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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Venus et Adonis + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: June 4, 2008 [EBook #25694] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VENUS ET ADONIS *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + Note du transcripteur. + =============================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES. + + Volume 8 + La vie et la mort du roi Richard III + Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus + POEMES ET SONNETS: + Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce + La plainte d'une amante + Le Pèlerin amoureux.--Sonnets. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + ================================================= + + + VÉNUS ET ADONIS + + POËME. + + + Vilia miretur vulgus, mihi flavus Apollo + Pocula castalia plena ministret aqua. + (Ovide. _Amor_. l. I, eleg. 15.) + + + + +AU TRÈS-HONORABLE HENRY WRIOTHESLY, +COMTE DE SOUTHAMPTON ET BARON DE TICHFIELD. + + +Très-honorable seigneur, + +J'ignore si je me rends coupable en dédiant mes vers imparfaits à Votre +Seigneurie, et si le monde me reprochera d'avoir choisi un si fort +soutien pour un si faible fardeau; si vous daignez seulement être +satisfait, je me tiendrai pour hautement honoré, et je promets de mettre +à profit toutes mes heures de loisir jusqu'à ce que je puisse vous +offrir quelques travaux plus sérieux. Mais si le premier enfant de mon +imagination est mal conformé, je regretterai de lui avoir donné un si +noble parrain, et je ne cultiverai jamais une terre si stérile, de peur +de n'y recueillir que de mauvaises moissons. J'abandonne mes vers à +votre honorable examen, et Votre Seigneurie au contentement de son +coeur; puisse-t-il répondre toujours à vos désirs et aux espérances du +monde! + +De Votre Seigneurie le dévoué serviteur, + +W. SHAKSPEARE. + + + + + VÉNUS ET ADONIS + + POËME. + + +I.--A peine le soleil, au visage vermeil, avait-il reçu les derniers +adieux de l'aurore en pleurs, qu'Adonis, aux joues roses, partit pour +les bois. Il aimait la chasse, mais se moquait de l'amour. La +mélancolique Vénus va droit à lui; et, telle qu'un amant hardi, elle +commence à lui faire la cour. + +II.--«Toi, qui es trois fois plus beau que moi-même,» dit-elle d'abord, +«tendre fleur des campagnes, dont le parfum est sans égal; toi, qui +éclipses toutes les nymphes; toi, plus aimable qu'un mortel, plus blanc +que les colombes et plus vermeil que les roses, la nature qui t'a créé, +en contradiction avec elle-même, dit que le monde finira avec ta vie! + +III.--«Consens, ô merveille, à descendre de ton coursier, et relie au +pommeau de la selle les rênes qui enlacent sa tête orgueilleuse! Si tu +daignes m'accorder cette faveur, tu apprendras mille doux secrets: viens +t'asseoir ici, où le serpent ne siffle jamais, et je t'accablerai de +baisers. + +IV.--«Cependant je n'émousserai pas tes lèvres par la satiété; je les +rendrai encore plus avides au milieu de l'abondance, en les faisant +pâlir et rougir tour à tour par une variété de caresses toujours +renaissantes. Dix baisers seront aussi courts qu'un seul, et un seul +aussi long que vingt; un jour d'été ne te paraîtra qu'une heure rapide, +perdu ainsi dans des jeux qui te feront oublier le temps.» + +V.--Là-dessus, elle saisit sa main humide d'une moiteur qui indique la +vigueur et l'énergie, et, tremblante de passion, elle l'appelle un +baume, un remède souverain donné par la terre pour la guérison d'une +déesse. Dans son délire, le désir lui donne la force et le courage +d'arracher Adonis de son coursier. + +VI.--Sur un de ses bras est la bride du vigoureux coursier, sur l'autre +elle tient le faible enfant qui rougit et boude avec un triste dédain. +Les désirs sont froids chez lui, il n'entend rien aux jeux de l'amour; +elle est brûlante et enflammée comme un charbon ardent; il est rouge de +honte, mais froid comme la glace. + +VII.--Elle attache avec promptitude à une branche raboteuse la bride +garnie de clous d'or. (Oh! combien l'Amour est adroit!) Voilà le cheval +à l'écurie; elle se met en devoir d'attacher le cavalier; elle le pousse +en arrière, comme elle voudrait être poussée; elle le gouverne par la +force, mais non par le désir. + +VIII.--Dès qu'il est à terre, elle s'étend auprès de lui; tous deux +reposent sur leurs coudes et sur leurs hanches; tantôt elle lui tape sur +la joue, tantôt elle fronce le sourcil, et commence à lui adresser des +reproches; mais bientôt elle lui ferme la bouche; et tout en +l'embrassant elle lui parle avec le langage entrecoupé de la volupté. +«Si tu veux me gronder, tes lèvres ne souriront plus.» + +IX.--Il brûle d'une ardeur timide; Vénus éteint de ses larmes l'ardeur +pudique de ses joues; puis, avec le souffle de ses soupirs et en agitant +ses cheveux d'or, elle cherche à les sécher comme avec un éventail. Il +dit qu'elle est immodeste, et il la blâme; elle étouffe par un baiser ce +qu'il allait ajouter. + +X.--Comme un aigle affamé, excité par un long jeûne, déchire de son bec +les plumes, les os et la chair, et secouant ses ailes dévore tout ce +qu'il rencontre, jusqu'à ce qu'il ait assouvi son double gosier, ou que +la proie ait disparu tout entière; de même Vénus baisait le front +d'Adonis, ses joues, ses lèvres; et là où elle finit, là elle +recommence. + +XI.--Forcé de céder, mais sans jamais obéir, il est étendu haletant, son +haleine arrive au visage de Vénus; elle se repaît de cette vapeur comme +d'une proie, et l'appelle une rosée céleste, un air embaumé; elle +voudrait que ses propres joues fussent changées en parterres de fleurs, +pourvu qu'elles fussent humectées par cette rosée vivifiante. + +XII.--Voyez un oiseau pris dans un filet; tel est Adonis enchaîné dans +ses bras: sa timidité pure et sa résistance domptée lui donnent un air +boudeur, qui ajoute de nouveaux charmes à ses yeux irrités: la pluie qui +tombe dans un fleuve déjà plein l'oblige à franchir ses bords. + +XIII.--Vénus supplie encore, elle supplie avec grâce, car elle module sa +voix pour charmer l'oreille de ce qu'elle aime. Il reste sombre, il +refuse et boude, tour à tour rouge de honte et pâle de colère; s'il +rougit, elle l'aime davantage; ce qu'elle préférait disparaît devant des +transports plus vifs encore. + +XIV.--Comme il se montre, elle ne peut que l'aimer; elle jure par sa +main immortelle de ne jamais s'éloigner de son sein qu'il n'ait capitulé +avec ses larmes qui coulent toujours et inondent ses joues; un seul doux +baiser acquittera cette dette immense. + +XV.--A cette promesse il lève la tête, tel qu'une poule d'eau qui +apparaît entre deux vagues, mais qui disparaît tout aussitôt dès qu'on +la regarde. C'est ainsi qu'il offre de lui accorder ce qu'elle demande; +mais au moment où ses lèvres sont prêtes à accepter le payement, il +cligne l'oeil et tourne ses lèvres d'un autre côté. + +XI.--Jamais voyageur, dans les ardeurs de l'été, ne soupira davantage +après un peu d'eau, qu'elle ne soupirait après cette faveur. Elle voit +ce qu'elle désire et ne peut l'obtenir; elle se baigne dans la rivière +et son feu ne s'éteint pas. «Oh! par pitié, s'écrie-t-elle, enfant au +coeur de pierre, ce n'est qu'un baiser que je demande, pourquoi es-tu si +timide? + +XVII.--«J'ai été suppliée comme je te supplie maintenant, même par le +farouche et cruel dieu de la guerre, dont la tête superbe ne fléchit +jamais dans les combats, et qui triomphe partout où il va, dans toutes +les querelles; cependant il fut mon captif et mon esclave, et il a +mendié ce que tu obtiendras sans l'avoir demandé. + +XVIII.--«Sur mes autels il a déposé sa lance, son bouclier entaillé, son +cimier triomphant; pour l'amour de moi il apprit à jouer et à danser; il +apprit à folâtrer, à s'amuser, à badiner, à sourire, à plaisanter, +méprisant son grossier tambour, ses rouges enseignes, faisant de mes +bras son champ de bataille et sa tente de mon lit. + +XIX.--«Ainsi, je triomphai du conquérant et je le tins captif dans des +chaînes de roses. L'acier le mieux trempé obéissait à la force de son +bras, cependant il fut soumis par ma réserve et mes dédains. Oh! ne sois +pas trop fier; ne te vante pas de ta puissance, parce que tu gouvernes +celle qui dompta le dieu des batailles! + +XX.