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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:18:32 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Henri IV (2e partie), by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Henri IV (2e partie)
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: June 7, 2008 [EBook #25715]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (2E PARTIE) ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+ =================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 7
+ Henri IV (2e partie)
+ Henri V
+ Henri VI (1re, 2e et 3e partie)
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+ ==================================================
+
+
+
+ HENRI IV
+
+ TRAGÉDIE
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+
+ NOTICE
+ SUR LA DEUXIÈME PARTIE
+ DE HENRI IV
+
+
+Henri V est le véritable héros de la seconde partie; son avénement au
+trône et le grand changement qui en résulte sont l'événement du drame.
+La défaite de l'archevêque d'York et celle de Northumberland ne sont que
+le complément des faits contenus dans la première partie. Hotspur n'est
+plus là pour donner à ces faits une vie qui leur appartienne, et
+l'horrible trahison de Westmoreland n'est pas de nature à fonder un
+intérêt dramatique. Henri IV mourant ne se montre que pour préparer le
+règne de son fils, et toute l'attention se porte déjà sur un successeur
+également important par les craintes et par les espérances qu'il fait
+naître.
+
+Ce n'est pas tout à fait à l'histoire que Shakspeare a emprunté le
+tableau de ces divers sentiments. L'avénement de Henri V fut
+généralement un sujet de joie: Hollinshed rapporte que, dans les trois
+jours qui suivirent la mort de son père, il reçut de plusieurs «nobles
+hommes et honorables personnages,» des hommages et serments de fidélité
+tels que n'en avait reçu aucun des rois ses prédécesseurs[1], «tant
+grande espérance et bonne attente avait-on des heureuses suites qui par
+cet homme devaient advenir.» L'inconstante ardeur des esprits,
+entretenue par de fréquents bouleversements, faisait nécessairement d'un
+nouveau règne un sujet d'espérances; et les troubles qui avaient agité
+le règne de Henri IV, les cruautés qui en avaient été la suite, les
+continuelles méfiances qui devraient en résulter, portaient
+naturellement la nation à tourner les yeux vers un jeune prince dont, en
+ce temps de désordre, les déréglements choquaient beaucoup moins que ses
+qualités généreuses n'inspiraient de confiance. On attribuait d'ailleurs
+une partie de ces déréglements à la méfiance jalouse de son père, qui,
+en le tenant écarté des affaires auxquelles il se portait avec une
+grande ardeur, en lui ôtant même l'occasion de faire éclater ses talents
+militaires, avait jeté cet esprit impétueux dans des voies de désordre
+où les moeurs du temps ne permettaient guère qu'on s'arrêtât sans avoir
+atteint les derniers excès. Hollinshed attribue à la malveillance de
+ceux qui entouraient le roi Henri IV, non-seulement les soupçons qu'il
+était disposé à concevoir contre son fils, mais encore les bruits odieux
+répandus sur la conduite de ce prince. Il rapporte une occasion où le
+prince, ayant à se défendre contre certaines insinuations qui avaient
+mis la mésintelligence entre son père et lui, se rendit à la cour avec
+une suite dont l'éclat et le nombre n'étaient pas faits pour diminuer
+les soupçons du roi, et dans un costume assez singulier pour que le
+chroniqueur ait cru devoir en faire mention. C'était «une robe (_a
+gowne_, probablement un long manteau) de satin bleu remplie de petits
+trous en façon d'oeillets, et à chaque trou pendait à un fil de soie
+l'aiguille avec laquelle il avait été cousu.» Quoi qu'on puisse penser
+de la gêne des mouvements d'un homme vêtu d'une manière si inquiétante,
+le prince se jeta aux pieds de son père, et, après avoir protesté de sa
+fidélité, lui présenta son poignard, afin qu'il se délivrât de ses
+soupçons en le tuant, «et en présence de ces lords, ajouta-t-il, et
+devant Dieu au jour du jugement, je jure ma foi de vous le pardonner
+hautement.» Le roi attendri, jeta le poignard, embrassa son fils les
+larmes aux yeux, lui avoua ses soupçons, et déclara en même temps qu'ils
+étaient effacés. Le prince demanda la punition de ses accusateurs; le
+roi répondit que la prudence exigeait quelques délais, et ne punit
+point. Mais il paraît que l'opinion générale vengeait suffisamment le
+jeune prince; et sans croire précisément avec Hollinshed, qui d'ailleurs
+se contredit sur ce point, que Henri ait toujours eu soin «de contenir
+ses affections dans le sentier de la vertu», on est porté à supposer
+quelque exagération dans le récit des déportements de sa jeunesse rendus
+plus remarquables par la révolution subite qui les a terminés, et par
+l'éclat de gloire qui les a suivis.
+
+[Note 1: _Chroniques_ de Hollinshed, t. II, p. 543.]
+
+Shakspeare devait naturellement adopter la tradition la plus favorable à
+l'effet dramatique; il a senti aussi combien le rôle d'un roi et d'un
+père mourant, inquiet sur l'avenir de son fils et de ses sujets, était
+plus propre à produire sur la scène un tableau touchant et pathétique;
+et de même qu'il a inventé pour la beauté de son dénoûment l'épisode de
+Gascoygne, il a ajouté, à la scène de la mort de Henri IV, des
+développements qui la rendent infiniment plus intéressante. Hollinshed
+rapporte simplement que le roi s'apercevant qu'on avait ôté sa couronne
+de dessus son chevet, et apprenant que c'était le prince qui l'avait
+emportée, le fit venir et lui demanda raison de cette conduite: «Sur
+quoi le prince, avec un bon courage, lui répondit:--Sire, à mon jugement
+et à celui de tout le monde, vous paraissiez mort. Donc, comme votre
+plus proche héritier connu, j'ai pris cette couronne comme mienne et non
+comme vôtre.--Bien, mon fils, dit le roi avec un grand soupir, quel
+droit j'y avais, Dieu le sait!--Bien, dit le prince, si vous mourez roi,
+j'aurai la couronne, et je me fie de la garder avec mon épée contre tous
+mes ennemis, comme vous avez fait.--Étant ainsi, dit le roi, je remets
+tout à Dieu et souvenez-vous de bien faire. Ce que disant, il se tourna
+dans son lit, et bientôt après s'en alla à Dieu.» Peut-être la réponse
+du jeune prince, rendue comme un poëte l'eût su rendre, aurait-elle été
+préférable au discours étudié que lui prête Shakspeare; cependant il en
+a conservé une partie dans la dernière réplique du prince de Galles, et
+le reste de la scène offre de grandes beautés, ainsi que celles qui
+suivent entre Gascoygne et les princes. En tout, Shakspeare paraît avoir
+voulu racheter par des beautés de détail la froideur nécessaire de la
+partie tragique; elle en offre beaucoup, et le style en est généralement
+plus soigné et plus exempt de bizarrerie que celui de la plupart de ses
+autres pièces historiques.
+
+La partie comique, très-importante et très-considérable dans cette
+seconde partie de _Henri IV_, n'est cependant pas égale en mérite à ce
+qu'offre, dans le même genre, la première partie. Falstaff est parvenu,
+il a une pension, des grades; ses rapports avec le prince sont moins
+fréquents; son esprit ne lui sert donc plus aussi fréquemment à se tirer
+de ces embarras qui le rendaient si comique; et la comédie est obligée
+de descendre d'un étage pour le représenter dans sa propre nature, livré
+à ses goûts véritables et au milieu des misérables dont il fait sa
+société, ou des imbéciles qu'il a encore besoin de duper. Ces tableaux
+sont sans doute d'une vérité frappante et abondent en traits comiques,
+mais la vérité n'est pas toujours assez loin du dégoût pour que le
+comique nous trouve alors disposés à toute la joie qu'il inspire; et les
+personnages sur qui tombe le ridicule ne nous paraissent pas toujours
+valoir la peine qu'on en rie. Cependant le caractère de Falstaff est
+parfaitement soutenu, et se retrouvera tout entier quand on le verra
+reparaître ailleurs.
+
+La seconde partie de _Henri IV_ a paru, à ce qu'on croit, en 1598; avant
+cette époque, on représentait sur la scène anglaise une pièce intitulée
+_les Fameuses Victoires de Henri V_, sorte de farce tragi-comique
+dépourvue de tout mérite. Rien ne pourrait mieux faire comprendre que ce
+vieux drame la merveilleuse transformation qu'opéra Shakspeare dans les
+représentations théâtrales du siècle d'Elisabeth.
+
+
+
+
+ HENRI IV
+
+ TRAGÉDIE
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ LE ROI HENRI IV.
+ HENRI, prince de Galles, )
+ ensuite roi sous le nom de )
+ Henri V. )
+ THOMAS, duc de Clarence. )
+ LE PRINCE JEAN de Lancastre, ) ses fils
+ ensuite duc de Bedford. )
+ LE PRINCE HUMPHROY )
+ de Glocester, ensuite duc )
+ de Glocester. )
+
+ LE COMTE DE WARWICK. )
+ LE COMTE DE WESTMORELAND. ) partisans
+ GOWER. ) du roi
+ HARCOURT. )
+ Le GRAND JUGE du banc du roi.
+ UN GENTILHOMME attaché au grand
+ juge.
+ LE COMTE DE NORTHUMBERLAND. )
+ SCROOP, archevêque d'York. )
+ LORD MOWBRAY. ) ennemis
+ LORD HASTINGS. ) du roi.
+ LORD BARDOLPH. )
+ SIR JOHN COLEVILLE. )
+ TRAVERS, ) domestiques de Northumberland.
+ MORTON, )
+ FALSTAFF.
+ BARDOLPH.
+ PISTOL.
+ UN PAGE.
+ POINS. )
+ PETO. ) attachés au prince Henri.
+
+ SHALLOW. )
+ SILENCE. ) juges de comtés.
+
+ DAVY, domestique de Shallow.
+
+ MOULDY, )
+ SHADOW, )
+ WART, ) recrues.
+ FEEBLE, )
+ BULLCALF )
+
+ FANG, )
+ SNARE. ) officiers du shérif.
+ LA RENOMMÉE.
+ UN PORTIER.
+ UN DANSEUR qui prononce l'épilogue.
+ LADY NORTHUMBERLAND.
+ LADY PERCY.
+ L'HÔTESSE QUICKLY.
+ DOLL TEAR-SHEET.
+ LORDS ET AUTRES PERSONNAGES DE SUITE,
+ OFFICIERS, SOLDATS, MESSAGERS,
+ GARÇONS DE CABARET, SERGENTS, PIQUEURS,
+ ETC.
+
+
+
+
+
+PROLOGUE
+
+À Warkworth. Devant le château de Northumberland.
+
+
+_Entre_ LA RENOMMÉE, _son vêtement parsemé de langues peintes._
+
+LA RENOMMÉE.--Ouvrez les oreilles: et qui de vous, lorsque la bruyante
+Renommée se fait entendre, voudra fermer les routes de l'ouïe? C'est moi
+qui, depuis l'Orient jusqu'aux lieux où s'abaisse l'Occident, faisant du
+vent mon cheval de voyage, divulgue sans cesse les entreprises
+commencées sur ce globe de la terre. Sur mes langues court sans cesse le
+scandale que je répands dans tous les idiomes, remplissant de bruits
+mensongers les oreilles des hommes. Je parle de paix, tandis que, cachée
+sous le sourire de la tranquillité, la haine déchire le monde. Et quel
+autre que la Renommée, quel autre que moi produit le terrible appareil
+des armées, et les préparatifs de défense, lorsque, gonflée d'autres
+maux, l'année monstrueuse paraît prête à donner des fils au féroce tyran
+de la guerre?--La Renommée est une flûte où soufflent les soupçons, les
+inquiétudes, les conjectures, et dont la touche est si simple et si
+facile qu'elle peut être jouée par le monstre stupide aux têtes
+innombrables, l'inconstante et factieuse multitude. Mais qu'ai-je besoin
+d'anatomiser ma personne ici, au milieu de ma propre famille? Pourquoi
+la Renommée se trouve-t-elle en ce lieu? Je cours devant la victoire du
+roi Henri qui, dans les plaines sanglantes de Shrewsbury, a terrassé le
+jeune Hotspur et ses guerriers, éteignant le flambeau de l'audacieuse
+révolte dans le sang même des rebelles. Mais à quoi pensai-je de débuter
+par dire ici la vérité! Mon rôle est plutôt de répandre au loin que
+Henri Monmouth a succombé sous la colère du noble Hotspur, que le roi
+lui-même a baissé, aussi bas que le tombeau, sa tête sacrée devant la
+rage de Douglas. Voilà les bruits que j'ai semés au travers des villes
+rustiques situées entre ces plaines royales de Shrewsbury, et cette
+masse de pierres inégales, repaire vermoulu où le père de Hotspur, le
+vieux Northumberland, contrefait le malade. Les messagers arrivent
+épuisés, et pas un d'eux n'apporte d'autres nouvelles que celles qu'ils
+ont apprises de moi. Ils reçoivent des langues de la Renommée, de
+flatteurs et consolants mensonges, pires que le récit des maux
+véritables.
+
+(Elle sort.)
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+Au même endroit.
+
+LE PORTIER _est devant la porte. Entre lord_ BARDOLPH.
+
+
+BARDOLPH.--Qui garde la porte ici? Holà!--Où est le comte?
+
+LE PORTIER.--Sous quel nom vous annoncerai-je?
+
+BARDOLPH.--Dis au comte que le lord Bardolph l'attend ici.
+
+LE PORTIER.--Sa Seigneurie est allée se promener dans le verger. Que
+Votre Honneur veuille bien prendre la peine de frapper seulement à la
+porte, et il va vous répondre lui-même.
+
+(Entre Northumberland.)
+
+BARDOLPH.--Voilà le comte.
+
+NORTHUMBERLAND.--Quelles nouvelles, lord Bardolph? Chaque minute
+aujourd'hui devrait enfanter quelque nouveau fait. Les temps sont
+désordonnés, et la Discorde, comme un coursier échauffé par une trop
+forte nourriture, a brisé son frein avec fureur et renverse tout sur son
+passage.
+
+BARDOLPH.--Noble comte, je vous apporte des nouvelles sûres de
+Shrewsbury.
+
+NORTHUMBERLAND.--Bonnes, s'il plaît à Dieu!
+
+BARDOLPH.--Aussi bonnes que le coeur les peut désirer.--Le roi est
+blessé presque à mort; et de la main de milord votre fils, le prince
+Henri tué roide; les deux Blount tués par Douglas; le jeune prince Jean,
+Westmoreland et Stafford ont fui du champ de bataille; et le cochon de
+Henri Monmouth, le lourd sir Jean est prisonnier de votre fils. Oh!
+jamais depuis les jours de bonheur de César, aucun temps n'a été
+illustré d'une pareille journée si bien défendue, si bien conduite, et
+si complétement gagnée.
+
+NORTHUMBERLAND.--D'où tenez-vous ces nouvelles? Avez-vous vu le champ de
+bataille? Venez-vous de Shrewsbury?
+
+BARDOLPH.--J'ai parlé, milord, à quelqu'un qui en venait, un gentilhomme
+de bonne race et d'un nom recommandable, qui m'a de lui-même raconté ces
+nouvelles comme véritables.
+
+NORTHUMBERLAND.--J'aperçois Travers, mon domestique, que j'avais envoyé
+mardi dernier pour tâcher d'apprendre quelques nouvelles.
+
+BARDOLPH.--Milord, je l'ai dépassé sur la route; il ne sait rien de
+certain que ce qu'il peut avoir appris de moi.
+
+(Entre Travers.)
+
+NORTHUMBERLAND.--Eh bien, Travers, quelles bonnes nouvelles nous
+apportez-vous?
+
+TRAVERS.--Milord, sir Jean Umfreville m'a fait retourner sur mes pas
+avec de joyeuses nouvelles. Comme il était mieux monté que moi, il m'a
+devancé. Après lui j'ai vu venir, piquant avec ardeur, un cavalier
+presque épuisé de la rapidité de sa course, qui s'est arrêté près de moi
+pour laisser souffler son cheval tout ensanglanté: il s'est informé du
+chemin de Chester; et je lui ai demandé des nouvelles de Shrewsbury. Il
+m'a dit que la cause des rebelles n'avait pas été heureuse, et que
+l'éperon du jeune Henri Percy était refroidi. En disant ces mots, il
+abandonne la bride à son cheval courageux, et, courbé en avant, il
+enfonce ses éperons tout entiers dans les flancs haletants de la pauvre
+bête, et partant d'un élan, sans attendre d'autres questions, il
+semblait dans sa course dévorer le chemin.
+
+NORTHUMBERLAND.--Ah!--Répète.--Il t'a dit que l'éperon du jeune Percy
+était refroidi? Qu'Hotspur était sans vigueur? Que les rebelles avaient
+été malheureux?
+
+BARDOLPH.--Milord, je n'ai que cela à vous dire. Si le jeune lord votre
+fils n'a pas l'avantage, sur mon honneur je consens à donner ma baronnie
+pour un lacet de soie; n'en parlons plus.
+
+NORTHUMBERLAND.--Eh pourquoi donc le cavalier qui a rencontré Travers
+lui aurait-il donné les indices d'une défaite?
+
+BARDOLPH.--Qui? Lui? Bon, c'était quelque misérable qui avait volé le
+cheval qu'il montait, et qui, sur ma vie, a parlé au hasard: mais,
+tenez, voici encore des nouvelles.
+
+(Entre Morton.)
+
+NORTHUMBERLAND.--Mais quoi, le front de cet homme, semblable à la
+couverture d'un livre, annonce un volume du genre tragique. Tel est
+l'aspect du rivage lorsqu'il porte encore la trace de la tyrannique
+invasion des flots. Parle, Morton, viens-tu de Shrewsbury?
+
+MORTON.--Mon noble lord, je fuis de Shrewsbury, où la mort détestée a
+revêtu ses traits les plus hideux pour porter l'effroi dans notre parti.
+
+NORTHUMBERLAND.--Comment se portent mon fils et mon frère?--Tu trembles,
+et la pâleur de tes joues est plus prompte que ta langue à me révéler
+ton message. Tel, et ainsi que toi défaillant, inanimé, sombre, la mort
+dans les yeux, vaincu par le malheur, parut celui qui dans la profondeur
+de la nuit ouvrant le rideau de Priam, essaya de lui dire que la moitié
+de la ville de Troie était consumée; Priam vit la flamme avant que son
+serviteur eût pu retrouver la voix. Et moi, je vois la mort de mon cher
+Percy avant que tu me l'annonces. Je vois que tu voudrais me dire:
+«Votre fils a fait ceci et ceci; votre frère cela; ainsi a combattu le
+noble Douglas:» tu voudrais arrêter mon oreille avide sur le récit de
+leurs vaillantes prouesses, mais l'arrêtant en effet tout à coup, un
+soupir gardé pour la fin va dissiper d'un souffle toutes ces louanges,
+et terminer tout par ces mots: «Frère, fils, tous sont morts.»
+
+MORTON.--Douglas est vivant et votre frère aussi, mais pour milord votre
+fils....
+
+NORTHUMBERLAND.--Quoi, il est mort! Vois combien la crainte est prompte!
+Celui qui ne fait que redouter encore ce qu'il voudrait ne pas apprendre
+sait par instinct démêler dans les yeux d'autrui que ce qu'il redoute
+est arrivé.--Cependant parle, Morton; dis à ton maître que sa prescience
+lui a menti, et je recevrai cela comme un affront qui m'est cher; et je
+t'enrichirai pour récompense de cette injure.
+
+MORTON.--Vous êtes trop grand pour que je vous contredise. Votre
+pressentiment n'est que trop vrai, et vos craintes que trop fondées.
+
+NORTHUMBERLAND.--Malgré tout, cela ne dit pas que Percy soit mort. Je
+vois un cruel aveu dans tes regards; tu secoues la tête, et tiens pour
+dangereux ou criminel de dire la vérité. S'il est tué, dis-le; ce ne
+sera point une faute que d'annoncer sa mort: c'en est une que de mentir
+sur une mort véritable, mais non pas de dire que le mort ne vit plus.
+
+MORTON.--Cependant celui qui le premier apporte une fâcheuse nouvelle
+est chargé d'un office où tout est perte pour lui. De ce moment sa voix
+prend le son d'une cloche funèbre qu'on se rappelle toujours
+accompagnant de son tintement la mort d'un ami.
+
+BARDOLPH.--Non, milord, je ne puis croire que votre fils soit mort.
+
+MORTON.--Je suis bien affligé d'être obligé de vous forcer à croire ce
+que je demanderais au ciel de n'avoir pas vu. Mais mes propres yeux
+l'ont vu, sanglant, épuisé hors d'haleine, et ne répondant plus que par
+de faibles coups à ceux d'Henri Monmouth, dont la rapide fureur a
+renversé Percy, jusqu'alors invincible, sur la poussière, d'où il ne
+s'est plus depuis relevé vivant. La mort de ce héros, dont l'ardeur
+enflammait le plus stupide manant de son camp, une fois ébruitée, a
+glacé l'ardeur du plus brillant courage de son armée: car c'était de la
+trempe de son âme que son parti empruntait la fermeté de l'acier; une
+fois qu'elle a été détruite en lui, tout le reste s'est affaissé sur
+soi-même, comme un plomb inerte et lourd; et de même qu'une masse
+pesante de sa nature vole avec d'autant plus de vitesse qu'elle est
+lancée par une force supérieure; ainsi, lorsque la perte de Hotspur eut
+appesanti nos soldats, ce poids reçut de la peur une telle rapidité, que
+la flèche volant vers son but ne surpasse pas en légèreté nos soldats
+voulant chercher leur salut loin du champ de bataille. Alors le noble
+Worcester fut trop tôt fait prisonnier; et ce fougueux Écossais, le
+sanglant Douglas, dont l'active et laborieuse épée avait tué jusqu'à
+trois fois la ressemblance du roi, commença à mollir et perdre coeur, et
+honora de son exemple la honte de ceux qui tournaient le dos! La frayeur
+le fit trébucher en fuyant, et il fut pris. Enfin, le résumé de tout
+ceci, c'est que le roi a la victoire; et il a envoyé un détachement avec
+ordre de marcher à grands pas contre vous, milord, sous la conduite du
+jeune Lancastre et de Westmoreland. Voilà toutes les nouvelles.
+
+NORTHUMBERLAND.--J'aurai assez de temps pour pleurer ce malheur. Dans le
+poison se trouve le remède. Cette nouvelle, si j'eusse joui de la santé,
+m'aurait rendu malade; me trouvant malade, elle m'a en quelque sorte
+guéri. Ainsi qu'un malheureux dont les nerfs affaiblis par la fièvre
+fléchissent, comme des gonds sans force, sous le poids de la vie, et qui
+dans l'impatience de son accès s'élance, semblable à la flamme, des bras
+de son gardien; ainsi mes membres, affaiblis par la douleur, trouvent
+dans la rage de la douleur une force triple de leur vigueur naturelle.
+Loin d'ici, faible béquille; maintenant c'est un gantelet écailleux avec
+des charnières d'acier qui doit revêtir cette main. Loin de moi aussi,
+bonnet de malade, trop incertaine sauvegarde d'une tête que des princes
+fortifiés par la conquête aspirent à frapper. Ceignez de fer mon front.
+Vienne l'heure la plus effroyable qu'osent annoncer la haine et les
+circonstances; qu'elle menace de ses regards Northumberland au
+désespoir; que le ciel et la terre se confondent; que la main de la
+nature ne contienne plus l'impétuosité des flots; que l'ordre périsse;
+et que ce monde cesse d'être un théâtre où la discorde se nourrit de
+languissantes querelles; que l'esprit de Caïn le premier-né s'empare de
+tous les coeurs; que, toutes les âmes se précipitant dans une sanglante
+carrière, cette terrible scène finisse en laissant aux ténèbres le soin
+d'ensevelir les morts.
+
+TRAVERS.--Ce violent transport aggrave votre mal, milord.
+
+BARDOLPH.--Cher comte, ne faites pas divorce avec votre prudence.
+
+MORTON.--La vie de tous vos confédérés qui vous aiment repose sur votre
+santé; si vous vous abandonnez ainsi à des passions orageuses, elle doit
+nécessairement dépérir. Mon noble lord, vous vous êtes déterminé à
+risquer les chances de la guerre, et avant de dire: rassemblons une
+armée, vous avez calculé la somme de tous ses hasards. Vous avez supposé
+d'avance que dans la dispensation des coups votre fils pouvait périr;
+vous saviez qu'il marchait sur les périls, sur un bord escarpé où la
+chute était plus vraisemblable que le salut; vous étiez bien averti que
+sa chair était susceptible de blessures et de plaies, et que son ardent
+courage le lancerait toujours aux lieux où serait plus actif le commerce
+des dangers; et cependant vous lui avez dit: marche. Nulle de ces
+considérations, bien que vivement présentes à votre imagination, n'a pu
+vous détourner de cette entreprise obstinément résolue dans votre âme.
+Qu'est-il donc arrivé? ou qu'a produit cette entreprise audacieuse,
+sinon l'événement qui devait probablement advenir?
+
+BARDOLPH.--Nous tous qui sommes intéressés dans cette perte, nous
+savions que nous nous hasardions sur une mer si dangereuse qu'il y avait
+dix contre un à parier que nous y laisserions la vie. Cependant nous en
+avons couru les risques. Pour conquérir l'avantage que nous nous
+proposions, nous avons étouffé la considération du péril presque évident
+que nous avions à redouter. Puisque nous avons fait naufrage, hasardons
+encore. Venez; nous mettrons tout dehors, corps et biens.
+
+MORTON.--Il en est plus que temps; et, mon noble et digne lord, j'ai
+appris avec certitude, et ce que je vous dis ici est véritable, que le
+noble archevêque d'York était en marche à la tête d'une armée bien
+disciplinée. C'est un homme qui attache à lui ses partisans par un
+double lien. Votre fils, milord, n'avait que les corps, des ombres, des
+simulacres de soldats. Ce mot de rébellion séparait leurs âmes de
+l'action de leurs corps. Ils ne combattaient qu'avec répugnance et
+contrainte, comme on avale une médecine. Leurs armes semblaient seules
+de notre parti; car pour leur courage et leurs âmes, ce mot de rébellion
+les avait congelés comme le poisson dans un étang glacé. Mais
+aujourd'hui l'archevêque tourne l'insurrection en entreprise religieuse:
+regardé comme un homme de pures et saintes pensées, il est suivi à la
+fois des corps et des âmes; sa puissance s'élève fortifiée par le sang
+du beau roi Richard versé sur les pierres de Pomfret. Il fait descendre
+du ciel sa querelle et sa cause; il annonce à tous qu'il veut délivrer
+une terre ensanglantée, respirant à peine sous le puissant Bolingbroke;
+grands et petits s'assemblent par troupeaux pour le suivre.
+
+NORTHUMBERLAND.--Je le savais auparavant; mais je l'avoue, cette douleur
+présente l'avait effacé de ma mémoire. Entrez avec moi, et que chacun
+donne son avis sur les moyens les plus favorables à notre sûreté et à
+notre vengeance. Faisons partir des courriers et des lettres;
+hâtons-nous de nous faire des amis: jamais on n'en eut si peu, et jamais
+on eut tant de besoin d'en avoir.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une rue de Londres.
+
+_Entre_ SIR JEAN FALSTAFF, _suivi de son page qui porte son épée et son
+bouclier_.
+
+
+FALSTAFF.--Eh bien, page, grand colosse, que dit le docteur, que dit-il
+de mon urine?
+
+LE PAGE.--Monsieur, il a dit que l'urine en elle-même était bonne et
+bien saine; mais que la personne dont elle sortait avait l'air d'être
+attaquée de plus de maladies qu'elle ne s'imaginait.
+
+FALSTAFF.--Enfin les gens de toute espèce se font une gloire de tirer
+sur moi. La cervelle de cette argile si ridiculement pétrie, qu'on
+appelle _homme_, n'est pas capable de rien inventer de plus plaisant et
+de plus risible, que ce que j'invente moi-même, ou ce qui s'invente sur
+mon compte. Non-seulement je suis facétieux, moi, mais c'est encore moi
+qui suis la cause de tout l'esprit que peuvent avoir les autres. Je
+ressemble, en marchant devant toi, à une laie qui a étouffé toute sa
+portée hors un seul petit. Si le prince, en te mettant à mon service, a
+eu quelque autre intention que celle de me faire ressortir, je veux bien
+n'avoir pas le sens commun. Petit-maître de mandragore[2] que tu es, tu
+serais plus propre à figurer sur mon chapeau qu'à courir sur mes talons.
+Ma foi, je n'avais pas encore fait usage d'une agate[3]; je ne te ferai
+monter pourtant ni en or, ni en argent, mais je t'empaqueterai dans de
+mauvais haillons pour te renvoyer à ton maître, en manière de bijou;
+oui, à ce jouvenceau, le prince ton maître, dont le menton n'est pas
+encore emplumé: j'aurai de la barbe dans la paume de ma main avant qu'il
+en ait sur les joues. Cependant il ne fera pas difficulté de vous dire
+que sa face est une face royale. Je ne sais quand il plaira au bon Dieu
+d'y donner le dernier coup. Elle n'a pas encore perdu un poil[4], et il
+est bien sûr de la garder toujours face royale, car jamais un barbier
+n'en tirera six pence[5]; et cependant il veut faire le coq, comme s'il
+avait brevet d'homme dès le temps où son père était garçon. Ma foi,
+qu'il conserve tant qu'il voudra sa grâce, je puis bien l'assurer qu'il
+n'est plus dans la mienne.--Eh bien! que dit Dumbleton au sujet du satin
+que je lui ai demandé pour me faire un manteau court et des chausses à
+la matelote?
+
+[Note 2: On supposait que la mandragore représentait en petit la figure
+d'un homme.]
+
+[Note 3: _I was never manned with an agate till now._ Il paraît que
+l'agate au doigt était le signe de dignité d'un alderman. Le peu
+d'épaisseur de la pierre, et les figures qu'elle représente, en font
+assez souvent dans Shakspeare un objet de comparaison pour des figures
+minces et petites. _Manned_ signifie _servi, pourvu d'un valet_ (_man_).
+Selon toute apparence, il signifiait aussi du temps de Shakspeare, _qui
+a la main garnie_; _man_ dans le sens de _main_, est encore en anglais
+la racine de plusieurs mots; dans cette supposition _manned_ produirait
+ici un jeu de mots, ce qui est toujours probable.]
+
+[Note 4: Ceci fait probablement allusion à la tonte du drap, qui est une
+des dernières opérations de sa fabrication.]
+
+[Note 5: _He may keep it still as_ ou (selon les anciennes éditions) _at
+a_ face-royal, for a barber shall never earn six pence out of it._
+_Face-royal_ signifie certainement ici autre chose que _royal face_.
+C'était, selon toute apparence, le nom d'une pièce de monnaie, d'une
+valeur assez considérable, et le sens de la plaisanterie de Falstaff
+serait alors que le prince la conservera dans toute sa valeur, car un
+barbier ne gagnera jamais six pence dessus. Voilà ce qu'on y peut voir
+de plus clair; on trouvera souvent dans le cours de cette pièce des
+allusions aux usages du temps qu'il est impossible de traduire
+littéralement, et même d'expliquer tout à fait clairement.]
+
+LE PAGE.--Il dit, monsieur, qu'il faut que vous lui donniez une
+meilleure caution que Bardolph: il ne veut point de votre billet ni du
+sien, il ne s'est point soucié de pareilles sûretés.
+
+FALSTAFF.--Qu'il soit damné comme le riche glouton[6], et la langue
+encore plus chaude! Le matin d'Achitophel! Un misérable, un vrai maraud,
+qui vous tient un gentilhomme le bec dans l'eau, et va chicaner sur des
+sûretés! Ces canailles à têtes chauves ne portent plus que des souliers
+à talons hauts et de gros paquets de clefs à leur ceinture; et, si l'on
+veut entrer avec eux dans quelque honnête marché à crédit, ils vous
+arrêtent sur les sûretés. J'aimerais autant qu'ils me missent de la mort
+aux rats dans la bouche, que de venir me la fermer avec leurs sûretés.
+Je m'attendais qu'il allait m'envoyer vingt-deux aunes de satin: sur mon
+Dieu, comme je suis loyal chevalier, j'y comptais; et ce misérable-là
+m'envoie des sûretés! Eh bien, il n'a qu'à dormir en _sûreté_; car il
+porte la corne d'abondance, et l'on voit les légèretés[7] de sa femme
+briller au travers, et lui n'en voit rien, malgré la lanterne qu'il
+porte pour s'éclairer.--Où est Bardolph?
+
+[Note 6: Le mauvais riche.]
+
+[Note 7: _The lightness_, _légèreté_ et _clarté_.]
+
+LE PAGE.--Il est allé à Smithfield pour acheter un cheval à votre
+seigneurie.
+
+FALSTAFF.--Je l'ai acheté à Saint-Paul[8], lui, et il va m'acheter un
+cheval à Smithfield! Si je pouvais seulement raccrocher une femme dans
+la rue, il ne me faudrait plus que cela pour être servi, monté et marié
+de la même manière.
+
+[Note 8: Saint-Paul passait pour le rendez-vous des escrocs et des
+mauvais sujets.]
+
+(Entre le lord grand juge, et un huissier.)
+
+LE PAGE.--Monsieur, voilà le lord juge qui a envoyé le prince en prison,
+pour l'avoir frappé à l'occasion de Bardolph[9].
+
+[Note 9: La tradition commune, suivie ici par Shakspeare, c'est que le
+lord grand juge Gascoygne, dont il est ici question, ayant fait arrêter
+pour félonie un des domestiques du jeune Henri, prince de Galles,
+celui-ci se rendit au tribunal pour demander qu'on le remît en liberté,
+et sur le refus du grand juge, se mit en devoir de le délivrer par
+force, et qu'alors le grand juge lui ayant commandé de se retirer, Henri
+s'emporta jusqu'à le frapper sur son tribunal. Cependant sir Thomas
+Elyot, qui écrivait sous Henri VI, dit simplement, en rapportant ce
+fait, que le prince s'avança vers le grand juge dans une telle fureur
+qu'on crut qu'il allait le tuer, ou lui faire quelque outrage; mais que
+le juge, sans se déranger de son siége, avec une contenance pleine de
+majesté, l'arrêta par les paroles suivantes:
+
+«Monsieur, souvenez-vous que je tiens ici la place du roi, votre
+souverain seigneur et père, à qui vous devez une double obéissance. Je
+vous ordonne donc en son nom de vous désister sur-le-champ de votre
+entreprise téméraire et illégale, et de donner désormais bon exemple à
+ceux qui seront un jour vos sujets; quant à présent, pour votre
+désobéissance et mépris de la loi, vous vous rendrez à la prison du banc
+du roi, où je vous constitue prisonnier, et vous y demeurerez jusqu'à ce
+que le roi votre père ait fait connaître sa volonté.»
+
+Sur quoi, le prince, frappé de respect, déposant aussitôt son épée, se
+rendit en prison. Shakspeare a suivi la version de Hollinshed, qui,
+d'après Hall, rapporte que le prince frappa le grand juge. Il suppose
+aussi, d'après le même écrivain, qu'à cette occasion Henri perdit sa
+place au conseil, où il fut remplacé par son frère Jean de Lancastre
+(_voy._ la 1re partie d'_Henri IV_, acte III, scène II.) Mais ce fait
+paraîtrait en contradiction avec les paroles que prononça, dit-on, le
+roi à cette occasion, et que Shakspeare lui-même rapporte à la fin de la
+seconde partie d'_Henri IV_, dans le discours qu'il prête à Henri V
+devenu roi: au surplus, ce discours et la circonstance qui y donne
+occasion, sont, autant qu'on en peut juger, une invention du poëte. Il
+paraît constant que le grand juge Gascoygne mourut avant Henri IV, vers
+la fin de 1412. Hume rapporte comme Shakspeare la conduite de Henri V
+avec Gascoygne. On serait tenté de croire qu'il n'a eu sur ce point
+d'autre autorité que le poëte dont il emprunte à peu près les
+expressions.]
+
+FALSTAFF.--Suis-moi promptement; je ne veux pas le voir.
+
+LE JUGE.--Quel est cet homme qui s'en va là-bas?
+
+L'HUISSIER.--C'est Falstaff, sous le bon plaisir de votre seigneurie.
+
+LE JUGE.--Celui qui était impliqué dans l'affaire du vol?
+
+L'HUISSIER.--Oui, milord, c'est lui-même: mais depuis ce temps-là il a
+bien servi à Shrewsbury; et, à ce que j'entends dire, il va partir
+chargé de quelque commission pour Son Altesse Royale de Lancastre.
+
+LE JUGE.--Quoi! il part pour York? Rappelez-le.
+
+L'HUISSIER.--Sir Jean Falstaff?
+
+FALSTAFF, _au page_.--Mon garçon, dis-lui que je suis sourd.
+
+LE PAGE.--Parlez plus haut: mon maître est sourd.
+
+LE JUGE.--Je suis bien sûr qu'il est sourd à tout ce qu'on peut lui dire
+de bon. Allez, tirez-le par le coude. Il faut absolument que je lui
+parle.
+
+L'HUISSIER.--Sir Jean?
+
+FALSTAFF.--Qu'est-ce qu'il y a? Comment, maraud, jeune comme tu l'es,
+mendier! N'y a-t-il pas une guerre? N'y a-t-il pas de l'emploi? Le roi
+n'a-t-il pas besoin de sujets? Les rebelles, de soldats? Quoiqu'il n'y
+ait qu'un seul parti qu'on puisse suivre avec honneur, il est encore
+plus honteux de mendier que de suivre le plus mauvais, fût-il même
+encore cent fois plus odieux que le nom de rébellion ne peut le faire.
+
+L'HUISSIER.--Monsieur, vous me prenez pour un autre.
+
+FALSTAFF.--Eh quoi! monsieur? Est-ce que je vous ai dit que vous étiez
+un honnête homme? Sauf le respect que je dois à ma qualité de chevalier
+et à mon état militaire, j'en aurais menti par la gorge, si je l'avais
+dit.
+
+L'HUISSIER.--Eh bien, je vous en prie, monsieur, mettez donc votre
+qualité de chevalier et votre état militaire de côté, et permettez-moi
+de vous dire que vous en avez menti par la gorge, si vous osez dire que
+je suis autre chose qu'un honnête homme.
+
+FALSTAFF.--Moi, que je te permette de me parler ainsi? Que je mette de
+côté ce qui tient à mon existence? Si tu obtiens jamais cette
+permission-là de moi, je veux bien que tu me pendes; et si tu la prends,
+il vaudrait mieux pour toi que tu fusses pendu, infâme happe-chair;
+veux-tu courir, gredin?
+
+L'HUISSIER.--Monsieur, milord voudrait vous parler.
+
+LE JUGE.--Sir Jean Falstaff, je voudrais vous dire un mot.
+
+FALSTAFF.--Ah! mon cher lord, je souhaite bien le bonjour à votre
+seigneurie: je suis enchanté de voir votre seigneurie sortie; on m'avait
+dit que votre seigneurie était malade; j'espère sans doute que c'est par
+avis de médecin que votre seigneurie prend l'air. Quoique votre
+seigneurie ne soit pas encore tout à fait hors de la jeunesse, cependant
+elle ne laisse pas d'avoir déjà un avant-goût de maturité et de se
+ressentir un peu des amertumes de l'âge: permettez donc que je supplie
+en grâce votre seigneurie d'avoir le soin le plus attentif de sa santé.
+
+LE JUGE.--Sir Jean, je vous avais fait demander avant votre expédition
+de Shrewsbury.
+
+FALSTAFF.--Avec votre permission, on dit que Sa Majesté est revenue du
+pays de Galles avec quelques chagrins.
+
+LE JUGE.--Je ne parle pas de Sa Majesté. Vous ne vous êtes pas soucié de
+venir, lorsque je vous ai envoyé chercher.
+
+FALSTAFF.--Et on dit même que Sa Majesté a eu une nouvelle attaque de
+cette coquine d'apoplexie.
+
+LE JUGE.--Eh bien, que Dieu veuille la guérir! mais écoutez ce que j'ai
+à vous dire.
+
+FALSTAFF.--Cette apoplexie est, à ce que je m'imagine, une espèce de
+léthargie; n'est-ce pas, milord? comme qui dirait un assoupissement du
+sang, un coquin de tintement dans les oreilles.
+
+LE JUGE.--Qu'est-ce que vous me contez là? Qu'elle soit ce qu'elle
+voudra.
+
+FALSTAFF.--Cela vient de beaucoup de chagrin, de l'étude et des
+tourments d'esprit. J'ai lu la cause de ses effets dans Galien; c'est
+une espèce de surdité.
+
+LE JUGE.--Je crois, ma foi, que vous tenez aussi un peu de cette
+surdité-là; car vous n'entendez rien de ce que je vous dis.
+
+FALSTAFF.--Fort bien dit, milord, fort bien: ou plutôt, avec votre
+permission, c'est la maladie de ne pas écouter, l'infirmité de ne pas
+faire attention, dont je suis attaqué.
+
+LE JUGE.--Une correction par les talons pourrait guérir le défaut
+d'attention de vos oreilles. C'est ce qui ne m'embarrassera guère si je
+deviens votre médecin.
+
+FALSTAFF.--Je suis bien aussi pauvre que Job, milord, mais pas tout à
+fait si patient que lui. Dans le premier cas, votre seigneurie peut
+bien, si cela lui plaît, m'administrer la recette de l'emprisonnement à
+cause de ma pauvreté: mais jusqu'à quel point votre patient
+consentirait-il à suivre vos ordonnances, c'est en quoi les savants
+pourraient bien admettre quelques parties de scrupule, et peut-être même
+un scrupule tout entier.
+
+LE JUGE.--Je vous ai envoyé chercher, pour me parler sur des choses où
+il n'allait pas moins que de votre vie.
+
+FALSTAFF.--Et comme j'ai été conseillé par mon avocat, qui est
+très-versé dans les lois de ce pays, je ne me suis pas rendu chez vous.
+
+LE JUGE.--Fort bien; mais le fait est, sir Jean, que vous vivez dans une
+grande infamie.
+
+FALSTAFF.--Je défie quiconque pourra se serrer dans mon ceinturon de
+vivre à moins.
+
+LE JUGE.--Vos moyens sont très-minimes, et vous faites grosse dépense.
+
+FALSTAFF.--Je voudrais qu'il en fût autrement. J'aimerais bien mieux
+avoir des moyens plus grands, et dépenser moins gros[10].
+
+[Note 10: Le grand juge a dit à Falstaff _your waste_ (consommation) _is
+great_. Falstaff répond _I would... my waist_ (taille) _slenderer_. Jeu
+de mots impossible à rendre littéralement.]
+
+LE JUGE.--Vous avez perverti le jeune prince.
+
+FALSTAFF.--C'est le jeune prince qui m'a perverti. Je suis l'homme au
+gros ventre, et lui mon chien[11].
+
+[Note 11: _I am the fellow the great belly, and he my dog._ Probablement
+on voyait dans les rues, du temps de Shakspeare, un homme que son gros
+ventre empêchait tellement de voir devant lui qu'il se faisait conduire
+par un chien.]
+
+LE JUGE.--Enfin, je ne veux pas rouvrir une plaie récemment guérie:
+votre service à la journée de Shrewsbury a un peu replâtré vos exploits
+de nuit à Gadshill. Vous avez à remercier les troubles d'aujourd'hui, de
+ce que vous avez vu se passer sans trouble une pareille affaire.
+
+FALSTAFF.--Milord?
+
+LE JUGE.--Mais puisque tout est raccommodé, ayez soin que les choses
+restent comme elles sont, et n'éveillez pas le loup qui dort.
+
+FALSTAFF.--Réveiller un loup est aussi fâcheux que de sentir un renard.
+
+LE JUGE.--Songez que vous êtes comme une chandelle, le meilleur en est
+usé.
+
+FALSTAFF.--Comme un gros cierge, milord, et tout de suif, et quand
+j'aurais dit de cire, cela ne conviendrait pas mal à la gravité de ma
+personne[12].
+
+LE JUGE.--Il n'y a pas un poil blanc sur toute votre figure qui ne dût
+produire en vous sa portion de gravité.
+
+FALSTAFF.--Qui ne dût produire sa part de jus, jus, jus[13].
+
+[Note 12: _If I did say of wax, my growth would approve the truth._
+_Wax_ signifie _cire_ et _croître, croissance_. Si l'on veut prendre le
+jeu de mots sur _cire_ (_sire_), en compensation du jeu de mots anglais
+impossible à rendre, on en a toute liberté.]
+
+[Note 13: Le juge a dit _gravity_ (gravité). Falstaff répond _gravy_
+(jus).]
+
+LE JUGE.--Vous suivez le jeune prince partout comme son mauvais ange.
+
+FALSTAFF.--Vous vous trompez, milord, un mauvais ange n'est pas de
+poids[14]; au lieu que quiconque me regardera seulement me prendra bien,
+j'espère, sans me peser: et cependant, je l'avoue, à quelques égards, je
+ne serais pas de cours. La vertu a si peu de prix dans ces vils siècles
+de négoce, que le véritable courage se fait meneur d'ours, la vivacité
+d'esprit servante de cabaret, et elle est obligée d'employer toute la
+promptitude de ses reparties à présenter des comptes et dépenses: et
+tous les autres dons qui appartiennent à l'homme, à la manière dont la
+méchanceté du siècle les accommode, ne valent pas un grain de groseille.
+Vous qui êtes vieux, vous ne nous tenez pas compte de nos facultés à
+nous autres qui sommes jeunes; vous jugez de la chaleur de notre foie
+suivant l'amertume de votre bile; et nous qui sommes dans la fougue de
+la jeunesse, j'avoue que nous sommes aussi un peu crânes parfois.
+
+[Note 14: _Angel_, ange, angelot, nom d'une monnaie.]
+
+LE JUGE.--Osez-vous encore placer votre nom dans la liste des jeunes
+gens, vous sur qui la main du temps a écrit en toutes lettres que vous
+êtes vieux? N'avez-vous pas l'oeil larmoyant, la main sèche, le visage
+jaune, la barbe blanche, une jambe qui diminue et un ventre qui grossit?
+N'avez-vous pas la voix cassée, l'haleine courte, le menton épais et
+l'esprit mince? Enfin tout n'est-il pas chez vous ravagé par la
+vieillesse? Et vous vous traitez encore de jeune homme? Fi, fi, fi, sir
+Jean!
+
+FALSTAFF.--Milord, je suis né à trois heures de l'après-dînée, ayant la
+tête blanche et le ventre déjà un peu rond. Quant à ma voix, je l'ai
+perdue à force de crier après mes soldats et de chanter des antiennes.
+Vous donner d'autres preuves encore de ma jeunesse, c'est ce que je ne
+ferai point. La vérité est que je ne suis vieux que d'esprit et de
+conception; et quiconque voudra gagner mille guinées avec moi à qui fera
+le meilleur entrechat n'a qu'à m'avancer l'enjeu, et je suis son homme.
+Pour le soufflet que le prince vous a donné, il vous l'a donné en homme
+brutal, et vous, vous l'avez reçu en seigneur sensé. Je l'ai réprimandé
+dans le temps pour cela; et le jeune lion en fait pénitence aujourd'hui,
+non pas à la vérité dans la cendre et le cilice, mais avec des habits de
+soie neufs et de vieux vin d'Espagne.
+
+LE JUGE.--Allons; Dieu veuille donner au prince un meilleur compagnon!
+
+FALSTAFF.--Dieu veuille donner au compagnon un meilleur prince! car je
+ne saurais me dépêtrer de lui.
+
+LE JUGE.--Eh bien! le roi vous a séparé du prince Henri, car on m'a dit
+que vous partiez avec le prince de Lancastre qui marche contre
+l'archevêque et le comte de Northumberland.
+
+FALSTAFF.--Oui, et j'en rends grâces à votre aimable et charmante
+imagination; mais songez donc à prier, vous autres qui restez à la
+maison à caresser milady la Paix, que nos deux armées ne se joignent pas
+dans une journée chaude: car, ma foi, je n'emporte que deux chemises
+avec moi, et je ne prétends pas suer extraordinairement. Si la journée
+est chaude, je veux ne jamais cracher blanc de ma vie, si je brandis
+autre chose que la bouteille. Il ne lui passe pas par la tête une
+entreprise dangereuse qu'il ne me fourre dedans. A la bonne heure, mais
+je ne peux pas toujours durer.--Ç'a toujours été notre tic à nous autres
+Anglais, quand nous avons quelque chose de bon, nous le mettons à toutes
+sauces. S'il vous convient de me trouver si vieux, vous devriez bien me
+donner un peu de repos. Plût à Dieu que mon nom ne fût pas aussi
+terrible à l'ennemi qu'il l'est! J'aimerais mieux mille fois être mangé
+de la rouille jusqu'aux os, que de me voir fondu et réduit à rien par un
+mouvement perpétuel.
+
+LE JUGE.--Allons, soyez honnête homme, soyez honnête homme. Et que Dieu
+bénisse votre expédition!
+
+FALSTAFF.--Votre seigneurie voudrait-elle me prêter seulement un millier
+de guinées pour monter mon équipage?
+
+LE JUGE.--Pas un penny, pas un penny. Vous êtes trop vif à vouloir vous
+charger de croix[15]. Adieu, faites bien mes compliments à mon cousin de
+Westmoreland.
+
+[Note 15: _Crosses_, nom d'une pièce de monnaie.]
+
+(Il sort avec l'huissier.)
+
+FALSTAFF.--Si j'en fais rien, je veux bien qu'on me berne sur la
+couverture d'un coffre[16]. L'homme ne peut pas plus séparer la
+vieillesse de l'avarice, qu'il ne peut chasser la luxure d'un jeune
+corps. Mais aussi l'un est pris de la goutte, et l'autre prend.....[17]
+Ce qui fait que je n'ai plus rien à leur souhaiter.--Page!
+
+[Note 16: _Filliss me with a three-man bretle to filliss._ _Fillissing_
+est le nom d'une espèce de jeu, qui consiste à placer un crapaud sur le
+bout d'une bascule dont on frappe l'autre bout avec un maillet, ce qui
+fait sauter le crapaud en l'air. Le _three-man bretle_ est un instrument
+mis en mouvement par trois hommes, pour enfoncer des pieux. Ces deux
+allusions étant impossibles à rendre, on a choisi ce qui a paru exprimer
+le mieux la même idée.]
+
+[Note 17: _The poe._]
+
+LE PAGE.--Monsieur!
+
+FALSTAFF.--Combien y a-t-il dans ma bourse?
+
+LE PAGE.--Sept groats et deux pence.
+
+FALSTAFF.--Je ne sais aucun remède contre cette consomption de la
+bourse. Emprunter ne sert qu'à la faire traîner, et traîner jusqu'à la
+fin; mais le mal reste incurable. Tiens; va porter cette lettre à milord
+de Lancastre, celle-ci au prince, cette autre au comte de Westmoreland,
+celle-ci, c'est pour la vieille mistriss Ursule, à qui je promets toutes
+les semaines de l'épouser, depuis que j'ai aperçu le premier poil blanc
+à mon menton. A propos de cela, vous savez où me rejoindre. (_Le page
+sort._) La peste soit de cette goutte[18] ou que la goutte soit de
+l'autre! Car je ne sais de la goutte ou de l'autre lequel fait le diable
+autour de mon gros orteil. Il n'y a pas grand mal, si je fais un peu de
+halte; je donnerai mes guerres pour cause de mes souffrances, et ma
+pension en paraîtra d'autant plus juste; avec de l'esprit, on tire parti
+de tout: je ferai servir mes infirmités à mon bien-être.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 18: _A poe of this gout! on a gout of this poe!_ Il a fallu ôter
+au langage de Falstaff beaucoup de son naturel pour rendre ce passage
+supportable en français.]
+
+
+SCÈNE III
+
+York.--Appartement dans le palais de l'archevêque.
+
+_Entrent_ L'ARCHEVÊQUE D'YORK, _les lords_ HASTINGS, MOWBRAY et
+BARDOLPH.
+
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Vous venez d'entendre nos motifs, et vous
+connaissez nos ressources; à présent, mes nobles et dignes amis, je vous
+prie tous de déclarer franchement ce que vous pensez de nos espérances;
+et d'abord, vous, lord maréchal, qu'en dites-vous?
+
+MOWBRAY.--Je conviens qu'il y a lieu à prendre les armes; mais je
+voudrais voir un peu mieux comment, avec ce que nous avons de forces,
+nous pourrons parvenir à faire tête, avec quelque confiance et quelque
+sûreté, aux troupes et à la puissance du roi.
+
+HASTINGS.--Le nombre actuel de nos troupes, d'après la dernière revue,
+monte à vingt-cinq mille hommes d'élite, et derrière nous de vastes
+ressources reposent sur l'espérance des secours du puissant
+Northumberland, dont le coeur brûle d'une flamme allumée par les
+injures.
+
+BARDOLPH.--Ainsi, lord Hastings, voici donc l'état de la question;
+pouvons-nous, avec les vingt-cinq mille hommes que nous avons
+actuellement, tenir tête au roi, sans Northumberland?
+
+HASTINGS.--Avec lui, ils peuvent suffire.
+
+BARDOLPH.--Eh! oui, sans doute, avec lui. Mais si, sans lui, nous nous
+croyons trop faibles, mon avis est que nous ne devons pas nous avancer
+trop loin, avant d'avoir reçu son renfort. Car, dans une affaire d'un
+aspect aussi sanglant que celle-ci, les conjectures, les vaines
+attentes, et la perspective des secours incertains ne doivent pas être
+admis dans nos calculs.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Rien n'est plus vrai, lord Bardolph; car c'est là
+précisément le cas où s'est trouvé le jeune Hotspur à Shrewsbury.
+
+BARDOLPH.--Précisément, milord. Soutenu par l'espérance, il vécut d'air,
+attendant les renforts promis, et se flattant de la perspective d'un
+secours qui se trouva bien au-dessous de la plus petite de ses idées;
+ainsi, par la force de son imagination, ce qui est le propre des fous,
+il conduisit ses troupes à la mort, et s'élança les yeux fermés dans
+l'abîme de la destruction.
+
+HASTINGS.--Mais avec votre permission, il n'y a jamais eu d'inconvénient
+à calculer les probabilités et les motifs d'espérance.
+
+BARDOLPH.--Il y en a dans une guerre de la nature de la nôtre. Dans une
+entreprise commencée, l'action du moment s'enrichit d'espérances, de
+même qu'un printemps hâtif nous montre les boutons qui commencent à
+poindre; mais l'espoir qu'ils se changeront en fruits s'appuie sur de
+bien moindres certitudes que la crainte de les voir mordus de la gelée.
+Quand nous voulons bâtir, nous commençons par examiner le projet,
+ensuite nous traçons le plan; et, lorsque nous avons le dessin de la
+maison sous nos yeux, il faut ensuite faire le calcul des frais de
+construction. Si nous trouvons qu'ils excèdent nos facultés, que
+faisons-nous alors? nous traçons un plan nouveau où les appartements
+sont rétrécis; ou bien, nous renonçons à bâtir. A plus forte raison dans
+cette grande entreprise, où il s'agit presque de renverser un royaume et
+d'en élever un autre, devons-nous examiner d'abord l'état des choses,
+considérer le plan, tomber d'accord d'une base sûre, consulter les
+ouvriers en chef, connaître nos propres facultés, considérer quelles
+sont nos forces pour entreprendre un pareil ouvrage et les peser contre
+celles de notre ennemi. Autrement, nous nous composerons des armées sur
+le papier et en peinture, nous prendrons des noms d'hommes pour les
+hommes mêmes, et nous serons dans le cas de celui qui trace un modèle
+d'édifice au-dessus des ressources qu'il a pour le construire; puis il
+abandonne l'ouvrage à moitié fait, laissant la portion qu'il a élevée à
+grands frais, exposée sans défense comme pour servir d'objet aux pleurs
+des nuages, et de victime à la tyrannie du cruel hiver.
+
+HASTINGS.--Supposez que nos espérances, malgré leur belle apparence,
+avortent en naissant, et que nous possédions en ce moment jusqu'au
+dernier des soldats que nous pouvons attendre, je crois encore que, dans
+cet état même, nous formons un corps assez puissant pour balancer les
+forces du roi.
+
+BARDOLPH.--Quoi! le roi n'a-t-il que vingt-cinq mille hommes?
+
+HASTINGS.--Contre nous, pas davantage; pas même tant, lord Bardolph;
+car, pour répondre aux divers points où la guerre menace, il a coupé son
+armée en trois corps. L'un marche contre les Français[19]: le second
+contre Glendower, et il est forcé de nous opposer le troisième. Ainsi,
+ce roi mal assuré est obligé de se partager en trois, et ses coffres ne
+rendent plus que le son creux du vide et de la pauvreté.
+
+[Note 19: Débarqués dans le pays de Galles pour soutenir Glendower.]
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Qu'il puisse rassembler ses forces divisées, et
+qu'il vienne fondre sur nous avec toute sa puissance, c'est ce qui n'est
+nullement à craindre.
+
+HASTINGS.--Il faudrait pour cela, qu'il laissât ses derrières sans
+défense contre les Français et les Gallois continuellement sur ses
+talons: ne craignez pas qu'il en fasse rien.
+
+BARDOLPH.--Qui doit, suivant les apparences, commander l'armée destinée
+contre nous?
+
+HASTINGS.--Le duc de Lancastre et Westmoreland. Contre les Gallois,
+c'est lui-même avec Henri Monmouth; mais quel est le chef qu'on oppose
+aux Français, c'est ce dont je n'ai aucune certitude.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Marchons en avant, et publions les motifs qui nous
+mettent les armes à la main. Le peuple est las de son propre choix. Son
+trop avide amour s'est fatigué de ses propres excès. C'est une demeure
+mobile et incertaine que celle qui se bâtit sur le coeur du vulgaire! O
+multitude imbécile, avec quelles bruyantes acclamations n'as-tu pas
+fatigué le ciel de tes bénédictions sur Bolingbroke, avant qu'il fût ce
+que tu souhaitais qu'il devînt! Et aujourd'hui que tes voeux se trouvent
+accomplis, animal vorace, tu es si rassasié de lui, que tu t'excites
+toi-même à le rejeter.... Ce fut ainsi, chien sans pudeur, que de ton
+estomac glouton tu vomis l'auguste Richard; et maintenant tu voudrais
+revenir à ton vomissement[20], et tu hurles pour le retrouver. Quelle
+confiance fonder sur des temps comme les nôtres? Ceux qui, lorsque
+Richard vivait, le souhaitaient mort, sont maintenant amoureux de son
+tombeau!... Toi qui jetais de la poussière sur sa tête sacrée, lorsqu'au
+travers de la superbe Londres il marchait en soupirant derrière les
+admirés de Bolingbroke, tu cries aujourd'hui: _O terre, rends-nous ce
+roi, et prends celui-ci._ Maudites soient les pensées des hommes! Le
+passé et l'avenir sont toujours préférés, et le présent est toujours le
+pire.
+
+[Note 20: Expression de l'Ecriture.]
+
+MOWBRAY.--Irons-nous rassembler nos troupes, et nous mettrons-nous en
+campagne?
+
+HASTINGS.--Nous sommes les sujets du temps, et le temps nous ordonne de
+partir.
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Une rue de Londres.
+
+_Entrent_ L'HÔTESSE _avec_ FANG _et son valet_, SNARE[21] _quelques
+instants après_.
+
+[Note 21: _Fang_, serre; _snare_, piége. La plupart des noms comiques de
+cette pièce sont significatifs.]
+
+
+L'HÔTESSE.--Eh bien, monsieur Fang, avez-vous dressé ma plainte?
+
+FANG.--Oui, elle est dressée.
+
+L'HÔTESSE.--Où est votre recors? Est-ce un homme robuste? tiendra-t-il
+ferme?
+
+FANG.--Garçon, où est Snare?
+
+L'HÔTESSE.--Oh! oui, mon Dieu, le bon M. Snare.
+
+SNARE.--Me voilà, me voilà.
+
+FANG.--Snare, il faut arrêter sir Jean Falstaff.
+
+L'HÔTESSE.--Oui, mon bon monsieur Snare, j'ai fait faire ma plainte et
+tout.
+
+SNARE.--Il pourrait bien en coûter la vie à quelqu'un de nous dans cette
+affaire-là: il jouera du poignard.
+
+L'HÔTESSE.--Hélas! mon Dieu, prenez bien garde à lui: il m'a poignardée
+moi-même dans ma propre maison, et cela le plus brutalement du monde. Il
+ne s'embarrasse pas où il frappe; une fois que son arme est tirée, il
+fourrage partout comme un démon, et n'épargne ni homme, ni femme, ni
+enfant.
+
+FANG.--Ah! si je peux le joindre et l'empoigner une fois, je ne
+m'embarrasse pas de ses coups.
+
+L'HÔTESSE.--Oh! ni moi non plus. Je serai près de vous, je vous prêterai
+la main.
+
+FANG.--Si je l'empoigne une fois! qu'il vienne seulement dans mes
+pinces.
+
+L'HÔTESSE.--Je suis ruinée par son départ; je puis vous assurer qu'il
+n'en finit pas sur mon livre de compte. Mon bon monsieur Fang, tenez-le
+bien ferme! Mon bon monsieur Snare, ne le laissez pas échapper. Il vient
+continuellement à Pye-Corner pour acheter, sous votre respect, une
+selle; et il est encore invité à dîner rue des Lombards, à la
+_Tête-du-Léopard_, chez M. Smooth, marchand de soie. Oh! je vous en
+prie, puisque ma plainte est dressée, et que mon histoire est
+ouvertement connue de tout le monde, obligez-le donc à me satisfaire.
+Cent marcs! c'est une grande chose à porter pour une pauvre femme toute
+seule. Et j'ai pourtant supporté, supporté, supporté! J'ai été renvoyée,
+renvoyée, renvoyée d'un jour à l'autre; que cela fait honte, quand on y
+pense. Ce n'est pas en agir honnêtement, à moins qu'on ne regarde une
+femme comme un âne, une bête faite pour supporter tous les torts que
+voudra lui faire le premier coquin.
+
+(Entrent sir Jean Falstaff, Bardolph et le Page.)
