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diff --git a/25707-h/25707-h.htm b/25707-h/25707-h.htm new file mode 100644 index 0000000..9999aa2 --- /dev/null +++ b/25707-h/25707-h.htm @@ -0,0 +1,4560 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Titus Andronicus, par Shakespeare</title> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} + +--> +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Titus Andronicus, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Titus Andronicus + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: June 5, 2008 [EBook #25707] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TITUS ANDRONICUS *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + + + + +<pre> + Note du transcripteur. + + =============================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES. + + Volume 8 + La vie et la mort du roi Richard III + Le roi Henri VIII.--<b>Titus Andronicus</b> + POEMES ET SONNETS: + Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce + La plainte d'une amante + Le Pèlerin amoureux.--Sonnets. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + ================================================= +</pre> + +<h1>TITUS ANDRONICUS</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> + +<br> + +<h3>NOTICE</h3> + +<h3>SUR TITUS ANDRONICUS</h3> + +<p>On dit qu'à la première représentation des <i>Euménides</i>, tragédie +d'Eschyle, la terreur qu'inspira le spectacle causa des fausses couches +à plusieurs femmes; je ne sais quel effet eût produit sur un +auditoire grec la tragédie de <i>Titus Andronicus</i>; mais, à la seule +lecture, on serait tenté de la croire composée pour un peuple de +cannibales, ou pour être représentée au milieu des saturnales d'une +révolution. Cependant la tradition nous apprend que cette pièce, +aujourd'hui repoussée de la scène, a excité à plusieurs reprises les +applaudissements du parterre anglais. On ajoute même qu'en 1686, +Ravenscroft la remit au théâtre avec des changements; mais qu'au +lieu d'en diminuer l'horreur, il saisit toutes les occasions de l'augmenter: +quand, par exemple, Tamora massacre son enfant, le More +dit: «Elle m'a surpassé dans l'art d'assassiner; elle a tué son propre +enfant, donnez-le-moi... que je le dévore.»</p> + +<p><i>Titus Andronicus</i>, tel que nous l'imprimons aujourd'hui, n'a déjà +que trop de traits de cette force, et plusieurs fois, nous l'avouerons, +un frémissement involontaire nous en a fait interrompre la révision.</p> + +<p>Hâtons-nous de dire que presque tous les commentateurs ont mis +en doute que cette pièce fût de Shakspeare, et quelques-uns en ont +donné des raisons assez concluantes. Le style a une tout autre couleur +que celle de ses autres tragédies; il y a dans les vers une +prétention à l'élégance, des abréviations vulgaires, et un vice de +construction grammaticale, qui ne ressemblent en rien à la manière +de Shakspeare. Qu'on lise, dit Malone, quelques lignes d'<i>Appius +et Virginia</i>, de <i>Tancrède et Sigismonde</i>, de <i>la bataille d'Alcazar</i>, +de <i>Jéronimo</i>, de <i>Sélim</i>, de <i>Locrine</i>, etc., et en général de +toutes les pièces mises sur la scène avant Shakspeare, on reconnaîtra +que <i>Titus Andronicus</i> porte le même cachet.</p> + +<p>Ceux qui admettent <i>Titus Andronicus</i> au nombre des véritables +ouvrages de Shakspeare sont obligés de considérer celui-ci comme +la première production de sa jeunesse; mais <i>Titus Andronicus</i> n'est +point un coup d'essai; on y reconnaît une habitude, un système +calculé de composition. Cependant le troisième acte entièrement tragique, +le caractère original, quoique toujours horrible, d'Aaron le +More, quelques pensées, quelques descriptions, semblent appartenir +à l'auteur du <i>Roi Lear</i>.</p> + +<p>La fable qui fait le fond de <i>Titus Andronicus</i> est tout entière de +l'invention du poëte ou de quelqu'un de ces compilateurs du treizième +siècle, qui confondaient les lieux, les noms et les époques +dans leurs prétendues nouvelles historiques.</p> + +<p>On trouve aussi dans le recueil de Percy<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, une ballade que quelques-uns +ont cru plus ancienne que la pièce, ce qui n'est pas facile +à décider: nous la plaçons en note.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> <i>Relics of anc. poets</i>, v. I, p. 222.</blockquote> +<br> + +<h1>TITUS ANDRONICUS</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> + +<br> + +<pre> + PERSONNAGES + + +SATURNINUS, fils du dernier empereur +de Rome, et ensuite proclamé +lui-même empereur. + +BASSIANUS, frère de Saturninus, +amoureux de Lavinia. + +TITUS ANDRONICUS, noble romain, +général dans la guerre contre les +Goths. + +MARCUS ANDRONICUS, tribun du +peuple, et frère de Titus. + +MARTIUS, +QUINTUS, +LUCIUS, fils de Titus Andronicus. +MUTIUS, + +LE JEUNE LUCIUS, enfant de +Lucius. + +PUBLIUS, fils de Marcus le tribun. + +ÉMILIUS, noble romain. + +ALARBUS, +CHIRON, fils de Tamora. +DÉMÉTRIUS, + +AARON, More, amant de Tamora. + +UN CAPITAINE du camp de Titus. + +TROUPE DE GOTHS et DE ROMAINS. + +UN PAYSAN. + +TAMORA, reine des Goths. + +LAVINIA, fille de Titus Andronicus. + +UNE NOURRICE, avec un enfant +more. + +Parents de Titus, sénateurs, juges, +officiers, soldats, etc. +</pre> + +<p class="stage1">La scène est à Rome, et dans la campagne environnante.</p> + +<br> + +<h2>ACTE PREMIER</h2> + +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + + + +<p class="stage1">Rome.--Devant le Capitole. On aperçoit le monument des +Andronicus.</p> + +<p class="stage1"><i>Les</i> SÉNATEURS <i>et les</i> TRIBUNS <i>assis dans la partie +supérieure du temple; ensuite</i> SATURNINUS <i>avec ses +partisans se présente à une des portes;</i> BASSIANUS <i>et +les siens à l'autre porte: les tambours battent, et les enseignes +sont déployées.</i></p> +<br> + +<p>SATURNINUS.--Nobles patriciens, protecteurs de mes +droits, défendez par les armes la justice de ma cause; et +vous, mes concitoyens, mes fidèles partisans, soutenez +par l'épée mes droits héréditaires. Je suis le fils aîné du +dernier empereur qui ait porté le diadème impérial de +Rome: faites donc revivre en moi la dignité de mon +père, et ne souffrez pas l'injure qu'on veut faire à mon +âge.</p> + +<p>BASSIANUS.--Romains, mes amis, qui suivez mes pas +et favorisez mes droits, si jamais Bassianus, le fils de +César, fut agréable aux yeux de Rome impériale, gardez +donc ce passage au Capitole, et ne souffrez pas que le +déshonneur approche du trône impérial, consacré à la +vertu, à la justice, à la continence et à la grandeur +d'âme: mais que le mérite brille dans une élection libre; +et ensuite, Romains, combattez pour maintenir la +liberté de votre choix.</p> + +<p class="stage1">(Marcus Andronicus entre par la partie supérieure, tenant +une couronne.)</p> + +<p>MARCUS.--Princes, dont l'ambition secondée par des +factions et par vos amis lutte pour le commandement et +l'empire, sachez que le peuple romain, que nous sommes +chargés de représenter, a, d'une commune voix, dans +l'élection à l'empire romain, choisi Andronicus, surnommé +le Pieux, en considération des grands et nombreux +services qu'il a rendus à Rome. La ville ne renferme +point aujourd'hui dans son enceinte un homme +d'un plus noble caractère, un plus brave guerrier. Le +sénat l'a rappelé dans cette ville, à la fin des longues et +sanglantes guerres qu'il a soutenues contre les barbares +Goths. Ce général, la terreur de nos ennemis, secondé +de ses fils, a enfin enchaîné cette nation robuste et +nourrie dans les armes. Dix années se sont écoulées +depuis le jour qu'il se chargea des intérêts de Rome, et +qu'il châtie par ses armes l'orgueil de nos ennemis: +cinq fois il est revenu sanglant dans Rome, rapportant du +champ de bataille ses vaillants fils dans un cercueil.--Et +aujourd'hui enfin, l'illustre Titus Andronicus rentre +dans Rome chargé des dépouilles de la gloire, et ennobli +par de nouveaux exploits. Pour l'honneur du nom +de celui que vous désirez voir dignement remplacé, au +nom des droits sacrés du Capitole que vous prétendez +adorer, et de ceux du sénat que vous prétendez respecter, +nous vous conjurons de vous retirer et de désarmer vos +forces; congédiez vos partisans, et faites valoir vos prétentions +en paix et avec modestie, comme il convient à +des candidats.</p> + +<p>SATURNINUS.--Combien l'éloquence du tribun réussit à +calmer mes pensées!</p> + +<p>BASSIANUS.--Marcus Andronicus, je mets ma confiance +dans ta droiture et ton intégrité; et j'ai tant de respect +et d'affection pour toi et les tiens, pour ton noble frère +Titus, pour ses fils et pour celle devant qui toutes mes +pensées se prosternent, l'aimable Lavinia, le riche ornement +de Rome, que je veux à l'instant congédier mes +amis, et remettre ma cause à ma destinée et à la faveur +du peuple, afin qu'elle soit pesée dans la balance.</p> + +<p class="stage1">(Il congédie ses soldats.)</p> + +<p>SATURNINUS, <i>aux siens</i>.--Amis, qui vous êtes montrés +si zélés pour mes droits, je vous rends grâces, et vous +licencie tous. J'abandonne à l'affection et à la faveur de +ma patrie, moi-même, ma personne et ma cause. Rome, +sois juste et favorable envers moi, comme je suis confiant +et généreux envers toi.--Ouvrez les portes et laissez-moi +entrer.</p> + +<p>BASSIANUS.--Et moi aussi, tribuns, son pauvre compétiteur.</p> + +<p class="stage1">(Saturninus et Bassianus entrent dans le Capitole, accompagnés +de Marcus, des sénateurs, etc., etc.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">UN CAPITAINE, et <i>foule</i>.</p> +<br> + +<p>LE CAPITAINE.--Romains, faites place: le digne Andronicus, +le patron de la vertu, et le plus brave champion +de Rome, toujours heureux dans les batailles qu'il livre, +revient, couronné par la gloire et la fortune, des pays +lointains où il a circonscrit avec son épée et mis sous le +joug les ennemis de Rome.</p> + +<p class="stage1">(On entend les trompettes. Paraissent Mutius et Martius: suivent +deux soldats portant un cercueil drapé de noir, ensuite marchent +Quintus et Lucius. Après eux paraît Titus Andronicus, +suivi de Tamora, reine des Goths, d'Alarbus, Chiron et Démétrius, +avec le More Aaron, prisonniers. Les soldats et le peuple +suivent: on dépose à terre le cercueil, et Titus parle.)</p> + +<p>TITUS.--Salut, Rome, victorieuse dans tes robes de +deuil! tel que la nef, qui a déchargé sa cargaison, rentre +chargée d'un fardeau précieux dans la baie où elle a +d'abord levé l'ancre: tel Andronicus, ceint de branches +de laurier, revient de nouveau saluer sa patrie de ses +larmes; larmes de joie sincère de se retrouver à Rome!--O +toi, puissant protecteur de ce Capitole, sois propice +aux religieux devoirs que nous nous proposons de remplir.--Romains, +de vingt-cinq fils vaillants, moitié du +nombre que possédait Priam, voilà tous ceux qui me +restent vivants ou morts! Que Rome récompense de son +amour ceux qui survivent, et que ceux que je conduis à +leur dernière demeure reçoivent la sépulture avec leurs +ancêtres: c'est ici que les Goths m'ont permis de remettre +mon épée dans le fourreau.--Mais, Titus, père +cruel et sans souci des tiens, pourquoi laisses-tu tes fils, +encore sans sépulture, errer sur la redoutable rive du +Styx? Laissez-moi les déposer près de leurs frères. (<i>On +ouvre la tombe de sa famille.</i>) Saluons-les dans le silence +qui convient aux morts! dormez en paix, vous qui êtes +morts dans les guerres de votre patrie. O asile sacré, qui +renfermes toutes mes joies, paisible retraite de la vertu +et de l'honneur, combien de mes fils as-tu reçus dans +ton sein, que tu ne me rendras jamais!</p> + +<p>LUCIUS.--Cédez-nous le plus illustre des prisonniers +goths, pour couper ses membres, les entasser sur un +bûcher, et les brûler en sacrifice <i>ad manes fratrum</i>, devant +cette prison terrestre de leurs ossements, afin que +leurs ombres ne soient pas mécontentes, et que nous ne +soyons pas obsédés sur la terre par des apparitions.</p> + +<p>TITUS.--Je vous donne celui-ci, le plus noble de ceux +qui survivent, le fils aîné de cette malheureuse reine.</p> + +<p>TAMORA.--Arrêtez, Romains!--Généreux conquérant, +victorieux Titus, prends pitié des larmes que je verse, +larmes d'une mère qui supplie pour son fils. Et si jamais +tes enfants te furent chers, ah! songe que mon fils m'est +aussi cher. N'est-ce pas assez d'être tes captifs, soumis +au joug romain et d'être amenés à Rome pour orner ton +triomphe et ton retour? Faut-il encore que mes fils soient +égorgés dans vos rues, pour avoir vaillamment défendu +la cause de leur pays? Oh! si ce fut pour les tiens un +pieux devoir de combattre pour leur souverain et leur +patrie, il en est de même pour eux. Andronicus, ne +souille point de sang ta tombe. Veux-tu te rapprocher de +la nature des dieux? Rapproche-toi d'eux en étant miséricordieux: +la douce pitié est le symbole de la vraie +grandeur. Trois fois noble Titus, épargne mon fils premier-né.</p> + +<p>TITUS.--Modérez-vous, madame, et pardonnez-moi. +Ceux que vous voyez autour de moi sont les frères de +ceux que les Goths ont vus vivre et mourir, et leur piété +demande un sacrifice pour leurs frères immolés. Votre +fils est marqué pour être la victime; il faut qu'il meure +pour apaiser les ombres plaintives de ceux qui ne sont +plus.</p> + +<p>LUCIUS.--Qu'on l'emmène, et qu'on allume à l'instant +le bûcher: coupons ses membres avec nos épées, jusqu'à +ce qu'il soit entièrement consumé.</p> + +<p class="stage1">(Mutius, Marcus, Quintus, Lucius, sortent emmenant Alarbus.)</p> + +<p>TAMORA.--O piété impie et barbare!</p> + +<p>CHIRON.--Jamais la Scythie fut-elle à moitié aussi féroce?</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Ne compare point la Scythie à l'ambitieuse +Rome. Alarbus marche au repos; et nous, nous +survivons pour trembler sous le regard menaçant de +Titus.--Allons, madame, prenez courage; mais espérez +en même temps que les mêmes dieux qui fournirent à la +reine de Troie<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a> l'occasion d'exercer sa vengeance sur +le tyran de Thrace surpris dans sa tente, pourront favoriser +également Tamora, reine des Goths (lorsque les +Goths étaient Goths et Tamora reine), et lui permettre +de venger sur ses ennemis ses sanglants affronts.</p> + +<p class="stage1">(Lucius, Quintus, Marcus et Mutius rentrent avec leurs +épées sanglantes.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Hécube et Polymnestre.</blockquote> + +<p>LUCIUS.--Enfin, mon seigneur et père, nous avons +accompli nos rites romains: les membres d'Alarbus sont +coupés, et ses entrailles alimentent la flamme du sacrifice, +dont la fumée, comme l'encens, parfume les cieux: +il ne reste plus qu'à enterrer nos frères, et à leur souhaiter +la bienvenue à Rome au bruit des trompettes.</p> + +<p>TITUS.--Qu'il en soit ainsi, et qu'Andronicus adresse +à leurs ombres le dernier adieu. (<i>Les trompettes sonnent, +tandis qu'on dépose les cercueils dans la tombe.</i>) Reposez +ici, mes fils, dans la paix et l'honneur; intrépides défenseurs +de Rome, reposez ici, à l'abri des vicissitudes +et des malheurs de ce monde. Ici ne se cache pas +la trahison, ici ne respire pas l'envie: ici n'entre point +l'infernale haine; ici nulle tempête, nul bruit ne troubleront +votre repos; vous y goûterez un silence, un sommeil +éternels. (<i>Entre Lavinia.</i>) Reposez ici, ô mes fils, en +honneur et en paix!</p> + +<p>LAVINIA.--Que Titus aussi vive longtemps en honneur +et en paix! Mon noble seigneur et père, vivez aussi! Hélas! +je viens aussi payer le tribut de ma douleur à cette +tombe, à la mémoire de mes frères; et je me jette à vos +pieds, en répandant sur la terre mes larmes de joie, pour +votre retour à Rome. Ah! bénissez-moi ici de votre main +victorieuse, dont les plus illustres citoyens de Rome célèbrent +les succès.</p> + +<p>TITUS.--Bienfaisante Rome, tu m'as conservé avec +amour la consolation de ma vieillesse, pour réjouir +mon coeur.--Vis, Lavinia: que tes jours surpassent les +jours de ton père, et que l'éloge de tes vertus survive à +l'éternité de la gloire.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Marcus Andronicus, Saturninus, Bassianus et +autres.)</p> + +<p>MARCUS.--Vive à jamais le seigneur Titus, mon frère +chéri, héros triomphant sous les yeux de Rome!</p> + +<p>TITUS.--Je vous rends grâces, généreux tribun, mon +noble frère Marcus.</p> + +<p>MARCUS.--Et vous, soyez les bienvenus, mes neveux, +qui revenez d'une guerre heureuse, vous qui survivez, +et vous qui dormez dans la gloire. Jeunes héros, votre +bonheur est égal, à vous tous qui avez tiré l'épée pour +le service de votre patrie, et cependant cette pompe +funèbre est un triomphe plus assuré, ils ont atteint au +bonheur de Solon<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> et triomphé du hasard dans le lit +de l'honneur.--Titus Andronicus, le peuple romain, +dont vous avez été toujours le juste ami, vous envoie +par moi, son tribun et son ministre, ce <i>pallium</i> d'une +blancheur sans tache, et vous admet à l'élection pour +l'empire, concurremment avec les enfants de notre dernier +empereur. Placez-vous donc au nombre des candidats<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>; +mettez cette robe et aidez à donner un chef à +Rome, aujourd'hui sans maître<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Allusion à la maxime de Solon: «Nul homme ne peut être +estimé heureux qu'après sa mort.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> <i>Candidatus.</i> Candidat, on sait que ce mot a pris son origine +de la robe blanche que portaient les candidats.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Mot à mot, mettre une tête à Rome sans tête.</blockquote> + +<p>TITUS.--Son corps glorieux demande une tête plus +forte que la mienne, rendue tremblante par l'âge et la +faiblesse. Quoi, irai-je revêtir cette robe et vous importuner? +me laisser proclamer aujourd'hui empereur +pour céder demain l'empire et ma vie, et vous laisser à +tous les soins d'une nouvelle élection? Rome, j'ai été +ton soldat quarante ans, j'ai commandé avec succès tes +forces; j'ai enseveli vingt-un fils, tous vaillants, tous +armés chevaliers sur le champ de bataille, et tués honorablement +les armes à la main, pour la cause et le service +de leur illustre patrie: donnez-moi un bâton d'honneur +pour appuyer ma vieillesse, mais non pas un sceptre +pour gouverner le monde; il le tenait d'une main +ferme, seigneurs, celui qui l'a porté le dernier.</p> + +<p>MARCUS.--Titus, tu demanderas l'empire, et tu l'obtiendras.</p> + +<p>SATURNINUS.--Orgueilleux et ambitieux tribun, peux-tu +oser...</p> + +<p>MARCUS.--Modérez-vous, prince Saturninus.</p> + +<p>SATURNINUS.--Romains, rendez-moi justice. Patriciens +tirez vos épées et ne les remettez dans le fourreau que +lorsque Saturninus sera empereur de Rome.--Andronicus, +il vaudrait mieux que tu te fusses embarqué pour les +enfers que de venir me voler les coeurs du peuple.</p> + +<p>LUCIUS.--Présomptueux Saturninus, qui interromps le +bien que te veut faire le généreux Titus.....</p> + +<p>TITUS.--Calmez-vous, prince: je vous restituerai le +coeur du peuple et je le sévrerai de sa propre volonté.</p> + +<p>SATURNINUS.--Andronicus, je ne te flatte point; mais +je t'honore et je t'honorerai tant que je vivrai. Si tu +veux fortifier mon parti de tes amis, j'en serai reconnaissant; +et la reconnaissance est une noble récompense +pour les âmes généreuses.</p> + +<p>TITUS.--Peuple romain, et vous tribuns du peuple, je +demande vos voix et vos suffrages; voulez-vous en accorder +la faveur à Andronicus?</p> + +<p>LES TRIBUNS.--Pour satisfaire le brave Andronicus et +le féliciter de son heureux retour à Rome, le peuple +acceptera l'empereur qu'il aura nommé.</p> + +<p>TITUS.--Tribuns, je vous rends grâces: je demande +donc que vous élisiez empereur le fils aîné de votre dernier +souverain, le prince Saturninus, dont j'espère que +les vertus réfléchiront leur éclat sur Rome, comme Titan +réfléchit ses rayons sur la terre, et mûriront la justice +dans toute cette république: si vous voulez, sur mon +conseil, couronnez-le et criez <i>vive notre Empereur!</i></p> + +<p>MARCUS.--Par le suffrage et avec les applaudissements +unanimes de la nation, des patriciens et des plébéiens, +nous créons Saturninus empereur, souverain de Rome, +et nous crions <i>vive Saturninus, notre empereur!</i></p> + +<p class="stage1">(Une longue fanfare, jusqu'à ce que les tribuns descendent.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Titus Andronicus, en reconnaissance de +la faveur de ton suffrage dans notre élection, je t'adresse +les remercîments que méritent tes services, et je veux +payer par des actions ta générosité; et pour commencer +Titus, afin d'illustrer ton nom et ton honorable famille, +je veux élever ta fille Lavinia au rang d'impératrice, de +souveraine de Rome et de maîtresse de mon coeur, et la +prendre pour épouse dans le Panthéon sacré: parle, Andronicus, +cette proposition te plaît-elle?</p> + +<p>TITUS.--Oui, mon digne souverain; je me tiens pour +hautement honoré de cette alliance; et ici, à la vue de +Rome, je consacre à Saturninus, le maître et le chef de +notre république, l'empereur du vaste univers, mon +épée, mon char de triomphe et mes captifs, présents +dignes du souverain maître de Rome.