--«Touche seulement mes lèvres avec les tiennes (elles sont si +belles; quoique les miennes ne soient pas si belles, elles sont +vermeilles aussi): le baiser t'appartiendra aussi bien qu'à moi. Que +vois-tu par terre? relève la tête, regarde dans mes yeux où ta beauté se +réfléchit. Pourquoi donc tes lèvres ne s'attachent-elles pas aux +miennes, puisque tes yeux se réfléchissent dans les miens? + +XXI.--«As-tu honte d'un baiser? Eh bien, ferme les yeux, je ferai comme +toi; le jour nous semblera la nuit; l'amour tient ses fêtes là où l'on +n'est que deux: sois donc plus hardi, nos ébats n'ont pas de témoins; +ces violettes bleues sur lesquelles nous sommes couchés ne peuvent ni +bavarder, ni savoir ce que nous faisons. + +XXII.--«La fraîcheur de tes lèvres séduisantes annonce que tu es à peine +mûr; cependant on peut bien goûter tes charmes. Fais usage du temps, ne +laisse pas échapper l'occasion; la beauté ne doit pas se consumer +elle-même; les belles fleurs qu'on ne cueille pas dans leur éclat se +fanent et périssent bientôt. + +XXIII.--«Si j'étais laide, vieille et ridée, mal élevée, difforme, +grossière, grondeuse, épuisée, la vue trouble, perclue, glacée, stérile, +maigrie, desséchée, alors tu pourrais hésiter, car je ne serais point +faite pour toi; mais n'ayant aucun défaut, pourquoi me détestes-tu? + +XXIV.--«Tu ne peux découvrir une ride sur mon front, mes yeux sont +bleus, brillants et vifs, ma beauté comme le printemps se renouvelle +chaque année, ma chair est douce et fraîche, mon sang ardent; si tu +pressais dans la tienne ma main douce et moite, tu la sentirais +disparaître dans cette étreinte comme si elle était prête à se fondre. + +XXV.--«Dis-moi de parler, j'enchanterai ton oreille; ordonne, et comme +une fée je bondirai sur le gazon, ou telle qu'une nymphe à la longue +chevelure éparse, je danserai sur le sable sans y laisser la trace de +mes pas. L'amour est un esprit de feu, il n'a rien de grossier qui +l'abaisse vers la terre, mais il est léger et aspire à s'élever. + +XXVI.--«Témoin cette couche de primevères sur laquelle je repose, témoin +ces faibles fleurs qui me soutiennent comme des arbres robustes: deux +frêles colombes me traînent à travers les airs depuis le matin jusqu'au +soir, partout où il me plaît d'aller. L'amour est si léger, aimable +enfant, se peut-il que tu le croies trop lourd pour toi! + +XXVII.--«Ton coeur est-il épris de ton propre visage? Ta main droite +peut-elle trouver l'amour dans ta main gauche? alors, aime-toi toi-même, +sois rejeté par toi-même, prive-toi de la liberté et plains-toi du +larcin; c'est ainsi que Narcisse s'abandonna lui-même et périt pour +embrasser son ombre dans le ruisseau. + +XXVIII.--«Les torches sont faites pour éclairer, les bijoux pour servir +de parure, les mets délicats pour être goûtés, la fraîcheur de la beauté +pour enchanter, les herbes des champs pour parfumer l'air, les arbres +pour porter des fruits; tout ce qui ne pousse que pour soi abuse de ses +facultés; les semences naissent des semences, la beauté enfante la +beauté, tu fus engendré, ton devoir est d'engendrer à ton tour. + +XXIX.--«Pourquoi te nourrirais-tu des dons de la terre, si ce n'est pour +nourrir la terre de tes dons? par la loi de la nature, tu dois te +multiplier dans des enfants qui vivront quand tu ne seras plus. C'est +ainsi qu'en dépit de la mort tu survivras dans ceux qui porteront ta +ressemblance.» + +XXX.--Cependant la reine amoureuse commençait à être en nage, car +l'ombre avait abandonné le lieu où ils reposaient; et Titan, fatigué au +milieu de sa course, les regardait d'un oeil brûlant, souhaitant +qu'Adonis dirigeât son char pourvu qu'il pût lui ressembler et se +trouver près de Vénus. + +XXXI.--Soudain d'un air insouciant et avec un regard sombre, boudeur et +dédaigneux, voilant de ses sourcils froncés l'éclat de ses yeux, comme +les vapeurs d'un brouillard obscurcissent le ciel, Adonis s'écrie d'un +ton aigre: «Fi! plus d'amour! le soleil me brûle le visage, il faut que +je m'en aille.» + +XXXII.--«Hélas! dit Vénus: si jeune et si cruel! quelle pauvre excuse tu +me donnes pour t'échapper! mon souffle céleste sera pour toi un zéphyr +qui dissipera la chaleur du soleil qui darde sur nous. Je te ferai un +abri de mes cheveux, et, s'ils brûlent aussi, je les éteindrai avec mes +larmes. + +XXXIII.--«Le soleil qui brille dans le ciel n'est que brûlant, et moi, +je suis entre le soleil et toi! la chaleur qu'il donne ne m'incommode +guère; ce sont tes yeux dont le feu me consume: si je n'étais +immortelle, ma vie se terminerait entre le soleil céleste et le soleil +terrestre. + +XXXIV.--«Es-tu donc si rebelle, es-tu de pierre ou dur comme l'acier? +Ah! tu es plus dur que la pierre, car la pierre s'amollit sous la pluie. +Es-tu fils d'une femme, et peux-tu ne pas sentir ce qu'est l'amour? +combien l'absence d'amour fait souffrir? Ah! si ta mère avait eu un +coeur si cruel, elle ne t'aurait pas enfanté, elle serait morte dans sa +solitude. + +XXXV.--«Qui suis-je pour être ainsi méprisée par toi, ou quel grand +danger y a-t-il dans mon amour? quel mal ferait à tes lèvres un pauvre +baiser? Parle, mon bien-aimé; mais ne dis rien que de tendre ou garde le +silence. Donne-moi un baiser, je te le rendrai, et puis un autre pour +les intérêts, si tu en veux deux. + +XXXVI.--«Fi donc, portrait sans vie, marbre froid et insensible, idole +bien enluminée, image sourde et inanimée, statue qui ne satisfait que +les yeux, être semblable à l'homme, mais qui ne naquis point d'une +femme: tu n'es pas un homme, quoique tu aies le teint d'un homme, car +les hommes donnent des baisers par leur propre instinct.» + +XXXVII.--Elle dit, l'impatience arrête sa langue suppliante, et la +colère qui l'étouffe la contraint au silence; ses joues enflammées, ses +yeux ardents disent assez ses outrages; étant juge et amante, elle ne +peut se faire rendre justice. Tantôt elle pleure, tantôt elle veut +parler, ses sanglots s'y opposent. + +XXXVIII.--Parfois elle secoue la tête, puis elle lui prend la main; elle +le regarde, et puis elle fixe ses yeux sur la terre. Quelquefois ses +bras l'entourent comme une ceinture; elle voudrait l'enchaîner dans ses +bras, mais il ne veut pas, et quand il s'efforce d'échapper à son +étreinte, elle enlace ses doigts de lis. + +XXXIX.--«Mon amour, dit-elle, puisque je t'ai enfermé dans ce cercle +d'ivoire, je serai le parc, et tu seras mon daim; nourris-toi où tu +voudras, sur les coteaux ou dans la vallée; rassasie-toi sur mes lèvres, +et, si les montagnes sont desséchées, erre plus bas, tu y trouveras de +douces fontaines. + +XL.--«Dans ces limites tu as de quoi te satisfaire; une pelouse et une +belle plaine délicieuse; des coteaux arrondis et des taillis épais et +sombres pour te mettre à l'abri de la tempête et de la pluie. Sois donc +mon daim puisque je suis un parc si charmant; aucun limier ne t'y +poursuivra, quand même tu en entendrais aboyer mille.» + +XLI.--A ces mots, Adonis sourit de dédain; sur chacune de ses joues se +forme une jolie fossette; c'est l'amour qui les a creusées, et s'il +périssait il pourrait être enseveli dans une tombe si simple, sachant +bien qu'une fois qu'il y serait déposé il y vivrait et ne pourrait pas +mourir. + +XLII.--Ces aimables grottes, ces fossettes enchantées ouvrent leur +bouche pour engloutir le caprice de Vénus. Elle était déjà folle, que va +devenir sa raison? déjà frappée à mort, qu'a-t-elle besoin d'une autre +blessure? Pauvre reine de l'amour, abandonnée dans ton propre empire, +peux-tu bien aimer des joues que le mépris seul fait sourire? + +XLIII.--Maintenant que fera-t-elle, que dira-t-elle? elle a tout dit et +n'a fait qu'augmenter ses maux. Le temps a fui, son amant va s'éloigner; +il cherche à s'échapper de ses bras enlacés. «Par pitié, s'écrie-t-elle, +une grâce... un remords...» Il s'élance et se précipite vers son +coursier. + +XLIV.--Mais voici! D'un taillis voisin, une jeune cavale, robuste, belle +et fière, aperçoit le coursier impatient d'Adonis; elle accourt, +s'ébroue et hennit. Le coursier vigoureux, attaché à un arbre, brise ses +rênes, et va droit à elle. + +XLV.--Il s'élance, il hennit, le voilà qui bondit avec orgueil, de son +dur sabot rompt la courroie de la sangle. Triomphant de ce qui le +régissait, il frappe la terre dont les cavités résonnent comme le +tonnerre du ciel. Il broie entre ses dents le fer de son mors tressé. + +XLVI.