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+The Project Gutenberg EBook of Venus et Adonis, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Venus et Adonis
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: June 4, 2008 [EBook #25694]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VENUS ET ADONIS ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+ Note du transcripteur.
+ ===============================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES.
+
+ Volume 8
+ La vie et la mort du roi Richard III
+ Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus
+ POEMES ET SONNETS:
+ Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce
+ La plainte d'une amante
+ Le Pèlerin amoureux.--Sonnets.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+ =================================================
+
+
+ VÉNUS ET ADONIS
+
+ POËME.
+
+
+ Vilia miretur vulgus, mihi flavus Apollo
+ Pocula castalia plena ministret aqua.
+ (Ovide. _Amor_. l. I, eleg. 15.)
+
+
+
+
+AU TRÈS-HONORABLE HENRY WRIOTHESLY,
+COMTE DE SOUTHAMPTON ET BARON DE TICHFIELD.
+
+
+Très-honorable seigneur,
+
+J'ignore si je me rends coupable en dédiant mes vers imparfaits à Votre
+Seigneurie, et si le monde me reprochera d'avoir choisi un si fort
+soutien pour un si faible fardeau; si vous daignez seulement être
+satisfait, je me tiendrai pour hautement honoré, et je promets de mettre
+à profit toutes mes heures de loisir jusqu'à ce que je puisse vous
+offrir quelques travaux plus sérieux. Mais si le premier enfant de mon
+imagination est mal conformé, je regretterai de lui avoir donné un si
+noble parrain, et je ne cultiverai jamais une terre si stérile, de peur
+de n'y recueillir que de mauvaises moissons. J'abandonne mes vers à
+votre honorable examen, et Votre Seigneurie au contentement de son
+coeur; puisse-t-il répondre toujours à vos désirs et aux espérances du
+monde!
+
+De Votre Seigneurie le dévoué serviteur,
+
+W. SHAKSPEARE.
+
+
+
+
+ VÉNUS ET ADONIS
+
+ POËME.
+
+
+I.--A peine le soleil, au visage vermeil, avait-il reçu les derniers
+adieux de l'aurore en pleurs, qu'Adonis, aux joues roses, partit pour
+les bois. Il aimait la chasse, mais se moquait de l'amour. La
+mélancolique Vénus va droit à lui; et, telle qu'un amant hardi, elle
+commence à lui faire la cour.
+
+II.--«Toi, qui es trois fois plus beau que moi-même,» dit-elle d'abord,
+«tendre fleur des campagnes, dont le parfum est sans égal; toi, qui
+éclipses toutes les nymphes; toi, plus aimable qu'un mortel, plus blanc
+que les colombes et plus vermeil que les roses, la nature qui t'a créé,
+en contradiction avec elle-même, dit que le monde finira avec ta vie!
+
+III.--«Consens, ô merveille, à descendre de ton coursier, et relie au
+pommeau de la selle les rênes qui enlacent sa tête orgueilleuse! Si tu
+daignes m'accorder cette faveur, tu apprendras mille doux secrets: viens
+t'asseoir ici, où le serpent ne siffle jamais, et je t'accablerai de
+baisers.
+
+IV.--«Cependant je n'émousserai pas tes lèvres par la satiété; je les
+rendrai encore plus avides au milieu de l'abondance, en les faisant
+pâlir et rougir tour à tour par une variété de caresses toujours
+renaissantes. Dix baisers seront aussi courts qu'un seul, et un seul
+aussi long que vingt; un jour d'été ne te paraîtra qu'une heure rapide,
+perdu ainsi dans des jeux qui te feront oublier le temps.»
+
+V.--Là-dessus, elle saisit sa main humide d'une moiteur qui indique la
+vigueur et l'énergie, et, tremblante de passion, elle l'appelle un
+baume, un remède souverain donné par la terre pour la guérison d'une
+déesse. Dans son délire, le désir lui donne la force et le courage
+d'arracher Adonis de son coursier.
+
+VI.--Sur un de ses bras est la bride du vigoureux coursier, sur l'autre
+elle tient le faible enfant qui rougit et boude avec un triste dédain.
+Les désirs sont froids chez lui, il n'entend rien aux jeux de l'amour;
+elle est brûlante et enflammée comme un charbon ardent; il est rouge de
+honte, mais froid comme la glace.
+
+VII.--Elle attache avec promptitude à une branche raboteuse la bride
+garnie de clous d'or. (Oh! combien l'Amour est adroit!) Voilà le cheval
+à l'écurie; elle se met en devoir d'attacher le cavalier; elle le pousse
+en arrière, comme elle voudrait être poussée; elle le gouverne par la
+force, mais non par le désir.
+
+VIII.--Dès qu'il est à terre, elle s'étend auprès de lui; tous deux
+reposent sur leurs coudes et sur leurs hanches; tantôt elle lui tape sur
+la joue, tantôt elle fronce le sourcil, et commence à lui adresser des
+reproches; mais bientôt elle lui ferme la bouche; et tout en
+l'embrassant elle lui parle avec le langage entrecoupé de la volupté.
+«Si tu veux me gronder, tes lèvres ne souriront plus.»
+
+IX.--Il brûle d'une ardeur timide; Vénus éteint de ses larmes l'ardeur
+pudique de ses joues; puis, avec le souffle de ses soupirs et en agitant
+ses cheveux d'or, elle cherche à les sécher comme avec un éventail. Il
+dit qu'elle est immodeste, et il la blâme; elle étouffe par un baiser ce
+qu'il allait ajouter.
+
+X.--Comme un aigle affamé, excité par un long jeûne, déchire de son bec
+les plumes, les os et la chair, et secouant ses ailes dévore tout ce
+qu'il rencontre, jusqu'à ce qu'il ait assouvi son double gosier, ou que
+la proie ait disparu tout entière; de même Vénus baisait le front
+d'Adonis, ses joues, ses lèvres; et là où elle finit, là elle
+recommence.
+
+XI.--Forcé de céder, mais sans jamais obéir, il est étendu haletant, son
+haleine arrive au visage de Vénus; elle se repaît de cette vapeur comme
+d'une proie, et l'appelle une rosée céleste, un air embaumé; elle
+voudrait que ses propres joues fussent changées en parterres de fleurs,
+pourvu qu'elles fussent humectées par cette rosée vivifiante.
+
+XII.--Voyez un oiseau pris dans un filet; tel est Adonis enchaîné dans
+ses bras: sa timidité pure et sa résistance domptée lui donnent un air
+boudeur, qui ajoute de nouveaux charmes à ses yeux irrités: la pluie qui
+tombe dans un fleuve déjà plein l'oblige à franchir ses bords.
+
+XIII.--Vénus supplie encore, elle supplie avec grâce, car elle module sa
+voix pour charmer l'oreille de ce qu'elle aime. Il reste sombre, il
+refuse et boude, tour à tour rouge de honte et pâle de colère; s'il
+rougit, elle l'aime davantage; ce qu'elle préférait disparaît devant des
+transports plus vifs encore.
+
+XIV.--Comme il se montre, elle ne peut que l'aimer; elle jure par sa
+main immortelle de ne jamais s'éloigner de son sein qu'il n'ait capitulé
+avec ses larmes qui coulent toujours et inondent ses joues; un seul doux
+baiser acquittera cette dette immense.
+
+XV.--A cette promesse il lève la tête, tel qu'une poule d'eau qui
+apparaît entre deux vagues, mais qui disparaît tout aussitôt dès qu'on
+la regarde. C'est ainsi qu'il offre de lui accorder ce qu'elle demande;
+mais au moment où ses lèvres sont prêtes à accepter le payement, il
+cligne l'oeil et tourne ses lèvres d'un autre côté.
+
+XI.--Jamais voyageur, dans les ardeurs de l'été, ne soupira davantage
+après un peu d'eau, qu'elle ne soupirait après cette faveur. Elle voit
+ce qu'elle désire et ne peut l'obtenir; elle se baigne dans la rivière
+et son feu ne s'éteint pas. «Oh! par pitié, s'écrie-t-elle, enfant au
+coeur de pierre, ce n'est qu'un baiser que je demande, pourquoi es-tu si
+timide?
+
+XVII.--«J'ai été suppliée comme je te supplie maintenant, même par le
+farouche et cruel dieu de la guerre, dont la tête superbe ne fléchit
+jamais dans les combats, et qui triomphe partout où il va, dans toutes
+les querelles; cependant il fut mon captif et mon esclave, et il a
+mendié ce que tu obtiendras sans l'avoir demandé.
+
+XVIII.--«Sur mes autels il a déposé sa lance, son bouclier entaillé, son
+cimier triomphant; pour l'amour de moi il apprit à jouer et à danser; il
+apprit à folâtrer, à s'amuser, à badiner, à sourire, à plaisanter,
+méprisant son grossier tambour, ses rouges enseignes, faisant de mes
+bras son champ de bataille et sa tente de mon lit.
+
+XIX.--«Ainsi, je triomphai du conquérant et je le tins captif dans des
+chaînes de roses. L'acier le mieux trempé obéissait à la force de son
+bras, cependant il fut soumis par ma réserve et mes dédains. Oh! ne sois
+pas trop fier; ne te vante pas de ta puissance, parce que tu gouvernes
+celle qui dompta le dieu des batailles!
+
+XX.--«Touche seulement mes lèvres avec les tiennes (elles sont si
+belles; quoique les miennes ne soient pas si belles, elles sont
+vermeilles aussi): le baiser t'appartiendra aussi bien qu'à moi. Que
+vois-tu par terre? relève la tête, regarde dans mes yeux où ta beauté se
+réfléchit. Pourquoi donc tes lèvres ne s'attachent-elles pas aux
+miennes, puisque tes yeux se réfléchissent dans les miens?
+
+XXI.--«As-tu honte d'un baiser? Eh bien, ferme les yeux, je ferai comme
+toi; le jour nous semblera la nuit; l'amour tient ses fêtes là où l'on
+n'est que deux: sois donc plus hardi, nos ébats n'ont pas de témoins;
+ces violettes bleues sur lesquelles nous sommes couchés ne peuvent ni
+bavarder, ni savoir ce que nous faisons.
+
+XXII.--«La fraîcheur de tes lèvres séduisantes annonce que tu es à peine
+mûr; cependant on peut bien goûter tes charmes. Fais usage du temps, ne
+laisse pas échapper l'occasion; la beauté ne doit pas se consumer
+elle-même; les belles fleurs qu'on ne cueille pas dans leur éclat se
+fanent et périssent bientôt.
+
+XXIII.--«Si j'étais laide, vieille et ridée, mal élevée, difforme,
+grossière, grondeuse, épuisée, la vue trouble, perclue, glacée, stérile,
+maigrie, desséchée, alors tu pourrais hésiter, car je ne serais point
+faite pour toi; mais n'ayant aucun défaut, pourquoi me détestes-tu?
+
+XXIV.--«Tu ne peux découvrir une ride sur mon front, mes yeux sont
+bleus, brillants et vifs, ma beauté comme le printemps se renouvelle
+chaque année, ma chair est douce et fraîche, mon sang ardent; si tu
+pressais dans la tienne ma main douce et moite, tu la sentirais
+disparaître dans cette étreinte comme si elle était prête à se fondre.
+
+XXV.--«Dis-moi de parler, j'enchanterai ton oreille; ordonne, et comme
+une fée je bondirai sur le gazon, ou telle qu'une nymphe à la longue
+chevelure éparse, je danserai sur le sable sans y laisser la trace de
+mes pas. L'amour est un esprit de feu, il n'a rien de grossier qui
+l'abaisse vers la terre, mais il est léger et aspire à s'élever.
+
+XXVI.--«Témoin cette couche de primevères sur laquelle je repose, témoin
+ces faibles fleurs qui me soutiennent comme des arbres robustes: deux
+frêles colombes me traînent à travers les airs depuis le matin jusqu'au
+soir, partout où il me plaît d'aller. L'amour est si léger, aimable
+enfant, se peut-il que tu le croies trop lourd pour toi!
+
+XXVII.--«Ton coeur est-il épris de ton propre visage? Ta main droite
+peut-elle trouver l'amour dans ta main gauche? alors, aime-toi toi-même,
+sois rejeté par toi-même, prive-toi de la liberté et plains-toi du
+larcin; c'est ainsi que Narcisse s'abandonna lui-même et périt pour
+embrasser son ombre dans le ruisseau.
+
+XXVIII.--«Les torches sont faites pour éclairer, les bijoux pour servir
+de parure, les mets délicats pour être goûtés, la fraîcheur de la beauté
+pour enchanter, les herbes des champs pour parfumer l'air, les arbres
+pour porter des fruits; tout ce qui ne pousse que pour soi abuse de ses
+facultés; les semences naissent des semences, la beauté enfante la
+beauté, tu fus engendré, ton devoir est d'engendrer à ton tour.
