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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:18:30 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Titus Andronicus + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: June 5, 2008 [EBook #25707] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TITUS ANDRONICUS *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + Note du transcripteur. + + =============================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES. + + Volume 8 + La vie et la mort du roi Richard III + Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus + POEMES ET SONNETS: + Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce + La plainte d'une amante + Le Pèlerin amoureux.--Sonnets. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + ================================================= + + + TITUS ANDRONICUS + + TRAGÉDIE + + + + + NOTICE + SUR TITUS ANDRONICUS + + +On dit qu'à la première représentation des _Euménides_, tragédie +d'Eschyle, la terreur qu'inspira le spectacle causa des fausses couches +à plusieurs femmes; je ne sais quel effet eût produit sur un auditoire +grec la tragédie de _Titus Andronicus_; mais, à la seule lecture, on +serait tenté de la croire composée pour un peuple de cannibales, ou pour +être représentée au milieu des saturnales d'une révolution. Cependant la +tradition nous apprend que cette pièce, aujourd'hui repoussée de la +scène, a excité à plusieurs reprises les applaudissements du parterre +anglais. On ajoute même qu'en 1686, Ravenscroft la remit au théâtre avec +des changements; mais qu'au lieu d'en diminuer l'horreur, il saisit +toutes les occasions de l'augmenter: quand, par exemple, Tamora massacre +son enfant, le More dit: «Elle m'a surpassé dans l'art d'assassiner; +elle a tué son propre enfant, donnez-le-moi... que je le dévore.» + +_Titus Andronicus_, tel que nous l'imprimons aujourd'hui, n'a déjà que +trop de traits de cette force, et plusieurs fois, nous l'avouerons, un +frémissement involontaire nous en a fait interrompre la révision. + +Hâtons-nous de dire que presque tous les commentateurs ont mis en doute +que cette pièce fût de Shakspeare, et quelques-uns en ont donné des +raisons assez concluantes. Le style a une tout autre couleur que celle +de ses autres tragédies; il y a dans les vers une prétention à +l'élégance, des abréviations vulgaires, et un vice de construction +grammaticale, qui ne ressemblent en rien à la manière de Shakspeare. +Qu'on lise, dit Malone, quelques lignes d'_Appius et Virginia_, de +_Tancrède et Sigismonde_, de _la bataille d'Alcazar_, de _Jéronimo_, de +_Sélim_, de _Locrine_, etc., et en général de toutes les pièces mises +sur la scène avant Shakspeare, on reconnaîtra que _Titus Andronicus_ +porte le même cachet. + +Ceux qui admettent _Titus Andronicus_ au nombre des véritables ouvrages +de Shakspeare sont obligés de considérer celui-ci comme la première +production de sa jeunesse; mais _Titus Andronicus_ n'est point un coup +d'essai; on y reconnaît une habitude, un système calculé de composition. +Cependant le troisième acte entièrement tragique, le caractère original, +quoique toujours horrible, d'Aaron le More, quelques pensées, quelques +descriptions, semblent appartenir à l'auteur du _Roi Lear_. + +La fable qui fait le fond de _Titus Andronicus_ est tout entière de +l'invention du poëte ou de quelqu'un de ces compilateurs du treizième +siècle, qui confondaient les lieux, les noms et les époques dans leurs +prétendues nouvelles historiques. + +On trouve aussi dans le recueil de Percy[1], une ballade que +quelques-uns ont cru plus ancienne que la pièce, ce qui n'est pas facile +à décider: nous la plaçons en note. + +[Note 1: _Relics of anc. poets_, v. I, p. 222.] + + + TITUS ANDRONICUS + + TRAGÉDIE + + + + +PERSONNAGES + + SATURNINUS, fils du dernier empereur + de Rome, et ensuite proclamé + lui-même empereur. + + BASSIANUS, frère de Saturninus, + amoureux de Lavinia. + + TITUS ANDRONICUS, noble romain, + général dans la guerre contre les + Goths. + + MARCUS ANDRONICUS, tribun du + peuple, et frère de Titus. + + MARTIUS,} + QUINTUS,} + LUCIUS, } fils de Titus Andronicus. + MUTIUS, } + + LE JEUNE LUCIUS, enfant de + Lucius. + + PUBLIUS, fils de Marcus le tribun. + + ÉMILIUS, noble romain. + + ALARBUS, } + CHIRON, } fils de Tamora. + DÉMÉTRIUS,} + + AARON, More, amant de Tamora. + + UN CAPITAINE du camp de Titus. + + TROUPE DE GOTHS et DE ROMAINS. + + UN PAYSAN. + + TAMORA, reine des Goths. + + LAVINIA, fille de Titus Andronicus. + + UNE NOURRICE, avec un enfant + more. + + Parents de Titus, sénateurs, juges, + officiers, soldats, etc. + + +La scène est à Rome, et dans la campagne environnante. + + + + + + + ACTE PREMIER + + + + +SCÈNE I + +Rome.--Devant le Capitole. On aperçoit le monument des Andronicus. + +_Les_ SÉNATEURS _et les_ TRIBUNS _assis dans la partie supérieure du +temple; ensuite_ SATURNINUS _avec ses partisans se présente à une des +portes;_ BASSIANUS _et les siens à l'autre porte: les tambours battent, +et les enseignes sont déployées._ + + +SATURNINUS.--Nobles patriciens, protecteurs de mes droits, défendez par +les armes la justice de ma cause; et vous, mes concitoyens, mes fidèles +partisans, soutenez par l'épée mes droits héréditaires. Je suis le fils +aîné du dernier empereur qui ait porté le diadème impérial de Rome: +faites donc revivre en moi la dignité de mon père, et ne souffrez pas +l'injure qu'on veut faire à mon âge. + +BASSIANUS.--Romains, mes amis, qui suivez mes pas et favorisez mes +droits, si jamais Bassianus, le fils de César, fut agréable aux yeux de +Rome impériale, gardez donc ce passage au Capitole, et ne souffrez pas +que le déshonneur approche du trône impérial, consacré à la vertu, à la +justice, à la continence et à la grandeur d'âme: mais que le mérite +brille dans une élection libre; et ensuite, Romains, combattez pour +maintenir la liberté de votre choix. + +(Marcus Andronicus entre par la partie supérieure, tenant une couronne.) + +MARCUS.--Princes, dont l'ambition secondée par des factions et par vos +amis lutte pour le commandement et l'empire, sachez que le peuple +romain, que nous sommes chargés de représenter, a, d'une commune voix, +dans l'élection à l'empire romain, choisi Andronicus, surnommé le Pieux, +en considération des grands et nombreux services qu'il a rendus à Rome. +La ville ne renferme point aujourd'hui dans son enceinte un homme d'un +plus noble caractère, un plus brave guerrier. Le sénat l'a rappelé dans +cette ville, à la fin des longues et sanglantes guerres qu'il a +soutenues contre les barbares Goths. Ce général, la terreur de nos +ennemis, secondé de ses fils, a enfin enchaîné cette nation robuste et +nourrie dans les armes. Dix années se sont écoulées depuis le jour qu'il +se chargea des intérêts de Rome, et qu'il châtie par ses armes l'orgueil +de nos ennemis: cinq fois il est revenu sanglant dans Rome, rapportant +du champ de bataille ses vaillants fils dans un cercueil.--Et +aujourd'hui enfin, l'illustre Titus Andronicus rentre dans Rome chargé +des dépouilles de la gloire, et ennobli par de nouveaux exploits. Pour +l'honneur du nom de celui que vous désirez voir dignement remplacé, au +nom des droits sacrés du Capitole que vous prétendez adorer, et de ceux +du sénat que vous prétendez respecter, nous vous conjurons de vous +retirer et de désarmer vos forces; congédiez vos partisans, et faites +valoir vos prétentions en paix et avec modestie, comme il convient à des +candidats. + +SATURNINUS.--Combien l'éloquence du tribun réussit à calmer mes pensées! + +BASSIANUS.--Marcus Andronicus, je mets ma confiance dans ta droiture et +ton intégrité; et j'ai tant de respect et d'affection pour toi et les +tiens, pour ton noble frère Titus, pour ses fils et pour celle devant +qui toutes mes pensées se prosternent, l'aimable Lavinia, le riche +ornement de Rome, que je veux à l'instant congédier mes amis, et +remettre ma cause à ma destinée et à la faveur du peuple, afin qu'elle +soit pesée dans la balance. + +(Il congédie ses soldats.) + +SATURNINUS, _aux siens_.--Amis, qui vous êtes montrés si zélés pour mes +droits, je vous rends grâces, et vous licencie tous. J'abandonne à +l'affection et à la faveur de ma patrie, moi-même, ma personne et ma +cause. Rome, sois juste et favorable envers moi, comme je suis confiant +et généreux envers toi.--Ouvrez les portes et laissez-moi entrer. + +BASSIANUS.--Et moi aussi, tribuns, son pauvre compétiteur. + +(Saturninus et Bassianus entrent dans le Capitole, accompagnés de +Marcus, des sénateurs, etc., etc.) + + + + +SCÈNE II + +UN CAPITAINE, ET _foule_. + + +LE CAPITAINE.--Romains, faites place: le digne Andronicus, le patron de +la vertu, et le plus brave champion de Rome, toujours heureux dans les +batailles qu'il livre, revient, couronné par la gloire et la fortune, +des pays lointains où il a circonscrit avec son épée et mis sous le joug +les ennemis de Rome. + +(On entend les trompettes. Paraissent Mutius et Martius: suivent deux +soldats portant un cercueil drapé de noir, ensuite marchent Quintus et +Lucius. Après eux paraît Titus Andronicus, suivi de Tamora, reine des +Goths, d'Alarbus, Chiron et Démétrius, avec le More Aaron, prisonniers. +Les soldats et le peuple suivent: on dépose à terre le cercueil, et +Titus parle.) + +TITUS.--Salut, Rome, victorieuse dans tes robes de deuil! tel que la +nef, qui a déchargé sa cargaison, rentre chargée d'un fardeau précieux +dans la baie où elle a d'abord levé l'ancre: tel Andronicus, ceint de +branches de laurier, revient de nouveau saluer sa patrie de ses larmes; +larmes de joie sincère de se retrouver à Rome!--O toi, puissant +protecteur de ce Capitole, sois propice aux religieux devoirs que nous +nous proposons de remplir.--Romains, de vingt-cinq fils vaillants, +moitié du nombre que possédait Priam, voilà tous ceux qui me restent +vivants ou morts! Que Rome récompense de son amour ceux qui survivent, +et que ceux que je conduis à leur dernière demeure reçoivent la +sépulture avec leurs ancêtres: c'est ici que les Goths m'ont permis de +remettre mon épée dans le fourreau.--Mais, Titus, père cruel et sans +souci des tiens, pourquoi laisses-tu tes fils, encore sans sépulture, +errer sur la redoutable rive du Styx? Laissez-moi les déposer près de +leurs frères. (_On ouvre la tombe de sa famille._) Saluons-les dans le +silence qui convient aux morts! dormez en paix, vous qui êtes morts dans +les guerres de votre patrie. O asile sacré, qui renfermes toutes mes +joies, paisible retraite de la vertu et de l'honneur, combien de mes +fils as-tu reçus dans ton sein, que tu ne me rendras jamais! + +LUCIUS.--Cédez-nous le plus illustre des prisonniers goths, pour couper +ses membres, les entasser sur un bûcher, et les brûler en sacrifice _ad +manes fratrum_, devant cette prison terrestre de leurs ossements, afin +que leurs ombres ne soient pas mécontentes, et que nous ne soyons pas +obsédés sur la terre par des apparitions. + +TITUS.--Je vous donne celui-ci, le plus noble de ceux qui survivent, le +fils aîné de cette malheureuse reine. + +TAMORA.--Arrêtez, Romains!--Généreux conquérant, victorieux Titus, +prends pitié des larmes que je verse, larmes d'une mère qui supplie pour +son fils. Et si jamais tes enfants te furent chers, ah! songe que mon +fils m'est aussi cher. N'est-ce pas assez d'être tes captifs, soumis au +joug romain et d'être amenés à Rome pour orner ton triomphe et ton +retour? Faut-il encore que mes fils soient égorgés dans vos rues, pour +avoir vaillamment défendu la cause de leur pays? Oh! si ce fut pour les +tiens un pieux devoir de combattre pour leur souverain et leur patrie, +il en est de même pour eux. Andronicus, ne souille point de sang ta +tombe. Veux-tu te rapprocher de la nature des dieux? Rapproche-toi d'eux +en étant miséricordieux: la douce pitié est le symbole de la vraie +grandeur. Trois fois noble Titus, épargne mon fils premier-né. + +TITUS.--Modérez-vous, madame, et pardonnez-moi. Ceux que vous voyez +autour de moi sont les frères de ceux que les Goths ont vus vivre et +mourir, et leur piété demande un sacrifice pour leurs frères immolés. +Votre fils est marqué pour être la victime; il faut qu'il meure pour +apaiser les ombres plaintives de ceux qui ne sont plus. + +LUCIUS.--Qu'on l'emmène, et qu'on allume à l'instant le bûcher: coupons +ses membres avec nos épées, jusqu'à ce qu'il soit entièrement consumé. + +(Mutius, Marcus, Quintus, Lucius, sortent emmenant Alarbus.) + +TAMORA.--O piété impie et barbare! + +CHIRON.--Jamais la Scythie fut-elle à moitié aussi féroce? + +DÉMÉTRIUS.--Ne compare point la Scythie à l'ambitieuse Rome. Alarbus +marche au repos; et nous, nous survivons pour trembler sous le regard +menaçant de Titus.--Allons, madame, prenez courage; mais espérez en même +temps que les mêmes dieux qui fournirent à la reine de Troie[2] +l'occasion d'exercer sa vengeance sur le tyran de Thrace surpris dans sa +tente, pourront favoriser également Tamora, reine des Goths (lorsque les +Goths étaient Goths et Tamora reine), et lui permettre de venger sur ses +ennemis ses sanglants affronts. + +[Note 2: Hécube et Polymnestre.] + +(Lucius, Quintus, Marcus et Mutius rentrent avec leurs épées +sanglantes.) + +LUCIUS.--Enfin, mon seigneur et père, nous avons accompli nos rites +romains: les membres d'Alarbus sont coupés, et ses entrailles alimentent +la flamme du sacrifice, dont la fumée, comme l'encens, parfume les +cieux: il ne reste plus qu'à enterrer nos frères, et à leur souhaiter la +bienvenue à Rome au bruit des trompettes. + +TITUS.--Qu'il en soit ainsi, et qu'Andronicus adresse à leurs ombres le +dernier adieu. (_Les trompettes sonnent, tandis qu'on dépose les +cercueils dans la tombe._) Reposez ici, mes fils, dans la paix et +l'honneur; intrépides défenseurs de Rome, reposez ici, à l'abri des +vicissitudes et des malheurs de ce monde. Ici ne se cache pas la +trahison, ici ne respire pas l'envie: ici n'entre point l'infernale +haine; ici nulle tempête, nul bruit ne troubleront votre repos; vous y +goûterez un silence, un sommeil éternels. (_Entre Lavinia._) Reposez +ici, ô mes fils, en honneur et en paix! + +LAVINIA.--Que Titus aussi vive longtemps en honneur et en paix! Mon +noble seigneur et père, vivez aussi! Hélas! je viens aussi payer le +tribut de ma douleur à cette tombe, à la mémoire de mes frères; et je me +jette à vos pieds, en répandant sur la terre mes larmes de joie, pour +votre retour à Rome. Ah! bénissez-moi ici de votre main victorieuse, +dont les plus illustres citoyens de Rome célèbrent les succès. + +TITUS.--Bienfaisante Rome, tu m'as conservé avec amour la consolation de +ma vieillesse, pour réjouir mon coeur.--Vis, Lavinia: que tes jours +surpassent les jours de ton père, et que l'éloge de tes vertus survive à +l'éternité de la gloire. + +(Entrent Marcus Andronicus, Saturninus, Bassianus et autres.) + +MARCUS.--Vive à jamais le seigneur Titus, mon frère chéri, héros +triomphant sous les yeux de Rome! + +TITUS.--Je vous rends grâces, généreux tribun, mon noble frère Marcus. + +MARCUS.--Et vous, soyez les bienvenus, mes neveux, qui revenez d'une +guerre heureuse, vous qui survivez, et vous qui dormez dans la gloire. +Jeunes héros, votre bonheur est égal, à vous tous qui avez tiré l'épée +pour le service de votre patrie, et cependant cette pompe funèbre est un +triomphe plus assuré, ils ont atteint au bonheur de Solon[3] et triomphé +du hasard dans le lit de l'honneur.--Titus Andronicus, le peuple romain, +dont vous avez été toujours le juste ami, vous envoie par moi, son +tribun et son ministre, ce _pallium_ d'une blancheur sans tache, et vous +admet à l'élection pour l'empire, concurremment avec les enfants de +notre dernier empereur. Placez-vous donc au nombre des candidats[4]; +mettez cette robe et aidez à donner un chef à Rome, aujourd'hui sans +maître[5]. + +[Note 3: Allusion à la maxime de Solon: «Nul homme ne peut être +estimé heureux qu'après sa mort.»] + +[Note 4: _Candidatus._ Candidat, on sait que ce mot a pris son +origine de la robe blanche que portaient les candidats.] + +[Note 5: Mot à mot, mettre une tête à Rome sans tête.] + +TITUS.--Son corps glorieux demande une tête plus forte que la mienne, +rendue tremblante par l'âge et la faiblesse. Quoi, irai-je revêtir cette +robe et vous importuner? me laisser proclamer aujourd'hui empereur pour +céder demain l'empire et ma vie, et vous laisser à tous les soins d'une +nouvelle élection? Rome, j'ai été ton soldat quarante ans, j'ai commandé +avec succès tes forces; j'ai enseveli vingt-un fils, tous vaillants, +tous armés chevaliers sur le champ de bataille, et tués honorablement +les armes à la main, pour la cause et le service de leur illustre +patrie: donnez-moi un bâton d'honneur pour appuyer ma vieillesse, mais +non pas un sceptre pour gouverner le monde; il le tenait d'une main +ferme, seigneurs, celui qui l'a porté le dernier. + +MARCUS.--Titus, tu demanderas l'empire, et tu l'obtiendras. + +SATURNINUS.--Orgueilleux et ambitieux tribun, peux-tu oser... + +MARCUS.--Modérez-vous, prince Saturninus. + +SATURNINUS.--Romains, rendez-moi justice. Patriciens tirez vos épées et +ne les remettez dans le fourreau que lorsque Saturninus sera empereur de +Rome.--Andronicus, il vaudrait mieux que tu te fusses embarqué pour les +enfers que de venir me voler les coeurs du peuple. + +LUCIUS.--Présomptueux Saturninus, qui interromps le bien que te veut +faire le généreux Titus..... + +TITUS.--Calmez-vous, prince: je vous restituerai le coeur du peuple et +je le sévrerai de sa propre volonté. + +SATURNINUS.--Andronicus, je ne te flatte point; mais je t'honore et je +t'honorerai tant que je vivrai. Si tu veux fortifier mon parti de tes +amis, j'en serai reconnaissant; et la reconnaissance est une noble +récompense pour les âmes généreuses. + +TITUS.--Peuple romain, et vous tribuns du peuple, je demande vos voix et +vos suffrages; voulez-vous en accorder la faveur à Andronicus? + +LES TRIBUNS.--Pour satisfaire le brave Andronicus et le féliciter de son +heureux retour à Rome, le peuple acceptera l'empereur qu'il aura nommé. + +TITUS.--Tribuns, je vous rends grâces: je demande donc que vous élisiez +empereur le fils aîné de votre dernier souverain, le prince Saturninus, +dont j'espère que les vertus réfléchiront leur éclat sur Rome, comme +Titan réfléchit ses rayons sur la terre, et mûriront la justice dans +toute cette république: si vous voulez, sur mon conseil, couronnez-le et +criez _vive notre Empereur!_ + +MARCUS.--Par le suffrage et avec les applaudissements unanimes de la +nation, des patriciens et des plébéiens, nous créons Saturninus +empereur, souverain de Rome, et nous crions _vive Saturninus, notre +empereur!_ + +(Une longue fanfare, jusqu'à ce que les tribuns descendent.) + +SATURNINUS.--Titus Andronicus, en reconnaissance de la faveur de ton +suffrage dans notre élection, je t'adresse les remercîments que méritent +tes services, et je veux payer par des actions ta générosité; et pour +commencer Titus, afin d'illustrer ton nom et ton honorable famille, je +veux élever ta fille Lavinia au rang d'impératrice, de souveraine de +Rome et de maîtresse de mon coeur, et la prendre pour épouse dans le +Panthéon sacré: parle, Andronicus, cette proposition te plaît-elle? + +TITUS.--Oui, mon digne souverain; je me tiens pour hautement honoré de +cette alliance; et ici, à la vue de Rome, je consacre à Saturninus, le +maître et le chef de notre république, l'empereur du vaste univers, mon +épée, mon char de triomphe et mes captifs, présents dignes du souverain +maître de Rome.--Recevez donc, comme un tribut que je vous dois, les +marques de mon honneur abaissées à vos pieds. + +SATURNINUS.--Je te rends grâces, noble Titus, père de mon existence. +Rome se souviendra combien je suis fier de toi et de tes dons, et +lorsqu'il m'arrivera d'oublier jamais le moindre de tes inappréciables +services, Romains, oubliez aussi vos serments de fidélité envers moi. + +TITUS, _à Tamora_.--Maintenant, madame, vous êtes la prisonnière de +l'empereur; de celui qui, en considération de votre rang et de votre +mérite, vous traitera avec noblesse, ainsi que votre suite. + +SATURNINUS.--Une belle princesse, assurément, et du teint dont je +voudrais choisir mon épouse, si mon choix était encore à faire. Belle +reine, chassez ces nuages de votre front; quoique les hasards de la +guerre vous aient fait subir ce changement de fortune, vous ne venez +point pour être méprisée dans Rome; partout vous serez traitée en reine. +Reposez-vous sur ma parole; et que l'abattement n'éteigne pas toutes vos +espérances. Madame, celui qui vous console peut vous faire plus grande +que n'est la reine des Goths.--Lavinia, ceci ne vous déplaît pas? + +LAVINIA.--Moi, seigneur? Non. Vos nobles intentions me garantissent que +ces paroles sont une courtoisie royale. + +SATURNINUS.--Je vous rends grâces, aimable Lavinia.--Romains, sortons; +nous rendons ici la liberté à nos prisonniers sans aucune rançon; vous, +seigneur, faites proclamer notre élection au son des tambours et des +trompettes. + +BASSIANUS, _s'emparant de Lavinia_.--Seigneur Titus, avec votre +permission, cette jeune fille est à moi. + +TITUS.--Comment? seigneur, agissez-vous sérieusement, seigneur? + +BASSIANUS.--Oui, noble Titus, et je suis résolu de me faire justice à +moi-même, et de réclamer mes droits. + +(L'empereur fait sa cour à Tamora par signes.) + +MARCUS.--_Suum cuique_[6] est le droit de notre justice romaine; ce +prince en use et ne reprend que son bien. + +[Note 6: Chacun son droit.] + +LUCIUS.--Et il en restera le possesseur, tant que Lucius vivra. + +TITUS.--Traîtres, loin de moi. Où est la garde de l'empereur? Trahison, +seigneur! Lavinia est ravie. + +SATURNINUS.--Ravie? par qui? + +BASSIANUS.--Par celui qui peut avec justice enlever au monde entier sa +fiancée. + +(Marcus et Bassianus sortent avec Lavinia.) + +MUTIUS.--Mes frères, aidez à la conduire hors de cette enceinte; et moi, +avec mon épée, je me charge de garder cette porte. + +TITUS, _à Saturninus_.--Suivez-moi, seigneur, et bientôt je la ramènerai +dans vos bras. + +MUTIUS, _à Titus_.--Seigneur, vous ne passerez point cette porte. + +TITUS.--Quoi, traître, tu me fermeras le chemin à Rome! + +(Il le poignarde.) + +MUTIUS, _tombant_.--Au secours, Lucius, au secours? + +LUCIUS.--Seigneur, vous êtes injuste, et plus que cela; vous avez tué +votre fils dans une querelle mal fondée. + +TITUS.--Ni toi, ni lui, vous n'êtes plus mes fils: mes fils n'auraient +jamais voulu me déshonorer. Traître, rends Lavinia à l'empereur. + +LUCIUS.--Morte, si vous le voulez; mais non pas pour être son épouse, +puisqu'elle est légitimement promise à la tendresse d'un autre. + +(Il sort.) + +SATURNINUS.--Non, Titus, non. L'empereur n'a pas besoin d'elle; ni +d'elle, ni de toi, ni d'aucun de ta race; il me faut du temps pour me +fier à celui qui m'a joué une fois; jamais tu n'auras ma confiance, ni +toi, ni tes fils perfides et insolents, tous ligués ensemble pour me +déshonorer. N'y avait-il donc dans Rome que Saturninus, dont tu pusses +faire l'objet de tes insultes? Cette conduite, Andronicus, cadre bien +avec tes insolentes vanteries lorsque tu dis que j'ai mendié l'empire de +tes mains. + +TITUS.--O c'est monstrueux! quels sont ces reproches? + +SATURNINUS.--Poursuis; va, cède cette créature volage à celui qui +brandit pour elle son épée, tu auras un vaillant gendre, un homme bien +fait pour se quereller avec tes fils déréglés et pour exciter des +tumultes dans la république de Rome. + +TITUS.--Ces paroles sont autant de rasoirs pour mon coeur blessé. + +SATURNINUS.--Et vous, aimable Tamora, reine des Goths, qui surpassez en +beauté les plus belles dames romaines, comme Diane au milieu de ses +nymphes, si vous agréez ce choix soudain que je fais, dans l'instant +même, Tamora, je vous choisis pour épouse, et je veux vous créer +impératrice de Rome.--Parlez, reine des Goths, applaudissez-vous à mon +choix? Et je le jure ici par tous les dieux de Rome, puisque le pontife +et l'eau sacrée sont si près de nous, que ces flambeaux sont allumés, et +que tout est préparé pour l'hyménée, je ne reverrai point les rues de +Rome, ni ne monterai à mon palais, que je n'emmène avec moi de ce lieu +mon épouse. + +TAMORA.--Et ici, à la vue du ciel, je jure à Rome, que si Saturninus +élève à cet honneur la reine des Goths, elle sera l'humble servante, la +tendre nourrice et la mère de sa jeunesse. + +SATURNINUS.--Montez, belle reine, au Panthéon. Seigneurs, accompagnez +votre illustre empereur, et sa charmante épouse, envoyée par le ciel au +prince Saturninus, dont la sagesse répare l'injustice de sa fortune: là, +nous accomplirons les cérémonies de notre hymen. + +(Saturninus sort avec son cortége; avec lui sortent aussi Tamora et ses +fils, Aaron et les Goths.) + +TITUS ANDRONICUS, _seul_.--Je ne suis pas invité à suivre cette +mariée.--Titus, quand donc t'es-tu jamais vu ainsi seul, déshonoré, et +provoqué par mille affronts? + +MARCUS.--Ah! vois, Titus, vois, vois ce que tu as fait; tuer un fils +vertueux dans une injuste querelle! + +TITUS.--Non, tribun insensé, non; il n'est point mon fils,--ni toi, ni +ces hommes complices de l'attentat qui a déshonoré toute notre famille. +Indigne frère! indignes enfants! + +LUCIUS.--Mais accordez-lui du moins la sépulture convenable, donnez à +Mutius une place dans le tombeau de nos frères. + +TITUS.--Traîtres, écartez-vous: il ne reposera point dans cette tombe. +Ce monument subsiste depuis cinq siècles, je l'ai reconstruit avec +magnificence: ici ne reposent avec gloire que les guerriers, et les +serviteurs de Rome; il n'y a point de place pour celui qui a été tué +dans une querelle honteuse! Allez l'ensevelir où vous pourrez, il +n'entrera pas ici. + +MARCUS.--Mon frère, c'est en vous une impiété; les exploits de mon neveu +Mutius parlent en sa faveur; il doit être enseveli avec ses frères. + +QUINTUS ET MARTIUS.--Il le sera, ou nous le suivrons. + +TITUS.--_Il le sera_, dites-vous? Quel est l'insolent qui a proféré ce +mot? + +QUINTUS.--Celui qui le soutiendrait en tout autre lieu que celui-ci. + +TITUS.--Quoi! voudriez-vous l'y ensevelir malgré moi? + +MARCUS.--Non, noble Titus, mais nous te supplions de pardonner à Mutius, +et de lui accorder la sépulture. + +TITUS.--Marcus, c'est toi-même qui as abattu mon cimier, c'est toi qui, +avec ces enfants, as blessé mon honneur: je vous tiens tous pour mes +ennemis: ne m'importunez plus davantage, mais allez-vous-en. + +LUCIUS.--Il est hors de lui.--Retirons-nous. + +QUINTUS.--Moi, non, jusqu'à ce que les ossements de Mutius soient +ensevelis. + +(Le frère et les enfants se jettent aux genoux d'Andronicus.) + +MARCUS.--Mon frère, la nature parle dans ce titre. + +QUINTUS.--Mon père, la nature parle dans ce nom. + +TITUS.--Ne me parlez plus, si vous tenez à votre bonheur. + +MARCUS.--Illustre Titus, toi qui es plus que la moitié de mon âme. + +LUCIUS.--Mon bon père, l'âme et la vie de nous tous... + +MARCUS.--Permets que ton frère Marcus enterre ici dans l'asile de la +vertu son noble neveu, qui est mort dans la cause de l'honneur et de +Lavinia: tu es Romain, ne sois donc pas barbare. Les Grecs, mieux +conseillés, consentirent à ensevelir Ajax[7], qui s'était tué lui-même, +et le sage fils de Laërte plaida éloquemment pour ses funérailles: ne +refuse donc pas l'entrée de ce tombeau au jeune Mutius qui faisait ta +joie. + +[Note 7: «Allusion évidente à l'_Ajax_ de Sophocle, dont il +n'existait aucune traduction du temps de Shakspeare» (STEVENS.)] + +TITUS.--Lève-toi, Marcus, lève-toi.--Le plus triste jour que j'aie vu +jamais, c'est celui-ci; être déshonoré par mes enfants à Rome! Allons, +ensevelissez-le... et moi après. + +(Ses frères déposent Mutius dans le tombeau.) + +LUCIUS.--Cher Mutius, repose ici avec tes frères jusqu'à ce que nous +venions orner ta tombe de trophées. + +TOUS.--Que personne ne verse des larmes sur le noble Mutius: celui-là +vit dans la renommée qui mourut pour la cause de la vertu. + +MARCUS.--Mon frère, pour faire diversion à ce mortel chagrin, dis-moi +comment il arrive que la rusée reine des Goths se trouve soudain la +souveraine de Rome? + +TITUS.--Je l'ignore, Marcus; mais je sais que cela est. Si c'était +prémédité ou non, le ciel peut le dire; mais n'a-t-elle donc pas des +obligations à l'homme qui l'a amenée de si loin pour monter ici à cette +fortune suprême? Oui, et elle le récompensera généreusement. + +(Une fanfare.--L'empereur, Tamora, Chiron et Démétrius, avec le More +Aaron et la suite, entrent par une porte du Capitole: Bassianus et +Lavinia, avec leurs amis paraissent à l'autre porte.) + +SATURNINUS.--Ainsi, Bassianus, vous tenez votre conquête; que le ciel +vous rende heureux avec votre belle épouse! + +BASSIANUS.--Et vous, avec la vôtre, seigneur; je n'en dis pas davantage, +et ne vous en souhaite pas moins; et je vous fais mes adieux. + +SATURNINUS.--Traître, si Rome a des lois ou nous quelque pouvoir, toi et +ta faction vous vous repentirez de ce rapt. + +BASSIANUS.--Appelez-vous un _rapt_, seigneur, de prendre mon bien, celle +qui fut ma fiancée fidèle et qui est à présent ma femme? Mais que les +lois de Rome en décident; en attendant, je suis possesseur de ce qui est +à moi. + +SATURNINUS.--Fort bien, fort bien, vous êtes bref, seigneur, mais si +nous vivons, je serai aussi tranchant avec vous. + +BASSIANUS.--Seigneur, je dois répondre de ce que j'ai fait, du mieux que +je pourrai, et j'en répondrai sur ma tête. Je n'ai plus qu'une chose à +faire savoir à Votre Majesté;--par tous les devoirs que j'ai envers +Rome, ce noble seigneur, Titus que voilà ici, est outragé dans l'opinion +d'autrui et dans son honneur; lui qui, pour vous rendre Lavinia, a tué +de sa propre main son plus jeune fils par zèle pour vous, et enflammé de +colère de se voir traversé dans le don qu'il avait franchement fait. +Rendez-lui donc vos bonnes grâces, Saturninus, à lui, qui s'est montré +dans toutes ses actions le père et l'ami de Rome et de vous. + +TITUS.--Prince Bassianus, laisse-moi le soin de rappeler mes actions. +C'est toi, et mes fils qui m'avez déshonoré. Que Rome et le juste ciel +soient mes juges, et disent combien j'ai chéri et honoré Saturninus. + +TAMORA, _à l'empereur_.--Mon digne souverain, si jamais Tamora a pu +plaire aux yeux de Votre Majesté, daignez m'entendre parler avec +impartialité pour tous, et à ma prière, cher époux, pardonnez le passé. + +SATURNINUS.--Quoi, madame, me voir déshonoré publiquement, et le +souffrir lâchement sans en tirer vengeance! + +TAMORA.--Non pas, seigneur; que les dieux de Rome me préservent d'être +jamais l'auteur de votre déshonneur. Mais, sur mon honneur, j'ose +protester de l'innocence du brave Titus dans ce qui s'est passé; et sa +fureur, qu'il n'a pas dissimulée, atteste son chagrin. Daignez donc, à +ma prière, le regarder d'un oeil favorable: ne perdez pas, sur un +soupçon injuste, un si noble ami, et n'affligez pas de vos regards +irrités son coeur généreux. (_A part à l'empereur._) Seigneur, +laissez-vous guider par moi, laissez-vous gagner: dissimulez tous vos +chagrins et vos ressentiments; vous n'êtes que depuis un moment placé +sur le trône; craignez que le peuple et les patriciens aussi, après un +examen approfondi, ne prennent le parti de Titus, et ne nous renversent, +en nous accusant d'ingratitude, ce que Rome tient pour un crime odieux. +Cédez à leurs prières, et laissez-moi faire. Je trouverai un jour pour +les massacrer tous, pour effacer de la terre leur faction et leur +famille, ce père cruel et ses perfides enfants, à qui j'ai demandé en +vain la vie de mon fils chéri; je leur ferai connaître ce qu'il en coûte +pour laisser une reine s'agenouiller dans les rues, et demander grâce en +vain. (_Haut._) Allons, allons, mon cher empereur.--Approchez, +Andronicus.--Saturninus, relevez ce bon vieillard, et consolez son +coeur, accablé sous les menaces de votre front courroucé. + +SATURNINUS.--Levez-vous, Titus, levez-vous, mon impératrice a triomphé. + +TITUS.--Je rends grâces à Votre Majesté, et à elle, seigneur. Ces +paroles et ces regards me redonnent la vie. + +TAMORA.--Titus, je suis incorporée à Rome; je suis maintenant devenue +Romaine par une heureuse adoption, et je dois conseiller l'empereur pour +son bien. Toutes les querelles expirent en ce jour, Andronicus.--Et que +j'aie l'honneur, mon cher empereur, de vous avoir réconcilié avec vos +amis.--Quant à vous, prince Bassianus, j'ai donné ma parole à l'empereur +que vous seriez plus doux et plus traitable.--Ne craignez rien, +seigneur;--et vous aussi, Lavinia: guidés par mon conseil, vous allez +tous, humblement à genoux, demander pardon à Sa Majesté. + +LUCIUS.--Nous l'implorons, et nous prenons le ciel et Sa Majesté à +témoin, que nous avons agi avec toute la modération qui nous a été +possible, en défendant l'honneur de notre soeur et le nôtre. + +MARCUS.--J'atteste la même chose sur mon honneur. + +SATURNINUS.--Retirez-vous, et ne me parlez plus; ne m'importunez plus. + +TAMORA.--Non, non, généreux empereur. Il faut que nous soyons tous amis. +Le tribun et ses neveux vous demandent grâce à genoux; vous ne refuserez +pas, cher époux, ramenez vos regards sur eux. + +SATURNINUS.--Marcus, à ta considération, à celle de ton frère Titus, et +cédant aux sollicitations de Tamora, je pardonne à ces jeunes gens leurs +attentats odieux.--Levez-vous, Lavinia, quoique vous m'ayez abandonné +comme un rustre. J'ai trouvé une amie; et j'ai juré par la mort, que je +ne quitterais pas le prêtre sans être marié.--Venez: si la cour de +l'empereur peut fêter deux mariées, vous serez ma convive, Lavinia, vous +et vos amis.--Ce jour sera tout entier à l'amour, Tamora. + +TITUS.--Demain, si c'est le bon plaisir de Votre Majesté, que nous +chassions la panthère et le cerf ensemble, nous irons donner à Votre +Majesté le _bonjour_ avec les cors et les meutes. + +SATURNINUS.--Volontiers, Titus; et je vous en remercie. + +(Ils sortent.) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE DEUXIÈME + + + + +SCÈNE I[8] + +Rome.--La scène est devant le palais impérial. + +AARON. + +[Note 8: Cette scène, selon Johnson, doit continuer le premier +acte.] + + +AARON.--Maintenant Tamora monte au sommet de l'Olympe, loin de la portée +des traits de la fortune: elle est assise là-haut à l'abri des feux de +l'éclair, ou des éclats de la foudre; elle est au-dessus des atteintes +menaçantes de la pâle Envie. Telle que le soleil, lorsqu'il salue +l'aurore, et que dorant l'Océan de ses rayons il parcourt le zodiaque +dans son char radieux, et voit au-dessous de lui la cime des monts les +plus élevés, telle est aujourd'hui Tamora.--Les grandeurs de la terre +rendent hommage à son génie, et la vertu s'humilie et tremble à l'aspect +sévère de son front. Allons, Aaron, arme ton coeur, et dispose tes +pensées à s'élever avec ta royale maîtresse, pour parvenir à la même +hauteur qu'elle: longtemps tu l'as traînée en triomphe sur tes pas, +chargée des chaînes de l'amour; plus fortement attachée aux yeux +séduisants d'Aaron, que ne l'était Prométhée aux rochers du Caucase. +Loin de moi ces vêtements d'esclave, loin de moi les vaines pensées. Je +veux briller et étinceler d'or et de perles, pour servir cette nouvelle +impératrice; qu'ai-je dit, _servir_? pour m'enivrer de plaisir avec +cette reine, cette déesse, cette Sémiramis; cette reine, cette sirène +qui charmera le Saturninus de Rome, et verra son naufrage et celui de +ses États.--Qu'entends-je? quel est ce bruit? + +(Chiron et Démétrius en querelle.) + +DÉMÉTRIUS.--Chiron, tu es trop jeune, ton esprit est trop novice et +manque trop d'usage pour prétendre au coeur que je recherche, et qui +peut, sans que tu le sache m'être dévoué. + +CHIRON.--Démétrius, tu es trop présomptueux en tout, et surtout en +prétendant m'accabler par tes forfanteries: ce n'est pas la différence +d'une année ou deux qui peut me rendre moins agréable et toi plus +fortuné: j'ai tout ce qu'il faut, aussi bien que toi, pour servir ma +maîtresse et mériter ses faveurs: et mon épée te le prouvera, et +défendra mes droits à l'amour de Lavinia. + +AARON.--Des massues, des massues[9]!--Ces amoureux ne pourront pas se +tenir en paix. + +[Note 9: C'était par ces mots qu'on appelait au secours quand une +querelle avait lieu dans la rue.] + +DÉMÉTRIUS.--Faible enfant, parce que notre mère a imprudemment attaché à +ton côté une épée de danseur, as-tu la téméraire insolence de menacer +tes amis? Va clouer ta lame dans ton fourreau, jusqu'à ce que tu aies +mieux appris à la manier. + +CHIRON.--En attendant, avec le peu d'adresse que je puis avoir, tu vas +connaître jusqu'où va mon courage. + +(Ils tirent l'épée.) + +DÉMÉTRIUS.--Ah! mon garçon, es-tu devenu si brave? + +AARON.--Eh bien! eh bien! seigneurs? Quoi! osez-vous tirer l'épée si +près du palais de l'empereur, et soutenir ouvertement une pareille +querelle? Je connais à merveille la source de cette animosité; je ne +voudrais pas pour un million en or que la cause en fût connue de ceux +qu'elle intéresse le plus; et, pour infiniment plus, que votre illustre +mère fût ainsi déshonorée dans la cour de Rome. Ayez honte de vous-mêmes +et remettez vos épées dans le fourreau. + +CHIRON.--Non pas, moi, que je n'aie enfoncé ma rapière dans son sein, et +que je ne lui aie fait rentrer dans la gorge tous les insultants +reproches qu'il a prononcés ici à mon déshonneur. + +DÉMÉTRIUS.--Je suis tout prêt et déterminé... Lâche aux mauvais propos, +qui tonnes avec la langue et n'oses rien accomplir avec ton arme! + +AARON.--Séparez-vous, vous dis-je.--Par les dieux qu'adorent les Goths +belliqueux, ce petit querelleur nous perdra tous.--Comment! prince, ne +savez-vous pas combien il est dangereux d'empiéter sur les droits d'un +prince? Quoi, Lavinia est-elle donc devenue si abandonnée, ou Bassianus +si dégénéré, que vous puissiez élever de semblables querelles pour +l'amour de cette dame, sans contradiction, sans justice et sans +vengeance? Jeunes gens, prenez garde.--Si l'impératrice savait la cause +de cette discorde, c'est une musique qui ne lui plairait pas. + +CHIRON.--Je ne m'embarrasse guère qu'elle le sache, elle et le monde +entier: j'aime Lavinia plus que le monde entier. + +DÉMÉTRIUS.--Enfant, apprends à faire un choix plus humble: Lavinia est +l'espérance de ton frère aîné. + +AARON.--Quoi! êtes-vous fous?--Ne savez-vous pas combien ces Romains +sont furieux et impatients, et qu'ils ne peuvent souffrir de rivaux dans +leurs amours? Je vous le dis, princes, vous tramez vous-mêmes votre mort +par ce dessein. + +CHIRON.--Aaron, je donnerais mille morts pour jouir de celle que j'aime. + +AARON.--Pour jouir d'elle! hé! comment?... + +DÉMÉTRIUS.--Et qu'y a-t-il là de si étrange? C'est une femme, par +conséquent elle peut être recherchée; c'est une femme, par conséquent +elle peut être conquise; c'est Lavinia, par conséquent elle doit être +aimée. Allez, allez; il passe plus d'eau par le moulin que n'en voit le +meunier; et nous savons de reste qu'il est aisé d'enlever une tranche au +pain entamé sans qu'il y paraisse. Quoique Bassianus soit le frère de +l'empereur, des gens qui valaient mieux que lui ont porté les insignes +de Vulcain. + +AARON, _à part_.--Oui, des gens comme Saturninus pourraient bien les +porter aussi. + +DÉMÉTRIUS.--Pourquoi donc désespérerait-il du succès, celui qui sait +faire sa cour par de douces paroles, de tendres regards, et de riches +présents? Quoi, n'avez-vous pas souvent frappé une biche, et ne +l'avez-vous pas enlevée proprement sous les yeux mêmes du garde? + +AARON.--Allons, il paraît que quelque jouissance à la dérobée vous +ferait grand plaisir. + +CHIRON.--Oui, certes. + +DÉMÉTRIUS.--Aaron, tu as touché le but. + +AARON.--Je voudrais que vous l'eussiez touché aussi. Nous ne serions +plus fatigués de ce bruit. Eh bien, écoutez, écoutez-moi.--Etes-vous +donc assez fous pour vous quereller pour cela? Un moyen qui vous ferait +réussir tous deux vous offenserait-il? + +CHIRON.--Non pas moi, d'honneur. + +DÉMÉTRIUS.--Ni moi, pourvu que j'aie ma part. + +AARON.--Allons, rougissez de votre querelle, et soyez amis; unissez-vous +pour l'objet même qui vous divise. C'est la dissimulation et la ruse qui +doivent faire ce que vous désirez. Et il faut vous dire que ce qu'on ne +peut faire comme on le voudrait, il faut le faire comme on peut. +Apprenez ceci de moi; Lucrèce n'était pas plus chaste que cette Lavinia, +l'amante de Bassianus. Il faut tracer une marche plus rapide que ces +lentes langueurs et j'ai trouvé le chemin. Princes, on prépare une +chasse solennelle, les beautés romaines vont y accourir en foule; les +allées des forêts sont larges et spacieuses; et il y a des réduits +solitaires, que la nature semble avoir ménagés pour la perfidie et le +rapt: écartez dans ces retraites votre jolie biche; si les paroles sont +inutiles, obtenez-la par violence. Espérez le succès par ce moyen, ou +renoncez-y. Allons, allons, nous instruirons notre impératrice, et son +génie consacré au crime et à la vengeance, de tous les projets que nous +méditons.