--Ses oreilles se dressent, les flots de sa crinière se hérissent +sur son cou recourbé, replié; ses naseaux aspirent l'air, et, comme une +fournaise, rejettent d'épaisses vapeurs; son oeil superbe, qui étincelle +comme le feu, montre son ardent courage et le transport qui l'agite. + +XLVII.--Tantôt il trotte, comme s'il comptait ses pas, avec une majesté +calme et une modeste fierté; puis il se cabre, fait des courbettes et +s'élance comme s'il disait: Voyez! telle est ma force; c'est ainsi que +je cherche à captiver le regard de la belle cavale. + +XLVIII.--Que lui importe maintenant son cavalier irrité qui l'appelle, +ses flatteurs «holà» ou ses cris «arrête-toi, entends-tu?» Que lui +importent les rênes et la pointe aiguë de l'éperon, son riche harnais et +son caparaçon brillant? Il voit celle qu'il aime et ne voit qu'elle; +seule elle plaît à ses orgueilleux regards. + +XLIX.--Voyez le tableau où un peintre aurait voulu surpasser son modèle, +en peignant un coursier bien proportionné; son art lutte contre l'oeuvre +de la nature, comme si les morts pouvaient l'emporter sur les vivants. +Ce même coursier était au-dessus d'un coursier ordinaire par ses formes, +son courage, sa couleur, son allure et sa vigueur. + +L.--Sabot arrondi, articulations courtes, fanons velus et longs, large +poitrail, oeil grand, tête petite, naseaux bien ouverts, encolure haute, +oreilles courtes, jambes fortes et déliées, crinière claire, queue +épaisse, croupe arrondie, peau fine, il avait tout ce qu'un cheval doit +avoir, excepté un fier cavalier sur son dos orgueilleux. + +LI.--Quelquefois il s'éloigne et de là il regarde avec surprise, puis il +bondit au mouvement d'une plume. Bientôt il se prépare à défier le vent: +et on ne sait plus s'il court, où s'il vole. Le vent siffle entre sa +crinière et sa queue, soulevant les crins qui se déploient comme des +ailes emplumées. + +LII.--Il regarde celle qu'il aime et lui adresse ses hennissements; elle +lui répond comme si elle devinait sa pensée. Fière, comme le sont les +femmes, de se voir recherchée, elle feint le caprice, fait la cruelle, +repousse son amour, dédaigne l'ardeur qu'il éprouve, et répond par des +ruades à ses amoureuses caresses. + +LIII.--Alors, triste et mécontent, il baisse sa queue qui, telle qu'un +panache flottant, prêtait une ombre bienfaisante à sa croupe en sueur. +Il frappe du pied et mord dans sa rage les pauvres mouches. La cavale, +voyant sa fureur, se rend plus complaisante, et sa colère est apaisée. + +LIV.--Son maître impatienté va pour le ressaisir, lorsque soudain la +cavale indomptée, pleine de terreur et craignant de se voir saisie +s'enfuit rapidement; le cheval la suit et laisse Adonis. Tous deux, +comme égarés, se dirigent vers le bois, et dépassent les corbeaux qui +cherchent à voler plus vite qu'eux. + +LV.--Essoufflé de sa course, Adonis s'assied, maudissant son coursier +impétueux et indomptable. Voici de nouveau une bonne occasion qui +s'offre à l'amour malheureux d'obtenir le bonheur qu'il implore: car les +amants disent que le coeur a trois fois tort quand il est privé du +secours de la langue. + +LVI.--Un four que l'on ferme n'en est que plus brûlant; une digue ne +fait qu'augmenter la fureur d'un fleuve: on en peut dire autant d'une +douleur cachée: la liberté de la parole calme le feu de l'amour; mais, +quand l'avocat du coeur est muet, le client se meurt, son affaire est +désespérée. + +LVII.--Il la voit venir, et recommence à rougir, de même qu'un charbon +mourant que le vent rallume. Il cache son front irrité avec sa toque, et +se tourne vers la terre d'un air chagrin, sans prendre garde à elle, +bien qu'elle soit tout près: car il ne saurait la regarder avec des yeux +favorables. + +LVIII.--Oh! quel spectacle c'était de la voir s'avancer en cachette vers +le fantasque jeune homme, et d'observer les couleurs changeantes de ses +joues, comme le rouge et le blanc se détruisaient l'un l'autre! la +pâleur enfin y domine; mais de temps en temps ses yeux lancent des +flammes comme s'il passait un éclair dans le ciel. + +LIX.--Le voilà devant lui, et il est assis, comme le ferait une amante +timide, elle s'agenouille; avec une de ses belles mains elle relève sa +toque; l'autre douce main caresse ses joues vermeilles. Ces joues +délicates reçoivent l'impression de cette tendre main comme la neige +fraîchement tombée garde toute empreinte. + +LX.--O quelle guerre de regards se déclara alors entre eux! Les yeux de +Vénus implorent ceux d'Adonis, qui la regardent comme s'ils ne la +voyaient pas. Ses yeux le conjurent encore, mais ses regards dédaignent +ses prières. Toute cette pantomime est expliquée par les larmes que les +yeux de Vénus répandent comme ceux d'un choeur de tragédie. + +LXI.--Elle le prend doucement par la main: c'est un lis enfermé dans une +prison de neige, ou une main d'ivoire dans un cercle d'albâtre tant +l'amie est blanche qui presse sa blanche ennemie. Cette lutte charmante +entre celle qui veut et celui qui ne veut point ressemblait aux ébats de +deux colombes argentées qui se becquètent. + +LXII.--Bientôt l'interprète des pensées de Vénus reprend: «O toi, le +plus beau de tous ceux qui se meuvent sur le globe de la terre! que +n'es-tu ce que je suis, et moi un homme; mon coeur intact comme le tien, +et ton coeur atteint de ma blessure! Pour le prix d'un doux regard, je +t'assurerais mon secours lorsque la pâte de mon corps pourrait seule te +sauver. + +LXIII.--«Rendez-moi ma main, dit Adonis: pourquoi la +pressez-vous?»--«Demande-moi mon coeur, dit-elle, et tu l'auras, ou +rends-le-moi de peur que ton coeur inflexible ne l'endurcisse; une fois +endurci, de tendres soupirs ne pourraient plus le pénétrer; les sanglots +de l'amour me trouveraient insensible, parce que le coeur d'Adonis +aurait endurci le mien!» + +LXIV.--«Fi donc! s'écrie-t-il; laissez-moi et laissez-moi aller. Le +plaisir de ma journée est perdu: mon cheval a fui, et c'est par votre +faute que j'en suis privé. Je vous en prie, quittez-moi, et laissez-moi +seul ici: car tout mon souci, toute ma préoccupation, toute mon idée, +c'est de reprendre mon cheval à cette jument.» + +LXV.--Vénus lui répond: «Ton palefroi t'abandonne comme il le doit aux +douces ardeurs du désir. L'amour est un charbon qu'il faut refroidir, +sinon il met tout le coeur en feu. La mer a des bornes, mais le profond +désir n'en a point: ne sois donc pas surpris si ton coursier est parti. + +LXVI.--«Comme il avait l'air d'une rosse, attaché à un arbre, esclave +soumis à des rênes de cuir! Mais, dès qu'il a vu la cavale, noble prix +de sa jeunesse, il a dédaigné sa honteuse servitude, secoué de son col +arqué ses misérables liens, et il a affranchi sa bouche, sa croupe et +son poitrail. + +LXVII.--«Après avoir vu sa bien-aimée nue dans sa couche, montrant à ses +draps une nuance plus blanche que le blanc, quel est celui dont les yeux +avides n'inspirent pas à ses autres sens le désir d'une égale +jouissance? quel est l'homme assez lâche pour ne pas avoir le courage de +s'approcher du feu quand il fait froid? + +LXVIII.--«Laisse-moi donc excuser ton coursier, aimable enfant, et +apprends de lui, je t'en conjure, à profiter de la félicité qui s'offre +à toi. Quand je resterais muette, sa conduite suffirait à t'instruire. +Oh! apprends à aimer; la leçon en est facile; une fois qu'on la sait, on +ne l'oublie jamais. + +LXIX.--«Je ne connais pas l'amour, dit-il, je ne veux pas le connaître, +à moins que ce ne soit un sanglier: alors je lui ferai la chasse. C'est +un gros emprunt, je ne veux pas faire de dettes. Je n'ai d'autre amour +que l'amour d'en mal parler, car j'ai entendu dire que c'était une vie +dans la mort, et qu'on riait et qu'on pleurait de la même haleine. + +LXX.--«Qui porte un habit mal fait et non fini? qui cueille le bouton +avant que les feuilles soient poussées? Si les choses qui croissent sont +mutilées elles se flétrissent dans leur fleur, et n'ont plus aucune +valeur. Le poulain qui est monté et chargé dans sa jeunesse perd sa +fierté et jamais ne devient fort. + +LXXI.--«Vous me faites mal à la main en la pressant. Séparons-nous, et +laissons ce vain sujet et ces frivoles discours. Levez le siége que vous +avez mis devant mon coeur inflexible; il n'ouvrira point ses portes aux +alarmes de l'amour: renoncez à vos voeux, à vos larmes feintes, à vos +flatteries; car elles n'ont point d'effet lorsque le coeur est jeune. + +LXXII.