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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse + +Author: François Arouet Voltaire + Frédéric II, Roi de Prusse + +Commentator: Edouard de Pompéry + +Release Date: June 9, 2008 [EBook #25734] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + + + + + +BIBLIOTHÈQUE NATIONALE + +COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES + +CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE AVEC LE ROI DE PRUSSE + +NOTICE + +PAR E. DE POMPERY + +auteur du _Vrai Voltaire_ + +PARIS + +LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE + +RUE DE RICHELIEU, 8, PRÈS LE THÉATRE-FRANÇAIS + +1889 + +Tous droits réservés. + + + + +NOTICE + + + +I + +On ne l'a pas assez remarqué, parce que Voltaire a tant fait, tant +écrit; son activité s'est déployée de tant de côtés qu'on ne saurait +prendre garde à tout, et qu'il est difficile d'attacher à chacune de ses +œuvres une importance suffisante. + +Ainsi en est-il de la correspondance de Voltaire avec le grand Frédéric +et encore avec Catherine II. + +Il me semble qu'on ne connaît pas une correspondance d'autant de valeur +entre un roi et un philosophe que celle dont nous allons nous occuper. + +Nous possédons les billets du jeune Marc Aurèle à son précepteur +Fronton, ce sont d'aimables et tendres témoignages de respect, +d'affection et de reconnaissance. Ces billets montrent combien était +sensible et bonne l'âme du futur empereur. Mais ces relations ne +pouvaient avoir l'importance de celles du prince royal de Prusse, âgé de +vingt-quatre ans, et plus tard du roi avec Voltaire, ayant dix-huit ans +de plus que son correspondant et déjà en possession d'une notoriété +considérable par ses travaux littéraires et philosophiques. + +Cette correspondance, commencée en 1736, a duré jusqu'à la mort de +Voltaire, c'est-à-dire pendant quarante-deux ans. Elle comprend plus de +cinq cents lettres, dont quelques-unes sont fort étendues. + +On y traite tous les sujets avec une entière liberté d'esprit: +métaphysique, philosophie, littérature, sciences, poésie, histoire, +politique, etc. + +Assurément, cette correspondance permet d'apprécier plus justement +Frédéric que l'histoire de ses faits et gestes, car elle nous fait +connaître l'homme dans sa spontanéité, avec ses intentions, avec sa +volonté toute nue et non modifiée par les circonstances. Pour pénétrer à +fond l'âme d'un homme, rien ne saurait suppléer au spectacle procuré par +l'échange continu de lettres nombreuses et familières. On voit vivre les +gens pour ainsi dire jour à jour, on les surprend en déshabillé et dans +des situations très différentes. + +Ce petit volume est loin de contenir toutes les lettres qui nous ont été +conservées. Nous avons dû en écarter le plus grand nombre. + +Nous nous sommes proposé, par un choix judicieux de ces lettres, de +donner un ensemble qui en fasse ressortir exactement la physionomie. +Nous aurons ainsi atteint notre but, qui est de satisfaire en peu de +pages la curiosité du lecteur. + + +II + +L'action de Voltaire s'étendit sur un certain nombre de têtes plus ou +moins élevées. Quelques-unes portaient des couronnes, et le philosophe a +pu écrire avec vérité: _j'ai brelan de rois quatrième_; d'autres furent +placées à la direction de l'État dans diverses contrées de l'Europe, +d'autres enfin furent célèbres dans les arts, les sciences ou +l'industrie. + +Voltaire dut cette influence générale et considérable à plusieurs +causes. Les premières furent incontestablement son génie facile et +brillant, son inconcevable activité et la radieuse expansion de son +cœur. Mais il en est de secondaires dont on doit tenir compte. Voltaire +a toujours vécu dans la haute société et, à la fin de sa carrière, sa +vie ressembla par le dehors à l'existence d'un grand seigneur très +répandu dans le monde. Il était d'une politesse exquise et entretenait +soigneusement toutes ses relations. Ses succès au théâtre, ses +publications incessantes, ses voyages en Angleterre, en Hollande et en +Allemagne, sa renommée universelle, les poésies légères qui +s'échappaient de sa main prodigue de louanges délicates, les +persécutions et les attaques passionnées dont il fut l'objet, tout +contribua à le rendre l'homme le plus vivant et le plus intéressant du +XVIIIe siècle. Il attira et força l'attention, si bien qu'il fut de +bon ton de connaître Voltaire ou tout au moins de l'avoir lu. Quelqu'un +qui n'aurait pu en parler, en bien ou en mal, eût passé pour un homme de +mauvaise compagnie ou d'esprit inculte. + +Tout le monde avait les yeux sur lui. Le savant, aussi bien que le +lettré ou le philosophe, lui adressait son œuvre. Voltaire s'était fait +centre, et comme il rayonnait pour tous, tous rayonnaient vers lui. + +D'Alembert, Diderot, J.-B. et J.-J. Rousseau, Vauvenargues, Condillac, +Condorcet, Franklin, Mairan, Clairault, la Condamine, Maupertuis, +Lalande, Bailly, Réaumur, Spallanzani, Parmentier, Turgot, l'abbé +d'Olivet, Duclos, Thomas, La Harpe, Marmontel, l'abbé Morellet, Saurin, +Piron, la Motte, Rulhière, Suard, Dorat, Dubelloi, Cailhava, Champfort, +Sedaine, Saint-Lambert, Goldoni, Algarotti, la Chalottais, Servan, +Dupaty, Bourgelat, fondateur des écoles vétérinaires, tous allèrent à +lui. + +Le roi dont il s'occupa le plus et qui lui fit concevoir les plus hautes +espérances, le grand Frédéric, est peut-être celui qui, par la nature +de son caractère absolu et dur, fut le moins accessible à son influence. +Voltaire sentait juste, lorsqu'il écrivait en 1759 à d'Argental: «Je ne +puis en conscience aimer Luc (Frédéric), ce roi n'a pas une assez belle +âme pour moi.» Cependant, qui oserait dire que Voltaire ne parvint pas à +humaniser l'âme de Frédéric et ne contribua pas à fortifier en lui le +sentiment du juste et du vrai, que ce monarque posséda à un certain +degré? Ce que est certain, c'est que le roi aima véritablement le +philosophe autant que le permettait sa rude nature, qu'il lui rendit +justice et fut rempli d'admiration pour son génie et même pour son grand +cœur. Ceci devint particulièrement sensible à la fin de leur vie. + +Voltaire s'acquit l'estime et l'affection des autres membres de la +famille royale de Prusse, qui lui témoignèrent toujours un véritable +attachement. + + +III + +VOLTAIRE ET FRÉDÉRIC + +Nous mettons le nom de Voltaire avant celui de Frédéric, parce que nous +croyons que Voltaire restera le plus grand aux yeux de la postérité. En +outre, Voltaire a toujours aimé les hommes et leur a fait beaucoup de +bien, tandis que Frédéric est au rang de ceux qui les ont broyés pour +les mêler. + +Quoi qu'il en soit, il y a de beaux côtés dans les rapports de ces deux +hommes, et Frédéric est, après tout, un de ceux qui ont le mieux compris +Voltaire et lui ont le plus rendu justice. Si Frédéric était haut placé +par la naissance, il le fut encore par le génie; il put donc admirer +Voltaire par un côté qui leur était commun, l'intelligence. + +Frédéric avait vingt-quatre ans lorsqu'il engagea avec Voltaire une +correspondance qui, malgré quelques interruptions, a duré jusqu'à la +mort de ce dernier. Cultivant les arts, les lettres et la philosophie, +le jeune prince, après avoir cruellement souffert des brutalités féroces +de son père, vivait le plus souvent retiré à la campagne et ne revenait +à Berlin qu'à certaines époques déterminées. Il importe de dire ici +quelques mots du caractère singulier du père de Frédéric pour expliquer +le sien. + +Le roi Frédéric-Guillaume avait deux goûts dominants, poussés jusqu'à la +manie: une avarice sordide et l'ambition de posséder l'infanterie la +mieux exercée et composée des plus beaux hommes du monde. Il joignait à +cela des mœurs dures et grossières. Il jetait au feu les livres de son +fils et lui cassait ses flûtes; un beau jour il fit promener et fesser +sur la place publique de Postdam une malheureuse femme qui était la +maîtresse du jeune homme et raccompagnait au piano. Ces procédés +inspirèrent au prince le désir de quitter furtivement le toit paternel, +pour voyager en Angleterre et en Europe avec deux jeunes officiers, ses +amis. Le roi le sut, fit empoigner tout le monde, mit son fils au cachot +en attendant qu'on lui fit un procès captal. L'un des officiers parvint +à s'échapper; l'autre fut exécuté sous la fenêtre du prince royal, qui +s'évanouit de douleur entre les mains des quatre grenadiers chargés de +le faire assister à ce spectacle, auquel le roi était lui-même présent. + +Heureusement pour Frédéric, l'empereur Charles VI dépêcha à son père un +ambassadeur, spécialement chargé de lui représenter qu'un souverain de +l'Empire n'avait pas le droit de faire mourir un prince royal, comme un +sujet ordinaire. Le terrible Guillaume finit par se rendre à ces motifs +de haute politique. Lorsqu'il découvrit le projet de son fils, le roi +était entré dans une telle colère que, soupçonnant l'aînée de ses filles +d'y avoir pris part, il faillit la jeter à coups de pied par la fenêtre +de l'appartement. La reine s'attacha aux vêtements de sa fille en +désespérée et le crime ne s'accomplit pas. Voltaire raconte que la +margrave de Bareith lui montra, sous le sein gauche, la marque +indélébile de cette paternelle cruauté. + +On conçoit aisément que Frédéric dut recevoir de funestes impressions de +traitements aussi barbares. Sa jeunesse s'écoula triste et misérable, +mais il la remplit d'occupations sérieuses, car il était doué d'une +activité dévorante et animé du plus louable désir de s'instruire. + +En août 1736, Frédéric adresse à Voltaire une première lettre pleine des +sentiments les plus nobles et finissant ainsi: + +«J'espère un jour voir celui que j'admire de si loin et vous assurer de +vive voix que je suis, avec toute l'estime et la considération due à +ceux qui, suivant le flambeau de la vérité, consacrent leurs travaux au +public, votre affectionné ami.» + +Voltaire lui répond en ces termes le 26 août: + +«Mon amour-propre est trop flatté, mais l'amour du genre humain que j'ai +toujours eu dans le cœur et qui, j'ose le dire, fait mon caractère, m'a +donne un plaisir mille fois plus pur, quand j'ai vu qu'il y a dans le +monde un prince qui pense en homme, un prince philosophe qui rendra les +hommes heureux. + +«Souffrez que je vous dise qu'il n'y a point d'homme sur la terre qui ne +doive des actions de grâces aux soins que vous prenez de cultiver par la +philosophie une âme née pour commander... Pourquoi si peu de rois +recherchent-ils cet avantage! Vous le sentez, monseigneur, c'est que +presque tous songent plus à la royauté qu'à l'humanité... Soyez sûr que, +si un jour le tumulte des affaires et la méchanceté des hommes +n'altèrent point un si divin caractère, vous serez adoré de vos peuples +et béni du monde entier.» + +En avril 1737, Voltaire écrit à Frédéric: + +«Je vous regarde comme un présent que le ciel a fait à la terre. +J'admire qu'à votre âge le goût des plaisirs ne vous ait point emporté, +et je vous félicite infiniment que la philosophie vous laisse le goût +des plaisirs... Nous sommes nés avec un cœur qu'il faut remplir, avec +des passions qu'il faut satisfaire sans en être maîtrisés.» + +Le 19 avril 1738, je trouve dans une lettre de Frédéric: + +«Pour l'amour de l'humanité ne m'alarmez plus par vos fréquentes +indispositions, et ne vous imaginez pas que ces alarmes soient +métaphoriques... Faites dresser, je vous prie, le _statum morbi_ de vos +incommodités, afin de voir si peut-être quelque habile médecin ne +pourrait vous soulager.» Le 17 juin de la même année, il insiste de +nouveau: «Je ne saurais me persuader que vous ayez la moindre amitié +pour moi si vous ne voulez vous ménager. En vérité, Mme la marquise +devrait y avoir l'œil. Si j'étais à sa place, je vous donnerais des +occupations si agréables qu'elles vous feraient oublier toutes vos +expériences de laboratoire.» La lettre du prince royal du 24 juillet +commence ainsi: «Mon cher ami, me voilà rapproché de plus de soixante +lieues de Cirey. Vous ne sauriez concevoir ce que me fait souffrir votre +voisinage: ce sont des impatiences, ce sont des inquiétudes, ce sont +enfin toutes les tyrannies de l'absence.» Du 6 août même année: «Je +viens de recevoir votre belle épître sur l'_homme_; ces pensées sont +aussi dignes de vous que la conquête de l'univers l'était d'Alexandre. +Vous recherchez modestement la vérité et vous la publiez avec hardiesse. +Non, il ne peut y avoir qu'un Dieu et qu'un Voltaire dans la nature.» + +Le 16 février 1739, Voltaire disait au prince, au milieu de l'amertume +que lui causaient les persécutions: + +«Je suis en France, parce que Mme du Châtelet y est; sans elle il y a +longtemps qu'une retraite plus profonde me déroberait à la persécution +et à l'envie... Tous les huit jours je suis dans la crainte de perdre la +liberté ou la vie.» + +Frédéric lui répond, le 15 avril: + +«Je voudrais pouvoir soulager l'amertume de votre condition, et je vous +assure que je pense aux moyens de vous servir efficacement. + +Consolez-vous toujours de votre mieux, mon cher ami, et pensez que pour +établir une égalité de conditions parmi les hommes, il vous fallait des +revers capables de balancer les avantages de votre génie, de vos talents +et de l'amitié de la marquise.» + +Pendant la maladie du roi son père, Frédéric termine ainsi une lettre du +23 mars 1740: + +«Si je change de condition, vous en serez instruit des premiers. +Plaignez-moi, car je vous assure que je suis effectivement à plaindre; +aimez-moi toujours, car je fais plus cas de votre amitié que de vos +respects. Soyez persuadé que votre mérite m'est trop connu pour ne pas +vous donner, en toutes les occasions, des marques de la parfaite estime +avec laquelle je serai toujours votre très fidèle ami, Frédéric.» + +Enfin Frédéric est sur le trône, le 6 juin 1740, il écrit à Voltaire: + +«Mon cher ami, mon sort est changé et j'ai assisté aux derniers moments +d'un roi.... Je n'avais pas besoin de cette leçon pour être dégoûté de +la vanité des grandeurs humaines.... Enfin, mon cher Voltaire, nous ne +sommes pas maîtres de notre sort. Le tourbillon des événements nous +entraîne et il faut se laisser entraîner. Ne voyez en moi, je vous prie, +qu'un citoyen zélé, un philosophe un peu sceptique, mais un ami +véritablement fidèle. Pour Dieu, ne m'écrivez qu'en homme.... Adieu, mon +cher Voltaire, si je vis, je vous verrai, aimez-moi toujours et soyez +sincère avec votre ami, Frédéric.» + +Il y a trois époques à distinguer dans la correspondance aussi bien que +dans les rapports de Frédéric et de Voltaire. La première comprend les +années qui précédèrent l'avénement du prince au trône, la seconde celles +qui s'écoulèrent depuis cette date jusqu'à la fin des guerres dont +Frédéric sortit vainqueur après avoir été à deux doigts de sa perte, la +troisième embrasse les dernières années de leur vie. Dans la première +époque, le ton des lettres est celui d'un jeune homme très sérieusement +occupé de s'instruire et très enthousiaste du génie de son +correspondant. L'admiration de Frédéric est profonde, il le témoigne par +un juste respect et par une sorte de culte, qui se traduit par mille +attentions et des craintes très vives et très répétées sur la mauvaise +santé de Voltaire. La seconde est celle qui fait le moins d'honneur au +monarque. L'ambition s'est presque entièrement emparée de l'homme. +L'usage du pouvoir en a fait un despote très dur et qui souffre peu la +contradiction. Le mauvais succès de ses affaires, la nécessité de mener +la rude vie des camps au milieu des horreurs qu'entraîne la guerre, +l'habitude de manier les hommes pour les asservir à sa volonté et les +faire marcher à son but, la goutte et différentes incommodités, le poids +d'une couronne de conquérant et de roi absolu, toutes ces causes +troublèrent profondément l'âme de Frédéric. Il y a loin du ton du jeune +prince à celui de l'homme mûr. + +Cette période comprend aussi les relations directes de Frédéric et de +Voltaire. L'amour-propre d'auteur, l'humeur despotique du souverain, les +basses manœuvres de leur entourage troublèrent bientôt ces rapports, +malgré leur admiration mutuelle et la grâce incomparable de l'esprit de +Voltaire. Le roi lui fit subir à Francfort de grossières avanies, tout à +fait dignes de la barbare rusticité de son père. Jamais Voltaire ne put +les oublier, tant elles furent odieuses, et jamais Frédéric ne les a +convenablement réparées, tant était absolu le caractère de ce despote de +génie. La margrave de Bareith principalement, et les autres membres de +la famille royale de Prusse, firent au contraire tout ce qui dépendait +d'eux pour panser cette blessure profonde. À deux reprises cependant, +Voltaire se donna le plaisir, digne d'une âme généreuse, d'essayer +d'être utile à Frédéric en le raccommodant avec la cour de France; puis +de consoler et de fortifier son héros, lorsque, dans une crise suprême, +quelque temps avant la bataille de Rosbach, il avait pris la résolution +de mettre fin à sa vie. En cette circonstance grave, Voltaire montra +autant de cœur que de raison et agit heureusement sur l'âme de Frédéric +et sur celle de la malheureuse margrave de Bareith, plus digne de ces +preuves de haute sympathie. Le lecteur retrouvera quelques traces +touchantes de ces rapports affectueux dans les circonstances les plus +extrêmes. + +Après avoir désespéré de sa cause et résolu de s'ôter la vie (1757), +Frédéric auquel Voltaire avait écrit deux lettres très nobles et très +affectueuses pour l'en détourner, Frédéric abandonna ce funeste dessein. + + Pour moi, menacé du naufrage, + Je dois, affrontant l'orage + Penser, vivre ou mourir en roi. + +Voltaire répond à l'épître qui se termine par ces trois vers: + +«Non seulement ce parti désespérait un cœur comme le mien, qui ne vous a +jamais été assez développé et qui a toujours été attaché à votre +personne, quoi qu'il ait pu arriver, mais ma douleur s'aigrissait des +injustices qu'une partie des hommes ferait à votre mémoire. + +»J'oserai ajouter que Charles VII, qui avait votre courage avec +infiniment moins de lumières et moins de compassion pour ses peuples, +fit la paix avec le czar, sans s'avilir. Il ne m'appartient pas d'en +dire davantage, et votre raison suprême vous en dit cent fois davantage. + +»Je dois me borner à représenter à Votre Majesté combien sa vie est +nécessaire à sa famille, aux États qui lui demeureront, aux philosophes +qu'elle peut éclairer et soutenir, et qui auraient, croyez-moi, beaucoup +de peine à justifier devant le public une mort volontaire, contre +laquelle tous les préjugés s'élèveraient. Je dois ajouter que quelque +personnage que vous fassiez, il sera toujours grand. + +»Je prends du fond de ma retraite plus d'intérêt à votre sort que je +n'en prenais dans Postdam et Sans-Souci. Cette retraite serait heureuse +et ma vieillesse infirme serait consolée, si je pouvais être assuré de +votre vie, que le retour de vos bontés me rend encore plus chère. C'est +être véritablement roi que de soutenir l'adversité en grand homme (13 +novembre 1757).» + +Plus tard, lorsque l'ambition de Frédéric est satisfaite, lorsqu'il +n'est plus aux prises avec la fortune et plongé dans les horreurs et les +crimes de la guerre, il semble retrouver la trace des sentiments de sa +jeunesse. Il est vrai que la brillante activité de Voltaire lui fait une +auréole lumineuse qui ne pouvait manquer de frapper un homme tel que +Frédéric. Malgré la mauvaise opinion qu'il a de l'humanité, le despote +ne peut s'empêcher de l'admirer en Voltaire. + +En témoignant au philosophe un sincère enthousiasme pour son génie +inépuisable, il est forcé de reconnaître son grand cœur; et il s'associe +à quelques-unes de ses bonnes actions. Enfin on voit avec plaisir chez +cette âme, endurcie par la guerre et la rude besogne qui incombe à tout +despote, des éclairs de sensibilité et des retours d'affection pour le +noble vieillard, que la maladie et les années assiègent sans jamais +l'abattre. + +Voici quelques extraits des lettres échangées entre le roi et le +philosophe dans la fin de la seconde et pendant la troisième époque, que +j'ai déterminées. + +VOLTAIRE A FRÉDÉRIC, 19 mai 1759.--«Je tombe des nues quand vous +m'écrivez que je vous ai dit des duretés. Vous avez été mon idole +pendant vingt années de suite; _je l'ai dit à la terre, au ciel, à +Gusman même_; mais votre métier de héros et votre place de roi ne +rendent pas le cœur très sensible. C'est dommage, car ce cœur était fait +pour être humain et sans l'héroïsme et le trône vous auriez été le plus +aimable des hommes dans la société, + +»En voilà trop si vous êtes en présence de l'ennemi, et trop peu si vous +êtes avec vous-même dans le sein de la philosophie, qui vaut encore +mieux que la gloire. + +»Comptez que je suis toujours assez sot pour vous aimer, autant que je +suis assez juste pour vous admirer. Reconnaissez la franchise et recevez +avec bonté le profond respect du Suisse Voltaire.» + +AU MÊME, 21 avril 1760.--«Vous m'avez fait assez de mal, vous m'avez +brouillé avec le roi de France; vous m'avez fait perdre mes emplois et +mes pensions; vous m'avez maltraité à Francfort, moi et une femme +innocente, une femme considérée, qui a été traînée dans la boue et mise +en prison. Ensuite, en m'honorant de vos lettres vous corrompez la +douceur de cette consolation par des reproches amers. Est-il possible +que ce soit vous qui me traitiez ainsi, quand je suis occupé depuis +trois ans, quoique inutilement, de vous servir sans aucune autre vue que +celle de suivre ma façon de penser? + +»......C'est vous qui me faites des reproches et ajoutez ce triomphe aux +insultes des fanatiques! Cela me fait prendre le monde en horreur avec +justice; j'en suis heureusement éloigné dans mes domaines solitaires. Je +bénirai le jour où je cesserai, en mourant, d'avoir à souffrir et +surtout à souffrir par vous; mais ce sera en vous souhaitant un bonheur +dont votre position n'est peut-être pas susceptible et que la +philosophie pouvait seule vous procurer dans les orages de votre vie, si +la fortune vous permet de vous borner à cultiver longtemps ce fonds de +sagesse que vous avez en vous; fonds admirable, mais altéré par les +passions inséparables d'une grande imagination, un peu par humeur, et +par des situations épineuses qui versent du fiel dans votre âme, enfin +par le malheureux plaisir que vous vous êtes toujours fait de vouloir +humilier les autres hommes, de leur dire, de leur écrire des choses +piquantes, plaisir indigne de vous, d'autant plus que vous êtes plus +élevé au-dessus d'eux par votre rang et par vos talents uniques. Vous +sentez sans doute ces vérités. + +»Pardonnez a ces vérités que vous dit un vieillard qui a peu de temps à +vivre; et il vous le dit avec d'autant plus de confiance que, convaincu +lui-même de ses misères et de ses faiblesses infiniment plus grandes que +les vôtres, mais moins dangereuses par son obscurité, il ne peut être +soupçonné par vous de se croire exempt de torts pour se mettre en droit +de se plaindre de quelques-uns des vôtres. Il gémit des fautes que vous +pouvez avoir faites autant que des siennes, et il ne veut plus songer +qu'à réparer avant sa mort les écarts funestes d'une imagination +trompeuse, en faisant des vœux pour qu'un aussi grand homme que vous +soit aussi heureux et aussi grand en tout qu'il doit l'être.» + +RÉPONSE DU ROI, 12 mai 1760.--«Je sais très bien que j'ai des défauts et +même de grands défauts. Je vous assure que je ne me traite pas doucement +et que je ne me pardonne rien, quand je me parle à moi-même; mais +j'avoue que ce travail serait moins infructueux si j'étais dans une +situation où mon âme n'eût pas à souffrir de secousses aussi +impétueuses... + +»Je n'entre pas dans la recherche du passé. Vous avez eu sans doute les +plus grands torts envers moi. Votre conduite n'eût été tolérée par aucun +philosophe. Je vous ai tout pardonné et même je veux tout oublier. Mais +si vous n'aviez pas eu affaire à un fou amoureux de votre beau génie, +vous ne vous en sériez pas tiré aussi bien chez tout autre. Tenez-vous +le donc pour dit et que je n'entende plus parler de cette nièce qui +m'ennuie...» + +Sans doute, Frédéric avait encore sur le cœur le refus de Mme Denis de +venir à Berlin, avec de brillants avantages de sa part, pour y tenir la +maison de son oncle. Le roi songeait peut-être que si cette Parisienne +avait fait moins la dédaigneuse et marqué plus d'affection à Voltaire, +il eût gardé toujours près de lui le plus aimable et le plus grand homme +de son siècle. _Vous ne vous en seriez pas tiré aussi bien chez tout +autre,_ on sent là cette main qui tint impitoyablement enfermé ce +malheureux baron de Trenck. + +DE FRÉDÉRIC., 31 octobre 1760.--«Le gros de notre espèce est sot et +méchant. Tout homme a une bête féroce en soi, peu savent l'enchaîner; la +plupart lui lâchent le frein, lorsque la terreur et les lois ne les +retiennent pas. + +»Vous me trouverez peut-être un peu misanthrope. Je suis malade, je +souffre, et j'ai affaire à une demi-douzaine de coquins et de coquines +qui démonteraient un Socrate, un Antonin. Vous êtes heureux de suivre +les conseils de Candide et de vous borner à cultiver votre jardin. Il +n'est pas donné à tout le monde d'en faire autant. Il faut que le bœuf +trace un sillon, que le rossignol chante, que le dauphin nage et que je +fasse la guerre.» + +DE FRÉDÉRIC.--24 octobre 1765.--«Je vous félicite de la bonne opinion +que vous avez de l'humanité. Pour moi, qui, par le devoir de mon état, +connais beaucoup cette espèce à deux pieds sans plume, je vous prédis +que ni vous ni tous les philosophes du monde ne corrigeront le genre +humain de la superstition... Cependant je crois que la voix de la +raison, à force de s'élever contre le fanatisme, pourra rendre la race +future plus tolérante que celle de notre temps; et c'est beaucoup +gagner. + +»On vous aura l'obligation d'avoir corrigé les hommes de la plus +cruelle, de la plus barbare folie qui les ait possédés et dont les +suites font horreur.» + +DE FRÉDÉRIC, 14 octobre 1773,--«J'ai été en Prusse abolir le servage, +réformer des lois barbares, en promulguer de plus raisonnables, ouvrir +un canal qui joint la Vistule, la Nètre, la Vaste, l'Oder et l'Elbe; +rebâtir des villes détruites depuis la peste de 1709, défricher vingt +milles de marais et établir quelque police dans un pays où ce nom était +même inconnu... De plus j'ai arrangé la bâtisse de soixante villages +dans la haute Silésie, où il restait des terres incultes. Chaque village +a vingt familles. J'ai fait faire des grands chemins dans les montagnes +et rebâti deux villes brûlées. + +Je ne vous parle point de troupes, cette matière est trop prohibée à +Ferney pour que je la touche. Je vous souhaite cette paix, accompagnée +de toutes les prospérités possibles et j'espère que le patriarche de +Ferney n'oubliera pas le philosophe de Sans-Souci, qui admire et +admirera son génie, jusqu'à extinction de chaleur humaine. _Vale._ +Frédéric.» + +DE VOLTAIRE, 8 novembre 1773.--«Je vous bénis de mon village de ce que +vous en avez tant bâti; je vous bénis au bord de mon marais de ce que +vous en avez tant desséché; je vous bénis avec mes laboureurs de ce que +vous en avez tant délivrés de l'esclavage, et que vous les avez changés +en hommes.» + +DE FRÉDÉRIC, 26 novembre 1773.--«Quoique je sois venu trop tôt en ce +monde, je ne m'en plains pas; _j'ai vu Voltaire_, et, si je ne le vois +plus, je le lis et il m'écrit. Continuez longtemps de même et jouissez +de toute la gloire qui vous est due...» + +DU MÊME, 18 novembre 1774.--«Votre lettre m'a affligé. Je ne saurais +m'accoutumer à vous perdre tout à fait, et il me semble qu'il manquerait +quelque chose à notre Europe si elle était privée de Voltaire.» + +DU MÊME, 10 décembre 1774.--«Non, vous ne mourrez pas de sitôt; vous +prenez les suites de l'âge pour les avant-coureurs de la mort. Ce feu +divin, que Prométhée déroba aux dieux et qui vous remplit, vous +soutiendra et vous conservera encore longtemps. _Vos sermons ne baissent +pas_.» + +DU ROI, 18 juin 1776.--«La raison se développe journellement dans notre +Europe, les pays les plus stupides en ressentent les secousses... C'est +vous, ce sont vos ouvrages qui ont produit cette révolution dans les +esprits. La bonne plaisanterie a ruiné les remparts de la +superstition..... Jouissez de votre triomphe; que votre raison domine +longues années sur les esprits que vous avez éclairés, et que le +patriarche de Ferney, le coryphée de la vérité, n'oublie pas le +solitaire de Sans-Souci.» + +DU MÊME, 22 octobre 1776.--«Faites-moi au moins savoir quelques +nouvelles de la santé du vieux patriarche. Je n'entends pas raillerie +sur son compte, je me flatte que le quart d'heure de Rabelais sonnera +pour nous deux dans la même minute... et que je n'aurai pas le chagrin +de lui survivre et d'apprendre sa perte, qui en sera une pour l'Europe. +Ceci est sérieux: ainsi, je vous recommande à la sainte garde d'Apollon, +des Grâces qui ne vous quittent jamais et des Muses qui veillent autour +de vous.» + +DU MÊME, décembre 1776.--«Quelle honte pour la France de persécuter un +homme unique... Quelle lâcheté plus révoltante que de répandre +l'amertume sur vos derniers jours! Ces indignes procédés me mettent en +colère.. Cependant soyez sûr que le plus grand crève-cœur que vous +puissiez faire à vos ennemis, c'est de vivre en dépit d'eux.» + +DU MÊME, 10 février 1777.--«Vous aurez toutefois eu l'avantage de +surpasser tous vos prédécesseurs par le noble héroïsme avec lequel vous +avez combattu l'erreur.» + +DU MÊME, 9 novembre 1777.--«Vous êtes l'aimant qui attirez à vous les +êtres qui pensent; chacun veut voir cet homme unique qui est la gloire +de notre siècle.» + +DU MÊME, 25 janvier 1778.--«D'impitoyables gazetiers avaient annoncé +votre mort, tout ce qui tient à la république des lettres et moi +indigne, nous avons été frappés de terreur... Vivez, vivez pour +continuer votre brillante carrière, pour ma satisfaction et pour celle +de tous les êtres qui pensent.» + +On est heureux de voir se terminer, avec dignité et affection, une +amitié, née dans l'enthousiasme et l'estime réciproques, presque rompue +par de cruels orages, enfin ravivée par le malheur et consacrée par le +temps, car elle ne dura pas moins de quarante-deux ans. Frédéric voulut +faire lui-même l'éloge de son ami, de l'homme du siècle, dans le sein de +l'Académie de Berlin. + +Et il est juste de constater que dans cet éloge, sous l'influence de +l'âge et de ses regrets sincères, l'ambitieux, le despote, le dur et +victorieux capitaine a prononcé ces paroles: «Quelque précieux que +soient les dons du génie, ces présents que la nature ne prodigue que +rarement, ne l'emportent cependant jamais sur les actes d'humanité et de +bienfaisance: on admire les premiers et l'on bénit et vénère les +seconds.» Il est beau pour la mémoire de Voltaire que sa noble +existence ait inspiré de tels sentiments à Frédéric; et il est assez +curieux de remarquer à cette occasion que Laharpe, en digne académicien, +n'a indiqué comme unique ressort de la prodigieuse activité de Voltaire +que l'_amour de la gloire_. «À mesure, dit-il, qu'il sentait la vie lui +échapper, il embrassait plus fortement la gloire... Il ne respirait plus +que pour elle et par elle.» + +D'Alembert, Condorcet, Diderot, Frédéric, Catherine, Turgot, Franklin, +Gœthe, ont bien vengé Voltaire de la myopie du panégyriste Laharpe, +myopie caractéristique et qui donne la juste mesure de la pauvreté de +cœur et d'intelligence de ce faiseur de phrases. + +Quoi qu'il ait écrit et quoi qu'il ait fait, on doit dire à l'honneur et +à la décharge de Frédéric: _Il admira Voltaire et il l'aima autant qu'il +pouvait aimer_. + +Le roi survécut huit ans à son ami et mourut en 1786, à l'âge de 74 ans. + +La correspondance de Voltaire avec la plupart des membres de la famille +royale de Prusse est assez considérable. Assurément, au point de vue du +cœur, tous les membres de cette famille valaient beaucoup mieux que leur +illustre chef. Ici, plus de traces d'amour-propre d'auteur, plus de +paroles sentant le despote ayant mauvaise opinion de l'espèce humaine. +On ne voit que des preuves d'une affection sincère, d'une véritable +admiration, et souvent d'une reconnaissance très réelle. La margrave de +Bareith et le prince royal qui succéda à son oncle le grand Frédéric, +méritent d'être particulièrement distingués. + +Par son dévouement à son frère, par la part qu'elle prit à ses malheurs, +par ses communications plus fréquentes et plus importantes avec +Voltaire, par la manière gracieuse avec laquelle elle s'efforça de +réparer l'indigne conduite de Frédéric à Francfort, la margrave de +Bareith occupe naturellement la première place dans ce recueil. Cette +princesse avait vécu près de Voltaire pendant son séjour en Prusse. Elle +avait de l'instruction et un esprit, sans préjugés. On voit de ses +lettres qui commencent ainsi: «Sœur Guillemette à frère Voltaire, salut, +car je me compte parmi les heureux habitants de votre abbaye» (allusion +à la société des soupers intimes de Frédéric). + +Mais c'est pendant la guerre de Sept Ans, lorsque Frédéric, attaque à la +fois par l'Autriche, la France et la Russie, faillit succomber sous tant +d'ennemis, que les lettres de la margrave empruntent à la gravite des +circonstances et à l'état violent de son âme désespérée un intérêt +extrême. Voltaire songea à opérer un rapprochement entre la cour de +Berlin et celle de Versailles. Il en écrivit à cette princesse et au +maréchal de Richelieu qui commandait une de nos armées en Allemagne. +C'était quelques mois avant Rosbach. Le roi de Prusse semblait perdu et +Voltaire, qui ne désirait point la ruine de son ancien disciple, ne +songea qu'à le consoler et à essayer de le tirer de ce mauvais pas. +Cette négociation n'aboutit pas, quoiqu'elle fût opportune et dans +l'intérêt de la France. Mais Frédéric avait blessé l'amour-propre de Mme +de Pompadour et l'abbé de Bernis, sa créature, était ministre des +affaires étrangères. + +Le 19 août 1757, la margrave répondait à Voltaire: + +«On ne connaît ses amis que dans le malheur; la lettre que vous m'avez +écrite fait bien de l'honneur à votre façon de penser. Je ne saurais +vous témoigner combien je suis sensible à votre procédé. Le roi l'est +autant que moi... Je suis dans un état affreux et je ne survivrai pas à +la destruction de ma maison et de ma famille. C'est l'unique consolation +qui me reste. Vous aurez de beaux sujets de tragédies... Je ne puis vous +en dire davantage, mon âme est si troublée que je ne sais ce que je +fais. Quoi qu'il puisse arriver, soyez persuadé que je suis plus que +jamais votre amie, Wilhelmine.» + +Vingt-huit jours après, le 12 septembre, la malheureuse princesse +continue ainsi: «Votre lettre m'a sensiblement touchée, celle que vous +m'avez adressée pour le roi a fait le même effet sur lui. Je m'étais +flattée que vos réflexions feraient quelque impression sur son esprit. +Vous verrez le contraire par le billet ci-joint. Il ne me reste qu'à +suivre sa destinée, si elle est malheureuse; je ne me suis jamais piquée +d'être philosophe, j'ai fait mes efforts pour le devenir. Le peu de +progrès que j'ai fait m'a appris à mépriser les grandeurs et les +richesses, mais je n'ai rien trouvé dans la philosophie qui puisse +guérir les plaies du cœur que le moyen de s'affranchir de ses maux en +cessant de vivre. L'état où je suis est pire que la mort... Plût au ciel +que je fusse chargée seule de tous les maux que je viens de vous +décrire! je les souffrirais avec fermeté! Pardonnez-moi ce détail. Vous +m'engagez, par la part que vous prenez à ce qui me regarde, à vous +ouvrir mon cœur. Hélas! l'espoir en est presque banni. Que vous êtes +heureux dans votre ermitage, je vous, y souhaite tout le bonheur +imaginable. Si la fortune nous favorise encore, comptez sur toute ma +reconnaissance, je n'oublierai jamais toutes les marques d'attachement +que vous m'avez données; ma sensibilité vous en est garant. Je ne suis +jamais amie à demi et je le serai toujours véritablement de frère +Voltaire. Bien des compliments à Mme Denis. Continuez, je vous prie, +d'écrire au roi. Wilhelmine.» + +Après la bataille de Rosbach, 6 novembre 1757, les affaires du roi de +Prusse, quoique toujours en fâcheux état, prirent une meilleure +tournure; mais la santé de la margrave avait reçu des atteintes trop +profondes pour qu'elle pût se remettre. Cette princesse mourut le 14 +octobre 1758. + +Frédéric écrivait à Voltaire le 6 novembre de cette année: «Il vous a +été facile de juger de ma douleur par la perte que j'ai faite... Si cela +eût dépendu de moi, je me serais volontiers dévoué à la mort pour +prolonger les jours de celle qui ne voit plus la lumière. N'en perdez +jamais la mémoire et