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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:18:32 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Henri IV (2e partie) + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: June 7, 2008 [EBook #25715] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (2E PARTIE) *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + Note du transcripteur. + ================================================= + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 7 + Henri IV (2e partie) + Henri V + Henri VI (1re, 2e et 3e partie) + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + ================================================== + + + + HENRI IV + + TRAGÉDIE + + DEUXIÈME PARTIE + + + NOTICE + SUR LA DEUXIÈME PARTIE + DE HENRI IV + + +Henri V est le véritable héros de la seconde partie; son avénement au +trône et le grand changement qui en résulte sont l'événement du drame. +La défaite de l'archevêque d'York et celle de Northumberland ne sont que +le complément des faits contenus dans la première partie. Hotspur n'est +plus là pour donner à ces faits une vie qui leur appartienne, et +l'horrible trahison de Westmoreland n'est pas de nature à fonder un +intérêt dramatique. Henri IV mourant ne se montre que pour préparer le +règne de son fils, et toute l'attention se porte déjà sur un successeur +également important par les craintes et par les espérances qu'il fait +naître. + +Ce n'est pas tout à fait à l'histoire que Shakspeare a emprunté le +tableau de ces divers sentiments. L'avénement de Henri V fut +généralement un sujet de joie: Hollinshed rapporte que, dans les trois +jours qui suivirent la mort de son père, il reçut de plusieurs «nobles +hommes et honorables personnages,» des hommages et serments de fidélité +tels que n'en avait reçu aucun des rois ses prédécesseurs[1], «tant +grande espérance et bonne attente avait-on des heureuses suites qui par +cet homme devaient advenir.» L'inconstante ardeur des esprits, +entretenue par de fréquents bouleversements, faisait nécessairement d'un +nouveau règne un sujet d'espérances; et les troubles qui avaient agité +le règne de Henri IV, les cruautés qui en avaient été la suite, les +continuelles méfiances qui devraient en résulter, portaient +naturellement la nation à tourner les yeux vers un jeune prince dont, en +ce temps de désordre, les déréglements choquaient beaucoup moins que ses +qualités généreuses n'inspiraient de confiance. On attribuait d'ailleurs +une partie de ces déréglements à la méfiance jalouse de son père, qui, +en le tenant écarté des affaires auxquelles il se portait avec une +grande ardeur, en lui ôtant même l'occasion de faire éclater ses talents +militaires, avait jeté cet esprit impétueux dans des voies de désordre +où les moeurs du temps ne permettaient guère qu'on s'arrêtât sans avoir +atteint les derniers excès. Hollinshed attribue à la malveillance de +ceux qui entouraient le roi Henri IV, non-seulement les soupçons qu'il +était disposé à concevoir contre son fils, mais encore les bruits odieux +répandus sur la conduite de ce prince. Il rapporte une occasion où le +prince, ayant à se défendre contre certaines insinuations qui avaient +mis la mésintelligence entre son père et lui, se rendit à la cour avec +une suite dont l'éclat et le nombre n'étaient pas faits pour diminuer +les soupçons du roi, et dans un costume assez singulier pour que le +chroniqueur ait cru devoir en faire mention. C'était «une robe (_a +gowne_, probablement un long manteau) de satin bleu remplie de petits +trous en façon d'oeillets, et à chaque trou pendait à un fil de soie +l'aiguille avec laquelle il avait été cousu.» Quoi qu'on puisse penser +de la gêne des mouvements d'un homme vêtu d'une manière si inquiétante, +le prince se jeta aux pieds de son père, et, après avoir protesté de sa +fidélité, lui présenta son poignard, afin qu'il se délivrât de ses +soupçons en le tuant, «et en présence de ces lords, ajouta-t-il, et +devant Dieu au jour du jugement, je jure ma foi de vous le pardonner +hautement.» Le roi attendri, jeta le poignard, embrassa son fils les +larmes aux yeux, lui avoua ses soupçons, et déclara en même temps qu'ils +étaient effacés. Le prince demanda la punition de ses accusateurs; le +roi répondit que la prudence exigeait quelques délais, et ne punit +point. Mais il paraît que l'opinion générale vengeait suffisamment le +jeune prince; et sans croire précisément avec Hollinshed, qui d'ailleurs +se contredit sur ce point, que Henri ait toujours eu soin «de contenir +ses affections dans le sentier de la vertu», on est porté à supposer +quelque exagération dans le récit des déportements de sa jeunesse rendus +plus remarquables par la révolution subite qui les a terminés, et par +l'éclat de gloire qui les a suivis. + +[Note 1: _Chroniques_ de Hollinshed, t. II, p. 543.] + +Shakspeare devait naturellement adopter la tradition la plus favorable à +l'effet dramatique; il a senti aussi combien le rôle d'un roi et d'un +père mourant, inquiet sur l'avenir de son fils et de ses sujets, était +plus propre à produire sur la scène un tableau touchant et pathétique; +et de même qu'il a inventé pour la beauté de son dénoûment l'épisode de +Gascoygne, il a ajouté, à la scène de la mort de Henri IV, des +développements qui la rendent infiniment plus intéressante. Hollinshed +rapporte simplement que le roi s'apercevant qu'on avait ôté sa couronne +de dessus son chevet, et apprenant que c'était le prince qui l'avait +emportée, le fit venir et lui demanda raison de cette conduite: «Sur +quoi le prince, avec un bon courage, lui répondit:--Sire, à mon jugement +et à celui de tout le monde, vous paraissiez mort. Donc, comme votre +plus proche héritier connu, j'ai pris cette couronne comme mienne et non +comme vôtre.--Bien, mon fils, dit le roi avec un grand soupir, quel +droit j'y avais, Dieu le sait!--Bien, dit le prince, si vous mourez roi, +j'aurai la couronne, et je me fie de la garder avec mon épée contre tous +mes ennemis, comme vous avez fait.--Étant ainsi, dit le roi, je remets +tout à Dieu et souvenez-vous de bien faire. Ce que disant, il se tourna +dans son lit, et bientôt après s'en alla à Dieu.» Peut-être la réponse +du jeune prince, rendue comme un poëte l'eût su rendre, aurait-elle été +préférable au discours étudié que lui prête Shakspeare; cependant il en +a conservé une partie dans la dernière réplique du prince de Galles, et +le reste de la scène offre de grandes beautés, ainsi que celles qui +suivent entre Gascoygne et les princes. En tout, Shakspeare paraît avoir +voulu racheter par des beautés de détail la froideur nécessaire de la +partie tragique; elle en offre beaucoup, et le style en est généralement +plus soigné et plus exempt de bizarrerie que celui de la plupart de ses +autres pièces historiques. + +La partie comique, très-importante et très-considérable dans cette +seconde partie de _Henri IV_, n'est cependant pas égale en mérite à ce +qu'offre, dans le même genre, la première partie. Falstaff est parvenu, +il a une pension, des grades; ses rapports avec le prince sont moins +fréquents; son esprit ne lui sert donc plus aussi fréquemment à se tirer +de ces embarras qui le rendaient si comique; et la comédie est obligée +de descendre d'un étage pour le représenter dans sa propre nature, livré +à ses goûts véritables et au milieu des misérables dont il fait sa +société, ou des imbéciles qu'il a encore besoin de duper. Ces tableaux +sont sans doute d'une vérité frappante et abondent en traits comiques, +mais la vérité n'est pas toujours assez loin du dégoût pour que le +comique nous trouve alors disposés à toute la joie qu'il inspire; et les +personnages sur qui tombe le ridicule ne nous paraissent pas toujours +valoir la peine qu'on en rie. Cependant le caractère de Falstaff est +parfaitement soutenu, et se retrouvera tout entier quand on le verra +reparaître ailleurs. + +La seconde partie de _Henri IV_ a paru, à ce qu'on croit, en 1598; avant +cette époque, on représentait sur la scène anglaise une pièce intitulée +_les Fameuses Victoires de Henri V_, sorte de farce tragi-comique +dépourvue de tout mérite. Rien ne pourrait mieux faire comprendre que ce +vieux drame la merveilleuse transformation qu'opéra Shakspeare dans les +représentations théâtrales du siècle d'Elisabeth. + + + + + HENRI IV + + TRAGÉDIE + + DEUXIÈME PARTIE + + + + +PERSONNAGES + + LE ROI HENRI IV. + HENRI, prince de Galles, ) + ensuite roi sous le nom de ) + Henri V. ) + THOMAS, duc de Clarence. ) + LE PRINCE JEAN de Lancastre, ) ses fils + ensuite duc de Bedford. ) + LE PRINCE HUMPHROY ) + de Glocester, ensuite duc ) + de Glocester. ) + + LE COMTE DE WARWICK. ) + LE COMTE DE WESTMORELAND. ) partisans + GOWER. ) du roi + HARCOURT. ) + Le GRAND JUGE du banc du roi. + UN GENTILHOMME attaché au grand + juge. + LE COMTE DE NORTHUMBERLAND. ) + SCROOP, archevêque d'York. ) + LORD MOWBRAY. ) ennemis + LORD HASTINGS. ) du roi. + LORD BARDOLPH. ) + SIR JOHN COLEVILLE. ) + TRAVERS, ) domestiques de Northumberland. + MORTON, ) + FALSTAFF. + BARDOLPH. + PISTOL. + UN PAGE. + POINS. ) + PETO. ) attachés au prince Henri. + + SHALLOW. ) + SILENCE. ) juges de comtés. + + DAVY, domestique de Shallow. + + MOULDY, ) + SHADOW, ) + WART, ) recrues. + FEEBLE, ) + BULLCALF ) + + FANG, ) + SNARE. ) officiers du shérif. + LA RENOMMÉE. + UN PORTIER. + UN DANSEUR qui prononce l'épilogue. + LADY NORTHUMBERLAND. + LADY PERCY. + L'HÔTESSE QUICKLY. + DOLL TEAR-SHEET. + LORDS ET AUTRES PERSONNAGES DE SUITE, + OFFICIERS, SOLDATS, MESSAGERS, + GARÇONS DE CABARET, SERGENTS, PIQUEURS, + ETC. + + + + + +PROLOGUE + +À Warkworth. Devant le château de Northumberland. + + +_Entre_ LA RENOMMÉE, _son vêtement parsemé de langues peintes._ + +LA RENOMMÉE.--Ouvrez les oreilles: et qui de vous, lorsque la bruyante +Renommée se fait entendre, voudra fermer les routes de l'ouïe? C'est moi +qui, depuis l'Orient jusqu'aux lieux où s'abaisse l'Occident, faisant du +vent mon cheval de voyage, divulgue sans cesse les entreprises +commencées sur ce globe de la terre. Sur mes langues court sans cesse le +scandale que je répands dans tous les idiomes, remplissant de bruits +mensongers les oreilles des hommes. Je parle de paix, tandis que, cachée +sous le sourire de la tranquillité, la haine déchire le monde. Et quel +autre que la Renommée, quel autre que moi produit le terrible appareil +des armées, et les préparatifs de défense, lorsque, gonflée d'autres +maux, l'année monstrueuse paraît prête à donner des fils au féroce tyran +de la guerre?--La Renommée est une flûte où soufflent les soupçons, les +inquiétudes, les conjectures, et dont la touche est si simple et si +facile qu'elle peut être jouée par le monstre stupide aux têtes +innombrables, l'inconstante et factieuse multitude. Mais qu'ai-je besoin +d'anatomiser ma personne ici, au milieu de ma propre famille? Pourquoi +la Renommée se trouve-t-elle en ce lieu? Je cours devant la victoire du +roi Henri qui, dans les plaines sanglantes de Shrewsbury, a terrassé le +jeune Hotspur et ses guerriers, éteignant le flambeau de l'audacieuse +révolte dans le sang même des rebelles. Mais à quoi pensai-je de débuter +par dire ici la vérité! Mon rôle est plutôt de répandre au loin que +Henri Monmouth a succombé sous la colère du noble Hotspur, que le roi +lui-même a baissé, aussi bas que le tombeau, sa tête sacrée devant la +rage de Douglas. Voilà les bruits que j'ai semés au travers des villes +rustiques situées entre ces plaines royales de Shrewsbury, et cette +masse de pierres inégales, repaire vermoulu où le père de Hotspur, le +vieux Northumberland, contrefait le malade. Les messagers arrivent +épuisés, et pas un d'eux n'apporte d'autres nouvelles que celles qu'ils +ont apprises de moi. Ils reçoivent des langues de la Renommée, de +flatteurs et consolants mensonges, pires que le récit des maux +véritables. + +(Elle sort.) + + + + + ACTE PREMIER + + +SCÈNE I + +Au même endroit. + +LE PORTIER _est devant la porte. Entre lord_ BARDOLPH. + + +BARDOLPH.--Qui garde la porte ici? Holà!--Où est le comte? + +LE PORTIER.--Sous quel nom vous annoncerai-je? + +BARDOLPH.--Dis au comte que le lord Bardolph l'attend ici. + +LE PORTIER.--Sa Seigneurie est allée se promener dans le verger. Que +Votre Honneur veuille bien prendre la peine de frapper seulement à la +porte, et il va vous répondre lui-même. + +(Entre Northumberland.) + +BARDOLPH.--Voilà le comte. + +NORTHUMBERLAND.--Quelles nouvelles, lord Bardolph? Chaque minute +aujourd'hui devrait enfanter quelque nouveau fait. Les temps sont +désordonnés, et la Discorde, comme un coursier échauffé par une trop +forte nourriture, a brisé son frein avec fureur et renverse tout sur son +passage. + +BARDOLPH.--Noble comte, je vous apporte des nouvelles sûres de +Shrewsbury. + +NORTHUMBERLAND.--Bonnes, s'il plaît à Dieu! + +BARDOLPH.--Aussi bonnes que le coeur les peut désirer.--Le roi est +blessé presque à mort; et de la main de milord votre fils, le prince +Henri tué roide; les deux Blount tués par Douglas; le jeune prince Jean, +Westmoreland et Stafford ont fui du champ de bataille; et le cochon de +Henri Monmouth, le lourd sir Jean est prisonnier de votre fils. Oh! +jamais depuis les jours de bonheur de César, aucun temps n'a été +illustré d'une pareille journée si bien défendue, si bien conduite, et +si complétement gagnée. + +NORTHUMBERLAND.--D'où tenez-vous ces nouvelles? Avez-vous vu le champ de +bataille? Venez-vous de Shrewsbury? + +BARDOLPH.--J'ai parlé, milord, à quelqu'un qui en venait, un gentilhomme +de bonne race et d'un nom recommandable, qui m'a de lui-même raconté ces +nouvelles comme véritables. + +NORTHUMBERLAND.--J'aperçois Travers, mon domestique, que j'avais envoyé +mardi dernier pour tâcher d'apprendre quelques nouvelles. + +BARDOLPH.--Milord, je l'ai dépassé sur la route; il ne sait rien de +certain que ce qu'il peut avoir appris de moi. + +(Entre Travers.) + +NORTHUMBERLAND.--Eh bien, Travers, quelles bonnes nouvelles nous +apportez-vous? + +TRAVERS.--Milord, sir Jean Umfreville m'a fait retourner sur mes pas +avec de joyeuses nouvelles. Comme il était mieux monté que moi, il m'a +devancé. Après lui j'ai vu venir, piquant avec ardeur, un cavalier +presque épuisé de la rapidité de sa course, qui s'est arrêté près de moi +pour laisser souffler son cheval tout ensanglanté: il s'est informé du +chemin de Chester; et je lui ai demandé des nouvelles de Shrewsbury. Il +m'a dit que la cause des rebelles n'avait pas été heureuse, et que +l'éperon du jeune Henri Percy était refroidi. En disant ces mots, il +abandonne la bride à son cheval courageux, et, courbé en avant, il +enfonce ses éperons tout entiers dans les flancs haletants de la pauvre +bête, et partant d'un élan, sans attendre d'autres questions, il +semblait dans sa course dévorer le chemin. + +NORTHUMBERLAND.--Ah!--Répète.--Il t'a dit que l'éperon du jeune Percy +était refroidi? Qu'Hotspur était sans vigueur? Que les rebelles avaient +été malheureux? + +BARDOLPH.--Milord, je n'ai que cela à vous dire. Si le jeune lord votre +fils n'a pas l'avantage, sur mon honneur je consens à donner ma baronnie +pour un lacet de soie; n'en parlons plus. + +NORTHUMBERLAND.--Eh pourquoi donc le cavalier qui a rencontré Travers +lui aurait-il donné les indices d'une défaite? + +BARDOLPH.--Qui? Lui? Bon, c'était quelque misérable qui avait volé le +cheval qu'il montait, et qui, sur ma vie, a parlé au hasard: mais, +tenez, voici encore des nouvelles. + +(Entre Morton.) + +NORTHUMBERLAND.--Mais quoi, le front de cet homme, semblable à la +couverture d'un livre, annonce un volume du genre tragique. Tel est +l'aspect du rivage lorsqu'il porte encore la trace de la tyrannique +invasion des flots. Parle, Morton, viens-tu de Shrewsbury? + +MORTON.--Mon noble lord, je fuis de Shrewsbury, où la mort détestée a +revêtu ses traits les plus hideux pour porter l'effroi dans notre parti. + +NORTHUMBERLAND.--Comment se portent mon fils et mon frère?--Tu trembles, +et la pâleur de tes joues est plus prompte que ta langue à me révéler +ton message. Tel, et ainsi que toi défaillant, inanimé, sombre, la mort +dans les yeux, vaincu par le malheur, parut celui qui dans la profondeur +de la nuit ouvrant le rideau de Priam, essaya de lui dire que la moitié +de la ville de Troie était consumée; Priam vit la flamme avant que son +serviteur eût pu retrouver la voix. Et moi, je vois la mort de mon cher +Percy avant que tu me l'annonces. Je vois que tu voudrais me dire: +«Votre fils a fait ceci et ceci; votre frère cela; ainsi a combattu le +noble Douglas:» tu voudrais arrêter mon oreille avide sur le récit de +leurs vaillantes prouesses, mais l'arrêtant en effet tout à coup, un +soupir gardé pour la fin va dissiper d'un souffle toutes ces louanges, +et terminer tout par ces mots: «Frère, fils, tous sont morts.» + +MORTON.--Douglas est vivant et votre frère aussi, mais pour milord votre +fils.... + +NORTHUMBERLAND.--Quoi, il est mort! Vois combien la crainte est prompte! +Celui qui ne fait que redouter encore ce qu'il voudrait ne pas apprendre +sait par instinct démêler dans les yeux d'autrui que ce qu'il redoute +est arrivé.--Cependant parle, Morton; dis à ton maître que sa prescience +lui a menti, et je recevrai cela comme un affront qui m'est cher; et je +t'enrichirai pour récompense de cette injure. + +MORTON.--Vous êtes trop grand pour que je vous contredise. Votre +pressentiment n'est que trop vrai, et vos craintes que trop fondées. + +NORTHUMBERLAND.--Malgré tout, cela ne dit pas que Percy soit mort. Je +vois un cruel aveu dans tes regards; tu secoues la tête, et tiens pour +dangereux ou criminel de dire la vérité. S'il est tué, dis-le; ce ne +sera point une faute que d'annoncer sa mort: c'en est une que de mentir +sur une mort véritable, mais non pas de dire que le mort ne vit plus. + +MORTON.--Cependant celui qui le premier apporte une fâcheuse nouvelle +est chargé d'un office où tout est perte pour lui. De ce moment sa voix +prend le son d'une cloche funèbre qu'on se rappelle toujours +accompagnant de son tintement la mort d'un ami. + +BARDOLPH.--Non, milord, je ne puis croire que votre fils soit mort. + +MORTON.--Je suis bien affligé d'être obligé de vous forcer à croire ce +que je demanderais au ciel de n'avoir pas vu. Mais mes propres yeux +l'ont vu, sanglant, épuisé hors d'haleine, et ne répondant plus que par +de faibles coups à ceux d'Henri Monmouth, dont la rapide fureur a +renversé Percy, jusqu'alors invincible, sur la poussière, d'où il ne +s'est plus depuis relevé vivant. La mort de ce héros, dont l'ardeur +enflammait le plus stupide manant de son camp, une fois ébruitée, a +glacé l'ardeur du plus brillant courage de son armée: car c'était de la +trempe de son âme que son parti empruntait la fermeté de l'acier; une +fois qu'elle a été détruite en lui, tout le reste s'est affaissé sur +soi-même, comme un plomb inerte et lourd; et de même qu'une masse +pesante de sa nature vole avec d'autant plus de vitesse qu'elle est +lancée par une force supérieure; ainsi, lorsque la perte de Hotspur eut +appesanti nos soldats, ce poids reçut de la peur une telle rapidité, que +la flèche volant vers son but ne surpasse pas en légèreté nos soldats +voulant chercher leur salut loin du champ de bataille. Alors le noble +Worcester fut trop tôt fait prisonnier; et ce fougueux Écossais, le +sanglant Douglas, dont l'active et laborieuse épée avait tué jusqu'à +trois fois la ressemblance du roi, commença à mollir et perdre coeur, et +honora de son exemple la honte de ceux qui tournaient le dos! La frayeur +le fit trébucher en fuyant, et il fut pris. Enfin, le résumé de tout +ceci, c'est que le roi a la victoire; et il a envoyé un détachement avec +ordre de marcher à grands pas contre vous, milord, sous la conduite du +jeune Lancastre et de Westmoreland. Voilà toutes les nouvelles. + +NORTHUMBERLAND.--J'aurai assez de temps pour pleurer ce malheur. Dans le +poison se trouve le remède. Cette nouvelle, si j'eusse joui de la santé, +m'aurait rendu malade; me trouvant malade, elle m'a en quelque sorte +guéri. Ainsi qu'un malheureux dont les nerfs affaiblis par la fièvre +fléchissent, comme des gonds sans force, sous le poids de la vie, et qui +dans l'impatience de son accès s'élance, semblable à la flamme, des bras +de son gardien; ainsi mes membres, affaiblis par la douleur, trouvent +dans la rage de la douleur une force triple de leur vigueur naturelle. +Loin d'ici, faible béquille; maintenant c'est un gantelet écailleux avec +des charnières d'acier qui doit revêtir cette main. Loin de moi aussi, +bonnet de malade, trop incertaine sauvegarde d'une tête que des princes +fortifiés par la conquête aspirent à frapper. Ceignez de fer mon front. +Vienne l'heure la plus effroyable qu'osent annoncer la haine et les +circonstances; qu'elle menace de ses regards Northumberland au +désespoir; que le ciel et la terre se confondent; que la main de la +nature ne contienne plus l'impétuosité des flots; que l'ordre périsse; +et que ce monde cesse d'être un théâtre où la discorde se nourrit de +languissantes querelles; que l'esprit de Caïn le premier-né s'empare de +tous les coeurs; que, toutes les âmes se précipitant dans une sanglante +carrière, cette terrible scène finisse en laissant aux ténèbres le soin +d'ensevelir les morts. + +TRAVERS.--Ce violent transport aggrave votre mal, milord. + +BARDOLPH.--Cher comte, ne faites pas divorce avec votre prudence. + +MORTON.--La vie de tous vos confédérés qui vous aiment repose sur votre +santé; si vous vous abandonnez ainsi à des passions orageuses, elle doit +nécessairement dépérir. Mon noble lord, vous vous êtes déterminé à +risquer les chances de la guerre, et avant de dire: rassemblons une +armée, vous avez calculé la somme de tous ses hasards. Vous avez supposé +d'avance que dans la dispensation des coups votre fils pouvait périr; +vous saviez qu'il marchait sur les périls, sur un bord escarpé où la +chute était plus vraisemblable que le salut; vous étiez bien averti que +sa chair était susceptible de blessures et de plaies, et que son ardent +courage le lancerait toujours aux lieux où serait plus actif le commerce +des dangers; et cependant vous lui avez dit: marche. Nulle de ces +considérations, bien que vivement présentes à votre imagination, n'a pu +vous détourner de cette entreprise obstinément résolue dans votre âme. +Qu'est-il donc arrivé? ou qu'a produit cette entreprise audacieuse, +sinon l'événement qui devait probablement advenir? + +BARDOLPH.--Nous tous qui sommes intéressés dans cette perte, nous +savions que nous nous hasardions sur une mer si dangereuse qu'il y avait +dix contre un à parier que nous y laisserions la vie. Cependant nous en +avons couru les risques. Pour conquérir l'avantage que nous nous +proposions, nous avons étouffé la considération du péril presque évident +que nous avions à redouter. Puisque nous avons fait naufrage, hasardons +encore. Venez; nous mettrons tout dehors, corps et biens. + +MORTON.--Il en est plus que temps; et, mon noble et digne lord, j'ai +appris avec certitude, et ce que je vous dis ici est véritable, que le +noble archevêque d'York était en marche à la tête d'une armée bien +disciplinée. C'est un homme qui attache à lui ses partisans par un +double lien. Votre fils, milord, n'avait que les corps, des ombres, des +simulacres de soldats. Ce mot de rébellion séparait leurs âmes de +l'action de leurs corps. Ils ne combattaient qu'avec répugnance et +contrainte, comme on avale une médecine. Leurs armes semblaient seules +de notre parti; car pour leur courage et leurs âmes, ce mot de rébellion +les avait congelés comme le poisson dans un étang glacé. Mais +aujourd'hui l'archevêque tourne l'insurrection en entreprise religieuse: +regardé comme un homme de pures et saintes pensées, il est suivi à la +fois des corps et des âmes; sa puissance s'élève fortifiée par le sang +du beau roi Richard versé sur les pierres de Pomfret. Il fait descendre +du ciel sa querelle et sa cause; il annonce à tous qu'il veut délivrer +une terre ensanglantée, respirant à peine sous le puissant Bolingbroke; +grands et petits s'assemblent par troupeaux pour le suivre. + +NORTHUMBERLAND.--Je le savais auparavant; mais je l'avoue, cette douleur +présente l'avait effacé de ma mémoire. Entrez avec moi, et que chacun +donne son avis sur les moyens les plus favorables à notre sûreté et à +notre vengeance. Faisons partir des courriers et des lettres; +hâtons-nous de nous faire des amis: jamais on n'en eut si peu, et jamais +on eut tant de besoin d'en avoir. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Une rue de Londres. + +_Entre_ SIR JEAN FALSTAFF, _suivi de son page qui porte son épée et son +bouclier_. + + +FALSTAFF.--Eh bien, page, grand colosse, que dit le docteur, que dit-il +de mon urine? + +LE PAGE.--Monsieur, il a dit que l'urine en elle-même était bonne et +bien saine; mais que la personne dont elle sortait avait l'air d'être +attaquée de plus de maladies qu'elle ne s'imaginait. + +FALSTAFF.--Enfin les gens de toute espèce se font une gloire de tirer +sur moi. La cervelle de cette argile si ridiculement pétrie, qu'on +appelle _homme_, n'est pas capable de rien inventer de plus plaisant et +de plus risible, que ce que j'invente moi-même, ou ce qui s'invente sur +mon compte. Non-seulement je suis facétieux, moi, mais c'est encore moi +qui suis la cause de tout l'esprit que peuvent avoir les autres. Je +ressemble, en marchant devant toi, à une laie qui a étouffé toute sa +portée hors un seul petit. Si le prince, en te mettant à mon service, a +eu quelque autre intention que celle de me faire ressortir, je veux bien +n'avoir pas le sens commun. Petit-maître de mandragore[2] que tu es, tu +serais plus propre à figurer sur mon chapeau qu'à courir sur mes talons. +Ma foi, je n'avais pas encore fait usage d'une agate[3]; je ne te ferai +monter pourtant ni en or, ni en argent, mais je t'empaqueterai dans de +mauvais haillons pour te renvoyer à ton maître, en manière de bijou; +oui, à ce jouvenceau, le prince ton maître, dont le menton n'est pas +encore emplumé: j'aurai de la barbe dans la paume de ma main avant qu'il +en ait sur les joues. Cependant il ne fera pas difficulté de vous dire +que sa face est une face royale. Je ne sais quand il plaira au bon Dieu +d'y donner le dernier coup. Elle n'a pas encore perdu un poil[4], et il +est bien sûr de la garder toujours face royale, car jamais un barbier +n'en tirera six pence[5]; et cependant il veut faire le coq, comme s'il +avait brevet d'homme dès le temps où son père était garçon. Ma foi, +qu'il conserve tant qu'il voudra sa grâce, je puis bien l'assurer qu'il +n'est plus dans la mienne.--Eh bien! que dit Dumbleton au sujet du satin +que je lui ai demandé pour me faire un manteau court et des chausses à +la matelote? + +[Note 2: On supposait que la mandragore représentait en petit la figure +d'un homme.] + +[Note 3: _I was never manned with an agate till now._ Il paraît que +l'agate au doigt était le signe de dignité d'un alderman. Le peu +d'épaisseur de la pierre, et les figures qu'elle représente, en font +assez souvent dans Shakspeare un objet de comparaison pour des figures +minces et petites. _Manned_ signifie _servi, pourvu d'un valet_ (_man_). +Selon toute apparence, il signifiait aussi du temps de Shakspeare, _qui +a la main garnie_; _man_ dans le sens de _main_, est encore en anglais +la racine de plusieurs mots; dans cette supposition _manned_ produirait +ici un jeu de mots, ce qui est toujours probable.] + +[Note 4: Ceci fait probablement allusion à la tonte du drap, qui est une +des dernières opérations de sa fabrication.] + +[Note 5: _He may keep it still as_ ou (selon les anciennes éditions) _at +a_ face-royal, for a barber shall never earn six pence out of it._ +_Face-royal_ signifie certainement ici autre chose que _royal face_. +C'était, selon toute apparence, le nom d'une pièce de monnaie, d'une +valeur assez considérable, et le sens de la plaisanterie de Falstaff +serait alors que le prince la conservera dans toute sa valeur, car un +barbier ne gagnera jamais six pence dessus. Voilà ce qu'on y peut voir +de plus clair; on trouvera souvent dans le cours de cette pièce des +allusions aux usages du temps qu'il est impossible de traduire +littéralement, et même d'expliquer tout à fait clairement.] + +LE PAGE.--Il dit, monsieur, qu'il faut que vous lui donniez une +meilleure caution que Bardolph: il ne veut point de votre billet ni du +sien, il ne s'est point soucié de pareilles sûretés. + +FALSTAFF.--Qu'il soit damné comme le riche glouton[6], et la langue +encore plus chaude! Le matin d'Achitophel! Un misérable, un vrai maraud, +qui vous tient un gentilhomme le bec dans l'eau, et va chicaner sur des +sûretés! Ces canailles à têtes chauves ne portent plus que des souliers +à talons hauts et de gros paquets de clefs à leur ceinture; et, si l'on +veut entrer avec eux dans quelque honnête marché à crédit, ils vous +arrêtent sur les sûretés. J'aimerais autant qu'ils me missent de la mort +aux rats dans la bouche, que de venir me la fermer avec leurs sûretés. +Je m'attendais qu'il allait m'envoyer vingt-deux aunes de satin: sur mon +Dieu, comme je suis loyal chevalier, j'y comptais; et ce misérable-là +m'envoie des sûretés! Eh bien, il n'a qu'à dormir en _sûreté_; car il +porte la corne d'abondance, et l'on voit les légèretés[7] de sa femme +briller au travers, et lui n'en voit rien, malgré la lanterne qu'il +porte pour s'éclairer.--Où est Bardolph? + +[Note 6: Le mauvais riche.] + +[Note 7: _The lightness_, _légèreté_ et _clarté_.] + +LE PAGE.--Il est allé à Smithfield pour acheter un cheval à votre +seigneurie. + +FALSTAFF.--Je l'ai acheté à Saint-Paul[8], lui, et il va m'acheter un +cheval à Smithfield! Si je pouvais seulement raccrocher une femme dans +la rue, il ne me faudrait plus que cela pour être servi, monté et marié +de la même manière. + +[Note 8: Saint-Paul passait pour le rendez-vous des escrocs et des +mauvais sujets.] + +(Entre le lord grand juge, et un huissier.) + +LE PAGE.--Monsieur, voilà le lord juge qui a envoyé le prince en prison, +pour l'avoir frappé à l'occasion de Bardolph[9]. + +[Note 9: La tradition commune, suivie ici par Shakspeare, c'est que le +lord grand juge Gascoygne, dont il est ici question, ayant fait arrêter +pour félonie un des domestiques du jeune Henri, prince de Galles, +celui-ci se rendit au tribunal pour demander qu'on le remît en liberté, +et sur le refus du grand juge, se mit en devoir de le délivrer par +force, et qu'alors le grand juge lui ayant commandé de se retirer, Henri +s'emporta jusqu'à le frapper sur son tribunal. Cependant sir Thomas +Elyot, qui écrivait sous Henri VI, dit simplement, en rapportant ce +fait, que le prince s'avança vers le grand juge dans une telle fureur +qu'on crut qu'il allait le tuer, ou lui faire quelque outrage; mais que +le juge, sans se déranger de son siége, avec une contenance pleine de +majesté, l'arrêta par les paroles suivantes: + +«Monsieur, souvenez-vous que je tiens ici la place du roi, votre +souverain seigneur et père, à qui vous devez une double obéissance. Je +vous ordonne donc en son nom de vous désister sur-le-champ de votre +entreprise téméraire et illégale, et de donner désormais bon exemple à +ceux qui seront un jour vos sujets; quant à présent, pour votre +désobéissance et mépris de la loi, vous vous rendrez à la prison du banc +du roi, où je vous constitue prisonnier, et vous y demeurerez jusqu'à ce +que le roi votre père ait fait connaître sa volonté.» + +Sur quoi, le prince, frappé de respect, déposant aussitôt son épée, se +rendit en prison. Shakspeare a suivi la version de Hollinshed, qui, +d'après Hall, rapporte que le prince frappa le grand juge. Il suppose +aussi, d'après le même écrivain, qu'à cette occasion Henri perdit sa +place au conseil, où il fut remplacé par son frère Jean de Lancastre +(_voy._ la 1re partie d'_Henri IV_, acte III, scène II.) Mais ce fait +paraîtrait en contradiction avec les paroles que prononça, dit-on, le +roi à cette occasion, et que Shakspeare lui-même rapporte à la fin de la +seconde partie d'_Henri IV_, dans le discours qu'il prête à Henri V +devenu roi: au surplus, ce discours et la circonstance qui y donne +occasion, sont, autant qu'on en peut juger, une invention du poëte. Il +paraît constant que le grand juge Gascoygne mourut avant Henri IV, vers +la fin de 1412. Hume rapporte comme Shakspeare la conduite de Henri V +avec Gascoygne. On serait tenté de croire qu'il n'a eu sur ce point +d'autre autorité que le poëte dont il emprunte à peu près les +expressions.] + +FALSTAFF.--Suis-moi promptement; je ne veux pas le voir. + +LE JUGE.--Quel est cet homme qui s'en va là-bas? + +L'HUISSIER.--C'est Falstaff, sous le bon plaisir de votre seigneurie. + +LE JUGE.--Celui qui était impliqué dans l'affaire du vol? + +L'HUISSIER.--Oui, milord, c'est lui-même: mais depuis ce temps-là il a +bien servi à Shrewsbury; et, à ce que j'entends dire, il va partir +chargé de quelque commission pour Son Altesse Royale de Lancastre. + +LE JUGE.--Quoi! il part pour York? Rappelez-le. + +L'HUISSIER.--Sir Jean Falstaff? + +FALSTAFF, _au page_.--Mon garçon, dis-lui que je suis sourd. + +LE PAGE.--Parlez plus haut: mon maître est sourd. + +LE JUGE.--Je suis bien sûr qu'il est sourd à tout ce qu'on peut lui dire +de bon. Allez, tirez-le par le coude. Il faut absolument que je lui +parle. + +L'HUISSIER.--Sir Jean? + +FALSTAFF.--Qu'est-ce qu'il y a? Comment, maraud, jeune comme tu l'es, +mendier! N'y a-t-il pas une guerre? N'y a-t-il pas de l'emploi? Le roi +n'a-t-il pas besoin de sujets? Les rebelles, de soldats? Quoiqu'il n'y +ait qu'un seul parti qu'on puisse suivre avec honneur, il est encore +plus honteux de mendier que de suivre le plus mauvais, fût-il même +encore cent fois plus odieux que le nom de rébellion ne peut le faire. + +L'HUISSIER.--Monsieur, vous me prenez pour un autre. + +FALSTAFF.--Eh quoi! monsieur? Est-ce que je vous ai dit que vous étiez +un honnête homme? Sauf le respect que je dois à ma qualité de chevalier +et à mon état militaire, j'en aurais menti par la gorge, si je l'avais +dit. + +L'HUISSIER.--Eh bien, je vous en prie, monsieur, mettez donc votre +qualité de chevalier et votre état militaire de côté, et permettez-moi +de vous dire que vous en avez menti par la gorge, si vous osez dire que +je suis autre chose qu'un honnête homme. + +FALSTAFF.--Moi, que je te permette de me parler ainsi? Que je mette de +côté ce qui tient à mon existence? Si tu obtiens jamais cette +permission-là de moi, je veux bien que tu me pendes; et si tu la prends, +il vaudrait mieux pour toi que tu fusses pendu, infâme happe-chair; +veux-tu courir, gredin? + +L'HUISSIER.--Monsieur, milord voudrait vous parler. + +LE JUGE.--Sir Jean Falstaff, je voudrais vous dire un mot. + +FALSTAFF.--Ah! mon cher lord, je souhaite bien le bonjour à votre +seigneurie: je suis enchanté de voir votre seigneurie sortie; on m'avait +dit que votre seigneurie était malade; j'espère sans doute que c'est par +avis de médecin que votre seigneurie prend l'air. Quoique votre +seigneurie ne soit pas encore tout à fait hors de la jeunesse, cependant +elle ne laisse pas d'avoir déjà un avant-goût de maturité et de se +ressentir un peu des amertumes de l'âge: permettez donc que je supplie +en grâce votre seigneurie d'avoir le soin le plus attentif de sa santé. + +LE JUGE.--Sir Jean, je vous avais fait demander avant votre expédition +de Shrewsbury. + +FALSTAFF.--Avec votre permission, on dit que Sa Majesté est revenue du +pays de Galles avec quelques chagrins. + +LE JUGE.--Je ne parle pas de Sa Majesté. Vous ne vous êtes pas soucié de +venir, lorsque je vous ai envoyé chercher. + +FALSTAFF.--Et on dit même que Sa Majesté a eu une nouvelle attaque de +cette coquine d'apoplexie. + +LE JUGE.--Eh bien, que Dieu veuille la guérir! mais écoutez ce que j'ai +à vous dire. + +FALSTAFF.--Cette apoplexie est, à ce que je m'imagine, une espèce de +léthargie; n'est-ce pas, milord? comme qui dirait un assoupissement du +sang, un coquin de tintement dans les oreilles. + +LE JUGE.--Qu'est-ce que vous me contez là? Qu'elle soit ce qu'elle +voudra. + +FALSTAFF.--Cela vient de beaucoup de chagrin, de l'étude et des +tourments d'esprit. J'ai lu la cause de ses effets dans Galien; c'est +une espèce de surdité. + +LE JUGE.--Je crois, ma foi, que vous tenez aussi un peu de cette +surdité-là; car vous n'entendez rien de ce que je vous dis. + +FALSTAFF.--Fort bien dit, milord, fort bien: ou plutôt, avec votre +permission, c'est la maladie de ne pas écouter, l'infirmité de ne pas +faire attention, dont je suis attaqué. + +LE JUGE.--Une correction par les talons pourrait guérir le défaut +d'attention de vos oreilles. C'est ce qui ne m'embarrassera guère si je +deviens votre médecin. + +FALSTAFF.--Je suis bien aussi pauvre que Job, milord, mais pas tout à +fait si patient que lui. Dans le premier cas, votre seigneurie peut +bien, si cela lui plaît, m'administrer la recette de l'emprisonnement à +cause de ma pauvreté: mais jusqu'à quel point votre patient +consentirait-il à suivre vos ordonnances, c'est en quoi les savants +pourraient bien admettre quelques parties de scrupule, et peut-être même +un scrupule tout entier. + +LE JUGE.--Je vous ai envoyé chercher, pour me parler sur des choses où +il n'allait pas moins que de votre vie. + +FALSTAFF.--Et comme j'ai été conseillé par mon avocat, qui est +très-versé dans les lois de ce pays, je ne me suis pas rendu chez vous. + +LE JUGE.--Fort bien; mais le fait est, sir Jean, que vous vivez dans une +grande infamie. + +FALSTAFF.--Je défie quiconque pourra se serrer dans mon ceinturon de +vivre à moins. + +LE JUGE.--Vos moyens sont très-minimes, et vous faites grosse dépense. + +FALSTAFF.--Je voudrais qu'il en fût autrement. J'aimerais bien mieux +avoir des moyens plus grands, et dépenser moins gros[10]. + +[Note 10: Le grand juge a dit à Falstaff _your waste_ (consommation) _is +great_. Falstaff répond _I would... my waist_ (taille) _slenderer_. Jeu +de mots impossible à rendre littéralement.] + +LE JUGE.--Vous avez perverti le jeune prince. + +FALSTAFF.--C'est le jeune prince qui m'a perverti. Je suis l'homme au +gros ventre, et lui mon chien[11]. + +[Note 11: _I am the fellow the great belly, and he my dog._ Probablement +on voyait dans les rues, du temps de Shakspeare, un homme que son gros +ventre empêchait tellement de voir devant lui qu'il se faisait conduire +par un chien.] + +LE JUGE.--Enfin, je ne veux pas rouvrir une plaie récemment guérie: +votre service à la journée de Shrewsbury a un peu replâtré vos exploits +de nuit à Gadshill. Vous avez à remercier les troubles d'aujourd'hui, de +ce que vous avez vu se passer sans trouble une pareille affaire. + +FALSTAFF.--Milord? + +LE JUGE.--Mais puisque tout est raccommodé, ayez soin que les choses +restent comme elles sont, et n'éveillez pas le loup qui dort. + +FALSTAFF.--Réveiller un loup est aussi fâcheux que de sentir un renard. + +LE JUGE.--Songez que vous êtes comme une chandelle, le meilleur en est +usé. + +FALSTAFF.--Comme un gros cierge, milord, et tout de suif, et quand +j'aurais dit de cire, cela ne conviendrait pas mal à la gravité de ma +personne[12]. + +LE JUGE.--Il n'y a pas un poil blanc sur toute votre figure qui ne dût +produire en vous sa portion de gravité. + +FALSTAFF.--Qui ne dût produire sa part de jus, jus, jus[13]. + +[Note 12: _If I did say of wax, my growth would approve the truth._ +_Wax_ signifie _cire_ et _croître, croissance_. Si l'on veut prendre le +jeu de mots sur _cire_ (_sire_), en compensation du jeu de mots anglais +impossible à rendre, on en a toute liberté.] + +[Note 13: Le juge a dit _gravity_ (gravité). Falstaff répond _gravy_ +(jus).] + +LE JUGE.--Vous suivez le jeune prince partout comme son mauvais ange. + +FALSTAFF.--Vous vous trompez, milord, un mauvais ange n'est pas de +poids[14]; au lieu que quiconque me regardera seulement me prendra bien, +j'espère, sans me peser: et cependant, je l'avoue, à quelques égards, je +ne serais pas de cours. La vertu a si peu de prix dans ces vils siècles +de négoce, que le véritable courage se fait meneur d'ours, la vivacité +d'esprit servante de cabaret, et elle est obligée d'employer toute la +promptitude de ses reparties à présenter des comptes et dépenses: et +tous les autres dons qui appartiennent à l'homme, à la manière dont la +méchanceté du siècle les accommode, ne valent pas un grain de groseille. +Vous qui êtes vieux, vous ne nous tenez pas compte de nos facultés à +nous autres qui sommes jeunes; vous jugez de la chaleur de notre foie +suivant l'amertume de votre bile; et nous qui sommes dans la fougue de +la jeunesse, j'avoue que nous sommes aussi un peu crânes parfois. + +[Note 14: _Angel_, ange, angelot, nom d'une monnaie.] + +LE JUGE.--Osez-vous encore placer votre nom dans la liste des jeunes +gens, vous sur qui la main du temps a écrit en toutes lettres que vous +êtes vieux? N'avez-vous pas l'oeil larmoyant, la main sèche, le visage +jaune, la barbe blanche, une jambe qui diminue et un ventre qui grossit? +N'avez-vous pas la voix cassée, l'haleine courte, le menton épais et +l'esprit mince? Enfin tout n'est-il pas chez vous ravagé par la +vieillesse? Et vous vous traitez encore de jeune homme? Fi, fi, fi, sir +Jean! + +FALSTAFF.--Milord, je suis né à trois heures de l'après-dînée, ayant la +tête blanche et le ventre déjà un peu rond. Quant à ma voix, je l'ai +perdue à force de crier après mes soldats et de chanter des antiennes. +Vous donner d'autres preuves encore de ma jeunesse, c'est ce que je ne +ferai point. La vérité est que je ne suis vieux que d'esprit et de +conception; et quiconque voudra gagner mille guinées avec moi à qui fera +le meilleur entrechat n'a qu'à m'avancer l'enjeu, et je suis son homme. +Pour le soufflet que le prince vous a donné, il vous l'a donné en homme +brutal, et vous, vous l'avez reçu en seigneur sensé. Je l'ai réprimandé +dans le temps pour cela; et le jeune lion en fait pénitence aujourd'hui, +non pas à la vérité dans la cendre et le cilice, mais avec des habits de +soie neufs et de vieux vin d'Espagne. + +LE JUGE.--Allons; Dieu veuille donner au prince un meilleur compagnon! + +FALSTAFF.--Dieu veuille donner au compagnon un meilleur prince! car je +ne saurais me dépêtrer de lui. + +LE JUGE.--Eh bien! le roi vous a séparé du prince Henri, car on m'a dit +que vous partiez avec le prince de Lancastre qui marche contre +l'archevêque et le comte de Northumberland. + +FALSTAFF.--Oui, et j'en rends grâces à votre aimable et charmante +imagination; mais songez donc à prier, vous autres qui restez à la +maison à caresser milady la Paix, que nos deux armées ne se joignent pas +dans une journée chaude: car, ma foi, je n'emporte que deux chemises +avec moi, et je ne prétends pas suer extraordinairement. Si la journée +est chaude, je veux ne jamais cracher blanc de ma vie, si je brandis +autre chose que la bouteille. Il ne lui passe pas par la tête une +entreprise dangereuse qu'il ne me fourre dedans. A la bonne heure, mais +je ne peux pas toujours durer.--Ç'a toujours été notre tic à nous autres +Anglais, quand nous avons quelque chose de bon, nous le mettons à toutes +sauces. S'il vous convient de me trouver si vieux, vous devriez bien me +donner un peu de repos. Plût à Dieu que mon nom ne fût pas aussi +terrible à l'ennemi qu'il l'est! J'aimerais mieux mille fois être mangé +de la rouille jusqu'aux os, que de me voir fondu et réduit à rien par un +mouvement perpétuel. + +LE JUGE.--Allons, soyez honnête homme, soyez honnête homme. Et que Dieu +bénisse votre expédition! + +FALSTAFF.--Votre seigneurie voudrait-elle me prêter seulement un millier +de guinées pour monter mon équipage? + +LE JUGE.--Pas un penny, pas un penny. Vous êtes trop vif à vouloir vous +charger de croix[15]. Adieu, faites bien mes compliments à mon cousin de +Westmoreland. + +[Note 15: _Crosses_, nom d'une pièce de monnaie.] + +(Il sort avec l'huissier.) + +FALSTAFF.--Si j'en fais rien, je veux bien qu'on me berne sur la +couverture d'un coffre[16]. L'homme ne peut pas plus séparer la +vieillesse de l'avarice, qu'il ne peut chasser la luxure d'un jeune +corps. Mais aussi l'un est pris de la goutte, et l'autre prend.....[17] +Ce qui fait que je n'ai plus rien à leur souhaiter.--Page! + +[Note 16: _Filliss me with a three-man bretle to filliss._ _Fillissing_ +est le nom d'une espèce de jeu, qui consiste à placer un crapaud sur le +bout d'une bascule dont on frappe l'autre bout avec un maillet, ce qui +fait sauter le crapaud en l'air. Le _three-man bretle_ est un instrument +mis en mouvement par trois hommes, pour enfoncer des pieux. Ces deux +allusions étant impossibles à rendre, on a choisi ce qui a paru exprimer +le mieux la même idée.] + +[Note 17: _The poe._] + +LE PAGE.--Monsieur! + +FALSTAFF.--Combien y a-t-il dans ma bourse? + +LE PAGE.--Sept groats et deux pence. + +FALSTAFF.--Je ne sais aucun remède contre cette consomption de la +bourse. Emprunter ne sert qu'à la faire traîner, et traîner jusqu'à la +fin; mais le mal reste incurable. Tiens; va porter cette lettre à milord +de Lancastre, celle-ci au prince, cette autre au comte de Westmoreland, +celle-ci, c'est pour la vieille mistriss Ursule, à qui je promets toutes +les semaines de l'épouser, depuis que j'ai aperçu le premier poil blanc +à mon menton. A propos de cela, vous savez où me rejoindre. (_Le page +sort._) La peste soit de cette goutte[18] ou que la goutte soit de +l'autre! Car je ne sais de la goutte ou de l'autre lequel fait le diable +autour de mon gros orteil. Il n'y a pas grand mal, si je fais un peu de +halte; je donnerai mes guerres pour cause de mes souffrances, et ma +pension en paraîtra d'autant plus juste; avec de l'esprit, on tire parti +de tout: je ferai servir mes infirmités à mon bien-être. + +(Ils sortent.) + +[Note 18: _A poe of this gout! on a gout of this poe!_ Il a fallu ôter +au langage de Falstaff beaucoup de son naturel pour rendre ce passage +supportable en français.] + + +SCÈNE III + +York.--Appartement dans le palais de l'archevêque. + +_Entrent_ L'ARCHEVÊQUE D'YORK, _les lords_ HASTINGS, MOWBRAY et +BARDOLPH. + + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Vous venez d'entendre nos motifs, et vous +connaissez nos ressources; à présent, mes nobles et dignes amis, je vous +prie tous de déclarer franchement ce que vous pensez de nos espérances; +et d'abord, vous, lord maréchal, qu'en dites-vous? + +MOWBRAY.--Je conviens qu'il y a lieu à prendre les armes; mais je +voudrais voir un peu mieux comment, avec ce que nous avons de forces, +nous pourrons parvenir à faire tête, avec quelque confiance et quelque +sûreté, aux troupes et à la puissance du roi. + +HASTINGS.--Le nombre actuel de nos troupes, d'après la dernière revue, +monte à vingt-cinq mille hommes d'élite, et derrière nous de vastes +ressources reposent sur l'espérance des secours du puissant +Northumberland, dont le coeur brûle d'une flamme allumée par les +injures. + +BARDOLPH.--Ainsi, lord Hastings, voici donc l'état de la question; +pouvons-nous, avec les vingt-cinq mille hommes que nous avons +actuellement, tenir tête au roi, sans Northumberland? + +HASTINGS.--Avec lui, ils peuvent suffire. + +BARDOLPH.--Eh! oui, sans doute, avec lui. Mais si, sans lui, nous nous +croyons trop faibles, mon avis est que nous ne devons pas nous avancer +trop loin, avant d'avoir reçu son renfort. Car, dans une affaire d'un +aspect aussi sanglant que celle-ci, les conjectures, les vaines +attentes, et la perspective des secours incertains ne doivent pas être +admis dans nos calculs. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Rien n'est plus vrai, lord Bardolph; car c'est là +précisément le cas où s'est trouvé le jeune Hotspur à Shrewsbury. + +BARDOLPH.--Précisément, milord. Soutenu par l'espérance, il vécut d'air, +attendant les renforts promis, et se flattant de la perspective d'un +secours qui se trouva bien au-dessous de la plus petite de ses idées; +ainsi, par la force de son imagination, ce qui est le propre des fous, +il conduisit ses troupes à la mort, et s'élança les yeux fermés dans +l'abîme de la destruction. + +HASTINGS.--Mais avec votre permission, il n'y a jamais eu d'inconvénient +à calculer les probabilités et les motifs d'espérance. + +BARDOLPH.--Il y en a dans une guerre de la nature de la nôtre. Dans une +entreprise commencée, l'action du moment s'enrichit d'espérances, de +même qu'un printemps hâtif nous montre les boutons qui commencent à +poindre; mais l'espoir qu'ils se changeront en fruits s'appuie sur de +bien moindres certitudes que la crainte de les voir mordus de la gelée. +Quand nous voulons bâtir, nous commençons par examiner le projet, +ensuite nous traçons le plan; et, lorsque nous avons le dessin de la +maison sous nos yeux, il faut ensuite faire le calcul des frais de +construction. Si nous trouvons qu'ils excèdent nos facultés, que +faisons-nous alors? nous traçons un plan nouveau où les appartements +sont rétrécis; ou bien, nous renonçons à bâtir. A plus forte raison dans +cette grande entreprise, où il s'agit presque de renverser un royaume et +d'en élever un autre, devons-nous examiner d'abord l'état des choses, +considérer le plan, tomber d'accord d'une base sûre, consulter les +ouvriers en chef, connaître nos propres facultés, considérer quelles +sont nos forces pour entreprendre un pareil ouvrage et les peser contre +celles de notre ennemi. Autrement, nous nous composerons des armées sur +le papier et en peinture, nous prendrons des noms d'hommes pour les +hommes mêmes, et nous serons dans le cas de celui qui trace un modèle +d'édifice au-dessus des ressources qu'il a pour le construire; puis il +abandonne l'ouvrage à moitié fait, laissant la portion qu'il a élevée à +grands frais, exposée sans défense comme pour servir d'objet aux pleurs +des nuages, et de victime à la tyrannie du cruel hiver. + +HASTINGS.--Supposez que nos espérances, malgré leur belle apparence, +avortent en naissant, et que nous possédions en ce moment jusqu'au +dernier des soldats que nous pouvons attendre, je crois encore que, dans +cet état même, nous formons un corps assez puissant pour balancer les +forces du roi. + +BARDOLPH.--Quoi! le roi n'a-t-il que vingt-cinq mille hommes? + +HASTINGS.--Contre nous, pas davantage; pas même tant, lord Bardolph; +car, pour répondre aux divers points où la guerre menace, il a coupé son +armée en trois corps. L'un marche contre les Français[19]: le second +contre Glendower, et il est forcé de nous opposer le troisième. Ainsi, +ce roi mal assuré est obligé de se partager en trois, et ses coffres ne +rendent plus que le son creux du vide et de la pauvreté. + +[Note 19: Débarqués dans le pays de Galles pour soutenir Glendower.] + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Qu'il puisse rassembler ses forces divisées, et +qu'il vienne fondre sur nous avec toute sa puissance, c'est ce qui n'est +nullement à craindre. + +HASTINGS.--Il faudrait pour cela, qu'il laissât ses derrières sans +défense contre les Français et les Gallois continuellement sur ses +talons: ne craignez pas qu'il en fasse rien. + +BARDOLPH.--Qui doit, suivant les apparences, commander l'armée destinée +contre nous? + +HASTINGS.--Le duc de Lancastre et Westmoreland. Contre les Gallois, +c'est lui-même avec Henri Monmouth; mais quel est le chef qu'on oppose +aux Français, c'est ce dont je n'ai aucune certitude. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Marchons en avant, et publions les motifs qui nous +mettent les armes à la main. Le peuple est las de son propre choix. Son +trop avide amour s'est fatigué de ses propres excès. C'est une demeure +mobile et incertaine que celle qui se bâtit sur le coeur du vulgaire! O +multitude imbécile, avec quelles bruyantes acclamations n'as-tu pas +fatigué le ciel de tes bénédictions sur Bolingbroke, avant qu'il fût ce +que tu souhaitais qu'il devînt! Et aujourd'hui que tes voeux se trouvent +accomplis, animal vorace, tu es si rassasié de lui, que tu t'excites +toi-même à le rejeter.... Ce fut ainsi, chien sans pudeur, que de ton +estomac glouton tu vomis l'auguste Richard; et maintenant tu voudrais +revenir à ton vomissement[20], et tu hurles pour le retrouver. Quelle +confiance fonder sur des temps comme les nôtres? Ceux qui, lorsque +Richard vivait, le souhaitaient mort, sont maintenant amoureux de son +tombeau!... Toi qui jetais de la poussière sur sa tête sacrée, lorsqu'au +travers de la superbe Londres il marchait en soupirant derrière les +admirés de Bolingbroke, tu cries aujourd'hui: _O terre, rends-nous ce +roi, et prends celui-ci._ Maudites soient les pensées des hommes! Le +passé et l'avenir sont toujours préférés, et le présent est toujours le +pire. + +[Note 20: Expression de l'Ecriture.] + +MOWBRAY.--Irons-nous rassembler nos troupes, et nous mettrons-nous en +campagne? + +HASTINGS.--Nous sommes les sujets du temps, et le temps nous ordonne de +partir. + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE DEUXIÈME + + +SCÈNE I + +Une rue de Londres. + +_Entrent_ L'HÔTESSE _avec_ FANG _et son valet_, SNARE[21] _quelques +instants après_. + +[Note 21: _Fang_, serre; _snare_, piége. La plupart des noms comiques de +cette pièce sont significatifs.] + + +L'HÔTESSE.--Eh bien, monsieur Fang, avez-vous dressé ma plainte? + +FANG.--Oui, elle est dressée. + +L'HÔTESSE.--Où est votre recors? Est-ce un homme robuste? tiendra-t-il +ferme? + +FANG.--Garçon, où est Snare? + +L'HÔTESSE.--Oh! oui, mon Dieu, le bon M. Snare. + +SNARE.--Me voilà, me voilà. + +FANG.--Snare, il faut arrêter sir Jean Falstaff. + +L'HÔTESSE.--Oui, mon bon monsieur Snare, j'ai fait faire ma plainte et +tout. + +SNARE.--Il pourrait bien en coûter la vie à quelqu'un de nous dans cette +affaire-là: il jouera du poignard. + +L'HÔTESSE.--Hélas! mon Dieu, prenez bien garde à lui: il m'a poignardée +moi-même dans ma propre maison, et cela le plus brutalement du monde. Il +ne s'embarrasse pas où il frappe; une fois que son arme est tirée, il +fourrage partout comme un démon, et n'épargne ni homme, ni femme, ni +enfant. + +FANG.--Ah! si je peux le joindre et l'empoigner une fois, je ne +m'embarrasse pas de ses coups. + +L'HÔTESSE.--Oh! ni moi non plus. Je serai près de vous, je vous prêterai +la main. + +FANG.--Si je l'empoigne une fois! qu'il vienne seulement dans mes +pinces. + +L'HÔTESSE.--Je suis ruinée par son départ; je puis vous assurer qu'il +n'en finit pas sur mon livre de compte. Mon bon monsieur Fang, tenez-le +bien ferme! Mon bon monsieur Snare, ne le laissez pas échapper. Il vient +continuellement à Pye-Corner pour acheter, sous votre respect, une +selle; et il est encore invité à dîner rue des Lombards, à la +_Tête-du-Léopard_, chez M. Smooth, marchand de soie. Oh! je vous en +prie, puisque ma plainte est dressée, et que mon histoire est +ouvertement connue de tout le monde, obligez-le donc à me satisfaire. +Cent marcs! c'est une grande chose à porter pour une pauvre femme toute +seule. Et j'ai pourtant supporté, supporté, supporté! J'ai été renvoyée, +renvoyée, renvoyée d'un jour à l'autre; que cela fait honte, quand on y +pense. Ce n'est pas en agir honnêtement, à moins qu'on ne regarde une +femme comme un âne, une bête faite pour supporter tous les torts que +voudra lui faire le premier coquin. + +(Entrent sir Jean Falstaff, Bardolph et le Page.) + +L'HÔTESSE.--Le voilà là-bas qui vient, et cet autre nez enluminé de +malvoisie, ce scélérat de Bardolph avec lui. Faites votre devoir, faites +votre devoir, monsieur Fang; et vous aussi, monsieur Snare: oui, +faites-moi, faites-moi, faites-moi bien votre devoir. + +FALSTAFF.--Qu'est-ce que c'est? qui donc a perdu son âne ici? de quoi +s'agit-il? + +FANG.--Sir Jean, je vous arrête à la requête de mistriss Quickly. + +FALSTAFF.--Au diable, faquins! Dégaine, Bardolph.--Coupe-moi la tête à +ce maraud-là. Flanque-moi la princesse dans le ruisseau. + +L'HÔTESSE.--Me jeter dans le ruisseau! C'est moi qui vais t'y jeter. +Veux-tu, veux-tu, coquin de bâtard que tu es? Au meurtre! Au meurtre! +Chien d'_assassineur_ que tu es, veux-tu tuer les officiers du bon Dieu +et du roi? Coquin d'_armicide_ que tu es. Tu es un vrai _armicide_, un +bourreau d'hommes et un bourreau de femmes. + +FALSTAFF.--Écarte-moi ces canailles-là, Bardolph. + +FANG.--Main-forte! main-forte! + +L'HÔTESSE.--Bons amis, prêtez-nous la main, un ou deux de vous. Veux-tu +bien? Quoi! tu ne veux pas? Ne veux-tu pas? Tu ne veux pas? Va donc, +coquin!... Va donc, gibier de potence! + +FALSTAFF.