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+The Project Gutenberg EBook of Venus et Adonis, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Venus et Adonis
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: June 4, 2008 [EBook #25694]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VENUS ET ADONIS ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+ ===============================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES.
+
+ Volume 8
+ La vie et la mort du roi Richard III
+ Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus
+ POEMES ET SONNETS:
+ Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce
+ La plainte d'une amante
+ Le Pèlerin amoureux.--Sonnets.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+ =================================================
+
+
+ VÉNUS ET ADONIS
+
+ POËME.
+
+
+ Vilia miretur vulgus, mihi flavus Apollo
+ Pocula castalia plena ministret aqua.
+ (Ovide. _Amor_. l. I, eleg. 15.)
+
+
+
+
+AU TRÈS-HONORABLE HENRY WRIOTHESLY,
+COMTE DE SOUTHAMPTON ET BARON DE TICHFIELD.
+
+
+Très-honorable seigneur,
+
+J'ignore si je me rends coupable en dédiant mes vers imparfaits à Votre
+Seigneurie, et si le monde me reprochera d'avoir choisi un si fort
+soutien pour un si faible fardeau; si vous daignez seulement être
+satisfait, je me tiendrai pour hautement honoré, et je promets de mettre
+à profit toutes mes heures de loisir jusqu'à ce que je puisse vous
+offrir quelques travaux plus sérieux. Mais si le premier enfant de mon
+imagination est mal conformé, je regretterai de lui avoir donné un si
+noble parrain, et je ne cultiverai jamais une terre si stérile, de peur
+de n'y recueillir que de mauvaises moissons. J'abandonne mes vers à
+votre honorable examen, et Votre Seigneurie au contentement de son
+coeur; puisse-t-il répondre toujours à vos désirs et aux espérances du
+monde!
+
+De Votre Seigneurie le dévoué serviteur,
+
+W. SHAKSPEARE.
+
+
+
+
+ VÉNUS ET ADONIS
+
+ POËME.
+
+
+I.--A peine le soleil, au visage vermeil, avait-il reçu les derniers
+adieux de l'aurore en pleurs, qu'Adonis, aux joues roses, partit pour
+les bois. Il aimait la chasse, mais se moquait de l'amour. La
+mélancolique Vénus va droit à lui; et, telle qu'un amant hardi, elle
+commence à lui faire la cour.
+
+II.--«Toi, qui es trois fois plus beau que moi-même,» dit-elle d'abord,
+«tendre fleur des campagnes, dont le parfum est sans égal; toi, qui
+éclipses toutes les nymphes; toi, plus aimable qu'un mortel, plus blanc
+que les colombes et plus vermeil que les roses, la nature qui t'a créé,
+en contradiction avec elle-même, dit que le monde finira avec ta vie!
+
+III.--«Consens, ô merveille, à descendre de ton coursier, et relie au
+pommeau de la selle les rênes qui enlacent sa tête orgueilleuse! Si tu
+daignes m'accorder cette faveur, tu apprendras mille doux secrets: viens
+t'asseoir ici, où le serpent ne siffle jamais, et je t'accablerai de
+baisers.
+
+IV.--«Cependant je n'émousserai pas tes lèvres par la satiété; je les
+rendrai encore plus avides au milieu de l'abondance, en les faisant
+pâlir et rougir tour à tour par une variété de caresses toujours
+renaissantes. Dix baisers seront aussi courts qu'un seul, et un seul
+aussi long que vingt; un jour d'été ne te paraîtra qu'une heure rapide,
+perdu ainsi dans des jeux qui te feront oublier le temps.»
+
+V.--Là-dessus, elle saisit sa main humide d'une moiteur qui indique la
+vigueur et l'énergie, et, tremblante de passion, elle l'appelle un
+baume, un remède souverain donné par la terre pour la guérison d'une
+déesse. Dans son délire, le désir lui donne la force et le courage
+d'arracher Adonis de son coursier.
+
+VI.--Sur un de ses bras est la bride du vigoureux coursier, sur l'autre
+elle tient le faible enfant qui rougit et boude avec un triste dédain.
+Les désirs sont froids chez lui, il n'entend rien aux jeux de l'amour;
+elle est brûlante et enflammée comme un charbon ardent; il est rouge de
+honte, mais froid comme la glace.
+
+VII.--Elle attache avec promptitude à une branche raboteuse la bride
+garnie de clous d'or. (Oh! combien l'Amour est adroit!) Voilà le cheval
+à l'écurie; elle se met en devoir d'attacher le cavalier; elle le pousse
+en arrière, comme elle voudrait être poussée; elle le gouverne par la
+force, mais non par le désir.
+
+VIII.--Dès qu'il est à terre, elle s'étend auprès de lui; tous deux
+reposent sur leurs coudes et sur leurs hanches; tantôt elle lui tape sur
+la joue, tantôt elle fronce le sourcil, et commence à lui adresser des
+reproches; mais bientôt elle lui ferme la bouche; et tout en
+l'embrassant elle lui parle avec le langage entrecoupé de la volupté.
+«Si tu veux me gronder, tes lèvres ne souriront plus.»
+
+IX.--Il brûle d'une ardeur timide; Vénus éteint de ses larmes l'ardeur
+pudique de ses joues; puis, avec le souffle de ses soupirs et en agitant
+ses cheveux d'or, elle cherche à les sécher comme avec un éventail. Il
+dit qu'elle est immodeste, et il la blâme; elle étouffe par un baiser ce
+qu'il allait ajouter.
+
+X.--Comme un aigle affamé, excité par un long jeûne, déchire de son bec
+les plumes, les os et la chair, et secouant ses ailes dévore tout ce
+qu'il rencontre, jusqu'à ce qu'il ait assouvi son double gosier, ou que
+la proie ait disparu tout entière; de même Vénus baisait le front
+d'Adonis, ses joues, ses lèvres; et là où elle finit, là elle
+recommence.
+
+XI.--Forcé de céder, mais sans jamais obéir, il est étendu haletant, son
+haleine arrive au visage de Vénus; elle se repaît de cette vapeur comme
+d'une proie, et l'appelle une rosée céleste, un air embaumé; elle
+voudrait que ses propres joues fussent changées en parterres de fleurs,
+pourvu qu'elles fussent humectées par cette rosée vivifiante.
+
+XII.--Voyez un oiseau pris dans un filet; tel est Adonis enchaîné dans
+ses bras: sa timidité pure et sa résistance domptée lui donnent un air
+boudeur, qui ajoute de nouveaux charmes à ses yeux irrités: la pluie qui
+tombe dans un fleuve déjà plein l'oblige à franchir ses bords.
+
+XIII.--Vénus supplie encore, elle supplie avec grâce, car elle module sa
+voix pour charmer l'oreille de ce qu'elle aime. Il reste sombre, il
+refuse et boude, tour à tour rouge de honte et pâle de colère; s'il
+rougit, elle l'aime davantage; ce qu'elle préférait disparaît devant des
+transports plus vifs encore.
+
+XIV.--Comme il se montre, elle ne peut que l'aimer; elle jure par sa
+main immortelle de ne jamais s'éloigner de son sein qu'il n'ait capitulé
+avec ses larmes qui coulent toujours et inondent ses joues; un seul doux
+baiser acquittera cette dette immense.
+
+XV.--A cette promesse il lève la tête, tel qu'une poule d'eau qui
+apparaît entre deux vagues, mais qui disparaît tout aussitôt dès qu'on
+la regarde. C'est ainsi qu'il offre de lui accorder ce qu'elle demande;
+mais au moment où ses lèvres sont prêtes à accepter le payement, il
+cligne l'oeil et tourne ses lèvres d'un autre côté.
+
+XI.--Jamais voyageur, dans les ardeurs de l'été, ne soupira davantage
+après un peu d'eau, qu'elle ne soupirait après cette faveur. Elle voit
+ce qu'elle désire et ne peut l'obtenir; elle se baigne dans la rivière
+et son feu ne s'éteint pas. «Oh! par pitié, s'écrie-t-elle, enfant au
+coeur de pierre, ce n'est qu'un baiser que je demande, pourquoi es-tu si
+timide?
+
+XVII.--«J'ai été suppliée comme je te supplie maintenant, même par le
+farouche et cruel dieu de la guerre, dont la tête superbe ne fléchit
+jamais dans les combats, et qui triomphe partout où il va, dans toutes
+les querelles; cependant il fut mon captif et mon esclave, et il a
+mendié ce que tu obtiendras sans l'avoir demandé.
+
+XVIII.--«Sur mes autels il a déposé sa lance, son bouclier entaillé, son
+cimier triomphant; pour l'amour de moi il apprit à jouer et à danser; il
+apprit à folâtrer, à s'amuser, à badiner, à sourire, à plaisanter,
+méprisant son grossier tambour, ses rouges enseignes, faisant de mes
+bras son champ de bataille et sa tente de mon lit.
+
+XIX.--«Ainsi, je triomphai du conquérant et je le tins captif dans des
+chaînes de roses. L'acier le mieux trempé obéissait à la force de son
+bras, cependant il fut soumis par ma réserve et mes dédains. Oh! ne sois
+pas trop fier; ne te vante pas de ta puissance, parce que tu gouvernes
+celle qui dompta le dieu des batailles!
+
+XX.--«Touche seulement mes lèvres avec les tiennes (elles sont si
+belles; quoique les miennes ne soient pas si belles, elles sont
+vermeilles aussi): le baiser t'appartiendra aussi bien qu'à moi. Que
+vois-tu par terre? relève la tête, regarde dans mes yeux où ta beauté se
+réfléchit. Pourquoi donc tes lèvres ne s'attachent-elles pas aux
+miennes, puisque tes yeux se réfléchissent dans les miens?