--Elle saura assouplir les ressorts de notre entreprise par ses +conseils, elle ne souffrira pas que vous vous querelliez et elle vous +conduira tous deux au comble de vos voeux. La cour de l'empereur +ressemble au temple de la Renommée; son palais est rempli d'yeux, +d'oreilles et de langues; les bois, au contraire, sont impitoyables, +effrayants, sourds et insensibles. C'est là, braves jeunes gens, qu'il +faut parler, qu'il faut frapper et saisir votre avantage; assouvissez +votre passion à l'abri des regards du ciel, et rassasiez-vous à loisir +des trésors de Lavinia. + +CHIRON.--Ton conseil, ami, ne sent pas la lâcheté. + +DÉMÉTRIUS.--_Sit fas aut nefas_[10], peu importe; jusqu'à ce que je +trouve le ruisseau qui peut apaiser mes ardeurs, et le charme qui peut +calmer ces transports, _per Stygia et manes vehor_[11]. + +[Note 10: Permis ou non.] + +[Note 11: Je suis transporté à travers le Styx et les mânes.] + + + + +SCÈNE II + +Forêt près de Rome.--Cabane de garde à quelque distance: on entend des +cors et les cris d'une meute. + +_Entrent_ TITUS ANDRONICUS _avec des chasseurs_; MARCUS, LUCIUS, +QUINTUS, MARTIUS. + + +TITUS.--La chasse est en train, la matinée est brillante et gaie, les +champs sont parfumés, les bois sont verts; découplons ici la meute, et +faisons aboyer les chiens pour réveiller l'empereur et sa belle épouse +et faire lever le prince; sonnons si bien du cor que toute la cour +retentisse du bruit. Mes enfants, chargez-vous, avec nous, du soin +d'accompagner et de protéger la personne de l'empereur. J'ai été troublé +cette nuit dans mon sommeil; mais le jour naissant a consolé mon coeur. +(_Fanfares des cors. Entrent Saturninus, Tamora, Bassianus, Lavinia, +Chiron, Démétrius et leur suite._) Mille heureux jours à Votre +Majesté!--Et à vous aussi, madame! J'avais promis à Vos Majestés l'appel +d'un chasseur. + +SATURNINUS.--Et vous l'avez, rigoureusement sonné, seigneur, et +peut-être un peu trop matin pour de nouvelles mariées. + +BASSIANUS.--Qu'en dites-vous, Lavinia? + +LAVINIA.--Je dis que non: il y avait deux heures et plus que j'étais +tout éveillée. + +SATURNINUS.--Allons, qu'on amène nos chariots et nos chevaux, et partons +pour notre chasse.--(_A Tamora._) Madame, vous allez voir notre chasse +romaine. + +MARCUS.--Seigneur, j'ai des chiens qui réclameront la plus fière +panthère, et qui monteront jusqu'à la cime du promontoire le plus élevé. + +TITUS.--Et moi, j'ai un cheval qui suivra le gibier dans tous ses +détours, et qui rasera la plaine comme une hirondelle. + +DÉMÉTRIUS, _à son frère_.--Chiron, nous ne chassons pas, nous, avec des +chevaux ni des chiens; mais nous espérons forcer une jolie biche. + +(Tous partent.) + + + + +SCÈNE III + +On voit une partie de la forêt déserte et sauvage. + +AARON, _avec un sac d'or_. + + +AARON.--Un homme qui aurait du sens croirait que je n'en ai pas +d'ensevelir tant d'or sous un arbre, pour ne jamais le posséder ensuite. +Que celui qui concevra de moi une si pauvre opinion sache que cet or +doit forger un stratagème qui, adroitement ménagé, produira un excellent +tour de scélératesse. Ainsi, repose ici, cher or, pour ôter le repos à +ceux qui recevront l'aumône de la cassette de l'impératrice. + +(Il cache l'or.) + +(Entre Tamora.) + +TAMORA.--Mon aimable Aaron, pourquoi as-tu l'air triste, lorsque tout +est riant autour de toi? Sur chaque buisson les oiseaux chantent des +airs mélodieux: le serpent dort enroulé aux rayons du soleil; un zéphyr +rafraîchissant agite doucement les feuilles vertes, dont les ombres +mobiles se dessinent sur la terre. Asseyons-nous, Aaron, sous leur doux +ombrage; et tandis que l'écho babillard se moque des chiens, en +répondant de sa voix grêle aux sons éclatants des cors, comme si l'on +entendait à la fois une double chasse, reposons-nous, écoutons le bruit +de leurs abois; et après une lutte comme celle dont on dit que jouirent +jadis Didon et le prince errant, lorsque, surpris par un heureux orage, +ils se réfugièrent à l'ombre d'une grotte discrète, nous pourrons, +enlacés dans les bras l'un de l'autre, après nos doux ébats, goûter un +sommeil doré, tandis que la voix des chiens, les cors et le ramage des +oiseaux seront pour nous ce qu'est le chant de la nourrice pour endormir +son nourrisson. + +AARON.--Madame, si Vénus gouverne vos désirs, Saturne domine sur les +miens[12].--Que signifient mon oeil farouche et fixe, mon silence et ma +sombre mélancolie? la toison de ma chevelure laineuse déroulée comme un +serpent qui s'avance pour accomplir un projet funeste? Non, madame, ce +ne sont pas là des symptômes amoureux. La vengeance est dans mon coeur, +la mort est dans mes mains; mon cerveau ne roule que projets de sang et +de carnage. Écoutez, Tamora, vous, la souveraine de mon âme, qui +n'espère d'autre ciel que celui que vous me donnez; voici le jour fatal +pour Bassianus: il faut que sa Philomèle perde sa langue aujourd'hui; +que vos enfants pillent les trésors de sa chasteté, et lavent leurs +mains dans le sang de Bassianus. Voyez-vous cette lettre? prenez-la, je +vous prie, et donnez au roi ce rouleau chargé d'un complot sinistre.--Ne +me faites point de questions en ce moment; nous sommes espionnés: je +vois venir à nous une portion de notre heureuse proie; ils ne songent +guère à la destruction de leur vie. + +[Note 12: Saturne, dans l'astrologie, est la planète des coeurs +froids.] + +TAMORA.--Ah! mon cher More, plus cher pour moi que la vie! + +AARON.--Pas un mot de plus, grande impératrice; Bassianus vient; soyez +dure avec lui, et j'amènerai vos enfants pour soutenir vos querelles +quelles qu'elles soient. + +(Aaron sort.) + +(Entre Bassianus et Lavinia.) + +BASSIANUS.--Qui rencontrons-nous ici? Est-ce la souveraine impératrice +de Rome, séparée de son brillant cortége? Est-ce Diane, vêtue comme +elle, qui aurait quitté ses bois sacrés pour voir la grande chasse dans +cette forêt? + +TAMORA.--Espion insolent de nos démarches privées, si j'avais le pouvoir +qu'on attribue à Diane, ton front serait à l'instant surmonté de cornes +comme celui d'Actéon; et les chiens donneraient la chasse à tes membres +métamorphosés, importun, impoli que tu es! + +LAVINIA.--Avec votre permission, aimable impératrice, on vous croit +douée du don des cornes; et l'on pourrait soupçonner que votre More et +vous vous êtes écartés pour faire des expériences. Que Jupiter préserve +aujourd'hui votre époux des poursuites de sa meute! Il serait malheureux +qu'ils le prissent pour un cerf. + +BASSIANUS.--Croyez-moi, reine, votre noir Cimmérien[13] donne à Votre +Honneur la couleur de son corps; il le rend comme lui, souillé, détesté +et abominable. Pourquoi êtes-vous ici séparée de toute votre suite; +pourquoi êtes-vous descendue de votre beau coursier blanc comme la +neige, et errez-vous ici dans un coin écarté, accompagnée d'un barbare +More, si vous n'y avez pas été conduite par d'impurs désirs? + +[Note 13: _Cimmeriæ tenebræ._ Cimmérien ici veut dire noir, par +l'analogie qui existe entre le pays nébuleux des Cimmériens et la +couleur noire.] + +LAVINIA.--Et vous voyant troublée dans vos passe-temps, il est bien +naturel que vous taxiez mon noble époux d'insolence. (_A Bassianus._) Je +vous en prie, quittons, ces lieux, et laissons-la jouir à son gré de son +amant noir comme le corbeau: cette vallée convient à merveille à ses +desseins. + +BASSIANUS.--Le roi, mon frère, sera informé de ceci. + +LAVINIA.--Oui, car ces écarts l'ont déjà fait remarquer. Ce bon roi! +être si indignement trompé! + +TAMORA.--D'où me vient la patience d'endurer tout ceci? + +(Entrent Chiron et Démétrius.) + +DÉMÉTRIUS.--Quoi donc, chère souveraine, notre gracieuse mère, pourquoi +Votre Majesté est-elle si pâle et si défaite? + +TAMORA.--Et n'en ai-je pas bien sujet, dites-moi, d'être pâle? Ces deux +ennemis m'ont attirée dans ce lieu que vous voyez être une vallée +horrible et déserte: les arbres, au milieu de l'été, sont encore +dépouillés et nus, couverts de mousse et du gui funeste: le soleil ne +brille jamais ici; rien de vivant que le nocturne hibou et le sinistre +corbeau; et en me montrant cet abîme horrible, ils m'ont dit qu'ici, au +plus profond de la nuit, mille démons, mille serpents sifflants, dix +mille crapauds gonflés de poisons, et autant d'affreux hérissons, +feraient des cris si terribles et si confus que tout mortel en les +entendant deviendrait fou à l'instant ou mourrait tout d'un coup[14]: +aussitôt après m'avoir fait cet infernal récit, ils m'ont menacée de +m'attacher au tronc d'un if mélancolique, et de m'y abandonner à cette +cruelle mort; ensuite ils m'ont appelée infâme, adultère, Gothe +débauchée, et m'ont accablée de tous les noms les plus insultants que +jamais oreille humaine ait entendus. Si une bonne fortune merveilleuse +ne vous eût pas conduits dans ce lieu, ils allaient exécuter sur moi +cette vengeance. Vengez-moi si vous aimez la vie de votre mère, ou +renoncez à vous appeler jamais mes enfants. + +[Note 14: On prétendait que la mandragore poussait un cri plaintif +quand on l'ouvrait.] + +DÉMÉTRIUS, _poignardant Bassianus_.--Voilà la preuve que je suis votre +fils. + +CHIRON, _lui portant aussi un coup de poignard_.--Et ce coup, enfoncé +jusqu'au coeur, pour prouver ma force. + +LAVINIA.--Courage, Sémiramis, ou plutôt barbare Tamora; car il n'est +point d'autre nom que le tien qui convienne à ta nature. + +TAMORA, _à son fils_.--Donnez-moi votre poignard: vous verrez, mes +enfants, que la main de votre mère saura venger l'outrage fait à votre +mère. + +DÉMÉTRIUS.--Arrêtez, madame: nous lui devons d'autres vengeances: +d'abord battons le blé, et après brûlons la paille; cette mignonne fonde +son orgueil sur sa chasteté, sur son voeu nuptial, sur sa fidélité; et, +fière de ces spécieuses apparences, elle brave Votre Majesté. Eh! +emportera-t-elle cet orgueil au tombeau? + +CHIRON.--Si elle l'y emporte, je consens qu'on me fasse eunuque: +traînons son époux hors de ce lieu, dans quelque fosse cachée, et que +son cadavre serve d'oreiller à nos voluptés. + +TAMORA.--Mais lorsque vous aurez savouré le miel qui vous tente, ne +laissez pas survivre cette guêpe pour nous piquer de son aiguillon. + +CHIRON.--Je vous promets, madame, d'y mettre bon ordre.--Allons, ma +belle, la violence va nous faire jouir de cet honneur si scrupuleusement +conservé. + +LAVINIA.--O Tamora! tu portes la figure d'une femme... + +TAMORA.--Je ne veux pas l'entendre parler davantage: entraînez-la loin +de moi. + +LAVINIA.--Chers seigneurs, priez-la d'entendre seulement un mot de moi. + +DÉMÉTRIUS.--Écoutez-la, belle reine: faites-vous un triomphe de voir +couler ses larmes: mais que votre coeur les reçoive comme le rocher +insensible les gouttes de pluie. + +LAVINIA, _à Démétrius_.--Depuis quand les jeunes tigres donnent-t-ils +des leçons à leur mère? Oh! ne lui apprends pas la cruauté: c'est elle +qui te l'a enseignée. Le lait que tu as sucé de son sein s'est changé en +marbre: tu as puisé dans ses mamelles même ta tyrannie.--(_A Chiron_.) +Et cependant toutes les mères n'enfantent pas des fils qui leur +ressemblent. Prie-la de montrer la pitié d'une femme. + +CHIRON.--Quoi! voudrais-tu que je prouvasse par ma conduite que je suis +un bâtard! + +LAVINIA.--Il est vrai le noir corbeau n'engendre pas l'alouette. +Cependant j'ai ouï dire (oh! si je pouvais le voir vérifier +aujourd'hui!) que le lion, touché de pitié, souffrit qu'on coupât ses +griffes royales; on dit que les corbeaux nourrissent les enfants +abandonnés, tandis que leurs propres petits oiseaux sont affamés dans +leur nid. En dépit de ton coeur barbare, montre-toi, non pas aussi +généreux, mais susceptible de quelque pitié. + +TAMORA.--Je ne sais ce que cela veut dire: entraînez-la. + +LAVINIA.--Ah! permets que je te l'enseigne: au nom de mon père qui t'a +donné la vie; lorsqu'il aurait pu te tuer, ne t'endurcis point; ouvre +tes oreilles sourdes. + +TAMORA.--Quand tu ne m'aurais jamais personnellement offensée, le nom de +ton père me rendrait impitoyable pour toi.--Souvenez-vous, mes enfants, +que mes larmes ont coulé en vain pour sauver votre frère du sacrifice: +le cruel Andronicus n'a pas voulu s'attendrir: emmenez-la donc; +traitez-la à votre gré: plus vous l'outragerez et plus vous serez aimés +de votre mère. + +LAVINIA.--O Tamora, mérite le nom d'une reine généreuse, en me tuant ici +de ta propre main: car ce n'est pas la vie que je te demande depuis si +longtemps, je suis morte depuis que Bassianus a été tué! + +TAMORA.--Que demandes-tu donc? Femme insensée, laisse-moi. + +LAVINIA.--C'est la mort à l'instant que j'implore; et une grâce encore, +que la pudeur empêche ma langue de nommer. Ah! sauve-moi de leur +passion, plus fatale pour moi que le coup de la mort, et jette-moi dans +quelque abîme odieux, où jamais l'oeil de l'homme ne puisse considérer +mon corps: fais cela et sois un meurtrier charitable. + +TAMORA.--Je volerais à mes chers fils leur salaire! non; qu'ils +assouvissent sur toi leurs désirs. + +DÉMÉTRIUS, _l'entraînant_.--Allons, viens: tu n'es restée ici que trop +longtemps. + +LAVINIA.--Point de grâce, point de pitié de femme! Ah! brutale créature, +l'opprobre et l'ennemie de tout notre sexe! que la destruction tombe.... + +CHIRON.--Ah! je vais te fermer la bouche. (_Il la saisit et +l'entraîne._) (_A son frère._) Toi, traîne son mari; voici la fosse où +Aaron nous a dit de le cacher. + +(Ils sortent en traînant leur victime.) + +TAMORA.--Adieu, mes enfants: songez à la bien mettre en sûreté. Que +jamais mon coeur ne goûte un véritable sentiment de joie jusqu'à ce que +la race entière des Andronicus soit détruite. Maintenant je vais +chercher mon aimable More et laisser mes enfants irrités déshonorer +cette malheureuse. + +(Elle sort.) + +(Entrent Aaron, Quintus et Martius.) + +AARON.--Venez, mes seigneurs, mettez en avant votre meilleur pied; je +vais tout à l'heure vous conduire à la fosse dégoûtante où j'ai +découvert la panthère profondément endormie. + +QUINTUS.--Ma vue est extrêmement obscurcie, quel qu'en soit le présage. + +MARTIUS.--Et la mienne aussi, je vous le proteste; si ce n'était pas une +honte, je laisserais volontiers la chasse pour dormir quelques instants. + +(Martius tombe dans la fosse.) + +QUINTUS.--Quoi, es-tu tombé? Quel dangereux précipice, dont l'ouverture +est couverte par des ronces touffues dont les feuilles sont teintes d'un +sang tout nouvellement répandu, et aussi frais que la rosée du matin +distillée sur les fleurs! Cet endroit me semble fatal.--Parle-moi, mon +frère, t'es-tu blessé dans ta chute? + +MARTIUS.--O mon frère! je suis blessé par l'aspect du plus triste objet +dont la vue ait fait gémir mon coeur. + +AARON, _à part_.--Maintenant je vais chercher le roi et l'amener ici, +afin qu'il les y trouve; il verra là un indice probable que ce sont eux +qui ont assassiné son frère. + +(Aaron sort.) + +MARTIUS, _du fond de la fosse_.--Pourquoi ne me consoles-tu pas et ne +m'aides-tu pas à sortir de cet exécrable fosse toute souillée de sang? + +QUINTUS.--Je me sens saisi d'une terreur extraordinaire: une sueur +glacée inonde tous mes membres tremblants; mon coeur soupçonne plus de +choses que n'en voient mes yeux. + +MARTIUS.--Pour te prouver que ton coeur devine juste, Aaron et toi, +regardez dans cette caverne, et voyez un affreux spectacle de mort et de +sang. + +QUINTUS.--Aaron est parti: et mon coeur compatissant ne peut permettre à +mes yeux de regarder l'objet dont le soupçon seul le fait frissonner; +oh! dis-moi ce que c'est: jamais, jusqu'à ce moment, je n'ai jamais été +assez enfant pour craindre sans savoir pourquoi. + +MARTIUS.--Le prince Bassianus est gisant en un monceau, comme un agneau +égorgé, dans cet antre détestable, ténébreux et abreuvé de sang. + +QUINTUS.--Si cet antre est si sombre, comment peux-tu savoir que c'est +lui? + +MARTIUS.--Il porte à son doigt sanglant un anneau précieux[15] dont les +feux éclairent toute cette profondeur, comme une lampe sépulcrale dans +un monument brille sur les visages terreux des morts et montre les +entrailles rugueuses de cet abîme: telle la pâle lueur de la lune +tombait sur Pyrame, gisant dans la nuit et baigné dans son sang.--O mon +frère! aide-moi de ta main défaillante... si la crainte t'a rendu aussi +faible que je le suis..... Aide-moi à sortir de ce cruel et dévorant +repaire, aussi odieux que la bouche obscure du Cocyte. + +[Note 15: «On suppose ici que cette bague jette non pas une lumière +réfléchie mais une lumière qui lui est propre.» (JOHNSON)] + +QUINTUS.--Tends-moi la main, afin que je puisse t'aider à remonter... +ou, si la force me manque pour te rendre ce service, je serai entraîné +par ton poids dans le sein de cet abîme, tombeau du pauvre Bassianus. +Ah! je n'ai pas la force de t'attirer sur le bord. + +MARTIUS.--Et moi, je n'ai pas la force de monter sans ton secours. + +QUINTUS.--Donne-moi ta main encore une fois, je ne la lâcherai pas cette +fois que tu ne sois dehors, ou moi au fond.--Tu ne peux venir à moi, je +viens à toi. + +(Il tombe dans la caverne.) + +(Entrent Saturninus et Aaron.) + +SATURNINUS.--Venez avec moi.--Je veux voir quel trou il y a ici, et quel +est celui qui vient de s'y précipiter.--Parle, qui es-tu, toi qui viens +de descendre dans cette crevasse de la terre? + +MARTIUS.--Le malheureux fils du vieil Andronicus, conduit ici par la +plus fatale destinée, pour y trouver ton frère Bassianus mort. + +SATURNINUS.--Mon frère mort? Tu ne parles pas sérieusement; son épouse +et lui sont vers le nord de la forêt, au rendez-vous de cette agréable +chasse; il n'y a pas encore une heure que je l'y ai laissé. + +MARCUS.--Nous ne savons pas où vous l'avez laissé vivant, mais, hélas! +nous l'avons trouvé mort ici. + +(Entrent Tamora et sa suite, Andronicus et Lucius.) + +TAMORA.--Où est mon époux, où est l'empereur? + +SATURNINUS.--Ici, Tamora; mais navré d'un chagrin mortel. + +TAMORA.--Où est votre frère Bassianus? + +SATURNINUS.--Oh! vous touchez au fond de ma blessure; l'infortuné +Bassianus est ici assassiné. + +TAMORA.--Alors je vous apporte trop tard ce fatal écrit, le plan de +cette tragédie prématurée; et je suis bien étonnée que le visage d'un +homme puisse cacher dans les replis d'un sourire gracieux tant de +cruauté et de barbarie. + +(Elle donne une lettre à Saturninus.) + +SATURNINUS _la lit._--«Si nous manquons de le joindre à propos;--mon bon +chasseur!--C'est Bassianus, que nous voulons dire.--Songe seulement à +creuser un tombeau pour lui; tu nous entends.--Va chercher ta récompense +sous les orties au pied du sureau, qui couvre de son ombrage l'ouverture +de cette même fosse où nous avons résolu d'enterrer Bassianus, fais cela +et tu acquerras en nous des amis sûrs.» + +O Tamora! a-t-on jamais entendu rien de pareil? Voici la fosse, et voilà +le sureau; voyez, amis, si vous pourriez découvrir le chasseur qui doit +avoir assassiné ici Bassianus. + +AARON, _cherchant_.--Mon digne souverain, voici le sac d'or. + +(Il le montre.) + +SATURNINUS, _à Titus_.--Deux dogues nés de toi, dogues cruels et +sanguinaires, ont ôté ici la vie à mon frère. (_A sa suite._) +Arrachez-les de la fosse pour les traîner en prison; qu'ils y restent +jusqu'à ce que nous ayons inventé pour leur supplice des tortures +nouvelles et inouïes. + +TAMORA.--Quoi! ils sont dans cette fosse? O prodige! avec quelle +facilité le meurtre se découvre! + +TITUS.--Auguste empereur, je vous demande à genoux une grâce, avec des +larmes qui ne coulent pas aisément, c'est que ce crime atroce de mes +enfants maudits, maudits si leur crime est prouvé..... + +SATURNINUS.--S'il est prouvé! vous voyez qu'il est manifeste.--Qui a +trouvé cette lettre? Tamora, est-ce vous? + +TAMORA.--C'est Andronicus lui-même qui l'a ramassée. + +TITUS.--Oui, c'est moi, seigneur; et cependant souffrez que je sois leur +caution, car je fais voeu, par la tombe de mon vénérable père qu'ils +seront toujours prêts à se présenter sur l'ordre de Votre Majesté; et à +répondre sur leurs vies de vos soupçons. + +SATURNINUS.--Tu ne seras pas leur caution; allons, suis-moi. Que les uns +enlèvent le corps, et que d'autres emmènent les meurtriers; qu'ils ne +disent pas une parole; la culpabilité est évidente; sur mon âme, s'il +était une fin plus cruelle que la mort, je la leur ferais subir. + +TAMORA.--Andronicus, je prierai le roi pour toi; ne crains rien pour tes +fils, ils se tireront d'affaire. + +TITUS.--Viens, Lucius, viens; ne t'arrête pas à leur parler. + +(Ils sortent par différents côtés.) + + + + +SCÈNE IV + +DÉMÉTRIUS _et_ CHIRON, _avec_ LAVINIA _violée, les mains et la langue +coupées_. + + +DÉMÉTRIUS.--Va maintenant; dis, si tu peux parler, qui t'a coupé la +langue et t'a déshonorée. + +CHIRON.--Écris ta pensée, trahis ainsi tes sentiments; et, si tes +moignons te le permettent, fais l'office d'écrivain. + +DÉMÉTRIUS, _à Chiron_.--Vois, comme elle peut manifester son +ressentiment avec des signes et des indices. + +CHIRON, _à Lavinia_.--Va chez toi, demande de l'eau de senteur et lave +tes mains. + +DÉMÉTRIUS.--Elle n'a point de langue pour appeler ni de mains à laver; +ainsi laissons-la à ses promenades silencieuses. + +CHIRON.--Si j'étais à sa place, j'irais me pendre. + +DÉMÉTRIUS.--Oui, si tu avais des mains pour t'aider à nouer la corde. + +(Démétrius et Chiron sortent.) + +(Entre Marcus.) + +MARCUS.--Que vois-je? Serait-ce ma nièce qui fuit si vite? Ma nièce, un +mot: où est ton mari? Si c'est un songe, je voudrais me réveiller au +prix de tout ce que je possède. Et si je suis éveillé, que l'influence +de quelque astre fatal me frappe et me plonge dans un sommeil +éternel.--Parle-moi, chère nièce, quelle main féroce et sans pitié t'a +ainsi mutilée? qui a coupé et dépouillé ton corps de ses deux branches, +de ses doux ossements à l'ombre desquels des rois ont désiré de +s'endormir sans pouvoir obtenir un aussi grand bonheur que la moitié de +ta tendresse?--Pourquoi ne me réponds-tu pas?--Hélas! un ruisseau +cramoisi de sang fumant comme une source bouillante et agitée par le +vent sort et tombe entre tes deux lèvres de rose, va et revient avec le +souffle de ta respiration. Sûrement quelque nouveau Térée a profané ta +fleur, et, pour t'empêcher de découvrir son forfait, t'a coupé la +langue. Ah! voilà que tu détournes ton visage confus,--et malgré tout ce +sang que tu perds, et qui sort comme des trois bouches d'un conduit, tes +joues se colorent encore comme la face de Titan lorsqu'il rougit d'être +assailli par un nuage. Répondrai-je pour toi? Dirai-je que cela est +vrai? Que ne puis-je lire dans ton coeur, et connaître cette bête +féroce, afin que je puisse l'accabler d'injures pour soulager mon coeur! +Le chagrin caché, fermé comme un four fermé, brûle et calcine le coeur +où il est renfermé. La belle Philomèle ne perdit que la langue; et elle +parvint à broder ses sentiments sur un ennuyeux canevas; mais, toi, mon +aimable nièce, cette ressource t'a été enlevée. Tu as rencontré un Térée +plus rusé, qui a coupé ces jolis doigts qui auraient brodé bien mieux +que ceux de Philomèle. Ah! si le monstre avait vu ces mains de lis +trembler, comme les feuilles du tremble, sur un luth, et faire frémir +ses cordes de soie du plaisir d'en être caressées, il n'eût pu les +toucher, au prix même de sa vie. S'il eût entendu la céleste harmonie +que produisait cette langue mélodieuse, il eût laissé échapper de ses +mains le couteau cruel, et se fût endormi, comme Cerbère aux pieds du +poëte de Thrace.--Allons, viens, viens frapper ton père d'aveuglement; +car une pareille vue doit rendre un père aveugle. Un orage d'une heure +suffit pour noyer les prairies parfumées: que ne doivent donc pas +produire sur les yeux de ton père des années de larmes? Ne me fuis +point: nous pleurerons avec toi; plût au ciel que nos larmes pussent +soulager ta souffrance! + +(Ils sortent tous deux.) + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + + ACTE TROISIÈME + + + + +SCÈNE I + +Le théâtre représente une rue de Rome. + +_Les_ SÉNATEURS _et_ _les_ JUGES, _suivis de_ MARCUS _et_ _de_ QUINTUS +_enchaînés passent sur le théâtre, se rendant au lieu de l'exécution:_ +TITUS _les précède, parlant pour ses enfants._ + + +TITUS.--Écoutez-moi, vénérables pères. Nobles tribuns, arrêtez un +moment, par pitié pour mon âge, dont la jeunesse fut employée à des +guerres dangereuses, tandis que vous dormiez en paix; au nom de tout le +sang que j'ai versé pour la grande cause de Rome, de toutes les nuits +glacées pendant lesquelles j'ai veillé, au nom de ces larmes amères que +vous voyez remplir sur mes joues les rides de la vieillesse; ayez pitié +pour mes enfants condamnés, dont les âmes ne sont pas aussi perverses +qu'on l'imagine! J'ai perdu vingt-deux enfants sans jamais répandre une +larme; morts dans le noble lit de l'honneur. (_Il se jette à terre, les +juges passent tous près de lui._) C'est pour ceux-ci, pour ceux-ci, +tribuns, que j'écris sur la poussière l'angoisse profonde de mon coeur +et les larmes de mon âme, qu'elles abreuvent la terre altérée: le sang +de mes chers enfants la fera rougir de honte. (_Les sénateurs et les +tribuns sortent avec les prisonniers._) O terre! je prodiguerai à ta +soif plus de pleurs tombant de ces deux urnes vieillies, que le jeune +avril ne te donnera de ses rosées; dans les ardeurs de l'été, je t'en +arroserai encore: dans l'hiver, je fondrai tes neiges par mes larmes +brûlantes, et j'entretiendrai une verdure éternelle sur ta surface, si +tu refuses de boire le sang de mes chers fils. (_Entre Lucius avec son +épée nue._) Tribuns révérés; bons vieillards, délivrez mes enfants de +leurs chaînes, révoquez l'arrêt de leur mort, et faites-moi dire, à moi, +qui n'avais jamais pleuré, que mes larmes sont douées d'une éloquence +persuasive. + +LUCIUS.--Mon noble père, vous vous lamentez en vain; les tribuns ne vous +entendent point; il n'y a personne ici, et vous racontez vos douleurs à +une pierre. + +TITUS.--Ah! Lucius, laisse-moi plaider la cause de tes +frères.--Respectables tribuns, je vous conjure encore une fois. + +LUCIUS.--Mon vénérable père, il n'y a pas de tribuns pour vous entendre. + +TITUS.--N'importe: s'ils m'entendaient, ils ne feraient pas attention à +moi; ou bien, comme je leur suis entièrement inutile, ils m'entendraient +sans avoir pitié de moi: c'est pourquoi je raconte mes douleurs aux +pierres; si elles ne peuvent répondre à mes plaintes, du moins +sont-elles en quelque sorte meilleures que les tribuns; elles +n'interrompent point mon douloureux récit: quand je pleure, elles +reçoivent humblement mes larmes et semblent pleurer avec moi. Si elles +étaient vêtues de longues robes de deuil, Rome n'aurait point de tribun +qui leur fût comparable. Oui, la pierre est molle comme la cire; les +tribuns sont plus durs que les rochers: la pierre est silencieuse et ne +blesse point; les tribuns avec leur langue condamnent les gens à mort: +mais pourquoi te vois-je avec ton épée nue? + +LUCIUS.--C'était pour arracher à la mort mes deux frères; et, pour cette +tentative, les juges ont prononcé contre moi la sentence d'un +bannissement éternel. + +TITUS.--Que tu es heureux! Ils t'ont traité avec amitié. Quoi! Lucius +insensé, ne vois-tu pas que Rome n'est qu'un repaire de tigres? Il faut +aux tigres une proie; et Rome n'en a point d'autre à leur offrir que moi +et les miens. Ah! que tu es heureux d'être banni loin de ces tigres +dévorants!--Mais qui vient ici avec notre frère Marcus? + +(Entrent Marcus et Lavinia.) + +MARCUS.--Titus, prépare tes nobles yeux à pleurer, sinon il faudra que +ton coeur se brise de douleur; j'apporte à ta vieillesse un chagrin +dévorant. + +TITUS.--Me dévorera-t-il? Alors, montre-le-moi. + +MARCUS, _montrant Lavinia_.--Ce fut là ta fille. + +TITUS.--Oui, Marcus, et elle l'est encore. + +LUCIUS.--Ah! malheureux que je suis! cet objet me tue. + +TITUS.--Enfant au coeur faible, relève-toi et regarde-la.--Parle, ma +Lavinia, quelle main maudite t'envoie ainsi mutilée devant les regards +de ton père? Quel insensé va porter de l'eau à l'Océan, ou jeter du bois +dans Troie en flammes? Avant que je t'eusse vue, ma douleur était au +comble, et maintenant, comme le Nil, elle ne connaît plus de limites. +Donnez-moi une épée, je trancherai mes mains aussi, car elles ont +combattu pour Rome, et combattu en vain; elles ont nourri ma vie et +prolongé mes jours pour cet horrible malheur: je les ai tendues en vain +dans une prière inutile et elles ne m'ont servi qu'à des usages sans +résultat, maintenant tout le service que je leur demande c'est que l'une +m'aide à couper l'autre.--Il est bon, Lavinia, que tu n'aies plus de +mains, car il est inutile d'en avoir pour servir Rome. + +LUCIUS.--Parle, chère soeur; dis qui t'a ainsi martyrisée? + +MARCUS.--Hélas! ce charmant organe de ses pensées, qui les exprimait +avec une si douce éloquence, est arraché de sa jolie cage creuse où, +comme un oiseau mélodieux, il chantait ces sons agréables et variés qui +ravissait toutes les oreilles! + +LUCIUS, _à Marcus_.--Toi, parle donc pour elle; dis, qui a commis cette +action. + +MARCUS.--Hélas! je l'ai trouvée ainsi errante dans la forêt, cherchant à +se cacher, comme la biche timide qui a reçu une blessure incurable. + +TITUS.--Elle était ma biche chérie, et celui qui l'a blessée m'a fait +plus de mal que s'il m'eût étendu mort. Maintenant je suis comme un +homme sur un rocher environné d'une vaste étendue de mer, et qui voit la +marée monter vague après vague, attendant le moment où un flot ennemi +l'engloutira dans ses entrailles salées. C'est par ce chemin que mes +malheureux fils ont marché à la mort: voilà ici mon autre fils condamné +à l'exil, et voilà mon frère, qui pleure mes malheurs: mais de tous mes +maux, celui qui porte à mon âme le coup le plus cruel, c'est le sort de +ma chère Lavinia, qui m'est plus chère que mon âme. Si j'avais vu ton +portrait dans cet état affreux, cela aurait suffi pour me rendre fou: +que deviendrai-je, lorsque je te vois ainsi en personne dans cette +horrible situation? Tu n'as plus de mains pour essuyer tes larmes, ni de +langue pour dire qui t'a ainsi martyrisée: ton époux est mort, et, pour +sa mort, tes frères sont condamnés et exécutés à l'heure qu'il +est.--Vois, Marcus: ah! Lucius, mon fils, regardez-la. Quand j'ai nommé +ses frères, de nouvelles larmes ont coulé sur ses joues comme une douce +rosée sur un lis cueilli et déjà flétri. + +MARCUS.--Peut-être pleure-t-elle parce qu'ils ont tué son mari: +peut-être aussi parce qu'elle les sait innocents. + +TITUS, _à sa fille_.--Si ce sont eux qui ont tué ton époux, réjouis-toi +alors de ce que la loi a vengé sa mort.--Non, non, ils n'ont point +commis un forfait aussi atroce: j'en atteste la douleur que montre leur +soeur.--Ma chère Lavinia, laisse-moi baiser tes lèvres; ou fais-moi +comprendre par quelques signes comment je pourrais te soulager. Veux-tu +que ton bon oncle, et ton frère Lucius, et toi, et moi, nous allions +nous asseoir autour de quelque fontaine, tous, les yeux baissés vers son +onde, pour voir comment nos joues sont tachées par les larmes, +semblables à des prairies encore humides du limon qu'a laissé sur leur +surface une inondation? Irons-nous attacher nos regards sur la fontaine +jusqu'à ce que la douceur de ses eaux limpides soit altérée par +l'amertume de nos larmes, ou bien veux-tu que nous coupions nos mains +comme on a coupé les tiennes: ou que nous tranchions nos langues avec +nos dents, et que nous passions, sans autre voix que nos signes muets, +le reste de nos exécrables jours? Que veux-tu que nous fassions?--Nous, +qui possédons nos langues, imaginons quelque plan de misères plus +horribles pour étonner l'avenir de nos désastres. + +LUCIUS.--Mon tendre père, cessez vos pleurs: car voyez comme votre +désespoir fait pleurer et sangloter ma pauvre soeur. + +MARCUS.--Prends patience, chère nièce.--Bon Titus, sèche tes yeux. + +TITUS.--Ah! Marcus, Marcus! mon frère, je sais bien que ton mouchoir ne +peut plus boire une seule de mes larmes; car toi, homme infortuné, tu +l'as tout trempé des tiennes. + +LUCIUS.--Ah! ma chère Lavinia, je veux essuyer tes joues. + +TITUS.--Vois, Marcus, vois; je comprends ses signes; si elle avait une +langue pour parler, elle dirait en ce moment à son frère, ce que je +viens de te dire; «que le mouchoir tout trempé des pleurs de son frère +ne peut plus servir à essuyer ses joues humides.» O quelle sympathie de +malheurs! aussi éloignés de tout remède que les limbes le sont du ciel! +(Entre Aaron.) + +AARON.--Titus Andronicus, l'empereur mon maître m'envoie te dire, que si +tu aimes tes fils, vous pouvez, soit Marcus, soit Lucius, soit toi-même, +vieillard, quelqu'un de vous, enfin, vous couper la main et l'envoyer au +roi; qu'en retour il te renverra tes deux fils vivants, et que ce sera +la rançon de leur crime. + +TITUS.--O généreux empereur! ô bon Aaron! Le noir corbeau a-t-il donc +jamais fait entendre des accents aussi semblables à ceux de l'alouette, +qui nous avertit par ses chants du lever du soleil? De tout mon coeur, +je consens à envoyer ma main à l'empereur; bon Aaron, veux-tu m'aider à +la couper? + +LUCIUS.--Arrêtez, mon père; non, vous n'enverrez point votre main, cette +main glorieuse qui a terrassé tant d'ennemis, la mienne suffira; ma +jeunesse a plus de sang à perdre que vous; et ce sera ma main qui +servira à sauver la vie de mes frères. + +MARCUS.--Laquelle de vos mains n'a pas défendu Rome, et brandi la hache +d'armes sanglante, écrivant la destruction sur le casque des ennemis? +Ah! vous n'avez point de main qui ne soit illustrée par de rares +exploits, la mienne est restée oisive; qu'elle serve aujourd'hui de +rançon pour arracher mes neveux à la mort; je l'aurai conservée alors +pour un digne usage. + +AARON.--Allons, convenez promptement; quelle main sera sacrifiée, de +crainte qu'ils ne meurent, avant que leur pardon arrive. + +MARCUS.--Ce sera ma main. + +LUCIUS.--Non, par le ciel, ce ne sera pas la vôtre. + +TITUS.--Mes amis, ne vous disputez plus; des herbes si flétries +(_montrant ses mains_) sont bonnes à arracher, et ce doit être la +mienne. + +LUCIUS.--Mon tendre père, si l'on doit me croire ton fils, laisse-moi +racheter mes deux frères de la mort. + +MARCUS.--Pour l'amour de notre père, au nom de l'affection de notre +mère, laisse-moi te prouver en ce moment la tendresse d'un frère. + +TITUS.--Arrangez-vous entre vous; je veux bien épargner ma main. + +LUCIUS.--Je vais chercher une hache. + +MARCUS.--Mais c'est à moi qu'elle servira. + +(Lucius et Marcus sortent.) + +TITUS.--Approche, Aaron, je veux les tromper tous deux; prête-moi ta +main, et je vais te donner la mienne. + +AARON.--Si cela s'appelle tromper, je veux être honnête, et ne jamais +tromper ainsi les hommes, tant que je vivrai. (_A part_.) Mais je te +tromperai d'une autre manière, et tu le verras avant qu'il se passe une +demi-heure. + +(Il coupe la main à Titus.) + +(Lucius et Marcus reviennent.) + +TITUS.--Maintenant cessez votre dispute; ce qui devait être est fait. +Bon Aaron, va, donne ma main à l'empereur. Dis-lui que c'est une main +qui l'a protégé contre mille dangers; qu'il l'enterre; elle a mérité +davantage; qu'elle obtienne du moins cela. Quant à mes fils, dis-lui que +je les regarde comme des joyaux achetés à peu de frais, et cependant +bien chèrement aussi, puisque je n'ai racheté que ce qui est à moi. + +AARON.--Je pars, Andronicus; et, au prix de ta main, attends-toi à voir +incessamment tes fils t'être rendus, (_à part_) leurs têtes, je veux +dire. Oh! comme cette scélératesse me nourrit par sa seule idée! Que les +fous fassent du bien, et que les beaux hommes cherchent à plaire; Aaron +veut avoir l'âme aussi noire que son visage. + +(Il sort.) + +TITUS, _à sa fille_.--Je lève cette main qui me reste vers le ciel, et +je fléchis jusqu'à terre ce corps caduc; s'il est quelque puissance qui +prenne pitié des larmes des malheureux, c'est elle que j'implore. Quoi, +veux-tu te prosterner avec moi? Fais-le, chère âme; le ciel entendra nos +prières, ou bien, avec nos soupirs, nous obscurcirons la voûte du ciel, +et nous ternirons la face du soleil par une vapeur comme font +quelquefois les nuages quand ils le pressent contre leur sein humide. + +MARCUS.--Mon frère, demande des choses possibles, et ne te jette point +dans cet abîme de chagrins. + +TITUS.--Mon malheur n'est-il donc pas un abîme, puisqu'il n'a point de +fond? que ma douleur soit donc sans fond comme lui. + +MARCUS.--Mais pourtant que ta raison gouverne ta douleur. + +TITUS.--S'il était quelque raison pour mes misères, je pourrais contenir +ma souffrance dans quelques bornes. Quand le ciel pleure, la terre +n'est-elle pas inondée? Si les vents sont en fureur, la mer ne +devient-elle pas furieuse, menaçant le firmament de son sein gonflé? Et +veux-tu avoir une raison de ce tumulte? Je suis la mer; écoute la +violence de ses soupirs. Ma fille est le firmament en pleurs, et moi la +terre; il faut donc que la mer soit émue de ses soupirs; il faut donc +que ma terre submergée et noyée par ses larmes continuelles devienne un +déluge. Mes entrailles ne peuvent contenir mon désespoir; il faut donc +que, comme un ivrogne, je le vomisse. Ainsi, laisse-moi en liberté, ceux +qui perdent doivent avoir la liberté de se soulager le coeur par la +méchanceté de leur langue. + +(Entre un messager, portant deux têtes et une main.) + +LE MESSAGER.--Digne Andronicus, tu es mal payé de cette noble main que +tu as envoyée à l'empereur: voici les têtes de tes deux braves fils, et +voilà ta main qu'on te renvoie avec mépris. Tes chagrins vont faire leur +amusement, et ils se moquent de ton courage. Je souffre plus de penser à +tes maux que du souvenir de la mort de mon père. + +(Il sort.) + +MARCUS.--Maintenant que le bouillant Etna s'éteigne en Sicile, et que +mon coeur nourrisse la flamme éternelle d'un enfer! C'est trop de maux +pour pouvoir les supporter! Pleurer avec ceux qui pleurent soulage un +peu, mais un chagrin qu'on insulte est une double mort. + +LUCIUS.--Quoi! comment se peut-il que ce spectacle me fasse une blessure +si profonde, et que l'odieuse vie ne succombe pas? Se peut-il que la +mort permette à la vie d'usurper son nom, quand la vie n'a plus d'autre +bien que le souffle? + +(Lavinia lui donne un baiser.) + +MARCUS.--Hélas! pauvre coeur, ce baiser est sans consolation, comme +l'eau glacée pour un serpent transi par la faim. + +TITUS.--Quand finira cet effrayant sommeil? + +MARCUS.--Adieu, maintenant, toute illusion: meurs, Andronicus, tu ne +dors pas: vois les têtes de tes deux fils, ta main guerrière tranchée, +ta fille mutilée, ton autre fils banni, pâle et inanimé à cet horrible +aspect; et moi, ton frère, froid et immobile comme une statue de pierre. +Ah! je ne veux plus chercher à modérer ton désespoir: arrache tes +cheveux argentés, ronge de tes dents ton autre main, et que cet affreux +spectacle ferme enfin tes yeux trop infortunés! Voilà le moment de +t'emporter: pourquoi restes-tu calme? + +TITUS, _riant_.--Ha, ha, ha. + +MARCUS.--Pourquoi ris-tu? ce n'est guère le moment. + +TITUS.--Il ne me reste plus une seule larme à verser; d'ailleurs, ce +désespoir est un ennemi qui veut envahir mes yeux humides, et les rendre +aveugles en les forçant de payer le tribut de leurs larmes. Par quel +chemin alors trouverais-je la caverne de la vengeance? car ces deux +têtes semblent me parler et me menacer de ne jamais entrer dans le +séjour du bonheur, jusqu'à ce que tous ces malheurs retombent sur ceux +qui les ont commis. Allons, voyons quelle tâche j'ai à remplir.--Vous, +tristes compagnons, entourez-moi, afin que je puisse me tourner vers +chacun de vous, et jurer à mon âme de venger vos affronts. Le voeu est +prononcé.--Allons, mon frère, prends une tête, et moi je porterai +l'autre dans cette main. Lavinia, tu seras employée à cette oeuvre: +porte ma main, chère fille, entre tes dents. Toi, jeune homme, va-t'en, +éloigne-toi de ma vue: tu es banni, et tu ne dois pas rester ici; cours +chez les Goths, lève parmi eux une armée; et si tu m'aimes, comme je le +crois, embrassons-nous et séparons-nous, car nous avons beaucoup à +faire. + +(Ils sortent tous, excepté Lucius.) + +LUCIUS, _seul_.--Adieu, Andronicus, mon noble père, l'homme le plus +malheureux qui ait jamais vécu dans Rome! Adieu, superbe Rome: Lucius +laisse ici, jusqu'à son retour, des gages plus chers que sa vie. Adieu, +Lavinia, ma noble soeur; ah! plût aux dieux que tu fusses ce que tu +étais auparavant! Mais à présent Lucius et Lavinia ne vivent plus que +dans l'oubli et dans des chagrins insupportables. Si Lucius vit, il +vengera vos outrages et forcera le fier Saturninus et son impératrice à +mendier aux portes de Rome, comme autrefois Tarquin et sa reine. Je vais +chez les Goths, et je lèverai une armée pour me venger de Rome et de +Saturninus. + +(Il sort.) + + + + +SCÈNE II + +On voit un appartement dans la maison de Titus. + +_Un banquet est dressé._ TITUS, MARCUS, LAVINIA _et_ _le jeune_ LUCIUS, +_enfant de Lucius._ + + +TITUS.--Bon, bon.