rassemblez, je vous prie, toutes vos forces pour +élever un monument en son honneur. Vous n'avez qu'à lui rendre justice, +et, sans vous écarter de la vérité, vous trouverez la matière la plus +ample et la plus belle. Je vous souhaite plus de repos et de bonheur que +je n'en ai.» + +Le poète satisfit aux désirs du roi comme aux besoins de son cœur et +loua la grandeur d'âme et l'intelligence élevée de la princesse dans une +ode qui courut l'Europe. + +Le prince de Prusse, depuis Frédéric-Guillaume II, s'adresse ainsi à +Voltaire le 12 novembre 1770: «Je vous admire, monsieur, depuis que je +vous lis... J'ai vu avec un extrême plaisir que la même plume, qui +travaille depuis si longtemps à frapper la superstition et à ramener la +tolérance, s'occupe aussi à renverser le funeste principe du _Système de +la Nature_... Souffrez, monsieur, que je vous demande pour ma seule +instruction, si en avançant en âge vous ne trouvez rien à changer à vos +idées sur la nature de l'âme... Je n'aime pas à me perdre dans des +raisonnements métaphysiques, mais je voudrais ne pas mourir tout entier +et qu'un génie tel que le vôtre ne fût pas anéanti. Je regrette souvent, +monsieur, en vous lisant, de n'avoir pas été en âge de profiter des +charmes de votre conversation dans le temps que vous étiez ici. Je +n'ignore pas combien le feu prince de Prusse, mon frère, vous estimait; +je vous prie de croire que j'ai hérité de ses sentiments. J'embrasserai +avec plaisir l'occasion de vous en donner des preuves et de vous +convaincre, monsieur, combien je suis votre très affectionné ami.» + +Le 28 du même mois, Voltaire répond: «Il est vrai qu'on ne sait pas trop +bien ce que c'est qu'une âme, on n'en a jamais vu. Tout ce que nous +savons, c'est que le maître éternel de la nature nous a donné la faculté +de penser et de connaître la vertu. Il n'est pas démontré que cette +faculté vive après notre mort, mais le contraire n'est pas démontré non +plus. Il se peut sans doute que Dieu ait accordé la pensée à une monade, +qu'il fera penser après nous: rien n'est contradictoire dans cette idée. +Au milieu de tous les doutes, le plus sage est de ne jamais rien faire +contre sa conscience. Avec ce secret, on jouit de la vie et l'on ne +craint rien à la mort. + +«Il est bien extravagant de définir Dieu, les anges, les esprits, et de +savoir précisément pourquoi Dieu a formé le monde, quand on ne sait pas +pourquoi on remue son bras à sa volonté. Nous ne savons rien des +premiers principes. + +»Le système des athées m'a toujours paru extravagant. Spinosa lui-même +admettait une intelligence universelle. Il ne s'agit plus que de savoir +si cette intelligence a de la justice. Or il me paraît impertinent +d'admettre un Dieu injuste. Tout le reste me semble caché dans la nuit. +Ce qui est sûr, c'est que l'homme de bien n'a rien à craindre.» + +Le prince répond, 10 mars 1771: «Pour avoir l'esprit en repos sur +l'avenir, il ne faut qu'être homme de bien. Je le serai toujours: j'en +ferai toute ma vie honneur à vos sages exhortations et j'attendrai +patiemment que la toile se lève pour voir dans l'éternité. Vous êtes +assez heureux, monsieur, pour que je ne puisse vous être bon à rien. +S'il se présentait néanmoins quelque occasion de vous faire plaisir, +disposez, je vous prie, de votre très affectionné ami.» + +À l'exposition universelle de 1867, on fit figurer à Paris le moulage en +plâtre du monument élevé à Berlin en l'honneur du grand Frédéric. Je ne +veux point ici apprécier cette œuvre au point de vue artistique. Mais je +remarquais alors et je crois bon de faire remarquer que sur les +bas-reliefs, illustrant les quatre faces du piédestal de cette statue +équestre, l'un d'eux représentait Frédéric entouré des savants et des +membres de l'Académie dont il était le fondateur. On y voit les figures +de Maupertuis, d'Argens, etc., mais on y cherche en vain celle de +Voltaire, qui fut cependant le plus illustre membre de cette académie, +laquelle a entendu de la bouche du roi philosophe l'éloge du patriarche +de Ferney. + +Pourquoi cette éclatante omission? pourquoi Voltaire brille-t-il par son +absence dans cette réunion? + +Est-il besoin de le constater encore une fois c'est que Voltaire +libre-penseur, avocat du genre humain, promoteur et précurseur de 89, ne +peut être amnistié par des partisans du droit divin, tels que Guillaume +et Bismarck. + +Il est bon de le faire remarquer, car cela est tout à l'honneur de +Voltaire. + +Ces répugnances ne se voient pas seulement en Allemagne. À la mort du +dernier marquis de Villette, fils de _Belle et Bonne_, la pupille de +Voltaire, les héritiers légitimes, après avoir tout partagé, cherchèrent +un moyen honnête de se débarrasser de l'urne d'argent contenant le cœur +de Voltaire et sur laquelle le mari de _Belle et Bonne_ avait inscrit ce +vers: + + Son esprit est partout, mais son cœur est ici! + +Jusque-là ce vase avait été précieusement conservé à Villette, avec +quelques autres reliques par le fils de la pupille de Voltaire. + +On conçoit l'embarras des héritiers Villette, tous bons catholiques et +bon légitimistes. Ils imaginèrent d'offrir l'urne, peu édifiante, à +l'Académie française. C'était assez bien trouvé, car l'Académie possède +une bibliothèque, un musée qui contient même la statue de Voltaire, +exécutée en 1770 par Pigalle, grâce à une souscription publique. Cette +statue historique avait été donnée à l'Académie française par la nièce +de Voltaire, Mme Denis, et naturellement l'Académie s'empressa de +l'accepter avec reconnaissance et enthousiasme. + +À ce moment le monde était plein de la gloire de Voltaire et tout aux +regrets causés par la perte de ce grand homme, comme le prouva en 91 la +translation des cendres et l'apothéose de Voltaire au Panthéon. + +Autres temps, autres mœurs. + +L'Académie de nos jours, où prédominait l'influence de MM. Guizot, +Dupanloup, de Broglie, etc., ne se soucia nullement d'accepter le don +des héritiers Villette. + +Elle tourna comme elle put la difficulté et l'urne consacrée par la +piété filiale se trouve aujourd'hui déposée à la Bibliothèque nationale. +C'est matériellement tout ce qui nous reste de Voltaire, car on sait que +la tombe du Panthéon a été violée en 1816 et que de bons catholiques ont +jeté aux gémonies les restes du philosophe. Ainsi a été repoussé de +mains en mains, cette urne qui renferme le cœur de Voltaire, lequel +pendant 84 ans palpita avec la plus grande énergie pour la cause de la +Justice et de la Vérité. + +Dame! avouer Voltaire, accepter l'ennemi implacable de la superstition +et du fanatisme, le don Quichotte de l'humanité, cela ne peut être le +fait de tout le monde, pas plus en France qu'en Prusse. + +Cette espèce d'ostracisme posthume de Voltaire est un supplice bien +doux, quand on se rappelle que Socrate a bu la ciguë, que Jésus a été +crucifié, qu'Arnauld de Brescia, Galilée, Campanella, Jean Huss, +Giordano Bruno ont été brûlés, torturés ou pendus. + +Je ne puis nommer tous les martyrs de la Vérité et de la Justice. +J'ajouterai seulement que Descartes, pour pouvoir penser et écrire +librement, a été obligé de s'exiler en Hollande et en Suède. + +Il faut donc reconnaître que Guillaume et Bismarck n'ont pas été plus +sots, plus ridicules et plus odieux que Louis XIV avec ses dragonnades, +et que toutes ces pitoyables violences n'empêchent pas le monde de +tourner. + +E. DE POMPERY. + + * * * * * + + + + +CORRESPONDANCE + +DE VOLTAIRE + +AVEC + +LE ROI DE PRUSSE + + + + +DU PRINCE ROYAL + +À Berlin, 8 auguste 1736. + + +Monsieur, quoique je n'aie pas la satisfaction de vous connaître +personnellement, vous ne m'en êtes pas moins connu par vos ouvrages. Ce +sont des trésors d'esprit, si l'on peut s'exprimer ainsi, et des pièces +travaillées avec tant de goût, de délicatesse et d'art, que les beautés +en paraissent nouvelles chaque fois qu'on les relit. Je crois y avoir +reconnu le caractère de leur ingénieux auteur, qui fait honneur à notre +siècle et à l'esprit humain. Les grands hommes modernes vous auront un +jour l'obligation, et à vous uniquement, en cas que la dispute à qui +d'eux ou des anciens la préférence est due, vienne à renaître, que vous +ferez pencher la balance de leur côté. + +Vous ajoutez à la qualité d'excellent poète une infinité d'autres +connaissances qui, à la vérité, ont quelque affinité avec la poésie, +mais qui ne lui ont été appropriées que par votre plume. Jamais poète ne +cadença des pensées métaphysiques: l'honneur vous en était réservé le +premier. C'est ce goût que vous marquez dans vos écrits pour la +philosophie, qui m'engage à vous envoyer la traduction que j'ai fait +faire de l'accusation et de la justification du sieur Wolf, le plus +célèbre philosophe de nos jours, qui, pour avoir porté la lumière dans +les endroits les plus ténébreux de la métaphysique, et pour avoir traité +ces difficiles matières d'une manière aussi relevée que précise, et +nette, est cruellement accusé d'irréligion et d'athéisme. Tel est le +destin des grands hommes; leur génie supérieur les expose toujours aux +traits envenimés de la calomnie et de l'envie. + +Je suis à présent à faire traduire le _Traité de Dieu, de l'âme et du +monde_, émané de la plume du même auteur. Je vous l'enverrai, monsieur, +dès qu'il sera achevé, et je suis sûr que la force de l'évidence vous +frappera dans toutes ses propositions, qui se suivent géométriquement, +et connectent les unes avec les autres comme les anneaux d'une chaîne. + +La douceur et le support que vous marquez pour tous ceux qui se vouent +aux arts et aux sciences, me font espérer que vous ne m'exclurez pas du +nombre de ceux que vous trouvez dignes de vos instructions. Je nomme +ainsi votre commerce de lettres, qui ne peut être que profitable à tout +être pensant. J'ose même avancer, sans déroger au mérite d'autrui, que +dans l'univers entier il n'y aurait pas d'exception à faire de ceux dont +vous ne pourriez être le maître. Sans vous prodiguer un encens indigne +de vous être offert, je peux vous dire que je trouve des beautés sans +nombre dans vos ouvrages. Votre _Henriade_ me charme, et triomphe +heureusement de la critique peu judicieuse que l'on en a faite. La +tragédie de _César_ nous fait voir des caractères soutenus; les +sentiments y sont tous magnifiques et grands; et l'on sent que Brutus +est ou Romain ou Anglais. _Alzire_ ajoute aux grâces de la nouveauté cet +heureux contraste des mœurs des sauvages et des Européens. Vous faites +voir, par le caractère de Gusman, qu'un christianisme mal entendu, et +guidé par le faux zèle, rend plus barbare et plus cruel que le paganisme +même. + +Corneille, le grand Corneille, lui qui s'attirait l'admiration de tout +son siècle, s'il ressuscitait de nos jours, verrait avec étonnement, et +peut-être avec envie, que la tragique déesse vous prodigue avec +profusion les faveurs dont elle était avare envers lui. À quoi n'a-t-on +pas lieu de s'attendre de l'auteur de tant de chefs-d'œuvre! Quelles +nouvelles merveilles ne vont pas sortir de la plume qui jadis traça si +spirituellement et si élégamment _le Temple du Goût_! + +C'est ce qui me fait désirer si ardemment d'avoir tous vos ouvrages. Je +vous prie, monsieur, de me les envoyer et de me les communiquer sans +réserve. Si parmi les manuscrits il y en a quelqu'un que, par une +circonspection nécessaire, vous trouviez à propos de cacher aux yeux du +public, je vous promets de le conserver dans le sein du secret, et de me +contenter d'y applaudir dans mon particulier. Je sais malheureusement +que la foi des princes est un objet peu respectable de nos jours, mais +j'espère néanmoins que vous ne vous laisserez pas préoccuper par des +préjugés généraux, et que vous ferez une exception à la règle en ma +faveur. + +Je me croirai plus riche en possédant vos ouvrages, que je ne le serai +par la possession de tous les biens passagers et méprisables de la +fortune, qu'un même hasard fait acquérir et perdre. L'on peut se rendre +propres les premiers, s'entend vos ouvrages, moyennant le secours de la +mémoire, et ils nous durent autant qu'elle. Connaissant le peu d'étendue +de la mienne, je balance longtemps avant de me déterminer sur le choix +des choses que je juge dignes d'y placer. + +Si la poésie était encore sur le pied où elle fut autrefois, savoir, que +les poètes ne savaient que fredonner des idylles ennuyeuses, des +églogues faites sur un même moule, des stances insipides, ou que tout au +plus ils savaient monter leur lyre sur le ton de l'élégie, j'y +renoncerais à jamais; mais vous ennoblissez cet art, vous nous montrez +des chemins nouveaux et des routes inconnues aux *** et aux Rousseau. + +Vos poésies ont des qualités qui les rendent respectables et dignes de +l'admiration et de l'étude des honnêtes gens. Elles sont un cours de +morale où l'on apprend à penser et à agir. La vertu y est peinte des +plus belles couleurs. L'idée de la véritable gloire y est déterminée; et +vous insinuez le goût des sciences d'une manière si fine et si délicate, +que quiconque a lu vos ouvrages respire l'ambition de suivre vos traces. +Combien de fois ne me suis-je pas dit: Malheureux! laisse là un fardeau +dont le poids surpasse tes forces: l'on ne peut imiter Voltaire, à +moins que d'être Voltaire même. + +C'est dans ces moments que j'ai senti que les avantages de la naissance, +et cette fumée de grandeur dont la vanité nous berce, ne servent qu'à +peu de chose, ou pour mieux dire à rien. Ce sont des distinctions +étrangères à nous-mêmes, et qui ne décorent que la figure. De combien +les talents de l'esprit ne leur sont-ils pas préférables! Que ne doit-on +pas aux gens que la nature a distingués parce qu'elle les a fait naître! +Elle se plaît à former des sujets qu'elle doue de toute la capacité +nécessaire pour faire des progrès dans les arts et dans les sciences; et +c'est aux princes à récompenser leurs veilles. Eh! que la gloire ne se +sert-elle de moi pour couronner vos succès! Je ne craindrais autre +chose, sinon que ce pays, peu fertile en lauriers, n'en fournît pas +autant que vos ouvrages en méritent. + +Si mon destin ne me favorise pas jusqu'au point de pouvoir vous +posséder, du moins puis-je espérer de voir un jour celui que depuis si +longtemps j'admire de si loin, et de vous assurer de vive voix que je +suis avec toute l'estime et la considération due à ceux qui, suivant +pour guide le flambeau de la vérité, consacrent leurs travaux au public, +monsieur, votre affectionné ami, FÉDÉRIC, P. R. de Prusse[A]. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Paris, le 26 auguste 1736. + + +Monseigneur, il faudrait être insensible pour n'être pas infiniment +touché de la lettre dont Votre Altesse Royale a daigné m'honorer. Mon +amour-propre en a été trop flatté, mais l'amour du genre humain que j'ai +toujours eu dans le cœur, et qui, j'ose dire, fait mon caractère, m'a +donné un plaisir mille fois plus pur, quand j'ai vu qu'il y a dans le +monde un prince qui pense en homme, un prince philosophe qui rendra les +hommes heureux. + +Souffrez que je vous dise qu'il n'y a point d'homme sur la terre qui ne +doive des actions de grâces au soin que vous prenez de cultiver par la +saine philosophie une âme née pour commander. Croyez qu'il n'y a eu de +véritablement bons rois que ceux qui ont commencé comme vous par +s'instruire, par connaître les hommes, par aimer le vrai, par détester +la persécution et la superstition. Il n'y a point de prince qui, en +pensant ainsi, ne puisse ramener l'âge d'or dans ses États. Pourquoi si +peu de rois recherchent-ils cet avantage? Vous le sentez, monseigneur, +c'est que presque tous, songent plus à la royauté qu'à l'humanité: vous +faites précisément le contraire. Soyez sûr que si un jour le tumulte des +affaires et la méchanceté des hommes n'altèrent point un si divin +caractère, vous serez adoré de vos peuples et chéri du monde entier. Les +philosophes dignes de ce nom voleront dans vos États; et, comme les +artisans célèbres viennent en foule dans le pays où leur art est plus +favorisé, les hommes qui pensent viendront entourer votre trône. + +L'illustre reine Christine quitta son royaume pour aller chercher les +arts; régnez, monseigneur, et que les arts viennent vous chercher. + +Puissiez-vous n'être jamais dégoûté des sciences par les querelles des +savants! Vous voyez, monseigneur, par les choses que vous daignez me +mander, qu'ils sont hommes, pour la plupart, comme les courtisans mêmes. +Ils sont quelquefois aussi avides, aussi intrigants, aussi faux, aussi +cruels; et toute la différence qui est entre les pestes de cour et les +pestes de l'école, c'est que ces derniers sont plus ridicules. + +Il est bien triste pour l'humanité que ceux qui se disent les +déclarateurs des commandements célestes, les interprètes de la Divinité, +en un mot les théologiens soient quelquefois les plus dangereux de tous; +qu'il s'en trouve d'aussi pernicieux dans la société qu'obscurs dans +leurs idées et que leur âme soit gonflée de fiel et d'orgueil à +proportion qu'elle est vide de vérités. Ils voudraient troubler la terre +par un sophisme, et intéresser tous les rois à venger, par le fer et par +le feu, l'honneur d'un argument _in ferio_ ou _in barbara_. + +Tout être pensant qui n'est pas de leur avis est un athée; et tout roi +qui ne les favorise pas sera damné. Vous savez, monseigneur, que le +mieux qu'on puisse faire, c'est d'abandonner à eux-mêmes ces prétendus +précepteurs et ces ennemis réels du genre humain. Leurs paroles, quand +elles sont négligées, se perdent en l'air comme du vent; mais si le +poids de l'autorité s'en mêle, ce vent acquiert une force qui renverse +quelquefois le trône. + +Je vois, monseigneur, avec la joie d'un cœur rempli d'amour pour le bien +public, la distance immense que vous mettez entre les hommes qui +cherchent en paix la vérité, et ceux qui veulent faire la guerre pour +des mots qu'ils n'entendent pas. Je vois que les Newton, les Leibnitz, +les Bayle, les Locke, ces âmes si élevées, si éclairées et si douces, +sont ceux qui nourrissent votre esprit, et que vous rejetez les autres +aliments prétendus, que vous trouveriez empoisonnés ou sans substance. + +Je ne saurais trop remercier Votre Altesse Royale de la bonté qu'elle a +eue de m'envoyer le petit livre concernant M. Wolf. Je regarde ses idées +métaphysiques comme des choses qui font honneur à l'esprit humain. Ce +sont des éclairs au milieu d'une nuit profonde; c'est tout ce qu'on peut +espérer, je crois, de la métaphysique. Il n'y a pas d'apparence que les +premiers principes des choses soient jamais bien connus. Les souris qui +habitent quelques petits trous d'un bâtiment immense, ne savent ni si ce +bâtiment est éternel, ni quel en est l'architecte, ni pourquoi cet +architecte a bâti. Elles tâchent de conserver leur vie, de peupler leurs +trous, et de fuir les animaux destructeurs qui les poursuivent. Nous +sommes les souris; et le divin Architecte qui a bâti cet univers n'a pas +encore, que je sache, dit son secret à aucun de nous. Si quelqu'un peut +prétendre à deviner juste, c'est M. Wolf. On peut le combattre, mais il +faut l'estimer: sa philosophie est bien loin d'être pernicieuse; y +a-t-il rien de plus beau et de plus vrai que de dire, comme il fait, que +les hommes doivent être justes, quand même ils auraient le malheur +d'être athées? + +La protection qu'il semble que vous donnez, monseigneur, à ce savant +homme, est une preuve de la justesse de votre esprit et de l'humanité de +vos sentiments. + +Vous avez la bonté, monseigneur, de me promettre de m'envoyer le _Traité +de Dieu, de l'âme et du monde_. Quel présent, monseigneur, et quel +commerce! L'héritier d'une monarchie daigne, du sein de son palais, +envoyer des instructions à un solitaire! Daignez me faire ce présent, +monseigneur; mon amour pour le vrai est la seule chose qui m'en rende +digne. La plupart des princes craignent d'entendre la vérité, et ce sera +vous qui l'enseignerez. + +À l'égard des vers dont vous me parlez, vous pensez sur cet art aussi +sensément que sur tout le reste. Les vers qui n'apprennent pas aux +hommes des vérités neuves et touchantes ne méritent guère d'être lus: +vous sentez qu'il n'y aurait rien de plus méprisable que de passer sa +vie à renfermer dans les rimes des lieux communs usés. S'il y a quelque +chose de plus vil, c'est de n'être que poète satirique et de n'écrire +que pour décrier les autres. Ces poètes sont au Parnasse ce que sont +dans les écoles ces docteurs qui ne savent que des mots, et qui cabalent +contre ceux qui écrivent des choses. + +Si _La Henriade_ a pu ne pas déplaire à Votre Altesse Royale, j'en dois +rendre grâce à cet amour du vrai, à cette horreur que mon poème inspire +pour les factieux, pour les persécuteurs, pour les superstitieux, pour +les tyrans et pour les rebelles. C'est l'ouvrage d'un honnête homme; il +devait trouver grâce devant un prince philosophe. + +Vous m'ordonnez de vous envoyer mes ouvrages: je vous obéirai, +monseigneur; vous serez mon juge, et vous me tiendrez, lieu du public. +Je vous soumettrai ce que j'ai hasardé en philosophie; vos lumières +seront ma récompense: c'est un prix que peu de souverains peuvent +donner. Je suis sûr de votre secret, votre vertu doit égaler vos +connaissances. + +Je regarderais comme un bonheur bien précieux celui de venir faire ma +cour à Votre Altesse Royale. On va à Rome pour voir des églises, des +tableaux, des ruines et des bas-reliefs. Un prince tel que vous mérite +bien mieux un voyage; c'est une rareté plus merveilleuse. Mais l'amitié, +qui me retient dans la retraite où je suis ne me permet pas d'en sortir. +Vous pensez, sans doute, comme Julien, ce grand homme si calomnié, qui +disait que les amis doivent toujours être préférés aux rois. + +Dans quelque coin du monde que j'achève ma vie, soyez sûr, monseigneur, +que je ferai continuellement des vœux pour vous, c'est-à-dire pour le +bonheur de tout un peuple. Mon cœur sera au rang de vos sujets: votre +gloire me sera toujours chère. Je souhaiterai que vous ressembliez +toujours à vous-même, et que les autres rois vous ressemblent. Je suis +avec un profond respect, de Votre Altesse Royale, le très humble, etc. + + + + +DU PRINCE ROYAL + +Ce 9 septembre 1736. + + +Monsieur, c'est une épreuve bien difficile pour un écolier en +philosophie, que de recevoir des louanges d'un homme de votre mérite. +L'amour-propre et la présomption, ces cruels tyrans de l'âme qui +l'empoisonnent en la flattant, se croient autorisés par un philosophe, +et recevant des armes de vos mains, voudraient usurper sur ma raison un +empire que je leur ai toujours disputé. Heureux si, en les convaincant +et en mettant la philosophie en pratique, je puis répondre un jour à +l'idée, peut-être trop avantageuse, que vous avez de moi! + +Vous faites, monsieur, dans votre lettre, le portrait d'un prince +accompli, auquel je ne me reconnais point. C'est une leçon habillée de +la façon la plus ingénieuse et la plus obligeante; c'est enfin un tour +artificieux pour faire parvenir la timide vérité jusqu'aux oreilles d'un +prince. Je me proposerai ce portrait pour modèle, et je ferai tous mes +efforts pour me rendre le digne disciple d'un maître qui sait si +divinement enseigner. + +Je me sens déjà infiniment redevable à vos ouvrages; c'est une source où +l'on peut puiser les sentiments et les connaissances dignes des plus +grands hommes. Ma vanité ne va pas jusqu'à m'arroger ce titre; et ce +sera vous, monsieur, à qui j'en aurai l'obligation, si j'y parviens; + + Et d'un peu de vertu, si l'Europe me loue, + Je vous le dois, seigneur, il faut que je l'avoue. + +Je ne puis m'empêcher d'admirer ce généreux caractère, cet amour du +genre humain qui devrait vous mériter les suffrages de tous les peuples: +j'ose même avancer qu'ils vous doivent autant et plus que les Grecs à +Solon et à Lycurgue, ces sages législateurs dont les lois firent fleurir +leur patrie, et furent le fondement d'une grandeur à laquelle la Grèce +n'aurait jamais aspiré ni osé prétendre sans eux. Les auteurs sont les +législateurs du genre humain; leurs écrits se répandent dans toutes les +parties du monde; et étant connus de tout l'univers, ils manifestent des +idées dont les autres sont empreints. Ainsi vos ouvrages publient vos +sentiments. Le charme de votre éloquence est leur moindre beauté; tout +ce que la force des pensées et le feu de l'expression peuvent produire +d'achevé quand ils sont réunis, s'y trouve. Ces véritables beautés +charment vos lecteurs; elles les touchent: ainsi tout un monde respire +bientôt cet amour du genre humain que votre heureuse impulsion a fait +germer en lui. Vous formez de bons citoyens, des amis fidèles, et des +sujets qui, abhorrant également la rébellion et la tyrannie, ne sont +zélés que pour le bien public. Enfin, c'est à vous que l'on doit toutes +les vertus qui font la sûreté et le charme de la vie. Que ne vous +doit-on pas? + +Si l'Europe entière ne reconnaît pas cette vérité, elle n'en est pas +moins vraie. Enfin, si toute la nature humaine n'a pas pour vous la +reconnaissance que vous méritez, soyez du moins certain de la mienne. +Regardez désormais mes actions comme le fruit de vos leçons. Je les ai +enfin reçues, mon cœur en a été ému, et je me suis fait une loi +inviolable de les suivre toute ma vie. + +Je vois, monsieur, avec admiration, que vos connaissances ne se bornent +pas aux seules sciences: vous avez approfondi les replis les plus cachés +du cœur humain, et c'est là que vous avez puisé le conseil salutaire que +vous me donnez en m'avertissant de me défier de moi-même. Je voudrais +pouvoir me le répéter sans cesse, et vous en remercie infiniment, +monsieur. + +C'est un déplorable effet de la fragilité humaine que les hommes ne se +ressemblent pas à eux-mêmes tous les jours: souvent leurs résolutions se +détruisent avec la même promptitude qu'ils les ont prises. Les Espagnols +disent très judicieusement: _Cet homme a été brave un tel jour_. Ne +pourrait-on pas dire de même des grands hommes, qu'ils ne le sont pas +toujours, ni en tout? + +Si je désire quelque chose avec ardeur, c'est d'avoir des gens savants +et habiles autour de moi. Je ne crois pas que ce soient des soins perdus +que ceux qu'on emploie à les attirer: c'est un hommage qui est dû à leur +mérite, et c'est un aveu du besoin que l'on a d'être éclairé par leurs +lumières. + +Je ne puis revenir de mon étonnement, quand je pense qu'une nation +cultivée par les beaux-arts, secondée par le génie et par l'émulation +d'une autre nation voisine; quand je pense, dis-je, que cette même +nation, si polie et si éclairée, ne connaît point le trésor qu'elle +renferme dans son sein. Quoi! ce même Voltaire, à qui nos mains érigent +des autels et des statues, est négligé dans sa patrie, et vit en +solitaire dans le fond de la Champagne! C'est un paradoxe, c'est une +énigme, c'est un effet bizarre du caprice des hommes. Non, monsieur, les +querelles des savants ne me dégoûteront jamais du savoir; je saurai +toujours distinguer ceux qui avilissent les sciences, des sciences +mêmes. Leurs disputes viennent ordinairement ou d'une ambition démesurée +et d'une avidité insatiable de s'acquérir un nom, ou de l'envie qu'un +mérite médiocre porte à l'éclat brillant d'un mérite supérieur qui +l'offusque. + +.....Je respecte trop les liens de l'amitié pour vouloir vous arracher +des bras d'Émilie: il faudrait avoir le cœur dur et insensible pour +exiger de vous un pareil sacrifice; il faudrait n'avoir jamais connu la +douceur d'être auprès des personnes que l'on aime, pour ne pas sentir la +peine que vous causerait une telle séparation. Je n'exigerai de vous que +de rendre mes hommages à ce prodige d'esprit et de connaissances. Que de +pareilles femmes sont rares! + +Soyez persuadé, monsieur, que je connais tout le prix de votre estime, +mais que je me souviens en même temps d'une leçon que me donne _La +Henriade_ (ch. III): + + C'est un poids bien pesant qu'un nom trop tôt fameux. + +Peu de personnes le soutiennent, tous sont accablés sous le faix. + +Il n'est point de bonheur que je ne vous souhaite, et aucun dont vous ne +soyez digne. Cirey sera désormais mon Delphes, et vos lettres, que je +vous prie de me continuer, mes oracles. Je suis, monsieur, avec une +estime singulière, votre très affectionné ami. FÉDÉRIC. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +Novembre, 1736. + + +Monseigneur, j'ai versé des larmes de joie en lisant la lettre du 9 +septembre, dont Votre Altesse Royale a bien voulu m'honorer: j'y +reconnais un prince qui, certainement, sera l'amour du genre humain. Je +suis étonné de toute manière; vous parlez comme Trajan, vous écrivez +comme Pline et vous parlez français comme nos meilleurs écrivains. +Quelle différence entre les hommes! Louis XIV était un grand roi, je +respecte sa mémoire; mais il ne parlait pas aussi humainement que vous, +monseigneur, et ne s'exprimait pas de même. J'ai vu de ses lettres: il +ne savait pas l'orthographe de sa langue. Berlin sera sous vos auspices +l'Athènes de l'Allemagne et pourra l'être de l'Europe. Je suis ici dans +une ville où deux simples particuliers, M. Boerhaave d'un côté, et M. +S'Gravesande de l'autre, attirent quatre ou cinq cents étrangers: un +prince tel que vous en attirera bien davantage; et je vous avoue que je +me tiendrais bien malheureux, si je mourais avant d'avoir vu l'exemple +des princes et la merveille de d'Allemagne. + +Je ne veux point vous flatter, monseigneur, ce serait un crime; ce +serait jeter un souffle empoisonné sur une fleur; j'en suis incapable: +c'est mon cœur pénétré qui parle à Votre Altesse Royale... + +...Si je ne m'intéressais pas au bonheur des hommes, je serais fâché de +vous voir destiné à être roi. Je vous voudrais particulier; je voudrais +que mon âme pût approcher en liberté de la vôtre; mais il faut que mon +goût cède au bien public. + +Souffrez, monseigneur, qu'en vous je respecte encore plus l'homme que le +prince; souffrez que, de toutes vos grandeurs, celle de votre âme ait +mes premiers hommages; souffrez que je vous dise encore combien vous me +donnez d'admiration et d'espérance. + +Je suis, etc. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +Mars 1737. + + +Je ne comptais pas assurément sortir de Cirey il y a un mois. Madame du +Châtelet, dont l'âme est faite sur le modèle de la vôtre et qui a +sûrement avec vous une harmonie préétablie, devait me retenir dans sa +Cour que je préfère, sans hésiter, à celle de tous les rois de la terre, +et comme ami, et comme philosophe, et comme homme libre: car + + _Fuge suspicari_ + _Cujus octavum trepidavit œtas_ + _Claudere lustrum._ + (Hor. L. II, od. IV.) + +Un orage m'a arraché de cette retraite heureuse: la calomnie m'a été +chercher jusque dans Cirey. Je ne suis persécuté que depuis que j'ai +fait _La Henriade_. Croiriez-vous qu'on m'a reproché plus d'une fois +d'avoir peint la Saint-Barthélemy avec des couleurs trop odieuses? On +m'a appelé athée, parce que je dis que les hommes ne sont point nés pour +se détruire. Enfin, la tempête a redoublé, et je suis parti par les +conseils de mes meilleurs amis. J'avais esquissé les principes assez +faciles de la _Philosophie_ de Newton: madame du Châtelet avait sa part +à l'ouvrage: Minerve dictait, et j'écrivais. Je suis venu à Leyde +travailler à rendre l'ouvrage moins indigne d'elle et de vous; je suis +venu à Amsterdam le faire imprimer et faire dessiner les planches. Cela +durera tout l'hiver. Voilà mon histoire et mon occupation: les bontés de +Votre Altesse Royale exigeaient cet aveu. + +J'étais d'abord en Hollande sous un autre nom pour éviter les visites, +les nouvelles connaissances et la perte du temps; mais les gazettes +ayant débité des bruits injurieux semés par mes ennemis, j'ai pris +sur-le-champ la résolution de les confondre, en les démentant et en me +faisant connaître... + +...Dans les lettres que je reçois de Votre Altesse Royale, parmi bien +des traits de prince et de philosophe, je remarque celui où vous dites: +_Cæsar est supra grammaticam_. Cela est très vrai: il sied très bien à +un prince de n'être pas puriste; mais il ne sied pas d'écrire et +d'orthographier comme une femme. Un prince doit en tout avoir reçu la +meilleure éducation: et de ce que Louis XIV ne savait rien, de ce qu'il +ne savait pas même la langue de sa patrie, je conclus qu'il fut mal +élevé. Il était né avec un esprit juste et sage; mais on ne lui apprit +qu'à danser et à jouer de la guitare, il ne lut jamais: et s'il avait +lu, s'il avait su l'histoire, vous auriez moins de Français à Berlin. +Votre royaume ne se serait pas enrichi, en 1686, des dépouilles du sien. +Il aurait moins écouté le jésuite Letellier; il aurait, etc., etc.. etc. + +Ou votre éducation a été digne de votre génie, monseigneur, ou vous avez +tout suppléé. Il n'y a aucun prince à présent sur la terre qui pense +comme vous. Je suis fâché que vous n'ayez point de rivaux. Je serai +toute ma vie, etc., etc. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +Mars 1737. + + +_Deliciæ humani generis_, ce titre vous est plus cher que celui de +_monseigneur_, d'_altesse royale_ et de _majesté_, et ne vous est pas +moins dû. + +Je dois d'abord rendre compte à Votre Altesse Royale de mes démarches; +car enfin je me suis fait votre sujet. Nous avons, nous autres +catholiques, une espèce de sacrement que nous appelons la Confirmation; +nous y choisissons un saint pour être notre patron dans le ciel, notre +espèce de dieu tutélaire: je voudrais bien savoir pourquoi il me serait +permis de me choisir un petit dieu plutôt qu'un roi? Vous êtes fait pour +être mon roi, bien plus assurément que saint François d'Assise ou saint +Dominique ne sont faits pour être mes saints. C'est donc à mon roi que +j'écris; et je vous apprends, _rex amate_, que je suis revenu dans votre +petite province de Cirey, où habitent la philosophie, les grâces, la +liberté, l'étude. Il n'y manque que le portrait Votre Majesté. Vous ne +nous le donnez point; vous ne voulez point que nous ayons des images +pour les adorer, comme dit la sainte Écriture. + +J'ai vu enfin le Socrate dont Votre Altesse Royale m'a daigné faire +présent: ce présent me fait relire tout ce que Platon dit de Socrate. Je +suis toujours de mon premier avis: + + La Grèce, je l'avoue, eut un brillant destin; Mais Frédéric est né: + tout change; je me flatte Qu'Athènes quelque jour doit céder à + Berlin; Et déjà Frédéric est plus grand que Socrate, + +aussi dégagé des superstitions populaires, aussi modeste qu'il était +vain. Vous n'allez point dans une église de luthériens vous faire +déclarer le plus sage de tous les hommes: vous vous bornez à faire tout +ce qu'il faut pour l'être. Vous n'allez point de maison en maison, +comme Socrate, dire au maître qu'il est un sot, au précepteur qu'il est +un âne, au petit garçon qu'il est un ignorant: vous vous contentez de +penser tout cela de la plupart des animaux qu'on appelle hommes, et vous +songez encore, malgré cela, à les rendre heureux. + +J'apprends que Votre Altesse Royale vient de rendre justice à M. Wolf. +Vous immortalisez votre nom: vous le rendez cher à tous les siècles en +protégeant le philosophe éclairé contre le théologien absurde et +intrigant. Continuez, grand prince, grand homme; abattez le monstre de +la superstition et du fanatisme, ce véritable ennemi de la divinité et +de la raison. Soyez le roi des philosophes: les autres princes ne sont +que les rois des hommes. + +Je remercie tous les jours le ciel de ce que vous existez. Louis XIV, +dont j'aurai l'honneur d'envoyer un jour à Votre Altesse Royale +l'histoire manuscrite, a passé les dernières années de sa vie dans de +misérables disputes au sujet d'une bulle ridicule pour laquelle il +s'intéressait sans savoir pourquoi, et il est mort tiraillé par des +prêtres qui s'anathématisaient les uns les autres avec le zèle le plus +insensé et le plus furieux. Voilà à quoi les princes sont exposés: +l'ignorance, mère de la superstition, les rend victimes de faux dévots. +La science que vous possédez vous met hors de leurs atteintes. + +J'ai lu avec une grande attention la _Métaphysique_ de M. Wolf. Grand +prince, me permettez-vous de dire ce que j'en pense? Je crois que c'est +vous qui avez daigné la traduire: J'ai vu des petites corrections de +votre main. Émilie vient de la lire avec moi: + + C'est de votre Athènes nouvelle + Que ce trésor nous est venu; + Mais Versailles n'en a rien su, + Ce trésor n'est pas fait pour elle. + +Cette Émilie, digne de Frédéric, joint ici son admiration et ses +respects pour le seul prince qu'elle trouve digne de l'être; mais elle +en est d'autant plus fâchée de n'avoir point le portrait de Votre +Altesse Royale. Il y a enfin quelque chose de prêt selon vos ordres. +J'envoie celle-ci au maître de la poste de Trèves en droiture, sans +passer par Paris: de là elle ira à Vesel. Daignez ordonner si vous +voulez que je me serve de cette voie. + +Je suis, avec un profond respect, etc. + + + + +DU PRINCE ROYAL + +De Remusberg, le 7 avril 1737. + + +Mon empire sera bien petit, monsieur, s'il n'est composé que de sujets +de votre mérite. Faut-il des rois pour gouverner des philosophes? des +ignorants pour conduire des gens instruits? en un mot des hommes pleins +de leurs passions pour contenir les vices de ceux qui les suppriment, +non par la crainte des châtiments, non par la puérile appréhension de +l'enfer et des démons, mais par amour de la vertu? + +La raison est votre guide; elle est votre souveraine; et Henri le Grand, +le saint qui vous protège. Une autre assistance vous serait superflue. +Cependant si je me voyais, relativement au poste que j'occupe, en état +de vous faire ressentir les effets des sentiments que j'ai pour vous, +vous trouveriez en moi un saint qui ne se ferait jamais invoquer en +vain: je commence par vous en donner un petit échantillon. Il me paraît +que vous souhaitez d'avoir mon portrait, vous le voulez, je l'ai +commandé sur l'heure. + +Pour vous montrer à quel point les arts sont en honneur chez nous, +apprenez, monsieur, qu'il n'est aucune science que nous ne tâchions +d'ennoblir. Un de mes gentilshommes, nommé Knobelsdorf, qui ne borne pas +ses talents à savoir manier le pinceau, a tiré ce portrait. Il sait +qu'il travaille pour vous et que vous êtes connaisseur: c'est un +aiguillon qui suffit pour l'animer à se surpasser. Un de mes intimes +amis, le baron de Kaiserling ou Césarion, vous rendra mon effigie. Il +sera à Cirey vers la fin du mois prochain. Vous jugerez, en le voyant, +s'il ne mérite pas l'estime de tout honnête homme. Je vous prie, +monsieur, de vous confier à lui. Il est chargé de vous presser vivement +au sujet de la _Pucelle_, de la _Philosophie de Newton_, de l'_Histoire +de Louis XIV_, et de tout ce qu'il pourra vous extorquer. + +Comment répondre à vos vers, à moins d'être né poète? Je ne suis pas +assez aveuglé sur moi-même pour imaginer que j'aie le talent de la +versification. Écrire dans une langue étrangère, y composer des vers, et +qui pis est, se voir désavoué d'Apollon, c'en est trop. + + Je rime pour rimer: mais est-ce être poète, + Que de savoir marquer le repos dans un vers: + Et se sentant pressé d'une ardeur indiscrète, + Aller psalmodier sur des sujets divers? + Mais lorsque je te vois t'élever dans les airs, + Et d'un vol assuré prendre l'essor rapide, + Je crois, dans ce moment, que Voltaire me guide: + Mais non; Icare tombe et périt dans les mers. + +En vérité, nous autres poètes nous promettons beaucoup et tenons peu. +Dans le moment même que je fais amende honorable de tous les mauvais +vers que je vous ai adressés, je tombe dans la même faute. Que Berlin +devienne Athènes, j'en accepte l'augure; pourvu qu'elle soit capable +d'attirer M. de Voltaire, elle ne pourra manquer de devenir une des +villes les plus célèbres de l'Europe. + +Je me rends, monsieur, à vos raisons. Vous justifiez vos vers à +merveille. Les Romains ont eu des bottes de foin en guise d'étendards. +Vous m'éclairez, vous m'instruisez; vous savez me faire tirer profit de +mon ignorance même. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +1737. + + +.....Je ne crois pas qu'il y ait de démonstration, proprement dite, de +l'existence de cet Être indépendant de la matière. Je me souviens que je +ne laissais pas, en Angleterre, d'embarrasser un peu le fameux docteur +Clarke, quand je lui disais: on ne peut appeler démonstration, un +enchaînement d'idées qui laisse toujours des difficultés. Dire que le +carré construit sur le grand côté d'un triangle est égal au carré des +deux côtés, c'est une démonstration qui, toute compliquée qu'elle est, +ne laisse aucune difficulté. Mais l'existence d'un Être créateur laisse +encore des difficultés insurmontables à l'esprit humain. Donc cette +vérité ne peut être mise au rang des démonstrations proprement dites. Je +la crois, cette vérité; mais je la crois comme ce qui est le plus +vraisemblable; c'est une lumière qui me frappe à travers mille +ténèbres. + +Il y aurait sur cela bien des choses à dire; mais ce serait porter de +l'or au Pérou que de fatiguer Votre Altesse Royale de réflexions +philosophiques. + +Toute la métaphysique, à mon gré, contient deux choses: la première, +tout ce que les hommes de bon sens savent; la seconde, ce qu'ils ne +sauront jamais. + +Nous savons, par exemple, ce que c'est qu'une idée simple, une idée +composée: nous ne saurons jamais ce que c'est que cet être qui a des +idées. Nous mesurons les corps: nous ne saurons jamais ce que c'est que +la matière. Nous ne pouvons juger de tout cela que par la voie de +l'analogie: c'est un bâton que la nature a donné à nous autres aveugles, +avec lequel nous ne laissons pas d'aller et aussi de tomber. + +Cette analogie m'apprend que les bêtes étant faites comme moi, ayant du +sentiment comme moi, des idées comme moi, pourraient bien être ce que je +suis. Quand je veux aller au delà, je trouve un abîme; et je m'arrête +sur le bord du précipice. + +Tout ce que je sais, c'est que, soit que la matière soit éternelle (ce +qui est bien incompréhensible), soit qu'elle ait été créée dans le temps +(ce qui est sujet à de grands embarras), soit que notre âme périsse avec +nous, soit qu'elle jouisse de l'immortalité, on ne peut dans ces +incertitudes prendre un parti plus sage, plus digne de vous, que celui +que vous prenez de donner à votre âme, périssable ou non, toutes les +vertus, tous les plaisirs, et toutes les instructions dont elle est +capable, de vivre en prince, en homme et en sage, d'être heureux et de +rendre les autres heureux. + +Je vous regarde comme un présent que le ciel a fait à la terre. J'admire +qu'à votre âge le goût des plaisirs ne vous ait point emporté; et je +vous félicite infiniment que la philosophie vous laisse le goût des +plaisirs. Nous ne sommes point nés uniquement pour lire Platon et +Leibnitz, pour mesurer des courbes, et pour arranger des faits dans +notre tête: nous sommes nés avec un cœur qu'il faut remplir, avec des +passions qu'il faut satisfaire, sans en être maîtrisés. + +Que je suis charmé de votre morale, monseigneur! que mon cœur se sent né +pour être le sujet du vôtre! J'éprouve trop de satisfaction de penser en +tout comme vous. + +Votre Altesse Royale me fait l'honneur de me dire, dans sa dernière +lettre, qu'elle regarde le feu czar comme le plus grand homme du dernier +siècle; et cette estime que vous avez pour lui ne vous aveugle pas sur +ses cruautés. Il a été un grand prince, un législateur, un fondateur; +mais si la politique lui doit tant, quels reproches l'humanité +n'a-t-elle pas à lui faire? On admire en lui le roi; mais on ne peut +aimer l'homme. Continuez, monseigneur, et vous serez admiré et aimé du +monde entier. + +Un des plus grands biens que vous ferez aux hommes, ce sera de fouler +aux pieds la superstition et le fanatisme; de ne pas permettre qu'un +homme en robe persécute d'autres hommes qui ne pensent pas comme lui. Il +est très certain que les philosophes ne troubleront jamais les États. +Pourquoi donc troubler les philosophes? Qu'importait à la Hollande que +Bayle eût raison? Pourquoi faut-il que Jurieu, ce ministre fanatique, +ait eu le crédit de faire arracher à Bayle sa petite fortune? Les +philosophes ne demandent que la tranquillité; ils ne veulent que vivre +en paix sous le gouvernement établi, et il n'y a pas un théologien qui +ne voulût être le maître de l'État. Est-il possible que des hommes qui +n'ont d'autre science que le don de parler sans s'entendre et sans être +entendus, aient dominé et dominent encore presque partout? + +Les pays du nord ont cet avantage sur le midi de l'Europe, que ces +tyrans des âmes y ont moins de puissance qu'ailleurs. Aussi les princes +du Nord sont-ils, pour la plupart, moins superstitieux et moins méchants +qu'ailleurs. Tel prince italien se servira du poison et ira à confesse. +L'Allemagne protestante n'a ni de pareils sots, ni de pareils monstres; +et, en général, je n'aurais pas de peine à prouver que les rois les +moins superstitieux ont toujours été les meilleurs princes. + +Vous voyez, digne héritier de l'esprit de Marc-Aurèle, avec quelle +liberté j'ose vous parler. Vous êtes presque le seul sur la terre qui +méritiez qu'on vous parle ainsi. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Cirey, le 27 mai. + + +...On attend avec impatience, dans le petit paradis de Cirey, deux +choses qui seront bien rares en France: le portrait d'un prince tel que +vous, et M. de Kaiserling, que Votre Altesse Royale honore du nom de son +ami intime. + +Louis XIV disait un jour à un homme qui avait rendu de grands services +au roi d'Espagne, Charles II, et qui avait eu sa familiarité: Le roi +d'Espagne vous aimait donc beaucoup? Ah! sire, répondit le pauvre +courtisan, est-ce que vous autres rois vous aimez quelque chose? + +Vous voulez donc, monseigneur, avoir toutes les vertus qu'on leur +souhaite si inutilement, et dont on les a toujours loués si mal à +propos; ce n'est donc pas assez d'être supérieur aux hommes par l'esprit +comme par le rang, vous l'êtes encore par le cœur. Vous, prince et ami! +Voilà deux grands titres réunis qu'on a cru jusqu'ici incompatibles. + +Cependant, j'avais toujours osé penser que c'était aux princes à sentir +l'amitié pure, car d'ordinaire les particuliers qui prétendent être amis +sont rivaux. On a toujours quelque chose à se disputer; de la gloire, +des places, des femmes, et surtout des faveurs de vous autres maîtres de +la terre, qu'on se dispute encore plus que celles des femmes, qui vous +valent pourtant bien. + +Mais il me semble qu'un prince, et surtout un prince tel que vous, n'a +rien à disputer, n'a point de rival à craindre, et peut aimer sans +embarras et tout à son aise. Heureux, monseigneur, qui peut avoir part +aux bontés d'un cœur comme le vôtre! M. de Kaiserling ne désire rien +sans doute. Tout ce qui m'étonne, c'est qu'il voyage. + +Cirey est aussi, monseigneur, un petit temple dédié à l'amitié. Madame +du Châtelet qui, je vous assure, a toutes les vertus d'un grand homme, +avec les grâces de son sexe, n'est pas indigne de sa visite, et elle le +recevra comme l'ami du prince Frédéric. + +Que Votre Altesse Royale soit bien persuadée, monseigneur, qu'il n'y +aura jamais à Cirey d'autre portrait que le vôtre. Il y a ici une petite +statue de l'Amour, au bas de laquelle nous avons mis: _Noto Deo_; nous +mettrons au bas de votre portrait: _Soli Principi_. + + + + +DU PRINCE ROYAL + +À Naven, le 25 mai 1737. + + +Monsieur, je viens de munir mon cher Césarion de tout ce qu'il lui +fallait pour faire le voyage de Cirey. Il vous rendra ce portrait que +vous voulez avoir absolument. Il n'y a que la malheureuse matérialité de +mon corps qui empêche mon esprit de l'accompagner. + +Césarion a le malheur d'être né Courlandais (le baron de Kaiserling, son +père, est maréchal de la Cour du duc de Courlande); mais il est le +Plutarque de cette Béotie moderne. Je vous le recommande au possible. +Confiez-vous entièrement à lui. Il a le rare avantage d'être homme +d'esprit et discret en même temps. Je dirai, en le voyant partir: + + Cher vaisseau qui portes Virgile + Sur le rivage Athénien, etc. + +Si j'étais envieux, je le serais du voyage que Césarion va faire. La +seule chose qui me console, est l'idée de le voir revenir comme ce chef +des Argonautes, qui emporta les trésors de Colchos. Quelle joie pour +moi, quand il me rendra la _Pucelle_, le _Règne de Louis XIV_, la +_Philosophie de Newton_ et les autres merveilles inconnues que vous +n'avez pas voulu, jusqu'ici, communiquer au public! Ne me privez pas de +cette consolation. Vous qui désirez si ardemment le bonheur des humains, +voudriez-vous ne pas contribuer au mien! Une lecture agréable entre, +selon moi, pour beaucoup dans l'idée du vrai bonheur. + +Il est juste que vous assuriez de mes attentions Vénus-Newton. La +science ne pouvait jamais se mieux loger que dans le corps d'une +aimable personne. Quel philosophe pourrait résister à ses arguments? En +se laissant guider par cette aimable philosophe, la raison nous +guiderait-elle toujours? Pour moi, je craindrais fort les flèches dorées +du petit dieu de Cythère. + +Césarion vous rendra compte de l'estime parfaite que j'ai pour vous: il +vous dira jusqu'à quel point nous honorons la vertu, le mérite et les +talents. Croyez, je vous en prie, tout ce qu'il vous dira de ma part; +soyez sûr qu'on ne peut exagérer la considération avec laquelle je suis, +monsieur, votre très affectionné ami, FÉDÉRIC + + + + +DU PRINCE ROYAL + +À Ruppin, le 6 juillet 1737. + + +...Les antiquaires à capuchon ne seront jamais ni mes historiographes, +ni les directeurs de ma conscience. Que votre façon de penser est +différente de celle de ces suppôts de l'erreur! vous aimez la vérité, +ils aiment la superstition; vous pratiquez les vertus, ils se contentent +de les enseigner; ils calomnient, et vous pardonnez. Si j'étais +catholique, je ne choisirai ni saint François d'Assise, ni saint Benoît +pour mes patrons. J'irais droit à Cirey, je trouverais des vertus et des +talents supérieurs en tout genre à ceux de la haine et du froc. + +Ces rois sans amitié et sans retour, dont vous me parlez, me paraissent +ressembler à la bûche que Jupiter donna pour roi aux grenouilles. Je ne +connais l'ingratitude que par le mal qu'elle m'a fait. Je peux même +dire, sans affecter des sentiments qui ne me sont pas naturels, que je +renoncerais à toute grandeur si je la croyais incompatible avec +l'amitié. Vous avez bien votre part à la mienne. Votre naïveté, cette +sincérité et cette noble confiance que vous me témoignez dans toutes les +occasions, méritent bien que je vous donne le titre d'ami. + +Je voudrais que vous fussiez le précepteur des princes, que vous leur +apprissiez à être hommes, à avoir des cœurs tendres, que vous leur +fissiez connaître le véritable prix des grandeurs, et le devoir qui les +oblige à contribuer au bonheur des humains. Mon pauvre Césarion a été +arrêté tout court par la goutte. Il s'en est défait le mieux qu'il a pu, +et s'est mis en chemin pour Cirey. C'est à vous de juger s'il ne mérite +pas toute l'amitié que j'ai pour lui. En prenant congé de mon petit ami, +je lui ai dit: Songez que vous allez au paradis terrestre, à un endroit +mille fois plus délicieux que l'île de Calypso; que la déesse de ces +lieux ne le cède en rien à la beauté de l'enchanteresse de Télémaque, +que vous trouverez en elle tous les agréments de l'esprit, si +préférables à ceux du corps; que cette merveille occupe son loisir par +la recherche de la vérité. C'est là que vous verrez l'esprit humain dans +son dernier degré de perfection, la sagesse sans austérité, entourée des +tendres Amours et des Ris. Vous y verrez d'un côté le sublime Voltaire +et de l'autre l'aimable auteur du _Mondain_: celui qui sait s'élever au +dessus de Newton, et qui, sans s'avilir, sait chanter Phyllis. De quelle +façon, mon cher Césarion, pourra-t-on vous faire abandonner un séjour si +plein de charmes? Que les liens d'une vieille amitié sont faibles contre +tant d'appas! + +Je remets mes intérêts entre vos mains et c'est à vous, monsieur, de me +rendre mon ami. Il est peut-être l'unique mortel digne de devenir +citoyen de Cirey; mais souvenez-vous que c'est tout mon bien, et que ce +serait une injustice criante de me le ravir. + +J'espère que mon petit ambassadeur reviendra chargé de la toison d'or, +c'est le dire de votre _Pucelle_ et de tant d'autres pièces à moitié +promises, mais encore plus impatiemment attendues. Vous savez que j'ai +un goût déterminé pour vos ouvrages et il y aurait plus que de la +cruauté à me les refuser. + +Il me semble que la dépravation du goût n'est pas si générale en France +que vous le croyez. Les Français connaissent encore un Apollon à Cirey, +des Fontenelle, des Crébillon, des Rollin, pour la clarté et la beauté +du style historique; des d'Olivet pour les traductions, des Bernard et +des Gresset, dont les muses naturelles et polies peuvent très bien +remplacer les Chaulieu et les La Fare. + +Si Gresset pèche quelquefois contre l'exactitude, il est excusable par +le feu qui l'emporte; plein de ses pensées, il néglige les mots. Que la +nature fait peu d'ouvrages accomplis! et qu'on voit peu de Voltaire. +J'ai pensé oublier M. de Réaumur qui, en qualité de physicien, est en +grande réputation chez vous. Voilà ce qui me paraît la quintescence de +vos grands hommes. Les autres auteurs ne me semblent pas fort dignes +d'attention. Les belles-lettres ne sont plus récompensées, comme elles +l'étaient du temps de Louis le Grand. Ce prince, quoique peu instruit, +se faisait une affaire sérieuse de protéger ceux dont il attendait son +immortalité. Il aimait la gloire, et c'est à cette noble passion que la +France est redevable de son académie et de ses arts qui y fleurissent +encore..... + +Frédéric Ier, roi de Prusse, prince d'un génie fort borné, bon, mais +facile, a fait assez fleurir les arts sous son règne. Ce prince aimait +la grandeur et la magnificence; il était libéral jusqu'à la profusion. +Au mépris de toutes les louanges qu'on prodiguait à Louis XIV, il crut +qu'en choisissant ce prince pour son modèle, il ne pourrait manquer +d'être loué à son tour. Dans peu on vit la cour de Berlin devenir le +singe de celle de Versailles: on imitait tout: cérémonial, harangues, +pas mesurés, pas comptés, grands mousquetaires, etc. Souffrez que je +vous épargne l'ennui d'un pareil détail. + +La reine Charlotte, épouse de Frédéric, était une princesse qui, avec +tous les dons de la nature, avait reçu une excellente éducation. Elle +était fille du duc de Lunebourg, depuis électeur de Hanovre. Cette +princesse avait connu particulièrement Leibnitz, à la cour de son père. +Ce savant lui avait enseigné les principes de la philosophie, et surtout +de la métaphysique. La reine considérait beaucoup Leibnitz; elle était +en commerce de lettres avec lui, ce qui lui fit faire de fréquents +voyages à Berlin. Ce philosophe aimait naturellement toutes les +sciences: aussi les possédait-il toutes. M. de Fontenelle, en parlant de +lui, dit très spirituellement qu'en le décomposant, on trouverait assez +de matière pour former beaucoup d'autres savants. L'attachement de +Leibnitz pour les sciences ne lui faisait jamais perdre de vue le soin +de les établir. Il conçut le dessein de former à Berlin une académie +sur le modèle de celle de Paris, en y apportant cependant quelques +légers changements; il fit ouverture de son dessein à la reine, qui en +fut charmée, et lui promit de l'assister de tout son crédit. + +On parla un peu de Louis XIV; les astronomes assurèrent qu'ils +découvriraient une infinité d'étoiles dont le roi serait indubitablement +le parrain; les botanistes et les médecins lui consacreraient leurs +talents, etc. Qui aurait pu résister à tant de genres de persuasion? +Aussi en vit-on les effets. En moins de rien, l'Observatoire élevé, le +théâtre de l'anatomie ouvert; l'académie toute formée eut Leibnitz pour +son directeur. Tant que la reine vécut, l'académie se soutint assez +bien; mais, à sa mort, il n'en fut pas de même. Le roi son époux la +suivit de près. D'autre temps, d'autres soins. À présent les arts +dépérissent; et je vois, les larmes aux yeux, tout savoir fuir de chez +nous; et l'ignorant d'un air arrogant, et la barbarie des mœurs s'en +approprier la place: + + Du laurier d'Apollon, dans nos stériles champs La feuille négligée + est désormais flétrie: Dieux! pourquoi mon pays n'est-il plus la + patrie Et de la gloire et des talents? + + + + +DU PRINCE ROYAL + +31 mars 1738. + + +Monsieur, je suis obligé de vous avertir que j'ai reçu deux jours de +poste successivement les lettres de M. Thiriot ouvertes. Je ne jurerais +pas même que la dernière que vous m'avez écrite n'ait essuyé le même +sort. J'ignore si c'est en France, ou dans les États du roi mon père, +qu'elles ont été victimes d'une curiosité assez mal placée. On peut +savoir tout ce que contient notre correspondance: vos lettres ne +respirent que la vertu et l'humanité, et les miennes ne contiennent pour +l'ordinaire que des éclaircissements que je vous demande sur des sujets +auxquels la plupart du monde ne s'intéresse guère. Cependant, malgré +l'innocence des choses que contient notre correspondance, vous savez +assez ce que c'est que les hommes, et qu'ils ne sont que trop portés à +mal interpréter ce qui doit être exempt de tout blâme. Je vous prierai +donc de ne point adresser par M. Thiriot les lettres qui rouleront sur +la philosophie ou sur des vers. Adressez-les plutôt à M. Tronchin +Dubreuil; elles me parviendront plus tard, mais j'en serai récompensé +par leur sûreté. Quand vous m'écrirez des lettres où il n'y aura que des +bagatelles, adressez-les à votre ordinaire par M. Thiriot, afin que les +curieux aient de quoi se satisfaire. + +Césarion me charme par tout ce qu'il me dit de Cirey. Votre _histoire du +Siècle de Louis XIV_ m'enchante. Je voudrais seulement que vous +n'eussiez point rangé Machiavel, qui était un malhonnête homme, au rang +des autres grands hommes de son temps. Quiconque enseigne à manquer de +parole, à opprimer, à commettre des injustices, fût-il d'ailleurs +l'homme le plus distingué par ses talents, ne doit jamais occuper une +place due uniquement aux vertus et aux talents louables. Cartouche ne +mérite point de tenir un rang parmi les Boileau, les Colbert et les +Luxembourg. Je suis sûr que vous êtes de mon sentiment. Vous êtes trop +honnête homme pour vouloir mettre en honneur la réputation flétrie d'un +coquin méprisable; aussi suis-je sûr que vous n'avez envisagé Machiavel +que du côté du génie. Pardonnez-moi ma sincérité; je ne la prodiguerais +pas si je ne vous en croyais très digne. + +Si les histoires de l'univers avaient été écrites comme celle que vous +m'avez confiée, nous serions plus instruits des mœurs de tous les +siècles, et moins trompés par les historiens. Plus je vous connais plus +je trouve que vous êtes un homme unique. Jamais je n'ai lu de plus beau +style que celui de l'_Histoire de Louis XIV_. Je relis chaque paragraphe +deux ou trois fois tant j'en suis enchanté. Toutes les lignes portent +coup; tout est nourri de réflexions excellentes; aucune fausse pensée, +rien de puéril, et avec cela une impartialité parfaite. Dès que j'aurai +lu tout l'ouvrage, je vous enverrai quelques petites remarques entre +autres sur les noms allemands qui sont un peu maltraités: ce qui peut +répandre de l'obscurité sur cet ouvrage, puisqu'il y a des noms qui sont +si défigurés qu'il faut les deviner. + +Je souhaiterais que votre plume eût composé tous les ouvrages qui sont +fait et qui peuvent être de quelque instruction; ce serait le moyen de +profiter et de tirer utilité de la lecture. Je m'impatiente quelquefois +des inutilités, des pauvres réflexions, ou de la sécheresse qui règne +dans certains livres; c'est au lecteur à digérer de pareilles lectures. +Vous épargnez cette peine à vos lecteurs. Qu'un homme ait du jugement ou +non, il profite également de vos ouvrages. Il ne lui faut que de la +mémoire. + +Il me faut de l'application et une contention d'esprit pour étudier vos +_Eléments de Newton_; ce qui se fera après Pâques, faisant une petite +absence pour prendre + + Ce que vous savez, + Avec beaucoup de bienséance. + +Je vous exposerai mes doutes avec la dernière franchise, honteux de vous +mettre toujours dans le cas des Israélites, qui ne pouvaient relever les +murs de Jérusalem qu'en se défendant d'une main, tandis qu'ils +travaillaient de l'autre. + +Avouez que mon système est insupportable; il me l'est quelquefois à +moi-même. Je cherche un objet pour fixer mon esprit, et je n'en trouve +encore aucun. Si vous en savez, je vous prie de m'en indiquer qui soit +exempt de toute contradiction. S'il y a quelque chose dont je puisse me +persuader, c'est qu'il y a un Dieu adorable dans le ciel, et un Voltaire +presque aussi estimable, à Cirey. + +J'envoie une petite bagatelle à madame la marquise, que vous lui ferez +accepter. J'espère qu'elle voudra la placer dans ses entresols et +qu'elle voudra s'en servir pour ses compositions. + +Je n'ai pas pu laisser votre portrait entre les mains de Césarion. J'ai +envié à mon ami d'avoir conversé avec vous, et de posséder encore votre +portrait. C'en est trop, me suis-je dit; il faut que nous partagions les +faveurs du destin. Nous pensons tous de même sur votre sujet, et c'est à +qui vous aimera et vous estimera le plus. + +J'ai presque oublié de vous parler de vos pièces fugitives: _La +Modération dans le bonheur, Le Cadenas, Le Temple de l'Amitié_, etc., +tout cela m'a charmé. Vous accumulez la reconnaissance que je vous dois. +Que la marquise n'oublie pas d'ouvrir l'encrier. Soyez persuadé que je +ne regrette rien plus au monde que de ne pouvoir vous convaincre des +sentiments avec lesquels je suis, monsieur, votre très fidèlement +affectionné ami. FÉDÉRIC. + + + + +DU PRINCE ROYAL + +À Loo en Hollande, le 6 auguste 1738. + + +Mon cher ami, je vous reconnais, je reconnais mon sang dans la belle +épître _Sur l'Homme_, que je viens de recevoir, et dont je vous remercie +mille fois. C'est ainsi que doit penser un grand homme; et ces pensées +sont aussi dignes de vous que la conquête de l'univers l'était +d'Alexandre. Vous recherchez modestement la vérité, et vous la publiez +avec hardiesse lorsqu'elle vous est connue. Non, il ne peut y avoir +qu'un Dieu et qu'un Voltaire dans la nature. Il est impossible que cette +nature, si féconde d'ailleurs, recopie son ouvrage pour reproduire votre +semblable. + +Il n'y a que de grandes vérités dans votre épître _Sur l'Homme_. Vous +n'êtes jamais plus grand ni plus sublime que lorsque vous restez bien ce +que vous êtes. Convenez, mon cher ami, que l'on ne saurait bien être que +ce que l'on est: et vous avez tant de raisons d'être satisfait de votre +façon de penser, que vous ne devriez jamais vous rabaisser en empruntant +celle des autres. + +Que les moines, obscurément encloîtrés, ensevelissent dans leur +crasseuse bassesse leur misérable théologie; que nos descendants +ignorent à jamais les puériles sottises de la foi, du culte et des +cérémonies des prêtres et des religieux. Les brillantes fleurs de la +poésie sont prostituées lorsqu'on les fait servir de parure et +d'ornement à l'erreur: et le pinceau qui vient de peindre les hommes, +doit effacer la Loyolade. + +Je vous suis très obligé et redevable à l'infini de la peine que vous +vous donnez de corriger mes fautes. J'ai une attention extrême sur +toutes celles que vous me faites apercevoir, et j'espère de me rendre de +plus en plus digne de mon ami et de mon maître dans l'art de penser et +d'écrire. + +Point de comparaison, je vous prie, de vos ouvrages aux miens. Vous +marchez d'un pas ferme par des routes difficiles, et moi je rampe par +des sentiers battus. Dès que je serai de retour chez moi, ce qui pourra +être à la fin de ce mois, Césarion et Jordan voleront sur votre épître +_Sur l'Homme_, et je vous garantis d'avance de leurs suffrages. Quant à +_sapientissimus Wolfius_, je ne le connais en aucune manière, ne lui +ayant jamais parlé ni écrit; et je crois, comme vous, que la langue +française n'est pas son fort. + +Votre imagination, mon cher ami, nous rend conquérants à bon marché: +aussi, soyez persuadé que nous en aurons toute l'obligation à votre +générosité. Je sais bien que si de ma vie j'allais à Cirey, ce ne serait +pas pour l'assiéger. Votre éloquence, plus forte que les instruments +destructeurs de Jéricho, ferait tomber les armes de mes mains. Je n'ai +d'autres droits sur Cirey que ceux que doit payer la reconnaissance à +une amitié désintéressée. Nouveau Jason, j'enlèverais la toison d'or; +mais j'enlèverais en même temps le dragon qui garde ce trésor: gare +madame la marquise. + +Au moins, madame, vous ne tomberiez pas entre les mains des corsaires. +En généreux vainqueur, je partagerais avec vous, ne vous en déplaise, ce +M. de Voltaire que vous voulez posséder toute seule. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +Auguste 1738. + + +Je vois toujours, monseigneur, avec une satisfaction qui approche de +l'orgueil, que les petites contradictions que j'essuie dans ma patrie +indignent le grand cœur de Votre Altesse Royale. Elle ne doute pas que +son suffrage ne me récompense bien amplement de toutes ces peines: elles +sont communes à tous ceux qui ont cultivé les sciences; et parmi les +gens de lettres, ceux qui ont le plus aimé la vérité ont toujours été +les plus persécutés. + +La calomnie a voulu faire périr Descartes et Bayle; Racine et Boileau +seraient morts de chagrin s'ils n'avaient eu un protecteur dans Louis +XIV. Il nous reste encore des vers qu'on a faits contre Virgile. Je suis +bien loin de pouvoir être comparé à ces grands hommes; mais je suis bien +plus heureux qu'eux; je jouis de la paix; j'ai une fortune convenable à +un particulier, et plus grande qu'il ne la faut à un philosophe; je vis +dans une retraite délicieuse, auprès de la femme la plus respectable, +dont la société me fournit toujours de nouvelles leçons. Enfin, +monseigneur, vous daignez m'aimer; le plus vertueux, le plus aimable +prince de l'Europe daigne m'ouvrir son cœur, me confier ses ouvrages et +ses pensées et corriger les miennes. Que me faut-il de plus? La santé +seule me manque; mais il n'y a point de malade plus heureux que moi. + +Votre Altesse Royale veut-elle permettre que je lui envoie la moitié du +cinquième acte de _Mérope_, que j'ai corrigé? et si la pièce, après une +nouvelle lecture, lui paraît digne de l'impression, peut-être la +hasarderai-je. + +Madame la marquise du Châtelet vient de recevoir le plan de Remusberg, +dessiné par cet homme aimable dont on se souviendra toujours à Cirey. Il +est bien triste de ne voir tout cela qu'en peinture, etc. _(Le reste +manque.)_ + + + + +DU PRINCE ROYAL + +Remusberg, 30 septembre 1738. + + +Thiriot doit être à présent à Cirey; il n'y aura donc que moi qui n'y +serai jamais! Ma curiosité est bien grande pour savoir ce que vous aurez +répondu à madame de Brand; tout ce que j'en sais, c'est qu'il y a des +vers contenus dans votre réponse; je vous prie de me les communiquer. + +La marquise aura autant de plumes[B] qu'elle en cassera, je me fais fort +de les lui fournir. J'ai déjà fait écrire en Prusse pour en avoir, et +pour ajouter ce qui pourrait être omis à l'encrier. Assurez cette unique +marquise de mes attentions et de mon estime. + +Je suis à jamais, et plus que vous ne pouvez le croire, votre très +fidèle ami, FÉDÉRIC. + + + + +DU PRINCE ROYAL + +Remusberg, le 9 novembre 1738. + + +Mon cher ami, je viens de recevoir une lettre et des vers que personne +n'est capable de faire que vous. Mais si j'ai l'avantage de recevoir des +lettres et des vers d'une beauté préférable à tout ce qui a jamais paru, +j'ai aussi l'embarras de ne savoir souvent comment y répondre. Vous +m'envoyez de l'or de votre Potose, et je ne vous renvoie que du plomb. +Après avoir lu les vers assez vifs et aimables que vous m'adressez, j'ai +balancé plus d'une fois avant que de vous envoyer l'épître _Sur +l'Humanité_, que vous recevrez avec cette lettre; mais je me suis dit +ensuite, il faut rendre nos hommages à Cirey, et il faut y chercher des +instructions et de sages corrections. Ces motifs, à ce que j'espère, +vous feront recevoir avec quelque support les mauvais vers que je vous +envoie. + +Thiriot vient de m'envoyer l'ouvrage de la marquise _Sur le Feu_; je +puis dire que j'ai été étonné en lisant; on ne dirait point qu'une +pareille pièce pût être produite par une femme. De plus, le style est +mâle, et tout à fait convenable au sujet. Vous êtes tous deux de ces +gens admirables et uniques dans votre espèce, et qui augmentez chaque +jour l'admiration de ceux qui vous connaissent. Je pense sur ce sujet +des choses que votre seule modestie m'oblige de vous céler. Les païens +ont fait des dieux qui assurément resteraient bien au dessous de vous +deux. Vous auriez tenu la première place dans l'Olympe, si vous aviez +vécu alors. + +Rien ne marque plus la différence de nos mœurs de celles de ces temps +reculés, que lorsqu'on compare la manière dont l'antiquité traitait les +grands hommes, et celle dont les traite notre siècle. + +La magnanimité, la grandeur d'âme, la fermeté, passent pour des vertus +chimériques. On dit: Oh! vous vous piquez de faire le Romain; cela est +hors de saison; on est revenu de ces affectations dans le siècle d'à +présent. Tant pis. Les Romains, qui se piquaient de vertus, étaient des +grands hommes; pourquoi ne point les imiter dans ce qu'ils ont eu de +louable? + +La Grèce était si charmée d'avoir produit Homère, que plus de dix villes +se disputaient l'honneur d'être sa patrie; et l'Homère de la France, +l'homme le plus respectable de toute la nation, est exposé aux traits de +l'envie. Virgile, malgré les vers de quelques rimailleurs obscurs, +jouissait paisiblement de la protection de Mécène et d'Auguste, comme +Boileau, Racine et Corneille, de celle de Louis le Grand. Vous n'avez +point ces avantages; et je crois, à dire vrai, que votre réputation n'y +perdra rien. Le suffrage d'un sage, d'une Émilie, doit être préférable à +celui du trône, pour tout homme né avec un bon jugement. + +Votre esprit n'est point esclave, et votre muse n'est point enchaînée à +la gloire des grands. Vous en valez mieux, et c'est un témoignage +irrévocable de votre sincérité; car on sait trop que cette vertu fut de +tout temps incompatible avec la basse flatterie qui règne dans les +cours. + +L'_Histoire de Louis XIV_, que je viens de relire, se ressent bien de +votre séjour à Cirey; c'est un ouvrage excellent, et dont l'univers n'a +point encore d'exemple. Je vous demande instamment de m'en procurer la +continuation; mais je vous conseille, en ami, de ne point le livrer à +l'impression. La postérité de tous ceux dont vous dites la vérité se +liguerait contre vous. Les uns trouveraient que vous en avez trop dit, +les autres, que vous n'avez pas assez exagéré les vertus de leurs +ancêtres; et les prêtres, cette race implacable, ne vous pardonneraient +point les petits traits que vous leur lancez. J'ose même dire que cette +histoire, écrite avec vérité et dans un esprit philosophique, ne doit +point sortir de la sphère des philosophes. Non, elle n'est point faite +pour des gens qui ne savent point penser. + +Vos deux lettres ont produit un effet bien différent sur ceux à qui je +les ai rendues. Césarion, qui avait la goutte, l'en a perdue de joie, et +Jordan, qui se portait bien, pensa en prendre l'apoplexie: tant une même +cause peut produire des effets différents! C'est à eux à vous marquer +tout ce que vous leur inspirez; ils s'en acquitteront aussi bien et +mieux que je ne pourrais le faire. + +Il ne nous manque à Remusberg qu'un Voltaire, pour être parfaitement +heureux; indépendamment de votre absence, votre personne est, pour ainsi +dire, innée dans nos âmes. Vous êtes toujours avec nous. Votre portrait +préside dans ma bibliothèque; il pend au dessus de l'armoire qui +conserve notre Toison d'or; il est immédiatement placé au-dessus de vos +ouvrages, et vis-à-vis de l'endroit où je me tiens, de façon que je l'ai +toujours présent à mes yeux. J'ai pensé dire que ce portrait était comme +la statue de Memnon, qui donnait un son harmonieux lorsqu'elle était +frappée des rayons du soleil; que votre portrait animait de même +l'esprit de ceux qui le regardent; pour moi, il me semble toujours +qu'il paraît me dire:[C] + + Ô vous donc qui brûlant d'une ardeur périlleuse, etc. + +Souvenez-vous toujours, je vous prie, de la petite colonie de Remusberg, +et souvenez-vous-en pour lui adresser vos lettres pastorales. Ce sont +des consolations qui deviennent nécessaires dans votre absence: vous les +devez à vos amis. J'espère bien que vous me compterez à leur tête. On ne +saurait du moins être plus ardemment que je suis et que je serai +toujours, votre très affectionné et fidèle ami, FRÉDÉRIC. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +Octobre 1738 + + +Monseigneur, que votre Altesse Royale pardonne à ce pauvre malade +enrichi de vos bienfaits, s'il tarde trop à vous payer ses tributs de +reconnaissance. + +Ce que vous avez composé sur l'humanité vous assure, sans doute, le +suffrage et l'estime de Madame du Châtelet, et vous me forceriez à +l'admiration, si vous ne m'y aviez pas déjà tout disposé. Non seulement +Cirey remercie votre Altesse Royale, mais il n'y a personne sur la terre +qui ne doive vous être obligé. Ne connût-on de cet ouvrage que le titre, +c'en est assez pour vous rendre maître des cœurs. Un prince qui pense +aux hommes, qui fait son bonheur de leur félicité! on demandera dans +quel roman cela se trouve, et si ce prince s'appelle Alcimédon ou +Almanzor, s'il est fils d'une fée et de quelque génie. Non, messieurs, +c'est un être réel; c'est lui que le ciel donne à la terre sous le nom +de Frédéric; il habite d'ordinaire la solitude de Remusberg; mais son +nom, ses vertus, son esprit, ses talens sont déjà connus dans tout le +monde; si vous saviez tout ce qu'il a écrit sur l'humanité, le genre +humain députerait vers lui pour le remercier; mais ces détails heureux +sont réservés à Cirey, et ces faveurs sont tenues secrètes. Les gens qui +se mêlaient autrefois de consulter les demi-dieux, se vantaient d'en +recevoir des oracles: nous en recevons, mais nous ne nous en vantons +pas. + +Il y a, monseigneur, une secrète sympathie qui assujettit mon âme à +Votre Altesse Royale; c'est quelque chose de plus fort que l'harmonie +préétablie. Je roulais dans ma tête une épître sur l'humanité, quand je +reçus celle de Votre Altesse Royale. Voilà ma tâche faite. Il y a eu, à +ce que conte l'antiquité, des gens qui avaient un génie qui les aidait +dans leurs grandes entreprises. Mon génie est à Remusberg. Eh! à qui +appartenait-il de parler de l'humanité, qu'à vous, grand prince, à votre +âme généreuse et tendre: à vous, monseigneur, qui avez daigné consulter +des médecins pour la maladie d'un de vos serviteurs qui demeure à près +de trois cents lieues de vous? Ah! monseigneur, malgré ces trois cents +lieues, je sens mon cœur lié à Votre Altesse Royale de bien près. + +Je me flatte, même avec assez d'apparence, que cet intervalle +disparaîtra bientôt. Monseigneur l'électeur Palatin mourra s'il veut, +mais les confins de Clèves et de Juliers verront au printemps prochain +madame la marquise du Châtelet. Nous arrangerons tout pour nous trouver +près de vos États. Je sais bien qu'en fait d'affaires, il ne faut +jamais répondre de rien; mais l'espérance de faire notre cour à Votre +Altesse royale, de voir de près ce que nous admirons, ce que nous aimons +de loin, aplanira bien des difficultés. N'est-il pas vrai, monseigneur, +que Votre Altesse Royale donnera des saufs-conduits à madame du +Châtelet? mais qui voudrait l'arrêter, quand on saura qu'elle sera là +pour voir Votre Altesse Royale; et qui m'osera faire du mal à moi, quand +j'aurai l'_Epître de l'Humanité_ à la main? + +Que je suis enchanté que Votre Altesse Royale ait été contente de cet +_Essai sur le feu_ que madame du Châtelet s'amusa de composer, et qui, +en vérité, est plutôt un chef-d'œuvre qu'un essai! Sans les maudits +tourbillons de Descartes, qui tournent encore dans les vieilles têtes de +l'académie, il est bien sûr que madame du Châtelet aurait eu le prix, et +cette justice eût fait l'honneur de son sexe et de ses juges: mais les +préjugés dominent partout. En vain Newton a montré aux yeux les secrets +de la lumière; il y a de vieux romanciers physiciens qui sont pour les +chimères de Malebranche. L'académie rougira un jour de s'être rendue si +tard à la vérité; et il demeurera constant qu'une jeune dame osait +embrasser la bonne philosophie, quand la plupart de ses juges +l'étudiaient faiblement pour la combattre opiniâtrement. + +M. de Maupertuis, homme qui ose aimer et dire la vérité, quoique +persécuté, a mandé hardiment, mais secrètement, que les discours +français couronnés étaient pitoyables. Son suffrage, joint à celui de +Remusberg, sont le plus beau prix qu'on puisse jamais recevoir. + +Madame du Châtelet sera très flattée que Votre Altesse Royale fasse +lire à M. Jordan ce qui a plu à Votre Altesse Royale. Elle estime avec +raison un homme que vous estimez. Je suis, etc. + + + + +DU PRINCE ROYAL + +À Remusberg, le 15 avril 1739. + + +J'ai été sensiblement attendri du récit touchant que vous me faites de +votre déplorable situation. Un ami à la distance de quelques centaines +de lieues paraît un homme assez inutile dans le monde, mais je prétends +faire un petit essai en votre faveur, dont j'espère que vous retirerez +quelque utilité. Ah! mon cher Voltaire, que ne puis-je vous offrir un +asile, où assurément vous n'auriez rien à souffrir de semblable aux +chagrins que vous donne votre ingrate patrie! Vous ne trouveriez chez +moi ni envieux, ni calomniateurs, ni ingrats; on saurait rendre justice +à vos mérites, et distinguer parmi les hommes ce que la nature a si fort +distingué parmi ses ouvrages. + +Je voudrais pouvoir soulager l'amertume de votre condition; et je vous +assure que je pense aux moyens de vous servir efficacement. +Consolez-vous toujours de votre mieux, mon cher ami, et pensez que, pour +établir une égalité de conditions parmi tous les hommes, il vous fallait +des revers capables de balancer les avantages de votre génie, de vos +talents, et de l'amitié de la marquise. + +C'est dans des occasions semblables qu'il nous faut tirer de la +philosophie des secours capables de modérer les premiers transports de +la douleur, et de calmer les mouvements impétueux que le chagrin excite +dans nos âmes. Je sais que ces conseils ne coûtent rien à donner, et que +la pratique en est presque impossible; je sais que la force de votre +génie est suffisante pour s'opposer à vos calamités. Mais on ne laisse +point que de tirer des consolations du courage que nous inspirent nos +amis. + +Vos adversaires sont d'ailleurs des gens si méprisables, qu'assurément +vous ne devez pas craindre qu'ils puissent ternir votre réputation. Les +dents de l'envie s'émousseront toutes les fois qu'elles voudront vous +mordre. Il n'y a qu'à lire sans partialité les écrits et les calomnies +qu'on sème sur votre sujet pour en connaître la malice et l'infamie. +Soyez en repos, mon cher Voltaire, et attendez que vous puissiez goûter +les fruits de mes soins. + +J'espère que l'air de Flandre vous fera oublier vos peines, comme les +eaux du Léthé en effaçaient le souvenir chez les ombres. + +J'attends de vos nouvelles pour savoir quand il serait agréable à la +marquise que je lui envoyasse une lettre pour le duc d'Aremberg. Mon vin +de Hongrie et l'ambre languissent de partir: j'enverrai le tout à +Bruxelles, lorsque je vous y saurai arrivé. + +Ayez la bonté de m'adresser les lettres que vous m'écrirez de Cirey par +le marchand Michelet; c'est la voie la plus courte. Mais si vous +m'écrivez de Bruxelles, que ce soit sous l'adresse du général Bork à +Vesel. Vous vous étonnerez de ce que j'ai été si longtemps sans vous +répondre; mais vous débrouillerez facilement ce mystère, quand vous +saurez qu'une absence de quinze jours m'a empêché de recevoir votre +lettre qui m'attendait ici. + +Je vous prie de ne jamais douter des sentiments d'amitié et d'estime +avec lesquels je suis votre très fidèle ami, FÉDÉRIC. + + + + +DU PRINCE ROYAL + +À Remusberg, le 26 juin 1739. + + +Mon cher ami, je souhaiterais beaucoup que votre étoile errante se +fixât, car mon imagination déroutée ne sait plus de quel côté du Brabant +elle doit vous chercher. Si cette étoile errante pouvait une fois +diriger vos pas du côté de notre solitude, j'emploierais assurément tous +les secrets de l'astronomie pour arrêter son cours: je me jetterais même +dans l'astrologie; j'apprendrais le grimoire, et je ferais des +invocations à tous les dieux et à tous les diables, pour qu'ils ne vous +permissent jamais de quitter ces contrées. Mais, mon cher Voltaire, +Ulysse, malgré les enchantements de Circé, ne pensait qu'à sortir de +cette île, où toutes les caresses de la déesse magicienne n'avaient pas +tant de pouvoir sur son cœur que le souvenir de sa chère Pénélope. Il me +paraît que vous seriez dans le cas d'Ulysse, et que le puissant souvenir +de la belle Émilie et l'attraction de son cœur auraient sur vous un +empire plus fort que mes dieux et mes démons. Il est juste que les +nouvelles amitiés le cèdent aux anciennes; je le cède donc à la +marquise, toutefois à condition qu'elle maintiendra mes droits de second +contre tous ceux qui voudraient me les disputer. + +J'ai cru que je pourrais aller assez vite dans ce que je m'étais proposé +d'écrire contre Machiavel, mais j'ai trouvé que les jeunes gens ont la +tête un peu trop chaude. Pour savoir tout ce qu'on a écrit sur +Machiavel, il m'a fallu lire une infinité de livres, et avant que +d'avoir tout digéré, il me faudra encore quelque temps. Le voyage que +nous allons faire en Prusse ne laissera pas que de causer encore quelque +interruption à mes études, et retardera _la Henriade_, _Machiavel_ et +_Euryale_. + +Je n'ai point encore de réponse d'Angleterre; mais vous pouvez compter +que c'est une chose résolue, et que _la Henriade_ sera gravée. J'espère +pouvoir vous donner des nouvelles de cet ouvrage et de l'avant-propos à +mon retour de Prusse, qui pourra être vers le 15 d'auguste. + +Un prince oisif est, selon moi, un animal peu utile à l'univers. Je veux +du moins servir mon siècle en ce qui dépend de moi; je veux contribuer à +l'immortalité d'un ouvrage qui est utile à l'univers; je veux multiplier +un poème où l'auteur enseigne le devoir des grands et le devoir des +peuples, une manière de régner peu connue des princes, et une façon de +penser qui aurait ennobli les dieux d'Homère autant que leurs cruautés +et leurs caprices les ont rendus méprisables. + +Vous faites un portrait vrai, mais terrible, des guerres de religion, de +la méchanceté des prêtres, et des suites funestes du faux zèle. Ce sont +des leçons qu'on ne saurait assez répéter aux hommes que leurs folies +passées devraient du moins rendre plus sages dans leur façon de se +conduire à l'avenir. + +Ce que je médite contre le Machiavélisme est proprement une suite de _la +Henriade_. C'est sur les grands sentiments de Henri IV que je forge la +foudre qui écrasera César Borgia. + +Pour _Nisus_ et _Euryale_, ils attendront que le temps et vos +corrections aient fortifié ma verve. + +J'envoie par le lieutenant Shilling le vin de Hongrie, sous l'adresse du +duc d'Aremberg. Il est sûr que ce duc est le patriarche des bons +vivants; il peut être regardé comme père de la joie et des plaisirs. +Silène l'a doué d'une physionomie qui ne dément point son caractère, et +qui fait connaître en lui une volupté aimable et décrassée de tout ce +que la débauche a d'obscénités. + +J'espère que vous respirerez en Brabant un air plus libre qu'en France, +et que la sécurité de ce séjour ne contribuera pas moins que les remèdes +à la santé de votre corps. Je vous assure qu'il m'intéresse beaucoup, et +qu'il ne se passe aucun jour que je ne fasse des vœux en votre faveur à +la déesse de la santé. + +J'espère que tous mes paquets vous seront parvenus. Mandez-m'en, s'il +vous plaît, quelques petits mots. On dit que les Plaisirs se sont donné +rendez-vous sur votre route: + + Que la Danse et la Comédie, + Avec leur sœur la Mélodie. + Toutes trois firent le dessein + De vous escorter en chemin. + Suivies de leur bande joyeuse; + Et qu'en tous lieux leur troupe heureuse, + Devant vos pas semant des fleurs, + Vous a rendu tous les honneurs + Qu'au sommet de la double croupe, + Gouvernant sa divine troupe, + Apollon reçoit des neuf Sœurs. + +On dit aussi + + Que la Politesse et les Grâces + Avec vous quittèrent Paris; + Que l'Ennui froid a pris les places + De ces déesses et des Ris; + Qu'en cette région trompeuse, + La Politique frauduleuse + Tient le poste de l'Equité; + Que la timide Honnêteté, + Redoutant le pouvoir inique + D'un prélat fourbe et despotique, + Ennemi de la liberté, + S'enfuit avec la Vérité. + +Voilà une gazette poétique de la façon qu'on les fait à Remusberg. Si +vous êtes friand de nouvelles, je vous en promets en prose ou en vers, +comme vous les voudrez, à mon retour. + +Mille assurances d'estime à la divine Émilie, ma rivale dans votre cœur. +J'espère que vous tiendrez les engagements de docilité que vous avez +pris avec Superville. Césarion vous dit tout ce qu'un cœur comme le sien +pense, lorsqu'il a été assez heureux pour connaître le vôtre; et moi, je +suis plus que jamais votre très fidèle ami, FÉDÉRIC. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Bruxelles, 1er septembre 1739. + + + Ce nectar jaune de Hongrie + Enfin dans Bruxelle est venu; + Le duc d'Aremberg l'a reçu + Dans la nombreuse compagnie + Des vins dont sa cave est fournie; + Et quand Voltaire en aura bu + Quelques coups avec Émilie, + Son misérable individu, + Dans son estomac morfondu + Sentira renaître la vie: + La faculté, la pharmacie, + N'auront jamais tant de vertu. + Adieu, monsieur de Superville: + Mon ordonnance est du bon vin, + Frédéric est mon médecin, + Et vous m'êtes fort inutile. + Adieu; je ne suis plus tenté + De vos drogues d'apothicaire, + Et tout ce qui me reste à faire, + C'est de boire à votre santé. + +Monseigneur, c'est M. Shilling qui m'apprit, il y a quelques jours, la +nouvelle du débarquement de ce bon vin, dans la cave du patron de cette +liqueur; et M. le duc d'Aremberg nous donnera ce divin tonneau à son +retour d'Enghien; mais la lettre de Votre Altesse Royale, datée du 26 +juin, et rendue par ledit M. Shilling, vaut tout le canton de Tokai: + + Ô prince aimable et plein de grâce. + Parlez: par quel art immortel, + Avec un goût si naturel. + Touchez-vous la lyre d'Horace. + De ces mains dont la sage audace + Va confondre Machiavel? + Le ciel vous fit expressément + Pour nous instruire et pour nous plaire. + Ô monarques que l'on révère, + Grands rois, tâchez d'en faire autant; + Mais, hélas! vous n'y pensez guère. + +Et avec toutes ces grâces légères dont Votre charmante lettre est +pleine, voilà M. Shilling qui jure encore que le régiment de Votre +Altesse Royale est le plus beau régiment de Prusse, et par conséquent le +plus beau régiment du monde; car _omne tulit punctum_ est votre devise. + +Votre Altesse royale va visiter ses peuples septentrionaux, mais elle +échauffera tous ces climats-là; et je suis sûr que quand j'y viendrai +(car j'irai sans doute, je ne mourrai point sans lui avoir fait ma +cour), je trouverai qu'il fait plus chaud à Remusberg qu'à Frescati; les +philosophes auront beau prétendre que la terre s'est approchée du +soleil, ils feront de vains systèmes, et je saurai la vérité du fait. + +Votre Altesse Royale me dit qu'il lui a fallu lire bien des livres pour +son _Anti-Machiavel_; tant mieux, car elle ne lit qu'avec fruit; ce sont +des métaux qui deviendront or dans votre creuset; il y a des discours +politiques de Gordon, à la tête de sa traduction de _Tacite_, qui sont +bien dignes d'être vus par un lecteur tel que mon prince; mais +d'ailleurs quel besoin Hercule a-t-il de secours pour étouffer Antée ou +pour écraser Cacus? + +Je vais vite travailler à achever le petit tribut que j'ai promis à mon +unique maître; il aura, dans quinze jours, le second acte de _Mahomet_; +le premier doit lui être parvenu par la même voie des sieurs Gérard et +compagnie. + +On a achevé une nouvelle édition de mes ouvrages en Hollande; mais Votre +Altesse Royale en a beaucoup plus que les libraires n'en ont imprimé. Je +ne reconnais plus d'autre _Henriade_ que celle qui est honorée de votre +nom et de vos bontés; ce n'est pas moi sûrement qui ai fait les autres +_Henriades_. Je quitte mon prince pour travailler à _Mahomet_, et je +suis, etc. + + + + +DU ROI DE PRUSSE + +À Charlottembourg, le 6 juin 1740. + + +Mon cher ami, mon sort est changé, et j'ai assisté aux derniers moments +d'un roi, à son agonie, à sa mort. En parvenant à la royauté, je n'avais +pas besoin assurément de cette leçon pour être dégoûté de la vanité des +grandeurs humaines. + +J'avais projeté un petit ouvrage de métaphysique; il s'est changé en un +ouvrage de politique. Je croyais joûter avec l'aimable Voltaire, et il +me faut escrimer avec Machiavel. Enfin, mon cher Voltaire, nous ne +sommes point maîtres de notre sort. Le tourbillon des événements nous +entraîne, et il faut se laisser entraîner. Ne voyez en moi, je vous +prie, qu'un citoyen zélé, un philosophe un peu sceptique, mais un ami +véritablement fidèle. Pour dieu, ne m'écrivez qu'en homme, et méprisez +avec moi les titres, les noms, et tout l'éclat extérieur. + +Jusqu'à présent il me reste à peine le temps de me reconnaître; j'ai des +occupations infinies: je m'en donne encore de surplus; mais malgré tout +ce travail, il me reste toujours du temps assez pour admirer vos +ouvragés et pour puiser chez vous des instructions et des délassements. + +Assurez la marquise de mon estime. Je l'admire autant que ses vastes +connaissances et la rare capacité de son esprit le méritent. + +Adieu, mon cher Voltaire; si je vis, je vous verrai, et même dès cette +année. Aimez-moi toujours, et soyez toujours sincère ami avec votre ami +FÉDÉRIC. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +18 juin 1740. + + +Sire, si votre sort est changé, votre belle âme ne l'est pas; mais la +mienne l'est. J'étais un peu misanthrope, et les injustices des hommes +m'affligeaient trop. Je me livre à présent à la joie avec tout le monde. +Grâce au ciel, Votre Majesté a déjà rempli presque toutes mes +prédictions. Vous êtes déjà aimé, et dans vos États et dans l'Europe. +Un résident de l'empereur disait dans la dernière guerre au cardinal de +Fleury: Monseigneur, les Français sont bien aimables, mais ils sont tous +Turcs. L'envoyé de Votre Majesté peut dire à présent, les Français sont +tous Prussiens. + +Le marquis d'Argenson, conseiller d'État du roi de France, ami de M. de +Valori, et un homme d'un vrai mérite, avec qui je me suis entretenu +souvent à Paris de Votre Majesté, m'écrit du 13 que M. de Valori +s'exprime avec lui dans ces propres mots: «Il commence son règne comme +il y a apparence qu'il le continuera; partout des traits de bonté de +cœur; justice qu'il rend au défunt; tendresse pour ses sujets.» Je ne +fais mention de cet extrait à Votre Majesté que parce que je suis sûr +que cela a été écrit d'abondance de cœur qu'il m'est revenu de même. Je +ne connais point M. de Valori, et Votre Majesté sait que je ne devais +pas compter sur ses bonnes grâces; cependant puisqu'il pense comme moi +et qu'il vous rend tant de justice, je suis bien aise de la lui rendre. + +Le ministre qui gouverne le pays où je suis me disait: Nous verrons s'il +renverra tout d'un coup les géants inutiles qui ont fait tant crier; et +moi je lui répondis: Il ne fera rien précipitamment. Il ne montrera +point un dessein marqué de condamner les fautes qu'a pu faire son +prédécesseur; il se contentera de les réparer avec le temps. Daignez +donc avouer, grand roi, que j'ai bien deviné. + +Votre Majesté m'ordonne de songer, en lui écrivant, moins au roi qu'à +l'homme. C'est un ordre bien selon mon cœur. Je ne sais comment m'y +prendre avec un roi, mais je suis bien à mon aise avec un homme +véritable, avec un homme qui a dans sa tête et dans son cœur l'amour du +genre humain..... + + + + +DU ROI + +À Charlottembourg, le 12 juin 1740. + + + Non, ce n'est plus du mont Rémus, + Douce et studieuse retraite + D'où mes vers vous sont parvenus, + Que je date ces vers confus: + Car dans ce moment le poète + Et le prince sont confondus. + Désormais mon peuple que j'aime + Est l'unique Dieu que je sers: + Adieu les vers et les concerts. + Tous les plaisirs. Voltaire même; + Mon devoir est mon Dieu suprême. + Qu'il entraîne de soins divers! + Quel fardeau que le diadème! + Quand ce dieu sera satisfait, + Alors dans vos bras, cher Voltaire, + Je volerai, plus prompt qu'un trait, + Puiser, dans les leçons de mon ami sincère, + Quel doit être d'un roi le sacré caractère. + +Vous voyez, mon cher ami, que le changement du sort ne m'a pas tout à +fait guéri de la métromanie, et que peut-être je n'en guérirai jamais. +J'estime trop l'art d'Horace et de Voltaire pour y renoncer; et je suis +du sentiment que chaque chose de la vie a son temps. + +J'avais commencé une épître sur les abus de la mode et de la coutume, +lors même que la coutume de la primogéniture m'obligeait de monter sur +le trône et de quitter mon épître pour quelque temps. J'aurais +volontiers changé mon épître en satire contre cette même mode, si je ne +savais que la satire doit être bannie de la bouche des princes. + +Enfin, mon cher Voltaire, je flotte entre vingt occupations, et je ne +déplore que la brièveté des jours, qui me paraissent trop courts de +vingt-quatre heures. + +Je vous avoue que la vie d'un homme qui n'existe que pour réfléchir et +pour lui-même, me semble infiniment préférable à la vie d'un homme dont +l'unique occupation doit être de faire le bonheur des autres. + +Vos vers sont charmants. Je n'en dirai rien, car ils sont trop +flatteurs. + +Mon cher Voltaire, ne vous refusez pas plus longtemps à l'empressement +que j'ai de vous voir. Faites en ma faveur tout ce que vous croyez que +votre humanité comporte. J'irai à la fin d'auguste à Vesel, et peut-être +plus loin. Promettez-moi de me joindre, car je ne saurais vivre heureux +ni mourir tranquille sans vous avoir embrassé. Adieu. FÉDÉRIC. + +Mille compliments à la marquise. Je travaille des deux mains; d'un côté +à l'armée, de l'autre au peuple et aux beaux-arts. + + + + +DU ROI + +À Charlottembourg, le 27 juin 1740. + + +Mon cher Voltaire, vos lettres me font toujours un plaisir infini, non +pas par les louanges que vous me donnez, mais par la prose instructive +et les vers charmants qu'elles contiennent. Vous voulez que je vous +parle de moi-même comme l'éternel abbé de Chaulieu. Qu'importe? il faut +vous contenter. + +Voici donc la gazette de Berlin telle que vous me la demandez. + +J'arrivai le vendredi au soir à Postdam, où je trouvai le roi dans une +si triste situation que j'augurai bientôt que sa fin était prochaine. Il +me témoigna mille amitiés; il me parla plus d'une grande heure sur les +affaires, tant internes qu'étrangères, avec toute la justesse d'esprit +et le bon sens imaginables. Il me parla de même le samedi, le dimanche +et le lundi, paraissant très tranquille, très résigné, et soutenant ses +souffrances avec beaucoup de fermeté. Il résigna la régence entre mes +mains le mardi matin à cinq heures, prit tendrement congé de mes frères, +de tous les officiers de marque, et de moi. La reine, mes frères et moi +nous l'avons assisté dans ses dernières heures: dans ses angoisses il a +témoigné le stoïcisme de Caton. Il est expiré avec la curiosité d'un +physicien sur ce qui se passait en lui à l'instant même de sa mort, et +avec l'héroïsme d'un grand homme, nous laissant à tous des regrets +sincères de sa perte, et sa mort courageuse comme un exemple à suivre. + +Le travail infini qui m'est échu en partage après sa mort, laisse à +peine du temps à ma juste douleur. J'ai cru que depuis la perte de mon +père, je me devais entièrement à la patrie. Dans cet esprit, j'ai +travaillé autant qu'il a été en moi pour prendre les arrangemens les +plus prompts et les plus convenables au bien public. + +J'ai d'abord commencé par augmenter les forces de l'État de seize +bataillons, de cinq escadrons de houssards et d'un escadron de gardes du +corps. J'ai posé les fondements de notre nouvelle académie. J'ai fait +acquisition de Wolf, de Maupertuis, d'Algarotti. J'attends la réponse de +S. Gravesande, de Vaucanson et d'Euler. J'ai établi un nouveau collège +pour le commerce et les manufactures; j'engage des peintres et des +sculpteurs; et je pars pour la Prusse, pour y recevoir l'hommage, etc. +sans la sainte ampoule et sans les cérémonies inutiles et frivoles que +l'ignorance et la superstition ont établies, et que la coutume favorise. + +Mon genre de vie est assez déréglé quant à présent, car la Faculté a +trouvé à propos de m'ordonner, _ex officio_, de prendre les eaux de +Pyrmont. Je me lève à quatre heures, je prends les eaux jusqu'à huit, +j'écris jusqu'à dix, je vois les troupes jusqu'à midi, j'écris jusqu'à +cinq heures, et le soir je me délasse en bonne compagnie. Lorsque les +voyages seront finis, mon genre de vie sera plus tranquille et plus uni; +mais jusqu'à présent j'ai le cours des affaires à suivre, j'ai les +nouveaux établissemens de surplus, et avec cela beaucoup de complimens +inutiles à faire, d'ordres circulaires à donner, etc...... + + + + +DU ROI + +À Olau, le 16 avril 1741. + + + Je connais les douceurs d'un studieux repos; + Disciple d'Epicure, amant de la Mollesse, + Entre ses bras, plein de faiblesse, + J'aurais pu sommeiller à l'ombre des pavots. + + Mais un rayon de gloire animant ma jeunesse, + Me fit voir d'un coup d'œil les faits de cent héros; + Et plein de cette noble ivresse, + Je voulus surpasser leurs plus fameux travaux. + + Je goûte le plaisir, mais le devoir me guide. + Délivrer l'univers de monstres plus affreux + Que ceux terrassés par Alcide, + C'est l'objet salutaire auquel tendent mes vœux. + + Soutenir de mon bras les droits de ma patrie, + Et réprimer l'orgueil des plus fiers des humains, + Tous fous de la vierge Marie, + Ce n'est point un ouvrage indigne de mes mains. + + Le bonheur, cher ami, cet être imaginaire, + Ce fantôme éclatant qui fuit devant nos pas, + Habite aussi peu cette sphère. + Qu'il établit son règne au sein de mes États. + + Aux berceaux de Reinsberg, aux champs de Silésie, + Méprisant du bonheur le caprice fatal, + Ami de la philosophie, + Tu me verras toujours aussi ferme qu'égal. + +On dit les Autrichiens battus, et je crois que c'est vrai. Vous voyez +que la lyre d'Horace a son tour après la massue d'Alcide. Faire son +devoir, être accessible aux plaisirs, ferrailler avec ses ennemis, être +absent et ne point oublier ses amis: tout cela sont des choses qui vont +fort bien de pair, pourvu qu'on sache assigner des bornes à chacune +d'elles. Doutez de toutes les autres; mais ne soyez pas pyrrhonien sur +l'estime que j'ai pour vous, et croyez que je vous aime. Adieu. FÉDÉRIC. + + + + +DU ROI + +À Selovitz, le 23 mars 1742. + + +Mon cher Voltaire, je crains de vous écrire, car je n'ai d'autres +nouvelles à vous mander que d'une espèce dont vous ne vous souciez +guère, ou que vous abhorrez. + +Si je vous disais, par exemple, que des peuples de deux contrées de +l'Allemagne sont sortis du fond de leurs habitations pour se couper la +gorge avec d'autres peuples dont ils ignoraient jusqu'au nom même, et +qu'ils ont été chercher dans un pays fort éloigné: pourquoi? parce que +leur maître a fait un contrat avec un autre prince, et qu'ils +voulaient, joints ensemble, en égorger un troisième; vous me répondriez +que ces gens sont fous, sots et furieux de se prêter ainsi aux caprices +et à la barbarie de leurs maîtres. Si je vous disais que nous nous +préparons avec grand soin à détruire quelques murailles élevées à grands +frais; que nous faisons la moisson où nous n'avons point semé, et les +maîtres où personne n'est assez fort pour nous résister; vous vous +écrieriez: Ah! barbares! ah! brigands! inhumains que vous êtes, les +injustes n'hériteront point du royaume des cieux, selon saint Mathieu, +chap. XII, vers. 24. + +Puisque je prévois tout ce que vous me diriez sur ces matières, je ne +vous en parlerai point. Je me contenterai de vous informer qu'une tête +assez folle, dont vous aurez entendu parler sous le nom de _roi de +Prusse_, apprenant que les États de son allié l'empereur étaient ruinés +par la reine d'Hongrie, a volé à son secours, qu'il a joint ses troupes +à celles du roi de Pologne, pour opérer une diversion en Basse-Autriche, +et qu'il y a si bien réussi, qu'il s'attend dans peu à combattre les +principales forces de la reine de Hongrie, pour le service de son allié. + +Voilà de la générosité, direz-vous, voilà de l'héroïsme; cependant, cher +Voltaire, le premier tableau et celui-ci sont les mêmes. C'est la même +femme qu'on fait voir d'abord en cornette de nuit, et ensuite avec son +fard et ses pompons. + +De combien de différentes façons n'envisage-t-on pas les objets? combien +les jugements ne varient-ils point? Les hommes condamnent le soir ce +qu'ils ont approuvé le matin. Ce même soleil qui leur plaisait à son +aurore, les fatigue à son couchant. De là viennent ces réputations +établies effacées, et rétablies pourtant; et nous sommes assez insensés +de nous agiter pendant toute notre vie pour acquérir de la réputation! +Est-il possible qu'on ne soit pas détrompé de cette fausse monnaie +depuis le temps qu'elle est connue? + +Je ne vous écris point de vers, parce que je n'ai pas le temps de toiser +des syllabes. Souffrez que je vous fasse souvenir de l'_Histoire de +Louis XIV_, je vous menace de l'excommunication du Parnasse si vous +n'achevez pas cet ouvrage. + +Adieu, cher Voltaire, aimez un peu, je vous prie, ce transfuge +d'Apollon, qui s'est enrôlé chez Bellone. Peut-être reviendra-t-il un +jour servir sous ses vieux drapeaux. Je suis toujours votre admirateur +et ami. FÉDÉRIC. + + + + +DU ROI + +À Triban, le 12 avril 1742. + + +.....Vous pensez peut-être que je n'ai point assez d'inquiétudes ici, et +qu'il fallait encore m'alarmer sur votre santé. Vous devriez prendre +plus de soin de votre conservation: souvenez-vous, je vous prie, combien +elle m'intéresse, et combien vous devez être attaché à ce monde-ci dont +vous faites les délices. + +Vous pouvez compter que la vie que je mène n'a rien changé de mon +caractère ou de ma façon de penser. J'aime Remusberg et les jours +tranquilles; mais il faut se plier à son état dans le monde, et se faire +un plaisir de son devoir. + + D'abord que la paix sera faite, + Je retrouve dans ma retraite + Les Ris, les Plaisirs et les Arts, + Nos belles aux touchants regards, + Maupertuis avec ses lunettes, + Algarotti le laboureur, + Nos savants avec leurs lecteurs: + Mais que me serviront ces fêtes, + Cher Voltaire, si vous n'en êtes? + +Voilà tout ce que j'ai le temps de vous dire sur le point de poursuivre +ma marche. Adieu, cher Voltaire; n'oubliez pas un pauvre Ixion qui +travaille comme un misérable à la grande roue des événements, et qui ne +vous admire pas moins qu'il vous aime. FÉDÉRIC. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +Avril 1742. + + +Sire, pendant que j'étais malade, Votre Majesté a fait de plus belles +actions que je n'ai eu d'accès de fièvre. Je ne pouvais répondre aux +dernières bontés de votre Majesté. Où aurais-je d'ailleurs adressé ma +lettre? à Vienne? à Presbourg? à Temesvar? vous pouviez être dans +quelqu'une de ces villes; et même, s'il est un être qui puisse se +trouver en plusieurs lieux à la fois, c'est assurément votre personne, +en qualité d'image de la Divinité, ainsi que le sont tous les princes, +et d'image très pensante et très agissante. Enfin, sire, je n'ai point +écrit parce que j'étais dans mon lit quand Votre Majesté courait à +cheval au milieu des neiges et des succès. + + D'Esculape les favoris + Semblaient même me faire accroire + Que j'irais dans le seul pays + Où n'arrive point votre gloire; + Dans ce pays dont par malheur + On ne voit point de voyageur + Venir nous dire des nouvelles; + Dans ce pays où tous les jours + Les âmes lourdes et cruelles, + Et des Hongrois et des Pandours, + Vont au diable au son des tambours, + Par votre ordre et pour vos querelles; + Dans ce pays dont tout chrétien, + Tout juif, tout musulman raisonne; + Dont on parle en chaire, en Sorbonne, + Sans jamais en deviner rien; + Ainsi que le Parisien, + Badaud, crédule et satirique, + Fait des romans de politique, + Parle tantôt mal, tantôt bien, + De Belle-Isle et de vous peut-être, + Et dans son léger entretien + Vous juge à fond sans vous connaître. + +Je n'ai mis qu'un pied sur le bord du Styx; mais je suis très fâché, +sire, du nombre des pauvres malheureux que j'ai vu passer. Les uns +arrivaient de Scharding, les autres de Prague ou d'Iglau. Ne +cesserez-vous point, vous et les rois vos confrères, de ravager cette +terre que vous avez, dites-vous, tant l'envie de rendre heureuse? + + Au lieu de cette horrible guerre + Dont chacun sent les contre-coups, + Que ne vous en rapportez-vous + À ce bon abbé de Saint-Pierre? + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +Juin 1742. + + + Sire, me voilà dans Paris; + C'est, je crois, votre capitale: + Tous les sots, tous les beaux esprits, + Gens à rabat, gens à sandale, + Petits-maîtres, pédants aigris, + Parlent de vous sans intervalle. + Sitôt que je suis aperçu, + On court, on m'arrête au passage: + Eh bien! dit-on, l'avez-vous vu, + Ce roi si brillant et si sage? + Est-il vrai qu'avec sa vertu + Il est pourtant grand politique? + Fait-il des vers, de la musique, + Le jour même qu'il s'est battu? + Comment, à lui-même rendu, + Le trouvez-vous sans diadème, + Homme simple redevenu? + Est-il bien vrai qu'alors on l'aime + D'autant plus qu'il est mieux connu, + Et qu'on le trouve dans lui-même? + On dit qu'il suit de près les pas + Et de Gustave et de Turenne + Dans les champs et dans les combats, + Et que le soir, dans un repas, + C'est Catulle, Horace et Mécène. + À mes côtés un raisonneur, + Endoctriné par la gazette, + Me dit d'un ton rempli d'humeur: + Avec l'Autriche, on dit qu'il traite. + Non, dit l'autre, il sera constant, + Il sera l'appui de la France. + + Une bégueule, en s'approchant, + Dit: Que m'importe sa constance? + Il est aimable, il me suffit; + Et voilà tout ce que j'en pense; + Puisqu'il sait plaire, tout est dit. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Thiriot me dit tristement: + Ce philosophe conquérant + Daignera-t-il incessamment + Me faire payer mes messages? + Ami, n'en doutez nullement; + On peut compter sur ses largesses, + Mon héros est compatissant, + Et mon héros tient ses promesses: + Car sachez que, lorsqu'il était + Dans cet âge où l'homme est frivole, + D'être un grand homme il promettait, + Et qu'il a tenu sa parole. + +C'est ainsi que tout le monde, en me parlant de Votre Majesté, adoucît +un peu mon chagrin de n'être plus auprès d'elle. Mais, sire, +prendrez-vous toujours des villes, et serai-je toujours à la suite d'un +procès? N'y aura-t-il pas cet été quelques jours heureux où je pourrai +faire ma cour à Votre Majesté, etc. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Paris, 17 mars 1749. + + +Sire, cet éternel malade répond à la fois à deux lettres de Votre +Majesté: dans votre première, vous jugez de la conduite de _Catilina_ +avec ce même esprit qui fait que vous gouvernez un vaste royaume, et +vous parlez comme un homme qui connaît à fond les gens qui gouvernaient +autrefois le monde, et que Crébillon a défigurés. Vous aimez +_Rhadamiste_ et _Electre_. J'ai la même passion que vous, sire; je +regarde ces deux pièces comme des ouvrages vraiment tragiques, malgré +leurs défauts, mais l'amour d'Itys et d'Iphianasse qui gâtent et qui +refroidissent un des beaux sujets de l'antiquité, malgré l'amour +d'Arsame; malgré beaucoup de vers qui pêchent contre la langue et contre +là poésie. Le tragique et le sublime l'emportent sur tous ces défauts et +qui sait émouvoir sait tout. Il n'en est pas ainsi de la _Semiramis_. +Apparemment Votre Majesté ne l'a pas lue. Cette pièce tomba absolument; +elle mourut dans sa naissance, et n'est jamais ressuscitée; elle est mal +écrite, mal conduite et sans intérêt. Il me sied mal peut-être de +parler ainsi, et je ne prendrais pas cette liberté s'il y avait deux +avis différents sur cet ouvrage proscrit au théâtre. C'est même parce +que cette _Semiramis_ était absolument abandonnée, que j'ai osé en +composer une. Je me garderais bien de faire _Rhamadiste_ et _Electre_. + +J'aurai l'honneur d'envoyer bientôt à Votre Majesté ma _Semiramis_, +qu'on rejoue à présent avec un succès dont je dois être très content. +Vous la trouverez très différente de l'esquisse que j'eus l'honneur de +vous envoyer il y a quelques années. J'ai tâché d'y répandre toute la +terreur du théâtre des Grecs, et de changer les Français en Athéniens. +Je suis venu à bout de la métamorphose, quoique avec peine. Je n'ai +guère vu la terreur et la pitié, soutenues de la magnificence du +spectacle, faire un plus grand effet. Sans la crainte et sans la pitié, +point de tragédies. Sire, voilà pourquoi _Zaïre_ et _Alzire_ arrachent +toujours des larmes, et sont toujours redemandées. La religion, +combattue par les passions, est un ressort que j'ai employé, et c'est un +des plus grands pour remuer les cœurs des hommes. Sur cent personnes il +se trouve à peine un philosophe, et encore sa philosophie cède à ce +charme et à ce préjugé qu'il combat dans le cabinet. Croyez-moi, sire, +tous les discours politiques, tous les profonds raisonnements, la +grandeur, la fermeté, sont peu de choses au théâtre; c'est l'intérêt qui +fait tout, et sans lui il n'y a rien. Point de succès dans les +représentations, sans la crainte et la pitié; mais point de succès dans +le cabinet, sans une versification toujours correcte, toujours +harmonieuse, et soutenue de la poésie d'expression. Permettez-moi, +sire, de dire que cette pureté et cette élégance manquent absolument à +_Catilina_. Il y a dans cette pièce quelques vers nerveux, mais il n'y +en a jamais dix de suite où il n'y ait des fautes contre la langue, ou +dans lesquels cette élégance ne soit sacrifiée. + +Il n'y a certainement point de roi dans le monde qui sente mieux le prix +de cette élégance harmonieuse que Frédéric le Grand. Qu'il se +ressouvienne des vers où il parle d'Alexandre, son devancier, dans une +épître morale, et qu'il compare à ces vers ceux de _Catilina_, il verra +s'il trouvera dans l'auteur français le même nombre et la même cadence +qui sont dans les vers d'un roi du Nord, qui m'étonnèrent. Quand je dis +qu'il n'y a point de roi qui sente ce mérite comme Votre Majesté, +j'ajoute qu'il y a aussi peu de connaisseurs à Paris qui aient plus de +goût, et aucun auteur qui ait plus d'imagination..... + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Paris, ce 15 octobre 1749. + + +Sire, si je viens faire un effort, dans l'état affreux où je suis, pour +écrire à M. d'Argens, je ferai bien un autre pour me mettre aux pieds de +Votre Majesté. + +J'ai perdu un ami de vingt-cinq années, un grand homme qui n'avait de +défaut que d'être une femme[D], et que tout Paris regrette et honore. On +ne lui a pas peut-être rendu justice pendant sa vie, et vous n'avez +peut-être pas jugé d'elle comme vous auriez fait, si elle avait eu +l'honneur d'être connue de Votre Majesté. Mais une femme qui a été +capable de traduire Newton et Virgile, et qui avait toutes les vertus +d'un honnête homme, aura sans doute part à vos regrets. + +L'état où je suis depuis un mois ne me laisse guère d'espérance de vous +revoir jamais; mais je vous dirai hardiment que si vous connaissiez +mieux mon cœur, vous pourriez avoir aussi la bonté de regretter un homme +qui certainement dans Votre Majesté n'avait aimé que votre personne. + +Vous êtes roi, et par conséquent vous êtes accoutumé à vous défier des +hommes. Vous avez pensé, par ma dernière lettre, ou que je cherchais une +défaite pour ne pas venir à votre cour, ou que je cherchais un prétexte +pour vous demander une légère faveur. Encore une fois, vous ne me +connaissez pas. Je vous ai dit la vérité, et la vérité la plus connue à +Lunéville. Le roi de Pologne Stanislas est sensiblement affligé, et je +vous conjure, sire, de sa part et en son nom, de permettre une nouvelle +édition de l'_Anti-Machiavel_, où l'on adoucira ce que vous avez dit de +Charles XII et de lui; il vous en sera très obligé. C'est le meilleur +prince qui soit au monde; c'est le plus passionné de vos admirateurs, et +j'ose croire que Votre Majesté aura cette condescendance pour sa +sensibilité qui est extrême..... + +BILLET DE CONGÉ DE VOLTAIRE + + Non, malgré vos vertus, non, malgré vos appas, + Mon âme n'est point satisfaite; + Non, vous n'êtes qu'une coquette + Qui subjuguez les cœurs et ne vous donnez pas. + +_Réponse, écrite au bas, de la main du roi._ + + Mon âme sent le prix de vos divins appas, + Mais ne présumez point qu'elle soit satisfaite; + Traître, vous me quittez pour suivre une coquette, + Moi, je ne vous quitterai pas. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +Octobre 1757. + + +Sire, ne vous effrayez pas d'une longue lettre, qui est la seule chose +qui puisse vous effrayer. + +J'ai été reçu chez Votre Majesté avec des bontés sans nombre; je vous ai +appartenu, mon cœur vous appartiendra toujours. Ma vieillesse m'a laissé +toute ma vivacité pour ce qui vous regarde, en la diminuant pour tout le +reste. J'ignore encore, dans ma retraite paisible, si Votre Majesté a +été à la rencontre du corps d'armée de M. de Soubise, et si elle s'est +signalée par de nouveaux succès. Je suis peu au fait de la situation +présente des affaires; je vois seulement qu'avec la valeur de Charles +XII, et avec un esprit bien supérieur au sien, vous vous trouvez avoir +plus d'ennemis à combattre qu'il n'en eut quand il revint de Stralsund; +mais il y a une chose bien sûre, c'est que vous aurez plus de réputation +que lui dans la postérité, parce que vous avez remporté autant de +victoires sur des ennemis plus aguerris que les siens et que vous avez +fait à vos sujets tous les biens qu'il n'a pas faits, en ranimant les +arts, en fondant des colonies, en embellissant les villes. Je mets à +part d'autres talents aussi supérieurs que rares, qui auraient suffi à +vous immortaliser. Vos plus grands ennemis ne peuvent vous ôter aucun +de ces mérites; votre gloire est donc absolument hors d'atteinte. +Peut-être cette gloire est-elle actuellement augmentée par quelque +victoire; mais nul malheur ne vous l'ôtera. Ne perdez jamais de vue +cette idée, je vous en conjure. + +Il s'agit à présent de votre bonheur; je ne parlerai pas aujourd'hui des +Treize-Cantons. Je m'étais livré au plaisir de dire à Votre Majesté +combien elle est aimée dans le pays que j'habite; mais je sais qu'en +France elle a beaucoup de partisans: je sais très positivement qu'il y a +bien des gens qui désirent le maintien de la balance que vos victoires +avaient établie. Je me borne à vous dire des vérités simples, sans oser +me mêler en aucune façon de politique; cela ne m'appartient pas. +Permettez-moi seulement de penser que, si la fortune vous était +entièrement contraire, vous trouveriez une ressource dans la France, +garante de tant de traités; que vos lumières et votre esprit vous +ménageraient cette ressource; qu'il vous resterait toujours assez +d'États pour tenir un rang très considérable dans l'Europe; que le +grand-électeur, votre bisaïeul, n'en a pas été moins respecté pour avoir +cédé quelques-unes de ses conquêtes. Permettez-moi, encore une fois, de +penser ainsi en vous soumettant mes pensées. Les Caton et les Othon, +dont Votre Majesté trouve la mort belle, n'avaient guère autre chose à +faire qu'à servir ou qu'à mourir; encore Othon n'était-il pas sûr qu'on +l'eût laissé vivre: il prévint, par une mort volontaire, celle qu'on lui +eût fait souffrir. Nos mœurs et votre situation sont bien loin d'exiger +un tel parti; en un mot, votre vie est très nécessaire: vous sentez +combien elle est chère à une nombreuse famille, et à tous ceux qui ont +l'honneur de vous approcher. Vous savez que les affaires de l'Europe ne +sont jamais longtemps dans la même assiette, et que c'est un devoir pour +un homme tel que vous de se réserver aux événements. J'ose vous dire +bien plus: croyez-moi, si votre courage vous portait à cette extrémité +héroïque, elle ne serait pas approuvée; vos partisans la condamneraient, +et vos ennemis en triompheraient. Songez encore aux outrages que la +nation fanatique des bigots ferait à votre mémoire. Voilà tout le prix +que votre nom recueillerait d'une mort volontaire: et, en vérité, il ne +faudrait pas donner à ces lâches ennemis du genre humain le plaisir +d'insulter à votre nom si respectable. + +Ne vous offensez pas de la liberté avec laquelle vous parle un vieillard +qui vous a toujours révéré et aimé, et qui croit, d'après une longue +expérience, qu'on peut tirer de très grands avantages du malheur. Mais +heureusement nous sommes très loin de vous voir réduit à des extrémités +si funestes, et j'attends tout de votre courage et de votre esprit, hors +le parti malheureux que ce même courage peut me faire craindre. Ce sera +une consolation pour moi, en quittant la vie, de laisser sur la terre un +roi philosophie. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +Octobre 1757. + + +Sire, votre Epître d'Erfurth est pleine de morceaux admirables et +touchants. Il y aura toujours de très belles choses dans ce que vous +écrirez. Souffrez que je vous dise ce que j'ai écrit à Son Altesse +Royale votre digne sœur, que cette épître fera verser des larmes, si +vous n'y parlez pas des vôtres. Mais il ne s'agit pas ici de discuter +avec Votre Majesté ce qui peut perfectionner ce monument d'une grande +âme et d'un grand génie; il s'agit de vous, et de l'intérêt de toute la +saine partie du genre humain, que la philosophie attache à votre gloire +et à votre conservation. + +Vous voulez mourir, je ne vous parle pas ici de l'horreur douloureuse +que ce dessein m'inspire. Je vous conjure de soupçonner au moins que du +haut rang où vous êtes, vous ne pouvez guère voir quelle est l'opinion +des hommes, quel est l'esprit du temps. Comme roi on ne vous le dit pas, +comme philosophe et comme grand homme vous ne voyez que les exemples des +grands hommes de l'antiquité, vous aimez la gloire, vous la mettez +aujourd'hui à mourir d'une manière que les autres hommes choisissent +rarement, et qu'aucun des souverains de l'Europe n'a jamais imaginée +depuis la chute de l'empire romain. Mais, hélas! sire, en aimant tant la +gloire, comment pouvez-vous vous obstiner à un projet qui vous la fera +perdre? je vous ai déjà représenté la douleur de vos amis, le triomphe +de vos ennemis, et les insultes d'un certain genre d'hommes qui mettra +lâchement son devoir à flétrir une action généreuse. + +J'ajoute, car voici le temps de tout dire, que personne ne vous +regardera comme le martyr de la liberté; il faut se rendre justice: vous +savez dans combien de cours on s'opiniâtre à regarder votre entrée en +Saxe comme une infraction du droit des gens. Que dira-t-on dans ces +cours? que vous avez vengé sur vous-même cette invasion; que vous +n'avez pu résister au chagrin de ne pas donner la foi. On vous accusera +d'un désespoir prématuré quand on saura que vous avez pris cette +résolution funeste dans Erfurth, quand vous étiez maître de la Silésie +et de la Saxe. On commentera votre Epître d'Erfurth, on en fera une +critique injurieuse; on sera injuste, mais votre nom en souffrira. + +Tout ce que je représente à Votre Majesté est la vérité même. Celui que +j'ai appelé le Salomon du Nord s'en dit davantage dans le fond de son +cœur. + +Il sent qu'en effet, s'il prend ce funeste parti, il y cherche un +honneur dont pourtant il ne jouira pas. Il sent qu'il ne veut pas être +humilié par des ennemis personnels; il entre donc dans ce triste parti +de l'amour-propre, du désespoir. Écoutez contre ces sentiments votre +raison supérieure: elle vous dit que vous n'êtes point humilié, et que +vous ne pouvez l'être; elle vous dit qu'étant homme comme un autre, il +vous restera (quelque chose qui arrive) tout ce qui peut rendre les +autres hommes heureux: biens, dignités, amis. Un homme qui n'est que roi +peut se croire très infortuné quand il perd des États; mais un +philosophe peut se passer d'États. Encore, sans que je me mêle en aucune +façon de politique, je ne peux croire qu'il ne vous en restera pas assez +pour être toujours un souverain considérable. Si vous aimiez mieux +mépriser toute grandeur, comme ont fait Charles-Quint, la reine +Christine, le roi Casimir, et tant d'autres, vous soutiendriez ce +personnage mieux qu'eux tous; et ce serait pour vous une grandeur +nouvelle. Enfin, tous les partis peuvent convenir, hors le parti odieux +et déplorable que vous voulez prendre. Serait-ce la peine d'être +philosophe si vous ne saviez pas vivre en homme privé? ou si en +demeurant souverain vous ne saviez pas supporter l'adversité? + +Je n'ai d'intérêt dans tout ce que je dis que le bien public et le +vôtre. Je suis dans ma soixante et cinquième année, je suis un infirme, +je n'ai qu'un moment à vivre, j'ai été bien malheureux, vous le savez; +mais je mourrais heureux si je vous laissais sur la terre mettant en +pratique ce que vous avez si souvent écrit. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +Le 13 novembre 1757. + + +Sire, votre Epître à d'Argens m'avait fait trembler; celle dont Votre +Majesté m'honore me rassure. Vous sembliez dire un triste adieu dans +toutes les formes, et vouloir précipiter la fin de votre vie. Non +seulement ce parti désespérait un cœur comme le mien, qui ne vous a +jamais été assez développé, et qui a toujours été attaché à votre +personne, quoi qu'il ait pu arriver; mais ma douleur s'aigrissait des +injustices qu'une grande partie des hommes ferait à votre mémoire. + +Je me rends à vos trois derniers vers, aussi admirables par le sens que +par les circonstances où ils sont faits: + + «Pour moi menacé du naufrage, + Je dois, en affrontant l'orage, + Penser, vivre et mourir en roi.» + +Ces sentiments sont dignes de votre âme, et je ne veux entendre autre +chose par ces vers, sinon que vous vous défendrez jusqu'à la dernière +extrémité avec votre courage ordinaire. C'est une des preuves de ce +courage supérieur aux événements de faire de beaux vers dans une crise +où tout autre pourrait à peine faire un peu de prose. Jugez si ce +nouveau témoignage de la supériorité de votre âme doit faire souhaiter +que vous viviez. Je n'ai pas le courage, moi, d'écrire en vers à Votre +Majesté dans la situation où je vous vois; mais permettez que je vous +dise tout ce que je pense. + +Premièrement, soyez très sûr que vous avez plus de gloire que jamais. +Tous les militaires écrivent de tous côtés qu'après vous être conduit à +la bataille du 18 comme le prince de Condé à Sénef, vous avez agi dans +tout le reste en Turenne. Grotius disait: «Je puis souffrir les injures, +la misère et l'ignominie ensemble.» Vous êtes couvert de gloire dans vos +revers; il vous reste de grands États: l'hiver vient; les choses peuvent +changer. Votre Majesté sait que plus d'un homme considérable pensent +qu'il faut une balance, et que la politique contraire est une politique +détestable: ce sont leurs propres paroles. + +J'oserai ajouter que Charles XII, qui avait votre courage avec +infiniment moins de lumières, et moins de compassion pour ses peuples, +fit la paix avec le czar sans s'avilir. Il ne m'appartient pas d'en dire +davantage, et votre raison supérieure vous en dit cent fois plus. + +Je dois me borner à représenter à Votre Majesté combien sa vie est +nécessaire à sa famille, aux États qui lui demeureront, aux philosophes +qu'elle peut éclairer et soutenir, et qui auraient, croyez-moi, beaucoup +de peine à justifier devant le public une mort volontaire, contre +laquelle tous les préjugés s'élèveraient. Je dois ajouter que quelque +personnage que vous fassiez, il sera toujours grand. + +Je prends du fond de ma retraite plus d'intérêt à votre sort, que je +n'en prenais dans Potsdam et dans Sans-Souci. Cette retraite serait +heureuse, et ma vieillesse infirme serait consolée, si je pouvais être +assuré de votre vie, que le retour de vos bontés me rend encore plus +chère. + +J'apprends que monseigneur le prince de Prusse est très malade; c'est un +nouveau surcroît d'affliction, et une nouvelle raison de vous conserver. +C'est très peu de chose, j'en conviens, d'exister un moment au milieu +des chagrins, entre deux éternités qui nous engloutissent; mais c'est à +la grandeur de votre courage à porter le fardeau de la vie, et c'est +être véritablement roi que de soutenir l'adversité en grand homme. + + + + +DU ROI + +À Breslau, le 16 janvier 1758. + + +J'ai reçu vos lettres du 22 de novembre et du 2 de janvier en même +temps[E]. J'ai à peine le temps de faire de la prose, bien moins des +vers pour répondre aux vôtres. Je vous remercie de la part que vous +prenez aux heureux hasards qui m'ont secondé à la fin d'une campagne où +tout semblait perdu. Vivez heureux et tranquille à Genève; il n'y a que +cela dans le monde; et faites des vœux pour que la fièvre chaude +héroïque de l'Europe se guérisse bientôt, pour que le triumvirat se +détruise, et que les tyrans de cet univers ne puissent pas donner au +monde les chaînes qu'ils lui préparent. FÉDÉRIC. + +Je ne suis malade ni de corps ni d'esprit mais je me repose dans ma +chambre. Voilà ce qui a donné lieu aux bruits que mes ennemis ont semés. +Mais je peux leur dire comme Démosthène aux Athéniens: Eh bien! si +Philippe était mort, que serait-ce? ô Athéniens! vous vous feriez +bientôt un autre Philippe. + +Ô Autrichiens! votre ambition, votre désir de tout dominer, vous +feraient bientôt d'autres ennemis; et les libertés germaniques et celles +de l'Europe ne manqueront jamais de défenseurs. + + + + +DU ROI + +Du 6 octobre 1758. + + +Il vous a été facile de juger de ma douleur par la perte que j'ai faite. +Il y a des malheurs réparables par la constance et par un peu de +courage; mais il y en a d'autres contre lesquels toute la fermeté dont +on veut s'armer, et tous les discours des philosophes ne sont que des +secours vains et inutiles; ce sont de ceux-ci dont ma malheureuse étoile +m'accable dans les moments les plus embarrassants et les plus remplis de +ma vie. + +Je n'ai pas été malade comme on vous l'a dit; mes maux ne consistent que +dans des coliques hémorroïdales et quelquefois néphrétiques. Si cela eût +dépendu de moi, je me serais volontiers dévoué à la mort, que ces sortes +d'accidents amènent tôt ou tard, pour sauver et pour prolonger les +jours de celle qui ne voit plus la lumière[F]. N'en perdez jamais la +mémoire, et rassemblez, je vous prie, toutes vos forces pour élever un +monument à son honneur. Vous n'avez qu'à lui rendre justice; et sans +vous écarter de la vérité, vous trouverez la matière la plus ample et la +plus belle. + +Je vous souhaite plus de repos et de bonheur que je n'en ai. FÉDÉRIC. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +SUR LA MORT DE SON ALTESSE ROYALE MADAME LA MARGRAVE DE BAREITH + +Décembre 1758. + + + Ombre illustre, ombre chère, âme héroïque et pure, + Toi que mes tristes yeux ne cessent de pleurer, + Quand la fatale loi de toute la nature + Te conduit dans la sépulture, + Faut-il te plaindre ou t'admirer? + + Les vertus, les talents ont été ton partage + Tu vécus, tu mourus en sage; + Et voyant à pas lents avancer le trépas, + Tu montras le même courage + Qui fait voler ton frère au milieu des combats. + + Femme sans préjugés, sans vice et sans mollesse, + Tu bannis loin de toi la Superstition, + Fille de l'Imposture et de l'Ambition, + Qui tyrannise la Faiblesse. + + Les Langueurs, les Tourments, ministres de la Mort, + T'avaient déclaré la guerre; + Tu les bravas sans effort, + Tu plaignis ceux de la terre. + + Hélas! si tes conseils avaient pu l'emporter + Sur le faux intérêt d'une aveugle vengeance, + Que de torrents de sang on eût vu s'arrêter! + Quel bonheur t'aurait dû la France! + Ton cher frère aujourd'hui, dans un noble repos, + Recueillerait son âme à soi-même rendue; + Le philosophe, le héros + Ne serait affligé que de t'avoir perdue. + + Sur ta cendre adorée il jetterait des fleurs + Du haut de son char de victoire; + Et les mains de la Paix et les mains de la Gloire + Se joindraient pour sécher ses pleurs. + + Sa voix célébrerait ton amitié fidèle, + Les échos de Berlin répondraient à ses chants: + Ah! j'impose silence à mes tristes accents, + Il n'appartient qu'à lui de te rendre immortelle. + +Voilà, sire ce que ma douleur me dicta quelque temps après le premier +saisissement dont je fus accablé à la mort de ma protectrice. J'envoie +ces vers à Votre Majesté, puisqu'elle l'ordonne. Je suis vieux; elle +s'en apercevra bien. Mais le cœur qui sera toujours à vous et à +l'adorable sœur que vous pleurez, ne vieillira jamais. Je n'ai pu +m'empêcher de me souvenir, dans ces faibles vers, des efforts que cette +digne princesse avait faits pour rendre la paix à l'Europe. Toutes ses +lettres (vous le savez sans doute) avaient passé par moi. Le ministre, +qui pensait absolument comme elle, et qui ne put lui répondre que par +une lettre qu'on lui dicta, en est mort de chagrin. Je vois avec +douleur, dans ma vieillesse accablée d'infirmités, tout ce qui se passe; +et je me console parce que j'espère que vous serez aussi heureux que +vous méritez de l'être. Le médecin Tronchin dit que votre colique +hémorroïdale n'est point dangereuse; mais il craint que tant de travaux +n'altèrent votre sang. Cet homme est sûrement le plus grand médecin de +l'Europe, le seul qui connaisse la nature. Il m'avait assuré qu'il y +avait du remède pour l'état de votre auguste sœur, six mois avant sa +mort. Je fis ce que je pus pour engager Son Altesse Royale à se mettre +entre les mains de Tronchin; elle se confia à des ignorants entêtés; et +Tronchin m'annonça sa mort deux mois avant le moment fatal. Je n'ai +jamais senti un désespoir plus vif. Elle est morte victime de sa +confiance en ceux qui l'ont traitée. Conservez-vous, sire, car vous êtes +nécessaire aux hommes. + + + + +DU ROI + +À Breslau, le 21 mars 1759. + + +Vous ne vous êtes pas trompé tout à fait: je suis sur le point de me +mettre en marche. Quoique ce ne soit pas pour des sièges, toutefois +c'est pour résister à mes persécuteurs. + +J'ai été ravi de voir les changements et les additions que vous avez +faits à votre ode. Rien ne me fait plus de plaisir que ce qui regarde +cette matière-là. Les nouvelles strophes sont très belles, et je +souhaiterais fort que le tout fût déjà imprimé. Vous pourrez y ajouter +une lettre selon votre bon plaisir: et quoique je sois très indifférent +sur ce qu'on peut dire de moi en France et ailleurs, on ne me fâchera +pas en vous attribuant mon _Histoire de Brandebourg_. C'est la trouver +très bien écrite, et c'est plutôt me louer que me blâmer. + +Dans les grandes agitations où je vais entrer, je n'aurai pas le temps +de savoir si on fait des libelles contre moi en Europe, et si on me +déchire. Ce que je saurai toujours, et dont je serai témoin, c'est que +mes ennemis font bien des efforts pour m'accabler. Je ne sais pas si +cela en vaut la peine. Je vous souhaite la tranquillité et le repos +dont je ne jouirai pas, tant que l'acharnement de l'Europe me +persécutera. Adieu. FÉDÉRIC. + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +Aux Délices, le 27 mars 1759. + + +.....Votre Majesté me traite comme le monde entier; elle s'en moque +quand elle dit que le président se meurt. Le président vient d'avoir à +Bâle un procès avec une fille qui voulait être payée d'un enfant qu'il +lui a fait. Plût à Dieu que je pusse avoir un tel procès! j'en suis un +peu loin; j'ai été très malade, et je suis très vieux: j'avoue que je +suis très riche, très indépendant, très heureux; mais vous manquez à mon +bonheur, et je mourrai bientôt sans vous avoir vu; vous ne vous en +souciez guère, et je tâche de ne m'en point soucier. J'aime vos vers, +votre prose, votre esprit, votre philosophie hardie et ferme. Je n'ai pu +vivre sans vous, ni avec vous. Je ne parle point au roi, au héros, c'est +l'affaire des souverains; je parle à celui qui m'a enchanté, que j'ai +aimé, et contre qui je suis toujours fâché...... + + + + +DU ROI + +À Landshut, le 18 avril 1760. + + +.....Je vous félicite encore d'être gentilhomme ordinaire du +_Bien-Aimé_. Ce ne sera pas sa patente qui vous immortalisera; vous ne +devez votre apothéose qu'à _la Henriade_, à l'_Œdipe_, à _Brutus, +Semiramis, Mérope, le Duc de Foix, etc., etc_. Voilà ce qui fera votre +réputation tant qu'il y aura des hommes sur la terre qui cultiveront +les lettres, tant qu'il y aura des personnes de goût et des amateurs du +talent divin que vous possédez. + +Pour moi je pardonne en faveur de votre génie toutes les tracasseries +que vous m'avez faites à Berlin, tous les libelles de Leipsick, et +toutes les choses que vous avez dites ou fait imprimer contre moi, qui +sont fortes, dures et en grand nombre, sans que j'en conserve la moindre +rancune. + +Il n'en est pas de même de mon pauvre président que vous avez pris en +grippe. J'ignore s'il fait des enfants ou s'il crache ses poumons. +Cependant on ne peut que lui applaudir s'il travaille à la propagation +de l'espèce, lorsque toutes les puissances de l'Europe font des efforts +pour la détruire. + +Je suis accablé d'affaires et d'arrangements. La campagne va s'ouvrir +incessamment. Mon rôle est d'autant plus difficile, qu'il ne m'est pas +permis de faire la moindre sottise, et qu'il faut me conduire prudemment +et avec sagesse huit grands mois de l'année. Je ferai ce que je pourrai; +mais je trouve la tâche bien dure. Adieu. FÉDÉRIC. + + + + +DU ROI 2 juillet 1759. + + +.....Croyez-vous qu'il y ait du plaisir à mener cette chienne de vie, à +voir et à faire égorger des inconnus, à perdre journellement ses +connaissances et ses amis, à voir sans cesse sa réputation exposée aux +caprices du hasard, à passer toute l'année dans les inquiétudes et les +appréhensions, à risquer sans fin sa vie et sa fortune? + +Je connais certainement le prix de la tranquillité, les douceurs de la +société, les agréments de la vie, et j'aime à être heureux autant que +qui que ce soit. Quoique je désire tous ces biens, je ne veux cependant +pas les acheter par des bassesses et des infamies. La philosophie nous +apprend à faire notre devoir, à servir fidèlement notre patrie au prix +de notre sang, de notre repos, a lui sacrifier tout notre être. +L'illustre Zadig essuya bien des aventures qui n'étaient pas de son +goût, Candide de même: ils prirent cependant leur mal en patience. Quel +plus bel exemple à suivre que celui de ces héros? + +Croyez-moi, nos habits écourtés valent vos talons rouges, les pelisses +hongroises et les justaucorps verts des Roxelans. On est actuellement +aux trousses de ces derniers, qui, par leur balourdise, nous donnent +beau jeu. Vous verrez que je me tirerai encore d'embarras cette année, +et que je me délivrerai des verts et des blancs. + +Il faut que le Saint-Esprit ait inspiré à rebours cette créature bénite +par Sa Sainteté[G]. Il paraît avoir bien du plomb dans le derrière. Je +sortirai d'autant plus sûrement de tout ceci, que j'ai dans mon camp une +vraie héroïne, une pucelle plus brave que Jeanne d'Arc. Cette divine +fille est née en pleine Wesphalie, aux environs de Hildesheim. J'ai de +plus un fanatique venu de je ne sais où, qui jure son dieu et son grand +diable que nous taillerons tout en pièces. + +Voici donc comme je raisonne. Le bon roi Charles chassa les Anglais des +Gaules à l'aide d'une pucelle; il est donc clair que par la mienne nous +vaincrons les trois _dames_; car vous savez que dans le paradis les +saints conservent toujours un peu de tendre pour les pucelles. J'ajoute +à ceci que Mahomet avait son pigeon, Sertorius sa biche, votre +enthousiaste des Cévennes sa grosse Nicole, et je conclus que ma pucelle +et mon inspiré me vaudront au moins tout autant. + +Ne mettez point sur le compte de la guerre des malheurs et des calamités +qui n'y ont aucun rapport. + +L'abominable entreprise de Damiens, le cruel assassinat intenté contre +le roi de Portugal, sont de ces attentats qui se commettent en paix +comme en guerre; ce sont les suites de la fureur et de l'aveuglement +d'un zèle absurde. L'homme restera, malgré les écoles de philosophie, la +plus méchante bête de l'univers. La superstition l'intérêt, la +vengeance, la trahison, l'ingratitude, produiront, jusqu'à la fin des +siècles, des scènes sanglantes et tragiques, parce que les passions, et +très rarement la raison nous gouvernent. Il y aura toujours des guerres, +des procès, des dévastations, des pestes, des tremblements de terre, des +banqueroutes. C'est sur ces matières que roulent toutes les annales de +l'univers. + +Je crois, puisque cela est ainsi, qu'il faut que cela soit nécessaire; +maître Pangloss vous en dira la raison. Pour moi, qui n'ai pas l'honneur +d'être docteur, je vous confesse mon ignorance. Il me paraît cependant +que si un être bienfaisant avait fait l'univers, il nous aurait rendu +plus heureux que nous ne le sommes. Il n'y a que l'égide de Zénon pour +les calamités, et les couronnes du jardin d'Epicure pour la fortune. + +Pressez votre laitage, faites cuver votre vin et faucher vos prés sans +vous inquiéter si l'année sera abondante ou stérile. Le gentilhomme du +Bien-Aimé m'a promis, tout vieux lion qu'il est, de donner un coup de +patte à l'_inf_... J'attends son livre. Je vous envoie, en attendant, un +_Akakia_ contre Sa Sainteté, qui, je m'en flatte, édifiera votre +béatitude. + +Je me recommande à la muse du général des capucins, de l'architecte de +l'église de Ferney, du prieur des filles du Saint-Sacrement, et de la +gloire mondaine du pape Rezzonico, de la pucelle Jeanne, etc. + +En vérité, je n'y tiens plus. J'aimerais autant parler du comte de +Sabines, du chevalier de Tusculum, et du marquis d'Andés. Les titres ne +sont que la décoration des sots; les grands hommes n'ont besoin que de +leur nom. + +Adieu; santé et prospérité à l'auteur de la _Henriade_, au plus malin et +au plus séduisant des beaux esprits qui ont été et qui seront dans le +monde. _Vale._ FÉDÉRIC. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +Au château de Tourney, par Genève, 22 avril 1760. + + +Sire, un petit moine de Saint-Just disait à Charles-Quint: «Sacrée +Majesté, n'êtes-vous pas lasse d'avoir troublé le monde? faut-il encore +désoler un pauvre moine dans sa cellule?» Je suis le moine, mais vous +n'avez pas encore renoncé aux grandeurs et aux misères humaines comme +Charles-Quint. Quelle cruauté avez-vous de me dire que je calomnie +Maupertuis, quand je vous dis que le bruit a couru qu'après sa mort on +avait trouvé les œuvres du philosophe de Sans-Souci dans sa cassette? Si +en effet on les y avait trouvées, cela ne prouverait-il pas au contraire +qu'il les avait gardées fidèlement; qu'il ne les avait communiquées à +personne, et qu'un libraire en aurait abusé; ce qui aurait disculpé des +personnes qu'on a peut-être injustement accusées. Suis-je d'ailleurs +obligé de savoir que Maupertuis vous les avait renvoyées? Quel intérêt +ai-je à parler mal de lui? que m'importe sa personne et sa mémoire? en +quoi ai-je pu lui faire tort en disant à Votre Majesté qu'il avait gardé +fidèlement votre dépôt jusqu'à sa mort? Je ne songe moi-même qu'à +mourir, et mon heure approche: mais ne la troublez pas par des reproches +injustes, et par des duretés qui sont d'autant plus sensibles que c'est +de vous qu'elles viennent. + +Vous m'avez fait assez de mal, vous m'avez brouillé pour jamais avec le +roi de France; vous m'avez fait perdre mes emplois et mes pensions; vous +m'avez maltraité à Francfort, moi et une femme innocente, une femme +considérée, qui a été traînée dans la boue et mise en prison, et +ensuite, en m'honorant de vos lettres, vous corrompez la douceur de +cette consolation par des reproches amers. Est-il possible que ce soit +vous qui me traitiez ainsi, quand je ne suis occupé depuis trois ans +qu'à tâcher, quoique inutilement, de vous servir sans aucune autre vue +que celle de suivre ma façon de penser? + +Le plus grand mal qu'aient fait vos œuvres, c'est qu'elles ont fait +dire aux ennemis de la philosophie répandus dans toute l'Europe: «Les +philosophes ne peuvent vivre en paix, et ne peuvent vivre ensemble. +Voici un roi qui ne croit pas en Jésus-Christ; il appelle à sa cour un +homme qui n'y croit point, et il le maltraite; il n'y a nulle humanité +dans les prétendus philosophes, et Dieu les punit les uns par les +autres.»..... + + + + +DU ROI + +À Sans-Souci, le 24 octobre 1765. + + +.....Je vous félicite de la bonne opinion que vous avez de l'humanité. +Pour moi, qui par les devoirs de mon état connais beaucoup cette espèce +à deux pieds, sans plumes, je vous prédis que ni vous ni tous les +philosophes du monde ne corrigeront le genre humain de la superstition à +laquelle il tient. La nature a mis cet ingrédient dans la composition de +l'espèce: c'est une crainte, c'est une faiblesse, c'est une crédulité, +une précipitation de jugement, qui par un penchant ordinaire entraîne +les hommes dans le système du merveilleux. + +Il est peu d'âmes philosophiques et d'une trempe assez forte pour +détruire en elles les profondes racines que les préjugés de l'éducation +y ont jetées. Vous en voyez dont le bon sens est détrompé des erreurs +populaires, qui se révoltent contre les absurdités, et qui à l'approche +de la mort redeviennent superstitueux par crainte, et meurent en +capucins; vous en voyez d'autres dont la façon de penser dépend de leur +digestion, bonne ou mauvaise. + +Il ne suffit pas, à mon sens, de détromper les hommes: il faudrait +pouvoir leur inspirer le courage d'esprit, ou la sensibilité et la +terreur de la mort triompheront des raisonnements les plus forts et les +plus méthodiques. + +Vous pensez, parce que les quakers et les sociniens ont établi une +religion simple, qu'en la simplifiant encore davantage on pourrait sur +ce plan fonder une nouvelle croyance. Mais j'en reviens à ce que j'ai +déjà dit, et suis presque convaincu que si ce troupeau se trouvait +considérable, il enfanterait en peu de temps quelque superstition +nouvelle, à moins qu'on ne choisit, pour le composer, que des âmes +exemptes de crainte et de faiblesse. Cela ne se trouve pas communément. + +Cependant je crois que la voix de la raison, à force de s'élever contre +le fanatisme, pourra rendre la race future plus tolérante que celle de +notre temps; et c'est beaucoup gagner. + +On vous aura obligation d'avoir corrigé les hommes de la plus cruelle, +de la plus barbare folie qui les ait possédés, et dont les suites font +horreur. + +Le fanatisme et la rage de l'ambition ont ruiné des contrées +florissantes dans mon pays. Si vous êtes curieux du total des +dévastations qui se sont faites, vous saurez qu'en tout j'ai fait +rebâtir huit mille maisons en Silésie; en Poméranie et dans la nouvelle +Marche, six mille cinq cents, ce qui fait, selon Newton et d'Alembert, +quatorze mille cinq cents habitations. + +La plus grande partie a été brûlée par les Russes. Nous n'avons pas fait +une guerre aussi abominable; et il n'y a de détruit de notre part que +quelques maisons dans les villes que nous avons assiégées, dont le +nombre certainement n'approche pas de mille. Le mauvais exemple ne nous +a pas séduits; et j'ai de ce côté-là ma conscience exempte de tout +reproche. + +À présent que tout est tranquille et rétabli, les philosophes, par +préférence, trouveront des asiles chez moi, partout où ils voudront, à +plus forte raison l'ennemi de Baal, ou de ce culte que dans le pays où +vous êtes on appelle _la prostituée de Babylone_. + +Je vous recommande à la sainte garde d'Epicure, d'Aristippe, de Locke, +de Gassendi, de Bayle, et de toutes ces âmes épurées de préjugés, que +leur génie immortel a rendues des chérubins attachés à l'arche de la +vérité. Fédéric. + +Si vous voulez nous faire passer quelques livres dont vous parlez, vous +ferez plaisir à ceux qui espèrent en celui qui délivrera son peuple du +joug des imposteurs. + + + + +DU ROI + +À Berlin, le 8 janvier 1766. + + +Non, il n'est point de plus plaisant vieillard que vous. Vous avez +conservé toute la gaieté et l'aménité de votre jeunesse. Votre lettre +sur les miracles m'a fait pouffer de rire. Je ne m'attendais pas à m'y +trouver et je fus surpris de m'y voir placé entre les Autrichiens et les +cochons. Votre esprit est encore jeune, et tant qu'il restera tel il n'y +a rien à craindre pour le corps. L'abondance de cette liqueur qui +circule dans les nerfs et qui anime le cerveau prouve que vous avez +encore des ressources pour vivre. + +Si vous m'aviez dit, il y a dix ans, ce que vous dites en finissant +votre lettre, vous seriez encore ici. Sans doute que les hommes ont +leurs faiblesses, sans doute que la perfection n'est point leur partage, +je le ressens moi-même, et je suis convaincu de l'injustice qu'il y a +d'exiger des autres ce qu'on ne saurait accomplir et à quoi soi-même on +ne saurait atteindre. Vous deviez commencer par là, tout était dit, et +je vous aurais aimé avec vos défauts, parce que vous avez assez de +grands talents pour couvrir quelques faiblesses. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +1er février 1766. + + +Sire, je vous fais très tard mes remerciements, mais c'est que j'ai été +sur le point de ne vous en faire jamais aucun. Ce rude hiver m'a presque +tué; j'étais tout près d'aller trouver Bayle et de le féliciter d'avoir +eu un éditeur qui a encore plus de réputation que lui dans plus d'un +genre; il aurait sûrement plaisanté avec moi de ce que Votre Majesté en +a usé avec lui comme Jurieu; elle a tronqué l'article _David_. Je vois +bien qu'on a imprimé l'ouvrage sur la seconde édition de Bayle. C'est +bien dommage de ne pas rendre à ce David toute la justice qui lui est +due; c'était un abominable juif, lui et ses psaumes. Je connais un roi +plus puissant que lui et plus généreux, qui, à mon gré, fait de +meilleurs vers. Celui-là ne fait point danser les collines comme des +béliers, et les béliers comme des collines. Il ne dit point qu'il faut +écraser les petits enfants contre la muraille, au nom du Seigneur; il ne +parle point éternellement d'aspics et de basilics Ce qui me plaît +surtout de lui, c'est que dans toutes ses épîtres il n'y a pas une seule +pensée qui ne soit vraie; son imagination ne s'égare point. La justesse +est le fonds de son esprit; et en effet, sans justesse il n'y a ni +esprit ni talent. + +Je prends la liberté de lui envoyer un caillou du Rhin pour un boisseau +de diamants. Voilà les seuls marchés que je puisse faire avec lui. + +Les dévotes de Versailles n'ont pas été trop contentes du peu de +confiance que j'ai en sainte Geneviève; mais le monarque philosophe +prendra mon parti... + + + + +DU ROI + +À Potsdam, le 28 février 1767. + + +Je félicite l'Europe des productions dont vous l'avez enrichie pendant +plus de cinquante années, et je souhaite que vous en ajoutiez encore +autant que les Fontenelle, les Fleury et les Nestor en ont vécu. Avec +vous finit le siècle de Louis XIV. De cette époque si féconde en grands +hommes, vous êtes le dernier qui nous reste. Le dégoût des lettres, la +satiété des chefs-d'œuvre que l'esprit humain a produits, un esprit de +calcul, voilà le goût du temps présent. + +Parmi la foule de gens d'esprit dont la France abonde, je ne trouve pas +de ces esprits créateurs, de ces vrais génies qui s'annoncent par de +grandes beautés, des traits brillants et des écarts même. On se plaît à +analyser tout. Les Français se piquent à présent d'être profonds. Leurs +livres semblent faits de froids raisonneurs, et ces grâces qui leur +étaient si naturelles, ils les négligent. + +Un des meilleurs ouvrages que j'aie lus de longtemps, est ce _factum_ +pour les Calas, fait par un avocat[H] dont le nom ne me revient pas. Ce +factum est plein de traits de véritable éloquence, et je crois l'auteur +digne de marcher sur les traces de Bossuet, etc., non comme théologien, +mais comme orateur... + +...Voici de suite trois jugements bien honteux pour les Parlements de +France. Les Calas, les Sirven et La Barre devraient ouvrir les yeux au +gouvernement, et le porter à la réforme des procédures criminelles: mais +on ne corrige les abus que quand ils sont parvenus à leur comble. Quand +ces cours de justice auront fait rouer quelque duc et pair par +distraction, les grandes maisons crieront, les courtisans mèneront grand +bruit, et les calamités publiques parviendront au trône... + + + + +DU ROI + +1768. + + +Bon jour et bon an au patriarche de Ferney, qui ne m'envoie ni la prose +ni les vers qu'il m'a promis depuis six mois. Il faut que vous autres +patriarches vous ayez des usages et des mœurs en tout différents des +profanes. Avec des bâtons marquetés vous tachetez des brebis et trompez +des beaux-pères; vos femmes sont tantôt vos sœurs, tantôt vos femmes, +selon que les circonstances le demandent: vous promettez vos ouvrages et +ne les envoyez point. Je conclus de tout cela qu'il ne fait pas bon se +fier à vous autres, tout grands saints que vous êtes. Et qui vous +empêche de donner signe de vie? Le cordon qui entourait Genève et Ferney +est levé; vous n'êtes plus bloqué par les troupes françaises, et l'on +écrit de Paris que vous êtes le protégé de Choiseul. Que de raisons pour +écrire! Sera-t-il dit que je recevrai clandestinement vos ouvrages, et +que je ne les tirerai plus de source? Je vous avertis que j'ai imaginé +le moyen de me faire payer. Je vous bombarderai tant et si longtemps de +mes pièces que, pour vous préserver de leur atteinte, vous m'enverrez +des vôtres. Ceci mérite quelques réflexions. Vous vous exposez plus que +vous ne le pensez. Souvenez-vous combien le _Dictionnaire de Trévoux_ +fut fatal au père Berthier; et si mes pièces ont la même vertu, vous +bâillerez en les recevant, puis vous sommeillerez, puis vous tomberez en +léthargie, puis on appellera le confesseur, et puis..., etc., etc., etc. +Ah! patriarche! évitez d'aussi grands dangers, tenez-moi parole, +envoyez-moi vos ouvrages, et je vous promets que vous ne recevrez plus +de moi ni d'ouvrages soporifiques, ni de poisons léthargiques ni de +médisances sur les patriarches, leurs sœurs, leurs nièces, leurs brebis +et leur inexactitude, et que je serai toujours avec l'admiration due au +père des croyants, etc. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +Novembre 1769 + + + Nul ne doit plaire à Dieu que nous et nos amis. + +J'ai dit quelque part que La Motte Le Vayer, précepteur du frère de +Louis XIV, répondit un jour à un de ces maroufles: «Mon ami, j'ai tant +de religion, que je ne suis pas de ta religion.» + +Ils ignorent, ces pauvres gens, que le vrai culte, la vraie piété, la +vraie sagesse, est d'adorer Dieu comme le père commun de tous les hommes +sans distinction, et d'être bienfaisant. + +Ils ignorent que la religion ne consiste ni dans les rêveries des bons +quakers, ni dans celles des bons anabaptistes ou des piétistes, ni dans +l'impanation et l'invination, ni dans un pèlerinage à Notre-Dame de +Lorette, à Notre-Dame des Neiges, ou à Notre-Dame des Sept-Douleurs; +mais dans la connaissance de l'Être suprême qui remplit toute la nature, +et dans la vertu. + +Je ne vois pas que ce soit une piété bien éclairée qui ait refusé aux +dissidents de Pologne les droits que leur donne leur naissance, et qui +ait appelé les janissaires de notre Saint-Père le Turc au secours des +bons catholiques romains de la Sarmatie. Ce n'est point probablement le +Saint-Esprit qui a dirigé cette affaire, à moins que ce ne soit un +saint-esprit du révérend père Malagrida, ou du révérend père Guignard ou +du révérend père Jacques Clément. + +Je n'entre point dans la politique qui a toujours appuyé la cause de +Dieu, depuis le grand Constantin, assassin de toute sa famille, jusqu'au +meurtre de Charles Ier, qu'on fit assassiner par le bourreau, +l'évangile à la main; la politique n'est pas mon affaire: je me suis +toujours borné à faire mes petits efforts pour rendre les hommes moins +sots et plus honnêtes. C'est dans cette idée que, sans consulter les +intérêts de quelques souverains (intérêts à moi très inconnus), je me +borne à souhaiter très passionnément que les barbares Turcs soient +chassés incessamment du pays de Xénophon, de Socrate, de Platon, de +Sophocle et d'Euripide. Si l'on voulait, cela serait bientôt fait; mais +on a entrepris autrefois sept croisades de la superstition, et on +n'entreprendra jamais une croisade d'honneur: on en laissera tout le +fardeau à Catherine. + +Au reste, sire, je suis dans mon lit depuis un an; j'aurais voulu que +mon lit fût à Clèves. + +J'apprends que Votre Majesté, qui n'est pas faite pour être au lit, se +porte mieux que jamais, que vous êtes engraissé, que vous avez des +couleurs brillantes. Que le grand Être qui remplit l'univers vous +conserve! Soyez à jamais le protecteur de gens qui pensent, et le fléau +des ridicules. + +Agréez le profond respect de votre ancien serviteur, qui n'a jamais +changé d'idées quoi qu'on dise. + + + + +DU ROI + +À Potsdam, le 25 novembre 1769. + + +Vous avez trop de modestie, si vous avez pu croire qu'un silence comme +celui que vous avez gardé pendant deux ans peut être supporté avec +patience. Non sans doute. Tout homme qui aime les lettres doit +s'intéresser à votre conservation, et être bien aise quand vous-même lui +en donnez des nouvelles. Que des Suisses s'établissent à Clèves, ou +qu'ils restent à Genève, ce n'est pas ce qui m'intéresse; mais bien de +savoir ce que fait le héros de la raison, le Prométhée de nos jours, qui +apporte la lumière céleste pour éclairer des aveugles, et les désabuser +de leurs préjugés et de leurs erreurs. + +Je suis bien aise que des sottises anglaises vous aient ressuscité: +j'aimerais les extravagants qui feraient de pareils miracles. Cela +n'empêche pas que je ne prenne l'auteur anglais pour un ancien Picte qui +ne connaît pas l'Europe. Il faut être bien nouveau pour vous traduire en +père de l'Église, qui par pitié de mon âme travaille â ma conversion. Il +serait à souhaiter que vos évêques français eussent une pareille opinion +de votre orthodoxie; vous n'en vivriez que plus tranquille.... + +...Pour passer à un sujet plus gai, je vous envoie un prologue de +comédie que j'ai composé à la hâte, pour en régaler l'électrice de Saxe +qui m'a rendu visite. C'est une princesse d'un grand mérite, et qui +aurait bien valu qu'un meilleur poète la chantât. Vous voyez que je +conserve mes anciennes faiblesses: j'aime les belles-lettres à la folie; +ce sont elles seules qui charment nos loisirs et qui nous procurent de +vrais plaisirs. J'aimerais tout autant la philosophie, si notre faible +raison y pouvait découvrir les vérités cachées à nos yeux, et que notre +vaine curiosité recherche si avidement; mais apprendre à connaître, +c'est apprendre à douter. J'abandonne donc cette mer si féconde en +écueils d'absurdités, persuadé que tous les objets abstraits de nos +spéculations étant hors de notre portée, leur connaissance nous serait +entièrement inutile, si nous pouvions y parvenir. + +Avec cette façon de penser, je passe ma vieillesse tranquillement; je +tache de me procurer toutes les brochures du neveu de l'abbé Bazin; il +n'y a que ses ouvrages qu'on puisse lire. + +Je lui souhaite longue vie, santé et contentement; et quoi qu'il ait +dit, je l'aime toujours. FÉDÉRIC. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Ferney, le 9 décembre 1769. + + + Quand Thalestris, que le Nord admira, + Rendit visite à ce vainqueur d'Arbelle, + Il lui donna bals, ballets, opéra, + Et fit, de plus, de jolis vers pour elle. + Tous deux avaient infiniment d'esprit: + C'était, dit-on, plaisir de les entendre. + On avouait que Jupiter ne fit + Des Thalestris que du temps d'Alexandre. + + + + +DU ROI + +À Berlin, le 4 janvier 1770. + + +...Quand vous avez pris des pilules, vous purgez de meilleurs vers que +tous ceux qu'on fait actuellement en Europe. Pour moi, je prendrais +toute la rhubarbe de la Sibérie et tout le séné des apothicaires, sans +que jamais je fisse un chant de _la Henriade_. Tenez, voyez-vous, mon +cher, chacun naît avec un certain talent vous avez tout reçu de la +nature: cette bonne mère n'a pas été aussi libérale envers tout le +monde. Vous composez vos ouvrages pour la gloire, et moi pour mon +amusement. Nous réussissons l'un et l'autre mais d'une manière bien +différente: car tant que le soleil éclairera le monde, tant qu'il se +conservera une teinture de science une étincelle de goût, tant qu'il y +aura des esprits qui aimeront des pensées sublimes, tant qu'il se +trouvera des oreilles sensibles à l'harmonie, vos ouvrages dureront, et +votre nom remplira l'espace des siècles qui mène à l'éternité. Pour les +miens on dira: C'est beaucoup que ce roi n'ait pas été tout à fait +imbécile; cela est passable; s'il était né particulier, il aurait +pourtant pu gagner sa vie en se faisant correcteur chez quelque +libraire! et puis on jette là le livre, et puis on en fait des +papillotes, et puis il n'en est plus question.... + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Ferney, 27 avril 1770. + + +Sire, quand vous étiez malade, je l'étais bien aussi, et je faisais tout +comme vous de la prose et des vers, à cela près que mes vers et ma prose +ne valaient pas grand-chose; je conclus que j'étais fait pour vivre et +mourir auprès de vous, et qu'il y a eu du malentendu si cela n'est pas +arrivé. + +Me voilà capucin pendant que vous êtes jésuite; c'est encore une raison +de plus qui devait me retenir à Berlin; cependant on dit que frère +Ganganelli a condamné mes œuvres, ou du moins celles que les libraires +vendent sous mon nom. + +Je vais écrire à Sa Sainteté que je suis très bon catholique, et que je +prends Votre Majesté pour mon répondant. + +Je ne renonce point du tout à mon auréole; et comme je suis près de +mourir d'une fluxion de poitrine, je vous prie de me faire canoniser au +plus vite: cela ne vous coûtera que cent mille écus: c'est marché donné. + +Pour vous, sire, quand il faudra vous canoniser, on s'adressera à +Marc-Aurèle. Vos dialogues sont tout à fait dans son goût comme dans ses +principes; je ne sais rien de plus utile. Vous avez trouvé le secret +d'être le défenseur, le législateur, l'historien et le précepteur de +votre royaume; tout cela est pourtant vrai: je défie qu'on en dise +autant de Moustapha. Vous devriez bien vous arranger pour attraper +quelques dépouilles de ce gros cochon; ce serait rendre service à +l'humanité. + +Pendant que l'empire russe et l'empire ottoman se choquent avec un +fracas qui retentit jusqu'aux deux bouts du monde, la petite république +de Genève est toujours sous les armes; mon manoir est rempli d'émigrants +qui s'y réfugient. La ville de Jean Calvin n'est pas édifiante pour le +moment présent. + +Je n'ai jamais vu tant de neige et tant de sottises. Je ne verrai +bientôt rien de tout cela, car je me meurs. + +Daignez recevoir la bénédiction de frère François et m'envoyer celle de +saint Ignace. + +Restez un héros sur la terre, et n'abandonnez pas absolument la mémoire +d'un homme dont l'âme a toujours été aux pieds de la vôtre. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Ferney, 4 mai 1770. + + +Sire, je me flatte que votre santé est entièrement raffermie. Je vous ai +vu autrefois vous faire saigner à cloche-pied immédiatement après un +accès de goutte, et monter à cheval le lendemain: vos dialogues à la +Marc-Aurèle sont fort au dessus d'une course à cheval et d'une parade. + +Je ne sais si Votre Majesté est encore autant dans le goût des tableaux +qu'elle est dans celui de la morale. L'impératrice de Russie en fait +acheter à présent de tous les côtés; on lui en a vendu pour 100,000 fr. +à Genève: cela fait croire qu'elle a de l'argent de reste pour battre +Moustapha. Je voudrais que vous vous amusassiez à battre Moustapha +aussi, et que vous partageassiez avec elle; mais je ne suis chargé que +de proposer un tableau à Votre Majesté, et nullement la guerre contre le +Turc. M. Hénin, résident de France à Genève, a le tableau des trois +Grâces, de Vanloo, haut de six pieds, avec des bordures. Il le veut +vendre 11,000 livres: voilà tout ce que j'en sais. Il était destiné pour +le feu roi de Pologne. S'il convient à votre nouveau palais, vous n'avez +qu'à ordonner qu'on vous l'envoie, et voilà ma commission faite. + +Comme j'ai presque perdu la vue au milieu des neiges du mont Jura, ce +n'est pas à moi à parler de tableaux. Je ne puis guère non plus parler +de vers dans l'état où je suis; car si Votre Majesté a eu la goutte, +votre vieux serviteur se meurt de la poitrine. Nous avons l'hiver pour +printemps dans nos Alpes. Je ne sais si la nature traite mieux les +sables de Berlin, mais je me souviens que le temps était toujours beau +auprès de Votre Majesté. Je la supplie de me conserver ses bontés, et de +n'avoir plus de goutte. Je suis plus près du paradis qu'elle; car elle +n'est que protectrice des jésuites, et moi je suis réellement capucin; +j'en ai la patente avec le portrait de saint François, tiré sur +l'original. + +Je me mets à vos pieds malgré mes honneurs divins. + +Frère _François Voltaire_. + + + + +DU ROI + +À Charlottembourg, le 24 mai 1770. + + +Je vous crois très capucin, puisque vous le voulez, et même sûr de votre +canonisation parmi les saints de l'Église. Je n'en connais aucun qui +vous soit comparable, et je commence par dire: _Sancte Voltarie, ora pro +nobis_. + +Cependant le saint-père vous a fait brûler à Rome. Ne pensez pas que +vous soyez le seul qui ayez joui de cette faveur: l'_Abrégé_ de Fleury a +eu un sort tout semblable. Il y a je ne sais quelle affinité entre nous +qui me frappe. Je suis le protecteur des jésuites; vous, des capucins; +vos ouvrages sont brûlés à Rome; les miens aussi. Mais vous êtes saint, +et je vous cède la préférence. + +Comment, monsieur le saint, vous vous étonnez qu'il y ait une guerre en +Europe dont je ne sois pas! cela n'est pas trop canonique. Sachez donc +que les philosophes, par leurs déclamations perpétuelles contre ce +qu'ils appellent brigands mercenaires, m'ont rendu pacifique. +L'impératrice de Russie peut guerroyer à son aise: elle a obtenu de +Diderot, à beaux deniers comptants, une dispense pour faire battre les +Russes contre les Turcs. Pour moi, qui crains les censeurs philosophes, +l'excommunication encyclopédique, et de commettre un crime de +lèse-philosophie, je me tiens en repos. Et comme aucun livre n'a paru +encore contre les subsides, j'ai cru qu'il m'était permis, selon les +lois civiles et naturelles, d'en payer à mon allié auquel je les dois; +et je suis en règle vis-à-vis de ces précepteurs du genre humain qui +s'arrogent le droit de fesser les princes, rois et empereurs qui +désobéissent à leurs règles..... + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +8 juin 1770. + + + Quand un cordelier incendie + Les ouvrages d'un capucin, + On sent bien que c'est jalousie, + Et l'effet de l'esprit malin. + Mais lorsque d'un grand souverain + Les beaux écrits il associe + Aux farces de saint Cucufin, + C'est une énorme étourderie. + Le saint-père est un pauvre saint; + C'est un sot moine qui s'oublie; + Au hasard il excommunie. + Qui trop embrasse mal étreint. + +Voilà Votre Majesté bien payée de s'être vouée à saint Ignace; passe +pour moi chétif, qui n'appartiens qu'à saint François. + +Le malheur, sire, c'est qu'il n'y a rien à gagner à punir frère +Ganganelli: plût à Dieu qu'il eût quelque bon domaine dans votre +voisinage, et que vous ne fussiez pas si loin de Notre-Dame de Lorette! + + Il est beau de savoir railler + Ces arlequins faiseurs de bulles; + J'aime à les rendre ridicules; + J'aimerais mieux les dépouiller. + +Que ne vous chargez-vous du vicaire de Simon Barjone, tandis que +l'impératrice de Russie époussette le vicaire de Mahomet? Vous auriez à +vous deux purgé la terre de deux étranges sottises. J'avais autrefois +conçu ces grandes espérances de vous; mais vous vous êtes contenté de +vous moquer de Rome et de moi, d'aller droit au solide, et d'être un +héros très avisé..... + + + + +DU ROI + +À Postdam, le 16 septembre 1770. + + +Je n'ai point été fâché que les sentiments que j'annonce au sujet de +votre statue, dans une lettre écrite à M. d'Alembert, aient été +divulgués. Ce sont des vérités dont j'ai toujours été intimement +convaincu, et que Maupertuis ni personne n'ont effacées de mon esprit. +Il était très juste que vous jouissiez vivant de la reconnaissance +publique, et que je me trouvasse avoir quelque part à cette +démonstration de vos contemporains, en ayant eu tant au plaisir que leur +ont fait vos ouvrages. + +Les bagatelles que j'écris ne sont pas de ce genre: elles sont un +amusement pour moi. Je m'instruis moi-même en pensant à des matières de +philosophie, sur lesquelles je griffonne quelquefois trop hardiment mes +pensées. Cet ouvrage sur le _Système de la nature_ est trop hardi pour +les lecteurs actuels auxquels il pourrait tomber entre les mains. Je ne +veux scandaliser personne: je n'ai parlé qu'à moi-même en l'écrivant. +Mais dès qu'il s'agit de s'énoncer en public, ma maxime constante est de +ménager la délicatesse des oreilles superstitieuses, de ne choquer +personne et d'attendre que le siècle soit assez éclairé pour qu'on +puisse impunément penser tout haut..... + +....Mon occupation principale est de combattre l'ignorance et les +préjugés dans les pays que le hasard de la naissance me fait gouverner, +d'éclairer les esprits, de cultiver les mœurs et de rendre les hommes +aussi heureux que le comporte la nature humaine et que le permettent +les moyens que je puis employer..... + +.....Ce que je sais certainement, c'est que j'aurai une copie de ce +buste auquel Pigalle travaille: ne pouvant posséder l'original, j'en +aurai au moins la copie. C'est se contenter de peu lorsqu'on se souvient +qu'autrefois on a possédé ce divin génie même. La jeunesse est l'âge des +bonnes aventures; quand on devient vieux et décrépit, il faut renoncer +aux beaux esprits comme aux maîtresses. + +Conservez-vous toujours pour éclairer encore, dans vos vieux jours, la +fin de ce siècle qui se glorifie de vous posséder, et qui sait connaître +le prix de ce trésor. FÉDÉRIC. + + + +DU ROI + +À Postdam, le 16 septembre 1770. + + +Il faut convenir que nous autres citoyens du nord de l'Allemagne, nous +n'avons point d'imagination. Le P. Bouhours l'assure; il faut l'en +croire sur sa parole. À vous autres voyants de Paris, votre imagination +vous fait trouver des liaisons où nous n'aurions pas supposé les +moindres rapports. En vérité le prophète, quel qu'il soit, qui me fait +l'honneur de s'amuser sur mon compte, me traite avec distinction. Ce +n'est pas pour tous les êtres que les gens de cette espèce exaltent leur +âme. Je me croirai un homme important; et il ne faudra qu'une comète ou +quelque éclipse qui m'honore de son attention, pour achever de me +tourner la tête. + +Mais tout cela n'était pas nécessaire pour rendre justice à Voltaire; +une âme sensible et un cœur reconnaissant suffiraient. Il est bien juste +que le public lui paye le plaisir qu'il en a reçu. Aucun auteur n'a +jamais eu un goût aussi perfectionné que ce grand homme. La profane +Grèce en aurait fait un dieu: on lui aurait élevé un temple. Nous ne lui +érigeons qu'une statue: faible dédommagement de toutes les persécutions +que l'envie lui a suscitées, mais récompense capable d'échauffer la +jeunesse et de l'encourager à s'élever dans la carrière que ce grand +génie a parcourue, et où d'autres génies peuvent trouver encore à +glaner. J'ai aimé dès mon enfance les arts, les lettres et les sciences; +et lorsque je puis contribuer à leurs progrès, je m'y porte avec toute +l'ardeur dont je suis capable, parce que dans ce monde il n'y a point de +vrai bonheur sans elles. Vous autres qui vous trouvez à Paris dans le +vestibule de leur temple, vous qui en êtes les desservants, vous pouvez +jouir de ce bonheur inaltérable, pourvu que vous empêchiez l'envie et la +cabale d'en approcher..... + + + + +DU ROI Postdam, le 30 octobre 1770. + + +Une mitte qui végète dans le nord de l'Allemagne est un mince sujet +d'entretien pour des philosophes qui discutent des mondes divers +flottant dans l'espace de l'infini, du principe et du mouvement de la +vie, du temps et de l'éternité de l'esprit et de la matière, des choses +possibles et de celles qui ne sont pas. J'appréhende fort que cette +mitte n'ait distrait ces deux grands philosophes d'objets plus +importants et plus dignes de les occuper. Les empereurs ainsi que les +rois disparaissent dans l'immense tableau que la nature offre aux yeux +des spéculateurs. Vous qui réunissez tous les genres, vous descendez +quelquefois de l'empirée; tantôt Anaxagore, tantôt Triptolème, vous +quittez le Portique pour l'agriculture, et vous offrez sur vos terres un +asile aux malheureux. Je préférerais bien la colonie de Ferney dont +Voltaire est le législateur, à celle des quakers de Philadelphie, +auxquels Locke donna des lois. + +Nous avons ici des fugitifs d'une autre espèce; ce sont des Polonais +qui, redoutant les déprédations, le pillage et les cruautés de leurs +compatriotes, ont cherché un asile sur mes terres. Il y a plus de cent +vingt familles nobles qui se sont expatriées pour attendre des temps +plus tranquilles et qui leur permettent le retour chez eux. Je +m'aperçois de plus en plus que les hommes se ressemblent d'un bout de +notre globe à l'autre, qu'ils se persécutent et se troublent +mutuellement, autant qu'il est en eux: leur félicité, leur unique +ressource, est en quelques bonnes âmes qui les recueillent et les +consolent de leurs adversités..... + + + + +DU ROI + +À Berlin, le 29 janvier 1771. + + +J'ai reçu en même temps ces _Questions encyclopédiques_, qu'on pourrait +appeler à plus juste titre, _Instructions encyclopédiques_. Cet ouvrage +est plein de choses. Quelle variété! que de connaissances, de +profondeur! et quel art pour traiter tant de sujets avec le même +agrément! Si je me servais du style précieux, je pourrais dire qu'entre +vos mains tout se convertit en or. + +Je vous dois encore des remerciements au nom des militaires pour le +détail que vous donnez des évolutions d'un bataillon. Quoique je vous +connusse grand littérateur, grand philosophe, grand poète, je ne savais +pas que vous joignissiez à tant de talents les connaissances d'un grand +capitaine. Les règles que vous donnez de la tactique sont une marque +certaine que vous jugez cette fièvre intermittente des rois, la guerre, +moins dangereuse que de certains auteurs ne la représentent. + +Mais quelle circonspection édifiante dans les articles qui regardent la +foi! Vos protégés les _Pediculosi_ en auront été ravis; la Sorbonne vous +agrégera à son corps, le Très Chrétien (s'il lit) bénira le ciel d'avoir +un gentilhomme de la chambre aussi orthodoxe; et l'évêque d'Orléans vous +assignera une place auprès d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. À coup sûr +vos reliques feront des miracles, et l'_inf_.... célébrera son triomphe. + +Où donc est l'esprit philosophique du dix-huitième siècle, si les +philosophes, par ménagement pour leurs lecteurs, osent à peine leur +laisser entrevoir la vérité? Il faut avouer que l'auteur du _Système de +la nature_ a trop impudemment cassé les vitres. Ce livre a fait beaucoup +de mal: il a rendu la philosophie odieuse par de certaines conséquences +qu'il tire de ses principes. Et peut-être à présent faut-il de la +douceur et du ménagement pour réconcilier avec la philosophie les +esprits que cet auteur avait effarouchés et révoltés. + +Il est certain qu'à Pétersbourg on se scandalise moins qu'à Paris, et +que la vérité n'est point rejetée du trône de votre souveraine, comme +elle l'est chez le vulgaire de nos princes. Mon frère Henri se trouve +actuellement à la cour de cette princesse. Il ne cesse d'admirer les +grands établissements qu'elle a faits, et les soins qu'elle se donne de +décrasser, d'élever et d'éclairer ses sujets. + +Je ne sais ce que vos ingénieurs sans génie ont fait aux Dardanelles: +ils sont peut-être cause de l'exil de Choiseul. À l'exception du +cardinal de Fleury, Choiseul a tenu plus longtemps qu'aucun autre +ministre de Louis XV. Lorsqu'il était ambassadeur à Rome, Benoît XIV le +définissait un fou qui avait bien de l'esprit. On dit que les parlements +et la noblesse le regrettent et le comparent à Richelieu: en revanche, +ses ennemis disent que c'était un boute-feu qui aurait embrasé l'Europe. +Pour moi, je laisse raisonner tout le monde. Choiseul n'a pu me faire ni +bien ni mal; je ne l'ai point connu; et je me repose sur les grandes +lumières de votre monarque pour le choix et le renvoi de ses ministres +et de ses maîtresses. Je ne me mêle que de mes affaires et du carnaval +qui dure encore. + +Nous avons un bon Opéra; et, à l'exception d'une seule actrice, mauvaise +comédie. Vos histrions welches se vouent tous à l'opéra-comique; et des +platitudes mises en musique sont chantées par des voix qui hurlent et +détonnent à donner des convulsions aux assistants. Durant les beaux +jours du siècle de Louis XIV, ce spectacle n'aurait pas fait fortune. Il +passe pour bon dans ce siècle de petitesses, où le génie est aussi rare +que le bon sens, où la médiocrité en tout genre annonce le mauvais goût +qui probablement replongera l'Europe dans une espèce de barbarie dont +une foule de grands hommes l'avaient tirée. + +Tant que nous conserverons Voltaire, il n'y aura rien à craindre; lui +seul est l'Atlas qui soutient par ses forces cet édifice ruineux. Son +tombeau sera celui du bon goût et des lettres. Vivez donc, vivez, et +rajeunissez, s'il est possible: ce sont les vœux de toutes les personnes +qui s'intéressent à la belle littérature, et principalement les miens. +FÉDÉRIC. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Ferney, 15 février 1771. + + +Sire, tandis que vos bontés me donnent les louanges qui me sont si +légitimement dues sur mon orthodoxie et sur mon tendre amour pour la +religion catholique, apostolique et romaine, j'ai bien peur que mon zèle +ardent ne soit pas approuvé par les principaux membres de notre +sanhédrin infaillible. Ils prétendent que je me mets à genoux devant eux +pour leur donner des croquignoles, et que je les rends ridicules avec +tout le respect possible. J'ai beau leur citer la belle préface d'un +grand homme, qui est au devant d'une histoire de l'Église très +édifiante, ils ne reçoivent point mon excuse; ils disent que ce qui est +très bon dans le vainqueur de Rosbach et de Lissa, n'est pas tolérable +dans un pauvre diable qui n'a qu'une chaumière entre un lac et une +montagne, et que, quand je serais sur la montagne du Thabor en habits +blancs, je ne viendrais pas à bout de leur ôter la pourpre dont ils +sont revêtus. Nous connaissons, disent-ils, vos mauvais sentiments et +vos mauvaises plaisanteries. Vous ne vous êtes pas contenté de servir un +hérétique, vous vous êtes attaché depuis peu à un schismatique, et si on +vous en croyait, le pouvoir du pape et celui du grand-turc seraient +bientôt resserrés dans des bornes fort étroites. + +Vous ne croyez point aux miracles, mais sachez que nous en faisons. C'en +est déjà un fort grand que nous ayons engagé votre héros hérétique à +protéger les jésuites. + +C'en est un plus grand encore, que notre nonce en Pologne ait déterminé +les Mahométans à faire la guerre à l'empire chrétien de Russie; ce +nonce, en cas de besoin, aurait béni l'étendard du grand prophète +Mahomet. Si les Turcs ont toujours été battus, ce n'est pas notre faute, +nous avons toujours prié Dieu pour eux. + +On nous rendra peut-être bientôt Avignon, malgré tous vos quolibets; +nous rentrerons dans Bénévent, et nous aurons toujours un temporel très +royal pour ressembler à Jésus-Christ notre Sauveur, qui n'avait pas où +reposer sa tête. Tâchez de régler là vôtre qui radote, et recevez notre +malédiction sous l'anneau du pêcheur. + +Voilà, Sire, comme on me traite, et je n'ai pas un mot à répliquer. Si +je suis excommunié, j'en appellerai à mon héros, à Julien, à Marc-Aurèle +ses devanciers, et j'espère que leurs aigles ou romaines ou prussiennes +(c'est la même chose) me couvriront de leurs ailes. Je me mets sous leur +protection dans ce monde, en attendant que je sois damné dans l'autre. + +J'ai envoyé un petit paquet à monseigneur le prince royal, je ne sais +s'il l'a reçu. + +Je me mets aux pieds de mon héros avec autant de respect que +d'attachement. _Le vieux malade du mont Jura_. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Ferney, 1er mars 1771. + + +Sire, il n'est pas juste que je vous cite comme un de nos grands auteurs +sans vous soumettre l'ouvrage dans lequel je prends cette liberté: +j'envoie donc à Votre Majesté l'Épître contre Moustapha. Je suis +toujours acharné contre Moustapha et Fréron. L'un étant un infidèle, je +suis sûr de faire mon salut en lui disant des injures; et l'autre étant +un sot et un très mauvais écrivain, il est de plein droit un de mes +justiciables. + +Il n'y a rien à mon gré de si étonnant, depuis les aventures de Rosbach +et de Lissa, que de voir mon impératrice envoyer du fond du Nord quatre +flottes aux Dardanelles. Si Annibal avait entendu parler d'une pareille +entreprise, il aurait compté son voyage des Alpes pour bien peu de +chose. + +Je haïrai toujours les Turcs oppresseurs de la Grèce, quoiqu'ils m'aient +demandé depuis peu des montres de ma colonie. Quels plats barbares! Il y +a soixante ans qu'on leur envoie des montres de Genève, et ils n'ont pas +su encore en faire: ils ne savent pas même les régler. + +Je suis toujours très fâché que Votre Majesté et l'empereur des +Vénitiens ne se soient pas entendus avec mon impératrice pour chasser +ces vilains Turcs de l'Europe: c'eût été la besogne d'une seule +campagne; vous auriez partagé chacun également. C'est un axiome de +géométrie qu'ajoutant choses égales à choses égales, les touts sont +égaux; ainsi vous seriez demeurés précisément dans la situation où vous +êtes. + +Je persiste toujours à croire que cette guerre était bien plus +raisonnable que celle de 1756, qui n'avait pas le sens commun; mais je +laisse là ma politique qui n'en a pas davantage, pour dire à Votre +Majesté que j'espère faire ma cour après Pâques, dans mon ermitage, aux +princes de Suède vos neveux, dont tout Paris est enchanté. On parle +beaucoup plus d'eux que du Parlement. Deux princes aimables font +toujours plus d'effet que cent quatre-vingts pédants en robe. + +On m'a dit que d'Argens est mort: j'en suis très fâché; c'était un impie +très utile à la bonne cause, malgré tout son bavardage. + +À propos de la bonne cause, je me mets toujours à vos pieds et sous +votre protection. On me reprochera peut-être de n'être pas plus attaché +à Ganganelli qu'à Moustapha; je répondrai que je le suis à Frédéric le +Grand et à Catherine la Surprenante. + +Daignez, Sire, me conserver vos bontés pour le temps qui me reste encore +à faire de mauvais vers en ce monde. _Le vieux ermite des Alpes_. + + + + +DU ROI + +À Sans-Souci, le 18 novembre 1771. + + +.....Je vous ai mille obligations des sixième et septième tomes de votre +_Encyclopédie_, que j'ai reçus. Si le style de Voiture était encore à la +mode, je vous dirais que le père des Muses est l'auteur de cet ouvrage; +et que l'approbation est signée du dieu du Goût. J'ai été fort surpris +d'y trouver mon nom, que par charité vous y avez mis. J'y ai trouvé +quelques paraboles moins obscures que celles de l'Évangile, et je me +suis applaudi de les avoir expliquées. Cet ouvrage est admirable, et je +vous exhorte à le continuer. Si c'était un discours académique, +assujetti à la révision de la Sorbonne, je serais peut-être d'un autre +avis. + +Travaillez toujours; envoyez vos ouvrages en Angleterre, en Hollande, en +Allemagne et en Russie: je vous réponds qu'on les y dévorera. Quelque +précaution qu'on prenne, ils entreront en France; et vos Welches auront +honte de ne pas approuver ce qui est admiré partout ailleurs. + +J'avais un très violent accès de goutte quand vos livres sont arrivés, +les pieds et les bras garrottés, enchaînés et perclus: ces livres m'ont +été d'une grande ressource. En les lisant, j'ai béni mille fois le ciel +de vous avoir mis au monde. + +Pour vous rendre compte du reste de mes occupations, vous saurez qu'à +peine eus-je recouvré l'articulation de la main droite, que je m'avisai +de barbouiller du papier; non pour éclairer l'Europe, non pour instruire +le public et l'Europe qui a les yeux très ouverts, mais pour m'amuser. +Ce ne sont pas les victoires de Catherine que j'ai chantées, mais les +folies des confédérés. Le badinage convient mieux à un convalescent que +l'austérité du style majestueux. Vous en verrez un échantillon. Il y a +six chants. Tout est fini; car une maladie de cinq semaines m'a donné le +temps de rimer et de corriger tout à mon aise. C'est vous ennuyer assez +que deux chants de lecture que je vous prépare..... + + + + +DE M. DE VOLTAIRE. + +À Ferney, le 6 décembre 1771. + + +Sire, je n'ai jamais si bien compris qu'on peut pleurer et rire dans le +même jour. J'étais tout plein et tout attendri de l'horrible attentat +commis contre le roi de Pologne, qui m'honore de quelque bonté. Ces +mots, qui dureront à jamais, _vous êtes pourtant mon roi, mais j'ai fait +serment de vous tuer_, m'arrachaient des larmes d'horreur, lorsque j'ai +reçu votre lettre et votre très philosophique poème, qui dit si +plaisamment les choses du monde les plus vraies. Je me suis mis à rire +malgré moi, malgré mon effroi et ma consternation. Que vous peignez bien +le diable et les prêtres, et surtout cet évêque, premier auteur de tout +le mal! + +Je vois bien que quand vous fîtes ces deux premiers chants, le crime +infâme des confédérés n'avait point encore été commis. Vous serez forcé +d'être aussi tragique dans le dernier chant que vous avez été gai dans +les autres que Votre Majesté a bien voulu m'envoyer. Malheur est bon à +quelque chose, puisque la goutte vous a fait composer un ouvrage si +agréable. Depuis Scarron, on ne faisait point de vers si plaisants au +milieu des souffrances. Le roi de la Chine ne sera jamais si drôle que +Votre Majesté, et je défie Moustapha d'en approcher. + +N'ayez plus la goutte, mais faites souvent des vers à Sans-Souci dans ce +goût-là. Plus vous serez gai, plus longtemps vous vivrez: c'est ce que +je souhaite passionnément pour vous, pour mon héroïne, et pour moi +chétif. + +Je pense que l'assassinat du roi de Pologne lui fera beaucoup de bien. +Il est impossible que les confédérés, devenus en horreur au genre +humain, persistent dans une faction si criminelle. Je ne sais si je me +trompe, mais il me semble que la paix de la Pologne peut naître de cette +exécrable aventure. + +Je suis fâché de vous dire que voilà cinq têtes couronnées assassinées +en peu de temps dans notre siècle philosophique. Heureusement, parmi +tous ces assassins, il se trouve des Malagrida, et pas un philosophe. On +dit que nous sommes des séditieux; que sera donc l'évêque de Kiovie? On +dit que les conjurés avaient fait serment sur une image de la sainte +Vierge, après avoir communié. J'ose supplier instamment Votre Majesté, +si ingénieuse et si diabolique, de daigner m'envoyer quelques détails +bien vrais de cet étrange événement, qui devrait bien ouvrir les yeux à +une partie de l'Europe. Je prends la liberté de recommander à vos bontés +l'abbaye d'Oliva. + +Je me mets à vos pieds (pourvu qu'ils n'aient plus la goutte) avec le +plus profond respect et le plus grand ébahissement de tout ce que je +viens de lire. + + + + +DU ROI + +À Berlin, le 12 janvier 1772. + + +Je conviens que je me suis imposé l'obligation de vous instruire sur le +sujet des Confédérés que j'ai chantés, comme vous avez été obligé +d'exposer les anecdotes de la Ligue, afin de répandre tous les +éclaircissements nécessaires sur _la Henriade_. + +Vous saurez donc que mes Confédérés, moins braves que vos Ligueurs, mais +aussi fanatiques, n'ont pas voulu leur céder en forfaits. L'horrible +attentat entrepris et manqué contre le roi de Pologne s'est passé, à la +communion près, de la manière qu'il est détaillé dans les gazettes. Il +est vrai que le misérable qui a voulu assassiner le roi de Pologne en +avait prêté le serment à Pulawski, maréchal de confédération, devant le +maître-autel de la Vierge à Czenstokova. Je vous envoie des papiers +publics, qui peut-être ne se répandent pas en Suisse, où vous trouverez +cette scène tragique détaillée avec les circonstances exactement +conformes à ce que mon ministre à Varsovie en a marqué dans sa relation. +Il est vrai que mon poème (si vous voulez l'appeler ainsi) était achevé +lorsque cet attentat se commit; je ne le jugeai pas propre à entrer dans +un ouvrage où règne d'un bout à l'autre un ton de plaisanterie et de +gaieté. Cependant je n'ai pas voulu non plus passer cette horreur sous +silence, et j'en ai dit deux mots en passant, au commencement du +cinquième chant; de sorte que cet ouvrage badin, fait uniquement pour +m'amuser, n'a pas été défiguré par un morceau tragique qui aurait juré +avec le reste. + +Il semble que pour détourner mes yeux des sottises polonaises et de la +scène atroce de Varsovie, ma sœur la reine de Suède ait pris ce temps +pour venir revoir ses parents, après une absence de vingt-huit années. +Son arrivée a ranimé toute la famille; je m'en suis cru de dix ans plus +jeune. Je fais mes efforts pour dissiper les regrets qu'elle donne à la +perte d'un époux tendrement aimé, en lui procurant toutes les sortes +d'amusements dans lesquels les arts et les sciences peuvent avoir la +plus grande part. Nous avons beaucoup parlé de vous. Ma sœur trouvait +que vous manquiez à Berlin: je lui ai répondu qu'il y avait treize ans +que je m'en apercevais. Cela n'a pas empêché que nous n'ayons fait des +vœux pour votre conservation; et nous avons conclu, quoique nous ne vous +possédions pas, que vous n'en étiez pas moins nécessaire à l'Europe. + +Laissez donc à la Fortune, à l'Amour, à Plutus, leur bandeau: ce serait +une contradiction que celui qui éclaira si longtemps l'Europe fût +aveugle lui-même. Voilà peut-être un mauvais jeu de mots; j'en fais +amende honorable au dieu du Goût qui siège à Ferney; je le prie de +m'inspirer, et d'être assuré qu'en fait de belles lettres, je crois ses +décisions plus infaillibles que celles de Ganganelli pour les articles +de foi. _Vale_. FÉDÉRIC. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Ferney, 1er février 1772. + + +Sire, mon cœur, quoique bien vieux, est tout aussi sensible à vos bontés +que s'il était jeune. Vos troisième et quatrième chants m'ont presque +guéri d'une maladie assez sérieuse; vos vers ne le sont pas. Je m'étonne +toujours que vous ayez pu faire quelque chose d'aussi gai sur un sujet +si triste. Ce que Votre Majesté dit des Confédérés dans sa lettre +inspire l'indignation contre eux autant que vos vers inspirent de +gaieté. Je me flatte que tout ceci finira heureusement pour le roi de +Pologne et pour Votre Majesté. Quand vous n'auriez que six villes pour +vos six chants, vous n'auriez pas perdu votre papier et votre encre. + +La reine de Suède ne gagnera rien aux dissensions polonaises, mais elle +augmentera le bonheur de son frère et le sien. Permettez que je la +remercie des bontés dont vous m'apprenez qu'elle daigne m'honorer, et +que je mette mes respects pour elle dans votre paquet..... + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Ferney, le 4 septembre 1772. + + +Sire, si votre vieux baron a bien dansé à l'âge de quatre-vingt-six ans, +je me flatte que vous danserez mieux que lui à cent ans révolus. Il est +juste que vous dansiez longtemps au son de votre flûte et de votre lyre, +après avoir fait danser tant de monde, soit en cadence, soit hors de +cadence, au son de vos trompettes. Il est vrai que ce n'est pas la +coutume des gens de votre espèce de vivre longtemps. Charles XII, qui +aurait été un excellent capitaine dans un de vos régiments; +Gustave-Adolphe, qui eût été un de vos généraux; Valstein, à qui vous +n'eussiez pas confié vos armées; le grand-électeur, qui était plutôt un +précurseur de grand: tout cela n'a pas vécu âge d'homme. Vous savez ce +qui arriva à César, qui avait autant d'esprit que vous, et à Alexandre, +qui devint ivrogne, n'ayant plus rien à faire; mais vous vivrez +longtemps, malgré vos accès de goutte, parce que vous êtes sobre, et que +vous savez tempérer le feu qui vous anime, et empêcher qu'il vous +dévore. + +Je suis fâché que Thorn n'appartienne point à Votre Majesté, mais je +suis bien aise que le tombeau de Copernic soit sous votre domination. +Élevez un gnomon sur sa cendre, et que le soleil, remis par lui à sa +place, le salue tous les jours à midi de ses rayons joints aux vôtres. + +Je suis très touché qu'en honorant les morts, vous protégiez les +malheureux vivants qui le méritent. Morival doit être à Vesel, +lieutenant dans un de vos régiments: son véritable nom n'est point +Morival, c'est d'Etallonde; il est fils d'un président d'Abbeville. +Copernic n'aurait été qu'excommunié, s'il avait survécu au livre où il +démontra le cours des planètes et de la terre autour du soleil; mais +d'Etallonde, à l'âge de quinze ans, a été condamné par des Iroquois +d'Abbeville à la torture ordinaire et extraordinaire, à l'amputation du +poing et de la langue, et à être brûlé à petit feu avec le chevalier de +La Barre, petit-fils d'un lieutenant-général de nos armées, pour n'avoir +pas salué des capucins, et pour avoir chanté une chanson; et un +Parlement de Paris a confirmé cette sentence, pour que les évêques de +France ne leur reprochassent plus d'être sans religion: ces messieurs du +Parlement se firent assassins afin de passer pour chrétiens. + +Je demande pardon aux Iroquois de les avoir comparés à ces abominables +juges qui méritaient qu'on les écorchât sur leurs bancs semés de fleurs +de lis, et qu'on étendît leur peau sur ces fleurs. Si d'Etallonde, connu +dans vos troupes sous le nom de Morival, est un garçon de mérite, comme +on me l'assure, daignez le favoriser. Puisse-t-il venir un jour dans +Abbeville, à la tête d'une compagnie, faire trembler ses détestables +juges, et leur pardonner! + +Le jugement que vous portez sur l'œuvre posthume d'Helvétius ne me +surprend pas: je m'y attendais: vous n'aimez que le vrai. Son ouvrage +est plus capable de faire du tort que du bien à la philosophie; j'ai vu +avec douleur que ce n'était que du fatras, un amas indigeste de vérités +triviales et de faussetés reconnues. Une vérité assez triviale, c'est la +justice que l'auteur vous rend; mais il n'y a plus de mérite à cela. On +trouve d'ailleurs dans cette compilation irrégulière beaucoup de petits +diamants brillants semés çà et là. Ils m'ont fait grand plaisir, et +m'ont consolé des défauts de tout l'ensemble..... + + + + +DU ROI + +À Potsdam, 24 octobre 1772. + + +S'il m'est interdit de vous revoir à tout jamais, je n'en suis pas moins +aise que la duchesse de Virtemberg vous ait vu. Cette façon de converser +par procuration ne vaut pas le _à facie ad faciem_. Des relations et des +lettres ne tiennent pas lieu de Voltaire, quand on l'a possédé en +personne. + +J'applaudis aux larmes vertueuses que vous avez répandues au souvenir de +ma défunte sœur. J'aurais sûrement mêlé les miennes aux vôtres si +j'avais été présent à cette scène touchante. Soit faiblesse, soit +adulation outrée, j'ai exécuté pour cette sœur ce que Cicéron projetait +pour sa Tullie. Je lui ai érigé un temple dédié à l'amitié; sa statue se +trouve au fond, et chaque colonne est chargée d'un mascaron contenant le +buste des héros de l'amitié. Je vous en envoie le dessin. Ce temple est +placé dans un des bosquets de mon jardin. J'y vais souvent me rappeler +mes pertes, et le bonheur dont je jouissais autrefois. + +Il y a plus d'un mois que je suis de retour de mes voyages. J'ai été en +Prusse abolir le servage, réformer des lois barbares, en promulguer de +plus raisonnables, ouvrir un canal qui joint la Vistule, la Netze, la +Varte, l'Oder et l'Elbe, rebâtir des villes détruites depuis la peste de +1709[?] défricher vingt milles de marais, et établir quelque police dans +un pays où ce nom même était inconnu. De là j'ai été en Silésie consoler +mes pauvres ignatiens des rigueurs de la cour de Rome, corroborer leur +ordre, en former un corps de diverses provinces où je les conserve, et +les rendre utiles à la patrie en dirigeant leurs écoles pour +l'instruction de la jeunesse, à laquelle ils se voueront entièrement. De +plus, j'ai arrangé la bâtisse de soixante villages dans la +Haute-Silésie, où il restait des terres incultes: chaque village a vingt +familles. J'ai fait faire de grands chemins dans les montagnes pour la +facilité du commerce, et rebâtir deux villes brûlées: elles étaient de +bois; elles seront de briques, et même de pierres de taille, tirées des +montagnes. + +Je ne vous parle point des troupes: cette matière est trop prohibée à +Ferney pour que je la touche. + +Vous sentirez qu'en faisant tout cela, je n'ai pas été les bras croisés. + +À propos de croisés; ni l'empereur ni moi ne nous croiserons contre le +Croissant; il n'y a plus de reliques à remporter de Jérusalem. Nous +espérons que la paix se fera peut-être cet hiver; et d'ailleurs nous +aimons le proverbe qui dit: Il faut vivre et laisser vivre. À peine y +a-t-il dix ans que la paix dure; il faut la conserver autant qu'on le +pourra sans risque, et ni plus ni moins se mettre en état de n'être pas +pris au dépourvu par quelque chef de brigands, conducteur d'assassins à +gage. + +Ce système n'est ni celui de Richelieu ni celui de Mazarin; mais il est +celui du bien des peuples, objet principal des magistrats qui les +gouvernent. + +Je vous souhaite cette paix accompagnée de toutes les prospérités +possibles et j'espère que le patriarche de Ferney n'oubliera pas le +philosophe de Sans-Souci qui admire et admirera son génie jusqu'à +extinction de chaleur humaine. _Vale_. FÉDÉRIC. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Ferney, 28 octobre 1772 + + + Monsieur Guibert, votre écolier + Dans le grand art de la tactique, + À vu ce bel esprit guerrier + Que tout prince aujourd'hui se pique + D'imiter, sans lui ressembler, + Et que tout héros, germanique, + Espagnol, gaulois, britannique, + Vainement voudrait égaler. + Monsieur Guibert est véridique: + Il dit qu'il a lu dans vos yeux + Toute votre histoire héroïque, + Quoique votre bouche s'applique + À la cacher aux curieux. + Vous vous obstinez à vous taire + Sur tant de travaux glorieux; + Et l'Europe fait beaucoup mieux, + Car elle fait tout le contraire. + +Ce M. Guibert, Sire, fait comme l'Europe; il parle de Votre Majesté avec +enthousiasme. Il dit qu'il vous a trouvé en état de faire vingt +campagnes; Dieu nous en préserve! mais accordez-vous donc avec lui; car +il dit que vous avez un corps digne de votre âme, et vous prétendez que +non; il est vrai qu'il vous a contemplé principalement des jours de +revue; et ces jours-là, vous pourriez bien vous rengorger et vous +requinquer, comme une belle à son miroir. + +Je ne vous proposais pas, Sire, vingt campagnes, je n'en proposais +qu'une ou deux; et encore c'était contre les ennemis de Jésus-Christ et +de tous les beaux-arts. Je disais: Il protège les jésuites, il protégera +bien la Vierge Marie contre Mahomet et la bonne Vierge lui donnera sans +doute deux ou trois belles provinces à son choix pour récompense d'une +si sainte action. + +Je viens de relire l'article _Guerre_, dont Votre Majesté pacifique a la +bonté de me parler: il est vraiment un peu insolent par excès +d'humanité; mais je vous prie de considérer que toutes ces injures ne +peuvent tomber que sur les Turcs, qui sont venus du bord oriental de la +mer Caspienne jusqu'auprès de Naples, et qui, chemin faisant, se sont +emparés des lieux saints, et même du tombeau de Jésus-Christ qui ne fut +jamais enterré. En un mot, je ressemblais comme deux gouttes d'eau à ce +fou de Pierre l'Ermite, qui prêchait la croisade. L'empereur des +Romains, que vous aimez, et qui se regarde comme votre disciple, ne +pouvait se plaindre de moi; je lui donnais d'un trait de plume un très +beau royaume. On aurait pu, avant qu'il fût dix ans, jouer un opéra grec +à Constantinople. Dieu n'a pas béni mes intentions, toutes chrétiennes +qu'elles étaient, du moins les philosophes vous béniront d'ériger un +mausolée à Copernic, dans le temps que votre ami Moustapha fait +enseigner la philosophie d'Aristote à Stamboul. Vous ne voulez point +rebâtir Athènes, mais vous élevez un monument à la raison et au génie. + +Quand je vous suppliais d'être le restaurateur des beaux-arts de la +Grèce, ma prière n'allait pas jusqu'à vous conjurer de rétablir la +démocratie athénienne; je n'aime point le gouvernement de la canaille. +Vous auriez donné le gouvernement de la Grèce à M. de Lentulus, ou à +quelque autre général qui aurait empêché les nouveaux grecs de faire +autant de sottises que leurs ancêtres. Mais enfin j'abandonne tous mes +projets. Vous préférez le port de Dantzick à celui du Pirée: je crois +qu'au fond Votre Majesté a raison, et que, dans l'état où est l'Europe, +ce port de Dantzick est bien plus important que l'autre. + +Je ne sais plus quel royaume je donnerai à l'impératrice Catherine II, +et franchement, je crois que dans tout cela vous en savez plus que moi, +et qu'il faut s'en rapporter à vous. Quelque chose qui arrive, vous +aurez toujours une gloire immortelle. Puisse votre vie en approcher! + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Ferney, 17 novembre 1772. + + +Sire, quelques petits avant-coureurs que la nature envoie quelquefois +aux gens de quatre-vingt et un ans, ne m'ont pas permis de vous +remercier plus tôt d'une lettre charmante, remplie des plus jolis vers +que vous ayez jamais faits; ni roi, ni homme ne vous ressemble: je ne +suis pas assurément en état de vous rendre vers pour vers. + + Muses, que je me sens confondre! + Vous daignez encor m'inspirer + L'esprit qu'il faut pour l'admirer + Mais non celui de lui répondre. + +Je puis du moins répondre à Votre Majesté que mon cœur est pénétré des +bontés que vous daignez témoigner pour ce pauvre Morival. Je voudrais +qu'il pût au milieu de nos neiges lever le plan du pays que vous lui +avez permis d'habiter; Votre Majesté verrait combien il s'est formé, en +très peu de temps, dans un art nécessaire aux bons officiers, et très +rare, dont il n'avait pas la plus légère connaissance; vous serez touché +de sa reconnaissance et du zèle avec lequel il consacre ses jours à +votre service. Son extrême sagesse m'étonne toujours: on a dessein de +faire revoir son procès, qu'on ne lui a fait que par contumace; ce parti +me paraît plus convenable et plus noble que celui de demander grâce. Car +enfin grâce suppose crime, et assurément il n'est point criminel; on n'a +rien prouvé contre lui. Cela demandera un peu de temps, et il se peut +très bien que je meure avant que l'affaire soit finie; mais j'ai légué +cet infortuné à M. d'Alembert, qui réussira mieux que je n'aurais pu +faire. + +J'ose croire qu'il ne serait peut-être de votre dignité qu'un de vos +officiers restât avec le désagrément d'une condamnation qui a toujours +dans le public quelque chose d'humiliant, quelque injuste qu'elle puisse +être. En vérité, c'est une de vos belles actions de protéger un jeune +homme si estimable et si infortuné: vous secourrez à la fois l'innocence +et la raison; vous apprendrez aux Welches à détester le fanatisme, comme +vous leur avez appris le métier de la guerre, supposé qu'ils l'aient +appris. Vous avez toutes les sortes de gloire: c'en est une bien grande +de protéger l'innocence à trois cents lieues de chez soi. + +Daignez agréer, Sire, le respect, la reconnaissance, l'attachement d'un +vieillard qui mourra avec ces sentiments. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Ferney, 22 décembre 1772. + + +Sire, en recevant votre jolie lettre et vos jolis vers, du 6 décembre, +en voici que je reçois de Thiriot, votre feu nouvelliste, qui ne sont +pas si agréables: + + C'en est fait, mon rôle est rempli, + Je n'écrirai plus de nouvelles; + Le pays du fleuve d'oubli + N'est pas pays de bagatelles. + Les morts ne me fournissent rien. + Soit pour les vers, soit pour la prose + Ils sont d'un fort sec entretien, + Et font toujours la même chose. + Cependant ils savent fort bien + De Frédéric toute l'histoire, + Et que ce héros prussien + A dans le temple de Mémoire + Toutes les espèces de gloire; + Excepté celle de chrétien. + De sa très éclatante vie + Ils savent tous les plus beaux traits, + Et surtout ceux de son génie: + Mais ils ne m'en parlent jamais. + Salomon eut raison de dire + Que Dieu fait en vain ses efforts + Pour qu'on le loue en cet empire; + Dieu n'est point loué par les morts. + Ou a beau dire, on a beau faire, + Pour trouver l'immortalité, + Ce n'est rien qu'une vanité, + Et c'est aux vivants qu'il faut plaire. + +Les seules lettres, sire, que vous dictez à M. de Catt mériteraient +cette immortalité; mais vous savez mieux que personne que c'est un +château enchanté qu'on voit de loin, et dans lequel on n'entre pas. + +Que nous importe, quand nous ne sommes plus, ce qu'on fera de notre +chétif corps, et de notre prétendue âme, et ce qu'on en dira? cependant +cette illusion nous séduit tous, à commencer par vous sur votre trône, +et à finir par moi sur mon grabat au pied du mont Jura. + +Il est pourtant clair qu'il n'y a que le déiste ou l'athée auteur de +l'_Ecclésiaste_, qui ait raison: il est bien certain qu'un lion mort ne +vaut pas un chien vivant; qu'il faut jouir, et que tout le reste est +folie. + +Il est bien plaisant que ce petit livre tout épicurien, ait été sacré +parmi nous parce qu'il est juif. + +Vous prendrez sans doute contre moi le parti de l'immortalité, vous +défendrez votre bien. Vous direz que c'est un plaisir dont vous jouissez +pendant votre vie; vous vous faites déjà dans votre esprit une image +très plaisante de la comparaison qu'on fera de vous avec un de vos +confrères, par exemple, avec Moustapha. Vous riez en voyant ce +Moustapha, ne se mêlant de rien que de coucher avec ses odalisques qui +se moquent de lui, battu par une dame née dans votre voisinage, trompé, +volé, méprisé par ses ministres, ne sachant rien, ne se connaissant à +rien. J'avoue qu'il n'y aura point dans la postérité de plus énorme +contraste mais j'ai peur que ce gros cochon, s'il se porte bien, ne soit +plus heureux que vous. Tâchez qu'il n'en soit rien; ayez autant de santé +et de plaisir que de gloire, l'année 1773, et cinquante autres années +suivantes si faire se peut; et que Votre Majesté conserve ses bontés +pour les minutes que j'ai encore à vivre au pied des Alpes. Ce n'est pas +là que j'aurais voulu vivre et mourir. + +La volonté de sa sacrée majesté le Hasard soit faite. + + + + +DU ROI + +À Potsdam, le 3 janvier 1773. + + + Que Thiriot a de l'esprit, + Depuis que le trépas en a fait un squelette! + Mais lorsqu'il végétait dans ce monde maudit, + Du Parnasse français composant la gazette, + Il n'eut ni gloire ni credit, + Maintenant il parait, par les vers qu'il écrit, + Un philosophe, un sage, autant qu'un grand poète. + Aux bords de l'Achéron où son destin le jette, + Il a trouvé tous les talents + Qu'une fatalité bizarre + Lui dénia toujours lorsqu'il en était temps. + Pour les lui prodiguer au fin fond du Ténare. + Enfin, les trépassés et tous nos sots vivants + Pourront donc aspirer à briller comme à plaire, + S'ils sont assez adroits, avisés et prudents + De choisir pour leur secrétaire + Homère, Virgile ou Voltaire. + +Solon avait donc raison: on ne peut juger du mérite d'un homme qu'après +sa mort. Au lieu de m'envoyer souvent un fatras non lisible d'extraits +de mauvais livres, Thiriot aurait dû me régaler de tels vers, devant +lesquels les meilleurs qu'il m'arrive de faire baissent le pavillon. +Apparemment qu'il méprisait la gloire au point qu'il dédaignait d'en +jouir. Cette philosophie ascétique surpasse, je l'avoue, mes forces. + +Il est très vrai qu'en examinant ce que c'est que la gloire, elle se +réduit à peu de chose. Être jugé par des ignorants et estimé par des +imbéciles: entendre prononcer son nom par une populace qui approuve, +rejette, aime, ou hait sans raison, ce n'est pas de quoi s'enorgueillir. +Cependant, que deviendraient les actions vertueuses et louables, si nous +ne chérissions pas la gloire? + + Les dieux sont pour César, mais Caton suit Pompée. + +Ce sont les suffrages de Caton que les honnêtes gens désirent mériter. +Tous ceux qui ont bien mérité de leur patrie, ont été encouragés dans +leurs travaux par le préjugé de la réputation; mais il est essentiel +pour le bien de l'humanité, qu'on ait une idée nette et déterminée de ce +qui est louable: on peut donner dans des travers étranges en s'y +trompant. + +Faites du bien aux hommes et vous en serez béni: voilà la vraie gloire. +Sans doute que tout ce qu'on dira de nous après notre mort pourra nous +être aussi indifférent que tout ce qui s'est dit à la construction de la +tour de Babel; cela n'empêche pas qu'accoutumés à exister, nous ne +soyons sensibles au jugement de la postérité. Les rois doivent l'être +plus que les particuliers puisque c'est le seul tribunal qu'ils aient à +redouter. + +Pour peu qu'on soit né sensible, on prétend à l'estime de ses +compatriotes: on veut briller par quelque chose, on ne veut pas être +confondu dans la foule qui végète. Cet instinct est une suite des +ingrédients dont la nature s'est servie pour nous pétrir: j'en ai ma +part. Cependant je vous assure qu'il ne m'est jamais venu dans l'esprit +de me comparer avec mes confrères ni avec Moustapha, ni avec aucun +autre; ce serait, une vanité puérile et bourgeoise je ne m'embarrasse +que de mes affaires. Souvent pour m'humilier, je me mets en parallèle +avec le [Grec illisible], avec l'archétype des stoïciens; et je confesse alors +avec Memnon, que des êtres fragiles comme nous ne sont pas formés pour +atteindre à la perfection. + +Si l'on voulait recueillir tous les préjugés qui gouvernent le monde, le +catalogue remplirait un gros in-folio. Contentons-nous de combattre ceux +qui nuisent à la société, et ne détruisons pas les erreurs utiles autant +qu'agréables. + +Cependant quelque goût que je confesse d'avoir pour la gloire, je ne me +flatte pas que les princes aient le plus de part à la réputation; je +crois au contraire que les grands auteurs, qui savent joindre l'utile à +l'agréable, instruire en amusant, jouiront d'une gloire plus durable, +parce que la vie des bons princes se passant tout en action, la +vicissitude et la foule des événements qui suivent, effacent les +précédents; au lieu que les grands auteurs sont non seulement les +bienfaiteurs de leurs contemporains, mais de tous les siècles. + +Le nom d'Aristote retentit plus dans les écoles que celui d'Alexandre. +On lit et relit plus souvent Cicéron que les _Commentaires de César_. +Les bons auteurs du dernier siècle ont rendu le règne de Louis XIV plus +fameux que les victoires du conquérant. Les noms de Fra-Paolo, du +cardinal Bembo, du Tasse, de l'Arioste, l'emportent sur ceux de +Charles-Quint et de Léon X, tout vice-dieu que ce dernier prétendît +être. On parle cent fois de Virgile, d'Horace, d'Ovide, pour une fois +d'Auguste, et encore est-ce rarement à son honneur. S'agit-il de +l'Angleterre, on est bien plus curieux des anecdotes qui regardent les +Newton, les Locke, les Shaftesbury, les Milton, les Bolingbroke, que de +la cour molle et voluptueuse de Charles II, de la lâche superstition de +Jacques II, et de toutes les misérables intrigues qui agitèrent le règne +de la reine Anne. De sorte que vous autres précepteurs du genre humain, +si vous aspirez à la gloire, votre attente est remplie, au lieu que +souvent nos espérances sont trompées, parce que nous ne travaillons que +pour nos contemporains, et vous pour tous les siècles. + +On ne vit plus avec nous quand un peu de terre a couvert nos cendres; et +l'on converse avec tous les beaux esprits de l'antiquité qui nous +parlent par leurs livres. + +Nonobstant tout ce que je viens de vous exposer, je n'en travaillerai +pas moins pour la gloire, dussé-je crever à la peine, parce qu'on est +incorrigible à soixante et un ans et parce qu'il est prouvé que celui +qui ne désire pas l'estime de ses contemporains en est indigne. Voilà +l'aveu sincère de ce que je suis, et de ce que la nature a voulu que je +fusse. + +Si le patriarche de Ferney, qui pense comme moi, juge mon cas un péché +mortel, je lui demande l'absolution. J'attendrai humblement ma sentence; +et si même il me condamne, je ne l'en aimerai pas moins. + +Puisse-t-il vivre la millième partie de ce que durera sa réputation; il +passera l'âge des patriarches. C'est ce que lui souhaite le philosophe +de Sans-Souci. _Vale_. FÉDÉRIC. + +Je fais copier mes lettres, parce que ma main commence à devenir +tremblante, et qu'écrivant d'un très petit caractère, cela pourrait +fatiguer vos yeux. + + + + +DU ROI + +À Berlin, le 16 janvier 1773. + + +Je me souviens que lorsque Milton, dans ses voyages en Italie, vit +représenter une assez mauvaise pièce qui avait pour titre _Adam et Ève_, +cela réveilla son imagination et lui donna l'idée de son poème du +_Paradis perdu_. Ainsi ce que j'aurai fait de mieux par mon persiflage +des Confédérés, c'est d'avoir donné lieu à la bonne tragédie que vous +allez faire représenter à Paris. Vous me faites un plaisir infini de me +l'envoyer; je suis très sûr qu'elle ne m'ennuiera pas. + +Chez vous le Temps a perdu ses ailes: Voltaire, à soixante-dix ans, est +aussi vert qu'à trente. Le beau secret de rester jeune! vous le possédez +seul. Charles-Quint radotait à cinquante ans. Beaucoup de grands princes +n'ont fait que radoter toute leur vie. Le fameux Clarke, le célèbre +Swift, étaient tombés en enfance; le Tasse, qui pis est, devint fou; +Virgile n'atteignit pas vos années, ni Horace non plus; pour Homère, il +ne nous est pas assez connu pour que nous puissions décider si son +esprit se soutint jusqu'à la fin; mais il est certain que ni le vieux +Fontenelle, ni l'éternel Saint-Aulaire ne faisaient pas aussi bien les +vers, n'avaient pas l'imagination aussi brillante que le patriarche de +Ferney. Aussi enterrera-t-on le Parnasse français avec vous.... + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Ferney, 22 septembre 1773. + + +Sire, il faut que je vous dise que j'ai bien senti ces jours-ci, malgré +tous mes caprices passés, combien je suis attaché à votre Majesté et à +votre maison. Madame la duchesse de Virtemberg, ayant eu, comme tant +d'autres, la faiblesse de croire que la santé se trouve à Lausanne, et +que le médecin Tissot la donne à qui la paye, a fait, comme vous savez, +le voyage de Lausanne: et moi, qui suis plus véritablement malade +qu'elle, et que toutes les princesses qui ont pris Tissot pour Esculape, +je n'ai pas eu la force de sortir de chez moi. Madame de Virtemberg, +instruite de tous les sentiments que je conserve pour la mémoire de +madame la margrave de Bareith, sa mère, a daigné venir dans mon ermitage +et y passer deux jours. Je l'aurais reconnue quand même je n'aurais pas +été averti; elle a le tour du visage de sa mère, avec vos yeux. + +Vous autres, héros qui gouvernez le monde, vous ne vous laissez pas +subjuguer par l'attendrissement; vous éprouvez tout comme nous, mais +vous gardez votre décorum. Pour nous autres chétifs mortels, nous cédons +à toutes les impressions: je me mis à pleurer en lui parlant de vous et +de madame la princesse, sa mère; et quoiqu'elle soit la nièce du premier +capitaine de l'Europe, elle ne put retenir ses larmes. Il me paraît +qu'elle a l'esprit et les grâces de votre maison, et que surtout elle +vous est plus attachée qu'à son mari. Elle s'en retourne, je crois, à +Bareith, où elle trouvera une autre princesse d'un genre différent; +c'est mademoiselle Clairon, qui cultive l'histoire naturelle, et qui est +la philosophe de monsieur le margrave..... + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Ferney, le 8 novembre 1773. + + +Sire, la lettre dont Votre Majesté m'a honoré le 22 octobre, est, depuis +vingt ans, celle qui m'a le plus consolé; votre temple aux mânes de +votre sœur, _Wilhelminae sacrum_, est digne de la plus belle antiquité +et de vous seul dans le temps présent; madame la duchesse de Virtemberg +versera bien des larmes de tendresse, en voyant le dessin de ce beau +monument. + +Le canal, les villes rebâties, les marais desséchés, les villages +établis, la servitude abolie, sont de Marc-Aurèle ou de Julien. Je dis +de Julien, car je le regarde comme le plus grand des empereurs, et je +suis toujours indigné contre Labletterie, qui ne l'a justifié qu'à demi, +et qui a passé pour impartial, parce qu'il ne lui prodigue pas autant +d'injures et de calomnies que Grégoire de Nazianze et Théodoret. + +Je vous bénis dans mon village de ce que vous en avez tant bâti: je vous +bénis au bord de mon marais de ce que vous en avez tant desséché: je +vous bénis avec mes laboureurs de ce que vous en avez tant délivrés +d'esclavage, et que vous les avez changés en hommes. Gengis-kan et +Tamerlan ont gagné des batailles comme vous, ils ont conquis plus de +pays que vous; mais ils dévastaient, et vous améliorez. Je ne sais s'ils +auraient recueilli les jésuites; mais je suis sûr que vous les rendrez +utiles, sans souffrir qu'ils puissent jamais être dangereux. On dit +qu'Antoine fit le voyage de Brindes à Rome dans un char traîné par des +lions; vous attelez des renards au vôtre, mais vous leur mettez un frein +dans leur gueule; et, quand il le faudra, vous leur mettrez le feu au +derrière, comme Samson, après les avoir attachés par la queue. + + + + +DU ROI + +10 décembre 1773. + + +Madame la landgrave de Darmstadt est de retour de Pétersbourg. Elle ne +tarit point sur les éloges de l'impératrice et des choses utiles qu'elle +a exécutées, et des grands projets qu'elle médite encore. Diderot et +Grimm y passeront l'hiver. Cette cour réunit le faste, la magnificence +et la politesse: et l'impératrice surpasse tout le reste par l'accueil +gracieux qu'elle fait aux étrangers. + +Après vous avoir parlé de cette cour, comment vous entretenir des +jésuites? Ce n'est qu'en faveur de l'instruction de la jeunesse que je +les ai conservés. Le pape leur a coupé la queue; ils ne peuvent plus +servir, comme les renards de Samson, pour embraser les moissons des +Philistins. D'ailleurs, la Silésie n'a produit ni de père Guignard ni de +Malagrida. Nos Allemands n'ont pas les passions aussi vives que les +peuples méridionaux. + +Si toutes ces raisons ne vous touchent point, j'en alléguerai une plus +forte: j'ai promis, par la paix de Dresde, que la religion demeurerait +_in statu quo_ dans mes provinces. Or j'ai eu des jésuites, donc il +faut les conserver. Les princes catholiques ont tout à propos un pape à +leur disposition qui les absout de leurs serments par la plénitude de sa +puissance: pour moi, personne ne peut m'absoudre, je suis obligé de +garder ma parole, et le pape se croirait pollué s'il me bénissait; il se +ferait couper les doigts avec lesquels il aurait donné l'absolution à un +maudit hérétique de ma trempe..... + + + + +DU ROI + +À Postdam. 19 juin 1774. + + +.....Pour le bon roi Louis XV, il est allé en poste chez le père +éternel. J'en ai été fâché: c'était un honnête homme, qui n'avait +d'autre défaut que celui d'être roi. Son successeur débute avec beaucoup +de sagesse, et fait espérer aux Welches un gouvernement heureux. Je +voudrais qu'il eût traité la Du Barry plus doucement, par respect pour +son bisaïeul. + +Si la monarchie influe sur ce jeune homme, les petits-maîtres seront en +rosaire, et les initiées de Vénus couvertes d'_Agnus Dei_. Il faudra que +quelque évêque s'intéresse pour Morival, et qu'un picpuce plaide sa +cause. On prétend qu'un orage se forme et menace les philosophes. +J'attends tranquillement dans mon petit coin les nouveautés et les +événements que ce nouveau règne va produire. Disposé à admirer tout ce +qui sera admirable, et à faire mes réflexions sur ce qui ne le sera pas, +ne m'intéressant qu'au sort des philosophes, et principalement a celui +du patriarche de Ferney, dont le philosophe de Sans-Souci a été, est et +sera le sincère admirateur. _Vale_. FÉDÉRIC. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +Juillet 1774. + + +.....Celui dont Votre Majesté veut bien me parler avait, comme vous +dites très bien, le défaut d'être roi. Il était, ainsi que tant +d'autres, peu fait pour sa place, indifférent à tout, mais se piquant +aisément dans les petites choses qui lui étaient personnelles; il ne +m'avait jamais pu pardonner de l'avoir quitté pour un autre qui était +véritablement roi; et moi, je n'avais jamais pu imaginer qu'il +s'embarrassât si j'étais ou non sur la liste de ses domestiques. Je +respecte sa mémoire, et je vous souhaite une vie qui soit juste le +double de la sienne..... + + + + +DU ROI + +À Postdam, le 30 juillet 1774. + + +.....Vous qui avez des liaisons en France, vous pouvez savoir, sur le +sujet de la cour, des anecdotes que j'ignore. Si le parti de l'_inf_... +l'emporte sur celui de la philosophie, je plains les pauvres Welches; +ils risqueront d'être gouvernés par quelque cafard en froc ou en +soutane, qui leur donnera la discipline d'une main, et les frappera du +crucifix de l'autre. Si cela arrive, adieu les beaux-arts et les hautes +sciences; la rouille de la superstition achèvera de perdre un peuple +d'ailleurs aimable, et né pour la société. + +Mais il n'est pas sûr que cette triste folie religieuse secoue ses +grelots sur le trône des Capets. + +Laissez en paix les mânes de Louis XV. Il vous a exilé de son royaume, +il m'a fait une guerre injuste: il est permis d'être sensible aux torts +qu'on ressent, mais il faut savoir pardonner. La passion sombre et +atrabilaire de la vengeance n'est pas convenable à des hommes qui n'ont +qu'un moment d'existence. Nous devons réciproquement oublier nos +sottises, et nous borner à jouir du bonheur que notre nature comporte. + +Je contribuerai volontiers au bonheur du pauvre Morival, si je le puis. +Corriger les injustices et faire le bien, sont les inclinations que tout +honnête homme doit avoir dans le cœur..... + + + + +DU ROI + +À Potsdam, le 18 novembre 1774. + + +Ne me parlez point de l'Élysée. Puisque Louis XV y est, qu'il y demeure. +Vous n'y trouveriez que des jaloux: Homère, Virgile, Sophocle, Euripide, +Thucydide, Démosthène et Cicéron; tous ces gens ne vous verraient +arriver qu'à contrecœur, au lieu qu'en restant chez nous, vous pouvez +conserver une place que personne ne vous dispute, et qui vous est due à +bon droit. Un homme qui s'est rendu immortel n'est plus assujetti à la +condition du reste des nommes: ainsi vous vous êtes acquis un privilège +exclusif. + +Cependant, comme je vous vois fort occupé du sort de ce pauvre +d'Etallonde, je vous envoie une lettre de Paris qui donne quelque +espérance. Vous y verrez les termes dans lesquels le garde des sceaux +s'exprime, et vous verrez en même temps que M. de Vergennes se prête à +la justification de l'innocence. Cette affaire sera suivie par M. de +Goltz; j'espère à présent que ce ne sera pas en vain, et que Voltaire, +le promoteur de cette œuvre pie, en recevra les remerciements de +d'Etallonde, et les miens. + +Si je ne vous croyais pas immortel, je consentirais volontiers à ce que +d'Etallonde restât jusqu'à la fin de son affaire chez votre nièce; mais +j'espère que ce sera vous qui le congédierez. + +Votre lettre m'a affligé. Je ne saurais m'accoutumer à vous perdre tout +à fait, et il me semble qu'il manquerait quelque chose à notre Europe, +si elle était privée de Voltaire. + +Que votre pouls inégal ne vous inquiète pas: j'en ai parlé à un fameux +médecin anglais qui se trouve actuellement ici: il traite la chose de +bagatelle, et dit que vous pouvez vivre encore longtemps. Comme mes vœux +s'accordent avec ses décisions, vous voulez bien ne pas m'ôter +l'espérance, qui était le dernier ingrédient de la boîte de Pandore. + +C'est dans ces sentiments-là que le philosophe de Sans-Souci fait mille +vœux à Apollon, comme à son fils Esculape, pour la conservation du +patriarche de Ferney. FÉDÉRIC. + + + + +DU ROI + +À Potsdam, le 10 décembre 1774. + + +Non, vous ne mourrez pas de si tôt: vous prenez les suites de l'âge pour +des avant-coureurs de la mort. Cette mort viendra à la fin; mais ce feu +divin que Prométhée déroba aux cieux, et qui vous remplit, vous +soutiendra et vous conservera encore longtemps. + +«Il faut, monseigneur, que vos sermons baissent (disait Gilblas à +l'archevêque de Tolède) pour qu'on présage votre décadence.» Jusqu'à +présent vos sermons ne baissent pas. Récemment j'en ai lu deux, l'un à +l'évêque de Sénez, l'autre à l'abbé Sabathier, qui marquaient de la +vigueur et de la force d'esprit. Cet esprit tient au genre nerveux et à +la finesse des sucs qui se distillent et se préparent pour le cerveau. +Tant que cette élaboration se fait bien, la machine ne menace pas ruine. + +Vous vivrez, et vous verrez la fin du procès de Morival. J'aurais sans +doute dû penser plus tôt à lui, mais la multitude et la diversité des +affaires m'en ont empêché. Je vous ai de l'obligation de m'en avoir fait +souvenir. Peut-être ce délai de dix ans ne nuira pas à nos +sollicitations: nous trouverons les esprits moins échauffés, par +conséquent plus raisonnables. Peut-être alors y aura-t-il des bonnes +âmes qui rougiront de cet exemple de barbarie au dix-huitième siècle, et +qui tâcheront d'effacer cette flétrissure, en faisant dépersécuter le +compagnon du malheureux La Barre. + +Vous serez l'auteur de cette bonne action. Je m'associerai toujours de +grand cœur à ceux qui me fourniront l'occasion de soutenir l'innocence +et de délivrer les opprimés. C'est un devoir de tout souverain d'en user +ainsi chez lui, et selon les cas il peut en user quelquefois de même en +d'autres pays, surtout s'il mesure ses démarches selon les règles de la +prudence..... + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +Janvier 1775. + + +Sire, je reçois dans ce moment le buste de ce vieillard en porcelaine. +Je m'écrie en voyant l'inscription[I], dont je suis si indigne: + + Les rois de France et d'Angleterre + Peuvent de rubans bleus parer leurs courtisans; + Mais il est un roi sur la terre + Qui fait de plus nobles présents. + Je dis à ce héros, dont la main souveraine + Me donne l'immortalité: + Vous m'accordez, grand homme, avec trop de bonté + Des terres dans votre domaine. + +À propos d'immortalité, on vient de faire une magnifique édition de la +vie d'un de vos admirateurs[J], qui a marché dans une partie de cette +carrière de la gloire que vous avez parcourue dans tous les sens. Il y a +un volume tout entier de plans de batailles, de campements et de +marches, et de toutes les actions où il s'était trouvé dès l'âge de +douze ans. Les cartes sont très fidèles et très bien dessinées: +quoiqu'en qualité de poltron je déteste cordialement la guerre, +cependant j'avoue à Votre Majesté que je désirerais avec passion que +Votre Majesté permît de dessiner vos batailles; j'ose vous dire que +personne n'y serait plus propre que d'Etallonde Morival. C'est une chose +étonnante que la célérité, la précision et la bonté de ses desseins, il +semble qu'il ait été vingt ans ingénieur. + +Puisque j'ai commencé, sire, à vous parler de lui, je continuerai à +prendre cette liberté, mon cœur est pénétré des bontés dont vous +l'honorez; le moment approche où il espère s'en servir. Mais aussi le +congé que Votre Majesté lui accorde va expirer au mois de mars. Il +abandonnera sans doute toutes ses espérances pour voler à son devoir, +c'est son dessein. Je vous implore pour lui et malgré lui. Accordez-nous +encore six mois. Je n'ose renouveler ma prière de l'honorer du titre de +votre ingénieur et de lieutenant ou capitaine: tout ce que je sais, +c'est qu'une victime des prêtres peut être immolée, et qu'un homme à +vous sera respecté. Vous ne vous bornez pas à donner l'immortalité, vous +donnez des sauvegardes dans cette vie. Je passerai le reste de la mienne +à remercier, à relire Marc-Aurèle Julien Frédéric, héros de la guerre et +de la philosophie. _Le vieux malade de Ferney._ + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Ferney, 7 juillet 1775. + + +Sire, Morival s'occupait à mesurer le lac de Genève, et à construire sur +ses bords une citadelle imaginaire, lorsque je lui ai appris qu'il +pourrait en tracer de réelles dans la Prusse occidentale et dans vos +autres États. Il a senti vos bienfaits avec une respectueuse +reconnaissance égale à sa modestie. Vous êtes son seul roi, son seul +bienfaiteur. Puisque vous permettez qu'il vienne se jeter à vos pieds +dans Potsdam, voudriez-vous bien avoir la bonté de me dire à qui il +faudra qu'il s'adresse pour être présenté à Votre Majesté. + +Permettez que je me joigne à lui dans la reconnaissance dont il ne +cessera d'être pénétré; je ne peux pas aspirer, comme lui, à l'honneur +d'être tué sur un bastion ou sur une courtine; je ne suis qu'un vieux +poltron fait pour mourir dans mon lit. Je n'ai que de la sensibilité, et +je la mets tout entière à vous admirer et à vous aimer. + +Votre alliée l'impératrice Catherine fait, comme vous, de grandes +choses. Elle fait surtout du bien a ses sujets; mais le roi de France +l'emporte sur tous les rois, puisqu'il fait des miracles. Il a touché à +son sacre deux mille quatre cents malades d'écrouelles, et il les a sans +doute guéris. Il est vrai qu'il y eut une des maîtresses de Louis XIV +qui mourut de cette maladie, quoiqu'elle eût été très bien touchée, mais +un tel cas est très rare..... + + + + +DU ROI + +Potsdam, le 12 juillet 1775. + + +.....Lekain est venu ici: il jouera Œdipe, Orosmane et Mahomet. Je sais +qu'il a été à Ferney; il sera obligé de me conter tout ce qu'il sait et +ne sait pas de celui qui rend ce bourg si célèbre. J'ai vu jouer +Aufresne l'année passée. Je vous dirai auquel des deux je donne la +préférence, quand j'aurai vu jouer celui-ci. + +J'ai toute la maison pleine de nièces, de neveux et de petits-neveux: il +faut leur donner des spectacles qui les dédommagent de l'ennui qu'ils +peuvent gagner en la compagnie d'un vieillard. Il faut se rendre +justice, et se rendre supportable à la jeunesse. Ceci me regarde. Vous +aurez le privilège exclusif de ne jamais vieillir; et quand même +quelques infirmités attaquent votre corps, votre esprit triomphe de +leurs atteintes, et semble acquérir tous les jours des forces nouvelles. + +Que Minerve et Apollon, que les Muses et les Grâces veillent sur leur +plus bel ouvrage, et qu'ils conservent encore longtemps celui dont les +siècles ne pourraient réparer la perte. Voilà les vœux que l'ermite de +Sans-Souci fait pour le patriarche de Ferney. _Vale._ FÉDÉRIC. + + + + +DU ROI + +À Potsdam, le 24 juillet 1775. + + +Je viens de voir Lekain. Il a été obligé de me dire comme il vous a +trouvé, et j'ai été bien aise d'apprendre de lui que vous vous promenez +dans votre jardin, que votre santé est assez bonne, et que vous avez +encore plus de gaîté dans votre conversation que dans vos ouvrages. +Cette gaîté, que vous conservez, est la marque la plus sure que nous +vous posséderons encore longtemps. Ce feu élémentaire, ce principe +vital, est le premier qui s'affaiblit lorsque les années minent et +sapent la mécanique de notre existence. Je ne crains donc plus +maintenant que le trône du Parnasse devienne sitôt vacant; je vous +nommerai hardiment mon exécuteur testamentaire: ce qui me fait grand +plaisir. + +Lekain a loué les rôles d'Oedipe, de Mahomet et d'Orosmane: pour Oedipe +nous l'avons entendu deux fois. Ce comédien est très habile; il a un bel +organe, il se présente avec dignité, il a le geste noble, et il est +impossible d'avoir plus d'attention pour la pantomime qu'il en a. Mais +vous dirai-je naïvement l'impression qu'il a faite sur moi? Je le +voudrais un peu moins outré, et alors je le croirais parfait. + +L'année passée j'ai entendu Aufresne: peut-être lui faudrait-il un peu +du feu que l'autre a de trop. Je ne consulte en ceci que la nature, et +non ce qui peut être en usage en France. Cependant je n'ai pu retenir +mes larmes ni dans _Œdipe_, ni dans Zaïre: c'est qu'il y a des morceaux +si touchants dans la dernière de ces pièces, et de si terribles dans la +première, qu'on s'attendrit dans l'une, et qu'on frémit dans l'autre. +Quel bonheur pour le patriarche de Ferney d'avoir produit ces +chefs-d'œuvre et d'avoir formé celui dont l'organe les rend si +supérieurement sur la scène! + +Il y a eu beaucoup de spectateurs à ces représentations: ma sœur Amélie, +la princesse Ferdinand, la landgrave de Hesse, et la princesse de +Virtemberg, votre voisine, qui est venue ici de Montbelliard pour +entendre Lekain. Ma nièce de Montbelliard m'a dit qu'elle pourrait bien +entreprendre un jour le voyage de Ferney pour voir l'auteur dont les +ouvrages font les délices de l'Europe. Je l'ai fort encouragée à +satisfaire cette digne curiosité. Oh! que les belles-lettres sont utiles +à la société! Elles délassent de l'ouvrage de la journée, elles +dissipent agréablement les vapeurs politiques qui entêtent, elles +adoucissent l'esprit, elles amusent jusqu'aux femmes, elles consolent +les affligés, et sont enfin l'unique plaisir qui reste à ceux que l'âge +a courbés sous son faix, et qui se trouvent heureux d'avoir contracté ce +goût dès leur jeunesse. + +Nos Allemands ont l'ambition de jouir à leur tour des avantages des +beaux-arts: ils s'efforcent d'égaler Athènes, Rome, Florence et Paris. +Quelque amour que j'aie pour ma patrie, je ne saurais dire qu'ils +réussissent jusqu'ici: deux choses leur manquent, la langue et le goût. +La langue est trop verbeuse: la bonne compagnie parle français, et +quelques cuistres de l'école et quelques professeurs ne peuvent lui +donner la politesse et les tours aisés qu'elle ne peut acquérir que dans +la société du grand monde. Ajoutez à cela la diversité des idiomes; +chaque province soutient le sien, et jusqu'à présent rien n'est décidé +sur la préférence. Pour le goût, les Allemands en manquent; ils n'ont +pas encore pu imiter les auteurs du siècle d'Auguste: ils font un +mélange vicieux du goût romain, anglais, français et tudesque; ils +manquent encore de ce discernement fin qui saisit les beautés où il les +trouve, et sait distinguer le médiocre du parfait, le noble du sublime, +et les appliquer chacun à leurs endroits convenables. Pourvu qu'il y ait +beaucoup d'_r_ dans les mots de leur poésie, ils croient que leurs vers +sont harmonieux; et pour 1 ordinaire ce n'est qu'un galimatias de termes +ampoulés. Dans l'histoire, ils n'omettraient pas la moindre +circonstance, quand même elle serait inutile. + +Leurs meilleurs ouvrages sont sur le droit public. Quant à la +philosophie, depuis le génie de Leibnitz et la grosse monade de Wolf, +personne ne s'en mêle plus. Ils croient réussir au théâtre; mais, +jusqu'ici, rien de parfait n'a paru. L'Allemagne est actuellement comme +était la France du temps de François Ier. Le goût des lettres +commence à se répandre: il faut attendre que la nature fasse naître de +vrais génies, comme sous les ministères des Richelieu et des Mazarin. +Le sol qui a produit Leibnitz en peut produire d'autres. + +Je ne verrai pas ces beaux jours de ma patrie, mais j'en prévois la +possibilité. Vous me direz que cela peut vous être très indifférent et +que je fais le prophète tout à mon aise, en étendant, le plus que je le +peux, le terme de ma prédilection. C'est ma façon de prophétiser, et la +plus sûre de toutes, puisque personne ne me donnera le démenti. + +Pour moi, je me console d'avoir vécu dans le siècle de Voltaire; cela me +suffit. Qu'il vive, qu'il digère, qu'il soit de bonne humeur, et surtout +qu'il n'oublie pas le solitaire de Sans-Souci. _Vale_. FÉDÉRIC. + + + + +DU ROI + +Potsdam, le 27 juillet 1775. + + +Ménagez l'huile de la lampe pour qu'elle brûle longtemps encore. C'est à +quoi je m'intéresse plus que madame Denis et votre ménagère suisse, qui +vous fait quitter l'ouvrage quand elle craint qu'il ne nuise à votre +santé. Elles n'ont qu'une idée confuse de ce que vaut le patriarche de +Ferney, et j'en ai une précise. Pour trouver un Voltaire dans +l'antiquité, il faut rassembler le mérite de cinq ou six grands hommes, +d'un Cicéron, d'un Virgile, d'un Lucien et d'un Salluste; et dans la +renaissance des lettres, c'est la même chose: il faut englober un +Guichardin, un Tasse, un Arétin, un Dante, un Arioste, et encore ce +n'est pas assez; dans le siècle de Louis XIV, il manquera toujours pour +l'épopée quelqu'un qui rende l'assemblage complet. + +Voilà comme on pense de vous sur les bords de la mer Baltique, où l'on +vous rend plus de justice que dans votre ingrate patrie. + +N'oubliez pas ces bons Germains qui se souviennent toujours avec plaisir +de vous avoir possédé autrefois, et qui vous célèbrent autant qu'il est +en eux. _Vale_. FÉDÉRIC. + +Je viens de recevoir la _Diatribe à l'auteur des Ephémérides_. On dit +que cet ouvrage vient de Ferney, et je crois y reconnaître l'auteur au +style, qu'il ne saurait déguiser. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +3 auguste 1775. + + + Lekain, dans vos jours de repos, + Vous donne une volupté pure. + On le prendrait pour un héros: + Vous les aimez même en peinture. + C'est ainsi qu'Achille enchanta + Les beaux jours de votre jeune âge. + Marc-Aurèle enfin l'emporta. + Chacun se plaît dans son image. + +Le plus beau des spectacles, sire, est de voir un grand homme entouré de +sa famille, quitter un moment tous les embarras du trône pour entendre +des vers, et en faire, le moment d'après, de meilleurs que les nôtres. +Il me parait que vous jugez très bien l'Allemagne; et cette foule de +mots qui entrent dans une phrase, et cette multitude de syllabes qui +entrent dans un mot, et ce goût qui n'est pas plus formé que la langue; +les Allemands sont à l'aurore; ils seraient en plein jour, si vous aviez +daigné faire des vers tudesques. + +C'est une chose assez singulière que Lekain et mademoiselle Clairon +soient tous deux à la fois auprès de la maison Brandebourg. Mais tandis +que le talent de réciter du français vient obtenir votre indulgence à +Sans-Souci, Gluck vient nous enseigner la musique à Paris. Nos Orphées +viennent d'Allemagne, si nos Roscus vous viennent de France. Mais la +philosophie d'où vient-elle, de Potsdam, sire, où vous l'avez logée, et +d'où vous l'avez envoyée dans la plus grande partie de l'Europe. + +Je ne sais pas encore si notre roi marchera sur vos traces, mais je sais +qu'il a pris pour ministres des philosophes, à un seul près[K], qui a le +malheur d'être dévot. + +Nous perdons le goût, mais nous acquérons la pensée. Il y a surtout un +M. Turgot qui serait digne de parler avec Votre Majesté. Les prêtres +sont au désespoir. Voilà le commencement d'une grande révolution..... + + + + +DU ROI + +À Potsdam, le 13 auguste 1775. + + +.....Je félicite votre nation du bon choix que Louis XVI a fait de ses +ministres. «Les peuples, a dit un ancien, ne seront heureux que lorsque +les sages seront rois.» Vos ministres, s'ils ne sont pas rois tout à +fait, en possèdent l'équivalent en autorité Votre roi a les meilleures +intentions. Il veut le bien. Rien n'est plus à craindre pour lui que ces +pestes des cours, qui tâcheront de le corrompre et de le pervertir avec +le temps. Il est bien jeune; il ne connaît pas les ruses et les +raffinements dont les courtisans se serviront pour le faire tourner à +leur gré, afin de satisfaire leur intérêt, leur haine et leur ambition. +Il a été dans son enfance à l'école du fanatisme de l'imbécillité: cela +doit faire appréhender qu'il ne manque de résolution pour examiner par +lui-même ce qu'on lui a appris à adorer stupidement. + +Vous avez prêché la tolérance: après Bayle, vous êtes sans contredit un +des sages qui ont fait le plus de bien à l'humanité. Mais si vous avez +éclairé tout le monde, ceux que leur intérêt attache à la superstition +ont rejeté vos lumières; et ceux-là dominent encore sur les peuples..... + + + + +DU ROI + +À Potsdam, le 18 juin 1776. + + +.....Nous avons appris également ici le déplacement de quelques +ministres français. Je ne m'en étonne point. Je me représente Louis XVI +comme une jeune brebis entourée de vieux loups: il sera bien heureux +s'il leur échappe. Un homme qui a toute la routine du gouvernement +trouverait de la besogne en France; épié, séduit par des détours +fallacieux, on lui ferait faire des faux pas; il est donc tout simple +qu'un jeune monarque sans expérience, se soit laissé entraîner par le +torrent dès intrigues et des cabales. Mais je ne croirai jamais que la +patrie de Voltaire redevienne de nos jours l'asile ou le dernier +retranchement de la superstition. Il y a trop de connaissances et trop +d'esprit en France pour que la barbarie superstitieuse du clergé puisse +commettre désormais des atrocités dont les temps passés fourmillent +d'exemples. Si Hercule a dompté le lion de Némée, un fort athlète, +nommé Voltaire, a écrasé sous ses pieds l'hydre du fanatisme. + +La raison se développe journellement dans notre Europe; les pays les +plus stupides en ressentent les secousses. Je n'en excepte que la +Pologne. Les autres États rougissent des bêtises où l'erreur a entraîné +leurs pères: l'Autriche, la Vestphalie, tous, jusqu'à la Bavière, +tâchent d'attirer sur eux quelques rayons de lumière. C'est vous, ce +sont vos ouvrages qui ont produit cette révolution dans les esprits. +L'hélépole de la bonne plaisanterie a ruiné les remparts de la +superstition que la bonne dialectique de Bayle n'a pu abattre. + +Jouissez de votre triomphe: que votre raison domine de longues années +sur les esprits que vous avez éclairés, et que le patriarche de Ferney, +le coryphée de la vérité, n'oublie pas le vieux solitaire de Sans-Souci. +_Vale_. FÉDÉRIC. + + + + +DU ROI + +À Potsdam, le 7 septembre 1776. + + +On me fait bien de l'honneur de parler de moi en Suisse, et les +gazetiers doivent prodigieusement manquer de matière, puisqu'ils +emploient mon nom pour remplir leurs feuilles. + +J'ai été malade, il est vrai, l'hiver passé; mais depuis ma +convalescence je me porte, à peu près comme auparavant. Il y a peut-être +des gens au monde au gré desquels je vis trop longtemps, et qui +calomnient ma santé dans l'espérance qu'à force d'en parler, je pourrais +peut-être faire le saut périlleux aussi vite qu'ils le désirent. Louis +XIV et Louis XV lassèrent la patience des Français: il y a trente-six +ans que je suis en place; peut-être qu'à leur exemple j'abuse du +privilège de vivre, et que je ne suis pas assez complaisant pour +décamper quand on se lasse de moi. + +Quant à ma méthode de ne me point ménager, elle est toujours la même. +Plus on se soigne, plus le corps devient délicat et faible. Mon métier +veut du travail et de l'action, il faut que mon corps et mon esprit se +plient à leur devoir. Il n'est pas nécessaire que je vive, mais bien que +j'agisse. Je m'en suis toujours bien trouvé. Cependant je ne prescris +cette méthode à personne, et me contente de la suivre..... + + + + +DU ROI + +À Potsdam, le 26 décembre 1776. + + +Pour écrire à Voltaire, il faut se servir de sa langue; celle des dieux. +Faute de me bien exprimer dans ce langage, je bégayerai mes pensées. + + Serez-vous toujours en butte + Au dévot qui vous persécute? + À l'envieux obscur, ébloui de l'éclat + Dont vos rares talents offusquent son état? + Quelque odieux que soit cet indigne manège; + Les exemples en sont nombreux; + On a poussé le sacrilège + Jusqu'au point d'insulter les dieux: + Ces dieux dont les bienfaits enrichissent la terre, + Ont été déchirés par des blasphémateurs: + Est-il donc étonnant que l'immortel Voltaire + Ait à gémir des traits des calomniateurs? + +Je ne m'en tiens pas à ces mauvais vers: J'ai fait écrire dans le +Virtemberg pour solliciter vos arrérages... + +Au reste, je crois que pour vous soustraire à l'âcreté du zèle des +bigots, vous pourriez vous réfugier en Suisse, où vous seriez à l'abri +de toute persécution. Pour les désagréments dont vous vous plaignez à +l'égard de vos nouveaux établissements de Ferney, je les attribue à +l'esprit de vengeance des commis de vos financiers, qui vous haïssent à +cause du bien que vous avez voulu faire au pays de Gex en le dérobant un +temps à la voracité de ces gens-là. + +Quant à ce point, je vous avoue que je suis embarrassé d'y trouver un +remède parce qu'on ne saurait inspirer des sentiments raisonnables à des +drôles qui n'ont ni raison ni humanité. Toutefois soyez persuadé que si +la terre de Ferney appartenait à Apollon même, cette race maudite ne +l'eût pas mieux traitée. Quelle honte pour la France de persécuter un +homme unique qu'un destin favorable a fait naître dans son sein! un +homme dont dix royaumes se disputeraient à qui pourrait le compter parmi +ses citoyens, comme jadis tant de villes de la Grèce soutenaient +qu'Homère était né chez elles! Mais quelle lâcheté plus révoltante de +répandre l'amertume sur vos derniers jours! Ces indignes procédés me +mettent en colère, et je suis fâché de ne pouvoir vous donner de secours +plus efficaces que le souverain mépris que j'ai pour vos persécuteurs. +Mais Maurepas n'est pas dévot; M. de Vergennes se contente d'entendre la +messe, quand il ne peut pas se dispenser d'y aller; Necker est +hérétique; de quelle main peut donc partir le coup qui vous accable? +L'archevêque de Paris est connu pour ce qu'il est, et j'ignore si son +Mentor ex-jésuite est encore auprès de lui; personne ne connaît le nom +du confesseur du roi: le diable incarné dans la personne de l'évêque du +Puy aurait-il excité cette tempête? Enfin plus j'y pense, moins je +devine l'auteur de cette tracasserie. + + + + +DU ROI + +Le 9 juillet 1777. + + + Oui, vous verrez cet empereur, + Qui voyage afin de s'instruire, + Porter son hommage à l'auteur + De _Henri quatre_ et de _Zaïre_, + Votre génie est un aimant + Qui, tel que le soleil, attire + À soi les corps du firmament, + Par sa force victorieuse + Amène les esprits à soi: + Et Thérèse la scrupuleuse + Ne peut renverser cette loi. + + Joseph a bien passé par Rome + Sans qu'il fût jamais introduit + Chez le prêtre que Jurieu nomme + Très civilement l'Antéchrist. + Mais à Genève qu'on renomme, + Joseph, plus fortement séduit, + Révérera le plus grand homme + Que tous les siècles aient produit. + +Cependant, les Autrichiens ont, jusqu'à présent, encore mal profité des +leçons de tolérance que vous avez données à l'Europe. Voilà en Moravie, +dans le cercle de Préraw, quarante villages qui se déclarent à la fois +protestants. La Cour, pour les ramener au giron de l'Église, a fait +marcher des convertisseurs avec des arguments à poudre et à balle, qui +ont fusillé une douzaine de ces malheureux, en attendant qu'on brûle les +autres. Ces faits, que nous vous communiquons, sont par malheur peu +consolants pour l'humanité. + +Je ne sais si je me trompe, mais il semble qu'il y a un levain de +férocité dans le cœur de l'homme, qui reparaît souvent quand on croit +l'avoir détruit. Ceux que les sciences et les arts ont décrassés, sont +comme ces ours que les conducteurs ont appris à danser sur les pattes de +derrière; les ignorants sont comme les ours qui ne dansent point. Les +Autrichiens (j'en excepte l'empereur) pourraient bien être de cette +dernière classe. + +Il est bien fâcheux que les Français d'ailleurs si aimables, si polis, +ne puissent pas dompter cette fougue barbare qui les porte si souvent à +persécuter les innocents En vérité, plus on examine les fables absurdes +sur lesquelles toutes les religions sont fondées, plus on prend en pitié +ceux qui se passionnent pour ces balivernes..... + + + + +DU ROI + +À Potsdam, le 5 septembre 1777. + + +.....Je reviens de la Silésie, dont j'ai été très content: l'agriculture +y fait des progrès très sensibles; les manufactures prospèrent; nous +avons débité à l'étranger pour 5,000,000 de toile, et pour 1,200,000 +écus de draps. On a trouvé une mine de cobalt dans les montagnes, qui +fournit à toute Silésie. Nous faisons du vitriol aussi bon que +l'étranger. Un homme fort industrieux y fait de l'indigo tel que celui +des Indes; on change le fer en acier avec avantage, bien plus simplement +que de la façon que Réaumur le propose. Notre population est augmentée, +depuis 1756 (qui était l'année de la guerre), de cent quatre-vingt +mille hommes. Enfin tous les fléaux qui avaient abîmé ce pauvre pays +sont comme s'ils n'avaient jamais été; et je vous avoue que je ressens +une douce satisfaction à voir une province revenir de si loin. + +Ces occupations ne m'ont point empêché de barbouiller mes idées sur le +papier; et pour épargner la peine de les transcrire, j'ai fait imprimer +six exemplaires de mes rêveries: je vous en envoie un. Je n'ai eu que le +temps de faire une esquisse; cela devrait être plus étendu; mais c'est à +de vrais savants à y mettre la dernière main. Messieurs les +encyclopédistes ne seront peut-être pas toujours de mon avis: chacun +peut avoir le sien. Toutefois si l'expérience est le plus sûr des +guides, j'ose dire que mes assertions sont uniquement fondées sur ce que +j'ai vu, et sur ce que j'ai réfléchi. + +Vivez, patriarche des êtres pensants, et continuez, comme l'astre de la +lumière, à tirer l'univers. _Vale_. FÉDÉRIC. + + + + +DU ROI + +À Potsdam, le 9 novembre 1777. + + +Monsieur Bitaubé doit se trouver fort heureux d'avoir vu le patriarche +de Ferney. Vous êtes l'aimant qui attirez à vous tous les êtres qui +pensent: chacun veut voir cet homme unique qui fait la gloire de notre +siècle. Le comte de Falkenstein a senti la même attraction; mais, dans +sa course, l'astre de Thérèse lui imprima un mouvement centrifuge qui, +de tangente en tangente, l'attira à Genève. Un traducteur d'Homère se +croit gentilhomme de la chambre de Melpomène, ou marmiton dans les +offices d'Apollon; et muni de ce caractère il se présente hardiment à la +cour de l'auteur de _La Henriade_; et celui-là sait abaisser son génie +pour se mettre au niveau de ceux qui lui rendent leurs hommages. + +Bitaubé vous a dit vrai: j'ai fait construire à Berlin une bibliothèque +publique. Les œuvres de Voltaire étaient trop maussadement logées +auparavant; un laboratoire chimique qui se trouvait au rez-de-chaussée +menaçait d'incendier toute notre collection. Alexandre-le-Grand plaça +bien les œuvres d'Homère dans la cassette la plus précieuse qu'il avait +trouvée parmi les dépouilles de Darius: pour moi qui ne suis ni +Alexandre ni grand, et qui n'ai dépouillé personne, j'ai fait, selon mes +petites facultés, construire le plus bel étui possible pour y placer les +œuvres de l'Homère de nos jours. + +Si, pour compléter cette bibliothèque vous vouliez bien y ajouter ce que +vous avez composé sur les lois, vous me feriez plaisir, d'autant plus +que je ne crains pas les ports. Je crois vous avoir donné, dans ma +dernière lettre, des notions générales à l'égard de nos lois, et du +nombre des punitions qui se font annuellement. Je dois cependant y +ajouter nécessairement qu'une bonne police empêche autant de crimes que +la douceur des lois. La police est ce que les moralistes appellent le +principe réprimant. Si l'on ne vole point, si l'on n'assassine point, +c'est qu'on est sûr d'être incontinent découvert et saisi. Cela retient +les scélérats timides. Ceux qui sont plus aguerris vont chercher fortune +dans l'empire où la proximité des frontières de tant de petits États +leur offre des asiles en assez grand nombre. + +Vous voyez que dans l'empire on ne restitue pas même l'argent qu'on a +emprunté des philosophes. Je vous envoie ci-joint la copie de la réponse +que j'ai reçue de M. le duc de Virtemberg. Ce prince, qui tend au +sublime, veut imiter en tout les grandes puissances; et, comme la +France, l'Angleterre, la Hollande et l'Autriche sont surchargées de +dettes, il veut ranger son duché de Virtemberg dans la même catégorie; +et s'il arrive que quelqu'une de ces puissances fasse banqueroute, je ne +garantirais pas que, piqué d'honneur, il n'en fît autant. Cependant je +ne crois pas que maintenant vous ayez à craindre pour votre capital, vu +que les États de Virtemberg ont garanti les dettes de Son Altesse +Sérénissime, et qu'au demeurant il vous reste libre de vous adresser aux +parlements de Lorraine et d'Alsace. J'avais bien prévu que Son Altesse +Sérénissime serait récalcitrante sur le fait des remboursements, et je +vous assure de plus que ce soi-disant pupille n'a jamais écouté mes avis +ni suivi mes conseils. + +Que ces misères ne troublent point la sérénité de vos jours: tranquille, +du palais des sages, vous pouvez contempler de cette élévation les +défauts et les faiblesses du genre humain, les égarements des uns, et +les folies des autres: heureux dans la possession de vous-même, vous +vous conserverez pour ceux qui savent vous admirer, au nombre desquels, +et en première ligne, vous compterez, comme je l'espère, le solitaire de +Sans-Souci. _Vale_. FÉDÉRIC. + + + + +DU ROI + +Potsdam, le 18 novembre 1777. + + +....On ne trouve dans nos contrées aucun catholique lettré, si ce n'est +parmi les jésuites; nous n'avions personne capable de tenir les classes; +nous n'avions ni pères de l'oratoire ni piaristes; le reste des moines +est d'une ignorance crasse; il fallait donc conserver les jésuites ou +laisser périr toutes les écoles. Il fallait donc que l'ordre subsistât +pour fournir des professeurs à mesure qu'il venait à en manquer; et la +fondation pouvait fournir la dépense à ces frais. Elle n'aurait pas été +suffisante pour payer des professeurs laïques. De plus c'était à +l'université des jésuites que se formaient les théologiens destinés à +remplir les cures. Si l'ordre avait été supprimé, l'université ne +subsisterait plus, et l'on aurait été nécessité d'envoyer les Silésiens +étudier la théologie en Bohème, ce qui aurait été contraire aux +principes fondamentaux du gouvernement. + +Toutes ces raisons valables m'ont fait le paladin de cet ordre. Et j'ai +si bien combattu pour lui que je l'ai soutenu, à quelques modifications +près, tel qu'il se trouvait à présent, sans général, sans troisième vœu, +et décoré d'un nouvel uniforme que le pape lui a conféré. Le malheur de +cet ordre a influé sur un général qui en avait été dans sa jeunesse: ce +M. de Saint-Germain avait de grands et de beaux desseins, très +avantageux à vos Welches; mais tout le monde l'a traversé, parce que les +réformes qu'il se proposait de faire auraient obligé des freluquets à +une exactitude qui leur répugnait. Il lui fallait de l'argent pour +supprimer la maison du roi; on le lui a refusé. Voilà donc quarante +mille hommes, dont la France pouvait augmenter ses forces sans payer un +sou de plus, perdus pour vos Welches afin de conserver dix mille +fainéants bien chamarrés et bien galonnés. Et vous voulez que je +n'estime pas un homme qui pense si juste? Le mépris ne peut tomber que +sur les mauvais citoyens qui l'ont contrecarré. + +Souvenez-vous, je vous prie, du P. Tournemine, votre nourricier (vous +avez sucé chez lui le doux lait des Muses), et réconciliez-vous avec un +Ordre qui vous a porté, et qui, le siècle passé, a fourni à la France +des hommes du plus grand mérite. Je sais très bien qu'ils ont cabalé et +se sont mêlés d'affaires; mais c'est la faute du gouvernement. Pourquoi +l'a-t-il souffert? Je ne m'en prends pas au père Letellier, mais à Louis +XIV. + +Mais tout cela m'embarrasse moins que le patriarche de Ferney: il faut +qu'il vive, qu'il soit heureux et qu'il n'oublie pas les absents. Ce +sont les vœux du solitaire de Sans-Souci. _Vale_. FÉDÉRIC. + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Ferney, 6 janvier 1778. + + +Sire, grand homme, que vous m'instruisez, que vous me consolez, que vous +me fortifiez dans toutes mes idées au bout de ma carrière! Votre +Majesté, ou plutôt votre humanité a bien raison; le fatras métaphysique, +théologique, fanatique, est sans doute ce que nous avons de plus +méprisable, et cependant on écrira sur ces chimères absurdes tant qu'il +y aura des universités, des esprits faux, et de l'argent à gagner. + +Parmi les géomètres, il n'y a guère qu'Archimède et Newton qui aient +acquis une véritable gloire, parce qu'ils ont inventé des choses très +difficiles, très inconnues et très utiles; il n'y a point de gloire pour +ceux qui ne savent que diviser A-B plus C, par X moins Z, et qui passent +leur vie à écrire ce que les autres ont imaginé. + +Pour l'histoire, ce n'est, après tout qu'une gazette; la plus vraie est +remplie de faussetés; et elle ne peut avoir de mérite que celui du +style. Ce style est le fruit de la littérature: c'est donc à la +littérature qu'il faut s'en tenir. C'est ainsi que pense le grand Condé +dans sa retraite de Chantilly; c'est ainsi que pense le grand Frédéric à +Sans-Souci..... + +.....Je vous ai plus d'obligation que vous ne pensez; votre pupille +vient de se laisser un peu attendrir; il m'a payé 20,000 francs sur les +80,000 que je lui avais prêtés, et peut-être avant ma mort me +payera-t-il le reste; c'est vous que j'en ai à remercier. + +M. le comte de Montmorency-Laval saura bientôt assez d'allemand pour +faire tourner à droite et à gauche, et pour commander l'exercice; mais +en vous entendant parler français, il donnera la préférence à la langue +des Montmorency; sans doute les hommes de sa maison doivent aimer les +Prussiens. Il n'y a jamais eu que le cardinal Bernis qui ait imaginé +d'unir la France avec la maison d'Autriche contre la maison de +Brandebourg; il en a été bien puni. Sa politique a été aussi +malheureuse que les chimères théologiques de trente autres cardinaux +ont été ridicules..... + + + + +DE M. DE VOLTAIRE + +À Paris, le 1er avril 1778. + + +Sire, le gentilhomme français qui rendra cette lettre à Votre Majesté, +et qui passe pour être digne de paraître devant Elle, pourra vous dire +que si je n'ai pas eu l'honneur de vous écrire depuis longtemps, c'est +que j'ai été occupé à éviter deux choses qui me poursuivaient dans +Paris: les sifflets et la mort. + +Il est plaisant qu'à quatre-vingt-quatre ans j'aie échappé à deux +maladies mortelles. Voilà ce que c'est que de vous être consacré: je me +suis renommé de vous, et j'ai été sauvé. + +J'ai vu avec surprise et avec une satisfaction bien douce, à la +représentation d'une tragédie nouvelle, que le public, qui regardait il +y a trente ans Constantin et Théodose comme les modèles des princes, et +même des saints, a applaudi avec des transports inouïs à des vers qui +disent que Constantin et Théodose n'ont été que des tyrans +superstitieux. J'ai vu vingt preuves pareilles du progrès que la +philosophie a fait enfin dans toutes les conditions. Je ne désespérerais +pas de faire prononcer dans un mois le panégyrique de l'empereur Julien: +et assurément si les Parisiens se souviennent qu'il a rendu chez eux la +justice comme Caton, et qu'il a combattu pour eux comme César, ils lui +doivent une éternelle reconnaissance. + +Il est donc vrai, Sire, qu'à la fin les hommes s'éclairent, et que ceux +qui se croient payés pour les aveugler ne sont pas toujours les maîtres +de leur crever les yeux! Grâces en soient rendus à Votre Majesté! Vous +avez vaincu les préjugés comme vos autres ennemis: vous jouissez de vos +établissements en tout genre. Vous êtes le vainqueur de la superstition, +ainsi que le soutien de la liberté germanique. + +Vivez plus longtemps que moi, pour affermir tous les empires que vous +avez fondés. Puisse Frédéric le Grand être Frédéric l'immortel! + +Daignez agréer le profond respect et l'inviolable attachement de +VOLTAIRE. + + +FIN + +Paris.--Impr. Dubuisson et Ce, 5, rue Coq-Héron, (PALLET gérant.) + + +NOTES: + +[A] Le roi de Prusse a toujours signé _Fédéric_ qui est plus doux à +prononcer que _Frédéric_. + +[B] Il s'agit d'une plume d'ambre envoyée à madame du Châtelet, et +qu'elle avait cassée. + +[C] Boileau, _Art poétique_, ch. Ier. + +[D] La marquise du Châtelet. + +[E] On n'a point trouvé ces lettres et plusieurs autres qui manquent +également. + +[F] La margrave de Bareith. + +[G] Le pape Rezzonico (Clément XIII) avait envoyé une épée bénite et un +bonnet doublé d'agnus au maréchal Daun, qui avait eu la bêtise de se +prêter à cette facétie digne du treizième siècle. + +[H] Élie de Beaumont. + +[I] _Immortali_. Ce buste est conservé par madame la marquise de +Villette. + +[J] Le maréchal de Saxe. + +[K] M. le comte de Mui. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Correspondance de Voltaire avec le roi +de Prusse, by François Arouet Voltaire and Frédéric II, Roi de Prusse + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE *** + +***** This file should be named 25734-0.txt or 25734-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/5/7/3/25734/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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