+
+XXI.--«As-tu honte d'un baiser? Eh bien, ferme les yeux, je ferai comme
+toi; le jour nous semblera la nuit; l'amour tient ses fêtes là où l'on
+n'est que deux: sois donc plus hardi, nos ébats n'ont pas de témoins;
+ces violettes bleues sur lesquelles nous sommes couchés ne peuvent ni
+bavarder, ni savoir ce que nous faisons.
+
+XXII.--«La fraîcheur de tes lèvres séduisantes annonce que tu es à peine
+mûr; cependant on peut bien goûter tes charmes. Fais usage du temps, ne
+laisse pas échapper l'occasion; la beauté ne doit pas se consumer
+elle-même; les belles fleurs qu'on ne cueille pas dans leur éclat se
+fanent et périssent bientôt.
+
+XXIII.--«Si j'étais laide, vieille et ridée, mal élevée, difforme,
+grossière, grondeuse, épuisée, la vue trouble, perclue, glacée, stérile,
+maigrie, desséchée, alors tu pourrais hésiter, car je ne serais point
+faite pour toi; mais n'ayant aucun défaut, pourquoi me détestes-tu?
+
+XXIV.--«Tu ne peux découvrir une ride sur mon front, mes yeux sont
+bleus, brillants et vifs, ma beauté comme le printemps se renouvelle
+chaque année, ma chair est douce et fraîche, mon sang ardent; si tu
+pressais dans la tienne ma main douce et moite, tu la sentirais
+disparaître dans cette étreinte comme si elle était prête à se fondre.
+
+XXV.--«Dis-moi de parler, j'enchanterai ton oreille; ordonne, et comme
+une fée je bondirai sur le gazon, ou telle qu'une nymphe à la longue
+chevelure éparse, je danserai sur le sable sans y laisser la trace de
+mes pas. L'amour est un esprit de feu, il n'a rien de grossier qui
+l'abaisse vers la terre, mais il est léger et aspire à s'élever.
+
+XXVI.--«Témoin cette couche de primevères sur laquelle je repose, témoin
+ces faibles fleurs qui me soutiennent comme des arbres robustes: deux
+frêles colombes me traînent à travers les airs depuis le matin jusqu'au
+soir, partout où il me plaît d'aller. L'amour est si léger, aimable
+enfant, se peut-il que tu le croies trop lourd pour toi!
+
+XXVII.--«Ton coeur est-il épris de ton propre visage? Ta main droite
+peut-elle trouver l'amour dans ta main gauche? alors, aime-toi toi-même,
+sois rejeté par toi-même, prive-toi de la liberté et plains-toi du
+larcin; c'est ainsi que Narcisse s'abandonna lui-même et périt pour
+embrasser son ombre dans le ruisseau.
+
+XXVIII.--«Les torches sont faites pour éclairer, les bijoux pour servir
+de parure, les mets délicats pour être goûtés, la fraîcheur de la beauté
+pour enchanter, les herbes des champs pour parfumer l'air, les arbres
+pour porter des fruits; tout ce qui ne pousse que pour soi abuse de ses
+facultés; les semences naissent des semences, la beauté enfante la
+beauté, tu fus engendré, ton devoir est d'engendrer à ton tour.
+
+XXIX.--«Pourquoi te nourrirais-tu des dons de la terre, si ce n'est pour
+nourrir la terre de tes dons? par la loi de la nature, tu dois te
+multiplier dans des enfants qui vivront quand tu ne seras plus. C'est
+ainsi qu'en dépit de la mort tu survivras dans ceux qui porteront ta
+ressemblance.»
+
+XXX.--Cependant la reine amoureuse commençait à être en nage, car
+l'ombre avait abandonné le lieu où ils reposaient; et Titan, fatigué au
+milieu de sa course, les regardait d'un oeil brûlant, souhaitant
+qu'Adonis dirigeât son char pourvu qu'il pût lui ressembler et se
+trouver près de Vénus.
+
+XXXI.--Soudain d'un air insouciant et avec un regard sombre, boudeur et
+dédaigneux, voilant de ses sourcils froncés l'éclat de ses yeux, comme
+les vapeurs d'un brouillard obscurcissent le ciel, Adonis s'écrie d'un
+ton aigre: «Fi! plus d'amour! le soleil me brûle le visage, il faut que
+je m'en aille.»
+
+XXXII.--«Hélas! dit Vénus: si jeune et si cruel! quelle pauvre excuse tu
+me donnes pour t'échapper! mon souffle céleste sera pour toi un zéphyr
+qui dissipera la chaleur du soleil qui darde sur nous. Je te ferai un
+abri de mes cheveux, et, s'ils brûlent aussi, je les éteindrai avec mes
+larmes.
+
+XXXIII.--«Le soleil qui brille dans le ciel n'est que brûlant, et moi,
+je suis entre le soleil et toi! la chaleur qu'il donne ne m'incommode
+guère; ce sont tes yeux dont le feu me consume: si je n'étais
+immortelle, ma vie se terminerait entre le soleil céleste et le soleil
+terrestre.
+
+XXXIV.--«Es-tu donc si rebelle, es-tu de pierre ou dur comme l'acier?
+Ah! tu es plus dur que la pierre, car la pierre s'amollit sous la pluie.
+Es-tu fils d'une femme, et peux-tu ne pas sentir ce qu'est l'amour?
+combien l'absence d'amour fait souffrir? Ah! si ta mère avait eu un
+coeur si cruel, elle ne t'aurait pas enfanté, elle serait morte dans sa
+solitude.
+
+XXXV.--«Qui suis-je pour être ainsi méprisée par toi, ou quel grand
+danger y a-t-il dans mon amour? quel mal ferait à tes lèvres un pauvre
+baiser? Parle, mon bien-aimé; mais ne dis rien que de tendre ou garde le
+silence. Donne-moi un baiser, je te le rendrai, et puis un autre pour
+les intérêts, si tu en veux deux.
+
+XXXVI.--«Fi donc, portrait sans vie, marbre froid et insensible, idole
+bien enluminée, image sourde et inanimée, statue qui ne satisfait que
+les yeux, être semblable à l'homme, mais qui ne naquis point d'une
+femme: tu n'es pas un homme, quoique tu aies le teint d'un homme, car
+les hommes donnent des baisers par leur propre instinct.»
+
+XXXVII.--Elle dit, l'impatience arrête sa langue suppliante, et la
+colère qui l'étouffe la contraint au silence; ses joues enflammées, ses
+yeux ardents disent assez ses outrages; étant juge et amante, elle ne
+peut se faire rendre justice. Tantôt elle pleure, tantôt elle veut
+parler, ses sanglots s'y opposent.
+
+XXXVIII.--Parfois elle secoue la tête, puis elle lui prend la main; elle
+le regarde, et puis elle fixe ses yeux sur la terre. Quelquefois ses
+bras l'entourent comme une ceinture; elle voudrait l'enchaîner dans ses
+bras, mais il ne veut pas, et quand il s'efforce d'échapper à son
+étreinte, elle enlace ses doigts de lis.
+
+XXXIX.--«Mon amour, dit-elle, puisque je t'ai enfermé dans ce cercle
+d'ivoire, je serai le parc, et tu seras mon daim; nourris-toi où tu
+voudras, sur les coteaux ou dans la vallée; rassasie-toi sur mes lèvres,
+et, si les montagnes sont desséchées, erre plus bas, tu y trouveras de
+douces fontaines.
+
+XL.--«Dans ces limites tu as de quoi te satisfaire; une pelouse et une
+belle plaine délicieuse; des coteaux arrondis et des taillis épais et
+sombres pour te mettre à l'abri de la tempête et de la pluie. Sois donc
+mon daim puisque je suis un parc si charmant; aucun limier ne t'y
+poursuivra, quand même tu en entendrais aboyer mille.»
+
+XLI.--A ces mots, Adonis sourit de dédain; sur chacune de ses joues se
+forme une jolie fossette; c'est l'amour qui les a creusées, et s'il
+périssait il pourrait être enseveli dans une tombe si simple, sachant
+bien qu'une fois qu'il y serait déposé il y vivrait et ne pourrait pas
+mourir.
+
+XLII.--Ces aimables grottes, ces fossettes enchantées ouvrent leur
+bouche pour engloutir le caprice de Vénus. Elle était déjà folle, que va
+devenir sa raison? déjà frappée à mort, qu'a-t-elle besoin d'une autre
+blessure? Pauvre reine de l'amour, abandonnée dans ton propre empire,
+peux-tu bien aimer des joues que le mépris seul fait sourire?
+
+XLIII.--Maintenant que fera-t-elle, que dira-t-elle? elle a tout dit et
+n'a fait qu'augmenter ses maux. Le temps a fui, son amant va s'éloigner;
+il cherche à s'échapper de ses bras enlacés. «Par pitié, s'écrie-t-elle,
+une grâce... un remords...» Il s'élance et se précipite vers son
+coursier.
+
+XLIV.--Mais voici! D'un taillis voisin, une jeune cavale, robuste, belle
+et fière, aperçoit le coursier impatient d'Adonis; elle accourt,
+s'ébroue et hennit. Le coursier vigoureux, attaché à un arbre, brise ses
+rênes, et va droit à elle.
+
+XLV.--Il s'élance, il hennit, le voilà qui bondit avec orgueil, de son
+dur sabot rompt la courroie de la sangle. Triomphant de ce qui le
+régissait, il frappe la terre dont les cavités résonnent comme le
+tonnerre du ciel. Il broie entre ses dents le fer de son mors tressé.