+
+XXIX.--«Pourquoi te nourrirais-tu des dons de la terre, si ce n'est pour
+nourrir la terre de tes dons? par la loi de la nature, tu dois te
+multiplier dans des enfants qui vivront quand tu ne seras plus. C'est
+ainsi qu'en dépit de la mort tu survivras dans ceux qui porteront ta
+ressemblance.»
+
+XXX.--Cependant la reine amoureuse commençait à être en nage, car
+l'ombre avait abandonné le lieu où ils reposaient; et Titan, fatigué au
+milieu de sa course, les regardait d'un oeil brûlant, souhaitant
+qu'Adonis dirigeât son char pourvu qu'il pût lui ressembler et se
+trouver près de Vénus.
+
+XXXI.--Soudain d'un air insouciant et avec un regard sombre, boudeur et
+dédaigneux, voilant de ses sourcils froncés l'éclat de ses yeux, comme
+les vapeurs d'un brouillard obscurcissent le ciel, Adonis s'écrie d'un
+ton aigre: «Fi! plus d'amour! le soleil me brûle le visage, il faut que
+je m'en aille.»
+
+XXXII.--«Hélas! dit Vénus: si jeune et si cruel! quelle pauvre excuse tu
+me donnes pour t'échapper! mon souffle céleste sera pour toi un zéphyr
+qui dissipera la chaleur du soleil qui darde sur nous. Je te ferai un
+abri de mes cheveux, et, s'ils brûlent aussi, je les éteindrai avec mes
+larmes.
+
+XXXIII.--«Le soleil qui brille dans le ciel n'est que brûlant, et moi,
+je suis entre le soleil et toi! la chaleur qu'il donne ne m'incommode
+guère; ce sont tes yeux dont le feu me consume: si je n'étais
+immortelle, ma vie se terminerait entre le soleil céleste et le soleil
+terrestre.
+
+XXXIV.--«Es-tu donc si rebelle, es-tu de pierre ou dur comme l'acier?
+Ah! tu es plus dur que la pierre, car la pierre s'amollit sous la pluie.
+Es-tu fils d'une femme, et peux-tu ne pas sentir ce qu'est l'amour?
+combien l'absence d'amour fait souffrir? Ah! si ta mère avait eu un
+coeur si cruel, elle ne t'aurait pas enfanté, elle serait morte dans sa
+solitude.
+
+XXXV.--«Qui suis-je pour être ainsi méprisée par toi, ou quel grand
+danger y a-t-il dans mon amour? quel mal ferait à tes lèvres un pauvre
+baiser? Parle, mon bien-aimé; mais ne dis rien que de tendre ou garde le
+silence. Donne-moi un baiser, je te le rendrai, et puis un autre pour
+les intérêts, si tu en veux deux.
+
+XXXVI.--«Fi donc, portrait sans vie, marbre froid et insensible, idole
+bien enluminée, image sourde et inanimée, statue qui ne satisfait que
+les yeux, être semblable à l'homme, mais qui ne naquis point d'une
+femme: tu n'es pas un homme, quoique tu aies le teint d'un homme, car
+les hommes donnent des baisers par leur propre instinct.»
+
+XXXVII.--Elle dit, l'impatience arrête sa langue suppliante, et la
+colère qui l'étouffe la contraint au silence; ses joues enflammées, ses
+yeux ardents disent assez ses outrages; étant juge et amante, elle ne
+peut se faire rendre justice. Tantôt elle pleure, tantôt elle veut
+parler, ses sanglots s'y opposent.
+
+XXXVIII.--Parfois elle secoue la tête, puis elle lui prend la main; elle
+le regarde, et puis elle fixe ses yeux sur la terre. Quelquefois ses
+bras l'entourent comme une ceinture; elle voudrait l'enchaîner dans ses
+bras, mais il ne veut pas, et quand il s'efforce d'échapper à son
+étreinte, elle enlace ses doigts de lis.
+
+XXXIX.--«Mon amour, dit-elle, puisque je t'ai enfermé dans ce cercle
+d'ivoire, je serai le parc, et tu seras mon daim; nourris-toi où tu
+voudras, sur les coteaux ou dans la vallée; rassasie-toi sur mes lèvres,
+et, si les montagnes sont desséchées, erre plus bas, tu y trouveras de
+douces fontaines.
+
+XL.--«Dans ces limites tu as de quoi te satisfaire; une pelouse et une
+belle plaine délicieuse; des coteaux arrondis et des taillis épais et
+sombres pour te mettre à l'abri de la tempête et de la pluie. Sois donc
+mon daim puisque je suis un parc si charmant; aucun limier ne t'y
+poursuivra, quand même tu en entendrais aboyer mille.»
+
+XLI.--A ces mots, Adonis sourit de dédain; sur chacune de ses joues se
+forme une jolie fossette; c'est l'amour qui les a creusées, et s'il
+périssait il pourrait être enseveli dans une tombe si simple, sachant
+bien qu'une fois qu'il y serait déposé il y vivrait et ne pourrait pas
+mourir.
+
+XLII.--Ces aimables grottes, ces fossettes enchantées ouvrent leur
+bouche pour engloutir le caprice de Vénus. Elle était déjà folle, que va
+devenir sa raison? déjà frappée à mort, qu'a-t-elle besoin d'une autre
+blessure? Pauvre reine de l'amour, abandonnée dans ton propre empire,
+peux-tu bien aimer des joues que le mépris seul fait sourire?
+
+XLIII.--Maintenant que fera-t-elle, que dira-t-elle? elle a tout dit et
+n'a fait qu'augmenter ses maux. Le temps a fui, son amant va s'éloigner;
+il cherche à s'échapper de ses bras enlacés. «Par pitié, s'écrie-t-elle,
+une grâce... un remords...» Il s'élance et se précipite vers son
+coursier.
+
+XLIV.--Mais voici! D'un taillis voisin, une jeune cavale, robuste, belle
+et fière, aperçoit le coursier impatient d'Adonis; elle accourt,
+s'ébroue et hennit. Le coursier vigoureux, attaché à un arbre, brise ses
+rênes, et va droit à elle.
+
+XLV.--Il s'élance, il hennit, le voilà qui bondit avec orgueil, de son
+dur sabot rompt la courroie de la sangle. Triomphant de ce qui le
+régissait, il frappe la terre dont les cavités résonnent comme le
+tonnerre du ciel. Il broie entre ses dents le fer de son mors tressé.
+
+XLVI.--Ses oreilles se dressent, les flots de sa crinière se hérissent
+sur son cou recourbé, replié; ses naseaux aspirent l'air, et, comme une
+fournaise, rejettent d'épaisses vapeurs; son oeil superbe, qui étincelle
+comme le feu, montre son ardent courage et le transport qui l'agite.
+
+XLVII.--Tantôt il trotte, comme s'il comptait ses pas, avec une majesté
+calme et une modeste fierté; puis il se cabre, fait des courbettes et
+s'élance comme s'il disait: Voyez! telle est ma force; c'est ainsi que
+je cherche à captiver le regard de la belle cavale.
+
+XLVIII.--Que lui importe maintenant son cavalier irrité qui l'appelle,
+ses flatteurs «holà» ou ses cris «arrête-toi, entends-tu?» Que lui
+importent les rênes et la pointe aiguë de l'éperon, son riche harnais et
+son caparaçon brillant? Il voit celle qu'il aime et ne voit qu'elle;
+seule elle plaît à ses orgueilleux regards.
+
+XLIX.--Voyez le tableau où un peintre aurait voulu surpasser son modèle,
+en peignant un coursier bien proportionné; son art lutte contre l'oeuvre
+de la nature, comme si les morts pouvaient l'emporter sur les vivants.
+Ce même coursier était au-dessus d'un coursier ordinaire par ses formes,
+son courage, sa couleur, son allure et sa vigueur.
+
+L.--Sabot arrondi, articulations courtes, fanons velus et longs, large
+poitrail, oeil grand, tête petite, naseaux bien ouverts, encolure haute,
+oreilles courtes, jambes fortes et déliées, crinière claire, queue
+épaisse, croupe arrondie, peau fine, il avait tout ce qu'un cheval doit
+avoir, excepté un fier cavalier sur son dos orgueilleux.
+
+LI.--Quelquefois il s'éloigne et de là il regarde avec surprise, puis il
+bondit au mouvement d'une plume. Bientôt il se prépare à défier le vent:
+et on ne sait plus s'il court, où s'il vole. Le vent siffle entre sa
+crinière et sa queue, soulevant les crins qui se déploient comme des
+ailes emplumées.
+
+LII.--Il regarde celle qu'il aime et lui adresse ses hennissements; elle
+lui répond comme si elle devinait sa pensée. Fière, comme le sont les
+femmes, de se voir recherchée, elle feint le caprice, fait la cruelle,
+repousse son amour, dédaigne l'ardeur qu'il éprouve, et répond par des
+ruades à ses amoureuses caresses.
+
+LIII.--Alors, triste et mécontent, il baisse sa queue qui, telle qu'un
+panache flottant, prêtait une ombre bienfaisante à sa croupe en sueur.
+Il frappe du pied et mord dans sa rage les pauvres mouches. La cavale,
+voyant sa fureur, se rend plus complaisante, et sa colère est apaisée.
+
+LIV.--Son maître impatienté va pour le ressaisir, lorsque soudain la
+cavale indomptée, pleine de terreur et craignant de se voir saisie
+s'enfuit rapidement; le cheval la suit et laisse Adonis. Tous deux,
+comme égarés, se dirigent vers le bois, et dépassent les corbeaux qui
+cherchent à voler plus vite qu'eux.
+
+LV.--Essoufflé de sa course, Adonis s'assied, maudissant son coursier
+impétueux et indomptable. Voici de nouveau une bonne occasion qui
+s'offre à l'amour malheureux d'obtenir le bonheur qu'il implore: car les
+amants disent que le coeur a trois fois tort quand il est privé du
+secours de la langue.
+
+LVI.--Un four que l'on ferme n'en est que plus brûlant; une digue ne
+fait qu'augmenter la fureur d'un fleuve: on en peut dire autant d'une
+douleur cachée: la liberté de la parole calme le feu de l'amour; mais,
+quand l'avocat du coeur est muet, le client se meurt, son affaire est
+désespérée.
+
+LVII.--Il la voit venir, et recommence à rougir, de même qu'un charbon
+mourant que le vent rallume. Il cache son front irrité avec sa toque, et
+se tourne vers la terre d'un air chagrin, sans prendre garde à elle,
+bien qu'elle soit tout près: car il ne saurait la regarder avec des yeux
+favorables.
+
+LVIII.--Oh! quel spectacle c'était de la voir s'avancer en cachette vers
+le fantasque jeune homme, et d'observer les couleurs changeantes de ses
+joues, comme le rouge et le blanc se détruisaient l'un l'autre! la
+pâleur enfin y domine; mais de temps en temps ses yeux lancent des
+flammes comme s'il passait un éclair dans le ciel.
+
+LIX.--Le voilà devant lui, et il est assis, comme le ferait une amante
+timide, elle s'agenouille; avec une de ses belles mains elle relève sa
+toque; l'autre douce main caresse ses joues vermeilles. Ces joues
+délicates reçoivent l'impression de cette tendre main comme la neige
+fraîchement tombée garde toute empreinte.
+
+LX.--O quelle guerre de regards se déclara alors entre eux! Les yeux de
+Vénus implorent ceux d'Adonis, qui la regardent comme s'ils ne la
+voyaient pas. Ses yeux le conjurent encore, mais ses regards dédaignent
+ses prières. Toute cette pantomime est expliquée par les larmes que les
+yeux de Vénus répandent comme ceux d'un choeur de tragédie.
+
+LXI.--Elle le prend doucement par la main: c'est un lis enfermé dans une
+prison de neige, ou une main d'ivoire dans un cercle d'albâtre tant
+l'amie est blanche qui presse sa blanche ennemie. Cette lutte charmante
+entre celle qui veut et celui qui ne veut point ressemblait aux ébats de
+deux colombes argentées qui se becquètent.
+
+LXII.--Bientôt l'interprète des pensées de Vénus reprend: «O toi, le
+plus beau de tous ceux qui se meuvent sur le globe de la terre! que
+n'es-tu ce que je suis, et moi un homme; mon coeur intact comme le tien,
+et ton coeur atteint de ma blessure! Pour le prix d'un doux regard, je
+t'assurerais mon secours lorsque la pâte de mon corps pourrait seule te
+sauver.
+
+LXIII.--«Rendez-moi ma main, dit Adonis: pourquoi la
+pressez-vous?»--«Demande-moi mon coeur, dit-elle, et tu l'auras, ou
+rends-le-moi de peur que ton coeur inflexible ne l'endurcisse; une fois
+endurci, de tendres soupirs ne pourraient plus le pénétrer; les sanglots
+de l'amour me trouveraient insensible, parce que le coeur d'Adonis
+aurait endurci le mien!»
