
+violons en sourdine, ainsi que les violoncelles et contrebasses en
+_pizzicati_ «Nous n'avons ici de durable cité», le baryton solo annonce
+la résurrection dans un style large et solennel; les voix, répondant
+_pianissimo_, s'élèvent par des gradations successives jusqu'à cette
+explosion grandiose: «Les trompettes retentiront». C'est un déchaînement
+monstrueux des chœurs et de l'orchestre, «où s'agitent et se tordent à
+l'appel des sons, le tumultueux effarement, la terreur suprême qui
+condamnent à ne pouvoir se fuir elles-mêmes des âmes éperdues», et où la
+Vie accuse hautement son triomphe sur la Mort. La fugue qui suit, bien
+que très mouvementée, pâlit à côté de ce formidable chœur qui porte
+l'émotion à son comble.
+
+_Nº 7.--Chœur._--«Gloire à ceux qui meurent dans le Seigneur» chantent
+les voix accompagnées par l'orchestre, dont le trait persistant et
+consistant en une suite de notes liées deux à deux est une des formules
+préférées de J. Brahms et qui rappellerait le vieux et sublime Maître,
+qu'il a si profondément étudié, Jean-Sébastien Bach! Puis, ce chœur
+s'apaise un instant pour murmurer: «Oui, l'Esprit dit qu'ils reposent de
+leurs souffrances», et, alors, se dessine en majeur cette délicieuse
+phrase chorale qui met si merveilleusement en relief le dessin des
+instruments à cordes en douze croches liées par groupes de six. Enfin,
+comme apothéose finale, retentit pour la dernière fois le beau motif du
+premier chœur de la partition, soutenu par les sons voilés de la harpe.
+
+L'œuvre s'achève ainsi dans un sentiment d'espérance, de paix et de
+pardon, qui donne bien la synthèse de la conception du Maître.
+
+* * *
+
+Les trois premiers morceaux du _Requiem allemand_ (op. 45) furent
+exécutés à Vienne, en 1867, sous la direction de Herbeck.
+
+L'œuvre entière (à l'exception du chœur nº 5--«Vous qu'afflige la
+douleur») fut jouée, le 10 avril 1868, dans la Cathédrale de Brème. Le
+retentissement qu'eut cette œuvre magistrale la répandit rapidement en
+Allemagne et en Suisse, où elle fut exécutée souvent, notamment dans la
+belle Cathédrale de Bâle.
+
+C'est pendant un séjour à Bonn, au cours de l'été de 1868, que J. Brahms
+s'occupa du _Requiem allemand_, qui fut édité chez J. Rieter-Biedermann,
+à Winterthur (Suisse), puis à Berlin.
+
+En France, la première audition du _Requiem allemand_, fut donnée aux
+Concerts populaires, sous la direction de Pasdeloup; mais l'exécution
+fut si faible, que l'œuvre ne fut pas comprise et passa inaperçue.
+
+En montant le _Requiem allemand_, et en l'exécutant le 24 mars 1891 à la
+Chapelle du Palais de Versailles, la Société l'_Euterpe_, a poursuivi
+noblement la mission qu'elle s'est imposée. Bien que les chœurs fussent
+en nombre restreint et que l'orchestre, auquel avait été adjoint le
+grand orgue pour remplacer les instruments à vent, fut réduit au double
+quatuor, l'œuvre, qui avait été étudiée consciencieusement de longue
+date, sous l'intelligente direction de M. Duteil d'Ozanne, est venue en
+pleine lumière.
+
+
+
+
+LETTRES INÉDITES
+DE
+GEORGES BIZET
+
+
+
+
+LETTRES À PAUL LACOMBE
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Dans la consciencieuse étude qu'il a faite sur _Georges Bizet et son
+œuvre_, M. Charles Pigot a donné nombre d'extraits de lettres de
+l'auteur de _Carmen_. La brochure qu'a publiée M. Edmond Galabert et qui
+a pour titre: _Georges Bizet, Souvenirs et Correspondance_, a permis
+également aux admirateurs du jeune maître, enlevé dans la force de
+l'âge, de connaître ses pensées sur l'art, qui avait pris toute sa vie.
+
+Voici qu'aujourd'hui un heureux hasard a mis entre nos mains vingt-deux
+lettres échangées entre Georges Bizet et le compositeur Paul Lacombe.
+C'est une correspondance intime, dans laquelle Bizet, tout en donnant au
+jeune musicien des conseils qu'il avait sollicités, livre tous ses
+secrets, se montrant pour ainsi dire _à nu_: L'amitié, qui s'était
+établie rapidement entre deux âmes faites pour se comprendre, avait
+donné naissance à des confidences, à des effusions, qui mettent en
+pleine lumière les adorations de l'auteur de _Carmen_ pour la divine
+muse, comme elles laissent entrevoir ses antipathies.
+
+Ce qui se dégage, au point de vue artistique, de la lecture de ces
+lettres, c'est un éclectisme qui, malgré l'admiration très marquée de G.
+Bizet pour l'École allemande, ne le porte pas d'une manière irrésistible
+vers la réforme wagnérienne et lui permet de se laisser séduire par le
+côté sensuel de la musique italienne.--S'il place Beethoven au sommet de
+l'échelle musicale, il laisse un peu Wagner à l'écart.--Lorsqu'il en
+parle, c'est surtout pour dénigrer l'homme.
+
+Ainsi celui, auquel les critiques de la première heure reprochaient
+étourdiment ses tendances wagnériennes, ne professait pour les œuvres du
+maître de Bayreuth qu'une admiration restreinte. Toute sa vie, il avait
+eu à réagir contre cette appellation de «farouche Wagnérien» qui lui
+avait été décochée, on ne sait trop vraiment pourquoi. Car aucune de ses
+œuvres n'accuse de tendances wagnériennes.--Qui sait si ce reproche
+constant qui lui fut adressé, bien à tort dès le principe, de s'être
+inféodé à la _musique de l'avenir_, ne l'amena pas, sans qu'il s'en
+rendit compte lui-même, à éprouver une sorte de répulsion pour le grand
+compositeur, dont il reconnaissait dans une certaine mesure les facultés
+géniales, mais qu'il détestait comme homme privé!
+
+Il ne séparait pas assez l'homme de l'artiste.
+
+Georges Bizet avait, au reste, fort peu pénétré dans les arcanes de la
+musique wagnérienne; il devait même à peine connaître les œuvres de la
+dernière manière. Lorsqu'il avait assisté à l'interprétation de _Rienzi_
+au Théâtre-Lyrique, sous la direction de Pasdeloup, il avait été frappé
+de la grandeur de certaines parties de cet opéra et, malgré quelques
+critiques assez vives, il résumait son impression dans ces lignes: «Une
+œuvre étonnante, _vivant_ prodigieusement; une grandeur, un souffle
+olympien![49]» Qu'aurait pensé plus tard l'auteur de _Carmen_, s'il lui
+avait été permis d'assister à l'éclosion de ces chefs-d'œuvre: l'_Anneau
+du Nibelung_, _Parsifal_, etc., dans le temple élevé à Bayreuth? Mais ce
+ne fut qu'en l'année 1876 que fut terminée la construction du théâtre de
+Wagner et qu'eut lieu, dans cette même année, la représentation de
+l'_Anneau du Nibelung_. Or Georges Bizet avait été enlevé prématurément
+l'année précédente, le 3 juin 1875!
+
+Admirateur des premières œuvres de Verdi, où se reflètent les qualités
+comme les défauts du maître italien, il l'abandonne lorsqu'il cherche, à
+partir de _Don Carlos_, non pas positivement à se rapprocher de l'École
+wagnérienne, comme le dit Bizet, mais à modifier sa manière, en opérant
+ce mouvement _en avant_, qui est le fait des grands et véritables
+artistes. Et cette transformation s'accentua dans _Aïda_ et _Otello_.
+
+Après la première représentation de _Don Carlos_, il écrit à son ami:
+«Verdi n'est plus italien; _il veut faire du Wagner_.... il a abandonné
+la sauce et n'a pas levé le lièvre.--Cela n'a ni queue ni tête... Il
+veut faire du style et ne fait que de la prétention, etc...» C'est une
+opinion toute contraire à celle qu'émit E. Reyer, dans son article du 26
+avril 1876, lorsqu'il rendit compte de l'exécution d'_Aïda_ au
+Théâtre-Italien. Il s'exprimait ainsi: «N'est-ce pas un fait fort
+intéressant que cette transformation s'opérant tout à coup dans le
+style, dans la manière d'un compositeur qui, ayant atteint aux dernières
+limites de la popularité, pouvait se croire arrivé à l'apogée de la
+gloire? Je n'irai pas jusqu'à dire que M. Verdi ait été touché de la
+grâce... Mais les tendances qu'il avait manifestées dans _Don Carlos_ et
+qu'il a montrées dans _Aïda_ d'une façon beaucoup plus évidente, n'en
+constituent pas moins un hommage rendu au mouvement musical contemporain
+et un effort sérieux vers un progrès, vers un idéal entrevu.»
+
+Nous partageons entièrement l'avis de l'illustre auteur de _Sigurd_ et
+nous estimons qu'en renonçant aux concessions faites au goût d'un public
+ignorant et introduites par lui dans ses premiers opéras, Verdi n'a pas
+abdiqué sa personnalité et que ses dernières œuvres, y compris
+_Otello_, n'ont rien à voir avec les drames lyriques de Richard Wagner.
+
+Georges Bizet n'a-t-il pas agi de même, lorsqu'il abandonna, après les
+_Pêcheurs de Perles_ et la _Jolie fille de Perth_, les sentiers battus
+pour entrer dans une voie nouvelle? Fallait-il l'accuser pour cela,
+comme l'ont fait légèrement les critiques de la première heure,
+d'appartenir à l'École wagnérienne?
+
+C'est lui-même qui nous édifiera sur ce point dans une lettre qu'il
+adressait à certain critique d'art, après l'exécution de la _Jolie fille
+de Perth_:
+
+«Non, monsieur, pas plus que vous, je ne crois aux faux dieux et je vous
+le prouverai. J'ai fait _cette fois encore_ des concessions _que je
+regrette_, je l'avoue. J'aurais bien des choses à dire pour ma
+défense.... devinez-les! _L'école des flonflons, des roulades, du
+mensonge, est morte, bien morte!_ Enterrons-la sans larmes, sans regret,
+sans émotion et... _en avant_!»
+
+Son amour pour le côté sensuel de la musique italienne, dont il nous
+fait la confidence, s'atténuera donc, dans une certaine mesure,
+lorsqu'il abordera des œuvres plus sérieuses, et marquant un pas en
+avant. Avec sa nature si pétrie d'intelligence et si bien douée au point
+de vue artistique, il comprendra que les vieux moules se sont brisés et
+il sera un des premiers à entrevoir la vive lumière qui se lève à
+l'horizon. Il aura frayé la route à ses contemporains, en s'élançant
+audacieusement à la recherche de la vérité dans l'art dramatique, sans
+pour cela s'être mis à la remorque de personne, surtout de Richard
+Wagner.
+
+_Carmen_ et l'_Arlésienne_ sont là pour le prouver.
+
+Il pourra certes chercher encore «à s'égarer dans les mauvais lieux
+artistiques»; mais il n'en rapportera pas de déplorables habitudes.
+
+L'École des roulades, des flonflons aura bien disparu!
+
+* * *
+
+--La majeure partie des lettres que nous publions n'était pas datée. Il
+a été facile de préciser quelques dates, en prenant pour base les
+faits, les exécutions de certaines œuvres indiqués dans la
+correspondance. C'est ainsi que dans la première de ces lettres il
+accuse 28 ans; il est donc hors de doute qu'elle fut écrite en 1866,
+puisque Georges Bizet est né en 1838[50]. Il y avait peut-être un écueil
+à publier, dans leur entier, ces souvenirs épistolaires, dans lesquels,
+à travers maintes anecdotes et appréciations sur l'art et sur ses plus
+illustres interprètes, l'auteur donne des détails un peu techniques,
+ayant trait presqu'exclusivement aux œuvres d'un compositeur. Mais,
+après réflexion, nous avons pensé qu'il serait intéressant de connaître
+de quelle manière Georges Bizet professait, et quelles tendances il
+cherchait à inculquer à ses élèves;--c'est même là un point spécial
+qu'éclaire d'un jour tout nouveau cette correspondance intime.
+
+Dans la spiritualité de cette physionomie sympathique, douce et
+énergique tout à la fois, que nous avons connue, dans la franchise et
+l'acuité de ces yeux s'abritant derrière le lorgnon, dans le front
+puissant recouvert en partie par une luxuriante chevelure, dans l'ovale
+un peu court de la figure encadrée d'une barbe d'un blond ardent et
+mouvementée, ne retrouvons-nous pas cette nature primesautière,
+nerveuse, chaleureuse, pleine d'élan et d'audace qui se livre si
+entièrement dans les lettres qu'on va lire?
+
+HUGUES IMBERT.
+
+
+
+
+_Première Lettre._
+
+1866.
+Monsieur,
+
+J'ai reçu votre lettre et votre envoi--
+
+Et d'abord, monsieur, à qui dois-je le plaisir d'entrer en relation avec
+vous?.....
+
+J'ai 28 ans.--Mon bagage musical est assez mince. Un opéra très discuté,
+attaqué, défendu..... en somme une chute honorable, brillante, si vous
+permettez cette expression, mais enfin une chute. Quelques mélodies...
+sept ou huit morceaux de piano... des fragments symphoniques exécutés à
+Paris... et c'est tout. Dans quelques mois, un grand ouvrage..., mais
+ceci est la peau de l'ours... n'en parlons pas.--Les artistes et le
+monde parisien me connaissent..... au total 4 ou 5,000 personnes que
+nous nommons ici: Tout Paris!... Mais je suis parfaitement ignoré en
+province... Mes _Pêcheurs de perles_ vous seraient-ils tombés sous la
+main et y auriez-vous puisé la confiance dont vous m'honorez? Ce serait
+bien flatteur pour moi..., mais j'en doute. Dites-moi donc le nom de
+notre intermédiaire, afin que je puisse le remercier chaleureusement.
+
+J'accepte en principe votre proposition.--Mais, avant de commencer, il
+faut que je sache ce que vous voulez faire. Si j'en crois les
+remarquables échantillons que vous m'adressez, vous désirez pousser
+jusqu'au bout l'étude de votre art.--En vérité, vous le pouvez.--Vous
+avez du style, vous écrivez à merveille.--Vous savez vos maîtres,
+notamment Mendelssohn, Schumann, Chopin, que vous semblez chérir d'une
+tendresse peut-être un peu exclusive..., mais ce n'est certes pas moi
+qui aurai le courage de vous reprocher cette préférence... Ou vous avez
+fait toutes vos études de contre-point et de fugue, ou vous êtes
+_spécialement extraordinairement_ organisé.
+
+Votre _Marche funèbre_ est excellente. C'est, à mon avis, le meilleur
+morceau de votre envoi. L'idée y est plus nette, plus clairement
+exprimée que dans les autres pièces... Dans tout cela, rien de commun,
+rien de lâché. C'est très intéressant!... J'ai lu et relu vos romances
+sans paroles avec un vif plaisir. Le chant est moins dans vos habitudes,
+ce me semble. Résumons-nous; je vous demande une lettre détaillée.
+
+Votre âge,--le temps employé par vous à vos études musicales,--la nature
+de ces études.--Où en êtes-vous?... Je ne vous demande pas _où
+voulez-vous aller_?--Vous me répondriez _partout_ et vous auriez
+raison.--Avez-vous fait de l'orchestre?... Avez-vous fait du quatuor, de
+la symphonie, de la scène lyrique, de l'opéra et de l'oratorio?... La
+composition idéale est difficile à traiter par correspondance.--Il faut
+se voir, s'entendre, discuter, se connaître pour travailler avec fruit.
+Mais le contre-point, la fugue, l'instrumentation peuvent se traiter par
+lettres avec un réel succès. Je l'ai expérimenté.--Vous laissez une
+marge considérable et, là, je mets en regard de votre texte les
+observations, les modifications nécessaires... Qu'en pensez-vous?
+J'attends maintenant votre réponse... Mettez-moi au courant de votre
+passé artistique, du présent et même de l'avenir que vous vous proposez.
+
+Quant aux conditions, monsieur, je ne sais que vous répondre... Je
+n'aime pas beaucoup traiter ce chapitre. Si j'avais quelque fortune, je
+serais heureux de vous consacrer quelques-uns de mes loisirs... Je me
+considèrerais comme parfaitement payé par les progrès que je pourrais
+vous aider à faire... Malheureusement je n'ai pas de loisirs!... Des
+leçons, des travaux énormes pour plusieurs éditeurs, des relations trop
+étendues... tout cela dévore ma vie. Je suis donc obligé d'accepter non
+le prix de mes conseils, mais le prix des instants que je vous
+consacrerai. Je fais payer mes leçons 20 francs.--En moyenne, mon temps
+vaut pour moi 15 francs l'heure.--Voulez-vous baser notre arrangement
+sur cette donnée?... D'après la quantité de travail que vous m'enverrez,
+nous pourrons établir une moyenne générale... Cela vous convient-il
+ainsi? ou mieux, voulez-vous ne rien décider à cet égard?... et faire ce
+que vous jugerez convenable?
+
+Je le veux bien, moi!
+
+L'important est que nous n'en parlions plus... Car ces détails me sont
+particulièrement désagréables.
+
+J'attends donc votre réponse, monsieur; donnez-moi force détails.
+
+Et croyez-moi, je vous prie, monsieur, dès aujourd'hui votre
+parfaitement dévoué confrère.
+
+GEORGES BIZET,
+
+32, rue Fontaine-Saint-Georges.
+
+
+
+
+_Deuxième Lettre._
+
+
+11 mars 1867.
+
+Cher Monsieur,
+
+Merci. Votre lettre m'a causé un véritable plaisir. Si quelque chose
+peut consoler de l'indifférence d'un public blasé et distrait, c'est à
+coup sûr l'approbation, la sympathie des hommes de goût et
+d'intelligence qui, comme vous, consacrent le meilleur de leur existence
+au culte de l'art le plus élevé.--Nous parlons tous deux la même langue,
+langue étrangère, hélas! à la plupart de ceux qui se croient
+artistes.--Nos idées sont les mêmes en principe. Seulement, la
+différence de nos situations amènera quelquefois entre nous de légers
+dissentiments.--Je suis éclectique.--J'ai vécu trois ans en Italie et je
+me suis fait non aux honteux procédés musicaux du pays, mais bien au
+tempérament de quelques-uns de ses compositeurs.--De plus, ma nature
+sensuelle se laisse empoigner par cette musique facile, paresseuse,
+amoureuse, lascive et passionnée tout à la fois.--Je suis allemand de
+conviction, de cœur et d'âme..., mais je m'égare quelquefois dans les
+mauvais lieux artistiques... Et, je vous l'avoue tout bas, j'y trouve un
+plaisir infini. En un mot, j'aime la musique italienne comme on aime une
+courtisane; mais il faut qu'elle soit charmante!... Et, lorsque nous
+aurons cité les deux tiers de _Norma_, quatre morceaux des _Puritains_,
+et trois de la _Somnambule_, deux actes de _Rigoletto_, un acte du
+_Trouvère_ et presque la moitié de la _Traviata_, ajoutons _Don
+Pasquale_ et--nous jetterons le reste où vous voudrez.--Quant à Rossini,
+il a son _Guillaume Tell_... son soleil,--le _Comte Ory_, le _Barbier_,
+un acte d'_Otello_, ses satellites; avec cela il se fera pardonner
+l'horrible _Sémiramis_ et tous ses autres péchés!... Je tenais à vous
+faire cette petite confession, afin que mes conseils aient pour vous
+toute leur signification.--Comme vous, je mets _Beethoven_ au-dessus des
+plus grands, des plus fameux. La symphonie avec chœurs est pour moi le
+point culminant de notre art. _Dante_, _Michel-Ange_, _Shakespeare_,
+_Homère_, _Beethoven_, _Moïse_!..... Ni Mozart, avec sa forme divine, ni
+Weber, avec sa puissante, sa colossale originalité, ni Meyerbeer avec
+son foudroyant génie dramatique, ne peuvent, selon moi, disputer la
+palme au _Titan_, au _Prométhée_ de la musique. C'est écrasant!... Vous
+voyez que nous nous entendrons toujours.
+
+Maintenant, j'arrive à vous et à vos deux morceaux:
+
+_Trio._--Page 1. Le début est un peu sec; votre _ut_ dièse
+abandonné par les cordes sera d'un effet disgracieux avec
+_l'ut_ naturelle au piano. Je vous conseille ceci:
+
+[image: notation musicale]
+
+c'est bien là, ce me semble, ce que vous voulez.
+
+Si vous tentez absolument à séparer l'_ut_ dièse de l'_ut_ naturelle, il
+faudrait écrire ainsi:
+
+[image: notation musicale]
+
+mais, je préfère de beaucoup le premier exemple.
+
+Votre phrase se relève de suite; la chute en _la_ mineur est heureuse.
+Page 2, deuxième ligne, mesure six.
+
+Le _si_ bémol du violon sur le _si_ naturelle du piano me peine
+légèrement... Ce qui suit est excellent; votre
+
+[image: notation musicale]
+
+du violon sur le
+
+[image: notation musicale]
+
+du piano me plaît infiniment. C'est hardi, neuf et bien pensé.
+Décidément, vous aimez Schumann. Page 3: votre morceau se relève
+définitivement. Je regrette beaucoup la mollesse de votre début... La
+période en triolets est excellente. Tout le développement de la page 4
+me va complètement.--Le trait première ligne page 5 _très bon_,--mes
+éloges les plus sincères pour toute cette page.--Pages 6 et 7 bravo! La
+page 8 est encore meilleure. Le point capital de votre morceau est pour
+moi la page 11 que je trouve très belle.--Votre progression sur la
+pédale _ré_ est excellente, c'est ému.--C'est maître cela! Tout le reste
+va de soi et je n'ai plus d'observations à vous faire jusqu'à la coda
+qui me semble tourner court. Je joins au paquet un plan de coda qui
+n'est peut-être pas fameux, mais qui vous donnera la _mesure_ de ce
+qu'il faut, je crois, ajouter.
+
+Je me résume.--Si votre première idée était, comme inspiration, à la
+hauteur des développements, votre morceau serait _très beau_. Tel qu'il
+est, il est fort remarquable. Je suis désireux de connaître la suite de
+votre trio.--Soyez difficile; votre premier morceau oblige.
+
+J'ai été parfaitement sincère pour le trio, je le serai pour la rêverie.
+
+Eh! bien, je n'aime pas beaucoup cela!... Vous ne m'en voulez pas,
+j'espère. Je vous dois la vérité et je vous la dirai toujours et quand
+même. Je connais de vous des choses qui me rendent très difficile.--En
+art, pas d'indulgence!
+
+Je n'ai pas de critique de détail à vous faire sur cette pièce. Quand je
+vous aurai signalé une petite réminiscence du septuor des _Troyens_, à
+la dernière page
+
+[image: notation musicale]
+
+je n'aurai plus qu'à vous parler de l'œuvre en général.
+
+C'est mou, terne! L'idée est courte. Ce n'est pas assez exquis en poésie
+pour le ton rêveur que vous abordez. Il y a sans doute dans tout cela
+une certaine langueur, un certain charme, mais pas assez.--Évidemment,
+ce n'est pas mal, mais vous devez, vous pouvez faire mieux.--Croyez-moi.
+Mon jugement vous paraîtra sévère... Attendez quelque temps. Laissez
+dormir la chose, et, quand vous la reverrez après l'avoir presque
+oubliée, vous serez de mon avis. Vous trouverez cela un peu _bulle de
+savon_!... J'ai toujours remarqué que les compositions les moins bien
+venues sont toujours les plus chéries au moment de l'éclosion. Je crains
+les choses qui sentent l'improvisation.--Voyez Beethoven: prenez les
+œuvres les plus vagues, les plus éthérées, c'est toujours _voulu_,
+toujours _tenu_. Il rêve et, pourtant, son idée a un corps. On peut la
+saisir... Un seul homme a su faire de la musique quasi-improvisée, ou du
+moins paraissant telle, c'est _Chopin_... C'est une charmante
+personnalité, étrange, inimitable et qui n'est pas à imiter.--En résumé,
+avant de condamner l'opinion que je formule sur votre morceau,
+faites-moi le plaisir de le mettre deux ou trois mois dans vos cartons.
+Après le repos, examinez et jugez... vous verrez juste.
+
+Je veux vous parler aussi touchant l'avenir que vous vous proposez.--Ne
+pensez pas au théâtre, soit, vous sentez, vous savez ce que vous devez
+faire.--Mais vous bannir de la symphonie, vous n'en avez pas le droit.
+Il faut faire de la symphonie.--Vous la ferez bien, je vous en réponds.
+Soyez ambitieux et je le serai pour vous.--Je reviendrai à la charge, je
+vous en préviens.
+
+Je laisse ma lettre ouverte. Je vais dîner et me rendre à _Don
+Carlos_[51]... Je vous enverrai des nouvelles.
+
+* * *
+
+_Deux heures du matin._
+
+Deux mots seulement. Je suis abruti, éreinté. Verdi n'est plus italien;
+il veut faire du Wagner... il a abandonné la sauce et n'a pas levé le
+lièvre. Cela n'a ni queue ni tête... Il n'a plus ses défauts, mais aussi
+plus une seule de ses qualités... Il veut faire du style et ne fait que
+de la prétention... C'est assommant... four complet, absolu.
+L'exposition prolongera peut-être l'agonie; mais c'est une bataille
+perdue. Le public surtout est furieux. Les artistes lui pardonneront
+peut-être une tentative malheureuse qui prouve, après tout, en faveur de
+son goût et de sa loyauté artistique. Mais le bon public était venu pour
+s'amuser... et je crois qu'on ne l'y repincera pas... La presse sera
+mauvaise.
+
+À bientôt et croyez toujours aux sentiments affectueux de votre mille
+fois dévoué et affectionné
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ah! merci pour votre photographie. Je ne vous retourne pas la mienne; je
+ne l'ai pas. Je ne me suis fait portraiturer qu'une fois, sur la demande
+de la princesse Mathilde, qui tenait absolument à collectionner les
+têtes de ses invités du dimanche, et mes amis m'ont volé toutes les
+épreuves.
+
+À bientôt.
+
+
+
+
+_Troisième Lettre._
+
+
+Bravo! Ce n'est pas une leçon que je vous adresse aujourd'hui. Mais bien
+une analyse critique de votre sonate. (Première sonate pour piano et
+violon.)
+
+_Le premier morceau est bien._
+
+L'_Andante_ est _très beau._
+
+L'_Intermezzo_ est un morceau _complet_, DIGNE D'UN MAÃŽTRE; je suis
+convaincu que ce morceau orchestré prendrait sa place parmi les
+meilleures pièces de ce genre. Vous êtes un symphoniste. Croyez-moi et
+courage.
+
+Le final est audacieux, chaleureux au possible. J'y trouverai quelques
+taches que je vous signalerai.
+
+_Premier morceau._--J'aime beaucoup votre première idée; elle est
+malheureusement un peu courte et vous répétez quatre fois de suite la
+tête de votre motif (deux fois en _la_ mineur et deux fois en _ut_).
+N'essayez pas de rien changer.--C'est bon, malgré ma légère
+critique.--Excellent développement.--Les deux dernières lignes de la
+page 3, bravo!--La deuxième idée me séduit moins que la première.--Cela
+manque un peu d'originalité. Je veux louer cependant les quatre mesures
+en _mi_ qui sont une très heureuse rentrée.--Vous rentrez bien dans
+l'_agitato_.--J'aime infiniment la fin de votre première reprise. Tout
+le travail de la deuxième me paraît complètement réussi.
+
+--La rentrée du motif sur
+
+[image: notation musicale]
+
+est une trouvaille.
+
+J'aime beaucoup la coda.--Cependant, je regrette que vous n'ayez pas
+terminé dans le _Chaud_.--Je ne veux pas vous faire d'observations
+bourgeoises quant à l'_effet_... Mais je crois qu'une péroraison
+absolument agitée et vigoureuse serait plus à sa place....
+
+Je puis me tromper... il y a là une de ces nuances délicates dont
+l'auteur est généralement le meilleur juge.--Si vous n'êtes pas de mon
+avis, après réflexion, je retire ma critique.
+
+_Andante._--Nous voici en plein Beethoven! pas de réminiscences
+cependant.--Votre belle idée vous appartient. Soyez en fier. Ces grosses
+notes graves se posant sur le dernier temps m'ont fait penser à
+l'andante de la grande sonate en _fa_ mineur de Beethoven.--J'ai joué
+vingt fois ce morceau,--et, chaque fois, je l'ai trouvé plus élevé, plus
+pur... Je ne veux pas exagérer mes éloges. Pourtant je dois vous avouer
+qu'un passage de cet andante me semble d'une grande beauté!... Je veux
+parler de la rentrée en _la_ bémol (page 17) par le 3/4 d'ut bémol et
+l'altération du sol.--Le
+
+[image: notation musicale]
+
+qui succède à cette magnifique mesure est d'un charme
+inexprimable.--Voilà de l'inspiration!... Mettez le nom que vous voudrez
+là-dessus... et ça ne bougera pas d'une semelle.--J'arrive au
+contre-sujet du violon sur le motif
+
+[image: notation musicale]
+
+page 18.--C'est beau, tellement que votre accompagnement un peu fouillé,
+un peu cherché ne soutient pas la comparaison.--Voulez-vous un conseil?
+Ne répétez pas deux fois chaque période du motif.--Faites entendre
+l'idée entière au piano pendant que le violon se développe sur le
+contre-sujet, qui est des plus inspirés,--et enchaînez avec la
+coda.--J'ai essayé souvent les deux versions. Celle que je vous indique
+est, je crois, de beaucoup préférable. La lin est belle jusqu'à la
+dernière note!
+
+_Intermezzo._--Ici, pas une critique, je vous le répète.--C'est
+parfait.--C'est délicieux! Mon ami Guiraud, l'auteur de _Sylvie_[52], un
+très grand musicien, auquel je me suis permis de montrer ce Scherzo, en
+a été aussi enchanté que moi.--Je ne vous cite rien; tout est
+intéressant.--Quel délicieux effet produirait une clarinette faisant
+entendre
+
+[image: notation musicale]
+
+pendant que les violons murmureraient le
+
+[image: notation musicale]
+
+Ce serait exquis. Je vous en supplie,--mettez-vous à la
+symphonie.--Est-ce l'orchestre qui vous effraie? Quelle folie!... Vous
+savez orchestrer, je vous en réponds! _Vous n'avez pas le droit de ne
+pas faire de la symphonie._ Il faut un peu d'ambition, que diable!... Je
+ne veux pas que vous écriviez toute votre vie pour Carcassonne.--Tenez;
+orchestrez votre andante et votre intermezzo. Je les montrerai à
+Pasdeloup.--Ou je me trompe fort, ou il sera empoigné. Nous avons ici
+les concerts de l'Athénée... Allons... à l'œuvre!
+
+Avez-vous remarqué que Mozart, Haydn et même Beethoven ratent trois
+finals sur quatre? Je ne puis rien ouïr de plus agréable que le vôtre,
+qui se soutient très crânement après vos trois premiers morceaux. C'est
+fiévreux, agité, dramatique et clair.
+
+--La phrase
+
+[image: notation musicale]
+
+est remplie d'une vive douleur.--C'est ému, bien inspiré. J'aime bien le
+
+[image: notation musicale]
+
+bien que cela ne s'harmonise pas avec le reste.--Cette petite excursion
+Verdissienne m'a un peu surpris,--mais c'est bien. La chute surtout est
+très heureuse.--Le développement marche bien; j'aime vos quatre entrées
+chromatiques. C'est fameusement écrit. La dernière ligne de la page 32
+me plaît beaucoup. C'est neuf d'harmonie.--Plus rien à dire jusqu'à la
+dernière page. Ici, vous avez une mesure de trop; cela me choque. Je ne
+puis me tromper sur ces sortes de choses.--Tenez: dédoublons la mesure:
+
+[image: notation musicale]
+
+Vous finissez en l'air. C'est boiteux. J'ai besoin de:
+
+[image: notation musicale]
+
+Essayez,--Vous allez être de mon avis. J'en suis sûr.
+
+Maintenant, je vous en prie.--Faisons de l'orchestre. Comme composition
+idéale, je puis remplir vis-à-vis de vous le rôle de critique, de
+confrère sincère. Je puis vous donner mon impression, des conseils comme
+voue pourriez m'en donner à l'occasion.--Mais être votre
+_professeur_...! Vous n'en avez pas besoin.--Ce mot-là ne doit pas se
+prononcer entre nous, pas plus que celui d'_élève_! Pour
+l'instrumentation, j'espère vous être plus utile.... Quand vous viendrez
+à Paris, je vous mettrai en relations avec quelques musiciens: _Gounod_,
+_Reyer_, _Saint-Saëns_, _Guiraud_, le _prince Polignac_, etc.... et vous
+serez là avec vos pairs. Personne en ce moment ne fait mieux que votre
+andante et votre intermezzo.--À la symphonie! À la symphonie!... Il le
+faut.--J'ai reçu la visite de votre charmant ami. J'espère le revoir
+bientôt et passer une soirée avec lui.--J'ai bien tardé à vous écrire;
+c'est votre faute. Je tenais à bien connaître, à bien étudier votre
+sonate.
+
+Il est 3 heures du matin.--Je vais vous quitter.--Encore une fois, mille
+félicitations et mille témoignages de ma bien affectueuse confraternité.
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ah! J'oubliais de vous parler de la feuille détachée qui accompagne
+votre envoi. C'est un nouveau plan de deuxième reprise pour le premier
+morceau.... J'aime mieux l'autre.
+
+
+
+
+_Quatrième Lettre._
+
+
+....avril 1867.
+
+_1º Modification du deuxième motif du premier morceau
+de la sonate pour piano et violon»._
+
+Pour bien juger le changement, il faudrait entendre le morceau complet.
+Cependant, je crois que ce deuxième motif, tout en étant par lui-même
+supérieur au premier, sera d'un moins bon effet dans l'ensemble du
+morceau. Un défaut est toujours difficile à corriger dans une œuvre bien
+venue. Bref, je conclus à la conservation du premier motif.
+
+_2º Harmonie du motif de l'andante._
+
+Les deux versions sont excellentes. Peut-être préféré-je l'ancienne.
+Mais vous êtes le seul juge compétent.--Pourtant, la triple appogiature
+donne beaucoup d'accent à la phrase.
+
+_3º Deuxième idée du final._
+
+Oh! ici pas d'hésitation. Laissez votre forme Verdi. Ne châtiez pas
+votre idée. Laissez le défaut.--Votre changement amollit tout le
+morceau. J'aime mieux un peu moins de pureté dans la forme et plus
+d'élan dans la pensée. Donc, conservez la première idée.
+
+_4º Andante du trio._
+
+C'est un joli morceau, un peu mou, un peu mendelssohnien.--Mendelssohn,
+entre autres défauts, traite quelquefois ses andantes symphoniques en
+romances sans paroles.--Vous n'avez pas évité cet écueil!... L'idée est
+très agréable. Finissez le morceau; il vaut la peine d'être achevé.
+Mais, à l'avenir, évitez cette mollesse. L'élégance, le goût sont
+d'excellentes qualités à condition de n'exclure ni la netteté ni la
+fermeté. Le développement est bon et la rentrée est charmante. C'est
+_bien_, mais ce n'est pas très bien.
+
+_5º À Elvire._
+
+Je comprends le succès de cette pièce; j'y trouve de fort bonnes choses;
+et, cependant, je n'en suis pas absolument satisfait. La première idée a
+un parfum 1830 ou même 1829, qui ne me pince qu'à moitié. C'est du Loïsa
+Puget, plus le talent.
+
+Cette forme:
+
+[image: notation musicale]
+
+me rappelle un horrible chant patriotique qui courait les rues en 1848.
+Le souvenir de cette révolution inutile, ridicule et bête me rend
+peut-être injuste pour votre mélodie, qui, je le répète, renferme de
+bonnes choses. Il y a de l'amour et de la chaleur dans la phrase refrain
+et, n'était la forme romance, j'en serais complètement satisfait. Cette
+forme est moins bonne encore lorsque vous faites le si bémol double.--Le
+développement et la rentrée (deuxième strophe) sont réussis. C'est chaud
+et l'idée refrain rentre à merveille.--Même éloge pour la troisième
+strophe.--La dernière page est excellente. C'est bien pensé, bien
+exécuté. En somme, et sans être enthousiaste de cette mélodie, j'y
+trouve la touche du musicien, du penseur intelligent. C'est mieux que
+les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des mélodies à succès.
+
+_6º Chœur._
+
+Le début a de la grandeur; votre brusque voyage en _ré_ majeur me
+chagrine un peu. L'idée en _ut_ est bonne. Le développement en _sol_ à
+bouche fermée est un peu _longuet_. L'allegro suivant, bien.--Bonne
+phrase à la Meyerbeer...
+
+La coda en 6/8 me paraît bien syllabique. Il faudra en modérer le
+mouvement, pour en rendre l'exécution possible.
+
+Les sociétés chorales de Bruxelles, d'Anvers et de Liège exécuteraient
+facilement cette péroraison. Mais les exécutions véritablement
+_miraculeuses_ sont trop exceptionnelles pour servir de base
+d'opération.--La fin extrême est trop élevée pour les premiers ténors.
+Les trois grandes sociétés belges se jouent de ces difficultés. Mais, je
+vous le répète, ces exceptions, tout à fait extraordinaires,
+_inimaginables_ même pour ceux qui n'ont pas entendu ces admirables et
+vaillants chanteurs, ne font que confirmer la règle.
+
+En somme, ce chœur est bon et vous fait honneur.
+
+Pourquoi n'est-il pas meilleur?
+
+Pourquoi n'est-il pas très beau?
+
+Parce que vous ne vous êtes pas assez élevé.--Vous m'avez rendu
+exigeant; vous êtes un _grand musicien_ et vous devez faire mieux
+encore.
+
+J'attends avec impatience vos premiers travaux d'orchestre. Vous allez
+marcher à pas de géant. C'est si amusant l'orchestre! Jusqu'à présent,
+vous avez dessiné; vous avez exécuté des grisailles, réalisant vos
+effets d'ombre et de lumière avec des valeurs différentes, mais dans le
+même ton. Maintenant, vous allez peindre.--Faites votre palette... et à
+l'œuvre! Si vous avez un _coloris_ riche et séduisant, avec vos qualités
+de forme et de _couleur_, la route sera longue et belle à
+parcourir.--Allons, courage et à bientôt.
+
+Votre confrère et ami dévoué
+
+GEORGES BIZET.
+
+_P. S._ Le _Roméo_ de Gounod va à moitié; il ne passera que dans les
+derniers jours du mois[53].
+
+Je vais flâner et déloger. Je ne _veux_ arriver au plus tôt que fin
+_novembre_. Je crains les chaleurs et je me défie du public cosmopolite
+qui va nous envahir.
+
+
+
+
+_Cinquième Lettre._
+
+
+Cher Monsieur,
+
+J'ai été absent quatre jours. C'est ce qui vous explique le retard
+involontaire de ma réponse.--Je ne suis pas encore à la campagne.--En
+tout cas, mon habitation d'été n'étant qu'à une demi-heure de Paris, je
+ne serai pas privé du plaisir de vous voir,--d'autant plus que mes
+répétitions me forceront sans doute de venir tous les jours à Paris.
+
+J'ai annoté votre envoi.--En général, vous écrivez trop les instruments
+à vent comme le quatuor. Le timbre de chacun des instruments en bois
+étant particulier, il n'est pas bon de les employer en _corps_, si ce
+n'est pour des effets particuliers. Les cordes, au contraire, ne sont
+qu'un immense instrument, parfaitement homogène.--C'est la base de
+l'orchestre symphonique.--Et, plus je vais, plus je suis convaincu qu'il
+ne faut user des bois et des cuivres qu'avec circonspection. Il faut
+employer deux flûtes, deux hautbois, deux clarinettes, deux ou quatre
+bassons et quatre cors. Il est impossible de bien orchestrer en ne
+disposant que d'un seul instrument de chaque espèce. En effet, une
+rentrée en tierces, par exemple, sera bien meilleure, exécutée par deux
+clarinettes ou deux hautbois, que par une clarinette ou un hautbois.
+
+Avez-vous le traité d'instrumentation de Berlioz? Si non, faites-en
+l'acquisition au plus vite,--C'est un admirable ouvrage, le _Vade mecum_
+de tout compositeur écrivant pour l'orchestre.--C'est parfaitement
+complet--Les exemples y abondent.--C'est indispensable!
+
+Vous employez le cor comme un instrument ordinaire. C'est un grand
+tort.--Le timbre spécial de cet instrument, la grande difficulté qu'il
+éprouve à faire entendre certains sons bouchés le rendent impossible
+comme instrument d'harmonie. Je vous envoie un exemple tiré de votre
+joli allegretto de symphonie.
+
+En somme, c'est bien.--Soyez simple; _ne mettez que ce que vous
+entendez_;--pas autre chose,--ne chargez pas;--il y en a toujours trop!
+
+L'exercice que vous vous proposez serait bon, s'il était fait d'après
+une _réduction_ bien complète. Autrement, vous ne pouvez deviner les
+détails que vous ne voyez pas.--Prenez une bonne réduction à quatre
+mains.... Tenez..., par exemple..., un andante de symphonie de Beethoven
+par Czerny.--Mais, un morceau ne peut bien être orchestré que par
+l'auteur... ou il faut être bien fort; sans compter qu'on peut faire
+bien et autrement. Le meilleur est de vous orchestrer vous-même. Lisez
+les symphonies de Beethoven; lisez et travaillez Berlioz.
+
+Le petit morceau en _si_ mineur est très bon. J'aime beaucoup le
+fragment de ballet,--et c'est bien instrumenté.
+
+Mille choses bien aimables et bien affectueuses et croyez-moi toujours
+votre mille fois dévoué
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Sixième Lettre._
+
+
+Décembre 1867.
+
+Cher Monsieur,
+
+Je tiens, avant tout, à vous remercier de tout cœur de votre dédicace.
+Je serai heureux de voir mon nom attaché à votre excellente sonate.
+C'est pour moi plus qu'un honneur, c'est une marque d'estime et de
+sympathie d'un excellent musicien, d'un galant homme pour lequel je
+professe, je vous assure, une vive et chaude amitié.--Donc, une chaude
+poignée de mains pour votre bonne pensée et mille fois merci.
+
+Je viens de lire votre envoi: Votre andante de _Trio_ est de l'art et
+votre andante de sonate--c'est un morceau de maître.--Je vous dois la
+vérité ou du moins ce que je crois la vérité.--Si l'idée première de ce
+morceau était absolument originale, si elle n'attestait pas l'influence
+de Beethoven et de Schumann,--ce serait _absolument_ de premier
+ordre.--Cette critique (est-ce bien une critique?) est celle qu'on peut
+faire des meilleures choses de notre temps.--Vous aurez plus d'une fois
+l'occasion de me la retourner--(du moins, je l'espère, sans
+modestie).--Gounod a écrit deux symphonies et, dans les huit morceaux
+qui les composent, il n'y a rien qui vaille votre andante.--Votre
+intermezzo est fort bon; mais je le place au-dessous de l'andante.--Je
+préfère de beaucoup celui de la sonate.--Celui-là est original.--L'idée
+de celui qui nous occupe est moins trouvée.--Du reste, le morceau est
+charmant, intéressant, bien conduit.--Rien à dire dans le
+détail.--J'aime beaucoup mieux le majeur que le mineur et je parie que
+vous êtes de mon avis.--Je reviens à l'andante pour vous signaler votre
+superbe rentrée.--Cela, c'est du Beethoven du bon cru.--L'idée rentre
+avec une puissance remarquable.--C'est empoignant.--Vous m'avez
+ému.--Merci.--Il n'y a pas une note à changer dans tout le morceau; la
+coda est charmante,--et avant--la phrase en sol sous la double tenue
+_ré_ est excellente.--Bravo!
+
+Votre première reprise de Symphonie me plaît beaucoup,--excepté la
+seconde idée,--c'est trop court, c'est essoufflé! Et gare la Rosalie! Si
+vous êtes courageux, vous chercherez quelque chose de plus saillant et
+vous pourrez alors faire un excellent morceau.--Je ne vous conseille pas
+d'indiquer la _reprise_.--À mon avis, la reprise a vieilli--et la
+plupart des symphonies de Beethoven et de Mendelssohn (et bien entendu
+Mozart) gagneraient à être exécutées sans reprises.--C'est bien
+orchestré, peut-être un peu trop trombonisé; mais il faudrait entendre;
+je n'ai pas d'opinion faite à cet égard. Vous trouverez sur votre
+manuscrit plusieurs remarques qui sont utiles, je crois.--Vous écrivez
+très bien le quatuor.--C'est tout!
+
+Je vais recommencer mes répétitions[54].--Je ne sais si ma distribution
+ne sera pas modifiée.--Mes collaborateurs veulent à toute force Madame
+Carvalho.--Ils ont raison,--mais c'est bien dur pour Mlle
+Devriès.--Je vous dis cela sous le sceau du secret.--Si vous voulez
+savoir le fond de ma pensée, j'espère que cela ne se fera pas.--J'y
+perdrai 10,000 francs, dit-on, c'est possible! Mais... et Dieu sait si
+une différence de 10,000 francs est quelque chose pour moi! Enfin tout
+sera décidé cette semaine! (Tout ceci absolument entre nous.)
+
+J'ai envoyé promener l'Athénée! Mais ils sont venus pleurer chez moi et
+je leur ai bâclé le premier acte[55].--_Legouix_ s'est chargé du second,
+_Jonas_ du troisième, et _Delibes_ du quatrième.--Le secret est assez
+bien gardé; mais une femme vient de le découvrir, tout est perdu. Je
+nierai, du reste, effrontément. J'ai envie de siffler le premier
+acte,--sans compter que le public s'en acquittera bien sans moi! J'ai
+été totalement refait et enfoncé.--On m'a reproché mon manque de parole,
+on a pleuré et j'ai _donné_ mon premier acte.--Cela ne me rapportera pas
+un rouge liard.--Décidément, je ne fais pas de progrès en affaires.
+
+Allons, à bientôt.--Je vous tiendrai au courant de ma _Jolie Fille_!
+
+En attendant, croyez à la sympathie la plus vive de votre dévoué
+confrère et ami
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Septième Lettre._
+
+
+Cher ami,
+
+Que direz-vous donc, lorsque vous aurez vu Rome et Naples?
+
+Quel pays!
+
+Vivre en Italie, même sans musique, quel rêve!
+
+Gounod va partir pour Rome, afin d'entrer dans les ordres!....
+
+Il est absolument fou!... Ses _dernières_ compositions sont navrantes!
+
+Au diable la musique catholique!
+
+Pasdeloup va jouer ma symphonie.--Du moins, il le dit et fait copier les
+parties d'orchestre.
+
+Ce que vous avez lu des Italiens est vrai: M. Bagier m'a commandé un
+ouvrage.--Mais cela a raté,--le poème ne m'allait pas.--J'ai lâché.
+
+On me fait mon poème pour l'Opéra.--C'est long, long! Quels raseurs que
+ces auteurs et directeurs!
+
+J'ai lu votre concerto avec le plus vif intérêt.
+
+Le début est très beau. La seconde phrase est peut-être moins trouvée;
+mais elle est délicieusement amenée. En somme tout le solo marche à
+merveille.--Quant au second pour le juger, je voudrais le voir encore...
+Cela est bon en soi; mais je ne me rends pas bien compte de
+l'effet.--C'est peut-être un peu long d'arpéges.--Mais, je vous le
+répète, je ne puis vous donner qu'une appréciation vague, tant que le
+morceau n'est pas terminé.
+
+Comme détail, je crois qu'il manque une mesure, à la fin du premier
+solo... J'ai indiqué l'endroit au crayon.
+
+Autre chose:
+
+À la première entrée du piano, il y a comme une réminiscence de la
+grande sonate à Kreutzer de Beethoven.
+
+À la fin de la page 9, deux dernières mesures, réminiscence assez
+accentuée du premier concerto de Chopin.
+
+[image: notation musicale]
+
+Voyez cela; c'est un peu vif.
+
+En somme, votre concerto marche à merveille.--À quand le trio?
+
+Je suis embêté!
+
+Le grand lama de l'Opéra me fait relancer par tous mes amis.--Il veut
+que je fasse la _Coupe du Roi de Thulé_... Il insiste avec rage!--
+
+Ça m'embête!... quel fichu métier!
+
+Si je pouvais en essayer un autre!...
+
+À vous, cher, mille fois.--Écrivez plus souvent à votre ami
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Huitième Lettre._
+
+
+Le Vésinet, _26 août 1868_.
+
+Mon cher ami,
+
+Vous êtes un vrai musicien!... Et c'est mal à vous de venir me troubler
+dans masolitude par des portraits erotiques... Vous êtes un affreux
+gredin... Moi qui depuis plus de trois jours ne songeais plus à la
+femme!...
+
+Je suis plein d'indulgence pour ce genre de crimes... et pour cause...
+mais allez à Capoue!...
+
+Il faut travailler... Quand on a ce que vous avez dans le ventre, il ne
+faut pas tout dépenser de la même manière.
+
+Le voyage va vous remettre.--Et après... à la besogne (...Excusez ce
+papier à lettres... Tout ce qu'on achète au Vésinet est du même
+tonneau).
+
+Ces Allemands ne sont plus que des Prussiens et l'article dont vous me
+citez des extraits est tout simplement idiot!
+
+Je suis absolument de votre avis sur la nouvelle partition de
+Wagner.--Du génie, certes! Mais quel poseur! Quel raseur! Quel goujat!
+Il a publié dans le _Guide musical_ de Bruxelles des articles avec
+lesquels j'aimerais à lui torcher la figure.--Selon lui, le _Faust_ de
+Gounod est de la musique de cocottes!...[56] «La Prusse, dit-il, est
+destinée à détruire la France politiquement.--La Bavière, son prince à
+la tête, la détruira intellectuellement.»--Ce républicain de carton
+m'amuserait beaucoup, s'il ne me dégoûtait pas.--Ce monsieur, qui
+acceptait en 1847 150,000 marcs du roi de Saxe pour faire monter un de
+ses opéras, était le premier à tirer des coups de fusil sur le même roi
+de Saxe en 1848.--Assez!
+
+J'ai été très malade... trois angines!
+
+On fait en ce moment deux opéras sur lesquels j'ai l'œil très
+ouvert.--Un des deux intéresse beaucoup Perrin--et d'ici à quelques mois
+j'aurai probablement un ouvrage en train.--Mais que c'est long!
+
+J'orchestre ma symphonie.--Tout en me promenant, j'ai composé le premier
+acte du _Roi de Thulé_.--Mais je suis décidé à ne pas concourir.
+
+Je vous enverrai trois morceaux de piano, dont un, intitulé: _Variations
+chromatiques_, vous intéressera, je crois.
+
+Gounod est malade... il ne peut plus travailler,--mais il communie à
+force et commente saint Augustin!
+
+Je deviens, moi, de plus en plus misanthrope.--Les indifférents me
+deviennent odieux--et je ne peux plus supporter que le commerce des
+hommes qui, comme vous, ont dans la tête et dans le cœur des idées et
+des sentiments qui s'accordent avec les miens!
+
+Soyez moins rare, écrivez-moi d'Italie.--Vos lettres me font toujours
+plus que du plaisir.
+
+À bientôt donc, j'espère, et à vous de tout cœur, de toute amitié.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Neuvième Lettre._
+
+
+1869?
+
+Mon cher ami,
+
+Je viens de passer six semaines dans les tapissiers, serruriers,
+menuisiers, etc... Enfin me voici installé.--Depuis treize mois, je n'ai
+pas composé une note de musique et je m'en trouve à merveille.--Quel
+dommage d'être obligé de sortir de ce charmant far-niente!--À la vérité,
+j'ai beaucoup travaillé depuis trois mois; j'ai eu l'aplomb de me
+charger de _Noé_, opéra posthume d'Halévy.--Halévy a laissé trois actes
+_à peu près faits_; mais il a fallu _tout_ instrumenter..., presque tout
+deviner--et j'ai à composer un quatrième acte assez court--et j'espère
+avoir fini le 30 novembre, ainsi que l'exige mon traité avec le Théâtre
+lyrique.--Pasdeloup est enthousiasmé de cette œuvre et je crois qu'il a
+raison... Mais, moi, je suis peu enthousiasmé des chanteurs de son
+théâtre et j'empêcherai l'ouvrage de passer, grâce à une _clause_
+relative à la distribution et qui me laisse absolument maître de la
+situation.
+
+Je suis fixé; je vais faire un _Calendal_. Avez-vous lu _Calendal_ de
+Mistral? Je crois avoir mis la main sur un bon poème.--Il y a longtemps
+que j'y songe.--Je ne sais si le _public_ sera de mon avis.--Mais, il y
+a là une partition à faire et je vais le tenter.
+
+* * *
+
+Quand viendrez-vous à Paris? Vous savez que vous trouverez 22, rue de
+Douai un bon ami ou plutôt deux amis.
+
+Hélas! Il faut se remettre au travail.--_Lire_, _rêver_, _observer_,
+_apprendre_, voilà mon affaire.--Mais produire!!
+
+Enfin...
+
+À vous de tout cœur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Dixième Lettre._
+
+
+...1869.
+
+Mon cher ami,
+
+Mille fois merci pour votre lettre si charmante, si affectueuse.--Je
+suis très heureux que vous ayez emporté de Paris un peu de courage.
+
+Saint-Saëns, qui a lu votre sonate, me charge de vous adresser les
+compliments les plus sincères.
+
+Gounod m'a reparlé de votre œuvre dans les termes les plus chaleureux.
+
+Je verrai prochainement Thomas et Delaborde, et j'aurai, je n'en doute
+pas, de bonnes et agréables choses à vous communiquer.
+
+Il y a peu de critiques en état d'entendre et encore moins de lire une
+sonate. Gasperini mort, il ne reste plus que Johannès Weber 10 ou 11 rue
+Saint-Lazare (du _Temps_), auquel vous puissiez vous adresser pour un
+ouvrage de cette nature.--C'est triste; mais c'est ainsi!
+
+J'ai envoyé votre sonate à Reyer; il en parlera dans les _Débats_ et je
+vous enverrai l'article.
+
+Je suis allé hier au ministère à votre intention. Adressez au ministre
+de la Maison de l'empereur une lettre conçue à peu près en ces termes:
+
+Monsieur le Ministre,
+
+Désirant prendre part au concours du Théâtre impérial de l'Opéra, je
+viens prier Votre Excellence de vouloir bien me confier un exemplaire de
+la _Coupe et les lèvres_. Daignez agréer etc...
+
+Votre adresse.
+
+Envoyez-moi cette lettre, je la porterai moi-même au ministère et je
+prierai ces messieurs de vous envoyer de suite le poème en question.
+
+J'ai complètement lâché Noé[57] et j'ai bien fait, je crois.--
+
+L'exécution (à Bruxelles) de ma pauvre _Jolie Fille_ a été
+monstrueuse.--Malgré cela, _succès_ très sérieux. J'ai reçu nombre de
+lettres très encourageantes.--Presse excellente, etc...
+
+Allons, travaillez, travaillez, faites le concours de l'Opéra.--Vous
+devez être un grand musicien,--à l'œuvre donc et courage.
+
+Croyez, mon cher ami, aux sentiments les plus dévoués, les plus
+affectueux de votre ami,
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Onzième Lettre._
+
+
+Mars 1871.
+
+Cher ami,
+
+Paris débloqué, j'ai dû me rendre à Bordeaux pour affaires de famille.
+En rentrant, je trouve un paquet de lettres datées de septembre,
+octobre, novembre, décembre, janvier et février. En ouvrant la vôtre,
+j'éprouve une vive joie et cette joie se manifeste par une bêtise
+incroyable: je tiens votre lettre de la main droite, et de la main
+gauche je jette l'enveloppe au feu. Or, votre lettre n'étant pas datée,
+il m'est absolument impossible, même après dix lectures consécutives, de
+savoir si vous l'avez écrite avant ou après le siège. Éclaircissez ce
+point, je vous prie.
+
+Ce n'est pas ici le lieu de parler du gredin du 2 Décembre, ni des
+idiots du 4 Septembre. Nous voilà sortis vivants et bien portants, ma
+femme et moi[58], de toutes ces stupides horreurs; nous sommes donc
+parmi les heureux.
+
+J'ai en ce moment un ouvrage à terminer et un autre à faire presque
+complètement. Dès que Sardou sera rentré à Paris, je vais le tourmenter
+pour qu'il termine un quatrième acte qu'il veut changer presque
+entièrement. Une fois ce point réglé, je songerai à choisir une retraite
+pour l'été. J'ai très envie d'aller dans le Midi, et il se pourrait que
+j'allasse vous dire un petit bonjour. Je veux avoir mes deux opéras
+prêts pour l'hiver prochain. Si les théâtres marchent, je m'en tirerai;
+si non, je ne sais à quel genre d'industrie je pourrai me livrer pour
+vivre.--À ce propos, donnez-moi donc quelques renseignements sur vos
+contrées. Y a-t-il des bois dans l'Aude? Les bois me sont ordonnés pour
+Geneviève. J'aurais voulu m'installer dans un port de mer. Mais le
+tempérament de ma femme s'y oppose absolument.
+
+Et vous, avez-vous travaillé?...
+
+Comment prend-on chez vous la situation de petite Pologne que nous font
+les événements, ou plutôt que nous ont faite notre stupidité et notre
+immoralité?...
+
+Nous attendons ici l'entrée des Allemands!
+
+Triste! triste!
+
+À vous, cher ami, de tout cœur et mille souvenirs de Geneviève.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Douzième Lettre._
+
+
+20 juin 1871.
+
+Cher ami,
+
+Merci! J'ai quitté Paris lorsque le rôle des honnêtes gens était fini
+dans cette bagarre.
+
+Sortirons-nous de cette situation?... Serons-nous républicains,
+communards, légitimistes, ultramontains ou Prussiens?...
+
+J'espère, mais je crains.
+
+Paris essaie de reprendre sa physionomie ordinaire; mais c'est
+difficile.
+
+_Perrin_, _Du Locle_ et de _Leuven_ n'ont pu encore rouvrir nos pauvres
+théâtres lyriques.--Ils sont arrêtés par des difficultés sans nombre et
+de toute nature. Pasdeloup, qui, comme Guzman, ne connaît point
+d'obstacles, a rouvert hier les Concerts populaires.--Il divise ses
+programmes en deux parties: musique classique et musique moderne. Il a
+fait exécuter hier du _Gounod_, du _Massenet_, etc... Il redira ma
+symphonie un de ces jours. Beaucoup de gens sont pleins de bonne volonté
+et ne seront pas au-dessous des efforts qu'il faut faire pour relever ce
+pays politiquement, littérairement et artistiquement. Mais la grande
+masse est sotte, vaniteuse et les terribles leçons que nous venons de
+recevoir seront, je le crains, inutiles en grande partie.--En somme, le
+Français se console en disant: «Bah! si nous avions été 500,000, la
+campagne se serait terminée à Berlin et non à Paris!»
+
+Quant aux ruines que nous lègue la Commune, on trouve que «_cela fait
+bien_!»
+
+Je vais passer l'été au Vésinet. J'y suis près de Sardou et bien placé
+pour terminer ma _Griselidis_.
+
+Ma _Clarisse Harlowe_ avance aussi et vous, vous remettez-vous au
+travail?
+
+Quand vous verrai-je?
+
+En attendant, mille amitiés de votre tout dévoué
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.
+
+
+
+
+_Treizième Lettre._
+
+
+Cher ami,
+
+Les premiers morceaux de l'andante me paraissent bien instrumentés. J'y
+vois deux ou trois points douteux. Mais j'aime mieux ne vous en pas
+parler, car j'aurais besoin de l'audition pour avoir une opinion nette
+sur ces deux ou trois passages.
+
+Quant au final, avec la franchise qui est de rigueur entre vous et moi,
+je le trouve trop inférieur à ce qui précède et surtout trop inférieur à
+vous-même. L'idée première est un trait quelconque,--et le morceau,
+quoique bien conduit et fort bien fait, est au-dessous de ce que l'on
+est en droit d'attendre de l'auteur du trio, de la sonate pour piano et
+violon, et des quatre Morceaux qui me sourient de plus en plus.--Il ne
+faut qu'un moment... qui viendra, soyez-en sûr.
+
+Mille amitiés de votre
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Quatorzième Lettre._
+
+
+Mon cher ami,
+
+Votre premier morceau est excellent.--La première idée est robuste,
+rythmée.--La deuxième est charmante et la rentrée qui l'amène,
+ravissante. C'est bien écrit pour l'instrument et intéressant
+d'orchestre.
+
+On pourrait critiquer les premières mesures du motif de l'andante; il y
+a là quelque chose d'un peu mou.--Mais le morceau est si bien fait, si
+intéressant que je vous conseille de le laisser tel qu'il est. Je crois
+qu'à l'orchestre vous obtiendrez un excellent effet. Donc, les deux
+premiers morceaux sont complètement réussis.
+
+Votre final est à refaire; du moins, je le crois. La première idée
+meilleure que la seconde me semble insuffisante. Il n'y a pas d'effet
+pour l'exécutant et l'orchestre sera forcément peu amusant. L'entrée
+(motif du deuxième morceau) est bonne. Vous ferez bien de le
+conserver.--Vous trouverez facilement j'en suis sûr, un meilleur final;
+il serait fâcheux de laisser inachevée ou incomplète une œuvre de cette
+valeur. Croyez-moi et ne soyez pas paresseux.
+
+_Offenbach_ vient de faire ici trois fours remarquables. Est-ce la
+fin?... ou simplement un moment de lassitude?... Nous verrons.
+
+Je vous renverrai demain votre concerto.
+
+Vous devriez vous mettre à l'orchestre.
+
+Si vous veniez passer un mois à Paris, cela suffirait pour mettre tout
+en train.
+
+Je suis fatigué en ce moment. J'ai beaucoup de leçons qui me servent à
+préparer l'entrée d'un baby!.....
+
+On commence à me tourmenter à l'Opéra-Comique.--Je suis indécis et
+mou!... Je vois si peu de chanteurs!
+
+À bientôt et mille amitiés de votre tout dévoué
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments.
+
+
+
+
+_Quinzième Lettre._
+
+
+Mai 1872.
+
+Merci.--Votre approbation m'est précieuse; car je vous crois incapable
+de manquer de sincérité.
+
+J'ai aussi de bonnes félicitations à vous adresser: votre musique a été
+fort bien accueillie à la Société Nationale et, malgré votre
+éloignement, nous aurons désormais le plaisir de vous entendre. Je n'ai
+pu assister aux dernières auditions de la Société; _Djamileh_ et la
+fatigue m'ont privé de ces intéressantes séances. Mais tous mes amis
+m'ont parlé de la bonne impression que leur ont produite les morceaux
+que vous leur avez envoyés.
+
+J'attends un _baby_ dans deux ou trois semaines. Ma femme va à merveille
+et tout nous présage un heureux résultat.
+
+_Djamileh_ n'est pas un succès, dans le sens ordinaire du mot.--Mme
+Prelly[59] a été au-dessous du médiocre et la pièce est trop en dehors
+des habitudes de l'Opéra-Comique. Pourtant on fait des recettes
+raisonnables et le public écoute avec un intérêt évident. La presse a
+été excellente.--Les grands journaux ont loué la partition et les
+_Lundistes mélodistes_, tout en blâmant mes tendances wagnériennes (?),
+m'ont traité si sérieusement et si courtoisement que je n'ai pu
+m'attrister de leurs critiques.--Quoiqu'il arrive, je suis content
+d'être rentré dans la voie que je n'aurais jamais dû quitter et dont je
+ne sortirai jamais[60].--De Leuven et Du Locle m'ont commandé trois
+actes. Meilhac et Halévy seront mes collaborateurs. Ils vont me faire
+une chose _gaie_ que je traiterai aussi _serré_ que possible.--La tâche
+est difficile; mais j'espère en sortir.--On paraît décidé à me demander
+quelque chose à l'Opéra.--Les portes sont ouvertes; il a fallu dix ans
+pour en arriver là.
+
+J'ai des projets d'oratorios, de symphonies, etc., etc...--Et vous,
+travaillez-vous? Il faut produire, le temps passe et il ne faut pas
+_claquer_ sans avoir donné ce qu'il y a en nous.
+
+Mille fois merci encore et à vous de tout cœur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Seizième Lettre._
+
+
+Novembre 1872.
+
+Mon cher ami,
+
+Je suis à giffler!
+
+Depuis quinze jours, j'aurais dû vous écrire pour vous féliciter! Vos
+quatre Duos sont ravissants. Le 2, le 3, le 4, tout cela est exquis.
+Mais le nº 1 est une _grande chose_. C'est d'une personnalité
+saisissante et d'un charme! La lecture de ce beau morceau a été pour moi
+une véritable joie.
+
+Poursuivez et travaillez davantage, _vous le devez_.
+
+Mille amitiés de votre
+
+GEORGES BIZET.
+
+On a joué l'_Arlésienne_ dimanche chez Pasdeloup. Bis et gros
+effet![61]
+
+
+
+
+_Dix-septième Lettre._
+
+
+Mon cher ami,
+
+Voici une lettre de Gounod, qui vous concerne. Gardez-la, allez voir
+Gounod.--Portez-lui votre sonate,--allez-y.
+
+Encore adieu--et à vous mille fois de tout mon cœur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+Gounod demeure 17, rue de la Rochefoucauld.
+
+
+
+
+_Dix-huitième Lettre._
+
+
+1873?
+
+Mon cher ami,
+
+Je voulais vous donner des nouvelles de Delaborde et c'est ce qui a
+retardé ma réponse et mes remerciements.--Delaborde est absent, en
+Angleterre, je crois?... et l'on ne peut me dire la date de son retour.
+Si j'ai quelque chose de nouveau à ce sujet, je m'empresserai de vous en
+informer.
+
+J'ai été enchanté de vos quatre morceaux. La première idylle et la
+chromatique surtout m'ont ravi. Mon opinion sur votre trio est toujours
+la même. Pourtant cette nouvelle lecture m'a donné encore une impression
+meilleure que la première.
+
+Je suis heureux de vous voir travailler; il faut que tous les
+producteurs de bonne musique redoublent de zèle pour lutter contre
+l'envahissement toujours croissant de cet infernal Offenbach!...
+L'animal, non content de son _Roi Carotte_ à la Gatté, va nous gratifier
+d'un _Fantasio_ à l'Opéra-Comique.--De plus, il a racheté à Heugel son
+_Barkouf_, a fait déposer le long de cette ordure de nouvelles paroles
+et a revendu le tout 12,000 francs à Heugel. Les _Bouffes-Parisiens_
+auront la primeur de cette malpropreté.--L'hiver sera pauvre en
+nouveautés.--Les directeurs de l'Opéra-Comique m'ont déclaré qu'il leur
+était impossible de monter cette année ma _Griselidis_ (Sardou), vu la
+grande dépense que nécessite cet ouvrage.--Ils m'ont offert, en
+compensation, une _Namouna_ en un acte (qui sera mise en deux
+actes).--J'ai fini ou à peu près.--J'attends une distribution.
+
+Je travaille à _Clarisse Harlowe_.--Pasdeloup rejouera, cet hiver, ma
+symphonie et probablement aussi mes petites suites d'orchestre en cinq
+morceaux.--Ces morceaux, qui sont de simples esquisses, sont accompagnés
+de cinq autres. Durand (Flaxland) m'a acheté le recueil qui sera
+intitulé: _Jeux d'enfants_!...
+
+ _Dix morceaux à quatre mains._
+
+ Nº 1. _Les Chevaux de bois._ Scherzo.
+
+ » 2. _La Poupée._ Berceuse.
+
+ » 3. _La Toupie d'Allemagne._ Impromptu.
+
+ » 4. _L'Escarpolette._ Rêverie.
+
+ » 5. _Le Volant._
+
+ » 6. _Les Soldats de Plomb_ Marche.
+
+ » 7. _Colin-Maillard._ Fantaisie.
+
+ » 8. _Saute-Mouton._ Caprice.
+
+ » 9. _Petit Mari--Petite Femme._ Duo.
+
+ »10. _Le Bal._ Galop.
+
+La suite d'orchestre est composée des nºs 1, 2, 3, 9 et 10, dont j'ai
+supprimé les titres trop enfantins[62].
+
+Êtes-vous un peu remis de votre inondation? Sommes-nous destinés à être
+la proie de tous les fléaux.--Allons-nous enfin être tranquilles?... Je
+l'espère; mais bien des gens ont peur.
+
+Mille amitiés et à bientôt je l'espère.--Envoyez-moi quelque chose de
+vous et toujours à vous de tout cœur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.
+
+
+
+
+_Dix-neuvième Lettre._
+
+
+Cher ami,
+
+Mille, mille, mille millions d'excuses!... Il y a quinze jours que j'ai
+mis votre rouleau sur ma table.--Je le retrouve à l'instant et je le
+croyais chez vous depuis deux semaines! Je suis un étourdi et je ne sais
+comment me disculper à vos yeux.
+
+Le morceau est très joli.--C'est bien instrumenté. Cela manque peut-être
+d'un peu de clarté. Les bois surtout sont un peu trop traités à quatre
+et cinq parties.--Mais la nature du morceau explique ce procédé.--Votre
+effet de cor et de basson est neuf.--C'est bon.--Page 3: l'entrée du
+quatuor vient quatre mesures trop tôt.--Évitez les frottements.--Que
+chaque partie ait autour d'elle une atmosphère suffisante pour se
+mouvoir.
+
+Je voudrais que vous instrumentassiez (pardon!) une chose vigoureuse, à
+_grandes masses_.--Deux ou trois flûtes,--quatre cors,--deux trompettes,
+trombones etc...
+
+Faites-moi vite quelque chose et je vous retournerai de _suite_.
+
+À partir du 8 juin, envoyez rue de Paris, 17, à Port-Marly
+(Seine-et-Oise).
+
+J'ai fini le premier acte de _Carmen_; j'en suis assez content.
+
+Mille amitiés et pardon excuse!
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Vingtième Lettre._
+
+
+_1874?
+
+Cher ami,_
+
+Vous voyez que je n'ai pas grand chose à vous reprocher.--_Vous êtes en
+état_ et vous instrumentez TRÈS BIEN. L'ouverture est amusante et je
+crois que cela réussira à merveille.
+
+J'ai fait cet été un _Cid_ en cinq actes. C'est Fauré qui m'a lancé dans
+cette affaire.--Je vais lui faire entendre son rôle un de ces jours. Si
+la chose lui plaît, il y aura espoir d'arriver à la grande boutique.
+
+_Carmen_ s'achève.--J'entrerai en répétitions en décembre.
+
+Pardonnez-moi d'avoir gardé si longtemps votre ouverture.--Mais ma
+rentrée à Paris m'a fait perdre huit jours.
+
+Mille amitiés et votre dévoué ami
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Vingt-et-unième Lettre._
+
+
+1874
+
+Mon cher ami,
+
+Votre aimable lettre m'a trouvé au lit en tête à tête avec une angine
+des plus aiguës.--Depuis deux heures, les abcès ont disparu--et je vais
+me remettre rapidement à grand renfort de côtelettes.
+
+Je vais partir dans quelques jours.--J'ai trouvé à Bougival un petit
+coin très tranquille, très agréable au bord de l'eau (1, _rue de Mesmes,
+Bougival, Seine-et-Oise_).
+
+J'y vais terminer _Carmen_ qui entre en répétition au mois d'août pour
+passer fin novembre ou commencement décembre,--et y commencer, peut-être
+y finir _Sainte Geneviève_, oratorio sur lequel je compte beaucoup.
+
+Tenez-moi au courant de vos travaux, cher ami, et recevez pour toutes
+vos chatteries et gâteries les remerciements des Bizet, père, mère et
+enfant.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Vingt-deuxième Lettre._
+
+
+Mon cher ami,
+
+Le _Nocturne_ est très joli et fort bien orchestré.--À la cinquième
+mesure vos violoncelles ou votre violoncelle fait _la sol_. C'est un
+chant, mais c'est un chant qui fait _basse_; je n'aime donc pas ce _la
+sol_ doublé par la deuxième flûte et les violons.--Au lieu de _la sol_
+mettez _si si_ dans le premier temps; le _sol sol_ viendra au deuxième
+temps. Le solo de violoncelle peut faire très bien; pourtant je
+préférerais tous les violoncelles. Ne décidez rien avant d'avoir
+entendu.--Faites copier sur toutes les parties et faites essayer des
+deux manières.--Pages 4 et 5 je crains que les bassons ne soient un peu
+_bas_; il faut se défier des tenues de bassons dans le grave.--Ceci est
+une règle générale à laquelle le cas présent peut faire exception.--La
+harpe fera très bien.--Ne trouvez-vous pas que la fin tourne _un peu
+court_? Ceci n'est pas un jugement définitif.
+
+Quant au finale du concerto, il me paraît avoir deux gros défauts:--1º
+Ce n'est pas un morceau de piano (même piano et orchestre); 2º Ce n'est
+pas un finale de concerto et votre joli petit morceau ne me semble pas
+bien placé là...--Les traits me semblent cherchés et je ne crois pas
+qu'un pianiste y trouve son compte. Le morceau est loin d'être mauvais.
+Le début ferait très bien, mais à l'orchestre. Du reste, en relisant ce
+morceau, je vois que le piano vous a gêné.--En somme: bon morceau, mais
+qui n'est pas apte à faire un finale de concerto de piano. C'est
+horriblement difficile! Depuis trois ou quatre ans, je rêve un concerto
+et je ne puis parvenir à faire à la fois du piano et de la symphonie.
+
+Ne vous découragez pas et écrivez beaucoup.--Vous ne travaillez pas
+assez.--Produisez, produisez.
+
+J'entre en répétition dans quelques jours. Ma _Carmen_ passera fin
+novembre ou commencement décembre[63]. Je viens de passer deux mois à
+orchestrer les 1200 pages que renferme ma partition.
+
+J'ai une _Sainte Geneviève_[64] sur le métier, mystère en trois
+parties.--Mais je ne sais si je serai prêt pour cet hiver.
+
+Mille amitiés de votre affectionné et dévoué:
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments.
+
+
+
+
+LETTRES À ERNEST GUIRAUD
+
+PROSCENIUM
+
+
+Ernest Guiraud fut l'ami de la première heure, le compagnon d'armes de
+Georges Bizet. Avec lui, il vécut les dures luttes de la vie d'artiste;
+il connut ses misères comme ses joies, les premières souvent plus
+profondes que les dernières. À peu près du même âge[65], l'un et l'autre
+vivaient côte à côte et ne faisaient rien sans se consulter: Georges
+Bizet paraissait avoir une véritable confiance dans le jugement de son
+aîné.
+
+Les voici, aujourd'hui, disparus! Aussi avons-nous pensé qu'il y avait
+intérêt à publier les petites lettres intimes que Georges Bizet
+adressait journellement à son «vieux» camarade et qui, si elles ne
+présentent pas, en raison de leur brièveté, une grande valeur
+artistique, laissent entrevoir la tendresse qui unissait ces deux
+natures d'élite[66].
+
+Nous devons la communication de cette correspondance à l'obligeance de
+M. Croisilles, oncle d'Ernest Guiraud, qui a tenu avec maîtrise, depuis
+de si longues années, le pupitre de violon-solo à l'Opéra-Comique. Nous
+lui adressons ici tous nos remerciements.
+
+H. I.
+
+
+
+
+_Première Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Merci de ta lettre.--J'ai vu C.--Reçu mon deuxième acte.
+
+Je t'envoie quatre vers--une primeur! un amour!
+
+ «La fleur des champs boit la rosée
+ Qui l'attendait à son réveil.
+ La lune même _assez osée_
+ Boit la lumière du soleil.»
+
+Quel physicien-astronome! Quel poète! et quel...!
+
+Je compte sur toi dimanche. Viens samedi soir à l'heure qui te convient.
+
+Ton vieux
+
+GEORGES.
+
+
+
+
+_Deuxième Lettre._
+
+
+Jeudi.
+
+Vieux,
+
+J'oubliais!... C'est ce soir le lapin!... à 6 heures précises; il faut
+que je file à 8 heures 1/2.
+
+Amène Diane pour avaler les os et les eaux...
+
+À tantôt ton
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Troisième Lettre._
+
+
+Voilà ton fauteuil, cher ami, tu seras à côté de _X_... que je n'ose pas
+placer auprès de _Nephtali_; je crains les scènes!... Si _Azevedo_ est
+de l'autre côté... allez-y, mais pendant les entr'actes seulement.
+
+Ton vieux
+
+GEORGES BIZET.
+
+_P. S._ J'ai vu hier une dame qui se plaint de ce que vous voulez
+toujours lui imposer votre volonté. Je vous reconnais bien là!!![67].
+
+
+
+
+_Quatrième Lettre._
+
+
+1870.
+
+1º Tous les hommes (mariés ou non mariés) de 20 à 30 partent-ils?...
+
+J'ose espérer qu'on ne poussera pas jusqu'à 35, nous serions gentils!
+
+2º Sommes-nous à la garde nationale, oui, n'est-ce pas? Dans ce cas, que
+faut-il que je fasse?... Faut-il attendre une convocation?... ou faut-il
+aller me faire inscrire?
+
+Faudra-t-il que je rentre à Paris pour aller faire l'exercice?
+
+Tu serais bien gentil d'avoir l'œil sur tous ces détails que tu seras à
+même de me donner, puisque tu es dans les mêmes conditions que moi.--Je
+tiens à n'être pas le dernier à faire mon devoir.--Oh! les 7,300,000
+C...!!!...
+
+Si tu as quelque idée sur ce que nous allons devenir, tu seras aussi
+bien aimable de me le communiquer.
+
+Massenet, Paladilhe, Cormon se font-ils mobiles?...
+
+Nous allons pouvoir chanter avec variante:
+
+_Tutti son mobili!..._
+
+Le précepteur de Louis s'est distingué là-bas!... et le collaborateur de
+la vie de César, Lebœuf!... ils vont bien!... du coup d'œil!... de la
+prévoyance!... Quels œufs!... On dit que Bazaine, qui a, ajoute-t-on,
+des talents, va nous sauver... espérons-le!
+
+C'est égal!... les 7,300,000 C...!...
+
+Ton vieux
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Cinquième Lettre._
+
+
+J'ai un conseil a te demander.
+
+Ce monsieur de Lyon ne te fait-il aucun effet? Je n'ai pas fermé l'œil
+cette nuit.
+
+Je connais quelqu'un qui a menti hier en nous annonçant la _Traviata_
+pour ce soir.
+
+Voilà une occasion de rompre, à moins d'une grosse erreur.
+
+Viens.
+
+Il faut que je prenne mes mesures avec une grande prudence.
+
+Je ne vais pas chez toi.--Mon père est ici.
+
+À toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Sixième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Carvalho et sa femme comptent sur toi à dîner ce soir.
+
+Tu n'es donc pas rentré chez toi hier. Tu n'as donc pas reçu la dépêche?
+
+Suis libre ce soir.
+
+Madame Carvalho te désire beaucoup.
+
+À toi, vieux,
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Septième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Nephtali et Jadin viennent dîner demain jeudi dans ma cambuse--toi aussi
+ou je crie.
+
+Nephtali nous invite à dîner samedi.--Dis _oui_ ou ne dis rien; j'ai
+déjà dit oui pour toi.
+
+À toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Huitième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Je n'irai pas à Paris avant huit jours.
+
+D'ici là, je serai chez moi _toujours_ excepté jeudi.
+
+As-tu reçu ma lettre?... Viens déjeuner ou dîner ou coucher--et plutôt
+tout cela à la fois,--si tu es en travail.--Je ne te garderai pas
+longtemps.
+
+Vas-tu mercredi chez le président?--J'ai été en voyage samedi,
+dimanche.--Je suis rentré lundi au Vésinet. Je repars aujourd'hui,
+mardi, et ne rentre pas vendredi.--Ne te coupe pas!
+
+À toi mille fois de tout cœur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Neuvième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+C'est fini d'hier. Jamais je n'ai autant souffert! C'est horrible!
+
+Mercredi, il faut que j'aille à Paris; y seras-tu?... et dînerons-nous
+ensemble? Irons-nous chez le président? Moi, oui, il faut que j'y aille.
+
+Réponds un mot.
+
+À toi de tout cœur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Dixième Lettre._
+
+
+Mon cher ami,
+
+Je t'engage vivement à aller trouver Perrin.--Moi je ne veux plus
+entendre parler de cette ordure. Les cinq voix m'humilient profondément,
+quand je songe aux onze voix d'Elwart.--C'est à tout lâcher.--Pour deux
+sous et, si je n'avais peur de poser, j'irais retirer mon bibelot.
+
+C'est fait d'avance; sois-en convaincu.--On choisira celui qui
+présentera les chances de four les plus accentuées.
+
+Quant au jury, il ne sera pas trop idiot.
+
+1º Perrin.
+
+2º Gevaert.
+ _Thomas_ refusera.
+
+3º David.
+ _Gounod_ refusera.
+
+4º Reber.
+
+5º Massé.
+
+6º Semet.
+
+7º Maillard.
+ _Reyer_ refusera.
+
+8º Saint-Saëns.
+ _Auber_ refusera.
+
+9º Elwart.
+
+En cas de refus de _David_, on aura Duprato. Sauf _Elwart_, ce sera
+possible.
+
+Cher vieux, va chez Perrin et n'aie pas l'air de croire que je suis de
+cette stupide épreuve. Quant à moi, je ne veux plus, je te le répète,
+m'occuper de tout cela. Je n'irai plus à l'Opéra d'ici deux mois.
+
+J'ai été extrêmement triste depuis l'autre soir. J'ai le chagrin
+avant,--tant mieux.
+
+Bonne chance, cher, et à toi de tout cœur, de toute affection. Ma femme
+te serre la main.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Onzième Lettre._
+
+
+Cher ami,
+
+Peux-tu me donner un quart d'heure aujourd'hui dimanche? il s'agit du
+deuxième acte de Mignon, quatre mains.
+
+Je passerai chez toi vers 5 heures 1/2. Si je ne te trouve pas,
+laisse-moi un mot chez ton concierge pour dire s'il t'est possible de me
+recevoir (j'irai chez toi à cause du piano) vers 10 ou 11 heures!
+
+Ton vieux
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ah! mercredi prochain, tu viens manger une poularde truffée,--ne
+l'oublie pas.
+
+
+
+
+_Douzième Lettre._
+
+
+Passe me prendre à 4 heures 1/2; nous irons dîner rue Médicis, et après
+à _Jeanne d'Arc_! Nous rirons.
+
+Viens à 4 heures 1/2, parce que M... chante le solo de la messe de
+Gounod et me prie de le lui faire dire avant dîner.
+
+À toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Treizième Lettre._
+
+
+Si tu le vois ce soir, remets lui ce mot. Si tu ne le vois que
+demain--remets également.
+
+Je suis toujours malade.
+
+À toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Quatorzième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Nous avons un enterrement demain, jeudi. Ne viens donc déjeuner que
+dimanche. J'aurai une petite baignoire pour le concert de l'Odéon. Nous
+nous y pourrons cacher.
+
+Je t'envoie trois volumes que j'ai reçus pour toi.
+
+À dimanche, si je ne te vois pas avant. Nous arroserons ton vin d'une
+douzaine d'huîtres.
+
+Mille fois à toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Quinzième Lettre._
+
+
+Quoi de neuf?
+
+J'ai été très malade aujourd'hui. J'ai eu des douleurs névralgiques dont
+j'ai cru claquer.
+
+Quoi de neuf?--Vite--réponds.
+
+À toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Seizième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Reyer vient dîner demain, samedi à 7 heures.
+
+Tâche de venir.
+
+Ton vieux
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Dix-septième Lettre._
+
+
+1º Papa calmé!
+
+2º Nous dînons jeudi chez Gounod,--belle Hélène n'oublie pas.
+
+3º Ci-joint ta blague.
+
+4º À ce soir S...
+
+5º Adresse de Godard (_Rinaldi_), 18, rue Favart.
+
+Montre-lui ce mot, et rappelle-toi qu'il m'a promis un piano pour
+Camille à 15 francs.
+
+À toi, cher, de cœur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Dix-huitième Lettre._
+
+
+Vieux,
+
+Le porteur de ceci est _Alphonse Bruneau_, grand ami à moi.--Il a tenu
+avec succès l'emploi de premier ténor à l'Opéra-Comique dans de bonnes
+villes.--Il chante _Lucie_ etc...--La voix est excellente; tu
+t'apercevras facilement de ses qualités physiques.--Or, M. Capoul ne
+chantant plus que les premiers ténors à l'Opéra-Comique, tu serais
+gentil de présenter mon ami aux intelligents directeurs du Théâtre
+impérial de la _Dame blanche_.--Je crois que ce serait une bonne
+affaire.--Il a plus qu'il ne faut pour chanter le _Chalet_, Hector des
+_Mousquetaires_.
+
+Enfin, fait tout pour le mieux et à toi.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Dix-neuvième Lettre._
+
+
+Mardi...
+
+Mme Chabrier me charge de t'amener dîner demain (mercredi) chez elle.
+Si tu peux (et il faut que tu puisses), viens me prendre à 6 heures
+moins un quart.
+
+Sois exact et à toi de cœur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PAGES.
+
+CÉSAR FRANCK 3
+ Catalogue des œuvres de César Franck 24
+
+CHARLES-MARIE WIDOR 31
+
+ÉDOUARD COLONNE 41
+
+JULES GARCIN 55
+ Catalogue des œuvres de Jules Garcin 64
+
+CHARLES LAMOUREUX 67
+
+FAUST. Scènes du poème de Goethe mises en musique par
+ Robert Schumann 105
+
+LE REQUIEM ALLEMAND de Johannès Brahms 145
+
+LETTRES INÉDITES DE GEORGES BIZET 155
+ Lettres à Paul Lacombe.--Avant-Propos 157
+ Lettres à Ernest Guiraud.--Proscenium 201
+
+Strasbourg, typ. G. Fischbach.--4187
+
+
+FOOTNOTES:
+
+[1] Ses premières compositions sont ainsi signées: «César-Auguste Franck
+de Liège».
+
+[2] César Franck a eu un frère, Joseph Franck, né à Liège vers 1820, qui
+s'est voué également à l'art musical, mais sans grand succès. Il termina
+ses études de piano, d'orgue et de composition au Conservatoire de
+Paris; il fut aussi violoniste. Après avoir exercé les fonctions de
+maître de chapelle et d'organiste à l'église des Missions étrangères,
+puis à Saint-Thomas d'Aquin, il s'est livré à l'enseignement du piano,
+de l'orgue et de la composition. On a de lui diverses compositions
+religieuses et profanes.
+
+[3] Il est bien entendu que nous ne plaçons pas dans cette catégorie les
+compositeurs qui, bien qu'inféodés à Richard Wagner, ont fini par se
+dégager de ses formules pour arriver à un style qui leur est propre.
+
+[4] Nous pourrions, à propos du dépôt qui devrait être régulièrement
+fait à la Bibliothèque du Conservatoire, exprimer le regret que ce dépôt
+soit pour ainsi dire illusoire. Car, pour ne citer que le dossier de
+César Franck, nous n'y avons découvert qu'un nombre fort restreint de
+ses œuvres.
+
+[5] La 1re audition des _Béatitudes_ a été donnée, grâce à
+l'initiative de M. Ed. Colonne, aux concerts du Châtelet, le 19 mars
+1893. Le succès a été considérable. Les interprètes étaient Mlles
+Pregi, de Nocé, Tarquini d'or, MM. Auguez, Fournets, Warmbrodt, Ballard,
+Grimaud et Villa.
+
+[6] On pourrait citer les noms de MM. Saint-Saëns, Delibes, Lalo,
+Joncières, Gabriel Fauré, Widor, Vincent-d'Indy, E. Chabrier, G. Benoit,
+P. de Bréville, E. Chausson, Gabriel Marie, Marty, Vidal,
+Guilmant,...... Mme Augusta Holmès......
+
+[7] Depuis que ces pages ont été écrites, Charles Widor a transporté ses
+pénates rue de l'Abbaye, nº 3.
+
+[8] _Nouveaux Lundis_ de Sainte-Beuve. Tome Ier, page 201.
+
+[9] Guy de Maupassant est décédé le 6 juillet 1893 dans la maison fondée
+par le Dr Blanche et dirigée actuellement par le Dr Meuriot.
+
+[10] Édouard Colonne est retourné, en novembre 1891, à
+Saint-Pétersbourg. Il était accompagné de la charmante cantatrice,
+Mlle Berthe de Montaient.--Le succès n'a pas été moins vif que les
+années précédentes.
+
+[11] La _Walkyrie_ a été exécutée, on sait avec quel succès, sous la
+direction d'Édouard Colonne, à l'Académie nationale de musique.--Malgré
+cette réussite et pour des motifs personnels, Édouard Colonne a donné sa
+démission de chef d'orchestre de l'opéra et a été remplacé par Paul
+Taffanel (1er juillet 1893).
+
+[12] M. Philippe Flon, qui est né à Bruxelles le 21 février 1861,
+actuellement second chef d'orchestre du théâtre de la Monnaie, a conduit
+avec la plus grande autorité les représentations de _Lohengrin_ à Rouen.
+
+[13] La seconde Symphonie en _ré_ majeur de Brahms avait déjà été
+exécutée au Conservatoire, avant la direction de Jules Garcin.
+
+[14] Chéri (Rose-Marie Cizos) née à Etampes en 1824, morte en septembre
+1861.
+
+[15] Depuis la mort de Michaël Costa (1883) les grands concerts du
+Palais de Cristal ont été dirigés par M. Manns.
+
+[16] Lamoureux avait dirigé précédemment, le 13 mars 1873, à la Salle
+Pleyel, un concert avec l'orchestre et les chœurs, dans lequel furent
+exécutées plusieurs pages de J. S. Bach: le _Concerto en ut majeur_ pour
+deux clavecins et orchestre d'instruments à cordes (MM. Fissot et
+Delaborde); _Chœur_, extrait d'une _Cantate_; _Introduction_ et _fugue_
+de l'ouverture en si mineur pour flûte et instruments à cordes (M.
+Taffanel); _Berceuse_ de la _Nuit de Noël_ pour contralto (Mlle A.
+Monnier); _Concerto_ en ré mineur pour clavecin et orchestre (M.
+Delaborde); _Chœur_ extrait d'une _Cantate_ pour le lundi de Pâques; _La
+querelle de Phœbus et de Pan_, dramma per musica.
+
+[17] Le texte de la _Passion selon saint Matthieu_ est de Henrici
+(Christian-Frédéric), plus connu sous le pseudonyme de _Picander_.
+
+[18] Les solistes étaient: Mlles Armandi, Arnaud, Puisais, MM.
+Auguez, Vergnet, Dufriche, Miquel, Mouret, Jolivet, Couturier.
+
+[19] M. Arthur Pougin avait été un des premiers à concevoir
+l'organisation de ces fêtes en l'honneur de l'auteur de la _Dame
+blanche_. Ambroise Thomas avait composé la cantate _Hommage à
+Boïeldieu_.
+
+[20] Les concerts populaires organisés par Pasdeloup au Cirque d'Hiver
+commencèrent le 27 octobre 1861 et ne prirent fin qu'en 1883, quelques
+années avant sa mort, qui eut lieu en août 1887 à Fontainebleau, où il
+s'était retiré. Plusieurs essais infructueux furent tentés pour faire
+revivre les concerts populaires; leur temps était passé. Le public avait
+porté ses préférences sur les concerts Colonne et Lamoureux.
+
+[21] «Si jamais tragédie, dit M. Édouard Schuré, fut écrite pour la
+scène, c'est _Tristan et Yseult_. Chaque geste y parle, chaque mot y
+agit. Tout y est plastique, ramassé en peu de paroles; mais d'autant
+plus puissante déborde dans la musique la vie torrentielle qui l'anime:
+verbe et mélodie se mêlent impétueusement dans le grand flot de
+l'harmonie, dans le fort courant de l'action.»
+
+[22] Les rôles étaient ainsi interprétés: Mmes Fidès-Devriès (Elsa);
+Duvivier (Ortrude); MM. Van-Dyck (Lohengrin); Blauwaert (Frédéric de
+Telramund); Couturier (le roi); Auguez (le héraut). Le grand succès fut
+pour Mme Fidès-Devriès, MM. Van-Dyck, Auguez, et pour l'orchestre et
+les chœurs. Dans le feuilleton du _Journal des Débats_ en date du 8 mai
+1887, Ernest Reyer écrivait: «De l'intérieur de la salle on n'entendait
+pas les sifflets des manifestants, mais il est bien possible que, de la
+rue, Messieurs les siffleurs aient entendu nos applaudissements. J'ai
+rarement vu pareil enthousiasme.»
+
+[23] Les individus arrêtés pour leurs manifestations bruyantes devant
+les portes de l'Éden, le 3 mai 1887, appartiennent presque tous à la
+classe des ouvriers!! Osaient-ils prétendre au monopole du
+patriotisme?--Il serait curieux d'inspecter certains dossiers que nous
+connaissons et dans lesquels se trouvent diverses pièces jetant un jour
+tout particulier sur les menées et les critiques qui se sont produites.
+
+[24] Charles Lamoureux et son orchestre ont fait une nouvelle tournée
+artistique, en 1893, dans la région du Nord.
+
+[25] Cet antiwagnérien, dont nous ne transmettrons pas le nom à la
+postérité, se leva au commencement du second acte pour prier M.
+Lamoureux de vouloir bien faire _chanter_ la Marseillaise!
+
+[26] _Lohengrin._ La légende et le drame de R. Wagner par Maurice
+Kufferath. Pages 100 et 101.
+
+[27] «Schumann, a dit Léonce Mesnard, dans son excellente étude sur le
+Maître de Zwickau, a presque laissé dans l'ombre le personnage de
+Méphistophélès qui lui apparaissait nécessairement dès qu'il abordait
+Faust; il lui a assigné à tout le moins une place restreinte où il
+figure non pas tant comme l'Esprit du mal incarné qu'à titre de
+porte-malheur, de messager funèbre chargé de prononcer, à côté de
+Marguerite, trop bien préparée par le remords à l'entendre, à côté de
+Faust, trop distrait par ses hautes et fécondes entreprises, l'ironique,
+le sévère oracle qui équivaut à une sentence de mort.»
+
+[28] «Berlioz ne me connaît pas; mais moi je le connais et si j'attends
+quelque chose de quelqu'un c'est de lui; à la condition toutefois qu'il
+ne continue pas à traiter la poésie comme il l'a fait dans son
+«_Faust_»; car il ne peut faire un pas de plus dans une telle voie sans
+tomber dans le plein ridicule. Si un musicien a besoin d'un poète, c'est
+Berlioz. Et son erreur c'est que ce poète, fût-il Shakespeare ou Goethe,
+il l'accommode toujours selon son caprice musical...»
+
+RICHARD WAGNER, Lettre à F. Liszt, 8 septembre 1852.
+
+
+
+[29] «Quand on connaît la Bible, Shakespeare et _Goethe_, disait Robert
+Schumann, et qu'on s'est bien pénétré de leurs maximes, cela est
+suffisant.»
+
+[30] Le succès fut beaucoup moins vif à Leipzig et Schumann écrivait à
+ce sujet:
+
+«Des rapports m'ont été transmis sur l'impression produite à Leipzig par
+mes scènes de _Faust_. Une partie des auditeurs a été séduite, l'autre a
+été très réservée.--Je m'y attendais. Peut-être s'offira-t-il cet hiver
+une occasion pour la reprise de l'œuvre et il serait possible que j'y
+ajoutasse d'autres scènes.»
+
+[31] D'après les recherches les plus récentes, voici quel serait l'ordre
+exact dans lequel auraient été composées les diverses _Scènes de Faust_:
+en 1844 Nos 1, 2, 3 et 7 de la troisième partie,--en 1848, Nos 4,
+5 et 6 de la troisième partie,--en 1849 la première partie et le Nº 4 de
+la deuxième,--en 1850 les Nos 5 et 6 de la deuxième partie,--en 1853
+l'ouverture.
+
+[32] _Revue bleue._--Numéro du 7 mars 1891.
+
+[33] Les _Scènes de Faust_ avec texte allemand et traduction française
+par R. Bussine ont été éditées par la maison Durand, Schoenewerk &
+Cie.
+
+[34] Goethe écrivait de Naples, le 17 mars 1787: «Je pense souvent à
+Rousseau, à ses plaintes, à son hypocondrie, et je comprends qu'une
+aussi belle organisation ait été si misérablement tourmentée. Si je ne
+me sentais un tel amour pour toutes les choses de la nature, si je ne
+voyais, au milieu de la confusion apparente, tant d'observations
+s'assimiler et se classer, moi-même souvent je me croirais fou.»
+
+[35] Dans cet extrait, nous avons suivi non la traduction française de
+la partition de Schumann, mais celle de l'œuvre de Goethe par H. Blaze
+de Bury.
+
+[36] Firmery, Jean-Paul Richter.
+
+[37] Enclin à la mélancolie par suite d'un état maladif qui devait
+aboutir à la perte de la raison, dans les dernières années de sa vie, il
+croyait entendre des harmonies, des voix qui lui dictaient un thème
+musical.
+
+[38] La troisième partie des _Scènes de Faust_ de Schumann ne contient
+pas moins, à elle seule, de 128 pages de la partition, alors que les
+deux premières parties n'en ont que 119.
+
+[39] La partie immortelle de Faust, avant d'atteindre le ciel, où il
+sera reçu grâce à l'intercession de l'Éternel Féminin, traversera toutes
+les phases de purification. Aussi ne peut-on aborder cette dernière
+partie du _Faust_ de Goethe, sans penser aussitôt à la divine Comédie de
+Dante.
+
+[40] Léonce Mesnard, _Étude sur Robert Schumann_, p. 41 et 42.
+
+[41] Léonce Mesnard, _Étude sur Robert Schumann_, p. 18 et 19.
+
+[42] C'est sous une pluie de roses que les anges, voulant ravir l'âme de
+Faust à l'enfer, ensevelissent Méphistophélès et la troupe des démons.
+
+[43] Filipepi (Alessandro) dit Sandro _Botticelli_ (1447-1515), École
+florentine.
+
+[44] Portrait d'un vieillard et d'un enfant. Ghirlandajo (1449-1494),
+École florentine.
+
+[45] Robert Schumann s'est tellement enthousiasmé pour cette partie
+mystique et étrange du _Faust_ de Goethe qu'il en a donné deux versions.
+Le second texte est plus développé que le premier.
+
+[46] Giacomo Leopardi. Poésies: _Aspasie_.
+
+[47] _Essais de critique musicale._--Hector Berlioz, Johannès
+Brahms,--librairie Fischbacher, 33, rue de Seine.
+
+[48] Ce morceau pourrait être comparé au beau Lied de J. Brahms: _À la
+pluie_ (op. 50).
+
+[49] Lettre adressée le 1er avril 1869 à M. E. Galabert et publié par
+ce dernier dans une brochure publiée sous ce titre: _Georges Bizet,
+Souvenirs et Correspondance_.
+
+[50] Bizet fut inscrit à l'État civil avec les prénoms de:
+_Alexandre-César-Léopold_. Mais il reçut de son parrain celui de
+_Georges_, qu'il a conservé toute sa vie. Il naquit le 26 octobre 1838 à
+Paris et mourut le 3 juin 1875 à Bougival.
+
+[51] La première représentation de _Don Carlos_ eut lieu à l'opéra de
+Paris le 11 mars 1867.
+
+[52] _Sylvie_ est un opéra-comique en un acte qu'Ernest Guiraud composa
+à Rome, à l'époque où il était à la villa Médicis.
+
+[53] La première représentation de _Roméo et Juliette_ eut lieu le 27
+avril 1867.--La lettre de Georges Bizet est donc datée des premiers
+jours d'avril 1867.
+
+[54] Les répétitions de la _Jolie Fille de Perth_! Le rôle de Catherine
+Glover qu'avait dû créer Mlle Nilsson, avait été donné à Mlle Jane
+Devriès.--Il avait été question de le reprendre pour le donner à Madame
+Carvalho.--Ceci n'eut pas de suite et ce fut Mlle Jane Devriès qui
+créa le rôle.--La première représentation de la _Jolie Fille de Perth_
+eut lieu le 26 décembre 1867.--La lettre de Georges Bizet, que nous
+publions, doit donc être datée du mois de décembre 1867.
+
+[55] Il s'agit d'une pièce-bouffe (_Malbrough s'en va-t-en guerre_)
+commandée par Busnach, nouveau directeur de l'Athénée, à MM. G. Bizet,
+Legouix, Jonas et Delibes.--Georges Bizet n'avait accepté cette commande
+qu'avec le plus vif regret...
+
+[56] Georges Bizet rééditait une légende absolument fausse. M. Maurice
+Kufferath, dans un article du «Guide musical» en date du 29 octobre
+1893, a péremptoirement prouvé que jamais Wagner n'avait avancé que le
+_Faust_ de Gounod fût une musique de cocottes!
+
+[57] _Noé_, opéra biblique en trois actes et quatre tableaux de M. de
+Saint-Georges, avait été mis en musique par Halévy, maître de G.
+Bizet.--Mais la partition était loin d'être terminée, et, par amitié
+pour son maître, G. Bizet avait entrepris le travail ingrat de
+l'achever.--Interrompu à plusieurs reprises, ce labeur prit fin à la fin
+de l'année 1869.--Mais des difficultés de toute sorte empêchèrent la
+représentation de l'œuvre au Théâtre Lyrique.--Depuis, à Pâques 1885,
+_Noé_ a été joué avec succès sur le théâtre grand-ducal de Carlsruhe,
+sous la direction de Félix Mottl.
+
+[58] Georges Bizet avait épousé, le 3 juin 1869, la fille de son maître,
+Mlle Geneviève Halévy.
+
+[59] Mme Prelly était une femme du monde d'une radieuse beauté, mais
+douée d'une voix médiocre, que la scène avait tentée. Une partie de
+l'insuccès de _Djamileh_ fut due à l'insuffisance de cette artiste.
+
+[60] La première représentation de _Djamileh_ eut lien le 22 mai 1872.
+
+[61] La première audition de l'_Arlésienne_ aux Concerts populaires eut
+lieu le 10 novembre 1872.--Elle avait été donnée, précédemment le 1er
+octobre 1872, au théâtre du Vaudeville.
+
+[62] Le recueil définitif se composait de douze pièces
+(L'Escarpolette.--La Toupie.--La Poupée.--Les Chevaux de Bois.--Le
+Volant.--Trompette et Tambour.--Les Bulles de Savon.--Les Quatre
+Coins.--Colin-Maillard.--Saute-Mouton.--Petit Mari, Petite Femme.--Le
+Bal).--Les numéros 2, 3, 6, 11 et 12 formèrent la _Petite Suite
+d'orchestre_ exécutée pour l'inauguration des concerts Colonne à
+l'Odéon, le 2 mars 1873 (Renseignements donnés par Charles Pigot dans
+son ouvrage: _Georges Bizet et son œuvre_, page 318).
+
+[63] Ce n'est que le 3 mars 1875 qu'eut lieu la première représentation
+de _Carmen_.
+
+[64] Les fragments de l'oratorio inachevé _Sainte Geneviève_ auraient
+été complétés par l'ami dévoué de Georges Bizet, par l'excellent et
+habile compositeur, Guiraud.
+
+[65] Georges Bizet est né à Paris le 25 octobre 1838 et Ernest Guiraud à
+la Nouvelle-Orléans le 23 juin 1837.
+
+[66] Aucune de ces lettres n'est datée: il eût été, si non impossible,
+mais du moins très difficile d'assigner à chacune d'elles une date
+précise.
+
+[67] Ce post-scriptum n'est pas de la main de Georges Bizet et paraît
+avoir été écrit par une femme, peut-être par Madame G. Bizet.
+
+
+ OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.
+
+ Librairie Fischbacher
+
+ 33, rue de Seine, 33
+
+ Quatre mois au Sahel, 1 vol. 3 fr. 50
+
+ Profils de musiciens (1re série), 1 vol. P. Tschaïkowsky.--J.
+ Brahms.--E. Chabrier.--Vincent
+ d'Indy.--G. Fauré.--C. Saint-Saëns 3 fr. --
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+ Symphonie, 1 vol. avec un portrait à l'eau forte, par
+ A. et E. Burney. Rameau et Voltaire.--Robert
+ Schumann.--Un portrait de Rameau.--Stendhal.
+ (H. Beyle).--Béatrice et Bénédict.--Manfred 5 fr. --
+
+ Nouveaux profils de musiciens, 1 vol. avec six
+ portraits gravés à l'eau forte, par A. et E. Burney.--R.
+ de Boisdeffre.--Th. Dubois.--Ch. Gounod.--Augusta
+ Holmès.--E. Lalo.--E. Reyer 6 fr. --
+
+ Portraits et études.--Lettres inédites de Georges
+ Bizet, 1 vol. avec un portrait gravé à l'eau forte,
+ par A. et E. Burney 6 fr. --
+
+
+_En préparation:_
+
+PROFILS D'ARTISTES CONTEMPORAINS.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Portraits et études; Lettres inédit
+s de Georges Bizet, by Georges Bizet and Hugues Imbert
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+The Project Gutenberg EBook of Portraits et études; Lettres inédites de
+Georges Bizet, by Georges Bizet and Hugues Imbert
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Portraits et études; Lettres inédites de Georges Bizet
+
+Author: Georges Bizet
+ Hugues Imbert
+
+Release Date: June 21, 2008 [EBook #25863]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS ET ETUDES; GEORGES BIZET ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+HUGUES IMBERT
+
+PORTRAITS ET ÉTUDES
+
+CÉSAR FRANCK--C. M. WIDOR--ÉDOUARD COLONNE
+
+JULES GARCIN--CHARLES LAMOUREUX
+
+FAUST, PAR ROBERT SCHUMANN--LE REQUIEM DE BRAHMS
+
+LETTRES INÉDITES
+
+DE
+
+GEORGES BIZET
+
+_Avec un portrait gravé à l'eau forte par E. Burney_
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE FISCHBACHER
+
+(SOCIÉTÉ ANONYME)
+
+33, RUE DE SEINE, 33
+
+1894
+
+Tous droits réservés
+
+STRASBOURG, TYPOGRAPHIE DE G. FISCHBACH.--4187.
+
+[image: GEORGES BIZET]
+
+
+
+
+
+À MON AMI
+
+THÉODORE DUBOIS
+
+En souvenir de tant de bonnes heures
+passées en compagnie de la Muse.
+
+
+
+
+CÉSAR FRANCK
+
+
+Quelle figure caractéristique à retracer que celle de cet artiste du
+XIXe siècle, dont le profil se détache en assez vive opposition sur
+le milieu français dans lequel il a vécu! Artiste d'un autre âge, dont
+l'oeuvre fait songer, toute proportion gardé, à celui du grand Bach, il
+aura traversé la vie comme un rêveur, voyant peu ou point ce qui se
+passait autour de lui, pensant toujours à son art, et ne vivant que pour
+lui. Sorte d'hypnotisme auquel arrivent forcément les véritables
+artistes, les travailleurs acharnés qui trouvent dans le travail
+accompli la récompense de leurs efforts et, dans le labeur pur et simple
+de chaque journée nouvelle, une jouissance incomparable, sans avoir
+besoin de chercher un écho dans la foule, sans penser un seul instant à
+briguer ses faveurs, à abandonner, par une concession si minime qu'elle
+soit, ce qu'ils pensent être la Vérité et la Beauté.
+
+Son oeuvre n'est pas et ne sera jamais de nature à passionner le gros
+public... et son triomphe, rêvé par ses élèves et ses amis, aura des
+limites très bornées. Son genre de talent s'adresse aux raffinés en
+musique: admirateur des grands primitifs, il leur a dérobé une étincelle
+de leur génie, a vécu dans leur milieu, a chanté de préférence les
+louanges de la divinité, s'est entretenu plutôt avec les anges qu'avec
+les humains. Le Ciel a dû s'entrouvrir souvent pour lui laisser entendre
+les hosannas célestes. Si l'oeuvre est quelquefois inégal, manquant de
+charmes, il s'y révèle une ligne immuable, bien caractéristique, qui ne
+s'inspire nullement du mouvement contemporain. Parmi les pages choisies,
+s'élevant à une très grande hauteur, il suffirait de citer, avant tout,
+les _Béatitudes_. Son admiration pour les primitifs, pour les pères de
+l'Église musicale ne l'empêcha pas d'admirer le génie des Beethoven,
+Gluck, Mozart, Méhul, Schumann, Schubert, Berlioz et Wagner. Mais ses
+tendances, ses tendresses allaient surtout aux vieux musiciens naïfs,
+dont il était le continuateur.
+
+On a comparé la tête de César Franck à celle de Beethoven! Il faut une
+certaine dose de bon vouloir pour admettre une similitude entre ces deux
+masques si différents. Le seul artiste contemporain, dont la figure
+accuserait quelque ressemblance avec celle de Beethoven, est Antoine
+Rubinstein. Ce qui caractérisait, avant tout et à première vue, la
+physionomie de Beethoven c'étaient les yeux rayonnants majestueusement
+portés vers le ciel. Sa tête était remarquable entre celles de tous les
+musiciens: la chevelure était très abondante, mais désordonnée et
+rétive; le front, siège des idées puissantes, largement épanoui, la
+bouche toujours close, le nez un peu large, et le menton en coquille.
+L'ensemble présentait une force de concentration prodigieuse.
+
+La tête de César Franck, bien que pétrie d'intelligence, n'accusait, pas
+plus que l'attitude du corps, du reste, aucune distinction, rien qui
+frappât au premier aspect. Le front large, les yeux petits, expressifs,
+pleins de vivacité, enfouis sous l'arcade sourcilière, le nez épais, la
+bouche prodigieusement large, le menton petit et, surtout, les bas côtés
+de la figure encadrés de favoris blancs lui donnaient plutôt l'apparence
+d'un petit avoué de province que celle d'un artiste. Son enveloppe
+terrestre, manquant d'idéal, paraissait être une rencontre de hasard
+pour son âme si haut placée.
+
+Au point de vue moral, Beethoven était bourru, sombre, peu sociable,
+bien qu'il eût un amour profond pour l'humanité entière. Cet état d'âme,
+traversé rarement par quelques éclairs de grosse gaîté, doit être
+attribué, pour la plus large part, aux misères noires qui
+l'assaillirent, à la surdité surtout. La grande supériorité de son génie
+lui donnait souvent des allures hautaines et arrogantes, principalement
+lorsqu'il se trouvait transporté dans une société mondaine, qui ne
+savait peut-être pas l'apprécier à sa juste valeur. De là surgissait une
+extrême irritabilité qui se traduisait presque toujours par de violentes
+colères.
+
+Chez César Franck, au contraire, le calme dominait, la bonté était
+grande; sa figure souriante, son accueil très ouvert accusait une
+bienveillance toujours égale, une sérénité d'âme que rien ne pouvait
+troubler. Il appartenait à cette catégorie de plus en plus rare de
+caractères qui considèrent la bonté comme ce qu'il y a de meilleur sur
+la terre. Sa tendresse pour les souffrants, pour les humbles n'avait
+point de bornes; au milieu de l'idéal où il vivait, des rêves poétiques
+qui le hantaient, il n'oubliait pas de descendre de son empyrée pour
+jeter un regard de commisération sur les malheureux.