--Maintenant asseyons-nous, et songez à ne prendre de +nourriture que ce qu'il en faut pour conserver en nous assez de forces +pour venger nos affreux malheurs. Marcus, dénoue le noeud de ton +douloureux embrassement; ta nièce et moi, pauvres créatures, sommes +privés de nos mains, et nous ne pouvons exprimer notre profond chagrin +en nous pressant de nos bras. Cette pauvre main droite qui me reste ne +m'est laissée que pour tourmenter mon sein; et lorsque mon coeur, rendu +fou par la souffrance, bat violemment dans cette prison de chair, je le +réprime ainsi par mes coups. (_A Lavinia._) Toi, carte de douleurs, qui +me parles par signes, tu ne peux, quand ton coeur précipite ses +battements douloureux, le frapper comme moi pour l'apaiser. Blesse-le +par tes soupirs, ma fille; tue-le par des gémissements, ou saisis un +petit couteau entre tes dents, et fais une ouverture là où palpite ton +coeur, afin que toutes les larmes que laissent tomber tes pauvres yeux +puissent couler dans cette fente et noyer dans des flots amers ce coeur +insensé qui se lamente. + +MARCUS.--Fi donc! mon frère, fi donc! N'enseigne point à ta fille à +porter des mains homicides sur sa frêle vie! + +TITUS.--Quoi, le chagrin te fait-il déjà extravaguer, Marcus? ce n'est +qu'à moi seul qu'il appartient d'être fou. Quelles mains homicides +peut-elle porter sur sa vie? Ah! pourquoi prononces-tu le nom de +_mains_? c'est presser Énée de raconter deux fois l'embrasement de Troie +et l'histoire de ses cruelles infortunes. Ah! évite de toucher à un +sujet qui t'amène à parler de _mains_, de peur de nous rappeler que nous +n'en avons point.--Fi donc, fi donc! quels discours extravagants! Comme +si nous pouvions oublier que nous n'avons pas de mains, quand même +Marcus ne prononcerait pas le mot de mains!--Allons, commençons: chère +fille, mange ceci.--Il n'y a point à boire? Écoute, Marcus, ce qu'elle +veut dire.--Je puis interpréter tous ses signes douloureux. Elle dit +qu'elle ne boit d'autre boisson que ses larmes brassées avec ses +chagrins et fermentées sur ses joues[16]. Muette infortunée, j'apprendrai +tes pensées et je saurai aussi bien tes gestes muets que les ermites +mendiants savent leurs saintes prières. Tu ne pousseras point de soupir, +tu n'élèveras point les moignons vers le ciel, tu ne feras pas un clin +d'oeil, un signe de tête, tu ne te mettras pas à genoux, tu ne feras pas +un geste, que je n'en compose un alphabet, et que je ne parvienne, par +une pratique assidue, à savoir ce que tu veux dire. + +[Note 16: _Brew'd with her sorrows, mesh'd upon her cheeks; Grossière +allusion à l'art du brasseur.] + +LE JEUNE ENFANT.--Mon bon grand-père, laisse là ces plaintes amères, et +égaye ma tante par quelque belle histoire. + +MARCUS.--Hélas! ce pauvre enfant, ému de nos douleurs, pleure de voir le +chagrin de son grand-père. + +TITUS.--Calme-toi, tendre rejeton, tu es fait de larmes, et ta vie +s'écoulerait bientôt avec elles. (_Marcus frappe le plat avec un +couteau._) Que frappes-tu de ton couteau, Marcus? + +MARCUS.--Ce que j'ai tué, seigneur, une mouche. + +TITUS.--Malédiction sur toi, meurtrier, tu assassines mon coeur: mes +yeux sont rassasiés de voir la tyrannie. Un acte de mort exercé sur un +être innocent ne sied point au frère de Titus.--Sors de ma présence, je +vois que tu n'es pas fait pour être en ma société. + +MARCUS.--Hélas! seigneur, je n'ai tué qu'une mouche. + +TITUS.--Eh quoi! si cette mouche avait un père et une mère? comme tu les +verrais laisser pendre leurs ailes délicates et dorées et frapper l'air +de leur murmure gémissant! Pauvre et innocente mouche, qui était venue +ici pour nous égayer par son bourdonnement mélodieux! et tu l'as tuée! + +MARCUS.--Pardonnez, seigneur, c'était une mouche noire et difforme, +semblable au More de l'impératrice: voilà pourquoi je l'ai tuée. + +TITUS.--Oh! oh! alors pardonne-moi de t'avoir blâmé, car tu as fait une +action charitable. Donne-moi ton couteau; je veux outrager son cadavre, +me faisant illusion comme si je voyais en lui le More qui serait venu +exprès pour m'empoisonner. (_Il porte des coups à l'insecte._) Voilà +pour toi, et voilà pour Tamora; ah! scélérat!--Cependant je ne crois pas +que nous soyons encore réduits si bas que nous ne puissions entre nous +tuer une mouche qui vient nous offrir la ressemblance de ce More noir +comme le charbon. + +MARCUS.--Hélas, pauvre homme! la douleur a fait tant de ravages en lui, +qu'il prend de vains fantômes pour des objets réels. + +TITUS.--Allons, levons-nous.--Lavinia, viens avec moi: je vais dans mon +cabinet; je veux lire avec toi les tristes aventures arrivées dans les +temps anciens.--(_Au jeune Lucius._) Viens, mon enfant, lire avec moi; +ta vue est jeune, et tu liras lorsque la mienne commencera à se +troubler. + +(Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE QUATRIÈME. + + + + +SCÈNE I + +La scène est devant la maison de Titus. + +_Entrent_ TITUS _et_ MARCUS; _survient en même temps le_ JEUNE LUCIUS, +_après lequel court_ LAVINIA. + + +L'ENFANT.--Au secours, mon grand-père, au secours! ma tante Lavinia me +suit partout, je ne sais pourquoi. Mon cher oncle Marcus, voyez comme +elle court vite.--Hélas, chère tante, je ne sais pas ce que vous voulez. + +MARCUS.--Reste près de moi, Lucius; n'aie pas peur de ta tante. + +TITUS.--Elle t'aime trop, mon enfant, pour te faire du mal. + +L'ENFANT.--Oh! oui, quand mon père était à Rome, elle m'aimait bien. + +MARCUS.--Que veut dire ma nièce Lavinia par ces signes? + +TITUS, _à l'enfant_.--N'aie pas peur d'elle, Lucius.--Elle veut dire +quelque chose.--Vois, Lucius, vois comme elle t'invite.--Elle veut que +tu ailles quelque part avec elle. Ah! mon enfant, jamais Cornélie ne mit +plus de soin à lire à ses enfants, que Lavinia à te lire de belles +poésies et les harangues de Cicéron. Ne peux-tu deviner pourquoi elle te +sollicite ainsi? + +L'ENFANT.--Je n'en sais rien, moi, seigneur, ni ne peux le deviner, à +moins que ce ne soit quelque accès de frénésie qui l'agite; car j'ai +souvent ouï dire à mon grand-père que l'excès du chagrin rendait les +hommes fous, et j'ai lu que Hécube de Troie devint folle de douleur: +c'est ce qui m'a fait peur, quoique je sache bien que ma noble tante +m'aime aussi tendrement qu'ait jamais fait ma mère, et qu'elle ne +voudrait pas effrayer mon enfance, à moins que ce ne fût dans sa folie. +C'est ce qui m'a fait jeter mes livres, et fuir sans raison, peut-être; +mais pardon, chère tante; oui, madame, si mon oncle Marcus veut venir, +je vous accompagnerai bien volontiers. + +MARCUS.--Lucius, je le veux bien. + +(Lavinia retourne du pied les livres que Lucius a laissés tomber.) + +TITUS.--Eh bien, Lavinia?--Marcus, que veut-elle dire? il y a un livre +qu'elle demande à voir.--Lequel de ces livres, ma fille? Ouvre-les, mon +enfant.--Mais tu es plus lettrée, ma fille, et plus instruite. Viens, et +choisis dans toute ma bibliothèque, et trompe ainsi tes chagrins jusqu'à +ce que le ciel révèle l'exécrable auteur de ces atrocités.--Pourquoi +lève-t-elle ses bras ainsi l'un après l'autre? + +MARCUS.--Je crois qu'elle veut dire qu'il y avait plus d'un scélérat +ligué contre elle dans cette action.--Oui, il y en avait plus d'un,--ou +bien, elle lève les bras vers le ciel pour implorer sa vengeance. + +TITUS.--Lucius, quel est ce livre qu'elle agite ainsi? + +L'ENFANT.--Mon grand-père, ce sont les Métamorphoses d'Ovide: c'est ma +mère qui me l'a donné. + +MARCUS.--C'est peut-être par tendresse pour celle qui n'est plus qu'elle +a choisi ce livre entre tous les autres. + +TITUS.--Doucement, doucement.--Voyez avec quelle activité elle tourne +les feuillets! aidez-la: que veut-elle trouver? Lavinia, dois-je lire? +Voici la tragique histoire de Philomèle, qui raconte la trahison de +Térée et son rapt; et le rapt, je le crains bien, a été la source de tes +malheurs. + +MARCUS.--Voyez, mon frère, voyez: remarquez avec quelle attention elle +considère les pages! + +TITUS.--Lavinia, chère fille, aurais-tu été ainsi surprise, violée et +outragée, comme l'a été Philomèle, saisie de force dans le vaste silence +des bois sombres et insensibles? Voyez, voyez!--Oui, voilà la +description d'un lieu pareil à celui où nous chassions (ah! plût au ciel +que nous n'eussions jamais, jamais chassé là!); il est exactement +semblable à celui que le poëte décrit, et la nature semble l'avoir formé +pour le meurtre et le rapt. + +MARCUS.--Oh! pourquoi la nature aurait-elle bâti un antre si horrible, à +moins que les dieux ne se plaisent aux tragédies? + +TITUS.--Donne-moi quelques signes, chère fille.--Il n'y a ici que tes +amis.--Quel est le seigneur romain qui a osé commettre cet attentat? Ou +Saturninus se serait-il écarté, comme fit jadis Tarquin, qui quitta son +camp pour aller souiller le lit de Lucrèce? + +MARCUS.--Assieds-toi, ma chère nièce.--Mon frère, asseyez-vous près de +moi.--Apollon, Pallas, Jupiter ou Mercure, inspirez-moi, afin que je +puisse découvrir cette trahison.--Seigneur, regardez ici.--Regarde ici, +Lavinia. (_Il écrit son nom avec son bâton, qu'il tient dans sa bouche +et qu'il conduit avec ses pieds._) Ce sable est uni; tâche de conduire +comme moi le bâton, si tu le peux, après que j'aurai écrit mon nom sans +le secours des mains. Maudit soit l'infâme qui nous réduit à ces +expédients!--Écris, ma chère nièce, et dévoile enfin ici ce crime que +les dieux veulent qu'on découvre pour en tirer vengeance: que le ciel +guide ce burin pour imprimer nettement tes douleurs, afin que nous +puissions connaître les traîtres de la vérité! + +(Lavinia prend le bâton dans ses dents, et, le guidant avec ses +moignons, elle écrit sur le sable.) + +TITUS.--Lisez-vous, mon frère, ce qu'elle a écrit? _Rapt_, +--_Chiron_,--_Démétrius_. + +MARCUS.--Quoi! quoi! ce sont les enfants dissolus de Tamora qui sont les +auteurs de cet abominable et sanglant forfait! + +TITUS.--_Magne dominator poli, tam lentus audis scelera? tam lentus +vides._[17] + +[Note 17: Suprême dominateur du monde! peux-tu voir, peux-tu entendre +avec patience de si grands scélérats (_Sénèque_, tragédie +_d'Hippolyte_).] + +MARCUS.--Calme-toi, cher Titus; quoique je convienne qu'il y en a assez +d'écrit sur ce sable pour révolter les âmes les plus douces, pour armer +de fureur le coeur des enfants. Seigneur, agenouillez-vous avec moi: +Lavinia, agenouille-toi; et toi, jeune enfant, l'espérance de l'Hector +romain, agenouille-toi aussi et jurez tous avec moi; comme autrefois +Junius Brutus jura, pour le viol de Lucrèce, avec l'époux désolé et le +père de cette dame vertueuse et déshonorée, jurez que nous poursuivrons +avec prudence une vengeance mortelle sur ces traîtres Goths, et que nous +verrons couler leur sang, ou que nous mourrons de cet affront. + +TITUS.--C'est assez sûr, si nous savions comment. Si vous blessez ces +jeunes ours, prenez garde: leur mère se réveillera; et si elle vous +flaire une fois, songez qu'elle est étroitement liguée avec le lion, +qu'elle le berce et l'endort sur son sein, et que pendant son sommeil +elle peut faire tout ce qu'elle veut. Vous êtes un jeune chasseur, +Marcus: laissons dormir cette idée, et venez; je vais me procurer une +feuille d'airain, et avec un stylet d'acier j'y écrirai ces mots pour +les mettre en réserve:--Les vents irrités du Nord vont éparpiller ces +sables dans l'air, comme les feuilles de la sibylle; et que devient +alors votre leçon? Enfant, qu'en dis-tu? + +L'ENFANT.--Je dis, seigneur, que si j'étais homme, la chambre où couche +leur mère ne serait pas un asile sûr pour ces scélérats, esclaves du +joug romain. + +MARCUS.--Oui, voilà mon enfant! Ton père en a souvent agi ainsi pour +cette ingrate patrie. + +L'ENFANT.--Et moi, mon oncle, j'en ferai autant, si je vis. + +TITUS.--Viens, viens avec moi dans mon arsenal. Lucius, je veux +t'équiper; et ensuite, mon enfant, tu porteras de ma part aux fils de +l'impératrice les présents que j'ai l'intention de leur envoyer à tous +deux. Viens, viens: tu feras ce message; n'est-ce pas? + +L'ENFANT.--Oui, avec mon poignard dans leur sein, grand-père. + +TITUS.--Non, non, mon enfant; non pas cela: je t'enseignerai un autre +moyen. Viens, Lavinia.--Marcus, veille sur la maison: Lucius et moi, +nous allons faire les braves à la cour: oui, seigneur, nous le ferons +comme je le dis, et on nous rendra honneur. + +(Titus sort avec Lavinia et l'enfant.) + +MARCUS.--Ciel, peux-tu entendre les gémissements d'un homme de bien, et +ne pas t'attendrir, et ne pas prendre pitié de ses maux? Marcus, suis +dans sa fureur cet infortuné qui porte dans son coeur plus de blessures +faites par la douleur que les coups de l'ennemi n'ont laissé de traces +sur son bouclier usé; et cependant il est si juste qu'il ne veut pas se +venger.--Ciel! charge-toi donc de venger le vieil Andronicus. + +(Il sort.) + + + + +SCÈNE II + +Appartement du palais. + +_Entrent_ AARON, CHIRON _et_ DÉMÉTRIUS _par une des portes du palais;_ +LUCIUS _et_ _un serviteur entrent par l'autre porte avec un faisceau +d'armes sur lesquelles sont gravés des vers._ + + +CHIRON.--Démétrius, voilà le fils de Lucius: il est chargé de quelque +message pour nous. + +AARON.--Oui, de quelque message extravagant de la part de son +extravagant grand-père. + +L'ENFANT.--Seigneurs, avec toute l'humilité possible, je salue Vos +Grandeurs de la part d'Andronicus; (_à part_) et je prie tous les dieux +de Rome qu'ils vous confondent tous deux. + +DÉMÉTRIUS.--Grand merci, aimable Lucius; qu'y a-t-il de nouveau? + +L'ENFANT, _à part_.--Que vous êtes tous les deux découverts pour des +scélérats souillés d'un rapt; voilà ce qu'il y a de nouveau.--(_Haut._) +Sous votre bon plaisir, mon grand-père, bien conseillé, vous envoie par +moi les plus belles armes de son arsenal, pour en gratifier votre +illustre jeunesse, qui fait l'espoir de Rome; car c'est ainsi qu'il m'a +ordonné de vous appeler; je m'en acquitte, et je présente à Vos +Grandeurs ces dons, afin que dans l'occasion vous soyez bien armés et +bien équipés; et je prends congé de vous, (_à part_) comme de +sanguinaires scélérats que vous êtes. + +(L'enfant sort avec celui qui l'accompagne.) + +DÉMÉTRIUS.--Que vois-je ici? Un rouleau écrit tout autour? Voyons: + + Integer vitæ scelerisque purus + Non eget Mauri jaculis, non arcu[18]: + +[Note 18: Début d'une ode d'Horace dont voici le sens: «L'homme dont +la vie est pure et exempte de crime n'a besoin ni de l'arc ni des +flèches du Maure.»] + +CHIRON.--Oh! c'est un passage d'Horace; je le connais bien; je l'ai lu +il y a bien longtemps dans la grammaire. + +AARON.--Oui, fort bien. C'est un passage d'Horace: justement, vous y +êtes. (_A part._) Ce que c'est que d'être un âne! Ceci n'est pas une +bonne plaisanterie, le vieillard a découvert leur crime, et il leur +envoie ces armes enveloppées de ces vers, qui les blessent au vif, sans +qu'ils le sentent. Si notre spirituelle impératrice était levée, elle +applaudirait à l'idée ingénieuse d'Andronicus: mais laissons-la reposer +quelque temps sur son lit de souffrance.--(_Haut._) Eh bien, mes jeunes +seigneurs, n'est-ce pas une heureuse étoile qui nous a conduits à Rome, +étrangers et qui plus est captifs, pour être élevés à cette fortune +suprême? Cela m'a fait du bien de braver le tribun devant la porte du +palais, en présence de son père! + +DÉMÉTRIUS.--Et moi cela me fait encore plus de bien de voir un homme si +illustre s'insinuer bassement dans notre faveur, et nous envoyer des +présents. + +AARON.--N'a-t-il pas raison, seigneur Démétrius? N'avez-vous pas traité +sa fille en ami? + +DÉMÉTRIUS.--Je voudrais que nous eussions un millier de dames romaines à +notre merci, pour assouvir tour à tour nos désirs de volupté. + +CHIRON.--Voilà un souhait charitable et plein d'amour! + +AARON.--Il ne manque ici que votre mère pour dire: _Amen_! + +CHIRON.--Et elle le dirait, y eût-il vingt mille Romaines de plus dans +le même cas. + +DÉMÉTRIUS.--Allons, venez: allons prier les dieux pour notre mère +bien-aimée qui est à présent dans les souffrances. + +AARON, _à part_.--Priez plutôt tous les démons; les dieux nous ont +abandonnés. + +(On entend une fanfare.) + +DÉMÉTRIUS.--Pourquoi les trompettes de l'empereur sonnent-elles ainsi? + +CHIRON.--Apparemment pour la joie qu'il ressent d'avoir un fils. + +DÉMÉTRIUS.--Doucement; qui vient à nous? + +(Entre une nourrice, portant dans ses bras un enfant more.) + +LA NOURRICE.--Salut, seigneurs! Oh! dites-moi, avez-vous le More Aaron? + +AARON.--Bien, un peu plus, ou un peu moins, ou pas du tout, voici Aaron: +que voulez-vous à Aaron? + +LA NOURRICE.--Mon cher Aaron, nous sommes tous perdus; venez à notre +secours, ou le malheur vous accable à jamais! + +AARON.--Quoi? quel miaulement vous faites! Que tenez-vous là enveloppé +dans vos bras? + +LA NOURRICE.--Oh! ce que je voudrais cacher à l'oeil des cieux; +l'opprobre de notre impératrice, et la honte de la superbe Rome.--Elle +est délivrée, seigneurs, elle est délivrée. + +AARON.--A qui[19]? + +[Note 19: _Delivered_, veut dire: livrée, délivrée et accouchée. De +là l'équivoque.] + +LA NOURRICE.--Je veux dire qu'elle est accouchée. + +AARON.--Eh bien, que Dieu lui donne bon repos! Que lui a-t-il envoyé? + +LA NOURRICE.--Un démon. + +AARON.--Eh bien! alors elle est la femelle de Pluton? une heureuse +lignée! + +LA NOURRICE.--Dites une malheureuse, hideuse, noire et triste lignée. Le +voilà l'enfant, aussi dégoûtant qu'un crapaud, au milieu des beaux +nourrissons de notre climat.--L'impératrice vous l'envoie, c'est votre +image, scellée de votre sceau, et vous ordonne de le baptiser avec la +pointe de votre poignard. + +AARON.--Fi donc! fi donc! prostituée! Le noir est-il une si vilaine +couleur? Cher joufflu, tu fais une jolie fleur, cela est sûr. + +DÉMÉTRIUS.--Misérable, qu'as-tu fait? + +AARON.--Ce que tu ne peux défaire. + +CHIRON.--Tu as perdu[20] notre mère. + +[Note 20: _Thou hast undone our mother;... to undo_, défaire et +perdre de réputation. Le More répond: je l'ai faite ou je lui ai +fait....] + +AARON.--Misérable, j'ai trouvé ta mère. + +DÉMÉTRIUS.--Oui, chien d'enfer, et c'est ainsi que tu l'as perdue. +Malheur à son fruit, et maudit soit son détestable choix! maudit soit le +rejeton d'un si horrible démon. + +CHIRON.--Il ne vivra pas. + +AARON.--Il ne mourra pas. + +LA NOURRICE.--Aaron, il le faut; sa mère le veut ainsi. + +AARON.--Le faut-il absolument, nourrice? En ce cas, qu'aucun autre que +moi n'attente à la vie de ma chair et de mon sang. + +DÉMÉTRIUS.--J'embrocherai le petit têtard sur la pointe de ma rapière. +Nourrice, donne-le-moi, mon épée l'aura bientôt expédiée. + +AARON, _prenant l'enfant et tirant son épée_.--Ce fer t'aurait plus vite +encore labouré les entrailles.--Arrêtez, lâches meurtriers! Voulez-vous +tuer votre frère? Par les flambeaux du firmament, qui brillaient avec +tant d'éclat lorsque cet enfant fut engendré, il meurt de la pointe +affilée de mon cimeterre, celui qui ose toucher à cet enfant, mon +premier-né et mon héritier! Je vous dis, jeunes gens, qu'Encelade +lui-même avec toute la race menaçante des enfants de Typhon, ni le grand +Alcide, ni le dieu de la guerre, n'auraient le pouvoir d'arracher cet +enfant des mains de son père. Quoi! quoi! enfants aux joues rouges, aux +coeurs vides, murs plâtrés, enseignes peintes de cabaret! le noir vaut +mieux que toute autre couleur, il dédaigne de recevoir aucune autre +couleur; toute l'eau de l'Océan ne blanchit jamais les jambes noires du +cygne, quoiqu'il les lave à toute heure dans les flots.--Dites de ma +part à l'impératrice que je suis d'âge à garder ce qui est à moi, +qu'elle arrange cela comme elle pourra. + +DÉMÉTRIUS.--Veux-tu donc trahir ainsi ton auguste maîtresse? + +AARON.--Ma maîtresse est ma maîtresse; et cet enfant, c'est moi-même; la +vigueur et le portrait de ma jeunesse; je le préfère au monde entier; et +en dépit du monde entier, je conserverai ses jours; ou Rome verra +quelques-uns de vous en porter la peine. + +DÉMÉTRIUS.--Cet enfant déshonore à jamais notre mère. + +CHIRON.--Rome la méprisera pour cette indigne faiblesse. + +LA NOURRICE.--L'empereur, dans sa rage, la condamnera à la mort. + +CHIRON.--Je rougis quand je songe à cette ignominie. + +AARON.--Voilà donc le privilége de votre beauté; malheur à cette couleur +traîtresse, qui trahit par la rougeur les secrètes pensées du coeur! +Voilà un petit garçon formé d'une autre nuance. Voyez comme le petit +moricaud sourit à son père, et semble lui dire: «Mon vieux, je suis à +toi.» Il est votre frère, seigneurs; visiblement nourri du même sang qui +vous a donné la vie, et il est venu au jour et sorti du même sein, où, +comme lui, vous avez été emprisonnés. Oui, il est votre frère, et du +côté le plus certain, quoique mon sceau soit empreint sur son visage. + +LA NOURRICE.--Aaron, que dirai-je à l'impératrice? + +DÉMÉTRIUS.--Réfléchis, Aaron, sur le parti qu'il faut prendre, et nous +souscrirons tous à ton avis. Sauve l'enfant, pourvu que nous soyons tous +en sûreté. + +AARON.--Asseyons-nous et délibérons tous ensemble; mon fils et moi nous +nous placerons au vent de vous; restez là; maintenant parlez à loisir de +votre sûreté. + +(Ils s'asseyent à terre.) + +DÉMÉTRIUS.--Combien de femmes ont déjà vu cet enfant? + +AARON.--Allons, fort bien, braves seigneurs. Quand nous sommes tous +unis, je suis un agneau. Mais si vous irritez le More,--le sanglier en +fureur, la lionne des montagnes, l'Océan en courroux ne seraient pas +aussi redoutables qu'Aaron.--Mais répondez, combien de personnes ont vu +l'enfant? + +LA NOURRICE.--Cornélie la sage-femme, et moi; personne autre si ce n'est +l'impératrice sa mère. + +AARON.--L'impératrice, la sage-femme et vous.--Deux peuvent garder le +secret, quand le troisième n'est plus là[21], va trouver l'impératrice, +dis-lui ce que je viens de dire. (_Il poignarde la nourrice._) Aïe! aïe! +voilà comme crie un cochon de lait qu'on arrange pour la broche. + +[Note 21: Secret de deux, secret de Dieu, secret de trois, secret de +tous. _Tre tacerano se due vi non sono._] + +DÉMÉTRIUS.--Que prétends-tu donc, Aaron? pourquoi as-tu fait cela? + +AARON.--Seigneur, c'est un acte de politique; la laisserai-je vivre pour +trahir notre crime? Une commère bavarde avec la langue longue? Non, +seigneur, non. Et maintenant connaissez tous mes desseins. Près d'ici +habite un certain Mulitéus, mon compatriote; sa femme n'est accouché que +d'hier. Son enfant lui ressemble, il est blanc comme vous; allez +arranger le marché avec lui, donnez de l'or à la mère, et instruisez-les +tous deux de tous les détails de l'affaire; dites-leur comment leur +fils, par cet arrangement, sera élevé et reçu pour héritier de +l'empereur, et substitué à la place du mien, afin d'apaiser cet orage +qui se forme à la cour, et que l'empereur le caresse comme sien. Vous +entendez, seigneurs? Et voyez (_montrant la nourrice_), je lui ai donné +sa potion.--Il faut que vous preniez soin de ses funérailles. Les champs +ne sont pas loin, et vous êtes de braves compagnons. Cela fait, songez à +ne pas prolonger les délais, mais envoyez-moi sur-le-champ la +sage-femme. Une fois débarrassés de la sage-femme et de la nourrice, +libre alors aux dames de jaser à leur gré. + +CHIRON.--Aaron, je vois que tu ne veux pas confier aux vents tes +secrets. + +DÉMÉTRIUS.--Pour le soin que tu prends de l'honneur de Tamora, elle et +les siens te doivent une grande reconnaissance. + +(Démétrius et Chiron sortent en emportant le cadavre de la nourrice.) + +AARON, _seul_.--Courons vers les Goths, aussi rapidement que +l'hirondelle, pour y placer le trésor qui est dans mes bras, et saluer +secrètement les amis de l'impératrice.--Allons, viens, petit esclave aux +lèvres épaisses; je t'emporte d'ici; car c'est toi qui nous donnes de +l'embarras; je te ferai nourrir de fruits sauvages, de racines, de lait +caillé, de petit-lait; je te ferai téter la chèvre, et loger dans une +caverne, et je t'élèverai pour être un guerrier, et commander un camp. + +(Il sort.) + + + + +SCÈNE III + +Place publique de Rome. + +TITUS, MARCUS _père, le jeune_ LUCIUS ET _autres Romains tenant des +arcs; Titus porte les flèches, lesquelles ont des lettres à leurs +pointes_. + + +TITUS.--Viens, Marcus, viens.--Cousins, voici le chemin.--Allons, mon +enfant,--voyons ton adresse à tirer. Vraiment, tu ne manques pas le but, +et la flèche y arrive tout droit. _Terras Astræa +reliquit_[22].--Rappelez-vous bien, Marcus.--Elle est partie, elle est +partie.--Monsieur, voyez à vos outils.--Vous, mes cousins, vous irez +sonder l'Océan, et vous jetterez vos filets; peut-être trouverez-vous la +justice au fond de la mer; et cependant il y en a aussi peu sur mer que +sur terre.--Non, Publius et Sempronius, il faut que vous fassiez cela; +c'est vous qui devez creuser avec la bêche et la pioche, et percer le +centre le plus reculé de la terre; et lorsque vous serez arrivés au +royaume de Pluton, je vous prie, présentez-lui cette requête: dites-lui +que c'est pour demander justice et implorer son secours; et que c'est de +la part du vieil Andronicus, accablé de chagrins dans l'ingrate +Rome.--Ah! Rome!--Oui, oui, j'ai fait ton malheur le jour que j'ai réuni +les suffrages du peuple sur celui qui me tyrannise ainsi.--Allez, +partez, et je vous prie, soyez tous bien attentifs, et ne laissez pas +passer un seul vaisseau de guerre sans y faire une exacte recherche; ce +méchant empereur pourrait bien l'avoir embarquée pour l'écarter d'ici, +et alors, cousins, nous pourrions appeler en vain la Justice. + +[Note 22: Astrée quitte la terre.] + +MARCUS.--O Publius! n'est-il pas déplorable de voir ainsi ton digne +oncle dans le délire? + +PUBLIUS.--C'est pour cela qu'il nous importe beaucoup, seigneur, de ne +pas le quitter, de veiller sur lui jour et nuit, et de traiter le plus +doucement que nous pourrons sa folie, jusqu'à ce que le temps apporte +quelque remède salutaire à son mal. + +MARCUS.--Cousins, ses chagrins sont au-dessus de tous les remèdes. +Joignons-nous aux Goths; et par une guerre vengeresse, punissons Rome de +son ingratitude, et que la vengeance atteigne le traître Saturninus. + +TITUS.--Eh bien, Publius? eh bien, messieurs, l'avez-vous rencontré? + +PUBLIUS.--Non, seigneur; mais Pluton vous envoie dire que si vous voulez +obtenir vengeance de l'enfer vous l'aurez. Quant à la Justice, elle est +occupée, à ce qu'il croit, dans le ciel avec Jupiter, ou quelque part +ailleurs; en sorte que vous êtes forcé d'attendre un peu. + +TITUS.--Il me fait tort de m'éconduire ainsi avec ses délais; je me +plongerai dans le lac brûlant de l'abîme, et je saurai arracher la +Justice de l'Achéron par les talons.--Marcus, nous ne sommes que des +roseaux; nous ne sommes pas des cèdres; nous ne sommes pas des hommes +charpentés d'ossements gigantesques, ni de la taille des cyclopes; mais +nous sommes de fer, Marcus, nous sommes d'acier jusqu'à la moelle des +os, et cependant nous sommes écrasés de plus d'outrages que notre dos +n'en peut supporter.--Puisque la Justice n'est ni sur la terre ni dans +les enfers, nous solliciterons le ciel et nous fléchirons les dieux pour +qu'ils envoient la Justice ici-bas pour venger nos affronts. Allons, à +l'ouvrage.--Vous êtes un habile archer, Marcus. (_Il lui donne des +flèches._) _Ad Jovem_[23], voilà pour toi.--Ici, _ad Apollinem_[24], _ad +Martem_[25]. C'est pour moi-même.--Ici, mon enfant, à _Pallas_.--Ici, à +_Mercure_.--A _Saturne_, Caïus, et non pas à Saturninus.--Il vaudrait +autant tirer contre le vent.--Allons, à l'oeuvre, enfant. Marcus, tire +quand je te l'ordonnerai. Sur ma parole, j'ai écrit cette liste à +merveille: il ne reste pas un dieu qui n'ait sa requête. + +[Note 23: A Jupiter] + +[Note 24: à Apollon] + +[Note 25: à Mars, etc.] + +MARCUS.--Cousins, lancez toutes vos flèches vers la cour, nous +mortifierons l'empereur dans son orgueil. + +TITUS.--Allons amis, tirez. (_Ils tirent._) A merveille, Lucius. Cher +enfant, c'est dans le sein de la Vierge, envoie-la à Pallas. + +MARCUS.--Seigneur, je vise un mille par delà la lune: de ce coup, votre +lettre est arrivée à Jupiter. + +TITUS.--Ah! Publius, Publius, qu'as-tu fait? Vois, vois, tu as coupé une +des cornes du Taureau. + +MARCUS.--C'était là le jeu, seigneur; quand Publius a lancé sa flèche, +le Taureau, dans sa douleur, a donné un si furieux coup au Bélier que +les deux cornes de l'animal sont tombées dans le palais; et qui les +pouvait trouver que le scélérat de l'impératrice?--Elle s'est mise à +rire, et elle a dit au More qu'il ne pouvait s'empêcher de les donner en +présent à son maître. + +TITUS.--Oui, cela va bien: Dieu donne la prospérité à votre grandeur! +(_Entre un paysan avec un panier et une paire de pigeons._) Des +nouvelles, des nouvelles du ciel! Marcus, le message est arrivé.--Eh +bien, l'ami, quelles nouvelles apportes-tu? as-tu des lettres? me +fera-t-on justice? Que dit Jupiter? + +LE PAYSAN.--Quoi, le faiseur de potences[26]? Il dit qu'il les a fait +descendre, parce que l'homme ne doit être pendu que la semaine +prochaine. + +[Note 26: Au lieu de Jupiter, le paysan entend Gibbet-Maker, faiseur +de potences.] + +TITUS.--Que dit Jupiter? Voilà ce que je te demande. + +LE PAYSAN.--Hélas! monsieur, je ne connais pas Jupiter, je n'ai bu +jamais avec lui de ma vie. + +TITUS.--Comment, coquin, n'es-tu pas le porteur? + +LE PAYSAN.--Oui, monsieur, de mes pigeons: de rien autre chose. + +TITUS.--Quoi, ne viens-tu pas du ciel? + +LE PAYSAN.--Du ciel? Hélas, monsieur, jamais je n'ai été là: Dieu me +préserve d'être assez audacieux pour prétendre au ciel dans ma jeunesse! +Quoi! je vais tout simplement avec mes pigeons au _Tribunal peuple_[27], +pour arranger une matière de querelle entre mon oncle et un des gens de +l'_impérial_. + +[Note 27: _Tribunal peuple_ est ici pour tribun du peuple, _impérial_ +pour l'empereur.] + +MARCUS.--Allons, seigneur, cela est juste ce qu'il faut pour votre +harangue. Qu'il aille remettre les pigeons à l'empereur de votre part. + +TITUS.--Dis-moi, peux-tu débiter une harangue à l'empereur avec _grâce_? + +LE PAYSAN.--Franchement, monsieur, je n'ai jamais pu dire _grâces_ de ma +vie. + +TITUS.--Allons, drôle, approche: ne fais plus de difficulté; mais donne +tes pigeons à l'empereur. Par moi, tu obtiendras de lui +justice.--Arrête, arrête!--En attendant, voilà de l'argent pour ta +commission.--Donnez-moi une plume et de l'encre.--L'ami, peux-tu +remettre une supplique avec grâce? + +LE PAYSAN,--Oui, monsieur. + +TITUS.--Eh bien, voilà une supplique pour toi. Et quand tu seras +introduit près de l'empereur, dès le premier abord il faut te +prosterner; ensuite lui baiser les pieds; et alors remets-lui tes +pigeons, et alors attends ta récompense. Je serai tout près, l'ami: vois +à t'acquitter bravement de ce message. + +LE PAYSAN.--Oh! je vous le garantis, monsieur: laissez-moi faire. + +TITUS.--Dis, as-tu un couteau? Voyons-le.--Marcus, plie-le dans la +harangue: car tu l'as faite sur le ton d'un humble suppliant.--Et +lorsque tu l'auras donnée à l'empereur, reviens frapper à ma porte, et +dis-moi ce qu'il t'aura dit. + +LE PAYSAN.--Dieu soit avec vous, monsieur! Je le ferai. + +TITUS.--Venez, Marcus, allons.--Publius, suis-moi. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE IV + +La scène est devant le palais. + +_Entrent_ SATURNINUS, TAMORA, CHIRON, DÉMÉTRIUS, _seigneurs et autres. +Saturninus porte à la main les flèches lancées par Titus._ + + +SATURNINUS.--Que dites-vous, seigneurs, de ces outrages? A-t-on jamais +vu un empereur de Rome insulté, dérangé et bravé ainsi en face, et +traité avec ce mépris pour avoir déployé une justice impartiale? Vous le +savez, seigneurs, aussi bien que les dieux puissants; quelques calomnies +que les perturbateurs de notre paix murmurent à l'oreille du peuple, il +ne s'est rien fait que de l'aveu des lois contre les fils téméraires du +vieil Andronicus. Et parce que ses chagrins ont troublé sa raison, +faudra-t-il que nous soyons ainsi persécutés de ses vengeances, de ses +accès de frénésie, et de ses insultes amères? Le voilà maintenant qui +appelle le ciel pour le venger. Voyez, voici une lettre à Jupiter, une +autre à Mercure; celle-ci à Apollon; celle-là au dieu de la guerre. De +jolis écrits à voir voler dans les rues de Rome! Quel est le but de +ceci, si ce n'est de diffamer le sénat et de nous flétrir en tous lieux +du reproche d'injustice? N'est-ce pas là une agréable folie, seigneurs? +Comme s'il voulait dire qu'il n'y a point de justice à Rome. Mais si je +vis, sa feinte démence ne servira pas de protection à ces outrages. Lui +et les siens apprendront que la justice respire dans Saturninus; et si +elle sommeille, il la réveillera si bien, que dans sa fureur elle fera +disparaître le plus impudent des conspirateurs qui soient en vie. + +TAMORA.--Mon gracieux seigneur, mon cher Saturninus, maître de ma vie, +souverain roi de toutes mes pensées, calmez-vous et supportez les +défauts de la vieillesse de Titus; c'est l'effet des chagrins qu'il +ressent de la perte de ses vaillants fils, dont la mort l'a frappé +profondément et a blessé son coeur. Prenez pitié de son déplorable état, +plutôt que de poursuivre pour ces insultes le plus faible ou le plus +honnête homme de Rome. (_A part._) Oui, il convient à la pénétrante +Tamora de les flatter tous.--Mais, Titus, je t'ai touché au vif, et tout +le sang de ta vie s'écoule: si Aaron est seulement prudent, tout va +bien, et l'ancre est dans le port. (_Entre le paysan avec sa paire de +colombes._)--Eh bien, qu'y a-t-il, mon ami? Veux-tu nous parler? + +LE PAYSAN.--Oui, vraiment, si vous êtes la Majesté impériale. + +TAMORA.--Je suis l'impératrice.--Mais voilà l'empereur assis là-bas. + +LE PAYSAN.--C'est lui que je demande. (A l'empereur.)--Que Dieu et saint +Étienne vous donnent le bonheur. Je vous ai apporté une lettre, et une +paire de colombes que voilà. + +(L'empereur lit la lettre.) + +SATURNINUS.--Qu'on le saisisse et qu'on le pende sur l'heure. + +LE PAYSAN.--Combien aurai-je d'argent? + +TAMORA.--Allons, misérable, tu vas être pendu. + +LE PAYSAN.--Pendu! Par Notre-Dame, j'ai donc apporté ici mon cou pour un +bel usage! + +(Il sort avec les gardes.) + +SATURNINUS.--Des outrages sanglants et intolérables! Endurerai-je plus +longtemps ces odieuses scélératesses? Je sais d'où part encore cette +lettre: cela peut-il se supporter? Comme si ses traîtres enfants, que la +loi a condamnés à mourir pour le meurtre de notre frère, avaient été +injustement égorgés par mon ordre! Allez, traînez ici ce scélérat par +les cheveux: ni son âge ni ses honneurs ne lui donneront des priviléges. +Va, pour cette audacieuse insulte, je serai moi-même ton bourreau, rusé +et frénétique misérable, qui m'aidas à monter au faîte des grandeurs +dans l'espérance que tu gouvernerais et Rome et moi. (_Entre Émilius._) +Quelles nouvelles, Émilius? + +ÉMILIUS.--Aux armes, aux armes, seigneurs! Jamais Rome n'en eut plus de +raisons! Les Goths ont rassemblé des forces; et avec des armées de +soldats courageux, déterminés, avides de butin, ils marchent à grandes +journées vers Rome, sous la conduite de Lucius, le fils du vieil +Andronicus: il menace dans le cours de ses vengeances d'en faire autant +que Coriolan. + +SATURNINUS.--Le belliqueux Lucius est-il le général des Goths? Cette +nouvelle me glace; et je penche ma tête comme les fleurs frappées de la +gelée ou l'herbe battue par la tempête. Ah! c'est maintenant que nos +chagrins vont commencer: c'est lui que le commun peuple aime tant: +moi-même, lorsque vêtu en simple particulier je me suis confondu avec +eux, je leur ai souvent ouï dire que le bannissement de Lucius était +injuste, et souhaiter que Lucius fût leur empereur. + +TAMORA.--Pourquoi trembleriez-vous? Votre ville n'est-elle pas forte? + +SATURNINUS.--Oui, mais les citoyens favorisent Lucius, et ils se +révolteront pour lui venir en aide. + +TAMORA.--Roi, prenez les sentiments d'un empereur, comme vous en portez +le titre. Le soleil est-il éclipsé par les insectes qui volent devant +ses rayons? L'aigle permet aux petits oiseaux de chanter et ne +s'embarrasse pas de ce qu'ils veulent dire par là, certain qu'il peut, +de l'ombre de ses ailes, faire taire à son gré leurs voix. Vous pouvez +en faire autant pour la populace insensée de Rome. Reprenez donc +courage; et sachez, empereur, que je saurai charmer le vieil Andronicus +par des paroles plus douces, mais plus dangereuses que ne l'est l'appât +pour le poisson, et le miel du trèfle fleuri pour la brebis[28]: l'un +meurt blessé par l'hameçon, et l'autre empoisonné par une pâture +délicieuse. + +[Note 28: «Cette herbe mangée en abondance est nuisible aux +troupeaux.» (JOHNSON.)] + +SATURNINUS.--Mais il ne voudra pas prier son fils pour nous. + +TAMORA.--Si Tamora l'en prie, il le voudra; car je puis flatter sa +vieillesse et l'endormir par des promesses dorées: et quand son coeur +serait presque inflexible et ses vieilles oreilles sourdes, son coeur et +son oreille obéiraient à ma langue.--(_A Émilius._) Allez, +précédez-nous, et soyez notre ambassadeur. Dites-lui que l'empereur +demande une conférence avec le brave Lucius, et fixe le lieu du +rendez-vous dans la maison de son père, le vieil Andronicus. + +SATURNINUS.--Émilius, acquittez-vous honorablement de ce message; et +s'il exige des otages pour sa sûreté, dites-lui de demander les gages +qu'il préfère. + +ÉMILIUS.--Je vais exécuter vos ordres. + +(Il sort.) + +TAMORA.--Moi, je vais aller trouver le vieux Andronicus, et l'adoucir +par toutes les ressources de l'art que je possède, pour arracher aux +belliqueux Goths le fier Lucius. Allons, cher empereur, reprenez votre +gaieté; ensevelissez toutes vos alarmes dans la confiance en mes +desseins. + +SATURNINUS.--Allez; puissiez-vous réussir et le persuader! + +(Ils sortent.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + + ACTE CINQUIÈME + + + + +SCÈNE I + +Plaine aux environs de Rome. + +LUCIUS, _à la tête des Goths; tambours, drapeaux._ + + +LUCIUS.--Guerriers éprouvés, mes fidèles amis, j'ai reçu des lettres de +la superbe Rome, qui m'annoncent la haine que les Romains portent à leur +empereur, et combien ils aspirent de nous voir. Ainsi, nobles chefs, +soyez ce qu'annoncent vos titres, fiers et impatients de venger vos +affronts, et tirez une triple vengeance de tous les maux que Rome vous a +causés. + +UN CHEF DES GOTHS.--Brave rejeton sorti du grand Andronicus, dont le +nom, qui nous remplissait jadis de terreur, fait maintenant notre +confiance; vous, dont l'ingrate Rome paye d'un odieux mépris les grands +exploits et les actions honorables, comptez sur nous: nous vous suivrons +partout où vous nous conduirez; comme dans un jour brûlant d'été les +abeilles, armées de leurs dards, suivent leur roi aux champs fleuris, et +nous nous vengerons de l'exécrable Tamora. + +TOUS ENSEMBLE.--Et ce qu'il dit, nous le disons tous avec lui, nous le +répétons tous d'une voix. + +LUCIUS.--Je lui rends grâces humblement, et à vous tous.--Mais qui vient +ici, conduit par ce robuste Goth? + +LE SOLDAT.--Illustre Lucius, je me suis écarté de notre armée pour aller +considérer les ruines d'un monastère, et comme j'avais les yeux fixés +avec attention sur cet édifice en décadence, soudain j'ai entendu un +enfant qui criait au pied d'une muraille. Me tournant du côté de la +voix, j'ai bientôt entendu qu'on calmait l'enfant qui pleurait en lui +disant: «Paix, petit marmot basané qui tiens moitié de moi, moitié de ta +mère! Si ta nuance ne décelait pas de qui tu es l'enfant; si la nature +t'avait seulement donné la physionomie de ta mère, petit misérable, tu +aurais pu devenir un empereur: mais quand le taureau et la génisse sont +tous deux blancs comme lait, jamais ils n'engendrent un veau noir comme +le charbon. Tais-toi, petit malheureux, tais-toi.» Voilà comment on +grondait l'enfant, et on continuait: «Il faut que je te porte à un +fidèle Goth, qui, quand il saura que tu es fils de l'impératrice, te +prendra en affection pour l'amour de ta mère.» Aussitôt, moi, je tire +mon épée, je fonds sur ce More que j'ai surpris à l'improviste, et que +je vous amène ici pour en faire ce que vous trouverez bon. + +LUCIUS.--O vaillant Goth! voilà le démon incarné qui a privé Andronicus +de sa main glorieuse: voilà la perle qui charmait les yeux de votre +impératrice, et voilà le vil fruit de ses passions déréglées. (_A +Aaron._)--Réponds, esclave à l'oeil blanc, où voulais-tu porter cette +vivante image de ta face infernale? Pourquoi ne parles-tu pas?--Quoi! +es-tu sourd? Non; pas un mot? Une corde, soldats; pendez-le à cet arbre, +et à côté de lui son fruit de bâtardise. + +AARON.--Ne touche pas à cet enfant: il est de sang royal. + +LUCIUS.--Il ressemble trop à son père pour valoir jamais rien. Allons, +commencez par pendre l'enfant, afin qu'il le voie s'agiter; spectacle +fait pour affliger son coeur de père. Apportez-moi une échelle. + +(On apporte une échelle sur laquelle on force Aaron de monter.) + +AARON.--Lucius, épargne l'enfant, et porte-le de ma part à +l'impératrice. Si tu m'accordes ma prière, je te révélerai d'étonnants +secrets qu'il te serait fort avantageux de connaître; si tu me la +refuses, arrive que pourra, je ne parle plus, et que la vengeance vous +confonde tous! + +LUCIUS.--Parle, et si ce que tu as à me dire me satisfait, ton enfant +vivra, et je me charge de le faire élever. + +AARON.