+
+L'HÔTESSE.--Le voilà là-bas qui vient, et cet autre nez enluminé de
+malvoisie, ce scélérat de Bardolph avec lui. Faites votre devoir, faites
+votre devoir, monsieur Fang; et vous aussi, monsieur Snare: oui,
+faites-moi, faites-moi, faites-moi bien votre devoir.
+
+FALSTAFF.--Qu'est-ce que c'est? qui donc a perdu son âne ici? de quoi
+s'agit-il?
+
+FANG.--Sir Jean, je vous arrête à la requête de mistriss Quickly.
+
+FALSTAFF.--Au diable, faquins! Dégaine, Bardolph.--Coupe-moi la tête à
+ce maraud-là. Flanque-moi la princesse dans le ruisseau.
+
+L'HÔTESSE.--Me jeter dans le ruisseau! C'est moi qui vais t'y jeter.
+Veux-tu, veux-tu, coquin de bâtard que tu es? Au meurtre! Au meurtre!
+Chien d'_assassineur_ que tu es, veux-tu tuer les officiers du bon Dieu
+et du roi? Coquin d'_armicide_ que tu es. Tu es un vrai _armicide_, un
+bourreau d'hommes et un bourreau de femmes.
+
+FALSTAFF.--Écarte-moi ces canailles-là, Bardolph.
+
+FANG.--Main-forte! main-forte!
+
+L'HÔTESSE.--Bons amis, prêtez-nous la main, un ou deux de vous. Veux-tu
+bien? Quoi! tu ne veux pas? Ne veux-tu pas? Tu ne veux pas? Va donc,
+coquin!... Va donc, gibier de potence!
+
+FALSTAFF.--Au diable, marmiton, manant, puant: je vous chatouillerai
+votre catastrophe[22].
+
+[Note 22: _Catastrophe_, dans l'argot du temps, signifiait, à ce qu'il
+paraît, une partie du corps; on ne sait pas bien laquelle.]
+
+(Entre le lord grand juge.)
+
+LE JUGE.--De quoi s'agit-il? Qu'on se tienne en paix ici: holà!
+
+L'HÔTESSE.--Mon bon seigneur, soyez-moi favorable; je vous en prie,
+soyez pour moi.
+
+LE JUGE.--Qu'est-ce que c'est, sir Jean? Quoi! vous êtes ici à faire
+tapage? Cela sied-il à votre place, aux circonstances présentes et à
+votre emploi? Vous devriez déjà être en chemin pour York. Lâche-le, toi,
+l'ami: pourquoi te suspends-tu à lui de la sorte?
+
+L'HÔTESSE.--O mon très-honoré lord! Plaise à votre grandeur; je suis une
+pauvre veuve d'Eastcheap, et il est arrêté à ma requête.
+
+LE JUGE.--Pour quelle somme[23]?
+
+[Note 23: _For what sum_ (pour quelle somme?) demande le juge. _It is
+more than for some_ (c'est plus que pour quelque chose), répond
+l'hôtesse; jeu de mots intraduisible.]
+
+L'HÔTESSE.--Ce n'est pas seulement pour une somme, milord, c'est pour le
+tout, tout ce que j'ai; il m'a mangé maison et tout: il a fourré tout ce
+que j'avais dans son gros ventre: mais j'en retirerai quelque chose, si
+je peux; ou je galoperai sur toi toutes les nuits comme le cauchemar.
+
+FALSTAFF.--Il pourrait bien arriver, je crois, que ce fût moi, si
+j'avais l'avantage du terrain.
+
+LE JUGE.--Qu'est-ce que tout cela veut dire, sir Jean? Fi donc; quel
+homme ayant un peu de coeur voudrait s'exposer à cet orage de
+criailleries! N'avez-vous pas honte d'obliger une pauvre veuve d'en
+venir à ces extrémités, pour arracher son dû?
+
+FALSTAFF.--Quelle est donc la grosse somme que je te dois?
+
+L'HÔTESSE.--Jarni! si tu étais un honnête homme, tu me dois ta personne
+et cet argent aussi. Ne m'as-tu pas juré sur un gobelet à figures
+dorées, comme tu étais assis dans ma chambre du dauphin à la table
+ronde, auprès d'un feu de houille, le mercredi de la semaine de la
+Pentecôte, le jour que le prince te cassa la tête pour avoir comparé le
+roi son père à un chanteur de Windsor; ne m'as-tu pas juré alors, comme
+j'étais à te laver ta plaie, que tu m'épouserais, et que tu me ferais
+milady ta femme? Peux-tu nier cela? N'est-il pas venu sur ces
+entrefaites la bonne femme Keech, la bouchère, qui m'a appelée comme
+cela: Commère Quickly; et qui venait m'emprunter un carafon de vinaigre,
+en disant qu'elle avait un bon plat de crevettes, même à telles
+enseignes que tu voulais en manger; et moi, que je te dis à telles
+enseignes que ça ne valait rien pour une blessure fraîche. Et ne m'as-tu
+pas recommandé, dès qu'elle a été descendue en bas, de ne plus avoir
+tant de familiarités avec ces petites gens-là, disant qu'avant peu ils
+m'appelleraient madame: et ne m'as-tu pas alors embrassée et priée de
+t'aller chercher trente schellings? Là! je te mets à ton serment sur
+l'Évangile: nie-le, si tu peux.
+
+FALSTAFF.--Milord, cette pauvre créature est folle; elle va, disant de
+côté et d'autre par la ville que son fils aîné vous ressemble. Elle
+s'est vue assez bien autrefois; et le fait est que la misère lui tourne
+la tête: mais quant à ces imbéciles de sergents, je vous en prie,
+faites-m'en justice.
+
+LE JUGE.--Sir Jean, sir Jean! il y a longtemps que je suis informé de la
+manière dont vous savez donner une entorse à la bonne cause pour la
+faire paraître mauvaise. Ce n'est pas un front armé d'audace, ni tout ce
+flux de paroles qui sortent de votre bouche avec une insolence plus
+qu'imprudente, qui pourront m'empêcher de rendre justice à qui il
+appartient. Je vois que vous avez su profiter de la faiblesse d'esprit
+de cette femme.
+
+L'HÔTESSE.--Oh! oui; cela est bien vrai, milord.
+
+LE JUGE.--Je t'en prie, tais-toi.--Payez-lui ce que vous lui devez, et
+réparez le tort que vous lui avez fait. L'un, vous pouvez le faire avec
+de bonne monnaie sterling, et l'autre, avec la pénitence d'usage.
+
+FALSTAFF.--Milord, ces reproches ne passeront pas sans réplique. Ce qui
+n'est chez moi qu'une honorable hardiesse, vous l'appelez une imprudente
+insolence. Qu'on vous fasse la révérence sans rien dire, et l'on sera un
+homme de bien. Non, milord; avec tout le respect que je vous dois, je ne
+serai point un de vos courtisans; et je vous dis nettement que je
+demande à être délivré de ces huissiers, attendu que je suis chargé de
+messages pressés pour les affaires du roi.
+
+LE JUGE.--Vous parlez bien comme un homme autorisé à mal faire: mais moi
+je vous dis, commencez, pour votre honneur, par satisfaire cette pauvre
+femme.
+
+FALSTAFF, _prenant l'hôtesse à part_.--Écoute ici, hôtesse?
+
+(Entre Gower.)
+
+LE JUGE.--Eh bien, maître Gower, quelles nouvelles?
+
+GOWER.--Le roi, milord, et Henri le prince de Galles, sont près
+d'arriver. Ce papier vous dira le reste.
+
+FALSTAFF.--Foi de gentilhomme!
+
+L'HÔTESSE.--C'est comme cela que vous me l'avez déjà dit.
+
+FALSTAFF.--Foi de gentilhomme!--Allons, n'en parlons plus.
+
+L'HÔTESSE.--Par cette terre de Dieu sur laquelle je marche, j'en suis
+presque à vendre mon argenterie et les tapisseries de mes salles à
+manger.
+
+FALSTAFF.--Bon! bon! des verres, des verres, c'est tout autant qu'il en
+faut pour boire: et quant à tes murailles, une petite drôlerie de rien,
+comme l'histoire de l'enfant prodigue, ou une chasse allemande en
+détrempe vaut cent mille fois mieux que tous ces rideaux de lit et ces
+mauvaises tapisseries mangées de vers.--Fais-en dix guinées si tu peux.
+Tiens, si ce n'étaient ces moments de mauvaise humeur, il n'y a pas de
+meilleure créature que toi dans toute l'Angleterre. Va te laver la
+figure, et retire ta plainte. Allons, tu ne dois pas prendre ces
+humeurs-là avec moi: est-ce que tu ne me connais pas? Tiens, je suis sûr
+qu'on t'a poussée à cela.
+
+L'HÔTESSE.--Sir Jean, je t'en prie, n'exige de moi que vingt nobles; je
+me sens de la répugnance à mettre mon argenterie en gage; là, en vérité.
+
+FALSTAFF.--N'en parlons plus: tout est dit, je chercherai ailleurs comme
+je pourrai.--Vous serez une folle toute votre vie.
+
+L'HÔTESSE.--Eh bien, vous l'aurez, quand je devrais mettre ma robe en
+gage. J'espère que vous viendrez souper.--Vous me payerez tout cela
+ensemble?
+
+FALSTAFF.--Est-ce que je suis mort? (_A Bardolph._) Suis-la, suis-la;
+accroche, accroche.
+
+L'HÔTESSE.--Voulez-vous que je fasse venir Doll Tear-Sheet pour souper
+avec vous?
+
+FALSTAFF.--C'est dit, qu'elle vienne.
+
+(L'hôtesse, les huissiers, Bardolph et le valet sortent.)
+
+LE JUGE.--J'ai appris de meilleures nouvelles.
+
+FALSTAFF.--Quelles nouvelles y a-t-il donc, mon cher lord?
+
+LE JUGE, _à Gower_.--Où le roi a-t-il couché cette nuit?
+
+GOWER.--A Basingstoke, milord.
+
+FALSTAFF.--J'espère, milord, que tout va bien: quelles nouvelles y
+a-t-il, milord?
+
+LE JUGE.--Ramène-t-il avec lui toute l'armée?
+
+GOWER.--Non: il y a quinze cents hommes d'infanterie, et cinq cents de
+cavalerie qui sont partis pour rejoindre monseigneur de Lancastre,
+contre Northumberland et l'archevêque.
+
+FALSTAFF.--Est-ce que le roi revient du pays de Galles, mon très-honoré
+lord?
+
+LE JUGE.--Je vais vous donner mes dépêches tout de suite; allons,
+suivez-moi, mon cher monsieur Gower.
+
+FALSTAFF.--Milord?
+
+LE JUGE.--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?
+
+FALSTAFF.--Monsieur Gower, puis-je vous inviter à dîner avec moi?
+
+GOWER.--Il faut que je me rende chez milord que voici: je vous remercie,
+mon cher sir Jean.
+
+LE JUGE.--Vous traînez ici trop longtemps, ayant, comme vous savez, à
+ramasser, chemin faisant, des soldats dans les pays que vous
+traverserez.
+
+FALSTAFF.--Voulez-vous souper avec moi, monsieur Gower?
+
+LE JUGE.--Quel est donc le sot maître qui vous a enseigné ces manières
+d'agir, sir Jean?
+
+FALSTAFF.--Monsieur Gower, si elles ne me conviennent pas, celui qui me
+les a enseignées était un sot. Voilà ce qui s'appelle faire des armes,
+milord, botte pour botte, partant quitte.
+
+LE JUGE.--Le bon Dieu te conduise! Tu es un grand vaurien.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une autre rue de Londres.
+
+_Entrent_ LE PRINCE HENRI et POINS.
+
+
+HENRI.--Sur ma parole, je suis excessivement las.
+
+POINS.--Est-il bien vrai? J'aurais cru que la lassitude n'aurait pas osé
+s'attacher à une personne d'un si haut parage.
+
+HENRI.--Cela est pourtant vrai, quelque peu de dignité qu'il y ait à en
+convenir. N'est-ce pas aussi quelque chose qui me rabaisse
+singulièrement que cette envie que j'ai de boire de la petite bière?
+
+POINS.--Vraiment, un prince comme vous ne devrait pas avoir la faiblesse
+de se ressouvenir d'une aussi pauvre drogue que celle-là.
+
+HENRI.--Apparemment que mon goût n'a pas été formé en goût de prince,
+car en honneur il m'arrive en ce moment de me ressouvenir assez
+tendrement de cette pauvre malheureuse petite bière; mais au fait ces
+humbles attachements me mettent assez mal avec ma grandeur. Quelle honte
+pour moi de me souvenir de ton nom! ou de pouvoir demain reconnaître ta
+figure, de savoir le compte de tes bas de soie, savoir: ceux-ci, et les
+autres qui furent jadis couleur de pêche; ou de tenir inventaire de tes
+chemises, comme qui dirait une de superflu et une sur ton corps. Mais
+quant à cela le maître de paume le sait mieux que moi: car il faut que
+tu sois bien bas sur l'article du linge, quand tu ne prends pas là une
+raquette, comme tu en es privé depuis longtemps, parce que tes Pays-Bas
+se sont séparés de la Hollande en faveur d'un cotillon[24]. Eh bien!
+Dieu sait si ceux qui proclament la ruine de ton linge sont les
+héritiers de ton trône; mais les sages-femmes disent que rien ne
+manquera faute d'enfants, au moyen de quoi le monde s'augmente, et les
+parentés se fortifient merveilleusement.
+
+[Note 24: _The rest of thy low countries have made a shift to eat up thy
+holland._]
+
+POINS.--Comme cela jure, après vous avoir vu travailler si ferme, de
+vous entendre babiller si inutilement! Dites-moi, je vous prie, ce que
+feraient beaucoup de jeunes princes, si leur père était aussi malade que
+l'est maintenant le vôtre?
+
+HENRI.--Te dirai-je une seule chose, Poins?
+
+POINS.--Oui, mais que ce soit donc quelque chose de bien excellemment
+bon.
+
+HENRI.--Cela sera toujours assez bon pour un esprit de ton espèce.
+
+POINS.--Allons, dites: j'attends de pied ferme cette seule chose que
+vous allez dire.
+
+HENRI.--Eh bien! je te dis qu'il ne convient pas que je sois triste, à
+présent que mon père est malade, quoique je puisse te dire aussi (comme
+à un homme que, faute d'un meilleur, il me plaît d'appeler mon ami) que
+j'ai de quoi être triste, et très-triste.
+
+POINS.--Probablement pas pour cela....
+
+HENRI.--Mais tu me crois donc inscrit dans le livre du diable en lettres
+aussi noires que toi et Falstaff, en fait d'endurcissement et de
+perversité? Que la fin mette l'homme à l'épreuve. Eh bien! moi, je te
+dis que mon coeur saigne intérieurement de savoir mon père malade; mais
+vivant en aussi mauvaise compagnie que toi, il me faut bien écarter tout
+signe extérieur de chagrin.
+
+POINS.--La raison?
+
+HENRI.--Et que penserais-tu de moi si tu me voyais pleurer?
+
+POINS.--Je te regarderais comme le prince des hypocrites.
+
+HENRI.--Tout le monde en penserait autant; et tu es un drôle fait exprès
+pour penser comme tout le monde: il n'y a pas d'homme au monde dont
+l'esprit suive plus fidèlement que le tien le grand chemin des vaches.
+Oui, en effet, chacun me regarderait comme un hypocrite. Et quelle est
+la raison qui engage votre sublime génie à penser ainsi?
+
+POINS.--Ma foi, c'est que vous avez toujours paru si libertin, et si
+inséparable de Falstaff....
+
+HENRI.--Et de toi.
+
+POINS.--Par le jour qui luit sur nous, on parle bien de moi. Je peux
+entendre de mes deux oreilles ce qu'on en dit. Le pis qu'on puisse dire,
+c'est que je suis un cadet de famille, et que je suis l'oeuvre de mes
+mains; et pour ces deux articles-là, je l'avoue, je n'y saurais que
+faire.--Par la messe, voilà Bardolph.
+
+HENRI.--Et le petit page que j'ai donné à Falstaff!--Je le lui avais
+donné chrétien, et voyez si ce vilain n'en a pas fait un vrai singe.
+
+(Entrent Bardolph et le page.)
+
+BARDOLPH.--Dieu garde Votre Grâce!
+
+HENRI.--Et la vôtre aussi, très-noble Bardolph.
+
+BARDOLPH, _au petit page_.--Avancez ici, vous, âne de sagesse, timide
+benêt; est-ce qu'il faut rougir comme cela? Qu'est-ce qui vous fait
+ainsi monter la couleur au visage? Quelle jeune fille êtes-vous donc,
+pour un homme d'armes? Est-ce une si grande affaire que la défaite[25]
+d'une cruche de trois ou quatre pintes?
+
+[Note 25: _To get a pottle pot's maidenhead._]
+
+LE PAGE, _au prince_.--Tout à l'heure, milord, il m'appelait au travers
+d'une jalousie rouge, et je ne pouvais pas discerner la moindre partie
+de son visage enluminé, d'avec la fenêtre. A la fin, j'ai aperçu ses
+yeux, et j'ai cru qu'il avait fait deux trous dans le cotillon neuf de
+la marchande de bière, et qu'il regardait au travers.
+
+HENRI.--Ce petit garçon n'a-t-il pas bien profité?
+
+BARDOLPH.--Laisse-moi tranquille, race de prostituée, vrai lapin vidé;
+laisse-moi tranquille.
+
+LE PAGE.--Laisse-moi tranquille, pendard, rêve d'Althée; laisse-moi
+tranquille.
+
+HENRI.--Instruis-nous, mon enfant; qu'est-ce que c'est que ce rêve-là,
+mon ami?
+
+LE PAGE.--Pardieu, mon prince, Althée n'a-t-elle pas rêvé qu'elle était
+accouchée d'une torche allumée? Voilà pourquoi je l'appelle _rêve
+d'Althée_[26].
+
+[Note 26: Shakspeare confond ici le tison d'Althée et le rêve d'Hécube.]
+
+HENRI.--L'explication vaut bien une couronne; tiens, la voilà, mon
+enfant.
+
+(Il lui donne de l'argent.)
+
+POINS.--Dieu! qu'une fleur de si belle espérance ne soit pas mangée des
+vers! Tiens, voilà six pence pour t'en garantir.
+
+BARDOLPH.--Si vous ne le conduisez pas à se faire pendre, tous tant que
+vous êtes, vous faites tort au gibet.
+
+HENRI.--Comment se porte ton maître, Bardolph?
+
+BARDOLPH.--Très-bien, milord. Il a appris que Votre Grâce arrivait à
+Londres, et voici une lettre pour vous.
+
+HENRI.--Remise avec beaucoup de respect!--Et comment se porte-t-il, ton
+maître, cet été de la Saint-Martin?
+
+BARDOLPH.--Bien de corps, milord.
+
+POINS.--Pardieu, sa partie immortelle aurait bien besoin d'un médecin;
+mais il ne s'en émeut guère: cela a beau être malade, cela ne meurt pas.
+
+HENRI.--Je permets à cette loupe de chair d'être aussi familier avec moi
+que mon chien, aussi use-t-il de la permission; car voyez comme il
+m'écrit.
+
+POINS _lit_.--«Jean Falstaff, chevalier.»--Il faut qu'il instruise tout
+le monde de cela chaque fois qu'il a occasion de se nommer. C'est comme
+ceux qui sont parents du roi; il ne leur arrive jamais de se piquer au
+bout du doigt, qu'ils ne disent, voilà du sang royal répandu.--Comment
+cela? dit quelqu'un qui fait semblant de ne pas les entendre; la réponse
+est aussi preste que le bonnet d'un emprunteur: Je suis un pauvre cousin
+du roi, monsieur.
+
+HENRI.--Et vraiment ils seront de nos parents, fallût-il remonter
+jusqu'à Japhet.--Mais la lettre?
+
+POINS.--«Sir Jean Falstaff, chevalier, au fils du roi, le plus proche
+héritier de son père, Henri, prince de Galles; salut.» D'honneur, c'est
+un certificat!
+
+HENRI.--Poursuis.
+
+POINS.--«J'imiterai les honorables Romains en brièveté.»--Certainement,
+c'est brièveté d'haleine qu'il veut dire, courte respiration.--«Je te
+fais bien des compliments, je te fais mon compliment[27], et puis je
+prends congé de toi. Ne sois pas trop familier avec Poins, car il abuse
+de tes bontés à tel point, qu'il proteste que tu dois épouser sa soeur
+Nel.... Repens-toi du temps mal employé comme tu pourras; et sur ce,
+adieu. Tout à toi, oui ou non; c'est-à-dire suivant que tu en useras:
+Jean Falstaff, avec mes familiers; Jean avec mes frères et soeurs; et
+sir Jean avec tout le reste de l'Europe....»--Mon prince, je veux
+tremper cette lettre dans du vin d'Espagne, et la lui faire manger.
+
+[Note 27: _I commend me to thee, I commend thee, commend to_, faire des
+compliments de la part de quelqu'un. _Commend lover._]
+
+HENRI.--Ce sera lui faire manger une vingtaine de ses mots. Mais est-il
+vrai que vous parliez de moi sur ce ton, Ned? Faut-il que j'épouse votre
+soeur?
+
+POINS.--Je voudrais que la pauvre fille n'eût pas une pire fortune. Mais
+je n'ai jamais dit cela.
+
+HENRI.--Oh çà! voilà comme nous perdons sottement notre temps; et les
+esprits des sages reposent dans les nuées, et se moquent de nous. Votre
+maître est-il à Londres?
+
+BARDOLPH.--Oui, milord.
+
+HENRI.--Où soupe-t-il? Le vieux cochon mange-t-il toujours dans sa
+vieille auge?
+
+BARDOLPH.--Au vieil endroit, milord, à Eastcheap.
+
+HENRI.--Quelle est sa compagnie?
+
+LE PAGE.--Des Éphésiens, milord, de la vieille église.
+
+HENRI.--A-t-il des femmes à souper avec lui?
+
+LE PAGE.--Non, milord, point d'autres que la vieille madame Quickly, et
+mistriss Doll Tear-Sheet.
+
+HENRI.--Qu'est-ce que cette païenne-là?
+
+LE PAGE.--Une femme bien comme il faut, monsieur; une des parentes de
+mon maître.
+
+HENRI.--Ah! parente, comme les génisses de la paroisse le sont au
+taureau banal du village. N'irons-nous point les surprendre, Ned, au
+milieu de leur souper?
+
+POINS.--Je suis votre ombre, mon prince, je vous suis partout.
+
+HENRI, _au page_.--Toi, petit drôle, et toi Bardolph, pas un mot à votre
+maître de mon arrivée à la ville. Voilà pour payer votre silence.
+
+BARDOLPH.--Je n'ai plus de langue, monsieur.
+
+LE PAGE.--Et pour la mienne, monsieur, je la gouvernerai.
+
+HENRI.--Bonjour. Cette Dorothée Tear-Sheet doit être quelque coin de
+place.
+
+POINS.--Je vous en réponds, et aussi publique que la route de
+Saint-Albans à Londres.
+
+HENRI.--Comment pourrions-nous faire, pour voir ce soir Falstaff tout à
+fait dans sa figure naturelle, sans en être aperçus?
+
+POINS.--Nous n'avons qu'à mettre chacun une veste et un tablier de cuir,
+et le servir à table, comme des garçons de cabaret.
+
+HENRI.--De dieu devenir taureau! Terrible chute! Ça fut le cas de
+Jupiter. De prince devenir apprenti! c'est une métamorphose bien basse;
+ce sera la mienne, car il faut qu'en tout point l'exécution réponde à la
+folie du projet. Suis-moi, Ned.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Warkworth.--Devant le château.
+
+_Entrent_ NORTHUMBERLAND, LADY NORTHUMBERLAND et LADY PERCY.
+
+
+NORTHUMBERLAND.--Je t'en conjure, ma tendre épouse, et toi aussi, ma
+chère fille, laissez un libre cours à mes pénibles affaires; n'empruntez
+pas la couleur des circonstances, et ne soyez pas, comme elles,
+fâcheuses à Percy.
+
+LADY NORTHUMBERLAND.--J'ai cessé toutes représentations: je ne dirai
+plus rien. Faites ce que vous voudrez. Que votre prudence soit votre
+guide.
+
+NORTHUMBERLAND.--Hélas! ma chère femme, mon honneur est engagé, et mon
+départ peut seul le racheter.
+
+LADY PERCY.--Oh! cependant, au nom du ciel, n'allez point à ces guerres.
+Il a été un temps, mon père, où vous avez violé votre parole,
+quoiqu'elle vous fût alors bien plus chère qu'aujourd'hui, lorsque votre
+fils Percy, lorsque mon Henri, le bien-aimé de mon coeur, tourna
+plusieurs fois ses regards vers le nord, pour y voir son père lui amener
+une armée, et l'attendit en vain. Qui put vous persuader de rester ici?
+C'étaient deux honneurs de perdus, le vôtre et celui de votre fils.
+Quant au vôtre... veuille le ciel l'illuminer de sa gloire! Pour celui
+de votre fils, il était attaché à sa personne comme le soleil à la voûte
+grisâtre des cieux; à sa clarté marchait aux beaux faits d'armes toute
+la chevalerie de l'Angleterre: il était véritablement le miroir devant
+lequel venait s'étudier toute notre jeune noblesse. C'était n'avoir pas
+de jambes que de ne pas savoir imiter sa démarche; et cette parole
+confuse et précipitée, défaut qu'il avait reçu de la nature, était comme
+l'accent des braves. Ceux dont le son de voix était naturellement calme
+et modéré échangeaient, pour être en tout semblables à lui, cette
+perfection contre une mauvaise habitude: ainsi langage, maintien, façon
+de vivre, choix de plaisirs, méthodes militaires, dispositions de
+caractère, en tout il était l'objet d'attention, le miroir, le modèle et
+le livre sur lequel se façonnaient tous les autres. C'est lui, lui, ce
+prodige, ce miracle parmi les hommes, lui qui n'eut jamais son second,
+que vous avez laissé, sans le seconder, affronter l'horrible dieu de la
+guerre avec tous les désavantages, et vous attendre sur ce champ de mort
+où il ne vit rien qui pût le défendre, que le son du nom de _Hotspur_.
+Voilà comment vous l'avez abandonné. Oh! jamais, jamais, ne faites à son
+ombre l'injure d'être plus délicat et plus jaloux de votre honneur avec
+les autres que vous ne le fûtes avec lui! Laissez-les seuls. Le maréchal
+et l'archevêque sont en force. Ah! que mon cher Henri eût eu seulement
+la moitié de leurs troupes; je serais aujourd'hui suspendue au cou de
+Hotspur et je parlerais du tombeau de Monmouth!
+
+NORTHUMBERLAND.--Malheur à vous; ma belle-fille; en déplorant toujours
+d'anciennes fautes, vous m'enlevez tout mon courage! Il faut que je
+parte et que j'aille dans ces lieux y braver le danger, ou bien le
+danger viendra me chercher ailleurs, et me trouvera moins préparé.
+
+LADY NORTHUMBERLAND.--Oh! fuyez en Écosse, jusqu'à ce que la noblesse et
+le peuple armés aient fait un premier essai de leur puissance.
+
+LADY PERCY.--S'ils gagnent du terrain et remportent l'avantage sur le
+roi, alors joignez-vous avec eux, comme une colonne d'acier qui ajoutera
+des forces à leur force. Mais, au nom de tout notre amour, laissez-les
+d'abord s'essayer.--Voilà comment a fait votre fils, comment vous avez
+souffert qu'il fît, et voilà comment je suis devenue veuve. Et je
+n'aurai jamais assez de vie pour arroser de mes pleurs ce souvenir[28],
+afin de le faire croître et s'élever jusqu'aux cieux, en mémoire de mon
+noble époux.
+
+[Note 28: _To rain upon remembrance._ _Remembrance_, souvenir, est le
+nom qu'on donne au romarin, gage de fidélité soit aux vivants, soit à la
+mémoire des morts. (V. _Romeo et Juliette_.)]
+
+
+NORTHUMBERLAND.--Allons, allons, rentrez avec moi. Mon âme est dans
+l'état de la mer, lorsque, montée jusqu'à sa plus grande hauteur, elle
+demeure arrêtée et immobile, sans s'épancher ni d'un côté ni de l'autre.
+Je serais disposé à joindre l'archevêque; mais mille raisons me
+retiennent.--Je me résoudrai à aller en Écosse, et j'y veux rester
+jusqu'à ce que les circonstances et les occasions exigent mon secours et
+ma présence.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+A Londres.--A la taverne de la _Tête-de-Sanglier_ à Eastcheap.
+
+DEUX GARÇONS DE CABARET.
+
+
+PREMIER GARÇON.--Que diable as-tu apporté là? des poires de
+messire-jean? Tu sais bien que sir Jean ne peut pas supporter la vue
+d'un messire-jean[29].
+
+[Note 29: _Apple-John_, espèce de pomme.]
+
+SECOND GARÇON.--Par la messe, tu as raison. Le prince mit une fois
+devant lui une assiette de messires-jeans, et lui dit que c'étaient cinq
+autres sir Jean. Puis, ôtant son chapeau, il dit: _je prends congé de
+ces six chevaliers tout secs, tout ronds, tout vieux, tout ridés_. Cela
+le blessa au coeur; mais il a oublié cela.
+
+PREMIER GARÇON.--A la bonne heure, mets le couvert et sers. Vois aussi
+si tu ne pourrais pas découvrir où Sneak fait son vacarme; car mistriss
+Dorothée Tear-Sheet serait bien aise d'entendre de la musique. Dépêche:
+il fait très-chaud dans la chambre où ils sont à souper, et ils vont
+passer dans celle-ci tout à l'heure.
+
+SECOND GARÇON.--Sais-tu que le prince va venir avec M. Poins, et qu'ils
+mettront nos vestes et nos tabliers, et qu'il ne faut pas que M. le
+chevalier le sache? C'est Bardolph qui est venu nous en prévenir.
+
+PREMIER GARÇON.--Oh! il y aura grand réveillon; cela fera un excellent
+tour!
+
+SECOND GARÇON.--Je m'en vais voir si je ne pourrai pas trouver Sneak.
+
+(Il sort.)
+
+(Entrent l'hôtesse Quickly et miss Dorothée Tear-Sheet.)
+
+L'HÔTESSE.--Mon cher coeur, vous m'avez l'air à présent d'être dans une
+excellente température; votre pouls bat aussi extraordinairement qu'on
+puisse souhaiter: et votre couleur, je vous assure, est aussi rouge
+qu'une rose. Mais vous avez trop bu de Canarie; et c'est un vin
+merveilleusement pénétrant, et qui vous parfume le sang avant qu'on ait
+le temps de dire «qu'est-ce que c'est donc que cela?» Comment vous
+sentez-vous à présent?
+
+DOROTHÉE.--Beaucoup mieux qu'auparavant; hem!
+
+L'HÔTESSE.--Ah! voilà ce qui s'appelle bien parler! Un bon coeur vaut de
+l'or. Tenez, voilà sir Jean.
+
+(Entre Falstaff chantant.)
+
+FALSTAFF.--_Quand Arthur parut à la cour._--Videz le pot de chambre.
+(_Le garçon sort._)--_Et c'était un digne roi_... Eh! comment vous va,
+ma chère Dorothée?
+
+L'HÔTESSE.--Il vient de lui prendre une faiblesse, en vérité.
+
+FALSTAFF.--C'est comme elles sont toutes, il leur en prend à tout
+moment[30].
+
+[Note 30: _Sick of a calm_ (malade d'un calme), dit l'hôtesse pour _sick
+of a qualm_ (malade d'avoir eu trop chaud); et Falstaff répond: _So is
+all her sect; an they be once in a calm they are sick_ (voilà comme
+elles sont toutes: dès qu'on les laisse en repos elles sont malades).]
+
+DOROTHÉE.--Vilain cancre que vous êtes, c'est là toute la consolation
+que vous me donnez?
+
+FALSTAFF.--Vous faites les cancres un peu gras, mistriss Doll.
+
+DOROTHÉE.--Je les fais, moi? C'est la gloutonnerie et la maladie qui les
+font; ce n'est pas moi qui les fais.
+
+FALSTAFF.--Si le cuisinier aide à la gloutonnerie, vous aidez à la
+maladie, Doll. Nous vous avons pris bien des choses, Doll; nous vous
+avons pris bien des choses. Convenez-en, moyenne vertu, convenez-en.
+
+DOROTHÉE.--Oui vraiment, nos chaînes, nos bijoux!
+
+FALSTAFF.--_Vos rubis, perles et boutons[31]._--Pour bien servir, vous
+le savez, il faut se tenir ferme, aller à la brèche la pique en avant,
+et se remettre courageusement entre les mains des chirurgiens. Il faut
+s'aventurer sur les pièces...
+
+[Note 31: _Your brooches, pearls and owches._]
+
+DOROTHÉE.--Allez vous faire pendre, anguille boueuse, allez vous faire
+pendre.
+
+L'HÔTESSE.--Sur mon Dieu, c'est toujours la même histoire; vous ne
+pouvez pas vous voir une fois sans vous quereller. Vous êtes tous deux,
+par ma foi, aussi peu compatissants que des rôties desséchées. Vous ne
+savez pas supporter les _confirmités_ l'un de l'autre; jour de Dieu, il
+faut bien que l'un des deux supporte, et ce doit être vous (_à
+Dorothée_). Vous êtes le vase le plus fragile, comme on dit, le vase
+vide.
+
+DOROTHÉE.--Et comment un vase vide et fragile pourrait-il supporter ce
+gros tonneau plein? Il a dans son ventre toute la cargaison d'un
+marchand de Bordeaux. Vous n'avez jamais vu de vaisseau la cale si bien
+garnie. Allons, Jack, je veux que nous nous quittions bons amis. Tu vas
+aller à la guerre, et si je te reverrai jamais ou non, c'est ce dont
+personne ne se soucie guère, n'est-ce pas?
+
+LE GARÇON.--Monsieur, l'enseigne Pistol est là-bas, qui voudrait bien
+vous parler.
+
+FALSTAFF.--Qu'il aille se faire pendre, ce tapageur-là! Qu'on ne le
+laisse pas monter ici; c'est le drôle le plus mal embouché qu'il y ait
+en Angleterre.
+
+L'HÔTESSE.--Si c'est un tapageur, qu'il n'entre pas ici; non, sur ma
+foi, il faut que je vive avec mes voisins, je ne veux point de
+tapageurs: je suis en bonne réputation avec ce qu'il y a de mieux.
+Fermez la porte; on ne reçoit point de tapageurs ici. Je n'ai pas vécu
+si longtemps, pour avoir du tapage à présent: fermez la porte, je vous
+en prie.
+
+FALSTAFF.--Écoute donc, hôtesse?
+
+L'HÔTESSE.--Je vous en prie, calmez-vous, sir Jean, je ne souffre pas
+que les tapageurs mettent les pieds ici.
+
+FALSTAFF.--Écoute donc: c'est mon enseigne.
+
+L'HÔTESSE.--Bah! ta ta! sir Jean, ne m'en parlez pas: votre enseigne de
+tapageur ne mettra pas le pied chez moi. J'étais l'autre jour chez M.
+Tisick le député, et il m'a dit comme ça:--pas plus tard que mercredi
+dernier,--_Voisine Quickly_,--dit-il; M. Dumb, notre prédicateur, était
+là.--_Voisine Quickly_, dit-il, _recevez les gens civils_; _car_,
+dit-il, _vous avez une mauvaise réputation_; et il disait cela, je sais
+bien pourquoi; _car_, dit-il, _vous êtes une honnête femme, et qu'on
+estime; c'est pourquoi, prenez garde aux hôtes que vous recevez chez
+vous: n'y souffrez point_, dit-il, _de ces drôles qu'on appelle
+tapageurs_. Il n'en vient point ici. Vous seriez tout émerveillé
+d'entendre ce que disait monsieur Tisick. Non, absolument, je ne veux
+point de tapageurs.
+
+FALSTAFF.--Ce n'en est pas un, hôtesse. Il est beau joueur, lui. Vous le
+taperiez à votre aise comme un tout petit lévrier; il ne se prendrait
+pas de querelle avec une poule de Barbarie, s'il lui voyait seulement
+hérisser ses plumes en signe de colère.--Garçon, appelez-le.
+
+L'HÔTESSE.--Un joueur, dites-vous? Je ne fermerai jamais ma porte à un
+honnête homme ni à un joueur, mais je n'aime pas le tapage. Sur ma foi,
+je suis toute sens dessus dessous, quand on dit: faisons tapage. Tâtez
+un peu seulement, messieurs, comme je tremble, voyez-vous. Ah! je vous
+en réponds.
+
+DOROTHÉE.--Oui, en vérité, hôtesse.
+
+L'HÔTESSE.--Si je tremble? Oh! oui, en bonne vérité, je tremble comme
+une feuille de tremble. Tenez, je ne peux pas souffrir les tapageurs.
+
+(Entrent Pistol, Bardolph et le page.)
+
+PISTOL.--Dieu vous garde, sir Jean!
+
+FALSTAFF.--Soyez le bienvenu, enseigne Pistol. Tenez, Pistolet[32], je
+vous charge d'un verre de vin d'Espagne; faites feu sur mon hôtesse.
+
+[Note 32: _Pistol_ signifie pistolet, et les plaisanteries de Falstaff
+portent sur cette acception du mot. On peut supposer que Falstaff
+emploie ici le diminutif.]
+
+PISTOL.--De bon coeur, sir Jean, elle peut compter sur deux balles.
+
+FALSTAFF.--Elle est à l'épreuve du pistolet, mon cher, vous ne sauriez
+lui faire mal.
+
+L'HÔTESSE.--Non pas, on ne me fera pas boire ainsi par épreuve ni à
+coups de pistolet. On ne me ferait pas boire quand cela ne me convient
+pas, pour le service d'homme au monde, entendez-vous?
+
+PISTOL.--Eh bien, à vous donc, mistriss Dorothée, c'est vous que
+j'attaque.
+
+DOROTHÉE.--M'attaquer, moi! je te méprise, vilain galeux. Qu'est-ce que
+c'est donc qu'une misérable canaille comme ça, un drôle, un filou, un
+va-nu-pieds? Veux-tu me laisser tranquille, coquin moisi? veux-tu me
+laisser tranquille? c'est pour ton maître que je suis faite.
+
+PISTOL.--Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous connais, mistriss
+Dorothée.
+
+DOROTHÉE.--Veux-tu me laisser tranquille! coquin de voleur, vilain
+bouchon, veux-tu me laisser tranquille! Par ce verre de vin, je te
+flanque mon couteau dans ton groin crotté, si tu fais l'insolent avec
+moi. Laisse-moi tranquille, gredin de petit Pierre, mauvais bretailleur
+éreinté. Et depuis quand, je vous en prie, cela s'appelle-t-il monsieur?
+Comment! deux aiguillettes sur l'épaule? Voyez donc ça.
+
+PISTOL.--Pour cette affaire-là votre collerette ne mourra que de ma
+main.
+
+FALSTAFF.--Allons finissons, Pistol. Je ne trouverais pas bon que vous
+vinssiez à vous oublier ici. Débarrassez-nous de votre personne,
+Pistolet.
+
+L'HÔTESSE.--Non, mon bon capitaine Pistol; pas ici, mon cher capitaine.
+
+DOROTHÉE.--Toi capitaine! abominable damné de filou; n'as-tu pas honte
+de t'entendre appeler capitaine? Si les capitaines étaient de mon avis,
+vous seriez bâtonné pour avoir pris ce nom-là avant de l'avoir gagné.
+Vous capitaine! Un gredin! Et pourquoi? pour avoir déchiré dans un
+mauvais lieu la collerette de quelque pauvre coquine. Lui capitaine!
+puisse-t-il être pendu, le coquin! Mangeur de pruneaux cuits et de vieux
+gâteaux secs! Capitaine! Ces vilains-là parviendront à rendre le nom de
+capitaine aussi odieux que le mot _occuper_[33], qui était une
+très-bonne expression avant qu'ils la déshonorassent; c'est à quoi les
+capitaines feront bien de prendre garde.
+
+[Note 33: _Occupy_, _occupier_, _occupant_, étaient devenus, à ce qu'il
+paraît, par l'usage qu'on en avait fait, des expressions obscènes.]
+
+BARDOLPH.--Je t'en prie, va-t'en, mon cher enseigne.
+
+FALSTAFF.--Écoute un peu, mistriss Doll.
+
+PISTOL.--Non pas, je te dis la chose comme elle est, caporal Bardolph.
+Je suis capable de la mettre en loques; il faut que je sois vengé.
+
+LE PAGE.--Je t'en prie, va-t'en.
+
+PISTOL.--Je la verrai plutôt damnée dans l'étang maudit de Pluton, au
+fin fond de l'enfer, avec l'Érèbe et tous les plus vilains tourments.
+Prenez la ligne et le hameçon; je dis, à bas, à bas, chiens! à bas,
+drôles! N'avons-nous pas Hirène ici[34]?
+
+[Note 34: _Have we not hiren here?_ Il est absolument impossible de
+donner aucune explication satisfaisante sur les allusions et les
+citations dont se compose le langage de Pistol. Tirées pour la plupart
+de pièces de théâtre aujourd'hui inconnues, et pour la plupart encore
+défigurées par ce burlesque personnage, elles pouvaient avoir pour le
+public du temps de Shakspeare un mérite entièrement perdu aujourd'hui,
+et ne laissent plus saisir que l'intention du rôle. Il paraît bien, au
+reste qu'_hiren_ était, en style d'argot, une des dénominations des
+filles publiques (_huren_ en allemand). Il serait possible aussi qu'en
+raison de la consonnance de ce mot avec _iron_ (fer), les tapageurs du
+temps eussent donné ce même nom à leur épée.]
+
+L'HÔTESSE.--Mon bon capitaine.... Tranquillisez-vous, il est bien tard;
+je vous en supplie, apaisez votre colère.
+
+PISTOL.--Soyons de bonne humeur, je le veux bien; mais des chevaux de
+transport, de mauvaises rosses d'ânes gorgés de nourriture, qui ne
+peuvent faire plus de trente milles par jour, iront-ils se comparer aux
+César, aux Cannibal, aux Grecs Troyens? Non, qu'ils soient plutôt damnés
+avec le roi Cerbère, et puisque les cieux mugissent, nous ne nous
+troublerons pas pour des bagatelles.
+
+L'HÔTESSE.--En vérité, capitaine, ce sont là des paroles bien dures.
+
+BARDOLPH.--Va-t'en, bon enseigne, tout cela finirait par de la brouille.
+
+PISTOL.--Que les hommes meurent comme des chiens, que les écus se
+donnent comme des épingles! N'avons-nous pas Hirène ici?
+
+L'HÔTESSE.--Sur ma parole, capitaine, il n'y a ici personne comme cela.
+Par mon salut, est-ce que vous croyez que je la cacherais? Pour l'amour
+de Dieu, point de bruit.
+
+PISTOL.--Eh bien, mange donc et engraisse-toi, ma belle Callipolis:
+allons, verse-moi du vin d'Espagne. _Si fortuna me tormenta, sperato me
+contenta._ Est-ce qu'une bordée nous fait peur? Non, non: que l'ennemi
+fasse feu.... Un peu de vin d'Espagne; et toi, mon cher coeur (_A son
+épée qu'il pose à terre_), mets-toi là. Eh bien donc, est-ce là tout,
+n'aurons-nous pas le _et cætera_?
+
+FALSTAFF.--Pistol, je voudrais être tranquille ici.
+
+PISTOL.--Mon cher chevalier, je vous baise le poing; nous avons vu les
+sept étoiles.
+
+DOROTHÉE.--Jette-le à bas des escaliers. Je ne veux pas supporter le
+galimatias de ce drôle-là.
+
+PISTOL.--Me jeter à bas des escaliers, comme si nous ne connaissions pas
+les haquenées de Galloway[35]!
+
+[Note 35: _Galloway nags_, chevaux de louage.]
+
+FALSTAFF.--Bardolph! lance-le-moi au bas des escaliers comme un petit
+palet: s'il ne fait ici rien autre chose que de dire des riens, il y
+comptera pour rien.
+
+BARDOLPH.--Allons, descendez l'escalier tout à l'heure.
+
+PISTOL.--Comment! faudra-t-il donc en venir aux incisions? Allons-nous
+tirer du sang? (_Il saisit son épée._) Eh bien, cela étant, que la mort
+me berce, qu'elle m'endorme, qu'elle abrége mes tristes jours; allons,
+que les trois soeurs défilent ici de cruelles, d'effroyables, de larges
+blessures. Allons, Atropos, viens, je te dis.
+
+L'HÔTESSE.--Oh! mon Dieu; voilà de belles affaires!
+
+FALSTAFF, _à son page_.--Donne-moi ma rapière, garçon.
+
+DOROTHÉE, _à Falstaff_.--Oh! je t'en prie, Jack, je t'en prie, ne va pas
+dégainer.
+
+FALSTAFF.--Descends-moi les escaliers.
+
+L'HÔTESSE.--Voilà un beau vacarme! Ah! je renoncerai à tenir maison
+plutôt que de consentir à me voir exposée à toutes ces palpitations et
+ces frayeurs. Oh! il va y avoir du carnage, j'en suis sûre. Hélas! mon
+Dieu, remettez vos épées dans le fourreau, remettez vos épées dans le
+fourreau.
+
+(Sortent Pistol et Bardolph.)
+
+DOROTHÉE.--Je t'en prie, Jack, calme-toi, le drôle est parti. Ah! que
+vous êtes un courageux mâtin de petit vilain!
+
+L'HÔTESSE.--N'êtes-vous pas blessé à l'aine? Il me semble que je l'ai vu
+vous pousser un mauvais coup dans le ventre.
+
+(Rentre Bardolph.)
+
+FALSTAFF.--L'avez-vous mis à la porte?
+
+BARDOLPH.--Oui, monsieur, le misérable était ivre; vous l'avez blessé à
+l'épaule, monsieur.
+
+FALSTAFF.--Le drôle! venir m'insulter!
+
+DOROTHÉE.--Ah! cher petit coquin! hélas! pauvre singe, comme te voilà
+tout en sueur! Attends, laisse-moi t'essuyer le visage.--Viens donc,
+mauvaise canaille.--Ah! pendard, par ma foi, je t'aime. Tu es aussi
+courageux qu'Hector de Troie, tu vaux cinq Agamemnon, et dix fois mieux
+que les neuf preux.--Ah! vilain!
+
+FALSTAFF.--Un gredin de maraud! Je ferai sauter ce drôle-là dans la
+couverture.
+
+DOROTHÉE.--Fais-le, si tu l'oses, pour l'amour de moi; si tu le fais, je
+te le revaudrai dans une paire de draps[36].
+
+[Note 36: _I'll canvas thee between a pair of sheets._]
+
+(Les musiciens arrivent.)
+
+LE PAGE.--Monsieur, la musique est arrivée.
+
+FALSTAFF.--Eh bien, qu'ils jouent! Jouez, messieurs. Assieds-toi sur mon
+genou, Doll. Un gredin de fanfaron! Le pendard m'a échappé comme du
+vif-argent.
+
+DOROTHÉE.--Oui, par ma foi, et tu le suivais comme une église. Dis donc,
+mâtin, dis donc, mon joli petit cochon de la Saint-Barthélemy[37], quand
+est-ce que tu cesseras de te battre le jour et de t'escrimer la nuit, et
+que tu commenceras à raccommoder ton vieux corps pour l'autre monde?
+
+[Note 37: La foire de la Saint-Barthélemy était une foire célèbre en
+Angleterre.]
+
+(Entrent derrière eux le prince Henri et Poins, déguisés en garçons de
+cave.)
+
+FALSTAFF, _sans faire attention à eux, à sa Dorothée_.--Tais-toi, mon
+coeur, ne parle pas comme une tête de mort[38]; ne me fais pas souvenir
+de ma fin.
+
+[Note 38: Du temps de Shakspeare, la grande élégance pour les femmes de
+l'espèce de Dorothée était de porter au doigt du milieu une bague
+représentant une tête de mort.]
+
+DOROTHÉE.--Dis-moi un peu, mon petit ami, quel homme est le prince?
+
+FALSTAFF.--C'est un assez bon garçon, taillé en lame de couteau: il
+aurait fait un fort bon panetier, il aurait coupé le pain à merveille.
+
+DOROTHÉE.--On dit que Poins, par exemple, ne manque pas d'esprit.
+
+FALSTAFF.--Lui, de l'esprit? Le diable l'emporte, le magot! Son esprit
+est aussi épais que de la moutarde de Tewksbury: il n'y a pas plus de
+sens chez lui que dans une tête de maillet.
+
+DOROTHÉE.--Comment se fait-il donc que le prince l'aime tant?
+
+FALSTAFF.--Parce que leurs jambes sont de la même dimension, qu'il joue
+fort bien au petit palet, qu'il mange de l'anguille de mer assaisonnée
+de fenouil[39], qu'il avale des bouts de chandelle en guide de
+brûlots[40], qu'il court à cheval sur un bâton avec les petits garçons,
+qu'il saute à pieds joints par-dessus des tabourets, qu'il jure de bonne
+grâce, qu'il porte des bottes bien collées, précisément à la forme de la
+jambe, et qu'il ne cause point de querelles entre les gens en rapportant
+les histoires secrètes; enfin, pour une foule d'autres qualités futiles
+de cette sorte, qui dénotent un pauvre génie et un corps adroit; et
+voilà ce qui fait que le prince l'admet auprès de lui; car le prince est
+tout à fait de la même espèce; il ne faudrait pas ajouter à leur poids
+celui d'un cheveu pour faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre.
+
+[Note 39: _Eats conger and fennel._ L'anguille de mer, assaisonnée de
+fenouil, passait pour donner des forces.]
+
+[Note 40: _Drinks off candles ends for fluss dragons._ C'était un acte
+de galanterie que d'avaler pour l'amour de sa maîtresse des choses
+repoussantes et même dangereuses; le _fluss dragon_ était une amande
+qu'on faisait brûler dans un bol d'eau-de-vie. Le courage consistait à
+l'avaler tout enflammée, et l'adresse à exécuter cette opération sans se
+faire mal.]
+
+HENRI.--Ce moyen de roue-là ne mériterait-il pas bien qu'on lui coupât
+les oreilles?
+
+POINS.--Battons-le sous les yeux de sa maîtresse.
+
+HENRI.--Regarde si ce vieux décrépit ne se fait pas gratter la tête
+comme un perroquet.
+
+POINS.--N'est-il pas singulier que le désir survive ainsi tant d'années
+à la faculté de pécher?
+
+FALSTAFF.--Embrasse-moi, Doll.
+
+HENRI.--Saturne et Vénus en conjonction cette année! Que dit l'almanach
+là-dessus?
+
+POINS.--Et voyez un peu son valet, ce Trigon enflammé, lécher les
+vieilles tablettes de son maître, son livre de notes, sa conseillère.
+
+FALSTAFF.--C'est pour me flatter que tu me caresses ainsi.
+
+DOROTHÉE.--Non, sur ma foi, c'est de bien bon coeur.
+
+FALSTAFF.--Ah! je suis vieux, je suis vieux.
+
+DOROTHÉE.--Je t'aime mille fois mieux que je n'aime aucun de tous ces
+galeux de jeunes gens que tu vois là.
+
+FALSTAFF.--Quelle étoffe veux-tu avoir pour te faire une mante? Je dois
+recevoir de l'argent jeudi; tu auras un joli bonnet demain. Allons, une
+chanson joyeuse: il se fait tard, nous irons nous mettre au lit.--Tu
+m'oublieras, quand je serai parti!
+
+DOROTHÉE.--Sur mon honneur, tu vas me faire pleurer, si tu parles comme
+cela. Eh bien, essaye seulement, pour voir si je me parerai une fois
+avant ton retour.--Mais allons, écoute la fin de la chanson.
+
+FALSTAFF.--Un peu de vin d'Espagne, François.
+
+HENRI ET POINS, _se présentant à lui_.--Tout à l'heure, tout à l'heure,
+monsieur.
+
+FALSTAFF, _reconnaissant le prince_.--Ah! quelque bâtard du roi! Et
+n'est-ce pas là Poins, son frère?
+
+HENRI.--Oh! globe de péchés, où l'on ne pourrait apercevoir un
+continent[41], quelle vie mènes-tu là?
+
+[Note 41: _Globe of sinful continents._ Le jeu de mots ne pouvait se
+traduire littéralement; il a fallu tâcher d'en conserver quelque chose,
+non pour le mérite, mais pour l'exactitude.]
+
+FALSTAFF.--Meilleure que la tienne; je suis un gentilhomme, et toi, un
+tireur de vin.
+
+HENRI.--Ce que je suis venu tirer, mon cher monsieur, ce sont vos
+oreilles.
+
+L'HÔTESSE.--Oh! que Dieu conserve ta Grâce! Par ma foi, sois le bienvenu
+à Londres. Que le seigneur bénisse ton aimable figure! Oh! Jésus! vous
+voilà donc revenu du pays de Galles?
+
+FALSTAFF.--Te voilà donc, mâtin; tu es folle, engeance de roi (_portant
+la main sur Dorothée_), je te le jure par sa peau flexible et son sang
+corrompu, tu es le bienvenu!
+
+DOROTHÉE.--Qu'est-ce que c'est que ça, gros butor que vous êtes? Je vous
+méprise.
+
+POINS, _au prince_.--Milord, si vous ne prenez pas la chose dans le
+premier feu, il vous fera perdre l'envie de vous venger, et tournera le
+tout en plaisanterie.
+
+HENRI.--Comment! infâme mine à suif, avec quel mépris n'avez-vous pas
+parlé de moi tout à l'heure en présence de cette sage, honnête et
+vertueuse dame?
+
+L'HÔTESSE.--Dieu bénisse votre excellent coeur! Elle est bien tout cela,
+sur mon honneur.
+
+FALSTAFF.--Est-ce que tu m'as entendu?
+
+HENRI.--Oui; et vous m'avez reconnu aussi, comme le jour où vous vous
+sauvâtes auprès de Gadshill. Vous saviez certainement que j'étais
+derrière vous, et vous avez dit tout cela exprès pour mettre ma patience
+à l'épreuve.
+
+FALSTAFF.--Oh! non, non, non, tu te trompes; je ne croyais pas que tu
+fusses à portée de m'entendre.
+
+HENRI.--Je veux vous forcer à avouer l'insulte que vous m'avez faite de
+dessein prémédité; et alors je saurai bien comment vous arranger.
+
+FALSTAFF.--Il n'y avait pas d'insulte, Hal; sur mon honneur, il n'y
+avait pas d'insulte.
+
+HENRI.--Comment! en me dépréciant, en m'appelant panetier, taille-pain,
+et je ne sais encore comment.
+
+FALSTAFF.--Point d'insulte, Hal.
+
+POINS.--Quoi! ce ne sont pas là des insultes?
+
+FALSTAFF.--Pas du tout, point d'insulte, du tout, Ned, honnête Ned. Je
+l'ai déprécié devant les méchants, afin que les méchants ne se prissent
+point d'amour pour lui: en quoi faisant, j'ai joué le rôle d'un
+véritable ami, d'un fidèle sujet, et ton père doit me remercier pour
+cela. Il n'y a point là d'insulte, Hal; pas du tout, Ned, pas du tout:
+non, mes enfants, pas du tout.
+
+HENRI.--Vois donc, si de peur et de pure lâcheté tu n'insultes pas à
+présent cette vertueuse dame, pour te tirer d'affaire avec nous?
+Est-elle du nombre des méchants? Ton hôtesse que voilà, en est-elle? Ce
+pauvre petit page en est-il un? Ou bien cet honnête Bardolph, dont le
+nez brûle de zèle, est-il un méchant?
+
+POINS.--Réponds donc, vieil arbre mort, réponds donc!
+
+FALSTAFF.--Le diable a déjà marqué Bardolph à tout jamais, et son visage
+est la cuisine particulière de Lucifer, où il ne fait autre chose que de
+lui rôtir de la vermine: quant à ce petit page, il a un bon ange à ses
+côtés; mais le diable est plus fort que lui.
+
+HENRI.--Pour les femmes....
+
+FALSTAFF.--Il y en a une qui est déjà en enfer; elle brûle, la pauvre
+diablesse. Quant à l'autre, je lui dois de l'argent; si pour cela elle
+doit être damnée ou non, c'est ce que je ne sais pas.
+
+L'HÔTESSE.--Oh! pour cela non, je vous assure.
+
+FALSTAFF.--A te dire le vrai, je ne le crois pas non plus; je crois que
+tu es quitte pour cet article. Mais, pardieu! il y a une autre affaire
+contre toi; de souffrir qu'on mange de la viande chez toi, en
+contravention à la loi! C'est pourquoi je pense que tu hurleras.
+
+L'HÔTESSE.--Tous ceux qui tiennent auberge en font autant: qu'est-ce
+qu'un gigot de mouton ou deux durant tout un carême?
+
+HENRI.--Et vous, ma belle dame?
+
+DOROTHÉE.--Que dit Votre Grâce?
+
+FALSTAFF.--Ce que dit Sa Grâce, elle le dit tout à fait à contre-coeur.
+
+L'HÔTESSE.--Qui frappe si fort à la porte? Voyez qui est à la porte,
+François.
+
+(Entre Peto.)
+
+HENRI.--Eh bien, Peto, quelle nouvelle?
+
+PETO.--Le roi votre père est à Westminster; vingt courriers bien las et
+bien épuisés arrivent du nord; et chemin faisant j'ai rencontré et passé
+une douzaine de capitaines, nu-tête et suant à grosses gouttes, qui
+frappaient à tous les cabarets, et demandaient si l'on n'avait pas vu
+sir Jean Falstaff.
+
+HENRI.--Sur mon Dieu, Poins, je me sens bien coupable de profaner ainsi
+à des sottises un temps si précieux, tandis que la tempête de la
+révolte, comme le vent du sud accompagné de noires vapeurs, commence à
+fondre en orage sur nos têtes nues et désarmées. Donnez-moi mon épée et
+mon manteau. Bonsoir, Falstaff.
+
+(Sortent Henri, Poins, Peto et Bardolph.)
+
+FALSTAFF.--Voilà que m'arrivait le plus friand morceau de la soirée, et
+il faut partir sans y mettre la dent! Encore frapper à la porte!
+Qu'est-ce que c'est? qu'y a-t-il donc encore?
+
+(Entre Bardolph.)
+
+BARDOLPH.--Il faut que vous vous rendiez à la cour tout de suite; il y a
+là-bas une douzaine de capitaines qui vous attendent à la porte.
+
+FALSTAFF, _au page_.--Payez les musiciens, petit drôle; adieu, hôtesse;
+adieu, Dorothée: vous voyez, mes enfants, comme les gens de mérite sont
+recherchés. L'homme inutile peut dormir, tandis que l'homme de courage
+est appelé partout. Adieu, mes enfants: si l'on ne me fait pas partir en
+poste sur-le-champ, je vous reverrai avant de m'en aller.
+
+DOROTHÉE.--Je ne saurais parler. Si mon coeur n'est pas prêt à
+crever!... Enfin, mon cher Jack, aie bien soin de toi.
+
+FALSTAFF.--Adieu, adieu.
+
+L'HÔTESSE.--Allons, porte-toi bien: il y aura vingt-neuf ans à la saison
+des pois verts que je te connais, mais pour un homme plus honnête et
+plus sincère.... Enfin, porte-toi bien.
+
+BARDOLPH, _appelant dans l'intérieur_.--Mistriss Tear-Sheet!
+
+L'HÔTESSE.--Qu'est-ce qu'il y a?
+
+BARDOLPH.--Dites à mistriss Tear-Sheet de venir parler à mon maître.
+
+L'HÔTESSE.--Oh! cours vite, Dorothée; cours, cours, ma bonne Dorothée.
+
+(Elles sortent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Une chambre du palais.
+
+_Entre_ LE ROI _en robe de chambre, accompagné d'un page_.
+
+
+LE ROI.--Va: dis aux comtes de Surrey et de Warwick de se rendre ici;
+mais recommande-leur de lire auparavant ces lettres, et d'en bien
+méditer le contenu. Fais diligence. (_Le page sort._) Combien de
+milliers de mes plus pauvres sujets dorment à cette heure! O sommeil, ô
+bienfaisant sommeil, doux réparateur de la nature, comment donc t'ai-je
+effrayé, que tu ne veuilles plus appesantir mes paupières, et plonger
+dans l'oubli mes sens assoupis? Pourquoi, sommeil, te plais-tu mieux
+dans la chaumière enfumée, étendu sur d'incommodes grabats, où tu
+t'assoupis au bourdonnement des insectes nocturnes, que dans les
+chambres parfumées des grands, sous la pourpre d'un dais magnifique, où
+les sons d'une douce mélodie invitent au repos? Dieu stupide, pourquoi
+vas-tu partager le lit dégoûtant du misérable, et laisses-tu la couche
+des rois semblable à la boîte d'une horloge, ou à la cloche qui sonne
+l'alarme? Quoi! tu vas fermer les yeux du mousse sur la cime agitée et
+périlleuse du mât, et tu le berces sur la couche de la tempête
+impétueuse, au milieu des vents qui saisissent par le sommet les vagues
+scélérates, hérissent leurs têtes monstrueuses, et les suspendent aux
+mobiles nuages avec des clameurs si assourdissantes qu'à ce tapage la
+mort elle-même se réveille. O injuste sommeil, peux-tu dans ces heures
+terribles accorder ton repos au mousse trempé des flots, tandis qu'au
+sein de la nuit la plus calme et la plus tranquille, sollicité par tous
+les moyens et toutes les séductions imaginables, tu le refuses à un
+roi!--Couchez-vous donc tranquillement, heureux misérables. La tête qui
+porte une couronne ne repose jamais avec calme!
+
+(Entrent Warwick et Surrey.)
+
+WARWICK.--Mille bonjours à Votre Majesté!
+
+LE ROI.--Est-ce que nous sommes déjà au matin?
+
+WARWICK.--Il est une heure passée.
+
+LE ROI.--En ce cas, milords, je vous souhaite aussi le bonjour à tous
+deux.--Avez-vous lu les lettres que je vous ai envoyées?
+
+WARWICK.--Oui, mon souverain.
+
+LE ROI.--Vous voyez donc dans quel état critique est notre royaume, de
+quelles maladies funestes il est atteint, et que le plus grand danger
+est tout près du coeur.