+
+On a dit de lui, également, qu'il était un Leconte de Lisle musical.
+Nous ignorons jusqu'à quel point la ressemblance entre l'oeuvre poétique
+de l'auteur des «_Poèmes barbares_» et l'oeuvre musical de l'auteur des
+«_Béatitudes_» peut être établie. Il y aurait là une étude toute
+particulière à faire du tempérament des deux grands artistes. Toutefois,
+ce qu'on ne peut nier c'est l'influence exercée par eux non pas sur tous
+leurs contemporains, mais sur un petit cénacle qu'ils ont fanatisé. Leur
+prestige a été si grand qu'ils ont inculqué à leur entourage leur
+manière de sentir en art et leurs procédés; ils n'auront rencontré, au
+contraire, parmi la foule qu'un accueil modéré et l'on peut affirmer que
+la disproportion est grande entre la situation modeste qu'ils occupent
+près du public et la place très élevée que leur ont attribuée certains
+artistes, les jeunes principalement.
+
+En tant qu'initiateur à la haute culture musicale, César Franck apparut
+à une époque où le besoin se faisait sentir d'une étude toute
+particulière et plus approfondie de l'élément symphonique et de la
+polyphonie. L'initiation aux oeuvres merveilleuses des grands maîtres de
+la Symphonie, qui avait pu être ébauchée dans l'enceinte des grands
+concerts, ouvrait une nouvelle voie aux jeunes compositeurs français et
+par suite imposait un enseignement spécial. César Franck, porté
+d'intuition vers la richesse et l'amplitude de la forme symphonique,
+arriva au moment psychologique pour être le maître de cette classe de
+rhétorique supérieure en musique. Avec une bonté qui faisait songer au
+«_Sinite parvulos ad me venire_», il devait attirer à lui cette
+génération contemporaine qui désirait et recherchait, dans l'union
+intime des instruments aux voix, dans une orchestration plus savante,
+sinon l'abandon des vieilles formules, tout au moins leur rajeunissement
+et l'adoption d'une forme plus en rapport avec les tendances
+«modernistes».
+
+L'influence exercée par César Franck sur son milieu aura-t-elle été
+heureuse? Si le maître n'avait formé que certains élèves dont le métier
+est peut-être excellent, mais dont les idées heureuses sont encore à
+venir, ou qui, n'ayant pas su se dégager de la forme purement
+scolastique et de l'ascendant de certaine école, n'ont écrit jusqu'à ce
+jour que des compositions impersonnelles, il est hors de doute que son
+professorat pourrait être discuté. Mais, parmi ceux qui ont reçu ses
+leçons ou ses conseils, qui ont été ses disciples ou ses amis, il en est
+qui ont prouvé péremptoirement par leurs oeuvres que l'influence de César
+Franck était loin de leur avoir été néfaste. Ne s'ingéniant pas à
+l'imiter servilement, ils ont gagné à son enseignement une merveilleuse
+technique et une grande habileté dans la manière de traiter l'orchestre.
+Leur talent n'a fait que croître et se fortifier sous l'impulsion de
+celui qui a lancé dans le monde musical une si grande profusion
+d'harmonies nouvelles. Il suffirait de citer les noms de Vincent d'Indy,
+Augusta Holmès, Samuel Rousseau, Pierné.... pour bien nettement établir
+la maîtrise du professorat de César Franck.
+
+Science et poésie se révèlent en l'auteur des «_Béatitudes_». Mais la
+première l'emporte sur la seconde. Ceci viendrait à l'appui de la thèse
+soutenue par certains esprits, qui pensent qu'entre ces deux puissances
+il y a toujours lutte inégale et que l'épanouissement de l'une entraîne
+presque toujours l'annihilation de l'autre. Cette théorie est extrême:
+l'union de la science et de la poésie, en musique comme dans telle autre
+branche de l'art, est nécessaire; elle est une condition expresse de
+l'éclosion parfaite et de l'ascension du génie. Mais il ne faut pas que
+la première absorbe presque entièrement la seconde. Le propre de
+l'esprit poétique est de représenter, d'évoquer d'une manière vivante et
+colorée les phénomènes que la science ne peut traduire que par des
+formules. C'est probablement parce qu'il n'y a pas eu dans le cerveau de
+César Franck pondération exacte entre l'élément scientifique et
+l'élément poétique, entre la formule et le rêve, que l'on perçoit dans
+ses compositions des tendances plus marquées pour les procédés
+harmoniques que pour les idées mélodiques. Ce n'est pas affirmer que le
+don de la mélodie n'existait pas chez lui; maintes pages de son oeuvre
+fournissent la preuve du contraire. Mais, affectionnant le contrepoint,
+visant à l'originalité harmonique, la prépondérance du côté scientifique
+devait se faire tout particulièrement sentir dans ses compositions.
+
+* * *
+
+Ce fut un modeste, un désintéressé, un dévoué, un laborieux que César
+Franck. Aussi sa vie est-elle peu remplie de faits, d'anecdotes, mais
+entièrement vouée à l'idée.
+
+Né le 10 décembre 1822 à Liège en Belgique[1], il fit ses premières
+études au Conservatoire de cette ville. Arrivé à Paris vers l'âge de
+quinze ans, il entra le 2 octobre 1837 au Conservatoire, que dirigeait
+alors Cherubini, dans la classe de contrepoint et fugue de Leborne et,
+le 25 octobre de la même année, dans la classe de piano de Zimmermann.
+Ses premiers triomphes furent, en 1838, un accessit de contrepoint et
+fugue, puis le premier prix de piano. Cette dernière récompense fut
+obtenue avec un succès rare dans les annales du Conservatoire. Le jeune
+Franck venait d'exécuter en perfection le morceau de concours, le
+concerto en _la_ mineur d'Hummel, lorsqu'au moment d'attaquer la page
+que doivent déchiffrer à première vue les élèves, il la transposa
+immédiatement à la tierce inférieure et ce, sans hésitation aucune et
+avec un brio des plus remarquables. On devine l'enthousiasme que suscita
+dans la salle ce tour de force, qu'essayèrent depuis certains élèves,
+mais sans la même réussite. Le jury le mit immédiatement hors concours
+et lui décerna un premier prix d'honneur. Nous croyons que jamais pareil
+fait ne s'est représenté au Conservatoire de musique.
+
+Admis le 6 octobre 1838 comme élève de composition lyrique dans la
+classe de Berton, il remporte, en 1839, le second prix et, en 1840, le
+premier prix de contrepoint et fugue. Son entrée dans la classe d'orgue
+de Benoist date du 7 octobre 1840 et un second prix pour cet instrument
+lui était décerné en 1841.
+
+Les registres du Conservatoire font foi qu'il quitta volontairement ses
+classes le 22 avril 1842. Son père, dit-on, homme autoritaire, ne voulut
+pas qu'il concourût pour le prix de Rome; il le destinait à la carrière
+de virtuose. Son inspiration n'avait pas été heureuse! Mais son fils,
+n'ayant aucun goût pour les acrobaties des jeunes prodiges, allait se
+consacrer presque aussitôt à la composition et au professorat[2].
+
+Trente ans environ après sa sortie du Conservatoire, le 1er février
+1872, l'auteur des «_Béatitudes_» devait prendre possession de la chaire
+de la classe d'orgue à notre grande école de musique. L'arrêté
+ministériel, qui le nommait à ces fonctions, est daté du 31 janvier
+1872. Autour de cet orgue du Conservatoire et de celui de l'église
+Sainte-Clotilde qu'il occupa pendant de si longues années, il groupa une
+phalange de disciples venus pour écouter la bonne parole. Parmi les plus
+marquants ou les plus zélés on pourrait citer Vincent d'Indy, Augusta
+Holmès, Pierné, Dallier, Samuel Rousseau, Chapuis, Galeotti, Camille
+Benoit, Ernest Chausson, Bordes, A. Coquard, de Bréville, Guy Ropartz,
+etc... Il est facile de se le représenter à l'orgue de Sainte-Clotilde,
+donnant à son petit cénacle la primeur de ses _grandes pièces_ ou de ses
+_motets_, toujours remarquables par la richesse et la variété des
+combinaisons polyphoniques: son portrait, d'une admirable ressemblance,
+a, en effet, été pris sur le vif par Mlle Jeanne Rongier. Assis
+devant ses claviers, un peu penché en avant, il pose la main droite sur
+les touches et, de la gauche, tire un des registres de l'instrument. La
+tête est de trois quarts, les yeux mi-clos; le maître semble écouter des
+voix d'en haut lui soufflant ses chants mystiques. Ce qui captivait en
+lui, c'était non seulement la maîtrise de son enseignement, mais cette
+bonté d'âme, cet accueil bienveillant qui ne se démentirent jamais dans
+sa longue carrière du professorat. N'avait-il pas gagné cette
+affabilité, cette attitude un peu bénissante au contact du milieu
+ecclésiastique qu'il fréquenta, dans l'atmosphère de l'église sous les
+arceaux de laquelle il passa de si belles heures? Ne le vous seriez-vous
+pas figuré revêtu du surplis et de l'étole? N'aurait-il pas, dans les
+habits sacerdotaux, donné l'illusion du prêtre qui va monter à l'autel?
+Ce qu'il y a de certain c'est que ses élèves le respectaient à l'égal
+d'un saint et ont conservé pour lui une vénération touchante. Ils
+l'appelaient le brave père Franck; mais il n'y avait rien
+d'irrespectueux dans cette appellation familière. Ils se considéraient
+un peu comme ses enfants gâtés!
+
+Nous avons dit ses admirations pour les primitifs; il ne goûtait pas
+moins les belles pages des maîtres symphonistes, Haydn, Mozart,
+Beethoven, Schubert, Schumann. Son enthousiasme était aussi vif pour les
+grandes oeuvres de l'art dramatique, qu'elles fussent signées par Gluck,
+Weber, Berlioz, Wagner, sans oublier les vieux musiciens français,
+Monsigny, Grétry et surtout Méhul. Oui! Méhul, dont il chantait avec
+transport le beau duo de la jalousie d'_Euphrosine et Coradin_. Au début
+de sa carrière, il composa deux grandes Fantaisies pour piano sur les
+motifs de _Gulistan_ de Dalayrac (op. 11 et 12)!
+
+Son esprit, accessible à toutes les beautés, ouvert à toutes les
+innovations, exempt de toute jalousie, accueillait très chaleureusement
+les compositions de ses contemporains, qui, plus heureux que lui,
+étaient arrivés au succès. Un de ceux qui le vénéraient et a publié sur
+lui, après sa mort et au moment même de l'exécution de _Psyché_ aux
+concerts du Châtelet, une fort intéressante étude, M. Arthur Coquard,
+rappelle, à propos de sa bienveillance et de son équité envers les
+vivants, l'anecdote suivante:
+
+«L'une des dernières paroles qu'il me dit concerne Saint-Saëns et je
+suis heureux de la reproduire fidèlement C'était le lundi soir, quatre
+jours avant sa mort. Il éprouvait un mieux relatif et je lui donnais des
+nouvelles du Théâtre lyrique, auquel il s'intéressait vivement. Je lui
+parlais naturellement de la soirée d'ouverture, de _Samson et Dalila_,
+qui avait obtenu un grand succès, et j'exprimai en passant mon
+admiration pour le chef-d'oeuvre de M. Saint-Saëns. Je le vois encore
+tournant vers moi sa pauvre figure souffrante pour me dire vivement et
+presque joyeusement, de cet accent vibrant que ses amis connaissaient:
+«Très beau! très beau!». Ce trait peint admirablement un des côtés de
+cette attachante physionomie d'artiste.
+
+Une autre particularité à signaler chez César Franck était une sorte de
+désintéressement des applaudissements de la foule. Le petit nombre
+venait à lui, le comprenait, le fêtait; l'audition de ses compositions,
+lorsqu'elles répondaient à l'idéal qu'il s'en était fait, le ravissait:
+cela lui suffisait. Il ne paraissait même pas s'apercevoir de
+l'indifférence que le public témoignait pour son oeuvre; il en était trop
+éloigné pour qu'il y fît la moindre attention. L'art, rien que l'art,
+tel était son ciel.
+
+* * *
+
+Sa place en musique, a-t-on dit, est à côté de Bach! Oui certes, et nous
+avons été parmi les premiers à proclamer que la figure de César Franck
+faisait songer à celle du vieux cantor de l'église Saint-Thomas de
+Leipzig. Mais cette ressemblance n'enlève-t-elle pas de son originalité
+à celui qui voulut faire revivre, avec des harmonies nouvelles, au
+XIXe siècle la musique du XVIIe? La réunion de la science et de
+l'inspiration constitue le Beau. Cette Beauté ne vient dans son plein
+épanouissement que lorsque l'artiste a su se dégager des formules des
+maîtres, ses prédécesseurs, qu'il affectionne. Leur dérober leur
+passionnante tendresse pour la nature et ses manifestations, mais se
+garder d'imiter leur style, tel doit être le but poursuivi par
+l'artiste. Car, en leur empruntant ce style, il court le risque de ne
+jamais arriver à posséder celui qu'il pourrait avoir, s'il se laissait
+aller à ses sensations propres. Les oeuvres des pères de l'Église
+musicale sont des modèles, des exemples nécessaires à suivre; elles
+constituent une grammaire admirable que devront approfondir tous ceux
+qui se destinent à la carrière de compositeur; toutefois cette grammaire
+ne portera ses fruits que si ses adeptes, n'en retenant que les grandes
+lignes, la fécondent par un sentiment intense. Ainsi ont procédé les
+grands génies, successeurs de J. S. Bach. Ils se sont abreuvés à cette
+source intarissable; mais ils ont su rendre moins scolastiques, en un
+mot plus humaines les magnifiques formules du maître d'Eisenach. Le mot
+de Buffon: «Le style est l'homme même», sera toujours vrai, toujours
+neuf. C'est pour n'avoir pas su se dégager entièrement du faire du grand
+Bach que César Franck, malgré la haute valeur de telles ou telles pages
+de son oeuvre, ne figurera peut-être pas au nombre des maîtres
+réellement originaux, de ceux qui ont été des inventeurs. Il en ira de
+même pour ceux qui, au XIXe siècle, frappés des grandes innovations
+apportées par Richard Wagner au drame musical, se seront approprié sa
+manière, sa formule sans avoir son génie et n'auront laissé trace
+d'aucune inspiration personnelle[3]. Cette appréciation, hâtons-nous de
+le dire, s'applique plus exactement à ces derniers qu'à César Franck,
+qui, malgré son inféodation à Jean-Sébastien Bach, a su révéler,
+souvent, une note bien à lui, notamment dans ses pièces symphoniques et
+dans sa musique de chambre.
+
+L'analyse de l'oeuvre de César Franck comporterait un développement qui
+ne rentre pas dans le cadre de cette étude. Nous avons cherché
+uniquement à esquisser les grandes lignes d'une figure aujourd'hui
+disparue, indiquer la place qu'elle occupe dans le mouvement musical
+contemporain et laisser percevoir son influence. Sa production a été
+relativement considérable et, depuis les trois premiers Trios (op. 1)
+jusqu'aux dernières créations on devine une ligne immuable. Toutefois,
+pour être véridique, il y aurait lieu de signaler, à titre de curiosité
+et comme s'éloignant du faire qui, plus tard, distinguera le maître,
+certaines compositions de jeunesse, dont le titre seul fait venir le
+sourire sur les lèvres. La plus curieuse, entre toutes, est ce chant
+national pour voix de basse et baryton, _Les Trois Exilés_, paroles du
+colonel Bernard Delafosse, dont la première page est ornée de trois
+portraits: Napoléon Ier, le Roi de Rome et Louis Bonaparte, avec
+l'aigle planant au milieu! Il est assez difficile de préciser l'époque
+à laquelle fut composée cette page dithyrambique; car, à l'exception de
+quelques-unes de ses premières tentatives, César Franck n'a pas donné de
+numéros à la grande majorité de ses compositions. Le classement par
+ordre chronologique ne peut donc être établi. En ce qui concerne _Les
+Trois Exilés_, nous savons cependant que le dépôt à la bibliothèque du
+Conservatoire fut fait en 1849. Le compositeur avait alors 27 ans.
+D'autres productions du même genre remontent à une époque plus ancienne,
+notamment le _Premier Duo_ pour piano à quatre mains sur le _God save
+the King_, les deux _Grandes Fantaisies_ pour piano sur les motifs de
+_Gulistan_ de Dalayrac, portant les numéros 11 et 12 des oeuvres et
+déposées à la bibliothèque du Conservatoire en l'année 1844[4]. Il
+faudrait encore citer diverses compositions se rattachant à la même
+période; mais nous préférons renvoyer le lecteur au catalogue placé à la
+fin de cette étude.
+
+Attaché pendant plus de vingt-sept années au grand orgue de
+Sainte-Clotilde et pendant dix-huit ans à la classe d'orgue du
+Conservatoire, il devait fatalement se passionner pour la musique
+religieuse, vers laquelle il était attiré d'instinct. Il trouvait à
+l'église un débouché tout naturel pour faire jouer des oeuvres sacrées,
+débouché qui ne se serait pas offert facilement à lui dans les théâtres
+ou les grands concerts pour l'exécution d'oeuvres profanes. C'est ainsi
+qu'il fut amené à produire une foule de compositions remarquables pour
+orgue, des Motets, ou offertoires--_Ave Maria_, _Veni Creator_, _O
+Salutaris_, _Panis Angelicus_,--une Messe à trois voix seules,--et ces
+grandes pages pour choeur, soli et orchestre, répondant aux noms de
+_Ruth_, _Rédemption_, _Rébecca_, _Les Béatitudes_.
+
+Plus tard il devait revenir à la musique de chambre par laquelle il
+avait débuté avec les trois Trios et il produisit successivement la
+_Sonate_ en _la_ pour piano et violon, le _Quintette_ en _fa_ mineur
+pour piano, deux violons, alto et violoncelle, le _Quatuor_ pour
+instruments à cordes. La musique symphonique ne pouvait manquer de
+l'attirer à son tour: une _Symphonie_, des poèmes tels que _Les
+Éolides_, _Les Djinns_, _Le Chasseur maudit_, _Psyché_ pour orchestre et
+choeur..... voilà un ensemble de compositions importantes qui attirèrent
+sur lui l'attention des artistes.
+
+Dans son oeuvre on trouve également nombre de mélodies séparées, dont
+quelques-unes ont été écrites pour choeur et sont de la meilleure venue;
+il suffirait de citer la _Vierge à la crèche_ que la Société chorale
+l'_Euterpe_ exécuta en perfection dans l'un de ses concerts.
+
+Enfin, et, ceci est plus étonnant lorsque l'on connaît le tempérament
+musical de César Franck, il fut l'auteur de deux opéras ou drames
+lyriques, _Hulda_ en quatre parties et un prologue, sur un livret de M.
+Charles Grandmougin, d'après une légende scandinave, et _Ghisèle_, sur
+un livret de M. Gilbert-Augustin Thierry, d'après un sujet mérovingien.
+
+C'est principalement dans ses grandes pièces d'orgue que se révèle la
+parenté avec Jean-Sébastien Bach. Dans les sonate, quintette et quatuor,
+l'élément dramatique joue un rôle toujours prépondérant qui dépasse un
+peu le cadre de la musique de chambre. La note est puissante, mais
+toujours triste; les motifs, de courte envergure, reviennent avec
+persistance, ce qui produit forcément une teinte uniforme et de nature à
+engendrer quelquefois la fatigue chez l'auditeur, surtout chez celui qui
+n'y est pas préparé. La forme canonique lui était familière; peut-être
+en a-t-il parfois abusé. La richesse du coloris et de l'élément
+polyphonique donne toutefois une grande allure à l'ensemble de l'oeuvre.
+
+Les poèmes symphoniques, les compositions pour choeur, soli et orchestre,
+les Oratorios laissent entrevoir les mêmes qualités et les mêmes
+défauts. Le début est presque toujours heureux; des pages de beauté, de
+force, de concentration se font jour.--Malheureusement elles sont
+souvent noyées dans des longueurs qui enlèvent du charme à des
+compositions dans lesquelles le procédé, quoique fort remarquable, est
+trop visible.
+
+Prenons, si vous le voulez bien, _Psyché_, poème symphonique pour
+orchestre et choeurs, une des dernières créations du maître, dont la
+première audition eut lieu aux concerts du Châtelet, sous la direction
+d'Édouard Colonne, le 23 février 1890. Dès les premières pages,
+l'auditeur est subjugué par la maîtrise de l'écriture et l'élévation des
+idées. Il admirera le _Sommeil de Psyché_, prélude d'une langueur
+mystérieuse, rappelant, non pas au point de vue du tissu musical, mais
+comme ligne, les idées wagnériennes; il reconnaîtra le talent du
+compositeur traduisant les bruits étranges qui précèdent l'enlèvement de
+Psyché par les zéphirs dans les jardins d'Eros; il trouvera exquise la
+tendresse se dégageant du thème nº 3 de Psyché reposant au milieu des
+fleurs et saluée comme une souveraine par la nature en fête; il
+reconnaîtra une certaine parenté entre le motif des voix chantant, dans
+les notes graves, à Psyché: «Souviens-toi que tu ne dois jamais de ton
+mystique époux connaître le visage»,--et celui de Lohengrin à Elsa:
+«Sans chercher à connaître quel pays m'a vu naître»; il retiendra encore
+comme bien venues plusieurs autres pages de la partition. Mais il
+regrettera le manque de variété et les longueurs qui enlèvent à ce poème
+musical le charme sans mélange qui devrait s'en dégager.
+
+Les _Béatitudes_ sont, nous l'avons dit, la création maîtresse de César
+Franck, celle qui n'engendre pas la monotonie ou la lassitude comme
+telles ou telles pages du maître, malgré son long développement.
+Splendide oratorio, de solide architecture, qui planera certes au-dessus
+de bien des oeuvres qui ont eu, dès leur apparition, un succès rapide
+mais éphémère. Celle-là suffit à attester la belle et haute intelligence
+qu'il était.
+
+Paraphrase poétique de l'Évangile par Mme Colomb, les _Huit
+Béatitudes_, avec un prologue, renferment des parties d'une surprenante
+élévation au point de vue musical. Voici les titres de chacune des
+_Béatitudes_:
+
+I. Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des Cieux est
+à eux!
+
+II. Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre!
+
+III. Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés!
+
+IV. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils
+seront ressuscités!
+
+V. Heureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes
+miséricorde!
+
+VI. Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu!
+
+VII. Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de
+Dieu!
+
+VIII. Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce
+que le royaume des Cieux est à eux!
+
+Satan, un Satan de proportion colossale, vaincu par le
+Christ,--l'Humanité, en proie à toutes les misères d'ici-bas, régénérée
+par le Rédempteur, telle est la maîtresse ligne de ce poème, auquel
+César Franck, par les plus heureux effets de contraste, par une
+orchestration merveilleuse, bien qu'un peu compacte et lourde, par une
+vérité étonnante de l'expression dramatique, par la richesse mélodique,
+par l'habile union des voix à l'orchestre, a donné une haute et superbe
+envergure.
+
+Quels accents de tendresse, de pitié compatissante, dans cette voix du
+Christ, prêchant la bonne parole! Quelle âpreté dans celle de Satan
+luttant jusqu'à ce qu'il s'avoue vaincu et quelle intensité dramatique
+dans ses révoltes, notamment dans la _Huitième Béatitude_:
+
+ «À ma défaite
+ Mon pouvoir a survécu;
+ Je relève la tête.
+ Non! Non! je ne suis pas vaincu.»
+
+Quels heureux effets l'auteur a tirés de la polyphonie orchestrale et
+vocale! Admirez la gradation habilement ménagée entre ces choeurs si
+remplis de tristesse et ceux pleins de véhémence! Et, lorsque le
+compositeur écrit ce fameux _Quintette_ pour les voix «Les Pacifiques»,
+dans la _Septième Béatitude_, comme son orchestre donne une intensité
+d'expression aux voix! N'est-ce pas un chef-d'oeuvre que la _Troisième
+Béatitude_, dans laquelle cette mère pleure sur le berceau vide de son
+enfant, cet orphelin déplore sa misère, ces époux pleurent leur
+séparation, ces esclaves réclament la liberté? Et, toujours planant dans
+les régions sereines, la voix du Christ:
+
+ «Heureux ceux qui pleurent,
+ Car ils seront consolés.»
+
+Puis, comme couronnement de l'édifice, l'_hosanna_ grandiose qui termine
+la _Huitième et dernière Béatitude_![5]
+
+* * *
+
+César Franck se montra toujours très enthousiaste pour sa patrie
+d'adoption: ses fils servirent sous les drapeaux à l'époque la plus
+critique de notre histoire contemporaine, en 1870! Lui-même, sous
+l'empire de son amour pour la France, écrivit, pendant les tristesses du
+siège de Paris, une page toute vibrante de patriotisme. C'est M. Arthur
+Coquard, à qui nous avons déjà fait un emprunt, qui raconte cet épisode:
+«Un jour, à cette heure bien fugitive où l'heureuse victoire de
+Coulmiers redonnait à tous l'espoir du succès final, le _Figaro_ publia
+une sorte d'ode en prose intitulée _Paris_. Était-elle signée? Je ne
+m'en souviens plus. César Franck ne put lire ce morceau de sang-froid et
+les formes musicales lui arrivèrent si soudainement et d'une façon si
+irrésistible qu'il dut y céder. Le lendemain, comme nous rentrions à
+Paris, entre deux combats d'avant-garde, Henri Duparc et moi, nous
+voyons arriver le maître tout radieux, tenant à la main l'esquisse
+fraîche encore. Jamais nous n'oublierons de quel air inspiré il nous
+dit cette admirable page. Admirable n'a rien d'excessif; car _Paris_ est
+d'une inspiration grandiose. Par malheur, les défaites qui survinrent ne
+permirent jamais l'exécution du chant triomphal....»
+
+Travailleur acharné, il avait pu traverser la vie, grâce à sa robuste
+santé, sans misères physiques. Il eut une verte vieillesse et, lorsqu'un
+accident imprévu (une pleurésie pernicieuse) vint le frapper
+mortellement, il était encore en pleine force et entrait dans sa
+soixante-huitième année: ce fut le 8 novembre 1890.
+
+Deuil profond pour ses amis et élèves qui ne pouvaient croire à la
+disparition subite de celui qui vécut pour ainsi dire de leur vie et
+leur donna l'exemple de la conscience artistique et du labeur
+infatigable! Aussi se pressèrent-ils en foule derrière le char funèbre
+qui le conduisit à sa dernière demeure[6]. À l'église Sainte-Clotilde,
+dont il avait été l'éminent organiste, ses obsèques eurent beaucoup
+d'éclat, grâce au concours de M. Édouard Colonne, qui vint, avec son
+puissant orchestre, rendre un dernier hommage au musicien, dont il avait
+fait exécuter plusieurs oeuvres au Trocadéro et au Châtelet. Au milieu du
+sanctuaire entièrement tendu de draperies noires, M. le curé de
+Sainte-Clotilde tint à célébrer, dans un beau langage, les vertus de
+l'auteur des _Béatitudes_. À l'offertoire, M. Mazalbert chanta un
+_Cantabile_ du maître et le _Libera_ de M. Samuel Rousseau avec
+Fournets.
+
+Enfin, au cimetière du Grand-Montrouge, Emmanuel Chabrier, au nom de la
+Société nationale de Musique, qui avait eu César Franck pour président,
+prononça l'allocution suivante:
+
+«Je viens, au nom de la Société nationale de Musique, adresser un
+dernier adieu au maître disparu, à notre vénéré président.
+
+«César Franck, Franck, le brave père Franck, comme nous disions encore
+hier, avec une familiarité respectueuse, comme nous dirons demain,
+toujours,--nous souvenant,--n'était pas seulement un admirable artiste,
+un des grands parmi les grands de l'immortelle famille, un de ces élus
+rares qui, calmes et forts, tranquilles et jamais las, sans se hâter ni
+s'attarder, passent presque silencieusement ici-bas avant d'aller
+rejoindre les grands-aïeux; il était encore le cher maître regretté, le
+plus modeste, le plus doux et le plus sage. Il était le modèle, il était
+l'exemple.
+
+«Sa famille, ses élèves, l'art immortel, voilà toute sa vie. Vers la fin
+de l'automne, dès qu'il rentrait à Paris, nous lui demandions: «Eh bien,
+maître, qu'avez-vous fait, que nous rapportez-vous?»--«Vous verrez,
+répondait-il, en prenant un air mystérieux, vous verrez; _je crois_ que
+vous serez contents.... J'ai beaucoup travaillé et bien travaillé.» Et
+il nous disait cela si simplement, avec une foi si naïvement sincère, de
+sa large voix expressive et grave, en vous prenant les mains, les
+gardant longtemps, presque sérieux, songeant à la fois aux chères joies
+qu'il avait éprouvées, lui, en composant, et au plaisir _qu'il lui
+semblait bien_ que vous prendriez aussi à écouter l'oeuvre nouvelle. Et
+c'étaient successivement l'admirable quintette, la sonate pour piano et
+violon, les _Béatitudes_, les _Éolides_; l'hiver dernier, il nous
+donnait un absolu chef-d'oeuvre, le quatuor à cordes. Et, d'année en
+année, César Franck semblait se surpasser toujours.
+
+«Adieu, maître et merci; car vous avez bien fait. C'est l'un des plus
+grands artistes de ce siècle que nous saluons en vous; c'est aussi le
+professeur incomparable dont l'enseignement merveilleux a fait éclore
+toute une génération de musiciens robustes, croyants et réfléchis, armés
+de toutes pièces pour les combats sévères, souvent longuement disputés.
+C'est aussi l'homme juste et droit, si humain et si désintéressé, qui ne
+donna jamais que le sûr conseil et la bonne parole. Adieu».
+
+Ce chaud panégyrique fait honneur au maître comme à l'ami que fut pour
+lui Emmanuel Chabrier, notre gros et jovial Chabrier, comme nous
+l'appelions, nous aussi, dans les moments de familiarité expansive.
+
+À quelle époque, maintenant, verra-t-on s'élever le monument que ses
+intimes doivent à sa mémoire, à son talent et pour lequel Augusta Holmès
+prit l'initiative d'une souscription?
+
+Par sa capacité de travail, sa facilité prodigieuse, sa science profonde
+de l'harmonie, par le côté sévère et élevé de ses compositions, par sa
+foi dans l'art, qu'il n'abandonna jamais, César Franck est une figure
+attachante parmi les musiciens du XIXe siècle. Mais, ainsi que nous
+l'avons déjà indiqué, cette figure ne restera pas comme type à un même
+degré que celle d'un Berlioz, d'un Wagner, ou même celle d'un Brahms!
+
+
+
+
+CATALOGUE
+
+DES
+
+OEUVRES DE CÉSAR FRANCK
+
+Op. 1. 1er trio en fa dièse, pour piano, violon et
+violoncelle.....SCHUBERTH.
+
+_Id._ 2e trio en si bémol, pour piano, violon et
+violoncelle.....SCHUBERTH.
+
+_Id._ 3e trio en si mineur, pour piano, violon et
+violoncelle.....SCHUBERTH.
+
+Op. 2. 4e trio en si, pour piano, violon et
+violoncelle.....SCHUBERTH.
+
+Op. 3. Eglogue (_Hirten-Gedicht_), pr piano, dédiée à son élève la
+Baronne de Chabannes.....SCHLESINGER.
+
+Op. 4. Premier duo, pour piano à quatre mains sur le _God save the
+King_.....SCHLESINGER.
+
+Op. 5. Premier caprice, pour piano.....LEMOINE.
+
+Op. 6. _Andantino quietoso_, pour piano et violon.....LEMOINE.
+
+Op. 7. Souvenir d'Aix-la-Chapelle, pour piano.....SCHUBERTH.
+
+Op. 8. Quatre mélodies de François Schubert, transcrites pour
+piano.....E. CHALLIOT. 336, rue Saint-Honoré.
+
+Op. 11. Première Grande Fantaisie sur _Gulistan_ de Dalayrac, pour piano
+(1844).....RICHAULT.
+
+Op. 12. Deuxième Grande Fantaisie sur _Gulistan_ de Dalayrac, pour piano
+(1844).....RICHAULT.
+
+Op. 14. _Gulistan_, duo pour piano et violon sur l'opéra de
+Dalayrac.....RICHAULT.
+
+Op. 15. Fantaisie pour piano, sur deux airs polonais.....RICHAULT.
+
+Op. 16. Fantaisie pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR. 40, rue du Bac.
+
+Op. 17. Grande pièce symphonique pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR.
+
+Op. 18. Prélude, fugue, variations, pour grand
+orgue......MAYENS-COUVREUR.
+
+Op. 19. Pastorale, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR.
+
+Op. 20. Prière, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR.
+
+Op. 21. Final, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR.
+
+Op. 22. Quasi Marcia, pièce pr harmonium.....PARVY-GRAFF.
+
+_Ruth_, églogue biblique en 3 parties. Soli, choeur et
+orchestre.....HARTMANN.
+
+_Rédemption_, poème-symphonie en 2 parties (Ed. Blau). Soli, choeur et
+orchestre.....HARTMANN.
+
+_Les Béatitudes_, d'après l'Évangile, poème de Mme Colomb.....MAQUET.
+
+_Les Éolides_, poème symphonique.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+_Les Djinns_, poème symphonique.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+_Le Chasseur maudit_, poème symphonique, d'après la ballade de Burger
+(1884).....GRUS.
+
+_Psyché_, poème symphonique pour orchestre et choeurs.....BRUNEAU.
+
+_Rébecca_, scène biblique pour soli, choeur et piano (poème de M. Paul
+Collin).....RICHAULT.
+
+_Hulda_, drame lyrique en 4 parties et un prologue, libretto de M.
+Charles Crandmougin, d'après un sujet scandinave.....BRUNEAU.
+
+_Ghisèle_, opéra, libretto de M. Gilbert-Augustin Thierry, d'après un
+sujet mérovingien
+
+_Quintette_ en fa mineur, piano, 2 violons, alto et
+violoncelle.....HAMELLE.
+
+_Quatuor_ pour instruments à cordes.....HAMELLE.
+
+_Symphonie_ D moll.....HAMELLE.
+
+_Sonate_ en la pour piano et violon HAMELLE.
+
+_Variations symphoniquies_ pour orchestre et piano ENOCH et COSTALLAT.
+
+_Andantino_ pour violon, avec accompagnement de piano.
+
+_Messe_ à trois voix seules, choeur et orchestre.....BORNEMANN.
+
+Nombre d'extraits ont été faits de cette messe, notamment le célèbre
+_Panis angelicus_.
+
+_Hymne_, choeur à 4 voix d'hommes, poésie de Jean Racine
+(1883).....HAMELLE.
+
+Cinq pièces pour harmonium.....PARVY-GRAFF.
+
+59 motets pour harmonium.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+9 grandes pièces d'orgue.....DURAND et fils.
+
+3 offertoires pour soli et choeurs (1861).....BORNEMANN.
+
+4 motets.....PARVY-GRAFF.
+
+_Salui_, contenant 3 motets avec accompagnement d'orgue
+(1865).....REGNIER-CANAUX. 80, rue Bonaparte.
+
+_Veni Creator_, duo pour ténor et basse (Écho des Maîtrises) 1876.....F.
+SCHOEN 42, boulevard Malesherbes.
+
+_Ave Maria_, choeur réduit à deux voix égales, par Ch. Bordes (1891) O.
+BORNEMANN.
+
+_O Salutaris_, extrait de la messe solennelle pour basse solo O.
+BORNEMANN.
+
+_Chants d'église_, harmonisés à 3 et 4 parties avec accompagnement
+d'orgue
+
+(1er partie: Messes.--2e partie: Hymnes--3e partie: Chants pour
+le salut.)
+
+Ballade pour piano.
+
+_Prélude, aria et final_ pour piano......HAMELLE.
+
+_Prélude, choral et fugue_ pour piano.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+_Transcriptions_ pr piano (ouvrages anciens).....RICHAULT.
+
+Deuxième duo pour piano à 4 mains sur Lucile.....PACINI-BONOLDI.
+
+Sonate pour piano.....SCHLESINGER.
+
+_Les Trois Exilés_, chant national pour voix de basse et
+baryton.....EDMOND MAYAUD. boulevard des Italiens.
+
+Paroles du colonel Bernard Delafosse, chanté par Mme Hermann-Léon.
+Avec 3 portraits sur la première feuille: Napoléon Ier, le roi de
+Rome et Louis Bonaparte (un aigle au milieu). «Quand l'étranger
+envahissant la France.»
+
+_Le Garde d'honneur_, cantique an sacré coeur, paroles de Mme X.
+Mélodie.....REGNIER-CANAUX.
+
+6 duos pour voix égales, pouvant être chantés en choeur, avec
+accompagnement de piano (1889):
+
+1º _L'Ange gardien_.
+
+2º _Aux petits enfants_, poésie d'A. Daudet, dédiée à M. E. Pierné.
+
+3º _La Vierge à la crèche_, poésie d'A. Daudet, dédiée à M. P. Roger.
+
+4º _Les danses de Lormont_, poésie de Mme Desbordes Valmore.
+
+5º _Soleil_, poésie de Guy Ropartz.
+
+6º _La chanson du Vannier_, poésie d'A. Theuriet. ENOCH et COSTALLAT.
+
+_La procession_, poésie de Brizeux pour orchestre et chant BRUNEAU et A.
+LEDUC.
+
+_Les cloches du soir_, poésie de Mme Desbordes-Valmore.....BRUNEAU et
+A. LEDUC.
+
+_Le mariage des roses_, poésie de E. David, pour baryton ou
+mezzo-soprano, dédié à Mme Trélat ENOCH et COSTALLAT.
+
+_L'ange et l'enfant_, mélodie.....HAMELLE.
+
+Mélodies:
+
+_Robin Gray_.....RICHAULT.
+
+_Souvenance_, poésie de Chateaubriand.....RICHAULT.
+
+_Ninon_, poésie d'A. de Musset pour ténor et soprano, dédiée au Dr F.
+Féréol.....RICHAULT.
+
+_Passez, passez toujours_, poésie de V. Hugo.....RICHAULT.
+
+_Aimer_, poésie de Méry, en la bémol (baryton et piano).....RICHAULT.
+
+_L'émir de Bengador_, poésie de Méry.....RICHAULT.
+
+_Cloches du soir_, poésie de Desbordes-Valmore.....BRUNEAU.
+
+_Roses et papillons_, mélodie.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+_Lied_, mélodie.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+
+
+
+
+CHARLES-MARIE WIDOR
+
+
+À côté du Luxembourg, à l'ombre de la vieille église Saint-Sulpice, dans
+un antique hôtel rue Garancière nº 8[7], réside l'aimable et savant
+organiste de Saint-Sulpice, Charles-Marie Widor. L'ensemble de
+l'immeuble, avec ses beaux pilastres et les volutes des chapiteaux
+formés de monumentales têtes de béliers sculptées en haut relief,
+présente un aspect des plus imposants et réveille les souvenirs de
+plusieurs époques.
+
+L'hôtel fut bâti par le marquis de Garancière. Son gendre, le fameux
+marquis de Sourdéac, a été, avec Cambert et l'abbé Perrin, un des
+premiers directeurs de l'Opéra. Très passionné pour les arts, fort
+expert dans la connaissance de divers métiers, il se chargea de toute la
+_machinerie_ de l'Académie royale de musique. Il construisit non
+seulement un petit théâtre dans cet hôtel de la rue Garancière, où il
+invitait les célébrités de l'époque, mais il fit établir au Château de
+Neubourg dans l'Eure une scène fort bien agencée, sur laquelle fut jouée
+pour la première fois, en 1660, _La Toison d'or_, mélodrame à grand
+spectacle de Pierre Corneille. Le marquis de Sourdéac avait comme
+collaborateurs pour les vers l'abbé Perrin, pour la musique La Grille et
+Cambert, organiste de l'église Saint-Honoré, maître et compositeur de la
+musique de la Reyne mère.
+
+C'était un fier original. Dans le but d'acquérir une force et une
+agilité surprenantes, n'avait-il pas eu l'idée de se faire chasser par
+ses piqueurs et sa meute dans sa propriété de Neubourg, comme on chasse
+le cerf! N'eut-il pas, un jour, l'extravagance de grimper sur le cheval
+de bronze du Pont-Neuf, afin de pouvoir contempler les exploits des
+jeunes seigneurs, ses amis, détroussant les passants comme de simples
+bandits!
+
+Les essais tentés sur le petit théâtre de l'hôtel Garancière furent
+donc, en quelque sorte, contemporains de ceux de l'Académie Royale de
+musique, qui avait fait ses premières armes, à la Salle d'Issy en 1659,
+avec l'abbé Perrin et Cambert.
+
+Le petit théâtre de l'hôtel Garancière évoque encore une autre image,
+toute de charme, celle de cette Adrienne Lecouvreur, qui fut aimée du
+comte de Saxe et jeta un si vif éclat sur la scène. Arrivée à Paris,
+vers l'âge de douze ans, en 1702, et installée avec sa famille non loin
+de la Comédie, dans le faubourg Saint-Germain, elle organisa, afin de
+satisfaire sa passion pour le théâtre, des représentations chez un
+épicier de la rue Férou avec plusieurs camarades de son âge. Le succès
+obtenu par la petite troupe engagea la présidente Le Jay à lui prêter
+son hôtel de la rue Garancière.
+
+«Le beau monde y accourut; on dit que la porte, gardée par huit suisses,
+fut forcée par la foule. Mais la tragédie s'achevait à peine que les
+gens de police entrèrent et firent défense de passer outre. La petite
+pièce ne fut pas donnée. Ainsi finirent ces représentations sans
+privilège[8].»
+
+* * *
+
+L'appartement qu'occupe Widor est original: L'atelier de travail, «sa
+cave», est à l'entresol, les chambres au premier étage. C'est dans
+l'atelier, un long rectangle, que nous reçoit l'habile organiste et,
+avec l'amabilité qui est dans sa nature, il nous fait les honneurs de
+cette pièce, dans laquelle sont exposés de nombreux souvenirs d'art; on
+y suit les différentes étapes de la vie du compositeur; on y retrouve
+les portraits des amis littérateurs ou artistes qu'il a le plus
+fréquentés.
+
+À tout seigneur tout honneur!
+
+Voici le portrait du maître de la maison: une vibrante esquisse sur
+toile de Carolus Duran, le Velasquez français, un des amis de la
+première heure. L'oeuvre est vivante; les accessoires ne sont
+qu'esquissés, mais la tête est remarquable; elle sort de la toile; les
+yeux sont lumineux. C'est bien le portrait moral et physique de l'auteur
+de la _Korrigane_.
+
+Plus haut, la photographie de Charles Gounod, d'après la belle toile du
+maître exposée en 1891 par Carolus Duran, le digne pendant du subjectif
+portrait de l'auteur de _Faust_ par Élie Delaunay.
+
+Sur un piano à queue se dresse fièrement la statue de Jeanne d'Arc,
+réduction en plâtre de l'oeuvre de Frémiet, offerte à Widor après les
+exécutions de sa _Jeanne d'Arc_ à l'Hippodrome.
+
+Ici, de vigoureuses eaux-fortes de Rembrandt, achetées à la vente de la
+collection Diet, font pendant à des gravures de vieux maîtres allemands
+ou flamands, à des dessins à la sanguine de peintres divers, à de jolies
+aquarelles. Nous sommes séduits par une belle tête de Van Dyck, à
+travers laquelle on perçoit les carnations de son maître Rubens,--un
+portrait à la plume du Guerchin,--une esquisse de Delacroix (Jésus sur
+la barque) malheureusement retouchée,--une charmante eau-forte de James
+Tissot avec cette dédicace: «En souvenir des déjeuners du dimanche et de
+la musique avant Vêpres. Juin 1891.»,--une délicieuse aquarelle
+d'Harpignies, d'une grande intensité de ton,--des chevaux au crayon de
+Regnault,--et, pour le bouquet, un groupe de jolies têtes à la sanguine
+de Boucher.
+
+Tout à côté, la photographie du délicieux petit orgue à deux claviers,
+ayant appartenu à Marie-Antoinette et portant ses initiales; il était
+autrefois à Versailles et, après avoir échappé au vandalisme de la
+période révolutionnaire, il figure aujourd'hui à l'église Saint-Sulpice.
+
+Quelle est cette ravissante figure qui vous accueille par un gracieux
+sourire? Une jeune miss, élève de Carolus Duran, qui s'est peinte
+elle-même avec un joli béret crânement planté sur la tête.
+
+Plus loin, nous voyons près l'une de l'autre les photographies, avec
+dédicaces, de Paul Bourget, très proche parent de Widor, l'auteur de ces
+merveilleuses études psychologiques qui l'ont placé de suite à la tête
+des jeunes et célèbres écrivains de France,--de ce pauvre Guy de
+Maupassant, arrêté en pleine gloire par la terrible maladie mentale qui
+a nécessité son internement dans une maison spéciale. Sur le portrait
+que nous avons devant les yeux se dessine l'image pleine de florissante
+santé du créateur de tant de petits chefs-d'oeuvre. Figure épanouie avec
+les cheveux coupés en brosse, la forte moustache et la mouche--vrai type
+de robuste marin,--l'ensemble indiquant une puissante et riche nature.
+Qu'en reste-t-il aujourd'hui? Vaincue, terrassée par le mal, cette
+constitution de fer s'est atrophiée; le visage s'est émacié, les rides
+l'ont envahi, les traits se sont creusés. En relisant son magistral
+volume dans la manière d'Edgard Poë, _le Horla_, nous nous disions que,
+pour avoir étudié d'une manière si effroyablement exacte les symptômes
+de la folie, le malheureux auteur devait en avoir déjà subi les
+premières atteintes[9].
+
+Devant un paysage aux bois touffus et ombreux, Widor nous dit
+brusquement: «Croyez-vous à la métempsycose?... Pour mon compte, j'ai
+des souvenirs d'avoir été canard! En voulez-vous une preuve? Au dernier
+automne, dans les environs de Montereau, nous nous promenions dans les
+bois en joyeuse et agréable compagnie. Je n'étais jamais venu dans la
+contrée que nous parcourions; il me semblait cependant la reconnaître.
+Je retrouvais des buissons, des ruisseaux de connaissance surtout, et
+j'ai conduit, avec l'instinct de l'animal qui revient au lancer, tout
+mon monde à une certaine mare, où je me rappelais avoir barboté.»--Tout
+ceci raconté avec une aimable jovialité, avec cette diction du bout des
+lèvres particulière à Widor.
+
+Que dire, ami lecteur, de cette transmigration de l'âme d'un canard dans
+le corps d'un organiste-compositeur? Quels couacs aurait dû enfanter
+cette parenté avec un palmipède!
+
+Une fois par semaine se réunissent les amis de la maison et on musique.
+Charmante communion d'idées entre tous ces artistes, très épris de la
+divine muse! On écoute, dans le silence, la parole enchanteresse des
+maîtres d'autrefois et d'aujourd'hui, on vit dans leur intimité. Musique
+de chambre, tu mets à nu l'âme de ceux que nous aimons!
+
+* * *
+
+Charles-Marie Widor est né à Lyon le 22 février 1845. Tout jeune, il
+improvisait déjà avec une grande habileté sur l'orgue de l'église
+Saint-François de Lyon, dont son père était organiste.
+
+Il étudia, plus tard, à Bruxelles l'orgue avec Lemmens et la composition
+avec Fétis. Organiste de l'église Saint-Sulpice depuis 1870, il a su
+faire apprécier des qualités incontestables comme virtuose et a produit
+de nombreuses compositions, dans lesquelles se perçoivent des tendances
+particulières pour la musique symphonique. Ses oeuvres d'orgue, nouvelles
+de forme, ont été très remarquées par les connaisseurs. Les deux
+créations qui l'ont fait connaître du grand public sont le ballet de la
+_Korrigane_, exécuté à l'Opéra en décembre 1881 et _Jeanne d'Arc_,
+grande pantomime musicale montée à l'Hippodrome en juin 1890.
+
+Ce qui distingue la manière du jeune maître, c'est une recherche
+toujours constante de l'originalité et le souci d'une orchestration des
+plus soignées, puisée dans l'étude des grands maîtres. Il a horreur, on
+le voit, du convenu, du banal et nous ne saurions que l'en louer.
+Peut-être trouverait-on à critiquer l'abus de cette recherche et
+voudrait-on quelquefois plus de profondeur, de spontanéité dans les
+idées, plus de sincérité émue. Mais son oeuvre dénote un musicien de
+race.
+
+Il a été directeur et chef d'orchestre de la _Concordia_, société
+chorale où furent exécutées les belles pages des maîtres, notamment la
+_Passion selon Saint-Matthieu_ de J. S. Bach, et dont Mme Fuchs était
+l'âme.
+
+Widor a remplacé le regretté César Franck comme professeur d'orgue au
+Conservatoire. Entre temps il manie avec habileté la plume de critique
+musical. Il a collaboré à l'_Estafette_, sous le pseudonyme d'Aulétès et
+envoie de très intéressants articles au _Piano-Soleil_.
+
+Travailleur infatigable, il ne laisse passer aucun jour sans écrire.
+Après avoir produit de nombreuses compositions pour orgue, de la musique
+de chambre, etc..., il aspire aujourd'hui à affronter la scène. Ce ne
+sera pas la première fois; car, sans oublier le _Conte d'avril_, il fit
+jouer _Maître Ambros_ à l'Opéra-Comique et la _Korrigane_ à l'Opéra. Les
+succès qu'il a remportés avec ce dernier ouvrage et avec _Jeanne d'Arc_
+à l'Hippodrome, l'engagent à poursuivre sa carrière du côté du théâtre.
+C'est ainsi qu'il prépare un opéra _Nerto_, en collaboration avec
+l'illustre félibre Frédéric Mistral.
+
+Esprit chercheur, plein d'ambition, Widor croit à son étoile. Mais la
+gloire qu'il rêve n'est pas de celles qui puissent lui causer des sujets
+d'inquiétude..... Très répandu dans le monde, il en a rapporté des
+souvenirs, des anecdotes qu'il narre en agréable causeur et sans
+prétention. Il ne sait pas dissimuler sa pensée; mais il croit inutile
+de la dévoiler, lorsque besoin n'est.
+
+Il adore le célibat, non point qu'il ait la moindre répugnance pour les
+filles d'Ève: mais il estime que le véritable artiste est peu fait pour
+le mariage. Son oeuvre l'absorbe trop.
+
+Ayant fait ses humanités, il a l'esprit très ouvert à tout ce qui touche
+à la littérature et aux arts; il a même fait de la peinture dans sa
+jeunesse. En tant que compositeur, il conçoit rapidement, se défiant,
+toutefois, de sa facilité et regrettant d'avoir livré, dans le principe,
+à l'éditeur des pages qui auraient gagné à être mûries.
+
+
+
+
+ÉDOUARD COLONNE
+
+
+Comme Charles Lamoureux, son émule, Édouard Colonne est né dans la
+capitale de la Gascogne.
+
+ Si la Garonne avait voulu,
+
+a chanté gaiement le bon et spirituel G. Nadaud.--La Garonne a voulu...
+pour ces deux persévérants.
+
+Le premier est un petit homme court sur jambes, chauve, vif et alerte
+malgré sa rotondité,--très autoritaire. Si les yeux indiquent la finesse
+et la jovialité, ils révèlent également une tendance à la sévérité;
+l'abord est froid et inspire quelque inquiétude.--«Un boulet de canon
+sur un obus», a dit finement Caliban.
+
+Le second est de taille moyenne, avec un penchant à l'embonpoint, de
+belle prestance, à la physionomie aimable, d'apparence calme; mais le
+regard très incisif indique la décision. Il cherche à plaire et il y
+réussit.
+
+Tous les deux ont prouvé qu'avec une grande volonté, une persévérance de
+chaque jour et aussi la foi dans l'art, on peut arriver à doter son pays
+d'institutions qui ont propagé le goût des belles et grandes choses et
+ont affiné le sens musical.
+
+Ils ont été en France, après Seghers et Pasdeloup, les révélateurs d'un
+monde nouveau, de la Symphonie! Leurs efforts ont eu pour résultat
+d'éduquer la masse du public et d'inciter les jeunes compositeurs
+français à faire de l'orchestre, pour paraître dignement à côté de leurs
+maîtres.
+
+Parmi les Olympiens, E. Colonne a mis en vive lumière l'oeuvre d'Hector
+Berlioz; Ch. Lamoureux s'est évertué à faire connaître Richard Wagner.
+
+Dans la phalange des derniers arrivés, Colonne a surtout propagé les
+oeuvres de E. Lalo, B. Godard, Tschaïkowsky, Augusta Holmès, Henri
+Maréchal, Ch. Widor, César Franck, Th. Dubois, Ch. Lefebvre, Paul
+Lacombe, E. Bernard...
+
+Lamoureux a mis en vedette les noms de Vincent d'Indy, E. Chabrier, G.
+Fauré, Charpentier...
+
+L'un et l'autre ont chacun, avec une interprétation différente, fait
+entendre les belles pages des Maîtres et de leurs émules, qu'ils se
+nomment Bach, Hændel, Gluck, Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn,
+Schumann, Weber, Schubert, Rubinstein, Grieg, Gounod, Reyer, Bizet,
+Saint-Saëns, Massenet, Guiraud, Joncières, etc...
+
+Ils ont omis, tous les deux, de produire les puissantes oeuvres de
+Johannès Brahms!
+
+Édouard Colonne est né à Bordeaux le 23 juillet 1838. Son père et son
+grand-père étaient musiciens, d'origine italienne (Nice). Il fut ainsi,
+dès l'enfance, placé dans un milieu favorable pour le développement des
+facultés musicales; à l'âge de huit ans, il commençait à apprendre
+divers instruments, voire le flageolet et l'accordéon. Un artiste
+distingué, M. Baudoin, lui donna les premiers principes du violon. Il
+quitta Bordeaux en septembre 1855 pour entrer au Conservatoire de Paris,
+où il eut pour professeurs de violon MM. Girard et Sauzay; il étudia en
+même temps l'harmonie et la composition avec MM. Elwart et Ambroise
+Thomas. Les excellentes études, qu'il fit sous ses habiles professeurs,
+furent bientôt couronnées de succès; il obtenait en 1857 un premier
+accessit d'harmonie et un second accessit de violon,--en 1858 le premier
+prix d'harmonie,--en 1860 un premier accessit de violon,--en 1862 le
+second prix, et en 1863 le premier prix de violon.
+
+Le 1er janvier 1858, Colonne était admis comme premier violon à
+l'Opéra et faisait partie, en 1861, de la vaillante phalange organisée
+par Pasdeloup pour la fondation des _Concerts populaires_, dont
+l'ouverture eut lieu le 27 octobre 1861, au Cirque d'hiver. Il était aux
+premiers pupitres, où figuraient les Lancien, Colblain, Camille Lelong,
+etc... Et quels délires, quels enthousiasmes dans cette rotonde du
+Cirque où, faute d'une salle de concerts plus convenable, Pasdeloup
+avait émigré de la salle Herz! Les premiers essais furent bien timides;
+mais, enhardi par le succès, Pasdeloup devait bientôt étendre ses
+programmes. L'avenir des _Concerts populaires_ était assuré, et un pas
+immense était fait, en France, au point de vue musical!
+
+Ce sont ces succès, ce fanatisme d'un certain public et aussi le désir
+d'attribuer, sur les programmes, une plus grande place aux oeuvres des
+jeunes, qui engagèrent Édouard Colonne à créer, d'abord à l'Odéon, puis
+au théâtre du Châtelet, en 1873, en société avec MM. Duquesnel et
+Hartmann, le _Concert National_. Le premier concert fut donné à l'Odéon
+le dimanche 2 mars 1873, et, le 9 novembre de la même année, le
+transfert eut lieu au Châtelet. Bientôt, à la suite d'une organisation
+nouvelle, à peu près identique à celle de la _Société des Concerts_ du
+Conservatoire, la Société prenait le titre d'_Association Artistique_.
+Ambroise Thomas avait accepté les fonctions de Président honoraire, et
+nombre d'artistes et d'amateurs avaient répondu à l'appel du vaillant
+chef d'orchestre, en se faisant inscrire comme membres honoraires.
+
+Si le Concert National avait réussi en tant que création musicale, il
+n'en était pas de même au point de vue financier; et, lorsque
+l'_Association Artistique_ donna son premier concert au Châtelet, le 6
+novembre 1874, la mise de fonds, dit-on, ne s'élevait pas à plus de 225
+francs! Mais aux sérieuses qualités de chef d'orchestre Édouard Colonne
+joignait celles d'un administrateur très entendu et perspicace; il sut
+également profiter du mouvement qui s'était produit en faveur des oeuvres
+d'Hector Berlioz, et les belles exécutions qu'il donna successivement de
+l'_Enfance du Christ_, de _Roméo et Juliette_, de la _Damnation de
+Faust_, de la _Symphonie Fantastique_, de la _Prise de Troie_ et des
+belles ouvertures que l'on connaît, lui attirèrent un nombreux public.
+«Un peu trop Berliozistes», a-t-on dit des auditeurs remplissant la
+salle des Concerts du Châtelet.--Mais quel crime y a-t-il à acclamer les
+oeuvres de celui qui fut si méconnu de son vivant au beau pays de France
+et qui s'écriait, quelque temps avant sa mort: «Ils viennent à moi,
+lorsque je m'en vais!»--La réaction devait se produire fatalement et la
+foule allait, sans s'en rendre compte, admettre et applaudir
+indistinctement les plus belles comme les moins heureuses pages du
+Maître de la Côte Saint-André.
+
+* * *
+
+Il suffit de parcourir la liste des oeuvres exécutées aux Concerts du
+Châtelet pour reconnaître les efforts tentés par Édouard Colonne dans le
+domaine musical et la large place donnée par lui aux compositions des
+musiciens de l'école française. Il eut aussi l'heureuse idée, pour
+attirer plus vivement l'attention sur la valeur de telle ou telle oeuvre
+et sur le mérite de tel ou tel compositeur, de faire suivre, dans ses
+programmes, le titre de chaque morceau d'une notice explicative
+généralement fort bien rédigée. Le relevé de ces écrits de courte
+étendue forme une sorte d'encyclopédie musicale, qui n'a pas été sans
+avoir une heureuse influence sur l'éducation du public.
+
+N'oublions pas de mentionner les réunions dominicales que M. et Mme
+Colonne ont organisées dans leur appartement de la rue Le Peletier.
+Elles ont lieu, depuis deux ans environ, le dimanche soir. Le monde des
+arts et des lettres n'a pas manqué de se rendre dans ce salon
+hospitalier, et l'on y rencontre surtout les compositeurs dont les
+oeuvres ont été exécutées aux concerts du Châtelet. Des programmes
+rédigés avec goût donnent un attrait de plus à ces soirées intimes, dans
+lesquelles ont peut entendre la maîtresse de la maison chantant avec sa
+charmante fille les lieder des maîtres, notamment d'E. Lassen.
+
+Les relations établies, par la gracieuse entremise de M. Mackar,
+éditeur, entre Colonne et Tschaïkowsky ont été la cause des voyages
+faits par le premier en Russie, où il fut appelé à diriger à deux
+reprises différentes, on sait avec quel succès, plusieurs concerts.
+C'est en avril 1891, alors que Tschaïkowsky était à Paris et faisait
+entendre plusieurs de ses oeuvres au Châtelet, que Colonne se trouvait à
+Saint-Pétersbourg pour conduire les trois grandes séances de musique
+française auxquelles prirent part Mme Krauss et M. Bouhy[10].
+
+Depuis quelques années, Édouard Colonne a été également chargé de
+l'organisation des concerts de musique symphonique au Cercle
+d'Aix-les-Bains. Il a su répandre dans ce beau pays de Savoie le goût
+des belles et jolies pages musicales qui, jusqu'alors, avaient été tant
+soit peu lettres mortes pour ses habitants.
+
+Il n'est guère possible de passer sous silence, dans cette esquisse du
+sympathique chef d'orchestre, le mariage qu'il contracta, en secondes
+noces, avec Mlle Vergin, qui fut, dès le début, aux concerts de
+l'Association artistique, la Juliette et la Marguerite des maîtresses
+oeuvres de Berlioz.--Elle est excellente musicienne, très passionnée pour
+l'art musical, intelligente; les cours de chant qu'elle a ouverts et
+qu'elle dirige si brillamment témoignent de toute sa compétence; c'est,
+en un mot, la femme que devait épouser un artiste qui, au milieu des
+difficultés sans nombre semées sur sa route, est assuré de trouver dans
+sa compagne encouragement et aide.
+
+Décoré des palmes académiques en 1878, Édouard Colonne est aujourd'hui
+chevalier de la Légion d'honneur. Les succès qu'il a obtenus non
+seulement au Châtelet, mais dans les diverses circonstances où il a été
+appelé à diriger des masses chorales et instrumentales, avaient appelé
+l'attention sur lui, au moment où M. Eugène Bertrand était désigné pour
+prendre la succession de MM. Ritt et Gailhard à l'Académie Nationale de
+musique. Les fonctions qui lui sont dévolues sont exactement les mêmes
+que celles remplies autrefois par M. Gevaert, avec cette différence que
+ce dernier n'a jamais usé du droit qu'il avait de diriger l'orchestre et
+dont son successeur non immédiat se propose d'user largement.
+
+Les projets d'avenir à l'Opéra que peut avoir Édouard Colonne sont
+entièrement liés à ceux qu'a déjà fait pressentir M. Eugène Bertrand,
+seul directeur responsable. Il est certain que le succès de _Lohengrin_
+à l'Opéra dictera la conduite des futurs maîtres des destinées de notre
+Académie Nationale. Espérons qu'entre leurs mains la direction musicale
+sera ce qu'elle aurait dû toujours être.
+
+Éclectiques, certes, ils le seront, mais dans le bon sens du mot. Le
+voile, qui a été légèrement soulevé sur les pièces destinées à figurer
+en première ligne, a laissé entrevoir les titres suivants: _La Prise de
+Troie_ d'Hector Berlioz,--_Fidelio_ de Beethoven,--_Salammbô_ de
+Reyer,--_Otello_ de Verdi,--_Les Maîtres Chanteurs_, ou la _Walkyrie_,
+le _Vaisseau fantôme_, _Tristan et Yseult_, de Richard Wagner,--_Le
+Démon_ de Rubinstein;--et, parmi les oeuvres des plus ou moins jeunes
+compositeurs français, qui attendent depuis si longtemps leur tour, le
+_Don Quichotte_, ballet de Wormser,--_La Montagne Noire_ d'Augusta
+Holmès,--_Gwendoline_ de Chabrier....., et probablement un opéra de
+Charles Lefebvre.
+
+Ils suivront, en un mot, le mouvement dramatique et musical, sans
+oublier de monter, nous le souhaitons, certains chefs-d'oeuvre qui ne
+figurent plus depuis longtemps sur les affiches, ne seraient-ce que la
+_Vestale_ de Spontini et l'_Orphée_ de Gluck!
+
+On créera très probablement une école de choeurs, comme il en existe une
+pour la danse: c'est une lacune à combler, et les essais récemment
+inaugurés par Charles Lamoureux pour styler et faire manoeuvrer les
+masses chorales à l'Éden et à l'Opéra témoignent combien la mesure à
+adopter est de toute utilité. Il est également question de
+représentations populaires à prix réduits qui auraient lieu le dimanche,
+en hiver, de cinq à neuf heures du soir,--et enfin de grands concerts au
+foyer.
+
+Qui vivra verra![11]
+
+* * *
+
+L'art de diriger l'orchestre est chose difficile, et, nous plaçant sous
+la bannière de quelques bons et beaux esprits, nous sommes étonnés qu'on
+n'ait point encore songé à créer au Conservatoire une classe spéciale
+pour l'apprentissage du métier de chef d'orchestre. Il ne suffit pas de
+savoir jouer avec virtuosité du piano, du violon, voire de la flûte
+pour se déclarer, un beau matin, capable de sortir des rangs et de
+prendre le bâton de commandement. Ce puissant instrument, qui est
+l'orchestre, ne se manie pas avec autant d'aisance qu'un piano ou un
+violon; il faut une virtuosité particulière jointe à une étude
+approfondie pour connaître et mettre en lumière les ressources immenses
+que renferme cet orgue colossal, dont chaque jeu est représenté par un
+artiste en chair et en os. Ceci est si vrai, que nous avons vu des
+orchestres absolument modifiés dans leur ensemble, presque
+instantanément, et donner des résultats tout autres, suivant qu'ils
+étaient conduits par tel ou tel chef plus ou moins habile. Nous nous
+rappelons certaine répétition, au Concert du Cirque d'hiver, dans
+laquelle Rubinstein fut appelé à diriger une de ses oeuvres. Le brave
+Pasdeloup, à qui certes on devra toujours la plus vive reconnaissance
+pour l'initiative qu'il prit en fondant les _Concerts populaires_,
+n'était pas un batteur de mesure bien remarquable, et le plus souvent,
+surtout dans les dernières années de sa direction, les exécutions
+auxquelles il nous conviait laissaient fort à désirer.--Ce jour-là,
+aussitôt que Rubinstein eut pris le bâton, et que les premières attaques
+eurent lieu, l'orchestre sembla transformé: c'est que Rubinstein était,
+aussi bien que Liszt, Littolf, H. de Bulow, Richter, un virtuose émérite
+en tant que chef d'orchestre et avait dû entreprendre de sérieuses
+études dans ce sens.
+
+M. Maurice Kufferath nous a appris, dans une brochure aussi bien pensée
+que rédigée, sur l'_Art de diriger l'orchestre_, quelle transformation
+le célèbre _Capellmeister_ viennois Hans Richter avait fait subir à
+l'orchestre des _Concerts populaires_ de Bruxelles, dont il avait été
+appelé à remplacer le chef ordinaire pendant un laps de temps fort
+court.
+
+Richard Wagner, dans son étude sur l'_Art de diriger_, avait
+merveilleusement développé la somme de connaissances que doit acquérir
+celui qui aspire à l'honneur de conduire l'orchestre.
+
+M. Deldevez avait, lui aussi, élucidé plusieurs points importants de la
+question.
+
+Quelle science, quelles qualités ne faut-il pas, en effet, à celui qui
+est appelé à diriger des masses orchestrales et chorales au théâtre et
+au concert! Posséder tout d'abord une parfaite éducation musicale et
+esthétique;--admirablement saisir la pensée, le sens intime du
+maître;--savoir donner un caractère différent à l'interprétation des
+oeuvres de chaque auteur (on ne joue pas Haydn comme Beethoven, Mozart
+comme Mendelssohn, Schumann comme Schubert, Wagner comme
+Berlioz...);--tenir compte des préférences dans le rythme et l'harmonie
+propres aux compositeurs de nationalité différente;--indiquer les
+accents et les mouvements voulus qui ne résident pas dans la tradition
+plus ou moins erronée;--faire exécuter les _piano_ et les _forte_ avec
+un soin extrême, et graduer les nuances infinies qui existent du _piano_
+au _pianissimo_, du _forte_ au _fortissimo_;--mettre savamment en
+lumière certaines familles d'instruments ou certaines phrases musicales,
+au moment opportun, en laissant le reste de l'orchestre dans
+l'ombre;--ne pas abuser, toutefois, des nuances, afin d'éviter la
+préciosité, surtout dans les classiques; apprendre par coeur les oeuvres
+des maîtres, de manière à pouvoir conduire et surveiller l'orchestre
+avec la plus grande liberté d'allure, sans être forcé d'avoir sous les
+yeux, à chaque minute, la partition;--posséder un bras souple et ferme
+tout à la fois;--avoir la plus complète autorité sur son orchestre,
+etc...
+
+Ce n'est pas qu'à la règle il n'existe d'exceptions et que des artistes,
+grâce à des études longues et persévérantes, grâce aussi à des qualités
+intuitives, ne soient arrivés à être des chefs d'orchestre fort habiles.
+Au nombre de ces exceptions nous pourrions placer en France MM. E.
+Colonne, J. Danbé, J. Garcin, Charles Lamoureux, Gabriel Marie, Armand
+Raynaud de Toulouse, Ph. Flon[12] et plusieurs autres. Mais nous
+persistons à croire qu'une classe de chefs d'orchestre devrait être
+annexée au Conservatoire de Paris et que les artistes, possédant déjà
+les plus évidentes dispositions, n'auraient qu'à profiter d'études
+toutes spéciales qui viendraient clore leur carrière musicale.
+
+Si Lamoureux soigne davantage les nuances et les finesses de
+l'orchestre, s'il fait répéter plus individuellement les diverses
+familles des instruments, s'il arrive ainsi à une exécution méticuleuse,
+très soignée, qui met peut-être en un relief très prononcé certaines
+parties de l'oeuvre, mais qui amène quelquefois un peu de dureté et de
+sécheresse, Colonne remplace la fermeté et la précision par le fondu et
+l'enveloppement que n'obtient pas toujours son émule, principalement
+dans les compositions lyriques. Il prend surtout sa revanche dans les
+grandes exécutions des maîtresses pages d'Hector Berlioz, auxquelles il
+donne une grande élévation par la fougue shakespearienne et le brio
+étincelant qu'il inculque à ses artistes.
+
+L'orchestre de Lamoureux ne prend jamais le mors aux dents; celui de
+Colonne s'emballe souvent à fond de train.
+
+
+
+
+JULES GARCIN
+
+La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans
+un tableau; elle lui donne de la force et du relief.
+LA BRUYÈRE.
+
+
+Si la modestie avait dû fuir cette terre, elle aurait encore trouvé un
+asile dans un coin de ce Paris, où, cependant, tant de présomption
+s'affiche au grand jour, où de si ridicules vanités font sourire ceux
+qui savent quels infiniment petits nous sommes. Cette modestie de Jules
+Garcin, le chef d'orchestre de la Société des concerts du Conservatoire,
+est innée chez lui; elle n'est nullement affectée; elle est simple et
+naturelle.
+
+Eh bien! ce modeste, ce timide est celui qui a su réveiller la Société
+des concerts de son antique torpeur. Sans éclat, sans bruit, il a, avec
+une douce patience, obtenu des réformes sérieuses, consistant dans
+l'admission sur les programmes de certains chefs-d'oeuvre, qui, jusqu'à
+ce jour, n'avaient pu être exécutés au Conservatoire et, également, de
+compositions estimables, émanant de musiciens français appartenant à
+l'école moderne.
+
+Et la tâche n'était pas facile. Il avait à lutter contre deux opinions
+très enracinées chez certains membres du Comité de la Société des
+concerts. La première est que le Conservatoire doit être, pour la
+musique, ce qu'est le Louvre pour la peinture et la sculpture; la
+seconde tire toute sa force des oppositions faites par les abonnés
+eux-mêmes des concerts, lorsqu'on hasarde timidement de leur faire
+connaître du nouveau. Ces deux objections ne sont pas sérieuses: en ce
+qui concerne la première, il serait aisé de faire remarquer que le
+Louvre n'est pas destiné à donner asile uniquement aux chefs-d'oeuvre
+d'un passé très éloigné, puisqu'un stage de dix années, après la mort du
+peintre ou du sculpteur, suffit pour faire admettre dans ce musée les
+toiles ou les statues venant du Luxembourg et reconnues de premier
+ordre. On pourrait prouver que des oeuvres importantes n'ont pas toujours
+été accueillies à la Société des concerts, dix ans même après la
+disparition de leurs auteurs. Mais, d'autre part, nous ne verrions pas
+pourquoi on ne recevrait pas au Conservatoire, de leur vivant, les
+compositeurs modernes, dont le talent aurait été consacré soit au
+théâtre soit au concert et dont les oeuvres se seraient imposées à
+l'admiration de tous.
+
+Quant à la seconde, elle s'évanouit d'elle-même, si l'on admet en
+principe qu'il appartient aux artistes de diriger le public et non au
+public de guider les artistes. Pour prononcer un jugement sans appel,
+jetons un regard sur le passé: si Habeneck n'avait pas imposé aux
+abonnés du Conservatoire les symphonies du plus grand parmi les maîtres,
+Beethoven, quel temps se serait écoulé, avant que ces chefs-d'oeuvre
+fussent venus dans leur rayonnante et puissante lumière!
+
+Jules Garcin a donc compris hautement sa mission lorsque, appelé par le
+vote des membres de la Société des concerts à diriger l'orchestre du
+Conservatoire, il s'est évertué à faire exécuter, de 1886 à 1892, non
+seulement les oeuvres des nouveaux arrivés dans la carrière, mais encore
+telles pages sublimes des maîtres, qui n'avaient pas encore vu le jour
+au Conservatoire. Il suffit de citer parmi ces dernières: la _Messe
+solennelle en ré_ de Beethoven,--la deuxième partie du _Paradis et La
+Péri_ de Robert Schumann,--la _Quatrième Symphonie en mi mineur_ de
+Johannès Brahms,--_Ode à Sainte-Cécile_ de Hændel,--la scène finale du
+troisième acte des _Maîtres chanteurs_ de R. Wagner,--la troisième
+partie des _Scènes de Faust_ de Goethe, si merveilleusement traduites
+par Robert Schumann,--la _Grande Messe_ en si mineur de J. S. Bach,--la
+_Deuxième Symphonie en ré majeur_ de Johannès Brahms[13],--le Prélude de
+_Tristan et Yseult_,--le deuxième tableau du premier acte de
+_Parsifal_,--fragments d'_Orphée_ de Gluck.
+
+Parmi les oeuvres des compositeurs modernes qui avaient eu plus ou moins
+leurs entrées au Conservatoire, on signalera: _Méditation_, sur une
+poésie de P. Corneille, de Ch. Lenepveu,--_Symphonie en ut mineur_ de
+Saint-Saëns,--Fragments de l'oratorio _Mors et Vita_ de
+Gounod,--_Rhapsodie Norvégienne_ d'E. Lalo,--_Mélodie provençale_ de
+Théodore Dubois,--_Ludus pro patriâ_, par Augusta Holmès,--_Symphonie en
+ré mineur_ de César Franck,--_Suite symphonique_ de J.
+Garcin,--_Symphonie en sol mineur_ d'E. Lalo,--_Le Déluge_ de
+Saint-Saëns,--_Caligula_ de G. Fauré,--_Biblis_ de J.
+Massenet,--Épithalame de _Gwendoline_, de Chabrier,--_Fantaisie_ pour
+piano et orchestre, de Ch. Widor, exécutée par I. Philipp,--_Concerto de
+violoncelle_ d'E. Lalo, exécuté par Cros Saint-Ange,--_Symphonie
+légendaire_ (deuxième partie) de B. Godard,--_Résurrection_ de Georges
+Hüe,--_Requiem_ de Saint-Saëns.
+
+Jules Garcin a mis la Société des concerts à la tête du mouvement
+musical; il n'a pas seulement fait revivre les belles pages, la plupart
+du temps ignorées ou oubliées des maîtres de jadis et de toutes les
+écoles, mais il a fait oeuvre de régénération et de propagande
+artistique. Il est de ceux qui croient que la France deviendra
+musicienne et sera, par suite, pénétrée d'un sentiment humanitaire plus
+intense, du jour où les frontières de l'art seront abolies pour tous.
+
+* * *
+
+Garcin (Jules-Auguste-Salomon dit) est né à Bourges le 11 juillet 1830.
+Il appartenait à une famille qui s'était consacrée à l'art dramatique.
+Son grand-père maternel, M. Joseph Garcin, était directeur et chef
+d'orchestre d'une troupe d'opéra-comique, composée presqu'exclusivement
+de ses fils, filles et gendres et qui desservit pendant près de vingt
+années les départements du centre et du midi de la France, où elle sut
+se faire une double réputation méritée de talent et d'honorabilité. À la
+mort de M. Joseph Garcin, ses gendres conservèrent le nom de leur
+beau-père, à l'exception de M. Chéri Cizos qui reprit son nom et
+parcourut également la province avec ses enfants. Une de ses filles fut
+Rose Chéri[14], qui, engagée au Gymnase, y obtint les plus vifs succès.
+Elle était la cousine germaine de Jules Garcin et épousa en 1847 M.
+Montigny, directeur du Gymnase.
+
+Dès sa première enfance et conformément aux traditions de sa famille,
+Jules Garcin fut destiné à la carrière dramatique et fit même ses
+premières armes au théâtre en jouant quelques rôles d'enfant. Mais son
+père et sa mère, étant venus se fixer à Paris, résolurent de le faire
+admettre au Conservatoire pour suivre la carrière musicale. Il avait
+onze ans, lorsqu'il entra, en l'année 1841, dans la classe de solfège de
+Pastou. Reçu, en 1843, dans la classe de violon de Clavel, puis, en
+1846, dans celle d'Alard, il suivit, en 1847, le cours d'harmonie et
+d'accompagnement de Bazin, puis, en 1850, la classe de composition
+dirigée d'abord par Ad. Adam et, plus tard, par Ambroise Thomas.
+
+Jules Garcin a été élevé au Conservatoire; tous les détours lui en sont
+connus. Il y a fait ses premières comme ses dernières armes et a
+parcouru tous les degrés de l'échelle musicale, avant de voler de ses
+propres ailes. Il a obtenu successivement, de 1843 à 1853, des accessits
+et prix de violon, de solfège, d'harmonie et d'accompagnement.
+
+Entré à l'orchestre de l'Opéra dans le cours de l'année 1856, il n'y est
+pas resté moins de trente ans, ayant donné sa démission le Ier
+janvier 1886, par suite de sa nomination comme premier chef d'orchestre
+de la Société des concerts. À l'Opéra, il fut nommé, au concours, second
+violon-solo, puis premier violon-solo et enfin troisième chef
+d'orchestre le Ier janvier 1871. Il a donc assisté aux manifestations
+musicales importantes qui eurent lieu dans la période de 1856 à 1886 à
+l'Académie Nationale de musique. S'il avait voulu réunir et rédiger ses
+souvenirs, il aurait été à même de fournir des anecdotes du plus piquant
+intérêt sur l'organisation, le fonctionnement de l'Opéra, notamment sur
+les préparatifs de certaines représentations plus que mouvementées. Il
+nous aurait permis, par exemple, ayant assisté à toutes les études de
+_Tannhæuser_, de connaître plus en détail les orageuses répétitions
+auxquelles assista Richard Wagner, et qui précédèrent la première
+représentation de cet opéra (13 mars 1861).
+
+Depuis 1858, il fait partie de la Société des concerts. Nommé
+violon-solo en remplacement d'Alard (1872), professeur-agrégé le 15
+octobre 1875, deuxième chef d'orchestre (élection du 27 mai 1881) et
+premier chef le 2 juin 1885, il a été appelé à diriger une classe
+supérieure de violon le 21 octobre 1890, en remplacement de Massart.
+
+On a pu juger son talent, comme violoniste, dans nombre d'occasions, et
+notamment au Conservatoire, les 12 janvier 1868, 27 décembre 1874 et 3
+janvier 1875.
+
+Ce sont les qualités qu'il tenait d'un de ses maîtres, Alard,
+c'est-à-dire la grâce, la correction, la pureté du style qui l'ont
+désigné pour remplir les fonctions de professeur agrégé d'abord et de
+professeur en titre au Conservatoire.
+
+Lors des grandes auditions officielles à l'Exposition universelle de
+1889, la Société des concerts donna, le jeudi 20 juin 1889, dans la
+salle des fêtes du Trocadéro, une séance qui fut, sans conteste, la plus
+remarquable de la série. Le Conservatoire n'est ouvert qu'à un nombre
+fort restreint de privilégiés; aussi l'orchestre de la Société des
+concerts est-il, pour ainsi dire, ignoré du grand public. L'attrait de
+l'inconnu avait séduit et amené un nombre considérable d'auditeurs: par
+suite, la sonorité de la salle des fêtes du Trocadéro, qui est fort
+défectueuse, lorsque le vaisseau n'est pas entièrement rempli, était
+bien meilleure, ce jour là! C'était un atout de plus dans le jeu de la
+Société. Le programme se composait ainsi: _Symphonie_ en _ut_ mineur, C.
+Saint-Saëns;--Air des _Abencérages_, Cherubini (M.
+Vergnet);--_Andantino_ de la troisième Symphonie, H. Reber;--Fragments
+de _Psyché_, A. Thomas (Mme Rose Caron, Mlle Landi, M.
+Auguez);--Fragments de Sigurd, E. Reyer (Mme Rose Caron, M.
+Vergnet);--Prière de la _Muette_, Auber;--Airs de danse dans le style
+ancien de _Le Roi s'amuse_, Léo Delibes;--Fragments de l'oratorio _Mors
+et Vita_, Ch. Gounod (Mme Franck-Duvernoy, Mlle Landi, MM.
+Vergnet, Auguez).
+
+Nommé officier d'Académie le 17 juillet 1880 et chevalier de la Légion
+d'honneur le 29 octobre 1889, il a donné des preuves de ses capacités,
+comme compositeur, en publiant plusieurs oeuvres estimables, dans
+lesquelles la grâce du style ne le cède en rien à la distinction de la
+forme. Nous citerons le _Concerto_ pour violon et orchestre, le
+_Concertino_ pour alto, avec accompagnement d'orchestre ou de piano, et
+une _Suite symphonique_. Les deux premières oeuvres ont été reçues par la
+commission des auditions musicales de l'Exposition universelle de 1878
+et exécutées aux concerts officiels à orchestre du Trocadéro. Le
+_Concerto_ pour violon a été joué par l'auteur aux Concerts populaires
+dirigés par Pasdeloup et au Conservatoire. La _Suite symphonique_ a été
+donnée avec succès aux Concerts du Conservatoire, du Châtelet et de
+l'Association artistique des Concerts populaires d'Angers.
+
+L'état de sa santé a contraint Jules Garcin à renoncer, bien à regret, à
+ses fonctions de chef d'orchestre de la Société des concerts. À la suite
+du vote qui a eu lieu, en assemblée générale, dans les premiers jours de
+juin 1892, M. Taffanel a été élu par 48 voix contre 39 obtenues par M.
+Danbé. En signe d'estime et de sympathie l'assemblée a offert à son
+ancien chef le titre de président honoraire.
+
+* * *
+
+Jules Garcin demeure, depuis de longues années, rue Blanche 72; il aime
+peu le changement. Son appartement renferme des souvenirs de sa carrière
+artistique si bien remplie et de ses relations: l'archet d'Alard, qui
+lui fut légué par la famille du célèbre violoniste; une bonbonnière du
+XVIIIe siècle, offerte par George Sand à Rose Chéri; un autographe de
+Viotti. Aux murs, de jolies aquarelles de Worms, de Berchère, de
+Saunier..., puis un buste très ressemblant de Garcin par Doublemard et
+une statuette en terre cuite le représentant avec son violon sous le
+bras, oeuvre de M. E. Sollier, datée de 1883.
+
+De taille au-dessus de la moyenne, bien pris dans toute sa personne, il
+accuse à première vue, avec son visage plein de douceur et encadré d'une
+barbe bien fournie, une ressemblance avec telle ou telle figure de
+Christ. Une sorte de mélancolie, se dévoilant dans la physionomie, dans
+la conversation, dans l'attitude générale, le rattache à ces esprits
+atteints de la maladie du siècle, la grande névrose, qui enlève toute
+gaîté au travail de chaque jour. Chez lui cette note pessimiste a dû, en
+majeure partie, prendre sa source dans le labeur quotidien, dans les
+fatigues incessantes d'une vie de luttes et d'efforts. Très réservé, peu
+causeur, il a cependant, des reparties fines et nuancées de belle
+humeur, qui ne sont qu'un éclair à travers un nuage sombre.
+
+La critique le trouve très sensible; le moindre blâme fait blessure.
+Doué de volonté, mais sans passion, il obtient par la douceur ce que
+d'autres ne parviendraient peut-être pas à réaliser par la sévérité. Sûr
+dans ses relations, très serviable, il a su conserver ses amis de la
+première heure: c'est le plus bel éloge que l'on puisse, selon nous,
+adresser à un homme vivant dans un siècle où la _bonté_, qui devrait
+être le mobile exclusif de nos actes en une si courte vie, n'apparaît
+plus guère qu'à l'état légendaire.
+
+
+
+
+CATALOGUE
+
+DES
+
+OEUVRES DE JULES GARCIN
+
+
+1. _Douze pièces caractéristiques_ pour piano et violon LEMOINE.
+
+2. _Sonatine_ pour piano et violon LEMOINE.
+
+3. _Rêverie_ pour violon avec accompagnement de piano RICHAULT.
+
+4. _Mazurka-Caprice_ avec accompagnement de piano RICHAULT.
+
+5. _Chanson de Mignon_, Élégie pour violon avec accompagnement
+d'orchestre ou de piano RICHAULT.
+
+6. _Valse brillante_ pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de
+piano RICHAULT.
+
+7. _Seguedille_ pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de piano
+O'KELLY.
+
+8. _Prière_ pour violon et orgue DURAND.
+
+9. _Duo_ pour violon et clarinette avec accompagnement d'orchestre ou de
+piano LEMOINE.
+
+10. _Polka burlesque_ LEMOINE.
+
+11. _Quatre fantaisies_ pour violon et piano sur _Anna Bolena_,
+_Freischütz_, _Faust_, _Coppelia_.
+
+12. _Concerto_ pour violon et orchestre RICHAULT.
+
+13. _Concertino_ pour alto avec accompagnement d'orchestre ou de piano
+LEMOINE.
+
+14. _Suite symphonique_ DURAND et fils.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHARLES LAMOUREUX
+
+
+S'il est intéressant de faire revivre les grands disparus, d'être, selon
+l'expression de Sainte-Beuve, l'_imagier_ des maîtres de jadis, il ne
+messied pas de mettre en relief les figures d'aujourd'hui et de les
+présenter au public, qui ne les connaît le plus souvent que très
+imparfaitement. N'attendons pas que les vaillants, les lutteurs de l'art
+pour l'art aient quitté cette terre pour que nous ayons à remémorer les
+étapes d'une vie bien remplie et dont les labeurs n'ont eu d'autre but
+que de favoriser le développement des facultés intellectuelles de tous,
+restées combien de fois à l'état latent. N'oublions pas non plus ceux
+qui, dans une sphère plus modeste, ont révélé des qualités qui méritent
+d'être signalées.
+
+Charles Lamoureux n'est peut-être pas, parmi les musiciens du jour, un
+esprit supérieur; mais il confine à cette supériorité par certains
+côtés, notamment par une volonté, une force propre à lui, qui, l'ayant
+toujours empêché d'être maîtrisé, l'a conduit à dominer. Toute sa vie
+en est un exemple éclatant et c'est en la racontant que nous mettrons en
+relief cette face très accusée de sa personnalité.
+
+Né à Bordeaux le 28 septembre 1834, il montra de bonne heure des
+dispositions si marquées pour l'art musical que ses parents, bien
+qu'entièrement étrangers aux questions d'art, n'hésitèrent pas à lui
+faire apprendre le violon, sous la direction du professeur Baudouin,
+puis à l'envoyer à Paris dans le cours de l'année 1850. Il entra
+immédiatement au Conservatoire dans la classe de Girard, qui avait
+remplacé Habeneck comme chef d'orchestre à l'Opéra et comme professeur
+de violon au Conservatoire. Après avoir obtenu un accessit en 1852, le
+second prix en 1853 et le premier l'année suivante, il entra à
+l'orchestre du Gymnase en qualité de premier violon, puis à celui de
+l'Opéra, où il resta plusieurs années. Mais, ayant le ferme désir de
+compléter ses études musicales, il étudia d'abord l'harmonie avec
+Tolbecque, le contrepoint avec Leborne, puis la fugue avec Chauvet.
+Malheureusement ce dernier, qui a laissé de si excellents souvenirs chez
+ceux qui l'ont connu et apprécié, mourut prématurément, pendant la
+guerre néfaste, le 28 janvier 1871, à Argentan (Orne). Lamoureux perdit
+son maître, sans avoir pu achever avec lui ses études théoriques; il
+trouva, toutefois, dans Henri Fissot, qu'il avait connu au Conservatoire
+et dont il était l'ami, un conseiller des plus expérimentés pour
+parachever son éducation musicale.
+
+Armé ainsi pour la lutte, il songe à fonder des séances de musique de
+chambre, afin de répandre le goût des belles oeuvres. Ses premiers
+partenaires étaient Colonne, Adam et Rignault. En 1864, ces séances
+prennent le titre de _Séances populaires de musique de chambre_ et sont
+données avec le concours de MM. Colblain, Adam, Poëncet et Henri Fissot,
+auxquels vinrent s'adjoindre plus tard MM. E. Demunck et A. Tolbecque.
+On y exécute les compositions des grands maîtres, qu'ils se nomment J.
+S. Bach, Porpora, Haydn, Mozart, Gluck, Beethoven, Schubert, Weber,
+Mendelssohn, Schumann... Voilà sur une petite scène l'embryon des
+grandes exécutions de l'avenir! Charles Lamoureux laisse déjà entrevoir
+des idées de commandement; il est l'âme de ces séances et apporte dans
+leur organisation un savoir-faire, qui révèle les qualités remarquables
+de l'administrateur unies à celles non moins distinguées du musicien.
+Sans être un violoniste comparable aux Joachim, Vieuxtemps, Alard,
+Sarrasate, Marsick, Ysaïe, il manie l'instrument avec la plus grande
+sûreté; son jeu est très étudié et il s'évertue à rendre aussi
+fidèlement que possible les classiques qu'il interprète. Il exige dans
+les répétitions un soin extrême et ne veut rien laisser à l'imprévu; il
+domine son quatuor et le mène _manu militari_.
+
+Son mariage avec une des nièces du docteur Pierre lui avait donné
+l'indépendance: ce fut une grande force dans sa vie d'artiste. Émile
+Bergerat, _alias_ Caliban, a raconté, avec l'esprit qui caractérise son
+talent d'écrivain, l'énergie doublée d'une patience à toute épreuve que
+Charles Lamoureux déploya pour découvrir, après la mort du docteur
+Pierre, le secret de cette eau mirifique, qui devait lui assurer sinon
+la fortune, du moins une grande aisance. Si l'anecdote relatée par le
+spirituel écrivain est vraie, elle dénote la ténacité que ne cessera
+d'apporter le vaillant chef d'orchestre dans l'exécution de ses projets
+artistiques; elle montre également quel noble emploi Charles Lamoureux a
+fait des revenus que lui procura l'invention de son beau-père. Les
+belles entreprises musicales, dues à son initiative, furent menées à
+bien avec ses propres ressources.
+
+Puisque nous avons rappelé l'étude qu'Émile Bergerat consacra à Charles
+Lamoureux, à la veille de l'unique représentation de _Lohengrin_ à
+l'Éden, n'omettons pas de citer le début très humoristique de l'article:
+«La première fois, en ce monde, que Charles Lamoureux m'est apparu, ce
+fut à un repas de noces chez Gillet, Porte-Maillot, et tout de suite je
+compris que j'allais aimer cet homme-là! Il s'avançait en effet, d'un
+pas de grand-prêtre, vers la mariée, tenant, de la droite, un verre de
+vin rouge, et, dans la gauche, un verre de vin blanc; après un joli
+discours il procéda au mélange symbolique; c'était une allégorie
+mystique et facétieuse des joies pures de l'Hymen. Cette cérémonie, si
+auguste dans sa simplicité et qu'aucun culte ne renierait, était
+entièrement de son invention. Elle signait son harmoniste. Tout le
+cortège l'imita et il en résulta une allégresse générale.»
+
+Et la prédiction par laquelle se terminait l'étude de Bergerat s'est
+trouvée réalisée: le petit homme a monté _Lohengrin_ à l'Opéra.
+
+De sa première femme Charles Lamoureux a eu une fille du naturel le plus
+charmant, excellente musicienne, qui a épousé le jeune compositeur
+Chevillard, fils du regretté violoncelliste.
+
+* * *
+
+Mais la musique de chambre était une scène de trop minime importance
+pour satisfaire les hautes visées qui hantaient l'esprit actif de
+Charles Lamoureux. Il pensait au vieux cantor de Leipzig, Jean-Sébastien
+Bach, dont autrefois l'avait si souvent entretenu un de ses maîtres,
+Chauvet, au majestueux Hændel, à Mendelssohn, à leurs grandes pages
+sacrées presque inconnues en France. Il voulait avoir un orchestre, des
+choeurs à lui et les conduire à l'assaut des belles et difficiles
+partitions des Olympiens. Il s'était déjà, du reste, essayé dans le
+métier de chef d'orchestre, et, si nos souvenirs sont exacts, c'est en
+1863 dans un concert donné par Henri Fissot à la Salle Herz qu'il prit
+pour la première fois le bâton de commandement. Cette journée, dans
+laquelle s'était révélé le batteur de mesure, eut des lendemains
+heureux. Après avoir été reçu à la Société des concerts du Conservatoire
+et en être devenu le second chef d'orchestre, il part pour l'Allemagne,
+où il se lie avec Ferdinand Hiller, puis pour l'Angleterre, où il
+étudie, avec Michaël Costa, l'organisation des grands concerts de
+Londres. Il assiste à ces merveilleuses auditions des chefs-d'oeuvre de
+Bach, de Hændel, de Mendelssohn, à ces concerts monstres du Palais de
+Cristal, devenus de véritables institutions nationales. Le
+Hændel-Festival, qui a lieu tous les trois ans et dure plusieurs jours,
+nécessite un ensemble fabuleux de 3300 voix et de 500 instruments. Les
+grandes villes de l'Angleterre, les maîtrises des cathédrales
+fournissent un nombreux contingent de chanteurs: tous concourent à
+l'exécution la plus parfaite de ces majestueux oratorios, dont la
+splendide architecture peut rivaliser avec celle des grandioses
+spécimens de l'art gothique. Sous la direction du célèbre Michaël
+Costa[15], devenu pour ainsi dire l'arbitre de la musique en Angleterre,
+Charles Lamoureux pénètre dans les arcanes de ces grands concerts
+donnés par la Société philharmonique et la _Sacred harmonie Society_;
+ils n'ont bientôt plus de secrets pour lui.
+
+De retour à Paris en 1873, il résolut de mettre tout en oeuvre pour
+fonder une Société dite de l'_Harmonie sacrée_. Voulant être maître de
+la situation et n'avoir au-dessus ou autour de lui aucun collaborateur,
+qui aurait pu le gêner dans la direction à donner à l'oeuvre, telle qu'il
+l'entendait, il n'eut recours qu'à ses ressources personnelles. Un
+orchestre et des masses chorales, ne s'élevant pas à moins de trois
+cents exécutants, furent réunis et stylés par lui avec une persévérance
+inouïe. Un orgue sortant des ateliers de Cavaillé-Coll fut installé dans
+la salle du Cirque d'Été; il en confia la tenue à son ami Henri Fissot,
+que son professorat au Conservatoire a détourné, depuis quelques années,
+de la carrière de virtuose et qui aux qualités remarquables d'exécutant
+unit celle de compositeur; sa valeur s'est révélée par l'éclosion de
+ravissantes pièces pour piano, dans lesquelles vibrent des sensations
+schumanniennes.
+
+Le 19 décembre 1873 avait lieu au Cirque d'Été la première audition du
+_Messie_ de Hændel[16]. Le succès fut immense et les interprètes
+Mlles Belgirard et Armandi, MM. Vergnet, Dufriche et H. Fissot
+recueillirent de chaleureux applaudissements. C'était un grand pas fait
+pour l'acclimatation de l'oratorio en France.
+
+Charles Lamoureux donna plusieurs auditions du _Messie_; puis il fit
+entendre la _Passion selon saint Matthieu_, oratorio pour soli, deux
+choeurs et deux orchestres de Jean-Sébastien Bach[17]. Cette oeuvre
+grandiose, qui fut exécutée pour la première fois le Vendredi-Saint de
+l'année 1729 à l'église Saint-Thomas de Leipzig, n'avait jamais été
+entendue, dans son ensemble, en France. Nous assistions aux auditions de
+cette maîtresse page, données par Lamoureux les 31 mars, 2 et 4 avril
+1874, et nous pûmes constater l'effet immense qu'elles produisirent sur
+le public. On admira le calme solennel qui règne dans la première partie
+et le mouvement passionné qui distingue la seconde,--la merveilleuse
+orchestration de l'oeuvre qui, selon la poétique expression de Hiller,
+«ressemble à un beau voile d'une grande finesse, derrière lequel reluit
+un visage noble, mais arrosé de larmes[18]».
+
+Puis se succédèrent, avec un succès égal, le _Judas Machabée_ de Hændel,
+la cantate _Gallia_ de Charles Gounod et _Ève_, mystère en trois parties
+de Massenet.
+
+Malgré l'intérêt que prit le public à ces nouvelles et intéressantes
+exécutions, les frais immenses qu'elles entraînèrent ne permirent pas à
+Charles Lamoureux de les continuer. Il faudrait en France une autre
+impulsion que celle d'un seul artiste, tant soient grands son mérite et
+sa persévérance, pour implanter à tout jamais sur notre sol ces
+merveilleuses espèces de la flore primitive. Nous aurons certes, de
+temps à autre, des manifestations particulières qui pourront amener les
+auditions passagères de tel ou tel oratorio; c'est ainsi que, depuis
+quelques années, la _Société des Grandes Auditions musicales de France_
+fait exécuter, annuellement, une de ces pages sublimes. Mais nous
+n'aurons l'organisation à titre définitif d'une association musicale
+comparable à la _Sacred harmonie Society_ de Londres que lorsque nos
+sociétés chorales dépendant de la Ville de Paris auront à leur tête des
+chefs qui reconnaîtront la nécessité de leur faire étudier autre chose
+que les choeurs de la plus triste banalité et d'ouvrir leur âme aux plus
+belles manifestations de l'art musical.
+
+Lorsque de grandes fêtes furent données à Rouen les 12, 13, 14 et 15
+juin de l'année 1875 pour célébrer le centième anniversaire de la
+naissance de Boïeldieu, Charles Lamoureux fut chargé de la direction
+musicale[19]. Il s'acquitta fort bien de cette tâche.
+
+Les remarquables qualités qu'il avait dévoilées dans l'organisation de
+ces diverses manifestations artistiques, dans la préparation des études
+orchestrales et chorales, le désignèrent à l'attention de M. Carvalho,
+qui venait d'être nommé, en 1876, directeur de l'Opéra-Comique en
+remplacement de M. du Locle. Il l'attacha à ce théâtre comme chef
+d'orchestre. Mais, sur cette scène, Lamoureux n'était pas son maître; il
+avait à suivre les indications qui lui étaient données par la direction.
+Il n'était, en un mot, qu'un sous-ordre. Son caractère ne pouvait se
+plier aux exigences d'un supérieur; il fut forcé de donner sa
+démission.
+
+Il ne fut pas plus heureux lorsqu'on l'appela, au cours de l'année 1877,
+à remplacer à l'Opéra, dans les fonctions de premier chef d'orchestre,
+M. Deldevez, qui prenait sa retraite. Après quelques mois d'essai, il se
+retira, accusant ainsi très fortement le trait distinctif de sa
+physionomie morale, indiqué par nous au début de cette étude, et qui
+consiste à ne pouvoir subir aucune domination.
+
+Aussi, ne pensa-t-il plus qu'à créer une entreprise dont il aurait seul
+la direction, où il pourrait faire prévaloir ses idées et révéler plus
+complètement ses qualités de chef d'orchestre.
+
+En 1881, il fonde au théâtre du Château-d'Eau la _Société des Nouveaux
+Concerts_, qu'il devait transporter plus tard au Cirque des Champs
+Élysées. Il veut, après Seghers, Pasdeloup et Colonne, entreprendre de
+mettre en lumière les belles pages des maîtres; il suit la voie ouverte
+par ses devanciers et complète l'oeuvre de propagande en faveur de
+Richard Wagner, en s'évertuant à donner à l'exécution des compositions
+de ce maître l'interprétation fidèle, le fini, la perfection que
+Pasdeloup n'avait pu obtenir. Il a le bonheur de trouver une partie du
+public préparée à l'audition de ces grandes et merveilleuses pages: au
+lieu d'avoir à lutter, comme le fougueux fondateur des Concerts
+populaires, contre l'hostilité d'auditeurs déterminés à empêcher
+l'exécution, il n'eut qu'à cueillir les lauriers, lorsqu'il donna la
+belle interprétation des oeuvres fragmentées du maître de Bayreuth.
+
+Une remarque à faire c'est que, par suite du prix relativement élevé
+fixé par lui pour les différentes places à ses concerts, surtout
+lorsqu'il les transporta au Cirque d'Été, Lamoureux s'adressa à un
+public un peu différent de celui qu'avait eu en vue Pasdeloup, lorsqu'il
+avait institué au Cirque d'Hiver les Concerts populaires, dans des
+conditions de bon marché, qui permettaient à l'amateur, à l'artiste le
+moins fortuné de les suivre et de pénétrer, par une étude régulière,
+dans les beautés de la musique symphonique. Pasdeloup avait surtout
+travaillé pour l'éducation musicale du pauvre,--Lamoureux pour celle du
+riche. Il est vrai que le premier des deux chefs d'orchestre ne fit pas
+fortune dans une entreprise qui, commencée en l'année 1861, ne dura pas
+moins de vingt-deux ans[20], tandis que le second, avec ses grandes
+qualités d'administrateur et le soin extrême apporté par lui dans
+l'exécution des oeuvres, sut faire fructifier, dans une certaine mesure,
+la _Société des Nouveaux Concerts_.
+
+Le premier concert du théâtre du Château-d'Eau eut lieu le 23 octobre
+1881, vingt ans après la création des _Concerts populaires_ par
+Pasdeloup. Les voyages que Charles Lamoureux avait faits en Allemagne, à
+Bayreuth notamment, l'avaient déjà intéressé vivement à l'oeuvre
+magistral de Richard Wagner; l'étude des partitions n'avait fait
+qu'aviver son admiration. Il s'entoure bientôt de jeunes et savants
+compositeurs très inféodés au drame lyrique, tels que Chabrier, Vincent
+d'Indy... et, avec leur concours, il s'apprête à donner les exécutions
+aussi fidèles que possible des pages grandioses du maître de Bayreuth.
+Il fera pour Richard Wagner ce que Colonne entreprit en faveur d'Hector
+Berlioz. Le nombre des oeuvres fragmentées qu'il exécuta est trop
+considérable pour pouvoir être mentionnées ici: il suffira de rappeler
+les principales.
+
+Les 12, 19, 26 février et 5 mars 1882, il donnait quatre auditions
+superbes du premier acte de _Lohengrin_. Les interprètes étaient Mmes
+Franck-Duvernoy et Gay et MM. Lhérie, Plançon, Heuschling et Auguez. Les
+4 et 11 mars 1883 avait lieu le Festival-Wagner.
+
+C'est au théâtre du Château-d'Eau que furent exécutés pour la première
+fois le _premier acte_, puis le _deuxième acte_ de _Tristan et Yseult_.
+Le 2 mars 1884 avait lieu l'audition du premier acte. Charles Lamoureux
+jugea utile d'indiquer au public le motif qui l'avait amené à «prendre
+le taureau par les cornes» en mettant en lumière une des oeuvres qui
+passe à juste titre pour être celle qui, représentant le plus
+complètement les idées théoriques du maître, se trouve, par son
+audacieuse nouveauté, la moins apte à être comprise, surtout au concert
+où elle est privée de l'illusion scénique. La notice explicative qu'il
+fit distribuer dans la salle, le jour de l'exécution, indiquera encore
+mieux que nous ne pourrions le faire le but poursuivi par le vaillant
+chef d'orchestre. Nous la citerons donc _in extenso_:
+
+ «Au moment de faire connaître en France l'une des oeuvres les plus
+ célèbres et les plus hardies de Richard Wagner, il ne sera pas
+ inutile de donner aux habitués de mes concerts un aperçu des
+ raisons qui m'ont déterminé à tenter cette entreprise.
+
+ De l'aveu même de Richard Wagner, _Tristan et Yseult_ est
+ l'expression la plus fidèle et la plus vivante de ses idées
+ théoriques.
+
+ «Malgré leur très haute valeur, les partitions du _Vaisseau
+ fantôme_, de _Tannhæuser_ et de _Lohengrin_ ne sont, en effet, que
+ les essais d'un génie ignorant encore sa prodigieuse audace. La
+ part de la _convention_ y est considérable et Wagner n'hésite pas à
+ l'avouer. Dans _Tristan_ son idéal s'est clairement dégagé, et
+ l'art nouveau, dont il a été le fondateur et l'apôtre, s'y affirme
+ avec une sincérité qui n'admet pas de transaction.
+
+ «Si la partition de _Tristan_ nous apporte la forme dernière et
+ définitive de l'art de Wagner, on peut dire que, d'un autre côté,
+ c'est son oeuvre la plus théâtrale[21].
+
+ «Tout ceci étant exposé sans réticences, on se demandera, comme je
+ me le suis demandé moi-même, s'il n'est pas téméraire de faire
+ entendre au concert une partition qui réclame si impérieusement
+ l'illusion de la scène.
+
+ «Je répondrai tout d'abord que j'ai eu confiance dans l'esprit
+ ouvert et tolérant de mes compatriotes. J'ai compté, je l'avoue,
+ qu'ils arriveraient à suppléer par un effort de leur imagination à
+ l'absence de l'illusion scénique. Cet effort, je tâcherai de le
+ seconder, autant qu'il est en mon pouvoir, par un programme
+ détaillé, sur lequel on pourra suivre, pas à pas, les mouvements de
+ la scène. Je considère donc l'audition que je donne comme une sorte
+ de répétition de la musique (abstraction faite du travail de la
+ mise en scène), répétition à laquelle le public serait admis par
+ une exception toute spéciale.
+
+ «Une deuxième raison, et celle-là à mes yeux est décisive, c'est
+ que, dans l'état actuel de notre théâtre musical, on ne peut
+ prévoir à quel moment les conceptions dramatiques de Wagner--je
+ parle bien entendu de celles de la dernière manière--trouveront une
+ interprétation digne d'elles, sur l'une de nos grandes scènes
+ parisiennes. Il faut bien alors qu'on se risque à les donner au
+ concert.
+
+ «C'est pour ces motifs que je me suis décidé à faire entendre le
+ premier acte de _Tristan et Yseult_ aux habitués de mes séances
+ musicales. Si cet essai réussit, comme j'ai lieu de l'espérer, je
+ me propose de poursuivre l'expérience et de faire connaître
+ successivement les grandes compositions d'un maître, dont on a pu
+ discuter les réformes audacieuses, mais dont tout le monde,
+ aujourd'hui, s'accorde à reconnaître l'incontestable génie.»
+
+Nous partageons entièrement l'opinion de Charles Lamoureux et nous
+estimons que les auditions au concert des oeuvres de Richard Wagner,
+malgré leur côté imparfait, eu égard à leur séparation du cadre où elles
+devraient être enchâssées, ont eu pour résultat d'habituer le public à
+la phraséologie wagnérienne.
+
+La preuve en est que l'on est arrivé à accepter des pages qui,
+autrefois, dans l'enceinte des Concerts populaires, avaient soulevé de
+terribles tempêtes et que l'audition du premier acte de _Tristan et
+Yseult_ n'aurait pas été accueillie aussi favorablement au théâtre du
+Château-d'Eau, si les auditeurs n'y avaient été préparés par l'étude des
+premières pages du maître. C'est ainsi que nous verrons plus tard
+_Lohengrin_ réussir soit à l'Éden, soit à l'Opéra, alors que
+_Tannhæuser_ avait échoué, le 13 mars 1861, dans cette dernière
+enceinte, faute d'une initiation suffisante. Nous savons qu'on
+objectera, non sans raison, que la cabale avait joué un rôle important
+dans la chute de _Tannhæuser_ à l'Opéra; mais nous croyons aussi que, si
+le public musicien d'alors avait été mieux préparé à l'intelligence de
+cette belle oeuvre, il aurait fini par imposer silence aux détracteurs de
+parti pris.
+
+L'exécution du premier acte de _Tristan et Yseult_ était un acte
+d'audace, qui fut couronné de succès. L'interprétation avait été
+excellente grâce à la vaillance de l'orchestre et des choeurs, au talent
+de Mmes Montalba (Yseult), Boidin-Puisais (Brangaine), MM. Van Dyck
+(Tristan), Blauwaert (Kourvenal) et Georges Mauguière (un jeune
+matelot). L'accueil fait à cette belle tentative engagea Lamoureux à
+donner trois nouvelles auditions les 9, 16 et 23 mars 1884. On peut dire
+qu'elles consacrèrent en France, d'une manière encore plus éclatante,
+l'oeuvre de Richard Wagner.
+
+L'année suivante, le 8 février 1885, fut repris le premier acte de
+_Tristan et Yseult_; puis, les 1er et 8 mars 1885, eurent lieu les
+première et seconde auditions du deuxième acte du même drame, jusqu'à
+l'entrée du Roi Marke. (Interprètes: Mmes Montalba, Boidin-Puisais et
+M. Van Dyck.)
+
+Le 14 février 1886, Mme Brunet-Lafleur et M. Van Dyck chantaient le
+premier acte de la _Valkyrie_, à l'exception de la scène deuxième avec
+Hunding; cette audition fut suivie de plusieurs autres.
+
+En dehors de ces pages principales, nous citerons les exécutions
+suivantes: Ouvertures de _Rienzi_, du _Vaisseau fantôme_, des _Maîtres
+chanteurs_, de _Tannhæuser_, de _Faust_...; fragments des _Maîtres
+chanteurs_, choeur des fileuses du _Vaisseau fantôme_, marche et choeur
+des fiançailles de _Lohengrin_, préludes de _Parsifal_ et de _Tristan et
+Yseult_, marche funèbre du _Crépuscule des Dieux_, _Grande marche de
+fête_ composée pour la célébration du centenaire de l'indépendance des
+États-Unis, _Siegfried's Idyll_, fragments de _Lohengrin_ avec Mme
+Brunet-Lafleur et M. Van Dyck, _Chevauchée des Valkyries_ avec orchestre
+seul, l'Enchantement du Vendredi saint de _Parsifal_, les Murmures de la
+Forêt de _Siegfried_, etc...
+
+Cette liste forcément incomplète suffit à prouver quels efforts fit
+Charles Lamoureux, dès la création de la Société des nouveaux concerts,
+en 1881, au théâtre du Château-d'Eau, pour mettre en pleine lumière
+l'oeuvre de Richard Wagner. Tout en faisant remonter à Pasdeloup la
+gloire d'avoir été le premier pionnier et d'avoir frayé la route à ses
+successeurs, il faut bien reconnaître que c'est à Charles Lamoureux
+qu'on doit, en France, la divulgation, dans des conditions absolument
+artistiques, des belles créations du maître de Bayreuth.
+
+Entre temps, il venait se joindre à la phalange des néophytes qui se
+réunissaient au «_Petit-Bayreuth_», fondé vers 1884 et 1885 par un
+passionné de Richard Wagner, notre ami A. Lascoux, possesseur d'une des
+bibliothèques wagnériennes les plus complètes qui existent. C'était
+l'époque des voyages à la découverte à travers les oeuvres de la dernière
+période, qu'on ne pouvait encore entendre en France. Les réunions
+avaient lieu soit chez le fondateur, soit chez Mme Pelouse en son bel
+hôtel de la rue de l'Université, soit à l'atelier du peintre Toché, le
+décorateur de Chenonceaux, soit encore à la salle de la Société
+d'encouragement pour l'industrie nationale, rue de Rennes, 44. Quels
+enthousiasmes et quelles joies lorsque le petit orchestre arrivait à
+mettre à peu près au point, à la séance du 31 mai 1885, des pages comme
+les premier, deuxième et troisième actes de _Parsifal_, arrangés par M.
