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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:18:30 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Titus Andronicus, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Titus Andronicus
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: June 5, 2008 [EBook #25707]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TITUS ANDRONICUS ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+
+ ===============================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES.
+
+ Volume 8
+ La vie et la mort du roi Richard III
+ Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus
+ POEMES ET SONNETS:
+ Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce
+ La plainte d'une amante
+ Le Pèlerin amoureux.--Sonnets.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+ =================================================
+
+
+ TITUS ANDRONICUS
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+
+ NOTICE
+ SUR TITUS ANDRONICUS
+
+
+On dit qu'à la première représentation des _Euménides_, tragédie
+d'Eschyle, la terreur qu'inspira le spectacle causa des fausses couches
+à plusieurs femmes; je ne sais quel effet eût produit sur un auditoire
+grec la tragédie de _Titus Andronicus_; mais, à la seule lecture, on
+serait tenté de la croire composée pour un peuple de cannibales, ou pour
+être représentée au milieu des saturnales d'une révolution. Cependant la
+tradition nous apprend que cette pièce, aujourd'hui repoussée de la
+scène, a excité à plusieurs reprises les applaudissements du parterre
+anglais. On ajoute même qu'en 1686, Ravenscroft la remit au théâtre avec
+des changements; mais qu'au lieu d'en diminuer l'horreur, il saisit
+toutes les occasions de l'augmenter: quand, par exemple, Tamora massacre
+son enfant, le More dit: «Elle m'a surpassé dans l'art d'assassiner;
+elle a tué son propre enfant, donnez-le-moi... que je le dévore.»
+
+_Titus Andronicus_, tel que nous l'imprimons aujourd'hui, n'a déjà que
+trop de traits de cette force, et plusieurs fois, nous l'avouerons, un
+frémissement involontaire nous en a fait interrompre la révision.
+
+Hâtons-nous de dire que presque tous les commentateurs ont mis en doute
+que cette pièce fût de Shakspeare, et quelques-uns en ont donné des
+raisons assez concluantes. Le style a une tout autre couleur que celle
+de ses autres tragédies; il y a dans les vers une prétention à
+l'élégance, des abréviations vulgaires, et un vice de construction
+grammaticale, qui ne ressemblent en rien à la manière de Shakspeare.
+Qu'on lise, dit Malone, quelques lignes d'_Appius et Virginia_, de
+_Tancrède et Sigismonde_, de _la bataille d'Alcazar_, de _Jéronimo_, de
+_Sélim_, de _Locrine_, etc., et en général de toutes les pièces mises
+sur la scène avant Shakspeare, on reconnaîtra que _Titus Andronicus_
+porte le même cachet.
+
+Ceux qui admettent _Titus Andronicus_ au nombre des véritables ouvrages
+de Shakspeare sont obligés de considérer celui-ci comme la première
+production de sa jeunesse; mais _Titus Andronicus_ n'est point un coup
+d'essai; on y reconnaît une habitude, un système calculé de composition.
+Cependant le troisième acte entièrement tragique, le caractère original,
+quoique toujours horrible, d'Aaron le More, quelques pensées, quelques
+descriptions, semblent appartenir à l'auteur du _Roi Lear_.
+
+La fable qui fait le fond de _Titus Andronicus_ est tout entière de
+l'invention du poëte ou de quelqu'un de ces compilateurs du treizième
+siècle, qui confondaient les lieux, les noms et les époques dans leurs
+prétendues nouvelles historiques.
+
+On trouve aussi dans le recueil de Percy[1], une ballade que
+quelques-uns ont cru plus ancienne que la pièce, ce qui n'est pas facile
+à décider: nous la plaçons en note.
+
+[Note 1: _Relics of anc. poets_, v. I, p. 222.]
+
+
+ TITUS ANDRONICUS
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ SATURNINUS, fils du dernier empereur
+ de Rome, et ensuite proclamé
+ lui-même empereur.
+
+ BASSIANUS, frère de Saturninus,
+ amoureux de Lavinia.
+
+ TITUS ANDRONICUS, noble romain,
+ général dans la guerre contre les
+ Goths.
+
+ MARCUS ANDRONICUS, tribun du
+ peuple, et frère de Titus.
+
+ MARTIUS,}
+ QUINTUS,}
+ LUCIUS, } fils de Titus Andronicus.
+ MUTIUS, }
+
+ LE JEUNE LUCIUS, enfant de
+ Lucius.
+
+ PUBLIUS, fils de Marcus le tribun.
+
+ ÉMILIUS, noble romain.
+
+ ALARBUS, }
+ CHIRON, } fils de Tamora.
+ DÉMÉTRIUS,}
+
+ AARON, More, amant de Tamora.
+
+ UN CAPITAINE du camp de Titus.
+
+ TROUPE DE GOTHS et DE ROMAINS.
+
+ UN PAYSAN.
+
+ TAMORA, reine des Goths.
+
+ LAVINIA, fille de Titus Andronicus.
+
+ UNE NOURRICE, avec un enfant
+ more.
+
+ Parents de Titus, sénateurs, juges,
+ officiers, soldats, etc.
+
+
+La scène est à Rome, et dans la campagne environnante.
+
+
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Rome.--Devant le Capitole. On aperçoit le monument des Andronicus.
+
+_Les_ SÉNATEURS _et les_ TRIBUNS _assis dans la partie supérieure du
+temple; ensuite_ SATURNINUS _avec ses partisans se présente à une des
+portes;_ BASSIANUS _et les siens à l'autre porte: les tambours battent,
+et les enseignes sont déployées._
+
+
+SATURNINUS.--Nobles patriciens, protecteurs de mes droits, défendez par
+les armes la justice de ma cause; et vous, mes concitoyens, mes fidèles
+partisans, soutenez par l'épée mes droits héréditaires. Je suis le fils
+aîné du dernier empereur qui ait porté le diadème impérial de Rome:
+faites donc revivre en moi la dignité de mon père, et ne souffrez pas
+l'injure qu'on veut faire à mon âge.
+
+BASSIANUS.--Romains, mes amis, qui suivez mes pas et favorisez mes
+droits, si jamais Bassianus, le fils de César, fut agréable aux yeux de
+Rome impériale, gardez donc ce passage au Capitole, et ne souffrez pas
+que le déshonneur approche du trône impérial, consacré à la vertu, à la
+justice, à la continence et à la grandeur d'âme: mais que le mérite
+brille dans une élection libre; et ensuite, Romains, combattez pour
+maintenir la liberté de votre choix.
+
+(Marcus Andronicus entre par la partie supérieure, tenant une couronne.)
+
+MARCUS.--Princes, dont l'ambition secondée par des factions et par vos
+amis lutte pour le commandement et l'empire, sachez que le peuple
+romain, que nous sommes chargés de représenter, a, d'une commune voix,
+dans l'élection à l'empire romain, choisi Andronicus, surnommé le Pieux,
+en considération des grands et nombreux services qu'il a rendus à Rome.
+La ville ne renferme point aujourd'hui dans son enceinte un homme d'un
+plus noble caractère, un plus brave guerrier. Le sénat l'a rappelé dans
+cette ville, à la fin des longues et sanglantes guerres qu'il a
+soutenues contre les barbares Goths. Ce général, la terreur de nos
+ennemis, secondé de ses fils, a enfin enchaîné cette nation robuste et
+nourrie dans les armes. Dix années se sont écoulées depuis le jour qu'il
+se chargea des intérêts de Rome, et qu'il châtie par ses armes l'orgueil
+de nos ennemis: cinq fois il est revenu sanglant dans Rome, rapportant
+du champ de bataille ses vaillants fils dans un cercueil.--Et
+aujourd'hui enfin, l'illustre Titus Andronicus rentre dans Rome chargé
+des dépouilles de la gloire, et ennobli par de nouveaux exploits. Pour
+l'honneur du nom de celui que vous désirez voir dignement remplacé, au
+nom des droits sacrés du Capitole que vous prétendez adorer, et de ceux
+du sénat que vous prétendez respecter, nous vous conjurons de vous
+retirer et de désarmer vos forces; congédiez vos partisans, et faites
+valoir vos prétentions en paix et avec modestie, comme il convient à des
+candidats.
+
+SATURNINUS.--Combien l'éloquence du tribun réussit à calmer mes pensées!
+
+BASSIANUS.--Marcus Andronicus, je mets ma confiance dans ta droiture et
+ton intégrité; et j'ai tant de respect et d'affection pour toi et les
+tiens, pour ton noble frère Titus, pour ses fils et pour celle devant
+qui toutes mes pensées se prosternent, l'aimable Lavinia, le riche
+ornement de Rome, que je veux à l'instant congédier mes amis, et
+remettre ma cause à ma destinée et à la faveur du peuple, afin qu'elle
+soit pesée dans la balance.
+
+(Il congédie ses soldats.)
+
+SATURNINUS, _aux siens_.--Amis, qui vous êtes montrés si zélés pour mes
+droits, je vous rends grâces, et vous licencie tous. J'abandonne à
+l'affection et à la faveur de ma patrie, moi-même, ma personne et ma
+cause. Rome, sois juste et favorable envers moi, comme je suis confiant
+et généreux envers toi.--Ouvrez les portes et laissez-moi entrer.
+
+BASSIANUS.--Et moi aussi, tribuns, son pauvre compétiteur.
+
+(Saturninus et Bassianus entrent dans le Capitole, accompagnés de
+Marcus, des sénateurs, etc., etc.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+UN CAPITAINE, ET _foule_.
+
+
+LE CAPITAINE.--Romains, faites place: le digne Andronicus, le patron de
+la vertu, et le plus brave champion de Rome, toujours heureux dans les
+batailles qu'il livre, revient, couronné par la gloire et la fortune,
+des pays lointains où il a circonscrit avec son épée et mis sous le joug
+les ennemis de Rome.
+
+(On entend les trompettes. Paraissent Mutius et Martius: suivent deux
+soldats portant un cercueil drapé de noir, ensuite marchent Quintus et
+Lucius. Après eux paraît Titus Andronicus, suivi de Tamora, reine des
+Goths, d'Alarbus, Chiron et Démétrius, avec le More Aaron, prisonniers.
+Les soldats et le peuple suivent: on dépose à terre le cercueil, et
+Titus parle.)
+
+TITUS.--Salut, Rome, victorieuse dans tes robes de deuil! tel que la
+nef, qui a déchargé sa cargaison, rentre chargée d'un fardeau précieux
+dans la baie où elle a d'abord levé l'ancre: tel Andronicus, ceint de
+branches de laurier, revient de nouveau saluer sa patrie de ses larmes;
+larmes de joie sincère de se retrouver à Rome!--O toi, puissant
+protecteur de ce Capitole, sois propice aux religieux devoirs que nous
+nous proposons de remplir.--Romains, de vingt-cinq fils vaillants,
+moitié du nombre que possédait Priam, voilà tous ceux qui me restent
+vivants ou morts! Que Rome récompense de son amour ceux qui survivent,
+et que ceux que je conduis à leur dernière demeure reçoivent la
+sépulture avec leurs ancêtres: c'est ici que les Goths m'ont permis de
+remettre mon épée dans le fourreau.--Mais, Titus, père cruel et sans
+souci des tiens, pourquoi laisses-tu tes fils, encore sans sépulture,
+errer sur la redoutable rive du Styx? Laissez-moi les déposer près de
+leurs frères. (_On ouvre la tombe de sa famille._) Saluons-les dans le
+silence qui convient aux morts! dormez en paix, vous qui êtes morts dans
+les guerres de votre patrie. O asile sacré, qui renfermes toutes mes
+joies, paisible retraite de la vertu et de l'honneur, combien de mes
+fils as-tu reçus dans ton sein, que tu ne me rendras jamais!
+
+LUCIUS.--Cédez-nous le plus illustre des prisonniers goths, pour couper
+ses membres, les entasser sur un bûcher, et les brûler en sacrifice _ad
+manes fratrum_, devant cette prison terrestre de leurs ossements, afin
+que leurs ombres ne soient pas mécontentes, et que nous ne soyons pas
+obsédés sur la terre par des apparitions.
+
+TITUS.--Je vous donne celui-ci, le plus noble de ceux qui survivent, le
+fils aîné de cette malheureuse reine.
+
+TAMORA.--Arrêtez, Romains!--Généreux conquérant, victorieux Titus,
+prends pitié des larmes que je verse, larmes d'une mère qui supplie pour
+son fils. Et si jamais tes enfants te furent chers, ah! songe que mon
+fils m'est aussi cher. N'est-ce pas assez d'être tes captifs, soumis au
+joug romain et d'être amenés à Rome pour orner ton triomphe et ton
+retour? Faut-il encore que mes fils soient égorgés dans vos rues, pour
+avoir vaillamment défendu la cause de leur pays? Oh! si ce fut pour les
+tiens un pieux devoir de combattre pour leur souverain et leur patrie,
+il en est de même pour eux. Andronicus, ne souille point de sang ta
+tombe. Veux-tu te rapprocher de la nature des dieux? Rapproche-toi d'eux
+en étant miséricordieux: la douce pitié est le symbole de la vraie
+grandeur. Trois fois noble Titus, épargne mon fils premier-né.
+
+TITUS.--Modérez-vous, madame, et pardonnez-moi. Ceux que vous voyez
+autour de moi sont les frères de ceux que les Goths ont vus vivre et
+mourir, et leur piété demande un sacrifice pour leurs frères immolés.
+Votre fils est marqué pour être la victime; il faut qu'il meure pour
+apaiser les ombres plaintives de ceux qui ne sont plus.
+
+LUCIUS.--Qu'on l'emmène, et qu'on allume à l'instant le bûcher: coupons
+ses membres avec nos épées, jusqu'à ce qu'il soit entièrement consumé.
+
+(Mutius, Marcus, Quintus, Lucius, sortent emmenant Alarbus.)
+
+TAMORA.--O piété impie et barbare!
+
+CHIRON.--Jamais la Scythie fut-elle à moitié aussi féroce?
+
+DÉMÉTRIUS.--Ne compare point la Scythie à l'ambitieuse Rome. Alarbus
+marche au repos; et nous, nous survivons pour trembler sous le regard
+menaçant de Titus.--Allons, madame, prenez courage; mais espérez en même
+temps que les mêmes dieux qui fournirent à la reine de Troie[2]
+l'occasion d'exercer sa vengeance sur le tyran de Thrace surpris dans sa
+tente, pourront favoriser également Tamora, reine des Goths (lorsque les
+Goths étaient Goths et Tamora reine), et lui permettre de venger sur ses
+ennemis ses sanglants affronts.
+
+[Note 2: Hécube et Polymnestre.]
+
+(Lucius, Quintus, Marcus et Mutius rentrent avec leurs épées
+sanglantes.)
+
+LUCIUS.--Enfin, mon seigneur et père, nous avons accompli nos rites
+romains: les membres d'Alarbus sont coupés, et ses entrailles alimentent
+la flamme du sacrifice, dont la fumée, comme l'encens, parfume les
+cieux: il ne reste plus qu'à enterrer nos frères, et à leur souhaiter la
+bienvenue à Rome au bruit des trompettes.
+
+TITUS.--Qu'il en soit ainsi, et qu'Andronicus adresse à leurs ombres le
+dernier adieu. (_Les trompettes sonnent, tandis qu'on dépose les
+cercueils dans la tombe._) Reposez ici, mes fils, dans la paix et
+l'honneur; intrépides défenseurs de Rome, reposez ici, à l'abri des
+vicissitudes et des malheurs de ce monde. Ici ne se cache pas la
+trahison, ici ne respire pas l'envie: ici n'entre point l'infernale
+haine; ici nulle tempête, nul bruit ne troubleront votre repos; vous y
+goûterez un silence, un sommeil éternels. (_Entre Lavinia._) Reposez
+ici, ô mes fils, en honneur et en paix!
+
+LAVINIA.--Que Titus aussi vive longtemps en honneur et en paix! Mon
+noble seigneur et père, vivez aussi! Hélas! je viens aussi payer le
+tribut de ma douleur à cette tombe, à la mémoire de mes frères; et je me
+jette à vos pieds, en répandant sur la terre mes larmes de joie, pour
+votre retour à Rome. Ah! bénissez-moi ici de votre main victorieuse,
+dont les plus illustres citoyens de Rome célèbrent les succès.
+
+TITUS.--Bienfaisante Rome, tu m'as conservé avec amour la consolation de
+ma vieillesse, pour réjouir mon coeur.--Vis, Lavinia: que tes jours
+surpassent les jours de ton père, et que l'éloge de tes vertus survive à
+l'éternité de la gloire.
+
+(Entrent Marcus Andronicus, Saturninus, Bassianus et autres.)
+
+MARCUS.--Vive à jamais le seigneur Titus, mon frère chéri, héros
+triomphant sous les yeux de Rome!
+
+TITUS.--Je vous rends grâces, généreux tribun, mon noble frère Marcus.
+
+MARCUS.--Et vous, soyez les bienvenus, mes neveux, qui revenez d'une
+guerre heureuse, vous qui survivez, et vous qui dormez dans la gloire.
+Jeunes héros, votre bonheur est égal, à vous tous qui avez tiré l'épée
+pour le service de votre patrie, et cependant cette pompe funèbre est un
+triomphe plus assuré, ils ont atteint au bonheur de Solon[3] et triomphé
+du hasard dans le lit de l'honneur.--Titus Andronicus, le peuple romain,
+dont vous avez été toujours le juste ami, vous envoie par moi, son
+tribun et son ministre, ce _pallium_ d'une blancheur sans tache, et vous
+admet à l'élection pour l'empire, concurremment avec les enfants de
+notre dernier empereur. Placez-vous donc au nombre des candidats[4];
+mettez cette robe et aidez à donner un chef à Rome, aujourd'hui sans
+maître[5].
+
+[Note 3: Allusion à la maxime de Solon: «Nul homme ne peut être
+estimé heureux qu'après sa mort.»]
+
+[Note 4: _Candidatus._ Candidat, on sait que ce mot a pris son
+origine de la robe blanche que portaient les candidats.]
+
+[Note 5: Mot à mot, mettre une tête à Rome sans tête.]
+
+TITUS.--Son corps glorieux demande une tête plus forte que la mienne,
+rendue tremblante par l'âge et la faiblesse. Quoi, irai-je revêtir cette
+robe et vous importuner? me laisser proclamer aujourd'hui empereur pour
+céder demain l'empire et ma vie, et vous laisser à tous les soins d'une
+nouvelle élection? Rome, j'ai été ton soldat quarante ans, j'ai commandé
+avec succès tes forces; j'ai enseveli vingt-un fils, tous vaillants,
+tous armés chevaliers sur le champ de bataille, et tués honorablement
+les armes à la main, pour la cause et le service de leur illustre
+patrie: donnez-moi un bâton d'honneur pour appuyer ma vieillesse, mais
+non pas un sceptre pour gouverner le monde; il le tenait d'une main
+ferme, seigneurs, celui qui l'a porté le dernier.
+
+MARCUS.--Titus, tu demanderas l'empire, et tu l'obtiendras.
+
+SATURNINUS.--Orgueilleux et ambitieux tribun, peux-tu oser...
+
+MARCUS.--Modérez-vous, prince Saturninus.
+
+SATURNINUS.--Romains, rendez-moi justice. Patriciens tirez vos épées et
+ne les remettez dans le fourreau que lorsque Saturninus sera empereur de
+Rome.--Andronicus, il vaudrait mieux que tu te fusses embarqué pour les
+enfers que de venir me voler les coeurs du peuple.
+
+LUCIUS.--Présomptueux Saturninus, qui interromps le bien que te veut
+faire le généreux Titus.....
+
+TITUS.--Calmez-vous, prince: je vous restituerai le coeur du peuple et
+je le sévrerai de sa propre volonté.
+
+SATURNINUS.--Andronicus, je ne te flatte point; mais je t'honore et je
+t'honorerai tant que je vivrai. Si tu veux fortifier mon parti de tes
+amis, j'en serai reconnaissant; et la reconnaissance est une noble
+récompense pour les âmes généreuses.
+
+TITUS.--Peuple romain, et vous tribuns du peuple, je demande vos voix et
+vos suffrages; voulez-vous en accorder la faveur à Andronicus?
+
+LES TRIBUNS.--Pour satisfaire le brave Andronicus et le féliciter de son
+heureux retour à Rome, le peuple acceptera l'empereur qu'il aura nommé.
+
+TITUS.--Tribuns, je vous rends grâces: je demande donc que vous élisiez
+empereur le fils aîné de votre dernier souverain, le prince Saturninus,
+dont j'espère que les vertus réfléchiront leur éclat sur Rome, comme
+Titan réfléchit ses rayons sur la terre, et mûriront la justice dans
+toute cette république: si vous voulez, sur mon conseil, couronnez-le et
+criez _vive notre Empereur!_
+
+MARCUS.--Par le suffrage et avec les applaudissements unanimes de la
+nation, des patriciens et des plébéiens, nous créons Saturninus
+empereur, souverain de Rome, et nous crions _vive Saturninus, notre
+empereur!_
+
+(Une longue fanfare, jusqu'à ce que les tribuns descendent.)
+
+SATURNINUS.--Titus Andronicus, en reconnaissance de la faveur de ton
+suffrage dans notre élection, je t'adresse les remercîments que méritent
+tes services, et je veux payer par des actions ta générosité; et pour
+commencer Titus, afin d'illustrer ton nom et ton honorable famille, je
+veux élever ta fille Lavinia au rang d'impératrice, de souveraine de
+Rome et de maîtresse de mon coeur, et la prendre pour épouse dans le
+Panthéon sacré: parle, Andronicus, cette proposition te plaît-elle?
+
+TITUS.--Oui, mon digne souverain; je me tiens pour hautement honoré de
+cette alliance; et ici, à la vue de Rome, je consacre à Saturninus, le
+maître et le chef de notre république, l'empereur du vaste univers, mon
+épée, mon char de triomphe et mes captifs, présents dignes du souverain
+maître de Rome.--Recevez donc, comme un tribut que je vous dois, les
+marques de mon honneur abaissées à vos pieds.
+
+SATURNINUS.--Je te rends grâces, noble Titus, père de mon existence.
+Rome se souviendra combien je suis fier de toi et de tes dons, et
+lorsqu'il m'arrivera d'oublier jamais le moindre de tes inappréciables
+services, Romains, oubliez aussi vos serments de fidélité envers moi.
+
+TITUS, _à Tamora_.--Maintenant, madame, vous êtes la prisonnière de
+l'empereur; de celui qui, en considération de votre rang et de votre
+mérite, vous traitera avec noblesse, ainsi que votre suite.
+
+SATURNINUS.--Une belle princesse, assurément, et du teint dont je
+voudrais choisir mon épouse, si mon choix était encore à faire. Belle
+reine, chassez ces nuages de votre front; quoique les hasards de la
+guerre vous aient fait subir ce changement de fortune, vous ne venez
+point pour être méprisée dans Rome; partout vous serez traitée en reine.
+Reposez-vous sur ma parole; et que l'abattement n'éteigne pas toutes vos
+espérances. Madame, celui qui vous console peut vous faire plus grande
+que n'est la reine des Goths.--Lavinia, ceci ne vous déplaît pas?
+
+LAVINIA.--Moi, seigneur? Non. Vos nobles intentions me garantissent que
+ces paroles sont une courtoisie royale.
+
+SATURNINUS.--Je vous rends grâces, aimable Lavinia.--Romains, sortons;
+nous rendons ici la liberté à nos prisonniers sans aucune rançon; vous,
+seigneur, faites proclamer notre élection au son des tambours et des
+trompettes.
+
+BASSIANUS, _s'emparant de Lavinia_.--Seigneur Titus, avec votre
+permission, cette jeune fille est à moi.
+
+TITUS.--Comment? seigneur, agissez-vous sérieusement, seigneur?
+
+BASSIANUS.--Oui, noble Titus, et je suis résolu de me faire justice à
+moi-même, et de réclamer mes droits.
+
+(L'empereur fait sa cour à Tamora par signes.)
+
+MARCUS.--_Suum cuique_[6] est le droit de notre justice romaine; ce
+prince en use et ne reprend que son bien.
+
+[Note 6: Chacun son droit.]
+
+LUCIUS.--Et il en restera le possesseur, tant que Lucius vivra.
+
+TITUS.--Traîtres, loin de moi. Où est la garde de l'empereur? Trahison,
+seigneur! Lavinia est ravie.
+
+SATURNINUS.--Ravie? par qui?
+
+BASSIANUS.--Par celui qui peut avec justice enlever au monde entier sa
+fiancée.
+
+(Marcus et Bassianus sortent avec Lavinia.)
+
+MUTIUS.--Mes frères, aidez à la conduire hors de cette enceinte; et moi,
+avec mon épée, je me charge de garder cette porte.
+
+TITUS, _à Saturninus_.--Suivez-moi, seigneur, et bientôt je la ramènerai
+dans vos bras.
+
+MUTIUS, _à Titus_.--Seigneur, vous ne passerez point cette porte.
+
+TITUS.--Quoi, traître, tu me fermeras le chemin à Rome!
+
+(Il le poignarde.)
+
+MUTIUS, _tombant_.--Au secours, Lucius, au secours?
+
+LUCIUS.--Seigneur, vous êtes injuste, et plus que cela; vous avez tué
+votre fils dans une querelle mal fondée.
+
+TITUS.--Ni toi, ni lui, vous n'êtes plus mes fils: mes fils n'auraient
+jamais voulu me déshonorer. Traître, rends Lavinia à l'empereur.
+
+LUCIUS.--Morte, si vous le voulez; mais non pas pour être son épouse,
+puisqu'elle est légitimement promise à la tendresse d'un autre.
+
+(Il sort.)
+
+SATURNINUS.--Non, Titus, non. L'empereur n'a pas besoin d'elle; ni
+d'elle, ni de toi, ni d'aucun de ta race; il me faut du temps pour me
+fier à celui qui m'a joué une fois; jamais tu n'auras ma confiance, ni
+toi, ni tes fils perfides et insolents, tous ligués ensemble pour me
+déshonorer. N'y avait-il donc dans Rome que Saturninus, dont tu pusses
+faire l'objet de tes insultes? Cette conduite, Andronicus, cadre bien
+avec tes insolentes vanteries lorsque tu dis que j'ai mendié l'empire de
+tes mains.
+
+TITUS.--O c'est monstrueux! quels sont ces reproches?
+
+SATURNINUS.--Poursuis; va, cède cette créature volage à celui qui
+brandit pour elle son épée, tu auras un vaillant gendre, un homme bien
+fait pour se quereller avec tes fils déréglés et pour exciter des
+tumultes dans la république de Rome.
+
+TITUS.--Ces paroles sont autant de rasoirs pour mon coeur blessé.
+
+SATURNINUS.--Et vous, aimable Tamora, reine des Goths, qui surpassez en
+beauté les plus belles dames romaines, comme Diane au milieu de ses
+nymphes, si vous agréez ce choix soudain que je fais, dans l'instant
+même, Tamora, je vous choisis pour épouse, et je veux vous créer
+impératrice de Rome.--Parlez, reine des Goths, applaudissez-vous à mon
+choix? Et je le jure ici par tous les dieux de Rome, puisque le pontife
+et l'eau sacrée sont si près de nous, que ces flambeaux sont allumés, et
+que tout est préparé pour l'hyménée, je ne reverrai point les rues de
+Rome, ni ne monterai à mon palais, que je n'emmène avec moi de ce lieu
+mon épouse.
+
+TAMORA.--Et ici, à la vue du ciel, je jure à Rome, que si Saturninus
+élève à cet honneur la reine des Goths, elle sera l'humble servante, la
+tendre nourrice et la mère de sa jeunesse.
+
+SATURNINUS.--Montez, belle reine, au Panthéon. Seigneurs, accompagnez
+votre illustre empereur, et sa charmante épouse, envoyée par le ciel au
+prince Saturninus, dont la sagesse répare l'injustice de sa fortune: là,
+nous accomplirons les cérémonies de notre hymen.
+
+(Saturninus sort avec son cortége; avec lui sortent aussi Tamora et ses
+fils, Aaron et les Goths.)
+
+TITUS ANDRONICUS, _seul_.--Je ne suis pas invité à suivre cette
+mariée.--Titus, quand donc t'es-tu jamais vu ainsi seul, déshonoré, et
+provoqué par mille affronts?
+
+MARCUS.--Ah! vois, Titus, vois, vois ce que tu as fait; tuer un fils
+vertueux dans une injuste querelle!
+
+TITUS.--Non, tribun insensé, non; il n'est point mon fils,--ni toi, ni
+ces hommes complices de l'attentat qui a déshonoré toute notre famille.
+Indigne frère! indignes enfants!
+
+LUCIUS.--Mais accordez-lui du moins la sépulture convenable, donnez à
+Mutius une place dans le tombeau de nos frères.
+
+TITUS.--Traîtres, écartez-vous: il ne reposera point dans cette tombe.
+Ce monument subsiste depuis cinq siècles, je l'ai reconstruit avec
+magnificence: ici ne reposent avec gloire que les guerriers, et les
+serviteurs de Rome; il n'y a point de place pour celui qui a été tué
+dans une querelle honteuse! Allez l'ensevelir où vous pourrez, il
+n'entrera pas ici.
+
+MARCUS.--Mon frère, c'est en vous une impiété; les exploits de mon neveu
+Mutius parlent en sa faveur; il doit être enseveli avec ses frères.
+
+QUINTUS ET MARTIUS.--Il le sera, ou nous le suivrons.
+
+TITUS.--_Il le sera_, dites-vous? Quel est l'insolent qui a proféré ce
+mot?
+
+QUINTUS.--Celui qui le soutiendrait en tout autre lieu que celui-ci.
+
+TITUS.--Quoi! voudriez-vous l'y ensevelir malgré moi?
+
+MARCUS.--Non, noble Titus, mais nous te supplions de pardonner à Mutius,
+et de lui accorder la sépulture.
+
+TITUS.--Marcus, c'est toi-même qui as abattu mon cimier, c'est toi qui,
+avec ces enfants, as blessé mon honneur: je vous tiens tous pour mes
+ennemis: ne m'importunez plus davantage, mais allez-vous-en.
+
+LUCIUS.--Il est hors de lui.--Retirons-nous.
+
+QUINTUS.--Moi, non, jusqu'à ce que les ossements de Mutius soient
+ensevelis.
+
+(Le frère et les enfants se jettent aux genoux d'Andronicus.)
+
+MARCUS.--Mon frère, la nature parle dans ce titre.
+
+QUINTUS.--Mon père, la nature parle dans ce nom.
+
+TITUS.--Ne me parlez plus, si vous tenez à votre bonheur.
+
+MARCUS.--Illustre Titus, toi qui es plus que la moitié de mon âme.
+
+LUCIUS.--Mon bon père, l'âme et la vie de nous tous...
+
+MARCUS.--Permets que ton frère Marcus enterre ici dans l'asile de la
+vertu son noble neveu, qui est mort dans la cause de l'honneur et de
+Lavinia: tu es Romain, ne sois donc pas barbare. Les Grecs, mieux
+conseillés, consentirent à ensevelir Ajax[7], qui s'était tué lui-même,
+et le sage fils de Laërte plaida éloquemment pour ses funérailles: ne
+refuse donc pas l'entrée de ce tombeau au jeune Mutius qui faisait ta
+joie.
+
+[Note 7: «Allusion évidente à l'_Ajax_ de Sophocle, dont il
+n'existait aucune traduction du temps de Shakspeare» (STEVENS.)]
+
+TITUS.--Lève-toi, Marcus, lève-toi.--Le plus triste jour que j'aie vu
+jamais, c'est celui-ci; être déshonoré par mes enfants à Rome! Allons,
+ensevelissez-le... et moi après.
+
+(Ses frères déposent Mutius dans le tombeau.)
+
+LUCIUS.--Cher Mutius, repose ici avec tes frères jusqu'à ce que nous
+venions orner ta tombe de trophées.
+
+TOUS.--Que personne ne verse des larmes sur le noble Mutius: celui-là
+vit dans la renommée qui mourut pour la cause de la vertu.
+
+MARCUS.--Mon frère, pour faire diversion à ce mortel chagrin, dis-moi
+comment il arrive que la rusée reine des Goths se trouve soudain la
+souveraine de Rome?
+
+TITUS.--Je l'ignore, Marcus; mais je sais que cela est. Si c'était
+prémédité ou non, le ciel peut le dire; mais n'a-t-elle donc pas des
+obligations à l'homme qui l'a amenée de si loin pour monter ici à cette
+fortune suprême? Oui, et elle le récompensera généreusement.
+
+(Une fanfare.--L'empereur, Tamora, Chiron et Démétrius, avec le More
+Aaron et la suite, entrent par une porte du Capitole: Bassianus et
+Lavinia, avec leurs amis paraissent à l'autre porte.)
+
+SATURNINUS.--Ainsi, Bassianus, vous tenez votre conquête; que le ciel
+vous rende heureux avec votre belle épouse!
+
+BASSIANUS.--Et vous, avec la vôtre, seigneur; je n'en dis pas davantage,
+et ne vous en souhaite pas moins; et je vous fais mes adieux.
+
+SATURNINUS.--Traître, si Rome a des lois ou nous quelque pouvoir, toi et
+ta faction vous vous repentirez de ce rapt.
+
+BASSIANUS.--Appelez-vous un _rapt_, seigneur, de prendre mon bien, celle
+qui fut ma fiancée fidèle et qui est à présent ma femme? Mais que les
+lois de Rome en décident; en attendant, je suis possesseur de ce qui est
+à moi.
+
+SATURNINUS.--Fort bien, fort bien, vous êtes bref, seigneur, mais si
+nous vivons, je serai aussi tranchant avec vous.
+
+BASSIANUS.--Seigneur, je dois répondre de ce que j'ai fait, du mieux que
+je pourrai, et j'en répondrai sur ma tête. Je n'ai plus qu'une chose à
+faire savoir à Votre Majesté;--par tous les devoirs que j'ai envers
+Rome, ce noble seigneur, Titus que voilà ici, est outragé dans l'opinion
+d'autrui et dans son honneur; lui qui, pour vous rendre Lavinia, a tué
+de sa propre main son plus jeune fils par zèle pour vous, et enflammé de
+colère de se voir traversé dans le don qu'il avait franchement fait.
+Rendez-lui donc vos bonnes grâces, Saturninus, à lui, qui s'est montré
+dans toutes ses actions le père et l'ami de Rome et de vous.
+
+TITUS.--Prince Bassianus, laisse-moi le soin de rappeler mes actions.
+C'est toi, et mes fils qui m'avez déshonoré. Que Rome et le juste ciel
+soient mes juges, et disent combien j'ai chéri et honoré Saturninus.
+
+TAMORA, _à l'empereur_.--Mon digne souverain, si jamais Tamora a pu
+plaire aux yeux de Votre Majesté, daignez m'entendre parler avec
+impartialité pour tous, et à ma prière, cher époux, pardonnez le passé.
+
+SATURNINUS.--Quoi, madame, me voir déshonoré publiquement, et le
+souffrir lâchement sans en tirer vengeance!
+
+TAMORA.--Non pas, seigneur; que les dieux de Rome me préservent d'être
+jamais l'auteur de votre déshonneur. Mais, sur mon honneur, j'ose
+protester de l'innocence du brave Titus dans ce qui s'est passé; et sa
+fureur, qu'il n'a pas dissimulée, atteste son chagrin. Daignez donc, à
+ma prière, le regarder d'un oeil favorable: ne perdez pas, sur un
+soupçon injuste, un si noble ami, et n'affligez pas de vos regards
+irrités son coeur généreux. (_A part à l'empereur._) Seigneur,
+laissez-vous guider par moi, laissez-vous gagner: dissimulez tous vos
+chagrins et vos ressentiments; vous n'êtes que depuis un moment placé
+sur le trône; craignez que le peuple et les patriciens aussi, après un
+examen approfondi, ne prennent le parti de Titus, et ne nous renversent,
+en nous accusant d'ingratitude, ce que Rome tient pour un crime odieux.
+Cédez à leurs prières, et laissez-moi faire. Je trouverai un jour pour
+les massacrer tous, pour effacer de la terre leur faction et leur
+famille, ce père cruel et ses perfides enfants, à qui j'ai demandé en
+vain la vie de mon fils chéri; je leur ferai connaître ce qu'il en coûte
+pour laisser une reine s'agenouiller dans les rues, et demander grâce en
+vain. (_Haut._) Allons, allons, mon cher empereur.--Approchez,
+Andronicus.--Saturninus, relevez ce bon vieillard, et consolez son
+coeur, accablé sous les menaces de votre front courroucé.
+
+SATURNINUS.--Levez-vous, Titus, levez-vous, mon impératrice a triomphé.
+
+TITUS.--Je rends grâces à Votre Majesté, et à elle, seigneur. Ces
+paroles et ces regards me redonnent la vie.
+
+TAMORA.--Titus, je suis incorporée à Rome; je suis maintenant devenue
+Romaine par une heureuse adoption, et je dois conseiller l'empereur pour
+son bien. Toutes les querelles expirent en ce jour, Andronicus.--Et que
+j'aie l'honneur, mon cher empereur, de vous avoir réconcilié avec vos
+amis.--Quant à vous, prince Bassianus, j'ai donné ma parole à l'empereur
+que vous seriez plus doux et plus traitable.--Ne craignez rien,
+seigneur;--et vous aussi, Lavinia: guidés par mon conseil, vous allez
+tous, humblement à genoux, demander pardon à Sa Majesté.
+
+LUCIUS.--Nous l'implorons, et nous prenons le ciel et Sa Majesté à
+témoin, que nous avons agi avec toute la modération qui nous a été
+possible, en défendant l'honneur de notre soeur et le nôtre.
+
+MARCUS.--J'atteste la même chose sur mon honneur.
+
+SATURNINUS.--Retirez-vous, et ne me parlez plus; ne m'importunez plus.
+
+TAMORA.--Non, non, généreux empereur. Il faut que nous soyons tous amis.
+Le tribun et ses neveux vous demandent grâce à genoux; vous ne refuserez
+pas, cher époux, ramenez vos regards sur eux.
+
+SATURNINUS.--Marcus, à ta considération, à celle de ton frère Titus, et
+cédant aux sollicitations de Tamora, je pardonne à ces jeunes gens leurs
+attentats odieux.--Levez-vous, Lavinia, quoique vous m'ayez abandonné
+comme un rustre. J'ai trouvé une amie; et j'ai juré par la mort, que je
+ne quitterais pas le prêtre sans être marié.--Venez: si la cour de
+l'empereur peut fêter deux mariées, vous serez ma convive, Lavinia, vous
+et vos amis.--Ce jour sera tout entier à l'amour, Tamora.
+
+TITUS.--Demain, si c'est le bon plaisir de Votre Majesté, que nous
+chassions la panthère et le cerf ensemble, nous irons donner à Votre
+Majesté le _bonjour_ avec les cors et les meutes.
+
+SATURNINUS.--Volontiers, Titus; et je vous en remercie.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+
+SCÈNE I[8]
+
+Rome.--La scène est devant le palais impérial.
+
+AARON.
+
+[Note 8: Cette scène, selon Johnson, doit continuer le premier
+acte.]
+
+
+AARON.--Maintenant Tamora monte au sommet de l'Olympe, loin de la portée
+des traits de la fortune: elle est assise là-haut à l'abri des feux de
+l'éclair, ou des éclats de la foudre; elle est au-dessus des atteintes
+menaçantes de la pâle Envie. Telle que le soleil, lorsqu'il salue
+l'aurore, et que dorant l'Océan de ses rayons il parcourt le zodiaque
+dans son char radieux, et voit au-dessous de lui la cime des monts les
+plus élevés, telle est aujourd'hui Tamora.--Les grandeurs de la terre
+rendent hommage à son génie, et la vertu s'humilie et tremble à l'aspect
+sévère de son front. Allons, Aaron, arme ton coeur, et dispose tes
+pensées à s'élever avec ta royale maîtresse, pour parvenir à la même
+hauteur qu'elle: longtemps tu l'as traînée en triomphe sur tes pas,
+chargée des chaînes de l'amour; plus fortement attachée aux yeux
+séduisants d'Aaron, que ne l'était Prométhée aux rochers du Caucase.
+Loin de moi ces vêtements d'esclave, loin de moi les vaines pensées. Je
+veux briller et étinceler d'or et de perles, pour servir cette nouvelle
+impératrice; qu'ai-je dit, _servir_? pour m'enivrer de plaisir avec
+cette reine, cette déesse, cette Sémiramis; cette reine, cette sirène
+qui charmera le Saturninus de Rome, et verra son naufrage et celui de
+ses États.--Qu'entends-je? quel est ce bruit?
+
+(Chiron et Démétrius en querelle.)
+
+DÉMÉTRIUS.--Chiron, tu es trop jeune, ton esprit est trop novice et
+manque trop d'usage pour prétendre au coeur que je recherche, et qui
+peut, sans que tu le sache m'être dévoué.
+
+CHIRON.--Démétrius, tu es trop présomptueux en tout, et surtout en
+prétendant m'accabler par tes forfanteries: ce n'est pas la différence
+d'une année ou deux qui peut me rendre moins agréable et toi plus
+fortuné: j'ai tout ce qu'il faut, aussi bien que toi, pour servir ma
+maîtresse et mériter ses faveurs: et mon épée te le prouvera, et
+défendra mes droits à l'amour de Lavinia.
+
+AARON.--Des massues, des massues[9]!--Ces amoureux ne pourront pas se
+tenir en paix.
+
+[Note 9: C'était par ces mots qu'on appelait au secours quand une
+querelle avait lieu dans la rue.]
+
+DÉMÉTRIUS.--Faible enfant, parce que notre mère a imprudemment attaché à
+ton côté une épée de danseur, as-tu la téméraire insolence de menacer
+tes amis? Va clouer ta lame dans ton fourreau, jusqu'à ce que tu aies
+mieux appris à la manier.
+
+CHIRON.--En attendant, avec le peu d'adresse que je puis avoir, tu vas
+connaître jusqu'où va mon courage.
+
+(Ils tirent l'épée.)
+
+DÉMÉTRIUS.--Ah! mon garçon, es-tu devenu si brave?
+
+AARON.--Eh bien! eh bien! seigneurs? Quoi! osez-vous tirer l'épée si
+près du palais de l'empereur, et soutenir ouvertement une pareille
+querelle? Je connais à merveille la source de cette animosité; je ne
+voudrais pas pour un million en or que la cause en fût connue de ceux
+qu'elle intéresse le plus; et, pour infiniment plus, que votre illustre
+mère fût ainsi déshonorée dans la cour de Rome. Ayez honte de vous-mêmes
+et remettez vos épées dans le fourreau.
+
+CHIRON.--Non pas, moi, que je n'aie enfoncé ma rapière dans son sein, et
+que je ne lui aie fait rentrer dans la gorge tous les insultants
+reproches qu'il a prononcés ici à mon déshonneur.
+
+DÉMÉTRIUS.--Je suis tout prêt et déterminé... Lâche aux mauvais propos,
+qui tonnes avec la langue et n'oses rien accomplir avec ton arme!
+
+AARON.--Séparez-vous, vous dis-je.--Par les dieux qu'adorent les Goths
+belliqueux, ce petit querelleur nous perdra tous.--Comment! prince, ne
+savez-vous pas combien il est dangereux d'empiéter sur les droits d'un
+prince? Quoi, Lavinia est-elle donc devenue si abandonnée, ou Bassianus
+si dégénéré, que vous puissiez élever de semblables querelles pour
+l'amour de cette dame, sans contradiction, sans justice et sans
+vengeance? Jeunes gens, prenez garde.--Si l'impératrice savait la cause
+de cette discorde, c'est une musique qui ne lui plairait pas.
+
+CHIRON.--Je ne m'embarrasse guère qu'elle le sache, elle et le monde
+entier: j'aime Lavinia plus que le monde entier.
+
+DÉMÉTRIUS.--Enfant, apprends à faire un choix plus humble: Lavinia est
+l'espérance de ton frère aîné.
+
+AARON.--Quoi! êtes-vous fous?--Ne savez-vous pas combien ces Romains
+sont furieux et impatients, et qu'ils ne peuvent souffrir de rivaux dans
+leurs amours? Je vous le dis, princes, vous tramez vous-mêmes votre mort
+par ce dessein.
+
+CHIRON.--Aaron, je donnerais mille morts pour jouir de celle que j'aime.
+
+AARON.--Pour jouir d'elle! hé! comment?...
+
+DÉMÉTRIUS.--Et qu'y a-t-il là de si étrange? C'est une femme, par
+conséquent elle peut être recherchée; c'est une femme, par conséquent
+elle peut être conquise; c'est Lavinia, par conséquent elle doit être
+aimée. Allez, allez; il passe plus d'eau par le moulin que n'en voit le
+meunier; et nous savons de reste qu'il est aisé d'enlever une tranche au
+pain entamé sans qu'il y paraisse. Quoique Bassianus soit le frère de
+l'empereur, des gens qui valaient mieux que lui ont porté les insignes
+de Vulcain.
+
+AARON, _à part_.--Oui, des gens comme Saturninus pourraient bien les
+porter aussi.
+
+DÉMÉTRIUS.--Pourquoi donc désespérerait-il du succès, celui qui sait
+faire sa cour par de douces paroles, de tendres regards, et de riches
+présents? Quoi, n'avez-vous pas souvent frappé une biche, et ne
+l'avez-vous pas enlevée proprement sous les yeux mêmes du garde?
+
+AARON.--Allons, il paraît que quelque jouissance à la dérobée vous
+ferait grand plaisir.
+
+CHIRON.--Oui, certes.
+
+DÉMÉTRIUS.--Aaron, tu as touché le but.
+
+AARON.--Je voudrais que vous l'eussiez touché aussi. Nous ne serions
+plus fatigués de ce bruit. Eh bien, écoutez, écoutez-moi.--Etes-vous
+donc assez fous pour vous quereller pour cela? Un moyen qui vous ferait
+réussir tous deux vous offenserait-il?
+
+CHIRON.--Non pas moi, d'honneur.
+
+DÉMÉTRIUS.--Ni moi, pourvu que j'aie ma part.
+
+AARON.--Allons, rougissez de votre querelle, et soyez amis; unissez-vous
+pour l'objet même qui vous divise. C'est la dissimulation et la ruse qui
+doivent faire ce que vous désirez. Et il faut vous dire que ce qu'on ne
+peut faire comme on le voudrait, il faut le faire comme on peut.
+Apprenez ceci de moi; Lucrèce n'était pas plus chaste que cette Lavinia,
+l'amante de Bassianus. Il faut tracer une marche plus rapide que ces
+lentes langueurs et j'ai trouvé le chemin. Princes, on prépare une
+chasse solennelle, les beautés romaines vont y accourir en foule; les
+allées des forêts sont larges et spacieuses; et il y a des réduits
+solitaires, que la nature semble avoir ménagés pour la perfidie et le
+rapt: écartez dans ces retraites votre jolie biche; si les paroles sont
+inutiles, obtenez-la par violence. Espérez le succès par ce moyen, ou
+renoncez-y. Allons, allons, nous instruirons notre impératrice, et son
+génie consacré au crime et à la vengeance, de tous les projets que nous
+méditons.--Elle saura assouplir les ressorts de notre entreprise par ses
+conseils, elle ne souffrira pas que vous vous querelliez et elle vous
+conduira tous deux au comble de vos voeux. La cour de l'empereur
+ressemble au temple de la Renommée; son palais est rempli d'yeux,
+d'oreilles et de langues; les bois, au contraire, sont impitoyables,
+effrayants, sourds et insensibles. C'est là, braves jeunes gens, qu'il
+faut parler, qu'il faut frapper et saisir votre avantage; assouvissez
+votre passion à l'abri des regards du ciel, et rassasiez-vous à loisir
+des trésors de Lavinia.