+
+WARWICK.--Il n'y a, seigneur, qu'un désordre naissant dans sa
+constitution, et l'on peut lui rendre toute sa vigueur avec de bons
+conseils et peu de remèdes.--Milord Northumberland sera bientôt
+refroidi.
+
+LE ROI.--O ciel! que ne peut-on lire dans le livre du destin! y voir
+tantôt la révolution des siècles aplanir les plus hautes montagnes;
+tantôt le continent, comme lassé de sa ferme solidité, se fondre et
+s'écouler dans les mers; et d'autres fois la ceinture en falaises de
+l'Océan devenir trop large pour les reins de Neptune! que n'y peut-on
+apprendre comme le hasard se rit de nous, et de combien de diverses
+liqueurs ses changements remplissent la coupe des vicissitudes! Oh! si
+l'on pouvait voir tout cela, le jeune homme le plus heureux, à l'aspect
+de la route qu'il lui faut suivre à travers la vie, des périls où il
+doit passer, des traverses qui doivent s'ensuivre, ne songerait plus
+qu'à fermer le livre, s'asseoir et mourir.--Dix ans ne se sont pas
+encore écoulés depuis que Richard et Northumberland, amis déclarés,
+prenaient ensemble de joyeux repas; et deux ans après ils étaient en
+guerre. Il n'y a que huit ans que ce même Percy était l'homme le plus
+près de mon coeur; il travaillait sans relâche comme un frère pour mes
+intérêts, et déposait à mes pieds son affection et sa vie. Oui, pour
+l'amour de moi il bravait en face Richard. Qui de vous était présent
+alors? (_A Warwick._) C'était vous, cousin Névil, autant que je m'en
+puis souvenir. Lorsque Richard, les yeux pleins de larmes, insulté,
+maltraité de reproches par Northumberland, prononça ces paroles que nous
+voyons maintenant avoir été prophétiques: «Northumberland, toi l'échelle
+avec laquelle mon cousin Bolingbroke monte sur mon trône.»--Bien
+qu'alors, le ciel le sait, je n'eusse point cette pensée, et que la
+nécessité seule ait abaissé l'État, à tel point que la souveraineté et
+moi nous fûmes forcés de nous embrasser.--«Le temps viendra,
+continua-t-il, le temps viendra où ce crime infâme, comme un ulcère
+mûri, répandra la corruption qu'il renferme.» Et il poursuivit,
+prédisant ce qui arrive aujourd'hui et la rupture de notre amitié.
+
+WARWICK.--Il se trouve toujours dans la vie des hommes quelque événement
+propre à nous représenter l'aspect des temps qui ne sont plus. En les
+observant, on peut prophétiser assez juste les principaux événements qui
+sont encore à naître, faibles commencements gardés en réserve dans les
+germes où ils reposent, pour y être couvés par le temps qui les fait
+éclore. D'après l'inévitable loi des choses, le roi Richard pouvait
+clairement concevoir l'idée que le puissant Northumberland, alors
+traître envers lui, ferait sortir de cette semence une trahison plus
+grande encore qui ne trouverait pour y attacher ses racines d'autre
+terrain que vous.
+
+LE ROI.--Ces événements sont-ils donc une inévitable nécessité? Eh bien,
+recevons-les comme la nécessité. C'est elle encore qui nous appelle en
+ce moment à grands cris.--On dit que l'évêque et Northumberland sont
+forts de cinquante mille hommes.
+
+WARWICK.--Cela est impossible, seigneur; la renommée, répétant à la fois
+la voix et l'écho, double toujours les objets de la crainte.--Que Votre
+Grâce veuille bien s'aller mettre au lit. Sur ma vie, seigneur, l'armée
+que vous avez envoyée viendra facilement à bout de cette conquête; et
+pour vous consoler encore davantage, j'ai reçu l'avis que Glendower est
+mort. Votre Majesté a été malade toute cette quinzaine, et ces heures
+prises sur le temps du sommeil doivent nécessairement aggraver votre
+mal.
+
+LE ROI.--Je vais suivre votre conseil: et si ces guerres domestiques
+étaient terminées, nous partirions, mes chers lords, pour la Terre
+sainte.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une cour devant la maison du juge de paix Shallow, dans le comté de
+Glocester.
+
+_Entrent_ SHALLOW et SILENCE, _chacun de son côté, suivi de_ MOULDY,
+SHADOW, WART, FEEBLE et BULLCALF.
+
+
+SHALLOW, _à Silence_.--Venez, venez, venez: votre main, monsieur, votre
+main, monsieur; vous êtes bien matinal, par ma foi! Comment se porte mon
+cher cousin Silence?
+
+SILENCE.--Bonjour, mon cher cousin Shallow.
+
+SHALLOW.--Et comment se porte ma cousine votre femme, et votre charmante
+fille, et la mienne, ma filleule Hélène?
+
+SILENCE.--Ah! ce n'est pas un merle blanc.
+
+SHALLOW.--Qu'on en dise tout ce qu'on voudra, je gage que mon cousin
+Guillaume est un habile garçon à présent. Il est toujours à Oxford,
+n'est-ce pas?
+
+SILENCE.--Oui vraiment, et cela me coûte beaucoup.
+
+SHALLOW.--Vous l'enverrez bientôt, je pense, aux écoles de droit.
+J'étais autrefois de celle de Saint-Clément, où je crois qu'on parle
+encore, et qu'on parlera longtemps de cet étourdi de Shallow.
+
+SILENCE.--On vous appelait le vigoureux Shallow, alors, cousin.
+
+SHALLOW.--Oh! pardieu, j'avais toutes sortes de noms. Et en vérité, il
+n'y avait rien que je ne fusse capable de faire, et rondement encore. Il
+y avait moi et le petit Jean Doit, du comté de Stafford, et le noir
+George Bare, et François Pickbone, et Guillaume Squelle, un fameux
+lutteur[42]: je suis sûr que, dans toutes les écoles de droit, on
+n'aurait pas trouvé quatre autres vauriens de tapageurs comme nous; et
+j'ose dire que nous savions bien où déterrer le gibier, et que nous
+avions le meilleur à commandement. Il y avait aussi dans ce temps-là
+avec nous Jean Falstaff, aujourd'hui sir Jean, alors tout jeune et page
+de Thomas Mowbray, duc de Norfolk.
+
+[Note 42: _A Colswold man._ Les jeux de Colswold étaient célèbres alors
+pour les exercices d'adresse et de force.]
+
+SILENCE.--Est-ce le même sir Jean, cousin, qui va venir ici bientôt pour
+des recrues?
+
+SHALLOW.--Le même, le même sir Jean, précisément le même. Je lui ai vu
+fendre la tête de Skogan[43] à la porte du palais, qu'il n'était encore
+qu'un marmot pas plus haut que cela: et le même jour, je me suis battu
+avec un certain Samson Stock-Fish, qui tenait une boutique de fruitier
+derrière les écoles de Gray. Oh! les bonnes farces que j'ai faites! Et
+de voir aujourd'hui combien il y a de mes vieilles connaissances de
+mortes!
+
+[Note 43: _Skogan_ était un poëte qui suivait la cour de Henri IV, et
+composait des ballades et des moralités. Il paraît avoir été un homme
+sérieux et nullement fait pour se trouver compromis avec un mauvais
+sujet de l'espèce de Falstaff. Mais on a le recueil des mauvaises
+plaisanteries d'un autre _Skogan_, espèce de bouffon qui vivait du temps
+d'Édouard IV. Shakspeare paraît les avoir confondus, ou peut-être est-ce
+un anachronisme qu'il prête à dessein à Shallow pour faire ressortir un
+de ses mensonges.]
+
+SILENCE.--Nous les suivrons tous, cousin.
+
+SHALLOW.--Oh! cela est certain, cela est certain, très-sûr, très-sûr: la
+mort (comme dit le psalmiste) est certaine pour tous, tous
+mourront.--Combien une bonne paire de boeufs à la foire de Stampford?
+
+SILENCE.--Pour vous dire la vérité, cousin, je n'y ai pas été.
+
+SHALLOW.--Oui, la mort est certaine.--Et le vieux Double de votre ville
+est-il toujours en vie?
+
+SILENCE.--Mort, monsieur.
+
+SHALLOW.--Mort! Voyez, voyez, il tirait bien de l'arc; et il est mort!
+Il avait un beau coup de fusil. Jean de Gaunt l'aimait beaucoup, et
+gageait beaucoup d'argent sur sa tête. Mort! il vous tapait dans le
+blanc à deux cent quarante pas, et vous aurait lancé un trait à deux
+cent quatre-vingts, et même quatre-vingt-dix pas, que cela vous aurait
+enchanté à voir.--A quel prix la vingtaine de brebis à présent?
+
+SILENCE.--C'est selon ce qu'elles sont: une vingtaine de bonnes brebis
+peut aller à dix guinées.
+
+SHALLOW.--Et comme cela, le pauvre vieux Double est donc mort?
+
+(Entrent Bardolph et une autre personne avec lui.)
+
+SILENCE.--Voilà, je crois, deux des gens de sir Jean Falstaff.
+
+BARDOLPH.--Bonjour, mes bons messieurs; lequel de vous deux est le juge
+Shallow?
+
+SHALLOW.--Je suis Robert Shallow, monsieur, un pauvre gentilhomme de ce
+comté, et l'un des juges de paix du roi. Que désirez-vous de moi?
+
+BARDOLPH.--Mon capitaine, monsieur le juge, se recommande à vous; mon
+capitaine, sir Jean Falstaff, homme de belle taille, pardieu! et un
+très-vaillant chef de recrues.
+
+SHALLOW.--Il me fait bien de la grâce, monsieur; je l'ai connu un
+excellent espadonneur: comment se porte ce bon chevalier? Oserai-je
+demander comment se porte milady son épouse?
+
+BARDOLPH.--Excusez-moi, monsieur, mais un soldat n'est pas si mal
+accommodé que de n'avoir qu'une femme.
+
+SHALLOW.--C'est bien dit, par ma foi, monsieur; et, en vérité, c'est
+bien dit. Mieux accommodé! Il est bon! Oui, en vérité, il est bon! Les
+bonnes phrases sont très-certainement et ont toujours été en grande
+recommandation. Accommodé,--cela vient d'_accommodo_: fort bien! c'est
+une bonne phrase[44]!
+
+[Note 44: _Accommodate_ était une expression à la mode.]
+
+BARDOLPH.--Pardonnez, monsieur, mais j'ai entendu dire ce mot-là.
+Comment dites-vous, une phrase? Par le jour qui luit, je ne sais pas ce
+que veut dire _phrase_; mais je soutiendrai, l'épée à la main, que ce
+mot est un très-bon mot de soldat, et un mot d'un sens très-avantageux.
+Oui, accommodé, c'est-à-dire qu'un homme est, comme on dit, accommodé;
+ou bien, quand un homme est ce qu'on appelle.... par quoi.... et
+comment... il peut passer pour accommodé, ce qui est une excellente
+chose.
+
+(Arrive Falstaff.)
+
+SHALLOW.--Vous avez raison; tenez, voilà le bon sir Jean qui arrive.
+Donnez-moi votre chère main; que Votre Seigneurie donne sa chère main.
+Sur ma parole, vous avez bon visage; vous portez vos années à faire
+plaisir. Soyez le bienvenu, mon cher sir Jean.
+
+FALSTAFF.--Je suis charmé de vous voir en bonne santé, mon cher maître
+Robert Shallow. C'est maître Sure-Card que voilà, je pense?
+
+SHALLOW.--Non, sir Jean; c'est mon cousin Silence, mon confrère.
+
+FALSTAFF.--Cher monsieur Silence, vous étiez bien fait pour être juge de
+paix.
+
+SILENCE.--Votre Seigneurie est la bienvenue.
+
+FALSTAFF.--Pardieu! il fait bien chaud!--Messieurs, m'avez-vous fait ici
+une demi-douzaine d'hommes bons à recruter?
+
+SHALLOW.--Vraiment oui, monsieur. Voulez-vous prendre la peine de vous
+asseoir?
+
+FALSTAFF.--Voyons-les, s'il vous plaît.
+
+SHALLOW.--Où est la liste, où est la liste, où est la liste? Attendez,
+attendez, attendez. Allons, allons, allons, allons. Oui ma foi,
+monsieur. (_Il fait l'appel._) Ralph Moisi[45]? Qu'ils viennent dans
+l'ordre où je les appelle. Qu'ils viennent dans l'ordre, qu'ils viennent
+dans l'ordre. Voyons, où est Moisi?
+
+[Note 45: _Mouldy._ Il a fallu traduire les noms des recrues, sans quoi
+les plaisanteries de Falstaff auraient été incompréhensibles.]
+
+MOISI.--Ici, sous votre bon plaisir.
+
+SHALLOW.--Que pensez-vous de celui-ci, sir Jean? C'est un garçon bien
+membré, jeune, fort, et qui vient de bonne famille.
+
+FALSTAFF.--Est-ce toi qui t'appelles Moisi?
+
+MOISI.--Oui, sous votre bon plaisir.
+
+FALSTAFF.--Il n'est que plus pressé de t'employer.
+
+SHALLOW.--Ha, ha, ha! cela est excellent, ma foi! Ce qui est moisi a
+besoin d'être employé plus tôt que plus tard. Singulièrement bon! Bien
+dit, par ma foi! Fort bien dit!
+
+FALSTAFF.--Piquez-le.
+
+MOISI.--Oh! piqué, je le suis de reste. Si vous aviez pu me laisser
+tranquille! Ma vieille grand'mère ne saura où donner de la tête pour
+trouver quelqu'un qui lui fasse son ménage et les gros travaux. Vous
+n'aviez pas besoin de me piquer; il y en a tant d'autres plus en état
+que moi!
+
+FALSTAFF.--Allons, paix, Moisi: vous marcherez. Moisi, il est temps
+qu'on vous emploie.
+
+MOISI.--Qu'on m'emploie?
+
+SHALLOW.--Paix, drôle, paix; rangez-vous de côté: savez-vous à qui vous
+parlez?--Voyons l'autre, sir Jean. Attendez. Simon L'ombre[46]!
+
+[Note 46: _Shadow._]
+
+FALSTAFF.--Vraiment, je veux l'avoir celui-là; ce doit être un soldat
+bien frais.
+
+SHALLOW.--Où est L'ombre?
+
+L'OMBRE.--Me voilà, monsieur.
+
+FALSTAFF.--L'ombre, de qui es-tu fils?
+
+L'OMBRE.--Je suis l'enfant de ma mère, monsieur.
+
+FALSTAFF.--L'enfant de ta mère! c'est assez vraisemblable; et l'ombre de
+ton père, l'enfant de la femelle est l'ombre du mâle: il y en a beaucoup
+de cette espèce, vraiment, mais pas beaucoup où le père ait mis du sien.
+
+SHALLOW.--Vous convient-il, sir Jean?
+
+FALSTAFF.--L'ombre conviendra fort en été, pique-le; nous avons comme
+cela beaucoup d'ombres qui remplissent les cadres.
+
+SHALLOW.--Thomas Bossu[47]!
+
+[Note 47: _Wart._]
+
+FALSTAFF.--Où est-il?
+
+BOSSU.--Me voilà, monsieur.
+
+FALSTAFF.--T'appelles-tu Bossu?
+
+BOSSU.--Oui, monsieur.
+
+FALSTAFF.--Tu es, ma foi, un bossu bien bossu.
+
+SHALLOW.--Le piquerai-je, monsieur le chevalier?
+
+FALSTAFF.--Il n'est pas nécessaire, car son équipage est bâti sur son
+dos, et son corps ne tient qu'avec des épingles: ne le piquez pas
+davantage.
+
+SHALLOW.--Ha, ha, ha! C'est à faire à vous, chevalier, c'est à faire à
+vous! Je vous fais mon compliment.--François Foible[48].
+
+[Note 48: _Feeble._]
+
+FOIBLE.--Me voilà, monsieur.
+
+FALSTAFF.--Quel métier fais-tu, Foible?
+
+FOIBLE.--Tailleur pour femmes, monsieur.
+
+SHALLOW.--Le piquerai-je, monsieur?
+
+FALSTAFF.--Si vous voulez; mais si c'eût été un tailleur d'hommes, c'est
+à vous qu'il aurait piqué des points. Feras-tu bien autant de trous dans
+le corps d'armée de l'ennemi que tu en as fait dans une jupe de femme?
+
+FOIBLE.--J'y ferai tout mon possible, monsieur; vous n'en pouvez pas
+demander davantage.
+
+FALSTAFF.--C'est bien dit, mon cher tailleur pour femmes, bien dit,
+courageux Foible. Tu seras aussi vaillant qu'un pigeon en colère, ou que
+la plus magnanime des souris. Piquez bien le tailleur de femmes, maître
+Shallow, profondément, monsieur Shallow.
+
+FOIBLE.--J'aurais été bien charmé que Bossu fût parti aussi, monsieur.
+
+FALSTAFF.--Je serais bien charmé que tu fusses tailleur pour hommes,
+afin que tu pusses le raccommoder et le mettre en état d'aller. Je ne
+peux pas faire un simple soldat d'un homme qui a un si gros corps
+derrière lui. Cette raison doit vous suffire, très-vigoureux Foible.
+
+FOIBLE.--Aussi suffira-t-elle, monsieur.
+
+FALSTAFF.--Je te suis bien obligé, respectable Foible.--Qui est-ce qui
+vient après?
+
+SHALLOW.--Pierre le Boeuf[49], de la prairie.
+
+[Note 49: _Bull-calf._]
+
+FALSTAFF.--Vraiment! Voyons un peu ce Pierre le Boeuf.
+
+LE BOEUF.--Me voilà, monsieur.
+
+FALSTAFF.--Devant Dieu, cela fait un drôle bien bâti. Allons, piquez-moi
+le Boeuf jusqu'à ce qu'il mugisse.
+
+LE BOEUF.--Oh! mon seigneur capitaine....
+
+FALSTAFF.--Comment donc? tu cries avant qu'on te pique?
+
+LE BOEUF.--Ah! monsieur, je suis malade.
+
+FALSTAFF.--Et quelle maladie as-tu?
+
+LE BOEUF.--Un mâtin de rhume, monsieur; une toux que j'ai attrapée à
+force de sonner dans les affaires du roi, le jour de son couronnement,
+monsieur.
+
+FALSTAFF.--Allons, tu viendras à la guerre en robe de chambre: nous
+ferons partir ton rhume, et nous aurons soin que tes parents sonnent
+pour toi.--Est-ce là tout?
+
+SHALLOW.--Nous en avons appelé deux de plus qu'il ne vous faut; vous ne
+devez avoir que quatre hommes ici, monsieur; faites-moi le plaisir
+d'entrer et d'accepter mon dîner.
+
+FALSTAFF.--Volontiers, j'irai boire un coup avec vous, mais je ne
+saurais rester à dîner. Je suis bien charmé d'avoir eu le plaisir de
+vous voir, maître Shallow.
+
+SHALLOW.--Oh! monsieur le chevalier, vous souvenez-vous quand nous avons
+passé la nuit ensemble dans le moulin à vent des prés Saint-George?
+
+FALSTAFF.--Ne parlons plus de cela, mon cher maître Shallow, ne parlons
+plus de cela.
+
+SHALLOW.--Ah! que de farces nous avons faites cette nuit-là! et Jeanne
+Night-Work est-elle toujours en vie?
+
+FALSTAFF.--Toujours, maître Shallow.
+
+SHALLOW.--Elle ne pouvait se débarrasser de moi.
+
+FALSTAFF.--Oh! jamais, jamais: aussi disait-elle toujours qu'elle ne
+pouvait pas supporter maître Shallow.
+
+SHALLOW.--Pardieu! il n'y avait personne comme moi pour la faire
+enrager. C'était une bonne robe alors; se soutient-elle toujours bien?
+
+FALSTAFF.--Oh! vieille, vieille, maître Shallow.
+
+SHALLOW.--En effet, elle doit être vieille; il est impossible qu'elle ne
+soit pas vieille; certainement elle est vieille, puisqu'elle avait eu
+Robin Night-Work du vieux Night-Work, avant que je fusse à
+Saint-Clément.
+
+SILENCE.--Il y a cinquante-cinq ans de cela.
+
+SHALLOW.--Ah! cousin Silence, que n'as-tu vu ce que le chevalier et moi
+avons vu! ah! sir John!
+
+FALSTAFF.--Nous avons entendu souvent sonner le carillon de minuit,
+maître Shallow.
+
+SHALLOW.--Si nous l'avons entendu! si nous l'avons entendu! si nous
+l'avons entendu! en vérité, chevalier, nous pouvons bien dire que nous
+l'avons entendu. Notre mot du guet était _hem_!
+_enfants_!--Allons-nous-en dîner. Oh! les beaux jours que nous avons
+vus! Allons, allons.
+
+(Falstaff, Shallow et Silence sortent.)
+
+LE BOEUF.--Mon bon monsieur le corporal Bardolph, soyez de mes amis, et
+voilà la somme de quarante schellings de Henri en écus de France pour
+vous. En bonne vérité, monsieur, j'aimerais autant être pendu, monsieur,
+que de partir: et cependant, quant à moi, monsieur, ce n'est pas que je
+m'en soucie beaucoup; mais c'est que ce n'est pas mon penchant, et quant
+à moi j'ai envie de rester dans ma famille; autrement, monsieur, je ne
+m'en soucie pas quant à moi beaucoup.
+
+BARDOLPH.--Allons, rangez-vous de côté.
+
+MOISI.--Et moi, mon bon monsieur le caporal capitaine, soyez de mes amis
+pour l'amour de ma vieille grand'mère, elle n'a personne capable de rien
+faire auprès d'elle quand je serai parti; elle est vieille et ne peut
+pas s'aider toute seule; je vous en donnerai quarante, monsieur.
+
+BARDOLPH.--Allons, rangez-vous de côté.
+
+FOIBLE.--Par ma foi, cela m'est égal; un homme ne peut jamais mourir
+qu'une fois; nous devons une mort à Dieu. Je ne porterai jamais un coeur
+lâche: si c'est mon sort, soit: si ce ne l'est pas, tout de même.
+Personne n'est trop bon pour servir son prince; et que cela tourne comme
+cela voudra: celui qui meurt cette année en est quitte pour l'année
+prochaine.
+
+BARDOLPH.--Bien dit, tu es un brave garçon!
+
+FOIBLE.--Non, ma foi! je ne porterai jamais un coeur lâche.
+
+(Rentrent Falstaff et les juges de paix.)
+
+FALSTAFF.--Allons, monsieur, quels sont les hommes que je dois avoir?
+
+SHALLOW.--Choisissez les quatre que bon vous semblera.
+
+BARDOLPH.--Monsieur, écoutez un peu que je vous dise un mot: j'ai[50]
+trois guinées pour décharger Moisi et le Boeuf.
+
+[Note 50: Bardolph a reçu 80 schellings, ce qui fait environ 4 guinées
+il en vole une à son maître.]
+
+FALSTAFF.--Bien, j'entends.
+
+SHALLOW.--Allons, sir Jean, qui sont les quatre que vous choisissez?
+
+FALSTAFF.--Choisissez pour moi.
+
+SHALLOW.--Vraiment donc: Moisi, le Boeuf, Foible, et L'ombre.
+
+FALSTAFF.--Moisi, le Boeuf!--Quant à vous, Moisi, restez chez vous
+jusqu'à ce que vous ne soyez plus bon pour le service. Et vous, le
+Boeuf, croissez jusqu'à ce que vous y soyez propre. Je ne veux point de
+vous autres.
+
+SHALLOW.--Ah! sir Jean, sir Jean, ne vous faites pas tort à vous-même:
+ce sont vos plus beaux hommes; et je serais bien aise que vous eussiez
+ce qu'il y a de mieux.
+
+FALSTAFF.--Voulez-vous m'apprendre, monsieur Shallow, à choisir un
+homme? Est-ce que je me soucie, moi, des membres, de la largeur, de la
+stature, de la corpulence, et de toutes ces formes robustes d'un homme?
+Donnez-moi le coeur, monsieur Shallow. Voilà Bossu, par exemple; vous
+voyez quel air mal torché il a. Eh bien, c'est un homme qui vous
+chargera et fera partir son mousquet aussi vite que le marteau d'un
+chaudronnier, qui ira et viendra aussi prestement que les seaux du
+brasseur sortant la bière de la cuve. Et cet autre demi-visage, ce
+maraud de L'ombre, voilà encore un homme comme il m'en faut; cela ne
+présente ni surface ni but à l'ennemi; celui qui voudra tirer sur lui
+pourrait tout aussi facilement ajuster le tranchant d'un canif: et pour
+une retraite, avec quelle légèreté ce Foible, tailleur de femmes, vous
+saura courir! Oh! donnez-moi les hommes de rebut, et renvoyez-moi au
+rebut vos hommes d'élite. Mettez-moi un mousquet entre les mains de
+Bossu, Bardolph.
+
+BARDOLPH, _lui faisant faire l'exercice_.--Tenez-vous, Bossu; l'arme en
+joue: comme cela, comme cela, comme cela.
+
+FALSTAFF.--Allons, maniez-moi votre mousquet; comme cela; fort bien:
+marchez; fort bien, à merveille. Oh! il n'est rien de tel pour faire un
+fusilier qu'un petit, vieux, maigre, ratatiné, pelé. Par ma foi, je te
+dis que c'est fort bien, Bossu. Tu es un bon garçon; tiens, voilà un
+tester pour toi.
+
+SHALLOW.--Il n'est pas encore passé maître là dedans; il ne l'exécute
+pas très-bien. Je me souviens qu'à la plaine de Mile-End, du temps que
+je demeurais à Saint-Clément, je faisais alors le rôle de sir Dagonet
+dans la farce d'Arthur; il y avait un singulier drôle de petit corps, et
+il vous maniait son mousquet comme cela, et puis il tournait par ici, et
+tournait par là, et puis en avant, et puis en arrière, comme qui dirait,
+_ra ta ta_, et puis comme qui dirait _pan_, et puis il s'en allait, et
+puis il revenait encore: ah! je n'en verrai jamais un comme lui.
+
+FALSTAFF.--Ceux-là iront très-bien. Maître Shallow, Dieu vous garde!
+maître Silence, je ne ferai pas de longs compliments avec vous; adieu,
+messieurs, tous les deux. Je vous fais mes remercîments; j'ai encore une
+douzaine de milles à faire ce soir.--Bardolph, donnez à ces miliciens
+leur uniforme.
+
+SHALLOW.--Sir Jean, que le ciel vous bénisse, fasse prospérer vos
+affaires, et nous envoie bientôt la paix! Ne repassez pas ici sans vous
+arrêter chez moi, que nous renouvelions notre ancienne connaissance:
+peut-être bien alors que je vous tiendrai compagnie pour aller à la
+cour.
+
+FALSTAFF.--Je voudrais qu'il vous en prît envie, maître Shallow.
+
+SHALLOW.--Allez, en un mot comme en mille, j'ai dit. Portez-vous bien.
+
+FALSTAFF.--Adieu, mes chers messieurs.--Ici, Bardolph. Conduis ces
+hommes-là.
+
+(Il sort.)
+
+FALSTAFF.--A mon retour je veux soutirer ces deux juges de paix. Je
+connais déjà à fond le juge Shallow. Seigneur mon Dieu, combien nous
+autres vieillards sommes naturellement portés à mentir! Ce décharné de
+juge de paix n'a fait autre chose que de m'étourdir de toutes les
+extravagances de sa jeunesse, et de ses prouesses dans la rue de
+Turn-Bull[51], et jamais trois mots de suite sans une menterie, plus
+exactement payée à son auditeur que ne l'est l'impôt du Turc. Je me le
+rappelle très-bien lorsqu'il était à Saint-Clément, comme de ces figures
+qu'on fait, après souper, d'une pelure de fromage. Quand il était nu, il
+n'y avait personne qui ne le prit pour une rave fourchue surmontée d'une
+tête grotesquement taillée au couteau; il était si mince qu'à une vue un
+peu embrouillée ses dimensions auraient été tout à fait invisibles.
+C'était le spectre de la famine, et cependant lascif comme un singe. Les
+catins ne l'appellaient pas autrement que Mandragore: il suivait
+toujours les modes d'une lieue, et n'avait jamais de chansons à chanter
+à ses mauvaises servantes d'auberges que celles qu'il entendait siffler
+aux charretiers; et il vous les donnait avec serment pour des caprices
+de lui, ou le fruit de ses veilles; et voilà ce sabre de bois devenu
+écuyer, parlant aussi familièrement de Jean de Gaunt que s'il eût été
+son camarade, et je ferais bien serment qu'il ne l'a jamais vu qu'une
+fois dans sa vie: c'était dans la cour des joutes où Gaunt lui cassa la
+tête pour s'être venu fourrer parmi les officiers du maréchal. Je dis,
+en voyant cela, à Jean de Gaunt qu'il battait son propre nom; en effet
+vous l'auriez pu fourrer tout vêtu dans une peau d'anguille: l'étui d'un
+hautbois à trois corps lui eût fait une maison, un palais; et
+aujourd'hui il a des terres et des bestiaux! C'est bien, je ferai
+connaissance avec lui, si je reviens; et il y aura bien du malheur si je
+ne m'en fais une double pierre philosophale. Si le jeune goujon fait la
+nourriture du vieux brochet, je ne vois pas pourquoi, suivant toutes les
+lois de la nature, je ne le happerais pas. Que l'occasion se présente,
+et voilà tout.
+
+(Il sort.)
+
+[Note 51: La rue de Turn-Bull était le lieu le plus fréquenté par les
+femmes de mauvaise vie.]
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Une forêt dans la province d'York.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK, MOWBRAY, HASTINGS _et autres_.
+
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Comment s'appelle cette forêt?
+
+HASTINGS.--C'est la forêt de Galtrie, sauf le bon plaisir de Votre
+Grâce.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Arrêtons-nous ici, mes lords, et envoyez à la
+découverte pour reconnaître les forces de l'ennemi.
+
+HASTINGS.--Nos espions sont déjà en campagne.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Vous avez bien fait.--Mes amis et mes collègues
+dans cette grande entreprise, je dois vous apprendre que j'ai reçu de
+Northumberland des lettres d'une date très-récente. Voici la teneur et
+la substance de ces froides lettres. Il souhaiterait, dit-il, être ici à
+la tête d'un corps digne de son rang: mais il n'en a pu trouver un assez
+nombreux, et il s'est retiré en Écosse pour laisser croître et mûrir sa
+fortune: il finit par demander à Dieu, de tout son coeur, que vos
+efforts triomphent des hasards et de la redoutable puissance de votre
+ennemi.
+
+MOWBRAY.--Ainsi voilà les espérances que nous fondions sur lui échouées
+et mises en pièces.
+
+(Entre un messager.)
+
+HASTINGS.--Eh bien, quelles nouvelles?
+
+LE MESSAGER.--A l'occident de cette forêt, à moins d'un mille d'ici, les
+ennemis s'avancent en bon ordre, et par l'étendue de terrain qu'ils
+occupent, j'estime que leur nombre doit monter à près de trente mille
+hommes.
+
+MOWBRAY.--C'est justement ce que nous avions supposé. Marchons vers eux,
+et allons les affronter sur le champ de bataille.
+
+(Entre Westmoreland.)
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Quel est ce chef armé de toutes pièces qui
+s'avance droit à nous? Je crois que c'est milord Westmoreland.
+
+WESTMORELAND.--Salut et civilités de la part de notre général, le prince
+lord Jean de Lancastre.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Parlez, milord Westmoreland; expliquez-vous sans
+crainte. Quel motif vous amène vers nous?
+
+WESTMORELAND.--C'est donc à Votre Grâce, milord, que s'adressera
+principalement le fond de mon discours. Si cette rébellion s'avançait
+comme il lui convient, sous l'aspect d'une abjecte et vile multitude,
+conduite par une jeunesse sanguinaire, animée par la fureur et soutenue
+d'une troupe d'enfants et de mendiants; si, dis-je, la révolte maudite
+s'offrait ainsi sous sa forme propre, naturelle et véritable, on ne vous
+verrait pas, vous, mon révérend père, et tous ces nobles lords, décorer
+ici de vos légitimes dignités l'ignoble forme d'une basse et sanglante
+insurrection.--Vous, lord archevêque, dont le siége est appuyé sur la
+paix publique, dont la paix à la main d'argent a caressé la barbe, dont
+la paix a nourri la science et les bonnes lettres, dont les vêtements
+offrent dans leur blancheur l'emblème de l'innocence, et figurent la
+divine colombe et l'esprit saint de paix! pourquoi transformer si
+malheureusement le gracieux langage de la paix en un rude et bruyant
+idiome de guerre, pourquoi changer vos livres en tombeaux, votre encre
+en sang, vos plumes en lances, et votre langue pieuse en une éclatante
+trompette et un aiguillon de guerre?
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Pourquoi je me conduis ainsi? Telle est la
+question que vous me faites: je vais en peu de mots droit au but.--Nous
+sommes tous malades; les excès de notre intempérance et de nos folies
+ont allumé dans notre sein une fièvre ardente qui demande que notre sang
+soit versé. Atteint d'une pareille maladie, notre feu roi Richard en
+mourut. Cependant, mon très-noble lord Westmoreland, je ne me donne
+point ici pour le médecin de ces maux, et ce n'est point en ennemi de la
+paix que je me mêle dans les rangs des guerriers; mais plutôt, en
+étalant pour quelques moments l'appareil menaçant de la guerre, je veux
+forcer au régime des esprits ardents, fatigués de leur bonheur, et
+purger un excès d'humeur qui commence à arrêter dans nos veines le
+mouvement de la vie.--Je vais vous parler plus simplement. J'ai d'une
+main impartiale pesé dans une juste balance les maux que peuvent causer
+nos armes et les maux que nous souffrons, et je trouve nos griefs bien
+plus graves que nos torts: nous voyons quelle direction suit le cours
+des choses actuelles, et la violence du torrent des circonstances nous
+emporte malgré nous hors de notre paisible sphère. Nous avons résumé
+tous nos griefs, pour les montrer article par article quand il en sera
+temps. Nous les avons, longtemps avant ceci, présentés au roi; mais tous
+nos efforts n'ont pu nous obtenir audience. Lorsqu'on nous fait tort, et
+que nous voulons exposer nos plaintes, l'accès à son trône nous est
+fermé par les hommes mêmes qui ont le plus contribué aux injustices dont
+nous nous plaignons. Ce sont les dangers des jours tout récemment
+passés, et dont le souvenir est inscrit sur la terre en caractères de
+sang encore visibles; ce sont les exemples que chaque heure, que l'heure
+présente amène sous nos yeux, qui nous portent à revêtir ces armes si
+malséantes, non pour rompre la paix, ni aucune de ses branches, mais
+pour établir ici une paix qui en ait à la fois le nom et la réalité.
+
+WESTMORELAND.--Et quand a-t-on jamais refusé d'écouter vos plaintes? En
+quoi avez-vous été lésé par le roi? Quel pair a jamais été suborné pour
+vous offenser, en telle sorte que vous puissiez vous croire autorisé à
+sceller aujourd'hui d'un sceau divin le livre sanglant et illégitime
+d'une révolte mensongère, et à consacrer l'épée cruelle de la guerre
+civile?
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--J'ai fait ma querelle des maux de l'État, notre
+frère commun, et de la cruauté exercée sur le frère né de mon sang.
+
+WESTMORELAND.--Il n'est nullement besoin de pareille réforme, et, quand
+elle serait nécessaire, ce n'est pas à vous qu'elle appartient.
+
+MOWBRAY.--Pourquoi pas à lui, du moins en partie? Et à nous tous, qui
+sentons encore les plaies du passé, et qui voyons le présent appesantir
+sur nos dignités une main injuste et oppressive?
+
+WESTMORELAND.--Oh! mon cher lord Mowbray, jugez des événements par la
+nécessité des circonstances, et vous direz alors avec plus de vérité que
+c'est le temps et non le roi qui vous maltraite. Et cependant, quant à
+vous, je ne puis voir que, soit de la part du roi, soit de la part des
+conjonctures nouvelles, vous ayez lieu le moins du monde à fonder une
+plainte. N'avez-vous pas été rétabli dans toutes les seigneuries du duc
+de Norfolk, votre noble père, d'honorable mémoire?
+
+MOWBRAY.--Eh! qu'avait donc perdu mon père dans son honneur, qui eût
+besoin d'être ranimé et ressuscité en moi? Le roi qui l'aimait fut
+forcé, par la situation où se trouvait l'État, de l'exiler malgré lui.
+Et cela, au moment où Henri Bolingbroke et lui étaient tous deux en
+selle et haussés sur leurs étriers; leurs chevaux hennissaient pour
+appeler l'éperon, leurs lances en arrêt, leurs visières baissées, leurs
+yeux lançant le feu à travers l'acier de leurs casques, et la bruyante
+trompette les animant l'un contre l'autre; alors, alors, rien ne pouvait
+garantir le sein de Bolingbroke de la lance de mon père. Oh! lorsque le
+roi jeta contre terre son bâton de commandement, sa vie y tenait
+suspendue; il se renversa du coup, lui et tous ceux qui depuis ont péri
+sous Bolingbroke, ou par jugement, ou par la pointe de l'épée.
+
+WESTMORELAND.--Vous parlez, lord Mowbray, de ce que vous ne savez pas.
+Le comte d'Hereford était réputé alors pour le plus brave gentilhomme de
+l'Angleterre. Qui sait auquel des deux la fortune aurait souri? Mais
+quand votre père eût obtenu la victoire, il ne l'eût pas portée hors de
+Coventry; car tout le pays, d'une voix unanime, le poursuivait des cris
+de sa haine; et tous les voeux, tout l'amour des citoyens se portaient
+sur Hereford, qu'ils chérissaient avec passion, qu'ils bénissaient et
+prisaient plus que le roi. Mais ceci n'est qu'une pure digression.--Je
+viens ici, envoyé par le prince notre général, pour connaître vos
+griefs, pour vous annoncer de sa part qu'il est prêt à vous donner
+audience; et toutes celles de vos demandes qui paraîtront justes vous
+seront accordées; on écartera tout ce qui pourrait encore vous faire
+regarder comme ennemis.
+
+MOWBRAY.--Ces offres qu'il nous fait, il nous a contraints de les lui
+arracher: elles viennent de sa politique, et non de son affection.
+
+WESTMORELAND.--Mowbray, c'est présomption de votre part que de le
+prendre ainsi. Ces offres partent de sa clémence et non de sa crainte:
+car, regardez bien, notre armée est à la portée de votre vue, et sur mon
+honneur, elle est tout entière trop pleine de confiance pour admettre
+seulement la pensée de la crainte; nos rangs comptent plus de noms
+illustres que les vôtres; nos soldats sont plus aguerris; nos armures
+aussi fortes, et notre cause plus juste; ainsi, la raison veut que nos
+courages soient aussi bons: ne dites donc plus que nos offres sont
+forcées.
+
+MOWBRAY.--A la bonne heure, mais si l'on m'en croit, nous n'accepterons
+aucune négociation.
+
+WESTMORELAND.--Cela ne prouve autre chose que le sentiment d'une cause
+coupable. Un coffre pourri ne supporte pas d'être manié.
+
+HASTINGS.--Le prince Jean est-il revêtu de pleins pouvoirs? son père lui
+a-t-il transmis son autorité pour nous entendre et régler d'une manière
+stable les conditions qui seront arrêtées entre nous?
+
+WESTMORELAND.--Le nom seul de général emporte la plénitude de ces
+pouvoirs. Je m'étonne d'une question aussi frivole.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Eh bien, milord Westmoreland, prenez cet écrit: il
+renferme nos plaintes générales. Que chacun de ces abus soit réformé, et
+que tous ceux de notre parti qui, présents ici ou ailleurs, se trouvent
+intéressés dans cette entreprise, soient déchargés de toutes recherches
+par un pardon en forme légale et régulière; alors bornant nos volontés
+actuelles à ce qui nous regarde, et à la réussite de nos projets, nous
+rentrons aussitôt dans les bornes du respect, et nous enchaînons nos
+armes au bras de la paix.
+
+WESTMORELAND.--Je vais mettre cet écrit sous les yeux du général. Si
+vous voulez, milords, nous pouvons nous joindre et nous aboucher à la
+vue de nos deux armées, et tout terminer, soit par la paix, que le ciel
+veuille rétablir! soit en recourant sur le lieu même de nos discussions,
+aux épées qui doivent les décider.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Nous y consentons, milord.
+
+(Westmoreland sort.)
+
+MOWBRAY.--Quelque chose en moi me dit que les conditions de notre paix
+ne peuvent jamais être solides.
+
+HASTINGS.--Ne craignez rien: si nous pouvons la faire sur des bases
+aussi larges et aussi absolues que celles que renferment nos conditions,
+notre paix sera solide comme le rocher.
+
+MOWBRAY.--Oui, mais l'opinion que le roi conservera de nous sera telle,
+que la cause la plus légère, le prétexte le moins fondé, la première
+idée, le plus vain soupçon, lui rappelleront toujours le souvenir de
+notre révolte; et quand, avec la foi la plus loyale, nous serions les
+martyrs de notre zèle pour lui, nos actions seront toujours sassées et
+ressassées si rudement, que les épis les plus pesants sembleront aussi
+légers que la paille, et que le bon grain ne sera jamais séparé du
+mauvais.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Non, non, milord, faites bien attention.--Le roi
+est las d'éplucher des torts si légers et si vains: il a reconnu qu'un
+soupçon éteint par la mort en fait renaître deux plus violents sur les
+héritiers de la vie qu'on a sacrifiée: il effacera donc entièrement les
+noms inscrits sur ses tablettes, et ne gardera plus de témoin qui puisse
+rappeler à sa mémoire le souvenir de ses pertes passées; car il sait
+bien qu'il ne peut jamais, au gré de ses soupçons, purger ce royaume de
+tout ce qui lui porte ombrage. Ses ennemis ont si lestement pris racine
+entre ses amis, que dans ses efforts pour extirper un ennemi, il ébranle
+du même coup et soulève un ami, si bien que cette nation, comme une
+épouse dont les piquantes injures ont irrité sa fureur jusqu'aux coups,
+au moment où il va frapper, place devant elle son enfant, et tient le
+châtiment qu'il voulait lui faire subir suspendu dans la main déjà levée
+sur elle.
+
+HASTINGS.--D'ailleurs, le roi a tellement usé toutes ses verges sur les
+dernières victimes qu'aujourd'hui il manque même d'instrument pour
+châtier; en sorte que sa puissance, telle qu'un lion sans griffes,
+menace, mais ne peut saisir.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Cela est vrai;--et soyez bien sûr, mon bon lord
+maréchal, que si nous faisons bien constater aujourd'hui notre pardon,
+notre paix, comme un membre rompu et rejoint, n'en deviendra que plus
+solide par sa rupture.
+
+MOWBRAY.--Allons, soit; voici milord Westmoreland qui revient vers nous.
+
+(Rentre Westmoreland.)
+
+WESTMORELAND.--Le prince est à quelques pas d'ici. Vous plaît-il,
+milords, de venir joindre Sa Grâce à une distance égale de nos deux
+armées?
+
+MOWBRAY.--Monseigneur York, au nom de Dieu, avancez le premier.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Prévenez-moi et saluez le prince.--(_A
+Westmoreland._) Milord nous vous suivons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une autre partie de la forêt.
+
+_D'un côté entrent_ MOWBRAY, L'ARCHEVÊQUE D'YORK, HASTINGS _et d'autres
+lords; de l'autre_ LE PRINCE JEAN DE LANCASTRE, WESTMORELAND, _des
+officiers, suite._
+
+
+LANCASTRE.--Mon cousin Mowbray, je me félicite de vous rencontrer
+ici.--Salut, mon cher lord archevêque.--Et à vous aussi, lord
+Hastings.--Salut à tous.--Milord York, vous paraissiez plus à votre
+avantage, lorsqu'en cercle autour de vous, votre troupeau assemblé au
+son de la cloche écoutait avec respect vos instructions sur le texte des
+livres saints, que vous ne vous montrez aujourd'hui sous la figure d'un
+homme de fer, excitant, au bruit de vos tambours, une multitude de
+rebelles, changeant la parole en glaive et la mort en vie. Si l'homme
+qui occupe une place dans le coeur du monarque, qui prospère sous les
+rayons de sa faveur, voulait abuser du nom de son roi, hélas! à combien
+de méfaits ne pourrait-il pas ouvrir la carrière sous l'ombre d'une
+telle puissance?--C'est ce qui vous arrive, lord archevêque.--Qui n'a
+entendu dire cent fois combien vous étiez versé dans les livres de Dieu?
+Vous étiez à nos yeux l'orateur de son parlement; vous étiez, à ce qu'il
+nous semblait, la voix de Dieu lui-même; vous étiez l'interprète et le
+négociateur entre les saintes puissances du ciel et nos oeuvres de
+ténèbres. Oh! qui jamais pourra croire que vous abusiez du saint respect
+attaché à votre place, et que vous employiez la faveur et la grâce du
+ciel, comme un favori perfide le nom de son prince, à des actes
+déshonorants? Vous avez, sous le masque du zèle de la cause de Dieu,
+enrôlé les sujets de mon père, son lieutenant sur la terre, et vous les
+avez ameutés ici contre la paisible autorité du ciel et du roi.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Mon noble lord Lancastre, je ne suis point ici
+armé contre l'autorité de votre père; mais, comme je l'ai dit à milord
+Westmoreland, c'est le mauvais gouvernement des temps actuels qui, d'un
+commun accord, nous assemble et nous oblige à nous serrer sous cette
+forme irrégulière, pour maintenir notre sûreté. J'ai envoyé à Votre
+Grâce le détail et les articles de nos griefs, ceux que la cour a
+repoussés avec mépris, et qui ont produit cette hydre, fille monstrueuse
+de la guerre. Vous pouvez fermer d'un sommeil magique ses yeux
+menaçants, en nous accordant nos justes et légitimes demandes; et
+aussitôt la fidèle obéissance, guérie de cette fureur insensée,
+s'abaissera avec soumission aux pieds de la majesté.
+
+MOWBRAY.--Sur le refus, nous sommes résolus d'essayer notre fortune,
+jusqu'à ce que le dernier de nous périsse.
+
+HASTINGS.--Et quand nous péririons ici, d'autres nous suppléeront dans
+une seconde tentative; s'ils succombent, ils en auront d'autres pour les
+suppléer à leur tour: ainsi se perpétuera une succession de malheurs, et
+d'héritiers en héritiers cette querelle se transmettra tant que
+l'Angleterre verra naître des générations nouvelles.
+
+LANCASTRE.--Vous êtes trop léger, Hastings, infiniment trop léger pour
+sonder ainsi la profondeur des siècles à venir.
+
+WESTMORELAND.--Votre Grâce voudrait-elle leur répondre positivement et
+leur dire jusqu'à quel point vous approuvez leurs articles?
+
+LANCASTRE.--Je les approuve tous et je les accorde volontiers, et je
+jure ici par l'honneur de mon sang, que les intentions de mon père ont
+été mal interprétées; je conviens aussi que quelques-uns de ceux qui
+l'entourent ont outre-passé ses intentions et abusé de son autorité.
+Milord, ces griefs seront redressés sans délai; sur mon âme, ils le
+seront. Veuillez renvoyer vos troupes dans leurs différents comtés,
+comme nous allons faire nous-mêmes; et ici, entre les deux armées,
+embrassons-nous et buvons ensemble comme des amis, afin que tous nos
+soldats puissent reporter chez eux ce qu'ils auront vu par leurs yeux,
+des témoignages de notre réconciliation et de notre amitié.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Je reçois votre parole de prince de réformer ces
+abus.
+
+LANCASTRE.--Je vous la donne et je la tiendrai; et sur cette promesse,
+je porte cette santé à Votre Grâce.
+
+HASTINGS, _à un officier_.--Allez, capitaine, et annoncez à nos soldats
+les nouvelles de la paix; qu'ils reçoivent leur solde et qu'ils partent:
+je sais qu'ils en seront très-satisfaits.--Hâte-toi, capitaine.
+
+(Le capitaine sort.)
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--A vous, mon noble lord Westmoreland.
+
+WESTMORELAND.--Je vous fais raison; et si vous saviez combien il m'en a
+coûté de peines pour former cette paix, vous boiriez à ma santé de grand
+coeur; mais mon amitié pour vous se fera bientôt mieux connaître.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Je n'en doute point.
+
+WESTMORELAND.--J'en suis bien joyeux.--A votre santé, mon cher cousin,
+lord Mowbray.
+
+MOWBRAY.--Vous me souhaitez la santé fort à propos; car je viens de me
+sentir tout d'un coup assez malade.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Avant un malheur les hommes se sentent toujours
+joyeux: mais la tristesse est un présage de bonheur.
+
+WESTMORELAND.--Eh bien, cher cousin, soyez donc gai, puisqu'une
+tristesse soudaine doit faire supposer qu'il vous arrivera demain
+quelque bonheur.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Croyez-moi, je me sens l'esprit plus léger que
+jamais.
+
+MOWBRAY.--Tant pis, si votre règle est juste.
+
+(Acclamation derrière le théâtre.)
+
+LANCASTRE.--On vient de leur annoncer la paix: écoutez; quelles
+acclamations!
+
+MOWBRAY.--Ces cris eussent été bien réjouissants après la victoire.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Une paix est une conquête. Les deux partis sont
+noblement vaincus sans qu'aucun y perde.
+
+LANCASTRE, _à Westmoreland_.--Allez, milord, qu'on licencie aussi notre
+armée. (_Westmoreland sort._)--(_À York_.) Et consentez, mon digne lord,
+à ce que les troupes défilent devant nous, afin que nous apprenions par
+nos yeux à quels hommes nous aurions eu affaire.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK, _à Hastings_.--Lord Hastings, allez, et avant de
+licencier nos soldats, qu'on les fasse défiler près de nous.
+
+(Hastings sort.)
+
+LANCASTRE.--Je me flatte, milord, que nous reposerons ensemble cette
+nuit. (_Rentre Westmoreland._) Eh bien, cousin, pourquoi notre armée
+demeure-t-elle sous les armes?
+
+WESTMORELAND.--Les chefs ayant reçu de vous l'ordre de ne pas bouger, ne
+veulent pas partir qu'ils ne reçoivent de votre bouche un ordre
+contraire.
+
+LANCASTRE.--Ils connaissent leur devoir.
+
+(Rentre Hastings.)
+
+HASTINGS.--Milord, notre armée est déjà dispersée, et comme de jeunes
+taureaux détachés du joug, ils prennent leur course à l'est, à l'ouest,
+au nord, au sud.
+
+WESTMORELAND.--Bonne nouvelle, milord Hastings: et en conséquence je
+vous arrête comme coupable de haute trahison,--et vous aussi, lord
+archevêque,--et vous aussi, lord Mowbray. Je vous accuse tous deux de
+trahison capitale.
+
+MOWBRAY.--Est-ce là un procédé juste et honorable?
+
+WESTMORELAND.--Et votre assemblée l'est-elle?
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK, _au prince_.--Voulez-vous violer ainsi votre
+parole?
+
+LANCASTRE.--Je ne me suis point engagé envers toi. Je vous ai promis la
+réforme des abus dont vous vous êtes plaints: et sur mon honneur,
+j'exécuterai cette réforme avec l'exactitude la plus religieuse. Mais
+pour vous, rebelles, préparez-vous à subir le salaire que méritent la
+révolte et une conduite telle que la vôtre. Vous avez rassemblé cette
+armée avec la plus grande légèreté, vous l'avez conduite ici pleins
+d'espérances folles, et vous venez de la licencier comme des
+imbéciles.--Qu'on batte le tambour et qu'on poursuive les bandes
+errantes et dispersées: c'est le ciel qui à notre place a combattu
+aujourd'hui sans danger.--Que quelques-uns de vous gardent ces traîtres,
+jusqu'à l'échafaud, lit fatal où la trahison vient toujours rendre son
+dernier soupir.
+
+(Tous sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+_Entrent_ FALSTAFF ET COLEVILLE.
+
+
+FALSTAFF.--Quel est votre nom, monsieur? Votre titre? Et de quel endroit
+êtes-vous, je vous prie?
+
+COLEVILLE.--Je suis chevalier, monsieur, et je m'appelle Coleville de la
+Vallée.
+
+FALSTAFF.--Ainsi Coleville est votre nom, chevalier votre titre, et la
+Vallée votre demeure. Le nom de Coleville vous restera, traître sera
+votre titre et le cachot sera votre demeure, demeure assez profonde.
+Ainsi vous ne changerez point de nom et vous serez toujours Coleville de
+la Vallée.
+
+COLEVILLE.--N'êtes-vous pas sir Jean Falstaff?
+
+FALSTAFF.--Je le vaux bien toujours, monsieur, qui que je puisse être.
+Vous rendez-vous, monsieur, ou bien faudra-t-il que je sue pour vous y
+forcer? Si tu me fais suer, les larmes de tes amis me le payeront: ils
+pleureront ta mort. Ainsi songe à avoir peur et à trembler, et
+soumets-toi à ma clémence.
+
+COLEVILLE.--Je crois que vous êtes le chevalier Falstaff, et, dans cette
+idée, je me rends à vous.
+
+FALSTAFF.--J'ai une école entière de langues dans mon ventre, et il n'y
+en a pas une qui sache dire autre chose que mon nom. Si je n'avais qu'un
+ventre ordinaire, je serais simplement l'homme le plus actif qu'il y eût
+en Europe; mais mon ventre, mon ventre, mon ventre me perd.--Oh! voilà
+notre général.
+
+(Entrent le prince Jean de Lancastre, Westmoreland et d'autres
+personnes.)
+
+LANCASTRE.--La première chaleur est passée; ne poursuivez pas plus loin
+à présent. Rassemblez les troupes, mon cher cousin Westmoreland.
+(_Westmoreland sort._) A présent, Falstaff, qu'êtes-vous devenu pendant
+tout ce temps-ci? Quand tout est fini, c'est alors que vous paraissez.
+Sur ma parole, ces tours de paresseux vous fileront un jour ou l'autre
+quelque corde.
+
+FALSTAFF.--Je serais bien fâché, mon prince, d'en agir autrement. Je
+n'ai encore connu d'autre récompense de la valeur que les rebuts et les
+reproches. Me prenez-vous pour une hirondelle, une flèche, ou un boulet
+de canon? Puis-je donner à mes pauvres vieux mouvements la rapidité de
+la pensée? Je suis arrivé ici avec toute la célérité qui m'était
+possible. J'ai coulé à fond cent quatre-vingt et tant de postes; et
+après cela, tout harassé que je suis, j'ai encore dans ma pure et
+immaculée valeur, pris sir Jean Coleville de la Vallée, un des plus
+terribles chevaliers, des plus vaillants ennemis qu'on puisse
+rencontrer: mais après tout, quel mérite y a-t-il à cela? Il ne m'a pas
+plutôt vu, qu'il s'est rendu: de façon que je puis bien dire, avec le
+célèbre nez crochu de Rome: «Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu.»
+
+LANCASTRE.--Grâce à sa courtoisie, plus qu'à votre valeur.
+
+FALSTAFF.--Je n'en sais rien; mais le voilà toujours, et c'est à vous
+que je le remets, et je supplie en grâce Votre Altesse que cette action
+soit enregistrée parmi les autres faits de cette journée: ou bien, sur
+mon Dieu, je la ferai mettre dans une ballade spéciale, avec mon
+portrait en tête, où l'on verra Coleville baisant mon pied: et quand
+vous m'aurez forcé à prendre ce parti, si vous ne paraissez pas tous
+auprès de moi aussi minces que des pièces de deux sous dorées, et si,
+placé dans le ciel pur de la gloire, je ne vous surpasse pas alors en
+éclat, comme la pleine lune surpasse les petites étincelles du
+firmament, semblables près d'elle à des têtes d'épingles, ne croyez
+jamais à la parole d'un chevalier. C'est pourquoi, laissez-moi jouir de
+mes droits, et souffrez que le mérite monte.
+
+LANCASTRE.--Le tien est trop pesant pour monter.
+
+FALSTAFF.--Eh bien! qu'il brille donc.
+
+LANCASTRE.--Il est trop opaque.
+
+FALSTAFF.--Enfin, qu'il lui arrive donc quelque chose, mon cher lord,
+qui me fasse du bien: après cela, donnez-lui le nom que vous voudrez.
+
+LANCASTRE.--Est-ce toi qui t'appelles Coleville?
+
+COLEVILLE.--Oui, milord.
+
+LANCASTRE.--Tu es un fameux rebelle, Coleville.
+
+FALSTAFF.--Et c'est un fameux fidèle sujet qui l'a pris.
+
+COLEVILLE.--Je ne suis, milord, que ce que sont les chefs qui m'ont
+conduit ici. S'ils avaient voulu suivre mes conseils, vous les auriez
+achetés plus cher que vous n'avez fait.
+
+FALSTAFF.--Je ne sais pas combien ils se sont vendus; mais pour toi,
+comme un bon garçon, tu t'es donné gratis, et je te remercie du présent
+que tu m'as fait de toi.
+
+(Entre Westmoreland.)
+
+LANCASTRE.--A-t-on cessé la poursuite?
+
+WESTMORELAND.--On a fait retraite et on va s'occuper de l'exécution des
+rebelles.
+
+LANCASTRE.--Envoyez Coleville avec ses confédérés à York, pour y être
+exécuté sur-le-champ. Vous, Blount, conduisez-le hors d'ici, et voyez à
+ce qu'il soit bien gardé.... (_Quelques-uns sortent avec Coleville._) A
+présent hâtons-nous de partir pour la cour, mes lords, car j'apprends
+que mon père est très-malade. La nouvelle de nos succès nous devancera
+auprès de Sa Majesté. Ce sera vous, cousin, qui vous chargerez de la lui
+porter pour le ranimer, tandis que nous vous suivrons sans nous presser.
+
+FALSTAFF.--Milord, je vous en supplie, permettez-moi de traverser le
+comté de Glocester, et quand vous arriverez à la cour, je vous en
+conjure, faites un bon rapport de moi, mon prince.
+
+LANCASTRE.--Allez, portez-vous bien, Falstaff; pour moi, comme c'est
+aussi mon caractère, je parlerai de vous mieux que vous ne méritez.
+
+(Il sort.)
+
+FALSTAFF.--Je vous souhaiterais seulement de l'esprit, cela vaudrait
+mieux que votre duché. De bonne foi, ce jeune homme au sang-froid ne
+m'aime point, il est impossible de le faire rire: mais il n'y a rien
+d'étonnant, cela ne boit pas de vin. Vous ne verrez jamais aucun de ces
+graves petits garçons tourner à bien, car leur maigre boisson leur
+refroidit tellement le sang, que, joignez à cela tous leurs repas de
+poisson, ils tombent dans des espèces de pâles couleurs masculines, et
+quand ils se marient ils ne font que des femelles. Ce sont pour la
+plupart des sots et des lâches, comme le seraient quelques-uns de nous
+si nous ne nous mettions pas le feu dans le ventre. Une bonne bouteille
+de vin de Xérès produit deux grands effets: 1º elle monte à la tête et
+s'empare de mon cerveau, où elle dessèche toutes les vapeurs crues,
+épaisses et sottes qui l'environnent. Elle rend la conception vive,
+légère, la remplit de tournures soudaines, animées, charmantes, qui,
+communiquées à la voix, naissent au moyen de la langue en excellentes
+saillies. Le second avantage qu'on retire de ce recommandable vin de
+Xérès, c'est qu'il vous réchauffe le sang, qui, auparavant froid et
+tranquille, laissait le foie pâle et blafard, ce qui est la marque
+évidente de la pusillanimité et de la lâcheté: mais le Xérès le
+réchauffe, et le fait courir de l'intérieur aux extrémités extérieures:
+il allume la figure qui, comme un phare, avertit tout le reste de ce
+petit royaume, l'homme, de prendre les armes: et alors la troupe des
+esprits vitaux, et autres moindres habitants de l'intérieur des terres
+vous viennent en grand nombre se porter vers leur capitaine, le coeur,
+qui, fier et enflé de cette suite nombreuse, exécute tout ce qu'on veut
+en fait d'actions de courage; et toute cette valeur vient du Xérès; de
+façon que la plus grande science dans les armes n'est rien, sans un peu
+de vin d'Espagne. C'est lui qui la met en mouvement; et le plus grand
+savoir n'est qu'un trésor gardé par le diable jusqu'à ce que le vin
+d'Espagne le fasse sortir de l'inaction, le mette en usage et en valeur.
+Aussi voilà pourquoi le prince Henri est brave; il avait naturellement
+hérité de son père un sang morne et froid; mais il l'a si bien cultivé,
+travaillé et engraissé, comme on fait une terre sèche, maigre et
+stérile, à force de s'accoutumer à boire du bon, du vrai et fertile vin
+d'Espagne, et à bonnes doses, qu'il est devenu chaud et très-vaillant.
+Si j'avais mille fils, le premier principe que je leur donnerais serait
+de renoncer à toute maigre boisson, et de s'adonner au vin d'Espagne.
+(_Entre Bardolph._) Eh bien, Bardolph, quelles nouvelles?
+
+BARDOLPH.--L'armée est tout à fait licenciée et partie.
+
+FALSTAFF.--Soit, qu'elle aille: pour moi je vais repasser par le comté
+de Glocester, et là, rendre une petite visite à maître Robert Shallow,
+écuyer. Je le tiens déjà comme une cire que je façonne entre mes doigts,
+et je ne tarderai pas à lui donner l'empreinte.--Allons, partons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Westminster.--Appartement dans le palais.
+
+_Entrent_ LE ROI HENRI, CLARENCE, LE PRINCE HUMPHREY, WARWICK, _et
+autres personnes._
+
+
+LE ROI.--Maintenant, lords, si le ciel donne une heureuse issue à la
+sanglante querelle qui retentit à nos portes, nous conduirons notre
+jeunesse sur de plus nobles champs de bataille, et nous ne manierons
+plus que des armes sanctifiées. Notre flotte est équipée, nos troupes
+rassemblées, les lieutenants qui doivent gouverner en notre absence
+revêtus des pouvoirs nécessaires; tout est au point où nous le désirons:
+seulement nous avons besoin d'un peu plus de forces personnelles, et
+nous attendons aussi que les rebelles, maintenant armés, soient rentrés
+sous le joug du gouvernement.
+
+WARWICK.--Nous ne doutons pas que Votre Majesté ne jouisse bientôt de ce
+double avantage.