+
+LXIV.--«Fi donc! s'écrie-t-il; laissez-moi et laissez-moi aller. Le
+plaisir de ma journée est perdu: mon cheval a fui, et c'est par votre
+faute que j'en suis privé. Je vous en prie, quittez-moi, et laissez-moi
+seul ici: car tout mon souci, toute ma préoccupation, toute mon idée,
+c'est de reprendre mon cheval à cette jument.»
+
+LXV.--Vénus lui répond: «Ton palefroi t'abandonne comme il le doit aux
+douces ardeurs du désir. L'amour est un charbon qu'il faut refroidir,
+sinon il met tout le coeur en feu. La mer a des bornes, mais le profond
+désir n'en a point: ne sois donc pas surpris si ton coursier est parti.
+
+LXVI.--«Comme il avait l'air d'une rosse, attaché à un arbre, esclave
+soumis à des rênes de cuir! Mais, dès qu'il a vu la cavale, noble prix
+de sa jeunesse, il a dédaigné sa honteuse servitude, secoué de son col
+arqué ses misérables liens, et il a affranchi sa bouche, sa croupe et
+son poitrail.
+
+LXVII.--«Après avoir vu sa bien-aimée nue dans sa couche, montrant à ses
+draps une nuance plus blanche que le blanc, quel est celui dont les yeux
+avides n'inspirent pas à ses autres sens le désir d'une égale
+jouissance? quel est l'homme assez lâche pour ne pas avoir le courage de
+s'approcher du feu quand il fait froid?
+
+LXVIII.--«Laisse-moi donc excuser ton coursier, aimable enfant, et
+apprends de lui, je t'en conjure, à profiter de la félicité qui s'offre
+à toi. Quand je resterais muette, sa conduite suffirait à t'instruire.
+Oh! apprends à aimer; la leçon en est facile; une fois qu'on la sait, on
+ne l'oublie jamais.
+
+LXIX.--«Je ne connais pas l'amour, dit-il, je ne veux pas le connaître,
+à moins que ce ne soit un sanglier: alors je lui ferai la chasse. C'est
+un gros emprunt, je ne veux pas faire de dettes. Je n'ai d'autre amour
+que l'amour d'en mal parler, car j'ai entendu dire que c'était une vie
+dans la mort, et qu'on riait et qu'on pleurait de la même haleine.
+
+LXX.--«Qui porte un habit mal fait et non fini? qui cueille le bouton
+avant que les feuilles soient poussées? Si les choses qui croissent sont
+mutilées elles se flétrissent dans leur fleur, et n'ont plus aucune
+valeur. Le poulain qui est monté et chargé dans sa jeunesse perd sa
+fierté et jamais ne devient fort.
+
+LXXI.--«Vous me faites mal à la main en la pressant. Séparons-nous, et
+laissons ce vain sujet et ces frivoles discours. Levez le siége que vous
+avez mis devant mon coeur inflexible; il n'ouvrira point ses portes aux
+alarmes de l'amour: renoncez à vos voeux, à vos larmes feintes, à vos
+flatteries; car elles n'ont point d'effet lorsque le coeur est jeune.
+
+LXXII.--«Quoi! tu sais parler? répond-elle. As-tu donc une langue? Oh!
+que n'en as-tu point! ou plutôt que je n'eusse point d'oreilles? Ta voix
+de sirène m'a doublement blessée. J'étais assez chargée tout à l'heure,
+sans ce surcroît qui m'accable. Mélodieuse dissonance, célestes accords
+aux rudes effets! douce harmonie pour l'oreille qui blesse profondément
+le coeur!
+
+LXXIII.--«Si je n'avais point d'yeux, si je n'avais que des oreilles,
+mes oreilles adoreraient cette beauté invisible et intérieure; ou si
+j'étais sourde, tes charmes extérieurs toucheraient en moi tout ce qu'il
+y a de sensible. Quoique sans yeux et sans oreilles pour voir ou pour
+entendre, je t'aimerais encore rien qu'en te touchant.
+
+LXXIV.--«Suppose maintenant que le sens du toucher me soit ravi; que je
+ne puisse ni voir, ni entendre, ni toucher, qu'il ne me reste que
+l'odorat; mon amour pour toi n'en serait pas moins vif, car de la
+distillerie de ton adorable visage sort une haleine parfumée qui excite
+l'amour par l'odorat.
+
+LXXV.--«Mais quel banquet n'offrirais-tu pas au goût puisque tu nourris
+et alimentes les quatre autres sens? ne désireraient-ils pas que le
+festin fût éternel, en ordonnant au soupçon de fermer la porte à double
+tour, de peur que la jalousie, cet hôte sombre et mal venu, ne se
+glissât parmi eux pour troubler la fête?»
+
+LXXVI.--Encore une fois s'ouvrit le portique couleur de rubis qui avait
+déjà donné passage aux doux accents de son discours: semblable à une
+aurore rougeâtre qui prédit toujours le naufrage aux marins, la tempête
+aux campagnes, les regrets aux pasteurs, la désolation aux oiseaux, le
+vent et les bourrasques aux troupeaux et aux bergers.
+
+LXXVII.--Prudemment elle observe ce sinistre présage. De même que le
+vent se tait avant la pluie, que le loup entr'ouvre les dents avant de
+hurler, que la baie se fend avant de faire tache, ou comme la balle
+meurtrière d'un fusil, ce qu'il allait dire la frappe avant qu'il eût
+parlé.
+
+LXXVIII.--Elle tombe par le seul effet de son regard; car les regards
+tuent l'amour, et l'amour ressuscite par des regards: un sourire guérit
+la blessure produite par des sourcils froncés. Heureuse faillite que
+celle qui enrichit ainsi l'amour! Le pauvre enfant, croyant qu'elle est
+morte, presse ses joues pâles jusqu'à leur rendre leur vermillon.
+
+LXXIX.--Tout étonné, il renonce à sa première intention, qui était de la
+réprimander vertement; ce que prévint l'astucieux amour. Honneur à la
+ruse qui sut si bien la protéger! car elle reste étendue sur le gazon,
+comme si elle était morte, jusqu'à ce que le souffle d'Adonis la
+rappelle à la vie.
+
+LXXX.--Il lui serre le nez, la frappe sur les joues, plie ses doigts,
+lui presse l'artère, réchauffe ses lèvres, et cherche mille moyens pour
+réparer le mal qu'ont causé ses duretés. Il lui donne un baiser:
+volontiers elle ne se relèverait plus pourvu qu'il l'embrasse encore.
+
+LXXXI.--A cette nuit de chagrin succède le jour: elle entr'ouvre
+doucement ses deux fenêtres bleues, semblables au soleil lorsqu'à son
+éclatant retour il charme le matin et console l'univers. De même que le
+brillant soleil embellit le ciel, l'oeil de Vénus illumine son visage.
+
+LXXXII.--Elle en tourne les rayons sur son visage sans barbe comme s'il
+lui empruntait tout son éclat. Jamais quatre astres aussi beaux
+n'auraient été réunis, si Adonis n'avait voilé les siens, en abaissant
+ses sourcils: mais ceux de Vénus, qui brillaient à travers le cristal de
+ses larmes, resplendissaient comme la lune réfléchie dans l'eau pendant
+la nuit.
+
+LXXXIII.--«Où suis-je donc?? dit-elle; sur la terre ou dans le ciel?
+Suis-je dans l'Océan ou dans le feu? quelle heure est-il? est-ce le
+matin ou le soir fatigué? suis-je ravie de mourir, ou désiré-je la vie?
+Tout à l'heure je vivais, et ma vie était assurée contre la mort! tout à
+l'heure je mourais, et la mort m'était un ravissement!
+
+LXXXIV.--«Oh! c'était toi qui me tuais! Fais-moi mourir encore: l'habile
+maître de tes yeux, ton coeur inflexible a su leur enseigner des regards
+dédaigneux et un tel mépris qu'ils ont assassiné mon pauvre coeur; et
+mes yeux, fidèles guides de leur reine, auraient été à jamais privés de
+la vue, sans la compassion de tes lèvres.
+
+LXXXV.--«Puissent-elles se baiser longtemps, pour prix de cette cure!
+Oh! ne laisse jamais flétrir leur incarnat! et puisse leur fraîcheur
+dissiper tant qu'elles dureront les influences dangereuses de l'année!
+Les astrologues qui ont écrit sur la mort diront que la peste est bannie
+par ton souffle.
+
+LXXXVI.--«Lèvres pures, sceaux délicieux imprimés sur mes lèvres, quel
+marché pourrais-je faire pour obtenir encore leur empreinte! Me vendre
+moi-même? ah! j'y consens, pourvu que tu veuilles m'acheter, me payer,
+et en bien user envers moi. Si tu fais cette acquisition, de crainte de
+méprises, applique bien ton sceau sur mes lèvres vermeilles.
+
+LXXXVII.--«Avec mille baisers tu peux acheter mon coeur, et les payer à
+ton loisir l'un après l'autre. Que sont pour toi dix fois cent baisers?
+ne sont-ils pas bien vite comptés, bien vite donnés? Convenons, qu'en
+cas de non-payement, la dette serait double; deux mille baisers te
+donneraient-ils tant de peine?»
+
+LXXXVIII.--«Belle reine, dit-il, si vous me devez quelque amour, que mes
+jeunes années vous expliquent mes bizarreries; ne cherchez pas à me
+connaître avant que je me connaisse moi-même: il n'est pas de pêcheur
+qui n'épargne le fretin. La prune mûre tombe, la verte tient à la
+branche; ou si elle est cueillie trop tôt, elle est aigre au goût.
+
+LXXXIX.--«Voyez! le consolateur du monde achève à l'occident, d'un pas
+fatigué, sa brûlante carrière de la journée; le hibou, héraut de la
+nuit, crie qu'il est tard; les troupeaux sont rentrés dans leur bercail,
+les oiseaux dans leur nid, les noirs nuages qui voilent la lumière du
+ciel nous somment de nous séparer et de nous dire bonsoir...
+
+XC.--«Laissez-moi donc vous dire bonne nuit, et dites-en de même; si
+vous y consentez, vous aurez un baiser.» «Bonne nuit,» répond Vénus. Et
+avant qu'il ait dit adieu, elle lui offre le doux gage du départ; ses
+bras se croisent autour du cou d'Adonis; elle semble s'incorporer avec
+lui; leurs visages se touchent.
+
+XCI.--Enfin, hors d'haleine, il se dégage et retire la rosée céleste,
+cette jolie bouche de corail dont les lèvres avides de la déesse
+connaissaient bien le parfum délicieux; elles s'en désaltèrent, et se
+plaignent cependant de la sécheresse. Adonis accablé de caresses, elle
+épuisée par sa froideur, tous deux tombent à terre avec leurs lèvres
+collées ensemble.
+
+XCII.--Maintenant ses rapides désirs ont conquis sa proie plus docile,
+elle se nourrit sans pouvoir se rassasier; ses lèvres sont triomphantes,
+celles d'Adonis obéissent et payent la rançon qu'exige un vainqueur dont
+la pensée, vorace comme un vautour, porte si haut ses prétentions qu'il
+tarit l'humide trésor des lèvres du vaincu.
+
+XCIII.--Une fois qu'elle a goûté la douceur des dépouilles, elle
+commence à piller avec une aveugle fureur; son visage est en sueur, son
+sang bouillonne; sa passion, sans frein, lui donne un courage désespéré;
+elle appelle l'oubli, et repousse la raison, elle oublie la chaste
+rougeur de la honte et le naufrage de l'honneur.
+
+XCIV.--Lassé, fatigué et échauffé par ses étroits embrassements, tel
+qu'un oiseau sauvage apprivoisé à force d'être manié, tel que l'agile
+chevreuil fatigué par la chasse, ou comme un enfant mutin calmé par des
+caresses, Adonis obéit, et ne résiste plus, pendant que Vénus lui prend
+non tout ce qu'elle veut, mais tout ce qu'elle peut.
+
+XCV.--Quelle cire assez gelée pour ne pas se fondre à la chaleur, et
+pour ne pas céder enfin à la plus légère impression? Les objets placés
+au delà de l'espérance sont souvent atteints par la témérité, surtout en
+fait d'amour; la hardiesse dépasse la permission: l'Amour ne se
+décourage pas comme un lâche pâle et tremblant, mais ose davantage quand
+ce qu'il courtise est rebelle.
+
+XCVI.--Oh! si elle avait renoncé, lorsque Adonis fronçait le sourcil,
+elle n'eût point savouré un semblable nectar sur ses lèvres: des mots
+durs et de sévères regards ne doivent point repousser les amants. Les
+roses ont bien des épines, mais on recueille néanmoins. La beauté
+fût-elle sous vingt verrous, l'Amour triompherait de tous les obstacles
+et les enfoncerait tous.
+
+XCVII.--Par pitié, enfin, elle ne peut le retenir plus longtemps; le
+pauvre enfant la prie de le laisser aller; elle se décide à ne plus le
+retenir, lui dit adieu, et lui recommande d'avoir bien soin de son
+coeur, qu'il emporte captif dans sa poitrine, jure-t-elle par l'arc de
+Cupidon.