+
+XLVI.--Ses oreilles se dressent, les flots de sa crinière se hérissent
+sur son cou recourbé, replié; ses naseaux aspirent l'air, et, comme une
+fournaise, rejettent d'épaisses vapeurs; son oeil superbe, qui étincelle
+comme le feu, montre son ardent courage et le transport qui l'agite.
+
+XLVII.--Tantôt il trotte, comme s'il comptait ses pas, avec une majesté
+calme et une modeste fierté; puis il se cabre, fait des courbettes et
+s'élance comme s'il disait: Voyez! telle est ma force; c'est ainsi que
+je cherche à captiver le regard de la belle cavale.
+
+XLVIII.--Que lui importe maintenant son cavalier irrité qui l'appelle,
+ses flatteurs «holà» ou ses cris «arrête-toi, entends-tu?» Que lui
+importent les rênes et la pointe aiguë de l'éperon, son riche harnais et
+son caparaçon brillant? Il voit celle qu'il aime et ne voit qu'elle;
+seule elle plaît à ses orgueilleux regards.
+
+XLIX.--Voyez le tableau où un peintre aurait voulu surpasser son modèle,
+en peignant un coursier bien proportionné; son art lutte contre l'oeuvre
+de la nature, comme si les morts pouvaient l'emporter sur les vivants.
+Ce même coursier était au-dessus d'un coursier ordinaire par ses formes,
+son courage, sa couleur, son allure et sa vigueur.
+
+L.--Sabot arrondi, articulations courtes, fanons velus et longs, large
+poitrail, oeil grand, tête petite, naseaux bien ouverts, encolure haute,
+oreilles courtes, jambes fortes et déliées, crinière claire, queue
+épaisse, croupe arrondie, peau fine, il avait tout ce qu'un cheval doit
+avoir, excepté un fier cavalier sur son dos orgueilleux.
+
+LI.--Quelquefois il s'éloigne et de là il regarde avec surprise, puis il
+bondit au mouvement d'une plume. Bientôt il se prépare à défier le vent:
+et on ne sait plus s'il court, où s'il vole. Le vent siffle entre sa
+crinière et sa queue, soulevant les crins qui se déploient comme des
+ailes emplumées.
+
+LII.--Il regarde celle qu'il aime et lui adresse ses hennissements; elle
+lui répond comme si elle devinait sa pensée. Fière, comme le sont les
+femmes, de se voir recherchée, elle feint le caprice, fait la cruelle,
+repousse son amour, dédaigne l'ardeur qu'il éprouve, et répond par des
+ruades à ses amoureuses caresses.
+
+LIII.--Alors, triste et mécontent, il baisse sa queue qui, telle qu'un
+panache flottant, prêtait une ombre bienfaisante à sa croupe en sueur.
+Il frappe du pied et mord dans sa rage les pauvres mouches. La cavale,
+voyant sa fureur, se rend plus complaisante, et sa colère est apaisée.
+
+LIV.--Son maître impatienté va pour le ressaisir, lorsque soudain la
+cavale indomptée, pleine de terreur et craignant de se voir saisie
+s'enfuit rapidement; le cheval la suit et laisse Adonis. Tous deux,
+comme égarés, se dirigent vers le bois, et dépassent les corbeaux qui
+cherchent à voler plus vite qu'eux.
+
+LV.--Essoufflé de sa course, Adonis s'assied, maudissant son coursier
+impétueux et indomptable. Voici de nouveau une bonne occasion qui
+s'offre à l'amour malheureux d'obtenir le bonheur qu'il implore: car les
+amants disent que le coeur a trois fois tort quand il est privé du
+secours de la langue.
+
+LVI.--Un four que l'on ferme n'en est que plus brûlant; une digue ne
+fait qu'augmenter la fureur d'un fleuve: on en peut dire autant d'une
+douleur cachée: la liberté de la parole calme le feu de l'amour; mais,
+quand l'avocat du coeur est muet, le client se meurt, son affaire est
+désespérée.
+
+LVII.--Il la voit venir, et recommence à rougir, de même qu'un charbon
+mourant que le vent rallume. Il cache son front irrité avec sa toque, et
+se tourne vers la terre d'un air chagrin, sans prendre garde à elle,
+bien qu'elle soit tout près: car il ne saurait la regarder avec des yeux
+favorables.
+
+LVIII.--Oh! quel spectacle c'était de la voir s'avancer en cachette vers
+le fantasque jeune homme, et d'observer les couleurs changeantes de ses
+joues, comme le rouge et le blanc se détruisaient l'un l'autre! la
+pâleur enfin y domine; mais de temps en temps ses yeux lancent des
+flammes comme s'il passait un éclair dans le ciel.
+
+LIX.--Le voilà devant lui, et il est assis, comme le ferait une amante
+timide, elle s'agenouille; avec une de ses belles mains elle relève sa
+toque; l'autre douce main caresse ses joues vermeilles. Ces joues
+délicates reçoivent l'impression de cette tendre main comme la neige
+fraîchement tombée garde toute empreinte.
+
+LX.--O quelle guerre de regards se déclara alors entre eux! Les yeux de
+Vénus implorent ceux d'Adonis, qui la regardent comme s'ils ne la
+voyaient pas. Ses yeux le conjurent encore, mais ses regards dédaignent
+ses prières. Toute cette pantomime est expliquée par les larmes que les
+yeux de Vénus répandent comme ceux d'un choeur de tragédie.
+
+LXI.--Elle le prend doucement par la main: c'est un lis enfermé dans une
+prison de neige, ou une main d'ivoire dans un cercle d'albâtre tant
+l'amie est blanche qui presse sa blanche ennemie. Cette lutte charmante
+entre celle qui veut et celui qui ne veut point ressemblait aux ébats de
+deux colombes argentées qui se becquètent.
+
+LXII.--Bientôt l'interprète des pensées de Vénus reprend: «O toi, le
+plus beau de tous ceux qui se meuvent sur le globe de la terre! que
+n'es-tu ce que je suis, et moi un homme; mon coeur intact comme le tien,
+et ton coeur atteint de ma blessure! Pour le prix d'un doux regard, je
+t'assurerais mon secours lorsque la pâte de mon corps pourrait seule te
+sauver.
+
+LXIII.--«Rendez-moi ma main, dit Adonis: pourquoi la
+pressez-vous?»--«Demande-moi mon coeur, dit-elle, et tu l'auras, ou
+rends-le-moi de peur que ton coeur inflexible ne l'endurcisse; une fois
+endurci, de tendres soupirs ne pourraient plus le pénétrer; les sanglots
+de l'amour me trouveraient insensible, parce que le coeur d'Adonis
+aurait endurci le mien!»
+
+LXIV.--«Fi donc! s'écrie-t-il; laissez-moi et laissez-moi aller. Le
+plaisir de ma journée est perdu: mon cheval a fui, et c'est par votre
+faute que j'en suis privé. Je vous en prie, quittez-moi, et laissez-moi
+seul ici: car tout mon souci, toute ma préoccupation, toute mon idée,
+c'est de reprendre mon cheval à cette jument.»
+
+LXV.--Vénus lui répond: «Ton palefroi t'abandonne comme il le doit aux
+douces ardeurs du désir. L'amour est un charbon qu'il faut refroidir,
+sinon il met tout le coeur en feu. La mer a des bornes, mais le profond
+désir n'en a point: ne sois donc pas surpris si ton coursier est parti.
+
+LXVI.--«Comme il avait l'air d'une rosse, attaché à un arbre, esclave
+soumis à des rênes de cuir! Mais, dès qu'il a vu la cavale, noble prix
+de sa jeunesse, il a dédaigné sa honteuse servitude, secoué de son col
+arqué ses misérables liens, et il a affranchi sa bouche, sa croupe et
+son poitrail.
+
+LXVII.--«Après avoir vu sa bien-aimée nue dans sa couche, montrant à ses
+draps une nuance plus blanche que le blanc, quel est celui dont les yeux
+avides n'inspirent pas à ses autres sens le désir d'une égale
+jouissance? quel est l'homme assez lâche pour ne pas avoir le courage de
+s'approcher du feu quand il fait froid?
+
+LXVIII.--«Laisse-moi donc excuser ton coursier, aimable enfant, et
+apprends de lui, je t'en conjure, à profiter de la félicité qui s'offre
+à toi. Quand je resterais muette, sa conduite suffirait à t'instruire.
+Oh! apprends à aimer; la leçon en est facile; une fois qu'on la sait, on
+ne l'oublie jamais.
+
+LXIX.--«Je ne connais pas l'amour, dit-il, je ne veux pas le connaître,
+à moins que ce ne soit un sanglier: alors je lui ferai la chasse. C'est
+un gros emprunt, je ne veux pas faire de dettes. Je n'ai d'autre amour
+que l'amour d'en mal parler, car j'ai entendu dire que c'était une vie
+dans la mort, et qu'on riait et qu'on pleurait de la même haleine.
+
+LXX.--«Qui porte un habit mal fait et non fini? qui cueille le bouton
+avant que les feuilles soient poussées? Si les choses qui croissent sont
+mutilées elles se flétrissent dans leur fleur, et n'ont plus aucune
+valeur. Le poulain qui est monté et chargé dans sa jeunesse perd sa
+fierté et jamais ne devient fort.
+
+LXXI.--«Vous me faites mal à la main en la pressant. Séparons-nous, et
+laissons ce vain sujet et ces frivoles discours. Levez le siége que vous
+avez mis devant mon coeur inflexible; il n'ouvrira point ses portes aux
+alarmes de l'amour: renoncez à vos voeux, à vos larmes feintes, à vos
+flatteries; car elles n'ont point d'effet lorsque le coeur est jeune.
+
+LXXII.--«Quoi! tu sais parler? répond-elle. As-tu donc une langue? Oh!