+
+LE ROI.--Humphrey de Glocester, mon fils, où est le prince votre frère?
+
+GLOCESTER.--Je crois, seigneur, qu'il est allé chasser à Windsor.
+
+LE ROI.--Et avec qui?
+
+GLOCESTER.--Je l'ignore, seigneur.
+
+LE ROI.--Son frère Thomas de Clarence n'est-il pas avec lui?
+
+GLOCESTER.--Non, mon bon seigneur, il est ici présent.
+
+CLARENCE.--Que veut de moi mon seigneur et mon père?
+
+LE ROI.--Je ne te veux que du bien, Thomas de Clarence. Par quel hasard
+n'es-tu pas avec le prince ton frère? Il t'aime, Thomas, et tu le
+négliges. Tu es placé dans son affection plus avant qu'aucun de tes
+frères: cultive-la, mon fils; et après que je serai mort, tu pourras
+revêtir entre sa puissance et tes autres frères le noble rôle de
+médiateur. N'omets donc rien de ce qui peut lui plaire, n'émousse point
+la vivacité de sa tendresse, et ne perds point l'avantage de ses bonnes
+grâces, en te montrant froid ou négligent pour ce qu'il désire; car il
+est bienveillant pour qui sait le ménager par des soins: il a une larme
+pour la pitié, et une main ouverte comme le jour, quand la charité
+l'attendrit. Et cependant si on l'irrite, il devient comme le rocher;
+son humeur est aussi capricieuse que l'hiver, aussi soudaine que le coup
+de la gelée aux premiers rayons du jour. Il faut donc se conformer
+soigneusement à son caractère. Quand vous le verrez disposé à la gaieté,
+remontrez-lui ses fautes et toujours avec respect; s'il est mal disposé,
+donnez-lui de l'espace et lâchez-lui le câble, jusqu'à ce que ses
+passions, comme une baleine amenée sur le sable, se soient consumées par
+leurs propres efforts. Retiens cette leçon, Thomas, et tu seras le
+protecteur de tes amis, un cercle d'or qui unira tellement tous tes
+frères, que jamais le vase où vient se mêler leur sang ne sera brisé par
+le poison des mauvais conseils que les années y verseront
+nécessairement, dût-il le travailler aussi violemment que l'aconit ou la
+poudre impétueuse.
+
+CLARENCE.--Je le cultiverai avec tout le soin et toute la tendresse dont
+je suis capable.
+
+LE ROI.--Pourquoi, Thomas, n'es-tu pas avec lui à Windsor?
+
+CLARENCE.--Il n'y est pas aujourd'hui; il dîne à Londres.
+
+LE ROI.--Et avec qui? peux-tu me le dire?
+
+CLARENCE.--Avec Poins et le reste de cette bande qui ne le quitte pas.
+
+LE ROI.--Le sol le plus gras est aussi celui qui produit le plus de
+mauvaises herbes: il en est surchargé, lui, la noble image de ma
+jeunesse. Aussi mes chagrins s'étendent par delà l'heure de ma mort; et
+des larmes de sang s'échappent de mon coeur, quand mon imagination me
+fait concevoir les jours d'égarement, les temps de corruption que vous
+allez voir, lorsque je me serai endormi avec mes ancêtres; car, aussitôt
+que la violence de ses goûts de débauche n'aura plus de frein, que la
+fougue et l'ardeur du sang seront ses seuls guides, lorsque le pouvoir
+viendra se joindre à ses penchants dissolus, de quel essor ne
+verrez-vous pas ses passions voler à la rencontre du péril et de la
+chute dont il sera menacé?
+
+WARWICK.--Mon gracieux souverain, vous allez beaucoup trop loin: le
+prince ne fait autre chose qu'étudier ses compagnons, comme on étudie
+une langue étrangère. Pour la bien comprendre, il est nécessaire d'en
+voir et d'en apprendre jusqu'aux expressions les plus indécentes: une
+fois qu'on y est parvenu, Votre Altesse sait qu'on n'en fait plus
+d'autre usage que de les connaître pour les détester. De même, le
+prince, quand il sera mûri par l'âge, repoussera loin de lui ses
+compagnons, comme on rejette ces termes grossiers; et leur souvenir
+vivra seulement dans sa mémoire, comme une espèce de règle sur laquelle
+il mesurera la conduite et la vie des autres, tirant ainsi avantage de
+ses fautes passées.
+
+LE ROI.--Il est rare que l'abeille abandonne le rayon de miel qu'elle a
+déposé dans un cadavre. Qui entre là? Westmoreland!
+
+(Entre Westmoreland.)
+
+WESTMORELAND.--Santé à mon souverain! Et puisse un nouveau bonheur
+s'ajouter encore à celui que je viens lui annoncer! Le prince Jean votre
+fils baise les mains de Votre Grâce. Mowbray, l'évêque Scroop, Hastings
+et tous les chefs, sont allés recevoir le châtiment des lois. Il n'y a
+pas maintenant une seule épée rebelle hors du fourreau, et la paix
+arbore partout son rameau d'olivier: Votre Majesté pourra en particulier
+lire à son loisir dans cet écrit la manière dont a été conduite l'action
+et en suivre toutes les circonstances.
+
+LE ROI.--O Westmoreland: tu es l'oiseau d'été, qui sur les pas de
+l'hiver vient chanter la naissance du jour. Tenez: voici encore d'autres
+nouvelles!
+
+(Entre Harcourt.)
+
+HARCOURT.--Le ciel garde Votre Majesté d'avoir des ennemis; et lorsqu'il
+s'en élèvera contre vous, puissent-ils tomber comme ceux dont je viens
+vous apprendre le sort! Le comte Northumberland, et le lord Bardolph à
+la tête d'une armée nombreuse d'Anglais et d'Écossais, ont été
+totalement défaits par le shérif de la province d'York. Ces dépêches,
+s'il vous plaît de les lire, renferment dans le plus grand détail toutes
+les dispositions et les événements du combat.
+
+LE ROI.--Eh! pourquoi donc ces heureuses nouvelles me rendent-elles plus
+malade? La fortune ne viendra-t-elle jamais les deux mains pleines? Ne
+tracera-t-elle jamais ses plus belles paroles qu'en sombres caractères?
+Tantôt elle donne l'appétit, et refuse l'aliment; c'est le sort du
+pauvre en santé; tantôt elle offre un festin et retire l'appétit; c'est
+le sort du riche, qui possède l'abondance et n'en jouit pas. Je devrais
+en ce moment me réjouir à ces heureuses nouvelles, et c'est en ce moment
+même que je sens ma vue se troubler, et ma tête se perdre. Oh! Dieu,
+venez à moi: je me trouve bien mal.
+
+(Il tombe sans connaissance.)
+
+GLOCESTER.--Que Votre Majesté prenne courage!
+
+CLARENCE.--O mon auguste père!
+
+WESTMORELAND.--Mon souverain, reprenez vos esprits, levez les yeux....
+
+WARWICK.--Calmez-vous, princes: attendez; vous savez que ces accès lui
+sont très-ordinaires. Éloignez-vous de lui: donnez-lui de l'air: bientôt
+vous le verrez revenir à lui.
+
+CLARENCE.--Non, non, il ne peut soutenir longtemps ces angoisses. Les
+inquiétudes et les peines continuelles de son âme ont tellement usé
+l'enceinte qui devait les contenir, qu'à travers sa mince épaisseur, on
+aperçoit la vie prête à s'échapper.
+
+GLOCESTER.--Le peuple m'épouvante de ses récits: il a vu des animaux nés
+sans père, des productions monstrueuses de la nature. Les saisons ont
+changé leur caractère; on dirait que l'année, dans son cours, a trouvé
+certains mois endormis, et les a franchis d'un saut.
+
+CLARENCE.--La rivière a éprouvé trois flux successifs que n'a séparés
+aucun reflux; et les vieillards, chroniques babillardes du temps passé,
+disent que le même phénomène arriva peu de temps avant que notre aïeul,
+le grand Édouard, ne tombât malade et ne mourût.
+
+WARWICK.--Parlez plus bas, princes: le roi commence à reprendre ses
+sens.
+
+GLOCESTER.--Cette apoplexie sera sûrement le mal qui terminera ses
+jours.
+
+LE ROI.--Je vous prie, soulevez-moi, et m'emportez dans quelque autre
+chambre.... Doucement, je vous en prie. (_On emporte le roi dans une
+partie plus reculée de la chambre, où on le place sur un lit._) Qu'on
+n'y fasse aucun bruit, mes chers amis, à moins qu'une main secourable ne
+récrée mes sens fatigués par quelque douce musique.
+
+WARWICK.--Qu'on fasse venir des musiciens dans la chambre voisine.
+
+LE ROI.--Placez ma couronne ici sur le chevet de mon lit.
+
+CLARENCE.--Ses yeux se creusent, il change visiblement.
+
+WARWICK.--Moins de bruit, moins de bruit.
+
+(Entre Henri.)
+
+HENRI.--Qui de vous a vu le duc de Clarence?
+
+CLARENCE.--Me voici, mon frère, accablé de tristesse.
+
+HENRI.--Comment, de la pluie sous les toits quand il n'y en a pas
+dehors? Comment se porte le roi?
+
+GLOCESTER.--Très-mal.
+
+HENRI.--Sait-il les bonnes nouvelles? Dites-les-lui.
+
+GLOCESTER.--C'est en les apprenant que sa santé s'est si fort altérée.
+
+HENRI.--S'il est malade de joie, il se rétablira sans médecin.
+
+WARWICK.--Pas tant de bruit, milords.--Cher prince, parlez bas: le roi
+votre père est disposé à s'assoupir.
+
+CLARENCE.--Retirons-nous dans l'autre chambre.
+
+WARWICK.--Votre Grâce voudrait-elle bien s'y retirer avec nous?
+
+HENRI.--Non: je vais m'asseoir ici et veiller auprès du roi. (_Tous
+sortent, excepté le prince._) Pourquoi la couronne, cette importune
+camarade de lit, est-elle placée sur son oreiller? O brillante
+agitation, inquiétude dorée, combien de fois ne tiens-tu pas les portes
+du sommeil toutes grandes ouvertes pendant des nuits sans repos!--Il
+dort avec elle maintenant, mais non pas d'un sommeil si parfait et si
+profondément doux que celui de l'homme qui, le front ceint d'un bonnet
+grossier, ronfle pendant toute la durée de la nuit. O grandeur, quand de
+ton poids tu presses celui qui te portes, tu te fais sentir à lui comme
+une riche armure qui, dans la chaleur du jour, brûle en même temps
+qu'elle défend. Je vois près des issues de son haleine un brin de duvet
+qui demeure immobile. S'il respirait, cette plume légère et mobile
+serait nécessairement agitée. Mon gracieux seigneur! mon père!--Ce
+sommeil est profond! En effet, c'est le sommeil qui a détaché pour
+jamais ce cercle d'or du front de tant de rois d'Angleterre.--Ce que je
+te dois ce sont des larmes, et la profonde douleur des affections du
+sang; la nature, l'amour, la tendresse filiale te les payeront, ô père
+chéri, et avec abondance! Ce que tu me dois, c'est ta couronne royale
+qu'héritier immédiat de ta place et de ton sang, je vois descendre
+naturellement sur ma tête. (_Il la met sur sa tête._) Eh bien, l'y
+voilà: le ciel l'y maintiendra; et dût la force de l'univers entier se
+réunir dans le bras d'un géant, il ne m'arracherait pas cette couronne
+héréditaire; je la tiens de toi et la laisserai aux miens, comme tu me
+l'as laissée.
+
+(Il sort.)
+
+LE ROI.--Warwick! Glocester! Clarence!
+
+(Rentrent Warwick et les autres.)
+
+CLARENCE.--Le roi n'a-t-il pas appelé?
+
+WARWICK.--Que désire Votre Majesté? Comment se trouve Votre Grâce?
+
+LE ROI.--Pourquoi m'avez-vous laissé seul ici, milords?
+
+CLARENCE.--Mon souverain, nous y avons laissé le prince mon frère; il a
+voulu s'asseoir et veiller auprès de vous.
+
+LE ROI.--Le prince de Galles? où est-il? que je le voie. Il n'est pas
+ici.
+
+WARWICK.--Cette porte est ouverte; il sera sorti de ce côté.
+
+GLOCESTER.--Il n'a point passé par la chambre où nous nous tenions.
+
+LE ROI.--Où est la couronne? Qui l'a ôtée de dessus mon oreiller?
+
+WARWICK.--Nous l'y avons laissée, mon souverain, quand nous sommes
+sortis.
+
+LE ROI.--C'est le prince qui l'aura prise.--Allez; cherchez où il peut
+être.--Est-il donc si impatient, qu'il prenne mon sommeil pour la
+mort?--Trouvez-le, lord Warwick; que vos reproches l'amènent ici.--Ce
+procédé de sa part s'unit à mon mal et hâte ma fin.--Voyez, enfants, ce
+que vous êtes; avec quelle promptitude la nature se laisse aller à la
+révolte, dès que l'or devient l'objet de ses désirs. C'est donc pour
+cela que les pères insensés, dans leur inquiète prévoyance, suspendent
+leur sommeil pour se livrer à leurs pensées, et brisent leur cerveau par
+les soucis, leurs os par le travail! C'est donc pour cela qu'ils ont
+rassemblé et entassé ces amas corrupteurs d'un or difficilement acquis!
+C'est donc pour cela qu'ils se sont appliqués à former leurs enfants
+dans la science et les exercices de la guerre! lorsque, semblables à
+l'abeille, recueillant sur chaque fleur des sucs bienfaisants, nous
+retournons à la ruche les cuisses chargées de cire et la bouche de miel,
+comme l'abeille, nous sommes tués pour notre salaire.--Cet amer
+sentiment ajoute son poids à celui sous lequel va succomber un père!
+(_Rentre Warwick._) Eh bien, où est-il, ce fils qui ne veut pas attendre
+que la maladie qui le sert en ait fini avec moi?
+
+WARWICK.--Seigneur, j'ai trouvé le prince dans la chambre voisine,
+couvrant de larmes de tendresse son visage ému, et la douleur si
+profondément empreinte dans tout son maintien, que la tyrannie, qui ne
+s'est jamais désaltérée que de sang, aurait, en le voyant, lavé son
+poignard dans des larmes de pitié.... Il vient.
+
+LE ROI.--Mais pourquoi a-t-il emporté ma couronne?--Ah! le voilà!
+(_Entre Henri._) Approche-toi de moi, Henri.--Vous, quittez la chambre
+et laissez-nous seuls.
+
+HENRI.--Je ne croyais pas que je dusse vous entendre encore.
+
+LE ROI.--Ton désir, Henri, a fait naître en toi cette pensée.--Je
+demeure trop longtemps près de toi; je te fatigue.--Es-tu donc si pressé
+de voir mon siège vide, que tu ne puisses t'empêcher de t'investir de
+mes dignités avant que ton heure soit venue? O jeune insensé! tu aspires
+à un pouvoir qui te perdra. Attends encore un moment; le nuage de mes
+grandeurs n'est plus retenu dans sa chute que par un souffle si faible,
+qu'il ne tardera pas à se dissoudre; le jour de ma vie s'obscurcit. Tu
+as dérobé ce qui, dans quelques heures, t'appartenait sans reproche, et
+à l'instant de ma mort tu as mis le sceau à mon attente. Ta vie a
+clairement prouvé que tu ne m'aimais pas, et tu as voulu que j'en
+mourusse convaincu. Tu as caché dans tes pensées un millier de poignards
+que tu as aiguisés sur ton coeur de pierre, pour frapper la dernière
+demi-heure de ma vie! Quoi, ne peux-tu m'accorder encore une demi-heure?
+Eh bien, pars, va creuser toi-même mon tombeau, et commande aux cloches
+joyeuses d'annoncer à ton oreille non pas que je suis mort, mais que tu
+es couronné; qu'au lieu des larmes qui devraient arroser mon char
+funèbre, coule le baume qui consacrera ta tête. Confonds seulement mes
+restes dans une poussière oubliée, et donne aux vers celui qui t'a donné
+la vie. Arrache de leurs places mes officiers, viole mes décrets; car le
+temps est venu où l'on peut se moquer de toutes règles; Henri V est
+couronné. Lève-toi, folie; tombe, grandeur royale! Loin d'ici, vous
+tous, sages conseillers, et vous, singes fainéants, venez de tous les
+pays vous rassembler à la cour d'Angleterre! Nations voisines,
+purgez-vous de votre écume. Avez-vous quelque débauché qui jure, boive,
+danse et passe toute la nuit en orgies, qui vole, assassine et
+renouvelle, sous des formes différentes, tous les crimes déjà connus?
+Félicitez-vous, il ne troublera plus votre paix. L'Angleterre va de ses
+bienfaits redoublés secourir son triple forfait; l'Angleterre lui
+donnera des emplois, des honneurs, de la puissance: car Henri V va
+arracher à la licence la muselière qui la contenait, et ce chien
+fougueux va pouvoir à son gré entamer de sa dent la chair de l'innocent.
+O mon pauvre royaume, encore languissant des coups de la guerre civile,
+si tous mes soins n'ont pu te garantir des excès de la débauche et du
+vice, que deviendras-tu, quand la débauche sera ton unique souci? Oh! tu
+redeviendras un désert, peuplé de loups, tes anciens habitants.
+
+HENRI, _se mettant à genoux_.--Oh! pardonnez-moi, mon souverain.--Sans
+mes larmes, l'humide obstacle qui m'a coupé la parole, j'aurais prévenu
+cette amère et déchirante réprimande, avant que la douleur se fût mêlée
+à vos paroles, et que j'eusse entendu tout ce que je viens
+d'entendre.--Voilà votre couronne, et que celui qui porte la couronne
+éternelle vous conserve longtemps celle-ci! Si je l'aime autrement que
+comme le gage de votre valeur et de votre renommée, que jamais je ne me
+relève de cette posture soumise, honorable témoignage de respect que
+m'enseigne le sincère et profond sentiment de mon devoir! Le ciel sait,
+lorsque entré dans ce lieu, je vis Votre Majesté entièrement privée de
+respiration, de quel froid mortel fut saisi mon coeur! Si je mens à la
+vérité, oh! puissé-je mourir au milieu du désordre de ma vie actuelle,
+sans que jamais ma vie apprenne au monde incrédule le noble changement
+résolu dans mon âme! Venant pour vous voir et vous croyant mort (presque
+mort moi-même, ô mon souverain, de l'idée que vous l'étiez), j'ai
+adressé la parole à cette couronne, comme si elle eût pu m'entendre, et
+je lui faisais ces reproches: «Les inquiétudes qui t'accompagnent ont
+pris pour aliment la santé de mon père. Ainsi donc, toi qui es composée
+de l'or le plus pur, de toutes les sortes d'or tu es le pire. Un or d'un
+degré moins raffiné devient bien plus précieux, puisqu'il conserve la
+vie quand la médecine l'a rendu potable; mais toi, le plus fin, le plus
+honoré, le plus célèbre de tous, tu dévores celui qui te porte.» C'était
+en l'accusant ainsi, mon très-honoré souverain, que je l'ai posée sur ma
+tête, pour m'essayer avec elle comme avec un ennemi qui avait, sous mes
+yeux mêmes, donné la mort à mon père: sujet de plainte pour un fidèle
+héritier! Mais si sa possession a souillé mon âme d'un seul sentiment de
+joie, ou enflé mes pensées d'aucun mouvement d'orgueil; si aucun
+sentiment de révolte ou de vaine présomption m'inspira l'idée de saluer
+sa puissance du moindre mouvement d'affection, que le ciel l'éloigne
+pour jamais de ma tête, et me rende semblable au plus misérable des
+vassaux qui se prosternent devant elle avec crainte et respect!
+
+LE ROI.--O mon fils! c'est le ciel qui t'a inspiré l'idée de l'emporter
+d'ici, pour te fournir une nouvelle occasion de mieux regagner l'amour
+de ton père, en te justifiant avec autant de sagesse. Approche, Henri,
+assieds-toi près de mon lit; écoute le dernier conseil, je crois, que je
+doive jamais te donner. Le ciel sait, mon fils, par quelles voies
+détournées, par quels obliques et tortueux sentiers je suis parvenu à
+cette couronne; et je sais, moi, avec combien d'inquiétudes ma tête l'a
+portée: elle descendra sur la tienne, plus paisible, plus honorée, mieux
+affermie: car les reproches que m'a coûtés sa conquête vont s'ensevelir
+avec moi dans la terre. Elle n'a paru en moi qu'un honneur arraché d'une
+main violente, et un grand nombre de ceux qui m'environnaient me
+reprochaient le secours qu'ils m'avaient prêté pour m'en rendre maître.
+De là naissaient les querelles et l'effusion du sang qui chaque jour
+venaient troubler une paix imaginaire; tu vois avec quel péril j'ai
+soutenu ces audacieuses menaces. Tout mon règne n'a été, pour ainsi
+dire, qu'une scène où ce même sujet a été continuellement mis en action;
+mais aujourd'hui, ma mort change l'état des choses, car ce qui pour moi
+n'était qu'un bien acquis par la force tombe sur ta tête par un droit
+plus légitime; tu reçois et tu portes le diadème en vertu d'un titre
+héréditaire. Cependant, quoique tu sois plus affermi sur le trône que je
+n'ai pu l'être, tu ne l'es pas assez, tant que les ressentiments sont
+encore tout frais; et tous tes amis, ceux dont tu dois faire tes amis,
+n'ont été que tout récemment dépouillés de leur aiguillon et de leurs
+dents, dont la criminelle assistance avait fait mon élévation et dont la
+force pouvait me donner la crainte d'être renversé. Pour l'éviter, j'ai
+détruit les uns, et j'avais formé le dessein de conduire les autres à la
+Terre sainte, de crainte que le repos et le loisir de la paix ne leur
+donnassent la tentation d'examiner de trop près ma situation. Que ton
+soin, mon cher Henri, soit donc d'occuper dans des guerres étrangères
+ces esprits inquiets, afin d'user, dans une action portée hors de ce
+royaume, le souvenir des temps passés.--Je voudrais te parler encore;
+mais mes poumons sont tellement affaiblis, qu'il ne me reste plus
+d'haleine, et que la parole me manque entièrement. Oh! que Dieu me
+pardonne les moyens qui m'ont conduit à la couronne, et m'accorde que tu
+la puisses posséder en paix!
+
+HENRI.--Mon bien-aimé souverain, vous l'avez gagnée, vous l'avez portée,
+vous l'avez soutenue, et vous me la donnez. Ma possession doit donc être
+légitime et paisible; et je promets de la défendre avec des efforts plus
+qu'ordinaires contre l'univers entier.
+
+(Entrent le lord Jean de Lancastre, Warwick et autres lords.)
+
+LE ROI.--Tenez, tenez, voilà mon fils Jean de Lancastre.
+
+LANCASTRE.--Santé, paix et bonheur à mon auguste père!
+
+LE ROI.--Tu m'apportes, ô mon fils Jean, le bonheur et la paix: mais
+pour la santé, hélas! elle s'est envolée sur ses jeunes ailes loin de ce
+tronc desséché et flétri: tu le vois, ma tâche en ce monde touche à sa
+fin.--Où est milord Warwick?
+
+HENRI.--Milord Warwick!
+
+LE ROI.--Est-il quelque nom particulier attaché à l'appartement où je me
+suis évanoui la première fois?
+
+WARWICK.--On l'appelle Jérusalem, mon noble prince.
+
+LE ROI.--Dieu soit loué! C'est là que ma vie doit finir. Il y a
+plusieurs années qu'on m'a prédit que je ne mourrais que dans Jérusalem:
+je crus à tort que ce serait dans la Terre sainte; mais portez-moi dans
+cette chambre: je veux qu'on m'y place: c'est dans cette Jérusalem que
+Henri mourra.
+
+(Tous sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Dans le comté de Glocester; une salle de la maison de Shallow.
+
+_Entrent_ SHALLOW, FALSTAFF, BARDOLPH, LE PAGE.
+
+
+SHALLOW.--Par la corbleu, chevalier, vous ne vous en irez pas ce soir.
+(_Appelant._) Holà, Davy! m'entends-tu?
+
+FALSTAFF.--Il faut que vous m'excusiez, maître Robert Shallow.
+
+SHALLOW.--Je ne vous excuserai point; vous ne serez point excusé: on
+n'admettra point d'excuses: il n'y a pas d'excuses qui tiennent: vous ne
+serez point excusé. Hé! Davy!
+
+(Entre Davy.)
+
+DAVY.--Me voilà, monsieur!
+
+SHALLOW.--Davy, Davy, Davy.--Attendez un peu, Davy; attendez que je voie
+un peu,--oui c'est cela; dites à Guillaume le cuisinier, dites-lui qu'il
+vienne me parler.--Sir Jean, vous ne serez point excusé.
+
+DAVY.--Vraiment, monsieur, je vous le dirai, ces ordonnances-là ne
+sauraient s'exécuter.--Et puis encore autre chose; est-ce en froment que
+nous sèmerons la grande pièce de terre?
+
+SHALLOW.--En froment rouge, Davy; mais appelez-moi Guillaume le
+cuisinier: n'avez-vous pas des pigeonneaux?
+
+DAVY.--Oui-da, monsieur. Voici aussi le mémoire du maréchal, pour les
+fers de chevaux et les socs de charrue.
+
+SHALLOW.--Voyez à quoi il se monte et qu'on le paye:--sir Jean, vous ne
+serez point excusé.
+
+DAVY.--Monsieur, il faut de toute nécessité un cercle neuf au
+baquet.--Et puis encore, monsieur, voulez-vous qu'on retienne à
+Guillaume quelque chose sur ses gages, pour le sac qu'il a perdu l'autre
+jour à la foire de Hinckley?
+
+SHALLOW.--Certainement il m'en répondra.--Quelques pigeons, Davy, une
+couple de petites poulardes fines, un gigot de mouton, et puis après
+quelques petites drôleries, dis cela à Guillaume.
+
+DAVY.--L'homme de guerre restera-t-il ici à coucher, monsieur?
+
+SHALLOW.--Oui, Davy, je veux le bien traiter; un ami à la cour vaut
+mieux qu'un penny dans la poche. Traite bien ses gens, Davy; car ce sont
+de fieffés coquins, qui pourraient mordre en arrière.
+
+DAVY.--Pas plus toujours qu'ils ne sont mordus eux-mêmes, leur linge est
+joliment sale.
+
+SHALLOW.--Bien trouvé, Davy; allons, à ton affaire, Davy.
+
+DAVY.--Je vous serais bien obligé, monsieur, de vouloir bien protéger
+Guillaume Visor de Woncot, contre Clément Perkers de la Colline.
+
+SHALLOW.--Il y a déjà bien des plaintes, Davy, contre ce Visor; ce Visor
+est, à ma connaissance, un grand coquin!
+
+DAVY.--J'en conviens avec Votre Seigneurie, monsieur, c'est un coquin:
+cependant à Dieu ne plaise qu'un coquin ne puisse pas obtenir quelque
+protection à la prière de son ami. Un honnête homme, monsieur, est en
+état de se défendre lui-même, et un coquin n'a pas cet avantage. Il y a
+huit ans, monsieur, que je sers fidèlement Votre Seigneurie, et si je
+n'ai pas le crédit, une fois ou deux par quartier, de faire avoir le
+dessus à un coquin contre un honnête homme, il faut convenir que j'ai
+bien peu de crédit auprès de Votre Seigneurie. Ce coquin est un honnête
+ami à moi, monsieur, c'est pourquoi je supplie Votre Seigneurie de lui
+accorder sa protection.
+
+SHALLOW.--Allons, c'est bon, il ne lui arrivera pas de mal. Aie soin de
+tout, Davy.--Où êtes-vous, sir Jean? Allons, quittez-moi ces bottes:
+donnez-moi la main, monsieur Bardolph.
+
+BARDOLPH.--Je suis bien charmé de voir Votre Seigneurie.
+
+SHALLOW.--Je te remercie de tout mon coeur, mon cher maître Bardolph: et
+toi aussi (_au page_), mon grand garçon, sois le bienvenu. Allons, sir
+Jean.
+
+(Shallow sort.)
+
+FALSTAFF.--Je vous suis, mon cher maître Robert Shallow.--Bardolph,
+donnez un coup d'oeil à nos chevaux. (_Bardolph et le page sortent._) Si
+l'on me coupait en morceaux, on pourrait faire de moi quatre douzaines
+d'échalas barbus comme maître Shallow. C'est quelque chose d'admirable à
+voir que la parfaite concordance de l'esprit de ses gens avec le sien.
+Eux, à force de l'avoir devant les yeux, se comportent comme de sots
+juges de paix; et lui, à force de converser avec eux, il a pris la
+tournure d'un valet de juge: leurs esprits se sont si bien unis et
+confondus par cette société habituelle, qu'ils se jettent tous dans la
+même direction, comme une troupe d'oies sauvages. Si j'avais une affaire
+auprès de maître Shallow, je flatterais ses gens sur le crédit qu'ils
+ont auprès de leur maître; si j'en avais une avec ses gens, je
+chatouillerais maître Shallow de l'idée qu'il n'y a pas d'homme au monde
+qui ait plus d'autorité sur ses domestiques. Ce qu'il y a de certain,
+c'est que les manières ou habiles ou sottes se gagnent comme les
+maladies par la communication: c'est pourquoi les hommes doivent bien
+prendre garde à ceux qu'ils fréquentent.--Je veux tirer de ce Shallow de
+quoi tenir le prince Henri dans un accès de rire non interrompu pendant
+la durée de six mois, c'est-à-dire environ le temps de quatre
+plaidoiries, ou de deux procédures; et ce rire-là sera sans vacations.
+Oh! c'est quelque chose d'étonnant que l'effet d'un mensonge appuyé d'un
+long jurement, ou d'une plaisanterie faite d'un air triste, sur un
+gaillard qui n'a pas encore senti les épaules lui faire mal. Oh! vous le
+verrez rire jusqu'à ce que son visage se déforme comme un manteau
+mouillé mis de travers.
+
+SHALLOW, _derrière le théâtre_.--Sir Jean!
+
+FALSTAFF.--Je suis à vous, maître Shallow. Je suis à vous, maître
+Shallow.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE II
+
+A Westminster; un appartement du palais.
+
+LE COMTE DE WARWICK ET LE GRAND JUGE.
+
+
+WARWICK.--Qu'est-ce, milord grand juge, où allez-vous?
+
+LE JUGE.--Comment se porte le roi?
+
+WARWICK.--Que trop bien. Tous ses maux sont finis.
+
+LE JUGE.--Il n'est pas mort, j'espère?
+
+WARWICK.--Il a terminé son voyage en ce monde. Il ne vit plus pour nous.
+
+LE JUGE.--J'aurais voulu que Sa Majesté m'eût mandé avant de mourir. Le
+zèle intègre avec lequel je l'ai servi pendant sa vie me laisse exposé à
+tous les traits de l'injustice.
+
+WARWICK.--En effet, je crois que le jeune roi ne vous aime pas.
+
+LE JUGE.--Je sais qu'il ne m'aime pas; aussi je m'arme de courage pour
+soutenir d'un front serein le poids des circonstances; elles ne peuvent
+me menacer d'une disgrâce plus affreuse que celle que me peint mon
+imagination.
+
+(Entrent le prince Jean de Lancastre, Glocester, Clarence et autres
+lords.)
+
+WARWICK.--Voici les enfants affligés de feu Henri. Oh! plût au ciel que
+le Henri qui est vivant eût le caractère du moins estimable de ces trois
+princes! Combien de nobles conserveraient leurs emplois, qui vont
+devenir le butin d'hommes de la plus vile espèce?
+
+LE JUGE.--Hélas! je crains bien que tout l'Etat ne soit bouleversé.
+
+LANCASTRE.--Bonjour, cousin Warwick.
+
+GLOCESTER ET CLARENCE.--Bonjour, cousin.
+
+LANCASTRE.--Nous nous abordons comme des hommes qui ont perdu l'usage de
+la parole.
+
+WARWICK.--Nous pourrions bien le retrouver; mais ce que nous aurions à
+dire est trop triste, pour souffrir de longs discours.
+
+LANCASTRE.--Allons! que la paix soit avec celui qui nous cause cette
+tristesse!
+
+LE JUGE.--Que la paix soit avec nous, et nous préserve de devenir plus
+tristes encore!
+
+GLOCESTER.--O mon cher lord! vous avez en effet perdu un ami; et
+j'oserais jurer que vous n'avez pas emprunté le masque de la douleur:
+sûrement celle que vous montrez est sentie et bien sincère.
+
+LANCASTRE.--Quoique nul homme dans ce royaume ne puisse savoir au juste
+quel sera son sort, cependant vous êtes celui qui a le moins à espérer.
+J'en suis affligé: je voudrais bien qu'il en fût autrement.
+
+CLARENCE.--Il faut maintenant que vous ayez des égards pour sir Jean
+Falstaff. Il nage contre le cours qu'a suivi votre mérite.
+
+LE JUGE.--Aimables princes, ce que j'ai fait, je l'ai fait en tout
+honneur, et conduit par l'impartiale direction de ma conscience, et vous
+ne m'en verrez jamais solliciter le pardon par de honteuses et inutiles
+supplications. Si la fidélité et l'irréprochable innocence ne suffisent
+pas à me défendre, j'irai trouver mon maître le roi mort, et je lui
+dirai qui m'envoie après lui.
+
+WARWICK.--Voici le prince.
+
+(Entre Henri V.)
+
+LE JUGE.--Salut! Que le ciel conserve Votre Majesté!
+
+LE ROI.--Ce vêtement somptueux et nouveau pour moi, la majesté, ne m'est
+pas aussi léger que vous pouvez le croire.--Mes frères, votre tristesse
+est mêlée de quelque crainte. Mais c'est ici la cour d'Angleterre et non
+la cour de Turquie. Ce n'est point un Amurat qui succède à un Amurat;
+c'est Henri qui succède à Henri.--Cependant, soyez tristes, mes bons
+frères; car il faut l'avouer, cette tristesse vous sied; la douleur se
+montre en vous d'un air si noble que je veux en imiter l'exemple, et la
+conserver au fond de mon âme. Soyez donc tristes, mais pas plus, mes
+bons frères, que vous ne devez l'être, d'un fardeau qui nous est imposé
+en commun. Quant à moi, j'en atteste le ciel, je vous demande d'être
+assurés que je serai votre père et votre frère à la fois. Chargez-vous
+seulement de m'aimer, et moi je me charge de tous vos autres soins.
+Cependant pleurez Henri mort: je veux le pleurer aussi: mais vous avez
+un Henri vivant, qui pour chacune de vos larmes vous rendra autant
+d'heures de bonheur.
+
+LANCASTRE ET LES AUTRES.--Nous n'attendons pas moins de Votre Majesté.
+
+LE ROI, _les considérant l'un après l'autre_.--Vous me regardez d'un air
+inquiet; (_au juge_) et vous plus que les autres; vous êtes, je crois,
+bien sûr que je ne vous aime pas.
+
+LE JUGE.--Je suis sûr que, si l'on me rend la justice qui m'est due,
+Votre Majesté n'a nul motif légitime de me haïr.
+
+LE ROI.--Non? Comment un prince élevé dans de si hautes espérances
+pourrait-il oublier des affronts tels que ceux que vous m'avez fait
+subir? Quoi! réprimander, maltraiter de paroles, envoyer rudement en
+prison l'héritier présomptif de l'Angleterre! cela se pourrait-il
+aisément supporter? cela peut-il être lavé dans le Léthé? cela peut-il
+être pardonné?
+
+LE JUGE.--Je représentais alors la personne de votre père. L'image de sa
+puissance résidait en moi; et au moment où je dispensais sa loi, où
+j'étais occupé tout entier des intérêts publics, il plut à Votre Altesse
+d'oublier ma place, la majesté de la loi, l'autorité de la justice, et
+l'image du souverain que je représentais; et elle me frappa sur le siége
+même où je rendais un arrêt! Alors je déployai contre vous, comme
+criminel envers votre père, toute la hardiesse de mon autorité, et je
+vous fis emprisonner. Si ma conduite fut blâmable, consentez donc,
+aujourd'hui que vous portez le diadème, à voir votre fils mépriser vos
+décrets, arracher la justice de votre respectable tribunal, dédaigner la
+loi dans son cours, émousser le glaive qui protége la paix et la sûreté
+de votre personne, que dis-je? conspuer votre royale image, et insulter
+à vos oeuvres dans un second vous-même. Interrogez vos pensées de roi,
+placez-vous dans cette position: soyez aujourd'hui le père, et
+figurez-vous que vous avez un fils; que vous apprenez qu'il a profané
+votre dignité à cet excès, que vous voyez vos plus redoutables lois
+méprisées avec tant de légèreté, et vous-même dédaigné à ce point par un
+fils: et ensuite imaginez-vous que je remplis votre rôle, et que c'est
+au nom de votre autorité que j'impose, avec douceur, silence à votre
+fils: après cet examen de sang-froid, jugez-moi, et dites-moi, comme il
+convient à votre condition de roi, ce que j'ai fait de malséant à ma
+place, à mon caractère, ou à la majesté de mon souverain?
+
+LE ROI.--Vous avez raison, juge, et vous avez pesé les choses comme vous
+le deviez. En conséquence, continuez de tenir la balance et le glaive;
+et je souhaite qu'élevé de jour en jour à de plus grands honneurs, vous
+viviez assez pour voir un de mes fils vous offenser, et vous obéir,
+comme j'ai fait; puissé-je vivre aussi pour lui répéter les paroles de
+mon père: «Je suis heureux d'avoir un magistrat assez courageux pour
+oser exercer la justice sur mon propre fils; et je ne suis pas moins
+heureux d'avoir un fils qui se dépouille ainsi de sa dignité entre les
+mains de la justice.»--Vous m'avez mis en prison: c'est pour cela que je
+mets en votre main le glaive sans tache que vous avez accoutumé de
+porter, en vous rappelant que vous devez en user avec la même fermeté,
+la même justice, la même impartialité que vous avez employées avec moi.
+Voilà ma main. Vous servirez de père à ma jeunesse; ma voix ne sera que
+l'écho des paroles que vous ferez entendre à mon oreille. Je soumettrai
+humblement mes résolutions aux sages conseils de votre expérience.--Et
+vous tous, princes, mes frères, croyez-moi, je vous en conjure.--Mon
+père a emporté avec lui mes égarements; tous les penchants déréglés de
+ma jeunesse sont ensevelis dans sa tombe. Je lui survis triste et animé
+de son esprit, pour tromper l'attente de l'univers, pour démentir les
+prédictions et pour effacer l'injuste opinion qui s'est établie sur moi,
+d'après les apparences: les flots de mon sang ont jusqu'ici coulé au
+sein d'orgueilleuses folies: maintenant ils vont refluer en arrière et
+retourner vers l'océan pour se mêler à ses vagues imposantes dans une
+solennelle majesté. Nous convoquons maintenant notre cour suprême du
+parlement, et choisissons pour membres de notre conseil des hommes si
+sages que le grand corps de l'État puisse le disputer à la nation la
+mieux gouvernée, et que les affaires de la paix ou de la guerre, ou de
+toutes deux ensemble, nous soient également connues et familières à
+tous. (_Au grand juge._) Vous y aurez, mon père, la première place.
+Après la cérémonie de notre couronnement, nous assemblerons, comme je
+viens de l'annoncer, tous les membres de l'État, et si le ciel seconde
+mes bonnes intentions, nul prince, nul pair n'aura jamais sujet de dire:
+«Que le ciel abrège d'un seul jour la vie fortunée de Henri!»
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Dans le comté de Glocester.--Le jardin de la maison de Shallow.
+
+_Entrent_ FALSTAFF, SHALLOW, SILENCE, BARDOLPH, LE PAGE ET DAVY.
+
+
+SHALLOW, _à Falstaff_.--Oh! vous verrez mon verger, et sous mon berceau
+nous mangerons une reinette de l'année dernière, que j'ai greffée
+moi-même, avec un plat de biscuits et quelque chose comme ça. Allons,
+cousin Silence, et puis nous irons nous coucher.
+
+FALSTAFF.--Pardieu, vous avez là une bonne et riche habitation!
+
+SHALLOW.--Oh! toute nue, nue, nue! une pauvreté, une pauvreté, sir Jean:
+mais, ma foi, l'air y est bon.--Sers, Davy, sers, Davy; fort bien, Davy.
+
+FALSTAFF.--Ce Davy vous sert à bien des choses; il est tout à la fois
+votre valet et votre laboureur.
+
+SHALLOW.--C'est un bon valet, un bon valet, un très-bon valet, sir Jean.
+Par la messe, j'ai bu un peu trop de vin d'Espagne à souper.--C'est un
+bon valet.--Oh! çà, asseyez-vous donc, asseyez-vous donc: approchez
+donc, cousin.
+
+SILENCE.--Ah! mon cher, je dis, je veux bien.
+
+(Il chante.)
+
+ Ne faisons rien autre que manger et bonne chère,
+ Et remercier le ciel de cette joyeuse année;
+ Quand la viande est à bon marché et que les femelles sont chères
+ Que de jeunes gaillards rôdent çà et là...
+ Vive la joie, et vive la joie à jamais!
+
+FALSTAFF.--Ah! voilà ce qui s'appelle un bon vivant! Maître Silence, je
+vous porte une santé pour cela.
+
+SHALLOW.--Versez donc à M. Bardolph, Davy.
+
+DAVY.--Mon cher monsieur, asseyez-vous donc. (_Il fait asseoir le page
+et Bardolph à une autre table._) Je suis à vous tout à l'heure.--Mon
+très-cher monsieur, asseyez-vous.--Monsieur le page, mon bon monsieur le
+page, asseyez-vous. Grand bien vous fasse. Ce qui nous manque à manger,
+nous l'aurons en boisson.--Il faut excuser. Le coeur est tout.
+
+(Il sort.)
+
+SHALLOW.--Allons, gai, monsieur Bardolph; et vous, mon petit soldat
+aussi, que je vois là-bas, égayez-vous.
+
+SILENCE _chante_.
+
+ Allons, gai, gai, ma femme est comme toutes les autres;
+ Car les femmes sont des diablesses, les petites et les grandes.
+ On est gai dans la salle quand les barbes se remuent.
+ Et vive la joie du carnaval!
+ Allons, gai, gai, etc.
+
+FALSTAFF.--Je n'aurais pas cru que maître Silence eût été un homme de si
+bonne humeur.
+
+SILENCE.--Qui? moi? J'ai été comme cela déjà plus d'une fois.
+
+DAVY, _rentre et sert un plat de pommes devant Bardolph_.--Tenez, voilà
+un plat de pommes de rambour pour vous.
+
+SHALLOW.--Davy?
+
+DAVY.--Plaît-il, monsieur?--Je suis à vous tout à l'heure. Un verre de
+vin, n'est-ce pas, monsieur?
+
+SILENCE _chante_.
+
+ Un verre de vin, pétillant et fin,
+ Et je bois à mes amours,
+ Et un coeur joyeux vit longtemps.
+
+FALSTAFF.--Bravo, maître Silence.
+
+SILENCE.--Et soyons gais, voilà le bon temps de la nuit.
+
+FALSTAFF.--Santé et longue vie à vous, maître Silence!
+
+SILENCE _chante_.
+
+ Remplissez le verre et faites-le passer,
+ Et je vous fais raison jusqu'à un mille de profondeur.
+
+SHALLOW.--Honnête Bardolph, soyez le bienvenu: si tu as besoin de
+quelque chose et que tu ne le demandes pas, dame, tant pis pour toi.
+(_Au page._) Bienvenu aussi, toi, mon petit fripon, et de toute mon âme!
+Je vais boire à monsieur Bardolph et à tous les joyeux cavalleros de
+Londres.
+
+DAVY.--J'espère bien voir Londres une fois avant de mourir.
+
+BARDOLPH.--Si j'ai le plaisir de vous y rencontrer, Davy....
+
+SHALLOW.--Vous boirez bouteille ensemble? Ha! n'est-ce pas, monsieur
+Bardolph?
+
+BARDOLPH.--Oui, monsieur, et à même le broc.
+
+SHALLOW.--Pardieu, je te remercie.--Le drôle se collera à tes côtés, je
+puis t'en assurer: oh! il ne te renoncera pas, il est de bonne race.
+
+BARDOLPH.--Et moi, je me collerai à lui aussi, monsieur.
+
+SHALLOW.--C'est parler comme un roi!--Ne vous laissez manquer de rien;
+allons, qui? (_On entend frapper à la porte._)--Voyez qui est-ce qui
+frappe là. Ho! qui est là?
+
+(Davy sort.)
+
+FALSTAFF, _à Silence qui avale une rasade_.--Ma foi! vous m'avez bien
+fait raison.
+
+SILENCE _chante_.
+
+ Fais-moi raison
+ Et arme-moi chevalier.
+ Samingo[52],
+
+[Note 52: _Samingo_ pour _Domingo_. C'est le refrain d'une vieille
+chanson.]
+
+N'est-ce pas cela?
+
+FALSTAFF.--C'est cela.
+
+SILENCE.--Est-ce cela? Eh bien, avouez donc qu'un vieux homme est encore
+bon à quelque chose.
+
+(Rentre Davy.)
+
+DAVY.--Plaise à Votre Seigneurie! il y a là-bas un certain Pistol qui
+arrive de la cour et apporte des nouvelles.
+
+FALSTAFF.--De la cour? Faites-le entrer.
+
+(Entre Pistol.)
+
+FALSTAFF.--Eh bien, Pistol, qu'est-ce qu'il y a?
+
+PISTOL.--Sir Jean, Dieu vous ait en sa garde!
+
+FALSTAFF.--Quel vent vous a soufflé ici, Pistol?
+
+PISTOL.--Ce n'est pas ce mauvais vent qui ne souffle rien de bon à
+l'homme.--Aimable chevalier, te voilà devenu des plus grands personnages
+du royaume.
+
+SILENCE.--Ma foi! je crois qu'il n'est autre que le bonhomme Souffle de
+Barson[53]?
+
+[Note 53: _Puff de Barson._ Il a fallu traduire le nom pour faire
+comprendre la réplique.]
+
+PISTOL.--Souffle! Je te souffle dans la face, mauvais poltron de païen.
+Sir Jean, je suis ton Pistol et ton ami. Et je suis venu ici ventre à
+terre; et je t'apporte des nouvelles et des bonheurs pleins de
+félicités, et un siècle d'or, et d'heureuses nouvelles du plus grand
+prix.
+
+FALSTAFF.--Eh bien, je t'en prie, débite-les-nous donc, comme un homme
+de ce monde.
+
+PISTOL.--Au diable ce monde et ses vilenies[54]! Je parle de l'Afrique
+et de joies d'or.
+
+[Note 54: _A f.... a for the world._]
+
+FALSTAFF.--Maudit chevalier d'Assyrie, quelles sont les nouvelles? Que
+le roi Cophetua sache donc enfin de quoi il s'agit.
+
+SILENCE _chante_.
+
+ Oui, et Robin-Hood, aussi, et Scarlet et le petit Jean.
+
+PISTOL.--Est-ce à des mâtins de la basse-cour à se mettre en comparaison
+avec l'Hélicon? De bonnes nouvelles seront-elles ainsi reçues? Alors,
+Pistol, cache ta tête dans le giron des Furies.
+
+SHALLOW.--Mon galant homme, je n'entends rien à vos manières d'agir.
+
+PISTOL.--C'est de quoi tu dois te lamenter.
+
+SHALLOW.--Pardonnez-moi, monsieur. Mais, monsieur, si vous arrivez avec
+des nouvelles de la cour, je pense qu'il n'y a que deux partis à
+prendre, c'est ou de les débiter, ou de les taire. Je suis, monsieur,
+dépositaire d'une certaine autorité, sous le bon plaisir du roi.
+
+PISTOL.--Et quel roi, va-nu-pieds? Parle, ou meurs.
+
+SHALLOW.--Du roi Henri.
+
+PISTOL.--Henri IV, ou Henri V?
+
+SHALLOW.--Henri IV.
+
+PISTOL.--Au diable[55] ton office! Sir Jean, ton tendre agneau est à
+présent roi; Henri V, le voilà! Je dis vrai. Si Pistol te ment, tiens,
+fais-moi la figue, comme à un fanfaron espagnol.
+
+FALSTAFF.--Comment? est-ce que le vieux roi est mort?
+
+PISTOL.--Aussi ferme qu'un clou dans une porte[56]: ce que je dis est la
+vérité.
+
+[Note 55: _A f.... a for thine office._]
+
+[Note 56: _As nail in door_; expression proverbiale. _Door-nail_
+signifie le clou sur lequel frappe le marteau de la porte. _As nail in
+door_ pourrait signifier aussi _comme un ongle pris dans une porte_.]
+
+FALSTAFF.--Allons, Bardolph, partons: selle mon cheval. Maître Robert
+Shallow, choisis la place que tu voudras dans tout le pays; elle est à
+toi. Et toi, Pistol, je te surchargerai de dignités.
+
+BARDOLPH.--Oh! jour heureux! Je ne donnerais pas ma fortune pour une
+baronnie.
+
+PISTOL.--Eh bien? n'ai-je pas apporté de bonnes nouvelles?
+
+FALSTAFF.--Portez maître Silence à son lit.--Maître Shallow, milord
+Shallow, vois ce que tu veux être: je suis l'intendant de la fortune;
+prends tes bottes; nous voyagerons toute la nuit.--Oh! mon cher Pistol!
+Vite, vite, Bardolph! (_Bardolph sort._) Viens, Pistol; dis-moi encore
+quelque chose, et en même temps cherche dans ta tête quelque emploi pour
+toi, qui te fasse plaisir. Vos bottes, vos bottes, maître Shallow. Je
+suis sûr que le jeune roi languit après moi. Prenons les chevaux du
+premier venu: n'importe qui. Les lois d'Angleterre sont actuellement à
+mes ordres. Heureux ceux qui ont été mes amis; et malheur à milord grand
+juge!
+
+PISTOL.--Que de vilains vautours lui mangent les poumons! _Qu'est-elle
+devenue_, comme on dit, _la vie que je menais il n'y a pas longtemps_?
+Eh bien! nous y voilà. Bénis soient ces jours de bonheur!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Londres.--Une rue.
+
+_Entrent_ DEUX HUISSIERS _traînant_ L'HÔTESSE QUICKLY ET DOROTHÉE
+TEAR-SHEET.
+
+
+L'HÔTESSE.--Non, gueux de gredin, quand j'en devrais mourir, je voudrais
+te voir pendu. Tu m'as disloqué l'épaule.
+
+LE PREMIER HUISSIER.--Les constables me l'ont remise entre les mains;
+elle aura du régime du fouet autant qu'il lui en faudra, je le lui
+promets. Il y a un homme ou deux de tués à cause d'elle.
+
+DOROTHÉE.--Vous mentez, bec à corbin, bec à corbin que vous êtes. Viens
+donc, je te dis, moi, damné coquin au visage de tripes. Si tu me fais
+faire une fausse couche, il vaudrait mieux pour toi que tu eusses battu
+ta mère. Vilaine face de papier mâché!
+
+L'HÔTESSE.--O Seigneur! pourquoi sir Jean n'est-il pas ici? Il y aurait
+du sang répandu d'abord. Mais voyez, mon Dieu, lui faire faire une
+fausse couche!
+
+LE PREMIER HUISSIER.--Si cela arrive, vous lui remettrez sa douzaine de
+coussins; elle n'en a que onze maintenant. Allons, je vous commande à
+toutes deux de venir avec moi. Il est mort, cet homme que vous avez
+battu Pistol et vous.
+
+DOROTHÉE.--Je vais te le dire, figure d'encensoir: allez, on vous fera
+solidement gambiller en l'air pour cela, vilaine mouche bleue[57] que
+vous êtes. Sale meurt-de-faim de correcteur, si vous n'êtes pas pendu,
+je quitte le métier[58].
+
+[Note 57: Allusion à l'habit bleu des huissiers.]
+
+[Note 58: _Half-kirtles._ C'était, à ce qui paraît, une sorte de
+vêtement de nuit à l'usage des femmes de l'espèce de Dorothée.]
+
+LE PREMIER HUISSIER.--Venez, venez, chevaliers errants, venez.
+
+L'HÔTESSE.--O Dieu! faut-il que la force l'emporte ainsi sur le bon
+droit? Bien, bien, de la patience vient l'aisance.
+
+DOROTHÉE.--Allons donc, coquin, allons donc, menez-moi donc devant le
+juge.
+
+L'HÔTESSE.--Oui, venez donc, chien de chasse affamé.
+
+DOROTHÉE.--Mort de Dieu! tête de Dieu!
+
+L'HÔTESSE.--Atome que tu es!
+
+DOROTHÉE.--Allons donc, chose de rien du tout. Allons donc, gredin.
+
+LE PREMIER HUISSIER.--C'est bien, c'est bien.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Une place publique près de l'abbaye de Westminster.
+
+_Entrent_ DEUX VALETS _couvrant le pavé de joncs._
+
+
+LE PREMIER VALET.--Encore des roseaux, encore des roseaux.
+
+LE SECOND VALET.--Les trompettes ont sonné deux fanfares.
+
+LE PREMIER VALET.--Il sera bien deux heures, avant qu'on revienne du
+couronnement.--Dépêchons, dépêchons.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Entrent Falstaff, Shallow, Pistol, Bardolph, le Page.)
+
+FALSTAFF.--Tenez-vous là à côté de moi, maître Robert Shallow. Je vous
+ferai faire accueil par le roi: je vais lui donner un coup d'oeil de
+côté lorsqu'il passera; et remarquez bien de quel air il me regardera.
+
+PISTOL.--Bénédiction sur tes poumons, bon chevalier!
+
+FALSTAFF.--Approche ici, Pistol; tiens-toi derrière moi. (_A Shallow._)
+Oh! si j'avais eu le temps de faire faire des livrées neuves, j'aurais
+voulu y dépenser les mille livres sterling que je vous ai empruntées.
+Mais cela ne fait rien: cette manière modeste de se présenter sied mieux
+encore. Cela prouve combien j'étais pressé de le voir.
+
+SHALLOW.--Oui, c'en est une preuve.
+
+FALSTAFF.--Cela fait voir l'ardeur de mon affection.
+
+SHALLOW.--Oui, sans doute.
+
+FALSTAFF.--Mon dévouement.
+
+SHALLOW.--Certainement, certainement, certainement.
+
+FALSTAFF.--Cela a l'air d'un homme qui a couru la poste jour et nuit, et
+sans délibérer, sans songer à rien, sans se donner le temps de changer
+de chemise.
+
+SHALLOW.--Cela est très-certain.
+
+FALSTAFF.--Mais qui vient se poster là tout sali du voyage, tout en
+sueur du désir de le voir, n'ayant nulle autre idée en tête, mettant en
+oubli toute autre affaire, comme s'il n'y avait plus au monde rien à
+faire que de le voir....
+
+PISTOL.--C'est _semper idem_, car _absque hoc nihil est_. Parfait en
+tout point.
+
+SHALLOW.--Oui vraiment.
+
+PISTOL.--Mon chevalier, je veux enflammer ton noble foie, et te mettre
+en fureur. Ta Dorothée, l'Hélène de tes nobles pensées, est dans une
+honteuse réclusion, dans une prison infecte, traînée là par la main la
+plus grossière et la plus sale. Fais sortir la Vengeance de son antre
+d'ébène avec les serpents agités de l'affreuse Alecton; car ta chère
+Dorothée est dedans: Pistol ne dit jamais rien que de vrai.
+
+FALSTAFF.--Je la délivrerai.
+
+(Acclamations, bruits de trompettes derrière le théâtre.)
+
+PISTOL.--On a entendu mugir la mer et les sons éclatants de la
+trompette.
+
+(Entre le roi avec sa suite, dans laquelle se trouve le lord grand
+juge.)
+
+FALSTAFF.--Dieu conserve Ta Majesté, roi Hal, mon royal Hal!
+
+PISTOL.--Que le ciel te garde et veille sur toi, très-royal rejeton de
+la gloire!
+
+FALSTAFF.--Que Dieu te conserve, mon cher enfant!
+
+LE ROI.--Milord grand juge, parlez à cet insensé.
+
+LE JUGE.--Êtes-vous en votre bon sens? Savez-vous ce que vous dites?
+
+FALSTAFF.--Mon roi, mon Jupiter! C'est à toi que je parle, mon coeur.
+
+HENRI.--Je ne te connais point, vieillard. Va faire tes prières.--Que
+ces cheveux blancs siéent mal à un insensé, à un mauvais bouffon! J'ai
+vu en songe, pendant un long sommeil, un homme de cette espèce, gonflé
+de même d'un excès de nourriture, aussi vieux et aussi débauché. Mais
+éveillé, je méprise mon songe.--Va travailler à diminuer ton ventre et à
+grossir ton mérite. Quitte ta vie gloutonne: sache que la tombe ouvre
+pour toi une bouche trois fois plus large que pour les autres
+hommes.--Ne me réplique pas par une ridicule plaisanterie. Ne t'imagine
+pas que je sois aujourd'hui ce que j'étais. Le ciel sait, et l'univers
+verra, que j'ai renoncé à mon passé, et je rejetterai de même tous ceux
+qui firent ma société. Quand tu entendras dire que je suis ce que j'ai
+été, reviens vers moi, et tu seras ce que tu étais alors, le guide et le
+promoteur de mes dérèglements. Jusqu'à ce moment, je te bannis, sous
+peine de mort, comme j'ai déjà banni le reste de ceux qui m'ont égaré,
+et je te défends d'approcher de notre personne plus près que de dix
+milles. Quant à votre subsistance, je vous l'assurerai, afin que les
+besoins ne vous sollicitent pas au mal; et lorsque nous apprendrons que
+vous avez réformé votre vie, alors nous vous emploierons, selon votre
+capacité et votre mérite. (_Au grand juge._) C'est vous, milord, que je
+charge de veiller sur l'exécution de mes ordres. Continuez la marche.
+
+(Sortent le roi et sa suite.)
+
+FALSTAFF.--Maître Shallow, je vous dois mille livres sterling.
+
+SHALLOW.--Oui, vraiment, sir Jean, que je vous prie de me rendre, pour
+que je puisse les remporter avec moi.
+
+FALSTAFF.--Cela est bien difficile, maître Shallow. Que tout ceci ne
+vous chagrine pas. Il va m'envoyer chercher pour me parler en
+particulier, voyez-vous. Il faut bien qu'il prenne ce ton devant le
+monde. N'ayez pas d'inquiétude sur votre fortune. Je suis encore, tel
+que vous me voyez, l'homme qui vous fera prospérer.
+
+SHALLOW.--Je ne vois pas trop comment, à moins que vous ne me donniez
+votre pourpoint, et que vous ne me rembourriez de paille. Je vous en
+prie, mon cher sir Jean, sur les mille livres, rendez-m'en seulement
+cinq cents.
+
+FALSTAFF.--Maître, je vous tiendrai parole: ce que vous avez entendu là
+n'était qu'une couleur.
+
+SHALLOW.--Je crains bien que vous ne soyez teint[59] de cette couleur-là
+toute votre vie.
+
+[Note 59: _That you will die in_; jeu de mots entre _die_, mourir, et
+_dye_, teindre.]
+
+FALSTAFF.--Ne craignez point de couleurs; venez dîner avec moi. Viens,
+lieutenant Pistol; et toi aussi, Bardolph.--On m'enverra chercher ce
+soir de bonne heure.
+
+(Rentrent le prince Jean de Lancastre, le lord grand juge, des officiers
+de justice, etc.)
+
+LE JUGE, _à des archers_.--Allez, conduisez sir Jean Falstaff à la
+Flotte[60]: emmenez avec lui toute sa compagnie.
+
+[Note 60: Dans la prison appelée _la Flotte_; selon toute apparence,
+pour assurer l'exécution des ordres du roi, car on verra plus loin
+qu'ils ne sont condamnés qu'au bannissement.]
+
+FALSTAFF.--Milord, milord....
+
+LE JUGE.--Je n'ai pas le temps de vous parler: je vous entendrai
+tantôt.--Qu'on les emmène.
+
+PISTOL.
+
+ _Se fortuna me tormenta,_
+ _Spero me contenta._
+
+(Sortent Falstaff, Shallow, Pistol, Bardolph, le page, et les officiers
+de justice.)
+
+LANCASTRE.--J'aime beaucoup cette noble conduite du roi: il a
+l'intention de donner à ses anciens camarades une honnête aisance. Mais
+il les bannit tous, jusqu'à ce qu'ils aient pris devant le public un
+langage plus sensé et plus décent.
+
+LE JUGE.--C'est ce qui va être exécuté.
+
+LANCASTRE.--Le roi a convoqué son parlement, milord.
+
+LE JUGE.--Oui, prince.
+
+LANCASTRE.--Je parierais qu'avant la fin de cette année nous porterons
+nos armes concitoyennes et notre ardeur native jusqu'au sein de la
+France.--J'ai entendu quelque oiseau chanter l'air de ces paroles, et sa
+musique, à ce que je présume, a plu à l'oreille du roi. Allons, venez.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+ ÉPILOGUE
+
+ PRONONCÉ PAR UN DANSEUR.
+
+
+D'abord ma crainte, ensuite ma révérence, et puis mon discours. Ma
+crainte, c'est votre mécontentement; ma révérence, c'est mon devoir; et
+mon discours, c'est de vous demander pardon. Si vous vous attendez à un
+bon discours, je suis perdu; car ce que j'ai à vous dire est de ma
+façon, et ce que je dois vous dire va encore, j'en ai peur, me faire
+tort. Mais au fait, et à tout hasard, il faut que vous sachiez, comme
+vous le savez très-bien, que je parus dernièrement ici à la fin d'une
+pièce qui vous avait déplu, pour vous demander votre indulgence et vous
+en promettre une meilleure; je comptais, pour vous dire la vérité,
+m'acquitter au moyen de celle-ci: mais si, comme une expédition
+malheureuse, elle me revient sans succès, je fais banqueroute; et vous,
+mes chers créanciers, vous perdez votre dû. Je vous promis que je me
+trouverais ici; et en vertu de ma parole, je viens livrer ma personne à
+votre merci. Rabattez-moi quelque chose, je vous payerai quelque chose;
+et suivant l'usage de la plupart des débiteurs, je vous ferai des
+promesses à l'infini.