--Si cela te satisfait? Oh! sois certain, Lucius, que ce que je te +dirai affligera ton âme; car j'ai à t'entretenir de meurtres, de viol et +de massacres, d'actes commis dans l'ombre de la nuit, d'abominables +forfaits, de noirs complots de malice et de trahison, de scélératesses +horribles à entendre raconter, et qui pourtant ont été exécutées par +pitié. Tous ces secrets seront ensevelis par ma mort, si tu ne me jures +pas que mon enfant vivra. + +LUCIUS.--Révèle ta pensée; je te dis que ton enfant vivra. + +AARON.--Jure-le, et puis, je commencerai. + +LUCIUS.--Par qui jurerai-je? Tu ne crois à aucun dieu, et dès lors +comment peux-tu te fier à un serment? + +AARON.--Quand je ne croirais à aucun dieu, comme en effet je ne crois à +aucun, n'importe; je sais que tu es religieux, et que tu as en toi +quelque chose qu'on appelle la conscience, et vingt autres superstitions +et cérémonies papistes que je t'ai vu très-soigneux d'observer.--C'est +pour cela que j'exige ton serment.--Car je sais qu'un idiot se fait un +dieu de son hochet, et tient la parole qu'il a jurée par ce dieu. C'est +là le serment que j'exige.--Ainsi tu jureras par ce dieu, quel qu'il +soit, que tu adores et que tu vénères, de sauver mon enfant, de le +nourrir et de l'élever; ou je ne te révèle rien. + +LUCIUS.--Eh bien, je te jure par mon dieu que je le ferai. + +AARON.--D'abord, apprends que j'ai eu cet enfant de l'impératrice. + +LUCIUS.--O femme impudique et d'une luxure insatiable! + +AARON.--Arrête, Lucius! Ce n'est là qu'une action charitable, en +comparaison de ce que tu vas entendre. Ce sont ses deux fils qui ont +massacré Bassianus; ils ont coupé la langue à ta soeur, ils lui ont fait +violence, lui ont coupé les mains, et l'ont _parée_ comme tu l'as vue. + +LUCIUS.--O exécrable scélérat! tu appelles cela _parer_? + +AARON.--Eh! elle a été lavée, et taillée et parée, et cela fut même un +fort agréable exercice pour ceux qui l'ont fait. + +LUCIUS.--Oh! les brutaux et barbares scélérats, semblables à toi! + +AARON.--C'est moi qui ai été leur maître, et qui les ai instruits. C'est +de leur mère qu'ils tiennent cet esprit de débauche, ce qui est aussi +sûr que l'est la carte qui gagne la partie; quant à leurs goûts +sanguinaires, je crois qu'ils les tiennent de moi, qui suis un aussi +brave chien qu'aucun boule-dogue qui ait jamais attaqué le taureau à la +tête. Que mes actions perfides attestent ce que je veux; j'ai indiqué à +tes frères cette fosse où le corps de Bassianus était gisant; j'ai écrit +la lettre que ton père a trouvée, et j'avais caché l'or dont il était +parlé dans cette lettre, d'accord avec la reine et ses deux fils. Et que +s'est-il fait dont tu aies eu à gémir, où je n'aie pas mis ma part de +malice? J'ai trompé ton père pour le priver de sa main; et dès que je +l'ai eue, je me suis retiré à l'écart, et j'ai failli me rompre les +côtes à force de rire. Je l'ai épié à travers la crevasse d'une +muraille, après qu'en échange de sa main il a reçu les têtes de ses deux +fils, j'ai vu ses larmes, et j'ai ri de si bon coeur que mes deux yeux +pleuraient comme les siens; et quand j'ai raconté toute cette farce à +l'impératrice, elle s'est presque évanouie de plaisir à mon récit, et +elle m'a payé mes nouvelles par vingt baisers. + +UN GOTH.--Comment peux-tu dire tout cela sans rougir? + +AARON.--Je rougis comme un chien noir, comme dit le proverbe. + +LUCIUS.--N'as-tu point de remords de ces forfaits atroces? + +AARON.--Oui, de n'en avoir fait mille fois davantage, et même en ce +moment je maudis le jour (cependant je crois qu'il en est peu sur +lesquels puisse tomber ma malédiction) où je n'aie fait quelque grand +mal, comme de massacrer un homme ou de machiner sa mort, de violer une +vierge ou d'imaginer le moyen d'y arriver, d'accuser quelque innocent ou +de me parjurer moi-même, de semer une haine mortelle entre deux amis, de +faire rompre le cou aux bestiaux des pauvres gens, d'incendier les +granges et les meules de foin dans la nuit, et de dire aux propriétaires +d'éteindre l'incendie avec leurs larmes: souvent j'ai exhumé les morts +de leurs tombeaux, et j'ai placé leurs cadavres à la porte de leurs +meilleurs amis lorsque leur douleur était presque oubliée, et sur leur +peau, comme sur l'écorce d'un arbre, j'ai gravé avec mon couteau en +lettres romaines: _Que votre douleur ne meure pas quoique je sois mort_. +En un mot, j'ai fait mille choses horribles avec l'indifférence qu'un +autre met à tuer une mouche; et rien ne me fait vraiment de la peine que +la pensée de ne plus pouvoir en commettre dix mille autres. + +LUCIUS.--Descendez ce démon: il ne faut pas qu'il meure d'une mort aussi +douce que d'être pendu sur-le-champ. + +AARON.--S'il existe des démons, je voudrais être un démon pour vivre et +brûler dans le feu éternel; pourvu seulement que j'eusse ta compagnie en +enfer, et que je pusse te tourmenter de mes paroles amères. + +LUCIUS, _aux soldats_.--Amis, fermez-lui la bouche et qu'il ne parle +plus. + +(Entre un Goth.) + +LE GOTH.--Seigneur, voici un messager de Rome qui désire être admis en +votre présence. + +LUCIUS.--Qu'il vienne. (_Entre Émilius._) Salut, Émilius; quelles +nouvelles apportez-vous de Rome? + +ÉMILIUS.--Seigneur Lucius, et vous, princes des Goths, l'empereur romain +vous salue tous par ma voix: ayant appris que vous êtes en armes, il +demande une entrevue avec vous à la maison de votre père. Vous pouvez +choisir vos otages, ils vous seront remis sur-le-champ. + +UN CHEF DES GOTHS.--Que dit notre général? + +LUCIUS.--Émilius, que l'empereur donne ses otages à mon père et à mon +oncle Marcus, et nous viendrons. (_A ses troupes._)--Marchez. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE II + +Rome.--La scène est devant la maison de Titus. + +TAMORA, CHIRON ET DÉMÉTRIUS _déguisés_. + + +TAMORA.--C'est dans cet étrange et singulier habillement que je veux me +présenter à Andronicus, et lui dire que je suis la Vengeance envoyée du +fond de l'abîme pour me joindre à lui et venger ses cruels outrages. +Frappez la porte de son cabinet, où l'on dit qu'il se renferme pour +méditer les étranges plans de terribles représailles. Dites-lui que la +Vengeance elle-même est venue pour se liguer avec lui et travailler à la +ruine de ses ennemis. + +(Ils frappent, et Titus se montre en haut.) + +TITUS.--Pourquoi troublez-vous mes méditations? Vous faites-vous un jeu +de me faire ouvrir la porte, dans le but de faire évanouir mes tristes +résolutions et de rendre sans effet toutes mes études? Vous vous +trompez; car ce que j'ai intention de faire, voyez, je l'ai tracé ici en +caractères de sang; et ce qui est écrit s'accomplira. + +TAMORA.--Titus, je suis venue pour te parler. + +TITUS.--Non, pas un seul mot. Comment puis-je donner de la grâce à mon +discours, lorsqu'il me manque une main pour y joindre les gestes? Tu as +l'avantage sur moi; ainsi retire-toi. + +TAMORA.--Si tu me connaissais, tu voudrais me parler. + +TITUS.--Je ne suis pas fou: je te connais bien; j'atteste ce bras +mutilé, et ces lignes sanglantes, et ces rides profondes, creusées par +le chagrin et les soucis: j'atteste les jours de fatigue et les longues +nuits; j'atteste tout mon désespoir que je te connais bien pour notre +fière impératrice, la puissante Tamora: ne viens-tu pas me demander mon +autre main? + +TAMORA.--Sache, triste vieillard, que je ne suis point Tamora: elle est +ton ennemie, et moi je suis ton amie. Je suis la Vengeance, envoyée du +royaume des enfers pour te soulager du vautour qui te ronge le coeur, en +exerçant d'horribles représailles sur tes ennemis. Descends et +souhaite-moi la bienvenue dans ce royaume de la lumière: viens +t'entretenir avec moi de meurtre et de mort. Il n'est point d'antre +sombre, de retraite cachée, de vaste obscurité, de vallon obscur où le +meurtre sanglant et l'affreux viol puissent se tapir de frayeur, où je +ne puisse les découvrir, et faire retentir à leurs oreilles mon nom +terrible, la Vengeance, nom qui fait frissonner les odieux coupables. + +TITUS.--Es-tu la Vengeance? m'es-tu envoyée pour tourmenter mes ennemis. + +TAMORA.--Oui; ainsi descends et reçois-moi. + +TITUS.--Commence par me rendre quelque service avant que j'aille te +recevoir. A tes côtés sont le Meurtre et le Viol: donne-moi quelque +assurance que tu es en effet la Vengeance: poignarde-les ou écrase-les +sous les roues de ton char; alors j'irai te trouver, et je serai ton +cocher, et je roulerai avec toi autour des globes. Procure-toi deux +coursiers fougueux, noirs comme le jais, pour entraîner rapidement ton +char vengeur, et déterrer les meurtriers dans leurs coupables repaires. +Et lorsque ton char sera chargé de leurs têtes, je descendrai et je +courrai à pied près de la roue tout le long du jour, comme un vil +esclave; oui, depuis le lever d'Hypérion à l'orient jusqu'à ce qu'il se +précipite dans l'Océan: et tous les jours je recommencerai cette pénible +tâche, à condition que tu détruiras ici le Rapt et le Meurtre. + +TAMORA.--Ce sont mes ministres, et ils m'accompagnent. + +TITUS.--Sont-ils tes ministres? Comment s'appellent-ils? + +TAMORA.--Le Rapt et le Meurtre: ils portent ces noms parce qu'ils +punissent ceux qui sont coupables de ces crimes. + +TITUS.--Grand Dieu! comme ils ressemblent aux fils de l'impératrice! +Mais nous autres, pauvres humains, nous avons de pauvres yeux insensés +qui nous trompent. O douce Vengeance, maintenant je viens à toi; et si +l'étreinte d'un seul bras peut te satisfaire, je vais te presser tout à +l'heure avec celui qui me reste. + +(Titus se retire.) + +TAMORA, _à ses fils_.--Ce pacte que je fais avec lui convient à sa +folie: quelque invention que je forge pour nourrir la chimère de son +cerveau malade, songez à l'appuyer, à l'entretenir par vos discours; car +il ne lui reste plus aucun doute, et il me prend fermement pour la +Vengeance. Profitant de sa crédulité et de sa folle idée, je le +déterminerai à mander son fils Lucius; et lorsque je serai assurée de +lui dans un banquet, je trouverai quelque ruse, quelque coup de main, +pour écarter et disperser ces Goths inconstants, ou au moins pour en +faire ses ennemis. Voyez: le voilà qui vient; il faut que je joue mon +rôle. + +TITUS.--J'ai longtemps été délaissé, et cela pour toi; sois la +bienvenue, furie terrible, dans ma maison désolée! Meurtre et Rapt, vous +êtes aussi les bienvenus.--Oh! comme vous ressemblez à l'impératrice et +à ses deux fils! Je vous trouve bien assortis, il ne vous manque qu'un +More.--Est-ce que tout l'enfer n'a pu vous procurer un pareil démon? car +je sais bien que jamais l'impératrice ne roule dans son char qu'elle ne +soit accompagnée d'un More; et pour représenter en vrai notre reine, il +conviendrait que vous eussiez un pareil démon. Mais soyez les bienvenus, +tels que vous êtes; que ferons-nous? + +TAMORA.--Que voudrais-tu que nous fissions, Andronicus? + +DÉMÉTRIUS.--Montre-moi un meurtrier, et je me charge de lui. + +CHIRON.--Montre-moi un scélérat qui ait commis un rapt; je suis envoyé +pour en tirer vengeance. + +TAMORA.--Montre-moi mille méchants qui t'aient fait du mal, et je te +vengerai d'eux tous. + +TITUS.--Regarde autour de toi dans les rues corrompues de Rome, et quand +tu apercevras un homme qui te ressemble, bon Meurtre, poignarde-le; +c'est un meurtrier.--Toi, accompagne-le, et quand le hasard te fera +rencontrer un autre homme qui te ressemble, bon Rapt, poignarde-le; +c'est un ravisseur.--Toi, suis-les; il y a dans le palais de l'empereur +une reine suivie d'un More; tu pourras aisément la reconnaître en la +comparant à toi, car elle te ressemble de la tête aux pieds: je t'en +conjure, fais-leur souffrir quelque mort violente; ils ont été violents +envers moi et les miens. + +TAMORA.--Nous voilà bien instruits; nous l'exécuterons: mais si tu +voulais, bon Andronicus, envoyer vers Lucius, ton vaillant fils, qui +conduit vers Rome une armée de valeureux Goths; et l'inviter à se rendre +à un festin dans ta maison; lorsqu'il sera ici, au milieu de ta fête +solennelle, j'amènerai l'impératrice et ses fils, l'empereur même et +tous tes ennemis, et ils s'agenouilleront et se mettront à ta merci; et +tu pourras soulager sur eux ton coeur irrité. Que répond Andronicus à +cette proposition? + +TITUS _appelant_.--Marcus, mon frère!--C'est le triste Titus qui +t'appelle. (_Entre Marcus._) Pars, cher Marcus, va trouver ton neveu +Lucius; tu le chercheras parmi des Goths. Dis-lui de venir me trouver, +et d'amener avec lui quelques-uns des principaux princes des Goths; +dis-lui de faire camper ses soldats là où ils sont; dis-lui que +l'empereur et l'impératrice viennent à une fête chez moi, et qu'il la +partagera avec eux. Fais cela pour l'amitié que tu me portes, et qu'il +fasse ce que je dis s'il tient à la vie de son vieux père. + +MARCUS.--Je vais faire ton message, et revenir aussitôt. + +(Il sort.) + +TAMORA.--Je vais te quitter pour m'occuper de tes affaires, et j'emmène +avec moi mes ministres. + +TITUS.--Non, non, que le Meurtre et le Rapt restent avec moi; autrement +je rappelle mon frère, et je ne cherche plus d'autre vengeance que par +les mains de Lucius. + +TAMORA, _à part, à ses deux fils_.--Qu'en dites-vous, mes enfants? +Voulez-vous rester, tandis que je vais informer l'empereur de la manière +dont j'ai conduit le stratagème que nous avons résolu? Cédez à sa +fantaisie, flattez-le, caressez-le, et demeurez avec lui jusqu'à mon +retour. + +TITUS, _à part_.--Je les connais bien tous, quoiqu'ils me croient fou; +et j'attraperai par leur propre ruse ce couple de maudits chiens d'enfer +et leur mère. + +DÉMÉTRIUS.--Madame, partez quand il vous plaira, laissez-nous ici. + +TAMORA.--Adieu, Andronicus; la Vengeance va ourdir un plan pour +surprendre tes ennemis. + +(Elle sort.) + +TITUS.--Je le sais que tu vas t'en occuper; adieu, chère Vengeance. + +CHIRON.--Dis-nous, vieillard, à quoi tu nous emploieras. + +TITUS.--Ne vous mettez pas en peine; j'ai assez d'ouvrage pour vous. +(_Il appelle._)--Publius, Caïus, Valentin, venez ici! + +(Entrent Publius et autres.) + +PUBLIUS.--Que désirez-vous? + +TITUS.--Connais-tu ces deux hommes? + +PUBLIUS.--Ce sont les fils de l'impératrice, je crois, Chiron et +Démétrius. + +TITUS.--Fi donc, Publius, fi donc, tu te trompes étrangement. L'un est +le Meurtre, et l'autre s'appelle le Rapt; en conséquence, enchaîne-les, +bon Publius.--Caïus, Valentin, mettez la main sur eux. Vous m'avez +souvent entendu désirer cet instant, je le trouve enfin. Liez-les bien, +et fermez-leur la bouche s'ils veulent crier. + +(Titus sort.) + +(Publius, Caïus, Valentin, etc., se saisissent de Chiron et de +Démétrius.) + +CHIRON.--Lâches, arrêtez; nous sommes les fils de l'impératrice! + +PUBLIUS.--Et c'est pour cela que nous faisons ce qu'on nous a +commandés.--Fermez-leur la bouche; qu'ils ne puissent pas dire un +mot.--Est-il bien garrotté?--Songez à les bien lier. + +(Titus Andronicus rentre tenant un poignard, et Lavinia tenant un +bassin.) + +TITUS.--Viens, viens, Lavinia. Vois, tes ennemis sont liés.--Amis, +fermez bien leurs bouches; qu'ils ne me parlent pas, mais qu'ils +entendent les paroles terribles que je profère.--O scélérats, Chiron et +Démétrius! voici la source pure que vous avez souillée de boue, voilà ce +beau printemps que vous avez mêlé avec votre hiver. Vous avez tué son +époux, et pour ce lâche forfait deux de ses frères ont été condamnés au +supplice; ma main a été tranchée, et vous en avez fait de gaies +plaisanteries; ses deux belles mains, sa langue, et ce qui était plus +précieux encore que sa langue et ses mains, sa chasteté sans tache, +traîtres inhumains, vous les avez mutilées et ravies! Que +répondriez-vous si je vous laissais parler? Écoutez, misérables, comment +je me propose de vous martyriser. Il me reste encore cette main pour +vous couper la gorge; tandis que Lavinia tiendra entre ses moignons le +bassin qui va recevoir votre sang criminel. Vous savez que votre mère +compte revenir partager mon festin, qu'elle se donne le nom de la +Vengeance, et qu'elle me croit fou.--Écoutez, scélérats, je mettrai vos +os en poussière, j'en formerai une pâte avec votre sang, et de la pâte +je ferai un pâté où je ferai entrer vos têtes odieuses; et je dirai à +cette prostituée, votre exécrable mère, de dévorer, comme la terre, sa +propre progéniture. Voilà le repas auquel je l'ai conviée, et voilà le +mets dont elle se gorgera. Vous avez traité ma fille plus cruellement +que ne le fut Philomèle; je veux m'en venger plus cruellement que +Progné. Allons, tendez la gorge.--(_Il les égorge_.) Viens, Lavinia, +reçois leur sang; et, quand ils seront morts, je vais réduire leurs os +en poudre imperceptible, les humecter de cette odieuse liqueur, et faire +cuire leurs têtes dans cette horrible pâte. Viens, que chacun m'aide à +préparer ce banquet; je désire qu'il puisse être plus terrible et plus +sanglant que la fête des centaures. Allons, apportez-les ici; je veux +être le cuisinier, et les tenir prêts pour le retour de leur mère. + +(Ils sortent en emportant les cadavres.) + + + + +SCÈNE III + +Un pavillon avec des tables. + +LUCIUS, MARCUS, OFFICIERS GOTHS, AARON _prisonnier_. + + +LUCIUS.--Mon oncle Marcus, puisque c'est la volonté de mon père que je +vienne à Rome, je suis satisfait. + +UN GOTH.--Et notre volonté est la tienne, arrive ce que voudra la +Fortune. + +LUCIUS.--Cher oncle, chargez-vous de ce More barbare, de ce tigre +affamé, de ce maudit démon: qu'il ne reçoive aucune nourriture; +enchaînez-le jusqu'à ce qu'on le produise face à face avec +l'impératrice, pour rendre témoignage de ses horribles forfaits, et +veillez à ce que nos amis en embuscade soient en force; je crains que +l'empereur ne nous veuille pas de bien. + +AARON.--Que quelque démon murmure ses malédictions à mon oreille, et +m'inspire afin que ma langue puisse exhaler tout le venin dont mon coeur +est gonflé. + +LUCIUS.--Va-t'en, chien barbare, esclave infâme.--Amis, aidez à mon +oncle à l'emmener. (_Les Goths sortent avec Aaron. Fanfares._)--Ces +trompettes annoncent l'approche de l'empereur. + +(Entrent Saturninus et Tamora avec les tribuns et les sénateurs.) + +SATURNINUS.--Quoi, le firmament a-t-il donc plus d'un soleil? + +LUCIUS.--Que te sert-il de t'appeler un soleil? + +MARCUS.--Empereur de Rome, et vous, mon neveu, entamez le pourparler. +Cette querelle doit être discutée paisiblement. Tout est prêt pour le +festin que le soigneux Titus a ordonné dans des vues honorables, pour la +paix, pour l'amitié, pour l'union, et pour le bien de Rome. Veuillez +donc avancer, et prendre vos places. + +SATURNINUS.--Volontiers, Marcus. + +(Les hautbois sonnent. La compagnie prend place à table. Titus paraît en +habit de cuisinier, plaçant les mets sur la table, Lavinia voilée +l'accompagne, avec le jeune Lucius.) + +TITUS.--Soyez le bienvenu, mon gracieux souverain.--Soyez la bienvenue, +redoutable reine.--Salut, Goths belliqueux.--Salut, Lucius; soyez tous +les bienvenus. Quoique la chère soit peu splendide, elle suffira pour +vous remplir l'estomac: veuillez bien manger. + +SATURNINUS.--Pourquoi êtes-vous ainsi accoutré, Andronicus? + +TITUS.--Parce que je voulais m'assurer que tout serait en ordre pour +fêter Votre Majesté et votre impératrice. + +TAMORA.--Nous vous sommes obligés, bon Andronicus. + +TITUS.--Vous le seriez sûrement si Votre Majesté pouvait lire au fond de +mon coeur. Seigneur empereur, résolvez-moi cette question: Le fougueux +Virginius fit-il bien de tuer sa fille de sa propre main, parce qu'elle +avait été violée, souillée et déshonorée? + +SATURNINUS.--Il fit bien, Andronicus. + +TITUS.--Votre raison, mon souverain? + +SATURNINUS.--Parce que sa fille ne devait pas survivre à son déshonneur, +et renouveler sans cesse par sa présence les douleurs de son père. + +TITUS.--Cette raison est forte, décisive et convaincante. C'est un +exemple, un précédent, un modèle à suivre pour moi, le plus malheureux +des pères. Meurs, meurs, Lavinia, et ta honte avec toi; et avec ta honte +le chagrin de ton père! + +(Il tue sa fille.) + +SATURNINUS.--Qu'as-tu fait, père barbare et dénaturé? + +TITUS.--J'ai tué celle qui m'a rendu aveugle à force de me faire +pleurer: je suis aussi malheureux que l'était Virginius, et j'ai mille +raisons de plus que lui de commettre cette violence; et la voilà faite. + +SATURNINUS.--Quoi, est-ce qu'elle a été violée? Dis, qui a fait cette +action? + +TITUS.--Voudriez-vous manger? Que Votre Majesté daigne se nourrir. + +TAMORA.--Pourquoi as-tu tué ainsi ta fille unique? + +TITUS.--Ce n'est pas moi: c'est Chiron et Démétrius, ils l'ont violée, +ils lui ont tranché la langue; ce sont eux, oui, eux, qui lui ont fait +tout ce mal. + +SATURNINUS.--Qu'on aille les chercher sur-le-champ. + +TITUS.--Bon! ils sont là tous deux assaisonnés dans ce pâté, dont leur +mère s'est délicatement nourrie: elle a mangé la chair qu'elle a +enfantée elle-même. C'est la vérité, c'est la vérité: j'en atteste la +lame affilée de mon couteau. + +(Il perce Tamora.) + +SATURNINUS.--Meurs, misérable fou, pour cet abominable forfait. + +(Saturninus tue Titus.) + +LUCIUS.--L'oeil d'un fils peut-il voir couler le sang de son père? Voilà +salaire pour salaire, mort pour mort. + +(Lucius poignarde Saturninus.) + +MARCUS.--Peuple et fils de Rome dont je vois les tristes visages que ce +tumulte disperse comme une troupe d'oiseaux séparés par les vents et le +tourbillon de la tempête, laissez-moi vous enseigner le moyen de réunir +de nouveau dans une gerbe unique ces épis épars, et de former de ces +membres séparés un seul corps. + +UN SÉNATEUR.--Oui, de peur que Rome ne soit le fléau de Rome; et que +celle qui voit ramper devant elle de vastes et puissants royaumes, +désormais comme un proscrit errant dans l'abandon et le désespoir, +exerce sur elle-même une honteuse justice! Mais si ces signes de +vieillesse, ces rides profondes de l'âge, témoins sérieux de ma longue +expérience, ne peuvent vous engager à m'écouter, parlez, vous, ami chéri +de Rome (_à Lucius_), comme jadis notre ancêtre, lorsque sa langue +pathétique raconta à l'oreille attentive de l'amoureuse et triste Didon +l'histoire de cette nuit de flammes et de désastres où les Grecs rusés +surprirent la Troie du roi Priam: dites-nous quel Sinon avait enchanté +nos oreilles, ou qui a introduit chez nous la fatale machine qui porte +une blessure profonde à notre Troie, à notre Rome?--Mon coeur n'est pas +formé de caillou ni d'acier, et je ne puis exprimer notre amère douleur +sans que des flots de larmes viennent suffoquer ma voix, et interrompre +mon discours dans le moment même où il exciterait le plus votre +attention et attendrirait vos coeurs émus de pitié. Voici un général: +qu'il fasse lui-même ce récit; vos coeurs palpiteront et vous pleurerez +en l'entendant parler. + +LUCIUS.--Apprenez donc, nobles auditeurs, que les exécrables Chiron et +Démétrius sont ceux qui ont massacré le frère de notre empereur, que ce +sont eux qui ont déshonoré notre soeur, et que nos deux frères ont été +décapités pour leurs atroces forfaits. Apprenez que les larmes de notre +père ont été méprisées; et qu'il a été, par une lâche fraude, privé de +cette main fidèle qui avait soutenu les guerres de Rome et précipité ses +ennemis dans le tombeau. Enfin, vous savez que moi j'ai été injustement +banni, que les portes ont été fermées sur moi, et que, pleurant, j'ai +été chassé et réduit à aller demander du secours aux ennemis de Rome, +qui ont noyé leur haine dans mes larmes sincères, et m'ont ouvert leurs +bras pour me recevoir comme un ami; et je suis le banni, il faut que +vous le sachiez, qui ai protégé la sûreté de Rome au prix de mon sang, +et détourné de son sein le fer ennemi pour l'enfoncer dans mon corps +intrépide. Hélas! vous savez que je ne suis pas homme à me vanter; mes +blessures, toutes muettes qu'elles sont, peuvent attester que mon +témoignage est juste et plein de vérité. Mais, arrêtons, il me semble +que je m'écarte trop en parlant ici de mon faible mérite. Oh! +pardonnez-moi, les hommes se louent eux-mêmes quand ils n'ont plus +d'amis pour le faire. + +MARCUS.--C'est maintenant à mon tour de parler. Voyez cet enfant. (_Il +montre l'enfant qu'un serviteur porte dans ses bras._) Tamora est sa +mère; c'est la progéniture d'un More impie, le premier artisan et +l'auteur de tous ces maux. Le scélérat est vivant dans la maison de +Titus, et il est là, tout homme qu'il est, pour attester la vérité de ce +fait. Jugez maintenant quelle raison avait Titus de se venger de ces +outrages inexprimables, au-dessus de la patience, au delà de ce que peut +supporter l'homme. Maintenant que vous avez entendu la vérité, que +dites-vous, Romains? Avons-nous rien fait d'injuste? Montrez-nous en +quoi, et de la place où vous nous voyez maintenant, nous allons, en nous +tenant par la main, nous précipiter ensemble, détruire tout ce qui reste +de la triste famille d'Andronicus, écraser nos têtes sur les pierres +rugueuses, et éteindre d'un seul coup notre maison. Parlez, Romains, +parlez, et si vous l'ordonnez, voyez, Lucius et moi, nous allons, la +main dans la main, nous précipiter. + +ÉMILIUS.--Viens, viens, respectable citoyen de Rome, et conduis +doucement par la main notre empereur, notre empereur Lucius; car je suis +bien sûr que toutes les voix vont le nommer d'un cri unanime. + +TOUS LES ROMAINS _s'écrient_.--Salut, Lucius; salut, royal empereur de +Rome. + +(Lucius et ses amis descendent.) + +MARCUS.--Allez dans la triste maison du vieux Titus, et traînez ici ce +More impie pour le condamner à quelque mort sanglante, cruelle, en +punition de sa méchante vie. + +LES ROMAINS.--Salut, Lucius; salut, gracieux maître de Rome. + +LUCIUS.--Grâces vous soient rendues, généreux Romains: puissé-je +gouverner de façon à guérir les plaies de Rome, et à effacer ses +désastres! Mais, bon peuple, accordez-moi quelques instants, car la +nature m'impose une tâche douloureuse.--Tenez-vous à l'écart.--Et vous, +mon oncle, approchez pour verser les larmes funèbres sur ce +cadavre.--Ah! reçois ce baiser brûlant sur tes lèvres pâles et froides +(_il embrasse Titus_), ces larmes de douleur sur ton visage sanglant; +tristes et derniers devoirs de ton digne fils! + +MARCUS.--Ton frère Marcus nous offre à tes lèvres, larmes pour larmes, +et tendre baiser pour baiser. Oh! lorsque la somme de ceux que je devais +te donner serait infinie, impossible à compter, cependant je +m'acquitterais encore. + +LUCIUS, _à son fils_.--Approche, enfant: viens apprendre de nous à +fondre en pleurs. Ton grand-père t'aimait bien: mille fois il t'a fait +danser sur ses genoux, il t'a endormi en chantant, pendant que son +tendre sein te servait d'oreiller, il t'a raconté bien des histoires à +la portée de ton enfance; en reconnaissance, comme un tendre enfant, +répands quelques larmes de tes yeux encore faibles, et paye ce tribut à +la nature qui le demande: les amis associent leurs amis à leurs chagrins +et à leurs peines: fais-lui tes derniers adieux; dépose-le dans sa +tombe; rends-lui ce service et prends congé de lui. + +LE JEUNE LUCIUS.--O grand-père, grand-père! oui, je voudrais de tout mon +coeur être mort, et qu'à ce prix vous fussiez encore vivant. O seigneur! +mes larmes m'empêchent de pouvoir lui parler: mes larmes m'étoufferont +si j'ouvre la bouche. + +(Entrent des serviteurs entraînant Aaron.) + +UN DES ROMAINS.--Enfin, triste famille d'Andronicus, finissez-en avec le +malheur. Prononcez la sentence de cet exécrable scélérat, qui a été +l'auteur de ces tragiques événements. + +LUCIUS.--Enfouissez-le jusqu'à la poitrine dans la terre, et laissez-le +mourir de faim[29]: qu'il reste là, qu'il crie et demande de la +nourriture: si quelqu'un le soulage et le plaint, il mourra pour ce +crime. Tel est notre arrêt: que quelques-uns de vous demeurent et +veillent à ce qu'il soit enfoui dans la terre. + +[Note 29: Dans la pièce de Ravenscroft, Aaron est mis à la broche et +rôti sur le théâtre.] + +AARON.--Eh! pourquoi la rage serait-elle muette? pourquoi la fureur +garderait-elle le silence? Je ne suis pas un enfant, moi, pour aller, +avec de basses prières, me repentir des maux que j'ai faits. Je +voudrais, si je pouvais faire ma volonté, commettre dix mille forfaits +pis que tous ceux que j'ai commis; et si jamais il m'arriva dans le +cours de ma vie de faire une seule bonne action, je m'en repens de toute +mon âme. + +LUCIUS.--Que quelques bons amis emportent d'ici le corps de l'empereur, +et lui donnent la sépulture dans le tombeau de son père. Mon père et +Lavinia seront sans délai enfermés dans le monument de notre famille. +Quant à cette odieuse tigresse, cette Tamora, nuls rites funèbres ne lui +seront accordés, nul homme ne prendra pour elle les habits de deuil: nul +glas funéraire n'annoncera ses obsèques: qu'on la jette aux bêtes +sauvages et aux oiseaux de proie. Sa vie fut celle d'une bête féroce; +elle vécut sans pitié; et par conséquent elle n'en trouvera point. +Veillez à ce qu'il soit fait justice d'Aaron, de cet infernal More, +l'auteur de tous nos désastres: ensuite nous allons travailler à bien +ordonner l'État, afin que de pareils événements ne viennent jamais hâter +sa ruine. + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + BALLADE. + + PLAINTES DE TITUS ANDRONICUS. + + +Vous, âmes nobles et guerrières, qui n'épargnez pas votre sang pour la +patrie, écoutez-moi, moi qui, pendant dix longues années, ai combattu +pour Rome, et n'en ai reçu que de l'ingratitude pour récompense. + +Je vécus soixante ans à Rome dans la plus grande considération, j'y +étais aimé des nobles, j'avais vingt-cinq fils dont la vertu naissante +faisait tout mon plaisir. + +Je combattis toujours avec mes fils contre l'essaim furieux des ennemis +de Rome; nous avons combattu dix ans les Goths, nous avons essuyé mille +fatigues et reçu beaucoup de blessures. + +Le glaive m'enleva vingt-deux de mes fils avant que nous revinssions à +Rome; et je ne conservai que trois de mes vingt-cinq enfants, tant la +guerre en moissonna! + +Cependant le bonheur accompagna mes travaux, j'amenai prisonniers la +reine, ses fils et un More, l'homme le plus meurtrier qui fut jamais. + +L'empereur épousa la reine, source de maux funestes qui désolèrent Rome; +car les deux princes et le More le trompèrent lâchement, sans égard pour +personne. + +Le More plut à l'impératrice, qui prêta l'oreille à sa passion; elle +oublia ses serments jurés à l'empereur, et elle mit au monde un enfant +more. + +Jour et nuit ils ne pensaient tous les deux qu'à répandre le sang, et à +me plonger moi et les miens dans le tombeau par un assassinat. + +J'espérais enfin vivre en repos, lorsque de nouveaux chagrins vinrent +m'assaillir; il me restait une fille de qui j'attendais le soulagement +de mes maux, et la consolation de ma vieillesse. + +Cette enfant, appelée Lavinia, était fiancée au noble fils de +l'empereur: dans une chasse, il fut massacré par les indignes complices +de la cruelle impératrice. + +On eut la méchanceté de jeter son corps dans une profonde et sombre +fosse; le scélérat more passa peu de temps après par cet endroit avec +mes fils, et ils tombèrent dans la fosse. + +Le More y fit passer ensuite l'empereur, et leur imputa tout le crime de +ce meurtre; comme ils furent trouvés dans la fosse, on les arrêta et on +les enchaîna. + +Mais ce qui mit le comble à mon malheur, les deux princes eurent la +cruauté d'enlever ma fille sans pitié, et souillèrent sa chasteté dans +leurs bras impudiques. + +Et quand ils l'eurent déshonorée, ils firent tout ce qu'ils purent pour +tenir leur crime secret; ils lui coupèrent la langue, afin qu'elle ne +pût les accuser. + +Ils lui coupèrent aussi les deux mains, afin qu'elle ne pût ni mettre +ses plaintes par écrit, ni trahir les deux complices de ce forfait, en +brodant avec l'aiguille sur son métier. + +Mon frère Marcus la rencontra dans la forêt où son sang arrosait la +terre, la vit les deux bras coupés, sans langue, et ne pouvant se +plaindre de son malheur. + +Et lorsque je la vis dans cet affreux état, je versai des larmes; je +poussai pour Lavinia plus de plaintes que je n'en avais poussé pour mes +vingt-deux fils. + +Et quand je vis qu'elle ne pouvait ni écrire, ni parler, ce fut alors +que mon coeur se brisa de douleur; nous répandîmes du sable sur la +terre, afin de parvenir à dévoiler l'auteur de tant d'atrocités. + +Avec un bâton, sans le secours de la main, elle écrivit sur le sable ce +qui suit: + +«Les fils abominables de la fière impératrice sont les seuls auteurs de +mes souffrances.» + +J'arrachai mes cheveux gris, je maudis l'heure où j'étais né, et je +souhaitai que la main qui avait combattu pour l'honneur de Rome eût été +estropiée dans le berceau. + +Le More, toujours occupé de scélératesses, dit que si je voulais +délivrer mes fils, il fallait que je donnasse ma main droite à +l'empereur, et qu'alors il laisserait vivre mes fils. + +J'ordonnai au More de me couper sur-le-champ la main, et je la vis +séparée de mon bras sans crainte et sans horreur; car j'aurais +volontiers donné au tyran mon coeur sanglant pour la vie de mes enfants. + +Bientôt on me rapporte ma main qu'on avait refusée, et les têtes de mes +fils séparées de leurs corps: je les contemplai, et mes larmes coulèrent +encore à plus grands flots. + +Alors en proie à ma misère, je m'en allai sans secours, je traçai ma +douleur sur le sable avec mes larmes, je décochai ma flèche vers le +ciel[30], et j'invoquai à grands cris les puissances de l'enfer pour me +venger. + +[Note 30: Si cette ballade est antérieure à la tragédie, c'est ici +une expression métaphorique, empruntée probablement d'un passage du +psaume LXIV, 3: «Ceux qui visent avec des mots empoisonnés, comme avec +des flèches.» PERCY.] + +L'impératrice, qui me crut fou, parut devant moi sous la forme d'une +furie, avec ses fils travestis; elle se disait la Vengeance, et ses deux +fils le Rapt et le Meurtre. + +Je la laissai quelque temps dans cette idée, jusqu'à ce que mes amis, +ayant épié le lieu et le moment, attachèrent les princes à un poteau, +pour infliger la punition due à leur crime. + +Je les égorgeai; Lavinia, des restes de ses bras mutilés, tint le bassin +pour recevoir leur sang; je râpai ensuite leurs os, pour faire de cette +poussière une pâte épaisse dont je fis deux pâtés. + +Je les remplis de leur chair et les fis servir sur la table un jour de +festin; je les plaçai devant l'impératrice qui mangea la chair et les os +de ses deux fils. + +Ensuite j'égorgeai ma fille sans pitié, et j'enfonçai le poignard dans +le sein de l'impératrice, j'en fis de même à l'empereur, puis à +moi-même, et terminai ainsi ma fatale vie. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Titus Andronicus, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TITUS ANDRONICUS *** + +***** This file should be named 25707-8.txt or 25707-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/5/7/0/25707/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/25707-8.zip b/25707-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e23cef6 --- /dev/null +++ b/25707-8.zip diff --git a/25707-h.zip b/25707-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e65d02c --- /dev/null +++ b/25707-h.zip diff --git a/25707-h/25707-h.htm b/25707-h/25707-h.htm new file mode 100644 index 0000000..9999aa2 --- /dev/null +++ b/25707-h/25707-h.htm @@ -0,0 +1,4560 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Titus Andronicus, par Shakespeare</title> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} + +--> +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Titus Andronicus, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Titus Andronicus + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: June 5, 2008 [EBook #25707] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TITUS ANDRONICUS *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + + + + +<pre> + Note du transcripteur. + + =============================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES. + + Volume 8 + La vie et la mort du roi Richard III + Le roi Henri VIII.--<b>Titus Andronicus</b> + POEMES ET SONNETS: + Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce + La plainte d'une amante + Le Pèlerin amoureux.--Sonnets. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + ================================================= +</pre> + +<h1>TITUS ANDRONICUS</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> + +<br> + +<h3>NOTICE</h3> + +<h3>SUR TITUS ANDRONICUS</h3> + +<p>On dit qu'à la première représentation des <i>Euménides</i>, tragédie +d'Eschyle, la terreur qu'inspira le spectacle causa des fausses couches +à plusieurs femmes; je ne sais quel effet eût produit sur un +auditoire grec la tragédie de <i>Titus Andronicus</i>; mais, à la seule +lecture, on serait tenté de la croire composée pour un peuple de +cannibales, ou pour être représentée au milieu des saturnales d'une +révolution. Cependant la tradition nous apprend que cette pièce, +aujourd'hui repoussée de la scène, a excité à plusieurs reprises les +applaudissements du parterre anglais. On ajoute même qu'en 1686, +Ravenscroft la remit au théâtre avec des changements; mais qu'au +lieu d'en diminuer l'horreur, il saisit toutes les occasions de l'augmenter: +quand, par exemple, Tamora massacre son enfant, le More +dit: «Elle m'a surpassé dans l'art d'assassiner; elle a tué son propre +enfant, donnez-le-moi... que je le dévore.»</p> + +<p><i>Titus Andronicus</i>, tel que nous l'imprimons aujourd'hui, n'a déjà +que trop de traits de cette force, et plusieurs fois, nous l'avouerons, +un frémissement involontaire nous en a fait interrompre la révision.</p> + +<p>Hâtons-nous de dire que presque tous les commentateurs ont mis +en doute que cette pièce fût de Shakspeare, et quelques-uns en ont +donné des raisons assez concluantes. Le style a une tout autre couleur +que celle de ses autres tragédies; il y a dans les vers une +prétention à l'élégance, des abréviations vulgaires, et un vice de +construction grammaticale, qui ne ressemblent en rien à la manière +de Shakspeare. Qu'on lise, dit Malone, quelques lignes d'<i>Appius +et Virginia</i>, de <i>Tancrède et Sigismonde</i>, de <i>la bataille d'Alcazar</i>, +de <i>Jéronimo</i>, de <i>Sélim</i>, de <i>Locrine</i>, etc., et en général de +toutes les pièces mises sur la scène avant Shakspeare, on reconnaîtra +que <i>Titus Andronicus</i> porte le même cachet.</p> + +<p>Ceux qui admettent <i>Titus Andronicus</i> au nombre des véritables +ouvrages de Shakspeare sont obligés de considérer celui-ci comme +la première production de sa jeunesse; mais <i>Titus Andronicus</i> n'est +point un coup d'essai; on y reconnaît une habitude, un système +calculé de composition. Cependant le troisième acte entièrement tragique, +le caractère original, quoique toujours horrible, d'Aaron le +More, quelques pensées, quelques descriptions, semblent appartenir +à l'auteur du <i>Roi Lear</i>.</p> + +<p>La fable qui fait le fond de <i>Titus Andronicus</i> est tout entière de +l'invention du poëte ou de quelqu'un de ces compilateurs du treizième +siècle, qui confondaient les lieux, les noms et les époques +dans leurs prétendues nouvelles historiques.</p> + +<p>On trouve aussi dans le recueil de Percy<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, une ballade que quelques-uns +ont cru plus ancienne que la pièce, ce qui n'est pas facile +à décider: nous la plaçons en note.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> <i>Relics of anc. poets</i>, v. I, p. 222.</blockquote> +<br> + +<h1>TITUS ANDRONICUS</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> + +<br> + +<pre> + PERSONNAGES + + +SATURNINUS, fils du dernier empereur +de Rome, et ensuite proclamé +lui-même empereur. + +BASSIANUS, frère de Saturninus, +amoureux de Lavinia. + +TITUS ANDRONICUS, noble romain, +général dans la guerre contre les +Goths. + +MARCUS ANDRONICUS, tribun du +peuple, et frère de Titus. + +MARTIUS, +QUINTUS, +LUCIUS, fils de Titus Andronicus. +MUTIUS, + +LE JEUNE LUCIUS, enfant de +Lucius. + +PUBLIUS, fils de Marcus le tribun. + +ÉMILIUS, noble romain. + +ALARBUS, +CHIRON, fils de Tamora. +DÉMÉTRIUS, + +AARON, More, amant de Tamora. + +UN CAPITAINE du camp de Titus. + +TROUPE DE GOTHS et DE ROMAINS. + +UN PAYSAN. + +TAMORA, reine des Goths. + +LAVINIA, fille de Titus Andronicus. + +UNE NOURRICE, avec un enfant +more. + +Parents de Titus, sénateurs, juges, +officiers, soldats, etc. +</pre> + +<p class="stage1">La scène est à Rome, et dans la campagne environnante.</p> + +<br> + +<h2>ACTE PREMIER</h2> + +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + + + +<p class="stage1">Rome.--Devant le Capitole. On aperçoit le monument des +Andronicus.</p> + +<p class="stage1"><i>Les</i> SÉNATEURS <i>et les</i> TRIBUNS <i>assis dans la partie +supérieure du temple; ensuite</i> SATURNINUS <i>avec ses +partisans se présente à une des portes;</i> BASSIANUS <i>et +les siens à l'autre porte: les tambours battent, et les enseignes +sont déployées.</i></p> +<br> + +<p>SATURNINUS.--Nobles patriciens, protecteurs de mes +droits, défendez par les armes la justice de ma cause; et +vous, mes concitoyens, mes fidèles partisans, soutenez +par l'épée mes droits héréditaires. Je suis le fils aîné du +dernier empereur qui ait porté le diadème impérial de +Rome: faites donc revivre en moi la dignité de mon +père, et ne souffrez pas l'injure qu'on veut faire à mon +âge.</p> + +<p>BASSIANUS.