--Recevez donc, +comme un tribut que je vous dois, les marques de mon +honneur abaissées à vos pieds.</p> + +<p>SATURNINUS.--Je te rends grâces, noble Titus, père de +mon existence. Rome se souviendra combien je suis fier +de toi et de tes dons, et lorsqu'il m'arrivera d'oublier +jamais le moindre de tes inappréciables services, Romains, +oubliez aussi vos serments de fidélité envers moi.</p> + +<p>TITUS, <i>à Tamora</i>.--Maintenant, madame, vous êtes la +prisonnière de l'empereur; de celui qui, en considération +de votre rang et de votre mérite, vous traitera avec noblesse, +ainsi que votre suite.</p> + +<p>SATURNINUS.--Une belle princesse, assurément, et du +teint dont je voudrais choisir mon épouse, si mon choix +était encore à faire. Belle reine, chassez ces nuages de +votre front; quoique les hasards de la guerre vous aient +fait subir ce changement de fortune, vous ne venez point +pour être méprisée dans Rome; partout vous serez traitée +en reine. Reposez-vous sur ma parole; et que l'abattement +n'éteigne pas toutes vos espérances. Madame, +celui qui vous console peut vous faire plus grande que +n'est la reine des Goths.--Lavinia, ceci ne vous déplaît +pas?</p> + +<p>LAVINIA.--Moi, seigneur? Non. Vos nobles intentions +me garantissent que ces paroles sont une courtoisie +royale.</p> + +<p>SATURNINUS.--Je vous rends grâces, aimable Lavinia.--Romains, +sortons; nous rendons ici la liberté à nos prisonniers +sans aucune rançon; vous, seigneur, faites +proclamer notre élection au son des tambours et des +trompettes.</p> + +<p>BASSIANUS, <i>s'emparant de Lavinia</i>.--Seigneur Titus, avec +votre permission, cette jeune fille est à moi.</p> + +<p>TITUS.--Comment? seigneur, agissez-vous sérieusement, +seigneur?</p> + +<p>BASSIANUS.--Oui, noble Titus, et je suis résolu de me +faire justice à moi-même, et de réclamer mes droits.</p> + +<p>(L'empereur fait sa cour à Tamora par signes.)</p> + +<p>MARCUS.--<i>Suum cuique</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> est le droit de notre justice romaine; +ce prince en use et ne reprend que son bien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Chacun son droit.</blockquote> + +<p>LUCIUS.--Et il en restera le possesseur, tant que Lucius +vivra.</p> + +<p>TITUS.--Traîtres, loin de moi. Où est la garde de l'empereur? +Trahison, seigneur! Lavinia est ravie.</p> + +<p>SATURNINUS.--Ravie? par qui?</p> + +<p>BASSIANUS.--Par celui qui peut avec justice enlever au +monde entier sa fiancée.</p> + +<p class="stage1">(Marcus et Bassianus sortent avec Lavinia.)</p> + +<p>MUTIUS.--Mes frères, aidez à la conduire hors de cette +enceinte; et moi, avec mon épée, je me charge de garder +cette porte.</p> + +<p>TITUS, <i>à Saturninus</i>.--Suivez-moi, seigneur, et bientôt +je la ramènerai dans vos bras.</p> + +<p>MUTIUS, <i>à Titus</i>.--Seigneur, vous ne passerez point +cette porte.</p> + +<p>TITUS.--Quoi, traître, tu me fermeras le chemin à +Rome!</p> + +<p class="stage1">(Il le poignarde.)</p> + +<p>MUTIUS, <i>tombant</i>.--Au secours, Lucius, au secours?</p> + +<p>LUCIUS.--Seigneur, vous êtes injuste, et plus que cela; +vous avez tué votre fils dans une querelle mal fondée.</p> + +<p>TITUS.--Ni toi, ni lui, vous n'êtes plus mes fils: mes +fils n'auraient jamais voulu me déshonorer. Traître, rends +Lavinia à l'empereur.</p> + +<p>LUCIUS.--Morte, si vous le voulez; mais non pas pour +être son épouse, puisqu'elle est légitimement promise à +la tendresse d'un autre.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Non, Titus, non. L'empereur n'a pas besoin +d'elle; ni d'elle, ni de toi, ni d'aucun de ta race; +il me faut du temps pour me fier à celui qui m'a joué +une fois; jamais tu n'auras ma confiance, ni toi, ni tes +fils perfides et insolents, tous ligués ensemble pour me +déshonorer. N'y avait-il donc dans Rome que Saturninus, +dont tu pusses faire l'objet de tes insultes? Cette conduite, +Andronicus, cadre bien avec tes insolentes vanteries +lorsque tu dis que j'ai mendié l'empire de tes +mains.</p> + +<p>TITUS.--O c'est monstrueux! quels sont ces reproches?</p> + +<p>SATURNINUS.--Poursuis; va, cède cette créature volage +à celui qui brandit pour elle son épée, tu auras un vaillant +gendre, un homme bien fait pour se quereller avec +tes fils déréglés et pour exciter des tumultes dans la république +de Rome.</p> + +<p>TITUS.--Ces paroles sont autant de rasoirs pour mon +coeur blessé.</p> + +<p>SATURNINUS.--Et vous, aimable Tamora, reine des +Goths, qui surpassez en beauté les plus belles dames romaines, +comme Diane au milieu de ses nymphes, si vous +agréez ce choix soudain que je fais, dans l'instant même, +Tamora, je vous choisis pour épouse, et je veux vous +créer impératrice de Rome.--Parlez, reine des Goths, +applaudissez-vous à mon choix? Et je le jure ici par tous +les dieux de Rome, puisque le pontife et l'eau sacrée +sont si près de nous, que ces flambeaux sont allumés, +et que tout est préparé pour l'hyménée, je ne reverrai +point les rues de Rome, ni ne monterai à mon palais, que +je n'emmène avec moi de ce lieu mon épouse.</p> + +<p>TAMORA.--Et ici, à la vue du ciel, je jure à Rome, que +si Saturninus élève à cet honneur la reine des Goths, elle +sera l'humble servante, la tendre nourrice et la mère +de sa jeunesse.</p> + +<p>SATURNINUS.--Montez, belle reine, au Panthéon. Seigneurs, +accompagnez votre illustre empereur, et sa charmante +épouse, envoyée par le ciel au prince Saturninus, +dont la sagesse répare l'injustice de sa fortune: là, nous +accomplirons les cérémonies de notre hymen.</p> + +<p class="stage1">(Saturninus sort avec son cortége; avec lui sortent aussi +Tamora et ses fils, Aaron et les Goths.)</p> + +<p>TITUS ANDRONICUS, <i>seul</i>.--Je ne suis pas invité à suivre +cette mariée.--Titus, quand donc t'es-tu jamais vu +ainsi seul, déshonoré, et provoqué par mille affronts?</p> + +<p>MARCUS.--Ah! vois, Titus, vois, vois ce que tu as fait; +tuer un fils vertueux dans une injuste querelle!</p> + +<p>TITUS.--Non, tribun insensé, non; il n'est point mon +fils,--ni toi, ni ces hommes complices de l'attentat qui +a déshonoré toute notre famille. Indigne frère! indignes +enfants!</p> + +<p>LUCIUS.--Mais accordez-lui du moins la sépulture convenable, +donnez à Mutius une place dans le tombeau de +nos frères.</p> + +<p>TITUS.--Traîtres, écartez-vous: il ne reposera point +dans cette tombe. Ce monument subsiste depuis cinq siècles, +je l'ai reconstruit avec magnificence: ici ne reposent +avec gloire que les guerriers, et les serviteurs de Rome; +il n'y a point de place pour celui qui a été tué dans une +querelle honteuse! Allez l'ensevelir où vous pourrez, il +n'entrera pas ici.</p> + +<p>MARCUS.--Mon frère, c'est en vous une impiété; les +exploits de mon neveu Mutius parlent en sa faveur; il +doit être enseveli avec ses frères.</p> + +<p>QUINTUS ET MARTIUS.--Il le sera, ou nous le suivrons.</p> + +<p>TITUS.--<i>Il le sera</i>, dites-vous? Quel est l'insolent qui a +proféré ce mot?</p> + +<p>QUINTUS.--Celui qui le soutiendrait en tout autre lieu +que celui-ci.</p> + +<p>TITUS.--Quoi! voudriez-vous l'y ensevelir malgré moi?</p> + +<p>MARCUS.--Non, noble Titus, mais nous te supplions de +pardonner à Mutius, et de lui accorder la sépulture.</p> + +<p>TITUS.--Marcus, c'est toi-même qui as abattu mon +cimier, c'est toi qui, avec ces enfants, as blessé mon honneur: +je vous tiens tous pour mes ennemis: ne m'importunez +plus davantage, mais allez-vous-en.</p> + +<p>LUCIUS.--Il est hors de lui.--Retirons-nous.</p> + +<p>QUINTUS.--Moi, non, jusqu'à ce que les ossements de +Mutius soient ensevelis.</p> + +<p class="stage1">(Le frère et les enfants se jettent aux genoux d'Andronicus.)</p> + +<p>MARCUS.--Mon frère, la nature parle dans ce titre.</p> + +<p>QUINTUS.--Mon père, la nature parle dans ce nom.</p> + +<p>TITUS.--Ne me parlez plus, si vous tenez à votre +bonheur.</p> + +<p>MARCUS.--Illustre Titus, toi qui es plus que la moitié +de mon âme.</p> + +<p>LUCIUS.--Mon bon père, l'âme et la vie de nous tous...</p> + +<p>MARCUS.--Permets que ton frère Marcus enterre ici dans +l'asile de la vertu son noble neveu, qui est mort dans la +cause de l'honneur et de Lavinia: tu es Romain, ne sois +donc pas barbare. Les Grecs, mieux conseillés, consentirent +à ensevelir Ajax<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>, qui s'était tué lui-même, et le +sage fils de Laërte plaida éloquemment pour ses funérailles: +ne refuse donc pas l'entrée de ce tombeau au +jeune Mutius qui faisait ta joie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> «Allusion évidente à l'<i>Ajax</i> de Sophocle, dont il n'existait +aucune traduction du temps de Shakspeare» (STEVENS.)</blockquote> + +<p>TITUS.--Lève-toi, Marcus, lève-toi.--Le plus triste jour +que j'aie vu jamais, c'est celui-ci; être déshonoré par +mes enfants à Rome! Allons, ensevelissez-le... et moi +après.</p> + +<p class="stage1">(Ses frères déposent Mutius dans le tombeau.)</p> + +<p>LUCIUS.--Cher Mutius, repose ici avec tes frères jusqu'à +ce que nous venions orner ta tombe de trophées.</p> + +<p>TOUS.--Que personne ne verse des larmes sur le noble +Mutius: celui-là vit dans la renommée qui mourut pour +la cause de la vertu.</p> + +<p>MARCUS.--Mon frère, pour faire diversion à ce mortel +chagrin, dis-moi comment il arrive que la rusée reine +des Goths se trouve soudain la souveraine de Rome?</p> + +<p>TITUS.--Je l'ignore, Marcus; mais je sais que cela est. +Si c'était prémédité ou non, le ciel peut le dire; mais +n'a-t-elle donc pas des obligations à l'homme qui l'a +amenée de si loin pour monter ici à cette fortune suprême? +Oui, et elle le récompensera généreusement.</p> + +<p class="stage1">(Une fanfare.--L'empereur, Tamora, Chiron et Démétrius, +avec le More Aaron et la suite, entrent par une porte +du Capitole: Bassianus et Lavinia, avec leurs amis +paraissent à l'autre porte.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Ainsi, Bassianus, vous tenez votre conquête; +que le ciel vous rende heureux avec votre belle +épouse!</p> + +<p>BASSIANUS.--Et vous, avec la vôtre, seigneur; je n'en +dis pas davantage, et ne vous en souhaite pas moins; et +je vous fais mes adieux.</p> + +<p>SATURNINUS.--Traître, si Rome a des lois ou nous quelque +pouvoir, toi et ta faction vous vous repentirez de ce +rapt.</p> + +<p>BASSIANUS.--Appelez-vous un <i>rapt</i>, seigneur, de prendre +mon bien, celle qui fut ma fiancée fidèle et qui est à +présent ma femme? Mais que les lois de Rome en décident; +en attendant, je suis possesseur de ce qui est à +moi.</p> + +<p>SATURNINUS.--Fort bien, fort bien, vous êtes bref, seigneur, +mais si nous vivons, je serai aussi tranchant avec +vous.</p> + +<p>BASSIANUS.--Seigneur, je dois répondre de ce que j'ai +fait, du mieux que je pourrai, et j'en répondrai sur ma +tête. Je n'ai plus qu'une chose à faire savoir à Votre Majesté;--par +tous les devoirs que j'ai envers Rome, ce +noble seigneur, Titus que voilà ici, est outragé dans +l'opinion d'autrui et dans son honneur; lui qui, pour +vous rendre Lavinia, a tué de sa propre main son plus +jeune fils par zèle pour vous, et enflammé de colère de +se voir traversé dans le don qu'il avait franchement fait. +Rendez-lui donc vos bonnes grâces, Saturninus, à lui, +qui s'est montré dans toutes ses actions le père et l'ami +de Rome et de vous.</p> + +<p>TITUS.--Prince Bassianus, laisse-moi le soin de rappeler +mes actions. C'est toi, et mes fils qui m'avez +déshonoré. Que Rome et le juste ciel soient mes juges, +et disent combien j'ai chéri et honoré Saturninus.</p> + +<p>TAMORA, <i>à l'empereur</i>.--Mon digne souverain, si jamais +Tamora a pu plaire aux yeux de Votre Majesté, daignez +m'entendre parler avec impartialité pour tous, et à ma +prière, cher époux, pardonnez le passé.</p> + +<p>SATURNINUS.--Quoi, madame, me voir déshonoré publiquement, +et le souffrir lâchement sans en tirer vengeance!</p> + +<p>TAMORA.--Non pas, seigneur; que les dieux de Rome +me préservent d'être jamais l'auteur de votre déshonneur. +Mais, sur mon honneur, j'ose protester de l'innocence +du brave Titus dans ce qui s'est passé; et sa +fureur, qu'il n'a pas dissimulée, atteste son chagrin. +Daignez donc, à ma prière, le regarder d'un oeil favorable: +ne perdez pas, sur un soupçon injuste, un si noble +ami, et n'affligez pas de vos regards irrités son coeur généreux. +(<i>A part à l'empereur.</i>) Seigneur, laissez-vous +guider par moi, laissez-vous gagner: dissimulez tous +vos chagrins et vos ressentiments; vous n'êtes que depuis +un moment placé sur le trône; craignez que le +peuple et les patriciens aussi, après un examen approfondi, +ne prennent le parti de Titus, et ne nous renversent, +en nous accusant d'ingratitude, ce que Rome tient +pour un crime odieux. Cédez à leurs prières, et laissez-moi +faire. Je trouverai un jour pour les massacrer tous, +pour effacer de la terre leur faction et leur famille, ce +père cruel et ses perfides enfants, à qui j'ai demandé +en vain la vie de mon fils chéri; je leur ferai connaître +ce qu'il en coûte pour laisser une reine s'agenouiller +dans les rues, et demander grâce en vain. (<i>Haut.</i>) Allons, +allons, mon cher empereur.--Approchez, Andronicus.--Saturninus, +relevez ce bon vieillard, et consolez son +coeur, accablé sous les menaces de votre front courroucé.</p> + +<p>SATURNINUS.--Levez-vous, Titus, levez-vous, mon impératrice +a triomphé.</p> + +<p>TITUS.--Je rends grâces à Votre Majesté, et à elle, seigneur. +Ces paroles et ces regards me redonnent la vie.</p> + +<p>TAMORA.--Titus, je suis incorporée à Rome; je suis +maintenant devenue Romaine par une heureuse adoption, +et je dois conseiller l'empereur pour son bien. +Toutes les querelles expirent en ce jour, Andronicus.--Et +que j'aie l'honneur, mon cher empereur, de vous +avoir réconcilié avec vos amis.--Quant à vous, prince +Bassianus, j'ai donné ma parole à l'empereur que vous +seriez plus doux et plus traitable.--Ne craignez rien, +seigneur;--et vous aussi, Lavinia: guidés par mon conseil, +vous allez tous, humblement à genoux, demander +pardon à Sa Majesté.</p> + +<p>LUCIUS.--Nous l'implorons, et nous prenons le ciel et +Sa Majesté à témoin, que nous avons agi avec toute la +modération qui nous a été possible, en défendant l'honneur +de notre soeur et le nôtre.</p> + +<p>MARCUS.--J'atteste la même chose sur mon honneur.</p> + +<p>SATURNINUS.--Retirez-vous, et ne me parlez plus; ne +m'importunez plus.</p> + +<p>TAMORA.--Non, non, généreux empereur. Il faut que +nous soyons tous amis. Le tribun et ses neveux vous demandent +grâce à genoux; vous ne refuserez pas, cher +époux, ramenez vos regards sur eux.</p> + +<p>SATURNINUS.--Marcus, à ta considération, à celle de +ton frère Titus, et cédant aux sollicitations de Tamora, +je pardonne à ces jeunes gens leurs attentats odieux.--Levez-vous, +Lavinia, quoique vous m'ayez abandonné +comme un rustre. J'ai trouvé une amie; et j'ai juré par +la mort, que je ne quitterais pas le prêtre sans être marié.--Venez: +si la cour de l'empereur peut fêter deux +mariées, vous serez ma convive, Lavinia, vous et vos +amis.--Ce jour sera tout entier à l'amour, Tamora.</p> + +<p>TITUS.--Demain, si c'est le bon plaisir de Votre Majesté, +que nous chassions la panthère et le cerf ensemble, +nous irons donner à Votre Majesté le <i>bonjour</i> avec les cors +et les meutes.</p> + +<p>SATURNINUS.--Volontiers, Titus; et je vous en remercie.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a></h3> + +<p class="stage1">Rome.--La scène est devant le palais impérial.</p> + +<p class="stage1">AARON.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Cette scène, selon Johnson, doit continuer le premier acte.</blockquote> +<br> +<p>AARON.--Maintenant Tamora monte au sommet de +l'Olympe, loin de la portée des traits de la fortune: elle +est assise là-haut à l'abri des feux de l'éclair, ou des éclats +de la foudre; elle est au-dessus des atteintes menaçantes +de la pâle Envie. Telle que le soleil, lorsqu'il salue l'aurore, +et que dorant l'Océan de ses rayons il parcourt le +zodiaque dans son char radieux, et voit au-dessous de +lui la cime des monts les plus élevés, telle est aujourd'hui +Tamora.--Les grandeurs de la terre rendent hommage +à son génie, et la vertu s'humilie et tremble à +l'aspect sévère de son front. Allons, Aaron, arme ton +coeur, et dispose tes pensées à s'élever avec ta royale +maîtresse, pour parvenir à la même hauteur qu'elle: +longtemps tu l'as traînée en triomphe sur tes pas, chargée +des chaînes de l'amour; plus fortement attachée aux +yeux séduisants d'Aaron, que ne l'était Prométhée aux +rochers du Caucase. Loin de moi ces vêtements d'esclave, +loin de moi les vaines pensées. Je veux briller et +étinceler d'or et de perles, pour servir cette nouvelle +impératrice; qu'ai-je dit, <i>servir</i>? pour m'enivrer de plaisir +avec cette reine, cette déesse, cette Sémiramis; cette +reine, cette sirène qui charmera le Saturninus de Rome, +et verra son naufrage et celui de ses États.--Qu'entends-je? +quel est ce bruit?</p> + +<p class="stage1">(Chiron et Démétrius en querelle.)</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Chiron, tu es trop jeune, ton esprit est +trop novice et manque trop d'usage pour prétendre au +coeur que je recherche, et qui peut, sans que tu le sache +m'être dévoué.</p> + +<p>CHIRON.--Démétrius, tu es trop présomptueux en tout, +et surtout en prétendant m'accabler par tes forfanteries: +ce n'est pas la différence d'une année ou deux qui peut +me rendre moins agréable et toi plus fortuné: j'ai tout +ce qu'il faut, aussi bien que toi, pour servir ma maîtresse +et mériter ses faveurs: et mon épée te le prouvera, +et défendra mes droits à l'amour de Lavinia.</p> + +<p>AARON.--Des massues, des massues!<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>--Ces amoureux +ne pourront pas se tenir en paix.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> C'était par ces mots qu'on appelait au secours quand une +querelle avait lieu dans la rue.</blockquote> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Faible enfant, parce que notre mère a +imprudemment attaché à ton côté une épée de danseur, +as-tu la téméraire insolence de menacer tes amis? Va +clouer ta lame dans ton fourreau, jusqu'à ce que tu aies +mieux appris à la manier.</p> + +<p>CHIRON.--En attendant, avec le peu d'adresse que je +puis avoir, tu vas connaître jusqu'où va mon courage.</p> + +<p class="stage1">(Ils tirent l'épée.)</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Ah! mon garçon, es-tu devenu si brave?</p> + +<p>AARON.--Eh bien! eh bien! seigneurs? Quoi! osez-vous +tirer l'épée si près du palais de l'empereur, et soutenir +ouvertement une pareille querelle? Je connais à +merveille la source de cette animosité; je ne voudrais +pas pour un million en or que la cause en fût connue de +ceux qu'elle intéresse le plus; et, pour infiniment plus, +que votre illustre mère fût ainsi déshonorée dans la cour +de Rome. Ayez honte de vous-mêmes et remettez vos +épées dans le fourreau.</p> + +<p>CHIRON.--Non pas, moi, que je n'aie enfoncé ma rapière +dans son sein, et que je ne lui aie fait rentrer dans +la gorge tous les insultants reproches qu'il a prononcés +ici à mon déshonneur.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Je suis tout prêt et déterminé... Lâche +aux mauvais propos, qui tonnes avec la langue et n'oses +rien accomplir avec ton arme!</p> + +<p>AARON.--Séparez-vous, vous dis-je.--Par les dieux +qu'adorent les Goths belliqueux, ce petit querelleur nous +perdra tous.--Comment! prince, ne savez-vous pas combien +il est dangereux d'empiéter sur les droits d'un +prince? Quoi, Lavinia est-elle donc devenue si abandonnée, +ou Bassianus si dégénéré, que vous puissiez élever +de semblables querelles pour l'amour de cette dame, +sans contradiction, sans justice et sans vengeance? Jeunes +gens, prenez garde.--Si l'impératrice savait la cause de +cette discorde, c'est une musique qui ne lui plairait pas.</p> + +<p>CHIRON.--Je ne m'embarrasse guère qu'elle le sache, +elle et le monde entier: j'aime Lavinia plus que le monde +entier.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Enfant, apprends à faire un choix plus +humble: Lavinia est l'espérance de ton frère aîné.</p> + +<p>AARON.--Quoi! êtes-vous fous?--Ne savez-vous pas +combien ces Romains sont furieux et impatients, et qu'ils +ne peuvent souffrir de rivaux dans leurs amours? Je vous +le dis, princes, vous tramez vous-mêmes votre mort par +ce dessein.</p> + +<p>CHIRON.--Aaron, je donnerais mille morts pour jouir +de celle que j'aime.</p> + +<p>AARON.--Pour jouir d'elle! hé! comment?...</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Et qu'y a-t-il là de si étrange? C'est une +femme, par conséquent elle peut être recherchée; c'est +une femme, par conséquent elle peut être conquise; c'est +Lavinia, par conséquent elle doit être aimée. Allez, allez; +il passe plus d'eau par le moulin que n'en voit le meunier; +et nous savons de reste qu'il est aisé d'enlever une +tranche au pain entamé sans qu'il y paraisse. Quoique +Bassianus soit le frère de l'empereur, des gens qui valaient +mieux que lui ont porté les insignes de Vulcain.</p> + +<p>AARON, <i>à part</i>.--Oui, des gens comme Saturninus +pourraient bien les porter aussi.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Pourquoi donc désespérerait-il du succès, +celui qui sait faire sa cour par de douces paroles, de +tendres regards, et de riches présents? Quoi, n'avez-vous +pas souvent frappé une biche, et ne l'avez-vous pas enlevée +proprement sous les yeux mêmes du garde?