+
+Si ma langue ne peut vous persuader de me tenir quitte, voulez-vous
+m'ordonner d'user de mes jambes? Et pourtant ce serait un payement bien
+léger que de payer sa dette en gambades. Mais une conscience délicate
+offre toutes les satisfactions qui sont en son pouvoir, et c'est ce que
+je vais faire. Toutes les dames qui sont ici m'ont déjà pardonné; si les
+messieurs ne veulent pas en faire autant, alors les messieurs ne
+s'accordent donc pas avec les dames, et c'est ce qu'on n'a jamais vu
+dans une pareille assemblée.--Encore un mot, je vous en supplie. Si vous
+n'êtes pas trop dégoûtés de la chair grasse, notre humble auteur
+continuera son histoire, dans laquelle sir Jean continuera de jouer son
+rôle, et où il vous fera rire par le moyen de la belle Catherine de
+France; autant que j'en puis savoir, Falstaff y mourra de gras fondu, à
+moins que vous ne l'ayez déjà tué par votre disgrâce: car Oldcastle est
+mort martyr, et celui-ci n'est pas le même homme.--Ma langue est
+fatiguée: quand mes jambes le seront aussi, je vous souhaiterai le
+bonsoir, et sur ce je me prosterne à genoux devant vous; mais à la
+vérité c'est afin de prier pour la reine.
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Henri IV (2e partie), by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (2E PARTIE) ***
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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diff --git a/25715-h.zip b/25715-h.zip
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--- /dev/null
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@@ -0,0 +1,6148 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Henri IV (2e partie), par Shakespeare</title>
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+
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Henri IV (2e partie), by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Henri IV (2e partie)
+
+Author: William Shakespeare
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+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
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+Release Date: June 7, 2008 [EBook #25715]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (2E PARTIE) ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<pre>
+Note du transcripteur.
+=================================================
+Ce document est tiré de:
+
+OEUVRES COMPLÈTES DE
+SHAKSPEARE
+
+TRADUCTION DE
+M. GUIZOT
+
+NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+Volume 7
+Henri IV (2e partie)
+Henri V
+Henri VI (1re, 2e et 3e partie)
+
+PARIS
+A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+35, QUAI DES AUGUSTINS
+1863
+
+==================================================
+</pre>
+
+<br><br>
+
+<h1>HENRI IV</h1>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+
+<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3>
+<br><br>
+
+<h3>NOTICE<br>
+
+SUR LA DEUXIÈME PARTIE<br>
+
+DE HENRI IV</h3>
+
+<p>Henri V est le véritable héros de la seconde partie; son avénement
+au trône et le grand changement qui en résulte sont l'événement du
+drame. La défaite de l'archevêque d'York et celle de Northumberland
+ne sont que le complément des faits contenus dans la première
+partie. Hotspur n'est plus là pour donner à ces faits une vie qui
+leur appartienne, et l'horrible trahison de Westmoreland n'est pas
+de nature à fonder un intérêt dramatique. Henri IV mourant ne se
+montre que pour préparer le règne de son fils, et toute l'attention se
+porte déjà sur un successeur également important par les craintes
+et par les espérances qu'il fait naître.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout à fait à l'histoire que Shakspeare a emprunté le
+tableau de ces divers sentiments. L'avénement de Henri V fut généralement
+un sujet de joie: Hollinshed rapporte que, dans les trois
+jours qui suivirent la mort de son père, il reçut de plusieurs «nobles
+hommes et honorables personnages,» des hommages et serments
+de fidélité tels que n'en avait reçu aucun des rois ses prédécesseurs<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>,
+«tant grande espérance et bonne attente avait-on des heureuses
+suites qui par cet homme devaient advenir.» L'inconstante ardeur
+des esprits, entretenue par de fréquents bouleversements, faisait nécessairement
+d'un nouveau règne un sujet d'espérances; et les
+troubles qui avaient agité le règne de Henri IV, les cruautés qui en
+avaient été la suite, les continuelles méfiances qui devraient en résulter,
+portaient naturellement la nation à tourner les yeux vers
+un jeune prince dont, en ce temps de désordre, les déréglements
+choquaient beaucoup moins que ses qualités généreuses n'inspiraient
+de confiance. On attribuait d'ailleurs une partie de ces
+déréglements à la méfiance jalouse de son père, qui, en le tenant
+écarté des affaires auxquelles il se portait avec une grande ardeur,
+en lui ôtant même l'occasion de faire éclater ses talents militaires,
+avait jeté cet esprit impétueux dans des voies de désordre où les
+moeurs du temps ne permettaient guère qu'on s'arrêtât sans avoir
+atteint les derniers excès. Hollinshed attribue à la malveillance de
+ceux qui entouraient le roi Henri IV, non-seulement les soupçons
+qu'il était disposé à concevoir contre son fils, mais encore les bruits
+odieux répandus sur la conduite de ce prince. Il rapporte une occasion
+où le prince, ayant à se défendre contre certaines insinuations
+qui avaient mis la mésintelligence entre son père et lui, se rendit à
+la cour avec une suite dont l'éclat et le nombre n'étaient pas faits
+pour diminuer les soupçons du roi, et dans un costume assez singulier
+pour que le chroniqueur ait cru devoir en faire mention. C'était
+«une robe (<i>a gowne</i>, probablement un long manteau) de satin bleu
+remplie de petits trous en façon d'oeillets, et à chaque trou pendait
+à un fil de soie l'aiguille avec laquelle il avait été cousu.»
+Quoi qu'on puisse penser de la gêne des mouvements d'un homme
+vêtu d'une manière si inquiétante, le prince se jeta aux pieds de son
+père, et, après avoir protesté de sa fidélité, lui présenta son poignard,
+afin qu'il se délivrât de ses soupçons en le tuant, «et en
+présence de ces lords, ajouta-t-il, et devant Dieu au jour du jugement,
+je jure ma foi de vous le pardonner hautement.» Le roi
+attendri, jeta le poignard, embrassa son fils les larmes aux yeux,
+lui avoua ses soupçons, et déclara en même temps qu'ils étaient
+effacés. Le prince demanda la punition de ses accusateurs; le roi
+répondit que la prudence exigeait quelques délais, et ne punit point.
+Mais il paraît que l'opinion générale vengeait suffisamment le jeune
+prince; et sans croire précisément avec Hollinshed, qui d'ailleurs se
+contredit sur ce point, que Henri ait toujours eu soin «de contenir
+ses affections dans le sentier de la vertu», on est porté à supposer
+quelque exagération dans le récit des déportements de sa jeunesse
+rendus plus remarquables par la révolution subite qui les a terminés,
+et par l'éclat de gloire qui les a suivis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> <i>Chroniques</i> de Hollinshed, t. II, p. 543.</blockquote>
+
+<p>Shakspeare devait naturellement adopter la tradition la plus favorable
+à l'effet dramatique; il a senti aussi combien le rôle d'un roi
+et d'un père mourant, inquiet sur l'avenir de son fils et de ses sujets,
+était plus propre à produire sur la scène un tableau touchant et
+pathétique; et de même qu'il a inventé pour la beauté de son dénoûment
+l'épisode de Gascoygne, il a ajouté, à la scène de la mort
+de Henri IV, des développements qui la rendent infiniment plus intéressante.
+Hollinshed rapporte simplement que le roi s'apercevant
+qu'on avait ôté sa couronne de dessus son chevet, et apprenant que
+c'était le prince qui l'avait emportée, le fit venir et lui demanda
+raison de cette conduite: «Sur quoi le prince, avec un bon courage,
+lui répondit:--Sire, à mon jugement et à celui de tout le monde,
+vous paraissiez mort. Donc, comme votre plus proche héritier
+connu, j'ai pris cette couronne comme mienne et non comme
+vôtre.--Bien, mon fils, dit le roi avec un grand soupir, quel droit
+j'y avais, Dieu le sait!--Bien, dit le prince, si vous mourez roi,
+j'aurai la couronne, et je me fie de la garder avec mon épée contre
+tous mes ennemis, comme vous avez fait.--Étant ainsi, dit le roi,
+je remets tout à Dieu et souvenez-vous de bien faire. Ce que disant,
+il se tourna dans son lit, et bientôt après s'en alla à Dieu.»
+Peut-être la réponse du jeune prince, rendue comme un poëte l'eût
+su rendre, aurait-elle été préférable au discours étudié que lui prête
+Shakspeare; cependant il en a conservé une partie dans la dernière
+réplique du prince de Galles, et le reste de la scène offre de grandes
+beautés, ainsi que celles qui suivent entre Gascoygne et les princes. En
+tout, Shakspeare paraît avoir voulu racheter par des beautés de détail
+la froideur nécessaire de la partie tragique; elle en offre beaucoup,
+et le style en est généralement plus soigné et plus exempt de bizarrerie
+que celui de la plupart de ses autres pièces historiques.</p>
+
+<p>La partie comique, très-importante et très-considérable dans cette
+seconde partie de <i>Henri IV</i>, n'est cependant pas égale en mérite à
+ce qu'offre, dans le même genre, la première partie. Falstaff est
+parvenu, il a une pension, des grades; ses rapports avec le prince
+sont moins fréquents; son esprit ne lui sert donc plus aussi fréquemment
+à se tirer de ces embarras qui le rendaient si comique;
+et la comédie est obligée de descendre d'un étage pour le représenter
+dans sa propre nature, livré à ses goûts véritables et au milieu des
+misérables dont il fait sa société, ou des imbéciles qu'il a encore
+besoin de duper. Ces tableaux sont sans doute d'une vérité frappante
+et abondent en traits comiques, mais la vérité n'est pas toujours assez
+loin du dégoût pour que le comique nous trouve alors disposés à
+toute la joie qu'il inspire; et les personnages sur qui tombe le
+ridicule ne nous paraissent pas toujours valoir la peine qu'on en rie.
+Cependant le caractère de Falstaff est parfaitement soutenu, et se
+retrouvera tout entier quand on le verra reparaître ailleurs.</p>
+
+<p>La seconde partie de <i>Henri IV</i> a paru, à ce qu'on croit, en 1598;
+avant cette époque, on représentait sur la scène anglaise une pièce
+intitulée <i>les Fameuses Victoires de Henri V</i>, sorte de farce tragi-comique
+dépourvue de tout mérite. Rien ne pourrait mieux faire
+comprendre que ce vieux drame la merveilleuse transformation
+qu'opéra Shakspeare dans les représentations théâtrales du siècle
+d'Elisabeth.</p>
+<br><br>
+<h1>HENRI IV</h1>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+
+<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3>
+<br>
+
+<p>PERSONNAGES</p>
+
+<pre>
+
+LE ROI HENRI IV.
+
+HENRI, prince de Galles, )
+ ensuite roi sous le nom de )
+ Henri V. )
+THOMAS, duc de Clarence. )
+LE PRINCE JEAN de Lancastre, ) ses fils
+ ensuite duc de Bedford. )
+LE PRINCE HUMPHROY )
+ de Glocester, ensuite duc )
+ de Glocester. )
+
+LE COMTE DE WARWICK. )
+LE COMTE DE WESTMORELAND. ) partisans
+GOWER. ) du roi
+HARCOURT. )
+
+Le GRAND JUGE du banc du roi.
+UN GENTILHOMME attaché au grand juge.
+
+LE COMTE DE NORTHUMBERLAND. )
+SCROOP, archevêque d'York. )
+LORD MOWBRAY. ) ennemis
+LORD HASTINGS. ) du roi.
+LORD BARDOLPH. )
+SIR JOHN COLEVILLE. )
+
+TRAVERS. ) domestiques de Northumberland.
+MORTON. )
+
+FALSTAFF.
+BARDOLPH.
+PISTOL.
+UN PAGE.
+
+POINS. )
+PETO. ) attachés au prince Henri.
+
+SHALLOW. )
+SILENCE. ) juges de comtés.
+
+DAVY, domestique de Shallow.
+
+MOULDY. )
+SHADOW. )
+WART. ) recrues.
+FEEBLE. )
+BULLCALF. )
+
+FANG. )
+SNARE. ) officiers du shérif.
+
+LA RENOMMÉE.
+UN PORTIER.
+UN DANSEUR qui prononce l'épilogue.
+LADY NORTHUMBERLAND.
+LADY PERCY.
+L'HÔTESSE QUICKLY.
+DOLL TEAR-SHEET.
+LORDS ET AUTRES PERSONNAGES DE SUITE,
+OFFICIERS, SOLDATS, MESSAGERS,
+GARÇONS DE CABARET, SERGENTS, PIQUEURS,
+ETC.
+</pre>
+<br>
+
+<h3>PROLOGUE</h3>
+
+<p class="stage1">À Warkworth. Devant le château de Northumberland.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> LA RENOMMÉE, <i>son vêtement parsemé de langues
+peintes.</i></p>
+<br>
+
+<p>LA RENOMMÉE.--Ouvrez les oreilles: et qui de vous,
+lorsque la bruyante Renommée se fait entendre, voudra
+fermer les routes de l'ouïe? C'est moi qui, depuis l'Orient
+jusqu'aux lieux où s'abaisse l'Occident, faisant du
+vent mon cheval de voyage, divulgue sans cesse les entreprises
+commencées sur ce globe de la terre. Sur mes
+langues court sans cesse le scandale que je répands dans
+tous les idiomes, remplissant de bruits mensongers les
+oreilles des hommes. Je parle de paix, tandis que, cachée
+sous le sourire de la tranquillité, la haine déchire le
+monde. Et quel autre que la Renommée, quel autre que
+moi produit le terrible appareil des armées, et les préparatifs
+de défense, lorsque, gonflée d'autres maux,
+l'année monstrueuse paraît prête à donner des fils au
+féroce tyran de la guerre?--La Renommée est une flûte
+où soufflent les soupçons, les inquiétudes, les conjectures,
+et dont la touche est si simple et si facile qu'elle
+peut être jouée par le monstre stupide aux têtes innombrables,
+l'inconstante et factieuse multitude. Mais qu'ai-je
+besoin d'anatomiser ma personne ici, au milieu de
+ma propre famille? Pourquoi la Renommée se trouve-t-elle
+en ce lieu? Je cours devant la victoire du roi Henri
+qui, dans les plaines sanglantes de Shrewsbury, a terrassé
+le jeune Hotspur et ses guerriers, éteignant le
+flambeau de l'audacieuse révolte dans le sang même des
+rebelles. Mais à quoi pensai-je de débuter par dire ici la
+vérité! Mon rôle est plutôt de répandre au loin que Henri
+Monmouth a succombé sous la colère du noble Hotspur,
+que le roi lui-même a baissé, aussi bas que le tombeau,
+sa tête sacrée devant la rage de Douglas. Voilà les bruits
+que j'ai semés au travers des villes rustiques situées
+entre ces plaines royales de Shrewsbury, et cette masse
+de pierres inégales, repaire vermoulu où le père de
+Hotspur, le vieux Northumberland, contrefait le malade.
+Les messagers arrivent épuisés, et pas un d'eux n'apporte
+d'autres nouvelles que celles qu'ils ont apprises
+de moi. Ils reçoivent des langues de la Renommée, de
+flatteurs et consolants mensonges, pires que le récit des
+maux véritables.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+<br><br>
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Au même endroit.</p>
+
+<p class="stage1">LE PORTIER <i>est devant la porte. Entre lord</i> BARDOLPH.</p>
+<br>
+
+<p>BARDOLPH.--Qui garde la porte ici? Holà!--Où est le
+comte?</p>
+
+<p>LE PORTIER.--Sous quel nom vous annoncerai-je?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Dis au comte que le lord Bardolph l'attend
+ici.</p>
+
+<p>LE PORTIER.--Sa Seigneurie est allée se promener
+dans le verger. Que Votre Honneur veuille bien prendre
+la peine de frapper seulement à la porte, et il va vous
+répondre lui-même.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Northumberland.)</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Voilà le comte.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Quelles nouvelles, lord Bardolph?
+Chaque minute aujourd'hui devrait enfanter quelque
+nouveau fait. Les temps sont désordonnés, et la Discorde,
+comme un coursier échauffé par une trop forte nourriture,
+a brisé son frein avec fureur et renverse tout sur
+son passage.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Noble comte, je vous apporte des nouvelles
+sûres de Shrewsbury.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Bonnes, s'il plaît à Dieu!</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Aussi bonnes que le coeur les peut désirer.--Le
+roi est blessé presque à mort; et de la main de milord
+votre fils, le prince Henri tué roide; les deux Blount
+tués par Douglas; le jeune prince Jean, Westmoreland
+et Stafford ont fui du champ de bataille; et le cochon de
+Henri Monmouth, le lourd sir Jean est prisonnier de
+votre fils. Oh! jamais depuis les jours de bonheur de
+César, aucun temps n'a été illustré d'une pareille journée
+si bien défendue, si bien conduite, et si complétement
+gagnée.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--D'où tenez-vous ces nouvelles?
+Avez-vous vu le champ de bataille? Venez-vous de
+Shrewsbury?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--J'ai parlé, milord, à quelqu'un qui en venait,
+un gentilhomme de bonne race et d'un nom recommandable,
+qui m'a de lui-même raconté ces nouvelles
+comme véritables.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--J'aperçois Travers, mon domestique,
+que j'avais envoyé mardi dernier pour tâcher
+d'apprendre quelques nouvelles.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Milord, je l'ai dépassé sur la route; il ne
+sait rien de certain que ce qu'il peut avoir appris de moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Travers.)</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Eh bien, Travers, quelles bonnes
+nouvelles nous apportez-vous?</p>
+
+<p>TRAVERS.--Milord, sir Jean Umfreville m'a fait retourner
+sur mes pas avec de joyeuses nouvelles. Comme
+il était mieux monté que moi, il m'a devancé. Après lui
+j'ai vu venir, piquant avec ardeur, un cavalier presque
+épuisé de la rapidité de sa course, qui s'est arrêté près
+de moi pour laisser souffler son cheval tout ensanglanté:
+il s'est informé du chemin de Chester; et je lui ai demandé
+des nouvelles de Shrewsbury. Il m'a dit que la
+cause des rebelles n'avait pas été heureuse, et que l'éperon
+du jeune Henri Percy était refroidi. En disant ces
+mots, il abandonne la bride à son cheval courageux, et,
+courbé en avant, il enfonce ses éperons tout entiers dans
+les flancs haletants de la pauvre bête, et partant d'un
+élan, sans attendre d'autres questions, il semblait dans
+sa course dévorer le chemin.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Ah!--Répète.--Il t'a dit que l'éperon
+du jeune Percy était refroidi? Qu'Hotspur était sans
+vigueur? Que les rebelles avaient été malheureux?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Milord, je n'ai que cela à vous dire. Si le
+jeune lord votre fils n'a pas l'avantage, sur mon honneur
+je consens à donner ma baronnie pour un lacet de
+soie; n'en parlons plus.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Eh pourquoi donc le cavalier qui
+a rencontré Travers lui aurait-il donné les indices d'une
+défaite?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Qui? Lui? Bon, c'était quelque misérable
+qui avait volé le cheval qu'il montait, et qui, sur ma
+vie, a parlé au hasard: mais, tenez, voici encore des
+nouvelles.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Morton.)</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Mais quoi, le front de cet homme,
+semblable à la couverture d'un livre, annonce un volume
+du genre tragique. Tel est l'aspect du rivage lorsqu'il
+porte encore la trace de la tyrannique invasion des
+flots. Parle, Morton, viens-tu de Shrewsbury?</p>
+
+<p>MORTON.--Mon noble lord, je fuis de Shrewsbury, où
+la mort détestée a revêtu ses traits les plus hideux pour
+porter l'effroi dans notre parti.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Comment se portent mon fils et
+mon frère?--Tu trembles, et la pâleur de tes joues est
+plus prompte que ta langue à me révéler ton message.
+Tel, et ainsi que toi défaillant, inanimé, sombre, la mort
+dans les yeux, vaincu par le malheur, parut celui qui
+dans la profondeur de la nuit ouvrant le rideau de Priam,
+essaya de lui dire que la moitié de la ville de Troie était
+consumée; Priam vit la flamme avant que son serviteur
+eût pu retrouver la voix. Et moi, je vois la mort de mon
+cher Percy avant que tu me l'annonces. Je vois que tu
+voudrais me dire: «Votre fils a fait ceci et ceci; votre
+frère cela; ainsi a combattu le noble Douglas:» tu voudrais
+arrêter mon oreille avide sur le récit de leurs vaillantes
+prouesses, mais l'arrêtant en effet tout à coup,
+un soupir gardé pour la fin va dissiper d'un souffle toutes
+ces louanges, et terminer tout par ces mots: «Frère,
+fils, tous sont morts.»</p>
+
+<p>MORTON.--Douglas est vivant et votre frère aussi, mais
+pour milord votre fils....</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Quoi, il est mort! Vois combien la
+crainte est prompte! Celui qui ne fait que redouter encore
+ce qu'il voudrait ne pas apprendre sait par instinct
+démêler dans les yeux d'autrui que ce qu'il redoute est
+arrivé.--Cependant parle, Morton; dis à ton maître
+que sa prescience lui a menti, et je recevrai cela comme
+un affront qui m'est cher; et je t'enrichirai pour récompense
+de cette injure.</p>
+
+<p>MORTON.--Vous êtes trop grand pour que je vous contredise.
+Votre pressentiment n'est que trop vrai, et vos
+craintes que trop fondées.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Malgré tout, cela ne dit pas que
+Percy soit mort. Je vois un cruel aveu dans tes regards;
+tu secoues la tête, et tiens pour dangereux ou criminel
+de dire la vérité. S'il est tué, dis-le; ce ne sera point
+une faute que d'annoncer sa mort: c'en est une que de
+mentir sur une mort véritable, mais non pas de dire que
+le mort ne vit plus.</p>
+
+<p>MORTON.--Cependant celui qui le premier apporte une
+fâcheuse nouvelle est chargé d'un office où tout est perte
+pour lui. De ce moment sa voix prend le son d'une cloche
+funèbre qu'on se rappelle toujours accompagnant
+de son tintement la mort d'un ami.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Non, milord, je ne puis croire que votre
+fils soit mort.</p>
+
+<p>MORTON.--Je suis bien affligé d'être obligé de vous
+forcer à croire ce que je demanderais au ciel de n'avoir
+pas vu. Mais mes propres yeux l'ont vu, sanglant, épuisé
+hors d'haleine, et ne répondant plus que par de faibles
+coups à ceux d'Henri Monmouth, dont la rapide fureur
+a renversé Percy, jusqu'alors invincible, sur la poussière,
+d'où il ne s'est plus depuis relevé vivant. La mort
+de ce héros, dont l'ardeur enflammait le plus stupide manant
+de son camp, une fois ébruitée, a glacé l'ardeur du
+plus brillant courage de son armée: car c'était de la
+trempe de son âme que son parti empruntait la fermeté
+de l'acier; une fois qu'elle a été détruite en lui, tout le
+reste s'est affaissé sur soi-même, comme un plomb
+inerte et lourd; et de même qu'une masse pesante de
+sa nature vole avec d'autant plus de vitesse qu'elle est
+lancée par une force supérieure; ainsi, lorsque la perte
+de Hotspur eut appesanti nos soldats, ce poids reçut de
+la peur une telle rapidité, que la flèche volant vers son
+but ne surpasse pas en légèreté nos soldats voulant
+chercher leur salut loin du champ de bataille. Alors le
+noble Worcester fut trop tôt fait prisonnier; et ce fougueux
+Écossais, le sanglant Douglas, dont l'active et laborieuse
+épée avait tué jusqu'à trois fois la ressemblance
+du roi, commença à mollir et perdre coeur, et honora
+de son exemple la honte de ceux qui tournaient le dos!
+La frayeur le fit trébucher en fuyant, et il fut pris. Enfin,
+le résumé de tout ceci, c'est que le roi a la victoire;
+et il a envoyé un détachement avec ordre de marcher à
+grands pas contre vous, milord, sous la conduite du
+jeune Lancastre et de Westmoreland. Voilà toutes les
+nouvelles.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--J'aurai assez de temps pour pleurer
+ce malheur. Dans le poison se trouve le remède. Cette
+nouvelle, si j'eusse joui de la santé, m'aurait rendu malade;
+me trouvant malade, elle m'a en quelque sorte
+guéri. Ainsi qu'un malheureux dont les nerfs affaiblis
+par la fièvre fléchissent, comme des gonds sans force,
+sous le poids de la vie, et qui dans l'impatience de son
+accès s'élance, semblable à la flamme, des bras de son
+gardien; ainsi mes membres, affaiblis par la douleur,
+trouvent dans la rage de la douleur une force triple de
+leur vigueur naturelle. Loin d'ici, faible béquille; maintenant
+c'est un gantelet écailleux avec des charnières
+d'acier qui doit revêtir cette main. Loin de moi aussi,
+bonnet de malade, trop incertaine sauvegarde d'une tête
+que des princes fortifiés par la conquête aspirent à frapper.
+Ceignez de fer mon front. Vienne l'heure la plus
+effroyable qu'osent annoncer la haine et les circonstances;
+qu'elle menace de ses regards Northumberland
+au désespoir; que le ciel et la terre se confondent; que
+la main de la nature ne contienne plus l'impétuosité des
+flots; que l'ordre périsse; et que ce monde cesse d'être
+un théâtre où la discorde se nourrit de languissantes
+querelles; que l'esprit de Caïn le premier-né s'empare de
+tous les coeurs; que, toutes les âmes se précipitant dans
+une sanglante carrière, cette terrible scène finisse en
+laissant aux ténèbres le soin d'ensevelir les morts.</p>
+
+<p>TRAVERS.--Ce violent transport aggrave votre mal,
+milord.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Cher comte, ne faites pas divorce avec
+votre prudence.</p>
+
+<p>MORTON.--La vie de tous vos confédérés qui vous aiment
+repose sur votre santé; si vous vous abandonnez
+ainsi à des passions orageuses, elle doit nécessairement
+dépérir. Mon noble lord, vous vous êtes déterminé à
+risquer les chances de la guerre, et avant de dire: rassemblons
+une armée, vous avez calculé la somme de
+tous ses hasards. Vous avez supposé d'avance que dans
+la dispensation des coups votre fils pouvait périr; vous
+saviez qu'il marchait sur les périls, sur un bord escarpé
+où la chute était plus vraisemblable que le salut; vous
+étiez bien averti que sa chair était susceptible de blessures
+et de plaies, et que son ardent courage le lancerait
+toujours aux lieux où serait plus actif le commerce des
+dangers; et cependant vous lui avez dit: marche. Nulle
+de ces considérations, bien que vivement présentes à
+votre imagination, n'a pu vous détourner de cette entreprise
+obstinément résolue dans votre âme. Qu'est-il donc
+arrivé? ou qu'a produit cette entreprise audacieuse,
+sinon l'événement qui devait probablement advenir?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Nous tous qui sommes intéressés dans
+cette perte, nous savions que nous nous hasardions sur
+une mer si dangereuse qu'il y avait dix contre un à parier
+que nous y laisserions la vie. Cependant nous en avons
+couru les risques. Pour conquérir l'avantage que nous
+nous proposions, nous avons étouffé la considération du
+péril presque évident que nous avions à redouter. Puisque
+nous avons fait naufrage, hasardons encore. Venez;
+nous mettrons tout dehors, corps et biens.</p>
+
+<p>MORTON.--Il en est plus que temps; et, mon noble et
+digne lord, j'ai appris avec certitude, et ce que je vous
+dis ici est véritable, que le noble archevêque d'York
+était en marche à la tête d'une armée bien disciplinée.
+C'est un homme qui attache à lui ses partisans par un
+double lien. Votre fils, milord, n'avait que les corps, des
+ombres, des simulacres de soldats. Ce mot de rébellion
+séparait leurs âmes de l'action de leurs corps. Ils ne
+combattaient qu'avec répugnance et contrainte, comme
+on avale une médecine. Leurs armes semblaient seules
+de notre parti; car pour leur courage et leurs âmes, ce
+mot de rébellion les avait congelés comme le poisson
+dans un étang glacé. Mais aujourd'hui l'archevêque
+tourne l'insurrection en entreprise religieuse: regardé
+comme un homme de pures et saintes pensées, il est
+suivi à la fois des corps et des âmes; sa puissance s'élève
+fortifiée par le sang du beau roi Richard versé sur les
+pierres de Pomfret. Il fait descendre du ciel sa querelle
+et sa cause; il annonce à tous qu'il veut délivrer une
+terre ensanglantée, respirant à peine sous le puissant
+Bolingbroke; grands et petits s'assemblent par troupeaux
+pour le suivre.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Je le savais auparavant; mais je
+l'avoue, cette douleur présente l'avait effacé de ma mémoire.
+Entrez avec moi, et que chacun donne son avis
+sur les moyens les plus favorables à notre sûreté et à
+notre vengeance. Faisons partir des courriers et des
+lettres; hâtons-nous de nous faire des amis: jamais on
+n'en eut si peu, et jamais on eut tant de besoin d'en
+avoir.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une rue de Londres.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> SIR JEAN FALSTAFF, <i>suivi de son page qui porte
+son épée et son bouclier</i>.</p>
+<br>
+
+<p>FALSTAFF.--Eh bien, page, grand colosse, que dit le
+docteur, que dit-il de mon urine?</p>
+
+<p>LE PAGE.--Monsieur, il a dit que l'urine en elle-même
+était bonne et bien saine; mais que la personne dont
+elle sortait avait l'air d'être attaquée de plus de maladies
+qu'elle ne s'imaginait.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Enfin les gens de toute espèce se font une
+gloire de tirer sur moi. La cervelle de cette argile si
+ridiculement pétrie, qu'on appelle <i>homme</i>, n'est pas
+capable de rien inventer de plus plaisant et de plus risible,
+que ce que j'invente moi-même, ou ce qui s'invente
+sur mon compte. Non-seulement je suis facétieux, moi,
+mais c'est encore moi qui suis la cause de tout l'esprit
+que peuvent avoir les autres. Je ressemble, en marchant
+devant toi, à une laie qui a étouffé toute sa portée hors
+un seul petit. Si le prince, en te mettant à mon service,
+a eu quelque autre intention que celle de me faire ressortir,
+je veux bien n'avoir pas le sens commun. Petit-maître
+de mandragore<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a> que tu es, tu serais plus propre
+à figurer sur mon chapeau qu'à courir sur mes talons.
+Ma foi, je n'avais pas encore fait usage d'une agate<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>; je
+ne te ferai monter pourtant ni en or, ni en argent, mais
+je t'empaqueterai dans de mauvais haillons pour te renvoyer
+à ton maître, en manière de bijou; oui, à ce jouvenceau,
+le prince ton maître, dont le menton n'est pas
+encore emplumé: j'aurai de la barbe dans la paume de
+ma main avant qu'il en ait sur les joues. Cependant il ne
+fera pas difficulté de vous dire que sa face est une face
+royale. Je ne sais quand il plaira au bon Dieu d'y donner
+le dernier coup. Elle n'a pas encore perdu un poil<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, et il
+est bien sûr de la garder toujours face royale, car jamais
+un barbier n'en tirera six pence<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>; et cependant il veut
+faire le coq, comme s'il avait brevet d'homme dès le
+temps où son père était garçon. Ma foi, qu'il conserve
+tant qu'il voudra sa grâce, je puis bien l'assurer qu'il
+n'est plus dans la mienne.--Eh bien! que dit Dumbleton
+au sujet du satin que je lui ai demandé pour me
+faire un manteau court et des chausses à la matelote?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> On supposait que la mandragore représentait en petit la figure
+d'un homme.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> <i>I was never manned with an agate till now.</i> Il paraît que l'agate
+au doigt était le signe de dignité d'un alderman. Le peu d'épaisseur
+de la pierre, et les figures qu'elle représente, en font assez
+souvent dans Shakspeare un objet de comparaison pour des
+figures minces et petites. <i>Manned</i> signifie <i>servi, pourvu d'un
+valet</i> (<i>man</i>). Selon toute apparence, il signifiait aussi du temps de
+Shakspeare, <i>qui a la main garnie</i>; <i>man</i> dans le sens de <i>main</i>, est
+encore en anglais la racine de plusieurs mots; dans cette supposition
+<i>manned</i> produirait ici un jeu de mots, ce qui est toujours
+probable.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Ceci fait probablement allusion à la tonte du drap, qui est
+une des dernières opérations de sa fabrication.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> <i>He may keep it still as</i> ou (selon les anciennes éditions) <i>at a</i> face-royal, for a barber shall never earn six pence out of it.
+<i>Face-royal</i> signifie certainement ici autre chose que <i>royal face</i>.
+C'était, selon toute apparence, le nom d'une pièce de monnaie,
+d'une valeur assez considérable, et le sens de la plaisanterie
+de Falstaff serait alors que le prince la conservera dans toute sa
+valeur, car un barbier ne gagnera jamais six pence dessus. Voilà
+ce qu'on y peut voir de plus clair; on trouvera souvent dans le
+cours de cette pièce des allusions aux usages du temps qu'il est
+impossible de traduire littéralement, et même d'expliquer tout à
+fait clairement.</blockquote>
+
+<p>LE PAGE.--Il dit, monsieur, qu'il faut que vous lui donniez
+une meilleure caution que Bardolph: il ne veut
+point de votre billet ni du sien, il ne s'est point soucié
+de pareilles sûretés.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Qu'il soit damné comme le riche glouton<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>,
+et la langue encore plus chaude! Le matin d'Achitophel!
+Un misérable, un vrai maraud, qui vous tient un gentilhomme
+le bec dans l'eau, et va chicaner sur des sûretés!
+Ces canailles à têtes chauves ne portent plus que des
+souliers à talons hauts et de gros paquets de clefs à leur
+ceinture; et, si l'on veut entrer avec eux dans quelque
+honnête marché à crédit, ils vous arrêtent sur les sûretés.
+J'aimerais autant qu'ils me missent de la mort aux rats
+dans la bouche, que de venir me la fermer avec leurs
+sûretés. Je m'attendais qu'il allait m'envoyer vingt-deux
+aunes de satin: sur mon Dieu, comme je suis loyal chevalier,
+j'y comptais; et ce misérable-là m'envoie des
+sûretés! Eh bien, il n'a qu'à dormir en <i>sûreté</i>; car il porte
+la corne d'abondance, et l'on voit les légèretés<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a> de sa
+femme briller au travers, et lui n'en voit rien, malgré la
+lanterne qu'il porte pour s'éclairer.--Où est Bardolph?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Le mauvais riche.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> <i>The lightness</i>, <i>légèreté</i> et <i>clarté</i>.</blockquote>
+
+<p>LE PAGE.--Il est allé à Smithfield pour acheter un cheval
+à votre seigneurie.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je l'ai acheté à Saint-Paul<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>, lui, et il va
+m'acheter un cheval à Smithfield! Si je pouvais seulement
+raccrocher une femme dans la rue, il ne me faudrait
+plus que cela pour être servi, monté et marié de la
+même manière.</p>
+
+
+
+<p class="stage1">(Entre le lord grand juge, et un huissier.)</p>
+
+<p>LE PAGE.--Monsieur, voilà le lord juge qui a envoyé le
+prince en prison, pour l'avoir frappé à l'occasion de Bardolph<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Saint-Paul passait pour le rendez-vous des escrocs et des
+mauvais sujets.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> La tradition commune, suivie ici par Shakspeare, c'est que
+le lord grand juge Gascoygne, dont il est ici question, ayant
+fait arrêter pour félonie un des domestiques du jeune Henri,
+prince de Galles, celui-ci se rendit au tribunal pour demander
+qu'on le remît en liberté, et sur le refus du grand juge, se mit
+en devoir de le délivrer par force, et qu'alors le grand juge lui
+ayant commandé de se retirer, Henri s'emporta jusqu'à le frapper
+sur son tribunal. Cependant sir Thomas Elyot, qui écrivait sous
+Henri VI, dit simplement, en rapportant ce fait, que le prince
+s'avança vers le grand juge dans une telle fureur qu'on crut qu'il
+allait le tuer, ou lui faire quelque outrage; mais que le juge,
+sans se déranger de son siége, avec une contenance pleine de
+majesté, l'arrêta par les paroles suivantes:
+
+<p>«Monsieur, souvenez-vous que je tiens ici la place du roi,
+votre souverain seigneur et père, à qui vous devez une double
+obéissance. Je vous ordonne donc en son nom de vous désister
+sur-le-champ de votre entreprise téméraire et illégale, et de
+donner désormais bon exemple à ceux qui seront un jour vos
+sujets; quant à présent, pour votre désobéissance et mépris
+de la loi, vous vous rendrez à la prison du banc du roi, où je
+vous constitue prisonnier, et vous y demeurerez jusqu'à ce
+que le roi votre père ait fait connaître sa volonté.»</p>
+
+<p>Sur quoi, le prince, frappé de respect, déposant aussitôt son
+épée, se rendit en prison. Shakspeare a suivi la version de Hollinshed,
+qui, d'après Hall, rapporte que le prince frappa le grand
+juge. Il suppose aussi, d'après le même écrivain, qu'à cette
+occasion Henri perdit sa place au conseil, où il fut remplacé par
+son frère Jean de Lancastre (<i>voy.</i> la 1re partie d'<i>Henri IV</i>, acte III,
+scène II.) Mais ce fait paraîtrait en contradiction avec les
+paroles que prononça, dit-on, le roi à cette occasion, et que
+Shakspeare lui-même rapporte à la fin de la seconde partie
+d'<i>Henri IV</i>, dans le discours qu'il prête à Henri V devenu roi:
+au surplus, ce discours et la circonstance qui y donne occasion,
+sont, autant qu'on en peut juger, une invention du poëte. Il
+paraît constant que le grand juge Gascoygne mourut avant
+Henri IV, vers la fin de 1412. Hume rapporte comme Shakspeare
+la conduite de Henri V avec Gascoygne. On serait tenté de croire
+qu'il n'a eu sur ce point d'autre autorité que le poëte dont il
+emprunte à peu près les expressions.</blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Suis-moi promptement; je ne veux pas le
+voir.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Quel est cet homme qui s'en va là-bas?</p>
+
+<p>L'HUISSIER.--C'est Falstaff, sous le bon plaisir de votre
+seigneurie.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Celui qui était impliqué dans l'affaire du vol?</p>
+
+<p>L'HUISSIER.--Oui, milord, c'est lui-même: mais depuis
+ce temps-là il a bien servi à Shrewsbury; et, à ce que
+j'entends dire, il va partir chargé de quelque commission
+pour Son Altesse Royale de Lancastre.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Quoi! il part pour York? Rappelez-le.</p>
+
+<p>L'HUISSIER.--Sir Jean Falstaff?</p>
+
+<p>FALSTAFF, <i>au page</i>.--Mon garçon, dis-lui que je suis
+sourd.</p>
+
+<p>LE PAGE.--Parlez plus haut: mon maître est sourd.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Je suis bien sûr qu'il est sourd à tout ce
+qu'on peut lui dire de bon. Allez, tirez-le par le coude.
+Il faut absolument que je lui parle.</p>
+
+<p>L'HUISSIER.--Sir Jean?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Qu'est-ce qu'il y a? Comment, maraud,
+jeune comme tu l'es, mendier! N'y a-t-il pas une guerre?
+N'y a-t-il pas de l'emploi? Le roi n'a-t-il pas besoin de
+sujets? Les rebelles, de soldats? Quoiqu'il n'y ait qu'un
+seul parti qu'on puisse suivre avec honneur, il est encore
+plus honteux de mendier que de suivre le plus mauvais,
+fût-il même encore cent fois plus odieux que le nom de
+rébellion ne peut le faire.</p>
+
+<p>L'HUISSIER.--Monsieur, vous me prenez pour un autre.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Eh quoi! monsieur? Est-ce que je vous ai
+dit que vous étiez un honnête homme? Sauf le respect
+que je dois à ma qualité de chevalier et à mon état militaire,
+j'en aurais menti par la gorge, si je l'avais dit.</p>
+
+<p>L'HUISSIER.--Eh bien, je vous en prie, monsieur, mettez
+donc votre qualité de chevalier et votre état militaire
+de côté, et permettez-moi de vous dire que vous en avez
+menti par la gorge, si vous osez dire que je suis autre
+chose qu'un honnête homme.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Moi, que je te permette de me parler ainsi?
+Que je mette de côté ce qui tient à mon existence? Si tu
+obtiens jamais cette permission-là de moi, je veux bien
+que tu me pendes; et si tu la prends, il vaudrait mieux
+pour toi que tu fusses pendu, infâme happe-chair; veux-tu
+courir, gredin?</p>
+
+<p>L'HUISSIER.--Monsieur, milord voudrait vous parler.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Sir Jean Falstaff, je voudrais vous dire un
+mot.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Ah! mon cher lord, je souhaite bien le
+bonjour à votre seigneurie: je suis enchanté de voir
+votre seigneurie sortie; on m'avait dit que votre seigneurie
+était malade; j'espère sans doute que c'est par
+avis de médecin que votre seigneurie prend l'air. Quoique
+votre seigneurie ne soit pas encore tout à fait hors
+de la jeunesse, cependant elle ne laisse pas d'avoir déjà
+un avant-goût de maturité et de se ressentir un peu des
+amertumes de l'âge: permettez donc que je supplie en
+grâce votre seigneurie d'avoir le soin le plus attentif de
+sa santé.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Sir Jean, je vous avais fait demander avant
+votre expédition de Shrewsbury.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Avec votre permission, on dit que Sa Majesté
+est revenue du pays de Galles avec quelques chagrins.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Je ne parle pas de Sa Majesté. Vous ne vous
+êtes pas soucié de venir, lorsque je vous ai envoyé chercher.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Et on dit même que Sa Majesté a eu une
+nouvelle attaque de cette coquine d'apoplexie.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Eh bien, que Dieu veuille la guérir! mais
+écoutez ce que j'ai à vous dire.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Cette apoplexie est, à ce que je m'imagine,
+une espèce de léthargie; n'est-ce pas, milord? comme
+qui dirait un assoupissement du sang, un coquin de
+tintement dans les oreilles.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Qu'est-ce que vous me contez là? Qu'elle
+soit ce qu'elle voudra.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Cela vient de beaucoup de chagrin, de
+l'étude et des tourments d'esprit. J'ai lu la cause de ses
+effets dans Galien; c'est une espèce de surdité.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Je crois, ma foi, que vous tenez aussi un peu
+de cette surdité-là; car vous n'entendez rien de ce que
+je vous dis.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Fort bien dit, milord, fort bien: ou plutôt,
+avec votre permission, c'est la maladie de ne pas écouter,
+l'infirmité de ne pas faire attention, dont je suis attaqué.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Une correction par les talons pourrait guérir
+le défaut d'attention de vos oreilles. C'est ce qui ne
+m'embarrassera guère si je deviens votre médecin.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je suis bien aussi pauvre que Job, milord,
+mais pas tout à fait si patient que lui. Dans le premier
+cas, votre seigneurie peut bien, si cela lui plaît, m'administrer
+la recette de l'emprisonnement à cause de ma
+pauvreté: mais jusqu'à quel point votre patient consentirait-il
+à suivre vos ordonnances, c'est en quoi les savants
+pourraient bien admettre quelques parties de scrupule,
+et peut-être même un scrupule tout entier.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Je vous ai envoyé chercher, pour me parler
+sur des choses où il n'allait pas moins que de votre vie.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Et comme j'ai été conseillé par mon avocat,
+qui est très-versé dans les lois de ce pays, je ne me
+suis pas rendu chez vous.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Fort bien; mais le fait est, sir Jean, que vous
+vivez dans une grande infamie.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je défie quiconque pourra se serrer dans
+mon ceinturon de vivre à moins.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Vos moyens sont très-minimes, et vous faites
+grosse dépense.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je voudrais qu'il en fût autrement. J'aimerais
+bien mieux avoir des moyens plus grands, et dépenser
+moins gros<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Vous avez perverti le jeune prince.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--C'est le jeune prince qui m'a perverti. Je
+suis l'homme au gros ventre, et lui mon chien<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Le grand juge a dit à Falstaff <i>your waste</i> (consommation) <i>is
+great</i>. Falstaff répond <i>I would... my waist</i> (taille) <i>slenderer</i>. Jeu
+de mots impossible à rendre littéralement.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> <i>I am the fellow the great belly, and he my dog.</i> Probablement
+on voyait dans les rues, du temps de Shakspeare, un homme que
+son gros ventre empêchait tellement de voir devant lui qu'il se
+faisait conduire par un chien.</blockquote>
+
+<p>LE JUGE.--Enfin, je ne veux pas rouvrir une plaie récemment
+guérie: votre service à la journée de Shrewsbury
+a un peu replâtré vos exploits de nuit à Gadshill.
+Vous avez à remercier les troubles d'aujourd'hui, de ce
+que vous avez vu se passer sans trouble une pareille
+affaire.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Milord?</p>
+
+<p>LE JUGE.--Mais puisque tout est raccommodé, ayez
+soin que les choses restent comme elles sont, et n'éveillez
+pas le loup qui dort.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Réveiller un loup est aussi fâcheux que
+de sentir un renard.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Songez que vous êtes comme une chandelle,
+le meilleur en est usé.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Comme un gros cierge, milord, et tout de
+suif, et quand j'aurais dit de cire, cela ne conviendrait
+pas mal à la gravité de ma personne<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Il n'y a pas un poil blanc sur toute votre
+figure qui ne dût produire en vous sa portion de gravité.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Qui ne dût produire sa part de jus, jus,
+jus<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> <i>If I did say of wax, my growth would approve the truth.</i>
+<i>Wax</i> signifie <i>cire</i> et <i>croître, croissance</i>. Si l'on veut prendre le
+jeu de mots sur <i>cire</i> (<i>sire</i>), en compensation du jeu de mots anglais
+impossible à rendre, on en a toute liberté.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Le juge a dit <i>gravity</i> (gravité). Falstaff répond <i>gravy</i> (jus).</blockquote>
+
+<p>LE JUGE.--Vous suivez le jeune prince partout comme
+son mauvais ange.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Vous vous trompez, milord, un mauvais
+ange n'est pas de poids<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>; au lieu que quiconque me
+regardera seulement me prendra bien, j'espère, sans
+me peser: et cependant, je l'avoue, à quelques égards,
+je ne serais pas de cours. La vertu a si peu de prix dans
+ces vils siècles de négoce, que le véritable courage se
+fait meneur d'ours, la vivacité d'esprit servante de cabaret,
+et elle est obligée d'employer toute la promptitude
+de ses reparties à présenter des comptes et dépenses: et
+tous les autres dons qui appartiennent à l'homme, à la
+manière dont la méchanceté du siècle les accommode,
+ne valent pas un grain de groseille. Vous qui êtes vieux,
+vous ne nous tenez pas compte de nos facultés à nous
+autres qui sommes jeunes; vous jugez de la chaleur de
+notre foie suivant l'amertume de votre bile; et nous qui
+sommes dans la fougue de la jeunesse, j'avoue que nous
+sommes aussi un peu crânes parfois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> <i>Angel</i>, ange, angelot, nom d'une monnaie.</blockquote>
+
+<p>LE JUGE.--Osez-vous encore placer votre nom dans la
+liste des jeunes gens, vous sur qui la main du temps a
+écrit en toutes lettres que vous êtes vieux? N'avez-vous
+pas l'oeil larmoyant, la main sèche, le visage jaune, la
+barbe blanche, une jambe qui diminue et un ventre qui
+grossit? N'avez-vous pas la voix cassée, l'haleine courte,
+le menton épais et l'esprit mince? Enfin tout n'est-il pas
+chez vous ravagé par la vieillesse? Et vous vous traitez
+encore de jeune homme? Fi, fi, fi, sir Jean!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Milord, je suis né à trois heures de l'après-dînée,
+ayant la tête blanche et le ventre déjà un peu
+rond. Quant à ma voix, je l'ai perdue à force de crier
+après mes soldats et de chanter des antiennes. Vous
+donner d'autres preuves encore de ma jeunesse, c'est
+ce que je ne ferai point. La vérité est que je ne suis
+vieux que d'esprit et de conception; et quiconque voudra
+gagner mille guinées avec moi à qui fera le meilleur
+entrechat n'a qu'à m'avancer l'enjeu, et je suis son
+homme. Pour le soufflet que le prince vous a donné, il
+vous l'a donné en homme brutal, et vous, vous l'avez
+reçu en seigneur sensé. Je l'ai réprimandé dans le temps
+pour cela; et le jeune lion en fait pénitence aujourd'hui,
+non pas à la vérité dans la cendre et le cilice, mais avec
+des habits de soie neufs et de vieux vin d'Espagne.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Allons; Dieu veuille donner au prince un
+meilleur compagnon!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Dieu veuille donner au compagnon un
+meilleur prince! car je ne saurais me dépêtrer de lui.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Eh bien! le roi vous a séparé du prince
+Henri, car on m'a dit que vous partiez avec le prince de
+Lancastre qui marche contre l'archevêque et le comte de
+Northumberland.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Oui, et j'en rends grâces à votre aimable et
+charmante imagination; mais songez donc à prier, vous
+autres qui restez à la maison à caresser milady la Paix,
+que nos deux armées ne se joignent pas dans une journée
+chaude: car, ma foi, je n'emporte que deux chemises
+avec moi, et je ne prétends pas suer extraordinairement.
+Si la journée est chaude, je veux ne jamais
+cracher blanc de ma vie, si je brandis autre chose que
+la bouteille. Il ne lui passe pas par la tête une entreprise
+dangereuse qu'il ne me fourre dedans. A la bonne
+heure, mais je ne peux pas toujours durer.--Ç'a toujours
+été notre tic à nous autres Anglais, quand nous avons
+quelque chose de bon, nous le mettons à toutes sauces.
+S'il vous convient de me trouver si vieux, vous devriez
+bien me donner un peu de repos. Plût à Dieu que mon
+nom ne fût pas aussi terrible à l'ennemi qu'il l'est!
+J'aimerais mieux mille fois être mangé de la rouille jusqu'aux
+os, que de me voir fondu et réduit à rien par un
+mouvement perpétuel.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Allons, soyez honnête homme, soyez honnête
+homme. Et que Dieu bénisse votre expédition!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Votre seigneurie voudrait-elle me prêter
+seulement un millier de guinées pour monter mon équipage?</p>
+
+<p>LE JUGE.--Pas un penny, pas un penny. Vous êtes
+trop vif à vouloir vous charger de croix<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>. Adieu, faites
+bien mes compliments à mon cousin de Westmoreland.</p>
+
+<p>(Il sort avec l'huissier.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Si j'en fais rien, je veux bien qu'on me
+berne sur la couverture d'un coffre<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. L'homme ne peut
+pas plus séparer la vieillesse de l'avarice, qu'il ne peut
+chasser la luxure d'un jeune corps. Mais aussi l'un est
+pris de la goutte, et l'autre prend.....<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a> Ce qui fait que je
+n'ai plus rien à leur souhaiter.--Page!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> <i>Crosses</i>, nom d'une pièce de monnaie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> <i>Filliss me with a three-man bretle to filliss.</i> <i>Fillissing</i> est le nom
+d'une espèce de jeu, qui consiste à placer un crapaud sur le
+bout d'une bascule dont on frappe l'autre bout avec un maillet,
+ce qui fait sauter le crapaud en l'air. Le <i>three-man bretle</i> est un
+instrument mis en mouvement par trois hommes, pour enfoncer
+des pieux. Ces deux allusions étant impossibles à rendre, on a
+choisi ce qui a paru exprimer le mieux la même idée.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> <i>The poe.</i></blockquote>
+
+<p>LE PAGE.--Monsieur!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Combien y a-t-il dans ma bourse?</p>
+
+<p>LE PAGE.--Sept groats et deux pence.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je ne sais aucun remède contre cette consomption
+de la bourse. Emprunter ne sert qu'à la faire
+traîner, et traîner jusqu'à la fin; mais le mal reste incurable.
+Tiens; va porter cette lettre à milord de Lancastre,
+celle-ci au prince, cette autre au comte de Westmoreland,
+celle-ci, c'est pour la vieille mistriss Ursule, à qui
+je promets toutes les semaines de l'épouser, depuis que
+j'ai aperçu le premier poil blanc à mon menton. A propos
+de cela, vous savez où me rejoindre. (<i>Le page sort.</i>)
+La peste soit de cette goutte<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a> ou que la goutte soit de
+l'autre! Car je ne sais de la goutte ou de l'autre lequel
+fait le diable autour de mon gros orteil. Il n'y a pas grand
+mal, si je fais un peu de halte; je donnerai mes guerres
+pour cause de mes souffrances, et ma pension en paraîtra
+d'autant plus juste; avec de l'esprit, on tire parti de tout:
+je ferai servir mes infirmités à mon bien-être.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> <i>A poe of this gout! on a gout of this poe!</i> Il a fallu ôter au
+langage de Falstaff beaucoup de son naturel pour rendre ce
+passage supportable en français.</blockquote>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">York.--Appartement dans le palais de l'archevêque.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> L'ARCHEVÊQUE D'YORK, <i>les lords</i> HASTINGS,
+MOWBRAY et BARDOLPH.</p>
+<br>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Vous venez d'entendre nos motifs,
+et vous connaissez nos ressources; à présent, mes
+nobles et dignes amis, je vous prie tous de déclarer franchement
+ce que vous pensez de nos espérances; et d'abord,
+vous, lord maréchal, qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>MOWBRAY.--Je conviens qu'il y a lieu à prendre les
+armes; mais je voudrais voir un peu mieux comment,
+avec ce que nous avons de forces, nous pourrons parvenir
+à faire tête, avec quelque confiance et quelque sûreté,
+aux troupes et à la puissance du roi.</p>
+
+<p>HASTINGS.--Le nombre actuel de nos troupes, d'après
+la dernière revue, monte à vingt-cinq mille hommes d'élite,
+et derrière nous de vastes ressources reposent sur
+l'espérance des secours du puissant Northumberland,
+dont le coeur brûle d'une flamme allumée par les injures.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Ainsi, lord Hastings, voici donc l'état de
+la question; pouvons-nous, avec les vingt-cinq mille
+hommes que nous avons actuellement, tenir tête au
+roi, sans Northumberland?</p>
+
+<p>HASTINGS.--Avec lui, ils peuvent suffire.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Eh! oui, sans doute, avec lui. Mais si,
+sans lui, nous nous croyons trop faibles, mon avis est
+que nous ne devons pas nous avancer trop loin, avant
+d'avoir reçu son renfort. Car, dans une affaire d'un
+aspect aussi sanglant que celle-ci, les conjectures, les
+vaines attentes, et la perspective des secours incertains
+ne doivent pas être admis dans nos calculs.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Rien n'est plus vrai, lord Bardolph;
+car c'est là précisément le cas où s'est trouvé le
+jeune Hotspur à Shrewsbury.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Précisément, milord. Soutenu par l'espérance,
+il vécut d'air, attendant les renforts promis, et se
+flattant de la perspective d'un secours qui se trouva
+bien au-dessous de la plus petite de ses idées; ainsi, par
+la force de son imagination, ce qui est le propre des
+fous, il conduisit ses troupes à la mort, et s'élança les
+yeux fermés dans l'abîme de la destruction.</p>
+
+<p>HASTINGS.--Mais avec votre permission, il n'y a jamais
+eu d'inconvénient à calculer les probabilités et les motifs
+d'espérance.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Il y en a dans une guerre de la nature de
+la nôtre. Dans une entreprise commencée, l'action du
+moment s'enrichit d'espérances, de même qu'un printemps
+hâtif nous montre les boutons qui commencent à
+poindre; mais l'espoir qu'ils se changeront en fruits
+s'appuie sur de bien moindres certitudes que la crainte
+de les voir mordus de la gelée. Quand nous voulons
+bâtir, nous commençons par examiner le projet, ensuite
+nous traçons le plan; et, lorsque nous avons le dessin de
+la maison sous nos yeux, il faut ensuite faire le calcul
+des frais de construction. Si nous trouvons qu'ils excèdent
+nos facultés, que faisons-nous alors? nous traçons
+un plan nouveau où les appartements sont rétrécis; ou
+bien, nous renonçons à bâtir. A plus forte raison dans
+cette grande entreprise, où il s'agit presque de renverser
+un royaume et d'en élever un autre, devons-nous examiner
+d'abord l'état des choses, considérer le plan, tomber
+d'accord d'une base sûre, consulter les ouvriers en
+chef, connaître nos propres facultés, considérer quelles
+sont nos forces pour entreprendre un pareil ouvrage et
+les peser contre celles de notre ennemi. Autrement,
+nous nous composerons des armées sur le papier et en
+peinture, nous prendrons des noms d'hommes pour les
+hommes mêmes, et nous serons dans le cas de celui qui
+trace un modèle d'édifice au-dessus des ressources qu'il
+a pour le construire; puis il abandonne l'ouvrage à moitié
+fait, laissant la portion qu'il a élevée à grands frais,
+exposée sans défense comme pour servir d'objet aux
+pleurs des nuages, et de victime à la tyrannie du cruel
+hiver.</p>
+
+<p>HASTINGS.--Supposez que nos espérances, malgré leur
+belle apparence, avortent en naissant, et que nous possédions
+en ce moment jusqu'au dernier des soldats que
+nous pouvons attendre, je crois encore que, dans cet état
+même, nous formons un corps assez puissant pour balancer
+les forces du roi.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Quoi! le roi n'a-t-il que vingt-cinq
+mille hommes?</p>
+
+<p>HASTINGS.--Contre nous, pas davantage; pas même
+tant, lord Bardolph; car, pour répondre aux divers
+points où la guerre menace, il a coupé son armée en
+trois corps. L'un marche contre les Français<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>: le second
+contre Glendower, et il est forcé de nous opposer le troisième.
+Ainsi, ce roi mal assuré est obligé de se partager
+en trois, et ses coffres ne rendent plus que le son creux
+du vide et de la pauvreté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Débarqués dans le pays de Galles pour soutenir Glendower.</blockquote>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Qu'il puisse rassembler ses
+forces divisées, et qu'il vienne fondre sur nous avec toute
+sa puissance, c'est ce qui n'est nullement à craindre.</p>
+
+<p>HASTINGS.--Il faudrait pour cela, qu'il laissât ses derrières
+sans défense contre les Français et les Gallois continuellement
+sur ses talons: ne craignez pas qu'il en
+fasse rien.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Qui doit, suivant les apparences, commander
+l'armée destinée contre nous?</p>
+
+<p>HASTINGS.--Le duc de Lancastre et Westmoreland.
+Contre les Gallois, c'est lui-même avec Henri Monmouth;
+mais quel est le chef qu'on oppose aux Français, c'est ce
+dont je n'ai aucune certitude.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Marchons en avant, et publions
+les motifs qui nous mettent les armes à la main. Le
+peuple est las de son propre choix. Son trop avide amour
+s'est fatigué de ses propres excès. C'est une demeure
+mobile et incertaine que celle qui se bâtit sur le coeur
+du vulgaire! O multitude imbécile, avec quelles bruyantes
+acclamations n'as-tu pas fatigué le ciel de tes bénédictions
+sur Bolingbroke, avant qu'il fût ce que tu souhaitais
+qu'il devînt! Et aujourd'hui que tes voeux se trouvent
+accomplis, animal vorace, tu es si rassasié de lui,
+que tu t'excites toi-même à le rejeter.... Ce fut ainsi,
+chien sans pudeur, que de ton estomac glouton tu vomis
+l'auguste Richard; et maintenant tu voudrais revenir à
+ton vomissement<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, et tu hurles pour le retrouver. Quelle
+confiance fonder sur des temps comme les nôtres? Ceux
+qui, lorsque Richard vivait, le souhaitaient mort, sont
+maintenant amoureux de son tombeau!... Toi qui jetais
+de la poussière sur sa tête sacrée, lorsqu'au travers
+de la superbe Londres il marchait en soupirant derrière
+les admirés de Bolingbroke, tu cries aujourd'hui: <i>O
+terre, rends-nous ce roi, et prends celui-ci.</i> Maudites soient
+les pensées des hommes! Le passé et l'avenir sont toujours
+préférés, et le présent est toujours le pire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Expression de l'Ecriture.</blockquote>
+
+<p>MOWBRAY.--Irons-nous rassembler nos troupes, et
+nous mettrons-nous en campagne?</p>
+
+<p>HASTINGS.--Nous sommes les sujets du temps, et le
+temps nous ordonne de partir.</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br>
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Une rue de Londres.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> L'HÔTESSE <i>avec</i> FANG <i>et son valet</i>,
+SNARE<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a> <i>quelques instants après</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> <i>Fang</i>, serre; <i>snare</i>, piége. La plupart des noms comiques de
+cette pièce sont significatifs.</blockquote>
+<br>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Eh bien, monsieur Fang, avez-vous dressé
+ma plainte?</p>
+
+<p>FANG.--Oui, elle est dressée.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Où est votre recors? Est-ce un homme
+robuste? tiendra-t-il ferme?</p>
+
+<p>FANG.--Garçon, où est Snare?</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Oh! oui, mon Dieu, le bon M. Snare.</p>
+
+<p>SNARE.--Me voilà, me voilà.</p>
+
+<p>FANG.--Snare, il faut arrêter sir Jean Falstaff.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Oui, mon bon monsieur Snare, j'ai fait
+faire ma plainte et tout.</p>
+
+<p>SNARE.--Il pourrait bien en coûter la vie à quelqu'un
+de nous dans cette affaire-là: il jouera du poignard.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Hélas! mon Dieu, prenez bien garde à lui:
+il m'a poignardée moi-même dans ma propre maison, et
+cela le plus brutalement du monde. Il ne s'embarrasse
+pas où il frappe; une fois que son arme est tirée, il
+fourrage partout comme un démon, et n'épargne ni
+homme, ni femme, ni enfant.</p>
+
+<p>FANG.--Ah! si je peux le joindre et l'empoigner une
+fois, je ne m'embarrasse pas de ses coups.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Oh! ni moi non plus. Je serai près de
+vous, je vous prêterai la main.</p>
+
+<p>FANG.--Si je l'empoigne une fois! qu'il vienne seulement
+dans mes pinces.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Je suis ruinée par son départ; je puis vous
+assurer qu'il n'en finit pas sur mon livre de compte.