+que n'en as-tu point! ou plutôt que je n'eusse point d'oreilles? Ta voix
+de sirène m'a doublement blessée. J'étais assez chargée tout à l'heure,
+sans ce surcroît qui m'accable. Mélodieuse dissonance, célestes accords
+aux rudes effets! douce harmonie pour l'oreille qui blesse profondément
+le coeur!
+
+LXXIII.--«Si je n'avais point d'yeux, si je n'avais que des oreilles,
+mes oreilles adoreraient cette beauté invisible et intérieure; ou si
+j'étais sourde, tes charmes extérieurs toucheraient en moi tout ce qu'il
+y a de sensible. Quoique sans yeux et sans oreilles pour voir ou pour
+entendre, je t'aimerais encore rien qu'en te touchant.
+
+LXXIV.--«Suppose maintenant que le sens du toucher me soit ravi; que je
+ne puisse ni voir, ni entendre, ni toucher, qu'il ne me reste que
+l'odorat; mon amour pour toi n'en serait pas moins vif, car de la
+distillerie de ton adorable visage sort une haleine parfumée qui excite
+l'amour par l'odorat.
+
+LXXV.--«Mais quel banquet n'offrirais-tu pas au goût puisque tu nourris
+et alimentes les quatre autres sens? ne désireraient-ils pas que le
+festin fût éternel, en ordonnant au soupçon de fermer la porte à double
+tour, de peur que la jalousie, cet hôte sombre et mal venu, ne se
+glissât parmi eux pour troubler la fête?»
+
+LXXVI.--Encore une fois s'ouvrit le portique couleur de rubis qui avait
+déjà donné passage aux doux accents de son discours: semblable à une
+aurore rougeâtre qui prédit toujours le naufrage aux marins, la tempête
+aux campagnes, les regrets aux pasteurs, la désolation aux oiseaux, le
+vent et les bourrasques aux troupeaux et aux bergers.
+
+LXXVII.--Prudemment elle observe ce sinistre présage. De même que le
+vent se tait avant la pluie, que le loup entr'ouvre les dents avant de
+hurler, que la baie se fend avant de faire tache, ou comme la balle
+meurtrière d'un fusil, ce qu'il allait dire la frappe avant qu'il eût
+parlé.
+
+LXXVIII.--Elle tombe par le seul effet de son regard; car les regards
+tuent l'amour, et l'amour ressuscite par des regards: un sourire guérit
+la blessure produite par des sourcils froncés. Heureuse faillite que
+celle qui enrichit ainsi l'amour! Le pauvre enfant, croyant qu'elle est
+morte, presse ses joues pâles jusqu'à leur rendre leur vermillon.
+
+LXXIX.--Tout étonné, il renonce à sa première intention, qui était de la
+réprimander vertement; ce que prévint l'astucieux amour. Honneur à la
+ruse qui sut si bien la protéger! car elle reste étendue sur le gazon,
+comme si elle était morte, jusqu'à ce que le souffle d'Adonis la
+rappelle à la vie.
+
+LXXX.--Il lui serre le nez, la frappe sur les joues, plie ses doigts,
+lui presse l'artère, réchauffe ses lèvres, et cherche mille moyens pour
+réparer le mal qu'ont causé ses duretés. Il lui donne un baiser:
+volontiers elle ne se relèverait plus pourvu qu'il l'embrasse encore.
+
+LXXXI.--A cette nuit de chagrin succède le jour: elle entr'ouvre
+doucement ses deux fenêtres bleues, semblables au soleil lorsqu'à son
+éclatant retour il charme le matin et console l'univers. De même que le
+brillant soleil embellit le ciel, l'oeil de Vénus illumine son visage.
+
+LXXXII.--Elle en tourne les rayons sur son visage sans barbe comme s'il
+lui empruntait tout son éclat. Jamais quatre astres aussi beaux
+n'auraient été réunis, si Adonis n'avait voilé les siens, en abaissant
+ses sourcils: mais ceux de Vénus, qui brillaient à travers le cristal de
+ses larmes, resplendissaient comme la lune réfléchie dans l'eau pendant
+la nuit.
+
+LXXXIII.--«Où suis-je donc?? dit-elle; sur la terre ou dans le ciel?
+Suis-je dans l'Océan ou dans le feu? quelle heure est-il? est-ce le
+matin ou le soir fatigué? suis-je ravie de mourir, ou désiré-je la vie?
+Tout à l'heure je vivais, et ma vie était assurée contre la mort! tout à
+l'heure je mourais, et la mort m'était un ravissement!
+
+LXXXIV.--«Oh! c'était toi qui me tuais! Fais-moi mourir encore: l'habile
+maître de tes yeux, ton coeur inflexible a su leur enseigner des regards
+dédaigneux et un tel mépris qu'ils ont assassiné mon pauvre coeur; et
+mes yeux, fidèles guides de leur reine, auraient été à jamais privés de
+la vue, sans la compassion de tes lèvres.
+
+LXXXV.--«Puissent-elles se baiser longtemps, pour prix de cette cure!
+Oh! ne laisse jamais flétrir leur incarnat! et puisse leur fraîcheur
+dissiper tant qu'elles dureront les influences dangereuses de l'année!
+Les astrologues qui ont écrit sur la mort diront que la peste est bannie
+par ton souffle.
+
+LXXXVI.--«Lèvres pures, sceaux délicieux imprimés sur mes lèvres, quel
+marché pourrais-je faire pour obtenir encore leur empreinte! Me vendre
+moi-même? ah! j'y consens, pourvu que tu veuilles m'acheter, me payer,
+et en bien user envers moi. Si tu fais cette acquisition, de crainte de
+méprises, applique bien ton sceau sur mes lèvres vermeilles.
+
+LXXXVII.--«Avec mille baisers tu peux acheter mon coeur, et les payer à
+ton loisir l'un après l'autre. Que sont pour toi dix fois cent baisers?
+ne sont-ils pas bien vite comptés, bien vite donnés? Convenons, qu'en
+cas de non-payement, la dette serait double; deux mille baisers te
+donneraient-ils tant de peine?»
+
+LXXXVIII.--«Belle reine, dit-il, si vous me devez quelque amour, que mes
+jeunes années vous expliquent mes bizarreries; ne cherchez pas à me
+connaître avant que je me connaisse moi-même: il n'est pas de pêcheur
+qui n'épargne le fretin. La prune mûre tombe, la verte tient à la
+branche; ou si elle est cueillie trop tôt, elle est aigre au goût.
+
+LXXXIX.--«Voyez! le consolateur du monde achève à l'occident, d'un pas
+fatigué, sa brûlante carrière de la journée; le hibou, héraut de la
+nuit, crie qu'il est tard; les troupeaux sont rentrés dans leur bercail,
+les oiseaux dans leur nid, les noirs nuages qui voilent la lumière du
+ciel nous somment de nous séparer et de nous dire bonsoir...
+
+XC.--«Laissez-moi donc vous dire bonne nuit, et dites-en de même; si
+vous y consentez, vous aurez un baiser.» «Bonne nuit,» répond Vénus. Et
+avant qu'il ait dit adieu, elle lui offre le doux gage du départ; ses
+bras se croisent autour du cou d'Adonis; elle semble s'incorporer avec
+lui; leurs visages se touchent.
+
+XCI.--Enfin, hors d'haleine, il se dégage et retire la rosée céleste,
+cette jolie bouche de corail dont les lèvres avides de la déesse
+connaissaient bien le parfum délicieux; elles s'en désaltèrent, et se
+plaignent cependant de la sécheresse. Adonis accablé de caresses, elle
+épuisée par sa froideur, tous deux tombent à terre avec leurs lèvres
+collées ensemble.
+
+XCII.--Maintenant ses rapides désirs ont conquis sa proie plus docile,
+elle se nourrit sans pouvoir se rassasier; ses lèvres sont triomphantes,
+celles d'Adonis obéissent et payent la rançon qu'exige un vainqueur dont
+la pensée, vorace comme un vautour, porte si haut ses prétentions qu'il
+tarit l'humide trésor des lèvres du vaincu.
+
+XCIII.--Une fois qu'elle a goûté la douceur des dépouilles, elle
+commence à piller avec une aveugle fureur; son visage est en sueur, son
+sang bouillonne; sa passion, sans frein, lui donne un courage désespéré;
+elle appelle l'oubli, et repousse la raison, elle oublie la chaste
+rougeur de la honte et le naufrage de l'honneur.
+
+XCIV.--Lassé, fatigué et échauffé par ses étroits embrassements, tel
+qu'un oiseau sauvage apprivoisé à force d'être manié, tel que l'agile
+chevreuil fatigué par la chasse, ou comme un enfant mutin calmé par des
+caresses, Adonis obéit, et ne résiste plus, pendant que Vénus lui prend
+non tout ce qu'elle veut, mais tout ce qu'elle peut.
+
+XCV.--Quelle cire assez gelée pour ne pas se fondre à la chaleur, et
+pour ne pas céder enfin à la plus légère impression? Les objets placés
+au delà de l'espérance sont souvent atteints par la témérité, surtout en
+fait d'amour; la hardiesse dépasse la permission: l'Amour ne se
+décourage pas comme un lâche pâle et tremblant, mais ose davantage quand
+ce qu'il courtise est rebelle.
+
+XCVI.--Oh! si elle avait renoncé, lorsque Adonis fronçait le sourcil,
+elle n'eût point savouré un semblable nectar sur ses lèvres: des mots
+durs et de sévères regards ne doivent point repousser les amants. Les
+roses ont bien des épines, mais on recueille néanmoins. La beauté
+fût-elle sous vingt verrous, l'Amour triompherait de tous les obstacles
+et les enfoncerait tous.