--Au diable, marmiton, manant, puant: je vous chatouillerai +votre catastrophe[22]. + +[Note 22: _Catastrophe_, dans l'argot du temps, signifiait, à ce qu'il +paraît, une partie du corps; on ne sait pas bien laquelle.] + +(Entre le lord grand juge.) + +LE JUGE.--De quoi s'agit-il? Qu'on se tienne en paix ici: holà! + +L'HÔTESSE.--Mon bon seigneur, soyez-moi favorable; je vous en prie, +soyez pour moi. + +LE JUGE.--Qu'est-ce que c'est, sir Jean? Quoi! vous êtes ici à faire +tapage? Cela sied-il à votre place, aux circonstances présentes et à +votre emploi? Vous devriez déjà être en chemin pour York. Lâche-le, toi, +l'ami: pourquoi te suspends-tu à lui de la sorte? + +L'HÔTESSE.--O mon très-honoré lord! Plaise à votre grandeur; je suis une +pauvre veuve d'Eastcheap, et il est arrêté à ma requête. + +LE JUGE.--Pour quelle somme[23]? + +[Note 23: _For what sum_ (pour quelle somme?) demande le juge. _It is +more than for some_ (c'est plus que pour quelque chose), répond +l'hôtesse; jeu de mots intraduisible.] + +L'HÔTESSE.--Ce n'est pas seulement pour une somme, milord, c'est pour le +tout, tout ce que j'ai; il m'a mangé maison et tout: il a fourré tout ce +que j'avais dans son gros ventre: mais j'en retirerai quelque chose, si +je peux; ou je galoperai sur toi toutes les nuits comme le cauchemar. + +FALSTAFF.--Il pourrait bien arriver, je crois, que ce fût moi, si +j'avais l'avantage du terrain. + +LE JUGE.--Qu'est-ce que tout cela veut dire, sir Jean? Fi donc; quel +homme ayant un peu de coeur voudrait s'exposer à cet orage de +criailleries! N'avez-vous pas honte d'obliger une pauvre veuve d'en +venir à ces extrémités, pour arracher son dû? + +FALSTAFF.--Quelle est donc la grosse somme que je te dois? + +L'HÔTESSE.--Jarni! si tu étais un honnête homme, tu me dois ta personne +et cet argent aussi. Ne m'as-tu pas juré sur un gobelet à figures +dorées, comme tu étais assis dans ma chambre du dauphin à la table +ronde, auprès d'un feu de houille, le mercredi de la semaine de la +Pentecôte, le jour que le prince te cassa la tête pour avoir comparé le +roi son père à un chanteur de Windsor; ne m'as-tu pas juré alors, comme +j'étais à te laver ta plaie, que tu m'épouserais, et que tu me ferais +milady ta femme? Peux-tu nier cela? N'est-il pas venu sur ces +entrefaites la bonne femme Keech, la bouchère, qui m'a appelée comme +cela: Commère Quickly; et qui venait m'emprunter un carafon de vinaigre, +en disant qu'elle avait un bon plat de crevettes, même à telles +enseignes que tu voulais en manger; et moi, que je te dis à telles +enseignes que ça ne valait rien pour une blessure fraîche. Et ne m'as-tu +pas recommandé, dès qu'elle a été descendue en bas, de ne plus avoir +tant de familiarités avec ces petites gens-là, disant qu'avant peu ils +m'appelleraient madame: et ne m'as-tu pas alors embrassée et priée de +t'aller chercher trente schellings? Là! je te mets à ton serment sur +l'Évangile: nie-le, si tu peux. + +FALSTAFF.--Milord, cette pauvre créature est folle; elle va, disant de +côté et d'autre par la ville que son fils aîné vous ressemble. Elle +s'est vue assez bien autrefois; et le fait est que la misère lui tourne +la tête: mais quant à ces imbéciles de sergents, je vous en prie, +faites-m'en justice. + +LE JUGE.--Sir Jean, sir Jean! il y a longtemps que je suis informé de la +manière dont vous savez donner une entorse à la bonne cause pour la +faire paraître mauvaise. Ce n'est pas un front armé d'audace, ni tout ce +flux de paroles qui sortent de votre bouche avec une insolence plus +qu'imprudente, qui pourront m'empêcher de rendre justice à qui il +appartient. Je vois que vous avez su profiter de la faiblesse d'esprit +de cette femme. + +L'HÔTESSE.--Oh! oui; cela est bien vrai, milord. + +LE JUGE.--Je t'en prie, tais-toi.--Payez-lui ce que vous lui devez, et +réparez le tort que vous lui avez fait. L'un, vous pouvez le faire avec +de bonne monnaie sterling, et l'autre, avec la pénitence d'usage. + +FALSTAFF.--Milord, ces reproches ne passeront pas sans réplique. Ce qui +n'est chez moi qu'une honorable hardiesse, vous l'appelez une imprudente +insolence. Qu'on vous fasse la révérence sans rien dire, et l'on sera un +homme de bien. Non, milord; avec tout le respect que je vous dois, je ne +serai point un de vos courtisans; et je vous dis nettement que je +demande à être délivré de ces huissiers, attendu que je suis chargé de +messages pressés pour les affaires du roi. + +LE JUGE.--Vous parlez bien comme un homme autorisé à mal faire: mais moi +je vous dis, commencez, pour votre honneur, par satisfaire cette pauvre +femme. + +FALSTAFF, _prenant l'hôtesse à part_.--Écoute ici, hôtesse? + +(Entre Gower.) + +LE JUGE.--Eh bien, maître Gower, quelles nouvelles? + +GOWER.--Le roi, milord, et Henri le prince de Galles, sont près +d'arriver. Ce papier vous dira le reste. + +FALSTAFF.--Foi de gentilhomme! + +L'HÔTESSE.--C'est comme cela que vous me l'avez déjà dit. + +FALSTAFF.--Foi de gentilhomme!--Allons, n'en parlons plus. + +L'HÔTESSE.--Par cette terre de Dieu sur laquelle je marche, j'en suis +presque à vendre mon argenterie et les tapisseries de mes salles à +manger. + +FALSTAFF.--Bon! bon! des verres, des verres, c'est tout autant qu'il en +faut pour boire: et quant à tes murailles, une petite drôlerie de rien, +comme l'histoire de l'enfant prodigue, ou une chasse allemande en +détrempe vaut cent mille fois mieux que tous ces rideaux de lit et ces +mauvaises tapisseries mangées de vers.--Fais-en dix guinées si tu peux. +Tiens, si ce n'étaient ces moments de mauvaise humeur, il n'y a pas de +meilleure créature que toi dans toute l'Angleterre. Va te laver la +figure, et retire ta plainte. Allons, tu ne dois pas prendre ces +humeurs-là avec moi: est-ce que tu ne me connais pas? Tiens, je suis sûr +qu'on t'a poussée à cela. + +L'HÔTESSE.--Sir Jean, je t'en prie, n'exige de moi que vingt nobles; je +me sens de la répugnance à mettre mon argenterie en gage; là, en vérité. + +FALSTAFF.--N'en parlons plus: tout est dit, je chercherai ailleurs comme +je pourrai.--Vous serez une folle toute votre vie. + +L'HÔTESSE.--Eh bien, vous l'aurez, quand je devrais mettre ma robe en +gage. J'espère que vous viendrez souper.--Vous me payerez tout cela +ensemble? + +FALSTAFF.--Est-ce que je suis mort? (_A Bardolph._) Suis-la, suis-la; +accroche, accroche. + +L'HÔTESSE.--Voulez-vous que je fasse venir Doll Tear-Sheet pour souper +avec vous? + +FALSTAFF.--C'est dit, qu'elle vienne. + +(L'hôtesse, les huissiers, Bardolph et le valet sortent.) + +LE JUGE.--J'ai appris de meilleures nouvelles. + +FALSTAFF.--Quelles nouvelles y a-t-il donc, mon cher lord? + +LE JUGE, _à Gower_.--Où le roi a-t-il couché cette nuit? + +GOWER.--A Basingstoke, milord. + +FALSTAFF.--J'espère, milord, que tout va bien: quelles nouvelles y +a-t-il, milord? + +LE JUGE.--Ramène-t-il avec lui toute l'armée? + +GOWER.--Non: il y a quinze cents hommes d'infanterie, et cinq cents de +cavalerie qui sont partis pour rejoindre monseigneur de Lancastre, +contre Northumberland et l'archevêque. + +FALSTAFF.--Est-ce que le roi revient du pays de Galles, mon très-honoré +lord? + +LE JUGE.--Je vais vous donner mes dépêches tout de suite; allons, +suivez-moi, mon cher monsieur Gower. + +FALSTAFF.--Milord? + +LE JUGE.--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? + +FALSTAFF.--Monsieur Gower, puis-je vous inviter à dîner avec moi? + +GOWER.--Il faut que je me rende chez milord que voici: je vous remercie, +mon cher sir Jean. + +LE JUGE.--Vous traînez ici trop longtemps, ayant, comme vous savez, à +ramasser, chemin faisant, des soldats dans les pays que vous +traverserez. + +FALSTAFF.--Voulez-vous souper avec moi, monsieur Gower? + +LE JUGE.--Quel est donc le sot maître qui vous a enseigné ces manières +d'agir, sir Jean? + +FALSTAFF.--Monsieur Gower, si elles ne me conviennent pas, celui qui me +les a enseignées était un sot. Voilà ce qui s'appelle faire des armes, +milord, botte pour botte, partant quitte. + +LE JUGE.--Le bon Dieu te conduise! Tu es un grand vaurien. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Une autre rue de Londres. + +_Entrent_ LE PRINCE HENRI et POINS. + + +HENRI.--Sur ma parole, je suis excessivement las. + +POINS.--Est-il bien vrai? J'aurais cru que la lassitude n'aurait pas osé +s'attacher à une personne d'un si haut parage. + +HENRI.--Cela est pourtant vrai, quelque peu de dignité qu'il y ait à en +convenir. N'est-ce pas aussi quelque chose qui me rabaisse +singulièrement que cette envie que j'ai de boire de la petite bière? + +POINS.--Vraiment, un prince comme vous ne devrait pas avoir la faiblesse +de se ressouvenir d'une aussi pauvre drogue que celle-là. + +HENRI.--Apparemment que mon goût n'a pas été formé en goût de prince, +car en honneur il m'arrive en ce moment de me ressouvenir assez +tendrement de cette pauvre malheureuse petite bière; mais au fait ces +humbles attachements me mettent assez mal avec ma grandeur. Quelle honte +pour moi de me souvenir de ton nom! ou de pouvoir demain reconnaître ta +figure, de savoir le compte de tes bas de soie, savoir: ceux-ci, et les +autres qui furent jadis couleur de pêche; ou de tenir inventaire de tes +chemises, comme qui dirait une de superflu et une sur ton corps. Mais +quant à cela le maître de paume le sait mieux que moi: car il faut que +tu sois bien bas sur l'article du linge, quand tu ne prends pas là une +raquette, comme tu en es privé depuis longtemps, parce que tes Pays-Bas +se sont séparés de la Hollande en faveur d'un cotillon[24]. Eh bien! +Dieu sait si ceux qui proclament la ruine de ton linge sont les +héritiers de ton trône; mais les sages-femmes disent que rien ne +manquera faute d'enfants, au moyen de quoi le monde s'augmente, et les +parentés se fortifient merveilleusement. + +[Note 24: _The rest of thy low countries have made a shift to eat up thy +holland._] + +POINS.--Comme cela jure, après vous avoir vu travailler si ferme, de +vous entendre babiller si inutilement! Dites-moi, je vous prie, ce que +feraient beaucoup de jeunes princes, si leur père était aussi malade que +l'est maintenant le vôtre? + +HENRI.--Te dirai-je une seule chose, Poins? + +POINS.--Oui, mais que ce soit donc quelque chose de bien excellemment +bon. + +HENRI.--Cela sera toujours assez bon pour un esprit de ton espèce. + +POINS.--Allons, dites: j'attends de pied ferme cette seule chose que +vous allez dire. + +HENRI.--Eh bien! je te dis qu'il ne convient pas que je sois triste, à +présent que mon père est malade, quoique je puisse te dire aussi (comme +à un homme que, faute d'un meilleur, il me plaît d'appeler mon ami) que +j'ai de quoi être triste, et très-triste. + +POINS.--Probablement pas pour cela.... + +HENRI.--Mais tu me crois donc inscrit dans le livre du diable en lettres +aussi noires que toi et Falstaff, en fait d'endurcissement et de +perversité? Que la fin mette l'homme à l'épreuve. Eh bien! moi, je te +dis que mon coeur saigne intérieurement de savoir mon père malade; mais +vivant en aussi mauvaise compagnie que toi, il me faut bien écarter tout +signe extérieur de chagrin. + +POINS.--La raison? + +HENRI.--Et que penserais-tu de moi si tu me voyais pleurer? + +POINS.--Je te regarderais comme le prince des hypocrites. + +HENRI.--Tout le monde en penserait autant; et tu es un drôle fait exprès +pour penser comme tout le monde: il n'y a pas d'homme au monde dont +l'esprit suive plus fidèlement que le tien le grand chemin des vaches. +Oui, en effet, chacun me regarderait comme un hypocrite. Et quelle est +la raison qui engage votre sublime génie à penser ainsi? + +POINS.--Ma foi, c'est que vous avez toujours paru si libertin, et si +inséparable de Falstaff.... + +HENRI.--Et de toi. + +POINS.--Par le jour qui luit sur nous, on parle bien de moi. Je peux +entendre de mes deux oreilles ce qu'on en dit. Le pis qu'on puisse dire, +c'est que je suis un cadet de famille, et que je suis l'oeuvre de mes +mains; et pour ces deux articles-là, je l'avoue, je n'y saurais que +faire.--Par la messe, voilà Bardolph. + +HENRI.--Et le petit page que j'ai donné à Falstaff!--Je le lui avais +donné chrétien, et voyez si ce vilain n'en a pas fait un vrai singe. + +(Entrent Bardolph et le page.) + +BARDOLPH.--Dieu garde Votre Grâce! + +HENRI.--Et la vôtre aussi, très-noble Bardolph. + +BARDOLPH, _au petit page_.--Avancez ici, vous, âne de sagesse, timide +benêt; est-ce qu'il faut rougir comme cela? Qu'est-ce qui vous fait +ainsi monter la couleur au visage? Quelle jeune fille êtes-vous donc, +pour un homme d'armes? Est-ce une si grande affaire que la défaite[25] +d'une cruche de trois ou quatre pintes? + +[Note 25: _To get a pottle pot's maidenhead._] + +LE PAGE, _au prince_.--Tout à l'heure, milord, il m'appelait au travers +d'une jalousie rouge, et je ne pouvais pas discerner la moindre partie +de son visage enluminé, d'avec la fenêtre. A la fin, j'ai aperçu ses +yeux, et j'ai cru qu'il avait fait deux trous dans le cotillon neuf de +la marchande de bière, et qu'il regardait au travers. + +HENRI.--Ce petit garçon n'a-t-il pas bien profité? + +BARDOLPH.--Laisse-moi tranquille, race de prostituée, vrai lapin vidé; +laisse-moi tranquille. + +LE PAGE.--Laisse-moi tranquille, pendard, rêve d'Althée; laisse-moi +tranquille. + +HENRI.--Instruis-nous, mon enfant; qu'est-ce que c'est que ce rêve-là, +mon ami? + +LE PAGE.--Pardieu, mon prince, Althée n'a-t-elle pas rêvé qu'elle était +accouchée d'une torche allumée? Voilà pourquoi je l'appelle _rêve +d'Althée_[26]. + +[Note 26: Shakspeare confond ici le tison d'Althée et le rêve d'Hécube.] + +HENRI.--L'explication vaut bien une couronne; tiens, la voilà, mon +enfant. + +(Il lui donne de l'argent.) + +POINS.--Dieu! qu'une fleur de si belle espérance ne soit pas mangée des +vers! Tiens, voilà six pence pour t'en garantir. + +BARDOLPH.--Si vous ne le conduisez pas à se faire pendre, tous tant que +vous êtes, vous faites tort au gibet. + +HENRI.--Comment se porte ton maître, Bardolph? + +BARDOLPH.--Très-bien, milord. Il a appris que Votre Grâce arrivait à +Londres, et voici une lettre pour vous. + +HENRI.--Remise avec beaucoup de respect!--Et comment se porte-t-il, ton +maître, cet été de la Saint-Martin? + +BARDOLPH.--Bien de corps, milord. + +POINS.--Pardieu, sa partie immortelle aurait bien besoin d'un médecin; +mais il ne s'en émeut guère: cela a beau être malade, cela ne meurt pas. + +HENRI.--Je permets à cette loupe de chair d'être aussi familier avec moi +que mon chien, aussi use-t-il de la permission; car voyez comme il +m'écrit. + +POINS _lit_.--«Jean Falstaff, chevalier.»--Il faut qu'il instruise tout +le monde de cela chaque fois qu'il a occasion de se nommer. C'est comme +ceux qui sont parents du roi; il ne leur arrive jamais de se piquer au +bout du doigt, qu'ils ne disent, voilà du sang royal répandu.--Comment +cela? dit quelqu'un qui fait semblant de ne pas les entendre; la réponse +est aussi preste que le bonnet d'un emprunteur: Je suis un pauvre cousin +du roi, monsieur. + +HENRI.--Et vraiment ils seront de nos parents, fallût-il remonter +jusqu'à Japhet.--Mais la lettre? + +POINS.--«Sir Jean Falstaff, chevalier, au fils du roi, le plus proche +héritier de son père, Henri, prince de Galles; salut.» D'honneur, c'est +un certificat! + +HENRI.--Poursuis. + +POINS.--«J'imiterai les honorables Romains en brièveté.»--Certainement, +c'est brièveté d'haleine qu'il veut dire, courte respiration.--«Je te +fais bien des compliments, je te fais mon compliment[27], et puis je +prends congé de toi. Ne sois pas trop familier avec Poins, car il abuse +de tes bontés à tel point, qu'il proteste que tu dois épouser sa soeur +Nel.... Repens-toi du temps mal employé comme tu pourras; et sur ce, +adieu. Tout à toi, oui ou non; c'est-à-dire suivant que tu en useras: +Jean Falstaff, avec mes familiers; Jean avec mes frères et soeurs; et +sir Jean avec tout le reste de l'Europe....»--Mon prince, je veux +tremper cette lettre dans du vin d'Espagne, et la lui faire manger. + +[Note 27: _I commend me to thee, I commend thee, commend to_, faire des +compliments de la part de quelqu'un. _Commend lover._] + +HENRI.--Ce sera lui faire manger une vingtaine de ses mots. Mais est-il +vrai que vous parliez de moi sur ce ton, Ned? Faut-il que j'épouse votre +soeur? + +POINS.--Je voudrais que la pauvre fille n'eût pas une pire fortune. Mais +je n'ai jamais dit cela. + +HENRI.--Oh çà! voilà comme nous perdons sottement notre temps; et les +esprits des sages reposent dans les nuées, et se moquent de nous. Votre +maître est-il à Londres? + +BARDOLPH.--Oui, milord. + +HENRI.--Où soupe-t-il? Le vieux cochon mange-t-il toujours dans sa +vieille auge? + +BARDOLPH.--Au vieil endroit, milord, à Eastcheap. + +HENRI.--Quelle est sa compagnie? + +LE PAGE.--Des Éphésiens, milord, de la vieille église. + +HENRI.--A-t-il des femmes à souper avec lui? + +LE PAGE.--Non, milord, point d'autres que la vieille madame Quickly, et +mistriss Doll Tear-Sheet. + +HENRI.--Qu'est-ce que cette païenne-là? + +LE PAGE.--Une femme bien comme il faut, monsieur; une des parentes de +mon maître. + +HENRI.--Ah! parente, comme les génisses de la paroisse le sont au +taureau banal du village. N'irons-nous point les surprendre, Ned, au +milieu de leur souper? + +POINS.--Je suis votre ombre, mon prince, je vous suis partout. + +HENRI, _au page_.--Toi, petit drôle, et toi Bardolph, pas un mot à votre +maître de mon arrivée à la ville. Voilà pour payer votre silence. + +BARDOLPH.--Je n'ai plus de langue, monsieur. + +LE PAGE.--Et pour la mienne, monsieur, je la gouvernerai. + +HENRI.--Bonjour. Cette Dorothée Tear-Sheet doit être quelque coin de +place. + +POINS.--Je vous en réponds, et aussi publique que la route de +Saint-Albans à Londres. + +HENRI.--Comment pourrions-nous faire, pour voir ce soir Falstaff tout à +fait dans sa figure naturelle, sans en être aperçus? + +POINS.--Nous n'avons qu'à mettre chacun une veste et un tablier de cuir, +et le servir à table, comme des garçons de cabaret. + +HENRI.--De dieu devenir taureau! Terrible chute! Ça fut le cas de +Jupiter. De prince devenir apprenti! c'est une métamorphose bien basse; +ce sera la mienne, car il faut qu'en tout point l'exécution réponde à la +folie du projet. Suis-moi, Ned. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Warkworth.--Devant le château. + +_Entrent_ NORTHUMBERLAND, LADY NORTHUMBERLAND et LADY PERCY. + + +NORTHUMBERLAND.--Je t'en conjure, ma tendre épouse, et toi aussi, ma +chère fille, laissez un libre cours à mes pénibles affaires; n'empruntez +pas la couleur des circonstances, et ne soyez pas, comme elles, +fâcheuses à Percy. + +LADY NORTHUMBERLAND.--J'ai cessé toutes représentations: je ne dirai +plus rien. Faites ce que vous voudrez. Que votre prudence soit votre +guide. + +NORTHUMBERLAND.--Hélas! ma chère femme, mon honneur est engagé, et mon +départ peut seul le racheter. + +LADY PERCY.--Oh! cependant, au nom du ciel, n'allez point à ces guerres. +Il a été un temps, mon père, où vous avez violé votre parole, +quoiqu'elle vous fût alors bien plus chère qu'aujourd'hui, lorsque votre +fils Percy, lorsque mon Henri, le bien-aimé de mon coeur, tourna +plusieurs fois ses regards vers le nord, pour y voir son père lui amener +une armée, et l'attendit en vain. Qui put vous persuader de rester ici? +C'étaient deux honneurs de perdus, le vôtre et celui de votre fils. +Quant au vôtre... veuille le ciel l'illuminer de sa gloire! Pour celui +de votre fils, il était attaché à sa personne comme le soleil à la voûte +grisâtre des cieux; à sa clarté marchait aux beaux faits d'armes toute +la chevalerie de l'Angleterre: il était véritablement le miroir devant +lequel venait s'étudier toute notre jeune noblesse. C'était n'avoir pas +de jambes que de ne pas savoir imiter sa démarche; et cette parole +confuse et précipitée, défaut qu'il avait reçu de la nature, était comme +l'accent des braves. Ceux dont le son de voix était naturellement calme +et modéré échangeaient, pour être en tout semblables à lui, cette +perfection contre une mauvaise habitude: ainsi langage, maintien, façon +de vivre, choix de plaisirs, méthodes militaires, dispositions de +caractère, en tout il était l'objet d'attention, le miroir, le modèle et +le livre sur lequel se façonnaient tous les autres. C'est lui, lui, ce +prodige, ce miracle parmi les hommes, lui qui n'eut jamais son second, +que vous avez laissé, sans le seconder, affronter l'horrible dieu de la +guerre avec tous les désavantages, et vous attendre sur ce champ de mort +où il ne vit rien qui pût le défendre, que le son du nom de _Hotspur_. +Voilà comment vous l'avez abandonné. Oh! jamais, jamais, ne faites à son +ombre l'injure d'être plus délicat et plus jaloux de votre honneur avec +les autres que vous ne le fûtes avec lui! Laissez-les seuls. Le maréchal +et l'archevêque sont en force. Ah! que mon cher Henri eût eu seulement +la moitié de leurs troupes; je serais aujourd'hui suspendue au cou de +Hotspur et je parlerais du tombeau de Monmouth! + +NORTHUMBERLAND.--Malheur à vous; ma belle-fille; en déplorant toujours +d'anciennes fautes, vous m'enlevez tout mon courage! Il faut que je +parte et que j'aille dans ces lieux y braver le danger, ou bien le +danger viendra me chercher ailleurs, et me trouvera moins préparé. + +LADY NORTHUMBERLAND.--Oh! fuyez en Écosse, jusqu'à ce que la noblesse et +le peuple armés aient fait un premier essai de leur puissance. + +LADY PERCY.--S'ils gagnent du terrain et remportent l'avantage sur le +roi, alors joignez-vous avec eux, comme une colonne d'acier qui ajoutera +des forces à leur force. Mais, au nom de tout notre amour, laissez-les +d'abord s'essayer.--Voilà comment a fait votre fils, comment vous avez +souffert qu'il fît, et voilà comment je suis devenue veuve. Et je +n'aurai jamais assez de vie pour arroser de mes pleurs ce souvenir[28], +afin de le faire croître et s'élever jusqu'aux cieux, en mémoire de mon +noble époux. + +[Note 28: _To rain upon remembrance._ _Remembrance_, souvenir, est le +nom qu'on donne au romarin, gage de fidélité soit aux vivants, soit à la +mémoire des morts. (V. _Romeo et Juliette_.)] + + +NORTHUMBERLAND.--Allons, allons, rentrez avec moi. Mon âme est dans +l'état de la mer, lorsque, montée jusqu'à sa plus grande hauteur, elle +demeure arrêtée et immobile, sans s'épancher ni d'un côté ni de l'autre. +Je serais disposé à joindre l'archevêque; mais mille raisons me +retiennent.--Je me résoudrai à aller en Écosse, et j'y veux rester +jusqu'à ce que les circonstances et les occasions exigent mon secours et +ma présence. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +A Londres.--A la taverne de la _Tête-de-Sanglier_ à Eastcheap. + +DEUX GARÇONS DE CABARET. + + +PREMIER GARÇON.--Que diable as-tu apporté là? des poires de +messire-jean? Tu sais bien que sir Jean ne peut pas supporter la vue +d'un messire-jean[29]. + +[Note 29: _Apple-John_, espèce de pomme.] + +SECOND GARÇON.--Par la messe, tu as raison. Le prince mit une fois +devant lui une assiette de messires-jeans, et lui dit que c'étaient cinq +autres sir Jean. Puis, ôtant son chapeau, il dit: _je prends congé de +ces six chevaliers tout secs, tout ronds, tout vieux, tout ridés_. Cela +le blessa au coeur; mais il a oublié cela. + +PREMIER GARÇON.--A la bonne heure, mets le couvert et sers. Vois aussi +si tu ne pourrais pas découvrir où Sneak fait son vacarme; car mistriss +Dorothée Tear-Sheet serait bien aise d'entendre de la musique. Dépêche: +il fait très-chaud dans la chambre où ils sont à souper, et ils vont +passer dans celle-ci tout à l'heure. + +SECOND GARÇON.--Sais-tu que le prince va venir avec M. Poins, et qu'ils +mettront nos vestes et nos tabliers, et qu'il ne faut pas que M. le +chevalier le sache? C'est Bardolph qui est venu nous en prévenir. + +PREMIER GARÇON.--Oh! il y aura grand réveillon; cela fera un excellent +tour! + +SECOND GARÇON.--Je m'en vais voir si je ne pourrai pas trouver Sneak. + +(Il sort.) + +(Entrent l'hôtesse Quickly et miss Dorothée Tear-Sheet.) + +L'HÔTESSE.--Mon cher coeur, vous m'avez l'air à présent d'être dans une +excellente température; votre pouls bat aussi extraordinairement qu'on +puisse souhaiter: et votre couleur, je vous assure, est aussi rouge +qu'une rose. Mais vous avez trop bu de Canarie; et c'est un vin +merveilleusement pénétrant, et qui vous parfume le sang avant qu'on ait +le temps de dire «qu'est-ce que c'est donc que cela?» Comment vous +sentez-vous à présent? + +DOROTHÉE.--Beaucoup mieux qu'auparavant; hem! + +L'HÔTESSE.--Ah! voilà ce qui s'appelle bien parler! Un bon coeur vaut de +l'or. Tenez, voilà sir Jean. + +(Entre Falstaff chantant.) + +FALSTAFF.--_Quand Arthur parut à la cour._--Videz le pot de chambre. +(_Le garçon sort._)--_Et c'était un digne roi_... Eh! comment vous va, +ma chère Dorothée? + +L'HÔTESSE.--Il vient de lui prendre une faiblesse, en vérité. + +FALSTAFF.--C'est comme elles sont toutes, il leur en prend à tout +moment[30]. + +[Note 30: _Sick of a calm_ (malade d'un calme), dit l'hôtesse pour _sick +of a qualm_ (malade d'avoir eu trop chaud); et Falstaff répond: _So is +all her sect; an they be once in a calm they are sick_ (voilà comme +elles sont toutes: dès qu'on les laisse en repos elles sont malades).] + +DOROTHÉE.--Vilain cancre que vous êtes, c'est là toute la consolation +que vous me donnez? + +FALSTAFF.--Vous faites les cancres un peu gras, mistriss Doll. + +DOROTHÉE.--Je les fais, moi? C'est la gloutonnerie et la maladie qui les +font; ce n'est pas moi qui les fais. + +FALSTAFF.--Si le cuisinier aide à la gloutonnerie, vous aidez à la +maladie, Doll. Nous vous avons pris bien des choses, Doll; nous vous +avons pris bien des choses. Convenez-en, moyenne vertu, convenez-en. + +DOROTHÉE.--Oui vraiment, nos chaînes, nos bijoux! + +FALSTAFF.--_Vos rubis, perles et boutons[31]._--Pour bien servir, vous +le savez, il faut se tenir ferme, aller à la brèche la pique en avant, +et se remettre courageusement entre les mains des chirurgiens. Il faut +s'aventurer sur les pièces... + +[Note 31: _Your brooches, pearls and owches._] + +DOROTHÉE.--Allez vous faire pendre, anguille boueuse, allez vous faire +pendre. + +L'HÔTESSE.--Sur mon Dieu, c'est toujours la même histoire; vous ne +pouvez pas vous voir une fois sans vous quereller. Vous êtes tous deux, +par ma foi, aussi peu compatissants que des rôties desséchées. Vous ne +savez pas supporter les _confirmités_ l'un de l'autre; jour de Dieu, il +faut bien que l'un des deux supporte, et ce doit être vous (_à +Dorothée_). Vous êtes le vase le plus fragile, comme on dit, le vase +vide. + +DOROTHÉE.--Et comment un vase vide et fragile pourrait-il supporter ce +gros tonneau plein? Il a dans son ventre toute la cargaison d'un +marchand de Bordeaux. Vous n'avez jamais vu de vaisseau la cale si bien +garnie. Allons, Jack, je veux que nous nous quittions bons amis. Tu vas +aller à la guerre, et si je te reverrai jamais ou non, c'est ce dont +personne ne se soucie guère, n'est-ce pas? + +LE GARÇON.--Monsieur, l'enseigne Pistol est là-bas, qui voudrait bien +vous parler. + +FALSTAFF.--Qu'il aille se faire pendre, ce tapageur-là! Qu'on ne le +laisse pas monter ici; c'est le drôle le plus mal embouché qu'il y ait +en Angleterre. + +L'HÔTESSE.--Si c'est un tapageur, qu'il n'entre pas ici; non, sur ma +foi, il faut que je vive avec mes voisins, je ne veux point de +tapageurs: je suis en bonne réputation avec ce qu'il y a de mieux. +Fermez la porte; on ne reçoit point de tapageurs ici. Je n'ai pas vécu +si longtemps, pour avoir du tapage à présent: fermez la porte, je vous +en prie. + +FALSTAFF.--Écoute donc, hôtesse? + +L'HÔTESSE.--Je vous en prie, calmez-vous, sir Jean, je ne souffre pas +que les tapageurs mettent les pieds ici. + +FALSTAFF.--Écoute donc: c'est mon enseigne. + +L'HÔTESSE.--Bah! ta ta! sir Jean, ne m'en parlez pas: votre enseigne de +tapageur ne mettra pas le pied chez moi. J'étais l'autre jour chez M. +Tisick le député, et il m'a dit comme ça:--pas plus tard que mercredi +dernier,--_Voisine Quickly_,--dit-il; M. Dumb, notre prédicateur, était +là.--_Voisine Quickly_, dit-il, _recevez les gens civils_; _car_, +dit-il, _vous avez une mauvaise réputation_; et il disait cela, je sais +bien pourquoi; _car_, dit-il, _vous êtes une honnête femme, et qu'on +estime; c'est pourquoi, prenez garde aux hôtes que vous recevez chez +vous: n'y souffrez point_, dit-il, _de ces drôles qu'on appelle +tapageurs_. Il n'en vient point ici. Vous seriez tout émerveillé +d'entendre ce que disait monsieur Tisick. Non, absolument, je ne veux +point de tapageurs. + +FALSTAFF.--Ce n'en est pas un, hôtesse. Il est beau joueur, lui. Vous le +taperiez à votre aise comme un tout petit lévrier; il ne se prendrait +pas de querelle avec une poule de Barbarie, s'il lui voyait seulement +hérisser ses plumes en signe de colère.--Garçon, appelez-le. + +L'HÔTESSE.--Un joueur, dites-vous? Je ne fermerai jamais ma porte à un +honnête homme ni à un joueur, mais je n'aime pas le tapage. Sur ma foi, +je suis toute sens dessus dessous, quand on dit: faisons tapage. Tâtez +un peu seulement, messieurs, comme je tremble, voyez-vous. Ah! je vous +en réponds. + +DOROTHÉE.--Oui, en vérité, hôtesse. + +L'HÔTESSE.--Si je tremble? Oh! oui, en bonne vérité, je tremble comme +une feuille de tremble. Tenez, je ne peux pas souffrir les tapageurs. + +(Entrent Pistol, Bardolph et le page.) + +PISTOL.--Dieu vous garde, sir Jean! + +FALSTAFF.--Soyez le bienvenu, enseigne Pistol. Tenez, Pistolet[32], je +vous charge d'un verre de vin d'Espagne; faites feu sur mon hôtesse. + +[Note 32: _Pistol_ signifie pistolet, et les plaisanteries de Falstaff +portent sur cette acception du mot. On peut supposer que Falstaff +emploie ici le diminutif.] + +PISTOL.--De bon coeur, sir Jean, elle peut compter sur deux balles. + +FALSTAFF.--Elle est à l'épreuve du pistolet, mon cher, vous ne sauriez +lui faire mal. + +L'HÔTESSE.--Non pas, on ne me fera pas boire ainsi par épreuve ni à +coups de pistolet. On ne me ferait pas boire quand cela ne me convient +pas, pour le service d'homme au monde, entendez-vous? + +PISTOL.--Eh bien, à vous donc, mistriss Dorothée, c'est vous que +j'attaque. + +DOROTHÉE.--M'attaquer, moi! je te méprise, vilain galeux. Qu'est-ce que +c'est donc qu'une misérable canaille comme ça, un drôle, un filou, un +va-nu-pieds? Veux-tu me laisser tranquille, coquin moisi? veux-tu me +laisser tranquille? c'est pour ton maître que je suis faite. + +PISTOL.--Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous connais, mistriss +Dorothée. + +DOROTHÉE.--Veux-tu me laisser tranquille! coquin de voleur, vilain +bouchon, veux-tu me laisser tranquille! Par ce verre de vin, je te +flanque mon couteau dans ton groin crotté, si tu fais l'insolent avec +moi. Laisse-moi tranquille, gredin de petit Pierre, mauvais bretailleur +éreinté. Et depuis quand, je vous en prie, cela s'appelle-t-il monsieur? +Comment! deux aiguillettes sur l'épaule? Voyez donc ça. + +PISTOL.--Pour cette affaire-là votre collerette ne mourra que de ma +main. + +FALSTAFF.--Allons finissons, Pistol. Je ne trouverais pas bon que vous +vinssiez à vous oublier ici. Débarrassez-nous de votre personne, +Pistolet. + +L'HÔTESSE.--Non, mon bon capitaine Pistol; pas ici, mon cher capitaine. + +DOROTHÉE.--Toi capitaine! abominable damné de filou; n'as-tu pas honte +de t'entendre appeler capitaine? Si les capitaines étaient de mon avis, +vous seriez bâtonné pour avoir pris ce nom-là avant de l'avoir gagné. +Vous capitaine! Un gredin! Et pourquoi? pour avoir déchiré dans un +mauvais lieu la collerette de quelque pauvre coquine. Lui capitaine! +puisse-t-il être pendu, le coquin! Mangeur de pruneaux cuits et de vieux +gâteaux secs! Capitaine! Ces vilains-là parviendront à rendre le nom de +capitaine aussi odieux que le mot _occuper_[33], qui était une +très-bonne expression avant qu'ils la déshonorassent; c'est à quoi les +capitaines feront bien de prendre garde. + +[Note 33: _Occupy_, _occupier_, _occupant_, étaient devenus, à ce qu'il +paraît, par l'usage qu'on en avait fait, des expressions obscènes.] + +BARDOLPH.--Je t'en prie, va-t'en, mon cher enseigne. + +FALSTAFF.--Écoute un peu, mistriss Doll. + +PISTOL.--Non pas, je te dis la chose comme elle est, caporal Bardolph. +Je suis capable de la mettre en loques; il faut que je sois vengé. + +LE PAGE.--Je t'en prie, va-t'en. + +PISTOL.--Je la verrai plutôt damnée dans l'étang maudit de Pluton, au +fin fond de l'enfer, avec l'Érèbe et tous les plus vilains tourments. +Prenez la ligne et le hameçon; je dis, à bas, à bas, chiens! à bas, +drôles! N'avons-nous pas Hirène ici[34]? + +[Note 34: _Have we not hiren here?_ Il est absolument impossible de +donner aucune explication satisfaisante sur les allusions et les +citations dont se compose le langage de Pistol. Tirées pour la plupart +de pièces de théâtre aujourd'hui inconnues, et pour la plupart encore +défigurées par ce burlesque personnage, elles pouvaient avoir pour le +public du temps de Shakspeare un mérite entièrement perdu aujourd'hui, +et ne laissent plus saisir que l'intention du rôle. Il paraît bien, au +reste qu'_hiren_ était, en style d'argot, une des dénominations des +filles publiques (_huren_ en allemand). Il serait possible aussi qu'en +raison de la consonnance de ce mot avec _iron_ (fer), les tapageurs du +temps eussent donné ce même nom à leur épée.] + +L'HÔTESSE.--Mon bon capitaine.... Tranquillisez-vous, il est bien tard; +je vous en supplie, apaisez votre colère. + +PISTOL.--Soyons de bonne humeur, je le veux bien; mais des chevaux de +transport, de mauvaises rosses d'ânes gorgés de nourriture, qui ne +peuvent faire plus de trente milles par jour, iront-ils se comparer aux +César, aux Cannibal, aux Grecs Troyens? Non, qu'ils soient plutôt damnés +avec le roi Cerbère, et puisque les cieux mugissent, nous ne nous +troublerons pas pour des bagatelles. + +L'HÔTESSE.--En vérité, capitaine, ce sont là des paroles bien dures. + +BARDOLPH.--Va-t'en, bon enseigne, tout cela finirait par de la brouille. + +PISTOL.--Que les hommes meurent comme des chiens, que les écus se +donnent comme des épingles! N'avons-nous pas Hirène ici? + +L'HÔTESSE.--Sur ma parole, capitaine, il n'y a ici personne comme cela. +Par mon salut, est-ce que vous croyez que je la cacherais? Pour l'amour +de Dieu, point de bruit. + +PISTOL.--Eh bien, mange donc et engraisse-toi, ma belle Callipolis: +allons, verse-moi du vin d'Espagne. _Si fortuna me tormenta, sperato me +contenta._ Est-ce qu'une bordée nous fait peur? Non, non: que l'ennemi +fasse feu.... Un peu de vin d'Espagne; et toi, mon cher coeur (_A son +épée qu'il pose à terre_), mets-toi là. Eh bien donc, est-ce là tout, +n'aurons-nous pas le _et cætera_? + +FALSTAFF.--Pistol, je voudrais être tranquille ici. + +PISTOL.--Mon cher chevalier, je vous baise le poing; nous avons vu les +sept étoiles. + +DOROTHÉE.--Jette-le à bas des escaliers. Je ne veux pas supporter le +galimatias de ce drôle-là. + +PISTOL.--Me jeter à bas des escaliers, comme si nous ne connaissions pas +les haquenées de Galloway[35]! + +[Note 35: _Galloway nags_, chevaux de louage.] + +FALSTAFF.--Bardolph! lance-le-moi au bas des escaliers comme un petit +palet: s'il ne fait ici rien autre chose que de dire des riens, il y +comptera pour rien. + +BARDOLPH.--Allons, descendez l'escalier tout à l'heure. + +PISTOL.--Comment! faudra-t-il donc en venir aux incisions? Allons-nous +tirer du sang? (_Il saisit son épée._) Eh bien, cela étant, que la mort +me berce, qu'elle m'endorme, qu'elle abrége mes tristes jours; allons, +que les trois soeurs défilent ici de cruelles, d'effroyables, de larges +blessures. Allons, Atropos, viens, je te dis. + +L'HÔTESSE.--Oh! mon Dieu; voilà de belles affaires! + +FALSTAFF, _à son page_.--Donne-moi ma rapière, garçon. + +DOROTHÉE, _à Falstaff_.--Oh! je t'en prie, Jack, je t'en prie, ne va pas +dégainer. + +FALSTAFF.--Descends-moi les escaliers. + +L'HÔTESSE.--Voilà un beau vacarme! Ah! je renoncerai à tenir maison +plutôt que de consentir à me voir exposée à toutes ces palpitations et +ces frayeurs. Oh! il va y avoir du carnage, j'en suis sûre. Hélas! mon +Dieu, remettez vos épées dans le fourreau, remettez vos épées dans le +fourreau. + +(Sortent Pistol et Bardolph.) + +DOROTHÉE.--Je t'en prie, Jack, calme-toi, le drôle est parti. Ah! que +vous êtes un courageux mâtin de petit vilain! + +L'HÔTESSE.--N'êtes-vous pas blessé à l'aine? Il me semble que je l'ai vu +vous pousser un mauvais coup dans le ventre. + +(Rentre Bardolph.) + +FALSTAFF.--L'avez-vous mis à la porte? + +BARDOLPH.--Oui, monsieur, le misérable était ivre; vous l'avez blessé à +l'épaule, monsieur. + +FALSTAFF.--Le drôle! venir m'insulter! + +DOROTHÉE.--Ah! cher petit coquin! hélas! pauvre singe, comme te voilà +tout en sueur! Attends, laisse-moi t'essuyer le visage.--Viens donc, +mauvaise canaille.--Ah! pendard, par ma foi, je t'aime. Tu es aussi +courageux qu'Hector de Troie, tu vaux cinq Agamemnon, et dix fois mieux +que les neuf preux.--Ah! vilain! + +FALSTAFF.--Un gredin de maraud! Je ferai sauter ce drôle-là dans la +couverture. + +DOROTHÉE.--Fais-le, si tu l'oses, pour l'amour de moi; si tu le fais, je +te le revaudrai dans une paire de draps[36]. + +[Note 36: _I'll canvas thee between a pair of sheets._] + +(Les musiciens arrivent.) + +LE PAGE.--Monsieur, la musique est arrivée. + +FALSTAFF.--Eh bien, qu'ils jouent! Jouez, messieurs. Assieds-toi sur mon +genou, Doll. Un gredin de fanfaron! Le pendard m'a échappé comme du +vif-argent. + +DOROTHÉE.--Oui, par ma foi, et tu le suivais comme une église. Dis donc, +mâtin, dis donc, mon joli petit cochon de la Saint-Barthélemy[37], quand +est-ce que tu cesseras de te battre le jour et de t'escrimer la nuit, et +que tu commenceras à raccommoder ton vieux corps pour l'autre monde? + +[Note 37: La foire de la Saint-Barthélemy était une foire célèbre en +Angleterre.] + +(Entrent derrière eux le prince Henri et Poins, déguisés en garçons de +cave.) + +FALSTAFF, _sans faire attention à eux, à sa Dorothée_.--Tais-toi, mon +coeur, ne parle pas comme une tête de mort[38]; ne me fais pas souvenir +de ma fin. + +[Note 38: Du temps de Shakspeare, la grande élégance pour les femmes de +l'espèce de Dorothée était de porter au doigt du milieu une bague +représentant une tête de mort.] + +DOROTHÉE.--Dis-moi un peu, mon petit ami, quel homme est le prince? + +FALSTAFF.--C'est un assez bon garçon, taillé en lame de couteau: il +aurait fait un fort bon panetier, il aurait coupé le pain à merveille. + +DOROTHÉE.--On dit que Poins, par exemple, ne manque pas d'esprit. + +FALSTAFF.--Lui, de l'esprit? Le diable l'emporte, le magot! Son esprit +est aussi épais que de la moutarde de Tewksbury: il n'y a pas plus de +sens chez lui que dans une tête de maillet. + +DOROTHÉE.--Comment se fait-il donc que le prince l'aime tant? + +FALSTAFF.--Parce que leurs jambes sont de la même dimension, qu'il joue +fort bien au petit palet, qu'il mange de l'anguille de mer assaisonnée +de fenouil[39], qu'il avale des bouts de chandelle en guide de +brûlots[40], qu'il court à cheval sur un bâton avec les petits garçons, +qu'il saute à pieds joints par-dessus des tabourets, qu'il jure de bonne +grâce, qu'il porte des bottes bien collées, précisément à la forme de la +jambe, et qu'il ne cause point de querelles entre les gens en rapportant +les histoires secrètes; enfin, pour une foule d'autres qualités futiles +de cette sorte, qui dénotent un pauvre génie et un corps adroit; et +voilà ce qui fait que le prince l'admet auprès de lui; car le prince est +tout à fait de la même espèce; il ne faudrait pas ajouter à leur poids +celui d'un cheveu pour faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. + +[Note 39: _Eats conger and fennel._ L'anguille de mer, assaisonnée de +fenouil, passait pour donner des forces.] + +[Note 40: _Drinks off candles ends for fluss dragons._ C'était un acte +de galanterie que d'avaler pour l'amour de sa maîtresse des choses +repoussantes et même dangereuses; le _fluss dragon_ était une amande +qu'on faisait brûler dans un bol d'eau-de-vie. Le courage consistait à +l'avaler tout enflammée, et l'adresse à exécuter cette opération sans se +faire mal.] + +HENRI.--Ce moyen de roue-là ne mériterait-il pas bien qu'on lui coupât +les oreilles? + +POINS.--Battons-le sous les yeux de sa maîtresse. + +HENRI.--Regarde si ce vieux décrépit ne se fait pas gratter la tête +comme un perroquet. + +POINS.--N'est-il pas singulier que le désir survive ainsi tant d'années +à la faculté de pécher? + +FALSTAFF.--Embrasse-moi, Doll. + +HENRI.--Saturne et Vénus en conjonction cette année! Que dit l'almanach +là-dessus? + +POINS.--Et voyez un peu son valet, ce Trigon enflammé, lécher les +vieilles tablettes de son maître, son livre de notes, sa conseillère. + +FALSTAFF.--C'est pour me flatter que tu me caresses ainsi. + +DOROTHÉE.--Non, sur ma foi, c'est de bien bon coeur. + +FALSTAFF.--Ah! je suis vieux, je suis vieux. + +DOROTHÉE.--Je t'aime mille fois mieux que je n'aime aucun de tous ces +galeux de jeunes gens que tu vois là. + +FALSTAFF.--Quelle étoffe veux-tu avoir pour te faire une mante? Je dois +recevoir de l'argent jeudi; tu auras un joli bonnet demain. Allons, une +chanson joyeuse: il se fait tard, nous irons nous mettre au lit.--Tu +m'oublieras, quand je serai parti! + +DOROTHÉE.--Sur mon honneur, tu vas me faire pleurer, si tu parles comme +cela. Eh bien, essaye seulement, pour voir si je me parerai une fois +avant ton retour.--Mais allons, écoute la fin de la chanson. + +FALSTAFF.--Un peu de vin d'Espagne, François. + +HENRI ET POINS, _se présentant à lui_.--Tout à l'heure, tout à l'heure, +monsieur. + +FALSTAFF, _reconnaissant le prince_.--Ah! quelque bâtard du roi! Et +n'est-ce pas là Poins, son frère? + +HENRI.--Oh! globe de péchés, où l'on ne pourrait apercevoir un +continent[41], quelle vie mènes-tu là? + +[Note 41: _Globe of sinful continents._ Le jeu de mots ne pouvait se +traduire littéralement; il a fallu tâcher d'en conserver quelque chose, +non pour le mérite, mais pour l'exactitude.] + +FALSTAFF.--Meilleure que la tienne; je suis un gentilhomme, et toi, un +tireur de vin. + +HENRI.--Ce que je suis venu tirer, mon cher monsieur, ce sont vos +oreilles. + +L'HÔTESSE.--Oh! que Dieu conserve ta Grâce! Par ma foi, sois le bienvenu +à Londres. Que le seigneur bénisse ton aimable figure! Oh! Jésus! vous +voilà donc revenu du pays de Galles? + +FALSTAFF.--Te voilà donc, mâtin; tu es folle, engeance de roi (_portant +la main sur Dorothée_), je te le jure par sa peau flexible et son sang +corrompu, tu es le bienvenu! + +DOROTHÉE.--Qu'est-ce que c'est que ça, gros butor que vous êtes? Je vous +méprise. + +POINS, _au prince_.--Milord, si vous ne prenez pas la chose dans le +premier feu, il vous fera perdre l'envie de vous venger, et tournera le +tout en plaisanterie. + +HENRI.--Comment! infâme mine à suif, avec quel mépris n'avez-vous pas +parlé de moi tout à l'heure en présence de cette sage, honnête et +vertueuse dame? + +L'HÔTESSE.--Dieu bénisse votre excellent coeur! Elle est bien tout cela, +sur mon honneur. + +FALSTAFF.--Est-ce que tu m'as entendu? + +HENRI.--Oui; et vous m'avez reconnu aussi, comme le jour où vous vous +sauvâtes auprès de Gadshill. Vous saviez certainement que j'étais +derrière vous, et vous avez dit tout cela exprès pour mettre ma patience +à l'épreuve. + +FALSTAFF.--Oh! non, non, non, tu te trompes; je ne croyais pas que tu +fusses à portée de m'entendre. + +HENRI.--Je veux vous forcer à avouer l'insulte que vous m'avez faite de +dessein prémédité; et alors je saurai bien comment vous arranger. + +FALSTAFF.--Il n'y avait pas d'insulte, Hal; sur mon honneur, il n'y +avait pas d'insulte. + +HENRI.--Comment! en me dépréciant, en m'appelant panetier, taille-pain, +et je ne sais encore comment. + +FALSTAFF.--Point d'insulte, Hal. + +POINS.--Quoi! ce ne sont pas là des insultes? + +FALSTAFF.--Pas du tout, point d'insulte, du tout, Ned, honnête Ned. Je +l'ai déprécié devant les méchants, afin que les méchants ne se prissent +point d'amour pour lui: en quoi faisant, j'ai joué le rôle d'un +véritable ami, d'un fidèle sujet, et ton père doit me remercier pour +cela. Il n'y a point là d'insulte, Hal; pas du tout, Ned, pas du tout: +non, mes enfants, pas du tout. + +HENRI.--Vois donc, si de peur et de pure lâcheté tu n'insultes pas à +présent cette vertueuse dame, pour te tirer d'affaire avec nous? +Est-elle du nombre des méchants? Ton hôtesse que voilà, en est-elle? Ce +pauvre petit page en est-il un? Ou bien cet honnête Bardolph, dont le +nez brûle de zèle, est-il un méchant? + +POINS.--Réponds donc, vieil arbre mort, réponds donc! + +FALSTAFF.--Le diable a déjà marqué Bardolph à tout jamais, et son visage +est la cuisine particulière de Lucifer, où il ne fait autre chose que de +lui rôtir de la vermine: quant à ce petit page, il a un bon ange à ses +côtés; mais le diable est plus fort que lui. + +HENRI.--Pour les femmes.... + +FALSTAFF.--Il y en a une qui est déjà en enfer; elle brûle, la pauvre +diablesse. Quant à l'autre, je lui dois de l'argent; si pour cela elle +doit être damnée ou non, c'est ce que je ne sais pas. + +L'HÔTESSE.--Oh! pour cela non, je vous assure. + +FALSTAFF.--A te dire le vrai, je ne le crois pas non plus; je crois que +tu es quitte pour cet article. Mais, pardieu! il y a une autre affaire +contre toi; de souffrir qu'on mange de la viande chez toi, en +contravention à la loi! C'est pourquoi je pense que tu hurleras. + +L'HÔTESSE.--Tous ceux qui tiennent auberge en font autant: qu'est-ce +qu'un gigot de mouton ou deux durant tout un carême? + +HENRI.--Et vous, ma belle dame? + +DOROTHÉE.--Que dit Votre Grâce? + +FALSTAFF.--Ce que dit Sa Grâce, elle le dit tout à fait à contre-coeur. + +L'HÔTESSE.--Qui frappe si fort à la porte? Voyez qui est à la porte, +François. + +(Entre Peto.) + +HENRI.--Eh bien, Peto, quelle nouvelle? + +PETO.--Le roi votre père est à Westminster; vingt courriers bien las et +bien épuisés arrivent du nord; et chemin faisant j'ai rencontré et passé +une douzaine de capitaines, nu-tête et suant à grosses gouttes, qui +frappaient à tous les cabarets, et demandaient si l'on n'avait pas vu +sir Jean Falstaff. + +HENRI.--Sur mon Dieu, Poins, je me sens bien coupable de profaner ainsi +à des sottises un temps si précieux, tandis que la tempête de la +révolte, comme le vent du sud accompagné de noires vapeurs, commence à +fondre en orage sur nos têtes nues et désarmées. Donnez-moi mon épée et +mon manteau. Bonsoir, Falstaff. + +(Sortent Henri, Poins, Peto et Bardolph.) + +FALSTAFF.--Voilà que m'arrivait le plus friand morceau de la soirée, et +il faut partir sans y mettre la dent! Encore frapper à la porte! +Qu'est-ce que c'est? qu'y a-t-il donc encore? + +(Entre Bardolph.) + +BARDOLPH.--Il faut que vous vous rendiez à la cour tout de suite; il y a +là-bas une douzaine de capitaines qui vous attendent à la porte. + +FALSTAFF, _au page_.--Payez les musiciens, petit drôle; adieu, hôtesse; +adieu, Dorothée: vous voyez, mes enfants, comme les gens de mérite sont +recherchés. L'homme inutile peut dormir, tandis que l'homme de courage +est appelé partout. Adieu, mes enfants: si l'on ne me fait pas partir en +poste sur-le-champ, je vous reverrai avant de m'en aller. + +DOROTHÉE.--Je ne saurais parler. Si mon coeur n'est pas prêt à +crever!... Enfin, mon cher Jack, aie bien soin de toi. + +FALSTAFF.--Adieu, adieu. + +L'HÔTESSE.--Allons, porte-toi bien: il y aura vingt-neuf ans à la saison +des pois verts que je te connais, mais pour un homme plus honnête et +plus sincère.... Enfin, porte-toi bien. + +BARDOLPH, _appelant dans l'intérieur_.--Mistriss Tear-Sheet! + +L'HÔTESSE.--Qu'est-ce qu'il y a? + +BARDOLPH.--Dites à mistriss Tear-Sheet de venir parler à mon maître. + +L'HÔTESSE.--Oh! cours vite, Dorothée; cours, cours, ma bonne Dorothée. + +(Elles sortent.) + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + + ACTE TROISIÈME + + +SCÈNE I + +Une chambre du palais. + +_Entre_ LE ROI _en robe de chambre, accompagné d'un page_. + + +LE ROI.--Va: dis aux comtes de Surrey et de Warwick de se rendre ici; +mais recommande-leur de lire auparavant ces lettres, et d'en bien +méditer le contenu. Fais diligence. (_Le page sort._) Combien de +milliers de mes plus pauvres sujets dorment à cette heure! O sommeil, ô +bienfaisant sommeil, doux réparateur de la nature, comment donc t'ai-je +effrayé, que tu ne veuilles plus appesantir mes paupières, et plonger +dans l'oubli mes sens assoupis? Pourquoi, sommeil, te plais-tu mieux +dans la chaumière enfumée, étendu sur d'incommodes grabats, où tu +t'assoupis au bourdonnement des insectes nocturnes, que dans les +chambres parfumées des grands, sous la pourpre d'un dais magnifique, où +les sons d'une douce mélodie invitent au repos? Dieu stupide, pourquoi +vas-tu partager le lit dégoûtant du misérable, et laisses-tu la couche +des rois semblable à la boîte d'une horloge, ou à la cloche qui sonne +l'alarme? Quoi! tu vas fermer les yeux du mousse sur la cime agitée et +périlleuse du mât, et tu le berces sur la couche de la tempête +impétueuse, au milieu des vents qui saisissent par le sommet les vagues +scélérates, hérissent leurs têtes monstrueuses, et les suspendent aux +mobiles nuages avec des clameurs si assourdissantes qu'à ce tapage la +mort elle-même se réveille. O injuste sommeil, peux-tu dans ces heures +terribles accorder ton repos au mousse trempé des flots, tandis qu'au +sein de la nuit la plus calme et la plus tranquille, sollicité par tous +les moyens et toutes les séductions imaginables, tu le refuses à un +roi!--Couchez-vous donc tranquillement, heureux misérables. La tête qui +porte une couronne ne repose jamais avec calme! + +(Entrent Warwick et Surrey.) + +WARWICK.--Mille bonjours à Votre Majesté! + +LE ROI.--Est-ce que nous sommes déjà au matin? + +WARWICK.--Il est une heure passée. + +LE ROI.--En ce cas, milords, je vous souhaite aussi le bonjour à tous +deux.--Avez-vous lu les lettres que je vous ai envoyées? + +WARWICK.--Oui, mon souverain. + +LE ROI.--Vous voyez donc dans quel état critique est notre royaume, de +quelles maladies funestes il est atteint, et que le plus grand danger +est tout près du coeur. + +WARWICK.--Il n'y a, seigneur, qu'un désordre naissant dans sa +constitution, et l'on peut lui rendre toute sa vigueur avec de bons +conseils et peu de remèdes.--Milord Northumberland sera bientôt +refroidi. + +LE ROI.--O ciel! que ne peut-on lire dans le livre du destin! y voir +tantôt la révolution des siècles aplanir les plus hautes montagnes; +tantôt le continent, comme lassé de sa ferme solidité, se fondre et +s'écouler dans les mers; et d'autres fois la ceinture en falaises de +l'Océan devenir trop large pour les reins de Neptune! que n'y peut-on +apprendre comme le hasard se rit de nous, et de combien de diverses +liqueurs ses changements remplissent la coupe des vicissitudes! Oh! si +l'on pouvait voir tout cela, le jeune homme le plus heureux, à l'aspect +de la route qu'il lui faut suivre à travers la vie, des périls où il +doit passer, des traverses qui doivent s'ensuivre, ne songerait plus +qu'à fermer le livre, s'asseoir et mourir.--Dix ans ne se sont pas +encore écoulés depuis que Richard et Northumberland, amis déclarés, +prenaient ensemble de joyeux repas; et deux ans après ils étaient en +guerre. Il n'y a que huit ans que ce même Percy était l'homme le plus +près de mon coeur; il travaillait sans relâche comme un frère pour mes +intérêts, et déposait à mes pieds son affection et sa vie. Oui, pour +l'amour de moi il bravait en face Richard. Qui de vous était présent +alors? (_A Warwick._) C'était vous, cousin Névil, autant que je m'en +puis souvenir. Lorsque Richard, les yeux pleins de larmes, insulté, +maltraité de reproches par Northumberland, prononça ces paroles que nous +voyons maintenant avoir été prophétiques: «Northumberland, toi l'échelle +avec laquelle mon cousin Bolingbroke monte sur mon trône.»--Bien +qu'alors, le ciel le sait, je n'eusse point cette pensée, et que la +nécessité seule ait abaissé l'État, à tel point que la souveraineté et +moi nous fûmes forcés de nous embrasser.--«Le temps viendra, +continua-t-il, le temps viendra où ce crime infâme, comme un ulcère +mûri, répandra la corruption qu'il renferme.» Et il poursuivit, +prédisant ce qui arrive aujourd'hui et la rupture de notre amitié. + +WARWICK.--Il se trouve toujours dans la vie des hommes quelque événement +propre à nous représenter l'aspect des temps qui ne sont plus. En les +observant, on peut prophétiser assez juste les principaux événements qui +sont encore à naître, faibles commencements gardés en réserve dans les +germes où ils reposent, pour y être couvés par le temps qui les fait +éclore. D'après l'inévitable loi des choses, le roi Richard pouvait +clairement concevoir l'idée que le puissant Northumberland, alors +traître envers lui, ferait sortir de cette semence une trahison plus +grande encore qui ne trouverait pour y attacher ses racines d'autre +terrain que vous. + +LE ROI.--Ces événements sont-ils donc une inévitable nécessité? Eh bien, +recevons-les comme la nécessité. C'est elle encore qui nous appelle en +ce moment à grands cris.--On dit que l'évêque et Northumberland sont +forts de cinquante mille hommes. + +WARWICK.--Cela est impossible, seigneur; la renommée, répétant à la fois +la voix et l'écho, double toujours les objets de la crainte.--Que Votre +Grâce veuille bien s'aller mettre au lit. Sur ma vie, seigneur, l'armée +que vous avez envoyée viendra facilement à bout de cette conquête; et +pour vous consoler encore davantage, j'ai reçu l'avis que Glendower est +mort. Votre Majesté a été malade toute cette quinzaine, et ces heures +prises sur le temps du sommeil doivent nécessairement aggraver votre +mal. + +LE ROI.--Je vais suivre votre conseil: et si ces guerres domestiques +étaient terminées, nous partirions, mes chers lords, pour la Terre +sainte. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Une cour devant la maison du juge de paix Shallow, dans le comté de +Glocester. + +_Entrent_ SHALLOW et SILENCE, _chacun de son côté, suivi de_ MOULDY, +SHADOW, WART, FEEBLE et BULLCALF. + + +SHALLOW, _à Silence_.--Venez, venez, venez: votre main, monsieur, votre +main, monsieur; vous êtes bien matinal, par ma foi! Comment se porte mon +cher cousin Silence? + +SILENCE.--Bonjour, mon cher cousin Shallow. + +SHALLOW.--Et comment se porte ma cousine votre femme, et votre charmante +fille, et la mienne, ma filleule Hélène? + +SILENCE.--Ah! ce n'est pas un merle blanc. + +SHALLOW.--Qu'on en dise tout ce qu'on voudra, je gage que mon cousin +Guillaume est un habile garçon à présent. Il est toujours à Oxford, +n'est-ce pas? + +SILENCE.--Oui vraiment, et cela me coûte beaucoup. + +SHALLOW.--Vous l'enverrez bientôt, je pense, aux écoles de droit. +J'étais autrefois de celle de Saint-Clément, où je crois qu'on parle +encore, et qu'on parlera longtemps de cet étourdi de Shallow. + +SILENCE.--On vous appelait le vigoureux Shallow, alors, cousin. + +SHALLOW.--Oh! pardieu, j'avais toutes sortes de noms. Et en vérité, il +n'y avait rien que je ne fusse capable de faire, et rondement encore. Il +y avait moi et le petit Jean Doit, du comté de Stafford, et le noir +George Bare, et François Pickbone, et Guillaume Squelle, un fameux +lutteur[42]: je suis sûr que, dans toutes les écoles de droit, on +n'aurait pas trouvé quatre autres vauriens de tapageurs comme nous; et +j'ose dire que nous savions bien où déterrer le gibier, et que nous +avions le meilleur à commandement. Il y avait aussi dans ce temps-là +avec nous Jean Falstaff, aujourd'hui sir Jean, alors tout jeune et page +de Thomas Mowbray, duc de Norfolk. + +[Note 42: _A Colswold man._ Les jeux de Colswold étaient célèbres alors +pour les exercices d'adresse et de force.] + +SILENCE.--Est-ce le même sir Jean, cousin, qui va venir ici bientôt pour +des recrues? + +SHALLOW.--Le même, le même sir Jean, précisément le même. Je lui ai vu +fendre la tête de Skogan[43] à la porte du palais, qu'il n'était encore +qu'un marmot pas plus haut que cela: et le même jour, je me suis battu +avec un certain Samson Stock-Fish, qui tenait une boutique de fruitier +derrière les écoles de Gray. Oh! les bonnes farces que j'ai faites! Et +de voir aujourd'hui combien il y a de mes vieilles connaissances de +mortes! + +[Note 43: _Skogan_ était un poëte qui suivait la cour de Henri IV, et +composait des ballades et des moralités. Il paraît avoir été un homme +sérieux et nullement fait pour se trouver compromis avec un mauvais +sujet de l'espèce de Falstaff. Mais on a le recueil des mauvaises +plaisanteries d'un autre _Skogan_, espèce de bouffon qui vivait du temps +d'Édouard IV. Shakspeare paraît les avoir confondus, ou peut-être est-ce +un anachronisme qu'il prête à dessein à Shallow pour faire ressortir un +de ses mensonges.] + +SILENCE.