+
+CHIRON.--Ton conseil, ami, ne sent pas la lâcheté.
+
+DÉMÉTRIUS.--_Sit fas aut nefas_[10], peu importe; jusqu'à ce que je
+trouve le ruisseau qui peut apaiser mes ardeurs, et le charme qui peut
+calmer ces transports, _per Stygia et manes vehor_[11].
+
+[Note 10: Permis ou non.]
+
+[Note 11: Je suis transporté à travers le Styx et les mânes.]
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Forêt près de Rome.--Cabane de garde à quelque distance: on entend des
+cors et les cris d'une meute.
+
+_Entrent_ TITUS ANDRONICUS _avec des chasseurs_; MARCUS, LUCIUS,
+QUINTUS, MARTIUS.
+
+
+TITUS.--La chasse est en train, la matinée est brillante et gaie, les
+champs sont parfumés, les bois sont verts; découplons ici la meute, et
+faisons aboyer les chiens pour réveiller l'empereur et sa belle épouse
+et faire lever le prince; sonnons si bien du cor que toute la cour
+retentisse du bruit. Mes enfants, chargez-vous, avec nous, du soin
+d'accompagner et de protéger la personne de l'empereur. J'ai été troublé
+cette nuit dans mon sommeil; mais le jour naissant a consolé mon coeur.
+(_Fanfares des cors. Entrent Saturninus, Tamora, Bassianus, Lavinia,
+Chiron, Démétrius et leur suite._) Mille heureux jours à Votre
+Majesté!--Et à vous aussi, madame! J'avais promis à Vos Majestés l'appel
+d'un chasseur.
+
+SATURNINUS.--Et vous l'avez, rigoureusement sonné, seigneur, et
+peut-être un peu trop matin pour de nouvelles mariées.
+
+BASSIANUS.--Qu'en dites-vous, Lavinia?
+
+LAVINIA.--Je dis que non: il y avait deux heures et plus que j'étais
+tout éveillée.
+
+SATURNINUS.--Allons, qu'on amène nos chariots et nos chevaux, et partons
+pour notre chasse.--(_A Tamora._) Madame, vous allez voir notre chasse
+romaine.
+
+MARCUS.--Seigneur, j'ai des chiens qui réclameront la plus fière
+panthère, et qui monteront jusqu'à la cime du promontoire le plus élevé.
+
+TITUS.--Et moi, j'ai un cheval qui suivra le gibier dans tous ses
+détours, et qui rasera la plaine comme une hirondelle.
+
+DÉMÉTRIUS, _à son frère_.--Chiron, nous ne chassons pas, nous, avec des
+chevaux ni des chiens; mais nous espérons forcer une jolie biche.
+
+(Tous partent.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+On voit une partie de la forêt déserte et sauvage.
+
+AARON, _avec un sac d'or_.
+
+
+AARON.--Un homme qui aurait du sens croirait que je n'en ai pas
+d'ensevelir tant d'or sous un arbre, pour ne jamais le posséder ensuite.
+Que celui qui concevra de moi une si pauvre opinion sache que cet or
+doit forger un stratagème qui, adroitement ménagé, produira un excellent
+tour de scélératesse. Ainsi, repose ici, cher or, pour ôter le repos à
+ceux qui recevront l'aumône de la cassette de l'impératrice.
+
+(Il cache l'or.)
+
+(Entre Tamora.)
+
+TAMORA.--Mon aimable Aaron, pourquoi as-tu l'air triste, lorsque tout
+est riant autour de toi? Sur chaque buisson les oiseaux chantent des
+airs mélodieux: le serpent dort enroulé aux rayons du soleil; un zéphyr
+rafraîchissant agite doucement les feuilles vertes, dont les ombres
+mobiles se dessinent sur la terre. Asseyons-nous, Aaron, sous leur doux
+ombrage; et tandis que l'écho babillard se moque des chiens, en
+répondant de sa voix grêle aux sons éclatants des cors, comme si l'on
+entendait à la fois une double chasse, reposons-nous, écoutons le bruit
+de leurs abois; et après une lutte comme celle dont on dit que jouirent
+jadis Didon et le prince errant, lorsque, surpris par un heureux orage,
+ils se réfugièrent à l'ombre d'une grotte discrète, nous pourrons,
+enlacés dans les bras l'un de l'autre, après nos doux ébats, goûter un
+sommeil doré, tandis que la voix des chiens, les cors et le ramage des
+oiseaux seront pour nous ce qu'est le chant de la nourrice pour endormir
+son nourrisson.
+
+AARON.--Madame, si Vénus gouverne vos désirs, Saturne domine sur les
+miens[12].--Que signifient mon oeil farouche et fixe, mon silence et ma
+sombre mélancolie? la toison de ma chevelure laineuse déroulée comme un
+serpent qui s'avance pour accomplir un projet funeste? Non, madame, ce
+ne sont pas là des symptômes amoureux. La vengeance est dans mon coeur,
+la mort est dans mes mains; mon cerveau ne roule que projets de sang et
+de carnage. Écoutez, Tamora, vous, la souveraine de mon âme, qui
+n'espère d'autre ciel que celui que vous me donnez; voici le jour fatal
+pour Bassianus: il faut que sa Philomèle perde sa langue aujourd'hui;
+que vos enfants pillent les trésors de sa chasteté, et lavent leurs
+mains dans le sang de Bassianus. Voyez-vous cette lettre? prenez-la, je
+vous prie, et donnez au roi ce rouleau chargé d'un complot sinistre.--Ne
+me faites point de questions en ce moment; nous sommes espionnés: je
+vois venir à nous une portion de notre heureuse proie; ils ne songent
+guère à la destruction de leur vie.
+
+[Note 12: Saturne, dans l'astrologie, est la planète des coeurs
+froids.]
+
+TAMORA.--Ah! mon cher More, plus cher pour moi que la vie!
+
+AARON.--Pas un mot de plus, grande impératrice; Bassianus vient; soyez
+dure avec lui, et j'amènerai vos enfants pour soutenir vos querelles
+quelles qu'elles soient.
+
+(Aaron sort.)
+
+(Entre Bassianus et Lavinia.)
+
+BASSIANUS.--Qui rencontrons-nous ici? Est-ce la souveraine impératrice
+de Rome, séparée de son brillant cortége? Est-ce Diane, vêtue comme
+elle, qui aurait quitté ses bois sacrés pour voir la grande chasse dans
+cette forêt?
+
+TAMORA.--Espion insolent de nos démarches privées, si j'avais le pouvoir
+qu'on attribue à Diane, ton front serait à l'instant surmonté de cornes
+comme celui d'Actéon; et les chiens donneraient la chasse à tes membres
+métamorphosés, importun, impoli que tu es!
+
+LAVINIA.--Avec votre permission, aimable impératrice, on vous croit
+douée du don des cornes; et l'on pourrait soupçonner que votre More et
+vous vous êtes écartés pour faire des expériences. Que Jupiter préserve
+aujourd'hui votre époux des poursuites de sa meute! Il serait malheureux
+qu'ils le prissent pour un cerf.
+
+BASSIANUS.--Croyez-moi, reine, votre noir Cimmérien[13] donne à Votre
+Honneur la couleur de son corps; il le rend comme lui, souillé, détesté
+et abominable. Pourquoi êtes-vous ici séparée de toute votre suite;
+pourquoi êtes-vous descendue de votre beau coursier blanc comme la
+neige, et errez-vous ici dans un coin écarté, accompagnée d'un barbare
+More, si vous n'y avez pas été conduite par d'impurs désirs?
+
+[Note 13: _Cimmeriæ tenebræ._ Cimmérien ici veut dire noir, par
+l'analogie qui existe entre le pays nébuleux des Cimmériens et la
+couleur noire.]
+
+LAVINIA.--Et vous voyant troublée dans vos passe-temps, il est bien
+naturel que vous taxiez mon noble époux d'insolence. (_A Bassianus._) Je
+vous en prie, quittons, ces lieux, et laissons-la jouir à son gré de son
+amant noir comme le corbeau: cette vallée convient à merveille à ses
+desseins.
+
+BASSIANUS.--Le roi, mon frère, sera informé de ceci.
+
+LAVINIA.--Oui, car ces écarts l'ont déjà fait remarquer. Ce bon roi!
+être si indignement trompé!
+
+TAMORA.--D'où me vient la patience d'endurer tout ceci?
+
+(Entrent Chiron et Démétrius.)
+
+DÉMÉTRIUS.--Quoi donc, chère souveraine, notre gracieuse mère, pourquoi
+Votre Majesté est-elle si pâle et si défaite?
+
+TAMORA.--Et n'en ai-je pas bien sujet, dites-moi, d'être pâle? Ces deux
+ennemis m'ont attirée dans ce lieu que vous voyez être une vallée
+horrible et déserte: les arbres, au milieu de l'été, sont encore
+dépouillés et nus, couverts de mousse et du gui funeste: le soleil ne
+brille jamais ici; rien de vivant que le nocturne hibou et le sinistre
+corbeau; et en me montrant cet abîme horrible, ils m'ont dit qu'ici, au
+plus profond de la nuit, mille démons, mille serpents sifflants, dix
+mille crapauds gonflés de poisons, et autant d'affreux hérissons,
+feraient des cris si terribles et si confus que tout mortel en les
+entendant deviendrait fou à l'instant ou mourrait tout d'un coup[14]:
+aussitôt après m'avoir fait cet infernal récit, ils m'ont menacée de
+m'attacher au tronc d'un if mélancolique, et de m'y abandonner à cette
+cruelle mort; ensuite ils m'ont appelée infâme, adultère, Gothe
+débauchée, et m'ont accablée de tous les noms les plus insultants que
+jamais oreille humaine ait entendus. Si une bonne fortune merveilleuse
+ne vous eût pas conduits dans ce lieu, ils allaient exécuter sur moi
+cette vengeance. Vengez-moi si vous aimez la vie de votre mère, ou
+renoncez à vous appeler jamais mes enfants.
+
+[Note 14: On prétendait que la mandragore poussait un cri plaintif
+quand on l'ouvrait.]
+
+DÉMÉTRIUS, _poignardant Bassianus_.--Voilà la preuve que je suis votre
+fils.
+
+CHIRON, _lui portant aussi un coup de poignard_.--Et ce coup, enfoncé
+jusqu'au coeur, pour prouver ma force.
+
+LAVINIA.--Courage, Sémiramis, ou plutôt barbare Tamora; car il n'est
+point d'autre nom que le tien qui convienne à ta nature.
+
+TAMORA, _à son fils_.--Donnez-moi votre poignard: vous verrez, mes
+enfants, que la main de votre mère saura venger l'outrage fait à votre
+mère.
+
+DÉMÉTRIUS.--Arrêtez, madame: nous lui devons d'autres vengeances:
+d'abord battons le blé, et après brûlons la paille; cette mignonne fonde
+son orgueil sur sa chasteté, sur son voeu nuptial, sur sa fidélité; et,
+fière de ces spécieuses apparences, elle brave Votre Majesté. Eh!
+emportera-t-elle cet orgueil au tombeau?
+
+CHIRON.--Si elle l'y emporte, je consens qu'on me fasse eunuque:
+traînons son époux hors de ce lieu, dans quelque fosse cachée, et que
+son cadavre serve d'oreiller à nos voluptés.
+
+TAMORA.--Mais lorsque vous aurez savouré le miel qui vous tente, ne
+laissez pas survivre cette guêpe pour nous piquer de son aiguillon.
+
+CHIRON.--Je vous promets, madame, d'y mettre bon ordre.--Allons, ma
+belle, la violence va nous faire jouir de cet honneur si scrupuleusement
+conservé.
+
+LAVINIA.--O Tamora! tu portes la figure d'une femme...
+
+TAMORA.--Je ne veux pas l'entendre parler davantage: entraînez-la loin
+de moi.
+
+LAVINIA.--Chers seigneurs, priez-la d'entendre seulement un mot de moi.
+
+DÉMÉTRIUS.--Écoutez-la, belle reine: faites-vous un triomphe de voir
+couler ses larmes: mais que votre coeur les reçoive comme le rocher
+insensible les gouttes de pluie.
+
+LAVINIA, _à Démétrius_.--Depuis quand les jeunes tigres donnent-t-ils
+des leçons à leur mère? Oh! ne lui apprends pas la cruauté: c'est elle
+qui te l'a enseignée. Le lait que tu as sucé de son sein s'est changé en
+marbre: tu as puisé dans ses mamelles même ta tyrannie.--(_A Chiron_.)
+Et cependant toutes les mères n'enfantent pas des fils qui leur
+ressemblent. Prie-la de montrer la pitié d'une femme.
+
+CHIRON.--Quoi! voudrais-tu que je prouvasse par ma conduite que je suis
+un bâtard!
+
+LAVINIA.--Il est vrai le noir corbeau n'engendre pas l'alouette.
+Cependant j'ai ouï dire (oh! si je pouvais le voir vérifier
+aujourd'hui!) que le lion, touché de pitié, souffrit qu'on coupât ses
+griffes royales; on dit que les corbeaux nourrissent les enfants
+abandonnés, tandis que leurs propres petits oiseaux sont affamés dans
+leur nid. En dépit de ton coeur barbare, montre-toi, non pas aussi
+généreux, mais susceptible de quelque pitié.
+
+TAMORA.--Je ne sais ce que cela veut dire: entraînez-la.
+
+LAVINIA.--Ah! permets que je te l'enseigne: au nom de mon père qui t'a
+donné la vie; lorsqu'il aurait pu te tuer, ne t'endurcis point; ouvre
+tes oreilles sourdes.
+
+TAMORA.--Quand tu ne m'aurais jamais personnellement offensée, le nom de
+ton père me rendrait impitoyable pour toi.--Souvenez-vous, mes enfants,
+que mes larmes ont coulé en vain pour sauver votre frère du sacrifice:
+le cruel Andronicus n'a pas voulu s'attendrir: emmenez-la donc;
+traitez-la à votre gré: plus vous l'outragerez et plus vous serez aimés
+de votre mère.
+
+LAVINIA.--O Tamora, mérite le nom d'une reine généreuse, en me tuant ici
+de ta propre main: car ce n'est pas la vie que je te demande depuis si
+longtemps, je suis morte depuis que Bassianus a été tué!
+
+TAMORA.--Que demandes-tu donc? Femme insensée, laisse-moi.
+
+LAVINIA.--C'est la mort à l'instant que j'implore; et une grâce encore,
+que la pudeur empêche ma langue de nommer. Ah! sauve-moi de leur
+passion, plus fatale pour moi que le coup de la mort, et jette-moi dans
+quelque abîme odieux, où jamais l'oeil de l'homme ne puisse considérer
+mon corps: fais cela et sois un meurtrier charitable.
+
+TAMORA.--Je volerais à mes chers fils leur salaire! non; qu'ils
+assouvissent sur toi leurs désirs.
+
+DÉMÉTRIUS, _l'entraînant_.--Allons, viens: tu n'es restée ici que trop
+longtemps.
+
+LAVINIA.--Point de grâce, point de pitié de femme! Ah! brutale créature,
+l'opprobre et l'ennemie de tout notre sexe! que la destruction tombe....
+
+CHIRON.--Ah! je vais te fermer la bouche. (_Il la saisit et
+l'entraîne._) (_A son frère._) Toi, traîne son mari; voici la fosse où
+Aaron nous a dit de le cacher.
+
+(Ils sortent en traînant leur victime.)
+
+TAMORA.--Adieu, mes enfants: songez à la bien mettre en sûreté. Que
+jamais mon coeur ne goûte un véritable sentiment de joie jusqu'à ce que
+la race entière des Andronicus soit détruite. Maintenant je vais
+chercher mon aimable More et laisser mes enfants irrités déshonorer
+cette malheureuse.
+
+(Elle sort.)
+
+(Entrent Aaron, Quintus et Martius.)
+
+AARON.--Venez, mes seigneurs, mettez en avant votre meilleur pied; je
+vais tout à l'heure vous conduire à la fosse dégoûtante où j'ai
+découvert la panthère profondément endormie.
+
+QUINTUS.--Ma vue est extrêmement obscurcie, quel qu'en soit le présage.
+
+MARTIUS.--Et la mienne aussi, je vous le proteste; si ce n'était pas une
+honte, je laisserais volontiers la chasse pour dormir quelques instants.
+
+(Martius tombe dans la fosse.)
+
+QUINTUS.--Quoi, es-tu tombé? Quel dangereux précipice, dont l'ouverture
+est couverte par des ronces touffues dont les feuilles sont teintes d'un
+sang tout nouvellement répandu, et aussi frais que la rosée du matin
+distillée sur les fleurs! Cet endroit me semble fatal.--Parle-moi, mon
+frère, t'es-tu blessé dans ta chute?
+
+MARTIUS.--O mon frère! je suis blessé par l'aspect du plus triste objet
+dont la vue ait fait gémir mon coeur.
+
+AARON, _à part_.--Maintenant je vais chercher le roi et l'amener ici,
+afin qu'il les y trouve; il verra là un indice probable que ce sont eux
+qui ont assassiné son frère.
+
+(Aaron sort.)
+
+MARTIUS, _du fond de la fosse_.--Pourquoi ne me consoles-tu pas et ne
+m'aides-tu pas à sortir de cet exécrable fosse toute souillée de sang?
+
+QUINTUS.--Je me sens saisi d'une terreur extraordinaire: une sueur
+glacée inonde tous mes membres tremblants; mon coeur soupçonne plus de
+choses que n'en voient mes yeux.
+
+MARTIUS.--Pour te prouver que ton coeur devine juste, Aaron et toi,
+regardez dans cette caverne, et voyez un affreux spectacle de mort et de
+sang.
+
+QUINTUS.--Aaron est parti: et mon coeur compatissant ne peut permettre à
+mes yeux de regarder l'objet dont le soupçon seul le fait frissonner;
+oh! dis-moi ce que c'est: jamais, jusqu'à ce moment, je n'ai jamais été
+assez enfant pour craindre sans savoir pourquoi.
+
+MARTIUS.--Le prince Bassianus est gisant en un monceau, comme un agneau
+égorgé, dans cet antre détestable, ténébreux et abreuvé de sang.
+
+QUINTUS.--Si cet antre est si sombre, comment peux-tu savoir que c'est
+lui?
+
+MARTIUS.--Il porte à son doigt sanglant un anneau précieux[15] dont les
+feux éclairent toute cette profondeur, comme une lampe sépulcrale dans
+un monument brille sur les visages terreux des morts et montre les
+entrailles rugueuses de cet abîme: telle la pâle lueur de la lune
+tombait sur Pyrame, gisant dans la nuit et baigné dans son sang.--O mon
+frère! aide-moi de ta main défaillante... si la crainte t'a rendu aussi
+faible que je le suis..... Aide-moi à sortir de ce cruel et dévorant
+repaire, aussi odieux que la bouche obscure du Cocyte.
+
+[Note 15: «On suppose ici que cette bague jette non pas une lumière
+réfléchie mais une lumière qui lui est propre.» (JOHNSON)]
+
+QUINTUS.--Tends-moi la main, afin que je puisse t'aider à remonter...
+ou, si la force me manque pour te rendre ce service, je serai entraîné
+par ton poids dans le sein de cet abîme, tombeau du pauvre Bassianus.
+Ah! je n'ai pas la force de t'attirer sur le bord.
+
+MARTIUS.--Et moi, je n'ai pas la force de monter sans ton secours.
+
+QUINTUS.--Donne-moi ta main encore une fois, je ne la lâcherai pas cette
+fois que tu ne sois dehors, ou moi au fond.--Tu ne peux venir à moi, je
+viens à toi.
+
+(Il tombe dans la caverne.)
+
+(Entrent Saturninus et Aaron.)
+
+SATURNINUS.--Venez avec moi.--Je veux voir quel trou il y a ici, et quel
+est celui qui vient de s'y précipiter.--Parle, qui es-tu, toi qui viens
+de descendre dans cette crevasse de la terre?
+
+MARTIUS.--Le malheureux fils du vieil Andronicus, conduit ici par la
+plus fatale destinée, pour y trouver ton frère Bassianus mort.
+
+SATURNINUS.--Mon frère mort? Tu ne parles pas sérieusement; son épouse
+et lui sont vers le nord de la forêt, au rendez-vous de cette agréable
+chasse; il n'y a pas encore une heure que je l'y ai laissé.
+
+MARCUS.--Nous ne savons pas où vous l'avez laissé vivant, mais, hélas!
+nous l'avons trouvé mort ici.
+
+(Entrent Tamora et sa suite, Andronicus et Lucius.)
+
+TAMORA.--Où est mon époux, où est l'empereur?
+
+SATURNINUS.--Ici, Tamora; mais navré d'un chagrin mortel.
+
+TAMORA.--Où est votre frère Bassianus?
+
+SATURNINUS.--Oh! vous touchez au fond de ma blessure; l'infortuné
+Bassianus est ici assassiné.
+
+TAMORA.--Alors je vous apporte trop tard ce fatal écrit, le plan de
+cette tragédie prématurée; et je suis bien étonnée que le visage d'un
+homme puisse cacher dans les replis d'un sourire gracieux tant de
+cruauté et de barbarie.
+
+(Elle donne une lettre à Saturninus.)
+
+SATURNINUS _la lit._--«Si nous manquons de le joindre à propos;--mon bon
+chasseur!--C'est Bassianus, que nous voulons dire.--Songe seulement à
+creuser un tombeau pour lui; tu nous entends.--Va chercher ta récompense
+sous les orties au pied du sureau, qui couvre de son ombrage l'ouverture
+de cette même fosse où nous avons résolu d'enterrer Bassianus, fais cela
+et tu acquerras en nous des amis sûrs.»
+
+O Tamora! a-t-on jamais entendu rien de pareil? Voici la fosse, et voilà
+le sureau; voyez, amis, si vous pourriez découvrir le chasseur qui doit
+avoir assassiné ici Bassianus.
+
+AARON, _cherchant_.--Mon digne souverain, voici le sac d'or.
+
+(Il le montre.)
+
+SATURNINUS, _à Titus_.--Deux dogues nés de toi, dogues cruels et
+sanguinaires, ont ôté ici la vie à mon frère. (_A sa suite._)
+Arrachez-les de la fosse pour les traîner en prison; qu'ils y restent
+jusqu'à ce que nous ayons inventé pour leur supplice des tortures
+nouvelles et inouïes.
+
+TAMORA.--Quoi! ils sont dans cette fosse? O prodige! avec quelle
+facilité le meurtre se découvre!
+
+TITUS.--Auguste empereur, je vous demande à genoux une grâce, avec des
+larmes qui ne coulent pas aisément, c'est que ce crime atroce de mes
+enfants maudits, maudits si leur crime est prouvé.....
+
+SATURNINUS.--S'il est prouvé! vous voyez qu'il est manifeste.--Qui a
+trouvé cette lettre? Tamora, est-ce vous?
+
+TAMORA.--C'est Andronicus lui-même qui l'a ramassée.
+
+TITUS.--Oui, c'est moi, seigneur; et cependant souffrez que je sois leur
+caution, car je fais voeu, par la tombe de mon vénérable père qu'ils
+seront toujours prêts à se présenter sur l'ordre de Votre Majesté; et à
+répondre sur leurs vies de vos soupçons.
+
+SATURNINUS.--Tu ne seras pas leur caution; allons, suis-moi. Que les uns
+enlèvent le corps, et que d'autres emmènent les meurtriers; qu'ils ne
+disent pas une parole; la culpabilité est évidente; sur mon âme, s'il
+était une fin plus cruelle que la mort, je la leur ferais subir.
+
+TAMORA.--Andronicus, je prierai le roi pour toi; ne crains rien pour tes
+fils, ils se tireront d'affaire.
+
+TITUS.--Viens, Lucius, viens; ne t'arrête pas à leur parler.
+
+(Ils sortent par différents côtés.)
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+DÉMÉTRIUS _et_ CHIRON, _avec_ LAVINIA _violée, les mains et la langue
+coupées_.
+
+
+DÉMÉTRIUS.--Va maintenant; dis, si tu peux parler, qui t'a coupé la
+langue et t'a déshonorée.
+
+CHIRON.--Écris ta pensée, trahis ainsi tes sentiments; et, si tes
+moignons te le permettent, fais l'office d'écrivain.
+
+DÉMÉTRIUS, _à Chiron_.--Vois, comme elle peut manifester son
+ressentiment avec des signes et des indices.
+
+CHIRON, _à Lavinia_.--Va chez toi, demande de l'eau de senteur et lave
+tes mains.
+
+DÉMÉTRIUS.--Elle n'a point de langue pour appeler ni de mains à laver;
+ainsi laissons-la à ses promenades silencieuses.
+
+CHIRON.--Si j'étais à sa place, j'irais me pendre.
+
+DÉMÉTRIUS.--Oui, si tu avais des mains pour t'aider à nouer la corde.
+
+(Démétrius et Chiron sortent.)
+
+(Entre Marcus.)
+
+MARCUS.--Que vois-je? Serait-ce ma nièce qui fuit si vite? Ma nièce, un
+mot: où est ton mari? Si c'est un songe, je voudrais me réveiller au
+prix de tout ce que je possède. Et si je suis éveillé, que l'influence
+de quelque astre fatal me frappe et me plonge dans un sommeil
+éternel.--Parle-moi, chère nièce, quelle main féroce et sans pitié t'a
+ainsi mutilée? qui a coupé et dépouillé ton corps de ses deux branches,
+de ses doux ossements à l'ombre desquels des rois ont désiré de
+s'endormir sans pouvoir obtenir un aussi grand bonheur que la moitié de
+ta tendresse?--Pourquoi ne me réponds-tu pas?--Hélas! un ruisseau
+cramoisi de sang fumant comme une source bouillante et agitée par le
+vent sort et tombe entre tes deux lèvres de rose, va et revient avec le
+souffle de ta respiration. Sûrement quelque nouveau Térée a profané ta
+fleur, et, pour t'empêcher de découvrir son forfait, t'a coupé la
+langue. Ah! voilà que tu détournes ton visage confus,--et malgré tout ce
+sang que tu perds, et qui sort comme des trois bouches d'un conduit, tes
+joues se colorent encore comme la face de Titan lorsqu'il rougit d'être
+assailli par un nuage. Répondrai-je pour toi? Dirai-je que cela est
+vrai? Que ne puis-je lire dans ton coeur, et connaître cette bête
+féroce, afin que je puisse l'accabler d'injures pour soulager mon coeur!
+Le chagrin caché, fermé comme un four fermé, brûle et calcine le coeur
+où il est renfermé. La belle Philomèle ne perdit que la langue; et elle
+parvint à broder ses sentiments sur un ennuyeux canevas; mais, toi, mon
+aimable nièce, cette ressource t'a été enlevée. Tu as rencontré un Térée
+plus rusé, qui a coupé ces jolis doigts qui auraient brodé bien mieux
+que ceux de Philomèle. Ah! si le monstre avait vu ces mains de lis
+trembler, comme les feuilles du tremble, sur un luth, et faire frémir
+ses cordes de soie du plaisir d'en être caressées, il n'eût pu les
+toucher, au prix même de sa vie. S'il eût entendu la céleste harmonie
+que produisait cette langue mélodieuse, il eût laissé échapper de ses
+mains le couteau cruel, et se fût endormi, comme Cerbère aux pieds du
+poëte de Thrace.--Allons, viens, viens frapper ton père d'aveuglement;
+car une pareille vue doit rendre un père aveugle. Un orage d'une heure
+suffit pour noyer les prairies parfumées: que ne doivent donc pas
+produire sur les yeux de ton père des années de larmes? Ne me fuis
+point: nous pleurerons avec toi; plût au ciel que nos larmes pussent
+soulager ta souffrance!
+
+(Ils sortent tous deux.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Le théâtre représente une rue de Rome.
+
+_Les_ SÉNATEURS _et_ _les_ JUGES, _suivis de_ MARCUS _et_ _de_ QUINTUS
+_enchaînés passent sur le théâtre, se rendant au lieu de l'exécution:_
+TITUS _les précède, parlant pour ses enfants._
+
+
+TITUS.--Écoutez-moi, vénérables pères. Nobles tribuns, arrêtez un
+moment, par pitié pour mon âge, dont la jeunesse fut employée à des
+guerres dangereuses, tandis que vous dormiez en paix; au nom de tout le
+sang que j'ai versé pour la grande cause de Rome, de toutes les nuits
+glacées pendant lesquelles j'ai veillé, au nom de ces larmes amères que
+vous voyez remplir sur mes joues les rides de la vieillesse; ayez pitié
+pour mes enfants condamnés, dont les âmes ne sont pas aussi perverses
+qu'on l'imagine! J'ai perdu vingt-deux enfants sans jamais répandre une
+larme; morts dans le noble lit de l'honneur. (_Il se jette à terre, les
+juges passent tous près de lui._) C'est pour ceux-ci, pour ceux-ci,
+tribuns, que j'écris sur la poussière l'angoisse profonde de mon coeur
+et les larmes de mon âme, qu'elles abreuvent la terre altérée: le sang
+de mes chers enfants la fera rougir de honte. (_Les sénateurs et les
+tribuns sortent avec les prisonniers._) O terre! je prodiguerai à ta
+soif plus de pleurs tombant de ces deux urnes vieillies, que le jeune
+avril ne te donnera de ses rosées; dans les ardeurs de l'été, je t'en
+arroserai encore: dans l'hiver, je fondrai tes neiges par mes larmes
+brûlantes, et j'entretiendrai une verdure éternelle sur ta surface, si
+tu refuses de boire le sang de mes chers fils. (_Entre Lucius avec son
+épée nue._) Tribuns révérés; bons vieillards, délivrez mes enfants de
+leurs chaînes, révoquez l'arrêt de leur mort, et faites-moi dire, à moi,
+qui n'avais jamais pleuré, que mes larmes sont douées d'une éloquence
+persuasive.
+
+LUCIUS.--Mon noble père, vous vous lamentez en vain; les tribuns ne vous
+entendent point; il n'y a personne ici, et vous racontez vos douleurs à
+une pierre.
+
+TITUS.--Ah! Lucius, laisse-moi plaider la cause de tes
+frères.--Respectables tribuns, je vous conjure encore une fois.
+
+LUCIUS.--Mon vénérable père, il n'y a pas de tribuns pour vous entendre.
+
+TITUS.--N'importe: s'ils m'entendaient, ils ne feraient pas attention à
+moi; ou bien, comme je leur suis entièrement inutile, ils m'entendraient
+sans avoir pitié de moi: c'est pourquoi je raconte mes douleurs aux
+pierres; si elles ne peuvent répondre à mes plaintes, du moins
+sont-elles en quelque sorte meilleures que les tribuns; elles
+n'interrompent point mon douloureux récit: quand je pleure, elles
+reçoivent humblement mes larmes et semblent pleurer avec moi. Si elles
+étaient vêtues de longues robes de deuil, Rome n'aurait point de tribun
+qui leur fût comparable. Oui, la pierre est molle comme la cire; les
+tribuns sont plus durs que les rochers: la pierre est silencieuse et ne
+blesse point; les tribuns avec leur langue condamnent les gens à mort:
+mais pourquoi te vois-je avec ton épée nue?
+
+LUCIUS.--C'était pour arracher à la mort mes deux frères; et, pour cette
+tentative, les juges ont prononcé contre moi la sentence d'un
+bannissement éternel.
+
+TITUS.--Que tu es heureux! Ils t'ont traité avec amitié. Quoi! Lucius
+insensé, ne vois-tu pas que Rome n'est qu'un repaire de tigres? Il faut
+aux tigres une proie; et Rome n'en a point d'autre à leur offrir que moi
+et les miens. Ah! que tu es heureux d'être banni loin de ces tigres
+dévorants!--Mais qui vient ici avec notre frère Marcus?
+
+(Entrent Marcus et Lavinia.)
+
+MARCUS.--Titus, prépare tes nobles yeux à pleurer, sinon il faudra que
+ton coeur se brise de douleur; j'apporte à ta vieillesse un chagrin
+dévorant.
+
+TITUS.--Me dévorera-t-il? Alors, montre-le-moi.
+
+MARCUS, _montrant Lavinia_.--Ce fut là ta fille.
+
+TITUS.--Oui, Marcus, et elle l'est encore.
+
+LUCIUS.--Ah! malheureux que je suis! cet objet me tue.
+
+TITUS.--Enfant au coeur faible, relève-toi et regarde-la.--Parle, ma
+Lavinia, quelle main maudite t'envoie ainsi mutilée devant les regards
+de ton père? Quel insensé va porter de l'eau à l'Océan, ou jeter du bois
+dans Troie en flammes? Avant que je t'eusse vue, ma douleur était au
+comble, et maintenant, comme le Nil, elle ne connaît plus de limites.
+Donnez-moi une épée, je trancherai mes mains aussi, car elles ont
+combattu pour Rome, et combattu en vain; elles ont nourri ma vie et
+prolongé mes jours pour cet horrible malheur: je les ai tendues en vain
+dans une prière inutile et elles ne m'ont servi qu'à des usages sans
+résultat, maintenant tout le service que je leur demande c'est que l'une
+m'aide à couper l'autre.--Il est bon, Lavinia, que tu n'aies plus de
+mains, car il est inutile d'en avoir pour servir Rome.
+
+LUCIUS.--Parle, chère soeur; dis qui t'a ainsi martyrisée?
+
+MARCUS.--Hélas! ce charmant organe de ses pensées, qui les exprimait
+avec une si douce éloquence, est arraché de sa jolie cage creuse où,
+comme un oiseau mélodieux, il chantait ces sons agréables et variés qui
+ravissait toutes les oreilles!
+
+LUCIUS, _à Marcus_.--Toi, parle donc pour elle; dis, qui a commis cette
+action.
+
+MARCUS.--Hélas! je l'ai trouvée ainsi errante dans la forêt, cherchant à
+se cacher, comme la biche timide qui a reçu une blessure incurable.
+
+TITUS.--Elle était ma biche chérie, et celui qui l'a blessée m'a fait
+plus de mal que s'il m'eût étendu mort. Maintenant je suis comme un
+homme sur un rocher environné d'une vaste étendue de mer, et qui voit la
+marée monter vague après vague, attendant le moment où un flot ennemi
+l'engloutira dans ses entrailles salées. C'est par ce chemin que mes
+malheureux fils ont marché à la mort: voilà ici mon autre fils condamné
+à l'exil, et voilà mon frère, qui pleure mes malheurs: mais de tous mes
+maux, celui qui porte à mon âme le coup le plus cruel, c'est le sort de
+ma chère Lavinia, qui m'est plus chère que mon âme. Si j'avais vu ton
+portrait dans cet état affreux, cela aurait suffi pour me rendre fou:
+que deviendrai-je, lorsque je te vois ainsi en personne dans cette
+horrible situation? Tu n'as plus de mains pour essuyer tes larmes, ni de
+langue pour dire qui t'a ainsi martyrisée: ton époux est mort, et, pour
+sa mort, tes frères sont condamnés et exécutés à l'heure qu'il
+est.--Vois, Marcus: ah! Lucius, mon fils, regardez-la. Quand j'ai nommé
+ses frères, de nouvelles larmes ont coulé sur ses joues comme une douce
+rosée sur un lis cueilli et déjà flétri.
+
+MARCUS.--Peut-être pleure-t-elle parce qu'ils ont tué son mari:
+peut-être aussi parce qu'elle les sait innocents.
+
+TITUS, _à sa fille_.--Si ce sont eux qui ont tué ton époux, réjouis-toi
+alors de ce que la loi a vengé sa mort.--Non, non, ils n'ont point
+commis un forfait aussi atroce: j'en atteste la douleur que montre leur
+soeur.--Ma chère Lavinia, laisse-moi baiser tes lèvres; ou fais-moi
+comprendre par quelques signes comment je pourrais te soulager. Veux-tu
+que ton bon oncle, et ton frère Lucius, et toi, et moi, nous allions
+nous asseoir autour de quelque fontaine, tous, les yeux baissés vers son
+onde, pour voir comment nos joues sont tachées par les larmes,
+semblables à des prairies encore humides du limon qu'a laissé sur leur
+surface une inondation? Irons-nous attacher nos regards sur la fontaine
+jusqu'à ce que la douceur de ses eaux limpides soit altérée par
+l'amertume de nos larmes, ou bien veux-tu que nous coupions nos mains
+comme on a coupé les tiennes: ou que nous tranchions nos langues avec
+nos dents, et que nous passions, sans autre voix que nos signes muets,
+le reste de nos exécrables jours? Que veux-tu que nous fassions?--Nous,
+qui possédons nos langues, imaginons quelque plan de misères plus
+horribles pour étonner l'avenir de nos désastres.
+
+LUCIUS.--Mon tendre père, cessez vos pleurs: car voyez comme votre
+désespoir fait pleurer et sangloter ma pauvre soeur.
+
+MARCUS.--Prends patience, chère nièce.--Bon Titus, sèche tes yeux.
+
+TITUS.--Ah! Marcus, Marcus! mon frère, je sais bien que ton mouchoir ne
+peut plus boire une seule de mes larmes; car toi, homme infortuné, tu
+l'as tout trempé des tiennes.
+
+LUCIUS.--Ah! ma chère Lavinia, je veux essuyer tes joues.
+
+TITUS.--Vois, Marcus, vois; je comprends ses signes; si elle avait une
+langue pour parler, elle dirait en ce moment à son frère, ce que je
+viens de te dire; «que le mouchoir tout trempé des pleurs de son frère
+ne peut plus servir à essuyer ses joues humides.» O quelle sympathie de
+malheurs! aussi éloignés de tout remède que les limbes le sont du ciel!
+(Entre Aaron.)
+
+AARON.--Titus Andronicus, l'empereur mon maître m'envoie te dire, que si
+tu aimes tes fils, vous pouvez, soit Marcus, soit Lucius, soit toi-même,
+vieillard, quelqu'un de vous, enfin, vous couper la main et l'envoyer au
+roi; qu'en retour il te renverra tes deux fils vivants, et que ce sera
+la rançon de leur crime.
+
+TITUS.--O généreux empereur! ô bon Aaron! Le noir corbeau a-t-il donc
+jamais fait entendre des accents aussi semblables à ceux de l'alouette,
+qui nous avertit par ses chants du lever du soleil? De tout mon coeur,
+je consens à envoyer ma main à l'empereur; bon Aaron, veux-tu m'aider à
+la couper?
+
+LUCIUS.--Arrêtez, mon père; non, vous n'enverrez point votre main, cette
+main glorieuse qui a terrassé tant d'ennemis, la mienne suffira; ma
+jeunesse a plus de sang à perdre que vous; et ce sera ma main qui
+servira à sauver la vie de mes frères.
+
+MARCUS.--Laquelle de vos mains n'a pas défendu Rome, et brandi la hache
+d'armes sanglante, écrivant la destruction sur le casque des ennemis?
+Ah! vous n'avez point de main qui ne soit illustrée par de rares
+exploits, la mienne est restée oisive; qu'elle serve aujourd'hui de
+rançon pour arracher mes neveux à la mort; je l'aurai conservée alors
+pour un digne usage.
+
+AARON.--Allons, convenez promptement; quelle main sera sacrifiée, de
+crainte qu'ils ne meurent, avant que leur pardon arrive.
+
+MARCUS.--Ce sera ma main.
+
+LUCIUS.--Non, par le ciel, ce ne sera pas la vôtre.
+
+TITUS.--Mes amis, ne vous disputez plus; des herbes si flétries
+(_montrant ses mains_) sont bonnes à arracher, et ce doit être la
+mienne.
+
+LUCIUS.--Mon tendre père, si l'on doit me croire ton fils, laisse-moi
+racheter mes deux frères de la mort.
+
+MARCUS.--Pour l'amour de notre père, au nom de l'affection de notre
+mère, laisse-moi te prouver en ce moment la tendresse d'un frère.
+
+TITUS.--Arrangez-vous entre vous; je veux bien épargner ma main.
+
+LUCIUS.--Je vais chercher une hache.
+
+MARCUS.--Mais c'est à moi qu'elle servira.
+
+(Lucius et Marcus sortent.)
+
+TITUS.--Approche, Aaron, je veux les tromper tous deux; prête-moi ta
+main, et je vais te donner la mienne.
+
+AARON.--Si cela s'appelle tromper, je veux être honnête, et ne jamais
+tromper ainsi les hommes, tant que je vivrai. (_A part_.) Mais je te
+tromperai d'une autre manière, et tu le verras avant qu'il se passe une
+demi-heure.
+
+(Il coupe la main à Titus.)
+
+(Lucius et Marcus reviennent.)
+
+TITUS.--Maintenant cessez votre dispute; ce qui devait être est fait.
+Bon Aaron, va, donne ma main à l'empereur. Dis-lui que c'est une main
+qui l'a protégé contre mille dangers; qu'il l'enterre; elle a mérité
+davantage; qu'elle obtienne du moins cela. Quant à mes fils, dis-lui que
+je les regarde comme des joyaux achetés à peu de frais, et cependant
+bien chèrement aussi, puisque je n'ai racheté que ce qui est à moi.
+
+AARON.--Je pars, Andronicus; et, au prix de ta main, attends-toi à voir
+incessamment tes fils t'être rendus, (_à part_) leurs têtes, je veux
+dire. Oh! comme cette scélératesse me nourrit par sa seule idée! Que les
+fous fassent du bien, et que les beaux hommes cherchent à plaire; Aaron
+veut avoir l'âme aussi noire que son visage.
+
+(Il sort.)
+
+TITUS, _à sa fille_.--Je lève cette main qui me reste vers le ciel, et
+je fléchis jusqu'à terre ce corps caduc; s'il est quelque puissance qui
+prenne pitié des larmes des malheureux, c'est elle que j'implore. Quoi,
+veux-tu te prosterner avec moi? Fais-le, chère âme; le ciel entendra nos
+prières, ou bien, avec nos soupirs, nous obscurcirons la voûte du ciel,
+et nous ternirons la face du soleil par une vapeur comme font
+quelquefois les nuages quand ils le pressent contre leur sein humide.
+
+MARCUS.--Mon frère, demande des choses possibles, et ne te jette point
+dans cet abîme de chagrins.
+
+TITUS.--Mon malheur n'est-il donc pas un abîme, puisqu'il n'a point de
+fond? que ma douleur soit donc sans fond comme lui.
+
+MARCUS.--Mais pourtant que ta raison gouverne ta douleur.
+
+TITUS.--S'il était quelque raison pour mes misères, je pourrais contenir
+ma souffrance dans quelques bornes. Quand le ciel pleure, la terre
+n'est-elle pas inondée? Si les vents sont en fureur, la mer ne
+devient-elle pas furieuse, menaçant le firmament de son sein gonflé? Et
+veux-tu avoir une raison de ce tumulte? Je suis la mer; écoute la
+violence de ses soupirs. Ma fille est le firmament en pleurs, et moi la
+terre; il faut donc que la mer soit émue de ses soupirs; il faut donc
+que ma terre submergée et noyée par ses larmes continuelles devienne un
+déluge. Mes entrailles ne peuvent contenir mon désespoir; il faut donc
+que, comme un ivrogne, je le vomisse. Ainsi, laisse-moi en liberté, ceux
+qui perdent doivent avoir la liberté de se soulager le coeur par la
+méchanceté de leur langue.
+
+(Entre un messager, portant deux têtes et une main.)
+
+LE MESSAGER.--Digne Andronicus, tu es mal payé de cette noble main que
+tu as envoyée à l'empereur: voici les têtes de tes deux braves fils, et
+voilà ta main qu'on te renvoie avec mépris. Tes chagrins vont faire leur
+amusement, et ils se moquent de ton courage. Je souffre plus de penser à
+tes maux que du souvenir de la mort de mon père.
+
+(Il sort.)
+
+MARCUS.--Maintenant que le bouillant Etna s'éteigne en Sicile, et que
+mon coeur nourrisse la flamme éternelle d'un enfer! C'est trop de maux
+pour pouvoir les supporter! Pleurer avec ceux qui pleurent soulage un
+peu, mais un chagrin qu'on insulte est une double mort.
+
+LUCIUS.--Quoi! comment se peut-il que ce spectacle me fasse une blessure
+si profonde, et que l'odieuse vie ne succombe pas? Se peut-il que la
+mort permette à la vie d'usurper son nom, quand la vie n'a plus d'autre
+bien que le souffle?
+
+(Lavinia lui donne un baiser.)
+
+MARCUS.--Hélas! pauvre coeur, ce baiser est sans consolation, comme
+l'eau glacée pour un serpent transi par la faim.
+
+TITUS.--Quand finira cet effrayant sommeil?
+
+MARCUS.--Adieu, maintenant, toute illusion: meurs, Andronicus, tu ne
+dors pas: vois les têtes de tes deux fils, ta main guerrière tranchée,
+ta fille mutilée, ton autre fils banni, pâle et inanimé à cet horrible
+aspect; et moi, ton frère, froid et immobile comme une statue de pierre.
+Ah! je ne veux plus chercher à modérer ton désespoir: arrache tes
+cheveux argentés, ronge de tes dents ton autre main, et que cet affreux
+spectacle ferme enfin tes yeux trop infortunés! Voilà le moment de
+t'emporter: pourquoi restes-tu calme?
+
+TITUS, _riant_.--Ha, ha, ha.
+
+MARCUS.--Pourquoi ris-tu? ce n'est guère le moment.
+
+TITUS.--Il ne me reste plus une seule larme à verser; d'ailleurs, ce
+désespoir est un ennemi qui veut envahir mes yeux humides, et les rendre
+aveugles en les forçant de payer le tribut de leurs larmes. Par quel
+chemin alors trouverais-je la caverne de la vengeance? car ces deux
+têtes semblent me parler et me menacer de ne jamais entrer dans le
+séjour du bonheur, jusqu'à ce que tous ces malheurs retombent sur ceux
+qui les ont commis. Allons, voyons quelle tâche j'ai à remplir.--Vous,
+tristes compagnons, entourez-moi, afin que je puisse me tourner vers
+chacun de vous, et jurer à mon âme de venger vos affronts. Le voeu est
+prononcé.--Allons, mon frère, prends une tête, et moi je porterai
+l'autre dans cette main. Lavinia, tu seras employée à cette oeuvre:
+porte ma main, chère fille, entre tes dents. Toi, jeune homme, va-t'en,
+éloigne-toi de ma vue: tu es banni, et tu ne dois pas rester ici; cours
+chez les Goths, lève parmi eux une armée; et si tu m'aimes, comme je le
+crois, embrassons-nous et séparons-nous, car nous avons beaucoup à
+faire.
+
+(Ils sortent tous, excepté Lucius.)