--Romains, mes amis, qui suivez mes pas +et favorisez mes droits, si jamais Bassianus, le fils de +César, fut agréable aux yeux de Rome impériale, gardez +donc ce passage au Capitole, et ne souffrez pas que le +déshonneur approche du trône impérial, consacré à la +vertu, à la justice, à la continence et à la grandeur +d'âme: mais que le mérite brille dans une élection libre; +et ensuite, Romains, combattez pour maintenir la +liberté de votre choix.</p> + +<p class="stage1">(Marcus Andronicus entre par la partie supérieure, tenant +une couronne.)</p> + +<p>MARCUS.--Princes, dont l'ambition secondée par des +factions et par vos amis lutte pour le commandement et +l'empire, sachez que le peuple romain, que nous sommes +chargés de représenter, a, d'une commune voix, dans +l'élection à l'empire romain, choisi Andronicus, surnommé +le Pieux, en considération des grands et nombreux +services qu'il a rendus à Rome. La ville ne renferme +point aujourd'hui dans son enceinte un homme +d'un plus noble caractère, un plus brave guerrier. Le +sénat l'a rappelé dans cette ville, à la fin des longues et +sanglantes guerres qu'il a soutenues contre les barbares +Goths. Ce général, la terreur de nos ennemis, secondé +de ses fils, a enfin enchaîné cette nation robuste et +nourrie dans les armes. Dix années se sont écoulées +depuis le jour qu'il se chargea des intérêts de Rome, et +qu'il châtie par ses armes l'orgueil de nos ennemis: +cinq fois il est revenu sanglant dans Rome, rapportant du +champ de bataille ses vaillants fils dans un cercueil.--Et +aujourd'hui enfin, l'illustre Titus Andronicus rentre +dans Rome chargé des dépouilles de la gloire, et ennobli +par de nouveaux exploits. Pour l'honneur du nom +de celui que vous désirez voir dignement remplacé, au +nom des droits sacrés du Capitole que vous prétendez +adorer, et de ceux du sénat que vous prétendez respecter, +nous vous conjurons de vous retirer et de désarmer vos +forces; congédiez vos partisans, et faites valoir vos prétentions +en paix et avec modestie, comme il convient à +des candidats.</p> + +<p>SATURNINUS.--Combien l'éloquence du tribun réussit à +calmer mes pensées!</p> + +<p>BASSIANUS.--Marcus Andronicus, je mets ma confiance +dans ta droiture et ton intégrité; et j'ai tant de respect +et d'affection pour toi et les tiens, pour ton noble frère +Titus, pour ses fils et pour celle devant qui toutes mes +pensées se prosternent, l'aimable Lavinia, le riche ornement +de Rome, que je veux à l'instant congédier mes +amis, et remettre ma cause à ma destinée et à la faveur +du peuple, afin qu'elle soit pesée dans la balance.</p> + +<p class="stage1">(Il congédie ses soldats.)</p> + +<p>SATURNINUS, <i>aux siens</i>.--Amis, qui vous êtes montrés +si zélés pour mes droits, je vous rends grâces, et vous +licencie tous. J'abandonne à l'affection et à la faveur de +ma patrie, moi-même, ma personne et ma cause. Rome, +sois juste et favorable envers moi, comme je suis confiant +et généreux envers toi.--Ouvrez les portes et laissez-moi +entrer.</p> + +<p>BASSIANUS.--Et moi aussi, tribuns, son pauvre compétiteur.</p> + +<p class="stage1">(Saturninus et Bassianus entrent dans le Capitole, accompagnés +de Marcus, des sénateurs, etc., etc.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">UN CAPITAINE, et <i>foule</i>.</p> +<br> + +<p>LE CAPITAINE.--Romains, faites place: le digne Andronicus, +le patron de la vertu, et le plus brave champion +de Rome, toujours heureux dans les batailles qu'il livre, +revient, couronné par la gloire et la fortune, des pays +lointains où il a circonscrit avec son épée et mis sous le +joug les ennemis de Rome.</p> + +<p class="stage1">(On entend les trompettes. Paraissent Mutius et Martius: suivent +deux soldats portant un cercueil drapé de noir, ensuite marchent +Quintus et Lucius. Après eux paraît Titus Andronicus, +suivi de Tamora, reine des Goths, d'Alarbus, Chiron et Démétrius, +avec le More Aaron, prisonniers. Les soldats et le peuple +suivent: on dépose à terre le cercueil, et Titus parle.)</p> + +<p>TITUS.--Salut, Rome, victorieuse dans tes robes de +deuil! tel que la nef, qui a déchargé sa cargaison, rentre +chargée d'un fardeau précieux dans la baie où elle a +d'abord levé l'ancre: tel Andronicus, ceint de branches +de laurier, revient de nouveau saluer sa patrie de ses +larmes; larmes de joie sincère de se retrouver à Rome!--O +toi, puissant protecteur de ce Capitole, sois propice +aux religieux devoirs que nous nous proposons de remplir.--Romains, +de vingt-cinq fils vaillants, moitié du +nombre que possédait Priam, voilà tous ceux qui me +restent vivants ou morts! Que Rome récompense de son +amour ceux qui survivent, et que ceux que je conduis à +leur dernière demeure reçoivent la sépulture avec leurs +ancêtres: c'est ici que les Goths m'ont permis de remettre +mon épée dans le fourreau.--Mais, Titus, père +cruel et sans souci des tiens, pourquoi laisses-tu tes fils, +encore sans sépulture, errer sur la redoutable rive du +Styx? Laissez-moi les déposer près de leurs frères. (<i>On +ouvre la tombe de sa famille.</i>) Saluons-les dans le silence +qui convient aux morts! dormez en paix, vous qui êtes +morts dans les guerres de votre patrie. O asile sacré, qui +renfermes toutes mes joies, paisible retraite de la vertu +et de l'honneur, combien de mes fils as-tu reçus dans +ton sein, que tu ne me rendras jamais!</p> + +<p>LUCIUS.--Cédez-nous le plus illustre des prisonniers +goths, pour couper ses membres, les entasser sur un +bûcher, et les brûler en sacrifice <i>ad manes fratrum</i>, devant +cette prison terrestre de leurs ossements, afin que +leurs ombres ne soient pas mécontentes, et que nous ne +soyons pas obsédés sur la terre par des apparitions.</p> + +<p>TITUS.--Je vous donne celui-ci, le plus noble de ceux +qui survivent, le fils aîné de cette malheureuse reine.</p> + +<p>TAMORA.--Arrêtez, Romains!--Généreux conquérant, +victorieux Titus, prends pitié des larmes que je verse, +larmes d'une mère qui supplie pour son fils. Et si jamais +tes enfants te furent chers, ah! songe que mon fils m'est +aussi cher. N'est-ce pas assez d'être tes captifs, soumis +au joug romain et d'être amenés à Rome pour orner ton +triomphe et ton retour? Faut-il encore que mes fils soient +égorgés dans vos rues, pour avoir vaillamment défendu +la cause de leur pays? Oh! si ce fut pour les tiens un +pieux devoir de combattre pour leur souverain et leur +patrie, il en est de même pour eux. Andronicus, ne +souille point de sang ta tombe. Veux-tu te rapprocher de +la nature des dieux? Rapproche-toi d'eux en étant miséricordieux: +la douce pitié est le symbole de la vraie +grandeur. Trois fois noble Titus, épargne mon fils premier-né.</p> + +<p>TITUS.--Modérez-vous, madame, et pardonnez-moi. +Ceux que vous voyez autour de moi sont les frères de +ceux que les Goths ont vus vivre et mourir, et leur piété +demande un sacrifice pour leurs frères immolés. Votre +fils est marqué pour être la victime; il faut qu'il meure +pour apaiser les ombres plaintives de ceux qui ne sont +plus.</p> + +<p>LUCIUS.--Qu'on l'emmène, et qu'on allume à l'instant +le bûcher: coupons ses membres avec nos épées, jusqu'à +ce qu'il soit entièrement consumé.</p> + +<p class="stage1">(Mutius, Marcus, Quintus, Lucius, sortent emmenant Alarbus.)</p> + +<p>TAMORA.--O piété impie et barbare!</p> + +<p>CHIRON.--Jamais la Scythie fut-elle à moitié aussi féroce?</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Ne compare point la Scythie à l'ambitieuse +Rome. Alarbus marche au repos; et nous, nous +survivons pour trembler sous le regard menaçant de +Titus.--Allons, madame, prenez courage; mais espérez +en même temps que les mêmes dieux qui fournirent à la +reine de Troie<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a> l'occasion d'exercer sa vengeance sur +le tyran de Thrace surpris dans sa tente, pourront favoriser +également Tamora, reine des Goths (lorsque les +Goths étaient Goths et Tamora reine), et lui permettre +de venger sur ses ennemis ses sanglants affronts.</p> + +<p class="stage1">(Lucius, Quintus, Marcus et Mutius rentrent avec leurs +épées sanglantes.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Hécube et Polymnestre.</blockquote> + +<p>LUCIUS.--Enfin, mon seigneur et père, nous avons +accompli nos rites romains: les membres d'Alarbus sont +coupés, et ses entrailles alimentent la flamme du sacrifice, +dont la fumée, comme l'encens, parfume les cieux: +il ne reste plus qu'à enterrer nos frères, et à leur souhaiter +la bienvenue à Rome au bruit des trompettes.</p> + +<p>TITUS.--Qu'il en soit ainsi, et qu'Andronicus adresse +à leurs ombres le dernier adieu. (<i>Les trompettes sonnent, +tandis qu'on dépose les cercueils dans la tombe.</i>) Reposez +ici, mes fils, dans la paix et l'honneur; intrépides défenseurs +de Rome, reposez ici, à l'abri des vicissitudes +et des malheurs de ce monde. Ici ne se cache pas +la trahison, ici ne respire pas l'envie: ici n'entre point +l'infernale haine; ici nulle tempête, nul bruit ne troubleront +votre repos; vous y goûterez un silence, un sommeil +éternels. (<i>Entre Lavinia.</i>) Reposez ici, ô mes fils, en +honneur et en paix!</p> + +<p>LAVINIA.--Que Titus aussi vive longtemps en honneur +et en paix! Mon noble seigneur et père, vivez aussi! Hélas! +je viens aussi payer le tribut de ma douleur à cette +tombe, à la mémoire de mes frères; et je me jette à vos +pieds, en répandant sur la terre mes larmes de joie, pour +votre retour à Rome. Ah! bénissez-moi ici de votre main +victorieuse, dont les plus illustres citoyens de Rome célèbrent +les succès.</p> + +<p>TITUS.--Bienfaisante Rome, tu m'as conservé avec +amour la consolation de ma vieillesse, pour réjouir +mon coeur.--Vis, Lavinia: que tes jours surpassent les +jours de ton père, et que l'éloge de tes vertus survive à +l'éternité de la gloire.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Marcus Andronicus, Saturninus, Bassianus et +autres.)</p> + +<p>MARCUS.--Vive à jamais le seigneur Titus, mon frère +chéri, héros triomphant sous les yeux de Rome!</p> + +<p>TITUS.--Je vous rends grâces, généreux tribun, mon +noble frère Marcus.</p> + +<p>MARCUS.--Et vous, soyez les bienvenus, mes neveux, +qui revenez d'une guerre heureuse, vous qui survivez, +et vous qui dormez dans la gloire. Jeunes héros, votre +bonheur est égal, à vous tous qui avez tiré l'épée pour +le service de votre patrie, et cependant cette pompe +funèbre est un triomphe plus assuré, ils ont atteint au +bonheur de Solon<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> et triomphé du hasard dans le lit +de l'honneur.--Titus Andronicus, le peuple romain, +dont vous avez été toujours le juste ami, vous envoie +par moi, son tribun et son ministre, ce <i>pallium</i> d'une +blancheur sans tache, et vous admet à l'élection pour +l'empire, concurremment avec les enfants de notre dernier +empereur. Placez-vous donc au nombre des candidats<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>; +mettez cette robe et aidez à donner un chef à +Rome, aujourd'hui sans maître<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Allusion à la maxime de Solon: «Nul homme ne peut être +estimé heureux qu'après sa mort.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> <i>Candidatus.</i> Candidat, on sait que ce mot a pris son origine +de la robe blanche que portaient les candidats.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Mot à mot, mettre une tête à Rome sans tête.</blockquote> + +<p>TITUS.--Son corps glorieux demande une tête plus +forte que la mienne, rendue tremblante par l'âge et la +faiblesse. Quoi, irai-je revêtir cette robe et vous importuner? +me laisser proclamer aujourd'hui empereur +pour céder demain l'empire et ma vie, et vous laisser à +tous les soins d'une nouvelle élection? Rome, j'ai été +ton soldat quarante ans, j'ai commandé avec succès tes +forces; j'ai enseveli vingt-un fils, tous vaillants, tous +armés chevaliers sur le champ de bataille, et tués honorablement +les armes à la main, pour la cause et le service +de leur illustre patrie: donnez-moi un bâton d'honneur +pour appuyer ma vieillesse, mais non pas un sceptre +pour gouverner le monde; il le tenait d'une main +ferme, seigneurs, celui qui l'a porté le dernier.</p> + +<p>MARCUS.--Titus, tu demanderas l'empire, et tu l'obtiendras.</p> + +<p>SATURNINUS.--Orgueilleux et ambitieux tribun, peux-tu +oser...</p> + +<p>MARCUS.--Modérez-vous, prince Saturninus.</p> + +<p>SATURNINUS.--Romains, rendez-moi justice. Patriciens +tirez vos épées et ne les remettez dans le fourreau que +lorsque Saturninus sera empereur de Rome.--Andronicus, +il vaudrait mieux que tu te fusses embarqué pour les +enfers que de venir me voler les coeurs du peuple.</p> + +<p>LUCIUS.--Présomptueux Saturninus, qui interromps le +bien que te veut faire le généreux Titus.....</p> + +<p>TITUS.--Calmez-vous, prince: je vous restituerai le +coeur du peuple et je le sévrerai de sa propre volonté.</p> + +<p>SATURNINUS.--Andronicus, je ne te flatte point; mais +je t'honore et je t'honorerai tant que je vivrai. Si tu +veux fortifier mon parti de tes amis, j'en serai reconnaissant; +et la reconnaissance est une noble récompense +pour les âmes généreuses.</p> + +<p>TITUS.--Peuple romain, et vous tribuns du peuple, je +demande vos voix et vos suffrages; voulez-vous en accorder +la faveur à Andronicus?</p> + +<p>LES TRIBUNS.--Pour satisfaire le brave Andronicus et +le féliciter de son heureux retour à Rome, le peuple +acceptera l'empereur qu'il aura nommé.</p> + +<p>TITUS.--Tribuns, je vous rends grâces: je demande +donc que vous élisiez empereur le fils aîné de votre dernier +souverain, le prince Saturninus, dont j'espère que +les vertus réfléchiront leur éclat sur Rome, comme Titan +réfléchit ses rayons sur la terre, et mûriront la justice +dans toute cette république: si vous voulez, sur mon +conseil, couronnez-le et criez <i>vive notre Empereur!</i></p> + +<p>MARCUS.--Par le suffrage et avec les applaudissements +unanimes de la nation, des patriciens et des plébéiens, +nous créons Saturninus empereur, souverain de Rome, +et nous crions <i>vive Saturninus, notre empereur!</i></p> + +<p class="stage1">(Une longue fanfare, jusqu'à ce que les tribuns descendent.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Titus Andronicus, en reconnaissance de +la faveur de ton suffrage dans notre élection, je t'adresse +les remercîments que méritent tes services, et je veux +payer par des actions ta générosité; et pour commencer +Titus, afin d'illustrer ton nom et ton honorable famille, +je veux élever ta fille Lavinia au rang d'impératrice, de +souveraine de Rome et de maîtresse de mon coeur, et la +prendre pour épouse dans le Panthéon sacré: parle, Andronicus, +cette proposition te plaît-elle?</p> + +<p>TITUS.--Oui, mon digne souverain; je me tiens pour +hautement honoré de cette alliance; et ici, à la vue de +Rome, je consacre à Saturninus, le maître et le chef de +notre république, l'empereur du vaste univers, mon +épée, mon char de triomphe et mes captifs, présents +dignes du souverain maître de Rome.--Recevez donc, +comme un tribut que je vous dois, les marques de mon +honneur abaissées à vos pieds.</p> + +<p>SATURNINUS.--Je te rends grâces, noble Titus, père de +mon existence. Rome se souviendra combien je suis fier +de toi et de tes dons, et lorsqu'il m'arrivera d'oublier +jamais le moindre de tes inappréciables services, Romains, +oubliez aussi vos serments de fidélité envers moi.</p> + +<p>TITUS, <i>à Tamora</i>.--Maintenant, madame, vous êtes la +prisonnière de l'empereur; de celui qui, en considération +de votre rang et de votre mérite, vous traitera avec noblesse, +ainsi que votre suite.</p> + +<p>SATURNINUS.--Une belle princesse, assurément, et du +teint dont je voudrais choisir mon épouse, si mon choix +était encore à faire. Belle reine, chassez ces nuages de +votre front; quoique les hasards de la guerre vous aient +fait subir ce changement de fortune, vous ne venez point +pour être méprisée dans Rome; partout vous serez traitée +en reine. Reposez-vous sur ma parole; et que l'abattement +n'éteigne pas toutes vos espérances. Madame, +celui qui vous console peut vous faire plus grande que +n'est la reine des Goths.--Lavinia, ceci ne vous déplaît +pas?</p> + +<p>LAVINIA.--Moi, seigneur? Non. Vos nobles intentions +me garantissent que ces paroles sont une courtoisie +royale.</p> + +<p>SATURNINUS.--Je vous rends grâces, aimable Lavinia.--Romains, +sortons; nous rendons ici la liberté à nos prisonniers +sans aucune rançon; vous, seigneur, faites +proclamer notre élection au son des tambours et des +trompettes.</p> + +<p>BASSIANUS, <i>s'emparant de Lavinia</i>.--Seigneur Titus, avec +votre permission, cette jeune fille est à moi.</p> + +<p>TITUS.--Comment? seigneur, agissez-vous sérieusement, +seigneur?</p> + +<p>BASSIANUS.--Oui, noble Titus, et je suis résolu de me +faire justice à moi-même, et de réclamer mes droits.</p> + +<p>(L'empereur fait sa cour à Tamora par signes.)</p> + +<p>MARCUS.--<i>Suum cuique</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> est le droit de notre justice romaine; +ce prince en use et ne reprend que son bien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Chacun son droit.</blockquote> + +<p>LUCIUS.--Et il en restera le possesseur, tant que Lucius +vivra.</p> + +<p>TITUS.--Traîtres, loin de moi. Où est la garde de l'empereur? +Trahison, seigneur! Lavinia est ravie.</p> + +<p>SATURNINUS.--Ravie? par qui?</p> + +<p>BASSIANUS.--Par celui qui peut avec justice enlever au +monde entier sa fiancée.</p> + +<p class="stage1">(Marcus et Bassianus sortent avec Lavinia.)</p> + +<p>MUTIUS.--Mes frères, aidez à la conduire hors de cette +enceinte; et moi, avec mon épée, je me charge de garder +cette porte.</p> + +<p>TITUS, <i>à Saturninus</i>.--Suivez-moi, seigneur, et bientôt +je la ramènerai dans vos bras.</p> + +<p>MUTIUS, <i>à Titus</i>.--Seigneur, vous ne passerez point +cette porte.</p> + +<p>TITUS.--Quoi, traître, tu me fermeras le chemin à +Rome!</p> + +<p class="stage1">(Il le poignarde.)</p> + +<p>MUTIUS, <i>tombant</i>.--Au secours, Lucius, au secours?</p> + +<p>LUCIUS.--Seigneur, vous êtes injuste, et plus que cela; +vous avez tué votre fils dans une querelle mal fondée.</p> + +<p>TITUS.--Ni toi, ni lui, vous n'êtes plus mes fils: mes +fils n'auraient jamais voulu me déshonorer. Traître, rends +Lavinia à l'empereur.</p> + +<p>LUCIUS.--Morte, si vous le voulez; mais non pas pour +être son épouse, puisqu'elle est légitimement promise à +la tendresse d'un autre.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Non, Titus, non. L'empereur n'a pas besoin +d'elle; ni d'elle, ni de toi, ni d'aucun de ta race; +il me faut du temps pour me fier à celui qui m'a joué +une fois; jamais tu n'auras ma confiance, ni toi, ni tes +fils perfides et insolents, tous ligués ensemble pour me +déshonorer. N'y avait-il donc dans Rome que Saturninus, +dont tu pusses faire l'objet de tes insultes? Cette conduite, +Andronicus, cadre bien avec tes insolentes vanteries +lorsque tu dis que j'ai mendié l'empire de tes +mains.</p> + +<p>TITUS.--O c'est monstrueux! quels sont ces reproches?</p> + +<p>SATURNINUS.--Poursuis; va, cède cette créature volage +à celui qui brandit pour elle son épée, tu auras un vaillant +gendre, un homme bien fait pour se quereller avec +tes fils déréglés et pour exciter des tumultes dans la république +de Rome.</p> + +<p>TITUS.--Ces paroles sont autant de rasoirs pour mon +coeur blessé.</p> + +<p>SATURNINUS.--Et vous, aimable Tamora, reine des +Goths, qui surpassez en beauté les plus belles dames romaines, +comme Diane au milieu de ses nymphes, si vous +agréez ce choix soudain que je fais, dans l'instant même, +Tamora, je vous choisis pour épouse, et je veux vous +créer impératrice de Rome.--Parlez, reine des Goths, +applaudissez-vous à mon choix? Et je le jure ici par tous +les dieux de Rome, puisque le pontife et l'eau sacrée +sont si près de nous, que ces flambeaux sont allumés, +et que tout est préparé pour l'hyménée, je ne reverrai +point les rues de Rome, ni ne monterai à mon palais, que +je n'emmène avec moi de ce lieu mon épouse.</p> + +<p>TAMORA.--Et ici, à la vue du ciel, je jure à Rome, que +si Saturninus élève à cet honneur la reine des Goths, elle +sera l'humble servante, la tendre nourrice et la mère +de sa jeunesse.</p> + +<p>SATURNINUS.--Montez, belle reine, au Panthéon. Seigneurs, +accompagnez votre illustre empereur, et sa charmante +épouse, envoyée par le ciel au prince Saturninus, +dont la sagesse répare l'injustice de sa fortune: là, nous +accomplirons les cérémonies de notre hymen.</p> + +<p class="stage1">(Saturninus sort avec son cortége; avec lui sortent aussi +Tamora et ses fils, Aaron et les Goths.)</p> + +<p>TITUS ANDRONICUS, <i>seul</i>.--Je ne suis pas invité à suivre +cette mariée.--Titus, quand donc t'es-tu jamais vu +ainsi seul, déshonoré, et provoqué par mille affronts?</p> + +<p>MARCUS.--Ah! vois, Titus, vois, vois ce que tu as fait; +tuer un fils vertueux dans une injuste querelle!</p> + +<p>TITUS.--Non, tribun insensé, non; il n'est point mon +fils,--ni toi, ni ces hommes complices de l'attentat qui +a déshonoré toute notre famille. Indigne frère! indignes +enfants!</p> + +<p>LUCIUS.--Mais accordez-lui du moins la sépulture convenable, +donnez à Mutius une place dans le tombeau de +nos frères.</p> + +<p>TITUS.--Traîtres, écartez-vous: il ne reposera point +dans cette tombe. Ce monument subsiste depuis cinq siècles, +je l'ai reconstruit avec magnificence: ici ne reposent +avec gloire que les guerriers, et les serviteurs de Rome; +il n'y a point de place pour celui qui a été tué dans une +querelle honteuse! Allez l'ensevelir où vous pourrez, il +n'entrera pas ici.</p> + +<p>MARCUS.--Mon frère, c'est en vous une impiété; les +exploits de mon neveu Mutius parlent en sa faveur; il +doit être enseveli avec ses frères.</p> + +<p>QUINTUS ET MARTIUS.--Il le sera, ou nous le suivrons.</p> + +<p>TITUS.--<i>Il le sera</i>, dites-vous? Quel est l'insolent qui a +proféré ce mot?</p> + +<p>QUINTUS.--Celui qui le soutiendrait en tout autre lieu +que celui-ci.</p> + +<p>TITUS.--Quoi! voudriez-vous l'y ensevelir malgré moi?</p> + +<p>MARCUS.--Non, noble Titus, mais nous te supplions de +pardonner à Mutius, et de lui accorder la sépulture.</p> + +<p>TITUS.--Marcus, c'est toi-même qui as abattu mon +cimier, c'est toi qui, avec ces enfants, as blessé mon honneur: +je vous tiens tous pour mes ennemis: ne m'importunez +plus davantage, mais allez-vous-en.</p> + +<p>LUCIUS.--Il est hors de lui.--Retirons-nous.</p> + +<p>QUINTUS.--Moi, non, jusqu'à ce que les ossements de +Mutius soient ensevelis.</p> + +<p class="stage1">(Le frère et les enfants se jettent aux genoux d'Andronicus.)</p> + +<p>MARCUS.--Mon frère, la nature parle dans ce titre.</p> + +<p>QUINTUS.--Mon père, la nature parle dans ce nom.</p> + +<p>TITUS.--Ne me parlez plus, si vous tenez à votre +bonheur.</p> + +<p>MARCUS.--Illustre Titus, toi qui es plus que la moitié +de mon âme.</p> + +<p>LUCIUS.--Mon bon père, l'âme et la vie de nous tous...</p> + +<p>MARCUS.--Permets que ton frère Marcus enterre ici dans +l'asile de la vertu son noble neveu, qui est mort dans la +cause de l'honneur et de Lavinia: tu es Romain, ne sois +donc pas barbare. Les Grecs, mieux conseillés, consentirent +à ensevelir Ajax<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>, qui s'était tué lui-même, et le +sage fils de Laërte plaida éloquemment pour ses funérailles: +ne refuse donc pas l'entrée de ce tombeau au +jeune Mutius qui faisait ta joie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> «Allusion évidente à l'<i>Ajax</i> de Sophocle, dont il n'existait +aucune traduction du temps de Shakspeare» (STEVENS.)</blockquote> + +<p>TITUS.--Lève-toi, Marcus, lève-toi.--Le plus triste jour +que j'aie vu jamais, c'est celui-ci; être déshonoré par +mes enfants à Rome! Allons, ensevelissez-le... et moi +après.</p> + +<p class="stage1">(Ses frères déposent Mutius dans le tombeau.)</p> + +<p>LUCIUS.--Cher Mutius, repose ici avec tes frères jusqu'à +ce que nous venions orner ta tombe de trophées.</p> + +<p>TOUS.--Que personne ne verse des larmes sur le noble +Mutius: celui-là vit dans la renommée qui mourut pour +la cause de la vertu.</p> + +<p>MARCUS.--Mon frère, pour faire diversion à ce mortel +chagrin, dis-moi comment il arrive que la rusée reine +des Goths se trouve soudain la souveraine de Rome?</p> + +<p>TITUS.--Je l'ignore, Marcus; mais je sais que cela est. +Si c'était prémédité ou non, le ciel peut le dire; mais +n'a-t-elle donc pas des obligations à l'homme qui l'a +amenée de si loin pour monter ici à cette fortune suprême? +Oui, et elle le récompensera généreusement.</p> + +<p class="stage1">(Une fanfare.--L'empereur, Tamora, Chiron et Démétrius, +avec le More Aaron et la suite, entrent par une porte +du Capitole: Bassianus et Lavinia, avec leurs amis +paraissent à l'autre porte.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Ainsi, Bassianus, vous tenez votre conquête; +que le ciel vous rende heureux avec votre belle +épouse!</p> + +<p>BASSIANUS.--Et vous, avec la vôtre, seigneur; je n'en +dis pas davantage, et ne vous en souhaite pas moins; et +je vous fais mes adieux.</p> + +<p>SATURNINUS.--Traître, si Rome a des lois ou nous quelque +pouvoir, toi et ta faction vous vous repentirez de ce +rapt.</p> + +<p>BASSIANUS.--Appelez-vous un <i>rapt</i>, seigneur, de prendre +mon bien, celle qui fut ma fiancée fidèle et qui est à +présent ma femme? Mais que les lois de Rome en décident; +en attendant, je suis possesseur de ce qui est à +moi.</p> + +<p>SATURNINUS.--Fort bien, fort bien, vous êtes bref, seigneur, +mais si nous vivons, je serai aussi tranchant avec +vous.</p> + +<p>BASSIANUS.--Seigneur, je dois répondre de ce que j'ai +fait, du mieux que je pourrai, et j'en répondrai sur ma +tête. Je n'ai plus qu'une chose à faire savoir à Votre Majesté;--par +tous les devoirs que j'ai envers Rome, ce +noble seigneur, Titus que voilà ici, est outragé dans +l'opinion d'autrui et dans son honneur; lui qui, pour +vous rendre Lavinia, a tué de sa propre main son plus +jeune fils par zèle pour vous, et enflammé de colère de +se voir traversé dans le don qu'il avait franchement fait. +Rendez-lui donc vos bonnes grâces, Saturninus, à lui, +qui s'est montré dans toutes ses actions le père et l'ami +de Rome et de vous.</p> + +<p>TITUS.--Prince Bassianus, laisse-moi le soin de rappeler +mes actions. C'est toi, et mes fils qui m'avez +déshonoré. Que Rome et le juste ciel soient mes juges, +et disent combien j'ai chéri et honoré Saturninus.</p> + +<p>TAMORA, <i>à l'empereur</i>.--Mon digne souverain, si jamais +Tamora a pu plaire aux yeux de Votre Majesté, daignez +m'entendre parler avec impartialité pour tous, et à ma +prière, cher époux, pardonnez le passé.</p> + +<p>SATURNINUS.--Quoi, madame, me voir déshonoré publiquement, +et le souffrir lâchement sans en tirer vengeance!</p> + +<p>TAMORA.--Non pas, seigneur; que les dieux de Rome +me préservent d'être jamais l'auteur de votre déshonneur. +Mais, sur mon honneur, j'ose protester de l'innocence +du brave Titus dans ce qui s'est passé; et sa +fureur, qu'il n'a pas dissimulée, atteste son chagrin. +Daignez donc, à ma prière, le regarder d'un oeil favorable: +ne perdez pas, sur un soupçon injuste, un si noble +ami, et n'affligez pas de vos regards irrités son coeur généreux. +(<i>A part à l'empereur.</i>) Seigneur, laissez-vous +guider par moi, laissez-vous gagner: dissimulez tous +vos chagrins et vos ressentiments; vous n'êtes que depuis +un moment placé sur le trône; craignez que le +peuple et les patriciens aussi, après un examen approfondi, +ne prennent le parti de Titus, et ne nous renversent, +en nous accusant d'ingratitude, ce que Rome tient +pour un crime odieux. Cédez à leurs prières, et laissez-moi +faire. Je trouverai un jour pour les massacrer tous, +pour effacer de la terre leur faction et leur famille, ce +père cruel et ses perfides enfants, à qui j'ai demandé +en vain la vie de mon fils chéri; je leur ferai connaître +ce qu'il en coûte pour laisser une reine s'agenouiller +dans les rues, et demander grâce en vain. (<i>Haut.</i>) Allons, +allons, mon cher empereur.--Approchez, Andronicus.--Saturninus, +relevez ce bon vieillard, et consolez son +coeur, accablé sous les menaces de votre front courroucé.</p> + +<p>SATURNINUS.--Levez-vous, Titus, levez-vous, mon impératrice +a triomphé.</p> + +<p>TITUS.--Je rends grâces à Votre Majesté, et à elle, seigneur. +Ces paroles et ces regards me redonnent la vie.</p> + +<p>TAMORA.--Titus, je suis incorporée à Rome; je suis +maintenant devenue Romaine par une heureuse adoption, +et je dois conseiller l'empereur pour son bien. +Toutes les querelles expirent en ce jour, Andronicus.--Et +que j'aie l'honneur, mon cher empereur, de vous +avoir réconcilié avec vos amis.--Quant à vous, prince +Bassianus, j'ai donné ma parole à l'empereur que vous +seriez plus doux et plus traitable.--Ne craignez rien, +seigneur;--et vous aussi, Lavinia: guidés par mon conseil, +vous allez tous, humblement à genoux, demander +pardon à Sa Majesté.</p> + +<p>LUCIUS.--Nous l'implorons, et nous prenons le ciel et +Sa Majesté à témoin, que nous avons agi avec toute la +modération qui nous a été possible, en défendant l'honneur +de notre soeur et le nôtre.</p> + +<p>MARCUS.--J'atteste la même chose sur mon honneur.</p> + +<p>SATURNINUS.--Retirez-vous, et ne me parlez plus; ne +m'importunez plus.</p> + +<p>TAMORA.--Non, non, généreux empereur. Il faut que +nous soyons tous amis. Le tribun et ses neveux vous demandent +grâce à genoux; vous ne refuserez pas, cher +époux, ramenez vos regards sur eux.</p> + +<p>SATURNINUS.--Marcus, à ta considération, à celle de +ton frère Titus, et cédant aux sollicitations de Tamora, +je pardonne à ces jeunes gens leurs attentats odieux.--Levez-vous, +Lavinia, quoique vous m'ayez abandonné +comme un rustre. J'ai trouvé une amie; et j'ai juré par +la mort, que je ne quitterais pas le prêtre sans être marié.--Venez: +si la cour de l'empereur peut fêter deux +mariées, vous serez ma convive, Lavinia, vous et vos +amis.--Ce jour sera tout entier à l'amour, Tamora.</p> + +<p>TITUS.--Demain, si c'est le bon plaisir de Votre Majesté, +que nous chassions la panthère et le cerf ensemble, +nous irons donner à Votre Majesté le <i>bonjour</i> avec les cors +et les meutes.</p> + +<p>SATURNINUS.--Volontiers, Titus; et je vous en remercie.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a></h3> + +<p class="stage1">Rome.--La scène est devant le palais impérial.</p> + +<p class="stage1">AARON.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Cette scène, selon Johnson, doit continuer le premier acte.</blockquote> +<br> +<p>AARON.--Maintenant Tamora monte au sommet de +l'Olympe, loin de la portée des traits de la fortune: elle +est assise là-haut à l'abri des feux de l'éclair, ou des éclats +de la foudre; elle est au-dessus des atteintes menaçantes +de la pâle Envie. Telle que le soleil, lorsqu'il salue l'aurore, +et que dorant l'Océan de ses rayons il parcourt le +zodiaque dans son char radieux, et voit au-dessous de +lui la cime des monts les plus élevés, telle est aujourd'hui +Tamora.--Les grandeurs de la terre rendent hommage +à son génie, et la vertu s'humilie et tremble à +l'aspect sévère de son front. Allons, Aaron, arme ton +coeur, et dispose tes pensées à s'élever avec ta royale +maîtresse, pour parvenir à la même hauteur qu'elle: +longtemps tu l'as traînée en triomphe sur tes pas, chargée +des chaînes de l'amour; plus fortement attachée aux +yeux séduisants d'Aaron, que ne l'était Prométhée aux +rochers du Caucase. Loin de moi ces vêtements d'esclave, +loin de moi les vaines pensées. Je veux briller et +étinceler d'or et de perles, pour servir cette nouvelle +impératrice; qu'ai-je dit, <i>servir</i>? pour m'enivrer de plaisir +avec cette reine, cette déesse, cette Sémiramis; cette +reine, cette sirène qui charmera le Saturninus de Rome, +et verra son naufrage et celui de ses États.--Qu'entends-je? +quel est ce bruit?</p> + +<p class="stage1">(Chiron et Démétrius en querelle.)</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Chiron, tu es trop jeune, ton esprit est +trop novice et manque trop d'usage pour prétendre au +coeur que je recherche, et qui peut, sans que tu le sache +m'être dévoué.</p> + +<p>CHIRON.--Démétrius, tu es trop présomptueux en tout, +et surtout en prétendant m'accabler par tes forfanteries: +ce n'est pas la différence d'une année ou deux qui peut +me rendre moins agréable et toi plus fortuné: j'ai tout +ce qu'il faut, aussi bien que toi, pour servir ma maîtresse +et mériter ses faveurs: et mon épée te le prouvera, +et défendra mes droits à l'amour de Lavinia.</p> + +<p>AARON.--Des massues, des massues!<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>--Ces amoureux +ne pourront pas se tenir en paix.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> C'était par ces mots qu'on appelait au secours quand une +querelle avait lieu dans la rue.</blockquote> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Faible enfant, parce que notre mère a +imprudemment attaché à ton côté une épée de danseur, +as-tu la téméraire insolence de menacer tes amis? Va +clouer ta lame dans ton fourreau, jusqu'à ce que tu aies +mieux appris à la manier.</p> + +<p>CHIRON.--En attendant, avec le peu d'adresse que je +puis avoir, tu vas connaître jusqu'où va mon courage.</p> + +<p class="stage1">(Ils tirent l'épée.)</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Ah! mon garçon, es-tu devenu si brave?</p> + +<p>AARON.--Eh bien! eh bien! seigneurs? Quoi! osez-vous +tirer l'épée si près du palais de l'empereur, et soutenir +ouvertement une pareille querelle? Je connais à +merveille la source de cette animosité; je ne voudrais +pas pour un million en or que la cause en fût connue de +ceux qu'elle intéresse le plus; et, pour infiniment plus, +que votre illustre mère fût ainsi déshonorée dans la cour +de Rome. Ayez honte de vous-mêmes et remettez vos +épées dans le fourreau.</p> + +<p>CHIRON.--Non pas, moi, que je n'aie enfoncé ma rapière +dans son sein, et que je ne lui aie fait rentrer dans +la gorge tous les insultants reproches qu'il a prononcés +ici à mon déshonneur.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Je suis tout prêt et déterminé... Lâche +aux mauvais propos, qui tonnes avec la langue et n'oses +rien accomplir avec ton arme!</p> + +<p>AARON.--Séparez-vous, vous dis-je.--Par les dieux +qu'adorent les Goths belliqueux, ce petit querelleur nous +perdra tous.--Comment! prince, ne savez-vous pas combien +il est dangereux d'empiéter sur les droits d'un +prince? Quoi, Lavinia est-elle donc devenue si abandonnée, +ou Bassianus si dégénéré, que vous puissiez élever +de semblables querelles pour l'amour de cette dame, +sans contradiction, sans justice et sans vengeance? Jeunes +gens, prenez garde.--Si l'impératrice savait la cause de +cette discorde, c'est une musique qui ne lui plairait pas.</p> + +<p>CHIRON.--Je ne m'embarrasse guère qu'elle le sache, +elle et le monde entier: j'aime Lavinia plus que le monde +entier.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Enfant, apprends à faire un choix plus +humble: Lavinia est l'espérance de ton frère aîné.</p> + +<p>AARON.--Quoi! êtes-vous fous?--Ne savez-vous pas +combien ces Romains sont furieux et impatients, et qu'ils +ne peuvent souffrir de rivaux dans leurs amours? Je vous +le dis, princes, vous tramez vous-mêmes votre mort par +ce dessein.</p> + +<p>CHIRON.--Aaron, je donnerais mille morts pour jouir +de celle que j'aime.</p> + +<p>AARON.--Pour jouir d'elle! hé! comment?...</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Et qu'y a-t-il là de si étrange? C'est une +femme, par conséquent elle peut être recherchée; c'est +une femme, par conséquent elle peut être conquise; c'est +Lavinia, par conséquent elle doit être aimée. Allez, allez; +il passe plus d'eau par le moulin que n'en voit le meunier; +et nous savons de reste qu'il est aisé d'enlever une +tranche au pain entamé sans qu'il y paraisse. Quoique +Bassianus soit le frère de l'empereur, des gens qui valaient +mieux que lui ont porté les insignes de Vulcain.</p> + +<p>AARON, <i>à part</i>.--Oui, des gens comme Saturninus +pourraient bien les porter aussi.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Pourquoi donc désespérerait-il du succès, +celui qui sait faire sa cour par de douces paroles, de +tendres regards, et de riches présents? Quoi, n'avez-vous +pas souvent frappé une biche, et ne l'avez-vous pas enlevée +proprement sous les yeux mêmes du garde?</p> + +<p>AARON.--Allons, il paraît que quelque jouissance à la +dérobée vous ferait grand plaisir.</p> + +<p>CHIRON.--Oui, certes.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Aaron, tu as touché le but.</p> + +<p>AARON.--Je voudrais que vous l'eussiez touché aussi. +Nous ne serions plus fatigués de ce bruit. Eh bien, +écoutez, écoutez-moi.--Etes-vous donc assez fous pour +vous quereller pour cela? Un moyen qui vous ferait +réussir tous deux vous offenserait-il?</p> + +<p>CHIRON.--Non pas moi, d'honneur.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Ni moi, pourvu que j'aie ma part.</p> + +<p>AARON.--Allons, rougissez de votre querelle, et soyez +amis; unissez-vous pour l'objet même qui vous divise. +C'est la dissimulation et la ruse qui doivent faire ce que +vous désirez. Et il faut vous dire que ce qu'on ne peut +faire comme on le voudrait, il faut le faire comme on +peut. Apprenez ceci de moi; Lucrèce n'était pas plus +chaste que cette Lavinia, l'amante de Bassianus. Il faut +tracer une marche plus rapide que ces lentes langueurs +et j'ai trouvé le chemin. Princes, on prépare une chasse +solennelle, les beautés romaines vont y accourir en +foule; les allées des forêts sont larges et spacieuses; et +il y a des réduits solitaires, que la nature semble avoir +ménagés pour la perfidie et le rapt: écartez dans ces +retraites votre jolie biche; si les paroles sont inutiles, +obtenez-la par violence. Espérez le succès par ce moyen, +ou renoncez-y. Allons, allons, nous instruirons notre +impératrice, et son génie consacré au crime et à la vengeance, +de tous les projets que nous méditons.--Elle +saura assouplir les ressorts de notre entreprise par ses +conseils, elle ne souffrira pas que vous vous querelliez +et elle vous conduira tous deux au comble de vos voeux. +La cour de l'empereur ressemble au temple de la Renommée; +son palais est rempli d'yeux, d'oreilles et de +langues; les bois, au contraire, sont impitoyables, +effrayants, sourds et insensibles. C'est là, braves +jeunes gens, qu'il faut parler, qu'il faut frapper et saisir +votre avantage; assouvissez votre passion à l'abri des +regards du ciel, et rassasiez-vous à loisir des trésors de +Lavinia.</p> + +<p>CHIRON.--Ton conseil, ami, ne sent pas la lâcheté.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--<i>Sit fas aut nefas</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, peu importe; jusqu'à +ce que je trouve le ruisseau qui peut apaiser mes ardeurs, +et le charme qui peut calmer ces transports, <i>per +Stygia et manes vehor</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Permis ou non.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> Je suis transporté à travers le Styx et les mânes.</blockquote> + +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Forêt près de Rome.--Cabane de garde à quelque distance: +on entend des cors et les cris d'une meute.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> TITUS ANDRONICUS <i>avec des chasseurs</i>; MARCUS, +LUCIUS, QUINTUS, MARTIUS.</p> +<br> + +<p>TITUS.--La chasse est en train, la matinée est brillante +et gaie, les champs sont parfumés, les bois sont +verts; découplons ici la meute, et faisons aboyer les +chiens pour réveiller l'empereur et sa belle épouse et +faire lever le prince; sonnons si bien du cor que toute la +cour retentisse du bruit. Mes enfants, chargez-vous, avec +nous, du soin d'accompagner et de protéger la personne +de l'empereur. J'ai été troublé cette nuit dans mon sommeil; +mais le jour naissant a consolé mon coeur. (<i>Fanfares +des cors. Entrent Saturninus, Tamora, Bassianus, +Lavinia, Chiron, Démétrius et leur suite.</i>) Mille heureux +jours à Votre Majesté!--Et à vous aussi, madame! J'avais +promis à Vos Majestés l'appel d'un chasseur.</p> + +<p>SATURNINUS.--Et vous l'avez, rigoureusement sonné, +seigneur, et peut-être un peu trop matin pour de nouvelles +mariées.</p> + +<p>BASSIANUS.--Qu'en dites-vous, Lavinia?</p> + +<p>LAVINIA.--Je dis que non: il y avait deux heures et +plus que j'étais tout éveillée.</p> + +<p>SATURNINUS.--Allons, qu'on amène nos chariots et nos +chevaux, et partons pour notre chasse.--(<i>A Tamora.</i>) +Madame, vous allez voir notre chasse romaine.</p> + +<p>MARCUS.--Seigneur, j'ai des chiens qui réclameront la +plus fière panthère, et qui monteront jusqu'à la cime du +promontoire le plus élevé.</p> + +<p>TITUS.--Et moi, j'ai un cheval qui suivra le gibier dans +tous ses détours, et qui rasera la plaine comme une +hirondelle.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS, <i>à son frère</i>.