</p> + +<p>AARON.--Allons, il paraît que quelque jouissance à la +dérobée vous ferait grand plaisir.</p> + +<p>CHIRON.--Oui, certes.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Aaron, tu as touché le but.</p> + +<p>AARON.--Je voudrais que vous l'eussiez touché aussi. +Nous ne serions plus fatigués de ce bruit. Eh bien, +écoutez, écoutez-moi.--Etes-vous donc assez fous pour +vous quereller pour cela? Un moyen qui vous ferait +réussir tous deux vous offenserait-il?</p> + +<p>CHIRON.--Non pas moi, d'honneur.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Ni moi, pourvu que j'aie ma part.</p> + +<p>AARON.--Allons, rougissez de votre querelle, et soyez +amis; unissez-vous pour l'objet même qui vous divise. +C'est la dissimulation et la ruse qui doivent faire ce que +vous désirez. Et il faut vous dire que ce qu'on ne peut +faire comme on le voudrait, il faut le faire comme on +peut. Apprenez ceci de moi; Lucrèce n'était pas plus +chaste que cette Lavinia, l'amante de Bassianus. Il faut +tracer une marche plus rapide que ces lentes langueurs +et j'ai trouvé le chemin. Princes, on prépare une chasse +solennelle, les beautés romaines vont y accourir en +foule; les allées des forêts sont larges et spacieuses; et +il y a des réduits solitaires, que la nature semble avoir +ménagés pour la perfidie et le rapt: écartez dans ces +retraites votre jolie biche; si les paroles sont inutiles, +obtenez-la par violence. Espérez le succès par ce moyen, +ou renoncez-y. Allons, allons, nous instruirons notre +impératrice, et son génie consacré au crime et à la vengeance, +de tous les projets que nous méditons.--Elle +saura assouplir les ressorts de notre entreprise par ses +conseils, elle ne souffrira pas que vous vous querelliez +et elle vous conduira tous deux au comble de vos voeux. +La cour de l'empereur ressemble au temple de la Renommée; +son palais est rempli d'yeux, d'oreilles et de +langues; les bois, au contraire, sont impitoyables, +effrayants, sourds et insensibles. C'est là, braves +jeunes gens, qu'il faut parler, qu'il faut frapper et saisir +votre avantage; assouvissez votre passion à l'abri des +regards du ciel, et rassasiez-vous à loisir des trésors de +Lavinia.</p> + +<p>CHIRON.--Ton conseil, ami, ne sent pas la lâcheté.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--<i>Sit fas aut nefas</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, peu importe; jusqu'à +ce que je trouve le ruisseau qui peut apaiser mes ardeurs, +et le charme qui peut calmer ces transports, <i>per +Stygia et manes vehor</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Permis ou non.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> Je suis transporté à travers le Styx et les mânes.</blockquote> + +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Forêt près de Rome.--Cabane de garde à quelque distance: +on entend des cors et les cris d'une meute.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> TITUS ANDRONICUS <i>avec des chasseurs</i>; MARCUS, +LUCIUS, QUINTUS, MARTIUS.</p> +<br> + +<p>TITUS.--La chasse est en train, la matinée est brillante +et gaie, les champs sont parfumés, les bois sont +verts; découplons ici la meute, et faisons aboyer les +chiens pour réveiller l'empereur et sa belle épouse et +faire lever le prince; sonnons si bien du cor que toute la +cour retentisse du bruit. Mes enfants, chargez-vous, avec +nous, du soin d'accompagner et de protéger la personne +de l'empereur. J'ai été troublé cette nuit dans mon sommeil; +mais le jour naissant a consolé mon coeur. (<i>Fanfares +des cors. Entrent Saturninus, Tamora, Bassianus, +Lavinia, Chiron, Démétrius et leur suite.</i>) Mille heureux +jours à Votre Majesté!--Et à vous aussi, madame! J'avais +promis à Vos Majestés l'appel d'un chasseur.</p> + +<p>SATURNINUS.--Et vous l'avez, rigoureusement sonné, +seigneur, et peut-être un peu trop matin pour de nouvelles +mariées.</p> + +<p>BASSIANUS.--Qu'en dites-vous, Lavinia?</p> + +<p>LAVINIA.--Je dis que non: il y avait deux heures et +plus que j'étais tout éveillée.</p> + +<p>SATURNINUS.--Allons, qu'on amène nos chariots et nos +chevaux, et partons pour notre chasse.--(<i>A Tamora.</i>) +Madame, vous allez voir notre chasse romaine.</p> + +<p>MARCUS.--Seigneur, j'ai des chiens qui réclameront la +plus fière panthère, et qui monteront jusqu'à la cime du +promontoire le plus élevé.</p> + +<p>TITUS.--Et moi, j'ai un cheval qui suivra le gibier dans +tous ses détours, et qui rasera la plaine comme une +hirondelle.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS, <i>à son frère</i>.--Chiron, nous ne chassons pas, +nous, avec des chevaux ni des chiens; mais nous espérons +forcer une jolie biche.</p> + +<p class="stage1">(Tous partent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">On voit une partie de la forêt déserte et sauvage.</p> + +<p class="stage1">AARON, <i>avec un sac d'or</i>.</p> +<br> +<p>AARON.--Un homme qui aurait du sens croirait que +je n'en ai pas d'ensevelir tant d'or sous un arbre, pour +ne jamais le posséder ensuite. Que celui qui concevra de +moi une si pauvre opinion sache que cet or doit forger +un stratagème qui, adroitement ménagé, produira un +excellent tour de scélératesse. Ainsi, repose ici, cher or, +pour ôter le repos à ceux qui recevront l'aumône de la +cassette de l'impératrice.</p> + +<p class="stage1">(Il cache l'or.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Tamora.)</p> + +<p>TAMORA.--Mon aimable Aaron, pourquoi as-tu l'air +triste, lorsque tout est riant autour de toi? Sur chaque +buisson les oiseaux chantent des airs mélodieux: le serpent +dort enroulé aux rayons du soleil; un zéphyr rafraîchissant +agite doucement les feuilles vertes, dont les +ombres mobiles se dessinent sur la terre. Asseyons-nous, +Aaron, sous leur doux ombrage; et tandis que +l'écho babillard se moque des chiens, en répondant de +sa voix grêle aux sons éclatants des cors, comme si l'on +entendait à la fois une double chasse, reposons-nous, +écoutons le bruit de leurs abois; et après une lutte +comme celle dont on dit que jouirent jadis Didon et le +prince errant, lorsque, surpris par un heureux orage, ils +se réfugièrent à l'ombre d'une grotte discrète, nous pourrons, +enlacés dans les bras l'un de l'autre, après nos +doux ébats, goûter un sommeil doré, tandis que la voix +des chiens, les cors et le ramage des oiseaux seront pour +nous ce qu'est le chant de la nourrice pour endormir +son nourrisson.</p> + +<p>AARON.--Madame, si Vénus gouverne vos désirs, Saturne +domine sur les miens<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.--Que signifient mon oeil +farouche et fixe, mon silence et ma sombre mélancolie? +la toison de ma chevelure laineuse déroulée comme un +serpent qui s'avance pour accomplir un projet funeste? +Non, madame, ce ne sont pas là des symptômes amoureux. +La vengeance est dans mon coeur, la mort est dans +mes mains; mon cerveau ne roule que projets de sang +et de carnage. Écoutez, Tamora, vous, la souveraine de +mon âme, qui n'espère d'autre ciel que celui que vous +me donnez; voici le jour fatal pour Bassianus: il faut +que sa Philomèle perde sa langue aujourd'hui; que vos +enfants pillent les trésors de sa chasteté, et lavent leurs +mains dans le sang de Bassianus. Voyez-vous cette +lettre? prenez-la, je vous prie, et donnez au roi ce rouleau +chargé d'un complot sinistre.--Ne me faites point +de questions en ce moment; nous sommes espionnés: +je vois venir à nous une portion de notre heureuse proie; +ils ne songent guère à la destruction de leur vie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Saturne, dans l'astrologie, est la planète des coeurs froids.</blockquote> + +<p>TAMORA.--Ah! mon cher More, plus cher pour moi que +la vie!</p> + +<p>AARON.--Pas un mot de plus, grande impératrice; +Bassianus vient; soyez dure avec lui, et j'amènerai vos +enfants pour soutenir vos querelles quelles qu'elles +soient.</p> + +<p class="stage1">(Aaron sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Bassianus et Lavinia.)</p> + +<p>BASSIANUS.--Qui rencontrons-nous ici? Est-ce la souveraine +impératrice de Rome, séparée de son brillant +cortége? Est-ce Diane, vêtue comme elle, qui aurait +quitté ses bois sacrés pour voir la grande chasse dans +cette forêt?</p> + +<p>TAMORA.--Espion insolent de nos démarches privées, +si j'avais le pouvoir qu'on attribue à Diane, ton front +serait à l'instant surmonté de cornes comme celui d'Actéon; +et les chiens donneraient la chasse à tes membres +métamorphosés, importun, impoli que tu es!</p> + +<p>LAVINIA.--Avec votre permission, aimable impératrice, +on vous croit douée du don des cornes; et l'on pourrait +soupçonner que votre More et vous vous êtes écartés +pour faire des expériences. Que Jupiter préserve aujourd'hui +votre époux des poursuites de sa meute! Il serait +malheureux qu'ils le prissent pour un cerf.</p> + +<p>BASSIANUS.--Croyez-moi, reine, votre noir Cimmérien<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a> +donne à Votre Honneur la couleur de son corps; il +le rend comme lui, souillé, détesté et abominable. Pourquoi +êtes-vous ici séparée de toute votre suite; pourquoi +êtes-vous descendue de votre beau coursier blanc comme +la neige, et errez-vous ici dans un coin écarté, accompagnée +d'un barbare More, si vous n'y avez pas été conduite +par d'impurs désirs?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> <i>Cimmeriæ tenebræ.</i> Cimmérien ici veut dire noir, par l'analogie +qui existe entre le pays nébuleux des Cimmériens et la couleur +noire.</blockquote> + +<p>LAVINIA.--Et vous voyant troublée dans vos passe-temps, +il est bien naturel que vous taxiez mon noble +époux d'insolence. (<i>A Bassianus.</i>) Je vous en prie, quittons, +ces lieux, et laissons-la jouir à son gré de son +amant noir comme le corbeau: cette vallée convient à +merveille à ses desseins.</p> + +<p>BASSIANUS.--Le roi, mon frère, sera informé de ceci.</p> + +<p>LAVINIA.--Oui, car ces écarts l'ont déjà fait remarquer. +Ce bon roi! être si indignement trompé!</p> + +<p>TAMORA.--D'où me vient la patience d'endurer tout +ceci?</p> + +<p>(Entrent Chiron et Démétrius.)</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Quoi donc, chère souveraine, notre gracieuse +mère, pourquoi Votre Majesté est-elle si pâle et +si défaite?</p> + +<p>TAMORA.--Et n'en ai-je pas bien sujet, dites-moi, d'être +pâle? Ces deux ennemis m'ont attirée dans ce lieu que +vous voyez être une vallée horrible et déserte: les arbres, +au milieu de l'été, sont encore dépouillés et nus, +couverts de mousse et du gui funeste: le soleil ne brille +jamais ici; rien de vivant que le nocturne hibou et le +sinistre corbeau; et en me montrant cet abîme horrible, +ils m'ont dit qu'ici, au plus profond de la nuit, mille +démons, mille serpents sifflants, dix mille crapauds gonflés +de poisons, et autant d'affreux hérissons, feraient +des cris si terribles et si confus que tout mortel en les +entendant deviendrait fou à l'instant ou mourrait tout +d'un coup<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>: aussitôt après m'avoir fait cet infernal récit, +ils m'ont menacée de m'attacher au tronc d'un if mélancolique, +et de m'y abandonner à cette cruelle mort; +ensuite ils m'ont appelée infâme, adultère, Gothe débauchée, +et m'ont accablée de tous les noms les plus insultants +que jamais oreille humaine ait entendus. Si une +bonne fortune merveilleuse ne vous eût pas conduits +dans ce lieu, ils allaient exécuter sur moi cette vengeance. +Vengez-moi si vous aimez la vie de votre mère, +ou renoncez à vous appeler jamais mes enfants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> On prétendait que la mandragore poussait un cri plaintif +quand on l'ouvrait.</blockquote> + +<p>DÉMÉTRIUS, <i>poignardant Bassianus</i>.--Voilà la preuve +que je suis votre fils.</p> + +<p>CHIRON, <i>lui portant aussi un coup de poignard</i>.--Et ce +coup, enfoncé jusqu'au coeur, pour prouver ma force.</p> + +<p>LAVINIA.--Courage, Sémiramis, ou plutôt barbare Tamora; + car il n'est point d'autre nom que le tien qui +convienne à ta nature.</p> + +<p>TAMORA, <i>à son fils</i>.--Donnez-moi votre poignard: vous +verrez, mes enfants, que la main de votre mère saura +venger l'outrage fait à votre mère.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Arrêtez, madame: nous lui devons d'autres +vengeances: d'abord battons le blé, et après brûlons +la paille; cette mignonne fonde son orgueil sur sa +chasteté, sur son voeu nuptial, sur sa fidélité; et, fière +de ces spécieuses apparences, elle brave Votre Majesté. +Eh! emportera-t-elle cet orgueil au tombeau?</p> + +<p>CHIRON.--Si elle l'y emporte, je consens qu'on me +fasse eunuque: traînons son époux hors de ce lieu, dans +quelque fosse cachée, et que son cadavre serve d'oreiller +à nos voluptés.</p> + +<p>TAMORA.--Mais lorsque vous aurez savouré le miel qui +vous tente, ne laissez pas survivre cette guêpe pour +nous piquer de son aiguillon.</p> + +<p>CHIRON.--Je vous promets, madame, d'y mettre bon +ordre.--Allons, ma belle, la violence va nous faire jouir +de cet honneur si scrupuleusement conservé.</p> + +<p>LAVINIA.--O Tamora! tu portes la figure d'une femme...</p> + +<p>TAMORA.--Je ne veux pas l'entendre parler davantage: + entraînez-la loin de moi.</p> + +<p>LAVINIA.--Chers seigneurs, priez-la d'entendre seulement +un mot de moi.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Écoutez-la, belle reine: faites-vous un +triomphe de voir couler ses larmes: mais que votre +coeur les reçoive comme le rocher insensible les gouttes +de pluie.</p> + +<p>LAVINIA, <i>à Démétrius</i>.--Depuis quand les jeunes tigres +donnent-t-ils des leçons à leur mère? Oh! ne lui apprends +pas la cruauté: c'est elle qui te l'a enseignée. +Le lait que tu as sucé de son sein s'est changé en marbre: + tu as puisé dans ses mamelles même ta tyrannie.--(<i>A +Chiron</i>.) Et cependant toutes les mères n'enfantent +pas des fils qui leur ressemblent. Prie-la de montrer la +pitié d'une femme.</p> + +<p>CHIRON.--Quoi! voudrais-tu que je prouvasse par ma +conduite que je suis un bâtard!</p> + +<p>LAVINIA.--Il est vrai le noir corbeau n'engendre pas +l'alouette. Cependant j'ai ouï dire (oh! si je pouvais le +voir vérifier aujourd'hui!) que le lion, touché de pitié, +souffrit qu'on coupât ses griffes royales; on dit que les +corbeaux nourrissent les enfants abandonnés, tandis +que leurs propres petits oiseaux sont affamés dans leur +nid. En dépit de ton coeur barbare, montre-toi, non pas +aussi généreux, mais susceptible de quelque pitié.</p> + +<p>TAMORA.--Je ne sais ce que cela veut dire: entraînez-la.</p> + +<p>LAVINIA.--Ah! permets que je te l'enseigne: au nom +de mon père qui t'a donné la vie; lorsqu'il aurait pu te +tuer, ne t'endurcis point; ouvre tes oreilles sourdes.</p> + +<p>TAMORA.--Quand tu ne m'aurais jamais personnellement +offensée, le nom de ton père me rendrait impitoyable +pour toi.--Souvenez-vous, mes enfants, que +mes larmes ont coulé en vain pour sauver votre frère du +sacrifice: le cruel Andronicus n'a pas voulu s'attendrir: +emmenez-la donc; traitez-la à votre gré: plus vous l'outragerez +et plus vous serez aimés de votre mère.</p> + +<p>LAVINIA.--O Tamora, mérite le nom d'une reine généreuse, +en me tuant ici de ta propre main: car ce n'est +pas la vie que je te demande depuis si longtemps, je suis +morte depuis que Bassianus a été tué!</p> + +<p>TAMORA.--Que demandes-tu donc? Femme insensée, +laisse-moi.</p> + +<p>LAVINIA.--C'est la mort à l'instant que j'implore; et +une grâce encore, que la pudeur empêche ma langue de +nommer. Ah! sauve-moi de leur passion, plus fatale +pour moi que le coup de la mort, et jette-moi dans quelque +abîme odieux, où jamais l'oeil de l'homme ne puisse +considérer mon corps: fais cela et sois un meurtrier +charitable.</p> + +<p>TAMORA.--Je volerais à mes chers fils leur salaire! +non; qu'ils assouvissent sur toi leurs désirs.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS, <i>l'entraînant</i>.--Allons, viens: tu n'es restée +ici que trop longtemps.</p> + +<p>LAVINIA.--Point de grâce, point de pitié de femme! +Ah! brutale créature, l'opprobre et l'ennemie de tout +notre sexe! que la destruction tombe....</p> + +<p>CHIRON.--Ah! je vais te fermer la bouche. (<i>Il la saisit +et l'entraîne.</i>) (<i>A son frère.</i>) Toi, traîne son mari; voici la +fosse où Aaron nous a dit de le cacher.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent en traînant leur victime.)</p> + +<p>TAMORA.--Adieu, mes enfants: songez à la bien mettre +en sûreté. Que jamais mon coeur ne goûte un véritable +sentiment de joie jusqu'à ce que la race entière des Andronicus +soit détruite. Maintenant je vais chercher mon +aimable More et laisser mes enfants irrités déshonorer +cette malheureuse.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Aaron, Quintus et Martius.)</p> + +<p>AARON.--Venez, mes seigneurs, mettez en avant votre +meilleur pied; je vais tout à l'heure vous conduire à la +fosse dégoûtante où j'ai découvert la panthère profondément +endormie.</p> + +<p>QUINTUS.--Ma vue est extrêmement obscurcie, quel +qu'en soit le présage.</p> + +<p>MARTIUS.--Et la mienne aussi, je vous le proteste; si +ce n'était pas une honte, je laisserais volontiers la chasse +pour dormir quelques instants.</p> + +<p class="stage1">(Martius tombe dans la fosse.)</p> + +<p>QUINTUS.--Quoi, es-tu tombé? Quel dangereux précipice, +dont l'ouverture est couverte par des ronces touffues +dont les feuilles sont teintes d'un sang tout nouvellement +répandu, et aussi frais que la rosée du matin +distillée sur les fleurs! Cet endroit me semble fatal.--Parle-moi, +mon frère, t'es-tu blessé dans ta chute?</p> + +<p>MARTIUS.--O mon frère! je suis blessé par l'aspect du +plus triste objet dont la vue ait fait gémir mon coeur.</p> + +<p>AARON, <i>à part</i>.--Maintenant je vais chercher le roi et +l'amener ici, afin qu'il les y trouve; il verra là un indice +probable que ce sont eux qui ont assassiné son frère.</p> + +<p class="stage1">(Aaron sort.)</p> + +<p>MARTIUS, <i>du fond de la fosse</i>.--Pourquoi ne me consoles-tu +pas et ne m'aides-tu pas à sortir de cet exécrable +fosse toute souillée de sang?</p> + +<p>QUINTUS.--Je me sens saisi d'une terreur extraordinaire: +une sueur glacée inonde tous mes membres tremblants; +mon coeur soupçonne plus de choses que n'en +voient mes yeux.</p> + +<p>MARTIUS.--Pour te prouver que ton coeur devine juste, +Aaron et toi, regardez dans cette caverne, et voyez un +affreux spectacle de mort et de sang.</p> + +<p>QUINTUS.--Aaron est parti: et mon coeur compatissant +ne peut permettre à mes yeux de regarder l'objet dont +le soupçon seul le fait frissonner; oh! dis-moi ce que +c'est: jamais, jusqu'à ce moment, je n'ai jamais été +assez enfant pour craindre sans savoir pourquoi.</p> + +<p>MARTIUS.--Le prince Bassianus est gisant en un monceau, +comme un agneau égorgé, dans cet antre détestable, +ténébreux et abreuvé de sang.</p> + +<p>QUINTUS.--Si cet antre est si sombre, comment peux-tu +savoir que c'est lui?</p> + +<p>MARTIUS.--Il porte à son doigt sanglant un anneau +précieux<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a> dont les feux éclairent toute cette profondeur, +comme une lampe sépulcrale dans un monument brille +sur les visages terreux des morts et montre les entrailles +rugueuses de cet abîme: telle la pâle lueur de la lune +tombait sur Pyrame, gisant dans la nuit et baigné dans +son sang.--O mon frère! aide-moi de ta main défaillante... +si la crainte t'a rendu aussi faible que je le +suis..... Aide-moi à sortir de ce cruel et dévorant repaire, +aussi odieux que la bouche obscure du Cocyte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> «On suppose ici que cette bague jette non pas une lumière +réfléchie mais une lumière qui lui est propre.» (JOHNSON)</blockquote> + +<p>QUINTUS.--Tends-moi la main, afin que je puisse t'aider +à remonter... ou, si la force me manque pour te +rendre ce service, je serai entraîné par ton poids dans +le sein de cet abîme, tombeau du pauvre Bassianus. Ah! +je n'ai pas la force de t'attirer sur le bord.</p> + +<p>MARTIUS.--Et moi, je n'ai pas la force de monter sans +ton secours.</p> + +<p>QUINTUS.--Donne-moi ta main encore une fois, je ne +la lâcherai pas cette fois que tu ne sois dehors, ou moi +au fond.--Tu ne peux venir à moi, je viens à toi.</p> + +<p class="stage1">(Il tombe dans la caverne.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Saturninus et Aaron.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Venez avec moi.--Je veux voir quel trou +il y a ici, et quel est celui qui vient de s'y précipiter.--Parle, +qui es-tu, toi qui viens de descendre dans cette +crevasse de la terre?</p> + +<p>MARTIUS.--Le malheureux fils du vieil Andronicus, conduit +ici par la plus fatale destinée, pour y trouver ton +frère Bassianus mort.</p> + +<p>SATURNINUS.--Mon frère mort? Tu ne parles pas sérieusement; +son épouse et lui sont vers le nord de la forêt, +au rendez-vous de cette agréable chasse; il n'y a pas +encore une heure que je l'y ai laissé.</p> + +<p>MARCUS.--Nous ne savons pas où vous l'avez laissé +vivant, mais, hélas! nous l'avons trouvé mort ici.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Tamora et sa suite, Andronicus et Lucius.)