+
+LUCIUS, _seul_.--Adieu, Andronicus, mon noble père, l'homme le plus
+malheureux qui ait jamais vécu dans Rome! Adieu, superbe Rome: Lucius
+laisse ici, jusqu'à son retour, des gages plus chers que sa vie. Adieu,
+Lavinia, ma noble soeur; ah! plût aux dieux que tu fusses ce que tu
+étais auparavant! Mais à présent Lucius et Lavinia ne vivent plus que
+dans l'oubli et dans des chagrins insupportables. Si Lucius vit, il
+vengera vos outrages et forcera le fier Saturninus et son impératrice à
+mendier aux portes de Rome, comme autrefois Tarquin et sa reine. Je vais
+chez les Goths, et je lèverai une armée pour me venger de Rome et de
+Saturninus.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+On voit un appartement dans la maison de Titus.
+
+_Un banquet est dressé._ TITUS, MARCUS, LAVINIA _et_ _le jeune_ LUCIUS,
+_enfant de Lucius._
+
+
+TITUS.--Bon, bon.--Maintenant asseyons-nous, et songez à ne prendre de
+nourriture que ce qu'il en faut pour conserver en nous assez de forces
+pour venger nos affreux malheurs. Marcus, dénoue le noeud de ton
+douloureux embrassement; ta nièce et moi, pauvres créatures, sommes
+privés de nos mains, et nous ne pouvons exprimer notre profond chagrin
+en nous pressant de nos bras. Cette pauvre main droite qui me reste ne
+m'est laissée que pour tourmenter mon sein; et lorsque mon coeur, rendu
+fou par la souffrance, bat violemment dans cette prison de chair, je le
+réprime ainsi par mes coups. (_A Lavinia._) Toi, carte de douleurs, qui
+me parles par signes, tu ne peux, quand ton coeur précipite ses
+battements douloureux, le frapper comme moi pour l'apaiser. Blesse-le
+par tes soupirs, ma fille; tue-le par des gémissements, ou saisis un
+petit couteau entre tes dents, et fais une ouverture là où palpite ton
+coeur, afin que toutes les larmes que laissent tomber tes pauvres yeux
+puissent couler dans cette fente et noyer dans des flots amers ce coeur
+insensé qui se lamente.
+
+MARCUS.--Fi donc! mon frère, fi donc! N'enseigne point à ta fille à
+porter des mains homicides sur sa frêle vie!
+
+TITUS.--Quoi, le chagrin te fait-il déjà extravaguer, Marcus? ce n'est
+qu'à moi seul qu'il appartient d'être fou. Quelles mains homicides
+peut-elle porter sur sa vie? Ah! pourquoi prononces-tu le nom de
+_mains_? c'est presser Énée de raconter deux fois l'embrasement de Troie
+et l'histoire de ses cruelles infortunes. Ah! évite de toucher à un
+sujet qui t'amène à parler de _mains_, de peur de nous rappeler que nous
+n'en avons point.--Fi donc, fi donc! quels discours extravagants! Comme
+si nous pouvions oublier que nous n'avons pas de mains, quand même
+Marcus ne prononcerait pas le mot de mains!--Allons, commençons: chère
+fille, mange ceci.--Il n'y a point à boire? Écoute, Marcus, ce qu'elle
+veut dire.--Je puis interpréter tous ses signes douloureux. Elle dit
+qu'elle ne boit d'autre boisson que ses larmes brassées avec ses
+chagrins et fermentées sur ses joues[16]. Muette infortunée, j'apprendrai
+tes pensées et je saurai aussi bien tes gestes muets que les ermites
+mendiants savent leurs saintes prières. Tu ne pousseras point de soupir,
+tu n'élèveras point les moignons vers le ciel, tu ne feras pas un clin
+d'oeil, un signe de tête, tu ne te mettras pas à genoux, tu ne feras pas
+un geste, que je n'en compose un alphabet, et que je ne parvienne, par
+une pratique assidue, à savoir ce que tu veux dire.
+
+[Note 16: _Brew'd with her sorrows, mesh'd upon her cheeks; Grossière
+allusion à l'art du brasseur.]
+
+LE JEUNE ENFANT.--Mon bon grand-père, laisse là ces plaintes amères, et
+égaye ma tante par quelque belle histoire.
+
+MARCUS.--Hélas! ce pauvre enfant, ému de nos douleurs, pleure de voir le
+chagrin de son grand-père.
+
+TITUS.--Calme-toi, tendre rejeton, tu es fait de larmes, et ta vie
+s'écoulerait bientôt avec elles. (_Marcus frappe le plat avec un
+couteau._) Que frappes-tu de ton couteau, Marcus?
+
+MARCUS.--Ce que j'ai tué, seigneur, une mouche.
+
+TITUS.--Malédiction sur toi, meurtrier, tu assassines mon coeur: mes
+yeux sont rassasiés de voir la tyrannie. Un acte de mort exercé sur un
+être innocent ne sied point au frère de Titus.--Sors de ma présence, je
+vois que tu n'es pas fait pour être en ma société.
+
+MARCUS.--Hélas! seigneur, je n'ai tué qu'une mouche.
+
+TITUS.--Eh quoi! si cette mouche avait un père et une mère? comme tu les
+verrais laisser pendre leurs ailes délicates et dorées et frapper l'air
+de leur murmure gémissant! Pauvre et innocente mouche, qui était venue
+ici pour nous égayer par son bourdonnement mélodieux! et tu l'as tuée!
+
+MARCUS.--Pardonnez, seigneur, c'était une mouche noire et difforme,
+semblable au More de l'impératrice: voilà pourquoi je l'ai tuée.
+
+TITUS.--Oh! oh! alors pardonne-moi de t'avoir blâmé, car tu as fait une
+action charitable. Donne-moi ton couteau; je veux outrager son cadavre,
+me faisant illusion comme si je voyais en lui le More qui serait venu
+exprès pour m'empoisonner. (_Il porte des coups à l'insecte._) Voilà
+pour toi, et voilà pour Tamora; ah! scélérat!--Cependant je ne crois pas
+que nous soyons encore réduits si bas que nous ne puissions entre nous
+tuer une mouche qui vient nous offrir la ressemblance de ce More noir
+comme le charbon.
+
+MARCUS.--Hélas, pauvre homme! la douleur a fait tant de ravages en lui,
+qu'il prend de vains fantômes pour des objets réels.
+
+TITUS.--Allons, levons-nous.--Lavinia, viens avec moi: je vais dans mon
+cabinet; je veux lire avec toi les tristes aventures arrivées dans les
+temps anciens.--(_Au jeune Lucius._) Viens, mon enfant, lire avec moi;
+ta vue est jeune, et tu liras lorsque la mienne commencera à se
+troubler.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME.
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+La scène est devant la maison de Titus.
+
+_Entrent_ TITUS _et_ MARCUS; _survient en même temps le_ JEUNE LUCIUS,
+_après lequel court_ LAVINIA.
+
+
+L'ENFANT.--Au secours, mon grand-père, au secours! ma tante Lavinia me
+suit partout, je ne sais pourquoi. Mon cher oncle Marcus, voyez comme
+elle court vite.--Hélas, chère tante, je ne sais pas ce que vous voulez.
+
+MARCUS.--Reste près de moi, Lucius; n'aie pas peur de ta tante.
+
+TITUS.--Elle t'aime trop, mon enfant, pour te faire du mal.
+
+L'ENFANT.--Oh! oui, quand mon père était à Rome, elle m'aimait bien.
+
+MARCUS.--Que veut dire ma nièce Lavinia par ces signes?
+
+TITUS, _à l'enfant_.--N'aie pas peur d'elle, Lucius.--Elle veut dire
+quelque chose.--Vois, Lucius, vois comme elle t'invite.--Elle veut que
+tu ailles quelque part avec elle. Ah! mon enfant, jamais Cornélie ne mit
+plus de soin à lire à ses enfants, que Lavinia à te lire de belles
+poésies et les harangues de Cicéron. Ne peux-tu deviner pourquoi elle te
+sollicite ainsi?
+
+L'ENFANT.--Je n'en sais rien, moi, seigneur, ni ne peux le deviner, à
+moins que ce ne soit quelque accès de frénésie qui l'agite; car j'ai
+souvent ouï dire à mon grand-père que l'excès du chagrin rendait les
+hommes fous, et j'ai lu que Hécube de Troie devint folle de douleur:
+c'est ce qui m'a fait peur, quoique je sache bien que ma noble tante
+m'aime aussi tendrement qu'ait jamais fait ma mère, et qu'elle ne
+voudrait pas effrayer mon enfance, à moins que ce ne fût dans sa folie.
+C'est ce qui m'a fait jeter mes livres, et fuir sans raison, peut-être;
+mais pardon, chère tante; oui, madame, si mon oncle Marcus veut venir,
+je vous accompagnerai bien volontiers.
+
+MARCUS.--Lucius, je le veux bien.
+
+(Lavinia retourne du pied les livres que Lucius a laissés tomber.)
+
+TITUS.--Eh bien, Lavinia?--Marcus, que veut-elle dire? il y a un livre
+qu'elle demande à voir.--Lequel de ces livres, ma fille? Ouvre-les, mon
+enfant.--Mais tu es plus lettrée, ma fille, et plus instruite. Viens, et
+choisis dans toute ma bibliothèque, et trompe ainsi tes chagrins jusqu'à
+ce que le ciel révèle l'exécrable auteur de ces atrocités.--Pourquoi
+lève-t-elle ses bras ainsi l'un après l'autre?
+
+MARCUS.--Je crois qu'elle veut dire qu'il y avait plus d'un scélérat
+ligué contre elle dans cette action.--Oui, il y en avait plus d'un,--ou
+bien, elle lève les bras vers le ciel pour implorer sa vengeance.
+
+TITUS.--Lucius, quel est ce livre qu'elle agite ainsi?
+
+L'ENFANT.--Mon grand-père, ce sont les Métamorphoses d'Ovide: c'est ma
+mère qui me l'a donné.
+
+MARCUS.--C'est peut-être par tendresse pour celle qui n'est plus qu'elle
+a choisi ce livre entre tous les autres.
+
+TITUS.--Doucement, doucement.--Voyez avec quelle activité elle tourne
+les feuillets! aidez-la: que veut-elle trouver? Lavinia, dois-je lire?
+Voici la tragique histoire de Philomèle, qui raconte la trahison de
+Térée et son rapt; et le rapt, je le crains bien, a été la source de tes
+malheurs.
+
+MARCUS.--Voyez, mon frère, voyez: remarquez avec quelle attention elle
+considère les pages!
+
+TITUS.--Lavinia, chère fille, aurais-tu été ainsi surprise, violée et
+outragée, comme l'a été Philomèle, saisie de force dans le vaste silence
+des bois sombres et insensibles? Voyez, voyez!--Oui, voilà la
+description d'un lieu pareil à celui où nous chassions (ah! plût au ciel
+que nous n'eussions jamais, jamais chassé là!); il est exactement
+semblable à celui que le poëte décrit, et la nature semble l'avoir formé
+pour le meurtre et le rapt.
+
+MARCUS.--Oh! pourquoi la nature aurait-elle bâti un antre si horrible, à
+moins que les dieux ne se plaisent aux tragédies?
+
+TITUS.--Donne-moi quelques signes, chère fille.--Il n'y a ici que tes
+amis.--Quel est le seigneur romain qui a osé commettre cet attentat? Ou
+Saturninus se serait-il écarté, comme fit jadis Tarquin, qui quitta son
+camp pour aller souiller le lit de Lucrèce?
+
+MARCUS.--Assieds-toi, ma chère nièce.--Mon frère, asseyez-vous près de
+moi.--Apollon, Pallas, Jupiter ou Mercure, inspirez-moi, afin que je
+puisse découvrir cette trahison.--Seigneur, regardez ici.--Regarde ici,
+Lavinia. (_Il écrit son nom avec son bâton, qu'il tient dans sa bouche
+et qu'il conduit avec ses pieds._) Ce sable est uni; tâche de conduire
+comme moi le bâton, si tu le peux, après que j'aurai écrit mon nom sans
+le secours des mains. Maudit soit l'infâme qui nous réduit à ces
+expédients!--Écris, ma chère nièce, et dévoile enfin ici ce crime que
+les dieux veulent qu'on découvre pour en tirer vengeance: que le ciel
+guide ce burin pour imprimer nettement tes douleurs, afin que nous
+puissions connaître les traîtres de la vérité!
+
+(Lavinia prend le bâton dans ses dents, et, le guidant avec ses
+moignons, elle écrit sur le sable.)
+
+TITUS.--Lisez-vous, mon frère, ce qu'elle a écrit? _Rapt_,
+--_Chiron_,--_Démétrius_.
+
+MARCUS.--Quoi! quoi! ce sont les enfants dissolus de Tamora qui sont les
+auteurs de cet abominable et sanglant forfait!
+
+TITUS.--_Magne dominator poli, tam lentus audis scelera? tam lentus
+vides._[17]
+
+[Note 17: Suprême dominateur du monde! peux-tu voir, peux-tu entendre
+avec patience de si grands scélérats (_Sénèque_, tragédie
+_d'Hippolyte_).]
+
+MARCUS.--Calme-toi, cher Titus; quoique je convienne qu'il y en a assez
+d'écrit sur ce sable pour révolter les âmes les plus douces, pour armer
+de fureur le coeur des enfants. Seigneur, agenouillez-vous avec moi:
+Lavinia, agenouille-toi; et toi, jeune enfant, l'espérance de l'Hector
+romain, agenouille-toi aussi et jurez tous avec moi; comme autrefois
+Junius Brutus jura, pour le viol de Lucrèce, avec l'époux désolé et le
+père de cette dame vertueuse et déshonorée, jurez que nous poursuivrons
+avec prudence une vengeance mortelle sur ces traîtres Goths, et que nous
+verrons couler leur sang, ou que nous mourrons de cet affront.
+
+TITUS.--C'est assez sûr, si nous savions comment. Si vous blessez ces
+jeunes ours, prenez garde: leur mère se réveillera; et si elle vous
+flaire une fois, songez qu'elle est étroitement liguée avec le lion,
+qu'elle le berce et l'endort sur son sein, et que pendant son sommeil
+elle peut faire tout ce qu'elle veut. Vous êtes un jeune chasseur,
+Marcus: laissons dormir cette idée, et venez; je vais me procurer une
+feuille d'airain, et avec un stylet d'acier j'y écrirai ces mots pour
+les mettre en réserve:--Les vents irrités du Nord vont éparpiller ces
+sables dans l'air, comme les feuilles de la sibylle; et que devient
+alors votre leçon? Enfant, qu'en dis-tu?
+
+L'ENFANT.--Je dis, seigneur, que si j'étais homme, la chambre où couche
+leur mère ne serait pas un asile sûr pour ces scélérats, esclaves du
+joug romain.
+
+MARCUS.--Oui, voilà mon enfant! Ton père en a souvent agi ainsi pour
+cette ingrate patrie.
+
+L'ENFANT.--Et moi, mon oncle, j'en ferai autant, si je vis.
+
+TITUS.--Viens, viens avec moi dans mon arsenal. Lucius, je veux
+t'équiper; et ensuite, mon enfant, tu porteras de ma part aux fils de
+l'impératrice les présents que j'ai l'intention de leur envoyer à tous
+deux. Viens, viens: tu feras ce message; n'est-ce pas?
+
+L'ENFANT.--Oui, avec mon poignard dans leur sein, grand-père.
+
+TITUS.--Non, non, mon enfant; non pas cela: je t'enseignerai un autre
+moyen. Viens, Lavinia.--Marcus, veille sur la maison: Lucius et moi,
+nous allons faire les braves à la cour: oui, seigneur, nous le ferons
+comme je le dis, et on nous rendra honneur.
+
+(Titus sort avec Lavinia et l'enfant.)
+
+MARCUS.--Ciel, peux-tu entendre les gémissements d'un homme de bien, et
+ne pas t'attendrir, et ne pas prendre pitié de ses maux? Marcus, suis
+dans sa fureur cet infortuné qui porte dans son coeur plus de blessures
+faites par la douleur que les coups de l'ennemi n'ont laissé de traces
+sur son bouclier usé; et cependant il est si juste qu'il ne veut pas se
+venger.--Ciel! charge-toi donc de venger le vieil Andronicus.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Appartement du palais.
+
+_Entrent_ AARON, CHIRON _et_ DÉMÉTRIUS _par une des portes du palais;_
+LUCIUS _et_ _un serviteur entrent par l'autre porte avec un faisceau
+d'armes sur lesquelles sont gravés des vers._
+
+
+CHIRON.--Démétrius, voilà le fils de Lucius: il est chargé de quelque
+message pour nous.
+
+AARON.--Oui, de quelque message extravagant de la part de son
+extravagant grand-père.
+
+L'ENFANT.--Seigneurs, avec toute l'humilité possible, je salue Vos
+Grandeurs de la part d'Andronicus; (_à part_) et je prie tous les dieux
+de Rome qu'ils vous confondent tous deux.
+
+DÉMÉTRIUS.--Grand merci, aimable Lucius; qu'y a-t-il de nouveau?
+
+L'ENFANT, _à part_.--Que vous êtes tous les deux découverts pour des
+scélérats souillés d'un rapt; voilà ce qu'il y a de nouveau.--(_Haut._)
+Sous votre bon plaisir, mon grand-père, bien conseillé, vous envoie par
+moi les plus belles armes de son arsenal, pour en gratifier votre
+illustre jeunesse, qui fait l'espoir de Rome; car c'est ainsi qu'il m'a
+ordonné de vous appeler; je m'en acquitte, et je présente à Vos
+Grandeurs ces dons, afin que dans l'occasion vous soyez bien armés et
+bien équipés; et je prends congé de vous, (_à part_) comme de
+sanguinaires scélérats que vous êtes.
+
+(L'enfant sort avec celui qui l'accompagne.)
+
+DÉMÉTRIUS.--Que vois-je ici? Un rouleau écrit tout autour? Voyons:
+
+ Integer vitæ scelerisque purus
+ Non eget Mauri jaculis, non arcu[18]:
+
+[Note 18: Début d'une ode d'Horace dont voici le sens: «L'homme dont
+la vie est pure et exempte de crime n'a besoin ni de l'arc ni des
+flèches du Maure.»]
+
+CHIRON.--Oh! c'est un passage d'Horace; je le connais bien; je l'ai lu
+il y a bien longtemps dans la grammaire.
+
+AARON.--Oui, fort bien. C'est un passage d'Horace: justement, vous y
+êtes. (_A part._) Ce que c'est que d'être un âne! Ceci n'est pas une
+bonne plaisanterie, le vieillard a découvert leur crime, et il leur
+envoie ces armes enveloppées de ces vers, qui les blessent au vif, sans
+qu'ils le sentent. Si notre spirituelle impératrice était levée, elle
+applaudirait à l'idée ingénieuse d'Andronicus: mais laissons-la reposer
+quelque temps sur son lit de souffrance.--(_Haut._) Eh bien, mes jeunes
+seigneurs, n'est-ce pas une heureuse étoile qui nous a conduits à Rome,
+étrangers et qui plus est captifs, pour être élevés à cette fortune
+suprême? Cela m'a fait du bien de braver le tribun devant la porte du
+palais, en présence de son père!
+
+DÉMÉTRIUS.--Et moi cela me fait encore plus de bien de voir un homme si
+illustre s'insinuer bassement dans notre faveur, et nous envoyer des
+présents.
+
+AARON.--N'a-t-il pas raison, seigneur Démétrius? N'avez-vous pas traité
+sa fille en ami?
+
+DÉMÉTRIUS.--Je voudrais que nous eussions un millier de dames romaines à
+notre merci, pour assouvir tour à tour nos désirs de volupté.
+
+CHIRON.--Voilà un souhait charitable et plein d'amour!
+
+AARON.--Il ne manque ici que votre mère pour dire: _Amen_!
+
+CHIRON.--Et elle le dirait, y eût-il vingt mille Romaines de plus dans
+le même cas.
+
+DÉMÉTRIUS.--Allons, venez: allons prier les dieux pour notre mère
+bien-aimée qui est à présent dans les souffrances.
+
+AARON, _à part_.--Priez plutôt tous les démons; les dieux nous ont
+abandonnés.
+
+(On entend une fanfare.)
+
+DÉMÉTRIUS.--Pourquoi les trompettes de l'empereur sonnent-elles ainsi?
+
+CHIRON.--Apparemment pour la joie qu'il ressent d'avoir un fils.
+
+DÉMÉTRIUS.--Doucement; qui vient à nous?
+
+(Entre une nourrice, portant dans ses bras un enfant more.)
+
+LA NOURRICE.--Salut, seigneurs! Oh! dites-moi, avez-vous le More Aaron?
+
+AARON.--Bien, un peu plus, ou un peu moins, ou pas du tout, voici Aaron:
+que voulez-vous à Aaron?
+
+LA NOURRICE.--Mon cher Aaron, nous sommes tous perdus; venez à notre
+secours, ou le malheur vous accable à jamais!
+
+AARON.--Quoi? quel miaulement vous faites! Que tenez-vous là enveloppé
+dans vos bras?
+
+LA NOURRICE.--Oh! ce que je voudrais cacher à l'oeil des cieux;
+l'opprobre de notre impératrice, et la honte de la superbe Rome.--Elle
+est délivrée, seigneurs, elle est délivrée.
+
+AARON.--A qui[19]?
+
+[Note 19: _Delivered_, veut dire: livrée, délivrée et accouchée. De
+là l'équivoque.]
+
+LA NOURRICE.--Je veux dire qu'elle est accouchée.
+
+AARON.--Eh bien, que Dieu lui donne bon repos! Que lui a-t-il envoyé?
+
+LA NOURRICE.--Un démon.
+
+AARON.--Eh bien! alors elle est la femelle de Pluton? une heureuse
+lignée!
+
+LA NOURRICE.--Dites une malheureuse, hideuse, noire et triste lignée. Le
+voilà l'enfant, aussi dégoûtant qu'un crapaud, au milieu des beaux
+nourrissons de notre climat.--L'impératrice vous l'envoie, c'est votre
+image, scellée de votre sceau, et vous ordonne de le baptiser avec la
+pointe de votre poignard.
+
+AARON.--Fi donc! fi donc! prostituée! Le noir est-il une si vilaine
+couleur? Cher joufflu, tu fais une jolie fleur, cela est sûr.
+
+DÉMÉTRIUS.--Misérable, qu'as-tu fait?
+
+AARON.--Ce que tu ne peux défaire.
+
+CHIRON.--Tu as perdu[20] notre mère.
+
+[Note 20: _Thou hast undone our mother;... to undo_, défaire et
+perdre de réputation. Le More répond: je l'ai faite ou je lui ai
+fait....]
+
+AARON.--Misérable, j'ai trouvé ta mère.
+
+DÉMÉTRIUS.--Oui, chien d'enfer, et c'est ainsi que tu l'as perdue.
+Malheur à son fruit, et maudit soit son détestable choix! maudit soit le
+rejeton d'un si horrible démon.
+
+CHIRON.--Il ne vivra pas.
+
+AARON.--Il ne mourra pas.
+
+LA NOURRICE.--Aaron, il le faut; sa mère le veut ainsi.
+
+AARON.--Le faut-il absolument, nourrice? En ce cas, qu'aucun autre que
+moi n'attente à la vie de ma chair et de mon sang.
+
+DÉMÉTRIUS.--J'embrocherai le petit têtard sur la pointe de ma rapière.
+Nourrice, donne-le-moi, mon épée l'aura bientôt expédiée.
+
+AARON, _prenant l'enfant et tirant son épée_.--Ce fer t'aurait plus vite
+encore labouré les entrailles.--Arrêtez, lâches meurtriers! Voulez-vous
+tuer votre frère? Par les flambeaux du firmament, qui brillaient avec
+tant d'éclat lorsque cet enfant fut engendré, il meurt de la pointe
+affilée de mon cimeterre, celui qui ose toucher à cet enfant, mon
+premier-né et mon héritier! Je vous dis, jeunes gens, qu'Encelade
+lui-même avec toute la race menaçante des enfants de Typhon, ni le grand
+Alcide, ni le dieu de la guerre, n'auraient le pouvoir d'arracher cet
+enfant des mains de son père. Quoi! quoi! enfants aux joues rouges, aux
+coeurs vides, murs plâtrés, enseignes peintes de cabaret! le noir vaut
+mieux que toute autre couleur, il dédaigne de recevoir aucune autre
+couleur; toute l'eau de l'Océan ne blanchit jamais les jambes noires du
+cygne, quoiqu'il les lave à toute heure dans les flots.--Dites de ma
+part à l'impératrice que je suis d'âge à garder ce qui est à moi,
+qu'elle arrange cela comme elle pourra.
+
+DÉMÉTRIUS.--Veux-tu donc trahir ainsi ton auguste maîtresse?
+
+AARON.--Ma maîtresse est ma maîtresse; et cet enfant, c'est moi-même; la
+vigueur et le portrait de ma jeunesse; je le préfère au monde entier; et
+en dépit du monde entier, je conserverai ses jours; ou Rome verra
+quelques-uns de vous en porter la peine.
+
+DÉMÉTRIUS.--Cet enfant déshonore à jamais notre mère.
+
+CHIRON.--Rome la méprisera pour cette indigne faiblesse.
+
+LA NOURRICE.--L'empereur, dans sa rage, la condamnera à la mort.
+
+CHIRON.--Je rougis quand je songe à cette ignominie.
+
+AARON.--Voilà donc le privilége de votre beauté; malheur à cette couleur
+traîtresse, qui trahit par la rougeur les secrètes pensées du coeur!
+Voilà un petit garçon formé d'une autre nuance. Voyez comme le petit
+moricaud sourit à son père, et semble lui dire: «Mon vieux, je suis à
+toi.» Il est votre frère, seigneurs; visiblement nourri du même sang qui
+vous a donné la vie, et il est venu au jour et sorti du même sein, où,
+comme lui, vous avez été emprisonnés. Oui, il est votre frère, et du
+côté le plus certain, quoique mon sceau soit empreint sur son visage.
+
+LA NOURRICE.--Aaron, que dirai-je à l'impératrice?
+
+DÉMÉTRIUS.--Réfléchis, Aaron, sur le parti qu'il faut prendre, et nous
+souscrirons tous à ton avis. Sauve l'enfant, pourvu que nous soyons tous
+en sûreté.
+
+AARON.--Asseyons-nous et délibérons tous ensemble; mon fils et moi nous
+nous placerons au vent de vous; restez là; maintenant parlez à loisir de
+votre sûreté.
+
+(Ils s'asseyent à terre.)
+
+DÉMÉTRIUS.--Combien de femmes ont déjà vu cet enfant?
+
+AARON.--Allons, fort bien, braves seigneurs. Quand nous sommes tous
+unis, je suis un agneau. Mais si vous irritez le More,--le sanglier en
+fureur, la lionne des montagnes, l'Océan en courroux ne seraient pas
+aussi redoutables qu'Aaron.--Mais répondez, combien de personnes ont vu
+l'enfant?
+
+LA NOURRICE.--Cornélie la sage-femme, et moi; personne autre si ce n'est
+l'impératrice sa mère.
+
+AARON.--L'impératrice, la sage-femme et vous.--Deux peuvent garder le
+secret, quand le troisième n'est plus là[21], va trouver l'impératrice,
+dis-lui ce que je viens de dire. (_Il poignarde la nourrice._) Aïe! aïe!
+voilà comme crie un cochon de lait qu'on arrange pour la broche.
+
+[Note 21: Secret de deux, secret de Dieu, secret de trois, secret de
+tous. _Tre tacerano se due vi non sono._]
+
+DÉMÉTRIUS.--Que prétends-tu donc, Aaron? pourquoi as-tu fait cela?
+
+AARON.--Seigneur, c'est un acte de politique; la laisserai-je vivre pour
+trahir notre crime? Une commère bavarde avec la langue longue? Non,
+seigneur, non. Et maintenant connaissez tous mes desseins. Près d'ici
+habite un certain Mulitéus, mon compatriote; sa femme n'est accouché que
+d'hier. Son enfant lui ressemble, il est blanc comme vous; allez
+arranger le marché avec lui, donnez de l'or à la mère, et instruisez-les
+tous deux de tous les détails de l'affaire; dites-leur comment leur
+fils, par cet arrangement, sera élevé et reçu pour héritier de
+l'empereur, et substitué à la place du mien, afin d'apaiser cet orage
+qui se forme à la cour, et que l'empereur le caresse comme sien. Vous
+entendez, seigneurs? Et voyez (_montrant la nourrice_), je lui ai donné
+sa potion.--Il faut que vous preniez soin de ses funérailles. Les champs
+ne sont pas loin, et vous êtes de braves compagnons. Cela fait, songez à
+ne pas prolonger les délais, mais envoyez-moi sur-le-champ la
+sage-femme. Une fois débarrassés de la sage-femme et de la nourrice,
+libre alors aux dames de jaser à leur gré.
+
+CHIRON.--Aaron, je vois que tu ne veux pas confier aux vents tes
+secrets.
+
+DÉMÉTRIUS.--Pour le soin que tu prends de l'honneur de Tamora, elle et
+les siens te doivent une grande reconnaissance.
+
+(Démétrius et Chiron sortent en emportant le cadavre de la nourrice.)
+
+AARON, _seul_.--Courons vers les Goths, aussi rapidement que
+l'hirondelle, pour y placer le trésor qui est dans mes bras, et saluer
+secrètement les amis de l'impératrice.--Allons, viens, petit esclave aux
+lèvres épaisses; je t'emporte d'ici; car c'est toi qui nous donnes de
+l'embarras; je te ferai nourrir de fruits sauvages, de racines, de lait
+caillé, de petit-lait; je te ferai téter la chèvre, et loger dans une
+caverne, et je t'élèverai pour être un guerrier, et commander un camp.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Place publique de Rome.
+
+TITUS, MARCUS _père, le jeune_ LUCIUS ET _autres Romains tenant des
+arcs; Titus porte les flèches, lesquelles ont des lettres à leurs
+pointes_.
+
+
+TITUS.--Viens, Marcus, viens.--Cousins, voici le chemin.--Allons, mon
+enfant,--voyons ton adresse à tirer. Vraiment, tu ne manques pas le but,
+et la flèche y arrive tout droit. _Terras Astræa
+reliquit_[22].--Rappelez-vous bien, Marcus.--Elle est partie, elle est
+partie.--Monsieur, voyez à vos outils.--Vous, mes cousins, vous irez
+sonder l'Océan, et vous jetterez vos filets; peut-être trouverez-vous la
+justice au fond de la mer; et cependant il y en a aussi peu sur mer que
+sur terre.--Non, Publius et Sempronius, il faut que vous fassiez cela;
+c'est vous qui devez creuser avec la bêche et la pioche, et percer le
+centre le plus reculé de la terre; et lorsque vous serez arrivés au
+royaume de Pluton, je vous prie, présentez-lui cette requête: dites-lui
+que c'est pour demander justice et implorer son secours; et que c'est de
+la part du vieil Andronicus, accablé de chagrins dans l'ingrate
+Rome.--Ah! Rome!--Oui, oui, j'ai fait ton malheur le jour que j'ai réuni
+les suffrages du peuple sur celui qui me tyrannise ainsi.--Allez,
+partez, et je vous prie, soyez tous bien attentifs, et ne laissez pas
+passer un seul vaisseau de guerre sans y faire une exacte recherche; ce
+méchant empereur pourrait bien l'avoir embarquée pour l'écarter d'ici,
+et alors, cousins, nous pourrions appeler en vain la Justice.
+
+[Note 22: Astrée quitte la terre.]
+
+MARCUS.--O Publius! n'est-il pas déplorable de voir ainsi ton digne
+oncle dans le délire?
+
+PUBLIUS.--C'est pour cela qu'il nous importe beaucoup, seigneur, de ne
+pas le quitter, de veiller sur lui jour et nuit, et de traiter le plus
+doucement que nous pourrons sa folie, jusqu'à ce que le temps apporte
+quelque remède salutaire à son mal.
+
+MARCUS.--Cousins, ses chagrins sont au-dessus de tous les remèdes.
+Joignons-nous aux Goths; et par une guerre vengeresse, punissons Rome de
+son ingratitude, et que la vengeance atteigne le traître Saturninus.
+
+TITUS.--Eh bien, Publius? eh bien, messieurs, l'avez-vous rencontré?
+
+PUBLIUS.--Non, seigneur; mais Pluton vous envoie dire que si vous voulez
+obtenir vengeance de l'enfer vous l'aurez. Quant à la Justice, elle est
+occupée, à ce qu'il croit, dans le ciel avec Jupiter, ou quelque part
+ailleurs; en sorte que vous êtes forcé d'attendre un peu.
+
+TITUS.--Il me fait tort de m'éconduire ainsi avec ses délais; je me
+plongerai dans le lac brûlant de l'abîme, et je saurai arracher la
+Justice de l'Achéron par les talons.--Marcus, nous ne sommes que des
+roseaux; nous ne sommes pas des cèdres; nous ne sommes pas des hommes
+charpentés d'ossements gigantesques, ni de la taille des cyclopes; mais
+nous sommes de fer, Marcus, nous sommes d'acier jusqu'à la moelle des
+os, et cependant nous sommes écrasés de plus d'outrages que notre dos
+n'en peut supporter.--Puisque la Justice n'est ni sur la terre ni dans
+les enfers, nous solliciterons le ciel et nous fléchirons les dieux pour
+qu'ils envoient la Justice ici-bas pour venger nos affronts. Allons, à
+l'ouvrage.--Vous êtes un habile archer, Marcus. (_Il lui donne des
+flèches._) _Ad Jovem_[23], voilà pour toi.--Ici, _ad Apollinem_[24], _ad
+Martem_[25]. C'est pour moi-même.--Ici, mon enfant, à _Pallas_.--Ici, à
+_Mercure_.--A _Saturne_, Caïus, et non pas à Saturninus.--Il vaudrait
+autant tirer contre le vent.--Allons, à l'oeuvre, enfant. Marcus, tire
+quand je te l'ordonnerai. Sur ma parole, j'ai écrit cette liste à
+merveille: il ne reste pas un dieu qui n'ait sa requête.
+
+[Note 23: A Jupiter]
+
+[Note 24: à Apollon]
+
+[Note 25: à Mars, etc.]
+
+MARCUS.--Cousins, lancez toutes vos flèches vers la cour, nous
+mortifierons l'empereur dans son orgueil.
+
+TITUS.--Allons amis, tirez. (_Ils tirent._) A merveille, Lucius. Cher
+enfant, c'est dans le sein de la Vierge, envoie-la à Pallas.
+
+MARCUS.--Seigneur, je vise un mille par delà la lune: de ce coup, votre
+lettre est arrivée à Jupiter.
+
+TITUS.--Ah! Publius, Publius, qu'as-tu fait? Vois, vois, tu as coupé une
+des cornes du Taureau.
+
+MARCUS.--C'était là le jeu, seigneur; quand Publius a lancé sa flèche,
+le Taureau, dans sa douleur, a donné un si furieux coup au Bélier que
+les deux cornes de l'animal sont tombées dans le palais; et qui les
+pouvait trouver que le scélérat de l'impératrice?--Elle s'est mise à
+rire, et elle a dit au More qu'il ne pouvait s'empêcher de les donner en
+présent à son maître.
+
+TITUS.--Oui, cela va bien: Dieu donne la prospérité à votre grandeur!
+(_Entre un paysan avec un panier et une paire de pigeons._) Des
+nouvelles, des nouvelles du ciel! Marcus, le message est arrivé.--Eh
+bien, l'ami, quelles nouvelles apportes-tu? as-tu des lettres? me
+fera-t-on justice? Que dit Jupiter?
+
+LE PAYSAN.--Quoi, le faiseur de potences[26]? Il dit qu'il les a fait
+descendre, parce que l'homme ne doit être pendu que la semaine
+prochaine.
+
+[Note 26: Au lieu de Jupiter, le paysan entend Gibbet-Maker, faiseur
+de potences.]
+
+TITUS.--Que dit Jupiter? Voilà ce que je te demande.
+
+LE PAYSAN.--Hélas! monsieur, je ne connais pas Jupiter, je n'ai bu
+jamais avec lui de ma vie.
+
+TITUS.--Comment, coquin, n'es-tu pas le porteur?
+
+LE PAYSAN.--Oui, monsieur, de mes pigeons: de rien autre chose.
+
+TITUS.--Quoi, ne viens-tu pas du ciel?
+
+LE PAYSAN.--Du ciel? Hélas, monsieur, jamais je n'ai été là: Dieu me
+préserve d'être assez audacieux pour prétendre au ciel dans ma jeunesse!
+Quoi! je vais tout simplement avec mes pigeons au _Tribunal peuple_[27],
+pour arranger une matière de querelle entre mon oncle et un des gens de
+l'_impérial_.
+
+[Note 27: _Tribunal peuple_ est ici pour tribun du peuple, _impérial_
+pour l'empereur.]
+
+MARCUS.--Allons, seigneur, cela est juste ce qu'il faut pour votre
+harangue. Qu'il aille remettre les pigeons à l'empereur de votre part.
+
+TITUS.--Dis-moi, peux-tu débiter une harangue à l'empereur avec _grâce_?
+
+LE PAYSAN.--Franchement, monsieur, je n'ai jamais pu dire _grâces_ de ma
+vie.
+
+TITUS.--Allons, drôle, approche: ne fais plus de difficulté; mais donne
+tes pigeons à l'empereur. Par moi, tu obtiendras de lui
+justice.--Arrête, arrête!--En attendant, voilà de l'argent pour ta
+commission.--Donnez-moi une plume et de l'encre.--L'ami, peux-tu
+remettre une supplique avec grâce?
+
+LE PAYSAN,--Oui, monsieur.
+
+TITUS.--Eh bien, voilà une supplique pour toi. Et quand tu seras
+introduit près de l'empereur, dès le premier abord il faut te
+prosterner; ensuite lui baiser les pieds; et alors remets-lui tes
+pigeons, et alors attends ta récompense. Je serai tout près, l'ami: vois
+à t'acquitter bravement de ce message.
+
+LE PAYSAN.--Oh! je vous le garantis, monsieur: laissez-moi faire.
+
+TITUS.--Dis, as-tu un couteau? Voyons-le.--Marcus, plie-le dans la
+harangue: car tu l'as faite sur le ton d'un humble suppliant.--Et
+lorsque tu l'auras donnée à l'empereur, reviens frapper à ma porte, et
+dis-moi ce qu'il t'aura dit.
+
+LE PAYSAN.--Dieu soit avec vous, monsieur! Je le ferai.
+
+TITUS.--Venez, Marcus, allons.--Publius, suis-moi.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+La scène est devant le palais.
+
+_Entrent_ SATURNINUS, TAMORA, CHIRON, DÉMÉTRIUS, _seigneurs et autres.
+Saturninus porte à la main les flèches lancées par Titus._
+
+
+SATURNINUS.--Que dites-vous, seigneurs, de ces outrages? A-t-on jamais
+vu un empereur de Rome insulté, dérangé et bravé ainsi en face, et
+traité avec ce mépris pour avoir déployé une justice impartiale? Vous le
+savez, seigneurs, aussi bien que les dieux puissants; quelques calomnies
+que les perturbateurs de notre paix murmurent à l'oreille du peuple, il
+ne s'est rien fait que de l'aveu des lois contre les fils téméraires du
+vieil Andronicus. Et parce que ses chagrins ont troublé sa raison,
+faudra-t-il que nous soyons ainsi persécutés de ses vengeances, de ses
+accès de frénésie, et de ses insultes amères? Le voilà maintenant qui
+appelle le ciel pour le venger. Voyez, voici une lettre à Jupiter, une
+autre à Mercure; celle-ci à Apollon; celle-là au dieu de la guerre. De
+jolis écrits à voir voler dans les rues de Rome! Quel est le but de
+ceci, si ce n'est de diffamer le sénat et de nous flétrir en tous lieux
+du reproche d'injustice? N'est-ce pas là une agréable folie, seigneurs?
+Comme s'il voulait dire qu'il n'y a point de justice à Rome. Mais si je
+vis, sa feinte démence ne servira pas de protection à ces outrages. Lui
+et les siens apprendront que la justice respire dans Saturninus; et si
+elle sommeille, il la réveillera si bien, que dans sa fureur elle fera
+disparaître le plus impudent des conspirateurs qui soient en vie.
+
+TAMORA.--Mon gracieux seigneur, mon cher Saturninus, maître de ma vie,
+souverain roi de toutes mes pensées, calmez-vous et supportez les
+défauts de la vieillesse de Titus; c'est l'effet des chagrins qu'il
+ressent de la perte de ses vaillants fils, dont la mort l'a frappé
+profondément et a blessé son coeur. Prenez pitié de son déplorable état,
+plutôt que de poursuivre pour ces insultes le plus faible ou le plus
+honnête homme de Rome. (_A part._) Oui, il convient à la pénétrante
+Tamora de les flatter tous.--Mais, Titus, je t'ai touché au vif, et tout
+le sang de ta vie s'écoule: si Aaron est seulement prudent, tout va
+bien, et l'ancre est dans le port. (_Entre le paysan avec sa paire de
+colombes._)--Eh bien, qu'y a-t-il, mon ami? Veux-tu nous parler?
+
+LE PAYSAN.--Oui, vraiment, si vous êtes la Majesté impériale.
+
+TAMORA.--Je suis l'impératrice.--Mais voilà l'empereur assis là-bas.
+
+LE PAYSAN.--C'est lui que je demande. (A l'empereur.)--Que Dieu et saint
+Étienne vous donnent le bonheur. Je vous ai apporté une lettre, et une
+paire de colombes que voilà.
+
+(L'empereur lit la lettre.)
+
+SATURNINUS.--Qu'on le saisisse et qu'on le pende sur l'heure.
+
+LE PAYSAN.--Combien aurai-je d'argent?
+
+TAMORA.--Allons, misérable, tu vas être pendu.
+
+LE PAYSAN.--Pendu! Par Notre-Dame, j'ai donc apporté ici mon cou pour un
+bel usage!
+
+(Il sort avec les gardes.)
+
+SATURNINUS.--Des outrages sanglants et intolérables! Endurerai-je plus
+longtemps ces odieuses scélératesses? Je sais d'où part encore cette
+lettre: cela peut-il se supporter? Comme si ses traîtres enfants, que la
+loi a condamnés à mourir pour le meurtre de notre frère, avaient été
+injustement égorgés par mon ordre! Allez, traînez ici ce scélérat par
+les cheveux: ni son âge ni ses honneurs ne lui donneront des priviléges.
+Va, pour cette audacieuse insulte, je serai moi-même ton bourreau, rusé
+et frénétique misérable, qui m'aidas à monter au faîte des grandeurs
+dans l'espérance que tu gouvernerais et Rome et moi. (_Entre Émilius._)
+Quelles nouvelles, Émilius?
+
+ÉMILIUS.--Aux armes, aux armes, seigneurs! Jamais Rome n'en eut plus de
+raisons! Les Goths ont rassemblé des forces; et avec des armées de
+soldats courageux, déterminés, avides de butin, ils marchent à grandes
+journées vers Rome, sous la conduite de Lucius, le fils du vieil
+Andronicus: il menace dans le cours de ses vengeances d'en faire autant
+que Coriolan.
+
+SATURNINUS.--Le belliqueux Lucius est-il le général des Goths? Cette
+nouvelle me glace; et je penche ma tête comme les fleurs frappées de la
+gelée ou l'herbe battue par la tempête. Ah! c'est maintenant que nos
+chagrins vont commencer: c'est lui que le commun peuple aime tant:
+moi-même, lorsque vêtu en simple particulier je me suis confondu avec
+eux, je leur ai souvent ouï dire que le bannissement de Lucius était
+injuste, et souhaiter que Lucius fût leur empereur.
+
+TAMORA.--Pourquoi trembleriez-vous? Votre ville n'est-elle pas forte?
+
+SATURNINUS.--Oui, mais les citoyens favorisent Lucius, et ils se
+révolteront pour lui venir en aide.
+
+TAMORA.--Roi, prenez les sentiments d'un empereur, comme vous en portez
+le titre. Le soleil est-il éclipsé par les insectes qui volent devant
+ses rayons? L'aigle permet aux petits oiseaux de chanter et ne
+s'embarrasse pas de ce qu'ils veulent dire par là, certain qu'il peut,
+de l'ombre de ses ailes, faire taire à son gré leurs voix. Vous pouvez
+en faire autant pour la populace insensée de Rome. Reprenez donc
+courage; et sachez, empereur, que je saurai charmer le vieil Andronicus
+par des paroles plus douces, mais plus dangereuses que ne l'est l'appât
+pour le poisson, et le miel du trèfle fleuri pour la brebis[28]: l'un
+meurt blessé par l'hameçon, et l'autre empoisonné par une pâture
+délicieuse.
+
+[Note 28: «Cette herbe mangée en abondance est nuisible aux
+troupeaux.» (JOHNSON.)]
+
+SATURNINUS.--Mais il ne voudra pas prier son fils pour nous.
+
+TAMORA.--Si Tamora l'en prie, il le voudra; car je puis flatter sa
+vieillesse et l'endormir par des promesses dorées: et quand son coeur
+serait presque inflexible et ses vieilles oreilles sourdes, son coeur et
+son oreille obéiraient à ma langue.--(_A Émilius._) Allez,
+précédez-nous, et soyez notre ambassadeur. Dites-lui que l'empereur
+demande une conférence avec le brave Lucius, et fixe le lieu du
+rendez-vous dans la maison de son père, le vieil Andronicus.
+
+SATURNINUS.--Émilius, acquittez-vous honorablement de ce message; et
+s'il exige des otages pour sa sûreté, dites-lui de demander les gages
+qu'il préfère.
+
+ÉMILIUS.--Je vais exécuter vos ordres.
+
+(Il sort.)
+
+TAMORA.--Moi, je vais aller trouver le vieux Andronicus, et l'adoucir
+par toutes les ressources de l'art que je possède, pour arracher aux
+belliqueux Goths le fier Lucius. Allons, cher empereur, reprenez votre
+gaieté; ensevelissez toutes vos alarmes dans la confiance en mes
+desseins.
+
+SATURNINUS.--Allez; puissiez-vous réussir et le persuader!
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Plaine aux environs de Rome.
+
+LUCIUS, _à la tête des Goths; tambours, drapeaux._
+
+
+LUCIUS.--Guerriers éprouvés, mes fidèles amis, j'ai reçu des lettres de
+la superbe Rome, qui m'annoncent la haine que les Romains portent à leur
+empereur, et combien ils aspirent de nous voir. Ainsi, nobles chefs,
+soyez ce qu'annoncent vos titres, fiers et impatients de venger vos
+affronts, et tirez une triple vengeance de tous les maux que Rome vous a
+causés.
+
+UN CHEF DES GOTHS.--Brave rejeton sorti du grand Andronicus, dont le
+nom, qui nous remplissait jadis de terreur, fait maintenant notre
+confiance; vous, dont l'ingrate Rome paye d'un odieux mépris les grands
+exploits et les actions honorables, comptez sur nous: nous vous suivrons
+partout où vous nous conduirez; comme dans un jour brûlant d'été les
+abeilles, armées de leurs dards, suivent leur roi aux champs fleuris, et
+nous nous vengerons de l'exécrable Tamora.
+
+TOUS ENSEMBLE.--Et ce qu'il dit, nous le disons tous avec lui, nous le
+répétons tous d'une voix.