+E. Humperdink, ou «Siegfried Idyll»....!
+
+Lamoureux et Garcin s'étaient chargés des modestes parties d'altos; les
+timbales étaient tenues par Vincent d'Indy (excusez du peu, aurait dit
+Rossini),--les pianos par Luzzato, Grattery et L. Leroy, ancien
+secrétaire du Théâtre lyrique sous la direction Pasdeloup, ce fanatique
+wagnérien prématurément enlevé à l'affection de ses amis,--les violons
+par Boisseau, Laforge, H. Imbert, Gatellier, David, etc...,--les altos
+par Warnecke, Witt, J. Garcin, Ch. Lamoureux,--les violoncelles par
+Biloir, A. Imbert, Jimenez, H. Becker et Burger--les contrebasses par
+Charpentier et Roubié,--la flûte par Donjon,--le hautbois par
+Triébert,--la clarinette par Turban,--le basson par Dihau,--les cors par
+Reine et Halary,--la trompette par Teste,--la harpe par Marie Colmer.
+
+Ces séances si intéressantes du «_Petit-Bayreuth_» se prolongèrent
+jusqu'en 1887. Tour à tour y assistèrent nombre de personnalités
+artistiques: Mlle A. Holmès, MM. Carolus-Duran, Fantin Latour, de
+Liphart, Adolphe Jullien, A. Pigeon, Pasdeloup, Maître, Messager, E.
+Chabrier, de Baligand, Orville, Bouchez, etc...
+
+Dans une des dernières séances, le 16 juin 1887, avaient lieu les
+exécutions du deuxième tableau du troisième acte de _Parsifal_
+(Amfortas: M. Perreau.--Parsifal: M. Cougoul), de la troisième scène du
+troisième acte (fragment) de _Tannhæuser_ (M. Cougoul),--de la scène
+finale du _Crépuscule des Dieux_ (Mme Hellman),--de la première scène
+(fragment) de l'_Or du Rhin_,--et du _Rêve_, mélodie pour violon avec
+orchestre, première esquisse de l'Hymne à la nuit (_Tristan et Yseult_,
+deuxième acte) exécutée par Maurin.
+
+Le peintre de Liphart s'amusait à croquer à la plume la silhouette de
+plusieurs artistes: celle qu'il fit de Lamoureux et qui est restée entre
+les mains de Lascoux est des plus ressemblantes.
+
+* * *
+
+Ce fut en 1885, le 8 novembre, que Lamoureux transporta le siège de la
+Société des nouveaux concerts du théâtre du Château-d'Eau à
+l'Éden,--puis, le 30 octobre 1887, de l'Éden au Cirque d'Été. La vogue
+l'y suivit et les amateurs, appartenant à la classe riche, se montrèrent
+empressés à suivre les séances de musique symphonique.
+
+Avant de remémorer les oeuvres principales qui y furent données, nous
+parlerons d'une tentative qui est et sera peut-être le point culminant
+de la carrière artistique du musicien, dont nous avons entrepris
+d'esquisser la physionomie.
+
+Charles Lamoureux s'était pris d'une profonde admiration pour l'oeuvre de
+Richard Wagner; il en avait donné déjà des preuves incontestables en
+faisant interpréter dans les concerts dirigés par lui les fragments des
+plus belles créations du maître. Le but qu'il poursuivait était de
+communiquer son enthousiasme à ses compatriotes et de révéler au public
+français un art d'essence absolument supérieure. Mais les oeuvres
+fragmentées exécutées jusqu'à ce jour par son orchestre lui paraissaient
+insuffisantes pour accuser le relief de ces oeuvres grandioses, créées
+absolument pour la scène et dont la puissance (musique, poésie,
+peinture, mimique) ne pouvait arriver à son _summum_ d'expension que
+dans le cadre imaginé par leur auteur.
+
+Certes, il était impossible de songer à un théâtre machiné comme celui
+de Bayreuth; c'eût été l'idéal.
+
+À défaut de ce temple de l'art musical, Lamoureux tourne ses vues vers
+l'Éden et, après avoir conclu les traités nécessaires avec les
+propriétaires, il se met courageusement à l'oeuvre et prépare la mise en
+scène de _Lohengrin_. Il se lance dans cette entreprise audacieuse avec
+ses propres ressources.
+
+En dehors des difficultés inhérentes à la réunion des éléments
+artistiques devant concourir à l'exécution la plus parfaite d'un drame
+lyrique n'ayant que de faibles attaches avec les traditions de l'ancien
+opéra, il y avait à procéder à l'installation d'un théâtre encombré par
+un matériel absolument différent de celui dont la nécessité s'imposait.
+Rien n'arrêta le vaillant chef d'orchestre: il avait trouvé, il est
+vrai, pour l'aider dans une tâche aussi ardue, un jeune compositeur de
+premier ordre, un fervent adepte de la révolution opérée par Richard
+Wagner avec le drame musical, Vincent d'Indy. Il lui confia la direction
+des études chorales et de la musique de scène. On sait quel admirable
+parti l'auteur de la _Trilogie de Wallenstein_ tira de ses choristes
+qui, dès le début, avaient été tellement désorientés qu'ils avaient
+déclaré impossible à chanter le choeur si mouvementé peignant le brouhaha
+et l'inquiétude de la foule à l'arrivée du cygne.
+
+Depuis le 27 janvier 1887, Vincent d'Indy avait fait quarante-six
+répétitions de choeurs au foyer, six ensembles, vingt répétitions en
+scène au piano, cinq avec orchestre et deux répétitions générales.
+
+Tout marchait donc à souhait et, le 20 avril, Lamoureux avait adressé au
+rédacteur en chef du _Figaro_ une lettre expliquant les motifs qui
+l'avaient amené à s'abstenir de convier la presse à une répétition
+générale, lorsque survint sur la frontière franco-allemande l'incident
+de Pagny.
+
+À l'époque où Lamoureux avait songé à monter _Lohengrin_ à l'Éden, il ne
+pouvait prévoir que nos relations avec l'Allemagne deviendraient plus
+tendues. Ne travaillant qu'au point de vue de l'art, il n'avait pas eu
+à se préoccuper de questions touchant à la politique. La malheureuse
+affaire Schnæbelé venait subitement arrêter tous ses travaux,
+compromettre peut-être l'avenir de son entreprise et engloutir les
+capitaux qu'il y avait consacrés. D'autre part, tous ceux qui, par un
+patriotisme mal entendu, par esprit de rancune ou de jalousie, avaient
+comploté la mise en interdiction de _Lohengrin_ à l'Éden, se
+réjouissaient de cet échec.
+
+Le 25 avril 1887, Charles Lamoureux, après avoir été mandé chez le
+président du Conseil, M. Goblet, se trouvait forcé d'annoncer à tous les
+journaux que, dans les circonstances actuelles, il avait décidé
+l'ajournement de la représentation de _Lohengrin_.
+
+Cet ajournement ne fut que momentané. Les difficultés politiques qui
+s'étaient élevées du côté de l'Est ayant eu à bref délai un heureux
+dénouement, il n'y avait plus de motifs pour retarder la représentation
+d'une oeuvre que tous les véritables artistes attendaient avec
+impatience.
+
+Le 3 mai 1887, _Lohengrin_ voyait, pour la première fois en France, les
+feux de la rampe. Ceux qui ont eu le bonheur d'assister à cette unique
+représentation ont remporté le souvenir ineffaçable d'une interprétation
+hors ligne[22], qui amena bien des conversions et qui fit dire à un
+critique, paraphrasant le mot d'un prince spirituel et bon, _qui ne
+craignait pas la musique_; «Rien n'est changé en France; il n'y a qu'un
+chef-d'oeuvre de plus.»
+
+Il y avait cependant ceci de changé, c'est que la tentative faite par
+Lamoureux devait porter plus tard ses fruits et qu'elle préludait à
+l'introduction des oeuvres dramatiques de Richard Wagner sur la scène
+française, tant à Paris qu'en province.
+
+Les manifestations ridicules et regrettables qui eurent lieu aux abords
+du théâtre de l'Éden le soir de la première représentation de
+_Lohengrin_ déterminèrent Lamoureux à abandonner la partie. Voici la
+lettre qu'il adressa le 5 mai 1887 au rédacteur en chef du _Figaro_:
+
+ «J'ai l'honneur de vous informer que je renonce définitivement à
+ donner des représentations de _Lohengrin_.
+
+ «Je n'ai pas à qualifier les manifestations qui se produisent,
+ après l'accueil fait par la presse et le public à l'oeuvre que, dans
+ l'intérêt de l'art, j'ai fait représenter à mes risques et périls
+ sur une scène française.
+
+ «C'est pour des raisons d'un ordre supérieur que je m'abstiens,
+ avec la conscience d'avoir agi exclusivement en artiste et avec la
+ certitude d'être approuvé par tous les honnêtes gens.»
+
+N'insistons pas plus qu'il ne convient sur cette malheureuse affaire.
+Nous n'en tirerons qu'une conclusion: est-il admissible qu'une minorité
+fort bornée et composée de personnalités, dont les éléments seraient
+faciles à établir[23], puisse entraver la liberté d'une majorité
+intelligente, ayant le désir d'entendre, dans une salle absolument
+privée, une oeuvre d'art de la plus grande beauté et ne pouvant qu'avoir
+une heureuse influence sur l'avenir musical?--Si cette thèse était
+admise, ce serait la porte ouverte à tous les abus. On l'a bien vu plus
+tard. La police aurait dû, dès le premier jour, maintenir l'ordre dans
+la rue, comme elle le fit postérieurement, lors de la première
+représentation de _Lohengrin_ à l'Opéra: les quelques énergumènes, dont
+une partie était soudoyée, se seraient retirés et Lamoureux aurait pu
+donner suite immédiatement à sa belle tentative. Mais il devait prendre
+sa revanche, plus tard, à l'Académie Nationale de musique.
+
+Non content d'avoir tué son entreprise, on voulait ternir son honneur:
+on l'accusait d'avoir reçu de l'argent de provenance allemande, alors
+qu'il était absolument seul à supporter le poids du déficit résultant de
+la cessation brusque de sa tentative. Il n'eut qu'une ressource, celle
+de diriger des poursuites contre les journaux qui cherchèrent à le
+diffamer. Il expliqua lui-même cette situation dans une lettre adressée
+le 12 mai 1887 au rédacteur en chef de l'_Événement_.
+
+Mais une manifestation éclatante, destinée à venger Lamoureux des
+perfides et sottes accusations portées contre lui, se préparait; elle
+devait être encore pour le vaillant chef d'orchestre un témoignage de
+sympathie et d'encouragement.
+
+Un banquet, qui lui fut offert le 16 mai 1887 dans les salons de l'Hôtel
+continental, réunissait l'élite des artistes et des personnalités
+s'intéressant à l'art musical. Il nous paraît utile de reproduire, au
+point de vue de l'histoire musicale, les discours qui furent prononcés;
+ils indiquent très nettement la situation.
+
+Édouard Schuré, l'auteur du _Drame musical_, de l'_Histoire du Lied_...,
+un des premiers et fervents admirateurs de Richard Wagner, après avoir
+remercié les maîtres éminents, les artistes et les membres de la presse
+qui étaient venus se joindre à la manifestation, a lu l'adresse rédigée
+en commun et qui était ainsi conçue:
+
+ «La représentation de _Lohengrin_ du 3 mai 1887 a été une victoire
+ éclatante. Ceux qui y ont applaudi vous envoient cette adresse
+ comme une protestation et comme un hommage: protestation contre
+ ceux qui ont empêché votre entreprise en la dénaturant; hommage à
+ celui qui, en nous révélant un chef-d'oeuvre, a bien mérité de
+ l'art.
+
+ «Les soussignés considèrent comme un devoir de vous féliciter
+ hautement de votre action courageuse et désintéressée. Ils vous
+ affirment leur sympathie dans l'épreuve présente. Ils seront avec
+ vous quand vous reprendrez votre oeuvre et sont sûrs de la victoire
+ finale.»
+
+Puis, d'une voix vibrante et avec la crânerie qui lui est propre, Ernest
+Reyer prononça les paroles suivantes:
+
+ «Mon cher Lamoureux,
+
+ «Nous vous devons à vous qui nous avez fait applaudir, entouré de
+ tout le prestige d'une exécution incomparable, l'un des
+ chefs-d'oeuvre de la musique moderne, nous vous devons une des plus
+ grandes joies, une des émotions les plus vives que nous ayons
+ jamais ressenties.--Vous nous avez donné une fête musicale superbe,
+ que l'on a improprement appelée «une fête sans lendemain».
+ Peut-être cette fête mémorable n'aura-t-elle son lendemain que dans
+ un avenir plus ou moins éloigné; mais elle l'aura, nous en sommes
+ intimement convaincus.
+
+ «Et voilà pourquoi il ne faut pas que la détermination que vous
+ avez prise soit irrévocable; voilà pourquoi, au nom de tous ceux
+ qui sont ici et de tous ceux qui regretteront de ne pas y être
+ venus, je vous adjure de ne pas laisser tomber ce bâton de
+ commandement, que vous savez tenir d'une main si vaillante et si
+ hardie. Les vrais artistes, les vrais amis de l'art, ceux qui ne
+ nient ni le progrès ni la lumière, sont avec vous. Permettez-moi,
+ mon cher Lamoureux, de mettre dans le toast que je vous porte un
+ élan de reconnaissance, un témoignage de haute estime et de sincère
+ amitié.»
+
+Charles Lamoureux répondit en ces termes:
+
+ «Messieurs,
+
+ «Je suis très ému et très profondément touché du témoignage de
+ sympathie que vous me donnez aujourd'hui.
+
+ «Je puiserai dans le souvenir que je garderai au fond du coeur une
+ force consolatrice contre l'injustice et les événements qui
+ m'accablent en ce moment et me forcent, momentanément, je l'espère,
+ à renoncer à la lutte que je soutiens depuis plus de vingt ans pour
+ le progrès de l'art.
+
+ «J'aurai aussi la consolation d'avoir pu rendre quelques services
+ aux compositeurs français, et ceux d'entre eux dont j'ai eu le
+ bonheur de soutenir la cause sauront affirmer qu'ils ont trouvé en
+ moi un ami dévoué, sincère et désintéressé.
+
+ «Ai-je besoin de vous dire, messieurs, que j'aime ardemment ma
+ patrie et que, comme vous, je la veux forte, intelligente et
+ victorieuse?
+
+ «Mais si Wagner, à une époque douloureuse, a blessé maladroitement
+ et cruellement notre patriotisme, devons-nous fermer les yeux
+ devant la flamme de son génie de poète et de musicien, ce génie qui
+ est une gloire pour l'humanité? Non, je ne le crois pas; car je
+ suis de ceux qui veulent le libre-échange du progrès et de la
+ lumière, sans oublier, pour cela, les intérêts sacrés de la patrie.
+
+ «Je bois donc, Messieurs, à l'indépendance de l'art, à la liberté
+ de ses manifestations et à la patrie.»
+
+Enfin, Henri Bauer porta, au nom de la presse, le toast suivant:
+
+ «Messieurs,
+
+ «Je bois à Charles Lamoureux, patriote français, je bois à
+ l'artiste croyant et vaillant qui, au prix d'un admirable effort, a
+ voulu maintenir à Paris sa place de capitale de l'art et du monde
+ intellectuel. N'est-ce pas le vrai patriotisme que de garder ce
+ creuset où l'art de tous les peuples se refondait, se rajeunissait,
+ se consacrait.
+
+ «N'est-ce pas du patriotisme que de nous restituer l'art des
+ maîtres que nous aimons, de Gluck, de Bach, de Beethoven, de
+ Berlioz et de Wagner, dont conservent le culte tous les
+ compositeurs français assis à cette table?
+
+ «L'avenir n'est pas loin qui décidera où fut le patriotisme, entre
+ celui qui essaya d'étendre la mission artistique de la France à
+ travers le monde et ceux qui essayaient de l'enrayer, d'étouffer
+ sous des menées obscurantistes l'oeuvre musicale.»
+
+Un beau groupe en bronze, oeuvre du sculpteur Godebski, représentant Elsa
+et Lohengrin, fut offert, dans la même soirée, à Lamoureux.
+
+Comme Bergerat, Ernest Reyer avait bien prophétisé. Ce n'était pas une
+fête sans lendemain que la représentation de _Lohengrin_ à l'Éden: car
+cette superbe création devait être montée plus tard à l'Opéra, sous la
+direction du même chef d'orchestre. Mais, n'anticipons pas.
+
+* * *
+
+Nous avons déjà indiqué que Lamoureux transporta ses concerts du théâtre
+du Château-d'Eau d'abord à l'Éden (8 novembre 1885),--puis de l'Éden au
+Cirque d'Été (30 octobre 1887). Nous ne donnerons pas la nomenclature
+des oeuvres qu'il a fait exécuter dans ces nouveaux locaux et qui sont,
+en partie du reste, les répétitions de celles données par lui au
+Château-d'Eau. Il ne se contenta pas de continuer à propager les oeuvres
+de Richard Wagner; mais il s'évertua à répandre les compositions des
+nouveaux venus dans la carrière. C'est ainsi que, s'il avait déjà révélé
+au public le talent très vigoureux d'Emmanuel Chabrier en exécutant sa
+première oeuvre pour orchestre _Espâna_, il exposa une des pages les plus
+marquantes parmi celles dues à la plume de Vincent d'Indy, la _Trilogie
+de Wallenstein_ d'après Schiller. Il met également en vedette les noms
+de Gabriel Fauré, ce très personnel musicien, G. Marty, G. Charpentier
+et de tant d'autres. Non content de faire connaître des virtuoses
+nouveaux comme le beau contralto de Mlle Landi, il engagea plusieurs
+artistes étrangers, la célèbre Materna, l'admirable interprète des
+oeuvres wagnériennes,--Lilli Lehmann et Kalisch. Ce fut à l'issue d'une
+des séances du Cirque d'Été (16 mars 1890) que les admirateurs du talent
+de Mme Materna, pour lui exprimer leur satisfaction et le désir de
+l'applaudir encore et à Paris et à Bayreuth, lui firent présent d'un
+charmant flacon en jaspe, monté en argent et enrichi de pierres fines,
+dont l'écrin portait, gravée en lettres d'or, cette légende: «À MADAME
+MATERNA.--Paris 1890.--_L'Arabie n'a rien de meilleur._--_Parsifal_
+(premier acte)». Charles Lamoureux, qui assistait à cette manifestation,
+disait à ceux qui l'entouraient: «Vous ne pouvez vous imaginer quelle
+charmante et admirable artiste est Madame Materna. Elle s'identifie si
+complètement au rôle qu'elle interprète, elle se passionne si vivement
+pour la musique de Wagner, que je l'ai vue souvent s'attendrir au point
+de verser d'abondantes larmes, dans les moments les plus pathétiques.»
+
+Lors de l'Exposition universelle de 1889, les différents orchestres des
+grands concerts de Paris furent appelés à donner des auditions
+officielles dans la salle des fêtes du Trocadéro. Celle organisée par
+Charles Lamoureux (23 mai 1889) ne fut pas la moins brillante. Les
+choeurs et l'orchestre se composaient de deux cents exécutants.--Les
+oeuvres interprétées furent les suivantes: _Patrie_, ouverture de G.
+Bizet,--_Le Désert_ (première partie) de F. David,--_Loreley_, légende
+symphonique (fragment) de P. et L. Hillemacher,--_Andante_ de la
+symphonie en _ré_ mineur de G. Fauré,--Duo de _Béatrice et Bénédict_ de
+Berlioz,--Scène de la _Conjuration de Velléda_, de Ch. Lenepveu,--Le
+_Camp de Wallenstein_ de V. d'Indy,--_Ève_, mystère (première partie) de
+Massenet,--_Matinée de Printemps_ de G. Marty,--_Geneviève_, légende
+française de W. Chaumet,--_La Mer_, ode-symphonie de V.
+Joncières,--_Espâna_ de E. Chabrier.
+
+En mai 1890, Charles Lamoureux épousait, en secondes noces, la
+cantatrice qui avait interprété avec tant de grâce et de talent, dans
+les concerts dirigés par lui, les belles pages des maîtres, Mme veuve
+Armand-Roux (Brunet-Lafleur).
+
+Étendant l'idée qu'avait eue Pasdeloup de faire entendre son orchestre
+dans plusieurs villes de France, Charles Lamoureux résolut
+d'entreprendre avec sa vaillante phalange une tournée artistique à
+l'étranger, en Hollande et en Belgique. Au commencement de septembre
+1890, il fit annoncer dans la presse que cette tournée aurait lieu, sous
+les auspices de l'imprésario Schurman, du 16 au 31 octobre 1890 à la
+Haye, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, Gand, Liège et Bruxelles.
+
+Cette expédition musicale en Néerlande et en Flandre fut un véritable
+triomphe. À Amsterdam, où existent cependant des phalanges
+instrumentales merveilleusement organisées et que nous avons pu
+apprécier, le succès fut prodigieux. Les cinq concerts, donnés dans la
+Venise du Nord, rapportèrent quarante-quatre mille francs et les trois
+autres à la Haye trente mille.
+
+En Belgique, à Bruxelles notamment, l'enthousiasme ne fut pas moins
+grand. Toutefois, plusieurs _dilettanti_ auraient désiré que Lamoureux
+fit une plus large place, dans ses programmes, à l'École française. On
+releva, d'autre part, d'une manière fort intelligente, à côté des
+qualités incontestables de précision et de fermeté dans le rythme, dues
+à une discipline rigoureuse, des défauts qui en sont la contre-partie,
+c'est-à-dire la sécheresse et la dureté, surtout dans les puissantes
+pages de Richard Wagner, où il aurait fallu plus de passion, de
+véhémence et d'_emballement_![24]
+
+Le coup de maître d'une direction un peu discréditée fut celui qui
+consista, de la part de MM. Ritt et Gailhard, à monter _in extremis
+Lohengrin_ à l'Académie Nationale de musique. C'était, d'une part,
+terminer brillamment leur carrière et, d'autre part, ouvrir la voie,
+dans un sens plus large que par le passé, à leurs successeurs. Vianesi
+venait de quitter le bâton de chef d'orchestre; il fallait lui trouver
+un successeur et on choisit le directeur des Nouveaux Concerts, en lui
+octroyant les pouvoirs les plus illimités. Ce furent très probablement
+cette autorité, à lui concédée sans restrictions, et aussi le désir de
+continuer l'oeuvre qu'il avait si bien commencée à l'Éden qui engagèrent
+Lamoureux à accepter les offres de la direction de l'Opéra. S'il
+n'obtint pas des exécutants et des choristes des résultats aussi
+satisfaisants que ceux atteints à l'Éden, il faut cependant constater
+que ses efforts aboutirent à un succès et que les représentations de
+_Lohengrin_ à l'Opéra furent de celles qui peuvent compter parmi les
+plus belles de la direction Ritt et Gailhard. La première, après
+quelques atermoiements, eut lieu le 16 septembre 1891.
+
+Le cadre de cette étude ne nous permet pas d'entrer dans de longs
+développements; nous insisterons seulement sur quelques points.
+
+Les mêmes folies, qui s'étaient produites aux portes de l'Éden, se
+renouvelèrent sur la place de l'Opéra. Dans la salle quelques
+énergumènes, dont un restera légendaire[25], cherchèrent à empêcher
+l'exécution. Mais, cette fois, les mesures de police étaient
+admirablement prises et toute velléité de manifestation fut réprimée si
+vigoureusement que les meneurs s'évanouirent comme par enchantement et
+que victoire resta au _Cygne_. La Presse fut très favorable à l'oeuvre et
+les représentations de _Lohengrin_ à l'Opéra furent assurées d'un succès
+durable.
+
+En ce qui concerne l'exécution, Charles Lamoureux se refusa à maintenir
+dans l'opéra de Wagner les coupures qui avaient été un peu imposées au
+maître, depuis les premières représentations de Weimar. Nous pourrions
+rappeler cependant que Wagner avait lui-même reconnu la nécessité de
+supprimer la seconde partie dans le récit du Chevalier au troisième
+acte.--«Je me suis souvent exécuté à moi-même ce récit, écrivait Wagner
+à Liszt, et je me suis convaincu que la seconde partie devait
+nécessairement produire du froid. Ce passage devra donc être supprimé
+dans la partition et le poème.» C'est du reste ce qui a été fait[26].
+
+À Weimar, lorsque _Lohengrin_ fut monté sous la direction de Liszt et du
+Kapellmeister Genast, la première représentation n'avait pas duré moins
+de cinq heures. Cette longueur avait effrayé R. Wagner lui-même et il
+écrivit immédiatement à Liszt pour lui expliquer que le ralentissement
+avait dû se produire dans les _récitatifs_; et, à ce propos, il donne
+les indications les plus précises sur la façon de dire _son_ récitatif:
+«.......Nulle part, dans la partition de _Lohengrin_, je n'ai écrit dans
+les parties de chant le mot «récitatif». Les chanteurs ne doivent pas
+savoir qu'il y a des récitatifs. Je me suis, au contraire, efforcé de
+mesurer et de marquer l'expression parlée du langage avec tant de sûreté
+et une telle précision que le chanteur n'a plus qu'à _chanter les notes
+exactement dans le mouvement indiqué_ pour trouver le ton juste du
+langage..........»
+
+Wagner ajoute que, d'après ses calculs, «le premier acte ne doit pas
+durer beaucoup plus d'une heure, le second une heure un quart, le
+dernier un peu au delà d'une heure, de telle sorte qu'en y comprenant
+les entr'actes, la représentation commencée à _six heures_ doit être
+terminée à _dix heures trois quarts_.»
+
+Il assignait donc à son oeuvre une durée de quatre heures trois quarts,
+soit bien près de _cinq heures_, ce qui est excessif.
+
+À Paris, les représentations commencées à 8 heures finissent à minuit un
+quart et même minuit et demi, soit une durée de quatre heures et demie,
+encore bien trop longue.
+
+Il est certes regrettable de faire des coupures, d'opérer des
+mutilations dans une oeuvre absolument artistique, conçue dans un système
+d'homogénéité. Nous avons été toujours du nombre de ceux qui sont d'avis
+de ne rien retrancher ni ajouter dans les partitions des maîtres.
+Toutefois il faut bien reconnaître que le point par lequel pèchent les
+oeuvres de R. Wagner est la longueur. Il serait facile de citer certaines
+parties, quelques récits qui, par leur développement démesuré, nuisent à
+l'action ou à l'intérêt du drame, et fatiguent l'auditeur, quelque bien
+disposé qu'il soit. Wagner, nous l'avons vu, l'avait reconnu lui-même
+pour la deuxième partie dans le récit du chevalier, au troisième acte de
+_Lohengrin_. Mais, si des coupures devaient être faites, il serait
+nécessaire de procéder avec la plus vive intelligence, ce qui n'est pas
+malheureusement toujours le fait des arrangeurs ou plutôt des
+_dérangeurs_.
+
+Cette durée excessive des opéras n'est pas particulière aux oeuvres de
+Richard Wagner. Une des premières réformes à opérer par les compositeurs
+modernes, appelés à écrire des drames lyriques, consisterait à donner à
+ces derniers une proportion raisonnable. Tous y auraient profit: le
+compositeur, parce que son oeuvre y gagnerait en concision;--le public,
+parce qu'une grande fatigue lui serait épargnée et que, par suite, la
+somme de jouissance serait plus grande;--enfin le directeur même du
+théâtre, parce que ses frais généraux seraient diminués.
+
+Selon nous, un drame lyrique ou un opéra (le nom ne fait rien à
+l'affaire) ne devrait pas, avec les entr'actes, avoir une durée de plus
+de _trois heures_ au minimum et _trois heures et demie_ au maximum.
+Commencée à _huit heures_, la représentation prendrait fin à _onze
+heures_ ou _onze heures et demie_.
+
+Cette concision que nous réclamons pour les oeuvres théâtrales ne
+s'impose-t-elle pas dans les autres branches de l'art?
+
+N'oublions pas de mentionner le concours que Charles Lamoureux a prêté
+soit au Théâtre de l'Odéon, en dirigeant les parties musicales pour des
+oeuvres telles qu'_Athalie_, l'_Arlésienne_ etc..., soit à la Société des
+Grandes auditions de France.
+
+Au début de l'année 1893, il a été appelé à diriger à Saint-Pétersbourg
+et à Moscou des concerts qui ont eu un vif succès et qui lui ont valu
+des ovations semblables à celles faites à Édouard Colonne lors de ses
+voyages en Russie.
+
+Charles Lamoureux est chevalier de la Légion d'honneur.
+
+* * *
+
+Cette étude a-t-elle bien fait ressortir tous les traits de la
+physionomie morale et physique de notre modèle? Nous ne le pensons pas.
+Si elle indique bien la vaillante ténacité, la volonté d'être maître,
+l'ambition de s'élever au premier rang,--si elle donne des
+renseignements assez détaillés sur ses entreprises, en tant que chef
+d'orchestre, elle laisse peut-être un peu dans l'ombre certaines
+particularités, certains tics qui sont là pour donner du piquant à la
+physionomie, comme un coup de pinceau un peu brillant, une touche de
+blanc, par exemple, viendra réveiller la figure de tel portrait à
+l'huile. «J'ai senti plus d'une fois» disait Sainte-Beuve «combien le
+caractère d'un homme est compliqué et avec quel soin on doit éviter, si
+l'on veut être vrai, de le simplifier par système.»
+
+Cette pensée si juste de l'auteur des _Causeries du Lundi_ ne doit
+jamais être perdue de vue par celui qui s'attache à peindre ses
+semblables. Il ne doit pas redouter de faire voir l'homme, l'artiste
+sous tous ses aspects, l'intérieur comme l'extérieur, la face comme le
+revers de la médaille. Les plus minimes détails ne sont pas
+indifférents. C'est à ce prix seulement qu'il fera un portrait _vrai_ et
+_ressemblant_.
+
+Notre profil a donc besoin de retouches et d'additions.
+
+Si nous disions que Charles Lamoureux brille par l'aménité et la
+patience, nous nous éloignerions de la vérité. Dans tous les orchestres
+qu'il a été appelé à diriger, il a laissé la réputation d'un
+croque-mitaine. Nous n'irions pas jusqu'à lui appliquer l'opinion de
+Meyerbeer: «Pour être chef d'orchestre il faut être insolent..., voilà
+pourquoi je n'ai jamais pu être chef d'orchestre.» Mais, nous serions
+dans le vrai, en affirmant qu'il n'est pas toujours tendre pour les
+artistes qu'il commande; il ne sait pas, à son pupitre, conserver la
+placidité et la sérénité voulues. Voyez même son attitude vis-à-vis du
+public, les jours de concert; elle manque souvent de correction. Il
+impose silence en lançant un _chut_ sec et perçant, et en foudroyant du
+regard l'interrupteur qui se permet la plus petite incartade, ou
+l'espiègle et calembouriste ouvreuse (alias Willy), qui le lui rend
+bien par les traits qu'elle lui décroche comme une flèche du Parthe,
+d'abord dans _Art et critique_ et, plus tard, dans l'_Écho de Paris._
+
+Sa mauvaise humeur ne s'exerce-t-elle pas également à l'égard des
+compositeurs, dont il est appelé à faire exécuter les oeuvres? Certaine
+altercation violente avec Augusta Holmès, au milieu d'une répétition au
+Cirque d'Été, viendrait à l'appui de notre dire.
+
+Autre particularité: il tient essentiellement à ce que ses projets, même
+les moins importants, ne soient pas divulgués. Aussi fulmine-t-il contre
+les indiscrets qui font connaître à l'avance les numéros des programmes
+de ses concerts. Il n'est pas plus ouvert avec les siens: sa fille,
+Mme Chevillard, n'a appris que par la lecture du _Figaro_ la nouvelle
+de la nomination de son père, comme chef d'orchestre à l'Opéra, à la fin
+de la direction Ritt et Gailhard.
+
+Cette manière d'être n'est-elle pas indépendante de sa volonté et ne
+prendrait-elle pas sa source dans des idées de persécution qui le
+hantent, dans la méfiance qui en résulte pour tous ceux qui
+l'approchent, dans la crainte mal fondée de railleries à son égard?
+L'abord se ressent de cette disposition d'esprit; il est froid et
+inspire quelque inquiétude.
+
+Aussi a-t-il dû être malheureux des caricatures qui ont été faites sur
+lui! Car le crayon satirique, s'étant emparé sur une large échelle de
+Richard Wagner, devait atteindre également celui qui, en France, a été
+un de ses plus fervents adeptes.
+
+Toutefois, sous cet aspect un peu rébarbatif et glacial, il faudrait
+reconnaître un fond de gaîté, un peu de cette jovialité gauloise
+qu'Émile Bergerat a laissé entrevoir dans l'article qu'il lui a
+consacré. Ne le montre-t-il pas, à un repas de noces chez Gillet, à la
+porte Maillot, semant l'allégresse par un toast où le symbole côtoyait
+la fantaisie, et ouvrant lui-même le bal par un quadrille. N'est-ce pas
+Lamoureux qui répondait un jour à Mme Materna, le proclamant grand
+chef d'orchestre: «Dites... _gros_ chef d'orchestre!»
+
+Par amour de l'assimilation, il y aurait un rapprochement curieux à
+faire entre Lamoureux et Colonne: on trouverait, en effet, dans leur vie
+bien des points de ressemblance. Nés à Bordeaux, ils ont, dès le début,
+le même professeur de violon, M. Baudouin,--et, plus tard, au
+Conservatoire de Paris, M. Girard. Ils font partie, un moment, du même
+quatuor. Ils deviennent bientôt, tous les deux, les créateurs et
+directeurs des plus importants concerts symphoniques de Paris. En
+l'année 1873, Colonne fonde à l'Odéon, puis au Châtelet le _Concert
+National_; à la même époque, Lamoureux organise au Cirque d'Été la
+_Société de l'Harmonie sacrée_. Ils épousent en secondes noces une
+cantatrice: Colonne, Mlle Vergin,--et Lamoureux, Mme
+Brunet-Lafleur.
+
+Enfin, ils ont été appelés, l'un et l'autre, à diriger l'orchestre de
+l'Opéra.
+
+Les qualités dominantes de Charles Lamoureux, comme chef d'orchestre,
+consistent dans une recherche absolue de la précision, de la correction
+et de la clarté obtenues par des répétitions nombreuses, poussées
+jusqu'aux limites les plus extrêmes. Il a inculqué à son orchestre une
+discipline pour ainsi dire militaire, qui constitue la plus grande
+originalité du magnifique ensemble instrumental dont il a la direction.
+Le quatuor, manoeuvrant comme un seul homme, arrive à des effets
+surprenants d'homogénéité, de sonorité et de nuances; la famille des
+instruments à vent est peut-être la meilleure que nous connaissions: les
+bois ont une étonnante finesse et les cuivres un superbe éclat. Aussi,
+obtient-il, dans les oeuvres où le lyrisme n'est pas la note dominante,
+des exécutions réellement parfaites. Mais, dans les pages de grande
+puissance dramatique, de large envergure, où il serait nécessaire
+d'enlever l'orchestre et de lui communiquer une passion débordante, on
+constate à regret la dureté et la sécheresse. La ponctuation est par
+trop fidèlement observée et, pour nous servir d'une expression vulgaire,
+le tout est trop bien ratissé. Ainsi interprétées, les grandes
+compositions lyriques, si remarquables par leur fougue, et les violents
+contrastes qu'elles accusent, laissent à l'auditeur des impressions
+ternes et grises. On voudrait un peu moins de calcul et un peu plus
+d'emballement.
+
+Peut-être, le bâton de commandement manque-t-il de souplesse?
+
+Ces réserves faites, nous reconnaîtrons que l'orchestre des Nouveaux
+Concerts est, après celui du Conservatoire de Paris, et avec celui de
+l'Association artistique dirigé par Ed. Colonne, un des plus
+remarquables qui existe en Europe.
+
+
+
+
+FAUST
+
+SCÈNES DU POÈME DE GOETHE
+
+MISES EN MUSIQUE
+
+PAR
+
+ROBERT SCHUMANN
+
+
+De tous les musiciens qui ont osé aborder la traduction musicale de
+_Faust_, Robert Schumann est celui qui, en raison même de son
+tempérament et de sa prédilection pour les pages mystiques de la seconde
+partie, a surpassé ses rivaux et a été bien près d'atteindre l'idéal
+rêvé par Goethe.
+
+Le grand poète allemand s'est élevé au-dessus de lui-même; il a vu bien
+au delà de la nature humaine dans ce drame plus qu'humain et dans cette
+sorte d'épopée symbolique que l'on nomme le premier et le second
+_Faust_. «Voilà une de ces oeuvres, a dit M. H. Taine, où l'artiste se
+dépasse lui-même. Emporté par le sujet, il oublie son public, s'enfonce
+jusque dans les territoires inexplorés de son art; il trouve, par delà
+le monde vulgaire, des alliances, des contrastes, des réussites étranges
+au delà de toute vraisemblance et de toute mesure.»
+
+Mme de Staël, dans ses belles études sur l'Allemagne, a donné cette
+conclusion éloquente sur _Faust_: «Quand un génie tel que celui de
+Goethe s'affranchit de toutes les entraves, la foule de ses pensées est
+si grande que de toutes parts elles dépassent et renversent les bornes
+de l'art.»
+
+Goethe, en effet, s'est placé sur des hauteurs sublimes pour contempler
+en même temps ce qu'il appelle le _macrocosme_ et le _microcosme_
+(littéralement le grand et le petit monde). Il a fait là une oeuvre dans
+laquelle les personnifications abstraites tiennent une grande place.
+_Marguerite_ (_Gretchen_), elle, est réellement vivante; son action est
+limitée dans le drame qui aboutit à elle, mais qu'elle ne remplit pas
+tout entier, il s'en faut. C'est ce qu'ont parfaitement compris H.
+Berlioz et, mieux encore, R. Schumann, en donnant une place relativement
+restreinte au rôle de Marguerite dans l'ensemble musical créé par
+eux[27]. Avec quel tact Schumann s'en est tenu à cette première
+floraison à peine entr'ouverte de l'amour dans la scène du jardin, hors
+de laquelle il s'abstient de rappeler _Faust et Marguerite_ en présence!
+En outre et, à juste titre, l'un et l'autre ont repoussé la forme de
+l'opéra avec ses conventions et ses adjonctions qui modifient toujours
+le sens du texte, pour adopter celle vraiment rationnelle du poème
+symphonique et choral. Ils ont cherché ainsi à suivre Goethe sur les
+sommets où sa fantaisie puissante s'est élevée: aussi resteront-ils,
+chacun à leur manière et suivant leur tempérament, les véritables
+traducteurs d'une partie de son _Faust_.
+
+Hector Berlioz, avec sa nature impétueuse, fantasque, shakespearienne, a
+pris dans le poème allemand les scènes qui convenaient à sa puissante et
+nerveuse fantaisie, et qui avaient exercé, de longue date, une séduction
+irrésistible sur son esprit. Dans le scénario de sa _Damnation de
+Faust_, il s'éloigne souvent de l'oeuvre primitive; l'idée principale de
+Goethe n'est pas son objectif. Sa traduction musicale, elle aussi, se
+ressent plutôt de sa passion pour Shakespeare que de son admiration pour
+Goethe. Des pages telles que la Marche sur le thème hongrois de Rakocsy,
+la scène de la taverne d'Auerbach, révèlent un tempérament qui
+s'épanouit plutôt au dehors qu'en dedans et dans lequel on sent vibrer
+surtout la fougue inhérente à la race française[28].
+
+Dans ses Mémoires, dans son Avant-propos, Berlioz déclare hautement
+qu'il n'a cherché ni à traduire ni à imiter _Faust_, mais seulement à
+s'en inspirer et à en extraire la substance musicale qui y est contenue.
+Il s'excuse également d'avoir osé toucher à un chef-d'oeuvre, en y
+apportant de nombreux changements. Certes, il faut lui savoir gré
+d'avoir fait à ce sujet, son _mea culpa_; mais nous devons cependant,
+nous plaçant à un point de vue des plus élevés, avouer que l'excuse
+qu'il donne pour avoir fait circuler la plus libre fantaisie à travers
+l'oeuvre du poète allemand ne nous satisfait pas pleinement. Il était
+libre de prendre dans _Faust_ les pages qui l'intéressaient le plus
+vivement, d'y introduire des sujets épisodiques, puisque sa merveilleuse
+inspiration l'a amené à produire, à côté du chef-d'oeuvre de Goethe, un
+autre chef-d'oeuvre. Mais il n'avait pas à déclarer «qu'il était
+absolument impossible de mettre en musique le poème de Goethe, sans lui
+faire subir une foule de modifications».
+
+Robert Schumann a prouvé victorieusement le contraire. Dans les parties
+qu'il a traduites musicalement, le maître de Zwickau a suivi pas à pas
+le texte original. C'était, il faut en convenir, le moyen le plus sûr
+pour faire ressortir les merveilleuses beautés de la poésie et en rendre
+aussi exactement que possible le sens intime.
+
+* * *
+
+Profondément rêveur et sentimental, Robert Schumann devait se passionner
+pour l'oeuvre de Goethe, surtout pour le second _Faust_, où le mysticisme
+règne en maître. De bonne heure, à vingt-trois ans et non à treize,
+comme l'ont indiqué par erreur certains commentateurs, il avait songé à
+la traduction musicale de _Faust_. C'est, en effet, à la fin de l'_année
+1844_ qu'il quitta Leipzig pour aller résider à Dresde, dans le but de
+rétablir sa santé fortement ébranlée à la suite des nombreux travaux
+auxquels il s'était livré. Il attribuait lui-même l'état maladif et
+inquiétant dans lequel il se trouvait à l'excès de fatigue qu'il avait
+éprouvé en se livrant, _pour la première fois_, à la composition des
+_Scènes de Faust_, dont il avait écrit, en 1844, l'épilogue pour soli,
+choeur et orchestre. Cet épilogue n'aurait jamais été édité, mais il a
+été exécuté plusieurs fois à Leipzig, à Dresde et à Weimar.
+
+Il ne cessa, par la suite, de revenir à ce gigantesque travail, dont il
+était fortement épris. Dans une lettre adressée de Dresde, le 20 juin
+1848, à Carl Reinecke, il lui annonce qu'il a fait jouer pour la
+première fois, en petit comité, le finale de _Faust_ avec orchestre et
+il ajoute: «Je croyais ne pouvoir arriver à terminer la composition de
+ce morceau, surtout le choeur final; il m'a cependant pleinement
+satisfait. Je voudrais le faire exécuter l'hiver prochain à
+Leipzig;--peut-être y serez-vous?»
+
+Du 14 juillet à la fin d'août 1849, il écrivit quatre scènes de _Faust_
+pour orchestre. Cette année 1849 fut peut-être la plus productive de la
+vie du compositeur et cette prodigieuse fécondité pourrait être
+attribuée à la cause suivante: il fut forcé, à la suite des événements
+politiques, de quitter Dresde, en mai 1849, pour se réfugier à Kreischa,
+petit bourg voisin, où il trouva le loisir voulu pour se livrer à ses
+merveilleuses inspirations. Fait à noter: c'est dans cette période que
+la poésie de Goethe le hanta surtout, puisqu'il écrivit, du 18 au 22
+juin 1849, quatre _Mélodies de Mignon_, extraites du _Wilhelm Meister_
+de Goethe,--puis, les 2 et 3 juillet de la même année, le superbe
+_Requiem de Mignon_[29].
+
+Nous voyons ensuite qu'à l'occasion du centenaire de Goethe on donna à
+Dresde, le 28 août 1849, un festival dans lequel furent exécutés avec
+le plus vif succès et en même temps que la _Nuit de Walpurgis_ de
+Mendelssohn, les morceaux composés jusqu'à cette époque par Schumann sur
+_Faust_; une audition en fut donnée également, le lendemain 29 août
+1849, à Leipzig[30].
+
+En avril 1850, Schumann termina la musique des deux dernières scènes de
+_Faust_. Il avait alors réuni les divers épisodes, choisis par lui, tels
+qu'ils se succèdent dans l'ordre de la tragédie: 1º Scène du jardin,--2º
+Marguerite devant l'image des sept douleurs,--3º Scène de l'église,--4º
+Lever du soleil, Ariel, et réveil de Faust,--5º Minuit; les quatre
+sorcières,--6º Mort de Faust.
+
+Ces tableaux forment la première et la seconde partie de la partition. À
+quelle époque précise écrivit-il la troisième partie, c'est-à-dire la
+plus belle? Il n'est pas douteux que les dernières scènes ont été
+composées les premières[31].
+
+Ce fut en 1853 qu'il mit la main à la grande ouverture, merveilleuse
+introduction à cet ensemble, qui restera un des chefs-d'oeuvre de l'art
+musical. Il écrivait, à la fin de cette même année, à un jeune officier,
+grand amateur de musique, M. Strackerjan: «J'ai beaucoup travaillé dans
+ces derniers temps. J'ai écrit une ouverture de _Faust_, couronnement de
+l'édifice d'une suite de scènes tirées de la tragédie.» Cette indication
+est précieuse, puisqu'elle nous laisse entendre que les trois parties
+dont se compose la partition étaient entièrement achevées en 1853.
+
+Robert Schumann avait pensé à faire un opéra de _Faust_; on trouve en
+effet le titre de ce drame inscrit sur son livre de projets. Il s'arrêta
+au sujet de _Geneviève_ et, malgré le peu de succès qu'obtint cette
+belle oeuvre, il songea encore à une nouvelle composition de Goethe,
+_Hermann et Dorothée_. Il témoigna, à plusieurs reprises, le désir
+d'écrire un nouvel opéra sur ce sujet, notamment dans des lettres
+adressées le 21 novembre et 8 décembre 1851 à Maurice Horn, l'auteur du
+_Pèlerinage de la Rose_. Dans celle du 8 décembre, il dit: «Je n'ai pu
+encore rassembler mes idées au sujet d'_Hermann et Dorothée_. Mais,
+réfléchissez donc, je vous prie, si vous pourriez traiter le sujet de
+façon à ce qu'il remplisse une soirée de théâtre, ce dont je doute.....
+Je veux que ce soit un grand opéra et vous êtes certainement de mon
+avis. Musique et poésie devront être écrites d'un style simple, naïf et
+champêtre.»
+
+En ce qui concerne _Faust_, nous estimons que Robert Schumann fit
+sagement en renonçant à faire un opéra de cette grande épopée, qui, en
+raison même de sa conception hardie et surnaturelle, nous semble
+repousser le cadre de la scène, et dont la haute et sublime fantaisie
+s'épanouit plus librement et d'une manière plus artistique, dans
+l'acception la plus haute du mot, sous la forme d'une oeuvre lyrique ou
+oratorio romantique pour soli, choeur et orchestre.
+
+Un subtil esprit, entre tous, un critique des plus compétents, avec
+lequel nous voudrions toujours être d'accord, M. René de Récy, ne
+partage pas entièrement notre avis sur le mérite de la traduction
+musicale de _Faust_ par Robert Schumann[32]. Il reconnaît que le
+compositeur a suivi pas à pas le texte et respecté les vers, qu'il a
+senti _plus profondément qu'un autre_ la merveilleuse beauté du
+dénouement; mais il n'ose dire qu'il a rendu la grandiose mise en scène
+de l'oeuvre, la poésie tout entière. Nous lui répondrons:
+
+Si, dans le poème de Goethe, on perçoit, à côté de toutes les audaces,
+un esprit toujours pondéré, qui calcule ses effets et rêve toujours «le
+divin équilibre», on découvre, sans aucun doute, dans la partition de
+Schumann, un esprit rêveur, idéaliste, plus apte à interpréter les
+poésies passionnées et troublantes d'Henri Heine ou de Lord Byron que
+celles de l'Olympien de Weimar. Goethe était un classique et Schumann un
+lyrique. Beethoven, qui avait pensé souvent à mettre _Faust_ en musique,
+possédait peut-être les qualités adéquates, de nature à nous donner une
+traduction, dans laquelle le développement de la pensée du poète aurait
+été plus fortement, sinon plus poétiquement rendu. Mais Beethoven n'a pu
+réaliser son projet et nous devons nous estimer heureux d'avoir possédé
+un génie comme Schumann pour faire vibrer les cordes de la lyre.
+
+Ces réserves faites, il ne faut pas perdre de vue que le compositeur n'a
+pas eu l'intention de traduire dans son entier l'oeuvre de Goethe; il a
+seulement détaché du poème, pour les mettre en musique, les scènes qui
+convenaient le mieux à son tempérament; c'est ainsi que la troisième
+partie, toute de mysticisme, est de beaucoup la plus belle. On peut dire
+qu'elle est la résultante de l'esprit qui a toujours animé Robert
+Schumann, du milieu intellectuel dans lequel il a vécu.
+
+Nous verrons, en analysant la partition, si le musicien n'a pas été un
+traducteur merveilleux du poète et si les arguments de notre confrère,
+M. René de Récy, ne sont pas un peu spécieux, s'ils ne faiblissent pas
+devant la beauté de l'oeuvre.
+
+Avouons sincèrement qu'il ne nous a pas enlevé «nos chères illusions».
+
+* * *
+
+La première partie des scènes de _Faust_ de R. Schumann[33] est fort peu
+développée; elle ne contient que trente-sept pages, alors que la seconde
+en renferme quatre-vingt-deux et la dernière cent soixante-dix-huit.
+Voici, du reste, les scènes empruntées par le musicien au poème de
+Goethe, en ce qui concerne la première partie:
+
+ Ouverture.
+
+ Nº 1.
+
+ _Scène du jardin_ | Ainsi tu m'avais reconnu | Faust. Marguerite.
+ Duo | _Du kanntest mich, o Kleiner_ |
+
+ Nº 2.
+
+ _Marguerite devant l'image de_ |Ô vierge, ô pauvre mère|
+ _la Mère des sept douleurs_ | _Ach neige,_ | Marguerite.
+ Prière |_du Schmerzensreiche_ |
+
+ Nº 3.
+ | En ton enfance pure | Le mauvais esprit.
+ _Scène de l'église_ |_Wie anders, Gretchen, war_ | Marguerite.
+ Soli et choeur | _dir's_ | Le choeur.
+
+Écrite au déclin de la vie de Schumann, l'ouverture est, comme celle de
+_Manfred_, une préface au drame romantique, dans laquelle s'agitent tour
+à tour les sensations les plus diverses, passant de la véhémence extrême
+à l'accalmie momentanée. Ne prélevant aucune des idées musicales que
+renferme la partition, elle s'éloigne, en ce sens, des ouvertures
+placées par Weber et Richard Wagner en tête de leurs drames lyriques, et
+dans lesquelles apparaissent, par anticipation, les thèmes principaux de
+l'oeuvre. Mais elle porte la marque de l'essence même du génie de
+Schumann et fait pressentir admirablement le sens général d'une création
+où Goethe et, à la suite, son illustre traducteur ont, à travers des
+alternatives d'ombre et de lumière, abouti à un grandiose hosanna de
+l'éternel amour féminin!
+
+Le début est d'un mouvement solennel et lent; le motif sombre, soutenu
+par les trémolos, n'est que le germe de la phrase musicale, qui apparaît
+au _più mosso_ et dont voici la contexture:
+
+[image: notation musicale]
+
+À cette phrase très énergique, d'un rythme saisissant et des plus
+intéressantes dans ses développements, s'enchaîne une seconde idée,
+pleine de charme, à la forme caressante, avec mélange de trait liés en
+doubles croches et en triolets:
+
+[image: notation musicale]
+
+Ce sont les deux thèmes qui, tour à tour présentés, forment l'ensemble
+de cette magistrale ouverture, dont la conclusion en majeur rappelle
+peut-être au début tel hosanna de la troisième partie.
+
+On s'est plu, non sans raison, à placer en première ligne la seconde et
+la troisième partie des _Scènes de Faust_ de Robert Schumann. Ce sont
+sans nul doute les pages les plus merveilleuses de la partition; mais on
+a un peu trop négligé de nous révéler les beautés contenues dans la
+première partie que le compositeur n'avait pas eu le temps de rendre
+plus complète.
+
+Rien de plus frais, de plus séduisant que la _Scène du jardin_, dans
+laquelle se manifeste l'âme pure de Marguerite, à laquelle s'unit celle
+de Faust, subjugué par le doux parfum qui se dégage de cette fleur non
+encore épanouie. Comme la phrase haletante de l'orchestre, soutenue par
+les accompagnements en triolets, donne bien tout d'abord le sens intime
+de cette scène d'amour et enveloppe d'un réseau léger le dialogue des
+deux amants! Comme ce dialogue lui-même est habilement mené et quel
+attrait légèrement voilé émane de la traduction musicale, serrant de
+près le texte du poète! Timides sont les premières paroles échangées
+entre Faust demandant son pardon et Marguerite avouant son trouble:
+bientôt la douce mélodie prend corps et devient plus caressante dans la
+révélation du naïf amour de la jeune fille. Quel charme dans l'épisode
+de l'effeuillage de la marguerite, se terminant par ce cri du coeur:
+
+[image: notation musicale: il m'ai-me!]
+
+suivi de cette adorable phrase de Faust, d'un sentiment si profond:
+
+[image: notation musicale: Oui mon en-fant, crois en la dou-ce fleur]
+
+Et, en présence de cet amour immense, triomphant qui surprend Marguerite
+et la terrasse pour ainsi dire, arrive cette interruption en mineur:
+«Mon Dieu, j'ai peur», qui peint bien l'agitation de son âme.--Puis,
+après un trait de basson amenant l'interruption de Méphistophélès et
+celle de Marthe, la trame mélodique s'éteint sur cette tendre réponse de
+Marguerite
+
+[image: notation musicale: _Innig._ Bien-tôt... oui j'es-pè-re!]
+
+L'orchestre fait entendre encore quelques notes _pianissimo_ et s'efface
+comme la lumière du jour.
+
+Toute cette scène si vivante n'est-elle pas la traduction poétique la
+plus vraie, la plus exempte de miévrerie du _Jardin de Marthe_?
+
+Remarquons, sans arrêter l'attention du lecteur plus qu'il ne convient,
+que Schumann, à l'exemple de Spohr, a écrit le rôle de Faust pour voix
+de baryton. En adoptant ce timbre vocal, les deux compositeurs ont
+voulu, sans nul doute, donner au rôle de Faust un caractère plus viril.
+Mozart avait eu la même pensée en créant le rôle de Don Juan.
+
+Plein d'admiration pour le talent de Schubert, le maître de Zwickau
+n'a-t-il pas été attiré spécialement, comme son émule, vers cette scène
+du premier _Faust_: Marguerite devant l'image de la Mère des Sept
+douleurs? Ce qu'il y a de certain c'est que les deux compositeurs ont
+trouvé, pour exprimer la douleur de cette _suppliante_, des accents
+pleins d'onction qui deviennent plus expressifs et pathétiques, à mesure
+que la coupable exhale plus vivement sa plainte et se prosterne aux
+pieds de la Vierge, en la conjurant de la sauver. Schumann n'a point
+donné un caractère religieux à la prière de Marguerite; c'est le
+gémissement de la pécheresse succombant sous le poids du remords, qui,
+après avoir offert à la Mère des Sept douleurs des fleurs qu'elle arrose
+de ses larmes et s'être agenouillée devant son image, espère trouver en
+elle un soulagement à ses maux. La mélodie, accompagnée dès le début par
+les altos, le hautbois et la clarinette, est d'une douloureuse
+tristesse; elle commence dans un mouvement lent, pour s'accentuer et
+prendre son libre essor sur les mots:
+
+ «Partout où je me traîne
+ Partout me suit ma peine.
+
+L'accompagnement et le chant se précipitent avec une charmante
+progression: quelle page étonnante de couleur! Au changement de
+mouvement de quatre temps en six-quatre, le chant s'épanouit doucement
+jusqu'à ce cri de désespoir: «Ah, sauve-moi, protège-moi». Puis,
+lentement et pianissimo s'achève la conclusion poignante sur cette
+phrase soutenue par les trémolos de l'orchestre, dans laquelle
+Marguerite affaissée murmure un dernier appel à la Vierge,
+
+[image: notation musicale: Ô Vier-ge ô Sain-te mè-re]
+
+Voici maintenant Marguerite à l'église où l'on célèbre le service des
+morts; elle est couverte d'un long voile. Derrière elle se tient le
+Mauvais Esprit qui l'empêchera de prier et de trouver la consolation
+qu'elle pouvait espérer dans l'unique refuge qui lui restait.
+
+ «_Le Mauvais Esprit._ Te souviens-tu, Marguerite, de ce temps où tu
+ venais ici te prosterner devant l'autel? Tu étais alors pleine
+ d'innocence, tu balbutiais timidement les psaumes, et Dieu régnait
+ dans ton coeur. Marguerite, qu'as-tu fait? Que de crimes tu as
+ commis! Viens-tu prier pour l'âme de ta mère, dont la mort pèse sur
+ ta tête? Sur le seuil de ta porte, vois-tu quel est ce sang? C'est
+ celui de ton frère; et ne sens-tu pas s'agiter dans ton sein une
+ créature infortunée qui te présage de nouvelles douleurs?
+
+ «_Marguerite._ Malheur! malheur! Comment échapper aux pensées qui
+ naissent dans mon âme et se soulèvent contre moi!
+
+ «_Le choeur: Dies irae, dies illa_
+ _Solvet sæclum in favilla._
+
+ «_Le Mauvais Esprit._ Le courroux céleste te menace, Marguerite;
+ les trompettes de la résurrection retentissent: les tombeaux
+ s'ébranlent et ton coeur va se réveiller pour sentir les flammes
+ éternelles.
+
+ «_Marguerite._ Ah! si je pouvais m'éloigner d'ici! les sons de cet
+ orgue m'empêchent de respirer et les chants des prêtres font
+ pénétrer dans mon âme une émotion qui la déchire.
+
+ «_Le choeur: Judex ergo cum sedebit_
+ _Quidquid latet apparebit_
+ _Nil inultum remanebit._
+
+ «_Marguerite._ On dirait que ces murs se rapprochent pour
+ m'étouffer; la voûte du temple m'oppresse: de l'air! de l'air!
+
+ «_Le Mauvais Esprit._ Cache-toi; le crime et la honte te
+ poursuivent. Tu demandes de l'air et de la lumière, misérable!
+ qu'en espères-tu?
+
+ «_Le choeur: Quid sum miser tunc dicturus?_
+ _Quem patronum rogaturus,_
+ _Cum vix justus sit securus?_
+
+ «_Le Mauvais Esprit._ Les saints détournent leur visage de ta
+ présence; ils rougiraient de tendre leurs mains vers toi.
+
+ «_Le choeur: Quid sum miser tunc dicturus?_ «Marguerite crie au
+ secours et s'évanouit.»
+
+Quelle scène! Et comme le compositeur a su rendre les angoisses de cette
+malheureuse qui ne peut s'isoler dans la prière, accablée par les
+menaces de l'Esprit du mal et succombant sous le poids des accords du
+plus foudroyant des _Dies iræ_. Schumann n'a pas craint de donner un
+assez long développement à cette scène de l'église. Les imprécations de
+Satan, accompagnées par les accords vigoureux et les trémolos de
+l'orchestre, les phrases entrecoupées de Marguerite voulant échapper à
+ses terreurs et implorant la grâce divine, les terribles sonorités du
+_Dies iræ_, tout cet ensemble constitue une page des plus dramatiques,
+qui est l'interprétation, dans sa plénitude, de la pensée de Goethe.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+_Nº 4. Lever du soleil.--Nº 5. Minuit.--Nº 6. Mort de Faust._
+
+
+Contraste frappant entre le drame précédent et la scène, toute
+d'apaisement, par laquelle s'ouvre la deuxième partie! Faust, étendu sur
+le gazon émaillé de fleurs, dans la contrée la plus charmante, sous
+l'influence de la fatigue, de l'inquiétude, cherche le sommeil. Les
+ombres de la nuit envahissent insensiblement le paysage et les sylphes
+voltigent ça et là, légers, empressés autour du Docteur. Les accords
+voilés de la harpe se font entendre et les murmures de l'orchestre
+évoquent l'écho du monde surnaturel, le balancement de ces esprits
+invisibles flottant au milieu de la nuit étoilée; les phrases les plus
+caressantes célèbrent les splendeurs de la nature que Schumann, suivant
+l'exemple de Goethe, a chantées avec enthousiasme. Comme l'air circule
+et quel décor magique! On subit l'enchantement de cette scène
+ravissante, ouvrant la plus merveilleuse des perspectives sur la féerie.
+Et, lorsqu'après une délicate rentrée de l'orchestre, la voix d'Ariel se
+fait entendre, engageant les Elfes légers à bercer l'âme souffrante de
+Faust, l'enchantement est complet; l'âme ressent une impression de
+repos, de paix. Le chant d'Ariel est affectueux, soutenu par ces
+accompagnements bien particuliers au génie de Schumann. Notons surtout
+la jolie phrase mélodique:
+
+[image: notation musicale: Baignez son front dans les eaux du Lé-thé.]
+
+Pianissimo et dans un mouvement un peu plus animé les Elfes célèbrent
+les douceurs, les splendeurs de la nuit, l'heure du mystère, la blanche
+étoile brillant au firmament, la voûte céleste resplendissant sous le
+scintillement des diamants qui l'illuminent. Leur chant s'accentue et
+devient presque triomphal lorsqu'au changement de mesure (6/8), ils
+rappellent que:
+
+ «Les vallées sont plus vertes
+ Sous la fraîcheur de la nuit.»
+
+C'est un véritable hymne à la nature en repos. La phrase musicale
+s'étage par progressions successives sur les vers:
+
+ «Les moissons dans les vallées
+ Cèdent au baiser du vent.»
+
+Mais le jour va paraître et toute la théorie légère s'écrie: «Ah!...
+voyez..... C'est le jour nouveau». Les trompettes sonnent. Quelle aube
+éblouissante! Quel cri strident est celui d'Ariel annonçant le réveil de
+la nature! L'orchestre, avec ses trémolos, introduits avec une certaine
+discrétion dans les oeuvres de Schumann, et l'appel des trompettes,
+s'épanouit avec une ampleur magistrale. Puis, dans une phrase courte,
+qui a toute la grâce d'un lied printanier, Ariel engage les Sylphes à se
+glisser doucement dans la fleur à peine éclose, couverte de rosée et à
+fuir la lumière du jour bruyant.
+
+C'est toujours à la nature que revient sans cesse le panthéiste Goethe;
+son âme est en communion constante avec elle. En véritable fils de
+Rousseau[34], le culte qu'il professe est celui de la création, l'amour
+poussé jusqu'au fanatisme des grandes puissances primordiales. Il
+personnifie bien à lui seul l'esprit d'outre-Rhin, que le poète Henri
+Heine dépeignait ainsi: «Le panthéisme est la religion occulte de
+l'Allemagne».
+
+Après avoir calmé l'âme inquiète de Faust, il le met, à son réveil, en
+présence de toutes les beautés de l'aube étalant ses divines colorations
+à l'horizon. Le soleil commence à éclairer la cime des montagnes.
+«Salut, nouveau matin!» s'écrie Faust. Et l'orchestre de Schumann, dans
+lequel les altos et les violoncelles jouent les rôles principaux, suit
+la pensée du poète et la souligne. Sur les mots: «Ô splendeurs!» les
+trémolos, mêles aux appels des instruments à vent, et avec une
+progression dans les basses, soutiennent la voix de Faust annonçant le
+lever du soleil, et en célébrant les beautés dans un véritable cantique
+d'action de grâces. Mais les rayons trop vifs l'aveuglent; il en
+détourne les yeux éblouis. Repris de ses angoisses, de ses
+désespérances, il se demande si cette lumière est l'amour ou la haine.
+Schumann a su revêtir d'un profond sentiment de tristesse la pensée du
+poète, et, sur cette phrase: «_Telle est la vie brillante ou désolée_»,
+il amène une suspension que prolonge de longs accords indiqués
+_pianissimo_ pour terminer par un appel brillant au soleil de flamme.
+
+Voilà Minuit (Mitternacht)! Quatre vieilles femmes vêtues de gris
+s'avancent vers le Palais, où Faust, chargé d'années et de gloire, ne
+rêve plus maintenant qu'aux grands problèmes économiques. Les quatre
+fantômes sont la Détresse, la Dette, le Souci, la Nécessité. La nuit est
+noire; les nuages filent à l'horizon et les étoiles disparaissent.
+Schumann a donné à cette scène un caractère des plus lugubres. Sur un
+dessin d'orchestre à 6/8, dans la forme du scherzo qu'affectionna
+Mendelssohn et, où apparaissent des tenues d'instruments à vent
+auxquelles répondent en triolets _staccati_ les archets, les voix des
+quatre spectres se font successivement entendre; c'est une sorte de glas
+funèbre qui fait pressentir la mort prochaine de Faust:
+
+[image: notation musicale]
+
+Le souci, seul, peut pénétrer dans la demeure du riche et se glisse par
+le trou de la serrure.
+
+Quels sont ces spectres maudits, s'écrie Faust dans l'intérieur de son
+palais? Quelles sont ces funèbres visions? Il déplore, trop tard hélas,
+de s'être livré à la magie; il se croit seul..... La porte grince et
+personne n'entre. Il tremble, le savant docteur..... «_Qui donc est
+là?_».... «_La question provoque le oui_» répond le Souci. Robert
+Schumann a suivi, encore ici, presque pas à pas le texte de Goethe et a
+su lui donner musicalement la couleur juste. Sur les mots: _Qui donc est
+là? Quelqu'un vient-il d'entrer? Qui donc est là?_», de longues tenues
+d'accord s'éteignent pianissimo. On sent l'effroi dont est pénétré
+Faust. Après la phrase du Souci, pleine d'un sentiment de tristesse,
+éclate cette fière et triomphante réponse de Faust:
+
+[Sidenote: Faust (avec force et chaleur).]
+
+[image: notation musicale: Jeune j'ai parcouru le monde]
+
+«Schumann», écrivait Léonce Mesnard, «fait percevoir, dans ce passage,
+avec la gravité et l'élévation qu'on pouvait souhaiter, cet état d'un
+noble esprit parvenu à l'achèvement de sa maturité morale, en rompant
+avec toute illusion et en prenant pleine possession de soi-même.»
+
+Mais le Souci poursuit sa complainte, à laquelle viennent se joindre
+quelques notes de hautbois.--«_Assez, s'écrie Faust; ta fâcheuse litanie
+troublerait la raison..... Sois maudit, Spectre qui torture à loisir
+l'espèce humaine..... Je brave ton pouvoir_».--Hélas! il l'éprouve sur
+l'heure la puissance du Souci qui, en se retirant, l'aveugle en
+soufflant sur lui. À noter la légèreté du trait final de l'orchestre de
+Schumann, suite de triolets vifs, légers, sorte de murmure rendant
+l'impression du souffle rapide qui enlève la vue à Faust.
+
+«L'infirmité qui vient d'atteindre Faust, a dit excellement Blaze de
+Bury, loin d'étouffer son activité, l'aiguillonne et la provoque. La
+lumière qui rayonnait au-dehors va se concentrer désormais tout entière
+au-dedans de lui-même. Aveugle, il poursuivra ses projets créateurs avec
+plus d'instance, de force, de résultat, et son application ne courra
+plus la chance de se laisser distraire par le spectacle varié des
+phénomènes extérieurs. Dans l'obscurité des yeux, l'âme y verra plus
+clair.»
+
+Cette pensée, qui est de la plus grande justesse rappelle le beau vers
+de Victor Hugo:
+
+ «_Quand l'oeil du corps s'éteint, l'oeil de l'esprit s'allume._»
+
+Lorsque l'on a étudié de près les êtres privés de la lumière dès leur
+enfance, on les voit s'appliquer bien davantage que les jeunes voyants à
+leurs travaux: c'est que, séparés pour ainsi dire de l'extérieur, ils ne
+sont nullement détournés de leurs occupations; le travail devient même
+pour eux la plus charmante des récréations.
+
+Et Blaze de Bury continue: «Ici apparaît l'idée toute chrétienne de la
+vie nouvelle (_vita nuova_). Faust, après avoir passé par tous les
+degrés de bonheur terrestre, reconnaît dans sa vieillesse, comme
+Salomon, que tout est vanité. Les souffrances, les peines (les quatre
+femmes) sont des acheminements vers une existence supérieure; le Souci
+(par son salut éternel) le rend aveugle, afin que, mort à la terre, il
+tende à de plus hautes destinées et se tourne vers l'Éternel dont il
+pressent l'approche, grâce à cette force intuitive qui le pénètre et
+sert d'intermédiaire à son apothéose finale.»
+
+Dans la partition de Schumann des accompagnements syncopés donnent
+l'idée de la recherche au milieu de l'obscurité et c'est lentement,
+solennellement que Faust est pris d'une angoisse momentanée, d'un
+désespoir profond, mais pour réagir presque aussitôt. Le mouvement
+s'accentue; il s'enthousiasme de radieuses visions. La phrase musicale
+devient un cri de triomphe; les trompettes se font entendre: «Allons,
+debout, travail aux mille bras!..... Je veux créer merveille sur
+merveille..... mon oeuvre est belle!» Et l'orchestre achève dans un
+tutti vigoureux cette merveilleuse péroraison que traverse un souffle de
+haute envolée.
+
+--La «grande cour du Palais» tel est le titre de la scène, dans laquelle
+Goethe a mis fin à la vie terrestre de son héros. Schumann en a fait la
+scène VI de sa partition, la conclusion de sa deuxième partie, sous la
+dénomination de «Mort de Faust».
+
+Devant le grand vestibule du palais, Méphistophélès appelle à lui les
+_Lemures_, spectres familiers, sorte de revenants auxquels l'antiquité
+donnait l'apparence de squelettes et qui, au moyen âge, formaient les
+Esprits de l'air. Avec quelques appels de trompettes et de trombones,
+soutenus par des triolets d'un mouvement rapide, Schumann évoque ces
+fantômes, et il a voulu que les parties d'alto et de ténor fussent
+chantées par des voix d'enfants, afin que le contraste fût plus frappant
+et la sonorité des timbres plus étrange. Le choeur des _Lemures_,
+creusant avec des gestes bizarres, sur l'ordre de Méphistophélès, la
+fosse destinée à contenir la dépouille mortelle de Faust, est une sorte
+de complainte, empreinte de tristesse, soutenue à l'orchestre par un
+accompagnement imitatif. L'apparition de Faust, sur les degrés de son
+palais, cherchant à se guider entre les piliers de la porte, est d'un
+effet saisissant; le compositeur, en employant la sonorité mystérieuse
+et un peu féerique des cors, a donné à cette page une impression de
+grandeur qui ne fait que s'accroître jusqu'au moment où Faust tombera
+entre les bras des spectres qui le coucheront sur le sol. Bercé par les
+illusions, malgré l'ironie implacable de Méphistophélès, il entend avec
+transport le cliquetis des bêches. C'est la multitude qui travaille pour
+lui; son oeuvre doit grandir en paix..... Il appelle à lui
+Méphistophélès, son serviteur, qui rit à part de ses chimères: «Je veux
+fonder un brillant empire, dessécher les marais pestilentiels, ouvrir
+les espaces à des myriades pour qu'on y vienne habiter, non dans la
+sécurité sans doute, mais dans la libre activité de l'existence. Des
+campagnes vertes, fécondes!..... Celui-là seul est digne de la liberté
+comme de la vie qui sait chaque jour se la conquérir. De la sorte, au
+milieu des dangers qui l'environnent, ici l'enfant, l'homme, le
+vieillard passent vaillamment leurs années. Que ne puis-je voir une
+activité semblable exister sur un sol libre, au sein d'un peuple libre!
+Alors je dirais au moment: Attarde-toi, tu es si beau! La trace de mes
+jours terrestres ne peut s'engloutir dans l'OEone.--Dans le pressentiment
+d'une telle félicité sublime, je goûte maintenant l'heure
+ineffable![35]»
+
+Et, sur ces mots, il tombe de toute sa hauteur sur le bord de la fosse
+qui va l'engloutir.
+
+La scène est grandiose.
+
+Cet enthousiasme de Faust, avant sa mort, et ce réveil d'activité ne se
+retrouvent-ils pas dans Goethe lui-même, au déclin de sa vie,
+reconstituant la bibliothèque d'Iéna, abattant les murailles, s'emparant
+de terrains nouveaux, embellissant les environs de la ville, comblant
+les fossés, élevant un observatoire, participant à la construction du
+palais de Weimar, créant la célèbre école de dessin, qui servit de
+modèle à celles d'Iéna et d'Eisenach, donnant, en un mot, une vive
+impulsion à l'activité de tous?
+
+Ce rayonnement de Faust au moment de sa mort, cette exaltation mystique
+n'est-ce pas également une sorte de sécurité puisée dans l'espoir de
+l'au-delà, ou encore une volupté du martyre qui se lit dans la figure de
+_Jésus lié à la colonne_, dû au pinceau de Sodoma et figurant au musée
+de Sienne?
+
+_Consommatum est!_ L'aiguille a marqué minuit. L'horloge s'arrête.....
+Tout est fini. L'âme de Faust s'est envolée!
+
+Schumann prolonge par de longs et doux accords les quelques mesures du
+choeur si empreintes d'un sentiment funèbre.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+Voici la clef de voûte de l'édifice! Dans l'interprétation de cette
+dernière partie du _Faust_ de Goethe, toute de mysticisme, qui vous
+conduit de rêve en rêve, de ciel en ciel, Schumann se révèle un
+interprète merveilleux. Disciple enthousiaste de Jean Paul, qui lui
+avait inculqué, à l'aurore de la vie, sa sensibilité outrée, son lyrisme
+échevelé, ses pensées flottantes et que «le son musical charmait et
+touchait indépendamment de tout dessin rythmique ou mélodique»[36], le
+maître de Zwickau, en suivant le vol hardi de Goethe vers l'empyrée, se
+complaisait dans une sorte de contemplation théologique, dans cette
+mysticité qui l'avait séduit, dans ce milieu intellectuel,
+supra-terrestre où il avait presque toujours vécu. Il possédait cette
+volupté de songe qui enlève les initiés au monde extérieur pour les
+mettre en quelque sorte en communication avec les esprits
+invisibles[37]. Aussi devait-il se passionner pour cette seconde partie
+du _Faust_, ne songer d'abord qu'à elle, en faire l'oeuvre de toute sa
+vie et lui donner la place prépondérante[38]. Disons enfin et une fois
+de plus que, si Robert Schumann nous a donné, au point de vue musical,
+une si fidèle et poétique traduction de l'oeuvre de Goethe, c'est
+qu'aussi bien que le poète de Francfort, il a été un des représentants
+les plus autorisés de la grande famille allemande et que tous les deux
+se retrouvent dans un trait commun: l'amour de la nature et le culte de
+la poésie mêlée à celui de la philosophie.
+
+Comme Goethe, Schumann a donc entrevu Faust au delà du tombeau. La scène
+se passe dans les régions idéales et éthérées, où les anges, flottant
+dans une atmosphère supérieure, transporteront la partie immortelle de
+Faust, qui sera accueillie par la pécheresse nommée autrefois
+_Gretchen_. C'est une ascension vers le _Féminin Éternel_, qui nous
+attire au ciel[39].
+
+Le début est admirable. Au milieu des montagnes, des rochers, des
+forêts, dans une profonde solitude vivent de pieux anachorètes dispersés
+dans les crevasses des rochers. Toute cette nature sauvage s'animera à
+leur voix. «On prêtera l'oreille aux grandes voix de la solitude,
+recueillies par Robert Schumann dans le prélude instrumental qui est
+suivi du choeur de saints anachorètes, à ces voix dont les rumeurs
+indéterminées se mêleront à ce choeur lui-même, sous la forme de sourds
+battements d'orchestre. Tout l'effet de ce court et austère prologue
+consiste en une succession de notes tour à tour portées l'une vers
+l'autre, soit en franchissant les larges intervalles de la sixte et de
+l'octave, soit pour se toucher à travers un faible intervalle de
+seconde. En l'absence de tout lien mélodique, elles ont l'air d'être
+suspendues et de ne reposer sur rien. Le mouvement alternatif de
+contraction et de dilatation qui règle leur marche est tout-à-fait
+comparable au mouvement incertain du regard lorsque, porté au loin ou
+ramené au plus près parmi de vastes espaces muets, il ne trouve pas un
+endroit qui l'attire ou l'engage à se fixer[40].»
+
+Ce merveilleux choeur «Le vent dans la forêt», d'une si majestueuse
+douceur, d'un contour si gracieux, accompagné par des batteries en
+triolets doit être exécuté lentement, comme l'indique du reste la
+partition. La nature n'est-elle pas présente dans ce splendide décor
+musical? Quelle atmosphère de mysticité dans ce tableau de saints
+anachorètes chantant, dans la solitude, les douceurs d'une vie
+patriarcale et honorant le mystère sacré de leur retraite.
+
+Le chant passionné du «Pater extaticus», qui se relie au choeur
+précédent, est délicieusement accompagné par le violoncelle solo, dont
+les traits en croches liées enlacent pour ainsi dire la mélodie divine,
+qui fait songer aux plus beaux _Lieder_ du maître. C'est une page d'une
+brûlante extase, dans laquelle il faut signaler la progression
+ascendante, principalement dans la phrase en majeur, se répétant par
+deux fois:
+
+[Sidenote: Pater extaticus.]
+
+[image: notation musicale: Sois moné-toi-le Viens, sois sans voi-le,]
+
+Quel cantique rempli de plus d'enthousiasme que celui du «_Pater
+profondus_» (Région profonde), qui aspire à saisir la grandeur de celui,
+dont la présence se révèle partout. Quel charme dans ce chant «Le sol
+frémit» et quel joli soupir du hautbois repris immédiatement par la
+voix: «Mon âme obscure en sa détresse»!
+
+Existe-t-il un chant plus vaporeux, dans sa brièveté, que celui du
+«_Pater seraphicus_» se liant au choeur des enfants bienheureux: «Père,
+dis-nous où nous sommes?» Et nous voici en plein ciel! Léonce Mesnard,
+auquel il faut souvent revenir lorsque l'on étudie les oeuvres de Robert
+Schumann ou de Johannès Brahms, a très justement écrit au sujet de cette
+succession des enfants bienheureux, des anges novices et des anges
+accomplis qui représentent, tous les degrés de la nature céleste:
+«Vienne le moment où, sur les traces de l'auteur de _Faust_, Schumann
+fera monter ces petits, ces humbles, de la bouche desquels Dieu reçoit
+ses meilleures louanges, tout près du Créateur des mondes, ou bien les
+associera à l'adoration de l'_Éternel féminin_,--avec quelle fraîcheur
+d'accents la pureté préservée de l'enfance se distinguera de la pureté
+reconquise des âmes tendrement repentantes dans le _Choeur mystique_. Et
+comme, parmi ces ravissements célestes, se glisse un reflet idéal de
+cette aimable timidité de l'enfant, si avide de pardon que, le recevant,
+il n'ose y croire[41].» La première partie du choeur des enfants
+bienheureux a toute la grâce naïve d'un Noël, que relève un sentiment
+bien romantique.
+
+Le choeur des anges, planant dans les plus hautes sphères et portant la
+partie immortelle de Faust, est, lui, un merveilleux hosanna, célébrant
+la délivrance du héros et sa bienvenue dans l'empyrée. Puis survient ce
+délicieux épisode, d'une fraîcheur printanière «_De ces roses
+effeuillées_», chanté par le soprano solo et repris par le choeur. C'est
+une page digne d'être comparée aux plus beaux Lieder, émanant de la
+plume de Robert Schumann. Remarquez quelle légèreté donne au thème
+principal, à la divine mélodie, l'accompagnement à contre-temps, et
+comme ce thème, coupé par le _tutti_, se représente toujours avec
+grâce!
+
+L'épisode des «_Rases effeuillées_[42]» ne reporte-t-il pas le souvenir
+à la pléiade des peintres de l'école mystique, dont Fra Angelico fut le
+chef, surtout à Sandro Botticelli[43], ce disciple de Savonarole,--à ses
+oeuvres toutes empreintes d'une poésie mélancolique qui «chante au fond
+de l'âme et longtemps y résonne en doux et mélodieux accords». Sans
+parler de cette oeuvre de grâce, de cette fleur de rêve, l'_Allégorie du
+Printemps_, une des pages parmi les plus belles et les plus suggestives
+du maître, à l'Académie des beaux-arts de Florence, voyez au musée du
+Louvre, dans la salle réservée aux primitifs de l'Italie, l'adorable
+vierge entourée de l'enfant Jésus et de saint Jean. Comme la mysticité
+se révèle dans les doux et naïfs regards des deux enfants, dans les
+lignes si pures du visage! C'est dans un nimbe d'or et de roses que
+s'estompe l'angélique figure de la Vierge, avec les yeux baissés,
+presque clos, ses beaux cheveux blonds à peine dissimulés sous une gaze
+blanche, d'une transparence aérienne. En plaçant cette scène divine dans
+un jardin fleuri de roses qui font cortège à la «_Mater gloriosa_»,
+Botticelli a encore ajouté une note plus troublante à cette oeuvre, la
+genèse même de l'art toscan.
+
+Et ces enfants bienheureux ne font-ils pas songer à ce bel enfant du
+tableau de Ghirlandajo, également au musée du Louvre[44]? Quelle
+intensité d'expression dans la tête de cet adolescent aux boucles
+blondes tombant sur les épaules et coiffée d'une petite toque rouge!
+Élevant son regard vers le saint personnage, dont la figure souriante et
+pleine d'affection semble l'encourager, ne semble-t-il pas prononcer les
+mots mis par Goethe dans la bouche des enfants bienheureux: «Dis, père,
+où sommes-nous»?
+
+Ainsi que la poésie de Goethe, la musique de Robert Schumann s'élève
+d'ascension en ascension. Véritable inspiration du génie est ce choeur
+des anges novices (_Die jüngern Engel_); le mélange du rythme ternaire
+dans la partie de chant et du rythme binaire à l'orchestre laisse une
+impression étrange d'impalpable, de voilé comme la vapeur du nuage
+enveloppant la troupe agile des enfants bienheureux, qui s'envole dans
+le liquide azur de l'air. Et sur ce choeur se greffe une courte phrase
+pleine d'amour divin.
+
+Quelle douceur et quelle grâce attendrie dans le choeur des anges
+accueillant l'âme de Faust, rappelant dans la conclusion «_Qu'il soit le
+bienvenu_» la contexture du ravissant motif «_De ces roses
+effeuillées_»!
+
+L'Hosanna qui le suit est, au contraire, un éclatant et majestueux chant
+de victoire, possédant la carrure des pages magistrales de Bach ou de
+Hændel. Le ciel s'est entrouvert; les légions célestes exultent.
+
+De toute beauté est l'invocation du Dr Marianus «_Ô ciel immense_»,
+suivie d'un cantique d'une pureté absolument idéale, adressée à la
+Vierge:
+
+ «_Toi qui règnes par l'amour_
+ _Ô maîtresse du monde._»
+
+Le dessin des harpes et les jolies notes du hautbois qui tantôt répond à
+la voix, tantôt l'accompagne discrètement, sont de véritables perles,
+sorties de l'écrin de Schumann. Dans toutes ces pages, le grand musicien
+a vaincu les difficultés qui pouvaient résulter de l'interprétation du
+texte et a su éviter la monotonie par les contrastes les plus frappants.
+
+À la voix du Dr Marianus viennent se joindre le choeur des pénitentes,
+et les voix suppliantes de la grande pécheresse, la femme Samaritaine et
+Marie Égyptienne. C'est une longue phrase, composée de notes égales en
+valeur, qui monte et descend et ne prend fin qu'au moment où une
+pénitente, celle qui fut autrefois Marguerite, se prosterne devant la
+«_Mater gloriosa_» planant dans l'atmosphère, pour proclamer le retour
+de celui qu'elle aima sur la terre. La mélodie est courte; mais elle est
+pleine de tendresse épanouie et rappelle telles pages gracieuses du
+_Paradis et la Péri_. Le choeur la reprend, du reste, immédiatement, mais
+en valeurs diminuées; puis, dans un mouvement plus vif, la voix de
+Marguerite se fait entendre, accompagnée par la voix d'alto et les
+dessins en croches liés et exécutés pianissimo par l'orchestre.
+
+À cette dernière et touchante intervention de Marguerite la Mère des
+cieux fait entendre cette parole consolatrice:
+
+ «_Monte toujours plus haut vers la sphère divine_
+ _Il te suivra, s'il te devine._»
+
+La musique est aussi sobre que le texte et deux notes, _mi_ et _fa_
+naturel, suffisent à Robert Schumann pour établir le contraste voulu
+entre cette voix glorieuse planant au plus haut de l'empyrée et celles
+des suppliantes.
+
+Le Dr Marianus adresse une dernière invocation à la Vierge.
+
+Aussitôt commence ce choeur mystique, l'apothéose de l'oeuvre! Pages
+admirables dans le style fugué, à travers lesquelles passe le grand
+souffle de Bach et de Beethoven[45]. Comme tout s'enchaîne logiquement,
+merveilleusement! Les voix débutant pianissimo, avec des tenues de
+trombones, s'étagent successivement et se réunissent, en passant par un
+_crescendo_ habilement ménagé, dans un embrasement général. Puis, comme
+dans les oeuvres religieuses des deux grands maîtres, précurseurs de
+Robert Schumann, le quatuor intervient pour jeter sa note douce et
+idéale. Le choeur reprend bientôt dans une forme plus moderne et dans un
+mouvement vif pour chanter la gloire de la Femme éternelle, de la reine,
+de la vierge d'amour
+
+ _Le Féminin éternel_
+ _Nous attire au ciel._»
+
+Puis tout s'éteint graduellement et doucement dans une sorte de
+symphonie mystérieuse et murmurante.
+
+«L'exécutant d'une symphonie musicale ignore ce que sa main et sa voix
+produisent sur celui qui l'écoute[46]».
+
+Il en est de même de toute oeuvre d'art qui porte en soi une vertu
+souvent ignorée de son créateur. Goethe, en chantant la gloire divine,
+pouvait-il prévoir qu'il transmettrait à un illustre traducteur, Robert
+Schumann, cette céleste étincelle, cette flamme intérieure, nécessaires
+pour conduire la pauvre âme de Faust de ciel en ciel et pour glorifier
+l'_Éternel Féminin_ avec ces harmonies qui semblent nous transporter
+dans la région du rêve, en des Élysées ignorés.
+
+* * *
+
+Il faudrait citer, dans leur entier, les belles pages qu'un poète, un
+philosophe de haute envergure, M. E. Schuré, a consacrées, dans le
+_Drame musical_, au _Faust_ de Goethe.
+
+Nous en détacherons le fragment suivant, qui sera la conclusion la plus
+éloquente que nous puissions imaginer de notre étude sur la partition de
+R. Schumann et sur la réunion nécessaire de la poésie et de la musique
+impliquée par le second _Faust_:
+
+ «La poésie est revenue, avec Shakespeare, à la mimique vivante et
+ persuasive; avec le _Faust_ de Goethe elle revient aussi à la
+ musique, ou du moins elle y touche. Quoique l'ensemble du poème se
+ maintienne dans la langue du drame parlé, l'appel pressant de la
+ poésie à la musique n'est nulle part plus sensible qu'ici. Comment
+ nous représenter sans musique l'évocation de l'Esprit de la Terre,
+ la matinée de Pâques et tant d'autres scènes? Si la seconde partie
+ de la tragédie se dérobe à la mise en scène, c'est que la musique
+ seule la rendrait possible. Seule, elle pourrait faire sortir de
+ l'abîme l'image rayonnante d'Hélène et faire résonner la lyre et la
+ voix d'Euphorion. Le même fait que nous avons noté à propos de la
+ tragédie d'Eschyle et de Sophocle revient s'imposer à nous: dès que
+ le drame s'élève aux plus hautes sphères, il réclame la musique et
+ demeure incomplet sans elle.
+
+ «Si cette vérité nous frappe à chaque instant dans le premier et le
+ second _Faust_, elle éclate avec force à la conclusion du poème.
+ Après la mort de son héros, Goethe sentait le besoin de nous donner
+ la substance idéale de sa vie en une image grandiose et de nous
+ emporter, pour conclure, aux régions les plus pures de la pensée et
+ du sentiment. C'est pour cela qu'il fait descendre le ciel sur les
+ cimes de la terre et nous représente la transfiguration de Faust
+ parmi les saints et les anachorètes campés dans des gorges
+ montagneuses qui avoisinent l'éternel azur..... Ici nous
+ n'approchons plus seulement de la musique, nous y voguons à pleines
+ voiles. Dans ces rythmes fluides, dans ces extases débordantes, ces
+ ivresses d'amour et de sacrifice, nous sentons déjà les élancements
+ de la mélodie et les effluves de la symphonie...............
+
+ «.....Là, dans cette région sublime, où Faust est accueilli par
+ l'âme transfigurée de Marguerite, où les splendeurs mêmes du monde
+ visible s'évanouissent et ne semblent plus que des symboles
+ passagers, là ou l'_Éternel Féminin_ flotte au-dessus des dernières
+ cimes sous la figure rayonnante de la _Mater gloriosa_ et attire
+ les âmes en haut par la force de l'amour,--là aussi règne le
+ souffle tout puissant de la musique.»
+
+Si M. Édouard Schuré avait eu connaissance de la partition de Robert
+Schumann, au moment où il écrivit son beau _Drame musical_, nul doute
+qu'il n'eût fait revivre dans une auréole de gloire le compositeur
+génial qui avait eu l'audace de se porter le médiateur heureux de cet
+accord entre les deux grandes muses!
+
+
+
+
+LE REQUIEM ALLEMAND
+DE
+JOHANNÈS BRAHMS
+
+Mars 1891.
+
+
+Lorsqu'on passe en revue l'oeuvre magistral de Johannès Brahms, les
+symphonies puissantes, les lieder si profondément sentis avec les
+ingénieux accompagnements du clavier, les beaux sextuors, quintettes,
+quatuors, trios, marqués d'une griffe si personnelle, la cantate de
+_Rinaldo_, merveilleuse traduction de la poésie de Goethe, les choeurs
+religieux ou profanes, revêtus d'un coloris étrange, sévère, le _Requiem
+allemand_, enfin, qui mit le sceau à sa réputation de l'autre côté du
+Rhin,--quand on étudie l'homme, fuyant le mirage trompeur des
+applaudissements mondains, presque bourru pour les importuns qui
+voudraient franchir la porte de son temple, ne vivant que pour l'art,
+loin du bruit, loin de la foule, poursuivant avec acharnement le but
+élevé qu'il a toujours eu en perspective,--quand on voit l'artiste qu'il
+est, actif, laborieux, plein d'admiration et de respect pour les
+Olympiens qui l'ont précédé dans la carrière, fervent disciple du vieux
+_cantor_ de l'église Saint-Thomas de Leipzig, maître de son métier comme
+l'étaient les plus grands maîtres du passé, ne laissant échapper de sa
+plume que des oeuvres mûrement élaborées, puisant ses inspirations aux
+sources mêmes de la Nature,--quand on admire sa belle tête, si
+puissamment intelligente,--on ne peut que penser à celui qui fut le
+Michel-Ange de la _Symphonie_, à Beethoven et aussi au chantre du
+_Paradis et la Péri_, de _Faust_, à cette splendide organisation qui fut
+Robert Schumann.
+
+On s'explique alors les paroles prophétiques du maître de Zwickau: «Il
+est venu cet élu, au berceau duquel les grâces et les héros semblent
+avoir veillé. Son nom est _Johannès Brahms_; il vient de Hambourg... Au
+piano, il nous découvrit de merveilleuses régions, nous faisant pénétrer
+avec lui dans le monde de l'Idéal. Son jeu empreint de génie changeait
+le piano en un orchestre de voix douloureuses et triomphantes. C'étaient
+des sonates où perçait la symphonie, des lieder dont la poésie se
+révélait... des pièces pour piano, unissant un caractère démoniaque à la
+forme la plus séduisante, puis des sonates pour piano et violon, des
+quatuors pour instruments à cordes et chacune de ces créations, si
+différente l'une de l'autre qu'elles paraissaient s'échapper d'autant de
+sources différentes...... Quand il inclinera sa baguette magique vers de
+grandes oeuvres, quand l'orchestre et les choeurs lui prêteront leurs
+puissantes voix, plus d'un secret du monde de l'Idéal nous sera
+révélé....»
+
+* * *
+
+Avant d'aborder le _Requiem allemand_, Johannès Brahms avait déjà fait
+plusieurs essais dans le genre religieux. C'est ainsi qu'il avait
+composé le petit _Ave Maria_ (op. 12) pour voix de femmes, le _Chant des
+Morts_ (op. 18) pour choeur et instruments à vent, les _Marienlieder_
+(op. 22), le 23e _Psaume_ (op. 27), pour voix de femmes à trois
+parties avec accompagnement d'orgue, les _Motets_ (op. 29) pour choeur à
+cinq parties sans accompagnement, le _Geistliche Lied_ de P. Flemming
+(op. 30) et enfin les _Choeurs religieux_ pour voix de femmes.
+
+Dans toutes ces oeuvres, le maître de Hambourg a su allier les formes les
+plus sévères au charme qui se dégage des ressources de l'harmonie
+moderne. Il y a imprimé une note très personnelle, très suggestive; il
+était préparé à ces travaux semi-religieux par les études empreintes de
+gravité auxquelles il s'était livré avec passion dès la prime jeunesse
+et qui devaient le conduire au but le plus élevé de l'art musical. Il
+est utile d'ajouter que la plupart de ces compositions n'ont pas été
+conçues par l'auteur dans le but d'être exécutées à l'église.
+Quelques-unes, notamment les _Marienlieder_, ne sont qu'une traduction
+aussi fidèle que possible du texte, de ces antiques chansons pieuses,
+qui font songer aux madones de Memling, de Van Eyck; elles en donnent le
+sens intime, dégagé de tout caractère liturgique.
+
+«Le _Requiem allemand_, a très justement dit le regretté Léonce Mesnard,
+dans sa belle étude sur Johannès Brahms[47] n'est pas franchement
+sécularisé comme les compositions du même ordre, développées ou fort
+abrégées, qui portent le nom de Schumann; il n'a pas non plus reçu
+l'empreinte liturgique que portent, expressément quoique diversement
+marquée, les chefs-d'oeuvre de Mozart, de Berlioz, de Verdi. Tout à fait
+religieuse par le choix des textes qu'elle adopte pour les traduire,
+l'oeuvre est traitée avec la liberté relative impliquée par le fait même
+d'un choix qui réunit ces textes, recueillis ça et là dans l'Écriture.
+Au lieu d'une nouvelle interprétation musicale du sombre office
+catholique, c'est comme un harmonieux rituel formé d'élévations
+consolantes et de méditations chrétiennes sur ce triple sujet, la Vie,
+la Mort, l'Éternité. Les chants qui se transmettent ce thème et ses
+variantes avec un recueillement grave, mais nullement uniforme,
+paraîtront, en général, appartenir au genre tempéré, si on les compare à
+ces alternatives, à ces ripostes du pour ou du contre, soutenues à
+outrance par Berlioz ou par Verdi».
+
+* * *
+
+Le _Requiem_ de J. Brahms a été composé non sur des paroles latines,
+mais sur des paroles allemandes, d'où son nom de _Requiem allemand_.
+
+Ce n'est plus le sombre _Dies iræ_ des offices catholiques qui a inspiré
+tour à tour les maîtres, qu'ils se nomment Mozart, Cherubini, R.
+Schumann, Berlioz, F. Kiel, Verdi. Tous, bien que de tendances ou
+d'écoles absolument opposées, ont serré de près le texte liturgique.
+
+L'oeuvre de Brahms est bien différente. Par suite du choix fait par lui,
+dans les Saintes Écritures, d'épisodes se rapportant à la Vie, la Mort
+et l'Éternité, il a été forcément amené à faire passer à travers cette
+composition semi-religieuse un souffle romantique et printanier,
+évoquant le souvenir de ses plus beaux lieders. À côté de pensées
+empreintes de tristesse s'épanouissent des hymnes d'espérance, de
+triomphe. Brahms a tiré le plus heureux parti de ces contrastes.
+
+_Nº 1. Choeur._--Dès l'entrée en matière, après une courte introduction
+de l'orchestre où dominent les altos et violoncelles, sorte de plainte
+douloureuse, le choeur, dans un mouvement d'_andantino_, fait espérer
+doucement à ceux qui souffrent la consolation de Dieu. Pleine de
+tristesse et en même temps d'espérance est la phrase caressante qui
+s'arrête par instants, pour donner brièvement la parole aux instruments,
+notamment au hautbois. Puis se développe plus longuement le second motif
+en mineur sur les paroles: «Ceux qui sèment avec larmes moissonneront
+avec allégresse», et dans lequel se retrouvent, avec la phrase de
+l'introduction orchestrale, ces harmonies préférées par Brahms,
+remplies d'un sentiment profond. La mélodie, soutenue un moment par les
+accompagnements en triolets, sorte de pulsation de l'orchestre,
+s'épanouit adorablement sur les mots: «avec allégresse moissonneront».
+Après une interruption du choeur, pendant laquelle les violoncelles font
+entendre à nouveau le motif de l'introduction, les voix s'éteignent
+mélodieusement et pianissimo: «Bien heureux, bien heureux». Enfin le
+premier choeur reparaît pour s'achever dans une courte et belle
+apothéose, avec l'intervention des harpes. Dans cette première partie,
+il est à remarquer que l'auteur a supprimé totalement les violons pour
+ne laisser apparaître, comme instruments à cordes, que les violoncelles
+et altos, et donner ainsi à l'ensemble de la trame musicale un caractère
+plus grave et plus solennel.
+
+_Nº 2. Choeur._--Le petit prélude orchestral en mode de marche à 3/4, et
+exécuté _mezza voce_, est d'une sonorité grave et caressante tout à la
+fois, avec l'emploi presque constant des contrebasses en pédale et
+l'intervention des timbales. Il rappelle beaucoup telle ou telle page
+très caractéristique de Brahms, surtout dans les traits en trois croches
+liées des violons et des altos: c'est pour ainsi dire la signature, le
+monogramme du maître. Elle se développe gravement cette belle marche,
+pendant que le choeur, dans un superbe lamento, exprime cette triste et
+sombre idée: «Car toute chair est comme l'herbe et toute gloire humaine
+est comme l'humble fleur de l'herbe».
+
+La seconde partie (Lettre C), d'un mouvement plus animé «Soyez patients
+mes bien aimés» contraste vivement avec la précédente; toutes deux
+forment une antithèse très marquée de la félicité et de la douleur.
+C'est un frais _lied_, dans le style d'un Noël plein de naïveté, comme
+Brahms en a laissé si souvent et si heureusement échapper de sa plume.
+Voilà une note, toute particulière, s'éloignant absolument, aussi bien
+par la forme que par le fond, du caractère liturgique, propre au
+_Requiem_, sur les paroles latines. Quel délicieux accompagnement que
+celui dans lequel l'auteur a su rendre par de légers staccati (flûtes et
+harpes) l'effet résultant du texte, indiquant que le laboureur doit
+patienter jusqu'à ce qu'il ait reçu _la pluie du matin_[48]! Et quelle
+adorable conclusion sur ces paroles pianissimo du choeur: «Il patiente»
+avec les quelques notes finales du cor, cet instrument si cher à Brahms.
+
+Après la reprise de la marche et du premier motif choral l'orchestre et
+les choeurs attaquent une phrase large et grandiose, «Mais la parole
+reste dans l'éternité» qui se lie de suite au beau choeur final en forme
+de fugue: «Ils viendront les rachetés», dans lequel les instruments
+répondent par des accords vigoureusement accentués aux masses chorales.
+Remarquons le charme, la douceur qui se dégagent, à deux reprises
+différentes, et après les chants de triomphe, de la traduction musicale
+des mots «...reposera sur eux»,--et enfin la belle péroraison, où les
+voix, après un grand éclat, s'éteignent, accompagnées pianissimo par de
+ravissants traits des cordes, en gammes descendantes et montantes,
+soutenus par les trombones.
+
+_Nº 3.--Baryton solo et choeur._--Le solo que chante le baryton «Dieu
+enseigne-moi» est d'un style sévère et triste; il donne très exactement
+l'impression du néant des choses d'ici-bas, des vanités terrestres. Le
+choeur reprend et accentue l'humble prière. Puis, dans une phrase plus
+mouvementée, plus énergique, qui est redite immédiatement par le choeur,
+le solo s'écrie: «Père, devant toi s'anéantissent mes jours». Notons
+l'effet troublant qui se dégage après le crescendo, et l'arrêt subit de
+l'ensemble des voix s'éteignant sur les mots «Un rien».
+
+Tout ce qui suit est très dramatique, jusqu'à la courte et adorable
+phrase en majeur «J'espère en toi seul», dans laquelle les voix entrent
+successivement pianissimo, avec une phrase liée de neuf noires groupées
+trois par trois, pour aboutir à cette majestueuse et terrible fugue, où
+la pédale sur la note _ré_ résonne et bourdonne sans interruption,
+pendant que les masses chorales se développent fortissimo, soutenues par
+les traits en croches largement détachés des instruments à cordes. C'est
+une page unique en son genre et qui produit un effet des plus
+saisissants, lorsque l'orchestre et les choeurs forment une armée
+nombreuse et compacte.
+
+_Nº 4.--Choeur._--C'est encore dans le style tendre et gracieux du lied,
+ne s'éloignant pas toutefois de la gravité qui règne dans l'ensemble de
+l'oeuvre, que Brahms a traduit ces pensées plus consolantes: «Bien douces
+sont tes demeures, ô Dieu d'Israël». Le charme qui enveloppe l'auditeur
+est encore augmenté par la richesse de l'orchestration, par cette
+mélodie touchante des violons (Lettre A) et ces pizzicati des
+violoncelles, que l'auteur a employés souvent et avec le plus heureux
+résultat dans le cours du _Requiem_. La phrase caressante des voix en
+croches liées deux à deux sur les mots «en te louant à jamais» est une
+sorte d'association du legato employé pour la mélodie et du staccato
+réservé à l'accompagnement.
+
+_Nº 5.--Soprano, solo et choeur._--Délicieux sont les violons en
+sourdine, avec les petites phrases que se renvoient le hautbois, la
+flûte et la clarinette. Sur cette trame gracieuse et légère s'enlève le
+solo de soprano, reproduisant à peu près la mélodie de l'orchestre:
+«Vous qu'afflige la douleur espérez...» La voix semble venir de la voûte
+céleste pour annoncer les consolations futures; et le choeur répond
+_mezza voce_: «Je vous consolerai comme une mère». Toutes ces pages sont
+d'une couleur douce et légère,--une fresque de Bernardino Luini; c'est
+un murmure délicieux qui s'évanouit peu à peu et idéalement sur les
+paroles du soprano, soutenu par les masses chorales: «Vers vous je
+reviendrai... je reviendrai».
+
+_Nº 6.--Baryton solo et choeur._--Voici le point culminant de la
+partition, la clef de voûte de l'édifice. Après une entrée du choeur,
+pleine de tristesse, sorte de lamentation ou psalmodie qu'accentuent les
+violons en sourdine, ainsi que les violoncelles et contrebasses en
+_pizzicati_ «Nous n'avons ici de durable cité», le baryton solo annonce
+la résurrection dans un style large et solennel; les voix, répondant
+_pianissimo_, s'élèvent par des gradations successives jusqu'à cette
+explosion grandiose: «Les trompettes retentiront». C'est un déchaînement
+monstrueux des choeurs et de l'orchestre, «où s'agitent et se tordent à
+l'appel des sons, le tumultueux effarement, la terreur suprême qui
+condamnent à ne pouvoir se fuir elles-mêmes des âmes éperdues», et où la
+Vie accuse hautement son triomphe sur la Mort. La fugue qui suit, bien
+que très mouvementée, pâlit à côté de ce formidable choeur qui porte
+l'émotion à son comble.
+
+_Nº 7.--Choeur._--«Gloire à ceux qui meurent dans le Seigneur» chantent
+les voix accompagnées par l'orchestre, dont le trait persistant et
+consistant en une suite de notes liées deux à deux est une des formules
+préférées de J. Brahms et qui rappellerait le vieux et sublime Maître,
+qu'il a si profondément étudié, Jean-Sébastien Bach! Puis, ce choeur
+s'apaise un instant pour murmurer: «Oui, l'Esprit dit qu'ils reposent de
+leurs souffrances», et, alors, se dessine en majeur cette délicieuse
+phrase chorale qui met si merveilleusement en relief le dessin des
+instruments à cordes en douze croches liées par groupes de six. Enfin,
+comme apothéose finale, retentit pour la dernière fois le beau motif du
+premier choeur de la partition, soutenu par les sons voilés de la harpe.
+
+L'oeuvre s'achève ainsi dans un sentiment d'espérance, de paix et de
+pardon, qui donne bien la synthèse de la conception du Maître.
+
+* * *
+
+Les trois premiers morceaux du _Requiem allemand_ (op. 45) furent
+exécutés à Vienne, en 1867, sous la direction de Herbeck.
+
+L'oeuvre entière (à l'exception du choeur nº 5--«Vous qu'afflige la
+douleur») fut jouée, le 10 avril 1868, dans la Cathédrale de Brème. Le
+retentissement qu'eut cette oeuvre magistrale la répandit rapidement en
+Allemagne et en Suisse, où elle fut exécutée souvent, notamment dans la
+belle Cathédrale de Bâle.
+
+C'est pendant un séjour à Bonn, au cours de l'été de 1868, que J. Brahms
+s'occupa du _Requiem allemand_, qui fut édité chez J. Rieter-Biedermann,
+à Winterthur (Suisse), puis à Berlin.
+
+En France, la première audition du _Requiem allemand_, fut donnée aux
+Concerts populaires, sous la direction de Pasdeloup; mais l'exécution
+fut si faible, que l'oeuvre ne fut pas comprise et passa inaperçue.
+
+En montant le _Requiem allemand_, et en l'exécutant le 24 mars 1891 à la
+Chapelle du Palais de Versailles, la Société l'_Euterpe_, a poursuivi
+noblement la mission qu'elle s'est imposée. Bien que les choeurs fussent
+en nombre restreint et que l'orchestre, auquel avait été adjoint le
+grand orgue pour remplacer les instruments à vent, fut réduit au double
+quatuor, l'oeuvre, qui avait été étudiée consciencieusement de longue
+date, sous l'intelligente direction de M. Duteil d'Ozanne, est venue en
+pleine lumière.
+
+
+
+
+LETTRES INÉDITES
+DE
+GEORGES BIZET
+
+
+
+
+LETTRES À PAUL LACOMBE
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Dans la consciencieuse étude qu'il a faite sur _Georges Bizet et son
+oeuvre_, M. Charles Pigot a donné nombre d'extraits de lettres de
+l'auteur de _Carmen_. La brochure qu'a publiée M. Edmond Galabert et qui
+a pour titre: _Georges Bizet, Souvenirs et Correspondance_, a permis
+également aux admirateurs du jeune maître, enlevé dans la force de
+l'âge, de connaître ses pensées sur l'art, qui avait pris toute sa vie.
+
+Voici qu'aujourd'hui un heureux hasard a mis entre nos mains vingt-deux
+lettres échangées entre Georges Bizet et le compositeur Paul Lacombe.
+C'est une correspondance intime, dans laquelle Bizet, tout en donnant au
+jeune musicien des conseils qu'il avait sollicités, livre tous ses
+secrets, se montrant pour ainsi dire _à nu_: L'amitié, qui s'était
+établie rapidement entre deux âmes faites pour se comprendre, avait
+donné naissance à des confidences, à des effusions, qui mettent en
+pleine lumière les adorations de l'auteur de _Carmen_ pour la divine
+muse, comme elles laissent entrevoir ses antipathies.
+
+Ce qui se dégage, au point de vue artistique, de la lecture de ces
+lettres, c'est un éclectisme qui, malgré l'admiration très marquée de G.
+Bizet pour l'École allemande, ne le porte pas d'une manière irrésistible
+vers la réforme wagnérienne et lui permet de se laisser séduire par le
+côté sensuel de la musique italienne.--S'il place Beethoven au sommet de
+l'échelle musicale, il laisse un peu Wagner à l'écart.--Lorsqu'il en
+parle, c'est surtout pour dénigrer l'homme.
+
+Ainsi celui, auquel les critiques de la première heure reprochaient
+étourdiment ses tendances wagnériennes, ne professait pour les oeuvres du
+maître de Bayreuth qu'une admiration restreinte. Toute sa vie, il avait
+eu à réagir contre cette appellation de «farouche Wagnérien» qui lui
+avait été décochée, on ne sait trop vraiment pourquoi. Car aucune de ses
+oeuvres n'accuse de tendances wagnériennes.--Qui sait si ce reproche
+constant qui lui fut adressé, bien à tort dès le principe, de s'être
+inféodé à la _musique de l'avenir_, ne l'amena pas, sans qu'il s'en
+rendit compte lui-même, à éprouver une sorte de répulsion pour le grand
+compositeur, dont il reconnaissait dans une certaine mesure les facultés
+géniales, mais qu'il détestait comme homme privé!
+
+Il ne séparait pas assez l'homme de l'artiste.
+
+Georges Bizet avait, au reste, fort peu pénétré dans les arcanes de la
+musique wagnérienne; il devait même à peine connaître les oeuvres de la
+dernière manière. Lorsqu'il avait assisté à l'interprétation de _Rienzi_
+au Théâtre-Lyrique, sous la direction de Pasdeloup, il avait été frappé
+de la grandeur de certaines parties de cet opéra et, malgré quelques
+critiques assez vives, il résumait son impression dans ces lignes: «Une
+oeuvre étonnante, _vivant_ prodigieusement; une grandeur, un souffle
+olympien![49]» Qu'aurait pensé plus tard l'auteur de _Carmen_, s'il lui
+avait été permis d'assister à l'éclosion de ces chefs-d'oeuvre: l'_Anneau
+du Nibelung_, _Parsifal_, etc., dans le temple élevé à Bayreuth? Mais ce
+ne fut qu'en l'année 1876 que fut terminée la construction du théâtre de
+Wagner et qu'eut lieu, dans cette même année, la représentation de
+l'_Anneau du Nibelung_. Or Georges Bizet avait été enlevé prématurément
+l'année précédente, le 3 juin 1875!
+
+Admirateur des premières oeuvres de Verdi, où se reflètent les qualités
+comme les défauts du maître italien, il l'abandonne lorsqu'il cherche, à
+partir de _Don Carlos_, non pas positivement à se rapprocher de l'École
+wagnérienne, comme le dit Bizet, mais à modifier sa manière, en opérant
+ce mouvement _en avant_, qui est le fait des grands et véritables
+artistes. Et cette transformation s'accentua dans _Aïda_ et _Otello_.