--Nous les suivrons tous, cousin. + +SHALLOW.--Oh! cela est certain, cela est certain, très-sûr, très-sûr: la +mort (comme dit le psalmiste) est certaine pour tous, tous +mourront.--Combien une bonne paire de boeufs à la foire de Stampford? + +SILENCE.--Pour vous dire la vérité, cousin, je n'y ai pas été. + +SHALLOW.--Oui, la mort est certaine.--Et le vieux Double de votre ville +est-il toujours en vie? + +SILENCE.--Mort, monsieur. + +SHALLOW.--Mort! Voyez, voyez, il tirait bien de l'arc; et il est mort! +Il avait un beau coup de fusil. Jean de Gaunt l'aimait beaucoup, et +gageait beaucoup d'argent sur sa tête. Mort! il vous tapait dans le +blanc à deux cent quarante pas, et vous aurait lancé un trait à deux +cent quatre-vingts, et même quatre-vingt-dix pas, que cela vous aurait +enchanté à voir.--A quel prix la vingtaine de brebis à présent? + +SILENCE.--C'est selon ce qu'elles sont: une vingtaine de bonnes brebis +peut aller à dix guinées. + +SHALLOW.--Et comme cela, le pauvre vieux Double est donc mort? + +(Entrent Bardolph et une autre personne avec lui.) + +SILENCE.--Voilà, je crois, deux des gens de sir Jean Falstaff. + +BARDOLPH.--Bonjour, mes bons messieurs; lequel de vous deux est le juge +Shallow? + +SHALLOW.--Je suis Robert Shallow, monsieur, un pauvre gentilhomme de ce +comté, et l'un des juges de paix du roi. Que désirez-vous de moi? + +BARDOLPH.--Mon capitaine, monsieur le juge, se recommande à vous; mon +capitaine, sir Jean Falstaff, homme de belle taille, pardieu! et un +très-vaillant chef de recrues. + +SHALLOW.--Il me fait bien de la grâce, monsieur; je l'ai connu un +excellent espadonneur: comment se porte ce bon chevalier? Oserai-je +demander comment se porte milady son épouse? + +BARDOLPH.--Excusez-moi, monsieur, mais un soldat n'est pas si mal +accommodé que de n'avoir qu'une femme. + +SHALLOW.--C'est bien dit, par ma foi, monsieur; et, en vérité, c'est +bien dit. Mieux accommodé! Il est bon! Oui, en vérité, il est bon! Les +bonnes phrases sont très-certainement et ont toujours été en grande +recommandation. Accommodé,--cela vient d'_accommodo_: fort bien! c'est +une bonne phrase[44]! + +[Note 44: _Accommodate_ était une expression à la mode.] + +BARDOLPH.--Pardonnez, monsieur, mais j'ai entendu dire ce mot-là. +Comment dites-vous, une phrase? Par le jour qui luit, je ne sais pas ce +que veut dire _phrase_; mais je soutiendrai, l'épée à la main, que ce +mot est un très-bon mot de soldat, et un mot d'un sens très-avantageux. +Oui, accommodé, c'est-à-dire qu'un homme est, comme on dit, accommodé; +ou bien, quand un homme est ce qu'on appelle.... par quoi.... et +comment... il peut passer pour accommodé, ce qui est une excellente +chose. + +(Arrive Falstaff.) + +SHALLOW.--Vous avez raison; tenez, voilà le bon sir Jean qui arrive. +Donnez-moi votre chère main; que Votre Seigneurie donne sa chère main. +Sur ma parole, vous avez bon visage; vous portez vos années à faire +plaisir. Soyez le bienvenu, mon cher sir Jean. + +FALSTAFF.--Je suis charmé de vous voir en bonne santé, mon cher maître +Robert Shallow. C'est maître Sure-Card que voilà, je pense? + +SHALLOW.--Non, sir Jean; c'est mon cousin Silence, mon confrère. + +FALSTAFF.--Cher monsieur Silence, vous étiez bien fait pour être juge de +paix. + +SILENCE.--Votre Seigneurie est la bienvenue. + +FALSTAFF.--Pardieu! il fait bien chaud!--Messieurs, m'avez-vous fait ici +une demi-douzaine d'hommes bons à recruter? + +SHALLOW.--Vraiment oui, monsieur. Voulez-vous prendre la peine de vous +asseoir? + +FALSTAFF.--Voyons-les, s'il vous plaît. + +SHALLOW.--Où est la liste, où est la liste, où est la liste? Attendez, +attendez, attendez. Allons, allons, allons, allons. Oui ma foi, +monsieur. (_Il fait l'appel._) Ralph Moisi[45]? Qu'ils viennent dans +l'ordre où je les appelle. Qu'ils viennent dans l'ordre, qu'ils viennent +dans l'ordre. Voyons, où est Moisi? + +[Note 45: _Mouldy._ Il a fallu traduire les noms des recrues, sans quoi +les plaisanteries de Falstaff auraient été incompréhensibles.] + +MOISI.--Ici, sous votre bon plaisir. + +SHALLOW.--Que pensez-vous de celui-ci, sir Jean? C'est un garçon bien +membré, jeune, fort, et qui vient de bonne famille. + +FALSTAFF.--Est-ce toi qui t'appelles Moisi? + +MOISI.--Oui, sous votre bon plaisir. + +FALSTAFF.--Il n'est que plus pressé de t'employer. + +SHALLOW.--Ha, ha, ha! cela est excellent, ma foi! Ce qui est moisi a +besoin d'être employé plus tôt que plus tard. Singulièrement bon! Bien +dit, par ma foi! Fort bien dit! + +FALSTAFF.--Piquez-le. + +MOISI.--Oh! piqué, je le suis de reste. Si vous aviez pu me laisser +tranquille! Ma vieille grand'mère ne saura où donner de la tête pour +trouver quelqu'un qui lui fasse son ménage et les gros travaux. Vous +n'aviez pas besoin de me piquer; il y en a tant d'autres plus en état +que moi! + +FALSTAFF.--Allons, paix, Moisi: vous marcherez. Moisi, il est temps +qu'on vous emploie. + +MOISI.--Qu'on m'emploie? + +SHALLOW.--Paix, drôle, paix; rangez-vous de côté: savez-vous à qui vous +parlez?--Voyons l'autre, sir Jean. Attendez. Simon L'ombre[46]! + +[Note 46: _Shadow._] + +FALSTAFF.--Vraiment, je veux l'avoir celui-là; ce doit être un soldat +bien frais. + +SHALLOW.--Où est L'ombre? + +L'OMBRE.--Me voilà, monsieur. + +FALSTAFF.--L'ombre, de qui es-tu fils? + +L'OMBRE.--Je suis l'enfant de ma mère, monsieur. + +FALSTAFF.--L'enfant de ta mère! c'est assez vraisemblable; et l'ombre de +ton père, l'enfant de la femelle est l'ombre du mâle: il y en a beaucoup +de cette espèce, vraiment, mais pas beaucoup où le père ait mis du sien. + +SHALLOW.--Vous convient-il, sir Jean? + +FALSTAFF.--L'ombre conviendra fort en été, pique-le; nous avons comme +cela beaucoup d'ombres qui remplissent les cadres. + +SHALLOW.--Thomas Bossu[47]! + +[Note 47: _Wart._] + +FALSTAFF.--Où est-il? + +BOSSU.--Me voilà, monsieur. + +FALSTAFF.--T'appelles-tu Bossu? + +BOSSU.--Oui, monsieur. + +FALSTAFF.--Tu es, ma foi, un bossu bien bossu. + +SHALLOW.--Le piquerai-je, monsieur le chevalier? + +FALSTAFF.--Il n'est pas nécessaire, car son équipage est bâti sur son +dos, et son corps ne tient qu'avec des épingles: ne le piquez pas +davantage. + +SHALLOW.--Ha, ha, ha! C'est à faire à vous, chevalier, c'est à faire à +vous! Je vous fais mon compliment.--François Foible[48]. + +[Note 48: _Feeble._] + +FOIBLE.--Me voilà, monsieur. + +FALSTAFF.--Quel métier fais-tu, Foible? + +FOIBLE.--Tailleur pour femmes, monsieur. + +SHALLOW.--Le piquerai-je, monsieur? + +FALSTAFF.--Si vous voulez; mais si c'eût été un tailleur d'hommes, c'est +à vous qu'il aurait piqué des points. Feras-tu bien autant de trous dans +le corps d'armée de l'ennemi que tu en as fait dans une jupe de femme? + +FOIBLE.--J'y ferai tout mon possible, monsieur; vous n'en pouvez pas +demander davantage. + +FALSTAFF.--C'est bien dit, mon cher tailleur pour femmes, bien dit, +courageux Foible. Tu seras aussi vaillant qu'un pigeon en colère, ou que +la plus magnanime des souris. Piquez bien le tailleur de femmes, maître +Shallow, profondément, monsieur Shallow. + +FOIBLE.--J'aurais été bien charmé que Bossu fût parti aussi, monsieur. + +FALSTAFF.--Je serais bien charmé que tu fusses tailleur pour hommes, +afin que tu pusses le raccommoder et le mettre en état d'aller. Je ne +peux pas faire un simple soldat d'un homme qui a un si gros corps +derrière lui. Cette raison doit vous suffire, très-vigoureux Foible. + +FOIBLE.--Aussi suffira-t-elle, monsieur. + +FALSTAFF.--Je te suis bien obligé, respectable Foible.--Qui est-ce qui +vient après? + +SHALLOW.--Pierre le Boeuf[49], de la prairie. + +[Note 49: _Bull-calf._] + +FALSTAFF.--Vraiment! Voyons un peu ce Pierre le Boeuf. + +LE BOEUF.--Me voilà, monsieur. + +FALSTAFF.--Devant Dieu, cela fait un drôle bien bâti. Allons, piquez-moi +le Boeuf jusqu'à ce qu'il mugisse. + +LE BOEUF.--Oh! mon seigneur capitaine.... + +FALSTAFF.--Comment donc? tu cries avant qu'on te pique? + +LE BOEUF.--Ah! monsieur, je suis malade. + +FALSTAFF.--Et quelle maladie as-tu? + +LE BOEUF.--Un mâtin de rhume, monsieur; une toux que j'ai attrapée à +force de sonner dans les affaires du roi, le jour de son couronnement, +monsieur. + +FALSTAFF.--Allons, tu viendras à la guerre en robe de chambre: nous +ferons partir ton rhume, et nous aurons soin que tes parents sonnent +pour toi.--Est-ce là tout? + +SHALLOW.--Nous en avons appelé deux de plus qu'il ne vous faut; vous ne +devez avoir que quatre hommes ici, monsieur; faites-moi le plaisir +d'entrer et d'accepter mon dîner. + +FALSTAFF.--Volontiers, j'irai boire un coup avec vous, mais je ne +saurais rester à dîner. Je suis bien charmé d'avoir eu le plaisir de +vous voir, maître Shallow. + +SHALLOW.--Oh! monsieur le chevalier, vous souvenez-vous quand nous avons +passé la nuit ensemble dans le moulin à vent des prés Saint-George? + +FALSTAFF.--Ne parlons plus de cela, mon cher maître Shallow, ne parlons +plus de cela. + +SHALLOW.--Ah! que de farces nous avons faites cette nuit-là! et Jeanne +Night-Work est-elle toujours en vie? + +FALSTAFF.--Toujours, maître Shallow. + +SHALLOW.--Elle ne pouvait se débarrasser de moi. + +FALSTAFF.--Oh! jamais, jamais: aussi disait-elle toujours qu'elle ne +pouvait pas supporter maître Shallow. + +SHALLOW.--Pardieu! il n'y avait personne comme moi pour la faire +enrager. C'était une bonne robe alors; se soutient-elle toujours bien? + +FALSTAFF.--Oh! vieille, vieille, maître Shallow. + +SHALLOW.--En effet, elle doit être vieille; il est impossible qu'elle ne +soit pas vieille; certainement elle est vieille, puisqu'elle avait eu +Robin Night-Work du vieux Night-Work, avant que je fusse à +Saint-Clément. + +SILENCE.--Il y a cinquante-cinq ans de cela. + +SHALLOW.--Ah! cousin Silence, que n'as-tu vu ce que le chevalier et moi +avons vu! ah! sir John! + +FALSTAFF.--Nous avons entendu souvent sonner le carillon de minuit, +maître Shallow. + +SHALLOW.--Si nous l'avons entendu! si nous l'avons entendu! si nous +l'avons entendu! en vérité, chevalier, nous pouvons bien dire que nous +l'avons entendu. Notre mot du guet était _hem_! +_enfants_!--Allons-nous-en dîner. Oh! les beaux jours que nous avons +vus! Allons, allons. + +(Falstaff, Shallow et Silence sortent.) + +LE BOEUF.--Mon bon monsieur le corporal Bardolph, soyez de mes amis, et +voilà la somme de quarante schellings de Henri en écus de France pour +vous. En bonne vérité, monsieur, j'aimerais autant être pendu, monsieur, +que de partir: et cependant, quant à moi, monsieur, ce n'est pas que je +m'en soucie beaucoup; mais c'est que ce n'est pas mon penchant, et quant +à moi j'ai envie de rester dans ma famille; autrement, monsieur, je ne +m'en soucie pas quant à moi beaucoup. + +BARDOLPH.--Allons, rangez-vous de côté. + +MOISI.--Et moi, mon bon monsieur le caporal capitaine, soyez de mes amis +pour l'amour de ma vieille grand'mère, elle n'a personne capable de rien +faire auprès d'elle quand je serai parti; elle est vieille et ne peut +pas s'aider toute seule; je vous en donnerai quarante, monsieur. + +BARDOLPH.--Allons, rangez-vous de côté. + +FOIBLE.--Par ma foi, cela m'est égal; un homme ne peut jamais mourir +qu'une fois; nous devons une mort à Dieu. Je ne porterai jamais un coeur +lâche: si c'est mon sort, soit: si ce ne l'est pas, tout de même. +Personne n'est trop bon pour servir son prince; et que cela tourne comme +cela voudra: celui qui meurt cette année en est quitte pour l'année +prochaine. + +BARDOLPH.--Bien dit, tu es un brave garçon! + +FOIBLE.--Non, ma foi! je ne porterai jamais un coeur lâche. + +(Rentrent Falstaff et les juges de paix.) + +FALSTAFF.--Allons, monsieur, quels sont les hommes que je dois avoir? + +SHALLOW.--Choisissez les quatre que bon vous semblera. + +BARDOLPH.--Monsieur, écoutez un peu que je vous dise un mot: j'ai[50] +trois guinées pour décharger Moisi et le Boeuf. + +[Note 50: Bardolph a reçu 80 schellings, ce qui fait environ 4 guinées +il en vole une à son maître.] + +FALSTAFF.--Bien, j'entends. + +SHALLOW.--Allons, sir Jean, qui sont les quatre que vous choisissez? + +FALSTAFF.--Choisissez pour moi. + +SHALLOW.--Vraiment donc: Moisi, le Boeuf, Foible, et L'ombre. + +FALSTAFF.--Moisi, le Boeuf!--Quant à vous, Moisi, restez chez vous +jusqu'à ce que vous ne soyez plus bon pour le service. Et vous, le +Boeuf, croissez jusqu'à ce que vous y soyez propre. Je ne veux point de +vous autres. + +SHALLOW.--Ah! sir Jean, sir Jean, ne vous faites pas tort à vous-même: +ce sont vos plus beaux hommes; et je serais bien aise que vous eussiez +ce qu'il y a de mieux. + +FALSTAFF.--Voulez-vous m'apprendre, monsieur Shallow, à choisir un +homme? Est-ce que je me soucie, moi, des membres, de la largeur, de la +stature, de la corpulence, et de toutes ces formes robustes d'un homme? +Donnez-moi le coeur, monsieur Shallow. Voilà Bossu, par exemple; vous +voyez quel air mal torché il a. Eh bien, c'est un homme qui vous +chargera et fera partir son mousquet aussi vite que le marteau d'un +chaudronnier, qui ira et viendra aussi prestement que les seaux du +brasseur sortant la bière de la cuve. Et cet autre demi-visage, ce +maraud de L'ombre, voilà encore un homme comme il m'en faut; cela ne +présente ni surface ni but à l'ennemi; celui qui voudra tirer sur lui +pourrait tout aussi facilement ajuster le tranchant d'un canif: et pour +une retraite, avec quelle légèreté ce Foible, tailleur de femmes, vous +saura courir! Oh! donnez-moi les hommes de rebut, et renvoyez-moi au +rebut vos hommes d'élite. Mettez-moi un mousquet entre les mains de +Bossu, Bardolph. + +BARDOLPH, _lui faisant faire l'exercice_.--Tenez-vous, Bossu; l'arme en +joue: comme cela, comme cela, comme cela. + +FALSTAFF.--Allons, maniez-moi votre mousquet; comme cela; fort bien: +marchez; fort bien, à merveille. Oh! il n'est rien de tel pour faire un +fusilier qu'un petit, vieux, maigre, ratatiné, pelé. Par ma foi, je te +dis que c'est fort bien, Bossu. Tu es un bon garçon; tiens, voilà un +tester pour toi. + +SHALLOW.--Il n'est pas encore passé maître là dedans; il ne l'exécute +pas très-bien. Je me souviens qu'à la plaine de Mile-End, du temps que +je demeurais à Saint-Clément, je faisais alors le rôle de sir Dagonet +dans la farce d'Arthur; il y avait un singulier drôle de petit corps, et +il vous maniait son mousquet comme cela, et puis il tournait par ici, et +tournait par là, et puis en avant, et puis en arrière, comme qui dirait, +_ra ta ta_, et puis comme qui dirait _pan_, et puis il s'en allait, et +puis il revenait encore: ah! je n'en verrai jamais un comme lui. + +FALSTAFF.--Ceux-là iront très-bien. Maître Shallow, Dieu vous garde! +maître Silence, je ne ferai pas de longs compliments avec vous; adieu, +messieurs, tous les deux. Je vous fais mes remercîments; j'ai encore une +douzaine de milles à faire ce soir.--Bardolph, donnez à ces miliciens +leur uniforme. + +SHALLOW.--Sir Jean, que le ciel vous bénisse, fasse prospérer vos +affaires, et nous envoie bientôt la paix! Ne repassez pas ici sans vous +arrêter chez moi, que nous renouvelions notre ancienne connaissance: +peut-être bien alors que je vous tiendrai compagnie pour aller à la +cour. + +FALSTAFF.--Je voudrais qu'il vous en prît envie, maître Shallow. + +SHALLOW.--Allez, en un mot comme en mille, j'ai dit. Portez-vous bien. + +FALSTAFF.--Adieu, mes chers messieurs.--Ici, Bardolph. Conduis ces +hommes-là. + +(Il sort.) + +FALSTAFF.--A mon retour je veux soutirer ces deux juges de paix. Je +connais déjà à fond le juge Shallow. Seigneur mon Dieu, combien nous +autres vieillards sommes naturellement portés à mentir! Ce décharné de +juge de paix n'a fait autre chose que de m'étourdir de toutes les +extravagances de sa jeunesse, et de ses prouesses dans la rue de +Turn-Bull[51], et jamais trois mots de suite sans une menterie, plus +exactement payée à son auditeur que ne l'est l'impôt du Turc. Je me le +rappelle très-bien lorsqu'il était à Saint-Clément, comme de ces figures +qu'on fait, après souper, d'une pelure de fromage. Quand il était nu, il +n'y avait personne qui ne le prit pour une rave fourchue surmontée d'une +tête grotesquement taillée au couteau; il était si mince qu'à une vue un +peu embrouillée ses dimensions auraient été tout à fait invisibles. +C'était le spectre de la famine, et cependant lascif comme un singe. Les +catins ne l'appellaient pas autrement que Mandragore: il suivait +toujours les modes d'une lieue, et n'avait jamais de chansons à chanter +à ses mauvaises servantes d'auberges que celles qu'il entendait siffler +aux charretiers; et il vous les donnait avec serment pour des caprices +de lui, ou le fruit de ses veilles; et voilà ce sabre de bois devenu +écuyer, parlant aussi familièrement de Jean de Gaunt que s'il eût été +son camarade, et je ferais bien serment qu'il ne l'a jamais vu qu'une +fois dans sa vie: c'était dans la cour des joutes où Gaunt lui cassa la +tête pour s'être venu fourrer parmi les officiers du maréchal. Je dis, +en voyant cela, à Jean de Gaunt qu'il battait son propre nom; en effet +vous l'auriez pu fourrer tout vêtu dans une peau d'anguille: l'étui d'un +hautbois à trois corps lui eût fait une maison, un palais; et +aujourd'hui il a des terres et des bestiaux! C'est bien, je ferai +connaissance avec lui, si je reviens; et il y aura bien du malheur si je +ne m'en fais une double pierre philosophale. Si le jeune goujon fait la +nourriture du vieux brochet, je ne vois pas pourquoi, suivant toutes les +lois de la nature, je ne le happerais pas. Que l'occasion se présente, +et voilà tout. + +(Il sort.) + +[Note 51: La rue de Turn-Bull était le lieu le plus fréquenté par les +femmes de mauvaise vie.] + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE QUATRIÈME + + +SCÈNE I + +Une forêt dans la province d'York. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK, MOWBRAY, HASTINGS _et autres_. + + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Comment s'appelle cette forêt? + +HASTINGS.--C'est la forêt de Galtrie, sauf le bon plaisir de Votre +Grâce. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Arrêtons-nous ici, mes lords, et envoyez à la +découverte pour reconnaître les forces de l'ennemi. + +HASTINGS.--Nos espions sont déjà en campagne. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Vous avez bien fait.--Mes amis et mes collègues +dans cette grande entreprise, je dois vous apprendre que j'ai reçu de +Northumberland des lettres d'une date très-récente. Voici la teneur et +la substance de ces froides lettres. Il souhaiterait, dit-il, être ici à +la tête d'un corps digne de son rang: mais il n'en a pu trouver un assez +nombreux, et il s'est retiré en Écosse pour laisser croître et mûrir sa +fortune: il finit par demander à Dieu, de tout son coeur, que vos +efforts triomphent des hasards et de la redoutable puissance de votre +ennemi. + +MOWBRAY.--Ainsi voilà les espérances que nous fondions sur lui échouées +et mises en pièces. + +(Entre un messager.) + +HASTINGS.--Eh bien, quelles nouvelles? + +LE MESSAGER.--A l'occident de cette forêt, à moins d'un mille d'ici, les +ennemis s'avancent en bon ordre, et par l'étendue de terrain qu'ils +occupent, j'estime que leur nombre doit monter à près de trente mille +hommes. + +MOWBRAY.--C'est justement ce que nous avions supposé. Marchons vers eux, +et allons les affronter sur le champ de bataille. + +(Entre Westmoreland.) + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Quel est ce chef armé de toutes pièces qui +s'avance droit à nous? Je crois que c'est milord Westmoreland. + +WESTMORELAND.--Salut et civilités de la part de notre général, le prince +lord Jean de Lancastre. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Parlez, milord Westmoreland; expliquez-vous sans +crainte. Quel motif vous amène vers nous? + +WESTMORELAND.--C'est donc à Votre Grâce, milord, que s'adressera +principalement le fond de mon discours. Si cette rébellion s'avançait +comme il lui convient, sous l'aspect d'une abjecte et vile multitude, +conduite par une jeunesse sanguinaire, animée par la fureur et soutenue +d'une troupe d'enfants et de mendiants; si, dis-je, la révolte maudite +s'offrait ainsi sous sa forme propre, naturelle et véritable, on ne vous +verrait pas, vous, mon révérend père, et tous ces nobles lords, décorer +ici de vos légitimes dignités l'ignoble forme d'une basse et sanglante +insurrection.--Vous, lord archevêque, dont le siége est appuyé sur la +paix publique, dont la paix à la main d'argent a caressé la barbe, dont +la paix a nourri la science et les bonnes lettres, dont les vêtements +offrent dans leur blancheur l'emblème de l'innocence, et figurent la +divine colombe et l'esprit saint de paix! pourquoi transformer si +malheureusement le gracieux langage de la paix en un rude et bruyant +idiome de guerre, pourquoi changer vos livres en tombeaux, votre encre +en sang, vos plumes en lances, et votre langue pieuse en une éclatante +trompette et un aiguillon de guerre? + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Pourquoi je me conduis ainsi? Telle est la +question que vous me faites: je vais en peu de mots droit au but.--Nous +sommes tous malades; les excès de notre intempérance et de nos folies +ont allumé dans notre sein une fièvre ardente qui demande que notre sang +soit versé. Atteint d'une pareille maladie, notre feu roi Richard en +mourut. Cependant, mon très-noble lord Westmoreland, je ne me donne +point ici pour le médecin de ces maux, et ce n'est point en ennemi de la +paix que je me mêle dans les rangs des guerriers; mais plutôt, en +étalant pour quelques moments l'appareil menaçant de la guerre, je veux +forcer au régime des esprits ardents, fatigués de leur bonheur, et +purger un excès d'humeur qui commence à arrêter dans nos veines le +mouvement de la vie.--Je vais vous parler plus simplement. J'ai d'une +main impartiale pesé dans une juste balance les maux que peuvent causer +nos armes et les maux que nous souffrons, et je trouve nos griefs bien +plus graves que nos torts: nous voyons quelle direction suit le cours +des choses actuelles, et la violence du torrent des circonstances nous +emporte malgré nous hors de notre paisible sphère. Nous avons résumé +tous nos griefs, pour les montrer article par article quand il en sera +temps. Nous les avons, longtemps avant ceci, présentés au roi; mais tous +nos efforts n'ont pu nous obtenir audience. Lorsqu'on nous fait tort, et +que nous voulons exposer nos plaintes, l'accès à son trône nous est +fermé par les hommes mêmes qui ont le plus contribué aux injustices dont +nous nous plaignons. Ce sont les dangers des jours tout récemment +passés, et dont le souvenir est inscrit sur la terre en caractères de +sang encore visibles; ce sont les exemples que chaque heure, que l'heure +présente amène sous nos yeux, qui nous portent à revêtir ces armes si +malséantes, non pour rompre la paix, ni aucune de ses branches, mais +pour établir ici une paix qui en ait à la fois le nom et la réalité. + +WESTMORELAND.--Et quand a-t-on jamais refusé d'écouter vos plaintes? En +quoi avez-vous été lésé par le roi? Quel pair a jamais été suborné pour +vous offenser, en telle sorte que vous puissiez vous croire autorisé à +sceller aujourd'hui d'un sceau divin le livre sanglant et illégitime +d'une révolte mensongère, et à consacrer l'épée cruelle de la guerre +civile? + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--J'ai fait ma querelle des maux de l'État, notre +frère commun, et de la cruauté exercée sur le frère né de mon sang. + +WESTMORELAND.--Il n'est nullement besoin de pareille réforme, et, quand +elle serait nécessaire, ce n'est pas à vous qu'elle appartient. + +MOWBRAY.--Pourquoi pas à lui, du moins en partie? Et à nous tous, qui +sentons encore les plaies du passé, et qui voyons le présent appesantir +sur nos dignités une main injuste et oppressive? + +WESTMORELAND.--Oh! mon cher lord Mowbray, jugez des événements par la +nécessité des circonstances, et vous direz alors avec plus de vérité que +c'est le temps et non le roi qui vous maltraite. Et cependant, quant à +vous, je ne puis voir que, soit de la part du roi, soit de la part des +conjonctures nouvelles, vous ayez lieu le moins du monde à fonder une +plainte. N'avez-vous pas été rétabli dans toutes les seigneuries du duc +de Norfolk, votre noble père, d'honorable mémoire? + +MOWBRAY.--Eh! qu'avait donc perdu mon père dans son honneur, qui eût +besoin d'être ranimé et ressuscité en moi? Le roi qui l'aimait fut +forcé, par la situation où se trouvait l'État, de l'exiler malgré lui. +Et cela, au moment où Henri Bolingbroke et lui étaient tous deux en +selle et haussés sur leurs étriers; leurs chevaux hennissaient pour +appeler l'éperon, leurs lances en arrêt, leurs visières baissées, leurs +yeux lançant le feu à travers l'acier de leurs casques, et la bruyante +trompette les animant l'un contre l'autre; alors, alors, rien ne pouvait +garantir le sein de Bolingbroke de la lance de mon père. Oh! lorsque le +roi jeta contre terre son bâton de commandement, sa vie y tenait +suspendue; il se renversa du coup, lui et tous ceux qui depuis ont péri +sous Bolingbroke, ou par jugement, ou par la pointe de l'épée. + +WESTMORELAND.--Vous parlez, lord Mowbray, de ce que vous ne savez pas. +Le comte d'Hereford était réputé alors pour le plus brave gentilhomme de +l'Angleterre. Qui sait auquel des deux la fortune aurait souri? Mais +quand votre père eût obtenu la victoire, il ne l'eût pas portée hors de +Coventry; car tout le pays, d'une voix unanime, le poursuivait des cris +de sa haine; et tous les voeux, tout l'amour des citoyens se portaient +sur Hereford, qu'ils chérissaient avec passion, qu'ils bénissaient et +prisaient plus que le roi. Mais ceci n'est qu'une pure digression.--Je +viens ici, envoyé par le prince notre général, pour connaître vos +griefs, pour vous annoncer de sa part qu'il est prêt à vous donner +audience; et toutes celles de vos demandes qui paraîtront justes vous +seront accordées; on écartera tout ce qui pourrait encore vous faire +regarder comme ennemis. + +MOWBRAY.--Ces offres qu'il nous fait, il nous a contraints de les lui +arracher: elles viennent de sa politique, et non de son affection. + +WESTMORELAND.--Mowbray, c'est présomption de votre part que de le +prendre ainsi. Ces offres partent de sa clémence et non de sa crainte: +car, regardez bien, notre armée est à la portée de votre vue, et sur mon +honneur, elle est tout entière trop pleine de confiance pour admettre +seulement la pensée de la crainte; nos rangs comptent plus de noms +illustres que les vôtres; nos soldats sont plus aguerris; nos armures +aussi fortes, et notre cause plus juste; ainsi, la raison veut que nos +courages soient aussi bons: ne dites donc plus que nos offres sont +forcées. + +MOWBRAY.--A la bonne heure, mais si l'on m'en croit, nous n'accepterons +aucune négociation. + +WESTMORELAND.--Cela ne prouve autre chose que le sentiment d'une cause +coupable. Un coffre pourri ne supporte pas d'être manié. + +HASTINGS.--Le prince Jean est-il revêtu de pleins pouvoirs? son père lui +a-t-il transmis son autorité pour nous entendre et régler d'une manière +stable les conditions qui seront arrêtées entre nous? + +WESTMORELAND.--Le nom seul de général emporte la plénitude de ces +pouvoirs. Je m'étonne d'une question aussi frivole. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Eh bien, milord Westmoreland, prenez cet écrit: il +renferme nos plaintes générales. Que chacun de ces abus soit réformé, et +que tous ceux de notre parti qui, présents ici ou ailleurs, se trouvent +intéressés dans cette entreprise, soient déchargés de toutes recherches +par un pardon en forme légale et régulière; alors bornant nos volontés +actuelles à ce qui nous regarde, et à la réussite de nos projets, nous +rentrons aussitôt dans les bornes du respect, et nous enchaînons nos +armes au bras de la paix. + +WESTMORELAND.--Je vais mettre cet écrit sous les yeux du général. Si +vous voulez, milords, nous pouvons nous joindre et nous aboucher à la +vue de nos deux armées, et tout terminer, soit par la paix, que le ciel +veuille rétablir! soit en recourant sur le lieu même de nos discussions, +aux épées qui doivent les décider. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Nous y consentons, milord. + +(Westmoreland sort.) + +MOWBRAY.--Quelque chose en moi me dit que les conditions de notre paix +ne peuvent jamais être solides. + +HASTINGS.--Ne craignez rien: si nous pouvons la faire sur des bases +aussi larges et aussi absolues que celles que renferment nos conditions, +notre paix sera solide comme le rocher. + +MOWBRAY.--Oui, mais l'opinion que le roi conservera de nous sera telle, +que la cause la plus légère, le prétexte le moins fondé, la première +idée, le plus vain soupçon, lui rappelleront toujours le souvenir de +notre révolte; et quand, avec la foi la plus loyale, nous serions les +martyrs de notre zèle pour lui, nos actions seront toujours sassées et +ressassées si rudement, que les épis les plus pesants sembleront aussi +légers que la paille, et que le bon grain ne sera jamais séparé du +mauvais. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Non, non, milord, faites bien attention.--Le roi +est las d'éplucher des torts si légers et si vains: il a reconnu qu'un +soupçon éteint par la mort en fait renaître deux plus violents sur les +héritiers de la vie qu'on a sacrifiée: il effacera donc entièrement les +noms inscrits sur ses tablettes, et ne gardera plus de témoin qui puisse +rappeler à sa mémoire le souvenir de ses pertes passées; car il sait +bien qu'il ne peut jamais, au gré de ses soupçons, purger ce royaume de +tout ce qui lui porte ombrage. Ses ennemis ont si lestement pris racine +entre ses amis, que dans ses efforts pour extirper un ennemi, il ébranle +du même coup et soulève un ami, si bien que cette nation, comme une +épouse dont les piquantes injures ont irrité sa fureur jusqu'aux coups, +au moment où il va frapper, place devant elle son enfant, et tient le +châtiment qu'il voulait lui faire subir suspendu dans la main déjà levée +sur elle. + +HASTINGS.--D'ailleurs, le roi a tellement usé toutes ses verges sur les +dernières victimes qu'aujourd'hui il manque même d'instrument pour +châtier; en sorte que sa puissance, telle qu'un lion sans griffes, +menace, mais ne peut saisir. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Cela est vrai;--et soyez bien sûr, mon bon lord +maréchal, que si nous faisons bien constater aujourd'hui notre pardon, +notre paix, comme un membre rompu et rejoint, n'en deviendra que plus +solide par sa rupture. + +MOWBRAY.--Allons, soit; voici milord Westmoreland qui revient vers nous. + +(Rentre Westmoreland.) + +WESTMORELAND.--Le prince est à quelques pas d'ici. Vous plaît-il, +milords, de venir joindre Sa Grâce à une distance égale de nos deux +armées? + +MOWBRAY.--Monseigneur York, au nom de Dieu, avancez le premier. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Prévenez-moi et saluez le prince.--(_A +Westmoreland._) Milord nous vous suivons. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Une autre partie de la forêt. + +_D'un côté entrent_ MOWBRAY, L'ARCHEVÊQUE D'YORK, HASTINGS _et d'autres +lords; de l'autre_ LE PRINCE JEAN DE LANCASTRE, WESTMORELAND, _des +officiers, suite._ + + +LANCASTRE.--Mon cousin Mowbray, je me félicite de vous rencontrer +ici.--Salut, mon cher lord archevêque.--Et à vous aussi, lord +Hastings.--Salut à tous.--Milord York, vous paraissiez plus à votre +avantage, lorsqu'en cercle autour de vous, votre troupeau assemblé au +son de la cloche écoutait avec respect vos instructions sur le texte des +livres saints, que vous ne vous montrez aujourd'hui sous la figure d'un +homme de fer, excitant, au bruit de vos tambours, une multitude de +rebelles, changeant la parole en glaive et la mort en vie. Si l'homme +qui occupe une place dans le coeur du monarque, qui prospère sous les +rayons de sa faveur, voulait abuser du nom de son roi, hélas! à combien +de méfaits ne pourrait-il pas ouvrir la carrière sous l'ombre d'une +telle puissance?--C'est ce qui vous arrive, lord archevêque.--Qui n'a +entendu dire cent fois combien vous étiez versé dans les livres de Dieu? +Vous étiez à nos yeux l'orateur de son parlement; vous étiez, à ce qu'il +nous semblait, la voix de Dieu lui-même; vous étiez l'interprète et le +négociateur entre les saintes puissances du ciel et nos oeuvres de +ténèbres. Oh! qui jamais pourra croire que vous abusiez du saint respect +attaché à votre place, et que vous employiez la faveur et la grâce du +ciel, comme un favori perfide le nom de son prince, à des actes +déshonorants? Vous avez, sous le masque du zèle de la cause de Dieu, +enrôlé les sujets de mon père, son lieutenant sur la terre, et vous les +avez ameutés ici contre la paisible autorité du ciel et du roi. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Mon noble lord Lancastre, je ne suis point ici +armé contre l'autorité de votre père; mais, comme je l'ai dit à milord +Westmoreland, c'est le mauvais gouvernement des temps actuels qui, d'un +commun accord, nous assemble et nous oblige à nous serrer sous cette +forme irrégulière, pour maintenir notre sûreté. J'ai envoyé à Votre +Grâce le détail et les articles de nos griefs, ceux que la cour a +repoussés avec mépris, et qui ont produit cette hydre, fille monstrueuse +de la guerre. Vous pouvez fermer d'un sommeil magique ses yeux +menaçants, en nous accordant nos justes et légitimes demandes; et +aussitôt la fidèle obéissance, guérie de cette fureur insensée, +s'abaissera avec soumission aux pieds de la majesté. + +MOWBRAY.--Sur le refus, nous sommes résolus d'essayer notre fortune, +jusqu'à ce que le dernier de nous périsse. + +HASTINGS.--Et quand nous péririons ici, d'autres nous suppléeront dans +une seconde tentative; s'ils succombent, ils en auront d'autres pour les +suppléer à leur tour: ainsi se perpétuera une succession de malheurs, et +d'héritiers en héritiers cette querelle se transmettra tant que +l'Angleterre verra naître des générations nouvelles. + +LANCASTRE.--Vous êtes trop léger, Hastings, infiniment trop léger pour +sonder ainsi la profondeur des siècles à venir. + +WESTMORELAND.--Votre Grâce voudrait-elle leur répondre positivement et +leur dire jusqu'à quel point vous approuvez leurs articles? + +LANCASTRE.--Je les approuve tous et je les accorde volontiers, et je +jure ici par l'honneur de mon sang, que les intentions de mon père ont +été mal interprétées; je conviens aussi que quelques-uns de ceux qui +l'entourent ont outre-passé ses intentions et abusé de son autorité. +Milord, ces griefs seront redressés sans délai; sur mon âme, ils le +seront. Veuillez renvoyer vos troupes dans leurs différents comtés, +comme nous allons faire nous-mêmes; et ici, entre les deux armées, +embrassons-nous et buvons ensemble comme des amis, afin que tous nos +soldats puissent reporter chez eux ce qu'ils auront vu par leurs yeux, +des témoignages de notre réconciliation et de notre amitié. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Je reçois votre parole de prince de réformer ces +abus. + +LANCASTRE.--Je vous la donne et je la tiendrai; et sur cette promesse, +je porte cette santé à Votre Grâce. + +HASTINGS, _à un officier_.--Allez, capitaine, et annoncez à nos soldats +les nouvelles de la paix; qu'ils reçoivent leur solde et qu'ils partent: +je sais qu'ils en seront très-satisfaits.--Hâte-toi, capitaine. + +(Le capitaine sort.) + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--A vous, mon noble lord Westmoreland. + +WESTMORELAND.--Je vous fais raison; et si vous saviez combien il m'en a +coûté de peines pour former cette paix, vous boiriez à ma santé de grand +coeur; mais mon amitié pour vous se fera bientôt mieux connaître. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Je n'en doute point. + +WESTMORELAND.--J'en suis bien joyeux.--A votre santé, mon cher cousin, +lord Mowbray. + +MOWBRAY.--Vous me souhaitez la santé fort à propos; car je viens de me +sentir tout d'un coup assez malade. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Avant un malheur les hommes se sentent toujours +joyeux: mais la tristesse est un présage de bonheur. + +WESTMORELAND.--Eh bien, cher cousin, soyez donc gai, puisqu'une +tristesse soudaine doit faire supposer qu'il vous arrivera demain +quelque bonheur. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Croyez-moi, je me sens l'esprit plus léger que +jamais. + +MOWBRAY.--Tant pis, si votre règle est juste. + +(Acclamation derrière le théâtre.) + +LANCASTRE.--On vient de leur annoncer la paix: écoutez; quelles +acclamations! + +MOWBRAY.--Ces cris eussent été bien réjouissants après la victoire. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Une paix est une conquête. Les deux partis sont +noblement vaincus sans qu'aucun y perde. + +LANCASTRE, _à Westmoreland_.--Allez, milord, qu'on licencie aussi notre +armée. (_Westmoreland sort._)--(_À York_.) Et consentez, mon digne lord, +à ce que les troupes défilent devant nous, afin que nous apprenions par +nos yeux à quels hommes nous aurions eu affaire. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK, _à Hastings_.--Lord Hastings, allez, et avant de +licencier nos soldats, qu'on les fasse défiler près de nous. + +(Hastings sort.) + +LANCASTRE.--Je me flatte, milord, que nous reposerons ensemble cette +nuit. (_Rentre Westmoreland._) Eh bien, cousin, pourquoi notre armée +demeure-t-elle sous les armes? + +WESTMORELAND.--Les chefs ayant reçu de vous l'ordre de ne pas bouger, ne +veulent pas partir qu'ils ne reçoivent de votre bouche un ordre +contraire. + +LANCASTRE.--Ils connaissent leur devoir. + +(Rentre Hastings.) + +HASTINGS.--Milord, notre armée est déjà dispersée, et comme de jeunes +taureaux détachés du joug, ils prennent leur course à l'est, à l'ouest, +au nord, au sud. + +WESTMORELAND.--Bonne nouvelle, milord Hastings: et en conséquence je +vous arrête comme coupable de haute trahison,--et vous aussi, lord +archevêque,--et vous aussi, lord Mowbray. Je vous accuse tous deux de +trahison capitale. + +MOWBRAY.--Est-ce là un procédé juste et honorable? + +WESTMORELAND.--Et votre assemblée l'est-elle? + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK, _au prince_.--Voulez-vous violer ainsi votre +parole? + +LANCASTRE.--Je ne me suis point engagé envers toi. Je vous ai promis la +réforme des abus dont vous vous êtes plaints: et sur mon honneur, +j'exécuterai cette réforme avec l'exactitude la plus religieuse. Mais +pour vous, rebelles, préparez-vous à subir le salaire que méritent la +révolte et une conduite telle que la vôtre. Vous avez rassemblé cette +armée avec la plus grande légèreté, vous l'avez conduite ici pleins +d'espérances folles, et vous venez de la licencier comme des +imbéciles.--Qu'on batte le tambour et qu'on poursuive les bandes +errantes et dispersées: c'est le ciel qui à notre place a combattu +aujourd'hui sans danger.--Que quelques-uns de vous gardent ces traîtres, +jusqu'à l'échafaud, lit fatal où la trahison vient toujours rendre son +dernier soupir. + +(Tous sortent.) + + +SCÈNE III + +_Entrent_ FALSTAFF ET COLEVILLE. + + +FALSTAFF.--Quel est votre nom, monsieur? Votre titre? Et de quel endroit +êtes-vous, je vous prie? + +COLEVILLE.--Je suis chevalier, monsieur, et je m'appelle Coleville de la +Vallée. + +FALSTAFF.--Ainsi Coleville est votre nom, chevalier votre titre, et la +Vallée votre demeure. Le nom de Coleville vous restera, traître sera +votre titre et le cachot sera votre demeure, demeure assez profonde. +Ainsi vous ne changerez point de nom et vous serez toujours Coleville de +la Vallée. + +COLEVILLE.--N'êtes-vous pas sir Jean Falstaff? + +FALSTAFF.--Je le vaux bien toujours, monsieur, qui que je puisse être. +Vous rendez-vous, monsieur, ou bien faudra-t-il que je sue pour vous y +forcer? Si tu me fais suer, les larmes de tes amis me le payeront: ils +pleureront ta mort. Ainsi songe à avoir peur et à trembler, et +soumets-toi à ma clémence. + +COLEVILLE.--Je crois que vous êtes le chevalier Falstaff, et, dans cette +idée, je me rends à vous. + +FALSTAFF.--J'ai une école entière de langues dans mon ventre, et il n'y +en a pas une qui sache dire autre chose que mon nom. Si je n'avais qu'un +ventre ordinaire, je serais simplement l'homme le plus actif qu'il y eût +en Europe; mais mon ventre, mon ventre, mon ventre me perd.--Oh! voilà +notre général. + +(Entrent le prince Jean de Lancastre, Westmoreland et d'autres +personnes.) + +LANCASTRE.--La première chaleur est passée; ne poursuivez pas plus loin +à présent. Rassemblez les troupes, mon cher cousin Westmoreland. +(_Westmoreland sort._) A présent, Falstaff, qu'êtes-vous devenu pendant +tout ce temps-ci? Quand tout est fini, c'est alors que vous paraissez. +Sur ma parole, ces tours de paresseux vous fileront un jour ou l'autre +quelque corde. + +FALSTAFF.--Je serais bien fâché, mon prince, d'en agir autrement. Je +n'ai encore connu d'autre récompense de la valeur que les rebuts et les +reproches. Me prenez-vous pour une hirondelle, une flèche, ou un boulet +de canon? Puis-je donner à mes pauvres vieux mouvements la rapidité de +la pensée? Je suis arrivé ici avec toute la célérité qui m'était +possible. J'ai coulé à fond cent quatre-vingt et tant de postes; et +après cela, tout harassé que je suis, j'ai encore dans ma pure et +immaculée valeur, pris sir Jean Coleville de la Vallée, un des plus +terribles chevaliers, des plus vaillants ennemis qu'on puisse +rencontrer: mais après tout, quel mérite y a-t-il à cela? Il ne m'a pas +plutôt vu, qu'il s'est rendu: de façon que je puis bien dire, avec le +célèbre nez crochu de Rome: «Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu.» + +LANCASTRE.--Grâce à sa courtoisie, plus qu'à votre valeur. + +FALSTAFF.--Je n'en sais rien; mais le voilà toujours, et c'est à vous +que je le remets, et je supplie en grâce Votre Altesse que cette action +soit enregistrée parmi les autres faits de cette journée: ou bien, sur +mon Dieu, je la ferai mettre dans une ballade spéciale, avec mon +portrait en tête, où l'on verra Coleville baisant mon pied: et quand +vous m'aurez forcé à prendre ce parti, si vous ne paraissez pas tous +auprès de moi aussi minces que des pièces de deux sous dorées, et si, +placé dans le ciel pur de la gloire, je ne vous surpasse pas alors en +éclat, comme la pleine lune surpasse les petites étincelles du +firmament, semblables près d'elle à des têtes d'épingles, ne croyez +jamais à la parole d'un chevalier. C'est pourquoi, laissez-moi jouir de +mes droits, et souffrez que le mérite monte. + +LANCASTRE.--Le tien est trop pesant pour monter. + +FALSTAFF.--Eh bien! qu'il brille donc. + +LANCASTRE.--Il est trop opaque. + +FALSTAFF.--Enfin, qu'il lui arrive donc quelque chose, mon cher lord, +qui me fasse du bien: après cela, donnez-lui le nom que vous voudrez. + +LANCASTRE.--Est-ce toi qui t'appelles Coleville? + +COLEVILLE.--Oui, milord. + +LANCASTRE.--Tu es un fameux rebelle, Coleville. + +FALSTAFF.--Et c'est un fameux fidèle sujet qui l'a pris. + +COLEVILLE.--Je ne suis, milord, que ce que sont les chefs qui m'ont +conduit ici. S'ils avaient voulu suivre mes conseils, vous les auriez +achetés plus cher que vous n'avez fait. + +FALSTAFF.--Je ne sais pas combien ils se sont vendus; mais pour toi, +comme un bon garçon, tu t'es donné gratis, et je te remercie du présent +que tu m'as fait de toi. + +(Entre Westmoreland.) + +LANCASTRE.--A-t-on cessé la poursuite? + +WESTMORELAND.--On a fait retraite et on va s'occuper de l'exécution des +rebelles. + +LANCASTRE.--Envoyez Coleville avec ses confédérés à York, pour y être +exécuté sur-le-champ. Vous, Blount, conduisez-le hors d'ici, et voyez à +ce qu'il soit bien gardé.... (_Quelques-uns sortent avec Coleville._) A +présent hâtons-nous de partir pour la cour, mes lords, car j'apprends +que mon père est très-malade. La nouvelle de nos succès nous devancera +auprès de Sa Majesté. Ce sera vous, cousin, qui vous chargerez de la lui +porter pour le ranimer, tandis que nous vous suivrons sans nous presser. + +FALSTAFF.--Milord, je vous en supplie, permettez-moi de traverser le +comté de Glocester, et quand vous arriverez à la cour, je vous en +conjure, faites un bon rapport de moi, mon prince. + +LANCASTRE.--Allez, portez-vous bien, Falstaff; pour moi, comme c'est +aussi mon caractère, je parlerai de vous mieux que vous ne méritez. + +(Il sort.) + +FALSTAFF.--Je vous souhaiterais seulement de l'esprit, cela vaudrait +mieux que votre duché. De bonne foi, ce jeune homme au sang-froid ne +m'aime point, il est impossible de le faire rire: mais il n'y a rien +d'étonnant, cela ne boit pas de vin. Vous ne verrez jamais aucun de ces +graves petits garçons tourner à bien, car leur maigre boisson leur +refroidit tellement le sang, que, joignez à cela tous leurs repas de +poisson, ils tombent dans des espèces de pâles couleurs masculines, et +quand ils se marient ils ne font que des femelles. Ce sont pour la +plupart des sots et des lâches, comme le seraient quelques-uns de nous +si nous ne nous mettions pas le feu dans le ventre. Une bonne bouteille +de vin de Xérès produit deux grands effets: 1º elle monte à la tête et +s'empare de mon cerveau, où elle dessèche toutes les vapeurs crues, +épaisses et sottes qui l'environnent. Elle rend la conception vive, +légère, la remplit de tournures soudaines, animées, charmantes, qui, +communiquées à la voix, naissent au moyen de la langue en excellentes +saillies. Le second avantage qu'on retire de ce recommandable vin de +Xérès, c'est qu'il vous réchauffe le sang, qui, auparavant froid et +tranquille, laissait le foie pâle et blafard, ce qui est la marque +évidente de la pusillanimité et de la lâcheté: mais le Xérès le +réchauffe, et le fait courir de l'intérieur aux extrémités extérieures: +il allume la figure qui, comme un phare, avertit tout le reste de ce +petit royaume, l'homme, de prendre les armes: et alors la troupe des +esprits vitaux, et autres moindres habitants de l'intérieur des terres +vous viennent en grand nombre se porter vers leur capitaine, le coeur, +qui, fier et enflé de cette suite nombreuse, exécute tout ce qu'on veut +en fait d'actions de courage; et toute cette valeur vient du Xérès; de +façon que la plus grande science dans les armes n'est rien, sans un peu +de vin d'Espagne. C'est lui qui la met en mouvement; et le plus grand +savoir n'est qu'un trésor gardé par le diable jusqu'à ce que le vin +d'Espagne le fasse sortir de l'inaction, le mette en usage et en valeur. +Aussi voilà pourquoi le prince Henri est brave; il avait naturellement +hérité de son père un sang morne et froid; mais il l'a si bien cultivé, +travaillé et engraissé, comme on fait une terre sèche, maigre et +stérile, à force de s'accoutumer à boire du bon, du vrai et fertile vin +d'Espagne, et à bonnes doses, qu'il est devenu chaud et très-vaillant. +Si j'avais mille fils, le premier principe que je leur donnerais serait +de renoncer à toute maigre boisson, et de s'adonner au vin d'Espagne. +(_Entre Bardolph._) Eh bien, Bardolph, quelles nouvelles? + +BARDOLPH.--L'armée est tout à fait licenciée et partie. + +FALSTAFF.--Soit, qu'elle aille: pour moi je vais repasser par le comté +de Glocester, et là, rendre une petite visite à maître Robert Shallow, +écuyer. Je le tiens déjà comme une cire que je façonne entre mes doigts, +et je ne tarderai pas à lui donner l'empreinte.--Allons, partons. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Westminster.--Appartement dans le palais. + +_Entrent_ LE ROI HENRI, CLARENCE, LE PRINCE HUMPHREY, WARWICK, _et +autres personnes._ + + +LE ROI.--Maintenant, lords, si le ciel donne une heureuse issue à la +sanglante querelle qui retentit à nos portes, nous conduirons notre +jeunesse sur de plus nobles champs de bataille, et nous ne manierons +plus que des armes sanctifiées. Notre flotte est équipée, nos troupes +rassemblées, les lieutenants qui doivent gouverner en notre absence +revêtus des pouvoirs nécessaires; tout est au point où nous le désirons: +seulement nous avons besoin d'un peu plus de forces personnelles, et +nous attendons aussi que les rebelles, maintenant armés, soient rentrés +sous le joug du gouvernement. + +WARWICK.--Nous ne doutons pas que Votre Majesté ne jouisse bientôt de ce +double avantage. + +LE ROI.--Humphrey de Glocester, mon fils, où est le prince votre frère? + +GLOCESTER.--Je crois, seigneur, qu'il est allé chasser à Windsor. + +LE ROI.--Et avec qui? + +GLOCESTER.--Je l'ignore, seigneur. + +LE ROI.--Son frère Thomas de Clarence n'est-il pas avec lui? + +GLOCESTER.--Non, mon bon seigneur, il est ici présent. + +CLARENCE.--Que veut de moi mon seigneur et mon père? + +LE ROI.--Je ne te veux que du bien, Thomas de Clarence. Par quel hasard +n'es-tu pas avec le prince ton frère? Il t'aime, Thomas, et tu le +négliges. Tu es placé dans son affection plus avant qu'aucun de tes +frères: cultive-la, mon fils; et après que je serai mort, tu pourras +revêtir entre sa puissance et tes autres frères le noble rôle de +médiateur. N'omets donc rien de ce qui peut lui plaire, n'émousse point +la vivacité de sa tendresse, et ne perds point l'avantage de ses bonnes +grâces, en te montrant froid ou négligent pour ce qu'il désire; car il +est bienveillant pour qui sait le ménager par des soins: il a une larme +pour la pitié, et une main ouverte comme le jour, quand la charité +l'attendrit. Et cependant si on l'irrite, il devient comme le rocher; +son humeur est aussi capricieuse que l'hiver, aussi soudaine que le coup +de la gelée aux premiers rayons du jour. Il faut donc se conformer +soigneusement à son caractère. Quand vous le verrez disposé à la gaieté, +remontrez-lui ses fautes et toujours avec respect; s'il est mal disposé, +donnez-lui de l'espace et lâchez-lui le câble, jusqu'à ce que ses +passions, comme une baleine amenée sur le sable, se soient consumées par +leurs propres efforts. Retiens cette leçon, Thomas, et tu seras le +protecteur de tes amis, un cercle d'or qui unira tellement tous tes +frères, que jamais le vase où vient se mêler leur sang ne sera brisé par +le poison des mauvais conseils que les années y verseront +nécessairement, dût-il le travailler aussi violemment que l'aconit ou la +poudre impétueuse. + +CLARENCE.--Je le cultiverai avec tout le soin et toute la tendresse dont +je suis capable. + +LE ROI.--Pourquoi, Thomas, n'es-tu pas avec lui à Windsor? + +CLARENCE.--Il n'y est pas aujourd'hui; il dîne à Londres. + +LE ROI.--Et avec qui? peux-tu me le dire? + +CLARENCE.--Avec Poins et le reste de cette bande qui ne le quitte pas. + +LE ROI.--Le sol le plus gras est aussi celui qui produit le plus de +mauvaises herbes: il en est surchargé, lui, la noble image de ma +jeunesse. Aussi mes chagrins s'étendent par delà l'heure de ma mort; et +des larmes de sang s'échappent de mon coeur, quand mon imagination me +fait concevoir les jours d'égarement, les temps de corruption que vous +allez voir, lorsque je me serai endormi avec mes ancêtres; car, aussitôt +que la violence de ses goûts de débauche n'aura plus de frein, que la +fougue et l'ardeur du sang seront ses seuls guides, lorsque le pouvoir +viendra se joindre à ses penchants dissolus, de quel essor ne +verrez-vous pas ses passions voler à la rencontre du péril et de la +chute dont il sera menacé? + +WARWICK.--Mon gracieux souverain, vous allez beaucoup trop loin: le +prince ne fait autre chose qu'étudier ses compagnons, comme on étudie +une langue étrangère. Pour la bien comprendre, il est nécessaire d'en +voir et d'en apprendre jusqu'aux expressions les plus indécentes: une +fois qu'on y est parvenu, Votre Altesse sait qu'on n'en fait plus +d'autre usage que de les connaître pour les détester. De même, le +prince, quand il sera mûri par l'âge, repoussera loin de lui ses +compagnons, comme on rejette ces termes grossiers; et leur souvenir +vivra seulement dans sa mémoire, comme une espèce de règle sur laquelle +il mesurera la conduite et la vie des autres, tirant ainsi avantage de +ses fautes passées. + +LE ROI.--Il est rare que l'abeille abandonne le rayon de miel qu'elle a +déposé dans un cadavre. Qui entre là? Westmoreland! + +(Entre Westmoreland.) + +WESTMORELAND.--Santé à mon souverain! Et puisse un nouveau bonheur +s'ajouter encore à celui que je viens lui annoncer! Le prince Jean votre +fils baise les mains de Votre Grâce. Mowbray, l'évêque Scroop, Hastings +et tous les chefs, sont allés recevoir le châtiment des lois. Il n'y a +pas maintenant une seule épée rebelle hors du fourreau, et la paix +arbore partout son rameau d'olivier: Votre Majesté pourra en particulier +lire à son loisir dans cet écrit la manière dont a été conduite l'action +et en suivre toutes les circonstances. + +LE ROI.--O Westmoreland: tu es l'oiseau d'été, qui sur les pas de +l'hiver vient chanter la naissance du jour. Tenez: voici encore d'autres +nouvelles! + +(Entre Harcourt.) + +HARCOURT.--Le ciel garde Votre Majesté d'avoir des ennemis; et lorsqu'il +s'en élèvera contre vous, puissent-ils tomber comme ceux dont je viens +vous apprendre le sort! Le comte Northumberland, et le lord Bardolph à +la tête d'une armée nombreuse d'Anglais et d'Écossais, ont été +totalement défaits par le shérif de la province d'York. Ces dépêches, +s'il vous plaît de les lire, renferment dans le plus grand détail toutes +les dispositions et les événements du combat. + +LE ROI.--Eh! pourquoi donc ces heureuses nouvelles me rendent-elles plus +malade? La fortune ne viendra-t-elle jamais les deux mains pleines? Ne +tracera-t-elle jamais ses plus belles paroles qu'en sombres caractères? +Tantôt elle donne l'appétit, et refuse l'aliment; c'est le sort du +pauvre en santé; tantôt elle offre un festin et retire l'appétit; c'est +le sort du riche, qui possède l'abondance et n'en jouit pas. Je devrais +en ce moment me réjouir à ces heureuses nouvelles, et c'est en ce moment +même que je sens ma vue se troubler, et ma tête se perdre. Oh! Dieu, +venez à moi: je me trouve bien mal. + +(Il tombe sans connaissance.) + +GLOCESTER.--Que Votre Majesté prenne courage! + +CLARENCE.--O mon auguste père! + +WESTMORELAND.--Mon souverain, reprenez vos esprits, levez les yeux.... + +WARWICK.--Calmez-vous, princes: attendez; vous savez que ces accès lui +sont très-ordinaires. Éloignez-vous de lui: donnez-lui de l'air: bientôt +vous le verrez revenir à lui. + +CLARENCE.--Non, non, il ne peut soutenir longtemps ces angoisses. Les +inquiétudes et les peines continuelles de son âme ont tellement usé +l'enceinte qui devait les contenir, qu'à travers sa mince épaisseur, on +aperçoit la vie prête à s'échapper. + +GLOCESTER.--Le peuple m'épouvante de ses récits: il a vu des animaux nés +sans père, des productions monstrueuses de la nature. Les saisons ont +changé leur caractère; on dirait que l'année, dans son cours, a trouvé +certains mois endormis, et les a franchis d'un saut. + +CLARENCE.--La rivière a éprouvé trois flux successifs que n'a séparés +aucun reflux; et les vieillards, chroniques babillardes du temps passé, +disent que le même phénomène arriva peu de temps avant que notre aïeul, +le grand Édouard, ne tombât malade et ne mourût. + +WARWICK.--Parlez plus bas, princes: le roi commence à reprendre ses +sens. + +GLOCESTER.--Cette apoplexie sera sûrement le mal qui terminera ses +jours. + +LE ROI.--Je vous prie, soulevez-moi, et m'emportez dans quelque autre +chambre.... Doucement, je vous en prie. (_On emporte le roi dans une +partie plus reculée de la chambre, où on le place sur un lit._) Qu'on +n'y fasse aucun bruit, mes chers amis, à moins qu'une main secourable ne +récrée mes sens fatigués par quelque douce musique. + +WARWICK.--Qu'on fasse venir des musiciens dans la chambre voisine. + +LE ROI.--Placez ma couronne ici sur le chevet de mon lit. + +CLARENCE.--Ses yeux se creusent, il change visiblement. + +WARWICK.--Moins de bruit, moins de bruit. + +(Entre Henri.) + +HENRI.--Qui de vous a vu le duc de Clarence? + +CLARENCE.--Me voici, mon frère, accablé de tristesse. + +HENRI.--Comment, de la pluie sous les toits quand il n'y en a pas +dehors? Comment se porte le roi? + +GLOCESTER.--Très-mal. + +HENRI.--Sait-il les bonnes nouvelles? Dites-les-lui. + +GLOCESTER.--C'est en les apprenant que sa santé s'est si fort altérée. + +HENRI.--S'il est malade de joie, il se rétablira sans médecin. + +WARWICK.--Pas tant de bruit, milords.--Cher prince, parlez bas: le roi +votre père est disposé à s'assoupir. + +CLARENCE.--Retirons-nous dans l'autre chambre. + +WARWICK.--Votre Grâce voudrait-elle bien s'y retirer avec nous? + +HENRI.