+
+LUCIUS.--Je lui rends grâces humblement, et à vous tous.--Mais qui vient
+ici, conduit par ce robuste Goth?
+
+LE SOLDAT.--Illustre Lucius, je me suis écarté de notre armée pour aller
+considérer les ruines d'un monastère, et comme j'avais les yeux fixés
+avec attention sur cet édifice en décadence, soudain j'ai entendu un
+enfant qui criait au pied d'une muraille. Me tournant du côté de la
+voix, j'ai bientôt entendu qu'on calmait l'enfant qui pleurait en lui
+disant: «Paix, petit marmot basané qui tiens moitié de moi, moitié de ta
+mère! Si ta nuance ne décelait pas de qui tu es l'enfant; si la nature
+t'avait seulement donné la physionomie de ta mère, petit misérable, tu
+aurais pu devenir un empereur: mais quand le taureau et la génisse sont
+tous deux blancs comme lait, jamais ils n'engendrent un veau noir comme
+le charbon. Tais-toi, petit malheureux, tais-toi.» Voilà comment on
+grondait l'enfant, et on continuait: «Il faut que je te porte à un
+fidèle Goth, qui, quand il saura que tu es fils de l'impératrice, te
+prendra en affection pour l'amour de ta mère.» Aussitôt, moi, je tire
+mon épée, je fonds sur ce More que j'ai surpris à l'improviste, et que
+je vous amène ici pour en faire ce que vous trouverez bon.
+
+LUCIUS.--O vaillant Goth! voilà le démon incarné qui a privé Andronicus
+de sa main glorieuse: voilà la perle qui charmait les yeux de votre
+impératrice, et voilà le vil fruit de ses passions déréglées. (_A
+Aaron._)--Réponds, esclave à l'oeil blanc, où voulais-tu porter cette
+vivante image de ta face infernale? Pourquoi ne parles-tu pas?--Quoi!
+es-tu sourd? Non; pas un mot? Une corde, soldats; pendez-le à cet arbre,
+et à côté de lui son fruit de bâtardise.
+
+AARON.--Ne touche pas à cet enfant: il est de sang royal.
+
+LUCIUS.--Il ressemble trop à son père pour valoir jamais rien. Allons,
+commencez par pendre l'enfant, afin qu'il le voie s'agiter; spectacle
+fait pour affliger son coeur de père. Apportez-moi une échelle.
+
+(On apporte une échelle sur laquelle on force Aaron de monter.)
+
+AARON.--Lucius, épargne l'enfant, et porte-le de ma part à
+l'impératrice. Si tu m'accordes ma prière, je te révélerai d'étonnants
+secrets qu'il te serait fort avantageux de connaître; si tu me la
+refuses, arrive que pourra, je ne parle plus, et que la vengeance vous
+confonde tous!
+
+LUCIUS.--Parle, et si ce que tu as à me dire me satisfait, ton enfant
+vivra, et je me charge de le faire élever.
+
+AARON.--Si cela te satisfait? Oh! sois certain, Lucius, que ce que je te
+dirai affligera ton âme; car j'ai à t'entretenir de meurtres, de viol et
+de massacres, d'actes commis dans l'ombre de la nuit, d'abominables
+forfaits, de noirs complots de malice et de trahison, de scélératesses
+horribles à entendre raconter, et qui pourtant ont été exécutées par
+pitié. Tous ces secrets seront ensevelis par ma mort, si tu ne me jures
+pas que mon enfant vivra.
+
+LUCIUS.--Révèle ta pensée; je te dis que ton enfant vivra.
+
+AARON.--Jure-le, et puis, je commencerai.
+
+LUCIUS.--Par qui jurerai-je? Tu ne crois à aucun dieu, et dès lors
+comment peux-tu te fier à un serment?
+
+AARON.--Quand je ne croirais à aucun dieu, comme en effet je ne crois à
+aucun, n'importe; je sais que tu es religieux, et que tu as en toi
+quelque chose qu'on appelle la conscience, et vingt autres superstitions
+et cérémonies papistes que je t'ai vu très-soigneux d'observer.--C'est
+pour cela que j'exige ton serment.--Car je sais qu'un idiot se fait un
+dieu de son hochet, et tient la parole qu'il a jurée par ce dieu. C'est
+là le serment que j'exige.--Ainsi tu jureras par ce dieu, quel qu'il
+soit, que tu adores et que tu vénères, de sauver mon enfant, de le
+nourrir et de l'élever; ou je ne te révèle rien.
+
+LUCIUS.--Eh bien, je te jure par mon dieu que je le ferai.
+
+AARON.--D'abord, apprends que j'ai eu cet enfant de l'impératrice.
+
+LUCIUS.--O femme impudique et d'une luxure insatiable!
+
+AARON.--Arrête, Lucius! Ce n'est là qu'une action charitable, en
+comparaison de ce que tu vas entendre. Ce sont ses deux fils qui ont
+massacré Bassianus; ils ont coupé la langue à ta soeur, ils lui ont fait
+violence, lui ont coupé les mains, et l'ont _parée_ comme tu l'as vue.
+
+LUCIUS.--O exécrable scélérat! tu appelles cela _parer_?
+
+AARON.--Eh! elle a été lavée, et taillée et parée, et cela fut même un
+fort agréable exercice pour ceux qui l'ont fait.
+
+LUCIUS.--Oh! les brutaux et barbares scélérats, semblables à toi!
+
+AARON.--C'est moi qui ai été leur maître, et qui les ai instruits. C'est
+de leur mère qu'ils tiennent cet esprit de débauche, ce qui est aussi
+sûr que l'est la carte qui gagne la partie; quant à leurs goûts
+sanguinaires, je crois qu'ils les tiennent de moi, qui suis un aussi
+brave chien qu'aucun boule-dogue qui ait jamais attaqué le taureau à la
+tête. Que mes actions perfides attestent ce que je veux; j'ai indiqué à
+tes frères cette fosse où le corps de Bassianus était gisant; j'ai écrit
+la lettre que ton père a trouvée, et j'avais caché l'or dont il était
+parlé dans cette lettre, d'accord avec la reine et ses deux fils. Et que
+s'est-il fait dont tu aies eu à gémir, où je n'aie pas mis ma part de
+malice? J'ai trompé ton père pour le priver de sa main; et dès que je
+l'ai eue, je me suis retiré à l'écart, et j'ai failli me rompre les
+côtes à force de rire. Je l'ai épié à travers la crevasse d'une
+muraille, après qu'en échange de sa main il a reçu les têtes de ses deux
+fils, j'ai vu ses larmes, et j'ai ri de si bon coeur que mes deux yeux
+pleuraient comme les siens; et quand j'ai raconté toute cette farce à
+l'impératrice, elle s'est presque évanouie de plaisir à mon récit, et
+elle m'a payé mes nouvelles par vingt baisers.
+
+UN GOTH.--Comment peux-tu dire tout cela sans rougir?
+
+AARON.--Je rougis comme un chien noir, comme dit le proverbe.
+
+LUCIUS.--N'as-tu point de remords de ces forfaits atroces?
+
+AARON.--Oui, de n'en avoir fait mille fois davantage, et même en ce
+moment je maudis le jour (cependant je crois qu'il en est peu sur
+lesquels puisse tomber ma malédiction) où je n'aie fait quelque grand
+mal, comme de massacrer un homme ou de machiner sa mort, de violer une
+vierge ou d'imaginer le moyen d'y arriver, d'accuser quelque innocent ou
+de me parjurer moi-même, de semer une haine mortelle entre deux amis, de
+faire rompre le cou aux bestiaux des pauvres gens, d'incendier les
+granges et les meules de foin dans la nuit, et de dire aux propriétaires
+d'éteindre l'incendie avec leurs larmes: souvent j'ai exhumé les morts
+de leurs tombeaux, et j'ai placé leurs cadavres à la porte de leurs
+meilleurs amis lorsque leur douleur était presque oubliée, et sur leur
+peau, comme sur l'écorce d'un arbre, j'ai gravé avec mon couteau en
+lettres romaines: _Que votre douleur ne meure pas quoique je sois mort_.
+En un mot, j'ai fait mille choses horribles avec l'indifférence qu'un
+autre met à tuer une mouche; et rien ne me fait vraiment de la peine que
+la pensée de ne plus pouvoir en commettre dix mille autres.
+
+LUCIUS.--Descendez ce démon: il ne faut pas qu'il meure d'une mort aussi
+douce que d'être pendu sur-le-champ.
+
+AARON.--S'il existe des démons, je voudrais être un démon pour vivre et
+brûler dans le feu éternel; pourvu seulement que j'eusse ta compagnie en
+enfer, et que je pusse te tourmenter de mes paroles amères.
+
+LUCIUS, _aux soldats_.--Amis, fermez-lui la bouche et qu'il ne parle
+plus.
+
+(Entre un Goth.)
+
+LE GOTH.--Seigneur, voici un messager de Rome qui désire être admis en
+votre présence.
+
+LUCIUS.--Qu'il vienne. (_Entre Émilius._) Salut, Émilius; quelles
+nouvelles apportez-vous de Rome?
+
+ÉMILIUS.--Seigneur Lucius, et vous, princes des Goths, l'empereur romain
+vous salue tous par ma voix: ayant appris que vous êtes en armes, il
+demande une entrevue avec vous à la maison de votre père. Vous pouvez
+choisir vos otages, ils vous seront remis sur-le-champ.
+
+UN CHEF DES GOTHS.--Que dit notre général?
+
+LUCIUS.--Émilius, que l'empereur donne ses otages à mon père et à mon
+oncle Marcus, et nous viendrons. (_A ses troupes._)--Marchez.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Rome.--La scène est devant la maison de Titus.
+
+TAMORA, CHIRON ET DÉMÉTRIUS _déguisés_.
+
+
+TAMORA.--C'est dans cet étrange et singulier habillement que je veux me
+présenter à Andronicus, et lui dire que je suis la Vengeance envoyée du
+fond de l'abîme pour me joindre à lui et venger ses cruels outrages.
+Frappez la porte de son cabinet, où l'on dit qu'il se renferme pour
+méditer les étranges plans de terribles représailles. Dites-lui que la
+Vengeance elle-même est venue pour se liguer avec lui et travailler à la
+ruine de ses ennemis.
+
+(Ils frappent, et Titus se montre en haut.)
+
+TITUS.--Pourquoi troublez-vous mes méditations? Vous faites-vous un jeu
+de me faire ouvrir la porte, dans le but de faire évanouir mes tristes
+résolutions et de rendre sans effet toutes mes études? Vous vous
+trompez; car ce que j'ai intention de faire, voyez, je l'ai tracé ici en
+caractères de sang; et ce qui est écrit s'accomplira.
+
+TAMORA.--Titus, je suis venue pour te parler.
+
+TITUS.--Non, pas un seul mot. Comment puis-je donner de la grâce à mon
+discours, lorsqu'il me manque une main pour y joindre les gestes? Tu as
+l'avantage sur moi; ainsi retire-toi.
+
+TAMORA.--Si tu me connaissais, tu voudrais me parler.
+
+TITUS.--Je ne suis pas fou: je te connais bien; j'atteste ce bras
+mutilé, et ces lignes sanglantes, et ces rides profondes, creusées par
+le chagrin et les soucis: j'atteste les jours de fatigue et les longues
+nuits; j'atteste tout mon désespoir que je te connais bien pour notre
+fière impératrice, la puissante Tamora: ne viens-tu pas me demander mon
+autre main?
+
+TAMORA.--Sache, triste vieillard, que je ne suis point Tamora: elle est
+ton ennemie, et moi je suis ton amie. Je suis la Vengeance, envoyée du
+royaume des enfers pour te soulager du vautour qui te ronge le coeur, en
+exerçant d'horribles représailles sur tes ennemis. Descends et
+souhaite-moi la bienvenue dans ce royaume de la lumière: viens
+t'entretenir avec moi de meurtre et de mort. Il n'est point d'antre
+sombre, de retraite cachée, de vaste obscurité, de vallon obscur où le
+meurtre sanglant et l'affreux viol puissent se tapir de frayeur, où je
+ne puisse les découvrir, et faire retentir à leurs oreilles mon nom
+terrible, la Vengeance, nom qui fait frissonner les odieux coupables.
+
+TITUS.--Es-tu la Vengeance? m'es-tu envoyée pour tourmenter mes ennemis.
+
+TAMORA.--Oui; ainsi descends et reçois-moi.
+
+TITUS.--Commence par me rendre quelque service avant que j'aille te
+recevoir. A tes côtés sont le Meurtre et le Viol: donne-moi quelque
+assurance que tu es en effet la Vengeance: poignarde-les ou écrase-les
+sous les roues de ton char; alors j'irai te trouver, et je serai ton
+cocher, et je roulerai avec toi autour des globes. Procure-toi deux
+coursiers fougueux, noirs comme le jais, pour entraîner rapidement ton
+char vengeur, et déterrer les meurtriers dans leurs coupables repaires.
+Et lorsque ton char sera chargé de leurs têtes, je descendrai et je
+courrai à pied près de la roue tout le long du jour, comme un vil
+esclave; oui, depuis le lever d'Hypérion à l'orient jusqu'à ce qu'il se
+précipite dans l'Océan: et tous les jours je recommencerai cette pénible
+tâche, à condition que tu détruiras ici le Rapt et le Meurtre.
+
+TAMORA.--Ce sont mes ministres, et ils m'accompagnent.
+
+TITUS.--Sont-ils tes ministres? Comment s'appellent-ils?
+
+TAMORA.--Le Rapt et le Meurtre: ils portent ces noms parce qu'ils
+punissent ceux qui sont coupables de ces crimes.
+
+TITUS.--Grand Dieu! comme ils ressemblent aux fils de l'impératrice!
+Mais nous autres, pauvres humains, nous avons de pauvres yeux insensés
+qui nous trompent. O douce Vengeance, maintenant je viens à toi; et si
+l'étreinte d'un seul bras peut te satisfaire, je vais te presser tout à
+l'heure avec celui qui me reste.
+
+(Titus se retire.)
+
+TAMORA, _à ses fils_.--Ce pacte que je fais avec lui convient à sa
+folie: quelque invention que je forge pour nourrir la chimère de son
+cerveau malade, songez à l'appuyer, à l'entretenir par vos discours; car
+il ne lui reste plus aucun doute, et il me prend fermement pour la
+Vengeance. Profitant de sa crédulité et de sa folle idée, je le
+déterminerai à mander son fils Lucius; et lorsque je serai assurée de
+lui dans un banquet, je trouverai quelque ruse, quelque coup de main,
+pour écarter et disperser ces Goths inconstants, ou au moins pour en
+faire ses ennemis. Voyez: le voilà qui vient; il faut que je joue mon
+rôle.
+
+TITUS.--J'ai longtemps été délaissé, et cela pour toi; sois la
+bienvenue, furie terrible, dans ma maison désolée! Meurtre et Rapt, vous
+êtes aussi les bienvenus.--Oh! comme vous ressemblez à l'impératrice et
+à ses deux fils! Je vous trouve bien assortis, il ne vous manque qu'un
+More.--Est-ce que tout l'enfer n'a pu vous procurer un pareil démon? car
+je sais bien que jamais l'impératrice ne roule dans son char qu'elle ne
+soit accompagnée d'un More; et pour représenter en vrai notre reine, il
+conviendrait que vous eussiez un pareil démon. Mais soyez les bienvenus,
+tels que vous êtes; que ferons-nous?
+
+TAMORA.--Que voudrais-tu que nous fissions, Andronicus?
+
+DÉMÉTRIUS.--Montre-moi un meurtrier, et je me charge de lui.
+
+CHIRON.--Montre-moi un scélérat qui ait commis un rapt; je suis envoyé
+pour en tirer vengeance.
+
+TAMORA.--Montre-moi mille méchants qui t'aient fait du mal, et je te
+vengerai d'eux tous.
+
+TITUS.--Regarde autour de toi dans les rues corrompues de Rome, et quand
+tu apercevras un homme qui te ressemble, bon Meurtre, poignarde-le;
+c'est un meurtrier.--Toi, accompagne-le, et quand le hasard te fera
+rencontrer un autre homme qui te ressemble, bon Rapt, poignarde-le;
+c'est un ravisseur.--Toi, suis-les; il y a dans le palais de l'empereur
+une reine suivie d'un More; tu pourras aisément la reconnaître en la
+comparant à toi, car elle te ressemble de la tête aux pieds: je t'en
+conjure, fais-leur souffrir quelque mort violente; ils ont été violents
+envers moi et les miens.
+
+TAMORA.--Nous voilà bien instruits; nous l'exécuterons: mais si tu
+voulais, bon Andronicus, envoyer vers Lucius, ton vaillant fils, qui
+conduit vers Rome une armée de valeureux Goths; et l'inviter à se rendre
+à un festin dans ta maison; lorsqu'il sera ici, au milieu de ta fête
+solennelle, j'amènerai l'impératrice et ses fils, l'empereur même et
+tous tes ennemis, et ils s'agenouilleront et se mettront à ta merci; et
+tu pourras soulager sur eux ton coeur irrité. Que répond Andronicus à
+cette proposition?
+
+TITUS _appelant_.--Marcus, mon frère!--C'est le triste Titus qui
+t'appelle. (_Entre Marcus._) Pars, cher Marcus, va trouver ton neveu
+Lucius; tu le chercheras parmi des Goths. Dis-lui de venir me trouver,
+et d'amener avec lui quelques-uns des principaux princes des Goths;
+dis-lui de faire camper ses soldats là où ils sont; dis-lui que
+l'empereur et l'impératrice viennent à une fête chez moi, et qu'il la
+partagera avec eux. Fais cela pour l'amitié que tu me portes, et qu'il
+fasse ce que je dis s'il tient à la vie de son vieux père.
+
+MARCUS.--Je vais faire ton message, et revenir aussitôt.
+
+(Il sort.)
+
+TAMORA.--Je vais te quitter pour m'occuper de tes affaires, et j'emmène
+avec moi mes ministres.
+
+TITUS.--Non, non, que le Meurtre et le Rapt restent avec moi; autrement
+je rappelle mon frère, et je ne cherche plus d'autre vengeance que par
+les mains de Lucius.
+
+TAMORA, _à part, à ses deux fils_.--Qu'en dites-vous, mes enfants?
+Voulez-vous rester, tandis que je vais informer l'empereur de la manière
+dont j'ai conduit le stratagème que nous avons résolu? Cédez à sa
+fantaisie, flattez-le, caressez-le, et demeurez avec lui jusqu'à mon
+retour.
+
+TITUS, _à part_.--Je les connais bien tous, quoiqu'ils me croient fou;
+et j'attraperai par leur propre ruse ce couple de maudits chiens d'enfer
+et leur mère.
+
+DÉMÉTRIUS.--Madame, partez quand il vous plaira, laissez-nous ici.
+
+TAMORA.--Adieu, Andronicus; la Vengeance va ourdir un plan pour
+surprendre tes ennemis.
+
+(Elle sort.)
+
+TITUS.--Je le sais que tu vas t'en occuper; adieu, chère Vengeance.
+
+CHIRON.--Dis-nous, vieillard, à quoi tu nous emploieras.
+
+TITUS.--Ne vous mettez pas en peine; j'ai assez d'ouvrage pour vous.
+(_Il appelle._)--Publius, Caïus, Valentin, venez ici!
+
+(Entrent Publius et autres.)
+
+PUBLIUS.--Que désirez-vous?
+
+TITUS.--Connais-tu ces deux hommes?
+
+PUBLIUS.--Ce sont les fils de l'impératrice, je crois, Chiron et
+Démétrius.
+
+TITUS.--Fi donc, Publius, fi donc, tu te trompes étrangement. L'un est
+le Meurtre, et l'autre s'appelle le Rapt; en conséquence, enchaîne-les,
+bon Publius.--Caïus, Valentin, mettez la main sur eux. Vous m'avez
+souvent entendu désirer cet instant, je le trouve enfin. Liez-les bien,
+et fermez-leur la bouche s'ils veulent crier.
+
+(Titus sort.)
+
+(Publius, Caïus, Valentin, etc., se saisissent de Chiron et de
+Démétrius.)
+
+CHIRON.--Lâches, arrêtez; nous sommes les fils de l'impératrice!
+
+PUBLIUS.--Et c'est pour cela que nous faisons ce qu'on nous a
+commandés.--Fermez-leur la bouche; qu'ils ne puissent pas dire un
+mot.--Est-il bien garrotté?--Songez à les bien lier.
+
+(Titus Andronicus rentre tenant un poignard, et Lavinia tenant un
+bassin.)
+
+TITUS.--Viens, viens, Lavinia. Vois, tes ennemis sont liés.--Amis,
+fermez bien leurs bouches; qu'ils ne me parlent pas, mais qu'ils
+entendent les paroles terribles que je profère.--O scélérats, Chiron et
+Démétrius! voici la source pure que vous avez souillée de boue, voilà ce
+beau printemps que vous avez mêlé avec votre hiver. Vous avez tué son
+époux, et pour ce lâche forfait deux de ses frères ont été condamnés au
+supplice; ma main a été tranchée, et vous en avez fait de gaies
+plaisanteries; ses deux belles mains, sa langue, et ce qui était plus
+précieux encore que sa langue et ses mains, sa chasteté sans tache,
+traîtres inhumains, vous les avez mutilées et ravies! Que
+répondriez-vous si je vous laissais parler? Écoutez, misérables, comment
+je me propose de vous martyriser. Il me reste encore cette main pour
+vous couper la gorge; tandis que Lavinia tiendra entre ses moignons le
+bassin qui va recevoir votre sang criminel. Vous savez que votre mère
+compte revenir partager mon festin, qu'elle se donne le nom de la
+Vengeance, et qu'elle me croit fou.--Écoutez, scélérats, je mettrai vos
+os en poussière, j'en formerai une pâte avec votre sang, et de la pâte
+je ferai un pâté où je ferai entrer vos têtes odieuses; et je dirai à
+cette prostituée, votre exécrable mère, de dévorer, comme la terre, sa
+propre progéniture. Voilà le repas auquel je l'ai conviée, et voilà le
+mets dont elle se gorgera. Vous avez traité ma fille plus cruellement
+que ne le fut Philomèle; je veux m'en venger plus cruellement que
+Progné. Allons, tendez la gorge.--(_Il les égorge_.) Viens, Lavinia,
+reçois leur sang; et, quand ils seront morts, je vais réduire leurs os
+en poudre imperceptible, les humecter de cette odieuse liqueur, et faire
+cuire leurs têtes dans cette horrible pâte. Viens, que chacun m'aide à
+préparer ce banquet; je désire qu'il puisse être plus terrible et plus
+sanglant que la fête des centaures. Allons, apportez-les ici; je veux
+être le cuisinier, et les tenir prêts pour le retour de leur mère.
+
+(Ils sortent en emportant les cadavres.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Un pavillon avec des tables.
+
+LUCIUS, MARCUS, OFFICIERS GOTHS, AARON _prisonnier_.
+
+
+LUCIUS.--Mon oncle Marcus, puisque c'est la volonté de mon père que je
+vienne à Rome, je suis satisfait.
+
+UN GOTH.--Et notre volonté est la tienne, arrive ce que voudra la
+Fortune.
+
+LUCIUS.--Cher oncle, chargez-vous de ce More barbare, de ce tigre
+affamé, de ce maudit démon: qu'il ne reçoive aucune nourriture;
+enchaînez-le jusqu'à ce qu'on le produise face à face avec
+l'impératrice, pour rendre témoignage de ses horribles forfaits, et
+veillez à ce que nos amis en embuscade soient en force; je crains que
+l'empereur ne nous veuille pas de bien.
+
+AARON.--Que quelque démon murmure ses malédictions à mon oreille, et
+m'inspire afin que ma langue puisse exhaler tout le venin dont mon coeur
+est gonflé.
+
+LUCIUS.--Va-t'en, chien barbare, esclave infâme.--Amis, aidez à mon
+oncle à l'emmener. (_Les Goths sortent avec Aaron. Fanfares._)--Ces
+trompettes annoncent l'approche de l'empereur.
+
+(Entrent Saturninus et Tamora avec les tribuns et les sénateurs.)
+
+SATURNINUS.--Quoi, le firmament a-t-il donc plus d'un soleil?
+
+LUCIUS.--Que te sert-il de t'appeler un soleil?
+
+MARCUS.--Empereur de Rome, et vous, mon neveu, entamez le pourparler.
+Cette querelle doit être discutée paisiblement. Tout est prêt pour le
+festin que le soigneux Titus a ordonné dans des vues honorables, pour la
+paix, pour l'amitié, pour l'union, et pour le bien de Rome. Veuillez
+donc avancer, et prendre vos places.
+
+SATURNINUS.--Volontiers, Marcus.
+
+(Les hautbois sonnent. La compagnie prend place à table. Titus paraît en
+habit de cuisinier, plaçant les mets sur la table, Lavinia voilée
+l'accompagne, avec le jeune Lucius.)
+
+TITUS.--Soyez le bienvenu, mon gracieux souverain.--Soyez la bienvenue,
+redoutable reine.--Salut, Goths belliqueux.--Salut, Lucius; soyez tous
+les bienvenus. Quoique la chère soit peu splendide, elle suffira pour
+vous remplir l'estomac: veuillez bien manger.
+
+SATURNINUS.--Pourquoi êtes-vous ainsi accoutré, Andronicus?
+
+TITUS.--Parce que je voulais m'assurer que tout serait en ordre pour
+fêter Votre Majesté et votre impératrice.
+
+TAMORA.--Nous vous sommes obligés, bon Andronicus.
+
+TITUS.--Vous le seriez sûrement si Votre Majesté pouvait lire au fond de
+mon coeur. Seigneur empereur, résolvez-moi cette question: Le fougueux
+Virginius fit-il bien de tuer sa fille de sa propre main, parce qu'elle
+avait été violée, souillée et déshonorée?
+
+SATURNINUS.--Il fit bien, Andronicus.
+
+TITUS.--Votre raison, mon souverain?
+
+SATURNINUS.--Parce que sa fille ne devait pas survivre à son déshonneur,
+et renouveler sans cesse par sa présence les douleurs de son père.
+
+TITUS.--Cette raison est forte, décisive et convaincante. C'est un
+exemple, un précédent, un modèle à suivre pour moi, le plus malheureux
+des pères. Meurs, meurs, Lavinia, et ta honte avec toi; et avec ta honte
+le chagrin de ton père!
+
+(Il tue sa fille.)
+
+SATURNINUS.--Qu'as-tu fait, père barbare et dénaturé?
+
+TITUS.--J'ai tué celle qui m'a rendu aveugle à force de me faire
+pleurer: je suis aussi malheureux que l'était Virginius, et j'ai mille
+raisons de plus que lui de commettre cette violence; et la voilà faite.
+
+SATURNINUS.--Quoi, est-ce qu'elle a été violée? Dis, qui a fait cette
+action?
+
+TITUS.--Voudriez-vous manger? Que Votre Majesté daigne se nourrir.
+
+TAMORA.--Pourquoi as-tu tué ainsi ta fille unique?
+
+TITUS.--Ce n'est pas moi: c'est Chiron et Démétrius, ils l'ont violée,
+ils lui ont tranché la langue; ce sont eux, oui, eux, qui lui ont fait
+tout ce mal.
+
+SATURNINUS.--Qu'on aille les chercher sur-le-champ.
+
+TITUS.--Bon! ils sont là tous deux assaisonnés dans ce pâté, dont leur
+mère s'est délicatement nourrie: elle a mangé la chair qu'elle a
+enfantée elle-même. C'est la vérité, c'est la vérité: j'en atteste la
+lame affilée de mon couteau.
+
+(Il perce Tamora.)
+
+SATURNINUS.--Meurs, misérable fou, pour cet abominable forfait.
+
+(Saturninus tue Titus.)
+
+LUCIUS.--L'oeil d'un fils peut-il voir couler le sang de son père? Voilà
+salaire pour salaire, mort pour mort.
+
+(Lucius poignarde Saturninus.)
+
+MARCUS.--Peuple et fils de Rome dont je vois les tristes visages que ce
+tumulte disperse comme une troupe d'oiseaux séparés par les vents et le
+tourbillon de la tempête, laissez-moi vous enseigner le moyen de réunir
+de nouveau dans une gerbe unique ces épis épars, et de former de ces
+membres séparés un seul corps.
+
+UN SÉNATEUR.--Oui, de peur que Rome ne soit le fléau de Rome; et que
+celle qui voit ramper devant elle de vastes et puissants royaumes,
+désormais comme un proscrit errant dans l'abandon et le désespoir,
+exerce sur elle-même une honteuse justice! Mais si ces signes de
+vieillesse, ces rides profondes de l'âge, témoins sérieux de ma longue
+expérience, ne peuvent vous engager à m'écouter, parlez, vous, ami chéri
+de Rome (_à Lucius_), comme jadis notre ancêtre, lorsque sa langue
+pathétique raconta à l'oreille attentive de l'amoureuse et triste Didon
+l'histoire de cette nuit de flammes et de désastres où les Grecs rusés
+surprirent la Troie du roi Priam: dites-nous quel Sinon avait enchanté
+nos oreilles, ou qui a introduit chez nous la fatale machine qui porte
+une blessure profonde à notre Troie, à notre Rome?--Mon coeur n'est pas
+formé de caillou ni d'acier, et je ne puis exprimer notre amère douleur
+sans que des flots de larmes viennent suffoquer ma voix, et interrompre
+mon discours dans le moment même où il exciterait le plus votre
+attention et attendrirait vos coeurs émus de pitié. Voici un général:
+qu'il fasse lui-même ce récit; vos coeurs palpiteront et vous pleurerez
+en l'entendant parler.
+
+LUCIUS.--Apprenez donc, nobles auditeurs, que les exécrables Chiron et
+Démétrius sont ceux qui ont massacré le frère de notre empereur, que ce
+sont eux qui ont déshonoré notre soeur, et que nos deux frères ont été
+décapités pour leurs atroces forfaits. Apprenez que les larmes de notre
+père ont été méprisées; et qu'il a été, par une lâche fraude, privé de
+cette main fidèle qui avait soutenu les guerres de Rome et précipité ses
+ennemis dans le tombeau. Enfin, vous savez que moi j'ai été injustement
+banni, que les portes ont été fermées sur moi, et que, pleurant, j'ai
+été chassé et réduit à aller demander du secours aux ennemis de Rome,
+qui ont noyé leur haine dans mes larmes sincères, et m'ont ouvert leurs
+bras pour me recevoir comme un ami; et je suis le banni, il faut que
+vous le sachiez, qui ai protégé la sûreté de Rome au prix de mon sang,
+et détourné de son sein le fer ennemi pour l'enfoncer dans mon corps
+intrépide. Hélas! vous savez que je ne suis pas homme à me vanter; mes
+blessures, toutes muettes qu'elles sont, peuvent attester que mon
+témoignage est juste et plein de vérité. Mais, arrêtons, il me semble
+que je m'écarte trop en parlant ici de mon faible mérite. Oh!
+pardonnez-moi, les hommes se louent eux-mêmes quand ils n'ont plus
+d'amis pour le faire.
+
+MARCUS.--C'est maintenant à mon tour de parler. Voyez cet enfant. (_Il
+montre l'enfant qu'un serviteur porte dans ses bras._) Tamora est sa
+mère; c'est la progéniture d'un More impie, le premier artisan et
+l'auteur de tous ces maux. Le scélérat est vivant dans la maison de
+Titus, et il est là, tout homme qu'il est, pour attester la vérité de ce
+fait. Jugez maintenant quelle raison avait Titus de se venger de ces
+outrages inexprimables, au-dessus de la patience, au delà de ce que peut
+supporter l'homme. Maintenant que vous avez entendu la vérité, que
+dites-vous, Romains? Avons-nous rien fait d'injuste? Montrez-nous en
+quoi, et de la place où vous nous voyez maintenant, nous allons, en nous
+tenant par la main, nous précipiter ensemble, détruire tout ce qui reste
+de la triste famille d'Andronicus, écraser nos têtes sur les pierres
+rugueuses, et éteindre d'un seul coup notre maison. Parlez, Romains,
+parlez, et si vous l'ordonnez, voyez, Lucius et moi, nous allons, la
+main dans la main, nous précipiter.
+
+ÉMILIUS.--Viens, viens, respectable citoyen de Rome, et conduis
+doucement par la main notre empereur, notre empereur Lucius; car je suis
+bien sûr que toutes les voix vont le nommer d'un cri unanime.
+
+TOUS LES ROMAINS _s'écrient_.--Salut, Lucius; salut, royal empereur de
+Rome.
+
+(Lucius et ses amis descendent.)
+
+MARCUS.--Allez dans la triste maison du vieux Titus, et traînez ici ce
+More impie pour le condamner à quelque mort sanglante, cruelle, en
+punition de sa méchante vie.
+
+LES ROMAINS.--Salut, Lucius; salut, gracieux maître de Rome.
+
+LUCIUS.--Grâces vous soient rendues, généreux Romains: puissé-je
+gouverner de façon à guérir les plaies de Rome, et à effacer ses
+désastres! Mais, bon peuple, accordez-moi quelques instants, car la
+nature m'impose une tâche douloureuse.--Tenez-vous à l'écart.--Et vous,
+mon oncle, approchez pour verser les larmes funèbres sur ce
+cadavre.--Ah! reçois ce baiser brûlant sur tes lèvres pâles et froides
+(_il embrasse Titus_), ces larmes de douleur sur ton visage sanglant;
+tristes et derniers devoirs de ton digne fils!
+
+MARCUS.--Ton frère Marcus nous offre à tes lèvres, larmes pour larmes,
+et tendre baiser pour baiser. Oh! lorsque la somme de ceux que je devais
+te donner serait infinie, impossible à compter, cependant je
+m'acquitterais encore.
+
+LUCIUS, _à son fils_.--Approche, enfant: viens apprendre de nous à
+fondre en pleurs. Ton grand-père t'aimait bien: mille fois il t'a fait
+danser sur ses genoux, il t'a endormi en chantant, pendant que son
+tendre sein te servait d'oreiller, il t'a raconté bien des histoires à
+la portée de ton enfance; en reconnaissance, comme un tendre enfant,
+répands quelques larmes de tes yeux encore faibles, et paye ce tribut à
+la nature qui le demande: les amis associent leurs amis à leurs chagrins
+et à leurs peines: fais-lui tes derniers adieux; dépose-le dans sa
+tombe; rends-lui ce service et prends congé de lui.
+
+LE JEUNE LUCIUS.--O grand-père, grand-père! oui, je voudrais de tout mon
+coeur être mort, et qu'à ce prix vous fussiez encore vivant. O seigneur!
+mes larmes m'empêchent de pouvoir lui parler: mes larmes m'étoufferont
+si j'ouvre la bouche.
+
+(Entrent des serviteurs entraînant Aaron.)
+
+UN DES ROMAINS.--Enfin, triste famille d'Andronicus, finissez-en avec le
+malheur. Prononcez la sentence de cet exécrable scélérat, qui a été
+l'auteur de ces tragiques événements.
+
+LUCIUS.--Enfouissez-le jusqu'à la poitrine dans la terre, et laissez-le
+mourir de faim[29]: qu'il reste là, qu'il crie et demande de la
+nourriture: si quelqu'un le soulage et le plaint, il mourra pour ce
+crime. Tel est notre arrêt: que quelques-uns de vous demeurent et
+veillent à ce qu'il soit enfoui dans la terre.
+
+[Note 29: Dans la pièce de Ravenscroft, Aaron est mis à la broche et
+rôti sur le théâtre.]
+
+AARON.--Eh! pourquoi la rage serait-elle muette? pourquoi la fureur
+garderait-elle le silence? Je ne suis pas un enfant, moi, pour aller,
+avec de basses prières, me repentir des maux que j'ai faits. Je
+voudrais, si je pouvais faire ma volonté, commettre dix mille forfaits
+pis que tous ceux que j'ai commis; et si jamais il m'arriva dans le
+cours de ma vie de faire une seule bonne action, je m'en repens de toute
+mon âme.
+
+LUCIUS.--Que quelques bons amis emportent d'ici le corps de l'empereur,
+et lui donnent la sépulture dans le tombeau de son père. Mon père et
+Lavinia seront sans délai enfermés dans le monument de notre famille.
+Quant à cette odieuse tigresse, cette Tamora, nuls rites funèbres ne lui
+seront accordés, nul homme ne prendra pour elle les habits de deuil: nul
+glas funéraire n'annoncera ses obsèques: qu'on la jette aux bêtes
+sauvages et aux oiseaux de proie. Sa vie fut celle d'une bête féroce;
+elle vécut sans pitié; et par conséquent elle n'en trouvera point.
+Veillez à ce qu'il soit fait justice d'Aaron, de cet infernal More,
+l'auteur de tous nos désastres: ensuite nous allons travailler à bien
+ordonner l'État, afin que de pareils événements ne viennent jamais hâter
+sa ruine.
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+ BALLADE.
+
+ PLAINTES DE TITUS ANDRONICUS.
+
+
+Vous, âmes nobles et guerrières, qui n'épargnez pas votre sang pour la
+patrie, écoutez-moi, moi qui, pendant dix longues années, ai combattu
+pour Rome, et n'en ai reçu que de l'ingratitude pour récompense.
+
+Je vécus soixante ans à Rome dans la plus grande considération, j'y
+étais aimé des nobles, j'avais vingt-cinq fils dont la vertu naissante
+faisait tout mon plaisir.
+
+Je combattis toujours avec mes fils contre l'essaim furieux des ennemis
+de Rome; nous avons combattu dix ans les Goths, nous avons essuyé mille
+fatigues et reçu beaucoup de blessures.
+
+Le glaive m'enleva vingt-deux de mes fils avant que nous revinssions à
+Rome; et je ne conservai que trois de mes vingt-cinq enfants, tant la
+guerre en moissonna!
+
+Cependant le bonheur accompagna mes travaux, j'amenai prisonniers la
+reine, ses fils et un More, l'homme le plus meurtrier qui fut jamais.
+
+L'empereur épousa la reine, source de maux funestes qui désolèrent Rome;
+car les deux princes et le More le trompèrent lâchement, sans égard pour
+personne.
+
+Le More plut à l'impératrice, qui prêta l'oreille à sa passion; elle
+oublia ses serments jurés à l'empereur, et elle mit au monde un enfant
+more.
+
+Jour et nuit ils ne pensaient tous les deux qu'à répandre le sang, et à
+me plonger moi et les miens dans le tombeau par un assassinat.
+
+J'espérais enfin vivre en repos, lorsque de nouveaux chagrins vinrent
+m'assaillir; il me restait une fille de qui j'attendais le soulagement
+de mes maux, et la consolation de ma vieillesse.
+
+Cette enfant, appelée Lavinia, était fiancée au noble fils de
+l'empereur: dans une chasse, il fut massacré par les indignes complices
+de la cruelle impératrice.
+
+On eut la méchanceté de jeter son corps dans une profonde et sombre
+fosse; le scélérat more passa peu de temps après par cet endroit avec
+mes fils, et ils tombèrent dans la fosse.
+
+Le More y fit passer ensuite l'empereur, et leur imputa tout le crime de
+ce meurtre; comme ils furent trouvés dans la fosse, on les arrêta et on
+les enchaîna.
+
+Mais ce qui mit le comble à mon malheur, les deux princes eurent la
+cruauté d'enlever ma fille sans pitié, et souillèrent sa chasteté dans
+leurs bras impudiques.
+
+Et quand ils l'eurent déshonorée, ils firent tout ce qu'ils purent pour
+tenir leur crime secret; ils lui coupèrent la langue, afin qu'elle ne
+pût les accuser.
+
+Ils lui coupèrent aussi les deux mains, afin qu'elle ne pût ni mettre
+ses plaintes par écrit, ni trahir les deux complices de ce forfait, en
+brodant avec l'aiguille sur son métier.
+
+Mon frère Marcus la rencontra dans la forêt où son sang arrosait la
+terre, la vit les deux bras coupés, sans langue, et ne pouvant se
+plaindre de son malheur.
+
+Et lorsque je la vis dans cet affreux état, je versai des larmes; je
+poussai pour Lavinia plus de plaintes que je n'en avais poussé pour mes
+vingt-deux fils.
+
+Et quand je vis qu'elle ne pouvait ni écrire, ni parler, ce fut alors
+que mon coeur se brisa de douleur; nous répandîmes du sable sur la
+terre, afin de parvenir à dévoiler l'auteur de tant d'atrocités.
+
+Avec un bâton, sans le secours de la main, elle écrivit sur le sable ce
+qui suit:
+
+«Les fils abominables de la fière impératrice sont les seuls auteurs de
+mes souffrances.»
+
+J'arrachai mes cheveux gris, je maudis l'heure où j'étais né, et je
+souhaitai que la main qui avait combattu pour l'honneur de Rome eût été
+estropiée dans le berceau.
+
+Le More, toujours occupé de scélératesses, dit que si je voulais
+délivrer mes fils, il fallait que je donnasse ma main droite à
+l'empereur, et qu'alors il laisserait vivre mes fils.
+
+J'ordonnai au More de me couper sur-le-champ la main, et je la vis
+séparée de mon bras sans crainte et sans horreur; car j'aurais
+volontiers donné au tyran mon coeur sanglant pour la vie de mes enfants.
+
+Bientôt on me rapporte ma main qu'on avait refusée, et les têtes de mes
+fils séparées de leurs corps: je les contemplai, et mes larmes coulèrent
+encore à plus grands flots.
+
+Alors en proie à ma misère, je m'en allai sans secours, je traçai ma
+douleur sur le sable avec mes larmes, je décochai ma flèche vers le
+ciel[30], et j'invoquai à grands cris les puissances de l'enfer pour me
+venger.
+
+[Note 30: Si cette ballade est antérieure à la tragédie, c'est ici
+une expression métaphorique, empruntée probablement d'un passage du
+psaume LXIV, 3: «Ceux qui visent avec des mots empoisonnés, comme avec
+des flèches.» PERCY.]
+
+L'impératrice, qui me crut fou, parut devant moi sous la forme d'une
+furie, avec ses fils travestis; elle se disait la Vengeance, et ses deux
+fils le Rapt et le Meurtre.
+
+Je la laissai quelque temps dans cette idée, jusqu'à ce que mes amis,
+ayant épié le lieu et le moment, attachèrent les princes à un poteau,
+pour infliger la punition due à leur crime.
+
+Je les égorgeai; Lavinia, des restes de ses bras mutilés, tint le bassin
+pour recevoir leur sang; je râpai ensuite leurs os, pour faire de cette
+poussière une pâte épaisse dont je fis deux pâtés.
+
+Je les remplis de leur chair et les fis servir sur la table un jour de
+festin; je les plaçai devant l'impératrice qui mangea la chair et les os
+de ses deux fils.
+
+Ensuite j'égorgeai ma fille sans pitié, et j'enfonçai le poignard dans
+le sein de l'impératrice, j'en fis de même à l'empereur, puis à
+moi-même, et terminai ainsi ma fatale vie.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Titus Andronicus, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TITUS ANDRONICUS ***
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Titus Andronicus, par Shakespeare</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Titus Andronicus, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Titus Andronicus
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: June 5, 2008 [EBook #25707]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TITUS ANDRONICUS ***
+
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+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
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+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+ Note du transcripteur.
+
+ ===============================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES.
+
+ Volume 8
+ La vie et la mort du roi Richard III
+ Le roi Henri VIII.--<b>Titus Andronicus</b>
+ POEMES ET SONNETS:
+ Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce
+ La plainte d'une amante
+ Le Pèlerin amoureux.--Sonnets.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+ =================================================
+</pre>
+
+<h1>TITUS ANDRONICUS</h1>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+
+<br>
+
+<h3>NOTICE</h3>
+
+<h3>SUR TITUS ANDRONICUS</h3>
+
+<p>On dit qu'à la première représentation des <i>Euménides</i>, tragédie
+d'Eschyle, la terreur qu'inspira le spectacle causa des fausses couches
+à plusieurs femmes; je ne sais quel effet eût produit sur un
+auditoire grec la tragédie de <i>Titus Andronicus</i>; mais, à la seule
+lecture, on serait tenté de la croire composée pour un peuple de
+cannibales, ou pour être représentée au milieu des saturnales d'une
+révolution. Cependant la tradition nous apprend que cette pièce,
+aujourd'hui repoussée de la scène, a excité à plusieurs reprises les
+applaudissements du parterre anglais. On ajoute même qu'en 1686,
+Ravenscroft la remit au théâtre avec des changements; mais qu'au
+lieu d'en diminuer l'horreur, il saisit toutes les occasions de l'augmenter:
+quand, par exemple, Tamora massacre son enfant, le More
+dit: «Elle m'a surpassé dans l'art d'assassiner; elle a tué son propre
+enfant, donnez-le-moi... que je le dévore.»</p>
+
+<p><i>Titus Andronicus</i>, tel que nous l'imprimons aujourd'hui, n'a déjà
+que trop de traits de cette force, et plusieurs fois, nous l'avouerons,
+un frémissement involontaire nous en a fait interrompre la révision.</p>
+
+<p>Hâtons-nous de dire que presque tous les commentateurs ont mis
+en doute que cette pièce fût de Shakspeare, et quelques-uns en ont
+donné des raisons assez concluantes. Le style a une tout autre couleur
+que celle de ses autres tragédies; il y a dans les vers une
+prétention à l'élégance, des abréviations vulgaires, et un vice de
+construction grammaticale, qui ne ressemblent en rien à la manière
+de Shakspeare. Qu'on lise, dit Malone, quelques lignes d'<i>Appius
+et Virginia</i>, de <i>Tancrède et Sigismonde</i>, de <i>la bataille d'Alcazar</i>,
+de <i>Jéronimo</i>, de <i>Sélim</i>, de <i>Locrine</i>, etc., et en général de
+toutes les pièces mises sur la scène avant Shakspeare, on reconnaîtra
+que <i>Titus Andronicus</i> porte le même cachet.</p>
+
+<p>Ceux qui admettent <i>Titus Andronicus</i> au nombre des véritables
+ouvrages de Shakspeare sont obligés de considérer celui-ci comme
+la première production de sa jeunesse; mais <i>Titus Andronicus</i> n'est
+point un coup d'essai; on y reconnaît une habitude, un système
+calculé de composition. Cependant le troisième acte entièrement tragique,
+le caractère original, quoique toujours horrible, d'Aaron le
+More, quelques pensées, quelques descriptions, semblent appartenir
+à l'auteur du <i>Roi Lear</i>.</p>
+
+<p>La fable qui fait le fond de <i>Titus Andronicus</i> est tout entière de
+l'invention du poëte ou de quelqu'un de ces compilateurs du treizième
+siècle, qui confondaient les lieux, les noms et les époques
+dans leurs prétendues nouvelles historiques.</p>
+
+<p>On trouve aussi dans le recueil de Percy<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, une ballade que quelques-uns
+ont cru plus ancienne que la pièce, ce qui n'est pas facile
+à décider: nous la plaçons en note.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> <i>Relics of anc. poets</i>, v. I, p. 222.</blockquote>
+<br>
+
+<h1>TITUS ANDRONICUS</h1>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+
+<br>
+
+<pre>
+ PERSONNAGES
+
+
+SATURNINUS, fils du dernier empereur
+de Rome, et ensuite proclamé
+lui-même empereur.
