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+The Project Gutenberg EBook of Correspondance de Voltaire avec le roi de
+Prusse, by François Arouet Voltaire and Frédéric II, Roi de Prusse
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse
+
+Author: François Arouet Voltaire
+ Frédéric II, Roi de Prusse
+
+Commentator: Edouard de Pompéry
+
+Release Date: June 9, 2008 [EBook #25734]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE ***
+
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net); produced from images of the
+Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
+
+COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES
+
+CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE AVEC LE ROI DE PRUSSE
+
+NOTICE
+
+PAR E. DE POMPERY
+
+auteur du _Vrai Voltaire_
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
+
+RUE DE RICHELIEU, 8, PRÈS LE THÉATRE-FRANÇAIS
+
+1889
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+NOTICE
+
+
+
+I
+
+On ne l'a pas assez remarqué, parce que Voltaire a tant fait, tant
+écrit; son activité s'est déployée de tant de côtés qu'on ne saurait
+prendre garde à tout, et qu'il est difficile d'attacher à chacune de ses
+œuvres une importance suffisante.
+
+Ainsi en est-il de la correspondance de Voltaire avec le grand Frédéric
+et encore avec Catherine II.
+
+Il me semble qu'on ne connaît pas une correspondance d'autant de valeur
+entre un roi et un philosophe que celle dont nous allons nous occuper.
+
+Nous possédons les billets du jeune Marc Aurèle à son précepteur
+Fronton, ce sont d'aimables et tendres témoignages de respect,
+d'affection et de reconnaissance. Ces billets montrent combien était
+sensible et bonne l'âme du futur empereur. Mais ces relations ne
+pouvaient avoir l'importance de celles du prince royal de Prusse, âgé de
+vingt-quatre ans, et plus tard du roi avec Voltaire, ayant dix-huit ans
+de plus que son correspondant et déjà en possession d'une notoriété
+considérable par ses travaux littéraires et philosophiques.
+
+Cette correspondance, commencée en 1736, a duré jusqu'à la mort de
+Voltaire, c'est-à-dire pendant quarante-deux ans. Elle comprend plus de
+cinq cents lettres, dont quelques-unes sont fort étendues.
+
+On y traite tous les sujets avec une entière liberté d'esprit:
+métaphysique, philosophie, littérature, sciences, poésie, histoire,
+politique, etc.
+
+Assurément, cette correspondance permet d'apprécier plus justement
+Frédéric que l'histoire de ses faits et gestes, car elle nous fait
+connaître l'homme dans sa spontanéité, avec ses intentions, avec sa
+volonté toute nue et non modifiée par les circonstances. Pour pénétrer à
+fond l'âme d'un homme, rien ne saurait suppléer au spectacle procuré par
+l'échange continu de lettres nombreuses et familières. On voit vivre les
+gens pour ainsi dire jour à jour, on les surprend en déshabillé et dans
+des situations très différentes.
+
+Ce petit volume est loin de contenir toutes les lettres qui nous ont été
+conservées. Nous avons dû en écarter le plus grand nombre.
+
+Nous nous sommes proposé, par un choix judicieux de ces lettres, de
+donner un ensemble qui en fasse ressortir exactement la physionomie.
+Nous aurons ainsi atteint notre but, qui est de satisfaire en peu de
+pages la curiosité du lecteur.
+
+
+II
+
+L'action de Voltaire s'étendit sur un certain nombre de têtes plus ou
+moins élevées. Quelques-unes portaient des couronnes, et le philosophe a
+pu écrire avec vérité: _j'ai brelan de rois quatrième_; d'autres furent
+placées à la direction de l'État dans diverses contrées de l'Europe,
+d'autres enfin furent célèbres dans les arts, les sciences ou
+l'industrie.
+
+Voltaire dut cette influence générale et considérable à plusieurs
+causes. Les premières furent incontestablement son génie facile et
+brillant, son inconcevable activité et la radieuse expansion de son
+cœur. Mais il en est de secondaires dont on doit tenir compte. Voltaire
+a toujours vécu dans la haute société et, à la fin de sa carrière, sa
+vie ressembla par le dehors à l'existence d'un grand seigneur très
+répandu dans le monde. Il était d'une politesse exquise et entretenait
+soigneusement toutes ses relations. Ses succès au théâtre, ses
+publications incessantes, ses voyages en Angleterre, en Hollande et en
+Allemagne, sa renommée universelle, les poésies légères qui
+s'échappaient de sa main prodigue de louanges délicates, les
+persécutions et les attaques passionnées dont il fut l'objet, tout
+contribua à le rendre l'homme le plus vivant et le plus intéressant du
+XVIIIe siècle. Il attira et força l'attention, si bien qu'il fut de
+bon ton de connaître Voltaire ou tout au moins de l'avoir lu. Quelqu'un
+qui n'aurait pu en parler, en bien ou en mal, eût passé pour un homme de
+mauvaise compagnie ou d'esprit inculte.
+
+Tout le monde avait les yeux sur lui. Le savant, aussi bien que le
+lettré ou le philosophe, lui adressait son œuvre. Voltaire s'était fait
+centre, et comme il rayonnait pour tous, tous rayonnaient vers lui.
+
+D'Alembert, Diderot, J.-B. et J.-J. Rousseau, Vauvenargues, Condillac,
+Condorcet, Franklin, Mairan, Clairault, la Condamine, Maupertuis,
+Lalande, Bailly, Réaumur, Spallanzani, Parmentier, Turgot, l'abbé
+d'Olivet, Duclos, Thomas, La Harpe, Marmontel, l'abbé Morellet, Saurin,
+Piron, la Motte, Rulhière, Suard, Dorat, Dubelloi, Cailhava, Champfort,
+Sedaine, Saint-Lambert, Goldoni, Algarotti, la Chalottais, Servan,
+Dupaty, Bourgelat, fondateur des écoles vétérinaires, tous allèrent à
+lui.
+
+Le roi dont il s'occupa le plus et qui lui fit concevoir les plus hautes
+espérances, le grand Frédéric, est peut-être celui qui, par la nature
+de son caractère absolu et dur, fut le moins accessible à son influence.
+Voltaire sentait juste, lorsqu'il écrivait en 1759 à d'Argental: «Je ne
+puis en conscience aimer Luc (Frédéric), ce roi n'a pas une assez belle
+âme pour moi.» Cependant, qui oserait dire que Voltaire ne parvint pas à
+humaniser l'âme de Frédéric et ne contribua pas à fortifier en lui le
+sentiment du juste et du vrai, que ce monarque posséda à un certain
+degré? Ce que est certain, c'est que le roi aima véritablement le
+philosophe autant que le permettait sa rude nature, qu'il lui rendit
+justice et fut rempli d'admiration pour son génie et même pour son grand
+cœur. Ceci devint particulièrement sensible à la fin de leur vie.
+
+Voltaire s'acquit l'estime et l'affection des autres membres de la
+famille royale de Prusse, qui lui témoignèrent toujours un véritable
+attachement.
+
+
+III
+
+VOLTAIRE ET FRÉDÉRIC
+
+Nous mettons le nom de Voltaire avant celui de Frédéric, parce que nous
+croyons que Voltaire restera le plus grand aux yeux de la postérité. En
+outre, Voltaire a toujours aimé les hommes et leur a fait beaucoup de
+bien, tandis que Frédéric est au rang de ceux qui les ont broyés pour
+les mêler.
+
+Quoi qu'il en soit, il y a de beaux côtés dans les rapports de ces deux
+hommes, et Frédéric est, après tout, un de ceux qui ont le mieux compris
+Voltaire et lui ont le plus rendu justice. Si Frédéric était haut placé
+par la naissance, il le fut encore par le génie; il put donc admirer
+Voltaire par un côté qui leur était commun, l'intelligence.
+
+Frédéric avait vingt-quatre ans lorsqu'il engagea avec Voltaire une
+correspondance qui, malgré quelques interruptions, a duré jusqu'à la
+mort de ce dernier. Cultivant les arts, les lettres et la philosophie,
+le jeune prince, après avoir cruellement souffert des brutalités féroces
+de son père, vivait le plus souvent retiré à la campagne et ne revenait
+à Berlin qu'à certaines époques déterminées. Il importe de dire ici
+quelques mots du caractère singulier du père de Frédéric pour expliquer
+le sien.
+
+Le roi Frédéric-Guillaume avait deux goûts dominants, poussés jusqu'à la
+manie: une avarice sordide et l'ambition de posséder l'infanterie la
+mieux exercée et composée des plus beaux hommes du monde. Il joignait à
+cela des mœurs dures et grossières. Il jetait au feu les livres de son
+fils et lui cassait ses flûtes; un beau jour il fit promener et fesser
+sur la place publique de Postdam une malheureuse femme qui était la
+maîtresse du jeune homme et raccompagnait au piano. Ces procédés
+inspirèrent au prince le désir de quitter furtivement le toit paternel,
+pour voyager en Angleterre et en Europe avec deux jeunes officiers, ses
+amis. Le roi le sut, fit empoigner tout le monde, mit son fils au cachot
+en attendant qu'on lui fit un procès captal. L'un des officiers parvint
+à s'échapper; l'autre fut exécuté sous la fenêtre du prince royal, qui
+s'évanouit de douleur entre les mains des quatre grenadiers chargés de
+le faire assister à ce spectacle, auquel le roi était lui-même présent.
+
+Heureusement pour Frédéric, l'empereur Charles VI dépêcha à son père un
+ambassadeur, spécialement chargé de lui représenter qu'un souverain de
+l'Empire n'avait pas le droit de faire mourir un prince royal, comme un
+sujet ordinaire. Le terrible Guillaume finit par se rendre à ces motifs
+de haute politique. Lorsqu'il découvrit le projet de son fils, le roi
+était entré dans une telle colère que, soupçonnant l'aînée de ses filles
+d'y avoir pris part, il faillit la jeter à coups de pied par la fenêtre
+de l'appartement. La reine s'attacha aux vêtements de sa fille en
+désespérée et le crime ne s'accomplit pas. Voltaire raconte que la
+margrave de Bareith lui montra, sous le sein gauche, la marque
+indélébile de cette paternelle cruauté.
+
+On conçoit aisément que Frédéric dut recevoir de funestes impressions de
+traitements aussi barbares. Sa jeunesse s'écoula triste et misérable,
+mais il la remplit d'occupations sérieuses, car il était doué d'une
+activité dévorante et animé du plus louable désir de s'instruire.
+
+En août 1736, Frédéric adresse à Voltaire une première lettre pleine des
+sentiments les plus nobles et finissant ainsi:
+
+«J'espère un jour voir celui que j'admire de si loin et vous assurer de
+vive voix que je suis, avec toute l'estime et la considération due à
+ceux qui, suivant le flambeau de la vérité, consacrent leurs travaux au
+public, votre affectionné ami.»
+
+Voltaire lui répond en ces termes le 26 août:
+
+«Mon amour-propre est trop flatté, mais l'amour du genre humain que j'ai
+toujours eu dans le cœur et qui, j'ose le dire, fait mon caractère, m'a
+donne un plaisir mille fois plus pur, quand j'ai vu qu'il y a dans le
+monde un prince qui pense en homme, un prince philosophe qui rendra les
+hommes heureux.
+
+«Souffrez que je vous dise qu'il n'y a point d'homme sur la terre qui ne
+doive des actions de grâces aux soins que vous prenez de cultiver par la
+philosophie une âme née pour commander... Pourquoi si peu de rois
+recherchent-ils cet avantage! Vous le sentez, monseigneur, c'est que
+presque tous songent plus à la royauté qu'à l'humanité... Soyez sûr que,
+si un jour le tumulte des affaires et la méchanceté des hommes
+n'altèrent point un si divin caractère, vous serez adoré de vos peuples
+et béni du monde entier.»
+
+En avril 1737, Voltaire écrit à Frédéric:
+
+«Je vous regarde comme un présent que le ciel a fait à la terre.
+J'admire qu'à votre âge le goût des plaisirs ne vous ait point emporté,
+et je vous félicite infiniment que la philosophie vous laisse le goût
+des plaisirs... Nous sommes nés avec un cœur qu'il faut remplir, avec
+des passions qu'il faut satisfaire sans en être maîtrisés.»
+
+Le 19 avril 1738, je trouve dans une lettre de Frédéric:
+
+«Pour l'amour de l'humanité ne m'alarmez plus par vos fréquentes
+indispositions, et ne vous imaginez pas que ces alarmes soient
+métaphoriques... Faites dresser, je vous prie, le _statum morbi_ de vos
+incommodités, afin de voir si peut-être quelque habile médecin ne
+pourrait vous soulager.» Le 17 juin de la même année, il insiste de
+nouveau: «Je ne saurais me persuader que vous ayez la moindre amitié
+pour moi si vous ne voulez vous ménager. En vérité, Mme la marquise
+devrait y avoir l'œil. Si j'étais à sa place, je vous donnerais des
+occupations si agréables qu'elles vous feraient oublier toutes vos
+expériences de laboratoire.» La lettre du prince royal du 24 juillet
+commence ainsi: «Mon cher ami, me voilà rapproché de plus de soixante
+lieues de Cirey. Vous ne sauriez concevoir ce que me fait souffrir votre
+voisinage: ce sont des impatiences, ce sont des inquiétudes, ce sont
+enfin toutes les tyrannies de l'absence.» Du 6 août même année: «Je
+viens de recevoir votre belle épître sur l'_homme_; ces pensées sont
+aussi dignes de vous que la conquête de l'univers l'était d'Alexandre.
+Vous recherchez modestement la vérité et vous la publiez avec hardiesse.
+Non, il ne peut y avoir qu'un Dieu et qu'un Voltaire dans la nature.»
+
+Le 16 février 1739, Voltaire disait au prince, au milieu de l'amertume
+que lui causaient les persécutions:
+
+«Je suis en France, parce que Mme du Châtelet y est; sans elle il y a
+longtemps qu'une retraite plus profonde me déroberait à la persécution
+et à l'envie... Tous les huit jours je suis dans la crainte de perdre la
+liberté ou la vie.»
+
+Frédéric lui répond, le 15 avril:
+
+«Je voudrais pouvoir soulager l'amertume de votre condition, et je vous
+assure que je pense aux moyens de vous servir efficacement.
+
+Consolez-vous toujours de votre mieux, mon cher ami, et pensez que pour
+établir une égalité de conditions parmi les hommes, il vous fallait des
+revers capables de balancer les avantages de votre génie, de vos talents
+et de l'amitié de la marquise.»
+
+Pendant la maladie du roi son père, Frédéric termine ainsi une lettre du
+23 mars 1740:
+
+«Si je change de condition, vous en serez instruit des premiers.
+Plaignez-moi, car je vous assure que je suis effectivement à plaindre;
+aimez-moi toujours, car je fais plus cas de votre amitié que de vos
+respects. Soyez persuadé que votre mérite m'est trop connu pour ne pas
+vous donner, en toutes les occasions, des marques de la parfaite estime
+avec laquelle je serai toujours votre très fidèle ami, Frédéric.»
+
+Enfin Frédéric est sur le trône, le 6 juin 1740, il écrit à Voltaire:
+
+«Mon cher ami, mon sort est changé et j'ai assisté aux derniers moments
+d'un roi.... Je n'avais pas besoin de cette leçon pour être dégoûté de
+la vanité des grandeurs humaines.... Enfin, mon cher Voltaire, nous ne
+sommes pas maîtres de notre sort. Le tourbillon des événements nous
+entraîne et il faut se laisser entraîner. Ne voyez en moi, je vous prie,
+qu'un citoyen zélé, un philosophe un peu sceptique, mais un ami
+véritablement fidèle. Pour Dieu, ne m'écrivez qu'en homme.... Adieu, mon
+cher Voltaire, si je vis, je vous verrai, aimez-moi toujours et soyez
+sincère avec votre ami, Frédéric.»
+
+Il y a trois époques à distinguer dans la correspondance aussi bien que
+dans les rapports de Frédéric et de Voltaire. La première comprend les
+années qui précédèrent l'avénement du prince au trône, la seconde celles
+qui s'écoulèrent depuis cette date jusqu'à la fin des guerres dont
+Frédéric sortit vainqueur après avoir été à deux doigts de sa perte, la
+troisième embrasse les dernières années de leur vie. Dans la première
+époque, le ton des lettres est celui d'un jeune homme très sérieusement
+occupé de s'instruire et très enthousiaste du génie de son
+correspondant. L'admiration de Frédéric est profonde, il le témoigne par
+un juste respect et par une sorte de culte, qui se traduit par mille
+attentions et des craintes très vives et très répétées sur la mauvaise
+santé de Voltaire. La seconde est celle qui fait le moins d'honneur au
+monarque. L'ambition s'est presque entièrement emparée de l'homme.
+L'usage du pouvoir en a fait un despote très dur et qui souffre peu la
+contradiction. Le mauvais succès de ses affaires, la nécessité de mener
+la rude vie des camps au milieu des horreurs qu'entraîne la guerre,
+l'habitude de manier les hommes pour les asservir à sa volonté et les
+faire marcher à son but, la goutte et différentes incommodités, le poids
+d'une couronne de conquérant et de roi absolu, toutes ces causes
+troublèrent profondément l'âme de Frédéric. Il y a loin du ton du jeune
+prince à celui de l'homme mûr.
+
+Cette période comprend aussi les relations directes de Frédéric et de
+Voltaire. L'amour-propre d'auteur, l'humeur despotique du souverain, les
+basses manœuvres de leur entourage troublèrent bientôt ces rapports,
+malgré leur admiration mutuelle et la grâce incomparable de l'esprit de
+Voltaire. Le roi lui fit subir à Francfort de grossières avanies, tout à
+fait dignes de la barbare rusticité de son père. Jamais Voltaire ne put
+les oublier, tant elles furent odieuses, et jamais Frédéric ne les a
+convenablement réparées, tant était absolu le caractère de ce despote de
+génie. La margrave de Bareith principalement, et les autres membres de
+la famille royale de Prusse, firent au contraire tout ce qui dépendait
+d'eux pour panser cette blessure profonde. À deux reprises cependant,
+Voltaire se donna le plaisir, digne d'une âme généreuse, d'essayer
+d'être utile à Frédéric en le raccommodant avec la cour de France; puis
+de consoler et de fortifier son héros, lorsque, dans une crise suprême,
+quelque temps avant la bataille de Rosbach, il avait pris la résolution
+de mettre fin à sa vie. En cette circonstance grave, Voltaire montra
+autant de cœur que de raison et agit heureusement sur l'âme de Frédéric
+et sur celle de la malheureuse margrave de Bareith, plus digne de ces
+preuves de haute sympathie. Le lecteur retrouvera quelques traces
+touchantes de ces rapports affectueux dans les circonstances les plus
+extrêmes.
+
+Après avoir désespéré de sa cause et résolu de s'ôter la vie (1757),
+Frédéric auquel Voltaire avait écrit deux lettres très nobles et très
+affectueuses pour l'en détourner, Frédéric abandonna ce funeste dessein.
+
+ Pour moi, menacé du naufrage,
+ Je dois, affrontant l'orage
+ Penser, vivre ou mourir en roi.
+
+Voltaire répond à l'épître qui se termine par ces trois vers:
+
+«Non seulement ce parti désespérait un cœur comme le mien, qui ne vous a
+jamais été assez développé et qui a toujours été attaché à votre
+personne, quoi qu'il ait pu arriver, mais ma douleur s'aigrissait des
+injustices qu'une partie des hommes ferait à votre mémoire.
+
+»J'oserai ajouter que Charles VII, qui avait votre courage avec
+infiniment moins de lumières et moins de compassion pour ses peuples,
+fit la paix avec le czar, sans s'avilir. Il ne m'appartient pas d'en
+dire davantage, et votre raison suprême vous en dit cent fois davantage.
+
+»Je dois me borner à représenter à Votre Majesté combien sa vie est
+nécessaire à sa famille, aux États qui lui demeureront, aux philosophes
+qu'elle peut éclairer et soutenir, et qui auraient, croyez-moi, beaucoup
+de peine à justifier devant le public une mort volontaire, contre
+laquelle tous les préjugés s'élèveraient. Je dois ajouter que quelque
+personnage que vous fassiez, il sera toujours grand.
+
+»Je prends du fond de ma retraite plus d'intérêt à votre sort que je
+n'en prenais dans Postdam et Sans-Souci. Cette retraite serait heureuse
+et ma vieillesse infirme serait consolée, si je pouvais être assuré de
+votre vie, que le retour de vos bontés me rend encore plus chère. C'est
+être véritablement roi que de soutenir l'adversité en grand homme (13
+novembre 1757).»
+
+Plus tard, lorsque l'ambition de Frédéric est satisfaite, lorsqu'il
+n'est plus aux prises avec la fortune et plongé dans les horreurs et les
+crimes de la guerre, il semble retrouver la trace des sentiments de sa
+jeunesse. Il est vrai que la brillante activité de Voltaire lui fait une
+auréole lumineuse qui ne pouvait manquer de frapper un homme tel que
+Frédéric. Malgré la mauvaise opinion qu'il a de l'humanité, le despote
+ne peut s'empêcher de l'admirer en Voltaire.
+
+En témoignant au philosophe un sincère enthousiasme pour son génie
+inépuisable, il est forcé de reconnaître son grand cœur; et il s'associe
+à quelques-unes de ses bonnes actions. Enfin on voit avec plaisir chez
+cette âme, endurcie par la guerre et la rude besogne qui incombe à tout
+despote, des éclairs de sensibilité et des retours d'affection pour le
+noble vieillard, que la maladie et les années assiègent sans jamais
+l'abattre.
+
+Voici quelques extraits des lettres échangées entre le roi et le
+philosophe dans la fin de la seconde et pendant la troisième époque, que
+j'ai déterminées.
+
+VOLTAIRE A FRÉDÉRIC, 19 mai 1759.--«Je tombe des nues quand vous
+m'écrivez que je vous ai dit des duretés. Vous avez été mon idole
+pendant vingt années de suite; _je l'ai dit à la terre, au ciel, à
+Gusman même_; mais votre métier de héros et votre place de roi ne
+rendent pas le cœur très sensible. C'est dommage, car ce cœur était fait
+pour être humain et sans l'héroïsme et le trône vous auriez été le plus
+aimable des hommes dans la société,
+
+»En voilà trop si vous êtes en présence de l'ennemi, et trop peu si vous
+êtes avec vous-même dans le sein de la philosophie, qui vaut encore
+mieux que la gloire.
+
+»Comptez que je suis toujours assez sot pour vous aimer, autant que je
+suis assez juste pour vous admirer. Reconnaissez la franchise et recevez
+avec bonté le profond respect du Suisse Voltaire.»
+
+AU MÊME, 21 avril 1760.--«Vous m'avez fait assez de mal, vous m'avez
+brouillé avec le roi de France; vous m'avez fait perdre mes emplois et
+mes pensions; vous m'avez maltraité à Francfort, moi et une femme
+innocente, une femme considérée, qui a été traînée dans la boue et mise
+en prison. Ensuite, en m'honorant de vos lettres vous corrompez la
+douceur de cette consolation par des reproches amers. Est-il possible
+que ce soit vous qui me traitiez ainsi, quand je suis occupé depuis
+trois ans, quoique inutilement, de vous servir sans aucune autre vue que
+celle de suivre ma façon de penser?
+
+»......C'est vous qui me faites des reproches et ajoutez ce triomphe aux
+insultes des fanatiques! Cela me fait prendre le monde en horreur avec
+justice; j'en suis heureusement éloigné dans mes domaines solitaires. Je
+bénirai le jour où je cesserai, en mourant, d'avoir à souffrir et
+surtout à souffrir par vous; mais ce sera en vous souhaitant un bonheur
+dont votre position n'est peut-être pas susceptible et que la
+philosophie pouvait seule vous procurer dans les orages de votre vie, si
+la fortune vous permet de vous borner à cultiver longtemps ce fonds de
+sagesse que vous avez en vous; fonds admirable, mais altéré par les
+passions inséparables d'une grande imagination, un peu par humeur, et
+par des situations épineuses qui versent du fiel dans votre âme, enfin
+par le malheureux plaisir que vous vous êtes toujours fait de vouloir
+humilier les autres hommes, de leur dire, de leur écrire des choses
+piquantes, plaisir indigne de vous, d'autant plus que vous êtes plus
+élevé au-dessus d'eux par votre rang et par vos talents uniques. Vous
+sentez sans doute ces vérités.
+
+»Pardonnez a ces vérités que vous dit un vieillard qui a peu de temps à
+vivre; et il vous le dit avec d'autant plus de confiance que, convaincu
+lui-même de ses misères et de ses faiblesses infiniment plus grandes que
+les vôtres, mais moins dangereuses par son obscurité, il ne peut être
+soupçonné par vous de se croire exempt de torts pour se mettre en droit
+de se plaindre de quelques-uns des vôtres. Il gémit des fautes que vous
+pouvez avoir faites autant que des siennes, et il ne veut plus songer
+qu'à réparer avant sa mort les écarts funestes d'une imagination
+trompeuse, en faisant des vœux pour qu'un aussi grand homme que vous
+soit aussi heureux et aussi grand en tout qu'il doit l'être.»
+
+RÉPONSE DU ROI, 12 mai 1760.--«Je sais très bien que j'ai des défauts et
+même de grands défauts. Je vous assure que je ne me traite pas doucement
+et que je ne me pardonne rien, quand je me parle à moi-même; mais
+j'avoue que ce travail serait moins infructueux si j'étais dans une
+situation où mon âme n'eût pas à souffrir de secousses aussi
+impétueuses...
+
+»Je n'entre pas dans la recherche du passé. Vous avez eu sans doute les
+plus grands torts envers moi. Votre conduite n'eût été tolérée par aucun
+philosophe. Je vous ai tout pardonné et même je veux tout oublier. Mais
+si vous n'aviez pas eu affaire à un fou amoureux de votre beau génie,
+vous ne vous en sériez pas tiré aussi bien chez tout autre. Tenez-vous
+le donc pour dit et que je n'entende plus parler de cette nièce qui
+m'ennuie...»
+
+Sans doute, Frédéric avait encore sur le cœur le refus de Mme Denis de
+venir à Berlin, avec de brillants avantages de sa part, pour y tenir la
+maison de son oncle. Le roi songeait peut-être que si cette Parisienne
+avait fait moins la dédaigneuse et marqué plus d'affection à Voltaire,
+il eût gardé toujours près de lui le plus aimable et le plus grand homme
+de son siècle. _Vous ne vous en seriez pas tiré aussi bien chez tout
+autre,_ on sent là cette main qui tint impitoyablement enfermé ce
+malheureux baron de Trenck.
+
+DE FRÉDÉRIC., 31 octobre 1760.--«Le gros de notre espèce est sot et
+méchant. Tout homme a une bête féroce en soi, peu savent l'enchaîner; la
+plupart lui lâchent le frein, lorsque la terreur et les lois ne les
+retiennent pas.
+
+»Vous me trouverez peut-être un peu misanthrope. Je suis malade, je
+souffre, et j'ai affaire à une demi-douzaine de coquins et de coquines
+qui démonteraient un Socrate, un Antonin. Vous êtes heureux de suivre
+les conseils de Candide et de vous borner à cultiver votre jardin. Il
+n'est pas donné à tout le monde d'en faire autant. Il faut que le bœuf
+trace un sillon, que le rossignol chante, que le dauphin nage et que je
+fasse la guerre.»
+
+DE FRÉDÉRIC.--24 octobre 1765.--«Je vous félicite de la bonne opinion
+que vous avez de l'humanité. Pour moi, qui, par le devoir de mon état,
+connais beaucoup cette espèce à deux pieds sans plume, je vous prédis
+que ni vous ni tous les philosophes du monde ne corrigeront le genre
+humain de la superstition... Cependant je crois que la voix de la
+raison, à force de s'élever contre le fanatisme, pourra rendre la race
+future plus tolérante que celle de notre temps; et c'est beaucoup
+gagner.
+
+»On vous aura l'obligation d'avoir corrigé les hommes de la plus
+cruelle, de la plus barbare folie qui les ait possédés et dont les
+suites font horreur.»
+
+DE FRÉDÉRIC, 14 octobre 1773,--«J'ai été en Prusse abolir le servage,
+réformer des lois barbares, en promulguer de plus raisonnables, ouvrir
+un canal qui joint la Vistule, la Nètre, la Vaste, l'Oder et l'Elbe;
+rebâtir des villes détruites depuis la peste de 1709, défricher vingt
+milles de marais et établir quelque police dans un pays où ce nom était
+même inconnu... De plus j'ai arrangé la bâtisse de soixante villages
+dans la haute Silésie, où il restait des terres incultes. Chaque village
+a vingt familles. J'ai fait faire des grands chemins dans les montagnes
+et rebâti deux villes brûlées.
+
+Je ne vous parle point de troupes, cette matière est trop prohibée à
+Ferney pour que je la touche. Je vous souhaite cette paix, accompagnée
+de toutes les prospérités possibles et j'espère que le patriarche de
+Ferney n'oubliera pas le philosophe de Sans-Souci, qui admire et
+admirera son génie, jusqu'à extinction de chaleur humaine. _Vale._
+Frédéric.»
+
+DE VOLTAIRE, 8 novembre 1773.--«Je vous bénis de mon village de ce que
+vous en avez tant bâti; je vous bénis au bord de mon marais de ce que
+vous en avez tant desséché; je vous bénis avec mes laboureurs de ce que
+vous en avez tant délivrés de l'esclavage, et que vous les avez changés
+en hommes.»
+
+DE FRÉDÉRIC, 26 novembre 1773.--«Quoique je sois venu trop tôt en ce
+monde, je ne m'en plains pas; _j'ai vu Voltaire_, et, si je ne le vois
+plus, je le lis et il m'écrit. Continuez longtemps de même et jouissez
+de toute la gloire qui vous est due...»
+
+DU MÊME, 18 novembre 1774.--«Votre lettre m'a affligé. Je ne saurais
+m'accoutumer à vous perdre tout à fait, et il me semble qu'il manquerait
+quelque chose à notre Europe si elle était privée de Voltaire.»
+
+DU MÊME, 10 décembre 1774.--«Non, vous ne mourrez pas de sitôt; vous
+prenez les suites de l'âge pour les avant-coureurs de la mort. Ce feu
+divin, que Prométhée déroba aux dieux et qui vous remplit, vous
+soutiendra et vous conservera encore longtemps. _Vos sermons ne baissent
+pas_.»
+
+DU ROI, 18 juin 1776.--«La raison se développe journellement dans notre
+Europe, les pays les plus stupides en ressentent les secousses... C'est
+vous, ce sont vos ouvrages qui ont produit cette révolution dans les
+esprits. La bonne plaisanterie a ruiné les remparts de la
+superstition..... Jouissez de votre triomphe; que votre raison domine
+longues années sur les esprits que vous avez éclairés, et que le
+patriarche de Ferney, le coryphée de la vérité, n'oublie pas le
+solitaire de Sans-Souci.»
+
+DU MÊME, 22 octobre 1776.--«Faites-moi au moins savoir quelques
+nouvelles de la santé du vieux patriarche. Je n'entends pas raillerie
+sur son compte, je me flatte que le quart d'heure de Rabelais sonnera
+pour nous deux dans la même minute... et que je n'aurai pas le chagrin
+de lui survivre et d'apprendre sa perte, qui en sera une pour l'Europe.
+Ceci est sérieux: ainsi, je vous recommande à la sainte garde d'Apollon,
+des Grâces qui ne vous quittent jamais et des Muses qui veillent autour
+de vous.»
+
+DU MÊME, décembre 1776.--«Quelle honte pour la France de persécuter un
+homme unique... Quelle lâcheté plus révoltante que de répandre
+l'amertume sur vos derniers jours! Ces indignes procédés me mettent en
+colère.. Cependant soyez sûr que le plus grand crève-cœur que vous
+puissiez faire à vos ennemis, c'est de vivre en dépit d'eux.»
+
+DU MÊME, 10 février 1777.--«Vous aurez toutefois eu l'avantage de
+surpasser tous vos prédécesseurs par le noble héroïsme avec lequel vous
+avez combattu l'erreur.»
+
+DU MÊME, 9 novembre 1777.--«Vous êtes l'aimant qui attirez à vous les
+êtres qui pensent; chacun veut voir cet homme unique qui est la gloire
+de notre siècle.»
+
+DU MÊME, 25 janvier 1778.--«D'impitoyables gazetiers avaient annoncé
+votre mort, tout ce qui tient à la république des lettres et moi
+indigne, nous avons été frappés de terreur... Vivez, vivez pour
+continuer votre brillante carrière, pour ma satisfaction et pour celle
+de tous les êtres qui pensent.»
+
+On est heureux de voir se terminer, avec dignité et affection, une
+amitié, née dans l'enthousiasme et l'estime réciproques, presque rompue
+par de cruels orages, enfin ravivée par le malheur et consacrée par le
+temps, car elle ne dura pas moins de quarante-deux ans. Frédéric voulut
+faire lui-même l'éloge de son ami, de l'homme du siècle, dans le sein de
+l'Académie de Berlin.
+
+Et il est juste de constater que dans cet éloge, sous l'influence de
+l'âge et de ses regrets sincères, l'ambitieux, le despote, le dur et
+victorieux capitaine a prononcé ces paroles: «Quelque précieux que
+soient les dons du génie, ces présents que la nature ne prodigue que
+rarement, ne l'emportent cependant jamais sur les actes d'humanité et de
+bienfaisance: on admire les premiers et l'on bénit et vénère les
+seconds.» Il est beau pour la mémoire de Voltaire que sa noble
+existence ait inspiré de tels sentiments à Frédéric; et il est assez
+curieux de remarquer à cette occasion que Laharpe, en digne académicien,
+n'a indiqué comme unique ressort de la prodigieuse activité de Voltaire
+que l'_amour de la gloire_. «À mesure, dit-il, qu'il sentait la vie lui
+échapper, il embrassait plus fortement la gloire... Il ne respirait plus
+que pour elle et par elle.»
+
+D'Alembert, Condorcet, Diderot, Frédéric, Catherine, Turgot, Franklin,
+Gœthe, ont bien vengé Voltaire de la myopie du panégyriste Laharpe,
+myopie caractéristique et qui donne la juste mesure de la pauvreté de
+cœur et d'intelligence de ce faiseur de phrases.
+
+Quoi qu'il ait écrit et quoi qu'il ait fait, on doit dire à l'honneur et
+à la décharge de Frédéric: _Il admira Voltaire et il l'aima autant qu'il
+pouvait aimer_.
+
+Le roi survécut huit ans à son ami et mourut en 1786, à l'âge de 74 ans.
+
+La correspondance de Voltaire avec la plupart des membres de la famille
+royale de Prusse est assez considérable. Assurément, au point de vue du
+cœur, tous les membres de cette famille valaient beaucoup mieux que leur
+illustre chef. Ici, plus de traces d'amour-propre d'auteur, plus de
+paroles sentant le despote ayant mauvaise opinion de l'espèce humaine.
+On ne voit que des preuves d'une affection sincère, d'une véritable
+admiration, et souvent d'une reconnaissance très réelle. La margrave de
+Bareith et le prince royal qui succéda à son oncle le grand Frédéric,
+méritent d'être particulièrement distingués.
+
+Par son dévouement à son frère, par la part qu'elle prit à ses malheurs,
+par ses communications plus fréquentes et plus importantes avec
+Voltaire, par la manière gracieuse avec laquelle elle s'efforça de
+réparer l'indigne conduite de Frédéric à Francfort, la margrave de
+Bareith occupe naturellement la première place dans ce recueil. Cette
+princesse avait vécu près de Voltaire pendant son séjour en Prusse. Elle
+avait de l'instruction et un esprit, sans préjugés. On voit de ses
+lettres qui commencent ainsi: «Sœur Guillemette à frère Voltaire, salut,
+car je me compte parmi les heureux habitants de votre abbaye» (allusion
+à la société des soupers intimes de Frédéric).
+
+Mais c'est pendant la guerre de Sept Ans, lorsque Frédéric, attaque à la
+fois par l'Autriche, la France et la Russie, faillit succomber sous tant
+d'ennemis, que les lettres de la margrave empruntent à la gravite des
+circonstances et à l'état violent de son âme désespérée un intérêt
+extrême. Voltaire songea à opérer un rapprochement entre la cour de
+Berlin et celle de Versailles. Il en écrivit à cette princesse et au
+maréchal de Richelieu qui commandait une de nos armées en Allemagne.
+C'était quelques mois avant Rosbach. Le roi de Prusse semblait perdu et
+Voltaire, qui ne désirait point la ruine de son ancien disciple, ne
+songea qu'à le consoler et à essayer de le tirer de ce mauvais pas.
+Cette négociation n'aboutit pas, quoiqu'elle fût opportune et dans
+l'intérêt de la France. Mais Frédéric avait blessé l'amour-propre de Mme
+de Pompadour et l'abbé de Bernis, sa créature, était ministre des
+affaires étrangères.
+
+Le 19 août 1757, la margrave répondait à Voltaire:
+
+«On ne connaît ses amis que dans le malheur; la lettre que vous m'avez
+écrite fait bien de l'honneur à votre façon de penser. Je ne saurais
+vous témoigner combien je suis sensible à votre procédé. Le roi l'est
+autant que moi... Je suis dans un état affreux et je ne survivrai pas à
+la destruction de ma maison et de ma famille. C'est l'unique consolation
+qui me reste. Vous aurez de beaux sujets de tragédies... Je ne puis vous
+en dire davantage, mon âme est si troublée que je ne sais ce que je
+fais. Quoi qu'il puisse arriver, soyez persuadé que je suis plus que
+jamais votre amie, Wilhelmine.»
+
+Vingt-huit jours après, le 12 septembre, la malheureuse princesse
+continue ainsi: «Votre lettre m'a sensiblement touchée, celle que vous
+m'avez adressée pour le roi a fait le même effet sur lui. Je m'étais
+flattée que vos réflexions feraient quelque impression sur son esprit.
+Vous verrez le contraire par le billet ci-joint. Il ne me reste qu'à
+suivre sa destinée, si elle est malheureuse; je ne me suis jamais piquée
+d'être philosophe, j'ai fait mes efforts pour le devenir. Le peu de
+progrès que j'ai fait m'a appris à mépriser les grandeurs et les
+richesses, mais je n'ai rien trouvé dans la philosophie qui puisse
+guérir les plaies du cœur que le moyen de s'affranchir de ses maux en
+cessant de vivre. L'état où je suis est pire que la mort... Plût au ciel
+que je fusse chargée seule de tous les maux que je viens de vous
+décrire! je les souffrirais avec fermeté! Pardonnez-moi ce détail. Vous
+m'engagez, par la part que vous prenez à ce qui me regarde, à vous
+ouvrir mon cœur. Hélas! l'espoir en est presque banni. Que vous êtes
+heureux dans votre ermitage, je vous, y souhaite tout le bonheur
+imaginable. Si la fortune nous favorise encore, comptez sur toute ma
+reconnaissance, je n'oublierai jamais toutes les marques d'attachement
+que vous m'avez données; ma sensibilité vous en est garant. Je ne suis
+jamais amie à demi et je le serai toujours véritablement de frère
+Voltaire. Bien des compliments à Mme Denis. Continuez, je vous prie,
+d'écrire au roi. Wilhelmine.»
+
+Après la bataille de Rosbach, 6 novembre 1757, les affaires du roi de
+Prusse, quoique toujours en fâcheux état, prirent une meilleure
+tournure; mais la santé de la margrave avait reçu des atteintes trop
+profondes pour qu'elle pût se remettre. Cette princesse mourut le 14
+octobre 1758.
+
+Frédéric écrivait à Voltaire le 6 novembre de cette année: «Il vous a
+été facile de juger de ma douleur par la perte que j'ai faite... Si cela
+eût dépendu de moi, je me serais volontiers dévoué à la mort pour
+prolonger les jours de celle qui ne voit plus la lumière. N'en perdez
+jamais la mémoire et rassemblez, je vous prie, toutes vos forces pour
+élever un monument en son honneur. Vous n'avez qu'à lui rendre justice,
+et, sans vous écarter de la vérité, vous trouverez la matière la plus
+ample et la plus belle. Je vous souhaite plus de repos et de bonheur que
+je n'en ai.»