+
+XCVIII.--«Aimable enfant, dit-elle, je vais passer cette nuit dans la
+douleur, car mon coeur blessé ordonne à mes yeux de veiller. Dis-moi,
+maître de l'Amour, nous verrons-nous demain? Dis-moi, nous verrons-nous,
+nous verrons-nous; veux-tu me le promettre?» Il lui répond, non, parce
+qu'il a l'intention d'aller le lendemain chasser le sanglier avec
+quelques-uns de ses amis.
+
+XCIX.--«Le sanglier!» s'écrie-t-elle, et une soudaine pâleur couvre son
+visage, comme une gaze étendue sur une rose purpurine: elle tremble à
+ses paroles, elle jette ses bras autour de son cou qu'elle enchaîne,
+elle tombe, toujours suspendue à son cou, elle tombe sur le dos et lui
+sur son sein.
+
+C.--La voilà dans la lice de l'Amour; son champion est monté pour le
+combat: vaine illusion; il ne veut pas dompter sa monture. Plus
+malheureuse que Tantale, elle tient l'Élysée et les délices lui
+échappent.
+
+CI.--Telle que ces pauvres oiseaux, qui, abusés par des grappes peintes,
+se rassasient par les yeux et souffrent la faim, elle languit dans sa
+mésaventure, comme ces pauvres oiseaux qui voyaient des baies inutiles.
+Elle prodigue ses baisers à son amant pour chercher à allumer l'ardeur
+qu'elle ne trouve point en lui.
+
+CII.--Mais tout est inutile, bonne reine, cela ne sera pas; elle a osé
+tout ce qui se pouvait oser: ses prières eussent mérité une plus riche
+récompense. Elle est l'Amour; elle aime et n'est point aimée. «Fi donc!
+fi donc! dit-il, vous m'étouffez; laissez-moi partir, vous n'avez aucune
+raison de me retenir ainsi.»
+
+CIII.--«Tu serais déjà parti, cher enfant, répond-elle, si tu ne m'avais
+dit que tu voulais chasser le sanglier. Oh! sois prudent; tu ne sais pas
+ce que c'est de blesser avec le fer d'une javeline ce sauvage animal qui
+aiguise sans cesse des défenses qui n'ont jamais de fourrure, décidé à
+tuer son adversaire comme un boucher funeste.
+
+CIV.--«Sur son dos il a une armée de piques hérissées qui sans cesse
+menacent ses ennemis; ses yeux, semblables à des vers luisants,
+étincellent quand il est irrité; son groin creuse des tombeaux partout
+où il passe; furieux, il frappe tout ce qu'il rencontre, et tous ceux
+qu'il frappe, ses cruelles défenses les tuent.
+
+CV.--«Ses flancs robustes, armés de rudes soies, sont à l'épreuve de la
+pointe de ta lance; son cou épais et court est difficile à blesser; dans
+sa fureur, il attaquerait le lion; les broussailles et les arbustes
+épineux à travers lesquels il se précipite se séparent comme s'ils en
+avaient peur.
+
+CVI.--«Hélas! il ferait peu de cas de ton visage, auquel les yeux de
+l'Amour payent un tribut de regards; de ta douce main, de tes lèvres
+suaves, ou de tes yeux de cristal dont la perfection étonne le monde.
+Mais, s'il pouvait te surprendre, le cruel, ô triste pressentiment! il
+détruirait tous tes charmes, comme il détruit une prairie.
+
+CVII.--«Oh! laisse-le en paix dans sa dégoûtante tanière: la beauté n'a
+rien à faire avec de tels monstres; ne t'expose pas volontairement à ce
+danger! Ceux qui prospèrent prennent conseil de leurs amis. Quand tu as
+nommé le sanglier, à ne te rien cacher, j'ai tremblé pour toi, et tout
+mon corps a frémi.
+
+CVIII.--«N'as-tu pas remarqué mon visage? N'ai-je point pâli? n'as-tu
+pas vu les indices de la crainte dans mes yeux? ne me suis-je pas
+évanouie? ne suis-je point tombée? Dans ce sein sur lequel tu es penché,
+mon coeur, troublé par de tristes pressentiments, palpite, s'agite, ne
+trouve point de repos; il te soulève sur ma poitrine comme un
+tremblement de terre.
+
+CIX.--«Car là où règne l'amour, une jalouse inquiétude s'établit
+d'elle-même sa sentinelle, donne de fausses alarmes, dénonce la
+rébellion, et dans un temps de paix crie: Tue, tue! Elle trouble le
+paisible amour par ses caprices, comme l'air et l'eau éteignent le feu.
+
+CX.--«Ce délateur chagrin, cet espion qui fomente les querelles, cette
+chenille qui dévore les tendres bourgeons de l'amour, cette jalousie
+rapporteuse, querelleuse, qui tantôt apporte des nouvelles vraies et
+tantôt des fausses, elle frappe à la porte de mon coeur et me dit à
+l'oreille que si je t'aime, je dois craindre ta mort.
+
+CXI.--«Bien plus, elle offre à mes regards le tableau d'un sanglier
+furieux; sous ses défenses aiguës, je vois étendu sur le dos quelqu'un
+qui te ressemble, couvert de blessures, et dont le sang répandu sur les
+fleurs nouvelles les fait pencher de douleur et baisser la tête.
+
+CXII.--«Que ferais-je en te voyant dans cet état, puisque je tremble à
+cette image? Cette pensée fait saigner mon faible coeur, et la crainte
+m'enseigne l'avenir! Oui, je prédis ta mort et mon éternelle douleur, si
+demain tu rencontres le sanglier.
+
+CXIII.--«Mais si tu veux absolument chasser, laisse-toi guider par moi,
+lance tes chiens contre le lièvre peureux, le renard qui vit de ruse ou
+le chevreuil qui n'ose rien affronter; poursuis ces timides animaux sur
+les collines, et tiens tête à ton lévrier sur ton coursier agile.
+
+CXIV.--«Et lorsque tu es sur la trace du lièvre à la vue courte, observe
+comme le pauvre fugitif devance le vent pour échapper à son danger, et
+avec quel soin il tourne et traverse et multiplie ses détours; les
+différents sentiers qu'il suit sont comme un labyrinthe pour dérouter
+ses ennemis.
+
+CXV.--«Quelquefois il court au milieu d'un troupeau de moutons pour
+tromper l'odorat subtil des chiens; quelquefois il traverse des lieux
+souterrains où les lapins habitent, pour arrêter les hurlements sonores
+de ceux qui le poursuivent; quelquefois encore, c'est dans une troupe de
+daims qu'il se cache: le danger invente des ruses, la crainte donne de
+l'esprit.
+
+CXVI.--«Car une fois là, son odeur se mêle à celle d'autres animaux, les
+lévriers excités reniflent l'air, ils hésitent et ils cessent leurs
+clameurs jusqu'à ce qu'ils soient parvenus avec peine à reconnaître la
+piste refroidie. Alors les aboiements recommencent, l'écho répond comme
+si une autre chasse avait lieu dans les airs.
+
+CXVII.--«Cependant le pauvre lièvre, au sommet d'un coteau lointain, se
+tient accroupi; il écoute pour entendre si les ennemis le poursuivent
+encore; il entend de nouveau leurs voix bruyantes, et son désespoir peut
+bien se comparer à celui d'un malade qui entend retentir le glas.
+
+CXVIII.--«Tu verras ce malheureux, inondé de sueur, tourner et
+retourner, revenir sur ses pas: chaque broussaille jalouse écorche ses
+jambes fatiguées; chaque ombre le fait arrêter; le moindre bruit le fait
+hésiter, car l'infortune est foulée aux pieds par tous, et dans son
+abaissement elle ne trouve aucun ami.
+
+CXIX.--«Reste tranquille; écoute-moi encore un peu: non, ne me résiste
+pas, car tu ne te relèveras pas. Si, contre mon habitude, tu m'entends
+faire de la morale, c'est pour te faire haïr la chasse du sanglier.
+J'ajoute ceci à cela et une raison à une autre, car l'amour peut faire
+un commentaire sur tous les maux.
+
+CXX.--«Où en étais-je?--Peu m'importe, dit-il; laissez-moi, et
+l'histoire finira fort à propos: la nuit se passe.--Eh bien! qu'importe!
+dit-elle.--Je suis attendu par mes amis, répond-il; voilà qu'il fait
+obscur, et je tomberai en m'en allant.--Ah! lui dit-elle, le désir ne
+voit jamais mieux que la nuit.
+
+CXXI.--«Mais si tu tombes, figure-toi que c'est la terre qui, amoureuse
+de toi, te fait trébucher rien que pour te dérober un baiser. De riches
+dépouilles rendent les honnêtes gens voleurs; c'est ainsi que tes lèvres
+rendent la modeste Diane dédaigneuse et solitaire; elle a peur d'être
+tentée de te voler un baiser et de mourir parjure.
+
+CXXII.--«Maintenant je devine la raison de cette nuit si sombre. Cynthie
+honteuse obscurcit son diadème d'argent, jusqu'à ce que la nature soit
+condamnée comme traître et faussaire pour avoir volé au ciel les moules
+divins dans lesquels elle t'a formé, en dépit des cieux, pour éclipser
+le soleil pendant le jour et Cynthie pendant la nuit.
+
+CXXIII.--«C'est pourquoi elle a séduit les Destinées pour détruire le
+rare chef-d'oeuvre de la nature, en mêlant des infirmités à la beauté,
+et d'impurs défauts à la perfection pure, qu'elle a soumise à la
+tyrannie des cruels accidents et de toutes sortes de maux.
+
+CXXIV.--«Tels que la fièvre brûlante et ses pâles accès; la peste qui
+empoisonne la vie; la folie et son délire; la maladie qui ronge la
+moelle des os, et qui corrompt le sang en l'échauffant; enfin le dégoût,
+la douleur et le funeste désespoir ont juré la mort de la nature pour la
+punir de t'avoir fait si beau.
+
+CXXV.--«Et ce qui charme n'est pas la moindre de toutes ces maladies,
+c'est qu'un combat d'une minute détruise la beauté, le charme, le goût,
+le teint, la grâce: tout ce qu'admirait tout à l'heure un spectateur
+impartial est tout à coup perdu, fondu, anéanti, comme la neige
+disparaît sous le soleil de midi.
+
+CXXVI.--«Ainsi donc, en dépit de la stérile chasteté, des vestales sans
+amour et des nonnes égoïstes qui voudraient réduire la population de la
+terre et produire une disette de fils et de filles... sois prodigue. La
+lampe qui brûle pendant la nuit épuise son huile pour donner sa lumière
+au monde.
+
+CXXVII.--«Ton corps sera-t-il autre chose qu'un tombeau dévorant, s'il
+engloutit toute la postérité que d'après les droits du temps tu dois
+avoir, à moins que tu ne la détruises dans une sombre obscurité? S'il en
+est ainsi, le monde te tiendra en mépris puisque par ton orgueil tu le
+prives d'une si belle espérance.
+
+CXXVIII.--«Par là, tu t'anéantis toi-même, crime plus grand que la
+guerre civile, ou que celui des hommes qui portent sur eux-mêmes des
+mains furieuses, ou bien des pères meurtriers qui arrachent la vie à
+leurs fils. Une hideuse rouille s'attache au trésor caché, mais l'or qui
+est mis en usage se multiplie toujours.»
+
+CXXIX.--«Allons, répondit Adonis; vous allez retomber dans vos vains
+discours tant de fois rebattus? Le baiser que je vous ai donné vous a
+été accordé en vain: c'est en vain que vous luttez contre un torrent;
+car je vous proteste, par cette ténébreuse nuit, sombre nourrice du
+désir, que je vous aime de moins en moins depuis votre dissertation.
+
+CXXX.--«Si l'Amour vous prêtait vingt mille langues, dont chacune serait
+plus touchante que la vôtre, et aussi séduisante que les chants des
+sirènes amoureuses, ses accents pénétrants seraient vains pour mon
+oreille; car sachez que mon coeur s'y tient armé en sentinelle, et n'y
+laisserait pas en entrer un son perfide.
+
+CXXXI.--«De peur que la mélodie trompeuse ne pénétrât jusque dans la
+paisible enceinte de mon sein: et là mon petit coeur lui-même serait
+entièrement perdu, s'il était privé de sommeil dans sa chambre à
+coucher. Non, madame, non; mon coeur ne désire point de gémir; il dort
+profondément tant qu'il dort seul.
+
+CXXXII.--«Qu'avez-vous dit que je ne puisse réfuter? le sentier qui
+conduit au péril est doux. Je ne hais pas l'amour, mais votre manière
+d'aimer qui prête des embrassements à tous les étrangers, vous en
+agissez ainsi pour la multiplication de l'espèce: bizarre excuse de
+prendre la raison pour servir les excès de la volupté.