+
+BASSIANUS, frère de Saturninus,
+amoureux de Lavinia.
+
+TITUS ANDRONICUS, noble romain,
+général dans la guerre contre les
+Goths.
+
+MARCUS ANDRONICUS, tribun du
+peuple, et frère de Titus.
+
+MARTIUS,
+QUINTUS,
+LUCIUS, fils de Titus Andronicus.
+MUTIUS,
+
+LE JEUNE LUCIUS, enfant de
+Lucius.
+
+PUBLIUS, fils de Marcus le tribun.
+
+ÉMILIUS, noble romain.
+
+ALARBUS,
+CHIRON, fils de Tamora.
+DÉMÉTRIUS,
+
+AARON, More, amant de Tamora.
+
+UN CAPITAINE du camp de Titus.
+
+TROUPE DE GOTHS et DE ROMAINS.
+
+UN PAYSAN.
+
+TAMORA, reine des Goths.
+
+LAVINIA, fille de Titus Andronicus.
+
+UNE NOURRICE, avec un enfant
+more.
+
+Parents de Titus, sénateurs, juges,
+officiers, soldats, etc.
+</pre>
+
+<p class="stage1">La scène est à Rome, et dans la campagne environnante.</p>
+
+<br>
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+
+
+<p class="stage1">Rome.--Devant le Capitole. On aperçoit le monument des
+Andronicus.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Les</i> SÉNATEURS <i>et les</i> TRIBUNS <i>assis dans la partie
+supérieure du temple; ensuite</i> SATURNINUS <i>avec ses
+partisans se présente à une des portes;</i> BASSIANUS <i>et
+les siens à l'autre porte: les tambours battent, et les enseignes
+sont déployées.</i></p>
+<br>
+
+<p>SATURNINUS.--Nobles patriciens, protecteurs de mes
+droits, défendez par les armes la justice de ma cause; et
+vous, mes concitoyens, mes fidèles partisans, soutenez
+par l'épée mes droits héréditaires. Je suis le fils aîné du
+dernier empereur qui ait porté le diadème impérial de
+Rome: faites donc revivre en moi la dignité de mon
+père, et ne souffrez pas l'injure qu'on veut faire à mon
+âge.</p>
+
+<p>BASSIANUS.--Romains, mes amis, qui suivez mes pas
+et favorisez mes droits, si jamais Bassianus, le fils de
+César, fut agréable aux yeux de Rome impériale, gardez
+donc ce passage au Capitole, et ne souffrez pas que le
+déshonneur approche du trône impérial, consacré à la
+vertu, à la justice, à la continence et à la grandeur
+d'âme: mais que le mérite brille dans une élection libre;
+et ensuite, Romains, combattez pour maintenir la
+liberté de votre choix.</p>
+
+<p class="stage1">(Marcus Andronicus entre par la partie supérieure, tenant
+une couronne.)</p>
+
+<p>MARCUS.--Princes, dont l'ambition secondée par des
+factions et par vos amis lutte pour le commandement et
+l'empire, sachez que le peuple romain, que nous sommes
+chargés de représenter, a, d'une commune voix, dans
+l'élection à l'empire romain, choisi Andronicus, surnommé
+le Pieux, en considération des grands et nombreux
+services qu'il a rendus à Rome. La ville ne renferme
+point aujourd'hui dans son enceinte un homme
+d'un plus noble caractère, un plus brave guerrier. Le
+sénat l'a rappelé dans cette ville, à la fin des longues et
+sanglantes guerres qu'il a soutenues contre les barbares
+Goths. Ce général, la terreur de nos ennemis, secondé
+de ses fils, a enfin enchaîné cette nation robuste et
+nourrie dans les armes. Dix années se sont écoulées
+depuis le jour qu'il se chargea des intérêts de Rome, et
+qu'il châtie par ses armes l'orgueil de nos ennemis:
+cinq fois il est revenu sanglant dans Rome, rapportant du
+champ de bataille ses vaillants fils dans un cercueil.--Et
+aujourd'hui enfin, l'illustre Titus Andronicus rentre
+dans Rome chargé des dépouilles de la gloire, et ennobli
+par de nouveaux exploits. Pour l'honneur du nom
+de celui que vous désirez voir dignement remplacé, au
+nom des droits sacrés du Capitole que vous prétendez
+adorer, et de ceux du sénat que vous prétendez respecter,
+nous vous conjurons de vous retirer et de désarmer vos
+forces; congédiez vos partisans, et faites valoir vos prétentions
+en paix et avec modestie, comme il convient à
+des candidats.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Combien l'éloquence du tribun réussit à
+calmer mes pensées!</p>
+
+<p>BASSIANUS.--Marcus Andronicus, je mets ma confiance
+dans ta droiture et ton intégrité; et j'ai tant de respect
+et d'affection pour toi et les tiens, pour ton noble frère
+Titus, pour ses fils et pour celle devant qui toutes mes
+pensées se prosternent, l'aimable Lavinia, le riche ornement
+de Rome, que je veux à l'instant congédier mes
+amis, et remettre ma cause à ma destinée et à la faveur
+du peuple, afin qu'elle soit pesée dans la balance.</p>
+
+<p class="stage1">(Il congédie ses soldats.)</p>
+
+<p>SATURNINUS, <i>aux siens</i>.--Amis, qui vous êtes montrés
+si zélés pour mes droits, je vous rends grâces, et vous
+licencie tous. J'abandonne à l'affection et à la faveur de
+ma patrie, moi-même, ma personne et ma cause. Rome,
+sois juste et favorable envers moi, comme je suis confiant
+et généreux envers toi.--Ouvrez les portes et laissez-moi
+entrer.</p>
+
+<p>BASSIANUS.--Et moi aussi, tribuns, son pauvre compétiteur.</p>
+
+<p class="stage1">(Saturninus et Bassianus entrent dans le Capitole, accompagnés
+de Marcus, des sénateurs, etc., etc.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">UN CAPITAINE, et <i>foule</i>.</p>
+<br>
+
+<p>LE CAPITAINE.--Romains, faites place: le digne Andronicus,
+le patron de la vertu, et le plus brave champion
+de Rome, toujours heureux dans les batailles qu'il livre,
+revient, couronné par la gloire et la fortune, des pays
+lointains où il a circonscrit avec son épée et mis sous le
+joug les ennemis de Rome.</p>
+
+<p class="stage1">(On entend les trompettes. Paraissent Mutius et Martius: suivent
+deux soldats portant un cercueil drapé de noir, ensuite marchent
+Quintus et Lucius. Après eux paraît Titus Andronicus,
+suivi de Tamora, reine des Goths, d'Alarbus, Chiron et Démétrius,
+avec le More Aaron, prisonniers. Les soldats et le peuple
+suivent: on dépose à terre le cercueil, et Titus parle.)</p>
+
+<p>TITUS.--Salut, Rome, victorieuse dans tes robes de
+deuil! tel que la nef, qui a déchargé sa cargaison, rentre
+chargée d'un fardeau précieux dans la baie où elle a
+d'abord levé l'ancre: tel Andronicus, ceint de branches
+de laurier, revient de nouveau saluer sa patrie de ses
+larmes; larmes de joie sincère de se retrouver à Rome!--O
+toi, puissant protecteur de ce Capitole, sois propice
+aux religieux devoirs que nous nous proposons de remplir.--Romains,
+de vingt-cinq fils vaillants, moitié du
+nombre que possédait Priam, voilà tous ceux qui me
+restent vivants ou morts! Que Rome récompense de son
+amour ceux qui survivent, et que ceux que je conduis à
+leur dernière demeure reçoivent la sépulture avec leurs
+ancêtres: c'est ici que les Goths m'ont permis de remettre
+mon épée dans le fourreau.--Mais, Titus, père
+cruel et sans souci des tiens, pourquoi laisses-tu tes fils,
+encore sans sépulture, errer sur la redoutable rive du
+Styx? Laissez-moi les déposer près de leurs frères. (<i>On
+ouvre la tombe de sa famille.</i>) Saluons-les dans le silence
+qui convient aux morts! dormez en paix, vous qui êtes
+morts dans les guerres de votre patrie. O asile sacré, qui
+renfermes toutes mes joies, paisible retraite de la vertu
+et de l'honneur, combien de mes fils as-tu reçus dans
+ton sein, que tu ne me rendras jamais!</p>
+
+<p>LUCIUS.--Cédez-nous le plus illustre des prisonniers
+goths, pour couper ses membres, les entasser sur un
+bûcher, et les brûler en sacrifice <i>ad manes fratrum</i>, devant
+cette prison terrestre de leurs ossements, afin que
+leurs ombres ne soient pas mécontentes, et que nous ne
+soyons pas obsédés sur la terre par des apparitions.</p>
+
+<p>TITUS.--Je vous donne celui-ci, le plus noble de ceux
+qui survivent, le fils aîné de cette malheureuse reine.</p>
+
+<p>TAMORA.--Arrêtez, Romains!--Généreux conquérant,
+victorieux Titus, prends pitié des larmes que je verse,
+larmes d'une mère qui supplie pour son fils. Et si jamais
+tes enfants te furent chers, ah! songe que mon fils m'est
+aussi cher. N'est-ce pas assez d'être tes captifs, soumis
+au joug romain et d'être amenés à Rome pour orner ton
+triomphe et ton retour? Faut-il encore que mes fils soient
+égorgés dans vos rues, pour avoir vaillamment défendu
+la cause de leur pays? Oh! si ce fut pour les tiens un
+pieux devoir de combattre pour leur souverain et leur
+patrie, il en est de même pour eux. Andronicus, ne
+souille point de sang ta tombe. Veux-tu te rapprocher de
+la nature des dieux? Rapproche-toi d'eux en étant miséricordieux:
+la douce pitié est le symbole de la vraie
+grandeur. Trois fois noble Titus, épargne mon fils premier-né.</p>
+
+<p>TITUS.--Modérez-vous, madame, et pardonnez-moi.
+Ceux que vous voyez autour de moi sont les frères de
+ceux que les Goths ont vus vivre et mourir, et leur piété
+demande un sacrifice pour leurs frères immolés. Votre
+fils est marqué pour être la victime; il faut qu'il meure
+pour apaiser les ombres plaintives de ceux qui ne sont
+plus.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Qu'on l'emmène, et qu'on allume à l'instant
+le bûcher: coupons ses membres avec nos épées, jusqu'à
+ce qu'il soit entièrement consumé.</p>
+
+<p class="stage1">(Mutius, Marcus, Quintus, Lucius, sortent emmenant Alarbus.)</p>
+
+<p>TAMORA.--O piété impie et barbare!</p>
+
+<p>CHIRON.--Jamais la Scythie fut-elle à moitié aussi féroce?</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Ne compare point la Scythie à l'ambitieuse
+Rome. Alarbus marche au repos; et nous, nous
+survivons pour trembler sous le regard menaçant de
+Titus.--Allons, madame, prenez courage; mais espérez
+en même temps que les mêmes dieux qui fournirent à la
+reine de Troie<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a> l'occasion d'exercer sa vengeance sur
+le tyran de Thrace surpris dans sa tente, pourront favoriser
+également Tamora, reine des Goths (lorsque les
+Goths étaient Goths et Tamora reine), et lui permettre
+de venger sur ses ennemis ses sanglants affronts.</p>
+
+<p class="stage1">(Lucius, Quintus, Marcus et Mutius rentrent avec leurs
+épées sanglantes.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Hécube et Polymnestre.</blockquote>
+
+<p>LUCIUS.--Enfin, mon seigneur et père, nous avons
+accompli nos rites romains: les membres d'Alarbus sont
+coupés, et ses entrailles alimentent la flamme du sacrifice,
+dont la fumée, comme l'encens, parfume les cieux:
+il ne reste plus qu'à enterrer nos frères, et à leur souhaiter
+la bienvenue à Rome au bruit des trompettes.</p>
+
+<p>TITUS.--Qu'il en soit ainsi, et qu'Andronicus adresse
+à leurs ombres le dernier adieu. (<i>Les trompettes sonnent,
+tandis qu'on dépose les cercueils dans la tombe.</i>) Reposez
+ici, mes fils, dans la paix et l'honneur; intrépides défenseurs
+de Rome, reposez ici, à l'abri des vicissitudes
+et des malheurs de ce monde. Ici ne se cache pas
+la trahison, ici ne respire pas l'envie: ici n'entre point
+l'infernale haine; ici nulle tempête, nul bruit ne troubleront
+votre repos; vous y goûterez un silence, un sommeil
+éternels. (<i>Entre Lavinia.</i>) Reposez ici, ô mes fils, en
+honneur et en paix!</p>
+
+<p>LAVINIA.--Que Titus aussi vive longtemps en honneur
+et en paix! Mon noble seigneur et père, vivez aussi! Hélas!
+je viens aussi payer le tribut de ma douleur à cette
+tombe, à la mémoire de mes frères; et je me jette à vos
+pieds, en répandant sur la terre mes larmes de joie, pour
+votre retour à Rome. Ah! bénissez-moi ici de votre main
+victorieuse, dont les plus illustres citoyens de Rome célèbrent
+les succès.</p>
+
+<p>TITUS.--Bienfaisante Rome, tu m'as conservé avec
+amour la consolation de ma vieillesse, pour réjouir
+mon coeur.--Vis, Lavinia: que tes jours surpassent les
+jours de ton père, et que l'éloge de tes vertus survive à
+l'éternité de la gloire.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Marcus Andronicus, Saturninus, Bassianus et
+autres.)</p>
+
+<p>MARCUS.--Vive à jamais le seigneur Titus, mon frère
+chéri, héros triomphant sous les yeux de Rome!</p>
+
+<p>TITUS.--Je vous rends grâces, généreux tribun, mon
+noble frère Marcus.</p>
+
+<p>MARCUS.--Et vous, soyez les bienvenus, mes neveux,
+qui revenez d'une guerre heureuse, vous qui survivez,
+et vous qui dormez dans la gloire. Jeunes héros, votre
+bonheur est égal, à vous tous qui avez tiré l'épée pour
+le service de votre patrie, et cependant cette pompe
+funèbre est un triomphe plus assuré, ils ont atteint au
+bonheur de Solon<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> et triomphé du hasard dans le lit
+de l'honneur.--Titus Andronicus, le peuple romain,
+dont vous avez été toujours le juste ami, vous envoie
+par moi, son tribun et son ministre, ce <i>pallium</i> d'une
+blancheur sans tache, et vous admet à l'élection pour
+l'empire, concurremment avec les enfants de notre dernier
+empereur. Placez-vous donc au nombre des candidats<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>;
+mettez cette robe et aidez à donner un chef à
+Rome, aujourd'hui sans maître<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Allusion à la maxime de Solon: «Nul homme ne peut être
+estimé heureux qu'après sa mort.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> <i>Candidatus.</i> Candidat, on sait que ce mot a pris son origine
+de la robe blanche que portaient les candidats.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Mot à mot, mettre une tête à Rome sans tête.</blockquote>
+
+<p>TITUS.--Son corps glorieux demande une tête plus
+forte que la mienne, rendue tremblante par l'âge et la
+faiblesse. Quoi, irai-je revêtir cette robe et vous importuner?
+me laisser proclamer aujourd'hui empereur
+pour céder demain l'empire et ma vie, et vous laisser à
+tous les soins d'une nouvelle élection? Rome, j'ai été
+ton soldat quarante ans, j'ai commandé avec succès tes
+forces; j'ai enseveli vingt-un fils, tous vaillants, tous
+armés chevaliers sur le champ de bataille, et tués honorablement
+les armes à la main, pour la cause et le service
+de leur illustre patrie: donnez-moi un bâton d'honneur
+pour appuyer ma vieillesse, mais non pas un sceptre
+pour gouverner le monde; il le tenait d'une main
+ferme, seigneurs, celui qui l'a porté le dernier.</p>
+
+<p>MARCUS.--Titus, tu demanderas l'empire, et tu l'obtiendras.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Orgueilleux et ambitieux tribun, peux-tu
+oser...</p>
+
+<p>MARCUS.--Modérez-vous, prince Saturninus.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Romains, rendez-moi justice. Patriciens
+tirez vos épées et ne les remettez dans le fourreau que
+lorsque Saturninus sera empereur de Rome.--Andronicus,
+il vaudrait mieux que tu te fusses embarqué pour les
+enfers que de venir me voler les coeurs du peuple.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Présomptueux Saturninus, qui interromps le
+bien que te veut faire le généreux Titus.....</p>
+
+<p>TITUS.--Calmez-vous, prince: je vous restituerai le
+coeur du peuple et je le sévrerai de sa propre volonté.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Andronicus, je ne te flatte point; mais
+je t'honore et je t'honorerai tant que je vivrai. Si tu
+veux fortifier mon parti de tes amis, j'en serai reconnaissant;
+et la reconnaissance est une noble récompense
+pour les âmes généreuses.</p>
+
+<p>TITUS.--Peuple romain, et vous tribuns du peuple, je
+demande vos voix et vos suffrages; voulez-vous en accorder
+la faveur à Andronicus?</p>
+
+<p>LES TRIBUNS.--Pour satisfaire le brave Andronicus et
+le féliciter de son heureux retour à Rome, le peuple
+acceptera l'empereur qu'il aura nommé.</p>
+
+<p>TITUS.--Tribuns, je vous rends grâces: je demande
+donc que vous élisiez empereur le fils aîné de votre dernier
+souverain, le prince Saturninus, dont j'espère que
+les vertus réfléchiront leur éclat sur Rome, comme Titan
+réfléchit ses rayons sur la terre, et mûriront la justice
+dans toute cette république: si vous voulez, sur mon
+conseil, couronnez-le et criez <i>vive notre Empereur!</i></p>
+
+<p>MARCUS.--Par le suffrage et avec les applaudissements
+unanimes de la nation, des patriciens et des plébéiens,
+nous créons Saturninus empereur, souverain de Rome,
+et nous crions <i>vive Saturninus, notre empereur!</i></p>
+
+<p class="stage1">(Une longue fanfare, jusqu'à ce que les tribuns descendent.)</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Titus Andronicus, en reconnaissance de
+la faveur de ton suffrage dans notre élection, je t'adresse
+les remercîments que méritent tes services, et je veux
+payer par des actions ta générosité; et pour commencer
+Titus, afin d'illustrer ton nom et ton honorable famille,
+je veux élever ta fille Lavinia au rang d'impératrice, de
+souveraine de Rome et de maîtresse de mon coeur, et la
+prendre pour épouse dans le Panthéon sacré: parle, Andronicus,
+cette proposition te plaît-elle?</p>
+
+<p>TITUS.--Oui, mon digne souverain; je me tiens pour
+hautement honoré de cette alliance; et ici, à la vue de
+Rome, je consacre à Saturninus, le maître et le chef de
+notre république, l'empereur du vaste univers, mon
+épée, mon char de triomphe et mes captifs, présents
+dignes du souverain maître de Rome.--Recevez donc,
+comme un tribut que je vous dois, les marques de mon
+honneur abaissées à vos pieds.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Je te rends grâces, noble Titus, père de
+mon existence. Rome se souviendra combien je suis fier
+de toi et de tes dons, et lorsqu'il m'arrivera d'oublier
+jamais le moindre de tes inappréciables services, Romains,
+oubliez aussi vos serments de fidélité envers moi.</p>
+
+<p>TITUS, <i>à Tamora</i>.--Maintenant, madame, vous êtes la
+prisonnière de l'empereur; de celui qui, en considération
+de votre rang et de votre mérite, vous traitera avec noblesse,
+ainsi que votre suite.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Une belle princesse, assurément, et du
+teint dont je voudrais choisir mon épouse, si mon choix
+était encore à faire. Belle reine, chassez ces nuages de
+votre front; quoique les hasards de la guerre vous aient
+fait subir ce changement de fortune, vous ne venez point
+pour être méprisée dans Rome; partout vous serez traitée
+en reine. Reposez-vous sur ma parole; et que l'abattement
+n'éteigne pas toutes vos espérances. Madame,
+celui qui vous console peut vous faire plus grande que
+n'est la reine des Goths.--Lavinia, ceci ne vous déplaît
+pas?</p>
+
+<p>LAVINIA.--Moi, seigneur? Non. Vos nobles intentions
+me garantissent que ces paroles sont une courtoisie
+royale.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Je vous rends grâces, aimable Lavinia.--Romains,
+sortons; nous rendons ici la liberté à nos prisonniers
+sans aucune rançon; vous, seigneur, faites
+proclamer notre élection au son des tambours et des
+trompettes.</p>
+
+<p>BASSIANUS, <i>s'emparant de Lavinia</i>.--Seigneur Titus, avec
+votre permission, cette jeune fille est à moi.</p>
+
+<p>TITUS.--Comment? seigneur, agissez-vous sérieusement,
+seigneur?</p>
+
+<p>BASSIANUS.--Oui, noble Titus, et je suis résolu de me
+faire justice à moi-même, et de réclamer mes droits.</p>
+
+<p>(L'empereur fait sa cour à Tamora par signes.)</p>
+
+<p>MARCUS.--<i>Suum cuique</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> est le droit de notre justice romaine;
+ce prince en use et ne reprend que son bien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Chacun son droit.</blockquote>
+
+<p>LUCIUS.--Et il en restera le possesseur, tant que Lucius
+vivra.</p>
+
+<p>TITUS.--Traîtres, loin de moi. Où est la garde de l'empereur?
+Trahison, seigneur! Lavinia est ravie.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Ravie? par qui?</p>
+
+<p>BASSIANUS.--Par celui qui peut avec justice enlever au
+monde entier sa fiancée.</p>
+
+<p class="stage1">(Marcus et Bassianus sortent avec Lavinia.)</p>
+
+<p>MUTIUS.--Mes frères, aidez à la conduire hors de cette
+enceinte; et moi, avec mon épée, je me charge de garder
+cette porte.</p>
+
+<p>TITUS, <i>à Saturninus</i>.--Suivez-moi, seigneur, et bientôt
+je la ramènerai dans vos bras.</p>
+
+<p>MUTIUS, <i>à Titus</i>.--Seigneur, vous ne passerez point
+cette porte.</p>
+
+<p>TITUS.--Quoi, traître, tu me fermeras le chemin à
+Rome!</p>
+
+<p class="stage1">(Il le poignarde.)</p>
+
+<p>MUTIUS, <i>tombant</i>.--Au secours, Lucius, au secours?</p>
+
+<p>LUCIUS.--Seigneur, vous êtes injuste, et plus que cela;
+vous avez tué votre fils dans une querelle mal fondée.</p>
+
+<p>TITUS.--Ni toi, ni lui, vous n'êtes plus mes fils: mes
+fils n'auraient jamais voulu me déshonorer. Traître, rends
+Lavinia à l'empereur.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Morte, si vous le voulez; mais non pas pour
+être son épouse, puisqu'elle est légitimement promise à
+la tendresse d'un autre.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Non, Titus, non. L'empereur n'a pas besoin
+d'elle; ni d'elle, ni de toi, ni d'aucun de ta race;
+il me faut du temps pour me fier à celui qui m'a joué
+une fois; jamais tu n'auras ma confiance, ni toi, ni tes
+fils perfides et insolents, tous ligués ensemble pour me
+déshonorer. N'y avait-il donc dans Rome que Saturninus,
+dont tu pusses faire l'objet de tes insultes? Cette conduite,
+Andronicus, cadre bien avec tes insolentes vanteries
+lorsque tu dis que j'ai mendié l'empire de tes
+mains.</p>
+
+<p>TITUS.--O c'est monstrueux! quels sont ces reproches?</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Poursuis; va, cède cette créature volage
+à celui qui brandit pour elle son épée, tu auras un vaillant
+gendre, un homme bien fait pour se quereller avec
+tes fils déréglés et pour exciter des tumultes dans la république
+de Rome.</p>
+
+<p>TITUS.--Ces paroles sont autant de rasoirs pour mon
+coeur blessé.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Et vous, aimable Tamora, reine des
+Goths, qui surpassez en beauté les plus belles dames romaines,
+comme Diane au milieu de ses nymphes, si vous
+agréez ce choix soudain que je fais, dans l'instant même,
+Tamora, je vous choisis pour épouse, et je veux vous
+créer impératrice de Rome.--Parlez, reine des Goths,
+applaudissez-vous à mon choix? Et je le jure ici par tous
+les dieux de Rome, puisque le pontife et l'eau sacrée
+sont si près de nous, que ces flambeaux sont allumés,
+et que tout est préparé pour l'hyménée, je ne reverrai
+point les rues de Rome, ni ne monterai à mon palais, que
+je n'emmène avec moi de ce lieu mon épouse.</p>
+
+<p>TAMORA.--Et ici, à la vue du ciel, je jure à Rome, que
+si Saturninus élève à cet honneur la reine des Goths, elle
+sera l'humble servante, la tendre nourrice et la mère
+de sa jeunesse.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Montez, belle reine, au Panthéon. Seigneurs,
+accompagnez votre illustre empereur, et sa charmante
+épouse, envoyée par le ciel au prince Saturninus,
+dont la sagesse répare l'injustice de sa fortune: là, nous
+accomplirons les cérémonies de notre hymen.</p>
+
+<p class="stage1">(Saturninus sort avec son cortége; avec lui sortent aussi
+Tamora et ses fils, Aaron et les Goths.)</p>
+
+<p>TITUS ANDRONICUS, <i>seul</i>.--Je ne suis pas invité à suivre
+cette mariée.--Titus, quand donc t'es-tu jamais vu
+ainsi seul, déshonoré, et provoqué par mille affronts?</p>
+
+<p>MARCUS.--Ah! vois, Titus, vois, vois ce que tu as fait;
+tuer un fils vertueux dans une injuste querelle!</p>
+
+<p>TITUS.--Non, tribun insensé, non; il n'est point mon
+fils,--ni toi, ni ces hommes complices de l'attentat qui
+a déshonoré toute notre famille. Indigne frère! indignes
+enfants!</p>
+
+<p>LUCIUS.--Mais accordez-lui du moins la sépulture convenable,
+donnez à Mutius une place dans le tombeau de
+nos frères.</p>
+
+<p>TITUS.--Traîtres, écartez-vous: il ne reposera point
+dans cette tombe. Ce monument subsiste depuis cinq siècles,
+je l'ai reconstruit avec magnificence: ici ne reposent
+avec gloire que les guerriers, et les serviteurs de Rome;
+il n'y a point de place pour celui qui a été tué dans une
+querelle honteuse! Allez l'ensevelir où vous pourrez, il
+n'entrera pas ici.</p>
+
+<p>MARCUS.--Mon frère, c'est en vous une impiété; les
+exploits de mon neveu Mutius parlent en sa faveur; il
+doit être enseveli avec ses frères.</p>
+
+<p>QUINTUS ET MARTIUS.--Il le sera, ou nous le suivrons.</p>
+
+<p>TITUS.--<i>Il le sera</i>, dites-vous? Quel est l'insolent qui a
+proféré ce mot?</p>
+
+<p>QUINTUS.--Celui qui le soutiendrait en tout autre lieu
+que celui-ci.</p>
+
+<p>TITUS.--Quoi! voudriez-vous l'y ensevelir malgré moi?</p>
+
+<p>MARCUS.--Non, noble Titus, mais nous te supplions de
+pardonner à Mutius, et de lui accorder la sépulture.</p>
+
+<p>TITUS.--Marcus, c'est toi-même qui as abattu mon
+cimier, c'est toi qui, avec ces enfants, as blessé mon honneur:
+je vous tiens tous pour mes ennemis: ne m'importunez
+plus davantage, mais allez-vous-en.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Il est hors de lui.--Retirons-nous.</p>
+
+<p>QUINTUS.--Moi, non, jusqu'à ce que les ossements de
+Mutius soient ensevelis.</p>
+
+<p class="stage1">(Le frère et les enfants se jettent aux genoux d'Andronicus.)</p>
+
+<p>MARCUS.--Mon frère, la nature parle dans ce titre.</p>
+
+<p>QUINTUS.--Mon père, la nature parle dans ce nom.</p>
+
+<p>TITUS.--Ne me parlez plus, si vous tenez à votre
+bonheur.</p>
+
+<p>MARCUS.--Illustre Titus, toi qui es plus que la moitié
+de mon âme.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Mon bon père, l'âme et la vie de nous tous...</p>
+
+<p>MARCUS.--Permets que ton frère Marcus enterre ici dans
+l'asile de la vertu son noble neveu, qui est mort dans la
+cause de l'honneur et de Lavinia: tu es Romain, ne sois
+donc pas barbare. Les Grecs, mieux conseillés, consentirent
+à ensevelir Ajax<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>, qui s'était tué lui-même, et le
+sage fils de Laërte plaida éloquemment pour ses funérailles:
+ne refuse donc pas l'entrée de ce tombeau au
+jeune Mutius qui faisait ta joie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> «Allusion évidente à l'<i>Ajax</i> de Sophocle, dont il n'existait
+aucune traduction du temps de Shakspeare» (STEVENS.)</blockquote>
+
+<p>TITUS.--Lève-toi, Marcus, lève-toi.--Le plus triste jour
+que j'aie vu jamais, c'est celui-ci; être déshonoré par
+mes enfants à Rome! Allons, ensevelissez-le... et moi
+après.</p>
+
+<p class="stage1">(Ses frères déposent Mutius dans le tombeau.)</p>
+
+<p>LUCIUS.--Cher Mutius, repose ici avec tes frères jusqu'à
+ce que nous venions orner ta tombe de trophées.</p>
+
+<p>TOUS.--Que personne ne verse des larmes sur le noble
+Mutius: celui-là vit dans la renommée qui mourut pour
+la cause de la vertu.</p>
+
+<p>MARCUS.--Mon frère, pour faire diversion à ce mortel
+chagrin, dis-moi comment il arrive que la rusée reine
+des Goths se trouve soudain la souveraine de Rome?</p>
+
+<p>TITUS.--Je l'ignore, Marcus; mais je sais que cela est.
+Si c'était prémédité ou non, le ciel peut le dire; mais
+n'a-t-elle donc pas des obligations à l'homme qui l'a
+amenée de si loin pour monter ici à cette fortune suprême?
+Oui, et elle le récompensera généreusement.</p>
+
+<p class="stage1">(Une fanfare.--L'empereur, Tamora, Chiron et Démétrius,
+avec le More Aaron et la suite, entrent par une porte
+du Capitole: Bassianus et Lavinia, avec leurs amis
+paraissent à l'autre porte.)</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Ainsi, Bassianus, vous tenez votre conquête;
+que le ciel vous rende heureux avec votre belle
+épouse!</p>
+
+<p>BASSIANUS.--Et vous, avec la vôtre, seigneur; je n'en
+dis pas davantage, et ne vous en souhaite pas moins; et
+je vous fais mes adieux.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Traître, si Rome a des lois ou nous quelque
+pouvoir, toi et ta faction vous vous repentirez de ce
+rapt.</p>
+
+<p>BASSIANUS.--Appelez-vous un <i>rapt</i>, seigneur, de prendre
+mon bien, celle qui fut ma fiancée fidèle et qui est à
+présent ma femme? Mais que les lois de Rome en décident;
+en attendant, je suis possesseur de ce qui est à
+moi.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Fort bien, fort bien, vous êtes bref, seigneur,
+mais si nous vivons, je serai aussi tranchant avec
+vous.</p>
+
+<p>BASSIANUS.--Seigneur, je dois répondre de ce que j'ai
+fait, du mieux que je pourrai, et j'en répondrai sur ma
+tête. Je n'ai plus qu'une chose à faire savoir à Votre Majesté;--par
+tous les devoirs que j'ai envers Rome, ce
+noble seigneur, Titus que voilà ici, est outragé dans
+l'opinion d'autrui et dans son honneur; lui qui, pour
+vous rendre Lavinia, a tué de sa propre main son plus
+jeune fils par zèle pour vous, et enflammé de colère de
+se voir traversé dans le don qu'il avait franchement fait.
+Rendez-lui donc vos bonnes grâces, Saturninus, à lui,
+qui s'est montré dans toutes ses actions le père et l'ami
+de Rome et de vous.</p>
+
+<p>TITUS.--Prince Bassianus, laisse-moi le soin de rappeler
+mes actions. C'est toi, et mes fils qui m'avez
+déshonoré. Que Rome et le juste ciel soient mes juges,
+et disent combien j'ai chéri et honoré Saturninus.</p>
+
+<p>TAMORA, <i>à l'empereur</i>.--Mon digne souverain, si jamais
+Tamora a pu plaire aux yeux de Votre Majesté, daignez
+m'entendre parler avec impartialité pour tous, et à ma
+prière, cher époux, pardonnez le passé.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Quoi, madame, me voir déshonoré publiquement,
+et le souffrir lâchement sans en tirer vengeance!</p>
+
+<p>TAMORA.--Non pas, seigneur; que les dieux de Rome
+me préservent d'être jamais l'auteur de votre déshonneur.
+Mais, sur mon honneur, j'ose protester de l'innocence
+du brave Titus dans ce qui s'est passé; et sa
+fureur, qu'il n'a pas dissimulée, atteste son chagrin.
+Daignez donc, à ma prière, le regarder d'un oeil favorable:
+ne perdez pas, sur un soupçon injuste, un si noble
+ami, et n'affligez pas de vos regards irrités son coeur généreux.
+(<i>A part à l'empereur.</i>) Seigneur, laissez-vous
+guider par moi, laissez-vous gagner: dissimulez tous
+vos chagrins et vos ressentiments; vous n'êtes que depuis
+un moment placé sur le trône; craignez que le
+peuple et les patriciens aussi, après un examen approfondi,
+ne prennent le parti de Titus, et ne nous renversent,
+en nous accusant d'ingratitude, ce que Rome tient
+pour un crime odieux. Cédez à leurs prières, et laissez-moi
+faire. Je trouverai un jour pour les massacrer tous,
+pour effacer de la terre leur faction et leur famille, ce
+père cruel et ses perfides enfants, à qui j'ai demandé
+en vain la vie de mon fils chéri; je leur ferai connaître
+ce qu'il en coûte pour laisser une reine s'agenouiller
+dans les rues, et demander grâce en vain. (<i>Haut.</i>) Allons,
+allons, mon cher empereur.--Approchez, Andronicus.--Saturninus,
+relevez ce bon vieillard, et consolez son
+coeur, accablé sous les menaces de votre front courroucé.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Levez-vous, Titus, levez-vous, mon impératrice
+a triomphé.</p>
+
+<p>TITUS.--Je rends grâces à Votre Majesté, et à elle, seigneur.
+Ces paroles et ces regards me redonnent la vie.</p>
+
+<p>TAMORA.--Titus, je suis incorporée à Rome; je suis
+maintenant devenue Romaine par une heureuse adoption,
+et je dois conseiller l'empereur pour son bien.
+Toutes les querelles expirent en ce jour, Andronicus.--Et
+que j'aie l'honneur, mon cher empereur, de vous
+avoir réconcilié avec vos amis.--Quant à vous, prince
+Bassianus, j'ai donné ma parole à l'empereur que vous
+seriez plus doux et plus traitable.--Ne craignez rien,
+seigneur;--et vous aussi, Lavinia: guidés par mon conseil,
+vous allez tous, humblement à genoux, demander
+pardon à Sa Majesté.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Nous l'implorons, et nous prenons le ciel et
+Sa Majesté à témoin, que nous avons agi avec toute la
+modération qui nous a été possible, en défendant l'honneur
+de notre soeur et le nôtre.</p>
+
+<p>MARCUS.--J'atteste la même chose sur mon honneur.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Retirez-vous, et ne me parlez plus; ne
+m'importunez plus.</p>
+
+<p>TAMORA.--Non, non, généreux empereur. Il faut que
+nous soyons tous amis. Le tribun et ses neveux vous demandent
+grâce à genoux; vous ne refuserez pas, cher
+époux, ramenez vos regards sur eux.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Marcus, à ta considération, à celle de
+ton frère Titus, et cédant aux sollicitations de Tamora,
+je pardonne à ces jeunes gens leurs attentats odieux.--Levez-vous,
+Lavinia, quoique vous m'ayez abandonné
+comme un rustre. J'ai trouvé une amie; et j'ai juré par
+la mort, que je ne quitterais pas le prêtre sans être marié.--Venez:
+si la cour de l'empereur peut fêter deux
+mariées, vous serez ma convive, Lavinia, vous et vos
+amis.--Ce jour sera tout entier à l'amour, Tamora.</p>
+
+<p>TITUS.--Demain, si c'est le bon plaisir de Votre Majesté,
+que nous chassions la panthère et le cerf ensemble,
+nous irons donner à Votre Majesté le <i>bonjour</i> avec les cors
+et les meutes.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Volontiers, Titus; et je vous en remercie.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br>
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a></h3>
+
+<p class="stage1">Rome.--La scène est devant le palais impérial.</p>
+
+<p class="stage1">AARON.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Cette scène, selon Johnson, doit continuer le premier acte.</blockquote>
+<br>
+<p>AARON.--Maintenant Tamora monte au sommet de
+l'Olympe, loin de la portée des traits de la fortune: elle
+est assise là-haut à l'abri des feux de l'éclair, ou des éclats
+de la foudre; elle est au-dessus des atteintes menaçantes
+de la pâle Envie. Telle que le soleil, lorsqu'il salue l'aurore,
+et que dorant l'Océan de ses rayons il parcourt le
+zodiaque dans son char radieux, et voit au-dessous de
+lui la cime des monts les plus élevés, telle est aujourd'hui
+Tamora.--Les grandeurs de la terre rendent hommage
+à son génie, et la vertu s'humilie et tremble à
+l'aspect sévère de son front. Allons, Aaron, arme ton
+coeur, et dispose tes pensées à s'élever avec ta royale
+maîtresse, pour parvenir à la même hauteur qu'elle:
+longtemps tu l'as traînée en triomphe sur tes pas, chargée
+des chaînes de l'amour; plus fortement attachée aux
+yeux séduisants d'Aaron, que ne l'était Prométhée aux
+rochers du Caucase. Loin de moi ces vêtements d'esclave,
+loin de moi les vaines pensées. Je veux briller et
+étinceler d'or et de perles, pour servir cette nouvelle
+impératrice; qu'ai-je dit, <i>servir</i>? pour m'enivrer de plaisir
+avec cette reine, cette déesse, cette Sémiramis; cette
+reine, cette sirène qui charmera le Saturninus de Rome,
+et verra son naufrage et celui de ses États.--Qu'entends-je?
+quel est ce bruit?</p>
+
+<p class="stage1">(Chiron et Démétrius en querelle.)</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Chiron, tu es trop jeune, ton esprit est
+trop novice et manque trop d'usage pour prétendre au
+coeur que je recherche, et qui peut, sans que tu le sache
+m'être dévoué.</p>
+
+<p>CHIRON.--Démétrius, tu es trop présomptueux en tout,
+et surtout en prétendant m'accabler par tes forfanteries:
+ce n'est pas la différence d'une année ou deux qui peut
+me rendre moins agréable et toi plus fortuné: j'ai tout
+ce qu'il faut, aussi bien que toi, pour servir ma maîtresse
+et mériter ses faveurs: et mon épée te le prouvera,
+et défendra mes droits à l'amour de Lavinia.</p>
+
+<p>AARON.--Des massues, des massues!<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>--Ces amoureux
+ne pourront pas se tenir en paix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> C'était par ces mots qu'on appelait au secours quand une
+querelle avait lieu dans la rue.</blockquote>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Faible enfant, parce que notre mère a
+imprudemment attaché à ton côté une épée de danseur,
+as-tu la téméraire insolence de menacer tes amis? Va
+clouer ta lame dans ton fourreau, jusqu'à ce que tu aies
+mieux appris à la manier.</p>
+
+<p>CHIRON.--En attendant, avec le peu d'adresse que je
+puis avoir, tu vas connaître jusqu'où va mon courage.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils tirent l'épée.)</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Ah! mon garçon, es-tu devenu si brave?</p>
+
+<p>AARON.--Eh bien! eh bien! seigneurs? Quoi! osez-vous
+tirer l'épée si près du palais de l'empereur, et soutenir
+ouvertement une pareille querelle? Je connais à
+merveille la source de cette animosité; je ne voudrais
+pas pour un million en or que la cause en fût connue de
+ceux qu'elle intéresse le plus; et, pour infiniment plus,
+que votre illustre mère fût ainsi déshonorée dans la cour
+de Rome. Ayez honte de vous-mêmes et remettez vos
+épées dans le fourreau.</p>
+
+<p>CHIRON.--Non pas, moi, que je n'aie enfoncé ma rapière
+dans son sein, et que je ne lui aie fait rentrer dans
+la gorge tous les insultants reproches qu'il a prononcés
+ici à mon déshonneur.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Je suis tout prêt et déterminé... Lâche
+aux mauvais propos, qui tonnes avec la langue et n'oses
+rien accomplir avec ton arme!</p>
+
+<p>AARON.--Séparez-vous, vous dis-je.--Par les dieux
+qu'adorent les Goths belliqueux, ce petit querelleur nous
+perdra tous.--Comment! prince, ne savez-vous pas combien
+il est dangereux d'empiéter sur les droits d'un
+prince? Quoi, Lavinia est-elle donc devenue si abandonnée,
+ou Bassianus si dégénéré, que vous puissiez élever
+de semblables querelles pour l'amour de cette dame,
+sans contradiction, sans justice et sans vengeance? Jeunes
+gens, prenez garde.--Si l'impératrice savait la cause de
+cette discorde, c'est une musique qui ne lui plairait pas.</p>
+
+<p>CHIRON.--Je ne m'embarrasse guère qu'elle le sache,
+elle et le monde entier: j'aime Lavinia plus que le monde
+entier.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Enfant, apprends à faire un choix plus
+humble: Lavinia est l'espérance de ton frère aîné.</p>
+
+<p>AARON.--Quoi! êtes-vous fous?--Ne savez-vous pas
+combien ces Romains sont furieux et impatients, et qu'ils
+ne peuvent souffrir de rivaux dans leurs amours? Je vous
+le dis, princes, vous tramez vous-mêmes votre mort par
+ce dessein.</p>
+
+<p>CHIRON.--Aaron, je donnerais mille morts pour jouir
+de celle que j'aime.</p>
+
+<p>AARON.--Pour jouir d'elle! hé! comment?...</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Et qu'y a-t-il là de si étrange? C'est une
+femme, par conséquent elle peut être recherchée; c'est
+une femme, par conséquent elle peut être conquise; c'est
+Lavinia, par conséquent elle doit être aimée. Allez, allez;
+il passe plus d'eau par le moulin que n'en voit le meunier;
+et nous savons de reste qu'il est aisé d'enlever une
+tranche au pain entamé sans qu'il y paraisse. Quoique
+Bassianus soit le frère de l'empereur, des gens qui valaient
+mieux que lui ont porté les insignes de Vulcain.</p>
+
+<p>AARON, <i>à part</i>.--Oui, des gens comme Saturninus
+pourraient bien les porter aussi.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Pourquoi donc désespérerait-il du succès,
+celui qui sait faire sa cour par de douces paroles, de
+tendres regards, et de riches présents? Quoi, n'avez-vous
+pas souvent frappé une biche, et ne l'avez-vous pas enlevée
+proprement sous les yeux mêmes du garde?</p>
+
+<p>AARON.--Allons, il paraît que quelque jouissance à la
+dérobée vous ferait grand plaisir.</p>
+
+<p>CHIRON.--Oui, certes.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Aaron, tu as touché le but.</p>
+
+<p>AARON.--Je voudrais que vous l'eussiez touché aussi.
+Nous ne serions plus fatigués de ce bruit. Eh bien,
+écoutez, écoutez-moi.--Etes-vous donc assez fous pour
+vous quereller pour cela? Un moyen qui vous ferait
+réussir tous deux vous offenserait-il?</p>
+
+<p>CHIRON.--Non pas moi, d'honneur.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Ni moi, pourvu que j'aie ma part.</p>
+
+<p>AARON.--Allons, rougissez de votre querelle, et soyez
+amis; unissez-vous pour l'objet même qui vous divise.
+C'est la dissimulation et la ruse qui doivent faire ce que
+vous désirez. Et il faut vous dire que ce qu'on ne peut
+faire comme on le voudrait, il faut le faire comme on
+peut. Apprenez ceci de moi; Lucrèce n'était pas plus
+chaste que cette Lavinia, l'amante de Bassianus. Il faut
+tracer une marche plus rapide que ces lentes langueurs
+et j'ai trouvé le chemin. Princes, on prépare une chasse
+solennelle, les beautés romaines vont y accourir en
+foule; les allées des forêts sont larges et spacieuses; et
+il y a des réduits solitaires, que la nature semble avoir
+ménagés pour la perfidie et le rapt: écartez dans ces
+retraites votre jolie biche; si les paroles sont inutiles,
+obtenez-la par violence. Espérez le succès par ce moyen,
+ou renoncez-y. Allons, allons, nous instruirons notre
+impératrice, et son génie consacré au crime et à la vengeance,
+de tous les projets que nous méditons.--Elle
+saura assouplir les ressorts de notre entreprise par ses
+conseils, elle ne souffrira pas que vous vous querelliez
+et elle vous conduira tous deux au comble de vos voeux.