</p> + +<p>TAMORA.--Où est mon époux, où est l'empereur?</p> + +<p>SATURNINUS.--Ici, Tamora; mais navré d'un chagrin +mortel.</p> + +<p>TAMORA.--Où est votre frère Bassianus?</p> + +<p>SATURNINUS.--Oh! vous touchez au fond de ma blessure; +l'infortuné Bassianus est ici assassiné.</p> + +<p>TAMORA.--Alors je vous apporte trop tard ce fatal écrit, +le plan de cette tragédie prématurée; et je suis bien +étonnée que le visage d'un homme puisse cacher dans +les replis d'un sourire gracieux tant de cruauté et de +barbarie.</p> + +<p class="stage1">(Elle donne une lettre à Saturninus.)</p> + +<p>SATURNINUS <i>la lit.</i>--«Si nous manquons de le joindre à +propos;--mon bon chasseur!--C'est Bassianus, que +nous voulons dire.--Songe seulement à creuser un +tombeau pour lui; tu nous entends.--Va chercher ta +récompense sous les orties au pied du sureau, qui +couvre de son ombrage l'ouverture de cette même +fosse où nous avons résolu d'enterrer Bassianus, fais +cela et tu acquerras en nous des amis sûrs.» +O Tamora! a-t-on jamais entendu rien de pareil? Voici +la fosse, et voilà le sureau; voyez, amis, si vous pourriez +découvrir le chasseur qui doit avoir assassiné ici +Bassianus.</p> + +<p>AARON, <i>cherchant</i>.--Mon digne souverain, voici le sac +d'or.</p> + +<p class="stage1">(Il le montre.)</p> + +<p>SATURNINUS, <i>à Titus</i>.--Deux dogues nés de toi, dogues +cruels et sanguinaires, ont ôté ici la vie à mon frère. +(<i>A sa suite.</i>) Arrachez-les de la fosse pour les traîner en +prison; qu'ils y restent jusqu'à ce que nous ayons inventé +pour leur supplice des tortures nouvelles et inouïes.</p> + +<p>TAMORA.--Quoi! ils sont dans cette fosse? O prodige! +avec quelle facilité le meurtre se découvre!</p> + +<p>TITUS.--Auguste empereur, je vous demande à genoux +une grâce, avec des larmes qui ne coulent pas aisément, +c'est que ce crime atroce de mes enfants maudits, maudits +si leur crime est prouvé.....</p> + +<p>SATURNINUS.--S'il est prouvé! vous voyez qu'il est manifeste.--Qui +a trouvé cette lettre? Tamora, est-ce vous?</p> + +<p>TAMORA.--C'est Andronicus lui-même qui l'a ramassée.</p> + +<p>TITUS.--Oui, c'est moi, seigneur; et cependant souffrez +que je sois leur caution, car je fais voeu, par la tombe +de mon vénérable père qu'ils seront toujours prêts à se +présenter sur l'ordre de Votre Majesté; et à répondre sur +leurs vies de vos soupçons.</p> + +<p>SATURNINUS.--Tu ne seras pas leur caution; allons, suis-moi. +Que les uns enlèvent le corps, et que d'autres emmènent +les meurtriers; qu'ils ne disent pas une parole; +la culpabilité est évidente; sur mon âme, s'il était une +fin plus cruelle que la mort, je la leur ferais subir.</p> + +<p>TAMORA.--Andronicus, je prierai le roi pour toi; ne +crains rien pour tes fils, ils se tireront d'affaire.</p> + +<p>TITUS.--Viens, Lucius, viens; ne t'arrête pas à leur +parler.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent par différents côtés.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">DÉMÉTRIUS <i>et</i> CHIRON, <i>avec</i> LAVINIA <i>violée, les mains +et la langue coupées</i>.</p> +<br> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Va maintenant; dis, si tu peux parler, +qui t'a coupé la langue et t'a déshonorée.</p> + +<p>CHIRON.--Écris ta pensée, trahis ainsi tes sentiments; +et, si tes moignons te le permettent, fais l'office d'écrivain.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS, <i>à Chiron</i>.--Vois, comme elle peut manifester +son ressentiment avec des signes et des indices.</p> + +<p>CHIRON, <i>à Lavinia</i>.--Va chez toi, demande de l'eau de +senteur et lave tes mains.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Elle n'a point de langue pour appeler ni +de mains à laver; ainsi laissons-la à ses promenades +silencieuses.</p> + +<p>CHIRON.--Si j'étais à sa place, j'irais me pendre.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Oui, si tu avais des mains pour t'aider à +nouer la corde.</p> + +<p class="stage1">(Démétrius et Chiron sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Marcus.)</p> + +<p>MARCUS.--Que vois-je? Serait-ce ma nièce qui fuit si +vite? Ma nièce, un mot: où est ton mari? Si c'est un +songe, je voudrais me réveiller au prix de tout ce que je +possède. Et si je suis éveillé, que l'influence de quelque +astre fatal me frappe et me plonge dans un sommeil +éternel.--Parle-moi, chère nièce, quelle main féroce et +sans pitié t'a ainsi mutilée? qui a coupé et dépouillé ton +corps de ses deux branches, de ses doux ossements à +l'ombre desquels des rois ont désiré de s'endormir sans +pouvoir obtenir un aussi grand bonheur que la moitié +de ta tendresse?--Pourquoi ne me réponds-tu pas?--Hélas! +un ruisseau cramoisi de sang fumant comme une +source bouillante et agitée par le vent sort et tombe +entre tes deux lèvres de rose, va et revient avec le souffle +de ta respiration. Sûrement quelque nouveau Térée +a profané ta fleur, et, pour t'empêcher de découvrir son +forfait, t'a coupé la langue. Ah! voilà que tu détournes +ton visage confus,--et malgré tout ce sang que tu perds, +et qui sort comme des trois bouches d'un conduit, tes +joues se colorent encore comme la face de Titan lorsqu'il +rougit d'être assailli par un nuage. Répondrai-je pour +toi? Dirai-je que cela est vrai? Que ne puis-je lire +dans ton coeur, et connaître cette bête féroce, afin que +je puisse l'accabler d'injures pour soulager mon coeur! +Le chagrin caché, fermé comme un four fermé, brûle et +calcine le coeur où il est renfermé. La belle Philomèle +ne perdit que la langue; et elle parvint à broder ses sentiments +sur un ennuyeux canevas; mais, toi, mon aimable +nièce, cette ressource t'a été enlevée. Tu as rencontré +un Térée plus rusé, qui a coupé ces jolis doigts qui +auraient brodé bien mieux que ceux de Philomèle. Ah! +si le monstre avait vu ces mains de lis trembler, comme +les feuilles du tremble, sur un luth, et faire frémir ses +cordes de soie du plaisir d'en être caressées, il n'eût pu +les toucher, au prix même de sa vie. S'il eût entendu la +céleste harmonie que produisait cette langue mélodieuse, +il eût laissé échapper de ses mains le couteau cruel, et +se fût endormi, comme Cerbère aux pieds du poëte de +Thrace.--Allons, viens, viens frapper ton père d'aveuglement; +car une pareille vue doit rendre un père aveugle. +Un orage d'une heure suffit pour noyer les prairies +parfumées: que ne doivent donc pas produire sur les +yeux de ton père des années de larmes? Ne me fuis point: +nous pleurerons avec toi; plût au ciel que nos larmes +pussent soulager ta souffrance!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent tous deux.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Le théâtre représente une rue de Rome.</p> + +<p class="stage1"><i>Les</i> SÉNATEURS <i>et</i> <i>les</i> JUGES, <i>suivis de</i> MARCUS <i>et</i> +<i>de</i> QUINTUS <i>enchaînés passent sur le théâtre, se rendant +au lieu de l'exécution:</i> TITUS <i>les précède, parlant pour ses +enfants.</i></p> +<br> +<p>TITUS.--Écoutez-moi, vénérables pères. Nobles tribuns, +arrêtez un moment, par pitié pour mon âge, dont +la jeunesse fut employée à des guerres dangereuses, +tandis que vous dormiez en paix; au nom de tout le sang +que j'ai versé pour la grande cause de Rome, de toutes +les nuits glacées pendant lesquelles j'ai veillé, au nom +de ces larmes amères que vous voyez remplir sur mes +joues les rides de la vieillesse; ayez pitié pour mes enfants +condamnés, dont les âmes ne sont pas aussi perverses +qu'on l'imagine! J'ai perdu vingt-deux enfants +sans jamais répandre une larme; morts dans le noble lit +de l'honneur. (<i>Il se jette à terre, les juges passent tous près +de lui.</i>) C'est pour ceux-ci, pour ceux-ci, tribuns, que j'écris +sur la poussière l'angoisse profonde de mon coeur et +les larmes de mon âme, qu'elles abreuvent la terre +altérée: le sang de mes chers enfants la fera rougir de +honte. (<i>Les sénateurs et les tribuns sortent avec les prisonniers.</i>) +O terre! je prodiguerai à ta soif plus de pleurs +tombant de ces deux urnes vieillies, que le jeune +avril ne te donnera de ses rosées; dans les ardeurs de +l'été, je t'en arroserai encore: dans l'hiver, je fondrai +tes neiges par mes larmes brûlantes, et j'entretiendrai +une verdure éternelle sur ta surface, si tu refuses de +boire le sang de mes chers fils. (<i>Entre Lucius avec son +épée nue.</i>) Tribuns révérés; bons vieillards, délivrez mes +enfants de leurs chaînes, révoquez l'arrêt de leur mort, +et faites-moi dire, à moi, qui n'avais jamais pleuré, que +mes larmes sont douées d'une éloquence persuasive.</p> + +<p>LUCIUS.--Mon noble père, vous vous lamentez en vain; +les tribuns ne vous entendent point; il n'y a personne +ici, et vous racontez vos douleurs à une pierre.</p> + +<p>TITUS.--Ah! Lucius, laisse-moi plaider la cause de tes +frères.--Respectables tribuns, je vous conjure encore +une fois.</p> + +<p>LUCIUS.--Mon vénérable père, il n'y a pas de tribuns +pour vous entendre.</p> + +<p>TITUS.--N'importe: s'ils m'entendaient, ils ne feraient +pas attention à moi; ou bien, comme je leur suis entièrement +inutile, ils m'entendraient sans avoir pitié de +moi: c'est pourquoi je raconte mes douleurs aux pierres; +si elles ne peuvent répondre à mes plaintes, du moins +sont-elles en quelque sorte meilleures que les tribuns; +elles n'interrompent point mon douloureux récit: quand +je pleure, elles reçoivent humblement mes larmes et semblent +pleurer avec moi. Si elles étaient vêtues de longues +robes de deuil, Rome n'aurait point de tribun qui leur +fût comparable. Oui, la pierre est molle comme la cire; +les tribuns sont plus durs que les rochers: la pierre est +silencieuse et ne blesse point; les tribuns avec leur langue +condamnent les gens à mort: mais pourquoi te +vois-je avec ton épée nue?</p> + +<p>LUCIUS.--C'était pour arracher à la mort mes deux +frères; et, pour cette tentative, les juges ont prononcé +contre moi la sentence d'un bannissement éternel.</p> + +<p>TITUS.--Que tu es heureux! Ils t'ont traité avec amitié. +Quoi! Lucius insensé, ne vois-tu pas que Rome n'est qu'un +repaire de tigres? Il faut aux tigres une proie; et Rome +n'en a point d'autre à leur offrir que moi et les miens. +Ah! que tu es heureux d'être banni loin de ces tigres +dévorants!--Mais qui vient ici avec notre frère Marcus?</p> + +<p class="stage1">(Entrent Marcus et Lavinia.)</p> + +<p>MARCUS.--Titus, prépare tes nobles yeux à pleurer, +sinon il faudra que ton coeur se brise de douleur; j'apporte +à ta vieillesse un chagrin dévorant.</p> + +<p>TITUS.--Me dévorera-t-il? Alors, montre-le-moi.</p> + +<p>MARCUS, <i>montrant Lavinia</i>.--Ce fut là ta fille.</p> + +<p>TITUS.--Oui, Marcus, et elle l'est encore.</p> + +<p>LUCIUS.--Ah! malheureux que je suis! cet objet me +tue.</p> + +<p>TITUS.--Enfant au coeur faible, relève-toi et regarde-la.--Parle, +ma Lavinia, quelle main maudite t'envoie +ainsi mutilée devant les regards de ton père? Quel insensé +va porter de l'eau à l'Océan, ou jeter du bois dans +Troie en flammes? Avant que je t'eusse vue, ma douleur +était au comble, et maintenant, comme le Nil, elle ne +connaît plus de limites. Donnez-moi une épée, je trancherai +mes mains aussi, car elles ont combattu pour +Rome, et combattu en vain; elles ont nourri ma vie et +prolongé mes jours pour cet horrible malheur: je les ai +tendues en vain dans une prière inutile et elles ne m'ont +servi qu'à des usages sans résultat, maintenant tout le +service que je leur demande c'est que l'une m'aide à couper +l'autre.--Il est bon, Lavinia, que tu n'aies plus de +mains, car il est inutile d'en avoir pour servir Rome.</p> + +<p>LUCIUS.--Parle, chère soeur; dis qui t'a ainsi martyrisée?</p> + +<p>MARCUS.--Hélas! ce charmant organe de ses pensées, +qui les exprimait avec une si douce éloquence, est arraché +de sa jolie cage creuse où, comme un oiseau mélodieux, +il chantait ces sons agréables et variés qui ravissait +toutes les oreilles!</p> + +<p>LUCIUS, <i>à Marcus</i>.--Toi, parle donc pour elle; dis, qui +a commis cette action.</p> + +<p>MARCUS.--Hélas! je l'ai trouvée ainsi errante dans la +forêt, cherchant à se cacher, comme la biche timide qui +a reçu une blessure incurable.</p> + +<p>TITUS.--Elle était ma biche chérie, et celui qui l'a +blessée m'a fait plus de mal que s'il m'eût étendu mort. +Maintenant je suis comme un homme sur un rocher environné +d'une vaste étendue de mer, et qui voit la marée +monter vague après vague, attendant le moment où un +flot ennemi l'engloutira dans ses entrailles salées. C'est +par ce chemin que mes malheureux fils ont marché à la +mort: voilà ici mon autre fils condamné à l'exil, et +voilà mon frère, qui pleure mes malheurs: mais de tous +mes maux, celui qui porte à mon âme le coup le plus +cruel, c'est le sort de ma chère Lavinia, qui m'est plus +chère que mon âme. Si j'avais vu ton portrait dans cet +état affreux, cela aurait suffi pour me rendre fou: que +deviendrai-je, lorsque je te vois ainsi en personne dans +cette horrible situation? Tu n'as plus de mains pour +essuyer tes larmes, ni de langue pour dire qui t'a ainsi +martyrisée: ton époux est mort, et, pour sa mort, tes +frères sont condamnés et exécutés à l'heure qu'il est.--Vois, +Marcus: ah! Lucius, mon fils, regardez-la. Quand +j'ai nommé ses frères, de nouvelles larmes ont coulé sur +ses joues comme une douce rosée sur un lis cueilli et +déjà flétri.</p> + +<p>MARCUS.--Peut-être pleure-t-elle parce qu'ils ont tué +son mari: peut-être aussi parce qu'elle les sait innocents.</p> + +<p>TITUS, <i>à sa fille</i>.--Si ce sont eux qui ont tué ton époux, +réjouis-toi alors de ce que la loi a vengé sa mort.--Non, +non, ils n'ont point commis un forfait aussi atroce: j'en +atteste la douleur que montre leur soeur.--Ma chère Lavinia, +laisse-moi baiser tes lèvres; ou fais-moi comprendre +par quelques signes comment je pourrais te soulager. +Veux-tu que ton bon oncle, et ton frère Lucius, et toi, +et moi, nous allions nous asseoir autour de quelque +fontaine, tous, les yeux baissés vers son onde, pour voir +comment nos joues sont tachées par les larmes, semblables +à des prairies encore humides du limon qu'a +laissé sur leur surface une inondation? Irons-nous attacher +nos regards sur la fontaine jusqu'à ce que la douceur +de ses eaux limpides soit altérée par l'amertume de +nos larmes, ou bien veux-tu que nous coupions nos +mains comme on a coupé les tiennes: ou que nous tranchions +nos langues avec nos dents, et que nous passions, +sans autre voix que nos signes muets, le reste de nos +exécrables jours? Que veux-tu que nous fassions?--Nous, +qui possédons nos langues, imaginons quelque plan de +misères plus horribles pour étonner l'avenir de nos désastres.</p> + +<p>LUCIUS.--Mon tendre père, cessez vos pleurs: car +voyez comme votre désespoir fait pleurer et sangloter +ma pauvre soeur.</p> + +<p>MARCUS.--Prends patience, chère nièce.--Bon Titus, +sèche tes yeux.</p> + +<p>TITUS.--Ah! Marcus, Marcus! mon frère, je sais bien +que ton mouchoir ne peut plus boire une seule de mes +larmes; car toi, homme infortuné, tu l'as tout trempé +des tiennes.</p> + +<p>LUCIUS.--Ah! ma chère Lavinia, je veux essuyer tes +joues.</p> + +<p>TITUS.--Vois, Marcus, vois; je comprends ses signes; +si elle avait une langue pour parler, elle dirait en ce +moment à son frère, ce que je viens de te dire; «que le +mouchoir tout trempé des pleurs de son frère ne +peut plus servir à essuyer ses joues humides.» O +quelle sympathie de malheurs! aussi éloignés de tout +remède que les limbes le sont du ciel! (Entre Aaron.)</p> + +<p>AARON.--Titus Andronicus, l'empereur mon maître +m'envoie te dire, que si tu aimes tes fils, vous pouvez, +soit Marcus, soit Lucius, soit toi-même, vieillard, quelqu'un +de vous, enfin, vous couper la main et l'envoyer +au roi; qu'en retour il te renverra tes deux fils vivants, +et que ce sera la rançon de leur crime.</p> + +<p>TITUS.--O généreux empereur! ô bon Aaron! Le noir +corbeau a-t-il donc jamais fait entendre des accents aussi +semblables à ceux de l'alouette, qui nous avertit par ses +chants du lever du soleil? De tout mon coeur, je consens +à envoyer ma main à l'empereur; bon Aaron, veux-tu +m'aider à la couper?</p> + +<p>LUCIUS.--Arrêtez, mon père; non, vous n'enverrez +point votre main, cette main glorieuse qui a terrassé +tant d'ennemis, la mienne suffira; ma jeunesse a plus +de sang à perdre que vous; et ce sera ma main qui servira +à sauver la vie de mes frères.</p> + +<p>MARCUS.--Laquelle de vos mains n'a pas défendu Rome, +et brandi la hache d'armes sanglante, écrivant la destruction +sur le casque des ennemis? Ah! vous n'avez +point de main qui ne soit illustrée par de rares exploits, +la mienne est restée oisive; qu'elle serve aujourd'hui de +rançon pour arracher mes neveux à la mort; je l'aurai +conservée alors pour un digne usage.</p> + +<p>AARON.--Allons, convenez promptement; quelle main +sera sacrifiée, de crainte qu'ils ne meurent, avant que +leur pardon arrive.</p> + +<p>MARCUS.--Ce sera ma main.</p> + +<p>LUCIUS.--Non, par le ciel, ce ne sera pas la vôtre.</p> + +<p>TITUS.--Mes amis, ne vous disputez plus; des herbes +si flétries (<i>montrant ses mains</i>) sont bonnes à arracher, et +ce doit être la mienne.</p> + +<p>LUCIUS.--Mon tendre père, si l'on doit me croire ton +fils, laisse-moi racheter mes deux frères de la mort.</p> + +<p>MARCUS.--Pour l'amour de notre père, au nom de l'affection +de notre mère, laisse-moi te prouver en ce moment +la tendresse d'un frère.</p> + +<p>TITUS.--Arrangez-vous entre vous; je veux bien épargner +ma main.</p> + +<p>LUCIUS.--Je vais chercher une hache.</p> + +<p>MARCUS.--Mais c'est à moi qu'elle servira.</p> + +<p class="stage1">(Lucius et Marcus sortent.)</p> + +<p>TITUS.--Approche, Aaron, je veux les tromper +tous deux; prête-moi ta main, et je vais te donner la +mienne.</p> + +<p>AARON.--Si cela s'appelle tromper, je veux être honnête, +et ne jamais tromper ainsi les hommes, tant que +je vivrai. (<i>A part</i>.) Mais je te tromperai d'une autre manière, +et tu le verras avant qu'il se passe une demi-heure.</p> + +<p class="stage1">(Il coupe la main à Titus.)</p> + +<p class="stage1">(Lucius et Marcus reviennent.)</p> + +<p>TITUS.--Maintenant cessez votre dispute; ce qui devait +être est fait. Bon Aaron, va, donne ma main à l'empereur. +Dis-lui que c'est une main qui l'a protégé contre +mille dangers; qu'il l'enterre; elle a mérité davantage; +qu'elle obtienne du moins cela. Quant à mes fils, dis-lui +que je les regarde comme des joyaux achetés à peu de +frais, et cependant bien chèrement aussi, puisque je n'ai +racheté que ce qui est à moi.</p> + +<p>AARON.--Je pars, Andronicus; et, au prix de ta main, +attends-toi à voir incessamment tes fils t'être rendus, +(<i>à part</i>) leurs têtes, je veux dire. Oh! comme cette scélératesse +me nourrit par sa seule idée! Que les fous fassent +du bien, et que les beaux hommes cherchent à plaire; +Aaron veut avoir l'âme aussi noire que son visage.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>TITUS, <i>à sa fille</i>.--Je lève cette main qui me reste vers +le ciel, et je fléchis jusqu'à terre ce corps caduc; s'il est +quelque puissance qui prenne pitié des larmes des malheureux, +c'est elle que j'implore. Quoi, veux-tu te prosterner +avec moi? Fais-le, chère âme; le ciel entendra nos +prières, ou bien, avec nos soupirs, nous obscurcirons la +voûte du ciel, et nous ternirons la face du soleil par une +vapeur comme font quelquefois les nuages quand ils le +pressent contre leur sein humide.</p> + +<p>MARCUS.--Mon frère, demande des choses possibles, +et ne te jette point dans cet abîme de chagrins.</p> + +<p>TITUS.--Mon malheur n'est-il donc pas un abîme, puisqu'il +n'a point de fond? que ma douleur soit donc sans +fond comme lui.</p> + +<p>MARCUS.--Mais pourtant que ta raison gouverne ta +douleur.</p> + +<p>TITUS.--S'il était quelque raison pour mes misères, je +pourrais contenir ma souffrance dans quelques bornes. +Quand le ciel pleure, la terre n'est-elle pas inondée? Si +les vents sont en fureur, la mer ne devient-elle pas furieuse, +menaçant le firmament de son sein gonflé? Et +veux-tu avoir une raison de ce tumulte? Je suis la mer; +écoute la violence de ses soupirs. Ma fille est le firmament +en pleurs, et moi la terre; il faut donc que la mer +soit émue de ses soupirs; il faut donc que ma terre submergée +et noyée par ses larmes continuelles devienne +un déluge. Mes entrailles ne peuvent contenir mon désespoir; +il faut donc que, comme un ivrogne, je le +vomisse. Ainsi, laisse-moi en liberté, ceux qui perdent +doivent avoir la liberté de se soulager le coeur par la +méchanceté de leur langue.</p> + +<p class="stage1">(Entre un messager, portant deux têtes et une main.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Digne Andronicus, tu es mal payé de +cette noble main que tu as envoyée à l'empereur: voici +les têtes de tes deux braves fils, et voilà ta main qu'on te +renvoie avec mépris. Tes chagrins vont faire leur amusement, +et ils se moquent de ton courage. Je souffre plus +de penser à tes maux que du souvenir de la mort de mon +père.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>MARCUS.--Maintenant que le bouillant Etna s'éteigne en +Sicile, et que mon coeur nourrisse la flamme éternelle +d'un enfer! C'est trop de maux pour pouvoir les supporter! +Pleurer avec ceux qui pleurent soulage un peu, +mais un chagrin qu'on insulte est une double mort.