--Non: je vais m'asseoir ici et veiller auprès du roi. (_Tous +sortent, excepté le prince._) Pourquoi la couronne, cette importune +camarade de lit, est-elle placée sur son oreiller? O brillante +agitation, inquiétude dorée, combien de fois ne tiens-tu pas les portes +du sommeil toutes grandes ouvertes pendant des nuits sans repos!--Il +dort avec elle maintenant, mais non pas d'un sommeil si parfait et si +profondément doux que celui de l'homme qui, le front ceint d'un bonnet +grossier, ronfle pendant toute la durée de la nuit. O grandeur, quand de +ton poids tu presses celui qui te portes, tu te fais sentir à lui comme +une riche armure qui, dans la chaleur du jour, brûle en même temps +qu'elle défend. Je vois près des issues de son haleine un brin de duvet +qui demeure immobile. S'il respirait, cette plume légère et mobile +serait nécessairement agitée. Mon gracieux seigneur! mon père!--Ce +sommeil est profond! En effet, c'est le sommeil qui a détaché pour +jamais ce cercle d'or du front de tant de rois d'Angleterre.--Ce que je +te dois ce sont des larmes, et la profonde douleur des affections du +sang; la nature, l'amour, la tendresse filiale te les payeront, ô père +chéri, et avec abondance! Ce que tu me dois, c'est ta couronne royale +qu'héritier immédiat de ta place et de ton sang, je vois descendre +naturellement sur ma tête. (_Il la met sur sa tête._) Eh bien, l'y +voilà: le ciel l'y maintiendra; et dût la force de l'univers entier se +réunir dans le bras d'un géant, il ne m'arracherait pas cette couronne +héréditaire; je la tiens de toi et la laisserai aux miens, comme tu me +l'as laissée. + +(Il sort.) + +LE ROI.--Warwick! Glocester! Clarence! + +(Rentrent Warwick et les autres.) + +CLARENCE.--Le roi n'a-t-il pas appelé? + +WARWICK.--Que désire Votre Majesté? Comment se trouve Votre Grâce? + +LE ROI.--Pourquoi m'avez-vous laissé seul ici, milords? + +CLARENCE.--Mon souverain, nous y avons laissé le prince mon frère; il a +voulu s'asseoir et veiller auprès de vous. + +LE ROI.--Le prince de Galles? où est-il? que je le voie. Il n'est pas +ici. + +WARWICK.--Cette porte est ouverte; il sera sorti de ce côté. + +GLOCESTER.--Il n'a point passé par la chambre où nous nous tenions. + +LE ROI.--Où est la couronne? Qui l'a ôtée de dessus mon oreiller? + +WARWICK.--Nous l'y avons laissée, mon souverain, quand nous sommes +sortis. + +LE ROI.--C'est le prince qui l'aura prise.--Allez; cherchez où il peut +être.--Est-il donc si impatient, qu'il prenne mon sommeil pour la +mort?--Trouvez-le, lord Warwick; que vos reproches l'amènent ici.--Ce +procédé de sa part s'unit à mon mal et hâte ma fin.--Voyez, enfants, ce +que vous êtes; avec quelle promptitude la nature se laisse aller à la +révolte, dès que l'or devient l'objet de ses désirs. C'est donc pour +cela que les pères insensés, dans leur inquiète prévoyance, suspendent +leur sommeil pour se livrer à leurs pensées, et brisent leur cerveau par +les soucis, leurs os par le travail! C'est donc pour cela qu'ils ont +rassemblé et entassé ces amas corrupteurs d'un or difficilement acquis! +C'est donc pour cela qu'ils se sont appliqués à former leurs enfants +dans la science et les exercices de la guerre! lorsque, semblables à +l'abeille, recueillant sur chaque fleur des sucs bienfaisants, nous +retournons à la ruche les cuisses chargées de cire et la bouche de miel, +comme l'abeille, nous sommes tués pour notre salaire.--Cet amer +sentiment ajoute son poids à celui sous lequel va succomber un père! +(_Rentre Warwick._) Eh bien, où est-il, ce fils qui ne veut pas attendre +que la maladie qui le sert en ait fini avec moi? + +WARWICK.--Seigneur, j'ai trouvé le prince dans la chambre voisine, +couvrant de larmes de tendresse son visage ému, et la douleur si +profondément empreinte dans tout son maintien, que la tyrannie, qui ne +s'est jamais désaltérée que de sang, aurait, en le voyant, lavé son +poignard dans des larmes de pitié.... Il vient. + +LE ROI.--Mais pourquoi a-t-il emporté ma couronne?--Ah! le voilà! +(_Entre Henri._) Approche-toi de moi, Henri.--Vous, quittez la chambre +et laissez-nous seuls. + +HENRI.--Je ne croyais pas que je dusse vous entendre encore. + +LE ROI.--Ton désir, Henri, a fait naître en toi cette pensée.--Je +demeure trop longtemps près de toi; je te fatigue.--Es-tu donc si pressé +de voir mon siège vide, que tu ne puisses t'empêcher de t'investir de +mes dignités avant que ton heure soit venue? O jeune insensé! tu aspires +à un pouvoir qui te perdra. Attends encore un moment; le nuage de mes +grandeurs n'est plus retenu dans sa chute que par un souffle si faible, +qu'il ne tardera pas à se dissoudre; le jour de ma vie s'obscurcit. Tu +as dérobé ce qui, dans quelques heures, t'appartenait sans reproche, et +à l'instant de ma mort tu as mis le sceau à mon attente. Ta vie a +clairement prouvé que tu ne m'aimais pas, et tu as voulu que j'en +mourusse convaincu. Tu as caché dans tes pensées un millier de poignards +que tu as aiguisés sur ton coeur de pierre, pour frapper la dernière +demi-heure de ma vie! Quoi, ne peux-tu m'accorder encore une demi-heure? +Eh bien, pars, va creuser toi-même mon tombeau, et commande aux cloches +joyeuses d'annoncer à ton oreille non pas que je suis mort, mais que tu +es couronné; qu'au lieu des larmes qui devraient arroser mon char +funèbre, coule le baume qui consacrera ta tête. Confonds seulement mes +restes dans une poussière oubliée, et donne aux vers celui qui t'a donné +la vie. Arrache de leurs places mes officiers, viole mes décrets; car le +temps est venu où l'on peut se moquer de toutes règles; Henri V est +couronné. Lève-toi, folie; tombe, grandeur royale! Loin d'ici, vous +tous, sages conseillers, et vous, singes fainéants, venez de tous les +pays vous rassembler à la cour d'Angleterre! Nations voisines, +purgez-vous de votre écume. Avez-vous quelque débauché qui jure, boive, +danse et passe toute la nuit en orgies, qui vole, assassine et +renouvelle, sous des formes différentes, tous les crimes déjà connus? +Félicitez-vous, il ne troublera plus votre paix. L'Angleterre va de ses +bienfaits redoublés secourir son triple forfait; l'Angleterre lui +donnera des emplois, des honneurs, de la puissance: car Henri V va +arracher à la licence la muselière qui la contenait, et ce chien +fougueux va pouvoir à son gré entamer de sa dent la chair de l'innocent. +O mon pauvre royaume, encore languissant des coups de la guerre civile, +si tous mes soins n'ont pu te garantir des excès de la débauche et du +vice, que deviendras-tu, quand la débauche sera ton unique souci? Oh! tu +redeviendras un désert, peuplé de loups, tes anciens habitants. + +HENRI, _se mettant à genoux_.--Oh! pardonnez-moi, mon souverain.--Sans +mes larmes, l'humide obstacle qui m'a coupé la parole, j'aurais prévenu +cette amère et déchirante réprimande, avant que la douleur se fût mêlée +à vos paroles, et que j'eusse entendu tout ce que je viens +d'entendre.--Voilà votre couronne, et que celui qui porte la couronne +éternelle vous conserve longtemps celle-ci! Si je l'aime autrement que +comme le gage de votre valeur et de votre renommée, que jamais je ne me +relève de cette posture soumise, honorable témoignage de respect que +m'enseigne le sincère et profond sentiment de mon devoir! Le ciel sait, +lorsque entré dans ce lieu, je vis Votre Majesté entièrement privée de +respiration, de quel froid mortel fut saisi mon coeur! Si je mens à la +vérité, oh! puissé-je mourir au milieu du désordre de ma vie actuelle, +sans que jamais ma vie apprenne au monde incrédule le noble changement +résolu dans mon âme! Venant pour vous voir et vous croyant mort (presque +mort moi-même, ô mon souverain, de l'idée que vous l'étiez), j'ai +adressé la parole à cette couronne, comme si elle eût pu m'entendre, et +je lui faisais ces reproches: «Les inquiétudes qui t'accompagnent ont +pris pour aliment la santé de mon père. Ainsi donc, toi qui es composée +de l'or le plus pur, de toutes les sortes d'or tu es le pire. Un or d'un +degré moins raffiné devient bien plus précieux, puisqu'il conserve la +vie quand la médecine l'a rendu potable; mais toi, le plus fin, le plus +honoré, le plus célèbre de tous, tu dévores celui qui te porte.» C'était +en l'accusant ainsi, mon très-honoré souverain, que je l'ai posée sur ma +tête, pour m'essayer avec elle comme avec un ennemi qui avait, sous mes +yeux mêmes, donné la mort à mon père: sujet de plainte pour un fidèle +héritier! Mais si sa possession a souillé mon âme d'un seul sentiment de +joie, ou enflé mes pensées d'aucun mouvement d'orgueil; si aucun +sentiment de révolte ou de vaine présomption m'inspira l'idée de saluer +sa puissance du moindre mouvement d'affection, que le ciel l'éloigne +pour jamais de ma tête, et me rende semblable au plus misérable des +vassaux qui se prosternent devant elle avec crainte et respect! + +LE ROI.--O mon fils! c'est le ciel qui t'a inspiré l'idée de l'emporter +d'ici, pour te fournir une nouvelle occasion de mieux regagner l'amour +de ton père, en te justifiant avec autant de sagesse. Approche, Henri, +assieds-toi près de mon lit; écoute le dernier conseil, je crois, que je +doive jamais te donner. Le ciel sait, mon fils, par quelles voies +détournées, par quels obliques et tortueux sentiers je suis parvenu à +cette couronne; et je sais, moi, avec combien d'inquiétudes ma tête l'a +portée: elle descendra sur la tienne, plus paisible, plus honorée, mieux +affermie: car les reproches que m'a coûtés sa conquête vont s'ensevelir +avec moi dans la terre. Elle n'a paru en moi qu'un honneur arraché d'une +main violente, et un grand nombre de ceux qui m'environnaient me +reprochaient le secours qu'ils m'avaient prêté pour m'en rendre maître. +De là naissaient les querelles et l'effusion du sang qui chaque jour +venaient troubler une paix imaginaire; tu vois avec quel péril j'ai +soutenu ces audacieuses menaces. Tout mon règne n'a été, pour ainsi +dire, qu'une scène où ce même sujet a été continuellement mis en action; +mais aujourd'hui, ma mort change l'état des choses, car ce qui pour moi +n'était qu'un bien acquis par la force tombe sur ta tête par un droit +plus légitime; tu reçois et tu portes le diadème en vertu d'un titre +héréditaire. Cependant, quoique tu sois plus affermi sur le trône que je +n'ai pu l'être, tu ne l'es pas assez, tant que les ressentiments sont +encore tout frais; et tous tes amis, ceux dont tu dois faire tes amis, +n'ont été que tout récemment dépouillés de leur aiguillon et de leurs +dents, dont la criminelle assistance avait fait mon élévation et dont la +force pouvait me donner la crainte d'être renversé. Pour l'éviter, j'ai +détruit les uns, et j'avais formé le dessein de conduire les autres à la +Terre sainte, de crainte que le repos et le loisir de la paix ne leur +donnassent la tentation d'examiner de trop près ma situation. Que ton +soin, mon cher Henri, soit donc d'occuper dans des guerres étrangères +ces esprits inquiets, afin d'user, dans une action portée hors de ce +royaume, le souvenir des temps passés.--Je voudrais te parler encore; +mais mes poumons sont tellement affaiblis, qu'il ne me reste plus +d'haleine, et que la parole me manque entièrement. Oh! que Dieu me +pardonne les moyens qui m'ont conduit à la couronne, et m'accorde que tu +la puisses posséder en paix! + +HENRI.--Mon bien-aimé souverain, vous l'avez gagnée, vous l'avez portée, +vous l'avez soutenue, et vous me la donnez. Ma possession doit donc être +légitime et paisible; et je promets de la défendre avec des efforts plus +qu'ordinaires contre l'univers entier. + +(Entrent le lord Jean de Lancastre, Warwick et autres lords.) + +LE ROI.--Tenez, tenez, voilà mon fils Jean de Lancastre. + +LANCASTRE.--Santé, paix et bonheur à mon auguste père! + +LE ROI.--Tu m'apportes, ô mon fils Jean, le bonheur et la paix: mais +pour la santé, hélas! elle s'est envolée sur ses jeunes ailes loin de ce +tronc desséché et flétri: tu le vois, ma tâche en ce monde touche à sa +fin.--Où est milord Warwick? + +HENRI.--Milord Warwick! + +LE ROI.--Est-il quelque nom particulier attaché à l'appartement où je me +suis évanoui la première fois? + +WARWICK.--On l'appelle Jérusalem, mon noble prince. + +LE ROI.--Dieu soit loué! C'est là que ma vie doit finir. Il y a +plusieurs années qu'on m'a prédit que je ne mourrais que dans Jérusalem: +je crus à tort que ce serait dans la Terre sainte; mais portez-moi dans +cette chambre: je veux qu'on m'y place: c'est dans cette Jérusalem que +Henri mourra. + +(Tous sortent.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + + ACTE CINQUIÈME + + +SCÈNE I + +Dans le comté de Glocester; une salle de la maison de Shallow. + +_Entrent_ SHALLOW, FALSTAFF, BARDOLPH, LE PAGE. + + +SHALLOW.--Par la corbleu, chevalier, vous ne vous en irez pas ce soir. +(_Appelant._) Holà, Davy! m'entends-tu? + +FALSTAFF.--Il faut que vous m'excusiez, maître Robert Shallow. + +SHALLOW.--Je ne vous excuserai point; vous ne serez point excusé: on +n'admettra point d'excuses: il n'y a pas d'excuses qui tiennent: vous ne +serez point excusé. Hé! Davy! + +(Entre Davy.) + +DAVY.--Me voilà, monsieur! + +SHALLOW.--Davy, Davy, Davy.--Attendez un peu, Davy; attendez que je voie +un peu,--oui c'est cela; dites à Guillaume le cuisinier, dites-lui qu'il +vienne me parler.--Sir Jean, vous ne serez point excusé. + +DAVY.--Vraiment, monsieur, je vous le dirai, ces ordonnances-là ne +sauraient s'exécuter.--Et puis encore autre chose; est-ce en froment que +nous sèmerons la grande pièce de terre? + +SHALLOW.--En froment rouge, Davy; mais appelez-moi Guillaume le +cuisinier: n'avez-vous pas des pigeonneaux? + +DAVY.--Oui-da, monsieur. Voici aussi le mémoire du maréchal, pour les +fers de chevaux et les socs de charrue. + +SHALLOW.--Voyez à quoi il se monte et qu'on le paye:--sir Jean, vous ne +serez point excusé. + +DAVY.--Monsieur, il faut de toute nécessité un cercle neuf au +baquet.--Et puis encore, monsieur, voulez-vous qu'on retienne à +Guillaume quelque chose sur ses gages, pour le sac qu'il a perdu l'autre +jour à la foire de Hinckley? + +SHALLOW.--Certainement il m'en répondra.--Quelques pigeons, Davy, une +couple de petites poulardes fines, un gigot de mouton, et puis après +quelques petites drôleries, dis cela à Guillaume. + +DAVY.--L'homme de guerre restera-t-il ici à coucher, monsieur? + +SHALLOW.--Oui, Davy, je veux le bien traiter; un ami à la cour vaut +mieux qu'un penny dans la poche. Traite bien ses gens, Davy; car ce sont +de fieffés coquins, qui pourraient mordre en arrière. + +DAVY.--Pas plus toujours qu'ils ne sont mordus eux-mêmes, leur linge est +joliment sale. + +SHALLOW.--Bien trouvé, Davy; allons, à ton affaire, Davy. + +DAVY.--Je vous serais bien obligé, monsieur, de vouloir bien protéger +Guillaume Visor de Woncot, contre Clément Perkers de la Colline. + +SHALLOW.--Il y a déjà bien des plaintes, Davy, contre ce Visor; ce Visor +est, à ma connaissance, un grand coquin! + +DAVY.--J'en conviens avec Votre Seigneurie, monsieur, c'est un coquin: +cependant à Dieu ne plaise qu'un coquin ne puisse pas obtenir quelque +protection à la prière de son ami. Un honnête homme, monsieur, est en +état de se défendre lui-même, et un coquin n'a pas cet avantage. Il y a +huit ans, monsieur, que je sers fidèlement Votre Seigneurie, et si je +n'ai pas le crédit, une fois ou deux par quartier, de faire avoir le +dessus à un coquin contre un honnête homme, il faut convenir que j'ai +bien peu de crédit auprès de Votre Seigneurie. Ce coquin est un honnête +ami à moi, monsieur, c'est pourquoi je supplie Votre Seigneurie de lui +accorder sa protection. + +SHALLOW.--Allons, c'est bon, il ne lui arrivera pas de mal. Aie soin de +tout, Davy.--Où êtes-vous, sir Jean? Allons, quittez-moi ces bottes: +donnez-moi la main, monsieur Bardolph. + +BARDOLPH.--Je suis bien charmé de voir Votre Seigneurie. + +SHALLOW.--Je te remercie de tout mon coeur, mon cher maître Bardolph: et +toi aussi (_au page_), mon grand garçon, sois le bienvenu. Allons, sir +Jean. + +(Shallow sort.) + +FALSTAFF.--Je vous suis, mon cher maître Robert Shallow.--Bardolph, +donnez un coup d'oeil à nos chevaux. (_Bardolph et le page sortent._) Si +l'on me coupait en morceaux, on pourrait faire de moi quatre douzaines +d'échalas barbus comme maître Shallow. C'est quelque chose d'admirable à +voir que la parfaite concordance de l'esprit de ses gens avec le sien. +Eux, à force de l'avoir devant les yeux, se comportent comme de sots +juges de paix; et lui, à force de converser avec eux, il a pris la +tournure d'un valet de juge: leurs esprits se sont si bien unis et +confondus par cette société habituelle, qu'ils se jettent tous dans la +même direction, comme une troupe d'oies sauvages. Si j'avais une affaire +auprès de maître Shallow, je flatterais ses gens sur le crédit qu'ils +ont auprès de leur maître; si j'en avais une avec ses gens, je +chatouillerais maître Shallow de l'idée qu'il n'y a pas d'homme au monde +qui ait plus d'autorité sur ses domestiques. Ce qu'il y a de certain, +c'est que les manières ou habiles ou sottes se gagnent comme les +maladies par la communication: c'est pourquoi les hommes doivent bien +prendre garde à ceux qu'ils fréquentent.--Je veux tirer de ce Shallow de +quoi tenir le prince Henri dans un accès de rire non interrompu pendant +la durée de six mois, c'est-à-dire environ le temps de quatre +plaidoiries, ou de deux procédures; et ce rire-là sera sans vacations. +Oh! c'est quelque chose d'étonnant que l'effet d'un mensonge appuyé d'un +long jurement, ou d'une plaisanterie faite d'un air triste, sur un +gaillard qui n'a pas encore senti les épaules lui faire mal. Oh! vous le +verrez rire jusqu'à ce que son visage se déforme comme un manteau +mouillé mis de travers. + +SHALLOW, _derrière le théâtre_.--Sir Jean! + +FALSTAFF.--Je suis à vous, maître Shallow. Je suis à vous, maître +Shallow. + +(Il sort.) + + +SCÈNE II + +A Westminster; un appartement du palais. + +LE COMTE DE WARWICK ET LE GRAND JUGE. + + +WARWICK.--Qu'est-ce, milord grand juge, où allez-vous? + +LE JUGE.--Comment se porte le roi? + +WARWICK.--Que trop bien. Tous ses maux sont finis. + +LE JUGE.--Il n'est pas mort, j'espère? + +WARWICK.--Il a terminé son voyage en ce monde. Il ne vit plus pour nous. + +LE JUGE.--J'aurais voulu que Sa Majesté m'eût mandé avant de mourir. Le +zèle intègre avec lequel je l'ai servi pendant sa vie me laisse exposé à +tous les traits de l'injustice. + +WARWICK.--En effet, je crois que le jeune roi ne vous aime pas. + +LE JUGE.--Je sais qu'il ne m'aime pas; aussi je m'arme de courage pour +soutenir d'un front serein le poids des circonstances; elles ne peuvent +me menacer d'une disgrâce plus affreuse que celle que me peint mon +imagination. + +(Entrent le prince Jean de Lancastre, Glocester, Clarence et autres +lords.) + +WARWICK.--Voici les enfants affligés de feu Henri. Oh! plût au ciel que +le Henri qui est vivant eût le caractère du moins estimable de ces trois +princes! Combien de nobles conserveraient leurs emplois, qui vont +devenir le butin d'hommes de la plus vile espèce? + +LE JUGE.--Hélas! je crains bien que tout l'Etat ne soit bouleversé. + +LANCASTRE.--Bonjour, cousin Warwick. + +GLOCESTER ET CLARENCE.--Bonjour, cousin. + +LANCASTRE.--Nous nous abordons comme des hommes qui ont perdu l'usage de +la parole. + +WARWICK.--Nous pourrions bien le retrouver; mais ce que nous aurions à +dire est trop triste, pour souffrir de longs discours. + +LANCASTRE.--Allons! que la paix soit avec celui qui nous cause cette +tristesse! + +LE JUGE.--Que la paix soit avec nous, et nous préserve de devenir plus +tristes encore! + +GLOCESTER.--O mon cher lord! vous avez en effet perdu un ami; et +j'oserais jurer que vous n'avez pas emprunté le masque de la douleur: +sûrement celle que vous montrez est sentie et bien sincère. + +LANCASTRE.--Quoique nul homme dans ce royaume ne puisse savoir au juste +quel sera son sort, cependant vous êtes celui qui a le moins à espérer. +J'en suis affligé: je voudrais bien qu'il en fût autrement. + +CLARENCE.--Il faut maintenant que vous ayez des égards pour sir Jean +Falstaff. Il nage contre le cours qu'a suivi votre mérite. + +LE JUGE.--Aimables princes, ce que j'ai fait, je l'ai fait en tout +honneur, et conduit par l'impartiale direction de ma conscience, et vous +ne m'en verrez jamais solliciter le pardon par de honteuses et inutiles +supplications. Si la fidélité et l'irréprochable innocence ne suffisent +pas à me défendre, j'irai trouver mon maître le roi mort, et je lui +dirai qui m'envoie après lui. + +WARWICK.--Voici le prince. + +(Entre Henri V.) + +LE JUGE.--Salut! Que le ciel conserve Votre Majesté! + +LE ROI.--Ce vêtement somptueux et nouveau pour moi, la majesté, ne m'est +pas aussi léger que vous pouvez le croire.--Mes frères, votre tristesse +est mêlée de quelque crainte. Mais c'est ici la cour d'Angleterre et non +la cour de Turquie. Ce n'est point un Amurat qui succède à un Amurat; +c'est Henri qui succède à Henri.--Cependant, soyez tristes, mes bons +frères; car il faut l'avouer, cette tristesse vous sied; la douleur se +montre en vous d'un air si noble que je veux en imiter l'exemple, et la +conserver au fond de mon âme. Soyez donc tristes, mais pas plus, mes +bons frères, que vous ne devez l'être, d'un fardeau qui nous est imposé +en commun. Quant à moi, j'en atteste le ciel, je vous demande d'être +assurés que je serai votre père et votre frère à la fois. Chargez-vous +seulement de m'aimer, et moi je me charge de tous vos autres soins. +Cependant pleurez Henri mort: je veux le pleurer aussi: mais vous avez +un Henri vivant, qui pour chacune de vos larmes vous rendra autant +d'heures de bonheur. + +LANCASTRE ET LES AUTRES.--Nous n'attendons pas moins de Votre Majesté. + +LE ROI, _les considérant l'un après l'autre_.--Vous me regardez d'un air +inquiet; (_au juge_) et vous plus que les autres; vous êtes, je crois, +bien sûr que je ne vous aime pas. + +LE JUGE.--Je suis sûr que, si l'on me rend la justice qui m'est due, +Votre Majesté n'a nul motif légitime de me haïr. + +LE ROI.--Non? Comment un prince élevé dans de si hautes espérances +pourrait-il oublier des affronts tels que ceux que vous m'avez fait +subir? Quoi! réprimander, maltraiter de paroles, envoyer rudement en +prison l'héritier présomptif de l'Angleterre! cela se pourrait-il +aisément supporter? cela peut-il être lavé dans le Léthé? cela peut-il +être pardonné? + +LE JUGE.--Je représentais alors la personne de votre père. L'image de sa +puissance résidait en moi; et au moment où je dispensais sa loi, où +j'étais occupé tout entier des intérêts publics, il plut à Votre Altesse +d'oublier ma place, la majesté de la loi, l'autorité de la justice, et +l'image du souverain que je représentais; et elle me frappa sur le siége +même où je rendais un arrêt! Alors je déployai contre vous, comme +criminel envers votre père, toute la hardiesse de mon autorité, et je +vous fis emprisonner. Si ma conduite fut blâmable, consentez donc, +aujourd'hui que vous portez le diadème, à voir votre fils mépriser vos +décrets, arracher la justice de votre respectable tribunal, dédaigner la +loi dans son cours, émousser le glaive qui protége la paix et la sûreté +de votre personne, que dis-je? conspuer votre royale image, et insulter +à vos oeuvres dans un second vous-même. Interrogez vos pensées de roi, +placez-vous dans cette position: soyez aujourd'hui le père, et +figurez-vous que vous avez un fils; que vous apprenez qu'il a profané +votre dignité à cet excès, que vous voyez vos plus redoutables lois +méprisées avec tant de légèreté, et vous-même dédaigné à ce point par un +fils: et ensuite imaginez-vous que je remplis votre rôle, et que c'est +au nom de votre autorité que j'impose, avec douceur, silence à votre +fils: après cet examen de sang-froid, jugez-moi, et dites-moi, comme il +convient à votre condition de roi, ce que j'ai fait de malséant à ma +place, à mon caractère, ou à la majesté de mon souverain? + +LE ROI.--Vous avez raison, juge, et vous avez pesé les choses comme vous +le deviez. En conséquence, continuez de tenir la balance et le glaive; +et je souhaite qu'élevé de jour en jour à de plus grands honneurs, vous +viviez assez pour voir un de mes fils vous offenser, et vous obéir, +comme j'ai fait; puissé-je vivre aussi pour lui répéter les paroles de +mon père: «Je suis heureux d'avoir un magistrat assez courageux pour +oser exercer la justice sur mon propre fils; et je ne suis pas moins +heureux d'avoir un fils qui se dépouille ainsi de sa dignité entre les +mains de la justice.»--Vous m'avez mis en prison: c'est pour cela que je +mets en votre main le glaive sans tache que vous avez accoutumé de +porter, en vous rappelant que vous devez en user avec la même fermeté, +la même justice, la même impartialité que vous avez employées avec moi. +Voilà ma main. Vous servirez de père à ma jeunesse; ma voix ne sera que +l'écho des paroles que vous ferez entendre à mon oreille. Je soumettrai +humblement mes résolutions aux sages conseils de votre expérience.--Et +vous tous, princes, mes frères, croyez-moi, je vous en conjure.--Mon +père a emporté avec lui mes égarements; tous les penchants déréglés de +ma jeunesse sont ensevelis dans sa tombe. Je lui survis triste et animé +de son esprit, pour tromper l'attente de l'univers, pour démentir les +prédictions et pour effacer l'injuste opinion qui s'est établie sur moi, +d'après les apparences: les flots de mon sang ont jusqu'ici coulé au +sein d'orgueilleuses folies: maintenant ils vont refluer en arrière et +retourner vers l'océan pour se mêler à ses vagues imposantes dans une +solennelle majesté. Nous convoquons maintenant notre cour suprême du +parlement, et choisissons pour membres de notre conseil des hommes si +sages que le grand corps de l'État puisse le disputer à la nation la +mieux gouvernée, et que les affaires de la paix ou de la guerre, ou de +toutes deux ensemble, nous soient également connues et familières à +tous. (_Au grand juge._) Vous y aurez, mon père, la première place. +Après la cérémonie de notre couronnement, nous assemblerons, comme je +viens de l'annoncer, tous les membres de l'État, et si le ciel seconde +mes bonnes intentions, nul prince, nul pair n'aura jamais sujet de dire: +«Que le ciel abrège d'un seul jour la vie fortunée de Henri!» + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Dans le comté de Glocester.--Le jardin de la maison de Shallow. + +_Entrent_ FALSTAFF, SHALLOW, SILENCE, BARDOLPH, LE PAGE ET DAVY. + + +SHALLOW, _à Falstaff_.--Oh! vous verrez mon verger, et sous mon berceau +nous mangerons une reinette de l'année dernière, que j'ai greffée +moi-même, avec un plat de biscuits et quelque chose comme ça. Allons, +cousin Silence, et puis nous irons nous coucher. + +FALSTAFF.--Pardieu, vous avez là une bonne et riche habitation! + +SHALLOW.--Oh! toute nue, nue, nue! une pauvreté, une pauvreté, sir Jean: +mais, ma foi, l'air y est bon.--Sers, Davy, sers, Davy; fort bien, Davy. + +FALSTAFF.--Ce Davy vous sert à bien des choses; il est tout à la fois +votre valet et votre laboureur. + +SHALLOW.--C'est un bon valet, un bon valet, un très-bon valet, sir Jean. +Par la messe, j'ai bu un peu trop de vin d'Espagne à souper.--C'est un +bon valet.--Oh! çà, asseyez-vous donc, asseyez-vous donc: approchez +donc, cousin. + +SILENCE.--Ah! mon cher, je dis, je veux bien. + +(Il chante.) + + Ne faisons rien autre que manger et bonne chère, + Et remercier le ciel de cette joyeuse année; + Quand la viande est à bon marché et que les femelles sont chères + Que de jeunes gaillards rôdent çà et là... + Vive la joie, et vive la joie à jamais! + +FALSTAFF.--Ah! voilà ce qui s'appelle un bon vivant! Maître Silence, je +vous porte une santé pour cela. + +SHALLOW.--Versez donc à M. Bardolph, Davy. + +DAVY.--Mon cher monsieur, asseyez-vous donc. (_Il fait asseoir le page +et Bardolph à une autre table._) Je suis à vous tout à l'heure.--Mon +très-cher monsieur, asseyez-vous.--Monsieur le page, mon bon monsieur le +page, asseyez-vous. Grand bien vous fasse. Ce qui nous manque à manger, +nous l'aurons en boisson.--Il faut excuser. Le coeur est tout. + +(Il sort.) + +SHALLOW.--Allons, gai, monsieur Bardolph; et vous, mon petit soldat +aussi, que je vois là-bas, égayez-vous. + +SILENCE _chante_. + + Allons, gai, gai, ma femme est comme toutes les autres; + Car les femmes sont des diablesses, les petites et les grandes. + On est gai dans la salle quand les barbes se remuent. + Et vive la joie du carnaval! + Allons, gai, gai, etc. + +FALSTAFF.--Je n'aurais pas cru que maître Silence eût été un homme de si +bonne humeur. + +SILENCE.--Qui? moi? J'ai été comme cela déjà plus d'une fois. + +DAVY, _rentre et sert un plat de pommes devant Bardolph_.--Tenez, voilà +un plat de pommes de rambour pour vous. + +SHALLOW.--Davy? + +DAVY.--Plaît-il, monsieur?--Je suis à vous tout à l'heure. Un verre de +vin, n'est-ce pas, monsieur? + +SILENCE _chante_. + + Un verre de vin, pétillant et fin, + Et je bois à mes amours, + Et un coeur joyeux vit longtemps. + +FALSTAFF.--Bravo, maître Silence. + +SILENCE.--Et soyons gais, voilà le bon temps de la nuit. + +FALSTAFF.--Santé et longue vie à vous, maître Silence! + +SILENCE _chante_. + + Remplissez le verre et faites-le passer, + Et je vous fais raison jusqu'à un mille de profondeur. + +SHALLOW.--Honnête Bardolph, soyez le bienvenu: si tu as besoin de +quelque chose et que tu ne le demandes pas, dame, tant pis pour toi. +(_Au page._) Bienvenu aussi, toi, mon petit fripon, et de toute mon âme! +Je vais boire à monsieur Bardolph et à tous les joyeux cavalleros de +Londres. + +DAVY.--J'espère bien voir Londres une fois avant de mourir. + +BARDOLPH.--Si j'ai le plaisir de vous y rencontrer, Davy.... + +SHALLOW.--Vous boirez bouteille ensemble? Ha! n'est-ce pas, monsieur +Bardolph? + +BARDOLPH.--Oui, monsieur, et à même le broc. + +SHALLOW.--Pardieu, je te remercie.--Le drôle se collera à tes côtés, je +puis t'en assurer: oh! il ne te renoncera pas, il est de bonne race. + +BARDOLPH.--Et moi, je me collerai à lui aussi, monsieur. + +SHALLOW.--C'est parler comme un roi!--Ne vous laissez manquer de rien; +allons, qui? (_On entend frapper à la porte._)--Voyez qui est-ce qui +frappe là. Ho! qui est là? + +(Davy sort.) + +FALSTAFF, _à Silence qui avale une rasade_.--Ma foi! vous m'avez bien +fait raison. + +SILENCE _chante_. + + Fais-moi raison + Et arme-moi chevalier. + Samingo[52], + +[Note 52: _Samingo_ pour _Domingo_. C'est le refrain d'une vieille +chanson.] + +N'est-ce pas cela? + +FALSTAFF.--C'est cela. + +SILENCE.--Est-ce cela? Eh bien, avouez donc qu'un vieux homme est encore +bon à quelque chose. + +(Rentre Davy.) + +DAVY.--Plaise à Votre Seigneurie! il y a là-bas un certain Pistol qui +arrive de la cour et apporte des nouvelles. + +FALSTAFF.--De la cour? Faites-le entrer. + +(Entre Pistol.) + +FALSTAFF.--Eh bien, Pistol, qu'est-ce qu'il y a? + +PISTOL.--Sir Jean, Dieu vous ait en sa garde! + +FALSTAFF.--Quel vent vous a soufflé ici, Pistol? + +PISTOL.--Ce n'est pas ce mauvais vent qui ne souffle rien de bon à +l'homme.--Aimable chevalier, te voilà devenu des plus grands personnages +du royaume. + +SILENCE.--Ma foi! je crois qu'il n'est autre que le bonhomme Souffle de +Barson[53]? + +[Note 53: _Puff de Barson._ Il a fallu traduire le nom pour faire +comprendre la réplique.] + +PISTOL.--Souffle! Je te souffle dans la face, mauvais poltron de païen. +Sir Jean, je suis ton Pistol et ton ami. Et je suis venu ici ventre à +terre; et je t'apporte des nouvelles et des bonheurs pleins de +félicités, et un siècle d'or, et d'heureuses nouvelles du plus grand +prix. + +FALSTAFF.--Eh bien, je t'en prie, débite-les-nous donc, comme un homme +de ce monde. + +PISTOL.--Au diable ce monde et ses vilenies[54]! Je parle de l'Afrique +et de joies d'or. + +[Note 54: _A f.... a for the world._] + +FALSTAFF.--Maudit chevalier d'Assyrie, quelles sont les nouvelles? Que +le roi Cophetua sache donc enfin de quoi il s'agit. + +SILENCE _chante_. + + Oui, et Robin-Hood, aussi, et Scarlet et le petit Jean. + +PISTOL.--Est-ce à des mâtins de la basse-cour à se mettre en comparaison +avec l'Hélicon? De bonnes nouvelles seront-elles ainsi reçues? Alors, +Pistol, cache ta tête dans le giron des Furies. + +SHALLOW.--Mon galant homme, je n'entends rien à vos manières d'agir. + +PISTOL.--C'est de quoi tu dois te lamenter. + +SHALLOW.--Pardonnez-moi, monsieur. Mais, monsieur, si vous arrivez avec +des nouvelles de la cour, je pense qu'il n'y a que deux partis à +prendre, c'est ou de les débiter, ou de les taire. Je suis, monsieur, +dépositaire d'une certaine autorité, sous le bon plaisir du roi. + +PISTOL.--Et quel roi, va-nu-pieds? Parle, ou meurs. + +SHALLOW.--Du roi Henri. + +PISTOL.--Henri IV, ou Henri V? + +SHALLOW.--Henri IV. + +PISTOL.--Au diable[55] ton office! Sir Jean, ton tendre agneau est à +présent roi; Henri V, le voilà! Je dis vrai. Si Pistol te ment, tiens, +fais-moi la figue, comme à un fanfaron espagnol. + +FALSTAFF.--Comment? est-ce que le vieux roi est mort? + +PISTOL.--Aussi ferme qu'un clou dans une porte[56]: ce que je dis est la +vérité. + +[Note 55: _A f.... a for thine office._] + +[Note 56: _As nail in door_; expression proverbiale. _Door-nail_ +signifie le clou sur lequel frappe le marteau de la porte. _As nail in +door_ pourrait signifier aussi _comme un ongle pris dans une porte_.] + +FALSTAFF.--Allons, Bardolph, partons: selle mon cheval. Maître Robert +Shallow, choisis la place que tu voudras dans tout le pays; elle est à +toi. Et toi, Pistol, je te surchargerai de dignités. + +BARDOLPH.--Oh! jour heureux! Je ne donnerais pas ma fortune pour une +baronnie. + +PISTOL.--Eh bien? n'ai-je pas apporté de bonnes nouvelles? + +FALSTAFF.--Portez maître Silence à son lit.--Maître Shallow, milord +Shallow, vois ce que tu veux être: je suis l'intendant de la fortune; +prends tes bottes; nous voyagerons toute la nuit.--Oh! mon cher Pistol! +Vite, vite, Bardolph! (_Bardolph sort._) Viens, Pistol; dis-moi encore +quelque chose, et en même temps cherche dans ta tête quelque emploi pour +toi, qui te fasse plaisir. Vos bottes, vos bottes, maître Shallow. Je +suis sûr que le jeune roi languit après moi. Prenons les chevaux du +premier venu: n'importe qui. Les lois d'Angleterre sont actuellement à +mes ordres. Heureux ceux qui ont été mes amis; et malheur à milord grand +juge! + +PISTOL.--Que de vilains vautours lui mangent les poumons! _Qu'est-elle +devenue_, comme on dit, _la vie que je menais il n'y a pas longtemps_? +Eh bien! nous y voilà. Bénis soient ces jours de bonheur! + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Londres.--Une rue. + +_Entrent_ DEUX HUISSIERS _traînant_ L'HÔTESSE QUICKLY ET DOROTHÉE +TEAR-SHEET. + + +L'HÔTESSE.--Non, gueux de gredin, quand j'en devrais mourir, je voudrais +te voir pendu. Tu m'as disloqué l'épaule. + +LE PREMIER HUISSIER.--Les constables me l'ont remise entre les mains; +elle aura du régime du fouet autant qu'il lui en faudra, je le lui +promets. Il y a un homme ou deux de tués à cause d'elle. + +DOROTHÉE.--Vous mentez, bec à corbin, bec à corbin que vous êtes. Viens +donc, je te dis, moi, damné coquin au visage de tripes. Si tu me fais +faire une fausse couche, il vaudrait mieux pour toi que tu eusses battu +ta mère. Vilaine face de papier mâché! + +L'HÔTESSE.--O Seigneur! pourquoi sir Jean n'est-il pas ici? Il y aurait +du sang répandu d'abord. Mais voyez, mon Dieu, lui faire faire une +fausse couche! + +LE PREMIER HUISSIER.--Si cela arrive, vous lui remettrez sa douzaine de +coussins; elle n'en a que onze maintenant. Allons, je vous commande à +toutes deux de venir avec moi. Il est mort, cet homme que vous avez +battu Pistol et vous. + +DOROTHÉE.--Je vais te le dire, figure d'encensoir: allez, on vous fera +solidement gambiller en l'air pour cela, vilaine mouche bleue[57] que +vous êtes. Sale meurt-de-faim de correcteur, si vous n'êtes pas pendu, +je quitte le métier[58]. + +[Note 57: Allusion à l'habit bleu des huissiers.] + +[Note 58: _Half-kirtles._ C'était, à ce qui paraît, une sorte de +vêtement de nuit à l'usage des femmes de l'espèce de Dorothée.] + +LE PREMIER HUISSIER.--Venez, venez, chevaliers errants, venez. + +L'HÔTESSE.--O Dieu! faut-il que la force l'emporte ainsi sur le bon +droit? Bien, bien, de la patience vient l'aisance. + +DOROTHÉE.--Allons donc, coquin, allons donc, menez-moi donc devant le +juge. + +L'HÔTESSE.--Oui, venez donc, chien de chasse affamé. + +DOROTHÉE.--Mort de Dieu! tête de Dieu! + +L'HÔTESSE.--Atome que tu es! + +DOROTHÉE.--Allons donc, chose de rien du tout. Allons donc, gredin. + +LE PREMIER HUISSIER.--C'est bien, c'est bien. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE V + +Une place publique près de l'abbaye de Westminster. + +_Entrent_ DEUX VALETS _couvrant le pavé de joncs._ + + +LE PREMIER VALET.--Encore des roseaux, encore des roseaux. + +LE SECOND VALET.--Les trompettes ont sonné deux fanfares. + +LE PREMIER VALET.--Il sera bien deux heures, avant qu'on revienne du +couronnement.--Dépêchons, dépêchons. + +(Ils sortent.) + +(Entrent Falstaff, Shallow, Pistol, Bardolph, le Page.) + +FALSTAFF.--Tenez-vous là à côté de moi, maître Robert Shallow. Je vous +ferai faire accueil par le roi: je vais lui donner un coup d'oeil de +côté lorsqu'il passera; et remarquez bien de quel air il me regardera. + +PISTOL.--Bénédiction sur tes poumons, bon chevalier! + +FALSTAFF.--Approche ici, Pistol; tiens-toi derrière moi. (_A Shallow._) +Oh! si j'avais eu le temps de faire faire des livrées neuves, j'aurais +voulu y dépenser les mille livres sterling que je vous ai empruntées. +Mais cela ne fait rien: cette manière modeste de se présenter sied mieux +encore. Cela prouve combien j'étais pressé de le voir. + +SHALLOW.--Oui, c'en est une preuve. + +FALSTAFF.--Cela fait voir l'ardeur de mon affection. + +SHALLOW.--Oui, sans doute. + +FALSTAFF.--Mon dévouement. + +SHALLOW.--Certainement, certainement, certainement. + +FALSTAFF.--Cela a l'air d'un homme qui a couru la poste jour et nuit, et +sans délibérer, sans songer à rien, sans se donner le temps de changer +de chemise. + +SHALLOW.--Cela est très-certain. + +FALSTAFF.--Mais qui vient se poster là tout sali du voyage, tout en +sueur du désir de le voir, n'ayant nulle autre idée en tête, mettant en +oubli toute autre affaire, comme s'il n'y avait plus au monde rien à +faire que de le voir.... + +PISTOL.--C'est _semper idem_, car _absque hoc nihil est_. Parfait en +tout point. + +SHALLOW.--Oui vraiment. + +PISTOL.--Mon chevalier, je veux enflammer ton noble foie, et te mettre +en fureur. Ta Dorothée, l'Hélène de tes nobles pensées, est dans une +honteuse réclusion, dans une prison infecte, traînée là par la main la +plus grossière et la plus sale. Fais sortir la Vengeance de son antre +d'ébène avec les serpents agités de l'affreuse Alecton; car ta chère +Dorothée est dedans: Pistol ne dit jamais rien que de vrai. + +FALSTAFF.--Je la délivrerai. + +(Acclamations, bruits de trompettes derrière le théâtre.) + +PISTOL.--On a entendu mugir la mer et les sons éclatants de la +trompette. + +(Entre le roi avec sa suite, dans laquelle se trouve le lord grand +juge.) + +FALSTAFF.--Dieu conserve Ta Majesté, roi Hal, mon royal Hal! + +PISTOL.--Que le ciel te garde et veille sur toi, très-royal rejeton de +la gloire! + +FALSTAFF.--Que Dieu te conserve, mon cher enfant! + +LE ROI.--Milord grand juge, parlez à cet insensé. + +LE JUGE.--Êtes-vous en votre bon sens? Savez-vous ce que vous dites? + +FALSTAFF.--Mon roi, mon Jupiter! C'est à toi que je parle, mon coeur. + +HENRI.--Je ne te connais point, vieillard. Va faire tes prières.--Que +ces cheveux blancs siéent mal à un insensé, à un mauvais bouffon! J'ai +vu en songe, pendant un long sommeil, un homme de cette espèce, gonflé +de même d'un excès de nourriture, aussi vieux et aussi débauché. Mais +éveillé, je méprise mon songe.--Va travailler à diminuer ton ventre et à +grossir ton mérite. Quitte ta vie gloutonne: sache que la tombe ouvre +pour toi une bouche trois fois plus large que pour les autres +hommes.--Ne me réplique pas par une ridicule plaisanterie. Ne t'imagine +pas que je sois aujourd'hui ce que j'étais. Le ciel sait, et l'univers +verra, que j'ai renoncé à mon passé, et je rejetterai de même tous ceux +qui firent ma société. Quand tu entendras dire que je suis ce que j'ai +été, reviens vers moi, et tu seras ce que tu étais alors, le guide et le +promoteur de mes dérèglements. Jusqu'à ce moment, je te bannis, sous +peine de mort, comme j'ai déjà banni le reste de ceux qui m'ont égaré, +et je te défends d'approcher de notre personne plus près que de dix +milles. Quant à votre subsistance, je vous l'assurerai, afin que les +besoins ne vous sollicitent pas au mal; et lorsque nous apprendrons que +vous avez réformé votre vie, alors nous vous emploierons, selon votre +capacité et votre mérite. (_Au grand juge._) C'est vous, milord, que je +charge de veiller sur l'exécution de mes ordres. Continuez la marche. + +(Sortent le roi et sa suite.) + +FALSTAFF.--Maître Shallow, je vous dois mille livres sterling. + +SHALLOW.--Oui, vraiment, sir Jean, que je vous prie de me rendre, pour +que je puisse les remporter avec moi. + +FALSTAFF.--Cela est bien difficile, maître Shallow. Que tout ceci ne +vous chagrine pas. Il va m'envoyer chercher pour me parler en +particulier, voyez-vous. Il faut bien qu'il prenne ce ton devant le +monde. N'ayez pas d'inquiétude sur votre fortune. Je suis encore, tel +que vous me voyez, l'homme qui vous fera prospérer. + +SHALLOW.--Je ne vois pas trop comment, à moins que vous ne me donniez +votre pourpoint, et que vous ne me rembourriez de paille. Je vous en +prie, mon cher sir Jean, sur les mille livres, rendez-m'en seulement +cinq cents. + +FALSTAFF.--Maître, je vous tiendrai parole: ce que vous avez entendu là +n'était qu'une couleur. + +SHALLOW.--Je crains bien que vous ne soyez teint[59] de cette couleur-là +toute votre vie. + +[Note 59: _That you will die in_; jeu de mots entre _die_, mourir, et +_dye_, teindre.] + +FALSTAFF.--Ne craignez point de couleurs; venez dîner avec moi. Viens, +lieutenant Pistol; et toi aussi, Bardolph.--On m'enverra chercher ce +soir de bonne heure. + +(Rentrent le prince Jean de Lancastre, le lord grand juge, des officiers +de justice, etc.) + +LE JUGE, _à des archers_.--Allez, conduisez sir Jean Falstaff à la +Flotte[60]: emmenez avec lui toute sa compagnie. + +[Note 60: Dans la prison appelée _la Flotte_; selon toute apparence, +pour assurer l'exécution des ordres du roi, car on verra plus loin +qu'ils ne sont condamnés qu'au bannissement.] + +FALSTAFF.--Milord, milord.... + +LE JUGE.--Je n'ai pas le temps de vous parler: je vous entendrai +tantôt.--Qu'on les emmène. + +PISTOL. + + _Se fortuna me tormenta,_ + _Spero me contenta._ + +(Sortent Falstaff, Shallow, Pistol, Bardolph, le page, et les officiers +de justice.) + +LANCASTRE.--J'aime beaucoup cette noble conduite du roi: il a +l'intention de donner à ses anciens camarades une honnête aisance. Mais +il les bannit tous, jusqu'à ce qu'ils aient pris devant le public un +langage plus sensé et plus décent. + +LE JUGE.--C'est ce qui va être exécuté. + +LANCASTRE.--Le roi a convoqué son parlement, milord. + +LE JUGE.--Oui, prince. + +LANCASTRE.--Je parierais qu'avant la fin de cette année nous porterons +nos armes concitoyennes et notre ardeur native jusqu'au sein de la +France.--J'ai entendu quelque oiseau chanter l'air de ces paroles, et sa +musique, à ce que je présume, a plu à l'oreille du roi. Allons, venez. + +(Ils sortent.) + + + + + ÉPILOGUE + + PRONONCÉ PAR UN DANSEUR. + + +D'abord ma crainte, ensuite ma révérence, et puis mon discours. Ma +crainte, c'est votre mécontentement; ma révérence, c'est mon devoir; et +mon discours, c'est de vous demander pardon. Si vous vous attendez à un +bon discours, je suis perdu; car ce que j'ai à vous dire est de ma +façon, et ce que je dois vous dire va encore, j'en ai peur, me faire +tort. Mais au fait, et à tout hasard, il faut que vous sachiez, comme +vous le savez très-bien, que je parus dernièrement ici à la fin d'une +pièce qui vous avait déplu, pour vous demander votre indulgence et vous +en promettre une meilleure; je comptais, pour vous dire la vérité, +m'acquitter au moyen de celle-ci: mais si, comme une expédition +malheureuse, elle me revient sans succès, je fais banqueroute; et vous, +mes chers créanciers, vous perdez votre dû. Je vous promis que je me +trouverais ici; et en vertu de ma parole, je viens livrer ma personne à +votre merci. Rabattez-moi quelque chose, je vous payerai quelque chose; +et suivant l'usage de la plupart des débiteurs, je vous ferai des +promesses à l'infini. + +Si ma langue ne peut vous persuader de me tenir quitte, voulez-vous +m'ordonner d'user de mes jambes? Et pourtant ce serait un payement bien +léger que de payer sa dette en gambades. Mais une conscience délicate +offre toutes les satisfactions qui sont en son pouvoir, et c'est ce que +je vais faire. Toutes les dames qui sont ici m'ont déjà pardonné; si les +messieurs ne veulent pas en faire autant, alors les messieurs ne +s'accordent donc pas avec les dames, et c'est ce qu'on n'a jamais vu +dans une pareille assemblée.--Encore un mot, je vous en supplie. Si vous +n'êtes pas trop dégoûtés de la chair grasse, notre humble auteur +continuera son histoire, dans laquelle sir Jean continuera de jouer son +rôle, et où il vous fera rire par le moyen de la belle Catherine de +France; autant que j'en puis savoir, Falstaff y mourra de gras fondu, à +moins que vous ne l'ayez déjà tué par votre disgrâce: car Oldcastle est +mort martyr, et celui-ci n'est pas le même homme.--Ma langue est +fatiguée: quand mes jambes le seront aussi, je vous souhaiterai le +bonsoir, et sur ce je me prosterne à genoux devant vous; mais à la +vérité c'est afin de prier pour la reine. + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Henri IV (2e partie), by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (2E PARTIE) *** + +***** This file should be named 25715-8.txt or 25715-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/5/7/1/25715/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/25715-8.zip b/25715-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f1b5fa1 --- /dev/null +++ b/25715-8.zip diff --git a/25715-h.zip b/25715-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6e6f9d4 --- /dev/null +++ b/25715-h.zip diff --git a/25715-h/25715-h.htm b/25715-h/25715-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e276a3a --- /dev/null +++ b/25715-h/25715-h.htm @@ -0,0 +1,6148 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Henri IV (2e partie), par Shakespeare</title> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} + +--> +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Henri IV (2e partie), by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Henri IV (2e partie) + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: June 7, 2008 [EBook #25715] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (2E PARTIE) *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<pre> +Note du transcripteur. +================================================= +Ce document est tiré de: + +OEUVRES COMPLÈTES DE +SHAKSPEARE + +TRADUCTION DE +M. GUIZOT + +NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE +AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE +DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + +Volume 7 +Henri IV (2e partie) +Henri V +Henri VI (1re, 2e et 3e partie) + +PARIS +A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE +DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS +35, QUAI DES AUGUSTINS +1863 + +================================================== +</pre> + +<br><br> + +<h1>HENRI IV</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> + +<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3> +<br><br> + +<h3>NOTICE<br> + +SUR LA DEUXIÈME PARTIE<br> + +DE HENRI IV</h3> + +<p>Henri V est le véritable héros de la seconde partie; son avénement +au trône et le grand changement qui en résulte sont l'événement du +drame. La défaite de l'archevêque d'York et celle de Northumberland +ne sont que le complément des faits contenus dans la première +partie. Hotspur n'est plus là pour donner à ces faits une vie qui +leur appartienne, et l'horrible trahison de Westmoreland n'est pas +de nature à fonder un intérêt dramatique. Henri IV mourant ne se +montre que pour préparer le règne de son fils, et toute l'attention se +porte déjà sur un successeur également important par les craintes +et par les espérances qu'il fait naître.</p> + +<p>Ce n'est pas tout à fait à l'histoire que Shakspeare a emprunté le +tableau de ces divers sentiments. L'avénement de Henri V fut généralement +un sujet de joie: Hollinshed rapporte que, dans les trois +jours qui suivirent la mort de son père, il reçut de plusieurs «nobles +hommes et honorables personnages,» des hommages et serments +de fidélité tels que n'en avait reçu aucun des rois ses prédécesseurs<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, +«tant grande espérance et bonne attente avait-on des heureuses +suites qui par cet homme devaient advenir.» L'inconstante ardeur +des esprits, entretenue par de fréquents bouleversements, faisait nécessairement +d'un nouveau règne un sujet d'espérances; et les +troubles qui avaient agité le règne de Henri IV, les cruautés qui en +avaient été la suite, les continuelles méfiances qui devraient en résulter, +portaient naturellement la nation à tourner les yeux vers +un jeune prince dont, en ce temps de désordre, les déréglements +choquaient beaucoup moins que ses qualités généreuses n'inspiraient +de confiance. On attribuait d'ailleurs une partie de ces +déréglements à la méfiance jalouse de son père, qui, en le tenant +écarté des affaires auxquelles il se portait avec une grande ardeur, +en lui ôtant même l'occasion de faire éclater ses talents militaires, +avait jeté cet esprit impétueux dans des voies de désordre où les +moeurs du temps ne permettaient guère qu'on s'arrêtât sans avoir +atteint les derniers excès. Hollinshed attribue à la malveillance de +ceux qui entouraient le roi Henri IV, non-seulement les soupçons +qu'il était disposé à concevoir contre son fils, mais encore les bruits +odieux répandus sur la conduite de ce prince. Il rapporte une occasion +où le prince, ayant à se défendre contre certaines insinuations +qui avaient mis la mésintelligence entre son père et lui, se rendit à +la cour avec une suite dont l'éclat et le nombre n'étaient pas faits +pour diminuer les soupçons du roi, et dans un costume assez singulier +pour que le chroniqueur ait cru devoir en faire mention. C'était +«une robe (<i>a gowne</i>, probablement un long manteau) de satin bleu +remplie de petits trous en façon d'oeillets, et à chaque trou pendait +à un fil de soie l'aiguille avec laquelle il avait été cousu.» +Quoi qu'on puisse penser de la gêne des mouvements d'un homme +vêtu d'une manière si inquiétante, le prince se jeta aux pieds de son +père, et, après avoir protesté de sa fidélité, lui présenta son poignard, +afin qu'il se délivrât de ses soupçons en le tuant, «et en +présence de ces lords, ajouta-t-il, et devant Dieu au jour du jugement, +je jure ma foi de vous le pardonner hautement.» Le roi +attendri, jeta le poignard, embrassa son fils les larmes aux yeux, +lui avoua ses soupçons, et déclara en même temps qu'ils étaient +effacés. Le prince demanda la punition de ses accusateurs; le roi +répondit que la prudence exigeait quelques délais, et ne punit point. +Mais il paraît que l'opinion générale vengeait suffisamment le jeune +prince; et sans croire précisément avec Hollinshed, qui d'ailleurs se +contredit sur ce point, que Henri ait toujours eu soin «de contenir +ses affections dans le sentier de la vertu», on est porté à supposer +quelque exagération dans le récit des déportements de sa jeunesse +rendus plus remarquables par la révolution subite qui les a terminés, +et par l'éclat de gloire qui les a suivis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> <i>Chroniques</i> de Hollinshed, t. II, p. 543.</blockquote> + +<p>Shakspeare devait naturellement adopter la tradition la plus favorable +à l'effet dramatique; il a senti aussi combien le rôle d'un roi +et d'un père mourant, inquiet sur l'avenir de son fils et de ses sujets, +était plus propre à produire sur la scène un tableau touchant et +pathétique; et de même qu'il a inventé pour la beauté de son dénoûment +l'épisode de Gascoygne, il a ajouté, à la scène de la mort +de Henri IV, des développements qui la rendent infiniment plus intéressante. +Hollinshed rapporte simplement que le roi s'apercevant +qu'on avait ôté sa couronne de dessus son chevet, et apprenant que +c'était le prince qui l'avait emportée, le fit venir et lui demanda +raison de cette conduite: «Sur quoi le prince, avec un bon courage, +lui répondit:--Sire, à mon jugement et à celui de tout le monde, +vous paraissiez mort. Donc, comme votre plus proche héritier +connu, j'ai pris cette couronne comme mienne et non comme +vôtre.--Bien, mon fils, dit le roi avec un grand soupir, quel droit +j'y avais, Dieu le sait!--Bien, dit le prince, si vous mourez roi, +j'aurai la couronne, et je me fie de la garder avec mon épée contre +tous mes ennemis, comme vous avez fait.--Étant ainsi, dit le roi, +je remets tout à Dieu et souvenez-vous de bien faire. Ce que disant, +il se tourna dans son lit, et bientôt après s'en alla à Dieu.» +Peut-être la réponse du jeune prince, rendue comme un poëte l'eût +su rendre, aurait-elle été préférable au discours étudié que lui prête +Shakspeare; cependant il en a conservé une partie dans la dernière +réplique du prince de Galles, et le reste de la scène offre de grandes +beautés, ainsi que celles qui suivent entre Gascoygne et les princes. En +tout, Shakspeare paraît avoir voulu racheter par des beautés de détail +la froideur nécessaire de la partie tragique; elle en offre beaucoup, +et le style en est généralement plus soigné et plus exempt de bizarrerie +que celui de la plupart de ses autres pièces historiques.</p> + +<p>La partie comique, très-importante et très-considérable dans cette +seconde partie de <i>Henri IV</i>, n'est cependant pas égale en mérite à +ce qu'offre, dans le même genre, la première partie. Falstaff est +parvenu, il a une pension, des grades; ses rapports avec le prince +sont moins fréquents; son esprit ne lui sert donc plus aussi fréquemment +à se tirer de ces embarras qui le rendaient si comique; +et la comédie est obligée de descendre d'un étage pour le représenter +dans sa propre nature, livré à ses goûts véritables et au milieu des +misérables dont il fait sa société, ou des imbéciles qu'il a encore +besoin de duper. Ces tableaux sont sans doute d'une vérité frappante +et abondent en traits comiques, mais la vérité n'est pas toujours assez +loin du dégoût pour que le comique nous trouve alors disposés à +toute la joie qu'il inspire; et les personnages sur qui tombe le +ridicule ne nous paraissent pas toujours valoir la peine qu'on en rie. +Cependant le caractère de Falstaff est parfaitement soutenu, et se +retrouvera tout entier quand on le verra reparaître ailleurs.</p> + +<p>La seconde partie de <i>Henri IV</i> a paru, à ce qu'on croit, en 1598; +avant cette époque, on représentait sur la scène anglaise une pièce +intitulée <i>les Fameuses Victoires de Henri V</i>, sorte de farce tragi-comique +dépourvue de tout mérite. Rien ne pourrait mieux faire +comprendre que ce vieux drame la merveilleuse transformation +qu'opéra Shakspeare dans les représentations théâtrales du siècle +d'Elisabeth.</p> +<br><br> +<h1>HENRI IV</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> + +<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3> +<br> + +<p>PERSONNAGES</p> + +<pre> + +LE ROI HENRI IV. + +HENRI, prince de Galles, ) + ensuite roi sous le nom de ) + Henri V. ) +THOMAS, duc de Clarence. ) +LE PRINCE JEAN de Lancastre, ) ses fils + ensuite duc de Bedford. ) +LE PRINCE HUMPHROY ) + de Glocester, ensuite duc ) + de Glocester. ) + +LE COMTE DE WARWICK. ) +LE COMTE DE WESTMORELAND. ) partisans +GOWER. ) du roi +HARCOURT. ) + +Le GRAND JUGE du banc du roi. +UN GENTILHOMME attaché au grand juge. + +LE COMTE DE NORTHUMBERLAND. ) +SCROOP, archevêque d'York. ) +LORD MOWBRAY. ) ennemis +LORD HASTINGS. ) du roi. +LORD BARDOLPH. ) +SIR JOHN COLEVILLE. ) + +TRAVERS. ) domestiques de Northumberland. +MORTON. ) + +FALSTAFF. +BARDOLPH. +PISTOL. +UN PAGE. + +POINS. ) +PETO. ) attachés au prince Henri. + +SHALLOW. ) +SILENCE. ) juges de comtés. + +DAVY, domestique de Shallow. + +MOULDY. ) +SHADOW. ) +WART. ) recrues. +FEEBLE. ) +BULLCALF. ) + +FANG. ) +SNARE. ) officiers du shérif. + +LA RENOMMÉE. +UN PORTIER. +UN DANSEUR qui prononce l'épilogue. +LADY NORTHUMBERLAND. +LADY PERCY. +L'HÔTESSE QUICKLY. +DOLL TEAR-SHEET. +LORDS ET AUTRES PERSONNAGES DE SUITE, +OFFICIERS, SOLDATS, MESSAGERS, +GARÇONS DE CABARET, SERGENTS, PIQUEURS, +ETC. +</pre> +<br> + +<h3>PROLOGUE</h3> + +<p class="stage1">À Warkworth. Devant le château de Northumberland.