+
+CXXXIII.--«Ne l'appelez pas l'amour; l'Amour s'est envolé au ciel depuis
+que la honteuse débauche usurpe son nom sur la terre, et s'est couverte
+de sa ressemblance pour séduire la beauté vermeille et la déshonorer;
+car ce tyran la souille de ses brûlantes caresses, et la flétrit bientôt
+comme la chenille flétrit les jeunes feuilles.
+
+CXXXIV.--«L'amour réjouit comme le soleil après l'orage, l'effet de la
+débauche est comme celui de la tempête après le soleil; l'aimable
+printemps de l'amour demeure toujours frais, l'hiver de la débauche
+arrive avant que son été soit à demi fini; l'amour ne rassasie jamais,
+la débauche meurt comme un glouton; l'amour est tout vérité, la débauche
+est pleine de tromperies et de mensonges.
+
+CXXXV.--«J'en pourrais dire davantage, mais je n'ose; ce texte est vieux
+et l'orateur trop jeune. Je me retire donc avec tristesse; mon visage
+est rouge de honte et mon coeur plein de douleur: mes oreilles, qui ont
+écouté votre langage indécent, se brûlent elles-mêmes pour s'être ainsi
+rendues coupables.»
+
+CXXXVI.--Il dit, s'arrache du doux lien de ces beaux bras qui
+l'enchaînaient sur le sein de Vénus; et il retourne chez lui en courant
+à travers les sombres prairies, la laissant étendue par terre et
+désolée. Avez-vous jamais vu une brillante étoile filer dans le ciel?
+tel fuit Adonis pendant la nuit loin des yeux de Vénus.
+
+CXXXVII.--Ses regards le suivent comme ceux d'un homme, sur le rivage,
+contemplent un ami qui vient de s'embarquer, jusqu'à ce que les vagues
+furieuses ne lui permettent plus de l'apercevoir, en soulevant leurs
+crêtes jusqu'aux nuages: de même la nuit impitoyable et sombre enveloppe
+de ses ténèbres l'objet qui charmait l'oeil de Vénus.
+
+CXXXVIII.--Étourdie comme celui qui vient de laisser tomber par mégarde
+un précieux bijou dans les ondes, ou étonnée comme l'homme errant dans
+les ténèbres, lorsque son fanal s'éteint au milieu d'un bois dangereux,
+telle Vénus reste confondue après avoir perdu dans l'obscurité celui
+qu'elle avait découvert sur son chemin.
+
+CXXXIX.--Elle frappe son sein qui gémit, et les cavernes voisines
+répètent ses plaintes comme si elles en étaient troublées; sa passion
+s'augmente. Hélas! s'écrie-t-elle; et vingt fois elle ajoute: malheur,
+malheur! Vingt échos répètent vingt fois le même cri.
+
+CXL.--Elle les écoute, commence une douloureuse lamentation, et
+improvise un chant mélancolique; elle dit comment l'amour rend la
+jeunesse esclave et fait radoter les vieillards; comment l'amour est
+sage dans la folie et fou dans la sagesse. Son triste chant finit
+toujours par malheur; et le choeur des échos répond à sa voix.
+
+CXLI.--Son chant dura longtemps, plus longtemps que la nuit; car les
+heures de ceux qui aiment sont longues, quoiqu'elles paraissent courtes.
+S'ils sont contents eux-mêmes, ils s'imaginent que les autres jouissent
+de la même satisfaction et partagent leur plaisir; leurs longues
+histoires souvent recommencées finissent sans auditeurs, et ne finissent
+jamais.
+
+CXLII.--Car avec qui Vénus passerait-elle la nuit, si ce n'est avec de
+vains sons, comparables à des parasites, répondant à toutes les voix,
+comme des cabaretiers à la langue acérée, et adoucissant l'humeur des
+esprits fantasques? Elle disait oui, l'écho répondait oui; et il eût dit
+non si elle eût voulu.
+
+CXLIII.--Voyez la gentille alouette, qui, fatiguée du repos, s'élance
+dans les airs au sortir de son nid humide, elle réveille l'aube
+matinale, et le soleil, dans toute sa majesté, sort de son sein argenté:
+ses rayons jettent tant d'éclat sur le monde, que les monts couronnés de
+cèdres semblent de l'or bruni.
+
+CXLIV.--Vénus le salue en lui adressant ce bonjour flatteur: «O toi,
+dieu brillant, père de toute lumière, toi de qui chaque étoile et chaque
+astre empruntent le don magnifique qui lui permet de briller, il est
+ici-bas un fils allaité par une mère mortelle, qui pourrait te prêter de
+la lumière comme tu en prêtes aux autres!»
+
+CXLV.--Elle dit, et s'enfuit vers un bosquet de myrtes, réfléchissant
+que la matinée est bien avancée et qu'elle n'a pas reçu de nouvelles de
+son amant: elle écoute pour distinguer la voix de sa meute et le son de
+son cor; elle les entend résonner gaiement, et elle s'avance à la hâte
+dans la direction du bruit.
+
+CXLVI.--Elle court; sur son chemin les broussailles s'attachent à son
+cou, d'autres caressent son front; d'autres encore s'entrelacent autour
+de ses jambes pour l'arrêter: elle s'arrache violemment à leurs étroits
+embrassements, telle qu'une biche aux mamelles pendantes qui s'empresse
+d'aller allaiter son faon caché dans un taillis.
+
+CXLVII.--Tout à coup elle entend que les chiens sont aux abois: elle
+tressaille; comme celui qui aperçoit devant lui une vipère repliée en
+funestes anneaux, tremble et frissonne dans sa terreur, de même le
+timide jappement des chiens épouvante Vénus et trouble tous ses sens.
+
+CXLVIII.--Car elle n'ignore plus que ce n'est pas une chasse sans
+danger, et qu'on poursuit le sanglier farouche, l'ours féroce ou le
+superbe lion. Les cris partent toujours du même point et la voix des
+chiens exprime la terreur. A la vue d'un si redoutable ennemi ils se
+font tous des politesses à qui l'attaquera le premier.
+
+CXLXIX.--Ces cris lugubres retentissent tristement à l'oreille de Vénus,
+et pénètrent par surprise jusqu'à son coeur, qui, accablé par le doute
+et par la terreur glacé, engourdit d'une faiblesse mortelle tous les
+sens de la déesse; tels que des soldats qui, voyant leur capitaine se
+rendre, fuient lâchement et n'osent tenir la campagne.
+
+CL.--C'est ainsi qu'elle s'arrête tremblante, jusqu'à ce que, pour
+ranimer ses sens abattus, elle leur dise que c'est une terreur sans
+fondement, et une illusion puérile qui les effraye. Elle leur ordonne de
+ne plus trembler, elle leur ordonne de ne rien craindre, et au même
+instant elle aperçoit le sanglier poursuivi.
+
+CLI.--Une écume blanche teinte de rouge comme un mélange de sang et de
+lait teint sa gueule entr'ouverte à un sang couleur de pourpre: une
+nouvelle terreur parcourt tout le corps de Vénus et l'emporte comme une
+folle sans qu'elle sache où elle va; elle court d'un côté, puis n'ose
+aller plus avant, et revient sur ses pas pour accuser le sanglier de
+meurtre.
+
+CLII.--Mille pensées contraires l'entraînent de mille côtés divers; elle
+revient dans les sentiers qu'elle a quittés; sa précipitation se joint à
+des délais; semblable à l'homme pris de vin qui, ayant l'air de faire
+attention à tout, et toujours inattentif, commence toujours et ne
+termine rien.
+
+CLIII.--Ici elle trouve un limier réfugié dans un buisson, et demande à
+l'animal fatigué où est son maître; plus loin elle en trouve un autre
+qui lèche ses blessures, seul baume souverain contre les plaies
+envenimées: en voici un autre qui se traîne d'un air chagrin; elle lui
+parle, et il lui répond en hurlant.
+
+CLIV.--A peine a-t-il terminé ses discordantes clameurs, qu'un autre
+chien blessé, à la gueule béante, le poil noir et hérissé, déchire les
+airs de sa voix plaintive; un autre, et puis un autre encore, lui
+répondent en traînant leur noble queue jusqu'à terre et secouant leurs
+oreilles écorchées en versant leur sang à chaque pas.
+
+CLV.--Voyez! de même que les pauvres habitants du monde sont effrayés
+par les apparitions, les signes et les prodiges qu'ils contemplent
+longtemps d'un oeil effaré en leur attribuant de sinistres prophéties,
+de même Vénus à ces signes funestes, respire avec peine, et puis
+soupirant, s'indigne contre la Mort.
+
+CLVI.--«Tyran horrible, affreux, maigre, décharné, odieux ennemi de
+l'Amour!--C'est ainsi qu'elle inspire la mort. Fantôme au sourire
+sinistre, ver de la terre, que prétends-tu donc? étouffer la beauté, et
+terminer les jours de celui qui, pendant sa vie, d'un souffle donnait de
+l'éclat à la rose, du parfum à la violette.
+
+CLVII.--«S'il est mort... Oh! non; il est impossible qu'en voyant sa
+beauté tu aies osé le frapper! Oh! oui, c'est possible, tu n'as point
+d'yeux pour voir, mais dans ta rage tu frappes au hasard; ton but est la
+vieillesse; mais ton trait infidèle manque ce but, et perce le coeur
+d'un enfant.
+
+CLVIII.--«Si tu lui avais seulement dit de prendre garde, il eût parlé;
+à sa voix ton bras eût été sans pouvoir. Les destinées te maudiront pour
+ce coup fatal: elles t'ordonnent d'arracher une mauvaise herbe, tu
+arraches une fleur. C'est la flèche d'or de l'Amour qui aurait dû
+l'atteindre, et non le dard d'ébène de la Mort pour le tuer.
+
+CLIX.--«As-tu soif de larmes, que tu en veuilles faire tant verser? quel
+bien un douloureux sanglot peut-il te faire? pourquoi as-tu plongé dans
+l'éternel sommeil ces yeux qui apprenaient à voir à tous les yeux?
+Maintenant la nature s'inquiète peu de tes coups mortels, puisque ta
+rigueur a détruit son plus bel ouvrage.»
+
+CLX.--Ici, accablée comme une femme désespérée, elle abaisse ses
+paupières, qui, comme des écluses, arrêtent l'humide cristal qui coulait
+en ruisseau de ses deux belles joues, jusque dans le doux lit de son
+sein: mais cette pluie argentée se fait bientôt jour à travers ces
+obstacles, et les contraint de se rouvrir par son cours impétueux.
+
+CLXI.--Oh! combien ses yeux et ses larmes se furent réciproquement
+redevables! Ses yeux se voient dans les larmes, les larmes dans ses
+yeux: l'un et l'autre cristal reproduisent leur douleur mutuelle, leurs
+douleurs que des soupirs consolateurs cherchaient à calmer. Mais comme
+on voit dans un jour d'orage tantôt la pluie, tantôt le vent, les
+soupirs sèchent ses joues que les larmes inondent encore.
+
+CLXII.--Des passions variables se pressent autour de sa constante
+douleur, comme se disputant à qui conviendra le mieux à sa détresse.
+Chacune d'elles est accueillie, chaque passion sauvage à la douleur
+présente semble la plus forte; mais aucune ne l'emporte sur les autres;
+alors elles se confondent ensemble comme un groupe de nuages qui se
+consultent pour une tempête.
+
+CLXIII.--Cependant elle entend un chasseur appeler dans le lointain.
+Jamais chant de nourrice ne plut autant à son nourrisson. Ce son appelle
+l'espérance, qui s'efforce de bannir les tristes idées qu'elle poursuit:
+la joie renaissante l'engage à se réjouir et la flatte en lui persuadant
+que c'est la voix d'Adonis.
+
+CLXIV.--Ses larmes remontent à leur source, et restent prisonnières dans
+ses yeux comme des perles sous un verre: cependant parfois une de ces
+perles orientales s'échappe sur sa joue qui l'absorbe, comme si elle
+craignait de la laisser passer et de la voir laver le sale visage de la
+terre, qui n'est qu'enivrée lorsqu'elle semble noyée.
+
+CLXV.--Inexplicable amour! qu'il est étrange de ne pas croire et d'être
+si crédule! ton bonheur et ta souffrance sont également extrêmes; le
+désespoir et l'espérance te rendent également ridicule: l'une te flatte
+par d'improbables pensées, et l'autre te détruit aussitôt par des
+pensées vraisemblables!
+
+CLXVI.--Maintenant elle défait le tissu qu'elle a fabriqué: Adonis vit,
+la mort n'est plus coupable. Ce n'est pas elle qui l'accusait de ne rien
+valoir; elle s'empresse d'ajouter des louanges à son nom odieux: elle
+l'appelle la reine des tombeaux, le tombeau des rois, la souveraine de
+toutes les choses mortelles.