</p> + +<p>LUCIUS.--Quoi! comment se peut-il que ce spectacle +me fasse une blessure si profonde, et que l'odieuse vie ne +succombe pas? Se peut-il que la mort permette à la vie +d'usurper son nom, quand la vie n'a plus d'autre bien +que le souffle?</p> + +<p class="stage1">(Lavinia lui donne un baiser.)</p> + +<p>MARCUS.--Hélas! pauvre coeur, ce baiser est sans consolation, +comme l'eau glacée pour un serpent transi par +la faim.</p> + +<p>TITUS.--Quand finira cet effrayant sommeil?</p> + +<p>MARCUS.--Adieu, maintenant, toute illusion: meurs, +Andronicus, tu ne dors pas: vois les têtes de tes deux +fils, ta main guerrière tranchée, ta fille mutilée, ton +autre fils banni, pâle et inanimé à cet horrible aspect; +et moi, ton frère, froid et immobile comme une statue +de pierre. Ah! je ne veux plus chercher à modérer ton +désespoir: arrache tes cheveux argentés, ronge de tes +dents ton autre main, et que cet affreux spectacle ferme +enfin tes yeux trop infortunés! Voilà le moment de +t'emporter: pourquoi restes-tu calme?</p> + +<p>TITUS, <i>riant</i>.--Ha, ha, ha.</p> + +<p>MARCUS.--Pourquoi ris-tu? ce n'est guère le moment.</p> + +<p>TITUS.--Il ne me reste plus une seule larme à verser; +d'ailleurs, ce désespoir est un ennemi qui veut envahir +mes yeux humides, et les rendre aveugles en les forçant +de payer le tribut de leurs larmes. Par quel chemin +alors trouverais-je la caverne de la vengeance? car ces +deux têtes semblent me parler et me menacer de ne +jamais entrer dans le séjour du bonheur, jusqu'à ce que +tous ces malheurs retombent sur ceux qui les ont commis. +Allons, voyons quelle tâche j'ai à remplir.--Vous, +tristes compagnons, entourez-moi, afin que je puisse me +tourner vers chacun de vous, et jurer à mon âme de +venger vos affronts. Le voeu est prononcé.--Allons, mon +frère, prends une tête, et moi je porterai l'autre dans +cette main. Lavinia, tu seras employée à cette oeuvre: +porte ma main, chère fille, entre tes dents. Toi, jeune +homme, va-t'en, éloigne-toi de ma vue: tu es banni, et +tu ne dois pas rester ici; cours chez les Goths, lève +parmi eux une armée; et si tu m'aimes, comme je le +crois, embrassons-nous et séparons-nous, car nous avons +beaucoup à faire.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent tous, excepté Lucius.)</p> + +<p>LUCIUS, <i>seul</i>.--Adieu, Andronicus, mon noble père, +l'homme le plus malheureux qui ait jamais vécu dans +Rome! Adieu, superbe Rome: Lucius laisse ici, jusqu'à son +retour, des gages plus chers que sa vie. Adieu, Lavinia, +ma noble soeur; ah! plût aux dieux que tu fusses ce que +tu étais auparavant! Mais à présent Lucius et Lavinia ne +vivent plus que dans l'oubli et dans des chagrins insupportables. +Si Lucius vit, il vengera vos outrages et forcera +le fier Saturninus et son impératrice à mendier aux +portes de Rome, comme autrefois Tarquin et sa reine. Je +vais chez les Goths, et je lèverai une armée pour me venger +de Rome et de Saturninus.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">On voit un appartement dans la maison de Titus.</p> + +<p class="stage1"><i>Un banquet est dressé.</i> TITUS, MARCUS, LAVINIA <i>et</i> <i>le +jeune</i> LUCIUS, <i>enfant de Lucius.</i></p> +<br> + +<p>TITUS.--Bon, bon.--Maintenant asseyons-nous, et songez +à ne prendre de nourriture que ce qu'il en faut pour +conserver en nous assez de forces pour venger nos affreux +malheurs. Marcus, dénoue le noeud de ton douloureux +embrassement; ta nièce et moi, pauvres créatures, +sommes privés de nos mains, et nous ne pouvons exprimer +notre profond chagrin en nous pressant de nos +bras. Cette pauvre main droite qui me reste ne m'est +laissée que pour tourmenter mon sein; et lorsque mon +coeur, rendu fou par la souffrance, bat violemment dans +cette prison de chair, je le réprime ainsi par mes coups. +(<i>A Lavinia.</i>) Toi, carte de douleurs, qui me parles par +signes, tu ne peux, quand ton coeur précipite ses battements +douloureux, le frapper comme moi pour l'apaiser. +Blesse-le par tes soupirs, ma fille; tue-le par des gémissements, +ou saisis un petit couteau entre tes dents, et +fais une ouverture là où palpite ton coeur, afin que +toutes les larmes que laissent tomber tes pauvres yeux +puissent couler dans cette fente et noyer dans des flots +amers ce coeur insensé qui se lamente.</p> + +<p>MARCUS.--Fi donc! mon frère, fi donc! N'enseigne +point à ta fille à porter des mains homicides sur sa frêle +vie!</p> + +<p>TITUS.--Quoi, le chagrin te fait-il déjà extravaguer, +Marcus? ce n'est qu'à moi seul qu'il appartient d'être fou. +Quelles mains homicides peut-elle porter sur sa vie? Ah! +pourquoi prononces-tu le nom de <i>mains</i>? c'est presser +Énée de raconter deux fois l'embrasement de Troie et +l'histoire de ses cruelles infortunes. Ah! évite de toucher +à un sujet qui t'amène à parler de <i>mains</i>, de peur de nous +rappeler que nous n'en avons point.--Fi donc, fi donc! +quels discours extravagants! Comme si nous pouvions +oublier que nous n'avons pas de mains, quand même +Marcus ne prononcerait pas le mot de mains!--Allons, +commençons: chère fille, mange ceci.--Il n'y a point à +boire? Écoute, Marcus, ce qu'elle veut dire.--Je puis +interpréter tous ses signes douloureux. Elle dit qu'elle +ne boit d'autre boisson que ses larmes brassées avec +ses chagrins et fermentées sur ses joues<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. Muette infortunée, +j'apprendrai tes pensées et je saurai aussi bien tes +gestes muets que les ermites mendiants savent leurs +saintes prières. Tu ne pousseras point de soupir, tu n'élèveras +point les moignons vers le ciel, tu ne feras pas +un clin d'oeil, un signe de tête, tu ne te mettras pas à +genoux, tu ne feras pas un geste, que je n'en compose +un alphabet, et que je ne parvienne, par une pratique +assidue, à savoir ce que tu veux dire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> <i>Brew'd with her sorrows, mesh'd upon her cheeks.</i> Grossière +allusion à l'art du brasseur.</blockquote> + +<p>LE JEUNE ENFANT.--Mon bon grand-père, laisse là ces +plaintes amères, et égaye ma tante par quelque belle +histoire.</p> + +<p>MARCUS.--Hélas! ce pauvre enfant, ému de nos douleurs, +pleure de voir le chagrin de son grand-père.</p> + +<p>TITUS.--Calme-toi, tendre rejeton, tu es fait de larmes, +et ta vie s'écoulerait bientôt avec elles. (<i>Marcus frappe le +plat avec un couteau.</i>) Que frappes-tu de ton couteau, +Marcus?</p> + +<p>MARCUS.--Ce que j'ai tué, seigneur, une mouche.</p> + +<p>TITUS.--Malédiction sur toi, meurtrier, tu assassines +mon coeur: mes yeux sont rassasiés de voir la tyrannie. +Un acte de mort exercé sur un être innocent ne sied +point au frère de Titus.--Sors de ma présence, je vois +que tu n'es pas fait pour être en ma société.</p> + +<p>MARCUS.--Hélas! seigneur, je n'ai tué qu'une mouche.</p> + +<p>TITUS.--Eh quoi! si cette mouche avait un père et une +mère? comme tu les verrais laisser pendre leurs ailes +délicates et dorées et frapper l'air de leur murmure +gémissant! Pauvre et innocente mouche, qui était venue +ici pour nous égayer par son bourdonnement mélodieux! +et tu l'as tuée!</p> + +<p>MARCUS.--Pardonnez, seigneur, c'était une mouche +noire et difforme, semblable au More de l'impératrice: +voilà pourquoi je l'ai tuée.</p> + +<p>TITUS.--Oh! oh! alors pardonne-moi de t'avoir blâmé, +car tu as fait une action charitable. Donne-moi ton couteau; +je veux outrager son cadavre, me faisant illusion +comme si je voyais en lui le More qui serait venu exprès +pour m'empoisonner. (<i>Il porte des coups à l'insecte.</i>) Voilà +pour toi, et voilà pour Tamora; ah! scélérat!--Cependant +je ne crois pas que nous soyons encore réduits si +bas que nous ne puissions entre nous tuer une mouche +qui vient nous offrir la ressemblance de ce More noir +comme le charbon.</p> + +<p>MARCUS.--Hélas, pauvre homme! la douleur a fait tant +de ravages en lui, qu'il prend de vains fantômes pour +des objets réels.</p> + +<p>TITUS.--Allons, levons-nous.--Lavinia, viens avec +moi: je vais dans mon cabinet; je veux lire avec toi les +tristes aventures arrivées dans les temps anciens.--(<i>Au +jeune Lucius.</i>) Viens, mon enfant, lire avec moi; ta vue +est jeune, et tu liras lorsque la mienne commencera à se +troubler.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE QUATRIÈME.</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">La scène est devant la maison de Titus.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> TITUS <i>et</i> MARCUS; <i>survient en même temps le</i> +JEUNE LUCIUS, <i>après lequel court</i> LAVINIA.</p> +<br> + +<p>L'ENFANT.--Au secours, mon grand-père, au secours! +ma tante Lavinia me suit partout, je ne sais pourquoi. +Mon cher oncle Marcus, voyez comme elle court vite.--Hélas, +chère tante, je ne sais pas ce que vous voulez.</p> + +<p>MARCUS.--Reste près de moi, Lucius; n'aie pas peur de +ta tante.</p> + +<p>TITUS.--Elle t'aime trop, mon enfant, pour te faire du +mal.</p> + +<p>L'ENFANT.--Oh! oui, quand mon père était à Rome, +elle m'aimait bien.</p> + +<p>MARCUS.--Que veut dire ma nièce Lavinia par ces signes?</p> + +<p>TITUS, <i>à l'enfant</i>.--N'aie pas peur d'elle, Lucius.--Elle +veut dire quelque chose.--Vois, Lucius, vois comme elle +t'invite.--Elle veut que tu ailles quelque part avec elle. +Ah! mon enfant, jamais Cornélie ne mit plus de soin à +lire à ses enfants, que Lavinia à te lire de belles poésies +et les harangues de Cicéron. Ne peux-tu deviner pourquoi +elle te sollicite ainsi?</p> + +<p>L'ENFANT.--Je n'en sais rien, moi, seigneur, ni ne +peux le deviner, à moins que ce ne soit quelque accès +de frénésie qui l'agite; car j'ai souvent ouï dire à mon +grand-père que l'excès du chagrin rendait les hommes +fous, et j'ai lu que Hécube de Troie devint folle de douleur: +c'est ce qui m'a fait peur, quoique je sache bien +que ma noble tante m'aime aussi tendrement qu'ait jamais +fait ma mère, et qu'elle ne voudrait pas effrayer +mon enfance, à moins que ce ne fût dans sa folie. C'est +ce qui m'a fait jeter mes livres, et fuir sans raison, peut-être; +mais pardon, chère tante; oui, madame, si mon +oncle Marcus veut venir, je vous accompagnerai bien +volontiers.</p> + +<p>MARCUS.--Lucius, je le veux bien.</p> + +<p class="stage1">(Lavinia retourne du pied les livres que Lucius a laissés +tomber.)</p> + +<p>TITUS.--Eh bien, Lavinia?--Marcus, que veut-elle +dire? il y a un livre qu'elle demande à voir.--Lequel +de ces livres, ma fille? Ouvre-les, mon enfant.--Mais tu +es plus lettrée, ma fille, et plus instruite. Viens, et choisis +dans toute ma bibliothèque, et trompe ainsi tes chagrins +jusqu'à ce que le ciel révèle l'exécrable auteur de +ces atrocités.--Pourquoi lève-t-elle ses bras ainsi l'un +après l'autre?</p> + +<p>MARCUS.--Je crois qu'elle veut dire qu'il y avait plus +d'un scélérat ligué contre elle dans cette action.--Oui, il +y en avait plus d'un,--ou bien, elle lève les bras vers le +ciel pour implorer sa vengeance.</p> + +<p>TITUS.--Lucius, quel est ce livre qu'elle agite ainsi?</p> + +<p>L'ENFANT.--Mon grand-père, ce sont les Métamorphoses +d'Ovide: c'est ma mère qui me l'a donné.</p> + +<p>MARCUS.--C'est peut-être par tendresse pour celle qui +n'est plus qu'elle a choisi ce livre entre tous les autres.</p> + +<p>TITUS.--Doucement, doucement.--Voyez avec quelle +activité elle tourne les feuillets! aidez-la: que veut-elle +trouver? Lavinia, dois-je lire? Voici la tragique histoire +de Philomèle, qui raconte la trahison de Térée et son +rapt; et le rapt, je le crains bien, a été la source de tes +malheurs.</p> + +<p>MARCUS.--Voyez, mon frère, voyez: remarquez avec +quelle attention elle considère les pages!</p> + +<p>TITUS.--Lavinia, chère fille, aurais-tu été ainsi surprise, +violée et outragée, comme l'a été Philomèle, saisie +de force dans le vaste silence des bois sombres et insensibles? +Voyez, voyez!--Oui, voilà la description d'un +lieu pareil à celui où nous chassions (ah! plût au ciel +que nous n'eussions jamais, jamais chassé là!); il est +exactement semblable à celui que le poëte décrit, et la +nature semble l'avoir formé pour le meurtre et le rapt.</p> + +<p>MARCUS.--Oh! pourquoi la nature aurait-elle bâti un +antre si horrible, à moins que les dieux ne se plaisent +aux tragédies?</p> + +<p>TITUS.--Donne-moi quelques signes, chère fille.--Il +n'y a ici que tes amis.--Quel est le seigneur romain qui +a osé commettre cet attentat? Ou Saturninus se serait-il +écarté, comme fit jadis Tarquin, qui quitta son camp +pour aller souiller le lit de Lucrèce?</p> + +<p>MARCUS.--Assieds-toi, ma chère nièce.--Mon frère, +asseyez-vous près de moi.--Apollon, Pallas, Jupiter ou +Mercure, inspirez-moi, afin que je puisse découvrir cette +trahison.--Seigneur, regardez ici.--Regarde ici, Lavinia. +(<i>Il écrit son nom avec son bâton, qu'il tient dans sa +bouche et qu'il conduit avec ses pieds.</i>) Ce sable est uni; +tâche de conduire comme moi le bâton, si tu le peux, +après que j'aurai écrit mon nom sans le secours des +mains. Maudit soit l'infâme qui nous réduit à ces expédients!--Écris, +ma chère nièce, et dévoile enfin ici ce +crime que les dieux veulent qu'on découvre pour en +tirer vengeance: que le ciel guide ce burin pour imprimer +nettement tes douleurs, afin que nous puissions +connaître les traîtres de la vérité!</p> + +<p class="stage1">(Lavinia prend le bâton dans ses dents, et, le guidant +avec ses moignons, elle écrit sur le sable.)</p> + +<p>TITUS.--Lisez-vous, mon frère, ce qu'elle a écrit? <i>Rapt</i>, +--<i>Chiron</i>,--<i>Démétrius</i>.</p> + +<p>MARCUS.--Quoi! quoi! ce sont les enfants dissolus de +Tamora qui sont les auteurs de cet abominable et sanglant +forfait!</p> + +<p>TITUS.--<i>Magne dominator poli, tam lentus audis scelera? +tam lentus vides.</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Suprême dominateur du monde! peux-tu voir, peux-tu +entendre avec patience de si grands scélérats (<i>Sénèque</i>, tragédie +<i>d'Hippolyte</i>).</blockquote> + +<p>MARCUS.--Calme-toi, cher Titus; quoique je convienne +qu'il y en a assez d'écrit sur ce sable pour révolter les +âmes les plus douces, pour armer de fureur le coeur des +enfants. Seigneur, agenouillez-vous avec moi: Lavinia, +agenouille-toi; et toi, jeune enfant, l'espérance de l'Hector +romain, agenouille-toi aussi et jurez tous avec moi; +comme autrefois Junius Brutus jura, pour le viol de +Lucrèce, avec l'époux désolé et le père de cette dame +vertueuse et déshonorée, jurez que nous poursuivrons +avec prudence une vengeance mortelle sur ces traîtres +Goths, et que nous verrons couler leur sang, ou que +nous mourrons de cet affront.</p> + +<p>TITUS.--C'est assez sûr, si nous savions comment. Si +vous blessez ces jeunes ours, prenez garde: leur mère +se réveillera; et si elle vous flaire une fois, songez qu'elle +est étroitement liguée avec le lion, qu'elle le berce et +l'endort sur son sein, et que pendant son sommeil elle +peut faire tout ce qu'elle veut. Vous êtes un jeune chasseur, +Marcus: laissons dormir cette idée, et venez; je +vais me procurer une feuille d'airain, et avec un stylet +d'acier j'y écrirai ces mots pour les mettre en réserve:--Les +vents irrités du Nord vont éparpiller ces sables +dans l'air, comme les feuilles de la sibylle; et que devient +alors votre leçon? Enfant, qu'en dis-tu?</p> + +<p>L'ENFANT.--Je dis, seigneur, que si j'étais homme, la +chambre où couche leur mère ne serait pas un asile sûr +pour ces scélérats, esclaves du joug romain.</p> + +<p>MARCUS.--Oui, voilà mon enfant! Ton père en a souvent +agi ainsi pour cette ingrate patrie.</p> + +<p>L'ENFANT.--Et moi, mon oncle, j'en ferai autant, si je +vis.</p> + +<p>TITUS.--Viens, viens avec moi dans mon arsenal. Lucius, +je veux t'équiper; et ensuite, mon enfant, tu porteras +de ma part aux fils de l'impératrice les présents que +j'ai l'intention de leur envoyer à tous deux. Viens, viens: +tu feras ce message; n'est-ce pas?</p> + +<p>L'ENFANT.--Oui, avec mon poignard dans leur sein, +grand-père.</p> + +<p>TITUS.--Non, non, mon enfant; non pas cela: je t'enseignerai +un autre moyen. Viens, Lavinia.--Marcus, +veille sur la maison: Lucius et moi, nous allons faire +les braves à la cour: oui, seigneur, nous le ferons comme +je le dis, et on nous rendra honneur.</p> + +<p class="stage1">(Titus sort avec Lavinia et l'enfant.)</p> + +<p>MARCUS.--Ciel, peux-tu entendre les gémissements d'un +homme de bien, et ne pas t'attendrir, et ne pas prendre +pitié de ses maux? Marcus, suis dans sa fureur cet infortuné +qui porte dans son coeur plus de blessures faites par +la douleur que les coups de l'ennemi n'ont laissé de +traces sur son bouclier usé; et cependant il est si juste +qu'il ne veut pas se venger.--Ciel! charge-toi donc de +venger le vieil Andronicus.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Appartement du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> AARON, CHIRON <i>et</i> DÉMÉTRIUS <i>par une des +portes du palais;</i> LUCIUS <i>et</i> <i>un serviteur entrent par +l'autre porte avec un faisceau d'armes sur lesquelles sont +gravés des vers.</i></p> +<br> + +<p>CHIRON.--Démétrius, voilà le fils de Lucius: il est +chargé de quelque message pour nous.</p> + +<p>AARON.--Oui, de quelque message extravagant de la +part de son extravagant grand-père.</p> + +<p>L'ENFANT.--Seigneurs, avec toute l'humilité possible, +je salue Vos Grandeurs de la part d'Andronicus; (<i>à part</i>) + et je prie tous les dieux de Rome qu'ils vous confondent +tous deux.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Grand merci, aimable Lucius; qu'y a-t-il +de nouveau?</p> + +<p>L'ENFANT, <i>à part</i>.--Que vous êtes tous les deux découverts +pour des scélérats souillés d'un rapt; voilà ce qu'il +y a de nouveau.--(<i>Haut.</i>) Sous votre bon plaisir, mon +grand-père, bien conseillé, vous envoie par moi les plus +belles armes de son arsenal, pour en gratifier votre illustre +jeunesse, qui fait l'espoir de Rome; car c'est ainsi +qu'il m'a ordonné de vous appeler; je m'en acquitte, et +je présente à Vos Grandeurs ces dons, afin que dans l'occasion +vous soyez bien armés et bien équipés; et je prends +congé de vous, (<i>à part</i>) comme de sanguinaires scélérats +que vous êtes.</p> + +<p class="stage1">(L'enfant sort avec celui qui l'accompagne.)</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Que vois-je ici? Un rouleau écrit tout autour? +Voyons:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Integer vitæ scelerisque purus</p> +<p>Non eget Mauri jaculis, non arcu<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Début d'une ode d'Horace dont voici le sens: +«L'homme dont la vie est pure et exempte de crime n'a besoin +ni de l'arc ni des flèches du Maure.»</blockquote> + +<p>CHIRON.--Oh! c'est un passage d'Horace; je le connais +bien; je l'ai lu il y a bien longtemps dans la grammaire.</p> + +<p>AARON.--Oui, fort bien. C'est un passage d'Horace: justement, +vous y êtes. (<i>A part.</i>) Ce que c'est que d'être un +âne! Ceci n'est pas une bonne plaisanterie, le vieillard a +découvert leur crime, et il leur envoie ces armes enveloppées +de ces vers, qui les blessent au vif, sans qu'ils le +sentent. Si notre spirituelle impératrice était levée, elle +applaudirait à l'idée ingénieuse d'Andronicus: mais +laissons-la reposer quelque temps sur son lit de souffrance.--(<i>Haut.</i>) +Eh bien, mes jeunes seigneurs, n'est-ce +pas une heureuse étoile qui nous a conduits à Rome, +étrangers et qui plus est captifs, pour être élevés à cette +fortune suprême? Cela m'a fait du bien de braver le +tribun devant la porte du palais, en présence de son +père!</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Et moi cela me fait encore plus de bien +de voir un homme si illustre s'insinuer bassement dans +notre faveur, et nous envoyer des présents.</p> + +<p>AARON.--N'a-t-il pas raison, seigneur Démétrius? N'avez-vous +pas traité sa fille en ami?</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Je voudrais que nous eussions un millier +de dames romaines à notre merci, pour assouvir tour à +tour nos désirs de volupté.</p> + +<p>CHIRON.--Voilà un souhait charitable et plein d'amour!</p> + +<p>AARON.--Il ne manque ici que votre mère pour dire: +<i>Amen</i>!</p> + +<p>CHIRON.--Et elle le dirait, y eût-il vingt mille Romaines +de plus dans le même cas.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Allons, venez: allons prier les dieux pour +notre mère bien-aimée qui est à présent dans les souffrances.</p> + +<p>AARON, <i>à part</i>.--Priez plutôt tous les démons; les dieux +nous ont abandonnés.</p> + +<p class="stage1">(On entend une fanfare.)</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Pourquoi les trompettes de l'empereur +sonnent-elles ainsi?</p> + +<p>CHIRON.--Apparemment pour la joie qu'il ressent d'avoir +un fils.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Doucement; qui vient à nous?</p> + +<p>(Entre une nourrice, portant dans ses bras un enfant +more.)</p> + +<p>LA NOURRICE.--Salut, seigneurs! Oh! dites-moi, avez-vous +le More Aaron?</p> + +<p>AARON.--Bien, un peu plus, ou un peu moins, ou pas +du tout, voici Aaron: que voulez-vous à Aaron?</p> + +<p>LA NOURRICE.--Mon cher Aaron, nous sommes tous +perdus; venez à notre secours, ou le malheur vous accable +à jamais!</p> + +<p>AARON.