+
+Le poète satisfit aux désirs du roi comme aux besoins de son cœur et
+loua la grandeur d'âme et l'intelligence élevée de la princesse dans une
+ode qui courut l'Europe.
+
+Le prince de Prusse, depuis Frédéric-Guillaume II, s'adresse ainsi à
+Voltaire le 12 novembre 1770: «Je vous admire, monsieur, depuis que je
+vous lis... J'ai vu avec un extrême plaisir que la même plume, qui
+travaille depuis si longtemps à frapper la superstition et à ramener la
+tolérance, s'occupe aussi à renverser le funeste principe du _Système de
+la Nature_... Souffrez, monsieur, que je vous demande pour ma seule
+instruction, si en avançant en âge vous ne trouvez rien à changer à vos
+idées sur la nature de l'âme... Je n'aime pas à me perdre dans des
+raisonnements métaphysiques, mais je voudrais ne pas mourir tout entier
+et qu'un génie tel que le vôtre ne fût pas anéanti. Je regrette souvent,
+monsieur, en vous lisant, de n'avoir pas été en âge de profiter des
+charmes de votre conversation dans le temps que vous étiez ici. Je
+n'ignore pas combien le feu prince de Prusse, mon frère, vous estimait;
+je vous prie de croire que j'ai hérité de ses sentiments. J'embrasserai
+avec plaisir l'occasion de vous en donner des preuves et de vous
+convaincre, monsieur, combien je suis votre très affectionné ami.»
+
+Le 28 du même mois, Voltaire répond: «Il est vrai qu'on ne sait pas trop
+bien ce que c'est qu'une âme, on n'en a jamais vu. Tout ce que nous
+savons, c'est que le maître éternel de la nature nous a donné la faculté
+de penser et de connaître la vertu. Il n'est pas démontré que cette
+faculté vive après notre mort, mais le contraire n'est pas démontré non
+plus. Il se peut sans doute que Dieu ait accordé la pensée à une monade,
+qu'il fera penser après nous: rien n'est contradictoire dans cette idée.
+Au milieu de tous les doutes, le plus sage est de ne jamais rien faire
+contre sa conscience. Avec ce secret, on jouit de la vie et l'on ne
+craint rien à la mort.
+
+«Il est bien extravagant de définir Dieu, les anges, les esprits, et de
+savoir précisément pourquoi Dieu a formé le monde, quand on ne sait pas
+pourquoi on remue son bras à sa volonté. Nous ne savons rien des
+premiers principes.
+
+»Le système des athées m'a toujours paru extravagant. Spinosa lui-même
+admettait une intelligence universelle. Il ne s'agit plus que de savoir
+si cette intelligence a de la justice. Or il me paraît impertinent
+d'admettre un Dieu injuste. Tout le reste me semble caché dans la nuit.
+Ce qui est sûr, c'est que l'homme de bien n'a rien à craindre.»
+
+Le prince répond, 10 mars 1771: «Pour avoir l'esprit en repos sur
+l'avenir, il ne faut qu'être homme de bien. Je le serai toujours: j'en
+ferai toute ma vie honneur à vos sages exhortations et j'attendrai
+patiemment que la toile se lève pour voir dans l'éternité. Vous êtes
+assez heureux, monsieur, pour que je ne puisse vous être bon à rien.
+S'il se présentait néanmoins quelque occasion de vous faire plaisir,
+disposez, je vous prie, de votre très affectionné ami.»
+
+À l'exposition universelle de 1867, on fit figurer à Paris le moulage en
+plâtre du monument élevé à Berlin en l'honneur du grand Frédéric. Je ne
+veux point ici apprécier cette œuvre au point de vue artistique. Mais je
+remarquais alors et je crois bon de faire remarquer que sur les
+bas-reliefs, illustrant les quatre faces du piédestal de cette statue
+équestre, l'un d'eux représentait Frédéric entouré des savants et des
+membres de l'Académie dont il était le fondateur. On y voit les figures
+de Maupertuis, d'Argens, etc., mais on y cherche en vain celle de
+Voltaire, qui fut cependant le plus illustre membre de cette académie,
+laquelle a entendu de la bouche du roi philosophe l'éloge du patriarche
+de Ferney.
+
+Pourquoi cette éclatante omission? pourquoi Voltaire brille-t-il par son
+absence dans cette réunion?
+
+Est-il besoin de le constater encore une fois c'est que Voltaire
+libre-penseur, avocat du genre humain, promoteur et précurseur de 89, ne
+peut être amnistié par des partisans du droit divin, tels que Guillaume
+et Bismarck.
+
+Il est bon de le faire remarquer, car cela est tout à l'honneur de
+Voltaire.
+
+Ces répugnances ne se voient pas seulement en Allemagne. À la mort du
+dernier marquis de Villette, fils de _Belle et Bonne_, la pupille de
+Voltaire, les héritiers légitimes, après avoir tout partagé, cherchèrent
+un moyen honnête de se débarrasser de l'urne d'argent contenant le cœur
+de Voltaire et sur laquelle le mari de _Belle et Bonne_ avait inscrit ce
+vers:
+
+ Son esprit est partout, mais son cœur est ici!
+
+Jusque-là ce vase avait été précieusement conservé à Villette, avec
+quelques autres reliques par le fils de la pupille de Voltaire.
+
+On conçoit l'embarras des héritiers Villette, tous bons catholiques et
+bon légitimistes. Ils imaginèrent d'offrir l'urne, peu édifiante, à
+l'Académie française. C'était assez bien trouvé, car l'Académie possède
+une bibliothèque, un musée qui contient même la statue de Voltaire,
+exécutée en 1770 par Pigalle, grâce à une souscription publique. Cette
+statue historique avait été donnée à l'Académie française par la nièce
+de Voltaire, Mme Denis, et naturellement l'Académie s'empressa de
+l'accepter avec reconnaissance et enthousiasme.
+
+À ce moment le monde était plein de la gloire de Voltaire et tout aux
+regrets causés par la perte de ce grand homme, comme le prouva en 91 la
+translation des cendres et l'apothéose de Voltaire au Panthéon.
+
+Autres temps, autres mœurs.
+
+L'Académie de nos jours, où prédominait l'influence de MM. Guizot,
+Dupanloup, de Broglie, etc., ne se soucia nullement d'accepter le don
+des héritiers Villette.
+
+Elle tourna comme elle put la difficulté et l'urne consacrée par la
+piété filiale se trouve aujourd'hui déposée à la Bibliothèque nationale.
+C'est matériellement tout ce qui nous reste de Voltaire, car on sait que
+la tombe du Panthéon a été violée en 1816 et que de bons catholiques ont
+jeté aux gémonies les restes du philosophe. Ainsi a été repoussé de
+mains en mains, cette urne qui renferme le cœur de Voltaire, lequel
+pendant 84 ans palpita avec la plus grande énergie pour la cause de la
+Justice et de la Vérité.
+
+Dame! avouer Voltaire, accepter l'ennemi implacable de la superstition
+et du fanatisme, le don Quichotte de l'humanité, cela ne peut être le
+fait de tout le monde, pas plus en France qu'en Prusse.
+
+Cette espèce d'ostracisme posthume de Voltaire est un supplice bien
+doux, quand on se rappelle que Socrate a bu la ciguë, que Jésus a été
+crucifié, qu'Arnauld de Brescia, Galilée, Campanella, Jean Huss,
+Giordano Bruno ont été brûlés, torturés ou pendus.
+
+Je ne puis nommer tous les martyrs de la Vérité et de la Justice.
+J'ajouterai seulement que Descartes, pour pouvoir penser et écrire
+librement, a été obligé de s'exiler en Hollande et en Suède.
+
+Il faut donc reconnaître que Guillaume et Bismarck n'ont pas été plus
+sots, plus ridicules et plus odieux que Louis XIV avec ses dragonnades,
+et que toutes ces pitoyables violences n'empêchent pas le monde de
+tourner.
+
+E. DE POMPERY.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE
+
+DE VOLTAIRE
+
+AVEC
+
+LE ROI DE PRUSSE
+
+
+
+
+DU PRINCE ROYAL
+
+À Berlin, 8 auguste 1736.
+
+
+Monsieur, quoique je n'aie pas la satisfaction de vous connaître
+personnellement, vous ne m'en êtes pas moins connu par vos ouvrages. Ce
+sont des trésors d'esprit, si l'on peut s'exprimer ainsi, et des pièces
+travaillées avec tant de goût, de délicatesse et d'art, que les beautés
+en paraissent nouvelles chaque fois qu'on les relit. Je crois y avoir
+reconnu le caractère de leur ingénieux auteur, qui fait honneur à notre
+siècle et à l'esprit humain. Les grands hommes modernes vous auront un
+jour l'obligation, et à vous uniquement, en cas que la dispute à qui
+d'eux ou des anciens la préférence est due, vienne à renaître, que vous
+ferez pencher la balance de leur côté.
+
+Vous ajoutez à la qualité d'excellent poète une infinité d'autres
+connaissances qui, à la vérité, ont quelque affinité avec la poésie,
+mais qui ne lui ont été appropriées que par votre plume. Jamais poète ne
+cadença des pensées métaphysiques: l'honneur vous en était réservé le
+premier. C'est ce goût que vous marquez dans vos écrits pour la
+philosophie, qui m'engage à vous envoyer la traduction que j'ai fait
+faire de l'accusation et de la justification du sieur Wolf, le plus
+célèbre philosophe de nos jours, qui, pour avoir porté la lumière dans
+les endroits les plus ténébreux de la métaphysique, et pour avoir traité
+ces difficiles matières d'une manière aussi relevée que précise, et
+nette, est cruellement accusé d'irréligion et d'athéisme. Tel est le
+destin des grands hommes; leur génie supérieur les expose toujours aux
+traits envenimés de la calomnie et de l'envie.
+
+Je suis à présent à faire traduire le _Traité de Dieu, de l'âme et du
+monde_, émané de la plume du même auteur. Je vous l'enverrai, monsieur,
+dès qu'il sera achevé, et je suis sûr que la force de l'évidence vous
+frappera dans toutes ses propositions, qui se suivent géométriquement,
+et connectent les unes avec les autres comme les anneaux d'une chaîne.
+
+La douceur et le support que vous marquez pour tous ceux qui se vouent
+aux arts et aux sciences, me font espérer que vous ne m'exclurez pas du
+nombre de ceux que vous trouvez dignes de vos instructions. Je nomme
+ainsi votre commerce de lettres, qui ne peut être que profitable à tout
+être pensant. J'ose même avancer, sans déroger au mérite d'autrui, que
+dans l'univers entier il n'y aurait pas d'exception à faire de ceux dont
+vous ne pourriez être le maître. Sans vous prodiguer un encens indigne
+de vous être offert, je peux vous dire que je trouve des beautés sans
+nombre dans vos ouvrages. Votre _Henriade_ me charme, et triomphe
+heureusement de la critique peu judicieuse que l'on en a faite. La
+tragédie de _César_ nous fait voir des caractères soutenus; les
+sentiments y sont tous magnifiques et grands; et l'on sent que Brutus
+est ou Romain ou Anglais. _Alzire_ ajoute aux grâces de la nouveauté cet
+heureux contraste des mœurs des sauvages et des Européens. Vous faites
+voir, par le caractère de Gusman, qu'un christianisme mal entendu, et
+guidé par le faux zèle, rend plus barbare et plus cruel que le paganisme
+même.
+
+Corneille, le grand Corneille, lui qui s'attirait l'admiration de tout
+son siècle, s'il ressuscitait de nos jours, verrait avec étonnement, et
+peut-être avec envie, que la tragique déesse vous prodigue avec
+profusion les faveurs dont elle était avare envers lui. À quoi n'a-t-on
+pas lieu de s'attendre de l'auteur de tant de chefs-d'œuvre! Quelles
+nouvelles merveilles ne vont pas sortir de la plume qui jadis traça si
+spirituellement et si élégamment _le Temple du Goût_!
+
+C'est ce qui me fait désirer si ardemment d'avoir tous vos ouvrages. Je
+vous prie, monsieur, de me les envoyer et de me les communiquer sans
+réserve. Si parmi les manuscrits il y en a quelqu'un que, par une
+circonspection nécessaire, vous trouviez à propos de cacher aux yeux du
+public, je vous promets de le conserver dans le sein du secret, et de me
+contenter d'y applaudir dans mon particulier. Je sais malheureusement
+que la foi des princes est un objet peu respectable de nos jours, mais
+j'espère néanmoins que vous ne vous laisserez pas préoccuper par des
+préjugés généraux, et que vous ferez une exception à la règle en ma
+faveur.
+
+Je me croirai plus riche en possédant vos ouvrages, que je ne le serai
+par la possession de tous les biens passagers et méprisables de la
+fortune, qu'un même hasard fait acquérir et perdre. L'on peut se rendre
+propres les premiers, s'entend vos ouvrages, moyennant le secours de la
+mémoire, et ils nous durent autant qu'elle. Connaissant le peu d'étendue
+de la mienne, je balance longtemps avant de me déterminer sur le choix
+des choses que je juge dignes d'y placer.
+
+Si la poésie était encore sur le pied où elle fut autrefois, savoir, que
+les poètes ne savaient que fredonner des idylles ennuyeuses, des
+églogues faites sur un même moule, des stances insipides, ou que tout au
+plus ils savaient monter leur lyre sur le ton de l'élégie, j'y
+renoncerais à jamais; mais vous ennoblissez cet art, vous nous montrez
+des chemins nouveaux et des routes inconnues aux *** et aux Rousseau.
+
+Vos poésies ont des qualités qui les rendent respectables et dignes de
+l'admiration et de l'étude des honnêtes gens. Elles sont un cours de
+morale où l'on apprend à penser et à agir. La vertu y est peinte des
+plus belles couleurs. L'idée de la véritable gloire y est déterminée; et
+vous insinuez le goût des sciences d'une manière si fine et si délicate,
+que quiconque a lu vos ouvrages respire l'ambition de suivre vos traces.
+Combien de fois ne me suis-je pas dit: Malheureux! laisse là un fardeau
+dont le poids surpasse tes forces: l'on ne peut imiter Voltaire, à
+moins que d'être Voltaire même.
+
+C'est dans ces moments que j'ai senti que les avantages de la naissance,
+et cette fumée de grandeur dont la vanité nous berce, ne servent qu'à
+peu de chose, ou pour mieux dire à rien. Ce sont des distinctions
+étrangères à nous-mêmes, et qui ne décorent que la figure. De combien
+les talents de l'esprit ne leur sont-ils pas préférables! Que ne doit-on
+pas aux gens que la nature a distingués parce qu'elle les a fait naître!
+Elle se plaît à former des sujets qu'elle doue de toute la capacité
+nécessaire pour faire des progrès dans les arts et dans les sciences; et
+c'est aux princes à récompenser leurs veilles. Eh! que la gloire ne se
+sert-elle de moi pour couronner vos succès! Je ne craindrais autre
+chose, sinon que ce pays, peu fertile en lauriers, n'en fournît pas
+autant que vos ouvrages en méritent.
+
+Si mon destin ne me favorise pas jusqu'au point de pouvoir vous
+posséder, du moins puis-je espérer de voir un jour celui que depuis si
+longtemps j'admire de si loin, et de vous assurer de vive voix que je
+suis avec toute l'estime et la considération due à ceux qui, suivant
+pour guide le flambeau de la vérité, consacrent leurs travaux au public,
+monsieur, votre affectionné ami, FÉDÉRIC, P. R. de Prusse[A].
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Paris, le 26 auguste 1736.
+
+
+Monseigneur, il faudrait être insensible pour n'être pas infiniment
+touché de la lettre dont Votre Altesse Royale a daigné m'honorer. Mon
+amour-propre en a été trop flatté, mais l'amour du genre humain que j'ai
+toujours eu dans le cœur, et qui, j'ose dire, fait mon caractère, m'a
+donné un plaisir mille fois plus pur, quand j'ai vu qu'il y a dans le
+monde un prince qui pense en homme, un prince philosophe qui rendra les
+hommes heureux.
+
+Souffrez que je vous dise qu'il n'y a point d'homme sur la terre qui ne
+doive des actions de grâces au soin que vous prenez de cultiver par la
+saine philosophie une âme née pour commander. Croyez qu'il n'y a eu de
+véritablement bons rois que ceux qui ont commencé comme vous par
+s'instruire, par connaître les hommes, par aimer le vrai, par détester
+la persécution et la superstition. Il n'y a point de prince qui, en
+pensant ainsi, ne puisse ramener l'âge d'or dans ses États. Pourquoi si
+peu de rois recherchent-ils cet avantage? Vous le sentez, monseigneur,
+c'est que presque tous, songent plus à la royauté qu'à l'humanité: vous
+faites précisément le contraire. Soyez sûr que si un jour le tumulte des
+affaires et la méchanceté des hommes n'altèrent point un si divin
+caractère, vous serez adoré de vos peuples et chéri du monde entier. Les
+philosophes dignes de ce nom voleront dans vos États; et, comme les
+artisans célèbres viennent en foule dans le pays où leur art est plus
+favorisé, les hommes qui pensent viendront entourer votre trône.
+
+L'illustre reine Christine quitta son royaume pour aller chercher les
+arts; régnez, monseigneur, et que les arts viennent vous chercher.
+
+Puissiez-vous n'être jamais dégoûté des sciences par les querelles des
+savants! Vous voyez, monseigneur, par les choses que vous daignez me
+mander, qu'ils sont hommes, pour la plupart, comme les courtisans mêmes.
+Ils sont quelquefois aussi avides, aussi intrigants, aussi faux, aussi
+cruels; et toute la différence qui est entre les pestes de cour et les
+pestes de l'école, c'est que ces derniers sont plus ridicules.
+
+Il est bien triste pour l'humanité que ceux qui se disent les
+déclarateurs des commandements célestes, les interprètes de la Divinité,
+en un mot les théologiens soient quelquefois les plus dangereux de tous;
+qu'il s'en trouve d'aussi pernicieux dans la société qu'obscurs dans
+leurs idées et que leur âme soit gonflée de fiel et d'orgueil à
+proportion qu'elle est vide de vérités. Ils voudraient troubler la terre
+par un sophisme, et intéresser tous les rois à venger, par le fer et par
+le feu, l'honneur d'un argument _in ferio_ ou _in barbara_.
+
+Tout être pensant qui n'est pas de leur avis est un athée; et tout roi
+qui ne les favorise pas sera damné. Vous savez, monseigneur, que le
+mieux qu'on puisse faire, c'est d'abandonner à eux-mêmes ces prétendus
+précepteurs et ces ennemis réels du genre humain. Leurs paroles, quand
+elles sont négligées, se perdent en l'air comme du vent; mais si le
+poids de l'autorité s'en mêle, ce vent acquiert une force qui renverse
+quelquefois le trône.
+
+Je vois, monseigneur, avec la joie d'un cœur rempli d'amour pour le bien
+public, la distance immense que vous mettez entre les hommes qui
+cherchent en paix la vérité, et ceux qui veulent faire la guerre pour
+des mots qu'ils n'entendent pas. Je vois que les Newton, les Leibnitz,
+les Bayle, les Locke, ces âmes si élevées, si éclairées et si douces,
+sont ceux qui nourrissent votre esprit, et que vous rejetez les autres
+aliments prétendus, que vous trouveriez empoisonnés ou sans substance.
+
+Je ne saurais trop remercier Votre Altesse Royale de la bonté qu'elle a
+eue de m'envoyer le petit livre concernant M. Wolf. Je regarde ses idées
+métaphysiques comme des choses qui font honneur à l'esprit humain. Ce
+sont des éclairs au milieu d'une nuit profonde; c'est tout ce qu'on peut
+espérer, je crois, de la métaphysique. Il n'y a pas d'apparence que les
+premiers principes des choses soient jamais bien connus. Les souris qui
+habitent quelques petits trous d'un bâtiment immense, ne savent ni si ce
+bâtiment est éternel, ni quel en est l'architecte, ni pourquoi cet
+architecte a bâti. Elles tâchent de conserver leur vie, de peupler leurs
+trous, et de fuir les animaux destructeurs qui les poursuivent. Nous
+sommes les souris; et le divin Architecte qui a bâti cet univers n'a pas
+encore, que je sache, dit son secret à aucun de nous. Si quelqu'un peut
+prétendre à deviner juste, c'est M. Wolf. On peut le combattre, mais il
+faut l'estimer: sa philosophie est bien loin d'être pernicieuse; y
+a-t-il rien de plus beau et de plus vrai que de dire, comme il fait, que
+les hommes doivent être justes, quand même ils auraient le malheur
+d'être athées?
+
+La protection qu'il semble que vous donnez, monseigneur, à ce savant
+homme, est une preuve de la justesse de votre esprit et de l'humanité de
+vos sentiments.
+
+Vous avez la bonté, monseigneur, de me promettre de m'envoyer le _Traité
+de Dieu, de l'âme et du monde_. Quel présent, monseigneur, et quel
+commerce! L'héritier d'une monarchie daigne, du sein de son palais,
+envoyer des instructions à un solitaire! Daignez me faire ce présent,
+monseigneur; mon amour pour le vrai est la seule chose qui m'en rende
+digne. La plupart des princes craignent d'entendre la vérité, et ce sera
+vous qui l'enseignerez.
+
+À l'égard des vers dont vous me parlez, vous pensez sur cet art aussi
+sensément que sur tout le reste. Les vers qui n'apprennent pas aux
+hommes des vérités neuves et touchantes ne méritent guère d'être lus:
+vous sentez qu'il n'y aurait rien de plus méprisable que de passer sa
+vie à renfermer dans les rimes des lieux communs usés. S'il y a quelque
+chose de plus vil, c'est de n'être que poète satirique et de n'écrire
+que pour décrier les autres. Ces poètes sont au Parnasse ce que sont
+dans les écoles ces docteurs qui ne savent que des mots, et qui cabalent
+contre ceux qui écrivent des choses.
+
+Si _La Henriade_ a pu ne pas déplaire à Votre Altesse Royale, j'en dois
+rendre grâce à cet amour du vrai, à cette horreur que mon poème inspire
+pour les factieux, pour les persécuteurs, pour les superstitieux, pour
+les tyrans et pour les rebelles. C'est l'ouvrage d'un honnête homme; il
+devait trouver grâce devant un prince philosophe.
+
+Vous m'ordonnez de vous envoyer mes ouvrages: je vous obéirai,
+monseigneur; vous serez mon juge, et vous me tiendrez, lieu du public.
+Je vous soumettrai ce que j'ai hasardé en philosophie; vos lumières
+seront ma récompense: c'est un prix que peu de souverains peuvent
+donner. Je suis sûr de votre secret, votre vertu doit égaler vos
+connaissances.
+
+Je regarderais comme un bonheur bien précieux celui de venir faire ma
+cour à Votre Altesse Royale. On va à Rome pour voir des églises, des
+tableaux, des ruines et des bas-reliefs. Un prince tel que vous mérite
+bien mieux un voyage; c'est une rareté plus merveilleuse. Mais l'amitié,
+qui me retient dans la retraite où je suis ne me permet pas d'en sortir.
+Vous pensez, sans doute, comme Julien, ce grand homme si calomnié, qui
+disait que les amis doivent toujours être préférés aux rois.
+
+Dans quelque coin du monde que j'achève ma vie, soyez sûr, monseigneur,
+que je ferai continuellement des vœux pour vous, c'est-à-dire pour le
+bonheur de tout un peuple. Mon cœur sera au rang de vos sujets: votre
+gloire me sera toujours chère. Je souhaiterai que vous ressembliez
+toujours à vous-même, et que les autres rois vous ressemblent. Je suis
+avec un profond respect, de Votre Altesse Royale, le très humble, etc.
+
+
+
+
+DU PRINCE ROYAL
+
+Ce 9 septembre 1736.
+
+
+Monsieur, c'est une épreuve bien difficile pour un écolier en
+philosophie, que de recevoir des louanges d'un homme de votre mérite.
+L'amour-propre et la présomption, ces cruels tyrans de l'âme qui
+l'empoisonnent en la flattant, se croient autorisés par un philosophe,
+et recevant des armes de vos mains, voudraient usurper sur ma raison un
+empire que je leur ai toujours disputé. Heureux si, en les convaincant
+et en mettant la philosophie en pratique, je puis répondre un jour à
+l'idée, peut-être trop avantageuse, que vous avez de moi!
+
+Vous faites, monsieur, dans votre lettre, le portrait d'un prince
+accompli, auquel je ne me reconnais point. C'est une leçon habillée de
+la façon la plus ingénieuse et la plus obligeante; c'est enfin un tour
+artificieux pour faire parvenir la timide vérité jusqu'aux oreilles d'un
+prince. Je me proposerai ce portrait pour modèle, et je ferai tous mes
+efforts pour me rendre le digne disciple d'un maître qui sait si
+divinement enseigner.
+
+Je me sens déjà infiniment redevable à vos ouvrages; c'est une source où
+l'on peut puiser les sentiments et les connaissances dignes des plus
+grands hommes. Ma vanité ne va pas jusqu'à m'arroger ce titre; et ce
+sera vous, monsieur, à qui j'en aurai l'obligation, si j'y parviens;
+
+ Et d'un peu de vertu, si l'Europe me loue,
+ Je vous le dois, seigneur, il faut que je l'avoue.
+
+Je ne puis m'empêcher d'admirer ce généreux caractère, cet amour du
+genre humain qui devrait vous mériter les suffrages de tous les peuples:
+j'ose même avancer qu'ils vous doivent autant et plus que les Grecs à
+Solon et à Lycurgue, ces sages législateurs dont les lois firent fleurir
+leur patrie, et furent le fondement d'une grandeur à laquelle la Grèce
+n'aurait jamais aspiré ni osé prétendre sans eux. Les auteurs sont les
+législateurs du genre humain; leurs écrits se répandent dans toutes les
+parties du monde; et étant connus de tout l'univers, ils manifestent des
+idées dont les autres sont empreints. Ainsi vos ouvrages publient vos
+sentiments. Le charme de votre éloquence est leur moindre beauté; tout
+ce que la force des pensées et le feu de l'expression peuvent produire
+d'achevé quand ils sont réunis, s'y trouve. Ces véritables beautés
+charment vos lecteurs; elles les touchent: ainsi tout un monde respire
+bientôt cet amour du genre humain que votre heureuse impulsion a fait
+germer en lui. Vous formez de bons citoyens, des amis fidèles, et des
+sujets qui, abhorrant également la rébellion et la tyrannie, ne sont
+zélés que pour le bien public. Enfin, c'est à vous que l'on doit toutes
+les vertus qui font la sûreté et le charme de la vie. Que ne vous
+doit-on pas?
+
+Si l'Europe entière ne reconnaît pas cette vérité, elle n'en est pas
+moins vraie. Enfin, si toute la nature humaine n'a pas pour vous la
+reconnaissance que vous méritez, soyez du moins certain de la mienne.
+Regardez désormais mes actions comme le fruit de vos leçons. Je les ai
+enfin reçues, mon cœur en a été ému, et je me suis fait une loi
+inviolable de les suivre toute ma vie.
+
+Je vois, monsieur, avec admiration, que vos connaissances ne se bornent
+pas aux seules sciences: vous avez approfondi les replis les plus cachés
+du cœur humain, et c'est là que vous avez puisé le conseil salutaire que
+vous me donnez en m'avertissant de me défier de moi-même. Je voudrais
+pouvoir me le répéter sans cesse, et vous en remercie infiniment,
+monsieur.
+
+C'est un déplorable effet de la fragilité humaine que les hommes ne se
+ressemblent pas à eux-mêmes tous les jours: souvent leurs résolutions se
+détruisent avec la même promptitude qu'ils les ont prises. Les Espagnols
+disent très judicieusement: _Cet homme a été brave un tel jour_. Ne
+pourrait-on pas dire de même des grands hommes, qu'ils ne le sont pas
+toujours, ni en tout?
+
+Si je désire quelque chose avec ardeur, c'est d'avoir des gens savants
+et habiles autour de moi. Je ne crois pas que ce soient des soins perdus
+que ceux qu'on emploie à les attirer: c'est un hommage qui est dû à leur
+mérite, et c'est un aveu du besoin que l'on a d'être éclairé par leurs
+lumières.
+
+Je ne puis revenir de mon étonnement, quand je pense qu'une nation
+cultivée par les beaux-arts, secondée par le génie et par l'émulation
+d'une autre nation voisine; quand je pense, dis-je, que cette même
+nation, si polie et si éclairée, ne connaît point le trésor qu'elle
+renferme dans son sein. Quoi! ce même Voltaire, à qui nos mains érigent
+des autels et des statues, est négligé dans sa patrie, et vit en
+solitaire dans le fond de la Champagne! C'est un paradoxe, c'est une
+énigme, c'est un effet bizarre du caprice des hommes. Non, monsieur, les
+querelles des savants ne me dégoûteront jamais du savoir; je saurai
+toujours distinguer ceux qui avilissent les sciences, des sciences
+mêmes. Leurs disputes viennent ordinairement ou d'une ambition démesurée
+et d'une avidité insatiable de s'acquérir un nom, ou de l'envie qu'un
+mérite médiocre porte à l'éclat brillant d'un mérite supérieur qui
+l'offusque.
+
+.....Je respecte trop les liens de l'amitié pour vouloir vous arracher
+des bras d'Émilie: il faudrait avoir le cœur dur et insensible pour
+exiger de vous un pareil sacrifice; il faudrait n'avoir jamais connu la
+douceur d'être auprès des personnes que l'on aime, pour ne pas sentir la
+peine que vous causerait une telle séparation. Je n'exigerai de vous que
+de rendre mes hommages à ce prodige d'esprit et de connaissances. Que de
+pareilles femmes sont rares!
+
+Soyez persuadé, monsieur, que je connais tout le prix de votre estime,
+mais que je me souviens en même temps d'une leçon que me donne _La
+Henriade_ (ch. III):
+
+ C'est un poids bien pesant qu'un nom trop tôt fameux.
+
+Peu de personnes le soutiennent, tous sont accablés sous le faix.
+
+Il n'est point de bonheur que je ne vous souhaite, et aucun dont vous ne
+soyez digne. Cirey sera désormais mon Delphes, et vos lettres, que je
+vous prie de me continuer, mes oracles. Je suis, monsieur, avec une
+estime singulière, votre très affectionné ami. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+Novembre, 1736.
+
+
+Monseigneur, j'ai versé des larmes de joie en lisant la lettre du 9
+septembre, dont Votre Altesse Royale a bien voulu m'honorer: j'y
+reconnais un prince qui, certainement, sera l'amour du genre humain. Je
+suis étonné de toute manière; vous parlez comme Trajan, vous écrivez
+comme Pline et vous parlez français comme nos meilleurs écrivains.
+Quelle différence entre les hommes! Louis XIV était un grand roi, je
+respecte sa mémoire; mais il ne parlait pas aussi humainement que vous,
+monseigneur, et ne s'exprimait pas de même. J'ai vu de ses lettres: il
+ne savait pas l'orthographe de sa langue. Berlin sera sous vos auspices
+l'Athènes de l'Allemagne et pourra l'être de l'Europe. Je suis ici dans
+une ville où deux simples particuliers, M. Boerhaave d'un côté, et M.
+S'Gravesande de l'autre, attirent quatre ou cinq cents étrangers: un
+prince tel que vous en attirera bien davantage; et je vous avoue que je
+me tiendrais bien malheureux, si je mourais avant d'avoir vu l'exemple
+des princes et la merveille de d'Allemagne.
+
+Je ne veux point vous flatter, monseigneur, ce serait un crime; ce
+serait jeter un souffle empoisonné sur une fleur; j'en suis incapable:
+c'est mon cœur pénétré qui parle à Votre Altesse Royale...
+
+...Si je ne m'intéressais pas au bonheur des hommes, je serais fâché de
+vous voir destiné à être roi. Je vous voudrais particulier; je voudrais
+que mon âme pût approcher en liberté de la vôtre; mais il faut que mon
+goût cède au bien public.
+
+Souffrez, monseigneur, qu'en vous je respecte encore plus l'homme que le
+prince; souffrez que, de toutes vos grandeurs, celle de votre âme ait
+mes premiers hommages; souffrez que je vous dise encore combien vous me
+donnez d'admiration et d'espérance.
+
+Je suis, etc.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+Mars 1737.
+
+
+Je ne comptais pas assurément sortir de Cirey il y a un mois. Madame du
+Châtelet, dont l'âme est faite sur le modèle de la vôtre et qui a
+sûrement avec vous une harmonie préétablie, devait me retenir dans sa
+Cour que je préfère, sans hésiter, à celle de tous les rois de la terre,
+et comme ami, et comme philosophe, et comme homme libre: car
+
+ _Fuge suspicari_
+ _Cujus octavum trepidavit œtas_
+ _Claudere lustrum._
+ (Hor. L. II, od. IV.)
+
+Un orage m'a arraché de cette retraite heureuse: la calomnie m'a été
+chercher jusque dans Cirey. Je ne suis persécuté que depuis que j'ai
+fait _La Henriade_. Croiriez-vous qu'on m'a reproché plus d'une fois
+d'avoir peint la Saint-Barthélemy avec des couleurs trop odieuses? On
+m'a appelé athée, parce que je dis que les hommes ne sont point nés pour
+se détruire. Enfin, la tempête a redoublé, et je suis parti par les
+conseils de mes meilleurs amis. J'avais esquissé les principes assez
+faciles de la _Philosophie_ de Newton: madame du Châtelet avait sa part
+à l'ouvrage: Minerve dictait, et j'écrivais. Je suis venu à Leyde
+travailler à rendre l'ouvrage moins indigne d'elle et de vous; je suis
+venu à Amsterdam le faire imprimer et faire dessiner les planches. Cela
+durera tout l'hiver. Voilà mon histoire et mon occupation: les bontés de
+Votre Altesse Royale exigeaient cet aveu.
+
+J'étais d'abord en Hollande sous un autre nom pour éviter les visites,
+les nouvelles connaissances et la perte du temps; mais les gazettes
+ayant débité des bruits injurieux semés par mes ennemis, j'ai pris
+sur-le-champ la résolution de les confondre, en les démentant et en me
+faisant connaître...
+
+...Dans les lettres que je reçois de Votre Altesse Royale, parmi bien
+des traits de prince et de philosophe, je remarque celui où vous dites:
+_Cæsar est supra grammaticam_. Cela est très vrai: il sied très bien à
+un prince de n'être pas puriste; mais il ne sied pas d'écrire et
+d'orthographier comme une femme. Un prince doit en tout avoir reçu la
+meilleure éducation: et de ce que Louis XIV ne savait rien, de ce qu'il
+ne savait pas même la langue de sa patrie, je conclus qu'il fut mal
+élevé. Il était né avec un esprit juste et sage; mais on ne lui apprit
+qu'à danser et à jouer de la guitare, il ne lut jamais: et s'il avait
+lu, s'il avait su l'histoire, vous auriez moins de Français à Berlin.
+Votre royaume ne se serait pas enrichi, en 1686, des dépouilles du sien.
+Il aurait moins écouté le jésuite Letellier; il aurait, etc., etc.. etc.
+
+Ou votre éducation a été digne de votre génie, monseigneur, ou vous avez
+tout suppléé. Il n'y a aucun prince à présent sur la terre qui pense
+comme vous. Je suis fâché que vous n'ayez point de rivaux. Je serai
+toute ma vie, etc., etc.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+Mars 1737.
+
+
+_Deliciæ humani generis_, ce titre vous est plus cher que celui de
+_monseigneur_, d'_altesse royale_ et de _majesté_, et ne vous est pas
+moins dû.
+
+Je dois d'abord rendre compte à Votre Altesse Royale de mes démarches;
+car enfin je me suis fait votre sujet. Nous avons, nous autres
+catholiques, une espèce de sacrement que nous appelons la Confirmation;
+nous y choisissons un saint pour être notre patron dans le ciel, notre
+espèce de dieu tutélaire: je voudrais bien savoir pourquoi il me serait
+permis de me choisir un petit dieu plutôt qu'un roi? Vous êtes fait pour
+être mon roi, bien plus assurément que saint François d'Assise ou saint
+Dominique ne sont faits pour être mes saints. C'est donc à mon roi que
+j'écris; et je vous apprends, _rex amate_, que je suis revenu dans votre
+petite province de Cirey, où habitent la philosophie, les grâces, la
+liberté, l'étude. Il n'y manque que le portrait Votre Majesté. Vous ne
+nous le donnez point; vous ne voulez point que nous ayons des images
+pour les adorer, comme dit la sainte Écriture.
+
+J'ai vu enfin le Socrate dont Votre Altesse Royale m'a daigné faire
+présent: ce présent me fait relire tout ce que Platon dit de Socrate. Je
+suis toujours de mon premier avis:
+
+ La Grèce, je l'avoue, eut un brillant destin; Mais Frédéric est né:
+ tout change; je me flatte Qu'Athènes quelque jour doit céder à
+ Berlin; Et déjà Frédéric est plus grand que Socrate,
+
+aussi dégagé des superstitions populaires, aussi modeste qu'il était
+vain. Vous n'allez point dans une église de luthériens vous faire
+déclarer le plus sage de tous les hommes: vous vous bornez à faire tout
+ce qu'il faut pour l'être. Vous n'allez point de maison en maison,
+comme Socrate, dire au maître qu'il est un sot, au précepteur qu'il est
+un âne, au petit garçon qu'il est un ignorant: vous vous contentez de
+penser tout cela de la plupart des animaux qu'on appelle hommes, et vous
+songez encore, malgré cela, à les rendre heureux.
+
+J'apprends que Votre Altesse Royale vient de rendre justice à M. Wolf.
+Vous immortalisez votre nom: vous le rendez cher à tous les siècles en
+protégeant le philosophe éclairé contre le théologien absurde et
+intrigant. Continuez, grand prince, grand homme; abattez le monstre de
+la superstition et du fanatisme, ce véritable ennemi de la divinité et
+de la raison. Soyez le roi des philosophes: les autres princes ne sont
+que les rois des hommes.
+
+Je remercie tous les jours le ciel de ce que vous existez. Louis XIV,
+dont j'aurai l'honneur d'envoyer un jour à Votre Altesse Royale
+l'histoire manuscrite, a passé les dernières années de sa vie dans de
+misérables disputes au sujet d'une bulle ridicule pour laquelle il
+s'intéressait sans savoir pourquoi, et il est mort tiraillé par des
+prêtres qui s'anathématisaient les uns les autres avec le zèle le plus
+insensé et le plus furieux. Voilà à quoi les princes sont exposés:
+l'ignorance, mère de la superstition, les rend victimes de faux dévots.
+La science que vous possédez vous met hors de leurs atteintes.
+
+J'ai lu avec une grande attention la _Métaphysique_ de M. Wolf. Grand
+prince, me permettez-vous de dire ce que j'en pense? Je crois que c'est
+vous qui avez daigné la traduire: J'ai vu des petites corrections de
+votre main. Émilie vient de la lire avec moi:
+
+ C'est de votre Athènes nouvelle
+ Que ce trésor nous est venu;
+ Mais Versailles n'en a rien su,
+ Ce trésor n'est pas fait pour elle.
+
+Cette Émilie, digne de Frédéric, joint ici son admiration et ses
+respects pour le seul prince qu'elle trouve digne de l'être; mais elle
+en est d'autant plus fâchée de n'avoir point le portrait de Votre
+Altesse Royale. Il y a enfin quelque chose de prêt selon vos ordres.
+J'envoie celle-ci au maître de la poste de Trèves en droiture, sans
+passer par Paris: de là elle ira à Vesel. Daignez ordonner si vous
+voulez que je me serve de cette voie.
+
+Je suis, avec un profond respect, etc.
+
+
+
+
+DU PRINCE ROYAL
+
+De Remusberg, le 7 avril 1737.