+
+CLXVII.--«Non, non, dit-elle, aimable Mort, je ne faisais que
+plaisanter; cependant pardonne-moi, j'éprouvai une espèce de crainte en
+voyant le sanglier, cet animal féroce qui ne connut jamais la pitié mais
+qui reste impitoyable. Voilà pourquoi, aimable fantôme (je dois avouer
+la vérité), je t'accusais, craignant la mort de mon amant.
+
+CLXVIII.--«Ce n'est pas ma faute; le sanglier a provoqué ma langue.
+Prends-t'en à lui, invisible souveraine; c'est cet odieux animal qui t'a
+outragée; je n'étais que son instrument; c'est lui qui est l'auteur de
+la calomnie. La douleur a deux langues; et jusqu'ici jamais une femme ne
+put les gouverner toutes deux sans avoir l'esprit de dix femmes.»
+
+CLXIX.--Espérant qu'Adonis est vivant, c'est ainsi qu'elle atténue ses
+premiers soupçons, et pour préserver la beauté d'Adonis, elle cherche à
+s'insinuer humblement dans les bonnes grâces de la Mort; elle lui parle
+de ses trophées, de ses statues, de ses monuments; elle raconte ses
+victoires, ses triomphes et ses gloires.
+
+CLXX.--«O Jupiter! dit-elle, que j'étais insensée de m'abandonner à tant
+de faiblesse, et de pleurer la mort de celui qui vit et ne doit pas
+mourir jusqu'au renversement complet de toute l'espèce humaine; car avec
+lui périrait la beauté; et la beauté une fois morte le noir chaos
+régnerait de nouveau!
+
+CLXXI.--«Fi donc, fol amour, tu es aussi craintif qu'un homme chargé
+d'un trésor et pressé par les voleurs; des bagatelles, que n'ont
+distinguées ni l'oeil ni l'oreille, troublent ton lâche coeur de fausses
+alarmes.» Elle entend à ce dernier mot un cor joyeux, elle bondit, elle
+qui tout à l'heure était si abattue.
+
+CLXXII.--Elle vole, telle qu'un faucon vers sa proie, et le gazon ne
+fléchit pas, tant elle le foule légèrement et dans sa hâte elle aperçoit
+le triomphe de l'odieux sanglier sur celui qu'elle aimait; à ce
+spectacle ses yeux, comme frappés de mort, se cachent, semblables aux
+étoiles honteuses du jour.
+
+CLXXIII.--Telle encore que le limaçon qui, si ses cornes délicates sont
+touchées, rentre souffrant dans sa caverne d'écaille, et là tout
+rabougri reste longtemps à l'ombre avant d'oser ressortir de nouveau; de
+même à l'aspect du cadavre sanglant, les yeux de Vénus se sont réfugiés
+dans les sombres orbites de sa tête.
+
+CLXXIV.--Là, ils abandonnent leur fonction et leur lumière à
+l'indisposition du cerveau troublé qui leur ordonne de s'associer avec
+la nuit sombre, et de ne plus blesser le coeur par leurs regards; comme
+un roi affligé sur son trône, ce coeur pousse un douloureux gémissement
+excité par leurs suggestions.
+
+CLXXV.--Cependant, chaque sens tributaire frémit, de même que le vent,
+emprisonné dans la terre, s'efforçant de s'ouvrir un passage, ébranle
+les fondements du monde, ce qui trouble l'esprit des hommes par de
+sinistres terreurs. Ce bouleversement surprend si fort chaque organe que
+les yeux s'élancent de nouveau de leurs sombres retraites.
+
+CLXXVI.--En souriant, ils jettent à regret leur lumière sur la large
+blessure que le sanglier a faite dans le tendre sein d'Adonis, dont la
+blancheur ordinaire, semblable à celle du lis, était inondée de larmes
+de pourpre répandues par la plaie. Il n'était à l'entour aucune fleur,
+aucune herbe, aucune plante, aucune feuille, aucune racine qui ne lui
+ravît son sang, et ne semblât saigner avec lui.
+
+CLXXVII.--La pauvre Vénus remarque cette sympathie solennelle; elle
+penche sa tête sur une épaule, son désespoir est muet, elle s'abandonne
+à son délire. Elle pense qu'il ne pouvait mourir, qu'il n'est pas mort.
+Sa voix est étouffée, ses genoux oublient de fléchir; ses yeux sont
+furieux d'avoir pleuré naguère!
+
+CLXXVIII.--Elle tient ses regards constamment fixés sur la blessure, sa
+vue éblouie la lui représente triple, et alors elle blâme ses yeux
+féroces de multiplier les blessures là où il ne devait y en avoir
+aucune. Le visage d'Adonis paraît double, chacun de ses membres est
+doublé, car souvent l'oeil s'abuse quand le cerveau est troublé.
+
+CLXXIX.--«Ma langue, dit-elle, ne peut exprimer ma douleur pour un seul,
+et cependant voilà deux Adonis morts. Je n'ai plus de soupirs; mes
+larmes amères sont taries, mes yeux sont un feu brûlant, mon coeur est
+changé en plomb et le plomb de mon coeur accablé se dissout devant le
+feu ardent de mes yeux; je mourrai dans cette flamme liquide du désir.
+
+CLXXX.--«Hélas, pauvre univers! quel trésor tu as perdu? quel visage
+reste ici-bas digne d'être regardé? quelle langue musicale
+entendons-nous? qu'y a-t-il dans le passé ou dans l'avenir qui puisse
+désormais faire ta gloire? Ces fleurs sont suaves, leurs couleurs
+fraîches et vermeilles, mais la véritable et parfaite beauté vivait et
+est morte dans lui.
+
+CLXXXI.--«Qu'aucune créature ne porte à l'avenir ni toque ni voile! Ni
+le soleil ni le vent ne chercheront à vous caresser; n'ayant point de
+beauté à perdre, vous ne devez plus craindre: le soleil vous dédaigne,
+et le vent vous siffle; mais quand Adonis vivait, le soleil et le vent
+l'épiaient comme deux voleurs pour lui ravir sa beauté.
+
+CLXXXII.--«C'est pourquoi il mettait sa toque sous les bords de laquelle
+le soleil brillant se glissait; le vent l'emportait, et puis jouait avec
+ses cheveux: Adonis pleurait alors, et, par pitié pour ses tendres
+années, tous deux se disputaient à qui le premier sècherait ses larmes.
+
+CLXXXIII.--«Pour voir ses traits, le lion se cachait derrière les haies,
+de peur de l'effrayer; pour jouir de son chant, le tigre, devenu
+apprivoisé, l'écoutait sans bruit. A sa voix, le loup abandonnait sa
+proie, et de tout le jour, il n'effrayait plus l'innocent agneau.
+
+CLXXXIV.--«Quand il regardait son ombre dans un ruisseau, les poissons
+déployaient sur elle leurs nageoires dorées. Quand il s'approchait
+d'eux, les oiseaux étaient si ravis que quelques-uns chantaient, et
+d'autres lui apportaient dans leurs becs des mûres et de rouges cerises.
+Il les nourrissait de sa vue, et eux le nourrissaient de fruits.
+
+CLXXXV.--«Mais ce sanglier hideux et féroce avec un museau de hérisson,
+qui de son oeil baissé cherche sans cesse un tombeau, ne vit jamais les
+charmes d'Adonis, témoin le traitement qu'il lui a fait, ou s'il a vu
+son visage, je sais alors que c'est en voulant le caresser qu'il l'a
+tué.
+
+CLXXXVI.--«C'est vrai, c'est vrai, c'est ainsi qu'Adonis a été tué. Il
+courait sur le sanglier avec sa lance acérée; l'animal, n'eût point
+voulu le blesser de ses défenses, mais il voulait le désarmer par un
+baiser. C'est involontairement que l'animal amoureux a entr'ouvert ses
+flancs délicats et plongé ses défenses dans son sein.
+
+CLXXXVII.--«Si j'avais eu des dents comme lui, je dois avouer que je
+l'aurais déjà tué en l'embrassant; mais il est mort, il n'a pas réjoui
+ma jeunesse de son amour. J'en suis bien plus malheureuse.» A ces mots
+elle tombe, et souille son visage avec le sang glacé d'Adonis.
+
+CLXXXVIII.--Elle regarde ses lèvres, elles sont pâles; elle lui prend la
+main, elle est froide; elle murmure à son oreille un sombre récit comme
+s'il entendait ses tristes paroles. Elle soulève les paupières qui
+couvrent ses yeux, et voici: deux lampes éteintes y sont dans
+l'obscurité.
+
+CLXXXIX.--Ce sont deux places où mille fois elle se vit elle-même, et
+qui ne réfléchissent plus ses traits; elles ont perdu cette vertu où
+elles excellaient tout à l'heure et toutes les beautés d'Adonis ont
+perdu leur influence. «Merveille des temps! dit-elle, je suis irritée
+qu'après ta mort le jour éclaire encore.
+
+CXC.--«Puisque tu n'es plus! voici: Je prédis que désormais la douleur
+suivra partout l'amour, il sera escorté de la jalousie, trouvera les
+préludes pleins de douceur et la fin insipide. Jamais il ne sera bien
+d'accord; il sera toujours trop fort ou trop faible, afin que tous ses
+plaisirs n'égalent jamais ses peines.
+
+CXCI.--«Il sera volage, perfide, trompeur il naîtra et il sera anéanti
+dans un instant; il trouvera au fond du vase une lie empoisonnée, et les
+bords seuls enduits d'un miel qui trompera les plus habiles. Il fera
+perdre au plus robuste sa force; il rendra le sage muet, et enseignera à
+l'imbécile l'art de parler.
+
+CXCII.--«Il sera économe et débauché, il apprendra à la vieillesse
+décrépite les mesures de la danse; il calmera le scélérat étonné,
+ruinera le riche, enrichira le pauvre; il sera fou à lier, tendre
+jusqu'à la faiblesse; il vieillira le jeune homme, et ramènera la
+vieillesse à l'enfance.
+
+CXCIII.--«Il sera soupçonneux là où il n'aura aucun motif de crainte; il
+ne craindra rien quand il devra se méfier. Il sera compatissant et trop
+sévère, et d'autant plus trompeur qu'il semblera plus juste. Il sera
+pervers alors qu'on le croira tendre; il inspirera des terreurs à la
+valeur, et donnera du courage au lâche.
+
+CXCIV.--«Il sera la cause de guerres et de funestes événements, divisera
+le père et le fils, il sera soumis et asservi à tous les mécontentements
+comme le bois sec l'est au feu. Puisque la mort détruit mon amour dans
+son printemps, ceux qui aimeront le mieux ne jouiront pas de leur
+amour.»
+
+CXCV.--Tout à coup l'enfant étendu mort auprès d'elle s'évanouit à ses
+yeux comme une vapeur; et dans son sang, répandu sur la terre, naquit
+une fleur pourpre tachetée de blanc, semblable à ses pâles joues et au
+sang qui en parsemait la pâleur en gouttes arrondies.
+
+CXCVI.--Vénus baisse la tête pour sentir la nouvelle fleur, et la
+compare au souffle de son Adonis. «Elle sera déposée dans mon sein,
+dit-elle, puisque Adonis lui-même m'a été arraché par la mort.» Elle
+cueille la fleur, et la tige laisse échapper une sève verte qu'elle
+appelle des larmes.
+
+CXCVII.--«Pauvre fleur, ajoute-t-elle, c'était ainsi (douce fille d'un
+père plus doux encore que ton parfum), c'était ainsi que ton père
+pleurait au moindre chagrin; croître pour lui seul était son désir comme
+c'est le tien; mais sache qu'il vaut autant te flétrir dans mon sein que
+dans ton sang.
+
+CXCVIII.--«Ici fut la couche de ton père, ici dans mon sein; tu es son
+héritière, voici ta place. Repose dans ce doux berceau, où les
+battements de mon coeur te berceront jour et nuit. Il ne se passera pas
+une minute dans une heure sans que je baise la fleur de mon bien-aimé.»
+
+CXCIX.--C'est ainsi que, fatiguée du monde, Vénus s'enfuit, elle
+accouple ses colombes argentées, et par leur secours s'élève dans
+l'espace des airs. Attelées à son char rapide, elles se dirigent vers
+Paphos où leur reine veut s'enfermer et ne plus se laisser voir.
+
+
+FIN DE VÉNUS ET ADONIS.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Venus et Adonis, by William Shakespeare
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+The Project Gutenberg EBook of Venus et Adonis, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Venus et Adonis
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: June 4, 2008 [EBook #25694]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VENUS ET ADONIS ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
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+
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+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<pre>
+Note du transcripteur.
+
+===============================================
+Ce document est tiré de:
+
+OEUVRES COMPLÈTES DE
+SHAKSPEARE
+
+TRADUCTION DE
+M. GUIZOT
+
+NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES.
+
+Volume 8
+La vie et la mort du roi Richard III
+Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus
+POEMES ET SONNETS:
+Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce
+La plainte d'une amante
+Le Pèlerin amoureux.--Sonnets.