+
+XCVII.--Par pitié, enfin, elle ne peut le retenir plus longtemps; le
+pauvre enfant la prie de le laisser aller; elle se décide à ne plus le
+retenir, lui dit adieu, et lui recommande d'avoir bien soin de son
+coeur, qu'il emporte captif dans sa poitrine, jure-t-elle par l'arc de
+Cupidon.
+
+XCVIII.--«Aimable enfant, dit-elle, je vais passer cette nuit dans la
+douleur, car mon coeur blessé ordonne à mes yeux de veiller. Dis-moi,
+maître de l'Amour, nous verrons-nous demain? Dis-moi, nous verrons-nous,
+nous verrons-nous; veux-tu me le promettre?» Il lui répond, non, parce
+qu'il a l'intention d'aller le lendemain chasser le sanglier avec
+quelques-uns de ses amis.
+
+XCIX.--«Le sanglier!» s'écrie-t-elle, et une soudaine pâleur couvre son
+visage, comme une gaze étendue sur une rose purpurine: elle tremble à
+ses paroles, elle jette ses bras autour de son cou qu'elle enchaîne,
+elle tombe, toujours suspendue à son cou, elle tombe sur le dos et lui
+sur son sein.
+
+C.--La voilà dans la lice de l'Amour; son champion est monté pour le
+combat: vaine illusion; il ne veut pas dompter sa monture. Plus
+malheureuse que Tantale, elle tient l'Élysée et les délices lui
+échappent.
+
+CI.--Telle que ces pauvres oiseaux, qui, abusés par des grappes peintes,
+se rassasient par les yeux et souffrent la faim, elle languit dans sa
+mésaventure, comme ces pauvres oiseaux qui voyaient des baies inutiles.
+Elle prodigue ses baisers à son amant pour chercher à allumer l'ardeur
+qu'elle ne trouve point en lui.
+
+CII.--Mais tout est inutile, bonne reine, cela ne sera pas; elle a osé
+tout ce qui se pouvait oser: ses prières eussent mérité une plus riche
+récompense. Elle est l'Amour; elle aime et n'est point aimée. «Fi donc!
+fi donc! dit-il, vous m'étouffez; laissez-moi partir, vous n'avez aucune
+raison de me retenir ainsi.»
+
+CIII.--«Tu serais déjà parti, cher enfant, répond-elle, si tu ne m'avais
+dit que tu voulais chasser le sanglier. Oh! sois prudent; tu ne sais pas
+ce que c'est de blesser avec le fer d'une javeline ce sauvage animal qui
+aiguise sans cesse des défenses qui n'ont jamais de fourrure, décidé à
+tuer son adversaire comme un boucher funeste.
+
+CIV.--«Sur son dos il a une armée de piques hérissées qui sans cesse
+menacent ses ennemis; ses yeux, semblables à des vers luisants,
+étincellent quand il est irrité; son groin creuse des tombeaux partout
+où il passe; furieux, il frappe tout ce qu'il rencontre, et tous ceux
+qu'il frappe, ses cruelles défenses les tuent.
+
+CV.--«Ses flancs robustes, armés de rudes soies, sont à l'épreuve de la
+pointe de ta lance; son cou épais et court est difficile à blesser; dans
+sa fureur, il attaquerait le lion; les broussailles et les arbustes
+épineux à travers lesquels il se précipite se séparent comme s'ils en
+avaient peur.
+
+CVI.--«Hélas! il ferait peu de cas de ton visage, auquel les yeux de
+l'Amour payent un tribut de regards; de ta douce main, de tes lèvres
+suaves, ou de tes yeux de cristal dont la perfection étonne le monde.
+Mais, s'il pouvait te surprendre, le cruel, ô triste pressentiment! il
+détruirait tous tes charmes, comme il détruit une prairie.
+
+CVII.--«Oh! laisse-le en paix dans sa dégoûtante tanière: la beauté n'a
+rien à faire avec de tels monstres; ne t'expose pas volontairement à ce
+danger! Ceux qui prospèrent prennent conseil de leurs amis. Quand tu as
+nommé le sanglier, à ne te rien cacher, j'ai tremblé pour toi, et tout
+mon corps a frémi.
+
+CVIII.--«N'as-tu pas remarqué mon visage? N'ai-je point pâli? n'as-tu
+pas vu les indices de la crainte dans mes yeux? ne me suis-je pas
+évanouie? ne suis-je point tombée? Dans ce sein sur lequel tu es penché,
+mon coeur, troublé par de tristes pressentiments, palpite, s'agite, ne
+trouve point de repos; il te soulève sur ma poitrine comme un
+tremblement de terre.
+
+CIX.--«Car là où règne l'amour, une jalouse inquiétude s'établit
+d'elle-même sa sentinelle, donne de fausses alarmes, dénonce la
+rébellion, et dans un temps de paix crie: Tue, tue! Elle trouble le
+paisible amour par ses caprices, comme l'air et l'eau éteignent le feu.
+
+CX.--«Ce délateur chagrin, cet espion qui fomente les querelles, cette
+chenille qui dévore les tendres bourgeons de l'amour, cette jalousie
+rapporteuse, querelleuse, qui tantôt apporte des nouvelles vraies et
+tantôt des fausses, elle frappe à la porte de mon coeur et me dit à
+l'oreille que si je t'aime, je dois craindre ta mort.
+
+CXI.--«Bien plus, elle offre à mes regards le tableau d'un sanglier
+furieux; sous ses défenses aiguës, je vois étendu sur le dos quelqu'un
+qui te ressemble, couvert de blessures, et dont le sang répandu sur les
+fleurs nouvelles les fait pencher de douleur et baisser la tête.
+
+CXII.--«Que ferais-je en te voyant dans cet état, puisque je tremble à
+cette image? Cette pensée fait saigner mon faible coeur, et la crainte
+m'enseigne l'avenir! Oui, je prédis ta mort et mon éternelle douleur, si
+demain tu rencontres le sanglier.
+
+CXIII.--«Mais si tu veux absolument chasser, laisse-toi guider par moi,
+lance tes chiens contre le lièvre peureux, le renard qui vit de ruse ou
+le chevreuil qui n'ose rien affronter; poursuis ces timides animaux sur
+les collines, et tiens tête à ton lévrier sur ton coursier agile.
+
+CXIV.--«Et lorsque tu es sur la trace du lièvre à la vue courte, observe
+comme le pauvre fugitif devance le vent pour échapper à son danger, et
+avec quel soin il tourne et traverse et multiplie ses détours; les
+différents sentiers qu'il suit sont comme un labyrinthe pour dérouter
+ses ennemis.
+
+CXV.--«Quelquefois il court au milieu d'un troupeau de moutons pour
+tromper l'odorat subtil des chiens; quelquefois il traverse des lieux
+souterrains où les lapins habitent, pour arrêter les hurlements sonores
+de ceux qui le poursuivent; quelquefois encore, c'est dans une troupe de
+daims qu'il se cache: le danger invente des ruses, la crainte donne de
+l'esprit.
+
+CXVI.--«Car une fois là, son odeur se mêle à celle d'autres animaux, les
+lévriers excités reniflent l'air, ils hésitent et ils cessent leurs
+clameurs jusqu'à ce qu'ils soient parvenus avec peine à reconnaître la
+piste refroidie. Alors les aboiements recommencent, l'écho répond comme
+si une autre chasse avait lieu dans les airs.
+
+CXVII.--«Cependant le pauvre lièvre, au sommet d'un coteau lointain, se
+tient accroupi; il écoute pour entendre si les ennemis le poursuivent
+encore; il entend de nouveau leurs voix bruyantes, et son désespoir peut
+bien se comparer à celui d'un malade qui entend retentir le glas.
+
+CXVIII.--«Tu verras ce malheureux, inondé de sueur, tourner et
+retourner, revenir sur ses pas: chaque broussaille jalouse écorche ses
+jambes fatiguées; chaque ombre le fait arrêter; le moindre bruit le fait
+hésiter, car l'infortune est foulée aux pieds par tous, et dans son
+abaissement elle ne trouve aucun ami.
+
+CXIX.--«Reste tranquille; écoute-moi encore un peu: non, ne me résiste
+pas, car tu ne te relèveras pas. Si, contre mon habitude, tu m'entends
+faire de la morale, c'est pour te faire haïr la chasse du sanglier.
+J'ajoute ceci à cela et une raison à une autre, car l'amour peut faire
+un commentaire sur tous les maux.
+
+CXX.--«Où en étais-je?--Peu m'importe, dit-il; laissez-moi, et
+l'histoire finira fort à propos: la nuit se passe.--Eh bien! qu'importe!
+dit-elle.--Je suis attendu par mes amis, répond-il; voilà qu'il fait
+obscur, et je tomberai en m'en allant.--Ah! lui dit-elle, le désir ne
+voit jamais mieux que la nuit.
+
+CXXI.--«Mais si tu tombes, figure-toi que c'est la terre qui, amoureuse
+de toi, te fait trébucher rien que pour te dérober un baiser. De riches
+dépouilles rendent les honnêtes gens voleurs; c'est ainsi que tes lèvres
+rendent la modeste Diane dédaigneuse et solitaire; elle a peur d'être
+tentée de te voler un baiser et de mourir parjure.
+
+CXXII.--«Maintenant je devine la raison de cette nuit si sombre. Cynthie
+honteuse obscurcit son diadème d'argent, jusqu'à ce que la nature soit
+condamnée comme traître et faussaire pour avoir volé au ciel les moules
+divins dans lesquels elle t'a formé, en dépit des cieux, pour éclipser
+le soleil pendant le jour et Cynthie pendant la nuit.