--Chiron, nous ne chassons pas, +nous, avec des chevaux ni des chiens; mais nous espérons +forcer une jolie biche.</p> + +<p class="stage1">(Tous partent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">On voit une partie de la forêt déserte et sauvage.</p> + +<p class="stage1">AARON, <i>avec un sac d'or</i>.</p> +<br> +<p>AARON.--Un homme qui aurait du sens croirait que +je n'en ai pas d'ensevelir tant d'or sous un arbre, pour +ne jamais le posséder ensuite. Que celui qui concevra de +moi une si pauvre opinion sache que cet or doit forger +un stratagème qui, adroitement ménagé, produira un +excellent tour de scélératesse. Ainsi, repose ici, cher or, +pour ôter le repos à ceux qui recevront l'aumône de la +cassette de l'impératrice.</p> + +<p class="stage1">(Il cache l'or.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Tamora.)</p> + +<p>TAMORA.--Mon aimable Aaron, pourquoi as-tu l'air +triste, lorsque tout est riant autour de toi? Sur chaque +buisson les oiseaux chantent des airs mélodieux: le serpent +dort enroulé aux rayons du soleil; un zéphyr rafraîchissant +agite doucement les feuilles vertes, dont les +ombres mobiles se dessinent sur la terre. Asseyons-nous, +Aaron, sous leur doux ombrage; et tandis que +l'écho babillard se moque des chiens, en répondant de +sa voix grêle aux sons éclatants des cors, comme si l'on +entendait à la fois une double chasse, reposons-nous, +écoutons le bruit de leurs abois; et après une lutte +comme celle dont on dit que jouirent jadis Didon et le +prince errant, lorsque, surpris par un heureux orage, ils +se réfugièrent à l'ombre d'une grotte discrète, nous pourrons, +enlacés dans les bras l'un de l'autre, après nos +doux ébats, goûter un sommeil doré, tandis que la voix +des chiens, les cors et le ramage des oiseaux seront pour +nous ce qu'est le chant de la nourrice pour endormir +son nourrisson.</p> + +<p>AARON.--Madame, si Vénus gouverne vos désirs, Saturne +domine sur les miens<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.--Que signifient mon oeil +farouche et fixe, mon silence et ma sombre mélancolie? +la toison de ma chevelure laineuse déroulée comme un +serpent qui s'avance pour accomplir un projet funeste? +Non, madame, ce ne sont pas là des symptômes amoureux. +La vengeance est dans mon coeur, la mort est dans +mes mains; mon cerveau ne roule que projets de sang +et de carnage. Écoutez, Tamora, vous, la souveraine de +mon âme, qui n'espère d'autre ciel que celui que vous +me donnez; voici le jour fatal pour Bassianus: il faut +que sa Philomèle perde sa langue aujourd'hui; que vos +enfants pillent les trésors de sa chasteté, et lavent leurs +mains dans le sang de Bassianus. Voyez-vous cette +lettre? prenez-la, je vous prie, et donnez au roi ce rouleau +chargé d'un complot sinistre.--Ne me faites point +de questions en ce moment; nous sommes espionnés: +je vois venir à nous une portion de notre heureuse proie; +ils ne songent guère à la destruction de leur vie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Saturne, dans l'astrologie, est la planète des coeurs froids.</blockquote> + +<p>TAMORA.--Ah! mon cher More, plus cher pour moi que +la vie!</p> + +<p>AARON.--Pas un mot de plus, grande impératrice; +Bassianus vient; soyez dure avec lui, et j'amènerai vos +enfants pour soutenir vos querelles quelles qu'elles +soient.</p> + +<p class="stage1">(Aaron sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Bassianus et Lavinia.)</p> + +<p>BASSIANUS.--Qui rencontrons-nous ici? Est-ce la souveraine +impératrice de Rome, séparée de son brillant +cortége? Est-ce Diane, vêtue comme elle, qui aurait +quitté ses bois sacrés pour voir la grande chasse dans +cette forêt?</p> + +<p>TAMORA.--Espion insolent de nos démarches privées, +si j'avais le pouvoir qu'on attribue à Diane, ton front +serait à l'instant surmonté de cornes comme celui d'Actéon; +et les chiens donneraient la chasse à tes membres +métamorphosés, importun, impoli que tu es!</p> + +<p>LAVINIA.--Avec votre permission, aimable impératrice, +on vous croit douée du don des cornes; et l'on pourrait +soupçonner que votre More et vous vous êtes écartés +pour faire des expériences. Que Jupiter préserve aujourd'hui +votre époux des poursuites de sa meute! Il serait +malheureux qu'ils le prissent pour un cerf.</p> + +<p>BASSIANUS.--Croyez-moi, reine, votre noir Cimmérien<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a> +donne à Votre Honneur la couleur de son corps; il +le rend comme lui, souillé, détesté et abominable. Pourquoi +êtes-vous ici séparée de toute votre suite; pourquoi +êtes-vous descendue de votre beau coursier blanc comme +la neige, et errez-vous ici dans un coin écarté, accompagnée +d'un barbare More, si vous n'y avez pas été conduite +par d'impurs désirs?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> <i>Cimmeriæ tenebræ.</i> Cimmérien ici veut dire noir, par l'analogie +qui existe entre le pays nébuleux des Cimmériens et la couleur +noire.</blockquote> + +<p>LAVINIA.--Et vous voyant troublée dans vos passe-temps, +il est bien naturel que vous taxiez mon noble +époux d'insolence. (<i>A Bassianus.</i>) Je vous en prie, quittons, +ces lieux, et laissons-la jouir à son gré de son +amant noir comme le corbeau: cette vallée convient à +merveille à ses desseins.</p> + +<p>BASSIANUS.--Le roi, mon frère, sera informé de ceci.</p> + +<p>LAVINIA.--Oui, car ces écarts l'ont déjà fait remarquer. +Ce bon roi! être si indignement trompé!</p> + +<p>TAMORA.--D'où me vient la patience d'endurer tout +ceci?</p> + +<p>(Entrent Chiron et Démétrius.)</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Quoi donc, chère souveraine, notre gracieuse +mère, pourquoi Votre Majesté est-elle si pâle et +si défaite?</p> + +<p>TAMORA.--Et n'en ai-je pas bien sujet, dites-moi, d'être +pâle? Ces deux ennemis m'ont attirée dans ce lieu que +vous voyez être une vallée horrible et déserte: les arbres, +au milieu de l'été, sont encore dépouillés et nus, +couverts de mousse et du gui funeste: le soleil ne brille +jamais ici; rien de vivant que le nocturne hibou et le +sinistre corbeau; et en me montrant cet abîme horrible, +ils m'ont dit qu'ici, au plus profond de la nuit, mille +démons, mille serpents sifflants, dix mille crapauds gonflés +de poisons, et autant d'affreux hérissons, feraient +des cris si terribles et si confus que tout mortel en les +entendant deviendrait fou à l'instant ou mourrait tout +d'un coup<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>: aussitôt après m'avoir fait cet infernal récit, +ils m'ont menacée de m'attacher au tronc d'un if mélancolique, +et de m'y abandonner à cette cruelle mort; +ensuite ils m'ont appelée infâme, adultère, Gothe débauchée, +et m'ont accablée de tous les noms les plus insultants +que jamais oreille humaine ait entendus. Si une +bonne fortune merveilleuse ne vous eût pas conduits +dans ce lieu, ils allaient exécuter sur moi cette vengeance. +Vengez-moi si vous aimez la vie de votre mère, +ou renoncez à vous appeler jamais mes enfants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> On prétendait que la mandragore poussait un cri plaintif +quand on l'ouvrait.</blockquote> + +<p>DÉMÉTRIUS, <i>poignardant Bassianus</i>.--Voilà la preuve +que je suis votre fils.</p> + +<p>CHIRON, <i>lui portant aussi un coup de poignard</i>.--Et ce +coup, enfoncé jusqu'au coeur, pour prouver ma force.</p> + +<p>LAVINIA.--Courage, Sémiramis, ou plutôt barbare Tamora; + car il n'est point d'autre nom que le tien qui +convienne à ta nature.</p> + +<p>TAMORA, <i>à son fils</i>.--Donnez-moi votre poignard: vous +verrez, mes enfants, que la main de votre mère saura +venger l'outrage fait à votre mère.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Arrêtez, madame: nous lui devons d'autres +vengeances: d'abord battons le blé, et après brûlons +la paille; cette mignonne fonde son orgueil sur sa +chasteté, sur son voeu nuptial, sur sa fidélité; et, fière +de ces spécieuses apparences, elle brave Votre Majesté. +Eh! emportera-t-elle cet orgueil au tombeau?</p> + +<p>CHIRON.--Si elle l'y emporte, je consens qu'on me +fasse eunuque: traînons son époux hors de ce lieu, dans +quelque fosse cachée, et que son cadavre serve d'oreiller +à nos voluptés.</p> + +<p>TAMORA.--Mais lorsque vous aurez savouré le miel qui +vous tente, ne laissez pas survivre cette guêpe pour +nous piquer de son aiguillon.</p> + +<p>CHIRON.--Je vous promets, madame, d'y mettre bon +ordre.--Allons, ma belle, la violence va nous faire jouir +de cet honneur si scrupuleusement conservé.</p> + +<p>LAVINIA.--O Tamora! tu portes la figure d'une femme...</p> + +<p>TAMORA.--Je ne veux pas l'entendre parler davantage: + entraînez-la loin de moi.</p> + +<p>LAVINIA.--Chers seigneurs, priez-la d'entendre seulement +un mot de moi.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Écoutez-la, belle reine: faites-vous un +triomphe de voir couler ses larmes: mais que votre +coeur les reçoive comme le rocher insensible les gouttes +de pluie.</p> + +<p>LAVINIA, <i>à Démétrius</i>.--Depuis quand les jeunes tigres +donnent-t-ils des leçons à leur mère? Oh! ne lui apprends +pas la cruauté: c'est elle qui te l'a enseignée. +Le lait que tu as sucé de son sein s'est changé en marbre: + tu as puisé dans ses mamelles même ta tyrannie.--(<i>A +Chiron</i>.) Et cependant toutes les mères n'enfantent +pas des fils qui leur ressemblent. Prie-la de montrer la +pitié d'une femme.</p> + +<p>CHIRON.--Quoi! voudrais-tu que je prouvasse par ma +conduite que je suis un bâtard!</p> + +<p>LAVINIA.--Il est vrai le noir corbeau n'engendre pas +l'alouette. Cependant j'ai ouï dire (oh! si je pouvais le +voir vérifier aujourd'hui!) que le lion, touché de pitié, +souffrit qu'on coupât ses griffes royales; on dit que les +corbeaux nourrissent les enfants abandonnés, tandis +que leurs propres petits oiseaux sont affamés dans leur +nid. En dépit de ton coeur barbare, montre-toi, non pas +aussi généreux, mais susceptible de quelque pitié.</p> + +<p>TAMORA.--Je ne sais ce que cela veut dire: entraînez-la.</p> + +<p>LAVINIA.--Ah! permets que je te l'enseigne: au nom +de mon père qui t'a donné la vie; lorsqu'il aurait pu te +tuer, ne t'endurcis point; ouvre tes oreilles sourdes.</p> + +<p>TAMORA.--Quand tu ne m'aurais jamais personnellement +offensée, le nom de ton père me rendrait impitoyable +pour toi.--Souvenez-vous, mes enfants, que +mes larmes ont coulé en vain pour sauver votre frère du +sacrifice: le cruel Andronicus n'a pas voulu s'attendrir: +emmenez-la donc; traitez-la à votre gré: plus vous l'outragerez +et plus vous serez aimés de votre mère.</p> + +<p>LAVINIA.--O Tamora, mérite le nom d'une reine généreuse, +en me tuant ici de ta propre main: car ce n'est +pas la vie que je te demande depuis si longtemps, je suis +morte depuis que Bassianus a été tué!</p> + +<p>TAMORA.--Que demandes-tu donc? Femme insensée, +laisse-moi.</p> + +<p>LAVINIA.--C'est la mort à l'instant que j'implore; et +une grâce encore, que la pudeur empêche ma langue de +nommer. Ah! sauve-moi de leur passion, plus fatale +pour moi que le coup de la mort, et jette-moi dans quelque +abîme odieux, où jamais l'oeil de l'homme ne puisse +considérer mon corps: fais cela et sois un meurtrier +charitable.</p> + +<p>TAMORA.--Je volerais à mes chers fils leur salaire! +non; qu'ils assouvissent sur toi leurs désirs.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS, <i>l'entraînant</i>.--Allons, viens: tu n'es restée +ici que trop longtemps.</p> + +<p>LAVINIA.--Point de grâce, point de pitié de femme! +Ah! brutale créature, l'opprobre et l'ennemie de tout +notre sexe! que la destruction tombe....</p> + +<p>CHIRON.--Ah! je vais te fermer la bouche. (<i>Il la saisit +et l'entraîne.</i>) (<i>A son frère.</i>) Toi, traîne son mari; voici la +fosse où Aaron nous a dit de le cacher.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent en traînant leur victime.)</p> + +<p>TAMORA.--Adieu, mes enfants: songez à la bien mettre +en sûreté. Que jamais mon coeur ne goûte un véritable +sentiment de joie jusqu'à ce que la race entière des Andronicus +soit détruite. Maintenant je vais chercher mon +aimable More et laisser mes enfants irrités déshonorer +cette malheureuse.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Aaron, Quintus et Martius.)</p> + +<p>AARON.--Venez, mes seigneurs, mettez en avant votre +meilleur pied; je vais tout à l'heure vous conduire à la +fosse dégoûtante où j'ai découvert la panthère profondément +endormie.</p> + +<p>QUINTUS.--Ma vue est extrêmement obscurcie, quel +qu'en soit le présage.</p> + +<p>MARTIUS.--Et la mienne aussi, je vous le proteste; si +ce n'était pas une honte, je laisserais volontiers la chasse +pour dormir quelques instants.</p> + +<p class="stage1">(Martius tombe dans la fosse.)</p> + +<p>QUINTUS.--Quoi, es-tu tombé? Quel dangereux précipice, +dont l'ouverture est couverte par des ronces touffues +dont les feuilles sont teintes d'un sang tout nouvellement +répandu, et aussi frais que la rosée du matin +distillée sur les fleurs! Cet endroit me semble fatal.--Parle-moi, +mon frère, t'es-tu blessé dans ta chute?</p> + +<p>MARTIUS.--O mon frère! je suis blessé par l'aspect du +plus triste objet dont la vue ait fait gémir mon coeur.</p> + +<p>AARON, <i>à part</i>.--Maintenant je vais chercher le roi et +l'amener ici, afin qu'il les y trouve; il verra là un indice +probable que ce sont eux qui ont assassiné son frère.</p> + +<p class="stage1">(Aaron sort.)</p> + +<p>MARTIUS, <i>du fond de la fosse</i>.--Pourquoi ne me consoles-tu +pas et ne m'aides-tu pas à sortir de cet exécrable +fosse toute souillée de sang?</p> + +<p>QUINTUS.--Je me sens saisi d'une terreur extraordinaire: +une sueur glacée inonde tous mes membres tremblants; +mon coeur soupçonne plus de choses que n'en +voient mes yeux.</p> + +<p>MARTIUS.--Pour te prouver que ton coeur devine juste, +Aaron et toi, regardez dans cette caverne, et voyez un +affreux spectacle de mort et de sang.</p> + +<p>QUINTUS.--Aaron est parti: et mon coeur compatissant +ne peut permettre à mes yeux de regarder l'objet dont +le soupçon seul le fait frissonner; oh! dis-moi ce que +c'est: jamais, jusqu'à ce moment, je n'ai jamais été +assez enfant pour craindre sans savoir pourquoi.</p> + +<p>MARTIUS.--Le prince Bassianus est gisant en un monceau, +comme un agneau égorgé, dans cet antre détestable, +ténébreux et abreuvé de sang.</p> + +<p>QUINTUS.--Si cet antre est si sombre, comment peux-tu +savoir que c'est lui?</p> + +<p>MARTIUS.--Il porte à son doigt sanglant un anneau +précieux<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a> dont les feux éclairent toute cette profondeur, +comme une lampe sépulcrale dans un monument brille +sur les visages terreux des morts et montre les entrailles +rugueuses de cet abîme: telle la pâle lueur de la lune +tombait sur Pyrame, gisant dans la nuit et baigné dans +son sang.--O mon frère! aide-moi de ta main défaillante... +si la crainte t'a rendu aussi faible que je le +suis..... Aide-moi à sortir de ce cruel et dévorant repaire, +aussi odieux que la bouche obscure du Cocyte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> «On suppose ici que cette bague jette non pas une lumière +réfléchie mais une lumière qui lui est propre.» (JOHNSON)</blockquote> + +<p>QUINTUS.--Tends-moi la main, afin que je puisse t'aider +à remonter... ou, si la force me manque pour te +rendre ce service, je serai entraîné par ton poids dans +le sein de cet abîme, tombeau du pauvre Bassianus. Ah! +je n'ai pas la force de t'attirer sur le bord.</p> + +<p>MARTIUS.--Et moi, je n'ai pas la force de monter sans +ton secours.</p> + +<p>QUINTUS.--Donne-moi ta main encore une fois, je ne +la lâcherai pas cette fois que tu ne sois dehors, ou moi +au fond.--Tu ne peux venir à moi, je viens à toi.</p> + +<p class="stage1">(Il tombe dans la caverne.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Saturninus et Aaron.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Venez avec moi.--Je veux voir quel trou +il y a ici, et quel est celui qui vient de s'y précipiter.--Parle, +qui es-tu, toi qui viens de descendre dans cette +crevasse de la terre?</p> + +<p>MARTIUS.--Le malheureux fils du vieil Andronicus, conduit +ici par la plus fatale destinée, pour y trouver ton +frère Bassianus mort.</p> + +<p>SATURNINUS.--Mon frère mort? Tu ne parles pas sérieusement; +son épouse et lui sont vers le nord de la forêt, +au rendez-vous de cette agréable chasse; il n'y a pas +encore une heure que je l'y ai laissé.</p> + +<p>MARCUS.--Nous ne savons pas où vous l'avez laissé +vivant, mais, hélas! nous l'avons trouvé mort ici.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Tamora et sa suite, Andronicus et Lucius.)</p> + +<p>TAMORA.--Où est mon époux, où est l'empereur?</p> + +<p>SATURNINUS.--Ici, Tamora; mais navré d'un chagrin +mortel.</p> + +<p>TAMORA.--Où est votre frère Bassianus?</p> + +<p>SATURNINUS.--Oh! vous touchez au fond de ma blessure; +l'infortuné Bassianus est ici assassiné.</p> + +<p>TAMORA.--Alors je vous apporte trop tard ce fatal écrit, +le plan de cette tragédie prématurée; et je suis bien +étonnée que le visage d'un homme puisse cacher dans +les replis d'un sourire gracieux tant de cruauté et de +barbarie.</p> + +<p class="stage1">(Elle donne une lettre à Saturninus.)</p> + +<p>SATURNINUS <i>la lit.</i>--«Si nous manquons de le joindre à +propos;--mon bon chasseur!--C'est Bassianus, que +nous voulons dire.--Songe seulement à creuser un +tombeau pour lui; tu nous entends.--Va chercher ta +récompense sous les orties au pied du sureau, qui +couvre de son ombrage l'ouverture de cette même +fosse où nous avons résolu d'enterrer Bassianus, fais +cela et tu acquerras en nous des amis sûrs.» +O Tamora! a-t-on jamais entendu rien de pareil? Voici +la fosse, et voilà le sureau; voyez, amis, si vous pourriez +découvrir le chasseur qui doit avoir assassiné ici +Bassianus.</p> + +<p>AARON, <i>cherchant</i>.--Mon digne souverain, voici le sac +d'or.</p> + +<p class="stage1">(Il le montre.)</p> + +<p>SATURNINUS, <i>à Titus</i>.--Deux dogues nés de toi, dogues +cruels et sanguinaires, ont ôté ici la vie à mon frère. +(<i>A sa suite.</i>) Arrachez-les de la fosse pour les traîner en +prison; qu'ils y restent jusqu'à ce que nous ayons inventé +pour leur supplice des tortures nouvelles et inouïes.</p> + +<p>TAMORA.--Quoi! ils sont dans cette fosse? O prodige! +avec quelle facilité le meurtre se découvre!</p> + +<p>TITUS.--Auguste empereur, je vous demande à genoux +une grâce, avec des larmes qui ne coulent pas aisément, +c'est que ce crime atroce de mes enfants maudits, maudits +si leur crime est prouvé.....</p> + +<p>SATURNINUS.--S'il est prouvé! vous voyez qu'il est manifeste.--Qui +a trouvé cette lettre? Tamora, est-ce vous?</p> + +<p>TAMORA.--C'est Andronicus lui-même qui l'a ramassée.</p> + +<p>TITUS.--Oui, c'est moi, seigneur; et cependant souffrez +que je sois leur caution, car je fais voeu, par la tombe +de mon vénérable père qu'ils seront toujours prêts à se +présenter sur l'ordre de Votre Majesté; et à répondre sur +leurs vies de vos soupçons.</p> + +<p>SATURNINUS.--Tu ne seras pas leur caution; allons, suis-moi. +Que les uns enlèvent le corps, et que d'autres emmènent +les meurtriers; qu'ils ne disent pas une parole; +la culpabilité est évidente; sur mon âme, s'il était une +fin plus cruelle que la mort, je la leur ferais subir.</p> + +<p>TAMORA.--Andronicus, je prierai le roi pour toi; ne +crains rien pour tes fils, ils se tireront d'affaire.</p> + +<p>TITUS.--Viens, Lucius, viens; ne t'arrête pas à leur +parler.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent par différents côtés.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">DÉMÉTRIUS <i>et</i> CHIRON, <i>avec</i> LAVINIA <i>violée, les mains +et la langue coupées</i>.</p> +<br> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Va maintenant; dis, si tu peux parler, +qui t'a coupé la langue et t'a déshonorée.</p> + +<p>CHIRON.--Écris ta pensée, trahis ainsi tes sentiments; +et, si tes moignons te le permettent, fais l'office d'écrivain.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS, <i>à Chiron</i>.--Vois, comme elle peut manifester +son ressentiment avec des signes et des indices.</p> + +<p>CHIRON, <i>à Lavinia</i>.--Va chez toi, demande de l'eau de +senteur et lave tes mains.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Elle n'a point de langue pour appeler ni +de mains à laver; ainsi laissons-la à ses promenades +silencieuses.</p> + +<p>CHIRON.--Si j'étais à sa place, j'irais me pendre.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Oui, si tu avais des mains pour t'aider à +nouer la corde.</p> + +<p class="stage1">(Démétrius et Chiron sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Marcus.)</p> + +<p>MARCUS.--Que vois-je? Serait-ce ma nièce qui fuit si +vite? Ma nièce, un mot: où est ton mari? Si c'est un +songe, je voudrais me réveiller au prix de tout ce que je +possède. Et si je suis éveillé, que l'influence de quelque +astre fatal me frappe et me plonge dans un sommeil +éternel.--Parle-moi, chère nièce, quelle main féroce et +sans pitié t'a ainsi mutilée? qui a coupé et dépouillé ton +corps de ses deux branches, de ses doux ossements à +l'ombre desquels des rois ont désiré de s'endormir sans +pouvoir obtenir un aussi grand bonheur que la moitié +de ta tendresse?--Pourquoi ne me réponds-tu pas?--Hélas! +un ruisseau cramoisi de sang fumant comme une +source bouillante et agitée par le vent sort et tombe +entre tes deux lèvres de rose, va et revient avec le souffle +de ta respiration. Sûrement quelque nouveau Térée +a profané ta fleur, et, pour t'empêcher de découvrir son +forfait, t'a coupé la langue. Ah! voilà que tu détournes +ton visage confus,--et malgré tout ce sang que tu perds, +et qui sort comme des trois bouches d'un conduit, tes +joues se colorent encore comme la face de Titan lorsqu'il +rougit d'être assailli par un nuage. Répondrai-je pour +toi? Dirai-je que cela est vrai? Que ne puis-je lire +dans ton coeur, et connaître cette bête féroce, afin que +je puisse l'accabler d'injures pour soulager mon coeur! +Le chagrin caché, fermé comme un four fermé, brûle et +calcine le coeur où il est renfermé. La belle Philomèle +ne perdit que la langue; et elle parvint à broder ses sentiments +sur un ennuyeux canevas; mais, toi, mon aimable +nièce, cette ressource t'a été enlevée. Tu as rencontré +un Térée plus rusé, qui a coupé ces jolis doigts qui +auraient brodé bien mieux que ceux de Philomèle. Ah! +si le monstre avait vu ces mains de lis trembler, comme +les feuilles du tremble, sur un luth, et faire frémir ses +cordes de soie du plaisir d'en être caressées, il n'eût pu +les toucher, au prix même de sa vie. S'il eût entendu la +céleste harmonie que produisait cette langue mélodieuse, +il eût laissé échapper de ses mains le couteau cruel, et +se fût endormi, comme Cerbère aux pieds du poëte de +Thrace.--Allons, viens, viens frapper ton père d'aveuglement; +car une pareille vue doit rendre un père aveugle. +Un orage d'une heure suffit pour noyer les prairies +parfumées: que ne doivent donc pas produire sur les +yeux de ton père des années de larmes? Ne me fuis point: +nous pleurerons avec toi; plût au ciel que nos larmes +pussent soulager ta souffrance!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent tous deux.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Le théâtre représente une rue de Rome.</p> + +<p class="stage1"><i>Les</i> SÉNATEURS <i>et</i> <i>les</i> JUGES, <i>suivis de</i> MARCUS <i>et</i> +<i>de</i> QUINTUS <i>enchaînés passent sur le théâtre, se rendant +au lieu de l'exécution:</i> TITUS <i>les précède, parlant pour ses +enfants.</i></p> +<br> +<p>TITUS.--Écoutez-moi, vénérables pères. Nobles tribuns, +arrêtez un moment, par pitié pour mon âge, dont +la jeunesse fut employée à des guerres dangereuses, +tandis que vous dormiez en paix; au nom de tout le sang +que j'ai versé pour la grande cause de Rome, de toutes +les nuits glacées pendant lesquelles j'ai veillé, au nom +de ces larmes amères que vous voyez remplir sur mes +joues les rides de la vieillesse; ayez pitié pour mes enfants +condamnés, dont les âmes ne sont pas aussi perverses +qu'on l'imagine! J'ai perdu vingt-deux enfants +sans jamais répandre une larme; morts dans le noble lit +de l'honneur. (<i>Il se jette à terre, les juges passent tous près +de lui.</i>) C'est pour ceux-ci, pour ceux-ci, tribuns, que j'écris +sur la poussière l'angoisse profonde de mon coeur et +les larmes de mon âme, qu'elles abreuvent la terre +altérée: le sang de mes chers enfants la fera rougir de +honte. (<i>Les sénateurs et les tribuns sortent avec les prisonniers.</i>) +O terre! je prodiguerai à ta soif plus de pleurs +tombant de ces deux urnes vieillies, que le jeune +avril ne te donnera de ses rosées; dans les ardeurs de +l'été, je t'en arroserai encore: dans l'hiver, je fondrai +tes neiges par mes larmes brûlantes, et j'entretiendrai +une verdure éternelle sur ta surface, si tu refuses de +boire le sang de mes chers fils. (<i>Entre Lucius avec son +épée nue.</i>) Tribuns révérés; bons vieillards, délivrez mes +enfants de leurs chaînes, révoquez l'arrêt de leur mort, +et faites-moi dire, à moi, qui n'avais jamais pleuré, que +mes larmes sont douées d'une éloquence persuasive.</p> + +<p>LUCIUS.--Mon noble père, vous vous lamentez en vain; +les tribuns ne vous entendent point; il n'y a personne +ici, et vous racontez vos douleurs à une pierre.</p> + +<p>TITUS.--Ah! Lucius, laisse-moi plaider la cause de tes +frères.--Respectables tribuns, je vous conjure encore +une fois.</p> + +<p>LUCIUS.--Mon vénérable père, il n'y a pas de tribuns +pour vous entendre.</p> + +<p>TITUS.--N'importe: s'ils m'entendaient, ils ne feraient +pas attention à moi; ou bien, comme je leur suis entièrement +inutile, ils m'entendraient sans avoir pitié de +moi: c'est pourquoi je raconte mes douleurs aux pierres; +si elles ne peuvent répondre à mes plaintes, du moins +sont-elles en quelque sorte meilleures que les tribuns; +elles n'interrompent point mon douloureux récit: quand +je pleure, elles reçoivent humblement mes larmes et semblent +pleurer avec moi. Si elles étaient vêtues de longues +robes de deuil, Rome n'aurait point de tribun qui leur +fût comparable. Oui, la pierre est molle comme la cire; +les tribuns sont plus durs que les rochers: la pierre est +silencieuse et ne blesse point; les tribuns avec leur langue +condamnent les gens à mort: mais pourquoi te +vois-je avec ton épée nue?</p> + +<p>LUCIUS.--C'était pour arracher à la mort mes deux +frères; et, pour cette tentative, les juges ont prononcé +contre moi la sentence d'un bannissement éternel.</p> + +<p>TITUS.--Que tu es heureux! Ils t'ont traité avec amitié. +Quoi! Lucius insensé, ne vois-tu pas que Rome n'est qu'un +repaire de tigres? Il faut aux tigres une proie; et Rome +n'en a point d'autre à leur offrir que moi et les miens. +Ah! que tu es heureux d'être banni loin de ces tigres +dévorants!--Mais qui vient ici avec notre frère Marcus?</p> + +<p class="stage1">(Entrent Marcus et Lavinia.)</p> + +<p>MARCUS.--Titus, prépare tes nobles yeux à pleurer, +sinon il faudra que ton coeur se brise de douleur; j'apporte +à ta vieillesse un chagrin dévorant.</p> + +<p>TITUS.--Me dévorera-t-il? Alors, montre-le-moi.</p> + +<p>MARCUS, <i>montrant Lavinia</i>.--Ce fut là ta fille.</p> + +<p>TITUS.--Oui, Marcus, et elle l'est encore.</p> + +<p>LUCIUS.--Ah! malheureux que je suis! cet objet me +tue.</p> + +<p>TITUS.--Enfant au coeur faible, relève-toi et regarde-la.--Parle, +ma Lavinia, quelle main maudite t'envoie +ainsi mutilée devant les regards de ton père? Quel insensé +va porter de l'eau à l'Océan, ou jeter du bois dans +Troie en flammes? Avant que je t'eusse vue, ma douleur +était au comble, et maintenant, comme le Nil, elle ne +connaît plus de limites. Donnez-moi une épée, je trancherai +mes mains aussi, car elles ont combattu pour +Rome, et combattu en vain; elles ont nourri ma vie et +prolongé mes jours pour cet horrible malheur: je les ai +tendues en vain dans une prière inutile et elles ne m'ont +servi qu'à des usages sans résultat, maintenant tout le +service que je leur demande c'est que l'une m'aide à couper +l'autre.--Il est bon, Lavinia, que tu n'aies plus de +mains, car il est inutile d'en avoir pour servir Rome.</p> + +<p>LUCIUS.--Parle, chère soeur; dis qui t'a ainsi martyrisée?</p> + +<p>MARCUS.--Hélas! ce charmant organe de ses pensées, +qui les exprimait avec une si douce éloquence, est arraché +de sa jolie cage creuse où, comme un oiseau mélodieux, +il chantait ces sons agréables et variés qui ravissait +toutes les oreilles!</p> + +<p>LUCIUS, <i>à Marcus</i>.--Toi, parle donc pour elle; dis, qui +a commis cette action.</p> + +<p>MARCUS.--Hélas! je l'ai trouvée ainsi errante dans la +forêt, cherchant à se cacher, comme la biche timide qui +a reçu une blessure incurable.</p> + +<p>TITUS.--Elle était ma biche chérie, et celui qui l'a +blessée m'a fait plus de mal que s'il m'eût étendu mort. +Maintenant je suis comme un homme sur un rocher environné +d'une vaste étendue de mer, et qui voit la marée +monter vague après vague, attendant le moment où un +flot ennemi l'engloutira dans ses entrailles salées. C'est +par ce chemin que mes malheureux fils ont marché à la +mort: voilà ici mon autre fils condamné à l'exil, et +voilà mon frère, qui pleure mes malheurs: mais de tous +mes maux, celui qui porte à mon âme le coup le plus +cruel, c'est le sort de ma chère Lavinia, qui m'est plus +chère que mon âme. Si j'avais vu ton portrait dans cet +état affreux, cela aurait suffi pour me rendre fou: que +deviendrai-je, lorsque je te vois ainsi en personne dans +cette horrible situation? Tu n'as plus de mains pour +essuyer tes larmes, ni de langue pour dire qui t'a ainsi +martyrisée: ton époux est mort, et, pour sa mort, tes +frères sont condamnés et exécutés à l'heure qu'il est.--Vois, +Marcus: ah! Lucius, mon fils, regardez-la. Quand +j'ai nommé ses frères, de nouvelles larmes ont coulé sur +ses joues comme une douce rosée sur un lis cueilli et +déjà flétri.</p> + +<p>MARCUS.--Peut-être pleure-t-elle parce qu'ils ont tué +son mari: peut-être aussi parce qu'elle les sait innocents.</p> + +<p>TITUS, <i>à sa fille</i>.--Si ce sont eux qui ont tué ton époux, +réjouis-toi alors de ce que la loi a vengé sa mort.--Non, +non, ils n'ont point commis un forfait aussi atroce: j'en +atteste la douleur que montre leur soeur.--Ma chère Lavinia, +laisse-moi baiser tes lèvres; ou fais-moi comprendre +par quelques signes comment je pourrais te soulager. +Veux-tu que ton bon oncle, et ton frère Lucius, et toi, +et moi, nous allions nous asseoir autour de quelque +fontaine, tous, les yeux baissés vers son onde, pour voir +comment nos joues sont tachées par les larmes, semblables +à des prairies encore humides du limon qu'a +laissé sur leur surface une inondation? Irons-nous attacher +nos regards sur la fontaine jusqu'à ce que la douceur +de ses eaux limpides soit altérée par l'amertume de +nos larmes, ou bien veux-tu que nous coupions nos +mains comme on a coupé les tiennes: ou que nous tranchions +nos langues avec nos dents, et que nous passions, +sans autre voix que nos signes muets, le reste de nos +exécrables jours? Que veux-tu que nous fassions?--Nous, +qui possédons nos langues, imaginons quelque plan de +misères plus horribles pour étonner l'avenir de nos désastres.</p> + +<p>LUCIUS.--Mon tendre père, cessez vos pleurs: car +voyez comme votre désespoir fait pleurer et sangloter +ma pauvre soeur.</p> + +<p>MARCUS.--Prends patience, chère nièce.--Bon Titus, +sèche tes yeux.</p> + +<p>TITUS.--Ah! Marcus, Marcus! mon frère, je sais bien +que ton mouchoir ne peut plus boire une seule de mes +larmes; car toi, homme infortuné, tu l'as tout trempé +des tiennes.</p> + +<p>LUCIUS.--Ah! ma chère Lavinia, je veux essuyer tes +joues.</p> + +<p>TITUS.--Vois, Marcus, vois; je comprends ses signes; +si elle avait une langue pour parler, elle dirait en ce +moment à son frère, ce que je viens de te dire; «que le +mouchoir tout trempé des pleurs de son frère ne +peut plus servir à essuyer ses joues humides.» O +quelle sympathie de malheurs! aussi éloignés de tout +remède que les limbes le sont du ciel! (Entre Aaron.)</p> + +<p>AARON.--Titus Andronicus, l'empereur mon maître +m'envoie te dire, que si tu aimes tes fils, vous pouvez, +soit Marcus, soit Lucius, soit toi-même, vieillard, quelqu'un +de vous, enfin, vous couper la main et l'envoyer +au roi; qu'en retour il te renverra tes deux fils vivants, +et que ce sera la rançon de leur crime.</p> + +<p>TITUS.--O généreux empereur! ô bon Aaron! Le noir +corbeau a-t-il donc jamais fait entendre des accents aussi +semblables à ceux de l'alouette, qui nous avertit par ses +chants du lever du soleil? De tout mon coeur, je consens +à envoyer ma main à l'empereur; bon Aaron, veux-tu +m'aider à la couper?</p> + +<p>LUCIUS.--Arrêtez, mon père; non, vous n'enverrez +point votre main, cette main glorieuse qui a terrassé +tant d'ennemis, la mienne suffira; ma jeunesse a plus +de sang à perdre que vous; et ce sera ma main qui servira +à sauver la vie de mes frères.</p> + +<p>MARCUS.--Laquelle de vos mains n'a pas défendu Rome, +et brandi la hache d'armes sanglante, écrivant la destruction +sur le casque des ennemis? Ah! vous n'avez +point de main qui ne soit illustrée par de rares exploits, +la mienne est restée oisive; qu'elle serve aujourd'hui de +rançon pour arracher mes neveux à la mort; je l'aurai +conservée alors pour un digne usage.</p> + +<p>AARON.--Allons, convenez promptement; quelle main +sera sacrifiée, de crainte qu'ils ne meurent, avant que +leur pardon arrive.</p> + +<p>MARCUS.--Ce sera ma main.</p> + +<p>LUCIUS.--Non, par le ciel, ce ne sera pas la vôtre.</p> + +<p>TITUS.--Mes amis, ne vous disputez plus; des herbes +si flétries (<i>montrant ses mains</i>) sont bonnes à arracher, et +ce doit être la mienne.</p> + +<p>LUCIUS.--Mon tendre père, si l'on doit me croire ton +fils, laisse-moi racheter mes deux frères de la mort.</p> + +<p>MARCUS.--Pour l'amour de notre père, au nom de l'affection +de notre mère, laisse-moi te prouver en ce moment +la tendresse d'un frère.</p> + +<p>TITUS.--Arrangez-vous entre vous; je veux bien épargner +ma main.</p> + +<p>LUCIUS.--Je vais chercher une hache.</p> + +<p>MARCUS.--Mais c'est à moi qu'elle servira.</p> + +<p class="stage1">(Lucius et Marcus sortent.)</p> + +<p>TITUS.--Approche, Aaron, je veux les tromper +tous deux; prête-moi ta main, et je vais te donner la +mienne.</p> + +<p>AARON.--Si cela s'appelle tromper, je veux être honnête, +et ne jamais tromper ainsi les hommes, tant que +je vivrai. (<i>A part</i>.) Mais je te tromperai d'une autre manière, +et tu le verras avant qu'il se passe une demi-heure.</p> + +<p class="stage1">(Il coupe la main à Titus.)</p> + +<p class="stage1">(Lucius et Marcus reviennent.)</p> + +<p>TITUS.--Maintenant cessez votre dispute; ce qui devait +être est fait. Bon Aaron, va, donne ma main à l'empereur. +Dis-lui que c'est une main qui l'a protégé contre +mille dangers; qu'il l'enterre; elle a mérité davantage; +qu'elle obtienne du moins cela. Quant à mes fils, dis-lui +que je les regarde comme des joyaux achetés à peu de +frais, et cependant bien chèrement aussi, puisque je n'ai +racheté que ce qui est à moi.</p> + +<p>AARON.--Je pars, Andronicus; et, au prix de ta main, +attends-toi à voir incessamment tes fils t'être rendus, +(<i>à part</i>) leurs têtes, je veux dire. Oh! comme cette scélératesse +me nourrit par sa seule idée! Que les fous fassent +du bien, et que les beaux hommes cherchent à plaire; +Aaron veut avoir l'âme aussi noire que son visage.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>TITUS, <i>à sa fille</i>.--Je lève cette main qui me reste vers +le ciel, et je fléchis jusqu'à terre ce corps caduc; s'il est +quelque puissance qui prenne pitié des larmes des malheureux, +c'est elle que j'implore. Quoi, veux-tu te prosterner +avec moi? Fais-le, chère âme; le ciel entendra nos +prières, ou bien, avec nos soupirs, nous obscurcirons la +voûte du ciel, et nous ternirons la face du soleil par une +vapeur comme font quelquefois les nuages quand ils le +pressent contre leur sein humide.</p> + +<p>MARCUS.--Mon frère, demande des choses possibles, +et ne te jette point dans cet abîme de chagrins.</p> + +<p>TITUS.--Mon malheur n'est-il donc pas un abîme, puisqu'il +n'a point de fond? que ma douleur soit donc sans +fond comme lui.</p> + +<p>MARCUS.--Mais pourtant que ta raison gouverne ta +douleur.</p> + +<p>TITUS.--S'il était quelque raison pour mes misères, je +pourrais contenir ma souffrance dans quelques bornes. +Quand le ciel pleure, la terre n'est-elle pas inondée? Si +les vents sont en fureur, la mer ne devient-elle pas furieuse, +menaçant le firmament de son sein gonflé? Et +veux-tu avoir une raison de ce tumulte? Je suis la mer; +écoute la violence de ses soupirs. Ma fille est le firmament +en pleurs, et moi la terre; il faut donc que la mer +soit émue de ses soupirs; il faut donc que ma terre submergée +et noyée par ses larmes continuelles devienne +un déluge. Mes entrailles ne peuvent contenir mon désespoir; +il faut donc que, comme un ivrogne, je le +vomisse. Ainsi, laisse-moi en liberté, ceux qui perdent +doivent avoir la liberté de se soulager le coeur par la +méchanceté de leur langue.</p> + +<p class="stage1">(Entre un messager, portant deux têtes et une main.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Digne Andronicus, tu es mal payé de +cette noble main que tu as envoyée à l'empereur: voici +les têtes de tes deux braves fils, et voilà ta main qu'on te +renvoie avec mépris. Tes chagrins vont faire leur amusement, +et ils se moquent de ton courage. Je souffre plus +de penser à tes maux que du souvenir de la mort de mon +père.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>MARCUS.--Maintenant que le bouillant Etna s'éteigne en +Sicile, et que mon coeur nourrisse la flamme éternelle +d'un enfer! C'est trop de maux pour pouvoir les supporter! +Pleurer avec ceux qui pleurent soulage un peu, +mais un chagrin qu'on insulte est une double mort.</p> + +<p>LUCIUS.--Quoi! comment se peut-il que ce spectacle +me fasse une blessure si profonde, et que l'odieuse vie ne +succombe pas? Se peut-il que la mort permette à la vie +d'usurper son nom, quand la vie n'a plus d'autre bien +que le souffle?</p> + +<p class="stage1">(Lavinia lui donne un baiser.)</p> + +<p>MARCUS.--Hélas! pauvre coeur, ce baiser est sans consolation, +comme l'eau glacée pour un serpent transi par +la faim.</p> + +<p>TITUS.--Quand finira cet effrayant sommeil?</p> + +<p>MARCUS.--Adieu, maintenant, toute illusion: meurs, +Andronicus, tu ne dors pas: vois les têtes de tes deux +fils, ta main guerrière tranchée, ta fille mutilée, ton +autre fils banni, pâle et inanimé à cet horrible aspect; +et moi, ton frère, froid et immobile comme une statue +de pierre. Ah! je ne veux plus chercher à modérer ton +désespoir: arrache tes cheveux argentés, ronge de tes +dents ton autre main, et que cet affreux spectacle ferme +enfin tes yeux trop infortunés! Voilà le moment de +t'emporter: pourquoi restes-tu calme?</p> + +<p>TITUS, <i>riant</i>.--Ha, ha, ha.</p> + +<p>MARCUS.--Pourquoi ris-tu? ce n'est guère le moment.</p> + +<p>TITUS.--Il ne me reste plus une seule larme à verser; +d'ailleurs, ce désespoir est un ennemi qui veut envahir +mes yeux humides, et les rendre aveugles en les forçant +de payer le tribut de leurs larmes. Par quel chemin +alors trouverais-je la caverne de la vengeance? car ces +deux têtes semblent me parler et me menacer de ne +jamais entrer dans le séjour du bonheur, jusqu'à ce que +tous ces malheurs retombent sur ceux qui les ont commis. +Allons, voyons quelle tâche j'ai à remplir.--Vous, +tristes compagnons, entourez-moi, afin que je puisse me +tourner vers chacun de vous, et jurer à mon âme de +venger vos affronts. Le voeu est prononcé.--Allons, mon +frère, prends une tête, et moi je porterai l'autre dans +cette main. Lavinia, tu seras employée à cette oeuvre: +porte ma main, chère fille, entre tes dents. Toi, jeune +homme, va-t'en, éloigne-toi de ma vue: tu es banni, et +tu ne dois pas rester ici; cours chez les Goths, lève +parmi eux une armée; et si tu m'aimes, comme je le +crois, embrassons-nous et séparons-nous, car nous avons +beaucoup à faire.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent tous, excepté Lucius.)</p> + +<p>LUCIUS, <i>seul</i>.--Adieu, Andronicus, mon noble père, +l'homme le plus malheureux qui ait jamais vécu dans +Rome! Adieu, superbe Rome: Lucius laisse ici, jusqu'à son +retour, des gages plus chers que sa vie. Adieu, Lavinia, +ma noble soeur; ah! plût aux dieux que tu fusses ce que +tu étais auparavant! Mais à présent Lucius et Lavinia ne +vivent plus que dans l'oubli et dans des chagrins insupportables. +Si Lucius vit, il vengera vos outrages et forcera +le fier Saturninus et son impératrice à mendier aux +portes de Rome, comme autrefois Tarquin et sa reine. Je +vais chez les Goths, et je lèverai une armée pour me venger +de Rome et de Saturninus.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">On voit un appartement dans la maison de Titus.