+Mon bon monsieur Fang, tenez-le bien ferme! Mon bon
+monsieur Snare, ne le laissez pas échapper. Il vient continuellement
+à Pye-Corner pour acheter, sous votre respect,
+une selle; et il est encore invité à dîner rue des
+Lombards, à la <i>Tête-du-Léopard</i>, chez M. Smooth, marchand
+de soie. Oh! je vous en prie, puisque ma plainte
+est dressée, et que mon histoire est ouvertement connue
+de tout le monde, obligez-le donc à me satisfaire. Cent
+marcs! c'est une grande chose à porter pour une pauvre
+femme toute seule. Et j'ai pourtant supporté, supporté,
+supporté! J'ai été renvoyée, renvoyée, renvoyée d'un
+jour à l'autre; que cela fait honte, quand on y pense.
+Ce n'est pas en agir honnêtement, à moins qu'on ne
+regarde une femme comme un âne, une bête faite pour
+supporter tous les torts que voudra lui faire le premier
+coquin.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent sir Jean Falstaff, Bardolph et le Page.)</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Le voilà là-bas qui vient, et cet autre nez
+enluminé de malvoisie, ce scélérat de Bardolph avec lui.
+Faites votre devoir, faites votre devoir, monsieur Fang;
+et vous aussi, monsieur Snare: oui, faites-moi, faites-moi,
+faites-moi bien votre devoir.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Qu'est-ce que c'est? qui donc a perdu son
+âne ici? de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>FANG.--Sir Jean, je vous arrête à la requête de mistriss
+Quickly.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Au diable, faquins! Dégaine, Bardolph.--Coupe-moi
+la tête à ce maraud-là. Flanque-moi la princesse
+dans le ruisseau.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Me jeter dans le ruisseau! C'est moi qui
+vais t'y jeter. Veux-tu, veux-tu, coquin de bâtard que
+tu es? Au meurtre! Au meurtre! Chien d'<i>assassineur</i> que
+tu es, veux-tu tuer les officiers du bon Dieu et du roi?
+Coquin d'<i>armicide</i> que tu es. Tu es un vrai <i>armicide</i>, un
+bourreau d'hommes et un bourreau de femmes.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Écarte-moi ces canailles-là, Bardolph.</p>
+
+<p>FANG.--Main-forte! main-forte!</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Bons amis, prêtez-nous la main, un ou
+deux de vous. Veux-tu bien? Quoi! tu ne veux pas? Ne
+veux-tu pas? Tu ne veux pas? Va donc, coquin!... Va
+donc, gibier de potence!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Au diable, marmiton, manant, puant: je
+vous chatouillerai votre catastrophe<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> <i>Catastrophe</i>, dans l'argot du temps, signifiait, à ce qu'il
+paraît, une partie du corps; on ne sait pas bien laquelle.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Entre le lord grand juge.)</p>
+
+<p>LE JUGE.--De quoi s'agit-il? Qu'on se tienne en paix
+ici: holà!</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Mon bon seigneur, soyez-moi favorable;
+je vous en prie, soyez pour moi.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Qu'est-ce que c'est, sir Jean? Quoi! vous êtes
+ici à faire tapage? Cela sied-il à votre place, aux circonstances
+présentes et à votre emploi? Vous devriez déjà
+être en chemin pour York. Lâche-le, toi, l'ami: pourquoi
+te suspends-tu à lui de la sorte?</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--O mon très-honoré lord! Plaise à votre
+grandeur; je suis une pauvre veuve d'Eastcheap, et il
+est arrêté à ma requête.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Pour quelle somme?<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> <i>For what sum?</i> (pour quelle somme?) demande le juge. <i>It is
+more than for some</i> (c'est plus que pour quelque chose), répond
+l'hôtesse; jeu de mots intraduisible.</blockquote>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Ce n'est pas seulement pour une somme,
+milord, c'est pour le tout, tout ce que j'ai; il m'a mangé
+maison et tout: il a fourré tout ce que j'avais dans son
+gros ventre: mais j'en retirerai quelque chose, si je
+peux; ou je galoperai sur toi toutes les nuits comme le
+cauchemar.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Il pourrait bien arriver, je crois, que ce fût
+moi, si j'avais l'avantage du terrain.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Qu'est-ce que tout cela veut dire, sir Jean?
+Fi donc; quel homme ayant un peu de coeur voudrait
+s'exposer à cet orage de criailleries! N'avez-vous pas
+honte d'obliger une pauvre veuve d'en venir à ces extrémités,
+pour arracher son dû?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Quelle est donc la grosse somme que je te
+dois?</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Jarni! si tu étais un honnête homme, tu
+me dois ta personne et cet argent aussi. Ne m'as-tu pas
+juré sur un gobelet à figures dorées, comme tu étais assis
+dans ma chambre du dauphin à la table ronde, auprès
+d'un feu de houille, le mercredi de la semaine de la Pentecôte,
+le jour que le prince te cassa la tête pour avoir
+comparé le roi son père à un chanteur de Windsor; ne
+m'as-tu pas juré alors, comme j'étais à te laver ta
+plaie, que tu m'épouserais, et que tu me ferais milady
+ta femme? Peux-tu nier cela? N'est-il pas venu sur ces
+entrefaites la bonne femme Keech, la bouchère, qui m'a
+appelée comme cela: Commère Quickly; et qui venait
+m'emprunter un carafon de vinaigre, en disant qu'elle
+avait un bon plat de crevettes, même à telles enseignes
+que tu voulais en manger; et moi, que je te dis à
+telles enseignes que ça ne valait rien pour une blessure
+fraîche. Et ne m'as-tu pas recommandé, dès qu'elle a
+été descendue en bas, de ne plus avoir tant de familiarités
+avec ces petites gens-là, disant qu'avant peu ils
+m'appelleraient madame: et ne m'as-tu pas alors embrassée
+et priée de t'aller chercher trente schellings? Là!
+je te mets à ton serment sur l'Évangile: nie-le, si tu peux.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Milord, cette pauvre créature est folle;
+elle va, disant de côté et d'autre par la ville que son fils
+aîné vous ressemble. Elle s'est vue assez bien autrefois;
+et le fait est que la misère lui tourne la tête: mais quant
+à ces imbéciles de sergents, je vous en prie, faites-m'en
+justice.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Sir Jean, sir Jean! il y a longtemps que je
+suis informé de la manière dont vous savez donner une
+entorse à la bonne cause pour la faire paraître mauvaise.
+Ce n'est pas un front armé d'audace, ni tout ce flux de
+paroles qui sortent de votre bouche avec une insolence
+plus qu'imprudente, qui pourront m'empêcher de rendre
+justice à qui il appartient. Je vois que vous avez su profiter
+de la faiblesse d'esprit de cette femme.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Oh! oui; cela est bien vrai, milord.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Je t'en prie, tais-toi.--Payez-lui ce que vous
+lui devez, et réparez le tort que vous lui avez fait. L'un,
+vous pouvez le faire avec de bonne monnaie sterling, et
+l'autre, avec la pénitence d'usage.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Milord, ces reproches ne passeront pas
+sans réplique. Ce qui n'est chez moi qu'une honorable
+hardiesse, vous l'appelez une imprudente insolence.
+Qu'on vous fasse la révérence sans rien dire, et l'on sera
+un homme de bien. Non, milord; avec tout le respect
+que je vous dois, je ne serai point un de vos courtisans;
+et je vous dis nettement que je demande à être délivré
+de ces huissiers, attendu que je suis chargé de messages
+pressés pour les affaires du roi.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Vous parlez bien comme un homme autorisé
+à mal faire: mais moi je vous dis, commencez, pour
+votre honneur, par satisfaire cette pauvre femme.</p>
+
+<p>FALSTAFF, <i>prenant l'hôtesse à part</i>.--Écoute ici, hôtesse?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Gower.)</p>
+
+<p>LE JUGE.--Eh bien, maître Gower, quelles nouvelles?</p>
+
+<p>GOWER.--Le roi, milord, et Henri le prince de Galles,
+sont près d'arriver. Ce papier vous dira le reste.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Foi de gentilhomme!</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--C'est comme cela que vous me l'avez déjà
+dit.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Foi de gentilhomme!--Allons, n'en parlons
+plus.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Par cette terre de Dieu sur laquelle je
+marche, j'en suis presque à vendre mon argenterie et
+les tapisseries de mes salles à manger.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Bon! bon! des verres, des verres, c'est
+tout autant qu'il en faut pour boire: et quant à tes murailles,
+une petite drôlerie de rien, comme l'histoire de
+l'enfant prodigue, ou une chasse allemande en détrempe
+vaut cent mille fois mieux que tous ces rideaux de lit et
+ces mauvaises tapisseries mangées de vers.--Fais-en dix
+guinées si tu peux. Tiens, si ce n'étaient ces moments
+de mauvaise humeur, il n'y a pas de meilleure créature
+que toi dans toute l'Angleterre. Va te laver la figure, et
+retire ta plainte. Allons, tu ne dois pas prendre ces humeurs-là
+avec moi: est-ce que tu ne me connais pas?
+Tiens, je suis sûr qu'on t'a poussée à cela.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Sir Jean, je t'en prie, n'exige de moi que
+vingt nobles; je me sens de la répugnance à mettre mon
+argenterie en gage; là, en vérité.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--N'en parlons plus: tout est dit, je chercherai
+ailleurs comme je pourrai.--Vous serez une folle
+toute votre vie.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Eh bien, vous l'aurez, quand je devrais
+mettre ma robe en gage. J'espère que vous viendrez
+souper.--Vous me payerez tout cela ensemble?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Est-ce que je suis mort? (<i>A Bardolph.</i>) Suis-la,
+suis-la; accroche, accroche.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Voulez-vous que je fasse venir Doll Tear-Sheet
+pour souper avec vous?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--C'est dit, qu'elle vienne.</p>
+
+<p class="stage1">(L'hôtesse, les huissiers, Bardolph et le valet sortent.)</p>
+
+<p>LE JUGE.--J'ai appris de meilleures nouvelles.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Quelles nouvelles y a-t-il donc, mon cher
+lord?</p>
+
+<p>LE JUGE, <i>à Gower</i>.--Où le roi a-t-il couché cette nuit?</p>
+
+<p>GOWER.--A Basingstoke, milord.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--J'espère, milord, que tout va bien: quelles
+nouvelles y a-t-il, milord?</p>
+
+<p>LE JUGE.--Ramène-t-il avec lui toute l'armée?</p>
+
+<p>GOWER.--Non: il y a quinze cents hommes d'infanterie,
+et cinq cents de cavalerie qui sont partis pour
+rejoindre monseigneur de Lancastre, contre Northumberland
+et l'archevêque.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Est-ce que le roi revient du pays de Galles,
+mon très-honoré lord?</p>
+
+<p>LE JUGE.--Je vais vous donner mes dépêches tout
+de suite; allons, suivez-moi, mon cher monsieur
+Gower.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Milord?</p>
+
+<p>LE JUGE.--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Monsieur Gower, puis-je vous inviter à
+dîner avec moi?</p>
+
+<p>GOWER.--Il faut que je me rende chez milord que
+voici: je vous remercie, mon cher sir Jean.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Vous traînez ici trop longtemps, ayant,
+comme vous savez, à ramasser, chemin faisant, des soldats
+dans les pays que vous traverserez.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Voulez-vous souper avec moi, monsieur
+Gower?</p>
+
+<p>LE JUGE.--Quel est donc le sot maître qui vous a enseigné
+ces manières d'agir, sir Jean?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Monsieur Gower, si elles ne me conviennent
+pas, celui qui me les a enseignées était un sot.
+Voilà ce qui s'appelle faire des armes, milord, botte
+pour botte, partant quitte.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Le bon Dieu te conduise! Tu es un grand
+vaurien.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une autre rue de Londres.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE PRINCE HENRI et POINS.</p>
+<br>
+
+<p>HENRI.--Sur ma parole, je suis excessivement las.</p>
+
+<p>POINS.--Est-il bien vrai? J'aurais cru que la lassitude
+n'aurait pas osé s'attacher à une personne d'un si haut
+parage.</p>
+
+<p>HENRI.--Cela est pourtant vrai, quelque peu de dignité
+qu'il y ait à en convenir. N'est-ce pas aussi quelque
+chose qui me rabaisse singulièrement que cette envie
+que j'ai de boire de la petite bière?</p>
+
+<p>POINS.--Vraiment, un prince comme vous ne devrait
+pas avoir la faiblesse de se ressouvenir d'une aussi pauvre
+drogue que celle-là.</p>
+
+<p>HENRI.--Apparemment que mon goût n'a pas été formé
+en goût de prince, car en honneur il m'arrive en ce moment
+de me ressouvenir assez tendrement de cette pauvre
+malheureuse petite bière; mais au fait ces humbles
+attachements me mettent assez mal avec ma grandeur.
+Quelle honte pour moi de me souvenir de ton nom! ou
+de pouvoir demain reconnaître ta figure, de savoir
+le compte de tes bas de soie, savoir: ceux-ci, et les autres
+qui furent jadis couleur de pêche; ou de tenir inventaire
+de tes chemises, comme qui dirait une de superflu
+et une sur ton corps. Mais quant à cela le maître
+de paume le sait mieux que moi: car il faut que tu sois
+bien bas sur l'article du linge, quand tu ne prends pas
+là une raquette, comme tu en es privé depuis longtemps,
+parce que tes Pays-Bas se sont séparés de la Hollande
+en faveur d'un cotillon<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>. Eh bien! Dieu sait si
+ceux qui proclament la ruine de ton linge sont les héritiers
+de ton trône; mais les sages-femmes disent que
+rien ne manquera faute d'enfants, au moyen de quoi le
+monde s'augmente, et les parentés se fortifient merveilleusement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> <i>The rest of thy low countries have made a shift to eat up thy
+holland.</i></blockquote>
+
+<p>POINS.--Comme cela jure, après vous avoir vu travailler
+si ferme, de vous entendre babiller si inutilement!
+Dites-moi, je vous prie, ce que feraient beaucoup
+de jeunes princes, si leur père était aussi malade que
+l'est maintenant le vôtre?</p>
+
+<p>HENRI.--Te dirai-je une seule chose, Poins?</p>
+
+<p>POINS.--Oui, mais que ce soit donc quelque chose de
+bien excellemment bon.</p>
+
+<p>HENRI.--Cela sera toujours assez bon pour un esprit
+de ton espèce.</p>
+
+<p>POINS.--Allons, dites: j'attends de pied ferme cette
+seule chose que vous allez dire.</p>
+
+<p>HENRI.--Eh bien! je te dis qu'il ne convient pas que je
+sois triste, à présent que mon père est malade, quoique
+je puisse te dire aussi (comme à un homme que, faute
+d'un meilleur, il me plaît d'appeler mon ami) que j'ai
+de quoi être triste, et très-triste.</p>
+
+<p>POINS.--Probablement pas pour cela....</p>
+
+<p>HENRI.--Mais tu me crois donc inscrit dans le livre du
+diable en lettres aussi noires que toi et Falstaff, en fait
+d'endurcissement et de perversité? Que la fin mette
+l'homme à l'épreuve. Eh bien! moi, je te dis que mon
+coeur saigne intérieurement de savoir mon père malade;
+mais vivant en aussi mauvaise compagnie que toi, il
+me faut bien écarter tout signe extérieur de chagrin.</p>
+
+<p>POINS.--La raison?</p>
+
+<p>HENRI.--Et que penserais-tu de moi si tu me voyais
+pleurer?</p>
+
+<p>POINS.--Je te regarderais comme le prince des hypocrites.</p>
+
+<p>HENRI.--Tout le monde en penserait autant; et tu es
+un drôle fait exprès pour penser comme tout le monde:
+il n'y a pas d'homme au monde dont l'esprit suive plus
+fidèlement que le tien le grand chemin des vaches. Oui,
+en effet, chacun me regarderait comme un hypocrite.
+Et quelle est la raison qui engage votre sublime génie à
+penser ainsi?</p>
+
+<p>POINS.--Ma foi, c'est que vous avez toujours paru si
+libertin, et si inséparable de Falstaff....</p>
+
+<p>HENRI.--Et de toi.</p>
+
+<p>POINS.--Par le jour qui luit sur nous, on parle bien de
+moi. Je peux entendre de mes deux oreilles ce qu'on en
+dit. Le pis qu'on puisse dire, c'est que je suis un cadet
+de famille, et que je suis l'oeuvre de mes mains; et pour
+ces deux articles-là, je l'avoue, je n'y saurais que faire.--Par
+la messe, voilà Bardolph.</p>
+
+<p>HENRI.--Et le petit page que j'ai donné à Falstaff!--Je
+le lui avais donné chrétien, et voyez si ce vilain n'en a
+pas fait un vrai singe.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Bardolph et le page.)</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Dieu garde Votre Grâce!</p>
+
+<p>HENRI.--Et la vôtre aussi, très-noble Bardolph.</p>
+
+<p>BARDOLPH, <i>au petit page</i>.--Avancez ici, vous, âne de
+sagesse, timide benêt; est-ce qu'il faut rougir comme
+cela? Qu'est-ce qui vous fait ainsi monter la couleur au
+visage? Quelle jeune fille êtes-vous donc, pour un
+homme d'armes? Est-ce une si grande affaire que la défaite<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>
+d'une cruche de trois ou quatre pintes?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> <i>To get a pottle pot's maidenhead.</i></blockquote>
+
+<p>LE PAGE, <i>au prince</i>.--Tout à l'heure, milord, il m'appelait
+au travers d'une jalousie rouge, et je ne pouvais
+pas discerner la moindre partie de son visage enluminé,
+d'avec la fenêtre. A la fin, j'ai aperçu ses yeux, et j'ai
+cru qu'il avait fait deux trous dans le cotillon neuf de la
+marchande de bière, et qu'il regardait au travers.</p>
+
+<p>HENRI.--Ce petit garçon n'a-t-il pas bien profité?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Laisse-moi tranquille, race de prostituée,
+vrai lapin vidé; laisse-moi tranquille.</p>
+
+<p>LE PAGE.--Laisse-moi tranquille, pendard, rêve d'Althée;
+laisse-moi tranquille.</p>
+
+<p>HENRI.--Instruis-nous, mon enfant; qu'est-ce que c'est
+que ce rêve-là, mon ami?</p>
+
+<p>LE PAGE.--Pardieu, mon prince, Althée n'a-t-elle pas
+rêvé qu'elle était accouchée d'une torche allumée? Voilà
+pourquoi je l'appelle <i>rêve d'Althée</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> Shakspeare confond ici le tison d'Althée et le rêve d'Hécube.</blockquote>
+
+<p>HENRI.--L'explication vaut bien une couronne; tiens,
+la voilà, mon enfant.</p>
+
+<p class="stage1">(Il lui donne de l'argent.)</p>
+
+<p>POINS.--Dieu! qu'une fleur de si belle espérance ne
+soit pas mangée des vers! Tiens, voilà six pence pour
+t'en garantir.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Si vous ne le conduisez pas à se faire
+pendre, tous tant que vous êtes, vous faites tort au gibet.</p>
+
+<p>HENRI.--Comment se porte ton maître, Bardolph?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Très-bien, milord. Il a appris que Votre
+Grâce arrivait à Londres, et voici une lettre pour vous.</p>
+
+<p>HENRI.--Remise avec beaucoup de respect!--Et comment
+se porte-t-il, ton maître, cet été de la Saint-Martin?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Bien de corps, milord.</p>
+
+<p>POINS.--Pardieu, sa partie immortelle aurait bien besoin
+d'un médecin; mais il ne s'en émeut guère: cela a
+beau être malade, cela ne meurt pas.</p>
+
+<p>HENRI.--Je permets à cette loupe de chair d'être aussi
+familier avec moi que mon chien, aussi use-t-il de la
+permission; car voyez comme il m'écrit.</p>
+
+<p>POINS <i>lit</i>.--«Jean Falstaff, chevalier.»--Il faut qu'il
+instruise tout le monde de cela chaque fois qu'il a occasion
+de se nommer. C'est comme ceux qui sont parents
+du roi; il ne leur arrive jamais de se piquer au bout du
+doigt, qu'ils ne disent, voilà du sang royal répandu.--Comment
+cela? dit quelqu'un qui fait semblant de ne
+pas les entendre; la réponse est aussi preste que le
+bonnet d'un emprunteur: Je suis un pauvre cousin du
+roi, monsieur.</p>
+
+<p>HENRI.--Et vraiment ils seront de nos parents, fallût-il
+remonter jusqu'à Japhet.--Mais la lettre?</p>
+
+<p>POINS.--«Sir Jean Falstaff, chevalier, au fils du roi, le
+plus proche héritier de son père, Henri, prince de
+Galles; salut.» D'honneur, c'est un certificat!</p>
+
+<p>HENRI.--Poursuis.</p>
+
+<p>POINS.--«J'imiterai les honorables Romains en brièveté.»--Certainement,
+c'est brièveté d'haleine qu'il
+veut dire, courte respiration.--«Je te fais bien des compliments,
+je te fais mon compliment<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>, et puis je prends
+congé de toi. Ne sois pas trop familier avec Poins, car il
+abuse de tes bontés à tel point, qu'il proteste que tu dois
+épouser sa soeur Nel.... Repens-toi du temps mal employé
+comme tu pourras; et sur ce, adieu. Tout à toi,
+oui ou non; c'est-à-dire suivant que tu en useras: Jean
+Falstaff, avec mes familiers; Jean avec mes frères et
+soeurs; et sir Jean avec tout le reste de l'Europe....»--Mon
+prince, je veux tremper cette lettre dans du vin
+d'Espagne, et la lui faire manger.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> <i>I commend me to thee, I commend thee, commend to</i>, faire des
+compliments de la part de quelqu'un. <i>Commend lover.</i></blockquote>
+
+<p>HENRI.--Ce sera lui faire manger une vingtaine de ses
+mots. Mais est-il vrai que vous parliez de moi sur ce
+ton, Ned? Faut-il que j'épouse votre soeur?</p>
+
+<p>POINS.--Je voudrais que la pauvre fille n'eût pas une
+pire fortune. Mais je n'ai jamais dit cela.</p>
+
+<p>HENRI.--Oh çà! voilà comme nous perdons sottement
+notre temps; et les esprits des sages reposent dans les
+nuées, et se moquent de nous. Votre maître est-il à
+Londres?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Oui, milord.</p>
+
+<p>HENRI.--Où soupe-t-il? Le vieux cochon mange-t-il
+toujours dans sa vieille auge?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Au vieil endroit, milord, à Eastcheap.</p>
+
+<p>HENRI.--Quelle est sa compagnie?</p>
+
+<p>LE PAGE.--Des Éphésiens, milord, de la vieille église.</p>
+
+<p>HENRI.--A-t-il des femmes à souper avec lui?</p>
+
+<p>LE PAGE.--Non, milord, point d'autres que la vieille
+madame Quickly, et mistriss Doll Tear-Sheet.</p>
+
+<p>HENRI.--Qu'est-ce que cette païenne-là?</p>
+
+<p>LE PAGE.--Une femme bien comme il faut, monsieur;
+une des parentes de mon maître.</p>
+
+<p>HENRI.--Ah! parente, comme les génisses de la paroisse
+le sont au taureau banal du village. N'irons-nous
+point les surprendre, Ned, au milieu de leur souper?</p>
+
+<p>POINS.--Je suis votre ombre, mon prince, je vous suis
+partout.</p>
+
+<p>HENRI, <i>au page</i>.--Toi, petit drôle, et toi Bardolph, pas
+un mot à votre maître de mon arrivée à la ville. Voilà
+pour payer votre silence.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Je n'ai plus de langue, monsieur.</p>
+
+<p>LE PAGE.--Et pour la mienne, monsieur, je la gouvernerai.</p>
+
+<p>HENRI.--Bonjour. Cette Dorothée Tear-Sheet doit
+être quelque coin de place.</p>
+
+<p>POINS.--Je vous en réponds, et aussi publique que la
+route de Saint-Albans à Londres.</p>
+
+<p>HENRI.--Comment pourrions-nous faire, pour voir ce
+soir Falstaff tout à fait dans sa figure naturelle, sans en
+être aperçus?</p>
+
+<p>POINS.--Nous n'avons qu'à mettre chacun une veste et
+un tablier de cuir, et le servir à table, comme des garçons
+de cabaret.</p>
+
+<p>HENRI.--De dieu devenir taureau! Terrible chute! Ça
+fut le cas de Jupiter. De prince devenir apprenti! c'est
+une métamorphose bien basse; ce sera la mienne, car il
+faut qu'en tout point l'exécution réponde à la folie du
+projet. Suis-moi, Ned.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Warkworth.--Devant le château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> NORTHUMBERLAND, LADY NORTHUMBERLAND
+et LADY PERCY.</p>
+<br>
+<p>NORTHUMBERLAND.--Je t'en conjure, ma tendre épouse,
+et toi aussi, ma chère fille, laissez un libre cours à mes
+pénibles affaires; n'empruntez pas la couleur des circonstances,
+et ne soyez pas, comme elles, fâcheuses à Percy.</p>
+
+<p>LADY NORTHUMBERLAND.--J'ai cessé toutes représentations:
+je ne dirai plus rien. Faites ce que vous voudrez.
+Que votre prudence soit votre guide.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Hélas! ma chère femme, mon honneur
+est engagé, et mon départ peut seul le racheter.</p>
+
+<p>LADY PERCY.--Oh! cependant, au nom du ciel, n'allez
+point à ces guerres. Il a été un temps, mon père, où vous
+avez violé votre parole, quoiqu'elle vous fût alors bien
+plus chère qu'aujourd'hui, lorsque votre fils Percy, lorsque
+mon Henri, le bien-aimé de mon coeur, tourna plusieurs
+fois ses regards vers le nord, pour y voir son père
+lui amener une armée, et l'attendit en vain. Qui put vous
+persuader de rester ici? C'étaient deux honneurs de perdus,
+le vôtre et celui de votre fils. Quant au vôtre...
+veuille le ciel l'illuminer de sa gloire! Pour celui de votre
+fils, il était attaché à sa personne comme le soleil à la
+voûte grisâtre des cieux; à sa clarté marchait aux beaux
+faits d'armes toute la chevalerie de l'Angleterre: il était
+véritablement le miroir devant lequel venait s'étudier
+toute notre jeune noblesse. C'était n'avoir pas de jambes
+que de ne pas savoir imiter sa démarche; et cette parole
+confuse et précipitée, défaut qu'il avait reçu de la nature,
+était comme l'accent des braves. Ceux dont le son de
+voix était naturellement calme et modéré échangeaient,
+pour être en tout semblables à lui, cette perfection contre
+une mauvaise habitude: ainsi langage, maintien, façon
+de vivre, choix de plaisirs, méthodes militaires, dispositions
+de caractère, en tout il était l'objet d'attention, le
+miroir, le modèle et le livre sur lequel se façonnaient
+tous les autres. C'est lui, lui, ce prodige, ce miracle
+parmi les hommes, lui qui n'eut jamais son second, que
+vous avez laissé, sans le seconder, affronter l'horrible
+dieu de la guerre avec tous les désavantages, et vous
+attendre sur ce champ de mort où il ne vit rien qui pût
+le défendre, que le son du nom de <i>Hotspur</i>. Voilà comment
+vous l'avez abandonné. Oh! jamais, jamais, ne faites à
+son ombre l'injure d'être plus délicat et plus jaloux de
+votre honneur avec les autres que vous ne le fûtes avec
+lui! Laissez-les seuls. Le maréchal et l'archevêque sont
+en force. Ah! que mon cher Henri eût eu seulement la
+moitié de leurs troupes; je serais aujourd'hui suspendue
+au cou de Hotspur et je parlerais du tombeau de
+Monmouth!</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Malheur à vous; ma belle-fille; en
+déplorant toujours d'anciennes fautes, vous m'enlevez
+tout mon courage! Il faut que je parte et que j'aille
+dans ces lieux y braver le danger, ou bien le danger
+viendra me chercher ailleurs, et me trouvera moins
+préparé.</p>
+
+<p>LADY NORTHUMBERLAND.--Oh! fuyez en Écosse, jusqu'à
+ce que la noblesse et le peuple armés aient fait un premier
+essai de leur puissance.</p>
+
+<p>LADY PERCY.--S'ils gagnent du terrain et remportent
+l'avantage sur le roi, alors joignez-vous avec eux, comme
+une colonne d'acier qui ajoutera des forces à leur force.
+Mais, au nom de tout notre amour, laissez-les d'abord
+s'essayer.--Voilà comment a fait votre fils, comment vous
+avez souffert qu'il fît, et voilà comment je suis devenue
+veuve. Et je n'aurai jamais assez de vie pour arroser de
+mes pleurs ce souvenir<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>, afin de le faire croître et s'élever
+jusqu'aux cieux, en mémoire de mon noble époux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> <i>To rain upon remembrance.</i>
+<i>Remembrance</i>, souvenir, est le nom qu'on donne au romarin,
+gage de fidélité soit aux vivants, soit à la mémoire des morts.
+(V. <i>Romeo et Juliette</i>.)</blockquote>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Allons, allons, rentrez avec moi.
+Mon âme est dans l'état de la mer, lorsque, montée
+jusqu'à sa plus grande hauteur, elle demeure arrêtée et
+immobile, sans s'épancher ni d'un côté ni de l'autre. Je
+serais disposé à joindre l'archevêque; mais mille raisons
+me retiennent.--Je me résoudrai à aller en Écosse, et
+j'y veux rester jusqu'à ce que les circonstances et les
+occasions exigent mon secours et ma présence.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">A Londres.--A la taverne de la <i>Tête-de-Sanglier</i> à Eastcheap.</p>
+
+<p class="stage1">DEUX GARÇONS DE CABARET.</p>
+<br>
+
+<p>PREMIER GARÇON.--Que diable as-tu apporté là? des
+poires de messire-jean? Tu sais bien que sir Jean ne
+peut pas supporter la vue d'un messire-jean<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> <i>Apple-John</i>, espèce de pomme.</blockquote>
+
+<p>SECOND GARÇON.--Par la messe, tu as raison. Le prince
+mit une fois devant lui une assiette de messires-jeans, et
+lui dit que c'étaient cinq autres sir Jean. Puis, ôtant son
+chapeau, il dit: <i>je prends congé de ces six chevaliers tout
+secs, tout ronds, tout vieux, tout ridés</i>. Cela le blessa au
+coeur; mais il a oublié cela.</p>
+
+<p>PREMIER GARÇON.--A la bonne heure, mets le couvert
+et sers. Vois aussi si tu ne pourrais pas découvrir où
+Sneak fait son vacarme; car mistriss Dorothée Tear-Sheet
+serait bien aise d'entendre de la musique. Dépêche:
+il fait très-chaud dans la chambre où ils sont à souper,
+et ils vont passer dans celle-ci tout à l'heure.</p>
+
+<p>SECOND GARÇON.--Sais-tu que le prince va venir avec
+M. Poins, et qu'ils mettront nos vestes et nos tabliers, et
+qu'il ne faut pas que M. le chevalier le sache? C'est
+Bardolph qui est venu nous en prévenir.</p>
+
+<p>PREMIER GARÇON.--Oh! il y aura grand réveillon; cela
+fera un excellent tour!</p>
+
+<p>SECOND GARÇON.--Je m'en vais voir si je ne pourrai pas
+trouver Sneak.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent l'hôtesse Quickly et miss Dorothée Tear-Sheet.)</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Mon cher coeur, vous m'avez l'air à présent
+d'être dans une excellente température; votre pouls
+bat aussi extraordinairement qu'on puisse souhaiter: et
+votre couleur, je vous assure, est aussi rouge qu'une
+rose. Mais vous avez trop bu de Canarie; et c'est un vin
+merveilleusement pénétrant, et qui vous parfume le
+sang avant qu'on ait le temps de dire «qu'est-ce que
+c'est donc que cela?» Comment vous sentez-vous à présent?</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Beaucoup mieux qu'auparavant; hem!</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Ah! voilà ce qui s'appelle bien parler! Un
+bon coeur vaut de l'or. Tenez, voilà sir Jean.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Falstaff chantant.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--<i>Quand Arthur parut à la cour.</i>--Videz le
+pot de chambre. (<i>Le garçon sort.</i>)--<i>Et c'était un digne
+roi</i>... Eh! comment vous va, ma chère Dorothée?</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Il vient de lui prendre une faiblesse, en
+vérité.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--C'est comme elles sont toutes, il leur en
+prend à tout moment<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> <i>Sick of a calm</i> (malade d'un calme), dit l'hôtesse pour <i>sick of
+a qualm</i> (malade d'avoir eu trop chaud); et Falstaff répond: <i>So
+is all her sect; an they be once in a calm they are sick</i> (voilà comme
+elles sont toutes: dès qu'on les laisse en repos elles sont malades).</blockquote>
+
+<p>DOROTHÉE.--Vilain cancre que vous êtes, c'est là toute
+la consolation que vous me donnez?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Vous faites les cancres un peu gras, mistriss
+Doll.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Je les fais, moi? C'est la gloutonnerie et la
+maladie qui les font; ce n'est pas moi qui les fais.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Si le cuisinier aide à la gloutonnerie, vous
+aidez à la maladie, Doll. Nous vous avons pris bien des
+choses, Doll; nous vous avons pris bien des choses.
+Convenez-en, moyenne vertu, convenez-en.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Oui vraiment, nos chaînes, nos bijoux!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--<i>Vos rubis, perles et boutons<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>.</i>--Pour bien
+servir, vous le savez, il faut se tenir ferme, aller à la
+brèche la pique en avant, et se remettre courageusement
+entre les mains des chirurgiens. Il faut s'aventurer sur
+les pièces...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> <i>Your brooches, pearls and owches.</i></blockquote>
+
+<p>DOROTHÉE.--Allez vous faire pendre, anguille boueuse,
+allez vous faire pendre.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Sur mon Dieu, c'est toujours la même
+histoire; vous ne pouvez pas vous voir une fois sans vous
+quereller. Vous êtes tous deux, par ma foi, aussi peu
+compatissants que des rôties desséchées. Vous ne savez
+pas supporter les <i>confirmités</i> l'un de l'autre; jour de
+Dieu, il faut bien que l'un des deux supporte, et ce doit
+être vous (<i>à Dorothée</i>). Vous êtes le vase le plus fragile,
+comme on dit, le vase vide.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Et comment un vase vide et fragile pourrait-il
+supporter ce gros tonneau plein? Il a dans son
+ventre toute la cargaison d'un marchand de Bordeaux.
+Vous n'avez jamais vu de vaisseau la cale si bien garnie.
+Allons, Jack, je veux que nous nous quittions bons amis.
+Tu vas aller à la guerre, et si je te reverrai jamais ou
+non, c'est ce dont personne ne se soucie guère, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>LE GARÇON.--Monsieur, l'enseigne Pistol est là-bas, qui
+voudrait bien vous parler.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Qu'il aille se faire pendre, ce tapageur-là!
+Qu'on ne le laisse pas monter ici; c'est le drôle le plus
+mal embouché qu'il y ait en Angleterre.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Si c'est un tapageur, qu'il n'entre pas ici;
+non, sur ma foi, il faut que je vive avec mes voisins, je
+ne veux point de tapageurs: je suis en bonne réputation
+avec ce qu'il y a de mieux. Fermez la porte; on ne reçoit
+point de tapageurs ici. Je n'ai pas vécu si longtemps,
+pour avoir du tapage à présent: fermez la porte, je vous
+en prie.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Écoute donc, hôtesse?</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Je vous en prie, calmez-vous, sir Jean,
+je ne souffre pas que les tapageurs mettent les pieds ici.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Écoute donc: c'est mon enseigne.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Bah! ta ta! sir Jean, ne m'en parlez pas:
+votre enseigne de tapageur ne mettra pas le pied chez
+moi. J'étais l'autre jour chez M. Tisick le député, et il
+m'a dit comme ça:--pas plus tard que mercredi dernier,--<i>Voisine
+Quickly</i>,--dit-il; M. Dumb, notre prédicateur,
+était là.--<i>Voisine Quickly</i>, dit-il, <i>recevez les gens civils</i>;
+<i>car</i>, dit-il, <i>vous avez une mauvaise réputation</i>; et il disait
+cela, je sais bien pourquoi; <i>car</i>, dit-il, <i>vous êtes une honnête
+femme, et qu'on estime; c'est pourquoi, prenez garde
+aux hôtes que vous recevez chez vous: n'y souffrez point</i>,
+dit-il, <i>de ces drôles qu'on appelle tapageurs</i>. Il n'en vient
+point ici. Vous seriez tout émerveillé d'entendre ce que
+disait monsieur Tisick. Non, absolument, je ne veux
+point de tapageurs.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Ce n'en est pas un, hôtesse. Il est beau
+joueur, lui. Vous le taperiez à votre aise comme un tout
+petit lévrier; il ne se prendrait pas de querelle avec une
+poule de Barbarie, s'il lui voyait seulement hérisser ses
+plumes en signe de colère.--Garçon, appelez-le.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Un joueur, dites-vous? Je ne fermerai
+jamais ma porte à un honnête homme ni à un joueur,
+mais je n'aime pas le tapage. Sur ma foi, je suis toute
+sens dessus dessous, quand on dit: faisons tapage. Tâtez
+un peu seulement, messieurs, comme je tremble, voyez-vous.
+Ah! je vous en réponds.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Oui, en vérité, hôtesse.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Si je tremble? Oh! oui, en bonne vérité,
+je tremble comme une feuille de tremble. Tenez, je ne
+peux pas souffrir les tapageurs.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Pistol, Bardolph et le page.)</p>
+
+<p>PISTOL.--Dieu vous garde, sir Jean!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Soyez le bienvenu, enseigne Pistol. Tenez,
+Pistolet<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>, je vous charge d'un verre de vin d'Espagne;
+faites feu sur mon hôtesse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> <i>Pistol</i> signifie pistolet, et les plaisanteries de Falstaff portent
+sur cette acception du mot. On peut supposer que Falstaff emploie
+ici le diminutif.</blockquote>
+
+<p>PISTOL.--De bon coeur, sir Jean, elle peut compter sur
+deux balles.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Elle est à l'épreuve du pistolet, mon cher,
+vous ne sauriez lui faire mal.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Non pas, on ne me fera pas boire ainsi
+par épreuve ni à coups de pistolet. On ne me ferait pas
+boire quand cela ne me convient pas, pour le service
+d'homme au monde, entendez-vous?</p>
+
+<p>PISTOL.--Eh bien, à vous donc, mistriss Dorothée,
+c'est vous que j'attaque.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--M'attaquer, moi! je te méprise, vilain galeux.
+Qu'est-ce que c'est donc qu'une misérable canaille
+comme ça, un drôle, un filou, un va-nu-pieds? Veux-tu
+me laisser tranquille, coquin moisi? veux-tu me laisser
+tranquille? c'est pour ton maître que je suis faite.</p>
+
+<p>PISTOL.--Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous connais,
+mistriss Dorothée.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Veux-tu me laisser tranquille! coquin de
+voleur, vilain bouchon, veux-tu me laisser tranquille!
+Par ce verre de vin, je te flanque mon couteau dans ton
+groin crotté, si tu fais l'insolent avec moi. Laisse-moi
+tranquille, gredin de petit Pierre, mauvais bretailleur
+éreinté. Et depuis quand, je vous en prie, cela s'appelle-t-il
+monsieur? Comment! deux aiguillettes sur l'épaule?
+Voyez donc ça.</p>
+
+<p>PISTOL.--Pour cette affaire-là votre collerette ne
+mourra que de ma main.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Allons finissons, Pistol. Je ne trouverais
+pas bon que vous vinssiez à vous oublier ici. Débarrassez-nous
+de votre personne, Pistolet.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Non, mon bon capitaine Pistol; pas ici,
+mon cher capitaine.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Toi capitaine! abominable damné de filou;
+n'as-tu pas honte de t'entendre appeler capitaine?
+Si les capitaines étaient de mon avis, vous seriez bâtonné
+pour avoir pris ce nom-là avant de l'avoir gagné. Vous
+capitaine! Un gredin! Et pourquoi? pour avoir déchiré
+dans un mauvais lieu la collerette de quelque pauvre
+coquine. Lui capitaine! puisse-t-il être pendu, le coquin!
+Mangeur de pruneaux cuits et de vieux gâteaux secs!
+Capitaine! Ces vilains-là parviendront à rendre le nom
+de capitaine aussi odieux que le mot <i>occuper</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, qui était
+une très-bonne expression avant qu'ils la déshonorassent;
+c'est à quoi les capitaines feront bien de prendre
+garde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> <i>Occupy</i>, <i>occupier</i>, <i>occupant</i>, étaient devenus, à ce qu'il paraît,
+par l'usage qu'on en avait fait, des expressions obscènes.</blockquote>
+
+<p>BARDOLPH.--Je t'en prie, va-t'en, mon cher enseigne.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Écoute un peu, mistriss Doll.</p>
+
+<p>PISTOL.--Non pas, je te dis la chose comme elle est,
+caporal Bardolph. Je suis capable de la mettre en loques;
+il faut que je sois vengé.</p>
+
+<p>LE PAGE.--Je t'en prie, va-t'en.</p>
+
+<p>PISTOL.--Je la verrai plutôt damnée dans l'étang maudit
+de Pluton, au fin fond de l'enfer, avec l'Érèbe et tous
+les plus vilains tourments. Prenez la ligne et le hameçon;
+je dis, à bas, à bas, chiens! à bas, drôles! N'avons-nous
+pas Hirène ici?<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> <i>Have we not hiren here?</i>
+Il est absolument impossible de donner aucune explication
+satisfaisante sur les allusions et les citations dont se compose le
+langage de Pistol. Tirées pour la plupart de pièces de théâtre
+aujourd'hui inconnues, et pour la plupart encore défigurées par
+ce burlesque personnage, elles pouvaient avoir pour le public
+du temps de Shakspeare un mérite entièrement perdu aujourd'hui,
+et ne laissent plus saisir que l'intention du rôle. Il paraît
+bien, au reste qu'<i>hiren</i> était, en style d'argot, une des dénominations
+des filles publiques (<i>huren</i> en allemand). Il serait
+possible aussi qu'en raison de la consonnance de ce mot avec
+<i>iron</i> (fer), les tapageurs du temps eussent donné ce même nom à
+leur épée.</blockquote>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Mon bon capitaine.... Tranquillisez-vous,
+il est bien tard; je vous en supplie, apaisez votre colère.</p>
+
+<p>PISTOL.--Soyons de bonne humeur, je le veux bien;
+mais des chevaux de transport, de mauvaises rosses
+d'ânes gorgés de nourriture, qui ne peuvent faire plus
+de trente milles par jour, iront-ils se comparer aux
+César, aux Cannibal, aux Grecs Troyens? Non, qu'ils
+soient plutôt damnés avec le roi Cerbère, et puisque les
+cieux mugissent, nous ne nous troublerons pas pour des
+bagatelles.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--En vérité, capitaine, ce sont là des paroles
+bien dures.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Va-t'en, bon enseigne, tout cela finirait
+par de la brouille.</p>
+
+<p>PISTOL.--Que les hommes meurent comme des chiens,
+que les écus se donnent comme des épingles! N'avons-nous
+pas Hirène ici?</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Sur ma parole, capitaine, il n'y a ici personne
+comme cela. Par mon salut, est-ce que vous
+croyez que je la cacherais? Pour l'amour de Dieu, point
+de bruit.</p>
+
+<p>PISTOL.--Eh bien, mange donc et engraisse-toi, ma
+belle Callipolis: allons, verse-moi du vin d'Espagne. <i>Si
+fortuna me tormenta, sperato me contenta.</i> Est-ce qu'une
+bordée nous fait peur? Non, non: que l'ennemi fasse
+feu.... Un peu de vin d'Espagne; et toi, mon cher coeur
+(<i>A son épée qu'il pose à terre</i>), mets-toi là. Eh bien donc,
+est-ce là tout, n'aurons-nous pas le <i>et cætera</i>?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Pistol, je voudrais être tranquille ici.</p>
+
+<p>PISTOL.--Mon cher chevalier, je vous baise le poing;
+nous avons vu les sept étoiles.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Jette-le à bas des escaliers. Je ne veux pas
+supporter le galimatias de ce drôle-là.</p>
+
+<p>PISTOL.--Me jeter à bas des escaliers, comme si nous
+ne connaissions pas les haquenées de Galloway<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> <i>Galloway nags</i>, chevaux de louage.</blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Bardolph! lance-le-moi au bas des escaliers
+comme un petit palet: s'il ne fait ici rien autre chose
+que de dire des riens, il y comptera pour rien.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Allons, descendez l'escalier tout à l'heure.</p>
+
+<p>PISTOL.--Comment! faudra-t-il donc en venir aux incisions?
+Allons-nous tirer du sang? (<i>Il saisit son épée.</i>) Eh
+bien, cela étant, que la mort me berce, qu'elle m'endorme,
+qu'elle abrége mes tristes jours; allons, que les
+trois soeurs défilent ici de cruelles, d'effroyables, de
+larges blessures. Allons, Atropos, viens, je te dis.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Oh! mon Dieu; voilà de belles affaires!</p>
+
+<p>FALSTAFF, <i>à son page</i>.--Donne-moi ma rapière, garçon.</p>
+
+<p>DOROTHÉE, <i>à Falstaff</i>.--Oh! je t'en prie, Jack, je t'en
+prie, ne va pas dégainer.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Descends-moi les escaliers.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Voilà un beau vacarme! Ah! je renoncerai
+à tenir maison plutôt que de consentir à me voir exposée
+à toutes ces palpitations et ces frayeurs. Oh! il va
+y avoir du carnage, j'en suis sûre. Hélas! mon Dieu,
+remettez vos épées dans le fourreau, remettez vos épées
+dans le fourreau.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Pistol et Bardolph.)</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Je t'en prie, Jack, calme-toi, le drôle est
+parti. Ah! que vous êtes un courageux mâtin de petit
+vilain!</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--N'êtes-vous pas blessé à l'aine? Il me semble
+que je l'ai vu vous pousser un mauvais coup dans
+le ventre.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Bardolph.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--L'avez-vous mis à la porte?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Oui, monsieur, le misérable était ivre;
+vous l'avez blessé à l'épaule, monsieur.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Le drôle! venir m'insulter!</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Ah! cher petit coquin! hélas! pauvre
+singe, comme te voilà tout en sueur! Attends, laisse-moi
+t'essuyer le visage.--Viens donc, mauvaise canaille.--Ah!
+pendard, par ma foi, je t'aime. Tu es aussi courageux
+qu'Hector de Troie, tu vaux cinq Agamemnon,
+et dix fois mieux que les neuf preux.--Ah! vilain!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Un gredin de maraud! Je ferai sauter ce
+drôle-là dans la couverture.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Fais-le, si tu l'oses, pour l'amour de moi;
+si tu le fais, je te le revaudrai dans une paire de draps<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.</p>
+
+<p class="stage1">(Les musiciens arrivent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> <i>I'll canvas thee between a pair of sheets.</i></blockquote>
+
+<p>LE PAGE.--Monsieur, la musique est arrivée.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Eh bien, qu'ils jouent! Jouez, messieurs.
+Assieds-toi sur mon genou, Doll. Un gredin de fanfaron!
+Le pendard m'a échappé comme du vif-argent.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Oui, par ma foi, et tu le suivais comme
+une église. Dis donc, mâtin, dis donc, mon joli petit
+cochon de la Saint-Barthélemy<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>, quand est-ce que tu
+cesseras de te battre le jour et de t'escrimer la nuit, et
+que tu commenceras à raccommoder ton vieux corps
+pour l'autre monde?</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent derrière eux le prince Henri et Poins, déguisés en garçons de cave.)</p>
+
+<p>FALSTAFF, <i>sans faire attention à eux, à sa Dorothée</i>.--Tais-toi,
+mon coeur, ne parle pas comme une tête de
+mort<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>; ne me fais pas souvenir de ma fin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> La foire de la Saint-Barthélemy était une foire célèbre en
+Angleterre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> Du temps de Shakspeare, la grande élégance pour les femmes
+de l'espèce de Dorothée était de porter au doigt du milieu
+une bague représentant une tête de mort.</blockquote>
+
+<p>DOROTHÉE.--Dis-moi un peu, mon petit ami, quel
+homme est le prince?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--C'est un assez bon garçon, taillé en lame
+de couteau: il aurait fait un fort bon panetier, il aurait
+coupé le pain à merveille.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--On dit que Poins, par exemple, ne manque
+pas d'esprit.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Lui, de l'esprit? Le diable l'emporte, le
+magot! Son esprit est aussi épais que de la moutarde
+de Tewksbury: il n'y a pas plus de sens chez lui que
+dans une tête de maillet.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Comment se fait-il donc que le prince
+l'aime tant?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Parce que leurs jambes sont de la même
+dimension, qu'il joue fort bien au petit palet, qu'il
+mange de l'anguille de mer assaisonnée de fenouil<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>,
+qu'il avale des bouts de chandelle en guide de brûlots<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>,
+qu'il court à cheval sur un bâton avec les petits garçons,
+qu'il saute à pieds joints par-dessus des tabourets, qu'il
+jure de bonne grâce, qu'il porte des bottes bien collées,
+précisément à la forme de la jambe, et qu'il ne cause
+point de querelles entre les gens en rapportant les histoires
+secrètes; enfin, pour une foule d'autres qualités
+futiles de cette sorte, qui dénotent un pauvre génie et
+un corps adroit; et voilà ce qui fait que le prince l'admet
+auprès de lui; car le prince est tout à fait de la
+même espèce; il ne faudrait pas ajouter à leur poids
+celui d'un cheveu pour faire pencher la balance d'un
+côté ou de l'autre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> <i>Eats conger and fennel.</i>
+L'anguille de mer, assaisonnée de fenouil, passait pour donner
+des forces.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> <i>Drinks off candles ends for fluss dragons.</i> C'était un acte de
+galanterie que d'avaler pour l'amour de sa maîtresse des choses
+repoussantes et même dangereuses; le <i>fluss dragon</i> était une
+amande qu'on faisait brûler dans un bol d'eau-de-vie. Le courage
+consistait à l'avaler tout enflammée, et l'adresse à exécuter cette
+opération sans se faire mal.</blockquote>
+
+<p>HENRI.--Ce moyen de roue-là ne mériterait-il pas bien
+qu'on lui coupât les oreilles?</p>
+
+<p>POINS.--Battons-le sous les yeux de sa maîtresse.</p>
+
+<p>HENRI.--Regarde si ce vieux décrépit ne se fait pas
+gratter la tête comme un perroquet.</p>
+
+<p>POINS.--N'est-il pas singulier que le désir survive ainsi
+tant d'années à la faculté de pécher?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Embrasse-moi, Doll.</p>
+
+<p>HENRI.--Saturne et Vénus en conjonction cette année!
+Que dit l'almanach là-dessus?</p>
+
+<p>POINS.--Et voyez un peu son valet, ce Trigon enflammé,
+lécher les vieilles tablettes de son maître, son livre de
+notes, sa conseillère.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--C'est pour me flatter que tu me caresses
+ainsi.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Non, sur ma foi, c'est de bien bon coeur.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Ah! je suis vieux, je suis vieux.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Je t'aime mille fois mieux que je n'aime
+aucun de tous ces galeux de jeunes gens que tu vois là.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Quelle étoffe veux-tu avoir pour te faire
+une mante? Je dois recevoir de l'argent jeudi; tu auras
+un joli bonnet demain. Allons, une chanson joyeuse: il
+se fait tard, nous irons nous mettre au lit.--Tu m'oublieras,
+quand je serai parti!</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Sur mon honneur, tu vas me faire pleurer,
+si tu parles comme cela. Eh bien, essaye seulement, pour
+voir si je me parerai une fois avant ton retour.--Mais
+allons, écoute la fin de la chanson.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Un peu de vin d'Espagne, François.</p>
+
+<p>HENRI ET POINS, <i>se présentant à lui</i>.--Tout à l'heure,
+tout à l'heure, monsieur.</p>
+
+<p>FALSTAFF, <i>reconnaissant le prince</i>.--Ah! quelque bâtard
+du roi! Et n'est-ce pas là Poins, son frère?</p>
+
+<p>HENRI.--Oh! globe de péchés, où l'on ne pourrait
+apercevoir un continent<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>, quelle vie mènes-tu là?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> <i>Globe of sinful continents.</i>
+Le jeu de mots ne pouvait se traduire littéralement; il a fallu
+tâcher d'en conserver quelque chose, non pour le mérite, mais
+pour l'exactitude.</blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Meilleure que la tienne; je suis un gentilhomme,
+et toi, un tireur de vin.</p>
+
+<p>HENRI.--Ce que je suis venu tirer, mon cher monsieur,
+ce sont vos oreilles.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Oh! que Dieu conserve ta Grâce! Par ma
+foi, sois le bienvenu à Londres. Que le seigneur bénisse
+ton aimable figure! Oh! Jésus! vous voilà donc revenu
+du pays de Galles?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Te voilà donc, mâtin; tu es folle, engeance
+de roi (<i>portant la main sur Dorothée</i>), je te le jure par sa
+peau flexible et son sang corrompu, tu es le bienvenu!</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Qu'est-ce que c'est que ça, gros butor que
+vous êtes? Je vous méprise.</p>
+
+<p>POINS, <i>au prince</i>.--Milord, si vous ne prenez pas la
+chose dans le premier feu, il vous fera perdre l'envie de
+vous venger, et tournera le tout en plaisanterie.</p>
+
+<p>HENRI.--Comment! infâme mine à suif, avec quel mépris
+n'avez-vous pas parlé de moi tout à l'heure en présence
+de cette sage, honnête et vertueuse dame?</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Dieu bénisse votre excellent coeur! Elle
+est bien tout cela, sur mon honneur.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Est-ce que tu m'as entendu?</p>
+
+<p>HENRI.--Oui; et vous m'avez reconnu aussi, comme le
+jour où vous vous sauvâtes auprès de Gadshill. Vous
+saviez certainement que j'étais derrière vous, et vous
+avez dit tout cela exprès pour mettre ma patience à l'épreuve.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Oh! non, non, non, tu te trompes; je ne
+croyais pas que tu fusses à portée de m'entendre.</p>
+
+<p>HENRI.--Je veux vous forcer à avouer l'insulte que
+vous m'avez faite de dessein prémédité; et alors je saurai
+bien comment vous arranger.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Il n'y avait pas d'insulte, Hal; sur mon
+honneur, il n'y avait pas d'insulte.</p>
+
+<p>HENRI.--Comment! en me dépréciant, en m'appelant
+panetier, taille-pain, et je ne sais encore comment.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Point d'insulte, Hal.</p>
+
+<p>POINS.--Quoi! ce ne sont pas là des insultes?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Pas du tout, point d'insulte, du tout, Ned,
+honnête Ned. Je l'ai déprécié devant les méchants, afin
+que les méchants ne se prissent point d'amour pour lui:
+en quoi faisant, j'ai joué le rôle d'un véritable ami, d'un
+fidèle sujet, et ton père doit me remercier pour cela. Il
+n'y a point là d'insulte, Hal; pas du tout, Ned, pas du
+tout: non, mes enfants, pas du tout.</p>
+
+<p>HENRI.--Vois donc, si de peur et de pure lâcheté tu
+n'insultes pas à présent cette vertueuse dame, pour te
+tirer d'affaire avec nous? Est-elle du nombre des méchants?
+Ton hôtesse que voilà, en est-elle? Ce pauvre
+petit page en est-il un? Ou bien cet honnête Bardolph,
+dont le nez brûle de zèle, est-il un méchant?</p>
+
+<p>POINS.--Réponds donc, vieil arbre mort, réponds donc!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Le diable a déjà marqué Bardolph à tout
+jamais, et son visage est la cuisine particulière de Lucifer,
+où il ne fait autre chose que de lui rôtir de la vermine:
+quant à ce petit page, il a un bon ange à ses
+côtés; mais le diable est plus fort que lui.</p>
+
+<p>HENRI.--Pour les femmes....</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Il y en a une qui est déjà en enfer; elle
+brûle, la pauvre diablesse. Quant à l'autre, je lui dois
+de l'argent; si pour cela elle doit être damnée ou non,
+c'est ce que je ne sais pas.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Oh! pour cela non, je vous assure.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--A te dire le vrai, je ne le crois pas non
+plus; je crois que tu es quitte pour cet article. Mais,
+pardieu! il y a une autre affaire contre toi; de souffrir
+qu'on mange de la viande chez toi, en contravention à
+la loi! C'est pourquoi je pense que tu hurleras.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Tous ceux qui tiennent auberge en font
+autant: qu'est-ce qu'un gigot de mouton ou deux durant
+tout un carême?</p>
+
+<p>HENRI.--Et vous, ma belle dame?</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Que dit Votre Grâce?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Ce que dit Sa Grâce, elle le dit tout à fait
+à contre-coeur.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Qui frappe si fort à la porte? Voyez qui
+est à la porte, François.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Peto.)</p>
+
+<p>HENRI.--Eh bien, Peto, quelle nouvelle?</p>
+
+<p>PETO.--Le roi votre père est à Westminster; vingt
+courriers bien las et bien épuisés arrivent du nord; et
+chemin faisant j'ai rencontré et passé une douzaine de
+capitaines, nu-tête et suant à grosses gouttes, qui frappaient
+à tous les cabarets, et demandaient si l'on n'avait
+pas vu sir Jean Falstaff.</p>
+
+<p>HENRI.--Sur mon Dieu, Poins, je me sens bien coupable
+de profaner ainsi à des sottises un temps si précieux,
+tandis que la tempête de la révolte, comme le
+vent du sud accompagné de noires vapeurs, commence
+à fondre en orage sur nos têtes nues et désarmées.
+Donnez-moi mon épée et mon manteau. Bonsoir, Falstaff.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Henri, Poins, Peto et Bardolph.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Voilà que m'arrivait le plus friand morceau
+de la soirée, et il faut partir sans y mettre la dent!
+Encore frapper à la porte! Qu'est-ce que c'est? qu'y
+a-t-il donc encore?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Bardolph.)</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Il faut que vous vous rendiez à la cour
+tout de suite; il y a là-bas une douzaine de capitaines
+qui vous attendent à la porte.</p>
+
+<p>FALSTAFF, <i>au page</i>.--Payez les musiciens, petit drôle;
+adieu, hôtesse; adieu, Dorothée: vous voyez, mes enfants,
+comme les gens de mérite sont recherchés.
+L'homme inutile peut dormir, tandis que l'homme de
+courage est appelé partout. Adieu, mes enfants: si l'on
+ne me fait pas partir en poste sur-le-champ, je vous reverrai
+avant de m'en aller.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Je ne saurais parler. Si mon coeur n'est
+pas prêt à crever!... Enfin, mon cher Jack, aie bien
+soin de toi.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Adieu, adieu.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Allons, porte-toi bien: il y aura vingt-neuf
+ans à la saison des pois verts que je te connais, mais
+pour un homme plus honnête et plus sincère.... Enfin,
+porte-toi bien.</p>
+
+<p>BARDOLPH, <i>appelant dans l'intérieur</i>.--Mistriss Tear-Sheet!</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Dites à mistriss Tear-Sheet de venir parler
+à mon maître.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Oh! cours vite, Dorothée; cours, cours,
+ma bonne Dorothée.</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">(Une chambre du palais.)</p>
+
+<p class="stage1">(<i>Entre</i> LE ROI <i>en robe de chambre, accompagné d'un page</i>).</p>
+<br>
+<p>LE ROI.--Va: dis aux comtes de Surrey et de Warwick
+de se rendre ici; mais recommande-leur de lire auparavant
+ces lettres, et d'en bien méditer le contenu. Fais
+diligence. (<i>Le page sort.</i>) Combien de milliers de mes
+plus pauvres sujets dorment à cette heure! O sommeil,
+ô bienfaisant sommeil, doux réparateur de la nature,
+comment donc t'ai-je effrayé, que tu ne veuilles plus
+appesantir mes paupières, et plonger dans l'oubli mes
+sens assoupis? Pourquoi, sommeil, te plais-tu mieux
+dans la chaumière enfumée, étendu sur d'incommodes
+grabats, où tu t'assoupis au bourdonnement des insectes
+nocturnes, que dans les chambres parfumées des grands,
+sous la pourpre d'un dais magnifique, où les sons d'une
+douce mélodie invitent au repos? Dieu stupide, pourquoi
+vas-tu partager le lit dégoûtant du misérable, et
+laisses-tu la couche des rois semblable à la boîte d'une
+horloge, ou à la cloche qui sonne l'alarme? Quoi! tu
+vas fermer les yeux du mousse sur la cime agitée et périlleuse
+du mât, et tu le berces sur la couche de la tempête
+impétueuse, au milieu des vents qui saisissent par
+le sommet les vagues scélérates, hérissent leurs têtes
+monstrueuses, et les suspendent aux mobiles nuages
+avec des clameurs si assourdissantes qu'à ce tapage la
+mort elle-même se réveille. O injuste sommeil, peux-tu
+dans ces heures terribles accorder ton repos au mousse
+trempé des flots, tandis qu'au sein de la nuit la plus
+calme et la plus tranquille, sollicité par tous les moyens
+et toutes les séductions imaginables, tu le refuses à un
+roi!--Couchez-vous donc tranquillement, heureux misérables.