+
+Après la première représentation de _Don Carlos_, il écrit à son ami:
+«Verdi n'est plus italien; _il veut faire du Wagner_.... il a abandonné
+la sauce et n'a pas levé le lièvre.--Cela n'a ni queue ni tête... Il
+veut faire du style et ne fait que de la prétention, etc...» C'est une
+opinion toute contraire à celle qu'émit E. Reyer, dans son article du 26
+avril 1876, lorsqu'il rendit compte de l'exécution d'_Aïda_ au
+Théâtre-Italien. Il s'exprimait ainsi: «N'est-ce pas un fait fort
+intéressant que cette transformation s'opérant tout à coup dans le
+style, dans la manière d'un compositeur qui, ayant atteint aux dernières
+limites de la popularité, pouvait se croire arrivé à l'apogée de la
+gloire? Je n'irai pas jusqu'à dire que M. Verdi ait été touché de la
+grâce... Mais les tendances qu'il avait manifestées dans _Don Carlos_ et
+qu'il a montrées dans _Aïda_ d'une façon beaucoup plus évidente, n'en
+constituent pas moins un hommage rendu au mouvement musical contemporain
+et un effort sérieux vers un progrès, vers un idéal entrevu.»
+
+Nous partageons entièrement l'avis de l'illustre auteur de _Sigurd_ et
+nous estimons qu'en renonçant aux concessions faites au goût d'un public
+ignorant et introduites par lui dans ses premiers opéras, Verdi n'a pas
+abdiqué sa personnalité et que ses dernières oeuvres, y compris
+_Otello_, n'ont rien à voir avec les drames lyriques de Richard Wagner.
+
+Georges Bizet n'a-t-il pas agi de même, lorsqu'il abandonna, après les
+_Pêcheurs de Perles_ et la _Jolie fille de Perth_, les sentiers battus
+pour entrer dans une voie nouvelle? Fallait-il l'accuser pour cela,
+comme l'ont fait légèrement les critiques de la première heure,
+d'appartenir à l'École wagnérienne?
+
+C'est lui-même qui nous édifiera sur ce point dans une lettre qu'il
+adressait à certain critique d'art, après l'exécution de la _Jolie fille
+de Perth_:
+
+«Non, monsieur, pas plus que vous, je ne crois aux faux dieux et je vous
+le prouverai. J'ai fait _cette fois encore_ des concessions _que je
+regrette_, je l'avoue. J'aurais bien des choses à dire pour ma
+défense.... devinez-les! _L'école des flonflons, des roulades, du
+mensonge, est morte, bien morte!_ Enterrons-la sans larmes, sans regret,
+sans émotion et... _en avant_!»
+
+Son amour pour le côté sensuel de la musique italienne, dont il nous
+fait la confidence, s'atténuera donc, dans une certaine mesure,
+lorsqu'il abordera des oeuvres plus sérieuses, et marquant un pas en
+avant. Avec sa nature si pétrie d'intelligence et si bien douée au point
+de vue artistique, il comprendra que les vieux moules se sont brisés et
+il sera un des premiers à entrevoir la vive lumière qui se lève à
+l'horizon. Il aura frayé la route à ses contemporains, en s'élançant
+audacieusement à la recherche de la vérité dans l'art dramatique, sans
+pour cela s'être mis à la remorque de personne, surtout de Richard
+Wagner.
+
+_Carmen_ et l'_Arlésienne_ sont là pour le prouver.
+
+Il pourra certes chercher encore «à s'égarer dans les mauvais lieux
+artistiques»; mais il n'en rapportera pas de déplorables habitudes.
+
+L'École des roulades, des flonflons aura bien disparu!
+
+* * *
+
+--La majeure partie des lettres que nous publions n'était pas datée. Il
+a été facile de préciser quelques dates, en prenant pour base les
+faits, les exécutions de certaines oeuvres indiqués dans la
+correspondance. C'est ainsi que dans la première de ces lettres il
+accuse 28 ans; il est donc hors de doute qu'elle fut écrite en 1866,
+puisque Georges Bizet est né en 1838[50]. Il y avait peut-être un écueil
+à publier, dans leur entier, ces souvenirs épistolaires, dans lesquels,
+à travers maintes anecdotes et appréciations sur l'art et sur ses plus
+illustres interprètes, l'auteur donne des détails un peu techniques,
+ayant trait presqu'exclusivement aux oeuvres d'un compositeur. Mais,
+après réflexion, nous avons pensé qu'il serait intéressant de connaître
+de quelle manière Georges Bizet professait, et quelles tendances il
+cherchait à inculquer à ses élèves;--c'est même là un point spécial
+qu'éclaire d'un jour tout nouveau cette correspondance intime.
+
+Dans la spiritualité de cette physionomie sympathique, douce et
+énergique tout à la fois, que nous avons connue, dans la franchise et
+l'acuité de ces yeux s'abritant derrière le lorgnon, dans le front
+puissant recouvert en partie par une luxuriante chevelure, dans l'ovale
+un peu court de la figure encadrée d'une barbe d'un blond ardent et
+mouvementée, ne retrouvons-nous pas cette nature primesautière,
+nerveuse, chaleureuse, pleine d'élan et d'audace qui se livre si
+entièrement dans les lettres qu'on va lire?
+
+HUGUES IMBERT.
+
+
+
+
+_Première Lettre._
+
+1866.
+Monsieur,
+
+J'ai reçu votre lettre et votre envoi--
+
+Et d'abord, monsieur, à qui dois-je le plaisir d'entrer en relation avec
+vous?.....
+
+J'ai 28 ans.--Mon bagage musical est assez mince. Un opéra très discuté,
+attaqué, défendu..... en somme une chute honorable, brillante, si vous
+permettez cette expression, mais enfin une chute. Quelques mélodies...
+sept ou huit morceaux de piano... des fragments symphoniques exécutés à
+Paris... et c'est tout. Dans quelques mois, un grand ouvrage..., mais
+ceci est la peau de l'ours... n'en parlons pas.--Les artistes et le
+monde parisien me connaissent..... au total 4 ou 5,000 personnes que
+nous nommons ici: Tout Paris!... Mais je suis parfaitement ignoré en
+province... Mes _Pêcheurs de perles_ vous seraient-ils tombés sous la
+main et y auriez-vous puisé la confiance dont vous m'honorez? Ce serait
+bien flatteur pour moi..., mais j'en doute. Dites-moi donc le nom de
+notre intermédiaire, afin que je puisse le remercier chaleureusement.
+
+J'accepte en principe votre proposition.--Mais, avant de commencer, il
+faut que je sache ce que vous voulez faire. Si j'en crois les
+remarquables échantillons que vous m'adressez, vous désirez pousser
+jusqu'au bout l'étude de votre art.--En vérité, vous le pouvez.--Vous
+avez du style, vous écrivez à merveille.--Vous savez vos maîtres,
+notamment Mendelssohn, Schumann, Chopin, que vous semblez chérir d'une
+tendresse peut-être un peu exclusive..., mais ce n'est certes pas moi
+qui aurai le courage de vous reprocher cette préférence... Ou vous avez
+fait toutes vos études de contre-point et de fugue, ou vous êtes
+_spécialement extraordinairement_ organisé.
+
+Votre _Marche funèbre_ est excellente. C'est, à mon avis, le meilleur
+morceau de votre envoi. L'idée y est plus nette, plus clairement
+exprimée que dans les autres pièces... Dans tout cela, rien de commun,
+rien de lâché. C'est très intéressant!... J'ai lu et relu vos romances
+sans paroles avec un vif plaisir. Le chant est moins dans vos habitudes,
+ce me semble. Résumons-nous; je vous demande une lettre détaillée.
+
+Votre âge,--le temps employé par vous à vos études musicales,--la nature
+de ces études.--Où en êtes-vous?... Je ne vous demande pas _où
+voulez-vous aller_?--Vous me répondriez _partout_ et vous auriez
+raison.--Avez-vous fait de l'orchestre?... Avez-vous fait du quatuor, de
+la symphonie, de la scène lyrique, de l'opéra et de l'oratorio?... La
+composition idéale est difficile à traiter par correspondance.--Il faut
+se voir, s'entendre, discuter, se connaître pour travailler avec fruit.
+Mais le contre-point, la fugue, l'instrumentation peuvent se traiter par
+lettres avec un réel succès. Je l'ai expérimenté.--Vous laissez une
+marge considérable et, là, je mets en regard de votre texte les
+observations, les modifications nécessaires... Qu'en pensez-vous?
+J'attends maintenant votre réponse... Mettez-moi au courant de votre
+passé artistique, du présent et même de l'avenir que vous vous proposez.
+
+Quant aux conditions, monsieur, je ne sais que vous répondre... Je
+n'aime pas beaucoup traiter ce chapitre. Si j'avais quelque fortune, je
+serais heureux de vous consacrer quelques-uns de mes loisirs... Je me
+considèrerais comme parfaitement payé par les progrès que je pourrais
+vous aider à faire... Malheureusement je n'ai pas de loisirs!... Des
+leçons, des travaux énormes pour plusieurs éditeurs, des relations trop
+étendues... tout cela dévore ma vie. Je suis donc obligé d'accepter non
+le prix de mes conseils, mais le prix des instants que je vous
+consacrerai. Je fais payer mes leçons 20 francs.--En moyenne, mon temps
+vaut pour moi 15 francs l'heure.--Voulez-vous baser notre arrangement
+sur cette donnée?... D'après la quantité de travail que vous m'enverrez,
+nous pourrons établir une moyenne générale... Cela vous convient-il
+ainsi? ou mieux, voulez-vous ne rien décider à cet égard?... et faire ce
+que vous jugerez convenable?
+
+Je le veux bien, moi!
+
+L'important est que nous n'en parlions plus... Car ces détails me sont
+particulièrement désagréables.
+
+J'attends donc votre réponse, monsieur; donnez-moi force détails.
+
+Et croyez-moi, je vous prie, monsieur, dès aujourd'hui votre
+parfaitement dévoué confrère.
+
+GEORGES BIZET,
+
+32, rue Fontaine-Saint-Georges.
+
+
+
+
+_Deuxième Lettre._
+
+
+11 mars 1867.
+
+Cher Monsieur,
+
+Merci. Votre lettre m'a causé un véritable plaisir. Si quelque chose
+peut consoler de l'indifférence d'un public blasé et distrait, c'est à
+coup sûr l'approbation, la sympathie des hommes de goût et
+d'intelligence qui, comme vous, consacrent le meilleur de leur existence
+au culte de l'art le plus élevé.--Nous parlons tous deux la même langue,
+langue étrangère, hélas! à la plupart de ceux qui se croient
+artistes.--Nos idées sont les mêmes en principe. Seulement, la
+différence de nos situations amènera quelquefois entre nous de légers
+dissentiments.--Je suis éclectique.--J'ai vécu trois ans en Italie et je
+me suis fait non aux honteux procédés musicaux du pays, mais bien au
+tempérament de quelques-uns de ses compositeurs.--De plus, ma nature
+sensuelle se laisse empoigner par cette musique facile, paresseuse,
+amoureuse, lascive et passionnée tout à la fois.--Je suis allemand de
+conviction, de coeur et d'âme..., mais je m'égare quelquefois dans les
+mauvais lieux artistiques... Et, je vous l'avoue tout bas, j'y trouve un
+plaisir infini. En un mot, j'aime la musique italienne comme on aime une
+courtisane; mais il faut qu'elle soit charmante!... Et, lorsque nous
+aurons cité les deux tiers de _Norma_, quatre morceaux des _Puritains_,
+et trois de la _Somnambule_, deux actes de _Rigoletto_, un acte du
+_Trouvère_ et presque la moitié de la _Traviata_, ajoutons _Don
+Pasquale_ et--nous jetterons le reste où vous voudrez.--Quant à Rossini,
+il a son _Guillaume Tell_... son soleil,--le _Comte Ory_, le _Barbier_,
+un acte d'_Otello_, ses satellites; avec cela il se fera pardonner
+l'horrible _Sémiramis_ et tous ses autres péchés!... Je tenais à vous
+faire cette petite confession, afin que mes conseils aient pour vous
+toute leur signification.--Comme vous, je mets _Beethoven_ au-dessus des
+plus grands, des plus fameux. La symphonie avec choeurs est pour moi le
+point culminant de notre art. _Dante_, _Michel-Ange_, _Shakespeare_,
+_Homère_, _Beethoven_, _Moïse_!..... Ni Mozart, avec sa forme divine, ni
+Weber, avec sa puissante, sa colossale originalité, ni Meyerbeer avec
+son foudroyant génie dramatique, ne peuvent, selon moi, disputer la
+palme au _Titan_, au _Prométhée_ de la musique. C'est écrasant!... Vous
+voyez que nous nous entendrons toujours.
+
+Maintenant, j'arrive à vous et à vos deux morceaux:
+
+_Trio._--Page 1. Le début est un peu sec; votre _ut_ dièse
+abandonné par les cordes sera d'un effet disgracieux avec
+_l'ut_ naturelle au piano. Je vous conseille ceci:
+
+[image: notation musicale]
+
+c'est bien là, ce me semble, ce que vous voulez.
+
+Si vous tentez absolument à séparer l'_ut_ dièse de l'_ut_ naturelle, il
+faudrait écrire ainsi:
+
+[image: notation musicale]
+
+mais, je préfère de beaucoup le premier exemple.
+
+Votre phrase se relève de suite; la chute en _la_ mineur est heureuse.
+Page 2, deuxième ligne, mesure six.
+
+Le _si_ bémol du violon sur le _si_ naturelle du piano me peine
+légèrement... Ce qui suit est excellent; votre
+
+[image: notation musicale]
+
+du violon sur le
+
+[image: notation musicale]
+
+du piano me plaît infiniment. C'est hardi, neuf et bien pensé.
+Décidément, vous aimez Schumann. Page 3: votre morceau se relève
+définitivement. Je regrette beaucoup la mollesse de votre début... La
+période en triolets est excellente. Tout le développement de la page 4
+me va complètement.--Le trait première ligne page 5 _très bon_,--mes
+éloges les plus sincères pour toute cette page.--Pages 6 et 7 bravo! La
+page 8 est encore meilleure. Le point capital de votre morceau est pour
+moi la page 11 que je trouve très belle.--Votre progression sur la
+pédale _ré_ est excellente, c'est ému.--C'est maître cela! Tout le reste
+va de soi et je n'ai plus d'observations à vous faire jusqu'à la coda
+qui me semble tourner court. Je joins au paquet un plan de coda qui
+n'est peut-être pas fameux, mais qui vous donnera la _mesure_ de ce
+qu'il faut, je crois, ajouter.
+
+Je me résume.--Si votre première idée était, comme inspiration, à la
+hauteur des développements, votre morceau serait _très beau_. Tel qu'il
+est, il est fort remarquable. Je suis désireux de connaître la suite de
+votre trio.--Soyez difficile; votre premier morceau oblige.
+
+J'ai été parfaitement sincère pour le trio, je le serai pour la rêverie.
+
+Eh! bien, je n'aime pas beaucoup cela!... Vous ne m'en voulez pas,
+j'espère. Je vous dois la vérité et je vous la dirai toujours et quand
+même. Je connais de vous des choses qui me rendent très difficile.--En
+art, pas d'indulgence!
+
+Je n'ai pas de critique de détail à vous faire sur cette pièce. Quand je
+vous aurai signalé une petite réminiscence du septuor des _Troyens_, à
+la dernière page
+
+[image: notation musicale]
+
+je n'aurai plus qu'à vous parler de l'oeuvre en général.
+
+C'est mou, terne! L'idée est courte. Ce n'est pas assez exquis en poésie
+pour le ton rêveur que vous abordez. Il y a sans doute dans tout cela
+une certaine langueur, un certain charme, mais pas assez.--Évidemment,
+ce n'est pas mal, mais vous devez, vous pouvez faire mieux.--Croyez-moi.
+Mon jugement vous paraîtra sévère... Attendez quelque temps. Laissez
+dormir la chose, et, quand vous la reverrez après l'avoir presque
+oubliée, vous serez de mon avis. Vous trouverez cela un peu _bulle de
+savon_!... J'ai toujours remarqué que les compositions les moins bien
+venues sont toujours les plus chéries au moment de l'éclosion. Je crains
+les choses qui sentent l'improvisation.--Voyez Beethoven: prenez les
+oeuvres les plus vagues, les plus éthérées, c'est toujours _voulu_,
+toujours _tenu_. Il rêve et, pourtant, son idée a un corps. On peut la
+saisir... Un seul homme a su faire de la musique quasi-improvisée, ou du
+moins paraissant telle, c'est _Chopin_... C'est une charmante
+personnalité, étrange, inimitable et qui n'est pas à imiter.--En résumé,
+avant de condamner l'opinion que je formule sur votre morceau,
+faites-moi le plaisir de le mettre deux ou trois mois dans vos cartons.
+Après le repos, examinez et jugez... vous verrez juste.
+
+Je veux vous parler aussi touchant l'avenir que vous vous proposez.--Ne
+pensez pas au théâtre, soit, vous sentez, vous savez ce que vous devez
+faire.--Mais vous bannir de la symphonie, vous n'en avez pas le droit.
+Il faut faire de la symphonie.--Vous la ferez bien, je vous en réponds.
+Soyez ambitieux et je le serai pour vous.--Je reviendrai à la charge, je
+vous en préviens.
+
+Je laisse ma lettre ouverte. Je vais dîner et me rendre à _Don
+Carlos_[51]... Je vous enverrai des nouvelles.
+
+* * *
+
+_Deux heures du matin._
+
+Deux mots seulement. Je suis abruti, éreinté. Verdi n'est plus italien;
+il veut faire du Wagner... il a abandonné la sauce et n'a pas levé le
+lièvre. Cela n'a ni queue ni tête... Il n'a plus ses défauts, mais aussi
+plus une seule de ses qualités... Il veut faire du style et ne fait que
+de la prétention... C'est assommant... four complet, absolu.
+L'exposition prolongera peut-être l'agonie; mais c'est une bataille
+perdue. Le public surtout est furieux. Les artistes lui pardonneront
+peut-être une tentative malheureuse qui prouve, après tout, en faveur de
+son goût et de sa loyauté artistique. Mais le bon public était venu pour
+s'amuser... et je crois qu'on ne l'y repincera pas... La presse sera
+mauvaise.
+
+À bientôt et croyez toujours aux sentiments affectueux de votre mille
+fois dévoué et affectionné
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ah! merci pour votre photographie. Je ne vous retourne pas la mienne; je
+ne l'ai pas. Je ne me suis fait portraiturer qu'une fois, sur la demande
+de la princesse Mathilde, qui tenait absolument à collectionner les
+têtes de ses invités du dimanche, et mes amis m'ont volé toutes les
+épreuves.
+
+À bientôt.
+
+
+
+
+_Troisième Lettre._
+
+
+Bravo! Ce n'est pas une leçon que je vous adresse aujourd'hui. Mais bien
+une analyse critique de votre sonate. (Première sonate pour piano et
+violon.)
+
+_Le premier morceau est bien._
+
+L'_Andante_ est _très beau._
+
+L'_Intermezzo_ est un morceau _complet_, DIGNE D'UN MAÎTRE; je suis
+convaincu que ce morceau orchestré prendrait sa place parmi les
+meilleures pièces de ce genre. Vous êtes un symphoniste. Croyez-moi et
+courage.
+
+Le final est audacieux, chaleureux au possible. J'y trouverai quelques
+taches que je vous signalerai.
+
+_Premier morceau._--J'aime beaucoup votre première idée; elle est
+malheureusement un peu courte et vous répétez quatre fois de suite la
+tête de votre motif (deux fois en _la_ mineur et deux fois en _ut_).
+N'essayez pas de rien changer.--C'est bon, malgré ma légère
+critique.--Excellent développement.--Les deux dernières lignes de la
+page 3, bravo!--La deuxième idée me séduit moins que la première.--Cela
+manque un peu d'originalité. Je veux louer cependant les quatre mesures
+en _mi_ qui sont une très heureuse rentrée.--Vous rentrez bien dans
+l'_agitato_.--J'aime infiniment la fin de votre première reprise. Tout
+le travail de la deuxième me paraît complètement réussi.
+
+--La rentrée du motif sur
+
+[image: notation musicale]
+
+est une trouvaille.
+
+J'aime beaucoup la coda.--Cependant, je regrette que vous n'ayez pas
+terminé dans le _Chaud_.--Je ne veux pas vous faire d'observations
+bourgeoises quant à l'_effet_... Mais je crois qu'une péroraison
+absolument agitée et vigoureuse serait plus à sa place....
+
+Je puis me tromper... il y a là une de ces nuances délicates dont
+l'auteur est généralement le meilleur juge.--Si vous n'êtes pas de mon
+avis, après réflexion, je retire ma critique.
+
+_Andante._--Nous voici en plein Beethoven! pas de réminiscences
+cependant.--Votre belle idée vous appartient. Soyez en fier. Ces grosses
+notes graves se posant sur le dernier temps m'ont fait penser à
+l'andante de la grande sonate en _fa_ mineur de Beethoven.--J'ai joué
+vingt fois ce morceau,--et, chaque fois, je l'ai trouvé plus élevé, plus
+pur... Je ne veux pas exagérer mes éloges. Pourtant je dois vous avouer
+qu'un passage de cet andante me semble d'une grande beauté!... Je veux
+parler de la rentrée en _la_ bémol (page 17) par le 3/4 d'ut bémol et
+l'altération du sol.--Le
+
+[image: notation musicale]
+
+qui succède à cette magnifique mesure est d'un charme
+inexprimable.--Voilà de l'inspiration!... Mettez le nom que vous voudrez
+là-dessus... et ça ne bougera pas d'une semelle.--J'arrive au
+contre-sujet du violon sur le motif
+
+[image: notation musicale]
+
+page 18.--C'est beau, tellement que votre accompagnement un peu fouillé,
+un peu cherché ne soutient pas la comparaison.--Voulez-vous un conseil?
+Ne répétez pas deux fois chaque période du motif.--Faites entendre
+l'idée entière au piano pendant que le violon se développe sur le
+contre-sujet, qui est des plus inspirés,--et enchaînez avec la
+coda.--J'ai essayé souvent les deux versions. Celle que je vous indique
+est, je crois, de beaucoup préférable. La lin est belle jusqu'à la
+dernière note!
+
+_Intermezzo._--Ici, pas une critique, je vous le répète.--C'est
+parfait.--C'est délicieux! Mon ami Guiraud, l'auteur de _Sylvie_[52], un
+très grand musicien, auquel je me suis permis de montrer ce Scherzo, en
+a été aussi enchanté que moi.--Je ne vous cite rien; tout est
+intéressant.--Quel délicieux effet produirait une clarinette faisant
+entendre
+
+[image: notation musicale]
+
+pendant que les violons murmureraient le
+
+[image: notation musicale]
+
+Ce serait exquis. Je vous en supplie,--mettez-vous à la
+symphonie.--Est-ce l'orchestre qui vous effraie? Quelle folie!... Vous
+savez orchestrer, je vous en réponds! _Vous n'avez pas le droit de ne
+pas faire de la symphonie._ Il faut un peu d'ambition, que diable!... Je
+ne veux pas que vous écriviez toute votre vie pour Carcassonne.--Tenez;
+orchestrez votre andante et votre intermezzo. Je les montrerai à
+Pasdeloup.--Ou je me trompe fort, ou il sera empoigné. Nous avons ici
+les concerts de l'Athénée... Allons... à l'oeuvre!
+
+Avez-vous remarqué que Mozart, Haydn et même Beethoven ratent trois
+finals sur quatre? Je ne puis rien ouïr de plus agréable que le vôtre,
+qui se soutient très crânement après vos trois premiers morceaux. C'est
+fiévreux, agité, dramatique et clair.
+
+--La phrase
+
+[image: notation musicale]
+
+est remplie d'une vive douleur.--C'est ému, bien inspiré. J'aime bien le
+
+[image: notation musicale]
+
+bien que cela ne s'harmonise pas avec le reste.--Cette petite excursion
+Verdissienne m'a un peu surpris,--mais c'est bien. La chute surtout est
+très heureuse.--Le développement marche bien; j'aime vos quatre entrées
+chromatiques. C'est fameusement écrit. La dernière ligne de la page 32
+me plaît beaucoup. C'est neuf d'harmonie.--Plus rien à dire jusqu'à la
+dernière page. Ici, vous avez une mesure de trop; cela me choque. Je ne
+puis me tromper sur ces sortes de choses.--Tenez: dédoublons la mesure:
+
+[image: notation musicale]
+
+Vous finissez en l'air. C'est boiteux. J'ai besoin de:
+
+[image: notation musicale]
+
+Essayez,--Vous allez être de mon avis. J'en suis sûr.
+
+Maintenant, je vous en prie.--Faisons de l'orchestre. Comme composition
+idéale, je puis remplir vis-à-vis de vous le rôle de critique, de
+confrère sincère. Je puis vous donner mon impression, des conseils comme
+voue pourriez m'en donner à l'occasion.--Mais être votre
+_professeur_...! Vous n'en avez pas besoin.--Ce mot-là ne doit pas se
+prononcer entre nous, pas plus que celui d'_élève_! Pour
+l'instrumentation, j'espère vous être plus utile.... Quand vous viendrez
+à Paris, je vous mettrai en relations avec quelques musiciens: _Gounod_,
+_Reyer_, _Saint-Saëns_, _Guiraud_, le _prince Polignac_, etc.... et vous
+serez là avec vos pairs. Personne en ce moment ne fait mieux que votre
+andante et votre intermezzo.--À la symphonie! À la symphonie!... Il le
+faut.--J'ai reçu la visite de votre charmant ami. J'espère le revoir
+bientôt et passer une soirée avec lui.--J'ai bien tardé à vous écrire;
+c'est votre faute. Je tenais à bien connaître, à bien étudier votre
+sonate.
+
+Il est 3 heures du matin.--Je vais vous quitter.--Encore une fois, mille
+félicitations et mille témoignages de ma bien affectueuse confraternité.
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ah! J'oubliais de vous parler de la feuille détachée qui accompagne
+votre envoi. C'est un nouveau plan de deuxième reprise pour le premier
+morceau.... J'aime mieux l'autre.
+
+
+
+
+_Quatrième Lettre._
+
+
+....avril 1867.
+
+_1º Modification du deuxième motif du premier morceau
+de la sonate pour piano et violon»._
+
+Pour bien juger le changement, il faudrait entendre le morceau complet.
+Cependant, je crois que ce deuxième motif, tout en étant par lui-même
+supérieur au premier, sera d'un moins bon effet dans l'ensemble du
+morceau. Un défaut est toujours difficile à corriger dans une oeuvre bien
+venue. Bref, je conclus à la conservation du premier motif.
+
+_2º Harmonie du motif de l'andante._
+
+Les deux versions sont excellentes. Peut-être préféré-je l'ancienne.
+Mais vous êtes le seul juge compétent.--Pourtant, la triple appogiature
+donne beaucoup d'accent à la phrase.
+
+_3º Deuxième idée du final._
+
+Oh! ici pas d'hésitation. Laissez votre forme Verdi. Ne châtiez pas
+votre idée. Laissez le défaut.--Votre changement amollit tout le
+morceau. J'aime mieux un peu moins de pureté dans la forme et plus
+d'élan dans la pensée. Donc, conservez la première idée.
+
+_4º Andante du trio._
+
+C'est un joli morceau, un peu mou, un peu mendelssohnien.--Mendelssohn,
+entre autres défauts, traite quelquefois ses andantes symphoniques en
+romances sans paroles.--Vous n'avez pas évité cet écueil!... L'idée est
+très agréable. Finissez le morceau; il vaut la peine d'être achevé.
+Mais, à l'avenir, évitez cette mollesse. L'élégance, le goût sont
+d'excellentes qualités à condition de n'exclure ni la netteté ni la
+fermeté. Le développement est bon et la rentrée est charmante. C'est
+_bien_, mais ce n'est pas très bien.
+
+_5º À Elvire._
+
+Je comprends le succès de cette pièce; j'y trouve de fort bonnes choses;
+et, cependant, je n'en suis pas absolument satisfait. La première idée a
+un parfum 1830 ou même 1829, qui ne me pince qu'à moitié. C'est du Loïsa
+Puget, plus le talent.
+
+Cette forme:
+
+[image: notation musicale]
+
+me rappelle un horrible chant patriotique qui courait les rues en 1848.
+Le souvenir de cette révolution inutile, ridicule et bête me rend
+peut-être injuste pour votre mélodie, qui, je le répète, renferme de
+bonnes choses. Il y a de l'amour et de la chaleur dans la phrase refrain
+et, n'était la forme romance, j'en serais complètement satisfait. Cette
+forme est moins bonne encore lorsque vous faites le si [bb].--Le
+développement et la rentrée (deuxième strophe) sont réussis. C'est chaud
+et l'idée refrain rentre à merveille.--Même éloge pour la troisième
+strophe.--La dernière page est excellente. C'est bien pensé, bien
+exécuté. En somme, et sans être enthousiaste de cette mélodie, j'y
+trouve la touche du musicien, du penseur intelligent. C'est mieux que
+les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des mélodies à succès.
+
+_6º Choeur._
+
+Le début a de la grandeur; votre brusque voyage en _ré_ majeur me
+chagrine un peu. L'idée en _ut_ est bonne. Le développement en _sol_ à
+bouche fermée est un peu _longuet_. L'allegro suivant, bien.--Bonne
+phrase à la Meyerbeer...
+
+La coda en 6/8 me paraît bien syllabique. Il faudra en modérer le
+mouvement, pour en rendre l'exécution possible.
+
+Les sociétés chorales de Bruxelles, d'Anvers et de Liège exécuteraient
+facilement cette péroraison. Mais les exécutions véritablement
+_miraculeuses_ sont trop exceptionnelles pour servir de base
+d'opération.--La fin extrême est trop élevée pour les premiers ténors.
+Les trois grandes sociétés belges se jouent de ces difficultés. Mais, je
+vous le répète, ces exceptions, tout à fait extraordinaires,
+_inimaginables_ même pour ceux qui n'ont pas entendu ces admirables et
+vaillants chanteurs, ne font que confirmer la règle.
+
+En somme, ce choeur est bon et vous fait honneur.
+
+Pourquoi n'est-il pas meilleur?
+
+Pourquoi n'est-il pas très beau?
+
+Parce que vous ne vous êtes pas assez élevé.--Vous m'avez rendu
+exigeant; vous êtes un _grand musicien_ et vous devez faire mieux
+encore.
+
+J'attends avec impatience vos premiers travaux d'orchestre. Vous allez
+marcher à pas de géant. C'est si amusant l'orchestre! Jusqu'à présent,
+vous avez dessiné; vous avez exécuté des grisailles, réalisant vos
+effets d'ombre et de lumière avec des valeurs différentes, mais dans le
+même ton. Maintenant, vous allez peindre.--Faites votre palette... et à
+l'oeuvre! Si vous avez un _coloris_ riche et séduisant, avec vos qualités
+de forme et de _couleur_, la route sera longue et belle à
+parcourir.--Allons, courage et à bientôt.
+
+Votre confrère et ami dévoué
+
+GEORGES BIZET.
+
+_P. S._ Le _Roméo_ de Gounod va à moitié; il ne passera que dans les
+derniers jours du mois[53].
+
+Je vais flâner et déloger. Je ne _veux_ arriver au plus tôt que fin
+_novembre_. Je crains les chaleurs et je me défie du public cosmopolite
+qui va nous envahir.
+
+
+
+
+_Cinquième Lettre._
+
+
+Cher Monsieur,
+
+J'ai été absent quatre jours. C'est ce qui vous explique le retard
+involontaire de ma réponse.--Je ne suis pas encore à la campagne.--En
+tout cas, mon habitation d'été n'étant qu'à une demi-heure de Paris, je
+ne serai pas privé du plaisir de vous voir,--d'autant plus que mes
+répétitions me forceront sans doute de venir tous les jours à Paris.
+
+J'ai annoté votre envoi.--En général, vous écrivez trop les instruments
+à vent comme le quatuor. Le timbre de chacun des instruments en bois
+étant particulier, il n'est pas bon de les employer en _corps_, si ce
+n'est pour des effets particuliers. Les cordes, au contraire, ne sont
+qu'un immense instrument, parfaitement homogène.--C'est la base de
+l'orchestre symphonique.--Et, plus je vais, plus je suis convaincu qu'il
+ne faut user des bois et des cuivres qu'avec circonspection. Il faut
+employer deux flûtes, deux hautbois, deux clarinettes, deux ou quatre
+bassons et quatre cors. Il est impossible de bien orchestrer en ne
+disposant que d'un seul instrument de chaque espèce. En effet, une
+rentrée en tierces, par exemple, sera bien meilleure, exécutée par deux
+clarinettes ou deux hautbois, que par une clarinette ou un hautbois.
+
+Avez-vous le traité d'instrumentation de Berlioz? Si non, faites-en
+l'acquisition au plus vite,--C'est un admirable ouvrage, le _Vade mecum_
+de tout compositeur écrivant pour l'orchestre.--C'est parfaitement
+complet--Les exemples y abondent.--C'est indispensable!
+
+Vous employez le cor comme un instrument ordinaire. C'est un grand
+tort.--Le timbre spécial de cet instrument, la grande difficulté qu'il
+éprouve à faire entendre certains sons bouchés le rendent impossible
+comme instrument d'harmonie. Je vous envoie un exemple tiré de votre
+joli allegretto de symphonie.
+
+En somme, c'est bien.--Soyez simple; _ne mettez que ce que vous
+entendez_;--pas autre chose,--ne chargez pas;--il y en a toujours trop!
+
+L'exercice que vous vous proposez serait bon, s'il était fait d'après
+une _réduction_ bien complète. Autrement, vous ne pouvez deviner les
+détails que vous ne voyez pas.--Prenez une bonne réduction à quatre
+mains.... Tenez..., par exemple..., un andante de symphonie de Beethoven
+par Czerny.--Mais, un morceau ne peut bien être orchestré que par
+l'auteur... ou il faut être bien fort; sans compter qu'on peut faire
+bien et autrement. Le meilleur est de vous orchestrer vous-même. Lisez
+les symphonies de Beethoven; lisez et travaillez Berlioz.
+
+Le petit morceau en _si_ mineur est très bon. J'aime beaucoup le
+fragment de ballet,--et c'est bien instrumenté.
+
+Mille choses bien aimables et bien affectueuses et croyez-moi toujours
+votre mille fois dévoué
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Sixième Lettre._
+
+
+Décembre 1867.
+
+Cher Monsieur,
+
+Je tiens, avant tout, à vous remercier de tout coeur de votre dédicace.
+Je serai heureux de voir mon nom attaché à votre excellente sonate.
+C'est pour moi plus qu'un honneur, c'est une marque d'estime et de
+sympathie d'un excellent musicien, d'un galant homme pour lequel je
+professe, je vous assure, une vive et chaude amitié.--Donc, une chaude
+poignée de mains pour votre bonne pensée et mille fois merci.
+
+Je viens de lire votre envoi: Votre andante de _Trio_ est de l'art et
+votre andante de sonate--c'est un morceau de maître.--Je vous dois la
+vérité ou du moins ce que je crois la vérité.--Si l'idée première de ce
+morceau était absolument originale, si elle n'attestait pas l'influence
+de Beethoven et de Schumann,--ce serait _absolument_ de premier
+ordre.--Cette critique (est-ce bien une critique?) est celle qu'on peut
+faire des meilleures choses de notre temps.--Vous aurez plus d'une fois
+l'occasion de me la retourner--(du moins, je l'espère, sans
+modestie).--Gounod a écrit deux symphonies et, dans les huit morceaux
+qui les composent, il n'y a rien qui vaille votre andante.--Votre
+intermezzo est fort bon; mais je le place au-dessous de l'andante.--Je
+préfère de beaucoup celui de la sonate.--Celui-là est original.--L'idée
+de celui qui nous occupe est moins trouvée.--Du reste, le morceau est
+charmant, intéressant, bien conduit.--Rien à dire dans le
+détail.--J'aime beaucoup mieux le majeur que le mineur et je parie que
+vous êtes de mon avis.--Je reviens à l'andante pour vous signaler votre
+superbe rentrée.--Cela, c'est du Beethoven du bon cru.--L'idée rentre
+avec une puissance remarquable.--C'est empoignant.--Vous m'avez
+ému.--Merci.--Il n'y a pas une note à changer dans tout le morceau; la
+coda est charmante,--et avant--la phrase en sol sous la double tenue
+_ré_ est excellente.--Bravo!
+
+Votre première reprise de Symphonie me plaît beaucoup,--excepté la
+seconde idée,--c'est trop court, c'est essoufflé! Et gare la Rosalie! Si
+vous êtes courageux, vous chercherez quelque chose de plus saillant et
+vous pourrez alors faire un excellent morceau.--Je ne vous conseille pas
+d'indiquer la _reprise_.--À mon avis, la reprise a vieilli--et la
+plupart des symphonies de Beethoven et de Mendelssohn (et bien entendu
+Mozart) gagneraient à être exécutées sans reprises.--C'est bien
+orchestré, peut-être un peu trop trombonisé; mais il faudrait entendre;
+je n'ai pas d'opinion faite à cet égard. Vous trouverez sur votre
+manuscrit plusieurs remarques qui sont utiles, je crois.--Vous écrivez
+très bien le quatuor.--C'est tout!
+
+Je vais recommencer mes répétitions[54].--Je ne sais si ma distribution
+ne sera pas modifiée.--Mes collaborateurs veulent à toute force Madame
+Carvalho.--Ils ont raison,--mais c'est bien dur pour Mlle
+Devriès.--Je vous dis cela sous le sceau du secret.--Si vous voulez
+savoir le fond de ma pensée, j'espère que cela ne se fera pas.--J'y
+perdrai 10,000 francs, dit-on, c'est possible! Mais... et Dieu sait si
+une différence de 10,000 francs est quelque chose pour moi! Enfin tout
+sera décidé cette semaine! (Tout ceci absolument entre nous.)
+
+J'ai envoyé promener l'Athénée! Mais ils sont venus pleurer chez moi et
+je leur ai bâclé le premier acte[55].--_Legouix_ s'est chargé du second,
+_Jonas_ du troisième, et _Delibes_ du quatrième.--Le secret est assez
+bien gardé; mais une femme vient de le découvrir, tout est perdu. Je
+nierai, du reste, effrontément. J'ai envie de siffler le premier
+acte,--sans compter que le public s'en acquittera bien sans moi! J'ai
+été totalement refait et enfoncé.--On m'a reproché mon manque de parole,
+on a pleuré et j'ai _donné_ mon premier acte.--Cela ne me rapportera pas
+un rouge liard.--Décidément, je ne fais pas de progrès en affaires.
+
+Allons, à bientôt.--Je vous tiendrai au courant de ma _Jolie Fille_!
+
+En attendant, croyez à la sympathie la plus vive de votre dévoué
+confrère et ami
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Septième Lettre._
+
+
+Cher ami,
+
+Que direz-vous donc, lorsque vous aurez vu Rome et Naples?
+
+Quel pays!
+
+Vivre en Italie, même sans musique, quel rêve!
+
+Gounod va partir pour Rome, afin d'entrer dans les ordres!....
+
+Il est absolument fou!... Ses _dernières_ compositions sont navrantes!
+
+Au diable la musique catholique!
+
+Pasdeloup va jouer ma symphonie.--Du moins, il le dit et fait copier les
+parties d'orchestre.
+
+Ce que vous avez lu des Italiens est vrai: M. Bagier m'a commandé un
+ouvrage.--Mais cela a raté,--le poème ne m'allait pas.--J'ai lâché.
+
+On me fait mon poème pour l'Opéra.--C'est long, long! Quels raseurs que
+ces auteurs et directeurs!
+
+J'ai lu votre concerto avec le plus vif intérêt.
+
+Le début est très beau. La seconde phrase est peut-être moins trouvée;
+mais elle est délicieusement amenée. En somme tout le solo marche à
+merveille.--Quant au second pour le juger, je voudrais le voir encore...
+Cela est bon en soi; mais je ne me rends pas bien compte de
+l'effet.--C'est peut-être un peu long d'arpéges.--Mais, je vous le
+répète, je ne puis vous donner qu'une appréciation vague, tant que le
+morceau n'est pas terminé.
+
+Comme détail, je crois qu'il manque une mesure, à la fin du premier
+solo... J'ai indiqué l'endroit au crayon.
+
+Autre chose:
+
+À la première entrée du piano, il y a comme une réminiscence de la
+grande sonate à Kreutzer de Beethoven.
+
+À la fin de la page 9, deux dernières mesures, réminiscence assez
+accentuée du premier concerto de Chopin.
+
+[image: notation musicale]
+
+Voyez cela; c'est un peu vif.
+
+En somme, votre concerto marche à merveille.--À quand le trio?
+
+Je suis embêté!
+
+Le grand lama de l'Opéra me fait relancer par tous mes amis.--Il veut
+que je fasse la _Coupe du Roi de Thulé_... Il insiste avec rage!--
+
+Ça m'embête!... quel fichu métier!
+
+Si je pouvais en essayer un autre!...
+
+À vous, cher, mille fois.--Écrivez plus souvent à votre ami
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Huitième Lettre._
+
+
+Le Vésinet, _26 août 1868_.
+
+Mon cher ami,
+
+Vous êtes un vrai musicien!... Et c'est mal à vous de venir me troubler
+dans masolitude par des portraits erotiques... Vous êtes un affreux
+gredin... Moi qui depuis plus de trois jours ne songeais plus à la
+femme!...
+
+Je suis plein d'indulgence pour ce genre de crimes... et pour cause...
+mais allez à Capoue!...
+
+Il faut travailler... Quand on a ce que vous avez dans le ventre, il ne
+faut pas tout dépenser de la même manière.
+
+Le voyage va vous remettre.--Et après... à la besogne (...Excusez ce
+papier à lettres... Tout ce qu'on achète au Vésinet est du même
+tonneau).
+
+Ces Allemands ne sont plus que des Prussiens et l'article dont vous me
+citez des extraits est tout simplement idiot!
+
+Je suis absolument de votre avis sur la nouvelle partition de
+Wagner.--Du génie, certes! Mais quel poseur! Quel raseur! Quel goujat!
+Il a publié dans le _Guide musical_ de Bruxelles des articles avec
+lesquels j'aimerais à lui torcher la figure.--Selon lui, le _Faust_ de
+Gounod est de la musique de cocottes!...[56] «La Prusse, dit-il, est
+destinée à détruire la France politiquement.--La Bavière, son prince à
+la tête, la détruira intellectuellement.»--Ce républicain de carton
+m'amuserait beaucoup, s'il ne me dégoûtait pas.--Ce monsieur, qui
+acceptait en 1847 150,000 marcs du roi de Saxe pour faire monter un de
+ses opéras, était le premier à tirer des coups de fusil sur le même roi
+de Saxe en 1848.--Assez!
+
+J'ai été très malade... trois angines!
+
+On fait en ce moment deux opéras sur lesquels j'ai l'oeil très
+ouvert.--Un des deux intéresse beaucoup Perrin--et d'ici à quelques mois
+j'aurai probablement un ouvrage en train.--Mais que c'est long!
+
+J'orchestre ma symphonie.--Tout en me promenant, j'ai composé le premier
+acte du _Roi de Thulé_.--Mais je suis décidé à ne pas concourir.
+
+Je vous enverrai trois morceaux de piano, dont un, intitulé: _Variations
+chromatiques_, vous intéressera, je crois.
+
+Gounod est malade... il ne peut plus travailler,--mais il communie à
+force et commente saint Augustin!
+
+Je deviens, moi, de plus en plus misanthrope.--Les indifférents me
+deviennent odieux--et je ne peux plus supporter que le commerce des
+hommes qui, comme vous, ont dans la tête et dans le coeur des idées et
+des sentiments qui s'accordent avec les miens!
+
+Soyez moins rare, écrivez-moi d'Italie.--Vos lettres me font toujours
+plus que du plaisir.
+
+À bientôt donc, j'espère, et à vous de tout coeur, de toute amitié.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Neuvième Lettre._
+
+
+1869?
+
+Mon cher ami,
+
+Je viens de passer six semaines dans les tapissiers, serruriers,
+menuisiers, etc... Enfin me voici installé.--Depuis treize mois, je n'ai
+pas composé une note de musique et je m'en trouve à merveille.--Quel
+dommage d'être obligé de sortir de ce charmant far-niente!--À la vérité,
+j'ai beaucoup travaillé depuis trois mois; j'ai eu l'aplomb de me
+charger de _Noé_, opéra posthume d'Halévy.--Halévy a laissé trois actes
+_à peu près faits_; mais il a fallu _tout_ instrumenter..., presque tout
+deviner--et j'ai à composer un quatrième acte assez court--et j'espère
+avoir fini le 30 novembre, ainsi que l'exige mon traité avec le Théâtre
+lyrique.--Pasdeloup est enthousiasmé de cette oeuvre et je crois qu'il a
+raison... Mais, moi, je suis peu enthousiasmé des chanteurs de son
+théâtre et j'empêcherai l'ouvrage de passer, grâce à une _clause_
+relative à la distribution et qui me laisse absolument maître de la
+situation.
+
+Je suis fixé; je vais faire un _Calendal_. Avez-vous lu _Calendal_ de
+Mistral? Je crois avoir mis la main sur un bon poème.--Il y a longtemps
+que j'y songe.--Je ne sais si le _public_ sera de mon avis.--Mais, il y
+a là une partition à faire et je vais le tenter.
+
+* * *
+
+Quand viendrez-vous à Paris? Vous savez que vous trouverez 22, rue de
+Douai un bon ami ou plutôt deux amis.
+
+Hélas! Il faut se remettre au travail.--_Lire_, _rêver_, _observer_,
+_apprendre_, voilà mon affaire.--Mais produire!!
+
+Enfin...
+
+À vous de tout coeur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Dixième Lettre._
+
+
+...1869.
+
+Mon cher ami,
+
+Mille fois merci pour votre lettre si charmante, si affectueuse.--Je
+suis très heureux que vous ayez emporté de Paris un peu de courage.
+
+Saint-Saëns, qui a lu votre sonate, me charge de vous adresser les
+compliments les plus sincères.
+
+Gounod m'a reparlé de votre oeuvre dans les termes les plus chaleureux.
+
+Je verrai prochainement Thomas et Delaborde, et j'aurai, je n'en doute
+pas, de bonnes et agréables choses à vous communiquer.
+
+Il y a peu de critiques en état d'entendre et encore moins de lire une
+sonate. Gasperini mort, il ne reste plus que Johannès Weber 10 ou 11 rue
+Saint-Lazare (du _Temps_), auquel vous puissiez vous adresser pour un
+ouvrage de cette nature.--C'est triste; mais c'est ainsi!
+
+J'ai envoyé votre sonate à Reyer; il en parlera dans les _Débats_ et je
+vous enverrai l'article.
+
+Je suis allé hier au ministère à votre intention. Adressez au ministre
+de la Maison de l'empereur une lettre conçue à peu près en ces termes:
+
+Monsieur le Ministre,
+
+Désirant prendre part au concours du Théâtre impérial de l'Opéra, je
+viens prier Votre Excellence de vouloir bien me confier un exemplaire de
+la _Coupe et les lèvres_. Daignez agréer etc...
+
+Votre adresse.
+
+Envoyez-moi cette lettre, je la porterai moi-même au ministère et je
+prierai ces messieurs de vous envoyer de suite le poème en question.
+
+J'ai complètement lâché Noé[57] et j'ai bien fait, je crois.--
+
+L'exécution (à Bruxelles) de ma pauvre _Jolie Fille_ a été
+monstrueuse.--Malgré cela, _succès_ très sérieux. J'ai reçu nombre de
+lettres très encourageantes.--Presse excellente, etc...
+
+Allons, travaillez, travaillez, faites le concours de l'Opéra.--Vous
+devez être un grand musicien,--à l'oeuvre donc et courage.
+
+Croyez, mon cher ami, aux sentiments les plus dévoués, les plus
+affectueux de votre ami,
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Onzième Lettre._
+
+
+Mars 1871.
+
+Cher ami,
+
+Paris débloqué, j'ai dû me rendre à Bordeaux pour affaires de famille.
+En rentrant, je trouve un paquet de lettres datées de septembre,
+octobre, novembre, décembre, janvier et février. En ouvrant la vôtre,
+j'éprouve une vive joie et cette joie se manifeste par une bêtise
+incroyable: je tiens votre lettre de la main droite, et de la main
+gauche je jette l'enveloppe au feu. Or, votre lettre n'étant pas datée,
+il m'est absolument impossible, même après dix lectures consécutives, de
+savoir si vous l'avez écrite avant ou après le siège. Éclaircissez ce
+point, je vous prie.
+
+Ce n'est pas ici le lieu de parler du gredin du 2 Décembre, ni des
+idiots du 4 Septembre. Nous voilà sortis vivants et bien portants, ma
+femme et moi[58], de toutes ces stupides horreurs; nous sommes donc
+parmi les heureux.
+
+J'ai en ce moment un ouvrage à terminer et un autre à faire presque
+complètement. Dès que Sardou sera rentré à Paris, je vais le tourmenter
+pour qu'il termine un quatrième acte qu'il veut changer presque
+entièrement. Une fois ce point réglé, je songerai à choisir une retraite
+pour l'été. J'ai très envie d'aller dans le Midi, et il se pourrait que
+j'allasse vous dire un petit bonjour. Je veux avoir mes deux opéras
+prêts pour l'hiver prochain. Si les théâtres marchent, je m'en tirerai;
+si non, je ne sais à quel genre d'industrie je pourrai me livrer pour
+vivre.--À ce propos, donnez-moi donc quelques renseignements sur vos
+contrées. Y a-t-il des bois dans l'Aude? Les bois me sont ordonnés pour
+Geneviève. J'aurais voulu m'installer dans un port de mer. Mais le
+tempérament de ma femme s'y oppose absolument.
+
+Et vous, avez-vous travaillé?...
+
+Comment prend-on chez vous la situation de petite Pologne que nous font
+les événements, ou plutôt que nous ont faite notre stupidité et notre
+immoralité?...
+
+Nous attendons ici l'entrée des Allemands!
+
+Triste! triste!
+
+À vous, cher ami, de tout coeur et mille souvenirs de Geneviève.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Douzième Lettre._
+
+
+20 juin 1871.
+
+Cher ami,
+
+Merci! J'ai quitté Paris lorsque le rôle des honnêtes gens était fini
+dans cette bagarre.
+
+Sortirons-nous de cette situation?... Serons-nous républicains,
+communards, légitimistes, ultramontains ou Prussiens?...
+
+J'espère, mais je crains.
+
+Paris essaie de reprendre sa physionomie ordinaire; mais c'est
+difficile.
+
+_Perrin_, _Du Locle_ et de _Leuven_ n'ont pu encore rouvrir nos pauvres
+théâtres lyriques.--Ils sont arrêtés par des difficultés sans nombre et
+de toute nature. Pasdeloup, qui, comme Guzman, ne connaît point
+d'obstacles, a rouvert hier les Concerts populaires.--Il divise ses
+programmes en deux parties: musique classique et musique moderne. Il a
+fait exécuter hier du _Gounod_, du _Massenet_, etc... Il redira ma
+symphonie un de ces jours. Beaucoup de gens sont pleins de bonne volonté
+et ne seront pas au-dessous des efforts qu'il faut faire pour relever ce
+pays politiquement, littérairement et artistiquement. Mais la grande
+masse est sotte, vaniteuse et les terribles leçons que nous venons de
+recevoir seront, je le crains, inutiles en grande partie.--En somme, le
+Français se console en disant: «Bah! si nous avions été 500,000, la
+campagne se serait terminée à Berlin et non à Paris!»
+
+Quant aux ruines que nous lègue la Commune, on trouve que «_cela fait
+bien_!»
+
+Je vais passer l'été au Vésinet. J'y suis près de Sardou et bien placé
+pour terminer ma _Griselidis_.
+
+Ma _Clarisse Harlowe_ avance aussi et vous, vous remettez-vous au
+travail?
+
+Quand vous verrai-je?
+
+En attendant, mille amitiés de votre tout dévoué
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.
+
+
+
+
+_Treizième Lettre._
+
+
+Cher ami,
+
+Les premiers morceaux de l'andante me paraissent bien instrumentés. J'y
+vois deux ou trois points douteux. Mais j'aime mieux ne vous en pas
+parler, car j'aurais besoin de l'audition pour avoir une opinion nette
+sur ces deux ou trois passages.
+
+Quant au final, avec la franchise qui est de rigueur entre vous et moi,
+je le trouve trop inférieur à ce qui précède et surtout trop inférieur à
+vous-même. L'idée première est un trait quelconque,--et le morceau,
+quoique bien conduit et fort bien fait, est au-dessous de ce que l'on
+est en droit d'attendre de l'auteur du trio, de la sonate pour piano et
+violon, et des quatre Morceaux qui me sourient de plus en plus.--Il ne
+faut qu'un moment... qui viendra, soyez-en sûr.
+
+Mille amitiés de votre
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Quatorzième Lettre._
+
+
+Mon cher ami,
+
+Votre premier morceau est excellent.--La première idée est robuste,
+rythmée.--La deuxième est charmante et la rentrée qui l'amène,
+ravissante. C'est bien écrit pour l'instrument et intéressant
+d'orchestre.
+
+On pourrait critiquer les premières mesures du motif de l'andante; il y
+a là quelque chose d'un peu mou.--Mais le morceau est si bien fait, si
+intéressant que je vous conseille de le laisser tel qu'il est. Je crois
+qu'à l'orchestre vous obtiendrez un excellent effet. Donc, les deux
+premiers morceaux sont complètement réussis.
+
+Votre final est à refaire; du moins, je le crois. La première idée
+meilleure que la seconde me semble insuffisante. Il n'y a pas d'effet
+pour l'exécutant et l'orchestre sera forcément peu amusant. L'entrée
+(motif du deuxième morceau) est bonne. Vous ferez bien de le
+conserver.--Vous trouverez facilement j'en suis sûr, un meilleur final;
+il serait fâcheux de laisser inachevée ou incomplète une oeuvre de cette
+valeur. Croyez-moi et ne soyez pas paresseux.
+
+_Offenbach_ vient de faire ici trois fours remarquables. Est-ce la
+fin?... ou simplement un moment de lassitude?... Nous verrons.
+
+Je vous renverrai demain votre concerto.
+
+Vous devriez vous mettre à l'orchestre.
+
+Si vous veniez passer un mois à Paris, cela suffirait pour mettre tout
+en train.
+
+Je suis fatigué en ce moment. J'ai beaucoup de leçons qui me servent à
+préparer l'entrée d'un baby!.....
+
+On commence à me tourmenter à l'Opéra-Comique.--Je suis indécis et
+mou!... Je vois si peu de chanteurs!
+
+À bientôt et mille amitiés de votre tout dévoué
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments.
+
+
+
+
+_Quinzième Lettre._
+
+
+Mai 1872.
+
+Merci.--Votre approbation m'est précieuse; car je vous crois incapable
+de manquer de sincérité.
+
+J'ai aussi de bonnes félicitations à vous adresser: votre musique a été
+fort bien accueillie à la Société Nationale et, malgré votre
+éloignement, nous aurons désormais le plaisir de vous entendre. Je n'ai
+pu assister aux dernières auditions de la Société; _Djamileh_ et la
+fatigue m'ont privé de ces intéressantes séances. Mais tous mes amis
+m'ont parlé de la bonne impression que leur ont produite les morceaux
+que vous leur avez envoyés.
+
+J'attends un _baby_ dans deux ou trois semaines. Ma femme va à merveille
+et tout nous présage un heureux résultat.
+
+_Djamileh_ n'est pas un succès, dans le sens ordinaire du mot.--Mme
+Prelly[59] a été au-dessous du médiocre et la pièce est trop en dehors
+des habitudes de l'Opéra-Comique. Pourtant on fait des recettes
+raisonnables et le public écoute avec un intérêt évident. La presse a
+été excellente.--Les grands journaux ont loué la partition et les
+_Lundistes mélodistes_, tout en blâmant mes tendances wagnériennes (?),
+m'ont traité si sérieusement et si courtoisement que je n'ai pu
+m'attrister de leurs critiques.--Quoiqu'il arrive, je suis content
+d'être rentré dans la voie que je n'aurais jamais dû quitter et dont je
+ne sortirai jamais[60].--De Leuven et Du Locle m'ont commandé trois
+actes. Meilhac et Halévy seront mes collaborateurs. Ils vont me faire
+une chose _gaie_ que je traiterai aussi _serré_ que possible.--La tâche
+est difficile; mais j'espère en sortir.--On paraît décidé à me demander
+quelque chose à l'Opéra.--Les portes sont ouvertes; il a fallu dix ans
+pour en arriver là.
+
+J'ai des projets d'oratorios, de symphonies, etc., etc...--Et vous,
+travaillez-vous? Il faut produire, le temps passe et il ne faut pas
+_claquer_ sans avoir donné ce qu'il y a en nous.
+
+Mille fois merci encore et à vous de tout coeur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Seizième Lettre._
+
+
+Novembre 1872.
+
+Mon cher ami,
+
+Je suis à giffler!
+
+Depuis quinze jours, j'aurais dû vous écrire pour vous féliciter! Vos
+quatre Duos sont ravissants. Le 2, le 3, le 4, tout cela est exquis.
+Mais le nº 1 est une _grande chose_. C'est d'une personnalité
+saisissante et d'un charme! La lecture de ce beau morceau a été pour moi
+une véritable joie.
+
+Poursuivez et travaillez davantage, _vous le devez_.
+
+Mille amitiés de votre
+
+GEORGES BIZET.
+
+On a joué l'_Arlésienne_ dimanche chez Pasdeloup. Bis et gros
+effet![61]
+
+
+
+
+_Dix-septième Lettre._
+
+
+Mon cher ami,
+
+Voici une lettre de Gounod, qui vous concerne. Gardez-la, allez voir
+Gounod.--Portez-lui votre sonate,--allez-y.
+
+Encore adieu--et à vous mille fois de tout mon coeur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+Gounod demeure 17, rue de la Rochefoucauld.
+
+
+
+
+_Dix-huitième Lettre._
+
+
+1873?
+
+Mon cher ami,
+
+Je voulais vous donner des nouvelles de Delaborde et c'est ce qui a
+retardé ma réponse et mes remerciements.--Delaborde est absent, en
+Angleterre, je crois?... et l'on ne peut me dire la date de son retour.
+Si j'ai quelque chose de nouveau à ce sujet, je m'empresserai de vous en
+informer.
+
+J'ai été enchanté de vos quatre morceaux. La première idylle et la
+chromatique surtout m'ont ravi. Mon opinion sur votre trio est toujours
+la même. Pourtant cette nouvelle lecture m'a donné encore une impression
+meilleure que la première.
+
+Je suis heureux de vous voir travailler; il faut que tous les
+producteurs de bonne musique redoublent de zèle pour lutter contre
+l'envahissement toujours croissant de cet infernal Offenbach!...
+L'animal, non content de son _Roi Carotte_ à la Gatté, va nous gratifier
+d'un _Fantasio_ à l'Opéra-Comique.--De plus, il a racheté à Heugel son
+_Barkouf_, a fait déposer le long de cette ordure de nouvelles paroles
+et a revendu le tout 12,000 francs à Heugel. Les _Bouffes-Parisiens_
+auront la primeur de cette malpropreté.--L'hiver sera pauvre en
+nouveautés.--Les directeurs de l'Opéra-Comique m'ont déclaré qu'il leur
+était impossible de monter cette année ma _Griselidis_ (Sardou), vu la
+grande dépense que nécessite cet ouvrage.--Ils m'ont offert, en
+compensation, une _Namouna_ en un acte (qui sera mise en deux
+actes).--J'ai fini ou à peu près.--J'attends une distribution.
+
+Je travaille à _Clarisse Harlowe_.--Pasdeloup rejouera, cet hiver, ma
+symphonie et probablement aussi mes petites suites d'orchestre en cinq
+morceaux.--Ces morceaux, qui sont de simples esquisses, sont accompagnés
+de cinq autres. Durand (Flaxland) m'a acheté le recueil qui sera
+intitulé: _Jeux d'enfants_!...
+
+ _Dix morceaux à quatre mains._
+
+ Nº 1. _Les Chevaux de bois._ Scherzo.
+
+ » 2. _La Poupée._ Berceuse.
+
+ » 3. _La Toupie d'Allemagne._ Impromptu.
+
+ » 4. _L'Escarpolette._ Rêverie.
+
+ » 5. _Le Volant._
+
+ » 6. _Les Soldats de Plomb_ Marche.
+
+ » 7. _Colin-Maillard._ Fantaisie.
+
+ » 8. _Saute-Mouton._ Caprice.
+
+ » 9. _Petit Mari--Petite Femme._ Duo.
+
+ »10. _Le Bal._ Galop.
+
+La suite d'orchestre est composée des nºs 1, 2, 3, 9 et 10, dont j'ai
+supprimé les titres trop enfantins[62].
+
+Êtes-vous un peu remis de votre inondation? Sommes-nous destinés à être
+la proie de tous les fléaux.--Allons-nous enfin être tranquilles?... Je
+l'espère; mais bien des gens ont peur.
+
+Mille amitiés et à bientôt je l'espère.--Envoyez-moi quelque chose de
+vous et toujours à vous de tout coeur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.
+
+
+
+
+_Dix-neuvième Lettre._
+
+
+Cher ami,
+
+Mille, mille, mille millions d'excuses!... Il y a quinze jours que j'ai
+mis votre rouleau sur ma table.--Je le retrouve à l'instant et je le
+croyais chez vous depuis deux semaines! Je suis un étourdi et je ne sais
+comment me disculper à vos yeux.
+
+Le morceau est très joli.--C'est bien instrumenté. Cela manque peut-être
+d'un peu de clarté. Les bois surtout sont un peu trop traités à quatre
+et cinq parties.--Mais la nature du morceau explique ce procédé.--Votre
+effet de cor et de basson est neuf.--C'est bon.--Page 3: l'entrée du
+quatuor vient quatre mesures trop tôt.--Évitez les frottements.--Que
+chaque partie ait autour d'elle une atmosphère suffisante pour se
+mouvoir.
+
+Je voudrais que vous instrumentassiez (pardon!) une chose vigoureuse, à
+_grandes masses_.--Deux ou trois flûtes,--quatre cors,--deux trompettes,
+trombones etc...
+
+Faites-moi vite quelque chose et je vous retournerai de _suite_.
+
+À partir du 8 juin, envoyez rue de Paris, 17, à Port-Marly
+(Seine-et-Oise).
+
+J'ai fini le premier acte de _Carmen_; j'en suis assez content.
+
+Mille amitiés et pardon excuse!
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Vingtième Lettre._
+
+
+_1874?
+
+Cher ami,_
+
+Vous voyez que je n'ai pas grand chose à vous reprocher.--_Vous êtes en
+état_ et vous instrumentez TRÈS BIEN. L'ouverture est amusante et je
+crois que cela réussira à merveille.
+
+J'ai fait cet été un _Cid_ en cinq actes. C'est Fauré qui m'a lancé dans
+cette affaire.--Je vais lui faire entendre son rôle un de ces jours. Si
+la chose lui plaît, il y aura espoir d'arriver à la grande boutique.
+
+_Carmen_ s'achève.--J'entrerai en répétitions en décembre.
+
+Pardonnez-moi d'avoir gardé si longtemps votre ouverture.--Mais ma
+rentrée à Paris m'a fait perdre huit jours.
+
+Mille amitiés et votre dévoué ami
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Vingt-et-unième Lettre._
+
+
+1874
+
+Mon cher ami,
+
+Votre aimable lettre m'a trouvé au lit en tête à tête avec une angine
+des plus aiguës.--Depuis deux heures, les abcès ont disparu--et je vais
+me remettre rapidement à grand renfort de côtelettes.
+
+Je vais partir dans quelques jours.--J'ai trouvé à Bougival un petit
+coin très tranquille, très agréable au bord de l'eau (1, _rue de Mesmes,
+Bougival, Seine-et-Oise_).
+
+J'y vais terminer _Carmen_ qui entre en répétition au mois d'août pour
+passer fin novembre ou commencement décembre,--et y commencer, peut-être
+y finir _Sainte Geneviève_, oratorio sur lequel je compte beaucoup.
+
+Tenez-moi au courant de vos travaux, cher ami, et recevez pour toutes
+vos chatteries et gâteries les remerciements des Bizet, père, mère et
+enfant.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Vingt-deuxième Lettre._
+
+
+Mon cher ami,
+
+Le _Nocturne_ est très joli et fort bien orchestré.--À la cinquième
+mesure vos violoncelles ou votre violoncelle fait _la sol_. C'est un
+chant, mais c'est un chant qui fait _basse_; je n'aime donc pas ce _la
+sol_ doublé par la deuxième flûte et les violons.--Au lieu de _la sol_
+mettez _si si_ dans le premier temps; le _sol sol_ viendra au deuxième
+temps. Le solo de violoncelle peut faire très bien; pourtant je
+préférerais tous les violoncelles. Ne décidez rien avant d'avoir
+entendu.--Faites copier sur toutes les parties et faites essayer des
+deux manières.--Pages 4 et 5 je crains que les bassons ne soient un peu
+_bas_; il faut se défier des tenues de bassons dans le grave.--Ceci est
+une règle générale à laquelle le cas présent peut faire exception.--La
+harpe fera très bien.--Ne trouvez-vous pas que la fin tourne _un peu
+court_? Ceci n'est pas un jugement définitif.
+
+Quant au finale du concerto, il me paraît avoir deux gros défauts:--1º
+Ce n'est pas un morceau de piano (même piano et orchestre); 2º Ce n'est
+pas un finale de concerto et votre joli petit morceau ne me semble pas
+bien placé là...--Les traits me semblent cherchés et je ne crois pas
+qu'un pianiste y trouve son compte. Le morceau est loin d'être mauvais.
+Le début ferait très bien, mais à l'orchestre. Du reste, en relisant ce
+morceau, je vois que le piano vous a gêné.--En somme: bon morceau, mais
+qui n'est pas apte à faire un finale de concerto de piano. C'est
+horriblement difficile! Depuis trois ou quatre ans, je rêve un concerto
+et je ne puis parvenir à faire à la fois du piano et de la symphonie.
+
+Ne vous découragez pas et écrivez beaucoup.--Vous ne travaillez pas
+assez.--Produisez, produisez.
+
+J'entre en répétition dans quelques jours. Ma _Carmen_ passera fin
+novembre ou commencement décembre[63]. Je viens de passer deux mois à
+orchestrer les 1200 pages que renferme ma partition.
+
+J'ai une _Sainte Geneviève_[64] sur le métier, mystère en trois
+parties.--Mais je ne sais si je serai prêt pour cet hiver.
+
+Mille amitiés de votre affectionné et dévoué:
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments.
+
+
+
+
+LETTRES À ERNEST GUIRAUD
+
+PROSCENIUM
+
+
+Ernest Guiraud fut l'ami de la première heure, le compagnon d'armes de
+Georges Bizet. Avec lui, il vécut les dures luttes de la vie d'artiste;
+il connut ses misères comme ses joies, les premières souvent plus
+profondes que les dernières. À peu près du même âge[65], l'un et l'autre
+vivaient côte à côte et ne faisaient rien sans se consulter: Georges
+Bizet paraissait avoir une véritable confiance dans le jugement de son
+aîné.
+
+Les voici, aujourd'hui, disparus! Aussi avons-nous pensé qu'il y avait
+intérêt à publier les petites lettres intimes que Georges Bizet
+adressait journellement à son «vieux» camarade et qui, si elles ne
+présentent pas, en raison de leur brièveté, une grande valeur
+artistique, laissent entrevoir la tendresse qui unissait ces deux
+natures d'élite[66].
+
+Nous devons la communication de cette correspondance à l'obligeance de
+M. Croisilles, oncle d'Ernest Guiraud, qui a tenu avec maîtrise, depuis
+de si longues années, le pupitre de violon-solo à l'Opéra-Comique. Nous
+lui adressons ici tous nos remerciements.
+
+H. I.
+
+
+
+
+_Première Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Merci de ta lettre.--J'ai vu C.--Reçu mon deuxième acte.
+
+Je t'envoie quatre vers--une primeur! un amour!
+
+ «La fleur des champs boit la rosée
+ Qui l'attendait à son réveil.
+ La lune même _assez osée_
+ Boit la lumière du soleil.»
+
+Quel physicien-astronome! Quel poète! et quel...!
+
+Je compte sur toi dimanche. Viens samedi soir à l'heure qui te convient.
+
+Ton vieux
+
+GEORGES.
+
+
+
+
+_Deuxième Lettre._
+
+
+Jeudi.
+
+Vieux,
+
+J'oubliais!... C'est ce soir le lapin!... à 6 heures précises; il faut
+que je file à 8 heures 1/2.
+
+Amène Diane pour avaler les os et les eaux...
+
+À tantôt ton
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Troisième Lettre._
+
+
+Voilà ton fauteuil, cher ami, tu seras à côté de _X_... que je n'ose pas
+placer auprès de _Nephtali_; je crains les scènes!... Si _Azevedo_ est
+de l'autre côté... allez-y, mais pendant les entr'actes seulement.
+
+Ton vieux
+
+GEORGES BIZET.
+
+_P. S._ J'ai vu hier une dame qui se plaint de ce que vous voulez
+toujours lui imposer votre volonté. Je vous reconnais bien là!!![67].
+
+
+
+
+_Quatrième Lettre._
+
+
+1870.
+
+1º Tous les hommes (mariés ou non mariés) de 20 à 30 partent-ils?...
+
+J'ose espérer qu'on ne poussera pas jusqu'à 35, nous serions gentils!
+
+2º Sommes-nous à la garde nationale, oui, n'est-ce pas? Dans ce cas, que
+faut-il que je fasse?... Faut-il attendre une convocation?... ou faut-il
+aller me faire inscrire?
+
+Faudra-t-il que je rentre à Paris pour aller faire l'exercice?
+
+Tu serais bien gentil d'avoir l'oeil sur tous ces détails que tu seras à
+même de me donner, puisque tu es dans les mêmes conditions que moi.--Je
+tiens à n'être pas le dernier à faire mon devoir.--Oh! les 7,300,000
+C...!!!...
+
+Si tu as quelque idée sur ce que nous allons devenir, tu seras aussi
+bien aimable de me le communiquer.
+
+Massenet, Paladilhe, Cormon se font-ils mobiles?...
+
+Nous allons pouvoir chanter avec variante:
+
+_Tutti son mobili!..._
+
+Le précepteur de Louis s'est distingué là-bas!... et le collaborateur de
+la vie de César, Leboeuf!... ils vont bien!... du coup d'oeil!... de la
+prévoyance!... Quels oeufs!... On dit que Bazaine, qui a, ajoute-t-on,
+des talents, va nous sauver... espérons-le!
+
+C'est égal!... les 7,300,000 C...!...
+
+Ton vieux
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Cinquième Lettre._
+
+
+J'ai un conseil a te demander.
+
+Ce monsieur de Lyon ne te fait-il aucun effet? Je n'ai pas fermé l'oeil
+cette nuit.
+
+Je connais quelqu'un qui a menti hier en nous annonçant la _Traviata_
+pour ce soir.
+
+Voilà une occasion de rompre, à moins d'une grosse erreur.
+
+Viens.
+
+Il faut que je prenne mes mesures avec une grande prudence.
+
+Je ne vais pas chez toi.--Mon père est ici.
+
+À toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Sixième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Carvalho et sa femme comptent sur toi à dîner ce soir.
+
+Tu n'es donc pas rentré chez toi hier. Tu n'as donc pas reçu la dépêche?
+
+Suis libre ce soir.
+
+Madame Carvalho te désire beaucoup.
+
+À toi, vieux,
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Septième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Nephtali et Jadin viennent dîner demain jeudi dans ma cambuse--toi aussi
+ou je crie.
+
+Nephtali nous invite à dîner samedi.--Dis _oui_ ou ne dis rien; j'ai
+déjà dit oui pour toi.
+
+À toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Huitième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Je n'irai pas à Paris avant huit jours.
+
+D'ici là, je serai chez moi _toujours_ excepté jeudi.
+
+As-tu reçu ma lettre?... Viens déjeuner ou dîner ou coucher--et plutôt
+tout cela à la fois,--si tu es en travail.--Je ne te garderai pas
+longtemps.
+
+Vas-tu mercredi chez le président?--J'ai été en voyage samedi,
+dimanche.--Je suis rentré lundi au Vésinet. Je repars aujourd'hui,
+mardi, et ne rentre pas vendredi.--Ne te coupe pas!
+
+À toi mille fois de tout coeur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Neuvième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+C'est fini d'hier. Jamais je n'ai autant souffert! C'est horrible!
+
+Mercredi, il faut que j'aille à Paris; y seras-tu?... et dînerons-nous
+ensemble? Irons-nous chez le président? Moi, oui, il faut que j'y aille.
+
+Réponds un mot.
+
+À toi de tout coeur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Dixième Lettre._
+
+
+Mon cher ami,
+
+Je t'engage vivement à aller trouver Perrin.--Moi je ne veux plus
+entendre parler de cette ordure. Les cinq voix m'humilient profondément,
+quand je songe aux onze voix d'Elwart.--C'est à tout lâcher.--Pour deux
+sous et, si je n'avais peur de poser, j'irais retirer mon bibelot.
+
+C'est fait d'avance; sois-en convaincu.--On choisira celui qui
+présentera les chances de four les plus accentuées.
+
+Quant au jury, il ne sera pas trop idiot.
+
+1º Perrin.
+
+2º Gevaert.
+ _Thomas_ refusera.
+
+3º David.
+ _Gounod_ refusera.
+
+4º Reber.
+
+5º Massé.
+
+6º Semet.
+
+7º Maillard.
+ _Reyer_ refusera.
+
+8º Saint-Saëns.
+ _Auber_ refusera.
+
+9º Elwart.
+
+En cas de refus de _David_, on aura Duprato. Sauf _Elwart_, ce sera
+possible.
+
+Cher vieux, va chez Perrin et n'aie pas l'air de croire que je suis de
+cette stupide épreuve. Quant à moi, je ne veux plus, je te le répète,
+m'occuper de tout cela. Je n'irai plus à l'Opéra d'ici deux mois.
+
+J'ai été extrêmement triste depuis l'autre soir. J'ai le chagrin
+avant,--tant mieux.
+
+Bonne chance, cher, et à toi de tout coeur, de toute affection. Ma femme
+te serre la main.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Onzième Lettre._
+
+
+Cher ami,
+
+Peux-tu me donner un quart d'heure aujourd'hui dimanche? il s'agit du
+deuxième acte de Mignon, quatre mains.
+
+Je passerai chez toi vers 5 heures 1/2. Si je ne te trouve pas,
+laisse-moi un mot chez ton concierge pour dire s'il t'est possible de me
+recevoir (j'irai chez toi à cause du piano) vers 10 ou 11 heures!
+
+Ton vieux
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ah! mercredi prochain, tu viens manger une poularde truffée,--ne
+l'oublie pas.
+
+
+
+
+_Douzième Lettre._
+
+
+Passe me prendre à 4 heures 1/2; nous irons dîner rue Médicis, et après
+à _Jeanne d'Arc_! Nous rirons.
+
+Viens à 4 heures 1/2, parce que M... chante le solo de la messe de
+Gounod et me prie de le lui faire dire avant dîner.
+
+À toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Treizième Lettre._
+
+
+Si tu le vois ce soir, remets lui ce mot. Si tu ne le vois que
+demain--remets également.
+
+Je suis toujours malade.
+
+À toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Quatorzième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Nous avons un enterrement demain, jeudi. Ne viens donc déjeuner que
+dimanche. J'aurai une petite baignoire pour le concert de l'Odéon. Nous
+nous y pourrons cacher.
+
+Je t'envoie trois volumes que j'ai reçus pour toi.
+
+À dimanche, si je ne te vois pas avant. Nous arroserons ton vin d'une
+douzaine d'huîtres.
+
+Mille fois à toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Quinzième Lettre._
+
+
+Quoi de neuf?
+
+J'ai été très malade aujourd'hui. J'ai eu des douleurs névralgiques dont
+j'ai cru claquer.
+
+Quoi de neuf?--Vite--réponds.
+
+À toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Seizième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Reyer vient dîner demain, samedi à 7 heures.
+
+Tâche de venir.
+
+Ton vieux
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Dix-septième Lettre._
+
+
+1º Papa calmé!
+
+2º Nous dînons jeudi chez Gounod,--belle Hélène n'oublie pas.
+
+3º Ci-joint ta blague.
+
+4º À ce soir S...
+
+5º Adresse de Godard (_Rinaldi_), 18, rue Favart.
+
+Montre-lui ce mot, et rappelle-toi qu'il m'a promis un piano pour
+Camille à 15 francs.
+
+À toi, cher, de coeur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Dix-huitième Lettre._
+
+
+Vieux,
+
+Le porteur de ceci est _Alphonse Bruneau_, grand ami à moi.--Il a tenu
+avec succès l'emploi de premier ténor à l'Opéra-Comique dans de bonnes
+villes.--Il chante _Lucie_ etc...--La voix est excellente; tu
+t'apercevras facilement de ses qualités physiques.--Or, M. Capoul ne
+chantant plus que les premiers ténors à l'Opéra-Comique, tu serais
+gentil de présenter mon ami aux intelligents directeurs du Théâtre
+impérial de la _Dame blanche_.--Je crois que ce serait une bonne
+affaire.--Il a plus qu'il ne faut pour chanter le _Chalet_, Hector des
+_Mousquetaires_.
+
+Enfin, fait tout pour le mieux et à toi.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Dix-neuvième Lettre._
+
+
+Mardi...
+
+Mme Chabrier me charge de t'amener dîner demain (mercredi) chez elle.
+Si tu peux (et il faut que tu puisses), viens me prendre à 6 heures
+moins un quart.
+
+Sois exact et à toi de coeur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PAGES.
+
+CÉSAR FRANCK 3
+ Catalogue des oeuvres de César Franck 24
+
+CHARLES-MARIE WIDOR 31
+
+ÉDOUARD COLONNE 41
+
+JULES GARCIN 55
+ Catalogue des oeuvres de Jules Garcin 64
+
+CHARLES LAMOUREUX 67
+
+FAUST. Scènes du poème de Goethe mises en musique par
+ Robert Schumann 105
+
+LE REQUIEM ALLEMAND de Johannès Brahms 145
+
+LETTRES INÉDITES DE GEORGES BIZET 155
+ Lettres à Paul Lacombe.--Avant-Propos 157
+ Lettres à Ernest Guiraud.--Proscenium 201
+
+Strasbourg, typ. G. Fischbach.--4187
+
+
+FOOTNOTES:
+
+[1] Ses premières compositions sont ainsi signées: «César-Auguste Franck
+de Liège».
+
+[2] César Franck a eu un frère, Joseph Franck, né à Liège vers 1820, qui
+s'est voué également à l'art musical, mais sans grand succès. Il termina
+ses études de piano, d'orgue et de composition au Conservatoire de
+Paris; il fut aussi violoniste. Après avoir exercé les fonctions de
+maître de chapelle et d'organiste à l'église des Missions étrangères,
+puis à Saint-Thomas d'Aquin, il s'est livré à l'enseignement du piano,
+de l'orgue et de la composition. On a de lui diverses compositions
+religieuses et profanes.
+
+[3] Il est bien entendu que nous ne plaçons pas dans cette catégorie les
+compositeurs qui, bien qu'inféodés à Richard Wagner, ont fini par se
+dégager de ses formules pour arriver à un style qui leur est propre.
+
+[4] Nous pourrions, à propos du dépôt qui devrait être régulièrement
+fait à la Bibliothèque du Conservatoire, exprimer le regret que ce dépôt
+soit pour ainsi dire illusoire. Car, pour ne citer que le dossier de
+César Franck, nous n'y avons découvert qu'un nombre fort restreint de
+ses oeuvres.
+
+[5] La 1re audition des _Béatitudes_ a été donnée, grâce à
+l'initiative de M. Ed. Colonne, aux concerts du Châtelet, le 19 mars
+1893. Le succès a été considérable. Les interprètes étaient Mlles
+Pregi, de Nocé, Tarquini d'or, MM. Auguez, Fournets, Warmbrodt, Ballard,
+Grimaud et Villa.
+
+[6] On pourrait citer les noms de MM. Saint-Saëns, Delibes, Lalo,
+Joncières, Gabriel Fauré, Widor, Vincent-d'Indy, E. Chabrier, G. Benoit,
+P. de Bréville, E. Chausson, Gabriel Marie, Marty, Vidal,
+Guilmant,...... Mme Augusta Holmès......
+
+[7] Depuis que ces pages ont été écrites, Charles Widor a transporté ses
+pénates rue de l'Abbaye, nº 3.
+
+[8] _Nouveaux Lundis_ de Sainte-Beuve. Tome Ier, page 201.
+
+[9] Guy de Maupassant est décédé le 6 juillet 1893 dans la maison fondée
+par le Dr Blanche et dirigée actuellement par le Dr Meuriot.
+
+[10] Édouard Colonne est retourné, en novembre 1891, à
+Saint-Pétersbourg. Il était accompagné de la charmante cantatrice,
+Mlle Berthe de Montaient.--Le succès n'a pas été moins vif que les
+années précédentes.
+
+[11] La _Walkyrie_ a été exécutée, on sait avec quel succès, sous la
+direction d'Édouard Colonne, à l'Académie nationale de musique.--Malgré
+cette réussite et pour des motifs personnels, Édouard Colonne a donné sa
+démission de chef d'orchestre de l'opéra et a été remplacé par Paul
+Taffanel (1er juillet 1893).
+
+[12] M. Philippe Flon, qui est né à Bruxelles le 21 février 1861,
+actuellement second chef d'orchestre du théâtre de la Monnaie, a conduit
+avec la plus grande autorité les représentations de _Lohengrin_ à Rouen.
+
+[13] La seconde Symphonie en _ré_ majeur de Brahms avait déjà été
+exécutée au Conservatoire, avant la direction de Jules Garcin.
+
+[14] Chéri (Rose-Marie Cizos) née à Etampes en 1824, morte en septembre
+1861.
+
+[15] Depuis la mort de Michaël Costa (1883) les grands concerts du
+Palais de Cristal ont été dirigés par M. Manns.
+
+[16] Lamoureux avait dirigé précédemment, le 13 mars 1873, à la Salle
+Pleyel, un concert avec l'orchestre et les choeurs, dans lequel furent
+exécutées plusieurs pages de J. S. Bach: le _Concerto en ut majeur_ pour
+deux clavecins et orchestre d'instruments à cordes (MM. Fissot et
+Delaborde); _Choeur_, extrait d'une _Cantate_; _Introduction_ et _fugue_
+de l'ouverture en si mineur pour flûte et instruments à cordes (M.
+Taffanel); _Berceuse_ de la _Nuit de Noël_ pour contralto (Mlle A.
+Monnier); _Concerto_ en ré mineur pour clavecin et orchestre (M.
+Delaborde); _Choeur_ extrait d'une _Cantate_ pour le lundi de Pâques; _La
+querelle de Phoebus et de Pan_, dramma per musica.
+
+[17] Le texte de la _Passion selon saint Matthieu_ est de Henrici
+(Christian-Frédéric), plus connu sous le pseudonyme de _Picander_.
+
+[18] Les solistes étaient: Mlles Armandi, Arnaud, Puisais, MM.
+Auguez, Vergnet, Dufriche, Miquel, Mouret, Jolivet, Couturier.
+
+[19] M. Arthur Pougin avait été un des premiers à concevoir
+l'organisation de ces fêtes en l'honneur de l'auteur de la _Dame
+blanche_. Ambroise Thomas avait composé la cantate _Hommage à
+Boïeldieu_.
+
+[20] Les concerts populaires organisés par Pasdeloup au Cirque d'Hiver
+commencèrent le 27 octobre 1861 et ne prirent fin qu'en 1883, quelques
+années avant sa mort, qui eut lieu en août 1887 à Fontainebleau, où il
+s'était retiré. Plusieurs essais infructueux furent tentés pour faire
+revivre les concerts populaires; leur temps était passé. Le public avait
+porté ses préférences sur les concerts Colonne et Lamoureux.
+
+[21] «Si jamais tragédie, dit M. Édouard Schuré, fut écrite pour la
+scène, c'est _Tristan et Yseult_. Chaque geste y parle, chaque mot y
+agit. Tout y est plastique, ramassé en peu de paroles; mais d'autant
+plus puissante déborde dans la musique la vie torrentielle qui l'anime:
+verbe et mélodie se mêlent impétueusement dans le grand flot de
+l'harmonie, dans le fort courant de l'action.»
+
+[22] Les rôles étaient ainsi interprétés: Mmes Fidès-Devriès (Elsa);
+Duvivier (Ortrude); MM. Van-Dyck (Lohengrin); Blauwaert (Frédéric de
+Telramund); Couturier (le roi); Auguez (le héraut). Le grand succès fut
+pour Mme Fidès-Devriès, MM. Van-Dyck, Auguez, et pour l'orchestre et
+les choeurs. Dans le feuilleton du _Journal des Débats_ en date du 8 mai
+1887, Ernest Reyer écrivait: «De l'intérieur de la salle on n'entendait
+pas les sifflets des manifestants, mais il est bien possible que, de la
+rue, Messieurs les siffleurs aient entendu nos applaudissements. J'ai
+rarement vu pareil enthousiasme.»
+
+[23] Les individus arrêtés pour leurs manifestations bruyantes devant
+les portes de l'Éden, le 3 mai 1887, appartiennent presque tous à la
+classe des ouvriers!! Osaient-ils prétendre au monopole du
+patriotisme?--Il serait curieux d'inspecter certains dossiers que nous
+connaissons et dans lesquels se trouvent diverses pièces jetant un jour
+tout particulier sur les menées et les critiques qui se sont produites.
+
+[24] Charles Lamoureux et son orchestre ont fait une nouvelle tournée
+artistique, en 1893, dans la région du Nord.
+
+[25] Cet antiwagnérien, dont nous ne transmettrons pas le nom à la
+postérité, se leva au commencement du second acte pour prier M.
+Lamoureux de vouloir bien faire _chanter_ la Marseillaise!
+
+[26] _Lohengrin._ La légende et le drame de R. Wagner par Maurice
+Kufferath. Pages 100 et 101.
+
+[27] «Schumann, a dit Léonce Mesnard, dans son excellente étude sur le
+Maître de Zwickau, a presque laissé dans l'ombre le personnage de
+Méphistophélès qui lui apparaissait nécessairement dès qu'il abordait
+Faust; il lui a assigné à tout le moins une place restreinte où il
+figure non pas tant comme l'Esprit du mal incarné qu'à titre de
+porte-malheur, de messager funèbre chargé de prononcer, à côté de
+Marguerite, trop bien préparée par le remords à l'entendre, à côté de
+Faust, trop distrait par ses hautes et fécondes entreprises, l'ironique,
+le sévère oracle qui équivaut à une sentence de mort.»
+
+[28] «Berlioz ne me connaît pas; mais moi je le connais et si j'attends
+quelque chose de quelqu'un c'est de lui; à la condition toutefois qu'il
+ne continue pas à traiter la poésie comme il l'a fait dans son
+«_Faust_»; car il ne peut faire un pas de plus dans une telle voie sans
+tomber dans le plein ridicule. Si un musicien a besoin d'un poète, c'est
+Berlioz. Et son erreur c'est que ce poète, fût-il Shakespeare ou Goethe,
+il l'accommode toujours selon son caprice musical...»
+
+RICHARD WAGNER, Lettre à F. Liszt, 8 septembre 1852.
+
+
+
+[29] «Quand on connaît la Bible, Shakespeare et _Goethe_, disait Robert
+Schumann, et qu'on s'est bien pénétré de leurs maximes, cela est
+suffisant.»
+
+[30] Le succès fut beaucoup moins vif à Leipzig et Schumann écrivait à
+ce sujet:
+
+«Des rapports m'ont été transmis sur l'impression produite à Leipzig par
+mes scènes de _Faust_. Une partie des auditeurs a été séduite, l'autre a
+été très réservée.--Je m'y attendais. Peut-être s'offira-t-il cet hiver
+une occasion pour la reprise de l'oeuvre et il serait possible que j'y
+ajoutasse d'autres scènes.»
+
+[31] D'après les recherches les plus récentes, voici quel serait l'ordre
+exact dans lequel auraient été composées les diverses _Scènes de Faust_:
+en 1844 Nos 1, 2, 3 et 7 de la troisième partie,--en 1848, Nos 4,
+5 et 6 de la troisième partie,--en 1849 la première partie et le Nº 4 de
+la deuxième,--en 1850 les Nos 5 et 6 de la deuxième partie,--en 1853
+l'ouverture.
+
+[32] _Revue bleue._--Numéro du 7 mars 1891.
+
+[33] Les _Scènes de Faust_ avec texte allemand et traduction française
+par R. Bussine ont été éditées par la maison Durand, Schoenewerk &
+Cie.
+
+[34] Goethe écrivait de Naples, le 17 mars 1787: «Je pense souvent à
+Rousseau, à ses plaintes, à son hypocondrie, et je comprends qu'une
+aussi belle organisation ait été si misérablement tourmentée. Si je ne
+me sentais un tel amour pour toutes les choses de la nature, si je ne
+voyais, au milieu de la confusion apparente, tant d'observations
+s'assimiler et se classer, moi-même souvent je me croirais fou.»
+
+[35] Dans cet extrait, nous avons suivi non la traduction française de
+la partition de Schumann, mais celle de l'oeuvre de Goethe par H. Blaze
+de Bury.
+
+[36] Firmery, Jean-Paul Richter.
+
+[37] Enclin à la mélancolie par suite d'un état maladif qui devait
+aboutir à la perte de la raison, dans les dernières années de sa vie, il
+croyait entendre des harmonies, des voix qui lui dictaient un thème
+musical.
+
+[38] La troisième partie des _Scènes de Faust_ de Schumann ne contient
+pas moins, à elle seule, de 128 pages de la partition, alors que les
+deux premières parties n'en ont que 119.
+
+[39] La partie immortelle de Faust, avant d'atteindre le ciel, où il
+sera reçu grâce à l'intercession de l'Éternel Féminin, traversera toutes
+les phases de purification. Aussi ne peut-on aborder cette dernière
+partie du _Faust_ de Goethe, sans penser aussitôt à la divine Comédie de
+Dante.
+
+[40] Léonce Mesnard, _Étude sur Robert Schumann_, p. 41 et 42.
+
+[41] Léonce Mesnard, _Étude sur Robert Schumann_, p. 18 et 19.
+
+[42] C'est sous une pluie de roses que les anges, voulant ravir l'âme de
+Faust à l'enfer, ensevelissent Méphistophélès et la troupe des démons.
+
+[43] Filipepi (Alessandro) dit Sandro _Botticelli_ (1447-1515), École
+florentine.
+
+[44] Portrait d'un vieillard et d'un enfant. Ghirlandajo (1449-1494),
+École florentine.
+
+[45] Robert Schumann s'est tellement enthousiasmé pour cette partie
+mystique et étrange du _Faust_ de Goethe qu'il en a donné deux versions.
+Le second texte est plus développé que le premier.
+
+[46] Giacomo Leopardi. Poésies: _Aspasie_.
+
+[47] _Essais de critique musicale._--Hector Berlioz, Johannès
+Brahms,--librairie Fischbacher, 33, rue de Seine.
+
+[48] Ce morceau pourrait être comparé au beau Lied de J. Brahms: _À la
+pluie_ (op. 50).
+
+[49] Lettre adressée le 1er avril 1869 à M. E. Galabert et publié par
+ce dernier dans une brochure publiée sous ce titre: _Georges Bizet,
+Souvenirs et Correspondance_.
+
+[50] Bizet fut inscrit à l'État civil avec les prénoms de:
+_Alexandre-César-Léopold_. Mais il reçut de son parrain celui de
+_Georges_, qu'il a conservé toute sa vie. Il naquit le 26 octobre 1838 à
+Paris et mourut le 3 juin 1875 à Bougival.
+
+[51] La première représentation de _Don Carlos_ eut lieu à l'opéra de
+Paris le 11 mars 1867.
+
+[52] _Sylvie_ est un opéra-comique en un acte qu'Ernest Guiraud composa
+à Rome, à l'époque où il était à la villa Médicis.
+
+[53] La première représentation de _Roméo et Juliette_ eut lieu le 27
+avril 1867.--La lettre de Georges Bizet est donc datée des premiers
+jours d'avril 1867.
+
+[54] Les répétitions de la _Jolie Fille de Perth_! Le rôle de Catherine
+Glover qu'avait dû créer Mlle Nilsson, avait été donné à Mlle Jane
+Devriès.--Il avait été question de le reprendre pour le donner à Madame
+Carvalho.--Ceci n'eut pas de suite et ce fut Mlle Jane Devriès qui
+créa le rôle.--La première représentation de la _Jolie Fille de Perth_
+eut lieu le 26 décembre 1867.--La lettre de Georges Bizet, que nous
+publions, doit donc être datée du mois de décembre 1867.
+
+[55] Il s'agit d'une pièce-bouffe (_Malbrough s'en va-t-en guerre_)
+commandée par Busnach, nouveau directeur de l'Athénée, à MM. G. Bizet,
+Legouix, Jonas et Delibes.--Georges Bizet n'avait accepté cette commande
+qu'avec le plus vif regret...
+
+[56] Georges Bizet rééditait une légende absolument fausse. M. Maurice
+Kufferath, dans un article du «Guide musical» en date du 29 octobre
+1893, a péremptoirement prouvé que jamais Wagner n'avait avancé que le
+_Faust_ de Gounod fût une musique de cocottes!
+
+[57] _Noé_, opéra biblique en trois actes et quatre tableaux de M. de
+Saint-Georges, avait été mis en musique par Halévy, maître de G.
+Bizet.--Mais la partition était loin d'être terminée, et, par amitié
+pour son maître, G. Bizet avait entrepris le travail ingrat de
+l'achever.--Interrompu à plusieurs reprises, ce labeur prit fin à la fin
+de l'année 1869.--Mais des difficultés de toute sorte empêchèrent la
+représentation de l'oeuvre au Théâtre Lyrique.--Depuis, à Pâques 1885,
+_Noé_ a été joué avec succès sur le théâtre grand-ducal de Carlsruhe,
+sous la direction de Félix Mottl.
+
+[58] Georges Bizet avait épousé, le 3 juin 1869, la fille de son maître,
+Mlle Geneviève Halévy.
+
+[59] Mme Prelly était une femme du monde d'une radieuse beauté, mais
+douée d'une voix médiocre, que la scène avait tentée. Une partie de
+l'insuccès de _Djamileh_ fut due à l'insuffisance de cette artiste.
+
+[60] La première représentation de _Djamileh_ eut lien le 22 mai 1872.
+
+[61] La première audition de l'_Arlésienne_ aux Concerts populaires eut
+lieu le 10 novembre 1872.--Elle avait été donnée, précédemment le 1er
+octobre 1872, au théâtre du Vaudeville.
+
+[62] Le recueil définitif se composait de douze pièces
+(L'Escarpolette.--La Toupie.--La Poupée.--Les Chevaux de Bois.--Le
+Volant.--Trompette et Tambour.--Les Bulles de Savon.--Les Quatre
+Coins.--Colin-Maillard.--Saute-Mouton.--Petit Mari, Petite Femme.--Le
+Bal).--Les numéros 2, 3, 6, 11 et 12 formèrent la _Petite Suite
+d'orchestre_ exécutée pour l'inauguration des concerts Colonne à
+l'Odéon, le 2 mars 1873 (Renseignements donnés par Charles Pigot dans
+son ouvrage: _Georges Bizet et son oeuvre_, page 318).
+
+[63] Ce n'est que le 3 mars 1875 qu'eut lieu la première représentation
+de _Carmen_.
+
+[64] Les fragments de l'oratorio inachevé _Sainte Geneviève_ auraient
+été complétés par l'ami dévoué de Georges Bizet, par l'excellent et
+habile compositeur, Guiraud.
+
+[65] Georges Bizet est né à Paris le 25 octobre 1838 et Ernest Guiraud à
+la Nouvelle-Orléans le 23 juin 1837.
+
+[66] Aucune de ces lettres n'est datée: il eût été, si non impossible,
+mais du moins très difficile d'assigner à chacune d'elles une date
+précise.
+
+[67] Ce post-scriptum n'est pas de la main de Georges Bizet et paraît
+avoir été écrit par une femme, peut-être par Madame G. Bizet.
+
+
+ OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.
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+ Schumann.--Un portrait de Rameau.--Stendhal.
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+ portraits gravés à l'eau forte, par A. et E. Burney.--R.
+ de Boisdeffre.--Th. Dubois.--Ch. Gounod.--Augusta
+ Holmès.--E. Lalo.--E. Reyer 6 fr. --
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+ Portraits et études.--Lettres inédites de Georges
+ Bizet, 1 vol. avec un portrait gravé à l'eau forte,
+ par A. et E. Burney 6 fr. --
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+_En préparation:_
+
+PROFILS D'ARTISTES CONTEMPORAINS.
+
+
+
+
+
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+de Georges Bizet, by Georges Bizet and Hugues Imbert
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Title: Portraits et études; Lettres inédites de Georges Bizet
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+Author: Georges Bizet
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+Release Date: June 21, 2008 [EBook #25863]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS ET ETUDES; GEORGES BIZET ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<h3>HUGUES IMBERT</h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<h1>PORTRAITS ET &Eacute;TUDES</h1>
+
+<p class="c smcap"><b>c&eacute;sar franck&mdash;c. m. widor&mdash;&eacute;douard colonne<br />
+jules garcin&mdash;charles lamoureux<br />
+faust, par robert schumann&mdash;le requiem de brahms</b></p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<h3>LETTRES IN&Eacute;DITES</h3>
+
+<p class="c">DE</p>
+
+<h2>GEORGES BIZET</h2>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="c"><i>Avec un portrait grav&eacute; &agrave; l'eau forte par E. Burney</i></p>
+
+<p class="c"><img src="images/001.png" alt="medallion" /></p>
+
+<p class="c top5"><b>PARIS</b></p>
+
+<p class="c">LIBRAIRIE FISCHBACHER</p>
+
+<p class="c">(SOCI&Eacute;T&Eacute; ANONYME)</p>
+
+<p class="c">33, RUE DE SEINE, 33</p>
+
+<p class="c">1894</p>
+
+<p class="c">Tous droits r&eacute;serv&eacute;s</p>
+
+<p class="c">STRASBOURG, TYPOGRAPHIE DE G. FISCHBACH.&mdash;4187.</p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="c smcap top15"><img src="images/002.png" alt="medallion" /><br />
+George Bizet</p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="c top15">&Agrave; MON AMI</p>
+
+<p class="c">TH&Eacute;ODORE DUBOIS</p>
+
+<p class="cinq">En souvenir de tant de bonnes heures<br />
+pass&eacute;es en compagnie de la Muse.<br />
+</p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h3>
+
+
+<ul>
+
+<li><a href="#CESAR_FRANCK"><span class="smcap">C&eacute;sar Franck</span></a></li>
+
+<li><a href="#CATALOGUEF"><span style="margin-left: 2em;">Catalogue des &#339;uvres de C&eacute;sar Franck</span></a></li>
+
+<li><a href="#CHARLES-MARIE_WIDOR"><span class="smcap">Charles-Marie Widor</span></a></li>
+
+<li><a href="#EDOUARD_COLONNE"><span class="smcap">&Eacute;douard Colonne</span></a></li>
+
+<li><a href="#JULES_GARCIN"><span class="smcap">Jules Garcin</span></a></li>
+<li><a href="#CATALOGUEG"><span style="margin-left: 2em;">Catalogue des &#339;uvres de Jules Garcin</span></a></li>
+
+<li><a href="#CHARLES_LAMOUREUX"><span class="smcap">Charles Lamoureux</span></a></li>
+
+<li><a href="#FAUST"><span class="smcap">Faust.</span> Sc&egrave;nes du po&egrave;me de Goethe mises en musique par Robert Schumann</a></li>
+
+<li><a href="#REQUIEM"><span class="smcap">Le Requiem Allemand</span> de Johann&egrave;s Brahms</a></li>
+
+<li><a href="#BIZET"><span class="smcap">Lettres In&eacute;dites de Georges Bizet</span></a></li>
+<li><a href="#LETTRES_A_PAUL_LACOMBE"><span style="margin-left: 2em;">Lettres &agrave; Paul Lacombe.&mdash;Avant-Propos</span></a></li>
+<li><a href="#LETTRES_A_ERNEST_GUIRAUD"><span style="margin-left: 2em;">Lettres &agrave; Ernest Guiraud.&mdash;Proscenium</span></a></li>
+</ul>
+
+<hr style="width: 10%;margin-top:15%;" />
+
+
+<h3><a name="CESAR_FRANCK" id="CESAR_FRANCK"></a>C&Eacute;SAR FRANCK</h3>
+
+
+<p>Quelle figure caract&eacute;ristique &agrave; retracer que celle de cet artiste du
+XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle, dont le profil se d&eacute;tache en assez vive opposition sur
+le milieu fran&ccedil;ais dans lequel il a v&eacute;cu! Artiste d'un autre &acirc;ge, dont
+l'&#339;uvre fait songer, toute proportion gard&eacute;, &agrave; celui du grand Bach, il
+aura travers&eacute; la vie comme un r&ecirc;veur, voyant peu ou point ce qui se
+passait autour de lui, pensant toujours &agrave; son art, et ne vivant que pour
+lui. Sorte d'hypnotisme auquel arrivent forc&eacute;ment les v&eacute;ritables
+artistes, les travailleurs acharn&eacute;s qui trouvent dans le travail
+accompli la r&eacute;compense de leurs efforts et, dans le labeur pur et simple
+de chaque journ&eacute;e nouvelle, une jouissance incomparable, sans avoir
+besoin de chercher un &eacute;cho dans la foule, sans penser un seul instant &agrave;
+briguer ses faveurs, &agrave; abandonner, par une concession si minime qu'elle
+soit, ce qu'ils pensent &ecirc;tre la V&eacute;rit&eacute; et la Beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Son &#339;uvre n'est pas et ne sera jamais de nature &agrave; passionner le gros
+public... et son triomphe, r&ecirc;v&eacute; par ses &eacute;l&egrave;ves et ses amis, aura des
+limites tr&egrave;s born&eacute;es. Son genre de talent s'adresse aux raffin&eacute;s en
+musique: admirateur des grands primitifs, il leur a d&eacute;rob&eacute; une &eacute;tincelle
+de leur g&eacute;nie, a v&eacute;cu dans leur milieu, a chant&eacute; de pr&eacute;f&eacute;rence les
+louanges de la divinit&eacute;, s'est entretenu plut&ocirc;t avec les anges qu'avec
+les humains. Le Ciel a d&ucirc; s'entrouvrir souvent pour lui laisser entendre
+les hosannas c&eacute;lestes. Si l'&#339;uvre est quelquefois in&eacute;gal, manquant de
+charmes, il s'y r&eacute;v&egrave;le une ligne immuable, bien caract&eacute;ristique, qui ne
+s'inspire nullement du mouvement contemporain. Parmi les pages choisies,
+s'&eacute;levant &agrave; une tr&egrave;s grande hauteur, il suffirait de citer, avant tout,
+les <i>B&eacute;atitudes</i>. Son admiration pour les primitifs, pour les p&egrave;res de
+l'&Eacute;glise musicale ne l'emp&ecirc;cha pas d'admirer le g&eacute;nie des Beethoven,
+Gluck, Mozart, M&eacute;hul, Schumann, Schubert, Berlioz et Wagner. Mais ses
+tendances, ses tendresses allaient surtout aux vieux musiciens na&iuml;fs,
+dont il &eacute;tait le continuateur.</p>
+
+<p>On a compar&eacute; la t&ecirc;te de C&eacute;sar Franck &agrave; celle de Beethoven! Il faut une
+certaine dose de bon vouloir pour admettre une similitude entre ces deux
+masques si diff&eacute;rents. Le seul artiste contemporain, dont la figure
+accuserait quelque ressemblance avec celle de Beethoven, est Antoine
+Rubinstein. Ce qui caract&eacute;risait, avant tout et &agrave; premi&egrave;re vue, la
+physionomie de Beethoven c'&eacute;taient les yeux rayonnants majestueusement
+port&eacute;s vers le ciel. Sa t&ecirc;te &eacute;tait remarquable entre celles de tous les
+musiciens: la chevelure &eacute;tait tr&egrave;s abondante, mais d&eacute;sordonn&eacute;e et
+r&eacute;tive; le front, si&egrave;ge des id&eacute;es puissantes, largement &eacute;panoui, la
+bouche toujours close, le nez un peu large, et le menton en coquille.
+L'ensemble pr&eacute;sentait une force de concentration prodigieuse.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te de C&eacute;sar Franck, bien que p&eacute;trie d'intelligence, n'accusait, pas
+plus que l'attitude du corps, du reste, aucune distinction, rien qui
+frapp&acirc;t au premier aspect. Le front large, les yeux petits, expressifs,
+pleins de vivacit&eacute;, enfouis sous l'arcade sourcili&egrave;re, le nez &eacute;pais, la
+bouche prodigieusement large, le menton petit et, surtout, les bas c&ocirc;t&eacute;s
+de la figure encadr&eacute;s de favoris blancs lui donnaient plut&ocirc;t l'apparence
+d'un petit avou&eacute; de province que celle d'un artiste. Son enveloppe
+terrestre, manquant d'id&eacute;al, paraissait &ecirc;tre une rencontre de hasard
+pour son &acirc;me si haut plac&eacute;e.</p>
+
+<p>Au point de vue moral, Beethoven &eacute;tait bourru, sombre, peu sociable,
+bien qu'il e&ucirc;t un amour profond pour l'humanit&eacute; enti&egrave;re. Cet &eacute;tat d'&acirc;me,
+travers&eacute; rarement par quelques &eacute;clairs de grosse ga&icirc;t&eacute;, doit &ecirc;tre
+attribu&eacute;, pour la plus large part, aux mis&egrave;res noires qui
+l'assaillirent, &agrave; la surdit&eacute; surtout. La grande sup&eacute;riorit&eacute; de son g&eacute;nie
+lui donnait souvent des allures hautaines et arrogantes, principalement
+lorsqu'il se trouvait transport&eacute; dans une soci&eacute;t&eacute; mondaine, qui ne
+savait peut-&ecirc;tre pas l'appr&eacute;cier &agrave; sa juste valeur. De l&agrave; surgissait une
+extr&ecirc;me irritabilit&eacute; qui se traduisait presque toujours par de violentes
+col&egrave;res.</p>
+
+<p>Chez C&eacute;sar Franck, au contraire, le calme dominait, la bont&eacute; &eacute;tait
+grande; sa figure souriante, son accueil tr&egrave;s ouvert accusait une
+bienveillance toujours &eacute;gale, une s&eacute;r&eacute;nit&eacute; d'&acirc;me que rien ne pouvait
+troubler. Il appartenait &agrave; cette cat&eacute;gorie de plus en plus rare de
+caract&egrave;res qui consid&egrave;rent la bont&eacute; comme ce qu'il y a de meilleur sur
+la terre. Sa tendresse pour les souffrants, pour les humbles n'avait
+point de bornes; au milieu de l'id&eacute;al o&ugrave; il vivait, des r&ecirc;ves po&eacute;tiques
+qui le hantaient, il n'oubliait pas de descendre de son empyr&eacute;e pour
+jeter un regard de commis&eacute;ration sur les malheureux.</p>
+
+<p>On a dit de lui, &eacute;galement, qu'il &eacute;tait un Leconte de Lisle musical.
+Nous ignorons jusqu'&agrave; quel point la ressemblance entre l'&#339;uvre po&eacute;tique
+de l'auteur des &laquo;<i>Po&egrave;mes barbares</i>&raquo; et l'&#339;uvre musical de l'auteur des
+&laquo;<i>B&eacute;atitudes</i>&raquo; peut &ecirc;tre &eacute;tablie. Il y aurait l&agrave; une &eacute;tude toute
+particuli&egrave;re &agrave; faire du temp&eacute;rament des deux grands artistes. Toutefois,
+ce qu'on ne peut nier c'est l'influence exerc&eacute;e par eux non pas sur tous
+leurs contemporains, mais sur un petit c&eacute;nacle qu'ils ont fanatis&eacute;. Leur
+prestige a &eacute;t&eacute; si grand qu'ils ont inculqu&eacute; &agrave; leur entourage leur
+mani&egrave;re de sentir en art et leurs proc&eacute;d&eacute;s; ils n'auront rencontr&eacute;, au
+contraire, parmi la foule qu'un accueil mod&eacute;r&eacute; et l'on peut affirmer que
+la disproportion est grande entre la situation modeste qu'ils occupent
+pr&egrave;s du public et la place tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;e que leur ont attribu&eacute;e certains
+artistes, les jeunes principalement.</p>
+
+<p>En tant qu'initiateur &agrave; la haute culture musicale, C&eacute;sar Franck apparut
+&agrave; une &eacute;poque o&ugrave; le besoin se faisait sentir d'une &eacute;tude toute
+particuli&egrave;re et plus approfondie de l'&eacute;l&eacute;ment symphonique et de la
+polyphonie. L'initiation aux &#339;uvres merveilleuses des grands ma&icirc;tres de
+la Symphonie, qui avait pu &ecirc;tre &eacute;bauch&eacute;e dans l'enceinte des grands
+concerts, ouvrait une nouvelle voie aux jeunes compositeurs fran&ccedil;ais et
+par suite imposait un enseignement sp&eacute;cial. C&eacute;sar Franck, port&eacute;
+d'intuition vers la richesse et l'amplitude de la forme symphonique,
+arriva au moment psychologique pour &ecirc;tre le ma&icirc;tre de cette classe de
+rh&eacute;torique sup&eacute;rieure en musique. Avec une bont&eacute; qui faisait songer au
+&laquo;<i>Sinite parvulos ad me venire</i>&raquo;, il devait attirer &agrave; lui cette
+g&eacute;n&eacute;ration contemporaine qui d&eacute;sirait et recherchait, dans l'union
+intime des instruments aux voix, dans une orchestration plus savante,
+sinon l'abandon des vieilles formules, tout au moins leur rajeunissement
+et l'adoption d'une forme plus en rapport avec les tendances
+&laquo;modernistes&raquo;.</p>
+
+<p>L'influence exerc&eacute;e par C&eacute;sar Franck sur son milieu aura-t-elle &eacute;t&eacute;
+heureuse? Si le ma&icirc;tre n'avait form&eacute; que certains &eacute;l&egrave;ves dont le m&eacute;tier
+est peut-&ecirc;tre excellent, mais dont les id&eacute;es heureuses sont encore &agrave;
+venir, ou qui, n'ayant pas su se d&eacute;gager de la forme purement
+scolastique et de l'ascendant de certaine &eacute;cole, n'ont &eacute;crit jusqu'&agrave; ce
+jour que des compositions impersonnelles, il est hors de doute que son
+professorat pourrait &ecirc;tre discut&eacute;. Mais, parmi ceux qui ont re&ccedil;u ses
+le&ccedil;ons ou ses conseils, qui ont &eacute;t&eacute; ses disciples ou ses amis, il en est
+qui ont prouv&eacute; p&eacute;remptoirement par leurs &#339;uvres que l'influence de C&eacute;sar
+Franck &eacute;tait loin de leur avoir &eacute;t&eacute; n&eacute;faste. Ne s'ing&eacute;niant pas &agrave;
+l'imiter servilement, ils ont gagn&eacute; &agrave; son enseignement une merveilleuse
+technique et une grande habilet&eacute; dans la mani&egrave;re de traiter l'orchestre.