</p> + +<p class="stage1"><i>Un banquet est dressé.</i> TITUS, MARCUS, LAVINIA <i>et</i> <i>le +jeune</i> LUCIUS, <i>enfant de Lucius.</i></p> +<br> + +<p>TITUS.--Bon, bon.--Maintenant asseyons-nous, et songez +à ne prendre de nourriture que ce qu'il en faut pour +conserver en nous assez de forces pour venger nos affreux +malheurs. Marcus, dénoue le noeud de ton douloureux +embrassement; ta nièce et moi, pauvres créatures, +sommes privés de nos mains, et nous ne pouvons exprimer +notre profond chagrin en nous pressant de nos +bras. Cette pauvre main droite qui me reste ne m'est +laissée que pour tourmenter mon sein; et lorsque mon +coeur, rendu fou par la souffrance, bat violemment dans +cette prison de chair, je le réprime ainsi par mes coups. +(<i>A Lavinia.</i>) Toi, carte de douleurs, qui me parles par +signes, tu ne peux, quand ton coeur précipite ses battements +douloureux, le frapper comme moi pour l'apaiser. +Blesse-le par tes soupirs, ma fille; tue-le par des gémissements, +ou saisis un petit couteau entre tes dents, et +fais une ouverture là où palpite ton coeur, afin que +toutes les larmes que laissent tomber tes pauvres yeux +puissent couler dans cette fente et noyer dans des flots +amers ce coeur insensé qui se lamente.</p> + +<p>MARCUS.--Fi donc! mon frère, fi donc! N'enseigne +point à ta fille à porter des mains homicides sur sa frêle +vie!</p> + +<p>TITUS.--Quoi, le chagrin te fait-il déjà extravaguer, +Marcus? ce n'est qu'à moi seul qu'il appartient d'être fou. +Quelles mains homicides peut-elle porter sur sa vie? Ah! +pourquoi prononces-tu le nom de <i>mains</i>? c'est presser +Énée de raconter deux fois l'embrasement de Troie et +l'histoire de ses cruelles infortunes. Ah! évite de toucher +à un sujet qui t'amène à parler de <i>mains</i>, de peur de nous +rappeler que nous n'en avons point.--Fi donc, fi donc! +quels discours extravagants! Comme si nous pouvions +oublier que nous n'avons pas de mains, quand même +Marcus ne prononcerait pas le mot de mains!--Allons, +commençons: chère fille, mange ceci.--Il n'y a point à +boire? Écoute, Marcus, ce qu'elle veut dire.--Je puis +interpréter tous ses signes douloureux. Elle dit qu'elle +ne boit d'autre boisson que ses larmes brassées avec +ses chagrins et fermentées sur ses joues<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. Muette infortunée, +j'apprendrai tes pensées et je saurai aussi bien tes +gestes muets que les ermites mendiants savent leurs +saintes prières. Tu ne pousseras point de soupir, tu n'élèveras +point les moignons vers le ciel, tu ne feras pas +un clin d'oeil, un signe de tête, tu ne te mettras pas à +genoux, tu ne feras pas un geste, que je n'en compose +un alphabet, et que je ne parvienne, par une pratique +assidue, à savoir ce que tu veux dire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> <i>Brew'd with her sorrows, mesh'd upon her cheeks.</i> Grossière +allusion à l'art du brasseur.</blockquote> + +<p>LE JEUNE ENFANT.--Mon bon grand-père, laisse là ces +plaintes amères, et égaye ma tante par quelque belle +histoire.</p> + +<p>MARCUS.--Hélas! ce pauvre enfant, ému de nos douleurs, +pleure de voir le chagrin de son grand-père.</p> + +<p>TITUS.--Calme-toi, tendre rejeton, tu es fait de larmes, +et ta vie s'écoulerait bientôt avec elles. (<i>Marcus frappe le +plat avec un couteau.</i>) Que frappes-tu de ton couteau, +Marcus?</p> + +<p>MARCUS.--Ce que j'ai tué, seigneur, une mouche.</p> + +<p>TITUS.--Malédiction sur toi, meurtrier, tu assassines +mon coeur: mes yeux sont rassasiés de voir la tyrannie. +Un acte de mort exercé sur un être innocent ne sied +point au frère de Titus.--Sors de ma présence, je vois +que tu n'es pas fait pour être en ma société.</p> + +<p>MARCUS.--Hélas! seigneur, je n'ai tué qu'une mouche.</p> + +<p>TITUS.--Eh quoi! si cette mouche avait un père et une +mère? comme tu les verrais laisser pendre leurs ailes +délicates et dorées et frapper l'air de leur murmure +gémissant! Pauvre et innocente mouche, qui était venue +ici pour nous égayer par son bourdonnement mélodieux! +et tu l'as tuée!</p> + +<p>MARCUS.--Pardonnez, seigneur, c'était une mouche +noire et difforme, semblable au More de l'impératrice: +voilà pourquoi je l'ai tuée.</p> + +<p>TITUS.--Oh! oh! alors pardonne-moi de t'avoir blâmé, +car tu as fait une action charitable. Donne-moi ton couteau; +je veux outrager son cadavre, me faisant illusion +comme si je voyais en lui le More qui serait venu exprès +pour m'empoisonner. (<i>Il porte des coups à l'insecte.</i>) Voilà +pour toi, et voilà pour Tamora; ah! scélérat!--Cependant +je ne crois pas que nous soyons encore réduits si +bas que nous ne puissions entre nous tuer une mouche +qui vient nous offrir la ressemblance de ce More noir +comme le charbon.</p> + +<p>MARCUS.--Hélas, pauvre homme! la douleur a fait tant +de ravages en lui, qu'il prend de vains fantômes pour +des objets réels.</p> + +<p>TITUS.--Allons, levons-nous.--Lavinia, viens avec +moi: je vais dans mon cabinet; je veux lire avec toi les +tristes aventures arrivées dans les temps anciens.--(<i>Au +jeune Lucius.</i>) Viens, mon enfant, lire avec moi; ta vue +est jeune, et tu liras lorsque la mienne commencera à se +troubler.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE QUATRIÈME.</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">La scène est devant la maison de Titus.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> TITUS <i>et</i> MARCUS; <i>survient en même temps le</i> +JEUNE LUCIUS, <i>après lequel court</i> LAVINIA.</p> +<br> + +<p>L'ENFANT.--Au secours, mon grand-père, au secours! +ma tante Lavinia me suit partout, je ne sais pourquoi. +Mon cher oncle Marcus, voyez comme elle court vite.--Hélas, +chère tante, je ne sais pas ce que vous voulez.</p> + +<p>MARCUS.--Reste près de moi, Lucius; n'aie pas peur de +ta tante.</p> + +<p>TITUS.--Elle t'aime trop, mon enfant, pour te faire du +mal.</p> + +<p>L'ENFANT.--Oh! oui, quand mon père était à Rome, +elle m'aimait bien.</p> + +<p>MARCUS.--Que veut dire ma nièce Lavinia par ces signes?</p> + +<p>TITUS, <i>à l'enfant</i>.--N'aie pas peur d'elle, Lucius.--Elle +veut dire quelque chose.--Vois, Lucius, vois comme elle +t'invite.--Elle veut que tu ailles quelque part avec elle. +Ah! mon enfant, jamais Cornélie ne mit plus de soin à +lire à ses enfants, que Lavinia à te lire de belles poésies +et les harangues de Cicéron. Ne peux-tu deviner pourquoi +elle te sollicite ainsi?</p> + +<p>L'ENFANT.--Je n'en sais rien, moi, seigneur, ni ne +peux le deviner, à moins que ce ne soit quelque accès +de frénésie qui l'agite; car j'ai souvent ouï dire à mon +grand-père que l'excès du chagrin rendait les hommes +fous, et j'ai lu que Hécube de Troie devint folle de douleur: +c'est ce qui m'a fait peur, quoique je sache bien +que ma noble tante m'aime aussi tendrement qu'ait jamais +fait ma mère, et qu'elle ne voudrait pas effrayer +mon enfance, à moins que ce ne fût dans sa folie. C'est +ce qui m'a fait jeter mes livres, et fuir sans raison, peut-être; +mais pardon, chère tante; oui, madame, si mon +oncle Marcus veut venir, je vous accompagnerai bien +volontiers.</p> + +<p>MARCUS.--Lucius, je le veux bien.</p> + +<p class="stage1">(Lavinia retourne du pied les livres que Lucius a laissés +tomber.)</p> + +<p>TITUS.--Eh bien, Lavinia?--Marcus, que veut-elle +dire? il y a un livre qu'elle demande à voir.--Lequel +de ces livres, ma fille? Ouvre-les, mon enfant.--Mais tu +es plus lettrée, ma fille, et plus instruite. Viens, et choisis +dans toute ma bibliothèque, et trompe ainsi tes chagrins +jusqu'à ce que le ciel révèle l'exécrable auteur de +ces atrocités.--Pourquoi lève-t-elle ses bras ainsi l'un +après l'autre?</p> + +<p>MARCUS.--Je crois qu'elle veut dire qu'il y avait plus +d'un scélérat ligué contre elle dans cette action.--Oui, il +y en avait plus d'un,--ou bien, elle lève les bras vers le +ciel pour implorer sa vengeance.</p> + +<p>TITUS.--Lucius, quel est ce livre qu'elle agite ainsi?</p> + +<p>L'ENFANT.--Mon grand-père, ce sont les Métamorphoses +d'Ovide: c'est ma mère qui me l'a donné.</p> + +<p>MARCUS.--C'est peut-être par tendresse pour celle qui +n'est plus qu'elle a choisi ce livre entre tous les autres.</p> + +<p>TITUS.--Doucement, doucement.--Voyez avec quelle +activité elle tourne les feuillets! aidez-la: que veut-elle +trouver? Lavinia, dois-je lire? Voici la tragique histoire +de Philomèle, qui raconte la trahison de Térée et son +rapt; et le rapt, je le crains bien, a été la source de tes +malheurs.</p> + +<p>MARCUS.--Voyez, mon frère, voyez: remarquez avec +quelle attention elle considère les pages!</p> + +<p>TITUS.--Lavinia, chère fille, aurais-tu été ainsi surprise, +violée et outragée, comme l'a été Philomèle, saisie +de force dans le vaste silence des bois sombres et insensibles? +Voyez, voyez!--Oui, voilà la description d'un +lieu pareil à celui où nous chassions (ah! plût au ciel +que nous n'eussions jamais, jamais chassé là!); il est +exactement semblable à celui que le poëte décrit, et la +nature semble l'avoir formé pour le meurtre et le rapt.</p> + +<p>MARCUS.--Oh! pourquoi la nature aurait-elle bâti un +antre si horrible, à moins que les dieux ne se plaisent +aux tragédies?</p> + +<p>TITUS.--Donne-moi quelques signes, chère fille.--Il +n'y a ici que tes amis.--Quel est le seigneur romain qui +a osé commettre cet attentat? Ou Saturninus se serait-il +écarté, comme fit jadis Tarquin, qui quitta son camp +pour aller souiller le lit de Lucrèce?</p> + +<p>MARCUS.--Assieds-toi, ma chère nièce.--Mon frère, +asseyez-vous près de moi.--Apollon, Pallas, Jupiter ou +Mercure, inspirez-moi, afin que je puisse découvrir cette +trahison.--Seigneur, regardez ici.--Regarde ici, Lavinia. +(<i>Il écrit son nom avec son bâton, qu'il tient dans sa +bouche et qu'il conduit avec ses pieds.</i>) Ce sable est uni; +tâche de conduire comme moi le bâton, si tu le peux, +après que j'aurai écrit mon nom sans le secours des +mains. Maudit soit l'infâme qui nous réduit à ces expédients!--Écris, +ma chère nièce, et dévoile enfin ici ce +crime que les dieux veulent qu'on découvre pour en +tirer vengeance: que le ciel guide ce burin pour imprimer +nettement tes douleurs, afin que nous puissions +connaître les traîtres de la vérité!</p> + +<p class="stage1">(Lavinia prend le bâton dans ses dents, et, le guidant +avec ses moignons, elle écrit sur le sable.)</p> + +<p>TITUS.--Lisez-vous, mon frère, ce qu'elle a écrit? <i>Rapt</i>, +--<i>Chiron</i>,--<i>Démétrius</i>.</p> + +<p>MARCUS.--Quoi! quoi! ce sont les enfants dissolus de +Tamora qui sont les auteurs de cet abominable et sanglant +forfait!</p> + +<p>TITUS.--<i>Magne dominator poli, tam lentus audis scelera? +tam lentus vides.</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Suprême dominateur du monde! peux-tu voir, peux-tu +entendre avec patience de si grands scélérats (<i>Sénèque</i>, tragédie +<i>d'Hippolyte</i>).</blockquote> + +<p>MARCUS.--Calme-toi, cher Titus; quoique je convienne +qu'il y en a assez d'écrit sur ce sable pour révolter les +âmes les plus douces, pour armer de fureur le coeur des +enfants. Seigneur, agenouillez-vous avec moi: Lavinia, +agenouille-toi; et toi, jeune enfant, l'espérance de l'Hector +romain, agenouille-toi aussi et jurez tous avec moi; +comme autrefois Junius Brutus jura, pour le viol de +Lucrèce, avec l'époux désolé et le père de cette dame +vertueuse et déshonorée, jurez que nous poursuivrons +avec prudence une vengeance mortelle sur ces traîtres +Goths, et que nous verrons couler leur sang, ou que +nous mourrons de cet affront.</p> + +<p>TITUS.--C'est assez sûr, si nous savions comment. Si +vous blessez ces jeunes ours, prenez garde: leur mère +se réveillera; et si elle vous flaire une fois, songez qu'elle +est étroitement liguée avec le lion, qu'elle le berce et +l'endort sur son sein, et que pendant son sommeil elle +peut faire tout ce qu'elle veut. Vous êtes un jeune chasseur, +Marcus: laissons dormir cette idée, et venez; je +vais me procurer une feuille d'airain, et avec un stylet +d'acier j'y écrirai ces mots pour les mettre en réserve:--Les +vents irrités du Nord vont éparpiller ces sables +dans l'air, comme les feuilles de la sibylle; et que devient +alors votre leçon? Enfant, qu'en dis-tu?</p> + +<p>L'ENFANT.--Je dis, seigneur, que si j'étais homme, la +chambre où couche leur mère ne serait pas un asile sûr +pour ces scélérats, esclaves du joug romain.</p> + +<p>MARCUS.--Oui, voilà mon enfant! Ton père en a souvent +agi ainsi pour cette ingrate patrie.</p> + +<p>L'ENFANT.--Et moi, mon oncle, j'en ferai autant, si je +vis.</p> + +<p>TITUS.--Viens, viens avec moi dans mon arsenal. Lucius, +je veux t'équiper; et ensuite, mon enfant, tu porteras +de ma part aux fils de l'impératrice les présents que +j'ai l'intention de leur envoyer à tous deux. Viens, viens: +tu feras ce message; n'est-ce pas?</p> + +<p>L'ENFANT.--Oui, avec mon poignard dans leur sein, +grand-père.</p> + +<p>TITUS.--Non, non, mon enfant; non pas cela: je t'enseignerai +un autre moyen. Viens, Lavinia.--Marcus, +veille sur la maison: Lucius et moi, nous allons faire +les braves à la cour: oui, seigneur, nous le ferons comme +je le dis, et on nous rendra honneur.</p> + +<p class="stage1">(Titus sort avec Lavinia et l'enfant.)</p> + +<p>MARCUS.--Ciel, peux-tu entendre les gémissements d'un +homme de bien, et ne pas t'attendrir, et ne pas prendre +pitié de ses maux? Marcus, suis dans sa fureur cet infortuné +qui porte dans son coeur plus de blessures faites par +la douleur que les coups de l'ennemi n'ont laissé de +traces sur son bouclier usé; et cependant il est si juste +qu'il ne veut pas se venger.--Ciel! charge-toi donc de +venger le vieil Andronicus.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Appartement du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> AARON, CHIRON <i>et</i> DÉMÉTRIUS <i>par une des +portes du palais;</i> LUCIUS <i>et</i> <i>un serviteur entrent par +l'autre porte avec un faisceau d'armes sur lesquelles sont +gravés des vers.</i></p> +<br> + +<p>CHIRON.--Démétrius, voilà le fils de Lucius: il est +chargé de quelque message pour nous.</p> + +<p>AARON.--Oui, de quelque message extravagant de la +part de son extravagant grand-père.</p> + +<p>L'ENFANT.--Seigneurs, avec toute l'humilité possible, +je salue Vos Grandeurs de la part d'Andronicus; (<i>à part</i>) + et je prie tous les dieux de Rome qu'ils vous confondent +tous deux.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Grand merci, aimable Lucius; qu'y a-t-il +de nouveau?</p> + +<p>L'ENFANT, <i>à part</i>.--Que vous êtes tous les deux découverts +pour des scélérats souillés d'un rapt; voilà ce qu'il +y a de nouveau.--(<i>Haut.</i>) Sous votre bon plaisir, mon +grand-père, bien conseillé, vous envoie par moi les plus +belles armes de son arsenal, pour en gratifier votre illustre +jeunesse, qui fait l'espoir de Rome; car c'est ainsi +qu'il m'a ordonné de vous appeler; je m'en acquitte, et +je présente à Vos Grandeurs ces dons, afin que dans l'occasion +vous soyez bien armés et bien équipés; et je prends +congé de vous, (<i>à part</i>) comme de sanguinaires scélérats +que vous êtes.</p> + +<p class="stage1">(L'enfant sort avec celui qui l'accompagne.)</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Que vois-je ici? Un rouleau écrit tout autour? +Voyons:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Integer vitæ scelerisque purus</p> +<p>Non eget Mauri jaculis, non arcu<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Début d'une ode d'Horace dont voici le sens: +«L'homme dont la vie est pure et exempte de crime n'a besoin +ni de l'arc ni des flèches du Maure.»</blockquote> + +<p>CHIRON.--Oh! c'est un passage d'Horace; je le connais +bien; je l'ai lu il y a bien longtemps dans la grammaire.</p> + +<p>AARON.--Oui, fort bien. C'est un passage d'Horace: justement, +vous y êtes. (<i>A part.</i>) Ce que c'est que d'être un +âne! Ceci n'est pas une bonne plaisanterie, le vieillard a +découvert leur crime, et il leur envoie ces armes enveloppées +de ces vers, qui les blessent au vif, sans qu'ils le +sentent. Si notre spirituelle impératrice était levée, elle +applaudirait à l'idée ingénieuse d'Andronicus: mais +laissons-la reposer quelque temps sur son lit de souffrance.--(<i>Haut.</i>) +Eh bien, mes jeunes seigneurs, n'est-ce +pas une heureuse étoile qui nous a conduits à Rome, +étrangers et qui plus est captifs, pour être élevés à cette +fortune suprême? Cela m'a fait du bien de braver le +tribun devant la porte du palais, en présence de son +père!</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Et moi cela me fait encore plus de bien +de voir un homme si illustre s'insinuer bassement dans +notre faveur, et nous envoyer des présents.</p> + +<p>AARON.--N'a-t-il pas raison, seigneur Démétrius? N'avez-vous +pas traité sa fille en ami?</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Je voudrais que nous eussions un millier +de dames romaines à notre merci, pour assouvir tour à +tour nos désirs de volupté.</p> + +<p>CHIRON.--Voilà un souhait charitable et plein d'amour!</p> + +<p>AARON.--Il ne manque ici que votre mère pour dire: +<i>Amen</i>!</p> + +<p>CHIRON.--Et elle le dirait, y eût-il vingt mille Romaines +de plus dans le même cas.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Allons, venez: allons prier les dieux pour +notre mère bien-aimée qui est à présent dans les souffrances.</p> + +<p>AARON, <i>à part</i>.--Priez plutôt tous les démons; les dieux +nous ont abandonnés.</p> + +<p class="stage1">(On entend une fanfare.)</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Pourquoi les trompettes de l'empereur +sonnent-elles ainsi?</p> + +<p>CHIRON.--Apparemment pour la joie qu'il ressent d'avoir +un fils.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Doucement; qui vient à nous?</p> + +<p>(Entre une nourrice, portant dans ses bras un enfant +more.)</p> + +<p>LA NOURRICE.--Salut, seigneurs! Oh! dites-moi, avez-vous +le More Aaron?</p> + +<p>AARON.--Bien, un peu plus, ou un peu moins, ou pas +du tout, voici Aaron: que voulez-vous à Aaron?</p> + +<p>LA NOURRICE.--Mon cher Aaron, nous sommes tous +perdus; venez à notre secours, ou le malheur vous accable +à jamais!</p> + +<p>AARON.--Quoi? quel miaulement vous faites! Que tenez-vous +là enveloppé dans vos bras?</p> + +<p>LA NOURRICE.--Oh! ce que je voudrais cacher à l'oeil +des cieux; l'opprobre de notre impératrice, et la honte +de la superbe Rome.--Elle est délivrée, seigneurs, elle +est délivrée.</p> + +<p>AARON.--A qui?<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> <i>Delivered</i>, veut dire: livrée, délivrée et accouchée. De là +l'équivoque.</blockquote> + +<p>LA NOURRICE.--Je veux dire qu'elle est accouchée.</p> + +<p>AARON.--Eh bien, que Dieu lui donne bon repos! Que +lui a-t-il envoyé?</p> + +<p>LA NOURRICE.--Un démon.</p> + +<p>AARON.--Eh bien! alors elle est la femelle de Pluton? +une heureuse lignée!</p> + +<p>LA NOURRICE.--Dites une malheureuse, hideuse, noire +et triste lignée. Le voilà l'enfant, aussi dégoûtant qu'un +crapaud, au milieu des beaux nourrissons de notre climat.--L'impératrice +vous l'envoie, c'est votre image, +scellée de votre sceau, et vous ordonne de le baptiser +avec la pointe de votre poignard.</p> + +<p>AARON.--Fi donc! fi donc! prostituée! Le noir est-il une +si vilaine couleur? Cher joufflu, tu fais une jolie fleur, +cela est sûr.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Misérable, qu'as-tu fait?</p> + +<p>AARON.--Ce que tu ne peux défaire.</p> + +<p>CHIRON.--Tu as perdu<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a> notre mère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> <i>Thou hast undone our mother;... to undo</i>, défaire et perdre +de réputation. Le More répond: je l'ai faite ou je lui ai fait....</blockquote> + +<p>AARON.--Misérable, j'ai trouvé ta mère.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Oui, chien d'enfer, et c'est ainsi que tu +l'as perdue. Malheur à son fruit, et maudit soit son détestable +choix! maudit soit le rejeton d'un si horrible +démon.</p> + +<p>CHIRON.--Il ne vivra pas.</p> + +<p>AARON.--Il ne mourra pas.</p> + +<p>LA NOURRICE.--Aaron, il le faut; sa mère le veut ainsi.</p> + +<p>AARON.--Le faut-il absolument, nourrice? En ce cas, +qu'aucun autre que moi n'attente à la vie de ma chair et +de mon sang.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--J'embrocherai le petit têtard sur la pointe +de ma rapière. Nourrice, donne-le-moi, mon épée l'aura +bientôt expédiée.</p> + +<p>AARON, <i>prenant l'enfant et tirant son épée</i>.--Ce fer t'aurait +plus vite encore labouré les entrailles.--Arrêtez, +lâches meurtriers! Voulez-vous tuer votre frère? Par les +flambeaux du firmament, qui brillaient avec tant d'éclat +lorsque cet enfant fut engendré, il meurt de la pointe +affilée de mon cimeterre, celui qui ose toucher à cet enfant, +mon premier-né et mon héritier! Je vous dis, jeunes +gens, qu'Encelade lui-même avec toute la race menaçante +des enfants de Typhon, ni le grand Alcide, ni le +dieu de la guerre, n'auraient le pouvoir d'arracher cet +enfant des mains de son père. Quoi! quoi! enfants aux +joues rouges, aux coeurs vides, murs plâtrés, enseignes +peintes de cabaret! le noir vaut mieux que toute autre +couleur, il dédaigne de recevoir aucune autre couleur; +toute l'eau de l'Océan ne blanchit jamais les jambes +noires du cygne, quoiqu'il les lave à toute heure dans +les flots.--Dites de ma part à l'impératrice que je suis +d'âge à garder ce qui est à moi, qu'elle arrange cela +comme elle pourra.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Veux-tu donc trahir ainsi ton auguste +maîtresse?</p> + +<p>AARON.--Ma maîtresse est ma maîtresse; et cet enfant, +c'est moi-même; la vigueur et le portrait de ma +jeunesse; je le préfère au monde entier; et en dépit du +monde entier, je conserverai ses jours; ou Rome verra +quelques-uns de vous en porter la peine.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Cet enfant déshonore à jamais notre mère.</p> + +<p>CHIRON.--Rome la méprisera pour cette indigne faiblesse.</p> + +<p>LA NOURRICE.--L'empereur, dans sa rage, la condamnera +à la mort.</p> + +<p>CHIRON.--Je rougis quand je songe à cette ignominie.</p> + +<p>AARON.--Voilà donc le privilége de votre beauté; malheur +à cette couleur traîtresse, qui trahit par la rougeur +les secrètes pensées du coeur! Voilà un petit garçon +formé d'une autre nuance. Voyez comme le petit moricaud +sourit à son père, et semble lui dire: «Mon vieux, +je suis à toi.» Il est votre frère, seigneurs; visiblement +nourri du même sang qui vous a donné la vie, et il est +venu au jour et sorti du même sein, où, comme lui, +vous avez été emprisonnés. Oui, il est votre frère, et du +côté le plus certain, quoique mon sceau soit empreint +sur son visage.</p> + +<p>LA NOURRICE.--Aaron, que dirai-je à l'impératrice?</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Réfléchis, Aaron, sur le parti qu'il faut +prendre, et nous souscrirons tous à ton avis. Sauve l'enfant, +pourvu que nous soyons tous en sûreté.</p> + +<p>AARON.--Asseyons-nous et délibérons tous ensemble; +mon fils et moi nous nous placerons au vent de vous; +restez là; maintenant parlez à loisir de votre sûreté.</p> + +<p class="stage1">(Ils s'asseyent à terre.)</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Combien de femmes ont déjà vu cet enfant?</p> + +<p>AARON.--Allons, fort bien, braves seigneurs. Quand +nous sommes tous unis, je suis un agneau. Mais si vous +irritez le More,--le sanglier en fureur, la lionne des +montagnes, l'Océan en courroux ne seraient pas aussi +redoutables qu'Aaron.--Mais répondez, combien de personnes +ont vu l'enfant?</p> + +<p>LA NOURRICE.--Cornélie la sage-femme, et moi; personne +autre si ce n'est l'impératrice sa mère.</p> + +<p>AARON.--L'impératrice, la sage-femme et vous.--Deux +peuvent garder le secret, quand le troisième n'est plus +là<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, va trouver l'impératrice, dis-lui ce que je viens de +dire. (<i>Il poignarde la nourrice.</i>) Aïe! aïe! voilà comme +crie un cochon de lait qu'on arrange pour la broche.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Secret de deux, secret de Dieu, secret de trois, secret de +tous. <i>Tre tacerano se due vi non sono.</i></blockquote> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Que prétends-tu donc, Aaron? pourquoi +as-tu fait cela?</p> + +<p>AARON.--Seigneur, c'est un acte de politique; la laisserai-je +vivre pour trahir notre crime? Une commère +bavarde avec la langue longue? Non, seigneur, non. Et +maintenant connaissez tous mes desseins. Près d'ici +habite un certain Mulitéus, mon compatriote; sa femme +n'est accouché que d'hier. Son enfant lui ressemble, il +est blanc comme vous; allez arranger le marché avec +lui, donnez de l'or à la mère, et instruisez-les tous deux +de tous les détails de l'affaire; dites-leur comment leur +fils, par cet arrangement, sera élevé et reçu pour héritier +de l'empereur, et substitué à la place du mien, afin +d'apaiser cet orage qui se forme à la cour, et que +l'empereur le caresse comme sien. Vous entendez, seigneurs? +Et voyez (<i>montrant la nourrice</i>), je lui ai donné +sa potion.--Il faut que vous preniez soin de ses funérailles. +Les champs ne sont pas loin, et vous êtes de +braves compagnons. Cela fait, songez à ne pas prolonger +les délais, mais envoyez-moi sur-le-champ la sage-femme. +Une fois débarrassés de la sage-femme et de la +nourrice, libre alors aux dames de jaser à leur gré.</p> + +<p>CHIRON.--Aaron, je vois que tu ne veux pas confier +aux vents tes secrets.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Pour le soin que tu prends de l'honneur +de Tamora, elle et les siens te doivent une grande reconnaissance.</p> + +<p class="stage1">(Démétrius et Chiron sortent en emportant le cadavre +de la nourrice.)</p> + +<p>AARON, <i>seul</i>.--Courons vers les Goths, aussi rapidement +que l'hirondelle, pour y placer le trésor qui est dans +mes bras, et saluer secrètement les amis de l'impératrice.--Allons, +viens, petit esclave aux lèvres épaisses; +je t'emporte d'ici; car c'est toi qui nous donnes de l'embarras; +je te ferai nourrir de fruits sauvages, de racines, +de lait caillé, de petit-lait; je te ferai téter la chèvre, et +loger dans une caverne, et je t'élèverai pour être un +guerrier, et commander un camp.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Place publique de Rome.</p> + +<p class="stage1">TITUS, MARCUS <i>père, le jeune</i> LUCIUS ET <i>autres Romains +tenant des arcs; Titus porte les flèches, lesquelles ont des +lettres à leurs pointes</i>.</p> +<br> + +<p>TITUS.--Viens, Marcus, viens.--Cousins, voici le chemin.--Allons, +mon enfant,--voyons ton adresse à tirer. +Vraiment, tu ne manques pas le but, et la flèche y arrive +tout droit. <i>Terras Astræa reliquit</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.--Rappelez-vous bien, +Marcus.--Elle est partie, elle est partie.--Monsieur, voyez +à vos outils.--Vous, mes cousins, vous irez sonder l'Océan, +et vous jetterez vos filets; peut-être trouverez-vous +la justice au fond de la mer; et cependant il y en a aussi +peu sur mer que sur terre.--Non, Publius et Sempronius, +il faut que vous fassiez cela; c'est vous qui devez +creuser avec la bêche et la pioche, et percer le centre le +plus reculé de la terre; et lorsque vous serez arrivés +au royaume de Pluton, je vous prie, présentez-lui cette +requête: dites-lui que c'est pour demander justice et +implorer son secours; et que c'est de la part du vieil +Andronicus, accablé de chagrins dans l'ingrate Rome.--Ah! +Rome!--Oui, oui, j'ai fait ton malheur le jour que +j'ai réuni les suffrages du peuple sur celui qui me tyrannise +ainsi.--Allez, partez, et je vous prie, soyez tous bien +attentifs, et ne laissez pas passer un seul vaisseau de +guerre sans y faire une exacte recherche; ce méchant +empereur pourrait bien l'avoir embarquée pour l'écarter +d'ici, et alors, cousins, nous pourrions appeler en vain la +Justice.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> Astrée quitte la terre.</blockquote> + +<p>MARCUS.--O Publius! n'est-il pas déplorable de voir +ainsi ton digne oncle dans le délire?</p> + +<p>PUBLIUS.--C'est pour cela qu'il nous importe beaucoup, +seigneur, de ne pas le quitter, de veiller sur lui jour et +nuit, et de traiter le plus doucement que nous pourrons +sa folie, jusqu'à ce que le temps apporte quelque remède +salutaire à son mal.</p> + +<p>MARCUS.--Cousins, ses chagrins sont au-dessus de tous +les remèdes. Joignons-nous aux Goths; et par une guerre +vengeresse, punissons Rome de son ingratitude, et que +la vengeance atteigne le traître Saturninus.</p> + +<p>TITUS.--Eh bien, Publius? eh bien, messieurs, l'avez-vous +rencontré?</p> + +<p>PUBLIUS.--Non, seigneur; mais Pluton vous envoie +dire que si vous voulez obtenir vengeance de l'enfer vous +l'aurez. Quant à la Justice, elle est occupée, à ce qu'il +croit, dans le ciel avec Jupiter, ou quelque part ailleurs; +en sorte que vous êtes forcé d'attendre un peu.</p> + +<p>TITUS.--Il me fait tort de m'éconduire ainsi avec ses +délais; je me plongerai dans le lac brûlant de l'abîme, +et je saurai arracher la Justice de l'Achéron par les talons.--Marcus, +nous ne sommes que des roseaux; nous +ne sommes pas des cèdres; nous ne sommes pas des +hommes charpentés d'ossements gigantesques, ni de la +taille des cyclopes; mais nous sommes de fer, Marcus, +nous sommes d'acier jusqu'à la moelle des os, et cependant +nous sommes écrasés de plus d'outrages que notre +dos n'en peut supporter.--Puisque la Justice n'est ni sur +la terre ni dans les enfers, nous solliciterons le ciel et +nous fléchirons les dieux pour qu'ils envoient la Justice +ici-bas pour venger nos affronts. Allons, à l'ouvrage.--Vous +êtes un habile archer, Marcus. (<i>Il lui donne des +flèches.</i>) <i>Ad Jovem</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>, voilà pour toi.--Ici, <i>ad Apollinem</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, +<i>ad Martem</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>. C'est pour moi-même.--Ici, mon enfant, à +<i>Pallas</i>.--Ici, à <i>Mercure</i>.--A <i>Saturne</i>, Caïus, et non pas à +Saturninus.--Il vaudrait autant tirer contre le vent.--Allons, +à l'oeuvre, enfant. Marcus, tire quand je te l'ordonnerai. +Sur ma parole, j'ai écrit cette liste à merveille: +il ne reste pas un dieu qui n'ait sa requête.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> A Jupiter</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> à Apollon</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> à Mars, etc.</blockquote> + +<p>MARCUS.--Cousins, lancez toutes vos flèches vers la +cour, nous mortifierons l'empereur dans son orgueil.</p> + +<p>TITUS.--Allons amis, tirez. (<i>Ils tirent.</i>) A merveille, +Lucius. Cher enfant, c'est dans le sein de la Vierge, +envoie-la à Pallas.</p> + +<p>MARCUS.--Seigneur, je vise un mille par delà la lune: +de ce coup, votre lettre est arrivée à Jupiter.</p> + +<p>TITUS.--Ah! Publius, Publius, qu'as-tu fait? Vois, vois, +tu as coupé une des cornes du Taureau.</p> + +<p>MARCUS.--C'était là le jeu, seigneur; quand Publius a +lancé sa flèche, le Taureau, dans sa douleur, a donné un +si furieux coup au Bélier que les deux cornes de l'animal +sont tombées dans le palais; et qui les pouvait trouver +que le scélérat de l'impératrice?--Elle s'est mise à +rire, et elle a dit au More qu'il ne pouvait s'empêcher de +les donner en présent à son maître.</p> + +<p>TITUS.--Oui, cela va bien: Dieu donne la prospérité à +votre grandeur! (<i>Entre un paysan avec un panier et une +paire de pigeons.</i>) Des nouvelles, des nouvelles du ciel! +Marcus, le message est arrivé.--Eh bien, l'ami, quelles +nouvelles apportes-tu? as-tu des lettres? me fera-t-on justice? +Que dit Jupiter?</p> + +<p>LE PAYSAN.--Quoi, le faiseur de potences?<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a> Il dit qu'il +les a fait descendre, parce que l'homme ne doit être +pendu que la semaine prochaine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> Au lieu de Jupiter, le paysan entend Gibbet-Maker, faiseur +de potences.</blockquote> + +<p>TITUS.--Que dit Jupiter? Voilà ce que je te demande.</p> + +<p>LE PAYSAN.--Hélas! monsieur, je ne connais pas Jupiter, +je n'ai bu jamais avec lui de ma vie.</p> + +<p>TITUS.--Comment, coquin, n'es-tu pas le porteur?</p> + +<p>LE PAYSAN.--Oui, monsieur, de mes pigeons: de rien +autre chose.</p> + +<p>TITUS.--Quoi, ne viens-tu pas du ciel?</p> + +<p>LE PAYSAN.--Du ciel? Hélas, monsieur, jamais je n'ai +été là: Dieu me préserve d'être assez audacieux pour +prétendre au ciel dans ma jeunesse! Quoi! je vais tout +simplement avec mes pigeons au <i>Tribunal peuple</i><a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>, pour +arranger une matière de querelle entre mon oncle et un +des gens de l'<i>impérial</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> <i>Tribunal peuple</i> est ici pour tribun du peuple, <i>impérial</i> pour l'empereur.</blockquote> + +<p>MARCUS.--Allons, seigneur, cela est juste ce qu'il faut +pour votre harangue. Qu'il aille remettre les pigeons à +l'empereur de votre part.</p> + +<p>TITUS.--Dis-moi, peux-tu débiter une harangue à l'empereur +avec <i>grâce</i>?</p> + +<p>LE PAYSAN.--Franchement, monsieur, je n'ai jamais pu +dire <i>grâces</i> de ma vie.</p> + +<p>TITUS.--Allons, drôle, approche: ne fais plus de difficulté; +mais donne tes pigeons à l'empereur. Par moi, tu +obtiendras de lui justice.--Arrête, arrête!--En attendant, +voilà de l'argent pour ta commission.--Donnez-moi une +plume et de l'encre.--L'ami, peux-tu remettre une supplique +avec grâce?</p> + +<p>LE PAYSAN,--Oui, monsieur.</p> + +<p>TITUS.--Eh bien, voilà une supplique pour toi. Et quand +tu seras introduit près de l'empereur, dès le premier +abord il faut te prosterner; ensuite lui baiser les pieds; +et alors remets-lui tes pigeons, et alors attends ta récompense. +Je serai tout près, l'ami: vois à t'acquitter bravement +de ce message.</p> + +<p>LE PAYSAN.--Oh! je vous le garantis, monsieur: laissez-moi +faire.</p> + +<p>TITUS.--Dis, as-tu un couteau? Voyons-le.--Marcus, +plie-le dans la harangue: car tu l'as faite sur le ton d'un +humble suppliant.--Et lorsque tu l'auras donnée à l'empereur, +reviens frapper à ma porte, et dis-moi ce qu'il +t'aura dit.</p> + +<p>LE PAYSAN.--Dieu soit avec vous, monsieur! Je le ferai.</p> + +<p>TITUS.--Venez, Marcus, allons.--Publius, suis-moi.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">La scène est devant le palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> SATURNINUS, TAMORA, CHIRON, DÉMÉTRIUS, +<i>seigneurs et autres. Saturninus porte à la main +les flèches lancées par Titus.</i></p> +<br> + +<p>SATURNINUS.--Que dites-vous, seigneurs, de ces outrages? +A-t-on jamais vu un empereur de Rome insulté, +dérangé et bravé ainsi en face, et traité avec ce mépris +pour avoir déployé une justice impartiale? Vous le +savez, seigneurs, aussi bien que les dieux puissants; +quelques calomnies que les perturbateurs de notre +paix murmurent à l'oreille du peuple, il ne s'est rien fait +que de l'aveu des lois contre les fils téméraires du vieil +Andronicus. Et parce que ses chagrins ont troublé sa +raison, faudra-t-il que nous soyons ainsi persécutés de +ses vengeances, de ses accès de frénésie, et de ses insultes +amères? Le voilà maintenant qui appelle le ciel +pour le venger. Voyez, voici une lettre à Jupiter, une +autre à Mercure; celle-ci à Apollon; celle-là au dieu de +la guerre. De jolis écrits à voir voler dans les rues de +Rome! Quel est le but de ceci, si ce n'est de diffamer le +sénat et de nous flétrir en tous lieux du reproche d'injustice? +N'est-ce pas là une agréable folie, seigneurs? +Comme s'il voulait dire qu'il n'y a point de justice à +Rome. Mais si je vis, sa feinte démence ne servira pas +de protection à ces outrages. Lui et les siens apprendront +que la justice respire dans Saturninus; et si elle sommeille, +il la réveillera si bien, que dans sa fureur elle +fera disparaître le plus impudent des conspirateurs qui +soient en vie.</p> + +<p>TAMORA.--Mon gracieux seigneur, mon cher Saturninus, +maître de ma vie, souverain roi de toutes mes pensées, +calmez-vous et supportez les défauts de la vieillesse +de Titus; c'est l'effet des chagrins qu'il ressent de la +perte de ses vaillants fils, dont la mort l'a frappé profondément +et a blessé son coeur. Prenez pitié de son +déplorable état, plutôt que de poursuivre pour ces +insultes le plus faible ou le plus honnête homme de +Rome. (<i>A part.</i>) Oui, il convient à la pénétrante Tamora +de les flatter tous.--Mais, Titus, je t'ai touché au vif, et +tout le sang de ta vie s'écoule: si Aaron est seulement +prudent, tout va bien, et l'ancre est dans le port. (<i>Entre +le paysan avec sa paire de colombes.</i>)--Eh bien, qu'y a-t-il, +mon ami? Veux-tu nous parler?</p> + +<p>LE PAYSAN.--Oui, vraiment, si vous êtes la Majesté impériale.</p> + +<p>TAMORA.--Je suis l'impératrice.--Mais voilà l'empereur +assis là-bas.</p> + +<p>LE PAYSAN.--C'est lui que je demande. (A l'empereur.)--Que +Dieu et saint Étienne vous donnent le bonheur. +Je vous ai apporté une lettre, et une paire de colombes +que voilà.</p> + +<p class="stage1">(L'empereur lit la lettre.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Qu'on le saisisse et qu'on le pende sur +l'heure.</p> + +<p>LE PAYSAN.--Combien aurai-je d'argent?</p> + +<p>TAMORA.--Allons, misérable, tu vas être pendu.</p> + +<p>LE PAYSAN.--Pendu! Par Notre-Dame, j'ai donc apporté +ici mon cou pour un bel usage!</p> + +<p class="stage1">(Il sort avec les gardes.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Des outrages sanglants et intolérables! +Endurerai-je plus longtemps ces odieuses scélératesses? +Je sais d'où part encore cette lettre: cela peut-il se supporter? +Comme si ses traîtres enfants, que la loi a condamnés +à mourir pour le meurtre de notre frère, avaient +été injustement égorgés par mon ordre! Allez, traînez +ici ce scélérat par les cheveux: ni son âge ni ses honneurs +ne lui donneront des priviléges. Va, pour cette +audacieuse insulte, je serai moi-même ton bourreau, +rusé et frénétique misérable, qui m'aidas à monter au +faîte des grandeurs dans l'espérance que tu gouvernerais +et Rome et moi. (<i>Entre Émilius.</i>) Quelles nouvelles, +Émilius?</p> + +<p>ÉMILIUS.--Aux armes, aux armes, seigneurs! Jamais +Rome n'en eut plus de raisons! Les Goths ont rassemblé +des forces; et avec des armées de soldats courageux, +déterminés, avides de butin, ils marchent à grandes +journées vers Rome, sous la conduite de Lucius, le fils +du vieil Andronicus: il menace dans le cours de ses +vengeances d'en faire autant que Coriolan.</p> + +<p>SATURNINUS.--Le belliqueux Lucius est-il le général +des Goths? Cette nouvelle me glace; et je penche ma +tête comme les fleurs frappées de la gelée ou l'herbe +battue par la tempête. Ah! c'est maintenant que nos +chagrins vont commencer: c'est lui que le commun +peuple aime tant: moi-même, lorsque vêtu en simple +particulier je me suis confondu avec eux, je leur ai souvent +ouï dire que le bannissement de Lucius était injuste, +et souhaiter que Lucius fût leur empereur.</p> + +<p>TAMORA.--Pourquoi trembleriez-vous? Votre ville +n'est-elle pas forte?</p> + +<p>SATURNINUS.--Oui, mais les citoyens favorisent Lucius, +et ils se révolteront pour lui venir en aide.</p> + +<p>TAMORA.--Roi, prenez les sentiments d'un empereur, +comme vous en portez le titre. Le soleil est-il éclipsé par +les insectes qui volent devant ses rayons? L'aigle permet +aux petits oiseaux de chanter et ne s'embarrasse pas de +ce qu'ils veulent dire par là, certain qu'il peut, de l'ombre +de ses ailes, faire taire à son gré leurs voix. Vous +pouvez en faire autant pour la populace insensée de +Rome. Reprenez donc courage; et sachez, empereur, +que je saurai charmer le vieil Andronicus par des paroles +plus douces, mais plus dangereuses que ne l'est +l'appât pour le poisson, et le miel du trèfle fleuri pour +la brebis<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>: l'un meurt blessé par l'hameçon, et l'autre +empoisonné par une pâture délicieuse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> «Cette herbe mangée en abondance est nuisible aux troupeaux.» +(JOHNSON.)</blockquote> + +<p>SATURNINUS.--Mais il ne voudra pas prier son fils pour +nous.</p> + +<p>TAMORA.--Si Tamora l'en prie, il le voudra; car je puis +flatter sa vieillesse et l'endormir par des promesses dorées: +et quand son coeur serait presque inflexible et ses +vieilles oreilles sourdes, son coeur et son oreille obéiraient +à ma langue.--(<i>A Émilius.</i>) Allez, précédez-nous, +et soyez notre ambassadeur. Dites-lui que l'empereur +demande une conférence avec le brave Lucius, et fixe +le lieu du rendez-vous dans la maison de son père, le +vieil Andronicus.</p> + +<p>SATURNINUS.--Émilius, acquittez-vous honorablement +de ce message; et s'il exige des otages pour sa sûreté, +dites-lui de demander les gages qu'il préfère.</p> + +<p>ÉMILIUS.--Je vais exécuter vos ordres.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>TAMORA.