+La tête qui porte une couronne ne repose jamais
+avec calme!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Warwick et Surrey.)</p>
+
+<p>WARWICK.--Mille bonjours à Votre Majesté!</p>
+
+<p>LE ROI.--Est-ce que nous sommes déjà au matin?</p>
+
+<p>WARWICK.--Il est une heure passée.</p>
+
+<p>LE ROI.--En ce cas, milords, je vous souhaite aussi le
+bonjour à tous deux.--Avez-vous lu les lettres que je
+vous ai envoyées?</p>
+
+<p>WARWICK.--Oui, mon souverain.</p>
+
+<p>LE ROI.--Vous voyez donc dans quel état critique est
+notre royaume, de quelles maladies funestes il est atteint,
+et que le plus grand danger est tout près du coeur.</p>
+
+<p>WARWICK.--Il n'y a, seigneur, qu'un désordre naissant
+dans sa constitution, et l'on peut lui rendre toute
+sa vigueur avec de bons conseils et peu de remèdes.--Milord
+Northumberland sera bientôt refroidi.</p>
+
+<p>LE ROI.--O ciel! que ne peut-on lire dans le livre du
+destin! y voir tantôt la révolution des siècles aplanir
+les plus hautes montagnes; tantôt le continent, comme
+lassé de sa ferme solidité, se fondre et s'écouler dans les
+mers; et d'autres fois la ceinture en falaises de l'Océan
+devenir trop large pour les reins de Neptune! que n'y
+peut-on apprendre comme le hasard se rit de nous, et
+de combien de diverses liqueurs ses changements remplissent
+la coupe des vicissitudes! Oh! si l'on pouvait
+voir tout cela, le jeune homme le plus heureux, à l'aspect
+de la route qu'il lui faut suivre à travers la vie, des
+périls où il doit passer, des traverses qui doivent s'ensuivre,
+ne songerait plus qu'à fermer le livre, s'asseoir
+et mourir.--Dix ans ne se sont pas encore écoulés depuis
+que Richard et Northumberland, amis déclarés, prenaient
+ensemble de joyeux repas; et deux ans après ils
+étaient en guerre. Il n'y a que huit ans que ce même
+Percy était l'homme le plus près de mon coeur; il travaillait
+sans relâche comme un frère pour mes intérêts,
+et déposait à mes pieds son affection et sa vie. Oui, pour
+l'amour de moi il bravait en face Richard. Qui de vous
+était présent alors? (<i>A Warwick.</i>) C'était vous, cousin
+Névil, autant que je m'en puis souvenir. Lorsque Richard,
+les yeux pleins de larmes, insulté, maltraité de
+reproches par Northumberland, prononça ces paroles
+que nous voyons maintenant avoir été prophétiques:
+«Northumberland, toi l'échelle avec laquelle mon cousin
+Bolingbroke monte sur mon trône.»--Bien qu'alors,
+le ciel le sait, je n'eusse point cette pensée, et que la
+nécessité seule ait abaissé l'État, à tel point que la souveraineté
+et moi nous fûmes forcés de nous embrasser.--«Le
+temps viendra, continua-t-il, le temps viendra où ce
+crime infâme, comme un ulcère mûri, répandra la corruption
+qu'il renferme.» Et il poursuivit, prédisant ce
+qui arrive aujourd'hui et la rupture de notre amitié.</p>
+
+<p>WARWICK.--Il se trouve toujours dans la vie des
+hommes quelque événement propre à nous représenter
+l'aspect des temps qui ne sont plus. En les observant, on
+peut prophétiser assez juste les principaux événements
+qui sont encore à naître, faibles commencements gardés
+en réserve dans les germes où ils reposent, pour y être
+couvés par le temps qui les fait éclore. D'après l'inévitable
+loi des choses, le roi Richard pouvait clairement
+concevoir l'idée que le puissant Northumberland, alors
+traître envers lui, ferait sortir de cette semence une trahison
+plus grande encore qui ne trouverait pour y attacher
+ses racines d'autre terrain que vous.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ces événements sont-ils donc une inévitable
+nécessité? Eh bien, recevons-les comme la nécessité.
+C'est elle encore qui nous appelle en ce moment à grands
+cris.--On dit que l'évêque et Northumberland sont forts
+de cinquante mille hommes.</p>
+
+<p>WARWICK.--Cela est impossible, seigneur; la renommée,
+répétant à la fois la voix et l'écho, double toujours
+les objets de la crainte.--Que Votre Grâce veuille
+bien s'aller mettre au lit. Sur ma vie, seigneur, l'armée
+que vous avez envoyée viendra facilement à bout de
+cette conquête; et pour vous consoler encore davantage,
+j'ai reçu l'avis que Glendower est mort. Votre Majesté a
+été malade toute cette quinzaine, et ces heures prises
+sur le temps du sommeil doivent nécessairement aggraver
+votre mal.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je vais suivre votre conseil: et si ces guerres
+domestiques étaient terminées, nous partirions, mes
+chers lords, pour la Terre sainte.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une cour devant la maison du juge de paix Shallow, dans le
+comté de Glocester.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> SHALLOW et SILENCE, <i>chacun de son côté,
+suivi de</i> MOULDY, SHADOW, WART, FEEBLE et
+BULLCALF.</p>
+<br>
+<p>SHALLOW, <i>à Silence</i>.--Venez, venez, venez: votre main,
+monsieur, votre main, monsieur; vous êtes bien matinal,
+par ma foi! Comment se porte mon cher cousin
+Silence?</p>
+
+<p>SILENCE.--Bonjour, mon cher cousin Shallow.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Et comment se porte ma cousine votre
+femme, et votre charmante fille, et la mienne, ma filleule
+Hélène?</p>
+
+<p>SILENCE.--Ah! ce n'est pas un merle blanc.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Qu'on en dise tout ce qu'on voudra, je
+gage que mon cousin Guillaume est un habile garçon à
+présent. Il est toujours à Oxford, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>SILENCE.--Oui vraiment, et cela me coûte beaucoup.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Vous l'enverrez bientôt, je pense, aux
+écoles de droit. J'étais autrefois de celle de Saint-Clément,
+où je crois qu'on parle encore, et qu'on parlera
+longtemps de cet étourdi de Shallow.</p>
+
+<p>SILENCE.--On vous appelait le vigoureux Shallow,
+alors, cousin.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Oh! pardieu, j'avais toutes sortes de noms.
+Et en vérité, il n'y avait rien que je ne fusse capable de
+faire, et rondement encore. Il y avait moi et le petit
+Jean Doit, du comté de Stafford, et le noir George Bare,
+et François Pickbone, et Guillaume Squelle, un fameux
+lutteur<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>: je suis sûr que, dans toutes les écoles de droit,
+on n'aurait pas trouvé quatre autres vauriens de tapageurs
+comme nous; et j'ose dire que nous savions bien
+où déterrer le gibier, et que nous avions le meilleur à
+commandement. Il y avait aussi dans ce temps-là avec
+nous Jean Falstaff, aujourd'hui sir Jean, alors tout jeune
+et page de Thomas Mowbray, duc de Norfolk.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> <i>A Colswold man.</i> Les jeux de Colswold étaient célèbres alors
+pour les exercices d'adresse et de force.</blockquote>
+
+<p>SILENCE.--Est-ce le même sir Jean, cousin, qui va
+venir ici bientôt pour des recrues?</p>
+
+<p>SHALLOW.--Le même, le même sir Jean, précisément
+le même. Je lui ai vu fendre la tête de Skogan<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a> à la porte
+du palais, qu'il n'était encore qu'un marmot pas plus
+haut que cela: et le même jour, je me suis battu avec
+un certain Samson Stock-Fish, qui tenait une boutique
+de fruitier derrière les écoles de Gray. Oh! les bonnes
+farces que j'ai faites! Et de voir aujourd'hui combien il
+y a de mes vieilles connaissances de mortes!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> <i>Skogan</i> était un poëte qui suivait la cour de Henri IV, et
+composait des ballades et des moralités. Il paraît avoir été un
+homme sérieux et nullement fait pour se trouver compromis
+avec un mauvais sujet de l'espèce de Falstaff. Mais on a le recueil
+des mauvaises plaisanteries d'un autre <i>Skogan</i>, espèce de bouffon
+qui vivait du temps d'Édouard IV. Shakspeare paraît les avoir
+confondus, ou peut-être est-ce un anachronisme qu'il prête à
+dessein à Shallow pour faire ressortir un de ses mensonges.</blockquote>
+
+<p>SILENCE.--Nous les suivrons tous, cousin.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Oh! cela est certain, cela est certain, très-sûr,
+très-sûr: la mort (comme dit le psalmiste) est certaine
+pour tous, tous mourront.--Combien une bonne
+paire de boeufs à la foire de Stampford?</p>
+
+<p>SILENCE.--Pour vous dire la vérité, cousin, je n'y ai
+pas été.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Oui, la mort est certaine.--Et le vieux
+Double de votre ville est-il toujours en vie?</p>
+
+<p>SILENCE.--Mort, monsieur.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Mort! Voyez, voyez, il tirait bien de l'arc;
+et il est mort! Il avait un beau coup de fusil. Jean de
+Gaunt l'aimait beaucoup, et gageait beaucoup d'argent
+sur sa tête. Mort! il vous tapait dans le blanc à deux cent
+quarante pas, et vous aurait lancé un trait à deux cent
+quatre-vingts, et même quatre-vingt-dix pas, que cela
+vous aurait enchanté à voir.--A quel prix la vingtaine
+de brebis à présent?</p>
+
+<p>SILENCE.--C'est selon ce qu'elles sont: une vingtaine
+de bonnes brebis peut aller à dix guinées.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Et comme cela, le pauvre vieux Double est
+donc mort?</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Bardolph et une autre personne avec lui.)</p>
+
+<p>SILENCE.--Voilà, je crois, deux des gens de sir Jean
+Falstaff.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Bonjour, mes bons messieurs; lequel de
+vous deux est le juge Shallow?</p>
+
+<p>SHALLOW.--Je suis Robert Shallow, monsieur, un
+pauvre gentilhomme de ce comté, et l'un des juges de
+paix du roi. Que désirez-vous de moi?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Mon capitaine, monsieur le juge, se recommande
+à vous; mon capitaine, sir Jean Falstaff,
+homme de belle taille, pardieu! et un très-vaillant chef
+de recrues.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Il me fait bien de la grâce, monsieur; je
+l'ai connu un excellent espadonneur: comment se porte
+ce bon chevalier? Oserai-je demander comment se porte
+milady son épouse?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Excusez-moi, monsieur, mais un soldat
+n'est pas si mal accommodé que de n'avoir qu'une femme.</p>
+
+<p>SHALLOW.--C'est bien dit, par ma foi, monsieur; et, en
+vérité, c'est bien dit. Mieux accommodé! Il est bon! Oui,
+en vérité, il est bon! Les bonnes phrases sont très-certainement
+et ont toujours été en grande recommandation.
+Accommodé,--cela vient d'<i>accommodo</i>: fort bien!
+c'est une bonne phrase!<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> <i>Accommodate</i> était une expression à la mode.</blockquote>
+
+<p>BARDOLPH.--Pardonnez, monsieur, mais j'ai entendu
+dire ce mot-là. Comment dites-vous, une phrase? Par le
+jour qui luit, je ne sais pas ce que veut dire <i>phrase</i>;
+mais je soutiendrai, l'épée à la main, que ce mot est un
+très-bon mot de soldat, et un mot d'un sens très-avantageux.
+Oui, accommodé, c'est-à-dire qu'un homme
+est, comme on dit, accommodé; ou bien, quand un
+homme est ce qu'on appelle.... par quoi.... et comment...
+il peut passer pour accommodé, ce qui est une excellente
+chose.</p>
+
+<p class="stage1">(Arrive Falstaff.)</p>
+
+<p>SHALLOW.--Vous avez raison; tenez, voilà le bon sir
+Jean qui arrive. Donnez-moi votre chère main; que
+Votre Seigneurie donne sa chère main. Sur ma parole,
+vous avez bon visage; vous portez vos années à faire
+plaisir. Soyez le bienvenu, mon cher sir Jean.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je suis charmé de vous voir en bonne
+santé, mon cher maître Robert Shallow. C'est maître
+Sure-Card que voilà, je pense?</p>
+
+<p>SHALLOW.--Non, sir Jean; c'est mon cousin Silence,
+mon confrère.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Cher monsieur Silence, vous étiez bien fait
+pour être juge de paix.</p>
+
+<p>SILENCE.--Votre Seigneurie est la bienvenue.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Pardieu! il fait bien chaud!--Messieurs,
+m'avez-vous fait ici une demi-douzaine d'hommes bons
+à recruter?</p>
+
+<p>SHALLOW.--Vraiment oui, monsieur. Voulez-vous
+prendre la peine de vous asseoir?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Voyons-les, s'il vous plaît.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Où est la liste, où est la liste, où est la
+liste? Attendez, attendez, attendez. Allons, allons, allons,
+allons. Oui ma foi, monsieur. (<i>Il fait l'appel.</i>) Ralph
+Moisi?<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a> Qu'ils viennent dans l'ordre où je les appelle.
+Qu'ils viennent dans l'ordre, qu'ils viennent dans l'ordre.
+Voyons, où est Moisi?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> <i>Mouldy.</i> Il a fallu traduire les noms des recrues, sans quoi les
+plaisanteries de Falstaff auraient été incompréhensibles.</blockquote>
+
+<p>MOISI.--Ici, sous votre bon plaisir.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Que pensez-vous de celui-ci, sir Jean? C'est
+un garçon bien membré, jeune, fort, et qui vient de
+bonne famille.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Est-ce toi qui t'appelles Moisi?</p>
+
+<p>MOISI.--Oui, sous votre bon plaisir.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Il n'est que plus pressé de t'employer.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Ha, ha, ha! cela est excellent, ma foi! Ce
+qui est moisi a besoin d'être employé plus tôt que plus
+tard. Singulièrement bon! Bien dit, par ma foi! Fort
+bien dit!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Piquez-le.</p>
+
+<p>MOISI.--Oh! piqué, je le suis de reste. Si vous aviez pu
+me laisser tranquille! Ma vieille grand'mère ne saura
+où donner de la tête pour trouver quelqu'un qui lui
+fasse son ménage et les gros travaux. Vous n'aviez pas
+besoin de me piquer; il y en a tant d'autres plus en état
+que moi!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Allons, paix, Moisi: vous marcherez.
+Moisi, il est temps qu'on vous emploie.</p>
+
+<p>MOISI.--Qu'on m'emploie?</p>
+
+<p>SHALLOW.--Paix, drôle, paix; rangez-vous de côté:
+savez-vous à qui vous parlez?--Voyons l'autre, sir Jean.
+Attendez. Simon L'ombre!<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> <i>Shadow.</i></blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Vraiment, je veux l'avoir celui-là; ce doit
+être un soldat bien frais.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Où est L'ombre?</p>
+
+<p>L'OMBRE.--Me voilà, monsieur.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--L'ombre, de qui es-tu fils?</p>
+
+<p>L'OMBRE.--Je suis l'enfant de ma mère, monsieur.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--L'enfant de ta mère! c'est assez vraisemblable;
+et l'ombre de ton père, l'enfant de la femelle est
+l'ombre du mâle: il y en a beaucoup de cette espèce,
+vraiment, mais pas beaucoup où le père ait mis du
+sien.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Vous convient-il, sir Jean?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--L'ombre conviendra fort en été, pique-le;
+nous avons comme cela beaucoup d'ombres qui remplissent
+les cadres.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Thomas Bossu!<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> <i>Wart.</i></blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Où est-il?</p>
+
+<p>BOSSU.--Me voilà, monsieur.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--T'appelles-tu Bossu?</p>
+
+<p>BOSSU.--Oui, monsieur.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Tu es, ma foi, un bossu bien bossu.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Le piquerai-je, monsieur le chevalier?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Il n'est pas nécessaire, car son équipage
+est bâti sur son dos, et son corps ne tient qu'avec des
+épingles: ne le piquez pas davantage.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Ha, ha, ha! C'est à faire à vous, chevalier,
+c'est à faire à vous! Je vous fais mon compliment.--François
+Foible.<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> <i>Feeble.</i></blockquote>
+
+<p>FOIBLE.--Me voilà, monsieur.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Quel métier fais-tu, Foible?</p>
+
+<p>FOIBLE.--Tailleur pour femmes, monsieur.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Le piquerai-je, monsieur?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Si vous voulez; mais si c'eût été un tailleur
+d'hommes, c'est à vous qu'il aurait piqué des points.
+Feras-tu bien autant de trous dans le corps d'armée de
+l'ennemi que tu en as fait dans une jupe de femme?</p>
+
+<p>FOIBLE.--J'y ferai tout mon possible, monsieur; vous
+n'en pouvez pas demander davantage.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--C'est bien dit, mon cher tailleur pour
+femmes, bien dit, courageux Foible. Tu seras aussi vaillant
+qu'un pigeon en colère, ou que la plus magnanime
+des souris. Piquez bien le tailleur de femmes, maître
+Shallow, profondément, monsieur Shallow.</p>
+
+<p>FOIBLE.--J'aurais été bien charmé que Bossu fût parti
+aussi, monsieur.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je serais bien charmé que tu fusses tailleur
+pour hommes, afin que tu pusses le raccommoder
+et le mettre en état d'aller. Je ne peux pas faire un simple
+soldat d'un homme qui a un si gros corps derrière
+lui. Cette raison doit vous suffire, très-vigoureux Foible.</p>
+
+<p>FOIBLE.--Aussi suffira-t-elle, monsieur.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je te suis bien obligé, respectable Foible.--Qui
+est-ce qui vient après?</p>
+
+<p>SHALLOW.--Pierre le Boeuf,<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a> de la prairie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> <i>Bull-calf.</i></blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Vraiment! Voyons un peu ce Pierre le Boeuf.</p>
+
+<p>LE BOEUF.--Me voilà, monsieur.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Devant Dieu, cela fait un drôle bien bâti.
+Allons, piquez-moi le Boeuf jusqu'à ce qu'il mugisse.</p>
+
+<p>LE BOEUF.--Oh! mon seigneur capitaine....</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Comment donc? tu cries avant qu'on te
+pique?</p>
+
+<p>LE BOEUF.--Ah! monsieur, je suis malade.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Et quelle maladie as-tu?</p>
+
+<p>LE BOEUF.--Un mâtin de rhume, monsieur; une toux
+que j'ai attrapée à force de sonner dans les affaires du
+roi, le jour de son couronnement, monsieur.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Allons, tu viendras à la guerre en robe
+de chambre: nous ferons partir ton rhume, et nous
+aurons soin que tes parents sonnent pour toi.--Est-ce là
+tout?</p>
+
+<p>SHALLOW.--Nous en avons appelé deux de plus qu'il
+ne vous faut; vous ne devez avoir que quatre hommes
+ici, monsieur; faites-moi le plaisir d'entrer et d'accepter
+mon dîner.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Volontiers, j'irai boire un coup avec vous,
+mais je ne saurais rester à dîner. Je suis bien charmé
+d'avoir eu le plaisir de vous voir, maître Shallow.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Oh! monsieur le chevalier, vous souvenez-vous
+quand nous avons passé la nuit ensemble dans le
+moulin à vent des prés Saint-George?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Ne parlons plus de cela, mon cher maître
+Shallow, ne parlons plus de cela.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Ah! que de farces nous avons faites cette
+nuit-là! et Jeanne Night-Work est-elle toujours en vie?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Toujours, maître Shallow.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Elle ne pouvait se débarrasser de moi.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Oh! jamais, jamais: aussi disait-elle toujours
+qu'elle ne pouvait pas supporter maître Shallow.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Pardieu! il n'y avait personne comme moi
+pour la faire enrager. C'était une bonne robe alors; se
+soutient-elle toujours bien?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Oh! vieille, vieille, maître Shallow.</p>
+
+<p>SHALLOW.--En effet, elle doit être vieille; il est impossible
+qu'elle ne soit pas vieille; certainement elle est
+vieille, puisqu'elle avait eu Robin Night-Work du vieux
+Night-Work, avant que je fusse à Saint-Clément.</p>
+
+<p>SILENCE.--Il y a cinquante-cinq ans de cela.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Ah! cousin Silence, que n'as-tu vu ce que
+le chevalier et moi avons vu! ah! sir John!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Nous avons entendu souvent sonner le
+carillon de minuit, maître Shallow.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Si nous l'avons entendu! si nous l'avons
+entendu! si nous l'avons entendu! en vérité, chevalier,
+nous pouvons bien dire que nous l'avons entendu. Notre
+mot du guet était <i>hem</i>! <i>enfants</i>!--Allons-nous-en dîner.
+Oh! les beaux jours que nous avons vus! Allons, allons.</p>
+
+<p class="stage1">(Falstaff, Shallow et Silence sortent.)</p>
+
+<p>LE BOEUF.--Mon bon monsieur le corporal Bardolph,
+soyez de mes amis, et voilà la somme de quarante schellings
+de Henri en écus de France pour vous. En bonne
+vérité, monsieur, j'aimerais autant être pendu, monsieur,
+que de partir: et cependant, quant à moi, monsieur,
+ce n'est pas que je m'en soucie beaucoup; mais
+c'est que ce n'est pas mon penchant, et quant à moi j'ai
+envie de rester dans ma famille; autrement, monsieur,
+je ne m'en soucie pas quant à moi beaucoup.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Allons, rangez-vous de côté.</p>
+
+<p>MOISI.--Et moi, mon bon monsieur le caporal capitaine,
+soyez de mes amis pour l'amour de ma vieille
+grand'mère, elle n'a personne capable de rien faire auprès
+d'elle quand je serai parti; elle est vieille et ne
+peut pas s'aider toute seule; je vous en donnerai quarante,
+monsieur.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Allons, rangez-vous de côté.</p>
+
+<p>FOIBLE.--Par ma foi, cela m'est égal; un homme ne
+peut jamais mourir qu'une fois; nous devons une mort
+à Dieu. Je ne porterai jamais un coeur lâche: si c'est
+mon sort, soit: si ce ne l'est pas, tout de même. Personne
+n'est trop bon pour servir son prince; et que cela
+tourne comme cela voudra: celui qui meurt cette année
+en est quitte pour l'année prochaine.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Bien dit, tu es un brave garçon!</p>
+
+<p>FOIBLE.--Non, ma foi! je ne porterai jamais un coeur
+lâche.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentrent Falstaff et les juges de paix.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Allons, monsieur, quels sont les hommes
+que je dois avoir?</p>
+
+<p>SHALLOW.--Choisissez les quatre que bon vous semblera.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Monsieur, écoutez un peu que je vous dise
+un mot: j'ai<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a> trois guinées pour décharger Moisi et le
+Boeuf.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> Bardolph a reçu 80 schellings, ce qui fait environ 4 guinées
+il en vole une à son maître.</blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Bien, j'entends.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Allons, sir Jean, qui sont les quatre que
+vous choisissez?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Choisissez pour moi.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Vraiment donc: Moisi, le Boeuf, Foible, et
+L'ombre.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Moisi, le Boeuf!--Quant à vous, Moisi, restez
+chez vous jusqu'à ce que vous ne soyez plus bon
+pour le service. Et vous, le Boeuf, croissez jusqu'à ce que
+vous y soyez propre. Je ne veux point de vous autres.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Ah! sir Jean, sir Jean, ne vous faites pas
+tort à vous-même: ce sont vos plus beaux hommes; et
+je serais bien aise que vous eussiez ce qu'il y a de mieux.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Voulez-vous m'apprendre, monsieur Shallow,
+à choisir un homme? Est-ce que je me soucie, moi,
+des membres, de la largeur, de la stature, de la corpulence,
+et de toutes ces formes robustes d'un homme?
+Donnez-moi le coeur, monsieur Shallow. Voilà Bossu,
+par exemple; vous voyez quel air mal torché il a. Eh
+bien, c'est un homme qui vous chargera et fera partir
+son mousquet aussi vite que le marteau d'un chaudronnier,
+qui ira et viendra aussi prestement que les seaux
+du brasseur sortant la bière de la cuve. Et cet autre
+demi-visage, ce maraud de L'ombre, voilà encore un
+homme comme il m'en faut; cela ne présente ni surface
+ni but à l'ennemi; celui qui voudra tirer sur lui pourrait
+tout aussi facilement ajuster le tranchant d'un canif: et
+pour une retraite, avec quelle légèreté ce Foible, tailleur
+de femmes, vous saura courir! Oh! donnez-moi les
+hommes de rebut, et renvoyez-moi au rebut vos hommes
+d'élite. Mettez-moi un mousquet entre les mains de
+Bossu, Bardolph.</p>
+
+<p>BARDOLPH, <i>lui faisant faire l'exercice</i>.--Tenez-vous,
+Bossu; l'arme en joue: comme cela, comme cela, comme
+cela.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Allons, maniez-moi votre mousquet;
+comme cela; fort bien: marchez; fort bien, à merveille.
+Oh! il n'est rien de tel pour faire un fusilier qu'un petit,
+vieux, maigre, ratatiné, pelé. Par ma foi, je te dis que
+c'est fort bien, Bossu. Tu es un bon garçon; tiens, voilà
+un tester pour toi.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Il n'est pas encore passé maître là dedans;
+il ne l'exécute pas très-bien. Je me souviens qu'à la
+plaine de Mile-End, du temps que je demeurais à Saint-Clément,
+je faisais alors le rôle de sir Dagonet dans la
+farce d'Arthur; il y avait un singulier drôle de petit
+corps, et il vous maniait son mousquet comme cela, et
+puis il tournait par ici, et tournait par là, et puis en
+avant, et puis en arrière, comme qui dirait, <i>ra ta ta</i>, et
+puis comme qui dirait <i>pan</i>, et puis il s'en allait, et puis
+il revenait encore: ah! je n'en verrai jamais un comme
+lui.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Ceux-là iront très-bien. Maître Shallow,
+Dieu vous garde! maître Silence, je ne ferai pas de
+longs compliments avec vous; adieu, messieurs, tous
+les deux. Je vous fais mes remercîments; j'ai encore
+une douzaine de milles à faire ce soir.--Bardolph, donnez
+à ces miliciens leur uniforme.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Sir Jean, que le ciel vous bénisse, fasse
+prospérer vos affaires, et nous envoie bientôt la paix!
+Ne repassez pas ici sans vous arrêter chez moi, que nous
+renouvelions notre ancienne connaissance: peut-être
+bien alors que je vous tiendrai compagnie pour aller à
+la cour.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je voudrais qu'il vous en prît envie, maître
+Shallow.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Allez, en un mot comme en mille, j'ai dit.
+Portez-vous bien.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Adieu, mes chers messieurs.--Ici, Bardolph.
+Conduis ces hommes-là.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--A mon retour je veux soutirer ces deux
+juges de paix. Je connais déjà à fond le juge Shallow.
+Seigneur mon Dieu, combien nous autres vieillards
+sommes naturellement portés à mentir! Ce décharné de
+juge de paix n'a fait autre chose que de m'étourdir de
+toutes les extravagances de sa jeunesse, et de ses prouesses
+dans la rue de Turn-Bull<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>, et jamais trois mots de suite
+sans une menterie, plus exactement payée à son auditeur
+que ne l'est l'impôt du Turc. Je me le rappelle très-bien
+lorsqu'il était à Saint-Clément, comme de ces figures
+qu'on fait, après souper, d'une pelure de fromage. Quand
+il était nu, il n'y avait personne qui ne le prit pour une
+rave fourchue surmontée d'une tête grotesquement
+taillée au couteau; il était si mince qu'à une vue un peu
+embrouillée ses dimensions auraient été tout à fait invisibles.
+C'était le spectre de la famine, et cependant lascif
+comme un singe. Les catins ne l'appellaient pas autrement
+que Mandragore: il suivait toujours les modes
+d'une lieue, et n'avait jamais de chansons à chanter à
+ses mauvaises servantes d'auberges que celles qu'il entendait
+siffler aux charretiers; et il vous les donnait avec
+serment pour des caprices de lui, ou le fruit de ses
+veilles; et voilà ce sabre de bois devenu écuyer, parlant
+aussi familièrement de Jean de Gaunt que s'il eût été
+son camarade, et je ferais bien serment qu'il ne l'a jamais
+vu qu'une fois dans sa vie: c'était dans la cour des
+joutes où Gaunt lui cassa la tête pour s'être venu fourrer
+parmi les officiers du maréchal. Je dis, en voyant cela, à
+Jean de Gaunt qu'il battait son propre nom; en effet
+vous l'auriez pu fourrer tout vêtu dans une peau d'anguille:
+l'étui d'un hautbois à trois corps lui eût fait une
+maison, un palais; et aujourd'hui il a des terres et des
+bestiaux! C'est bien, je ferai connaissance avec lui, si je
+reviens; et il y aura bien du malheur si je ne m'en fais
+une double pierre philosophale. Si le jeune goujon fait
+la nourriture du vieux brochet, je ne vois pas pourquoi,
+suivant toutes les lois de la nature, je ne le happerais
+pas. Que l'occasion se présente, et voilà tout.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> La rue de Turn-Bull était le lieu le plus fréquenté par les
+femmes de mauvaise vie.</blockquote>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Une forêt dans la province d'York.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHEVÊQUE D'YORK, MOWBRAY, HASTINGS
+<i>et autres</i>.</p>
+<br>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Comment s'appelle cette forêt?</p>
+
+<p>HASTINGS.--C'est la forêt de Galtrie, sauf le bon plaisir
+de Votre Grâce.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Arrêtons-nous ici, mes lords,
+et envoyez à la découverte pour reconnaître les forces
+de l'ennemi.</p>
+
+<p>HASTINGS.--Nos espions sont déjà en campagne.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Vous avez bien fait.--Mes amis
+et mes collègues dans cette grande entreprise, je dois
+vous apprendre que j'ai reçu de Northumberland des
+lettres d'une date très-récente. Voici la teneur et la substance
+de ces froides lettres. Il souhaiterait, dit-il, être
+ici à la tête d'un corps digne de son rang: mais il n'en
+a pu trouver un assez nombreux, et il s'est retiré en
+Écosse pour laisser croître et mûrir sa fortune: il finit
+par demander à Dieu, de tout son coeur, que vos efforts
+triomphent des hasards et de la redoutable puissance de
+votre ennemi.</p>
+
+<p>MOWBRAY.--Ainsi voilà les espérances que nous fondions
+sur lui échouées et mises en pièces.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>HASTINGS.--Eh bien, quelles nouvelles?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--A l'occident de cette forêt, à moins d'un
+mille d'ici, les ennemis s'avancent en bon ordre, et par
+l'étendue de terrain qu'ils occupent, j'estime que leur
+nombre doit monter à près de trente mille hommes.</p>
+
+<p>MOWBRAY.--C'est justement ce que nous avions supposé.
+Marchons vers eux, et allons les affronter sur le
+champ de bataille.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Westmoreland.)</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Quel est ce chef armé de toutes
+pièces qui s'avance droit à nous? Je crois que c'est milord
+Westmoreland.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Salut et civilités de la part de notre
+général, le prince lord Jean de Lancastre.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Parlez, milord Westmoreland;
+expliquez-vous sans crainte. Quel motif vous amène vers
+nous?</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--C'est donc à Votre Grâce, milord,
+que s'adressera principalement le fond de mon discours.
+Si cette rébellion s'avançait comme il lui convient, sous
+l'aspect d'une abjecte et vile multitude, conduite par
+une jeunesse sanguinaire, animée par la fureur et soutenue
+d'une troupe d'enfants et de mendiants; si, dis-je,
+la révolte maudite s'offrait ainsi sous sa forme propre,
+naturelle et véritable, on ne vous verrait pas, vous, mon
+révérend père, et tous ces nobles lords, décorer ici de
+vos légitimes dignités l'ignoble forme d'une basse et sanglante
+insurrection.--Vous, lord archevêque, dont le
+siége est appuyé sur la paix publique, dont la paix à la
+main d'argent a caressé la barbe, dont la paix a nourri
+la science et les bonnes lettres, dont les vêtements
+offrent dans leur blancheur l'emblème de l'innocence, et
+figurent la divine colombe et l'esprit saint de paix!
+pourquoi transformer si malheureusement le gracieux
+langage de la paix en un rude et bruyant idiome de
+guerre, pourquoi changer vos livres en tombeaux, votre
+encre en sang, vos plumes en lances, et votre langue
+pieuse en une éclatante trompette et un aiguillon de
+guerre?</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Pourquoi je me conduis ainsi?
+Telle est la question que vous me faites: je vais en peu
+de mots droit au but.--Nous sommes tous malades; les
+excès de notre intempérance et de nos folies ont allumé
+dans notre sein une fièvre ardente qui demande que
+notre sang soit versé. Atteint d'une pareille maladie,
+notre feu roi Richard en mourut. Cependant, mon très-noble
+lord Westmoreland, je ne me donne point ici pour
+le médecin de ces maux, et ce n'est point en ennemi de
+la paix que je me mêle dans les rangs des guerriers;
+mais plutôt, en étalant pour quelques moments l'appareil
+menaçant de la guerre, je veux forcer au régime des
+esprits ardents, fatigués de leur bonheur, et purger un
+excès d'humeur qui commence à arrêter dans nos veines
+le mouvement de la vie.--Je vais vous parler plus simplement.
+J'ai d'une main impartiale pesé dans une juste
+balance les maux que peuvent causer nos armes et les
+maux que nous souffrons, et je trouve nos griefs bien
+plus graves que nos torts: nous voyons quelle direction
+suit le cours des choses actuelles, et la violence du torrent
+des circonstances nous emporte malgré nous hors
+de notre paisible sphère. Nous avons résumé tous nos
+griefs, pour les montrer article par article quand il en
+sera temps. Nous les avons, longtemps avant ceci, présentés
+au roi; mais tous nos efforts n'ont pu nous obtenir
+audience. Lorsqu'on nous fait tort, et que nous voulons
+exposer nos plaintes, l'accès à son trône nous est
+fermé par les hommes mêmes qui ont le plus contribué
+aux injustices dont nous nous plaignons. Ce sont les
+dangers des jours tout récemment passés, et dont le
+souvenir est inscrit sur la terre en caractères de sang
+encore visibles; ce sont les exemples que chaque heure,
+que l'heure présente amène sous nos yeux, qui nous
+portent à revêtir ces armes si malséantes, non pour
+rompre la paix, ni aucune de ses branches, mais pour
+établir ici une paix qui en ait à la fois le nom et la réalité.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Et quand a-t-on jamais refusé d'écouter
+vos plaintes? En quoi avez-vous été lésé par le
+roi? Quel pair a jamais été suborné pour vous offenser,
+en telle sorte que vous puissiez vous croire autorisé à
+sceller aujourd'hui d'un sceau divin le livre sanglant et
+illégitime d'une révolte mensongère, et à consacrer
+l'épée cruelle de la guerre civile?</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--J'ai fait ma querelle des maux
+de l'État, notre frère commun, et de la cruauté exercée
+sur le frère né de mon sang.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Il n'est nullement besoin de pareille
+réforme, et, quand elle serait nécessaire, ce n'est pas à
+vous qu'elle appartient.</p>
+
+<p>MOWBRAY.--Pourquoi pas à lui, du moins en partie?
+Et à nous tous, qui sentons encore les plaies du passé,
+et qui voyons le présent appesantir sur nos dignités une
+main injuste et oppressive?</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Oh! mon cher lord Mowbray, jugez
+des événements par la nécessité des circonstances, et
+vous direz alors avec plus de vérité que c'est le temps
+et non le roi qui vous maltraite. Et cependant, quant à
+vous, je ne puis voir que, soit de la part du roi, soit de
+la part des conjonctures nouvelles, vous ayez lieu le moins
+du monde à fonder une plainte. N'avez-vous pas été rétabli
+dans toutes les seigneuries du duc de Norfolk,
+votre noble père, d'honorable mémoire?</p>
+
+<p>MOWBRAY.--Eh! qu'avait donc perdu mon père dans
+son honneur, qui eût besoin d'être ranimé et ressuscité
+en moi? Le roi qui l'aimait fut forcé, par la situation où
+se trouvait l'État, de l'exiler malgré lui. Et cela, au moment
+où Henri Bolingbroke et lui étaient tous deux en
+selle et haussés sur leurs étriers; leurs chevaux hennissaient
+pour appeler l'éperon, leurs lances en arrêt, leurs
+visières baissées, leurs yeux lançant le feu à travers
+l'acier de leurs casques, et la bruyante trompette les
+animant l'un contre l'autre; alors, alors, rien ne pouvait
+garantir le sein de Bolingbroke de la lance de mon père.
+Oh! lorsque le roi jeta contre terre son bâton de commandement,
+sa vie y tenait suspendue; il se renversa
+du coup, lui et tous ceux qui depuis ont péri sous Bolingbroke,
+ou par jugement, ou par la pointe de l'épée.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Vous parlez, lord Mowbray, de ce
+que vous ne savez pas. Le comte d'Hereford était réputé
+alors pour le plus brave gentilhomme de l'Angleterre.
+Qui sait auquel des deux la fortune aurait souri? Mais
+quand votre père eût obtenu la victoire, il ne l'eût pas
+portée hors de Coventry; car tout le pays, d'une voix
+unanime, le poursuivait des cris de sa haine; et tous les
+voeux, tout l'amour des citoyens se portaient sur Hereford,
+qu'ils chérissaient avec passion, qu'ils bénissaient et
+prisaient plus que le roi. Mais ceci n'est qu'une pure
+digression.--Je viens ici, envoyé par le prince notre
+général, pour connaître vos griefs, pour vous annoncer
+de sa part qu'il est prêt à vous donner audience; et
+toutes celles de vos demandes qui paraîtront justes vous
+seront accordées; on écartera tout ce qui pourrait encore
+vous faire regarder comme ennemis.</p>
+
+<p>MOWBRAY.--Ces offres qu'il nous fait, il nous a contraints
+de les lui arracher: elles viennent de sa politique,
+et non de son affection.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Mowbray, c'est présomption de votre
+part que de le prendre ainsi. Ces offres partent de sa
+clémence et non de sa crainte: car, regardez bien, notre
+armée est à la portée de votre vue, et sur mon honneur,
+elle est tout entière trop pleine de confiance pour admettre
+seulement la pensée de la crainte; nos rangs
+comptent plus de noms illustres que les vôtres; nos soldats
+sont plus aguerris; nos armures aussi fortes, et notre
+cause plus juste; ainsi, la raison veut que nos courages
+soient aussi bons: ne dites donc plus que nos offres sont
+forcées.</p>
+
+<p>MOWBRAY.--A la bonne heure, mais si l'on m'en croit,
+nous n'accepterons aucune négociation.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Cela ne prouve autre chose que le
+sentiment d'une cause coupable. Un coffre pourri ne supporte
+pas d'être manié.</p>
+
+<p>HASTINGS.--Le prince Jean est-il revêtu de pleins
+pouvoirs? son père lui a-t-il transmis son autorité pour
+nous entendre et régler d'une manière stable les conditions
+qui seront arrêtées entre nous?</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Le nom seul de général emporte la
+plénitude de ces pouvoirs. Je m'étonne d'une question
+aussi frivole.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Eh bien, milord Westmoreland,
+prenez cet écrit: il renferme nos plaintes générales.
+Que chacun de ces abus soit réformé, et que tous
+ceux de notre parti qui, présents ici ou ailleurs, se trouvent
+intéressés dans cette entreprise, soient déchargés
+de toutes recherches par un pardon en forme légale et
+régulière; alors bornant nos volontés actuelles à ce qui
+nous regarde, et à la réussite de nos projets, nous rentrons
+aussitôt dans les bornes du respect, et nous enchaînons
+nos armes au bras de la paix.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Je vais mettre cet écrit sous les yeux
+du général. Si vous voulez, milords, nous pouvons nous
+joindre et nous aboucher à la vue de nos deux armées,
+et tout terminer, soit par la paix, que le ciel veuille rétablir!
+soit en recourant sur le lieu même de nos discussions,
+aux épées qui doivent les décider.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Nous y consentons, milord.</p>
+
+<p class="stage1">(Westmoreland sort.)</p>
+
+<p>MOWBRAY.--Quelque chose en moi me dit que les conditions
+de notre paix ne peuvent jamais être solides.</p>
+
+<p>HASTINGS.--Ne craignez rien: si nous pouvons la faire
+sur des bases aussi larges et aussi absolues que celles que
+renferment nos conditions, notre paix sera solide
+comme le rocher.</p>
+
+<p>MOWBRAY.--Oui, mais l'opinion que le roi conservera
+de nous sera telle, que la cause la plus légère, le prétexte
+le moins fondé, la première idée, le plus vain soupçon,
+lui rappelleront toujours le souvenir de notre révolte;
+et quand, avec la foi la plus loyale, nous serions
+les martyrs de notre zèle pour lui, nos actions seront
+toujours sassées et ressassées si rudement, que les épis
+les plus pesants sembleront aussi légers que la paille, et
+que le bon grain ne sera jamais séparé du mauvais.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Non, non, milord, faites bien
+attention.--Le roi est las d'éplucher des torts si légers
+et si vains: il a reconnu qu'un soupçon éteint par la
+mort en fait renaître deux plus violents sur les héritiers
+de la vie qu'on a sacrifiée: il effacera donc entièrement
+les noms inscrits sur ses tablettes, et ne gardera plus de
+témoin qui puisse rappeler à sa mémoire le souvenir de
+ses pertes passées; car il sait bien qu'il ne peut jamais,
+au gré de ses soupçons, purger ce royaume de tout ce
+qui lui porte ombrage. Ses ennemis ont si lestement
+pris racine entre ses amis, que dans ses efforts pour
+extirper un ennemi, il ébranle du même coup et soulève
+un ami, si bien que cette nation, comme une épouse
+dont les piquantes injures ont irrité sa fureur jusqu'aux
+coups, au moment où il va frapper, place devant elle son
+enfant, et tient le châtiment qu'il voulait lui faire subir
+suspendu dans la main déjà levée sur elle.</p>
+
+<p>HASTINGS.--D'ailleurs, le roi a tellement usé toutes ses
+verges sur les dernières victimes qu'aujourd'hui il manque
+même d'instrument pour châtier; en sorte que sa
+puissance, telle qu'un lion sans griffes, menace, mais ne
+peut saisir.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Cela est vrai;--et soyez bien
+sûr, mon bon lord maréchal, que si nous faisons bien
+constater aujourd'hui notre pardon, notre paix, comme
+un membre rompu et rejoint, n'en deviendra que plus
+solide par sa rupture.</p>
+
+<p>MOWBRAY.--Allons, soit; voici milord Westmoreland
+qui revient vers nous.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Westmoreland.)</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Le prince est à quelques pas d'ici.
+Vous plaît-il, milords, de venir joindre Sa Grâce à une
+distance égale de nos deux armées?</p>
+
+<p>MOWBRAY.--Monseigneur York, au nom de Dieu,
+avancez le premier.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Prévenez-moi et saluez le
+prince.--(<i>A Westmoreland.</i>) Milord nous vous suivons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une autre partie de la forêt.</p>
+
+<p class="stage1"><i>D'un côté entrent</i> MOWBRAY, L'ARCHEVÊQUE D'YORK,
+HASTINGS <i>et d'autres lords; de l'autre</i> LE PRINCE JEAN
+DE LANCASTRE, WESTMORELAND, <i>des officiers, suite.</i></p>
+<br>
+<p>LANCASTRE.--Mon cousin Mowbray, je me félicite de
+vous rencontrer ici.--Salut, mon cher lord archevêque.--Et
+à vous aussi, lord Hastings.--Salut à tous.--Milord
+York, vous paraissiez plus à votre avantage, lorsqu'en
+cercle autour de vous, votre troupeau assemblé au son
+de la cloche écoutait avec respect vos instructions sur le
+texte des livres saints, que vous ne vous montrez aujourd'hui
+sous la figure d'un homme de fer, excitant,
+au bruit de vos tambours, une multitude de rebelles,
+changeant la parole en glaive et la mort en vie. Si
+l'homme qui occupe une place dans le coeur du monarque,
+qui prospère sous les rayons de sa faveur, voulait
+abuser du nom de son roi, hélas! à combien de méfaits
+ne pourrait-il pas ouvrir la carrière sous l'ombre d'une
+telle puissance?--C'est ce qui vous arrive, lord archevêque.--Qui
+n'a entendu dire cent fois combien vous
+étiez versé dans les livres de Dieu? Vous étiez à nos yeux
+l'orateur de son parlement; vous étiez, à ce qu'il nous
+semblait, la voix de Dieu lui-même; vous étiez l'interprète
+et le négociateur entre les saintes puissances du
+ciel et nos oeuvres de ténèbres. Oh! qui jamais pourra
+croire que vous abusiez du saint respect attaché à votre
+place, et que vous employiez la faveur et la grâce du
+ciel, comme un favori perfide le nom de son prince, à
+des actes déshonorants? Vous avez, sous le masque du
+zèle de la cause de Dieu, enrôlé les sujets de mon père,
+son lieutenant sur la terre, et vous les avez ameutés ici
+contre la paisible autorité du ciel et du roi.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Mon noble lord Lancastre, je
+ne suis point ici armé contre l'autorité de votre père;
+mais, comme je l'ai dit à milord Westmoreland, c'est le
+mauvais gouvernement des temps actuels qui, d'un
+commun accord, nous assemble et nous oblige à nous
+serrer sous cette forme irrégulière, pour maintenir notre
+sûreté. J'ai envoyé à Votre Grâce le détail et les articles
+de nos griefs, ceux que la cour a repoussés avec mépris,
+et qui ont produit cette hydre, fille monstrueuse de la
+guerre. Vous pouvez fermer d'un sommeil magique ses
+yeux menaçants, en nous accordant nos justes et légitimes
+demandes; et aussitôt la fidèle obéissance, guérie
+de cette fureur insensée, s'abaissera avec soumission
+aux pieds de la majesté.</p>
+
+<p>MOWBRAY.--Sur le refus, nous sommes résolus d'essayer
+notre fortune, jusqu'à ce que le dernier de nous
+périsse.</p>
+
+<p>HASTINGS.--Et quand nous péririons ici, d'autres nous
+suppléeront dans une seconde tentative; s'ils succombent,
+ils en auront d'autres pour les suppléer à leur
+tour: ainsi se perpétuera une succession de malheurs,
+et d'héritiers en héritiers cette querelle se transmettra
+tant que l'Angleterre verra naître des générations nouvelles.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Vous êtes trop léger, Hastings, infiniment
+trop léger pour sonder ainsi la profondeur des siècles à
+venir.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Votre Grâce voudrait-elle leur répondre
+positivement et leur dire jusqu'à quel point vous
+approuvez leurs articles?</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Je les approuve tous et je les accorde volontiers,
+et je jure ici par l'honneur de mon sang, que
+les intentions de mon père ont été mal interprétées; je
+conviens aussi que quelques-uns de ceux qui l'entourent
+ont outre-passé ses intentions et abusé de son autorité.
+Milord, ces griefs seront redressés sans délai; sur mon
+âme, ils le seront. Veuillez renvoyer vos troupes dans
+leurs différents comtés, comme nous allons faire nous-mêmes;
+et ici, entre les deux armées, embrassons-nous
+et buvons ensemble comme des amis, afin que tous nos
+soldats puissent reporter chez eux ce qu'ils auront vu
+par leurs yeux, des témoignages de notre réconciliation
+et de notre amitié.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Je reçois votre parole de prince
+de réformer ces abus.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Je vous la donne et je la tiendrai; et sur
+cette promesse, je porte cette santé à Votre Grâce.</p>
+
+<p>HASTINGS, <i>à un officier</i>.--Allez, capitaine, et annoncez
+à nos soldats les nouvelles de la paix; qu'ils reçoivent
+leur solde et qu'ils partent: je sais qu'ils en seront très-satisfaits.--Hâte-toi,
+capitaine.</p>
+
+<p class="stage1">(Le capitaine sort.)</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--A vous, mon noble lord Westmoreland.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Je vous fais raison; et si vous saviez
+combien il m'en a coûté de peines pour former cette
+paix, vous boiriez à ma santé de grand coeur; mais mon
+amitié pour vous se fera bientôt mieux connaître.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Je n'en doute point.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--J'en suis bien joyeux.--A votre
+santé, mon cher cousin, lord Mowbray.</p>
+
+<p>MOWBRAY.--Vous me souhaitez la santé fort à propos;
+car je viens de me sentir tout d'un coup assez malade.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Avant un malheur les hommes
+se sentent toujours joyeux: mais la tristesse est un présage
+de bonheur.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Eh bien, cher cousin, soyez donc
+gai, puisqu'une tristesse soudaine doit faire supposer
+qu'il vous arrivera demain quelque bonheur.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Croyez-moi, je me sens l'esprit
+plus léger que jamais.</p>
+
+<p>MOWBRAY.--Tant pis, si votre règle est juste.</p>
+
+<p class="stage1">(Acclamation derrière le théâtre.)</p>
+
+<p>LANCASTRE.--On vient de leur annoncer la paix: écoutez;
+quelles acclamations!</p>
+
+<p>MOWBRAY.--Ces cris eussent été bien réjouissants après
+la victoire.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Une paix est une conquête. Les
+deux partis sont noblement vaincus sans qu'aucun y
+perde.</p>
+
+<p>LANCASTRE, <i>à Westmoreland</i>.--Allez, milord, qu'on licencie
+aussi notre armée. (<i>Westmoreland sort.</i>)--(<i>À York</i>.)
+Et consentez, mon digne lord, à ce que les troupes défilent
+devant nous, afin que nous apprenions par nos
+yeux à quels hommes nous aurions eu affaire.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK, <i>à Hastings</i>.--Lord Hastings,
+allez, et avant de licencier nos soldats, qu'on les fasse
+défiler près de nous.</p>
+
+<p class="stage1">(Hastings sort.)</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Je me flatte, milord, que nous reposerons
+ensemble cette nuit. (<i>Rentre Westmoreland.</i>) Eh bien,
+cousin, pourquoi notre armée demeure-t-elle sous les
+armes?</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Les chefs ayant reçu de vous l'ordre
+de ne pas bouger, ne veulent pas partir qu'ils ne reçoivent
+de votre bouche un ordre contraire.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Ils connaissent leur devoir.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Hastings.)</p>
+
+<p>HASTINGS.--Milord, notre armée est déjà dispersée, et
+comme de jeunes taureaux détachés du joug, ils prennent
+leur course à l'est, à l'ouest, au nord, au sud.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Bonne nouvelle, milord Hastings:
+et en conséquence je vous arrête comme coupable de
+haute trahison,--et vous aussi, lord archevêque,--et
+vous aussi, lord Mowbray. Je vous accuse tous deux de
+trahison capitale.</p>
+
+<p>MOWBRAY.--Est-ce là un procédé juste et honorable?</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Et votre assemblée l'est-elle?</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK, <i>au prince</i>.--Voulez-vous violer
+ainsi votre parole?</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Je ne me suis point engagé envers toi. Je
+vous ai promis la réforme des abus dont vous vous êtes
+plaints: et sur mon honneur, j'exécuterai cette réforme
+avec l'exactitude la plus religieuse. Mais pour vous, rebelles,
+préparez-vous à subir le salaire que méritent la
+révolte et une conduite telle que la vôtre. Vous avez
+rassemblé cette armée avec la plus grande légèreté,
+vous l'avez conduite ici pleins d'espérances folles, et vous
+venez de la licencier comme des imbéciles.--Qu'on batte
+le tambour et qu'on poursuive les bandes errantes et dispersées:
+c'est le ciel qui à notre place a combattu aujourd'hui
+sans danger.--Que quelques-uns de vous gardent
+ces traîtres, jusqu'à l'échafaud, lit fatal où la trahison
+vient toujours rendre son dernier soupir.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> FALSTAFF ET COLEVILLE.</p>
+<br>
+
+<p>FALSTAFF.--Quel est votre nom, monsieur? Votre titre?
+Et de quel endroit êtes-vous, je vous prie?</p>
+
+<p>COLEVILLE.--Je suis chevalier, monsieur, et je m'appelle
+Coleville de la Vallée.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Ainsi Coleville est votre nom, chevalier
+votre titre, et la Vallée votre demeure. Le nom de Coleville
+vous restera, traître sera votre titre et le cachot
+sera votre demeure, demeure assez profonde. Ainsi vous
+ne changerez point de nom et vous serez toujours Coleville
+de la Vallée.</p>
+
+<p>COLEVILLE.--N'êtes-vous pas sir Jean Falstaff?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je le vaux bien toujours, monsieur, qui
+que je puisse être. Vous rendez-vous, monsieur, ou bien
+faudra-t-il que je sue pour vous y forcer? Si tu me fais
+suer, les larmes de tes amis me le payeront: ils pleureront
+ta mort. Ainsi songe à avoir peur et à trembler, et
+soumets-toi à ma clémence.</p>
+
+<p>COLEVILLE.--Je crois que vous êtes le chevalier Falstaff,
+et, dans cette idée, je me rends à vous.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--J'ai une école entière de langues dans mon
+ventre, et il n'y en a pas une qui sache dire autre chose
+que mon nom. Si je n'avais qu'un ventre ordinaire, je
+serais simplement l'homme le plus actif qu'il y eût en
+Europe; mais mon ventre, mon ventre, mon ventre me
+perd.--Oh! voilà notre général.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le prince Jean de Lancastre, Westmoreland et
+d'autres personnes.)</p>
+
+<p>LANCASTRE.--La première chaleur est passée; ne poursuivez
+pas plus loin à présent. Rassemblez les troupes,
+mon cher cousin Westmoreland. (<i>Westmoreland sort.</i>) A
+présent, Falstaff, qu'êtes-vous devenu pendant tout ce
+temps-ci? Quand tout est fini, c'est alors que vous paraissez.
+Sur ma parole, ces tours de paresseux vous fileront
+un jour ou l'autre quelque corde.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je serais bien fâché, mon prince, d'en agir
+autrement. Je n'ai encore connu d'autre récompense
+de la valeur que les rebuts et les reproches. Me prenez-vous
+pour une hirondelle, une flèche, ou un boulet de
+canon? Puis-je donner à mes pauvres vieux mouvements
+la rapidité de la pensée? Je suis arrivé ici avec toute la
+célérité qui m'était possible. J'ai coulé à fond cent quatre-vingt
+et tant de postes; et après cela, tout harassé que
+je suis, j'ai encore dans ma pure et immaculée valeur,
+pris sir Jean Coleville de la Vallée, un des plus terribles
+chevaliers, des plus vaillants ennemis qu'on puisse rencontrer:
+mais après tout, quel mérite y a-t-il à cela? Il
+ne m'a pas plutôt vu, qu'il s'est rendu: de façon que
+je puis bien dire, avec le célèbre nez crochu de Rome:
+«Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu.»</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Grâce à sa courtoisie, plus qu'à votre
+valeur.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je n'en sais rien; mais le voilà toujours,
+et c'est à vous que je le remets, et je supplie en grâce
+Votre Altesse que cette action soit enregistrée parmi les
+autres faits de cette journée: ou bien, sur mon Dieu, je
+la ferai mettre dans une ballade spéciale, avec mon portrait
+en tête, où l'on verra Coleville baisant mon pied:
+et quand vous m'aurez forcé à prendre ce parti, si vous
+ne paraissez pas tous auprès de moi aussi minces que
+des pièces de deux sous dorées, et si, placé dans le ciel
+pur de la gloire, je ne vous surpasse pas alors en éclat,
+comme la pleine lune surpasse les petites étincelles du
+firmament, semblables près d'elle à des têtes d'épingles,
+ne croyez jamais à la parole d'un chevalier. C'est pourquoi,
+laissez-moi jouir de mes droits, et souffrez que le
+mérite monte.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Le tien est trop pesant pour monter.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Eh bien! qu'il brille donc.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Il est trop opaque.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Enfin, qu'il lui arrive donc quelque chose,
+mon cher lord, qui me fasse du bien: après cela, donnez-lui
+le nom que vous voudrez.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Est-ce toi qui t'appelles Coleville?</p>
+
+<p>COLEVILLE.--Oui, milord.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Tu es un fameux rebelle, Coleville.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Et c'est un fameux fidèle sujet qui l'a pris.</p>
+
+<p>COLEVILLE.--Je ne suis, milord, que ce que sont les
+chefs qui m'ont conduit ici. S'ils avaient voulu suivre
+mes conseils, vous les auriez achetés plus cher que vous
+n'avez fait.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je ne sais pas combien ils se sont vendus;
+mais pour toi, comme un bon garçon, tu t'es donné gratis,
+et je te remercie du présent que tu m'as fait de toi.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Westmoreland.)</p>
+
+<p>LANCASTRE.--A-t-on cessé la poursuite?</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--On a fait retraite et on va s'occuper
+de l'exécution des rebelles.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Envoyez Coleville avec ses confédérés à
+York, pour y être exécuté sur-le-champ. Vous, Blount,
+conduisez-le hors d'ici, et voyez à ce qu'il soit bien
+gardé.... (<i>Quelques-uns sortent avec Coleville.</i>) A présent
+hâtons-nous de partir pour la cour, mes lords, car j'apprends
+que mon père est très-malade. La nouvelle de
+nos succès nous devancera auprès de Sa Majesté. Ce
+sera vous, cousin, qui vous chargerez de la lui porter
+pour le ranimer, tandis que nous vous suivrons sans
+nous presser.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Milord, je vous en supplie, permettez-moi
+de traverser le comté de Glocester, et quand vous arriverez
+à la cour, je vous en conjure, faites un bon rapport
+de moi, mon prince.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Allez, portez-vous bien, Falstaff; pour
+moi, comme c'est aussi mon caractère, je parlerai de
+vous mieux que vous ne méritez.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je vous souhaiterais seulement de l'esprit,
+cela vaudrait mieux que votre duché. De bonne foi, ce
+jeune homme au sang-froid ne m'aime point, il est impossible
+de le faire rire: mais il n'y a rien d'étonnant, cela
+ne boit pas de vin. Vous ne verrez jamais aucun de ces
+graves petits garçons tourner à bien, car leur maigre
+boisson leur refroidit tellement le sang, que, joignez à
+cela tous leurs repas de poisson, ils tombent dans des espèces
+de pâles couleurs masculines, et quand ils se
+marient ils ne font que des femelles. Ce sont pour la
+plupart des sots et des lâches, comme le seraient quelques-uns
+de nous si nous ne nous mettions pas le feu
+dans le ventre. Une bonne bouteille de vin de Xérès
+produit deux grands effets: 1º elle monte à la tête et
+s'empare de mon cerveau, où elle dessèche toutes les
+vapeurs crues, épaisses et sottes qui l'environnent. Elle
+rend la conception vive, légère, la remplit de tournures
+soudaines, animées, charmantes, qui, communiquées à
+la voix, naissent au moyen de la langue en excellentes
+saillies. Le second avantage qu'on retire de ce recommandable
+vin de Xérès, c'est qu'il vous réchauffe le
+sang, qui, auparavant froid et tranquille, laissait le foie
+pâle et blafard, ce qui est la marque évidente de la pusillanimité
+et de la lâcheté: mais le Xérès le réchauffe,
+et le fait courir de l'intérieur aux extrémités extérieures:
+il allume la figure qui, comme un phare, avertit tout le
+reste de ce petit royaume, l'homme, de prendre les
+armes: et alors la troupe des esprits vitaux, et autres
+moindres habitants de l'intérieur des terres vous viennent
+en grand nombre se porter vers leur capitaine, le
+coeur, qui, fier et enflé de cette suite nombreuse, exécute
+tout ce qu'on veut en fait d'actions de courage; et
+toute cette valeur vient du Xérès; de façon que la plus
+grande science dans les armes n'est rien, sans un peu
+de vin d'Espagne. C'est lui qui la met en mouvement;
+et le plus grand savoir n'est qu'un trésor gardé par le
+diable jusqu'à ce que le vin d'Espagne le fasse sortir de
+l'inaction, le mette en usage et en valeur. Aussi voilà
+pourquoi le prince Henri est brave; il avait naturellement
+hérité de son père un sang morne et froid; mais
+il l'a si bien cultivé, travaillé et engraissé, comme on
+fait une terre sèche, maigre et stérile, à force de s'accoutumer
+à boire du bon, du vrai et fertile vin d'Espagne,
+et à bonnes doses, qu'il est devenu chaud et très-vaillant.
+Si j'avais mille fils, le premier principe que je leur
+donnerais serait de renoncer à toute maigre boisson, et
+de s'adonner au vin d'Espagne. (<i>Entre Bardolph.</i>) Eh
+bien, Bardolph, quelles nouvelles?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--L'armée est tout à fait licenciée et partie.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Soit, qu'elle aille: pour moi je vais repasser
+par le comté de Glocester, et là, rendre une petite
+visite à maître Robert Shallow, écuyer. Je le tiens déjà
+comme une cire que je façonne entre mes doigts, et je
+ne tarderai pas à lui donner l'empreinte.--Allons, partons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Westminster.--Appartement dans le palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, CLARENCE, LE PRINCE
+HUMPHREY, WARWICK, <i>et autres personnes.</i></p>
+<br>
+<p>LE ROI.--Maintenant, lords, si le ciel donne une heureuse
+issue à la sanglante querelle qui retentit à nos
+portes, nous conduirons notre jeunesse sur de plus nobles
+champs de bataille, et nous ne manierons plus que
+des armes sanctifiées. Notre flotte est équipée, nos troupes
+rassemblées, les lieutenants qui doivent gouverner en
+notre absence revêtus des pouvoirs nécessaires; tout est
+au point où nous le désirons: seulement nous avons
+besoin d'un peu plus de forces personnelles, et nous attendons
+aussi que les rebelles, maintenant armés, soient
+rentrés sous le joug du gouvernement.</p>
+
+<p>WARWICK.--Nous ne doutons pas que Votre Majesté
+ne jouisse bientôt de ce double avantage.</p>
+
+<p>LE ROI.--Humphrey de Glocester, mon fils, où est le
+prince votre frère?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Je crois, seigneur, qu'il est allé chasser à
+Windsor.</p>
+
+<p>LE ROI.--Et avec qui?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Je l'ignore, seigneur.</p>
+
+<p>LE ROI.--Son frère Thomas de Clarence n'est-il pas
+avec lui?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Non, mon bon seigneur, il est ici présent.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Que veut de moi mon seigneur et mon
+père?</p>
+
+<p>LE ROI.--Je ne te veux que du bien, Thomas de Clarence.