+
+PARIS
+A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+35, QUAI DES AUGUSTINS
+1863
+
+=================================================
+</pre>
+
+<br>
+
+<h1>VÉNUS ET ADONIS</h1>
+
+<h2>POËME.</h2>
+<br>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Vilia miretur vulgus, mihi flavus Apollo</p>
+<p>Pocula castalia plena ministret aqua.</p>
+<p class="i6"> (Ovide. <i>Amor</i>. l. I, eleg. 15.)</p>
+</div></div>
+<br>
+
+<h4>AU TRÈS-HONORABLE HENRY WRIOTHESLY,<br>
+
+COMTE DE SOUTHAMPTON ET BARON DE TICHFIELD.</h4>
+
+
+<p>Très-honorable seigneur,</p>
+
+<p>J'ignore si je me rends coupable en dédiant mes vers imparfaits
+à Votre Seigneurie, et si le monde me reprochera d'avoir choisi
+un si fort soutien pour un si faible fardeau; si vous daignez seulement
+être satisfait, je me tiendrai pour hautement honoré, et
+je promets de mettre à profit toutes mes heures de loisir jusqu'à ce
+que je puisse vous offrir quelques travaux plus sérieux. Mais si
+le premier enfant de mon imagination est mal conformé, je
+regretterai de lui avoir donné un si noble parrain, et je ne
+cultiverai jamais une terre si stérile, de peur de n'y recueillir
+que de mauvaises moissons. J'abandonne mes vers à votre honorable
+examen, et Votre Seigneurie au contentement de son coeur;
+puisse-t-il répondre toujours à vos désirs et aux espérances du
+monde!</p>
+
+<p>De Votre Seigneurie le dévoué serviteur,</p>
+
+<p>W. SHAKSPEARE.</p>
+<br><br>
+
+<h1>VÉNUS ET ADONIS</h1>
+
+<h2>POËME.</h2>
+<br>
+
+<p>I.--A peine le soleil, au visage vermeil, avait-il reçu les
+derniers adieux de l'aurore en pleurs, qu'Adonis, aux joues
+roses, partit pour les bois. Il aimait la chasse, mais se moquait
+de l'amour. La mélancolique Vénus va droit à lui; et, telle
+qu'un amant hardi, elle commence à lui faire la cour.</p>
+
+<p>II.--«Toi, qui es trois fois plus beau que moi-même,» dit-elle
+d'abord, «tendre fleur des campagnes, dont le parfum
+est sans égal; toi, qui éclipses toutes les nymphes; toi, plus
+aimable qu'un mortel, plus blanc que les colombes et plus
+vermeil que les roses, la nature qui t'a créé, en contradiction
+avec elle-même, dit que le monde finira avec ta vie!</p>
+
+<p>III.--«Consens, ô merveille, à descendre de ton coursier,
+et relie au pommeau de la selle les rênes qui enlacent sa tête
+orgueilleuse! Si tu daignes m'accorder cette faveur, tu apprendras
+mille doux secrets: viens t'asseoir ici, où le serpent ne
+siffle jamais, et je t'accablerai de baisers.</p>
+
+<p>IV.--«Cependant je n'émousserai pas tes lèvres par la
+satiété; je les rendrai encore plus avides au milieu de l'abondance,
+en les faisant pâlir et rougir tour à tour par une variété
+de caresses toujours renaissantes. Dix baisers seront aussi
+courts qu'un seul, et un seul aussi long que vingt; un jour
+d'été ne te paraîtra qu'une heure rapide, perdu ainsi dans des
+jeux qui te feront oublier le temps.»</p>
+
+<p>V.--Là-dessus, elle saisit sa main humide d'une moiteur
+qui indique la vigueur et l'énergie, et, tremblante de passion,
+elle l'appelle un baume, un remède souverain donné par la
+terre pour la guérison d'une déesse. Dans son délire, le désir
+lui donne la force et le courage d'arracher Adonis de son coursier.</p>
+
+<p>VI.--Sur un de ses bras est la bride du vigoureux coursier,
+sur l'autre elle tient le faible enfant qui rougit et boude avec
+un triste dédain. Les désirs sont froids chez lui, il n'entend
+rien aux jeux de l'amour; elle est brûlante et enflammée
+comme un charbon ardent; il est rouge de honte, mais froid
+comme la glace.</p>
+
+<p>VII.--Elle attache avec promptitude à une branche raboteuse
+la bride garnie de clous d'or. (Oh! combien l'Amour est
+adroit!) Voilà le cheval à l'écurie; elle se met en devoir d'attacher
+le cavalier; elle le pousse en arrière, comme elle voudrait
+être poussée; elle le gouverne par la force, mais non par
+le désir.</p>
+
+<p>VIII.--Dès qu'il est à terre, elle s'étend auprès de lui;
+tous deux reposent sur leurs coudes et sur leurs hanches; tantôt
+elle lui tape sur la joue, tantôt elle fronce le sourcil, et commence
+à lui adresser des reproches; mais bientôt elle lui ferme
+la bouche; et tout en l'embrassant elle lui parle avec le langage
+entrecoupé de la volupté. «Si tu veux me gronder, tes
+lèvres ne souriront plus.»</p>
+
+<p>IX.--Il brûle d'une ardeur timide; Vénus éteint de ses
+larmes l'ardeur pudique de ses joues; puis, avec le souffle de
+ses soupirs et en agitant ses cheveux d'or, elle cherche à les
+sécher comme avec un éventail. Il dit qu'elle est immodeste,
+et il la blâme; elle étouffe par un baiser ce qu'il allait ajouter.</p>
+
+<p>X.--Comme un aigle affamé, excité par un long jeûne, déchire
+de son bec les plumes, les os et la chair, et secouant ses
+ailes dévore tout ce qu'il rencontre, jusqu'à ce qu'il ait assouvi
+son double gosier, ou que la proie ait disparu tout entière;
+de même Vénus baisait le front d'Adonis, ses joues, ses lèvres;
+et là où elle finit, là elle recommence.</p>
+
+<p>XI.--Forcé de céder, mais sans jamais obéir, il est étendu
+haletant, son haleine arrive au visage de Vénus; elle se repaît
+de cette vapeur comme d'une proie, et l'appelle une rosée
+céleste, un air embaumé; elle voudrait que ses propres joues
+fussent changées en parterres de fleurs, pourvu qu'elles fussent
+humectées par cette rosée vivifiante.</p>
+
+<p>XII.--Voyez un oiseau pris dans un filet; tel est Adonis enchaîné
+dans ses bras: sa timidité pure et sa résistance domptée
+lui donnent un air boudeur, qui ajoute de nouveaux
+charmes à ses yeux irrités: la pluie qui tombe dans un fleuve
+déjà plein l'oblige à franchir ses bords.</p>
+
+<p>XIII.--Vénus supplie encore, elle supplie avec grâce, car
+elle module sa voix pour charmer l'oreille de ce qu'elle aime.
+Il reste sombre, il refuse et boude, tour à tour rouge de honte
+et pâle de colère; s'il rougit, elle l'aime davantage; ce qu'elle
+préférait disparaît devant des transports plus vifs encore.</p>
+
+<p>XIV.--Comme il se montre, elle ne peut que l'aimer; elle
+jure par sa main immortelle de ne jamais s'éloigner de
+son sein qu'il n'ait capitulé avec ses larmes qui coulent toujours
+et inondent ses joues; un seul doux baiser acquittera
+cette dette immense.</p>
+
+<p>XV.--A cette promesse il lève la tête, tel qu'une poule d'eau
+qui apparaît entre deux vagues, mais qui disparaît tout aussitôt
+dès qu'on la regarde. C'est ainsi qu'il offre de lui accorder
+ce qu'elle demande; mais au moment où ses lèvres sont prêtes
+à accepter le payement, il cligne l'oeil et tourne ses lèvres d'un
+autre côté.</p>
+
+<p>XI.--Jamais voyageur, dans les ardeurs de l'été, ne soupira
+davantage après un peu d'eau, qu'elle ne soupirait après
+cette faveur. Elle voit ce qu'elle désire et ne peut l'obtenir;
+elle se baigne dans la rivière et son feu ne s'éteint pas. «Oh!
+par pitié, s'écrie-t-elle, enfant au coeur de pierre, ce n'est
+qu'un baiser que je demande, pourquoi es-tu si timide?</p>
+
+<p>XVII.--«J'ai été suppliée comme je te supplie maintenant,
+même par le farouche et cruel dieu de la guerre, dont la tête
+superbe ne fléchit jamais dans les combats, et qui triomphe
+partout où il va, dans toutes les querelles; cependant il fut
+mon captif et mon esclave, et il a mendié ce que tu obtiendras
+sans l'avoir demandé.</p>
+
+<p>XVIII.--«Sur mes autels il a déposé sa lance, son bouclier
+entaillé, son cimier triomphant; pour l'amour de moi il apprit
+à jouer et à danser; il apprit à folâtrer, à s'amuser, à
+badiner, à sourire, à plaisanter, méprisant son grossier tambour,
+ses rouges enseignes, faisant de mes bras son champ de
+bataille et sa tente de mon lit.</p>
+
+<p>XIX.--«Ainsi, je triomphai du conquérant et je le tins
+captif dans des chaînes de roses. L'acier le mieux trempé
+obéissait à la force de son bras, cependant il fut soumis par
+ma réserve et mes dédains. Oh! ne sois pas trop fier; ne te
+vante pas de ta puissance, parce que tu gouvernes celle qui
+dompta le dieu des batailles!</p>
+
+<p>XX.--«Touche seulement mes lèvres avec les tiennes (elles
+sont si belles; quoique les miennes ne soient pas si belles,
+elles sont vermeilles aussi): le baiser t'appartiendra aussi bien
+qu'à moi. Que vois-tu par terre? relève la tête, regarde dans
+mes yeux où ta beauté se réfléchit. Pourquoi donc tes lèvres
+ne s'attachent-elles pas aux miennes, puisque tes yeux se réfléchissent
+dans les miens?</p>
+
+<p>XXI.--«As-tu honte d'un baiser? Eh bien, ferme les yeux,
+je ferai comme toi; le jour nous semblera la nuit; l'amour
+tient ses fêtes là où l'on n'est que deux: sois donc plus hardi,
+nos ébats n'ont pas de témoins; ces violettes bleues sur lesquelles
+nous sommes couchés ne peuvent ni bavarder, ni savoir
+ce que nous faisons.</p>
+
+<p>XXII.--«La fraîcheur de tes lèvres séduisantes annonce
+que tu es à peine mûr; cependant on peut bien goûter tes
+charmes. Fais usage du temps, ne laisse pas échapper l'occasion;
+la beauté ne doit pas se consumer elle-même; les belles
+fleurs qu'on ne cueille pas dans leur éclat se fanent et périssent
+bientôt.</p>
+
+<p>XXIII.--«Si j'étais laide, vieille et ridée, mal élevée, difforme,
+grossière, grondeuse, épuisée, la vue trouble, perclue,
+glacée, stérile, maigrie, desséchée, alors tu pourrais
+hésiter, car je ne serais point faite pour toi; mais n'ayant
+aucun défaut, pourquoi me détestes-tu?</p>
+
+<p>XXIV.--«Tu ne peux découvrir une ride sur mon front,
+mes yeux sont bleus, brillants et vifs, ma beauté comme le
+printemps se renouvelle chaque année, ma chair est douce
+et fraîche, mon sang ardent; si tu pressais dans la tienne
+ma main douce et moite, tu la sentirais disparaître dans cette
+étreinte comme si elle était prête à se fondre.</p>
+
+<p>XXV.--«Dis-moi de parler, j'enchanterai ton oreille; ordonne,
+et comme une fée je bondirai sur le gazon, ou telle
+qu'une nymphe à la longue chevelure éparse, je danserai
+sur le sable sans y laisser la trace de mes pas. L'amour est
+un esprit de feu, il n'a rien de grossier qui l'abaisse vers la
+terre, mais il est léger et aspire à s'élever.</p>
+
+<p>XXVI.--«Témoin cette couche de primevères sur laquelle
+je repose, témoin ces faibles fleurs qui me soutiennent
+comme des arbres robustes: deux frêles colombes me
+traînent à travers les airs depuis le matin jusqu'au soir,
+partout où il me plaît d'aller. L'amour est si léger, aimable
+enfant, se peut-il que tu le croies trop lourd pour
+toi!</p>
+
+<p>XXVII.--«Ton coeur est-il épris de ton propre visage? Ta
+main droite peut-elle trouver l'amour dans ta main gauche?