+
+
+Mon empire sera bien petit, monsieur, s'il n'est composé que de sujets
+de votre mérite. Faut-il des rois pour gouverner des philosophes? des
+ignorants pour conduire des gens instruits? en un mot des hommes pleins
+de leurs passions pour contenir les vices de ceux qui les suppriment,
+non par la crainte des châtiments, non par la puérile appréhension de
+l'enfer et des démons, mais par amour de la vertu?
+
+La raison est votre guide; elle est votre souveraine; et Henri le Grand,
+le saint qui vous protège. Une autre assistance vous serait superflue.
+Cependant si je me voyais, relativement au poste que j'occupe, en état
+de vous faire ressentir les effets des sentiments que j'ai pour vous,
+vous trouveriez en moi un saint qui ne se ferait jamais invoquer en
+vain: je commence par vous en donner un petit échantillon. Il me paraît
+que vous souhaitez d'avoir mon portrait, vous le voulez, je l'ai
+commandé sur l'heure.
+
+Pour vous montrer à quel point les arts sont en honneur chez nous,
+apprenez, monsieur, qu'il n'est aucune science que nous ne tâchions
+d'ennoblir. Un de mes gentilshommes, nommé Knobelsdorf, qui ne borne pas
+ses talents à savoir manier le pinceau, a tiré ce portrait. Il sait
+qu'il travaille pour vous et que vous êtes connaisseur: c'est un
+aiguillon qui suffit pour l'animer à se surpasser. Un de mes intimes
+amis, le baron de Kaiserling ou Césarion, vous rendra mon effigie. Il
+sera à Cirey vers la fin du mois prochain. Vous jugerez, en le voyant,
+s'il ne mérite pas l'estime de tout honnête homme. Je vous prie,
+monsieur, de vous confier à lui. Il est chargé de vous presser vivement
+au sujet de la _Pucelle_, de la _Philosophie de Newton_, de l'_Histoire
+de Louis XIV_, et de tout ce qu'il pourra vous extorquer.
+
+Comment répondre à vos vers, à moins d'être né poète? Je ne suis pas
+assez aveuglé sur moi-même pour imaginer que j'aie le talent de la
+versification. Écrire dans une langue étrangère, y composer des vers, et
+qui pis est, se voir désavoué d'Apollon, c'en est trop.
+
+ Je rime pour rimer: mais est-ce être poète,
+ Que de savoir marquer le repos dans un vers:
+ Et se sentant pressé d'une ardeur indiscrète,
+ Aller psalmodier sur des sujets divers?
+ Mais lorsque je te vois t'élever dans les airs,
+ Et d'un vol assuré prendre l'essor rapide,
+ Je crois, dans ce moment, que Voltaire me guide:
+ Mais non; Icare tombe et périt dans les mers.
+
+En vérité, nous autres poètes nous promettons beaucoup et tenons peu.
+Dans le moment même que je fais amende honorable de tous les mauvais
+vers que je vous ai adressés, je tombe dans la même faute. Que Berlin
+devienne Athènes, j'en accepte l'augure; pourvu qu'elle soit capable
+d'attirer M. de Voltaire, elle ne pourra manquer de devenir une des
+villes les plus célèbres de l'Europe.
+
+Je me rends, monsieur, à vos raisons. Vous justifiez vos vers à
+merveille. Les Romains ont eu des bottes de foin en guise d'étendards.
+Vous m'éclairez, vous m'instruisez; vous savez me faire tirer profit de
+mon ignorance même.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+1737.
+
+
+.....Je ne crois pas qu'il y ait de démonstration, proprement dite, de
+l'existence de cet Être indépendant de la matière. Je me souviens que je
+ne laissais pas, en Angleterre, d'embarrasser un peu le fameux docteur
+Clarke, quand je lui disais: on ne peut appeler démonstration, un
+enchaînement d'idées qui laisse toujours des difficultés. Dire que le
+carré construit sur le grand côté d'un triangle est égal au carré des
+deux côtés, c'est une démonstration qui, toute compliquée qu'elle est,
+ne laisse aucune difficulté. Mais l'existence d'un Être créateur laisse
+encore des difficultés insurmontables à l'esprit humain. Donc cette
+vérité ne peut être mise au rang des démonstrations proprement dites. Je
+la crois, cette vérité; mais je la crois comme ce qui est le plus
+vraisemblable; c'est une lumière qui me frappe à travers mille
+ténèbres.
+
+Il y aurait sur cela bien des choses à dire; mais ce serait porter de
+l'or au Pérou que de fatiguer Votre Altesse Royale de réflexions
+philosophiques.
+
+Toute la métaphysique, à mon gré, contient deux choses: la première,
+tout ce que les hommes de bon sens savent; la seconde, ce qu'ils ne
+sauront jamais.
+
+Nous savons, par exemple, ce que c'est qu'une idée simple, une idée
+composée: nous ne saurons jamais ce que c'est que cet être qui a des
+idées. Nous mesurons les corps: nous ne saurons jamais ce que c'est que
+la matière. Nous ne pouvons juger de tout cela que par la voie de
+l'analogie: c'est un bâton que la nature a donné à nous autres aveugles,
+avec lequel nous ne laissons pas d'aller et aussi de tomber.
+
+Cette analogie m'apprend que les bêtes étant faites comme moi, ayant du
+sentiment comme moi, des idées comme moi, pourraient bien être ce que je
+suis. Quand je veux aller au delà, je trouve un abîme; et je m'arrête
+sur le bord du précipice.
+
+Tout ce que je sais, c'est que, soit que la matière soit éternelle (ce
+qui est bien incompréhensible), soit qu'elle ait été créée dans le temps
+(ce qui est sujet à de grands embarras), soit que notre âme périsse avec
+nous, soit qu'elle jouisse de l'immortalité, on ne peut dans ces
+incertitudes prendre un parti plus sage, plus digne de vous, que celui
+que vous prenez de donner à votre âme, périssable ou non, toutes les
+vertus, tous les plaisirs, et toutes les instructions dont elle est
+capable, de vivre en prince, en homme et en sage, d'être heureux et de
+rendre les autres heureux.
+
+Je vous regarde comme un présent que le ciel a fait à la terre. J'admire
+qu'à votre âge le goût des plaisirs ne vous ait point emporté; et je
+vous félicite infiniment que la philosophie vous laisse le goût des
+plaisirs. Nous ne sommes point nés uniquement pour lire Platon et
+Leibnitz, pour mesurer des courbes, et pour arranger des faits dans
+notre tête: nous sommes nés avec un cœur qu'il faut remplir, avec des
+passions qu'il faut satisfaire, sans en être maîtrisés.
+
+Que je suis charmé de votre morale, monseigneur! que mon cœur se sent né
+pour être le sujet du vôtre! J'éprouve trop de satisfaction de penser en
+tout comme vous.
+
+Votre Altesse Royale me fait l'honneur de me dire, dans sa dernière
+lettre, qu'elle regarde le feu czar comme le plus grand homme du dernier
+siècle; et cette estime que vous avez pour lui ne vous aveugle pas sur
+ses cruautés. Il a été un grand prince, un législateur, un fondateur;
+mais si la politique lui doit tant, quels reproches l'humanité
+n'a-t-elle pas à lui faire? On admire en lui le roi; mais on ne peut
+aimer l'homme. Continuez, monseigneur, et vous serez admiré et aimé du
+monde entier.
+
+Un des plus grands biens que vous ferez aux hommes, ce sera de fouler
+aux pieds la superstition et le fanatisme; de ne pas permettre qu'un
+homme en robe persécute d'autres hommes qui ne pensent pas comme lui. Il
+est très certain que les philosophes ne troubleront jamais les États.
+Pourquoi donc troubler les philosophes? Qu'importait à la Hollande que
+Bayle eût raison? Pourquoi faut-il que Jurieu, ce ministre fanatique,
+ait eu le crédit de faire arracher à Bayle sa petite fortune? Les
+philosophes ne demandent que la tranquillité; ils ne veulent que vivre
+en paix sous le gouvernement établi, et il n'y a pas un théologien qui
+ne voulût être le maître de l'État. Est-il possible que des hommes qui
+n'ont d'autre science que le don de parler sans s'entendre et sans être
+entendus, aient dominé et dominent encore presque partout?
+
+Les pays du nord ont cet avantage sur le midi de l'Europe, que ces
+tyrans des âmes y ont moins de puissance qu'ailleurs. Aussi les princes
+du Nord sont-ils, pour la plupart, moins superstitieux et moins méchants
+qu'ailleurs. Tel prince italien se servira du poison et ira à confesse.
+L'Allemagne protestante n'a ni de pareils sots, ni de pareils monstres;
+et, en général, je n'aurais pas de peine à prouver que les rois les
+moins superstitieux ont toujours été les meilleurs princes.
+
+Vous voyez, digne héritier de l'esprit de Marc-Aurèle, avec quelle
+liberté j'ose vous parler. Vous êtes presque le seul sur la terre qui
+méritiez qu'on vous parle ainsi.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Cirey, le 27 mai.
+
+
+...On attend avec impatience, dans le petit paradis de Cirey, deux
+choses qui seront bien rares en France: le portrait d'un prince tel que
+vous, et M. de Kaiserling, que Votre Altesse Royale honore du nom de son
+ami intime.
+
+Louis XIV disait un jour à un homme qui avait rendu de grands services
+au roi d'Espagne, Charles II, et qui avait eu sa familiarité: Le roi
+d'Espagne vous aimait donc beaucoup? Ah! sire, répondit le pauvre
+courtisan, est-ce que vous autres rois vous aimez quelque chose?
+
+Vous voulez donc, monseigneur, avoir toutes les vertus qu'on leur
+souhaite si inutilement, et dont on les a toujours loués si mal à
+propos; ce n'est donc pas assez d'être supérieur aux hommes par l'esprit
+comme par le rang, vous l'êtes encore par le cœur. Vous, prince et ami!
+Voilà deux grands titres réunis qu'on a cru jusqu'ici incompatibles.
+
+Cependant, j'avais toujours osé penser que c'était aux princes à sentir
+l'amitié pure, car d'ordinaire les particuliers qui prétendent être amis
+sont rivaux. On a toujours quelque chose à se disputer; de la gloire,
+des places, des femmes, et surtout des faveurs de vous autres maîtres de
+la terre, qu'on se dispute encore plus que celles des femmes, qui vous
+valent pourtant bien.
+
+Mais il me semble qu'un prince, et surtout un prince tel que vous, n'a
+rien à disputer, n'a point de rival à craindre, et peut aimer sans
+embarras et tout à son aise. Heureux, monseigneur, qui peut avoir part
+aux bontés d'un cœur comme le vôtre! M. de Kaiserling ne désire rien
+sans doute. Tout ce qui m'étonne, c'est qu'il voyage.
+
+Cirey est aussi, monseigneur, un petit temple dédié à l'amitié. Madame
+du Châtelet qui, je vous assure, a toutes les vertus d'un grand homme,
+avec les grâces de son sexe, n'est pas indigne de sa visite, et elle le
+recevra comme l'ami du prince Frédéric.
+
+Que Votre Altesse Royale soit bien persuadée, monseigneur, qu'il n'y
+aura jamais à Cirey d'autre portrait que le vôtre. Il y a ici une petite
+statue de l'Amour, au bas de laquelle nous avons mis: _Noto Deo_; nous
+mettrons au bas de votre portrait: _Soli Principi_.
+
+
+
+
+DU PRINCE ROYAL
+
+À Naven, le 25 mai 1737.
+
+
+Monsieur, je viens de munir mon cher Césarion de tout ce qu'il lui
+fallait pour faire le voyage de Cirey. Il vous rendra ce portrait que
+vous voulez avoir absolument. Il n'y a que la malheureuse matérialité de
+mon corps qui empêche mon esprit de l'accompagner.
+
+Césarion a le malheur d'être né Courlandais (le baron de Kaiserling, son
+père, est maréchal de la Cour du duc de Courlande); mais il est le
+Plutarque de cette Béotie moderne. Je vous le recommande au possible.
+Confiez-vous entièrement à lui. Il a le rare avantage d'être homme
+d'esprit et discret en même temps. Je dirai, en le voyant partir:
+
+ Cher vaisseau qui portes Virgile
+ Sur le rivage Athénien, etc.
+
+Si j'étais envieux, je le serais du voyage que Césarion va faire. La
+seule chose qui me console, est l'idée de le voir revenir comme ce chef
+des Argonautes, qui emporta les trésors de Colchos. Quelle joie pour
+moi, quand il me rendra la _Pucelle_, le _Règne de Louis XIV_, la
+_Philosophie de Newton_ et les autres merveilles inconnues que vous
+n'avez pas voulu, jusqu'ici, communiquer au public! Ne me privez pas de
+cette consolation. Vous qui désirez si ardemment le bonheur des humains,
+voudriez-vous ne pas contribuer au mien! Une lecture agréable entre,
+selon moi, pour beaucoup dans l'idée du vrai bonheur.
+
+Il est juste que vous assuriez de mes attentions Vénus-Newton. La
+science ne pouvait jamais se mieux loger que dans le corps d'une
+aimable personne. Quel philosophe pourrait résister à ses arguments? En
+se laissant guider par cette aimable philosophe, la raison nous
+guiderait-elle toujours? Pour moi, je craindrais fort les flèches dorées
+du petit dieu de Cythère.
+
+Césarion vous rendra compte de l'estime parfaite que j'ai pour vous: il
+vous dira jusqu'à quel point nous honorons la vertu, le mérite et les
+talents. Croyez, je vous en prie, tout ce qu'il vous dira de ma part;
+soyez sûr qu'on ne peut exagérer la considération avec laquelle je suis,
+monsieur, votre très affectionné ami, FÉDÉRIC
+
+
+
+
+DU PRINCE ROYAL
+
+À Ruppin, le 6 juillet 1737.
+
+
+...Les antiquaires à capuchon ne seront jamais ni mes historiographes,
+ni les directeurs de ma conscience. Que votre façon de penser est
+différente de celle de ces suppôts de l'erreur! vous aimez la vérité,
+ils aiment la superstition; vous pratiquez les vertus, ils se contentent
+de les enseigner; ils calomnient, et vous pardonnez. Si j'étais
+catholique, je ne choisirai ni saint François d'Assise, ni saint Benoît
+pour mes patrons. J'irais droit à Cirey, je trouverais des vertus et des
+talents supérieurs en tout genre à ceux de la haine et du froc.
+
+Ces rois sans amitié et sans retour, dont vous me parlez, me paraissent
+ressembler à la bûche que Jupiter donna pour roi aux grenouilles. Je ne
+connais l'ingratitude que par le mal qu'elle m'a fait. Je peux même
+dire, sans affecter des sentiments qui ne me sont pas naturels, que je
+renoncerais à toute grandeur si je la croyais incompatible avec
+l'amitié. Vous avez bien votre part à la mienne. Votre naïveté, cette
+sincérité et cette noble confiance que vous me témoignez dans toutes les
+occasions, méritent bien que je vous donne le titre d'ami.
+
+Je voudrais que vous fussiez le précepteur des princes, que vous leur
+apprissiez à être hommes, à avoir des cœurs tendres, que vous leur
+fissiez connaître le véritable prix des grandeurs, et le devoir qui les
+oblige à contribuer au bonheur des humains. Mon pauvre Césarion a été
+arrêté tout court par la goutte. Il s'en est défait le mieux qu'il a pu,
+et s'est mis en chemin pour Cirey. C'est à vous de juger s'il ne mérite
+pas toute l'amitié que j'ai pour lui. En prenant congé de mon petit ami,
+je lui ai dit: Songez que vous allez au paradis terrestre, à un endroit
+mille fois plus délicieux que l'île de Calypso; que la déesse de ces
+lieux ne le cède en rien à la beauté de l'enchanteresse de Télémaque,
+que vous trouverez en elle tous les agréments de l'esprit, si
+préférables à ceux du corps; que cette merveille occupe son loisir par
+la recherche de la vérité. C'est là que vous verrez l'esprit humain dans
+son dernier degré de perfection, la sagesse sans austérité, entourée des
+tendres Amours et des Ris. Vous y verrez d'un côté le sublime Voltaire
+et de l'autre l'aimable auteur du _Mondain_: celui qui sait s'élever au
+dessus de Newton, et qui, sans s'avilir, sait chanter Phyllis. De quelle
+façon, mon cher Césarion, pourra-t-on vous faire abandonner un séjour si
+plein de charmes? Que les liens d'une vieille amitié sont faibles contre
+tant d'appas!
+
+Je remets mes intérêts entre vos mains et c'est à vous, monsieur, de me
+rendre mon ami. Il est peut-être l'unique mortel digne de devenir
+citoyen de Cirey; mais souvenez-vous que c'est tout mon bien, et que ce
+serait une injustice criante de me le ravir.
+
+J'espère que mon petit ambassadeur reviendra chargé de la toison d'or,
+c'est le dire de votre _Pucelle_ et de tant d'autres pièces à moitié
+promises, mais encore plus impatiemment attendues. Vous savez que j'ai
+un goût déterminé pour vos ouvrages et il y aurait plus que de la
+cruauté à me les refuser.
+
+Il me semble que la dépravation du goût n'est pas si générale en France
+que vous le croyez. Les Français connaissent encore un Apollon à Cirey,
+des Fontenelle, des Crébillon, des Rollin, pour la clarté et la beauté
+du style historique; des d'Olivet pour les traductions, des Bernard et
+des Gresset, dont les muses naturelles et polies peuvent très bien
+remplacer les Chaulieu et les La Fare.
+
+Si Gresset pèche quelquefois contre l'exactitude, il est excusable par
+le feu qui l'emporte; plein de ses pensées, il néglige les mots. Que la
+nature fait peu d'ouvrages accomplis! et qu'on voit peu de Voltaire.
+J'ai pensé oublier M. de Réaumur qui, en qualité de physicien, est en
+grande réputation chez vous. Voilà ce qui me paraît la quintescence de
+vos grands hommes. Les autres auteurs ne me semblent pas fort dignes
+d'attention. Les belles-lettres ne sont plus récompensées, comme elles
+l'étaient du temps de Louis le Grand. Ce prince, quoique peu instruit,
+se faisait une affaire sérieuse de protéger ceux dont il attendait son
+immortalité. Il aimait la gloire, et c'est à cette noble passion que la
+France est redevable de son académie et de ses arts qui y fleurissent
+encore.....
+
+Frédéric Ier, roi de Prusse, prince d'un génie fort borné, bon, mais
+facile, a fait assez fleurir les arts sous son règne. Ce prince aimait
+la grandeur et la magnificence; il était libéral jusqu'à la profusion.
+Au mépris de toutes les louanges qu'on prodiguait à Louis XIV, il crut
+qu'en choisissant ce prince pour son modèle, il ne pourrait manquer
+d'être loué à son tour. Dans peu on vit la cour de Berlin devenir le
+singe de celle de Versailles: on imitait tout: cérémonial, harangues,
+pas mesurés, pas comptés, grands mousquetaires, etc. Souffrez que je
+vous épargne l'ennui d'un pareil détail.
+
+La reine Charlotte, épouse de Frédéric, était une princesse qui, avec
+tous les dons de la nature, avait reçu une excellente éducation. Elle
+était fille du duc de Lunebourg, depuis électeur de Hanovre. Cette
+princesse avait connu particulièrement Leibnitz, à la cour de son père.
+Ce savant lui avait enseigné les principes de la philosophie, et surtout
+de la métaphysique. La reine considérait beaucoup Leibnitz; elle était
+en commerce de lettres avec lui, ce qui lui fit faire de fréquents
+voyages à Berlin. Ce philosophe aimait naturellement toutes les
+sciences: aussi les possédait-il toutes. M. de Fontenelle, en parlant de
+lui, dit très spirituellement qu'en le décomposant, on trouverait assez
+de matière pour former beaucoup d'autres savants. L'attachement de
+Leibnitz pour les sciences ne lui faisait jamais perdre de vue le soin
+de les établir. Il conçut le dessein de former à Berlin une académie
+sur le modèle de celle de Paris, en y apportant cependant quelques
+légers changements; il fit ouverture de son dessein à la reine, qui en
+fut charmée, et lui promit de l'assister de tout son crédit.
+
+On parla un peu de Louis XIV; les astronomes assurèrent qu'ils
+découvriraient une infinité d'étoiles dont le roi serait indubitablement
+le parrain; les botanistes et les médecins lui consacreraient leurs
+talents, etc. Qui aurait pu résister à tant de genres de persuasion?
+Aussi en vit-on les effets. En moins de rien, l'Observatoire élevé, le
+théâtre de l'anatomie ouvert; l'académie toute formée eut Leibnitz pour
+son directeur. Tant que la reine vécut, l'académie se soutint assez
+bien; mais, à sa mort, il n'en fut pas de même. Le roi son époux la
+suivit de près. D'autre temps, d'autres soins. À présent les arts
+dépérissent; et je vois, les larmes aux yeux, tout savoir fuir de chez
+nous; et l'ignorant d'un air arrogant, et la barbarie des mœurs s'en
+approprier la place:
+
+ Du laurier d'Apollon, dans nos stériles champs La feuille négligée
+ est désormais flétrie: Dieux! pourquoi mon pays n'est-il plus la
+ patrie Et de la gloire et des talents?
+
+
+
+
+DU PRINCE ROYAL
+
+31 mars 1738.
+
+
+Monsieur, je suis obligé de vous avertir que j'ai reçu deux jours de
+poste successivement les lettres de M. Thiriot ouvertes. Je ne jurerais
+pas même que la dernière que vous m'avez écrite n'ait essuyé le même
+sort. J'ignore si c'est en France, ou dans les États du roi mon père,
+qu'elles ont été victimes d'une curiosité assez mal placée. On peut
+savoir tout ce que contient notre correspondance: vos lettres ne
+respirent que la vertu et l'humanité, et les miennes ne contiennent pour
+l'ordinaire que des éclaircissements que je vous demande sur des sujets
+auxquels la plupart du monde ne s'intéresse guère. Cependant, malgré
+l'innocence des choses que contient notre correspondance, vous savez
+assez ce que c'est que les hommes, et qu'ils ne sont que trop portés à
+mal interpréter ce qui doit être exempt de tout blâme. Je vous prierai
+donc de ne point adresser par M. Thiriot les lettres qui rouleront sur
+la philosophie ou sur des vers. Adressez-les plutôt à M. Tronchin
+Dubreuil; elles me parviendront plus tard, mais j'en serai récompensé
+par leur sûreté. Quand vous m'écrirez des lettres où il n'y aura que des
+bagatelles, adressez-les à votre ordinaire par M. Thiriot, afin que les
+curieux aient de quoi se satisfaire.
+
+Césarion me charme par tout ce qu'il me dit de Cirey. Votre _histoire du
+Siècle de Louis XIV_ m'enchante. Je voudrais seulement que vous
+n'eussiez point rangé Machiavel, qui était un malhonnête homme, au rang
+des autres grands hommes de son temps. Quiconque enseigne à manquer de
+parole, à opprimer, à commettre des injustices, fût-il d'ailleurs
+l'homme le plus distingué par ses talents, ne doit jamais occuper une
+place due uniquement aux vertus et aux talents louables. Cartouche ne
+mérite point de tenir un rang parmi les Boileau, les Colbert et les
+Luxembourg. Je suis sûr que vous êtes de mon sentiment. Vous êtes trop
+honnête homme pour vouloir mettre en honneur la réputation flétrie d'un
+coquin méprisable; aussi suis-je sûr que vous n'avez envisagé Machiavel
+que du côté du génie. Pardonnez-moi ma sincérité; je ne la prodiguerais
+pas si je ne vous en croyais très digne.
+
+Si les histoires de l'univers avaient été écrites comme celle que vous
+m'avez confiée, nous serions plus instruits des mœurs de tous les
+siècles, et moins trompés par les historiens. Plus je vous connais plus
+je trouve que vous êtes un homme unique. Jamais je n'ai lu de plus beau
+style que celui de l'_Histoire de Louis XIV_. Je relis chaque paragraphe
+deux ou trois fois tant j'en suis enchanté. Toutes les lignes portent
+coup; tout est nourri de réflexions excellentes; aucune fausse pensée,
+rien de puéril, et avec cela une impartialité parfaite. Dès que j'aurai
+lu tout l'ouvrage, je vous enverrai quelques petites remarques entre
+autres sur les noms allemands qui sont un peu maltraités: ce qui peut
+répandre de l'obscurité sur cet ouvrage, puisqu'il y a des noms qui sont
+si défigurés qu'il faut les deviner.
+
+Je souhaiterais que votre plume eût composé tous les ouvrages qui sont
+fait et qui peuvent être de quelque instruction; ce serait le moyen de
+profiter et de tirer utilité de la lecture. Je m'impatiente quelquefois
+des inutilités, des pauvres réflexions, ou de la sécheresse qui règne
+dans certains livres; c'est au lecteur à digérer de pareilles lectures.
+Vous épargnez cette peine à vos lecteurs. Qu'un homme ait du jugement ou
+non, il profite également de vos ouvrages. Il ne lui faut que de la
+mémoire.
+
+Il me faut de l'application et une contention d'esprit pour étudier vos
+_Eléments de Newton_; ce qui se fera après Pâques, faisant une petite
+absence pour prendre
+
+ Ce que vous savez,
+ Avec beaucoup de bienséance.
+
+Je vous exposerai mes doutes avec la dernière franchise, honteux de vous
+mettre toujours dans le cas des Israélites, qui ne pouvaient relever les
+murs de Jérusalem qu'en se défendant d'une main, tandis qu'ils
+travaillaient de l'autre.
+
+Avouez que mon système est insupportable; il me l'est quelquefois à
+moi-même. Je cherche un objet pour fixer mon esprit, et je n'en trouve
+encore aucun. Si vous en savez, je vous prie de m'en indiquer qui soit
+exempt de toute contradiction. S'il y a quelque chose dont je puisse me
+persuader, c'est qu'il y a un Dieu adorable dans le ciel, et un Voltaire
+presque aussi estimable, à Cirey.
+
+J'envoie une petite bagatelle à madame la marquise, que vous lui ferez
+accepter. J'espère qu'elle voudra la placer dans ses entresols et
+qu'elle voudra s'en servir pour ses compositions.
+
+Je n'ai pas pu laisser votre portrait entre les mains de Césarion. J'ai
+envié à mon ami d'avoir conversé avec vous, et de posséder encore votre
+portrait. C'en est trop, me suis-je dit; il faut que nous partagions les
+faveurs du destin. Nous pensons tous de même sur votre sujet, et c'est à
+qui vous aimera et vous estimera le plus.
+
+J'ai presque oublié de vous parler de vos pièces fugitives: _La
+Modération dans le bonheur, Le Cadenas, Le Temple de l'Amitié_, etc.,
+tout cela m'a charmé. Vous accumulez la reconnaissance que je vous dois.
+Que la marquise n'oublie pas d'ouvrir l'encrier. Soyez persuadé que je
+ne regrette rien plus au monde que de ne pouvoir vous convaincre des
+sentiments avec lesquels je suis, monsieur, votre très fidèlement
+affectionné ami. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DU PRINCE ROYAL
+
+À Loo en Hollande, le 6 auguste 1738.
+
+
+Mon cher ami, je vous reconnais, je reconnais mon sang dans la belle
+épître _Sur l'Homme_, que je viens de recevoir, et dont je vous remercie
+mille fois. C'est ainsi que doit penser un grand homme; et ces pensées
+sont aussi dignes de vous que la conquête de l'univers l'était
+d'Alexandre. Vous recherchez modestement la vérité, et vous la publiez
+avec hardiesse lorsqu'elle vous est connue. Non, il ne peut y avoir
+qu'un Dieu et qu'un Voltaire dans la nature. Il est impossible que cette
+nature, si féconde d'ailleurs, recopie son ouvrage pour reproduire votre
+semblable.
+
+Il n'y a que de grandes vérités dans votre épître _Sur l'Homme_. Vous
+n'êtes jamais plus grand ni plus sublime que lorsque vous restez bien ce
+que vous êtes. Convenez, mon cher ami, que l'on ne saurait bien être que
+ce que l'on est: et vous avez tant de raisons d'être satisfait de votre
+façon de penser, que vous ne devriez jamais vous rabaisser en empruntant
+celle des autres.
+
+Que les moines, obscurément encloîtrés, ensevelissent dans leur
+crasseuse bassesse leur misérable théologie; que nos descendants
+ignorent à jamais les puériles sottises de la foi, du culte et des
+cérémonies des prêtres et des religieux. Les brillantes fleurs de la
+poésie sont prostituées lorsqu'on les fait servir de parure et
+d'ornement à l'erreur: et le pinceau qui vient de peindre les hommes,
+doit effacer la Loyolade.
+
+Je vous suis très obligé et redevable à l'infini de la peine que vous
+vous donnez de corriger mes fautes. J'ai une attention extrême sur
+toutes celles que vous me faites apercevoir, et j'espère de me rendre de
+plus en plus digne de mon ami et de mon maître dans l'art de penser et
+d'écrire.
+
+Point de comparaison, je vous prie, de vos ouvrages aux miens. Vous
+marchez d'un pas ferme par des routes difficiles, et moi je rampe par
+des sentiers battus. Dès que je serai de retour chez moi, ce qui pourra
+être à la fin de ce mois, Césarion et Jordan voleront sur votre épître
+_Sur l'Homme_, et je vous garantis d'avance de leurs suffrages. Quant à
+_sapientissimus Wolfius_, je ne le connais en aucune manière, ne lui
+ayant jamais parlé ni écrit; et je crois, comme vous, que la langue
+française n'est pas son fort.
+
+Votre imagination, mon cher ami, nous rend conquérants à bon marché:
+aussi, soyez persuadé que nous en aurons toute l'obligation à votre
+générosité. Je sais bien que si de ma vie j'allais à Cirey, ce ne serait
+pas pour l'assiéger. Votre éloquence, plus forte que les instruments
+destructeurs de Jéricho, ferait tomber les armes de mes mains. Je n'ai
+d'autres droits sur Cirey que ceux que doit payer la reconnaissance à
+une amitié désintéressée. Nouveau Jason, j'enlèverais la toison d'or;
+mais j'enlèverais en même temps le dragon qui garde ce trésor: gare
+madame la marquise.
+
+Au moins, madame, vous ne tomberiez pas entre les mains des corsaires.
+En généreux vainqueur, je partagerais avec vous, ne vous en déplaise, ce
+M. de Voltaire que vous voulez posséder toute seule.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+Auguste 1738.
+
+
+Je vois toujours, monseigneur, avec une satisfaction qui approche de
+l'orgueil, que les petites contradictions que j'essuie dans ma patrie
+indignent le grand cœur de Votre Altesse Royale. Elle ne doute pas que
+son suffrage ne me récompense bien amplement de toutes ces peines: elles
+sont communes à tous ceux qui ont cultivé les sciences; et parmi les
+gens de lettres, ceux qui ont le plus aimé la vérité ont toujours été
+les plus persécutés.
+
+La calomnie a voulu faire périr Descartes et Bayle; Racine et Boileau
+seraient morts de chagrin s'ils n'avaient eu un protecteur dans Louis
+XIV. Il nous reste encore des vers qu'on a faits contre Virgile. Je suis
+bien loin de pouvoir être comparé à ces grands hommes; mais je suis bien
+plus heureux qu'eux; je jouis de la paix; j'ai une fortune convenable à
+un particulier, et plus grande qu'il ne la faut à un philosophe; je vis
+dans une retraite délicieuse, auprès de la femme la plus respectable,
+dont la société me fournit toujours de nouvelles leçons. Enfin,
+monseigneur, vous daignez m'aimer; le plus vertueux, le plus aimable
+prince de l'Europe daigne m'ouvrir son cœur, me confier ses ouvrages et
+ses pensées et corriger les miennes. Que me faut-il de plus? La santé
+seule me manque; mais il n'y a point de malade plus heureux que moi.
+
+Votre Altesse Royale veut-elle permettre que je lui envoie la moitié du
+cinquième acte de _Mérope_, que j'ai corrigé? et si la pièce, après une
+nouvelle lecture, lui paraît digne de l'impression, peut-être la
+hasarderai-je.
+
+Madame la marquise du Châtelet vient de recevoir le plan de Remusberg,
+dessiné par cet homme aimable dont on se souviendra toujours à Cirey. Il
+est bien triste de ne voir tout cela qu'en peinture, etc. _(Le reste
+manque.)_
+
+
+
+
+DU PRINCE ROYAL
+
+Remusberg, 30 septembre 1738.
+
+
+Thiriot doit être à présent à Cirey; il n'y aura donc que moi qui n'y
+serai jamais! Ma curiosité est bien grande pour savoir ce que vous aurez
+répondu à madame de Brand; tout ce que j'en sais, c'est qu'il y a des
+vers contenus dans votre réponse; je vous prie de me les communiquer.
+
+La marquise aura autant de plumes[B] qu'elle en cassera, je me fais fort
+de les lui fournir. J'ai déjà fait écrire en Prusse pour en avoir, et
+pour ajouter ce qui pourrait être omis à l'encrier. Assurez cette unique
+marquise de mes attentions et de mon estime.
+
+Je suis à jamais, et plus que vous ne pouvez le croire, votre très
+fidèle ami, FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DU PRINCE ROYAL
+
+Remusberg, le 9 novembre 1738.
+
+
+Mon cher ami, je viens de recevoir une lettre et des vers que personne
+n'est capable de faire que vous. Mais si j'ai l'avantage de recevoir des
+lettres et des vers d'une beauté préférable à tout ce qui a jamais paru,
+j'ai aussi l'embarras de ne savoir souvent comment y répondre. Vous
+m'envoyez de l'or de votre Potose, et je ne vous renvoie que du plomb.
+Après avoir lu les vers assez vifs et aimables que vous m'adressez, j'ai
+balancé plus d'une fois avant que de vous envoyer l'épître _Sur
+l'Humanité_, que vous recevrez avec cette lettre; mais je me suis dit
+ensuite, il faut rendre nos hommages à Cirey, et il faut y chercher des
+instructions et de sages corrections. Ces motifs, à ce que j'espère,
+vous feront recevoir avec quelque support les mauvais vers que je vous
+envoie.
+
+Thiriot vient de m'envoyer l'ouvrage de la marquise _Sur le Feu_; je
+puis dire que j'ai été étonné en lisant; on ne dirait point qu'une
+pareille pièce pût être produite par une femme. De plus, le style est
+mâle, et tout à fait convenable au sujet. Vous êtes tous deux de ces
+gens admirables et uniques dans votre espèce, et qui augmentez chaque
+jour l'admiration de ceux qui vous connaissent. Je pense sur ce sujet
+des choses que votre seule modestie m'oblige de vous céler. Les païens
+ont fait des dieux qui assurément resteraient bien au dessous de vous
+deux. Vous auriez tenu la première place dans l'Olympe, si vous aviez
+vécu alors.
+
+Rien ne marque plus la différence de nos mœurs de celles de ces temps
+reculés, que lorsqu'on compare la manière dont l'antiquité traitait les
+grands hommes, et celle dont les traite notre siècle.
+
+La magnanimité, la grandeur d'âme, la fermeté, passent pour des vertus
+chimériques. On dit: Oh! vous vous piquez de faire le Romain; cela est
+hors de saison; on est revenu de ces affectations dans le siècle d'à
+présent. Tant pis. Les Romains, qui se piquaient de vertus, étaient des
+grands hommes; pourquoi ne point les imiter dans ce qu'ils ont eu de
+louable?
+
+La Grèce était si charmée d'avoir produit Homère, que plus de dix villes
+se disputaient l'honneur d'être sa patrie; et l'Homère de la France,
+l'homme le plus respectable de toute la nation, est exposé aux traits de
+l'envie. Virgile, malgré les vers de quelques rimailleurs obscurs,
+jouissait paisiblement de la protection de Mécène et d'Auguste, comme
+Boileau, Racine et Corneille, de celle de Louis le Grand. Vous n'avez
+point ces avantages; et je crois, à dire vrai, que votre réputation n'y
+perdra rien. Le suffrage d'un sage, d'une Émilie, doit être préférable à
+celui du trône, pour tout homme né avec un bon jugement.
+
+Votre esprit n'est point esclave, et votre muse n'est point enchaînée à
+la gloire des grands. Vous en valez mieux, et c'est un témoignage
+irrévocable de votre sincérité; car on sait trop que cette vertu fut de
+tout temps incompatible avec la basse flatterie qui règne dans les
+cours.
+
+L'_Histoire de Louis XIV_, que je viens de relire, se ressent bien de
+votre séjour à Cirey; c'est un ouvrage excellent, et dont l'univers n'a
+point encore d'exemple. Je vous demande instamment de m'en procurer la
+continuation; mais je vous conseille, en ami, de ne point le livrer à
+l'impression. La postérité de tous ceux dont vous dites la vérité se
+liguerait contre vous. Les uns trouveraient que vous en avez trop dit,
+les autres, que vous n'avez pas assez exagéré les vertus de leurs
+ancêtres; et les prêtres, cette race implacable, ne vous pardonneraient
+point les petits traits que vous leur lancez. J'ose même dire que cette
+histoire, écrite avec vérité et dans un esprit philosophique, ne doit
+point sortir de la sphère des philosophes. Non, elle n'est point faite
+pour des gens qui ne savent point penser.
+
+Vos deux lettres ont produit un effet bien différent sur ceux à qui je
+les ai rendues. Césarion, qui avait la goutte, l'en a perdue de joie, et
+Jordan, qui se portait bien, pensa en prendre l'apoplexie: tant une même
+cause peut produire des effets différents! C'est à eux à vous marquer
+tout ce que vous leur inspirez; ils s'en acquitteront aussi bien et
+mieux que je ne pourrais le faire.
+
+Il ne nous manque à Remusberg qu'un Voltaire, pour être parfaitement
+heureux; indépendamment de votre absence, votre personne est, pour ainsi
+dire, innée dans nos âmes. Vous êtes toujours avec nous. Votre portrait
+préside dans ma bibliothèque; il pend au dessus de l'armoire qui
+conserve notre Toison d'or; il est immédiatement placé au-dessus de vos
+ouvrages, et vis-à-vis de l'endroit où je me tiens, de façon que je l'ai
+toujours présent à mes yeux. J'ai pensé dire que ce portrait était comme
+la statue de Memnon, qui donnait un son harmonieux lorsqu'elle était
+frappée des rayons du soleil; que votre portrait animait de même
+l'esprit de ceux qui le regardent; pour moi, il me semble toujours
+qu'il paraît me dire:[C]
+
+ Ô vous donc qui brûlant d'une ardeur périlleuse, etc.
+
+Souvenez-vous toujours, je vous prie, de la petite colonie de Remusberg,
+et souvenez-vous-en pour lui adresser vos lettres pastorales. Ce sont
+des consolations qui deviennent nécessaires dans votre absence: vous les
+devez à vos amis. J'espère bien que vous me compterez à leur tête. On ne
+saurait du moins être plus ardemment que je suis et que je serai
+toujours, votre très affectionné et fidèle ami, FRÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+Octobre 1738
+
+
+Monseigneur, que votre Altesse Royale pardonne à ce pauvre malade
+enrichi de vos bienfaits, s'il tarde trop à vous payer ses tributs de
+reconnaissance.
+
+Ce que vous avez composé sur l'humanité vous assure, sans doute, le
+suffrage et l'estime de Madame du Châtelet, et vous me forceriez à
+l'admiration, si vous ne m'y aviez pas déjà tout disposé. Non seulement
+Cirey remercie votre Altesse Royale, mais il n'y a personne sur la terre
+qui ne doive vous être obligé. Ne connût-on de cet ouvrage que le titre,
+c'en est assez pour vous rendre maître des cœurs. Un prince qui pense
+aux hommes, qui fait son bonheur de leur félicité! on demandera dans
+quel roman cela se trouve, et si ce prince s'appelle Alcimédon ou
+Almanzor, s'il est fils d'une fée et de quelque génie. Non, messieurs,
+c'est un être réel; c'est lui que le ciel donne à la terre sous le nom
+de Frédéric; il habite d'ordinaire la solitude de Remusberg; mais son
+nom, ses vertus, son esprit, ses talens sont déjà connus dans tout le
+monde; si vous saviez tout ce qu'il a écrit sur l'humanité, le genre
+humain députerait vers lui pour le remercier; mais ces détails heureux
+sont réservés à Cirey, et ces faveurs sont tenues secrètes. Les gens qui
+se mêlaient autrefois de consulter les demi-dieux, se vantaient d'en
+recevoir des oracles: nous en recevons, mais nous ne nous en vantons
+pas.