+
+CXXIII.--«C'est pourquoi elle a séduit les Destinées pour détruire le
+rare chef-d'oeuvre de la nature, en mêlant des infirmités à la beauté,
+et d'impurs défauts à la perfection pure, qu'elle a soumise à la
+tyrannie des cruels accidents et de toutes sortes de maux.
+
+CXXIV.--«Tels que la fièvre brûlante et ses pâles accès; la peste qui
+empoisonne la vie; la folie et son délire; la maladie qui ronge la
+moelle des os, et qui corrompt le sang en l'échauffant; enfin le dégoût,
+la douleur et le funeste désespoir ont juré la mort de la nature pour la
+punir de t'avoir fait si beau.
+
+CXXV.--«Et ce qui charme n'est pas la moindre de toutes ces maladies,
+c'est qu'un combat d'une minute détruise la beauté, le charme, le goût,
+le teint, la grâce: tout ce qu'admirait tout à l'heure un spectateur
+impartial est tout à coup perdu, fondu, anéanti, comme la neige
+disparaît sous le soleil de midi.
+
+CXXVI.--«Ainsi donc, en dépit de la stérile chasteté, des vestales sans
+amour et des nonnes égoïstes qui voudraient réduire la population de la
+terre et produire une disette de fils et de filles... sois prodigue. La
+lampe qui brûle pendant la nuit épuise son huile pour donner sa lumière
+au monde.
+
+CXXVII.--«Ton corps sera-t-il autre chose qu'un tombeau dévorant, s'il
+engloutit toute la postérité que d'après les droits du temps tu dois
+avoir, à moins que tu ne la détruises dans une sombre obscurité? S'il en
+est ainsi, le monde te tiendra en mépris puisque par ton orgueil tu le
+prives d'une si belle espérance.
+
+CXXVIII.--«Par là, tu t'anéantis toi-même, crime plus grand que la
+guerre civile, ou que celui des hommes qui portent sur eux-mêmes des
+mains furieuses, ou bien des pères meurtriers qui arrachent la vie à
+leurs fils. Une hideuse rouille s'attache au trésor caché, mais l'or qui
+est mis en usage se multiplie toujours.»
+
+CXXIX.--«Allons, répondit Adonis; vous allez retomber dans vos vains
+discours tant de fois rebattus? Le baiser que je vous ai donné vous a
+été accordé en vain: c'est en vain que vous luttez contre un torrent;
+car je vous proteste, par cette ténébreuse nuit, sombre nourrice du
+désir, que je vous aime de moins en moins depuis votre dissertation.
+
+CXXX.--«Si l'Amour vous prêtait vingt mille langues, dont chacune serait
+plus touchante que la vôtre, et aussi séduisante que les chants des
+sirènes amoureuses, ses accents pénétrants seraient vains pour mon
+oreille; car sachez que mon coeur s'y tient armé en sentinelle, et n'y
+laisserait pas en entrer un son perfide.
+
+CXXXI.--«De peur que la mélodie trompeuse ne pénétrât jusque dans la
+paisible enceinte de mon sein: et là mon petit coeur lui-même serait
+entièrement perdu, s'il était privé de sommeil dans sa chambre à
+coucher. Non, madame, non; mon coeur ne désire point de gémir; il dort
+profondément tant qu'il dort seul.
+
+CXXXII.--«Qu'avez-vous dit que je ne puisse réfuter? le sentier qui
+conduit au péril est doux. Je ne hais pas l'amour, mais votre manière
+d'aimer qui prête des embrassements à tous les étrangers, vous en
+agissez ainsi pour la multiplication de l'espèce: bizarre excuse de
+prendre la raison pour servir les excès de la volupté.
+
+CXXXIII.--«Ne l'appelez pas l'amour; l'Amour s'est envolé au ciel depuis
+que la honteuse débauche usurpe son nom sur la terre, et s'est couverte
+de sa ressemblance pour séduire la beauté vermeille et la déshonorer;
+car ce tyran la souille de ses brûlantes caresses, et la flétrit bientôt
+comme la chenille flétrit les jeunes feuilles.
+
+CXXXIV.--«L'amour réjouit comme le soleil après l'orage, l'effet de la
+débauche est comme celui de la tempête après le soleil; l'aimable
+printemps de l'amour demeure toujours frais, l'hiver de la débauche
+arrive avant que son été soit à demi fini; l'amour ne rassasie jamais,
+la débauche meurt comme un glouton; l'amour est tout vérité, la débauche
+est pleine de tromperies et de mensonges.
+
+CXXXV.--«J'en pourrais dire davantage, mais je n'ose; ce texte est vieux
+et l'orateur trop jeune. Je me retire donc avec tristesse; mon visage
+est rouge de honte et mon coeur plein de douleur: mes oreilles, qui ont
+écouté votre langage indécent, se brûlent elles-mêmes pour s'être ainsi
+rendues coupables.»
+
+CXXXVI.--Il dit, s'arrache du doux lien de ces beaux bras qui
+l'enchaînaient sur le sein de Vénus; et il retourne chez lui en courant
+à travers les sombres prairies, la laissant étendue par terre et
+désolée. Avez-vous jamais vu une brillante étoile filer dans le ciel?
+tel fuit Adonis pendant la nuit loin des yeux de Vénus.
+
+CXXXVII.--Ses regards le suivent comme ceux d'un homme, sur le rivage,
+contemplent un ami qui vient de s'embarquer, jusqu'à ce que les vagues
+furieuses ne lui permettent plus de l'apercevoir, en soulevant leurs
+crêtes jusqu'aux nuages: de même la nuit impitoyable et sombre enveloppe
+de ses ténèbres l'objet qui charmait l'oeil de Vénus.
+
+CXXXVIII.--Étourdie comme celui qui vient de laisser tomber par mégarde
+un précieux bijou dans les ondes, ou étonnée comme l'homme errant dans
+les ténèbres, lorsque son fanal s'éteint au milieu d'un bois dangereux,
+telle Vénus reste confondue après avoir perdu dans l'obscurité celui
+qu'elle avait découvert sur son chemin.
+
+CXXXIX.--Elle frappe son sein qui gémit, et les cavernes voisines
+répètent ses plaintes comme si elles en étaient troublées; sa passion
+s'augmente. Hélas! s'écrie-t-elle; et vingt fois elle ajoute: malheur,
+malheur! Vingt échos répètent vingt fois le même cri.
+
+CXL.--Elle les écoute, commence une douloureuse lamentation, et
+improvise un chant mélancolique; elle dit comment l'amour rend la
+jeunesse esclave et fait radoter les vieillards; comment l'amour est
+sage dans la folie et fou dans la sagesse. Son triste chant finit
+toujours par malheur; et le choeur des échos répond à sa voix.
+
+CXLI.--Son chant dura longtemps, plus longtemps que la nuit; car les
+heures de ceux qui aiment sont longues, quoiqu'elles paraissent courtes.
+S'ils sont contents eux-mêmes, ils s'imaginent que les autres jouissent
+de la même satisfaction et partagent leur plaisir; leurs longues
+histoires souvent recommencées finissent sans auditeurs, et ne finissent
+jamais.
+
+CXLII.--Car avec qui Vénus passerait-elle la nuit, si ce n'est avec de
+vains sons, comparables à des parasites, répondant à toutes les voix,
+comme des cabaretiers à la langue acérée, et adoucissant l'humeur des
+esprits fantasques? Elle disait oui, l'écho répondait oui; et il eût dit
+non si elle eût voulu.
+
+CXLIII.--Voyez la gentille alouette, qui, fatiguée du repos, s'élance
+dans les airs au sortir de son nid humide, elle réveille l'aube
+matinale, et le soleil, dans toute sa majesté, sort de son sein argenté:
+ses rayons jettent tant d'éclat sur le monde, que les monts couronnés de
+cèdres semblent de l'or bruni.
+
+CXLIV.--Vénus le salue en lui adressant ce bonjour flatteur: «O toi,
+dieu brillant, père de toute lumière, toi de qui chaque étoile et chaque
+astre empruntent le don magnifique qui lui permet de briller, il est
+ici-bas un fils allaité par une mère mortelle, qui pourrait te prêter de
+la lumière comme tu en prêtes aux autres!»
+
+CXLV.--Elle dit, et s'enfuit vers un bosquet de myrtes, réfléchissant
+que la matinée est bien avancée et qu'elle n'a pas reçu de nouvelles de
+son amant: elle écoute pour distinguer la voix de sa meute et le son de
+son cor; elle les entend résonner gaiement, et elle s'avance à la hâte
+dans la direction du bruit.
+
+CXLVI.--Elle court; sur son chemin les broussailles s'attachent à son
+cou, d'autres caressent son front; d'autres encore s'entrelacent autour
+de ses jambes pour l'arrêter: elle s'arrache violemment à leurs étroits
+embrassements, telle qu'une biche aux mamelles pendantes qui s'empresse
+d'aller allaiter son faon caché dans un taillis.
+
+CXLVII.--Tout à coup elle entend que les chiens sont aux abois: elle
+tressaille; comme celui qui aperçoit devant lui une vipère repliée en
+funestes anneaux, tremble et frissonne dans sa terreur, de même le
+timide jappement des chiens épouvante Vénus et trouble tous ses sens.
+
+CXLVIII.--Car elle n'ignore plus que ce n'est pas une chasse sans
+danger, et qu'on poursuit le sanglier farouche, l'ours féroce ou le
+superbe lion. Les cris partent toujours du même point et la voix des
+chiens exprime la terreur. A la vue d'un si redoutable ennemi ils se
+font tous des politesses à qui l'attaquera le premier.