+La cour de l'empereur ressemble au temple de la Renommée;
+son palais est rempli d'yeux, d'oreilles et de
+langues; les bois, au contraire, sont impitoyables,
+effrayants, sourds et insensibles. C'est là, braves
+jeunes gens, qu'il faut parler, qu'il faut frapper et saisir
+votre avantage; assouvissez votre passion à l'abri des
+regards du ciel, et rassasiez-vous à loisir des trésors de
+Lavinia.</p>
+
+<p>CHIRON.--Ton conseil, ami, ne sent pas la lâcheté.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--<i>Sit fas aut nefas</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, peu importe; jusqu'à
+ce que je trouve le ruisseau qui peut apaiser mes ardeurs,
+et le charme qui peut calmer ces transports, <i>per
+Stygia et manes vehor</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Permis ou non.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Je suis transporté à travers le Styx et les mânes.</blockquote>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Forêt près de Rome.--Cabane de garde à quelque distance:
+on entend des cors et les cris d'une meute.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> TITUS ANDRONICUS <i>avec des chasseurs</i>; MARCUS,
+LUCIUS, QUINTUS, MARTIUS.</p>
+<br>
+
+<p>TITUS.--La chasse est en train, la matinée est brillante
+et gaie, les champs sont parfumés, les bois sont
+verts; découplons ici la meute, et faisons aboyer les
+chiens pour réveiller l'empereur et sa belle épouse et
+faire lever le prince; sonnons si bien du cor que toute la
+cour retentisse du bruit. Mes enfants, chargez-vous, avec
+nous, du soin d'accompagner et de protéger la personne
+de l'empereur. J'ai été troublé cette nuit dans mon sommeil;
+mais le jour naissant a consolé mon coeur. (<i>Fanfares
+des cors. Entrent Saturninus, Tamora, Bassianus,
+Lavinia, Chiron, Démétrius et leur suite.</i>) Mille heureux
+jours à Votre Majesté!--Et à vous aussi, madame! J'avais
+promis à Vos Majestés l'appel d'un chasseur.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Et vous l'avez, rigoureusement sonné,
+seigneur, et peut-être un peu trop matin pour de nouvelles
+mariées.</p>
+
+<p>BASSIANUS.--Qu'en dites-vous, Lavinia?</p>
+
+<p>LAVINIA.--Je dis que non: il y avait deux heures et
+plus que j'étais tout éveillée.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Allons, qu'on amène nos chariots et nos
+chevaux, et partons pour notre chasse.--(<i>A Tamora.</i>)
+Madame, vous allez voir notre chasse romaine.</p>
+
+<p>MARCUS.--Seigneur, j'ai des chiens qui réclameront la
+plus fière panthère, et qui monteront jusqu'à la cime du
+promontoire le plus élevé.</p>
+
+<p>TITUS.--Et moi, j'ai un cheval qui suivra le gibier dans
+tous ses détours, et qui rasera la plaine comme une
+hirondelle.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS, <i>à son frère</i>.--Chiron, nous ne chassons pas,
+nous, avec des chevaux ni des chiens; mais nous espérons
+forcer une jolie biche.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous partent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">On voit une partie de la forêt déserte et sauvage.</p>
+
+<p class="stage1">AARON, <i>avec un sac d'or</i>.</p>
+<br>
+<p>AARON.--Un homme qui aurait du sens croirait que
+je n'en ai pas d'ensevelir tant d'or sous un arbre, pour
+ne jamais le posséder ensuite. Que celui qui concevra de
+moi une si pauvre opinion sache que cet or doit forger
+un stratagème qui, adroitement ménagé, produira un
+excellent tour de scélératesse. Ainsi, repose ici, cher or,
+pour ôter le repos à ceux qui recevront l'aumône de la
+cassette de l'impératrice.</p>
+
+<p class="stage1">(Il cache l'or.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Tamora.)</p>
+
+<p>TAMORA.--Mon aimable Aaron, pourquoi as-tu l'air
+triste, lorsque tout est riant autour de toi? Sur chaque
+buisson les oiseaux chantent des airs mélodieux: le serpent
+dort enroulé aux rayons du soleil; un zéphyr rafraîchissant
+agite doucement les feuilles vertes, dont les
+ombres mobiles se dessinent sur la terre. Asseyons-nous,
+Aaron, sous leur doux ombrage; et tandis que
+l'écho babillard se moque des chiens, en répondant de
+sa voix grêle aux sons éclatants des cors, comme si l'on
+entendait à la fois une double chasse, reposons-nous,
+écoutons le bruit de leurs abois; et après une lutte
+comme celle dont on dit que jouirent jadis Didon et le
+prince errant, lorsque, surpris par un heureux orage, ils
+se réfugièrent à l'ombre d'une grotte discrète, nous pourrons,
+enlacés dans les bras l'un de l'autre, après nos
+doux ébats, goûter un sommeil doré, tandis que la voix
+des chiens, les cors et le ramage des oiseaux seront pour
+nous ce qu'est le chant de la nourrice pour endormir
+son nourrisson.</p>
+
+<p>AARON.--Madame, si Vénus gouverne vos désirs, Saturne
+domine sur les miens<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.--Que signifient mon oeil
+farouche et fixe, mon silence et ma sombre mélancolie?
+la toison de ma chevelure laineuse déroulée comme un
+serpent qui s'avance pour accomplir un projet funeste?
+Non, madame, ce ne sont pas là des symptômes amoureux.
+La vengeance est dans mon coeur, la mort est dans
+mes mains; mon cerveau ne roule que projets de sang
+et de carnage. Écoutez, Tamora, vous, la souveraine de
+mon âme, qui n'espère d'autre ciel que celui que vous
+me donnez; voici le jour fatal pour Bassianus: il faut
+que sa Philomèle perde sa langue aujourd'hui; que vos
+enfants pillent les trésors de sa chasteté, et lavent leurs
+mains dans le sang de Bassianus. Voyez-vous cette
+lettre? prenez-la, je vous prie, et donnez au roi ce rouleau
+chargé d'un complot sinistre.--Ne me faites point
+de questions en ce moment; nous sommes espionnés:
+je vois venir à nous une portion de notre heureuse proie;
+ils ne songent guère à la destruction de leur vie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Saturne, dans l'astrologie, est la planète des coeurs froids.</blockquote>
+
+<p>TAMORA.--Ah! mon cher More, plus cher pour moi que
+la vie!</p>
+
+<p>AARON.--Pas un mot de plus, grande impératrice;
+Bassianus vient; soyez dure avec lui, et j'amènerai vos
+enfants pour soutenir vos querelles quelles qu'elles
+soient.</p>
+
+<p class="stage1">(Aaron sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Bassianus et Lavinia.)</p>
+
+<p>BASSIANUS.--Qui rencontrons-nous ici? Est-ce la souveraine
+impératrice de Rome, séparée de son brillant
+cortége? Est-ce Diane, vêtue comme elle, qui aurait
+quitté ses bois sacrés pour voir la grande chasse dans
+cette forêt?</p>
+
+<p>TAMORA.--Espion insolent de nos démarches privées,
+si j'avais le pouvoir qu'on attribue à Diane, ton front
+serait à l'instant surmonté de cornes comme celui d'Actéon;
+et les chiens donneraient la chasse à tes membres
+métamorphosés, importun, impoli que tu es!</p>
+
+<p>LAVINIA.--Avec votre permission, aimable impératrice,
+on vous croit douée du don des cornes; et l'on pourrait
+soupçonner que votre More et vous vous êtes écartés
+pour faire des expériences. Que Jupiter préserve aujourd'hui
+votre époux des poursuites de sa meute! Il serait
+malheureux qu'ils le prissent pour un cerf.</p>
+
+<p>BASSIANUS.--Croyez-moi, reine, votre noir Cimmérien<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>
+donne à Votre Honneur la couleur de son corps; il
+le rend comme lui, souillé, détesté et abominable. Pourquoi
+êtes-vous ici séparée de toute votre suite; pourquoi
+êtes-vous descendue de votre beau coursier blanc comme
+la neige, et errez-vous ici dans un coin écarté, accompagnée
+d'un barbare More, si vous n'y avez pas été conduite
+par d'impurs désirs?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> <i>Cimmeriæ tenebræ.</i> Cimmérien ici veut dire noir, par l'analogie
+qui existe entre le pays nébuleux des Cimmériens et la couleur
+noire.</blockquote>
+
+<p>LAVINIA.--Et vous voyant troublée dans vos passe-temps,
+il est bien naturel que vous taxiez mon noble
+époux d'insolence. (<i>A Bassianus.</i>) Je vous en prie, quittons,
+ces lieux, et laissons-la jouir à son gré de son
+amant noir comme le corbeau: cette vallée convient à
+merveille à ses desseins.</p>
+
+<p>BASSIANUS.--Le roi, mon frère, sera informé de ceci.</p>
+
+<p>LAVINIA.--Oui, car ces écarts l'ont déjà fait remarquer.
+Ce bon roi! être si indignement trompé!</p>
+
+<p>TAMORA.--D'où me vient la patience d'endurer tout
+ceci?</p>
+
+<p>(Entrent Chiron et Démétrius.)</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Quoi donc, chère souveraine, notre gracieuse
+mère, pourquoi Votre Majesté est-elle si pâle et
+si défaite?</p>
+
+<p>TAMORA.--Et n'en ai-je pas bien sujet, dites-moi, d'être
+pâle? Ces deux ennemis m'ont attirée dans ce lieu que
+vous voyez être une vallée horrible et déserte: les arbres,
+au milieu de l'été, sont encore dépouillés et nus,
+couverts de mousse et du gui funeste: le soleil ne brille
+jamais ici; rien de vivant que le nocturne hibou et le
+sinistre corbeau; et en me montrant cet abîme horrible,
+ils m'ont dit qu'ici, au plus profond de la nuit, mille
+démons, mille serpents sifflants, dix mille crapauds gonflés
+de poisons, et autant d'affreux hérissons, feraient
+des cris si terribles et si confus que tout mortel en les
+entendant deviendrait fou à l'instant ou mourrait tout
+d'un coup<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>: aussitôt après m'avoir fait cet infernal récit,
+ils m'ont menacée de m'attacher au tronc d'un if mélancolique,
+et de m'y abandonner à cette cruelle mort;
+ensuite ils m'ont appelée infâme, adultère, Gothe débauchée,
+et m'ont accablée de tous les noms les plus insultants
+que jamais oreille humaine ait entendus. Si une
+bonne fortune merveilleuse ne vous eût pas conduits
+dans ce lieu, ils allaient exécuter sur moi cette vengeance.
+Vengez-moi si vous aimez la vie de votre mère,
+ou renoncez à vous appeler jamais mes enfants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> On prétendait que la mandragore poussait un cri plaintif
+quand on l'ouvrait.</blockquote>
+
+<p>DÉMÉTRIUS, <i>poignardant Bassianus</i>.--Voilà la preuve
+que je suis votre fils.</p>
+
+<p>CHIRON, <i>lui portant aussi un coup de poignard</i>.--Et ce
+coup, enfoncé jusqu'au coeur, pour prouver ma force.</p>
+
+<p>LAVINIA.--Courage, Sémiramis, ou plutôt barbare Tamora;
+ car il n'est point d'autre nom que le tien qui
+convienne à ta nature.</p>
+
+<p>TAMORA, <i>à son fils</i>.--Donnez-moi votre poignard: vous
+verrez, mes enfants, que la main de votre mère saura
+venger l'outrage fait à votre mère.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Arrêtez, madame: nous lui devons d'autres
+vengeances: d'abord battons le blé, et après brûlons
+la paille; cette mignonne fonde son orgueil sur sa
+chasteté, sur son voeu nuptial, sur sa fidélité; et, fière
+de ces spécieuses apparences, elle brave Votre Majesté.
+Eh! emportera-t-elle cet orgueil au tombeau?</p>
+
+<p>CHIRON.--Si elle l'y emporte, je consens qu'on me
+fasse eunuque: traînons son époux hors de ce lieu, dans
+quelque fosse cachée, et que son cadavre serve d'oreiller
+à nos voluptés.</p>
+
+<p>TAMORA.--Mais lorsque vous aurez savouré le miel qui
+vous tente, ne laissez pas survivre cette guêpe pour
+nous piquer de son aiguillon.</p>
+
+<p>CHIRON.--Je vous promets, madame, d'y mettre bon
+ordre.--Allons, ma belle, la violence va nous faire jouir
+de cet honneur si scrupuleusement conservé.</p>
+
+<p>LAVINIA.--O Tamora! tu portes la figure d'une femme...</p>
+
+<p>TAMORA.--Je ne veux pas l'entendre parler davantage:
+ entraînez-la loin de moi.</p>
+
+<p>LAVINIA.--Chers seigneurs, priez-la d'entendre seulement
+un mot de moi.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Écoutez-la, belle reine: faites-vous un
+triomphe de voir couler ses larmes: mais que votre
+coeur les reçoive comme le rocher insensible les gouttes
+de pluie.</p>
+
+<p>LAVINIA, <i>à Démétrius</i>.--Depuis quand les jeunes tigres
+donnent-t-ils des leçons à leur mère? Oh! ne lui apprends
+pas la cruauté: c'est elle qui te l'a enseignée.
+Le lait que tu as sucé de son sein s'est changé en marbre:
+ tu as puisé dans ses mamelles même ta tyrannie.--(<i>A
+Chiron</i>.) Et cependant toutes les mères n'enfantent
+pas des fils qui leur ressemblent. Prie-la de montrer la
+pitié d'une femme.</p>
+
+<p>CHIRON.--Quoi! voudrais-tu que je prouvasse par ma
+conduite que je suis un bâtard!</p>
+
+<p>LAVINIA.--Il est vrai le noir corbeau n'engendre pas
+l'alouette. Cependant j'ai ouï dire (oh! si je pouvais le
+voir vérifier aujourd'hui!) que le lion, touché de pitié,
+souffrit qu'on coupât ses griffes royales; on dit que les
+corbeaux nourrissent les enfants abandonnés, tandis
+que leurs propres petits oiseaux sont affamés dans leur
+nid. En dépit de ton coeur barbare, montre-toi, non pas
+aussi généreux, mais susceptible de quelque pitié.</p>
+
+<p>TAMORA.--Je ne sais ce que cela veut dire: entraînez-la.</p>
+
+<p>LAVINIA.--Ah! permets que je te l'enseigne: au nom
+de mon père qui t'a donné la vie; lorsqu'il aurait pu te
+tuer, ne t'endurcis point; ouvre tes oreilles sourdes.</p>
+
+<p>TAMORA.--Quand tu ne m'aurais jamais personnellement
+offensée, le nom de ton père me rendrait impitoyable
+pour toi.--Souvenez-vous, mes enfants, que
+mes larmes ont coulé en vain pour sauver votre frère du
+sacrifice: le cruel Andronicus n'a pas voulu s'attendrir:
+emmenez-la donc; traitez-la à votre gré: plus vous l'outragerez
+et plus vous serez aimés de votre mère.</p>
+
+<p>LAVINIA.--O Tamora, mérite le nom d'une reine généreuse,
+en me tuant ici de ta propre main: car ce n'est
+pas la vie que je te demande depuis si longtemps, je suis
+morte depuis que Bassianus a été tué!</p>
+
+<p>TAMORA.--Que demandes-tu donc? Femme insensée,
+laisse-moi.</p>
+
+<p>LAVINIA.--C'est la mort à l'instant que j'implore; et
+une grâce encore, que la pudeur empêche ma langue de
+nommer. Ah! sauve-moi de leur passion, plus fatale
+pour moi que le coup de la mort, et jette-moi dans quelque
+abîme odieux, où jamais l'oeil de l'homme ne puisse
+considérer mon corps: fais cela et sois un meurtrier
+charitable.</p>
+
+<p>TAMORA.--Je volerais à mes chers fils leur salaire!
+non; qu'ils assouvissent sur toi leurs désirs.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS, <i>l'entraînant</i>.--Allons, viens: tu n'es restée
+ici que trop longtemps.</p>
+
+<p>LAVINIA.--Point de grâce, point de pitié de femme!
+Ah! brutale créature, l'opprobre et l'ennemie de tout
+notre sexe! que la destruction tombe....</p>
+
+<p>CHIRON.--Ah! je vais te fermer la bouche. (<i>Il la saisit
+et l'entraîne.</i>) (<i>A son frère.</i>) Toi, traîne son mari; voici la
+fosse où Aaron nous a dit de le cacher.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent en traînant leur victime.)</p>
+
+<p>TAMORA.--Adieu, mes enfants: songez à la bien mettre
+en sûreté. Que jamais mon coeur ne goûte un véritable
+sentiment de joie jusqu'à ce que la race entière des Andronicus
+soit détruite. Maintenant je vais chercher mon
+aimable More et laisser mes enfants irrités déshonorer
+cette malheureuse.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Aaron, Quintus et Martius.)</p>
+
+<p>AARON.--Venez, mes seigneurs, mettez en avant votre
+meilleur pied; je vais tout à l'heure vous conduire à la
+fosse dégoûtante où j'ai découvert la panthère profondément
+endormie.</p>
+
+<p>QUINTUS.--Ma vue est extrêmement obscurcie, quel
+qu'en soit le présage.</p>
+
+<p>MARTIUS.--Et la mienne aussi, je vous le proteste; si
+ce n'était pas une honte, je laisserais volontiers la chasse
+pour dormir quelques instants.</p>
+
+<p class="stage1">(Martius tombe dans la fosse.)</p>
+
+<p>QUINTUS.--Quoi, es-tu tombé? Quel dangereux précipice,
+dont l'ouverture est couverte par des ronces touffues
+dont les feuilles sont teintes d'un sang tout nouvellement
+répandu, et aussi frais que la rosée du matin
+distillée sur les fleurs! Cet endroit me semble fatal.--Parle-moi,
+mon frère, t'es-tu blessé dans ta chute?</p>
+
+<p>MARTIUS.--O mon frère! je suis blessé par l'aspect du
+plus triste objet dont la vue ait fait gémir mon coeur.</p>
+
+<p>AARON, <i>à part</i>.--Maintenant je vais chercher le roi et
+l'amener ici, afin qu'il les y trouve; il verra là un indice
+probable que ce sont eux qui ont assassiné son frère.</p>
+
+<p class="stage1">(Aaron sort.)</p>
+
+<p>MARTIUS, <i>du fond de la fosse</i>.--Pourquoi ne me consoles-tu
+pas et ne m'aides-tu pas à sortir de cet exécrable
+fosse toute souillée de sang?</p>
+
+<p>QUINTUS.--Je me sens saisi d'une terreur extraordinaire:
+une sueur glacée inonde tous mes membres tremblants;
+mon coeur soupçonne plus de choses que n'en
+voient mes yeux.</p>
+
+<p>MARTIUS.--Pour te prouver que ton coeur devine juste,
+Aaron et toi, regardez dans cette caverne, et voyez un
+affreux spectacle de mort et de sang.</p>
+
+<p>QUINTUS.--Aaron est parti: et mon coeur compatissant
+ne peut permettre à mes yeux de regarder l'objet dont
+le soupçon seul le fait frissonner; oh! dis-moi ce que
+c'est: jamais, jusqu'à ce moment, je n'ai jamais été
+assez enfant pour craindre sans savoir pourquoi.</p>
+
+<p>MARTIUS.--Le prince Bassianus est gisant en un monceau,
+comme un agneau égorgé, dans cet antre détestable,
+ténébreux et abreuvé de sang.</p>
+
+<p>QUINTUS.--Si cet antre est si sombre, comment peux-tu
+savoir que c'est lui?</p>
+
+<p>MARTIUS.--Il porte à son doigt sanglant un anneau
+précieux<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a> dont les feux éclairent toute cette profondeur,
+comme une lampe sépulcrale dans un monument brille
+sur les visages terreux des morts et montre les entrailles
+rugueuses de cet abîme: telle la pâle lueur de la lune
+tombait sur Pyrame, gisant dans la nuit et baigné dans
+son sang.--O mon frère! aide-moi de ta main défaillante...
+si la crainte t'a rendu aussi faible que je le
+suis..... Aide-moi à sortir de ce cruel et dévorant repaire,
+aussi odieux que la bouche obscure du Cocyte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> «On suppose ici que cette bague jette non pas une lumière
+réfléchie mais une lumière qui lui est propre.» (JOHNSON)</blockquote>
+
+<p>QUINTUS.--Tends-moi la main, afin que je puisse t'aider
+à remonter... ou, si la force me manque pour te
+rendre ce service, je serai entraîné par ton poids dans
+le sein de cet abîme, tombeau du pauvre Bassianus. Ah!
+je n'ai pas la force de t'attirer sur le bord.</p>
+
+<p>MARTIUS.--Et moi, je n'ai pas la force de monter sans
+ton secours.</p>
+
+<p>QUINTUS.--Donne-moi ta main encore une fois, je ne
+la lâcherai pas cette fois que tu ne sois dehors, ou moi
+au fond.--Tu ne peux venir à moi, je viens à toi.</p>
+
+<p class="stage1">(Il tombe dans la caverne.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Saturninus et Aaron.)</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Venez avec moi.--Je veux voir quel trou
+il y a ici, et quel est celui qui vient de s'y précipiter.--Parle,
+qui es-tu, toi qui viens de descendre dans cette
+crevasse de la terre?</p>
+
+<p>MARTIUS.--Le malheureux fils du vieil Andronicus, conduit
+ici par la plus fatale destinée, pour y trouver ton
+frère Bassianus mort.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Mon frère mort? Tu ne parles pas sérieusement;
+son épouse et lui sont vers le nord de la forêt,
+au rendez-vous de cette agréable chasse; il n'y a pas
+encore une heure que je l'y ai laissé.</p>
+
+<p>MARCUS.--Nous ne savons pas où vous l'avez laissé
+vivant, mais, hélas! nous l'avons trouvé mort ici.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Tamora et sa suite, Andronicus et Lucius.)</p>
+
+<p>TAMORA.--Où est mon époux, où est l'empereur?</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Ici, Tamora; mais navré d'un chagrin
+mortel.</p>
+
+<p>TAMORA.--Où est votre frère Bassianus?</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Oh! vous touchez au fond de ma blessure;
+l'infortuné Bassianus est ici assassiné.</p>
+
+<p>TAMORA.--Alors je vous apporte trop tard ce fatal écrit,
+le plan de cette tragédie prématurée; et je suis bien
+étonnée que le visage d'un homme puisse cacher dans
+les replis d'un sourire gracieux tant de cruauté et de
+barbarie.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle donne une lettre à Saturninus.)</p>
+
+<p>SATURNINUS <i>la lit.</i>--«Si nous manquons de le joindre à
+propos;--mon bon chasseur!--C'est Bassianus, que
+nous voulons dire.--Songe seulement à creuser un
+tombeau pour lui; tu nous entends.--Va chercher ta
+récompense sous les orties au pied du sureau, qui
+couvre de son ombrage l'ouverture de cette même
+fosse où nous avons résolu d'enterrer Bassianus, fais
+cela et tu acquerras en nous des amis sûrs.»
+O Tamora! a-t-on jamais entendu rien de pareil? Voici
+la fosse, et voilà le sureau; voyez, amis, si vous pourriez
+découvrir le chasseur qui doit avoir assassiné ici
+Bassianus.</p>
+
+<p>AARON, <i>cherchant</i>.--Mon digne souverain, voici le sac
+d'or.</p>
+
+<p class="stage1">(Il le montre.)</p>
+
+<p>SATURNINUS, <i>à Titus</i>.--Deux dogues nés de toi, dogues
+cruels et sanguinaires, ont ôté ici la vie à mon frère.
+(<i>A sa suite.</i>) Arrachez-les de la fosse pour les traîner en
+prison; qu'ils y restent jusqu'à ce que nous ayons inventé
+pour leur supplice des tortures nouvelles et inouïes.</p>
+
+<p>TAMORA.--Quoi! ils sont dans cette fosse? O prodige!
+avec quelle facilité le meurtre se découvre!</p>
+
+<p>TITUS.--Auguste empereur, je vous demande à genoux
+une grâce, avec des larmes qui ne coulent pas aisément,
+c'est que ce crime atroce de mes enfants maudits, maudits
+si leur crime est prouvé.....</p>
+
+<p>SATURNINUS.--S'il est prouvé! vous voyez qu'il est manifeste.--Qui
+a trouvé cette lettre? Tamora, est-ce vous?</p>
+
+<p>TAMORA.--C'est Andronicus lui-même qui l'a ramassée.</p>
+
+<p>TITUS.--Oui, c'est moi, seigneur; et cependant souffrez
+que je sois leur caution, car je fais voeu, par la tombe
+de mon vénérable père qu'ils seront toujours prêts à se
+présenter sur l'ordre de Votre Majesté; et à répondre sur
+leurs vies de vos soupçons.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Tu ne seras pas leur caution; allons, suis-moi.
+Que les uns enlèvent le corps, et que d'autres emmènent
+les meurtriers; qu'ils ne disent pas une parole;
+la culpabilité est évidente; sur mon âme, s'il était une
+fin plus cruelle que la mort, je la leur ferais subir.</p>
+
+<p>TAMORA.--Andronicus, je prierai le roi pour toi; ne
+crains rien pour tes fils, ils se tireront d'affaire.</p>
+
+<p>TITUS.--Viens, Lucius, viens; ne t'arrête pas à leur
+parler.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent par différents côtés.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">DÉMÉTRIUS <i>et</i> CHIRON, <i>avec</i> LAVINIA <i>violée, les mains
+et la langue coupées</i>.</p>
+<br>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Va maintenant; dis, si tu peux parler,
+qui t'a coupé la langue et t'a déshonorée.</p>
+
+<p>CHIRON.--Écris ta pensée, trahis ainsi tes sentiments;
+et, si tes moignons te le permettent, fais l'office d'écrivain.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS, <i>à Chiron</i>.--Vois, comme elle peut manifester
+son ressentiment avec des signes et des indices.</p>
+
+<p>CHIRON, <i>à Lavinia</i>.--Va chez toi, demande de l'eau de
+senteur et lave tes mains.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Elle n'a point de langue pour appeler ni
+de mains à laver; ainsi laissons-la à ses promenades
+silencieuses.</p>
+
+<p>CHIRON.--Si j'étais à sa place, j'irais me pendre.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Oui, si tu avais des mains pour t'aider à
+nouer la corde.</p>
+
+<p class="stage1">(Démétrius et Chiron sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Marcus.)</p>
+
+<p>MARCUS.--Que vois-je? Serait-ce ma nièce qui fuit si
+vite? Ma nièce, un mot: où est ton mari? Si c'est un
+songe, je voudrais me réveiller au prix de tout ce que je
+possède. Et si je suis éveillé, que l'influence de quelque
+astre fatal me frappe et me plonge dans un sommeil
+éternel.--Parle-moi, chère nièce, quelle main féroce et
+sans pitié t'a ainsi mutilée? qui a coupé et dépouillé ton
+corps de ses deux branches, de ses doux ossements à
+l'ombre desquels des rois ont désiré de s'endormir sans
+pouvoir obtenir un aussi grand bonheur que la moitié
+de ta tendresse?--Pourquoi ne me réponds-tu pas?--Hélas!
+un ruisseau cramoisi de sang fumant comme une
+source bouillante et agitée par le vent sort et tombe
+entre tes deux lèvres de rose, va et revient avec le souffle
+de ta respiration. Sûrement quelque nouveau Térée
+a profané ta fleur, et, pour t'empêcher de découvrir son
+forfait, t'a coupé la langue. Ah! voilà que tu détournes
+ton visage confus,--et malgré tout ce sang que tu perds,
+et qui sort comme des trois bouches d'un conduit, tes
+joues se colorent encore comme la face de Titan lorsqu'il
+rougit d'être assailli par un nuage. Répondrai-je pour
+toi? Dirai-je que cela est vrai? Que ne puis-je lire
+dans ton coeur, et connaître cette bête féroce, afin que
+je puisse l'accabler d'injures pour soulager mon coeur!
+Le chagrin caché, fermé comme un four fermé, brûle et
+calcine le coeur où il est renfermé. La belle Philomèle
+ne perdit que la langue; et elle parvint à broder ses sentiments
+sur un ennuyeux canevas; mais, toi, mon aimable
+nièce, cette ressource t'a été enlevée. Tu as rencontré
+un Térée plus rusé, qui a coupé ces jolis doigts qui
+auraient brodé bien mieux que ceux de Philomèle. Ah!
+si le monstre avait vu ces mains de lis trembler, comme
+les feuilles du tremble, sur un luth, et faire frémir ses
+cordes de soie du plaisir d'en être caressées, il n'eût pu
+les toucher, au prix même de sa vie. S'il eût entendu la
+céleste harmonie que produisait cette langue mélodieuse,
+il eût laissé échapper de ses mains le couteau cruel, et
+se fût endormi, comme Cerbère aux pieds du poëte de
+Thrace.--Allons, viens, viens frapper ton père d'aveuglement;
+car une pareille vue doit rendre un père aveugle.
+Un orage d'une heure suffit pour noyer les prairies
+parfumées: que ne doivent donc pas produire sur les
+yeux de ton père des années de larmes? Ne me fuis point:
+nous pleurerons avec toi; plût au ciel que nos larmes
+pussent soulager ta souffrance!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent tous deux.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+<br>
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Le théâtre représente une rue de Rome.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Les</i> SÉNATEURS <i>et</i> <i>les</i> JUGES, <i>suivis de</i> MARCUS <i>et</i>
+<i>de</i> QUINTUS <i>enchaînés passent sur le théâtre, se rendant
+au lieu de l'exécution:</i> TITUS <i>les précède, parlant pour ses
+enfants.</i></p>
+<br>
+<p>TITUS.--Écoutez-moi, vénérables pères. Nobles tribuns,
+arrêtez un moment, par pitié pour mon âge, dont
+la jeunesse fut employée à des guerres dangereuses,
+tandis que vous dormiez en paix; au nom de tout le sang
+que j'ai versé pour la grande cause de Rome, de toutes
+les nuits glacées pendant lesquelles j'ai veillé, au nom
+de ces larmes amères que vous voyez remplir sur mes
+joues les rides de la vieillesse; ayez pitié pour mes enfants
+condamnés, dont les âmes ne sont pas aussi perverses
+qu'on l'imagine! J'ai perdu vingt-deux enfants
+sans jamais répandre une larme; morts dans le noble lit
+de l'honneur. (<i>Il se jette à terre, les juges passent tous près
+de lui.</i>) C'est pour ceux-ci, pour ceux-ci, tribuns, que j'écris
+sur la poussière l'angoisse profonde de mon coeur et
+les larmes de mon âme, qu'elles abreuvent la terre
+altérée: le sang de mes chers enfants la fera rougir de
+honte. (<i>Les sénateurs et les tribuns sortent avec les prisonniers.</i>)
+O terre! je prodiguerai à ta soif plus de pleurs
+tombant de ces deux urnes vieillies, que le jeune
+avril ne te donnera de ses rosées; dans les ardeurs de
+l'été, je t'en arroserai encore: dans l'hiver, je fondrai
+tes neiges par mes larmes brûlantes, et j'entretiendrai
+une verdure éternelle sur ta surface, si tu refuses de
+boire le sang de mes chers fils. (<i>Entre Lucius avec son
+épée nue.</i>) Tribuns révérés; bons vieillards, délivrez mes
+enfants de leurs chaînes, révoquez l'arrêt de leur mort,
+et faites-moi dire, à moi, qui n'avais jamais pleuré, que
+mes larmes sont douées d'une éloquence persuasive.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Mon noble père, vous vous lamentez en vain;
+les tribuns ne vous entendent point; il n'y a personne
+ici, et vous racontez vos douleurs à une pierre.</p>
+
+<p>TITUS.--Ah! Lucius, laisse-moi plaider la cause de tes
+frères.--Respectables tribuns, je vous conjure encore
+une fois.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Mon vénérable père, il n'y a pas de tribuns
+pour vous entendre.</p>
+
+<p>TITUS.--N'importe: s'ils m'entendaient, ils ne feraient
+pas attention à moi; ou bien, comme je leur suis entièrement
+inutile, ils m'entendraient sans avoir pitié de
+moi: c'est pourquoi je raconte mes douleurs aux pierres;
+si elles ne peuvent répondre à mes plaintes, du moins
+sont-elles en quelque sorte meilleures que les tribuns;
+elles n'interrompent point mon douloureux récit: quand
+je pleure, elles reçoivent humblement mes larmes et semblent
+pleurer avec moi. Si elles étaient vêtues de longues
+robes de deuil, Rome n'aurait point de tribun qui leur
+fût comparable. Oui, la pierre est molle comme la cire;
+les tribuns sont plus durs que les rochers: la pierre est
+silencieuse et ne blesse point; les tribuns avec leur langue
+condamnent les gens à mort: mais pourquoi te
+vois-je avec ton épée nue?</p>
+
+<p>LUCIUS.--C'était pour arracher à la mort mes deux
+frères; et, pour cette tentative, les juges ont prononcé
+contre moi la sentence d'un bannissement éternel.</p>
+
+<p>TITUS.--Que tu es heureux! Ils t'ont traité avec amitié.
+Quoi! Lucius insensé, ne vois-tu pas que Rome n'est qu'un
+repaire de tigres? Il faut aux tigres une proie; et Rome
+n'en a point d'autre à leur offrir que moi et les miens.
+Ah! que tu es heureux d'être banni loin de ces tigres
+dévorants!--Mais qui vient ici avec notre frère Marcus?</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Marcus et Lavinia.)</p>
+
+<p>MARCUS.--Titus, prépare tes nobles yeux à pleurer,
+sinon il faudra que ton coeur se brise de douleur; j'apporte
+à ta vieillesse un chagrin dévorant.</p>
+
+<p>TITUS.--Me dévorera-t-il? Alors, montre-le-moi.</p>
+
+<p>MARCUS, <i>montrant Lavinia</i>.--Ce fut là ta fille.</p>
+
+<p>TITUS.--Oui, Marcus, et elle l'est encore.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Ah! malheureux que je suis! cet objet me
+tue.</p>
+
+<p>TITUS.--Enfant au coeur faible, relève-toi et regarde-la.--Parle,
+ma Lavinia, quelle main maudite t'envoie
+ainsi mutilée devant les regards de ton père? Quel insensé
+va porter de l'eau à l'Océan, ou jeter du bois dans
+Troie en flammes? Avant que je t'eusse vue, ma douleur
+était au comble, et maintenant, comme le Nil, elle ne
+connaît plus de limites. Donnez-moi une épée, je trancherai
+mes mains aussi, car elles ont combattu pour
+Rome, et combattu en vain; elles ont nourri ma vie et
+prolongé mes jours pour cet horrible malheur: je les ai
+tendues en vain dans une prière inutile et elles ne m'ont
+servi qu'à des usages sans résultat, maintenant tout le
+service que je leur demande c'est que l'une m'aide à couper
+l'autre.--Il est bon, Lavinia, que tu n'aies plus de
+mains, car il est inutile d'en avoir pour servir Rome.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Parle, chère soeur; dis qui t'a ainsi martyrisée?</p>
+
+<p>MARCUS.--Hélas! ce charmant organe de ses pensées,
+qui les exprimait avec une si douce éloquence, est arraché
+de sa jolie cage creuse où, comme un oiseau mélodieux,
+il chantait ces sons agréables et variés qui ravissait
+toutes les oreilles!</p>
+
+<p>LUCIUS, <i>à Marcus</i>.--Toi, parle donc pour elle; dis, qui
+a commis cette action.</p>
+
+<p>MARCUS.--Hélas! je l'ai trouvée ainsi errante dans la
+forêt, cherchant à se cacher, comme la biche timide qui
+a reçu une blessure incurable.</p>
+
+<p>TITUS.--Elle était ma biche chérie, et celui qui l'a
+blessée m'a fait plus de mal que s'il m'eût étendu mort.
+Maintenant je suis comme un homme sur un rocher environné
+d'une vaste étendue de mer, et qui voit la marée
+monter vague après vague, attendant le moment où un
+flot ennemi l'engloutira dans ses entrailles salées. C'est
+par ce chemin que mes malheureux fils ont marché à la
+mort: voilà ici mon autre fils condamné à l'exil, et
+voilà mon frère, qui pleure mes malheurs: mais de tous
+mes maux, celui qui porte à mon âme le coup le plus
+cruel, c'est le sort de ma chère Lavinia, qui m'est plus
+chère que mon âme. Si j'avais vu ton portrait dans cet
+état affreux, cela aurait suffi pour me rendre fou: que
+deviendrai-je, lorsque je te vois ainsi en personne dans
+cette horrible situation? Tu n'as plus de mains pour
+essuyer tes larmes, ni de langue pour dire qui t'a ainsi
+martyrisée: ton époux est mort, et, pour sa mort, tes
+frères sont condamnés et exécutés à l'heure qu'il est.--Vois,
+Marcus: ah! Lucius, mon fils, regardez-la. Quand
+j'ai nommé ses frères, de nouvelles larmes ont coulé sur
+ses joues comme une douce rosée sur un lis cueilli et
+déjà flétri.</p>
+
+<p>MARCUS.--Peut-être pleure-t-elle parce qu'ils ont tué
+son mari: peut-être aussi parce qu'elle les sait innocents.</p>
+
+<p>TITUS, <i>à sa fille</i>.--Si ce sont eux qui ont tué ton époux,
+réjouis-toi alors de ce que la loi a vengé sa mort.--Non,
+non, ils n'ont point commis un forfait aussi atroce: j'en
+atteste la douleur que montre leur soeur.--Ma chère Lavinia,
+laisse-moi baiser tes lèvres; ou fais-moi comprendre
+par quelques signes comment je pourrais te soulager.
+Veux-tu que ton bon oncle, et ton frère Lucius, et toi,
+et moi, nous allions nous asseoir autour de quelque
+fontaine, tous, les yeux baissés vers son onde, pour voir
+comment nos joues sont tachées par les larmes, semblables
+à des prairies encore humides du limon qu'a
+laissé sur leur surface une inondation? Irons-nous attacher
+nos regards sur la fontaine jusqu'à ce que la douceur
+de ses eaux limpides soit altérée par l'amertume de
+nos larmes, ou bien veux-tu que nous coupions nos
+mains comme on a coupé les tiennes: ou que nous tranchions
+nos langues avec nos dents, et que nous passions,
+sans autre voix que nos signes muets, le reste de nos
+exécrables jours? Que veux-tu que nous fassions?--Nous,
+qui possédons nos langues, imaginons quelque plan de
+misères plus horribles pour étonner l'avenir de nos désastres.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Mon tendre père, cessez vos pleurs: car
+voyez comme votre désespoir fait pleurer et sangloter
+ma pauvre soeur.</p>
+
+<p>MARCUS.--Prends patience, chère nièce.--Bon Titus,
+sèche tes yeux.</p>
+
+<p>TITUS.--Ah! Marcus, Marcus! mon frère, je sais bien
+que ton mouchoir ne peut plus boire une seule de mes
+larmes; car toi, homme infortuné, tu l'as tout trempé
+des tiennes.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Ah! ma chère Lavinia, je veux essuyer tes
+joues.</p>
+
+<p>TITUS.--Vois, Marcus, vois; je comprends ses signes;
+si elle avait une langue pour parler, elle dirait en ce
+moment à son frère, ce que je viens de te dire; «que le
+mouchoir tout trempé des pleurs de son frère ne
+peut plus servir à essuyer ses joues humides.» O
+quelle sympathie de malheurs! aussi éloignés de tout
+remède que les limbes le sont du ciel! (Entre Aaron.)</p>
+
+<p>AARON.--Titus Andronicus, l'empereur mon maître
+m'envoie te dire, que si tu aimes tes fils, vous pouvez,
+soit Marcus, soit Lucius, soit toi-même, vieillard, quelqu'un
+de vous, enfin, vous couper la main et l'envoyer
+au roi; qu'en retour il te renverra tes deux fils vivants,
+et que ce sera la rançon de leur crime.</p>
+
+<p>TITUS.--O généreux empereur! ô bon Aaron! Le noir
+corbeau a-t-il donc jamais fait entendre des accents aussi
+semblables à ceux de l'alouette, qui nous avertit par ses
+chants du lever du soleil? De tout mon coeur, je consens
+à envoyer ma main à l'empereur; bon Aaron, veux-tu
+m'aider à la couper?</p>
+
+<p>LUCIUS.--Arrêtez, mon père; non, vous n'enverrez
+point votre main, cette main glorieuse qui a terrassé
+tant d'ennemis, la mienne suffira; ma jeunesse a plus
+de sang à perdre que vous; et ce sera ma main qui servira
+à sauver la vie de mes frères.</p>
+
+<p>MARCUS.--Laquelle de vos mains n'a pas défendu Rome,
+et brandi la hache d'armes sanglante, écrivant la destruction
+sur le casque des ennemis? Ah! vous n'avez
+point de main qui ne soit illustrée par de rares exploits,
+la mienne est restée oisive; qu'elle serve aujourd'hui de
+rançon pour arracher mes neveux à la mort; je l'aurai
+conservée alors pour un digne usage.</p>
+
+<p>AARON.--Allons, convenez promptement; quelle main
+sera sacrifiée, de crainte qu'ils ne meurent, avant que
+leur pardon arrive.</p>
+
+<p>MARCUS.--Ce sera ma main.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Non, par le ciel, ce ne sera pas la vôtre.</p>
+
+<p>TITUS.--Mes amis, ne vous disputez plus; des herbes
+si flétries (<i>montrant ses mains</i>) sont bonnes à arracher, et
+ce doit être la mienne.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Mon tendre père, si l'on doit me croire ton
+fils, laisse-moi racheter mes deux frères de la mort.</p>
+
+<p>MARCUS.--Pour l'amour de notre père, au nom de l'affection
+de notre mère, laisse-moi te prouver en ce moment
+la tendresse d'un frère.</p>
+
+<p>TITUS.--Arrangez-vous entre vous; je veux bien épargner
+ma main.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Je vais chercher une hache.</p>
+
+<p>MARCUS.--Mais c'est à moi qu'elle servira.</p>
+
+<p class="stage1">(Lucius et Marcus sortent.)</p>
+
+<p>TITUS.--Approche, Aaron, je veux les tromper
+tous deux; prête-moi ta main, et je vais te donner la
+mienne.</p>
+
+<p>AARON.--Si cela s'appelle tromper, je veux être honnête,
+et ne jamais tromper ainsi les hommes, tant que
+je vivrai. (<i>A part</i>.) Mais je te tromperai d'une autre manière,
+et tu le verras avant qu'il se passe une demi-heure.</p>
+
+<p class="stage1">(Il coupe la main à Titus.)</p>
+
+<p class="stage1">(Lucius et Marcus reviennent.)</p>
+
+<p>TITUS.--Maintenant cessez votre dispute; ce qui devait
+être est fait. Bon Aaron, va, donne ma main à l'empereur.
+Dis-lui que c'est une main qui l'a protégé contre
+mille dangers; qu'il l'enterre; elle a mérité davantage;
+qu'elle obtienne du moins cela. Quant à mes fils, dis-lui
+que je les regarde comme des joyaux achetés à peu de
+frais, et cependant bien chèrement aussi, puisque je n'ai
+racheté que ce qui est à moi.</p>
+
+<p>AARON.--Je pars, Andronicus; et, au prix de ta main,
+attends-toi à voir incessamment tes fils t'être rendus,
+(<i>à part</i>) leurs têtes, je veux dire. Oh! comme cette scélératesse
+me nourrit par sa seule idée! Que les fous fassent
+du bien, et que les beaux hommes cherchent à plaire;
+Aaron veut avoir l'âme aussi noire que son visage.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>TITUS, <i>à sa fille</i>.--Je lève cette main qui me reste vers
+le ciel, et je fléchis jusqu'à terre ce corps caduc; s'il est
+quelque puissance qui prenne pitié des larmes des malheureux,
+c'est elle que j'implore. Quoi, veux-tu te prosterner
+avec moi? Fais-le, chère âme; le ciel entendra nos
+prières, ou bien, avec nos soupirs, nous obscurcirons la
+voûte du ciel, et nous ternirons la face du soleil par une
+vapeur comme font quelquefois les nuages quand ils le
+pressent contre leur sein humide.</p>
+
+<p>MARCUS.--Mon frère, demande des choses possibles,
+et ne te jette point dans cet abîme de chagrins.</p>
+
+<p>TITUS.--Mon malheur n'est-il donc pas un abîme, puisqu'il
+n'a point de fond? que ma douleur soit donc sans
+fond comme lui.</p>
+
+<p>MARCUS.--Mais pourtant que ta raison gouverne ta
+douleur.</p>
+
+<p>TITUS.--S'il était quelque raison pour mes misères, je
+pourrais contenir ma souffrance dans quelques bornes.
+Quand le ciel pleure, la terre n'est-elle pas inondée? Si
+les vents sont en fureur, la mer ne devient-elle pas furieuse,
+menaçant le firmament de son sein gonflé? Et
+veux-tu avoir une raison de ce tumulte? Je suis la mer;
+écoute la violence de ses soupirs. Ma fille est le firmament
+en pleurs, et moi la terre; il faut donc que la mer
+soit émue de ses soupirs; il faut donc que ma terre submergée
+et noyée par ses larmes continuelles devienne
+un déluge. Mes entrailles ne peuvent contenir mon désespoir;
+il faut donc que, comme un ivrogne, je le
+vomisse. Ainsi, laisse-moi en liberté, ceux qui perdent
+doivent avoir la liberté de se soulager le coeur par la
+méchanceté de leur langue.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un messager, portant deux têtes et une main.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Digne Andronicus, tu es mal payé de
+cette noble main que tu as envoyée à l'empereur: voici
+les têtes de tes deux braves fils, et voilà ta main qu'on te
+renvoie avec mépris. Tes chagrins vont faire leur amusement,
+et ils se moquent de ton courage. Je souffre plus
+de penser à tes maux que du souvenir de la mort de mon
+père.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>MARCUS.--Maintenant que le bouillant Etna s'éteigne en
+Sicile, et que mon coeur nourrisse la flamme éternelle
+d'un enfer! C'est trop de maux pour pouvoir les supporter!
+Pleurer avec ceux qui pleurent soulage un peu,
+mais un chagrin qu'on insulte est une double mort.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Quoi! comment se peut-il que ce spectacle
+me fasse une blessure si profonde, et que l'odieuse vie ne
+succombe pas? Se peut-il que la mort permette à la vie
+d'usurper son nom, quand la vie n'a plus d'autre bien
+que le souffle?</p>
+
+<p class="stage1">(Lavinia lui donne un baiser.)</p>
+
+<p>MARCUS.--Hélas! pauvre coeur, ce baiser est sans consolation,
+comme l'eau glacée pour un serpent transi par
+la faim.</p>
+
+<p>TITUS.--Quand finira cet effrayant sommeil?</p>
+
+<p>MARCUS.--Adieu, maintenant, toute illusion: meurs,
+Andronicus, tu ne dors pas: vois les têtes de tes deux
+fils, ta main guerrière tranchée, ta fille mutilée, ton
+autre fils banni, pâle et inanimé à cet horrible aspect;
+et moi, ton frère, froid et immobile comme une statue
+de pierre. Ah! je ne veux plus chercher à modérer ton
+désespoir: arrache tes cheveux argentés, ronge de tes
+dents ton autre main, et que cet affreux spectacle ferme
+enfin tes yeux trop infortunés! Voilà le moment de
+t'emporter: pourquoi restes-tu calme?</p>
+
+<p>TITUS, <i>riant</i>.--Ha, ha, ha.</p>
+
+<p>MARCUS.--Pourquoi ris-tu? ce n'est guère le moment.</p>
+
+<p>TITUS.--Il ne me reste plus une seule larme à verser;
+d'ailleurs, ce désespoir est un ennemi qui veut envahir
+mes yeux humides, et les rendre aveugles en les forçant
+de payer le tribut de leurs larmes. Par quel chemin
+alors trouverais-je la caverne de la vengeance? car ces
+deux têtes semblent me parler et me menacer de ne
+jamais entrer dans le séjour du bonheur, jusqu'à ce que
+tous ces malheurs retombent sur ceux qui les ont commis.
+Allons, voyons quelle tâche j'ai à remplir.--Vous,
+tristes compagnons, entourez-moi, afin que je puisse me
+tourner vers chacun de vous, et jurer à mon âme de
+venger vos affronts. Le voeu est prononcé.--Allons, mon
+frère, prends une tête, et moi je porterai l'autre dans
+cette main. Lavinia, tu seras employée à cette oeuvre:
+porte ma main, chère fille, entre tes dents. Toi, jeune
+homme, va-t'en, éloigne-toi de ma vue: tu es banni, et
+tu ne dois pas rester ici; cours chez les Goths, lève
+parmi eux une armée; et si tu m'aimes, comme je le
+crois, embrassons-nous et séparons-nous, car nous avons
+beaucoup à faire.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent tous, excepté Lucius.)</p>
+
+<p>LUCIUS, <i>seul</i>.--Adieu, Andronicus, mon noble père,
+l'homme le plus malheureux qui ait jamais vécu dans
+Rome! Adieu, superbe Rome: Lucius laisse ici, jusqu'à son
+retour, des gages plus chers que sa vie. Adieu, Lavinia,
+ma noble soeur; ah! plût aux dieux que tu fusses ce que
+tu étais auparavant! Mais à présent Lucius et Lavinia ne
+vivent plus que dans l'oubli et dans des chagrins insupportables.