--«Quoi! tu sais parler? répond-elle. As-tu donc une langue? Oh! +que n'en as-tu point! ou plutôt que je n'eusse point d'oreilles? Ta voix +de sirène m'a doublement blessée. J'étais assez chargée tout à l'heure, +sans ce surcroît qui m'accable. Mélodieuse dissonance, célestes accords +aux rudes effets! douce harmonie pour l'oreille qui blesse profondément +le coeur! + +LXXIII.--«Si je n'avais point d'yeux, si je n'avais que des oreilles, +mes oreilles adoreraient cette beauté invisible et intérieure; ou si +j'étais sourde, tes charmes extérieurs toucheraient en moi tout ce qu'il +y a de sensible. Quoique sans yeux et sans oreilles pour voir ou pour +entendre, je t'aimerais encore rien qu'en te touchant. + +LXXIV.--«Suppose maintenant que le sens du toucher me soit ravi; que je +ne puisse ni voir, ni entendre, ni toucher, qu'il ne me reste que +l'odorat; mon amour pour toi n'en serait pas moins vif, car de la +distillerie de ton adorable visage sort une haleine parfumée qui excite +l'amour par l'odorat. + +LXXV.--«Mais quel banquet n'offrirais-tu pas au goût puisque tu nourris +et alimentes les quatre autres sens? ne désireraient-ils pas que le +festin fût éternel, en ordonnant au soupçon de fermer la porte à double +tour, de peur que la jalousie, cet hôte sombre et mal venu, ne se +glissât parmi eux pour troubler la fête?» + +LXXVI.--Encore une fois s'ouvrit le portique couleur de rubis qui avait +déjà donné passage aux doux accents de son discours: semblable à une +aurore rougeâtre qui prédit toujours le naufrage aux marins, la tempête +aux campagnes, les regrets aux pasteurs, la désolation aux oiseaux, le +vent et les bourrasques aux troupeaux et aux bergers. + +LXXVII.--Prudemment elle observe ce sinistre présage. De même que le +vent se tait avant la pluie, que le loup entr'ouvre les dents avant de +hurler, que la baie se fend avant de faire tache, ou comme la balle +meurtrière d'un fusil, ce qu'il allait dire la frappe avant qu'il eût +parlé. + +LXXVIII.--Elle tombe par le seul effet de son regard; car les regards +tuent l'amour, et l'amour ressuscite par des regards: un sourire guérit +la blessure produite par des sourcils froncés. Heureuse faillite que +celle qui enrichit ainsi l'amour! Le pauvre enfant, croyant qu'elle est +morte, presse ses joues pâles jusqu'à leur rendre leur vermillon. + +LXXIX.--Tout étonné, il renonce à sa première intention, qui était de la +réprimander vertement; ce que prévint l'astucieux amour. Honneur à la +ruse qui sut si bien la protéger! car elle reste étendue sur le gazon, +comme si elle était morte, jusqu'à ce que le souffle d'Adonis la +rappelle à la vie. + +LXXX.--Il lui serre le nez, la frappe sur les joues, plie ses doigts, +lui presse l'artère, réchauffe ses lèvres, et cherche mille moyens pour +réparer le mal qu'ont causé ses duretés. Il lui donne un baiser: +volontiers elle ne se relèverait plus pourvu qu'il l'embrasse encore. + +LXXXI.--A cette nuit de chagrin succède le jour: elle entr'ouvre +doucement ses deux fenêtres bleues, semblables au soleil lorsqu'à son +éclatant retour il charme le matin et console l'univers. De même que le +brillant soleil embellit le ciel, l'oeil de Vénus illumine son visage. + +LXXXII.--Elle en tourne les rayons sur son visage sans barbe comme s'il +lui empruntait tout son éclat. Jamais quatre astres aussi beaux +n'auraient été réunis, si Adonis n'avait voilé les siens, en abaissant +ses sourcils: mais ceux de Vénus, qui brillaient à travers le cristal de +ses larmes, resplendissaient comme la lune réfléchie dans l'eau pendant +la nuit. + +LXXXIII.--«Où suis-je donc?? dit-elle; sur la terre ou dans le ciel? +Suis-je dans l'Océan ou dans le feu? quelle heure est-il? est-ce le +matin ou le soir fatigué? suis-je ravie de mourir, ou désiré-je la vie? +Tout à l'heure je vivais, et ma vie était assurée contre la mort! tout à +l'heure je mourais, et la mort m'était un ravissement! + +LXXXIV.--«Oh! c'était toi qui me tuais! Fais-moi mourir encore: l'habile +maître de tes yeux, ton coeur inflexible a su leur enseigner des regards +dédaigneux et un tel mépris qu'ils ont assassiné mon pauvre coeur; et +mes yeux, fidèles guides de leur reine, auraient été à jamais privés de +la vue, sans la compassion de tes lèvres. + +LXXXV.--«Puissent-elles se baiser longtemps, pour prix de cette cure! +Oh! ne laisse jamais flétrir leur incarnat! et puisse leur fraîcheur +dissiper tant qu'elles dureront les influences dangereuses de l'année! +Les astrologues qui ont écrit sur la mort diront que la peste est bannie +par ton souffle. + +LXXXVI.--«Lèvres pures, sceaux délicieux imprimés sur mes lèvres, quel +marché pourrais-je faire pour obtenir encore leur empreinte! Me vendre +moi-même? ah! j'y consens, pourvu que tu veuilles m'acheter, me payer, +et en bien user envers moi. Si tu fais cette acquisition, de crainte de +méprises, applique bien ton sceau sur mes lèvres vermeilles. + +LXXXVII.--«Avec mille baisers tu peux acheter mon coeur, et les payer à +ton loisir l'un après l'autre. Que sont pour toi dix fois cent baisers? +ne sont-ils pas bien vite comptés, bien vite donnés? Convenons, qu'en +cas de non-payement, la dette serait double; deux mille baisers te +donneraient-ils tant de peine?» + +LXXXVIII.--«Belle reine, dit-il, si vous me devez quelque amour, que mes +jeunes années vous expliquent mes bizarreries; ne cherchez pas à me +connaître avant que je me connaisse moi-même: il n'est pas de pêcheur +qui n'épargne le fretin. La prune mûre tombe, la verte tient à la +branche; ou si elle est cueillie trop tôt, elle est aigre au goût. + +LXXXIX.--«Voyez! le consolateur du monde achève à l'occident, d'un pas +fatigué, sa brûlante carrière de la journée; le hibou, héraut de la +nuit, crie qu'il est tard; les troupeaux sont rentrés dans leur bercail, +les oiseaux dans leur nid, les noirs nuages qui voilent la lumière du +ciel nous somment de nous séparer et de nous dire bonsoir... + +XC.--«Laissez-moi donc vous dire bonne nuit, et dites-en de même; si +vous y consentez, vous aurez un baiser.» «Bonne nuit,» répond Vénus. Et +avant qu'il ait dit adieu, elle lui offre le doux gage du départ; ses +bras se croisent autour du cou d'Adonis; elle semble s'incorporer avec +lui; leurs visages se touchent. + +XCI.--Enfin, hors d'haleine, il se dégage et retire la rosée céleste, +cette jolie bouche de corail dont les lèvres avides de la déesse +connaissaient bien le parfum délicieux; elles s'en désaltèrent, et se +plaignent cependant de la sécheresse. Adonis accablé de caresses, elle +épuisée par sa froideur, tous deux tombent à terre avec leurs lèvres +collées ensemble. + +XCII.--Maintenant ses rapides désirs ont conquis sa proie plus docile, +elle se nourrit sans pouvoir se rassasier; ses lèvres sont triomphantes, +celles d'Adonis obéissent et payent la rançon qu'exige un vainqueur dont +la pensée, vorace comme un vautour, porte si haut ses prétentions qu'il +tarit l'humide trésor des lèvres du vaincu. + +XCIII.--Une fois qu'elle a goûté la douceur des dépouilles, elle +commence à piller avec une aveugle fureur; son visage est en sueur, son +sang bouillonne; sa passion, sans frein, lui donne un courage désespéré; +elle appelle l'oubli, et repousse la raison, elle oublie la chaste +rougeur de la honte et le naufrage de l'honneur. + +XCIV.--Lassé, fatigué et échauffé par ses étroits embrassements, tel +qu'un oiseau sauvage apprivoisé à force d'être manié, tel que l'agile +chevreuil fatigué par la chasse, ou comme un enfant mutin calmé par des +caresses, Adonis obéit, et ne résiste plus, pendant que Vénus lui prend +non tout ce qu'elle veut, mais tout ce qu'elle peut. + +XCV.--Quelle cire assez gelée pour ne pas se fondre à la chaleur, et +pour ne pas céder enfin à la plus légère impression? Les objets placés +au delà de l'espérance sont souvent atteints par la témérité, surtout en +fait d'amour; la hardiesse dépasse la permission: l'Amour ne se +décourage pas comme un lâche pâle et tremblant, mais ose davantage quand +ce qu'il courtise est rebelle. + +XCVI.--Oh! si elle avait renoncé, lorsque Adonis fronçait le sourcil, +elle n'eût point savouré un semblable nectar sur ses lèvres: des mots +durs et de sévères regards ne doivent point repousser les amants. Les +roses ont bien des épines, mais on recueille néanmoins. La beauté +fût-elle sous vingt verrous, l'Amour triompherait de tous les obstacles +et les enfoncerait tous. + +XCVII.