+
+Il y a, monseigneur, une secrète sympathie qui assujettit mon âme à
+Votre Altesse Royale; c'est quelque chose de plus fort que l'harmonie
+préétablie. Je roulais dans ma tête une épître sur l'humanité, quand je
+reçus celle de Votre Altesse Royale. Voilà ma tâche faite. Il y a eu, à
+ce que conte l'antiquité, des gens qui avaient un génie qui les aidait
+dans leurs grandes entreprises. Mon génie est à Remusberg. Eh! à qui
+appartenait-il de parler de l'humanité, qu'à vous, grand prince, à votre
+âme généreuse et tendre: à vous, monseigneur, qui avez daigné consulter
+des médecins pour la maladie d'un de vos serviteurs qui demeure à près
+de trois cents lieues de vous? Ah! monseigneur, malgré ces trois cents
+lieues, je sens mon cœur lié à Votre Altesse Royale de bien près.
+
+Je me flatte, même avec assez d'apparence, que cet intervalle
+disparaîtra bientôt. Monseigneur l'électeur Palatin mourra s'il veut,
+mais les confins de Clèves et de Juliers verront au printemps prochain
+madame la marquise du Châtelet. Nous arrangerons tout pour nous trouver
+près de vos États. Je sais bien qu'en fait d'affaires, il ne faut
+jamais répondre de rien; mais l'espérance de faire notre cour à Votre
+Altesse royale, de voir de près ce que nous admirons, ce que nous aimons
+de loin, aplanira bien des difficultés. N'est-il pas vrai, monseigneur,
+que Votre Altesse Royale donnera des saufs-conduits à madame du
+Châtelet? mais qui voudrait l'arrêter, quand on saura qu'elle sera là
+pour voir Votre Altesse Royale; et qui m'osera faire du mal à moi, quand
+j'aurai l'_Epître de l'Humanité_ à la main?
+
+Que je suis enchanté que Votre Altesse Royale ait été contente de cet
+_Essai sur le feu_ que madame du Châtelet s'amusa de composer, et qui,
+en vérité, est plutôt un chef-d'œuvre qu'un essai! Sans les maudits
+tourbillons de Descartes, qui tournent encore dans les vieilles têtes de
+l'académie, il est bien sûr que madame du Châtelet aurait eu le prix, et
+cette justice eût fait l'honneur de son sexe et de ses juges: mais les
+préjugés dominent partout. En vain Newton a montré aux yeux les secrets
+de la lumière; il y a de vieux romanciers physiciens qui sont pour les
+chimères de Malebranche. L'académie rougira un jour de s'être rendue si
+tard à la vérité; et il demeurera constant qu'une jeune dame osait
+embrasser la bonne philosophie, quand la plupart de ses juges
+l'étudiaient faiblement pour la combattre opiniâtrement.
+
+M. de Maupertuis, homme qui ose aimer et dire la vérité, quoique
+persécuté, a mandé hardiment, mais secrètement, que les discours
+français couronnés étaient pitoyables. Son suffrage, joint à celui de
+Remusberg, sont le plus beau prix qu'on puisse jamais recevoir.
+
+Madame du Châtelet sera très flattée que Votre Altesse Royale fasse
+lire à M. Jordan ce qui a plu à Votre Altesse Royale. Elle estime avec
+raison un homme que vous estimez. Je suis, etc.
+
+
+
+
+DU PRINCE ROYAL
+
+À Remusberg, le 15 avril 1739.
+
+
+J'ai été sensiblement attendri du récit touchant que vous me faites de
+votre déplorable situation. Un ami à la distance de quelques centaines
+de lieues paraît un homme assez inutile dans le monde, mais je prétends
+faire un petit essai en votre faveur, dont j'espère que vous retirerez
+quelque utilité. Ah! mon cher Voltaire, que ne puis-je vous offrir un
+asile, où assurément vous n'auriez rien à souffrir de semblable aux
+chagrins que vous donne votre ingrate patrie! Vous ne trouveriez chez
+moi ni envieux, ni calomniateurs, ni ingrats; on saurait rendre justice
+à vos mérites, et distinguer parmi les hommes ce que la nature a si fort
+distingué parmi ses ouvrages.
+
+Je voudrais pouvoir soulager l'amertume de votre condition; et je vous
+assure que je pense aux moyens de vous servir efficacement.
+Consolez-vous toujours de votre mieux, mon cher ami, et pensez que, pour
+établir une égalité de conditions parmi tous les hommes, il vous fallait
+des revers capables de balancer les avantages de votre génie, de vos
+talents, et de l'amitié de la marquise.
+
+C'est dans des occasions semblables qu'il nous faut tirer de la
+philosophie des secours capables de modérer les premiers transports de
+la douleur, et de calmer les mouvements impétueux que le chagrin excite
+dans nos âmes. Je sais que ces conseils ne coûtent rien à donner, et que
+la pratique en est presque impossible; je sais que la force de votre
+génie est suffisante pour s'opposer à vos calamités. Mais on ne laisse
+point que de tirer des consolations du courage que nous inspirent nos
+amis.
+
+Vos adversaires sont d'ailleurs des gens si méprisables, qu'assurément
+vous ne devez pas craindre qu'ils puissent ternir votre réputation. Les
+dents de l'envie s'émousseront toutes les fois qu'elles voudront vous
+mordre. Il n'y a qu'à lire sans partialité les écrits et les calomnies
+qu'on sème sur votre sujet pour en connaître la malice et l'infamie.
+Soyez en repos, mon cher Voltaire, et attendez que vous puissiez goûter
+les fruits de mes soins.
+
+J'espère que l'air de Flandre vous fera oublier vos peines, comme les
+eaux du Léthé en effaçaient le souvenir chez les ombres.
+
+J'attends de vos nouvelles pour savoir quand il serait agréable à la
+marquise que je lui envoyasse une lettre pour le duc d'Aremberg. Mon vin
+de Hongrie et l'ambre languissent de partir: j'enverrai le tout à
+Bruxelles, lorsque je vous y saurai arrivé.
+
+Ayez la bonté de m'adresser les lettres que vous m'écrirez de Cirey par
+le marchand Michelet; c'est la voie la plus courte. Mais si vous
+m'écrivez de Bruxelles, que ce soit sous l'adresse du général Bork à
+Vesel. Vous vous étonnerez de ce que j'ai été si longtemps sans vous
+répondre; mais vous débrouillerez facilement ce mystère, quand vous
+saurez qu'une absence de quinze jours m'a empêché de recevoir votre
+lettre qui m'attendait ici.
+
+Je vous prie de ne jamais douter des sentiments d'amitié et d'estime
+avec lesquels je suis votre très fidèle ami, FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DU PRINCE ROYAL
+
+À Remusberg, le 26 juin 1739.
+
+
+Mon cher ami, je souhaiterais beaucoup que votre étoile errante se
+fixât, car mon imagination déroutée ne sait plus de quel côté du Brabant
+elle doit vous chercher. Si cette étoile errante pouvait une fois
+diriger vos pas du côté de notre solitude, j'emploierais assurément tous
+les secrets de l'astronomie pour arrêter son cours: je me jetterais même
+dans l'astrologie; j'apprendrais le grimoire, et je ferais des
+invocations à tous les dieux et à tous les diables, pour qu'ils ne vous
+permissent jamais de quitter ces contrées. Mais, mon cher Voltaire,
+Ulysse, malgré les enchantements de Circé, ne pensait qu'à sortir de
+cette île, où toutes les caresses de la déesse magicienne n'avaient pas
+tant de pouvoir sur son cœur que le souvenir de sa chère Pénélope. Il me
+paraît que vous seriez dans le cas d'Ulysse, et que le puissant souvenir
+de la belle Émilie et l'attraction de son cœur auraient sur vous un
+empire plus fort que mes dieux et mes démons. Il est juste que les
+nouvelles amitiés le cèdent aux anciennes; je le cède donc à la
+marquise, toutefois à condition qu'elle maintiendra mes droits de second
+contre tous ceux qui voudraient me les disputer.
+
+J'ai cru que je pourrais aller assez vite dans ce que je m'étais proposé
+d'écrire contre Machiavel, mais j'ai trouvé que les jeunes gens ont la
+tête un peu trop chaude. Pour savoir tout ce qu'on a écrit sur
+Machiavel, il m'a fallu lire une infinité de livres, et avant que
+d'avoir tout digéré, il me faudra encore quelque temps. Le voyage que
+nous allons faire en Prusse ne laissera pas que de causer encore quelque
+interruption à mes études, et retardera _la Henriade_, _Machiavel_ et
+_Euryale_.
+
+Je n'ai point encore de réponse d'Angleterre; mais vous pouvez compter
+que c'est une chose résolue, et que _la Henriade_ sera gravée. J'espère
+pouvoir vous donner des nouvelles de cet ouvrage et de l'avant-propos à
+mon retour de Prusse, qui pourra être vers le 15 d'auguste.
+
+Un prince oisif est, selon moi, un animal peu utile à l'univers. Je veux
+du moins servir mon siècle en ce qui dépend de moi; je veux contribuer à
+l'immortalité d'un ouvrage qui est utile à l'univers; je veux multiplier
+un poème où l'auteur enseigne le devoir des grands et le devoir des
+peuples, une manière de régner peu connue des princes, et une façon de
+penser qui aurait ennobli les dieux d'Homère autant que leurs cruautés
+et leurs caprices les ont rendus méprisables.
+
+Vous faites un portrait vrai, mais terrible, des guerres de religion, de
+la méchanceté des prêtres, et des suites funestes du faux zèle. Ce sont
+des leçons qu'on ne saurait assez répéter aux hommes que leurs folies
+passées devraient du moins rendre plus sages dans leur façon de se
+conduire à l'avenir.
+
+Ce que je médite contre le Machiavélisme est proprement une suite de _la
+Henriade_. C'est sur les grands sentiments de Henri IV que je forge la
+foudre qui écrasera César Borgia.
+
+Pour _Nisus_ et _Euryale_, ils attendront que le temps et vos
+corrections aient fortifié ma verve.
+
+J'envoie par le lieutenant Shilling le vin de Hongrie, sous l'adresse du
+duc d'Aremberg. Il est sûr que ce duc est le patriarche des bons
+vivants; il peut être regardé comme père de la joie et des plaisirs.
+Silène l'a doué d'une physionomie qui ne dément point son caractère, et
+qui fait connaître en lui une volupté aimable et décrassée de tout ce
+que la débauche a d'obscénités.
+
+J'espère que vous respirerez en Brabant un air plus libre qu'en France,
+et que la sécurité de ce séjour ne contribuera pas moins que les remèdes
+à la santé de votre corps. Je vous assure qu'il m'intéresse beaucoup, et
+qu'il ne se passe aucun jour que je ne fasse des vœux en votre faveur à
+la déesse de la santé.
+
+J'espère que tous mes paquets vous seront parvenus. Mandez-m'en, s'il
+vous plaît, quelques petits mots. On dit que les Plaisirs se sont donné
+rendez-vous sur votre route:
+
+ Que la Danse et la Comédie,
+ Avec leur sœur la Mélodie.
+ Toutes trois firent le dessein
+ De vous escorter en chemin.
+ Suivies de leur bande joyeuse;
+ Et qu'en tous lieux leur troupe heureuse,
+ Devant vos pas semant des fleurs,
+ Vous a rendu tous les honneurs
+ Qu'au sommet de la double croupe,
+ Gouvernant sa divine troupe,
+ Apollon reçoit des neuf Sœurs.
+
+On dit aussi
+
+ Que la Politesse et les Grâces
+ Avec vous quittèrent Paris;
+ Que l'Ennui froid a pris les places
+ De ces déesses et des Ris;
+ Qu'en cette région trompeuse,
+ La Politique frauduleuse
+ Tient le poste de l'Equité;
+ Que la timide Honnêteté,
+ Redoutant le pouvoir inique
+ D'un prélat fourbe et despotique,
+ Ennemi de la liberté,
+ S'enfuit avec la Vérité.
+
+Voilà une gazette poétique de la façon qu'on les fait à Remusberg. Si
+vous êtes friand de nouvelles, je vous en promets en prose ou en vers,
+comme vous les voudrez, à mon retour.
+
+Mille assurances d'estime à la divine Émilie, ma rivale dans votre cœur.
+J'espère que vous tiendrez les engagements de docilité que vous avez
+pris avec Superville. Césarion vous dit tout ce qu'un cœur comme le sien
+pense, lorsqu'il a été assez heureux pour connaître le vôtre; et moi, je
+suis plus que jamais votre très fidèle ami, FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Bruxelles, 1er septembre 1739.
+
+
+ Ce nectar jaune de Hongrie
+ Enfin dans Bruxelle est venu;
+ Le duc d'Aremberg l'a reçu
+ Dans la nombreuse compagnie
+ Des vins dont sa cave est fournie;
+ Et quand Voltaire en aura bu
+ Quelques coups avec Émilie,
+ Son misérable individu,
+ Dans son estomac morfondu
+ Sentira renaître la vie:
+ La faculté, la pharmacie,
+ N'auront jamais tant de vertu.
+ Adieu, monsieur de Superville:
+ Mon ordonnance est du bon vin,
+ Frédéric est mon médecin,
+ Et vous m'êtes fort inutile.
+ Adieu; je ne suis plus tenté
+ De vos drogues d'apothicaire,
+ Et tout ce qui me reste à faire,
+ C'est de boire à votre santé.
+
+Monseigneur, c'est M. Shilling qui m'apprit, il y a quelques jours, la
+nouvelle du débarquement de ce bon vin, dans la cave du patron de cette
+liqueur; et M. le duc d'Aremberg nous donnera ce divin tonneau à son
+retour d'Enghien; mais la lettre de Votre Altesse Royale, datée du 26
+juin, et rendue par ledit M. Shilling, vaut tout le canton de Tokai:
+
+ Ô prince aimable et plein de grâce.
+ Parlez: par quel art immortel,
+ Avec un goût si naturel.
+ Touchez-vous la lyre d'Horace.
+ De ces mains dont la sage audace
+ Va confondre Machiavel?
+ Le ciel vous fit expressément
+ Pour nous instruire et pour nous plaire.
+ Ô monarques que l'on révère,
+ Grands rois, tâchez d'en faire autant;
+ Mais, hélas! vous n'y pensez guère.
+
+Et avec toutes ces grâces légères dont Votre charmante lettre est
+pleine, voilà M. Shilling qui jure encore que le régiment de Votre
+Altesse Royale est le plus beau régiment de Prusse, et par conséquent le
+plus beau régiment du monde; car _omne tulit punctum_ est votre devise.
+
+Votre Altesse royale va visiter ses peuples septentrionaux, mais elle
+échauffera tous ces climats-là; et je suis sûr que quand j'y viendrai
+(car j'irai sans doute, je ne mourrai point sans lui avoir fait ma
+cour), je trouverai qu'il fait plus chaud à Remusberg qu'à Frescati; les
+philosophes auront beau prétendre que la terre s'est approchée du
+soleil, ils feront de vains systèmes, et je saurai la vérité du fait.
+
+Votre Altesse Royale me dit qu'il lui a fallu lire bien des livres pour
+son _Anti-Machiavel_; tant mieux, car elle ne lit qu'avec fruit; ce sont
+des métaux qui deviendront or dans votre creuset; il y a des discours
+politiques de Gordon, à la tête de sa traduction de _Tacite_, qui sont
+bien dignes d'être vus par un lecteur tel que mon prince; mais
+d'ailleurs quel besoin Hercule a-t-il de secours pour étouffer Antée ou
+pour écraser Cacus?
+
+Je vais vite travailler à achever le petit tribut que j'ai promis à mon
+unique maître; il aura, dans quinze jours, le second acte de _Mahomet_;
+le premier doit lui être parvenu par la même voie des sieurs Gérard et
+compagnie.
+
+On a achevé une nouvelle édition de mes ouvrages en Hollande; mais Votre
+Altesse Royale en a beaucoup plus que les libraires n'en ont imprimé. Je
+ne reconnais plus d'autre _Henriade_ que celle qui est honorée de votre
+nom et de vos bontés; ce n'est pas moi sûrement qui ai fait les autres
+_Henriades_. Je quitte mon prince pour travailler à _Mahomet_, et je
+suis, etc.
+
+
+
+
+DU ROI DE PRUSSE
+
+À Charlottembourg, le 6 juin 1740.
+
+
+Mon cher ami, mon sort est changé, et j'ai assisté aux derniers moments
+d'un roi, à son agonie, à sa mort. En parvenant à la royauté, je n'avais
+pas besoin assurément de cette leçon pour être dégoûté de la vanité des
+grandeurs humaines.
+
+J'avais projeté un petit ouvrage de métaphysique; il s'est changé en un
+ouvrage de politique. Je croyais joûter avec l'aimable Voltaire, et il
+me faut escrimer avec Machiavel. Enfin, mon cher Voltaire, nous ne
+sommes point maîtres de notre sort. Le tourbillon des événements nous
+entraîne, et il faut se laisser entraîner. Ne voyez en moi, je vous
+prie, qu'un citoyen zélé, un philosophe un peu sceptique, mais un ami
+véritablement fidèle. Pour dieu, ne m'écrivez qu'en homme, et méprisez
+avec moi les titres, les noms, et tout l'éclat extérieur.
+
+Jusqu'à présent il me reste à peine le temps de me reconnaître; j'ai des
+occupations infinies: je m'en donne encore de surplus; mais malgré tout
+ce travail, il me reste toujours du temps assez pour admirer vos
+ouvragés et pour puiser chez vous des instructions et des délassements.
+
+Assurez la marquise de mon estime. Je l'admire autant que ses vastes
+connaissances et la rare capacité de son esprit le méritent.
+
+Adieu, mon cher Voltaire; si je vis, je vous verrai, et même dès cette
+année. Aimez-moi toujours, et soyez toujours sincère ami avec votre ami
+FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+18 juin 1740.
+
+
+Sire, si votre sort est changé, votre belle âme ne l'est pas; mais la
+mienne l'est. J'étais un peu misanthrope, et les injustices des hommes
+m'affligeaient trop. Je me livre à présent à la joie avec tout le monde.
+Grâce au ciel, Votre Majesté a déjà rempli presque toutes mes
+prédictions. Vous êtes déjà aimé, et dans vos États et dans l'Europe.
+Un résident de l'empereur disait dans la dernière guerre au cardinal de
+Fleury: Monseigneur, les Français sont bien aimables, mais ils sont tous
+Turcs. L'envoyé de Votre Majesté peut dire à présent, les Français sont
+tous Prussiens.
+
+Le marquis d'Argenson, conseiller d'État du roi de France, ami de M. de
+Valori, et un homme d'un vrai mérite, avec qui je me suis entretenu
+souvent à Paris de Votre Majesté, m'écrit du 13 que M. de Valori
+s'exprime avec lui dans ces propres mots: «Il commence son règne comme
+il y a apparence qu'il le continuera; partout des traits de bonté de
+cœur; justice qu'il rend au défunt; tendresse pour ses sujets.» Je ne
+fais mention de cet extrait à Votre Majesté que parce que je suis sûr
+que cela a été écrit d'abondance de cœur qu'il m'est revenu de même. Je
+ne connais point M. de Valori, et Votre Majesté sait que je ne devais
+pas compter sur ses bonnes grâces; cependant puisqu'il pense comme moi
+et qu'il vous rend tant de justice, je suis bien aise de la lui rendre.
+
+Le ministre qui gouverne le pays où je suis me disait: Nous verrons s'il
+renverra tout d'un coup les géants inutiles qui ont fait tant crier; et
+moi je lui répondis: Il ne fera rien précipitamment. Il ne montrera
+point un dessein marqué de condamner les fautes qu'a pu faire son
+prédécesseur; il se contentera de les réparer avec le temps. Daignez
+donc avouer, grand roi, que j'ai bien deviné.
+
+Votre Majesté m'ordonne de songer, en lui écrivant, moins au roi qu'à
+l'homme. C'est un ordre bien selon mon cœur. Je ne sais comment m'y
+prendre avec un roi, mais je suis bien à mon aise avec un homme
+véritable, avec un homme qui a dans sa tête et dans son cœur l'amour du
+genre humain.....
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Charlottembourg, le 12 juin 1740.
+
+
+ Non, ce n'est plus du mont Rémus,
+ Douce et studieuse retraite
+ D'où mes vers vous sont parvenus,
+ Que je date ces vers confus:
+ Car dans ce moment le poète
+ Et le prince sont confondus.
+ Désormais mon peuple que j'aime
+ Est l'unique Dieu que je sers:
+ Adieu les vers et les concerts.
+ Tous les plaisirs. Voltaire même;
+ Mon devoir est mon Dieu suprême.
+ Qu'il entraîne de soins divers!
+ Quel fardeau que le diadème!
+ Quand ce dieu sera satisfait,
+ Alors dans vos bras, cher Voltaire,
+ Je volerai, plus prompt qu'un trait,
+ Puiser, dans les leçons de mon ami sincère,
+ Quel doit être d'un roi le sacré caractère.
+
+Vous voyez, mon cher ami, que le changement du sort ne m'a pas tout à
+fait guéri de la métromanie, et que peut-être je n'en guérirai jamais.
+J'estime trop l'art d'Horace et de Voltaire pour y renoncer; et je suis
+du sentiment que chaque chose de la vie a son temps.
+
+J'avais commencé une épître sur les abus de la mode et de la coutume,
+lors même que la coutume de la primogéniture m'obligeait de monter sur
+le trône et de quitter mon épître pour quelque temps. J'aurais
+volontiers changé mon épître en satire contre cette même mode, si je ne
+savais que la satire doit être bannie de la bouche des princes.
+
+Enfin, mon cher Voltaire, je flotte entre vingt occupations, et je ne
+déplore que la brièveté des jours, qui me paraissent trop courts de
+vingt-quatre heures.
+
+Je vous avoue que la vie d'un homme qui n'existe que pour réfléchir et
+pour lui-même, me semble infiniment préférable à la vie d'un homme dont
+l'unique occupation doit être de faire le bonheur des autres.
+
+Vos vers sont charmants. Je n'en dirai rien, car ils sont trop
+flatteurs.
+
+Mon cher Voltaire, ne vous refusez pas plus longtemps à l'empressement
+que j'ai de vous voir. Faites en ma faveur tout ce que vous croyez que
+votre humanité comporte. J'irai à la fin d'auguste à Vesel, et peut-être
+plus loin. Promettez-moi de me joindre, car je ne saurais vivre heureux
+ni mourir tranquille sans vous avoir embrassé. Adieu. FÉDÉRIC.
+
+Mille compliments à la marquise. Je travaille des deux mains; d'un côté
+à l'armée, de l'autre au peuple et aux beaux-arts.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Charlottembourg, le 27 juin 1740.
+
+
+Mon cher Voltaire, vos lettres me font toujours un plaisir infini, non
+pas par les louanges que vous me donnez, mais par la prose instructive
+et les vers charmants qu'elles contiennent. Vous voulez que je vous
+parle de moi-même comme l'éternel abbé de Chaulieu. Qu'importe? il faut
+vous contenter.
+
+Voici donc la gazette de Berlin telle que vous me la demandez.
+
+J'arrivai le vendredi au soir à Postdam, où je trouvai le roi dans une
+si triste situation que j'augurai bientôt que sa fin était prochaine. Il
+me témoigna mille amitiés; il me parla plus d'une grande heure sur les
+affaires, tant internes qu'étrangères, avec toute la justesse d'esprit
+et le bon sens imaginables. Il me parla de même le samedi, le dimanche
+et le lundi, paraissant très tranquille, très résigné, et soutenant ses
+souffrances avec beaucoup de fermeté. Il résigna la régence entre mes
+mains le mardi matin à cinq heures, prit tendrement congé de mes frères,
+de tous les officiers de marque, et de moi. La reine, mes frères et moi
+nous l'avons assisté dans ses dernières heures: dans ses angoisses il a
+témoigné le stoïcisme de Caton. Il est expiré avec la curiosité d'un
+physicien sur ce qui se passait en lui à l'instant même de sa mort, et
+avec l'héroïsme d'un grand homme, nous laissant à tous des regrets
+sincères de sa perte, et sa mort courageuse comme un exemple à suivre.
+
+Le travail infini qui m'est échu en partage après sa mort, laisse à
+peine du temps à ma juste douleur. J'ai cru que depuis la perte de mon
+père, je me devais entièrement à la patrie. Dans cet esprit, j'ai
+travaillé autant qu'il a été en moi pour prendre les arrangemens les
+plus prompts et les plus convenables au bien public.
+
+J'ai d'abord commencé par augmenter les forces de l'État de seize
+bataillons, de cinq escadrons de houssards et d'un escadron de gardes du
+corps. J'ai posé les fondements de notre nouvelle académie. J'ai fait
+acquisition de Wolf, de Maupertuis, d'Algarotti. J'attends la réponse de
+S. Gravesande, de Vaucanson et d'Euler. J'ai établi un nouveau collège
+pour le commerce et les manufactures; j'engage des peintres et des
+sculpteurs; et je pars pour la Prusse, pour y recevoir l'hommage, etc.
+sans la sainte ampoule et sans les cérémonies inutiles et frivoles que
+l'ignorance et la superstition ont établies, et que la coutume favorise.
+
+Mon genre de vie est assez déréglé quant à présent, car la Faculté a
+trouvé à propos de m'ordonner, _ex officio_, de prendre les eaux de
+Pyrmont. Je me lève à quatre heures, je prends les eaux jusqu'à huit,
+j'écris jusqu'à dix, je vois les troupes jusqu'à midi, j'écris jusqu'à
+cinq heures, et le soir je me délasse en bonne compagnie. Lorsque les
+voyages seront finis, mon genre de vie sera plus tranquille et plus uni;
+mais jusqu'à présent j'ai le cours des affaires à suivre, j'ai les
+nouveaux établissemens de surplus, et avec cela beaucoup de complimens
+inutiles à faire, d'ordres circulaires à donner, etc......
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Olau, le 16 avril 1741.
+
+
+ Je connais les douceurs d'un studieux repos;
+ Disciple d'Epicure, amant de la Mollesse,
+ Entre ses bras, plein de faiblesse,
+ J'aurais pu sommeiller à l'ombre des pavots.
+
+ Mais un rayon de gloire animant ma jeunesse,
+ Me fit voir d'un coup d'œil les faits de cent héros;
+ Et plein de cette noble ivresse,
+ Je voulus surpasser leurs plus fameux travaux.
+
+ Je goûte le plaisir, mais le devoir me guide.
+ Délivrer l'univers de monstres plus affreux
+ Que ceux terrassés par Alcide,
+ C'est l'objet salutaire auquel tendent mes vœux.
+
+ Soutenir de mon bras les droits de ma patrie,
+ Et réprimer l'orgueil des plus fiers des humains,
+ Tous fous de la vierge Marie,
+ Ce n'est point un ouvrage indigne de mes mains.
+
+ Le bonheur, cher ami, cet être imaginaire,
+ Ce fantôme éclatant qui fuit devant nos pas,
+ Habite aussi peu cette sphère.
+ Qu'il établit son règne au sein de mes États.
+
+ Aux berceaux de Reinsberg, aux champs de Silésie,
+ Méprisant du bonheur le caprice fatal,
+ Ami de la philosophie,
+ Tu me verras toujours aussi ferme qu'égal.
+
+On dit les Autrichiens battus, et je crois que c'est vrai. Vous voyez
+que la lyre d'Horace a son tour après la massue d'Alcide. Faire son
+devoir, être accessible aux plaisirs, ferrailler avec ses ennemis, être
+absent et ne point oublier ses amis: tout cela sont des choses qui vont
+fort bien de pair, pourvu qu'on sache assigner des bornes à chacune
+d'elles. Doutez de toutes les autres; mais ne soyez pas pyrrhonien sur
+l'estime que j'ai pour vous, et croyez que je vous aime. Adieu. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Selovitz, le 23 mars 1742.
+
+
+Mon cher Voltaire, je crains de vous écrire, car je n'ai d'autres
+nouvelles à vous mander que d'une espèce dont vous ne vous souciez
+guère, ou que vous abhorrez.
+
+Si je vous disais, par exemple, que des peuples de deux contrées de
+l'Allemagne sont sortis du fond de leurs habitations pour se couper la
+gorge avec d'autres peuples dont ils ignoraient jusqu'au nom même, et
+qu'ils ont été chercher dans un pays fort éloigné: pourquoi? parce que
+leur maître a fait un contrat avec un autre prince, et qu'ils
+voulaient, joints ensemble, en égorger un troisième; vous me répondriez
+que ces gens sont fous, sots et furieux de se prêter ainsi aux caprices
+et à la barbarie de leurs maîtres. Si je vous disais que nous nous
+préparons avec grand soin à détruire quelques murailles élevées à grands
+frais; que nous faisons la moisson où nous n'avons point semé, et les
+maîtres où personne n'est assez fort pour nous résister; vous vous
+écrieriez: Ah! barbares! ah! brigands! inhumains que vous êtes, les
+injustes n'hériteront point du royaume des cieux, selon saint Mathieu,
+chap. XII, vers. 24.
+
+Puisque je prévois tout ce que vous me diriez sur ces matières, je ne
+vous en parlerai point. Je me contenterai de vous informer qu'une tête
+assez folle, dont vous aurez entendu parler sous le nom de _roi de
+Prusse_, apprenant que les États de son allié l'empereur étaient ruinés
+par la reine d'Hongrie, a volé à son secours, qu'il a joint ses troupes
+à celles du roi de Pologne, pour opérer une diversion en Basse-Autriche,
+et qu'il y a si bien réussi, qu'il s'attend dans peu à combattre les
+principales forces de la reine de Hongrie, pour le service de son allié.
+
+Voilà de la générosité, direz-vous, voilà de l'héroïsme; cependant, cher
+Voltaire, le premier tableau et celui-ci sont les mêmes. C'est la même
+femme qu'on fait voir d'abord en cornette de nuit, et ensuite avec son
+fard et ses pompons.
+
+De combien de différentes façons n'envisage-t-on pas les objets? combien
+les jugements ne varient-ils point? Les hommes condamnent le soir ce
+qu'ils ont approuvé le matin. Ce même soleil qui leur plaisait à son
+aurore, les fatigue à son couchant. De là viennent ces réputations
+établies effacées, et rétablies pourtant; et nous sommes assez insensés
+de nous agiter pendant toute notre vie pour acquérir de la réputation!
+Est-il possible qu'on ne soit pas détrompé de cette fausse monnaie
+depuis le temps qu'elle est connue?
+
+Je ne vous écris point de vers, parce que je n'ai pas le temps de toiser
+des syllabes. Souffrez que je vous fasse souvenir de l'_Histoire de
+Louis XIV_, je vous menace de l'excommunication du Parnasse si vous
+n'achevez pas cet ouvrage.
+
+Adieu, cher Voltaire, aimez un peu, je vous prie, ce transfuge
+d'Apollon, qui s'est enrôlé chez Bellone. Peut-être reviendra-t-il un
+jour servir sous ses vieux drapeaux. Je suis toujours votre admirateur
+et ami. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Triban, le 12 avril 1742.
+
+
+.....Vous pensez peut-être que je n'ai point assez d'inquiétudes ici, et
+qu'il fallait encore m'alarmer sur votre santé. Vous devriez prendre
+plus de soin de votre conservation: souvenez-vous, je vous prie, combien
+elle m'intéresse, et combien vous devez être attaché à ce monde-ci dont
+vous faites les délices.
+
+Vous pouvez compter que la vie que je mène n'a rien changé de mon
+caractère ou de ma façon de penser. J'aime Remusberg et les jours
+tranquilles; mais il faut se plier à son état dans le monde, et se faire
+un plaisir de son devoir.
+
+ D'abord que la paix sera faite,
+ Je retrouve dans ma retraite
+ Les Ris, les Plaisirs et les Arts,
+ Nos belles aux touchants regards,
+ Maupertuis avec ses lunettes,
+ Algarotti le laboureur,
+ Nos savants avec leurs lecteurs:
+ Mais que me serviront ces fêtes,
+ Cher Voltaire, si vous n'en êtes?
+
+Voilà tout ce que j'ai le temps de vous dire sur le point de poursuivre
+ma marche. Adieu, cher Voltaire; n'oubliez pas un pauvre Ixion qui
+travaille comme un misérable à la grande roue des événements, et qui ne
+vous admire pas moins qu'il vous aime. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+Avril 1742.
+
+
+Sire, pendant que j'étais malade, Votre Majesté a fait de plus belles
+actions que je n'ai eu d'accès de fièvre. Je ne pouvais répondre aux
+dernières bontés de votre Majesté. Où aurais-je d'ailleurs adressé ma
+lettre? à Vienne? à Presbourg? à Temesvar? vous pouviez être dans
+quelqu'une de ces villes; et même, s'il est un être qui puisse se
+trouver en plusieurs lieux à la fois, c'est assurément votre personne,
+en qualité d'image de la Divinité, ainsi que le sont tous les princes,
+et d'image très pensante et très agissante. Enfin, sire, je n'ai point
+écrit parce que j'étais dans mon lit quand Votre Majesté courait à
+cheval au milieu des neiges et des succès.
+
+ D'Esculape les favoris
+ Semblaient même me faire accroire
+ Que j'irais dans le seul pays
+ Où n'arrive point votre gloire;
+ Dans ce pays dont par malheur
+ On ne voit point de voyageur
+ Venir nous dire des nouvelles;
+ Dans ce pays où tous les jours
+ Les âmes lourdes et cruelles,
+ Et des Hongrois et des Pandours,
+ Vont au diable au son des tambours,
+ Par votre ordre et pour vos querelles;
+ Dans ce pays dont tout chrétien,
+ Tout juif, tout musulman raisonne;
+ Dont on parle en chaire, en Sorbonne,
+ Sans jamais en deviner rien;
+ Ainsi que le Parisien,
+ Badaud, crédule et satirique,
+ Fait des romans de politique,
+ Parle tantôt mal, tantôt bien,
+ De Belle-Isle et de vous peut-être,
+ Et dans son léger entretien
+ Vous juge à fond sans vous connaître.
+
+Je n'ai mis qu'un pied sur le bord du Styx; mais je suis très fâché,
+sire, du nombre des pauvres malheureux que j'ai vu passer. Les uns
+arrivaient de Scharding, les autres de Prague ou d'Iglau. Ne
+cesserez-vous point, vous et les rois vos confrères, de ravager cette
+terre que vous avez, dites-vous, tant l'envie de rendre heureuse?
+
+ Au lieu de cette horrible guerre
+ Dont chacun sent les contre-coups,
+ Que ne vous en rapportez-vous
+ À ce bon abbé de Saint-Pierre?
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+Juin 1742.
+
+
+ Sire, me voilà dans Paris;
+ C'est, je crois, votre capitale:
+ Tous les sots, tous les beaux esprits,
+ Gens à rabat, gens à sandale,
+ Petits-maîtres, pédants aigris,
+ Parlent de vous sans intervalle.
+ Sitôt que je suis aperçu,
+ On court, on m'arrête au passage:
+ Eh bien! dit-on, l'avez-vous vu,
+ Ce roi si brillant et si sage?
+ Est-il vrai qu'avec sa vertu
+ Il est pourtant grand politique?
+ Fait-il des vers, de la musique,
+ Le jour même qu'il s'est battu?
+ Comment, à lui-même rendu,
+ Le trouvez-vous sans diadème,
+ Homme simple redevenu?
+ Est-il bien vrai qu'alors on l'aime
+ D'autant plus qu'il est mieux connu,
+ Et qu'on le trouve dans lui-même?
+ On dit qu'il suit de près les pas
+ Et de Gustave et de Turenne
+ Dans les champs et dans les combats,
+ Et que le soir, dans un repas,
+ C'est Catulle, Horace et Mécène.
+ À mes côtés un raisonneur,
+ Endoctriné par la gazette,
+ Me dit d'un ton rempli d'humeur:
+ Avec l'Autriche, on dit qu'il traite.
+ Non, dit l'autre, il sera constant,
+ Il sera l'appui de la France.
+
+ Une bégueule, en s'approchant,
+ Dit: Que m'importe sa constance?
+ Il est aimable, il me suffit;
+ Et voilà tout ce que j'en pense;
+ Puisqu'il sait plaire, tout est dit.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Thiriot me dit tristement:
+ Ce philosophe conquérant
+ Daignera-t-il incessamment
+ Me faire payer mes messages?
+ Ami, n'en doutez nullement;
+ On peut compter sur ses largesses,
+ Mon héros est compatissant,
+ Et mon héros tient ses promesses:
+ Car sachez que, lorsqu'il était
+ Dans cet âge où l'homme est frivole,
+ D'être un grand homme il promettait,
+ Et qu'il a tenu sa parole.
+
+C'est ainsi que tout le monde, en me parlant de Votre Majesté, adoucît
+un peu mon chagrin de n'être plus auprès d'elle. Mais, sire,
+prendrez-vous toujours des villes, et serai-je toujours à la suite d'un
+procès? N'y aura-t-il pas cet été quelques jours heureux où je pourrai
+faire ma cour à Votre Majesté, etc.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Paris, 17 mars 1749.
+
+
+Sire, cet éternel malade répond à la fois à deux lettres de Votre
+Majesté: dans votre première, vous jugez de la conduite de _Catilina_
+avec ce même esprit qui fait que vous gouvernez un vaste royaume, et
+vous parlez comme un homme qui connaît à fond les gens qui gouvernaient
+autrefois le monde, et que Crébillon a défigurés. Vous aimez
+_Rhadamiste_ et _Electre_. J'ai la même passion que vous, sire; je
+regarde ces deux pièces comme des ouvrages vraiment tragiques, malgré
+leurs défauts, mais l'amour d'Itys et d'Iphianasse qui gâtent et qui
+refroidissent un des beaux sujets de l'antiquité, malgré l'amour
+d'Arsame; malgré beaucoup de vers qui pêchent contre la langue et contre
+là poésie. Le tragique et le sublime l'emportent sur tous ces défauts et
+qui sait émouvoir sait tout. Il n'en est pas ainsi de la _Semiramis_.
+Apparemment Votre Majesté ne l'a pas lue. Cette pièce tomba absolument;
+elle mourut dans sa naissance, et n'est jamais ressuscitée; elle est mal
+écrite, mal conduite et sans intérêt. Il me sied mal peut-être de
+parler ainsi, et je ne prendrais pas cette liberté s'il y avait deux
+avis différents sur cet ouvrage proscrit au théâtre. C'est même parce
+que cette _Semiramis_ était absolument abandonnée, que j'ai osé en
+composer une. Je me garderais bien de faire _Rhamadiste_ et _Electre_.
+
+J'aurai l'honneur d'envoyer bientôt à Votre Majesté ma _Semiramis_,
+qu'on rejoue à présent avec un succès dont je dois être très content.
+Vous la trouverez très différente de l'esquisse que j'eus l'honneur de
+vous envoyer il y a quelques années. J'ai tâché d'y répandre toute la
+terreur du théâtre des Grecs, et de changer les Français en Athéniens.