+Par quel hasard n'es-tu pas avec le prince ton
+frère? Il t'aime, Thomas, et tu le négliges. Tu es placé
+dans son affection plus avant qu'aucun de tes frères:
+cultive-la, mon fils; et après que je serai mort, tu pourras
+revêtir entre sa puissance et tes autres frères le noble
+rôle de médiateur. N'omets donc rien de ce qui peut lui
+plaire, n'émousse point la vivacité de sa tendresse, et ne
+perds point l'avantage de ses bonnes grâces, en te montrant
+froid ou négligent pour ce qu'il désire; car il est
+bienveillant pour qui sait le ménager par des soins: il
+a une larme pour la pitié, et une main ouverte comme
+le jour, quand la charité l'attendrit. Et cependant si on
+l'irrite, il devient comme le rocher; son humeur est aussi
+capricieuse que l'hiver, aussi soudaine que le coup de
+la gelée aux premiers rayons du jour. Il faut donc se
+conformer soigneusement à son caractère. Quand vous
+le verrez disposé à la gaieté, remontrez-lui ses fautes et
+toujours avec respect; s'il est mal disposé, donnez-lui
+de l'espace et lâchez-lui le câble, jusqu'à ce que ses passions,
+comme une baleine amenée sur le sable, se soient
+consumées par leurs propres efforts. Retiens cette leçon,
+Thomas, et tu seras le protecteur de tes amis, un cercle
+d'or qui unira tellement tous tes frères, que jamais le
+vase où vient se mêler leur sang ne sera brisé par le
+poison des mauvais conseils que les années y verseront
+nécessairement, dût-il le travailler aussi violemment
+que l'aconit ou la poudre impétueuse.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Je le cultiverai avec tout le soin et toute
+la tendresse dont je suis capable.</p>
+
+<p>LE ROI.--Pourquoi, Thomas, n'es-tu pas avec lui à
+Windsor?</p>
+
+<p>CLARENCE.--Il n'y est pas aujourd'hui; il dîne à Londres.</p>
+
+<p>LE ROI.--Et avec qui? peux-tu me le dire?</p>
+
+<p>CLARENCE.--Avec Poins et le reste de cette bande qui
+ne le quitte pas.</p>
+
+<p>LE ROI.--Le sol le plus gras est aussi celui qui produit
+le plus de mauvaises herbes: il en est surchargé, lui, la
+noble image de ma jeunesse. Aussi mes chagrins s'étendent
+par delà l'heure de ma mort; et des larmes de
+sang s'échappent de mon coeur, quand mon imagination
+me fait concevoir les jours d'égarement, les temps de
+corruption que vous allez voir, lorsque je me serai endormi
+avec mes ancêtres; car, aussitôt que la violence
+de ses goûts de débauche n'aura plus de frein, que la
+fougue et l'ardeur du sang seront ses seuls guides, lorsque
+le pouvoir viendra se joindre à ses penchants dissolus,
+de quel essor ne verrez-vous pas ses passions voler
+à la rencontre du péril et de la chute dont il sera menacé?</p>
+
+<p>WARWICK.--Mon gracieux souverain, vous allez beaucoup
+trop loin: le prince ne fait autre chose qu'étudier
+ses compagnons, comme on étudie une langue étrangère.
+Pour la bien comprendre, il est nécessaire d'en
+voir et d'en apprendre jusqu'aux expressions les plus
+indécentes: une fois qu'on y est parvenu, Votre Altesse
+sait qu'on n'en fait plus d'autre usage que de les connaître
+pour les détester. De même, le prince, quand il
+sera mûri par l'âge, repoussera loin de lui ses compagnons,
+comme on rejette ces termes grossiers; et leur
+souvenir vivra seulement dans sa mémoire, comme une
+espèce de règle sur laquelle il mesurera la conduite et la
+vie des autres, tirant ainsi avantage de ses fautes passées.</p>
+
+<p>LE ROI.--Il est rare que l'abeille abandonne le rayon
+de miel qu'elle a déposé dans un cadavre. Qui entre là?
+Westmoreland!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Westmoreland.)</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Santé à mon souverain! Et puisse
+un nouveau bonheur s'ajouter encore à celui que je
+viens lui annoncer! Le prince Jean votre fils baise les
+mains de Votre Grâce. Mowbray, l'évêque Scroop, Hastings
+et tous les chefs, sont allés recevoir le châtiment
+des lois. Il n'y a pas maintenant une seule épée rebelle
+hors du fourreau, et la paix arbore partout son rameau
+d'olivier: Votre Majesté pourra en particulier lire à son
+loisir dans cet écrit la manière dont a été conduite l'action
+et en suivre toutes les circonstances.</p>
+
+<p>LE ROI.--O Westmoreland: tu es l'oiseau d'été, qui
+sur les pas de l'hiver vient chanter la naissance du jour.
+Tenez: voici encore d'autres nouvelles!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Harcourt.)</p>
+
+<p>HARCOURT.--Le ciel garde Votre Majesté d'avoir des
+ennemis; et lorsqu'il s'en élèvera contre vous, puissent-ils
+tomber comme ceux dont je viens vous apprendre le
+sort! Le comte Northumberland, et le lord Bardolph à
+la tête d'une armée nombreuse d'Anglais et d'Écossais,
+ont été totalement défaits par le shérif de la province
+d'York. Ces dépêches, s'il vous plaît de les lire, renferment
+dans le plus grand détail toutes les dispositions et
+les événements du combat.</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh! pourquoi donc ces heureuses nouvelles
+me rendent-elles plus malade? La fortune ne viendra-t-elle
+jamais les deux mains pleines? Ne tracera-t-elle
+jamais ses plus belles paroles qu'en sombres caractères?
+Tantôt elle donne l'appétit, et refuse l'aliment; c'est le
+sort du pauvre en santé; tantôt elle offre un festin et
+retire l'appétit; c'est le sort du riche, qui possède l'abondance
+et n'en jouit pas. Je devrais en ce moment me réjouir
+à ces heureuses nouvelles, et c'est en ce moment
+même que je sens ma vue se troubler, et ma tête se
+perdre. Oh! Dieu, venez à moi: je me trouve bien mal.</p>
+
+<p class="stage1">(Il tombe sans connaissance.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Que Votre Majesté prenne courage!</p>
+
+<p>CLARENCE.--O mon auguste père!</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Mon souverain, reprenez vos esprits,
+levez les yeux....</p>
+
+<p>WARWICK.--Calmez-vous, princes: attendez; vous savez
+que ces accès lui sont très-ordinaires. Éloignez-vous
+de lui: donnez-lui de l'air: bientôt vous le verrez revenir
+à lui.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Non, non, il ne peut soutenir longtemps
+ces angoisses. Les inquiétudes et les peines continuelles
+de son âme ont tellement usé l'enceinte qui devait les
+contenir, qu'à travers sa mince épaisseur, on aperçoit la
+vie prête à s'échapper.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Le peuple m'épouvante de ses récits: il
+a vu des animaux nés sans père, des productions monstrueuses
+de la nature. Les saisons ont changé leur caractère;
+on dirait que l'année, dans son cours, a trouvé
+certains mois endormis, et les a franchis d'un saut.</p>
+
+<p>CLARENCE.--La rivière a éprouvé trois flux successifs
+que n'a séparés aucun reflux; et les vieillards, chroniques
+babillardes du temps passé, disent que le même
+phénomène arriva peu de temps avant que notre aïeul,
+le grand Édouard, ne tombât malade et ne mourût.</p>
+
+<p>WARWICK.--Parlez plus bas, princes: le roi commence
+à reprendre ses sens.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Cette apoplexie sera sûrement le mal qui
+terminera ses jours.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je vous prie, soulevez-moi, et m'emportez
+dans quelque autre chambre.... Doucement, je vous en
+prie. (<i>On emporte le roi dans une partie plus reculée de la
+chambre, où on le place sur un lit.</i>) Qu'on n'y fasse aucun
+bruit, mes chers amis, à moins qu'une main secourable
+ne récrée mes sens fatigués par quelque douce musique.</p>
+
+<p>WARWICK.--Qu'on fasse venir des musiciens dans la
+chambre voisine.</p>
+
+<p>LE ROI.--Placez ma couronne ici sur le chevet de mon
+lit.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Ses yeux se creusent, il change visiblement.</p>
+
+<p>WARWICK.--Moins de bruit, moins de bruit.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Henri.)</p>
+
+<p>HENRI.--Qui de vous a vu le duc de Clarence?</p>
+
+<p>CLARENCE.--Me voici, mon frère, accablé de tristesse.</p>
+
+<p>HENRI.--Comment, de la pluie sous les toits quand il
+n'y en a pas dehors? Comment se porte le roi?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Très-mal.</p>
+
+<p>HENRI.--Sait-il les bonnes nouvelles? Dites-les-lui.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--C'est en les apprenant que sa santé s'est
+si fort altérée.</p>
+
+<p>HENRI.--S'il est malade de joie, il se rétablira sans médecin.</p>
+
+<p>WARWICK.--Pas tant de bruit, milords.--Cher prince,
+parlez bas: le roi votre père est disposé à s'assoupir.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Retirons-nous dans l'autre chambre.</p>
+
+<p>WARWICK.--Votre Grâce voudrait-elle bien s'y retirer
+avec nous?</p>
+
+<p>HENRI.--Non: je vais m'asseoir ici et veiller auprès
+du roi. (<i>Tous sortent, excepté le prince.</i>) Pourquoi la couronne,
+cette importune camarade de lit, est-elle placée
+sur son oreiller? O brillante agitation, inquiétude dorée,
+combien de fois ne tiens-tu pas les portes du sommeil
+toutes grandes ouvertes pendant des nuits sans repos!--Il
+dort avec elle maintenant, mais non pas d'un sommeil
+si parfait et si profondément doux que celui de l'homme
+qui, le front ceint d'un bonnet grossier, ronfle pendant
+toute la durée de la nuit. O grandeur, quand de ton
+poids tu presses celui qui te portes, tu te fais sentir à lui
+comme une riche armure qui, dans la chaleur du jour,
+brûle en même temps qu'elle défend. Je vois près des
+issues de son haleine un brin de duvet qui demeure
+immobile. S'il respirait, cette plume légère et mobile
+serait nécessairement agitée. Mon gracieux seigneur!
+mon père!--Ce sommeil est profond! En effet, c'est le
+sommeil qui a détaché pour jamais ce cercle d'or du
+front de tant de rois d'Angleterre.--Ce que je te dois ce
+sont des larmes, et la profonde douleur des affections
+du sang; la nature, l'amour, la tendresse filiale te les
+payeront, ô père chéri, et avec abondance! Ce que tu
+me dois, c'est ta couronne royale qu'héritier immédiat
+de ta place et de ton sang, je vois descendre naturellement
+sur ma tête. (<i>Il la met sur sa tête.</i>) Eh bien, l'y
+voilà: le ciel l'y maintiendra; et dût la force de l'univers
+entier se réunir dans le bras d'un géant, il ne m'arracherait
+pas cette couronne héréditaire; je la tiens de toi
+et la laisserai aux miens, comme tu me l'as laissée.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Warwick! Glocester! Clarence!</p>
+
+<p class="stage1">(Rentrent Warwick et les autres.)</p>
+
+<p>CLARENCE.--Le roi n'a-t-il pas appelé?</p>
+
+<p>WARWICK.--Que désire Votre Majesté? Comment se
+trouve Votre Grâce?</p>
+
+<p>LE ROI.--Pourquoi m'avez-vous laissé seul ici, milords?</p>
+
+<p>CLARENCE.--Mon souverain, nous y avons laissé le
+prince mon frère; il a voulu s'asseoir et veiller auprès
+de vous.</p>
+
+<p>LE ROI.--Le prince de Galles? où est-il? que je le voie.
+Il n'est pas ici.</p>
+
+<p>WARWICK.--Cette porte est ouverte; il sera sorti de ce
+côté.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Il n'a point passé par la chambre où nous
+nous tenions.</p>
+
+<p>LE ROI.--Où est la couronne? Qui l'a ôtée de dessus
+mon oreiller?</p>
+
+<p>WARWICK.--Nous l'y avons laissée, mon souverain,
+quand nous sommes sortis.</p>
+
+<p>LE ROI.--C'est le prince qui l'aura prise.--Allez; cherchez
+où il peut être.--Est-il donc si impatient, qu'il
+prenne mon sommeil pour la mort?--Trouvez-le, lord
+Warwick; que vos reproches l'amènent ici.--Ce procédé
+de sa part s'unit à mon mal et hâte ma fin.--Voyez, enfants,
+ce que vous êtes; avec quelle promptitude la nature
+se laisse aller à la révolte, dès que l'or devient
+l'objet de ses désirs. C'est donc pour cela que les pères
+insensés, dans leur inquiète prévoyance, suspendent
+leur sommeil pour se livrer à leurs pensées, et brisent
+leur cerveau par les soucis, leurs os par le travail! C'est
+donc pour cela qu'ils ont rassemblé et entassé ces amas
+corrupteurs d'un or difficilement acquis! C'est donc pour
+cela qu'ils se sont appliqués à former leurs enfants dans
+la science et les exercices de la guerre! lorsque, semblables
+à l'abeille, recueillant sur chaque fleur des sucs
+bienfaisants, nous retournons à la ruche les cuisses
+chargées de cire et la bouche de miel, comme l'abeille,
+nous sommes tués pour notre salaire.--Cet amer sentiment
+ajoute son poids à celui sous lequel va succomber
+un père! (<i>Rentre Warwick.</i>) Eh bien, où est-il, ce fils qui
+ne veut pas attendre que la maladie qui le sert en ait
+fini avec moi?</p>
+
+<p>WARWICK.--Seigneur, j'ai trouvé le prince dans la
+chambre voisine, couvrant de larmes de tendresse son
+visage ému, et la douleur si profondément empreinte
+dans tout son maintien, que la tyrannie, qui ne s'est jamais
+désaltérée que de sang, aurait, en le voyant, lavé
+son poignard dans des larmes de pitié.... Il vient.</p>
+
+<p>LE ROI.--Mais pourquoi a-t-il emporté ma couronne?--Ah!
+le voilà! (<i>Entre Henri.</i>) Approche-toi de moi,
+Henri.--Vous, quittez la chambre et laissez-nous seuls.</p>
+
+<p>HENRI.--Je ne croyais pas que je dusse vous entendre
+encore.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ton désir, Henri, a fait naître en toi cette
+pensée.--Je demeure trop longtemps près de toi; je te
+fatigue.--Es-tu donc si pressé de voir mon siège vide,
+que tu ne puisses t'empêcher de t'investir de mes dignités
+avant que ton heure soit venue? O jeune insensé!
+tu aspires à un pouvoir qui te perdra. Attends encore
+un moment; le nuage de mes grandeurs n'est plus retenu
+dans sa chute que par un souffle si faible, qu'il ne
+tardera pas à se dissoudre; le jour de ma vie s'obscurcit.
+Tu as dérobé ce qui, dans quelques heures, t'appartenait
+sans reproche, et à l'instant de ma mort tu as mis le
+sceau à mon attente. Ta vie a clairement prouvé que tu
+ne m'aimais pas, et tu as voulu que j'en mourusse convaincu.
+Tu as caché dans tes pensées un millier de poignards
+que tu as aiguisés sur ton coeur de pierre, pour
+frapper la dernière demi-heure de ma vie! Quoi, ne
+peux-tu m'accorder encore une demi-heure? Eh bien,
+pars, va creuser toi-même mon tombeau, et commande
+aux cloches joyeuses d'annoncer à ton oreille non pas
+que je suis mort, mais que tu es couronné; qu'au lieu
+des larmes qui devraient arroser mon char funèbre,
+coule le baume qui consacrera ta tête. Confonds seulement
+mes restes dans une poussière oubliée, et donne
+aux vers celui qui t'a donné la vie. Arrache de leurs
+places mes officiers, viole mes décrets; car le temps est
+venu où l'on peut se moquer de toutes règles; Henri V
+est couronné. Lève-toi, folie; tombe, grandeur royale!
+Loin d'ici, vous tous, sages conseillers, et vous, singes
+fainéants, venez de tous les pays vous rassembler à la
+cour d'Angleterre! Nations voisines, purgez-vous de
+votre écume. Avez-vous quelque débauché qui jure,
+boive, danse et passe toute la nuit en orgies, qui vole,
+assassine et renouvelle, sous des formes différentes, tous
+les crimes déjà connus? Félicitez-vous, il ne troublera
+plus votre paix. L'Angleterre va de ses bienfaits redoublés
+secourir son triple forfait; l'Angleterre lui donnera
+des emplois, des honneurs, de la puissance: car Henri V
+va arracher à la licence la muselière qui la contenait, et
+ce chien fougueux va pouvoir à son gré entamer de sa
+dent la chair de l'innocent. O mon pauvre royaume,
+encore languissant des coups de la guerre civile, si tous
+mes soins n'ont pu te garantir des excès de la débauche
+et du vice, que deviendras-tu, quand la débauche sera
+ton unique souci? Oh! tu redeviendras un désert, peuplé
+de loups, tes anciens habitants.</p>
+
+<p>HENRI, <i>se mettant à genoux</i>.--Oh! pardonnez-moi, mon
+souverain.--Sans mes larmes, l'humide obstacle qui
+m'a coupé la parole, j'aurais prévenu cette amère et déchirante
+réprimande, avant que la douleur se fût mêlée
+à vos paroles, et que j'eusse entendu tout ce que je viens
+d'entendre.--Voilà votre couronne, et que celui qui
+porte la couronne éternelle vous conserve longtemps
+celle-ci! Si je l'aime autrement que comme le gage de
+votre valeur et de votre renommée, que jamais je ne me
+relève de cette posture soumise, honorable témoignage
+de respect que m'enseigne le sincère et profond sentiment
+de mon devoir! Le ciel sait, lorsque entré dans ce
+lieu, je vis Votre Majesté entièrement privée de respiration,
+de quel froid mortel fut saisi mon coeur! Si je mens
+à la vérité, oh! puissé-je mourir au milieu du désordre
+de ma vie actuelle, sans que jamais ma vie apprenne au
+monde incrédule le noble changement résolu dans mon
+âme! Venant pour vous voir et vous croyant mort (presque
+mort moi-même, ô mon souverain, de l'idée que
+vous l'étiez), j'ai adressé la parole à cette couronne,
+comme si elle eût pu m'entendre, et je lui faisais ces reproches:
+«Les inquiétudes qui t'accompagnent ont pris
+pour aliment la santé de mon père. Ainsi donc, toi qui
+es composée de l'or le plus pur, de toutes les sortes
+d'or tu es le pire. Un or d'un degré moins raffiné devient
+bien plus précieux, puisqu'il conserve la vie
+quand la médecine l'a rendu potable; mais toi, le plus
+fin, le plus honoré, le plus célèbre de tous, tu dévores
+celui qui te porte.» C'était en l'accusant ainsi, mon
+très-honoré souverain, que je l'ai posée sur ma tête,
+pour m'essayer avec elle comme avec un ennemi qui
+avait, sous mes yeux mêmes, donné la mort à mon père:
+sujet de plainte pour un fidèle héritier! Mais si sa possession
+a souillé mon âme d'un seul sentiment de joie,
+ou enflé mes pensées d'aucun mouvement d'orgueil; si
+aucun sentiment de révolte ou de vaine présomption
+m'inspira l'idée de saluer sa puissance du moindre mouvement
+d'affection, que le ciel l'éloigne pour jamais de
+ma tête, et me rende semblable au plus misérable des
+vassaux qui se prosternent devant elle avec crainte et
+respect!</p>
+
+<p>LE ROI.--O mon fils! c'est le ciel qui t'a inspiré l'idée
+de l'emporter d'ici, pour te fournir une nouvelle occasion
+de mieux regagner l'amour de ton père, en te justifiant
+avec autant de sagesse. Approche, Henri, assieds-toi
+près de mon lit; écoute le dernier conseil, je crois,
+que je doive jamais te donner. Le ciel sait, mon fils, par
+quelles voies détournées, par quels obliques et tortueux
+sentiers je suis parvenu à cette couronne; et je sais,
+moi, avec combien d'inquiétudes ma tête l'a portée:
+elle descendra sur la tienne, plus paisible, plus honorée,
+mieux affermie: car les reproches que m'a coûtés sa
+conquête vont s'ensevelir avec moi dans la terre. Elle
+n'a paru en moi qu'un honneur arraché d'une main violente,
+et un grand nombre de ceux qui m'environnaient
+me reprochaient le secours qu'ils m'avaient prêté pour
+m'en rendre maître. De là naissaient les querelles et
+l'effusion du sang qui chaque jour venaient troubler une
+paix imaginaire; tu vois avec quel péril j'ai soutenu ces
+audacieuses menaces. Tout mon règne n'a été, pour
+ainsi dire, qu'une scène où ce même sujet a été continuellement
+mis en action; mais aujourd'hui, ma mort
+change l'état des choses, car ce qui pour moi n'était
+qu'un bien acquis par la force tombe sur ta tête par un
+droit plus légitime; tu reçois et tu portes le diadème en
+vertu d'un titre héréditaire. Cependant, quoique tu sois
+plus affermi sur le trône que je n'ai pu l'être, tu ne l'es
+pas assez, tant que les ressentiments sont encore tout
+frais; et tous tes amis, ceux dont tu dois faire tes amis,
+n'ont été que tout récemment dépouillés de leur aiguillon
+et de leurs dents, dont la criminelle assistance avait fait
+mon élévation et dont la force pouvait me donner la
+crainte d'être renversé. Pour l'éviter, j'ai détruit les uns,
+et j'avais formé le dessein de conduire les autres à la
+Terre sainte, de crainte que le repos et le loisir de la
+paix ne leur donnassent la tentation d'examiner de trop
+près ma situation. Que ton soin, mon cher Henri, soit
+donc d'occuper dans des guerres étrangères ces esprits
+inquiets, afin d'user, dans une action portée hors de ce
+royaume, le souvenir des temps passés.--Je voudrais te
+parler encore; mais mes poumons sont tellement affaiblis,
+qu'il ne me reste plus d'haleine, et que la parole
+me manque entièrement. Oh! que Dieu me pardonne
+les moyens qui m'ont conduit à la couronne, et m'accorde
+que tu la puisses posséder en paix!</p>
+
+<p>HENRI.--Mon bien-aimé souverain, vous l'avez gagnée,
+vous l'avez portée, vous l'avez soutenue, et vous me la
+donnez. Ma possession doit donc être légitime et paisible;
+et je promets de la défendre avec des efforts plus qu'ordinaires
+contre l'univers entier.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le lord Jean de Lancastre, Warwick et autres lords.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Tenez, tenez, voilà mon fils Jean de Lancastre.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Santé, paix et bonheur à mon auguste père!</p>
+
+<p>LE ROI.--Tu m'apportes, ô mon fils Jean, le bonheur
+et la paix: mais pour la santé, hélas! elle s'est envolée
+sur ses jeunes ailes loin de ce tronc desséché et flétri:
+tu le vois, ma tâche en ce monde touche à sa fin.--Où
+est milord Warwick?</p>
+
+<p>HENRI.--Milord Warwick!</p>
+
+<p>LE ROI.--Est-il quelque nom particulier attaché à l'appartement
+où je me suis évanoui la première fois?</p>
+
+<p>WARWICK.--On l'appelle Jérusalem, mon noble prince.</p>
+
+<p>LE ROI.--Dieu soit loué! C'est là que ma vie doit finir.
+Il y a plusieurs années qu'on m'a prédit que je ne mourrais
+que dans Jérusalem: je crus à tort que ce serait
+dans la Terre sainte; mais portez-moi dans cette chambre:
+je veux qu'on m'y place: c'est dans cette Jérusalem
+que Henri mourra.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Dans le comté de Glocester; une salle de la maison de Shallow.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> SHALLOW, FALSTAFF, BARDOLPH,
+LE PAGE.</p>
+<br>
+
+<p>SHALLOW.--Par la corbleu, chevalier, vous ne vous en
+irez pas ce soir. (<i>Appelant.</i>) Holà, Davy! m'entends-tu?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Il faut que vous m'excusiez, maître Robert
+Shallow.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Je ne vous excuserai point; vous ne serez
+point excusé: on n'admettra point d'excuses: il n'y a
+pas d'excuses qui tiennent: vous ne serez point excusé.
+Hé! Davy!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Davy.)</p>
+
+<p>DAVY.--Me voilà, monsieur!</p>
+
+<p>SHALLOW.--Davy, Davy, Davy.--Attendez un peu,
+Davy; attendez que je voie un peu,--oui c'est cela; dites
+à Guillaume le cuisinier, dites-lui qu'il vienne me parler.--Sir
+Jean, vous ne serez point excusé.</p>
+
+<p>DAVY.--Vraiment, monsieur, je vous le dirai, ces ordonnances-là
+ne sauraient s'exécuter.--Et puis encore
+autre chose; est-ce en froment que nous sèmerons la
+grande pièce de terre?</p>
+
+<p>SHALLOW.--En froment rouge, Davy; mais appelez-moi
+Guillaume le cuisinier: n'avez-vous pas des pigeonneaux?</p>
+
+<p>DAVY.--Oui-da, monsieur. Voici aussi le mémoire du
+maréchal, pour les fers de chevaux et les socs de charrue.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Voyez à quoi il se monte et qu'on le paye:--sir
+Jean, vous ne serez point excusé.</p>
+
+<p>DAVY.--Monsieur, il faut de toute nécessité un cercle
+neuf au baquet.--Et puis encore, monsieur, voulez-vous
+qu'on retienne à Guillaume quelque chose sur ses gages,
+pour le sac qu'il a perdu l'autre jour à la foire de
+Hinckley?</p>
+
+<p>SHALLOW.--Certainement il m'en répondra.--Quelques
+pigeons, Davy, une couple de petites poulardes fines,
+un gigot de mouton, et puis après quelques petites drôleries,
+dis cela à Guillaume.</p>
+
+<p>DAVY.--L'homme de guerre restera-t-il ici à coucher,
+monsieur?</p>
+
+<p>SHALLOW.--Oui, Davy, je veux le bien traiter; un ami
+à la cour vaut mieux qu'un penny dans la poche. Traite
+bien ses gens, Davy; car ce sont de fieffés coquins, qui
+pourraient mordre en arrière.</p>
+
+<p>DAVY.--Pas plus toujours qu'ils ne sont mordus eux-mêmes,
+leur linge est joliment sale.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Bien trouvé, Davy; allons, à ton affaire, Davy.</p>
+
+<p>DAVY.--Je vous serais bien obligé, monsieur, de vouloir
+bien protéger Guillaume Visor de Woncot, contre
+Clément Perkers de la Colline.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Il y a déjà bien des plaintes, Davy, contre
+ce Visor; ce Visor est, à ma connaissance, un grand
+coquin!</p>
+
+<p>DAVY.--J'en conviens avec Votre Seigneurie, monsieur,
+c'est un coquin: cependant à Dieu ne plaise qu'un
+coquin ne puisse pas obtenir quelque protection à la
+prière de son ami. Un honnête homme, monsieur, est
+en état de se défendre lui-même, et un coquin n'a pas
+cet avantage. Il y a huit ans, monsieur, que je sers fidèlement
+Votre Seigneurie, et si je n'ai pas le crédit, une
+fois ou deux par quartier, de faire avoir le dessus à un
+coquin contre un honnête homme, il faut convenir que
+j'ai bien peu de crédit auprès de Votre Seigneurie. Ce
+coquin est un honnête ami à moi, monsieur, c'est pourquoi
+je supplie Votre Seigneurie de lui accorder sa protection.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Allons, c'est bon, il ne lui arrivera pas de
+mal. Aie soin de tout, Davy.--Où êtes-vous, sir Jean?
+Allons, quittez-moi ces bottes: donnez-moi la main,
+monsieur Bardolph.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Je suis bien charmé de voir Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Je te remercie de tout mon coeur, mon
+cher maître Bardolph: et toi aussi (<i>au page</i>), mon grand
+garçon, sois le bienvenu. Allons, sir Jean.</p>
+
+<p class="stage1">(Shallow sort.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je vous suis, mon cher maître Robert
+Shallow.--Bardolph, donnez un coup d'oeil à nos chevaux.
+(<i>Bardolph et le page sortent.</i>) Si l'on me coupait en
+morceaux, on pourrait faire de moi quatre douzaines
+d'échalas barbus comme maître Shallow. C'est quelque
+chose d'admirable à voir que la parfaite concordance de
+l'esprit de ses gens avec le sien. Eux, à force de l'avoir
+devant les yeux, se comportent comme de sots juges de
+paix; et lui, à force de converser avec eux, il a pris la
+tournure d'un valet de juge: leurs esprits se sont si bien
+unis et confondus par cette société habituelle, qu'ils se
+jettent tous dans la même direction, comme une troupe
+d'oies sauvages. Si j'avais une affaire auprès de maître
+Shallow, je flatterais ses gens sur le crédit qu'ils ont auprès
+de leur maître; si j'en avais une avec ses gens, je
+chatouillerais maître Shallow de l'idée qu'il n'y a pas
+d'homme au monde qui ait plus d'autorité sur ses domestiques.
+Ce qu'il y a de certain, c'est que les manières
+ou habiles ou sottes se gagnent comme les maladies par
+la communication: c'est pourquoi les hommes doivent
+bien prendre garde à ceux qu'ils fréquentent.--Je veux
+tirer de ce Shallow de quoi tenir le prince Henri dans
+un accès de rire non interrompu pendant la durée de six
+mois, c'est-à-dire environ le temps de quatre plaidoiries,
+ou de deux procédures; et ce rire-là sera sans vacations.
+Oh! c'est quelque chose d'étonnant que l'effet d'un
+mensonge appuyé d'un long jurement, ou d'une plaisanterie
+faite d'un air triste, sur un gaillard qui n'a pas encore
+senti les épaules lui faire mal. Oh! vous le verrez
+rire jusqu'à ce que son visage se déforme comme un
+manteau mouillé mis de travers.</p>
+
+<p>SHALLOW, <i>derrière le théâtre</i>.--Sir Jean!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je suis à vous, maître Shallow. Je suis à
+vous, maître Shallow.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">A Westminster; un appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1">LE COMTE DE WARWICK ET LE GRAND JUGE.</p>
+<br>
+
+<p>WARWICK.--Qu'est-ce, milord grand juge, où allez-vous?</p>
+
+<p>LE JUGE.--Comment se porte le roi?</p>
+
+<p>WARWICK.--Que trop bien. Tous ses maux sont finis.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Il n'est pas mort, j'espère?</p>
+
+<p>WARWICK.--Il a terminé son voyage en ce monde. Il
+ne vit plus pour nous.</p>
+
+<p>LE JUGE.--J'aurais voulu que Sa Majesté m'eût mandé
+avant de mourir. Le zèle intègre avec lequel je l'ai servi
+pendant sa vie me laisse exposé à tous les traits de l'injustice.</p>
+
+<p>WARWICK.--En effet, je crois que le jeune roi ne vous
+aime pas.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Je sais qu'il ne m'aime pas; aussi je m'arme
+de courage pour soutenir d'un front serein le poids des
+circonstances; elles ne peuvent me menacer d'une disgrâce
+plus affreuse que celle que me peint mon imagination.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le prince Jean de Lancastre, Glocester, Clarence
+et autres lords.)</p>
+
+<p>WARWICK.--Voici les enfants affligés de feu Henri.
+Oh! plût au ciel que le Henri qui est vivant eût le caractère
+du moins estimable de ces trois princes! Combien
+de nobles conserveraient leurs emplois, qui vont devenir
+le butin d'hommes de la plus vile espèce?</p>
+
+<p>LE JUGE.--Hélas! je crains bien que tout l'Etat ne soit
+bouleversé.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Bonjour, cousin Warwick.</p>
+
+<p>GLOCESTER ET CLARENCE.--Bonjour, cousin.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Nous nous abordons comme des hommes
+qui ont perdu l'usage de la parole.</p>
+
+<p>WARWICK.--Nous pourrions bien le retrouver; mais ce
+que nous aurions à dire est trop triste, pour souffrir de
+longs discours.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Allons! que la paix soit avec celui qui
+nous cause cette tristesse!</p>
+
+<p>LE JUGE.--Que la paix soit avec nous, et nous préserve
+de devenir plus tristes encore!</p>
+
+<p>GLOCESTER.--O mon cher lord! vous avez en effet perdu
+un ami; et j'oserais jurer que vous n'avez pas emprunté
+le masque de la douleur: sûrement celle que vous montrez
+est sentie et bien sincère.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Quoique nul homme dans ce royaume ne
+puisse savoir au juste quel sera son sort, cependant
+vous êtes celui qui a le moins à espérer. J'en suis affligé:
+je voudrais bien qu'il en fût autrement.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Il faut maintenant que vous ayez des
+égards pour sir Jean Falstaff. Il nage contre le cours
+qu'a suivi votre mérite.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Aimables princes, ce que j'ai fait, je l'ai fait
+en tout honneur, et conduit par l'impartiale direction
+de ma conscience, et vous ne m'en verrez jamais solliciter
+le pardon par de honteuses et inutiles supplications.
+Si la fidélité et l'irréprochable innocence ne suffisent
+pas à me défendre, j'irai trouver mon maître le roi
+mort, et je lui dirai qui m'envoie après lui.</p>
+
+<p>WARWICK.--Voici le prince.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Henri V.)</p>
+
+<p>LE JUGE.--Salut! Que le ciel conserve Votre Majesté!</p>
+
+<p>LE ROI.--Ce vêtement somptueux et nouveau pour
+moi, la majesté, ne m'est pas aussi léger que vous pouvez
+le croire.--Mes frères, votre tristesse est mêlée de
+quelque crainte. Mais c'est ici la cour d'Angleterre et
+non la cour de Turquie. Ce n'est point un Amurat qui
+succède à un Amurat; c'est Henri qui succède à Henri.--Cependant,
+soyez tristes, mes bons frères; car il faut
+l'avouer, cette tristesse vous sied; la douleur se montre
+en vous d'un air si noble que je veux en imiter l'exemple,
+et la conserver au fond de mon âme. Soyez donc
+tristes, mais pas plus, mes bons frères, que vous ne devez
+l'être, d'un fardeau qui nous est imposé en commun.
+Quant à moi, j'en atteste le ciel, je vous demande d'être
+assurés que je serai votre père et votre frère à la fois.
+Chargez-vous seulement de m'aimer, et moi je me charge
+de tous vos autres soins. Cependant pleurez Henri mort:
+je veux le pleurer aussi: mais vous avez un Henri vivant,
+qui pour chacune de vos larmes vous rendra autant
+d'heures de bonheur.</p>
+
+<p>LANCASTRE ET LES AUTRES.--Nous n'attendons pas moins
+de Votre Majesté.</p>
+
+<p>LE ROI, <i>les considérant l'un après l'autre</i>.--Vous me regardez
+d'un air inquiet; (<i>au juge</i>) et vous plus que les
+autres; vous êtes, je crois, bien sûr que je ne vous aime
+pas.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Je suis sûr que, si l'on me rend la justice
+qui m'est due, Votre Majesté n'a nul motif légitime de
+me haïr.</p>
+
+<p>LE ROI.--Non? Comment un prince élevé dans de si
+hautes espérances pourrait-il oublier des affronts tels
+que ceux que vous m'avez fait subir? Quoi! réprimander,
+maltraiter de paroles, envoyer rudement en prison l'héritier
+présomptif de l'Angleterre! cela se pourrait-il aisément
+supporter? cela peut-il être lavé dans le Léthé?
+cela peut-il être pardonné?</p>
+
+<p>LE JUGE.--Je représentais alors la personne de votre
+père. L'image de sa puissance résidait en moi; et au
+moment où je dispensais sa loi, où j'étais occupé tout
+entier des intérêts publics, il plut à Votre Altesse d'oublier
+ma place, la majesté de la loi, l'autorité de la justice,
+et l'image du souverain que je représentais; et elle
+me frappa sur le siége même où je rendais un arrêt! Alors
+je déployai contre vous, comme criminel envers votre
+père, toute la hardiesse de mon autorité, et je vous fis
+emprisonner. Si ma conduite fut blâmable, consentez
+donc, aujourd'hui que vous portez le diadème, à voir
+votre fils mépriser vos décrets, arracher la justice de
+votre respectable tribunal, dédaigner la loi dans son
+cours, émousser le glaive qui protége la paix et la sûreté
+de votre personne, que dis-je? conspuer votre royale
+image, et insulter à vos oeuvres dans un second vous-même.
+Interrogez vos pensées de roi, placez-vous dans
+cette position: soyez aujourd'hui le père, et figurez-vous
+que vous avez un fils; que vous apprenez qu'il a
+profané votre dignité à cet excès, que vous voyez vos
+plus redoutables lois méprisées avec tant de légèreté, et
+vous-même dédaigné à ce point par un fils: et ensuite
+imaginez-vous que je remplis votre rôle, et que c'est au
+nom de votre autorité que j'impose, avec douceur, silence
+à votre fils: après cet examen de sang-froid, jugez-moi,
+et dites-moi, comme il convient à votre condition
+de roi, ce que j'ai fait de malséant à ma place, à mon
+caractère, ou à la majesté de mon souverain?</p>
+
+<p>LE ROI.--Vous avez raison, juge, et vous avez pesé les
+choses comme vous le deviez. En conséquence, continuez
+de tenir la balance et le glaive; et je souhaite qu'élevé
+de jour en jour à de plus grands honneurs, vous
+viviez assez pour voir un de mes fils vous offenser, et
+vous obéir, comme j'ai fait; puissé-je vivre aussi pour
+lui répéter les paroles de mon père: «Je suis heureux
+d'avoir un magistrat assez courageux pour oser exercer
+la justice sur mon propre fils; et je ne suis pas
+moins heureux d'avoir un fils qui se dépouille ainsi
+de sa dignité entre les mains de la justice.»--Vous
+m'avez mis en prison: c'est pour cela que je mets en
+votre main le glaive sans tache que vous avez accoutumé
+de porter, en vous rappelant que vous devez en user
+avec la même fermeté, la même justice, la même impartialité
+que vous avez employées avec moi. Voilà ma
+main. Vous servirez de père à ma jeunesse; ma voix ne
+sera que l'écho des paroles que vous ferez entendre à
+mon oreille. Je soumettrai humblement mes résolutions
+aux sages conseils de votre expérience.--Et vous tous,
+princes, mes frères, croyez-moi, je vous en conjure.--Mon
+père a emporté avec lui mes égarements; tous les
+penchants déréglés de ma jeunesse sont ensevelis dans
+sa tombe. Je lui survis triste et animé de son esprit,
+pour tromper l'attente de l'univers, pour démentir les
+prédictions et pour effacer l'injuste opinion qui s'est établie
+sur moi, d'après les apparences: les flots de mon
+sang ont jusqu'ici coulé au sein d'orgueilleuses folies:
+maintenant ils vont refluer en arrière et retourner vers
+l'océan pour se mêler à ses vagues imposantes dans une
+solennelle majesté. Nous convoquons maintenant notre
+cour suprême du parlement, et choisissons pour membres
+de notre conseil des hommes si sages que le grand
+corps de l'État puisse le disputer à la nation la mieux
+gouvernée, et que les affaires de la paix ou de la guerre,
+ou de toutes deux ensemble, nous soient également connues
+et familières à tous. (<i>Au grand juge.</i>) Vous y
+aurez, mon père, la première place. Après la cérémonie
+de notre couronnement, nous assemblerons, comme je
+viens de l'annoncer, tous les membres de l'État, et si le
+ciel seconde mes bonnes intentions, nul prince, nul pair
+n'aura jamais sujet de dire: «Que le ciel abrège d'un
+seul jour la vie fortunée de Henri!»</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Dans le comté de Glocester.--Le jardin de la maison de Shallow.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> FALSTAFF, SHALLOW, SILENCE,
+BARDOLPH, LE PAGE ET DAVY.</p>
+<br>
+<p>SHALLOW, <i>à Falstaff</i>.--Oh! vous verrez mon verger, et
+sous mon berceau nous mangerons une reinette de
+l'année dernière, que j'ai greffée moi-même, avec un
+plat de biscuits et quelque chose comme ça. Allons, cousin
+Silence, et puis nous irons nous coucher.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Pardieu, vous avez là une bonne et riche
+habitation!</p>
+
+<p>SHALLOW.--Oh! toute nue, nue, nue! une pauvreté,
+une pauvreté, sir Jean: mais, ma foi, l'air y est bon.--Sers,
+Davy, sers, Davy; fort bien, Davy.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Ce Davy vous sert à bien des choses; il est
+tout à la fois votre valet et votre laboureur.</p>
+
+<p>SHALLOW.--C'est un bon valet, un bon valet, un très-bon
+valet, sir Jean. Par la messe, j'ai bu un peu trop de
+vin d'Espagne à souper.--C'est un bon valet.--Oh! çà,
+asseyez-vous donc, asseyez-vous donc: approchez donc,
+cousin.</p>
+
+<p>SILENCE.--Ah! mon cher, je dis, je veux bien.</p>
+
+<p class="stage1">(Il chante.)</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Ne faisons rien autre que manger et bonne chère,</p>
+<p class="i4"> Et remercier le ciel de cette joyeuse année;</p>
+<p>Quand la viande est à bon marché et que les femelles sont chères</p>
+<p class="i4"> Que de jeunes gaillards rôdent çà et là...</p>
+<p class="i4"> Vive la joie, et vive la joie à jamais!</p>
+</div></div>
+
+<p>FALSTAFF.--Ah! voilà ce qui s'appelle un bon vivant!
+Maître Silence, je vous porte une santé pour cela.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Versez donc à M. Bardolph, Davy.</p>
+
+<p>DAVY.--Mon cher monsieur, asseyez-vous donc. (<i>Il fait
+asseoir le page et Bardolph à une autre table.</i>) Je suis à
+vous tout à l'heure.--Mon très-cher monsieur, asseyez-vous.--Monsieur
+le page, mon bon monsieur le page,
+asseyez-vous. Grand bien vous fasse. Ce qui nous manque
+à manger, nous l'aurons en boisson.--Il faut excuser.
+Le coeur est tout.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>SHALLOW.--Allons, gai, monsieur Bardolph; et vous,
+mon petit soldat aussi, que je vois là-bas, égayez-vous.</p>
+
+<p>SILENCE <i>chante</i>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Allons, gai, gai, ma femme est comme toutes les autres;</p>
+<p>Car les femmes sont des diablesses, les petites et les grandes.</p>
+<p>On est gai dans la salle quand les barbes se remuent.</p>
+<p class="i6"> Et vive la joie du carnaval!</p>
+<p class="i6"> Allons, gai, gai, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>FALSTAFF.--Je n'aurais pas cru que maître Silence eût
+été un homme de si bonne humeur.</p>
+
+<p>SILENCE.--Qui? moi? J'ai été comme cela déjà plus
+d'une fois.</p>
+
+<p>DAVY, <i>rentre et sert un plat de pommes devant Bardolph</i>.--Tenez,
+voilà un plat de pommes de rambour pour
+vous.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Davy?</p>
+
+<p>DAVY.--Plaît-il, monsieur?--Je suis à vous tout à
+l'heure. Un verre de vin, n'est-ce pas, monsieur?</p>
+
+<p>SILENCE <i>chante</i>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Un verre de vin, pétillant et fin,</p>
+<p>Et je bois à mes amours,</p>
+<p>Et un coeur joyeux vit longtemps.</p>
+</div></div>
+
+<p>FALSTAFF.--Bravo, maître Silence.</p>
+
+<p>SILENCE.--Et soyons gais, voilà le bon temps de la
+nuit.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Santé et longue vie à vous, maître Silence!</p>
+
+<p>SILENCE <i>chante</i>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Remplissez le verre et faites-le passer,</p>
+<p>Et je vous fais raison jusqu'à un mille de profondeur.</p>
+</div></div>
+
+<p>SHALLOW.--Honnête Bardolph, soyez le bienvenu: si
+tu as besoin de quelque chose et que tu ne le demandes
+pas, dame, tant pis pour toi. (<i>Au page.</i>) Bienvenu aussi,
+toi, mon petit fripon, et de toute mon âme! Je vais boire
+à monsieur Bardolph et à tous les joyeux cavalleros de
+Londres.</p>
+
+<p>DAVY.--J'espère bien voir Londres une fois avant de
+mourir.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Si j'ai le plaisir de vous y rencontrer,
+Davy....</p>
+
+<p>SHALLOW.--Vous boirez bouteille ensemble? Ha! n'est-ce
+pas, monsieur Bardolph?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Oui, monsieur, et à même le broc.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Pardieu, je te remercie.--Le drôle se collera
+à tes côtés, je puis t'en assurer: oh! il ne te renoncera
+pas, il est de bonne race.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Et moi, je me collerai à lui aussi, monsieur.</p>
+
+<p>SHALLOW.--C'est parler comme un roi!--Ne vous
+laissez manquer de rien; allons, qui? (<i>On entend frapper
+à la porte.</i>)--Voyez qui est-ce qui frappe là. Ho! qui est
+là?</p>
+
+<p class="stage1">(Davy sort.)</p>
+
+<p>FALSTAFF, <i>à Silence qui avale une rasade</i>.--Ma foi! vous
+m'avez bien fait raison.</p>
+
+<p>SILENCE <i>chante</i>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Fais-moi raison</p>
+<p>Et arme-moi chevalier.</p>
+<p>Samingo.<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a></p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> <i>Samingo</i> pour <i>Domingo</i>. C'est le refrain d'une vieille chanson.</blockquote>
+
+<p>N'est-ce pas cela?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--C'est cela.</p>
+
+<p>SILENCE.--Est-ce cela? Eh bien, avouez donc qu'un
+vieux homme est encore bon à quelque chose.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Davy.)</p>
+
+<p>DAVY.--Plaise à Votre Seigneurie! il y a là-bas un certain
+Pistol qui arrive de la cour et apporte des nouvelles.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--De la cour? Faites-le entrer.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Pistol.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Eh bien, Pistol, qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>PISTOL.--Sir Jean, Dieu vous ait en sa garde!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Quel vent vous a soufflé ici, Pistol?</p>
+
+<p>PISTOL.--Ce n'est pas ce mauvais vent qui ne souffle
+rien de bon à l'homme.--Aimable chevalier, te voilà
+devenu des plus grands personnages du royaume.</p>
+
+<p>SILENCE.--Ma foi! je crois qu'il n'est autre que le bonhomme
+Souffle de Barson?<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> <i>Puff de Barson.</i> Il a fallu traduire le nom pour faire comprendre
+la réplique.</blockquote>
+
+<p>PISTOL.--Souffle! Je te souffle dans la face, mauvais
+poltron de païen. Sir Jean, je suis ton Pistol et ton ami.
+Et je suis venu ici ventre à terre; et je t'apporte des nouvelles
+et des bonheurs pleins de félicités, et un siècle
+d'or, et d'heureuses nouvelles du plus grand prix.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Eh bien, je t'en prie, débite-les-nous donc,
+comme un homme de ce monde.</p>
+
+<p>PISTOL.--Au diable ce monde et ses vilenies!<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a> Je parle
+de l'Afrique et de joies d'or.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> <i>A f.... a for the world.</i></blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Maudit chevalier d'Assyrie, quelles sont
+les nouvelles? Que le roi Cophetua sache donc enfin de
+quoi il s'agit.</p>
+
+<p>SILENCE <i>chante</i>.</p>
+
+<p class="mid">
+Oui, et Robin-Hood, aussi, et Scarlet et le petit Jean.</p>
+
+<p>PISTOL.--Est-ce à des mâtins de la basse-cour à se
+mettre en comparaison avec l'Hélicon? De bonnes nouvelles
+seront-elles ainsi reçues? Alors, Pistol, cache ta
+tête dans le giron des Furies.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Mon galant homme, je n'entends rien à
+vos manières d'agir.</p>
+
+<p>PISTOL.--C'est de quoi tu dois te lamenter.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Pardonnez-moi, monsieur. Mais, monsieur,
+si vous arrivez avec des nouvelles de la cour, je
+pense qu'il n'y a que deux partis à prendre, c'est ou de
+les débiter, ou de les taire. Je suis, monsieur, dépositaire
+d'une certaine autorité, sous le bon plaisir du roi.</p>
+
+<p>PISTOL.--Et quel roi, va-nu-pieds? Parle, ou meurs.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Du roi Henri.</p>
+
+<p>PISTOL.--Henri IV, ou Henri V?</p>
+
+<p>SHALLOW.--Henri IV.</p>
+
+<p>PISTOL.--Au diable<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a> ton office! Sir Jean, ton tendre
+agneau est à présent roi; Henri V, le voilà! Je dis vrai.
+Si Pistol te ment, tiens, fais-moi la figue, comme à un
+fanfaron espagnol.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Comment? est-ce que le vieux roi est mort?</p>
+
+<p>PISTOL.--Aussi ferme qu'un clou dans une porte<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>: ce
+que je dis est la vérité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> <i>A f.... a for thine office.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> <i>As nail in door</i>; expression proverbiale. <i>Door-nail</i> signifie le
+clou sur lequel frappe le marteau de la porte. <i>As nail in door</i>
+pourrait signifier aussi <i>comme un ongle pris dans une porte</i>.</blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Allons, Bardolph, partons: selle mon cheval.
+Maître Robert Shallow, choisis la place que tu voudras
+dans tout le pays; elle est à toi. Et toi, Pistol, je te
+surchargerai de dignités.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Oh! jour heureux! Je ne donnerais pas
+ma fortune pour une baronnie.</p>
+
+<p>PISTOL.--Eh bien? n'ai-je pas apporté de bonnes nouvelles?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Portez maître Silence à son lit.--Maître
+Shallow, milord Shallow, vois ce que tu veux être: je
+suis l'intendant de la fortune; prends tes bottes; nous
+voyagerons toute la nuit.--Oh! mon cher Pistol! Vite,
+vite, Bardolph! (<i>Bardolph sort.</i>) Viens, Pistol; dis-moi
+encore quelque chose, et en même temps cherche dans
+ta tête quelque emploi pour toi, qui te fasse plaisir. Vos
+bottes, vos bottes, maître Shallow. Je suis sûr que le
+jeune roi languit après moi. Prenons les chevaux du premier
+venu: n'importe qui. Les lois d'Angleterre sont actuellement
+à mes ordres. Heureux ceux qui ont été mes
+amis; et malheur à milord grand juge!</p>
+
+<p>PISTOL.--Que de vilains vautours lui mangent les poumons!
+<i>Qu'est-elle devenue</i>, comme on dit, <i>la vie que je menais
+il n'y a pas longtemps</i>? Eh bien! nous y voilà. Bénis
+soient ces jours de bonheur!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Londres.--Une rue.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> DEUX HUISSIERS <i>traînant</i> L'HÔTESSE
+QUICKLY ET DOROTHÉE TEAR-SHEET.</p>
+<br>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Non, gueux de gredin, quand j'en devrais
+mourir, je voudrais te voir pendu. Tu m'as disloqué l'épaule.</p>
+
+<p>LE PREMIER HUISSIER.--Les constables me l'ont remise
+entre les mains; elle aura du régime du fouet autant
+qu'il lui en faudra, je le lui promets. Il y a un homme ou
+deux de tués à cause d'elle.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Vous mentez, bec à corbin, bec à corbin
+que vous êtes. Viens donc, je te dis, moi, damné coquin
+au visage de tripes. Si tu me fais faire une fausse couche,
+il vaudrait mieux pour toi que tu eusses battu ta mère.
+Vilaine face de papier mâché!</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--O Seigneur! pourquoi sir Jean n'est-il pas
+ici? Il y aurait du sang répandu d'abord. Mais voyez,
+mon Dieu, lui faire faire une fausse couche!</p>
+
+<p>LE PREMIER HUISSIER.--Si cela arrive, vous lui remettrez
+sa douzaine de coussins; elle n'en a que onze maintenant.
+Allons, je vous commande à toutes deux de venir
+avec moi. Il est mort, cet homme que vous avez battu
+Pistol et vous.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Je vais te le dire, figure d'encensoir:
+allez, on vous fera solidement gambiller en l'air pour
+cela, vilaine mouche bleue<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a> que vous êtes. Sale meurt-de-faim
+de correcteur, si vous n'êtes pas pendu, je quitte
+le métier<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> Allusion à l'habit bleu des huissiers.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> <i>Half-kirtles.</i> C'était, à ce qui paraît, une sorte de vêtement de
+nuit à l'usage des femmes de l'espèce de Dorothée.</blockquote>
+
+<p>LE PREMIER HUISSIER.--Venez, venez, chevaliers errants,
+venez.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--O Dieu! faut-il que la force l'emporte ainsi
+sur le bon droit? Bien, bien, de la patience vient l'aisance.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Allons donc, coquin, allons donc, menez-moi
+donc devant le juge.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Oui, venez donc, chien de chasse affamé.</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Mort de Dieu! tête de Dieu!</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Atome que tu es!</p>
+
+<p>DOROTHÉE.--Allons donc, chose de rien du tout. Allons
+donc, gredin.</p>
+
+<p>LE PREMIER HUISSIER.--C'est bien, c'est bien.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">Une place publique près de l'abbaye de Westminster.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> DEUX VALETS <i>couvrant le pavé de joncs.</i></p>
+<br>
+
+<p>LE PREMIER VALET.--Encore des roseaux, encore des
+roseaux.</p>
+
+<p>LE SECOND VALET.--Les trompettes ont sonné deux
+fanfares.</p>
+
+<p>LE PREMIER VALET.--Il sera bien deux heures, avant
+qu'on revienne du couronnement.--Dépêchons, dépêchons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Falstaff, Shallow, Pistol, Bardolph, le Page.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Tenez-vous là à côté de moi, maître Robert
+Shallow. Je vous ferai faire accueil par le roi: je vais
+lui donner un coup d'oeil de côté lorsqu'il passera; et
+remarquez bien de quel air il me regardera.</p>
+
+<p>PISTOL.--Bénédiction sur tes poumons, bon chevalier!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Approche ici, Pistol; tiens-toi derrière
+moi. (<i>A Shallow.</i>) Oh! si j'avais eu le temps de faire
+faire des livrées neuves, j'aurais voulu y dépenser les
+mille livres sterling que je vous ai empruntées. Mais cela
+ne fait rien: cette manière modeste de se présenter sied
+mieux encore. Cela prouve combien j'étais pressé de le
+voir.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Oui, c'en est une preuve.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Cela fait voir l'ardeur de mon affection.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Oui, sans doute.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Mon dévouement.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Certainement, certainement, certainement.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Cela a l'air d'un homme qui a couru la
+poste jour et nuit, et sans délibérer, sans songer à rien,
+sans se donner le temps de changer de chemise.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Cela est très-certain.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Mais qui vient se poster là tout sali du
+voyage, tout en sueur du désir de le voir, n'ayant nulle
+autre idée en tête, mettant en oubli toute autre affaire,
+comme s'il n'y avait plus au monde rien à faire que de le
+voir....</p>
+
+<p>PISTOL.--C'est <i>semper idem</i>, car <i>absque hoc nihil est</i>.
+Parfait en tout point.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Oui vraiment.</p>
+
+<p>PISTOL.--Mon chevalier, je veux enflammer ton noble
+foie, et te mettre en fureur. Ta Dorothée, l'Hélène de tes
+nobles pensées, est dans une honteuse réclusion, dans
+une prison infecte, traînée là par la main la plus grossière
+et la plus sale. Fais sortir la Vengeance de son
+antre d'ébène avec les serpents agités de l'affreuse
+Alecton; car ta chère Dorothée est dedans: Pistol ne dit
+jamais rien que de vrai.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je la délivrerai.</p>
+
+<p class="stage1">(Acclamations, bruits de trompettes derrière le théâtre.)</p>
+
+<p>PISTOL.--On a entendu mugir la mer et les sons éclatants
+de la trompette.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le roi avec sa suite, dans laquelle se trouve le lord
+grand juge.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Dieu conserve Ta Majesté, roi Hal, mon
+royal Hal!</p>
+
+<p>PISTOL.--Que le ciel te garde et veille sur toi, très-royal
+rejeton de la gloire!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Que Dieu te conserve, mon cher enfant!</p>
+
+<p>LE ROI.--Milord grand juge, parlez à cet insensé.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Êtes-vous en votre bon sens? Savez-vous ce
+que vous dites?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Mon roi, mon Jupiter! C'est à toi que je
+parle, mon coeur.</p>
+
+<p>HENRI.--Je ne te connais point, vieillard. Va faire tes
+prières.--Que ces cheveux blancs siéent mal à un insensé,
+à un mauvais bouffon! J'ai vu en songe, pendant
+un long sommeil, un homme de cette espèce, gonflé de
+même d'un excès de nourriture, aussi vieux et aussi débauché.
+Mais éveillé, je méprise mon songe.--Va travailler
+à diminuer ton ventre et à grossir ton mérite.
+Quitte ta vie gloutonne: sache que la tombe ouvre pour
+toi une bouche trois fois plus large que pour les autres
+hommes.--Ne me réplique pas par une ridicule plaisanterie.
+Ne t'imagine pas que je sois aujourd'hui ce que
+j'étais. Le ciel sait, et l'univers verra, que j'ai renoncé à
+mon passé, et je rejetterai de même tous ceux qui firent
+ma société. Quand tu entendras dire que je suis ce que
+j'ai été, reviens vers moi, et tu seras ce que tu étais
+alors, le guide et le promoteur de mes dérèglements.
+Jusqu'à ce moment, je te bannis, sous peine de mort,
+comme j'ai déjà banni le reste de ceux qui m'ont égaré,
+et je te défends d'approcher de notre personne plus près
+que de dix milles. Quant à votre subsistance, je vous
+l'assurerai, afin que les besoins ne vous sollicitent pas au
+mal; et lorsque nous apprendrons que vous avez réformé
+votre vie, alors nous vous emploierons, selon votre capacité
+et votre mérite. (<i>Au grand juge.</i>) C'est vous, milord,
+que je charge de veiller sur l'exécution de mes
+ordres. Continuez la marche.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent le roi et sa suite.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Maître Shallow, je vous dois mille livres
+sterling.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Oui, vraiment, sir Jean, que je vous prie
+de me rendre, pour que je puisse les remporter avec moi.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Cela est bien difficile, maître Shallow. Que
+tout ceci ne vous chagrine pas. Il va m'envoyer chercher
+pour me parler en particulier, voyez-vous. Il faut bien
+qu'il prenne ce ton devant le monde. N'ayez pas d'inquiétude
+sur votre fortune. Je suis encore, tel que vous me
+voyez, l'homme qui vous fera prospérer.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Je ne vois pas trop comment, à moins que
+vous ne me donniez votre pourpoint, et que vous ne me
+rembourriez de paille. Je vous en prie, mon cher sir
+Jean, sur les mille livres, rendez-m'en seulement cinq
+cents.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Maître, je vous tiendrai parole: ce que
+vous avez entendu là n'était qu'une couleur.</p>
+
+<p>SHALLOW.--Je crains bien que vous ne soyez teint<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a> de
+cette couleur-là toute votre vie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> <i>That you will die in</i>; jeu de mots entre <i>die</i>, mourir, et <i>dye</i>,
+teindre.</blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Ne craignez point de couleurs; venez dîner
+avec moi. Viens, lieutenant Pistol; et toi aussi, Bardolph.--On
+m'enverra chercher ce soir de bonne
+heure.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentrent le prince Jean de Lancastre, le lord grand juge,
+des officiers de justice, etc.)</p>
+
+<p>LE JUGE, <i>à des archers</i>.--Allez, conduisez sir Jean
+Falstaff à la Flotte<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>: emmenez avec lui toute sa compagnie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> Dans la prison appelée <i>la Flotte</i>; selon toute apparence, pour
+assurer l'exécution des ordres du roi, car on verra plus loin qu'ils
+ne sont condamnés qu'au bannissement.</blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Milord, milord....</p>
+
+<p>LE JUGE.--Je n'ai pas le temps de vous parler: je vous
+entendrai tantôt.--Qu'on les emmène.</p>
+
+<p>PISTOL.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Si fortuna me tormenta,</i></p>
+<p><i>Spero me contenta.</i></p>
+</div></div>
+
+<p class="stage1">(Sortent Falstaff, Shallow, Pistol, Bardolph, le page, et
+les officiers de justice.)</p>
+
+<p>LANCASTRE.--J'aime beaucoup cette noble conduite du
+roi: il a l'intention de donner à ses anciens camarades
+une honnête aisance. Mais il les bannit tous, jusqu'à ce
+qu'ils aient pris devant le public un langage plus sensé
+et plus décent.</p>
+
+<p>LE JUGE.--C'est ce qui va être exécuté.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Le roi a convoqué son parlement,
+milord.</p>
+
+<p>LE JUGE.--Oui, prince.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Je parierais qu'avant la fin de cette année
+nous porterons nos armes concitoyennes et notre ardeur
+native jusqu'au sein de la France.--J'ai entendu
+quelque oiseau chanter l'air de ces paroles, et sa musique,
+à ce que je présume, a plu à l'oreille du roi. Allons,
+venez.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>ÉPILOGUE</h3>
+
+<h4>PRONONCÉ PAR UN DANSEUR.</h4>
+
+<p>D'abord ma crainte, ensuite ma révérence, et puis mon
+discours. Ma crainte, c'est votre mécontentement; ma
+révérence, c'est mon devoir; et mon discours, c'est de
+vous demander pardon. Si vous vous attendez à un bon
+discours, je suis perdu; car ce que j'ai à vous dire est de
+ma façon, et ce que je dois vous dire va encore, j'en ai
+peur, me faire tort. Mais au fait, et à tout hasard, il faut
+que vous sachiez, comme vous le savez très-bien, que je
+parus dernièrement ici à la fin d'une pièce qui vous
+avait déplu, pour vous demander votre indulgence et
+vous en promettre une meilleure; je comptais, pour
+vous dire la vérité, m'acquitter au moyen de celle-ci:
+mais si, comme une expédition malheureuse, elle me
+revient sans succès, je fais banqueroute; et vous, mes
+chers créanciers, vous perdez votre dû. Je vous promis
+que je me trouverais ici; et en vertu de ma parole, je
+viens livrer ma personne à votre merci. Rabattez-moi
+quelque chose, je vous payerai quelque chose; et suivant
+l'usage de la plupart des débiteurs, je vous ferai des
+promesses à l'infini.</p>
+
+<p>Si ma langue ne peut vous persuader de me tenir
+quitte, voulez-vous m'ordonner d'user de mes jambes?
+Et pourtant ce serait un payement bien léger que de
+payer sa dette en gambades. Mais une conscience délicate
+offre toutes les satisfactions qui sont en son pouvoir, et
+c'est ce que je vais faire. Toutes les dames qui sont ici
+m'ont déjà pardonné; si les messieurs ne veulent pas
+en faire autant, alors les messieurs ne s'accordent donc
+pas avec les dames, et c'est ce qu'on n'a jamais vu
+dans une pareille assemblée.--Encore un mot, je
+vous en supplie. Si vous n'êtes pas trop dégoûtés de la
+chair grasse, notre humble auteur continuera son histoire,
+dans laquelle sir Jean continuera de jouer son
+rôle, et où il vous fera rire par le moyen de la belle
+Catherine de France; autant que j'en puis savoir,
+Falstaff y mourra de gras fondu, à moins que vous ne
+l'ayez déjà tué par votre disgrâce: car Oldcastle est
+mort martyr, et celui-ci n'est pas le même homme.--Ma
+langue est fatiguée: quand mes jambes le seront
+aussi, je vous souhaiterai le bonsoir, et sur ce je me
+prosterne à genoux devant vous; mais à la vérité c'est
+afin de prier pour la reine.</p>
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Henri IV (2e partie), by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (2E PARTIE) ***
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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