--Par pitié, enfin, elle ne peut le retenir plus longtemps; le +pauvre enfant la prie de le laisser aller; elle se décide à ne plus le +retenir, lui dit adieu, et lui recommande d'avoir bien soin de son +coeur, qu'il emporte captif dans sa poitrine, jure-t-elle par l'arc de +Cupidon. + +XCVIII.--«Aimable enfant, dit-elle, je vais passer cette nuit dans la +douleur, car mon coeur blessé ordonne à mes yeux de veiller. Dis-moi, +maître de l'Amour, nous verrons-nous demain? Dis-moi, nous verrons-nous, +nous verrons-nous; veux-tu me le promettre?» Il lui répond, non, parce +qu'il a l'intention d'aller le lendemain chasser le sanglier avec +quelques-uns de ses amis. + +XCIX.--«Le sanglier!» s'écrie-t-elle, et une soudaine pâleur couvre son +visage, comme une gaze étendue sur une rose purpurine: elle tremble à +ses paroles, elle jette ses bras autour de son cou qu'elle enchaîne, +elle tombe, toujours suspendue à son cou, elle tombe sur le dos et lui +sur son sein. + +C.--La voilà dans la lice de l'Amour; son champion est monté pour le +combat: vaine illusion; il ne veut pas dompter sa monture. Plus +malheureuse que Tantale, elle tient l'Élysée et les délices lui +échappent. + +CI.--Telle que ces pauvres oiseaux, qui, abusés par des grappes peintes, +se rassasient par les yeux et souffrent la faim, elle languit dans sa +mésaventure, comme ces pauvres oiseaux qui voyaient des baies inutiles. +Elle prodigue ses baisers à son amant pour chercher à allumer l'ardeur +qu'elle ne trouve point en lui. + +CII.--Mais tout est inutile, bonne reine, cela ne sera pas; elle a osé +tout ce qui se pouvait oser: ses prières eussent mérité une plus riche +récompense. Elle est l'Amour; elle aime et n'est point aimée. «Fi donc! +fi donc! dit-il, vous m'étouffez; laissez-moi partir, vous n'avez aucune +raison de me retenir ainsi.» + +CIII.--«Tu serais déjà parti, cher enfant, répond-elle, si tu ne m'avais +dit que tu voulais chasser le sanglier. Oh! sois prudent; tu ne sais pas +ce que c'est de blesser avec le fer d'une javeline ce sauvage animal qui +aiguise sans cesse des défenses qui n'ont jamais de fourrure, décidé à +tuer son adversaire comme un boucher funeste. + +CIV.--«Sur son dos il a une armée de piques hérissées qui sans cesse +menacent ses ennemis; ses yeux, semblables à des vers luisants, +étincellent quand il est irrité; son groin creuse des tombeaux partout +où il passe; furieux, il frappe tout ce qu'il rencontre, et tous ceux +qu'il frappe, ses cruelles défenses les tuent. + +CV.--«Ses flancs robustes, armés de rudes soies, sont à l'épreuve de la +pointe de ta lance; son cou épais et court est difficile à blesser; dans +sa fureur, il attaquerait le lion; les broussailles et les arbustes +épineux à travers lesquels il se précipite se séparent comme s'ils en +avaient peur. + +CVI.--«Hélas! il ferait peu de cas de ton visage, auquel les yeux de +l'Amour payent un tribut de regards; de ta douce main, de tes lèvres +suaves, ou de tes yeux de cristal dont la perfection étonne le monde. +Mais, s'il pouvait te surprendre, le cruel, ô triste pressentiment! il +détruirait tous tes charmes, comme il détruit une prairie. + +CVII.--«Oh! laisse-le en paix dans sa dégoûtante tanière: la beauté n'a +rien à faire avec de tels monstres; ne t'expose pas volontairement à ce +danger! Ceux qui prospèrent prennent conseil de leurs amis. Quand tu as +nommé le sanglier, à ne te rien cacher, j'ai tremblé pour toi, et tout +mon corps a frémi. + +CVIII.--«N'as-tu pas remarqué mon visage? N'ai-je point pâli? n'as-tu +pas vu les indices de la crainte dans mes yeux? ne me suis-je pas +évanouie? ne suis-je point tombée? Dans ce sein sur lequel tu es penché, +mon coeur, troublé par de tristes pressentiments, palpite, s'agite, ne +trouve point de repos; il te soulève sur ma poitrine comme un +tremblement de terre. + +CIX.--«Car là où règne l'amour, une jalouse inquiétude s'établit +d'elle-même sa sentinelle, donne de fausses alarmes, dénonce la +rébellion, et dans un temps de paix crie: Tue, tue! Elle trouble le +paisible amour par ses caprices, comme l'air et l'eau éteignent le feu. + +CX.--«Ce délateur chagrin, cet espion qui fomente les querelles, cette +chenille qui dévore les tendres bourgeons de l'amour, cette jalousie +rapporteuse, querelleuse, qui tantôt apporte des nouvelles vraies et +tantôt des fausses, elle frappe à la porte de mon coeur et me dit à +l'oreille que si je t'aime, je dois craindre ta mort. + +CXI.--«Bien plus, elle offre à mes regards le tableau d'un sanglier +furieux; sous ses défenses aiguës, je vois étendu sur le dos quelqu'un +qui te ressemble, couvert de blessures, et dont le sang répandu sur les +fleurs nouvelles les fait pencher de douleur et baisser la tête. + +CXII.--«Que ferais-je en te voyant dans cet état, puisque je tremble à +cette image? Cette pensée fait saigner mon faible coeur, et la crainte +m'enseigne l'avenir! Oui, je prédis ta mort et mon éternelle douleur, si +demain tu rencontres le sanglier. + +CXIII.--«Mais si tu veux absolument chasser, laisse-toi guider par moi, +lance tes chiens contre le lièvre peureux, le renard qui vit de ruse ou +le chevreuil qui n'ose rien affronter; poursuis ces timides animaux sur +les collines, et tiens tête à ton lévrier sur ton coursier agile. + +CXIV.--«Et lorsque tu es sur la trace du lièvre à la vue courte, observe +comme le pauvre fugitif devance le vent pour échapper à son danger, et +avec quel soin il tourne et traverse et multiplie ses détours; les +différents sentiers qu'il suit sont comme un labyrinthe pour dérouter +ses ennemis. + +CXV.--«Quelquefois il court au milieu d'un troupeau de moutons pour +tromper l'odorat subtil des chiens; quelquefois il traverse des lieux +souterrains où les lapins habitent, pour arrêter les hurlements sonores +de ceux qui le poursuivent; quelquefois encore, c'est dans une troupe de +daims qu'il se cache: le danger invente des ruses, la crainte donne de +l'esprit. + +CXVI.--«Car une fois là, son odeur se mêle à celle d'autres animaux, les +lévriers excités reniflent l'air, ils hésitent et ils cessent leurs +clameurs jusqu'à ce qu'ils soient parvenus avec peine à reconnaître la +piste refroidie. Alors les aboiements recommencent, l'écho répond comme +si une autre chasse avait lieu dans les airs. + +CXVII.--«Cependant le pauvre lièvre, au sommet d'un coteau lointain, se +tient accroupi; il écoute pour entendre si les ennemis le poursuivent +encore; il entend de nouveau leurs voix bruyantes, et son désespoir peut +bien se comparer à celui d'un malade qui entend retentir le glas. + +CXVIII.--«Tu verras ce malheureux, inondé de sueur, tourner et +retourner, revenir sur ses pas: chaque broussaille jalouse écorche ses +jambes fatiguées; chaque ombre le fait arrêter; le moindre bruit le fait +hésiter, car l'infortune est foulée aux pieds par tous, et dans son +abaissement elle ne trouve aucun ami. + +CXIX.--«Reste tranquille; écoute-moi encore un peu: non, ne me résiste +pas, car tu ne te relèveras pas. Si, contre mon habitude, tu m'entends +faire de la morale, c'est pour te faire haïr la chasse du sanglier. +J'ajoute ceci à cela et une raison à une autre, car l'amour peut faire +un commentaire sur tous les maux. + +CXX.--«Où en étais-je?--Peu m'importe, dit-il; laissez-moi, et +l'histoire finira fort à propos: la nuit se passe.--Eh bien! qu'importe! +dit-elle.--Je suis attendu par mes amis, répond-il; voilà qu'il fait +obscur, et je tomberai en m'en allant.--Ah! lui dit-elle, le désir ne +voit jamais mieux que la nuit. + +CXXI.--«Mais si tu tombes, figure-toi que c'est la terre qui, amoureuse +de toi, te fait trébucher rien que pour te dérober un baiser. De riches +dépouilles rendent les honnêtes gens voleurs; c'est ainsi que tes lèvres +rendent la modeste Diane dédaigneuse et solitaire; elle a peur d'être +tentée de te voler un baiser et de mourir parjure. + +CXXII.--«Maintenant je devine la raison de cette nuit si sombre. Cynthie +honteuse obscurcit son diadème d'argent, jusqu'à ce que la nature soit +condamnée comme traître et faussaire pour avoir volé au ciel les moules +divins dans lesquels elle t'a formé, en dépit des cieux, pour éclipser +le soleil pendant le jour et Cynthie pendant la nuit. + +CXXIII.--«C'est pourquoi elle a séduit les Destinées pour détruire le +rare chef-d'oeuvre de la nature, en mêlant des infirmités à la beauté, +et d'impurs défauts à la perfection pure, qu'elle a soumise à la +tyrannie des cruels accidents et de toutes sortes de maux. + +CXXIV.