+Je suis venu à bout de la métamorphose, quoique avec peine. Je n'ai
+guère vu la terreur et la pitié, soutenues de la magnificence du
+spectacle, faire un plus grand effet. Sans la crainte et sans la pitié,
+point de tragédies. Sire, voilà pourquoi _Zaïre_ et _Alzire_ arrachent
+toujours des larmes, et sont toujours redemandées. La religion,
+combattue par les passions, est un ressort que j'ai employé, et c'est un
+des plus grands pour remuer les cœurs des hommes. Sur cent personnes il
+se trouve à peine un philosophe, et encore sa philosophie cède à ce
+charme et à ce préjugé qu'il combat dans le cabinet. Croyez-moi, sire,
+tous les discours politiques, tous les profonds raisonnements, la
+grandeur, la fermeté, sont peu de choses au théâtre; c'est l'intérêt qui
+fait tout, et sans lui il n'y a rien. Point de succès dans les
+représentations, sans la crainte et la pitié; mais point de succès dans
+le cabinet, sans une versification toujours correcte, toujours
+harmonieuse, et soutenue de la poésie d'expression. Permettez-moi,
+sire, de dire que cette pureté et cette élégance manquent absolument à
+_Catilina_. Il y a dans cette pièce quelques vers nerveux, mais il n'y
+en a jamais dix de suite où il n'y ait des fautes contre la langue, ou
+dans lesquels cette élégance ne soit sacrifiée.
+
+Il n'y a certainement point de roi dans le monde qui sente mieux le prix
+de cette élégance harmonieuse que Frédéric le Grand. Qu'il se
+ressouvienne des vers où il parle d'Alexandre, son devancier, dans une
+épître morale, et qu'il compare à ces vers ceux de _Catilina_, il verra
+s'il trouvera dans l'auteur français le même nombre et la même cadence
+qui sont dans les vers d'un roi du Nord, qui m'étonnèrent. Quand je dis
+qu'il n'y a point de roi qui sente ce mérite comme Votre Majesté,
+j'ajoute qu'il y a aussi peu de connaisseurs à Paris qui aient plus de
+goût, et aucun auteur qui ait plus d'imagination.....
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Paris, ce 15 octobre 1749.
+
+
+Sire, si je viens faire un effort, dans l'état affreux où je suis, pour
+écrire à M. d'Argens, je ferai bien un autre pour me mettre aux pieds de
+Votre Majesté.
+
+J'ai perdu un ami de vingt-cinq années, un grand homme qui n'avait de
+défaut que d'être une femme[D], et que tout Paris regrette et honore. On
+ne lui a pas peut-être rendu justice pendant sa vie, et vous n'avez
+peut-être pas jugé d'elle comme vous auriez fait, si elle avait eu
+l'honneur d'être connue de Votre Majesté. Mais une femme qui a été
+capable de traduire Newton et Virgile, et qui avait toutes les vertus
+d'un honnête homme, aura sans doute part à vos regrets.
+
+L'état où je suis depuis un mois ne me laisse guère d'espérance de vous
+revoir jamais; mais je vous dirai hardiment que si vous connaissiez
+mieux mon cœur, vous pourriez avoir aussi la bonté de regretter un homme
+qui certainement dans Votre Majesté n'avait aimé que votre personne.
+
+Vous êtes roi, et par conséquent vous êtes accoutumé à vous défier des
+hommes. Vous avez pensé, par ma dernière lettre, ou que je cherchais une
+défaite pour ne pas venir à votre cour, ou que je cherchais un prétexte
+pour vous demander une légère faveur. Encore une fois, vous ne me
+connaissez pas. Je vous ai dit la vérité, et la vérité la plus connue à
+Lunéville. Le roi de Pologne Stanislas est sensiblement affligé, et je
+vous conjure, sire, de sa part et en son nom, de permettre une nouvelle
+édition de l'_Anti-Machiavel_, où l'on adoucira ce que vous avez dit de
+Charles XII et de lui; il vous en sera très obligé. C'est le meilleur
+prince qui soit au monde; c'est le plus passionné de vos admirateurs, et
+j'ose croire que Votre Majesté aura cette condescendance pour sa
+sensibilité qui est extrême.....
+
+BILLET DE CONGÉ DE VOLTAIRE
+
+ Non, malgré vos vertus, non, malgré vos appas,
+ Mon âme n'est point satisfaite;
+ Non, vous n'êtes qu'une coquette
+ Qui subjuguez les cœurs et ne vous donnez pas.
+
+_Réponse, écrite au bas, de la main du roi._
+
+ Mon âme sent le prix de vos divins appas,
+ Mais ne présumez point qu'elle soit satisfaite;
+ Traître, vous me quittez pour suivre une coquette,
+ Moi, je ne vous quitterai pas.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+Octobre 1757.
+
+
+Sire, ne vous effrayez pas d'une longue lettre, qui est la seule chose
+qui puisse vous effrayer.
+
+J'ai été reçu chez Votre Majesté avec des bontés sans nombre; je vous ai
+appartenu, mon cœur vous appartiendra toujours. Ma vieillesse m'a laissé
+toute ma vivacité pour ce qui vous regarde, en la diminuant pour tout le
+reste. J'ignore encore, dans ma retraite paisible, si Votre Majesté a
+été à la rencontre du corps d'armée de M. de Soubise, et si elle s'est
+signalée par de nouveaux succès. Je suis peu au fait de la situation
+présente des affaires; je vois seulement qu'avec la valeur de Charles
+XII, et avec un esprit bien supérieur au sien, vous vous trouvez avoir
+plus d'ennemis à combattre qu'il n'en eut quand il revint de Stralsund;
+mais il y a une chose bien sûre, c'est que vous aurez plus de réputation
+que lui dans la postérité, parce que vous avez remporté autant de
+victoires sur des ennemis plus aguerris que les siens et que vous avez
+fait à vos sujets tous les biens qu'il n'a pas faits, en ranimant les
+arts, en fondant des colonies, en embellissant les villes. Je mets à
+part d'autres talents aussi supérieurs que rares, qui auraient suffi à
+vous immortaliser. Vos plus grands ennemis ne peuvent vous ôter aucun
+de ces mérites; votre gloire est donc absolument hors d'atteinte.
+Peut-être cette gloire est-elle actuellement augmentée par quelque
+victoire; mais nul malheur ne vous l'ôtera. Ne perdez jamais de vue
+cette idée, je vous en conjure.
+
+Il s'agit à présent de votre bonheur; je ne parlerai pas aujourd'hui des
+Treize-Cantons. Je m'étais livré au plaisir de dire à Votre Majesté
+combien elle est aimée dans le pays que j'habite; mais je sais qu'en
+France elle a beaucoup de partisans: je sais très positivement qu'il y a
+bien des gens qui désirent le maintien de la balance que vos victoires
+avaient établie. Je me borne à vous dire des vérités simples, sans oser
+me mêler en aucune façon de politique; cela ne m'appartient pas.
+Permettez-moi seulement de penser que, si la fortune vous était
+entièrement contraire, vous trouveriez une ressource dans la France,
+garante de tant de traités; que vos lumières et votre esprit vous
+ménageraient cette ressource; qu'il vous resterait toujours assez
+d'États pour tenir un rang très considérable dans l'Europe; que le
+grand-électeur, votre bisaïeul, n'en a pas été moins respecté pour avoir
+cédé quelques-unes de ses conquêtes. Permettez-moi, encore une fois, de
+penser ainsi en vous soumettant mes pensées. Les Caton et les Othon,
+dont Votre Majesté trouve la mort belle, n'avaient guère autre chose à
+faire qu'à servir ou qu'à mourir; encore Othon n'était-il pas sûr qu'on
+l'eût laissé vivre: il prévint, par une mort volontaire, celle qu'on lui
+eût fait souffrir. Nos mœurs et votre situation sont bien loin d'exiger
+un tel parti; en un mot, votre vie est très nécessaire: vous sentez
+combien elle est chère à une nombreuse famille, et à tous ceux qui ont
+l'honneur de vous approcher. Vous savez que les affaires de l'Europe ne
+sont jamais longtemps dans la même assiette, et que c'est un devoir pour
+un homme tel que vous de se réserver aux événements. J'ose vous dire
+bien plus: croyez-moi, si votre courage vous portait à cette extrémité
+héroïque, elle ne serait pas approuvée; vos partisans la condamneraient,
+et vos ennemis en triompheraient. Songez encore aux outrages que la
+nation fanatique des bigots ferait à votre mémoire. Voilà tout le prix
+que votre nom recueillerait d'une mort volontaire: et, en vérité, il ne
+faudrait pas donner à ces lâches ennemis du genre humain le plaisir
+d'insulter à votre nom si respectable.
+
+Ne vous offensez pas de la liberté avec laquelle vous parle un vieillard
+qui vous a toujours révéré et aimé, et qui croit, d'après une longue
+expérience, qu'on peut tirer de très grands avantages du malheur. Mais
+heureusement nous sommes très loin de vous voir réduit à des extrémités
+si funestes, et j'attends tout de votre courage et de votre esprit, hors
+le parti malheureux que ce même courage peut me faire craindre. Ce sera
+une consolation pour moi, en quittant la vie, de laisser sur la terre un
+roi philosophie.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+Octobre 1757.
+
+
+Sire, votre Epître d'Erfurth est pleine de morceaux admirables et
+touchants. Il y aura toujours de très belles choses dans ce que vous
+écrirez. Souffrez que je vous dise ce que j'ai écrit à Son Altesse
+Royale votre digne sœur, que cette épître fera verser des larmes, si
+vous n'y parlez pas des vôtres. Mais il ne s'agit pas ici de discuter
+avec Votre Majesté ce qui peut perfectionner ce monument d'une grande
+âme et d'un grand génie; il s'agit de vous, et de l'intérêt de toute la
+saine partie du genre humain, que la philosophie attache à votre gloire
+et à votre conservation.
+
+Vous voulez mourir, je ne vous parle pas ici de l'horreur douloureuse
+que ce dessein m'inspire. Je vous conjure de soupçonner au moins que du
+haut rang où vous êtes, vous ne pouvez guère voir quelle est l'opinion
+des hommes, quel est l'esprit du temps. Comme roi on ne vous le dit pas,
+comme philosophe et comme grand homme vous ne voyez que les exemples des
+grands hommes de l'antiquité, vous aimez la gloire, vous la mettez
+aujourd'hui à mourir d'une manière que les autres hommes choisissent
+rarement, et qu'aucun des souverains de l'Europe n'a jamais imaginée
+depuis la chute de l'empire romain. Mais, hélas! sire, en aimant tant la
+gloire, comment pouvez-vous vous obstiner à un projet qui vous la fera
+perdre? je vous ai déjà représenté la douleur de vos amis, le triomphe
+de vos ennemis, et les insultes d'un certain genre d'hommes qui mettra
+lâchement son devoir à flétrir une action généreuse.
+
+J'ajoute, car voici le temps de tout dire, que personne ne vous
+regardera comme le martyr de la liberté; il faut se rendre justice: vous
+savez dans combien de cours on s'opiniâtre à regarder votre entrée en
+Saxe comme une infraction du droit des gens. Que dira-t-on dans ces
+cours? que vous avez vengé sur vous-même cette invasion; que vous
+n'avez pu résister au chagrin de ne pas donner la foi. On vous accusera
+d'un désespoir prématuré quand on saura que vous avez pris cette
+résolution funeste dans Erfurth, quand vous étiez maître de la Silésie
+et de la Saxe. On commentera votre Epître d'Erfurth, on en fera une
+critique injurieuse; on sera injuste, mais votre nom en souffrira.
+
+Tout ce que je représente à Votre Majesté est la vérité même. Celui que
+j'ai appelé le Salomon du Nord s'en dit davantage dans le fond de son
+cœur.
+
+Il sent qu'en effet, s'il prend ce funeste parti, il y cherche un
+honneur dont pourtant il ne jouira pas. Il sent qu'il ne veut pas être
+humilié par des ennemis personnels; il entre donc dans ce triste parti
+de l'amour-propre, du désespoir. Écoutez contre ces sentiments votre
+raison supérieure: elle vous dit que vous n'êtes point humilié, et que
+vous ne pouvez l'être; elle vous dit qu'étant homme comme un autre, il
+vous restera (quelque chose qui arrive) tout ce qui peut rendre les
+autres hommes heureux: biens, dignités, amis. Un homme qui n'est que roi
+peut se croire très infortuné quand il perd des États; mais un
+philosophe peut se passer d'États. Encore, sans que je me mêle en aucune
+façon de politique, je ne peux croire qu'il ne vous en restera pas assez
+pour être toujours un souverain considérable. Si vous aimiez mieux
+mépriser toute grandeur, comme ont fait Charles-Quint, la reine
+Christine, le roi Casimir, et tant d'autres, vous soutiendriez ce
+personnage mieux qu'eux tous; et ce serait pour vous une grandeur
+nouvelle. Enfin, tous les partis peuvent convenir, hors le parti odieux
+et déplorable que vous voulez prendre. Serait-ce la peine d'être
+philosophe si vous ne saviez pas vivre en homme privé? ou si en
+demeurant souverain vous ne saviez pas supporter l'adversité?
+
+Je n'ai d'intérêt dans tout ce que je dis que le bien public et le
+vôtre. Je suis dans ma soixante et cinquième année, je suis un infirme,
+je n'ai qu'un moment à vivre, j'ai été bien malheureux, vous le savez;
+mais je mourrais heureux si je vous laissais sur la terre mettant en
+pratique ce que vous avez si souvent écrit.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+Le 13 novembre 1757.
+
+
+Sire, votre Epître à d'Argens m'avait fait trembler; celle dont Votre
+Majesté m'honore me rassure. Vous sembliez dire un triste adieu dans
+toutes les formes, et vouloir précipiter la fin de votre vie. Non
+seulement ce parti désespérait un cœur comme le mien, qui ne vous a
+jamais été assez développé, et qui a toujours été attaché à votre
+personne, quoi qu'il ait pu arriver; mais ma douleur s'aigrissait des
+injustices qu'une grande partie des hommes ferait à votre mémoire.
+
+Je me rends à vos trois derniers vers, aussi admirables par le sens que
+par les circonstances où ils sont faits:
+
+ «Pour moi menacé du naufrage,
+ Je dois, en affrontant l'orage,
+ Penser, vivre et mourir en roi.»
+
+Ces sentiments sont dignes de votre âme, et je ne veux entendre autre
+chose par ces vers, sinon que vous vous défendrez jusqu'à la dernière
+extrémité avec votre courage ordinaire. C'est une des preuves de ce
+courage supérieur aux événements de faire de beaux vers dans une crise
+où tout autre pourrait à peine faire un peu de prose. Jugez si ce
+nouveau témoignage de la supériorité de votre âme doit faire souhaiter
+que vous viviez. Je n'ai pas le courage, moi, d'écrire en vers à Votre
+Majesté dans la situation où je vous vois; mais permettez que je vous
+dise tout ce que je pense.
+
+Premièrement, soyez très sûr que vous avez plus de gloire que jamais.
+Tous les militaires écrivent de tous côtés qu'après vous être conduit à
+la bataille du 18 comme le prince de Condé à Sénef, vous avez agi dans
+tout le reste en Turenne. Grotius disait: «Je puis souffrir les injures,
+la misère et l'ignominie ensemble.» Vous êtes couvert de gloire dans vos
+revers; il vous reste de grands États: l'hiver vient; les choses peuvent
+changer. Votre Majesté sait que plus d'un homme considérable pensent
+qu'il faut une balance, et que la politique contraire est une politique
+détestable: ce sont leurs propres paroles.
+
+J'oserai ajouter que Charles XII, qui avait votre courage avec
+infiniment moins de lumières, et moins de compassion pour ses peuples,
+fit la paix avec le czar sans s'avilir. Il ne m'appartient pas d'en dire
+davantage, et votre raison supérieure vous en dit cent fois plus.
+
+Je dois me borner à représenter à Votre Majesté combien sa vie est
+nécessaire à sa famille, aux États qui lui demeureront, aux philosophes
+qu'elle peut éclairer et soutenir, et qui auraient, croyez-moi, beaucoup
+de peine à justifier devant le public une mort volontaire, contre
+laquelle tous les préjugés s'élèveraient. Je dois ajouter que quelque
+personnage que vous fassiez, il sera toujours grand.
+
+Je prends du fond de ma retraite plus d'intérêt à votre sort, que je
+n'en prenais dans Potsdam et dans Sans-Souci. Cette retraite serait
+heureuse, et ma vieillesse infirme serait consolée, si je pouvais être
+assuré de votre vie, que le retour de vos bontés me rend encore plus
+chère.
+
+J'apprends que monseigneur le prince de Prusse est très malade; c'est un
+nouveau surcroît d'affliction, et une nouvelle raison de vous conserver.
+C'est très peu de chose, j'en conviens, d'exister un moment au milieu
+des chagrins, entre deux éternités qui nous engloutissent; mais c'est à
+la grandeur de votre courage à porter le fardeau de la vie, et c'est
+être véritablement roi que de soutenir l'adversité en grand homme.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Breslau, le 16 janvier 1758.
+
+
+J'ai reçu vos lettres du 22 de novembre et du 2 de janvier en même
+temps[E]. J'ai à peine le temps de faire de la prose, bien moins des
+vers pour répondre aux vôtres. Je vous remercie de la part que vous
+prenez aux heureux hasards qui m'ont secondé à la fin d'une campagne où
+tout semblait perdu. Vivez heureux et tranquille à Genève; il n'y a que
+cela dans le monde; et faites des vœux pour que la fièvre chaude
+héroïque de l'Europe se guérisse bientôt, pour que le triumvirat se
+détruise, et que les tyrans de cet univers ne puissent pas donner au
+monde les chaînes qu'ils lui préparent. FÉDÉRIC.
+
+Je ne suis malade ni de corps ni d'esprit mais je me repose dans ma
+chambre. Voilà ce qui a donné lieu aux bruits que mes ennemis ont semés.
+Mais je peux leur dire comme Démosthène aux Athéniens: Eh bien! si
+Philippe était mort, que serait-ce? ô Athéniens! vous vous feriez
+bientôt un autre Philippe.
+
+Ô Autrichiens! votre ambition, votre désir de tout dominer, vous
+feraient bientôt d'autres ennemis; et les libertés germaniques et celles
+de l'Europe ne manqueront jamais de défenseurs.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+Du 6 octobre 1758.
+
+
+Il vous a été facile de juger de ma douleur par la perte que j'ai faite.
+Il y a des malheurs réparables par la constance et par un peu de
+courage; mais il y en a d'autres contre lesquels toute la fermeté dont
+on veut s'armer, et tous les discours des philosophes ne sont que des
+secours vains et inutiles; ce sont de ceux-ci dont ma malheureuse étoile
+m'accable dans les moments les plus embarrassants et les plus remplis de
+ma vie.
+
+Je n'ai pas été malade comme on vous l'a dit; mes maux ne consistent que
+dans des coliques hémorroïdales et quelquefois néphrétiques. Si cela eût
+dépendu de moi, je me serais volontiers dévoué à la mort, que ces sortes
+d'accidents amènent tôt ou tard, pour sauver et pour prolonger les
+jours de celle qui ne voit plus la lumière[F]. N'en perdez jamais la
+mémoire, et rassemblez, je vous prie, toutes vos forces pour élever un
+monument à son honneur. Vous n'avez qu'à lui rendre justice; et sans
+vous écarter de la vérité, vous trouverez la matière la plus ample et la
+plus belle.
+
+Je vous souhaite plus de repos et de bonheur que je n'en ai. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+SUR LA MORT DE SON ALTESSE ROYALE MADAME LA MARGRAVE DE BAREITH
+
+Décembre 1758.
+
+
+ Ombre illustre, ombre chère, âme héroïque et pure,
+ Toi que mes tristes yeux ne cessent de pleurer,
+ Quand la fatale loi de toute la nature
+ Te conduit dans la sépulture,
+ Faut-il te plaindre ou t'admirer?
+
+ Les vertus, les talents ont été ton partage
+ Tu vécus, tu mourus en sage;
+ Et voyant à pas lents avancer le trépas,
+ Tu montras le même courage
+ Qui fait voler ton frère au milieu des combats.
+
+ Femme sans préjugés, sans vice et sans mollesse,
+ Tu bannis loin de toi la Superstition,
+ Fille de l'Imposture et de l'Ambition,
+ Qui tyrannise la Faiblesse.
+
+ Les Langueurs, les Tourments, ministres de la Mort,
+ T'avaient déclaré la guerre;
+ Tu les bravas sans effort,
+ Tu plaignis ceux de la terre.
+
+ Hélas! si tes conseils avaient pu l'emporter
+ Sur le faux intérêt d'une aveugle vengeance,
+ Que de torrents de sang on eût vu s'arrêter!
+ Quel bonheur t'aurait dû la France!
+ Ton cher frère aujourd'hui, dans un noble repos,
+ Recueillerait son âme à soi-même rendue;
+ Le philosophe, le héros
+ Ne serait affligé que de t'avoir perdue.
+
+ Sur ta cendre adorée il jetterait des fleurs
+ Du haut de son char de victoire;
+ Et les mains de la Paix et les mains de la Gloire
+ Se joindraient pour sécher ses pleurs.
+
+ Sa voix célébrerait ton amitié fidèle,
+ Les échos de Berlin répondraient à ses chants:
+ Ah! j'impose silence à mes tristes accents,
+ Il n'appartient qu'à lui de te rendre immortelle.
+
+Voilà, sire ce que ma douleur me dicta quelque temps après le premier
+saisissement dont je fus accablé à la mort de ma protectrice. J'envoie
+ces vers à Votre Majesté, puisqu'elle l'ordonne. Je suis vieux; elle
+s'en apercevra bien. Mais le cœur qui sera toujours à vous et à
+l'adorable sœur que vous pleurez, ne vieillira jamais. Je n'ai pu
+m'empêcher de me souvenir, dans ces faibles vers, des efforts que cette
+digne princesse avait faits pour rendre la paix à l'Europe. Toutes ses
+lettres (vous le savez sans doute) avaient passé par moi. Le ministre,
+qui pensait absolument comme elle, et qui ne put lui répondre que par
+une lettre qu'on lui dicta, en est mort de chagrin. Je vois avec
+douleur, dans ma vieillesse accablée d'infirmités, tout ce qui se passe;
+et je me console parce que j'espère que vous serez aussi heureux que
+vous méritez de l'être. Le médecin Tronchin dit que votre colique
+hémorroïdale n'est point dangereuse; mais il craint que tant de travaux
+n'altèrent votre sang. Cet homme est sûrement le plus grand médecin de
+l'Europe, le seul qui connaisse la nature. Il m'avait assuré qu'il y
+avait du remède pour l'état de votre auguste sœur, six mois avant sa
+mort. Je fis ce que je pus pour engager Son Altesse Royale à se mettre
+entre les mains de Tronchin; elle se confia à des ignorants entêtés; et
+Tronchin m'annonça sa mort deux mois avant le moment fatal. Je n'ai
+jamais senti un désespoir plus vif. Elle est morte victime de sa
+confiance en ceux qui l'ont traitée. Conservez-vous, sire, car vous êtes
+nécessaire aux hommes.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Breslau, le 21 mars 1759.
+
+
+Vous ne vous êtes pas trompé tout à fait: je suis sur le point de me
+mettre en marche. Quoique ce ne soit pas pour des sièges, toutefois
+c'est pour résister à mes persécuteurs.
+
+J'ai été ravi de voir les changements et les additions que vous avez
+faits à votre ode. Rien ne me fait plus de plaisir que ce qui regarde
+cette matière-là. Les nouvelles strophes sont très belles, et je
+souhaiterais fort que le tout fût déjà imprimé. Vous pourrez y ajouter
+une lettre selon votre bon plaisir: et quoique je sois très indifférent
+sur ce qu'on peut dire de moi en France et ailleurs, on ne me fâchera
+pas en vous attribuant mon _Histoire de Brandebourg_. C'est la trouver
+très bien écrite, et c'est plutôt me louer que me blâmer.
+
+Dans les grandes agitations où je vais entrer, je n'aurai pas le temps
+de savoir si on fait des libelles contre moi en Europe, et si on me
+déchire. Ce que je saurai toujours, et dont je serai témoin, c'est que
+mes ennemis font bien des efforts pour m'accabler. Je ne sais pas si
+cela en vaut la peine. Je vous souhaite la tranquillité et le repos
+dont je ne jouirai pas, tant que l'acharnement de l'Europe me
+persécutera. Adieu. FÉDÉRIC.
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+Aux Délices, le 27 mars 1759.
+
+
+.....Votre Majesté me traite comme le monde entier; elle s'en moque
+quand elle dit que le président se meurt. Le président vient d'avoir à
+Bâle un procès avec une fille qui voulait être payée d'un enfant qu'il
+lui a fait. Plût à Dieu que je pusse avoir un tel procès! j'en suis un
+peu loin; j'ai été très malade, et je suis très vieux: j'avoue que je
+suis très riche, très indépendant, très heureux; mais vous manquez à mon
+bonheur, et je mourrai bientôt sans vous avoir vu; vous ne vous en
+souciez guère, et je tâche de ne m'en point soucier. J'aime vos vers,
+votre prose, votre esprit, votre philosophie hardie et ferme. Je n'ai pu
+vivre sans vous, ni avec vous. Je ne parle point au roi, au héros, c'est
+l'affaire des souverains; je parle à celui qui m'a enchanté, que j'ai
+aimé, et contre qui je suis toujours fâché......
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Landshut, le 18 avril 1760.
+
+
+.....Je vous félicite encore d'être gentilhomme ordinaire du
+_Bien-Aimé_. Ce ne sera pas sa patente qui vous immortalisera; vous ne
+devez votre apothéose qu'à _la Henriade_, à l'_Œdipe_, à _Brutus,
+Semiramis, Mérope, le Duc de Foix, etc., etc_. Voilà ce qui fera votre
+réputation tant qu'il y aura des hommes sur la terre qui cultiveront
+les lettres, tant qu'il y aura des personnes de goût et des amateurs du
+talent divin que vous possédez.
+
+Pour moi je pardonne en faveur de votre génie toutes les tracasseries
+que vous m'avez faites à Berlin, tous les libelles de Leipsick, et
+toutes les choses que vous avez dites ou fait imprimer contre moi, qui
+sont fortes, dures et en grand nombre, sans que j'en conserve la moindre
+rancune.
+
+Il n'en est pas de même de mon pauvre président que vous avez pris en
+grippe. J'ignore s'il fait des enfants ou s'il crache ses poumons.
+Cependant on ne peut que lui applaudir s'il travaille à la propagation
+de l'espèce, lorsque toutes les puissances de l'Europe font des efforts
+pour la détruire.
+
+Je suis accablé d'affaires et d'arrangements. La campagne va s'ouvrir
+incessamment. Mon rôle est d'autant plus difficile, qu'il ne m'est pas
+permis de faire la moindre sottise, et qu'il faut me conduire prudemment
+et avec sagesse huit grands mois de l'année. Je ferai ce que je pourrai;
+mais je trouve la tâche bien dure. Adieu. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DU ROI 2 juillet 1759.
+
+
+.....Croyez-vous qu'il y ait du plaisir à mener cette chienne de vie, à
+voir et à faire égorger des inconnus, à perdre journellement ses
+connaissances et ses amis, à voir sans cesse sa réputation exposée aux
+caprices du hasard, à passer toute l'année dans les inquiétudes et les
+appréhensions, à risquer sans fin sa vie et sa fortune?
+
+Je connais certainement le prix de la tranquillité, les douceurs de la
+société, les agréments de la vie, et j'aime à être heureux autant que
+qui que ce soit. Quoique je désire tous ces biens, je ne veux cependant
+pas les acheter par des bassesses et des infamies. La philosophie nous
+apprend à faire notre devoir, à servir fidèlement notre patrie au prix
+de notre sang, de notre repos, a lui sacrifier tout notre être.
+L'illustre Zadig essuya bien des aventures qui n'étaient pas de son
+goût, Candide de même: ils prirent cependant leur mal en patience. Quel
+plus bel exemple à suivre que celui de ces héros?
+
+Croyez-moi, nos habits écourtés valent vos talons rouges, les pelisses
+hongroises et les justaucorps verts des Roxelans. On est actuellement
+aux trousses de ces derniers, qui, par leur balourdise, nous donnent
+beau jeu. Vous verrez que je me tirerai encore d'embarras cette année,
+et que je me délivrerai des verts et des blancs.
+
+Il faut que le Saint-Esprit ait inspiré à rebours cette créature bénite
+par Sa Sainteté[G]. Il paraît avoir bien du plomb dans le derrière. Je
+sortirai d'autant plus sûrement de tout ceci, que j'ai dans mon camp une
+vraie héroïne, une pucelle plus brave que Jeanne d'Arc. Cette divine
+fille est née en pleine Wesphalie, aux environs de Hildesheim. J'ai de
+plus un fanatique venu de je ne sais où, qui jure son dieu et son grand
+diable que nous taillerons tout en pièces.
+
+Voici donc comme je raisonne. Le bon roi Charles chassa les Anglais des
+Gaules à l'aide d'une pucelle; il est donc clair que par la mienne nous
+vaincrons les trois _dames_; car vous savez que dans le paradis les
+saints conservent toujours un peu de tendre pour les pucelles. J'ajoute
+à ceci que Mahomet avait son pigeon, Sertorius sa biche, votre
+enthousiaste des Cévennes sa grosse Nicole, et je conclus que ma pucelle
+et mon inspiré me vaudront au moins tout autant.
+
+Ne mettez point sur le compte de la guerre des malheurs et des calamités
+qui n'y ont aucun rapport.
+
+L'abominable entreprise de Damiens, le cruel assassinat intenté contre
+le roi de Portugal, sont de ces attentats qui se commettent en paix
+comme en guerre; ce sont les suites de la fureur et de l'aveuglement
+d'un zèle absurde. L'homme restera, malgré les écoles de philosophie, la
+plus méchante bête de l'univers. La superstition l'intérêt, la
+vengeance, la trahison, l'ingratitude, produiront, jusqu'à la fin des
+siècles, des scènes sanglantes et tragiques, parce que les passions, et
+très rarement la raison nous gouvernent. Il y aura toujours des guerres,
+des procès, des dévastations, des pestes, des tremblements de terre, des
+banqueroutes. C'est sur ces matières que roulent toutes les annales de
+l'univers.
+
+Je crois, puisque cela est ainsi, qu'il faut que cela soit nécessaire;
+maître Pangloss vous en dira la raison. Pour moi, qui n'ai pas l'honneur
+d'être docteur, je vous confesse mon ignorance. Il me paraît cependant
+que si un être bienfaisant avait fait l'univers, il nous aurait rendu
+plus heureux que nous ne le sommes. Il n'y a que l'égide de Zénon pour
+les calamités, et les couronnes du jardin d'Epicure pour la fortune.
+
+Pressez votre laitage, faites cuver votre vin et faucher vos prés sans
+vous inquiéter si l'année sera abondante ou stérile. Le gentilhomme du
+Bien-Aimé m'a promis, tout vieux lion qu'il est, de donner un coup de
+patte à l'_inf_... J'attends son livre. Je vous envoie, en attendant, un
+_Akakia_ contre Sa Sainteté, qui, je m'en flatte, édifiera votre
+béatitude.
+
+Je me recommande à la muse du général des capucins, de l'architecte de
+l'église de Ferney, du prieur des filles du Saint-Sacrement, et de la
+gloire mondaine du pape Rezzonico, de la pucelle Jeanne, etc.
+
+En vérité, je n'y tiens plus. J'aimerais autant parler du comte de
+Sabines, du chevalier de Tusculum, et du marquis d'Andés. Les titres ne
+sont que la décoration des sots; les grands hommes n'ont besoin que de
+leur nom.
+
+Adieu; santé et prospérité à l'auteur de la _Henriade_, au plus malin et
+au plus séduisant des beaux esprits qui ont été et qui seront dans le
+monde. _Vale._ FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+Au château de Tourney, par Genève, 22 avril 1760.
+
+
+Sire, un petit moine de Saint-Just disait à Charles-Quint: «Sacrée
+Majesté, n'êtes-vous pas lasse d'avoir troublé le monde? faut-il encore
+désoler un pauvre moine dans sa cellule?» Je suis le moine, mais vous
+n'avez pas encore renoncé aux grandeurs et aux misères humaines comme
+Charles-Quint. Quelle cruauté avez-vous de me dire que je calomnie
+Maupertuis, quand je vous dis que le bruit a couru qu'après sa mort on
+avait trouvé les œuvres du philosophe de Sans-Souci dans sa cassette? Si
+en effet on les y avait trouvées, cela ne prouverait-il pas au contraire
+qu'il les avait gardées fidèlement; qu'il ne les avait communiquées à
+personne, et qu'un libraire en aurait abusé; ce qui aurait disculpé des
+personnes qu'on a peut-être injustement accusées. Suis-je d'ailleurs
+obligé de savoir que Maupertuis vous les avait renvoyées? Quel intérêt
+ai-je à parler mal de lui? que m'importe sa personne et sa mémoire? en
+quoi ai-je pu lui faire tort en disant à Votre Majesté qu'il avait gardé
+fidèlement votre dépôt jusqu'à sa mort? Je ne songe moi-même qu'à
+mourir, et mon heure approche: mais ne la troublez pas par des reproches
+injustes, et par des duretés qui sont d'autant plus sensibles que c'est
+de vous qu'elles viennent.
+
+Vous m'avez fait assez de mal, vous m'avez brouillé pour jamais avec le
+roi de France; vous m'avez fait perdre mes emplois et mes pensions; vous
+m'avez maltraité à Francfort, moi et une femme innocente, une femme
+considérée, qui a été traînée dans la boue et mise en prison, et
+ensuite, en m'honorant de vos lettres, vous corrompez la douceur de
+cette consolation par des reproches amers. Est-il possible que ce soit
+vous qui me traitiez ainsi, quand je ne suis occupé depuis trois ans
+qu'à tâcher, quoique inutilement, de vous servir sans aucune autre vue
+que celle de suivre ma façon de penser?
+
+Le plus grand mal qu'aient fait vos œuvres, c'est qu'elles ont fait
+dire aux ennemis de la philosophie répandus dans toute l'Europe: «Les
+philosophes ne peuvent vivre en paix, et ne peuvent vivre ensemble.
+Voici un roi qui ne croit pas en Jésus-Christ; il appelle à sa cour un
+homme qui n'y croit point, et il le maltraite; il n'y a nulle humanité
+dans les prétendus philosophes, et Dieu les punit les uns par les
+autres.».....
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Sans-Souci, le 24 octobre 1765.
+
+
+.....Je vous félicite de la bonne opinion que vous avez de l'humanité.
+Pour moi, qui par les devoirs de mon état connais beaucoup cette espèce
+à deux pieds, sans plumes, je vous prédis que ni vous ni tous les
+philosophes du monde ne corrigeront le genre humain de la superstition à
+laquelle il tient. La nature a mis cet ingrédient dans la composition de
+l'espèce: c'est une crainte, c'est une faiblesse, c'est une crédulité,
+une précipitation de jugement, qui par un penchant ordinaire entraîne
+les hommes dans le système du merveilleux.
+
+Il est peu d'âmes philosophiques et d'une trempe assez forte pour
+détruire en elles les profondes racines que les préjugés de l'éducation
+y ont jetées. Vous en voyez dont le bon sens est détrompé des erreurs
+populaires, qui se révoltent contre les absurdités, et qui à l'approche
+de la mort redeviennent superstitueux par crainte, et meurent en
+capucins; vous en voyez d'autres dont la façon de penser dépend de leur
+digestion, bonne ou mauvaise.
+
+Il ne suffit pas, à mon sens, de détromper les hommes: il faudrait
+pouvoir leur inspirer le courage d'esprit, ou la sensibilité et la
+terreur de la mort triompheront des raisonnements les plus forts et les
+plus méthodiques.
+
+Vous pensez, parce que les quakers et les sociniens ont établi une
+religion simple, qu'en la simplifiant encore davantage on pourrait sur
+ce plan fonder une nouvelle croyance. Mais j'en reviens à ce que j'ai
+déjà dit, et suis presque convaincu que si ce troupeau se trouvait
+considérable, il enfanterait en peu de temps quelque superstition
+nouvelle, à moins qu'on ne choisit, pour le composer, que des âmes
+exemptes de crainte et de faiblesse. Cela ne se trouve pas communément.
+
+Cependant je crois que la voix de la raison, à force de s'élever contre
+le fanatisme, pourra rendre la race future plus tolérante que celle de
+notre temps; et c'est beaucoup gagner.
+
+On vous aura obligation d'avoir corrigé les hommes de la plus cruelle,
+de la plus barbare folie qui les ait possédés, et dont les suites font
+horreur.
+
+Le fanatisme et la rage de l'ambition ont ruiné des contrées
+florissantes dans mon pays. Si vous êtes curieux du total des
+dévastations qui se sont faites, vous saurez qu'en tout j'ai fait
+rebâtir huit mille maisons en Silésie; en Poméranie et dans la nouvelle
+Marche, six mille cinq cents, ce qui fait, selon Newton et d'Alembert,
+quatorze mille cinq cents habitations.
+
+La plus grande partie a été brûlée par les Russes. Nous n'avons pas fait
+une guerre aussi abominable; et il n'y a de détruit de notre part que
+quelques maisons dans les villes que nous avons assiégées, dont le
+nombre certainement n'approche pas de mille. Le mauvais exemple ne nous
+a pas séduits; et j'ai de ce côté-là ma conscience exempte de tout
+reproche.
+
+À présent que tout est tranquille et rétabli, les philosophes, par
+préférence, trouveront des asiles chez moi, partout où ils voudront, à
+plus forte raison l'ennemi de Baal, ou de ce culte que dans le pays où
+vous êtes on appelle _la prostituée de Babylone_.
+
+Je vous recommande à la sainte garde d'Epicure, d'Aristippe, de Locke,
+de Gassendi, de Bayle, et de toutes ces âmes épurées de préjugés, que
+leur génie immortel a rendues des chérubins attachés à l'arche de la
+vérité. Fédéric.
+
+Si vous voulez nous faire passer quelques livres dont vous parlez, vous
+ferez plaisir à ceux qui espèrent en celui qui délivrera son peuple du
+joug des imposteurs.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Berlin, le 8 janvier 1766.
+
+
+Non, il n'est point de plus plaisant vieillard que vous. Vous avez
+conservé toute la gaieté et l'aménité de votre jeunesse. Votre lettre
+sur les miracles m'a fait pouffer de rire. Je ne m'attendais pas à m'y
+trouver et je fus surpris de m'y voir placé entre les Autrichiens et les
+cochons. Votre esprit est encore jeune, et tant qu'il restera tel il n'y
+a rien à craindre pour le corps. L'abondance de cette liqueur qui
+circule dans les nerfs et qui anime le cerveau prouve que vous avez
+encore des ressources pour vivre.
+
+Si vous m'aviez dit, il y a dix ans, ce que vous dites en finissant
+votre lettre, vous seriez encore ici. Sans doute que les hommes ont
+leurs faiblesses, sans doute que la perfection n'est point leur partage,
+je le ressens moi-même, et je suis convaincu de l'injustice qu'il y a
+d'exiger des autres ce qu'on ne saurait accomplir et à quoi soi-même on
+ne saurait atteindre. Vous deviez commencer par là, tout était dit, et
+je vous aurais aimé avec vos défauts, parce que vous avez assez de
+grands talents pour couvrir quelques faiblesses.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+1er février 1766.
+
+
+Sire, je vous fais très tard mes remerciements, mais c'est que j'ai été
+sur le point de ne vous en faire jamais aucun. Ce rude hiver m'a presque
+tué; j'étais tout près d'aller trouver Bayle et de le féliciter d'avoir
+eu un éditeur qui a encore plus de réputation que lui dans plus d'un
+genre; il aurait sûrement plaisanté avec moi de ce que Votre Majesté en
+a usé avec lui comme Jurieu; elle a tronqué l'article _David_. Je vois
+bien qu'on a imprimé l'ouvrage sur la seconde édition de Bayle. C'est
+bien dommage de ne pas rendre à ce David toute la justice qui lui est
+due; c'était un abominable juif, lui et ses psaumes. Je connais un roi
+plus puissant que lui et plus généreux, qui, à mon gré, fait de
+meilleurs vers. Celui-là ne fait point danser les collines comme des
+béliers, et les béliers comme des collines. Il ne dit point qu'il faut
+écraser les petits enfants contre la muraille, au nom du Seigneur; il ne
+parle point éternellement d'aspics et de basilics Ce qui me plaît
+surtout de lui, c'est que dans toutes ses épîtres il n'y a pas une seule
+pensée qui ne soit vraie; son imagination ne s'égare point. La justesse
+est le fonds de son esprit; et en effet, sans justesse il n'y a ni
+esprit ni talent.