+
+CXLXIX.--Ces cris lugubres retentissent tristement à l'oreille de Vénus,
+et pénètrent par surprise jusqu'à son coeur, qui, accablé par le doute
+et par la terreur glacé, engourdit d'une faiblesse mortelle tous les
+sens de la déesse; tels que des soldats qui, voyant leur capitaine se
+rendre, fuient lâchement et n'osent tenir la campagne.
+
+CL.--C'est ainsi qu'elle s'arrête tremblante, jusqu'à ce que, pour
+ranimer ses sens abattus, elle leur dise que c'est une terreur sans
+fondement, et une illusion puérile qui les effraye. Elle leur ordonne de
+ne plus trembler, elle leur ordonne de ne rien craindre, et au même
+instant elle aperçoit le sanglier poursuivi.
+
+CLI.--Une écume blanche teinte de rouge comme un mélange de sang et de
+lait teint sa gueule entr'ouverte à un sang couleur de pourpre: une
+nouvelle terreur parcourt tout le corps de Vénus et l'emporte comme une
+folle sans qu'elle sache où elle va; elle court d'un côté, puis n'ose
+aller plus avant, et revient sur ses pas pour accuser le sanglier de
+meurtre.
+
+CLII.--Mille pensées contraires l'entraînent de mille côtés divers; elle
+revient dans les sentiers qu'elle a quittés; sa précipitation se joint à
+des délais; semblable à l'homme pris de vin qui, ayant l'air de faire
+attention à tout, et toujours inattentif, commence toujours et ne
+termine rien.
+
+CLIII.--Ici elle trouve un limier réfugié dans un buisson, et demande à
+l'animal fatigué où est son maître; plus loin elle en trouve un autre
+qui lèche ses blessures, seul baume souverain contre les plaies
+envenimées: en voici un autre qui se traîne d'un air chagrin; elle lui
+parle, et il lui répond en hurlant.
+
+CLIV.--A peine a-t-il terminé ses discordantes clameurs, qu'un autre
+chien blessé, à la gueule béante, le poil noir et hérissé, déchire les
+airs de sa voix plaintive; un autre, et puis un autre encore, lui
+répondent en traînant leur noble queue jusqu'à terre et secouant leurs
+oreilles écorchées en versant leur sang à chaque pas.
+
+CLV.--Voyez! de même que les pauvres habitants du monde sont effrayés
+par les apparitions, les signes et les prodiges qu'ils contemplent
+longtemps d'un oeil effaré en leur attribuant de sinistres prophéties,
+de même Vénus à ces signes funestes, respire avec peine, et puis
+soupirant, s'indigne contre la Mort.
+
+CLVI.--«Tyran horrible, affreux, maigre, décharné, odieux ennemi de
+l'Amour!--C'est ainsi qu'elle inspire la mort. Fantôme au sourire
+sinistre, ver de la terre, que prétends-tu donc? étouffer la beauté, et
+terminer les jours de celui qui, pendant sa vie, d'un souffle donnait de
+l'éclat à la rose, du parfum à la violette.
+
+CLVII.--«S'il est mort... Oh! non; il est impossible qu'en voyant sa
+beauté tu aies osé le frapper! Oh! oui, c'est possible, tu n'as point
+d'yeux pour voir, mais dans ta rage tu frappes au hasard; ton but est la
+vieillesse; mais ton trait infidèle manque ce but, et perce le coeur
+d'un enfant.
+
+CLVIII.--«Si tu lui avais seulement dit de prendre garde, il eût parlé;
+à sa voix ton bras eût été sans pouvoir. Les destinées te maudiront pour
+ce coup fatal: elles t'ordonnent d'arracher une mauvaise herbe, tu
+arraches une fleur. C'est la flèche d'or de l'Amour qui aurait dû
+l'atteindre, et non le dard d'ébène de la Mort pour le tuer.
+
+CLIX.--«As-tu soif de larmes, que tu en veuilles faire tant verser? quel
+bien un douloureux sanglot peut-il te faire? pourquoi as-tu plongé dans
+l'éternel sommeil ces yeux qui apprenaient à voir à tous les yeux?
+Maintenant la nature s'inquiète peu de tes coups mortels, puisque ta
+rigueur a détruit son plus bel ouvrage.»
+
+CLX.--Ici, accablée comme une femme désespérée, elle abaisse ses
+paupières, qui, comme des écluses, arrêtent l'humide cristal qui coulait
+en ruisseau de ses deux belles joues, jusque dans le doux lit de son
+sein: mais cette pluie argentée se fait bientôt jour à travers ces
+obstacles, et les contraint de se rouvrir par son cours impétueux.
+
+CLXI.--Oh! combien ses yeux et ses larmes se furent réciproquement
+redevables! Ses yeux se voient dans les larmes, les larmes dans ses
+yeux: l'un et l'autre cristal reproduisent leur douleur mutuelle, leurs
+douleurs que des soupirs consolateurs cherchaient à calmer. Mais comme
+on voit dans un jour d'orage tantôt la pluie, tantôt le vent, les
+soupirs sèchent ses joues que les larmes inondent encore.
+
+CLXII.--Des passions variables se pressent autour de sa constante
+douleur, comme se disputant à qui conviendra le mieux à sa détresse.
+Chacune d'elles est accueillie, chaque passion sauvage à la douleur
+présente semble la plus forte; mais aucune ne l'emporte sur les autres;
+alors elles se confondent ensemble comme un groupe de nuages qui se
+consultent pour une tempête.
+
+CLXIII.--Cependant elle entend un chasseur appeler dans le lointain.
+Jamais chant de nourrice ne plut autant à son nourrisson. Ce son appelle
+l'espérance, qui s'efforce de bannir les tristes idées qu'elle poursuit:
+la joie renaissante l'engage à se réjouir et la flatte en lui persuadant
+que c'est la voix d'Adonis.
+
+CLXIV.--Ses larmes remontent à leur source, et restent prisonnières dans
+ses yeux comme des perles sous un verre: cependant parfois une de ces
+perles orientales s'échappe sur sa joue qui l'absorbe, comme si elle
+craignait de la laisser passer et de la voir laver le sale visage de la
+terre, qui n'est qu'enivrée lorsqu'elle semble noyée.
+
+CLXV.--Inexplicable amour! qu'il est étrange de ne pas croire et d'être
+si crédule! ton bonheur et ta souffrance sont également extrêmes; le
+désespoir et l'espérance te rendent également ridicule: l'une te flatte
+par d'improbables pensées, et l'autre te détruit aussitôt par des
+pensées vraisemblables!
+
+CLXVI.--Maintenant elle défait le tissu qu'elle a fabriqué: Adonis vit,
+la mort n'est plus coupable. Ce n'est pas elle qui l'accusait de ne rien
+valoir; elle s'empresse d'ajouter des louanges à son nom odieux: elle
+l'appelle la reine des tombeaux, le tombeau des rois, la souveraine de
+toutes les choses mortelles.
+
+CLXVII.--«Non, non, dit-elle, aimable Mort, je ne faisais que
+plaisanter; cependant pardonne-moi, j'éprouvai une espèce de crainte en
+voyant le sanglier, cet animal féroce qui ne connut jamais la pitié mais
+qui reste impitoyable. Voilà pourquoi, aimable fantôme (je dois avouer
+la vérité), je t'accusais, craignant la mort de mon amant.
+
+CLXVIII.--«Ce n'est pas ma faute; le sanglier a provoqué ma langue.
+Prends-t'en à lui, invisible souveraine; c'est cet odieux animal qui t'a
+outragée; je n'étais que son instrument; c'est lui qui est l'auteur de
+la calomnie. La douleur a deux langues; et jusqu'ici jamais une femme ne
+put les gouverner toutes deux sans avoir l'esprit de dix femmes.»
+
+CLXIX.--Espérant qu'Adonis est vivant, c'est ainsi qu'elle atténue ses
+premiers soupçons, et pour préserver la beauté d'Adonis, elle cherche à
+s'insinuer humblement dans les bonnes grâces de la Mort; elle lui parle
+de ses trophées, de ses statues, de ses monuments; elle raconte ses
+victoires, ses triomphes et ses gloires.
+
+CLXX.--«O Jupiter! dit-elle, que j'étais insensée de m'abandonner à tant
+de faiblesse, et de pleurer la mort de celui qui vit et ne doit pas
+mourir jusqu'au renversement complet de toute l'espèce humaine; car avec
+lui périrait la beauté; et la beauté une fois morte le noir chaos
+régnerait de nouveau!
+
+CLXXI.--«Fi donc, fol amour, tu es aussi craintif qu'un homme chargé
+d'un trésor et pressé par les voleurs; des bagatelles, que n'ont
+distinguées ni l'oeil ni l'oreille, troublent ton lâche coeur de fausses
+alarmes.» Elle entend à ce dernier mot un cor joyeux, elle bondit, elle
+qui tout à l'heure était si abattue.
+
+CLXXII.--Elle vole, telle qu'un faucon vers sa proie, et le gazon ne
+fléchit pas, tant elle le foule légèrement et dans sa hâte elle aperçoit
+le triomphe de l'odieux sanglier sur celui qu'elle aimait; à ce
+spectacle ses yeux, comme frappés de mort, se cachent, semblables aux
+étoiles honteuses du jour.
+
+CLXXIII.--Telle encore que le limaçon qui, si ses cornes délicates sont
+touchées, rentre souffrant dans sa caverne d'écaille, et là tout
+rabougri reste longtemps à l'ombre avant d'oser ressortir de nouveau; de
+même à l'aspect du cadavre sanglant, les yeux de Vénus se sont réfugiés
+dans les sombres orbites de sa tête.