--«Tels que la fièvre brûlante et ses pâles accès; la peste qui +empoisonne la vie; la folie et son délire; la maladie qui ronge la +moelle des os, et qui corrompt le sang en l'échauffant; enfin le dégoût, +la douleur et le funeste désespoir ont juré la mort de la nature pour la +punir de t'avoir fait si beau. + +CXXV.--«Et ce qui charme n'est pas la moindre de toutes ces maladies, +c'est qu'un combat d'une minute détruise la beauté, le charme, le goût, +le teint, la grâce: tout ce qu'admirait tout à l'heure un spectateur +impartial est tout à coup perdu, fondu, anéanti, comme la neige +disparaît sous le soleil de midi. + +CXXVI.--«Ainsi donc, en dépit de la stérile chasteté, des vestales sans +amour et des nonnes égoïstes qui voudraient réduire la population de la +terre et produire une disette de fils et de filles... sois prodigue. La +lampe qui brûle pendant la nuit épuise son huile pour donner sa lumière +au monde. + +CXXVII.--«Ton corps sera-t-il autre chose qu'un tombeau dévorant, s'il +engloutit toute la postérité que d'après les droits du temps tu dois +avoir, à moins que tu ne la détruises dans une sombre obscurité? S'il en +est ainsi, le monde te tiendra en mépris puisque par ton orgueil tu le +prives d'une si belle espérance. + +CXXVIII.--«Par là, tu t'anéantis toi-même, crime plus grand que la +guerre civile, ou que celui des hommes qui portent sur eux-mêmes des +mains furieuses, ou bien des pères meurtriers qui arrachent la vie à +leurs fils. Une hideuse rouille s'attache au trésor caché, mais l'or qui +est mis en usage se multiplie toujours.» + +CXXIX.--«Allons, répondit Adonis; vous allez retomber dans vos vains +discours tant de fois rebattus? Le baiser que je vous ai donné vous a +été accordé en vain: c'est en vain que vous luttez contre un torrent; +car je vous proteste, par cette ténébreuse nuit, sombre nourrice du +désir, que je vous aime de moins en moins depuis votre dissertation. + +CXXX.--«Si l'Amour vous prêtait vingt mille langues, dont chacune serait +plus touchante que la vôtre, et aussi séduisante que les chants des +sirènes amoureuses, ses accents pénétrants seraient vains pour mon +oreille; car sachez que mon coeur s'y tient armé en sentinelle, et n'y +laisserait pas en entrer un son perfide. + +CXXXI.--«De peur que la mélodie trompeuse ne pénétrât jusque dans la +paisible enceinte de mon sein: et là mon petit coeur lui-même serait +entièrement perdu, s'il était privé de sommeil dans sa chambre à +coucher. Non, madame, non; mon coeur ne désire point de gémir; il dort +profondément tant qu'il dort seul. + +CXXXII.--«Qu'avez-vous dit que je ne puisse réfuter? le sentier qui +conduit au péril est doux. Je ne hais pas l'amour, mais votre manière +d'aimer qui prête des embrassements à tous les étrangers, vous en +agissez ainsi pour la multiplication de l'espèce: bizarre excuse de +prendre la raison pour servir les excès de la volupté. + +CXXXIII.--«Ne l'appelez pas l'amour; l'Amour s'est envolé au ciel depuis +que la honteuse débauche usurpe son nom sur la terre, et s'est couverte +de sa ressemblance pour séduire la beauté vermeille et la déshonorer; +car ce tyran la souille de ses brûlantes caresses, et la flétrit bientôt +comme la chenille flétrit les jeunes feuilles. + +CXXXIV.--«L'amour réjouit comme le soleil après l'orage, l'effet de la +débauche est comme celui de la tempête après le soleil; l'aimable +printemps de l'amour demeure toujours frais, l'hiver de la débauche +arrive avant que son été soit à demi fini; l'amour ne rassasie jamais, +la débauche meurt comme un glouton; l'amour est tout vérité, la débauche +est pleine de tromperies et de mensonges. + +CXXXV.--«J'en pourrais dire davantage, mais je n'ose; ce texte est vieux +et l'orateur trop jeune. Je me retire donc avec tristesse; mon visage +est rouge de honte et mon coeur plein de douleur: mes oreilles, qui ont +écouté votre langage indécent, se brûlent elles-mêmes pour s'être ainsi +rendues coupables.» + +CXXXVI.--Il dit, s'arrache du doux lien de ces beaux bras qui +l'enchaînaient sur le sein de Vénus; et il retourne chez lui en courant +à travers les sombres prairies, la laissant étendue par terre et +désolée. Avez-vous jamais vu une brillante étoile filer dans le ciel? +tel fuit Adonis pendant la nuit loin des yeux de Vénus. + +CXXXVII.--Ses regards le suivent comme ceux d'un homme, sur le rivage, +contemplent un ami qui vient de s'embarquer, jusqu'à ce que les vagues +furieuses ne lui permettent plus de l'apercevoir, en soulevant leurs +crêtes jusqu'aux nuages: de même la nuit impitoyable et sombre enveloppe +de ses ténèbres l'objet qui charmait l'oeil de Vénus. + +CXXXVIII.--Étourdie comme celui qui vient de laisser tomber par mégarde +un précieux bijou dans les ondes, ou étonnée comme l'homme errant dans +les ténèbres, lorsque son fanal s'éteint au milieu d'un bois dangereux, +telle Vénus reste confondue après avoir perdu dans l'obscurité celui +qu'elle avait découvert sur son chemin. + +CXXXIX.--Elle frappe son sein qui gémit, et les cavernes voisines +répètent ses plaintes comme si elles en étaient troublées; sa passion +s'augmente. Hélas! s'écrie-t-elle; et vingt fois elle ajoute: malheur, +malheur! Vingt échos répètent vingt fois le même cri. + +CXL.--Elle les écoute, commence une douloureuse lamentation, et +improvise un chant mélancolique; elle dit comment l'amour rend la +jeunesse esclave et fait radoter les vieillards; comment l'amour est +sage dans la folie et fou dans la sagesse. Son triste chant finit +toujours par malheur; et le choeur des échos répond à sa voix. + +CXLI.--Son chant dura longtemps, plus longtemps que la nuit; car les +heures de ceux qui aiment sont longues, quoiqu'elles paraissent courtes. +S'ils sont contents eux-mêmes, ils s'imaginent que les autres jouissent +de la même satisfaction et partagent leur plaisir; leurs longues +histoires souvent recommencées finissent sans auditeurs, et ne finissent +jamais. + +CXLII.--Car avec qui Vénus passerait-elle la nuit, si ce n'est avec de +vains sons, comparables à des parasites, répondant à toutes les voix, +comme des cabaretiers à la langue acérée, et adoucissant l'humeur des +esprits fantasques? Elle disait oui, l'écho répondait oui; et il eût dit +non si elle eût voulu. + +CXLIII.--Voyez la gentille alouette, qui, fatiguée du repos, s'élance +dans les airs au sortir de son nid humide, elle réveille l'aube +matinale, et le soleil, dans toute sa majesté, sort de son sein argenté: +ses rayons jettent tant d'éclat sur le monde, que les monts couronnés de +cèdres semblent de l'or bruni. + +CXLIV.--Vénus le salue en lui adressant ce bonjour flatteur: «O toi, +dieu brillant, père de toute lumière, toi de qui chaque étoile et chaque +astre empruntent le don magnifique qui lui permet de briller, il est +ici-bas un fils allaité par une mère mortelle, qui pourrait te prêter de +la lumière comme tu en prêtes aux autres!» + +CXLV.--Elle dit, et s'enfuit vers un bosquet de myrtes, réfléchissant +que la matinée est bien avancée et qu'elle n'a pas reçu de nouvelles de +son amant: elle écoute pour distinguer la voix de sa meute et le son de +son cor; elle les entend résonner gaiement, et elle s'avance à la hâte +dans la direction du bruit. + +CXLVI.--Elle court; sur son chemin les broussailles s'attachent à son +cou, d'autres caressent son front; d'autres encore s'entrelacent autour +de ses jambes pour l'arrêter: elle s'arrache violemment à leurs étroits +embrassements, telle qu'une biche aux mamelles pendantes qui s'empresse +d'aller allaiter son faon caché dans un taillis. + +CXLVII.--Tout à coup elle entend que les chiens sont aux abois: elle +tressaille; comme celui qui aperçoit devant lui une vipère repliée en +funestes anneaux, tremble et frissonne dans sa terreur, de même le +timide jappement des chiens épouvante Vénus et trouble tous ses sens. + +CXLVIII.--Car elle n'ignore plus que ce n'est pas une chasse sans +danger, et qu'on poursuit le sanglier farouche, l'ours féroce ou le +superbe lion. Les cris partent toujours du même point et la voix des +chiens exprime la terreur. A la vue d'un si redoutable ennemi ils se +font tous des politesses à qui l'attaquera le premier. + +CXLXIX.--Ces cris lugubres retentissent tristement à l'oreille de Vénus, +et pénètrent par surprise jusqu'à son coeur, qui, accablé par le doute +et par la terreur glacé, engourdit d'une faiblesse mortelle tous les +sens de la déesse; tels que des soldats qui, voyant leur capitaine se +rendre, fuient lâchement et n'osent tenir la campagne. + +CL.