+
+Je prends la liberté de lui envoyer un caillou du Rhin pour un boisseau
+de diamants. Voilà les seuls marchés que je puisse faire avec lui.
+
+Les dévotes de Versailles n'ont pas été trop contentes du peu de
+confiance que j'ai en sainte Geneviève; mais le monarque philosophe
+prendra mon parti...
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Potsdam, le 28 février 1767.
+
+
+Je félicite l'Europe des productions dont vous l'avez enrichie pendant
+plus de cinquante années, et je souhaite que vous en ajoutiez encore
+autant que les Fontenelle, les Fleury et les Nestor en ont vécu. Avec
+vous finit le siècle de Louis XIV. De cette époque si féconde en grands
+hommes, vous êtes le dernier qui nous reste. Le dégoût des lettres, la
+satiété des chefs-d'œuvre que l'esprit humain a produits, un esprit de
+calcul, voilà le goût du temps présent.
+
+Parmi la foule de gens d'esprit dont la France abonde, je ne trouve pas
+de ces esprits créateurs, de ces vrais génies qui s'annoncent par de
+grandes beautés, des traits brillants et des écarts même. On se plaît à
+analyser tout. Les Français se piquent à présent d'être profonds. Leurs
+livres semblent faits de froids raisonneurs, et ces grâces qui leur
+étaient si naturelles, ils les négligent.
+
+Un des meilleurs ouvrages que j'aie lus de longtemps, est ce _factum_
+pour les Calas, fait par un avocat[H] dont le nom ne me revient pas. Ce
+factum est plein de traits de véritable éloquence, et je crois l'auteur
+digne de marcher sur les traces de Bossuet, etc., non comme théologien,
+mais comme orateur...
+
+...Voici de suite trois jugements bien honteux pour les Parlements de
+France. Les Calas, les Sirven et La Barre devraient ouvrir les yeux au
+gouvernement, et le porter à la réforme des procédures criminelles: mais
+on ne corrige les abus que quand ils sont parvenus à leur comble. Quand
+ces cours de justice auront fait rouer quelque duc et pair par
+distraction, les grandes maisons crieront, les courtisans mèneront grand
+bruit, et les calamités publiques parviendront au trône...
+
+
+
+
+DU ROI
+
+1768.
+
+
+Bon jour et bon an au patriarche de Ferney, qui ne m'envoie ni la prose
+ni les vers qu'il m'a promis depuis six mois. Il faut que vous autres
+patriarches vous ayez des usages et des mœurs en tout différents des
+profanes. Avec des bâtons marquetés vous tachetez des brebis et trompez
+des beaux-pères; vos femmes sont tantôt vos sœurs, tantôt vos femmes,
+selon que les circonstances le demandent: vous promettez vos ouvrages et
+ne les envoyez point. Je conclus de tout cela qu'il ne fait pas bon se
+fier à vous autres, tout grands saints que vous êtes. Et qui vous
+empêche de donner signe de vie? Le cordon qui entourait Genève et Ferney
+est levé; vous n'êtes plus bloqué par les troupes françaises, et l'on
+écrit de Paris que vous êtes le protégé de Choiseul. Que de raisons pour
+écrire! Sera-t-il dit que je recevrai clandestinement vos ouvrages, et
+que je ne les tirerai plus de source? Je vous avertis que j'ai imaginé
+le moyen de me faire payer. Je vous bombarderai tant et si longtemps de
+mes pièces que, pour vous préserver de leur atteinte, vous m'enverrez
+des vôtres. Ceci mérite quelques réflexions. Vous vous exposez plus que
+vous ne le pensez. Souvenez-vous combien le _Dictionnaire de Trévoux_
+fut fatal au père Berthier; et si mes pièces ont la même vertu, vous
+bâillerez en les recevant, puis vous sommeillerez, puis vous tomberez en
+léthargie, puis on appellera le confesseur, et puis..., etc., etc., etc.
+Ah! patriarche! évitez d'aussi grands dangers, tenez-moi parole,
+envoyez-moi vos ouvrages, et je vous promets que vous ne recevrez plus
+de moi ni d'ouvrages soporifiques, ni de poisons léthargiques ni de
+médisances sur les patriarches, leurs sœurs, leurs nièces, leurs brebis
+et leur inexactitude, et que je serai toujours avec l'admiration due au
+père des croyants, etc.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+Novembre 1769
+
+
+ Nul ne doit plaire à Dieu que nous et nos amis.
+
+J'ai dit quelque part que La Motte Le Vayer, précepteur du frère de
+Louis XIV, répondit un jour à un de ces maroufles: «Mon ami, j'ai tant
+de religion, que je ne suis pas de ta religion.»
+
+Ils ignorent, ces pauvres gens, que le vrai culte, la vraie piété, la
+vraie sagesse, est d'adorer Dieu comme le père commun de tous les hommes
+sans distinction, et d'être bienfaisant.
+
+Ils ignorent que la religion ne consiste ni dans les rêveries des bons
+quakers, ni dans celles des bons anabaptistes ou des piétistes, ni dans
+l'impanation et l'invination, ni dans un pèlerinage à Notre-Dame de
+Lorette, à Notre-Dame des Neiges, ou à Notre-Dame des Sept-Douleurs;
+mais dans la connaissance de l'Être suprême qui remplit toute la nature,
+et dans la vertu.
+
+Je ne vois pas que ce soit une piété bien éclairée qui ait refusé aux
+dissidents de Pologne les droits que leur donne leur naissance, et qui
+ait appelé les janissaires de notre Saint-Père le Turc au secours des
+bons catholiques romains de la Sarmatie. Ce n'est point probablement le
+Saint-Esprit qui a dirigé cette affaire, à moins que ce ne soit un
+saint-esprit du révérend père Malagrida, ou du révérend père Guignard ou
+du révérend père Jacques Clément.
+
+Je n'entre point dans la politique qui a toujours appuyé la cause de
+Dieu, depuis le grand Constantin, assassin de toute sa famille, jusqu'au
+meurtre de Charles Ier, qu'on fit assassiner par le bourreau,
+l'évangile à la main; la politique n'est pas mon affaire: je me suis
+toujours borné à faire mes petits efforts pour rendre les hommes moins
+sots et plus honnêtes. C'est dans cette idée que, sans consulter les
+intérêts de quelques souverains (intérêts à moi très inconnus), je me
+borne à souhaiter très passionnément que les barbares Turcs soient
+chassés incessamment du pays de Xénophon, de Socrate, de Platon, de
+Sophocle et d'Euripide. Si l'on voulait, cela serait bientôt fait; mais
+on a entrepris autrefois sept croisades de la superstition, et on
+n'entreprendra jamais une croisade d'honneur: on en laissera tout le
+fardeau à Catherine.
+
+Au reste, sire, je suis dans mon lit depuis un an; j'aurais voulu que
+mon lit fût à Clèves.
+
+J'apprends que Votre Majesté, qui n'est pas faite pour être au lit, se
+porte mieux que jamais, que vous êtes engraissé, que vous avez des
+couleurs brillantes. Que le grand Être qui remplit l'univers vous
+conserve! Soyez à jamais le protecteur de gens qui pensent, et le fléau
+des ridicules.
+
+Agréez le profond respect de votre ancien serviteur, qui n'a jamais
+changé d'idées quoi qu'on dise.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Potsdam, le 25 novembre 1769.
+
+
+Vous avez trop de modestie, si vous avez pu croire qu'un silence comme
+celui que vous avez gardé pendant deux ans peut être supporté avec
+patience. Non sans doute. Tout homme qui aime les lettres doit
+s'intéresser à votre conservation, et être bien aise quand vous-même lui
+en donnez des nouvelles. Que des Suisses s'établissent à Clèves, ou
+qu'ils restent à Genève, ce n'est pas ce qui m'intéresse; mais bien de
+savoir ce que fait le héros de la raison, le Prométhée de nos jours, qui
+apporte la lumière céleste pour éclairer des aveugles, et les désabuser
+de leurs préjugés et de leurs erreurs.
+
+Je suis bien aise que des sottises anglaises vous aient ressuscité:
+j'aimerais les extravagants qui feraient de pareils miracles. Cela
+n'empêche pas que je ne prenne l'auteur anglais pour un ancien Picte qui
+ne connaît pas l'Europe. Il faut être bien nouveau pour vous traduire en
+père de l'Église, qui par pitié de mon âme travaille â ma conversion. Il
+serait à souhaiter que vos évêques français eussent une pareille opinion
+de votre orthodoxie; vous n'en vivriez que plus tranquille....
+
+...Pour passer à un sujet plus gai, je vous envoie un prologue de
+comédie que j'ai composé à la hâte, pour en régaler l'électrice de Saxe
+qui m'a rendu visite. C'est une princesse d'un grand mérite, et qui
+aurait bien valu qu'un meilleur poète la chantât. Vous voyez que je
+conserve mes anciennes faiblesses: j'aime les belles-lettres à la folie;
+ce sont elles seules qui charment nos loisirs et qui nous procurent de
+vrais plaisirs. J'aimerais tout autant la philosophie, si notre faible
+raison y pouvait découvrir les vérités cachées à nos yeux, et que notre
+vaine curiosité recherche si avidement; mais apprendre à connaître,
+c'est apprendre à douter. J'abandonne donc cette mer si féconde en
+écueils d'absurdités, persuadé que tous les objets abstraits de nos
+spéculations étant hors de notre portée, leur connaissance nous serait
+entièrement inutile, si nous pouvions y parvenir.
+
+Avec cette façon de penser, je passe ma vieillesse tranquillement; je
+tache de me procurer toutes les brochures du neveu de l'abbé Bazin; il
+n'y a que ses ouvrages qu'on puisse lire.
+
+Je lui souhaite longue vie, santé et contentement; et quoi qu'il ait
+dit, je l'aime toujours. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Ferney, le 9 décembre 1769.
+
+
+ Quand Thalestris, que le Nord admira,
+ Rendit visite à ce vainqueur d'Arbelle,
+ Il lui donna bals, ballets, opéra,
+ Et fit, de plus, de jolis vers pour elle.
+ Tous deux avaient infiniment d'esprit:
+ C'était, dit-on, plaisir de les entendre.
+ On avouait que Jupiter ne fit
+ Des Thalestris que du temps d'Alexandre.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Berlin, le 4 janvier 1770.
+
+
+...Quand vous avez pris des pilules, vous purgez de meilleurs vers que
+tous ceux qu'on fait actuellement en Europe. Pour moi, je prendrais
+toute la rhubarbe de la Sibérie et tout le séné des apothicaires, sans
+que jamais je fisse un chant de _la Henriade_. Tenez, voyez-vous, mon
+cher, chacun naît avec un certain talent vous avez tout reçu de la
+nature: cette bonne mère n'a pas été aussi libérale envers tout le
+monde. Vous composez vos ouvrages pour la gloire, et moi pour mon
+amusement. Nous réussissons l'un et l'autre mais d'une manière bien
+différente: car tant que le soleil éclairera le monde, tant qu'il se
+conservera une teinture de science une étincelle de goût, tant qu'il y
+aura des esprits qui aimeront des pensées sublimes, tant qu'il se
+trouvera des oreilles sensibles à l'harmonie, vos ouvrages dureront, et
+votre nom remplira l'espace des siècles qui mène à l'éternité. Pour les
+miens on dira: C'est beaucoup que ce roi n'ait pas été tout à fait
+imbécile; cela est passable; s'il était né particulier, il aurait
+pourtant pu gagner sa vie en se faisant correcteur chez quelque
+libraire! et puis on jette là le livre, et puis on en fait des
+papillotes, et puis il n'en est plus question....
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Ferney, 27 avril 1770.
+
+
+Sire, quand vous étiez malade, je l'étais bien aussi, et je faisais tout
+comme vous de la prose et des vers, à cela près que mes vers et ma prose
+ne valaient pas grand-chose; je conclus que j'étais fait pour vivre et
+mourir auprès de vous, et qu'il y a eu du malentendu si cela n'est pas
+arrivé.
+
+Me voilà capucin pendant que vous êtes jésuite; c'est encore une raison
+de plus qui devait me retenir à Berlin; cependant on dit que frère
+Ganganelli a condamné mes œuvres, ou du moins celles que les libraires
+vendent sous mon nom.
+
+Je vais écrire à Sa Sainteté que je suis très bon catholique, et que je
+prends Votre Majesté pour mon répondant.
+
+Je ne renonce point du tout à mon auréole; et comme je suis près de
+mourir d'une fluxion de poitrine, je vous prie de me faire canoniser au
+plus vite: cela ne vous coûtera que cent mille écus: c'est marché donné.
+
+Pour vous, sire, quand il faudra vous canoniser, on s'adressera à
+Marc-Aurèle. Vos dialogues sont tout à fait dans son goût comme dans ses
+principes; je ne sais rien de plus utile. Vous avez trouvé le secret
+d'être le défenseur, le législateur, l'historien et le précepteur de
+votre royaume; tout cela est pourtant vrai: je défie qu'on en dise
+autant de Moustapha. Vous devriez bien vous arranger pour attraper
+quelques dépouilles de ce gros cochon; ce serait rendre service à
+l'humanité.
+
+Pendant que l'empire russe et l'empire ottoman se choquent avec un
+fracas qui retentit jusqu'aux deux bouts du monde, la petite république
+de Genève est toujours sous les armes; mon manoir est rempli d'émigrants
+qui s'y réfugient. La ville de Jean Calvin n'est pas édifiante pour le
+moment présent.
+
+Je n'ai jamais vu tant de neige et tant de sottises. Je ne verrai
+bientôt rien de tout cela, car je me meurs.
+
+Daignez recevoir la bénédiction de frère François et m'envoyer celle de
+saint Ignace.
+
+Restez un héros sur la terre, et n'abandonnez pas absolument la mémoire
+d'un homme dont l'âme a toujours été aux pieds de la vôtre.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Ferney, 4 mai 1770.
+
+
+Sire, je me flatte que votre santé est entièrement raffermie. Je vous ai
+vu autrefois vous faire saigner à cloche-pied immédiatement après un
+accès de goutte, et monter à cheval le lendemain: vos dialogues à la
+Marc-Aurèle sont fort au dessus d'une course à cheval et d'une parade.
+
+Je ne sais si Votre Majesté est encore autant dans le goût des tableaux
+qu'elle est dans celui de la morale. L'impératrice de Russie en fait
+acheter à présent de tous les côtés; on lui en a vendu pour 100,000 fr.
+à Genève: cela fait croire qu'elle a de l'argent de reste pour battre
+Moustapha. Je voudrais que vous vous amusassiez à battre Moustapha
+aussi, et que vous partageassiez avec elle; mais je ne suis chargé que
+de proposer un tableau à Votre Majesté, et nullement la guerre contre le
+Turc. M. Hénin, résident de France à Genève, a le tableau des trois
+Grâces, de Vanloo, haut de six pieds, avec des bordures. Il le veut
+vendre 11,000 livres: voilà tout ce que j'en sais. Il était destiné pour
+le feu roi de Pologne. S'il convient à votre nouveau palais, vous n'avez
+qu'à ordonner qu'on vous l'envoie, et voilà ma commission faite.
+
+Comme j'ai presque perdu la vue au milieu des neiges du mont Jura, ce
+n'est pas à moi à parler de tableaux. Je ne puis guère non plus parler
+de vers dans l'état où je suis; car si Votre Majesté a eu la goutte,
+votre vieux serviteur se meurt de la poitrine. Nous avons l'hiver pour
+printemps dans nos Alpes. Je ne sais si la nature traite mieux les
+sables de Berlin, mais je me souviens que le temps était toujours beau
+auprès de Votre Majesté. Je la supplie de me conserver ses bontés, et de
+n'avoir plus de goutte. Je suis plus près du paradis qu'elle; car elle
+n'est que protectrice des jésuites, et moi je suis réellement capucin;
+j'en ai la patente avec le portrait de saint François, tiré sur
+l'original.
+
+Je me mets à vos pieds malgré mes honneurs divins.
+
+Frère _François Voltaire_.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Charlottembourg, le 24 mai 1770.
+
+
+Je vous crois très capucin, puisque vous le voulez, et même sûr de votre
+canonisation parmi les saints de l'Église. Je n'en connais aucun qui
+vous soit comparable, et je commence par dire: _Sancte Voltarie, ora pro
+nobis_.
+
+Cependant le saint-père vous a fait brûler à Rome. Ne pensez pas que
+vous soyez le seul qui ayez joui de cette faveur: l'_Abrégé_ de Fleury a
+eu un sort tout semblable. Il y a je ne sais quelle affinité entre nous
+qui me frappe. Je suis le protecteur des jésuites; vous, des capucins;
+vos ouvrages sont brûlés à Rome; les miens aussi. Mais vous êtes saint,
+et je vous cède la préférence.
+
+Comment, monsieur le saint, vous vous étonnez qu'il y ait une guerre en
+Europe dont je ne sois pas! cela n'est pas trop canonique. Sachez donc
+que les philosophes, par leurs déclamations perpétuelles contre ce
+qu'ils appellent brigands mercenaires, m'ont rendu pacifique.
+L'impératrice de Russie peut guerroyer à son aise: elle a obtenu de
+Diderot, à beaux deniers comptants, une dispense pour faire battre les
+Russes contre les Turcs. Pour moi, qui crains les censeurs philosophes,
+l'excommunication encyclopédique, et de commettre un crime de
+lèse-philosophie, je me tiens en repos. Et comme aucun livre n'a paru
+encore contre les subsides, j'ai cru qu'il m'était permis, selon les
+lois civiles et naturelles, d'en payer à mon allié auquel je les dois;
+et je suis en règle vis-à-vis de ces précepteurs du genre humain qui
+s'arrogent le droit de fesser les princes, rois et empereurs qui
+désobéissent à leurs règles.....
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+8 juin 1770.
+
+
+ Quand un cordelier incendie
+ Les ouvrages d'un capucin,
+ On sent bien que c'est jalousie,
+ Et l'effet de l'esprit malin.
+ Mais lorsque d'un grand souverain
+ Les beaux écrits il associe
+ Aux farces de saint Cucufin,
+ C'est une énorme étourderie.
+ Le saint-père est un pauvre saint;
+ C'est un sot moine qui s'oublie;
+ Au hasard il excommunie.
+ Qui trop embrasse mal étreint.
+
+Voilà Votre Majesté bien payée de s'être vouée à saint Ignace; passe
+pour moi chétif, qui n'appartiens qu'à saint François.
+
+Le malheur, sire, c'est qu'il n'y a rien à gagner à punir frère
+Ganganelli: plût à Dieu qu'il eût quelque bon domaine dans votre
+voisinage, et que vous ne fussiez pas si loin de Notre-Dame de Lorette!
+
+ Il est beau de savoir railler
+ Ces arlequins faiseurs de bulles;
+ J'aime à les rendre ridicules;
+ J'aimerais mieux les dépouiller.
+
+Que ne vous chargez-vous du vicaire de Simon Barjone, tandis que
+l'impératrice de Russie époussette le vicaire de Mahomet? Vous auriez à
+vous deux purgé la terre de deux étranges sottises. J'avais autrefois
+conçu ces grandes espérances de vous; mais vous vous êtes contenté de
+vous moquer de Rome et de moi, d'aller droit au solide, et d'être un
+héros très avisé.....
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Postdam, le 16 septembre 1770.
+
+
+Je n'ai point été fâché que les sentiments que j'annonce au sujet de
+votre statue, dans une lettre écrite à M. d'Alembert, aient été
+divulgués. Ce sont des vérités dont j'ai toujours été intimement
+convaincu, et que Maupertuis ni personne n'ont effacées de mon esprit.
+Il était très juste que vous jouissiez vivant de la reconnaissance
+publique, et que je me trouvasse avoir quelque part à cette
+démonstration de vos contemporains, en ayant eu tant au plaisir que leur
+ont fait vos ouvrages.
+
+Les bagatelles que j'écris ne sont pas de ce genre: elles sont un
+amusement pour moi. Je m'instruis moi-même en pensant à des matières de
+philosophie, sur lesquelles je griffonne quelquefois trop hardiment mes
+pensées. Cet ouvrage sur le _Système de la nature_ est trop hardi pour
+les lecteurs actuels auxquels il pourrait tomber entre les mains. Je ne
+veux scandaliser personne: je n'ai parlé qu'à moi-même en l'écrivant.
+Mais dès qu'il s'agit de s'énoncer en public, ma maxime constante est de
+ménager la délicatesse des oreilles superstitieuses, de ne choquer
+personne et d'attendre que le siècle soit assez éclairé pour qu'on
+puisse impunément penser tout haut.....
+
+....Mon occupation principale est de combattre l'ignorance et les
+préjugés dans les pays que le hasard de la naissance me fait gouverner,
+d'éclairer les esprits, de cultiver les mœurs et de rendre les hommes
+aussi heureux que le comporte la nature humaine et que le permettent
+les moyens que je puis employer.....
+
+.....Ce que je sais certainement, c'est que j'aurai une copie de ce
+buste auquel Pigalle travaille: ne pouvant posséder l'original, j'en
+aurai au moins la copie. C'est se contenter de peu lorsqu'on se souvient
+qu'autrefois on a possédé ce divin génie même. La jeunesse est l'âge des
+bonnes aventures; quand on devient vieux et décrépit, il faut renoncer
+aux beaux esprits comme aux maîtresses.
+
+Conservez-vous toujours pour éclairer encore, dans vos vieux jours, la
+fin de ce siècle qui se glorifie de vous posséder, et qui sait connaître
+le prix de ce trésor. FÉDÉRIC.
+
+
+
+DU ROI
+
+À Postdam, le 16 septembre 1770.
+
+
+Il faut convenir que nous autres citoyens du nord de l'Allemagne, nous
+n'avons point d'imagination. Le P. Bouhours l'assure; il faut l'en
+croire sur sa parole. À vous autres voyants de Paris, votre imagination
+vous fait trouver des liaisons où nous n'aurions pas supposé les
+moindres rapports. En vérité le prophète, quel qu'il soit, qui me fait
+l'honneur de s'amuser sur mon compte, me traite avec distinction. Ce
+n'est pas pour tous les êtres que les gens de cette espèce exaltent leur
+âme. Je me croirai un homme important; et il ne faudra qu'une comète ou
+quelque éclipse qui m'honore de son attention, pour achever de me
+tourner la tête.
+
+Mais tout cela n'était pas nécessaire pour rendre justice à Voltaire;
+une âme sensible et un cœur reconnaissant suffiraient. Il est bien juste
+que le public lui paye le plaisir qu'il en a reçu. Aucun auteur n'a
+jamais eu un goût aussi perfectionné que ce grand homme. La profane
+Grèce en aurait fait un dieu: on lui aurait élevé un temple. Nous ne lui
+érigeons qu'une statue: faible dédommagement de toutes les persécutions
+que l'envie lui a suscitées, mais récompense capable d'échauffer la
+jeunesse et de l'encourager à s'élever dans la carrière que ce grand
+génie a parcourue, et où d'autres génies peuvent trouver encore à
+glaner. J'ai aimé dès mon enfance les arts, les lettres et les sciences;
+et lorsque je puis contribuer à leurs progrès, je m'y porte avec toute
+l'ardeur dont je suis capable, parce que dans ce monde il n'y a point de
+vrai bonheur sans elles. Vous autres qui vous trouvez à Paris dans le
+vestibule de leur temple, vous qui en êtes les desservants, vous pouvez
+jouir de ce bonheur inaltérable, pourvu que vous empêchiez l'envie et la
+cabale d'en approcher.....
+
+
+
+
+DU ROI Postdam, le 30 octobre 1770.
+
+
+Une mitte qui végète dans le nord de l'Allemagne est un mince sujet
+d'entretien pour des philosophes qui discutent des mondes divers
+flottant dans l'espace de l'infini, du principe et du mouvement de la
+vie, du temps et de l'éternité de l'esprit et de la matière, des choses
+possibles et de celles qui ne sont pas. J'appréhende fort que cette
+mitte n'ait distrait ces deux grands philosophes d'objets plus
+importants et plus dignes de les occuper. Les empereurs ainsi que les
+rois disparaissent dans l'immense tableau que la nature offre aux yeux
+des spéculateurs. Vous qui réunissez tous les genres, vous descendez
+quelquefois de l'empirée; tantôt Anaxagore, tantôt Triptolème, vous
+quittez le Portique pour l'agriculture, et vous offrez sur vos terres un
+asile aux malheureux. Je préférerais bien la colonie de Ferney dont
+Voltaire est le législateur, à celle des quakers de Philadelphie,
+auxquels Locke donna des lois.
+
+Nous avons ici des fugitifs d'une autre espèce; ce sont des Polonais
+qui, redoutant les déprédations, le pillage et les cruautés de leurs
+compatriotes, ont cherché un asile sur mes terres. Il y a plus de cent
+vingt familles nobles qui se sont expatriées pour attendre des temps
+plus tranquilles et qui leur permettent le retour chez eux. Je
+m'aperçois de plus en plus que les hommes se ressemblent d'un bout de
+notre globe à l'autre, qu'ils se persécutent et se troublent
+mutuellement, autant qu'il est en eux: leur félicité, leur unique
+ressource, est en quelques bonnes âmes qui les recueillent et les
+consolent de leurs adversités.....
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Berlin, le 29 janvier 1771.
+
+
+J'ai reçu en même temps ces _Questions encyclopédiques_, qu'on pourrait
+appeler à plus juste titre, _Instructions encyclopédiques_. Cet ouvrage
+est plein de choses. Quelle variété! que de connaissances, de
+profondeur! et quel art pour traiter tant de sujets avec le même
+agrément! Si je me servais du style précieux, je pourrais dire qu'entre
+vos mains tout se convertit en or.
+
+Je vous dois encore des remerciements au nom des militaires pour le
+détail que vous donnez des évolutions d'un bataillon. Quoique je vous
+connusse grand littérateur, grand philosophe, grand poète, je ne savais
+pas que vous joignissiez à tant de talents les connaissances d'un grand
+capitaine. Les règles que vous donnez de la tactique sont une marque
+certaine que vous jugez cette fièvre intermittente des rois, la guerre,
+moins dangereuse que de certains auteurs ne la représentent.
+
+Mais quelle circonspection édifiante dans les articles qui regardent la
+foi! Vos protégés les _Pediculosi_ en auront été ravis; la Sorbonne vous
+agrégera à son corps, le Très Chrétien (s'il lit) bénira le ciel d'avoir
+un gentilhomme de la chambre aussi orthodoxe; et l'évêque d'Orléans vous
+assignera une place auprès d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. À coup sûr
+vos reliques feront des miracles, et l'_inf_.... célébrera son triomphe.
+
+Où donc est l'esprit philosophique du dix-huitième siècle, si les
+philosophes, par ménagement pour leurs lecteurs, osent à peine leur
+laisser entrevoir la vérité? Il faut avouer que l'auteur du _Système de
+la nature_ a trop impudemment cassé les vitres. Ce livre a fait beaucoup
+de mal: il a rendu la philosophie odieuse par de certaines conséquences
+qu'il tire de ses principes. Et peut-être à présent faut-il de la
+douceur et du ménagement pour réconcilier avec la philosophie les
+esprits que cet auteur avait effarouchés et révoltés.
+
+Il est certain qu'à Pétersbourg on se scandalise moins qu'à Paris, et
+que la vérité n'est point rejetée du trône de votre souveraine, comme
+elle l'est chez le vulgaire de nos princes. Mon frère Henri se trouve
+actuellement à la cour de cette princesse. Il ne cesse d'admirer les
+grands établissements qu'elle a faits, et les soins qu'elle se donne de
+décrasser, d'élever et d'éclairer ses sujets.
+
+Je ne sais ce que vos ingénieurs sans génie ont fait aux Dardanelles:
+ils sont peut-être cause de l'exil de Choiseul. À l'exception du
+cardinal de Fleury, Choiseul a tenu plus longtemps qu'aucun autre
+ministre de Louis XV. Lorsqu'il était ambassadeur à Rome, Benoît XIV le
+définissait un fou qui avait bien de l'esprit. On dit que les parlements
+et la noblesse le regrettent et le comparent à Richelieu: en revanche,
+ses ennemis disent que c'était un boute-feu qui aurait embrasé l'Europe.
+Pour moi, je laisse raisonner tout le monde. Choiseul n'a pu me faire ni
+bien ni mal; je ne l'ai point connu; et je me repose sur les grandes
+lumières de votre monarque pour le choix et le renvoi de ses ministres
+et de ses maîtresses. Je ne me mêle que de mes affaires et du carnaval
+qui dure encore.
+
+Nous avons un bon Opéra; et, à l'exception d'une seule actrice, mauvaise
+comédie. Vos histrions welches se vouent tous à l'opéra-comique; et des
+platitudes mises en musique sont chantées par des voix qui hurlent et
+détonnent à donner des convulsions aux assistants. Durant les beaux
+jours du siècle de Louis XIV, ce spectacle n'aurait pas fait fortune. Il
+passe pour bon dans ce siècle de petitesses, où le génie est aussi rare
+que le bon sens, où la médiocrité en tout genre annonce le mauvais goût
+qui probablement replongera l'Europe dans une espèce de barbarie dont
+une foule de grands hommes l'avaient tirée.
+
+Tant que nous conserverons Voltaire, il n'y aura rien à craindre; lui
+seul est l'Atlas qui soutient par ses forces cet édifice ruineux. Son
+tombeau sera celui du bon goût et des lettres. Vivez donc, vivez, et
+rajeunissez, s'il est possible: ce sont les vœux de toutes les personnes
+qui s'intéressent à la belle littérature, et principalement les miens.
+FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Ferney, 15 février 1771.
+
+
+Sire, tandis que vos bontés me donnent les louanges qui me sont si
+légitimement dues sur mon orthodoxie et sur mon tendre amour pour la
+religion catholique, apostolique et romaine, j'ai bien peur que mon zèle
+ardent ne soit pas approuvé par les principaux membres de notre
+sanhédrin infaillible. Ils prétendent que je me mets à genoux devant eux
+pour leur donner des croquignoles, et que je les rends ridicules avec
+tout le respect possible. J'ai beau leur citer la belle préface d'un
+grand homme, qui est au devant d'une histoire de l'Église très
+édifiante, ils ne reçoivent point mon excuse; ils disent que ce qui est
+très bon dans le vainqueur de Rosbach et de Lissa, n'est pas tolérable
+dans un pauvre diable qui n'a qu'une chaumière entre un lac et une
+montagne, et que, quand je serais sur la montagne du Thabor en habits
+blancs, je ne viendrais pas à bout de leur ôter la pourpre dont ils
+sont revêtus. Nous connaissons, disent-ils, vos mauvais sentiments et
+vos mauvaises plaisanteries. Vous ne vous êtes pas contenté de servir un
+hérétique, vous vous êtes attaché depuis peu à un schismatique, et si on
+vous en croyait, le pouvoir du pape et celui du grand-turc seraient
+bientôt resserrés dans des bornes fort étroites.
+
+Vous ne croyez point aux miracles, mais sachez que nous en faisons. C'en
+est déjà un fort grand que nous ayons engagé votre héros hérétique à
+protéger les jésuites.
+
+C'en est un plus grand encore, que notre nonce en Pologne ait déterminé
+les Mahométans à faire la guerre à l'empire chrétien de Russie; ce
+nonce, en cas de besoin, aurait béni l'étendard du grand prophète
+Mahomet. Si les Turcs ont toujours été battus, ce n'est pas notre faute,
+nous avons toujours prié Dieu pour eux.
+
+On nous rendra peut-être bientôt Avignon, malgré tous vos quolibets;
+nous rentrerons dans Bénévent, et nous aurons toujours un temporel très
+royal pour ressembler à Jésus-Christ notre Sauveur, qui n'avait pas où
+reposer sa tête. Tâchez de régler là vôtre qui radote, et recevez notre
+malédiction sous l'anneau du pêcheur.
+
+Voilà, Sire, comme on me traite, et je n'ai pas un mot à répliquer. Si
+je suis excommunié, j'en appellerai à mon héros, à Julien, à Marc-Aurèle
+ses devanciers, et j'espère que leurs aigles ou romaines ou prussiennes
+(c'est la même chose) me couvriront de leurs ailes. Je me mets sous leur
+protection dans ce monde, en attendant que je sois damné dans l'autre.
+
+J'ai envoyé un petit paquet à monseigneur le prince royal, je ne sais
+s'il l'a reçu.
+
+Je me mets aux pieds de mon héros avec autant de respect que
+d'attachement. _Le vieux malade du mont Jura_.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Ferney, 1er mars 1771.
+
+
+Sire, il n'est pas juste que je vous cite comme un de nos grands auteurs
+sans vous soumettre l'ouvrage dans lequel je prends cette liberté:
+j'envoie donc à Votre Majesté l'Épître contre Moustapha. Je suis
+toujours acharné contre Moustapha et Fréron. L'un étant un infidèle, je
+suis sûr de faire mon salut en lui disant des injures; et l'autre étant
+un sot et un très mauvais écrivain, il est de plein droit un de mes
+justiciables.
+
+Il n'y a rien à mon gré de si étonnant, depuis les aventures de Rosbach
+et de Lissa, que de voir mon impératrice envoyer du fond du Nord quatre
+flottes aux Dardanelles. Si Annibal avait entendu parler d'une pareille
+entreprise, il aurait compté son voyage des Alpes pour bien peu de
+chose.
+
+Je haïrai toujours les Turcs oppresseurs de la Grèce, quoiqu'ils m'aient
+demandé depuis peu des montres de ma colonie. Quels plats barbares! Il y
+a soixante ans qu'on leur envoie des montres de Genève, et ils n'ont pas
+su encore en faire: ils ne savent pas même les régler.
+
+Je suis toujours très fâché que Votre Majesté et l'empereur des
+Vénitiens ne se soient pas entendus avec mon impératrice pour chasser
+ces vilains Turcs de l'Europe: c'eût été la besogne d'une seule
+campagne; vous auriez partagé chacun également. C'est un axiome de
+géométrie qu'ajoutant choses égales à choses égales, les touts sont
+égaux; ainsi vous seriez demeurés précisément dans la situation où vous
+êtes.
+
+Je persiste toujours à croire que cette guerre était bien plus
+raisonnable que celle de 1756, qui n'avait pas le sens commun; mais je
+laisse là ma politique qui n'en a pas davantage, pour dire à Votre
+Majesté que j'espère faire ma cour après Pâques, dans mon ermitage, aux
+princes de Suède vos neveux, dont tout Paris est enchanté. On parle
+beaucoup plus d'eux que du Parlement. Deux princes aimables font
+toujours plus d'effet que cent quatre-vingts pédants en robe.
+
+On m'a dit que d'Argens est mort: j'en suis très fâché; c'était un impie
+très utile à la bonne cause, malgré tout son bavardage.
+
+À propos de la bonne cause, je me mets toujours à vos pieds et sous
+votre protection. On me reprochera peut-être de n'être pas plus attaché
+à Ganganelli qu'à Moustapha; je répondrai que je le suis à Frédéric le
+Grand et à Catherine la Surprenante.
+
+Daignez, Sire, me conserver vos bontés pour le temps qui me reste encore
+à faire de mauvais vers en ce monde. _Le vieux ermite des Alpes_.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Sans-Souci, le 18 novembre 1771.
+
+
+.....Je vous ai mille obligations des sixième et septième tomes de votre
+_Encyclopédie_, que j'ai reçus. Si le style de Voiture était encore à la
+mode, je vous dirais que le père des Muses est l'auteur de cet ouvrage;
+et que l'approbation est signée du dieu du Goût. J'ai été fort surpris
+d'y trouver mon nom, que par charité vous y avez mis. J'y ai trouvé
+quelques paraboles moins obscures que celles de l'Évangile, et je me
+suis applaudi de les avoir expliquées. Cet ouvrage est admirable, et je
+vous exhorte à le continuer. Si c'était un discours académique,
+assujetti à la révision de la Sorbonne, je serais peut-être d'un autre
+avis.
+
+Travaillez toujours; envoyez vos ouvrages en Angleterre, en Hollande, en
+Allemagne et en Russie: je vous réponds qu'on les y dévorera. Quelque
+précaution qu'on prenne, ils entreront en France; et vos Welches auront
+honte de ne pas approuver ce qui est admiré partout ailleurs.
+
+J'avais un très violent accès de goutte quand vos livres sont arrivés,
+les pieds et les bras garrottés, enchaînés et perclus: ces livres m'ont
+été d'une grande ressource. En les lisant, j'ai béni mille fois le ciel
+de vous avoir mis au monde.
+
+Pour vous rendre compte du reste de mes occupations, vous saurez qu'à
+peine eus-je recouvré l'articulation de la main droite, que je m'avisai
+de barbouiller du papier; non pour éclairer l'Europe, non pour instruire
+le public et l'Europe qui a les yeux très ouverts, mais pour m'amuser.
+Ce ne sont pas les victoires de Catherine que j'ai chantées, mais les
+folies des confédérés. Le badinage convient mieux à un convalescent que
+l'austérité du style majestueux. Vous en verrez un échantillon. Il y a
+six chants. Tout est fini; car une maladie de cinq semaines m'a donné le
+temps de rimer et de corriger tout à mon aise. C'est vous ennuyer assez
+que deux chants de lecture que je vous prépare.....
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE.
+
+À Ferney, le 6 décembre 1771.
+
+
+Sire, je n'ai jamais si bien compris qu'on peut pleurer et rire dans le
+même jour. J'étais tout plein et tout attendri de l'horrible attentat
+commis contre le roi de Pologne, qui m'honore de quelque bonté. Ces
+mots, qui dureront à jamais, _vous êtes pourtant mon roi, mais j'ai fait
+serment de vous tuer_, m'arrachaient des larmes d'horreur, lorsque j'ai
+reçu votre lettre et votre très philosophique poème, qui dit si
+plaisamment les choses du monde les plus vraies. Je me suis mis à rire
+malgré moi, malgré mon effroi et ma consternation. Que vous peignez bien
+le diable et les prêtres, et surtout cet évêque, premier auteur de tout
+le mal!
+
+Je vois bien que quand vous fîtes ces deux premiers chants, le crime
+infâme des confédérés n'avait point encore été commis. Vous serez forcé
+d'être aussi tragique dans le dernier chant que vous avez été gai dans
+les autres que Votre Majesté a bien voulu m'envoyer. Malheur est bon à
+quelque chose, puisque la goutte vous a fait composer un ouvrage si
+agréable. Depuis Scarron, on ne faisait point de vers si plaisants au
+milieu des souffrances. Le roi de la Chine ne sera jamais si drôle que
+Votre Majesté, et je défie Moustapha d'en approcher.
+
+N'ayez plus la goutte, mais faites souvent des vers à Sans-Souci dans ce
+goût-là. Plus vous serez gai, plus longtemps vous vivrez: c'est ce que
+je souhaite passionnément pour vous, pour mon héroïne, et pour moi
+chétif.
+
+Je pense que l'assassinat du roi de Pologne lui fera beaucoup de bien.
+Il est impossible que les confédérés, devenus en horreur au genre
+humain, persistent dans une faction si criminelle. Je ne sais si je me
+trompe, mais il me semble que la paix de la Pologne peut naître de cette
+exécrable aventure.
+
+Je suis fâché de vous dire que voilà cinq têtes couronnées assassinées
+en peu de temps dans notre siècle philosophique. Heureusement, parmi
+tous ces assassins, il se trouve des Malagrida, et pas un philosophe. On
+dit que nous sommes des séditieux; que sera donc l'évêque de Kiovie? On
+dit que les conjurés avaient fait serment sur une image de la sainte
+Vierge, après avoir communié. J'ose supplier instamment Votre Majesté,
+si ingénieuse et si diabolique, de daigner m'envoyer quelques détails
+bien vrais de cet étrange événement, qui devrait bien ouvrir les yeux à
+une partie de l'Europe. Je prends la liberté de recommander à vos bontés
+l'abbaye d'Oliva.