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> LA RENOMMÉE, <i>son vêtement parsemé de langues +peintes.</i></p> +<br> + +<p>LA RENOMMÉE.--Ouvrez les oreilles: et qui de vous, +lorsque la bruyante Renommée se fait entendre, voudra +fermer les routes de l'ouïe? C'est moi qui, depuis l'Orient +jusqu'aux lieux où s'abaisse l'Occident, faisant du +vent mon cheval de voyage, divulgue sans cesse les entreprises +commencées sur ce globe de la terre. Sur mes +langues court sans cesse le scandale que je répands dans +tous les idiomes, remplissant de bruits mensongers les +oreilles des hommes. Je parle de paix, tandis que, cachée +sous le sourire de la tranquillité, la haine déchire le +monde. Et quel autre que la Renommée, quel autre que +moi produit le terrible appareil des armées, et les préparatifs +de défense, lorsque, gonflée d'autres maux, +l'année monstrueuse paraît prête à donner des fils au +féroce tyran de la guerre?--La Renommée est une flûte +où soufflent les soupçons, les inquiétudes, les conjectures, +et dont la touche est si simple et si facile qu'elle +peut être jouée par le monstre stupide aux têtes innombrables, +l'inconstante et factieuse multitude. Mais qu'ai-je +besoin d'anatomiser ma personne ici, au milieu de +ma propre famille? Pourquoi la Renommée se trouve-t-elle +en ce lieu? Je cours devant la victoire du roi Henri +qui, dans les plaines sanglantes de Shrewsbury, a terrassé +le jeune Hotspur et ses guerriers, éteignant le +flambeau de l'audacieuse révolte dans le sang même des +rebelles. Mais à quoi pensai-je de débuter par dire ici la +vérité! Mon rôle est plutôt de répandre au loin que Henri +Monmouth a succombé sous la colère du noble Hotspur, +que le roi lui-même a baissé, aussi bas que le tombeau, +sa tête sacrée devant la rage de Douglas. Voilà les bruits +que j'ai semés au travers des villes rustiques situées +entre ces plaines royales de Shrewsbury, et cette masse +de pierres inégales, repaire vermoulu où le père de +Hotspur, le vieux Northumberland, contrefait le malade. +Les messagers arrivent épuisés, et pas un d'eux n'apporte +d'autres nouvelles que celles qu'ils ont apprises +de moi. Ils reçoivent des langues de la Renommée, de +flatteurs et consolants mensonges, pires que le récit des +maux véritables.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> +<br><br> +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Au même endroit.</p> + +<p class="stage1">LE PORTIER <i>est devant la porte. Entre lord</i> BARDOLPH.</p> +<br> + +<p>BARDOLPH.--Qui garde la porte ici? Holà!--Où est le +comte?</p> + +<p>LE PORTIER.--Sous quel nom vous annoncerai-je?</p> + +<p>BARDOLPH.--Dis au comte que le lord Bardolph l'attend +ici.</p> + +<p>LE PORTIER.--Sa Seigneurie est allée se promener +dans le verger. Que Votre Honneur veuille bien prendre +la peine de frapper seulement à la porte, et il va vous +répondre lui-même.</p> + +<p class="stage1">(Entre Northumberland.)</p> + +<p>BARDOLPH.--Voilà le comte.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Quelles nouvelles, lord Bardolph? +Chaque minute aujourd'hui devrait enfanter quelque +nouveau fait. Les temps sont désordonnés, et la Discorde, +comme un coursier échauffé par une trop forte nourriture, +a brisé son frein avec fureur et renverse tout sur +son passage.</p> + +<p>BARDOLPH.--Noble comte, je vous apporte des nouvelles +sûres de Shrewsbury.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Bonnes, s'il plaît à Dieu!</p> + +<p>BARDOLPH.--Aussi bonnes que le coeur les peut désirer.--Le +roi est blessé presque à mort; et de la main de milord +votre fils, le prince Henri tué roide; les deux Blount +tués par Douglas; le jeune prince Jean, Westmoreland +et Stafford ont fui du champ de bataille; et le cochon de +Henri Monmouth, le lourd sir Jean est prisonnier de +votre fils. Oh! jamais depuis les jours de bonheur de +César, aucun temps n'a été illustré d'une pareille journée +si bien défendue, si bien conduite, et si complétement +gagnée.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--D'où tenez-vous ces nouvelles? +Avez-vous vu le champ de bataille? Venez-vous de +Shrewsbury?</p> + +<p>BARDOLPH.--J'ai parlé, milord, à quelqu'un qui en venait, +un gentilhomme de bonne race et d'un nom recommandable, +qui m'a de lui-même raconté ces nouvelles +comme véritables.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--J'aperçois Travers, mon domestique, +que j'avais envoyé mardi dernier pour tâcher +d'apprendre quelques nouvelles.</p> + +<p>BARDOLPH.--Milord, je l'ai dépassé sur la route; il ne +sait rien de certain que ce qu'il peut avoir appris de moi.</p> + +<p class="stage1">(Entre Travers.)</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Eh bien, Travers, quelles bonnes +nouvelles nous apportez-vous?</p> + +<p>TRAVERS.--Milord, sir Jean Umfreville m'a fait retourner +sur mes pas avec de joyeuses nouvelles. Comme +il était mieux monté que moi, il m'a devancé. Après lui +j'ai vu venir, piquant avec ardeur, un cavalier presque +épuisé de la rapidité de sa course, qui s'est arrêté près +de moi pour laisser souffler son cheval tout ensanglanté: +il s'est informé du chemin de Chester; et je lui ai demandé +des nouvelles de Shrewsbury. Il m'a dit que la +cause des rebelles n'avait pas été heureuse, et que l'éperon +du jeune Henri Percy était refroidi. En disant ces +mots, il abandonne la bride à son cheval courageux, et, +courbé en avant, il enfonce ses éperons tout entiers dans +les flancs haletants de la pauvre bête, et partant d'un +élan, sans attendre d'autres questions, il semblait dans +sa course dévorer le chemin.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Ah!--Répète.--Il t'a dit que l'éperon +du jeune Percy était refroidi? Qu'Hotspur était sans +vigueur? Que les rebelles avaient été malheureux?</p> + +<p>BARDOLPH.--Milord, je n'ai que cela à vous dire. Si le +jeune lord votre fils n'a pas l'avantage, sur mon honneur +je consens à donner ma baronnie pour un lacet de +soie; n'en parlons plus.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Eh pourquoi donc le cavalier qui +a rencontré Travers lui aurait-il donné les indices d'une +défaite?</p> + +<p>BARDOLPH.--Qui? Lui? Bon, c'était quelque misérable +qui avait volé le cheval qu'il montait, et qui, sur ma +vie, a parlé au hasard: mais, tenez, voici encore des +nouvelles.</p> + +<p class="stage1">(Entre Morton.)</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Mais quoi, le front de cet homme, +semblable à la couverture d'un livre, annonce un volume +du genre tragique. Tel est l'aspect du rivage lorsqu'il +porte encore la trace de la tyrannique invasion des +flots. Parle, Morton, viens-tu de Shrewsbury?</p> + +<p>MORTON.--Mon noble lord, je fuis de Shrewsbury, où +la mort détestée a revêtu ses traits les plus hideux pour +porter l'effroi dans notre parti.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Comment se portent mon fils et +mon frère?--Tu trembles, et la pâleur de tes joues est +plus prompte que ta langue à me révéler ton message. +Tel, et ainsi que toi défaillant, inanimé, sombre, la mort +dans les yeux, vaincu par le malheur, parut celui qui +dans la profondeur de la nuit ouvrant le rideau de Priam, +essaya de lui dire que la moitié de la ville de Troie était +consumée; Priam vit la flamme avant que son serviteur +eût pu retrouver la voix. Et moi, je vois la mort de mon +cher Percy avant que tu me l'annonces. Je vois que tu +voudrais me dire: «Votre fils a fait ceci et ceci; votre +frère cela; ainsi a combattu le noble Douglas:» tu voudrais +arrêter mon oreille avide sur le récit de leurs vaillantes +prouesses, mais l'arrêtant en effet tout à coup, +un soupir gardé pour la fin va dissiper d'un souffle toutes +ces louanges, et terminer tout par ces mots: «Frère, +fils, tous sont morts.»</p> + +<p>MORTON.--Douglas est vivant et votre frère aussi, mais +pour milord votre fils....</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Quoi, il est mort! Vois combien la +crainte est prompte! Celui qui ne fait que redouter encore +ce qu'il voudrait ne pas apprendre sait par instinct +démêler dans les yeux d'autrui que ce qu'il redoute est +arrivé.--Cependant parle, Morton; dis à ton maître +que sa prescience lui a menti, et je recevrai cela comme +un affront qui m'est cher; et je t'enrichirai pour récompense +de cette injure.</p> + +<p>MORTON.--Vous êtes trop grand pour que je vous contredise. +Votre pressentiment n'est que trop vrai, et vos +craintes que trop fondées.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Malgré tout, cela ne dit pas que +Percy soit mort. Je vois un cruel aveu dans tes regards; +tu secoues la tête, et tiens pour dangereux ou criminel +de dire la vérité. S'il est tué, dis-le; ce ne sera point +une faute que d'annoncer sa mort: c'en est une que de +mentir sur une mort véritable, mais non pas de dire que +le mort ne vit plus.</p> + +<p>MORTON.--Cependant celui qui le premier apporte une +fâcheuse nouvelle est chargé d'un office où tout est perte +pour lui. De ce moment sa voix prend le son d'une cloche +funèbre qu'on se rappelle toujours accompagnant +de son tintement la mort d'un ami.</p> + +<p>BARDOLPH.--Non, milord, je ne puis croire que votre +fils soit mort.</p> + +<p>MORTON.--Je suis bien affligé d'être obligé de vous +forcer à croire ce que je demanderais au ciel de n'avoir +pas vu. Mais mes propres yeux l'ont vu, sanglant, épuisé +hors d'haleine, et ne répondant plus que par de faibles +coups à ceux d'Henri Monmouth, dont la rapide fureur +a renversé Percy, jusqu'alors invincible, sur la poussière, +d'où il ne s'est plus depuis relevé vivant. La mort +de ce héros, dont l'ardeur enflammait le plus stupide manant +de son camp, une fois ébruitée, a glacé l'ardeur du +plus brillant courage de son armée: car c'était de la +trempe de son âme que son parti empruntait la fermeté +de l'acier; une fois qu'elle a été détruite en lui, tout le +reste s'est affaissé sur soi-même, comme un plomb +inerte et lourd; et de même qu'une masse pesante de +sa nature vole avec d'autant plus de vitesse qu'elle est +lancée par une force supérieure; ainsi, lorsque la perte +de Hotspur eut appesanti nos soldats, ce poids reçut de +la peur une telle rapidité, que la flèche volant vers son +but ne surpasse pas en légèreté nos soldats voulant +chercher leur salut loin du champ de bataille. Alors le +noble Worcester fut trop tôt fait prisonnier; et ce fougueux +Écossais, le sanglant Douglas, dont l'active et laborieuse +épée avait tué jusqu'à trois fois la ressemblance +du roi, commença à mollir et perdre coeur, et honora +de son exemple la honte de ceux qui tournaient le dos! +La frayeur le fit trébucher en fuyant, et il fut pris. Enfin, +le résumé de tout ceci, c'est que le roi a la victoire; +et il a envoyé un détachement avec ordre de marcher à +grands pas contre vous, milord, sous la conduite du +jeune Lancastre et de Westmoreland. Voilà toutes les +nouvelles.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--J'aurai assez de temps pour pleurer +ce malheur. Dans le poison se trouve le remède. Cette +nouvelle, si j'eusse joui de la santé, m'aurait rendu malade; +me trouvant malade, elle m'a en quelque sorte +guéri. Ainsi qu'un malheureux dont les nerfs affaiblis +par la fièvre fléchissent, comme des gonds sans force, +sous le poids de la vie, et qui dans l'impatience de son +accès s'élance, semblable à la flamme, des bras de son +gardien; ainsi mes membres, affaiblis par la douleur, +trouvent dans la rage de la douleur une force triple de +leur vigueur naturelle. Loin d'ici, faible béquille; maintenant +c'est un gantelet écailleux avec des charnières +d'acier qui doit revêtir cette main. Loin de moi aussi, +bonnet de malade, trop incertaine sauvegarde d'une tête +que des princes fortifiés par la conquête aspirent à frapper. +Ceignez de fer mon front. Vienne l'heure la plus +effroyable qu'osent annoncer la haine et les circonstances; +qu'elle menace de ses regards Northumberland +au désespoir; que le ciel et la terre se confondent; que +la main de la nature ne contienne plus l'impétuosité des +flots; que l'ordre périsse; et que ce monde cesse d'être +un théâtre où la discorde se nourrit de languissantes +querelles; que l'esprit de Caïn le premier-né s'empare de +tous les coeurs; que, toutes les âmes se précipitant dans +une sanglante carrière, cette terrible scène finisse en +laissant aux ténèbres le soin d'ensevelir les morts.</p> + +<p>TRAVERS.--Ce violent transport aggrave votre mal, +milord.</p> + +<p>BARDOLPH.--Cher comte, ne faites pas divorce avec +votre prudence.</p> + +<p>MORTON.--La vie de tous vos confédérés qui vous aiment +repose sur votre santé; si vous vous abandonnez +ainsi à des passions orageuses, elle doit nécessairement +dépérir. Mon noble lord, vous vous êtes déterminé à +risquer les chances de la guerre, et avant de dire: rassemblons +une armée, vous avez calculé la somme de +tous ses hasards. Vous avez supposé d'avance que dans +la dispensation des coups votre fils pouvait périr; vous +saviez qu'il marchait sur les périls, sur un bord escarpé +où la chute était plus vraisemblable que le salut; vous +étiez bien averti que sa chair était susceptible de blessures +et de plaies, et que son ardent courage le lancerait +toujours aux lieux où serait plus actif le commerce des +dangers; et cependant vous lui avez dit: marche. Nulle +de ces considérations, bien que vivement présentes à +votre imagination, n'a pu vous détourner de cette entreprise +obstinément résolue dans votre âme. Qu'est-il donc +arrivé? ou qu'a produit cette entreprise audacieuse, +sinon l'événement qui devait probablement advenir?</p> + +<p>BARDOLPH.--Nous tous qui sommes intéressés dans +cette perte, nous savions que nous nous hasardions sur +une mer si dangereuse qu'il y avait dix contre un à parier +que nous y laisserions la vie. Cependant nous en avons +couru les risques. Pour conquérir l'avantage que nous +nous proposions, nous avons étouffé la considération du +péril presque évident que nous avions à redouter. Puisque +nous avons fait naufrage, hasardons encore. Venez; +nous mettrons tout dehors, corps et biens.</p> + +<p>MORTON.--Il en est plus que temps; et, mon noble et +digne lord, j'ai appris avec certitude, et ce que je vous +dis ici est véritable, que le noble archevêque d'York +était en marche à la tête d'une armée bien disciplinée. +C'est un homme qui attache à lui ses partisans par un +double lien. Votre fils, milord, n'avait que les corps, des +ombres, des simulacres de soldats. Ce mot de rébellion +séparait leurs âmes de l'action de leurs corps. Ils ne +combattaient qu'avec répugnance et contrainte, comme +on avale une médecine. Leurs armes semblaient seules +de notre parti; car pour leur courage et leurs âmes, ce +mot de rébellion les avait congelés comme le poisson +dans un étang glacé. Mais aujourd'hui l'archevêque +tourne l'insurrection en entreprise religieuse: regardé +comme un homme de pures et saintes pensées, il est +suivi à la fois des corps et des âmes; sa puissance s'élève +fortifiée par le sang du beau roi Richard versé sur les +pierres de Pomfret. Il fait descendre du ciel sa querelle +et sa cause; il annonce à tous qu'il veut délivrer une +terre ensanglantée, respirant à peine sous le puissant +Bolingbroke; grands et petits s'assemblent par troupeaux +pour le suivre.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Je le savais auparavant; mais je +l'avoue, cette douleur présente l'avait effacé de ma mémoire. +Entrez avec moi, et que chacun donne son avis +sur les moyens les plus favorables à notre sûreté et à +notre vengeance. Faisons partir des courriers et des +lettres; hâtons-nous de nous faire des amis: jamais on +n'en eut si peu, et jamais on eut tant de besoin d'en +avoir.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une rue de Londres.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> SIR JEAN FALSTAFF, <i>suivi de son page qui porte +son épée et son bouclier</i>.</p> +<br> + +<p>FALSTAFF.--Eh bien, page, grand colosse, que dit le +docteur, que dit-il de mon urine?</p> + +<p>LE PAGE.--Monsieur, il a dit que l'urine en elle-même +était bonne et bien saine; mais que la personne dont +elle sortait avait l'air d'être attaquée de plus de maladies +qu'elle ne s'imaginait.</p> + +<p>FALSTAFF.--Enfin les gens de toute espèce se font une +gloire de tirer sur moi. La cervelle de cette argile si +ridiculement pétrie, qu'on appelle <i>homme</i>, n'est pas +capable de rien inventer de plus plaisant et de plus risible, +que ce que j'invente moi-même, ou ce qui s'invente +sur mon compte. Non-seulement je suis facétieux, moi, +mais c'est encore moi qui suis la cause de tout l'esprit +que peuvent avoir les autres. Je ressemble, en marchant +devant toi, à une laie qui a étouffé toute sa portée hors +un seul petit. Si le prince, en te mettant à mon service, +a eu quelque autre intention que celle de me faire ressortir, +je veux bien n'avoir pas le sens commun. Petit-maître +de mandragore<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a> que tu es, tu serais plus propre +à figurer sur mon chapeau qu'à courir sur mes talons. +Ma foi, je n'avais pas encore fait usage d'une agate<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>; je +ne te ferai monter pourtant ni en or, ni en argent, mais +je t'empaqueterai dans de mauvais haillons pour te renvoyer +à ton maître, en manière de bijou; oui, à ce jouvenceau, +le prince ton maître, dont le menton n'est pas +encore emplumé: j'aurai de la barbe dans la paume de +ma main avant qu'il en ait sur les joues. Cependant il ne +fera pas difficulté de vous dire que sa face est une face +royale. Je ne sais quand il plaira au bon Dieu d'y donner +le dernier coup. Elle n'a pas encore perdu un poil<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, et il +est bien sûr de la garder toujours face royale, car jamais +un barbier n'en tirera six pence<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>; et cependant il veut +faire le coq, comme s'il avait brevet d'homme dès le +temps où son père était garçon. Ma foi, qu'il conserve +tant qu'il voudra sa grâce, je puis bien l'assurer qu'il +n'est plus dans la mienne.--Eh bien! que dit Dumbleton +au sujet du satin que je lui ai demandé pour me +faire un manteau court et des chausses à la matelote?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> On supposait que la mandragore représentait en petit la figure +d'un homme.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> <i>I was never manned with an agate till now.</i> Il paraît que l'agate +au doigt était le signe de dignité d'un alderman. Le peu d'épaisseur +de la pierre, et les figures qu'elle représente, en font assez +souvent dans Shakspeare un objet de comparaison pour des +figures minces et petites. <i>Manned</i> signifie <i>servi, pourvu d'un +valet</i> (<i>man</i>). Selon toute apparence, il signifiait aussi du temps de +Shakspeare, <i>qui a la main garnie</i>; <i>man</i> dans le sens de <i>main</i>, est +encore en anglais la racine de plusieurs mots; dans cette supposition +<i>manned</i> produirait ici un jeu de mots, ce qui est toujours +probable.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Ceci fait probablement allusion à la tonte du drap, qui est +une des dernières opérations de sa fabrication.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> <i>He may keep it still as</i> ou (selon les anciennes éditions) <i>at a</i> face-royal, for a barber shall never earn six pence out of it. +<i>Face-royal</i> signifie certainement ici autre chose que <i>royal face</i>. +C'était, selon toute apparence, le nom d'une pièce de monnaie, +d'une valeur assez considérable, et le sens de la plaisanterie +de Falstaff serait alors que le prince la conservera dans toute sa +valeur, car un barbier ne gagnera jamais six pence dessus. Voilà +ce qu'on y peut voir de plus clair; on trouvera souvent dans le +cours de cette pièce des allusions aux usages du temps qu'il est +impossible de traduire littéralement, et même d'expliquer tout à +fait clairement.</blockquote> + +<p>LE PAGE.--Il dit, monsieur, qu'il faut que vous lui donniez +une meilleure caution que Bardolph: il ne veut +point de votre billet ni du sien, il ne s'est point soucié +de pareilles sûretés.</p> + +<p>FALSTAFF.--Qu'il soit damné comme le riche glouton<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>, +et la langue encore plus chaude! Le matin d'Achitophel! +Un misérable, un vrai maraud, qui vous tient un gentilhomme +le bec dans l'eau, et va chicaner sur des sûretés! +Ces canailles à têtes chauves ne portent plus que des +souliers à talons hauts et de gros paquets de clefs à leur +ceinture; et, si l'on veut entrer avec eux dans quelque +honnête marché à crédit, ils vous arrêtent sur les sûretés. +J'aimerais autant qu'ils me missent de la mort aux rats +dans la bouche, que de venir me la fermer avec leurs +sûretés. Je m'attendais qu'il allait m'envoyer vingt-deux +aunes de satin: sur mon Dieu, comme je suis loyal chevalier, +j'y comptais; et ce misérable-là m'envoie des +sûretés! Eh bien, il n'a qu'à dormir en <i>sûreté</i>; car il porte +la corne d'abondance, et l'on voit les légèretés<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a> de sa +femme briller au travers, et lui n'en voit rien, malgré la +lanterne qu'il porte pour s'éclairer.--Où est Bardolph?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Le mauvais riche.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> <i>The lightness</i>, <i>légèreté</i> et <i>clarté</i>.</blockquote> + +<p>LE PAGE.--Il est allé à Smithfield pour acheter un cheval +à votre seigneurie.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je l'ai acheté à Saint-Paul<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>, lui, et il va +m'acheter un cheval à Smithfield! Si je pouvais seulement +raccrocher une femme dans la rue, il ne me faudrait +plus que cela pour être servi, monté et marié de la +même manière.</p> + + + +<p class="stage1">(Entre le lord grand juge, et un huissier.)</p> + +<p>LE PAGE.--Monsieur, voilà le lord juge qui a envoyé le +prince en prison, pour l'avoir frappé à l'occasion de Bardolph<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Saint-Paul passait pour le rendez-vous des escrocs et des +mauvais sujets.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> La tradition commune, suivie ici par Shakspeare, c'est que +le lord grand juge Gascoygne, dont il est ici question, ayant +fait arrêter pour félonie un des domestiques du jeune Henri, +prince de Galles, celui-ci se rendit au tribunal pour demander +qu'on le remît en liberté, et sur le refus du grand juge, se mit +en devoir de le délivrer par force, et qu'alors le grand juge lui +ayant commandé de se retirer, Henri s'emporta jusqu'à le frapper +sur son tribunal. Cependant sir Thomas Elyot, qui écrivait sous +Henri VI, dit simplement, en rapportant ce fait, que le prince +s'avança vers le grand juge dans une telle fureur qu'on crut qu'il +allait le tuer, ou lui faire quelque outrage; mais que le juge, +sans se déranger de son siége, avec une contenance pleine de +majesté, l'arrêta par les paroles suivantes: + +<p>«Monsieur, souvenez-vous que je tiens ici la place du roi, +votre souverain seigneur et père, à qui vous devez une double +obéissance. Je vous ordonne donc en son nom de vous désister +sur-le-champ de votre entreprise téméraire et illégale, et de +donner désormais bon exemple à ceux qui seront un jour vos +sujets; quant à présent, pour votre désobéissance et mépris +de la loi, vous vous rendrez à la prison du banc du roi, où je +vous constitue prisonnier, et vous y demeurerez jusqu'à ce +que le roi votre père ait fait connaître sa volonté.»</p> + +<p>Sur quoi, le prince, frappé de respect, déposant aussitôt son +épée, se rendit en prison. Shakspeare a suivi la version de Hollinshed, +qui, d'après Hall, rapporte que le prince frappa le grand +juge. Il suppose aussi, d'après le même écrivain, qu'à cette +occasion Henri perdit sa place au conseil, où il fut remplacé par +son frère Jean de Lancastre (<i>voy.</i> la 1re partie d'<i>Henri IV</i>, acte III, +scène II.) Mais ce fait paraîtrait en contradiction avec les +paroles que prononça, dit-on, le roi à cette occasion, et que +Shakspeare lui-même rapporte à la fin de la seconde partie +d'<i>Henri IV</i>, dans le discours qu'il prête à Henri V devenu roi: +au surplus, ce discours et la circonstance qui y donne occasion, +sont, autant qu'on en peut juger, une invention du poëte. Il +paraît constant que le grand juge Gascoygne mourut avant +Henri IV, vers la fin de 1412. Hume rapporte comme Shakspeare +la conduite de Henri V avec Gascoygne. On serait tenté de croire +qu'il n'a eu sur ce point d'autre autorité que le poëte dont il +emprunte à peu près les expressions.</blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Suis-moi promptement; je ne veux pas le +voir.</p> + +<p>LE JUGE.--Quel est cet homme qui s'en va là-bas?</p> + +<p>L'HUISSIER.--C'est Falstaff, sous le bon plaisir de votre +seigneurie.</p> + +<p>LE JUGE.--Celui qui était impliqué dans l'affaire du vol?</p> + +<p>L'HUISSIER.--Oui, milord, c'est lui-même: mais depuis +ce temps-là il a bien servi à Shrewsbury; et, à ce que +j'entends dire, il va partir chargé de quelque commission +pour Son Altesse Royale de Lancastre.</p> + +<p>LE JUGE.--Quoi! il part pour York? Rappelez-le.</p> + +<p>L'HUISSIER.--Sir Jean Falstaff?</p> + +<p>FALSTAFF, <i>au page</i>.--Mon garçon, dis-lui que je suis +sourd.</p> + +<p>LE PAGE.--Parlez plus haut: mon maître est sourd.</p> + +<p>LE JUGE.--Je suis bien sûr qu'il est sourd à tout ce +qu'on peut lui dire de bon. Allez, tirez-le par le coude. +Il faut absolument que je lui parle.</p> + +<p>L'HUISSIER.--Sir Jean?</p> + +<p>FALSTAFF.--Qu'est-ce qu'il y a? Comment, maraud, +jeune comme tu l'es, mendier! N'y a-t-il pas une guerre? +N'y a-t-il pas de l'emploi? Le roi n'a-t-il pas besoin de +sujets? Les rebelles, de soldats? Quoiqu'il n'y ait qu'un +seul parti qu'on puisse suivre avec honneur, il est encore +plus honteux de mendier que de suivre le plus mauvais, +fût-il même encore cent fois plus odieux que le nom de +rébellion ne peut le faire.</p> + +<p>L'HUISSIER.--Monsieur, vous me prenez pour un autre.</p> + +<p>FALSTAFF.--Eh quoi! monsieur? Est-ce que je vous ai +dit que vous étiez un honnête homme? Sauf le respect +que je dois à ma qualité de chevalier et à mon état militaire, +j'en aurais menti par la gorge, si je l'avais dit.</p> + +<p>L'HUISSIER.--Eh bien, je vous en prie, monsieur, mettez +donc votre qualité de chevalier et votre état militaire +de côté, et permettez-moi de vous dire que vous en avez +menti par la gorge, si vous osez dire que je suis autre +chose qu'un honnête homme.</p> + +<p>FALSTAFF.--Moi, que je te permette de me parler ainsi? +Que je mette de côté ce qui tient à mon existence? Si tu +obtiens jamais cette permission-là de moi, je veux bien +que tu me pendes; et si tu la prends, il vaudrait mieux +pour toi que tu fusses pendu, infâme happe-chair; veux-tu +courir, gredin?</p> + +<p>L'HUISSIER.--Monsieur, milord voudrait vous parler.</p> + +<p>LE JUGE.--Sir Jean Falstaff, je voudrais vous dire un +mot.</p> + +<p>FALSTAFF.--Ah! mon cher lord, je souhaite bien le +bonjour à votre seigneurie: je suis enchanté de voir +votre seigneurie sortie; on m'avait dit que votre seigneurie +était malade; j'espère sans doute que c'est par +avis de médecin que votre seigneurie prend l'air. Quoique +votre seigneurie ne soit pas encore tout à fait hors +de la jeunesse, cependant elle ne laisse pas d'avoir déjà +un avant-goût de maturité et de se ressentir un peu des +amertumes de l'âge: permettez donc que je supplie en +grâce votre seigneurie d'avoir le soin le plus attentif de +sa santé.</p> + +<p>LE JUGE.--Sir Jean, je vous avais fait demander avant +votre expédition de Shrewsbury.</p> + +<p>FALSTAFF.--Avec votre permission, on dit que Sa Majesté +est revenue du pays de Galles avec quelques chagrins.</p> + +<p>LE JUGE.--Je ne parle pas de Sa Majesté. Vous ne vous +êtes pas soucié de venir, lorsque je vous ai envoyé chercher.</p> + +<p>FALSTAFF.--Et on dit même que Sa Majesté a eu une +nouvelle attaque de cette coquine d'apoplexie.</p> + +<p>LE JUGE.--Eh bien, que Dieu veuille la guérir! mais +écoutez ce que j'ai à vous dire.</p> + +<p>FALSTAFF.--Cette apoplexie est, à ce que je m'imagine, +une espèce de léthargie; n'est-ce pas, milord? comme +qui dirait un assoupissement du sang, un coquin de +tintement dans les oreilles.</p> + +<p>LE JUGE.--Qu'est-ce que vous me contez là? Qu'elle +soit ce qu'elle voudra.</p> + +<p>FALSTAFF.--Cela vient de beaucoup de chagrin, de +l'étude et des tourments d'esprit. J'ai lu la cause de ses +effets dans Galien; c'est une espèce de surdité.</p> + +<p>LE JUGE.--Je crois, ma foi, que vous tenez aussi un peu +de cette surdité-là; car vous n'entendez rien de ce que +je vous dis.</p> + +<p>FALSTAFF.--Fort bien dit, milord, fort bien: ou plutôt, +avec votre permission, c'est la maladie de ne pas écouter, +l'infirmité de ne pas faire attention, dont je suis attaqué.</p> + +<p>LE JUGE.--Une correction par les talons pourrait guérir +le défaut d'attention de vos oreilles. C'est ce qui ne +m'embarrassera guère si je deviens votre médecin.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je suis bien aussi pauvre que Job, milord, +mais pas tout à fait si patient que lui. Dans le premier +cas, votre seigneurie peut bien, si cela lui plaît, m'administrer +la recette de l'emprisonnement à cause de ma +pauvreté: mais jusqu'à quel point votre patient consentirait-il +à suivre vos ordonnances, c'est en quoi les savants +pourraient bien admettre quelques parties de scrupule, +et peut-être même un scrupule tout entier.</p> + +<p>LE JUGE.--Je vous ai envoyé chercher, pour me parler +sur des choses où il n'allait pas moins que de votre vie.</p> + +<p>FALSTAFF.--Et comme j'ai été conseillé par mon avocat, +qui est très-versé dans les lois de ce pays, je ne me +suis pas rendu chez vous.</p> + +<p>LE JUGE.--Fort bien; mais le fait est, sir Jean, que vous +vivez dans une grande infamie.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je défie quiconque pourra se serrer dans +mon ceinturon de vivre à moins.</p> + +<p>LE JUGE.--Vos moyens sont très-minimes, et vous faites +grosse dépense.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je voudrais qu'il en fût autrement. J'aimerais +bien mieux avoir des moyens plus grands, et dépenser +moins gros<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p> + +<p>LE JUGE.--Vous avez perverti le jeune prince.</p> + +<p>FALSTAFF.--C'est le jeune prince qui m'a perverti. Je +suis l'homme au gros ventre, et lui mon chien<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Le grand juge a dit à Falstaff <i>your waste</i> (consommation) <i>is +great</i>. Falstaff répond <i>I would... my waist</i> (taille) <i>slenderer</i>. Jeu +de mots impossible à rendre littéralement.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> <i>I am the fellow the great belly, and he my dog.</i> Probablement +on voyait dans les rues, du temps de Shakspeare, un homme que +son gros ventre empêchait tellement de voir devant lui qu'il se +faisait conduire par un chien.</blockquote> + +<p>LE JUGE.--Enfin, je ne veux pas rouvrir une plaie récemment +guérie: votre service à la journée de Shrewsbury +a un peu replâtré vos exploits de nuit à Gadshill. +Vous avez à remercier les troubles d'aujourd'hui, de ce +que vous avez vu se passer sans trouble une pareille +affaire.</p> + +<p>FALSTAFF.--Milord?</p> + +<p>LE JUGE.--Mais puisque tout est raccommodé, ayez +soin que les choses restent comme elles sont, et n'éveillez +pas le loup qui dort.</p> + +<p>FALSTAFF.--Réveiller un loup est aussi fâcheux que +de sentir un renard.</p> + +<p>LE JUGE.--Songez que vous êtes comme une chandelle, +le meilleur en est usé.</p> + +<p>FALSTAFF.--Comme un gros cierge, milord, et tout de +suif, et quand j'aurais dit de cire, cela ne conviendrait +pas mal à la gravité de ma personne<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p> + +<p>LE JUGE.--Il n'y a pas un poil blanc sur toute votre +figure qui ne dût produire en vous sa portion de gravité.</p> + +<p>FALSTAFF.--Qui ne dût produire sa part de jus, jus, +jus<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> <i>If I did say of wax, my growth would approve the truth.</i> +<i>Wax</i> signifie <i>cire</i> et <i>croître, croissance</i>. Si l'on veut prendre le +jeu de mots sur <i>cire</i> (<i>sire</i>), en compensation du jeu de mots anglais +impossible à rendre, on en a toute liberté.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Le juge a dit <i>gravity</i> (gravité). Falstaff répond <i>gravy</i> (jus).</blockquote> + +<p>LE JUGE.--Vous suivez le jeune prince partout comme +son mauvais ange.</p> + +<p>FALSTAFF.--Vous vous trompez, milord, un mauvais +ange n'est pas de poids<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>; au lieu que quiconque me +regardera seulement me prendra bien, j'espère, sans +me peser: et cependant, je l'avoue, à quelques égards, +je ne serais pas de cours. La vertu a si peu de prix dans +ces vils siècles de négoce, que le véritable courage se +fait meneur d'ours, la vivacité d'esprit servante de cabaret, +et elle est obligée d'employer toute la promptitude +de ses reparties à présenter des comptes et dépenses: et +tous les autres dons qui appartiennent à l'homme, à la +manière dont la méchanceté du siècle les accommode, +ne valent pas un grain de groseille. Vous qui êtes vieux, +vous ne nous tenez pas compte de nos facultés à nous +autres qui sommes jeunes; vous jugez de la chaleur de +notre foie suivant l'amertume de votre bile; et nous qui +sommes dans la fougue de la jeunesse, j'avoue que nous +sommes aussi un peu crânes parfois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> <i>Angel</i>, ange, angelot, nom d'une monnaie.</blockquote> + +<p>LE JUGE.--Osez-vous encore placer votre nom dans la +liste des jeunes gens, vous sur qui la main du temps a +écrit en toutes lettres que vous êtes vieux? N'avez-vous +pas l'oeil larmoyant, la main sèche, le visage jaune, la +barbe blanche, une jambe qui diminue et un ventre qui +grossit? N'avez-vous pas la voix cassée, l'haleine courte, +le menton épais et l'esprit mince? Enfin tout n'est-il pas +chez vous ravagé par la vieillesse? Et vous vous traitez +encore de jeune homme? Fi, fi, fi, sir Jean!</p> + +<p>FALSTAFF.--Milord, je suis né à trois heures de l'après-dînée, +ayant la tête blanche et le ventre déjà un peu +rond. Quant à ma voix, je l'ai perdue à force de crier +après mes soldats et de chanter des antiennes. Vous +donner d'autres preuves encore de ma jeunesse, c'est +ce que je ne ferai point. La vérité est que je ne suis +vieux que d'esprit et de conception; et quiconque voudra +gagner mille guinées avec moi à qui fera le meilleur +entrechat n'a qu'à m'avancer l'enjeu, et je suis son +homme. Pour le soufflet que le prince vous a donné, il +vous l'a donné en homme brutal, et vous, vous l'avez +reçu en seigneur sensé. Je l'ai réprimandé dans le temps +pour cela; et le jeune lion en fait pénitence aujourd'hui, +non pas à la vérité dans la cendre et le cilice, mais avec +des habits de soie neufs et de vieux vin d'Espagne.</p> + +<p>LE JUGE.--Allons; Dieu veuille donner au prince un +meilleur compagnon!</p> + +<p>FALSTAFF.--Dieu veuille donner au compagnon un +meilleur prince! car je ne saurais me dépêtrer de lui.</p> + +<p>LE JUGE.--Eh bien! le roi vous a séparé du prince +Henri, car on m'a dit que vous partiez avec le prince de +Lancastre qui marche contre l'archevêque et le comte de +Northumberland.</p> + +<p>FALSTAFF.--Oui, et j'en rends grâces à votre aimable et +charmante imagination; mais songez donc à prier, vous +autres qui restez à la maison à caresser milady la Paix, +que nos deux armées ne se joignent pas dans une journée +chaude: car, ma foi, je n'emporte que deux chemises +avec moi, et je ne prétends pas suer extraordinairement. +Si la journée est chaude, je veux ne jamais +cracher blanc de ma vie, si je brandis autre chose que +la bouteille. Il ne lui passe pas par la tête une entreprise +dangereuse qu'il ne me fourre dedans. A la bonne +heure, mais je ne peux pas toujours durer.--Ç'a toujours +été notre tic à nous autres Anglais, quand nous avons +quelque chose de bon, nous le mettons à toutes sauces. +S'il vous convient de me trouver si vieux, vous devriez +bien me donner un peu de repos. Plût à Dieu que mon +nom ne fût pas aussi terrible à l'ennemi qu'il l'est! +J'aimerais mieux mille fois être mangé de la rouille jusqu'aux +os, que de me voir fondu et réduit à rien par un +mouvement perpétuel.</p> + +<p>LE JUGE.--Allons, soyez honnête homme, soyez honnête +homme. Et que Dieu bénisse votre expédition!</p> + +<p>FALSTAFF.--Votre seigneurie voudrait-elle me prêter +seulement un millier de guinées pour monter mon équipage?</p> + +<p>LE JUGE.--Pas un penny, pas un penny. Vous êtes +trop vif à vouloir vous charger de croix<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>. Adieu, faites +bien mes compliments à mon cousin de Westmoreland.</p> + +<p>(Il sort avec l'huissier.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Si j'en fais rien, je veux bien qu'on me +berne sur la couverture d'un coffre<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. L'homme ne peut +pas plus séparer la vieillesse de l'avarice, qu'il ne peut +chasser la luxure d'un jeune corps. Mais aussi l'un est +pris de la goutte, et l'autre prend.....<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a> Ce qui fait que je +n'ai plus rien à leur souhaiter.--Page!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> <i>Crosses</i>, nom d'une pièce de monnaie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> <i>Filliss me with a three-man bretle to filliss.</i> <i>Fillissing</i> est le nom +d'une espèce de jeu, qui consiste à placer un crapaud sur le +bout d'une bascule dont on frappe l'autre bout avec un maillet, +ce qui fait sauter le crapaud en l'air. Le <i>three-man bretle</i> est un +instrument mis en mouvement par trois hommes, pour enfoncer +des pieux. Ces deux allusions étant impossibles à rendre, on a +choisi ce qui a paru exprimer le mieux la même idée.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> <i>The poe.</i></blockquote> + +<p>LE PAGE.--Monsieur!</p> + +<p>FALSTAFF.--Combien y a-t-il dans ma bourse?</p> + +<p>LE PAGE.--Sept groats et deux pence.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je ne sais aucun remède contre cette consomption +de la bourse. Emprunter ne sert qu'à la faire +traîner, et traîner jusqu'à la fin; mais le mal reste incurable. +Tiens; va porter cette lettre à milord de Lancastre, +celle-ci au prince, cette autre au comte de Westmoreland, +celle-ci, c'est pour la vieille mistriss Ursule, à qui +je promets toutes les semaines de l'épouser, depuis que +j'ai aperçu le premier poil blanc à mon menton. A propos +de cela, vous savez où me rejoindre. (<i>Le page sort.</i>) +La peste soit de cette goutte<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a> ou que la goutte soit de +l'autre! Car je ne sais de la goutte ou de l'autre lequel +fait le diable autour de mon gros orteil. Il n'y a pas grand +mal, si je fais un peu de halte; je donnerai mes guerres +pour cause de mes souffrances, et ma pension en paraîtra +d'autant plus juste; avec de l'esprit, on tire parti de tout: +je ferai servir mes infirmités à mon bien-être.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> <i>A poe of this gout! on a gout of this poe!</i> Il a fallu ôter au +langage de Falstaff beaucoup de son naturel pour rendre ce +passage supportable en français.</blockquote> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">York.--Appartement dans le palais de l'archevêque.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> L'ARCHEVÊQUE D'YORK, <i>les lords</i> HASTINGS, +MOWBRAY et BARDOLPH.</p> +<br> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Vous venez d'entendre nos motifs, +et vous connaissez nos ressources; à présent, mes +nobles et dignes amis, je vous prie tous de déclarer franchement +ce que vous pensez de nos espérances; et d'abord, +vous, lord maréchal, qu'en dites-vous?</p> + +<p>MOWBRAY.--Je conviens qu'il y a lieu à prendre les +armes; mais je voudrais voir un peu mieux comment, +avec ce que nous avons de forces, nous pourrons parvenir +à faire tête, avec quelque confiance et quelque sûreté, +aux troupes et à la puissance du roi.</p> + +<p>HASTINGS.--Le nombre actuel de nos troupes, d'après +la dernière revue, monte à vingt-cinq mille hommes d'élite, +et derrière nous de vastes ressources reposent sur +l'espérance des secours du puissant Northumberland, +dont le coeur brûle d'une flamme allumée par les injures.</p> + +<p>BARDOLPH.--Ainsi, lord Hastings, voici donc l'état de +la question; pouvons-nous, avec les vingt-cinq mille +hommes que nous avons actuellement, tenir tête au +roi, sans Northumberland?</p> + +<p>HASTINGS.--Avec lui, ils peuvent suffire.</p> + +<p>BARDOLPH.--Eh! oui, sans doute, avec lui. Mais si, +sans lui, nous nous croyons trop faibles, mon avis est +que nous ne devons pas nous avancer trop loin, avant +d'avoir reçu son renfort. Car, dans une affaire d'un +aspect aussi sanglant que celle-ci, les conjectures, les +vaines attentes, et la perspective des secours incertains +ne doivent pas être admis dans nos calculs.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Rien n'est plus vrai, lord Bardolph; +car c'est là précisément le cas où s'est trouvé le +jeune Hotspur à Shrewsbury.</p> + +<p>BARDOLPH.--Précisément, milord. Soutenu par l'espérance, +il vécut d'air, attendant les renforts promis, et se +flattant de la perspective d'un secours qui se trouva +bien au-dessous de la plus petite de ses idées; ainsi, par +la force de son imagination, ce qui est le propre des +fous, il conduisit ses troupes à la mort, et s'élança les +yeux fermés dans l'abîme de la destruction.</p> + +<p>HASTINGS.--Mais avec votre permission, il n'y a jamais +eu d'inconvénient à calculer les probabilités et les motifs +d'espérance.</p> + +<p>BARDOLPH.--Il y en a dans une guerre de la nature de +la nôtre. Dans une entreprise commencée, l'action du +moment s'enrichit d'espérances, de même qu'un printemps +hâtif nous montre les boutons qui commencent à +poindre; mais l'espoir qu'ils se changeront en fruits +s'appuie sur de bien moindres certitudes que la crainte +de les voir mordus de la gelée. Quand nous voulons +bâtir, nous commençons par examiner le projet, ensuite +nous traçons le plan; et, lorsque nous avons le dessin de +la maison sous nos yeux, il faut ensuite faire le calcul +des frais de construction. Si nous trouvons qu'ils excèdent +nos facultés, que faisons-nous alors? nous traçons +un plan nouveau où les appartements sont rétrécis; ou +bien, nous renonçons à bâtir. A plus forte raison dans +cette grande entreprise, où il s'agit presque de renverser +un royaume et d'en élever un autre, devons-nous examiner +d'abord l'état des choses, considérer le plan, tomber +d'accord d'une base sûre, consulter les ouvriers en +chef, connaître nos propres facultés, considérer quelles +sont nos forces pour entreprendre un pareil ouvrage et +les peser contre celles de notre ennemi. Autrement, +nous nous composerons des armées sur le papier et en +peinture, nous prendrons des noms d'hommes pour les +hommes mêmes, et nous serons dans le cas de celui qui +trace un modèle d'édifice au-dessus des ressources qu'il +a pour le construire; puis il abandonne l'ouvrage à moitié +fait, laissant la portion qu'il a élevée à grands frais, +exposée sans défense comme pour servir d'objet aux +pleurs des nuages, et de victime à la tyrannie du cruel +hiver.</p> + +<p>HASTINGS.--Supposez que nos espérances, malgré leur +belle apparence, avortent en naissant, et que nous possédions +en ce moment jusqu'au dernier des soldats que +nous pouvons attendre, je crois encore que, dans cet état +même, nous formons un corps assez puissant pour balancer +les forces du roi.</p> + +<p>BARDOLPH.--Quoi! le roi n'a-t-il que vingt-cinq +mille hommes?</p> + +<p>HASTINGS.--Contre nous, pas davantage; pas même +tant, lord Bardolph; car, pour répondre aux divers +points où la guerre menace, il a coupé son armée en +trois corps. L'un marche contre les Français<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>: le second +contre Glendower, et il est forcé de nous opposer le troisième. +Ainsi, ce roi mal assuré est obligé de se partager +en trois, et ses coffres ne rendent plus que le son creux +du vide et de la pauvreté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> Débarqués dans le pays de Galles pour soutenir Glendower.</blockquote> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Qu'il puisse rassembler ses +forces divisées, et qu'il vienne fondre sur nous avec toute +sa puissance, c'est ce qui n'est nullement à craindre.</p> + +<p>HASTINGS.--Il faudrait pour cela, qu'il laissât ses derrières +sans défense contre les Français et les Gallois continuellement +sur ses talons: ne craignez pas qu'il en +fasse rien.</p> + +<p>BARDOLPH.--Qui doit, suivant les apparences, commander +l'armée destinée contre nous?</p> + +<p>HASTINGS.--Le duc de Lancastre et Westmoreland. +Contre les Gallois, c'est lui-même avec Henri Monmouth; +mais quel est le chef qu'on oppose aux Français, c'est ce +dont je n'ai aucune certitude.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Marchons en avant, et publions +les motifs qui nous mettent les armes à la main. Le +peuple est las de son propre choix. Son trop avide amour +s'est fatigué de ses propres excès. C'est une demeure +mobile et incertaine que celle qui se bâtit sur le coeur +du vulgaire! O multitude imbécile, avec quelles bruyantes +acclamations n'as-tu pas fatigué le ciel de tes bénédictions +sur Bolingbroke, avant qu'il fût ce que tu souhaitais +qu'il devînt! Et aujourd'hui que tes voeux se trouvent +accomplis, animal vorace, tu es si rassasié de lui, +que tu t'excites toi-même à le rejeter.... Ce fut ainsi, +chien sans pudeur, que de ton estomac glouton tu vomis +l'auguste Richard; et maintenant tu voudrais revenir à +ton vomissement<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, et tu hurles pour le retrouver. Quelle +confiance fonder sur des temps comme les nôtres? Ceux +qui, lorsque Richard vivait, le souhaitaient mort, sont +maintenant amoureux de son tombeau!... Toi qui jetais +de la poussière sur sa tête sacrée, lorsqu'au travers +de la superbe Londres il marchait en soupirant derrière +les admirés de Bolingbroke, tu cries aujourd'hui: <i>O +terre, rends-nous ce roi, et prends celui-ci.</i> Maudites soient +les pensées des hommes! Le passé et l'avenir sont toujours +préférés, et le présent est toujours le pire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> Expression de l'Ecriture.</blockquote> + +<p>MOWBRAY.--Irons-nous rassembler nos troupes, et +nous mettrons-nous en campagne?</p> + +<p>HASTINGS.--Nous sommes les sujets du temps, et le +temps nous ordonne de partir.</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br> +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Une rue de Londres.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> L'HÔTESSE <i>avec</i> FANG <i>et son valet</i>, +SNARE<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a> <i>quelques instants après</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> <i>Fang</i>, serre; <i>snare</i>, piége. La plupart des noms comiques de +cette pièce sont significatifs.</blockquote> +<br> + +<p>L'HÔTESSE.--Eh bien, monsieur Fang, avez-vous dressé +ma plainte?</p> + +<p>FANG.--Oui, elle est dressée.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Où est votre recors? Est-ce un homme +robuste? tiendra-t-il ferme?</p> + +<p>FANG.--Garçon, où est Snare?</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Oh! oui, mon Dieu, le bon M. Snare.</p> + +<p>SNARE.--Me voilà, me voilà.</p> + +<p>FANG.--Snare, il faut arrêter sir Jean Falstaff.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Oui, mon bon monsieur Snare, j'ai fait +faire ma plainte et tout.</p> + +<p>SNARE.--Il pourrait bien en coûter la vie à quelqu'un +de nous dans cette affaire-là: il jouera du poignard.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Hélas! mon Dieu, prenez bien garde à lui: +il m'a poignardée moi-même dans ma propre maison, et +cela le plus brutalement du monde. Il ne s'embarrasse +pas où il frappe; une fois que son arme est tirée, il +fourrage partout comme un démon, et n'épargne ni +homme, ni femme, ni enfant.</p> + +<p>FANG.--Ah! si je peux le joindre et l'empoigner une +fois, je ne m'embarrasse pas de ses coups.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Oh! ni moi non plus. Je serai près de +vous, je vous prêterai la main.</p> + +<p>FANG.--Si je l'empoigne une fois! qu'il vienne seulement +dans mes pinces.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Je suis ruinée par son départ; je puis vous +assurer qu'il n'en finit pas sur mon livre de compte. +Mon bon monsieur Fang, tenez-le bien ferme! Mon bon +monsieur Snare, ne le laissez pas échapper. Il vient continuellement +à Pye-Corner pour acheter, sous votre respect, +une selle; et il est encore invité à dîner rue des +Lombards, à la <i>Tête-du-Léopard</i>, chez M. Smooth, marchand +de soie. Oh! je vous en prie, puisque ma plainte +est dressée, et que mon histoire est ouvertement connue +de tout le monde, obligez-le donc à me satisfaire. Cent +marcs! c'est une grande chose à porter pour une pauvre +femme toute seule. Et j'ai pourtant supporté, supporté, +supporté! J'ai été renvoyée, renvoyée, renvoyée d'un +jour à l'autre; que cela fait honte, quand on y pense. +Ce n'est pas en agir honnêtement, à moins qu'on ne +regarde une femme comme un âne, une bête faite pour +supporter tous les torts que voudra lui faire le premier +coquin.</p> + +<p class="stage1">(Entrent sir Jean Falstaff, Bardolph et le Page.)</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Le voilà là-bas qui vient, et cet autre nez +enluminé de malvoisie, ce scélérat de Bardolph avec lui. +Faites votre devoir, faites votre devoir, monsieur Fang; +et vous aussi, monsieur Snare: oui, faites-moi, faites-moi, +faites-moi bien votre devoir.</p> + +<p>FALSTAFF.--Qu'est-ce que c'est? qui donc a perdu son +âne ici? de quoi s'agit-il?</p> + +<p>FANG.--Sir Jean, je vous arrête à la requête de mistriss +Quickly.</p> + +<p>FALSTAFF.--Au diable, faquins! Dégaine, Bardolph.--Coupe-moi +la tête à ce maraud-là. Flanque-moi la princesse +dans le ruisseau.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Me jeter dans le ruisseau! C'est moi qui +vais t'y jeter. Veux-tu, veux-tu, coquin de bâtard que +tu es? Au meurtre! Au meurtre! Chien d'<i>assassineur</i> que +tu es, veux-tu tuer les officiers du bon Dieu et du roi? +Coquin d'<i>armicide</i> que tu es. Tu es un vrai <i>armicide</i>, un +bourreau d'hommes et un bourreau de femmes.</p> + +<p>FALSTAFF.--Écarte-moi ces canailles-là, Bardolph.</p> + +<p>FANG.--Main-forte! main-forte!</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Bons amis, prêtez-nous la main, un ou +deux de vous. Veux-tu bien? Quoi! tu ne veux pas? Ne +veux-tu pas? Tu ne veux pas? Va donc, coquin!... Va +donc, gibier de potence!</p> + +<p>FALSTAFF.--Au diable, marmiton, manant, puant: je +vous chatouillerai votre catastrophe<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> <i>Catastrophe</i>, dans l'argot du temps, signifiait, à ce qu'il +paraît, une partie du corps; on ne sait pas bien laquelle.</blockquote> + +<p class="stage1">(Entre le lord grand juge.)</p> + +<p>LE JUGE.--De quoi s'agit-il? Qu'on se tienne en paix +ici: holà!</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Mon bon seigneur, soyez-moi favorable; +je vous en prie, soyez pour moi.</p> + +<p>LE JUGE.--Qu'est-ce que c'est, sir Jean? Quoi! vous êtes +ici à faire tapage? Cela sied-il à votre place, aux circonstances +présentes et à votre emploi? Vous devriez déjà +être en chemin pour York. Lâche-le, toi, l'ami: pourquoi +te suspends-tu à lui de la sorte?</p> + +<p>L'HÔTESSE.--O mon très-honoré lord! Plaise à votre +grandeur; je suis une pauvre veuve d'Eastcheap, et il +est arrêté à ma requête.</p> + +<p>LE JUGE.--Pour quelle somme?<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> <i>For what sum?</i> (pour quelle somme?) demande le juge. <i>It is +more than for some</i> (c'est plus que pour quelque chose), répond +l'hôtesse; jeu de mots intraduisible.</blockquote> + +<p>L'HÔTESSE.--Ce n'est pas seulement pour une somme, +milord, c'est pour le tout, tout ce que j'ai; il m'a mangé +maison et tout: il a fourré tout ce que j'avais dans son +gros ventre: mais j'en retirerai quelque chose, si je +peux; ou je galoperai sur toi toutes les nuits comme le +cauchemar.</p> + +<p>FALSTAFF.--Il pourrait bien arriver, je crois, que ce fût +moi, si j'avais l'avantage du terrain.</p> + +<p>LE JUGE.--Qu'est-ce que tout cela veut dire, sir Jean? +Fi donc; quel homme ayant un peu de coeur voudrait +s'exposer à cet orage de criailleries! N'avez-vous pas +honte d'obliger une pauvre veuve d'en venir à ces extrémités, +pour arracher son dû?</p> + +<p>FALSTAFF.--Quelle est donc la grosse somme que je te +dois?</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Jarni! si tu étais un honnête homme, tu +me dois ta personne et cet argent aussi. Ne m'as-tu pas +juré sur un gobelet à figures dorées, comme tu étais assis +dans ma chambre du dauphin à la table ronde, auprès +d'un feu de houille, le mercredi de la semaine de la Pentecôte, +le jour que le prince te cassa la tête pour avoir +comparé le roi son père à un chanteur de Windsor; ne +m'as-tu pas juré alors, comme j'étais à te laver ta +plaie, que tu m'épouserais, et que tu me ferais milady +ta femme? Peux-tu nier cela? N'est-il pas venu sur ces +entrefaites la bonne femme Keech, la bouchère, qui m'a +appelée comme cela: Commère Quickly; et qui venait +m'emprunter un carafon de vinaigre, en disant qu'elle +avait un bon plat de crevettes, même à telles enseignes +que tu voulais en manger; et moi, que je te dis à +telles enseignes que ça ne valait rien pour une blessure +fraîche. Et ne m'as-tu pas recommandé, dès qu'elle a +été descendue en bas, de ne plus avoir tant de familiarités +avec ces petites gens-là, disant qu'avant peu ils +m'appelleraient madame: et ne m'as-tu pas alors embrassée +et priée de t'aller chercher trente schellings? Là! +je te mets à ton serment sur l'Évangile: nie-le, si tu peux.</p> + +<p>FALSTAFF.--Milord, cette pauvre créature est folle; +elle va, disant de côté et d'autre par la ville que son fils +aîné vous ressemble. Elle s'est vue assez bien autrefois; +et le fait est que la misère lui tourne la tête: mais quant +à ces imbéciles de sergents, je vous en prie, faites-m'en +justice.</p> + +<p>LE JUGE.--Sir Jean, sir Jean! il y a longtemps que je +suis informé de la manière dont vous savez donner une +entorse à la bonne cause pour la faire paraître mauvaise. +Ce n'est pas un front armé d'audace, ni tout ce flux de +paroles qui sortent de votre bouche avec une insolence +plus qu'imprudente, qui pourront m'empêcher de rendre +justice à qui il appartient. Je vois que vous avez su profiter +de la faiblesse d'esprit de cette femme.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Oh! oui; cela est bien vrai, milord.</p> + +<p>LE JUGE.--Je t'en prie, tais-toi.--Payez-lui ce que vous +lui devez, et réparez le tort que vous lui avez fait. L'un, +vous pouvez le faire avec de bonne monnaie sterling, et +l'autre, avec la pénitence d'usage.</p> + +<p>FALSTAFF.--Milord, ces reproches ne passeront pas +sans réplique. Ce qui n'est chez moi qu'une honorable +hardiesse, vous l'appelez une imprudente insolence. +Qu'on vous fasse la révérence sans rien dire, et l'on sera +un homme de bien. Non, milord; avec tout le respect +que je vous dois, je ne serai point un de vos courtisans; +et je vous dis nettement que je demande à être délivré +de ces huissiers, attendu que je suis chargé de messages +pressés pour les affaires du roi.</p> + +<p>LE JUGE.--Vous parlez bien comme un homme autorisé +à mal faire: mais moi je vous dis, commencez, pour +votre honneur, par satisfaire cette pauvre femme.</p> + +<p>FALSTAFF, <i>prenant l'hôtesse à part</i>.