--Quoi? quel miaulement vous faites! Que tenez-vous +là enveloppé dans vos bras?</p> + +<p>LA NOURRICE.--Oh! ce que je voudrais cacher à l'oeil +des cieux; l'opprobre de notre impératrice, et la honte +de la superbe Rome.--Elle est délivrée, seigneurs, elle +est délivrée.</p> + +<p>AARON.--A qui?<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> <i>Delivered</i>, veut dire: livrée, délivrée et accouchée. De là +l'équivoque.</blockquote> + +<p>LA NOURRICE.--Je veux dire qu'elle est accouchée.</p> + +<p>AARON.--Eh bien, que Dieu lui donne bon repos! Que +lui a-t-il envoyé?</p> + +<p>LA NOURRICE.--Un démon.</p> + +<p>AARON.--Eh bien! alors elle est la femelle de Pluton? +une heureuse lignée!</p> + +<p>LA NOURRICE.--Dites une malheureuse, hideuse, noire +et triste lignée. Le voilà l'enfant, aussi dégoûtant qu'un +crapaud, au milieu des beaux nourrissons de notre climat.--L'impératrice +vous l'envoie, c'est votre image, +scellée de votre sceau, et vous ordonne de le baptiser +avec la pointe de votre poignard.</p> + +<p>AARON.--Fi donc! fi donc! prostituée! Le noir est-il une +si vilaine couleur? Cher joufflu, tu fais une jolie fleur, +cela est sûr.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Misérable, qu'as-tu fait?</p> + +<p>AARON.--Ce que tu ne peux défaire.</p> + +<p>CHIRON.--Tu as perdu<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a> notre mère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> <i>Thou hast undone our mother;... to undo</i>, défaire et perdre +de réputation. Le More répond: je l'ai faite ou je lui ai fait....</blockquote> + +<p>AARON.--Misérable, j'ai trouvé ta mère.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Oui, chien d'enfer, et c'est ainsi que tu +l'as perdue. Malheur à son fruit, et maudit soit son détestable +choix! maudit soit le rejeton d'un si horrible +démon.</p> + +<p>CHIRON.--Il ne vivra pas.</p> + +<p>AARON.--Il ne mourra pas.</p> + +<p>LA NOURRICE.--Aaron, il le faut; sa mère le veut ainsi.</p> + +<p>AARON.--Le faut-il absolument, nourrice? En ce cas, +qu'aucun autre que moi n'attente à la vie de ma chair et +de mon sang.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--J'embrocherai le petit têtard sur la pointe +de ma rapière. Nourrice, donne-le-moi, mon épée l'aura +bientôt expédiée.</p> + +<p>AARON, <i>prenant l'enfant et tirant son épée</i>.--Ce fer t'aurait +plus vite encore labouré les entrailles.--Arrêtez, +lâches meurtriers! Voulez-vous tuer votre frère? Par les +flambeaux du firmament, qui brillaient avec tant d'éclat +lorsque cet enfant fut engendré, il meurt de la pointe +affilée de mon cimeterre, celui qui ose toucher à cet enfant, +mon premier-né et mon héritier! Je vous dis, jeunes +gens, qu'Encelade lui-même avec toute la race menaçante +des enfants de Typhon, ni le grand Alcide, ni le +dieu de la guerre, n'auraient le pouvoir d'arracher cet +enfant des mains de son père. Quoi! quoi! enfants aux +joues rouges, aux coeurs vides, murs plâtrés, enseignes +peintes de cabaret! le noir vaut mieux que toute autre +couleur, il dédaigne de recevoir aucune autre couleur; +toute l'eau de l'Océan ne blanchit jamais les jambes +noires du cygne, quoiqu'il les lave à toute heure dans +les flots.--Dites de ma part à l'impératrice que je suis +d'âge à garder ce qui est à moi, qu'elle arrange cela +comme elle pourra.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Veux-tu donc trahir ainsi ton auguste +maîtresse?</p> + +<p>AARON.--Ma maîtresse est ma maîtresse; et cet enfant, +c'est moi-même; la vigueur et le portrait de ma +jeunesse; je le préfère au monde entier; et en dépit du +monde entier, je conserverai ses jours; ou Rome verra +quelques-uns de vous en porter la peine.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Cet enfant déshonore à jamais notre mère.</p> + +<p>CHIRON.--Rome la méprisera pour cette indigne faiblesse.</p> + +<p>LA NOURRICE.--L'empereur, dans sa rage, la condamnera +à la mort.</p> + +<p>CHIRON.--Je rougis quand je songe à cette ignominie.</p> + +<p>AARON.--Voilà donc le privilége de votre beauté; malheur +à cette couleur traîtresse, qui trahit par la rougeur +les secrètes pensées du coeur! Voilà un petit garçon +formé d'une autre nuance. Voyez comme le petit moricaud +sourit à son père, et semble lui dire: «Mon vieux, +je suis à toi.» Il est votre frère, seigneurs; visiblement +nourri du même sang qui vous a donné la vie, et il est +venu au jour et sorti du même sein, où, comme lui, +vous avez été emprisonnés. Oui, il est votre frère, et du +côté le plus certain, quoique mon sceau soit empreint +sur son visage.</p> + +<p>LA NOURRICE.--Aaron, que dirai-je à l'impératrice?</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Réfléchis, Aaron, sur le parti qu'il faut +prendre, et nous souscrirons tous à ton avis. Sauve l'enfant, +pourvu que nous soyons tous en sûreté.</p> + +<p>AARON.--Asseyons-nous et délibérons tous ensemble; +mon fils et moi nous nous placerons au vent de vous; +restez là; maintenant parlez à loisir de votre sûreté.</p> + +<p class="stage1">(Ils s'asseyent à terre.)</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Combien de femmes ont déjà vu cet enfant?</p> + +<p>AARON.--Allons, fort bien, braves seigneurs. Quand +nous sommes tous unis, je suis un agneau. Mais si vous +irritez le More,--le sanglier en fureur, la lionne des +montagnes, l'Océan en courroux ne seraient pas aussi +redoutables qu'Aaron.--Mais répondez, combien de personnes +ont vu l'enfant?</p> + +<p>LA NOURRICE.--Cornélie la sage-femme, et moi; personne +autre si ce n'est l'impératrice sa mère.</p> + +<p>AARON.--L'impératrice, la sage-femme et vous.--Deux +peuvent garder le secret, quand le troisième n'est plus +là<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, va trouver l'impératrice, dis-lui ce que je viens de +dire. (<i>Il poignarde la nourrice.</i>) Aïe! aïe! voilà comme +crie un cochon de lait qu'on arrange pour la broche.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Secret de deux, secret de Dieu, secret de trois, secret de +tous. <i>Tre tacerano se due vi non sono.</i></blockquote> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Que prétends-tu donc, Aaron? pourquoi +as-tu fait cela?</p> + +<p>AARON.--Seigneur, c'est un acte de politique; la laisserai-je +vivre pour trahir notre crime? Une commère +bavarde avec la langue longue? Non, seigneur, non. Et +maintenant connaissez tous mes desseins. Près d'ici +habite un certain Mulitéus, mon compatriote; sa femme +n'est accouché que d'hier. Son enfant lui ressemble, il +est blanc comme vous; allez arranger le marché avec +lui, donnez de l'or à la mère, et instruisez-les tous deux +de tous les détails de l'affaire; dites-leur comment leur +fils, par cet arrangement, sera élevé et reçu pour héritier +de l'empereur, et substitué à la place du mien, afin +d'apaiser cet orage qui se forme à la cour, et que +l'empereur le caresse comme sien. Vous entendez, seigneurs? +Et voyez (<i>montrant la nourrice</i>), je lui ai donné +sa potion.--Il faut que vous preniez soin de ses funérailles. +Les champs ne sont pas loin, et vous êtes de +braves compagnons. Cela fait, songez à ne pas prolonger +les délais, mais envoyez-moi sur-le-champ la sage-femme. +Une fois débarrassés de la sage-femme et de la +nourrice, libre alors aux dames de jaser à leur gré.</p> + +<p>CHIRON.--Aaron, je vois que tu ne veux pas confier +aux vents tes secrets.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Pour le soin que tu prends de l'honneur +de Tamora, elle et les siens te doivent une grande reconnaissance.</p> + +<p class="stage1">(Démétrius et Chiron sortent en emportant le cadavre +de la nourrice.)</p> + +<p>AARON, <i>seul</i>.--Courons vers les Goths, aussi rapidement +que l'hirondelle, pour y placer le trésor qui est dans +mes bras, et saluer secrètement les amis de l'impératrice.--Allons, +viens, petit esclave aux lèvres épaisses; +je t'emporte d'ici; car c'est toi qui nous donnes de l'embarras; +je te ferai nourrir de fruits sauvages, de racines, +de lait caillé, de petit-lait; je te ferai téter la chèvre, et +loger dans une caverne, et je t'élèverai pour être un +guerrier, et commander un camp.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Place publique de Rome.</p> + +<p class="stage1">TITUS, MARCUS <i>père, le jeune</i> LUCIUS ET <i>autres Romains +tenant des arcs; Titus porte les flèches, lesquelles ont des +lettres à leurs pointes</i>.</p> +<br> + +<p>TITUS.--Viens, Marcus, viens.--Cousins, voici le chemin.--Allons, +mon enfant,--voyons ton adresse à tirer. +Vraiment, tu ne manques pas le but, et la flèche y arrive +tout droit. <i>Terras Astræa reliquit</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.--Rappelez-vous bien, +Marcus.--Elle est partie, elle est partie.--Monsieur, voyez +à vos outils.--Vous, mes cousins, vous irez sonder l'Océan, +et vous jetterez vos filets; peut-être trouverez-vous +la justice au fond de la mer; et cependant il y en a aussi +peu sur mer que sur terre.--Non, Publius et Sempronius, +il faut que vous fassiez cela; c'est vous qui devez +creuser avec la bêche et la pioche, et percer le centre le +plus reculé de la terre; et lorsque vous serez arrivés +au royaume de Pluton, je vous prie, présentez-lui cette +requête: dites-lui que c'est pour demander justice et +implorer son secours; et que c'est de la part du vieil +Andronicus, accablé de chagrins dans l'ingrate Rome.--Ah! +Rome!--Oui, oui, j'ai fait ton malheur le jour que +j'ai réuni les suffrages du peuple sur celui qui me tyrannise +ainsi.--Allez, partez, et je vous prie, soyez tous bien +attentifs, et ne laissez pas passer un seul vaisseau de +guerre sans y faire une exacte recherche; ce méchant +empereur pourrait bien l'avoir embarquée pour l'écarter +d'ici, et alors, cousins, nous pourrions appeler en vain la +Justice.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> Astrée quitte la terre.</blockquote> + +<p>MARCUS.--O Publius! n'est-il pas déplorable de voir +ainsi ton digne oncle dans le délire?</p> + +<p>PUBLIUS.--C'est pour cela qu'il nous importe beaucoup, +seigneur, de ne pas le quitter, de veiller sur lui jour et +nuit, et de traiter le plus doucement que nous pourrons +sa folie, jusqu'à ce que le temps apporte quelque remède +salutaire à son mal.</p> + +<p>MARCUS.--Cousins, ses chagrins sont au-dessus de tous +les remèdes. Joignons-nous aux Goths; et par une guerre +vengeresse, punissons Rome de son ingratitude, et que +la vengeance atteigne le traître Saturninus.</p> + +<p>TITUS.--Eh bien, Publius? eh bien, messieurs, l'avez-vous +rencontré?</p> + +<p>PUBLIUS.--Non, seigneur; mais Pluton vous envoie +dire que si vous voulez obtenir vengeance de l'enfer vous +l'aurez. Quant à la Justice, elle est occupée, à ce qu'il +croit, dans le ciel avec Jupiter, ou quelque part ailleurs; +en sorte que vous êtes forcé d'attendre un peu.</p> + +<p>TITUS.--Il me fait tort de m'éconduire ainsi avec ses +délais; je me plongerai dans le lac brûlant de l'abîme, +et je saurai arracher la Justice de l'Achéron par les talons.--Marcus, +nous ne sommes que des roseaux; nous +ne sommes pas des cèdres; nous ne sommes pas des +hommes charpentés d'ossements gigantesques, ni de la +taille des cyclopes; mais nous sommes de fer, Marcus, +nous sommes d'acier jusqu'à la moelle des os, et cependant +nous sommes écrasés de plus d'outrages que notre +dos n'en peut supporter.--Puisque la Justice n'est ni sur +la terre ni dans les enfers, nous solliciterons le ciel et +nous fléchirons les dieux pour qu'ils envoient la Justice +ici-bas pour venger nos affronts. Allons, à l'ouvrage.--Vous +êtes un habile archer, Marcus. (<i>Il lui donne des +flèches.</i>) <i>Ad Jovem</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>, voilà pour toi.--Ici, <i>ad Apollinem</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, +<i>ad Martem</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>. C'est pour moi-même.--Ici, mon enfant, à +<i>Pallas</i>.--Ici, à <i>Mercure</i>.--A <i>Saturne</i>, Caïus, et non pas à +Saturninus.--Il vaudrait autant tirer contre le vent.--Allons, +à l'oeuvre, enfant. Marcus, tire quand je te l'ordonnerai. +Sur ma parole, j'ai écrit cette liste à merveille: +il ne reste pas un dieu qui n'ait sa requête.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> A Jupiter</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> à Apollon</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> à Mars, etc.</blockquote> + +<p>MARCUS.--Cousins, lancez toutes vos flèches vers la +cour, nous mortifierons l'empereur dans son orgueil.</p> + +<p>TITUS.--Allons amis, tirez. (<i>Ils tirent.</i>) A merveille, +Lucius. Cher enfant, c'est dans le sein de la Vierge, +envoie-la à Pallas.</p> + +<p>MARCUS.--Seigneur, je vise un mille par delà la lune: +de ce coup, votre lettre est arrivée à Jupiter.</p> + +<p>TITUS.--Ah! Publius, Publius, qu'as-tu fait? Vois, vois, +tu as coupé une des cornes du Taureau.</p> + +<p>MARCUS.--C'était là le jeu, seigneur; quand Publius a +lancé sa flèche, le Taureau, dans sa douleur, a donné un +si furieux coup au Bélier que les deux cornes de l'animal +sont tombées dans le palais; et qui les pouvait trouver +que le scélérat de l'impératrice?--Elle s'est mise à +rire, et elle a dit au More qu'il ne pouvait s'empêcher de +les donner en présent à son maître.</p> + +<p>TITUS.--Oui, cela va bien: Dieu donne la prospérité à +votre grandeur! (<i>Entre un paysan avec un panier et une +paire de pigeons.</i>) Des nouvelles, des nouvelles du ciel! +Marcus, le message est arrivé.--Eh bien, l'ami, quelles +nouvelles apportes-tu? as-tu des lettres? me fera-t-on justice? +Que dit Jupiter?</p> + +<p>LE PAYSAN.--Quoi, le faiseur de potences?<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a> Il dit qu'il +les a fait descendre, parce que l'homme ne doit être +pendu que la semaine prochaine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> Au lieu de Jupiter, le paysan entend Gibbet-Maker, faiseur +de potences.</blockquote> + +<p>TITUS.--Que dit Jupiter? Voilà ce que je te demande.</p> + +<p>LE PAYSAN.--Hélas! monsieur, je ne connais pas Jupiter, +je n'ai bu jamais avec lui de ma vie.</p> + +<p>TITUS.--Comment, coquin, n'es-tu pas le porteur?</p> + +<p>LE PAYSAN.--Oui, monsieur, de mes pigeons: de rien +autre chose.</p> + +<p>TITUS.--Quoi, ne viens-tu pas du ciel?</p> + +<p>LE PAYSAN.--Du ciel? Hélas, monsieur, jamais je n'ai +été là: Dieu me préserve d'être assez audacieux pour +prétendre au ciel dans ma jeunesse! Quoi! je vais tout +simplement avec mes pigeons au <i>Tribunal peuple</i><a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>, pour +arranger une matière de querelle entre mon oncle et un +des gens de l'<i>impérial</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> <i>Tribunal peuple</i> est ici pour tribun du peuple, <i>impérial</i> pour l'empereur.</blockquote> + +<p>MARCUS.--Allons, seigneur, cela est juste ce qu'il faut +pour votre harangue. Qu'il aille remettre les pigeons à +l'empereur de votre part.</p> + +<p>TITUS.--Dis-moi, peux-tu débiter une harangue à l'empereur +avec <i>grâce</i>?</p> + +<p>LE PAYSAN.--Franchement, monsieur, je n'ai jamais pu +dire <i>grâces</i> de ma vie.</p> + +<p>TITUS.--Allons, drôle, approche: ne fais plus de difficulté; +mais donne tes pigeons à l'empereur. Par moi, tu +obtiendras de lui justice.--Arrête, arrête!--En attendant, +voilà de l'argent pour ta commission.--Donnez-moi une +plume et de l'encre.--L'ami, peux-tu remettre une supplique +avec grâce?</p> + +<p>LE PAYSAN,--Oui, monsieur.</p> + +<p>TITUS.--Eh bien, voilà une supplique pour toi. Et quand +tu seras introduit près de l'empereur, dès le premier +abord il faut te prosterner; ensuite lui baiser les pieds; +et alors remets-lui tes pigeons, et alors attends ta récompense. +Je serai tout près, l'ami: vois à t'acquitter bravement +de ce message.</p> + +<p>LE PAYSAN.--Oh! je vous le garantis, monsieur: laissez-moi +faire.</p> + +<p>TITUS.--Dis, as-tu un couteau? Voyons-le.--Marcus, +plie-le dans la harangue: car tu l'as faite sur le ton d'un +humble suppliant.--Et lorsque tu l'auras donnée à l'empereur, +reviens frapper à ma porte, et dis-moi ce qu'il +t'aura dit.</p> + +<p>LE PAYSAN.--Dieu soit avec vous, monsieur! Je le ferai.</p> + +<p>TITUS.--Venez, Marcus, allons.--Publius, suis-moi.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">La scène est devant le palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> SATURNINUS, TAMORA, CHIRON, DÉMÉTRIUS, +<i>seigneurs et autres. Saturninus porte à la main +les flèches lancées par Titus.</i></p> +<br> + +<p>SATURNINUS.--Que dites-vous, seigneurs, de ces outrages? +A-t-on jamais vu un empereur de Rome insulté, +dérangé et bravé ainsi en face, et traité avec ce mépris +pour avoir déployé une justice impartiale? Vous le +savez, seigneurs, aussi bien que les dieux puissants; +quelques calomnies que les perturbateurs de notre +paix murmurent à l'oreille du peuple, il ne s'est rien fait +que de l'aveu des lois contre les fils téméraires du vieil +Andronicus. Et parce que ses chagrins ont troublé sa +raison, faudra-t-il que nous soyons ainsi persécutés de +ses vengeances, de ses accès de frénésie, et de ses insultes +amères? Le voilà maintenant qui appelle le ciel +pour le venger. Voyez, voici une lettre à Jupiter, une +autre à Mercure; celle-ci à Apollon; celle-là au dieu de +la guerre. De jolis écrits à voir voler dans les rues de +Rome! Quel est le but de ceci, si ce n'est de diffamer le +sénat et de nous flétrir en tous lieux du reproche d'injustice? +N'est-ce pas là une agréable folie, seigneurs? +Comme s'il voulait dire qu'il n'y a point de justice à +Rome. Mais si je vis, sa feinte démence ne servira pas +de protection à ces outrages. Lui et les siens apprendront +que la justice respire dans Saturninus; et si elle sommeille, +il la réveillera si bien, que dans sa fureur elle +fera disparaître le plus impudent des conspirateurs qui +soient en vie.</p> + +<p>TAMORA.--Mon gracieux seigneur, mon cher Saturninus, +maître de ma vie, souverain roi de toutes mes pensées, +calmez-vous et supportez les défauts de la vieillesse +de Titus; c'est l'effet des chagrins qu'il ressent de la +perte de ses vaillants fils, dont la mort l'a frappé profondément +et a blessé son coeur. Prenez pitié de son +déplorable état, plutôt que de poursuivre pour ces +insultes le plus faible ou le plus honnête homme de +Rome. (<i>A part.</i>) Oui, il convient à la pénétrante Tamora +de les flatter tous.--Mais, Titus, je t'ai touché au vif, et +tout le sang de ta vie s'écoule: si Aaron est seulement +prudent, tout va bien, et l'ancre est dans le port. (<i>Entre +le paysan avec sa paire de colombes.</i>)--Eh bien, qu'y a-t-il, +mon ami? Veux-tu nous parler?</p> + +<p>LE PAYSAN.--Oui, vraiment, si vous êtes la Majesté impériale.</p> + +<p>TAMORA.--Je suis l'impératrice.--Mais voilà l'empereur +assis là-bas.</p> + +<p>LE PAYSAN.--C'est lui que je demande. (A l'empereur.)--Que +Dieu et saint Étienne vous donnent le bonheur. +Je vous ai apporté une lettre, et une paire de colombes +que voilà.</p> + +<p class="stage1">(L'empereur lit la lettre.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Qu'on le saisisse et qu'on le pende sur +l'heure.</p> + +<p>LE PAYSAN.--Combien aurai-je d'argent?</p> + +<p>TAMORA.--Allons, misérable, tu vas être pendu.</p> + +<p>LE PAYSAN.--Pendu! Par Notre-Dame, j'ai donc apporté +ici mon cou pour un bel usage!</p> + +<p class="stage1">(Il sort avec les gardes.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Des outrages sanglants et intolérables! +Endurerai-je plus longtemps ces odieuses scélératesses? +Je sais d'où part encore cette lettre: cela peut-il se supporter? +Comme si ses traîtres enfants, que la loi a condamnés +à mourir pour le meurtre de notre frère, avaient +été injustement égorgés par mon ordre! Allez, traînez +ici ce scélérat par les cheveux: ni son âge ni ses honneurs +ne lui donneront des priviléges. Va, pour cette +audacieuse insulte, je serai moi-même ton bourreau, +rusé et frénétique misérable, qui m'aidas à monter au +faîte des grandeurs dans l'espérance que tu gouvernerais +et Rome et moi. (<i>Entre Émilius.</i>) Quelles nouvelles, +Émilius?</p> + +<p>ÉMILIUS.--Aux armes, aux armes, seigneurs! Jamais +Rome n'en eut plus de raisons! Les Goths ont rassemblé +des forces; et avec des armées de soldats courageux, +déterminés, avides de butin, ils marchent à grandes +journées vers Rome, sous la conduite de Lucius, le fils +du vieil Andronicus: il menace dans le cours de ses +vengeances d'en faire autant que Coriolan.</p> + +<p>SATURNINUS.--Le belliqueux Lucius est-il le général +des Goths? Cette nouvelle me glace; et je penche ma +tête comme les fleurs frappées de la gelée ou l'herbe +battue par la tempête. Ah! c'est maintenant que nos +chagrins vont commencer: c'est lui que le commun +peuple aime tant: moi-même, lorsque vêtu en simple +particulier je me suis confondu avec eux, je leur ai souvent +ouï dire que le bannissement de Lucius était injuste, +et souhaiter que Lucius fût leur empereur.</p> + +<p>TAMORA.--Pourquoi trembleriez-vous? Votre ville +n'est-elle pas forte?</p> + +<p>SATURNINUS.--Oui, mais les citoyens favorisent Lucius, +et ils se révolteront pour lui venir en aide.</p> + +<p>TAMORA.