+Leur talent n'a fait que cro&icirc;tre et se fortifier sous l'impulsion de
+celui qui a lanc&eacute; dans le monde musical une si grande profusion
+d'harmonies nouvelles. Il suffirait de citer les noms de Vincent d'Indy,
+Augusta Holm&egrave;s, Samuel Rousseau, Piern&eacute;.... pour bien nettement &eacute;tablir
+la ma&icirc;trise du professorat de C&eacute;sar Franck.</p>
+
+<p>Science et po&eacute;sie se r&eacute;v&egrave;lent en l'auteur des &laquo;<i>B&eacute;atitudes</i>&raquo;. Mais la
+premi&egrave;re l'emporte sur la seconde. Ceci viendrait &agrave; l'appui de la th&egrave;se
+soutenue par certains esprits, qui pensent qu'entre ces deux puissances
+il y a toujours lutte in&eacute;gale et que l'&eacute;panouissement de l'une entra&icirc;ne
+presque toujours l'annihilation de l'autre. Cette th&eacute;orie est extr&ecirc;me:
+l'union de la science et de la po&eacute;sie, en musique comme dans telle autre
+branche de l'art, est n&eacute;cessaire; elle est une condition expresse de
+l'&eacute;closion parfaite et de l'ascension du g&eacute;nie. Mais il ne faut pas que
+la premi&egrave;re absorbe presque enti&egrave;rement la seconde. Le propre de
+l'esprit po&eacute;tique est de repr&eacute;senter, d'&eacute;voquer d'une mani&egrave;re vivante et
+color&eacute;e les ph&eacute;nom&egrave;nes que la science ne peut traduire que par des
+formules. C'est probablement parce qu'il n'y a pas eu dans le cerveau de
+C&eacute;sar Franck pond&eacute;ration exacte entre l'&eacute;l&eacute;ment scientifique et
+l'&eacute;l&eacute;ment po&eacute;tique, entre la formule et le r&ecirc;ve, que l'on per&ccedil;oit dans
+ses compositions des tendances plus marqu&eacute;es pour les proc&eacute;d&eacute;s
+harmoniques que pour les id&eacute;es m&eacute;lodiques. Ce n'est pas affirmer que le
+don de la m&eacute;lodie n'existait pas chez lui; maintes pages de son &#339;uvre
+fournissent la preuve du contraire. Mais, affectionnant le contrepoint,
+visant &agrave; l'originalit&eacute; harmonique, la pr&eacute;pond&eacute;rance du c&ocirc;t&eacute; scientifique
+devait se faire tout particuli&egrave;rement sentir dans ses compositions.</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>Ce fut un modeste, un d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, un d&eacute;vou&eacute;, un laborieux que C&eacute;sar
+Franck. Aussi sa vie est-elle peu remplie de faits, d'anecdotes, mais
+enti&egrave;rement vou&eacute;e &agrave; l'id&eacute;e.</p>
+
+<p>N&eacute; le 10 d&eacute;cembre 1822 &agrave; Li&egrave;ge en Belgique<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, il fit ses premi&egrave;res
+&eacute;tudes au Conservatoire de cette ville. Arriv&eacute; &agrave; Paris vers l'&acirc;ge de
+quinze ans, il entra le 2 octobre 1837 au Conservatoire, que dirigeait
+alors Cherubini, dans la classe de contrepoint et fugue de Leborne et,
+le 25 octobre de la m&ecirc;me ann&eacute;e, dans la classe de piano de Zimmermann.
+Ses premiers triomphes furent, en 1838, un accessit de contrepoint et
+fugue, puis le premier prix de piano. Cette derni&egrave;re r&eacute;compense fut
+obtenue avec un succ&egrave;s rare dans les annales du Conservatoire. Le jeune
+Franck venait d'ex&eacute;cuter en perfection le morceau de concours, le
+concerto en <i>la</i> mineur d'Hummel, lorsqu'au moment d'attaquer la page
+que doivent d&eacute;chiffrer &agrave; premi&egrave;re vue les &eacute;l&egrave;ves, il la transposa
+imm&eacute;diatement &agrave; la tierce inf&eacute;rieure et ce, sans h&eacute;sitation aucune et
+avec un brio des plus remarquables. On devine l'enthousiasme que suscita
+dans la salle ce tour de force, qu'essay&egrave;rent depuis certains &eacute;l&egrave;ves,
+mais sans la m&ecirc;me r&eacute;ussite. Le jury le mit imm&eacute;diatement hors concours
+et lui d&eacute;cerna un premier prix d'honneur. Nous croyons que jamais pareil
+fait ne s'est repr&eacute;sent&eacute; au Conservatoire de musique.</p>
+
+<p>Admis le 6 octobre 1838 comme &eacute;l&egrave;ve de composition lyrique dans la
+classe de Berton, il remporte, en 1839, le second prix et, en 1840, le
+premier prix de contrepoint et fugue. Son entr&eacute;e dans la classe d'orgue
+de Benoist date du 7 octobre 1840 et un second prix pour cet instrument
+lui &eacute;tait d&eacute;cern&eacute; en 1841.</p>
+
+<p>Les registres du Conservatoire font foi qu'il quitta volontairement ses
+classes le 22 avril 1842. Son p&egrave;re, dit-on, homme autoritaire, ne voulut
+pas qu'il concour&ucirc;t pour le prix de Rome; il le destinait &agrave; la carri&egrave;re
+de virtuose. Son inspiration n'avait pas &eacute;t&eacute; heureuse! Mais son fils,
+n'ayant aucun go&ucirc;t pour les acrobaties des jeunes prodiges, allait se
+consacrer presque aussit&ocirc;t &agrave; la composition et au professorat<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p>Trente ans environ apr&egrave;s sa sortie du Conservatoire, le 1<sup>er</sup> f&eacute;vrier
+1872, l'auteur des &laquo;<i>B&eacute;atitudes</i>&raquo; devait prendre possession de la chaire
+de la classe d'orgue &agrave; notre grande &eacute;cole de musique. L'arr&ecirc;t&eacute;
+minist&eacute;riel, qui le nommait &agrave; ces fonctions, est dat&eacute; du 31 janvier
+1872. Autour de cet orgue du Conservatoire et de celui de l'&eacute;glise
+Sainte-Clotilde qu'il occupa pendant de si longues ann&eacute;es, il groupa une
+phalange de disciples venus pour &eacute;couter la bonne parole. Parmi les plus
+marquants ou les plus z&eacute;l&eacute;s on pourrait citer Vincent d'Indy, Augusta
+Holm&egrave;s, Piern&eacute;, Dallier, Samuel Rousseau, Chapuis, Galeotti, Camille
+Benoit, Ernest Chausson, Bordes, A. Coquard, de Br&eacute;ville, Guy Ropartz,
+etc... Il est facile de se le repr&eacute;senter &agrave; l'orgue de Sainte-Clotilde,
+donnant &agrave; son petit c&eacute;nacle la primeur de ses <i>grandes pi&egrave;ces</i> ou de ses
+<i>motets</i>, toujours remarquables par la richesse et la vari&eacute;t&eacute; des
+combinaisons polyphoniques: son portrait, d'une admirable ressemblance,
+a, en effet, &eacute;t&eacute; pris sur le vif par M<sup>lle</sup> Jeanne Rongier. Assis
+devant ses claviers, un peu pench&eacute; en avant, il pose la main droite sur
+les touches et, de la gauche, tire un des registres de l'instrument. La
+t&ecirc;te est de trois quarts, les yeux mi-clos; le ma&icirc;tre semble &eacute;couter des
+voix d'en haut lui soufflant ses chants mystiques. Ce qui captivait en
+lui, c'&eacute;tait non seulement la ma&icirc;trise de son enseignement, mais cette
+bont&eacute; d'&acirc;me, cet accueil bienveillant qui ne se d&eacute;mentirent jamais dans
+sa longue carri&egrave;re du professorat. N'avait-il pas gagn&eacute; cette
+affabilit&eacute;, cette attitude un peu b&eacute;nissante au contact du milieu
+eccl&eacute;siastique qu'il fr&eacute;quenta, dans l'atmosph&egrave;re de l'&eacute;glise sous les
+arceaux de laquelle il passa de si belles heures? Ne le vous seriez-vous
+pas figur&eacute; rev&ecirc;tu du surplis et de l'&eacute;tole? N'aurait-il pas, dans les
+habits sacerdotaux, donn&eacute; l'illusion du pr&ecirc;tre qui va monter &agrave; l'autel?
+Ce qu'il y a de certain c'est que ses &eacute;l&egrave;ves le respectaient &agrave; l'&eacute;gal
+d'un saint et ont conserv&eacute; pour lui une v&eacute;n&eacute;ration touchante. Ils
+l'appelaient le brave p&egrave;re Franck; mais il n'y avait rien
+d'irrespectueux dans cette appellation famili&egrave;re. Ils se consid&eacute;raient
+un peu comme ses enfants g&acirc;t&eacute;s!</p>
+
+<p>Nous avons dit ses admirations pour les primitifs; il ne go&ucirc;tait pas
+moins les belles pages des ma&icirc;tres symphonistes, Haydn, Mozart,
+Beethoven, Schubert, Schumann. Son enthousiasme &eacute;tait aussi vif pour les
+grandes &#339;uvres de l'art dramatique, qu'elles fussent sign&eacute;es par Gluck,
+Weber, Berlioz, Wagner, sans oublier les vieux musiciens fran&ccedil;ais,
+Monsigny, Gr&eacute;try et surtout M&eacute;hul. Oui! M&eacute;hul, dont il chantait avec
+transport le beau duo de la jalousie d'<i>Euphrosine et Coradin</i>. Au d&eacute;but
+de sa carri&egrave;re, il composa deux grandes Fantaisies pour piano sur les
+motifs de <i>Gulistan</i> de Dalayrac (op. 11 et 12)!</p>
+
+<p>Son esprit, accessible &agrave; toutes les beaut&eacute;s, ouvert &agrave; toutes les
+innovations, exempt de toute jalousie, accueillait tr&egrave;s chaleureusement
+les compositions de ses contemporains, qui, plus heureux que lui,
+&eacute;taient arriv&eacute;s au succ&egrave;s. Un de ceux qui le v&eacute;n&eacute;raient et a publi&eacute; sur
+lui, apr&egrave;s sa mort et au moment m&ecirc;me de l'ex&eacute;cution de <i>Psych&eacute;</i> aux
+concerts du Ch&acirc;telet, une fort int&eacute;ressante &eacute;tude, M. Arthur Coquard,
+rappelle, &agrave; propos de sa bienveillance et de son &eacute;quit&eacute; envers les
+vivants, l'anecdote suivante:</p>
+
+<p class="top5">&laquo;L'une des derni&egrave;res paroles qu'il me dit concerne Saint-Sa&euml;ns et je
+suis heureux de la reproduire fid&egrave;lement C'&eacute;tait le lundi soir, quatre
+jours avant sa mort. Il &eacute;prouvait un mieux relatif et je lui donnais des
+nouvelles du Th&eacute;&acirc;tre lyrique, auquel il s'int&eacute;ressait vivement. Je lui
+parlais naturellement de la soir&eacute;e d'ouverture, de <i>Samson et Dalila</i>,
+qui avait obtenu un grand succ&egrave;s, et j'exprimai en passant mon
+admiration pour le chef-d'&#339;uvre de M. Saint-Sa&euml;ns. Je le vois encore
+tournant vers moi sa pauvre figure souffrante pour me dire vivement et
+presque joyeusement, de cet accent vibrant que ses amis connaissaient:
+&laquo;Tr&egrave;s beau! tr&egrave;s beau!&raquo;. Ce trait peint admirablement un des c&ocirc;t&eacute;s de
+cette attachante physionomie d'artiste.</p>
+
+<p>Une autre particularit&eacute; &agrave; signaler chez C&eacute;sar Franck &eacute;tait une sorte de
+d&eacute;sint&eacute;ressement des applaudissements de la foule. Le petit nombre
+venait &agrave; lui, le comprenait, le f&ecirc;tait; l'audition de ses compositions,
+lorsqu'elles r&eacute;pondaient &agrave; l'id&eacute;al qu'il s'en &eacute;tait fait, le ravissait:
+cela lui suffisait. Il ne paraissait m&ecirc;me pas s'apercevoir de
+l'indiff&eacute;rence que le public t&eacute;moignait pour son &#339;uvre; il en &eacute;tait trop
+&eacute;loign&eacute; pour qu'il y f&icirc;t la moindre attention. L'art, rien que l'art,
+tel &eacute;tait son ciel.</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>Sa place en musique, a-t-on dit, est &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Bach! Oui certes, et nous
+avons &eacute;t&eacute; parmi les premiers &agrave; proclamer que la figure de C&eacute;sar Franck
+faisait songer &agrave; celle du vieux cantor de l'&eacute;glise Saint-Thomas de
+Leipzig. Mais cette ressemblance n'enl&egrave;ve-t-elle pas de son originalit&eacute;
+&agrave; celui qui voulut faire revivre, avec des harmonies nouvelles, au
+XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle la musique du XVII<sup>e</sup>? La r&eacute;union de la science et de
+l'inspiration constitue le Beau. Cette Beaut&eacute; ne vient dans son plein
+&eacute;panouissement que lorsque l'artiste a su se d&eacute;gager des formules des
+ma&icirc;tres, ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs, qu'il affectionne. Leur d&eacute;rober leur
+passionnante tendresse pour la nature et ses manifestations, mais se
+garder d'imiter leur style, tel doit &ecirc;tre le but poursuivi par
+l'artiste. Car, en leur empruntant ce style, il court le risque de ne
+jamais arriver &agrave; poss&eacute;der celui qu'il pourrait avoir, s'il se laissait
+aller &agrave; ses sensations propres. Les &#339;uvres des p&egrave;res de l'&Eacute;glise
+musicale sont des mod&egrave;les, des exemples n&eacute;cessaires &agrave; suivre; elles
+constituent une grammaire admirable que devront approfondir tous ceux
+qui se destinent &agrave; la carri&egrave;re de compositeur; toutefois cette grammaire
+ne portera ses fruits que si ses adeptes, n'en retenant que les grandes
+lignes, la f&eacute;condent par un sentiment intense. Ainsi ont proc&eacute;d&eacute; les
+grands g&eacute;nies, successeurs de J. S. Bach. Ils se sont abreuv&eacute;s &agrave; cette
+source intarissable; mais ils ont su rendre moins scolastiques, en un
+mot plus humaines les magnifiques formules du ma&icirc;tre d'Eisenach. Le mot
+de Buffon: &laquo;Le style est l'homme m&ecirc;me&raquo;, sera toujours vrai, toujours
+neuf. C'est pour n'avoir pas su se d&eacute;gager enti&egrave;rement du faire du grand
+Bach que C&eacute;sar Franck, malgr&eacute; la haute valeur de telles ou telles pages
+de son &#339;uvre, ne figurera peut-&ecirc;tre pas au nombre des ma&icirc;tres
+r&eacute;ellement originaux, de ceux qui ont &eacute;t&eacute; des inventeurs. Il en ira de
+m&ecirc;me pour ceux qui, au XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle, frapp&eacute;s des grandes innovations
+apport&eacute;es par Richard Wagner au drame musical, se seront appropri&eacute; sa
+mani&egrave;re, sa formule sans avoir son g&eacute;nie et n'auront laiss&eacute; trace
+d'aucune inspiration personnelle<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Cette appr&eacute;ciation, h&acirc;tons-nous de
+le dire, s'applique plus exactement &agrave; ces derniers qu'&agrave; C&eacute;sar Franck,
+qui, malgr&eacute; son inf&eacute;odation &agrave; Jean-S&eacute;bastien Bach, a su r&eacute;v&eacute;ler,
+souvent, une note bien &agrave; lui, notamment dans ses pi&egrave;ces symphoniques et
+dans sa musique de chambre.</p>
+
+<p>L'analyse de l'&#339;uvre de C&eacute;sar Franck comporterait un d&eacute;veloppement qui
+ne rentre pas dans le cadre de cette &eacute;tude. Nous avons cherch&eacute;
+uniquement &agrave; esquisser les grandes lignes d'une figure aujourd'hui
+disparue, indiquer la place qu'elle occupe dans le mouvement musical
+contemporain et laisser percevoir son influence. Sa production a &eacute;t&eacute;
+relativement consid&eacute;rable et, depuis les trois premiers Trios (op. 1)
+jusqu'aux derni&egrave;res cr&eacute;ations on devine une ligne immuable. Toutefois,
+pour &ecirc;tre v&eacute;ridique, il y aurait lieu de signaler, &agrave; titre de curiosit&eacute;
+et comme s'&eacute;loignant du faire qui, plus tard, distinguera le ma&icirc;tre,
+certaines compositions de jeunesse, dont le titre seul fait venir le
+sourire sur les l&egrave;vres. La plus curieuse, entre toutes, est ce chant
+national pour voix de basse et baryton, <i>Les Trois Exil&eacute;s</i>, paroles du
+colonel Bernard Delafosse, dont la premi&egrave;re page est orn&eacute;e de trois
+portraits: Napol&eacute;on I<sup>er</sup>, le Roi de Rome et Louis Bonaparte, avec
+l'aigle planant au milieu! Il est assez difficile de pr&eacute;ciser l'&eacute;poque
+&agrave; laquelle fut compos&eacute;e cette page dithyrambique; car, &agrave; l'exception de
+quelques-unes de ses premi&egrave;res tentatives, C&eacute;sar Franck n'a pas donn&eacute; de
+num&eacute;ros &agrave; la grande majorit&eacute; de ses compositions. Le classement par
+ordre chronologique ne peut donc &ecirc;tre &eacute;tabli. En ce qui concerne <i>Les
+Trois Exil&eacute;s</i>, nous savons cependant que le d&eacute;p&ocirc;t &agrave; la biblioth&egrave;que du
+Conservatoire fut fait en 1849. Le compositeur avait alors 27 ans.
+D'autres productions du m&ecirc;me genre remontent &agrave; une &eacute;poque plus ancienne,
+notamment le <i>Premier Duo</i> pour piano &agrave; quatre mains sur le <i>God save
+the King</i>, les deux <i>Grandes Fantaisies</i> pour piano sur les motifs de
+<i>Gulistan</i> de Dalayrac, portant les num&eacute;ros 11 et 12 des &#339;uvres et
+d&eacute;pos&eacute;es &agrave; la biblioth&egrave;que du Conservatoire en l'ann&eacute;e 1844<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Il
+faudrait encore citer diverses compositions se rattachant &agrave; la m&ecirc;me
+p&eacute;riode; mais nous pr&eacute;f&eacute;rons renvoyer le lecteur au catalogue plac&eacute; &agrave; la
+fin de cette &eacute;tude.</p>
+
+<p>Attach&eacute; pendant plus de vingt-sept ann&eacute;es au grand orgue de
+Sainte-Clotilde et pendant dix-huit ans &agrave; la classe d'orgue du
+Conservatoire, il devait fatalement se passionner pour la musique
+religieuse, vers laquelle il &eacute;tait attir&eacute; d'instinct. Il trouvait &agrave;
+l'&eacute;glise un d&eacute;bouch&eacute; tout naturel pour faire jouer des &#339;uvres sacr&eacute;es,
+d&eacute;bouch&eacute; qui ne se serait pas offert facilement &agrave; lui dans les th&eacute;&acirc;tres
+ou les grands concerts pour l'ex&eacute;cution d'&#339;uvres profanes. C'est ainsi
+qu'il fut amen&eacute; &agrave; produire une foule de compositions remarquables pour
+orgue, des Motets, ou offertoires&mdash;<i>Ave Maria</i>, <i>Veni Creator</i>, <i>O
+Salutaris</i>, <i>Panis Angelicus</i>,&mdash;une Messe &agrave; trois voix seules,&mdash;et ces
+grandes pages pour ch&#339;ur, soli et orchestre, r&eacute;pondant aux noms de
+<i>Ruth</i>, <i>R&eacute;demption</i>, <i>R&eacute;becca</i>, <i>Les B&eacute;atitudes</i>.</p>
+
+<p>Plus tard il devait revenir &agrave; la musique de chambre par laquelle il
+avait d&eacute;but&eacute; avec les trois Trios et il produisit successivement la
+<i>Sonate</i> en <i>la</i> pour piano et violon, le <i>Quintette</i> en <i>fa</i> mineur
+pour piano, deux violons, alto et violoncelle, le <i>Quatuor</i> pour
+instruments &agrave; cordes. La musique symphonique ne pouvait manquer de
+l'attirer &agrave; son tour: une <i>Symphonie</i>, des po&egrave;mes tels que <i>Les
+&Eacute;olides</i>, <i>Les Djinns</i>, <i>Le Chasseur maudit</i>, <i>Psych&eacute;</i> pour orchestre et
+ch&#339;ur..... voil&agrave; un ensemble de compositions importantes qui attir&egrave;rent
+sur lui l'attention des artistes.</p>
+
+<p>Dans son &#339;uvre on trouve &eacute;galement nombre de m&eacute;lodies s&eacute;par&eacute;es, dont
+quelques-unes ont &eacute;t&eacute; &eacute;crites pour ch&#339;ur et sont de la meilleure venue;
+il suffirait de citer la <i>Vierge &agrave; la cr&egrave;che</i> que la Soci&eacute;t&eacute; chorale
+l'<i>Euterpe</i> ex&eacute;cuta en perfection dans l'un de ses concerts.</p>
+
+<p>Enfin, et, ceci est plus &eacute;tonnant lorsque l'on conna&icirc;t le temp&eacute;rament
+musical de C&eacute;sar Franck, il fut l'auteur de deux op&eacute;ras ou drames
+lyriques, <i>Hulda</i> en quatre parties et un prologue, sur un livret de M.
+Charles Grandmougin, d'apr&egrave;s une l&eacute;gende scandinave, et <i>Ghis&egrave;le</i>, sur
+un livret de M. Gilbert-Augustin Thierry, d'apr&egrave;s un sujet m&eacute;rovingien.</p>
+
+<p>C'est principalement dans ses grandes pi&egrave;ces d'orgue que se r&eacute;v&egrave;le la
+parent&eacute; avec Jean-S&eacute;bastien Bach. Dans les sonate, quintette et quatuor,
+l'&eacute;l&eacute;ment dramatique joue un r&ocirc;le toujours pr&eacute;pond&eacute;rant qui d&eacute;passe un
+peu le cadre de la musique de chambre. La note est puissante, mais
+toujours triste; les motifs, de courte envergure, reviennent avec
+persistance, ce qui produit forc&eacute;ment une teinte uniforme et de nature &agrave;
+engendrer quelquefois la fatigue chez l'auditeur, surtout chez celui qui
+n'y est pas pr&eacute;par&eacute;. La forme canonique lui &eacute;tait famili&egrave;re; peut-&ecirc;tre
+en a-t-il parfois abus&eacute;. La richesse du coloris et de l'&eacute;l&eacute;ment
+polyphonique donne toutefois une grande allure &agrave; l'ensemble de l'&#339;uvre.</p>
+
+<p>Les po&egrave;mes symphoniques, les compositions pour ch&#339;ur, soli et orchestre,
+les Oratorios laissent entrevoir les m&ecirc;mes qualit&eacute;s et les m&ecirc;mes
+d&eacute;fauts. Le d&eacute;but est presque toujours heureux; des pages de beaut&eacute;, de
+force, de concentration se font jour.&mdash;Malheureusement elles sont
+souvent noy&eacute;es dans des longueurs qui enl&egrave;vent du charme &agrave; des
+compositions dans lesquelles le proc&eacute;d&eacute;, quoique fort remarquable, est
+trop visible.</p>
+
+<p>Prenons, si vous le voulez bien, <i>Psych&eacute;</i>, po&egrave;me symphonique pour
+orchestre et ch&#339;urs, une des derni&egrave;res cr&eacute;ations du ma&icirc;tre, dont la
+premi&egrave;re audition eut lieu aux concerts du Ch&acirc;telet, sous la direction
+d'&Eacute;douard Colonne, le 23 f&eacute;vrier 1890. D&egrave;s les premi&egrave;res pages,
+l'auditeur est subjugu&eacute; par la ma&icirc;trise de l'&eacute;criture et l'&eacute;l&eacute;vation des
+id&eacute;es. Il admirera le <i>Sommeil de Psych&eacute;</i>, pr&eacute;lude d'une langueur
+myst&eacute;rieuse, rappelant, non pas au point de vue du tissu musical, mais
+comme ligne, les id&eacute;es wagn&eacute;riennes; il reconna&icirc;tra le talent du
+compositeur traduisant les bruits &eacute;tranges qui pr&eacute;c&egrave;dent l'enl&egrave;vement de
+Psych&eacute; par les z&eacute;phirs dans les jardins d'Eros; il trouvera exquise la
+tendresse se d&eacute;gageant du th&egrave;me n&ordm; 3 de Psych&eacute; reposant au milieu des
+fleurs et salu&eacute;e comme une souveraine par la nature en f&ecirc;te; il
+reconna&icirc;tra une certaine parent&eacute; entre le motif des voix chantant, dans
+les notes graves, &agrave; Psych&eacute;: &laquo;Souviens-toi que tu ne dois jamais de ton
+mystique &eacute;poux conna&icirc;tre le visage&raquo;,&mdash;et celui de Lohengrin &agrave; Elsa:
+&laquo;Sans chercher &agrave; conna&icirc;tre quel pays m'a vu na&icirc;tre&raquo;; il retiendra encore
+comme bien venues plusieurs autres pages de la partition. Mais il
+regrettera le manque de vari&eacute;t&eacute; et les longueurs qui enl&egrave;vent &agrave; ce po&egrave;me
+musical le charme sans m&eacute;lange qui devrait s'en d&eacute;gager.</p>
+
+<p>Les <i>B&eacute;atitudes</i> sont, nous l'avons dit, la cr&eacute;ation ma&icirc;tresse de C&eacute;sar
+Franck, celle qui n'engendre pas la monotonie ou la lassitude comme
+telles ou telles pages du ma&icirc;tre, malgr&eacute; son long d&eacute;veloppement.
+Splendide oratorio, de solide architecture, qui planera certes au-dessus
+de bien des &#339;uvres qui ont eu, d&egrave;s leur apparition, un succ&egrave;s rapide
+mais &eacute;ph&eacute;m&egrave;re. Celle-l&agrave; suffit &agrave; attester la belle et haute intelligence
+qu'il &eacute;tait.</p>
+
+<p>Paraphrase po&eacute;tique de l'&Eacute;vangile par M<sup>me</sup> Colomb, les <i>Huit
+B&eacute;atitudes</i>, avec un prologue, renferment des parties d'une surprenante
+&eacute;l&eacute;vation au point de vue musical. Voici les titres de chacune des
+<i>B&eacute;atitudes</i>:</p>
+
+<table summary="beatitudes" cellspacing="2" cellpadding="3"
+style="margin-left:1%;">
+
+<tr><td align="right">I.</td><td>Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des Cieux est
+&agrave; eux!</td></tr>
+
+<tr><td align="right">II.</td><td>Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils poss&eacute;deront la terre!</td></tr>
+
+<tr><td align="right">III.</td><td>Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consol&eacute;s!</td></tr>
+
+<tr><td align="right">IV.</td><td>Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils
+seront ressuscit&eacute;s!</td></tr>
+
+<tr><td align="right">V.</td><td>Heureux les mis&eacute;ricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-m&ecirc;mes
+mis&eacute;ricorde!</td></tr>
+
+<tr><td align="right">VI.</td><td>Bienheureux ceux qui ont le c&#339;ur pur, parce qu'ils verront Dieu!</td></tr>
+
+<tr><td align="right">VII.</td><td>Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appel&eacute;s enfants de
+Dieu!</td></tr>
+
+<tr><td align="right">VIII.</td><td>Bienheureux ceux qui souffrent pers&eacute;cution pour la justice, parce
+que le royaume des Cieux est &agrave; eux!</td></tr>
+</table>
+
+<p>Satan, un Satan de proportion colossale, vaincu par le
+Christ,&mdash;l'Humanit&eacute;, en proie &agrave; toutes les mis&egrave;res d'ici-bas, r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;e
+par le R&eacute;dempteur, telle est la ma&icirc;tresse ligne de ce po&egrave;me, auquel
+C&eacute;sar Franck, par les plus heureux effets de contraste, par une
+orchestration merveilleuse, bien qu'un peu compacte et lourde, par une
+v&eacute;rit&eacute; &eacute;tonnante de l'expression dramatique, par la richesse m&eacute;lodique,
+par l'habile union des voix &agrave; l'orchestre, a donn&eacute; une haute et superbe
+envergure.</p>
+
+<p>Quels accents de tendresse, de piti&eacute; compatissante, dans cette voix du
+Christ, pr&ecirc;chant la bonne parole! Quelle &acirc;pret&eacute; dans celle de Satan
+luttant jusqu'&agrave; ce qu'il s'avoue vaincu et quelle intensit&eacute; dramatique
+dans ses r&eacute;voltes, notamment dans la <i>Huiti&egrave;me B&eacute;atitude</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 3em;">&laquo;&Agrave; ma d&eacute;faite</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Mon pouvoir a surv&eacute;cu;</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Je rel&egrave;ve la t&ecirc;te.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Non! Non! je ne suis pas vaincu.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Quels heureux effets l'auteur a tir&eacute;s de la polyphonie orchestrale et
+vocale! Admirez la gradation habilement m&eacute;nag&eacute;e entre ces ch&#339;urs si
+remplis de tristesse et ceux pleins de v&eacute;h&eacute;mence! Et, lorsque le
+compositeur &eacute;crit ce fameux <i>Quintette</i> pour les voix &laquo;Les Pacifiques&raquo;,
+dans la <i>Septi&egrave;me B&eacute;atitude</i>, comme son orchestre donne une intensit&eacute;
+d'expression aux voix! N'est-ce pas un chef-d'&#339;uvre que la <i>Troisi&egrave;me
+B&eacute;atitude</i>, dans laquelle cette m&egrave;re pleure sur le berceau vide de son
+enfant, cet orphelin d&eacute;plore sa mis&egrave;re, ces &eacute;poux pleurent leur
+s&eacute;paration, ces esclaves r&eacute;clament la libert&eacute;? Et, toujours planant dans
+les r&eacute;gions sereines, la voix du Christ:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">&laquo;Heureux ceux qui pleurent,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Car ils seront consol&eacute;s.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Puis, comme couronnement de l'&eacute;difice, l'<i>hosanna</i> grandiose qui termine
+la <i>Huiti&egrave;me et derni&egrave;re B&eacute;atitude</i>!<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a></p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>C&eacute;sar Franck se montra toujours tr&egrave;s enthousiaste pour sa patrie
+d'adoption: ses fils servirent sous les drapeaux &agrave; l'&eacute;poque la plus
+critique de notre histoire contemporaine, en 1870! Lui-m&ecirc;me, sous
+l'empire de son amour pour la France, &eacute;crivit, pendant les tristesses du
+si&egrave;ge de Paris, une page toute vibrante de patriotisme. C'est M. Arthur
+Coquard, &agrave; qui nous avons d&eacute;j&agrave; fait un emprunt, qui raconte cet &eacute;pisode:
+&laquo;Un jour, &agrave; cette heure bien fugitive o&ugrave; l'heureuse victoire de
+Coulmiers redonnait &agrave; tous l'espoir du succ&egrave;s final, le <i>Figaro</i> publia
+une sorte d'ode en prose intitul&eacute;e <i>Paris</i>. &Eacute;tait-elle sign&eacute;e? Je ne
+m'en souviens plus. C&eacute;sar Franck ne put lire ce morceau de sang-froid et
+les formes musicales lui arriv&egrave;rent si soudainement et d'une fa&ccedil;on si
+irr&eacute;sistible qu'il dut y c&eacute;der. Le lendemain, comme nous rentrions &agrave;
+Paris, entre deux combats d'avant-garde, Henri Duparc et moi, nous
+voyons arriver le ma&icirc;tre tout radieux, tenant &agrave; la main l'esquisse
+fra&icirc;che encore. Jamais nous n'oublierons de quel air inspir&eacute; il nous
+dit cette admirable page. Admirable n'a rien d'excessif; car <i>Paris</i> est
+d'une inspiration grandiose. Par malheur, les d&eacute;faites qui survinrent ne
+permirent jamais l'ex&eacute;cution du chant triomphal....&raquo;</p>
+
+<p>Travailleur acharn&eacute;, il avait pu traverser la vie, gr&acirc;ce &agrave; sa robuste
+sant&eacute;, sans mis&egrave;res physiques. Il eut une verte vieillesse et, lorsqu'un
+accident impr&eacute;vu (une pleur&eacute;sie pernicieuse) vint le frapper
+mortellement, il &eacute;tait encore en pleine force et entrait dans sa
+soixante-huiti&egrave;me ann&eacute;e: ce fut le 8 novembre 1890.</p>
+
+<p>Deuil profond pour ses amis et &eacute;l&egrave;ves qui ne pouvaient croire &agrave; la
+disparition subite de celui qui v&eacute;cut pour ainsi dire de leur vie et
+leur donna l'exemple de la conscience artistique et du labeur
+infatigable! Aussi se press&egrave;rent-ils en foule derri&egrave;re le char fun&egrave;bre
+qui le conduisit &agrave; sa derni&egrave;re demeure<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. &Agrave; l'&eacute;glise Sainte-Clotilde,
+dont il avait &eacute;t&eacute; l'&eacute;minent organiste, ses obs&egrave;ques eurent beaucoup
+d'&eacute;clat, gr&acirc;ce au concours de M. &Eacute;douard Colonne, qui vint, avec son
+puissant orchestre, rendre un dernier hommage au musicien, dont il avait
+fait ex&eacute;cuter plusieurs &#339;uvres au Trocad&eacute;ro et au Ch&acirc;telet. Au milieu du
+sanctuaire enti&egrave;rement tendu de draperies noires, M. le cur&eacute; de
+Sainte-Clotilde tint &agrave; c&eacute;l&eacute;brer, dans un beau langage, les vertus de
+l'auteur des <i>B&eacute;atitudes</i>. &Agrave; l'offertoire, M. Mazalbert chanta un
+<i>Cantabile</i> du ma&icirc;tre et le <i>Libera</i> de M. Samuel Rousseau avec
+Fournets.</p>
+
+<p>Enfin, au cimeti&egrave;re du Grand-Montrouge, Emmanuel Chabrier, au nom de la
+Soci&eacute;t&eacute; nationale de Musique, qui avait eu C&eacute;sar Franck pour pr&eacute;sident,
+pronon&ccedil;a l'allocution suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Je viens, au nom de la Soci&eacute;t&eacute; nationale de Musique, adresser un
+dernier adieu au ma&icirc;tre disparu, &agrave; notre v&eacute;n&eacute;r&eacute; pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&laquo;C&eacute;sar Franck, Franck, le brave p&egrave;re Franck, comme nous disions encore
+hier, avec une familiarit&eacute; respectueuse, comme nous dirons demain,
+toujours,&mdash;nous souvenant,&mdash;n'&eacute;tait pas seulement un admirable artiste,
+un des grands parmi les grands de l'immortelle famille, un de ces &eacute;lus
+rares qui, calmes et forts, tranquilles et jamais las, sans se h&acirc;ter ni
+s'attarder, passent presque silencieusement ici-bas avant d'aller
+rejoindre les grands-a&iuml;eux; il &eacute;tait encore le cher ma&icirc;tre regrett&eacute;, le
+plus modeste, le plus doux et le plus sage. Il &eacute;tait le mod&egrave;le, il &eacute;tait
+l'exemple.</p>
+
+<p>&laquo;Sa famille, ses &eacute;l&egrave;ves, l'art immortel, voil&agrave; toute sa vie. Vers la fin
+de l'automne, d&egrave;s qu'il rentrait &agrave; Paris, nous lui demandions: &laquo;Eh bien,
+ma&icirc;tre, qu'avez-vous fait, que nous rapportez-vous?&raquo;&mdash;&laquo;Vous verrez,
+r&eacute;pondait-il, en prenant un air myst&eacute;rieux, vous verrez; <i>je crois</i> que
+vous serez contents.... J'ai beaucoup travaill&eacute; et bien travaill&eacute;.&raquo; Et
+il nous disait cela si simplement, avec une foi si na&iuml;vement sinc&egrave;re, de
+sa large voix expressive et grave, en vous prenant les mains, les
+gardant longtemps, presque s&eacute;rieux, songeant &agrave; la fois aux ch&egrave;res joies
+qu'il avait &eacute;prouv&eacute;es, lui, en composant, et au plaisir <i>qu'il lui
+semblait bien</i> que vous prendriez aussi &agrave; &eacute;couter l'&#339;uvre nouvelle. Et
+c'&eacute;taient successivement l'admirable quintette, la sonate pour piano et
+violon, les <i>B&eacute;atitudes</i>, les <i>&Eacute;olides</i>; l'hiver dernier, il nous
+donnait un absolu chef-d'&#339;uvre, le quatuor &agrave; cordes. Et, d'ann&eacute;e en
+ann&eacute;e, C&eacute;sar Franck semblait se surpasser toujours.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, ma&icirc;tre et merci; car vous avez bien fait. C'est l'un des plus
+grands artistes de ce si&egrave;cle que nous saluons en vous; c'est aussi le
+professeur incomparable dont l'enseignement merveilleux a fait &eacute;clore
+toute une g&eacute;n&eacute;ration de musiciens robustes, croyants et r&eacute;fl&eacute;chis, arm&eacute;s
+de toutes pi&egrave;ces pour les combats s&eacute;v&egrave;res, souvent longuement disput&eacute;s.
+C'est aussi l'homme juste et droit, si humain et si d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, qui ne
+donna jamais que le s&ucirc;r conseil et la bonne parole. Adieu&raquo;.</p>
+
+<p>Ce chaud pan&eacute;gyrique fait honneur au ma&icirc;tre comme &agrave; l'ami que fut pour
+lui Emmanuel Chabrier, notre gros et jovial Chabrier, comme nous
+l'appelions, nous aussi, dans les moments de familiarit&eacute; expansive.</p>
+
+<p>&Agrave; quelle &eacute;poque, maintenant, verra-t-on s'&eacute;lever le monument que ses
+intimes doivent &agrave; sa m&eacute;moire, &agrave; son talent et pour lequel Augusta Holm&egrave;s
+prit l'initiative d'une souscription?</p>
+
+<p>Par sa capacit&eacute; de travail, sa facilit&eacute; prodigieuse, sa science profonde
+de l'harmonie, par le c&ocirc;t&eacute; s&eacute;v&egrave;re et &eacute;lev&eacute; de ses compositions, par sa
+foi dans l'art, qu'il n'abandonna jamais, C&eacute;sar Franck est une figure
+attachante parmi les musiciens du XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle. Mais, ainsi que nous
+l'avons d&eacute;j&agrave; indiqu&eacute;, cette figure ne restera pas comme type &agrave; un m&ecirc;me
+degr&eacute; que celle d'un Berlioz, d'un Wagner, ou m&ecirc;me celle d'un Brahms!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<p class="head top15"><a name="CATALOGUEF" id="CATALOGUEF"></a>CATALOGUE</p>
+
+<p class="c smcap">des</p>
+
+<p class="head">&#338;UVRES DE C&Eacute;SAR FRANCK</p>
+
+<table summary="catalogf" cellspacing="3" cellpadding="5" class="top5">
+
+<tr><td valign="top">Op. 1. 1<sup>er</sup> trio en fa &#9839;, pour piano, violon et violoncelle</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Schuberth.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Id.</i> 2<sup>e</sup> trio en si &#9837;, pour piano, violon et violoncelle</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Schuberth.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Id.</i> 3<sup>e</sup> trio en si mineur, pour piano, violon et violoncelle</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Schuberth.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 2. 4<sup>e</sup> trio en si, pour piano, violon et violoncelle</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Schuberth.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 3. Eglogue (<i>Hirten-Gedicht</i>), p<sup>r</sup> piano, d&eacute;di&eacute;e &agrave; son &eacute;l&egrave;ve la Baronne de Chabannes</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Schlesinger.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 4. Premier duo, pour piano &agrave; quatre mains sur le <i>God save the King</i></td><td valign="bottom"><span class="smcap">Schlesinger.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 5. Premier caprice, pour piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Lemoine.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 6. <i>Andantino quietoso</i>, pour piano et violon</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Lemoine.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 7. Souvenir d'Aix-la-Chapelle, pour piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Schuberth.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 8. Quatre m&eacute;lodies de Fran&ccedil;ois Schubert, transcrites pour piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">E. Challiot.</span><br /><span class="small">336, rue Saint-Honor&eacute;.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 11. Premi&egrave;re Grande Fantaisie sur <i>Gulistan</i> de Dalayrac, pour piano (1844)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 12. Deuxi&egrave;me Grande Fantaisie sur <i>Gulistan</i> de Dalayrac, pour piano (1844)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 14. <i>Gulistan</i>, duo pour piano et violon sur l'op&eacute;ra de Dalayrac</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 15. Fantaisie pour piano, sur deux airs polonais</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 16. Fantaisie pour grand orgue</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Mayens-Couvreur.</span><br /><span class="small">40, rue du Bac.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 17. Grande pi&egrave;ce symphonique pour grand orgue</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Mayens-Couvreur.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 18. Pr&eacute;lude, fugue, variations, pour grand orgue.</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Mayens-Couvreur.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 19. Pastorale, pour grand orgue</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Mayens-Couvreur.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 20. Pri&egrave;re, pour grand orgue</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Mayens-Couvreur.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 21. Final, pour grand orgue</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Mayens-Couvreur.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Op. 22. Quasi Marcia, pi&egrave;ce p<sup>r</sup> harmonium</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Parvy-Graff.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Ruth</i>, &eacute;glogue biblique en 3 parties. Soli, ch&#339;ur et orchestre</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hartmann.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>R&eacute;demption</i>, po&egrave;me-symphonie en 2 parties (Ed. Blau). Soli, ch&#339;ur et orchestre</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hartmann.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Les B&eacute;atitudes</i>, d'apr&egrave;s l'&Eacute;vangile, po&egrave;me de M<sup>me</sup> Colomb</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Maquet.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Les &Eacute;olides</i>, po&egrave;me symphonique</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span>&nbsp;et&nbsp;<span class="smcap">Costallat.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Les Djinns</i>, po&egrave;me symphonique</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span>&nbsp;et&nbsp;<span class="smcap">Costallat.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Le Chasseur maudit</i>, po&egrave;me symphonique, d'apr&egrave;s la ballade de Burger (1884)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Grus.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Psych&eacute;</i>, po&egrave;me symphonique pour orchestre et ch&#339;urs</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Bruneau.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>R&eacute;becca</i>, sc&egrave;ne biblique pour soli, ch&#339;ur et piano (po&egrave;me de M. Paul Collin)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Hulda</i>, drame lyrique en 4 parties et un prologue, libretto de M. Charles Crandmougin, d'apr&egrave;s un sujet scandinave</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Bruneau.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Ghis&egrave;le</i>, op&eacute;ra, libretto de M. Gilbert-Augustin Thierry, d'apr&egrave;s un sujet m&eacute;rovingien</td><td valign="bottom">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Quintette</i> en fa mineur, piano, 2 violons, alto et violoncelle</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hamelle.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Quatuor</i> pour instruments &agrave; cordes</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hamelle.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Symphonie</i> D moll</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hamelle.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Sonate</i> en la pour piano et violon</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hamelle.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Variations symphoniquies</i> pour orchestre et piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span>&nbsp;et&nbsp;<span class="smcap">Costallat.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Andantino</i> pour violon, avec accompagnement de piano.</td><td valign="bottom">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Messe</i> &agrave; trois voix seules, ch&#339;ur et orchestre</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Bornemann.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Nombre d'extraits ont &eacute;t&eacute; faits de cette messe, notamment le c&eacute;l&egrave;bre <i>Panis angelicus</i>.</td><td valign="bottom">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Hymne</i>, ch&#339;ur &agrave; 4 voix d'hommes, po&eacute;sie de Jean Racine (1883)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hamelle.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Cinq pi&egrave;ces pour harmonium</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Parvy-Graff.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">59 motets pour harmonium</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span>&nbsp;et&nbsp;<span class="smcap">Costallat.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">9 grandes pi&egrave;ces d'orgue</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Durand</span> et fils.</td><td valign="bottom">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td valign="top">3 offertoires pour soli et ch&#339;urs (1861)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Bornemann.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">4 motets</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Parvy-Graff.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Salui</i>, contenant 3 motets avec accompagnement d'orgue (1865)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Regnier-Canaux.</span><br /><span class="small">80, rue Bonaparte.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Veni Creator</i>, duo pour t&eacute;nor et basse (&Eacute;cho des Ma&icirc;trises) 1876</td><td valign="bottom"><span class="smcap">F. Schoen</span><br /><span class="small">42, boulevard Malesherbes.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Ave Maria</i>, ch&#339;ur r&eacute;duit &agrave; deux voix &eacute;gales, par Ch. Bordes (1891)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">O. Bornemann.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>O Salutaris</i>, extrait de la messe solennelle pour basse solo</td><td valign="bottom"><span class="smcap">O. Bornemann.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Chants d'&eacute;glise</i>, harmonis&eacute;s &agrave; 3 et 4 parties avec accompagnement d'orgue</td><td valign="bottom">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td valign="top">(1<sup>er</sup> partie: Messes.&mdash;2<sup>e</sup> partie: Hymnes&mdash;3<sup>e</sup> partie: Chants pour le salut.)</td><td valign="bottom">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Ballade pour piano.</td><td valign="bottom">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Pr&eacute;lude, aria et final</i> pour piano.</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hamelle.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Pr&eacute;lude, choral et fugue</i> pour piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span>&nbsp;et&nbsp;<span class="smcap">Costallat.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Transcriptions</i> p<sup>r</sup> piano (ouvrages anciens)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Deuxi&egrave;me duo pour piano &agrave; 4 mains sur Lucile</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Pacini-Bonoldi.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Sonate pour piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Schlesinger.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Les Trois Exil&eacute;s</i>, chant national pour voix de basse et baryton</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Edmond Mayaud.</span><br /><span class="small">boulevard des Italiens.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><span style="margin-left: 2em;">Paroles du colonel Bernard Delafosse,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">chant&eacute; par M<sup>me</sup> Hermann-L&eacute;on.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Avec 3 portraits sur la premi&egrave;re feuille: Napol&eacute;on I<sup>er</sup>,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">le roi de Rome et Louis Bonaparte (un aigle au milieu). &laquo;Quand</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">l'&eacute;tranger envahissant la France.&raquo;</span></td><td valign="bottom">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Le Garde d'honneur</i>, cantique an sacr&eacute; c&#339;ur, paroles de M<sup>me</sup> X. M&eacute;lodie</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Regnier-Canaux.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">6 duos pour voix &eacute;gales, pouvant &ecirc;tre chant&eacute;s en ch&#339;ur, avec accompagnement de piano (1889):<br />
+
+<span style="margin-left: 2em;">1&ordm; <i>L'Ange gardien</i>.</span><br />
+
+<span style="margin-left: 2em;">2&ordm; <i>Aux petits enfants</i>, po&eacute;sie d'A. Daudet, d&eacute;di&eacute;e &agrave; M. E. Piern&eacute;.</span><br />
+
+<span style="margin-left: 2em;">3&ordm; <i>La Vierge &agrave; la cr&egrave;che</i>, po&eacute;sie d'A. Daudet, d&eacute;di&eacute;e &agrave; M. P. Roger.</span><br />
+
+<span style="margin-left: 2em;">4&ordm; <i>Les danses de Lormont</i>, po&eacute;sie de M<sup>me</sup> Desbordes Valmore.</span><br />
+
+<span style="margin-left: 2em;">5&ordm; <i>Soleil</i>, po&eacute;sie de Guy Ropartz.</span><br />
+
+<span style="margin-left: 2em;">6&ordm; <i>La chanson du Vannier</i>, po&eacute;sie d'A. Theuriet.</span></td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span>&nbsp;et&nbsp;<span class="smcap">Costallat.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>La procession</i>, po&eacute;sie de Brizeux pour orchestre et chant</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Bruneau</span>&nbsp;et&nbsp;<span class="smcap">A.&nbsp;Leduc</span>.</td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Les cloches du soir</i>, po&eacute;sie de M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Bruneau</span>&nbsp;et&nbsp;<span class="smcap">A.&nbsp;Leduc</span>.</td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Le mariage des roses</i>, po&eacute;sie de E. David, pour baryton ou mezzo-soprano, d&eacute;di&eacute; &agrave; M<sup>me</sup> Tr&eacute;lat</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span> et <span class="smcap">Costallat</span>.</td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>L'ange et l'enfant</i>, m&eacute;lodie</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Hamelle.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><span style="margin-left: 4em;">M&eacute;lodies:</span></td><td>&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Robin Gray</i></td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Souvenance</i>, po&eacute;sie de Chateaubriand</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Ninon</i>, po&eacute;sie d'A. de Musset pour t&eacute;nor et soprano, d&eacute;di&eacute;e au D<sup>r</sup> F. F&eacute;r&eacute;ol</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Passez, passez toujours</i>, po&eacute;sie de V. Hugo</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Aimer</i>, po&eacute;sie de M&eacute;ry, en la &#9837; (baryton et piano)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>L'&eacute;mir de Bengador</i>, po&eacute;sie de M&eacute;ry</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Cloches du soir</i>, po&eacute;sie de Desbordes-Valmore</td><td><span class="smcap">Bruneau.</span></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Roses et papillons</i>, m&eacute;lodie</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span> et <span class="smcap">Costallat</span>.</td><td>&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>Lied</i>, m&eacute;lodie</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Enoch</span> et <span class="smcap">Costallat</span>.</td><td>&nbsp;</td></tr>
+</table>
+
+
+<h3><a name="CHARLES-MARIE_WIDOR" id="CHARLES-MARIE_WIDOR"></a>CHARLES-MARIE WIDOR</h3>
+
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; du Luxembourg, &agrave; l'ombre de la vieille &eacute;glise Saint-Sulpice, dans
+un antique h&ocirc;tel rue Garanci&egrave;re n&ordm; 8<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, r&eacute;side l'aimable et savant
+organiste de Saint-Sulpice, Charles-Marie Widor. L'ensemble de
+l'immeuble, avec ses beaux pilastres et les volutes des chapiteaux
+form&eacute;s de monumentales t&ecirc;tes de b&eacute;liers sculpt&eacute;es en haut relief,
+pr&eacute;sente un aspect des plus imposants et r&eacute;veille les souvenirs de
+plusieurs &eacute;poques.</p>
+
+<p>L'h&ocirc;tel fut b&acirc;ti par le marquis de Garanci&egrave;re. Son gendre, le fameux
+marquis de Sourd&eacute;ac, a &eacute;t&eacute;, avec Cambert et l'abb&eacute; Perrin, un des
+premiers directeurs de l'Op&eacute;ra. Tr&egrave;s passionn&eacute; pour les arts, fort
+expert dans la connaissance de divers m&eacute;tiers, il se chargea de toute la
+<i>machinerie</i> de l'Acad&eacute;mie royale de musique. Il construisit non
+seulement un petit th&eacute;&acirc;tre dans cet h&ocirc;tel de la rue Garanci&egrave;re, o&ugrave; il
+invitait les c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s de l'&eacute;poque, mais il fit &eacute;tablir au Ch&acirc;teau de
+Neubourg dans l'Eure une sc&egrave;ne fort bien agenc&eacute;e, sur laquelle fut jou&eacute;e
+pour la premi&egrave;re fois, en 1660, <i>La Toison d'or</i>, m&eacute;lodrame &agrave; grand
+spectacle de Pierre Corneille. Le marquis de Sourd&eacute;ac avait comme
+collaborateurs pour les vers l'abb&eacute; Perrin, pour la musique La Grille et
+Cambert, organiste de l'&eacute;glise Saint-Honor&eacute;, ma&icirc;tre et compositeur de la
+musique de la Reyne m&egrave;re.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un fier original. Dans le but d'acqu&eacute;rir une force et une
+agilit&eacute; surprenantes, n'avait-il pas eu l'id&eacute;e de se faire chasser par
+ses piqueurs et sa meute dans sa propri&eacute;t&eacute; de Neubourg, comme on chasse
+le cerf! N'eut-il pas, un jour, l'extravagance de grimper sur le cheval
+de bronze du Pont-Neuf, afin de pouvoir contempler les exploits des
+jeunes seigneurs, ses amis, d&eacute;troussant les passants comme de simples
+bandits!</p>
+
+<p>Les essais tent&eacute;s sur le petit th&eacute;&acirc;tre de l'h&ocirc;tel Garanci&egrave;re furent
+donc, en quelque sorte, contemporains de ceux de l'Acad&eacute;mie Royale de
+musique, qui avait fait ses premi&egrave;res armes, &agrave; la Salle d'Issy en 1659,
+avec l'abb&eacute; Perrin et Cambert.</p>
+
+<p>Le petit th&eacute;&acirc;tre de l'h&ocirc;tel Garanci&egrave;re &eacute;voque encore une autre image,
+toute de charme, celle de cette Adrienne Lecouvreur, qui fut aim&eacute;e du
+comte de Saxe et jeta un si vif &eacute;clat sur la sc&egrave;ne. Arriv&eacute;e &agrave; Paris,
+vers l'&acirc;ge de douze ans, en 1702, et install&eacute;e avec sa famille non loin
+de la Com&eacute;die, dans le faubourg Saint-Germain, elle organisa, afin de
+satisfaire sa passion pour le th&eacute;&acirc;tre, des repr&eacute;sentations chez un
+&eacute;picier de la rue F&eacute;rou avec plusieurs camarades de son &acirc;ge. Le succ&egrave;s
+obtenu par la petite troupe engagea la pr&eacute;sidente Le Jay &agrave; lui pr&ecirc;ter
+son h&ocirc;tel de la rue Garanci&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Le beau monde y accourut; on dit que la porte, gard&eacute;e par huit suisses,
+fut forc&eacute;e par la foule. Mais la trag&eacute;die s'achevait &agrave; peine que les
+gens de police entr&egrave;rent et firent d&eacute;fense de passer outre. La petite
+pi&egrave;ce ne fut pas donn&eacute;e. Ainsi finirent ces repr&eacute;sentations sans
+privil&egrave;ge<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.&raquo;</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>L'appartement qu'occupe Widor est original: L'atelier de travail, &laquo;sa
+cave&raquo;, est &agrave; l'entresol, les chambres au premier &eacute;tage. C'est dans
+l'atelier, un long rectangle, que nous re&ccedil;oit l'habile organiste et,
+avec l'amabilit&eacute; qui est dans sa nature, il nous fait les honneurs de
+cette pi&egrave;ce, dans laquelle sont expos&eacute;s de nombreux souvenirs d'art; on
+y suit les diff&eacute;rentes &eacute;tapes de la vie du compositeur; on y retrouve
+les portraits des amis litt&eacute;rateurs ou artistes qu'il a le plus
+fr&eacute;quent&eacute;s.</p>
+
+<p>&Agrave; tout seigneur tout honneur!</p>
+
+<p>Voici le portrait du ma&icirc;tre de la maison: une vibrante esquisse sur
+toile de Carolus Duran, le Velasquez fran&ccedil;ais, un des amis de la
+premi&egrave;re heure. L'&#339;uvre est vivante; les accessoires ne sont
+qu'esquiss&eacute;s, mais la t&ecirc;te est remarquable; elle sort de la toile; les
+yeux sont lumineux. C'est bien le portrait moral et physique de l'auteur
+de la <i>Korrigane</i>.</p>
+
+<p>Plus haut, la photographie de Charles Gounod, d'apr&egrave;s la belle toile du
+ma&icirc;tre expos&eacute;e en 1891 par Carolus Duran, le digne pendant du subjectif
+portrait de l'auteur de <i>Faust</i> par &Eacute;lie Delaunay.</p>
+
+<p>Sur un piano &agrave; queue se dresse fi&egrave;rement la statue de Jeanne d'Arc,
+r&eacute;duction en pl&acirc;tre de l'&#339;uvre de Fr&eacute;miet, offerte &agrave; Widor apr&egrave;s les
+ex&eacute;cutions de sa <i>Jeanne d'Arc</i> &agrave; l'Hippodrome.</p>
+
+<p>Ici, de vigoureuses eaux-fortes de Rembrandt, achet&eacute;es &agrave; la vente de la
+collection Diet, font pendant &agrave; des gravures de vieux ma&icirc;tres allemands
+ou flamands, &agrave; des dessins &agrave; la sanguine de peintres divers, &agrave; de jolies
+aquarelles. Nous sommes s&eacute;duits par une belle t&ecirc;te de Van Dyck, &agrave;
+travers laquelle on per&ccedil;oit les carnations de son ma&icirc;tre Rubens,&mdash;un
+portrait &agrave; la plume du Guerchin,&mdash;une esquisse de Delacroix (J&eacute;sus sur
+la barque) malheureusement retouch&eacute;e,&mdash;une charmante eau-forte de James
+Tissot avec cette d&eacute;dicace: &laquo;En souvenir des d&eacute;jeuners du dimanche et de
+la musique avant V&ecirc;pres. Juin 1891.&raquo;,&mdash;une d&eacute;licieuse aquarelle
+d'Harpignies, d'une grande intensit&eacute; de ton,&mdash;des chevaux au crayon de
+Regnault,&mdash;et, pour le bouquet, un groupe de jolies t&ecirc;tes &agrave; la sanguine
+de Boucher.</p>
+
+<p>Tout &agrave; c&ocirc;t&eacute;, la photographie du d&eacute;licieux petit orgue &agrave; deux claviers,
+ayant appartenu &agrave; Marie-Antoinette et portant ses initiales; il &eacute;tait
+autrefois &agrave; Versailles et, apr&egrave;s avoir &eacute;chapp&eacute; au vandalisme de la
+p&eacute;riode r&eacute;volutionnaire, il figure aujourd'hui &agrave; l'&eacute;glise Saint-Sulpice.</p>
+
+<p>Quelle est cette ravissante figure qui vous accueille par un gracieux
+sourire? Une jeune miss, &eacute;l&egrave;ve de Carolus Duran, qui s'est peinte
+elle-m&ecirc;me avec un joli b&eacute;ret cr&acirc;nement plant&eacute; sur la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Plus loin, nous voyons pr&egrave;s l'une de l'autre les photographies, avec
+d&eacute;dicaces, de Paul Bourget, tr&egrave;s proche parent de Widor, l'auteur de ces
+merveilleuses &eacute;tudes psychologiques qui l'ont plac&eacute; de suite &agrave; la t&ecirc;te
+des jeunes et c&eacute;l&egrave;bres &eacute;crivains de France,&mdash;de ce pauvre Guy de
+Maupassant, arr&ecirc;t&eacute; en pleine gloire par la terrible maladie mentale qui
+a n&eacute;cessit&eacute; son internement dans une maison sp&eacute;ciale. Sur le portrait
+que nous avons devant les yeux se dessine l'image pleine de florissante
+sant&eacute; du cr&eacute;ateur de tant de petits chefs-d'&#339;uvre. Figure &eacute;panouie avec
+les cheveux coup&eacute;s en brosse, la forte moustache et la mouche&mdash;vrai type
+de robuste marin,&mdash;l'ensemble indiquant une puissante et riche nature.
+Qu'en reste-t-il aujourd'hui? Vaincue, terrass&eacute;e par le mal, cette
+constitution de fer s'est atrophi&eacute;e; le visage s'est &eacute;maci&eacute;, les rides
+l'ont envahi, les traits se sont creus&eacute;s. En relisant son magistral
+volume dans la mani&egrave;re d'Edgard Po&euml;, <i>le Horla</i>, nous nous disions que,
+pour avoir &eacute;tudi&eacute; d'une mani&egrave;re si effroyablement exacte les sympt&ocirc;mes
+de la folie, le malheureux auteur devait en avoir d&eacute;j&agrave; subi les
+premi&egrave;res atteintes<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<p>Devant un paysage aux bois touffus et ombreux, Widor nous dit
+brusquement: &laquo;Croyez-vous &agrave; la m&eacute;tempsycose?... Pour mon compte, j'ai
+des souvenirs d'avoir &eacute;t&eacute; canard! En voulez-vous une preuve? Au dernier
+automne, dans les environs de Montereau, nous nous promenions dans les
+bois en joyeuse et agr&eacute;able compagnie. Je n'&eacute;tais jamais venu dans la
+contr&eacute;e que nous parcourions; il me semblait cependant la reconna&icirc;tre.
+Je retrouvais des buissons, des ruisseaux de connaissance surtout, et
+j'ai conduit, avec l'instinct de l'animal qui revient au lancer, tout
+mon monde &agrave; une certaine mare, o&ugrave; je me rappelais avoir barbot&eacute;.&raquo;&mdash;Tout
+ceci racont&eacute; avec une aimable jovialit&eacute;, avec cette diction du bout des
+l&egrave;vres particuli&egrave;re &agrave; Widor.</p>
+
+<p>Que dire, ami lecteur, de cette transmigration de l'&acirc;me d'un canard dans
+le corps d'un organiste-compositeur? Quels couacs aurait d&ucirc; enfanter
+cette parent&eacute; avec un palmip&egrave;de!</p>
+
+<p>Une fois par semaine se r&eacute;unissent les amis de la maison et on musique.
+Charmante communion d'id&eacute;es entre tous ces artistes, tr&egrave;s &eacute;pris de la
+divine muse! On &eacute;coute, dans le silence, la parole enchanteresse des
+ma&icirc;tres d'autrefois et d'aujourd'hui, on vit dans leur intimit&eacute;. Musique
+de chambre, tu mets &agrave; nu l'&acirc;me de ceux que nous aimons!</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>Charles-Marie Widor est n&eacute; &agrave; Lyon le 22 f&eacute;vrier 1845. Tout jeune, il
+improvisait d&eacute;j&agrave; avec une grande habilet&eacute; sur l'orgue de l'&eacute;glise
+Saint-Fran&ccedil;ois de Lyon, dont son p&egrave;re &eacute;tait organiste.</p>
+
+<p>Il &eacute;tudia, plus tard, &agrave; Bruxelles l'orgue avec Lemmens et la composition
+avec F&eacute;tis. Organiste de l'&eacute;glise Saint-Sulpice depuis 1870, il a su
+faire appr&eacute;cier des qualit&eacute;s incontestables comme virtuose et a produit
+de nombreuses compositions, dans lesquelles se per&ccedil;oivent des tendances
+particuli&egrave;res pour la musique symphonique. Ses &#339;uvres d'orgue, nouvelles
+de forme, ont &eacute;t&eacute; tr&egrave;s remarqu&eacute;es par les connaisseurs. Les deux
+cr&eacute;ations qui l'ont fait conna&icirc;tre du grand public sont le ballet de la
+<i>Korrigane</i>, ex&eacute;cut&eacute; &agrave; l'Op&eacute;ra en d&eacute;cembre 1881 et <i>Jeanne d'Arc</i>,
+grande pantomime musicale mont&eacute;e &agrave; l'Hippodrome en juin 1890.</p>
+
+<p>Ce qui distingue la mani&egrave;re du jeune ma&icirc;tre, c'est une recherche
+toujours constante de l'originalit&eacute; et le souci d'une orchestration des
+plus soign&eacute;es, puis&eacute;e dans l'&eacute;tude des grands ma&icirc;tres. Il a horreur, on
+le voit, du convenu, du banal et nous ne saurions que l'en louer.
+Peut-&ecirc;tre trouverait-on &agrave; critiquer l'abus de cette recherche et
+voudrait-on quelquefois plus de profondeur, de spontan&eacute;it&eacute; dans les
+id&eacute;es, plus de sinc&eacute;rit&eacute; &eacute;mue. Mais son &#339;uvre d&eacute;note un musicien de
+race.</p>
+
+<p>Il a &eacute;t&eacute; directeur et chef d'orchestre de la <i>Concordia</i>, soci&eacute;t&eacute;
+chorale o&ugrave; furent ex&eacute;cut&eacute;es les belles pages des ma&icirc;tres, notamment la
+<i>Passion selon Saint-Matthieu</i> de J. S. Bach, et dont M<sup>me</sup> Fuchs &eacute;tait
+l'&acirc;me.</p>
+
+<p>Widor a remplac&eacute; le regrett&eacute; C&eacute;sar Franck comme professeur d'orgue au
+Conservatoire. Entre temps il manie avec habilet&eacute; la plume de critique
+musical. Il a collabor&eacute; &agrave; l'<i>Estafette</i>, sous le pseudonyme d'Aul&eacute;t&egrave;s et
+envoie de tr&egrave;s int&eacute;ressants articles au <i>Piano-Soleil</i>.</p>
+
+<p>Travailleur infatigable, il ne laisse passer aucun jour sans &eacute;crire.
+Apr&egrave;s avoir produit de nombreuses compositions pour orgue, de la musique
+de chambre, etc..., il aspire aujourd'hui &agrave; affronter la sc&egrave;ne. Ce ne
+sera pas la premi&egrave;re fois; car, sans oublier le <i>Conte d'avril</i>, il fit
+jouer <i>Ma&icirc;tre Ambros</i> &agrave; l'Op&eacute;ra-Comique et la <i>Korrigane</i> &agrave; l'Op&eacute;ra. Les
+succ&egrave;s qu'il a remport&eacute;s avec ce dernier ouvrage et avec <i>Jeanne d'Arc</i>
+&agrave; l'Hippodrome, l'engagent &agrave; poursuivre sa carri&egrave;re du c&ocirc;t&eacute; du th&eacute;&acirc;tre.
+C'est ainsi qu'il pr&eacute;pare un op&eacute;ra <i>Nerto</i>, en collaboration avec
+l'illustre f&eacute;libre Fr&eacute;d&eacute;ric Mistral.</p>
+
+<p>Esprit chercheur, plein d'ambition, Widor croit &agrave; son &eacute;toile. Mais la
+gloire qu'il r&ecirc;ve n'est pas de celles qui puissent lui causer des sujets
+d'inqui&eacute;tude..... Tr&egrave;s r&eacute;pandu dans le monde, il en a rapport&eacute; des
+souvenirs, des anecdotes qu'il narre en agr&eacute;able causeur et sans
+pr&eacute;tention. Il ne sait pas dissimuler sa pens&eacute;e; mais il croit inutile
+de la d&eacute;voiler, lorsque besoin n'est.</p>
+
+<p>Il adore le c&eacute;libat, non point qu'il ait la moindre r&eacute;pugnance pour les
+filles d'&Egrave;ve: mais il estime que le v&eacute;ritable artiste est peu fait pour
+le mariage. Son &#339;uvre l'absorbe trop.</p>
+
+<p>Ayant fait ses humanit&eacute;s, il a l'esprit tr&egrave;s ouvert &agrave; tout ce qui touche
+&agrave; la litt&eacute;rature et aux arts; il a m&ecirc;me fait de la peinture dans sa
+jeunesse. En tant que compositeur, il con&ccedil;oit rapidement, se d&eacute;fiant,
+toutefois, de sa facilit&eacute; et regrettant d'avoir livr&eacute;, dans le principe,
+&agrave; l'&eacute;diteur des pages qui auraient gagn&eacute; &agrave; &ecirc;tre m&ucirc;ries.</p>
+
+
+<h3><a name="EDOUARD_COLONNE" id="EDOUARD_COLONNE"></a>&Eacute;DOUARD COLONNE</h3>
+
+
+<p>Comme Charles Lamoureux, son &eacute;mule, &Eacute;douard Colonne est n&eacute; dans la
+capitale de la Gascogne.</p>
+
+<p class="poem" style="margin-top:3%;margin-bottom:3%;">
+<span style="margin-left: 2em;">Si la Garonne avait voulu,</span><br />
+</p>
+
+<p class="non">a chant&eacute; gaiement le bon et spirituel G. Nadaud.&mdash;La Garonne a voulu...
+pour ces deux pers&eacute;v&eacute;rants.</p>
+
+<p>Le premier est un petit homme court sur jambes, chauve, vif et alerte
+malgr&eacute; sa rotondit&eacute;,&mdash;tr&egrave;s autoritaire. Si les yeux indiquent la finesse
+et la jovialit&eacute;, ils r&eacute;v&egrave;lent &eacute;galement une tendance &agrave; la s&eacute;v&eacute;rit&eacute;;
+l'abord est froid et inspire quelque inqui&eacute;tude.&mdash;&laquo;Un boulet de canon
+sur un obus&raquo;, a dit finement Caliban.</p>
+
+<p>Le second est de taille moyenne, avec un penchant &agrave; l'embonpoint, de
+belle prestance, &agrave; la physionomie aimable, d'apparence calme; mais le
+regard tr&egrave;s incisif indique la d&eacute;cision. Il cherche &agrave; plaire et il y
+r&eacute;ussit.</p>
+
+<p>Tous les deux ont prouv&eacute; qu'avec une grande volont&eacute;, une pers&eacute;v&eacute;rance de
+chaque jour et aussi la foi dans l'art, on peut arriver &agrave; doter son pays
+d'institutions qui ont propag&eacute; le go&ucirc;t des belles et grandes choses et
+ont affin&eacute; le sens musical.</p>
+
+<p>Ils ont &eacute;t&eacute; en France, apr&egrave;s Seghers et Pasdeloup, les r&eacute;v&eacute;lateurs d'un
+monde nouveau, de la Symphonie! Leurs efforts ont eu pour r&eacute;sultat
+d'&eacute;duquer la masse du public et d'inciter les jeunes compositeurs
+fran&ccedil;ais &agrave; faire de l'orchestre, pour para&icirc;tre dignement &agrave; c&ocirc;t&eacute; de leurs
+ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>Parmi les Olympiens, E. Colonne a mis en vive lumi&egrave;re l'&#339;uvre d'Hector
+Berlioz; Ch. Lamoureux s'est &eacute;vertu&eacute; &agrave; faire conna&icirc;tre Richard Wagner.</p>
+
+<p>Dans la phalange des derniers arriv&eacute;s, Colonne a surtout propag&eacute; les
+&#339;uvres de E. Lalo, B. Godard, Tscha&iuml;kowsky, Augusta Holm&egrave;s, Henri
+Mar&eacute;chal, Ch. Widor, C&eacute;sar Franck, Th. Dubois, Ch. Lefebvre, Paul
+Lacombe, E. Bernard...</p>
+
+<p>Lamoureux a mis en vedette les noms de Vincent d'Indy, E. Chabrier, G.
+Faur&eacute;, Charpentier...</p>
+
+<p>L'un et l'autre ont chacun, avec une interpr&eacute;tation diff&eacute;rente, fait
+entendre les belles pages des Ma&icirc;tres et de leurs &eacute;mules, qu'ils se
+nomment Bach, H&aelig;ndel, Gluck, Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn,
+Schumann, Weber, Schubert, Rubinstein, Grieg, Gounod, Reyer, Bizet,
+Saint-Sa&euml;ns, Massenet, Guiraud, Jonci&egrave;res, etc...</p>
+
+<p>Ils ont omis, tous les deux, de produire les puissantes &#339;uvres de
+Johann&egrave;s Brahms!</p>
+
+<p>&Eacute;douard Colonne est n&eacute; &agrave; Bordeaux le 23 juillet 1838. Son p&egrave;re et son
+grand-p&egrave;re &eacute;taient musiciens, d'origine italienne (Nice). Il fut ainsi,
+d&egrave;s l'enfance, plac&eacute; dans un milieu favorable pour le d&eacute;veloppement des
+facult&eacute;s musicales; &agrave; l'&acirc;ge de huit ans, il commen&ccedil;ait &agrave; apprendre
+divers instruments, voire le flageolet et l'accord&eacute;on. Un artiste
+distingu&eacute;, M. Baudoin, lui donna les premiers principes du violon. Il
+quitta Bordeaux en septembre 1855 pour entrer au Conservatoire de Paris,
+o&ugrave; il eut pour professeurs de violon MM. Girard et Sauzay; il &eacute;tudia en
+m&ecirc;me temps l'harmonie et la composition avec MM. Elwart et Ambroise
+Thomas. Les excellentes &eacute;tudes, qu'il fit sous ses habiles professeurs,
+furent bient&ocirc;t couronn&eacute;es de succ&egrave;s; il obtenait en 1857 un premier
+accessit d'harmonie et un second accessit de violon,&mdash;en 1858 le premier
+prix d'harmonie,&mdash;en 1860 un premier accessit de violon,&mdash;en 1862 le
+second prix, et en 1863 le premier prix de violon.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> janvier 1858, Colonne &eacute;tait admis comme premier violon &agrave;
+l'Op&eacute;ra et faisait partie, en 1861, de la vaillante phalange organis&eacute;e
+par Pasdeloup pour la fondation des <i>Concerts populaires</i>, dont
+l'ouverture eut lieu le 27 octobre 1861, au Cirque d'hiver. Il &eacute;tait aux
+premiers pupitres, o&ugrave; figuraient les Lancien, Colblain, Camille Lelong,
+etc... Et quels d&eacute;lires, quels enthousiasmes dans cette rotonde du
+Cirque o&ugrave;, faute d'une salle de concerts plus convenable, Pasdeloup
+avait &eacute;migr&eacute; de la salle Herz! Les premiers essais furent bien timides;
+mais, enhardi par le succ&egrave;s, Pasdeloup devait bient&ocirc;t &eacute;tendre ses
+programmes. L'avenir des <i>Concerts populaires</i> &eacute;tait assur&eacute;, et un pas
+immense &eacute;tait fait, en France, au point de vue musical!</p>
+
+<p>Ce sont ces succ&egrave;s, ce fanatisme d'un certain public et aussi le d&eacute;sir
+d'attribuer, sur les programmes, une plus grande place aux &#339;uvres des
+jeunes, qui engag&egrave;rent &Eacute;douard Colonne &agrave; cr&eacute;er, d'abord &agrave; l'Od&eacute;on, puis
+au th&eacute;&acirc;tre du Ch&acirc;telet, en 1873, en soci&eacute;t&eacute; avec MM. Duquesnel et
+Hartmann, le <i>Concert National</i>. Le premier concert fut donn&eacute; &agrave; l'Od&eacute;on
+le dimanche 2 mars 1873, et, le 9 novembre de la m&ecirc;me ann&eacute;e, le
+transfert eut lieu au Ch&acirc;telet. Bient&ocirc;t, &agrave; la suite d'une organisation
+nouvelle, &agrave; peu pr&egrave;s identique &agrave; celle de la <i>Soci&eacute;t&eacute; des Concerts</i> du
+Conservatoire, la Soci&eacute;t&eacute; prenait le titre d'<i>Association Artistique</i>.
+Ambroise Thomas avait accept&eacute; les fonctions de Pr&eacute;sident honoraire, et
+nombre d'artistes et d'amateurs avaient r&eacute;pondu &agrave; l'appel du vaillant
+chef d'orchestre, en se faisant inscrire comme membres honoraires.</p>
+
+<p>Si le Concert National avait r&eacute;ussi en tant que cr&eacute;ation musicale, il
+n'en &eacute;tait pas de m&ecirc;me au point de vue financier; et, lorsque
+l'<i>Association Artistique</i> donna son premier concert au Ch&acirc;telet, le 6
+novembre 1874, la mise de fonds, dit-on, ne s'&eacute;levait pas &agrave; plus de 225
+francs! Mais aux s&eacute;rieuses qualit&eacute;s de chef d'orchestre &Eacute;douard Colonne
+joignait celles d'un administrateur tr&egrave;s entendu et perspicace; il sut
+&eacute;galement profiter du mouvement qui s'&eacute;tait produit en faveur des &#339;uvres
+d'Hector Berlioz, et les belles ex&eacute;cutions qu'il donna successivement de
+l'<i>Enfance du Christ</i>, de <i>Rom&eacute;o et Juliette</i>, de la <i>Damnation de
+Faust</i>, de la <i>Symphonie Fantastique</i>, de la <i>Prise de Troie</i> et des
+belles ouvertures que l'on conna&icirc;t, lui attir&egrave;rent un nombreux public.
+&laquo;Un peu trop Berliozistes&raquo;, a-t-on dit des auditeurs remplissant la
+salle des Concerts du Ch&acirc;telet.&mdash;Mais quel crime y a-t-il &agrave; acclamer les
+&#339;uvres de celui qui fut si m&eacute;connu de son vivant au beau pays de France
+et qui s'&eacute;criait, quelque temps avant sa mort: &laquo;Ils viennent &agrave; moi,
+lorsque je m'en vais!&raquo;&mdash;La r&eacute;action devait se produire fatalement et la
+foule allait, sans s'en rendre compte, admettre et applaudir
+indistinctement les plus belles comme les moins heureuses pages du
+Ma&icirc;tre de la C&ocirc;te Saint-Andr&eacute;.</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>Il suffit de parcourir la liste des &#339;uvres ex&eacute;cut&eacute;es aux Concerts du
+Ch&acirc;telet pour reconna&icirc;tre les efforts tent&eacute;s par &Eacute;douard Colonne dans le
+domaine musical et la large place donn&eacute;e par lui aux compositions des
+musiciens de l'&eacute;cole fran&ccedil;aise. Il eut aussi l'heureuse id&eacute;e, pour
+attirer plus vivement l'attention sur la valeur de telle ou telle &#339;uvre
+et sur le m&eacute;rite de tel ou tel compositeur, de faire suivre, dans ses
+programmes, le titre de chaque morceau d'une notice explicative
+g&eacute;n&eacute;ralement fort bien r&eacute;dig&eacute;e. Le relev&eacute; de ces &eacute;crits de courte
+&eacute;tendue forme une sorte d'encyclop&eacute;die musicale, qui n'a pas &eacute;t&eacute; sans
+avoir une heureuse influence sur l'&eacute;ducation du public.</p>
+
+<p>N'oublions pas de mentionner les r&eacute;unions dominicales que M. et M<sup>me</sup>
+Colonne ont organis&eacute;es dans leur appartement de la rue Le Peletier.
+Elles ont lieu, depuis deux ans environ, le dimanche soir. Le monde des
+arts et des lettres n'a pas manqu&eacute; de se rendre dans ce salon
+hospitalier, et l'on y rencontre surtout les compositeurs dont les
+&#339;uvres ont &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;es aux concerts du Ch&acirc;telet. Des programmes
+r&eacute;dig&eacute;s avec go&ucirc;t donnent un attrait de plus &agrave; ces soir&eacute;es intimes, dans
+lesquelles ont peut entendre la ma&icirc;tresse de la maison chantant avec sa
+charmante fille les lieder des ma&icirc;tres, notamment d'E. Lassen.</p>
+
+<p>Les relations &eacute;tablies, par la gracieuse entremise de M. Mackar,
+&eacute;diteur, entre Colonne et Tscha&iuml;kowsky ont &eacute;t&eacute; la cause des voyages
+faits par le premier en Russie, o&ugrave; il fut appel&eacute; &agrave; diriger &agrave; deux
+reprises diff&eacute;rentes, on sait avec quel succ&egrave;s, plusieurs concerts.
+C'est en avril 1891, alors que Tscha&iuml;kowsky &eacute;tait &agrave; Paris et faisait
+entendre plusieurs de ses &#339;uvres au Ch&acirc;telet, que Colonne se trouvait &agrave;
+Saint-P&eacute;tersbourg pour conduire les trois grandes s&eacute;ances de musique
+fran&ccedil;aise auxquelles prirent part M<sup>me</sup> Krauss et M. Bouhy<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
+
+<p>Depuis quelques ann&eacute;es, &Eacute;douard Colonne a &eacute;t&eacute; &eacute;galement charg&eacute; de
+l'organisation des concerts de musique symphonique au Cercle
+d'Aix-les-Bains. Il a su r&eacute;pandre dans ce beau pays de Savoie le go&ucirc;t
+des belles et jolies pages musicales qui, jusqu'alors, avaient &eacute;t&eacute; tant
+soit peu lettres mortes pour ses habitants.</p>
+
+<p>Il n'est gu&egrave;re possible de passer sous silence, dans cette esquisse du
+sympathique chef d'orchestre, le mariage qu'il contracta, en secondes
+noces, avec M<sup>lle</sup> Vergin, qui fut, d&egrave;s le d&eacute;but, aux concerts de
+l'Association artistique, la Juliette et la Marguerite des ma&icirc;tresses
+&#339;uvres de Berlioz.&mdash;Elle est excellente musicienne, tr&egrave;s passionn&eacute;e pour
+l'art musical, intelligente; les cours de chant qu'elle a ouverts et
+qu'elle dirige si brillamment t&eacute;moignent de toute sa comp&eacute;tence; c'est,
+en un mot, la femme que devait &eacute;pouser un artiste qui, au milieu des
+difficult&eacute;s sans nombre sem&eacute;es sur sa route, est assur&eacute; de trouver dans
+sa compagne encouragement et aide.</p>
+
+<p>D&eacute;cor&eacute; des palmes acad&eacute;miques en 1878, &Eacute;douard Colonne est aujourd'hui
+chevalier de la L&eacute;gion d'honneur. Les succ&egrave;s qu'il a obtenus non
+seulement au Ch&acirc;telet, mais dans les diverses circonstances o&ugrave; il a &eacute;t&eacute;
+appel&eacute; &agrave; diriger des masses chorales et instrumentales, avaient appel&eacute;
+l'attention sur lui, au moment o&ugrave; M. Eug&egrave;ne Bertrand &eacute;tait d&eacute;sign&eacute; pour
+prendre la succession de MM. Ritt et Gailhard &agrave; l'Acad&eacute;mie Nationale de
+musique. Les fonctions qui lui sont d&eacute;volues sont exactement les m&ecirc;mes
+que celles remplies autrefois par M. Gevaert, avec cette diff&eacute;rence que
+ce dernier n'a jamais us&eacute; du droit qu'il avait de diriger l'orchestre et
+dont son successeur non imm&eacute;diat se propose d'user largement.</p>
+
+<p>Les projets d'avenir &agrave; l'Op&eacute;ra que peut avoir &Eacute;douard Colonne sont
+enti&egrave;rement li&eacute;s &agrave; ceux qu'a d&eacute;j&agrave; fait pressentir M. Eug&egrave;ne Bertrand,
+seul directeur responsable. Il est certain que le succ&egrave;s de <i>Lohengrin</i>
+&agrave; l'Op&eacute;ra dictera la conduite des futurs ma&icirc;tres des destin&eacute;es de notre
+Acad&eacute;mie Nationale. Esp&eacute;rons qu'entre leurs mains la direction musicale
+sera ce qu'elle aurait d&ucirc; toujours &ecirc;tre.</p>
+
+<p>&Eacute;clectiques, certes, ils le seront, mais dans le bon sens du mot. Le
+voile, qui a &eacute;t&eacute; l&eacute;g&egrave;rement soulev&eacute; sur les pi&egrave;ces destin&eacute;es &agrave; figurer
+en premi&egrave;re ligne, a laiss&eacute; entrevoir les titres suivants: <i>La Prise de
+Troie</i> d'Hector Berlioz,&mdash;<i>Fidelio</i> de Beethoven,&mdash;<i>Salammb&ocirc;</i> de
+Reyer,&mdash;<i>Otello</i> de Verdi,&mdash;<i>Les Ma&icirc;tres Chanteurs</i>, ou la <i>Walkyrie</i>,
+le <i>Vaisseau fant&ocirc;me</i>, <i>Tristan et Yseult</i>, de Richard Wagner,&mdash;<i>Le
+D&eacute;mon</i> de Rubinstein;&mdash;et, parmi les &#339;uvres des plus ou moins jeunes
+compositeurs fran&ccedil;ais, qui attendent depuis si longtemps leur tour, le
+<i>Don Quichotte</i>, ballet de Wormser,&mdash;<i>La Montagne Noire</i> d'Augusta
+Holm&egrave;s,&mdash;<i>Gwendoline</i> de Chabrier....., et probablement un op&eacute;ra de
+Charles Lefebvre.</p>
+
+<p>Ils suivront, en un mot, le mouvement dramatique et musical, sans
+oublier de monter, nous le souhaitons, certains chefs-d'&#339;uvre qui ne
+figurent plus depuis longtemps sur les affiches, ne seraient-ce que la
+<i>Vestale</i> de Spontini et l'<i>Orph&eacute;e</i> de Gluck!</p>
+
+<p>On cr&eacute;era tr&egrave;s probablement une &eacute;cole de ch&#339;urs, comme il en existe une
+pour la danse: c'est une lacune &agrave; combler, et les essais r&eacute;cemment
+inaugur&eacute;s par Charles Lamoureux pour styler et faire man&#339;uvrer les
+masses chorales &agrave; l'&Eacute;den et &agrave; l'Op&eacute;ra t&eacute;moignent combien la mesure &agrave;
+adopter est de toute utilit&eacute;. Il est &eacute;galement question de
+repr&eacute;sentations populaires &agrave; prix r&eacute;duits qui auraient lieu le dimanche,
+en hiver, de cinq &agrave; neuf heures du soir,&mdash;et enfin de grands concerts au
+foyer.</p>
+
+<p>Qui vivra verra!<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a></p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>L'art de diriger l'orchestre est chose difficile, et, nous pla&ccedil;ant sous
+la banni&egrave;re de quelques bons et beaux esprits, nous sommes &eacute;tonn&eacute;s qu'on
+n'ait point encore song&eacute; &agrave; cr&eacute;er au Conservatoire une classe sp&eacute;ciale
+pour l'apprentissage du m&eacute;tier de chef d'orchestre. Il ne suffit pas de
+savoir jouer avec virtuosit&eacute; du piano, du violon, voire de la fl&ucirc;te
+pour se d&eacute;clarer, un beau matin, capable de sortir des rangs et de
+prendre le b&acirc;ton de commandement. Ce puissant instrument, qui est
+l'orchestre, ne se manie pas avec autant d'aisance qu'un piano ou un
+violon; il faut une virtuosit&eacute; particuli&egrave;re jointe &agrave; une &eacute;tude
+approfondie pour conna&icirc;tre et mettre en lumi&egrave;re les ressources immenses
+que renferme cet orgue colossal, dont chaque jeu est repr&eacute;sent&eacute; par un
+artiste en chair et en os. Ceci est si vrai, que nous avons vu des
+orchestres absolument modifi&eacute;s dans leur ensemble, presque
+instantan&eacute;ment, et donner des r&eacute;sultats tout autres, suivant qu'ils
+&eacute;taient conduits par tel ou tel chef plus ou moins habile. Nous nous
+rappelons certaine r&eacute;p&eacute;tition, au Concert du Cirque d'hiver, dans
+laquelle Rubinstein fut appel&eacute; &agrave; diriger une de ses &#339;uvres. Le brave
+Pasdeloup, &agrave; qui certes on devra toujours la plus vive reconnaissance
+pour l'initiative qu'il prit en fondant les <i>Concerts populaires</i>,
+n'&eacute;tait pas un batteur de mesure bien remarquable, et le plus souvent,
+surtout dans les derni&egrave;res ann&eacute;es de sa direction, les ex&eacute;cutions
+auxquelles il nous conviait laissaient fort &agrave; d&eacute;sirer.&mdash;Ce jour-l&agrave;,
+aussit&ocirc;t que Rubinstein eut pris le b&acirc;ton, et que les premi&egrave;res attaques
+eurent lieu, l'orchestre sembla transform&eacute;: c'est que Rubinstein &eacute;tait,
+aussi bien que Liszt, Littolf, H. de Bulow, Richter, un virtuose &eacute;m&eacute;rite
+en tant que chef d'orchestre et avait d&ucirc; entreprendre de s&eacute;rieuses
+&eacute;tudes dans ce sens.</p>
+
+<p>M. Maurice Kufferath nous a appris, dans une brochure aussi bien pens&eacute;e
+que r&eacute;dig&eacute;e, sur l'<i>Art de diriger l'orchestre</i>, quelle transformation
+le c&eacute;l&egrave;bre <i>Capellmeister</i> viennois Hans Richter avait fait subir &agrave;
+l'orchestre des <i>Concerts populaires</i> de Bruxelles, dont il avait &eacute;t&eacute;
+appel&eacute; &agrave; remplacer le chef ordinaire pendant un laps de temps fort
+court.</p>
+
+<p>Richard Wagner, dans son &eacute;tude sur l'<i>Art de diriger</i>, avait
+merveilleusement d&eacute;velopp&eacute; la somme de connaissances que doit acqu&eacute;rir
+celui qui aspire &agrave; l'honneur de conduire l'orchestre.</p>
+
+<p>M. Deldevez avait, lui aussi, &eacute;lucid&eacute; plusieurs points importants de la
+question.</p>
+
+<p>Quelle science, quelles qualit&eacute;s ne faut-il pas, en effet, &agrave; celui qui
+est appel&eacute; &agrave; diriger des masses orchestrales et chorales au th&eacute;&acirc;tre et
+au concert! Poss&eacute;der tout d'abord une parfaite &eacute;ducation musicale et
+esth&eacute;tique;&mdash;admirablement saisir la pens&eacute;e, le sens intime du
+ma&icirc;tre;&mdash;savoir donner un caract&egrave;re diff&eacute;rent &agrave; l'interpr&eacute;tation des
+&#339;uvres de chaque auteur (on ne joue pas Haydn comme Beethoven, Mozart
+comme Mendelssohn, Schumann comme Schubert, Wagner comme
+Berlioz...);&mdash;tenir compte des pr&eacute;f&eacute;rences dans le rythme et l'harmonie
+propres aux compositeurs de nationalit&eacute; diff&eacute;rente;&mdash;indiquer les
+accents et les mouvements voulus qui ne r&eacute;sident pas dans la tradition
+plus ou moins erron&eacute;e;&mdash;faire ex&eacute;cuter les <i>piano</i> et les <i>forte</i> avec
+un soin extr&ecirc;me, et graduer les nuances infinies qui existent du <i>piano</i>
+au <i>pianissimo</i>, du <i>forte</i> au <i>fortissimo</i>;&mdash;mettre savamment en
+lumi&egrave;re certaines familles d'instruments ou certaines phrases musicales,
+au moment opportun, en laissant le reste de l'orchestre dans
+l'ombre;&mdash;ne pas abuser, toutefois, des nuances, afin d'&eacute;viter la
+pr&eacute;ciosit&eacute;, surtout dans les classiques; apprendre par c&#339;ur les &#339;uvres
+des ma&icirc;tres, de mani&egrave;re &agrave; pouvoir conduire et surveiller l'orchestre
+avec la plus grande libert&eacute; d'allure, sans &ecirc;tre forc&eacute; d'avoir sous les
+yeux, &agrave; chaque minute, la partition;&mdash;poss&eacute;der un bras souple et ferme
+tout &agrave; la fois;&mdash;avoir la plus compl&egrave;te autorit&eacute; sur son orchestre,
+etc...</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'&agrave; la r&egrave;gle il n'existe d'exceptions et que des artistes,
+gr&acirc;ce &agrave; des &eacute;tudes longues et pers&eacute;v&eacute;rantes, gr&acirc;ce aussi &agrave; des qualit&eacute;s
+intuitives, ne soient arriv&eacute;s &agrave; &ecirc;tre des chefs d'orchestre fort habiles.
+Au nombre de ces exceptions nous pourrions placer en France MM. E.
+Colonne, J. Danb&eacute;, J. Garcin, Charles Lamoureux, Gabriel Marie, Armand
+Raynaud de Toulouse, Ph. Flon<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> et plusieurs autres. Mais nous
+persistons &agrave; croire qu'une classe de chefs d'orchestre devrait &ecirc;tre
+annex&eacute;e au Conservatoire de Paris et que les artistes, poss&eacute;dant d&eacute;j&agrave;
+les plus &eacute;videntes dispositions, n'auraient qu'&agrave; profiter d'&eacute;tudes
+toutes sp&eacute;ciales qui viendraient clore leur carri&egrave;re musicale.</p>
+
+<p>Si Lamoureux soigne davantage les nuances et les finesses de
+l'orchestre, s'il fait r&eacute;p&eacute;ter plus individuellement les diverses
+familles des instruments, s'il arrive ainsi &agrave; une ex&eacute;cution m&eacute;ticuleuse,
+tr&egrave;s soign&eacute;e, qui met peut-&ecirc;tre en un relief tr&egrave;s prononc&eacute; certaines
+parties de l'&#339;uvre, mais qui am&egrave;ne quelquefois un peu de duret&eacute; et de
+s&eacute;cheresse, Colonne remplace la fermet&eacute; et la pr&eacute;cision par le fondu et
+l'enveloppement que n'obtient pas toujours son &eacute;mule, principalement
+dans les compositions lyriques. Il prend surtout sa revanche dans les
+grandes ex&eacute;cutions des ma&icirc;tresses pages d'Hector Berlioz, auxquelles il
+donne une grande &eacute;l&eacute;vation par la fougue shakespearienne et le brio
+&eacute;tincelant qu'il inculque &agrave; ses artistes.</p>
+
+<p>L'orchestre de Lamoureux ne prend jamais le mors aux dents; celui de
+Colonne s'emballe souvent &agrave; fond de train.</p>
+
+
+<h3><a name="JULES_GARCIN" id="JULES_GARCIN"></a>JULES GARCIN</h3>
+
+<div class="droit">
+<p>La modestie est au m&eacute;rite ce que<br />
+les ombres sont aux figures dans un<br />
+tableau; elle lui donne de la force<br />
+et du relief.</p></div>
+
+<p class="r smcap">La Bruy&egrave;re.</p>
+
+
+<p>Si la modestie avait d&ucirc; fuir cette terre, elle aurait encore trouv&eacute; un
+asile dans un coin de ce Paris, o&ugrave;, cependant, tant de pr&eacute;somption
+s'affiche au grand jour, o&ugrave; de si ridicules vanit&eacute;s font sourire ceux
+qui savent quels infiniment petits nous sommes. Cette modestie de Jules
+Garcin, le chef d'orchestre de la Soci&eacute;t&eacute; des concerts du Conservatoire,
+est inn&eacute;e chez lui; elle n'est nullement affect&eacute;e; elle est simple et
+naturelle.</p>
+
+<p>Eh bien! ce modeste, ce timide est celui qui a su r&eacute;veiller la Soci&eacute;t&eacute;
+des concerts de son antique torpeur. Sans &eacute;clat, sans bruit, il a, avec
+une douce patience, obtenu des r&eacute;formes s&eacute;rieuses, consistant dans
+l'admission sur les programmes de certains chefs-d'&#339;uvre, qui, jusqu'&agrave;
+ce jour, n'avaient pu &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;s au Conservatoire et, &eacute;galement, de
+compositions estimables, &eacute;manant de musiciens fran&ccedil;ais appartenant &agrave;
+l'&eacute;cole moderne.</p>
+
+<p>Et la t&acirc;che n'&eacute;tait pas facile. Il avait &agrave; lutter contre deux opinions
+tr&egrave;s enracin&eacute;es chez certains membres du Comit&eacute; de la Soci&eacute;t&eacute; des
+concerts. La premi&egrave;re est que le Conservatoire doit &ecirc;tre, pour la
+musique, ce qu'est le Louvre pour la peinture et la sculpture; la
+seconde tire toute sa force des oppositions faites par les abonn&eacute;s
+eux-m&ecirc;mes des concerts, lorsqu'on hasarde timidement de leur faire
+conna&icirc;tre du nouveau. Ces deux objections ne sont pas s&eacute;rieuses: en ce
+qui concerne la premi&egrave;re, il serait ais&eacute; de faire remarquer que le
+Louvre n'est pas destin&eacute; &agrave; donner asile uniquement aux chefs-d'&#339;uvre
+d'un pass&eacute; tr&egrave;s &eacute;loign&eacute;, puisqu'un stage de dix ann&eacute;es, apr&egrave;s la mort du
+peintre ou du sculpteur, suffit pour faire admettre dans ce mus&eacute;e les
+toiles ou les statues venant du Luxembourg et reconnues de premier
+ordre. On pourrait prouver que des &#339;uvres importantes n'ont pas toujours
+&eacute;t&eacute; accueillies &agrave; la Soci&eacute;t&eacute; des concerts, dix ans m&ecirc;me apr&egrave;s la
+disparition de leurs auteurs. Mais, d'autre part, nous ne verrions pas
+pourquoi on ne recevrait pas au Conservatoire, de leur vivant, les
+compositeurs modernes, dont le talent aurait &eacute;t&eacute; consacr&eacute; soit au
+th&eacute;&acirc;tre soit au concert et dont les &#339;uvres se seraient impos&eacute;es &agrave;
+l'admiration de tous.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la seconde, elle s'&eacute;vanouit d'elle-m&ecirc;me, si l'on admet en
+principe qu'il appartient aux artistes de diriger le public et non au
+public de guider les artistes. Pour prononcer un jugement sans appel,
+jetons un regard sur le pass&eacute;: si Habeneck n'avait pas impos&eacute; aux
+abonn&eacute;s du Conservatoire les symphonies du plus grand parmi les ma&icirc;tres,
+Beethoven, quel temps se serait &eacute;coul&eacute;, avant que ces chefs-d'&#339;uvre
+fussent venus dans leur rayonnante et puissante lumi&egrave;re!</p>
+
+<p>Jules Garcin a donc compris hautement sa mission lorsque, appel&eacute; par le
+vote des membres de la Soci&eacute;t&eacute; des concerts &agrave; diriger l'orchestre du
+Conservatoire, il s'est &eacute;vertu&eacute; &agrave; faire ex&eacute;cuter, de 1886 &agrave; 1892, non
+seulement les &#339;uvres des nouveaux arriv&eacute;s dans la carri&egrave;re, mais encore
+telles pages sublimes des ma&icirc;tres, qui n'avaient pas encore vu le jour
+au Conservatoire. Il suffit de citer parmi ces derni&egrave;res: la <i>Messe
+solennelle en r&eacute;</i> de Beethoven,&mdash;la deuxi&egrave;me partie du <i>Paradis et La
+P&eacute;ri</i> de Robert Schumann,&mdash;la <i>Quatri&egrave;me Symphonie en mi mineur</i> de
+Johann&egrave;s Brahms,&mdash;<i>Ode &agrave; Sainte-C&eacute;cile</i> de H&aelig;ndel,&mdash;la sc&egrave;ne finale du
+troisi&egrave;me acte des <i>Ma&icirc;tres chanteurs</i> de R. Wagner,&mdash;la troisi&egrave;me
+partie des <i>Sc&egrave;nes de Faust</i> de Goethe, si merveilleusement traduites
+par Robert Schumann,&mdash;la <i>Grande Messe</i> en si mineur de J. S. Bach,&mdash;la
+<i>Deuxi&egrave;me Symphonie en r&eacute; majeur</i> de Johann&egrave;s Brahms<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>,&mdash;le Pr&eacute;lude de
+<i>Tristan et Yseult</i>,&mdash;le deuxi&egrave;me tableau du premier acte de
+<i>Parsifal</i>,&mdash;fragments d'<i>Orph&eacute;e</i> de Gluck.</p>
+
+<p>Parmi les &#339;uvres des compositeurs modernes qui avaient eu plus ou moins
+leurs entr&eacute;es au Conservatoire, on signalera: <i>M&eacute;ditation</i>, sur une
+po&eacute;sie de P. Corneille, de Ch. Lenepveu,&mdash;<i>Symphonie en ut mineur</i> de
+Saint-Sa&euml;ns,&mdash;Fragments de l'oratorio <i>Mors et Vita</i> de
+Gounod,&mdash;<i>Rhapsodie Norv&eacute;gienne</i> d'E. Lalo,&mdash;<i>M&eacute;lodie proven&ccedil;ale</i> de
+Th&eacute;odore Dubois,&mdash;<i>Ludus pro patri&acirc;</i>, par Augusta Holm&egrave;s,&mdash;<i>Symphonie en
+r&eacute; mineur</i> de C&eacute;sar Franck,&mdash;<i>Suite symphonique</i> de J.
+Garcin,&mdash;<i>Symphonie en sol mineur</i> d'E. Lalo,&mdash;<i>Le D&eacute;luge</i> de
+Saint-Sa&euml;ns,&mdash;<i>Caligula</i> de G. Faur&eacute;,&mdash;<i>Biblis</i> de J.
+Massenet,&mdash;&Eacute;pithalame de <i>Gwendoline</i>, de Chabrier,&mdash;<i>Fantaisie</i> pour
+piano et orchestre, de Ch. Widor, ex&eacute;cut&eacute;e par I. Philipp,&mdash;<i>Concerto de
+violoncelle</i> d'E. Lalo, ex&eacute;cut&eacute; par Cros Saint-Ange,&mdash;<i>Symphonie
+l&eacute;gendaire</i> (deuxi&egrave;me partie) de B. Godard,&mdash;<i>R&eacute;surrection</i> de Georges
+H&uuml;e,&mdash;<i>Requiem</i> de Saint-Sa&euml;ns.</p>
+
+<p>Jules Garcin a mis la Soci&eacute;t&eacute; des concerts &agrave; la t&ecirc;te du mouvement
+musical; il n'a pas seulement fait revivre les belles pages, la plupart
+du temps ignor&eacute;es ou oubli&eacute;es des ma&icirc;tres de jadis et de toutes les
+&eacute;coles, mais il a fait &#339;uvre de r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration et de propagande
+artistique. Il est de ceux qui croient que la France deviendra
+musicienne et sera, par suite, p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e d'un sentiment humanitaire plus
+intense, du jour o&ugrave; les fronti&egrave;res de l'art seront abolies pour tous.</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>Garcin (Jules-Auguste-Salomon dit) est n&eacute; &agrave; Bourges le 11 juillet 1830.
+Il appartenait &agrave; une famille qui s'&eacute;tait consacr&eacute;e &agrave; l'art dramatique.
+Son grand-p&egrave;re maternel, M. Joseph Garcin, &eacute;tait directeur et chef
+d'orchestre d'une troupe d'op&eacute;ra-comique, compos&eacute;e presqu'exclusivement
+de ses fils, filles et gendres et qui desservit pendant pr&egrave;s de vingt
+ann&eacute;es les d&eacute;partements du centre et du midi de la France, o&ugrave; elle sut
+se faire une double r&eacute;putation m&eacute;rit&eacute;e de talent et d'honorabilit&eacute;. &Agrave; la
+mort de M. Joseph Garcin, ses gendres conserv&egrave;rent le nom de leur
+beau-p&egrave;re, &agrave; l'exception de M. Ch&eacute;ri Cizos qui reprit son nom et
+parcourut &eacute;galement la province avec ses enfants. Une de ses filles fut
+Rose Ch&eacute;ri<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>, qui, engag&eacute;e au Gymnase, y obtint les plus vifs succ&egrave;s.
+Elle &eacute;tait la cousine germaine de Jules Garcin et &eacute;pousa en 1847 M.
+Montigny, directeur du Gymnase.</p>
+
+<p>D&egrave;s sa premi&egrave;re enfance et conform&eacute;ment aux traditions de sa famille,
+Jules Garcin fut destin&eacute; &agrave; la carri&egrave;re dramatique et fit m&ecirc;me ses
+premi&egrave;res armes au th&eacute;&acirc;tre en jouant quelques r&ocirc;les d'enfant. Mais son
+p&egrave;re et sa m&egrave;re, &eacute;tant venus se fixer &agrave; Paris, r&eacute;solurent de le faire
+admettre au Conservatoire pour suivre la carri&egrave;re musicale. Il avait
+onze ans, lorsqu'il entra, en l'ann&eacute;e 1841, dans la classe de solf&egrave;ge de
+Pastou. Re&ccedil;u, en 1843, dans la classe de violon de Clavel, puis, en
+1846, dans celle d'Alard, il suivit, en 1847, le cours d'harmonie et
+d'accompagnement de Bazin, puis, en 1850, la classe de composition
+dirig&eacute;e d'abord par Ad. Adam et, plus tard, par Ambroise Thomas.</p>
+
+<p>Jules Garcin a &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; au Conservatoire; tous les d&eacute;tours lui en sont
+connus. Il y a fait ses premi&egrave;res comme ses derni&egrave;res armes et a
+parcouru tous les degr&eacute;s de l'&eacute;chelle musicale, avant de voler de ses
+propres ailes. Il a obtenu successivement, de 1843 &agrave; 1853, des accessits
+et prix de violon, de solf&egrave;ge, d'harmonie et d'accompagnement.</p>
+
+<p>Entr&eacute; &agrave; l'orchestre de l'Op&eacute;ra dans le cours de l'ann&eacute;e 1856, il n'y est
+pas rest&eacute; moins de trente ans, ayant donn&eacute; sa d&eacute;mission le I<sup>er</sup>
+janvier 1886, par suite de sa nomination comme premier chef d'orchestre
+de la Soci&eacute;t&eacute; des concerts. &Agrave; l'Op&eacute;ra, il fut nomm&eacute;, au concours, second
+violon-solo, puis premier violon-solo et enfin troisi&egrave;me chef
+d'orchestre le I<sup>er</sup> janvier 1871. Il a donc assist&eacute; aux manifestations
+musicales importantes qui eurent lieu dans la p&eacute;riode de 1856 &agrave; 1886 &agrave;
+l'Acad&eacute;mie Nationale de musique. S'il avait voulu r&eacute;unir et r&eacute;diger ses
+souvenirs, il aurait &eacute;t&eacute; &agrave; m&ecirc;me de fournir des anecdotes du plus piquant
+int&eacute;r&ecirc;t sur l'organisation, le fonctionnement de l'Op&eacute;ra, notamment sur
+les pr&eacute;paratifs de certaines repr&eacute;sentations plus que mouvement&eacute;es. Il
+nous aurait permis, par exemple, ayant assist&eacute; &agrave; toutes les &eacute;tudes de
+<i>Tannh&aelig;user</i>, de conna&icirc;tre plus en d&eacute;tail les orageuses r&eacute;p&eacute;titions
+auxquelles assista Richard Wagner, et qui pr&eacute;c&eacute;d&egrave;rent la premi&egrave;re
+repr&eacute;sentation de cet op&eacute;ra (13 mars 1861).</p>
+
+<p>Depuis 1858, il fait partie de la Soci&eacute;t&eacute; des concerts. Nomm&eacute;
+violon-solo en remplacement d'Alard (1872), professeur-agr&eacute;g&eacute; le 15
+octobre 1875, deuxi&egrave;me chef d'orchestre (&eacute;lection du 27 mai 1881) et
+premier chef le 2 juin 1885, il a &eacute;t&eacute; appel&eacute; &agrave; diriger une classe
+sup&eacute;rieure de violon le 21 octobre 1890, en remplacement de Massart.</p>
+
+<p>On a pu juger son talent, comme violoniste, dans nombre d'occasions, et
+notamment au Conservatoire, les 12 janvier 1868, 27 d&eacute;cembre 1874 et 3
+janvier 1875.</p>
+
+<p>Ce sont les qualit&eacute;s qu'il tenait d'un de ses ma&icirc;tres, Alard,
+c'est-&agrave;-dire la gr&acirc;ce, la correction, la puret&eacute; du style qui l'ont
+d&eacute;sign&eacute; pour remplir les fonctions de professeur agr&eacute;g&eacute; d'abord et de
+professeur en titre au Conservatoire.</p>
+
+<p>Lors des grandes auditions officielles &agrave; l'Exposition universelle de
+1889, la Soci&eacute;t&eacute; des concerts donna, le jeudi 20 juin 1889, dans la
+salle des f&ecirc;tes du Trocad&eacute;ro, une s&eacute;ance qui fut, sans conteste, la plus
+remarquable de la s&eacute;rie. Le Conservatoire n'est ouvert qu'&agrave; un nombre
+fort restreint de privil&eacute;gi&eacute;s; aussi l'orchestre de la Soci&eacute;t&eacute; des
+concerts est-il, pour ainsi dire, ignor&eacute; du grand public. L'attrait de
+l'inconnu avait s&eacute;duit et amen&eacute; un nombre consid&eacute;rable d'auditeurs: par
+suite, la sonorit&eacute; de la salle des f&ecirc;tes du Trocad&eacute;ro, qui est fort
+d&eacute;fectueuse, lorsque le vaisseau n'est pas enti&egrave;rement rempli, &eacute;tait
+bien meilleure, ce jour l&agrave;! C'&eacute;tait un atout de plus dans le jeu de la
+Soci&eacute;t&eacute;. Le programme se composait ainsi: <i>Symphonie</i> en <i>ut</i> mineur, C.
+Saint-Sa&euml;ns;&mdash;Air des <i>Abenc&eacute;rages</i>, Cherubini (M.
+Vergnet);&mdash;<i>Andantino</i> de la troisi&egrave;me Symphonie, H. Reber;&mdash;Fragments
+de <i>Psych&eacute;</i>, A. Thomas (M<sup>me</sup> Rose Caron, M<sup>lle</sup> Landi, M.
+Auguez);&mdash;Fragments de Sigurd, E. Reyer (M<sup>me</sup> Rose Caron, M.
+Vergnet);&mdash;Pri&egrave;re de la <i>Muette</i>, Auber;&mdash;Airs de danse dans le style
+ancien de <i>Le Roi s'amuse</i>, L&eacute;o Delibes;&mdash;Fragments de l'oratorio <i>Mors
+et Vita</i>, Ch. Gounod (M<sup>me</sup> Franck-Duvernoy, M<sup>lle</sup> Landi, MM.
+Vergnet, Auguez).</p>
+
+<p>Nomm&eacute; officier d'Acad&eacute;mie le 17 juillet 1880 et chevalier de la L&eacute;gion
+d'honneur le 29 octobre 1889, il a donn&eacute; des preuves de ses capacit&eacute;s,
+comme compositeur, en publiant plusieurs &#339;uvres estimables, dans
+lesquelles la gr&acirc;ce du style ne le c&egrave;de en rien &agrave; la distinction de la
+forme. Nous citerons le <i>Concerto</i> pour violon et orchestre, le
+<i>Concertino</i> pour alto, avec accompagnement d'orchestre ou de piano, et
+une <i>Suite symphonique</i>. Les deux premi&egrave;res &#339;uvres ont &eacute;t&eacute; re&ccedil;ues par la
+commission des auditions musicales de l'Exposition universelle de 1878
+et ex&eacute;cut&eacute;es aux concerts officiels &agrave; orchestre du Trocad&eacute;ro. Le
+<i>Concerto</i> pour violon a &eacute;t&eacute; jou&eacute; par l'auteur aux Concerts populaires
+dirig&eacute;s par Pasdeloup et au Conservatoire. La <i>Suite symphonique</i> a &eacute;t&eacute;
+donn&eacute;e avec succ&egrave;s aux Concerts du Conservatoire, du Ch&acirc;telet et de
+l'Association artistique des Concerts populaires d'Angers.</p>
+
+<p>L'&eacute;tat de sa sant&eacute; a contraint Jules Garcin &agrave; renoncer, bien &agrave; regret, &agrave;
+ses fonctions de chef d'orchestre de la Soci&eacute;t&eacute; des concerts. &Agrave; la suite
+du vote qui a eu lieu, en assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale, dans les premiers jours de
+juin 1892, M. Taffanel a &eacute;t&eacute; &eacute;lu par 48 voix contre 39 obtenues par M.