--C'est ainsi qu'elle s'arrête tremblante, jusqu'à ce que, pour +ranimer ses sens abattus, elle leur dise que c'est une terreur sans +fondement, et une illusion puérile qui les effraye. Elle leur ordonne de +ne plus trembler, elle leur ordonne de ne rien craindre, et au même +instant elle aperçoit le sanglier poursuivi. + +CLI.--Une écume blanche teinte de rouge comme un mélange de sang et de +lait teint sa gueule entr'ouverte à un sang couleur de pourpre: une +nouvelle terreur parcourt tout le corps de Vénus et l'emporte comme une +folle sans qu'elle sache où elle va; elle court d'un côté, puis n'ose +aller plus avant, et revient sur ses pas pour accuser le sanglier de +meurtre. + +CLII.--Mille pensées contraires l'entraînent de mille côtés divers; elle +revient dans les sentiers qu'elle a quittés; sa précipitation se joint à +des délais; semblable à l'homme pris de vin qui, ayant l'air de faire +attention à tout, et toujours inattentif, commence toujours et ne +termine rien. + +CLIII.--Ici elle trouve un limier réfugié dans un buisson, et demande à +l'animal fatigué où est son maître; plus loin elle en trouve un autre +qui lèche ses blessures, seul baume souverain contre les plaies +envenimées: en voici un autre qui se traîne d'un air chagrin; elle lui +parle, et il lui répond en hurlant. + +CLIV.--A peine a-t-il terminé ses discordantes clameurs, qu'un autre +chien blessé, à la gueule béante, le poil noir et hérissé, déchire les +airs de sa voix plaintive; un autre, et puis un autre encore, lui +répondent en traînant leur noble queue jusqu'à terre et secouant leurs +oreilles écorchées en versant leur sang à chaque pas. + +CLV.--Voyez! de même que les pauvres habitants du monde sont effrayés +par les apparitions, les signes et les prodiges qu'ils contemplent +longtemps d'un oeil effaré en leur attribuant de sinistres prophéties, +de même Vénus à ces signes funestes, respire avec peine, et puis +soupirant, s'indigne contre la Mort. + +CLVI.--«Tyran horrible, affreux, maigre, décharné, odieux ennemi de +l'Amour!--C'est ainsi qu'elle inspire la mort. Fantôme au sourire +sinistre, ver de la terre, que prétends-tu donc? étouffer la beauté, et +terminer les jours de celui qui, pendant sa vie, d'un souffle donnait de +l'éclat à la rose, du parfum à la violette. + +CLVII.--«S'il est mort... Oh! non; il est impossible qu'en voyant sa +beauté tu aies osé le frapper! Oh! oui, c'est possible, tu n'as point +d'yeux pour voir, mais dans ta rage tu frappes au hasard; ton but est la +vieillesse; mais ton trait infidèle manque ce but, et perce le coeur +d'un enfant. + +CLVIII.--«Si tu lui avais seulement dit de prendre garde, il eût parlé; +à sa voix ton bras eût été sans pouvoir. Les destinées te maudiront pour +ce coup fatal: elles t'ordonnent d'arracher une mauvaise herbe, tu +arraches une fleur. C'est la flèche d'or de l'Amour qui aurait dû +l'atteindre, et non le dard d'ébène de la Mort pour le tuer. + +CLIX.--«As-tu soif de larmes, que tu en veuilles faire tant verser? quel +bien un douloureux sanglot peut-il te faire? pourquoi as-tu plongé dans +l'éternel sommeil ces yeux qui apprenaient à voir à tous les yeux? +Maintenant la nature s'inquiète peu de tes coups mortels, puisque ta +rigueur a détruit son plus bel ouvrage.» + +CLX.--Ici, accablée comme une femme désespérée, elle abaisse ses +paupières, qui, comme des écluses, arrêtent l'humide cristal qui coulait +en ruisseau de ses deux belles joues, jusque dans le doux lit de son +sein: mais cette pluie argentée se fait bientôt jour à travers ces +obstacles, et les contraint de se rouvrir par son cours impétueux. + +CLXI.--Oh! combien ses yeux et ses larmes se furent réciproquement +redevables! Ses yeux se voient dans les larmes, les larmes dans ses +yeux: l'un et l'autre cristal reproduisent leur douleur mutuelle, leurs +douleurs que des soupirs consolateurs cherchaient à calmer. Mais comme +on voit dans un jour d'orage tantôt la pluie, tantôt le vent, les +soupirs sèchent ses joues que les larmes inondent encore. + +CLXII.--Des passions variables se pressent autour de sa constante +douleur, comme se disputant à qui conviendra le mieux à sa détresse. +Chacune d'elles est accueillie, chaque passion sauvage à la douleur +présente semble la plus forte; mais aucune ne l'emporte sur les autres; +alors elles se confondent ensemble comme un groupe de nuages qui se +consultent pour une tempête. + +CLXIII.--Cependant elle entend un chasseur appeler dans le lointain. +Jamais chant de nourrice ne plut autant à son nourrisson. Ce son appelle +l'espérance, qui s'efforce de bannir les tristes idées qu'elle poursuit: +la joie renaissante l'engage à se réjouir et la flatte en lui persuadant +que c'est la voix d'Adonis. + +CLXIV.--Ses larmes remontent à leur source, et restent prisonnières dans +ses yeux comme des perles sous un verre: cependant parfois une de ces +perles orientales s'échappe sur sa joue qui l'absorbe, comme si elle +craignait de la laisser passer et de la voir laver le sale visage de la +terre, qui n'est qu'enivrée lorsqu'elle semble noyée. + +CLXV.--Inexplicable amour! qu'il est étrange de ne pas croire et d'être +si crédule! ton bonheur et ta souffrance sont également extrêmes; le +désespoir et l'espérance te rendent également ridicule: l'une te flatte +par d'improbables pensées, et l'autre te détruit aussitôt par des +pensées vraisemblables! + +CLXVI.--Maintenant elle défait le tissu qu'elle a fabriqué: Adonis vit, +la mort n'est plus coupable. Ce n'est pas elle qui l'accusait de ne rien +valoir; elle s'empresse d'ajouter des louanges à son nom odieux: elle +l'appelle la reine des tombeaux, le tombeau des rois, la souveraine de +toutes les choses mortelles. + +CLXVII.--«Non, non, dit-elle, aimable Mort, je ne faisais que +plaisanter; cependant pardonne-moi, j'éprouvai une espèce de crainte en +voyant le sanglier, cet animal féroce qui ne connut jamais la pitié mais +qui reste impitoyable. Voilà pourquoi, aimable fantôme (je dois avouer +la vérité), je t'accusais, craignant la mort de mon amant. + +CLXVIII.--«Ce n'est pas ma faute; le sanglier a provoqué ma langue. +Prends-t'en à lui, invisible souveraine; c'est cet odieux animal qui t'a +outragée; je n'étais que son instrument; c'est lui qui est l'auteur de +la calomnie. La douleur a deux langues; et jusqu'ici jamais une femme ne +put les gouverner toutes deux sans avoir l'esprit de dix femmes.» + +CLXIX.--Espérant qu'Adonis est vivant, c'est ainsi qu'elle atténue ses +premiers soupçons, et pour préserver la beauté d'Adonis, elle cherche à +s'insinuer humblement dans les bonnes grâces de la Mort; elle lui parle +de ses trophées, de ses statues, de ses monuments; elle raconte ses +victoires, ses triomphes et ses gloires. + +CLXX.--«O Jupiter! dit-elle, que j'étais insensée de m'abandonner à tant +de faiblesse, et de pleurer la mort de celui qui vit et ne doit pas +mourir jusqu'au renversement complet de toute l'espèce humaine; car avec +lui périrait la beauté; et la beauté une fois morte le noir chaos +régnerait de nouveau! + +CLXXI.--«Fi donc, fol amour, tu es aussi craintif qu'un homme chargé +d'un trésor et pressé par les voleurs; des bagatelles, que n'ont +distinguées ni l'oeil ni l'oreille, troublent ton lâche coeur de fausses +alarmes.» Elle entend à ce dernier mot un cor joyeux, elle bondit, elle +qui tout à l'heure était si abattue. + +CLXXII.--Elle vole, telle qu'un faucon vers sa proie, et le gazon ne +fléchit pas, tant elle le foule légèrement et dans sa hâte elle aperçoit +le triomphe de l'odieux sanglier sur celui qu'elle aimait; à ce +spectacle ses yeux, comme frappés de mort, se cachent, semblables aux +étoiles honteuses du jour. + +CLXXIII.--Telle encore que le limaçon qui, si ses cornes délicates sont +touchées, rentre souffrant dans sa caverne d'écaille, et là tout +rabougri reste longtemps à l'ombre avant d'oser ressortir de nouveau; de +même à l'aspect du cadavre sanglant, les yeux de Vénus se sont réfugiés +dans les sombres orbites de sa tête. + +CLXXIV.--Là, ils abandonnent leur fonction et leur lumière à +l'indisposition du cerveau troublé qui leur ordonne de s'associer avec +la nuit sombre, et de ne plus blesser le coeur par leurs regards; comme +un roi affligé sur son trône, ce coeur pousse un douloureux gémissement +excité par leurs suggestions. + +CLXXV.