--Roi, prenez les sentiments d'un empereur, +comme vous en portez le titre. Le soleil est-il éclipsé par +les insectes qui volent devant ses rayons? L'aigle permet +aux petits oiseaux de chanter et ne s'embarrasse pas de +ce qu'ils veulent dire par là, certain qu'il peut, de l'ombre +de ses ailes, faire taire à son gré leurs voix. Vous +pouvez en faire autant pour la populace insensée de +Rome. Reprenez donc courage; et sachez, empereur, +que je saurai charmer le vieil Andronicus par des paroles +plus douces, mais plus dangereuses que ne l'est +l'appât pour le poisson, et le miel du trèfle fleuri pour +la brebis<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>: l'un meurt blessé par l'hameçon, et l'autre +empoisonné par une pâture délicieuse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> «Cette herbe mangée en abondance est nuisible aux troupeaux.» +(JOHNSON.)</blockquote> + +<p>SATURNINUS.--Mais il ne voudra pas prier son fils pour +nous.</p> + +<p>TAMORA.--Si Tamora l'en prie, il le voudra; car je puis +flatter sa vieillesse et l'endormir par des promesses dorées: +et quand son coeur serait presque inflexible et ses +vieilles oreilles sourdes, son coeur et son oreille obéiraient +à ma langue.--(<i>A Émilius.</i>) Allez, précédez-nous, +et soyez notre ambassadeur. Dites-lui que l'empereur +demande une conférence avec le brave Lucius, et fixe +le lieu du rendez-vous dans la maison de son père, le +vieil Andronicus.</p> + +<p>SATURNINUS.--Émilius, acquittez-vous honorablement +de ce message; et s'il exige des otages pour sa sûreté, +dites-lui de demander les gages qu'il préfère.</p> + +<p>ÉMILIUS.--Je vais exécuter vos ordres.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>TAMORA.--Moi, je vais aller trouver le vieux Andronicus, +et l'adoucir par toutes les ressources de l'art que +je possède, pour arracher aux belliqueux Goths le fier +Lucius. Allons, cher empereur, reprenez votre gaieté; +ensevelissez toutes vos alarmes dans la confiance en +mes desseins.</p> + +<p>SATURNINUS.--Allez; puissiez-vous réussir et le persuader!</p> + +<p>(Ils sortent.)</p> + + + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br> + +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Plaine aux environs de Rome.</p> + +<p class="stage1">LUCIUS, <i>à la tête des Goths; tambours, drapeaux.</i></p> +<br> + +<p>LUCIUS.--Guerriers éprouvés, mes fidèles amis, j'ai +reçu des lettres de la superbe Rome, qui m'annoncent +la haine que les Romains portent à leur empereur, et +combien ils aspirent de nous voir. Ainsi, nobles chefs, +soyez ce qu'annoncent vos titres, fiers et impatients de +venger vos affronts, et tirez une triple vengeance de +tous les maux que Rome vous a causés.</p> + +<p>UN CHEF DES GOTHS.--Brave rejeton sorti du grand Andronicus, +dont le nom, qui nous remplissait jadis de +terreur, fait maintenant notre confiance; vous, dont +l'ingrate Rome paye d'un odieux mépris les grands exploits +et les actions honorables, comptez sur nous: nous +vous suivrons partout où vous nous conduirez; comme +dans un jour brûlant d'été les abeilles, armées de leurs +dards, suivent leur roi aux champs fleuris, et nous nous +vengerons de l'exécrable Tamora.</p> + +<p>TOUS ENSEMBLE.--Et ce qu'il dit, nous le disons tous +avec lui, nous le répétons tous d'une voix.</p> + +<p>LUCIUS.--Je lui rends grâces humblement, et à vous +tous.--Mais qui vient ici, conduit par ce robuste Goth?</p> + +<p>LE SOLDAT.--Illustre Lucius, je me suis écarté de notre +armée pour aller considérer les ruines d'un monastère, +et comme j'avais les yeux fixés avec attention sur cet +édifice en décadence, soudain j'ai entendu un enfant +qui criait au pied d'une muraille. Me tournant du côté +de la voix, j'ai bientôt entendu qu'on calmait l'enfant +qui pleurait en lui disant: «Paix, petit marmot basané +qui tiens moitié de moi, moitié de ta mère! Si ta +nuance ne décelait pas de qui tu es l'enfant; si la +nature t'avait seulement donné la physionomie de ta +mère, petit misérable, tu aurais pu devenir un empereur: +mais quand le taureau et la génisse sont tous +deux blancs comme lait, jamais ils n'engendrent un +veau noir comme le charbon. Tais-toi, petit malheureux, +tais-toi.» Voilà comment on grondait l'enfant, +et on continuait: «Il faut que je te porte à un fidèle +Goth, qui, quand il saura que tu es fils de l'impératrice, +te prendra en affection pour l'amour de ta +mère.» Aussitôt, moi, je tire mon épée, je fonds sur +ce More que j'ai surpris à l'improviste, et que je vous +amène ici pour en faire ce que vous trouverez bon.</p> + +<p>LUCIUS.--O vaillant Goth! voilà le démon incarné qui +a privé Andronicus de sa main glorieuse: voilà la perle +qui charmait les yeux de votre impératrice, et voilà le +vil fruit de ses passions déréglées. (<i>A Aaron.</i>)--Réponds, +esclave à l'oeil blanc, où voulais-tu porter cette vivante +image de ta face infernale? Pourquoi ne parles-tu pas?--Quoi! +es-tu sourd? Non; pas un mot? Une corde, soldats; +pendez-le à cet arbre, et à côté de lui son fruit de +bâtardise.</p> + +<p>AARON.--Ne touche pas à cet enfant: il est de sang +royal.</p> + +<p>LUCIUS.--Il ressemble trop à son père pour valoir jamais +rien. Allons, commencez par pendre l'enfant, afin +qu'il le voie s'agiter; spectacle fait pour affliger son +coeur de père. Apportez-moi une échelle.</p> + +<p class="stage1">(On apporte une échelle sur laquelle on force Aaron de +monter.)</p> + +<p>AARON.--Lucius, épargne l'enfant, et porte-le de ma +part à l'impératrice. Si tu m'accordes ma prière, je te +révélerai d'étonnants secrets qu'il te serait fort avantageux +de connaître; si tu me la refuses, arrive que +pourra, je ne parle plus, et que la vengeance vous confonde +tous!</p> + +<p>LUCIUS.--Parle, et si ce que tu as à me dire me satisfait, +ton enfant vivra, et je me charge de le faire élever.</p> + +<p>AARON.--Si cela te satisfait? Oh! sois certain, Lucius, +que ce que je te dirai affligera ton âme; car j'ai à t'entretenir +de meurtres, de viol et de massacres, d'actes +commis dans l'ombre de la nuit, d'abominables forfaits, +de noirs complots de malice et de trahison, de scélératesses +horribles à entendre raconter, et qui pourtant ont +été exécutées par pitié. Tous ces secrets seront ensevelis +par ma mort, si tu ne me jures pas que mon enfant +vivra.</p> + +<p>LUCIUS.--Révèle ta pensée; je te dis que ton enfant +vivra.</p> + +<p>AARON.--Jure-le, et puis, je commencerai.</p> + +<p>LUCIUS.--Par qui jurerai-je? Tu ne crois à aucun dieu, +et dès lors comment peux-tu te fier à un serment?</p> + +<p>AARON.--Quand je ne croirais à aucun dieu, comme en +effet je ne crois à aucun, n'importe; je sais que tu es +religieux, et que tu as en toi quelque chose qu'on appelle +la conscience, et vingt autres superstitions et cérémonies +papistes que je t'ai vu très-soigneux d'observer.--C'est +pour cela que j'exige ton serment.--Car je sais qu'un +idiot se fait un dieu de son hochet, et tient la parole +qu'il a jurée par ce dieu. C'est là le serment que j'exige.--Ainsi +tu jureras par ce dieu, quel qu'il soit, que tu +adores et que tu vénères, de sauver mon enfant, de le +nourrir et de l'élever; ou je ne te révèle rien.</p> + +<p>LUCIUS.--Eh bien, je te jure par mon dieu que je le +ferai.</p> + +<p>AARON.--D'abord, apprends que j'ai eu cet enfant de +l'impératrice.</p> + +<p>LUCIUS.--O femme impudique et d'une luxure insatiable!</p> + +<p>AARON.--Arrête, Lucius! Ce n'est là qu'une action charitable, +en comparaison de ce que tu vas entendre. Ce +sont ses deux fils qui ont massacré Bassianus; ils ont +coupé la langue à ta soeur, ils lui ont fait violence, lui +ont coupé les mains, et l'ont <i>parée</i> comme tu l'as vue.</p> + +<p>LUCIUS.--O exécrable scélérat! tu appelles cela <i>parer</i>?</p> + +<p>AARON.--Eh! elle a été lavée, et taillée et parée, et cela +fut même un fort agréable exercice pour ceux qui l'ont +fait.</p> + +<p>LUCIUS.--Oh! les brutaux et barbares scélérats, semblables +à toi!</p> + +<p>AARON.--C'est moi qui ai été leur maître, et qui les ai +instruits. C'est de leur mère qu'ils tiennent cet esprit de +débauche, ce qui est aussi sûr que l'est la carte qui +gagne la partie; quant à leurs goûts sanguinaires, je +crois qu'ils les tiennent de moi, qui suis un aussi brave +chien qu'aucun boule-dogue qui ait jamais attaqué le +taureau à la tête. Que mes actions perfides attestent ce +que je veux; j'ai indiqué à tes frères cette fosse où le +corps de Bassianus était gisant; j'ai écrit la lettre que +ton père a trouvée, et j'avais caché l'or dont il était parlé +dans cette lettre, d'accord avec la reine et ses deux fils. +Et que s'est-il fait dont tu aies eu à gémir, où je n'aie +pas mis ma part de malice? J'ai trompé ton père pour le +priver de sa main; et dès que je l'ai eue, je me suis +retiré à l'écart, et j'ai failli me rompre les côtes à force +de rire. Je l'ai épié à travers la crevasse d'une muraille, +après qu'en échange de sa main il a reçu les têtes de ses +deux fils, j'ai vu ses larmes, et j'ai ri de si bon coeur que +mes deux yeux pleuraient comme les siens; et quand +j'ai raconté toute cette farce à l'impératrice, elle s'est +presque évanouie de plaisir à mon récit, et elle m'a payé +mes nouvelles par vingt baisers.</p> + +<p>UN GOTH.--Comment peux-tu dire tout cela sans +rougir?</p> + +<p>AARON.--Je rougis comme un chien noir, comme dit +le proverbe.</p> + +<p>LUCIUS.--N'as-tu point de remords de ces forfaits +atroces?</p> + +<p>AARON.--Oui, de n'en avoir fait mille fois davantage, +et même en ce moment je maudis le jour (cependant +je crois qu'il en est peu sur lesquels puisse tomber +ma malédiction) où je n'aie fait quelque grand mal, +comme de massacrer un homme ou de machiner sa +mort, de violer une vierge ou d'imaginer le moyen d'y +arriver, d'accuser quelque innocent ou de me parjurer +moi-même, de semer une haine mortelle entre deux +amis, de faire rompre le cou aux bestiaux des pauvres +gens, d'incendier les granges et les meules de foin dans +la nuit, et de dire aux propriétaires d'éteindre l'incendie +avec leurs larmes: souvent j'ai exhumé les morts de +leurs tombeaux, et j'ai placé leurs cadavres à la porte +de leurs meilleurs amis lorsque leur douleur était +presque oubliée, et sur leur peau, comme sur l'écorce +d'un arbre, j'ai gravé avec mon couteau en lettres +romaines: <i>Que votre douleur ne meure pas quoique je sois +mort</i>. En un mot, j'ai fait mille choses horribles avec +l'indifférence qu'un autre met à tuer une mouche; +et rien ne me fait vraiment de la peine que la pensée +de ne plus pouvoir en commettre dix mille autres.</p> + +<p>LUCIUS.--Descendez ce démon: il ne faut pas qu'il +meure d'une mort aussi douce que d'être pendu sur-le-champ.</p> + +<p>AARON.--S'il existe des démons, je voudrais être un +démon pour vivre et brûler dans le feu éternel; pourvu +seulement que j'eusse ta compagnie en enfer, et que +je pusse te tourmenter de mes paroles amères.</p> + +<p>LUCIUS, <i>aux soldats</i>.--Amis, fermez-lui la bouche et qu'il +ne parle plus.</p> + +<p class="stage1">(Entre un Goth.)</p> + +<p>LE GOTH.--Seigneur, voici un messager de Rome qui +désire être admis en votre présence.</p> + +<p>LUCIUS.--Qu'il vienne. (<i>Entre Émilius.</i>) Salut, Émilius; +quelles nouvelles apportez-vous de Rome?</p> + +<p>ÉMILIUS.--Seigneur Lucius, et vous, princes des Goths, +l'empereur romain vous salue tous par ma voix: ayant +appris que vous êtes en armes, il demande une entrevue +avec vous à la maison de votre père. Vous pouvez choisir +vos otages, ils vous seront remis sur-le-champ.</p> + +<p>UN CHEF DES GOTHS.--Que dit notre général?</p> + +<p>LUCIUS.--Émilius, que l'empereur donne ses otages à +mon père et à mon oncle Marcus, et nous viendrons. +(<i>A ses troupes.</i>)--Marchez.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Rome.--La scène est devant la maison de Titus.</p> + +<p class="stage1">TAMORA, CHIRON ET DÉMÉTRIUS <i>déguisés</i>.</p> +<br> + +<p>TAMORA.--C'est dans cet étrange et singulier habillement +que je veux me présenter à Andronicus, et lui dire +que je suis la Vengeance envoyée du fond de l'abîme pour +me joindre à lui et venger ses cruels outrages. Frappez +la porte de son cabinet, où l'on dit qu'il se renferme +pour méditer les étranges plans de terribles représailles. +Dites-lui que la Vengeance elle-même est venue pour +se liguer avec lui et travailler à la ruine de ses ennemis.</p> + +<p class="stage1">(Ils frappent, et Titus se montre en haut.)</p> + +<p>TITUS.--Pourquoi troublez-vous mes méditations? Vous +faites-vous un jeu de me faire ouvrir la porte, dans le +but de faire évanouir mes tristes résolutions et de rendre +sans effet toutes mes études? Vous vous trompez; car ce +que j'ai intention de faire, voyez, je l'ai tracé ici en caractères +de sang; et ce qui est écrit s'accomplira.</p> + +<p>TAMORA.--Titus, je suis venue pour te parler.</p> + +<p>TITUS.--Non, pas un seul mot. Comment puis-je donner +de la grâce à mon discours, lorsqu'il me manque une +main pour y joindre les gestes? Tu as l'avantage sur +moi; ainsi retire-toi.</p> + +<p>TAMORA.--Si tu me connaissais, tu voudrais me parler.</p> + +<p>TITUS.--Je ne suis pas fou: je te connais bien; j'atteste +ce bras mutilé, et ces lignes sanglantes, et ces rides profondes, +creusées par le chagrin et les soucis: j'atteste +les jours de fatigue et les longues nuits; j'atteste tout +mon désespoir que je te connais bien pour notre fière +impératrice, la puissante Tamora: ne viens-tu pas me +demander mon autre main?</p> + +<p>TAMORA.--Sache, triste vieillard, que je ne suis point +Tamora: elle est ton ennemie, et moi je suis ton amie. +Je suis la Vengeance, envoyée du royaume des enfers +pour te soulager du vautour qui te ronge le coeur, en +exerçant d'horribles représailles sur tes ennemis. Descends +et souhaite-moi la bienvenue dans ce royaume de +la lumière: viens t'entretenir avec moi de meurtre et de +mort. Il n'est point d'antre sombre, de retraite cachée, +de vaste obscurité, de vallon obscur où le meurtre sanglant +et l'affreux viol puissent se tapir de frayeur, où je +ne puisse les découvrir, et faire retentir à leurs oreilles +mon nom terrible, la Vengeance, nom qui fait frissonner +les odieux coupables.</p> + +<p>TITUS.--Es-tu la Vengeance? m'es-tu envoyée pour +tourmenter mes ennemis.</p> + +<p>TAMORA.--Oui; ainsi descends et reçois-moi.</p> + +<p>TITUS.--Commence par me rendre quelque service avant +que j'aille te recevoir. A tes côtés sont le Meurtre et le +Viol: donne-moi quelque assurance que tu es en effet la +Vengeance: poignarde-les ou écrase-les sous les roues +de ton char; alors j'irai te trouver, et je serai ton cocher, +et je roulerai avec toi autour des globes. Procure-toi +deux coursiers fougueux, noirs comme le jais, pour entraîner +rapidement ton char vengeur, et déterrer les +meurtriers dans leurs coupables repaires. Et lorsque ton +char sera chargé de leurs têtes, je descendrai et je courrai +à pied près de la roue tout le long du jour, comme +un vil esclave; oui, depuis le lever d'Hypérion à l'orient +jusqu'à ce qu'il se précipite dans l'Océan: et tous les +jours je recommencerai cette pénible tâche, à condition +que tu détruiras ici le Rapt et le Meurtre.</p> + +<p>TAMORA.--Ce sont mes ministres, et ils m'accompagnent.</p> + +<p>TITUS.--Sont-ils tes ministres? Comment s'appellent-ils?</p> + +<p>TAMORA.--Le Rapt et le Meurtre: ils portent ces noms +parce qu'ils punissent ceux qui sont coupables de ces +crimes.</p> + +<p>TITUS.--Grand Dieu! comme ils ressemblent aux fils +de l'impératrice! Mais nous autres, pauvres humains, +nous avons de pauvres yeux insensés qui nous trompent. +O douce Vengeance, maintenant je viens à toi; et si +l'étreinte d'un seul bras peut te satisfaire, je vais te +presser tout à l'heure avec celui qui me reste.</p> + +<p class="stage1">(Titus se retire.)</p> + +<p>TAMORA, <i>à ses fils</i>.--Ce pacte que je fais avec lui convient +à sa folie: quelque invention que je forge pour +nourrir la chimère de son cerveau malade, songez à +l'appuyer, à l'entretenir par vos discours; car il ne lui +reste plus aucun doute, et il me prend fermement pour +la Vengeance. Profitant de sa crédulité et de sa folle +idée, je le déterminerai à mander son fils Lucius; et +lorsque je serai assurée de lui dans un banquet, je trouverai +quelque ruse, quelque coup de main, pour écarter +et disperser ces Goths inconstants, ou au moins pour +en faire ses ennemis. Voyez: le voilà qui vient; il faut +que je joue mon rôle.</p> + +<p>TITUS.--J'ai longtemps été délaissé, et cela pour toi; +sois la bienvenue, furie terrible, dans ma maison désolée! +Meurtre et Rapt, vous êtes aussi les bienvenus.--Oh! +comme vous ressemblez à l'impératrice et à ses +deux fils! Je vous trouve bien assortis, il ne vous manque +qu'un More.--Est-ce que tout l'enfer n'a pu vous +procurer un pareil démon? car je sais bien que jamais +l'impératrice ne roule dans son char qu'elle ne soit accompagnée +d'un More; et pour représenter en vrai notre +reine, il conviendrait que vous eussiez un pareil démon. +Mais soyez les bienvenus, tels que vous êtes; que ferons-nous?</p> + +<p>TAMORA.--Que voudrais-tu que nous fissions, Andronicus?</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Montre-moi un meurtrier, et je me charge +de lui.</p> + +<p>CHIRON.--Montre-moi un scélérat qui ait commis un +rapt; je suis envoyé pour en tirer vengeance.</p> + +<p>TAMORA.--Montre-moi mille méchants qui t'aient fait +du mal, et je te vengerai d'eux tous.</p> + +<p>TITUS.--Regarde autour de toi dans les rues corrompues +de Rome, et quand tu apercevras un homme qui te +ressemble, bon Meurtre, poignarde-le; c'est un meurtrier.--Toi, +accompagne-le, et quand le hasard te fera +rencontrer un autre homme qui te ressemble, bon Rapt, +poignarde-le; c'est un ravisseur.--Toi, suis-les; il y a +dans le palais de l'empereur une reine suivie d'un More; +tu pourras aisément la reconnaître en la comparant à +toi, car elle te ressemble de la tête aux pieds: je t'en +conjure, fais-leur souffrir quelque mort violente; ils ont +été violents envers moi et les miens.</p> + +<p>TAMORA.--Nous voilà bien instruits; nous l'exécuterons: +mais si tu voulais, bon Andronicus, envoyer +vers Lucius, ton vaillant fils, qui conduit vers Rome +une armée de valeureux Goths; et l'inviter à se rendre +à un festin dans ta maison; lorsqu'il sera ici, au milieu +de ta fête solennelle, j'amènerai l'impératrice et ses fils, +l'empereur même et tous tes ennemis, et ils s'agenouilleront +et se mettront à ta merci; et tu pourras soulager +sur eux ton coeur irrité. Que répond Andronicus à cette +proposition?</p> + +<p>TITUS <i>appelant</i>.--Marcus, mon frère!--C'est le triste +Titus qui t'appelle. (<i>Entre Marcus.</i>) Pars, cher Marcus, va +trouver ton neveu Lucius; tu le chercheras parmi des +Goths. Dis-lui de venir me trouver, et d'amener avec +lui quelques-uns des principaux princes des Goths; dis-lui +de faire camper ses soldats là où ils sont; dis-lui que +l'empereur et l'impératrice viennent à une fête chez +moi, et qu'il la partagera avec eux. Fais cela pour l'amitié +que tu me portes, et qu'il fasse ce que je dis s'il tient +à la vie de son vieux père.</p> + +<p>MARCUS.--Je vais faire ton message, et revenir aussitôt.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>TAMORA.--Je vais te quitter pour m'occuper de tes +affaires, et j'emmène avec moi mes ministres.</p> + +<p>TITUS.--Non, non, que le Meurtre et le Rapt restent +avec moi; autrement je rappelle mon frère, et je ne +cherche plus d'autre vengeance que par les mains de +Lucius.</p> + +<p>TAMORA, <i>à part, à ses deux fils</i>.--Qu'en dites-vous, mes +enfants? Voulez-vous rester, tandis que je vais informer +l'empereur de la manière dont j'ai conduit le stratagème +que nous avons résolu? Cédez à sa fantaisie, flattez-le, +caressez-le, et demeurez avec lui jusqu'à mon retour.</p> + +<p>TITUS, <i>à part</i>.--Je les connais bien tous, quoiqu'ils me +croient fou; et j'attraperai par leur propre ruse ce couple +de maudits chiens d'enfer et leur mère.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Madame, partez quand il vous plaira, +laissez-nous ici.</p> + +<p>TAMORA.--Adieu, Andronicus; la Vengeance va ourdir +un plan pour surprendre tes ennemis.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>TITUS.--Je le sais que tu vas t'en occuper; adieu, chère +Vengeance.</p> + +<p>CHIRON.--Dis-nous, vieillard, à quoi tu nous emploieras.</p> + +<p>TITUS.--Ne vous mettez pas en peine; j'ai assez d'ouvrage +pour vous. (<i>Il appelle.</i>)--Publius, Caïus, Valentin, +venez ici!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Publius et autres.)</p> + +<p>PUBLIUS.--Que désirez-vous?</p> + +<p>TITUS.--Connais-tu ces deux hommes?</p> + +<p>PUBLIUS.--Ce sont les fils de l'impératrice, je crois, +Chiron et Démétrius.</p> + +<p>TITUS.--Fi donc, Publius, fi donc, tu te trompes étrangement. +L'un est le Meurtre, et l'autre s'appelle le Rapt; +en conséquence, enchaîne-les, bon Publius.--Caïus, +Valentin, mettez la main sur eux. Vous m'avez souvent +entendu désirer cet instant, je le trouve enfin. Liez-les +bien, et fermez-leur la bouche s'ils veulent crier.</p> + +<p class="stage1">(Titus sort.)</p> + +<p class="stage1">(Publius, Caïus, Valentin, etc., se saisissent de Chiron +et de Démétrius.)</p> + +<p>CHIRON.--Lâches, arrêtez; nous sommes les fils de +l'impératrice!</p> + +<p>PUBLIUS.--Et c'est pour cela que nous faisons ce qu'on +nous a commandés.--Fermez-leur la bouche; qu'ils ne +puissent pas dire un mot.--Est-il bien garrotté?