--Écoute ici, hôtesse?</p> + +<p class="stage1">(Entre Gower.)</p> + +<p>LE JUGE.--Eh bien, maître Gower, quelles nouvelles?</p> + +<p>GOWER.--Le roi, milord, et Henri le prince de Galles, +sont près d'arriver. Ce papier vous dira le reste.</p> + +<p>FALSTAFF.--Foi de gentilhomme!</p> + +<p>L'HÔTESSE.--C'est comme cela que vous me l'avez déjà +dit.</p> + +<p>FALSTAFF.--Foi de gentilhomme!--Allons, n'en parlons +plus.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Par cette terre de Dieu sur laquelle je +marche, j'en suis presque à vendre mon argenterie et +les tapisseries de mes salles à manger.</p> + +<p>FALSTAFF.--Bon! bon! des verres, des verres, c'est +tout autant qu'il en faut pour boire: et quant à tes murailles, +une petite drôlerie de rien, comme l'histoire de +l'enfant prodigue, ou une chasse allemande en détrempe +vaut cent mille fois mieux que tous ces rideaux de lit et +ces mauvaises tapisseries mangées de vers.--Fais-en dix +guinées si tu peux. Tiens, si ce n'étaient ces moments +de mauvaise humeur, il n'y a pas de meilleure créature +que toi dans toute l'Angleterre. Va te laver la figure, et +retire ta plainte. Allons, tu ne dois pas prendre ces humeurs-là +avec moi: est-ce que tu ne me connais pas? +Tiens, je suis sûr qu'on t'a poussée à cela.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Sir Jean, je t'en prie, n'exige de moi que +vingt nobles; je me sens de la répugnance à mettre mon +argenterie en gage; là, en vérité.</p> + +<p>FALSTAFF.--N'en parlons plus: tout est dit, je chercherai +ailleurs comme je pourrai.--Vous serez une folle +toute votre vie.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Eh bien, vous l'aurez, quand je devrais +mettre ma robe en gage. J'espère que vous viendrez +souper.--Vous me payerez tout cela ensemble?</p> + +<p>FALSTAFF.--Est-ce que je suis mort? (<i>A Bardolph.</i>) Suis-la, +suis-la; accroche, accroche.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Voulez-vous que je fasse venir Doll Tear-Sheet +pour souper avec vous?</p> + +<p>FALSTAFF.--C'est dit, qu'elle vienne.</p> + +<p class="stage1">(L'hôtesse, les huissiers, Bardolph et le valet sortent.)</p> + +<p>LE JUGE.--J'ai appris de meilleures nouvelles.</p> + +<p>FALSTAFF.--Quelles nouvelles y a-t-il donc, mon cher +lord?</p> + +<p>LE JUGE, <i>à Gower</i>.--Où le roi a-t-il couché cette nuit?</p> + +<p>GOWER.--A Basingstoke, milord.</p> + +<p>FALSTAFF.--J'espère, milord, que tout va bien: quelles +nouvelles y a-t-il, milord?</p> + +<p>LE JUGE.--Ramène-t-il avec lui toute l'armée?</p> + +<p>GOWER.--Non: il y a quinze cents hommes d'infanterie, +et cinq cents de cavalerie qui sont partis pour +rejoindre monseigneur de Lancastre, contre Northumberland +et l'archevêque.</p> + +<p>FALSTAFF.--Est-ce que le roi revient du pays de Galles, +mon très-honoré lord?</p> + +<p>LE JUGE.--Je vais vous donner mes dépêches tout +de suite; allons, suivez-moi, mon cher monsieur +Gower.</p> + +<p>FALSTAFF.--Milord?</p> + +<p>LE JUGE.--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>FALSTAFF.--Monsieur Gower, puis-je vous inviter à +dîner avec moi?</p> + +<p>GOWER.--Il faut que je me rende chez milord que +voici: je vous remercie, mon cher sir Jean.</p> + +<p>LE JUGE.--Vous traînez ici trop longtemps, ayant, +comme vous savez, à ramasser, chemin faisant, des soldats +dans les pays que vous traverserez.</p> + +<p>FALSTAFF.--Voulez-vous souper avec moi, monsieur +Gower?</p> + +<p>LE JUGE.--Quel est donc le sot maître qui vous a enseigné +ces manières d'agir, sir Jean?</p> + +<p>FALSTAFF.--Monsieur Gower, si elles ne me conviennent +pas, celui qui me les a enseignées était un sot. +Voilà ce qui s'appelle faire des armes, milord, botte +pour botte, partant quitte.</p> + +<p>LE JUGE.--Le bon Dieu te conduise! Tu es un grand +vaurien.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une autre rue de Londres.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE PRINCE HENRI et POINS.</p> +<br> + +<p>HENRI.--Sur ma parole, je suis excessivement las.</p> + +<p>POINS.--Est-il bien vrai? J'aurais cru que la lassitude +n'aurait pas osé s'attacher à une personne d'un si haut +parage.</p> + +<p>HENRI.--Cela est pourtant vrai, quelque peu de dignité +qu'il y ait à en convenir. N'est-ce pas aussi quelque +chose qui me rabaisse singulièrement que cette envie +que j'ai de boire de la petite bière?</p> + +<p>POINS.--Vraiment, un prince comme vous ne devrait +pas avoir la faiblesse de se ressouvenir d'une aussi pauvre +drogue que celle-là.</p> + +<p>HENRI.--Apparemment que mon goût n'a pas été formé +en goût de prince, car en honneur il m'arrive en ce moment +de me ressouvenir assez tendrement de cette pauvre +malheureuse petite bière; mais au fait ces humbles +attachements me mettent assez mal avec ma grandeur. +Quelle honte pour moi de me souvenir de ton nom! ou +de pouvoir demain reconnaître ta figure, de savoir +le compte de tes bas de soie, savoir: ceux-ci, et les autres +qui furent jadis couleur de pêche; ou de tenir inventaire +de tes chemises, comme qui dirait une de superflu +et une sur ton corps. Mais quant à cela le maître +de paume le sait mieux que moi: car il faut que tu sois +bien bas sur l'article du linge, quand tu ne prends pas +là une raquette, comme tu en es privé depuis longtemps, +parce que tes Pays-Bas se sont séparés de la Hollande +en faveur d'un cotillon<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>. Eh bien! Dieu sait si +ceux qui proclament la ruine de ton linge sont les héritiers +de ton trône; mais les sages-femmes disent que +rien ne manquera faute d'enfants, au moyen de quoi le +monde s'augmente, et les parentés se fortifient merveilleusement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> <i>The rest of thy low countries have made a shift to eat up thy +holland.</i></blockquote> + +<p>POINS.--Comme cela jure, après vous avoir vu travailler +si ferme, de vous entendre babiller si inutilement! +Dites-moi, je vous prie, ce que feraient beaucoup +de jeunes princes, si leur père était aussi malade que +l'est maintenant le vôtre?</p> + +<p>HENRI.--Te dirai-je une seule chose, Poins?</p> + +<p>POINS.--Oui, mais que ce soit donc quelque chose de +bien excellemment bon.</p> + +<p>HENRI.--Cela sera toujours assez bon pour un esprit +de ton espèce.</p> + +<p>POINS.--Allons, dites: j'attends de pied ferme cette +seule chose que vous allez dire.</p> + +<p>HENRI.--Eh bien! je te dis qu'il ne convient pas que je +sois triste, à présent que mon père est malade, quoique +je puisse te dire aussi (comme à un homme que, faute +d'un meilleur, il me plaît d'appeler mon ami) que j'ai +de quoi être triste, et très-triste.</p> + +<p>POINS.--Probablement pas pour cela....</p> + +<p>HENRI.--Mais tu me crois donc inscrit dans le livre du +diable en lettres aussi noires que toi et Falstaff, en fait +d'endurcissement et de perversité? Que la fin mette +l'homme à l'épreuve. Eh bien! moi, je te dis que mon +coeur saigne intérieurement de savoir mon père malade; +mais vivant en aussi mauvaise compagnie que toi, il +me faut bien écarter tout signe extérieur de chagrin.</p> + +<p>POINS.--La raison?</p> + +<p>HENRI.--Et que penserais-tu de moi si tu me voyais +pleurer?</p> + +<p>POINS.--Je te regarderais comme le prince des hypocrites.</p> + +<p>HENRI.--Tout le monde en penserait autant; et tu es +un drôle fait exprès pour penser comme tout le monde: +il n'y a pas d'homme au monde dont l'esprit suive plus +fidèlement que le tien le grand chemin des vaches. Oui, +en effet, chacun me regarderait comme un hypocrite. +Et quelle est la raison qui engage votre sublime génie à +penser ainsi?</p> + +<p>POINS.--Ma foi, c'est que vous avez toujours paru si +libertin, et si inséparable de Falstaff....</p> + +<p>HENRI.--Et de toi.</p> + +<p>POINS.--Par le jour qui luit sur nous, on parle bien de +moi. Je peux entendre de mes deux oreilles ce qu'on en +dit. Le pis qu'on puisse dire, c'est que je suis un cadet +de famille, et que je suis l'oeuvre de mes mains; et pour +ces deux articles-là, je l'avoue, je n'y saurais que faire.--Par +la messe, voilà Bardolph.</p> + +<p>HENRI.--Et le petit page que j'ai donné à Falstaff!--Je +le lui avais donné chrétien, et voyez si ce vilain n'en a +pas fait un vrai singe.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Bardolph et le page.)</p> + +<p>BARDOLPH.--Dieu garde Votre Grâce!</p> + +<p>HENRI.--Et la vôtre aussi, très-noble Bardolph.</p> + +<p>BARDOLPH, <i>au petit page</i>.--Avancez ici, vous, âne de +sagesse, timide benêt; est-ce qu'il faut rougir comme +cela? Qu'est-ce qui vous fait ainsi monter la couleur au +visage? Quelle jeune fille êtes-vous donc, pour un +homme d'armes? Est-ce une si grande affaire que la défaite<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> +d'une cruche de trois ou quatre pintes?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> <i>To get a pottle pot's maidenhead.</i></blockquote> + +<p>LE PAGE, <i>au prince</i>.--Tout à l'heure, milord, il m'appelait +au travers d'une jalousie rouge, et je ne pouvais +pas discerner la moindre partie de son visage enluminé, +d'avec la fenêtre. A la fin, j'ai aperçu ses yeux, et j'ai +cru qu'il avait fait deux trous dans le cotillon neuf de la +marchande de bière, et qu'il regardait au travers.</p> + +<p>HENRI.--Ce petit garçon n'a-t-il pas bien profité?</p> + +<p>BARDOLPH.--Laisse-moi tranquille, race de prostituée, +vrai lapin vidé; laisse-moi tranquille.</p> + +<p>LE PAGE.--Laisse-moi tranquille, pendard, rêve d'Althée; +laisse-moi tranquille.</p> + +<p>HENRI.--Instruis-nous, mon enfant; qu'est-ce que c'est +que ce rêve-là, mon ami?</p> + +<p>LE PAGE.--Pardieu, mon prince, Althée n'a-t-elle pas +rêvé qu'elle était accouchée d'une torche allumée? Voilà +pourquoi je l'appelle <i>rêve d'Althée</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> Shakspeare confond ici le tison d'Althée et le rêve d'Hécube.</blockquote> + +<p>HENRI.--L'explication vaut bien une couronne; tiens, +la voilà, mon enfant.</p> + +<p class="stage1">(Il lui donne de l'argent.)</p> + +<p>POINS.--Dieu! qu'une fleur de si belle espérance ne +soit pas mangée des vers! Tiens, voilà six pence pour +t'en garantir.</p> + +<p>BARDOLPH.--Si vous ne le conduisez pas à se faire +pendre, tous tant que vous êtes, vous faites tort au gibet.</p> + +<p>HENRI.--Comment se porte ton maître, Bardolph?</p> + +<p>BARDOLPH.--Très-bien, milord. Il a appris que Votre +Grâce arrivait à Londres, et voici une lettre pour vous.</p> + +<p>HENRI.--Remise avec beaucoup de respect!--Et comment +se porte-t-il, ton maître, cet été de la Saint-Martin?</p> + +<p>BARDOLPH.--Bien de corps, milord.</p> + +<p>POINS.--Pardieu, sa partie immortelle aurait bien besoin +d'un médecin; mais il ne s'en émeut guère: cela a +beau être malade, cela ne meurt pas.</p> + +<p>HENRI.--Je permets à cette loupe de chair d'être aussi +familier avec moi que mon chien, aussi use-t-il de la +permission; car voyez comme il m'écrit.</p> + +<p>POINS <i>lit</i>.--«Jean Falstaff, chevalier.»--Il faut qu'il +instruise tout le monde de cela chaque fois qu'il a occasion +de se nommer. C'est comme ceux qui sont parents +du roi; il ne leur arrive jamais de se piquer au bout du +doigt, qu'ils ne disent, voilà du sang royal répandu.--Comment +cela? dit quelqu'un qui fait semblant de ne +pas les entendre; la réponse est aussi preste que le +bonnet d'un emprunteur: Je suis un pauvre cousin du +roi, monsieur.</p> + +<p>HENRI.--Et vraiment ils seront de nos parents, fallût-il +remonter jusqu'à Japhet.--Mais la lettre?</p> + +<p>POINS.--«Sir Jean Falstaff, chevalier, au fils du roi, le +plus proche héritier de son père, Henri, prince de +Galles; salut.» D'honneur, c'est un certificat!</p> + +<p>HENRI.--Poursuis.</p> + +<p>POINS.--«J'imiterai les honorables Romains en brièveté.»--Certainement, +c'est brièveté d'haleine qu'il +veut dire, courte respiration.--«Je te fais bien des compliments, +je te fais mon compliment<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>, et puis je prends +congé de toi. Ne sois pas trop familier avec Poins, car il +abuse de tes bontés à tel point, qu'il proteste que tu dois +épouser sa soeur Nel.... Repens-toi du temps mal employé +comme tu pourras; et sur ce, adieu. Tout à toi, +oui ou non; c'est-à-dire suivant que tu en useras: Jean +Falstaff, avec mes familiers; Jean avec mes frères et +soeurs; et sir Jean avec tout le reste de l'Europe....»--Mon +prince, je veux tremper cette lettre dans du vin +d'Espagne, et la lui faire manger.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> <i>I commend me to thee, I commend thee, commend to</i>, faire des +compliments de la part de quelqu'un. <i>Commend lover.</i></blockquote> + +<p>HENRI.--Ce sera lui faire manger une vingtaine de ses +mots. Mais est-il vrai que vous parliez de moi sur ce +ton, Ned? Faut-il que j'épouse votre soeur?</p> + +<p>POINS.--Je voudrais que la pauvre fille n'eût pas une +pire fortune. Mais je n'ai jamais dit cela.</p> + +<p>HENRI.--Oh çà! voilà comme nous perdons sottement +notre temps; et les esprits des sages reposent dans les +nuées, et se moquent de nous. Votre maître est-il à +Londres?</p> + +<p>BARDOLPH.--Oui, milord.</p> + +<p>HENRI.--Où soupe-t-il? Le vieux cochon mange-t-il +toujours dans sa vieille auge?</p> + +<p>BARDOLPH.--Au vieil endroit, milord, à Eastcheap.</p> + +<p>HENRI.--Quelle est sa compagnie?</p> + +<p>LE PAGE.--Des Éphésiens, milord, de la vieille église.</p> + +<p>HENRI.--A-t-il des femmes à souper avec lui?</p> + +<p>LE PAGE.--Non, milord, point d'autres que la vieille +madame Quickly, et mistriss Doll Tear-Sheet.</p> + +<p>HENRI.--Qu'est-ce que cette païenne-là?</p> + +<p>LE PAGE.--Une femme bien comme il faut, monsieur; +une des parentes de mon maître.</p> + +<p>HENRI.--Ah! parente, comme les génisses de la paroisse +le sont au taureau banal du village. N'irons-nous +point les surprendre, Ned, au milieu de leur souper?</p> + +<p>POINS.--Je suis votre ombre, mon prince, je vous suis +partout.</p> + +<p>HENRI, <i>au page</i>.--Toi, petit drôle, et toi Bardolph, pas +un mot à votre maître de mon arrivée à la ville. Voilà +pour payer votre silence.</p> + +<p>BARDOLPH.--Je n'ai plus de langue, monsieur.</p> + +<p>LE PAGE.--Et pour la mienne, monsieur, je la gouvernerai.</p> + +<p>HENRI.--Bonjour. Cette Dorothée Tear-Sheet doit +être quelque coin de place.</p> + +<p>POINS.--Je vous en réponds, et aussi publique que la +route de Saint-Albans à Londres.</p> + +<p>HENRI.--Comment pourrions-nous faire, pour voir ce +soir Falstaff tout à fait dans sa figure naturelle, sans en +être aperçus?</p> + +<p>POINS.--Nous n'avons qu'à mettre chacun une veste et +un tablier de cuir, et le servir à table, comme des garçons +de cabaret.</p> + +<p>HENRI.--De dieu devenir taureau! Terrible chute! Ça +fut le cas de Jupiter. De prince devenir apprenti! c'est +une métamorphose bien basse; ce sera la mienne, car il +faut qu'en tout point l'exécution réponde à la folie du +projet. Suis-moi, Ned.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Warkworth.--Devant le château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> NORTHUMBERLAND, LADY NORTHUMBERLAND +et LADY PERCY.</p> +<br> +<p>NORTHUMBERLAND.--Je t'en conjure, ma tendre épouse, +et toi aussi, ma chère fille, laissez un libre cours à mes +pénibles affaires; n'empruntez pas la couleur des circonstances, +et ne soyez pas, comme elles, fâcheuses à Percy.</p> + +<p>LADY NORTHUMBERLAND.--J'ai cessé toutes représentations: +je ne dirai plus rien. Faites ce que vous voudrez. +Que votre prudence soit votre guide.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Hélas! ma chère femme, mon honneur +est engagé, et mon départ peut seul le racheter.</p> + +<p>LADY PERCY.--Oh! cependant, au nom du ciel, n'allez +point à ces guerres. Il a été un temps, mon père, où vous +avez violé votre parole, quoiqu'elle vous fût alors bien +plus chère qu'aujourd'hui, lorsque votre fils Percy, lorsque +mon Henri, le bien-aimé de mon coeur, tourna plusieurs +fois ses regards vers le nord, pour y voir son père +lui amener une armée, et l'attendit en vain. Qui put vous +persuader de rester ici? C'étaient deux honneurs de perdus, +le vôtre et celui de votre fils. Quant au vôtre... +veuille le ciel l'illuminer de sa gloire! Pour celui de votre +fils, il était attaché à sa personne comme le soleil à la +voûte grisâtre des cieux; à sa clarté marchait aux beaux +faits d'armes toute la chevalerie de l'Angleterre: il était +véritablement le miroir devant lequel venait s'étudier +toute notre jeune noblesse. C'était n'avoir pas de jambes +que de ne pas savoir imiter sa démarche; et cette parole +confuse et précipitée, défaut qu'il avait reçu de la nature, +était comme l'accent des braves. Ceux dont le son de +voix était naturellement calme et modéré échangeaient, +pour être en tout semblables à lui, cette perfection contre +une mauvaise habitude: ainsi langage, maintien, façon +de vivre, choix de plaisirs, méthodes militaires, dispositions +de caractère, en tout il était l'objet d'attention, le +miroir, le modèle et le livre sur lequel se façonnaient +tous les autres. C'est lui, lui, ce prodige, ce miracle +parmi les hommes, lui qui n'eut jamais son second, que +vous avez laissé, sans le seconder, affronter l'horrible +dieu de la guerre avec tous les désavantages, et vous +attendre sur ce champ de mort où il ne vit rien qui pût +le défendre, que le son du nom de <i>Hotspur</i>. Voilà comment +vous l'avez abandonné. Oh! jamais, jamais, ne faites à +son ombre l'injure d'être plus délicat et plus jaloux de +votre honneur avec les autres que vous ne le fûtes avec +lui! Laissez-les seuls. Le maréchal et l'archevêque sont +en force. Ah! que mon cher Henri eût eu seulement la +moitié de leurs troupes; je serais aujourd'hui suspendue +au cou de Hotspur et je parlerais du tombeau de +Monmouth!</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Malheur à vous; ma belle-fille; en +déplorant toujours d'anciennes fautes, vous m'enlevez +tout mon courage! Il faut que je parte et que j'aille +dans ces lieux y braver le danger, ou bien le danger +viendra me chercher ailleurs, et me trouvera moins +préparé.</p> + +<p>LADY NORTHUMBERLAND.--Oh! fuyez en Écosse, jusqu'à +ce que la noblesse et le peuple armés aient fait un premier +essai de leur puissance.</p> + +<p>LADY PERCY.--S'ils gagnent du terrain et remportent +l'avantage sur le roi, alors joignez-vous avec eux, comme +une colonne d'acier qui ajoutera des forces à leur force. +Mais, au nom de tout notre amour, laissez-les d'abord +s'essayer.--Voilà comment a fait votre fils, comment vous +avez souffert qu'il fît, et voilà comment je suis devenue +veuve. Et je n'aurai jamais assez de vie pour arroser de +mes pleurs ce souvenir<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>, afin de le faire croître et s'élever +jusqu'aux cieux, en mémoire de mon noble époux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> <i>To rain upon remembrance.</i> +<i>Remembrance</i>, souvenir, est le nom qu'on donne au romarin, +gage de fidélité soit aux vivants, soit à la mémoire des morts. +(V. <i>Romeo et Juliette</i>.)</blockquote> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Allons, allons, rentrez avec moi. +Mon âme est dans l'état de la mer, lorsque, montée +jusqu'à sa plus grande hauteur, elle demeure arrêtée et +immobile, sans s'épancher ni d'un côté ni de l'autre. Je +serais disposé à joindre l'archevêque; mais mille raisons +me retiennent.--Je me résoudrai à aller en Écosse, et +j'y veux rester jusqu'à ce que les circonstances et les +occasions exigent mon secours et ma présence.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">A Londres.--A la taverne de la <i>Tête-de-Sanglier</i> à Eastcheap.</p> + +<p class="stage1">DEUX GARÇONS DE CABARET.</p> +<br> + +<p>PREMIER GARÇON.--Que diable as-tu apporté là? des +poires de messire-jean? Tu sais bien que sir Jean ne +peut pas supporter la vue d'un messire-jean<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> <i>Apple-John</i>, espèce de pomme.</blockquote> + +<p>SECOND GARÇON.--Par la messe, tu as raison. Le prince +mit une fois devant lui une assiette de messires-jeans, et +lui dit que c'étaient cinq autres sir Jean. Puis, ôtant son +chapeau, il dit: <i>je prends congé de ces six chevaliers tout +secs, tout ronds, tout vieux, tout ridés</i>. Cela le blessa au +coeur; mais il a oublié cela.</p> + +<p>PREMIER GARÇON.--A la bonne heure, mets le couvert +et sers. Vois aussi si tu ne pourrais pas découvrir où +Sneak fait son vacarme; car mistriss Dorothée Tear-Sheet +serait bien aise d'entendre de la musique. Dépêche: +il fait très-chaud dans la chambre où ils sont à souper, +et ils vont passer dans celle-ci tout à l'heure.</p> + +<p>SECOND GARÇON.--Sais-tu que le prince va venir avec +M. Poins, et qu'ils mettront nos vestes et nos tabliers, et +qu'il ne faut pas que M. le chevalier le sache? C'est +Bardolph qui est venu nous en prévenir.</p> + +<p>PREMIER GARÇON.--Oh! il y aura grand réveillon; cela +fera un excellent tour!</p> + +<p>SECOND GARÇON.--Je m'en vais voir si je ne pourrai pas +trouver Sneak.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent l'hôtesse Quickly et miss Dorothée Tear-Sheet.)</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Mon cher coeur, vous m'avez l'air à présent +d'être dans une excellente température; votre pouls +bat aussi extraordinairement qu'on puisse souhaiter: et +votre couleur, je vous assure, est aussi rouge qu'une +rose. Mais vous avez trop bu de Canarie; et c'est un vin +merveilleusement pénétrant, et qui vous parfume le +sang avant qu'on ait le temps de dire «qu'est-ce que +c'est donc que cela?» Comment vous sentez-vous à présent?</p> + +<p>DOROTHÉE.--Beaucoup mieux qu'auparavant; hem!</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Ah! voilà ce qui s'appelle bien parler! Un +bon coeur vaut de l'or. Tenez, voilà sir Jean.</p> + +<p class="stage1">(Entre Falstaff chantant.)</p> + +<p>FALSTAFF.--<i>Quand Arthur parut à la cour.</i>--Videz le +pot de chambre. (<i>Le garçon sort.</i>)--<i>Et c'était un digne +roi</i>... Eh! comment vous va, ma chère Dorothée?</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Il vient de lui prendre une faiblesse, en +vérité.</p> + +<p>FALSTAFF.--C'est comme elles sont toutes, il leur en +prend à tout moment<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> <i>Sick of a calm</i> (malade d'un calme), dit l'hôtesse pour <i>sick of +a qualm</i> (malade d'avoir eu trop chaud); et Falstaff répond: <i>So +is all her sect; an they be once in a calm they are sick</i> (voilà comme +elles sont toutes: dès qu'on les laisse en repos elles sont malades).</blockquote> + +<p>DOROTHÉE.--Vilain cancre que vous êtes, c'est là toute +la consolation que vous me donnez?</p> + +<p>FALSTAFF.--Vous faites les cancres un peu gras, mistriss +Doll.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Je les fais, moi? C'est la gloutonnerie et la +maladie qui les font; ce n'est pas moi qui les fais.</p> + +<p>FALSTAFF.--Si le cuisinier aide à la gloutonnerie, vous +aidez à la maladie, Doll. Nous vous avons pris bien des +choses, Doll; nous vous avons pris bien des choses. +Convenez-en, moyenne vertu, convenez-en.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Oui vraiment, nos chaînes, nos bijoux!</p> + +<p>FALSTAFF.--<i>Vos rubis, perles et boutons<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>.</i>--Pour bien +servir, vous le savez, il faut se tenir ferme, aller à la +brèche la pique en avant, et se remettre courageusement +entre les mains des chirurgiens. Il faut s'aventurer sur +les pièces...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> <i>Your brooches, pearls and owches.</i></blockquote> + +<p>DOROTHÉE.--Allez vous faire pendre, anguille boueuse, +allez vous faire pendre.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Sur mon Dieu, c'est toujours la même +histoire; vous ne pouvez pas vous voir une fois sans vous +quereller. Vous êtes tous deux, par ma foi, aussi peu +compatissants que des rôties desséchées. Vous ne savez +pas supporter les <i>confirmités</i> l'un de l'autre; jour de +Dieu, il faut bien que l'un des deux supporte, et ce doit +être vous (<i>à Dorothée</i>). Vous êtes le vase le plus fragile, +comme on dit, le vase vide.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Et comment un vase vide et fragile pourrait-il +supporter ce gros tonneau plein? Il a dans son +ventre toute la cargaison d'un marchand de Bordeaux. +Vous n'avez jamais vu de vaisseau la cale si bien garnie. +Allons, Jack, je veux que nous nous quittions bons amis. +Tu vas aller à la guerre, et si je te reverrai jamais ou +non, c'est ce dont personne ne se soucie guère, n'est-ce pas?</p> + +<p>LE GARÇON.--Monsieur, l'enseigne Pistol est là-bas, qui +voudrait bien vous parler.</p> + +<p>FALSTAFF.--Qu'il aille se faire pendre, ce tapageur-là! +Qu'on ne le laisse pas monter ici; c'est le drôle le plus +mal embouché qu'il y ait en Angleterre.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Si c'est un tapageur, qu'il n'entre pas ici; +non, sur ma foi, il faut que je vive avec mes voisins, je +ne veux point de tapageurs: je suis en bonne réputation +avec ce qu'il y a de mieux. Fermez la porte; on ne reçoit +point de tapageurs ici. Je n'ai pas vécu si longtemps, +pour avoir du tapage à présent: fermez la porte, je vous +en prie.</p> + +<p>FALSTAFF.--Écoute donc, hôtesse?</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Je vous en prie, calmez-vous, sir Jean, +je ne souffre pas que les tapageurs mettent les pieds ici.</p> + +<p>FALSTAFF.--Écoute donc: c'est mon enseigne.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Bah! ta ta! sir Jean, ne m'en parlez pas: +votre enseigne de tapageur ne mettra pas le pied chez +moi. J'étais l'autre jour chez M. Tisick le député, et il +m'a dit comme ça:--pas plus tard que mercredi dernier,--<i>Voisine +Quickly</i>,--dit-il; M. Dumb, notre prédicateur, +était là.--<i>Voisine Quickly</i>, dit-il, <i>recevez les gens civils</i>; +<i>car</i>, dit-il, <i>vous avez une mauvaise réputation</i>; et il disait +cela, je sais bien pourquoi; <i>car</i>, dit-il, <i>vous êtes une honnête +femme, et qu'on estime; c'est pourquoi, prenez garde +aux hôtes que vous recevez chez vous: n'y souffrez point</i>, +dit-il, <i>de ces drôles qu'on appelle tapageurs</i>. Il n'en vient +point ici. Vous seriez tout émerveillé d'entendre ce que +disait monsieur Tisick. Non, absolument, je ne veux +point de tapageurs.</p> + +<p>FALSTAFF.--Ce n'en est pas un, hôtesse. Il est beau +joueur, lui. Vous le taperiez à votre aise comme un tout +petit lévrier; il ne se prendrait pas de querelle avec une +poule de Barbarie, s'il lui voyait seulement hérisser ses +plumes en signe de colère.--Garçon, appelez-le.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Un joueur, dites-vous? Je ne fermerai +jamais ma porte à un honnête homme ni à un joueur, +mais je n'aime pas le tapage. Sur ma foi, je suis toute +sens dessus dessous, quand on dit: faisons tapage. Tâtez +un peu seulement, messieurs, comme je tremble, voyez-vous. +Ah! je vous en réponds.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Oui, en vérité, hôtesse.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Si je tremble? Oh! oui, en bonne vérité, +je tremble comme une feuille de tremble. Tenez, je ne +peux pas souffrir les tapageurs.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Pistol, Bardolph et le page.)</p> + +<p>PISTOL.--Dieu vous garde, sir Jean!</p> + +<p>FALSTAFF.--Soyez le bienvenu, enseigne Pistol. Tenez, +Pistolet<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>, je vous charge d'un verre de vin d'Espagne; +faites feu sur mon hôtesse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> <i>Pistol</i> signifie pistolet, et les plaisanteries de Falstaff portent +sur cette acception du mot. On peut supposer que Falstaff emploie +ici le diminutif.</blockquote> + +<p>PISTOL.--De bon coeur, sir Jean, elle peut compter sur +deux balles.</p> + +<p>FALSTAFF.--Elle est à l'épreuve du pistolet, mon cher, +vous ne sauriez lui faire mal.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Non pas, on ne me fera pas boire ainsi +par épreuve ni à coups de pistolet. On ne me ferait pas +boire quand cela ne me convient pas, pour le service +d'homme au monde, entendez-vous?</p> + +<p>PISTOL.--Eh bien, à vous donc, mistriss Dorothée, +c'est vous que j'attaque.</p> + +<p>DOROTHÉE.--M'attaquer, moi! je te méprise, vilain galeux. +Qu'est-ce que c'est donc qu'une misérable canaille +comme ça, un drôle, un filou, un va-nu-pieds? Veux-tu +me laisser tranquille, coquin moisi? veux-tu me laisser +tranquille? c'est pour ton maître que je suis faite.</p> + +<p>PISTOL.--Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous connais, +mistriss Dorothée.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Veux-tu me laisser tranquille! coquin de +voleur, vilain bouchon, veux-tu me laisser tranquille! +Par ce verre de vin, je te flanque mon couteau dans ton +groin crotté, si tu fais l'insolent avec moi. Laisse-moi +tranquille, gredin de petit Pierre, mauvais bretailleur +éreinté. Et depuis quand, je vous en prie, cela s'appelle-t-il +monsieur? Comment! deux aiguillettes sur l'épaule? +Voyez donc ça.</p> + +<p>PISTOL.--Pour cette affaire-là votre collerette ne +mourra que de ma main.</p> + +<p>FALSTAFF.--Allons finissons, Pistol. Je ne trouverais +pas bon que vous vinssiez à vous oublier ici. Débarrassez-nous +de votre personne, Pistolet.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Non, mon bon capitaine Pistol; pas ici, +mon cher capitaine.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Toi capitaine! abominable damné de filou; +n'as-tu pas honte de t'entendre appeler capitaine? +Si les capitaines étaient de mon avis, vous seriez bâtonné +pour avoir pris ce nom-là avant de l'avoir gagné. Vous +capitaine! Un gredin! Et pourquoi? pour avoir déchiré +dans un mauvais lieu la collerette de quelque pauvre +coquine. Lui capitaine! puisse-t-il être pendu, le coquin! +Mangeur de pruneaux cuits et de vieux gâteaux secs! +Capitaine! Ces vilains-là parviendront à rendre le nom +de capitaine aussi odieux que le mot <i>occuper</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, qui était +une très-bonne expression avant qu'ils la déshonorassent; +c'est à quoi les capitaines feront bien de prendre +garde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> <i>Occupy</i>, <i>occupier</i>, <i>occupant</i>, étaient devenus, à ce qu'il paraît, +par l'usage qu'on en avait fait, des expressions obscènes.</blockquote> + +<p>BARDOLPH.--Je t'en prie, va-t'en, mon cher enseigne.</p> + +<p>FALSTAFF.--Écoute un peu, mistriss Doll.</p> + +<p>PISTOL.--Non pas, je te dis la chose comme elle est, +caporal Bardolph. Je suis capable de la mettre en loques; +il faut que je sois vengé.</p> + +<p>LE PAGE.--Je t'en prie, va-t'en.</p> + +<p>PISTOL.--Je la verrai plutôt damnée dans l'étang maudit +de Pluton, au fin fond de l'enfer, avec l'Érèbe et tous +les plus vilains tourments. Prenez la ligne et le hameçon; +je dis, à bas, à bas, chiens! à bas, drôles! N'avons-nous +pas Hirène ici?<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> <i>Have we not hiren here?</i> +Il est absolument impossible de donner aucune explication +satisfaisante sur les allusions et les citations dont se compose le +langage de Pistol. Tirées pour la plupart de pièces de théâtre +aujourd'hui inconnues, et pour la plupart encore défigurées par +ce burlesque personnage, elles pouvaient avoir pour le public +du temps de Shakspeare un mérite entièrement perdu aujourd'hui, +et ne laissent plus saisir que l'intention du rôle. Il paraît +bien, au reste qu'<i>hiren</i> était, en style d'argot, une des dénominations +des filles publiques (<i>huren</i> en allemand). Il serait +possible aussi qu'en raison de la consonnance de ce mot avec +<i>iron</i> (fer), les tapageurs du temps eussent donné ce même nom à +leur épée.</blockquote> + +<p>L'HÔTESSE.--Mon bon capitaine.... Tranquillisez-vous, +il est bien tard; je vous en supplie, apaisez votre colère.</p> + +<p>PISTOL.--Soyons de bonne humeur, je le veux bien; +mais des chevaux de transport, de mauvaises rosses +d'ânes gorgés de nourriture, qui ne peuvent faire plus +de trente milles par jour, iront-ils se comparer aux +César, aux Cannibal, aux Grecs Troyens? Non, qu'ils +soient plutôt damnés avec le roi Cerbère, et puisque les +cieux mugissent, nous ne nous troublerons pas pour des +bagatelles.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--En vérité, capitaine, ce sont là des paroles +bien dures.</p> + +<p>BARDOLPH.--Va-t'en, bon enseigne, tout cela finirait +par de la brouille.</p> + +<p>PISTOL.--Que les hommes meurent comme des chiens, +que les écus se donnent comme des épingles! N'avons-nous +pas Hirène ici?</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Sur ma parole, capitaine, il n'y a ici personne +comme cela. Par mon salut, est-ce que vous +croyez que je la cacherais? Pour l'amour de Dieu, point +de bruit.</p> + +<p>PISTOL.--Eh bien, mange donc et engraisse-toi, ma +belle Callipolis: allons, verse-moi du vin d'Espagne. <i>Si +fortuna me tormenta, sperato me contenta.</i> Est-ce qu'une +bordée nous fait peur? Non, non: que l'ennemi fasse +feu.... Un peu de vin d'Espagne; et toi, mon cher coeur +(<i>A son épée qu'il pose à terre</i>), mets-toi là. Eh bien donc, +est-ce là tout, n'aurons-nous pas le <i>et cætera</i>?</p> + +<p>FALSTAFF.--Pistol, je voudrais être tranquille ici.</p> + +<p>PISTOL.--Mon cher chevalier, je vous baise le poing; +nous avons vu les sept étoiles.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Jette-le à bas des escaliers. Je ne veux pas +supporter le galimatias de ce drôle-là.</p> + +<p>PISTOL.--Me jeter à bas des escaliers, comme si nous +ne connaissions pas les haquenées de Galloway<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> <i>Galloway nags</i>, chevaux de louage.</blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Bardolph! lance-le-moi au bas des escaliers +comme un petit palet: s'il ne fait ici rien autre chose +que de dire des riens, il y comptera pour rien.</p> + +<p>BARDOLPH.--Allons, descendez l'escalier tout à l'heure.</p> + +<p>PISTOL.--Comment! faudra-t-il donc en venir aux incisions? +Allons-nous tirer du sang? (<i>Il saisit son épée.</i>) Eh +bien, cela étant, que la mort me berce, qu'elle m'endorme, +qu'elle abrége mes tristes jours; allons, que les +trois soeurs défilent ici de cruelles, d'effroyables, de +larges blessures. Allons, Atropos, viens, je te dis.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Oh! mon Dieu; voilà de belles affaires!</p> + +<p>FALSTAFF, <i>à son page</i>.--Donne-moi ma rapière, garçon.</p> + +<p>DOROTHÉE, <i>à Falstaff</i>.--Oh! je t'en prie, Jack, je t'en +prie, ne va pas dégainer.</p> + +<p>FALSTAFF.--Descends-moi les escaliers.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Voilà un beau vacarme! Ah! je renoncerai +à tenir maison plutôt que de consentir à me voir exposée +à toutes ces palpitations et ces frayeurs. Oh! il va +y avoir du carnage, j'en suis sûre. Hélas! mon Dieu, +remettez vos épées dans le fourreau, remettez vos épées +dans le fourreau.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Pistol et Bardolph.)</p> + +<p>DOROTHÉE.--Je t'en prie, Jack, calme-toi, le drôle est +parti. Ah! que vous êtes un courageux mâtin de petit +vilain!</p> + +<p>L'HÔTESSE.--N'êtes-vous pas blessé à l'aine? Il me semble +que je l'ai vu vous pousser un mauvais coup dans +le ventre.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Bardolph.)</p> + +<p>FALSTAFF.--L'avez-vous mis à la porte?</p> + +<p>BARDOLPH.--Oui, monsieur, le misérable était ivre; +vous l'avez blessé à l'épaule, monsieur.</p> + +<p>FALSTAFF.--Le drôle! venir m'insulter!</p> + +<p>DOROTHÉE.--Ah! cher petit coquin! hélas! pauvre +singe, comme te voilà tout en sueur! Attends, laisse-moi +t'essuyer le visage.--Viens donc, mauvaise canaille.--Ah! +pendard, par ma foi, je t'aime. Tu es aussi courageux +qu'Hector de Troie, tu vaux cinq Agamemnon, +et dix fois mieux que les neuf preux.--Ah! vilain!</p> + +<p>FALSTAFF.--Un gredin de maraud! Je ferai sauter ce +drôle-là dans la couverture.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Fais-le, si tu l'oses, pour l'amour de moi; +si tu le fais, je te le revaudrai dans une paire de draps<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.</p> + +<p class="stage1">(Les musiciens arrivent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> <i>I'll canvas thee between a pair of sheets.</i></blockquote> + +<p>LE PAGE.--Monsieur, la musique est arrivée.</p> + +<p>FALSTAFF.--Eh bien, qu'ils jouent! Jouez, messieurs. +Assieds-toi sur mon genou, Doll. Un gredin de fanfaron! +Le pendard m'a échappé comme du vif-argent.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Oui, par ma foi, et tu le suivais comme +une église. Dis donc, mâtin, dis donc, mon joli petit +cochon de la Saint-Barthélemy<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>, quand est-ce que tu +cesseras de te battre le jour et de t'escrimer la nuit, et +que tu commenceras à raccommoder ton vieux corps +pour l'autre monde?</p> + +<p class="stage1">(Entrent derrière eux le prince Henri et Poins, déguisés en garçons de cave.)</p> + +<p>FALSTAFF, <i>sans faire attention à eux, à sa Dorothée</i>.--Tais-toi, +mon coeur, ne parle pas comme une tête de +mort<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>; ne me fais pas souvenir de ma fin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> La foire de la Saint-Barthélemy était une foire célèbre en +Angleterre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> Du temps de Shakspeare, la grande élégance pour les femmes +de l'espèce de Dorothée était de porter au doigt du milieu +une bague représentant une tête de mort.</blockquote> + +<p>DOROTHÉE.--Dis-moi un peu, mon petit ami, quel +homme est le prince?</p> + +<p>FALSTAFF.--C'est un assez bon garçon, taillé en lame +de couteau: il aurait fait un fort bon panetier, il aurait +coupé le pain à merveille.</p> + +<p>DOROTHÉE.--On dit que Poins, par exemple, ne manque +pas d'esprit.</p> + +<p>FALSTAFF.--Lui, de l'esprit? Le diable l'emporte, le +magot! Son esprit est aussi épais que de la moutarde +de Tewksbury: il n'y a pas plus de sens chez lui que +dans une tête de maillet.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Comment se fait-il donc que le prince +l'aime tant?</p> + +<p>FALSTAFF.--Parce que leurs jambes sont de la même +dimension, qu'il joue fort bien au petit palet, qu'il +mange de l'anguille de mer assaisonnée de fenouil<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>, +qu'il avale des bouts de chandelle en guide de brûlots<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, +qu'il court à cheval sur un bâton avec les petits garçons, +qu'il saute à pieds joints par-dessus des tabourets, qu'il +jure de bonne grâce, qu'il porte des bottes bien collées, +précisément à la forme de la jambe, et qu'il ne cause +point de querelles entre les gens en rapportant les histoires +secrètes; enfin, pour une foule d'autres qualités +futiles de cette sorte, qui dénotent un pauvre génie et +un corps adroit; et voilà ce qui fait que le prince l'admet +auprès de lui; car le prince est tout à fait de la +même espèce; il ne faudrait pas ajouter à leur poids +celui d'un cheveu pour faire pencher la balance d'un +côté ou de l'autre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> <i>Eats conger and fennel.</i> +L'anguille de mer, assaisonnée de fenouil, passait pour donner +des forces.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> <i>Drinks off candles ends for fluss dragons.</i> C'était un acte de +galanterie que d'avaler pour l'amour de sa maîtresse des choses +repoussantes et même dangereuses; le <i>fluss dragon</i> était une +amande qu'on faisait brûler dans un bol d'eau-de-vie. Le courage +consistait à l'avaler tout enflammée, et l'adresse à exécuter cette +opération sans se faire mal.</blockquote> + +<p>HENRI.--Ce moyen de roue-là ne mériterait-il pas bien +qu'on lui coupât les oreilles?</p> + +<p>POINS.--Battons-le sous les yeux de sa maîtresse.</p> + +<p>HENRI.--Regarde si ce vieux décrépit ne se fait pas +gratter la tête comme un perroquet.</p> + +<p>POINS.--N'est-il pas singulier que le désir survive ainsi +tant d'années à la faculté de pécher?</p> + +<p>FALSTAFF.--Embrasse-moi, Doll.</p> + +<p>HENRI.--Saturne et Vénus en conjonction cette année! +Que dit l'almanach là-dessus?</p> + +<p>POINS.--Et voyez un peu son valet, ce Trigon enflammé, +lécher les vieilles tablettes de son maître, son livre de +notes, sa conseillère.</p> + +<p>FALSTAFF.--C'est pour me flatter que tu me caresses +ainsi.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Non, sur ma foi, c'est de bien bon coeur.</p> + +<p>FALSTAFF.--Ah! je suis vieux, je suis vieux.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Je t'aime mille fois mieux que je n'aime +aucun de tous ces galeux de jeunes gens que tu vois là.</p> + +<p>FALSTAFF.--Quelle étoffe veux-tu avoir pour te faire +une mante? Je dois recevoir de l'argent jeudi; tu auras +un joli bonnet demain. Allons, une chanson joyeuse: il +se fait tard, nous irons nous mettre au lit.--Tu m'oublieras, +quand je serai parti!</p> + +<p>DOROTHÉE.--Sur mon honneur, tu vas me faire pleurer, +si tu parles comme cela. Eh bien, essaye seulement, pour +voir si je me parerai une fois avant ton retour.--Mais +allons, écoute la fin de la chanson.</p> + +<p>FALSTAFF.--Un peu de vin d'Espagne, François.</p> + +<p>HENRI ET POINS, <i>se présentant à lui</i>.--Tout à l'heure, +tout à l'heure, monsieur.</p> + +<p>FALSTAFF, <i>reconnaissant le prince</i>.--Ah! quelque bâtard +du roi! Et n'est-ce pas là Poins, son frère?</p> + +<p>HENRI.--Oh! globe de péchés, où l'on ne pourrait +apercevoir un continent<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>, quelle vie mènes-tu là?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> <i>Globe of sinful continents.</i> +Le jeu de mots ne pouvait se traduire littéralement; il a fallu +tâcher d'en conserver quelque chose, non pour le mérite, mais +pour l'exactitude.</blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Meilleure que la tienne; je suis un gentilhomme, +et toi, un tireur de vin.</p> + +<p>HENRI.--Ce que je suis venu tirer, mon cher monsieur, +ce sont vos oreilles.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Oh! que Dieu conserve ta Grâce! Par ma +foi, sois le bienvenu à Londres. Que le seigneur bénisse +ton aimable figure! Oh! Jésus! vous voilà donc revenu +du pays de Galles?</p> + +<p>FALSTAFF.--Te voilà donc, mâtin; tu es folle, engeance +de roi (<i>portant la main sur Dorothée</i>), je te le jure par sa +peau flexible et son sang corrompu, tu es le bienvenu!</p> + +<p>DOROTHÉE.--Qu'est-ce que c'est que ça, gros butor que +vous êtes? Je vous méprise.</p> + +<p>POINS, <i>au prince</i>.--Milord, si vous ne prenez pas la +chose dans le premier feu, il vous fera perdre l'envie de +vous venger, et tournera le tout en plaisanterie.</p> + +<p>HENRI.--Comment! infâme mine à suif, avec quel mépris +n'avez-vous pas parlé de moi tout à l'heure en présence +de cette sage, honnête et vertueuse dame?</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Dieu bénisse votre excellent coeur! Elle +est bien tout cela, sur mon honneur.</p> + +<p>FALSTAFF.--Est-ce que tu m'as entendu?</p> + +<p>HENRI.--Oui; et vous m'avez reconnu aussi, comme le +jour où vous vous sauvâtes auprès de Gadshill. Vous +saviez certainement que j'étais derrière vous, et vous +avez dit tout cela exprès pour mettre ma patience à l'épreuve.</p> + +<p>FALSTAFF.--Oh! non, non, non, tu te trompes; je ne +croyais pas que tu fusses à portée de m'entendre.</p> + +<p>HENRI.--Je veux vous forcer à avouer l'insulte que +vous m'avez faite de dessein prémédité; et alors je saurai +bien comment vous arranger.</p> + +<p>FALSTAFF.--Il n'y avait pas d'insulte, Hal; sur mon +honneur, il n'y avait pas d'insulte.</p> + +<p>HENRI.--Comment! en me dépréciant, en m'appelant +panetier, taille-pain, et je ne sais encore comment.</p> + +<p>FALSTAFF.--Point d'insulte, Hal.</p> + +<p>POINS.--Quoi! ce ne sont pas là des insultes?</p> + +<p>FALSTAFF.--Pas du tout, point d'insulte, du tout, Ned, +honnête Ned. Je l'ai déprécié devant les méchants, afin +que les méchants ne se prissent point d'amour pour lui: +en quoi faisant, j'ai joué le rôle d'un véritable ami, d'un +fidèle sujet, et ton père doit me remercier pour cela. Il +n'y a point là d'insulte, Hal; pas du tout, Ned, pas du +tout: non, mes enfants, pas du tout.</p> + +<p>HENRI.--Vois donc, si de peur et de pure lâcheté tu +n'insultes pas à présent cette vertueuse dame, pour te +tirer d'affaire avec nous? Est-elle du nombre des méchants? +Ton hôtesse que voilà, en est-elle? Ce pauvre +petit page en est-il un? Ou bien cet honnête Bardolph, +dont le nez brûle de zèle, est-il un méchant?</p> + +<p>POINS.--Réponds donc, vieil arbre mort, réponds donc!</p> + +<p>FALSTAFF.--Le diable a déjà marqué Bardolph à tout +jamais, et son visage est la cuisine particulière de Lucifer, +où il ne fait autre chose que de lui rôtir de la vermine: +quant à ce petit page, il a un bon ange à ses +côtés; mais le diable est plus fort que lui.</p> + +<p>HENRI.--Pour les femmes....</p> + +<p>FALSTAFF.--Il y en a une qui est déjà en enfer; elle +brûle, la pauvre diablesse. Quant à l'autre, je lui dois +de l'argent; si pour cela elle doit être damnée ou non, +c'est ce que je ne sais pas.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Oh! pour cela non, je vous assure.</p> + +<p>FALSTAFF.--A te dire le vrai, je ne le crois pas non +plus; je crois que tu es quitte pour cet article. Mais, +pardieu! il y a une autre affaire contre toi; de souffrir +qu'on mange de la viande chez toi, en contravention à +la loi! C'est pourquoi je pense que tu hurleras.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Tous ceux qui tiennent auberge en font +autant: qu'est-ce qu'un gigot de mouton ou deux durant +tout un carême?</p> + +<p>HENRI.--Et vous, ma belle dame?</p> + +<p>DOROTHÉE.--Que dit Votre Grâce?</p> + +<p>FALSTAFF.--Ce que dit Sa Grâce, elle le dit tout à fait +à contre-coeur.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Qui frappe si fort à la porte? Voyez qui +est à la porte, François.</p> + +<p class="stage1">(Entre Peto.)</p> + +<p>HENRI.--Eh bien, Peto, quelle nouvelle?</p> + +<p>PETO.--Le roi votre père est à Westminster; vingt +courriers bien las et bien épuisés arrivent du nord; et +chemin faisant j'ai rencontré et passé une douzaine de +capitaines, nu-tête et suant à grosses gouttes, qui frappaient +à tous les cabarets, et demandaient si l'on n'avait +pas vu sir Jean Falstaff.</p> + +<p>HENRI.--Sur mon Dieu, Poins, je me sens bien coupable +de profaner ainsi à des sottises un temps si précieux, +tandis que la tempête de la révolte, comme le +vent du sud accompagné de noires vapeurs, commence +à fondre en orage sur nos têtes nues et désarmées. +Donnez-moi mon épée et mon manteau. Bonsoir, Falstaff.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Henri, Poins, Peto et Bardolph.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Voilà que m'arrivait le plus friand morceau +de la soirée, et il faut partir sans y mettre la dent! +Encore frapper à la porte! Qu'est-ce que c'est? qu'y +a-t-il donc encore?</p> + +<p class="stage1">(Entre Bardolph.)</p> + +<p>BARDOLPH.--Il faut que vous vous rendiez à la cour +tout de suite; il y a là-bas une douzaine de capitaines +qui vous attendent à la porte.</p> + +<p>FALSTAFF, <i>au page</i>.--Payez les musiciens, petit drôle; +adieu, hôtesse; adieu, Dorothée: vous voyez, mes enfants, +comme les gens de mérite sont recherchés. +L'homme inutile peut dormir, tandis que l'homme de +courage est appelé partout. Adieu, mes enfants: si l'on +ne me fait pas partir en poste sur-le-champ, je vous reverrai +avant de m'en aller.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Je ne saurais parler. Si mon coeur n'est +pas prêt à crever!... Enfin, mon cher Jack, aie bien +soin de toi.</p> + +<p>FALSTAFF.--Adieu, adieu.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Allons, porte-toi bien: il y aura vingt-neuf +ans à la saison des pois verts que je te connais, mais +pour un homme plus honnête et plus sincère.... Enfin, +porte-toi bien.</p> + +<p>BARDOLPH, <i>appelant dans l'intérieur</i>.--Mistriss Tear-Sheet!</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>BARDOLPH.--Dites à mistriss Tear-Sheet de venir parler +à mon maître.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Oh! cours vite, Dorothée; cours, cours, +ma bonne Dorothée.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> +<br><br> +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">(Une chambre du palais.)</p> + +<p class="stage1">(<i>Entre</i> LE ROI <i>en robe de chambre, accompagné d'un page</i>).</p> +<br> +<p>LE ROI.--Va: dis aux comtes de Surrey et de Warwick +de se rendre ici; mais recommande-leur de lire auparavant +ces lettres, et d'en bien méditer le contenu. Fais +diligence. (<i>Le page sort.</i>) Combien de milliers de mes +plus pauvres sujets dorment à cette heure! O sommeil, +ô bienfaisant sommeil, doux réparateur de la nature, +comment donc t'ai-je effrayé, que tu ne veuilles plus +appesantir mes paupières, et plonger dans l'oubli mes +sens assoupis? Pourquoi, sommeil, te plais-tu mieux +dans la chaumière enfumée, étendu sur d'incommodes +grabats, où tu t'assoupis au bourdonnement des insectes +nocturnes, que dans les chambres parfumées des grands, +sous la pourpre d'un dais magnifique, où les sons d'une +douce mélodie invitent au repos? Dieu stupide, pourquoi +vas-tu partager le lit dégoûtant du misérable, et +laisses-tu la couche des rois semblable à la boîte d'une +horloge, ou à la cloche qui sonne l'alarme? Quoi! tu +vas fermer les yeux du mousse sur la cime agitée et périlleuse +du mât, et tu le berces sur la couche de la tempête +impétueuse, au milieu des vents qui saisissent par +le sommet les vagues scélérates, hérissent leurs têtes +monstrueuses, et les suspendent aux mobiles nuages +avec des clameurs si assourdissantes qu'à ce tapage la +mort elle-même se réveille. O injuste sommeil, peux-tu +dans ces heures terribles accorder ton repos au mousse +trempé des flots, tandis qu'au sein de la nuit la plus +calme et la plus tranquille, sollicité par tous les moyens +et toutes les séductions imaginables, tu le refuses à un +roi!--Couchez-vous donc tranquillement, heureux misérables. +La tête qui porte une couronne ne repose jamais +avec calme!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Warwick et Surrey.)</p> + +<p>WARWICK.--Mille bonjours à Votre Majesté!</p> + +<p>LE ROI.--Est-ce que nous sommes déjà au matin?</p> + +<p>WARWICK.--Il est une heure passée.</p> + +<p>LE ROI.--En ce cas, milords, je vous souhaite aussi le +bonjour à tous deux.--Avez-vous lu les lettres que je +vous ai envoyées?</p> + +<p>WARWICK.--Oui, mon souverain.</p> + +<p>LE ROI.--Vous voyez donc dans quel état critique est +notre royaume, de quelles maladies funestes il est atteint, +et que le plus grand danger est tout près du coeur.</p> + +<p>WARWICK.--Il n'y a, seigneur, qu'un désordre naissant +dans sa constitution, et l'on peut lui rendre toute +sa vigueur avec de bons conseils et peu de remèdes.--Milord +Northumberland sera bientôt refroidi.</p> + +<p>LE ROI.--O ciel! que ne peut-on lire dans le livre du +destin! y voir tantôt la révolution des siècles aplanir +les plus hautes montagnes; tantôt le continent, comme +lassé de sa ferme solidité, se fondre et s'écouler dans les +mers; et d'autres fois la ceinture en falaises de l'Océan +devenir trop large pour les reins de Neptune! que n'y +peut-on apprendre comme le hasard se rit de nous, et +de combien de diverses liqueurs ses changements remplissent +la coupe des vicissitudes! Oh! si l'on pouvait +voir tout cela, le jeune homme le plus heureux, à l'aspect +de la route qu'il lui faut suivre à travers la vie, des +périls où il doit passer, des traverses qui doivent s'ensuivre, +ne songerait plus qu'à fermer le livre, s'asseoir +et mourir.--Dix ans ne se sont pas encore écoulés depuis +que Richard et Northumberland, amis déclarés, prenaient +ensemble de joyeux repas; et deux ans après ils +étaient en guerre. Il n'y a que huit ans que ce même +Percy était l'homme le plus près de mon coeur; il travaillait +sans relâche comme un frère pour mes intérêts, +et déposait à mes pieds son affection et sa vie. Oui, pour +l'amour de moi il bravait en face Richard. Qui de vous +était présent alors? (<i>A Warwick.</i>) C'était vous, cousin +Névil, autant que je m'en puis souvenir. Lorsque Richard, +les yeux pleins de larmes, insulté, maltraité de +reproches par Northumberland, prononça ces paroles +que nous voyons maintenant avoir été prophétiques: +«Northumberland, toi l'échelle avec laquelle mon cousin +Bolingbroke monte sur mon trône.»--Bien qu'alors, +le ciel le sait, je n'eusse point cette pensée, et que la +nécessité seule ait abaissé l'État, à tel point que la souveraineté +et moi nous fûmes forcés de nous embrasser.--«Le +temps viendra, continua-t-il, le temps viendra où ce +crime infâme, comme un ulcère mûri, répandra la corruption +qu'il renferme.» Et il poursuivit, prédisant ce +qui arrive aujourd'hui et la rupture de notre amitié.</p> + +<p>WARWICK.--Il se trouve toujours dans la vie des +hommes quelque événement propre à nous représenter +l'aspect des temps qui ne sont plus. En les observant, on +peut prophétiser assez juste les principaux événements +qui sont encore à naître, faibles commencements gardés +en réserve dans les germes où ils reposent, pour y être +couvés par le temps qui les fait éclore. D'après l'inévitable +loi des choses, le roi Richard pouvait clairement +concevoir l'idée que le puissant Northumberland, alors +traître envers lui, ferait sortir de cette semence une trahison +plus grande encore qui ne trouverait pour y attacher +ses racines d'autre terrain que vous.</p> + +<p>LE ROI.--Ces événements sont-ils donc une inévitable +nécessité? Eh bien, recevons-les comme la nécessité. +C'est elle encore qui nous appelle en ce moment à grands +cris.--On dit que l'évêque et Northumberland sont forts +de cinquante mille hommes.</p> + +<p>WARWICK.--Cela est impossible, seigneur; la renommée, +répétant à la fois la voix et l'écho, double toujours +les objets de la crainte.--Que Votre Grâce veuille +bien s'aller mettre au lit. Sur ma vie, seigneur, l'armée +que vous avez envoyée viendra facilement à bout de +cette conquête; et pour vous consoler encore davantage, +j'ai reçu l'avis que Glendower est mort. Votre Majesté a +été malade toute cette quinzaine, et ces heures prises +sur le temps du sommeil doivent nécessairement aggraver +votre mal.</p> + +<p>LE ROI.--Je vais suivre votre conseil: et si ces guerres +domestiques étaient terminées, nous partirions, mes +chers lords, pour la Terre sainte.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une cour devant la maison du juge de paix Shallow, dans le +comté de Glocester.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> SHALLOW et SILENCE, <i>chacun de son côté, +suivi de</i> MOULDY, SHADOW, WART, FEEBLE et +BULLCALF.</p> +<br> +<p>SHALLOW, <i>à Silence</i>.--Venez, venez, venez: votre main, +monsieur, votre main, monsieur; vous êtes bien matinal, +par ma foi! Comment se porte mon cher cousin +Silence?</p> + +<p>SILENCE.--Bonjour, mon cher cousin Shallow.</p> + +<p>SHALLOW.--Et comment se porte ma cousine votre +femme, et votre charmante fille, et la mienne, ma filleule +Hélène?</p> + +<p>SILENCE.--Ah! ce n'est pas un merle blanc.</p> + +<p>SHALLOW.--Qu'on en dise tout ce qu'on voudra, je +gage que mon cousin Guillaume est un habile garçon à +présent. Il est toujours à Oxford, n'est-ce pas?</p> + +<p>SILENCE.--Oui vraiment, et cela me coûte beaucoup.</p> + +<p>SHALLOW.--Vous l'enverrez bientôt, je pense, aux +écoles de droit. J'étais autrefois de celle de Saint-Clément, +où je crois qu'on parle encore, et qu'on parlera +longtemps de cet étourdi de Shallow.</p> + +<p>SILENCE.--On vous appelait le vigoureux Shallow, +alors, cousin.</p> + +<p>SHALLOW.--Oh! pardieu, j'avais toutes sortes de noms. +Et en vérité, il n'y avait rien que je ne fusse capable de +faire, et rondement encore. Il y avait moi et le petit +Jean Doit, du comté de Stafford, et le noir George Bare, +et François Pickbone, et Guillaume Squelle, un fameux +lutteur<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>: je suis sûr que, dans toutes les écoles de droit, +on n'aurait pas trouvé quatre autres vauriens de tapageurs +comme nous; et j'ose dire que nous savions bien +où déterrer le gibier, et que nous avions le meilleur à +commandement. Il y avait aussi dans ce temps-là avec +nous Jean Falstaff, aujourd'hui sir Jean, alors tout jeune +et page de Thomas Mowbray, duc de Norfolk.