+Danb&eacute;. En signe d'estime et de sympathie l'assembl&eacute;e a offert &agrave; son
+ancien chef le titre de pr&eacute;sident honoraire.</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>Jules Garcin demeure, depuis de longues ann&eacute;es, rue Blanche 72; il aime
+peu le changement. Son appartement renferme des souvenirs de sa carri&egrave;re
+artistique si bien remplie et de ses relations: l'archet d'Alard, qui
+lui fut l&eacute;gu&eacute; par la famille du c&eacute;l&egrave;bre violoniste; une bonbonni&egrave;re du
+XVIII<sup>e</sup> si&egrave;cle, offerte par George Sand &agrave; Rose Ch&eacute;ri; un autographe de
+Viotti. Aux murs, de jolies aquarelles de Worms, de Berch&egrave;re, de
+Saunier..., puis un buste tr&egrave;s ressemblant de Garcin par Doublemard et
+une statuette en terre cuite le repr&eacute;sentant avec son violon sous le
+bras, &#339;uvre de M. E. Sollier, dat&eacute;e de 1883.</p>
+
+<p>De taille au-dessus de la moyenne, bien pris dans toute sa personne, il
+accuse &agrave; premi&egrave;re vue, avec son visage plein de douceur et encadr&eacute; d'une
+barbe bien fournie, une ressemblance avec telle ou telle figure de
+Christ. Une sorte de m&eacute;lancolie, se d&eacute;voilant dans la physionomie, dans
+la conversation, dans l'attitude g&eacute;n&eacute;rale, le rattache &agrave; ces esprits
+atteints de la maladie du si&egrave;cle, la grande n&eacute;vrose, qui enl&egrave;ve toute
+ga&icirc;t&eacute; au travail de chaque jour. Chez lui cette note pessimiste a d&ucirc;, en
+majeure partie, prendre sa source dans le labeur quotidien, dans les
+fatigues incessantes d'une vie de luttes et d'efforts. Tr&egrave;s r&eacute;serv&eacute;, peu
+causeur, il a cependant, des reparties fines et nuanc&eacute;es de belle
+humeur, qui ne sont qu'un &eacute;clair &agrave; travers un nuage sombre.</p>
+
+<p>La critique le trouve tr&egrave;s sensible; le moindre bl&acirc;me fait blessure.
+Dou&eacute; de volont&eacute;, mais sans passion, il obtient par la douceur ce que
+d'autres ne parviendraient peut-&ecirc;tre pas &agrave; r&eacute;aliser par la s&eacute;v&eacute;rit&eacute;. S&ucirc;r
+dans ses relations, tr&egrave;s serviable, il a su conserver ses amis de la
+premi&egrave;re heure: c'est le plus bel &eacute;loge que l'on puisse, selon nous,
+adresser &agrave; un homme vivant dans un si&egrave;cle o&ugrave; la <i>bont&eacute;</i>, qui devrait
+&ecirc;tre le mobile exclusif de nos actes en une si courte vie, n'appara&icirc;t
+plus gu&egrave;re qu'&agrave; l'&eacute;tat l&eacute;gendaire.</p>
+
+
+<p class="head top15"><a name="CATALOGUEG" id="CATALOGUEG"></a>CATALOGUE</p>
+
+<p class="c smcap">des</p>
+
+<p class="head">&#338;UVRES DE JULES GARCIN</p>
+
+
+<table summary="catG" cellspacing="2" cellpadding="3">
+<tr><td align="right">1.</td><td><i>Douze pi&egrave;ces caract&eacute;ristiques</i> pour piano et violon</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Lemoine</span>.</td></tr>
+
+<tr><td align="right">2.</td><td><i>Sonatine</i> pour piano et violon</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Lemoine</span>.</td></tr>
+
+<tr><td align="right">3.</td><td><i>R&ecirc;verie</i> pour violon avec accompagnement de piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault</span>.</td></tr>
+
+<tr><td align="right">4.</td><td><i>Mazurka-Caprice</i> avec accompagnement de piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault</span>.</td></tr>
+
+<tr><td align="right">5.</td><td><i>Chanson de Mignon</i>, &Eacute;l&eacute;gie pour violon avec accompagnement
+d'orchestre ou de piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault</span>.</td></tr>
+
+<tr><td align="right">6.</td><td><i>Valse brillante</i> pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de
+piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault</span>.</td></tr>
+
+<tr><td align="right">7.</td><td><i>Seguedille</i> pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de piano</td><td><span class="smcap">O'Kelly</span>.</td></tr>
+
+<tr><td align="right">8.</td><td><i>Pri&egrave;re</i> pour violon et orgue</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Durand</span>.</td></tr>
+
+<tr><td align="right">9.</td><td><i>Duo</i> pour violon et clarinette avec accompagnement d'orchestre ou de
+piano</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Lemoine</span>.</td></tr>
+
+<tr><td align="right">10.</td><td><i>Polka burlesque</i></td><td valign="bottom"><span class="smcap">Lemoine</span>.</td></tr>
+
+<tr><td align="right">11.</td><td><i>Quatre fantaisies</i> pour violon et piano sur <i>Anna Bolena</i>,
+<i>Freisch&uuml;tz</i>, <i>Faust</i>, <i>Coppelia</i>.</td><td>&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td align="right">12.</td><td><i>Concerto</i> pour violon et orchestre</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Richault</span>.</td></tr>
+
+<tr><td align="right">13.</td><td><i>Concertino</i> pour alto avec accompagnement d'orchestre ou de piano
+<span class="smcap">Lemoine</span>.</td></tr>
+
+<tr><td align="right">14.</td><td><i>Suite symphonique</i></td><td valign="bottom"><span class="smcap">Durand</span> et fils.</td></tr>
+</table>
+
+<h3><a name="CHARLES_LAMOUREUX" id="CHARLES_LAMOUREUX"></a>CHARLES LAMOUREUX</h3>
+
+
+<p>S'il est int&eacute;ressant de faire revivre les grands disparus, d'&ecirc;tre, selon
+l'expression de Sainte-Beuve, l'<i>imagier</i> des ma&icirc;tres de jadis, il ne
+messied pas de mettre en relief les figures d'aujourd'hui et de les
+pr&eacute;senter au public, qui ne les conna&icirc;t le plus souvent que tr&egrave;s
+imparfaitement. N'attendons pas que les vaillants, les lutteurs de l'art
+pour l'art aient quitt&eacute; cette terre pour que nous ayons &agrave; rem&eacute;morer les
+&eacute;tapes d'une vie bien remplie et dont les labeurs n'ont eu d'autre but
+que de favoriser le d&eacute;veloppement des facult&eacute;s intellectuelles de tous,
+rest&eacute;es combien de fois &agrave; l'&eacute;tat latent. N'oublions pas non plus ceux
+qui, dans une sph&egrave;re plus modeste, ont r&eacute;v&eacute;l&eacute; des qualit&eacute;s qui m&eacute;ritent
+d'&ecirc;tre signal&eacute;es.</p>
+
+<p>Charles Lamoureux n'est peut-&ecirc;tre pas, parmi les musiciens du jour, un
+esprit sup&eacute;rieur; mais il confine &agrave; cette sup&eacute;riorit&eacute; par certains
+c&ocirc;t&eacute;s, notamment par une volont&eacute;, une force propre &agrave; lui, qui, l'ayant
+toujours emp&ecirc;ch&eacute; d'&ecirc;tre ma&icirc;tris&eacute;, l'a conduit &agrave; dominer. Toute sa vie
+en est un exemple &eacute;clatant et c'est en la racontant que nous mettrons en
+relief cette face tr&egrave;s accus&eacute;e de sa personnalit&eacute;.</p>
+
+<p>N&eacute; &agrave; Bordeaux le 28 septembre 1834, il montra de bonne heure des
+dispositions si marqu&eacute;es pour l'art musical que ses parents, bien
+qu'enti&egrave;rement &eacute;trangers aux questions d'art, n'h&eacute;sit&egrave;rent pas &agrave; lui
+faire apprendre le violon, sous la direction du professeur Baudouin,
+puis &agrave; l'envoyer &agrave; Paris dans le cours de l'ann&eacute;e 1850. Il entra
+imm&eacute;diatement au Conservatoire dans la classe de Girard, qui avait
+remplac&eacute; Habeneck comme chef d'orchestre &agrave; l'Op&eacute;ra et comme professeur
+de violon au Conservatoire. Apr&egrave;s avoir obtenu un accessit en 1852, le
+second prix en 1853 et le premier l'ann&eacute;e suivante, il entra &agrave;
+l'orchestre du Gymnase en qualit&eacute; de premier violon, puis &agrave; celui de
+l'Op&eacute;ra, o&ugrave; il resta plusieurs ann&eacute;es. Mais, ayant le ferme d&eacute;sir de
+compl&eacute;ter ses &eacute;tudes musicales, il &eacute;tudia d'abord l'harmonie avec
+Tolbecque, le contrepoint avec Leborne, puis la fugue avec Chauvet.
+Malheureusement ce dernier, qui a laiss&eacute; de si excellents souvenirs chez
+ceux qui l'ont connu et appr&eacute;ci&eacute;, mourut pr&eacute;matur&eacute;ment, pendant la
+guerre n&eacute;faste, le 28 janvier 1871, &agrave; Argentan (Orne). Lamoureux perdit
+son ma&icirc;tre, sans avoir pu achever avec lui ses &eacute;tudes th&eacute;oriques; il
+trouva, toutefois, dans Henri Fissot, qu'il avait connu au Conservatoire
+et dont il &eacute;tait l'ami, un conseiller des plus exp&eacute;riment&eacute;s pour
+parachever son &eacute;ducation musicale.</p>
+
+<p>Arm&eacute; ainsi pour la lutte, il songe &agrave; fonder des s&eacute;ances de musique de
+chambre, afin de r&eacute;pandre le go&ucirc;t des belles &#339;uvres. Ses premiers
+partenaires &eacute;taient Colonne, Adam et Rignault. En 1864, ces s&eacute;ances
+prennent le titre de <i>S&eacute;ances populaires de musique de chambre</i> et sont
+donn&eacute;es avec le concours de MM. Colblain, Adam, Po&euml;ncet et Henri Fissot,
+auxquels vinrent s'adjoindre plus tard MM. E. Demunck et A. Tolbecque.
+On y ex&eacute;cute les compositions des grands ma&icirc;tres, qu'ils se nomment J.
+S. Bach, Porpora, Haydn, Mozart, Gluck, Beethoven, Schubert, Weber,
+Mendelssohn, Schumann... Voil&agrave; sur une petite sc&egrave;ne l'embryon des
+grandes ex&eacute;cutions de l'avenir! Charles Lamoureux laisse d&eacute;j&agrave; entrevoir
+des id&eacute;es de commandement; il est l'&acirc;me de ces s&eacute;ances et apporte dans
+leur organisation un savoir-faire, qui r&eacute;v&egrave;le les qualit&eacute;s remarquables
+de l'administrateur unies &agrave; celles non moins distingu&eacute;es du musicien.
+Sans &ecirc;tre un violoniste comparable aux Joachim, Vieuxtemps, Alard,
+Sarrasate, Marsick, Ysa&iuml;e, il manie l'instrument avec la plus grande
+s&ucirc;ret&eacute;; son jeu est tr&egrave;s &eacute;tudi&eacute; et il s'&eacute;vertue &agrave; rendre aussi
+fid&egrave;lement que possible les classiques qu'il interpr&egrave;te. Il exige dans
+les r&eacute;p&eacute;titions un soin extr&ecirc;me et ne veut rien laisser &agrave; l'impr&eacute;vu; il
+domine son quatuor et le m&egrave;ne <i>manu militari</i>.</p>
+
+<p>Son mariage avec une des ni&egrave;ces du docteur Pierre lui avait donn&eacute;
+l'ind&eacute;pendance: ce fut une grande force dans sa vie d'artiste. &Eacute;mile
+Bergerat, <i>alias</i> Caliban, a racont&eacute;, avec l'esprit qui caract&eacute;rise son
+talent d'&eacute;crivain, l'&eacute;nergie doubl&eacute;e d'une patience &agrave; toute &eacute;preuve que
+Charles Lamoureux d&eacute;ploya pour d&eacute;couvrir, apr&egrave;s la mort du docteur
+Pierre, le secret de cette eau mirifique, qui devait lui assurer sinon
+la fortune, du moins une grande aisance. Si l'anecdote relat&eacute;e par le
+spirituel &eacute;crivain est vraie, elle d&eacute;note la t&eacute;nacit&eacute; que ne cessera
+d'apporter le vaillant chef d'orchestre dans l'ex&eacute;cution de ses projets
+artistiques; elle montre &eacute;galement quel noble emploi Charles Lamoureux a
+fait des revenus que lui procura l'invention de son beau-p&egrave;re. Les
+belles entreprises musicales, dues &agrave; son initiative, furent men&eacute;es &agrave;
+bien avec ses propres ressources.</p>
+
+<p>Puisque nous avons rappel&eacute; l'&eacute;tude qu'&Eacute;mile Bergerat consacra &agrave; Charles
+Lamoureux, &agrave; la veille de l'unique repr&eacute;sentation de <i>Lohengrin</i> &agrave;
+l'&Eacute;den, n'omettons pas de citer le d&eacute;but tr&egrave;s humoristique de l'article:
+&laquo;La premi&egrave;re fois, en ce monde, que Charles Lamoureux m'est apparu, ce
+fut &agrave; un repas de noces chez Gillet, Porte-Maillot, et tout de suite je
+compris que j'allais aimer cet homme-l&agrave;! Il s'avan&ccedil;ait en effet, d'un
+pas de grand-pr&ecirc;tre, vers la mari&eacute;e, tenant, de la droite, un verre de
+vin rouge, et, dans la gauche, un verre de vin blanc; apr&egrave;s un joli
+discours il proc&eacute;da au m&eacute;lange symbolique; c'&eacute;tait une all&eacute;gorie
+mystique et fac&eacute;tieuse des joies pures de l'Hymen. Cette c&eacute;r&eacute;monie, si
+auguste dans sa simplicit&eacute; et qu'aucun culte ne renierait, &eacute;tait
+enti&egrave;rement de son invention. Elle signait son harmoniste. Tout le
+cort&egrave;ge l'imita et il en r&eacute;sulta une all&eacute;gresse g&eacute;n&eacute;rale.&raquo;</p>
+
+<p>Et la pr&eacute;diction par laquelle se terminait l'&eacute;tude de Bergerat s'est
+trouv&eacute;e r&eacute;alis&eacute;e: le petit homme a mont&eacute; <i>Lohengrin</i> &agrave; l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>De sa premi&egrave;re femme Charles Lamoureux a eu une fille du naturel le plus
+charmant, excellente musicienne, qui a &eacute;pous&eacute; le jeune compositeur
+Chevillard, fils du regrett&eacute; violoncelliste.</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>Mais la musique de chambre &eacute;tait une sc&egrave;ne de trop minime importance
+pour satisfaire les hautes vis&eacute;es qui hantaient l'esprit actif de
+Charles Lamoureux. Il pensait au vieux cantor de Leipzig, Jean-S&eacute;bastien
+Bach, dont autrefois l'avait si souvent entretenu un de ses ma&icirc;tres,
+Chauvet, au majestueux H&aelig;ndel, &agrave; Mendelssohn, &agrave; leurs grandes pages
+sacr&eacute;es presque inconnues en France. Il voulait avoir un orchestre, des
+ch&#339;urs &agrave; lui et les conduire &agrave; l'assaut des belles et difficiles
+partitions des Olympiens. Il s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave;, du reste, essay&eacute; dans le
+m&eacute;tier de chef d'orchestre, et, si nos souvenirs sont exacts, c'est en
+1863 dans un concert donn&eacute; par Henri Fissot &agrave; la Salle Herz qu'il prit
+pour la premi&egrave;re fois le b&acirc;ton de commandement. Cette journ&eacute;e, dans
+laquelle s'&eacute;tait r&eacute;v&eacute;l&eacute; le batteur de mesure, eut des lendemains
+heureux. Apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; re&ccedil;u &agrave; la Soci&eacute;t&eacute; des concerts du Conservatoire
+et en &ecirc;tre devenu le second chef d'orchestre, il part pour l'Allemagne,
+o&ugrave; il se lie avec Ferdinand Hiller, puis pour l'Angleterre, o&ugrave; il
+&eacute;tudie, avec Micha&euml;l Costa, l'organisation des grands concerts de
+Londres. Il assiste &agrave; ces merveilleuses auditions des chefs-d'&#339;uvre de
+Bach, de H&aelig;ndel, de Mendelssohn, &agrave; ces concerts monstres du Palais de
+Cristal, devenus de v&eacute;ritables institutions nationales. Le
+H&aelig;ndel-Festival, qui a lieu tous les trois ans et dure plusieurs jours,
+n&eacute;cessite un ensemble fabuleux de 3300 voix et de 500 instruments. Les
+grandes villes de l'Angleterre, les ma&icirc;trises des cath&eacute;drales
+fournissent un nombreux contingent de chanteurs: tous concourent &agrave;
+l'ex&eacute;cution la plus parfaite de ces majestueux oratorios, dont la
+splendide architecture peut rivaliser avec celle des grandioses
+sp&eacute;cimens de l'art gothique. Sous la direction du c&eacute;l&egrave;bre Micha&euml;l
+Costa<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, devenu pour ainsi dire l'arbitre de la musique en Angleterre,
+Charles Lamoureux p&eacute;n&egrave;tre dans les arcanes de ces grands concerts
+donn&eacute;s par la Soci&eacute;t&eacute; philharmonique et la <i>Sacred harmonie Society</i>;
+ils n'ont bient&ocirc;t plus de secrets pour lui.</p>
+
+<p>De retour &agrave; Paris en 1873, il r&eacute;solut de mettre tout en &#339;uvre pour
+fonder une Soci&eacute;t&eacute; dite de l'<i>Harmonie sacr&eacute;e</i>. Voulant &ecirc;tre ma&icirc;tre de
+la situation et n'avoir au-dessus ou autour de lui aucun collaborateur,
+qui aurait pu le g&ecirc;ner dans la direction &agrave; donner &agrave; l'&#339;uvre, telle qu'il
+l'entendait, il n'eut recours qu'&agrave; ses ressources personnelles. Un
+orchestre et des masses chorales, ne s'&eacute;levant pas &agrave; moins de trois
+cents ex&eacute;cutants, furent r&eacute;unis et styl&eacute;s par lui avec une pers&eacute;v&eacute;rance
+inou&iuml;e. Un orgue sortant des ateliers de Cavaill&eacute;-Coll fut install&eacute; dans
+la salle du Cirque d'&Eacute;t&eacute;; il en confia la tenue &agrave; son ami Henri Fissot,
+que son professorat au Conservatoire a d&eacute;tourn&eacute;, depuis quelques ann&eacute;es,
+de la carri&egrave;re de virtuose et qui aux qualit&eacute;s remarquables d'ex&eacute;cutant
+unit celle de compositeur; sa valeur s'est r&eacute;v&eacute;l&eacute;e par l'&eacute;closion de
+ravissantes pi&egrave;ces pour piano, dans lesquelles vibrent des sensations
+schumanniennes.</p>
+
+<p>Le 19 d&eacute;cembre 1873 avait lieu au Cirque d'&Eacute;t&eacute; la premi&egrave;re audition du
+<i>Messie</i> de H&aelig;ndel<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>. Le succ&egrave;s fut immense et les interpr&egrave;tes
+M<sup>lles</sup> Belgirard et Armandi, MM. Vergnet, Dufriche et H. Fissot
+recueillirent de chaleureux applaudissements. C'&eacute;tait un grand pas fait
+pour l'acclimatation de l'oratorio en France.</p>
+
+<p>Charles Lamoureux donna plusieurs auditions du <i>Messie</i>; puis il fit
+entendre la <i>Passion selon saint Matthieu</i>, oratorio pour soli, deux
+ch&#339;urs et deux orchestres de Jean-S&eacute;bastien Bach<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. Cette &#339;uvre
+grandiose, qui fut ex&eacute;cut&eacute;e pour la premi&egrave;re fois le Vendredi-Saint de
+l'ann&eacute;e 1729 &agrave; l'&eacute;glise Saint-Thomas de Leipzig, n'avait jamais &eacute;t&eacute;
+entendue, dans son ensemble, en France. Nous assistions aux auditions de
+cette ma&icirc;tresse page, donn&eacute;es par Lamoureux les 31 mars, 2 et 4 avril
+1874, et nous p&ucirc;mes constater l'effet immense qu'elles produisirent sur
+le public. On admira le calme solennel qui r&egrave;gne dans la premi&egrave;re partie
+et le mouvement passionn&eacute; qui distingue la seconde,&mdash;la merveilleuse
+orchestration de l'&#339;uvre qui, selon la po&eacute;tique expression de Hiller,
+&laquo;ressemble &agrave; un beau voile d'une grande finesse, derri&egrave;re lequel reluit
+un visage noble, mais arros&eacute; de larmes<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>&raquo;.</p>
+
+<p>Puis se succ&eacute;d&egrave;rent, avec un succ&egrave;s &eacute;gal, le <i>Judas Machab&eacute;e</i> de H&aelig;ndel,
+la cantate <i>Gallia</i> de Charles Gounod et <i>&Egrave;ve</i>, myst&egrave;re en trois parties
+de Massenet.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; l'int&eacute;r&ecirc;t que prit le public &agrave; ces nouvelles et int&eacute;ressantes
+ex&eacute;cutions, les frais immenses qu'elles entra&icirc;n&egrave;rent ne permirent pas &agrave;
+Charles Lamoureux de les continuer. Il faudrait en France une autre
+impulsion que celle d'un seul artiste, tant soient grands son m&eacute;rite et
+sa pers&eacute;v&eacute;rance, pour implanter &agrave; tout jamais sur notre sol ces
+merveilleuses esp&egrave;ces de la flore primitive. Nous aurons certes, de
+temps &agrave; autre, des manifestations particuli&egrave;res qui pourront amener les
+auditions passag&egrave;res de tel ou tel oratorio; c'est ainsi que, depuis
+quelques ann&eacute;es, la <i>Soci&eacute;t&eacute; des Grandes Auditions musicales de France</i>
+fait ex&eacute;cuter, annuellement, une de ces pages sublimes. Mais nous
+n'aurons l'organisation &agrave; titre d&eacute;finitif d'une association musicale
+comparable &agrave; la <i>Sacred harmonie Society</i> de Londres que lorsque nos
+soci&eacute;t&eacute;s chorales d&eacute;pendant de la Ville de Paris auront &agrave; leur t&ecirc;te des
+chefs qui reconna&icirc;tront la n&eacute;cessit&eacute; de leur faire &eacute;tudier autre chose
+que les ch&#339;urs de la plus triste banalit&eacute; et d'ouvrir leur &acirc;me aux plus
+belles manifestations de l'art musical.</p>
+
+<p>Lorsque de grandes f&ecirc;tes furent donn&eacute;es &agrave; Rouen les 12, 13, 14 et 15
+juin de l'ann&eacute;e 1875 pour c&eacute;l&eacute;brer le centi&egrave;me anniversaire de la
+naissance de Bo&iuml;eldieu, Charles Lamoureux fut charg&eacute; de la direction
+musicale<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>. Il s'acquitta fort bien de cette t&acirc;che.</p>
+
+<p>Les remarquables qualit&eacute;s qu'il avait d&eacute;voil&eacute;es dans l'organisation de
+ces diverses manifestations artistiques, dans la pr&eacute;paration des &eacute;tudes
+orchestrales et chorales, le d&eacute;sign&egrave;rent &agrave; l'attention de M. Carvalho,
+qui venait d'&ecirc;tre nomm&eacute;, en 1876, directeur de l'Op&eacute;ra-Comique en
+remplacement de M. du Locle. Il l'attacha &agrave; ce th&eacute;&acirc;tre comme chef
+d'orchestre. Mais, sur cette sc&egrave;ne, Lamoureux n'&eacute;tait pas son ma&icirc;tre; il
+avait &agrave; suivre les indications qui lui &eacute;taient donn&eacute;es par la direction.
+Il n'&eacute;tait, en un mot, qu'un sous-ordre. Son caract&egrave;re ne pouvait se
+plier aux exigences d'un sup&eacute;rieur; il fut forc&eacute; de donner sa
+d&eacute;mission.</p>
+
+<p>Il ne fut pas plus heureux lorsqu'on l'appela, au cours de l'ann&eacute;e 1877,
+&agrave; remplacer &agrave; l'Op&eacute;ra, dans les fonctions de premier chef d'orchestre,
+M. Deldevez, qui prenait sa retraite. Apr&egrave;s quelques mois d'essai, il se
+retira, accusant ainsi tr&egrave;s fortement le trait distinctif de sa
+physionomie morale, indiqu&eacute; par nous au d&eacute;but de cette &eacute;tude, et qui
+consiste &agrave; ne pouvoir subir aucune domination.</p>
+
+<p>Aussi, ne pensa-t-il plus qu'&agrave; cr&eacute;er une entreprise dont il aurait seul
+la direction, o&ugrave; il pourrait faire pr&eacute;valoir ses id&eacute;es et r&eacute;v&eacute;ler plus
+compl&egrave;tement ses qualit&eacute;s de chef d'orchestre.</p>
+
+<p>En 1881, il fonde au th&eacute;&acirc;tre du Ch&acirc;teau-d'Eau la <i>Soci&eacute;t&eacute; des Nouveaux
+Concerts</i>, qu'il devait transporter plus tard au Cirque des Champs
+&Eacute;lys&eacute;es. Il veut, apr&egrave;s Seghers, Pasdeloup et Colonne, entreprendre de
+mettre en lumi&egrave;re les belles pages des ma&icirc;tres; il suit la voie ouverte
+par ses devanciers et compl&egrave;te l'&#339;uvre de propagande en faveur de
+Richard Wagner, en s'&eacute;vertuant &agrave; donner &agrave; l'ex&eacute;cution des compositions
+de ce ma&icirc;tre l'interpr&eacute;tation fid&egrave;le, le fini, la perfection que
+Pasdeloup n'avait pu obtenir. Il a le bonheur de trouver une partie du
+public pr&eacute;par&eacute;e &agrave; l'audition de ces grandes et merveilleuses pages: au
+lieu d'avoir &agrave; lutter, comme le fougueux fondateur des Concerts
+populaires, contre l'hostilit&eacute; d'auditeurs d&eacute;termin&eacute;s &agrave; emp&ecirc;cher
+l'ex&eacute;cution, il n'eut qu'&agrave; cueillir les lauriers, lorsqu'il donna la
+belle interpr&eacute;tation des &#339;uvres fragment&eacute;es du ma&icirc;tre de Bayreuth.</p>
+
+<p>Une remarque &agrave; faire c'est que, par suite du prix relativement &eacute;lev&eacute;
+fix&eacute; par lui pour les diff&eacute;rentes places &agrave; ses concerts, surtout
+lorsqu'il les transporta au Cirque d'&Eacute;t&eacute;, Lamoureux s'adressa &agrave; un
+public un peu diff&eacute;rent de celui qu'avait eu en vue Pasdeloup, lorsqu'il
+avait institu&eacute; au Cirque d'Hiver les Concerts populaires, dans des
+conditions de bon march&eacute;, qui permettaient &agrave; l'amateur, &agrave; l'artiste le
+moins fortun&eacute; de les suivre et de p&eacute;n&eacute;trer, par une &eacute;tude r&eacute;guli&egrave;re,
+dans les beaut&eacute;s de la musique symphonique. Pasdeloup avait surtout
+travaill&eacute; pour l'&eacute;ducation musicale du pauvre,&mdash;Lamoureux pour celle du
+riche. Il est vrai que le premier des deux chefs d'orchestre ne fit pas
+fortune dans une entreprise qui, commenc&eacute;e en l'ann&eacute;e 1861, ne dura pas
+moins de vingt-deux ans<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, tandis que le second, avec ses grandes
+qualit&eacute;s d'administrateur et le soin extr&ecirc;me apport&eacute; par lui dans
+l'ex&eacute;cution des &#339;uvres, sut faire fructifier, dans une certaine mesure,
+la <i>Soci&eacute;t&eacute; des Nouveaux Concerts</i>.</p>
+
+<p>Le premier concert du th&eacute;&acirc;tre du Ch&acirc;teau-d'Eau eut lieu le 23 octobre
+1881, vingt ans apr&egrave;s la cr&eacute;ation des <i>Concerts populaires</i> par
+Pasdeloup. Les voyages que Charles Lamoureux avait faits en Allemagne, &agrave;
+Bayreuth notamment, l'avaient d&eacute;j&agrave; int&eacute;ress&eacute; vivement &agrave; l'&#339;uvre
+magistral de Richard Wagner; l'&eacute;tude des partitions n'avait fait
+qu'aviver son admiration. Il s'entoure bient&ocirc;t de jeunes et savants
+compositeurs tr&egrave;s inf&eacute;od&eacute;s au drame lyrique, tels que Chabrier, Vincent
+d'Indy... et, avec leur concours, il s'appr&ecirc;te &agrave; donner les ex&eacute;cutions
+aussi fid&egrave;les que possible des pages grandioses du ma&icirc;tre de Bayreuth.
+Il fera pour Richard Wagner ce que Colonne entreprit en faveur d'Hector
+Berlioz. Le nombre des &#339;uvres fragment&eacute;es qu'il ex&eacute;cuta est trop
+consid&eacute;rable pour pouvoir &ecirc;tre mentionn&eacute;es ici: il suffira de rappeler
+les principales.</p>
+
+<p>Les 12, 19, 26 f&eacute;vrier et 5 mars 1882, il donnait quatre auditions
+superbes du premier acte de <i>Lohengrin</i>. Les interpr&egrave;tes &eacute;taient M<sup>mes</sup>
+Franck-Duvernoy et Gay et MM. Lh&eacute;rie, Plan&ccedil;on, Heuschling et Auguez. Les
+4 et 11 mars 1883 avait lieu le Festival-Wagner.</p>
+
+<p>C'est au th&eacute;&acirc;tre du Ch&acirc;teau-d'Eau que furent ex&eacute;cut&eacute;s pour la premi&egrave;re
+fois le <i>premier acte</i>, puis le <i>deuxi&egrave;me acte</i> de <i>Tristan et Yseult</i>.
+Le 2 mars 1884 avait lieu l'audition du premier acte. Charles Lamoureux
+jugea utile d'indiquer au public le motif qui l'avait amen&eacute; &agrave; &laquo;prendre
+le taureau par les cornes&raquo; en mettant en lumi&egrave;re une des &#339;uvres qui
+passe &agrave; juste titre pour &ecirc;tre celle qui, repr&eacute;sentant le plus
+compl&egrave;tement les id&eacute;es th&eacute;oriques du ma&icirc;tre, se trouve, par son
+audacieuse nouveaut&eacute;, la moins apte &agrave; &ecirc;tre comprise, surtout au concert
+o&ugrave; elle est priv&eacute;e de l'illusion sc&eacute;nique. La notice explicative qu'il
+fit distribuer dans la salle, le jour de l'ex&eacute;cution, indiquera encore
+mieux que nous ne pourrions le faire le but poursuivi par le vaillant
+chef d'orchestre. Nous la citerons donc <i>in extenso</i>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Au moment de faire conna&icirc;tre en France l'une des &#339;uvres les plus
+c&eacute;l&egrave;bres et les plus hardies de Richard Wagner, il ne sera pas
+inutile de donner aux habitu&eacute;s de mes concerts un aper&ccedil;u des
+raisons qui m'ont d&eacute;termin&eacute; &agrave; tenter cette entreprise.</p>
+
+<p>De l'aveu m&ecirc;me de Richard Wagner, <i>Tristan et Yseult</i> est
+l'expression la plus fid&egrave;le et la plus vivante de ses id&eacute;es
+th&eacute;oriques.</p>
+
+<p>&laquo;Malgr&eacute; leur tr&egrave;s haute valeur, les partitions du <i>Vaisseau
+fant&ocirc;me</i>, de <i>Tannh&aelig;user</i> et de <i>Lohengrin</i> ne sont, en effet, que
+les essais d'un g&eacute;nie ignorant encore sa prodigieuse audace. La
+part de la <i>convention</i> y est consid&eacute;rable et Wagner n'h&eacute;site pas &agrave;
+l'avouer. Dans <i>Tristan</i> son id&eacute;al s'est clairement d&eacute;gag&eacute;, et
+l'art nouveau, dont il a &eacute;t&eacute; le fondateur et l'ap&ocirc;tre, s'y affirme
+avec une sinc&eacute;rit&eacute; qui n'admet pas de transaction.</p>
+
+<p>&laquo;Si la partition de <i>Tristan</i> nous apporte la forme derni&egrave;re et
+d&eacute;finitive de l'art de Wagner, on peut dire que, d'un autre c&ocirc;t&eacute;,
+c'est son &#339;uvre la plus th&eacute;&acirc;trale<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Tout ceci &eacute;tant expos&eacute; sans r&eacute;ticences, on se demandera, comme je
+me le suis demand&eacute; moi-m&ecirc;me, s'il n'est pas t&eacute;m&eacute;raire de faire
+entendre au concert une partition qui r&eacute;clame si imp&eacute;rieusement
+l'illusion de la sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>&laquo;Je r&eacute;pondrai tout d'abord que j'ai eu confiance dans l'esprit
+ouvert et tol&eacute;rant de mes compatriotes. J'ai compt&eacute;, je l'avoue,
+qu'ils arriveraient &agrave; suppl&eacute;er par un effort de leur imagination &agrave;
+l'absence de l'illusion sc&eacute;nique. Cet effort, je t&acirc;cherai de le
+seconder, autant qu'il est en mon pouvoir, par un programme
+d&eacute;taill&eacute;, sur lequel on pourra suivre, pas &agrave; pas, les mouvements de
+la sc&egrave;ne. Je consid&egrave;re donc l'audition que je donne comme une sorte
+de r&eacute;p&eacute;tition de la musique (abstraction faite du travail de la
+mise en sc&egrave;ne), r&eacute;p&eacute;tition &agrave; laquelle le public serait admis par
+une exception toute sp&eacute;ciale.</p>
+
+<p>&laquo;Une deuxi&egrave;me raison, et celle-l&agrave; &agrave; mes yeux est d&eacute;cisive, c'est
+que, dans l'&eacute;tat actuel de notre th&eacute;&acirc;tre musical, on ne peut
+pr&eacute;voir &agrave; quel moment les conceptions dramatiques de Wagner&mdash;je
+parle bien entendu de celles de la derni&egrave;re mani&egrave;re&mdash;trouveront une
+interpr&eacute;tation digne d'elles, sur l'une de nos grandes sc&egrave;nes
+parisiennes. Il faut bien alors qu'on se risque &agrave; les donner au
+concert.</p>
+
+<p>&laquo;C'est pour ces motifs que je me suis d&eacute;cid&eacute; &agrave; faire entendre le
+premier acte de <i>Tristan et Yseult</i> aux habitu&eacute;s de mes s&eacute;ances
+musicales. Si cet essai r&eacute;ussit, comme j'ai lieu de l'esp&eacute;rer, je
+me propose de poursuivre l'exp&eacute;rience et de faire conna&icirc;tre
+successivement les grandes compositions d'un ma&icirc;tre, dont on a pu
+discuter les r&eacute;formes audacieuses, mais dont tout le monde,
+aujourd'hui, s'accorde &agrave; reconna&icirc;tre l'incontestable g&eacute;nie.&raquo;</p></div>
+
+<p>Nous partageons enti&egrave;rement l'opinion de Charles Lamoureux et nous
+estimons que les auditions au concert des &#339;uvres de Richard Wagner,
+malgr&eacute; leur c&ocirc;t&eacute; imparfait, eu &eacute;gard &agrave; leur s&eacute;paration du cadre o&ugrave; elles
+devraient &ecirc;tre ench&acirc;ss&eacute;es, ont eu pour r&eacute;sultat d'habituer le public &agrave;
+la phras&eacute;ologie wagn&eacute;rienne.</p>
+
+<p>La preuve en est que l'on est arriv&eacute; &agrave; accepter des pages qui,
+autrefois, dans l'enceinte des Concerts populaires, avaient soulev&eacute; de
+terribles temp&ecirc;tes et que l'audition du premier acte de <i>Tristan et
+Yseult</i> n'aurait pas &eacute;t&eacute; accueillie aussi favorablement au th&eacute;&acirc;tre du
+Ch&acirc;teau-d'Eau, si les auditeurs n'y avaient &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute;s par l'&eacute;tude des
+premi&egrave;res pages du ma&icirc;tre. C'est ainsi que nous verrons plus tard
+<i>Lohengrin</i> r&eacute;ussir soit &agrave; l'&Eacute;den, soit &agrave; l'Op&eacute;ra, alors que
+<i>Tannh&aelig;user</i> avait &eacute;chou&eacute;, le 13 mars 1861, dans cette derni&egrave;re
+enceinte, faute d'une initiation suffisante. Nous savons qu'on
+objectera, non sans raison, que la cabale avait jou&eacute; un r&ocirc;le important
+dans la chute de <i>Tannh&aelig;user</i> &agrave; l'Op&eacute;ra; mais nous croyons aussi que, si
+le public musicien d'alors avait &eacute;t&eacute; mieux pr&eacute;par&eacute; &agrave; l'intelligence de
+cette belle &#339;uvre, il aurait fini par imposer silence aux d&eacute;tracteurs de
+parti pris.</p>
+
+<p>L'ex&eacute;cution du premier acte de <i>Tristan et Yseult</i> &eacute;tait un acte
+d'audace, qui fut couronn&eacute; de succ&egrave;s. L'interpr&eacute;tation avait &eacute;t&eacute;
+excellente gr&acirc;ce &agrave; la vaillance de l'orchestre et des ch&#339;urs, au talent
+de M<sup>mes</sup> Montalba (Yseult), Boidin-Puisais (Brangaine), MM. Van Dyck
+(Tristan), Blauwaert (Kourvenal) et Georges Maugui&egrave;re (un jeune
+matelot). L'accueil fait &agrave; cette belle tentative engagea Lamoureux &agrave;
+donner trois nouvelles auditions les 9, 16 et 23 mars 1884. On peut dire
+qu'elles consacr&egrave;rent en France, d'une mani&egrave;re encore plus &eacute;clatante,
+l'&#339;uvre de Richard Wagner.</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e suivante, le 8 f&eacute;vrier 1885, fut repris le premier acte de
+<i>Tristan et Yseult</i>; puis, les 1<sup>er</sup> et 8 mars 1885, eurent lieu les
+premi&egrave;re et seconde auditions du deuxi&egrave;me acte du m&ecirc;me drame, jusqu'&agrave;
+l'entr&eacute;e du Roi Marke. (Interpr&egrave;tes: M<sup>mes</sup> Montalba, Boidin-Puisais et
+M. Van Dyck.)</p>
+
+<p>Le 14 f&eacute;vrier 1886, M<sup>me</sup> Brunet-Lafleur et M. Van Dyck chantaient le
+premier acte de la <i>Valkyrie</i>, &agrave; l'exception de la sc&egrave;ne deuxi&egrave;me avec
+Hunding; cette audition fut suivie de plusieurs autres.</p>
+
+<p>En dehors de ces pages principales, nous citerons les ex&eacute;cutions
+suivantes: Ouvertures de <i>Rienzi</i>, du <i>Vaisseau fant&ocirc;me</i>, des <i>Ma&icirc;tres
+chanteurs</i>, de <i>Tannh&aelig;user</i>, de <i>Faust</i>...; fragments des <i>Ma&icirc;tres
+chanteurs</i>, ch&#339;ur des fileuses du <i>Vaisseau fant&ocirc;me</i>, marche et ch&#339;ur
+des fian&ccedil;ailles de <i>Lohengrin</i>, pr&eacute;ludes de <i>Parsifal</i> et de <i>Tristan et
+Yseult</i>, marche fun&egrave;bre du <i>Cr&eacute;puscule des Dieux</i>, <i>Grande marche de
+f&ecirc;te</i> compos&eacute;e pour la c&eacute;l&eacute;bration du centenaire de l'ind&eacute;pendance des
+&Eacute;tats-Unis, <i>Siegfried's Idyll</i>, fragments de <i>Lohengrin</i> avec M<sup>me</sup>
+Brunet-Lafleur et M. Van Dyck, <i>Chevauch&eacute;e des Valkyries</i> avec orchestre
+seul, l'Enchantement du Vendredi saint de <i>Parsifal</i>, les Murmures de la
+For&ecirc;t de <i>Siegfried</i>, etc...</p>
+
+<p>Cette liste forc&eacute;ment incompl&egrave;te suffit &agrave; prouver quels efforts fit
+Charles Lamoureux, d&egrave;s la cr&eacute;ation de la Soci&eacute;t&eacute; des nouveaux concerts,
+en 1881, au th&eacute;&acirc;tre du Ch&acirc;teau-d'Eau, pour mettre en pleine lumi&egrave;re
+l'&#339;uvre de Richard Wagner. Tout en faisant remonter &agrave; Pasdeloup la
+gloire d'avoir &eacute;t&eacute; le premier pionnier et d'avoir fray&eacute; la route &agrave; ses
+successeurs, il faut bien reconna&icirc;tre que c'est &agrave; Charles Lamoureux
+qu'on doit, en France, la divulgation, dans des conditions absolument
+artistiques, des belles cr&eacute;ations du ma&icirc;tre de Bayreuth.</p>
+
+<p>Entre temps, il venait se joindre &agrave; la phalange des n&eacute;ophytes qui se
+r&eacute;unissaient au &laquo;<i>Petit-Bayreuth</i>&raquo;, fond&eacute; vers 1884 et 1885 par un
+passionn&eacute; de Richard Wagner, notre ami A. Lascoux, possesseur d'une des
+biblioth&egrave;ques wagn&eacute;riennes les plus compl&egrave;tes qui existent. C'&eacute;tait
+l'&eacute;poque des voyages &agrave; la d&eacute;couverte &agrave; travers les &#339;uvres de la derni&egrave;re
+p&eacute;riode, qu'on ne pouvait encore entendre en France. Les r&eacute;unions
+avaient lieu soit chez le fondateur, soit chez M<sup>me</sup> Pelouse en son bel
+h&ocirc;tel de la rue de l'Universit&eacute;, soit &agrave; l'atelier du peintre Toch&eacute;, le
+d&eacute;corateur de Chenonceaux, soit encore &agrave; la salle de la Soci&eacute;t&eacute;
+d'encouragement pour l'industrie nationale, rue de Rennes, 44. Quels
+enthousiasmes et quelles joies lorsque le petit orchestre arrivait &agrave;
+mettre &agrave; peu pr&egrave;s au point, &agrave; la s&eacute;ance du 31 mai 1885, des pages comme
+les premier, deuxi&egrave;me et troisi&egrave;me actes de <i>Parsifal</i>, arrang&eacute;s par M.
+E. Humperdink, ou &laquo;Siegfried Idyll&raquo;....!</p>
+
+<p>Lamoureux et Garcin s'&eacute;taient charg&eacute;s des modestes parties d'altos; les
+timbales &eacute;taient tenues par Vincent d'Indy (excusez du peu, aurait dit
+Rossini),&mdash;les pianos par Luzzato, Grattery et L. Leroy, ancien
+secr&eacute;taire du Th&eacute;&acirc;tre lyrique sous la direction Pasdeloup, ce fanatique
+wagn&eacute;rien pr&eacute;matur&eacute;ment enlev&eacute; &agrave; l'affection de ses amis,&mdash;les violons
+par Boisseau, Laforge, H. Imbert, Gatellier, David, etc...,&mdash;les altos
+par Warnecke, Witt, J. Garcin, Ch. Lamoureux,&mdash;les violoncelles par
+Biloir, A. Imbert, Jimenez, H. Becker et Burger&mdash;les contrebasses par
+Charpentier et Roubi&eacute;,&mdash;la fl&ucirc;te par Donjon,&mdash;le hautbois par
+Tri&eacute;bert,&mdash;la clarinette par Turban,&mdash;le basson par Dihau,&mdash;les cors par
+Reine et Halary,&mdash;la trompette par Teste,&mdash;la harpe par Marie Colmer.</p>
+
+<p>Ces s&eacute;ances si int&eacute;ressantes du &laquo;<i>Petit-Bayreuth</i>&raquo; se prolong&egrave;rent
+jusqu'en 1887. Tour &agrave; tour y assist&egrave;rent nombre de personnalit&eacute;s
+artistiques: M<sup>lle</sup> A. Holm&egrave;s, MM. Carolus-Duran, Fantin Latour, de
+Liphart, Adolphe Jullien, A. Pigeon, Pasdeloup, Ma&icirc;tre, Messager, E.
+Chabrier, de Baligand, Orville, Bouchez, etc...</p>
+
+<p>Dans une des derni&egrave;res s&eacute;ances, le 16 juin 1887, avaient lieu les
+ex&eacute;cutions du deuxi&egrave;me tableau du troisi&egrave;me acte de <i>Parsifal</i>
+(Amfortas: M. Perreau.&mdash;Parsifal: M. Cougoul), de la troisi&egrave;me sc&egrave;ne du
+troisi&egrave;me acte (fragment) de <i>Tannh&aelig;user</i> (M. Cougoul),&mdash;de la sc&egrave;ne
+finale du <i>Cr&eacute;puscule des Dieux</i> (M<sup>me</sup> Hellman),&mdash;de la premi&egrave;re sc&egrave;ne
+(fragment) de l'<i>Or du Rhin</i>,&mdash;et du <i>R&ecirc;ve</i>, m&eacute;lodie pour violon avec
+orchestre, premi&egrave;re esquisse de l'Hymne &agrave; la nuit (<i>Tristan et Yseult</i>,
+deuxi&egrave;me acte) ex&eacute;cut&eacute;e par Maurin.</p>
+
+<p>Le peintre de Liphart s'amusait &agrave; croquer &agrave; la plume la silhouette de
+plusieurs artistes: celle qu'il fit de Lamoureux et qui est rest&eacute;e entre
+les mains de Lascoux est des plus ressemblantes.</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>Ce fut en 1885, le 8 novembre, que Lamoureux transporta le si&egrave;ge de la
+Soci&eacute;t&eacute; des nouveaux concerts du th&eacute;&acirc;tre du Ch&acirc;teau-d'Eau &agrave;
+l'&Eacute;den,&mdash;puis, le 30 octobre 1887, de l'&Eacute;den au Cirque d'&Eacute;t&eacute;. La vogue
+l'y suivit et les amateurs, appartenant &agrave; la classe riche, se montr&egrave;rent
+empress&eacute;s &agrave; suivre les s&eacute;ances de musique symphonique.</p>
+
+<p>Avant de rem&eacute;morer les &#339;uvres principales qui y furent donn&eacute;es, nous
+parlerons d'une tentative qui est et sera peut-&ecirc;tre le point culminant
+de la carri&egrave;re artistique du musicien, dont nous avons entrepris
+d'esquisser la physionomie.</p>
+
+<p>Charles Lamoureux s'&eacute;tait pris d'une profonde admiration pour l'&#339;uvre de
+Richard Wagner; il en avait donn&eacute; d&eacute;j&agrave; des preuves incontestables en
+faisant interpr&eacute;ter dans les concerts dirig&eacute;s par lui les fragments des
+plus belles cr&eacute;ations du ma&icirc;tre. Le but qu'il poursuivait &eacute;tait de
+communiquer son enthousiasme &agrave; ses compatriotes et de r&eacute;v&eacute;ler au public
+fran&ccedil;ais un art d'essence absolument sup&eacute;rieure. Mais les &#339;uvres
+fragment&eacute;es ex&eacute;cut&eacute;es jusqu'&agrave; ce jour par son orchestre lui paraissaient
+insuffisantes pour accuser le relief de ces &#339;uvres grandioses, cr&eacute;&eacute;es
+absolument pour la sc&egrave;ne et dont la puissance (musique, po&eacute;sie,
+peinture, mimique) ne pouvait arriver &agrave; son <i>summum</i> d'expension que
+dans le cadre imagin&eacute; par leur auteur.</p>
+
+<p>Certes, il &eacute;tait impossible de songer &agrave; un th&eacute;&acirc;tre machin&eacute; comme celui
+de Bayreuth; c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; l'id&eacute;al.</p>
+
+<p>&Agrave; d&eacute;faut de ce temple de l'art musical, Lamoureux tourne ses vues vers
+l'&Eacute;den et, apr&egrave;s avoir conclu les trait&eacute;s n&eacute;cessaires avec les
+propri&eacute;taires, il se met courageusement &agrave; l'&#339;uvre et pr&eacute;pare la mise en
+sc&egrave;ne de <i>Lohengrin</i>. Il se lance dans cette entreprise audacieuse avec
+ses propres ressources.</p>
+
+<p>En dehors des difficult&eacute;s inh&eacute;rentes &agrave; la r&eacute;union des &eacute;l&eacute;ments
+artistiques devant concourir &agrave; l'ex&eacute;cution la plus parfaite d'un drame
+lyrique n'ayant que de faibles attaches avec les traditions de l'ancien
+op&eacute;ra, il y avait &agrave; proc&eacute;der &agrave; l'installation d'un th&eacute;&acirc;tre encombr&eacute; par
+un mat&eacute;riel absolument diff&eacute;rent de celui dont la n&eacute;cessit&eacute; s'imposait.
+Rien n'arr&ecirc;ta le vaillant chef d'orchestre: il avait trouv&eacute;, il est
+vrai, pour l'aider dans une t&acirc;che aussi ardue, un jeune compositeur de
+premier ordre, un fervent adepte de la r&eacute;volution op&eacute;r&eacute;e par Richard
+Wagner avec le drame musical, Vincent d'Indy. Il lui confia la direction
+des &eacute;tudes chorales et de la musique de sc&egrave;ne. On sait quel admirable
+parti l'auteur de la <i>Trilogie de Wallenstein</i> tira de ses choristes
+qui, d&egrave;s le d&eacute;but, avaient &eacute;t&eacute; tellement d&eacute;sorient&eacute;s qu'ils avaient
+d&eacute;clar&eacute; impossible &agrave; chanter le ch&#339;ur si mouvement&eacute; peignant le brouhaha
+et l'inqui&eacute;tude de la foule &agrave; l'arriv&eacute;e du cygne.</p>
+
+<p>Depuis le 27 janvier 1887, Vincent d'Indy avait fait quarante-six
+r&eacute;p&eacute;titions de ch&#339;urs au foyer, six ensembles, vingt r&eacute;p&eacute;titions en
+sc&egrave;ne au piano, cinq avec orchestre et deux r&eacute;p&eacute;titions g&eacute;n&eacute;rales.</p>
+
+<p>Tout marchait donc &agrave; souhait et, le 20 avril, Lamoureux avait adress&eacute; au
+r&eacute;dacteur en chef du <i>Figaro</i> une lettre expliquant les motifs qui
+l'avaient amen&eacute; &agrave; s'abstenir de convier la presse &agrave; une r&eacute;p&eacute;tition
+g&eacute;n&eacute;rale, lorsque survint sur la fronti&egrave;re franco-allemande l'incident
+de Pagny.</p>
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; Lamoureux avait song&eacute; &agrave; monter <i>Lohengrin</i> &agrave; l'&Eacute;den, il ne
+pouvait pr&eacute;voir que nos relations avec l'Allemagne deviendraient plus
+tendues. Ne travaillant qu'au point de vue de l'art, il n'avait pas eu
+&agrave; se pr&eacute;occuper de questions touchant &agrave; la politique. La malheureuse
+affaire Schn&aelig;bel&eacute; venait subitement arr&ecirc;ter tous ses travaux,
+compromettre peut-&ecirc;tre l'avenir de son entreprise et engloutir les
+capitaux qu'il y avait consacr&eacute;s. D'autre part, tous ceux qui, par un
+patriotisme mal entendu, par esprit de rancune ou de jalousie, avaient
+complot&eacute; la mise en interdiction de <i>Lohengrin</i> &agrave; l'&Eacute;den, se
+r&eacute;jouissaient de cet &eacute;chec.</p>
+
+<p>Le 25 avril 1887, Charles Lamoureux, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; mand&eacute; chez le
+pr&eacute;sident du Conseil, M. Goblet, se trouvait forc&eacute; d'annoncer &agrave; tous les
+journaux que, dans les circonstances actuelles, il avait d&eacute;cid&eacute;
+l'ajournement de la repr&eacute;sentation de <i>Lohengrin</i>.</p>
+
+<p>Cet ajournement ne fut que momentan&eacute;. Les difficult&eacute;s politiques qui
+s'&eacute;taient &eacute;lev&eacute;es du c&ocirc;t&eacute; de l'Est ayant eu &agrave; bref d&eacute;lai un heureux
+d&eacute;nouement, il n'y avait plus de motifs pour retarder la repr&eacute;sentation
+d'une &#339;uvre que tous les v&eacute;ritables artistes attendaient avec
+impatience.</p>
+
+<p>Le 3 mai 1887, <i>Lohengrin</i> voyait, pour la premi&egrave;re fois en France, les
+feux de la rampe. Ceux qui ont eu le bonheur d'assister &agrave; cette unique
+repr&eacute;sentation ont remport&eacute; le souvenir ineffa&ccedil;able d'une interpr&eacute;tation
+hors ligne<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, qui amena bien des conversions et qui fit dire &agrave; un
+critique, paraphrasant le mot d'un prince spirituel et bon, <i>qui ne
+craignait pas la musique</i>; &laquo;Rien n'est chang&eacute; en France; il n'y a qu'un
+chef-d'&#339;uvre de plus.&raquo;</p>
+
+<p>Il y avait cependant ceci de chang&eacute;, c'est que la tentative faite par
+Lamoureux devait porter plus tard ses fruits et qu'elle pr&eacute;ludait &agrave;
+l'introduction des &#339;uvres dramatiques de Richard Wagner sur la sc&egrave;ne
+fran&ccedil;aise, tant &agrave; Paris qu'en province.</p>
+
+<p>Les manifestations ridicules et regrettables qui eurent lieu aux abords
+du th&eacute;&acirc;tre de l'&Eacute;den le soir de la premi&egrave;re repr&eacute;sentation de
+<i>Lohengrin</i> d&eacute;termin&egrave;rent Lamoureux &agrave; abandonner la partie. Voici la
+lettre qu'il adressa le 5 mai 1887 au r&eacute;dacteur en chef du <i>Figaro</i>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;J'ai l'honneur de vous informer que je renonce d&eacute;finitivement &agrave;
+donner des repr&eacute;sentations de <i>Lohengrin</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai pas &agrave; qualifier les manifestations qui se produisent,
+apr&egrave;s l'accueil fait par la presse et le public &agrave; l'&#339;uvre que, dans
+l'int&eacute;r&ecirc;t de l'art, j'ai fait repr&eacute;senter &agrave; mes risques et p&eacute;rils
+sur une sc&egrave;ne fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>&laquo;C'est pour des raisons d'un ordre sup&eacute;rieur que je m'abstiens,
+avec la conscience d'avoir agi exclusivement en artiste et avec la
+certitude d'&ecirc;tre approuv&eacute; par tous les honn&ecirc;tes gens.&raquo;</p></div>
+
+<p>N'insistons pas plus qu'il ne convient sur cette malheureuse affaire.
+Nous n'en tirerons qu'une conclusion: est-il admissible qu'une minorit&eacute;
+fort born&eacute;e et compos&eacute;e de personnalit&eacute;s, dont les &eacute;l&eacute;ments seraient
+faciles &agrave; &eacute;tablir<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, puisse entraver la libert&eacute; d'une majorit&eacute;
+intelligente, ayant le d&eacute;sir d'entendre, dans une salle absolument
+priv&eacute;e, une &#339;uvre d'art de la plus grande beaut&eacute; et ne pouvant qu'avoir
+une heureuse influence sur l'avenir musical?&mdash;Si cette th&egrave;se &eacute;tait
+admise, ce serait la porte ouverte &agrave; tous les abus. On l'a bien vu plus
+tard. La police aurait d&ucirc;, d&egrave;s le premier jour, maintenir l'ordre dans
+la rue, comme elle le fit post&eacute;rieurement, lors de la premi&egrave;re
+repr&eacute;sentation de <i>Lohengrin</i> &agrave; l'Op&eacute;ra: les quelques &eacute;nergum&egrave;nes, dont
+une partie &eacute;tait soudoy&eacute;e, se seraient retir&eacute;s et Lamoureux aurait pu
+donner suite imm&eacute;diatement &agrave; sa belle tentative. Mais il devait prendre
+sa revanche, plus tard, &agrave; l'Acad&eacute;mie Nationale de musique.</p>
+
+<p>Non content d'avoir tu&eacute; son entreprise, on voulait ternir son honneur:
+on l'accusait d'avoir re&ccedil;u de l'argent de provenance allemande, alors
+qu'il &eacute;tait absolument seul &agrave; supporter le poids du d&eacute;ficit r&eacute;sultant de
+la cessation brusque de sa tentative. Il n'eut qu'une ressource, celle
+de diriger des poursuites contre les journaux qui cherch&egrave;rent &agrave; le
+diffamer. Il expliqua lui-m&ecirc;me cette situation dans une lettre adress&eacute;e
+le 12 mai 1887 au r&eacute;dacteur en chef de l'<i>&Eacute;v&eacute;nement</i>.</p>
+
+<p>Mais une manifestation &eacute;clatante, destin&eacute;e &agrave; venger Lamoureux des
+perfides et sottes accusations port&eacute;es contre lui, se pr&eacute;parait; elle
+devait &ecirc;tre encore pour le vaillant chef d'orchestre un t&eacute;moignage de
+sympathie et d'encouragement.</p>
+
+<p>Un banquet, qui lui fut offert le 16 mai 1887 dans les salons de l'H&ocirc;tel
+continental, r&eacute;unissait l'&eacute;lite des artistes et des personnalit&eacute;s
+s'int&eacute;ressant &agrave; l'art musical. Il nous para&icirc;t utile de reproduire, au
+point de vue de l'histoire musicale, les discours qui furent prononc&eacute;s;
+ils indiquent tr&egrave;s nettement la situation.</p>
+
+<p>&Eacute;douard Schur&eacute;, l'auteur du <i>Drame musical</i>, de l'<i>Histoire du Lied</i>...,
+un des premiers et fervents admirateurs de Richard Wagner, apr&egrave;s avoir
+remerci&eacute; les ma&icirc;tres &eacute;minents, les artistes et les membres de la presse
+qui &eacute;taient venus se joindre &agrave; la manifestation, a lu l'adresse r&eacute;dig&eacute;e
+en commun et qui &eacute;tait ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;La repr&eacute;sentation de <i>Lohengrin</i> du 3 mai 1887 a &eacute;t&eacute; une victoire
+&eacute;clatante. Ceux qui y ont applaudi vous envoient cette adresse
+comme une protestation et comme un hommage: protestation contre
+ceux qui ont emp&ecirc;ch&eacute; votre entreprise en la d&eacute;naturant; hommage &agrave;
+celui qui, en nous r&eacute;v&eacute;lant un chef-d'&#339;uvre, a bien m&eacute;rit&eacute; de
+l'art.</p>
+
+<p>&laquo;Les soussign&eacute;s consid&egrave;rent comme un devoir de vous f&eacute;liciter
+hautement de votre action courageuse et d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e. Ils vous
+affirment leur sympathie dans l'&eacute;preuve pr&eacute;sente. Ils seront avec
+vous quand vous reprendrez votre &#339;uvre et sont s&ucirc;rs de la victoire
+finale.&raquo;</p></div>
+
+<p>Puis, d'une voix vibrante et avec la cr&acirc;nerie qui lui est propre, Ernest
+Reyer pronon&ccedil;a les paroles suivantes:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 4em;">&laquo;Mon cher Lamoureux,</span></p>
+
+<p>&laquo;Nous vous devons &agrave; vous qui nous avez fait applaudir, entour&eacute; de
+tout le prestige d'une ex&eacute;cution incomparable, l'un des
+chefs-d'&#339;uvre de la musique moderne, nous vous devons une des plus
+grandes joies, une des &eacute;motions les plus vives que nous ayons
+jamais ressenties.&mdash;Vous nous avez donn&eacute; une f&ecirc;te musicale superbe,
+que l'on a improprement appel&eacute;e &laquo;une f&ecirc;te sans lendemain&raquo;.
+Peut-&ecirc;tre cette f&ecirc;te m&eacute;morable n'aura-t-elle son lendemain que dans
+un avenir plus ou moins &eacute;loign&eacute;; mais elle l'aura, nous en sommes
+intimement convaincus.</p>
+
+<p>&laquo;Et voil&agrave; pourquoi il ne faut pas que la d&eacute;termination que vous
+avez prise soit irr&eacute;vocable; voil&agrave; pourquoi, au nom de tous ceux
+qui sont ici et de tous ceux qui regretteront de ne pas y &ecirc;tre
+venus, je vous adjure de ne pas laisser tomber ce b&acirc;ton de
+commandement, que vous savez tenir d'une main si vaillante et si
+hardie. Les vrais artistes, les vrais amis de l'art, ceux qui ne
+nient ni le progr&egrave;s ni la lumi&egrave;re, sont avec vous. Permettez-moi,
+mon cher Lamoureux, de mettre dans le toast que je vous porte un
+&eacute;lan de reconnaissance, un t&eacute;moignage de haute estime et de sinc&egrave;re
+amiti&eacute;.&raquo;</p></div>
+
+<p>Charles Lamoureux r&eacute;pondit en ces termes:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 4em;">&laquo;Messieurs,</span></p>
+
+<p>&laquo;Je suis tr&egrave;s &eacute;mu et tr&egrave;s profond&eacute;ment touch&eacute; du t&eacute;moignage de
+sympathie que vous me donnez aujourd'hui.</p>
+
+<p>&laquo;Je puiserai dans le souvenir que je garderai au fond du c&#339;ur une
+force consolatrice contre l'injustice et les &eacute;v&eacute;nements qui
+m'accablent en ce moment et me forcent, momentan&eacute;ment, je l'esp&egrave;re,
+&agrave; renoncer &agrave; la lutte que je soutiens depuis plus de vingt ans pour
+le progr&egrave;s de l'art.</p>
+
+<p>&laquo;J'aurai aussi la consolation d'avoir pu rendre quelques services
+aux compositeurs fran&ccedil;ais, et ceux d'entre eux dont j'ai eu le
+bonheur de soutenir la cause sauront affirmer qu'ils ont trouv&eacute; en
+moi un ami d&eacute;vou&eacute;, sinc&egrave;re et d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Ai-je besoin de vous dire, messieurs, que j'aime ardemment ma
+patrie et que, comme vous, je la veux forte, intelligente et
+victorieuse?</p>
+
+<p>&laquo;Mais si Wagner, &agrave; une &eacute;poque douloureuse, a bless&eacute; maladroitement
+et cruellement notre patriotisme, devons-nous fermer les yeux
+devant la flamme de son g&eacute;nie de po&egrave;te et de musicien, ce g&eacute;nie qui
+est une gloire pour l'humanit&eacute;? Non, je ne le crois pas; car je
+suis de ceux qui veulent le libre-&eacute;change du progr&egrave;s et de la
+lumi&egrave;re, sans oublier, pour cela, les int&eacute;r&ecirc;ts sacr&eacute;s de la patrie.</p>
+
+<p>&laquo;Je bois donc, Messieurs, &agrave; l'ind&eacute;pendance de l'art, &agrave; la libert&eacute;
+de ses manifestations et &agrave; la patrie.&raquo;</p></div>
+
+<p>Enfin, Henri Bauer porta, au nom de la presse, le toast suivant:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 4em;">&laquo;Messieurs,</span></p>
+
+<p>&laquo;Je bois &agrave; Charles Lamoureux, patriote fran&ccedil;ais, je bois &agrave;
+l'artiste croyant et vaillant qui, au prix d'un admirable effort, a
+voulu maintenir &agrave; Paris sa place de capitale de l'art et du monde
+intellectuel. N'est-ce pas le vrai patriotisme que de garder ce
+creuset o&ugrave; l'art de tous les peuples se refondait, se rajeunissait,
+se consacrait.</p>
+
+<p>&laquo;N'est-ce pas du patriotisme que de nous restituer l'art des
+ma&icirc;tres que nous aimons, de Gluck, de Bach, de Beethoven, de
+Berlioz et de Wagner, dont conservent le culte tous les
+compositeurs fran&ccedil;ais assis &agrave; cette table?</p>
+
+<p>&laquo;L'avenir n'est pas loin qui d&eacute;cidera o&ugrave; fut le patriotisme, entre
+celui qui essaya d'&eacute;tendre la mission artistique de la France &agrave;
+travers le monde et ceux qui essayaient de l'enrayer, d'&eacute;touffer
+sous des men&eacute;es obscurantistes l'&#339;uvre musicale.&raquo;</p></div>
+
+<p>Un beau groupe en bronze, &#339;uvre du sculpteur Godebski, repr&eacute;sentant Elsa
+et Lohengrin, fut offert, dans la m&ecirc;me soir&eacute;e, &agrave; Lamoureux.</p>
+
+<p>Comme Bergerat, Ernest Reyer avait bien proph&eacute;tis&eacute;. Ce n'&eacute;tait pas une
+f&ecirc;te sans lendemain que la repr&eacute;sentation de <i>Lohengrin</i> &agrave; l'&Eacute;den: car
+cette superbe cr&eacute;ation devait &ecirc;tre mont&eacute;e plus tard &agrave; l'Op&eacute;ra, sous la
+direction du m&ecirc;me chef d'orchestre. Mais, n'anticipons pas.</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>Nous avons d&eacute;j&agrave; indiqu&eacute; que Lamoureux transporta ses concerts du th&eacute;&acirc;tre
+du Ch&acirc;teau-d'Eau d'abord &agrave; l'&Eacute;den (8 novembre 1885),&mdash;puis de l'&Eacute;den au
+Cirque d'&Eacute;t&eacute; (30 octobre 1887). Nous ne donnerons pas la nomenclature
+des &#339;uvres qu'il a fait ex&eacute;cuter dans ces nouveaux locaux et qui sont,
+en partie du reste, les r&eacute;p&eacute;titions de celles donn&eacute;es par lui au
+Ch&acirc;teau-d'Eau. Il ne se contenta pas de continuer &agrave; propager les &#339;uvres
+de Richard Wagner; mais il s'&eacute;vertua &agrave; r&eacute;pandre les compositions des
+nouveaux venus dans la carri&egrave;re. C'est ainsi que, s'il avait d&eacute;j&agrave; r&eacute;v&eacute;l&eacute;
+au public le talent tr&egrave;s vigoureux d'Emmanuel Chabrier en ex&eacute;cutant sa
+premi&egrave;re &#339;uvre pour orchestre <i>Esp&acirc;na</i>, il exposa une des pages les plus
+marquantes parmi celles dues &agrave; la plume de Vincent d'Indy, la <i>Trilogie
+de Wallenstein</i> d'apr&egrave;s Schiller. Il met &eacute;galement en vedette les noms
+de Gabriel Faur&eacute;, ce tr&egrave;s personnel musicien, G. Marty, G. Charpentier
+et de tant d'autres. Non content de faire conna&icirc;tre des virtuoses
+nouveaux comme le beau contralto de M<sup>lle</sup> Landi, il engagea plusieurs
+artistes &eacute;trangers, la c&eacute;l&egrave;bre Materna, l'admirable interpr&egrave;te des
+&#339;uvres wagn&eacute;riennes,&mdash;Lilli Lehmann et Kalisch. Ce fut &agrave; l'issue d'une
+des s&eacute;ances du Cirque d'&Eacute;t&eacute; (16 mars 1890) que les admirateurs du talent
+de M<sup>me</sup> Materna, pour lui exprimer leur satisfaction et le d&eacute;sir de
+l'applaudir encore et &agrave; Paris et &agrave; Bayreuth, lui firent pr&eacute;sent d'un
+charmant flacon en jaspe, mont&eacute; en argent et enrichi de pierres fines,
+dont l'&eacute;crin portait, grav&eacute;e en lettres d'or, cette l&eacute;gende: &laquo;<span class="smcap">&Agrave; Madame
+Materna.</span>&mdash;Paris 1890.&mdash;<i>L'Arabie n'a rien de meilleur.</i>&mdash;<i>Parsifal</i>
+(premier acte)&raquo;. Charles Lamoureux, qui assistait &agrave; cette manifestation,
+disait &agrave; ceux qui l'entouraient: &laquo;Vous ne pouvez vous imaginer quelle
+charmante et admirable artiste est Madame Materna. Elle s'identifie si
+compl&egrave;tement au r&ocirc;le qu'elle interpr&egrave;te, elle se passionne si vivement
+pour la musique de Wagner, que je l'ai vue souvent s'attendrir au point
+de verser d'abondantes larmes, dans les moments les plus path&eacute;tiques.&raquo;</p>
+
+<p>Lors de l'Exposition universelle de 1889, les diff&eacute;rents orchestres des
+grands concerts de Paris furent appel&eacute;s &agrave; donner des auditions
+officielles dans la salle des f&ecirc;tes du Trocad&eacute;ro. Celle organis&eacute;e par
+Charles Lamoureux (23 mai 1889) ne fut pas la moins brillante. Les
+ch&#339;urs et l'orchestre se composaient de deux cents ex&eacute;cutants.&mdash;Les
+&#339;uvres interpr&eacute;t&eacute;es furent les suivantes: <i>Patrie</i>, ouverture de G.
+Bizet,&mdash;<i>Le D&eacute;sert</i> (premi&egrave;re partie) de F. David,&mdash;<i>Loreley</i>, l&eacute;gende
+symphonique (fragment) de P. et L. Hillemacher,&mdash;<i>Andante</i> de la
+symphonie en <i>r&eacute;</i> mineur de G. Faur&eacute;,&mdash;Duo de <i>B&eacute;atrice et B&eacute;n&eacute;dict</i> de
+Berlioz,&mdash;Sc&egrave;ne de la <i>Conjuration de Vell&eacute;da</i>, de Ch. Lenepveu,&mdash;Le
+<i>Camp de Wallenstein</i> de V. d'Indy,&mdash;<i>&Egrave;ve</i>, myst&egrave;re (premi&egrave;re partie) de
+Massenet,&mdash;<i>Matin&eacute;e de Printemps</i> de G. Marty,&mdash;<i>Genevi&egrave;ve</i>, l&eacute;gende
+fran&ccedil;aise de W. Chaumet,&mdash;<i>La Mer</i>, ode-symphonie de V.
+Jonci&egrave;res,&mdash;<i>Esp&acirc;na</i> de E. Chabrier.</p>
+
+<p>En mai 1890, Charles Lamoureux &eacute;pousait, en secondes noces, la
+cantatrice qui avait interpr&eacute;t&eacute; avec tant de gr&acirc;ce et de talent, dans
+les concerts dirig&eacute;s par lui, les belles pages des ma&icirc;tres, M<sup>me</sup> veuve
+Armand-Roux (Brunet-Lafleur).</p>
+
+<p>&Eacute;tendant l'id&eacute;e qu'avait eue Pasdeloup de faire entendre son orchestre
+dans plusieurs villes de France, Charles Lamoureux r&eacute;solut
+d'entreprendre avec sa vaillante phalange une tourn&eacute;e artistique &agrave;
+l'&eacute;tranger, en Hollande et en Belgique. Au commencement de septembre
+1890, il fit annoncer dans la presse que cette tourn&eacute;e aurait lieu, sous
+les auspices de l'impr&eacute;sario Schurman, du 16 au 31 octobre 1890 &agrave; la
+Haye, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, Gand, Li&egrave;ge et Bruxelles.</p>
+
+<p>Cette exp&eacute;dition musicale en N&eacute;erlande et en Flandre fut un v&eacute;ritable
+triomphe. &Agrave; Amsterdam, o&ugrave; existent cependant des phalanges
+instrumentales merveilleusement organis&eacute;es et que nous avons pu
+appr&eacute;cier, le succ&egrave;s fut prodigieux. Les cinq concerts, donn&eacute;s dans la
+Venise du Nord, rapport&egrave;rent quarante-quatre mille francs et les trois
+autres &agrave; la Haye trente mille.</p>
+
+<p>En Belgique, &agrave; Bruxelles notamment, l'enthousiasme ne fut pas moins
+grand. Toutefois, plusieurs <i>dilettanti</i> auraient d&eacute;sir&eacute; que Lamoureux
+fit une plus large place, dans ses programmes, &agrave; l'&Eacute;cole fran&ccedil;aise. On
+releva, d'autre part, d'une mani&egrave;re fort intelligente, &agrave; c&ocirc;t&eacute; des
+qualit&eacute;s incontestables de pr&eacute;cision et de fermet&eacute; dans le rythme, dues
+&agrave; une discipline rigoureuse, des d&eacute;fauts qui en sont la contre-partie,
+c'est-&agrave;-dire la s&eacute;cheresse et la duret&eacute;, surtout dans les puissantes
+pages de Richard Wagner, o&ugrave; il aurait fallu plus de passion, de
+v&eacute;h&eacute;mence et d'<i>emballement</i>!<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a></p>
+
+<p>Le coup de ma&icirc;tre d'une direction un peu discr&eacute;dit&eacute;e fut celui qui
+consista, de la part de MM. Ritt et Gailhard, &agrave; monter <i>in extremis
+Lohengrin</i> &agrave; l'Acad&eacute;mie Nationale de musique. C'&eacute;tait, d'une part,
+terminer brillamment leur carri&egrave;re et, d'autre part, ouvrir la voie,
+dans un sens plus large que par le pass&eacute;, &agrave; leurs successeurs. Vianesi
+venait de quitter le b&acirc;ton de chef d'orchestre; il fallait lui trouver
+un successeur et on choisit le directeur des Nouveaux Concerts, en lui
+octroyant les pouvoirs les plus illimit&eacute;s. Ce furent tr&egrave;s probablement
+cette autorit&eacute;, &agrave; lui conc&eacute;d&eacute;e sans restrictions, et aussi le d&eacute;sir de
+continuer l'&#339;uvre qu'il avait si bien commenc&eacute;e &agrave; l'&Eacute;den qui engag&egrave;rent
+Lamoureux &agrave; accepter les offres de la direction de l'Op&eacute;ra. S'il
+n'obtint pas des ex&eacute;cutants et des choristes des r&eacute;sultats aussi
+satisfaisants que ceux atteints &agrave; l'&Eacute;den, il faut cependant constater
+que ses efforts aboutirent &agrave; un succ&egrave;s et que les repr&eacute;sentations de
+<i>Lohengrin</i> &agrave; l'Op&eacute;ra furent de celles qui peuvent compter parmi les
+plus belles de la direction Ritt et Gailhard. La premi&egrave;re, apr&egrave;s
+quelques atermoiements, eut lieu le 16 septembre 1891.</p>
+
+<p>Le cadre de cette &eacute;tude ne nous permet pas d'entrer dans de longs
+d&eacute;veloppements; nous insisterons seulement sur quelques points.</p>
+
+<p>Les m&ecirc;mes folies, qui s'&eacute;taient produites aux portes de l'&Eacute;den, se
+renouvel&egrave;rent sur la place de l'Op&eacute;ra. Dans la salle quelques
+&eacute;nergum&egrave;nes, dont un restera l&eacute;gendaire<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, cherch&egrave;rent &agrave; emp&ecirc;cher
+l'ex&eacute;cution. Mais, cette fois, les mesures de police &eacute;taient
+admirablement prises et toute vell&eacute;it&eacute; de manifestation fut r&eacute;prim&eacute;e si
+vigoureusement que les meneurs s'&eacute;vanouirent comme par enchantement et
+que victoire resta au <i>Cygne</i>. La Presse fut tr&egrave;s favorable &agrave; l'&#339;uvre et
+les repr&eacute;sentations de <i>Lohengrin</i> &agrave; l'Op&eacute;ra furent assur&eacute;es d'un succ&egrave;s
+durable.</p>
+
+<p>En ce qui concerne l'ex&eacute;cution, Charles Lamoureux se refusa &agrave; maintenir
+dans l'op&eacute;ra de Wagner les coupures qui avaient &eacute;t&eacute; un peu impos&eacute;es au
+ma&icirc;tre, depuis les premi&egrave;res repr&eacute;sentations de Weimar. Nous pourrions
+rappeler cependant que Wagner avait lui-m&ecirc;me reconnu la n&eacute;cessit&eacute; de
+supprimer la seconde partie dans le r&eacute;cit du Chevalier au troisi&egrave;me
+acte.&mdash;&laquo;Je me suis souvent ex&eacute;cut&eacute; &agrave; moi-m&ecirc;me ce r&eacute;cit, &eacute;crivait Wagner
+&agrave; Liszt, et je me suis convaincu que la seconde partie devait
+n&eacute;cessairement produire du froid. Ce passage devra donc &ecirc;tre supprim&eacute;
+dans la partition et le po&egrave;me.&raquo; C'est du reste ce qui a &eacute;t&eacute; fait<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
+
+<p>&Agrave; Weimar, lorsque <i>Lohengrin</i> fut mont&eacute; sous la direction de Liszt et du
+Kapellmeister Genast, la premi&egrave;re repr&eacute;sentation n'avait pas dur&eacute; moins
+de cinq heures. Cette longueur avait effray&eacute; R. Wagner lui-m&ecirc;me et il
+&eacute;crivit imm&eacute;diatement &agrave; Liszt pour lui expliquer que le ralentissement
+avait d&ucirc; se produire dans les <i>r&eacute;citatifs</i>; et, &agrave; ce propos, il donne
+les indications les plus pr&eacute;cises sur la fa&ccedil;on de dire <i>son</i> r&eacute;citatif:
+&laquo;.......Nulle part, dans la partition de <i>Lohengrin</i>, je n'ai &eacute;crit dans
+les parties de chant le mot &laquo;r&eacute;citatif&raquo;. Les chanteurs ne doivent pas
+savoir qu'il y a des r&eacute;citatifs. Je me suis, au contraire, efforc&eacute; de
+mesurer et de marquer l'expression parl&eacute;e du langage avec tant de s&ucirc;ret&eacute;
+et une telle pr&eacute;cision que le chanteur n'a plus qu'&agrave; <i>chanter les notes
+exactement dans le mouvement indiqu&eacute;</i> pour trouver le ton juste du
+langage..........&raquo;</p>
+
+<p>Wagner ajoute que, d'apr&egrave;s ses calculs, &laquo;le premier acte ne doit pas
+durer beaucoup plus d'une heure, le second une heure un quart, le
+dernier un peu au del&agrave; d'une heure, de telle sorte qu'en y comprenant
+les entr'actes, la repr&eacute;sentation commenc&eacute;e &agrave; <i>six heures</i> doit &ecirc;tre
+termin&eacute;e &agrave; <i>dix heures trois quarts</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Il assignait donc &agrave; son &#339;uvre une dur&eacute;e de quatre heures trois quarts,
+soit bien pr&egrave;s de <i>cinq heures</i>, ce qui est excessif.</p>
+
+<p>&Agrave; Paris, les repr&eacute;sentations commenc&eacute;es &agrave; 8 heures finissent &agrave; minuit un
+quart et m&ecirc;me minuit et demi, soit une dur&eacute;e de quatre heures et demie,
+encore bien trop longue.</p>
+
+<p>Il est certes regrettable de faire des coupures, d'op&eacute;rer des
+mutilations dans une &#339;uvre absolument artistique, con&ccedil;ue dans un syst&egrave;me
+d'homog&eacute;n&eacute;it&eacute;. Nous avons &eacute;t&eacute; toujours du nombre de ceux qui sont d'avis
+de ne rien retrancher ni ajouter dans les partitions des ma&icirc;tres.
+Toutefois il faut bien reconna&icirc;tre que le point par lequel p&egrave;chent les
+&#339;uvres de R. Wagner est la longueur. Il serait facile de citer certaines
+parties, quelques r&eacute;cits qui, par leur d&eacute;veloppement d&eacute;mesur&eacute;, nuisent &agrave;
+l'action ou &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t du drame, et fatiguent l'auditeur, quelque bien
+dispos&eacute; qu'il soit. Wagner, nous l'avons vu, l'avait reconnu lui-m&ecirc;me
+pour la deuxi&egrave;me partie dans le r&eacute;cit du chevalier, au troisi&egrave;me acte de
+<i>Lohengrin</i>. Mais, si des coupures devaient &ecirc;tre faites, il serait
+n&eacute;cessaire de proc&eacute;der avec la plus vive intelligence, ce qui n'est pas
+malheureusement toujours le fait des arrangeurs ou plut&ocirc;t des
+<i>d&eacute;rangeurs</i>.</p>
+
+<p>Cette dur&eacute;e excessive des op&eacute;ras n'est pas particuli&egrave;re aux &#339;uvres de
+Richard Wagner. Une des premi&egrave;res r&eacute;formes &agrave; op&eacute;rer par les compositeurs
+modernes, appel&eacute;s &agrave; &eacute;crire des drames lyriques, consisterait &agrave; donner &agrave;
+ces derniers une proportion raisonnable. Tous y auraient profit: le
+compositeur, parce que son &#339;uvre y gagnerait en concision;&mdash;le public,
+parce qu'une grande fatigue lui serait &eacute;pargn&eacute;e et que, par suite, la
+somme de jouissance serait plus grande;&mdash;enfin le directeur m&ecirc;me du
+th&eacute;&acirc;tre, parce que ses frais g&eacute;n&eacute;raux seraient diminu&eacute;s.</p>
+
+<p>Selon nous, un drame lyrique ou un op&eacute;ra (le nom ne fait rien &agrave;
+l'affaire) ne devrait pas, avec les entr'actes, avoir une dur&eacute;e de plus
+de <i>trois heures</i> au minimum et <i>trois heures et demie</i> au maximum.
+Commenc&eacute;e &agrave; <i>huit heures</i>, la repr&eacute;sentation prendrait fin &agrave; <i>onze
+heures</i> ou <i>onze heures et demie</i>.</p>
+
+<p>Cette concision que nous r&eacute;clamons pour les &#339;uvres th&eacute;&acirc;trales ne
+s'impose-t-elle pas dans les autres branches de l'art?</p>
+
+<p>N'oublions pas de mentionner le concours que Charles Lamoureux a pr&ecirc;t&eacute;
+soit au Th&eacute;&acirc;tre de l'Od&eacute;on, en dirigeant les parties musicales pour des
+&#339;uvres telles qu'<i>Athalie</i>, l'<i>Arl&eacute;sienne</i> etc..., soit &agrave; la Soci&eacute;t&eacute; des
+Grandes auditions de France.</p>
+
+<p>Au d&eacute;but de l'ann&eacute;e 1893, il a &eacute;t&eacute; appel&eacute; &agrave; diriger &agrave; Saint-P&eacute;tersbourg
+et &agrave; Moscou des concerts qui ont eu un vif succ&egrave;s et qui lui ont valu
+des ovations semblables &agrave; celles faites &agrave; &Eacute;douard Colonne lors de ses
+voyages en Russie.</p>
+
+<p>Charles Lamoureux est chevalier de la L&eacute;gion d'honneur.</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>Cette &eacute;tude a-t-elle bien fait ressortir tous les traits de la
+physionomie morale et physique de notre mod&egrave;le? Nous ne le pensons pas.
+Si elle indique bien la vaillante t&eacute;nacit&eacute;, la volont&eacute; d'&ecirc;tre ma&icirc;tre,
+l'ambition de s'&eacute;lever au premier rang,&mdash;si elle donne des
+renseignements assez d&eacute;taill&eacute;s sur ses entreprises, en tant que chef
+d'orchestre, elle laisse peut-&ecirc;tre un peu dans l'ombre certaines
+particularit&eacute;s, certains tics qui sont l&agrave; pour donner du piquant &agrave; la
+physionomie, comme un coup de pinceau un peu brillant, une touche de
+blanc, par exemple, viendra r&eacute;veiller la figure de tel portrait &agrave;
+l'huile. &laquo;J'ai senti plus d'une fois&raquo; disait Sainte-Beuve &laquo;combien le
+caract&egrave;re d'un homme est compliqu&eacute; et avec quel soin on doit &eacute;viter, si
+l'on veut &ecirc;tre vrai, de le simplifier par syst&egrave;me.&raquo;</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e si juste de l'auteur des <i>Causeries du Lundi</i> ne doit
+jamais &ecirc;tre perdue de vue par celui qui s'attache &agrave; peindre ses
+semblables. Il ne doit pas redouter de faire voir l'homme, l'artiste
+sous tous ses aspects, l'int&eacute;rieur comme l'ext&eacute;rieur, la face comme le
+revers de la m&eacute;daille. Les plus minimes d&eacute;tails ne sont pas
+indiff&eacute;rents. C'est &agrave; ce prix seulement qu'il fera un portrait <i>vrai</i> et
+<i>ressemblant</i>.</p>
+
+<p>Notre profil a donc besoin de retouches et d'additions.</p>
+
+<p>Si nous disions que Charles Lamoureux brille par l'am&eacute;nit&eacute; et la
+patience, nous nous &eacute;loignerions de la v&eacute;rit&eacute;. Dans tous les orchestres
+qu'il a &eacute;t&eacute; appel&eacute; &agrave; diriger, il a laiss&eacute; la r&eacute;putation d'un
+croque-mitaine. Nous n'irions pas jusqu'&agrave; lui appliquer l'opinion de
+Meyerbeer: &laquo;Pour &ecirc;tre chef d'orchestre il faut &ecirc;tre insolent..., voil&agrave;
+pourquoi je n'ai jamais pu &ecirc;tre chef d'orchestre.&raquo; Mais, nous serions
+dans le vrai, en affirmant qu'il n'est pas toujours tendre pour les
+artistes qu'il commande; il ne sait pas, &agrave; son pupitre, conserver la
+placidit&eacute; et la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; voulues. Voyez m&ecirc;me son attitude vis-&agrave;-vis du
+public, les jours de concert; elle manque souvent de correction. Il
+impose silence en lan&ccedil;ant un <i>chut</i> sec et per&ccedil;ant, et en foudroyant du
+regard l'interrupteur qui se permet la plus petite incartade, ou
+l'espi&egrave;gle et calembouriste ouvreuse (alias Willy), qui le lui rend
+bien par les traits qu'elle lui d&eacute;croche comme une fl&egrave;che du Parthe,
+d'abord dans <i>Art et critique</i> et, plus tard, dans l'<i>&Eacute;cho de Paris.</i></p>
+
+<p>Sa mauvaise humeur ne s'exerce-t-elle pas &eacute;galement &agrave; l'&eacute;gard des
+compositeurs, dont il est appel&eacute; &agrave; faire ex&eacute;cuter les &#339;uvres? Certaine
+altercation violente avec Augusta Holm&egrave;s, au milieu d'une r&eacute;p&eacute;tition au
+Cirque d'&Eacute;t&eacute;, viendrait &agrave; l'appui de notre dire.</p>
+
+<p>Autre particularit&eacute;: il tient essentiellement &agrave; ce que ses projets, m&ecirc;me
+les moins importants, ne soient pas divulgu&eacute;s. Aussi fulmine-t-il contre
+les indiscrets qui font conna&icirc;tre &agrave; l'avance les num&eacute;ros des programmes
+de ses concerts. Il n'est pas plus ouvert avec les siens: sa fille,
+M<sup>me</sup> Chevillard, n'a appris que par la lecture du <i>Figaro</i> la nouvelle
+de la nomination de son p&egrave;re, comme chef d'orchestre &agrave; l'Op&eacute;ra, &agrave; la fin
+de la direction Ritt et Gailhard.</p>
+
+<p>Cette mani&egrave;re d'&ecirc;tre n'est-elle pas ind&eacute;pendante de sa volont&eacute; et ne
+prendrait-elle pas sa source dans des id&eacute;es de pers&eacute;cution qui le
+hantent, dans la m&eacute;fiance qui en r&eacute;sulte pour tous ceux qui
+l'approchent, dans la crainte mal fond&eacute;e de railleries &agrave; son &eacute;gard?
+L'abord se ressent de cette disposition d'esprit; il est froid et
+inspire quelque inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Aussi a-t-il d&ucirc; &ecirc;tre malheureux des caricatures qui ont &eacute;t&eacute; faites sur
+lui! Car le crayon satirique, s'&eacute;tant empar&eacute; sur une large &eacute;chelle de
+Richard Wagner, devait atteindre &eacute;galement celui qui, en France, a &eacute;t&eacute;
+un de ses plus fervents adeptes.</p>
+
+<p>Toutefois, sous cet aspect un peu r&eacute;barbatif et glacial, il faudrait
+reconna&icirc;tre un fond de ga&icirc;t&eacute;, un peu de cette jovialit&eacute; gauloise
+qu'&Eacute;mile Bergerat a laiss&eacute; entrevoir dans l'article qu'il lui a
+consacr&eacute;. Ne le montre-t-il pas, &agrave; un repas de noces chez Gillet, &agrave; la
+porte Maillot, semant l'all&eacute;gresse par un toast o&ugrave; le symbole c&ocirc;toyait
+la fantaisie, et ouvrant lui-m&ecirc;me le bal par un quadrille. N'est-ce pas
+Lamoureux qui r&eacute;pondait un jour &agrave; M<sup>me</sup> Materna, le proclamant grand
+chef d'orchestre: &laquo;Dites... <i>gros</i> chef d'orchestre!&raquo;</p>
+
+<p>Par amour de l'assimilation, il y aurait un rapprochement curieux &agrave;
+faire entre Lamoureux et Colonne: on trouverait, en effet, dans leur vie
+bien des points de ressemblance. N&eacute;s &agrave; Bordeaux, ils ont, d&egrave;s le d&eacute;but,
+le m&ecirc;me professeur de violon, M. Baudouin,&mdash;et, plus tard, au
+Conservatoire de Paris, M. Girard. Ils font partie, un moment, du m&ecirc;me
+quatuor. Ils deviennent bient&ocirc;t, tous les deux, les cr&eacute;ateurs et
+directeurs des plus importants concerts symphoniques de Paris. En
+l'ann&eacute;e 1873, Colonne fonde &agrave; l'Od&eacute;on, puis au Ch&acirc;telet le <i>Concert
+National</i>; &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque, Lamoureux organise au Cirque d'&Eacute;t&eacute; la
+<i>Soci&eacute;t&eacute; de l'Harmonie sacr&eacute;e</i>. Ils &eacute;pousent en secondes noces une
+cantatrice: Colonne, M<sup>lle</sup> Vergin,&mdash;et Lamoureux, M<sup>me</sup>
+Brunet-Lafleur.</p>
+
+<p>Enfin, ils ont &eacute;t&eacute; appel&eacute;s, l'un et l'autre, &agrave; diriger l'orchestre de
+l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>Les qualit&eacute;s dominantes de Charles Lamoureux, comme chef d'orchestre,
+consistent dans une recherche absolue de la pr&eacute;cision, de la correction
+et de la clart&eacute; obtenues par des r&eacute;p&eacute;titions nombreuses, pouss&eacute;es
+jusqu'aux limites les plus extr&ecirc;mes. Il a inculqu&eacute; &agrave; son orchestre une
+discipline pour ainsi dire militaire, qui constitue la plus grande
+originalit&eacute; du magnifique ensemble instrumental dont il a la direction.
+Le quatuor, man&#339;uvrant comme un seul homme, arrive &agrave; des effets
+surprenants d'homog&eacute;n&eacute;it&eacute;, de sonorit&eacute; et de nuances; la famille des
+instruments &agrave; vent est peut-&ecirc;tre la meilleure que nous connaissions: les
+bois ont une &eacute;tonnante finesse et les cuivres un superbe &eacute;clat. Aussi,
+obtient-il, dans les &#339;uvres o&ugrave; le lyrisme n'est pas la note dominante,
+des ex&eacute;cutions r&eacute;ellement parfaites. Mais, dans les pages de grande
+puissance dramatique, de large envergure, o&ugrave; il serait n&eacute;cessaire
+d'enlever l'orchestre et de lui communiquer une passion d&eacute;bordante, on
+constate &agrave; regret la duret&eacute; et la s&eacute;cheresse. La ponctuation est par
+trop fid&egrave;lement observ&eacute;e et, pour nous servir d'une expression vulgaire,
+le tout est trop bien ratiss&eacute;. Ainsi interpr&eacute;t&eacute;es, les grandes
+compositions lyriques, si remarquables par leur fougue, et les violents
+contrastes qu'elles accusent, laissent &agrave; l'auditeur des impressions
+ternes et grises. On voudrait un peu moins de calcul et un peu plus
+d'emballement.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre, le b&acirc;ton de commandement manque-t-il de souplesse?</p>
+
+<p>Ces r&eacute;serves faites, nous reconna&icirc;trons que l'orchestre des Nouveaux
+Concerts est, apr&egrave;s celui du Conservatoire de Paris, et avec celui de
+l'Association artistique dirig&eacute; par Ed. Colonne, un des plus
+remarquables qui existe en Europe.</p>
+
+
+
+
+<p class="head top15"><a name="FAUST" id="FAUST"></a>FAUST</p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="head">SC&Egrave;NES DU PO&Egrave;ME DE GOETHE</p>
+
+<p class="c"><b>MISES EN MUSIQUE</b></p>
+
+<p class="c smcap">par</p>
+
+<p class="c"><b>ROBERT SCHUMANN</b></p>
+
+<p>De tous les musiciens qui ont os&eacute; aborder la traduction musicale de
+<i>Faust</i>, Robert Schumann est celui qui, en raison m&ecirc;me de son
+temp&eacute;rament et de sa pr&eacute;dilection pour les pages mystiques de la seconde
+partie, a surpass&eacute; ses rivaux et a &eacute;t&eacute; bien pr&egrave;s d'atteindre l'id&eacute;al
+r&ecirc;v&eacute; par Goethe.</p>
+
+<p>Le grand po&egrave;te allemand s'est &eacute;lev&eacute; au-dessus de lui-m&ecirc;me; il a vu bien
+au del&agrave; de la nature humaine dans ce drame plus qu'humain et dans cette
+sorte d'&eacute;pop&eacute;e symbolique que l'on nomme le premier et le second
+<i>Faust</i>. &laquo;Voil&agrave; une de ces &#339;uvres, a dit M. H. Taine, o&ugrave; l'artiste se
+d&eacute;passe lui-m&ecirc;me. Emport&eacute; par le sujet, il oublie son public, s'enfonce
+jusque dans les territoires inexplor&eacute;s de son art; il trouve, par del&agrave;
+le monde vulgaire, des alliances, des contrastes, des r&eacute;ussites &eacute;tranges
+au del&agrave; de toute vraisemblance et de toute mesure.&raquo;</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Sta&euml;l, dans ses belles &eacute;tudes sur l'Allemagne, a donn&eacute; cette
+conclusion &eacute;loquente sur <i>Faust</i>: &laquo;Quand un g&eacute;nie tel que celui de
+Goethe s'affranchit de toutes les entraves, la foule de ses pens&eacute;es est
+si grande que de toutes parts elles d&eacute;passent et renversent les bornes
+de l'art.&raquo;</p>
+
+<p>Goethe, en effet, s'est plac&eacute; sur des hauteurs sublimes pour contempler
+en m&ecirc;me temps ce qu'il appelle le <i>macrocosme</i> et le <i>microcosme</i>
+(litt&eacute;ralement le grand et le petit monde). Il a fait l&agrave; une &#339;uvre dans
+laquelle les personnifications abstraites tiennent une grande place.
+<i>Marguerite</i> (<i>Gretchen</i>), elle, est r&eacute;ellement vivante; son action est
+limit&eacute;e dans le drame qui aboutit &agrave; elle, mais qu'elle ne remplit pas
+tout entier, il s'en faut. C'est ce qu'ont parfaitement compris H.
+Berlioz et, mieux encore, R. Schumann, en donnant une place relativement
+restreinte au r&ocirc;le de Marguerite dans l'ensemble musical cr&eacute;&eacute; par
+eux<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. Avec quel tact Schumann s'en est tenu &agrave; cette premi&egrave;re
+floraison &agrave; peine entr'ouverte de l'amour dans la sc&egrave;ne du jardin, hors
+de laquelle il s'abstient de rappeler <i>Faust et Marguerite</i> en pr&eacute;sence!
+En outre et, &agrave; juste titre, l'un et l'autre ont repouss&eacute; la forme de
+l'op&eacute;ra avec ses conventions et ses adjonctions qui modifient toujours
+le sens du texte, pour adopter celle vraiment rationnelle du po&egrave;me
+symphonique et choral. Ils ont cherch&eacute; ainsi &agrave; suivre Goethe sur les
+sommets o&ugrave; sa fantaisie puissante s'est &eacute;lev&eacute;e: aussi resteront-ils,
+chacun &agrave; leur mani&egrave;re et suivant leur temp&eacute;rament, les v&eacute;ritables
+traducteurs d'une partie de son <i>Faust</i>.</p>
+
+<p>Hector Berlioz, avec sa nature imp&eacute;tueuse, fantasque, shakespearienne, a
+pris dans le po&egrave;me allemand les sc&egrave;nes qui convenaient &agrave; sa puissante et
+nerveuse fantaisie, et qui avaient exerc&eacute;, de longue date, une s&eacute;duction
+irr&eacute;sistible sur son esprit. Dans le sc&eacute;nario de sa <i>Damnation de
+Faust</i>, il s'&eacute;loigne souvent de l'&#339;uvre primitive; l'id&eacute;e principale de
+Goethe n'est pas son objectif. Sa traduction musicale, elle aussi, se
+ressent plut&ocirc;t de sa passion pour Shakespeare que de son admiration pour
+Goethe. Des pages telles que la Marche sur le th&egrave;me hongrois de Rakocsy,
+la sc&egrave;ne de la taverne d'Auerbach, r&eacute;v&egrave;lent un temp&eacute;rament qui
+s'&eacute;panouit plut&ocirc;t au dehors qu'en dedans et dans lequel on sent vibrer
+surtout la fougue inh&eacute;rente &agrave; la race fran&ccedil;aise<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
+
+<p>Dans ses M&eacute;moires, dans son Avant-propos, Berlioz d&eacute;clare hautement
+qu'il n'a cherch&eacute; ni &agrave; traduire ni &agrave; imiter <i>Faust</i>, mais seulement &agrave;
+s'en inspirer et &agrave; en extraire la substance musicale qui y est contenue.
+Il s'excuse &eacute;galement d'avoir os&eacute; toucher &agrave; un chef-d'&#339;uvre, en y
+apportant de nombreux changements. Certes, il faut lui savoir gr&eacute;
+d'avoir fait &agrave; ce sujet, son <i>mea culpa</i>; mais nous devons cependant,
+nous pla&ccedil;ant &agrave; un point de vue des plus &eacute;lev&eacute;s, avouer que l'excuse
+qu'il donne pour avoir fait circuler la plus libre fantaisie &agrave; travers
+l'&#339;uvre du po&egrave;te allemand ne nous satisfait pas pleinement. Il &eacute;tait
+libre de prendre dans <i>Faust</i> les pages qui l'int&eacute;ressaient le plus
+vivement, d'y introduire des sujets &eacute;pisodiques, puisque sa merveilleuse
+inspiration l'a amen&eacute; &agrave; produire, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du chef-d'&#339;uvre de Goethe, un
+autre chef-d'&#339;uvre. Mais il n'avait pas &agrave; d&eacute;clarer &laquo;qu'il &eacute;tait
+absolument impossible de mettre en musique le po&egrave;me de Goethe, sans lui
+faire subir une foule de modifications&raquo;.</p>
+
+<p>Robert Schumann a prouv&eacute; victorieusement le contraire. Dans les parties
+qu'il a traduites musicalement, le ma&icirc;tre de Zwickau a suivi pas &agrave; pas
+le texte original. C'&eacute;tait, il faut en convenir, le moyen le plus s&ucirc;r
+pour faire ressortir les merveilleuses beaut&eacute;s de la po&eacute;sie et en rendre
+aussi exactement que possible le sens intime.</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>Profond&eacute;ment r&ecirc;veur et sentimental, Robert Schumann devait se passionner
+pour l'&#339;uvre de Goethe, surtout pour le second <i>Faust</i>, o&ugrave; le mysticisme
+r&egrave;gne en ma&icirc;tre. De bonne heure, &agrave; vingt-trois ans et non &agrave; treize,
+comme l'ont indiqu&eacute; par erreur certains commentateurs, il avait song&eacute; &agrave;
+la traduction musicale de <i>Faust</i>. C'est, en effet, &agrave; la fin de l'<i>ann&eacute;e
+1844</i> qu'il quitta Leipzig pour aller r&eacute;sider &agrave; Dresde, dans le but de
+r&eacute;tablir sa sant&eacute; fortement &eacute;branl&eacute;e &agrave; la suite des nombreux travaux
+auxquels il s'&eacute;tait livr&eacute;. Il attribuait lui-m&ecirc;me l'&eacute;tat maladif et
+inqui&eacute;tant dans lequel il se trouvait &agrave; l'exc&egrave;s de fatigue qu'il avait
+&eacute;prouv&eacute; en se livrant, <i>pour la premi&egrave;re fois</i>, &agrave; la composition des
+<i>Sc&egrave;nes de Faust</i>, dont il avait &eacute;crit, en 1844, l'&eacute;pilogue pour soli,
+ch&#339;ur et orchestre. Cet &eacute;pilogue n'aurait jamais &eacute;t&eacute; &eacute;dit&eacute;, mais il a
+&eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute; plusieurs fois &agrave; Leipzig, &agrave; Dresde et &agrave; Weimar.</p>
+
+<p>Il ne cessa, par la suite, de revenir &agrave; ce gigantesque travail, dont il
+&eacute;tait fortement &eacute;pris. Dans une lettre adress&eacute;e de Dresde, le 20 juin
+1848, &agrave; Carl Reinecke, il lui annonce qu'il a fait jouer pour la
+premi&egrave;re fois, en petit comit&eacute;, le finale de <i>Faust</i> avec orchestre et
+il ajoute: &laquo;Je croyais ne pouvoir arriver &agrave; terminer la composition de
+ce morceau, surtout le ch&#339;ur final; il m'a cependant pleinement
+satisfait. Je voudrais le faire ex&eacute;cuter l'hiver prochain &agrave;
+Leipzig;&mdash;peut-&ecirc;tre y serez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>Du 14 juillet &agrave; la fin d'ao&ucirc;t 1849, il &eacute;crivit quatre sc&egrave;nes de <i>Faust</i>
+pour orchestre. Cette ann&eacute;e 1849 fut peut-&ecirc;tre la plus productive de la
+vie du compositeur et cette prodigieuse f&eacute;condit&eacute; pourrait &ecirc;tre
+attribu&eacute;e &agrave; la cause suivante: il fut forc&eacute;, &agrave; la suite des &eacute;v&eacute;nements
+politiques, de quitter Dresde, en mai 1849, pour se r&eacute;fugier &agrave; Kreischa,
+petit bourg voisin, o&ugrave; il trouva le loisir voulu pour se livrer &agrave; ses
+merveilleuses inspirations. Fait &agrave; noter: c'est dans cette p&eacute;riode que
+la po&eacute;sie de Goethe le hanta surtout, puisqu'il &eacute;crivit, du 18 au 22
+juin 1849, quatre <i>M&eacute;lodies de Mignon</i>, extraites du <i>Wilhelm Meister</i>
+de Goethe,&mdash;puis, les 2 et 3 juillet de la m&ecirc;me ann&eacute;e, le superbe
+<i>Requiem de Mignon</i><a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
+
+<p>Nous voyons ensuite qu'&agrave; l'occasion du centenaire de Goethe on donna &agrave;
+Dresde, le 28 ao&ucirc;t 1849, un festival dans lequel furent ex&eacute;cut&eacute;s avec
+le plus vif succ&egrave;s et en m&ecirc;me temps que la <i>Nuit de Walpurgis</i> de
+Mendelssohn, les morceaux compos&eacute;s jusqu'&agrave; cette &eacute;poque par Schumann sur
+<i>Faust</i>; une audition en fut donn&eacute;e &eacute;galement, le lendemain 29 ao&ucirc;t
+1849, &agrave; Leipzig<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p>
+
+<p>En avril 1850, Schumann termina la musique des deux derni&egrave;res sc&egrave;nes de
+<i>Faust</i>. Il avait alors r&eacute;uni les divers &eacute;pisodes, choisis par lui, tels
+qu'ils se succ&egrave;dent dans l'ordre de la trag&eacute;die: 1&ordm; Sc&egrave;ne du jardin,&mdash;2&ordm;
+Marguerite devant l'image des sept douleurs,&mdash;3&ordm; Sc&egrave;ne de l'&eacute;glise,&mdash;4&ordm;
+Lever du soleil, Ariel, et r&eacute;veil de Faust,&mdash;5&ordm; Minuit; les quatre
+sorci&egrave;res,&mdash;6&ordm; Mort de Faust.</p>
+
+<p>Ces tableaux forment la premi&egrave;re et la seconde partie de la partition. &Agrave;
+quelle &eacute;poque pr&eacute;cise &eacute;crivit-il la troisi&egrave;me partie, c'est-&agrave;-dire la
+plus belle? Il n'est pas douteux que les derni&egrave;res sc&egrave;nes ont &eacute;t&eacute;
+compos&eacute;es les premi&egrave;res<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
+
+<p>Ce fut en 1853 qu'il mit la main &agrave; la grande ouverture, merveilleuse
+introduction &agrave; cet ensemble, qui restera un des chefs-d'&#339;uvre de l'art
+musical. Il &eacute;crivait, &agrave; la fin de cette m&ecirc;me ann&eacute;e, &agrave; un jeune officier,
+grand amateur de musique, M. Strackerjan: &laquo;J'ai beaucoup travaill&eacute; dans
+ces derniers temps. J'ai &eacute;crit une ouverture de <i>Faust</i>, couronnement de
+l'&eacute;difice d'une suite de sc&egrave;nes tir&eacute;es de la trag&eacute;die.&raquo; Cette indication
+est pr&eacute;cieuse, puisqu'elle nous laisse entendre que les trois parties
+dont se compose la partition &eacute;taient enti&egrave;rement achev&eacute;es en 1853.</p>
+
+<p>Robert Schumann avait pens&eacute; &agrave; faire un op&eacute;ra de <i>Faust</i>; on trouve en
+effet le titre de ce drame inscrit sur son livre de projets. Il s'arr&ecirc;ta
+au sujet de <i>Genevi&egrave;ve</i> et, malgr&eacute; le peu de succ&egrave;s qu'obtint cette
+belle &#339;uvre, il songea encore &agrave; une nouvelle composition de Goethe,
+<i>Hermann et Doroth&eacute;e</i>. Il t&eacute;moigna, &agrave; plusieurs reprises, le d&eacute;sir
+d'&eacute;crire un nouvel op&eacute;ra sur ce sujet, notamment dans des lettres
+adress&eacute;es le 21 novembre et 8 d&eacute;cembre 1851 &agrave; Maurice Horn, l'auteur du
+<i>P&egrave;lerinage de la Rose</i>. Dans celle du 8 d&eacute;cembre, il dit: &laquo;Je n'ai pu
+encore rassembler mes id&eacute;es au sujet d'<i>Hermann et Doroth&eacute;e</i>. Mais,
+r&eacute;fl&eacute;chissez donc, je vous prie, si vous pourriez traiter le sujet de
+fa&ccedil;on &agrave; ce qu'il remplisse une soir&eacute;e de th&eacute;&acirc;tre, ce dont je doute.....
+Je veux que ce soit un grand op&eacute;ra et vous &ecirc;tes certainement de mon
+avis. Musique et po&eacute;sie devront &ecirc;tre &eacute;crites d'un style simple, na&iuml;f et
+champ&ecirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>En ce qui concerne <i>Faust</i>, nous estimons que Robert Schumann fit
+sagement en renon&ccedil;ant &agrave; faire un op&eacute;ra de cette grande &eacute;pop&eacute;e, qui, en
+raison m&ecirc;me de sa conception hardie et surnaturelle, nous semble
+repousser le cadre de la sc&egrave;ne, et dont la haute et sublime fantaisie
+s'&eacute;panouit plus librement et d'une mani&egrave;re plus artistique, dans
+l'acception la plus haute du mot, sous la forme d'une &#339;uvre lyrique ou
+oratorio romantique pour soli, ch&#339;ur et orchestre.</p>
+
+<p>Un subtil esprit, entre tous, un critique des plus comp&eacute;tents, avec
+lequel nous voudrions toujours &ecirc;tre d'accord, M. Ren&eacute; de R&eacute;cy, ne
+partage pas enti&egrave;rement notre avis sur le m&eacute;rite de la traduction
+musicale de <i>Faust</i> par Robert Schumann<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>. Il reconna&icirc;t que le
+compositeur a suivi pas &agrave; pas le texte et respect&eacute; les vers, qu'il a
+senti <i>plus profond&eacute;ment qu'un autre</i> la merveilleuse beaut&eacute; du
+d&eacute;nouement; mais il n'ose dire qu'il a rendu la grandiose mise en sc&egrave;ne
+de l'&#339;uvre, la po&eacute;sie tout enti&egrave;re. Nous lui r&eacute;pondrons:</p>
+
+<p>Si, dans le po&egrave;me de Goethe, on per&ccedil;oit, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de toutes les audaces,
+un esprit toujours pond&eacute;r&eacute;, qui calcule ses effets et r&ecirc;ve toujours &laquo;le
+divin &eacute;quilibre&raquo;, on d&eacute;couvre, sans aucun doute, dans la partition de
+Schumann, un esprit r&ecirc;veur, id&eacute;aliste, plus apte &agrave; interpr&eacute;ter les
+po&eacute;sies passionn&eacute;es et troublantes d'Henri Heine ou de Lord Byron que
+celles de l'Olympien de Weimar. Goethe &eacute;tait un classique et Schumann un
+lyrique. Beethoven, qui avait pens&eacute; souvent &agrave; mettre <i>Faust</i> en musique,
+poss&eacute;dait peut-&ecirc;tre les qualit&eacute;s ad&eacute;quates, de nature &agrave; nous donner une
+traduction, dans laquelle le d&eacute;veloppement de la pens&eacute;e du po&egrave;te aurait
+&eacute;t&eacute; plus fortement, sinon plus po&eacute;tiquement rendu. Mais Beethoven n'a pu
+r&eacute;aliser son projet et nous devons nous estimer heureux d'avoir poss&eacute;d&eacute;
+un g&eacute;nie comme Schumann pour faire vibrer les cordes de la lyre.</p>
+
+<p>Ces r&eacute;serves faites, il ne faut pas perdre de vue que le compositeur n'a
+pas eu l'intention de traduire dans son entier l'&#339;uvre de Goethe; il a
+seulement d&eacute;tach&eacute; du po&egrave;me, pour les mettre en musique, les sc&egrave;nes qui
+convenaient le mieux &agrave; son temp&eacute;rament; c'est ainsi que la troisi&egrave;me
+partie, toute de mysticisme, est de beaucoup la plus belle. On peut dire
+qu'elle est la r&eacute;sultante de l'esprit qui a toujours anim&eacute; Robert
+Schumann, du milieu intellectuel dans lequel il a v&eacute;cu.</p>
+
+<p>Nous verrons, en analysant la partition, si le musicien n'a pas &eacute;t&eacute; un
+traducteur merveilleux du po&egrave;te et si les arguments de notre confr&egrave;re,
+M. Ren&eacute; de R&eacute;cy, ne sont pas un peu sp&eacute;cieux, s'ils ne faiblissent pas
+devant la beaut&eacute; de l'&#339;uvre.</p>
+
+<p>Avouons sinc&egrave;rement qu'il ne nous a pas enlev&eacute; &laquo;nos ch&egrave;res illusions&raquo;.</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>La premi&egrave;re partie des sc&egrave;nes de <i>Faust</i> de R. Schumann<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a> est fort peu
+d&eacute;velopp&eacute;e; elle ne contient que trente-sept pages, alors que la seconde
+en renferme quatre-vingt-deux et la derni&egrave;re cent soixante-dix-huit.