--Songez +à les bien lier.</p> + +<p class="stage1">(Titus Andronicus rentre tenant un poignard, et Lavinia +tenant un bassin.)</p> + +<p>TITUS.--Viens, viens, Lavinia. Vois, tes ennemis sont +liés.--Amis, fermez bien leurs bouches; qu'ils ne me +parlent pas, mais qu'ils entendent les paroles terribles +que je profère.--O scélérats, Chiron et Démétrius! voici +la source pure que vous avez souillée de boue, voilà ce +beau printemps que vous avez mêlé avec votre hiver. +Vous avez tué son époux, et pour ce lâche forfait deux de +ses frères ont été condamnés au supplice; ma main a été +tranchée, et vous en avez fait de gaies plaisanteries; ses +deux belles mains, sa langue, et ce qui était plus précieux +encore que sa langue et ses mains, sa chasteté sans tache, +traîtres inhumains, vous les avez mutilées et ravies! Que +répondriez-vous si je vous laissais parler? Écoutez, misérables, +comment je me propose de vous martyriser. +Il me reste encore cette main pour vous couper la gorge; +tandis que Lavinia tiendra entre ses moignons le bassin +qui va recevoir votre sang criminel. Vous savez que votre +mère compte revenir partager mon festin, qu'elle se +donne le nom de la Vengeance, et qu'elle me croit fou.--Écoutez, +scélérats, je mettrai vos os en poussière, j'en +formerai une pâte avec votre sang, et de la pâte je ferai +un pâté où je ferai entrer vos têtes odieuses; et je dirai +à cette prostituée, votre exécrable mère, de dévorer, +comme la terre, sa propre progéniture. Voilà le repas +auquel je l'ai conviée, et voilà le mets dont elle se gorgera. +Vous avez traité ma fille plus cruellement que ne le +fut Philomèle; je veux m'en venger plus cruellement que +Progné. Allons, tendez la gorge.--(<i>Il les égorge</i>.) Viens, +Lavinia, reçois leur sang; et, quand ils seront morts, je +vais réduire leurs os en poudre imperceptible, les humecter +de cette odieuse liqueur, et faire cuire leurs têtes +dans cette horrible pâte. Viens, que chacun m'aide à +préparer ce banquet; je désire qu'il puisse être plus +terrible et plus sanglant que la fête des centaures. Allons, +apportez-les ici; je veux être le cuisinier, et les +tenir prêts pour le retour de leur mère.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent en emportant les cadavres.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Un pavillon avec des tables.</p> + +<p class="stage1">LUCIUS, MARCUS, OFFICIERS GOTHS, AARON +<i>prisonnier</i>.</p> +<br> + +<p>LUCIUS.--Mon oncle Marcus, puisque c'est la volonté +de mon père que je vienne à Rome, je suis satisfait.</p> + +<p>UN GOTH.--Et notre volonté est la tienne, arrive ce +que voudra la Fortune.</p> + +<p>LUCIUS.--Cher oncle, chargez-vous de ce More barbare, +de ce tigre affamé, de ce maudit démon: qu'il ne reçoive +aucune nourriture; enchaînez-le jusqu'à ce qu'on le +produise face à face avec l'impératrice, pour rendre témoignage +de ses horribles forfaits, et veillez à ce que +nos amis en embuscade soient en force; je crains que +l'empereur ne nous veuille pas de bien.</p> + +<p>AARON.--Que quelque démon murmure ses malédictions +à mon oreille, et m'inspire afin que ma langue +puisse exhaler tout le venin dont mon coeur est gonflé.</p> + +<p>LUCIUS.--Va-t'en, chien barbare, esclave infâme.--Amis, +aidez à mon oncle à l'emmener. (<i>Les Goths sortent +avec Aaron. Fanfares.</i>)--Ces trompettes annoncent l'approche +de l'empereur.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Saturninus et Tamora avec les tribuns et les +sénateurs.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Quoi, le firmament a-t-il donc plus d'un +soleil?</p> + +<p>LUCIUS.--Que te sert-il de t'appeler un soleil?</p> + +<p>MARCUS.--Empereur de Rome, et vous, mon neveu, +entamez le pourparler. Cette querelle doit être discutée +paisiblement. Tout est prêt pour le festin que le soigneux +Titus a ordonné dans des vues honorables, pour la paix, +pour l'amitié, pour l'union, et pour le bien de Rome. +Veuillez donc avancer, et prendre vos places.</p> + +<p>SATURNINUS.--Volontiers, Marcus.</p> + +<p class="stage1">(Les hautbois sonnent. La compagnie prend place à +table. Titus paraît en habit de cuisinier, plaçant les +mets sur la table, Lavinia voilée l'accompagne, avec le +jeune Lucius.)</p> + +<p>TITUS.--Soyez le bienvenu, mon gracieux souverain.--Soyez +la bienvenue, redoutable reine.--Salut, Goths +belliqueux.--Salut, Lucius; soyez tous les bienvenus. +Quoique la chère soit peu splendide, elle suffira pour +vous remplir l'estomac: veuillez bien manger.</p> + +<p>SATURNINUS.--Pourquoi êtes-vous ainsi accoutré, Andronicus?</p> + +<p>TITUS.--Parce que je voulais m'assurer que tout serait +en ordre pour fêter Votre Majesté et votre impératrice.</p> + +<p>TAMORA.--Nous vous sommes obligés, bon Andronicus.</p> + +<p>TITUS.--Vous le seriez sûrement si Votre Majesté pouvait +lire au fond de mon coeur. Seigneur empereur, résolvez-moi +cette question: Le fougueux Virginius fit-il +bien de tuer sa fille de sa propre main, parce qu'elle +avait été violée, souillée et déshonorée?</p> + +<p>SATURNINUS.--Il fit bien, Andronicus.</p> + +<p>TITUS.--Votre raison, mon souverain?</p> + +<p>SATURNINUS.--Parce que sa fille ne devait pas survivre +à son déshonneur, et renouveler sans cesse par sa présence +les douleurs de son père.</p> + +<p>TITUS.--Cette raison est forte, décisive et convaincante. +C'est un exemple, un précédent, un modèle à suivre +pour moi, le plus malheureux des pères. Meurs, +meurs, Lavinia, et ta honte avec toi; et avec ta honte +le chagrin de ton père!</p> + +<p class="stage1">(Il tue sa fille.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Qu'as-tu fait, père barbare et dénaturé?</p> + +<p>TITUS.--J'ai tué celle qui m'a rendu aveugle à force de +me faire pleurer: je suis aussi malheureux que l'était +Virginius, et j'ai mille raisons de plus que lui de commettre +cette violence; et la voilà faite.</p> + +<p>SATURNINUS.--Quoi, est-ce qu'elle a été violée? Dis, qui +a fait cette action?</p> + +<p>TITUS.--Voudriez-vous manger? Que Votre Majesté +daigne se nourrir.</p> + +<p>TAMORA.--Pourquoi as-tu tué ainsi ta fille unique?</p> + +<p>TITUS.--Ce n'est pas moi: c'est Chiron et Démétrius, +ils l'ont violée, ils lui ont tranché la langue; ce sont eux, +oui, eux, qui lui ont fait tout ce mal.</p> + +<p>SATURNINUS.--Qu'on aille les chercher sur-le-champ.</p> + +<p>TITUS.--Bon! ils sont là tous deux assaisonnés dans ce +pâté, dont leur mère s'est délicatement nourrie: elle a +mangé la chair qu'elle a enfantée elle-même. C'est la +vérité, c'est la vérité: j'en atteste la lame affilée de mon +couteau.</p> + +<p class="stage1">(Il perce Tamora.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Meurs, misérable fou, pour cet abominable +forfait.</p> + +<p class="stage1">(Saturninus tue Titus.)</p> + +<p>LUCIUS.--L'oeil d'un fils peut-il voir couler le sang de +son père? Voilà salaire pour salaire, mort pour mort.</p> + +<p class="stage1">(Lucius poignarde Saturninus.)</p> + +<p>MARCUS.--Peuple et fils de Rome dont je vois les tristes +visages que ce tumulte disperse comme une troupe +d'oiseaux séparés par les vents et le tourbillon de la tempête, +laissez-moi vous enseigner le moyen de réunir de +nouveau dans une gerbe unique ces épis épars, et de +former de ces membres séparés un seul corps.</p> + +<p>UN SÉNATEUR.--Oui, de peur que Rome ne soit le fléau de +Rome; et que celle qui voit ramper devant elle de vastes +et puissants royaumes, désormais comme un proscrit +errant dans l'abandon et le désespoir, exerce sur elle-même +une honteuse justice! Mais si ces signes de vieillesse, +ces rides profondes de l'âge, témoins sérieux de +ma longue expérience, ne peuvent vous engager à m'écouter, +parlez, vous, ami chéri de Rome (<i>à Lucius</i>), +comme jadis notre ancêtre, lorsque sa langue pathétique +raconta à l'oreille attentive de l'amoureuse et triste Didon +l'histoire de cette nuit de flammes et de désastres où les +Grecs rusés surprirent la Troie du roi Priam: dites-nous +quel Sinon avait enchanté nos oreilles, ou qui a introduit +chez nous la fatale machine qui porte une blessure +profonde à notre Troie, à notre Rome?--Mon coeur n'est +pas formé de caillou ni d'acier, et je ne puis exprimer +notre amère douleur sans que des flots de larmes viennent +suffoquer ma voix, et interrompre mon discours +dans le moment même où il exciterait le plus votre +attention et attendrirait vos coeurs émus de pitié. Voici +un général: qu'il fasse lui-même ce récit; vos coeurs +palpiteront et vous pleurerez en l'entendant parler.</p> + +<p>LUCIUS.--Apprenez donc, nobles auditeurs, que les +exécrables Chiron et Démétrius sont ceux qui ont massacré +le frère de notre empereur, que ce sont eux qui +ont déshonoré notre soeur, et que nos deux frères ont +été décapités pour leurs atroces forfaits. Apprenez que +les larmes de notre père ont été méprisées; et qu'il a été, +par une lâche fraude, privé de cette main fidèle qui avait +soutenu les guerres de Rome et précipité ses ennemis +dans le tombeau. Enfin, vous savez que moi j'ai été +injustement banni, que les portes ont été fermées sur +moi, et que, pleurant, j'ai été chassé et réduit à aller +demander du secours aux ennemis de Rome, qui ont +noyé leur haine dans mes larmes sincères, et m'ont ouvert +leurs bras pour me recevoir comme un ami; et je +suis le banni, il faut que vous le sachiez, qui ai protégé +la sûreté de Rome au prix de mon sang, et détourné de +son sein le fer ennemi pour l'enfoncer dans mon corps +intrépide. Hélas! vous savez que je ne suis pas homme +à me vanter; mes blessures, toutes muettes qu'elles +sont, peuvent attester que mon témoignage est juste et +plein de vérité. Mais, arrêtons, il me semble que je m'écarte +trop en parlant ici de mon faible mérite. Oh! pardonnez-moi, +les hommes se louent eux-mêmes quand ils +n'ont plus d'amis pour le faire.</p> + +<p>MARCUS.--C'est maintenant à mon tour de parler. +Voyez cet enfant. (<i>Il montre l'enfant qu'un serviteur porte +dans ses bras.</i>) Tamora est sa mère; c'est la progéniture +d'un More impie, le premier artisan et l'auteur de tous +ces maux. Le scélérat est vivant dans la maison de +Titus, et il est là, tout homme qu'il est, pour attester la +vérité de ce fait. Jugez maintenant quelle raison avait +Titus de se venger de ces outrages inexprimables, au-dessus +de la patience, au delà de ce que peut supporter +l'homme. Maintenant que vous avez entendu la vérité, +que dites-vous, Romains? Avons-nous rien fait d'injuste? +Montrez-nous en quoi, et de la place où vous nous voyez +maintenant, nous allons, en nous tenant par la main, +nous précipiter ensemble, détruire tout ce qui reste de +la triste famille d'Andronicus, écraser nos têtes sur les +pierres rugueuses, et éteindre d'un seul coup notre +maison. Parlez, Romains, parlez, et si vous l'ordonnez, +voyez, Lucius et moi, nous allons, la main dans la +main, nous précipiter.</p> + +<p>ÉMILIUS.--Viens, viens, respectable citoyen de Rome, +et conduis doucement par la main notre empereur, notre +empereur Lucius; car je suis bien sûr que toutes les voix +vont le nommer d'un cri unanime.</p> + +<p>TOUS LES ROMAINS <i>s'écrient</i>.--Salut, Lucius; salut, +royal empereur de Rome.</p> + +<p class="stage1">(Lucius et ses amis descendent.)</p> + +<p>MARCUS.--Allez dans la triste maison du vieux Titus, +et traînez ici ce More impie pour le condamner à quelque +mort sanglante, cruelle, en punition de sa méchante +vie.</p> + +<p>LES ROMAINS.--Salut, Lucius; salut, gracieux maître de +Rome.</p> + +<p>LUCIUS.--Grâces vous soient rendues, généreux Romains: +puissé-je gouverner de façon à guérir les plaies +de Rome, et à effacer ses désastres! Mais, bon peuple, +accordez-moi quelques instants, car la nature m'impose +une tâche douloureuse.--Tenez-vous à l'écart.--Et +vous, mon oncle, approchez pour verser les larmes funèbres +sur ce cadavre.--Ah! reçois ce baiser brûlant +sur tes lèvres pâles et froides (<i>il embrasse Titus</i>), ces +larmes de douleur sur ton visage sanglant; tristes et +derniers devoirs de ton digne fils!</p> + +<p>MARCUS.--Ton frère Marcus nous offre à tes lèvres, +larmes pour larmes, et tendre baiser pour baiser. Oh! +lorsque la somme de ceux que je devais te donner serait +infinie, impossible à compter, cependant je m'acquitterais +encore.</p> + +<p>LUCIUS, <i>à son fils</i>.--Approche, enfant: viens apprendre +de nous à fondre en pleurs. Ton grand-père t'aimait +bien: mille fois il t'a fait danser sur ses genoux, il t'a +endormi en chantant, pendant que son tendre sein te +servait d'oreiller, il t'a raconté bien des histoires à la +portée de ton enfance; en reconnaissance, comme un tendre +enfant, répands quelques larmes de tes yeux encore +faibles, et paye ce tribut à la nature qui le demande: les +amis associent leurs amis à leurs chagrins et à leurs peines: +fais-lui tes derniers adieux; dépose-le dans sa +tombe; rends-lui ce service et prends congé de lui.</p> + +<p>LE JEUNE LUCIUS.--O grand-père, grand-père! oui, je +voudrais de tout mon coeur être mort, et qu'à ce prix +vous fussiez encore vivant. O seigneur! mes larmes m'empêchent +de pouvoir lui parler: mes larmes m'étoufferont +si j'ouvre la bouche.</p> + +<p class="stage1">(Entrent des serviteurs entraînant Aaron.)</p> + +<p>UN DES ROMAINS.--Enfin, triste famille d'Andronicus, +finissez-en avec le malheur. Prononcez la sentence de +cet exécrable scélérat, qui a été l'auteur de ces tragiques +événements.</p> + +<p>LUCIUS.--Enfouissez-le jusqu'à la poitrine dans la terre, +et laissez-le mourir de faim<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>: qu'il reste là, qu'il crie et +demande de la nourriture: si quelqu'un le soulage et le +plaint, il mourra pour ce crime. Tel est notre arrêt: que +quelques-uns de vous demeurent et veillent à ce qu'il +soit enfoui dans la terre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> Dans la pièce de Ravenscroft, Aaron est mis à la broche et +rôti sur le théâtre.</blockquote> + +<p>AARON.--Eh! pourquoi la rage serait-elle muette? pourquoi +la fureur garderait-elle le silence? Je ne suis pas un +enfant, moi, pour aller, avec de basses prières, me repentir +des maux que j'ai faits. Je voudrais, si je pouvais +faire ma volonté, commettre dix mille forfaits pis que tous +ceux que j'ai commis; et si jamais il m'arriva dans le +cours de ma vie de faire une seule bonne action, je m'en +repens de toute mon âme.</p> + +<p>LUCIUS.--Que quelques bons amis emportent d'ici le +corps de l'empereur, et lui donnent la sépulture dans le +tombeau de son père. Mon père et Lavinia seront sans +délai enfermés dans le monument de notre famille. Quant +à cette odieuse tigresse, cette Tamora, nuls rites funèbres +ne lui seront accordés, nul homme ne prendra pour elle +les habits de deuil: nul glas funéraire n'annoncera ses +obsèques: qu'on la jette aux bêtes sauvages et aux oiseaux +de proie. Sa vie fut celle d'une bête féroce; elle vécut +sans pitié; et par conséquent elle n'en trouvera point. +Veillez à ce qu'il soit fait justice d'Aaron, de cet infernal +More, l'auteur de tous nos désastres: ensuite nous allons +travailler à bien ordonner l'État, afin que de pareils événements +ne viennent jamais hâter sa ruine.</p> + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> +<br> + + +<h2>BALLADE.</h2> + +<h3>PLAINTES DE TITUS ANDRONICUS.</h3> + +<p> +Vous, âmes nobles et guerrières, qui n'épargnez pas votre sang +pour la patrie, écoutez-moi, moi qui, pendant dix longues années, +ai combattu pour Rome, et n'en ai reçu que de l'ingratitude pour +récompense.</p> + +<p>Je vécus soixante ans à Rome dans la plus grande considération, +j'y étais aimé des nobles, j'avais vingt-cinq fils dont la vertu naissante +faisait tout mon plaisir.</p> + +<p>Je combattis toujours avec mes fils contre l'essaim furieux des +ennemis de Rome; nous avons combattu dix ans les Goths, nous +avons essuyé mille fatigues et reçu beaucoup de blessures.</p> + +<p>Le glaive m'enleva vingt-deux de mes fils avant que nous revinssions +à Rome; et je ne conservai que trois de mes vingt-cinq enfants, +tant la guerre en moissonna!</p> + +<p>Cependant le bonheur accompagna mes travaux, j'amenai prisonniers +la reine, ses fils et un More, l'homme le plus meurtrier qui +fut jamais.</p> + +<p>L'empereur épousa la reine, source de maux funestes qui désolèrent +Rome; car les deux princes et le More le trompèrent lâchement, +sans égard pour personne.</p> + +<p>Le More plut à l'impératrice, qui prêta l'oreille à sa passion; +elle oublia ses serments jurés à l'empereur, et elle mit au monde un +enfant more.</p> + +<p>Jour et nuit ils ne pensaient tous les deux qu'à répandre le sang, +et à me plonger moi et les miens dans le tombeau par un assassinat.</p> + +<p>J'espérais enfin vivre en repos, lorsque de nouveaux chagrins +vinrent m'assaillir; il me restait une fille de qui j'attendais le soulagement +de mes maux, et la consolation de ma vieillesse.</p> + +<p>Cette enfant, appelée Lavinia, était fiancée au noble fils de l'empereur: +dans une chasse, il fut massacré par les indignes complices de +la cruelle impératrice.</p> + +<p>On eut la méchanceté de jeter son corps dans une profonde et +sombre fosse; le scélérat more passa peu de temps après par cet +endroit avec mes fils, et ils tombèrent dans la fosse.</p> + +<p>Le More y fit passer ensuite l'empereur, et leur imputa tout le +crime de ce meurtre; comme ils furent trouvés dans la fosse, on les +arrêta et on les enchaîna.</p> + +<p>Mais ce qui mit le comble à mon malheur, les deux princes eurent +la cruauté d'enlever ma fille sans pitié, et souillèrent sa chasteté +dans leurs bras impudiques.</p> + +<p>Et quand ils l'eurent déshonorée, ils firent tout ce qu'ils purent +pour tenir leur crime secret; ils lui coupèrent la langue, afin qu'elle +ne pût les accuser.</p> + +<p>Ils lui coupèrent aussi les deux mains, afin qu'elle ne pût ni mettre +ses plaintes par écrit, ni trahir les deux complices de ce forfait, en +brodant avec l'aiguille sur son métier.</p> + +<p>Mon frère Marcus la rencontra dans la forêt où son sang arrosait +la terre, la vit les deux bras coupés, sans langue, et ne pouvant se +plaindre de son malheur.</p> + +<p>Et lorsque je la vis dans cet affreux état, je versai des larmes; je +poussai pour Lavinia plus de plaintes que je n'en avais poussé pour +mes vingt-deux fils.</p> + +<p>Et quand je vis qu'elle ne pouvait ni écrire, ni parler, ce fut +alors que mon coeur se brisa de douleur; nous répandîmes du sable +sur la terre, afin de parvenir à dévoiler l'auteur de tant d'atrocités.</p> + +<p>Avec un bâton, sans le secours de la main, elle écrivit sur le sable +ce qui suit:</p> + +<p>«Les fils abominables de la fière impératrice sont les seuls +auteurs de mes souffrances.»</p> + +<p>J'arrachai mes cheveux gris, je maudis l'heure où j'étais né, et je +souhaitai que la main qui avait combattu pour l'honneur de Rome +eût été estropiée dans le berceau.</p> + +<p>Le More, toujours occupé de scélératesses, dit que si je voulais +délivrer mes fils, il fallait que je donnasse ma main droite à l'empereur, +et qu'alors il laisserait vivre mes fils.</p> + +<p>J'ordonnai au More de me couper sur-le-champ la main, et je la +vis séparée de mon bras sans crainte et sans horreur; car j'aurais +volontiers donné au tyran mon coeur sanglant pour la vie de mes +enfants.</p> + +<p>Bientôt on me rapporte ma main qu'on avait refusée, et les têtes +de mes fils séparées de leurs corps: je les contemplai, et mes larmes +coulèrent encore à plus grands flots.</p> + +<p>Alors en proie à ma misère, je m'en allai sans secours, je traçai +ma douleur sur le sable avec mes larmes, je décochai ma flèche vers +le ciel<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>, et j'invoquai à grands cris les puissances de l'enfer pour +me venger.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> Si cette ballade est antérieure à la tragédie, c'est ici une +expression métaphorique, empruntée probablement d'un passage +du psaume LXIV, 3: «Ceux qui visent avec des mots empoisonnés, +comme avec des flèches.» PERCY.</blockquote> + +<p>L'impératrice, qui me crut fou, parut devant moi sous la forme +d'une furie, avec ses fils travestis; elle se disait la Vengeance, et ses +deux fils le Rapt et le Meurtre.</p> + +<p>Je la laissai quelque temps dans cette idée, jusqu'à ce que mes +amis, ayant épié le lieu et le moment, attachèrent les princes à un +poteau, pour infliger la punition due à leur crime.</p> + +<p>Je les égorgeai; Lavinia, des restes de ses bras mutilés, tint le +bassin pour recevoir leur sang; je râpai ensuite leurs os, pour faire +de cette poussière une pâte épaisse dont je fis deux pâtés.</p> + +<p>Je les remplis de leur chair et les fis servir sur la table un jour +de festin; je les plaçai devant l'impératrice qui mangea la chair et +les os de ses deux fils.</p> + +<p>Ensuite j'égorgeai ma fille sans pitié, et j'enfonçai le poignard +dans le sein de l'impératrice, j'en fis de même à l'empereur, puis à +moi-même, et terminai ainsi ma fatale vie.</p> + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Titus Andronicus, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TITUS ANDRONICUS *** + +***** This file should be named 25707-h.htm or 25707-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/5/7/0/25707/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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