+
+Je me mets à vos pieds (pourvu qu'ils n'aient plus la goutte) avec le
+plus profond respect et le plus grand ébahissement de tout ce que je
+viens de lire.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Berlin, le 12 janvier 1772.
+
+
+Je conviens que je me suis imposé l'obligation de vous instruire sur le
+sujet des Confédérés que j'ai chantés, comme vous avez été obligé
+d'exposer les anecdotes de la Ligue, afin de répandre tous les
+éclaircissements nécessaires sur _la Henriade_.
+
+Vous saurez donc que mes Confédérés, moins braves que vos Ligueurs, mais
+aussi fanatiques, n'ont pas voulu leur céder en forfaits. L'horrible
+attentat entrepris et manqué contre le roi de Pologne s'est passé, à la
+communion près, de la manière qu'il est détaillé dans les gazettes. Il
+est vrai que le misérable qui a voulu assassiner le roi de Pologne en
+avait prêté le serment à Pulawski, maréchal de confédération, devant le
+maître-autel de la Vierge à Czenstokova. Je vous envoie des papiers
+publics, qui peut-être ne se répandent pas en Suisse, où vous trouverez
+cette scène tragique détaillée avec les circonstances exactement
+conformes à ce que mon ministre à Varsovie en a marqué dans sa relation.
+Il est vrai que mon poème (si vous voulez l'appeler ainsi) était achevé
+lorsque cet attentat se commit; je ne le jugeai pas propre à entrer dans
+un ouvrage où règne d'un bout à l'autre un ton de plaisanterie et de
+gaieté. Cependant je n'ai pas voulu non plus passer cette horreur sous
+silence, et j'en ai dit deux mots en passant, au commencement du
+cinquième chant; de sorte que cet ouvrage badin, fait uniquement pour
+m'amuser, n'a pas été défiguré par un morceau tragique qui aurait juré
+avec le reste.
+
+Il semble que pour détourner mes yeux des sottises polonaises et de la
+scène atroce de Varsovie, ma sœur la reine de Suède ait pris ce temps
+pour venir revoir ses parents, après une absence de vingt-huit années.
+Son arrivée a ranimé toute la famille; je m'en suis cru de dix ans plus
+jeune. Je fais mes efforts pour dissiper les regrets qu'elle donne à la
+perte d'un époux tendrement aimé, en lui procurant toutes les sortes
+d'amusements dans lesquels les arts et les sciences peuvent avoir la
+plus grande part. Nous avons beaucoup parlé de vous. Ma sœur trouvait
+que vous manquiez à Berlin: je lui ai répondu qu'il y avait treize ans
+que je m'en apercevais. Cela n'a pas empêché que nous n'ayons fait des
+vœux pour votre conservation; et nous avons conclu, quoique nous ne vous
+possédions pas, que vous n'en étiez pas moins nécessaire à l'Europe.
+
+Laissez donc à la Fortune, à l'Amour, à Plutus, leur bandeau: ce serait
+une contradiction que celui qui éclaira si longtemps l'Europe fût
+aveugle lui-même. Voilà peut-être un mauvais jeu de mots; j'en fais
+amende honorable au dieu du Goût qui siège à Ferney; je le prie de
+m'inspirer, et d'être assuré qu'en fait de belles lettres, je crois ses
+décisions plus infaillibles que celles de Ganganelli pour les articles
+de foi. _Vale_. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Ferney, 1er février 1772.
+
+
+Sire, mon cœur, quoique bien vieux, est tout aussi sensible à vos bontés
+que s'il était jeune. Vos troisième et quatrième chants m'ont presque
+guéri d'une maladie assez sérieuse; vos vers ne le sont pas. Je m'étonne
+toujours que vous ayez pu faire quelque chose d'aussi gai sur un sujet
+si triste. Ce que Votre Majesté dit des Confédérés dans sa lettre
+inspire l'indignation contre eux autant que vos vers inspirent de
+gaieté. Je me flatte que tout ceci finira heureusement pour le roi de
+Pologne et pour Votre Majesté. Quand vous n'auriez que six villes pour
+vos six chants, vous n'auriez pas perdu votre papier et votre encre.
+
+La reine de Suède ne gagnera rien aux dissensions polonaises, mais elle
+augmentera le bonheur de son frère et le sien. Permettez que je la
+remercie des bontés dont vous m'apprenez qu'elle daigne m'honorer, et
+que je mette mes respects pour elle dans votre paquet.....
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Ferney, le 4 septembre 1772.
+
+
+Sire, si votre vieux baron a bien dansé à l'âge de quatre-vingt-six ans,
+je me flatte que vous danserez mieux que lui à cent ans révolus. Il est
+juste que vous dansiez longtemps au son de votre flûte et de votre lyre,
+après avoir fait danser tant de monde, soit en cadence, soit hors de
+cadence, au son de vos trompettes. Il est vrai que ce n'est pas la
+coutume des gens de votre espèce de vivre longtemps. Charles XII, qui
+aurait été un excellent capitaine dans un de vos régiments;
+Gustave-Adolphe, qui eût été un de vos généraux; Valstein, à qui vous
+n'eussiez pas confié vos armées; le grand-électeur, qui était plutôt un
+précurseur de grand: tout cela n'a pas vécu âge d'homme. Vous savez ce
+qui arriva à César, qui avait autant d'esprit que vous, et à Alexandre,
+qui devint ivrogne, n'ayant plus rien à faire; mais vous vivrez
+longtemps, malgré vos accès de goutte, parce que vous êtes sobre, et que
+vous savez tempérer le feu qui vous anime, et empêcher qu'il vous
+dévore.
+
+Je suis fâché que Thorn n'appartienne point à Votre Majesté, mais je
+suis bien aise que le tombeau de Copernic soit sous votre domination.
+Élevez un gnomon sur sa cendre, et que le soleil, remis par lui à sa
+place, le salue tous les jours à midi de ses rayons joints aux vôtres.
+
+Je suis très touché qu'en honorant les morts, vous protégiez les
+malheureux vivants qui le méritent. Morival doit être à Vesel,
+lieutenant dans un de vos régiments: son véritable nom n'est point
+Morival, c'est d'Etallonde; il est fils d'un président d'Abbeville.
+Copernic n'aurait été qu'excommunié, s'il avait survécu au livre où il
+démontra le cours des planètes et de la terre autour du soleil; mais
+d'Etallonde, à l'âge de quinze ans, a été condamné par des Iroquois
+d'Abbeville à la torture ordinaire et extraordinaire, à l'amputation du
+poing et de la langue, et à être brûlé à petit feu avec le chevalier de
+La Barre, petit-fils d'un lieutenant-général de nos armées, pour n'avoir
+pas salué des capucins, et pour avoir chanté une chanson; et un
+Parlement de Paris a confirmé cette sentence, pour que les évêques de
+France ne leur reprochassent plus d'être sans religion: ces messieurs du
+Parlement se firent assassins afin de passer pour chrétiens.
+
+Je demande pardon aux Iroquois de les avoir comparés à ces abominables
+juges qui méritaient qu'on les écorchât sur leurs bancs semés de fleurs
+de lis, et qu'on étendît leur peau sur ces fleurs. Si d'Etallonde, connu
+dans vos troupes sous le nom de Morival, est un garçon de mérite, comme
+on me l'assure, daignez le favoriser. Puisse-t-il venir un jour dans
+Abbeville, à la tête d'une compagnie, faire trembler ses détestables
+juges, et leur pardonner!
+
+Le jugement que vous portez sur l'œuvre posthume d'Helvétius ne me
+surprend pas: je m'y attendais: vous n'aimez que le vrai. Son ouvrage
+est plus capable de faire du tort que du bien à la philosophie; j'ai vu
+avec douleur que ce n'était que du fatras, un amas indigeste de vérités
+triviales et de faussetés reconnues. Une vérité assez triviale, c'est la
+justice que l'auteur vous rend; mais il n'y a plus de mérite à cela. On
+trouve d'ailleurs dans cette compilation irrégulière beaucoup de petits
+diamants brillants semés çà et là. Ils m'ont fait grand plaisir, et
+m'ont consolé des défauts de tout l'ensemble.....
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Potsdam, 24 octobre 1772.
+
+
+S'il m'est interdit de vous revoir à tout jamais, je n'en suis pas moins
+aise que la duchesse de Virtemberg vous ait vu. Cette façon de converser
+par procuration ne vaut pas le _à facie ad faciem_. Des relations et des
+lettres ne tiennent pas lieu de Voltaire, quand on l'a possédé en
+personne.
+
+J'applaudis aux larmes vertueuses que vous avez répandues au souvenir de
+ma défunte sœur. J'aurais sûrement mêlé les miennes aux vôtres si
+j'avais été présent à cette scène touchante. Soit faiblesse, soit
+adulation outrée, j'ai exécuté pour cette sœur ce que Cicéron projetait
+pour sa Tullie. Je lui ai érigé un temple dédié à l'amitié; sa statue se
+trouve au fond, et chaque colonne est chargée d'un mascaron contenant le
+buste des héros de l'amitié. Je vous en envoie le dessin. Ce temple est
+placé dans un des bosquets de mon jardin. J'y vais souvent me rappeler
+mes pertes, et le bonheur dont je jouissais autrefois.
+
+Il y a plus d'un mois que je suis de retour de mes voyages. J'ai été en
+Prusse abolir le servage, réformer des lois barbares, en promulguer de
+plus raisonnables, ouvrir un canal qui joint la Vistule, la Netze, la
+Varte, l'Oder et l'Elbe, rebâtir des villes détruites depuis la peste de
+1709[?] défricher vingt milles de marais, et établir quelque police dans
+un pays où ce nom même était inconnu. De là j'ai été en Silésie consoler
+mes pauvres ignatiens des rigueurs de la cour de Rome, corroborer leur
+ordre, en former un corps de diverses provinces où je les conserve, et
+les rendre utiles à la patrie en dirigeant leurs écoles pour
+l'instruction de la jeunesse, à laquelle ils se voueront entièrement. De
+plus, j'ai arrangé la bâtisse de soixante villages dans la
+Haute-Silésie, où il restait des terres incultes: chaque village a vingt
+familles. J'ai fait faire de grands chemins dans les montagnes pour la
+facilité du commerce, et rebâtir deux villes brûlées: elles étaient de
+bois; elles seront de briques, et même de pierres de taille, tirées des
+montagnes.
+
+Je ne vous parle point des troupes: cette matière est trop prohibée à
+Ferney pour que je la touche.
+
+Vous sentirez qu'en faisant tout cela, je n'ai pas été les bras croisés.
+
+À propos de croisés; ni l'empereur ni moi ne nous croiserons contre le
+Croissant; il n'y a plus de reliques à remporter de Jérusalem. Nous
+espérons que la paix se fera peut-être cet hiver; et d'ailleurs nous
+aimons le proverbe qui dit: Il faut vivre et laisser vivre. À peine y
+a-t-il dix ans que la paix dure; il faut la conserver autant qu'on le
+pourra sans risque, et ni plus ni moins se mettre en état de n'être pas
+pris au dépourvu par quelque chef de brigands, conducteur d'assassins à
+gage.
+
+Ce système n'est ni celui de Richelieu ni celui de Mazarin; mais il est
+celui du bien des peuples, objet principal des magistrats qui les
+gouvernent.
+
+Je vous souhaite cette paix accompagnée de toutes les prospérités
+possibles et j'espère que le patriarche de Ferney n'oubliera pas le
+philosophe de Sans-Souci qui admire et admirera son génie jusqu'à
+extinction de chaleur humaine. _Vale_. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Ferney, 28 octobre 1772
+
+
+ Monsieur Guibert, votre écolier
+ Dans le grand art de la tactique,
+ À vu ce bel esprit guerrier
+ Que tout prince aujourd'hui se pique
+ D'imiter, sans lui ressembler,
+ Et que tout héros, germanique,
+ Espagnol, gaulois, britannique,
+ Vainement voudrait égaler.
+ Monsieur Guibert est véridique:
+ Il dit qu'il a lu dans vos yeux
+ Toute votre histoire héroïque,
+ Quoique votre bouche s'applique
+ À la cacher aux curieux.
+ Vous vous obstinez à vous taire
+ Sur tant de travaux glorieux;
+ Et l'Europe fait beaucoup mieux,
+ Car elle fait tout le contraire.
+
+Ce M. Guibert, Sire, fait comme l'Europe; il parle de Votre Majesté avec
+enthousiasme. Il dit qu'il vous a trouvé en état de faire vingt
+campagnes; Dieu nous en préserve! mais accordez-vous donc avec lui; car
+il dit que vous avez un corps digne de votre âme, et vous prétendez que
+non; il est vrai qu'il vous a contemplé principalement des jours de
+revue; et ces jours-là, vous pourriez bien vous rengorger et vous
+requinquer, comme une belle à son miroir.
+
+Je ne vous proposais pas, Sire, vingt campagnes, je n'en proposais
+qu'une ou deux; et encore c'était contre les ennemis de Jésus-Christ et
+de tous les beaux-arts. Je disais: Il protège les jésuites, il protégera
+bien la Vierge Marie contre Mahomet et la bonne Vierge lui donnera sans
+doute deux ou trois belles provinces à son choix pour récompense d'une
+si sainte action.
+
+Je viens de relire l'article _Guerre_, dont Votre Majesté pacifique a la
+bonté de me parler: il est vraiment un peu insolent par excès
+d'humanité; mais je vous prie de considérer que toutes ces injures ne
+peuvent tomber que sur les Turcs, qui sont venus du bord oriental de la
+mer Caspienne jusqu'auprès de Naples, et qui, chemin faisant, se sont
+emparés des lieux saints, et même du tombeau de Jésus-Christ qui ne fut
+jamais enterré. En un mot, je ressemblais comme deux gouttes d'eau à ce
+fou de Pierre l'Ermite, qui prêchait la croisade. L'empereur des
+Romains, que vous aimez, et qui se regarde comme votre disciple, ne
+pouvait se plaindre de moi; je lui donnais d'un trait de plume un très
+beau royaume. On aurait pu, avant qu'il fût dix ans, jouer un opéra grec
+à Constantinople. Dieu n'a pas béni mes intentions, toutes chrétiennes
+qu'elles étaient, du moins les philosophes vous béniront d'ériger un
+mausolée à Copernic, dans le temps que votre ami Moustapha fait
+enseigner la philosophie d'Aristote à Stamboul. Vous ne voulez point
+rebâtir Athènes, mais vous élevez un monument à la raison et au génie.
+
+Quand je vous suppliais d'être le restaurateur des beaux-arts de la
+Grèce, ma prière n'allait pas jusqu'à vous conjurer de rétablir la
+démocratie athénienne; je n'aime point le gouvernement de la canaille.
+Vous auriez donné le gouvernement de la Grèce à M. de Lentulus, ou à
+quelque autre général qui aurait empêché les nouveaux grecs de faire
+autant de sottises que leurs ancêtres. Mais enfin j'abandonne tous mes
+projets. Vous préférez le port de Dantzick à celui du Pirée: je crois
+qu'au fond Votre Majesté a raison, et que, dans l'état où est l'Europe,
+ce port de Dantzick est bien plus important que l'autre.
+
+Je ne sais plus quel royaume je donnerai à l'impératrice Catherine II,
+et franchement, je crois que dans tout cela vous en savez plus que moi,
+et qu'il faut s'en rapporter à vous. Quelque chose qui arrive, vous
+aurez toujours une gloire immortelle. Puisse votre vie en approcher!
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Ferney, 17 novembre 1772.
+
+
+Sire, quelques petits avant-coureurs que la nature envoie quelquefois
+aux gens de quatre-vingt et un ans, ne m'ont pas permis de vous
+remercier plus tôt d'une lettre charmante, remplie des plus jolis vers
+que vous ayez jamais faits; ni roi, ni homme ne vous ressemble: je ne
+suis pas assurément en état de vous rendre vers pour vers.
+
+ Muses, que je me sens confondre!
+ Vous daignez encor m'inspirer
+ L'esprit qu'il faut pour l'admirer
+ Mais non celui de lui répondre.
+
+Je puis du moins répondre à Votre Majesté que mon cœur est pénétré des
+bontés que vous daignez témoigner pour ce pauvre Morival. Je voudrais
+qu'il pût au milieu de nos neiges lever le plan du pays que vous lui
+avez permis d'habiter; Votre Majesté verrait combien il s'est formé, en
+très peu de temps, dans un art nécessaire aux bons officiers, et très
+rare, dont il n'avait pas la plus légère connaissance; vous serez touché
+de sa reconnaissance et du zèle avec lequel il consacre ses jours à
+votre service. Son extrême sagesse m'étonne toujours: on a dessein de
+faire revoir son procès, qu'on ne lui a fait que par contumace; ce parti
+me paraît plus convenable et plus noble que celui de demander grâce. Car
+enfin grâce suppose crime, et assurément il n'est point criminel; on n'a
+rien prouvé contre lui. Cela demandera un peu de temps, et il se peut
+très bien que je meure avant que l'affaire soit finie; mais j'ai légué
+cet infortuné à M. d'Alembert, qui réussira mieux que je n'aurais pu
+faire.
+
+J'ose croire qu'il ne serait peut-être de votre dignité qu'un de vos
+officiers restât avec le désagrément d'une condamnation qui a toujours
+dans le public quelque chose d'humiliant, quelque injuste qu'elle puisse
+être. En vérité, c'est une de vos belles actions de protéger un jeune
+homme si estimable et si infortuné: vous secourrez à la fois l'innocence
+et la raison; vous apprendrez aux Welches à détester le fanatisme, comme
+vous leur avez appris le métier de la guerre, supposé qu'ils l'aient
+appris. Vous avez toutes les sortes de gloire: c'en est une bien grande
+de protéger l'innocence à trois cents lieues de chez soi.
+
+Daignez agréer, Sire, le respect, la reconnaissance, l'attachement d'un
+vieillard qui mourra avec ces sentiments.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Ferney, 22 décembre 1772.
+
+
+Sire, en recevant votre jolie lettre et vos jolis vers, du 6 décembre,
+en voici que je reçois de Thiriot, votre feu nouvelliste, qui ne sont
+pas si agréables:
+
+ C'en est fait, mon rôle est rempli,
+ Je n'écrirai plus de nouvelles;
+ Le pays du fleuve d'oubli
+ N'est pas pays de bagatelles.
+ Les morts ne me fournissent rien.
+ Soit pour les vers, soit pour la prose
+ Ils sont d'un fort sec entretien,
+ Et font toujours la même chose.
+ Cependant ils savent fort bien
+ De Frédéric toute l'histoire,
+ Et que ce héros prussien
+ A dans le temple de Mémoire
+ Toutes les espèces de gloire;
+ Excepté celle de chrétien.
+ De sa très éclatante vie
+ Ils savent tous les plus beaux traits,
+ Et surtout ceux de son génie:
+ Mais ils ne m'en parlent jamais.
+ Salomon eut raison de dire
+ Que Dieu fait en vain ses efforts
+ Pour qu'on le loue en cet empire;
+ Dieu n'est point loué par les morts.
+ Ou a beau dire, on a beau faire,
+ Pour trouver l'immortalité,
+ Ce n'est rien qu'une vanité,
+ Et c'est aux vivants qu'il faut plaire.
+
+Les seules lettres, sire, que vous dictez à M. de Catt mériteraient
+cette immortalité; mais vous savez mieux que personne que c'est un
+château enchanté qu'on voit de loin, et dans lequel on n'entre pas.
+
+Que nous importe, quand nous ne sommes plus, ce qu'on fera de notre
+chétif corps, et de notre prétendue âme, et ce qu'on en dira? cependant
+cette illusion nous séduit tous, à commencer par vous sur votre trône,
+et à finir par moi sur mon grabat au pied du mont Jura.
+
+Il est pourtant clair qu'il n'y a que le déiste ou l'athée auteur de
+l'_Ecclésiaste_, qui ait raison: il est bien certain qu'un lion mort ne
+vaut pas un chien vivant; qu'il faut jouir, et que tout le reste est
+folie.
+
+Il est bien plaisant que ce petit livre tout épicurien, ait été sacré
+parmi nous parce qu'il est juif.
+
+Vous prendrez sans doute contre moi le parti de l'immortalité, vous
+défendrez votre bien. Vous direz que c'est un plaisir dont vous jouissez
+pendant votre vie; vous vous faites déjà dans votre esprit une image
+très plaisante de la comparaison qu'on fera de vous avec un de vos
+confrères, par exemple, avec Moustapha. Vous riez en voyant ce
+Moustapha, ne se mêlant de rien que de coucher avec ses odalisques qui
+se moquent de lui, battu par une dame née dans votre voisinage, trompé,
+volé, méprisé par ses ministres, ne sachant rien, ne se connaissant à
+rien. J'avoue qu'il n'y aura point dans la postérité de plus énorme
+contraste mais j'ai peur que ce gros cochon, s'il se porte bien, ne soit
+plus heureux que vous. Tâchez qu'il n'en soit rien; ayez autant de santé
+et de plaisir que de gloire, l'année 1773, et cinquante autres années
+suivantes si faire se peut; et que Votre Majesté conserve ses bontés
+pour les minutes que j'ai encore à vivre au pied des Alpes. Ce n'est pas
+là que j'aurais voulu vivre et mourir.
+
+La volonté de sa sacrée majesté le Hasard soit faite.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Potsdam, le 3 janvier 1773.
+
+
+ Que Thiriot a de l'esprit,
+ Depuis que le trépas en a fait un squelette!
+ Mais lorsqu'il végétait dans ce monde maudit,
+ Du Parnasse français composant la gazette,
+ Il n'eut ni gloire ni credit,
+ Maintenant il parait, par les vers qu'il écrit,
+ Un philosophe, un sage, autant qu'un grand poète.
+ Aux bords de l'Achéron où son destin le jette,
+ Il a trouvé tous les talents
+ Qu'une fatalité bizarre
+ Lui dénia toujours lorsqu'il en était temps.
+ Pour les lui prodiguer au fin fond du Ténare.
+ Enfin, les trépassés et tous nos sots vivants
+ Pourront donc aspirer à briller comme à plaire,
+ S'ils sont assez adroits, avisés et prudents
+ De choisir pour leur secrétaire
+ Homère, Virgile ou Voltaire.
+
+Solon avait donc raison: on ne peut juger du mérite d'un homme qu'après
+sa mort. Au lieu de m'envoyer souvent un fatras non lisible d'extraits
+de mauvais livres, Thiriot aurait dû me régaler de tels vers, devant
+lesquels les meilleurs qu'il m'arrive de faire baissent le pavillon.
+Apparemment qu'il méprisait la gloire au point qu'il dédaignait d'en
+jouir. Cette philosophie ascétique surpasse, je l'avoue, mes forces.
+
+Il est très vrai qu'en examinant ce que c'est que la gloire, elle se
+réduit à peu de chose. Être jugé par des ignorants et estimé par des
+imbéciles: entendre prononcer son nom par une populace qui approuve,
+rejette, aime, ou hait sans raison, ce n'est pas de quoi s'enorgueillir.
+Cependant, que deviendraient les actions vertueuses et louables, si nous
+ne chérissions pas la gloire?
+
+ Les dieux sont pour César, mais Caton suit Pompée.
+
+Ce sont les suffrages de Caton que les honnêtes gens désirent mériter.
+Tous ceux qui ont bien mérité de leur patrie, ont été encouragés dans
+leurs travaux par le préjugé de la réputation; mais il est essentiel
+pour le bien de l'humanité, qu'on ait une idée nette et déterminée de ce
+qui est louable: on peut donner dans des travers étranges en s'y
+trompant.
+
+Faites du bien aux hommes et vous en serez béni: voilà la vraie gloire.
+Sans doute que tout ce qu'on dira de nous après notre mort pourra nous
+être aussi indifférent que tout ce qui s'est dit à la construction de la
+tour de Babel; cela n'empêche pas qu'accoutumés à exister, nous ne
+soyons sensibles au jugement de la postérité. Les rois doivent l'être
+plus que les particuliers puisque c'est le seul tribunal qu'ils aient à
+redouter.
+
+Pour peu qu'on soit né sensible, on prétend à l'estime de ses
+compatriotes: on veut briller par quelque chose, on ne veut pas être
+confondu dans la foule qui végète. Cet instinct est une suite des
+ingrédients dont la nature s'est servie pour nous pétrir: j'en ai ma
+part. Cependant je vous assure qu'il ne m'est jamais venu dans l'esprit
+de me comparer avec mes confrères ni avec Moustapha, ni avec aucun
+autre; ce serait, une vanité puérile et bourgeoise je ne m'embarrasse
+que de mes affaires. Souvent pour m'humilier, je me mets en parallèle
+avec le [Grec illisible], avec l'archétype des stoïciens; et je confesse alors
+avec Memnon, que des êtres fragiles comme nous ne sont pas formés pour
+atteindre à la perfection.
+
+Si l'on voulait recueillir tous les préjugés qui gouvernent le monde, le
+catalogue remplirait un gros in-folio. Contentons-nous de combattre ceux
+qui nuisent à la société, et ne détruisons pas les erreurs utiles autant
+qu'agréables.
+
+Cependant quelque goût que je confesse d'avoir pour la gloire, je ne me
+flatte pas que les princes aient le plus de part à la réputation; je
+crois au contraire que les grands auteurs, qui savent joindre l'utile à
+l'agréable, instruire en amusant, jouiront d'une gloire plus durable,
+parce que la vie des bons princes se passant tout en action, la
+vicissitude et la foule des événements qui suivent, effacent les
+précédents; au lieu que les grands auteurs sont non seulement les
+bienfaiteurs de leurs contemporains, mais de tous les siècles.
+
+Le nom d'Aristote retentit plus dans les écoles que celui d'Alexandre.
+On lit et relit plus souvent Cicéron que les _Commentaires de César_.
+Les bons auteurs du dernier siècle ont rendu le règne de Louis XIV plus
+fameux que les victoires du conquérant. Les noms de Fra-Paolo, du
+cardinal Bembo, du Tasse, de l'Arioste, l'emportent sur ceux de
+Charles-Quint et de Léon X, tout vice-dieu que ce dernier prétendît
+être. On parle cent fois de Virgile, d'Horace, d'Ovide, pour une fois
+d'Auguste, et encore est-ce rarement à son honneur. S'agit-il de
+l'Angleterre, on est bien plus curieux des anecdotes qui regardent les
+Newton, les Locke, les Shaftesbury, les Milton, les Bolingbroke, que de
+la cour molle et voluptueuse de Charles II, de la lâche superstition de
+Jacques II, et de toutes les misérables intrigues qui agitèrent le règne
+de la reine Anne. De sorte que vous autres précepteurs du genre humain,
+si vous aspirez à la gloire, votre attente est remplie, au lieu que
+souvent nos espérances sont trompées, parce que nous ne travaillons que
+pour nos contemporains, et vous pour tous les siècles.
+
+On ne vit plus avec nous quand un peu de terre a couvert nos cendres; et
+l'on converse avec tous les beaux esprits de l'antiquité qui nous
+parlent par leurs livres.
+
+Nonobstant tout ce que je viens de vous exposer, je n'en travaillerai
+pas moins pour la gloire, dussé-je crever à la peine, parce qu'on est
+incorrigible à soixante et un ans et parce qu'il est prouvé que celui
+qui ne désire pas l'estime de ses contemporains en est indigne. Voilà
+l'aveu sincère de ce que je suis, et de ce que la nature a voulu que je
+fusse.
+
+Si le patriarche de Ferney, qui pense comme moi, juge mon cas un péché
+mortel, je lui demande l'absolution. J'attendrai humblement ma sentence;
+et si même il me condamne, je ne l'en aimerai pas moins.
+
+Puisse-t-il vivre la millième partie de ce que durera sa réputation; il
+passera l'âge des patriarches. C'est ce que lui souhaite le philosophe
+de Sans-Souci. _Vale_. FÉDÉRIC.
+
+Je fais copier mes lettres, parce que ma main commence à devenir
+tremblante, et qu'écrivant d'un très petit caractère, cela pourrait
+fatiguer vos yeux.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Berlin, le 16 janvier 1773.
+
+
+Je me souviens que lorsque Milton, dans ses voyages en Italie, vit
+représenter une assez mauvaise pièce qui avait pour titre _Adam et Ève_,
+cela réveilla son imagination et lui donna l'idée de son poème du
+_Paradis perdu_. Ainsi ce que j'aurai fait de mieux par mon persiflage
+des Confédérés, c'est d'avoir donné lieu à la bonne tragédie que vous
+allez faire représenter à Paris. Vous me faites un plaisir infini de me
+l'envoyer; je suis très sûr qu'elle ne m'ennuiera pas.
+
+Chez vous le Temps a perdu ses ailes: Voltaire, à soixante-dix ans, est
+aussi vert qu'à trente. Le beau secret de rester jeune! vous le possédez
+seul. Charles-Quint radotait à cinquante ans. Beaucoup de grands princes
+n'ont fait que radoter toute leur vie. Le fameux Clarke, le célèbre
+Swift, étaient tombés en enfance; le Tasse, qui pis est, devint fou;
+Virgile n'atteignit pas vos années, ni Horace non plus; pour Homère, il
+ne nous est pas assez connu pour que nous puissions décider si son
+esprit se soutint jusqu'à la fin; mais il est certain que ni le vieux
+Fontenelle, ni l'éternel Saint-Aulaire ne faisaient pas aussi bien les
+vers, n'avaient pas l'imagination aussi brillante que le patriarche de
+Ferney. Aussi enterrera-t-on le Parnasse français avec vous....
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Ferney, 22 septembre 1773.
+
+
+Sire, il faut que je vous dise que j'ai bien senti ces jours-ci, malgré
+tous mes caprices passés, combien je suis attaché à votre Majesté et à
+votre maison. Madame la duchesse de Virtemberg, ayant eu, comme tant
+d'autres, la faiblesse de croire que la santé se trouve à Lausanne, et
+que le médecin Tissot la donne à qui la paye, a fait, comme vous savez,
+le voyage de Lausanne: et moi, qui suis plus véritablement malade
+qu'elle, et que toutes les princesses qui ont pris Tissot pour Esculape,
+je n'ai pas eu la force de sortir de chez moi. Madame de Virtemberg,
+instruite de tous les sentiments que je conserve pour la mémoire de
+madame la margrave de Bareith, sa mère, a daigné venir dans mon ermitage
+et y passer deux jours. Je l'aurais reconnue quand même je n'aurais pas
+été averti; elle a le tour du visage de sa mère, avec vos yeux.
+
+Vous autres, héros qui gouvernez le monde, vous ne vous laissez pas
+subjuguer par l'attendrissement; vous éprouvez tout comme nous, mais
+vous gardez votre décorum. Pour nous autres chétifs mortels, nous cédons
+à toutes les impressions: je me mis à pleurer en lui parlant de vous et
+de madame la princesse, sa mère; et quoiqu'elle soit la nièce du premier
+capitaine de l'Europe, elle ne put retenir ses larmes. Il me paraît
+qu'elle a l'esprit et les grâces de votre maison, et que surtout elle
+vous est plus attachée qu'à son mari. Elle s'en retourne, je crois, à
+Bareith, où elle trouvera une autre princesse d'un genre différent;
+c'est mademoiselle Clairon, qui cultive l'histoire naturelle, et qui est
+la philosophe de monsieur le margrave.....
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Ferney, le 8 novembre 1773.
+
+
+Sire, la lettre dont Votre Majesté m'a honoré le 22 octobre, est, depuis
+vingt ans, celle qui m'a le plus consolé; votre temple aux mânes de
+votre sœur, _Wilhelminae sacrum_, est digne de la plus belle antiquité
+et de vous seul dans le temps présent; madame la duchesse de Virtemberg
+versera bien des larmes de tendresse, en voyant le dessin de ce beau
+monument.
+
+Le canal, les villes rebâties, les marais desséchés, les villages
+établis, la servitude abolie, sont de Marc-Aurèle ou de Julien. Je dis
+de Julien, car je le regarde comme le plus grand des empereurs, et je
+suis toujours indigné contre Labletterie, qui ne l'a justifié qu'à demi,
+et qui a passé pour impartial, parce qu'il ne lui prodigue pas autant
+d'injures et de calomnies que Grégoire de Nazianze et Théodoret.
+
+Je vous bénis dans mon village de ce que vous en avez tant bâti: je vous
+bénis au bord de mon marais de ce que vous en avez tant desséché: je
+vous bénis avec mes laboureurs de ce que vous en avez tant délivrés
+d'esclavage, et que vous les avez changés en hommes. Gengis-kan et
+Tamerlan ont gagné des batailles comme vous, ils ont conquis plus de
+pays que vous; mais ils dévastaient, et vous améliorez. Je ne sais s'ils
+auraient recueilli les jésuites; mais je suis sûr que vous les rendrez
+utiles, sans souffrir qu'ils puissent jamais être dangereux. On dit
+qu'Antoine fit le voyage de Brindes à Rome dans un char traîné par des
+lions; vous attelez des renards au vôtre, mais vous leur mettez un frein
+dans leur gueule; et, quand il le faudra, vous leur mettrez le feu au
+derrière, comme Samson, après les avoir attachés par la queue.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+10 décembre 1773.
+
+
+Madame la landgrave de Darmstadt est de retour de Pétersbourg. Elle ne
+tarit point sur les éloges de l'impératrice et des choses utiles qu'elle
+a exécutées, et des grands projets qu'elle médite encore. Diderot et
+Grimm y passeront l'hiver. Cette cour réunit le faste, la magnificence
+et la politesse: et l'impératrice surpasse tout le reste par l'accueil
+gracieux qu'elle fait aux étrangers.
+
+Après vous avoir parlé de cette cour, comment vous entretenir des
+jésuites? Ce n'est qu'en faveur de l'instruction de la jeunesse que je
+les ai conservés. Le pape leur a coupé la queue; ils ne peuvent plus
+servir, comme les renards de Samson, pour embraser les moissons des
+Philistins. D'ailleurs, la Silésie n'a produit ni de père Guignard ni de
+Malagrida. Nos Allemands n'ont pas les passions aussi vives que les
+peuples méridionaux.
+
+Si toutes ces raisons ne vous touchent point, j'en alléguerai une plus
+forte: j'ai promis, par la paix de Dresde, que la religion demeurerait
+_in statu quo_ dans mes provinces. Or j'ai eu des jésuites, donc il
+faut les conserver. Les princes catholiques ont tout à propos un pape à
+leur disposition qui les absout de leurs serments par la plénitude de sa
+puissance: pour moi, personne ne peut m'absoudre, je suis obligé de
+garder ma parole, et le pape se croirait pollué s'il me bénissait; il se
+ferait couper les doigts avec lesquels il aurait donné l'absolution à un
+maudit hérétique de ma trempe.....
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Postdam. 19 juin 1774.
+
+
+.....Pour le bon roi Louis XV, il est allé en poste chez le père
+éternel. J'en ai été fâché: c'était un honnête homme, qui n'avait
+d'autre défaut que celui d'être roi. Son successeur débute avec beaucoup
+de sagesse, et fait espérer aux Welches un gouvernement heureux. Je
+voudrais qu'il eût traité la Du Barry plus doucement, par respect pour
+son bisaïeul.
+
+Si la monarchie influe sur ce jeune homme, les petits-maîtres seront en
+rosaire, et les initiées de Vénus couvertes d'_Agnus Dei_. Il faudra que
+quelque évêque s'intéresse pour Morival, et qu'un picpuce plaide sa
+cause. On prétend qu'un orage se forme et menace les philosophes.
+J'attends tranquillement dans mon petit coin les nouveautés et les
+événements que ce nouveau règne va produire. Disposé à admirer tout ce
+qui sera admirable, et à faire mes réflexions sur ce qui ne le sera pas,
+ne m'intéressant qu'au sort des philosophes, et principalement a celui
+du patriarche de Ferney, dont le philosophe de Sans-Souci a été, est et
+sera le sincère admirateur. _Vale_. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+Juillet 1774.
+
+
+.....Celui dont Votre Majesté veut bien me parler avait, comme vous
+dites très bien, le défaut d'être roi. Il était, ainsi que tant
+d'autres, peu fait pour sa place, indifférent à tout, mais se piquant
+aisément dans les petites choses qui lui étaient personnelles; il ne
+m'avait jamais pu pardonner de l'avoir quitté pour un autre qui était
+véritablement roi; et moi, je n'avais jamais pu imaginer qu'il
+s'embarrassât si j'étais ou non sur la liste de ses domestiques. Je
+respecte sa mémoire, et je vous souhaite une vie qui soit juste le
+double de la sienne.....
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Postdam, le 30 juillet 1774.
+
+
+.....Vous qui avez des liaisons en France, vous pouvez savoir, sur le
+sujet de la cour, des anecdotes que j'ignore. Si le parti de l'_inf_...
+l'emporte sur celui de la philosophie, je plains les pauvres Welches;
+ils risqueront d'être gouvernés par quelque cafard en froc ou en
+soutane, qui leur donnera la discipline d'une main, et les frappera du
+crucifix de l'autre. Si cela arrive, adieu les beaux-arts et les hautes
+sciences; la rouille de la superstition achèvera de perdre un peuple
+d'ailleurs aimable, et né pour la société.
+
+Mais il n'est pas sûr que cette triste folie religieuse secoue ses
+grelots sur le trône des Capets.
+
+Laissez en paix les mânes de Louis XV. Il vous a exilé de son royaume,
+il m'a fait une guerre injuste: il est permis d'être sensible aux torts
+qu'on ressent, mais il faut savoir pardonner. La passion sombre et
+atrabilaire de la vengeance n'est pas convenable à des hommes qui n'ont
+qu'un moment d'existence. Nous devons réciproquement oublier nos
+sottises, et nous borner à jouir du bonheur que notre nature comporte.
+
+Je contribuerai volontiers au bonheur du pauvre Morival, si je le puis.
+Corriger les injustices et faire le bien, sont les inclinations que tout
+honnête homme doit avoir dans le cœur.....
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Potsdam, le 18 novembre 1774.
+
+
+Ne me parlez point de l'Élysée. Puisque Louis XV y est, qu'il y demeure.
+Vous n'y trouveriez que des jaloux: Homère, Virgile, Sophocle, Euripide,
+Thucydide, Démosthène et Cicéron; tous ces gens ne vous verraient
+arriver qu'à contrecœur, au lieu qu'en restant chez nous, vous pouvez
+conserver une place que personne ne vous dispute, et qui vous est due à
+bon droit. Un homme qui s'est rendu immortel n'est plus assujetti à la
+condition du reste des nommes: ainsi vous vous êtes acquis un privilège
+exclusif.
+
+Cependant, comme je vous vois fort occupé du sort de ce pauvre
+d'Etallonde, je vous envoie une lettre de Paris qui donne quelque
+espérance. Vous y verrez les termes dans lesquels le garde des sceaux
+s'exprime, et vous verrez en même temps que M. de Vergennes se prête à
+la justification de l'innocence. Cette affaire sera suivie par M. de
+Goltz; j'espère à présent que ce ne sera pas en vain, et que Voltaire,
+le promoteur de cette œuvre pie, en recevra les remerciements de
+d'Etallonde, et les miens.
+
+Si je ne vous croyais pas immortel, je consentirais volontiers à ce que
+d'Etallonde restât jusqu'à la fin de son affaire chez votre nièce; mais
+j'espère que ce sera vous qui le congédierez.
+
+Votre lettre m'a affligé. Je ne saurais m'accoutumer à vous perdre tout
+à fait, et il me semble qu'il manquerait quelque chose à notre Europe,
+si elle était privée de Voltaire.
+
+Que votre pouls inégal ne vous inquiète pas: j'en ai parlé à un fameux
+médecin anglais qui se trouve actuellement ici: il traite la chose de
+bagatelle, et dit que vous pouvez vivre encore longtemps. Comme mes vœux
+s'accordent avec ses décisions, vous voulez bien ne pas m'ôter
+l'espérance, qui était le dernier ingrédient de la boîte de Pandore.