+Si Lucius vit, il vengera vos outrages et forcera
+le fier Saturninus et son impératrice à mendier aux
+portes de Rome, comme autrefois Tarquin et sa reine. Je
+vais chez les Goths, et je lèverai une armée pour me venger
+de Rome et de Saturninus.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">On voit un appartement dans la maison de Titus.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Un banquet est dressé.</i> TITUS, MARCUS, LAVINIA <i>et</i> <i>le
+jeune</i> LUCIUS, <i>enfant de Lucius.</i></p>
+<br>
+
+<p>TITUS.--Bon, bon.--Maintenant asseyons-nous, et songez
+à ne prendre de nourriture que ce qu'il en faut pour
+conserver en nous assez de forces pour venger nos affreux
+malheurs. Marcus, dénoue le noeud de ton douloureux
+embrassement; ta nièce et moi, pauvres créatures,
+sommes privés de nos mains, et nous ne pouvons exprimer
+notre profond chagrin en nous pressant de nos
+bras. Cette pauvre main droite qui me reste ne m'est
+laissée que pour tourmenter mon sein; et lorsque mon
+coeur, rendu fou par la souffrance, bat violemment dans
+cette prison de chair, je le réprime ainsi par mes coups.
+(<i>A Lavinia.</i>) Toi, carte de douleurs, qui me parles par
+signes, tu ne peux, quand ton coeur précipite ses battements
+douloureux, le frapper comme moi pour l'apaiser.
+Blesse-le par tes soupirs, ma fille; tue-le par des gémissements,
+ou saisis un petit couteau entre tes dents, et
+fais une ouverture là où palpite ton coeur, afin que
+toutes les larmes que laissent tomber tes pauvres yeux
+puissent couler dans cette fente et noyer dans des flots
+amers ce coeur insensé qui se lamente.</p>
+
+<p>MARCUS.--Fi donc! mon frère, fi donc! N'enseigne
+point à ta fille à porter des mains homicides sur sa frêle
+vie!</p>
+
+<p>TITUS.--Quoi, le chagrin te fait-il déjà extravaguer,
+Marcus? ce n'est qu'à moi seul qu'il appartient d'être fou.
+Quelles mains homicides peut-elle porter sur sa vie? Ah!
+pourquoi prononces-tu le nom de <i>mains</i>? c'est presser
+Énée de raconter deux fois l'embrasement de Troie et
+l'histoire de ses cruelles infortunes. Ah! évite de toucher
+à un sujet qui t'amène à parler de <i>mains</i>, de peur de nous
+rappeler que nous n'en avons point.--Fi donc, fi donc!
+quels discours extravagants! Comme si nous pouvions
+oublier que nous n'avons pas de mains, quand même
+Marcus ne prononcerait pas le mot de mains!--Allons,
+commençons: chère fille, mange ceci.--Il n'y a point à
+boire? Écoute, Marcus, ce qu'elle veut dire.--Je puis
+interpréter tous ses signes douloureux. Elle dit qu'elle
+ne boit d'autre boisson que ses larmes brassées avec
+ses chagrins et fermentées sur ses joues<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. Muette infortunée,
+j'apprendrai tes pensées et je saurai aussi bien tes
+gestes muets que les ermites mendiants savent leurs
+saintes prières. Tu ne pousseras point de soupir, tu n'élèveras
+point les moignons vers le ciel, tu ne feras pas
+un clin d'oeil, un signe de tête, tu ne te mettras pas à
+genoux, tu ne feras pas un geste, que je n'en compose
+un alphabet, et que je ne parvienne, par une pratique
+assidue, à savoir ce que tu veux dire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> <i>Brew'd with her sorrows, mesh'd upon her cheeks.</i> Grossière
+allusion à l'art du brasseur.</blockquote>
+
+<p>LE JEUNE ENFANT.--Mon bon grand-père, laisse là ces
+plaintes amères, et égaye ma tante par quelque belle
+histoire.</p>
+
+<p>MARCUS.--Hélas! ce pauvre enfant, ému de nos douleurs,
+pleure de voir le chagrin de son grand-père.</p>
+
+<p>TITUS.--Calme-toi, tendre rejeton, tu es fait de larmes,
+et ta vie s'écoulerait bientôt avec elles. (<i>Marcus frappe le
+plat avec un couteau.</i>) Que frappes-tu de ton couteau,
+Marcus?</p>
+
+<p>MARCUS.--Ce que j'ai tué, seigneur, une mouche.</p>
+
+<p>TITUS.--Malédiction sur toi, meurtrier, tu assassines
+mon coeur: mes yeux sont rassasiés de voir la tyrannie.
+Un acte de mort exercé sur un être innocent ne sied
+point au frère de Titus.--Sors de ma présence, je vois
+que tu n'es pas fait pour être en ma société.</p>
+
+<p>MARCUS.--Hélas! seigneur, je n'ai tué qu'une mouche.</p>
+
+<p>TITUS.--Eh quoi! si cette mouche avait un père et une
+mère? comme tu les verrais laisser pendre leurs ailes
+délicates et dorées et frapper l'air de leur murmure
+gémissant! Pauvre et innocente mouche, qui était venue
+ici pour nous égayer par son bourdonnement mélodieux!
+et tu l'as tuée!</p>
+
+<p>MARCUS.--Pardonnez, seigneur, c'était une mouche
+noire et difforme, semblable au More de l'impératrice:
+voilà pourquoi je l'ai tuée.</p>
+
+<p>TITUS.--Oh! oh! alors pardonne-moi de t'avoir blâmé,
+car tu as fait une action charitable. Donne-moi ton couteau;
+je veux outrager son cadavre, me faisant illusion
+comme si je voyais en lui le More qui serait venu exprès
+pour m'empoisonner. (<i>Il porte des coups à l'insecte.</i>) Voilà
+pour toi, et voilà pour Tamora; ah! scélérat!--Cependant
+je ne crois pas que nous soyons encore réduits si
+bas que nous ne puissions entre nous tuer une mouche
+qui vient nous offrir la ressemblance de ce More noir
+comme le charbon.</p>
+
+<p>MARCUS.--Hélas, pauvre homme! la douleur a fait tant
+de ravages en lui, qu'il prend de vains fantômes pour
+des objets réels.</p>
+
+<p>TITUS.--Allons, levons-nous.--Lavinia, viens avec
+moi: je vais dans mon cabinet; je veux lire avec toi les
+tristes aventures arrivées dans les temps anciens.--(<i>Au
+jeune Lucius.</i>) Viens, mon enfant, lire avec moi; ta vue
+est jeune, et tu liras lorsque la mienne commencera à se
+troubler.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br>
+<h2>ACTE QUATRIÈME.</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">La scène est devant la maison de Titus.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> TITUS <i>et</i> MARCUS; <i>survient en même temps le</i>
+JEUNE LUCIUS, <i>après lequel court</i> LAVINIA.</p>
+<br>
+
+<p>L'ENFANT.--Au secours, mon grand-père, au secours!
+ma tante Lavinia me suit partout, je ne sais pourquoi.
+Mon cher oncle Marcus, voyez comme elle court vite.--Hélas,
+chère tante, je ne sais pas ce que vous voulez.</p>
+
+<p>MARCUS.--Reste près de moi, Lucius; n'aie pas peur de
+ta tante.</p>
+
+<p>TITUS.--Elle t'aime trop, mon enfant, pour te faire du
+mal.</p>
+
+<p>L'ENFANT.--Oh! oui, quand mon père était à Rome,
+elle m'aimait bien.</p>
+
+<p>MARCUS.--Que veut dire ma nièce Lavinia par ces signes?</p>
+
+<p>TITUS, <i>à l'enfant</i>.--N'aie pas peur d'elle, Lucius.--Elle
+veut dire quelque chose.--Vois, Lucius, vois comme elle
+t'invite.--Elle veut que tu ailles quelque part avec elle.
+Ah! mon enfant, jamais Cornélie ne mit plus de soin à
+lire à ses enfants, que Lavinia à te lire de belles poésies
+et les harangues de Cicéron. Ne peux-tu deviner pourquoi
+elle te sollicite ainsi?</p>
+
+<p>L'ENFANT.--Je n'en sais rien, moi, seigneur, ni ne
+peux le deviner, à moins que ce ne soit quelque accès
+de frénésie qui l'agite; car j'ai souvent ouï dire à mon
+grand-père que l'excès du chagrin rendait les hommes
+fous, et j'ai lu que Hécube de Troie devint folle de douleur:
+c'est ce qui m'a fait peur, quoique je sache bien
+que ma noble tante m'aime aussi tendrement qu'ait jamais
+fait ma mère, et qu'elle ne voudrait pas effrayer
+mon enfance, à moins que ce ne fût dans sa folie. C'est
+ce qui m'a fait jeter mes livres, et fuir sans raison, peut-être;
+mais pardon, chère tante; oui, madame, si mon
+oncle Marcus veut venir, je vous accompagnerai bien
+volontiers.</p>
+
+<p>MARCUS.--Lucius, je le veux bien.</p>
+
+<p class="stage1">(Lavinia retourne du pied les livres que Lucius a laissés
+tomber.)</p>
+
+<p>TITUS.--Eh bien, Lavinia?--Marcus, que veut-elle
+dire? il y a un livre qu'elle demande à voir.--Lequel
+de ces livres, ma fille? Ouvre-les, mon enfant.--Mais tu
+es plus lettrée, ma fille, et plus instruite. Viens, et choisis
+dans toute ma bibliothèque, et trompe ainsi tes chagrins
+jusqu'à ce que le ciel révèle l'exécrable auteur de
+ces atrocités.--Pourquoi lève-t-elle ses bras ainsi l'un
+après l'autre?</p>
+
+<p>MARCUS.--Je crois qu'elle veut dire qu'il y avait plus
+d'un scélérat ligué contre elle dans cette action.--Oui, il
+y en avait plus d'un,--ou bien, elle lève les bras vers le
+ciel pour implorer sa vengeance.</p>
+
+<p>TITUS.--Lucius, quel est ce livre qu'elle agite ainsi?</p>
+
+<p>L'ENFANT.--Mon grand-père, ce sont les Métamorphoses
+d'Ovide: c'est ma mère qui me l'a donné.</p>
+
+<p>MARCUS.--C'est peut-être par tendresse pour celle qui
+n'est plus qu'elle a choisi ce livre entre tous les autres.</p>
+
+<p>TITUS.--Doucement, doucement.--Voyez avec quelle
+activité elle tourne les feuillets! aidez-la: que veut-elle
+trouver? Lavinia, dois-je lire? Voici la tragique histoire
+de Philomèle, qui raconte la trahison de Térée et son
+rapt; et le rapt, je le crains bien, a été la source de tes
+malheurs.</p>
+
+<p>MARCUS.--Voyez, mon frère, voyez: remarquez avec
+quelle attention elle considère les pages!</p>
+
+<p>TITUS.--Lavinia, chère fille, aurais-tu été ainsi surprise,
+violée et outragée, comme l'a été Philomèle, saisie
+de force dans le vaste silence des bois sombres et insensibles?
+Voyez, voyez!--Oui, voilà la description d'un
+lieu pareil à celui où nous chassions (ah! plût au ciel
+que nous n'eussions jamais, jamais chassé là!); il est
+exactement semblable à celui que le poëte décrit, et la
+nature semble l'avoir formé pour le meurtre et le rapt.</p>
+
+<p>MARCUS.--Oh! pourquoi la nature aurait-elle bâti un
+antre si horrible, à moins que les dieux ne se plaisent
+aux tragédies?</p>
+
+<p>TITUS.--Donne-moi quelques signes, chère fille.--Il
+n'y a ici que tes amis.--Quel est le seigneur romain qui
+a osé commettre cet attentat? Ou Saturninus se serait-il
+écarté, comme fit jadis Tarquin, qui quitta son camp
+pour aller souiller le lit de Lucrèce?</p>
+
+<p>MARCUS.--Assieds-toi, ma chère nièce.--Mon frère,
+asseyez-vous près de moi.--Apollon, Pallas, Jupiter ou
+Mercure, inspirez-moi, afin que je puisse découvrir cette
+trahison.--Seigneur, regardez ici.--Regarde ici, Lavinia.
+(<i>Il écrit son nom avec son bâton, qu'il tient dans sa
+bouche et qu'il conduit avec ses pieds.</i>) Ce sable est uni;
+tâche de conduire comme moi le bâton, si tu le peux,
+après que j'aurai écrit mon nom sans le secours des
+mains. Maudit soit l'infâme qui nous réduit à ces expédients!--Écris,
+ma chère nièce, et dévoile enfin ici ce
+crime que les dieux veulent qu'on découvre pour en
+tirer vengeance: que le ciel guide ce burin pour imprimer
+nettement tes douleurs, afin que nous puissions
+connaître les traîtres de la vérité!</p>
+
+<p class="stage1">(Lavinia prend le bâton dans ses dents, et, le guidant
+avec ses moignons, elle écrit sur le sable.)</p>
+
+<p>TITUS.--Lisez-vous, mon frère, ce qu'elle a écrit? <i>Rapt</i>,
+--<i>Chiron</i>,--<i>Démétrius</i>.</p>
+
+<p>MARCUS.--Quoi! quoi! ce sont les enfants dissolus de
+Tamora qui sont les auteurs de cet abominable et sanglant
+forfait!</p>
+
+<p>TITUS.--<i>Magne dominator poli, tam lentus audis scelera?
+tam lentus vides.</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Suprême dominateur du monde! peux-tu voir, peux-tu
+entendre avec patience de si grands scélérats (<i>Sénèque</i>, tragédie
+<i>d'Hippolyte</i>).</blockquote>
+
+<p>MARCUS.--Calme-toi, cher Titus; quoique je convienne
+qu'il y en a assez d'écrit sur ce sable pour révolter les
+âmes les plus douces, pour armer de fureur le coeur des
+enfants. Seigneur, agenouillez-vous avec moi: Lavinia,
+agenouille-toi; et toi, jeune enfant, l'espérance de l'Hector
+romain, agenouille-toi aussi et jurez tous avec moi;
+comme autrefois Junius Brutus jura, pour le viol de
+Lucrèce, avec l'époux désolé et le père de cette dame
+vertueuse et déshonorée, jurez que nous poursuivrons
+avec prudence une vengeance mortelle sur ces traîtres
+Goths, et que nous verrons couler leur sang, ou que
+nous mourrons de cet affront.</p>
+
+<p>TITUS.--C'est assez sûr, si nous savions comment. Si
+vous blessez ces jeunes ours, prenez garde: leur mère
+se réveillera; et si elle vous flaire une fois, songez qu'elle
+est étroitement liguée avec le lion, qu'elle le berce et
+l'endort sur son sein, et que pendant son sommeil elle
+peut faire tout ce qu'elle veut. Vous êtes un jeune chasseur,
+Marcus: laissons dormir cette idée, et venez; je
+vais me procurer une feuille d'airain, et avec un stylet
+d'acier j'y écrirai ces mots pour les mettre en réserve:--Les
+vents irrités du Nord vont éparpiller ces sables
+dans l'air, comme les feuilles de la sibylle; et que devient
+alors votre leçon? Enfant, qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>L'ENFANT.--Je dis, seigneur, que si j'étais homme, la
+chambre où couche leur mère ne serait pas un asile sûr
+pour ces scélérats, esclaves du joug romain.</p>
+
+<p>MARCUS.--Oui, voilà mon enfant! Ton père en a souvent
+agi ainsi pour cette ingrate patrie.</p>
+
+<p>L'ENFANT.--Et moi, mon oncle, j'en ferai autant, si je
+vis.</p>
+
+<p>TITUS.--Viens, viens avec moi dans mon arsenal. Lucius,
+je veux t'équiper; et ensuite, mon enfant, tu porteras
+de ma part aux fils de l'impératrice les présents que
+j'ai l'intention de leur envoyer à tous deux. Viens, viens:
+tu feras ce message; n'est-ce pas?</p>
+
+<p>L'ENFANT.--Oui, avec mon poignard dans leur sein,
+grand-père.</p>
+
+<p>TITUS.--Non, non, mon enfant; non pas cela: je t'enseignerai
+un autre moyen. Viens, Lavinia.--Marcus,
+veille sur la maison: Lucius et moi, nous allons faire
+les braves à la cour: oui, seigneur, nous le ferons comme
+je le dis, et on nous rendra honneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Titus sort avec Lavinia et l'enfant.)</p>
+
+<p>MARCUS.--Ciel, peux-tu entendre les gémissements d'un
+homme de bien, et ne pas t'attendrir, et ne pas prendre
+pitié de ses maux? Marcus, suis dans sa fureur cet infortuné
+qui porte dans son coeur plus de blessures faites par
+la douleur que les coups de l'ennemi n'ont laissé de
+traces sur son bouclier usé; et cependant il est si juste
+qu'il ne veut pas se venger.--Ciel! charge-toi donc de
+venger le vieil Andronicus.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> AARON, CHIRON <i>et</i> DÉMÉTRIUS <i>par une des
+portes du palais;</i> LUCIUS <i>et</i> <i>un serviteur entrent par
+l'autre porte avec un faisceau d'armes sur lesquelles sont
+gravés des vers.</i></p>
+<br>
+
+<p>CHIRON.--Démétrius, voilà le fils de Lucius: il est
+chargé de quelque message pour nous.</p>
+
+<p>AARON.--Oui, de quelque message extravagant de la
+part de son extravagant grand-père.</p>
+
+<p>L'ENFANT.--Seigneurs, avec toute l'humilité possible,
+je salue Vos Grandeurs de la part d'Andronicus; (<i>à part</i>)
+ et je prie tous les dieux de Rome qu'ils vous confondent
+tous deux.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Grand merci, aimable Lucius; qu'y a-t-il
+de nouveau?</p>
+
+<p>L'ENFANT, <i>à part</i>.--Que vous êtes tous les deux découverts
+pour des scélérats souillés d'un rapt; voilà ce qu'il
+y a de nouveau.--(<i>Haut.</i>) Sous votre bon plaisir, mon
+grand-père, bien conseillé, vous envoie par moi les plus
+belles armes de son arsenal, pour en gratifier votre illustre
+jeunesse, qui fait l'espoir de Rome; car c'est ainsi
+qu'il m'a ordonné de vous appeler; je m'en acquitte, et
+je présente à Vos Grandeurs ces dons, afin que dans l'occasion
+vous soyez bien armés et bien équipés; et je prends
+congé de vous, (<i>à part</i>) comme de sanguinaires scélérats
+que vous êtes.</p>
+
+<p class="stage1">(L'enfant sort avec celui qui l'accompagne.)</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Que vois-je ici? Un rouleau écrit tout autour?
+Voyons:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Integer vitæ scelerisque purus</p>
+<p>Non eget Mauri jaculis, non arcu<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Début d'une ode d'Horace dont voici le sens:
+«L'homme dont la vie est pure et exempte de crime n'a besoin
+ni de l'arc ni des flèches du Maure.»</blockquote>
+
+<p>CHIRON.--Oh! c'est un passage d'Horace; je le connais
+bien; je l'ai lu il y a bien longtemps dans la grammaire.</p>
+
+<p>AARON.--Oui, fort bien. C'est un passage d'Horace: justement,
+vous y êtes. (<i>A part.</i>) Ce que c'est que d'être un
+âne! Ceci n'est pas une bonne plaisanterie, le vieillard a
+découvert leur crime, et il leur envoie ces armes enveloppées
+de ces vers, qui les blessent au vif, sans qu'ils le
+sentent. Si notre spirituelle impératrice était levée, elle
+applaudirait à l'idée ingénieuse d'Andronicus: mais
+laissons-la reposer quelque temps sur son lit de souffrance.--(<i>Haut.</i>)
+Eh bien, mes jeunes seigneurs, n'est-ce
+pas une heureuse étoile qui nous a conduits à Rome,
+étrangers et qui plus est captifs, pour être élevés à cette
+fortune suprême? Cela m'a fait du bien de braver le
+tribun devant la porte du palais, en présence de son
+père!</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Et moi cela me fait encore plus de bien
+de voir un homme si illustre s'insinuer bassement dans
+notre faveur, et nous envoyer des présents.</p>
+
+<p>AARON.--N'a-t-il pas raison, seigneur Démétrius? N'avez-vous
+pas traité sa fille en ami?</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Je voudrais que nous eussions un millier
+de dames romaines à notre merci, pour assouvir tour à
+tour nos désirs de volupté.</p>
+
+<p>CHIRON.--Voilà un souhait charitable et plein d'amour!</p>
+
+<p>AARON.--Il ne manque ici que votre mère pour dire:
+<i>Amen</i>!</p>
+
+<p>CHIRON.--Et elle le dirait, y eût-il vingt mille Romaines
+de plus dans le même cas.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Allons, venez: allons prier les dieux pour
+notre mère bien-aimée qui est à présent dans les souffrances.</p>
+
+<p>AARON, <i>à part</i>.--Priez plutôt tous les démons; les dieux
+nous ont abandonnés.</p>
+
+<p class="stage1">(On entend une fanfare.)</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Pourquoi les trompettes de l'empereur
+sonnent-elles ainsi?</p>
+
+<p>CHIRON.--Apparemment pour la joie qu'il ressent d'avoir
+un fils.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Doucement; qui vient à nous?</p>
+
+<p>(Entre une nourrice, portant dans ses bras un enfant
+more.)</p>
+
+<p>LA NOURRICE.--Salut, seigneurs! Oh! dites-moi, avez-vous
+le More Aaron?</p>
+
+<p>AARON.--Bien, un peu plus, ou un peu moins, ou pas
+du tout, voici Aaron: que voulez-vous à Aaron?</p>
+
+<p>LA NOURRICE.--Mon cher Aaron, nous sommes tous
+perdus; venez à notre secours, ou le malheur vous accable
+à jamais!</p>
+
+<p>AARON.--Quoi? quel miaulement vous faites! Que tenez-vous
+là enveloppé dans vos bras?</p>
+
+<p>LA NOURRICE.--Oh! ce que je voudrais cacher à l'oeil
+des cieux; l'opprobre de notre impératrice, et la honte
+de la superbe Rome.--Elle est délivrée, seigneurs, elle
+est délivrée.</p>
+
+<p>AARON.--A qui?<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> <i>Delivered</i>, veut dire: livrée, délivrée et accouchée. De là
+l'équivoque.</blockquote>
+
+<p>LA NOURRICE.--Je veux dire qu'elle est accouchée.</p>
+
+<p>AARON.--Eh bien, que Dieu lui donne bon repos! Que
+lui a-t-il envoyé?</p>
+
+<p>LA NOURRICE.--Un démon.</p>
+
+<p>AARON.--Eh bien! alors elle est la femelle de Pluton?
+une heureuse lignée!</p>
+
+<p>LA NOURRICE.--Dites une malheureuse, hideuse, noire
+et triste lignée. Le voilà l'enfant, aussi dégoûtant qu'un
+crapaud, au milieu des beaux nourrissons de notre climat.--L'impératrice
+vous l'envoie, c'est votre image,
+scellée de votre sceau, et vous ordonne de le baptiser
+avec la pointe de votre poignard.</p>
+
+<p>AARON.--Fi donc! fi donc! prostituée! Le noir est-il une
+si vilaine couleur? Cher joufflu, tu fais une jolie fleur,
+cela est sûr.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Misérable, qu'as-tu fait?</p>
+
+<p>AARON.--Ce que tu ne peux défaire.</p>
+
+<p>CHIRON.--Tu as perdu<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a> notre mère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> <i>Thou hast undone our mother;... to undo</i>, défaire et perdre
+de réputation. Le More répond: je l'ai faite ou je lui ai fait....</blockquote>
+
+<p>AARON.--Misérable, j'ai trouvé ta mère.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Oui, chien d'enfer, et c'est ainsi que tu
+l'as perdue. Malheur à son fruit, et maudit soit son détestable
+choix! maudit soit le rejeton d'un si horrible
+démon.</p>
+
+<p>CHIRON.--Il ne vivra pas.</p>
+
+<p>AARON.--Il ne mourra pas.</p>
+
+<p>LA NOURRICE.--Aaron, il le faut; sa mère le veut ainsi.</p>
+
+<p>AARON.--Le faut-il absolument, nourrice? En ce cas,
+qu'aucun autre que moi n'attente à la vie de ma chair et
+de mon sang.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--J'embrocherai le petit têtard sur la pointe
+de ma rapière. Nourrice, donne-le-moi, mon épée l'aura
+bientôt expédiée.</p>
+
+<p>AARON, <i>prenant l'enfant et tirant son épée</i>.--Ce fer t'aurait
+plus vite encore labouré les entrailles.--Arrêtez,
+lâches meurtriers! Voulez-vous tuer votre frère? Par les
+flambeaux du firmament, qui brillaient avec tant d'éclat
+lorsque cet enfant fut engendré, il meurt de la pointe
+affilée de mon cimeterre, celui qui ose toucher à cet enfant,
+mon premier-né et mon héritier! Je vous dis, jeunes
+gens, qu'Encelade lui-même avec toute la race menaçante
+des enfants de Typhon, ni le grand Alcide, ni le
+dieu de la guerre, n'auraient le pouvoir d'arracher cet
+enfant des mains de son père. Quoi! quoi! enfants aux
+joues rouges, aux coeurs vides, murs plâtrés, enseignes
+peintes de cabaret! le noir vaut mieux que toute autre
+couleur, il dédaigne de recevoir aucune autre couleur;
+toute l'eau de l'Océan ne blanchit jamais les jambes
+noires du cygne, quoiqu'il les lave à toute heure dans
+les flots.--Dites de ma part à l'impératrice que je suis
+d'âge à garder ce qui est à moi, qu'elle arrange cela
+comme elle pourra.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Veux-tu donc trahir ainsi ton auguste
+maîtresse?</p>
+
+<p>AARON.--Ma maîtresse est ma maîtresse; et cet enfant,
+c'est moi-même; la vigueur et le portrait de ma
+jeunesse; je le préfère au monde entier; et en dépit du
+monde entier, je conserverai ses jours; ou Rome verra
+quelques-uns de vous en porter la peine.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Cet enfant déshonore à jamais notre mère.</p>
+
+<p>CHIRON.--Rome la méprisera pour cette indigne faiblesse.</p>
+
+<p>LA NOURRICE.--L'empereur, dans sa rage, la condamnera
+à la mort.</p>
+
+<p>CHIRON.--Je rougis quand je songe à cette ignominie.</p>
+
+<p>AARON.--Voilà donc le privilége de votre beauté; malheur
+à cette couleur traîtresse, qui trahit par la rougeur
+les secrètes pensées du coeur! Voilà un petit garçon
+formé d'une autre nuance. Voyez comme le petit moricaud
+sourit à son père, et semble lui dire: «Mon vieux,
+je suis à toi.» Il est votre frère, seigneurs; visiblement
+nourri du même sang qui vous a donné la vie, et il est
+venu au jour et sorti du même sein, où, comme lui,
+vous avez été emprisonnés. Oui, il est votre frère, et du
+côté le plus certain, quoique mon sceau soit empreint
+sur son visage.</p>
+
+<p>LA NOURRICE.--Aaron, que dirai-je à l'impératrice?</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Réfléchis, Aaron, sur le parti qu'il faut
+prendre, et nous souscrirons tous à ton avis. Sauve l'enfant,
+pourvu que nous soyons tous en sûreté.</p>
+
+<p>AARON.--Asseyons-nous et délibérons tous ensemble;
+mon fils et moi nous nous placerons au vent de vous;
+restez là; maintenant parlez à loisir de votre sûreté.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils s'asseyent à terre.)</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Combien de femmes ont déjà vu cet enfant?</p>
+
+<p>AARON.--Allons, fort bien, braves seigneurs. Quand
+nous sommes tous unis, je suis un agneau. Mais si vous
+irritez le More,--le sanglier en fureur, la lionne des
+montagnes, l'Océan en courroux ne seraient pas aussi
+redoutables qu'Aaron.--Mais répondez, combien de personnes
+ont vu l'enfant?</p>
+
+<p>LA NOURRICE.--Cornélie la sage-femme, et moi; personne
+autre si ce n'est l'impératrice sa mère.</p>
+
+<p>AARON.--L'impératrice, la sage-femme et vous.--Deux
+peuvent garder le secret, quand le troisième n'est plus
+là<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, va trouver l'impératrice, dis-lui ce que je viens de
+dire. (<i>Il poignarde la nourrice.</i>) Aïe! aïe! voilà comme
+crie un cochon de lait qu'on arrange pour la broche.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Secret de deux, secret de Dieu, secret de trois, secret de
+tous. <i>Tre tacerano se due vi non sono.</i></blockquote>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Que prétends-tu donc, Aaron? pourquoi
+as-tu fait cela?</p>
+
+<p>AARON.--Seigneur, c'est un acte de politique; la laisserai-je
+vivre pour trahir notre crime? Une commère
+bavarde avec la langue longue? Non, seigneur, non. Et
+maintenant connaissez tous mes desseins. Près d'ici
+habite un certain Mulitéus, mon compatriote; sa femme
+n'est accouché que d'hier. Son enfant lui ressemble, il
+est blanc comme vous; allez arranger le marché avec
+lui, donnez de l'or à la mère, et instruisez-les tous deux
+de tous les détails de l'affaire; dites-leur comment leur
+fils, par cet arrangement, sera élevé et reçu pour héritier
+de l'empereur, et substitué à la place du mien, afin
+d'apaiser cet orage qui se forme à la cour, et que
+l'empereur le caresse comme sien. Vous entendez, seigneurs?
+Et voyez (<i>montrant la nourrice</i>), je lui ai donné
+sa potion.--Il faut que vous preniez soin de ses funérailles.
+Les champs ne sont pas loin, et vous êtes de
+braves compagnons. Cela fait, songez à ne pas prolonger
+les délais, mais envoyez-moi sur-le-champ la sage-femme.
+Une fois débarrassés de la sage-femme et de la
+nourrice, libre alors aux dames de jaser à leur gré.</p>
+
+<p>CHIRON.--Aaron, je vois que tu ne veux pas confier
+aux vents tes secrets.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Pour le soin que tu prends de l'honneur
+de Tamora, elle et les siens te doivent une grande reconnaissance.</p>
+
+<p class="stage1">(Démétrius et Chiron sortent en emportant le cadavre
+de la nourrice.)</p>
+
+<p>AARON, <i>seul</i>.--Courons vers les Goths, aussi rapidement
+que l'hirondelle, pour y placer le trésor qui est dans
+mes bras, et saluer secrètement les amis de l'impératrice.--Allons,
+viens, petit esclave aux lèvres épaisses;
+je t'emporte d'ici; car c'est toi qui nous donnes de l'embarras;
+je te ferai nourrir de fruits sauvages, de racines,
+de lait caillé, de petit-lait; je te ferai téter la chèvre, et
+loger dans une caverne, et je t'élèverai pour être un
+guerrier, et commander un camp.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Place publique de Rome.</p>
+
+<p class="stage1">TITUS, MARCUS <i>père, le jeune</i> LUCIUS ET <i>autres Romains
+tenant des arcs; Titus porte les flèches, lesquelles ont des
+lettres à leurs pointes</i>.</p>
+<br>
+
+<p>TITUS.--Viens, Marcus, viens.--Cousins, voici le chemin.--Allons,
+mon enfant,--voyons ton adresse à tirer.
+Vraiment, tu ne manques pas le but, et la flèche y arrive
+tout droit. <i>Terras Astræa reliquit</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.--Rappelez-vous bien,
+Marcus.--Elle est partie, elle est partie.--Monsieur, voyez
+à vos outils.--Vous, mes cousins, vous irez sonder l'Océan,
+et vous jetterez vos filets; peut-être trouverez-vous
+la justice au fond de la mer; et cependant il y en a aussi
+peu sur mer que sur terre.--Non, Publius et Sempronius,
+il faut que vous fassiez cela; c'est vous qui devez
+creuser avec la bêche et la pioche, et percer le centre le
+plus reculé de la terre; et lorsque vous serez arrivés
+au royaume de Pluton, je vous prie, présentez-lui cette
+requête: dites-lui que c'est pour demander justice et
+implorer son secours; et que c'est de la part du vieil
+Andronicus, accablé de chagrins dans l'ingrate Rome.--Ah!
+Rome!--Oui, oui, j'ai fait ton malheur le jour que
+j'ai réuni les suffrages du peuple sur celui qui me tyrannise
+ainsi.--Allez, partez, et je vous prie, soyez tous bien
+attentifs, et ne laissez pas passer un seul vaisseau de
+guerre sans y faire une exacte recherche; ce méchant
+empereur pourrait bien l'avoir embarquée pour l'écarter
+d'ici, et alors, cousins, nous pourrions appeler en vain la
+Justice.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> Astrée quitte la terre.</blockquote>
+
+<p>MARCUS.--O Publius! n'est-il pas déplorable de voir
+ainsi ton digne oncle dans le délire?</p>
+
+<p>PUBLIUS.--C'est pour cela qu'il nous importe beaucoup,
+seigneur, de ne pas le quitter, de veiller sur lui jour et
+nuit, et de traiter le plus doucement que nous pourrons
+sa folie, jusqu'à ce que le temps apporte quelque remède
+salutaire à son mal.</p>
+
+<p>MARCUS.--Cousins, ses chagrins sont au-dessus de tous
+les remèdes. Joignons-nous aux Goths; et par une guerre
+vengeresse, punissons Rome de son ingratitude, et que
+la vengeance atteigne le traître Saturninus.</p>
+
+<p>TITUS.--Eh bien, Publius? eh bien, messieurs, l'avez-vous
+rencontré?</p>
+
+<p>PUBLIUS.--Non, seigneur; mais Pluton vous envoie
+dire que si vous voulez obtenir vengeance de l'enfer vous
+l'aurez. Quant à la Justice, elle est occupée, à ce qu'il
+croit, dans le ciel avec Jupiter, ou quelque part ailleurs;
+en sorte que vous êtes forcé d'attendre un peu.</p>
+
+<p>TITUS.--Il me fait tort de m'éconduire ainsi avec ses
+délais; je me plongerai dans le lac brûlant de l'abîme,
+et je saurai arracher la Justice de l'Achéron par les talons.--Marcus,
+nous ne sommes que des roseaux; nous
+ne sommes pas des cèdres; nous ne sommes pas des
+hommes charpentés d'ossements gigantesques, ni de la
+taille des cyclopes; mais nous sommes de fer, Marcus,
+nous sommes d'acier jusqu'à la moelle des os, et cependant
+nous sommes écrasés de plus d'outrages que notre
+dos n'en peut supporter.--Puisque la Justice n'est ni sur
+la terre ni dans les enfers, nous solliciterons le ciel et
+nous fléchirons les dieux pour qu'ils envoient la Justice
+ici-bas pour venger nos affronts. Allons, à l'ouvrage.--Vous
+êtes un habile archer, Marcus. (<i>Il lui donne des
+flèches.</i>) <i>Ad Jovem</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>, voilà pour toi.--Ici, <i>ad Apollinem</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>,
+<i>ad Martem</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>. C'est pour moi-même.--Ici, mon enfant, à
+<i>Pallas</i>.--Ici, à <i>Mercure</i>.--A <i>Saturne</i>, Caïus, et non pas à
+Saturninus.--Il vaudrait autant tirer contre le vent.--Allons,
+à l'oeuvre, enfant. Marcus, tire quand je te l'ordonnerai.
+Sur ma parole, j'ai écrit cette liste à merveille:
+il ne reste pas un dieu qui n'ait sa requête.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> A Jupiter</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> à Apollon</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> à Mars, etc.</blockquote>
+
+<p>MARCUS.--Cousins, lancez toutes vos flèches vers la
+cour, nous mortifierons l'empereur dans son orgueil.</p>
+
+<p>TITUS.--Allons amis, tirez. (<i>Ils tirent.</i>) A merveille,
+Lucius. Cher enfant, c'est dans le sein de la Vierge,
+envoie-la à Pallas.</p>
+
+<p>MARCUS.--Seigneur, je vise un mille par delà la lune:
+de ce coup, votre lettre est arrivée à Jupiter.</p>
+
+<p>TITUS.--Ah! Publius, Publius, qu'as-tu fait? Vois, vois,
+tu as coupé une des cornes du Taureau.</p>
+
+<p>MARCUS.--C'était là le jeu, seigneur; quand Publius a
+lancé sa flèche, le Taureau, dans sa douleur, a donné un
+si furieux coup au Bélier que les deux cornes de l'animal
+sont tombées dans le palais; et qui les pouvait trouver
+que le scélérat de l'impératrice?--Elle s'est mise à
+rire, et elle a dit au More qu'il ne pouvait s'empêcher de
+les donner en présent à son maître.</p>
+
+<p>TITUS.--Oui, cela va bien: Dieu donne la prospérité à
+votre grandeur! (<i>Entre un paysan avec un panier et une
+paire de pigeons.</i>) Des nouvelles, des nouvelles du ciel!
+Marcus, le message est arrivé.--Eh bien, l'ami, quelles
+nouvelles apportes-tu? as-tu des lettres? me fera-t-on justice?
+Que dit Jupiter?</p>
+
+<p>LE PAYSAN.--Quoi, le faiseur de potences?<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a> Il dit qu'il
+les a fait descendre, parce que l'homme ne doit être
+pendu que la semaine prochaine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> Au lieu de Jupiter, le paysan entend Gibbet-Maker, faiseur
+de potences.</blockquote>
+
+<p>TITUS.--Que dit Jupiter? Voilà ce que je te demande.</p>
+
+<p>LE PAYSAN.--Hélas! monsieur, je ne connais pas Jupiter,
+je n'ai bu jamais avec lui de ma vie.</p>
+
+<p>TITUS.--Comment, coquin, n'es-tu pas le porteur?</p>
+
+<p>LE PAYSAN.--Oui, monsieur, de mes pigeons: de rien
+autre chose.</p>
+
+<p>TITUS.--Quoi, ne viens-tu pas du ciel?</p>
+
+<p>LE PAYSAN.--Du ciel? Hélas, monsieur, jamais je n'ai
+été là: Dieu me préserve d'être assez audacieux pour
+prétendre au ciel dans ma jeunesse! Quoi! je vais tout
+simplement avec mes pigeons au <i>Tribunal peuple</i><a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>, pour
+arranger une matière de querelle entre mon oncle et un
+des gens de l'<i>impérial</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> <i>Tribunal peuple</i> est ici pour tribun du peuple, <i>impérial</i> pour l'empereur.</blockquote>
+
+<p>MARCUS.--Allons, seigneur, cela est juste ce qu'il faut
+pour votre harangue. Qu'il aille remettre les pigeons à
+l'empereur de votre part.</p>
+
+<p>TITUS.--Dis-moi, peux-tu débiter une harangue à l'empereur
+avec <i>grâce</i>?</p>
+
+<p>LE PAYSAN.--Franchement, monsieur, je n'ai jamais pu
+dire <i>grâces</i> de ma vie.</p>
+
+<p>TITUS.--Allons, drôle, approche: ne fais plus de difficulté;
+mais donne tes pigeons à l'empereur. Par moi, tu
+obtiendras de lui justice.--Arrête, arrête!--En attendant,
+voilà de l'argent pour ta commission.--Donnez-moi une
+plume et de l'encre.--L'ami, peux-tu remettre une supplique
+avec grâce?</p>
+
+<p>LE PAYSAN,--Oui, monsieur.</p>
+
+<p>TITUS.--Eh bien, voilà une supplique pour toi. Et quand
+tu seras introduit près de l'empereur, dès le premier
+abord il faut te prosterner; ensuite lui baiser les pieds;
+et alors remets-lui tes pigeons, et alors attends ta récompense.
+Je serai tout près, l'ami: vois à t'acquitter bravement
+de ce message.</p>
+
+<p>LE PAYSAN.--Oh! je vous le garantis, monsieur: laissez-moi
+faire.</p>
+
+<p>TITUS.--Dis, as-tu un couteau? Voyons-le.--Marcus,
+plie-le dans la harangue: car tu l'as faite sur le ton d'un
+humble suppliant.--Et lorsque tu l'auras donnée à l'empereur,
+reviens frapper à ma porte, et dis-moi ce qu'il
+t'aura dit.</p>
+
+<p>LE PAYSAN.--Dieu soit avec vous, monsieur! Je le ferai.</p>
+
+<p>TITUS.--Venez, Marcus, allons.--Publius, suis-moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">La scène est devant le palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> SATURNINUS, TAMORA, CHIRON, DÉMÉTRIUS,
+<i>seigneurs et autres. Saturninus porte à la main
+les flèches lancées par Titus.</i></p>
+<br>
+
+<p>SATURNINUS.--Que dites-vous, seigneurs, de ces outrages?
+A-t-on jamais vu un empereur de Rome insulté,
+dérangé et bravé ainsi en face, et traité avec ce mépris
+pour avoir déployé une justice impartiale? Vous le
+savez, seigneurs, aussi bien que les dieux puissants;
+quelques calomnies que les perturbateurs de notre
+paix murmurent à l'oreille du peuple, il ne s'est rien fait
+que de l'aveu des lois contre les fils téméraires du vieil
+Andronicus. Et parce que ses chagrins ont troublé sa
+raison, faudra-t-il que nous soyons ainsi persécutés de
+ses vengeances, de ses accès de frénésie, et de ses insultes
+amères? Le voilà maintenant qui appelle le ciel
+pour le venger. Voyez, voici une lettre à Jupiter, une
+autre à Mercure; celle-ci à Apollon; celle-là au dieu de
+la guerre. De jolis écrits à voir voler dans les rues de
+Rome! Quel est le but de ceci, si ce n'est de diffamer le
+sénat et de nous flétrir en tous lieux du reproche d'injustice?
+N'est-ce pas là une agréable folie, seigneurs?
+Comme s'il voulait dire qu'il n'y a point de justice à
+Rome. Mais si je vis, sa feinte démence ne servira pas
+de protection à ces outrages. Lui et les siens apprendront
+que la justice respire dans Saturninus; et si elle sommeille,
+il la réveillera si bien, que dans sa fureur elle
+fera disparaître le plus impudent des conspirateurs qui
+soient en vie.</p>
+
+<p>TAMORA.--Mon gracieux seigneur, mon cher Saturninus,
+maître de ma vie, souverain roi de toutes mes pensées,
+calmez-vous et supportez les défauts de la vieillesse
+de Titus; c'est l'effet des chagrins qu'il ressent de la
+perte de ses vaillants fils, dont la mort l'a frappé profondément
+et a blessé son coeur. Prenez pitié de son
+déplorable état, plutôt que de poursuivre pour ces
+insultes le plus faible ou le plus honnête homme de
+Rome. (<i>A part.</i>) Oui, il convient à la pénétrante Tamora
+de les flatter tous.--Mais, Titus, je t'ai touché au vif, et
+tout le sang de ta vie s'écoule: si Aaron est seulement
+prudent, tout va bien, et l'ancre est dans le port. (<i>Entre
+le paysan avec sa paire de colombes.</i>)--Eh bien, qu'y a-t-il,
+mon ami? Veux-tu nous parler?</p>
+
+<p>LE PAYSAN.--Oui, vraiment, si vous êtes la Majesté impériale.</p>
+
+<p>TAMORA.--Je suis l'impératrice.--Mais voilà l'empereur
+assis là-bas.</p>
+
+<p>LE PAYSAN.--C'est lui que je demande. (A l'empereur.)--Que
+Dieu et saint Étienne vous donnent le bonheur.
+Je vous ai apporté une lettre, et une paire de colombes
+que voilà.</p>
+
+<p class="stage1">(L'empereur lit la lettre.)</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Qu'on le saisisse et qu'on le pende sur
+l'heure.</p>
+
+<p>LE PAYSAN.--Combien aurai-je d'argent?</p>
+
+<p>TAMORA.--Allons, misérable, tu vas être pendu.</p>
+
+<p>LE PAYSAN.--Pendu! Par Notre-Dame, j'ai donc apporté
+ici mon cou pour un bel usage!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort avec les gardes.)</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Des outrages sanglants et intolérables!
+Endurerai-je plus longtemps ces odieuses scélératesses?
+Je sais d'où part encore cette lettre: cela peut-il se supporter?
+Comme si ses traîtres enfants, que la loi a condamnés
+à mourir pour le meurtre de notre frère, avaient
+été injustement égorgés par mon ordre! Allez, traînez
+ici ce scélérat par les cheveux: ni son âge ni ses honneurs
+ne lui donneront des priviléges. Va, pour cette
+audacieuse insulte, je serai moi-même ton bourreau,
+rusé et frénétique misérable, qui m'aidas à monter au
+faîte des grandeurs dans l'espérance que tu gouvernerais
+et Rome et moi. (<i>Entre Émilius.</i>) Quelles nouvelles,
+Émilius?</p>
+
+<p>ÉMILIUS.--Aux armes, aux armes, seigneurs! Jamais
+Rome n'en eut plus de raisons! Les Goths ont rassemblé
+des forces; et avec des armées de soldats courageux,
+déterminés, avides de butin, ils marchent à grandes
+journées vers Rome, sous la conduite de Lucius, le fils
+du vieil Andronicus: il menace dans le cours de ses
+vengeances d'en faire autant que Coriolan.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Le belliqueux Lucius est-il le général
+des Goths? Cette nouvelle me glace; et je penche ma
+tête comme les fleurs frappées de la gelée ou l'herbe
+battue par la tempête. Ah! c'est maintenant que nos
+chagrins vont commencer: c'est lui que le commun
+peuple aime tant: moi-même, lorsque vêtu en simple
+particulier je me suis confondu avec eux, je leur ai souvent
+ouï dire que le bannissement de Lucius était injuste,
+et souhaiter que Lucius fût leur empereur.</p>
+
+<p>TAMORA.--Pourquoi trembleriez-vous? Votre ville
+n'est-elle pas forte?</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Oui, mais les citoyens favorisent Lucius,
+et ils se révolteront pour lui venir en aide.</p>
+
+<p>TAMORA.--Roi, prenez les sentiments d'un empereur,
+comme vous en portez le titre. Le soleil est-il éclipsé par
+les insectes qui volent devant ses rayons? L'aigle permet
+aux petits oiseaux de chanter et ne s'embarrasse pas de
+ce qu'ils veulent dire par là, certain qu'il peut, de l'ombre
+de ses ailes, faire taire à son gré leurs voix. Vous
+pouvez en faire autant pour la populace insensée de
+Rome. Reprenez donc courage; et sachez, empereur,
+que je saurai charmer le vieil Andronicus par des paroles
+plus douces, mais plus dangereuses que ne l'est
+l'appât pour le poisson, et le miel du trèfle fleuri pour
+la brebis<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>: l'un meurt blessé par l'hameçon, et l'autre
+empoisonné par une pâture délicieuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> «Cette herbe mangée en abondance est nuisible aux troupeaux.»