--Moi, je vais aller trouver le vieux Andronicus, +et l'adoucir par toutes les ressources de l'art que +je possède, pour arracher aux belliqueux Goths le fier +Lucius. Allons, cher empereur, reprenez votre gaieté; +ensevelissez toutes vos alarmes dans la confiance en +mes desseins.</p> + +<p>SATURNINUS.--Allez; puissiez-vous réussir et le persuader!</p> + +<p>(Ils sortent.)</p> + + + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br> + +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Plaine aux environs de Rome.</p> + +<p class="stage1">LUCIUS, <i>à la tête des Goths; tambours, drapeaux.</i></p> +<br> + +<p>LUCIUS.--Guerriers éprouvés, mes fidèles amis, j'ai +reçu des lettres de la superbe Rome, qui m'annoncent +la haine que les Romains portent à leur empereur, et +combien ils aspirent de nous voir. Ainsi, nobles chefs, +soyez ce qu'annoncent vos titres, fiers et impatients de +venger vos affronts, et tirez une triple vengeance de +tous les maux que Rome vous a causés.</p> + +<p>UN CHEF DES GOTHS.--Brave rejeton sorti du grand Andronicus, +dont le nom, qui nous remplissait jadis de +terreur, fait maintenant notre confiance; vous, dont +l'ingrate Rome paye d'un odieux mépris les grands exploits +et les actions honorables, comptez sur nous: nous +vous suivrons partout où vous nous conduirez; comme +dans un jour brûlant d'été les abeilles, armées de leurs +dards, suivent leur roi aux champs fleuris, et nous nous +vengerons de l'exécrable Tamora.</p> + +<p>TOUS ENSEMBLE.--Et ce qu'il dit, nous le disons tous +avec lui, nous le répétons tous d'une voix.</p> + +<p>LUCIUS.--Je lui rends grâces humblement, et à vous +tous.--Mais qui vient ici, conduit par ce robuste Goth?</p> + +<p>LE SOLDAT.--Illustre Lucius, je me suis écarté de notre +armée pour aller considérer les ruines d'un monastère, +et comme j'avais les yeux fixés avec attention sur cet +édifice en décadence, soudain j'ai entendu un enfant +qui criait au pied d'une muraille. Me tournant du côté +de la voix, j'ai bientôt entendu qu'on calmait l'enfant +qui pleurait en lui disant: «Paix, petit marmot basané +qui tiens moitié de moi, moitié de ta mère! Si ta +nuance ne décelait pas de qui tu es l'enfant; si la +nature t'avait seulement donné la physionomie de ta +mère, petit misérable, tu aurais pu devenir un empereur: +mais quand le taureau et la génisse sont tous +deux blancs comme lait, jamais ils n'engendrent un +veau noir comme le charbon. Tais-toi, petit malheureux, +tais-toi.» Voilà comment on grondait l'enfant, +et on continuait: «Il faut que je te porte à un fidèle +Goth, qui, quand il saura que tu es fils de l'impératrice, +te prendra en affection pour l'amour de ta +mère.» Aussitôt, moi, je tire mon épée, je fonds sur +ce More que j'ai surpris à l'improviste, et que je vous +amène ici pour en faire ce que vous trouverez bon.</p> + +<p>LUCIUS.--O vaillant Goth! voilà le démon incarné qui +a privé Andronicus de sa main glorieuse: voilà la perle +qui charmait les yeux de votre impératrice, et voilà le +vil fruit de ses passions déréglées. (<i>A Aaron.</i>)--Réponds, +esclave à l'oeil blanc, où voulais-tu porter cette vivante +image de ta face infernale? Pourquoi ne parles-tu pas?--Quoi! +es-tu sourd? Non; pas un mot? Une corde, soldats; +pendez-le à cet arbre, et à côté de lui son fruit de +bâtardise.</p> + +<p>AARON.--Ne touche pas à cet enfant: il est de sang +royal.</p> + +<p>LUCIUS.--Il ressemble trop à son père pour valoir jamais +rien. Allons, commencez par pendre l'enfant, afin +qu'il le voie s'agiter; spectacle fait pour affliger son +coeur de père. Apportez-moi une échelle.</p> + +<p class="stage1">(On apporte une échelle sur laquelle on force Aaron de +monter.)</p> + +<p>AARON.--Lucius, épargne l'enfant, et porte-le de ma +part à l'impératrice. Si tu m'accordes ma prière, je te +révélerai d'étonnants secrets qu'il te serait fort avantageux +de connaître; si tu me la refuses, arrive que +pourra, je ne parle plus, et que la vengeance vous confonde +tous!</p> + +<p>LUCIUS.--Parle, et si ce que tu as à me dire me satisfait, +ton enfant vivra, et je me charge de le faire élever.</p> + +<p>AARON.--Si cela te satisfait? Oh! sois certain, Lucius, +que ce que je te dirai affligera ton âme; car j'ai à t'entretenir +de meurtres, de viol et de massacres, d'actes +commis dans l'ombre de la nuit, d'abominables forfaits, +de noirs complots de malice et de trahison, de scélératesses +horribles à entendre raconter, et qui pourtant ont +été exécutées par pitié. Tous ces secrets seront ensevelis +par ma mort, si tu ne me jures pas que mon enfant +vivra.</p> + +<p>LUCIUS.--Révèle ta pensée; je te dis que ton enfant +vivra.</p> + +<p>AARON.--Jure-le, et puis, je commencerai.</p> + +<p>LUCIUS.--Par qui jurerai-je? Tu ne crois à aucun dieu, +et dès lors comment peux-tu te fier à un serment?</p> + +<p>AARON.--Quand je ne croirais à aucun dieu, comme en +effet je ne crois à aucun, n'importe; je sais que tu es +religieux, et que tu as en toi quelque chose qu'on appelle +la conscience, et vingt autres superstitions et cérémonies +papistes que je t'ai vu très-soigneux d'observer.--C'est +pour cela que j'exige ton serment.--Car je sais qu'un +idiot se fait un dieu de son hochet, et tient la parole +qu'il a jurée par ce dieu. C'est là le serment que j'exige.--Ainsi +tu jureras par ce dieu, quel qu'il soit, que tu +adores et que tu vénères, de sauver mon enfant, de le +nourrir et de l'élever; ou je ne te révèle rien.</p> + +<p>LUCIUS.--Eh bien, je te jure par mon dieu que je le +ferai.</p> + +<p>AARON.--D'abord, apprends que j'ai eu cet enfant de +l'impératrice.</p> + +<p>LUCIUS.--O femme impudique et d'une luxure insatiable!</p> + +<p>AARON.--Arrête, Lucius! Ce n'est là qu'une action charitable, +en comparaison de ce que tu vas entendre. Ce +sont ses deux fils qui ont massacré Bassianus; ils ont +coupé la langue à ta soeur, ils lui ont fait violence, lui +ont coupé les mains, et l'ont <i>parée</i> comme tu l'as vue.</p> + +<p>LUCIUS.--O exécrable scélérat! tu appelles cela <i>parer</i>?</p> + +<p>AARON.--Eh! elle a été lavée, et taillée et parée, et cela +fut même un fort agréable exercice pour ceux qui l'ont +fait.</p> + +<p>LUCIUS.--Oh! les brutaux et barbares scélérats, semblables +à toi!</p> + +<p>AARON.--C'est moi qui ai été leur maître, et qui les ai +instruits. C'est de leur mère qu'ils tiennent cet esprit de +débauche, ce qui est aussi sûr que l'est la carte qui +gagne la partie; quant à leurs goûts sanguinaires, je +crois qu'ils les tiennent de moi, qui suis un aussi brave +chien qu'aucun boule-dogue qui ait jamais attaqué le +taureau à la tête. Que mes actions perfides attestent ce +que je veux; j'ai indiqué à tes frères cette fosse où le +corps de Bassianus était gisant; j'ai écrit la lettre que +ton père a trouvée, et j'avais caché l'or dont il était parlé +dans cette lettre, d'accord avec la reine et ses deux fils. +Et que s'est-il fait dont tu aies eu à gémir, où je n'aie +pas mis ma part de malice? J'ai trompé ton père pour le +priver de sa main; et dès que je l'ai eue, je me suis +retiré à l'écart, et j'ai failli me rompre les côtes à force +de rire. Je l'ai épié à travers la crevasse d'une muraille, +après qu'en échange de sa main il a reçu les têtes de ses +deux fils, j'ai vu ses larmes, et j'ai ri de si bon coeur que +mes deux yeux pleuraient comme les siens; et quand +j'ai raconté toute cette farce à l'impératrice, elle s'est +presque évanouie de plaisir à mon récit, et elle m'a payé +mes nouvelles par vingt baisers.</p> + +<p>UN GOTH.--Comment peux-tu dire tout cela sans +rougir?</p> + +<p>AARON.--Je rougis comme un chien noir, comme dit +le proverbe.</p> + +<p>LUCIUS.--N'as-tu point de remords de ces forfaits +atroces?</p> + +<p>AARON.--Oui, de n'en avoir fait mille fois davantage, +et même en ce moment je maudis le jour (cependant +je crois qu'il en est peu sur lesquels puisse tomber +ma malédiction) où je n'aie fait quelque grand mal, +comme de massacrer un homme ou de machiner sa +mort, de violer une vierge ou d'imaginer le moyen d'y +arriver, d'accuser quelque innocent ou de me parjurer +moi-même, de semer une haine mortelle entre deux +amis, de faire rompre le cou aux bestiaux des pauvres +gens, d'incendier les granges et les meules de foin dans +la nuit, et de dire aux propriétaires d'éteindre l'incendie +avec leurs larmes: souvent j'ai exhumé les morts de +leurs tombeaux, et j'ai placé leurs cadavres à la porte +de leurs meilleurs amis lorsque leur douleur était +presque oubliée, et sur leur peau, comme sur l'écorce +d'un arbre, j'ai gravé avec mon couteau en lettres +romaines: <i>Que votre douleur ne meure pas quoique je sois +mort</i>. En un mot, j'ai fait mille choses horribles avec +l'indifférence qu'un autre met à tuer une mouche; +et rien ne me fait vraiment de la peine que la pensée +de ne plus pouvoir en commettre dix mille autres.</p> + +<p>LUCIUS.--Descendez ce démon: il ne faut pas qu'il +meure d'une mort aussi douce que d'être pendu sur-le-champ.</p> + +<p>AARON.--S'il existe des démons, je voudrais être un +démon pour vivre et brûler dans le feu éternel; pourvu +seulement que j'eusse ta compagnie en enfer, et que +je pusse te tourmenter de mes paroles amères.</p> + +<p>LUCIUS, <i>aux soldats</i>.--Amis, fermez-lui la bouche et qu'il +ne parle plus.</p> + +<p class="stage1">(Entre un Goth.)</p> + +<p>LE GOTH.--Seigneur, voici un messager de Rome qui +désire être admis en votre présence.</p> + +<p>LUCIUS.--Qu'il vienne. (<i>Entre Émilius.</i>) Salut, Émilius; +quelles nouvelles apportez-vous de Rome?</p> + +<p>ÉMILIUS.--Seigneur Lucius, et vous, princes des Goths, +l'empereur romain vous salue tous par ma voix: ayant +appris que vous êtes en armes, il demande une entrevue +avec vous à la maison de votre père. Vous pouvez choisir +vos otages, ils vous seront remis sur-le-champ.</p> + +<p>UN CHEF DES GOTHS.--Que dit notre général?</p> + +<p>LUCIUS.--Émilius, que l'empereur donne ses otages à +mon père et à mon oncle Marcus, et nous viendrons. +(<i>A ses troupes.</i>)--Marchez.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Rome.--La scène est devant la maison de Titus.</p> + +<p class="stage1">TAMORA, CHIRON ET DÉMÉTRIUS <i>déguisés</i>.</p> +<br> + +<p>TAMORA.--C'est dans cet étrange et singulier habillement +que je veux me présenter à Andronicus, et lui dire +que je suis la Vengeance envoyée du fond de l'abîme pour +me joindre à lui et venger ses cruels outrages. Frappez +la porte de son cabinet, où l'on dit qu'il se renferme +pour méditer les étranges plans de terribles représailles. +Dites-lui que la Vengeance elle-même est venue pour +se liguer avec lui et travailler à la ruine de ses ennemis.</p> + +<p class="stage1">(Ils frappent, et Titus se montre en haut.)</p> + +<p>TITUS.--Pourquoi troublez-vous mes méditations? Vous +faites-vous un jeu de me faire ouvrir la porte, dans le +but de faire évanouir mes tristes résolutions et de rendre +sans effet toutes mes études? Vous vous trompez; car ce +que j'ai intention de faire, voyez, je l'ai tracé ici en caractères +de sang; et ce qui est écrit s'accomplira.</p> + +<p>TAMORA.--Titus, je suis venue pour te parler.</p> + +<p>TITUS.--Non, pas un seul mot. Comment puis-je donner +de la grâce à mon discours, lorsqu'il me manque une +main pour y joindre les gestes? Tu as l'avantage sur +moi; ainsi retire-toi.</p> + +<p>TAMORA.--Si tu me connaissais, tu voudrais me parler.</p> + +<p>TITUS.--Je ne suis pas fou: je te connais bien; j'atteste +ce bras mutilé, et ces lignes sanglantes, et ces rides profondes, +creusées par le chagrin et les soucis: j'atteste +les jours de fatigue et les longues nuits; j'atteste tout +mon désespoir que je te connais bien pour notre fière +impératrice, la puissante Tamora: ne viens-tu pas me +demander mon autre main?</p> + +<p>TAMORA.--Sache, triste vieillard, que je ne suis point +Tamora: elle est ton ennemie, et moi je suis ton amie. +Je suis la Vengeance, envoyée du royaume des enfers +pour te soulager du vautour qui te ronge le coeur, en +exerçant d'horribles représailles sur tes ennemis. Descends +et souhaite-moi la bienvenue dans ce royaume de +la lumière: viens t'entretenir avec moi de meurtre et de +mort. Il n'est point d'antre sombre, de retraite cachée, +de vaste obscurité, de vallon obscur où le meurtre sanglant +et l'affreux viol puissent se tapir de frayeur, où je +ne puisse les découvrir, et faire retentir à leurs oreilles +mon nom terrible, la Vengeance, nom qui fait frissonner +les odieux coupables.</p> + +<p>TITUS.--Es-tu la Vengeance? m'es-tu envoyée pour +tourmenter mes ennemis.</p> + +<p>TAMORA.--Oui; ainsi descends et reçois-moi.</p> + +<p>TITUS.--Commence par me rendre quelque service avant +que j'aille te recevoir. A tes côtés sont le Meurtre et le +Viol: donne-moi quelque assurance que tu es en effet la +Vengeance: poignarde-les ou écrase-les sous les roues +de ton char; alors j'irai te trouver, et je serai ton cocher, +et je roulerai avec toi autour des globes. Procure-toi +deux coursiers fougueux, noirs comme le jais, pour entraîner +rapidement ton char vengeur, et déterrer les +meurtriers dans leurs coupables repaires. Et lorsque ton +char sera chargé de leurs têtes, je descendrai et je courrai +à pied près de la roue tout le long du jour, comme +un vil esclave; oui, depuis le lever d'Hypérion à l'orient +jusqu'à ce qu'il se précipite dans l'Océan: et tous les +jours je recommencerai cette pénible tâche, à condition +que tu détruiras ici le Rapt et le Meurtre.</p> + +<p>TAMORA.--Ce sont mes ministres, et ils m'accompagnent.</p> + +<p>TITUS.--Sont-ils tes ministres? Comment s'appellent-ils?</p> + +<p>TAMORA.--Le Rapt et le Meurtre: ils portent ces noms +parce qu'ils punissent ceux qui sont coupables de ces +crimes.</p> + +<p>TITUS.--Grand Dieu! comme ils ressemblent aux fils +de l'impératrice! Mais nous autres, pauvres humains, +nous avons de pauvres yeux insensés qui nous trompent. +O douce Vengeance, maintenant je viens à toi; et si +l'étreinte d'un seul bras peut te satisfaire, je vais te +presser tout à l'heure avec celui qui me reste.</p> + +<p class="stage1">(Titus se retire.)</p> + +<p>TAMORA, <i>à ses fils</i>.--Ce pacte que je fais avec lui convient +à sa folie: quelque invention que je forge pour +nourrir la chimère de son cerveau malade, songez à +l'appuyer, à l'entretenir par vos discours; car il ne lui +reste plus aucun doute, et il me prend fermement pour +la Vengeance. Profitant de sa crédulité et de sa folle +idée, je le déterminerai à mander son fils Lucius; et +lorsque je serai assurée de lui dans un banquet, je trouverai +quelque ruse, quelque coup de main, pour écarter +et disperser ces Goths inconstants, ou au moins pour +en faire ses ennemis. Voyez: le voilà qui vient; il faut +que je joue mon rôle.</p> + +<p>TITUS.--J'ai longtemps été délaissé, et cela pour toi; +sois la bienvenue, furie terrible, dans ma maison désolée! +Meurtre et Rapt, vous êtes aussi les bienvenus.--Oh! +comme vous ressemblez à l'impératrice et à ses +deux fils! Je vous trouve bien assortis, il ne vous manque +qu'un More.--Est-ce que tout l'enfer n'a pu vous +procurer un pareil démon? car je sais bien que jamais +l'impératrice ne roule dans son char qu'elle ne soit accompagnée +d'un More; et pour représenter en vrai notre +reine, il conviendrait que vous eussiez un pareil démon. +Mais soyez les bienvenus, tels que vous êtes; que ferons-nous?</p> + +<p>TAMORA.--Que voudrais-tu que nous fissions, Andronicus?</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Montre-moi un meurtrier, et je me charge +de lui.</p> + +<p>CHIRON.--Montre-moi un scélérat qui ait commis un +rapt; je suis envoyé pour en tirer vengeance.</p> + +<p>TAMORA.--Montre-moi mille méchants qui t'aient fait +du mal, et je te vengerai d'eux tous.</p> + +<p>TITUS.--Regarde autour de toi dans les rues corrompues +de Rome, et quand tu apercevras un homme qui te +ressemble, bon Meurtre, poignarde-le; c'est un meurtrier.--Toi, +accompagne-le, et quand le hasard te fera +rencontrer un autre homme qui te ressemble, bon Rapt, +poignarde-le; c'est un ravisseur.--Toi, suis-les; il y a +dans le palais de l'empereur une reine suivie d'un More; +tu pourras aisément la reconnaître en la comparant à +toi, car elle te ressemble de la tête aux pieds: je t'en +conjure, fais-leur souffrir quelque mort violente; ils ont +été violents envers moi et les miens.</p> + +<p>TAMORA.--Nous voilà bien instruits; nous l'exécuterons: +mais si tu voulais, bon Andronicus, envoyer +vers Lucius, ton vaillant fils, qui conduit vers Rome +une armée de valeureux Goths; et l'inviter à se rendre +à un festin dans ta maison; lorsqu'il sera ici, au milieu +de ta fête solennelle, j'amènerai l'impératrice et ses fils, +l'empereur même et tous tes ennemis, et ils s'agenouilleront +et se mettront à ta merci; et tu pourras soulager +sur eux ton coeur irrité. Que répond Andronicus à cette +proposition?</p> + +<p>TITUS <i>appelant</i>.--Marcus, mon frère!--C'est le triste +Titus qui t'appelle. (<i>Entre Marcus.</i>) Pars, cher Marcus, va +trouver ton neveu Lucius; tu le chercheras parmi des +Goths. Dis-lui de venir me trouver, et d'amener avec +lui quelques-uns des principaux princes des Goths; dis-lui +de faire camper ses soldats là où ils sont; dis-lui que +l'empereur et l'impératrice viennent à une fête chez +moi, et qu'il la partagera avec eux. Fais cela pour l'amitié +que tu me portes, et qu'il fasse ce que je dis s'il tient +à la vie de son vieux père.</p> + +<p>MARCUS.--Je vais faire ton message, et revenir aussitôt.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>TAMORA.--Je vais te quitter pour m'occuper de tes +affaires, et j'emmène avec moi mes ministres.</p> + +<p>TITUS.--Non, non, que le Meurtre et le Rapt restent +avec moi; autrement je rappelle mon frère, et je ne +cherche plus d'autre vengeance que par les mains de +Lucius.</p> + +<p>TAMORA, <i>à part, à ses deux fils</i>.--Qu'en dites-vous, mes +enfants? Voulez-vous rester, tandis que je vais informer +l'empereur de la manière dont j'ai conduit le stratagème +que nous avons résolu? Cédez à sa fantaisie, flattez-le, +caressez-le, et demeurez avec lui jusqu'à mon retour.</p> + +<p>TITUS, <i>à part</i>.--Je les connais bien tous, quoiqu'ils me +croient fou; et j'attraperai par leur propre ruse ce couple +de maudits chiens d'enfer et leur mère.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.--Madame, partez quand il vous plaira, +laissez-nous ici.</p> + +<p>TAMORA.--Adieu, Andronicus; la Vengeance va ourdir +un plan pour surprendre tes ennemis.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>TITUS.--Je le sais que tu vas t'en occuper; adieu, chère +Vengeance.</p> + +<p>CHIRON.--Dis-nous, vieillard, à quoi tu nous emploieras.</p> + +<p>TITUS.--Ne vous mettez pas en peine; j'ai assez d'ouvrage +pour vous. (<i>Il appelle.</i>)--Publius, Caïus, Valentin, +venez ici!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Publius et autres.)</p> + +<p>PUBLIUS.--Que désirez-vous?</p> + +<p>TITUS.--Connais-tu ces deux hommes?</p> + +<p>PUBLIUS.--Ce sont les fils de l'impératrice, je crois, +Chiron et Démétrius.</p> + +<p>TITUS.--Fi donc, Publius, fi donc, tu te trompes étrangement. +L'un est le Meurtre, et l'autre s'appelle le Rapt; +en conséquence, enchaîne-les, bon Publius.--Caïus, +Valentin, mettez la main sur eux. Vous m'avez souvent +entendu désirer cet instant, je le trouve enfin. Liez-les +bien, et fermez-leur la bouche s'ils veulent crier.</p> + +<p class="stage1">(Titus sort.)</p> + +<p class="stage1">(Publius, Caïus, Valentin, etc., se saisissent de Chiron +et de Démétrius.)</p> + +<p>CHIRON.--Lâches, arrêtez; nous sommes les fils de +l'impératrice!</p> + +<p>PUBLIUS.--Et c'est pour cela que nous faisons ce qu'on +nous a commandés.--Fermez-leur la bouche; qu'ils ne +puissent pas dire un mot.--Est-il bien garrotté?--Songez +à les bien lier.</p> + +<p class="stage1">(Titus Andronicus rentre tenant un poignard, et Lavinia +tenant un bassin.)</p> + +<p>TITUS.--Viens, viens, Lavinia. Vois, tes ennemis sont +liés.--Amis, fermez bien leurs bouches; qu'ils ne me +parlent pas, mais qu'ils entendent les paroles terribles +que je profère.--O scélérats, Chiron et Démétrius! voici +la source pure que vous avez souillée de boue, voilà ce +beau printemps que vous avez mêlé avec votre hiver. +Vous avez tué son époux, et pour ce lâche forfait deux de +ses frères ont été condamnés au supplice; ma main a été +tranchée, et vous en avez fait de gaies plaisanteries; ses +deux belles mains, sa langue, et ce qui était plus précieux +encore que sa langue et ses mains, sa chasteté sans tache, +traîtres inhumains, vous les avez mutilées et ravies! Que +répondriez-vous si je vous laissais parler? Écoutez, misérables, +comment je me propose de vous martyriser. +Il me reste encore cette main pour vous couper la gorge; +tandis que Lavinia tiendra entre ses moignons le bassin +qui va recevoir votre sang criminel. Vous savez que votre +mère compte revenir partager mon festin, qu'elle se +donne le nom de la Vengeance, et qu'elle me croit fou.--Écoutez, +scélérats, je mettrai vos os en poussière, j'en +formerai une pâte avec votre sang, et de la pâte je ferai +un pâté où je ferai entrer vos têtes odieuses; et je dirai +à cette prostituée, votre exécrable mère, de dévorer, +comme la terre, sa propre progéniture. Voilà le repas +auquel je l'ai conviée, et voilà le mets dont elle se gorgera. +Vous avez traité ma fille plus cruellement que ne le +fut Philomèle; je veux m'en venger plus cruellement que +Progné. Allons, tendez la gorge.--(<i>Il les égorge</i>.) Viens, +Lavinia, reçois leur sang; et, quand ils seront morts, je +vais réduire leurs os en poudre imperceptible, les humecter +de cette odieuse liqueur, et faire cuire leurs têtes +dans cette horrible pâte. Viens, que chacun m'aide à +préparer ce banquet; je désire qu'il puisse être plus +terrible et plus sanglant que la fête des centaures. Allons, +apportez-les ici; je veux être le cuisinier, et les +tenir prêts pour le retour de leur mère.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent en emportant les cadavres.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Un pavillon avec des tables.</p> + +<p class="stage1">LUCIUS, MARCUS, OFFICIERS GOTHS, AARON +<i>prisonnier</i>.</p> +<br> + +<p>LUCIUS.--Mon oncle Marcus, puisque c'est la volonté +de mon père que je vienne à Rome, je suis satisfait.</p> + +<p>UN GOTH.--Et notre volonté est la tienne, arrive ce +que voudra la Fortune.</p> + +<p>LUCIUS.--Cher oncle, chargez-vous de ce More barbare, +de ce tigre affamé, de ce maudit démon: qu'il ne reçoive +aucune nourriture; enchaînez-le jusqu'à ce qu'on le +produise face à face avec l'impératrice, pour rendre témoignage +de ses horribles forfaits, et veillez à ce que +nos amis en embuscade soient en force; je crains que +l'empereur ne nous veuille pas de bien.</p> + +<p>AARON.--Que quelque démon murmure ses malédictions +à mon oreille, et m'inspire afin que ma langue +puisse exhaler tout le venin dont mon coeur est gonflé.</p> + +<p>LUCIUS.--Va-t'en, chien barbare, esclave infâme.--Amis, +aidez à mon oncle à l'emmener. (<i>Les Goths sortent +avec Aaron. Fanfares.</i>)--Ces trompettes annoncent l'approche +de l'empereur.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Saturninus et Tamora avec les tribuns et les +sénateurs.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Quoi, le firmament a-t-il donc plus d'un +soleil?</p> + +<p>LUCIUS.--Que te sert-il de t'appeler un soleil?</p> + +<p>MARCUS.--Empereur de Rome, et vous, mon neveu, +entamez le pourparler. Cette querelle doit être discutée +paisiblement. Tout est prêt pour le festin que le soigneux +Titus a ordonné dans des vues honorables, pour la paix, +pour l'amitié, pour l'union, et pour le bien de Rome. +Veuillez donc avancer, et prendre vos places.</p> + +<p>SATURNINUS.--Volontiers, Marcus.</p> + +<p class="stage1">(Les hautbois sonnent. La compagnie prend place à +table. Titus paraît en habit de cuisinier, plaçant les +mets sur la table, Lavinia voilée l'accompagne, avec le +jeune Lucius.)</p> + +<p>TITUS.--Soyez le bienvenu, mon gracieux souverain.--Soyez +la bienvenue, redoutable reine.--Salut, Goths +belliqueux.--Salut, Lucius; soyez tous les bienvenus. +Quoique la chère soit peu splendide, elle suffira pour +vous remplir l'estomac: veuillez bien manger.</p> + +<p>SATURNINUS.--Pourquoi êtes-vous ainsi accoutré, Andronicus?</p> + +<p>TITUS.--Parce que je voulais m'assurer que tout serait +en ordre pour fêter Votre Majesté et votre impératrice.</p> + +<p>TAMORA.--Nous vous sommes obligés, bon Andronicus.</p> + +<p>TITUS.--Vous le seriez sûrement si Votre Majesté pouvait +lire au fond de mon coeur. Seigneur empereur, résolvez-moi +cette question: Le fougueux Virginius fit-il +bien de tuer sa fille de sa propre main, parce qu'elle +avait été violée, souillée et déshonorée?</p> + +<p>SATURNINUS.--Il fit bien, Andronicus.</p> + +<p>TITUS.--Votre raison, mon souverain?</p> + +<p>SATURNINUS.--Parce que sa fille ne devait pas survivre +à son déshonneur, et renouveler sans cesse par sa présence +les douleurs de son père.</p> + +<p>TITUS.--Cette raison est forte, décisive et convaincante. +C'est un exemple, un précédent, un modèle à suivre +pour moi, le plus malheureux des pères. Meurs, +meurs, Lavinia, et ta honte avec toi; et avec ta honte +le chagrin de ton père!</p> + +<p class="stage1">(Il tue sa fille.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Qu'as-tu fait, père barbare et dénaturé?</p> + +<p>TITUS.--J'ai tué celle qui m'a rendu aveugle à force de +me faire pleurer: je suis aussi malheureux que l'était +Virginius, et j'ai mille raisons de plus que lui de commettre +cette violence; et la voilà faite.</p> + +<p>SATURNINUS.--Quoi, est-ce qu'elle a été violée? Dis, qui +a fait cette action?</p> + +<p>TITUS.--Voudriez-vous manger? Que Votre Majesté +daigne se nourrir.</p> + +<p>TAMORA.--Pourquoi as-tu tué ainsi ta fille unique?</p> + +<p>TITUS.--Ce n'est pas moi: c'est Chiron et Démétrius, +ils l'ont violée, ils lui ont tranché la langue; ce sont eux, +oui, eux, qui lui ont fait tout ce mal.</p> + +<p>SATURNINUS.--Qu'on aille les chercher sur-le-champ.</p> + +<p>TITUS.--Bon! ils sont là tous deux assaisonnés dans ce +pâté, dont leur mère s'est délicatement nourrie: elle a +mangé la chair qu'elle a enfantée elle-même. C'est la +vérité, c'est la vérité: j'en atteste la lame affilée de mon +couteau.</p> + +<p class="stage1">(Il perce Tamora.)</p> + +<p>SATURNINUS.--Meurs, misérable fou, pour cet abominable +forfait.</p> + +<p class="stage1">(Saturninus tue Titus.)</p> + +<p>LUCIUS.--L'oeil d'un fils peut-il voir couler le sang de +son père? Voilà salaire pour salaire, mort pour mort.</p> + +<p class="stage1">(Lucius poignarde Saturninus.)</p> + +<p>MARCUS.--Peuple et fils de Rome dont je vois les tristes +visages que ce tumulte disperse comme une troupe +d'oiseaux séparés par les vents et le tourbillon de la tempête, +laissez-moi vous enseigner le moyen de réunir de +nouveau dans une gerbe unique ces épis épars, et de +former de ces membres séparés un seul corps.</p> + +<p>UN SÉNATEUR.--Oui, de peur que Rome ne soit le fléau de +Rome; et que celle qui voit ramper devant elle de vastes +et puissants royaumes, désormais comme un proscrit +errant dans l'abandon et le désespoir, exerce sur elle-même +une honteuse justice! Mais si ces signes de vieillesse, +ces rides profondes de l'âge, témoins sérieux de +ma longue expérience, ne peuvent vous engager à m'écouter, +parlez, vous, ami chéri de Rome (<i>à Lucius</i>), +comme jadis notre ancêtre, lorsque sa langue pathétique +raconta à l'oreille attentive de l'amoureuse et triste Didon +l'histoire de cette nuit de flammes et de désastres où les +Grecs rusés surprirent la Troie du roi Priam: dites-nous +quel Sinon avait enchanté nos oreilles, ou qui a introduit +chez nous la fatale machine qui porte une blessure +profonde à notre Troie, à notre Rome?--Mon coeur n'est +pas formé de caillou ni d'acier, et je ne puis exprimer +notre amère douleur sans que des flots de larmes viennent +suffoquer ma voix, et interrompre mon discours +dans le moment même où il exciterait le plus votre +attention et attendrirait vos coeurs émus de pitié. Voici +un général: qu'il fasse lui-même ce récit; vos coeurs +palpiteront et vous pleurerez en l'entendant parler.</p> + +<p>LUCIUS.--Apprenez donc, nobles auditeurs, que les +exécrables Chiron et Démétrius sont ceux qui ont massacré +le frère de notre empereur, que ce sont eux qui +ont déshonoré notre soeur, et que nos deux frères ont +été décapités pour leurs atroces forfaits. Apprenez que +les larmes de notre père ont été méprisées; et qu'il a été, +par une lâche fraude, privé de cette main fidèle qui avait +soutenu les guerres de Rome et précipité ses ennemis +dans le tombeau. Enfin, vous savez que moi j'ai été +injustement banni, que les portes ont été fermées sur +moi, et que, pleurant, j'ai été chassé et réduit à aller +demander du secours aux ennemis de Rome, qui ont +noyé leur haine dans mes larmes sincères, et m'ont ouvert +leurs bras pour me recevoir comme un ami; et je +suis le banni, il faut que vous le sachiez, qui ai protégé +la sûreté de Rome au prix de mon sang, et détourné de +son sein le fer ennemi pour l'enfoncer dans mon corps +intrépide. Hélas! vous savez que je ne suis pas homme +à me vanter; mes blessures, toutes muettes qu'elles +sont, peuvent attester que mon témoignage est juste et +plein de vérité. Mais, arrêtons, il me semble que je m'écarte +trop en parlant ici de mon faible mérite. Oh! pardonnez-moi, +les hommes se louent eux-mêmes quand ils +n'ont plus d'amis pour le faire.</p> + +<p>MARCUS.--C'est maintenant à mon tour de parler. +Voyez cet enfant. (<i>Il montre l'enfant qu'un serviteur porte +dans ses bras.</i>) Tamora est sa mère; c'est la progéniture +d'un More impie, le premier artisan et l'auteur de tous +ces maux. Le scélérat est vivant dans la maison de +Titus, et il est là, tout homme qu'il est, pour attester la +vérité de ce fait. Jugez maintenant quelle raison avait +Titus de se venger de ces outrages inexprimables, au-dessus +de la patience, au delà de ce que peut supporter +l'homme. Maintenant que vous avez entendu la vérité, +que dites-vous, Romains? Avons-nous rien fait d'injuste? +Montrez-nous en quoi, et de la place où vous nous voyez +maintenant, nous allons, en nous tenant par la main, +nous précipiter ensemble, détruire tout ce qui reste de +la triste famille d'Andronicus, écraser nos têtes sur les +pierres rugueuses, et éteindre d'un seul coup notre +maison. Parlez, Romains, parlez, et si vous l'ordonnez, +voyez, Lucius et moi, nous allons, la main dans la +main, nous précipiter.</p> + +<p>ÉMILIUS.--Viens, viens, respectable citoyen de Rome, +et conduis doucement par la main notre empereur, notre +empereur Lucius; car je suis bien sûr que toutes les voix +vont le nommer d'un cri unanime.</p> + +<p>TOUS LES ROMAINS <i>s'écrient</i>.--Salut, Lucius; salut, +royal empereur de Rome.</p> + +<p class="stage1">(Lucius et ses amis descendent.)</p> + +<p>MARCUS.--Allez dans la triste maison du vieux Titus, +et traînez ici ce More impie pour le condamner à quelque +mort sanglante, cruelle, en punition de sa méchante +vie.</p> + +<p>LES ROMAINS.--Salut, Lucius; salut, gracieux maître de +Rome.</p> + +<p>LUCIUS.--Grâces vous soient rendues, généreux Romains: +puissé-je gouverner de façon à guérir les plaies +de Rome, et à effacer ses désastres! Mais, bon peuple, +accordez-moi quelques instants, car la nature m'impose +une tâche douloureuse.--Tenez-vous à l'écart.--Et +vous, mon oncle, approchez pour verser les larmes funèbres +sur ce cadavre.--Ah! reçois ce baiser brûlant +sur tes lèvres pâles et froides (<i>il embrasse Titus</i>), ces +larmes de douleur sur ton visage sanglant; tristes et +derniers devoirs de ton digne fils!</p> + +<p>MARCUS.--Ton frère Marcus nous offre à tes lèvres, +larmes pour larmes, et tendre baiser pour baiser. Oh! +lorsque la somme de ceux que je devais te donner serait +infinie, impossible à compter, cependant je m'acquitterais +encore.</p> + +<p>LUCIUS, <i>à son fils</i>.--Approche, enfant: viens apprendre +de nous à fondre en pleurs. Ton grand-père t'aimait +bien: mille fois il t'a fait danser sur ses genoux, il t'a +endormi en chantant, pendant que son tendre sein te +servait d'oreiller, il t'a raconté bien des histoires à la +portée de ton enfance; en reconnaissance, comme un tendre +enfant, répands quelques larmes de tes yeux encore +faibles, et paye ce tribut à la nature qui le demande: les +amis associent leurs amis à leurs chagrins et à leurs peines: +fais-lui tes derniers adieux; dépose-le dans sa +tombe; rends-lui ce service et prends congé de lui.</p> + +<p>LE JEUNE LUCIUS.--O grand-père, grand-père! oui, je +voudrais de tout mon coeur être mort, et qu'à ce prix +vous fussiez encore vivant. O seigneur! mes larmes m'empêchent +de pouvoir lui parler: mes larmes m'étoufferont +si j'ouvre la bouche.</p> + +<p class="stage1">(Entrent des serviteurs entraînant Aaron.)</p> + +<p>UN DES ROMAINS.--Enfin, triste famille d'Andronicus, +finissez-en avec le malheur. Prononcez la sentence de +cet exécrable scélérat, qui a été l'auteur de ces tragiques +événements.</p> + +<p>LUCIUS.--Enfouissez-le jusqu'à la poitrine dans la terre, +et laissez-le mourir de faim<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>: qu'il reste là, qu'il crie et +demande de la nourriture: si quelqu'un le soulage et le +plaint, il mourra pour ce crime. Tel est notre arrêt: que +quelques-uns de vous demeurent et veillent à ce qu'il +soit enfoui dans la terre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> Dans la pièce de Ravenscroft, Aaron est mis à la broche et +rôti sur le théâtre.</blockquote> + +<p>AARON.--Eh! pourquoi la rage serait-elle muette? pourquoi +la fureur garderait-elle le silence? Je ne suis pas un +enfant, moi, pour aller, avec de basses prières, me repentir +des maux que j'ai faits. Je voudrais, si je pouvais +faire ma volonté, commettre dix mille forfaits pis que tous +ceux que j'ai commis; et si jamais il m'arriva dans le +cours de ma vie de faire une seule bonne action, je m'en +repens de toute mon âme.</p> + +<p>LUCIUS.--Que quelques bons amis emportent d'ici le +corps de l'empereur, et lui donnent la sépulture dans le +tombeau de son père. Mon père et Lavinia seront sans +délai enfermés dans le monument de notre famille. Quant +à cette odieuse tigresse, cette Tamora, nuls rites funèbres +ne lui seront accordés, nul homme ne prendra pour elle +les habits de deuil: nul glas funéraire n'annoncera ses +obsèques: qu'on la jette aux bêtes sauvages et aux oiseaux +de proie. Sa vie fut celle d'une bête féroce; elle vécut +sans pitié; et par conséquent elle n'en trouvera point. +Veillez à ce qu'il soit fait justice d'Aaron, de cet infernal +More, l'auteur de tous nos désastres: ensuite nous allons +travailler à bien ordonner l'État, afin que de pareils événements +ne viennent jamais hâter sa ruine.</p> + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> +<br> + + +<h2>BALLADE.</h2> + +<h3>PLAINTES DE TITUS ANDRONICUS.</h3> + +<p> +Vous, âmes nobles et guerrières, qui n'épargnez pas votre sang +pour la patrie, écoutez-moi, moi qui, pendant dix longues années, +ai combattu pour Rome, et n'en ai reçu que de l'ingratitude pour +récompense.</p> + +<p>Je vécus soixante ans à Rome dans la plus grande considération, +j'y étais aimé des nobles, j'avais vingt-cinq fils dont la vertu naissante +faisait tout mon plaisir.</p> + +<p>Je combattis toujours avec mes fils contre l'essaim furieux des +ennemis de Rome; nous avons combattu dix ans les Goths, nous +avons essuyé mille fatigues et reçu beaucoup de blessures.</p> + +<p>Le glaive m'enleva vingt-deux de mes fils avant que nous revinssions +à Rome; et je ne conservai que trois de mes vingt-cinq enfants, +tant la guerre en moissonna!</p> + +<p>Cependant le bonheur accompagna mes travaux, j'amenai prisonniers +la reine, ses fils et un More, l'homme le plus meurtrier qui +fut jamais.</p> + +<p>L'empereur épousa la reine, source de maux funestes qui désolèrent +Rome; car les deux princes et le More le trompèrent lâchement, +sans égard pour personne.</p> + +<p>Le More plut à l'impératrice, qui prêta l'oreille à sa passion; +elle oublia ses serments jurés à l'empereur, et elle mit au monde un +enfant more.</p> + +<p>Jour et nuit ils ne pensaient tous les deux qu'à répandre le sang, +et à me plonger moi et les miens dans le tombeau par un assassinat.</p> + +<p>J'espérais enfin vivre en repos, lorsque de nouveaux chagrins +vinrent m'assaillir; il me restait une fille de qui j'attendais le soulagement +de mes maux, et la consolation de ma vieillesse.</p> + +<p>Cette enfant, appelée Lavinia, était fiancée au noble fils de l'empereur: +dans une chasse, il fut massacré par les indignes complices de +la cruelle impératrice.</p> + +<p>On eut la méchanceté de jeter son corps dans une profonde et +sombre fosse; le scélérat more passa peu de temps après par cet +endroit avec mes fils, et ils tombèrent dans la fosse.</p> + +<p>Le More y fit passer ensuite l'empereur, et leur imputa tout le +crime de ce meurtre; comme ils furent trouvés dans la fosse, on les +arrêta et on les enchaîna.</p> + +<p>Mais ce qui mit le comble à mon malheur, les deux princes eurent +la cruauté d'enlever ma fille sans pitié, et souillèrent sa chasteté +dans leurs bras impudiques.</p> + +<p>Et quand ils l'eurent déshonorée, ils firent tout ce qu'ils purent +pour tenir leur crime secret; ils lui coupèrent la langue, afin qu'elle +ne pût les accuser.</p> + +<p>Ils lui coupèrent aussi les deux mains, afin qu'elle ne pût ni mettre +ses plaintes par écrit, ni trahir les deux complices de ce forfait, en +brodant avec l'aiguille sur son métier.</p> + +<p>Mon frère Marcus la rencontra dans la forêt où son sang arrosait +la terre, la vit les deux bras coupés, sans langue, et ne pouvant se +plaindre de son malheur.</p> + +<p>Et lorsque je la vis dans cet affreux état, je versai des larmes; je +poussai pour Lavinia plus de plaintes que je n'en avais poussé pour +mes vingt-deux fils.</p> + +<p>Et quand je vis qu'elle ne pouvait ni écrire, ni parler, ce fut +alors que mon coeur se brisa de douleur; nous répandîmes du sable +sur la terre, afin de parvenir à dévoiler l'auteur de tant d'atrocités.</p> + +<p>Avec un bâton, sans le secours de la main, elle écrivit sur le sable +ce qui suit:</p> + +<p>«Les fils abominables de la fière impératrice sont les seuls +auteurs de mes souffrances.»</p> + +<p>J'arrachai mes cheveux gris, je maudis l'heure où j'étais né, et je +souhaitai que la main qui avait combattu pour l'honneur de Rome +eût été estropiée dans le berceau.</p> + +<p>Le More, toujours occupé de scélératesses, dit que si je voulais +délivrer mes fils, il fallait que je donnasse ma main droite à l'empereur, +et qu'alors il laisserait vivre mes fils.</p> + +<p>J'ordonnai au More de me couper sur-le-champ la main, et je la +vis séparée de mon bras sans crainte et sans horreur; car j'aurais +volontiers donné au tyran mon coeur sanglant pour la vie de mes +enfants.</p> + +<p>Bientôt on me rapporte ma main qu'on avait refusée, et les têtes +de mes fils séparées de leurs corps: je les contemplai, et mes larmes +coulèrent encore à plus grands flots.</p> + +<p>Alors en proie à ma misère, je m'en allai sans secours, je traçai +ma douleur sur le sable avec mes larmes, je décochai ma flèche vers +le ciel<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>, et j'invoquai à grands cris les puissances de l'enfer pour +me venger.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> Si cette ballade est antérieure à la tragédie, c'est ici une +expression métaphorique, empruntée probablement d'un passage +du psaume LXIV, 3: «Ceux qui visent avec des mots empoisonnés, +comme avec des flèches.» PERCY.</blockquote> + +<p>L'impératrice, qui me crut fou, parut devant moi sous la forme +d'une furie, avec ses fils travestis; elle se disait la Vengeance, et ses +deux fils le Rapt et le Meurtre.</p> + +<p>Je la laissai quelque temps dans cette idée, jusqu'à ce que mes +amis, ayant épié le lieu et le moment, attachèrent les princes à un +poteau, pour infliger la punition due à leur crime.</p> + +<p>Je les égorgeai; Lavinia, des restes de ses bras mutilés, tint le +bassin pour recevoir leur sang; je râpai ensuite leurs os, pour faire +de cette poussière une pâte épaisse dont je fis deux pâtés.</p> + +<p>Je les remplis de leur chair et les fis servir sur la table un jour +de festin; je les plaçai devant l'impératrice qui mangea la chair et +les os de ses deux fils.</p> + +<p>Ensuite j'égorgeai ma fille sans pitié, et j'enfonçai le poignard +dans le sein de l'impératrice, j'en fis de même à l'empereur, puis à +moi-même, et terminai ainsi ma fatale vie.</p> + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Titus Andronicus, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TITUS ANDRONICUS *** + +***** This file should be named 25707-h.htm or 25707-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/5/7/0/25707/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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