+
+C'est dans ces sentiments-là que le philosophe de Sans-Souci fait mille
+vœux à Apollon, comme à son fils Esculape, pour la conservation du
+patriarche de Ferney. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Potsdam, le 10 décembre 1774.
+
+
+Non, vous ne mourrez pas de si tôt: vous prenez les suites de l'âge pour
+des avant-coureurs de la mort. Cette mort viendra à la fin; mais ce feu
+divin que Prométhée déroba aux cieux, et qui vous remplit, vous
+soutiendra et vous conservera encore longtemps.
+
+«Il faut, monseigneur, que vos sermons baissent (disait Gilblas à
+l'archevêque de Tolède) pour qu'on présage votre décadence.» Jusqu'à
+présent vos sermons ne baissent pas. Récemment j'en ai lu deux, l'un à
+l'évêque de Sénez, l'autre à l'abbé Sabathier, qui marquaient de la
+vigueur et de la force d'esprit. Cet esprit tient au genre nerveux et à
+la finesse des sucs qui se distillent et se préparent pour le cerveau.
+Tant que cette élaboration se fait bien, la machine ne menace pas ruine.
+
+Vous vivrez, et vous verrez la fin du procès de Morival. J'aurais sans
+doute dû penser plus tôt à lui, mais la multitude et la diversité des
+affaires m'en ont empêché. Je vous ai de l'obligation de m'en avoir fait
+souvenir. Peut-être ce délai de dix ans ne nuira pas à nos
+sollicitations: nous trouverons les esprits moins échauffés, par
+conséquent plus raisonnables. Peut-être alors y aura-t-il des bonnes
+âmes qui rougiront de cet exemple de barbarie au dix-huitième siècle, et
+qui tâcheront d'effacer cette flétrissure, en faisant dépersécuter le
+compagnon du malheureux La Barre.
+
+Vous serez l'auteur de cette bonne action. Je m'associerai toujours de
+grand cœur à ceux qui me fourniront l'occasion de soutenir l'innocence
+et de délivrer les opprimés. C'est un devoir de tout souverain d'en user
+ainsi chez lui, et selon les cas il peut en user quelquefois de même en
+d'autres pays, surtout s'il mesure ses démarches selon les règles de la
+prudence.....
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+Janvier 1775.
+
+
+Sire, je reçois dans ce moment le buste de ce vieillard en porcelaine.
+Je m'écrie en voyant l'inscription[I], dont je suis si indigne:
+
+ Les rois de France et d'Angleterre
+ Peuvent de rubans bleus parer leurs courtisans;
+ Mais il est un roi sur la terre
+ Qui fait de plus nobles présents.
+ Je dis à ce héros, dont la main souveraine
+ Me donne l'immortalité:
+ Vous m'accordez, grand homme, avec trop de bonté
+ Des terres dans votre domaine.
+
+À propos d'immortalité, on vient de faire une magnifique édition de la
+vie d'un de vos admirateurs[J], qui a marché dans une partie de cette
+carrière de la gloire que vous avez parcourue dans tous les sens. Il y a
+un volume tout entier de plans de batailles, de campements et de
+marches, et de toutes les actions où il s'était trouvé dès l'âge de
+douze ans. Les cartes sont très fidèles et très bien dessinées:
+quoiqu'en qualité de poltron je déteste cordialement la guerre,
+cependant j'avoue à Votre Majesté que je désirerais avec passion que
+Votre Majesté permît de dessiner vos batailles; j'ose vous dire que
+personne n'y serait plus propre que d'Etallonde Morival. C'est une chose
+étonnante que la célérité, la précision et la bonté de ses desseins, il
+semble qu'il ait été vingt ans ingénieur.
+
+Puisque j'ai commencé, sire, à vous parler de lui, je continuerai à
+prendre cette liberté, mon cœur est pénétré des bontés dont vous
+l'honorez; le moment approche où il espère s'en servir. Mais aussi le
+congé que Votre Majesté lui accorde va expirer au mois de mars. Il
+abandonnera sans doute toutes ses espérances pour voler à son devoir,
+c'est son dessein. Je vous implore pour lui et malgré lui. Accordez-nous
+encore six mois. Je n'ose renouveler ma prière de l'honorer du titre de
+votre ingénieur et de lieutenant ou capitaine: tout ce que je sais,
+c'est qu'une victime des prêtres peut être immolée, et qu'un homme à
+vous sera respecté. Vous ne vous bornez pas à donner l'immortalité, vous
+donnez des sauvegardes dans cette vie. Je passerai le reste de la mienne
+à remercier, à relire Marc-Aurèle Julien Frédéric, héros de la guerre et
+de la philosophie. _Le vieux malade de Ferney._
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Ferney, 7 juillet 1775.
+
+
+Sire, Morival s'occupait à mesurer le lac de Genève, et à construire sur
+ses bords une citadelle imaginaire, lorsque je lui ai appris qu'il
+pourrait en tracer de réelles dans la Prusse occidentale et dans vos
+autres États. Il a senti vos bienfaits avec une respectueuse
+reconnaissance égale à sa modestie. Vous êtes son seul roi, son seul
+bienfaiteur. Puisque vous permettez qu'il vienne se jeter à vos pieds
+dans Potsdam, voudriez-vous bien avoir la bonté de me dire à qui il
+faudra qu'il s'adresse pour être présenté à Votre Majesté.
+
+Permettez que je me joigne à lui dans la reconnaissance dont il ne
+cessera d'être pénétré; je ne peux pas aspirer, comme lui, à l'honneur
+d'être tué sur un bastion ou sur une courtine; je ne suis qu'un vieux
+poltron fait pour mourir dans mon lit. Je n'ai que de la sensibilité, et
+je la mets tout entière à vous admirer et à vous aimer.
+
+Votre alliée l'impératrice Catherine fait, comme vous, de grandes
+choses. Elle fait surtout du bien a ses sujets; mais le roi de France
+l'emporte sur tous les rois, puisqu'il fait des miracles. Il a touché à
+son sacre deux mille quatre cents malades d'écrouelles, et il les a sans
+doute guéris. Il est vrai qu'il y eut une des maîtresses de Louis XIV
+qui mourut de cette maladie, quoiqu'elle eût été très bien touchée, mais
+un tel cas est très rare.....
+
+
+
+
+DU ROI
+
+Potsdam, le 12 juillet 1775.
+
+
+.....Lekain est venu ici: il jouera Œdipe, Orosmane et Mahomet. Je sais
+qu'il a été à Ferney; il sera obligé de me conter tout ce qu'il sait et
+ne sait pas de celui qui rend ce bourg si célèbre. J'ai vu jouer
+Aufresne l'année passée. Je vous dirai auquel des deux je donne la
+préférence, quand j'aurai vu jouer celui-ci.
+
+J'ai toute la maison pleine de nièces, de neveux et de petits-neveux: il
+faut leur donner des spectacles qui les dédommagent de l'ennui qu'ils
+peuvent gagner en la compagnie d'un vieillard. Il faut se rendre
+justice, et se rendre supportable à la jeunesse. Ceci me regarde. Vous
+aurez le privilège exclusif de ne jamais vieillir; et quand même
+quelques infirmités attaquent votre corps, votre esprit triomphe de
+leurs atteintes, et semble acquérir tous les jours des forces nouvelles.
+
+Que Minerve et Apollon, que les Muses et les Grâces veillent sur leur
+plus bel ouvrage, et qu'ils conservent encore longtemps celui dont les
+siècles ne pourraient réparer la perte. Voilà les vœux que l'ermite de
+Sans-Souci fait pour le patriarche de Ferney. _Vale._ FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Potsdam, le 24 juillet 1775.
+
+
+Je viens de voir Lekain. Il a été obligé de me dire comme il vous a
+trouvé, et j'ai été bien aise d'apprendre de lui que vous vous promenez
+dans votre jardin, que votre santé est assez bonne, et que vous avez
+encore plus de gaîté dans votre conversation que dans vos ouvrages.
+Cette gaîté, que vous conservez, est la marque la plus sure que nous
+vous posséderons encore longtemps. Ce feu élémentaire, ce principe
+vital, est le premier qui s'affaiblit lorsque les années minent et
+sapent la mécanique de notre existence. Je ne crains donc plus
+maintenant que le trône du Parnasse devienne sitôt vacant; je vous
+nommerai hardiment mon exécuteur testamentaire: ce qui me fait grand
+plaisir.
+
+Lekain a loué les rôles d'Oedipe, de Mahomet et d'Orosmane: pour Oedipe
+nous l'avons entendu deux fois. Ce comédien est très habile; il a un bel
+organe, il se présente avec dignité, il a le geste noble, et il est
+impossible d'avoir plus d'attention pour la pantomime qu'il en a. Mais
+vous dirai-je naïvement l'impression qu'il a faite sur moi? Je le
+voudrais un peu moins outré, et alors je le croirais parfait.
+
+L'année passée j'ai entendu Aufresne: peut-être lui faudrait-il un peu
+du feu que l'autre a de trop. Je ne consulte en ceci que la nature, et
+non ce qui peut être en usage en France. Cependant je n'ai pu retenir
+mes larmes ni dans _Œdipe_, ni dans Zaïre: c'est qu'il y a des morceaux
+si touchants dans la dernière de ces pièces, et de si terribles dans la
+première, qu'on s'attendrit dans l'une, et qu'on frémit dans l'autre.
+Quel bonheur pour le patriarche de Ferney d'avoir produit ces
+chefs-d'œuvre et d'avoir formé celui dont l'organe les rend si
+supérieurement sur la scène!
+
+Il y a eu beaucoup de spectateurs à ces représentations: ma sœur Amélie,
+la princesse Ferdinand, la landgrave de Hesse, et la princesse de
+Virtemberg, votre voisine, qui est venue ici de Montbelliard pour
+entendre Lekain. Ma nièce de Montbelliard m'a dit qu'elle pourrait bien
+entreprendre un jour le voyage de Ferney pour voir l'auteur dont les
+ouvrages font les délices de l'Europe. Je l'ai fort encouragée à
+satisfaire cette digne curiosité. Oh! que les belles-lettres sont utiles
+à la société! Elles délassent de l'ouvrage de la journée, elles
+dissipent agréablement les vapeurs politiques qui entêtent, elles
+adoucissent l'esprit, elles amusent jusqu'aux femmes, elles consolent
+les affligés, et sont enfin l'unique plaisir qui reste à ceux que l'âge
+a courbés sous son faix, et qui se trouvent heureux d'avoir contracté ce
+goût dès leur jeunesse.
+
+Nos Allemands ont l'ambition de jouir à leur tour des avantages des
+beaux-arts: ils s'efforcent d'égaler Athènes, Rome, Florence et Paris.
+Quelque amour que j'aie pour ma patrie, je ne saurais dire qu'ils
+réussissent jusqu'ici: deux choses leur manquent, la langue et le goût.
+La langue est trop verbeuse: la bonne compagnie parle français, et
+quelques cuistres de l'école et quelques professeurs ne peuvent lui
+donner la politesse et les tours aisés qu'elle ne peut acquérir que dans
+la société du grand monde. Ajoutez à cela la diversité des idiomes;
+chaque province soutient le sien, et jusqu'à présent rien n'est décidé
+sur la préférence. Pour le goût, les Allemands en manquent; ils n'ont
+pas encore pu imiter les auteurs du siècle d'Auguste: ils font un
+mélange vicieux du goût romain, anglais, français et tudesque; ils
+manquent encore de ce discernement fin qui saisit les beautés où il les
+trouve, et sait distinguer le médiocre du parfait, le noble du sublime,
+et les appliquer chacun à leurs endroits convenables. Pourvu qu'il y ait
+beaucoup d'_r_ dans les mots de leur poésie, ils croient que leurs vers
+sont harmonieux; et pour 1 ordinaire ce n'est qu'un galimatias de termes
+ampoulés. Dans l'histoire, ils n'omettraient pas la moindre
+circonstance, quand même elle serait inutile.
+
+Leurs meilleurs ouvrages sont sur le droit public. Quant à la
+philosophie, depuis le génie de Leibnitz et la grosse monade de Wolf,
+personne ne s'en mêle plus. Ils croient réussir au théâtre; mais,
+jusqu'ici, rien de parfait n'a paru. L'Allemagne est actuellement comme
+était la France du temps de François Ier. Le goût des lettres
+commence à se répandre: il faut attendre que la nature fasse naître de
+vrais génies, comme sous les ministères des Richelieu et des Mazarin.
+Le sol qui a produit Leibnitz en peut produire d'autres.
+
+Je ne verrai pas ces beaux jours de ma patrie, mais j'en prévois la
+possibilité. Vous me direz que cela peut vous être très indifférent et
+que je fais le prophète tout à mon aise, en étendant, le plus que je le
+peux, le terme de ma prédilection. C'est ma façon de prophétiser, et la
+plus sûre de toutes, puisque personne ne me donnera le démenti.
+
+Pour moi, je me console d'avoir vécu dans le siècle de Voltaire; cela me
+suffit. Qu'il vive, qu'il digère, qu'il soit de bonne humeur, et surtout
+qu'il n'oublie pas le solitaire de Sans-Souci. _Vale_. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+Potsdam, le 27 juillet 1775.
+
+
+Ménagez l'huile de la lampe pour qu'elle brûle longtemps encore. C'est à
+quoi je m'intéresse plus que madame Denis et votre ménagère suisse, qui
+vous fait quitter l'ouvrage quand elle craint qu'il ne nuise à votre
+santé. Elles n'ont qu'une idée confuse de ce que vaut le patriarche de
+Ferney, et j'en ai une précise. Pour trouver un Voltaire dans
+l'antiquité, il faut rassembler le mérite de cinq ou six grands hommes,
+d'un Cicéron, d'un Virgile, d'un Lucien et d'un Salluste; et dans la
+renaissance des lettres, c'est la même chose: il faut englober un
+Guichardin, un Tasse, un Arétin, un Dante, un Arioste, et encore ce
+n'est pas assez; dans le siècle de Louis XIV, il manquera toujours pour
+l'épopée quelqu'un qui rende l'assemblage complet.
+
+Voilà comme on pense de vous sur les bords de la mer Baltique, où l'on
+vous rend plus de justice que dans votre ingrate patrie.
+
+N'oubliez pas ces bons Germains qui se souviennent toujours avec plaisir
+de vous avoir possédé autrefois, et qui vous célèbrent autant qu'il est
+en eux. _Vale_. FÉDÉRIC.
+
+Je viens de recevoir la _Diatribe à l'auteur des Ephémérides_. On dit
+que cet ouvrage vient de Ferney, et je crois y reconnaître l'auteur au
+style, qu'il ne saurait déguiser.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+3 auguste 1775.
+
+
+ Lekain, dans vos jours de repos,
+ Vous donne une volupté pure.
+ On le prendrait pour un héros:
+ Vous les aimez même en peinture.
+ C'est ainsi qu'Achille enchanta
+ Les beaux jours de votre jeune âge.
+ Marc-Aurèle enfin l'emporta.
+ Chacun se plaît dans son image.
+
+Le plus beau des spectacles, sire, est de voir un grand homme entouré de
+sa famille, quitter un moment tous les embarras du trône pour entendre
+des vers, et en faire, le moment d'après, de meilleurs que les nôtres.
+Il me parait que vous jugez très bien l'Allemagne; et cette foule de
+mots qui entrent dans une phrase, et cette multitude de syllabes qui
+entrent dans un mot, et ce goût qui n'est pas plus formé que la langue;
+les Allemands sont à l'aurore; ils seraient en plein jour, si vous aviez
+daigné faire des vers tudesques.
+
+C'est une chose assez singulière que Lekain et mademoiselle Clairon
+soient tous deux à la fois auprès de la maison Brandebourg. Mais tandis
+que le talent de réciter du français vient obtenir votre indulgence à
+Sans-Souci, Gluck vient nous enseigner la musique à Paris. Nos Orphées
+viennent d'Allemagne, si nos Roscus vous viennent de France. Mais la
+philosophie d'où vient-elle, de Potsdam, sire, où vous l'avez logée, et
+d'où vous l'avez envoyée dans la plus grande partie de l'Europe.
+
+Je ne sais pas encore si notre roi marchera sur vos traces, mais je sais
+qu'il a pris pour ministres des philosophes, à un seul près[K], qui a le
+malheur d'être dévot.
+
+Nous perdons le goût, mais nous acquérons la pensée. Il y a surtout un
+M. Turgot qui serait digne de parler avec Votre Majesté. Les prêtres
+sont au désespoir. Voilà le commencement d'une grande révolution.....
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Potsdam, le 13 auguste 1775.
+
+
+.....Je félicite votre nation du bon choix que Louis XVI a fait de ses
+ministres. «Les peuples, a dit un ancien, ne seront heureux que lorsque
+les sages seront rois.» Vos ministres, s'ils ne sont pas rois tout à
+fait, en possèdent l'équivalent en autorité Votre roi a les meilleures
+intentions. Il veut le bien. Rien n'est plus à craindre pour lui que ces
+pestes des cours, qui tâcheront de le corrompre et de le pervertir avec
+le temps. Il est bien jeune; il ne connaît pas les ruses et les
+raffinements dont les courtisans se serviront pour le faire tourner à
+leur gré, afin de satisfaire leur intérêt, leur haine et leur ambition.
+Il a été dans son enfance à l'école du fanatisme de l'imbécillité: cela
+doit faire appréhender qu'il ne manque de résolution pour examiner par
+lui-même ce qu'on lui a appris à adorer stupidement.
+
+Vous avez prêché la tolérance: après Bayle, vous êtes sans contredit un
+des sages qui ont fait le plus de bien à l'humanité. Mais si vous avez
+éclairé tout le monde, ceux que leur intérêt attache à la superstition
+ont rejeté vos lumières; et ceux-là dominent encore sur les peuples.....
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Potsdam, le 18 juin 1776.
+
+
+.....Nous avons appris également ici le déplacement de quelques
+ministres français. Je ne m'en étonne point. Je me représente Louis XVI
+comme une jeune brebis entourée de vieux loups: il sera bien heureux
+s'il leur échappe. Un homme qui a toute la routine du gouvernement
+trouverait de la besogne en France; épié, séduit par des détours
+fallacieux, on lui ferait faire des faux pas; il est donc tout simple
+qu'un jeune monarque sans expérience, se soit laissé entraîner par le
+torrent dès intrigues et des cabales. Mais je ne croirai jamais que la
+patrie de Voltaire redevienne de nos jours l'asile ou le dernier
+retranchement de la superstition. Il y a trop de connaissances et trop
+d'esprit en France pour que la barbarie superstitieuse du clergé puisse
+commettre désormais des atrocités dont les temps passés fourmillent
+d'exemples. Si Hercule a dompté le lion de Némée, un fort athlète,
+nommé Voltaire, a écrasé sous ses pieds l'hydre du fanatisme.
+
+La raison se développe journellement dans notre Europe; les pays les
+plus stupides en ressentent les secousses. Je n'en excepte que la
+Pologne. Les autres États rougissent des bêtises où l'erreur a entraîné
+leurs pères: l'Autriche, la Vestphalie, tous, jusqu'à la Bavière,
+tâchent d'attirer sur eux quelques rayons de lumière. C'est vous, ce
+sont vos ouvrages qui ont produit cette révolution dans les esprits.
+L'hélépole de la bonne plaisanterie a ruiné les remparts de la
+superstition que la bonne dialectique de Bayle n'a pu abattre.
+
+Jouissez de votre triomphe: que votre raison domine de longues années
+sur les esprits que vous avez éclairés, et que le patriarche de Ferney,
+le coryphée de la vérité, n'oublie pas le vieux solitaire de Sans-Souci.
+_Vale_. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Potsdam, le 7 septembre 1776.
+
+
+On me fait bien de l'honneur de parler de moi en Suisse, et les
+gazetiers doivent prodigieusement manquer de matière, puisqu'ils
+emploient mon nom pour remplir leurs feuilles.
+
+J'ai été malade, il est vrai, l'hiver passé; mais depuis ma
+convalescence je me porte, à peu près comme auparavant. Il y a peut-être
+des gens au monde au gré desquels je vis trop longtemps, et qui
+calomnient ma santé dans l'espérance qu'à force d'en parler, je pourrais
+peut-être faire le saut périlleux aussi vite qu'ils le désirent. Louis
+XIV et Louis XV lassèrent la patience des Français: il y a trente-six
+ans que je suis en place; peut-être qu'à leur exemple j'abuse du
+privilège de vivre, et que je ne suis pas assez complaisant pour
+décamper quand on se lasse de moi.
+
+Quant à ma méthode de ne me point ménager, elle est toujours la même.
+Plus on se soigne, plus le corps devient délicat et faible. Mon métier
+veut du travail et de l'action, il faut que mon corps et mon esprit se
+plient à leur devoir. Il n'est pas nécessaire que je vive, mais bien que
+j'agisse. Je m'en suis toujours bien trouvé. Cependant je ne prescris
+cette méthode à personne, et me contente de la suivre.....
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Potsdam, le 26 décembre 1776.
+
+
+Pour écrire à Voltaire, il faut se servir de sa langue; celle des dieux.
+Faute de me bien exprimer dans ce langage, je bégayerai mes pensées.
+
+ Serez-vous toujours en butte
+ Au dévot qui vous persécute?
+ À l'envieux obscur, ébloui de l'éclat
+ Dont vos rares talents offusquent son état?
+ Quelque odieux que soit cet indigne manège;
+ Les exemples en sont nombreux;
+ On a poussé le sacrilège
+ Jusqu'au point d'insulter les dieux:
+ Ces dieux dont les bienfaits enrichissent la terre,
+ Ont été déchirés par des blasphémateurs:
+ Est-il donc étonnant que l'immortel Voltaire
+ Ait à gémir des traits des calomniateurs?
+
+Je ne m'en tiens pas à ces mauvais vers: J'ai fait écrire dans le
+Virtemberg pour solliciter vos arrérages...
+
+Au reste, je crois que pour vous soustraire à l'âcreté du zèle des
+bigots, vous pourriez vous réfugier en Suisse, où vous seriez à l'abri
+de toute persécution. Pour les désagréments dont vous vous plaignez à
+l'égard de vos nouveaux établissements de Ferney, je les attribue à
+l'esprit de vengeance des commis de vos financiers, qui vous haïssent à
+cause du bien que vous avez voulu faire au pays de Gex en le dérobant un
+temps à la voracité de ces gens-là.
+
+Quant à ce point, je vous avoue que je suis embarrassé d'y trouver un
+remède parce qu'on ne saurait inspirer des sentiments raisonnables à des
+drôles qui n'ont ni raison ni humanité. Toutefois soyez persuadé que si
+la terre de Ferney appartenait à Apollon même, cette race maudite ne
+l'eût pas mieux traitée. Quelle honte pour la France de persécuter un
+homme unique qu'un destin favorable a fait naître dans son sein! un
+homme dont dix royaumes se disputeraient à qui pourrait le compter parmi
+ses citoyens, comme jadis tant de villes de la Grèce soutenaient
+qu'Homère était né chez elles! Mais quelle lâcheté plus révoltante de
+répandre l'amertume sur vos derniers jours! Ces indignes procédés me
+mettent en colère, et je suis fâché de ne pouvoir vous donner de secours
+plus efficaces que le souverain mépris que j'ai pour vos persécuteurs.
+Mais Maurepas n'est pas dévot; M. de Vergennes se contente d'entendre la
+messe, quand il ne peut pas se dispenser d'y aller; Necker est
+hérétique; de quelle main peut donc partir le coup qui vous accable?
+L'archevêque de Paris est connu pour ce qu'il est, et j'ignore si son
+Mentor ex-jésuite est encore auprès de lui; personne ne connaît le nom
+du confesseur du roi: le diable incarné dans la personne de l'évêque du
+Puy aurait-il excité cette tempête? Enfin plus j'y pense, moins je
+devine l'auteur de cette tracasserie.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+Le 9 juillet 1777.
+
+
+ Oui, vous verrez cet empereur,
+ Qui voyage afin de s'instruire,
+ Porter son hommage à l'auteur
+ De _Henri quatre_ et de _Zaïre_,
+ Votre génie est un aimant
+ Qui, tel que le soleil, attire
+ À soi les corps du firmament,
+ Par sa force victorieuse
+ Amène les esprits à soi:
+ Et Thérèse la scrupuleuse
+ Ne peut renverser cette loi.
+
+ Joseph a bien passé par Rome
+ Sans qu'il fût jamais introduit
+ Chez le prêtre que Jurieu nomme
+ Très civilement l'Antéchrist.
+ Mais à Genève qu'on renomme,
+ Joseph, plus fortement séduit,
+ Révérera le plus grand homme
+ Que tous les siècles aient produit.
+
+Cependant, les Autrichiens ont, jusqu'à présent, encore mal profité des
+leçons de tolérance que vous avez données à l'Europe. Voilà en Moravie,
+dans le cercle de Préraw, quarante villages qui se déclarent à la fois
+protestants. La Cour, pour les ramener au giron de l'Église, a fait
+marcher des convertisseurs avec des arguments à poudre et à balle, qui
+ont fusillé une douzaine de ces malheureux, en attendant qu'on brûle les
+autres. Ces faits, que nous vous communiquons, sont par malheur peu
+consolants pour l'humanité.
+
+Je ne sais si je me trompe, mais il semble qu'il y a un levain de
+férocité dans le cœur de l'homme, qui reparaît souvent quand on croit
+l'avoir détruit. Ceux que les sciences et les arts ont décrassés, sont
+comme ces ours que les conducteurs ont appris à danser sur les pattes de
+derrière; les ignorants sont comme les ours qui ne dansent point. Les
+Autrichiens (j'en excepte l'empereur) pourraient bien être de cette
+dernière classe.
+
+Il est bien fâcheux que les Français d'ailleurs si aimables, si polis,
+ne puissent pas dompter cette fougue barbare qui les porte si souvent à
+persécuter les innocents En vérité, plus on examine les fables absurdes
+sur lesquelles toutes les religions sont fondées, plus on prend en pitié
+ceux qui se passionnent pour ces balivernes.....
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Potsdam, le 5 septembre 1777.
+
+
+.....Je reviens de la Silésie, dont j'ai été très content: l'agriculture
+y fait des progrès très sensibles; les manufactures prospèrent; nous
+avons débité à l'étranger pour 5,000,000 de toile, et pour 1,200,000
+écus de draps. On a trouvé une mine de cobalt dans les montagnes, qui
+fournit à toute Silésie. Nous faisons du vitriol aussi bon que
+l'étranger. Un homme fort industrieux y fait de l'indigo tel que celui
+des Indes; on change le fer en acier avec avantage, bien plus simplement
+que de la façon que Réaumur le propose. Notre population est augmentée,
+depuis 1756 (qui était l'année de la guerre), de cent quatre-vingt
+mille hommes. Enfin tous les fléaux qui avaient abîmé ce pauvre pays
+sont comme s'ils n'avaient jamais été; et je vous avoue que je ressens
+une douce satisfaction à voir une province revenir de si loin.
+
+Ces occupations ne m'ont point empêché de barbouiller mes idées sur le
+papier; et pour épargner la peine de les transcrire, j'ai fait imprimer
+six exemplaires de mes rêveries: je vous en envoie un. Je n'ai eu que le
+temps de faire une esquisse; cela devrait être plus étendu; mais c'est à
+de vrais savants à y mettre la dernière main. Messieurs les
+encyclopédistes ne seront peut-être pas toujours de mon avis: chacun
+peut avoir le sien. Toutefois si l'expérience est le plus sûr des
+guides, j'ose dire que mes assertions sont uniquement fondées sur ce que
+j'ai vu, et sur ce que j'ai réfléchi.
+
+Vivez, patriarche des êtres pensants, et continuez, comme l'astre de la
+lumière, à tirer l'univers. _Vale_. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+À Potsdam, le 9 novembre 1777.
+
+
+Monsieur Bitaubé doit se trouver fort heureux d'avoir vu le patriarche
+de Ferney. Vous êtes l'aimant qui attirez à vous tous les êtres qui
+pensent: chacun veut voir cet homme unique qui fait la gloire de notre
+siècle. Le comte de Falkenstein a senti la même attraction; mais, dans
+sa course, l'astre de Thérèse lui imprima un mouvement centrifuge qui,
+de tangente en tangente, l'attira à Genève. Un traducteur d'Homère se
+croit gentilhomme de la chambre de Melpomène, ou marmiton dans les
+offices d'Apollon; et muni de ce caractère il se présente hardiment à la
+cour de l'auteur de _La Henriade_; et celui-là sait abaisser son génie
+pour se mettre au niveau de ceux qui lui rendent leurs hommages.
+
+Bitaubé vous a dit vrai: j'ai fait construire à Berlin une bibliothèque
+publique. Les œuvres de Voltaire étaient trop maussadement logées
+auparavant; un laboratoire chimique qui se trouvait au rez-de-chaussée
+menaçait d'incendier toute notre collection. Alexandre-le-Grand plaça
+bien les œuvres d'Homère dans la cassette la plus précieuse qu'il avait
+trouvée parmi les dépouilles de Darius: pour moi qui ne suis ni
+Alexandre ni grand, et qui n'ai dépouillé personne, j'ai fait, selon mes
+petites facultés, construire le plus bel étui possible pour y placer les
+œuvres de l'Homère de nos jours.
+
+Si, pour compléter cette bibliothèque vous vouliez bien y ajouter ce que
+vous avez composé sur les lois, vous me feriez plaisir, d'autant plus
+que je ne crains pas les ports. Je crois vous avoir donné, dans ma
+dernière lettre, des notions générales à l'égard de nos lois, et du
+nombre des punitions qui se font annuellement. Je dois cependant y
+ajouter nécessairement qu'une bonne police empêche autant de crimes que
+la douceur des lois. La police est ce que les moralistes appellent le
+principe réprimant. Si l'on ne vole point, si l'on n'assassine point,
+c'est qu'on est sûr d'être incontinent découvert et saisi. Cela retient
+les scélérats timides. Ceux qui sont plus aguerris vont chercher fortune
+dans l'empire où la proximité des frontières de tant de petits États
+leur offre des asiles en assez grand nombre.
+
+Vous voyez que dans l'empire on ne restitue pas même l'argent qu'on a
+emprunté des philosophes. Je vous envoie ci-joint la copie de la réponse
+que j'ai reçue de M. le duc de Virtemberg. Ce prince, qui tend au
+sublime, veut imiter en tout les grandes puissances; et, comme la
+France, l'Angleterre, la Hollande et l'Autriche sont surchargées de
+dettes, il veut ranger son duché de Virtemberg dans la même catégorie;
+et s'il arrive que quelqu'une de ces puissances fasse banqueroute, je ne
+garantirais pas que, piqué d'honneur, il n'en fît autant. Cependant je
+ne crois pas que maintenant vous ayez à craindre pour votre capital, vu
+que les États de Virtemberg ont garanti les dettes de Son Altesse
+Sérénissime, et qu'au demeurant il vous reste libre de vous adresser aux
+parlements de Lorraine et d'Alsace. J'avais bien prévu que Son Altesse
+Sérénissime serait récalcitrante sur le fait des remboursements, et je
+vous assure de plus que ce soi-disant pupille n'a jamais écouté mes avis
+ni suivi mes conseils.
+
+Que ces misères ne troublent point la sérénité de vos jours: tranquille,
+du palais des sages, vous pouvez contempler de cette élévation les
+défauts et les faiblesses du genre humain, les égarements des uns, et
+les folies des autres: heureux dans la possession de vous-même, vous
+vous conserverez pour ceux qui savent vous admirer, au nombre desquels,
+et en première ligne, vous compterez, comme je l'espère, le solitaire de
+Sans-Souci. _Vale_. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DU ROI
+
+Potsdam, le 18 novembre 1777.
+
+
+....On ne trouve dans nos contrées aucun catholique lettré, si ce n'est
+parmi les jésuites; nous n'avions personne capable de tenir les classes;
+nous n'avions ni pères de l'oratoire ni piaristes; le reste des moines
+est d'une ignorance crasse; il fallait donc conserver les jésuites ou
+laisser périr toutes les écoles. Il fallait donc que l'ordre subsistât
+pour fournir des professeurs à mesure qu'il venait à en manquer; et la
+fondation pouvait fournir la dépense à ces frais. Elle n'aurait pas été
+suffisante pour payer des professeurs laïques. De plus c'était à
+l'université des jésuites que se formaient les théologiens destinés à
+remplir les cures. Si l'ordre avait été supprimé, l'université ne
+subsisterait plus, et l'on aurait été nécessité d'envoyer les Silésiens
+étudier la théologie en Bohème, ce qui aurait été contraire aux
+principes fondamentaux du gouvernement.
+
+Toutes ces raisons valables m'ont fait le paladin de cet ordre. Et j'ai
+si bien combattu pour lui que je l'ai soutenu, à quelques modifications
+près, tel qu'il se trouvait à présent, sans général, sans troisième vœu,
+et décoré d'un nouvel uniforme que le pape lui a conféré. Le malheur de
+cet ordre a influé sur un général qui en avait été dans sa jeunesse: ce
+M. de Saint-Germain avait de grands et de beaux desseins, très
+avantageux à vos Welches; mais tout le monde l'a traversé, parce que les
+réformes qu'il se proposait de faire auraient obligé des freluquets à
+une exactitude qui leur répugnait. Il lui fallait de l'argent pour
+supprimer la maison du roi; on le lui a refusé. Voilà donc quarante
+mille hommes, dont la France pouvait augmenter ses forces sans payer un
+sou de plus, perdus pour vos Welches afin de conserver dix mille
+fainéants bien chamarrés et bien galonnés. Et vous voulez que je
+n'estime pas un homme qui pense si juste? Le mépris ne peut tomber que
+sur les mauvais citoyens qui l'ont contrecarré.
+
+Souvenez-vous, je vous prie, du P. Tournemine, votre nourricier (vous
+avez sucé chez lui le doux lait des Muses), et réconciliez-vous avec un
+Ordre qui vous a porté, et qui, le siècle passé, a fourni à la France
+des hommes du plus grand mérite. Je sais très bien qu'ils ont cabalé et
+se sont mêlés d'affaires; mais c'est la faute du gouvernement. Pourquoi
+l'a-t-il souffert? Je ne m'en prends pas au père Letellier, mais à Louis
+XIV.
+
+Mais tout cela m'embarrasse moins que le patriarche de Ferney: il faut
+qu'il vive, qu'il soit heureux et qu'il n'oublie pas les absents. Ce
+sont les vœux du solitaire de Sans-Souci. _Vale_. FÉDÉRIC.
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Ferney, 6 janvier 1778.
+
+
+Sire, grand homme, que vous m'instruisez, que vous me consolez, que vous
+me fortifiez dans toutes mes idées au bout de ma carrière! Votre
+Majesté, ou plutôt votre humanité a bien raison; le fatras métaphysique,
+théologique, fanatique, est sans doute ce que nous avons de plus
+méprisable, et cependant on écrira sur ces chimères absurdes tant qu'il
+y aura des universités, des esprits faux, et de l'argent à gagner.
+
+Parmi les géomètres, il n'y a guère qu'Archimède et Newton qui aient
+acquis une véritable gloire, parce qu'ils ont inventé des choses très
+difficiles, très inconnues et très utiles; il n'y a point de gloire pour
+ceux qui ne savent que diviser A-B plus C, par X moins Z, et qui passent
+leur vie à écrire ce que les autres ont imaginé.
+
+Pour l'histoire, ce n'est, après tout qu'une gazette; la plus vraie est
+remplie de faussetés; et elle ne peut avoir de mérite que celui du
+style. Ce style est le fruit de la littérature: c'est donc à la
+littérature qu'il faut s'en tenir. C'est ainsi que pense le grand Condé
+dans sa retraite de Chantilly; c'est ainsi que pense le grand Frédéric à
+Sans-Souci.....
+
+.....Je vous ai plus d'obligation que vous ne pensez; votre pupille
+vient de se laisser un peu attendrir; il m'a payé 20,000 francs sur les
+80,000 que je lui avais prêtés, et peut-être avant ma mort me
+payera-t-il le reste; c'est vous que j'en ai à remercier.
+
+M. le comte de Montmorency-Laval saura bientôt assez d'allemand pour
+faire tourner à droite et à gauche, et pour commander l'exercice; mais
+en vous entendant parler français, il donnera la préférence à la langue
+des Montmorency; sans doute les hommes de sa maison doivent aimer les
+Prussiens. Il n'y a jamais eu que le cardinal Bernis qui ait imaginé
+d'unir la France avec la maison d'Autriche contre la maison de
+Brandebourg; il en a été bien puni. Sa politique a été aussi
+malheureuse que les chimères théologiques de trente autres cardinaux
+ont été ridicules.....
+
+
+
+
+DE M. DE VOLTAIRE
+
+À Paris, le 1er avril 1778.
+
+
+Sire, le gentilhomme français qui rendra cette lettre à Votre Majesté,
+et qui passe pour être digne de paraître devant Elle, pourra vous dire
+que si je n'ai pas eu l'honneur de vous écrire depuis longtemps, c'est
+que j'ai été occupé à éviter deux choses qui me poursuivaient dans
+Paris: les sifflets et la mort.
+
+Il est plaisant qu'à quatre-vingt-quatre ans j'aie échappé à deux
+maladies mortelles. Voilà ce que c'est que de vous être consacré: je me
+suis renommé de vous, et j'ai été sauvé.
+
+J'ai vu avec surprise et avec une satisfaction bien douce, à la
+représentation d'une tragédie nouvelle, que le public, qui regardait il
+y a trente ans Constantin et Théodose comme les modèles des princes, et
+même des saints, a applaudi avec des transports inouïs à des vers qui
+disent que Constantin et Théodose n'ont été que des tyrans
+superstitieux. J'ai vu vingt preuves pareilles du progrès que la
+philosophie a fait enfin dans toutes les conditions. Je ne désespérerais
+pas de faire prononcer dans un mois le panégyrique de l'empereur Julien:
+et assurément si les Parisiens se souviennent qu'il a rendu chez eux la
+justice comme Caton, et qu'il a combattu pour eux comme César, ils lui
+doivent une éternelle reconnaissance.
+
+Il est donc vrai, Sire, qu'à la fin les hommes s'éclairent, et que ceux
+qui se croient payés pour les aveugler ne sont pas toujours les maîtres
+de leur crever les yeux! Grâces en soient rendus à Votre Majesté! Vous
+avez vaincu les préjugés comme vos autres ennemis: vous jouissez de vos
+établissements en tout genre. Vous êtes le vainqueur de la superstition,
+ainsi que le soutien de la liberté germanique.
+
+Vivez plus longtemps que moi, pour affermir tous les empires que vous
+avez fondés. Puisse Frédéric le Grand être Frédéric l'immortel!
+
+Daignez agréer le profond respect et l'inviolable attachement de
+VOLTAIRE.
+
+
+FIN
+
+Paris.--Impr. Dubuisson et Ce, 5, rue Coq-Héron, (PALLET gérant.)
+
+
+NOTES:
+
+[A] Le roi de Prusse a toujours signé _Fédéric_ qui est plus doux à
+prononcer que _Frédéric_.
+
+[B] Il s'agit d'une plume d'ambre envoyée à madame du Châtelet, et
+qu'elle avait cassée.
+
+[C] Boileau, _Art poétique_, ch. Ier.
+
+[D] La marquise du Châtelet.
+
+[E] On n'a point trouvé ces lettres et plusieurs autres qui manquent
+également.
+
+[F] La margrave de Bareith.
+
+[G] Le pape Rezzonico (Clément XIII) avait envoyé une épée bénite et un
+bonnet doublé d'agnus au maréchal Daun, qui avait eu la bêtise de se
+prêter à cette facétie digne du treizième siècle.
+
+[H] Élie de Beaumont.
+
+[I] _Immortali_. Ce buste est conservé par madame la marquise de
+Villette.
+
+[J] Le maréchal de Saxe.
+
+[K] M. le comte de Mui.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Correspondance de Voltaire avec le roi
+de Prusse, by François Arouet Voltaire and Frédéric II, Roi de Prusse
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE ***
+
+***** This file should be named 25734-0.txt or 25734-0.zip *****
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+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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