+
+CLXXIV.--Là, ils abandonnent leur fonction et leur lumière à
+l'indisposition du cerveau troublé qui leur ordonne de s'associer avec
+la nuit sombre, et de ne plus blesser le coeur par leurs regards; comme
+un roi affligé sur son trône, ce coeur pousse un douloureux gémissement
+excité par leurs suggestions.
+
+CLXXV.--Cependant, chaque sens tributaire frémit, de même que le vent,
+emprisonné dans la terre, s'efforçant de s'ouvrir un passage, ébranle
+les fondements du monde, ce qui trouble l'esprit des hommes par de
+sinistres terreurs. Ce bouleversement surprend si fort chaque organe que
+les yeux s'élancent de nouveau de leurs sombres retraites.
+
+CLXXVI.--En souriant, ils jettent à regret leur lumière sur la large
+blessure que le sanglier a faite dans le tendre sein d'Adonis, dont la
+blancheur ordinaire, semblable à celle du lis, était inondée de larmes
+de pourpre répandues par la plaie. Il n'était à l'entour aucune fleur,
+aucune herbe, aucune plante, aucune feuille, aucune racine qui ne lui
+ravît son sang, et ne semblât saigner avec lui.
+
+CLXXVII.--La pauvre Vénus remarque cette sympathie solennelle; elle
+penche sa tête sur une épaule, son désespoir est muet, elle s'abandonne
+à son délire. Elle pense qu'il ne pouvait mourir, qu'il n'est pas mort.
+Sa voix est étouffée, ses genoux oublient de fléchir; ses yeux sont
+furieux d'avoir pleuré naguère!
+
+CLXXVIII.--Elle tient ses regards constamment fixés sur la blessure, sa
+vue éblouie la lui représente triple, et alors elle blâme ses yeux
+féroces de multiplier les blessures là où il ne devait y en avoir
+aucune. Le visage d'Adonis paraît double, chacun de ses membres est
+doublé, car souvent l'oeil s'abuse quand le cerveau est troublé.
+
+CLXXIX.--«Ma langue, dit-elle, ne peut exprimer ma douleur pour un seul,
+et cependant voilà deux Adonis morts. Je n'ai plus de soupirs; mes
+larmes amères sont taries, mes yeux sont un feu brûlant, mon coeur est
+changé en plomb et le plomb de mon coeur accablé se dissout devant le
+feu ardent de mes yeux; je mourrai dans cette flamme liquide du désir.
+
+CLXXX.--«Hélas, pauvre univers! quel trésor tu as perdu? quel visage
+reste ici-bas digne d'être regardé? quelle langue musicale
+entendons-nous? qu'y a-t-il dans le passé ou dans l'avenir qui puisse
+désormais faire ta gloire? Ces fleurs sont suaves, leurs couleurs
+fraîches et vermeilles, mais la véritable et parfaite beauté vivait et
+est morte dans lui.
+
+CLXXXI.--«Qu'aucune créature ne porte à l'avenir ni toque ni voile! Ni
+le soleil ni le vent ne chercheront à vous caresser; n'ayant point de
+beauté à perdre, vous ne devez plus craindre: le soleil vous dédaigne,
+et le vent vous siffle; mais quand Adonis vivait, le soleil et le vent
+l'épiaient comme deux voleurs pour lui ravir sa beauté.
+
+CLXXXII.--«C'est pourquoi il mettait sa toque sous les bords de laquelle
+le soleil brillant se glissait; le vent l'emportait, et puis jouait avec
+ses cheveux: Adonis pleurait alors, et, par pitié pour ses tendres
+années, tous deux se disputaient à qui le premier sècherait ses larmes.
+
+CLXXXIII.--«Pour voir ses traits, le lion se cachait derrière les haies,
+de peur de l'effrayer; pour jouir de son chant, le tigre, devenu
+apprivoisé, l'écoutait sans bruit. A sa voix, le loup abandonnait sa
+proie, et de tout le jour, il n'effrayait plus l'innocent agneau.
+
+CLXXXIV.--«Quand il regardait son ombre dans un ruisseau, les poissons
+déployaient sur elle leurs nageoires dorées. Quand il s'approchait
+d'eux, les oiseaux étaient si ravis que quelques-uns chantaient, et
+d'autres lui apportaient dans leurs becs des mûres et de rouges cerises.
+Il les nourrissait de sa vue, et eux le nourrissaient de fruits.
+
+CLXXXV.--«Mais ce sanglier hideux et féroce avec un museau de hérisson,
+qui de son oeil baissé cherche sans cesse un tombeau, ne vit jamais les
+charmes d'Adonis, témoin le traitement qu'il lui a fait, ou s'il a vu
+son visage, je sais alors que c'est en voulant le caresser qu'il l'a
+tué.
+
+CLXXXVI.--«C'est vrai, c'est vrai, c'est ainsi qu'Adonis a été tué. Il
+courait sur le sanglier avec sa lance acérée; l'animal, n'eût point
+voulu le blesser de ses défenses, mais il voulait le désarmer par un
+baiser. C'est involontairement que l'animal amoureux a entr'ouvert ses
+flancs délicats et plongé ses défenses dans son sein.
+
+CLXXXVII.--«Si j'avais eu des dents comme lui, je dois avouer que je
+l'aurais déjà tué en l'embrassant; mais il est mort, il n'a pas réjoui
+ma jeunesse de son amour. J'en suis bien plus malheureuse.» A ces mots
+elle tombe, et souille son visage avec le sang glacé d'Adonis.
+
+CLXXXVIII.--Elle regarde ses lèvres, elles sont pâles; elle lui prend la
+main, elle est froide; elle murmure à son oreille un sombre récit comme
+s'il entendait ses tristes paroles. Elle soulève les paupières qui
+couvrent ses yeux, et voici: deux lampes éteintes y sont dans
+l'obscurité.
+
+CLXXXIX.--Ce sont deux places où mille fois elle se vit elle-même, et
+qui ne réfléchissent plus ses traits; elles ont perdu cette vertu où
+elles excellaient tout à l'heure et toutes les beautés d'Adonis ont
+perdu leur influence. «Merveille des temps! dit-elle, je suis irritée
+qu'après ta mort le jour éclaire encore.
+
+CXC.--«Puisque tu n'es plus! voici: Je prédis que désormais la douleur
+suivra partout l'amour, il sera escorté de la jalousie, trouvera les
+préludes pleins de douceur et la fin insipide. Jamais il ne sera bien
+d'accord; il sera toujours trop fort ou trop faible, afin que tous ses
+plaisirs n'égalent jamais ses peines.
+
+CXCI.--«Il sera volage, perfide, trompeur il naîtra et il sera anéanti
+dans un instant; il trouvera au fond du vase une lie empoisonnée, et les
+bords seuls enduits d'un miel qui trompera les plus habiles. Il fera
+perdre au plus robuste sa force; il rendra le sage muet, et enseignera à
+l'imbécile l'art de parler.
+
+CXCII.--«Il sera économe et débauché, il apprendra à la vieillesse
+décrépite les mesures de la danse; il calmera le scélérat étonné,
+ruinera le riche, enrichira le pauvre; il sera fou à lier, tendre
+jusqu'à la faiblesse; il vieillira le jeune homme, et ramènera la
+vieillesse à l'enfance.
+
+CXCIII.--«Il sera soupçonneux là où il n'aura aucun motif de crainte; il
+ne craindra rien quand il devra se méfier. Il sera compatissant et trop
+sévère, et d'autant plus trompeur qu'il semblera plus juste. Il sera
+pervers alors qu'on le croira tendre; il inspirera des terreurs à la
+valeur, et donnera du courage au lâche.
+
+CXCIV.--«Il sera la cause de guerres et de funestes événements, divisera
+le père et le fils, il sera soumis et asservi à tous les mécontentements
+comme le bois sec l'est au feu. Puisque la mort détruit mon amour dans
+son printemps, ceux qui aimeront le mieux ne jouiront pas de leur
+amour.»
+
+CXCV.--Tout à coup l'enfant étendu mort auprès d'elle s'évanouit à ses
+yeux comme une vapeur; et dans son sang, répandu sur la terre, naquit
+une fleur pourpre tachetée de blanc, semblable à ses pâles joues et au
+sang qui en parsemait la pâleur en gouttes arrondies.
+
+CXCVI.--Vénus baisse la tête pour sentir la nouvelle fleur, et la
+compare au souffle de son Adonis. «Elle sera déposée dans mon sein,
+dit-elle, puisque Adonis lui-même m'a été arraché par la mort.» Elle
+cueille la fleur, et la tige laisse échapper une sève verte qu'elle
+appelle des larmes.
+
+CXCVII.--«Pauvre fleur, ajoute-t-elle, c'était ainsi (douce fille d'un
+père plus doux encore que ton parfum), c'était ainsi que ton père
+pleurait au moindre chagrin; croître pour lui seul était son désir comme
+c'est le tien; mais sache qu'il vaut autant te flétrir dans mon sein que
+dans ton sang.
+
+CXCVIII.--«Ici fut la couche de ton père, ici dans mon sein; tu es son
+héritière, voici ta place. Repose dans ce doux berceau, où les
+battements de mon coeur te berceront jour et nuit. Il ne se passera pas
+une minute dans une heure sans que je baise la fleur de mon bien-aimé.»
+
+CXCIX.--C'est ainsi que, fatiguée du monde, Vénus s'enfuit, elle
+accouple ses colombes argentées, et par leur secours s'élève dans
+l'espace des airs. Attelées à son char rapide, elles se dirigent vers
+Paphos où leur reine veut s'enfermer et ne plus se laisser voir.
+
+
+FIN DE VÉNUS ET ADONIS.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Venus et Adonis, by William Shakespeare
+
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+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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