--Cependant, chaque sens tributaire frémit, de même que le vent, +emprisonné dans la terre, s'efforçant de s'ouvrir un passage, ébranle +les fondements du monde, ce qui trouble l'esprit des hommes par de +sinistres terreurs. Ce bouleversement surprend si fort chaque organe que +les yeux s'élancent de nouveau de leurs sombres retraites. + +CLXXVI.--En souriant, ils jettent à regret leur lumière sur la large +blessure que le sanglier a faite dans le tendre sein d'Adonis, dont la +blancheur ordinaire, semblable à celle du lis, était inondée de larmes +de pourpre répandues par la plaie. Il n'était à l'entour aucune fleur, +aucune herbe, aucune plante, aucune feuille, aucune racine qui ne lui +ravît son sang, et ne semblât saigner avec lui. + +CLXXVII.--La pauvre Vénus remarque cette sympathie solennelle; elle +penche sa tête sur une épaule, son désespoir est muet, elle s'abandonne +à son délire. Elle pense qu'il ne pouvait mourir, qu'il n'est pas mort. +Sa voix est étouffée, ses genoux oublient de fléchir; ses yeux sont +furieux d'avoir pleuré naguère! + +CLXXVIII.--Elle tient ses regards constamment fixés sur la blessure, sa +vue éblouie la lui représente triple, et alors elle blâme ses yeux +féroces de multiplier les blessures là où il ne devait y en avoir +aucune. Le visage d'Adonis paraît double, chacun de ses membres est +doublé, car souvent l'oeil s'abuse quand le cerveau est troublé. + +CLXXIX.--«Ma langue, dit-elle, ne peut exprimer ma douleur pour un seul, +et cependant voilà deux Adonis morts. Je n'ai plus de soupirs; mes +larmes amères sont taries, mes yeux sont un feu brûlant, mon coeur est +changé en plomb et le plomb de mon coeur accablé se dissout devant le +feu ardent de mes yeux; je mourrai dans cette flamme liquide du désir. + +CLXXX.--«Hélas, pauvre univers! quel trésor tu as perdu? quel visage +reste ici-bas digne d'être regardé? quelle langue musicale +entendons-nous? qu'y a-t-il dans le passé ou dans l'avenir qui puisse +désormais faire ta gloire? Ces fleurs sont suaves, leurs couleurs +fraîches et vermeilles, mais la véritable et parfaite beauté vivait et +est morte dans lui. + +CLXXXI.--«Qu'aucune créature ne porte à l'avenir ni toque ni voile! Ni +le soleil ni le vent ne chercheront à vous caresser; n'ayant point de +beauté à perdre, vous ne devez plus craindre: le soleil vous dédaigne, +et le vent vous siffle; mais quand Adonis vivait, le soleil et le vent +l'épiaient comme deux voleurs pour lui ravir sa beauté. + +CLXXXII.--«C'est pourquoi il mettait sa toque sous les bords de laquelle +le soleil brillant se glissait; le vent l'emportait, et puis jouait avec +ses cheveux: Adonis pleurait alors, et, par pitié pour ses tendres +années, tous deux se disputaient à qui le premier sècherait ses larmes. + +CLXXXIII.--«Pour voir ses traits, le lion se cachait derrière les haies, +de peur de l'effrayer; pour jouir de son chant, le tigre, devenu +apprivoisé, l'écoutait sans bruit. A sa voix, le loup abandonnait sa +proie, et de tout le jour, il n'effrayait plus l'innocent agneau. + +CLXXXIV.--«Quand il regardait son ombre dans un ruisseau, les poissons +déployaient sur elle leurs nageoires dorées. Quand il s'approchait +d'eux, les oiseaux étaient si ravis que quelques-uns chantaient, et +d'autres lui apportaient dans leurs becs des mûres et de rouges cerises. +Il les nourrissait de sa vue, et eux le nourrissaient de fruits. + +CLXXXV.--«Mais ce sanglier hideux et féroce avec un museau de hérisson, +qui de son oeil baissé cherche sans cesse un tombeau, ne vit jamais les +charmes d'Adonis, témoin le traitement qu'il lui a fait, ou s'il a vu +son visage, je sais alors que c'est en voulant le caresser qu'il l'a +tué. + +CLXXXVI.--«C'est vrai, c'est vrai, c'est ainsi qu'Adonis a été tué. Il +courait sur le sanglier avec sa lance acérée; l'animal, n'eût point +voulu le blesser de ses défenses, mais il voulait le désarmer par un +baiser. C'est involontairement que l'animal amoureux a entr'ouvert ses +flancs délicats et plongé ses défenses dans son sein. + +CLXXXVII.--«Si j'avais eu des dents comme lui, je dois avouer que je +l'aurais déjà tué en l'embrassant; mais il est mort, il n'a pas réjoui +ma jeunesse de son amour. J'en suis bien plus malheureuse.» A ces mots +elle tombe, et souille son visage avec le sang glacé d'Adonis. + +CLXXXVIII.--Elle regarde ses lèvres, elles sont pâles; elle lui prend la +main, elle est froide; elle murmure à son oreille un sombre récit comme +s'il entendait ses tristes paroles. Elle soulève les paupières qui +couvrent ses yeux, et voici: deux lampes éteintes y sont dans +l'obscurité. + +CLXXXIX.--Ce sont deux places où mille fois elle se vit elle-même, et +qui ne réfléchissent plus ses traits; elles ont perdu cette vertu où +elles excellaient tout à l'heure et toutes les beautés d'Adonis ont +perdu leur influence. «Merveille des temps! dit-elle, je suis irritée +qu'après ta mort le jour éclaire encore. + +CXC.--«Puisque tu n'es plus! voici: Je prédis que désormais la douleur +suivra partout l'amour, il sera escorté de la jalousie, trouvera les +préludes pleins de douceur et la fin insipide. Jamais il ne sera bien +d'accord; il sera toujours trop fort ou trop faible, afin que tous ses +plaisirs n'égalent jamais ses peines. + +CXCI.--«Il sera volage, perfide, trompeur il naîtra et il sera anéanti +dans un instant; il trouvera au fond du vase une lie empoisonnée, et les +bords seuls enduits d'un miel qui trompera les plus habiles. Il fera +perdre au plus robuste sa force; il rendra le sage muet, et enseignera à +l'imbécile l'art de parler. + +CXCII.--«Il sera économe et débauché, il apprendra à la vieillesse +décrépite les mesures de la danse; il calmera le scélérat étonné, +ruinera le riche, enrichira le pauvre; il sera fou à lier, tendre +jusqu'à la faiblesse; il vieillira le jeune homme, et ramènera la +vieillesse à l'enfance. + +CXCIII.--«Il sera soupçonneux là où il n'aura aucun motif de crainte; il +ne craindra rien quand il devra se méfier. Il sera compatissant et trop +sévère, et d'autant plus trompeur qu'il semblera plus juste. Il sera +pervers alors qu'on le croira tendre; il inspirera des terreurs à la +valeur, et donnera du courage au lâche. + +CXCIV.--«Il sera la cause de guerres et de funestes événements, divisera +le père et le fils, il sera soumis et asservi à tous les mécontentements +comme le bois sec l'est au feu. Puisque la mort détruit mon amour dans +son printemps, ceux qui aimeront le mieux ne jouiront pas de leur +amour.» + +CXCV.--Tout à coup l'enfant étendu mort auprès d'elle s'évanouit à ses +yeux comme une vapeur; et dans son sang, répandu sur la terre, naquit +une fleur pourpre tachetée de blanc, semblable à ses pâles joues et au +sang qui en parsemait la pâleur en gouttes arrondies. + +CXCVI.--Vénus baisse la tête pour sentir la nouvelle fleur, et la +compare au souffle de son Adonis. «Elle sera déposée dans mon sein, +dit-elle, puisque Adonis lui-même m'a été arraché par la mort.» Elle +cueille la fleur, et la tige laisse échapper une sève verte qu'elle +appelle des larmes. + +CXCVII.--«Pauvre fleur, ajoute-t-elle, c'était ainsi (douce fille d'un +père plus doux encore que ton parfum), c'était ainsi que ton père +pleurait au moindre chagrin; croître pour lui seul était son désir comme +c'est le tien; mais sache qu'il vaut autant te flétrir dans mon sein que +dans ton sang. + +CXCVIII.--«Ici fut la couche de ton père, ici dans mon sein; tu es son +héritière, voici ta place. Repose dans ce doux berceau, où les +battements de mon coeur te berceront jour et nuit. Il ne se passera pas +une minute dans une heure sans que je baise la fleur de mon bien-aimé.» + +CXCIX.--C'est ainsi que, fatiguée du monde, Vénus s'enfuit, elle +accouple ses colombes argentées, et par leur secours s'élève dans +l'espace des airs. Attelées à son char rapide, elles se dirigent vers +Paphos où leur reine veut s'enfermer et ne plus se laisser voir. + + +FIN DE VÉNUS ET ADONIS. + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Venus et Adonis, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VENUS ET ADONIS *** + +***** This file should be named 25694-8.txt or 25694-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/5/6/9/25694/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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