+(JOHNSON.)</blockquote>
+
+<p>SATURNINUS.--Mais il ne voudra pas prier son fils pour
+nous.</p>
+
+<p>TAMORA.--Si Tamora l'en prie, il le voudra; car je puis
+flatter sa vieillesse et l'endormir par des promesses dorées:
+et quand son coeur serait presque inflexible et ses
+vieilles oreilles sourdes, son coeur et son oreille obéiraient
+à ma langue.--(<i>A Émilius.</i>) Allez, précédez-nous,
+et soyez notre ambassadeur. Dites-lui que l'empereur
+demande une conférence avec le brave Lucius, et fixe
+le lieu du rendez-vous dans la maison de son père, le
+vieil Andronicus.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Émilius, acquittez-vous honorablement
+de ce message; et s'il exige des otages pour sa sûreté,
+dites-lui de demander les gages qu'il préfère.</p>
+
+<p>ÉMILIUS.--Je vais exécuter vos ordres.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>TAMORA.--Moi, je vais aller trouver le vieux Andronicus,
+et l'adoucir par toutes les ressources de l'art que
+je possède, pour arracher aux belliqueux Goths le fier
+Lucius. Allons, cher empereur, reprenez votre gaieté;
+ensevelissez toutes vos alarmes dans la confiance en
+mes desseins.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Allez; puissiez-vous réussir et le persuader!</p>
+
+<p>(Ils sortent.)</p>
+
+
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br>
+
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Plaine aux environs de Rome.</p>
+
+<p class="stage1">LUCIUS, <i>à la tête des Goths; tambours, drapeaux.</i></p>
+<br>
+
+<p>LUCIUS.--Guerriers éprouvés, mes fidèles amis, j'ai
+reçu des lettres de la superbe Rome, qui m'annoncent
+la haine que les Romains portent à leur empereur, et
+combien ils aspirent de nous voir. Ainsi, nobles chefs,
+soyez ce qu'annoncent vos titres, fiers et impatients de
+venger vos affronts, et tirez une triple vengeance de
+tous les maux que Rome vous a causés.</p>
+
+<p>UN CHEF DES GOTHS.--Brave rejeton sorti du grand Andronicus,
+dont le nom, qui nous remplissait jadis de
+terreur, fait maintenant notre confiance; vous, dont
+l'ingrate Rome paye d'un odieux mépris les grands exploits
+et les actions honorables, comptez sur nous: nous
+vous suivrons partout où vous nous conduirez; comme
+dans un jour brûlant d'été les abeilles, armées de leurs
+dards, suivent leur roi aux champs fleuris, et nous nous
+vengerons de l'exécrable Tamora.</p>
+
+<p>TOUS ENSEMBLE.--Et ce qu'il dit, nous le disons tous
+avec lui, nous le répétons tous d'une voix.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Je lui rends grâces humblement, et à vous
+tous.--Mais qui vient ici, conduit par ce robuste Goth?</p>
+
+<p>LE SOLDAT.--Illustre Lucius, je me suis écarté de notre
+armée pour aller considérer les ruines d'un monastère,
+et comme j'avais les yeux fixés avec attention sur cet
+édifice en décadence, soudain j'ai entendu un enfant
+qui criait au pied d'une muraille. Me tournant du côté
+de la voix, j'ai bientôt entendu qu'on calmait l'enfant
+qui pleurait en lui disant: «Paix, petit marmot basané
+qui tiens moitié de moi, moitié de ta mère! Si ta
+nuance ne décelait pas de qui tu es l'enfant; si la
+nature t'avait seulement donné la physionomie de ta
+mère, petit misérable, tu aurais pu devenir un empereur:
+mais quand le taureau et la génisse sont tous
+deux blancs comme lait, jamais ils n'engendrent un
+veau noir comme le charbon. Tais-toi, petit malheureux,
+tais-toi.» Voilà comment on grondait l'enfant,
+et on continuait: «Il faut que je te porte à un fidèle
+Goth, qui, quand il saura que tu es fils de l'impératrice,
+te prendra en affection pour l'amour de ta
+mère.» Aussitôt, moi, je tire mon épée, je fonds sur
+ce More que j'ai surpris à l'improviste, et que je vous
+amène ici pour en faire ce que vous trouverez bon.</p>
+
+<p>LUCIUS.--O vaillant Goth! voilà le démon incarné qui
+a privé Andronicus de sa main glorieuse: voilà la perle
+qui charmait les yeux de votre impératrice, et voilà le
+vil fruit de ses passions déréglées. (<i>A Aaron.</i>)--Réponds,
+esclave à l'oeil blanc, où voulais-tu porter cette vivante
+image de ta face infernale? Pourquoi ne parles-tu pas?--Quoi!
+es-tu sourd? Non; pas un mot? Une corde, soldats;
+pendez-le à cet arbre, et à côté de lui son fruit de
+bâtardise.</p>
+
+<p>AARON.--Ne touche pas à cet enfant: il est de sang
+royal.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Il ressemble trop à son père pour valoir jamais
+rien. Allons, commencez par pendre l'enfant, afin
+qu'il le voie s'agiter; spectacle fait pour affliger son
+coeur de père. Apportez-moi une échelle.</p>
+
+<p class="stage1">(On apporte une échelle sur laquelle on force Aaron de
+monter.)</p>
+
+<p>AARON.--Lucius, épargne l'enfant, et porte-le de ma
+part à l'impératrice. Si tu m'accordes ma prière, je te
+révélerai d'étonnants secrets qu'il te serait fort avantageux
+de connaître; si tu me la refuses, arrive que
+pourra, je ne parle plus, et que la vengeance vous confonde
+tous!</p>
+
+<p>LUCIUS.--Parle, et si ce que tu as à me dire me satisfait,
+ton enfant vivra, et je me charge de le faire élever.</p>
+
+<p>AARON.--Si cela te satisfait? Oh! sois certain, Lucius,
+que ce que je te dirai affligera ton âme; car j'ai à t'entretenir
+de meurtres, de viol et de massacres, d'actes
+commis dans l'ombre de la nuit, d'abominables forfaits,
+de noirs complots de malice et de trahison, de scélératesses
+horribles à entendre raconter, et qui pourtant ont
+été exécutées par pitié. Tous ces secrets seront ensevelis
+par ma mort, si tu ne me jures pas que mon enfant
+vivra.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Révèle ta pensée; je te dis que ton enfant
+vivra.</p>
+
+<p>AARON.--Jure-le, et puis, je commencerai.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Par qui jurerai-je? Tu ne crois à aucun dieu,
+et dès lors comment peux-tu te fier à un serment?</p>
+
+<p>AARON.--Quand je ne croirais à aucun dieu, comme en
+effet je ne crois à aucun, n'importe; je sais que tu es
+religieux, et que tu as en toi quelque chose qu'on appelle
+la conscience, et vingt autres superstitions et cérémonies
+papistes que je t'ai vu très-soigneux d'observer.--C'est
+pour cela que j'exige ton serment.--Car je sais qu'un
+idiot se fait un dieu de son hochet, et tient la parole
+qu'il a jurée par ce dieu. C'est là le serment que j'exige.--Ainsi
+tu jureras par ce dieu, quel qu'il soit, que tu
+adores et que tu vénères, de sauver mon enfant, de le
+nourrir et de l'élever; ou je ne te révèle rien.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Eh bien, je te jure par mon dieu que je le
+ferai.</p>
+
+<p>AARON.--D'abord, apprends que j'ai eu cet enfant de
+l'impératrice.</p>
+
+<p>LUCIUS.--O femme impudique et d'une luxure insatiable!</p>
+
+<p>AARON.--Arrête, Lucius! Ce n'est là qu'une action charitable,
+en comparaison de ce que tu vas entendre. Ce
+sont ses deux fils qui ont massacré Bassianus; ils ont
+coupé la langue à ta soeur, ils lui ont fait violence, lui
+ont coupé les mains, et l'ont <i>parée</i> comme tu l'as vue.</p>
+
+<p>LUCIUS.--O exécrable scélérat! tu appelles cela <i>parer</i>?</p>
+
+<p>AARON.--Eh! elle a été lavée, et taillée et parée, et cela
+fut même un fort agréable exercice pour ceux qui l'ont
+fait.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Oh! les brutaux et barbares scélérats, semblables
+à toi!</p>
+
+<p>AARON.--C'est moi qui ai été leur maître, et qui les ai
+instruits. C'est de leur mère qu'ils tiennent cet esprit de
+débauche, ce qui est aussi sûr que l'est la carte qui
+gagne la partie; quant à leurs goûts sanguinaires, je
+crois qu'ils les tiennent de moi, qui suis un aussi brave
+chien qu'aucun boule-dogue qui ait jamais attaqué le
+taureau à la tête. Que mes actions perfides attestent ce
+que je veux; j'ai indiqué à tes frères cette fosse où le
+corps de Bassianus était gisant; j'ai écrit la lettre que
+ton père a trouvée, et j'avais caché l'or dont il était parlé
+dans cette lettre, d'accord avec la reine et ses deux fils.
+Et que s'est-il fait dont tu aies eu à gémir, où je n'aie
+pas mis ma part de malice? J'ai trompé ton père pour le
+priver de sa main; et dès que je l'ai eue, je me suis
+retiré à l'écart, et j'ai failli me rompre les côtes à force
+de rire. Je l'ai épié à travers la crevasse d'une muraille,
+après qu'en échange de sa main il a reçu les têtes de ses
+deux fils, j'ai vu ses larmes, et j'ai ri de si bon coeur que
+mes deux yeux pleuraient comme les siens; et quand
+j'ai raconté toute cette farce à l'impératrice, elle s'est
+presque évanouie de plaisir à mon récit, et elle m'a payé
+mes nouvelles par vingt baisers.</p>
+
+<p>UN GOTH.--Comment peux-tu dire tout cela sans
+rougir?</p>
+
+<p>AARON.--Je rougis comme un chien noir, comme dit
+le proverbe.</p>
+
+<p>LUCIUS.--N'as-tu point de remords de ces forfaits
+atroces?</p>
+
+<p>AARON.--Oui, de n'en avoir fait mille fois davantage,
+et même en ce moment je maudis le jour (cependant
+je crois qu'il en est peu sur lesquels puisse tomber
+ma malédiction) où je n'aie fait quelque grand mal,
+comme de massacrer un homme ou de machiner sa
+mort, de violer une vierge ou d'imaginer le moyen d'y
+arriver, d'accuser quelque innocent ou de me parjurer
+moi-même, de semer une haine mortelle entre deux
+amis, de faire rompre le cou aux bestiaux des pauvres
+gens, d'incendier les granges et les meules de foin dans
+la nuit, et de dire aux propriétaires d'éteindre l'incendie
+avec leurs larmes: souvent j'ai exhumé les morts de
+leurs tombeaux, et j'ai placé leurs cadavres à la porte
+de leurs meilleurs amis lorsque leur douleur était
+presque oubliée, et sur leur peau, comme sur l'écorce
+d'un arbre, j'ai gravé avec mon couteau en lettres
+romaines: <i>Que votre douleur ne meure pas quoique je sois
+mort</i>. En un mot, j'ai fait mille choses horribles avec
+l'indifférence qu'un autre met à tuer une mouche;
+et rien ne me fait vraiment de la peine que la pensée
+de ne plus pouvoir en commettre dix mille autres.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Descendez ce démon: il ne faut pas qu'il
+meure d'une mort aussi douce que d'être pendu sur-le-champ.</p>
+
+<p>AARON.--S'il existe des démons, je voudrais être un
+démon pour vivre et brûler dans le feu éternel; pourvu
+seulement que j'eusse ta compagnie en enfer, et que
+je pusse te tourmenter de mes paroles amères.</p>
+
+<p>LUCIUS, <i>aux soldats</i>.--Amis, fermez-lui la bouche et qu'il
+ne parle plus.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un Goth.)</p>
+
+<p>LE GOTH.--Seigneur, voici un messager de Rome qui
+désire être admis en votre présence.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Qu'il vienne. (<i>Entre Émilius.</i>) Salut, Émilius;
+quelles nouvelles apportez-vous de Rome?</p>
+
+<p>ÉMILIUS.--Seigneur Lucius, et vous, princes des Goths,
+l'empereur romain vous salue tous par ma voix: ayant
+appris que vous êtes en armes, il demande une entrevue
+avec vous à la maison de votre père. Vous pouvez choisir
+vos otages, ils vous seront remis sur-le-champ.</p>
+
+<p>UN CHEF DES GOTHS.--Que dit notre général?</p>
+
+<p>LUCIUS.--Émilius, que l'empereur donne ses otages à
+mon père et à mon oncle Marcus, et nous viendrons.
+(<i>A ses troupes.</i>)--Marchez.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Rome.--La scène est devant la maison de Titus.</p>
+
+<p class="stage1">TAMORA, CHIRON ET DÉMÉTRIUS <i>déguisés</i>.</p>
+<br>
+
+<p>TAMORA.--C'est dans cet étrange et singulier habillement
+que je veux me présenter à Andronicus, et lui dire
+que je suis la Vengeance envoyée du fond de l'abîme pour
+me joindre à lui et venger ses cruels outrages. Frappez
+la porte de son cabinet, où l'on dit qu'il se renferme
+pour méditer les étranges plans de terribles représailles.
+Dites-lui que la Vengeance elle-même est venue pour
+se liguer avec lui et travailler à la ruine de ses ennemis.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils frappent, et Titus se montre en haut.)</p>
+
+<p>TITUS.--Pourquoi troublez-vous mes méditations? Vous
+faites-vous un jeu de me faire ouvrir la porte, dans le
+but de faire évanouir mes tristes résolutions et de rendre
+sans effet toutes mes études? Vous vous trompez; car ce
+que j'ai intention de faire, voyez, je l'ai tracé ici en caractères
+de sang; et ce qui est écrit s'accomplira.</p>
+
+<p>TAMORA.--Titus, je suis venue pour te parler.</p>
+
+<p>TITUS.--Non, pas un seul mot. Comment puis-je donner
+de la grâce à mon discours, lorsqu'il me manque une
+main pour y joindre les gestes? Tu as l'avantage sur
+moi; ainsi retire-toi.</p>
+
+<p>TAMORA.--Si tu me connaissais, tu voudrais me parler.</p>
+
+<p>TITUS.--Je ne suis pas fou: je te connais bien; j'atteste
+ce bras mutilé, et ces lignes sanglantes, et ces rides profondes,
+creusées par le chagrin et les soucis: j'atteste
+les jours de fatigue et les longues nuits; j'atteste tout
+mon désespoir que je te connais bien pour notre fière
+impératrice, la puissante Tamora: ne viens-tu pas me
+demander mon autre main?</p>
+
+<p>TAMORA.--Sache, triste vieillard, que je ne suis point
+Tamora: elle est ton ennemie, et moi je suis ton amie.
+Je suis la Vengeance, envoyée du royaume des enfers
+pour te soulager du vautour qui te ronge le coeur, en
+exerçant d'horribles représailles sur tes ennemis. Descends
+et souhaite-moi la bienvenue dans ce royaume de
+la lumière: viens t'entretenir avec moi de meurtre et de
+mort. Il n'est point d'antre sombre, de retraite cachée,
+de vaste obscurité, de vallon obscur où le meurtre sanglant
+et l'affreux viol puissent se tapir de frayeur, où je
+ne puisse les découvrir, et faire retentir à leurs oreilles
+mon nom terrible, la Vengeance, nom qui fait frissonner
+les odieux coupables.</p>
+
+<p>TITUS.--Es-tu la Vengeance? m'es-tu envoyée pour
+tourmenter mes ennemis.</p>
+
+<p>TAMORA.--Oui; ainsi descends et reçois-moi.</p>
+
+<p>TITUS.--Commence par me rendre quelque service avant
+que j'aille te recevoir. A tes côtés sont le Meurtre et le
+Viol: donne-moi quelque assurance que tu es en effet la
+Vengeance: poignarde-les ou écrase-les sous les roues
+de ton char; alors j'irai te trouver, et je serai ton cocher,
+et je roulerai avec toi autour des globes. Procure-toi
+deux coursiers fougueux, noirs comme le jais, pour entraîner
+rapidement ton char vengeur, et déterrer les
+meurtriers dans leurs coupables repaires. Et lorsque ton
+char sera chargé de leurs têtes, je descendrai et je courrai
+à pied près de la roue tout le long du jour, comme
+un vil esclave; oui, depuis le lever d'Hypérion à l'orient
+jusqu'à ce qu'il se précipite dans l'Océan: et tous les
+jours je recommencerai cette pénible tâche, à condition
+que tu détruiras ici le Rapt et le Meurtre.</p>
+
+<p>TAMORA.--Ce sont mes ministres, et ils m'accompagnent.</p>
+
+<p>TITUS.--Sont-ils tes ministres? Comment s'appellent-ils?</p>
+
+<p>TAMORA.--Le Rapt et le Meurtre: ils portent ces noms
+parce qu'ils punissent ceux qui sont coupables de ces
+crimes.</p>
+
+<p>TITUS.--Grand Dieu! comme ils ressemblent aux fils
+de l'impératrice! Mais nous autres, pauvres humains,
+nous avons de pauvres yeux insensés qui nous trompent.
+O douce Vengeance, maintenant je viens à toi; et si
+l'étreinte d'un seul bras peut te satisfaire, je vais te
+presser tout à l'heure avec celui qui me reste.</p>
+
+<p class="stage1">(Titus se retire.)</p>
+
+<p>TAMORA, <i>à ses fils</i>.--Ce pacte que je fais avec lui convient
+à sa folie: quelque invention que je forge pour
+nourrir la chimère de son cerveau malade, songez à
+l'appuyer, à l'entretenir par vos discours; car il ne lui
+reste plus aucun doute, et il me prend fermement pour
+la Vengeance. Profitant de sa crédulité et de sa folle
+idée, je le déterminerai à mander son fils Lucius; et
+lorsque je serai assurée de lui dans un banquet, je trouverai
+quelque ruse, quelque coup de main, pour écarter
+et disperser ces Goths inconstants, ou au moins pour
+en faire ses ennemis. Voyez: le voilà qui vient; il faut
+que je joue mon rôle.</p>
+
+<p>TITUS.--J'ai longtemps été délaissé, et cela pour toi;
+sois la bienvenue, furie terrible, dans ma maison désolée!
+Meurtre et Rapt, vous êtes aussi les bienvenus.--Oh!
+comme vous ressemblez à l'impératrice et à ses
+deux fils! Je vous trouve bien assortis, il ne vous manque
+qu'un More.--Est-ce que tout l'enfer n'a pu vous
+procurer un pareil démon? car je sais bien que jamais
+l'impératrice ne roule dans son char qu'elle ne soit accompagnée
+d'un More; et pour représenter en vrai notre
+reine, il conviendrait que vous eussiez un pareil démon.
+Mais soyez les bienvenus, tels que vous êtes; que ferons-nous?</p>
+
+<p>TAMORA.--Que voudrais-tu que nous fissions, Andronicus?</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Montre-moi un meurtrier, et je me charge
+de lui.</p>
+
+<p>CHIRON.--Montre-moi un scélérat qui ait commis un
+rapt; je suis envoyé pour en tirer vengeance.</p>
+
+<p>TAMORA.--Montre-moi mille méchants qui t'aient fait
+du mal, et je te vengerai d'eux tous.</p>
+
+<p>TITUS.--Regarde autour de toi dans les rues corrompues
+de Rome, et quand tu apercevras un homme qui te
+ressemble, bon Meurtre, poignarde-le; c'est un meurtrier.--Toi,
+accompagne-le, et quand le hasard te fera
+rencontrer un autre homme qui te ressemble, bon Rapt,
+poignarde-le; c'est un ravisseur.--Toi, suis-les; il y a
+dans le palais de l'empereur une reine suivie d'un More;
+tu pourras aisément la reconnaître en la comparant à
+toi, car elle te ressemble de la tête aux pieds: je t'en
+conjure, fais-leur souffrir quelque mort violente; ils ont
+été violents envers moi et les miens.</p>
+
+<p>TAMORA.--Nous voilà bien instruits; nous l'exécuterons:
+mais si tu voulais, bon Andronicus, envoyer
+vers Lucius, ton vaillant fils, qui conduit vers Rome
+une armée de valeureux Goths; et l'inviter à se rendre
+à un festin dans ta maison; lorsqu'il sera ici, au milieu
+de ta fête solennelle, j'amènerai l'impératrice et ses fils,
+l'empereur même et tous tes ennemis, et ils s'agenouilleront
+et se mettront à ta merci; et tu pourras soulager
+sur eux ton coeur irrité. Que répond Andronicus à cette
+proposition?</p>
+
+<p>TITUS <i>appelant</i>.--Marcus, mon frère!--C'est le triste
+Titus qui t'appelle. (<i>Entre Marcus.</i>) Pars, cher Marcus, va
+trouver ton neveu Lucius; tu le chercheras parmi des
+Goths. Dis-lui de venir me trouver, et d'amener avec
+lui quelques-uns des principaux princes des Goths; dis-lui
+de faire camper ses soldats là où ils sont; dis-lui que
+l'empereur et l'impératrice viennent à une fête chez
+moi, et qu'il la partagera avec eux. Fais cela pour l'amitié
+que tu me portes, et qu'il fasse ce que je dis s'il tient
+à la vie de son vieux père.</p>
+
+<p>MARCUS.--Je vais faire ton message, et revenir aussitôt.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>TAMORA.--Je vais te quitter pour m'occuper de tes
+affaires, et j'emmène avec moi mes ministres.</p>
+
+<p>TITUS.--Non, non, que le Meurtre et le Rapt restent
+avec moi; autrement je rappelle mon frère, et je ne
+cherche plus d'autre vengeance que par les mains de
+Lucius.</p>
+
+<p>TAMORA, <i>à part, à ses deux fils</i>.--Qu'en dites-vous, mes
+enfants? Voulez-vous rester, tandis que je vais informer
+l'empereur de la manière dont j'ai conduit le stratagème
+que nous avons résolu? Cédez à sa fantaisie, flattez-le,
+caressez-le, et demeurez avec lui jusqu'à mon retour.</p>
+
+<p>TITUS, <i>à part</i>.--Je les connais bien tous, quoiqu'ils me
+croient fou; et j'attraperai par leur propre ruse ce couple
+de maudits chiens d'enfer et leur mère.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.--Madame, partez quand il vous plaira,
+laissez-nous ici.</p>
+
+<p>TAMORA.--Adieu, Andronicus; la Vengeance va ourdir
+un plan pour surprendre tes ennemis.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>TITUS.--Je le sais que tu vas t'en occuper; adieu, chère
+Vengeance.</p>
+
+<p>CHIRON.--Dis-nous, vieillard, à quoi tu nous emploieras.</p>
+
+<p>TITUS.--Ne vous mettez pas en peine; j'ai assez d'ouvrage
+pour vous. (<i>Il appelle.</i>)--Publius, Caïus, Valentin,
+venez ici!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Publius et autres.)</p>
+
+<p>PUBLIUS.--Que désirez-vous?</p>
+
+<p>TITUS.--Connais-tu ces deux hommes?</p>
+
+<p>PUBLIUS.--Ce sont les fils de l'impératrice, je crois,
+Chiron et Démétrius.</p>
+
+<p>TITUS.--Fi donc, Publius, fi donc, tu te trompes étrangement.
+L'un est le Meurtre, et l'autre s'appelle le Rapt;
+en conséquence, enchaîne-les, bon Publius.--Caïus,
+Valentin, mettez la main sur eux. Vous m'avez souvent
+entendu désirer cet instant, je le trouve enfin. Liez-les
+bien, et fermez-leur la bouche s'ils veulent crier.</p>
+
+<p class="stage1">(Titus sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Publius, Caïus, Valentin, etc., se saisissent de Chiron
+et de Démétrius.)</p>
+
+<p>CHIRON.--Lâches, arrêtez; nous sommes les fils de
+l'impératrice!</p>
+
+<p>PUBLIUS.--Et c'est pour cela que nous faisons ce qu'on
+nous a commandés.--Fermez-leur la bouche; qu'ils ne
+puissent pas dire un mot.--Est-il bien garrotté?--Songez
+à les bien lier.</p>
+
+<p class="stage1">(Titus Andronicus rentre tenant un poignard, et Lavinia
+tenant un bassin.)</p>
+
+<p>TITUS.--Viens, viens, Lavinia. Vois, tes ennemis sont
+liés.--Amis, fermez bien leurs bouches; qu'ils ne me
+parlent pas, mais qu'ils entendent les paroles terribles
+que je profère.--O scélérats, Chiron et Démétrius! voici
+la source pure que vous avez souillée de boue, voilà ce
+beau printemps que vous avez mêlé avec votre hiver.
+Vous avez tué son époux, et pour ce lâche forfait deux de
+ses frères ont été condamnés au supplice; ma main a été
+tranchée, et vous en avez fait de gaies plaisanteries; ses
+deux belles mains, sa langue, et ce qui était plus précieux
+encore que sa langue et ses mains, sa chasteté sans tache,
+traîtres inhumains, vous les avez mutilées et ravies! Que
+répondriez-vous si je vous laissais parler? Écoutez, misérables,
+comment je me propose de vous martyriser.
+Il me reste encore cette main pour vous couper la gorge;
+tandis que Lavinia tiendra entre ses moignons le bassin
+qui va recevoir votre sang criminel. Vous savez que votre
+mère compte revenir partager mon festin, qu'elle se
+donne le nom de la Vengeance, et qu'elle me croit fou.--Écoutez,
+scélérats, je mettrai vos os en poussière, j'en
+formerai une pâte avec votre sang, et de la pâte je ferai
+un pâté où je ferai entrer vos têtes odieuses; et je dirai
+à cette prostituée, votre exécrable mère, de dévorer,
+comme la terre, sa propre progéniture. Voilà le repas
+auquel je l'ai conviée, et voilà le mets dont elle se gorgera.
+Vous avez traité ma fille plus cruellement que ne le
+fut Philomèle; je veux m'en venger plus cruellement que
+Progné. Allons, tendez la gorge.--(<i>Il les égorge</i>.) Viens,
+Lavinia, reçois leur sang; et, quand ils seront morts, je
+vais réduire leurs os en poudre imperceptible, les humecter
+de cette odieuse liqueur, et faire cuire leurs têtes
+dans cette horrible pâte. Viens, que chacun m'aide à
+préparer ce banquet; je désire qu'il puisse être plus
+terrible et plus sanglant que la fête des centaures. Allons,
+apportez-les ici; je veux être le cuisinier, et les
+tenir prêts pour le retour de leur mère.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent en emportant les cadavres.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Un pavillon avec des tables.</p>
+
+<p class="stage1">LUCIUS, MARCUS, OFFICIERS GOTHS, AARON
+<i>prisonnier</i>.</p>
+<br>
+
+<p>LUCIUS.--Mon oncle Marcus, puisque c'est la volonté
+de mon père que je vienne à Rome, je suis satisfait.</p>
+
+<p>UN GOTH.--Et notre volonté est la tienne, arrive ce
+que voudra la Fortune.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Cher oncle, chargez-vous de ce More barbare,
+de ce tigre affamé, de ce maudit démon: qu'il ne reçoive
+aucune nourriture; enchaînez-le jusqu'à ce qu'on le
+produise face à face avec l'impératrice, pour rendre témoignage
+de ses horribles forfaits, et veillez à ce que
+nos amis en embuscade soient en force; je crains que
+l'empereur ne nous veuille pas de bien.</p>
+
+<p>AARON.--Que quelque démon murmure ses malédictions
+à mon oreille, et m'inspire afin que ma langue
+puisse exhaler tout le venin dont mon coeur est gonflé.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Va-t'en, chien barbare, esclave infâme.--Amis,
+aidez à mon oncle à l'emmener. (<i>Les Goths sortent
+avec Aaron. Fanfares.</i>)--Ces trompettes annoncent l'approche
+de l'empereur.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Saturninus et Tamora avec les tribuns et les
+sénateurs.)</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Quoi, le firmament a-t-il donc plus d'un
+soleil?</p>
+
+<p>LUCIUS.--Que te sert-il de t'appeler un soleil?</p>
+
+<p>MARCUS.--Empereur de Rome, et vous, mon neveu,
+entamez le pourparler. Cette querelle doit être discutée
+paisiblement. Tout est prêt pour le festin que le soigneux
+Titus a ordonné dans des vues honorables, pour la paix,
+pour l'amitié, pour l'union, et pour le bien de Rome.
+Veuillez donc avancer, et prendre vos places.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Volontiers, Marcus.</p>
+
+<p class="stage1">(Les hautbois sonnent. La compagnie prend place à
+table. Titus paraît en habit de cuisinier, plaçant les
+mets sur la table, Lavinia voilée l'accompagne, avec le
+jeune Lucius.)</p>
+
+<p>TITUS.--Soyez le bienvenu, mon gracieux souverain.--Soyez
+la bienvenue, redoutable reine.--Salut, Goths
+belliqueux.--Salut, Lucius; soyez tous les bienvenus.
+Quoique la chère soit peu splendide, elle suffira pour
+vous remplir l'estomac: veuillez bien manger.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Pourquoi êtes-vous ainsi accoutré, Andronicus?</p>
+
+<p>TITUS.--Parce que je voulais m'assurer que tout serait
+en ordre pour fêter Votre Majesté et votre impératrice.</p>
+
+<p>TAMORA.--Nous vous sommes obligés, bon Andronicus.</p>
+
+<p>TITUS.--Vous le seriez sûrement si Votre Majesté pouvait
+lire au fond de mon coeur. Seigneur empereur, résolvez-moi
+cette question: Le fougueux Virginius fit-il
+bien de tuer sa fille de sa propre main, parce qu'elle
+avait été violée, souillée et déshonorée?</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Il fit bien, Andronicus.</p>
+
+<p>TITUS.--Votre raison, mon souverain?</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Parce que sa fille ne devait pas survivre
+à son déshonneur, et renouveler sans cesse par sa présence
+les douleurs de son père.</p>
+
+<p>TITUS.--Cette raison est forte, décisive et convaincante.
+C'est un exemple, un précédent, un modèle à suivre
+pour moi, le plus malheureux des pères. Meurs,
+meurs, Lavinia, et ta honte avec toi; et avec ta honte
+le chagrin de ton père!</p>
+
+<p class="stage1">(Il tue sa fille.)</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Qu'as-tu fait, père barbare et dénaturé?</p>
+
+<p>TITUS.--J'ai tué celle qui m'a rendu aveugle à force de
+me faire pleurer: je suis aussi malheureux que l'était
+Virginius, et j'ai mille raisons de plus que lui de commettre
+cette violence; et la voilà faite.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Quoi, est-ce qu'elle a été violée? Dis, qui
+a fait cette action?</p>
+
+<p>TITUS.--Voudriez-vous manger? Que Votre Majesté
+daigne se nourrir.</p>
+
+<p>TAMORA.--Pourquoi as-tu tué ainsi ta fille unique?</p>
+
+<p>TITUS.--Ce n'est pas moi: c'est Chiron et Démétrius,
+ils l'ont violée, ils lui ont tranché la langue; ce sont eux,
+oui, eux, qui lui ont fait tout ce mal.</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Qu'on aille les chercher sur-le-champ.</p>
+
+<p>TITUS.--Bon! ils sont là tous deux assaisonnés dans ce
+pâté, dont leur mère s'est délicatement nourrie: elle a
+mangé la chair qu'elle a enfantée elle-même. C'est la
+vérité, c'est la vérité: j'en atteste la lame affilée de mon
+couteau.</p>
+
+<p class="stage1">(Il perce Tamora.)</p>
+
+<p>SATURNINUS.--Meurs, misérable fou, pour cet abominable
+forfait.</p>
+
+<p class="stage1">(Saturninus tue Titus.)</p>
+
+<p>LUCIUS.--L'oeil d'un fils peut-il voir couler le sang de
+son père? Voilà salaire pour salaire, mort pour mort.</p>
+
+<p class="stage1">(Lucius poignarde Saturninus.)</p>
+
+<p>MARCUS.--Peuple et fils de Rome dont je vois les tristes
+visages que ce tumulte disperse comme une troupe
+d'oiseaux séparés par les vents et le tourbillon de la tempête,
+laissez-moi vous enseigner le moyen de réunir de
+nouveau dans une gerbe unique ces épis épars, et de
+former de ces membres séparés un seul corps.</p>
+
+<p>UN SÉNATEUR.--Oui, de peur que Rome ne soit le fléau de
+Rome; et que celle qui voit ramper devant elle de vastes
+et puissants royaumes, désormais comme un proscrit
+errant dans l'abandon et le désespoir, exerce sur elle-même
+une honteuse justice! Mais si ces signes de vieillesse,
+ces rides profondes de l'âge, témoins sérieux de
+ma longue expérience, ne peuvent vous engager à m'écouter,
+parlez, vous, ami chéri de Rome (<i>à Lucius</i>),
+comme jadis notre ancêtre, lorsque sa langue pathétique
+raconta à l'oreille attentive de l'amoureuse et triste Didon
+l'histoire de cette nuit de flammes et de désastres où les
+Grecs rusés surprirent la Troie du roi Priam: dites-nous
+quel Sinon avait enchanté nos oreilles, ou qui a introduit
+chez nous la fatale machine qui porte une blessure
+profonde à notre Troie, à notre Rome?--Mon coeur n'est
+pas formé de caillou ni d'acier, et je ne puis exprimer
+notre amère douleur sans que des flots de larmes viennent
+suffoquer ma voix, et interrompre mon discours
+dans le moment même où il exciterait le plus votre
+attention et attendrirait vos coeurs émus de pitié. Voici
+un général: qu'il fasse lui-même ce récit; vos coeurs
+palpiteront et vous pleurerez en l'entendant parler.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Apprenez donc, nobles auditeurs, que les
+exécrables Chiron et Démétrius sont ceux qui ont massacré
+le frère de notre empereur, que ce sont eux qui
+ont déshonoré notre soeur, et que nos deux frères ont
+été décapités pour leurs atroces forfaits. Apprenez que
+les larmes de notre père ont été méprisées; et qu'il a été,
+par une lâche fraude, privé de cette main fidèle qui avait
+soutenu les guerres de Rome et précipité ses ennemis
+dans le tombeau. Enfin, vous savez que moi j'ai été
+injustement banni, que les portes ont été fermées sur
+moi, et que, pleurant, j'ai été chassé et réduit à aller
+demander du secours aux ennemis de Rome, qui ont
+noyé leur haine dans mes larmes sincères, et m'ont ouvert
+leurs bras pour me recevoir comme un ami; et je
+suis le banni, il faut que vous le sachiez, qui ai protégé
+la sûreté de Rome au prix de mon sang, et détourné de
+son sein le fer ennemi pour l'enfoncer dans mon corps
+intrépide. Hélas! vous savez que je ne suis pas homme
+à me vanter; mes blessures, toutes muettes qu'elles
+sont, peuvent attester que mon témoignage est juste et
+plein de vérité. Mais, arrêtons, il me semble que je m'écarte
+trop en parlant ici de mon faible mérite. Oh! pardonnez-moi,
+les hommes se louent eux-mêmes quand ils
+n'ont plus d'amis pour le faire.</p>
+
+<p>MARCUS.--C'est maintenant à mon tour de parler.
+Voyez cet enfant. (<i>Il montre l'enfant qu'un serviteur porte
+dans ses bras.</i>) Tamora est sa mère; c'est la progéniture
+d'un More impie, le premier artisan et l'auteur de tous
+ces maux. Le scélérat est vivant dans la maison de
+Titus, et il est là, tout homme qu'il est, pour attester la
+vérité de ce fait. Jugez maintenant quelle raison avait
+Titus de se venger de ces outrages inexprimables, au-dessus
+de la patience, au delà de ce que peut supporter
+l'homme. Maintenant que vous avez entendu la vérité,
+que dites-vous, Romains? Avons-nous rien fait d'injuste?
+Montrez-nous en quoi, et de la place où vous nous voyez
+maintenant, nous allons, en nous tenant par la main,
+nous précipiter ensemble, détruire tout ce qui reste de
+la triste famille d'Andronicus, écraser nos têtes sur les
+pierres rugueuses, et éteindre d'un seul coup notre
+maison. Parlez, Romains, parlez, et si vous l'ordonnez,
+voyez, Lucius et moi, nous allons, la main dans la
+main, nous précipiter.</p>
+
+<p>ÉMILIUS.--Viens, viens, respectable citoyen de Rome,
+et conduis doucement par la main notre empereur, notre
+empereur Lucius; car je suis bien sûr que toutes les voix
+vont le nommer d'un cri unanime.</p>
+
+<p>TOUS LES ROMAINS <i>s'écrient</i>.--Salut, Lucius; salut,
+royal empereur de Rome.</p>
+
+<p class="stage1">(Lucius et ses amis descendent.)</p>
+
+<p>MARCUS.--Allez dans la triste maison du vieux Titus,
+et traînez ici ce More impie pour le condamner à quelque
+mort sanglante, cruelle, en punition de sa méchante
+vie.</p>
+
+<p>LES ROMAINS.--Salut, Lucius; salut, gracieux maître de
+Rome.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Grâces vous soient rendues, généreux Romains:
+puissé-je gouverner de façon à guérir les plaies
+de Rome, et à effacer ses désastres! Mais, bon peuple,
+accordez-moi quelques instants, car la nature m'impose
+une tâche douloureuse.--Tenez-vous à l'écart.--Et
+vous, mon oncle, approchez pour verser les larmes funèbres
+sur ce cadavre.--Ah! reçois ce baiser brûlant
+sur tes lèvres pâles et froides (<i>il embrasse Titus</i>), ces
+larmes de douleur sur ton visage sanglant; tristes et
+derniers devoirs de ton digne fils!</p>
+
+<p>MARCUS.--Ton frère Marcus nous offre à tes lèvres,
+larmes pour larmes, et tendre baiser pour baiser. Oh!
+lorsque la somme de ceux que je devais te donner serait
+infinie, impossible à compter, cependant je m'acquitterais
+encore.</p>
+
+<p>LUCIUS, <i>à son fils</i>.--Approche, enfant: viens apprendre
+de nous à fondre en pleurs. Ton grand-père t'aimait
+bien: mille fois il t'a fait danser sur ses genoux, il t'a
+endormi en chantant, pendant que son tendre sein te
+servait d'oreiller, il t'a raconté bien des histoires à la
+portée de ton enfance; en reconnaissance, comme un tendre
+enfant, répands quelques larmes de tes yeux encore
+faibles, et paye ce tribut à la nature qui le demande: les
+amis associent leurs amis à leurs chagrins et à leurs peines:
+fais-lui tes derniers adieux; dépose-le dans sa
+tombe; rends-lui ce service et prends congé de lui.</p>
+
+<p>LE JEUNE LUCIUS.--O grand-père, grand-père! oui, je
+voudrais de tout mon coeur être mort, et qu'à ce prix
+vous fussiez encore vivant. O seigneur! mes larmes m'empêchent
+de pouvoir lui parler: mes larmes m'étoufferont
+si j'ouvre la bouche.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent des serviteurs entraînant Aaron.)</p>
+
+<p>UN DES ROMAINS.--Enfin, triste famille d'Andronicus,
+finissez-en avec le malheur. Prononcez la sentence de
+cet exécrable scélérat, qui a été l'auteur de ces tragiques
+événements.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Enfouissez-le jusqu'à la poitrine dans la terre,
+et laissez-le mourir de faim<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>: qu'il reste là, qu'il crie et
+demande de la nourriture: si quelqu'un le soulage et le
+plaint, il mourra pour ce crime. Tel est notre arrêt: que
+quelques-uns de vous demeurent et veillent à ce qu'il
+soit enfoui dans la terre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> Dans la pièce de Ravenscroft, Aaron est mis à la broche et
+rôti sur le théâtre.</blockquote>
+
+<p>AARON.--Eh! pourquoi la rage serait-elle muette? pourquoi
+la fureur garderait-elle le silence? Je ne suis pas un
+enfant, moi, pour aller, avec de basses prières, me repentir
+des maux que j'ai faits. Je voudrais, si je pouvais
+faire ma volonté, commettre dix mille forfaits pis que tous
+ceux que j'ai commis; et si jamais il m'arriva dans le
+cours de ma vie de faire une seule bonne action, je m'en
+repens de toute mon âme.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Que quelques bons amis emportent d'ici le
+corps de l'empereur, et lui donnent la sépulture dans le
+tombeau de son père. Mon père et Lavinia seront sans
+délai enfermés dans le monument de notre famille. Quant
+à cette odieuse tigresse, cette Tamora, nuls rites funèbres
+ne lui seront accordés, nul homme ne prendra pour elle
+les habits de deuil: nul glas funéraire n'annoncera ses
+obsèques: qu'on la jette aux bêtes sauvages et aux oiseaux
+de proie. Sa vie fut celle d'une bête féroce; elle vécut
+sans pitié; et par conséquent elle n'en trouvera point.
+Veillez à ce qu'il soit fait justice d'Aaron, de cet infernal
+More, l'auteur de tous nos désastres: ensuite nous allons
+travailler à bien ordonner l'État, afin que de pareils événements
+ne viennent jamais hâter sa ruine.</p>
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+<br>
+
+
+<h2>BALLADE.</h2>
+
+<h3>PLAINTES DE TITUS ANDRONICUS.</h3>
+
+<p>
+Vous, âmes nobles et guerrières, qui n'épargnez pas votre sang
+pour la patrie, écoutez-moi, moi qui, pendant dix longues années,
+ai combattu pour Rome, et n'en ai reçu que de l'ingratitude pour
+récompense.</p>
+
+<p>Je vécus soixante ans à Rome dans la plus grande considération,
+j'y étais aimé des nobles, j'avais vingt-cinq fils dont la vertu naissante
+faisait tout mon plaisir.</p>
+
+<p>Je combattis toujours avec mes fils contre l'essaim furieux des
+ennemis de Rome; nous avons combattu dix ans les Goths, nous
+avons essuyé mille fatigues et reçu beaucoup de blessures.</p>
+
+<p>Le glaive m'enleva vingt-deux de mes fils avant que nous revinssions
+à Rome; et je ne conservai que trois de mes vingt-cinq enfants,
+tant la guerre en moissonna!</p>
+
+<p>Cependant le bonheur accompagna mes travaux, j'amenai prisonniers
+la reine, ses fils et un More, l'homme le plus meurtrier qui
+fut jamais.</p>
+
+<p>L'empereur épousa la reine, source de maux funestes qui désolèrent
+Rome; car les deux princes et le More le trompèrent lâchement,
+sans égard pour personne.</p>
+
+<p>Le More plut à l'impératrice, qui prêta l'oreille à sa passion;
+elle oublia ses serments jurés à l'empereur, et elle mit au monde un
+enfant more.</p>
+
+<p>Jour et nuit ils ne pensaient tous les deux qu'à répandre le sang,
+et à me plonger moi et les miens dans le tombeau par un assassinat.</p>
+
+<p>J'espérais enfin vivre en repos, lorsque de nouveaux chagrins
+vinrent m'assaillir; il me restait une fille de qui j'attendais le soulagement
+de mes maux, et la consolation de ma vieillesse.</p>
+
+<p>Cette enfant, appelée Lavinia, était fiancée au noble fils de l'empereur:
+dans une chasse, il fut massacré par les indignes complices de
+la cruelle impératrice.</p>
+
+<p>On eut la méchanceté de jeter son corps dans une profonde et
+sombre fosse; le scélérat more passa peu de temps après par cet
+endroit avec mes fils, et ils tombèrent dans la fosse.</p>
+
+<p>Le More y fit passer ensuite l'empereur, et leur imputa tout le
+crime de ce meurtre; comme ils furent trouvés dans la fosse, on les
+arrêta et on les enchaîna.</p>
+
+<p>Mais ce qui mit le comble à mon malheur, les deux princes eurent
+la cruauté d'enlever ma fille sans pitié, et souillèrent sa chasteté
+dans leurs bras impudiques.</p>
+
+<p>Et quand ils l'eurent déshonorée, ils firent tout ce qu'ils purent
+pour tenir leur crime secret; ils lui coupèrent la langue, afin qu'elle
+ne pût les accuser.</p>
+
+<p>Ils lui coupèrent aussi les deux mains, afin qu'elle ne pût ni mettre
+ses plaintes par écrit, ni trahir les deux complices de ce forfait, en
+brodant avec l'aiguille sur son métier.</p>
+
+<p>Mon frère Marcus la rencontra dans la forêt où son sang arrosait
+la terre, la vit les deux bras coupés, sans langue, et ne pouvant se
+plaindre de son malheur.</p>
+
+<p>Et lorsque je la vis dans cet affreux état, je versai des larmes; je
+poussai pour Lavinia plus de plaintes que je n'en avais poussé pour
+mes vingt-deux fils.</p>
+
+<p>Et quand je vis qu'elle ne pouvait ni écrire, ni parler, ce fut
+alors que mon coeur se brisa de douleur; nous répandîmes du sable
+sur la terre, afin de parvenir à dévoiler l'auteur de tant d'atrocités.</p>
+
+<p>Avec un bâton, sans le secours de la main, elle écrivit sur le sable
+ce qui suit:</p>
+
+<p>«Les fils abominables de la fière impératrice sont les seuls
+auteurs de mes souffrances.»</p>
+
+<p>J'arrachai mes cheveux gris, je maudis l'heure où j'étais né, et je
+souhaitai que la main qui avait combattu pour l'honneur de Rome
+eût été estropiée dans le berceau.</p>
+
+<p>Le More, toujours occupé de scélératesses, dit que si je voulais
+délivrer mes fils, il fallait que je donnasse ma main droite à l'empereur,
+et qu'alors il laisserait vivre mes fils.</p>
+
+<p>J'ordonnai au More de me couper sur-le-champ la main, et je la
+vis séparée de mon bras sans crainte et sans horreur; car j'aurais
+volontiers donné au tyran mon coeur sanglant pour la vie de mes
+enfants.</p>
+
+<p>Bientôt on me rapporte ma main qu'on avait refusée, et les têtes
+de mes fils séparées de leurs corps: je les contemplai, et mes larmes
+coulèrent encore à plus grands flots.</p>
+
+<p>Alors en proie à ma misère, je m'en allai sans secours, je traçai
+ma douleur sur le sable avec mes larmes, je décochai ma flèche vers
+le ciel<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>, et j'invoquai à grands cris les puissances de l'enfer pour
+me venger.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> Si cette ballade est antérieure à la tragédie, c'est ici une
+expression métaphorique, empruntée probablement d'un passage
+du psaume LXIV, 3: «Ceux qui visent avec des mots empoisonnés,
+comme avec des flèches.» PERCY.</blockquote>
+
+<p>L'impératrice, qui me crut fou, parut devant moi sous la forme
+d'une furie, avec ses fils travestis; elle se disait la Vengeance, et ses
+deux fils le Rapt et le Meurtre.</p>
+
+<p>Je la laissai quelque temps dans cette idée, jusqu'à ce que mes
+amis, ayant épié le lieu et le moment, attachèrent les princes à un
+poteau, pour infliger la punition due à leur crime.</p>
+
+<p>Je les égorgeai; Lavinia, des restes de ses bras mutilés, tint le
+bassin pour recevoir leur sang; je râpai ensuite leurs os, pour faire
+de cette poussière une pâte épaisse dont je fis deux pâtés.</p>
+
+<p>Je les remplis de leur chair et les fis servir sur la table un jour
+de festin; je les plaçai devant l'impératrice qui mangea la chair et
+les os de ses deux fils.</p>
+
+<p>Ensuite j'égorgeai ma fille sans pitié, et j'enfonçai le poignard
+dans le sein de l'impératrice, j'en fis de même à l'empereur, puis à
+moi-même, et terminai ainsi ma fatale vie.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Titus Andronicus, by William Shakespeare
+
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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