+Voici, du reste, les sc&egrave;nes emprunt&eacute;es par le musicien au po&egrave;me de
+Goethe, en ce qui concerne la premi&egrave;re partie:</p>
+
+
+<table summary="table" cellspacing="0" cellpadding="2" class="small2">
+<tr align="center"><td>Ouverture.</td><td>&nbsp;</td><td>&nbsp;</td></tr>
+
+<tr align="center">
+<td>&nbsp;</td>
+<td>N&ordm; 1.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+
+<tr align="center"><td><i>Sc&egrave;ne du jardin</i><br />Duo</td>
+<td style="border-left: 2px solid black;">Ainsi tu m'avais reconnu
+<br /><i>Du kanntest mich, o Kleiner</i></td>
+<td style="border-left: 2px solid black;padding-left:1%;">Faust.&nbsp;Marguerite.</td></tr>
+
+<tr align="center">
+<td>&nbsp;</td>
+<td>N&ordm; 2.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr align="center"><td><i>Marguerite devant l'image de</i><br />
+<i>la M&egrave;re des sept douleurs</i><br />
+Pri&egrave;re</td><td style="border-left: 2px solid black;">&Ocirc; vierge, &ocirc; pauvre m&egrave;re<br />
+<i>Ach neige,</i><br /><i>du Schmerzensreiche</i></td><td style="border-left: 2px solid black;">Marguerite.</td></tr>
+
+<tr align="center">
+<td>&nbsp;</td>
+<td>N&ordm; 3.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+
+<tr align="center"><td><i>Sc&egrave;ne de l'&eacute;glise</i><br />
+Soli et ch&#339;ur</td>
+<td style="border-left: 2px solid black;">En ton enfance pure<br />
+<i>Wie anders, Gretchen, war</i><br />
+<i>dir's</i></td>
+<td style="border-left: 2px solid black;padding-left:1%;">Le&nbsp;mauvais&nbsp;esprit.<br />
+Marguerite.<br />
+Le ch&#339;ur.</td></tr>
+</table>
+
+
+<p>&Eacute;crite au d&eacute;clin de la vie de Schumann, l'ouverture est, comme celle de
+<i>Manfred</i>, une pr&eacute;face au drame romantique, dans laquelle s'agitent tour
+&agrave; tour les sensations les plus diverses, passant de la v&eacute;h&eacute;mence extr&ecirc;me
+&agrave; l'accalmie momentan&eacute;e. Ne pr&eacute;levant aucune des id&eacute;es musicales que
+renferme la partition, elle s'&eacute;loigne, en ce sens, des ouvertures
+plac&eacute;es par Weber et Richard Wagner en t&ecirc;te de leurs drames lyriques, et
+dans lesquelles apparaissent, par anticipation, les th&egrave;mes principaux de
+l'&#339;uvre. Mais elle porte la marque de l'essence m&ecirc;me du g&eacute;nie de
+Schumann et fait pressentir admirablement le sens g&eacute;n&eacute;ral d'une cr&eacute;ation
+o&ugrave; Goethe et, &agrave; la suite, son illustre traducteur ont, &agrave; travers des
+alternatives d'ombre et de lumi&egrave;re, abouti &agrave; un grandiose hosanna de
+l'&eacute;ternel amour f&eacute;minin!</p>
+
+<p>Le d&eacute;but est d'un mouvement solennel et lent; le motif sombre, soutenu
+par les tr&eacute;molos, n'est que le germe de la phrase musicale, qui appara&icirc;t
+au <i>pi&ugrave; mosso</i> et dont voici la contexture:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/003.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p>&Agrave; cette phrase tr&egrave;s &eacute;nergique, d'un rythme saisissant et des plus
+int&eacute;ressantes dans ses d&eacute;veloppements, s'encha&icirc;ne une seconde id&eacute;e,
+pleine de charme, &agrave; la forme caressante, avec m&eacute;lange de trait li&eacute;s en
+doubles croches et en triolets:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/004.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p>Ce sont les deux th&egrave;mes qui, tour &agrave; tour pr&eacute;sent&eacute;s, forment l'ensemble
+de cette magistrale ouverture, dont la conclusion en majeur rappelle
+peut-&ecirc;tre au d&eacute;but tel hosanna de la troisi&egrave;me partie.</p>
+
+<p>On s'est plu, non sans raison, &agrave; placer en premi&egrave;re ligne la seconde et
+la troisi&egrave;me partie des <i>Sc&egrave;nes de Faust</i> de Robert Schumann. Ce sont
+sans nul doute les pages les plus merveilleuses de la partition; mais on
+a un peu trop n&eacute;glig&eacute; de nous r&eacute;v&eacute;ler les beaut&eacute;s contenues dans la
+premi&egrave;re partie que le compositeur n'avait pas eu le temps de rendre
+plus compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Rien de plus frais, de plus s&eacute;duisant que la <i>Sc&egrave;ne du jardin</i>, dans
+laquelle se manifeste l'&acirc;me pure de Marguerite, &agrave; laquelle s'unit celle
+de Faust, subjugu&eacute; par le doux parfum qui se d&eacute;gage de cette fleur non
+encore &eacute;panouie. Comme la phrase haletante de l'orchestre, soutenue par
+les accompagnements en triolets, donne bien tout d'abord le sens intime
+de cette sc&egrave;ne d'amour et enveloppe d'un r&eacute;seau l&eacute;ger le dialogue des
+deux amants! Comme ce dialogue lui-m&ecirc;me est habilement men&eacute; et quel
+attrait l&eacute;g&egrave;rement voil&eacute; &eacute;mane de la traduction musicale, serrant de
+pr&egrave;s le texte du po&egrave;te! Timides sont les premi&egrave;res paroles &eacute;chang&eacute;es
+entre Faust demandant son pardon et Marguerite avouant son trouble:
+bient&ocirc;t la douce m&eacute;lodie prend corps et devient plus caressante dans la
+r&eacute;v&eacute;lation du na&iuml;f amour de la jeune fille. Quel charme dans l'&eacute;pisode
+de l'effeuillage de la marguerite, se terminant par ce cri du c&#339;ur:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/005.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+
+<p class="non">suivi de cette adorable phrase de Faust, d'un sentiment si profond:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/006.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p>Et, en pr&eacute;sence de cet amour immense, triomphant qui surprend Marguerite
+et la terrasse pour ainsi dire, arrive cette interruption en mineur:
+&laquo;Mon Dieu, j'ai peur&raquo;, qui peint bien l'agitation de son &acirc;me.&mdash;Puis,
+apr&egrave;s un trait de basson amenant l'interruption de M&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s et
+celle de Marthe, la trame m&eacute;lodique s'&eacute;teint sur cette tendre r&eacute;ponse de
+Marguerite</p>
+
+<p class="c"><img src="images/007.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p>L'orchestre fait entendre encore quelques notes <i>pianissimo</i> et s'efface
+comme la lumi&egrave;re du jour.</p>
+
+<p>Toute cette sc&egrave;ne si vivante n'est-elle pas la traduction po&eacute;tique la
+plus vraie, la plus exempte de mi&eacute;vrerie du <i>Jardin de Marthe</i>?</p>
+
+<p>Remarquons, sans arr&ecirc;ter l'attention du lecteur plus qu'il ne convient,
+que Schumann, &agrave; l'exemple de Spohr, a &eacute;crit le r&ocirc;le de Faust pour voix
+de baryton. En adoptant ce timbre vocal, les deux compositeurs ont
+voulu, sans nul doute, donner au r&ocirc;le de Faust un caract&egrave;re plus viril.
+Mozart avait eu la m&ecirc;me pens&eacute;e en cr&eacute;ant le r&ocirc;le de Don Juan.</p>
+
+<p>Plein d'admiration pour le talent de Schubert, le ma&icirc;tre de Zwickau
+n'a-t-il pas &eacute;t&eacute; attir&eacute; sp&eacute;cialement, comme son &eacute;mule, vers cette sc&egrave;ne
+du premier <i>Faust</i>: Marguerite devant l'image de la M&egrave;re des Sept
+douleurs? Ce qu'il y a de certain c'est que les deux compositeurs ont
+trouv&eacute;, pour exprimer la douleur de cette <i>suppliante</i>, des accents
+pleins d'onction qui deviennent plus expressifs et path&eacute;tiques, &agrave; mesure
+que la coupable exhale plus vivement sa plainte et se prosterne aux
+pieds de la Vierge, en la conjurant de la sauver. Schumann n'a point
+donn&eacute; un caract&egrave;re religieux &agrave; la pri&egrave;re de Marguerite; c'est le
+g&eacute;missement de la p&eacute;cheresse succombant sous le poids du remords, qui,
+apr&egrave;s avoir offert &agrave; la M&egrave;re des Sept douleurs des fleurs qu'elle arrose
+de ses larmes et s'&ecirc;tre agenouill&eacute;e devant son image, esp&egrave;re trouver en
+elle un soulagement &agrave; ses maux. La m&eacute;lodie, accompagn&eacute;e d&egrave;s le d&eacute;but par
+les altos, le hautbois et la clarinette, est d'une douloureuse
+tristesse; elle commence dans un mouvement lent, pour s'accentuer et
+prendre son libre essor sur les mots:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">&laquo;Partout o&ugrave; je me tra&icirc;ne</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Partout me suit ma peine.</span><br />
+</p>
+
+<p>L'accompagnement et le chant se pr&eacute;cipitent avec une charmante
+progression: quelle page &eacute;tonnante de couleur! Au changement de
+mouvement de quatre temps en six-quatre, le chant s'&eacute;panouit doucement
+jusqu'&agrave; ce cri de d&eacute;sespoir: &laquo;Ah, sauve-moi, prot&egrave;ge-moi&raquo;. Puis,
+lentement et pianissimo s'ach&egrave;ve la conclusion poignante sur cette
+phrase soutenue par les tr&eacute;molos de l'orchestre, dans laquelle
+Marguerite affaiss&eacute;e murmure un dernier appel &agrave; la Vierge,</p>
+
+<p class="c"><img src="images/008.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p>Voici maintenant Marguerite &agrave; l'&eacute;glise o&ugrave; l'on c&eacute;l&egrave;bre le service des
+morts; elle est couverte d'un long voile. Derri&egrave;re elle se tient le
+Mauvais Esprit qui l'emp&ecirc;chera de prier et de trouver la consolation
+qu'elle pouvait esp&eacute;rer dans l'unique refuge qui lui restait.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;<i>Le Mauvais Esprit.</i> Te souviens-tu, Marguerite, de ce temps o&ugrave; tu
+venais ici te prosterner devant l'autel? Tu &eacute;tais alors pleine
+d'innocence, tu balbutiais timidement les psaumes, et Dieu r&eacute;gnait
+dans ton c&#339;ur. Marguerite, qu'as-tu fait? Que de crimes tu as
+commis! Viens-tu prier pour l'&acirc;me de ta m&egrave;re, dont la mort p&egrave;se sur
+ta t&ecirc;te? Sur le seuil de ta porte, vois-tu quel est ce sang? C'est
+celui de ton fr&egrave;re; et ne sens-tu pas s'agiter dans ton sein une
+cr&eacute;ature infortun&eacute;e qui te pr&eacute;sage de nouvelles douleurs?</p>
+
+<p>&laquo;<i>Marguerite.</i> Malheur! malheur! Comment &eacute;chapper aux pens&eacute;es qui
+naissent dans mon &acirc;me et se soul&egrave;vent contre moi!</p>
+
+<p class="hang">
+&laquo;<i>Le ch&#339;ur: Dies irae, dies illa</i><br />
+<i>Solvet s&aelig;clum in favilla.</i><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;<i>Le Mauvais Esprit.</i> Le courroux c&eacute;leste te menace, Marguerite;
+les trompettes de la r&eacute;surrection retentissent: les tombeaux
+s'&eacute;branlent et ton c&#339;ur va se r&eacute;veiller pour sentir les flammes
+&eacute;ternelles.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Marguerite.</i> Ah! si je pouvais m'&eacute;loigner d'ici! les sons de cet
+orgue m'emp&ecirc;chent de respirer et les chants des pr&ecirc;tres font
+p&eacute;n&eacute;trer dans mon &acirc;me une &eacute;motion qui la d&eacute;chire.</p>
+
+<p class="hang">
+<i>&laquo;Le ch&#339;ur: Judex ergo cum sedebit</i><br />
+<i>Quidquid latet apparebit</i><br />
+<i>Nil inultum remanebit.</i><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;<i>Marguerite.</i> On dirait que ces murs se rapprochent pour
+m'&eacute;touffer; la vo&ucirc;te du temple m'oppresse: de l'air! de l'air!</p>
+
+<p>&laquo;<i>Le Mauvais Esprit.</i> Cache-toi; le crime et la honte te
+poursuivent. Tu demandes de l'air et de la lumi&egrave;re, mis&eacute;rable!
+qu'en esp&egrave;res-tu?</p>
+
+<p class="hang">
+&laquo;<i>Le ch&#339;ur: Quid sum miser tunc dicturus?</i><br />
+<i>Quem patronum rogaturus,</i><br />
+<i>Cum vix justus sit securus?</i><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;<i>Le Mauvais Esprit.</i> Les saints d&eacute;tournent leur visage de ta
+pr&eacute;sence; ils rougiraient de tendre leurs mains vers toi.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Le ch&#339;ur: Quid sum miser tunc dicturus?</i><br />&nbsp;&nbsp;&nbsp;&laquo;Marguerite crie au
+secours et s'&eacute;vanouit.&raquo;</p></div>
+
+<p>Quelle sc&egrave;ne! Et comme le compositeur a su rendre les angoisses de cette
+malheureuse qui ne peut s'isoler dans la pri&egrave;re, accabl&eacute;e par les
+menaces de l'Esprit du mal et succombant sous le poids des accords du
+plus foudroyant des <i>Dies ir&aelig;</i>. Schumann n'a pas craint de donner un
+assez long d&eacute;veloppement &agrave; cette sc&egrave;ne de l'&eacute;glise. Les impr&eacute;cations de
+Satan, accompagn&eacute;es par les accords vigoureux et les tr&eacute;molos de
+l'orchestre, les phrases entrecoup&eacute;es de Marguerite voulant &eacute;chapper &agrave;
+ses terreurs et implorant la gr&acirc;ce divine, les terribles sonorit&eacute;s du
+<i>Dies ir&aelig;</i>, tout cet ensemble constitue une page des plus dramatiques,
+qui est l'interpr&eacute;tation, dans sa pl&eacute;nitude, de la pens&eacute;e de Goethe.</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+
+<p class="head top15">DEUXI&Egrave;ME PARTIE</p>
+<hr style="width: 10%;" />
+<p class="c"><i>N&ordm; 4. Lever du soleil.&mdash;N&ordm; 5. Minuit.&mdash;N&ordm; 6. Mort de Faust.</i></p>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p>Contraste frappant entre le drame pr&eacute;c&eacute;dent et la sc&egrave;ne, toute
+d'apaisement, par laquelle s'ouvre la deuxi&egrave;me partie! Faust, &eacute;tendu sur
+le gazon &eacute;maill&eacute; de fleurs, dans la contr&eacute;e la plus charmante, sous
+l'influence de la fatigue, de l'inqui&eacute;tude, cherche le sommeil. Les
+ombres de la nuit envahissent insensiblement le paysage et les sylphes
+voltigent &ccedil;a et l&agrave;, l&eacute;gers, empress&eacute;s autour du Docteur. Les accords
+voil&eacute;s de la harpe se font entendre et les murmures de l'orchestre
+&eacute;voquent l'&eacute;cho du monde surnaturel, le balancement de ces esprits
+invisibles flottant au milieu de la nuit &eacute;toil&eacute;e; les phrases les plus
+caressantes c&eacute;l&egrave;brent les splendeurs de la nature que Schumann, suivant
+l'exemple de Goethe, a chant&eacute;es avec enthousiasme. Comme l'air circule
+et quel d&eacute;cor magique! On subit l'enchantement de cette sc&egrave;ne
+ravissante, ouvrant la plus merveilleuse des perspectives sur la f&eacute;erie.
+Et, lorsqu'apr&egrave;s une d&eacute;licate rentr&eacute;e de l'orchestre, la voix d'Ariel se
+fait entendre, engageant les Elfes l&eacute;gers &agrave; bercer l'&acirc;me souffrante de
+Faust, l'enchantement est complet; l'&acirc;me ressent une impression de
+repos, de paix. Le chant d'Ariel est affectueux, soutenu par ces
+accompagnements bien particuliers au g&eacute;nie de Schumann. Notons surtout
+la jolie phrase m&eacute;lodique:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/009.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p>Pianissimo et dans un mouvement un peu plus anim&eacute; les Elfes c&eacute;l&egrave;brent
+les douceurs, les splendeurs de la nuit, l'heure du myst&egrave;re, la blanche
+&eacute;toile brillant au firmament, la vo&ucirc;te c&eacute;leste resplendissant sous le
+scintillement des diamants qui l'illuminent. Leur chant s'accentue et
+devient presque triomphal lorsqu'au changement de mesure (<sup>6</sup>/<sub>8</sub>), ils
+rappellent que:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">&laquo;Les vall&eacute;es sont plus vertes</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sous la fra&icirc;cheur de la nuit.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>C'est un v&eacute;ritable hymne &agrave; la nature en repos. La phrase musicale
+s'&eacute;tage par progressions successives sur les vers:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">&laquo;Les moissons dans les vall&eacute;es</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">C&egrave;dent au baiser du vent.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais le jour va para&icirc;tre et toute la th&eacute;orie l&eacute;g&egrave;re s'&eacute;crie: &laquo;Ah!...
+voyez..... C'est le jour nouveau&raquo;. Les trompettes sonnent. Quelle aube
+&eacute;blouissante! Quel cri strident est celui d'Ariel annon&ccedil;ant le r&eacute;veil de
+la nature! L'orchestre, avec ses tr&eacute;molos, introduits avec une certaine
+discr&eacute;tion dans les &#339;uvres de Schumann, et l'appel des trompettes,
+s'&eacute;panouit avec une ampleur magistrale. Puis, dans une phrase courte,
+qui a toute la gr&acirc;ce d'un lied printanier, Ariel engage les Sylphes &agrave; se
+glisser doucement dans la fleur &agrave; peine &eacute;close, couverte de ros&eacute;e et &agrave;
+fuir la lumi&egrave;re du jour bruyant.</p>
+
+<p>C'est toujours &agrave; la nature que revient sans cesse le panth&eacute;iste Goethe;
+son &acirc;me est en communion constante avec elle. En v&eacute;ritable fils de
+Rousseau<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>, le culte qu'il professe est celui de la cr&eacute;ation, l'amour
+pouss&eacute; jusqu'au fanatisme des grandes puissances primordiales. Il
+personnifie bien &agrave; lui seul l'esprit d'outre-Rhin, que le po&egrave;te Henri
+Heine d&eacute;peignait ainsi: &laquo;Le panth&eacute;isme est la religion occulte de
+l'Allemagne&raquo;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir calm&eacute; l'&acirc;me inqui&egrave;te de Faust, il le met, &agrave; son r&eacute;veil, en
+pr&eacute;sence de toutes les beaut&eacute;s de l'aube &eacute;talant ses divines colorations
+&agrave; l'horizon. Le soleil commence &agrave; &eacute;clairer la cime des montagnes.
+&laquo;Salut, nouveau matin!&raquo; s'&eacute;crie Faust. Et l'orchestre de Schumann, dans
+lequel les altos et les violoncelles jouent les r&ocirc;les principaux, suit
+la pens&eacute;e du po&egrave;te et la souligne. Sur les mots: &laquo;&Ocirc; splendeurs!&raquo; les
+tr&eacute;molos, m&ecirc;les aux appels des instruments &agrave; vent, et avec une
+progression dans les basses, soutiennent la voix de Faust annon&ccedil;ant le
+lever du soleil, et en c&eacute;l&eacute;brant les beaut&eacute;s dans un v&eacute;ritable cantique
+d'action de gr&acirc;ces. Mais les rayons trop vifs l'aveuglent; il en
+d&eacute;tourne les yeux &eacute;blouis. Repris de ses angoisses, de ses
+d&eacute;sesp&eacute;rances, il se demande si cette lumi&egrave;re est l'amour ou la haine.
+Schumann a su rev&ecirc;tir d'un profond sentiment de tristesse la pens&eacute;e du
+po&egrave;te, et, sur cette phrase: &laquo;<i>Telle est la vie brillante ou d&eacute;sol&eacute;e</i>&raquo;,
+il am&egrave;ne une suspension que prolonge de longs accords indiqu&eacute;s
+<i>pianissimo</i> pour terminer par un appel brillant au soleil de flamme.</p>
+
+<p>Voil&agrave; Minuit (Mitternacht)! Quatre vieilles femmes v&ecirc;tues de gris
+s'avancent vers le Palais, o&ugrave; Faust, charg&eacute; d'ann&eacute;es et de gloire, ne
+r&ecirc;ve plus maintenant qu'aux grands probl&egrave;mes &eacute;conomiques. Les quatre
+fant&ocirc;mes sont la D&eacute;tresse, la Dette, le Souci, la N&eacute;cessit&eacute;. La nuit est
+noire; les nuages filent &agrave; l'horizon et les &eacute;toiles disparaissent.
+Schumann a donn&eacute; &agrave; cette sc&egrave;ne un caract&egrave;re des plus lugubres. Sur un
+dessin d'orchestre &agrave; <sup>6</sup>/<sub>8</sub>, dans la forme du scherzo qu'affectionna
+Mendelssohn et, o&ugrave; apparaissent des tenues d'instruments &agrave; vent
+auxquelles r&eacute;pondent en triolets <i>staccati</i> les archets, les voix des
+quatre spectres se font successivement entendre; c'est une sorte de glas
+fun&egrave;bre qui fait pressentir la mort prochaine de Faust:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/010.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p>Le souci, seul, peut p&eacute;n&eacute;trer dans la demeure du riche et se glisse par
+le trou de la serrure.</p>
+
+<p>Quels sont ces spectres maudits, s'&eacute;crie Faust dans l'int&eacute;rieur de son
+palais? Quelles sont ces fun&egrave;bres visions? Il d&eacute;plore, trop tard h&eacute;las,
+de s'&ecirc;tre livr&eacute; &agrave; la magie; il se croit seul..... La porte grince et
+personne n'entre. Il tremble, le savant docteur..... &laquo;<i>Qui donc est
+l&agrave;?</i>&raquo;.... &laquo;<i>La question provoque le oui</i>&raquo; r&eacute;pond le Souci. Robert
+Schumann a suivi, encore ici, presque pas &agrave; pas le texte de Goethe et a
+su lui donner musicalement la couleur juste. Sur les mots: <i>Qui donc est
+l&agrave;? Quelqu'un vient-il d'entrer? Qui donc est l&agrave;?</i>&raquo;, de longues tenues
+d'accord s'&eacute;teignent pianissimo. On sent l'effroi dont est p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+Faust. Apr&egrave;s la phrase du Souci, pleine d'un sentiment de tristesse,
+&eacute;clate cette fi&egrave;re et triomphante r&eacute;ponse de Faust:</p>
+
+
+<p class="c"><img src="images/011.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p>&laquo;Schumann&raquo;, &eacute;crivait L&eacute;once Mesnard, &laquo;fait percevoir, dans ce passage,
+avec la gravit&eacute; et l'&eacute;l&eacute;vation qu'on pouvait souhaiter, cet &eacute;tat d'un
+noble esprit parvenu &agrave; l'ach&egrave;vement de sa maturit&eacute; morale, en rompant
+avec toute illusion et en prenant pleine possession de soi-m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Mais le Souci poursuit sa complainte, &agrave; laquelle viennent se joindre
+quelques notes de hautbois.&mdash;&laquo;<i>Assez, s'&eacute;crie Faust; ta f&acirc;cheuse litanie
+troublerait la raison..... Sois maudit, Spectre qui torture &agrave; loisir
+l'esp&egrave;ce humaine..... Je brave ton pouvoir</i>&raquo;.&mdash;H&eacute;las! il l'&eacute;prouve sur
+l'heure la puissance du Souci qui, en se retirant, l'aveugle en
+soufflant sur lui. &Agrave; noter la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; du trait final de l'orchestre de
+Schumann, suite de triolets vifs, l&eacute;gers, sorte de murmure rendant
+l'impression du souffle rapide qui enl&egrave;ve la vue &agrave; Faust.</p>
+
+<p>&laquo;L'infirmit&eacute; qui vient d'atteindre Faust, a dit excellement Blaze de
+Bury, loin d'&eacute;touffer son activit&eacute;, l'aiguillonne et la provoque. La
+lumi&egrave;re qui rayonnait au-dehors va se concentrer d&eacute;sormais tout enti&egrave;re
+au-dedans de lui-m&ecirc;me. Aveugle, il poursuivra ses projets cr&eacute;ateurs avec
+plus d'instance, de force, de r&eacute;sultat, et son application ne courra
+plus la chance de se laisser distraire par le spectacle vari&eacute; des
+ph&eacute;nom&egrave;nes ext&eacute;rieurs. Dans l'obscurit&eacute; des yeux, l'&acirc;me y verra plus
+clair.&raquo;</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e, qui est de la plus grande justesse rappelle le beau vers
+de Victor Hugo:</p>
+
+<p class="c">&laquo;<i>Quand l'&#339;il du corps s'&eacute;teint, l'&#339;il de l'esprit s'allume.</i>&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque l'on a &eacute;tudi&eacute; de pr&egrave;s les &ecirc;tres priv&eacute;s de la lumi&egrave;re d&egrave;s leur
+enfance, on les voit s'appliquer bien davantage que les jeunes voyants &agrave;
+leurs travaux: c'est que, s&eacute;par&eacute;s pour ainsi dire de l'ext&eacute;rieur, ils ne
+sont nullement d&eacute;tourn&eacute;s de leurs occupations; le travail devient m&ecirc;me
+pour eux la plus charmante des r&eacute;cr&eacute;ations.</p>
+
+<p>Et Blaze de Bury continue: &laquo;Ici appara&icirc;t l'id&eacute;e toute chr&eacute;tienne de la
+vie nouvelle (<i>vita nuova</i>). Faust, apr&egrave;s avoir pass&eacute; par tous les
+degr&eacute;s de bonheur terrestre, reconna&icirc;t dans sa vieillesse, comme
+Salomon, que tout est vanit&eacute;. Les souffrances, les peines (les quatre
+femmes) sont des acheminements vers une existence sup&eacute;rieure; le Souci
+(par son salut &eacute;ternel) le rend aveugle, afin que, mort &agrave; la terre, il
+tende &agrave; de plus hautes destin&eacute;es et se tourne vers l'&Eacute;ternel dont il
+pressent l'approche, gr&acirc;ce &agrave; cette force intuitive qui le p&eacute;n&egrave;tre et
+sert d'interm&eacute;diaire &agrave; son apoth&eacute;ose finale.&raquo;</p>
+
+<p>Dans la partition de Schumann des accompagnements syncop&eacute;s donnent
+l'id&eacute;e de la recherche au milieu de l'obscurit&eacute; et c'est lentement,
+solennellement que Faust est pris d'une angoisse momentan&eacute;e, d'un
+d&eacute;sespoir profond, mais pour r&eacute;agir presque aussit&ocirc;t. Le mouvement
+s'accentue; il s'enthousiasme de radieuses visions. La phrase musicale
+devient un cri de triomphe; les trompettes se font entendre: &laquo;Allons,
+debout, travail aux mille bras!..... Je veux cr&eacute;er merveille sur
+merveille..... mon &#339;uvre est belle!&raquo; Et l'orchestre ach&egrave;ve dans un
+tutti vigoureux cette merveilleuse p&eacute;roraison que traverse un souffle de
+haute envol&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;La &laquo;grande cour du Palais&raquo; tel est le titre de la sc&egrave;ne, dans laquelle
+Goethe a mis fin &agrave; la vie terrestre de son h&eacute;ros. Schumann en a fait la
+sc&egrave;ne VI de sa partition, la conclusion de sa deuxi&egrave;me partie, sous la
+d&eacute;nomination de &laquo;Mort de Faust&raquo;.</p>
+
+<p>Devant le grand vestibule du palais, M&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s appelle &agrave; lui les
+<i>Lemures</i>, spectres familiers, sorte de revenants auxquels l'antiquit&eacute;
+donnait l'apparence de squelettes et qui, au moyen &acirc;ge, formaient les
+Esprits de l'air. Avec quelques appels de trompettes et de trombones,
+soutenus par des triolets d'un mouvement rapide, Schumann &eacute;voque ces
+fant&ocirc;mes, et il a voulu que les parties d'alto et de t&eacute;nor fussent
+chant&eacute;es par des voix d'enfants, afin que le contraste f&ucirc;t plus frappant
+et la sonorit&eacute; des timbres plus &eacute;trange. Le ch&#339;ur des <i>Lemures</i>,
+creusant avec des gestes bizarres, sur l'ordre de M&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s, la
+fosse destin&eacute;e &agrave; contenir la d&eacute;pouille mortelle de Faust, est une sorte
+de complainte, empreinte de tristesse, soutenue &agrave; l'orchestre par un
+accompagnement imitatif. L'apparition de Faust, sur les degr&eacute;s de son
+palais, cherchant &agrave; se guider entre les piliers de la porte, est d'un
+effet saisissant; le compositeur, en employant la sonorit&eacute; myst&eacute;rieuse
+et un peu f&eacute;erique des cors, a donn&eacute; &agrave; cette page une impression de
+grandeur qui ne fait que s'accro&icirc;tre jusqu'au moment o&ugrave; Faust tombera
+entre les bras des spectres qui le coucheront sur le sol. Berc&eacute; par les
+illusions, malgr&eacute; l'ironie implacable de M&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s, il entend avec
+transport le cliquetis des b&ecirc;ches. C'est la multitude qui travaille pour
+lui; son &#339;uvre doit grandir en paix..... Il appelle &agrave; lui
+M&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s, son serviteur, qui rit &agrave; part de ses chim&egrave;res: &laquo;Je veux
+fonder un brillant empire, dess&eacute;cher les marais pestilentiels, ouvrir
+les espaces &agrave; des myriades pour qu'on y vienne habiter, non dans la
+s&eacute;curit&eacute; sans doute, mais dans la libre activit&eacute; de l'existence. Des
+campagnes vertes, f&eacute;condes!..... Celui-l&agrave; seul est digne de la libert&eacute;
+comme de la vie qui sait chaque jour se la conqu&eacute;rir. De la sorte, au
+milieu des dangers qui l'environnent, ici l'enfant, l'homme, le
+vieillard passent vaillamment leurs ann&eacute;es. Que ne puis-je voir une
+activit&eacute; semblable exister sur un sol libre, au sein d'un peuple libre!
+Alors je dirais au moment: Attarde-toi, tu es si beau! La trace de mes
+jours terrestres ne peut s'engloutir dans l'&#338;one.&mdash;Dans le pressentiment
+d'une telle f&eacute;licit&eacute; sublime, je go&ucirc;te maintenant l'heure
+ineffable!<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>&raquo;</p>
+
+<p>Et, sur ces mots, il tombe de toute sa hauteur sur le bord de la fosse
+qui va l'engloutir.</p>
+
+<p>La sc&egrave;ne est grandiose.</p>
+
+<p>Cet enthousiasme de Faust, avant sa mort, et ce r&eacute;veil d'activit&eacute; ne se
+retrouvent-ils pas dans Goethe lui-m&ecirc;me, au d&eacute;clin de sa vie,
+reconstituant la biblioth&egrave;que d'I&eacute;na, abattant les murailles, s'emparant
+de terrains nouveaux, embellissant les environs de la ville, comblant
+les foss&eacute;s, &eacute;levant un observatoire, participant &agrave; la construction du
+palais de Weimar, cr&eacute;ant la c&eacute;l&egrave;bre &eacute;cole de dessin, qui servit de
+mod&egrave;le &agrave; celles d'I&eacute;na et d'Eisenach, donnant, en un mot, une vive
+impulsion &agrave; l'activit&eacute; de tous?</p>
+
+<p>Ce rayonnement de Faust au moment de sa mort, cette exaltation mystique
+n'est-ce pas &eacute;galement une sorte de s&eacute;curit&eacute; puis&eacute;e dans l'espoir de
+l'au-del&agrave;, ou encore une volupt&eacute; du martyre qui se lit dans la figure de
+<i>J&eacute;sus li&eacute; &agrave; la colonne</i>, d&ucirc; au pinceau de Sodoma et figurant au mus&eacute;e
+de Sienne?</p>
+
+<p><i>Consommatum est!</i> L'aiguille a marqu&eacute; minuit. L'horloge s'arr&ecirc;te.....
+Tout est fini. L'&acirc;me de Faust s'est envol&eacute;e!</p>
+
+<p>Schumann prolonge par de longs et doux accords les quelques mesures du
+ch&#339;ur si empreintes d'un sentiment fun&egrave;bre.</p>
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p class="head top15">TROISI&Egrave;ME PARTIE.</p>
+
+
+<p>Voici la clef de vo&ucirc;te de l'&eacute;difice! Dans l'interpr&eacute;tation de cette
+derni&egrave;re partie du <i>Faust</i> de Goethe, toute de mysticisme, qui vous
+conduit de r&ecirc;ve en r&ecirc;ve, de ciel en ciel, Schumann se r&eacute;v&egrave;le un
+interpr&egrave;te merveilleux. Disciple enthousiaste de Jean Paul, qui lui
+avait inculqu&eacute;, &agrave; l'aurore de la vie, sa sensibilit&eacute; outr&eacute;e, son lyrisme
+&eacute;chevel&eacute;, ses pens&eacute;es flottantes et que &laquo;le son musical charmait et
+touchait ind&eacute;pendamment de tout dessin rythmique ou m&eacute;lodique&raquo;<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, le
+ma&icirc;tre de Zwickau, en suivant le vol hardi de Goethe vers l'empyr&eacute;e, se
+complaisait dans une sorte de contemplation th&eacute;ologique, dans cette
+mysticit&eacute; qui l'avait s&eacute;duit, dans ce milieu intellectuel,
+supra-terrestre o&ugrave; il avait presque toujours v&eacute;cu. Il poss&eacute;dait cette
+volupt&eacute; de songe qui enl&egrave;ve les initi&eacute;s au monde ext&eacute;rieur pour les
+mettre en quelque sorte en communication avec les esprits
+invisibles<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>. Aussi devait-il se passionner pour cette seconde partie
+du <i>Faust</i>, ne songer d'abord qu'&agrave; elle, en faire l'&#339;uvre de toute sa
+vie et lui donner la place pr&eacute;pond&eacute;rante<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>. Disons enfin et une fois
+de plus que, si Robert Schumann nous a donn&eacute;, au point de vue musical,
+une si fid&egrave;le et po&eacute;tique traduction de l'&#339;uvre de Goethe, c'est
+qu'aussi bien que le po&egrave;te de Francfort, il a &eacute;t&eacute; un des repr&eacute;sentants
+les plus autoris&eacute;s de la grande famille allemande et que tous les deux
+se retrouvent dans un trait commun: l'amour de la nature et le culte de
+la po&eacute;sie m&ecirc;l&eacute;e &agrave; celui de la philosophie.</p>
+
+<p>Comme Goethe, Schumann a donc entrevu Faust au del&agrave; du tombeau. La sc&egrave;ne
+se passe dans les r&eacute;gions id&eacute;ales et &eacute;th&eacute;r&eacute;es, o&ugrave; les anges, flottant
+dans une atmosph&egrave;re sup&eacute;rieure, transporteront la partie immortelle de
+Faust, qui sera accueillie par la p&eacute;cheresse nomm&eacute;e autrefois
+<i>Gretchen</i>. C'est une ascension vers le <i>F&eacute;minin &Eacute;ternel</i>, qui nous
+attire au ciel<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p>
+
+<p>Le d&eacute;but est admirable. Au milieu des montagnes, des rochers, des
+for&ecirc;ts, dans une profonde solitude vivent de pieux anachor&egrave;tes dispers&eacute;s
+dans les crevasses des rochers. Toute cette nature sauvage s'animera &agrave;
+leur voix. &laquo;On pr&ecirc;tera l'oreille aux grandes voix de la solitude,
+recueillies par Robert Schumann dans le pr&eacute;lude instrumental qui est
+suivi du ch&#339;ur de saints anachor&egrave;tes, &agrave; ces voix dont les rumeurs
+ind&eacute;termin&eacute;es se m&ecirc;leront &agrave; ce ch&#339;ur lui-m&ecirc;me, sous la forme de sourds
+battements d'orchestre. Tout l'effet de ce court et aust&egrave;re prologue
+consiste en une succession de notes tour &agrave; tour port&eacute;es l'une vers
+l'autre, soit en franchissant les larges intervalles de la sixte et de
+l'octave, soit pour se toucher &agrave; travers un faible intervalle de
+seconde. En l'absence de tout lien m&eacute;lodique, elles ont l'air d'&ecirc;tre
+suspendues et de ne reposer sur rien. Le mouvement alternatif de
+contraction et de dilatation qui r&egrave;gle leur marche est tout-&agrave;-fait
+comparable au mouvement incertain du regard lorsque, port&eacute; au loin ou
+ramen&eacute; au plus pr&egrave;s parmi de vastes espaces muets, il ne trouve pas un
+endroit qui l'attire ou l'engage &agrave; se fixer<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Ce merveilleux ch&#339;ur &laquo;Le vent dans la for&ecirc;t&raquo;, d'une si majestueuse
+douceur, d'un contour si gracieux, accompagn&eacute; par des batteries en
+triolets doit &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute; lentement, comme l'indique du reste la
+partition. La nature n'est-elle pas pr&eacute;sente dans ce splendide d&eacute;cor
+musical? Quelle atmosph&egrave;re de mysticit&eacute; dans ce tableau de saints
+anachor&egrave;tes chantant, dans la solitude, les douceurs d'une vie
+patriarcale et honorant le myst&egrave;re sacr&eacute; de leur retraite.</p>
+
+<p>Le chant passionn&eacute; du &laquo;Pater extaticus&raquo;, qui se relie au ch&#339;ur
+pr&eacute;c&eacute;dent, est d&eacute;licieusement accompagn&eacute; par le violoncelle solo, dont
+les traits en croches li&eacute;es enlacent pour ainsi dire la m&eacute;lodie divine,
+qui fait songer aux plus beaux <i>Lieder</i> du ma&icirc;tre. C'est une page d'une
+br&ucirc;lante extase, dans laquelle il faut signaler la progression
+ascendante, principalement dans la phrase en majeur, se r&eacute;p&eacute;tant par
+deux fois:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/012.png" alt="musique ecrite" /></p>
+<p class="c"><img src="images/013.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p>Quel cantique rempli de plus d'enthousiasme que celui du &laquo;<i>Pater
+profondus</i>&raquo; (R&eacute;gion profonde), qui aspire &agrave; saisir la grandeur de celui,
+dont la pr&eacute;sence se r&eacute;v&egrave;le partout. Quel charme dans ce chant &laquo;Le sol
+fr&eacute;mit&raquo; et quel joli soupir du hautbois repris imm&eacute;diatement par la
+voix: &laquo;Mon &acirc;me obscure en sa d&eacute;tresse&raquo;!</p>
+
+<p>Existe-t-il un chant plus vaporeux, dans sa bri&egrave;vet&eacute;, que celui du
+&laquo;<i>Pater seraphicus</i>&raquo; se liant au ch&#339;ur des enfants bienheureux: &laquo;P&egrave;re,
+dis-nous o&ugrave; nous sommes?&raquo; Et nous voici en plein ciel! L&eacute;once Mesnard,
+auquel il faut souvent revenir lorsque l'on &eacute;tudie les &#339;uvres de Robert
+Schumann ou de Johann&egrave;s Brahms, a tr&egrave;s justement &eacute;crit au sujet de cette
+succession des enfants bienheureux, des anges novices et des anges
+accomplis qui repr&eacute;sentent, tous les degr&eacute;s de la nature c&eacute;leste:
+&laquo;Vienne le moment o&ugrave;, sur les traces de l'auteur de <i>Faust</i>, Schumann
+fera monter ces petits, ces humbles, de la bouche desquels Dieu re&ccedil;oit
+ses meilleures louanges, tout pr&egrave;s du Cr&eacute;ateur des mondes, ou bien les
+associera &agrave; l'adoration de l'<i>&Eacute;ternel f&eacute;minin</i>,&mdash;avec quelle fra&icirc;cheur
+d'accents la puret&eacute; pr&eacute;serv&eacute;e de l'enfance se distinguera de la puret&eacute;
+reconquise des &acirc;mes tendrement repentantes dans le <i>Ch&#339;ur mystique</i>. Et
+comme, parmi ces ravissements c&eacute;lestes, se glisse un reflet id&eacute;al de
+cette aimable timidit&eacute; de l'enfant, si avide de pardon que, le recevant,
+il n'ose y croire<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.&raquo; La premi&egrave;re partie du ch&#339;ur des enfants
+bienheureux a toute la gr&acirc;ce na&iuml;ve d'un No&euml;l, que rel&egrave;ve un sentiment
+bien romantique.</p>
+
+<p>Le ch&#339;ur des anges, planant dans les plus hautes sph&egrave;res et portant la
+partie immortelle de Faust, est, lui, un merveilleux hosanna, c&eacute;l&eacute;brant
+la d&eacute;livrance du h&eacute;ros et sa bienvenue dans l'empyr&eacute;e. Puis survient ce
+d&eacute;licieux &eacute;pisode, d'une fra&icirc;cheur printani&egrave;re &laquo;<i>De ces roses
+effeuill&eacute;es</i>&raquo;, chant&eacute; par le soprano solo et repris par le ch&#339;ur. C'est
+une page digne d'&ecirc;tre compar&eacute;e aux plus beaux Lieder, &eacute;manant de la
+plume de Robert Schumann. Remarquez quelle l&eacute;g&egrave;ret&eacute; donne au th&egrave;me
+principal, &agrave; la divine m&eacute;lodie, l'accompagnement &agrave; contre-temps, et
+comme ce th&egrave;me, coup&eacute; par le <i>tutti</i>, se repr&eacute;sente toujours avec
+gr&acirc;ce!</p>
+
+<p>L'&eacute;pisode des &laquo;<i>Rases effeuill&eacute;es</i><a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>&raquo; ne reporte-t-il pas le souvenir
+&agrave; la pl&eacute;iade des peintres de l'&eacute;cole mystique, dont Fra Angelico fut le
+chef, surtout &agrave; Sandro Botticelli<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>, ce disciple de Savonarole,&mdash;&agrave; ses
+&#339;uvres toutes empreintes d'une po&eacute;sie m&eacute;lancolique qui &laquo;chante au fond
+de l'&acirc;me et longtemps y r&eacute;sonne en doux et m&eacute;lodieux accords&raquo;. Sans
+parler de cette &#339;uvre de gr&acirc;ce, de cette fleur de r&ecirc;ve, l'<i>All&eacute;gorie du
+Printemps</i>, une des pages parmi les plus belles et les plus suggestives
+du ma&icirc;tre, &agrave; l'Acad&eacute;mie des beaux-arts de Florence, voyez au mus&eacute;e du
+Louvre, dans la salle r&eacute;serv&eacute;e aux primitifs de l'Italie, l'adorable
+vierge entour&eacute;e de l'enfant J&eacute;sus et de saint Jean. Comme la mysticit&eacute;
+se r&eacute;v&egrave;le dans les doux et na&iuml;fs regards des deux enfants, dans les
+lignes si pures du visage! C'est dans un nimbe d'or et de roses que
+s'estompe l'ang&eacute;lique figure de la Vierge, avec les yeux baiss&eacute;s,
+presque clos, ses beaux cheveux blonds &agrave; peine dissimul&eacute;s sous une gaze
+blanche, d'une transparence a&eacute;rienne. En pla&ccedil;ant cette sc&egrave;ne divine dans
+un jardin fleuri de roses qui font cort&egrave;ge &agrave; la &laquo;<i>Mater gloriosa</i>&raquo;,
+Botticelli a encore ajout&eacute; une note plus troublante &agrave; cette &#339;uvre, la
+gen&egrave;se m&ecirc;me de l'art toscan.</p>
+
+<p>Et ces enfants bienheureux ne font-ils pas songer &agrave; ce bel enfant du
+tableau de Ghirlandajo, &eacute;galement au mus&eacute;e du Louvre<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>? Quelle
+intensit&eacute; d'expression dans la t&ecirc;te de cet adolescent aux boucles
+blondes tombant sur les &eacute;paules et coiff&eacute;e d'une petite toque rouge!
+&Eacute;levant son regard vers le saint personnage, dont la figure souriante et
+pleine d'affection semble l'encourager, ne semble-t-il pas prononcer les
+mots mis par Goethe dans la bouche des enfants bienheureux: &laquo;Dis, p&egrave;re,
+o&ugrave; sommes-nous&raquo;?</p>
+
+<p>Ainsi que la po&eacute;sie de Goethe, la musique de Robert Schumann s'&eacute;l&egrave;ve
+d'ascension en ascension. V&eacute;ritable inspiration du g&eacute;nie est ce ch&#339;ur
+des anges novices (<i>Die j&uuml;ngern Engel</i>); le m&eacute;lange du rythme ternaire
+dans la partie de chant et du rythme binaire &agrave; l'orchestre laisse une
+impression &eacute;trange d'impalpable, de voil&eacute; comme la vapeur du nuage
+enveloppant la troupe agile des enfants bienheureux, qui s'envole dans
+le liquide azur de l'air. Et sur ce ch&#339;ur se greffe une courte phrase
+pleine d'amour divin.</p>
+
+<p>Quelle douceur et quelle gr&acirc;ce attendrie dans le ch&#339;ur des anges
+accueillant l'&acirc;me de Faust, rappelant dans la conclusion &laquo;<i>Qu'il soit le
+bienvenu</i>&raquo; la contexture du ravissant motif &laquo;<i>De ces roses
+effeuill&eacute;es</i>&raquo;!</p>
+
+<p>L'Hosanna qui le suit est, au contraire, un &eacute;clatant et majestueux chant
+de victoire, poss&eacute;dant la carrure des pages magistrales de Bach ou de
+H&aelig;ndel. Le ciel s'est entrouvert; les l&eacute;gions c&eacute;lestes exultent.</p>
+
+<p>De toute beaut&eacute; est l'invocation du D<sup>r</sup> Marianus &laquo;<i>&Ocirc; ciel immense</i>&raquo;,
+suivie d'un cantique d'une puret&eacute; absolument id&eacute;ale, adress&eacute;e &agrave; la
+Vierge:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">&laquo;<i>Toi qui r&egrave;gnes par l'amour</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>&Ocirc; ma&icirc;tresse du monde.</i>&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Le dessin des harpes et les jolies notes du hautbois qui tant&ocirc;t r&eacute;pond &agrave;
+la voix, tant&ocirc;t l'accompagne discr&egrave;tement, sont de v&eacute;ritables perles,
+sorties de l'&eacute;crin de Schumann. Dans toutes ces pages, le grand musicien
+a vaincu les difficult&eacute;s qui pouvaient r&eacute;sulter de l'interpr&eacute;tation du
+texte et a su &eacute;viter la monotonie par les contrastes les plus frappants.</p>
+
+<p>&Agrave; la voix du D<sup>r</sup> Marianus viennent se joindre le ch&#339;ur des p&eacute;nitentes,
+et les voix suppliantes de la grande p&eacute;cheresse, la femme Samaritaine et
+Marie &Eacute;gyptienne. C'est une longue phrase, compos&eacute;e de notes &eacute;gales en
+valeur, qui monte et descend et ne prend fin qu'au moment o&ugrave; une
+p&eacute;nitente, celle qui fut autrefois Marguerite, se prosterne devant la
+&laquo;<i>Mater gloriosa</i>&raquo; planant dans l'atmosph&egrave;re, pour proclamer le retour
+de celui qu'elle aima sur la terre. La m&eacute;lodie est courte; mais elle est
+pleine de tendresse &eacute;panouie et rappelle telles pages gracieuses du
+<i>Paradis et la P&eacute;ri</i>. Le ch&#339;ur la reprend, du reste, imm&eacute;diatement, mais
+en valeurs diminu&eacute;es; puis, dans un mouvement plus vif, la voix de
+Marguerite se fait entendre, accompagn&eacute;e par la voix d'alto et les
+dessins en croches li&eacute;s et ex&eacute;cut&eacute;s pianissimo par l'orchestre.</p>
+
+<p>&Agrave; cette derni&egrave;re et touchante intervention de Marguerite la M&egrave;re des
+cieux fait entendre cette parole consolatrice:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">&laquo;<i>Monte toujours plus haut vers la sph&egrave;re divine</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Il te suivra, s'il te devine.</i>&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>La musique est aussi sobre que le texte et deux notes, <i>mi</i> et <i>fa</i>
+naturel, suffisent &agrave; Robert Schumann pour &eacute;tablir le contraste voulu
+entre cette voix glorieuse planant au plus haut de l'empyr&eacute;e et celles
+des suppliantes.</p>
+
+<p>Le D<sup>r</sup> Marianus adresse une derni&egrave;re invocation &agrave; la Vierge.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t commence ce ch&#339;ur mystique, l'apoth&eacute;ose de l'&#339;uvre! Pages
+admirables dans le style fugu&eacute;, &agrave; travers lesquelles passe le grand
+souffle de Bach et de Beethoven<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>. Comme tout s'encha&icirc;ne logiquement,
+merveilleusement! Les voix d&eacute;butant pianissimo, avec des tenues de
+trombones, s'&eacute;tagent successivement et se r&eacute;unissent, en passant par un
+<i>crescendo</i> habilement m&eacute;nag&eacute;, dans un embrasement g&eacute;n&eacute;ral. Puis, comme
+dans les &#339;uvres religieuses des deux grands ma&icirc;tres, pr&eacute;curseurs de
+Robert Schumann, le quatuor intervient pour jeter sa note douce et
+id&eacute;ale. Le ch&#339;ur reprend bient&ocirc;t dans une forme plus moderne et dans un
+mouvement vif pour chanter la gloire de la Femme &eacute;ternelle, de la reine,
+de la vierge d'amour</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Le F&eacute;minin &eacute;ternel</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Nous attire au ciel.</i>&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Puis tout s'&eacute;teint graduellement et doucement dans une sorte de
+symphonie myst&eacute;rieuse et murmurante.</p>
+
+<p>&laquo;L'ex&eacute;cutant d'une symphonie musicale ignore ce que sa main et sa voix
+produisent sur celui qui l'&eacute;coute<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>&raquo;.</p>
+
+<p>Il en est de m&ecirc;me de toute &#339;uvre d'art qui porte en soi une vertu
+souvent ignor&eacute;e de son cr&eacute;ateur. Goethe, en chantant la gloire divine,
+pouvait-il pr&eacute;voir qu'il transmettrait &agrave; un illustre traducteur, Robert
+Schumann, cette c&eacute;leste &eacute;tincelle, cette flamme int&eacute;rieure, n&eacute;cessaires
+pour conduire la pauvre &acirc;me de Faust de ciel en ciel et pour glorifier
+l'<i>&Eacute;ternel F&eacute;minin</i> avec ces harmonies qui semblent nous transporter
+dans la r&eacute;gion du r&ecirc;ve, en des &Eacute;lys&eacute;es ignor&eacute;s.</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>Il faudrait citer, dans leur entier, les belles pages qu'un po&egrave;te, un
+philosophe de haute envergure, M. E. Schur&eacute;, a consacr&eacute;es, dans le
+<i>Drame musical</i>, au <i>Faust</i> de Goethe.</p>
+
+<p>Nous en d&eacute;tacherons le fragment suivant, qui sera la conclusion la plus
+&eacute;loquente que nous puissions imaginer de notre &eacute;tude sur la partition de
+R. Schumann et sur la r&eacute;union n&eacute;cessaire de la po&eacute;sie et de la musique
+impliqu&eacute;e par le second <i>Faust</i>:</p>
+
+<div class="blockquot">
+<p>&laquo;La po&eacute;sie est revenue, avec Shakespeare, &agrave; la mimique vivante et
+persuasive; avec le <i>Faust</i> de Goethe elle revient aussi &agrave; la musique,
+ou du moins elle y touche. Quoique l'ensemble du po&egrave;me se maintienne
+dans la langue du drame parl&eacute;, l'appel pressant de la po&eacute;sie &agrave; la
+musique n'est nulle part plus sensible qu'ici. Comment nous repr&eacute;senter
+sans musique l'&eacute;vocation de l'Esprit de la Terre, la matin&eacute;e de P&acirc;ques
+et tant d'autres sc&egrave;nes? Si la seconde partie de la trag&eacute;die se d&eacute;robe &agrave;
+la mise en sc&egrave;ne, c'est que la musique seule la rendrait possible.
+Seule, elle pourrait faire sortir de l'ab&icirc;me l'image rayonnante d'H&eacute;l&egrave;ne
+et faire r&eacute;sonner la lyre et la voix d'Euphorion. Le m&ecirc;me fait que nous
+avons not&eacute; &agrave; propos de la trag&eacute;die d'Eschyle et de Sophocle revient
+s'imposer &agrave; nous: d&egrave;s que le drame s'&eacute;l&egrave;ve aux plus hautes sph&egrave;res, il
+r&eacute;clame la musique et demeure incomplet sans elle.</p>
+
+<p>&laquo;Si cette v&eacute;rit&eacute; nous frappe &agrave; chaque instant dans le premier et le
+second <i>Faust</i>, elle &eacute;clate avec force &agrave; la conclusion du po&egrave;me. Apr&egrave;s
+la mort de son h&eacute;ros, Goethe sentait le besoin de nous donner la
+substance id&eacute;ale de sa vie en une image grandiose et de nous emporter,
+pour conclure, aux r&eacute;gions les plus pures de la pens&eacute;e et du sentiment.
+C'est pour cela qu'il fait descendre le ciel sur les cimes de la terre
+et nous repr&eacute;sente la transfiguration de Faust parmi les saints et les
+anachor&egrave;tes camp&eacute;s dans des gorges montagneuses qui avoisinent l'&eacute;ternel
+azur..... Ici nous n'approchons plus seulement de la musique, nous y
+voguons &agrave; pleines voiles. Dans ces rythmes fluides, dans ces extases
+d&eacute;bordantes, ces ivresses d'amour et de sacrifice, nous sentons d&eacute;j&agrave; les
+&eacute;lancements de la m&eacute;lodie et les effluves de la symphonie...............
+</p>
+
+<p>&laquo;.....L&agrave;, dans cette r&eacute;gion sublime, o&ugrave; Faust est accueilli par l'&acirc;me
+transfigur&eacute;e de Marguerite, o&ugrave; les splendeurs m&ecirc;mes du monde visible
+s'&eacute;vanouissent et ne semblent plus que des symboles passagers, l&agrave; ou
+l'<i>&Eacute;ternel F&eacute;minin</i> flotte au-dessus des derni&egrave;res cimes sous la figure
+rayonnante de la <i>Mater gloriosa</i> et attire les &acirc;mes en haut par la
+force de l'amour,&mdash;l&agrave; aussi r&egrave;gne le souffle tout puissant de la
+musique.&raquo;</p></div>
+
+<p>Si M. &Eacute;douard Schur&eacute; avait eu connaissance de la partition de Robert
+Schumann, au moment o&ugrave; il &eacute;crivit son beau <i>Drame musical</i>, nul doute
+qu'il n'e&ucirc;t fait revivre dans une aur&eacute;ole de gloire le compositeur
+g&eacute;nial qui avait eu l'audace de se porter le m&eacute;diateur heureux de cet
+accord entre les deux grandes muses!</p>
+
+
+
+
+<p class="head top15"><a name="REQUIEM" id="REQUIEM"></a>
+LE REQUIEM ALLEMAND</p>
+<p class="c smcap">de</p>
+
+<p class="head">JOHANN&Egrave;S BRAHMS<br />
+</p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="r">
+Mars 1891.<br />
+</p>
+
+
+<p>Lorsqu'on passe en revue l'&#339;uvre magistral de Johann&egrave;s Brahms, les
+symphonies puissantes, les lieder si profond&eacute;ment sentis avec les
+ing&eacute;nieux accompagnements du clavier, les beaux sextuors, quintettes,
+quatuors, trios, marqu&eacute;s d'une griffe si personnelle, la cantate de
+<i>Rinaldo</i>, merveilleuse traduction de la po&eacute;sie de Goethe, les ch&#339;urs
+religieux ou profanes, rev&ecirc;tus d'un coloris &eacute;trange, s&eacute;v&egrave;re, le <i>Requiem
+allemand</i>, enfin, qui mit le sceau &agrave; sa r&eacute;putation de l'autre c&ocirc;t&eacute; du
+Rhin,&mdash;quand on &eacute;tudie l'homme, fuyant le mirage trompeur des
+applaudissements mondains, presque bourru pour les importuns qui
+voudraient franchir la porte de son temple, ne vivant que pour l'art,
+loin du bruit, loin de la foule, poursuivant avec acharnement le but
+&eacute;lev&eacute; qu'il a toujours eu en perspective,&mdash;quand on voit l'artiste qu'il
+est, actif, laborieux, plein d'admiration et de respect pour les
+Olympiens qui l'ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute; dans la carri&egrave;re, fervent disciple du vieux
+<i>cantor</i> de l'&eacute;glise Saint-Thomas de Leipzig, ma&icirc;tre de son m&eacute;tier comme
+l'&eacute;taient les plus grands ma&icirc;tres du pass&eacute;, ne laissant &eacute;chapper de sa
+plume que des &#339;uvres m&ucirc;rement &eacute;labor&eacute;es, puisant ses inspirations aux
+sources m&ecirc;mes de la Nature,&mdash;quand on admire sa belle t&ecirc;te, si
+puissamment intelligente,&mdash;on ne peut que penser &agrave; celui qui fut le
+Michel-Ange de la <i>Symphonie</i>, &agrave; Beethoven et aussi au chantre du
+<i>Paradis et la P&eacute;ri</i>, de <i>Faust</i>, &agrave; cette splendide organisation qui fut
+Robert Schumann.</p>
+
+<p>On s'explique alors les paroles proph&eacute;tiques du ma&icirc;tre de Zwickau: &laquo;Il
+est venu cet &eacute;lu, au berceau duquel les gr&acirc;ces et les h&eacute;ros semblent
+avoir veill&eacute;. Son nom est <i>Johann&egrave;s Brahms</i>; il vient de Hambourg... Au
+piano, il nous d&eacute;couvrit de merveilleuses r&eacute;gions, nous faisant p&eacute;n&eacute;trer
+avec lui dans le monde de l'Id&eacute;al. Son jeu empreint de g&eacute;nie changeait
+le piano en un orchestre de voix douloureuses et triomphantes. C'&eacute;taient
+des sonates o&ugrave; per&ccedil;ait la symphonie, des lieder dont la po&eacute;sie se
+r&eacute;v&eacute;lait... des pi&egrave;ces pour piano, unissant un caract&egrave;re d&eacute;moniaque &agrave; la
+forme la plus s&eacute;duisante, puis des sonates pour piano et violon, des
+quatuors pour instruments &agrave; cordes et chacune de ces cr&eacute;ations, si
+diff&eacute;rente l'une de l'autre qu'elles paraissaient s'&eacute;chapper d'autant de
+sources diff&eacute;rentes...... Quand il inclinera sa baguette magique vers de
+grandes &#339;uvres, quand l'orchestre et les ch&#339;urs lui pr&ecirc;teront leurs
+puissantes voix, plus d'un secret du monde de l'Id&eacute;al nous sera
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;....&raquo;</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>Avant d'aborder le <i>Requiem allemand</i>, Johann&egrave;s Brahms avait d&eacute;j&agrave; fait
+plusieurs essais dans le genre religieux. C'est ainsi qu'il avait
+compos&eacute; le petit <i>Ave Maria</i> (op. 12) pour voix de femmes, le <i>Chant des
+Morts</i> (op. 18) pour ch&#339;ur et instruments &agrave; vent, les <i>Marienlieder</i>
+(op. 22), le 23<sup>e</sup> <i>Psaume</i> (op. 27), pour voix de femmes &agrave; trois
+parties avec accompagnement d'orgue, les <i>Motets</i> (op. 29) pour ch&#339;ur &agrave;
+cinq parties sans accompagnement, le <i>Geistliche Lied</i> de P. Flemming
+(op. 30) et enfin les <i>Ch&#339;urs religieux</i> pour voix de femmes.</p>
+
+<p>Dans toutes ces &#339;uvres, le ma&icirc;tre de Hambourg a su allier les formes les
+plus s&eacute;v&egrave;res au charme qui se d&eacute;gage des ressources de l'harmonie
+moderne. Il y a imprim&eacute; une note tr&egrave;s personnelle, tr&egrave;s suggestive; il
+&eacute;tait pr&eacute;par&eacute; &agrave; ces travaux semi-religieux par les &eacute;tudes empreintes de
+gravit&eacute; auxquelles il s'&eacute;tait livr&eacute; avec passion d&egrave;s la prime jeunesse
+et qui devaient le conduire au but le plus &eacute;lev&eacute; de l'art musical. Il
+est utile d'ajouter que la plupart de ces compositions n'ont pas &eacute;t&eacute;
+con&ccedil;ues par l'auteur dans le but d'&ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;es &agrave; l'&eacute;glise.
+Quelques-unes, notamment les <i>Marienlieder</i>, ne sont qu'une traduction
+aussi fid&egrave;le que possible du texte, de ces antiques chansons pieuses,
+qui font songer aux madones de Memling, de Van Eyck; elles en donnent le
+sens intime, d&eacute;gag&eacute; de tout caract&egrave;re liturgique.</p>
+
+<p>&laquo;Le <i>Requiem allemand</i>, a tr&egrave;s justement dit le regrett&eacute; L&eacute;once Mesnard,
+dans sa belle &eacute;tude sur Johann&egrave;s Brahms<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a> n'est pas franchement
+s&eacute;cularis&eacute; comme les compositions du m&ecirc;me ordre, d&eacute;velopp&eacute;es ou fort
+abr&eacute;g&eacute;es, qui portent le nom de Schumann; il n'a pas non plus re&ccedil;u
+l'empreinte liturgique que portent, express&eacute;ment quoique diversement
+marqu&eacute;e, les chefs-d'&#339;uvre de Mozart, de Berlioz, de Verdi. Tout &agrave; fait
+religieuse par le choix des textes qu'elle adopte pour les traduire,
+l'&#339;uvre est trait&eacute;e avec la libert&eacute; relative impliqu&eacute;e par le fait m&ecirc;me
+d'un choix qui r&eacute;unit ces textes, recueillis &ccedil;a et l&agrave; dans l'&Eacute;criture.
+Au lieu d'une nouvelle interpr&eacute;tation musicale du sombre office
+catholique, c'est comme un harmonieux rituel form&eacute; d'&eacute;l&eacute;vations
+consolantes et de m&eacute;ditations chr&eacute;tiennes sur ce triple sujet, la Vie,
+la Mort, l'&Eacute;ternit&eacute;. Les chants qui se transmettent ce th&egrave;me et ses
+variantes avec un recueillement grave, mais nullement uniforme,
+para&icirc;tront, en g&eacute;n&eacute;ral, appartenir au genre temp&eacute;r&eacute;, si on les compare &agrave;
+ces alternatives, &agrave; ces ripostes du pour ou du contre, soutenues &agrave;
+outrance par Berlioz ou par Verdi&raquo;.</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>Le <i>Requiem</i> de J. Brahms a &eacute;t&eacute; compos&eacute; non sur des paroles latines,
+mais sur des paroles allemandes, d'o&ugrave; son nom de <i>Requiem allemand</i>.</p>
+
+<p>Ce n'est plus le sombre <i>Dies ir&aelig;</i> des offices catholiques qui a inspir&eacute;
+tour &agrave; tour les ma&icirc;tres, qu'ils se nomment Mozart, Cherubini, R.
+Schumann, Berlioz, F. Kiel, Verdi. Tous, bien que de tendances ou
+d'&eacute;coles absolument oppos&eacute;es, ont serr&eacute; de pr&egrave;s le texte liturgique.</p>
+
+<p>L'&#339;uvre de Brahms est bien diff&eacute;rente. Par suite du choix fait par lui,
+dans les Saintes &Eacute;critures, d'&eacute;pisodes se rapportant &agrave; la Vie, la Mort
+et l'&Eacute;ternit&eacute;, il a &eacute;t&eacute; forc&eacute;ment amen&eacute; &agrave; faire passer &agrave; travers cette
+composition semi-religieuse un souffle romantique et printanier,
+&eacute;voquant le souvenir de ses plus beaux lieders. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de pens&eacute;es
+empreintes de tristesse s'&eacute;panouissent des hymnes d'esp&eacute;rance, de
+triomphe. Brahms a tir&eacute; le plus heureux parti de ces contrastes.</p>
+
+<p><i>N&ordm; 1. Ch&#339;ur.</i>&mdash;D&egrave;s l'entr&eacute;e en mati&egrave;re, apr&egrave;s une courte introduction
+de l'orchestre o&ugrave; dominent les altos et violoncelles, sorte de plainte
+douloureuse, le ch&#339;ur, dans un mouvement d'<i>andantino</i>, fait esp&eacute;rer
+doucement &agrave; ceux qui souffrent la consolation de Dieu. Pleine de
+tristesse et en m&ecirc;me temps d'esp&eacute;rance est la phrase caressante qui
+s'arr&ecirc;te par instants, pour donner bri&egrave;vement la parole aux instruments,
+notamment au hautbois. Puis se d&eacute;veloppe plus longuement le second motif
+en mineur sur les paroles: &laquo;Ceux qui s&egrave;ment avec larmes moissonneront
+avec all&eacute;gresse&raquo;, et dans lequel se retrouvent, avec la phrase de
+l'introduction orchestrale, ces harmonies pr&eacute;f&eacute;r&eacute;es par Brahms,
+remplies d'un sentiment profond. La m&eacute;lodie, soutenue un moment par les
+accompagnements en triolets, sorte de pulsation de l'orchestre,
+s'&eacute;panouit adorablement sur les mots: &laquo;avec all&eacute;gresse moissonneront&raquo;.
+Apr&egrave;s une interruption du ch&#339;ur, pendant laquelle les violoncelles font
+entendre &agrave; nouveau le motif de l'introduction, les voix s'&eacute;teignent
+m&eacute;lodieusement et pianissimo: &laquo;Bien heureux, bien heureux&raquo;. Enfin le
+premier ch&#339;ur repara&icirc;t pour s'achever dans une courte et belle
+apoth&eacute;ose, avec l'intervention des harpes. Dans cette premi&egrave;re partie,
+il est &agrave; remarquer que l'auteur a supprim&eacute; totalement les violons pour
+ne laisser appara&icirc;tre, comme instruments &agrave; cordes, que les violoncelles
+et altos, et donner ainsi &agrave; l'ensemble de la trame musicale un caract&egrave;re
+plus grave et plus solennel.</p>
+
+<p><i>N&ordm; 2. Ch&#339;ur.</i>&mdash;Le petit pr&eacute;lude orchestral en mode de marche &agrave; <sup>3</sup>/<sub>4</sub>, et
+ex&eacute;cut&eacute; <i>mezza voce</i>, est d'une sonorit&eacute; grave et caressante tout &agrave; la
+fois, avec l'emploi presque constant des contrebasses en p&eacute;dale et
+l'intervention des timbales. Il rappelle beaucoup telle ou telle page
+tr&egrave;s caract&eacute;ristique de Brahms, surtout dans les traits en trois croches
+li&eacute;es des violons et des altos: c'est pour ainsi dire la signature, le
+monogramme du ma&icirc;tre. Elle se d&eacute;veloppe gravement cette belle marche,
+pendant que le ch&#339;ur, dans un superbe lamento, exprime cette triste et
+sombre id&eacute;e: &laquo;Car toute chair est comme l'herbe et toute gloire humaine
+est comme l'humble fleur de l'herbe&raquo;.</p>
+
+<p>La seconde partie (Lettre C), d'un mouvement plus anim&eacute; &laquo;Soyez patients
+mes bien aim&eacute;s&raquo; contraste vivement avec la pr&eacute;c&eacute;dente; toutes deux
+forment une antith&egrave;se tr&egrave;s marqu&eacute;e de la f&eacute;licit&eacute; et de la douleur.
+C'est un frais <i>lied</i>, dans le style d'un No&euml;l plein de na&iuml;vet&eacute;, comme
+Brahms en a laiss&eacute; si souvent et si heureusement &eacute;chapper de sa plume.
+Voil&agrave; une note, toute particuli&egrave;re, s'&eacute;loignant absolument, aussi bien
+par la forme que par le fond, du caract&egrave;re liturgique, propre au
+<i>Requiem</i>, sur les paroles latines. Quel d&eacute;licieux accompagnement que
+celui dans lequel l'auteur a su rendre par de l&eacute;gers staccati (fl&ucirc;tes et
+harpes) l'effet r&eacute;sultant du texte, indiquant que le laboureur doit
+patienter jusqu'&agrave; ce qu'il ait re&ccedil;u <i>la pluie du matin</i><a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>! Et quelle
+adorable conclusion sur ces paroles pianissimo du ch&#339;ur: &laquo;Il patiente&raquo;
+avec les quelques notes finales du cor, cet instrument si cher &agrave; Brahms.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la reprise de la marche et du premier motif choral l'orchestre et
+les ch&#339;urs attaquent une phrase large et grandiose, &laquo;Mais la parole
+reste dans l'&eacute;ternit&eacute;&raquo; qui se lie de suite au beau ch&#339;ur final en forme
+de fugue: &laquo;Ils viendront les rachet&eacute;s&raquo;, dans lequel les instruments
+r&eacute;pondent par des accords vigoureusement accentu&eacute;s aux masses chorales.
+Remarquons le charme, la douceur qui se d&eacute;gagent, &agrave; deux reprises
+diff&eacute;rentes, et apr&egrave;s les chants de triomphe, de la traduction musicale
+des mots &laquo;...reposera sur eux&raquo;,&mdash;et enfin la belle p&eacute;roraison, o&ugrave; les
+voix, apr&egrave;s un grand &eacute;clat, s'&eacute;teignent, accompagn&eacute;es pianissimo par de
+ravissants traits des cordes, en gammes descendantes et montantes,
+soutenus par les trombones.</p>
+
+<p><i>N&ordm; 3.&mdash;Baryton solo et ch&#339;ur.</i>&mdash;Le solo que chante le baryton &laquo;Dieu
+enseigne-moi&raquo; est d'un style s&eacute;v&egrave;re et triste; il donne tr&egrave;s exactement
+l'impression du n&eacute;ant des choses d'ici-bas, des vanit&eacute;s terrestres. Le
+ch&#339;ur reprend et accentue l'humble pri&egrave;re. Puis, dans une phrase plus
+mouvement&eacute;e, plus &eacute;nergique, qui est redite imm&eacute;diatement par le ch&#339;ur,
+le solo s'&eacute;crie: &laquo;P&egrave;re, devant toi s'an&eacute;antissent mes jours&raquo;. Notons
+l'effet troublant qui se d&eacute;gage apr&egrave;s le crescendo, et l'arr&ecirc;t subit de
+l'ensemble des voix s'&eacute;teignant sur les mots &laquo;Un rien&raquo;.</p>
+
+<p>Tout ce qui suit est tr&egrave;s dramatique, jusqu'&agrave; la courte et adorable
+phrase en majeur &laquo;J'esp&egrave;re en toi seul&raquo;, dans laquelle les voix entrent
+successivement pianissimo, avec une phrase li&eacute;e de neuf noires group&eacute;es
+trois par trois, pour aboutir &agrave; cette majestueuse et terrible fugue, o&ugrave;
+la p&eacute;dale sur la note <i>r&eacute;</i> r&eacute;sonne et bourdonne sans interruption,
+pendant que les masses chorales se d&eacute;veloppent fortissimo, soutenues par
+les traits en croches largement d&eacute;tach&eacute;s des instruments &agrave; cordes. C'est
+une page unique en son genre et qui produit un effet des plus
+saisissants, lorsque l'orchestre et les ch&#339;urs forment une arm&eacute;e
+nombreuse et compacte.</p>
+
+<p><i>N&ordm; 4.&mdash;Ch&#339;ur.</i>&mdash;C'est encore dans le style tendre et gracieux du lied,
+ne s'&eacute;loignant pas toutefois de la gravit&eacute; qui r&egrave;gne dans l'ensemble de
+l'&#339;uvre, que Brahms a traduit ces pens&eacute;es plus consolantes: &laquo;Bien douces
+sont tes demeures, &ocirc; Dieu d'Isra&euml;l&raquo;. Le charme qui enveloppe l'auditeur
+est encore augment&eacute; par la richesse de l'orchestration, par cette
+m&eacute;lodie touchante des violons (Lettre A) et ces pizzicati des
+violoncelles, que l'auteur a employ&eacute;s souvent et avec le plus heureux
+r&eacute;sultat dans le cours du <i>Requiem</i>. La phrase caressante des voix en
+croches li&eacute;es deux &agrave; deux sur les mots &laquo;en te louant &agrave; jamais&raquo; est une
+sorte d'association du legato employ&eacute; pour la m&eacute;lodie et du staccato
+r&eacute;serv&eacute; &agrave; l'accompagnement.</p>
+
+<p><i>N&ordm; 5.&mdash;Soprano, solo et ch&#339;ur.</i>&mdash;D&eacute;licieux sont les violons en
+sourdine, avec les petites phrases que se renvoient le hautbois, la
+fl&ucirc;te et la clarinette. Sur cette trame gracieuse et l&eacute;g&egrave;re s'enl&egrave;ve le
+solo de soprano, reproduisant &agrave; peu pr&egrave;s la m&eacute;lodie de l'orchestre:
+&laquo;Vous qu'afflige la douleur esp&eacute;rez...&raquo; La voix semble venir de la vo&ucirc;te
+c&eacute;leste pour annoncer les consolations futures; et le ch&#339;ur r&eacute;pond
+<i>mezza voce</i>: &laquo;Je vous consolerai comme une m&egrave;re&raquo;. Toutes ces pages sont
+d'une couleur douce et l&eacute;g&egrave;re,&mdash;une fresque de Bernardino Luini; c'est
+un murmure d&eacute;licieux qui s'&eacute;vanouit peu &agrave; peu et id&eacute;alement sur les
+paroles du soprano, soutenu par les masses chorales: &laquo;Vers vous je
+reviendrai... je reviendrai&raquo;.</p>
+
+<p><i>N&ordm; 6.&mdash;Baryton solo et ch&#339;ur.</i>&mdash;Voici le point culminant de la
+partition, la clef de vo&ucirc;te de l'&eacute;difice. Apr&egrave;s une entr&eacute;e du ch&#339;ur,
+pleine de tristesse, sorte de lamentation ou psalmodie qu'accentuent les
+violons en sourdine, ainsi que les violoncelles et contrebasses en
+<i>pizzicati</i> &laquo;Nous n'avons ici de durable cit&eacute;&raquo;, le baryton solo annonce
+la r&eacute;surrection dans un style large et solennel; les voix, r&eacute;pondant
+<i>pianissimo</i>, s'&eacute;l&egrave;vent par des gradations successives jusqu'&agrave; cette
+explosion grandiose: &laquo;Les trompettes retentiront&raquo;. C'est un d&eacute;cha&icirc;nement
+monstrueux des ch&#339;urs et de l'orchestre, &laquo;o&ugrave; s'agitent et se tordent &agrave;
+l'appel des sons, le tumultueux effarement, la terreur supr&ecirc;me qui
+condamnent &agrave; ne pouvoir se fuir elles-m&ecirc;mes des &acirc;mes &eacute;perdues&raquo;, et o&ugrave; la
+Vie accuse hautement son triomphe sur la Mort. La fugue qui suit, bien
+que tr&egrave;s mouvement&eacute;e, p&acirc;lit &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ce formidable ch&#339;ur qui porte
+l'&eacute;motion &agrave; son comble.</p>
+
+<p><i>N&ordm; 7.&mdash;Ch&#339;ur.</i>&mdash;&laquo;Gloire &agrave; ceux qui meurent dans le Seigneur&raquo; chantent
+les voix accompagn&eacute;es par l'orchestre, dont le trait persistant et
+consistant en une suite de notes li&eacute;es deux &agrave; deux est une des formules
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;es de J. Brahms et qui rappellerait le vieux et sublime Ma&icirc;tre,
+qu'il a si profond&eacute;ment &eacute;tudi&eacute;, Jean-S&eacute;bastien Bach! Puis, ce ch&#339;ur
+s'apaise un instant pour murmurer: &laquo;Oui, l'Esprit dit qu'ils reposent de
+leurs souffrances&raquo;, et, alors, se dessine en majeur cette d&eacute;licieuse
+phrase chorale qui met si merveilleusement en relief le dessin des
+instruments &agrave; cordes en douze croches li&eacute;es par groupes de six. Enfin,
+comme apoth&eacute;ose finale, retentit pour la derni&egrave;re fois le beau motif du
+premier ch&#339;ur de la partition, soutenu par les sons voil&eacute;s de la harpe.</p>
+
+<p>L'&#339;uvre s'ach&egrave;ve ainsi dans un sentiment d'esp&eacute;rance, de paix et de
+pardon, qui donne bien la synth&egrave;se de la conception du Ma&icirc;tre.</p>
+
+<p class="aster">*<br />* *</p>
+
+<p>Les trois premiers morceaux du <i>Requiem allemand</i> (op. 45) furent
+ex&eacute;cut&eacute;s &agrave; Vienne, en 1867, sous la direction de Herbeck.</p>
+
+<p>L'&#339;uvre enti&egrave;re (&agrave; l'exception du ch&#339;ur n&ordm; 5&mdash;&laquo;Vous qu'afflige la
+douleur&raquo;) fut jou&eacute;e, le 10 avril 1868, dans la Cath&eacute;drale de Br&egrave;me. Le
+retentissement qu'eut cette &#339;uvre magistrale la r&eacute;pandit rapidement en
+Allemagne et en Suisse, o&ugrave; elle fut ex&eacute;cut&eacute;e souvent, notamment dans la
+belle Cath&eacute;drale de B&acirc;le.</p>
+
+<p>C'est pendant un s&eacute;jour &agrave; Bonn, au cours de l'&eacute;t&eacute; de 1868, que J. Brahms
+s'occupa du <i>Requiem allemand</i>, qui fut &eacute;dit&eacute; chez J. Rieter-Biedermann,
+&agrave; Winterthur (Suisse), puis &agrave; Berlin.</p>
+
+<p>En France, la premi&egrave;re audition du <i>Requiem allemand</i>, fut donn&eacute;e aux
+Concerts populaires, sous la direction de Pasdeloup; mais l'ex&eacute;cution
+fut si faible, que l'&#339;uvre ne fut pas comprise et passa inaper&ccedil;ue.</p>
+
+<p>En montant le <i>Requiem allemand</i>, et en l'ex&eacute;cutant le 24 mars 1891 &agrave; la
+Chapelle du Palais de Versailles, la Soci&eacute;t&eacute; l'<i>Euterpe</i>, a poursuivi
+noblement la mission qu'elle s'est impos&eacute;e. Bien que les ch&#339;urs fussent
+en nombre restreint et que l'orchestre, auquel avait &eacute;t&eacute; adjoint le
+grand orgue pour remplacer les instruments &agrave; vent, fut r&eacute;duit au double
+quatuor, l'&#339;uvre, qui avait &eacute;t&eacute; &eacute;tudi&eacute;e consciencieusement de longue
+date, sous l'intelligente direction de M. Duteil d'Ozanne, est venue en
+pleine lumi&egrave;re.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="BIZET" id="BIZET"></a>LETTRES IN&Eacute;DITES</h3>
+<p class="c smcap">de</p>
+<p class="head">GEORGES BIZET</p>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<h3><a name="LETTRES_A_PAUL_LACOMBE" id="LETTRES_A_PAUL_LACOMBE"></a>LETTRES &Agrave; PAUL LACOMBE</h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<p class="head">AVANT-PROPOS</p>
+
+
+<p>Dans la consciencieuse &eacute;tude qu'il a faite sur <i>Georges Bizet et son
+&#339;uvre</i>, M. Charles Pigot a donn&eacute; nombre d'extraits de lettres de
+l'auteur de <i>Carmen</i>. La brochure qu'a publi&eacute;e M. Edmond Galabert et qui
+a pour titre: <i>Georges Bizet, Souvenirs et Correspondance</i>, a permis
+&eacute;galement aux admirateurs du jeune ma&icirc;tre, enlev&eacute; dans la force de
+l'&acirc;ge, de conna&icirc;tre ses pens&eacute;es sur l'art, qui avait pris toute sa vie.</p>
+
+<p>Voici qu'aujourd'hui un heureux hasard a mis entre nos mains vingt-deux
+lettres &eacute;chang&eacute;es entre Georges Bizet et le compositeur Paul Lacombe.
+C'est une correspondance intime, dans laquelle Bizet, tout en donnant au
+jeune musicien des conseils qu'il avait sollicit&eacute;s, livre tous ses
+secrets, se montrant pour ainsi dire <i>&agrave; nu</i>: L'amiti&eacute;, qui s'&eacute;tait
+&eacute;tablie rapidement entre deux &acirc;mes faites pour se comprendre, avait
+donn&eacute; naissance &agrave; des confidences, &agrave; des effusions, qui mettent en
+pleine lumi&egrave;re les adorations de l'auteur de <i>Carmen</i> pour la divine
+muse, comme elles laissent entrevoir ses antipathies.</p>
+
+<p>Ce qui se d&eacute;gage, au point de vue artistique, de la lecture de ces
+lettres, c'est un &eacute;clectisme qui, malgr&eacute; l'admiration tr&egrave;s marqu&eacute;e de G.
+Bizet pour l'&Eacute;cole allemande, ne le porte pas d'une mani&egrave;re irr&eacute;sistible
+vers la r&eacute;forme wagn&eacute;rienne et lui permet de se laisser s&eacute;duire par le
+c&ocirc;t&eacute; sensuel de la musique italienne.&mdash;S'il place Beethoven au sommet de
+l'&eacute;chelle musicale, il laisse un peu Wagner &agrave; l'&eacute;cart.&mdash;Lorsqu'il en
+parle, c'est surtout pour d&eacute;nigrer l'homme.</p>
+
+<p>Ainsi celui, auquel les critiques de la premi&egrave;re heure reprochaient
+&eacute;tourdiment ses tendances wagn&eacute;riennes, ne professait pour les &#339;uvres du
+ma&icirc;tre de Bayreuth qu'une admiration restreinte. Toute sa vie, il avait
+eu &agrave; r&eacute;agir contre cette appellation de &laquo;farouche Wagn&eacute;rien&raquo; qui lui
+avait &eacute;t&eacute; d&eacute;coch&eacute;e, on ne sait trop vraiment pourquoi. Car aucune de ses
+&#339;uvres n'accuse de tendances wagn&eacute;riennes.&mdash;Qui sait si ce reproche
+constant qui lui fut adress&eacute;, bien &agrave; tort d&egrave;s le principe, de s'&ecirc;tre
+inf&eacute;od&eacute; &agrave; la <i>musique de l'avenir</i>, ne l'amena pas, sans qu'il s'en
+rendit compte lui-m&ecirc;me, &agrave; &eacute;prouver une sorte de r&eacute;pulsion pour le grand
+compositeur, dont il reconnaissait dans une certaine mesure les facult&eacute;s
+g&eacute;niales, mais qu'il d&eacute;testait comme homme priv&eacute;!</p>
+
+<p>Il ne s&eacute;parait pas assez l'homme de l'artiste.</p>
+
+<p>Georges Bizet avait, au reste, fort peu p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans les arcanes de la
+musique wagn&eacute;rienne; il devait m&ecirc;me &agrave; peine conna&icirc;tre les &#339;uvres de la
+derni&egrave;re mani&egrave;re. Lorsqu'il avait assist&eacute; &agrave; l'interpr&eacute;tation de <i>Rienzi</i>
+au Th&eacute;&acirc;tre-Lyrique, sous la direction de Pasdeloup, il avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute;
+de la grandeur de certaines parties de cet op&eacute;ra et, malgr&eacute; quelques
+critiques assez vives, il r&eacute;sumait son impression dans ces lignes: &laquo;Une
+&#339;uvre &eacute;tonnante, <i>vivant</i> prodigieusement; une grandeur, un souffle
+olympien!<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>&raquo; Qu'aurait pens&eacute; plus tard l'auteur de <i>Carmen</i>, s'il lui
+avait &eacute;t&eacute; permis d'assister &agrave; l'&eacute;closion de ces chefs-d'&#339;uvre: l'<i>Anneau
+du Nibelung</i>, <i>Parsifal</i>, etc., dans le temple &eacute;lev&eacute; &agrave; Bayreuth? Mais ce
+ne fut qu'en l'ann&eacute;e 1876 que fut termin&eacute;e la construction du th&eacute;&acirc;tre de
+Wagner et qu'eut lieu, dans cette m&ecirc;me ann&eacute;e, la repr&eacute;sentation de
+l'<i>Anneau du Nibelung</i>. Or Georges Bizet avait &eacute;t&eacute; enlev&eacute; pr&eacute;matur&eacute;ment
+l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, le 3 juin 1875!</p>
+
+<p>Admirateur des premi&egrave;res &#339;uvres de Verdi, o&ugrave; se refl&egrave;tent les qualit&eacute;s
+comme les d&eacute;fauts du ma&icirc;tre italien, il l'abandonne lorsqu'il cherche, &agrave;
+partir de <i>Don Carlos</i>, non pas positivement &agrave; se rapprocher de l'&Eacute;cole
+wagn&eacute;rienne, comme le dit Bizet, mais &agrave; modifier sa mani&egrave;re, en op&eacute;rant
+ce mouvement <i>en avant</i>, qui est le fait des grands et v&eacute;ritables
+artistes. Et cette transformation s'accentua dans <i>A&iuml;da</i> et <i>Otello</i>.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la premi&egrave;re repr&eacute;sentation de <i>Don Carlos</i>, il &eacute;crit &agrave; son ami:
+&laquo;Verdi n'est plus italien; <i>il veut faire du Wagner</i>.... il a abandonn&eacute;
+la sauce et n'a pas lev&eacute; le li&egrave;vre.&mdash;Cela n'a ni queue ni t&ecirc;te... Il
+veut faire du style et ne fait que de la pr&eacute;tention, etc...&raquo; C'est une
+opinion toute contraire &agrave; celle qu'&eacute;mit E. Reyer, dans son article du 26
+avril 1876, lorsqu'il rendit compte de l'ex&eacute;cution d'<i>A&iuml;da</i> au
+Th&eacute;&acirc;tre-Italien. Il s'exprimait ainsi: &laquo;N'est-ce pas un fait fort
+int&eacute;ressant que cette transformation s'op&eacute;rant tout &agrave; coup dans le
+style, dans la mani&egrave;re d'un compositeur qui, ayant atteint aux derni&egrave;res
+limites de la popularit&eacute;, pouvait se croire arriv&eacute; &agrave; l'apog&eacute;e de la
+gloire? Je n'irai pas jusqu'&agrave; dire que M. Verdi ait &eacute;t&eacute; touch&eacute; de la
+gr&acirc;ce... Mais les tendances qu'il avait manifest&eacute;es dans <i>Don Carlos</i> et
+qu'il a montr&eacute;es dans <i>A&iuml;da</i> d'une fa&ccedil;on beaucoup plus &eacute;vidente, n'en
+constituent pas moins un hommage rendu au mouvement musical contemporain
+et un effort s&eacute;rieux vers un progr&egrave;s, vers un id&eacute;al entrevu.&raquo;</p>
+
+<p>Nous partageons enti&egrave;rement l'avis de l'illustre auteur de <i>Sigurd</i> et
+nous estimons qu'en renon&ccedil;ant aux concessions faites au go&ucirc;t d'un public
+ignorant et introduites par lui dans ses premiers op&eacute;ras, Verdi n'a pas
+abdiqu&eacute; sa personnalit&eacute; et que ses derni&egrave;res &#339;uvres, y compris
+<i>Otello</i>, n'ont rien &agrave; voir avec les drames lyriques de Richard Wagner.</p>
+
+<p>Georges Bizet n'a-t-il pas agi de m&ecirc;me, lorsqu'il abandonna, apr&egrave;s les
+<i>P&ecirc;cheurs de Perles</i> et la <i>Jolie fille de Perth</i>, les sentiers battus
+pour entrer dans une voie nouvelle? Fallait-il l'accuser pour cela,
+comme l'ont fait l&eacute;g&egrave;rement les critiques de la premi&egrave;re heure,
+d'appartenir &agrave; l'&Eacute;cole wagn&eacute;rienne?</p>
+
+<p>C'est lui-m&ecirc;me qui nous &eacute;difiera sur ce point dans une lettre qu'il
+adressait &agrave; certain critique d'art, apr&egrave;s l'ex&eacute;cution de la <i>Jolie fille
+de Perth</i>:</p>
+
+<p>&laquo;Non, monsieur, pas plus que vous, je ne crois aux faux dieux et je vous
+le prouverai. J'ai fait <i>cette fois encore</i> des concessions <i>que je
+regrette</i>, je l'avoue. J'aurais bien des choses &agrave; dire pour ma
+d&eacute;fense.... devinez-les! <i>L'&eacute;cole des flonflons, des roulades, du
+mensonge, est morte, bien morte!</i> Enterrons-la sans larmes, sans regret,
+sans &eacute;motion et... <i>en avant</i>!&raquo;</p>
+
+<p>Son amour pour le c&ocirc;t&eacute; sensuel de la musique italienne, dont il nous
+fait la confidence, s'att&eacute;nuera donc, dans une certaine mesure,
+lorsqu'il abordera des &#339;uvres plus s&eacute;rieuses, et marquant un pas en
+avant. Avec sa nature si p&eacute;trie d'intelligence et si bien dou&eacute;e au point
+de vue artistique, il comprendra que les vieux moules se sont bris&eacute;s et
+il sera un des premiers &agrave; entrevoir la vive lumi&egrave;re qui se l&egrave;ve &agrave;
+l'horizon. Il aura fray&eacute; la route &agrave; ses contemporains, en s'&eacute;lan&ccedil;ant
+audacieusement &agrave; la recherche de la v&eacute;rit&eacute; dans l'art dramatique, sans
+pour cela s'&ecirc;tre mis &agrave; la remorque de personne, surtout de Richard
+Wagner.</p>
+
+<p><i>Carmen</i> et l'<i>Arl&eacute;sienne</i> sont l&agrave; pour le prouver.</p>
+
+<p>Il pourra certes chercher encore &laquo;&agrave; s'&eacute;garer dans les mauvais lieux
+artistiques&raquo;; mais il n'en rapportera pas de d&eacute;plorables habitudes.</p>
+
+<p>L'&Eacute;cole des roulades, des flonflons aura bien disparu!</p>
+
+
+<p class="top5">&mdash;La majeure partie des lettres que nous publions n'&eacute;tait pas dat&eacute;e. Il
+a &eacute;t&eacute; facile de pr&eacute;ciser quelques dates, en prenant pour base les
+faits, les ex&eacute;cutions de certaines &#339;uvres indiqu&eacute;s dans la
+correspondance. C'est ainsi que dans la premi&egrave;re de ces lettres il
+accuse 28 ans; il est donc hors de doute qu'elle fut &eacute;crite en 1866,
+puisque Georges Bizet est n&eacute; en 1838<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>. Il y avait peut-&ecirc;tre un &eacute;cueil
+&agrave; publier, dans leur entier, ces souvenirs &eacute;pistolaires, dans lesquels,
+&agrave; travers maintes anecdotes et appr&eacute;ciations sur l'art et sur ses plus
+illustres interpr&egrave;tes, l'auteur donne des d&eacute;tails un peu techniques,
+ayant trait presqu'exclusivement aux &#339;uvres d'un compositeur. Mais,
+apr&egrave;s r&eacute;flexion, nous avons pens&eacute; qu'il serait int&eacute;ressant de conna&icirc;tre
+de quelle mani&egrave;re Georges Bizet professait, et quelles tendances il
+cherchait &agrave; inculquer &agrave; ses &eacute;l&egrave;ves;&mdash;c'est m&ecirc;me l&agrave; un point sp&eacute;cial
+qu'&eacute;claire d'un jour tout nouveau cette correspondance intime.</p>
+
+<p>Dans la spiritualit&eacute; de cette physionomie sympathique, douce et
+&eacute;nergique tout &agrave; la fois, que nous avons connue, dans la franchise et
+l'acuit&eacute; de ces yeux s'abritant derri&egrave;re le lorgnon, dans le front
+puissant recouvert en partie par une luxuriante chevelure, dans l'ovale
+un peu court de la figure encadr&eacute;e d'une barbe d'un blond ardent et
+mouvement&eacute;e, ne retrouvons-nous pas cette nature primesauti&egrave;re,
+nerveuse, chaleureuse, pleine d'&eacute;lan et d'audace qui se livre si
+enti&egrave;rement dans les lettres qu'on va lire?</p>
+
+<p class="r">
+<span class="smcap">Hugues Imbert.</span><br />
+</p>
+
+
+<hr class="double" />
+
+<h3><i>Premi&egrave;re Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="r">
+1866.</p>
+
+<p class="commence">Monsieur,<br />
+</p>
+
+<p>J'ai re&ccedil;u votre lettre et votre envoi&mdash;</p>
+
+<p>Et d'abord, monsieur, &agrave; qui dois-je le plaisir d'entrer en relation avec
+vous?.....</p>
+
+<p>J'ai 28 ans.&mdash;Mon bagage musical est assez mince. Un op&eacute;ra tr&egrave;s discut&eacute;,
+attaqu&eacute;, d&eacute;fendu..... en somme une chute honorable, brillante, si vous
+permettez cette expression, mais enfin une chute. Quelques m&eacute;lodies...
+sept ou huit morceaux de piano... des fragments symphoniques ex&eacute;cut&eacute;s &agrave;
+Paris... et c'est tout. Dans quelques mois, un grand ouvrage..., mais
+ceci est la peau de l'ours... n'en parlons pas.&mdash;Les artistes et le
+monde parisien me connaissent..... au total 4 ou 5,000 personnes que
+nous nommons ici: Tout Paris!... Mais je suis parfaitement ignor&eacute; en
+province... Mes <i>P&ecirc;cheurs de perles</i> vous seraient-ils tomb&eacute;s sous la
+main et y auriez-vous puis&eacute; la confiance dont vous m'honorez? Ce serait
+bien flatteur pour moi..., mais j'en doute. Dites-moi donc le nom de
+notre interm&eacute;diaire, afin que je puisse le remercier chaleureusement.</p>
+
+<p>J'accepte en principe votre proposition.&mdash;Mais, avant de commencer, il
+faut que je sache ce que vous voulez faire. Si j'en crois les
+remarquables &eacute;chantillons que vous m'adressez, vous d&eacute;sirez pousser
+jusqu'au bout l'&eacute;tude de votre art.&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, vous le pouvez.&mdash;Vous
+avez du style, vous &eacute;crivez &agrave; merveille.&mdash;Vous savez vos ma&icirc;tres,
+notamment Mendelssohn, Schumann, Chopin, que vous semblez ch&eacute;rir d'une
+tendresse peut-&ecirc;tre un peu exclusive..., mais ce n'est certes pas moi
+qui aurai le courage de vous reprocher cette pr&eacute;f&eacute;rence... Ou vous avez
+fait toutes vos &eacute;tudes de contre-point et de fugue, ou vous &ecirc;tes
+<i>sp&eacute;cialement extraordinairement</i> organis&eacute;.</p>
+
+<p>Votre <i>Marche fun&egrave;bre</i> est excellente. C'est, &agrave; mon avis, le meilleur
+morceau de votre envoi. L'id&eacute;e y est plus nette, plus clairement
+exprim&eacute;e que dans les autres pi&egrave;ces... Dans tout cela, rien de commun,
+rien de l&acirc;ch&eacute;. C'est tr&egrave;s int&eacute;ressant!... J'ai lu et relu vos romances
+sans paroles avec un vif plaisir. Le chant est moins dans vos habitudes,
+ce me semble. R&eacute;sumons-nous; je vous demande une lettre d&eacute;taill&eacute;e.</p>
+
+<p>Votre &acirc;ge,&mdash;le temps employ&eacute; par vous &agrave; vos &eacute;tudes musicales,&mdash;la nature
+de ces &eacute;tudes.&mdash;O&ugrave; en &ecirc;tes-vous?... Je ne vous demande pas <i>o&ugrave;
+voulez-vous aller</i>?&mdash;Vous me r&eacute;pondriez <i>partout</i> et vous auriez
+raison.&mdash;Avez-vous fait de l'orchestre?... Avez-vous fait du quatuor, de
+la symphonie, de la sc&egrave;ne lyrique, de l'op&eacute;ra et de l'oratorio?... La
+composition id&eacute;ale est difficile &agrave; traiter par correspondance.&mdash;Il faut
+se voir, s'entendre, discuter, se conna&icirc;tre pour travailler avec fruit.
+Mais le contre-point, la fugue, l'instrumentation peuvent se traiter par
+lettres avec un r&eacute;el succ&egrave;s. Je l'ai exp&eacute;riment&eacute;.&mdash;Vous laissez une
+marge consid&eacute;rable et, l&agrave;, je mets en regard de votre texte les
+observations, les modifications n&eacute;cessaires... Qu'en pensez-vous?
+J'attends maintenant votre r&eacute;ponse... Mettez-moi au courant de votre
+pass&eacute; artistique, du pr&eacute;sent et m&ecirc;me de l'avenir que vous vous proposez.</p>
+
+<p>Quant aux conditions, monsieur, je ne sais que vous r&eacute;pondre... Je
+n'aime pas beaucoup traiter ce chapitre. Si j'avais quelque fortune, je
+serais heureux de vous consacrer quelques-uns de mes loisirs... Je me
+consid&egrave;rerais comme parfaitement pay&eacute; par les progr&egrave;s que je pourrais
+vous aider &agrave; faire... Malheureusement je n'ai pas de loisirs!... Des
+le&ccedil;ons, des travaux &eacute;normes pour plusieurs &eacute;diteurs, des relations trop
+&eacute;tendues... tout cela d&eacute;vore ma vie. Je suis donc oblig&eacute; d'accepter non
+le prix de mes conseils, mais le prix des instants que je vous
+consacrerai. Je fais payer mes le&ccedil;ons 20 francs.&mdash;En moyenne, mon temps
+vaut pour moi 15 francs l'heure.&mdash;Voulez-vous baser notre arrangement
+sur cette donn&eacute;e?... D'apr&egrave;s la quantit&eacute; de travail que vous m'enverrez,
+nous pourrons &eacute;tablir une moyenne g&eacute;n&eacute;rale... Cela vous convient-il
+ainsi? ou mieux, voulez-vous ne rien d&eacute;cider &agrave; cet &eacute;gard?... et faire ce
+que vous jugerez convenable?</p>
+
+<p>Je le veux bien, moi!</p>
+
+<p>L'important est que nous n'en parlions plus... Car ces d&eacute;tails me sont
+particuli&egrave;rement d&eacute;sagr&eacute;ables.</p>
+
+<p>J'attends donc votre r&eacute;ponse, monsieur; donnez-moi force d&eacute;tails.</p>
+
+<p>Et croyez-moi, je vous prie, monsieur, d&egrave;s aujourd'hui votre
+parfaitement d&eacute;vou&eacute; confr&egrave;re.</p>
+
+<p class="r">
+<span class="smcap">Georges Bizet</span>,
+<br />
+32, rue Fontaine-Saint-Georges.
+</p>
+
+
+
+<hr class="double" />
+
+<h3><i>Deuxi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<p class="r">
+11 mars 1867.</p>
+
+<p class="commence">
+Cher Monsieur,<br />
+</p>
+
+<p>Merci. Votre lettre m'a caus&eacute; un v&eacute;ritable plaisir. Si quelque chose
+peut consoler de l'indiff&eacute;rence d'un public blas&eacute; et distrait, c'est &agrave;
+coup s&ucirc;r l'approbation, la sympathie des hommes de go&ucirc;t et
+d'intelligence qui, comme vous, consacrent le meilleur de leur existence
+au culte de l'art le plus &eacute;lev&eacute;.&mdash;Nous parlons tous deux la m&ecirc;me langue,
+langue &eacute;trang&egrave;re, h&eacute;las! &agrave; la plupart de ceux qui se croient
+artistes.&mdash;Nos id&eacute;es sont les m&ecirc;mes en principe. Seulement, la
+diff&eacute;rence de nos situations am&egrave;nera quelquefois entre nous de l&eacute;gers
+dissentiments.&mdash;Je suis &eacute;clectique.&mdash;J'ai v&eacute;cu trois ans en Italie et je
+me suis fait non aux honteux proc&eacute;d&eacute;s musicaux du pays, mais bien au
+temp&eacute;rament de quelques-uns de ses compositeurs.&mdash;De plus, ma nature
+sensuelle se laisse empoigner par cette musique facile, paresseuse,
+amoureuse, lascive et passionn&eacute;e tout &agrave; la fois.&mdash;Je suis allemand de
+conviction, de c&#339;ur et d'&acirc;me..., mais je m'&eacute;gare quelquefois dans les
+mauvais lieux artistiques... Et, je vous l'avoue tout bas, j'y trouve un
+plaisir infini. En un mot, j'aime la musique italienne comme on aime une
+courtisane; mais il faut qu'elle soit charmante!... Et, lorsque nous
+aurons cit&eacute; les deux tiers de <i>Norma</i>, quatre morceaux des <i>Puritains</i>,
+et trois de la <i>Somnambule</i>, deux actes de <i>Rigoletto</i>, un acte du
+<i>Trouv&egrave;re</i> et presque la moiti&eacute; de la <i>Traviata</i>, ajoutons <i>Don
+Pasquale</i> et&mdash;nous jetterons le reste o&ugrave; vous voudrez.&mdash;Quant &agrave; Rossini,
+il a son <i>Guillaume Tell</i>... son soleil,&mdash;le <i>Comte Ory</i>, le <i>Barbier</i>,
+un acte d'<i>Otello</i>, ses satellites; avec cela il se fera pardonner
+l'horrible <i>S&eacute;miramis</i> et tous ses autres p&eacute;ch&eacute;s!... Je tenais &agrave; vous
+faire cette petite confession, afin que mes conseils aient pour vous
+toute leur signification.&mdash;Comme vous, je mets <i>Beethoven</i> au-dessus des
+plus grands, des plus fameux. La symphonie avec ch&#339;urs est pour moi le
+point culminant de notre art. <i>Dante</i>, <i>Michel-Ange</i>, <i>Shakespeare</i>,
+<i>Hom&egrave;re</i>, <i>Beethoven</i>, <i>Mo&iuml;se</i>!..... Ni Mozart, avec sa forme divine, ni
+Weber, avec sa puissante, sa colossale originalit&eacute;, ni Meyerbeer avec
+son foudroyant g&eacute;nie dramatique, ne peuvent, selon moi, disputer la
+palme au <i>Titan</i>, au <i>Prom&eacute;th&eacute;e</i> de la musique. C'est &eacute;crasant!... Vous
+voyez que nous nous entendrons toujours.</p>
+
+<p>Maintenant, j'arrive &agrave; vous et &agrave; vos deux morceaux:</p>
+
+<p><i>Trio.</i>&mdash;Page 1. Le d&eacute;but est un peu sec; votre <i>ut</i>&#9839;
+abandonn&eacute; par les cordes sera d'un effet disgracieux avec
+<i>l'ut</i> &#9838; au piano. Je vous conseille ceci:</p>
+
+
+<p class="c"><img src="images/014.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p class="non">c'est bien l&agrave;, ce me semble, ce que vous voulez.</p>
+
+<p>Si vous tentez absolument &agrave; s&eacute;parer l'<i>ut</i>&#9839; de l'<i>ut</i> &#9838; il
+faudrait &eacute;crire ainsi:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/015.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p class="non">mais, je pr&eacute;f&egrave;re de beaucoup le premier exemple.</p>
+
+<p>Votre phrase se rel&egrave;ve de suite; la chute en <i>la</i> mineur est heureuse.
+Page 2, deuxi&egrave;me ligne, mesure six.</p>
+
+<p>Le <i>si</i> &#9837; du violon sur le <i>si</i> &#9838; du piano me peine
+l&eacute;g&egrave;rement... Ce qui suit est excellent; votre</p>
+
+<p class="c"><img src="images/016.png" alt="musique ecrite" />
+du violon sur le
+<img src="images/017.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p class="non">du piano me pla&icirc;t infiniment. C'est hardi, neuf et bien pens&eacute;.
+D&eacute;cid&eacute;ment, vous aimez Schumann. Page 3: votre morceau se rel&egrave;ve
+d&eacute;finitivement. Je regrette beaucoup la mollesse de votre d&eacute;but... La
+p&eacute;riode en triolets est excellente. Tout le d&eacute;veloppement de la page 4
+me va compl&egrave;tement.&mdash;Le trait premi&egrave;re ligne page 5 <i>tr&egrave;s bon</i>,&mdash;mes
+&eacute;loges les plus sinc&egrave;res pour toute cette page.&mdash;Pages 6 et 7 bravo! La
+page 8 est encore meilleure. Le point capital de votre morceau est pour
+moi la page 11 que je trouve tr&egrave;s belle.&mdash;Votre progression sur la
+p&eacute;dale <i>r&eacute;</i> est excellente, c'est &eacute;mu.&mdash;C'est ma&icirc;tre cela! Tout le reste
+va de soi et je n'ai plus d'observations &agrave; vous faire jusqu'&agrave; la coda
+qui me semble tourner court. Je joins au paquet un plan de coda qui
+n'est peut-&ecirc;tre pas fameux, mais qui vous donnera la <i>mesure</i> de ce
+qu'il faut, je crois, ajouter.</p>
+
+<p>Je me r&eacute;sume.&mdash;Si votre premi&egrave;re id&eacute;e &eacute;tait, comme inspiration, &agrave; la
+hauteur des d&eacute;veloppements, votre morceau serait <i>tr&egrave;s beau</i>. Tel qu'il
+est, il est fort remarquable. Je suis d&eacute;sireux de conna&icirc;tre la suite de
+votre trio.&mdash;Soyez difficile; votre premier morceau oblige.</p>
+
+<p>J'ai &eacute;t&eacute; parfaitement sinc&egrave;re pour le trio, je le serai pour la r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>Eh! bien, je n'aime pas beaucoup cela!... Vous ne m'en voulez pas,
+j'esp&egrave;re. Je vous dois la v&eacute;rit&eacute; et je vous la dirai toujours et quand
+m&ecirc;me. Je connais de vous des choses qui me rendent tr&egrave;s difficile.&mdash;En
+art, pas d'indulgence!</p>
+
+<p>Je n'ai pas de critique de d&eacute;tail &agrave; vous faire sur cette pi&egrave;ce. Quand je
+vous aurai signal&eacute; une petite r&eacute;miniscence du septuor des <i>Troyens</i>, &agrave;
+la derni&egrave;re page</p>
+
+<p class="c"><img src="images/018.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p class="non">je n'aurai plus qu'&agrave; vous parler de l'&#339;uvre en g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>C'est mou, terne! L'id&eacute;e est courte. Ce n'est pas assez exquis en po&eacute;sie
+pour le ton r&ecirc;veur que vous abordez. Il y a sans doute dans tout cela
+une certaine langueur, un certain charme, mais pas assez.&mdash;&Eacute;videmment,
+ce n'est pas mal, mais vous devez, vous pouvez faire mieux.&mdash;Croyez-moi.
+Mon jugement vous para&icirc;tra s&eacute;v&egrave;re... Attendez quelque temps. Laissez
+dormir la chose, et, quand vous la reverrez apr&egrave;s l'avoir presque
+oubli&eacute;e, vous serez de mon avis. Vous trouverez cela un peu <i>bulle de
+savon</i>!... J'ai toujours remarqu&eacute; que les compositions les moins bien
+venues sont toujours les plus ch&eacute;ries au moment de l'&eacute;closion. Je crains
+les choses qui sentent l'improvisation.&mdash;Voyez Beethoven: prenez les
+&#339;uvres les plus vagues, les plus &eacute;th&eacute;r&eacute;es, c'est toujours <i>voulu</i>,
+toujours <i>tenu</i>. Il r&ecirc;ve et, pourtant, son id&eacute;e a un corps. On peut la
+saisir... Un seul homme a su faire de la musique quasi-improvis&eacute;e, ou du
+moins paraissant telle, c'est <i>Chopin</i>... C'est une charmante
+personnalit&eacute;, &eacute;trange, inimitable et qui n'est pas &agrave; imiter.&mdash;En r&eacute;sum&eacute;,
+avant de condamner l'opinion que je formule sur votre morceau,
+faites-moi le plaisir de le mettre deux ou trois mois dans vos cartons.
+Apr&egrave;s le repos, examinez et jugez... vous verrez juste.</p>
+
+<p>Je veux vous parler aussi touchant l'avenir que vous vous proposez.&mdash;Ne
+pensez pas au th&eacute;&acirc;tre, soit, vous sentez, vous savez ce que vous devez
+faire.&mdash;Mais vous bannir de la symphonie, vous n'en avez pas le droit.
+Il faut faire de la symphonie.&mdash;Vous la ferez bien, je vous en r&eacute;ponds.
+Soyez ambitieux et je le serai pour vous.&mdash;Je reviendrai &agrave; la charge, je
+vous en pr&eacute;viens.</p>
+
+<p>Je laisse ma lettre ouverte. Je vais d&icirc;ner et me rendre &agrave; <i>Don
+Carlos</i><a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>... Je vous enverrai des nouvelles.</p>
+
+<p class="c">. . . . . .
+. . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . .
+</p>
+
+<p class="c"><i>Deux heures du matin.</i></p>
+
+<p>Deux mots seulement. Je suis abruti, &eacute;reint&eacute;. Verdi n'est plus italien;
+il veut faire du Wagner... il a abandonn&eacute; la sauce et n'a pas lev&eacute; le
+li&egrave;vre. Cela n'a ni queue ni t&ecirc;te... Il n'a plus ses d&eacute;fauts, mais aussi
+plus une seule de ses qualit&eacute;s... Il veut faire du style et ne fait que
+de la pr&eacute;tention... C'est assommant... four complet, absolu.