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> <i>A Colswold man.</i> Les jeux de Colswold étaient célèbres alors +pour les exercices d'adresse et de force.</blockquote> + +<p>SILENCE.--Est-ce le même sir Jean, cousin, qui va +venir ici bientôt pour des recrues?</p> + +<p>SHALLOW.--Le même, le même sir Jean, précisément +le même. Je lui ai vu fendre la tête de Skogan<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a> à la porte +du palais, qu'il n'était encore qu'un marmot pas plus +haut que cela: et le même jour, je me suis battu avec +un certain Samson Stock-Fish, qui tenait une boutique +de fruitier derrière les écoles de Gray. Oh! les bonnes +farces que j'ai faites! Et de voir aujourd'hui combien il +y a de mes vieilles connaissances de mortes!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> <i>Skogan</i> était un poëte qui suivait la cour de Henri IV, et +composait des ballades et des moralités. Il paraît avoir été un +homme sérieux et nullement fait pour se trouver compromis +avec un mauvais sujet de l'espèce de Falstaff. Mais on a le recueil +des mauvaises plaisanteries d'un autre <i>Skogan</i>, espèce de bouffon +qui vivait du temps d'Édouard IV. Shakspeare paraît les avoir +confondus, ou peut-être est-ce un anachronisme qu'il prête à +dessein à Shallow pour faire ressortir un de ses mensonges.</blockquote> + +<p>SILENCE.--Nous les suivrons tous, cousin.</p> + +<p>SHALLOW.--Oh! cela est certain, cela est certain, très-sûr, +très-sûr: la mort (comme dit le psalmiste) est certaine +pour tous, tous mourront.--Combien une bonne +paire de boeufs à la foire de Stampford?</p> + +<p>SILENCE.--Pour vous dire la vérité, cousin, je n'y ai +pas été.</p> + +<p>SHALLOW.--Oui, la mort est certaine.--Et le vieux +Double de votre ville est-il toujours en vie?</p> + +<p>SILENCE.--Mort, monsieur.</p> + +<p>SHALLOW.--Mort! Voyez, voyez, il tirait bien de l'arc; +et il est mort! Il avait un beau coup de fusil. Jean de +Gaunt l'aimait beaucoup, et gageait beaucoup d'argent +sur sa tête. Mort! il vous tapait dans le blanc à deux cent +quarante pas, et vous aurait lancé un trait à deux cent +quatre-vingts, et même quatre-vingt-dix pas, que cela +vous aurait enchanté à voir.--A quel prix la vingtaine +de brebis à présent?</p> + +<p>SILENCE.--C'est selon ce qu'elles sont: une vingtaine +de bonnes brebis peut aller à dix guinées.</p> + +<p>SHALLOW.--Et comme cela, le pauvre vieux Double est +donc mort?</p> + +<p class="stage1">(Entrent Bardolph et une autre personne avec lui.)</p> + +<p>SILENCE.--Voilà, je crois, deux des gens de sir Jean +Falstaff.</p> + +<p>BARDOLPH.--Bonjour, mes bons messieurs; lequel de +vous deux est le juge Shallow?</p> + +<p>SHALLOW.--Je suis Robert Shallow, monsieur, un +pauvre gentilhomme de ce comté, et l'un des juges de +paix du roi. Que désirez-vous de moi?</p> + +<p>BARDOLPH.--Mon capitaine, monsieur le juge, se recommande +à vous; mon capitaine, sir Jean Falstaff, +homme de belle taille, pardieu! et un très-vaillant chef +de recrues.</p> + +<p>SHALLOW.--Il me fait bien de la grâce, monsieur; je +l'ai connu un excellent espadonneur: comment se porte +ce bon chevalier? Oserai-je demander comment se porte +milady son épouse?</p> + +<p>BARDOLPH.--Excusez-moi, monsieur, mais un soldat +n'est pas si mal accommodé que de n'avoir qu'une femme.</p> + +<p>SHALLOW.--C'est bien dit, par ma foi, monsieur; et, en +vérité, c'est bien dit. Mieux accommodé! Il est bon! Oui, +en vérité, il est bon! Les bonnes phrases sont très-certainement +et ont toujours été en grande recommandation. +Accommodé,--cela vient d'<i>accommodo</i>: fort bien! +c'est une bonne phrase!<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> <i>Accommodate</i> était une expression à la mode.</blockquote> + +<p>BARDOLPH.--Pardonnez, monsieur, mais j'ai entendu +dire ce mot-là. Comment dites-vous, une phrase? Par le +jour qui luit, je ne sais pas ce que veut dire <i>phrase</i>; +mais je soutiendrai, l'épée à la main, que ce mot est un +très-bon mot de soldat, et un mot d'un sens très-avantageux. +Oui, accommodé, c'est-à-dire qu'un homme +est, comme on dit, accommodé; ou bien, quand un +homme est ce qu'on appelle.... par quoi.... et comment... +il peut passer pour accommodé, ce qui est une excellente +chose.</p> + +<p class="stage1">(Arrive Falstaff.)</p> + +<p>SHALLOW.--Vous avez raison; tenez, voilà le bon sir +Jean qui arrive. Donnez-moi votre chère main; que +Votre Seigneurie donne sa chère main. Sur ma parole, +vous avez bon visage; vous portez vos années à faire +plaisir. Soyez le bienvenu, mon cher sir Jean.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je suis charmé de vous voir en bonne +santé, mon cher maître Robert Shallow. C'est maître +Sure-Card que voilà, je pense?</p> + +<p>SHALLOW.--Non, sir Jean; c'est mon cousin Silence, +mon confrère.</p> + +<p>FALSTAFF.--Cher monsieur Silence, vous étiez bien fait +pour être juge de paix.</p> + +<p>SILENCE.--Votre Seigneurie est la bienvenue.</p> + +<p>FALSTAFF.--Pardieu! il fait bien chaud!--Messieurs, +m'avez-vous fait ici une demi-douzaine d'hommes bons +à recruter?</p> + +<p>SHALLOW.--Vraiment oui, monsieur. Voulez-vous +prendre la peine de vous asseoir?</p> + +<p>FALSTAFF.--Voyons-les, s'il vous plaît.</p> + +<p>SHALLOW.--Où est la liste, où est la liste, où est la +liste? Attendez, attendez, attendez. Allons, allons, allons, +allons. Oui ma foi, monsieur. (<i>Il fait l'appel.</i>) Ralph +Moisi?<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a> Qu'ils viennent dans l'ordre où je les appelle. +Qu'ils viennent dans l'ordre, qu'ils viennent dans l'ordre. +Voyons, où est Moisi?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> <i>Mouldy.</i> Il a fallu traduire les noms des recrues, sans quoi les +plaisanteries de Falstaff auraient été incompréhensibles.</blockquote> + +<p>MOISI.--Ici, sous votre bon plaisir.</p> + +<p>SHALLOW.--Que pensez-vous de celui-ci, sir Jean? C'est +un garçon bien membré, jeune, fort, et qui vient de +bonne famille.</p> + +<p>FALSTAFF.--Est-ce toi qui t'appelles Moisi?</p> + +<p>MOISI.--Oui, sous votre bon plaisir.</p> + +<p>FALSTAFF.--Il n'est que plus pressé de t'employer.</p> + +<p>SHALLOW.--Ha, ha, ha! cela est excellent, ma foi! Ce +qui est moisi a besoin d'être employé plus tôt que plus +tard. Singulièrement bon! Bien dit, par ma foi! Fort +bien dit!</p> + +<p>FALSTAFF.--Piquez-le.</p> + +<p>MOISI.--Oh! piqué, je le suis de reste. Si vous aviez pu +me laisser tranquille! Ma vieille grand'mère ne saura +où donner de la tête pour trouver quelqu'un qui lui +fasse son ménage et les gros travaux. Vous n'aviez pas +besoin de me piquer; il y en a tant d'autres plus en état +que moi!</p> + +<p>FALSTAFF.--Allons, paix, Moisi: vous marcherez. +Moisi, il est temps qu'on vous emploie.</p> + +<p>MOISI.--Qu'on m'emploie?</p> + +<p>SHALLOW.--Paix, drôle, paix; rangez-vous de côté: +savez-vous à qui vous parlez?--Voyons l'autre, sir Jean. +Attendez. Simon L'ombre!<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> <i>Shadow.</i></blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Vraiment, je veux l'avoir celui-là; ce doit +être un soldat bien frais.</p> + +<p>SHALLOW.--Où est L'ombre?</p> + +<p>L'OMBRE.--Me voilà, monsieur.</p> + +<p>FALSTAFF.--L'ombre, de qui es-tu fils?</p> + +<p>L'OMBRE.--Je suis l'enfant de ma mère, monsieur.</p> + +<p>FALSTAFF.--L'enfant de ta mère! c'est assez vraisemblable; +et l'ombre de ton père, l'enfant de la femelle est +l'ombre du mâle: il y en a beaucoup de cette espèce, +vraiment, mais pas beaucoup où le père ait mis du +sien.</p> + +<p>SHALLOW.--Vous convient-il, sir Jean?</p> + +<p>FALSTAFF.--L'ombre conviendra fort en été, pique-le; +nous avons comme cela beaucoup d'ombres qui remplissent +les cadres.</p> + +<p>SHALLOW.--Thomas Bossu!<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> <i>Wart.</i></blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Où est-il?</p> + +<p>BOSSU.--Me voilà, monsieur.</p> + +<p>FALSTAFF.--T'appelles-tu Bossu?</p> + +<p>BOSSU.--Oui, monsieur.</p> + +<p>FALSTAFF.--Tu es, ma foi, un bossu bien bossu.</p> + +<p>SHALLOW.--Le piquerai-je, monsieur le chevalier?</p> + +<p>FALSTAFF.--Il n'est pas nécessaire, car son équipage +est bâti sur son dos, et son corps ne tient qu'avec des +épingles: ne le piquez pas davantage.</p> + +<p>SHALLOW.--Ha, ha, ha! C'est à faire à vous, chevalier, +c'est à faire à vous! Je vous fais mon compliment.--François +Foible.<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> <i>Feeble.</i></blockquote> + +<p>FOIBLE.--Me voilà, monsieur.</p> + +<p>FALSTAFF.--Quel métier fais-tu, Foible?</p> + +<p>FOIBLE.--Tailleur pour femmes, monsieur.</p> + +<p>SHALLOW.--Le piquerai-je, monsieur?</p> + +<p>FALSTAFF.--Si vous voulez; mais si c'eût été un tailleur +d'hommes, c'est à vous qu'il aurait piqué des points. +Feras-tu bien autant de trous dans le corps d'armée de +l'ennemi que tu en as fait dans une jupe de femme?</p> + +<p>FOIBLE.--J'y ferai tout mon possible, monsieur; vous +n'en pouvez pas demander davantage.</p> + +<p>FALSTAFF.--C'est bien dit, mon cher tailleur pour +femmes, bien dit, courageux Foible. Tu seras aussi vaillant +qu'un pigeon en colère, ou que la plus magnanime +des souris. Piquez bien le tailleur de femmes, maître +Shallow, profondément, monsieur Shallow.</p> + +<p>FOIBLE.--J'aurais été bien charmé que Bossu fût parti +aussi, monsieur.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je serais bien charmé que tu fusses tailleur +pour hommes, afin que tu pusses le raccommoder +et le mettre en état d'aller. Je ne peux pas faire un simple +soldat d'un homme qui a un si gros corps derrière +lui. Cette raison doit vous suffire, très-vigoureux Foible.</p> + +<p>FOIBLE.--Aussi suffira-t-elle, monsieur.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je te suis bien obligé, respectable Foible.--Qui +est-ce qui vient après?</p> + +<p>SHALLOW.--Pierre le Boeuf,<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a> de la prairie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> <i>Bull-calf.</i></blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Vraiment! Voyons un peu ce Pierre le Boeuf.</p> + +<p>LE BOEUF.--Me voilà, monsieur.</p> + +<p>FALSTAFF.--Devant Dieu, cela fait un drôle bien bâti. +Allons, piquez-moi le Boeuf jusqu'à ce qu'il mugisse.</p> + +<p>LE BOEUF.--Oh! mon seigneur capitaine....</p> + +<p>FALSTAFF.--Comment donc? tu cries avant qu'on te +pique?</p> + +<p>LE BOEUF.--Ah! monsieur, je suis malade.</p> + +<p>FALSTAFF.--Et quelle maladie as-tu?</p> + +<p>LE BOEUF.--Un mâtin de rhume, monsieur; une toux +que j'ai attrapée à force de sonner dans les affaires du +roi, le jour de son couronnement, monsieur.</p> + +<p>FALSTAFF.--Allons, tu viendras à la guerre en robe +de chambre: nous ferons partir ton rhume, et nous +aurons soin que tes parents sonnent pour toi.--Est-ce là +tout?</p> + +<p>SHALLOW.--Nous en avons appelé deux de plus qu'il +ne vous faut; vous ne devez avoir que quatre hommes +ici, monsieur; faites-moi le plaisir d'entrer et d'accepter +mon dîner.</p> + +<p>FALSTAFF.--Volontiers, j'irai boire un coup avec vous, +mais je ne saurais rester à dîner. Je suis bien charmé +d'avoir eu le plaisir de vous voir, maître Shallow.</p> + +<p>SHALLOW.--Oh! monsieur le chevalier, vous souvenez-vous +quand nous avons passé la nuit ensemble dans le +moulin à vent des prés Saint-George?</p> + +<p>FALSTAFF.--Ne parlons plus de cela, mon cher maître +Shallow, ne parlons plus de cela.</p> + +<p>SHALLOW.--Ah! que de farces nous avons faites cette +nuit-là! et Jeanne Night-Work est-elle toujours en vie?</p> + +<p>FALSTAFF.--Toujours, maître Shallow.</p> + +<p>SHALLOW.--Elle ne pouvait se débarrasser de moi.</p> + +<p>FALSTAFF.--Oh! jamais, jamais: aussi disait-elle toujours +qu'elle ne pouvait pas supporter maître Shallow.</p> + +<p>SHALLOW.--Pardieu! il n'y avait personne comme moi +pour la faire enrager. C'était une bonne robe alors; se +soutient-elle toujours bien?</p> + +<p>FALSTAFF.--Oh! vieille, vieille, maître Shallow.</p> + +<p>SHALLOW.--En effet, elle doit être vieille; il est impossible +qu'elle ne soit pas vieille; certainement elle est +vieille, puisqu'elle avait eu Robin Night-Work du vieux +Night-Work, avant que je fusse à Saint-Clément.</p> + +<p>SILENCE.--Il y a cinquante-cinq ans de cela.</p> + +<p>SHALLOW.--Ah! cousin Silence, que n'as-tu vu ce que +le chevalier et moi avons vu! ah! sir John!</p> + +<p>FALSTAFF.--Nous avons entendu souvent sonner le +carillon de minuit, maître Shallow.</p> + +<p>SHALLOW.--Si nous l'avons entendu! si nous l'avons +entendu! si nous l'avons entendu! en vérité, chevalier, +nous pouvons bien dire que nous l'avons entendu. Notre +mot du guet était <i>hem</i>! <i>enfants</i>!--Allons-nous-en dîner. +Oh! les beaux jours que nous avons vus! Allons, allons.</p> + +<p class="stage1">(Falstaff, Shallow et Silence sortent.)</p> + +<p>LE BOEUF.--Mon bon monsieur le corporal Bardolph, +soyez de mes amis, et voilà la somme de quarante schellings +de Henri en écus de France pour vous. En bonne +vérité, monsieur, j'aimerais autant être pendu, monsieur, +que de partir: et cependant, quant à moi, monsieur, +ce n'est pas que je m'en soucie beaucoup; mais +c'est que ce n'est pas mon penchant, et quant à moi j'ai +envie de rester dans ma famille; autrement, monsieur, +je ne m'en soucie pas quant à moi beaucoup.</p> + +<p>BARDOLPH.--Allons, rangez-vous de côté.</p> + +<p>MOISI.--Et moi, mon bon monsieur le caporal capitaine, +soyez de mes amis pour l'amour de ma vieille +grand'mère, elle n'a personne capable de rien faire auprès +d'elle quand je serai parti; elle est vieille et ne +peut pas s'aider toute seule; je vous en donnerai quarante, +monsieur.</p> + +<p>BARDOLPH.--Allons, rangez-vous de côté.</p> + +<p>FOIBLE.--Par ma foi, cela m'est égal; un homme ne +peut jamais mourir qu'une fois; nous devons une mort +à Dieu. Je ne porterai jamais un coeur lâche: si c'est +mon sort, soit: si ce ne l'est pas, tout de même. Personne +n'est trop bon pour servir son prince; et que cela +tourne comme cela voudra: celui qui meurt cette année +en est quitte pour l'année prochaine.</p> + +<p>BARDOLPH.--Bien dit, tu es un brave garçon!</p> + +<p>FOIBLE.--Non, ma foi! je ne porterai jamais un coeur +lâche.</p> + +<p class="stage1">(Rentrent Falstaff et les juges de paix.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Allons, monsieur, quels sont les hommes +que je dois avoir?</p> + +<p>SHALLOW.--Choisissez les quatre que bon vous semblera.</p> + +<p>BARDOLPH.--Monsieur, écoutez un peu que je vous dise +un mot: j'ai<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a> trois guinées pour décharger Moisi et le +Boeuf.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" +name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> Bardolph a reçu 80 schellings, ce qui fait environ 4 guinées +il en vole une à son maître.</blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Bien, j'entends.</p> + +<p>SHALLOW.--Allons, sir Jean, qui sont les quatre que +vous choisissez?</p> + +<p>FALSTAFF.--Choisissez pour moi.</p> + +<p>SHALLOW.--Vraiment donc: Moisi, le Boeuf, Foible, et +L'ombre.</p> + +<p>FALSTAFF.--Moisi, le Boeuf!--Quant à vous, Moisi, restez +chez vous jusqu'à ce que vous ne soyez plus bon +pour le service. Et vous, le Boeuf, croissez jusqu'à ce que +vous y soyez propre. Je ne veux point de vous autres.</p> + +<p>SHALLOW.--Ah! sir Jean, sir Jean, ne vous faites pas +tort à vous-même: ce sont vos plus beaux hommes; et +je serais bien aise que vous eussiez ce qu'il y a de mieux.</p> + +<p>FALSTAFF.--Voulez-vous m'apprendre, monsieur Shallow, +à choisir un homme? Est-ce que je me soucie, moi, +des membres, de la largeur, de la stature, de la corpulence, +et de toutes ces formes robustes d'un homme? +Donnez-moi le coeur, monsieur Shallow. Voilà Bossu, +par exemple; vous voyez quel air mal torché il a. Eh +bien, c'est un homme qui vous chargera et fera partir +son mousquet aussi vite que le marteau d'un chaudronnier, +qui ira et viendra aussi prestement que les seaux +du brasseur sortant la bière de la cuve. Et cet autre +demi-visage, ce maraud de L'ombre, voilà encore un +homme comme il m'en faut; cela ne présente ni surface +ni but à l'ennemi; celui qui voudra tirer sur lui pourrait +tout aussi facilement ajuster le tranchant d'un canif: et +pour une retraite, avec quelle légèreté ce Foible, tailleur +de femmes, vous saura courir! Oh! donnez-moi les +hommes de rebut, et renvoyez-moi au rebut vos hommes +d'élite. Mettez-moi un mousquet entre les mains de +Bossu, Bardolph.</p> + +<p>BARDOLPH, <i>lui faisant faire l'exercice</i>.--Tenez-vous, +Bossu; l'arme en joue: comme cela, comme cela, comme +cela.</p> + +<p>FALSTAFF.--Allons, maniez-moi votre mousquet; +comme cela; fort bien: marchez; fort bien, à merveille. +Oh! il n'est rien de tel pour faire un fusilier qu'un petit, +vieux, maigre, ratatiné, pelé. Par ma foi, je te dis que +c'est fort bien, Bossu. Tu es un bon garçon; tiens, voilà +un tester pour toi.</p> + +<p>SHALLOW.--Il n'est pas encore passé maître là dedans; +il ne l'exécute pas très-bien. Je me souviens qu'à la +plaine de Mile-End, du temps que je demeurais à Saint-Clément, +je faisais alors le rôle de sir Dagonet dans la +farce d'Arthur; il y avait un singulier drôle de petit +corps, et il vous maniait son mousquet comme cela, et +puis il tournait par ici, et tournait par là, et puis en +avant, et puis en arrière, comme qui dirait, <i>ra ta ta</i>, et +puis comme qui dirait <i>pan</i>, et puis il s'en allait, et puis +il revenait encore: ah! je n'en verrai jamais un comme +lui.</p> + +<p>FALSTAFF.--Ceux-là iront très-bien. Maître Shallow, +Dieu vous garde! maître Silence, je ne ferai pas de +longs compliments avec vous; adieu, messieurs, tous +les deux. Je vous fais mes remercîments; j'ai encore +une douzaine de milles à faire ce soir.--Bardolph, donnez +à ces miliciens leur uniforme.</p> + +<p>SHALLOW.--Sir Jean, que le ciel vous bénisse, fasse +prospérer vos affaires, et nous envoie bientôt la paix! +Ne repassez pas ici sans vous arrêter chez moi, que nous +renouvelions notre ancienne connaissance: peut-être +bien alors que je vous tiendrai compagnie pour aller à +la cour.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je voudrais qu'il vous en prît envie, maître +Shallow.</p> + +<p>SHALLOW.--Allez, en un mot comme en mille, j'ai dit. +Portez-vous bien.</p> + +<p>FALSTAFF.--Adieu, mes chers messieurs.--Ici, Bardolph. +Conduis ces hommes-là.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>FALSTAFF.--A mon retour je veux soutirer ces deux +juges de paix. Je connais déjà à fond le juge Shallow. +Seigneur mon Dieu, combien nous autres vieillards +sommes naturellement portés à mentir! Ce décharné de +juge de paix n'a fait autre chose que de m'étourdir de +toutes les extravagances de sa jeunesse, et de ses prouesses +dans la rue de Turn-Bull<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>, et jamais trois mots de suite +sans une menterie, plus exactement payée à son auditeur +que ne l'est l'impôt du Turc. Je me le rappelle très-bien +lorsqu'il était à Saint-Clément, comme de ces figures +qu'on fait, après souper, d'une pelure de fromage. Quand +il était nu, il n'y avait personne qui ne le prit pour une +rave fourchue surmontée d'une tête grotesquement +taillée au couteau; il était si mince qu'à une vue un peu +embrouillée ses dimensions auraient été tout à fait invisibles. +C'était le spectre de la famine, et cependant lascif +comme un singe. Les catins ne l'appellaient pas autrement +que Mandragore: il suivait toujours les modes +d'une lieue, et n'avait jamais de chansons à chanter à +ses mauvaises servantes d'auberges que celles qu'il entendait +siffler aux charretiers; et il vous les donnait avec +serment pour des caprices de lui, ou le fruit de ses +veilles; et voilà ce sabre de bois devenu écuyer, parlant +aussi familièrement de Jean de Gaunt que s'il eût été +son camarade, et je ferais bien serment qu'il ne l'a jamais +vu qu'une fois dans sa vie: c'était dans la cour des +joutes où Gaunt lui cassa la tête pour s'être venu fourrer +parmi les officiers du maréchal. Je dis, en voyant cela, à +Jean de Gaunt qu'il battait son propre nom; en effet +vous l'auriez pu fourrer tout vêtu dans une peau d'anguille: +l'étui d'un hautbois à trois corps lui eût fait une +maison, un palais; et aujourd'hui il a des terres et des +bestiaux! C'est bien, je ferai connaissance avec lui, si je +reviens; et il y aura bien du malheur si je ne m'en fais +une double pierre philosophale. Si le jeune goujon fait +la nourriture du vieux brochet, je ne vois pas pourquoi, +suivant toutes les lois de la nature, je ne le happerais +pas. Que l'occasion se présente, et voilà tout.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" +name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> La rue de Turn-Bull était le lieu le plus fréquenté par les +femmes de mauvaise vie.</blockquote> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br> +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Une forêt dans la province d'York.</p> + +<p class="stage1">L'ARCHEVÊQUE D'YORK, MOWBRAY, HASTINGS +<i>et autres</i>.</p> +<br> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Comment s'appelle cette forêt?</p> + +<p>HASTINGS.--C'est la forêt de Galtrie, sauf le bon plaisir +de Votre Grâce.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Arrêtons-nous ici, mes lords, +et envoyez à la découverte pour reconnaître les forces +de l'ennemi.</p> + +<p>HASTINGS.--Nos espions sont déjà en campagne.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Vous avez bien fait.--Mes amis +et mes collègues dans cette grande entreprise, je dois +vous apprendre que j'ai reçu de Northumberland des +lettres d'une date très-récente. Voici la teneur et la substance +de ces froides lettres. Il souhaiterait, dit-il, être +ici à la tête d'un corps digne de son rang: mais il n'en +a pu trouver un assez nombreux, et il s'est retiré en +Écosse pour laisser croître et mûrir sa fortune: il finit +par demander à Dieu, de tout son coeur, que vos efforts +triomphent des hasards et de la redoutable puissance de +votre ennemi.</p> + +<p>MOWBRAY.--Ainsi voilà les espérances que nous fondions +sur lui échouées et mises en pièces.</p> + +<p class="stage1">(Entre un messager.)</p> + +<p>HASTINGS.--Eh bien, quelles nouvelles?</p> + +<p>LE MESSAGER.--A l'occident de cette forêt, à moins d'un +mille d'ici, les ennemis s'avancent en bon ordre, et par +l'étendue de terrain qu'ils occupent, j'estime que leur +nombre doit monter à près de trente mille hommes.</p> + +<p>MOWBRAY.--C'est justement ce que nous avions supposé. +Marchons vers eux, et allons les affronter sur le +champ de bataille.</p> + +<p class="stage1">(Entre Westmoreland.)</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Quel est ce chef armé de toutes +pièces qui s'avance droit à nous? Je crois que c'est milord +Westmoreland.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Salut et civilités de la part de notre +général, le prince lord Jean de Lancastre.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Parlez, milord Westmoreland; +expliquez-vous sans crainte. Quel motif vous amène vers +nous?</p> + +<p>WESTMORELAND.--C'est donc à Votre Grâce, milord, +que s'adressera principalement le fond de mon discours. +Si cette rébellion s'avançait comme il lui convient, sous +l'aspect d'une abjecte et vile multitude, conduite par +une jeunesse sanguinaire, animée par la fureur et soutenue +d'une troupe d'enfants et de mendiants; si, dis-je, +la révolte maudite s'offrait ainsi sous sa forme propre, +naturelle et véritable, on ne vous verrait pas, vous, mon +révérend père, et tous ces nobles lords, décorer ici de +vos légitimes dignités l'ignoble forme d'une basse et sanglante +insurrection.--Vous, lord archevêque, dont le +siége est appuyé sur la paix publique, dont la paix à la +main d'argent a caressé la barbe, dont la paix a nourri +la science et les bonnes lettres, dont les vêtements +offrent dans leur blancheur l'emblème de l'innocence, et +figurent la divine colombe et l'esprit saint de paix! +pourquoi transformer si malheureusement le gracieux +langage de la paix en un rude et bruyant idiome de +guerre, pourquoi changer vos livres en tombeaux, votre +encre en sang, vos plumes en lances, et votre langue +pieuse en une éclatante trompette et un aiguillon de +guerre?</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Pourquoi je me conduis ainsi? +Telle est la question que vous me faites: je vais en peu +de mots droit au but.--Nous sommes tous malades; les +excès de notre intempérance et de nos folies ont allumé +dans notre sein une fièvre ardente qui demande que +notre sang soit versé. Atteint d'une pareille maladie, +notre feu roi Richard en mourut. Cependant, mon très-noble +lord Westmoreland, je ne me donne point ici pour +le médecin de ces maux, et ce n'est point en ennemi de +la paix que je me mêle dans les rangs des guerriers; +mais plutôt, en étalant pour quelques moments l'appareil +menaçant de la guerre, je veux forcer au régime des +esprits ardents, fatigués de leur bonheur, et purger un +excès d'humeur qui commence à arrêter dans nos veines +le mouvement de la vie.--Je vais vous parler plus simplement. +J'ai d'une main impartiale pesé dans une juste +balance les maux que peuvent causer nos armes et les +maux que nous souffrons, et je trouve nos griefs bien +plus graves que nos torts: nous voyons quelle direction +suit le cours des choses actuelles, et la violence du torrent +des circonstances nous emporte malgré nous hors +de notre paisible sphère. Nous avons résumé tous nos +griefs, pour les montrer article par article quand il en +sera temps. Nous les avons, longtemps avant ceci, présentés +au roi; mais tous nos efforts n'ont pu nous obtenir +audience. Lorsqu'on nous fait tort, et que nous voulons +exposer nos plaintes, l'accès à son trône nous est +fermé par les hommes mêmes qui ont le plus contribué +aux injustices dont nous nous plaignons. Ce sont les +dangers des jours tout récemment passés, et dont le +souvenir est inscrit sur la terre en caractères de sang +encore visibles; ce sont les exemples que chaque heure, +que l'heure présente amène sous nos yeux, qui nous +portent à revêtir ces armes si malséantes, non pour +rompre la paix, ni aucune de ses branches, mais pour +établir ici une paix qui en ait à la fois le nom et la réalité.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Et quand a-t-on jamais refusé d'écouter +vos plaintes? En quoi avez-vous été lésé par le +roi? Quel pair a jamais été suborné pour vous offenser, +en telle sorte que vous puissiez vous croire autorisé à +sceller aujourd'hui d'un sceau divin le livre sanglant et +illégitime d'une révolte mensongère, et à consacrer +l'épée cruelle de la guerre civile?</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--J'ai fait ma querelle des maux +de l'État, notre frère commun, et de la cruauté exercée +sur le frère né de mon sang.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Il n'est nullement besoin de pareille +réforme, et, quand elle serait nécessaire, ce n'est pas à +vous qu'elle appartient.</p> + +<p>MOWBRAY.--Pourquoi pas à lui, du moins en partie? +Et à nous tous, qui sentons encore les plaies du passé, +et qui voyons le présent appesantir sur nos dignités une +main injuste et oppressive?</p> + +<p>WESTMORELAND.--Oh! mon cher lord Mowbray, jugez +des événements par la nécessité des circonstances, et +vous direz alors avec plus de vérité que c'est le temps +et non le roi qui vous maltraite. Et cependant, quant à +vous, je ne puis voir que, soit de la part du roi, soit de +la part des conjonctures nouvelles, vous ayez lieu le moins +du monde à fonder une plainte. N'avez-vous pas été rétabli +dans toutes les seigneuries du duc de Norfolk, +votre noble père, d'honorable mémoire?</p> + +<p>MOWBRAY.--Eh! qu'avait donc perdu mon père dans +son honneur, qui eût besoin d'être ranimé et ressuscité +en moi? Le roi qui l'aimait fut forcé, par la situation où +se trouvait l'État, de l'exiler malgré lui. Et cela, au moment +où Henri Bolingbroke et lui étaient tous deux en +selle et haussés sur leurs étriers; leurs chevaux hennissaient +pour appeler l'éperon, leurs lances en arrêt, leurs +visières baissées, leurs yeux lançant le feu à travers +l'acier de leurs casques, et la bruyante trompette les +animant l'un contre l'autre; alors, alors, rien ne pouvait +garantir le sein de Bolingbroke de la lance de mon père. +Oh! lorsque le roi jeta contre terre son bâton de commandement, +sa vie y tenait suspendue; il se renversa +du coup, lui et tous ceux qui depuis ont péri sous Bolingbroke, +ou par jugement, ou par la pointe de l'épée.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Vous parlez, lord Mowbray, de ce +que vous ne savez pas. Le comte d'Hereford était réputé +alors pour le plus brave gentilhomme de l'Angleterre. +Qui sait auquel des deux la fortune aurait souri? Mais +quand votre père eût obtenu la victoire, il ne l'eût pas +portée hors de Coventry; car tout le pays, d'une voix +unanime, le poursuivait des cris de sa haine; et tous les +voeux, tout l'amour des citoyens se portaient sur Hereford, +qu'ils chérissaient avec passion, qu'ils bénissaient et +prisaient plus que le roi. Mais ceci n'est qu'une pure +digression.--Je viens ici, envoyé par le prince notre +général, pour connaître vos griefs, pour vous annoncer +de sa part qu'il est prêt à vous donner audience; et +toutes celles de vos demandes qui paraîtront justes vous +seront accordées; on écartera tout ce qui pourrait encore +vous faire regarder comme ennemis.</p> + +<p>MOWBRAY.--Ces offres qu'il nous fait, il nous a contraints +de les lui arracher: elles viennent de sa politique, +et non de son affection.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Mowbray, c'est présomption de votre +part que de le prendre ainsi. Ces offres partent de sa +clémence et non de sa crainte: car, regardez bien, notre +armée est à la portée de votre vue, et sur mon honneur, +elle est tout entière trop pleine de confiance pour admettre +seulement la pensée de la crainte; nos rangs +comptent plus de noms illustres que les vôtres; nos soldats +sont plus aguerris; nos armures aussi fortes, et notre +cause plus juste; ainsi, la raison veut que nos courages +soient aussi bons: ne dites donc plus que nos offres sont +forcées.</p> + +<p>MOWBRAY.--A la bonne heure, mais si l'on m'en croit, +nous n'accepterons aucune négociation.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Cela ne prouve autre chose que le +sentiment d'une cause coupable. Un coffre pourri ne supporte +pas d'être manié.</p> + +<p>HASTINGS.--Le prince Jean est-il revêtu de pleins +pouvoirs? son père lui a-t-il transmis son autorité pour +nous entendre et régler d'une manière stable les conditions +qui seront arrêtées entre nous?</p> + +<p>WESTMORELAND.--Le nom seul de général emporte la +plénitude de ces pouvoirs. Je m'étonne d'une question +aussi frivole.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Eh bien, milord Westmoreland, +prenez cet écrit: il renferme nos plaintes générales. +Que chacun de ces abus soit réformé, et que tous +ceux de notre parti qui, présents ici ou ailleurs, se trouvent +intéressés dans cette entreprise, soient déchargés +de toutes recherches par un pardon en forme légale et +régulière; alors bornant nos volontés actuelles à ce qui +nous regarde, et à la réussite de nos projets, nous rentrons +aussitôt dans les bornes du respect, et nous enchaînons +nos armes au bras de la paix.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Je vais mettre cet écrit sous les yeux +du général. Si vous voulez, milords, nous pouvons nous +joindre et nous aboucher à la vue de nos deux armées, +et tout terminer, soit par la paix, que le ciel veuille rétablir! +soit en recourant sur le lieu même de nos discussions, +aux épées qui doivent les décider.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Nous y consentons, milord.</p> + +<p class="stage1">(Westmoreland sort.)</p> + +<p>MOWBRAY.--Quelque chose en moi me dit que les conditions +de notre paix ne peuvent jamais être solides.</p> + +<p>HASTINGS.--Ne craignez rien: si nous pouvons la faire +sur des bases aussi larges et aussi absolues que celles que +renferment nos conditions, notre paix sera solide +comme le rocher.</p> + +<p>MOWBRAY.--Oui, mais l'opinion que le roi conservera +de nous sera telle, que la cause la plus légère, le prétexte +le moins fondé, la première idée, le plus vain soupçon, +lui rappelleront toujours le souvenir de notre révolte; +et quand, avec la foi la plus loyale, nous serions +les martyrs de notre zèle pour lui, nos actions seront +toujours sassées et ressassées si rudement, que les épis +les plus pesants sembleront aussi légers que la paille, et +que le bon grain ne sera jamais séparé du mauvais.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Non, non, milord, faites bien +attention.--Le roi est las d'éplucher des torts si légers +et si vains: il a reconnu qu'un soupçon éteint par la +mort en fait renaître deux plus violents sur les héritiers +de la vie qu'on a sacrifiée: il effacera donc entièrement +les noms inscrits sur ses tablettes, et ne gardera plus de +témoin qui puisse rappeler à sa mémoire le souvenir de +ses pertes passées; car il sait bien qu'il ne peut jamais, +au gré de ses soupçons, purger ce royaume de tout ce +qui lui porte ombrage. Ses ennemis ont si lestement +pris racine entre ses amis, que dans ses efforts pour +extirper un ennemi, il ébranle du même coup et soulève +un ami, si bien que cette nation, comme une épouse +dont les piquantes injures ont irrité sa fureur jusqu'aux +coups, au moment où il va frapper, place devant elle son +enfant, et tient le châtiment qu'il voulait lui faire subir +suspendu dans la main déjà levée sur elle.</p> + +<p>HASTINGS.--D'ailleurs, le roi a tellement usé toutes ses +verges sur les dernières victimes qu'aujourd'hui il manque +même d'instrument pour châtier; en sorte que sa +puissance, telle qu'un lion sans griffes, menace, mais ne +peut saisir.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Cela est vrai;--et soyez bien +sûr, mon bon lord maréchal, que si nous faisons bien +constater aujourd'hui notre pardon, notre paix, comme +un membre rompu et rejoint, n'en deviendra que plus +solide par sa rupture.</p> + +<p>MOWBRAY.--Allons, soit; voici milord Westmoreland +qui revient vers nous.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Westmoreland.)</p> + +<p>WESTMORELAND.--Le prince est à quelques pas d'ici. +Vous plaît-il, milords, de venir joindre Sa Grâce à une +distance égale de nos deux armées?</p> + +<p>MOWBRAY.--Monseigneur York, au nom de Dieu, +avancez le premier.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Prévenez-moi et saluez le +prince.--(<i>A Westmoreland.</i>) Milord nous vous suivons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une autre partie de la forêt.</p> + +<p class="stage1"><i>D'un côté entrent</i> MOWBRAY, L'ARCHEVÊQUE D'YORK, +HASTINGS <i>et d'autres lords; de l'autre</i> LE PRINCE JEAN +DE LANCASTRE, WESTMORELAND, <i>des officiers, suite.</i></p> +<br> +<p>LANCASTRE.--Mon cousin Mowbray, je me félicite de +vous rencontrer ici.--Salut, mon cher lord archevêque.--Et +à vous aussi, lord Hastings.--Salut à tous.--Milord +York, vous paraissiez plus à votre avantage, lorsqu'en +cercle autour de vous, votre troupeau assemblé au son +de la cloche écoutait avec respect vos instructions sur le +texte des livres saints, que vous ne vous montrez aujourd'hui +sous la figure d'un homme de fer, excitant, +au bruit de vos tambours, une multitude de rebelles, +changeant la parole en glaive et la mort en vie. Si +l'homme qui occupe une place dans le coeur du monarque, +qui prospère sous les rayons de sa faveur, voulait +abuser du nom de son roi, hélas! à combien de méfaits +ne pourrait-il pas ouvrir la carrière sous l'ombre d'une +telle puissance?--C'est ce qui vous arrive, lord archevêque.--Qui +n'a entendu dire cent fois combien vous +étiez versé dans les livres de Dieu? Vous étiez à nos yeux +l'orateur de son parlement; vous étiez, à ce qu'il nous +semblait, la voix de Dieu lui-même; vous étiez l'interprète +et le négociateur entre les saintes puissances du +ciel et nos oeuvres de ténèbres. Oh! qui jamais pourra +croire que vous abusiez du saint respect attaché à votre +place, et que vous employiez la faveur et la grâce du +ciel, comme un favori perfide le nom de son prince, à +des actes déshonorants? Vous avez, sous le masque du +zèle de la cause de Dieu, enrôlé les sujets de mon père, +son lieutenant sur la terre, et vous les avez ameutés ici +contre la paisible autorité du ciel et du roi.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Mon noble lord Lancastre, je +ne suis point ici armé contre l'autorité de votre père; +mais, comme je l'ai dit à milord Westmoreland, c'est le +mauvais gouvernement des temps actuels qui, d'un +commun accord, nous assemble et nous oblige à nous +serrer sous cette forme irrégulière, pour maintenir notre +sûreté. J'ai envoyé à Votre Grâce le détail et les articles +de nos griefs, ceux que la cour a repoussés avec mépris, +et qui ont produit cette hydre, fille monstrueuse de la +guerre. Vous pouvez fermer d'un sommeil magique ses +yeux menaçants, en nous accordant nos justes et légitimes +demandes; et aussitôt la fidèle obéissance, guérie +de cette fureur insensée, s'abaissera avec soumission +aux pieds de la majesté.</p> + +<p>MOWBRAY.--Sur le refus, nous sommes résolus d'essayer +notre fortune, jusqu'à ce que le dernier de nous +périsse.</p> + +<p>HASTINGS.--Et quand nous péririons ici, d'autres nous +suppléeront dans une seconde tentative; s'ils succombent, +ils en auront d'autres pour les suppléer à leur +tour: ainsi se perpétuera une succession de malheurs, +et d'héritiers en héritiers cette querelle se transmettra +tant que l'Angleterre verra naître des générations nouvelles.</p> + +<p>LANCASTRE.--Vous êtes trop léger, Hastings, infiniment +trop léger pour sonder ainsi la profondeur des siècles à +venir.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Votre Grâce voudrait-elle leur répondre +positivement et leur dire jusqu'à quel point vous +approuvez leurs articles?</p> + +<p>LANCASTRE.--Je les approuve tous et je les accorde volontiers, +et je jure ici par l'honneur de mon sang, que +les intentions de mon père ont été mal interprétées; je +conviens aussi que quelques-uns de ceux qui l'entourent +ont outre-passé ses intentions et abusé de son autorité. +Milord, ces griefs seront redressés sans délai; sur mon +âme, ils le seront. Veuillez renvoyer vos troupes dans +leurs différents comtés, comme nous allons faire nous-mêmes; +et ici, entre les deux armées, embrassons-nous +et buvons ensemble comme des amis, afin que tous nos +soldats puissent reporter chez eux ce qu'ils auront vu +par leurs yeux, des témoignages de notre réconciliation +et de notre amitié.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Je reçois votre parole de prince +de réformer ces abus.</p> + +<p>LANCASTRE.--Je vous la donne et je la tiendrai; et sur +cette promesse, je porte cette santé à Votre Grâce.</p> + +<p>HASTINGS, <i>à un officier</i>.--Allez, capitaine, et annoncez +à nos soldats les nouvelles de la paix; qu'ils reçoivent +leur solde et qu'ils partent: je sais qu'ils en seront très-satisfaits.--Hâte-toi, +capitaine.</p> + +<p class="stage1">(Le capitaine sort.)</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--A vous, mon noble lord Westmoreland.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Je vous fais raison; et si vous saviez +combien il m'en a coûté de peines pour former cette +paix, vous boiriez à ma santé de grand coeur; mais mon +amitié pour vous se fera bientôt mieux connaître.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Je n'en doute point.</p> + +<p>WESTMORELAND.--J'en suis bien joyeux.--A votre +santé, mon cher cousin, lord Mowbray.</p> + +<p>MOWBRAY.--Vous me souhaitez la santé fort à propos; +car je viens de me sentir tout d'un coup assez malade.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Avant un malheur les hommes +se sentent toujours joyeux: mais la tristesse est un présage +de bonheur.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Eh bien, cher cousin, soyez donc +gai, puisqu'une tristesse soudaine doit faire supposer +qu'il vous arrivera demain quelque bonheur.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Croyez-moi, je me sens l'esprit +plus léger que jamais.</p> + +<p>MOWBRAY.--Tant pis, si votre règle est juste.</p> + +<p class="stage1">(Acclamation derrière le théâtre.)</p> + +<p>LANCASTRE.--On vient de leur annoncer la paix: écoutez; +quelles acclamations!</p> + +<p>MOWBRAY.--Ces cris eussent été bien réjouissants après +la victoire.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Une paix est une conquête. Les +deux partis sont noblement vaincus sans qu'aucun y +perde.</p> + +<p>LANCASTRE, <i>à Westmoreland</i>.--Allez, milord, qu'on licencie +aussi notre armée. (<i>Westmoreland sort.</i>)--(<i>À York</i>.) +Et consentez, mon digne lord, à ce que les troupes défilent +devant nous, afin que nous apprenions par nos +yeux à quels hommes nous aurions eu affaire.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK, <i>à Hastings</i>.--Lord Hastings, +allez, et avant de licencier nos soldats, qu'on les fasse +défiler près de nous.</p> + +<p class="stage1">(Hastings sort.)</p> + +<p>LANCASTRE.--Je me flatte, milord, que nous reposerons +ensemble cette nuit. (<i>Rentre Westmoreland.</i>) Eh bien, +cousin, pourquoi notre armée demeure-t-elle sous les +armes?</p> + +<p>WESTMORELAND.--Les chefs ayant reçu de vous l'ordre +de ne pas bouger, ne veulent pas partir qu'ils ne reçoivent +de votre bouche un ordre contraire.</p> + +<p>LANCASTRE.--Ils connaissent leur devoir.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Hastings.)</p> + +<p>HASTINGS.--Milord, notre armée est déjà dispersée, et +comme de jeunes taureaux détachés du joug, ils prennent +leur course à l'est, à l'ouest, au nord, au sud.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Bonne nouvelle, milord Hastings: +et en conséquence je vous arrête comme coupable de +haute trahison,--et vous aussi, lord archevêque,--et +vous aussi, lord Mowbray. Je vous accuse tous deux de +trahison capitale.</p> + +<p>MOWBRAY.--Est-ce là un procédé juste et honorable?</p> + +<p>WESTMORELAND.--Et votre assemblée l'est-elle?</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK, <i>au prince</i>.--Voulez-vous violer +ainsi votre parole?</p> + +<p>LANCASTRE.--Je ne me suis point engagé envers toi. Je +vous ai promis la réforme des abus dont vous vous êtes +plaints: et sur mon honneur, j'exécuterai cette réforme +avec l'exactitude la plus religieuse. Mais pour vous, rebelles, +préparez-vous à subir le salaire que méritent la +révolte et une conduite telle que la vôtre. Vous avez +rassemblé cette armée avec la plus grande légèreté, +vous l'avez conduite ici pleins d'espérances folles, et vous +venez de la licencier comme des imbéciles.--Qu'on batte +le tambour et qu'on poursuive les bandes errantes et dispersées: +c'est le ciel qui à notre place a combattu aujourd'hui +sans danger.--Que quelques-uns de vous gardent +ces traîtres, jusqu'à l'échafaud, lit fatal où la trahison +vient toujours rendre son dernier soupir.</p> + +<p class="stage1">(Tous sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> FALSTAFF ET COLEVILLE.</p> +<br> + +<p>FALSTAFF.--Quel est votre nom, monsieur? Votre titre? +Et de quel endroit êtes-vous, je vous prie?</p> + +<p>COLEVILLE.--Je suis chevalier, monsieur, et je m'appelle +Coleville de la Vallée.</p> + +<p>FALSTAFF.--Ainsi Coleville est votre nom, chevalier +votre titre, et la Vallée votre demeure. Le nom de Coleville +vous restera, traître sera votre titre et le cachot +sera votre demeure, demeure assez profonde. Ainsi vous +ne changerez point de nom et vous serez toujours Coleville +de la Vallée.</p> + +<p>COLEVILLE.--N'êtes-vous pas sir Jean Falstaff?</p> + +<p>FALSTAFF.--Je le vaux bien toujours, monsieur, qui +que je puisse être. Vous rendez-vous, monsieur, ou bien +faudra-t-il que je sue pour vous y forcer? Si tu me fais +suer, les larmes de tes amis me le payeront: ils pleureront +ta mort. Ainsi songe à avoir peur et à trembler, et +soumets-toi à ma clémence.</p> + +<p>COLEVILLE.--Je crois que vous êtes le chevalier Falstaff, +et, dans cette idée, je me rends à vous.</p> + +<p>FALSTAFF.--J'ai une école entière de langues dans mon +ventre, et il n'y en a pas une qui sache dire autre chose +que mon nom. Si je n'avais qu'un ventre ordinaire, je +serais simplement l'homme le plus actif qu'il y eût en +Europe; mais mon ventre, mon ventre, mon ventre me +perd.--Oh! voilà notre général.</p> + +<p class="stage1">(Entrent le prince Jean de Lancastre, Westmoreland et +d'autres personnes.)</p> + +<p>LANCASTRE.--La première chaleur est passée; ne poursuivez +pas plus loin à présent. Rassemblez les troupes, +mon cher cousin Westmoreland. (<i>Westmoreland sort.</i>) A +présent, Falstaff, qu'êtes-vous devenu pendant tout ce +temps-ci? Quand tout est fini, c'est alors que vous paraissez. +Sur ma parole, ces tours de paresseux vous fileront +un jour ou l'autre quelque corde.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je serais bien fâché, mon prince, d'en agir +autrement. Je n'ai encore connu d'autre récompense +de la valeur que les rebuts et les reproches. Me prenez-vous +pour une hirondelle, une flèche, ou un boulet de +canon? Puis-je donner à mes pauvres vieux mouvements +la rapidité de la pensée? Je suis arrivé ici avec toute la +célérité qui m'était possible. J'ai coulé à fond cent quatre-vingt +et tant de postes; et après cela, tout harassé que +je suis, j'ai encore dans ma pure et immaculée valeur, +pris sir Jean Coleville de la Vallée, un des plus terribles +chevaliers, des plus vaillants ennemis qu'on puisse rencontrer: +mais après tout, quel mérite y a-t-il à cela? Il +ne m'a pas plutôt vu, qu'il s'est rendu: de façon que +je puis bien dire, avec le célèbre nez crochu de Rome: +«Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu.»</p> + +<p>LANCASTRE.--Grâce à sa courtoisie, plus qu'à votre +valeur.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je n'en sais rien; mais le voilà toujours, +et c'est à vous que je le remets, et je supplie en grâce +Votre Altesse que cette action soit enregistrée parmi les +autres faits de cette journée: ou bien, sur mon Dieu, je +la ferai mettre dans une ballade spéciale, avec mon portrait +en tête, où l'on verra Coleville baisant mon pied: +et quand vous m'aurez forcé à prendre ce parti, si vous +ne paraissez pas tous auprès de moi aussi minces que +des pièces de deux sous dorées, et si, placé dans le ciel +pur de la gloire, je ne vous surpasse pas alors en éclat, +comme la pleine lune surpasse les petites étincelles du +firmament, semblables près d'elle à des têtes d'épingles, +ne croyez jamais à la parole d'un chevalier. C'est pourquoi, +laissez-moi jouir de mes droits, et souffrez que le +mérite monte.</p> + +<p>LANCASTRE.--Le tien est trop pesant pour monter.</p> + +<p>FALSTAFF.--Eh bien! qu'il brille donc.</p> + +<p>LANCASTRE.--Il est trop opaque.</p> + +<p>FALSTAFF.--Enfin, qu'il lui arrive donc quelque chose, +mon cher lord, qui me fasse du bien: après cela, donnez-lui +le nom que vous voudrez.</p> + +<p>LANCASTRE.--Est-ce toi qui t'appelles Coleville?</p> + +<p>COLEVILLE.--Oui, milord.</p> + +<p>LANCASTRE.--Tu es un fameux rebelle, Coleville.</p> + +<p>FALSTAFF.--Et c'est un fameux fidèle sujet qui l'a pris.</p> + +<p>COLEVILLE.--Je ne suis, milord, que ce que sont les +chefs qui m'ont conduit ici. S'ils avaient voulu suivre +mes conseils, vous les auriez achetés plus cher que vous +n'avez fait.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je ne sais pas combien ils se sont vendus; +mais pour toi, comme un bon garçon, tu t'es donné gratis, +et je te remercie du présent que tu m'as fait de toi.</p> + +<p class="stage1">(Entre Westmoreland.)</p> + +<p>LANCASTRE.--A-t-on cessé la poursuite?</p> + +<p>WESTMORELAND.--On a fait retraite et on va s'occuper +de l'exécution des rebelles.</p> + +<p>LANCASTRE.--Envoyez Coleville avec ses confédérés à +York, pour y être exécuté sur-le-champ. Vous, Blount, +conduisez-le hors d'ici, et voyez à ce qu'il soit bien +gardé.... (<i>Quelques-uns sortent avec Coleville.</i>) A présent +hâtons-nous de partir pour la cour, mes lords, car j'apprends +que mon père est très-malade. La nouvelle de +nos succès nous devancera auprès de Sa Majesté. Ce +sera vous, cousin, qui vous chargerez de la lui porter +pour le ranimer, tandis que nous vous suivrons sans +nous presser.</p> + +<p>FALSTAFF.--Milord, je vous en supplie, permettez-moi +de traverser le comté de Glocester, et quand vous arriverez +à la cour, je vous en conjure, faites un bon rapport +de moi, mon prince.</p> + +<p>LANCASTRE.--Allez, portez-vous bien, Falstaff; pour +moi, comme c'est aussi mon caractère, je parlerai de +vous mieux que vous ne méritez.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Je vous souhaiterais seulement de l'esprit, +cela vaudrait mieux que votre duché. De bonne foi, ce +jeune homme au sang-froid ne m'aime point, il est impossible +de le faire rire: mais il n'y a rien d'étonnant, cela +ne boit pas de vin. Vous ne verrez jamais aucun de ces +graves petits garçons tourner à bien, car leur maigre +boisson leur refroidit tellement le sang, que, joignez à +cela tous leurs repas de poisson, ils tombent dans des espèces +de pâles couleurs masculines, et quand ils se +marient ils ne font que des femelles. Ce sont pour la +plupart des sots et des lâches, comme le seraient quelques-uns +de nous si nous ne nous mettions pas le feu +dans le ventre. Une bonne bouteille de vin de Xérès +produit deux grands effets: 1º elle monte à la tête et +s'empare de mon cerveau, où elle dessèche toutes les +vapeurs crues, épaisses et sottes qui l'environnent. Elle +rend la conception vive, légère, la remplit de tournures +soudaines, animées, charmantes, qui, communiquées à +la voix, naissent au moyen de la langue en excellentes +saillies. Le second avantage qu'on retire de ce recommandable +vin de Xérès, c'est qu'il vous réchauffe le +sang, qui, auparavant froid et tranquille, laissait le foie +pâle et blafard, ce qui est la marque évidente de la pusillanimité +et de la lâcheté: mais le Xérès le réchauffe, +et le fait courir de l'intérieur aux extrémités extérieures: +il allume la figure qui, comme un phare, avertit tout le +reste de ce petit royaume, l'homme, de prendre les +armes: et alors la troupe des esprits vitaux, et autres +moindres habitants de l'intérieur des terres vous viennent +en grand nombre se porter vers leur capitaine, le +coeur, qui, fier et enflé de cette suite nombreuse, exécute +tout ce qu'on veut en fait d'actions de courage; et +toute cette valeur vient du Xérès; de façon que la plus +grande science dans les armes n'est rien, sans un peu +de vin d'Espagne. C'est lui qui la met en mouvement; +et le plus grand savoir n'est qu'un trésor gardé par le +diable jusqu'à ce que le vin d'Espagne le fasse sortir de +l'inaction, le mette en usage et en valeur. Aussi voilà +pourquoi le prince Henri est brave; il avait naturellement +hérité de son père un sang morne et froid; mais +il l'a si bien cultivé, travaillé et engraissé, comme on +fait une terre sèche, maigre et stérile, à force de s'accoutumer +à boire du bon, du vrai et fertile vin d'Espagne, +et à bonnes doses, qu'il est devenu chaud et très-vaillant. +Si j'avais mille fils, le premier principe que je leur +donnerais serait de renoncer à toute maigre boisson, et +de s'adonner au vin d'Espagne. (<i>Entre Bardolph.</i>) Eh +bien, Bardolph, quelles nouvelles?</p> + +<p>BARDOLPH.--L'armée est tout à fait licenciée et partie.</p> + +<p>FALSTAFF.--Soit, qu'elle aille: pour moi je vais repasser +par le comté de Glocester, et là, rendre une petite +visite à maître Robert Shallow, écuyer. Je le tiens déjà +comme une cire que je façonne entre mes doigts, et je +ne tarderai pas à lui donner l'empreinte.--Allons, partons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Westminster.--Appartement dans le palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, CLARENCE, LE PRINCE +HUMPHREY, WARWICK, <i>et autres personnes.</i></p> +<br> +<p>LE ROI.--Maintenant, lords, si le ciel donne une heureuse +issue à la sanglante querelle qui retentit à nos +portes, nous conduirons notre jeunesse sur de plus nobles +champs de bataille, et nous ne manierons plus que +des armes sanctifiées. Notre flotte est équipée, nos troupes +rassemblées, les lieutenants qui doivent gouverner en +notre absence revêtus des pouvoirs nécessaires; tout est +au point où nous le désirons: seulement nous avons +besoin d'un peu plus de forces personnelles, et nous attendons +aussi que les rebelles, maintenant armés, soient +rentrés sous le joug du gouvernement.</p> + +<p>WARWICK.--Nous ne doutons pas que Votre Majesté +ne jouisse bientôt de ce double avantage.</p> + +<p>LE ROI.--Humphrey de Glocester, mon fils, où est le +prince votre frère?</p> + +<p>GLOCESTER.--Je crois, seigneur, qu'il est allé chasser à +Windsor.</p> + +<p>LE ROI.--Et avec qui?</p> + +<p>GLOCESTER.--Je l'ignore, seigneur.</p> + +<p>LE ROI.--Son frère Thomas de Clarence n'est-il pas +avec lui?</p> + +<p>GLOCESTER.--Non, mon bon seigneur, il est ici présent.</p> + +<p>CLARENCE.--Que veut de moi mon seigneur et mon +père?</p> + +<p>LE ROI.--Je ne te veux que du bien, Thomas de Clarence. +Par quel hasard n'es-tu pas avec le prince ton +frère? Il t'aime, Thomas, et tu le négliges. Tu es placé +dans son affection plus avant qu'aucun de tes frères: +cultive-la, mon fils; et après que je serai mort, tu pourras +revêtir entre sa puissance et tes autres frères le noble +rôle de médiateur. N'omets donc rien de ce qui peut lui +plaire, n'émousse point la vivacité de sa tendresse, et ne +perds point l'avantage de ses bonnes grâces, en te montrant +froid ou négligent pour ce qu'il désire; car il est +bienveillant pour qui sait le ménager par des soins: il +a une larme pour la pitié, et une main ouverte comme +le jour, quand la charité l'attendrit. Et cependant si on +l'irrite, il devient comme le rocher; son humeur est aussi +capricieuse que l'hiver, aussi soudaine que le coup de +la gelée aux premiers rayons du jour. Il faut donc se +conformer soigneusement à son caractère. Quand vous +le verrez disposé à la gaieté, remontrez-lui ses fautes et +toujours avec respect; s'il est mal disposé, donnez-lui +de l'espace et lâchez-lui le câble, jusqu'à ce que ses passions, +comme une baleine amenée sur le sable, se soient +consumées par leurs propres efforts. Retiens cette leçon, +Thomas, et tu seras le protecteur de tes amis, un cercle +d'or qui unira tellement tous tes frères, que jamais le +vase où vient se mêler leur sang ne sera brisé par le +poison des mauvais conseils que les années y verseront +nécessairement, dût-il le travailler aussi violemment +que l'aconit ou la poudre impétueuse.</p> + +<p>CLARENCE.--Je le cultiverai avec tout le soin et toute +la tendresse dont je suis capable.</p> + +<p>LE ROI.--Pourquoi, Thomas, n'es-tu pas avec lui à +Windsor?</p> + +<p>CLARENCE.--Il n'y est pas aujourd'hui; il dîne à Londres.</p> + +<p>LE ROI.--Et avec qui? peux-tu me le dire?</p> + +<p>CLARENCE.--Avec Poins et le reste de cette bande qui +ne le quitte pas.</p> + +<p>LE ROI.--Le sol le plus gras est aussi celui qui produit +le plus de mauvaises herbes: il en est surchargé, lui, la +noble image de ma jeunesse. Aussi mes chagrins s'étendent +par delà l'heure de ma mort; et des larmes de +sang s'échappent de mon coeur, quand mon imagination +me fait concevoir les jours d'égarement, les temps de +corruption que vous allez voir, lorsque je me serai endormi +avec mes ancêtres; car, aussitôt que la violence +de ses goûts de débauche n'aura plus de frein, que la +fougue et l'ardeur du sang seront ses seuls guides, lorsque +le pouvoir viendra se joindre à ses penchants dissolus, +de quel essor ne verrez-vous pas ses passions voler +à la rencontre du péril et de la chute dont il sera menacé?</p> + +<p>WARWICK.