+L'exposition prolongera peut-&ecirc;tre l'agonie; mais c'est une bataille
+perdue. Le public surtout est furieux. Les artistes lui pardonneront
+peut-&ecirc;tre une tentative malheureuse qui prouve, apr&egrave;s tout, en faveur de
+son go&ucirc;t et de sa loyaut&eacute; artistique. Mais le bon public &eacute;tait venu pour
+s'amuser... et je crois qu'on ne l'y repincera pas... La presse sera
+mauvaise.</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t et croyez toujours aux sentiments affectueux de votre mille
+fois d&eacute;vou&eacute; et affectionn&eacute;</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<p>Ah! merci pour votre photographie. Je ne vous retourne pas la mienne; je
+ne l'ai pas. Je ne me suis fait portraiturer qu'une fois, sur la demande
+de la princesse Mathilde, qui tenait absolument &agrave; collectionner les
+t&ecirc;tes de ses invit&eacute;s du dimanche, et mes amis m'ont vol&eacute; toutes les
+&eacute;preuves.</p>
+
+<p class="r">
+&Agrave; bient&ocirc;t.<br />
+</p>
+
+<hr class="double" />
+
+<h3><i>Troisi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<p>Bravo! Ce n'est pas une le&ccedil;on que je vous adresse aujourd'hui. Mais bien
+une analyse critique de votre sonate. (Premi&egrave;re sonate pour piano et
+violon.)</p>
+
+<p><i>Le premier morceau est bien.</i></p>
+
+<p>L'<i>Andante</i> est <i>tr&egrave;s beau.</i></p>
+
+<p>L'<i>Intermezzo</i> est un morceau <i>complet</i>, <span class="smcap">digne d'un ma&icirc;tre</span>; je suis
+convaincu que ce morceau orchestr&eacute; prendrait sa place parmi les
+meilleures pi&egrave;ces de ce genre. Vous &ecirc;tes un symphoniste. Croyez-moi et
+courage.</p>
+
+<p>Le final est audacieux, chaleureux au possible. J'y trouverai quelques
+taches que je vous signalerai.</p>
+
+<p><i>Premier morceau.</i>&mdash;J'aime beaucoup votre premi&egrave;re id&eacute;e; elle est
+malheureusement un peu courte et vous r&eacute;p&eacute;tez quatre fois de suite la
+t&ecirc;te de votre motif (deux fois en <i>la</i> mineur et deux fois en <i>ut</i>).
+N'essayez pas de rien changer.&mdash;C'est bon, malgr&eacute; ma l&eacute;g&egrave;re
+critique.&mdash;Excellent d&eacute;veloppement.&mdash;Les deux derni&egrave;res lignes de la
+page 3, bravo!&mdash;La deuxi&egrave;me id&eacute;e me s&eacute;duit moins que la premi&egrave;re.&mdash;Cela
+manque un peu d'originalit&eacute;. Je veux louer cependant les quatre mesures
+en <i>mi</i> qui sont une tr&egrave;s heureuse rentr&eacute;e.&mdash;Vous rentrez bien dans
+l'<i>agitato</i>.&mdash;J'aime infiniment la fin de votre premi&egrave;re reprise. Tout
+le travail de la deuxi&egrave;me me para&icirc;t compl&egrave;tement r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>&mdash;La rentr&eacute;e du motif sur</p>
+
+<p class="c"><img src="images/019.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p class="non">est une trouvaille.</p>
+
+<p>J'aime beaucoup la coda.&mdash;Cependant, je regrette que vous n'ayez pas
+termin&eacute; dans le <i>Chaud</i>.&mdash;Je ne veux pas vous faire d'observations
+bourgeoises quant &agrave; l'<i>effet</i>... Mais je crois qu'une p&eacute;roraison
+absolument agit&eacute;e et vigoureuse serait plus &agrave; sa place....</p>
+
+<p>Je puis me tromper... il y a l&agrave; une de ces nuances d&eacute;licates dont
+l'auteur est g&eacute;n&eacute;ralement le meilleur juge.&mdash;Si vous n'&ecirc;tes pas de mon
+avis, apr&egrave;s r&eacute;flexion, je retire ma critique.</p>
+
+<p><i>Andante.</i>&mdash;Nous voici en plein Beethoven! pas de r&eacute;miniscences
+cependant.&mdash;Votre belle id&eacute;e vous appartient. Soyez en fier. Ces grosses
+notes graves se posant sur le dernier temps m'ont fait penser &agrave;
+l'andante de la grande sonate en <i>fa</i> mineur de Beethoven.&mdash;J'ai jou&eacute;
+vingt fois ce morceau,&mdash;et, chaque fois, je l'ai trouv&eacute; plus &eacute;lev&eacute;, plus
+pur... Je ne veux pas exag&eacute;rer mes &eacute;loges. Pourtant je dois vous avouer
+qu'un passage de cet andante me semble d'une grande beaut&eacute;!... Je veux
+parler de la rentr&eacute;e en <i>la</i> &#9837; (page 17) par le <sup>3</sup>/<sub>4</sub> d'ut &#9837; et
+l'alt&eacute;ration du sol.&mdash;Le</p>
+
+<p class="c"><img src="images/020.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p class="non">qui succ&egrave;de &agrave; cette magnifique mesure est d'un charme
+inexprimable.&mdash;Voil&agrave; de l'inspiration!... Mettez le nom que vous voudrez
+l&agrave;-dessus... et &ccedil;a ne bougera pas d'une semelle.&mdash;J'arrive au
+contre-sujet du violon sur le motif</p>
+
+<p class="c"><img src="images/021.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p class="non">page 18.&mdash;C'est beau, tellement que votre accompagnement un peu fouill&eacute;,
+un peu cherch&eacute; ne soutient pas la comparaison.&mdash;Voulez-vous un conseil?
+Ne r&eacute;p&eacute;tez pas deux fois chaque p&eacute;riode du motif.&mdash;Faites entendre
+l'id&eacute;e enti&egrave;re au piano pendant que le violon se d&eacute;veloppe sur le
+contre-sujet, qui est des plus inspir&eacute;s,&mdash;et encha&icirc;nez avec la
+coda.&mdash;J'ai essay&eacute; souvent les deux versions. Celle que je vous indique
+est, je crois, de beaucoup pr&eacute;f&eacute;rable. La lin est belle jusqu'&agrave; la
+derni&egrave;re note!</p>
+
+<p><i>Intermezzo.</i>&mdash;Ici, pas une critique, je vous le r&eacute;p&egrave;te.&mdash;C'est
+parfait.&mdash;C'est d&eacute;licieux! Mon ami Guiraud, l'auteur de <i>Sylvie</i><a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>, un
+tr&egrave;s grand musicien, auquel je me suis permis de montrer ce Scherzo, en
+a &eacute;t&eacute; aussi enchant&eacute; que moi.&mdash;Je ne vous cite rien; tout est
+int&eacute;ressant.&mdash;Quel d&eacute;licieux effet produirait une clarinette faisant
+entendre</p>
+
+<p class="c"><img src="images/022.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p class="non">pendant que les violons murmureraient le</p>
+
+<p class="c"><img src="images/023.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p>Ce serait exquis. Je vous en supplie,&mdash;mettez-vous &agrave; la
+symphonie.&mdash;Est-ce l'orchestre qui vous effraie? Quelle folie!... Vous
+savez orchestrer, je vous en r&eacute;ponds! <i>Vous n'avez pas le droit de ne
+pas faire de la symphonie.</i> Il faut un peu d'ambition, que diable!... Je
+ne veux pas que vous &eacute;criviez toute votre vie pour Carcassonne.&mdash;Tenez;
+orchestrez votre andante et votre intermezzo. Je les montrerai &agrave;
+Pasdeloup.&mdash;Ou je me trompe fort, ou il sera empoign&eacute;. Nous avons ici
+les concerts de l'Ath&eacute;n&eacute;e... Allons... &agrave; l'&#339;uvre!</p>
+
+<p>Avez-vous remarqu&eacute; que Mozart, Haydn et m&ecirc;me Beethoven ratent trois
+finals sur quatre? Je ne puis rien ou&iuml;r de plus agr&eacute;able que le v&ocirc;tre,
+qui se soutient tr&egrave;s cr&acirc;nement apr&egrave;s vos trois premiers morceaux. C'est
+fi&eacute;vreux, agit&eacute;, dramatique et clair.</p>
+
+<p>&mdash;La phrase</p>
+
+<p class="c"><img src="images/024.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p class="non">est remplie d'une vive douleur.&mdash;C'est &eacute;mu, bien inspir&eacute;. J'aime bien le</p>
+
+<p class="c"><img src="images/025.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p class="non">bien que cela ne s'harmonise pas avec le reste.&mdash;Cette petite excursion
+Verdissienne m'a un peu surpris,&mdash;mais c'est bien. La chute surtout est
+tr&egrave;s heureuse.&mdash;Le d&eacute;veloppement marche bien; j'aime vos quatre entr&eacute;es
+chromatiques. C'est fameusement &eacute;crit. La derni&egrave;re ligne de la page 32
+me pla&icirc;t beaucoup. C'est neuf d'harmonie.&mdash;Plus rien &agrave; dire jusqu'&agrave; la
+derni&egrave;re page. Ici, vous avez une mesure de trop; cela me choque. Je ne
+puis me tromper sur ces sortes de choses.&mdash;Tenez: d&eacute;doublons la mesure:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/026.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p>Vous finissez en l'air. C'est boiteux. J'ai besoin de:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/027.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p>Essayez,&mdash;Vous allez &ecirc;tre de mon avis. J'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Maintenant, je vous en prie.&mdash;Faisons de l'orchestre. Comme composition
+id&eacute;ale, je puis remplir vis-&agrave;-vis de vous le r&ocirc;le de critique, de
+confr&egrave;re sinc&egrave;re. Je puis vous donner mon impression, des conseils comme
+voue pourriez m'en donner &agrave; l'occasion.&mdash;Mais &ecirc;tre votre
+<i>professeur</i>...! Vous n'en avez pas besoin.&mdash;Ce mot-l&agrave; ne doit pas se
+prononcer entre nous, pas plus que celui d'<i>&eacute;l&egrave;ve</i>! Pour
+l'instrumentation, j'esp&egrave;re vous &ecirc;tre plus utile.... Quand vous viendrez
+&agrave; Paris, je vous mettrai en relations avec quelques musiciens: <i>Gounod</i>,
+<i>Reyer</i>, <i>Saint-Sa&euml;ns</i>, <i>Guiraud</i>, le <i>prince Polignac</i>, etc.... et vous
+serez l&agrave; avec vos pairs. Personne en ce moment ne fait mieux que votre
+andante et votre intermezzo.&mdash;&Agrave; la symphonie! &Agrave; la symphonie!... Il le
+faut.&mdash;J'ai re&ccedil;u la visite de votre charmant ami. J'esp&egrave;re le revoir
+bient&ocirc;t et passer une soir&eacute;e avec lui.&mdash;J'ai bien tard&eacute; &agrave; vous &eacute;crire;
+c'est votre faute. Je tenais &agrave; bien conna&icirc;tre, &agrave; bien &eacute;tudier votre
+sonate.</p>
+
+<p>Il est 3 heures du matin.&mdash;Je vais vous quitter.&mdash;Encore une fois, mille
+f&eacute;licitations et mille t&eacute;moignages de ma bien affectueuse confraternit&eacute;.</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<p>Ah! J'oubliais de vous parler de la feuille d&eacute;tach&eacute;e qui accompagne
+votre envoi. C'est un nouveau plan de deuxi&egrave;me reprise pour le premier
+morceau.... J'aime mieux l'autre.</p>
+<hr class="double" />
+
+<h3><i>Quatri&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<p class="r">
+....avril 1867.<br />
+</p>
+
+<p class="c">
+<i>1&ordm; Modification du deuxi&egrave;me motif du premier morceau<br />
+de la sonate pour piano et violon&raquo;.</i><br />
+</p>
+
+<p>Pour bien juger le changement, il faudrait entendre le morceau complet.
+Cependant, je crois que ce deuxi&egrave;me motif, tout en &eacute;tant par lui-m&ecirc;me
+sup&eacute;rieur au premier, sera d'un moins bon effet dans l'ensemble du
+morceau. Un d&eacute;faut est toujours difficile &agrave; corriger dans une &#339;uvre bien
+venue. Bref, je conclus &agrave; la conservation du premier motif.</p>
+
+<p class="c">
+<i>2&ordm; Harmonie du motif de l'andante.</i><br />
+</p>
+
+<p>Les deux versions sont excellentes. Peut-&ecirc;tre pr&eacute;f&eacute;r&eacute;-je l'ancienne.
+Mais vous &ecirc;tes le seul juge comp&eacute;tent.&mdash;Pourtant, la triple appogiature
+donne beaucoup d'accent &agrave; la phrase.</p>
+
+<p class="c">
+<i>3&ordm; Deuxi&egrave;me id&eacute;e du final.</i><br />
+</p>
+
+<p>Oh! ici pas d'h&eacute;sitation. Laissez votre forme Verdi. Ne ch&acirc;tiez pas
+votre id&eacute;e. Laissez le d&eacute;faut.&mdash;Votre changement amollit tout le
+morceau. J'aime mieux un peu moins de puret&eacute; dans la forme et plus
+d'&eacute;lan dans la pens&eacute;e. Donc, conservez la premi&egrave;re id&eacute;e.</p>
+
+<p class="c">
+<i>4&ordm; Andante du trio.</i><br />
+</p>
+
+<p>C'est un joli morceau, un peu mou, un peu mendelssohnien.&mdash;Mendelssohn,
+entre autres d&eacute;fauts, traite quelquefois ses andantes symphoniques en
+romances sans paroles.&mdash;Vous n'avez pas &eacute;vit&eacute; cet &eacute;cueil!... L'id&eacute;e est
+tr&egrave;s agr&eacute;able. Finissez le morceau; il vaut la peine d'&ecirc;tre achev&eacute;.
+Mais, &agrave; l'avenir, &eacute;vitez cette mollesse. L'&eacute;l&eacute;gance, le go&ucirc;t sont
+d'excellentes qualit&eacute;s &agrave; condition de n'exclure ni la nettet&eacute; ni la
+fermet&eacute;. Le d&eacute;veloppement est bon et la rentr&eacute;e est charmante. C'est
+<i>bien</i>, mais ce n'est pas tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p class="c">
+<i>5&ordm; &Agrave; Elvire.</i><br />
+</p>
+
+<p>Je comprends le succ&egrave;s de cette pi&egrave;ce; j'y trouve de fort bonnes choses;
+et, cependant, je n'en suis pas absolument satisfait. La premi&egrave;re id&eacute;e a
+un parfum 1830 ou m&ecirc;me 1829, qui ne me pince qu'&agrave; moiti&eacute;. C'est du Lo&iuml;sa
+Puget, plus le talent.</p>
+
+<p class="c"><img src="images/028.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p class="non">me rappelle un horrible chant patriotique qui courait les rues en 1848.
+Le souvenir de cette r&eacute;volution inutile, ridicule et b&ecirc;te me rend
+peut-&ecirc;tre injuste pour votre m&eacute;lodie, qui, je le r&eacute;p&egrave;te, renferme de
+bonnes choses. Il y a de l'amour et de la chaleur dans la phrase refrain
+et, n'&eacute;tait la forme romance, j'en serais compl&egrave;tement satisfait. Cette
+forme est moins bonne encore lorsque vous faites le si &#9837;&#9837;.&mdash;Le
+d&eacute;veloppement et la rentr&eacute;e (deuxi&egrave;me strophe) sont r&eacute;ussis. C'est chaud
+et l'id&eacute;e refrain rentre &agrave; merveille.&mdash;M&ecirc;me &eacute;loge pour la troisi&egrave;me
+strophe.&mdash;La derni&egrave;re page est excellente. C'est bien pens&eacute;, bien
+ex&eacute;cut&eacute;. En somme, et sans &ecirc;tre enthousiaste de cette m&eacute;lodie, j'y
+trouve la touche du musicien, du penseur intelligent. C'est mieux que
+les quatre-vingt-dix-neuf centi&egrave;mes des m&eacute;lodies &agrave; succ&egrave;s.</p>
+
+<p class="c">
+<i>6&ordm; Ch&#339;ur.</i><br />
+</p>
+
+<p>Le d&eacute;but a de la grandeur; votre brusque voyage en <i>r&eacute;</i> majeur me
+chagrine un peu. L'id&eacute;e en <i>ut</i> est bonne. Le d&eacute;veloppement en <i>sol</i> &agrave;
+bouche ferm&eacute;e est un peu <i>longuet</i>. L'allegro suivant, bien.&mdash;Bonne
+phrase &agrave; la Meyerbeer...</p>
+
+<p>La coda en <sup>6</sup>/<sub>8</sub> me para&icirc;t bien syllabique. Il faudra en mod&eacute;rer le
+mouvement, pour en rendre l'ex&eacute;cution possible.</p>
+
+<p>Les soci&eacute;t&eacute;s chorales de Bruxelles, d'Anvers et de Li&egrave;ge ex&eacute;cuteraient
+facilement cette p&eacute;roraison. Mais les ex&eacute;cutions v&eacute;ritablement
+<i>miraculeuses</i> sont trop exceptionnelles pour servir de base
+d'op&eacute;ration.&mdash;La fin extr&ecirc;me est trop &eacute;lev&eacute;e pour les premiers t&eacute;nors.
+Les trois grandes soci&eacute;t&eacute;s belges se jouent de ces difficult&eacute;s. Mais, je
+vous le r&eacute;p&egrave;te, ces exceptions, tout &agrave; fait extraordinaires,
+<i>inimaginables</i> m&ecirc;me pour ceux qui n'ont pas entendu ces admirables et
+vaillants chanteurs, ne font que confirmer la r&egrave;gle.</p>
+
+<p>En somme, ce ch&#339;ur est bon et vous fait honneur.</p>
+
+<p>Pourquoi n'est-il pas meilleur?</p>
+
+<p>Pourquoi n'est-il pas tr&egrave;s beau?</p>
+
+<p>Parce que vous ne vous &ecirc;tes pas assez &eacute;lev&eacute;.&mdash;Vous m'avez rendu
+exigeant; vous &ecirc;tes un <i>grand musicien</i> et vous devez faire mieux
+encore.</p>
+
+<p>J'attends avec impatience vos premiers travaux d'orchestre. Vous allez
+marcher &agrave; pas de g&eacute;ant. C'est si amusant l'orchestre! Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent,
+vous avez dessin&eacute;; vous avez ex&eacute;cut&eacute; des grisailles, r&eacute;alisant vos
+effets d'ombre et de lumi&egrave;re avec des valeurs diff&eacute;rentes, mais dans le
+m&ecirc;me ton. Maintenant, vous allez peindre.&mdash;Faites votre palette... et &agrave;
+l'&#339;uvre! Si vous avez un <i>coloris</i> riche et s&eacute;duisant, avec vos qualit&eacute;s
+de forme et de <i>couleur</i>, la route sera longue et belle &agrave;
+parcourir.&mdash;Allons, courage et &agrave; bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Votre confr&egrave;re et ami d&eacute;vou&eacute;</p>
+
+<p class="c smcap">Georges Bizet<br />
+</p>
+
+<p><i>P. S.</i> Le <i>Rom&eacute;o</i> de Gounod va &agrave; moiti&eacute;; il ne passera que dans les
+derniers jours du mois<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p>
+
+<p>Je vais fl&acirc;ner et d&eacute;loger. Je ne <i>veux</i> arriver au plus t&ocirc;t que fin
+<i>novembre</i>. Je crains les chaleurs et je me d&eacute;fie du public cosmopolite
+qui va nous envahir.</p>
+<hr class="double" />
+
+<h3><i>Cinqui&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="commence">
+Cher Monsieur,<br />
+</p>
+
+<p>J'ai &eacute;t&eacute; absent quatre jours. C'est ce qui vous explique le retard
+involontaire de ma r&eacute;ponse.&mdash;Je ne suis pas encore &agrave; la campagne.&mdash;En
+tout cas, mon habitation d'&eacute;t&eacute; n'&eacute;tant qu'&agrave; une demi-heure de Paris, je
+ne serai pas priv&eacute; du plaisir de vous voir,&mdash;d'autant plus que mes
+r&eacute;p&eacute;titions me forceront sans doute de venir tous les jours &agrave; Paris.</p>
+
+<p>J'ai annot&eacute; votre envoi.&mdash;En g&eacute;n&eacute;ral, vous &eacute;crivez trop les instruments
+&agrave; vent comme le quatuor. Le timbre de chacun des instruments en bois
+&eacute;tant particulier, il n'est pas bon de les employer en <i>corps</i>, si ce
+n'est pour des effets particuliers. Les cordes, au contraire, ne sont
+qu'un immense instrument, parfaitement homog&egrave;ne.&mdash;C'est la base de
+l'orchestre symphonique.&mdash;Et, plus je vais, plus je suis convaincu qu'il
+ne faut user des bois et des cuivres qu'avec circonspection. Il faut
+employer deux fl&ucirc;tes, deux hautbois, deux clarinettes, deux ou quatre
+bassons et quatre cors. Il est impossible de bien orchestrer en ne
+disposant que d'un seul instrument de chaque esp&egrave;ce. En effet, une
+rentr&eacute;e en tierces, par exemple, sera bien meilleure, ex&eacute;cut&eacute;e par deux
+clarinettes ou deux hautbois, que par une clarinette ou un hautbois.</p>
+
+<p>Avez-vous le trait&eacute; d'instrumentation de Berlioz? Si non, faites-en
+l'acquisition au plus vite,&mdash;C'est un admirable ouvrage, le <i>Vade mecum</i>
+de tout compositeur &eacute;crivant pour l'orchestre.&mdash;C'est parfaitement
+complet&mdash;Les exemples y abondent.&mdash;C'est indispensable!</p>
+
+<p>Vous employez le cor comme un instrument ordinaire. C'est un grand
+tort.&mdash;Le timbre sp&eacute;cial de cet instrument, la grande difficult&eacute; qu'il
+&eacute;prouve &agrave; faire entendre certains sons bouch&eacute;s le rendent impossible
+comme instrument d'harmonie. Je vous envoie un exemple tir&eacute; de votre
+joli allegretto de symphonie.</p>
+
+<p>En somme, c'est bien.&mdash;Soyez simple; <i>ne mettez que ce que vous
+entendez</i>;&mdash;pas autre chose,&mdash;ne chargez pas;&mdash;il y en a toujours trop!</p>
+
+<p>L'exercice que vous vous proposez serait bon, s'il &eacute;tait fait d'apr&egrave;s
+une <i>r&eacute;duction</i> bien compl&egrave;te. Autrement, vous ne pouvez deviner les
+d&eacute;tails que vous ne voyez pas.&mdash;Prenez une bonne r&eacute;duction &agrave; quatre
+mains.... Tenez..., par exemple..., un andante de symphonie de Beethoven
+par Czerny.&mdash;Mais, un morceau ne peut bien &ecirc;tre orchestr&eacute; que par
+l'auteur... ou il faut &ecirc;tre bien fort; sans compter qu'on peut faire
+bien et autrement. Le meilleur est de vous orchestrer vous-m&ecirc;me. Lisez
+les symphonies de Beethoven; lisez et travaillez Berlioz.</p>
+
+<p>Le petit morceau en <i>si</i> mineur est tr&egrave;s bon. J'aime beaucoup le
+fragment de ballet,&mdash;et c'est bien instrument&eacute;.</p>
+
+<p>Mille choses bien aimables et bien affectueuses et croyez-moi toujours
+votre mille fois d&eacute;vou&eacute;</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<hr class="double" />
+
+
+<h3><i>Sixi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="r">
+D&eacute;cembre 1867.</p>
+
+<p class="commence">Cher Monsieur,<br />
+</p>
+
+<p>Je tiens, avant tout, &agrave; vous remercier de tout c&#339;ur de votre d&eacute;dicace.
+Je serai heureux de voir mon nom attach&eacute; &agrave; votre excellente sonate.
+C'est pour moi plus qu'un honneur, c'est une marque d'estime et de
+sympathie d'un excellent musicien, d'un galant homme pour lequel je
+professe, je vous assure, une vive et chaude amiti&eacute;.&mdash;Donc, une chaude
+poign&eacute;e de mains pour votre bonne pens&eacute;e et mille fois merci.</p>
+
+<p>Je viens de lire votre envoi: Votre andante de <i>Trio</i> est de l'art et
+votre andante de sonate&mdash;c'est un morceau de ma&icirc;tre.&mdash;Je vous dois la
+v&eacute;rit&eacute; ou du moins ce que je crois la v&eacute;rit&eacute;.&mdash;Si l'id&eacute;e premi&egrave;re de ce
+morceau &eacute;tait absolument originale, si elle n'attestait pas l'influence
+de Beethoven et de Schumann,&mdash;ce serait <i>absolument</i> de premier
+ordre.&mdash;Cette critique (est-ce bien une critique?) est celle qu'on peut
+faire des meilleures choses de notre temps.&mdash;Vous aurez plus d'une fois
+l'occasion de me la retourner&mdash;(du moins, je l'esp&egrave;re, sans
+modestie).&mdash;Gounod a &eacute;crit deux symphonies et, dans les huit morceaux
+qui les composent, il n'y a rien qui vaille votre andante.&mdash;Votre
+intermezzo est fort bon; mais je le place au-dessous de l'andante.&mdash;Je
+pr&eacute;f&egrave;re de beaucoup celui de la sonate.&mdash;Celui-l&agrave; est original.&mdash;L'id&eacute;e
+de celui qui nous occupe est moins trouv&eacute;e.&mdash;Du reste, le morceau est
+charmant, int&eacute;ressant, bien conduit.&mdash;Rien &agrave; dire dans le
+d&eacute;tail.&mdash;J'aime beaucoup mieux le majeur que le mineur et je parie que
+vous &ecirc;tes de mon avis.&mdash;Je reviens &agrave; l'andante pour vous signaler votre
+superbe rentr&eacute;e.&mdash;Cela, c'est du Beethoven du bon cru.&mdash;L'id&eacute;e rentre
+avec une puissance remarquable.&mdash;C'est empoignant.&mdash;Vous m'avez
+&eacute;mu.&mdash;Merci.&mdash;Il n'y a pas une note &agrave; changer dans tout le morceau; la
+coda est charmante,&mdash;et avant&mdash;la phrase en sol sous la double tenue
+<i>r&eacute;</i> est excellente.&mdash;Bravo!</p>
+
+<p>Votre premi&egrave;re reprise de Symphonie me pla&icirc;t beaucoup,&mdash;except&eacute; la
+seconde id&eacute;e,&mdash;c'est trop court, c'est essouffl&eacute;! Et gare la Rosalie! Si
+vous &ecirc;tes courageux, vous chercherez quelque chose de plus saillant et
+vous pourrez alors faire un excellent morceau.&mdash;Je ne vous conseille pas
+d'indiquer la <i>reprise</i>.&mdash;&Agrave; mon avis, la reprise a vieilli&mdash;et la
+plupart des symphonies de Beethoven et de Mendelssohn (et bien entendu
+Mozart) gagneraient &agrave; &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;es sans reprises.&mdash;C'est bien
+orchestr&eacute;, peut-&ecirc;tre un peu trop trombonis&eacute;; mais il faudrait entendre;
+je n'ai pas d'opinion faite &agrave; cet &eacute;gard. Vous trouverez sur votre
+manuscrit plusieurs remarques qui sont utiles, je crois.&mdash;Vous &eacute;crivez
+tr&egrave;s bien le quatuor.&mdash;C'est tout!</p>
+
+<p>Je vais recommencer mes r&eacute;p&eacute;titions<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>.&mdash;Je ne sais si ma distribution
+ne sera pas modifi&eacute;e.&mdash;Mes collaborateurs veulent &agrave; toute force Madame
+Carvalho.&mdash;Ils ont raison,&mdash;mais c'est bien dur pour M<sup>lle</sup>
+Devri&egrave;s.&mdash;Je vous dis cela sous le sceau du secret.&mdash;Si vous voulez
+savoir le fond de ma pens&eacute;e, j'esp&egrave;re que cela ne se fera pas.&mdash;J'y
+perdrai 10,000 francs, dit-on, c'est possible! Mais... et Dieu sait si
+une diff&eacute;rence de 10,000 francs est quelque chose pour moi! Enfin tout
+sera d&eacute;cid&eacute; cette semaine! (Tout ceci absolument entre nous.)</p>
+
+<p>J'ai envoy&eacute; promener l'Ath&eacute;n&eacute;e! Mais ils sont venus pleurer chez moi et
+je leur ai b&acirc;cl&eacute; le premier acte<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.&mdash;<i>Legouix</i> s'est charg&eacute; du second,
+<i>Jonas</i> du troisi&egrave;me, et <i>Delibes</i> du quatri&egrave;me.&mdash;Le secret est assez
+bien gard&eacute;; mais une femme vient de le d&eacute;couvrir, tout est perdu. Je
+nierai, du reste, effront&eacute;ment. J'ai envie de siffler le premier
+acte,&mdash;sans compter que le public s'en acquittera bien sans moi! J'ai
+&eacute;t&eacute; totalement refait et enfonc&eacute;.&mdash;On m'a reproch&eacute; mon manque de parole,
+on a pleur&eacute; et j'ai <i>donn&eacute;</i> mon premier acte.&mdash;Cela ne me rapportera pas
+un rouge liard.&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, je ne fais pas de progr&egrave;s en affaires.</p>
+
+<p>Allons, &agrave; bient&ocirc;t.&mdash;Je vous tiendrai au courant de ma <i>Jolie Fille</i>!</p>
+
+<p>En attendant, croyez &agrave; la sympathie la plus vive de votre d&eacute;vou&eacute;
+confr&egrave;re et ami</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+<hr class="double" />
+
+<h3><i>Septi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<p class="commence">
+Cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Que direz-vous donc, lorsque vous aurez vu Rome et Naples?</p>
+
+<p>Quel pays!</p>
+
+<p>Vivre en Italie, m&ecirc;me sans musique, quel r&ecirc;ve!</p>
+
+<p>Gounod va partir pour Rome, afin d'entrer dans les ordres!....</p>
+
+<p>Il est absolument fou!... Ses <i>derni&egrave;res</i> compositions sont navrantes!</p>
+
+<p>Au diable la musique catholique!</p>
+
+<p>Pasdeloup va jouer ma symphonie.&mdash;Du moins, il le dit et fait copier les
+parties d'orchestre.</p>
+
+<p>Ce que vous avez lu des Italiens est vrai: M. Bagier m'a command&eacute; un
+ouvrage.&mdash;Mais cela a rat&eacute;,&mdash;le po&egrave;me ne m'allait pas.&mdash;J'ai l&acirc;ch&eacute;.</p>
+
+<p>On me fait mon po&egrave;me pour l'Op&eacute;ra.&mdash;C'est long, long! Quels raseurs que
+ces auteurs et directeurs!</p>
+
+<p>J'ai lu votre concerto avec le plus vif int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>Le d&eacute;but est tr&egrave;s beau. La seconde phrase est peut-&ecirc;tre moins trouv&eacute;e;
+mais elle est d&eacute;licieusement amen&eacute;e. En somme tout le solo marche &agrave;
+merveille.&mdash;Quant au second pour le juger, je voudrais le voir encore...
+Cela est bon en soi; mais je ne me rends pas bien compte de
+l'effet.&mdash;C'est peut-&ecirc;tre un peu long d'arp&eacute;ges.&mdash;Mais, je vous le
+r&eacute;p&egrave;te, je ne puis vous donner qu'une appr&eacute;ciation vague, tant que le
+morceau n'est pas termin&eacute;.</p>
+
+<p>Comme d&eacute;tail, je crois qu'il manque une mesure, &agrave; la fin du premier
+solo... J'ai indiqu&eacute; l'endroit au crayon.</p>
+
+<p>Autre chose:</p>
+
+<p>&Agrave; la premi&egrave;re entr&eacute;e du piano, il y a comme une r&eacute;miniscence de la
+grande sonate &agrave; Kreutzer de Beethoven.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin de la page 9, deux derni&egrave;res mesures, r&eacute;miniscence assez
+accentu&eacute;e du premier concerto de Chopin.</p>
+
+<p class="c"><img src="images/029.png" alt="musique ecrite" /></p>
+
+<p>Voyez cela; c'est un peu vif.</p>
+
+<p>En somme, votre concerto marche &agrave; merveille.&mdash;&Agrave; quand le trio?</p>
+
+<p>Je suis emb&ecirc;t&eacute;!</p>
+
+<p>Le grand lama de l'Op&eacute;ra me fait relancer par tous mes amis.&mdash;Il veut
+que je fasse la <i>Coupe du Roi de Thul&eacute;</i>... Il insiste avec rage!&mdash;</p>
+
+<p>&Ccedil;a m'emb&ecirc;te!... quel fichu m&eacute;tier!</p>
+
+<p>Si je pouvais en essayer un autre!...</p>
+
+<p>&Agrave; vous, cher, mille fois.&mdash;&Eacute;crivez plus souvent &agrave; votre ami</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<hr class="double" />
+
+<h3><i>Huiti&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<p class="r">
+Le V&eacute;sinet, <i>26 ao&ucirc;t 1868</i>.</p>
+<p class="commence">
+Mon cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Vous &ecirc;tes un vrai musicien!... Et c'est mal &agrave; vous de venir me troubler
+dans masolitude par des portraits erotiques... Vous &ecirc;tes un affreux
+gredin... Moi qui depuis plus de trois jours ne songeais plus &agrave; la
+femme!...</p>
+
+<p>Je suis plein d'indulgence pour ce genre de crimes... et pour cause...
+mais allez &agrave; Capoue!...</p>
+
+<p>Il faut travailler... Quand on a ce que vous avez dans le ventre, il ne
+faut pas tout d&eacute;penser de la m&ecirc;me mani&egrave;re.</p>
+
+<p>Le voyage va vous remettre.&mdash;Et apr&egrave;s... &agrave; la besogne (...Excusez ce
+papier &agrave; lettres... Tout ce qu'on ach&egrave;te au V&eacute;sinet est du m&ecirc;me
+tonneau).</p>
+
+<p>Ces Allemands ne sont plus que des Prussiens et l'article dont vous me
+citez des extraits est tout simplement idiot!</p>
+
+<p>Je suis absolument de votre avis sur la nouvelle partition de
+Wagner.&mdash;Du g&eacute;nie, certes! Mais quel poseur! Quel raseur! Quel goujat!
+Il a publi&eacute; dans le <i>Guide musical</i> de Bruxelles des articles avec
+lesquels j'aimerais &agrave; lui torcher la figure.&mdash;Selon lui, le <i>Faust</i> de
+Gounod est de la musique de cocottes!...<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a> &laquo;La Prusse, dit-il, est
+destin&eacute;e &agrave; d&eacute;truire la France politiquement.&mdash;La Bavi&egrave;re, son prince &agrave;
+la t&ecirc;te, la d&eacute;truira intellectuellement.&raquo;&mdash;Ce r&eacute;publicain de carton
+m'amuserait beaucoup, s'il ne me d&eacute;go&ucirc;tait pas.&mdash;Ce monsieur, qui
+acceptait en 1847 150,000 marcs du roi de Saxe pour faire monter un de
+ses op&eacute;ras, &eacute;tait le premier &agrave; tirer des coups de fusil sur le m&ecirc;me roi
+de Saxe en 1848.&mdash;Assez!</p>
+
+<p>J'ai &eacute;t&eacute; tr&egrave;s malade... trois angines!</p>
+
+<p>On fait en ce moment deux op&eacute;ras sur lesquels j'ai l'&#339;il tr&egrave;s
+ouvert.&mdash;Un des deux int&eacute;resse beaucoup Perrin&mdash;et d'ici &agrave; quelques mois
+j'aurai probablement un ouvrage en train.&mdash;Mais que c'est long!</p>
+
+<p>J'orchestre ma symphonie.&mdash;Tout en me promenant, j'ai compos&eacute; le premier
+acte du <i>Roi de Thul&eacute;</i>.&mdash;Mais je suis d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne pas concourir.</p>
+
+<p>Je vous enverrai trois morceaux de piano, dont un, intitul&eacute;: <i>Variations
+chromatiques</i>, vous int&eacute;ressera, je crois.</p>
+
+<p>Gounod est malade... il ne peut plus travailler,&mdash;mais il communie &agrave;
+force et commente saint Augustin!</p>
+
+<p>Je deviens, moi, de plus en plus misanthrope.&mdash;Les indiff&eacute;rents me
+deviennent odieux&mdash;et je ne peux plus supporter que le commerce des
+hommes qui, comme vous, ont dans la t&ecirc;te et dans le c&#339;ur des id&eacute;es et
+des sentiments qui s'accordent avec les miens!</p>
+
+<p>Soyez moins rare, &eacute;crivez-moi d'Italie.&mdash;Vos lettres me font toujours
+plus que du plaisir.</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t donc, j'esp&egrave;re, et &agrave; vous de tout c&#339;ur, de toute amiti&eacute;.</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<hr class="double" />
+
+<h3><i>Neuvi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="r">
+1869?</p>
+
+<p class="commence">
+Mon cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Je viens de passer six semaines dans les tapissiers, serruriers,
+menuisiers, etc... Enfin me voici install&eacute;.&mdash;Depuis treize mois, je n'ai
+pas compos&eacute; une note de musique et je m'en trouve &agrave; merveille.&mdash;Quel
+dommage d'&ecirc;tre oblig&eacute; de sortir de ce charmant far-niente!&mdash;&Agrave; la v&eacute;rit&eacute;,
+j'ai beaucoup travaill&eacute; depuis trois mois; j'ai eu l'aplomb de me
+charger de <i>No&eacute;</i>, op&eacute;ra posthume d'Hal&eacute;vy.&mdash;Hal&eacute;vy a laiss&eacute; trois actes
+<i>&agrave; peu pr&egrave;s faits</i>; mais il a fallu <i>tout</i> instrumenter..., presque tout
+deviner&mdash;et j'ai &agrave; composer un quatri&egrave;me acte assez court&mdash;et j'esp&egrave;re
+avoir fini le 30 novembre, ainsi que l'exige mon trait&eacute; avec le Th&eacute;&acirc;tre
+lyrique.&mdash;Pasdeloup est enthousiasm&eacute; de cette &#339;uvre et je crois qu'il a
+raison... Mais, moi, je suis peu enthousiasm&eacute; des chanteurs de son
+th&eacute;&acirc;tre et j'emp&ecirc;cherai l'ouvrage de passer, gr&acirc;ce &agrave; une <i>clause</i>
+relative &agrave; la distribution et qui me laisse absolument ma&icirc;tre de la
+situation.</p>
+
+<p>Je suis fix&eacute;; je vais faire un <i>Calendal</i>. Avez-vous lu <i>Calendal</i> de
+Mistral? Je crois avoir mis la main sur un bon po&egrave;me.&mdash;Il y a longtemps
+que j'y songe.&mdash;Je ne sais si le <i>public</i> sera de mon avis.&mdash;Mais, il y
+a l&agrave; une partition &agrave; faire et je vais le tenter.</p>
+
+<p class="c">. . . . . .
+. . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . .
+</p>
+
+<p>Quand viendrez-vous &agrave; Paris? Vous savez que vous trouverez 22, rue de
+Douai un bon ami ou plut&ocirc;t deux amis.</p>
+
+<p>H&eacute;las! Il faut se remettre au travail.&mdash;<i>Lire</i>, <i>r&ecirc;ver</i>, <i>observer</i>,
+<i>apprendre</i>, voil&agrave; mon affaire.&mdash;Mais produire!!</p>
+
+<p>Enfin...</p>
+
+<p>&Agrave; vous de tout c&#339;ur.</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+<hr class="double" />
+
+<h3><i>Dixi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="r">
+...1869.</p>
+
+<p class="commence">
+Mon cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Mille fois merci pour votre lettre si charmante, si affectueuse.&mdash;Je
+suis tr&egrave;s heureux que vous ayez emport&eacute; de Paris un peu de courage.</p>
+
+<p>Saint-Sa&euml;ns, qui a lu votre sonate, me charge de vous adresser les
+compliments les plus sinc&egrave;res.</p>
+
+<p>Gounod m'a reparl&eacute; de votre &#339;uvre dans les termes les plus chaleureux.</p>
+
+<p>Je verrai prochainement Thomas et Delaborde, et j'aurai, je n'en doute
+pas, de bonnes et agr&eacute;ables choses &agrave; vous communiquer.</p>
+
+<p>Il y a peu de critiques en &eacute;tat d'entendre et encore moins de lire une
+sonate. Gasperini mort, il ne reste plus que Johann&egrave;s Weber 10 ou 11 rue
+Saint-Lazare (du <i>Temps</i>), auquel vous puissiez vous adresser pour un
+ouvrage de cette nature.&mdash;C'est triste; mais c'est ainsi!</p>
+
+<p>J'ai envoy&eacute; votre sonate &agrave; Reyer; il en parlera dans les <i>D&eacute;bats</i> et je
+vous enverrai l'article.</p>
+
+<p>Je suis all&eacute; hier au minist&egrave;re &agrave; votre intention. Adressez au ministre
+de la Maison de l'empereur une lettre con&ccedil;ue &agrave; peu pr&egrave;s en ces termes:</p>
+
+<div class="blockquot">
+<p class="commence">
+Monsieur le Ministre,<br />
+</p>
+
+<p>D&eacute;sirant prendre part au concours du Th&eacute;&acirc;tre imp&eacute;rial de l'Op&eacute;ra, je
+viens prier Votre Excellence de vouloir bien me confier un exemplaire de
+la <i>Coupe et les l&egrave;vres</i>. Daignez agr&eacute;er etc...</p>
+
+<p class="commence">
+Votre adresse.<br />
+</p>
+</div>
+
+<p>Envoyez-moi cette lettre, je la porterai moi-m&ecirc;me au minist&egrave;re et je
+prierai ces messieurs de vous envoyer de suite le po&egrave;me en question.</p>
+
+<p>J'ai compl&egrave;tement l&acirc;ch&eacute; No&eacute;<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a> et j'ai bien fait, je crois.&mdash;</p>
+
+<p>L'ex&eacute;cution (&agrave; Bruxelles) de ma pauvre <i>Jolie Fille</i> a &eacute;t&eacute;
+monstrueuse.&mdash;Malgr&eacute; cela, <i>succ&egrave;s</i> tr&egrave;s s&eacute;rieux. J'ai re&ccedil;u nombre de
+lettres tr&egrave;s encourageantes.&mdash;Presse excellente, etc...</p>
+
+<p>Allons, travaillez, travaillez, faites le concours de l'Op&eacute;ra.&mdash;Vous
+devez &ecirc;tre un grand musicien,&mdash;&agrave; l'&#339;uvre donc et courage.</p>
+
+<p>Croyez, mon cher ami, aux sentiments les plus d&eacute;vou&eacute;s, les plus
+affectueux de votre ami,</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+
+<hr class="double" />
+
+<h3><i>Onzi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<p class="r">
+Mars 1871.</p>
+
+<p class="commence">
+Cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Paris d&eacute;bloqu&eacute;, j'ai d&ucirc; me rendre &agrave; Bordeaux pour affaires de famille.
+En rentrant, je trouve un paquet de lettres dat&eacute;es de septembre,
+octobre, novembre, d&eacute;cembre, janvier et f&eacute;vrier. En ouvrant la v&ocirc;tre,
+j'&eacute;prouve une vive joie et cette joie se manifeste par une b&ecirc;tise
+incroyable: je tiens votre lettre de la main droite, et de la main
+gauche je jette l'enveloppe au feu. Or, votre lettre n'&eacute;tant pas dat&eacute;e,
+il m'est absolument impossible, m&ecirc;me apr&egrave;s dix lectures cons&eacute;cutives, de
+savoir si vous l'avez &eacute;crite avant ou apr&egrave;s le si&egrave;ge. &Eacute;claircissez ce
+point, je vous prie.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ici le lieu de parler du gredin du 2 D&eacute;cembre, ni des
+idiots du 4 Septembre. Nous voil&agrave; sortis vivants et bien portants, ma
+femme et moi<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, de toutes ces stupides horreurs; nous sommes donc
+parmi les heureux.</p>
+
+<p>J'ai en ce moment un ouvrage &agrave; terminer et un autre &agrave; faire presque
+compl&egrave;tement. D&egrave;s que Sardou sera rentr&eacute; &agrave; Paris, je vais le tourmenter
+pour qu'il termine un quatri&egrave;me acte qu'il veut changer presque
+enti&egrave;rement. Une fois ce point r&eacute;gl&eacute;, je songerai &agrave; choisir une retraite
+pour l'&eacute;t&eacute;. J'ai tr&egrave;s envie d'aller dans le Midi, et il se pourrait que
+j'allasse vous dire un petit bonjour. Je veux avoir mes deux op&eacute;ras
+pr&ecirc;ts pour l'hiver prochain. Si les th&eacute;&acirc;tres marchent, je m'en tirerai;
+si non, je ne sais &agrave; quel genre d'industrie je pourrai me livrer pour
+vivre.&mdash;&Agrave; ce propos, donnez-moi donc quelques renseignements sur vos
+contr&eacute;es. Y a-t-il des bois dans l'Aude? Les bois me sont ordonn&eacute;s pour
+Genevi&egrave;ve. J'aurais voulu m'installer dans un port de mer. Mais le
+temp&eacute;rament de ma femme s'y oppose absolument.</p>
+
+<p>Et vous, avez-vous travaill&eacute;?...</p>
+
+<p>Comment prend-on chez vous la situation de petite Pologne que nous font
+les &eacute;v&eacute;nements, ou plut&ocirc;t que nous ont faite notre stupidit&eacute; et notre
+immoralit&eacute;?...</p>
+
+<p>Nous attendons ici l'entr&eacute;e des Allemands!</p>
+
+<p>Triste! triste!</p>
+
+<p>&Agrave; vous, cher ami, de tout c&#339;ur et mille souvenirs de Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<hr class="double" />
+
+
+<h3><i>Douzi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="r">
+20 juin 1871.</p>
+
+<p class="commence">
+Cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Merci! J'ai quitt&eacute; Paris lorsque le r&ocirc;le des honn&ecirc;tes gens &eacute;tait fini
+dans cette bagarre.</p>
+
+<p>Sortirons-nous de cette situation?... Serons-nous r&eacute;publicains,
+communards, l&eacute;gitimistes, ultramontains ou Prussiens?...</p>
+
+<p>J'esp&egrave;re, mais je crains.</p>
+
+<p>Paris essaie de reprendre sa physionomie ordinaire; mais c'est
+difficile.</p>
+
+<p><i>Perrin</i>, <i>Du Locle</i> et de <i>Leuven</i> n'ont pu encore rouvrir nos pauvres
+th&eacute;&acirc;tres lyriques.&mdash;Ils sont arr&ecirc;t&eacute;s par des difficult&eacute;s sans nombre et
+de toute nature. Pasdeloup, qui, comme Guzman, ne conna&icirc;t point
+d'obstacles, a rouvert hier les Concerts populaires.&mdash;Il divise ses
+programmes en deux parties: musique classique et musique moderne. Il a
+fait ex&eacute;cuter hier du <i>Gounod</i>, du <i>Massenet</i>, etc... Il redira ma
+symphonie un de ces jours. Beaucoup de gens sont pleins de bonne volont&eacute;
+et ne seront pas au-dessous des efforts qu'il faut faire pour relever ce
+pays politiquement, litt&eacute;rairement et artistiquement. Mais la grande
+masse est sotte, vaniteuse et les terribles le&ccedil;ons que nous venons de
+recevoir seront, je le crains, inutiles en grande partie.&mdash;En somme, le
+Fran&ccedil;ais se console en disant: &laquo;Bah! si nous avions &eacute;t&eacute; 500,000, la
+campagne se serait termin&eacute;e &agrave; Berlin et non &agrave; Paris!&raquo;</p>
+
+<p>Quant aux ruines que nous l&egrave;gue la Commune, on trouve que &laquo;<i>cela fait
+bien</i>!&raquo;</p>
+
+<p>Je vais passer l'&eacute;t&eacute; au V&eacute;sinet. J'y suis pr&egrave;s de Sardou et bien plac&eacute;
+pour terminer ma <i>Griselidis</i>.</p>
+
+<p>Ma <i>Clarisse Harlowe</i> avance aussi et vous, vous remettez-vous au
+travail?</p>
+
+<p>Quand vous verrai-je?</p>
+
+<p>En attendant, mille amiti&eacute;s de votre tout d&eacute;vou&eacute;</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<p>Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.</p>
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Treizi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="commence">
+Cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Les premiers morceaux de l'andante me paraissent bien instrument&eacute;s. J'y
+vois deux ou trois points douteux. Mais j'aime mieux ne vous en pas
+parler, car j'aurais besoin de l'audition pour avoir une opinion nette
+sur ces deux ou trois passages.</p>
+
+<p>Quant au final, avec la franchise qui est de rigueur entre vous et moi,
+je le trouve trop inf&eacute;rieur &agrave; ce qui pr&eacute;c&egrave;de et surtout trop inf&eacute;rieur &agrave;
+vous-m&ecirc;me. L'id&eacute;e premi&egrave;re est un trait quelconque,&mdash;et le morceau,
+quoique bien conduit et fort bien fait, est au-dessous de ce que l'on
+est en droit d'attendre de l'auteur du trio, de la sonate pour piano et
+violon, et des quatre Morceaux qui me sourient de plus en plus.&mdash;Il ne
+faut qu'un moment... qui viendra, soyez-en s&ucirc;r.</p>
+
+<p>
+Mille amiti&eacute;s de votre</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Quatorzi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="commence">
+Mon cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Votre premier morceau est excellent.&mdash;La premi&egrave;re id&eacute;e est robuste,
+rythm&eacute;e.&mdash;La deuxi&egrave;me est charmante et la rentr&eacute;e qui l'am&egrave;ne,
+ravissante. C'est bien &eacute;crit pour l'instrument et int&eacute;ressant
+d'orchestre.</p>
+
+<p>On pourrait critiquer les premi&egrave;res mesures du motif de l'andante; il y
+a l&agrave; quelque chose d'un peu mou.&mdash;Mais le morceau est si bien fait, si
+int&eacute;ressant que je vous conseille de le laisser tel qu'il est. Je crois
+qu'&agrave; l'orchestre vous obtiendrez un excellent effet. Donc, les deux
+premiers morceaux sont compl&egrave;tement r&eacute;ussis.</p>
+
+<p>Votre final est &agrave; refaire; du moins, je le crois. La premi&egrave;re id&eacute;e
+meilleure que la seconde me semble insuffisante. Il n'y a pas d'effet
+pour l'ex&eacute;cutant et l'orchestre sera forc&eacute;ment peu amusant. L'entr&eacute;e
+(motif du deuxi&egrave;me morceau) est bonne. Vous ferez bien de le
+conserver.&mdash;Vous trouverez facilement j'en suis s&ucirc;r, un meilleur final;
+il serait f&acirc;cheux de laisser inachev&eacute;e ou incompl&egrave;te une &#339;uvre de cette
+valeur. Croyez-moi et ne soyez pas paresseux.</p>
+
+<p><i>Offenbach</i> vient de faire ici trois fours remarquables. Est-ce la
+fin?... ou simplement un moment de lassitude?... Nous verrons.</p>
+
+<p>Je vous renverrai demain votre concerto.</p>
+
+<p>Vous devriez vous mettre &agrave; l'orchestre.</p>
+
+<p>Si vous veniez passer un mois &agrave; Paris, cela suffirait pour mettre tout
+en train.</p>
+
+<p>Je suis fatigu&eacute; en ce moment. J'ai beaucoup de le&ccedil;ons qui me servent &agrave;
+pr&eacute;parer l'entr&eacute;e d'un baby!.....</p>
+
+<p>On commence &agrave; me tourmenter &agrave; l'Op&eacute;ra-Comique.&mdash;Je suis ind&eacute;cis et
+mou!... Je vois si peu de chanteurs!</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t et mille amiti&eacute;s de votre tout d&eacute;vou&eacute;</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<p>Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments.</p>
+
+<hr class="double" />
+
+<h3><i>Quinzi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="r">
+Mai 1872.<br />
+</p>
+
+<p>Merci.&mdash;Votre approbation m'est pr&eacute;cieuse; car je vous crois incapable
+de manquer de sinc&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>J'ai aussi de bonnes f&eacute;licitations &agrave; vous adresser: votre musique a &eacute;t&eacute;
+fort bien accueillie &agrave; la Soci&eacute;t&eacute; Nationale et, malgr&eacute; votre
+&eacute;loignement, nous aurons d&eacute;sormais le plaisir de vous entendre. Je n'ai
+pu assister aux derni&egrave;res auditions de la Soci&eacute;t&eacute;; <i>Djamileh</i> et la
+fatigue m'ont priv&eacute; de ces int&eacute;ressantes s&eacute;ances. Mais tous mes amis
+m'ont parl&eacute; de la bonne impression que leur ont produite les morceaux
+que vous leur avez envoy&eacute;s.</p>
+
+<p>J'attends un <i>baby</i> dans deux ou trois semaines. Ma femme va &agrave; merveille
+et tout nous pr&eacute;sage un heureux r&eacute;sultat.</p>
+
+<p><i>Djamileh</i> n'est pas un succ&egrave;s, dans le sens ordinaire du mot.&mdash;M<sup>me</sup>
+Prelly<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a> a &eacute;t&eacute; au-dessous du m&eacute;diocre et la pi&egrave;ce est trop en dehors
+des habitudes de l'Op&eacute;ra-Comique. Pourtant on fait des recettes
+raisonnables et le public &eacute;coute avec un int&eacute;r&ecirc;t &eacute;vident. La presse a
+&eacute;t&eacute; excellente.&mdash;Les grands journaux ont lou&eacute; la partition et les
+<i>Lundistes m&eacute;lodistes</i>, tout en bl&acirc;mant mes tendances wagn&eacute;riennes (?),
+m'ont trait&eacute; si s&eacute;rieusement et si courtoisement que je n'ai pu
+m'attrister de leurs critiques.&mdash;Quoiqu'il arrive, je suis content
+d'&ecirc;tre rentr&eacute; dans la voie que je n'aurais jamais d&ucirc; quitter et dont je
+ne sortirai jamais<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>.&mdash;De Leuven et Du Locle m'ont command&eacute; trois
+actes. Meilhac et Hal&eacute;vy seront mes collaborateurs. Ils vont me faire
+une chose <i>gaie</i> que je traiterai aussi <i>serr&eacute;</i> que possible.&mdash;La t&acirc;che
+est difficile; mais j'esp&egrave;re en sortir.&mdash;On para&icirc;t d&eacute;cid&eacute; &agrave; me demander
+quelque chose &agrave; l'Op&eacute;ra.&mdash;Les portes sont ouvertes; il a fallu dix ans
+pour en arriver l&agrave;.</p>
+
+<p>J'ai des projets d'oratorios, de symphonies, etc., etc...&mdash;Et vous,
+travaillez-vous? Il faut produire, le temps passe et il ne faut pas
+<i>claquer</i> sans avoir donn&eacute; ce qu'il y a en nous.</p>
+
+<p>Mille fois merci encore et &agrave; vous de tout c&#339;ur.</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<hr class="double" />
+
+<h3><i>Seizi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="r">
+Novembre 1872.</p>
+
+<p class="commence">Mon cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Je suis &agrave; giffler!</p>
+
+<p>Depuis quinze jours, j'aurais d&ucirc; vous &eacute;crire pour vous f&eacute;liciter! Vos
+quatre Duos sont ravissants. Le 2, le 3, le 4, tout cela est exquis.
+Mais le n&ordm; 1 est une <i>grande chose</i>. C'est d'une personnalit&eacute;
+saisissante et d'un charme! La lecture de ce beau morceau a &eacute;t&eacute; pour moi
+une v&eacute;ritable joie.</p>
+
+<p>Poursuivez et travaillez davantage, <i>vous le devez</i>.</p>
+
+<p>
+Mille amiti&eacute;s de votre</p>
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<p>On a jou&eacute; l'<i>Arl&eacute;sienne</i> dimanche chez Pasdeloup. Bis et gros
+effet!<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a></p>
+
+<hr class="double" />
+
+<h3><i>Dix-septi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<p class="commence">
+Mon cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Voici une lettre de Gounod, qui vous concerne. Gardez-la, allez voir
+Gounod.&mdash;Portez-lui votre sonate,&mdash;allez-y.</p>
+
+<p>Encore adieu&mdash;et &agrave; vous mille fois de tout mon c&#339;ur.</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<p>Gounod demeure 17, rue de la Rochefoucauld.</p>
+<hr class="double" />
+<h3><i>Dix-huiti&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="r">
+1873?</p>
+
+<p class="commence">
+Mon cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Je voulais vous donner des nouvelles de Delaborde et c'est ce qui a
+retard&eacute; ma r&eacute;ponse et mes remerciements.&mdash;Delaborde est absent, en
+Angleterre, je crois?... et l'on ne peut me dire la date de son retour.
+Si j'ai quelque chose de nouveau &agrave; ce sujet, je m'empresserai de vous en
+informer.</p>
+
+<p>J'ai &eacute;t&eacute; enchant&eacute; de vos quatre morceaux. La premi&egrave;re idylle et la
+chromatique surtout m'ont ravi. Mon opinion sur votre trio est toujours
+la m&ecirc;me. Pourtant cette nouvelle lecture m'a donn&eacute; encore une impression
+meilleure que la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Je suis heureux de vous voir travailler; il faut que tous les
+producteurs de bonne musique redoublent de z&egrave;le pour lutter contre
+l'envahissement toujours croissant de cet infernal Offenbach!...
+L'animal, non content de son <i>Roi Carotte</i> &agrave; la Gatt&eacute;, va nous gratifier
+d'un <i>Fantasio</i> &agrave; l'Op&eacute;ra-Comique.&mdash;De plus, il a rachet&eacute; &agrave; Heugel son
+<i>Barkouf</i>, a fait d&eacute;poser le long de cette ordure de nouvelles paroles
+et a revendu le tout 12,000 francs &agrave; Heugel. Les <i>Bouffes-Parisiens</i>
+auront la primeur de cette malpropret&eacute;.&mdash;L'hiver sera pauvre en
+nouveaut&eacute;s.&mdash;Les directeurs de l'Op&eacute;ra-Comique m'ont d&eacute;clar&eacute; qu'il leur
+&eacute;tait impossible de monter cette ann&eacute;e ma <i>Griselidis</i> (Sardou), vu la
+grande d&eacute;pense que n&eacute;cessite cet ouvrage.&mdash;Ils m'ont offert, en
+compensation, une <i>Namouna</i> en un acte (qui sera mise en deux
+actes).&mdash;J'ai fini ou &agrave; peu pr&egrave;s.&mdash;J'attends une distribution.</p>
+
+<p>Je travaille &agrave; <i>Clarisse Harlowe</i>.&mdash;Pasdeloup rejouera, cet hiver, ma
+symphonie et probablement aussi mes petites suites d'orchestre en cinq
+morceaux.&mdash;Ces morceaux, qui sont de simples esquisses, sont accompagn&eacute;s
+de cinq autres. Durand (Flaxland) m'a achet&eacute; le recueil qui sera
+intitul&eacute;: <i>Jeux d'enfants</i>!...</p>
+
+<table summary="dix" cellspacing="2" cellpadding="1"
+style="margin-left:2%;">
+
+<tr><td colspan="3" align="center"><i>Dix morceaux &agrave; quatre mains.</i><br />&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>N&ordm;</td><td align="right">1.</td><td><i>Les Chevaux de bois.</i></td><td>Scherzo.</td></tr>
+
+<tr><td>&raquo;</td><td align="right">2.</td><td><i>La Poup&eacute;e.</i></td><td>Berceuse.</td></tr>
+
+<tr><td>&raquo;</td><td align="right">3.</td><td><i>La Toupie d'Allemagne.</i></td><td>Impromptu.</td></tr>
+
+<tr><td>&raquo;</td><td align="right">4.</td><td><i>L'Escarpolette.</i></td><td>R&ecirc;verie.</td></tr>
+
+<tr><td>&raquo;</td><td align="right">5.</td><td><i>Le Volant.</i></td><td>&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td>&raquo;</td><td align="right">6.</td><td><i>Les Soldats de Plomb</i></td><td>Marche.</td></tr>
+
+<tr><td>&raquo;</td><td align="right">7.</td><td><i>Colin-Maillard.</i></td><td>Fantaisie.</td></tr>
+
+<tr><td>&raquo;</td><td align="right">8.</td><td><i>Saute-Mouton.</i></td><td>Caprice.</td></tr>
+
+<tr><td>&raquo;</td><td align="right">9.</td><td><i>Petit Mari&mdash;Petite Femme.</i></td><td>Duo.</td></tr>
+
+<tr><td>&raquo;</td><td align="right">10.</td><td><i>Le Bal.</i></td><td>Galop.</td></tr>
+</table>
+<p>La suite d'orchestre est compos&eacute;e des n&ordm;s 1, 2, 3, 9 et 10, dont j'ai
+supprim&eacute; les titres trop enfantins<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p>
+
+<p>&Ecirc;tes-vous un peu remis de votre inondation? Sommes-nous destin&eacute;s &agrave; &ecirc;tre
+la proie de tous les fl&eacute;aux.&mdash;Allons-nous enfin &ecirc;tre tranquilles?... Je
+l'esp&egrave;re; mais bien des gens ont peur.</p>
+
+<p>Mille amiti&eacute;s et &agrave; bient&ocirc;t je l'esp&egrave;re.&mdash;Envoyez-moi quelque chose de
+vous et toujours &agrave; vous de tout c&#339;ur.</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<p>Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.</p>
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Dix-neuvi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="commence">
+Cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Mille, mille, mille millions d'excuses!... Il y a quinze jours que j'ai
+mis votre rouleau sur ma table.&mdash;Je le retrouve &agrave; l'instant et je le
+croyais chez vous depuis deux semaines! Je suis un &eacute;tourdi et je ne sais
+comment me disculper &agrave; vos yeux.</p>
+
+<p>Le morceau est tr&egrave;s joli.&mdash;C'est bien instrument&eacute;. Cela manque peut-&ecirc;tre
+d'un peu de clart&eacute;. Les bois surtout sont un peu trop trait&eacute;s &agrave; quatre
+et cinq parties.&mdash;Mais la nature du morceau explique ce proc&eacute;d&eacute;.&mdash;Votre
+effet de cor et de basson est neuf.&mdash;C'est bon.&mdash;Page 3: l'entr&eacute;e du
+quatuor vient quatre mesures trop t&ocirc;t.&mdash;&Eacute;vitez les frottements.&mdash;Que
+chaque partie ait autour d'elle une atmosph&egrave;re suffisante pour se
+mouvoir.</p>
+
+<p>Je voudrais que vous instrumentassiez (pardon!) une chose vigoureuse, &agrave;
+<i>grandes masses</i>.&mdash;Deux ou trois fl&ucirc;tes,&mdash;quatre cors,&mdash;deux trompettes,
+trombones etc...</p>
+
+<p>Faites-moi vite quelque chose et je vous retournerai de <i>suite</i>.</p>
+
+<p>&Agrave; partir du 8 juin, envoyez rue de Paris, 17, &agrave; Port-Marly
+(Seine-et-Oise).</p>
+
+<p>J'ai fini le premier acte de <i>Carmen</i>; j'en suis assez content.</p>
+
+<p>Mille amiti&eacute;s et pardon excuse!</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<hr class="double" />
+
+
+<h3><i>Vingti&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="r">
+1874?</p>
+
+<p class="commence">
+Cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Vous voyez que je n'ai pas grand chose &agrave; vous reprocher.&mdash;<i>Vous &ecirc;tes en
+&eacute;tat</i> et vous instrumentez <span class="smcap">tr&egrave;s bien</span>. L'ouverture est amusante et je
+crois que cela r&eacute;ussira &agrave; merveille.</p>
+
+<p>J'ai fait cet &eacute;t&eacute; un <i>Cid</i> en cinq actes. C'est Faur&eacute; qui m'a lanc&eacute; dans
+cette affaire.&mdash;Je vais lui faire entendre son r&ocirc;le un de ces jours. Si
+la chose lui pla&icirc;t, il y aura espoir d'arriver &agrave; la grande boutique.</p>
+
+<p><i>Carmen</i> s'ach&egrave;ve.&mdash;J'entrerai en r&eacute;p&eacute;titions en d&eacute;cembre.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi d'avoir gard&eacute; si longtemps votre ouverture.&mdash;Mais ma
+rentr&eacute;e &agrave; Paris m'a fait perdre huit jours.</p>
+
+<p>Mille amiti&eacute;s et votre d&eacute;vou&eacute; ami</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+<hr class="double" />
+
+<h3><i>Vingt-et-uni&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<p class="r">
+1874</p>
+
+<p class="commence">
+Mon cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Votre aimable lettre m'a trouv&eacute; au lit en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te avec une angine
+des plus aigu&euml;s.&mdash;Depuis deux heures, les abc&egrave;s ont disparu&mdash;et je vais
+me remettre rapidement &agrave; grand renfort de c&ocirc;telettes.</p>
+
+<p>Je vais partir dans quelques jours.&mdash;J'ai trouv&eacute; &agrave; Bougival un petit
+coin tr&egrave;s tranquille, tr&egrave;s agr&eacute;able au bord de l'eau (1, <i>rue de Mesmes,
+Bougival, Seine-et-Oise</i>).</p>
+
+<p>J'y vais terminer <i>Carmen</i> qui entre en r&eacute;p&eacute;tition au mois d'ao&ucirc;t pour
+passer fin novembre ou commencement d&eacute;cembre,&mdash;et y commencer, peut-&ecirc;tre
+y finir <i>Sainte Genevi&egrave;ve</i>, oratorio sur lequel je compte beaucoup.</p>
+
+<p>Tenez-moi au courant de vos travaux, cher ami, et recevez pour toutes
+vos chatteries et g&acirc;teries les remerciements des Bizet, p&egrave;re, m&egrave;re et
+enfant.</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<hr class="double" />
+
+<h3><i>Vingt-deuxi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<p class="commence">
+Mon cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Le <i>Nocturne</i> est tr&egrave;s joli et fort bien orchestr&eacute;.&mdash;&Agrave; la cinqui&egrave;me
+mesure vos violoncelles ou votre violoncelle fait <i>la sol</i>. C'est un
+chant, mais c'est un chant qui fait <i>basse</i>; je n'aime donc pas ce <i>la
+sol</i> doubl&eacute; par la deuxi&egrave;me fl&ucirc;te et les violons.&mdash;Au lieu de <i>la sol</i>
+mettez <i>si si</i> dans le premier temps; le <i>sol sol</i> viendra au deuxi&egrave;me
+temps. Le solo de violoncelle peut faire tr&egrave;s bien; pourtant je
+pr&eacute;f&eacute;rerais tous les violoncelles. Ne d&eacute;cidez rien avant d'avoir
+entendu.&mdash;Faites copier sur toutes les parties et faites essayer des
+deux mani&egrave;res.&mdash;Pages 4 et 5 je crains que les bassons ne soient un peu
+<i>bas</i>; il faut se d&eacute;fier des tenues de bassons dans le grave.&mdash;Ceci est
+une r&egrave;gle g&eacute;n&eacute;rale &agrave; laquelle le cas pr&eacute;sent peut faire exception.&mdash;La
+harpe fera tr&egrave;s bien.&mdash;Ne trouvez-vous pas que la fin tourne <i>un peu
+court</i>? Ceci n'est pas un jugement d&eacute;finitif.</p>
+
+<p>Quant au finale du concerto, il me para&icirc;t avoir deux gros d&eacute;fauts:&mdash;1&ordm;
+Ce n'est pas un morceau de piano (m&ecirc;me piano et orchestre); 2&ordm; Ce n'est
+pas un finale de concerto et votre joli petit morceau ne me semble pas
+bien plac&eacute; l&agrave;...&mdash;Les traits me semblent cherch&eacute;s et je ne crois pas
+qu'un pianiste y trouve son compte. Le morceau est loin d'&ecirc;tre mauvais.
+Le d&eacute;but ferait tr&egrave;s bien, mais &agrave; l'orchestre. Du reste, en relisant ce
+morceau, je vois que le piano vous a g&ecirc;n&eacute;.&mdash;En somme: bon morceau, mais
+qui n'est pas apte &agrave; faire un finale de concerto de piano. C'est
+horriblement difficile! Depuis trois ou quatre ans, je r&ecirc;ve un concerto
+et je ne puis parvenir &agrave; faire &agrave; la fois du piano et de la symphonie.</p>
+
+<p>Ne vous d&eacute;couragez pas et &eacute;crivez beaucoup.&mdash;Vous ne travaillez pas
+assez.&mdash;Produisez, produisez.</p>
+
+<p>J'entre en r&eacute;p&eacute;tition dans quelques jours. Ma <i>Carmen</i> passera fin
+novembre ou commencement d&eacute;cembre<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>. Je viens de passer deux mois &agrave;
+orchestrer les 1200 pages que renferme ma partition.</p>
+
+<p>J'ai une <i>Sainte Genevi&egrave;ve</i><a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a> sur le m&eacute;tier, myst&egrave;re en trois
+parties.&mdash;Mais je ne sais si je serai pr&ecirc;t pour cet hiver.</p>
+
+<p>
+Mille amiti&eacute;s de votre affectionn&eacute; et d&eacute;vou&eacute;:<br />
+</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<p>Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LETTRES_A_ERNEST_GUIRAUD" id="LETTRES_A_ERNEST_GUIRAUD"></a>LETTRES &Agrave; ERNEST GUIRAUD</h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+<p class="head">PROSCENIUM</p>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p>Ernest Guiraud fut l'ami de la premi&egrave;re heure, le compagnon d'armes de
+Georges Bizet. Avec lui, il v&eacute;cut les dures luttes de la vie d'artiste;
+il connut ses mis&egrave;res comme ses joies, les premi&egrave;res souvent plus
+profondes que les derni&egrave;res. &Agrave; peu pr&egrave;s du m&ecirc;me &acirc;ge<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>, l'un et l'autre
+vivaient c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te et ne faisaient rien sans se consulter: Georges
+Bizet paraissait avoir une v&eacute;ritable confiance dans le jugement de son
+a&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>Les voici, aujourd'hui, disparus! Aussi avons-nous pens&eacute; qu'il y avait
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; publier les petites lettres intimes que Georges Bizet
+adressait journellement &agrave; son &laquo;vieux&raquo; camarade et qui, si elles ne
+pr&eacute;sentent pas, en raison de leur bri&egrave;vet&eacute;, une grande valeur
+artistique, laissent entrevoir la tendresse qui unissait ces deux
+natures d'&eacute;lite<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>.</p>
+
+<p>Nous devons la communication de cette correspondance &agrave; l'obligeance de
+M. Croisilles, oncle d'Ernest Guiraud, qui a tenu avec ma&icirc;trise, depuis
+de si longues ann&eacute;es, le pupitre de violon-solo &agrave; l'Op&eacute;ra-Comique. Nous
+lui adressons ici tous nos remerciements.</p>
+
+<p class="r">H. I.<br />
+</p>
+
+<hr class="double" />
+
+<h3><i>Premi&egrave;re Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<p class="commence">
+Cher,<br />
+</p>
+
+<p>Merci de ta lettre.&mdash;J'ai vu C.&mdash;Re&ccedil;u mon deuxi&egrave;me acte.</p>
+
+<p>Je t'envoie quatre vers&mdash;une primeur! un amour!</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">&laquo;La fleur des champs boit la ros&eacute;e</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui l'attendait &agrave; son r&eacute;veil.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La lune m&ecirc;me <i>assez os&eacute;e</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Boit la lumi&egrave;re du soleil.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Quel physicien-astronome! Quel po&egrave;te! et quel...!</p>
+
+<p>Je compte sur toi dimanche. Viens samedi soir &agrave; l'heure qui te convient.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 60%;">Ton vieux</span></p>
+<p class="r smcap">Georges.<br />
+</p>
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Deuxi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="r">
+Jeudi.</p>
+
+<p class="commence">
+Vieux,<br />
+</p>
+
+<p>J'oubliais!... C'est ce soir le lapin!... &agrave; 6 heures pr&eacute;cises; il faut
+que je file &agrave; 8 heures <sup>1</sup>/<sub>2</sub>.</p>
+
+<p>Am&egrave;ne Diane pour avaler les os et les eaux...</p>
+
+<p><span style="margin-left: 55%;">&Agrave; tant&ocirc;t ton</span></p>
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+<hr class="double" />
+
+
+<h3><i>Troisi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<p>Voil&agrave; ton fauteuil, cher ami, tu seras &agrave; c&ocirc;t&eacute; de <i>X</i>... que je n'ose pas
+placer aupr&egrave;s de <i>Nephtali</i>; je crains les sc&egrave;nes!... Si <i>Azevedo</i> est
+de l'autre c&ocirc;t&eacute;... allez-y, mais pendant les entr'actes seulement.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 60%;">Ton vieux</span></p>
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+<p><i>P. S.</i> J'ai vu hier une dame qui se plaint de ce que vous voulez
+toujours lui imposer votre volont&eacute;. Je vous reconnais bien l&agrave;!!!<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p>
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Quatri&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<p class="r">
+1870.<br />
+</p>
+
+<p>1&ordm; Tous les hommes (mari&eacute;s ou non mari&eacute;s) de 20 &agrave; 30 partent-ils?...</p>
+
+<p>J'ose esp&eacute;rer qu'on ne poussera pas jusqu'&agrave; 35, nous serions gentils!</p>
+
+<p>2&ordm; Sommes-nous &agrave; la garde nationale, oui, n'est-ce pas? Dans ce cas, que
+faut-il que je fasse?... Faut-il attendre une convocation?... ou faut-il
+aller me faire inscrire?</p>
+
+<p>Faudra-t-il que je rentre &agrave; Paris pour aller faire l'exercice?</p>
+
+<p>Tu serais bien gentil d'avoir l'&#339;il sur tous ces d&eacute;tails que tu seras &agrave;
+m&ecirc;me de me donner, puisque tu es dans les m&ecirc;mes conditions que moi.&mdash;Je
+tiens &agrave; n'&ecirc;tre pas le dernier &agrave; faire mon devoir.&mdash;Oh! les 7,300,000
+C...!!!...</p>
+
+<p>Si tu as quelque id&eacute;e sur ce que nous allons devenir, tu seras aussi
+bien aimable de me le communiquer.</p>
+
+<p>Massenet, Paladilhe, Cormon se font-ils mobiles?...</p>
+
+<p>Nous allons pouvoir chanter avec variante:</p>
+
+<p class="c"><i>Tutti son mobili!...</i>
+</p>
+
+<p>Le pr&eacute;cepteur de Louis s'est distingu&eacute; l&agrave;-bas!... et le collaborateur de
+la vie de C&eacute;sar, Leb&#339;uf!... ils vont bien!... du coup d'&#339;il!... de la
+pr&eacute;voyance!... Quels &#339;ufs!... On dit que Bazaine, qui a, ajoute-t-on,
+des talents, va nous sauver... esp&eacute;rons-le!</p>
+
+<p>C'est &eacute;gal!... les 7,300,000 C...!...</p>
+
+<p><span style="margin-left: 60%;">Ton vieux</span></p>
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Cinqui&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<p>J'ai un conseil a te demander.</p>
+
+<p>Ce monsieur de Lyon ne te fait-il aucun effet? Je n'ai pas ferm&eacute; l'&#339;il
+cette nuit.</p>
+
+<p>Je connais quelqu'un qui a menti hier en nous annon&ccedil;ant la <i>Traviata</i>
+pour ce soir.</p>
+
+<p>Voil&agrave; une occasion de rompre, &agrave; moins d'une grosse erreur.</p>
+
+<p>Viens.</p>
+
+<p>Il faut que je prenne mes mesures avec une grande prudence.</p>
+
+<p>Je ne vais pas chez toi.&mdash;Mon p&egrave;re est ici.</p>
+
+
+<p><span style="margin-left: 60%;">&Agrave; toi</span></p>
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Sixi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<p class="commence">
+Cher,<br />
+</p>
+
+<p>Carvalho et sa femme comptent sur toi &agrave; d&icirc;ner ce soir.</p>
+
+<p>Tu n'es donc pas rentr&eacute; chez toi hier. Tu n'as donc pas re&ccedil;u la d&eacute;p&ecirc;che?</p>
+
+<p>Suis libre ce soir.</p>
+
+<p>Madame Carvalho te d&eacute;sire beaucoup.</p>
+
+
+<p><span style="margin-left: 60%;">&Agrave; toi, vieux,</span></p>
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Septi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<p class="commence">
+Cher,<br />
+</p>
+
+<p>Nephtali et Jadin viennent d&icirc;ner demain jeudi dans ma cambuse&mdash;toi aussi
+ou je crie.</p>
+
+<p>Nephtali nous invite &agrave; d&icirc;ner samedi.&mdash;Dis <i>oui</i> ou ne dis rien; j'ai
+d&eacute;j&agrave; dit oui pour toi.</p>
+
+
+<p><span style="margin-left: 60%;">&Agrave; toi</span></p>
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Huiti&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<p class="commence">
+Cher,<br />
+</p>
+
+<p>Je n'irai pas &agrave; Paris avant huit jours.</p>
+
+<p>D'ici l&agrave;, je serai chez moi <i>toujours</i> except&eacute; jeudi.</p>
+
+<p>As-tu re&ccedil;u ma lettre?... Viens d&eacute;jeuner ou d&icirc;ner ou coucher&mdash;et plut&ocirc;t
+tout cela &agrave; la fois,&mdash;si tu es en travail.&mdash;Je ne te garderai pas
+longtemps.</p>
+
+<p>Vas-tu mercredi chez le pr&eacute;sident?&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; en voyage samedi,
+dimanche.&mdash;Je suis rentr&eacute; lundi au V&eacute;sinet. Je repars aujourd'hui,
+mardi, et ne rentre pas vendredi.&mdash;Ne te coupe pas!</p>
+
+<p>&Agrave; toi mille fois de tout c&#339;ur.</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Neuvi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<p class="commence">
+Cher,<br />
+</p>
+
+<p>C'est fini d'hier. Jamais je n'ai autant souffert! C'est horrible!</p>
+
+<p>Mercredi, il faut que j'aille &agrave; Paris; y seras-tu?... et d&icirc;nerons-nous
+ensemble? Irons-nous chez le pr&eacute;sident? Moi, oui, il faut que j'y aille.</p>
+
+<p>R&eacute;ponds un mot.</p>
+
+
+<p><span style="margin-left: 60%;">&Agrave; toi de tout c&#339;ur.</span></p>
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Dixi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<p class="commence">
+Mon cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Je t'engage vivement &agrave; aller trouver Perrin.&mdash;Moi je ne veux plus
+entendre parler de cette ordure. Les cinq voix m'humilient profond&eacute;ment,
+quand je songe aux onze voix d'Elwart.&mdash;C'est &agrave; tout l&acirc;cher.&mdash;Pour deux
+sous et, si je n'avais peur de poser, j'irais retirer mon bibelot.</p>
+
+<p>C'est fait d'avance; sois-en convaincu.&mdash;On choisira celui qui
+pr&eacute;sentera les chances de four les plus accentu&eacute;es.</p>
+
+<p>Quant au jury, il ne sera pas trop idiot.</p>
+
+<ul style="margin-left:5%;">
+<li>1&ordm; Perrin.</li>
+
+<li>2&ordm; Gevaert.<br />
+<i>Thomas</i> refusera.</li>
+
+<li>3&ordm; David.<br />
+<i>Gounod</i> refusera.</li>
+
+<li>4&ordm; Reber.</li>
+
+<li>5&ordm; Mass&eacute;.</li>
+
+<li>6&ordm; Semet.</li>
+
+<li>7&ordm; Maillard.<br />
+<i>Reyer</i> refusera.</li>
+
+<li>8&ordm; Saint-Sa&euml;ns.<br />
+<i>Auber</i> refusera.</li>
+
+<li>9&ordm; Elwart.</li>
+</ul>
+
+<p>En cas de refus de <i>David</i>, on aura Duprato. Sauf <i>Elwart</i>, ce sera
+possible.</p>
+
+<p>Cher vieux, va chez Perrin et n'aie pas l'air de croire que je suis de
+cette stupide &eacute;preuve. Quant &agrave; moi, je ne veux plus, je te le r&eacute;p&egrave;te,
+m'occuper de tout cela. Je n'irai plus &agrave; l'Op&eacute;ra d'ici deux mois.</p>
+
+<p>J'ai &eacute;t&eacute; extr&ecirc;mement triste depuis l'autre soir. J'ai le chagrin
+avant,&mdash;tant mieux.</p>
+
+<p>Bonne chance, cher, et &agrave; toi de tout c&#339;ur, de toute affection. Ma femme
+te serre la main.</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Onzi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<p class="commence">
+Cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Peux-tu me donner un quart d'heure aujourd'hui dimanche? il s'agit du
+deuxi&egrave;me acte de Mignon, quatre mains.</p>
+
+<p>Je passerai chez toi vers 5 heures <sup>1</sup>/<sub>2</sub>. Si je ne te trouve pas,
+laisse-moi un mot chez ton concierge pour dire s'il t'est possible de me
+recevoir (j'irai chez toi &agrave; cause du piano) vers 10 ou 11 heures!</p>
+
+<p><span style="margin-left: 60%;">Ton vieux</span></p>
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+
+<p>Ah! mercredi prochain, tu viens manger une poularde truff&eacute;e,&mdash;ne
+l'oublie pas.</p>
+
+
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Douzi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<p>Passe me prendre &agrave; 4 heures <sup>1</sup>/<sub>2</sub>; nous irons d&icirc;ner rue M&eacute;dicis, et apr&egrave;s
+&agrave; <i>Jeanne d'Arc</i>! Nous rirons.</p>
+
+<p>Viens &agrave; 4 heures <sup>1</sup>/<sub>2</sub>, parce que M... chante le solo de la messe de
+Gounod et me prie de le lui faire dire avant d&icirc;ner.</p>
+
+
+<p><span style="margin-left: 60%;">&Agrave; toi</span></p>
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Treizi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<p>Si tu le vois ce soir, remets lui ce mot. Si tu ne le vois que
+demain&mdash;remets &eacute;galement.</p>
+
+<p>Je suis toujours malade.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 60%;">&Agrave; toi</span></p>
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Quatorzi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<p class="commence">
+Cher,<br />
+</p>
+
+<p>Nous avons un enterrement demain, jeudi. Ne viens donc d&eacute;jeuner que
+dimanche. J'aurai une petite baignoire pour le concert de l'Od&eacute;on. Nous
+nous y pourrons cacher.</p>
+
+<p>Je t'envoie trois volumes que j'ai re&ccedil;us pour toi.</p>
+
+<p>&Agrave; dimanche, si je ne te vois pas avant. Nous arroserons ton vin d'une
+douzaine d'hu&icirc;tres.</p>
+
+
+<p><span style="margin-left: 60%;">Mille fois &agrave; toi</span></p>
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Quinzi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<p>Quoi de neuf?</p>
+
+<p>J'ai &eacute;t&eacute; tr&egrave;s malade aujourd'hui. J'ai eu des douleurs n&eacute;vralgiques dont
+j'ai cru claquer.</p>
+
+<p>Quoi de neuf?&mdash;Vite&mdash;r&eacute;ponds.</p>
+
+
+<p><span style="margin-left: 60%;">&Agrave; toi</span></p>
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Seizi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<p class="commence">
+Cher,<br />
+</p>
+
+<p>Reyer vient d&icirc;ner demain, samedi &agrave; 7 heures.</p>
+
+<p>T&acirc;che de venir.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 60%;">Ton vieux</span></p>
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Dix-septi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<ul style="margin-left:2%;">
+<li>1&ordm; Papa calm&eacute;!</li>
+
+<li>2&ordm; Nous d&icirc;nons jeudi chez Gounod,&mdash;belle H&eacute;l&egrave;ne n'oublie pas.</li>
+
+<li>3&ordm; Ci-joint ta blague.</li>
+
+<li>4&ordm; &Agrave; ce soir S...</li>
+
+<li>5&ordm; Adresse de Godard (<i>Rinaldi</i>), 18, rue Favart.</li>
+</ul>
+<p>Montre-lui ce mot, et rappelle-toi qu'il m'a promis un piano pour
+Camille &agrave; 15 francs.</p>
+
+
+<p><span style="margin-left: 50%;">&Agrave; toi, cher, de c&#339;ur.</span></p>
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Dix-huiti&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<p class="commence">
+Vieux,<br />
+</p>
+
+<p>Le porteur de ceci est <i>Alphonse Bruneau</i>, grand ami &agrave; moi.&mdash;Il a tenu
+avec succ&egrave;s l'emploi de premier t&eacute;nor &agrave; l'Op&eacute;ra-Comique dans de bonnes
+villes.&mdash;Il chante <i>Lucie</i> etc...&mdash;La voix est excellente; tu
+t'apercevras facilement de ses qualit&eacute;s physiques.&mdash;Or, M. Capoul ne
+chantant plus que les premiers t&eacute;nors &agrave; l'Op&eacute;ra-Comique, tu serais
+gentil de pr&eacute;senter mon ami aux intelligents directeurs du Th&eacute;&acirc;tre
+imp&eacute;rial de la <i>Dame blanche</i>.&mdash;Je crois que ce serait une bonne
+affaire.&mdash;Il a plus qu'il ne faut pour chanter le <i>Chalet</i>, Hector des
+<i>Mousquetaires</i>.</p>
+
+<p>Enfin, fait tout pour le mieux et &agrave; toi.</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr class="double" />
+<h3><i>Dix-neuvi&egrave;me Lettre.</i></h3>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<p class="commence">
+Mardi...<br />
+</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Chabrier me charge de t'amener d&icirc;ner demain (mercredi) chez elle.
+Si tu peux (et il faut que tu puisses), viens me prendre &agrave; 6 heures
+moins un quart.</p>
+
+<p>Sois exact et &agrave; toi de c&#339;ur.</p>
+
+<p class="r smcap">Georges Bizet. </p>
+
+<p class="c">FIN.</p>
+
+
+
+
+<p class="c">Strasbourg, typ. G. Fischbach.&mdash;4187</p>
+
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Ses premi&egrave;res compositions sont ainsi sign&eacute;es:
+&laquo;C&eacute;sar-Auguste Franck de Li&egrave;ge&raquo;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> C&eacute;sar Franck a eu un fr&egrave;re, Joseph Franck, n&eacute; &agrave; Li&egrave;ge vers
+1820, qui s'est vou&eacute; &eacute;galement &agrave; l'art musical, mais sans grand succ&egrave;s.
+Il termina ses &eacute;tudes de piano, d'orgue et de composition au
+Conservatoire de Paris; il fut aussi violoniste. Apr&egrave;s avoir exerc&eacute; les
+fonctions de ma&icirc;tre de chapelle et d'organiste &agrave; l'&eacute;glise des Missions
+&eacute;trang&egrave;res, puis &agrave; Saint-Thomas d'Aquin, il s'est livr&eacute; &agrave; l'enseignement
+du piano, de l'orgue et de la composition. On a de lui diverses
+compositions religieuses et profanes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Il est bien entendu que nous ne pla&ccedil;ons pas dans cette
+cat&eacute;gorie les compositeurs qui, bien qu'inf&eacute;od&eacute;s &agrave; Richard Wagner, ont
+fini par se d&eacute;gager de ses formules pour arriver &agrave; un style qui leur est
+propre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Nous pourrions, &agrave; propos du d&eacute;p&ocirc;t qui devrait &ecirc;tre
+r&eacute;guli&egrave;rement fait &agrave; la Biblioth&egrave;que du Conservatoire, exprimer le
+regret que ce d&eacute;p&ocirc;t soit pour ainsi dire illusoire. Car, pour ne citer
+que le dossier de C&eacute;sar Franck, nous n'y avons d&eacute;couvert qu'un nombre
+fort restreint de ses &#339;uvres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> La 1<sup>re</sup> audition des <i>B&eacute;atitudes</i> a &eacute;t&eacute; donn&eacute;e, gr&acirc;ce &agrave;
+l'initiative de M. Ed. Colonne, aux concerts du Ch&acirc;telet, le 19 mars
+1893. Le succ&egrave;s a &eacute;t&eacute; consid&eacute;rable. Les interpr&egrave;tes &eacute;taient M<sup>lles</sup>
+Pregi, de Noc&eacute;, Tarquini d'or, MM. Auguez, Fournets, Warmbrodt, Ballard,
+Grimaud et Villa.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> On pourrait citer les noms de MM. Saint-Sa&euml;ns, Delibes,
+Lalo, Jonci&egrave;res, Gabriel Faur&eacute;, Widor, Vincent-d'Indy, E. Chabrier, G.
+Benoit, P. de Br&eacute;ville, E. Chausson, Gabriel Marie, Marty, Vidal,
+Guilmant,...... M<sup>me</sup> Augusta Holm&egrave;s......</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Depuis que ces pages ont &eacute;t&eacute; &eacute;crites, Charles Widor a
+transport&eacute; ses p&eacute;nates rue de l'Abbaye, n&ordm; 3.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Nouveaux Lundis</i> de Sainte-Beuve. Tome I<sup>er</sup>, page 201.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Guy de Maupassant est d&eacute;c&eacute;d&eacute; le 6 juillet 1893 dans la
+maison fond&eacute;e par le D<sup>r</sup> Blanche et dirig&eacute;e actuellement par le D<sup>r</sup>
+Meuriot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> &Eacute;douard Colonne est retourn&eacute;, en novembre 1891, &agrave;
+Saint-P&eacute;tersbourg. Il &eacute;tait accompagn&eacute; de la charmante cantatrice,
+M<sup>lle</sup> Berthe de Montaient.&mdash;Le succ&egrave;s n'a pas &eacute;t&eacute; moins vif que les
+ann&eacute;es pr&eacute;c&eacute;dentes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> La <i>Walkyrie</i> a &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;e, on sait avec quel succ&egrave;s,
+sous la direction d'&Eacute;douard Colonne, &agrave; l'Acad&eacute;mie nationale de
+musique.&mdash;Malgr&eacute; cette r&eacute;ussite et pour des motifs personnels, &Eacute;douard
+Colonne a donn&eacute; sa d&eacute;mission de chef d'orchestre de l'op&eacute;ra et a &eacute;t&eacute;
+remplac&eacute; par Paul Taffanel (1<sup>er</sup> juillet 1893).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> M. Philippe Flon, qui est n&eacute; &agrave; Bruxelles le 21 f&eacute;vrier
+1861, actuellement second chef d'orchestre du th&eacute;&acirc;tre de la Monnaie, a
+conduit avec la plus grande autorit&eacute; les repr&eacute;sentations de <i>Lohengrin</i>
+&agrave; Rouen.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> La seconde Symphonie en <i>r&eacute;</i> majeur de Brahms avait d&eacute;j&agrave;
+&eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;e au Conservatoire, avant la direction de Jules Garcin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Ch&eacute;ri (Rose-Marie Cizos) n&eacute;e &agrave; Etampes en 1824, morte en
+septembre 1861.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Depuis la mort de Micha&euml;l Costa (1883) les grands concerts
+du Palais de Cristal ont &eacute;t&eacute; dirig&eacute;s par M. Manns.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Lamoureux avait dirig&eacute; pr&eacute;c&eacute;demment, le 13 mars 1873, &agrave; la
+Salle Pleyel, un concert avec l'orchestre et les ch&#339;urs, dans lequel
+furent ex&eacute;cut&eacute;es plusieurs pages de J. S. Bach: le <i>Concerto en ut
+majeur</i> pour deux clavecins et orchestre d'instruments &agrave; cordes (MM.
+Fissot et Delaborde); <i>Ch&#339;ur</i>, extrait d'une <i>Cantate</i>; <i>Introduction</i>
+et <i>fugue</i> de l'ouverture en si mineur pour fl&ucirc;te et instruments &agrave;
+cordes (M. Taffanel); <i>Berceuse</i> de la <i>Nuit de No&euml;l</i> pour contralto
+(M<sup>lle</sup> A. Monnier); <i>Concerto</i> en r&eacute; mineur pour clavecin et orchestre
+(M. Delaborde); <i>Ch&#339;ur</i> extrait d'une <i>Cantate</i> pour le lundi de P&acirc;ques;
+<i>La querelle de Ph&#339;bus et de Pan</i>, dramma per musica.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Le texte de la <i>Passion selon saint Matthieu</i> est de
+Henrici (Christian-Fr&eacute;d&eacute;ric), plus connu sous le pseudonyme de
+<i>Picander</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Les solistes &eacute;taient: M<sup>lles</sup> Armandi, Arnaud, Puisais,
+MM. Auguez, Vergnet, Dufriche, Miquel, Mouret, Jolivet, Couturier.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> M. Arthur Pougin avait &eacute;t&eacute; un des premiers &agrave; concevoir
+l'organisation de ces f&ecirc;tes en l'honneur de l'auteur de la <i>Dame
+blanche</i>. Ambroise Thomas avait compos&eacute; la cantate <i>Hommage &agrave;
+Bo&iuml;eldieu</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Les concerts populaires organis&eacute;s par Pasdeloup au Cirque
+d'Hiver commenc&egrave;rent le 27 octobre 1861 et ne prirent fin qu'en 1883,
+quelques ann&eacute;es avant sa mort, qui eut lieu en ao&ucirc;t 1887 &agrave;
+Fontainebleau, o&ugrave; il s'&eacute;tait retir&eacute;. Plusieurs essais infructueux furent
+tent&eacute;s pour faire revivre les concerts populaires; leur temps &eacute;tait
+pass&eacute;. Le public avait port&eacute; ses pr&eacute;f&eacute;rences sur les concerts Colonne et
+Lamoureux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> &laquo;Si jamais trag&eacute;die, dit M. &Eacute;douard Schur&eacute;, fut &eacute;crite
+pour la sc&egrave;ne, c'est <i>Tristan et Yseult</i>. Chaque geste y parle, chaque
+mot y agit. Tout y est plastique, ramass&eacute; en peu de paroles; mais
+d'autant plus puissante d&eacute;borde dans la musique la vie torrentielle qui
+l'anime: verbe et m&eacute;lodie se m&ecirc;lent imp&eacute;tueusement dans le grand flot de
+l'harmonie, dans le fort courant de l'action.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Les r&ocirc;les &eacute;taient ainsi interpr&eacute;t&eacute;s: M<sup>mes</sup> Fid&egrave;s-Devri&egrave;s
+(Elsa); Duvivier (Ortrude); MM. Van-Dyck (Lohengrin); Blauwaert
+(Fr&eacute;d&eacute;ric de Telramund); Couturier (le roi); Auguez (le h&eacute;raut). Le
+grand succ&egrave;s fut pour M<sup>me</sup> Fid&egrave;s-Devri&egrave;s, MM. Van-Dyck, Auguez, et
+pour l'orchestre et les ch&#339;urs. Dans le feuilleton du <i>Journal des
+D&eacute;bats</i> en date du 8 mai 1887, Ernest Reyer &eacute;crivait: &laquo;De l'int&eacute;rieur de
+la salle on n'entendait pas les sifflets des manifestants, mais il est
+bien possible que, de la rue, Messieurs les siffleurs aient entendu nos
+applaudissements. J'ai rarement vu pareil enthousiasme.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Les individus arr&ecirc;t&eacute;s pour leurs manifestations bruyantes
+devant les portes de l'&Eacute;den, le 3 mai 1887, appartiennent presque tous &agrave;
+la classe des ouvriers!! Osaient-ils pr&eacute;tendre au monopole du
+patriotisme?&mdash;Il serait curieux d'inspecter certains dossiers que nous
+connaissons et dans lesquels se trouvent diverses pi&egrave;ces jetant un jour
+tout particulier sur les men&eacute;es et les critiques qui se sont produites.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Charles Lamoureux et son orchestre ont fait une nouvelle
+tourn&eacute;e artistique, en 1893, dans la r&eacute;gion du Nord.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Cet antiwagn&eacute;rien, dont nous ne transmettrons pas le nom &agrave;
+la post&eacute;rit&eacute;, se leva au commencement du second acte pour prier M.
+Lamoureux de vouloir bien faire <i>chanter</i> la Marseillaise!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Lohengrin.</i> La l&eacute;gende et le drame de R. Wagner par
+Maurice Kufferath. Pages 100 et 101.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> &laquo;Schumann, a dit L&eacute;once Mesnard, dans son excellente &eacute;tude
+sur le Ma&icirc;tre de Zwickau, a presque laiss&eacute; dans l'ombre le personnage de
+M&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s qui lui apparaissait n&eacute;cessairement d&egrave;s qu'il abordait
+Faust; il lui a assign&eacute; &agrave; tout le moins une place restreinte o&ugrave; il
+figure non pas tant comme l'Esprit du mal incarn&eacute; qu'&agrave; titre de
+porte-malheur, de messager fun&egrave;bre charg&eacute; de prononcer, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+Marguerite, trop bien pr&eacute;par&eacute;e par le remords &agrave; l'entendre, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+Faust, trop distrait par ses hautes et f&eacute;condes entreprises, l'ironique,
+le s&eacute;v&egrave;re oracle qui &eacute;quivaut &agrave; une sentence de mort.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> &laquo;Berlioz ne me conna&icirc;t pas; mais moi je le connais et si
+j'attends quelque chose de quelqu'un c'est de lui; &agrave; la condition
+toutefois qu'il ne continue pas &agrave; traiter la po&eacute;sie comme il l'a fait
+dans son &laquo;<i>Faust</i>&raquo;; car il ne peut faire un pas de plus dans une telle
+voie sans tomber dans le plein ridicule. Si un musicien a besoin d'un
+po&egrave;te, c'est Berlioz. Et son erreur c'est que ce po&egrave;te, f&ucirc;t-il
+Shakespeare ou Goethe, il l'accommode toujours selon son caprice
+musical...&raquo;
+</p>
+
+<p>
+<br />
+<span class="smcap">Richard Wagner</span>, Lettre &agrave; F. Liszt, 8 septembre 1852.<br />
+
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> &laquo;Quand on conna&icirc;t la Bible, Shakespeare et <i>Goethe</i>,
+disait Robert Schumann, et qu'on s'est bien p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de leurs maximes,
+cela est suffisant.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Le succ&egrave;s fut beaucoup moins vif &agrave; Leipzig et Schumann
+&eacute;crivait &agrave; ce sujet:
+</p><p>
+&laquo;Des rapports m'ont &eacute;t&eacute; transmis sur l'impression produite &agrave; Leipzig par
+mes sc&egrave;nes de <i>Faust</i>. Une partie des auditeurs a &eacute;t&eacute; s&eacute;duite, l'autre a
+&eacute;t&eacute; tr&egrave;s r&eacute;serv&eacute;e.&mdash;Je m'y attendais. Peut-&ecirc;tre s'offira-t-il cet hiver
+une occasion pour la reprise de l'&#339;uvre et il serait possible que j'y
+ajoutasse d'autres sc&egrave;nes.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> D'apr&egrave;s les recherches les plus r&eacute;centes, voici quel
+serait l'ordre exact dans lequel auraient &eacute;t&eacute; compos&eacute;es les diverses
+<i>Sc&egrave;nes de Faust</i>: en 1844 N<sup>os</sup> 1, 2, 3 et 7 de la troisi&egrave;me
+partie,&mdash;en 1848, N<sup>os</sup> 4, 5 et 6 de la troisi&egrave;me partie,&mdash;en 1849 la
+premi&egrave;re partie et le N&ordm; 4 de la deuxi&egrave;me,&mdash;en 1850 les N<sup>os</sup> 5 et 6 de
+la deuxi&egrave;me partie,&mdash;en 1853 l'ouverture.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Revue bleue.</i>&mdash;Num&eacute;ro du 7 mars 1891.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Les <i>Sc&egrave;nes de Faust</i> avec texte allemand et traduction
+fran&ccedil;aise par R. Bussine ont &eacute;t&eacute; &eacute;dit&eacute;es par la maison Durand,
+Schoenewerk &amp; C<sup>ie</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Goethe &eacute;crivait de Naples, le 17 mars 1787: &laquo;Je pense
+souvent &agrave; Rousseau, &agrave; ses plaintes, &agrave; son hypocondrie, et je comprends
+qu'une aussi belle organisation ait &eacute;t&eacute; si mis&eacute;rablement tourment&eacute;e. Si
+je ne me sentais un tel amour pour toutes les choses de la nature, si je
+ne voyais, au milieu de la confusion apparente, tant d'observations
+s'assimiler et se classer, moi-m&ecirc;me souvent je me croirais fou.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Dans cet extrait, nous avons suivi non la traduction
+fran&ccedil;aise de la partition de Schumann, mais celle de l'&#339;uvre de Goethe
+par H. Blaze de Bury.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Firmery, Jean-Paul Richter.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Enclin &agrave; la m&eacute;lancolie par suite d'un &eacute;tat maladif qui
+devait aboutir &agrave; la perte de la raison, dans les derni&egrave;res ann&eacute;es de sa
+vie, il croyait entendre des harmonies, des voix qui lui dictaient un
+th&egrave;me musical.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> La troisi&egrave;me partie des <i>Sc&egrave;nes de Faust</i> de Schumann ne
+contient pas moins, &agrave; elle seule, de 128 pages de la partition, alors
+que les deux premi&egrave;res parties n'en ont que 119.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> La partie immortelle de Faust, avant d'atteindre le ciel,
+o&ugrave; il sera re&ccedil;u gr&acirc;ce &agrave; l'intercession de l'&Eacute;ternel F&eacute;minin, traversera
+toutes les phases de purification. Aussi ne peut-on aborder cette
+derni&egrave;re partie du <i>Faust</i> de Goethe, sans penser aussit&ocirc;t &agrave; la divine
+Com&eacute;die de Dante.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> L&eacute;once Mesnard, <i>&Eacute;tude sur Robert Schumann</i>, p. 41 et 42.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> L&eacute;once Mesnard, <i>&Eacute;tude sur Robert Schumann</i>, p. 18 et 19.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> C'est sous une pluie de roses que les anges, voulant ravir
+l'&acirc;me de Faust &agrave; l'enfer, ensevelissent M&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s et la troupe des
+d&eacute;mons.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Filipepi (Alessandro) dit Sandro <i>Botticelli</i> (1447-1515),
+&Eacute;cole florentine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Portrait d'un vieillard et d'un enfant. Ghirlandajo
+(1449-1494), &Eacute;cole florentine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Robert Schumann s'est tellement enthousiasm&eacute; pour cette
+partie mystique et &eacute;trange du <i>Faust</i> de Goethe qu'il en a donn&eacute; deux
+versions. Le second texte est plus d&eacute;velopp&eacute; que le premier.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Giacomo Leopardi. Po&eacute;sies: <i>Aspasie</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Essais de critique musicale.</i>&mdash;Hector Berlioz, Johann&egrave;s
+Brahms,&mdash;librairie Fischbacher, 33, rue de Seine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Ce morceau pourrait &ecirc;tre compar&eacute; au beau Lied de J.
+Brahms: <i>&Agrave; la pluie</i> (op. 50).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Lettre adress&eacute;e le 1<sup>er</sup> avril 1869 &agrave; M. E. Galabert et
+publi&eacute; par ce dernier dans une brochure publi&eacute;e sous ce titre: <i>Georges
+Bizet, Souvenirs et Correspondance</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Bizet fut inscrit &agrave; l'&Eacute;tat civil avec les pr&eacute;noms de:
+<i>Alexandre-C&eacute;sar-L&eacute;opold</i>. Mais il re&ccedil;ut de son parrain celui de
+<i>Georges</i>, qu'il a conserv&eacute; toute sa vie. Il naquit le 26 octobre 1838 &agrave;
+Paris et mourut le 3 juin 1875 &agrave; Bougival.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> La premi&egrave;re repr&eacute;sentation de <i>Don Carlos</i> eut lieu &agrave;
+l'op&eacute;ra de Paris le 11 mars 1867.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Sylvie</i> est un op&eacute;ra-comique en un acte qu'Ernest Guiraud
+composa &agrave; Rome, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; il &eacute;tait &agrave; la villa M&eacute;dicis.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> La premi&egrave;re repr&eacute;sentation de <i>Rom&eacute;o et Juliette</i> eut lieu
+le 27 avril 1867.&mdash;La lettre de Georges Bizet est donc dat&eacute;e des
+premiers jours d'avril 1867.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Les r&eacute;p&eacute;titions de la <i>Jolie Fille de Perth</i>! Le r&ocirc;le de
+Catherine Glover qu'avait d&ucirc; cr&eacute;er M<sup>lle</sup> Nilsson, avait &eacute;t&eacute; donn&eacute; &agrave;
+M<sup>lle</sup> Jane Devri&egrave;s.&mdash;Il avait &eacute;t&eacute; question de le reprendre pour le
+donner &agrave; Madame Carvalho.&mdash;Ceci n'eut pas de suite et ce fut M<sup>lle</sup>
+Jane Devri&egrave;s qui cr&eacute;a le r&ocirc;le.&mdash;La premi&egrave;re repr&eacute;sentation de la <i>Jolie
+Fille de Perth</i> eut lieu le 26 d&eacute;cembre 1867.&mdash;La lettre de Georges
+Bizet, que nous publions, doit donc &ecirc;tre dat&eacute;e du mois de d&eacute;cembre
+1867.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Il s'agit d'une pi&egrave;ce-bouffe (<i>Malbrough s'en va-t-en
+guerre</i>) command&eacute;e par Busnach, nouveau directeur de l'Ath&eacute;n&eacute;e, &agrave; MM. G.
+Bizet, Legouix, Jonas et Delibes.&mdash;Georges Bizet n'avait accept&eacute; cette
+commande qu'avec le plus vif regret...</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Georges Bizet r&eacute;&eacute;ditait une l&eacute;gende absolument fausse. M.
+Maurice Kufferath, dans un article du &laquo;Guide musical&raquo; en date du 29
+octobre 1893, a p&eacute;remptoirement prouv&eacute; que jamais Wagner n'avait avanc&eacute;
+que le <i>Faust</i> de Gounod f&ucirc;t une musique de cocottes!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> <i>No&eacute;</i>, op&eacute;ra biblique en trois actes et quatre tableaux de
+M. de Saint-Georges, avait &eacute;t&eacute; mis en musique par Hal&eacute;vy, ma&icirc;tre de G.
+Bizet.&mdash;Mais la partition &eacute;tait loin d'&ecirc;tre termin&eacute;e, et, par amiti&eacute;
+pour son ma&icirc;tre, G. Bizet avait entrepris le travail ingrat de
+l'achever.&mdash;Interrompu &agrave; plusieurs reprises, ce labeur prit fin &agrave; la fin
+de l'ann&eacute;e 1869.&mdash;Mais des difficult&eacute;s de toute sorte emp&ecirc;ch&egrave;rent la
+repr&eacute;sentation de l'&#339;uvre au Th&eacute;&acirc;tre Lyrique.&mdash;Depuis, &agrave; P&acirc;ques 1885,
+<i>No&eacute;</i> a &eacute;t&eacute; jou&eacute; avec succ&egrave;s sur le th&eacute;&acirc;tre grand-ducal de Carlsruhe,
+sous la direction de F&eacute;lix Mottl.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Georges Bizet avait &eacute;pous&eacute;, le 3 juin 1869, la fille de
+son ma&icirc;tre, M<sup>lle</sup> Genevi&egrave;ve Hal&eacute;vy.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> M<sup>me</sup> Prelly &eacute;tait une femme du monde d'une radieuse
+beaut&eacute;, mais dou&eacute;e d'une voix m&eacute;diocre, que la sc&egrave;ne avait tent&eacute;e. Une
+partie de l'insucc&egrave;s de <i>Djamileh</i> fut due &agrave; l'insuffisance de cette
+artiste.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> La premi&egrave;re repr&eacute;sentation de <i>Djamileh</i> eut lien le 22
+mai 1872.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> La premi&egrave;re audition de l'<i>Arl&eacute;sienne</i> aux Concerts
+populaires eut lieu le 10 novembre 1872.&mdash;Elle avait &eacute;t&eacute; donn&eacute;e,
+pr&eacute;c&eacute;demment le 1<sup>er</sup> octobre 1872, au th&eacute;&acirc;tre du Vaudeville.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Le recueil d&eacute;finitif se composait de douze pi&egrave;ces
+(L'Escarpolette.&mdash;La Toupie.&mdash;La Poup&eacute;e.&mdash;Les Chevaux de Bois.&mdash;Le
+Volant.&mdash;Trompette et Tambour.&mdash;Les Bulles de Savon.&mdash;Les Quatre
+Coins.&mdash;Colin-Maillard.&mdash;Saute-Mouton.&mdash;Petit Mari, Petite Femme.&mdash;Le
+Bal).&mdash;Les num&eacute;ros 2, 3, 6, 11 et 12 form&egrave;rent la <i>Petite Suite
+d'orchestre</i> ex&eacute;cut&eacute;e pour l'inauguration des concerts Colonne &agrave;
+l'Od&eacute;on, le 2 mars 1873 (Renseignements donn&eacute;s par Charles Pigot dans
+son ouvrage: <i>Georges Bizet et son &#339;uvre</i>, page 318).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Ce n'est que le 3 mars 1875 qu'eut lieu la premi&egrave;re
+repr&eacute;sentation de <i>Carmen</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Les fragments de l'oratorio inachev&eacute; <i>Sainte Genevi&egrave;ve</i>
+auraient &eacute;t&eacute; compl&eacute;t&eacute;s par l'ami d&eacute;vou&eacute; de Georges Bizet, par
+l'excellent et habile compositeur, Guiraud.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Georges Bizet est n&eacute; &agrave; Paris le 25 octobre 1838 et Ernest
+Guiraud &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans le 23 juin 1837.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Aucune de ces lettres n'est dat&eacute;e: il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;, si non
+impossible, mais du moins tr&egrave;s difficile d'assigner &agrave; chacune d'elles
+une date pr&eacute;cise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Ce post-scriptum n'est pas de la main de Georges Bizet et
+para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; &eacute;crit par une femme, peut-&ecirc;tre par Madame G. Bizet.</p></div>
+</div>
+<p class="head top15">OUVRAGES DU M&Ecirc;ME AUTEUR.</p>
+
+<p class="c"><b>Librairie Fischbacher</b></p>
+
+<p class="c">33, rue de Seine, 33</p>
+
+<table summary="oeuvrages" cellspacing="3" cellpadding="2">
+
+<tr><td><b>Quatre mois au Sahel</b>, 1 vol.</td><td align="right" valign="bottom">3 fr.</td><td valign="bottom">50</td></tr>
+
+<tr><td><b>Profils de musiciens</b> (1<sup>re</sup> s&eacute;rie), 1 vol. P. Tscha&iuml;kowsky.&mdash;J.<br />
+Brahms.&mdash;E. Chabrier.&mdash;Vincent<br />
+d'Indy.&mdash;G. Faur&eacute;.&mdash;C. Saint-Sa&euml;ns</td><td align="right" valign="bottom">3 fr.</td><td valign="bottom">&mdash;</td></tr>
+
+<tr><td><b>Symphonie</b>, 1 vol. avec un portrait &agrave; l'eau forte, par<br />
+A. et E. Burney. Rameau et Voltaire.&mdash;Robert<br />
+Schumann.&mdash;Un portrait de Rameau.&mdash;Stendhal.<br />
+(H. Beyle).&mdash;B&eacute;atrice et B&eacute;n&eacute;dict.&mdash;Manfred</td><td align="right" valign="bottom">5 fr.</td><td valign="bottom">&mdash;</td></tr>
+
+<tr><td><b>Nouveaux profils de musiciens</b>, 1 vol. avec six<br />
+portraits grav&eacute;s &agrave; l'eau forte, par A. et E. Burney.&mdash;R.<br />
+de Boisdeffre.&mdash;Th. Dubois.&mdash;Ch. Gounod.&mdash;Augusta<br />
+Holm&egrave;s.&mdash;E. Lalo.&mdash;E. Reyer</td><td align="right" valign="bottom">6 fr.</td><td valign="bottom">&mdash;</td></tr>
+
+<tr><td><b>Portraits et &eacute;tudes.</b>&mdash;Lettres in&eacute;dites de Georges<br />
+Bizet, 1 vol. avec un portrait grav&eacute; &agrave; l'eau forte,<br />
+par A. et E. Burney</td><td align="right" valign="bottom">6 fr.</td><td valign="bottom">&mdash;</td></tr>
+</table>
+
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Portraits et études; Lettres inédites
+de Georges Bizet, by Georges Bizet and Hugues Imbert
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS ET ETUDES; GEORGES BIZET ***
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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