--Mon gracieux souverain, vous allez beaucoup +trop loin: le prince ne fait autre chose qu'étudier +ses compagnons, comme on étudie une langue étrangère. +Pour la bien comprendre, il est nécessaire d'en +voir et d'en apprendre jusqu'aux expressions les plus +indécentes: une fois qu'on y est parvenu, Votre Altesse +sait qu'on n'en fait plus d'autre usage que de les connaître +pour les détester. De même, le prince, quand il +sera mûri par l'âge, repoussera loin de lui ses compagnons, +comme on rejette ces termes grossiers; et leur +souvenir vivra seulement dans sa mémoire, comme une +espèce de règle sur laquelle il mesurera la conduite et la +vie des autres, tirant ainsi avantage de ses fautes passées.</p> + +<p>LE ROI.--Il est rare que l'abeille abandonne le rayon +de miel qu'elle a déposé dans un cadavre. Qui entre là? +Westmoreland!</p> + +<p class="stage1">(Entre Westmoreland.)</p> + +<p>WESTMORELAND.--Santé à mon souverain! Et puisse +un nouveau bonheur s'ajouter encore à celui que je +viens lui annoncer! Le prince Jean votre fils baise les +mains de Votre Grâce. Mowbray, l'évêque Scroop, Hastings +et tous les chefs, sont allés recevoir le châtiment +des lois. Il n'y a pas maintenant une seule épée rebelle +hors du fourreau, et la paix arbore partout son rameau +d'olivier: Votre Majesté pourra en particulier lire à son +loisir dans cet écrit la manière dont a été conduite l'action +et en suivre toutes les circonstances.</p> + +<p>LE ROI.--O Westmoreland: tu es l'oiseau d'été, qui +sur les pas de l'hiver vient chanter la naissance du jour. +Tenez: voici encore d'autres nouvelles!</p> + +<p class="stage1">(Entre Harcourt.)</p> + +<p>HARCOURT.--Le ciel garde Votre Majesté d'avoir des +ennemis; et lorsqu'il s'en élèvera contre vous, puissent-ils +tomber comme ceux dont je viens vous apprendre le +sort! Le comte Northumberland, et le lord Bardolph à +la tête d'une armée nombreuse d'Anglais et d'Écossais, +ont été totalement défaits par le shérif de la province +d'York. Ces dépêches, s'il vous plaît de les lire, renferment +dans le plus grand détail toutes les dispositions et +les événements du combat.</p> + +<p>LE ROI.--Eh! pourquoi donc ces heureuses nouvelles +me rendent-elles plus malade? La fortune ne viendra-t-elle +jamais les deux mains pleines? Ne tracera-t-elle +jamais ses plus belles paroles qu'en sombres caractères? +Tantôt elle donne l'appétit, et refuse l'aliment; c'est le +sort du pauvre en santé; tantôt elle offre un festin et +retire l'appétit; c'est le sort du riche, qui possède l'abondance +et n'en jouit pas. Je devrais en ce moment me réjouir +à ces heureuses nouvelles, et c'est en ce moment +même que je sens ma vue se troubler, et ma tête se +perdre. Oh! Dieu, venez à moi: je me trouve bien mal.</p> + +<p class="stage1">(Il tombe sans connaissance.)</p> + +<p>GLOCESTER.--Que Votre Majesté prenne courage!</p> + +<p>CLARENCE.--O mon auguste père!</p> + +<p>WESTMORELAND.--Mon souverain, reprenez vos esprits, +levez les yeux....</p> + +<p>WARWICK.--Calmez-vous, princes: attendez; vous savez +que ces accès lui sont très-ordinaires. Éloignez-vous +de lui: donnez-lui de l'air: bientôt vous le verrez revenir +à lui.</p> + +<p>CLARENCE.--Non, non, il ne peut soutenir longtemps +ces angoisses. Les inquiétudes et les peines continuelles +de son âme ont tellement usé l'enceinte qui devait les +contenir, qu'à travers sa mince épaisseur, on aperçoit la +vie prête à s'échapper.</p> + +<p>GLOCESTER.--Le peuple m'épouvante de ses récits: il +a vu des animaux nés sans père, des productions monstrueuses +de la nature. Les saisons ont changé leur caractère; +on dirait que l'année, dans son cours, a trouvé +certains mois endormis, et les a franchis d'un saut.</p> + +<p>CLARENCE.--La rivière a éprouvé trois flux successifs +que n'a séparés aucun reflux; et les vieillards, chroniques +babillardes du temps passé, disent que le même +phénomène arriva peu de temps avant que notre aïeul, +le grand Édouard, ne tombât malade et ne mourût.</p> + +<p>WARWICK.--Parlez plus bas, princes: le roi commence +à reprendre ses sens.</p> + +<p>GLOCESTER.--Cette apoplexie sera sûrement le mal qui +terminera ses jours.</p> + +<p>LE ROI.--Je vous prie, soulevez-moi, et m'emportez +dans quelque autre chambre.... Doucement, je vous en +prie. (<i>On emporte le roi dans une partie plus reculée de la +chambre, où on le place sur un lit.</i>) Qu'on n'y fasse aucun +bruit, mes chers amis, à moins qu'une main secourable +ne récrée mes sens fatigués par quelque douce musique.</p> + +<p>WARWICK.--Qu'on fasse venir des musiciens dans la +chambre voisine.</p> + +<p>LE ROI.--Placez ma couronne ici sur le chevet de mon +lit.</p> + +<p>CLARENCE.--Ses yeux se creusent, il change visiblement.</p> + +<p>WARWICK.--Moins de bruit, moins de bruit.</p> + +<p class="stage1">(Entre Henri.)</p> + +<p>HENRI.--Qui de vous a vu le duc de Clarence?</p> + +<p>CLARENCE.--Me voici, mon frère, accablé de tristesse.</p> + +<p>HENRI.--Comment, de la pluie sous les toits quand il +n'y en a pas dehors? Comment se porte le roi?</p> + +<p>GLOCESTER.--Très-mal.</p> + +<p>HENRI.--Sait-il les bonnes nouvelles? Dites-les-lui.</p> + +<p>GLOCESTER.--C'est en les apprenant que sa santé s'est +si fort altérée.</p> + +<p>HENRI.--S'il est malade de joie, il se rétablira sans médecin.</p> + +<p>WARWICK.--Pas tant de bruit, milords.--Cher prince, +parlez bas: le roi votre père est disposé à s'assoupir.</p> + +<p>CLARENCE.--Retirons-nous dans l'autre chambre.</p> + +<p>WARWICK.--Votre Grâce voudrait-elle bien s'y retirer +avec nous?</p> + +<p>HENRI.--Non: je vais m'asseoir ici et veiller auprès +du roi. (<i>Tous sortent, excepté le prince.</i>) Pourquoi la couronne, +cette importune camarade de lit, est-elle placée +sur son oreiller? O brillante agitation, inquiétude dorée, +combien de fois ne tiens-tu pas les portes du sommeil +toutes grandes ouvertes pendant des nuits sans repos!--Il +dort avec elle maintenant, mais non pas d'un sommeil +si parfait et si profondément doux que celui de l'homme +qui, le front ceint d'un bonnet grossier, ronfle pendant +toute la durée de la nuit. O grandeur, quand de ton +poids tu presses celui qui te portes, tu te fais sentir à lui +comme une riche armure qui, dans la chaleur du jour, +brûle en même temps qu'elle défend. Je vois près des +issues de son haleine un brin de duvet qui demeure +immobile. S'il respirait, cette plume légère et mobile +serait nécessairement agitée. Mon gracieux seigneur! +mon père!--Ce sommeil est profond! En effet, c'est le +sommeil qui a détaché pour jamais ce cercle d'or du +front de tant de rois d'Angleterre.--Ce que je te dois ce +sont des larmes, et la profonde douleur des affections +du sang; la nature, l'amour, la tendresse filiale te les +payeront, ô père chéri, et avec abondance! Ce que tu +me dois, c'est ta couronne royale qu'héritier immédiat +de ta place et de ton sang, je vois descendre naturellement +sur ma tête. (<i>Il la met sur sa tête.</i>) Eh bien, l'y +voilà: le ciel l'y maintiendra; et dût la force de l'univers +entier se réunir dans le bras d'un géant, il ne m'arracherait +pas cette couronne héréditaire; je la tiens de toi +et la laisserai aux miens, comme tu me l'as laissée.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LE ROI.--Warwick! Glocester! Clarence!</p> + +<p class="stage1">(Rentrent Warwick et les autres.)</p> + +<p>CLARENCE.--Le roi n'a-t-il pas appelé?</p> + +<p>WARWICK.--Que désire Votre Majesté? Comment se +trouve Votre Grâce?</p> + +<p>LE ROI.--Pourquoi m'avez-vous laissé seul ici, milords?</p> + +<p>CLARENCE.--Mon souverain, nous y avons laissé le +prince mon frère; il a voulu s'asseoir et veiller auprès +de vous.</p> + +<p>LE ROI.--Le prince de Galles? où est-il? que je le voie. +Il n'est pas ici.</p> + +<p>WARWICK.--Cette porte est ouverte; il sera sorti de ce +côté.</p> + +<p>GLOCESTER.--Il n'a point passé par la chambre où nous +nous tenions.</p> + +<p>LE ROI.--Où est la couronne? Qui l'a ôtée de dessus +mon oreiller?</p> + +<p>WARWICK.--Nous l'y avons laissée, mon souverain, +quand nous sommes sortis.</p> + +<p>LE ROI.--C'est le prince qui l'aura prise.--Allez; cherchez +où il peut être.--Est-il donc si impatient, qu'il +prenne mon sommeil pour la mort?--Trouvez-le, lord +Warwick; que vos reproches l'amènent ici.--Ce procédé +de sa part s'unit à mon mal et hâte ma fin.--Voyez, enfants, +ce que vous êtes; avec quelle promptitude la nature +se laisse aller à la révolte, dès que l'or devient +l'objet de ses désirs. C'est donc pour cela que les pères +insensés, dans leur inquiète prévoyance, suspendent +leur sommeil pour se livrer à leurs pensées, et brisent +leur cerveau par les soucis, leurs os par le travail! C'est +donc pour cela qu'ils ont rassemblé et entassé ces amas +corrupteurs d'un or difficilement acquis! C'est donc pour +cela qu'ils se sont appliqués à former leurs enfants dans +la science et les exercices de la guerre! lorsque, semblables +à l'abeille, recueillant sur chaque fleur des sucs +bienfaisants, nous retournons à la ruche les cuisses +chargées de cire et la bouche de miel, comme l'abeille, +nous sommes tués pour notre salaire.--Cet amer sentiment +ajoute son poids à celui sous lequel va succomber +un père! (<i>Rentre Warwick.</i>) Eh bien, où est-il, ce fils qui +ne veut pas attendre que la maladie qui le sert en ait +fini avec moi?</p> + +<p>WARWICK.--Seigneur, j'ai trouvé le prince dans la +chambre voisine, couvrant de larmes de tendresse son +visage ému, et la douleur si profondément empreinte +dans tout son maintien, que la tyrannie, qui ne s'est jamais +désaltérée que de sang, aurait, en le voyant, lavé +son poignard dans des larmes de pitié.... Il vient.</p> + +<p>LE ROI.--Mais pourquoi a-t-il emporté ma couronne?--Ah! +le voilà! (<i>Entre Henri.</i>) Approche-toi de moi, +Henri.--Vous, quittez la chambre et laissez-nous seuls.</p> + +<p>HENRI.--Je ne croyais pas que je dusse vous entendre +encore.</p> + +<p>LE ROI.--Ton désir, Henri, a fait naître en toi cette +pensée.--Je demeure trop longtemps près de toi; je te +fatigue.--Es-tu donc si pressé de voir mon siège vide, +que tu ne puisses t'empêcher de t'investir de mes dignités +avant que ton heure soit venue? O jeune insensé! +tu aspires à un pouvoir qui te perdra. Attends encore +un moment; le nuage de mes grandeurs n'est plus retenu +dans sa chute que par un souffle si faible, qu'il ne +tardera pas à se dissoudre; le jour de ma vie s'obscurcit. +Tu as dérobé ce qui, dans quelques heures, t'appartenait +sans reproche, et à l'instant de ma mort tu as mis le +sceau à mon attente. Ta vie a clairement prouvé que tu +ne m'aimais pas, et tu as voulu que j'en mourusse convaincu. +Tu as caché dans tes pensées un millier de poignards +que tu as aiguisés sur ton coeur de pierre, pour +frapper la dernière demi-heure de ma vie! Quoi, ne +peux-tu m'accorder encore une demi-heure? Eh bien, +pars, va creuser toi-même mon tombeau, et commande +aux cloches joyeuses d'annoncer à ton oreille non pas +que je suis mort, mais que tu es couronné; qu'au lieu +des larmes qui devraient arroser mon char funèbre, +coule le baume qui consacrera ta tête. Confonds seulement +mes restes dans une poussière oubliée, et donne +aux vers celui qui t'a donné la vie. Arrache de leurs +places mes officiers, viole mes décrets; car le temps est +venu où l'on peut se moquer de toutes règles; Henri V +est couronné. Lève-toi, folie; tombe, grandeur royale! +Loin d'ici, vous tous, sages conseillers, et vous, singes +fainéants, venez de tous les pays vous rassembler à la +cour d'Angleterre! Nations voisines, purgez-vous de +votre écume. Avez-vous quelque débauché qui jure, +boive, danse et passe toute la nuit en orgies, qui vole, +assassine et renouvelle, sous des formes différentes, tous +les crimes déjà connus? Félicitez-vous, il ne troublera +plus votre paix. L'Angleterre va de ses bienfaits redoublés +secourir son triple forfait; l'Angleterre lui donnera +des emplois, des honneurs, de la puissance: car Henri V +va arracher à la licence la muselière qui la contenait, et +ce chien fougueux va pouvoir à son gré entamer de sa +dent la chair de l'innocent. O mon pauvre royaume, +encore languissant des coups de la guerre civile, si tous +mes soins n'ont pu te garantir des excès de la débauche +et du vice, que deviendras-tu, quand la débauche sera +ton unique souci? Oh! tu redeviendras un désert, peuplé +de loups, tes anciens habitants.</p> + +<p>HENRI, <i>se mettant à genoux</i>.--Oh! pardonnez-moi, mon +souverain.--Sans mes larmes, l'humide obstacle qui +m'a coupé la parole, j'aurais prévenu cette amère et déchirante +réprimande, avant que la douleur se fût mêlée +à vos paroles, et que j'eusse entendu tout ce que je viens +d'entendre.--Voilà votre couronne, et que celui qui +porte la couronne éternelle vous conserve longtemps +celle-ci! Si je l'aime autrement que comme le gage de +votre valeur et de votre renommée, que jamais je ne me +relève de cette posture soumise, honorable témoignage +de respect que m'enseigne le sincère et profond sentiment +de mon devoir! Le ciel sait, lorsque entré dans ce +lieu, je vis Votre Majesté entièrement privée de respiration, +de quel froid mortel fut saisi mon coeur! Si je mens +à la vérité, oh! puissé-je mourir au milieu du désordre +de ma vie actuelle, sans que jamais ma vie apprenne au +monde incrédule le noble changement résolu dans mon +âme! Venant pour vous voir et vous croyant mort (presque +mort moi-même, ô mon souverain, de l'idée que +vous l'étiez), j'ai adressé la parole à cette couronne, +comme si elle eût pu m'entendre, et je lui faisais ces reproches: +«Les inquiétudes qui t'accompagnent ont pris +pour aliment la santé de mon père. Ainsi donc, toi qui +es composée de l'or le plus pur, de toutes les sortes +d'or tu es le pire. Un or d'un degré moins raffiné devient +bien plus précieux, puisqu'il conserve la vie +quand la médecine l'a rendu potable; mais toi, le plus +fin, le plus honoré, le plus célèbre de tous, tu dévores +celui qui te porte.» C'était en l'accusant ainsi, mon +très-honoré souverain, que je l'ai posée sur ma tête, +pour m'essayer avec elle comme avec un ennemi qui +avait, sous mes yeux mêmes, donné la mort à mon père: +sujet de plainte pour un fidèle héritier! Mais si sa possession +a souillé mon âme d'un seul sentiment de joie, +ou enflé mes pensées d'aucun mouvement d'orgueil; si +aucun sentiment de révolte ou de vaine présomption +m'inspira l'idée de saluer sa puissance du moindre mouvement +d'affection, que le ciel l'éloigne pour jamais de +ma tête, et me rende semblable au plus misérable des +vassaux qui se prosternent devant elle avec crainte et +respect!</p> + +<p>LE ROI.--O mon fils! c'est le ciel qui t'a inspiré l'idée +de l'emporter d'ici, pour te fournir une nouvelle occasion +de mieux regagner l'amour de ton père, en te justifiant +avec autant de sagesse. Approche, Henri, assieds-toi +près de mon lit; écoute le dernier conseil, je crois, +que je doive jamais te donner. Le ciel sait, mon fils, par +quelles voies détournées, par quels obliques et tortueux +sentiers je suis parvenu à cette couronne; et je sais, +moi, avec combien d'inquiétudes ma tête l'a portée: +elle descendra sur la tienne, plus paisible, plus honorée, +mieux affermie: car les reproches que m'a coûtés sa +conquête vont s'ensevelir avec moi dans la terre. Elle +n'a paru en moi qu'un honneur arraché d'une main violente, +et un grand nombre de ceux qui m'environnaient +me reprochaient le secours qu'ils m'avaient prêté pour +m'en rendre maître. De là naissaient les querelles et +l'effusion du sang qui chaque jour venaient troubler une +paix imaginaire; tu vois avec quel péril j'ai soutenu ces +audacieuses menaces. Tout mon règne n'a été, pour +ainsi dire, qu'une scène où ce même sujet a été continuellement +mis en action; mais aujourd'hui, ma mort +change l'état des choses, car ce qui pour moi n'était +qu'un bien acquis par la force tombe sur ta tête par un +droit plus légitime; tu reçois et tu portes le diadème en +vertu d'un titre héréditaire. Cependant, quoique tu sois +plus affermi sur le trône que je n'ai pu l'être, tu ne l'es +pas assez, tant que les ressentiments sont encore tout +frais; et tous tes amis, ceux dont tu dois faire tes amis, +n'ont été que tout récemment dépouillés de leur aiguillon +et de leurs dents, dont la criminelle assistance avait fait +mon élévation et dont la force pouvait me donner la +crainte d'être renversé. Pour l'éviter, j'ai détruit les uns, +et j'avais formé le dessein de conduire les autres à la +Terre sainte, de crainte que le repos et le loisir de la +paix ne leur donnassent la tentation d'examiner de trop +près ma situation. Que ton soin, mon cher Henri, soit +donc d'occuper dans des guerres étrangères ces esprits +inquiets, afin d'user, dans une action portée hors de ce +royaume, le souvenir des temps passés.--Je voudrais te +parler encore; mais mes poumons sont tellement affaiblis, +qu'il ne me reste plus d'haleine, et que la parole +me manque entièrement. Oh! que Dieu me pardonne +les moyens qui m'ont conduit à la couronne, et m'accorde +que tu la puisses posséder en paix!</p> + +<p>HENRI.--Mon bien-aimé souverain, vous l'avez gagnée, +vous l'avez portée, vous l'avez soutenue, et vous me la +donnez. Ma possession doit donc être légitime et paisible; +et je promets de la défendre avec des efforts plus qu'ordinaires +contre l'univers entier.</p> + +<p class="stage1">(Entrent le lord Jean de Lancastre, Warwick et autres lords.)</p> + +<p>LE ROI.--Tenez, tenez, voilà mon fils Jean de Lancastre.</p> + +<p>LANCASTRE.--Santé, paix et bonheur à mon auguste père!</p> + +<p>LE ROI.--Tu m'apportes, ô mon fils Jean, le bonheur +et la paix: mais pour la santé, hélas! elle s'est envolée +sur ses jeunes ailes loin de ce tronc desséché et flétri: +tu le vois, ma tâche en ce monde touche à sa fin.--Où +est milord Warwick?</p> + +<p>HENRI.--Milord Warwick!</p> + +<p>LE ROI.--Est-il quelque nom particulier attaché à l'appartement +où je me suis évanoui la première fois?</p> + +<p>WARWICK.--On l'appelle Jérusalem, mon noble prince.</p> + +<p>LE ROI.--Dieu soit loué! C'est là que ma vie doit finir. +Il y a plusieurs années qu'on m'a prédit que je ne mourrais +que dans Jérusalem: je crus à tort que ce serait +dans la Terre sainte; mais portez-moi dans cette chambre: +je veux qu'on m'y place: c'est dans cette Jérusalem +que Henri mourra.</p> + +<p class="stage1">(Tous sortent.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br> +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Dans le comté de Glocester; une salle de la maison de Shallow.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> SHALLOW, FALSTAFF, BARDOLPH, +LE PAGE.</p> +<br> + +<p>SHALLOW.--Par la corbleu, chevalier, vous ne vous en +irez pas ce soir. (<i>Appelant.</i>) Holà, Davy! m'entends-tu?</p> + +<p>FALSTAFF.--Il faut que vous m'excusiez, maître Robert +Shallow.</p> + +<p>SHALLOW.--Je ne vous excuserai point; vous ne serez +point excusé: on n'admettra point d'excuses: il n'y a +pas d'excuses qui tiennent: vous ne serez point excusé. +Hé! Davy!</p> + +<p class="stage1">(Entre Davy.)</p> + +<p>DAVY.--Me voilà, monsieur!</p> + +<p>SHALLOW.--Davy, Davy, Davy.--Attendez un peu, +Davy; attendez que je voie un peu,--oui c'est cela; dites +à Guillaume le cuisinier, dites-lui qu'il vienne me parler.--Sir +Jean, vous ne serez point excusé.</p> + +<p>DAVY.--Vraiment, monsieur, je vous le dirai, ces ordonnances-là +ne sauraient s'exécuter.--Et puis encore +autre chose; est-ce en froment que nous sèmerons la +grande pièce de terre?</p> + +<p>SHALLOW.--En froment rouge, Davy; mais appelez-moi +Guillaume le cuisinier: n'avez-vous pas des pigeonneaux?</p> + +<p>DAVY.--Oui-da, monsieur. Voici aussi le mémoire du +maréchal, pour les fers de chevaux et les socs de charrue.</p> + +<p>SHALLOW.--Voyez à quoi il se monte et qu'on le paye:--sir +Jean, vous ne serez point excusé.</p> + +<p>DAVY.--Monsieur, il faut de toute nécessité un cercle +neuf au baquet.--Et puis encore, monsieur, voulez-vous +qu'on retienne à Guillaume quelque chose sur ses gages, +pour le sac qu'il a perdu l'autre jour à la foire de +Hinckley?</p> + +<p>SHALLOW.--Certainement il m'en répondra.--Quelques +pigeons, Davy, une couple de petites poulardes fines, +un gigot de mouton, et puis après quelques petites drôleries, +dis cela à Guillaume.</p> + +<p>DAVY.--L'homme de guerre restera-t-il ici à coucher, +monsieur?</p> + +<p>SHALLOW.--Oui, Davy, je veux le bien traiter; un ami +à la cour vaut mieux qu'un penny dans la poche. Traite +bien ses gens, Davy; car ce sont de fieffés coquins, qui +pourraient mordre en arrière.</p> + +<p>DAVY.--Pas plus toujours qu'ils ne sont mordus eux-mêmes, +leur linge est joliment sale.</p> + +<p>SHALLOW.--Bien trouvé, Davy; allons, à ton affaire, Davy.</p> + +<p>DAVY.--Je vous serais bien obligé, monsieur, de vouloir +bien protéger Guillaume Visor de Woncot, contre +Clément Perkers de la Colline.</p> + +<p>SHALLOW.--Il y a déjà bien des plaintes, Davy, contre +ce Visor; ce Visor est, à ma connaissance, un grand +coquin!</p> + +<p>DAVY.--J'en conviens avec Votre Seigneurie, monsieur, +c'est un coquin: cependant à Dieu ne plaise qu'un +coquin ne puisse pas obtenir quelque protection à la +prière de son ami. Un honnête homme, monsieur, est +en état de se défendre lui-même, et un coquin n'a pas +cet avantage. Il y a huit ans, monsieur, que je sers fidèlement +Votre Seigneurie, et si je n'ai pas le crédit, une +fois ou deux par quartier, de faire avoir le dessus à un +coquin contre un honnête homme, il faut convenir que +j'ai bien peu de crédit auprès de Votre Seigneurie. Ce +coquin est un honnête ami à moi, monsieur, c'est pourquoi +je supplie Votre Seigneurie de lui accorder sa protection.</p> + +<p>SHALLOW.--Allons, c'est bon, il ne lui arrivera pas de +mal. Aie soin de tout, Davy.--Où êtes-vous, sir Jean? +Allons, quittez-moi ces bottes: donnez-moi la main, +monsieur Bardolph.</p> + +<p>BARDOLPH.--Je suis bien charmé de voir Votre Seigneurie.</p> + +<p>SHALLOW.--Je te remercie de tout mon coeur, mon +cher maître Bardolph: et toi aussi (<i>au page</i>), mon grand +garçon, sois le bienvenu. Allons, sir Jean.</p> + +<p class="stage1">(Shallow sort.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Je vous suis, mon cher maître Robert +Shallow.--Bardolph, donnez un coup d'oeil à nos chevaux. +(<i>Bardolph et le page sortent.</i>) Si l'on me coupait en +morceaux, on pourrait faire de moi quatre douzaines +d'échalas barbus comme maître Shallow. C'est quelque +chose d'admirable à voir que la parfaite concordance de +l'esprit de ses gens avec le sien. Eux, à force de l'avoir +devant les yeux, se comportent comme de sots juges de +paix; et lui, à force de converser avec eux, il a pris la +tournure d'un valet de juge: leurs esprits se sont si bien +unis et confondus par cette société habituelle, qu'ils se +jettent tous dans la même direction, comme une troupe +d'oies sauvages. Si j'avais une affaire auprès de maître +Shallow, je flatterais ses gens sur le crédit qu'ils ont auprès +de leur maître; si j'en avais une avec ses gens, je +chatouillerais maître Shallow de l'idée qu'il n'y a pas +d'homme au monde qui ait plus d'autorité sur ses domestiques. +Ce qu'il y a de certain, c'est que les manières +ou habiles ou sottes se gagnent comme les maladies par +la communication: c'est pourquoi les hommes doivent +bien prendre garde à ceux qu'ils fréquentent.--Je veux +tirer de ce Shallow de quoi tenir le prince Henri dans +un accès de rire non interrompu pendant la durée de six +mois, c'est-à-dire environ le temps de quatre plaidoiries, +ou de deux procédures; et ce rire-là sera sans vacations. +Oh! c'est quelque chose d'étonnant que l'effet d'un +mensonge appuyé d'un long jurement, ou d'une plaisanterie +faite d'un air triste, sur un gaillard qui n'a pas encore +senti les épaules lui faire mal. Oh! vous le verrez +rire jusqu'à ce que son visage se déforme comme un +manteau mouillé mis de travers.</p> + +<p>SHALLOW, <i>derrière le théâtre</i>.--Sir Jean!</p> + +<p>FALSTAFF.--Je suis à vous, maître Shallow. Je suis à +vous, maître Shallow.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">A Westminster; un appartement du palais.</p> + +<p class="stage1">LE COMTE DE WARWICK ET LE GRAND JUGE.</p> +<br> + +<p>WARWICK.--Qu'est-ce, milord grand juge, où allez-vous?</p> + +<p>LE JUGE.--Comment se porte le roi?</p> + +<p>WARWICK.--Que trop bien. Tous ses maux sont finis.</p> + +<p>LE JUGE.--Il n'est pas mort, j'espère?</p> + +<p>WARWICK.--Il a terminé son voyage en ce monde. Il +ne vit plus pour nous.</p> + +<p>LE JUGE.--J'aurais voulu que Sa Majesté m'eût mandé +avant de mourir. Le zèle intègre avec lequel je l'ai servi +pendant sa vie me laisse exposé à tous les traits de l'injustice.</p> + +<p>WARWICK.--En effet, je crois que le jeune roi ne vous +aime pas.</p> + +<p>LE JUGE.--Je sais qu'il ne m'aime pas; aussi je m'arme +de courage pour soutenir d'un front serein le poids des +circonstances; elles ne peuvent me menacer d'une disgrâce +plus affreuse que celle que me peint mon imagination.</p> + +<p class="stage1">(Entrent le prince Jean de Lancastre, Glocester, Clarence +et autres lords.)</p> + +<p>WARWICK.--Voici les enfants affligés de feu Henri. +Oh! plût au ciel que le Henri qui est vivant eût le caractère +du moins estimable de ces trois princes! Combien +de nobles conserveraient leurs emplois, qui vont devenir +le butin d'hommes de la plus vile espèce?</p> + +<p>LE JUGE.--Hélas! je crains bien que tout l'Etat ne soit +bouleversé.</p> + +<p>LANCASTRE.--Bonjour, cousin Warwick.</p> + +<p>GLOCESTER ET CLARENCE.--Bonjour, cousin.</p> + +<p>LANCASTRE.--Nous nous abordons comme des hommes +qui ont perdu l'usage de la parole.</p> + +<p>WARWICK.--Nous pourrions bien le retrouver; mais ce +que nous aurions à dire est trop triste, pour souffrir de +longs discours.</p> + +<p>LANCASTRE.--Allons! que la paix soit avec celui qui +nous cause cette tristesse!</p> + +<p>LE JUGE.--Que la paix soit avec nous, et nous préserve +de devenir plus tristes encore!</p> + +<p>GLOCESTER.--O mon cher lord! vous avez en effet perdu +un ami; et j'oserais jurer que vous n'avez pas emprunté +le masque de la douleur: sûrement celle que vous montrez +est sentie et bien sincère.</p> + +<p>LANCASTRE.--Quoique nul homme dans ce royaume ne +puisse savoir au juste quel sera son sort, cependant +vous êtes celui qui a le moins à espérer. J'en suis affligé: +je voudrais bien qu'il en fût autrement.</p> + +<p>CLARENCE.--Il faut maintenant que vous ayez des +égards pour sir Jean Falstaff. Il nage contre le cours +qu'a suivi votre mérite.</p> + +<p>LE JUGE.--Aimables princes, ce que j'ai fait, je l'ai fait +en tout honneur, et conduit par l'impartiale direction +de ma conscience, et vous ne m'en verrez jamais solliciter +le pardon par de honteuses et inutiles supplications. +Si la fidélité et l'irréprochable innocence ne suffisent +pas à me défendre, j'irai trouver mon maître le roi +mort, et je lui dirai qui m'envoie après lui.</p> + +<p>WARWICK.--Voici le prince.</p> + +<p class="stage1">(Entre Henri V.)</p> + +<p>LE JUGE.--Salut! Que le ciel conserve Votre Majesté!</p> + +<p>LE ROI.--Ce vêtement somptueux et nouveau pour +moi, la majesté, ne m'est pas aussi léger que vous pouvez +le croire.--Mes frères, votre tristesse est mêlée de +quelque crainte. Mais c'est ici la cour d'Angleterre et +non la cour de Turquie. Ce n'est point un Amurat qui +succède à un Amurat; c'est Henri qui succède à Henri.--Cependant, +soyez tristes, mes bons frères; car il faut +l'avouer, cette tristesse vous sied; la douleur se montre +en vous d'un air si noble que je veux en imiter l'exemple, +et la conserver au fond de mon âme. Soyez donc +tristes, mais pas plus, mes bons frères, que vous ne devez +l'être, d'un fardeau qui nous est imposé en commun. +Quant à moi, j'en atteste le ciel, je vous demande d'être +assurés que je serai votre père et votre frère à la fois. +Chargez-vous seulement de m'aimer, et moi je me charge +de tous vos autres soins. Cependant pleurez Henri mort: +je veux le pleurer aussi: mais vous avez un Henri vivant, +qui pour chacune de vos larmes vous rendra autant +d'heures de bonheur.</p> + +<p>LANCASTRE ET LES AUTRES.--Nous n'attendons pas moins +de Votre Majesté.</p> + +<p>LE ROI, <i>les considérant l'un après l'autre</i>.--Vous me regardez +d'un air inquiet; (<i>au juge</i>) et vous plus que les +autres; vous êtes, je crois, bien sûr que je ne vous aime +pas.</p> + +<p>LE JUGE.--Je suis sûr que, si l'on me rend la justice +qui m'est due, Votre Majesté n'a nul motif légitime de +me haïr.</p> + +<p>LE ROI.--Non? Comment un prince élevé dans de si +hautes espérances pourrait-il oublier des affronts tels +que ceux que vous m'avez fait subir? Quoi! réprimander, +maltraiter de paroles, envoyer rudement en prison l'héritier +présomptif de l'Angleterre! cela se pourrait-il aisément +supporter? cela peut-il être lavé dans le Léthé? +cela peut-il être pardonné?</p> + +<p>LE JUGE.--Je représentais alors la personne de votre +père. L'image de sa puissance résidait en moi; et au +moment où je dispensais sa loi, où j'étais occupé tout +entier des intérêts publics, il plut à Votre Altesse d'oublier +ma place, la majesté de la loi, l'autorité de la justice, +et l'image du souverain que je représentais; et elle +me frappa sur le siége même où je rendais un arrêt! Alors +je déployai contre vous, comme criminel envers votre +père, toute la hardiesse de mon autorité, et je vous fis +emprisonner. Si ma conduite fut blâmable, consentez +donc, aujourd'hui que vous portez le diadème, à voir +votre fils mépriser vos décrets, arracher la justice de +votre respectable tribunal, dédaigner la loi dans son +cours, émousser le glaive qui protége la paix et la sûreté +de votre personne, que dis-je? conspuer votre royale +image, et insulter à vos oeuvres dans un second vous-même. +Interrogez vos pensées de roi, placez-vous dans +cette position: soyez aujourd'hui le père, et figurez-vous +que vous avez un fils; que vous apprenez qu'il a +profané votre dignité à cet excès, que vous voyez vos +plus redoutables lois méprisées avec tant de légèreté, et +vous-même dédaigné à ce point par un fils: et ensuite +imaginez-vous que je remplis votre rôle, et que c'est au +nom de votre autorité que j'impose, avec douceur, silence +à votre fils: après cet examen de sang-froid, jugez-moi, +et dites-moi, comme il convient à votre condition +de roi, ce que j'ai fait de malséant à ma place, à mon +caractère, ou à la majesté de mon souverain?</p> + +<p>LE ROI.--Vous avez raison, juge, et vous avez pesé les +choses comme vous le deviez. En conséquence, continuez +de tenir la balance et le glaive; et je souhaite qu'élevé +de jour en jour à de plus grands honneurs, vous +viviez assez pour voir un de mes fils vous offenser, et +vous obéir, comme j'ai fait; puissé-je vivre aussi pour +lui répéter les paroles de mon père: «Je suis heureux +d'avoir un magistrat assez courageux pour oser exercer +la justice sur mon propre fils; et je ne suis pas +moins heureux d'avoir un fils qui se dépouille ainsi +de sa dignité entre les mains de la justice.»--Vous +m'avez mis en prison: c'est pour cela que je mets en +votre main le glaive sans tache que vous avez accoutumé +de porter, en vous rappelant que vous devez en user +avec la même fermeté, la même justice, la même impartialité +que vous avez employées avec moi. Voilà ma +main. Vous servirez de père à ma jeunesse; ma voix ne +sera que l'écho des paroles que vous ferez entendre à +mon oreille. Je soumettrai humblement mes résolutions +aux sages conseils de votre expérience.--Et vous tous, +princes, mes frères, croyez-moi, je vous en conjure.--Mon +père a emporté avec lui mes égarements; tous les +penchants déréglés de ma jeunesse sont ensevelis dans +sa tombe. Je lui survis triste et animé de son esprit, +pour tromper l'attente de l'univers, pour démentir les +prédictions et pour effacer l'injuste opinion qui s'est établie +sur moi, d'après les apparences: les flots de mon +sang ont jusqu'ici coulé au sein d'orgueilleuses folies: +maintenant ils vont refluer en arrière et retourner vers +l'océan pour se mêler à ses vagues imposantes dans une +solennelle majesté. Nous convoquons maintenant notre +cour suprême du parlement, et choisissons pour membres +de notre conseil des hommes si sages que le grand +corps de l'État puisse le disputer à la nation la mieux +gouvernée, et que les affaires de la paix ou de la guerre, +ou de toutes deux ensemble, nous soient également connues +et familières à tous. (<i>Au grand juge.</i>) Vous y +aurez, mon père, la première place. Après la cérémonie +de notre couronnement, nous assemblerons, comme je +viens de l'annoncer, tous les membres de l'État, et si le +ciel seconde mes bonnes intentions, nul prince, nul pair +n'aura jamais sujet de dire: «Que le ciel abrège d'un +seul jour la vie fortunée de Henri!»</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Dans le comté de Glocester.--Le jardin de la maison de Shallow.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> FALSTAFF, SHALLOW, SILENCE, +BARDOLPH, LE PAGE ET DAVY.</p> +<br> +<p>SHALLOW, <i>à Falstaff</i>.--Oh! vous verrez mon verger, et +sous mon berceau nous mangerons une reinette de +l'année dernière, que j'ai greffée moi-même, avec un +plat de biscuits et quelque chose comme ça. Allons, cousin +Silence, et puis nous irons nous coucher.</p> + +<p>FALSTAFF.--Pardieu, vous avez là une bonne et riche +habitation!</p> + +<p>SHALLOW.--Oh! toute nue, nue, nue! une pauvreté, +une pauvreté, sir Jean: mais, ma foi, l'air y est bon.--Sers, +Davy, sers, Davy; fort bien, Davy.</p> + +<p>FALSTAFF.--Ce Davy vous sert à bien des choses; il est +tout à la fois votre valet et votre laboureur.</p> + +<p>SHALLOW.--C'est un bon valet, un bon valet, un très-bon +valet, sir Jean. Par la messe, j'ai bu un peu trop de +vin d'Espagne à souper.--C'est un bon valet.--Oh! çà, +asseyez-vous donc, asseyez-vous donc: approchez donc, +cousin.</p> + +<p>SILENCE.--Ah! mon cher, je dis, je veux bien.</p> + +<p class="stage1">(Il chante.)</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Ne faisons rien autre que manger et bonne chère,</p> +<p class="i4"> Et remercier le ciel de cette joyeuse année;</p> +<p>Quand la viande est à bon marché et que les femelles sont chères</p> +<p class="i4"> Que de jeunes gaillards rôdent çà et là...</p> +<p class="i4"> Vive la joie, et vive la joie à jamais!</p> +</div></div> + +<p>FALSTAFF.--Ah! voilà ce qui s'appelle un bon vivant! +Maître Silence, je vous porte une santé pour cela.</p> + +<p>SHALLOW.--Versez donc à M. Bardolph, Davy.</p> + +<p>DAVY.--Mon cher monsieur, asseyez-vous donc. (<i>Il fait +asseoir le page et Bardolph à une autre table.</i>) Je suis à +vous tout à l'heure.--Mon très-cher monsieur, asseyez-vous.--Monsieur +le page, mon bon monsieur le page, +asseyez-vous. Grand bien vous fasse. Ce qui nous manque +à manger, nous l'aurons en boisson.--Il faut excuser. +Le coeur est tout.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>SHALLOW.--Allons, gai, monsieur Bardolph; et vous, +mon petit soldat aussi, que je vois là-bas, égayez-vous.</p> + +<p>SILENCE <i>chante</i>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Allons, gai, gai, ma femme est comme toutes les autres;</p> +<p>Car les femmes sont des diablesses, les petites et les grandes.</p> +<p>On est gai dans la salle quand les barbes se remuent.</p> +<p class="i6"> Et vive la joie du carnaval!</p> +<p class="i6"> Allons, gai, gai, etc.</p> +</div></div> + +<p>FALSTAFF.--Je n'aurais pas cru que maître Silence eût +été un homme de si bonne humeur.</p> + +<p>SILENCE.--Qui? moi? J'ai été comme cela déjà plus +d'une fois.</p> + +<p>DAVY, <i>rentre et sert un plat de pommes devant Bardolph</i>.--Tenez, +voilà un plat de pommes de rambour pour +vous.</p> + +<p>SHALLOW.--Davy?</p> + +<p>DAVY.--Plaît-il, monsieur?--Je suis à vous tout à +l'heure. Un verre de vin, n'est-ce pas, monsieur?</p> + +<p>SILENCE <i>chante</i>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Un verre de vin, pétillant et fin,</p> +<p>Et je bois à mes amours,</p> +<p>Et un coeur joyeux vit longtemps.</p> +</div></div> + +<p>FALSTAFF.--Bravo, maître Silence.</p> + +<p>SILENCE.--Et soyons gais, voilà le bon temps de la +nuit.</p> + +<p>FALSTAFF.--Santé et longue vie à vous, maître Silence!</p> + +<p>SILENCE <i>chante</i>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Remplissez le verre et faites-le passer,</p> +<p>Et je vous fais raison jusqu'à un mille de profondeur.</p> +</div></div> + +<p>SHALLOW.--Honnête Bardolph, soyez le bienvenu: si +tu as besoin de quelque chose et que tu ne le demandes +pas, dame, tant pis pour toi. (<i>Au page.</i>) Bienvenu aussi, +toi, mon petit fripon, et de toute mon âme! Je vais boire +à monsieur Bardolph et à tous les joyeux cavalleros de +Londres.</p> + +<p>DAVY.--J'espère bien voir Londres une fois avant de +mourir.</p> + +<p>BARDOLPH.--Si j'ai le plaisir de vous y rencontrer, +Davy....</p> + +<p>SHALLOW.--Vous boirez bouteille ensemble? Ha! n'est-ce +pas, monsieur Bardolph?</p> + +<p>BARDOLPH.--Oui, monsieur, et à même le broc.</p> + +<p>SHALLOW.--Pardieu, je te remercie.--Le drôle se collera +à tes côtés, je puis t'en assurer: oh! il ne te renoncera +pas, il est de bonne race.</p> + +<p>BARDOLPH.--Et moi, je me collerai à lui aussi, monsieur.</p> + +<p>SHALLOW.--C'est parler comme un roi!--Ne vous +laissez manquer de rien; allons, qui? (<i>On entend frapper +à la porte.</i>)--Voyez qui est-ce qui frappe là. Ho! qui est +là?</p> + +<p class="stage1">(Davy sort.)</p> + +<p>FALSTAFF, <i>à Silence qui avale une rasade</i>.--Ma foi! vous +m'avez bien fait raison.</p> + +<p>SILENCE <i>chante</i>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Fais-moi raison</p> +<p>Et arme-moi chevalier.</p> +<p>Samingo.<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a></p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" +name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> <i>Samingo</i> pour <i>Domingo</i>. C'est le refrain d'une vieille chanson.</blockquote> + +<p>N'est-ce pas cela?</p> + +<p>FALSTAFF.--C'est cela.</p> + +<p>SILENCE.--Est-ce cela? Eh bien, avouez donc qu'un +vieux homme est encore bon à quelque chose.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Davy.)</p> + +<p>DAVY.--Plaise à Votre Seigneurie! il y a là-bas un certain +Pistol qui arrive de la cour et apporte des nouvelles.</p> + +<p>FALSTAFF.--De la cour? Faites-le entrer.</p> + +<p class="stage1">(Entre Pistol.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Eh bien, Pistol, qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>PISTOL.--Sir Jean, Dieu vous ait en sa garde!</p> + +<p>FALSTAFF.--Quel vent vous a soufflé ici, Pistol?</p> + +<p>PISTOL.--Ce n'est pas ce mauvais vent qui ne souffle +rien de bon à l'homme.--Aimable chevalier, te voilà +devenu des plus grands personnages du royaume.</p> + +<p>SILENCE.--Ma foi! je crois qu'il n'est autre que le bonhomme +Souffle de Barson?<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" +name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> <i>Puff de Barson.</i> Il a fallu traduire le nom pour faire comprendre +la réplique.</blockquote> + +<p>PISTOL.--Souffle! Je te souffle dans la face, mauvais +poltron de païen. Sir Jean, je suis ton Pistol et ton ami. +Et je suis venu ici ventre à terre; et je t'apporte des nouvelles +et des bonheurs pleins de félicités, et un siècle +d'or, et d'heureuses nouvelles du plus grand prix.</p> + +<p>FALSTAFF.--Eh bien, je t'en prie, débite-les-nous donc, +comme un homme de ce monde.</p> + +<p>PISTOL.--Au diable ce monde et ses vilenies!<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a> Je parle +de l'Afrique et de joies d'or.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" +name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> <i>A f.... a for the world.</i></blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Maudit chevalier d'Assyrie, quelles sont +les nouvelles? Que le roi Cophetua sache donc enfin de +quoi il s'agit.</p> + +<p>SILENCE <i>chante</i>.</p> + +<p class="mid"> +Oui, et Robin-Hood, aussi, et Scarlet et le petit Jean.</p> + +<p>PISTOL.--Est-ce à des mâtins de la basse-cour à se +mettre en comparaison avec l'Hélicon? De bonnes nouvelles +seront-elles ainsi reçues? Alors, Pistol, cache ta +tête dans le giron des Furies.</p> + +<p>SHALLOW.--Mon galant homme, je n'entends rien à +vos manières d'agir.</p> + +<p>PISTOL.--C'est de quoi tu dois te lamenter.</p> + +<p>SHALLOW.--Pardonnez-moi, monsieur. Mais, monsieur, +si vous arrivez avec des nouvelles de la cour, je +pense qu'il n'y a que deux partis à prendre, c'est ou de +les débiter, ou de les taire. Je suis, monsieur, dépositaire +d'une certaine autorité, sous le bon plaisir du roi.</p> + +<p>PISTOL.--Et quel roi, va-nu-pieds? Parle, ou meurs.</p> + +<p>SHALLOW.--Du roi Henri.</p> + +<p>PISTOL.--Henri IV, ou Henri V?</p> + +<p>SHALLOW.--Henri IV.</p> + +<p>PISTOL.--Au diable<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a> ton office! Sir Jean, ton tendre +agneau est à présent roi; Henri V, le voilà! Je dis vrai. +Si Pistol te ment, tiens, fais-moi la figue, comme à un +fanfaron espagnol.</p> + +<p>FALSTAFF.--Comment? est-ce que le vieux roi est mort?</p> + +<p>PISTOL.--Aussi ferme qu'un clou dans une porte<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> +<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>: ce +que je dis est la vérité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" +name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> <i>A f.... a for thine office.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" +name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> <i>As nail in door</i>; expression proverbiale. <i>Door-nail</i> signifie le +clou sur lequel frappe le marteau de la porte. <i>As nail in door</i> +pourrait signifier aussi <i>comme un ongle pris dans une porte</i>.</blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Allons, Bardolph, partons: selle mon cheval. +Maître Robert Shallow, choisis la place que tu voudras +dans tout le pays; elle est à toi. Et toi, Pistol, je te +surchargerai de dignités.</p> + +<p>BARDOLPH.--Oh! jour heureux! Je ne donnerais pas +ma fortune pour une baronnie.</p> + +<p>PISTOL.--Eh bien? n'ai-je pas apporté de bonnes nouvelles?</p> + +<p>FALSTAFF.--Portez maître Silence à son lit.--Maître +Shallow, milord Shallow, vois ce que tu veux être: je +suis l'intendant de la fortune; prends tes bottes; nous +voyagerons toute la nuit.--Oh! mon cher Pistol! Vite, +vite, Bardolph! (<i>Bardolph sort.</i>) Viens, Pistol; dis-moi +encore quelque chose, et en même temps cherche dans +ta tête quelque emploi pour toi, qui te fasse plaisir. Vos +bottes, vos bottes, maître Shallow. Je suis sûr que le +jeune roi languit après moi. Prenons les chevaux du premier +venu: n'importe qui. Les lois d'Angleterre sont actuellement +à mes ordres. Heureux ceux qui ont été mes +amis; et malheur à milord grand juge!</p> + +<p>PISTOL.--Que de vilains vautours lui mangent les poumons! +<i>Qu'est-elle devenue</i>, comme on dit, <i>la vie que je menais +il n'y a pas longtemps</i>? Eh bien! nous y voilà. Bénis +soient ces jours de bonheur!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Londres.--Une rue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DEUX HUISSIERS <i>traînant</i> L'HÔTESSE +QUICKLY ET DOROTHÉE TEAR-SHEET.</p> +<br> + +<p>L'HÔTESSE.--Non, gueux de gredin, quand j'en devrais +mourir, je voudrais te voir pendu. Tu m'as disloqué l'épaule.</p> + +<p>LE PREMIER HUISSIER.--Les constables me l'ont remise +entre les mains; elle aura du régime du fouet autant +qu'il lui en faudra, je le lui promets. Il y a un homme ou +deux de tués à cause d'elle.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Vous mentez, bec à corbin, bec à corbin +que vous êtes. Viens donc, je te dis, moi, damné coquin +au visage de tripes. Si tu me fais faire une fausse couche, +il vaudrait mieux pour toi que tu eusses battu ta mère. +Vilaine face de papier mâché!</p> + +<p>L'HÔTESSE.--O Seigneur! pourquoi sir Jean n'est-il pas +ici? Il y aurait du sang répandu d'abord. Mais voyez, +mon Dieu, lui faire faire une fausse couche!</p> + +<p>LE PREMIER HUISSIER.--Si cela arrive, vous lui remettrez +sa douzaine de coussins; elle n'en a que onze maintenant. +Allons, je vous commande à toutes deux de venir +avec moi. Il est mort, cet homme que vous avez battu +Pistol et vous.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Je vais te le dire, figure d'encensoir: +allez, on vous fera solidement gambiller en l'air pour +cela, vilaine mouche bleue<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a> que vous êtes. Sale meurt-de-faim +de correcteur, si vous n'êtes pas pendu, je quitte +le métier<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" +name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> +(retour) </a> Allusion à l'habit bleu des huissiers.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" +name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> <i>Half-kirtles.</i> C'était, à ce qui paraît, une sorte de vêtement de +nuit à l'usage des femmes de l'espèce de Dorothée.</blockquote> + +<p>LE PREMIER HUISSIER.--Venez, venez, chevaliers errants, +venez.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--O Dieu! faut-il que la force l'emporte ainsi +sur le bon droit? Bien, bien, de la patience vient l'aisance.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Allons donc, coquin, allons donc, menez-moi +donc devant le juge.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Oui, venez donc, chien de chasse affamé.</p> + +<p>DOROTHÉE.--Mort de Dieu! tête de Dieu!</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Atome que tu es!</p> + +<p>DOROTHÉE.--Allons donc, chose de rien du tout. Allons +donc, gredin.</p> + +<p>LE PREMIER HUISSIER.--C'est bien, c'est bien.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Une place publique près de l'abbaye de Westminster.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DEUX VALETS <i>couvrant le pavé de joncs.</i></p> +<br> + +<p>LE PREMIER VALET.--Encore des roseaux, encore des +roseaux.</p> + +<p>LE SECOND VALET.--Les trompettes ont sonné deux +fanfares.</p> + +<p>LE PREMIER VALET.--Il sera bien deux heures, avant +qu'on revienne du couronnement.--Dépêchons, dépêchons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Falstaff, Shallow, Pistol, Bardolph, le Page.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Tenez-vous là à côté de moi, maître Robert +Shallow. Je vous ferai faire accueil par le roi: je vais +lui donner un coup d'oeil de côté lorsqu'il passera; et +remarquez bien de quel air il me regardera.</p> + +<p>PISTOL.--Bénédiction sur tes poumons, bon chevalier!</p> + +<p>FALSTAFF.--Approche ici, Pistol; tiens-toi derrière +moi. (<i>A Shallow.</i>) Oh! si j'avais eu le temps de faire +faire des livrées neuves, j'aurais voulu y dépenser les +mille livres sterling que je vous ai empruntées. Mais cela +ne fait rien: cette manière modeste de se présenter sied +mieux encore. Cela prouve combien j'étais pressé de le +voir.</p> + +<p>SHALLOW.--Oui, c'en est une preuve.</p> + +<p>FALSTAFF.--Cela fait voir l'ardeur de mon affection.</p> + +<p>SHALLOW.--Oui, sans doute.</p> + +<p>FALSTAFF.--Mon dévouement.</p> + +<p>SHALLOW.--Certainement, certainement, certainement.</p> + +<p>FALSTAFF.--Cela a l'air d'un homme qui a couru la +poste jour et nuit, et sans délibérer, sans songer à rien, +sans se donner le temps de changer de chemise.</p> + +<p>SHALLOW.--Cela est très-certain.</p> + +<p>FALSTAFF.--Mais qui vient se poster là tout sali du +voyage, tout en sueur du désir de le voir, n'ayant nulle +autre idée en tête, mettant en oubli toute autre affaire, +comme s'il n'y avait plus au monde rien à faire que de le +voir....</p> + +<p>PISTOL.--C'est <i>semper idem</i>, car <i>absque hoc nihil est</i>. +Parfait en tout point.</p> + +<p>SHALLOW.--Oui vraiment.</p> + +<p>PISTOL.--Mon chevalier, je veux enflammer ton noble +foie, et te mettre en fureur. Ta Dorothée, l'Hélène de tes +nobles pensées, est dans une honteuse réclusion, dans +une prison infecte, traînée là par la main la plus grossière +et la plus sale. Fais sortir la Vengeance de son +antre d'ébène avec les serpents agités de l'affreuse +Alecton; car ta chère Dorothée est dedans: Pistol ne dit +jamais rien que de vrai.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je la délivrerai.</p> + +<p class="stage1">(Acclamations, bruits de trompettes derrière le théâtre.)</p> + +<p>PISTOL.--On a entendu mugir la mer et les sons éclatants +de la trompette.</p> + +<p class="stage1">(Entre le roi avec sa suite, dans laquelle se trouve le lord +grand juge.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Dieu conserve Ta Majesté, roi Hal, mon +royal Hal!</p> + +<p>PISTOL.--Que le ciel te garde et veille sur toi, très-royal +rejeton de la gloire!</p> + +<p>FALSTAFF.--Que Dieu te conserve, mon cher enfant!</p> + +<p>LE ROI.--Milord grand juge, parlez à cet insensé.</p> + +<p>LE JUGE.--Êtes-vous en votre bon sens? Savez-vous ce +que vous dites?</p> + +<p>FALSTAFF.--Mon roi, mon Jupiter! C'est à toi que je +parle, mon coeur.</p> + +<p>HENRI.--Je ne te connais point, vieillard. Va faire tes +prières.--Que ces cheveux blancs siéent mal à un insensé, +à un mauvais bouffon! J'ai vu en songe, pendant +un long sommeil, un homme de cette espèce, gonflé de +même d'un excès de nourriture, aussi vieux et aussi débauché. +Mais éveillé, je méprise mon songe.--Va travailler +à diminuer ton ventre et à grossir ton mérite. +Quitte ta vie gloutonne: sache que la tombe ouvre pour +toi une bouche trois fois plus large que pour les autres +hommes.--Ne me réplique pas par une ridicule plaisanterie. +Ne t'imagine pas que je sois aujourd'hui ce que +j'étais. Le ciel sait, et l'univers verra, que j'ai renoncé à +mon passé, et je rejetterai de même tous ceux qui firent +ma société. Quand tu entendras dire que je suis ce que +j'ai été, reviens vers moi, et tu seras ce que tu étais +alors, le guide et le promoteur de mes dérèglements. +Jusqu'à ce moment, je te bannis, sous peine de mort, +comme j'ai déjà banni le reste de ceux qui m'ont égaré, +et je te défends d'approcher de notre personne plus près +que de dix milles. Quant à votre subsistance, je vous +l'assurerai, afin que les besoins ne vous sollicitent pas au +mal; et lorsque nous apprendrons que vous avez réformé +votre vie, alors nous vous emploierons, selon votre capacité +et votre mérite. (<i>Au grand juge.</i>) C'est vous, milord, +que je charge de veiller sur l'exécution de mes +ordres. Continuez la marche.</p> + +<p class="stage1">(Sortent le roi et sa suite.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Maître Shallow, je vous dois mille livres +sterling.</p> + +<p>SHALLOW.--Oui, vraiment, sir Jean, que je vous prie +de me rendre, pour que je puisse les remporter avec moi.</p> + +<p>FALSTAFF.--Cela est bien difficile, maître Shallow. Que +tout ceci ne vous chagrine pas. Il va m'envoyer chercher +pour me parler en particulier, voyez-vous. Il faut bien +qu'il prenne ce ton devant le monde. N'ayez pas d'inquiétude +sur votre fortune. Je suis encore, tel que vous me +voyez, l'homme qui vous fera prospérer.</p> + +<p>SHALLOW.--Je ne vois pas trop comment, à moins que +vous ne me donniez votre pourpoint, et que vous ne me +rembourriez de paille. Je vous en prie, mon cher sir +Jean, sur les mille livres, rendez-m'en seulement cinq +cents.</p> + +<p>FALSTAFF.--Maître, je vous tiendrai parole: ce que +vous avez entendu là n'était qu'une couleur.</p> + +<p>SHALLOW.--Je crains bien que vous ne soyez teint<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a> de +cette couleur-là toute votre vie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" +name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> <i>That you will die in</i>; jeu de mots entre <i>die</i>, mourir, et <i>dye</i>, +teindre.</blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Ne craignez point de couleurs; venez dîner +avec moi. Viens, lieutenant Pistol; et toi aussi, Bardolph.--On +m'enverra chercher ce soir de bonne +heure.</p> + +<p class="stage1">(Rentrent le prince Jean de Lancastre, le lord grand juge, +des officiers de justice, etc.)</p> + +<p>LE JUGE, <i>à des archers</i>.--Allez, conduisez sir Jean +Falstaff à la Flotte<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>: emmenez avec lui toute sa compagnie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" +name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> Dans la prison appelée <i>la Flotte</i>; selon toute apparence, pour +assurer l'exécution des ordres du roi, car on verra plus loin qu'ils +ne sont condamnés qu'au bannissement.</blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Milord, milord....</p> + +<p>LE JUGE.--Je n'ai pas le temps de vous parler: je vous +entendrai tantôt.--Qu'on les emmène.</p> + +<p>PISTOL.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Si fortuna me tormenta,</i></p> +<p><i>Spero me contenta.</i></p> +</div></div> + +<p class="stage1">(Sortent Falstaff, Shallow, Pistol, Bardolph, le page, et +les officiers de justice.)</p> + +<p>LANCASTRE.--J'aime beaucoup cette noble conduite du +roi: il a l'intention de donner à ses anciens camarades +une honnête aisance. Mais il les bannit tous, jusqu'à ce +qu'ils aient pris devant le public un langage plus sensé +et plus décent.</p> + +<p>LE JUGE.--C'est ce qui va être exécuté.</p> + +<p>LANCASTRE.--Le roi a convoqué son parlement, +milord.</p> + +<p>LE JUGE.--Oui, prince.</p> + +<p>LANCASTRE.--Je parierais qu'avant la fin de cette année +nous porterons nos armes concitoyennes et notre ardeur +native jusqu'au sein de la France.--J'ai entendu +quelque oiseau chanter l'air de ces paroles, et sa musique, +à ce que je présume, a plu à l'oreille du roi. Allons, +venez.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> +<h3>ÉPILOGUE</h3> + +<h4>PRONONCÉ PAR UN DANSEUR.</h4> + +<p>D'abord ma crainte, ensuite ma révérence, et puis mon +discours. Ma crainte, c'est votre mécontentement; ma +révérence, c'est mon devoir; et mon discours, c'est de +vous demander pardon. Si vous vous attendez à un bon +discours, je suis perdu; car ce que j'ai à vous dire est de +ma façon, et ce que je dois vous dire va encore, j'en ai +peur, me faire tort. Mais au fait, et à tout hasard, il faut +que vous sachiez, comme vous le savez très-bien, que je +parus dernièrement ici à la fin d'une pièce qui vous +avait déplu, pour vous demander votre indulgence et +vous en promettre une meilleure; je comptais, pour +vous dire la vérité, m'acquitter au moyen de celle-ci: +mais si, comme une expédition malheureuse, elle me +revient sans succès, je fais banqueroute; et vous, mes +chers créanciers, vous perdez votre dû. Je vous promis +que je me trouverais ici; et en vertu de ma parole, je +viens livrer ma personne à votre merci. Rabattez-moi +quelque chose, je vous payerai quelque chose; et suivant +l'usage de la plupart des débiteurs, je vous ferai des +promesses à l'infini.</p> + +<p>Si ma langue ne peut vous persuader de me tenir +quitte, voulez-vous m'ordonner d'user de mes jambes? +Et pourtant ce serait un payement bien léger que de +payer sa dette en gambades. Mais une conscience délicate +offre toutes les satisfactions qui sont en son pouvoir, et +c'est ce que je vais faire. Toutes les dames qui sont ici +m'ont déjà pardonné; si les messieurs ne veulent pas +en faire autant, alors les messieurs ne s'accordent donc +pas avec les dames, et c'est ce qu'on n'a jamais vu +dans une pareille assemblée.--Encore un mot, je +vous en supplie. Si vous n'êtes pas trop dégoûtés de la +chair grasse, notre humble auteur continuera son histoire, +dans laquelle sir Jean continuera de jouer son +rôle, et où il vous fera rire par le moyen de la belle +Catherine de France; autant que j'en puis savoir, +Falstaff y mourra de gras fondu, à moins que vous ne +l'ayez déjà tué par votre disgrâce: car Oldcastle est +mort martyr, et celui-ci n'est pas le même homme.--Ma +langue est fatiguée: quand mes jambes le seront +aussi, je vous souhaiterai le bonsoir, et sur ce je me +prosterne à genoux devant vous; mais à la vérité c'est +afin de prier pour la reine.</p> + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> + + +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Henri IV (2e partie), by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (2E PARTIE) *** + +***** This file should be named 25715-h.htm or 25715-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/5/7/1/25715/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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