+alors, aime-toi toi-même, sois rejeté par toi-même, prive-toi
+de la liberté et plains-toi du larcin; c'est ainsi que Narcisse
+s'abandonna lui-même et périt pour embrasser son
+ombre dans le ruisseau.</p>
+
+<p>XXVIII.--«Les torches sont faites pour éclairer, les bijoux
+pour servir de parure, les mets délicats pour être goûtés,
+la fraîcheur de la beauté pour enchanter, les herbes des
+champs pour parfumer l'air, les arbres pour porter des
+fruits; tout ce qui ne pousse que pour soi abuse de ses
+facultés; les semences naissent des semences, la beauté enfante
+la beauté, tu fus engendré, ton devoir est d'engendrer
+à ton tour.</p>
+
+<p>XXIX.--«Pourquoi te nourrirais-tu des dons de la terre,
+si ce n'est pour nourrir la terre de tes dons? par la loi de
+la nature, tu dois te multiplier dans des enfants qui vivront
+quand tu ne seras plus. C'est ainsi qu'en dépit de la mort
+tu survivras dans ceux qui porteront ta ressemblance.»</p>
+
+<p>XXX.--Cependant la reine amoureuse commençait à être
+en nage, car l'ombre avait abandonné le lieu où ils reposaient;
+et Titan, fatigué au milieu de sa course, les regardait d'un oeil
+brûlant, souhaitant qu'Adonis dirigeât son char pourvu qu'il
+pût lui ressembler et se trouver près de Vénus.</p>
+
+<p>XXXI.--Soudain d'un air insouciant et avec un regard
+sombre, boudeur et dédaigneux, voilant de ses sourcils froncés
+l'éclat de ses yeux, comme les vapeurs d'un brouillard obscurcissent
+le ciel, Adonis s'écrie d'un ton aigre: «Fi! plus
+d'amour! le soleil me brûle le visage, il faut que je m'en
+aille.»</p>
+
+<p>XXXII.--«Hélas! dit Vénus: si jeune et si cruel! quelle
+pauvre excuse tu me donnes pour t'échapper! mon souffle
+céleste sera pour toi un zéphyr qui dissipera la chaleur du soleil
+qui darde sur nous. Je te ferai un abri de mes cheveux,
+et, s'ils brûlent aussi, je les éteindrai avec mes larmes.</p>
+
+<p>XXXIII.--«Le soleil qui brille dans le ciel n'est que brûlant,
+et moi, je suis entre le soleil et toi! la chaleur qu'il
+donne ne m'incommode guère; ce sont tes yeux dont le feu
+me consume: si je n'étais immortelle, ma vie se terminerait
+entre le soleil céleste et le soleil terrestre.</p>
+
+<p>XXXIV.--«Es-tu donc si rebelle, es-tu de pierre ou dur
+comme l'acier? Ah! tu es plus dur que la pierre, car la pierre
+s'amollit sous la pluie. Es-tu fils d'une femme, et peux-tu ne
+pas sentir ce qu'est l'amour? combien l'absence d'amour fait
+souffrir? Ah! si ta mère avait eu un coeur si cruel, elle ne
+t'aurait pas enfanté, elle serait morte dans sa solitude.</p>
+
+<p>XXXV.--«Qui suis-je pour être ainsi méprisée par toi,
+ou quel grand danger y a-t-il dans mon amour? quel mal
+ferait à tes lèvres un pauvre baiser? Parle, mon bien-aimé;
+mais ne dis rien que de tendre ou garde le silence. Donne-moi
+un baiser, je te le rendrai, et puis un autre pour les intérêts,
+si tu en veux deux.</p>
+
+<p>XXXVI.--«Fi donc, portrait sans vie, marbre froid et
+insensible, idole bien enluminée, image sourde et inanimée,
+statue qui ne satisfait que les yeux, être semblable à l'homme,
+mais qui ne naquis point d'une femme: tu n'es pas un homme,
+quoique tu aies le teint d'un homme, car les hommes donnent
+des baisers par leur propre instinct.»</p>
+
+<p>XXXVII.--Elle dit, l'impatience arrête sa langue suppliante,
+et la colère qui l'étouffe la contraint au silence; ses
+joues enflammées, ses yeux ardents disent assez ses outrages;
+étant juge et amante, elle ne peut se faire rendre justice. Tantôt
+elle pleure, tantôt elle veut parler, ses sanglots s'y opposent.</p>
+
+<p>XXXVIII.--Parfois elle secoue la tête, puis elle lui prend
+la main; elle le regarde, et puis elle fixe ses yeux sur la terre.
+Quelquefois ses bras l'entourent comme une ceinture; elle
+voudrait l'enchaîner dans ses bras, mais il ne veut pas, et
+quand il s'efforce d'échapper à son étreinte, elle enlace ses
+doigts de lis.</p>
+
+<p>XXXIX.--«Mon amour, dit-elle, puisque je t'ai enfermé
+dans ce cercle d'ivoire, je serai le parc, et tu seras mon daim;
+nourris-toi où tu voudras, sur les coteaux ou dans la vallée;
+rassasie-toi sur mes lèvres, et, si les montagnes sont desséchées,
+erre plus bas, tu y trouveras de douces fontaines.</p>
+
+<p>XL.--«Dans ces limites tu as de quoi te satisfaire; une
+pelouse et une belle plaine délicieuse; des coteaux arrondis
+et des taillis épais et sombres pour te mettre à l'abri de la
+tempête et de la pluie. Sois donc mon daim puisque je suis un
+parc si charmant; aucun limier ne t'y poursuivra, quand
+même tu en entendrais aboyer mille.»</p>
+
+<p>XLI.--A ces mots, Adonis sourit de dédain; sur chacune
+de ses joues se forme une jolie fossette; c'est l'amour qui les
+a creusées, et s'il périssait il pourrait être enseveli dans une
+tombe si simple, sachant bien qu'une fois qu'il y serait déposé
+il y vivrait et ne pourrait pas mourir.</p>
+
+<p>XLII.--Ces aimables grottes, ces fossettes enchantées
+ouvrent leur bouche pour engloutir le caprice de Vénus. Elle
+était déjà folle, que va devenir sa raison? déjà frappée à mort,
+qu'a-t-elle besoin d'une autre blessure? Pauvre reine de
+l'amour, abandonnée dans ton propre empire, peux-tu bien
+aimer des joues que le mépris seul fait sourire?</p>
+
+<p>XLIII.--Maintenant que fera-t-elle, que dira-t-elle? elle
+a tout dit et n'a fait qu'augmenter ses maux. Le temps a fui,
+son amant va s'éloigner; il cherche à s'échapper de ses bras
+enlacés. «Par pitié, s'écrie-t-elle, une grâce... un remords...»
+Il s'élance et se précipite vers son coursier.</p>
+
+<p>XLIV.--Mais voici! D'un taillis voisin, une jeune cavale,
+robuste, belle et fière, aperçoit le coursier impatient d'Adonis;
+elle accourt, s'ébroue et hennit. Le coursier vigoureux, attaché
+à un arbre, brise ses rênes, et va droit à elle.</p>
+
+<p>XLV.--Il s'élance, il hennit, le voilà qui bondit avec orgueil,
+de son dur sabot rompt la courroie de la sangle. Triomphant
+de ce qui le régissait, il frappe la terre dont les cavités
+résonnent comme le tonnerre du ciel. Il broie entre ses dents
+le fer de son mors tressé.</p>
+
+<p>XLVI.--Ses oreilles se dressent, les flots de sa crinière se
+hérissent sur son cou recourbé, replié; ses naseaux aspirent
+l'air, et, comme une fournaise, rejettent d'épaisses vapeurs;
+son oeil superbe, qui étincelle comme le feu, montre son ardent
+courage et le transport qui l'agite.</p>
+
+<p>XLVII.--Tantôt il trotte, comme s'il comptait ses pas, avec
+une majesté calme et une modeste fierté; puis il se cabre,
+fait des courbettes et s'élance comme s'il disait: Voyez! telle
+est ma force; c'est ainsi que je cherche à captiver le regard
+de la belle cavale.</p>
+
+<p>XLVIII.--Que lui importe maintenant son cavalier irrité
+qui l'appelle, ses flatteurs «holà» ou ses cris «arrête-toi,
+entends-tu?» Que lui importent les rênes et la pointe aiguë
+de l'éperon, son riche harnais et son caparaçon brillant? Il
+voit celle qu'il aime et ne voit qu'elle; seule elle plaît à ses
+orgueilleux regards.</p>
+
+<p>XLIX.--Voyez le tableau où un peintre aurait voulu surpasser
+son modèle, en peignant un coursier bien proportionné;
+son art lutte contre l'oeuvre de la nature, comme si les morts
+pouvaient l'emporter sur les vivants. Ce même coursier était
+au-dessus d'un coursier ordinaire par ses formes, son courage,
+sa couleur, son allure et sa vigueur.</p>
+
+<p>L.--Sabot arrondi, articulations courtes, fanons velus et
+longs, large poitrail, oeil grand, tête petite, naseaux bien
+ouverts, encolure haute, oreilles courtes, jambes fortes et
+déliées, crinière claire, queue épaisse, croupe arrondie, peau
+fine, il avait tout ce qu'un cheval doit avoir, excepté un fier
+cavalier sur son dos orgueilleux.</p>
+
+<p>LI.--Quelquefois il s'éloigne et de là il regarde avec surprise,
+puis il bondit au mouvement d'une plume. Bientôt il
+se prépare à défier le vent: et on ne sait plus s'il court, où
+s'il vole. Le vent siffle entre sa crinière et sa queue, soulevant
+les crins qui se déploient comme des ailes emplumées.</p>
+
+<p>LII.--Il regarde celle qu'il aime et lui adresse ses hennissements;
+elle lui répond comme si elle devinait sa pensée.
+Fière, comme le sont les femmes, de se voir recherchée, elle
+feint le caprice, fait la cruelle, repousse son amour, dédaigne
+l'ardeur qu'il éprouve, et répond par des ruades à ses amoureuses
+caresses.</p>
+
+<p>LIII.--Alors, triste et mécontent, il baisse sa queue qui,
+telle qu'un panache flottant, prêtait une ombre bienfaisante à
+sa croupe en sueur. Il frappe du pied et mord dans sa rage
+les pauvres mouches. La cavale, voyant sa fureur, se rend
+plus complaisante, et sa colère est apaisée.</p>
+
+<p>LIV.--Son maître impatienté va pour le ressaisir, lorsque
+soudain la cavale indomptée, pleine de terreur et craignant
+de se voir saisie s'enfuit rapidement; le cheval la suit et laisse
+Adonis. Tous deux, comme égarés, se dirigent vers le bois, et
+dépassent les corbeaux qui cherchent à voler plus vite qu'eux.</p>
+
+<p>LV.--Essoufflé de sa course, Adonis s'assied, maudissant
+son coursier impétueux et indomptable. Voici de nouveau une
+bonne occasion qui s'offre à l'amour malheureux d'obtenir le
+bonheur qu'il implore: car les amants disent que le coeur a
+trois fois tort quand il est privé du secours de la langue.</p>
+
+<p>LVI.--Un four que l'on ferme n'en est que plus brûlant;
+une digue ne fait qu'augmenter la fureur d'un fleuve: on en
+peut dire autant d'une douleur cachée: la liberté de la parole
+calme le feu de l'amour; mais, quand l'avocat du coeur est
+muet, le client se meurt, son affaire est désespérée.</p>
+
+<p>LVII.--Il la voit venir, et recommence à rougir, de même
+qu'un charbon mourant que le vent rallume. Il cache son
+front irrité avec sa toque, et se tourne vers la terre d'un air
+chagrin, sans prendre garde à elle, bien qu'elle soit tout près:
+car il ne saurait la regarder avec des yeux favorables.</p>
+
+<p>LVIII.--Oh! quel spectacle c'était de la voir s'avancer en
+cachette vers le fantasque jeune homme, et d'observer les
+couleurs changeantes de ses joues, comme le rouge et le blanc
+se détruisaient l'un l'autre! la pâleur enfin y domine; mais
+de temps en temps ses yeux lancent des flammes comme s'il
+passait un éclair dans le ciel.</p>
+
+<p>LIX.--Le voilà devant lui, et il est assis, comme le ferait
+une amante timide, elle s'agenouille; avec une de ses belles
+mains elle relève sa toque; l'autre douce main caresse ses
+joues vermeilles. Ces joues délicates reçoivent l'impression de
+cette tendre main comme la neige fraîchement tombée garde
+toute empreinte.</p>
+
+<p>LX.--O quelle guerre de regards se déclara alors entre eux!
+Les yeux de Vénus implorent ceux d'Adonis, qui la regardent
+comme s'ils ne la voyaient pas. Ses yeux le conjurent encore,
+mais ses regards dédaignent ses prières. Toute cette pantomime
+est expliquée par les larmes que les yeux de Vénus répandent
+comme ceux d'un choeur de tragédie.</p>
+
+<p>LXI.--Elle le prend doucement par la main: c'est un lis
+enfermé dans une prison de neige, ou une main d'ivoire dans
+un cercle d'albâtre tant l'amie est blanche qui presse sa blanche
+ennemie. Cette lutte charmante entre celle qui veut et celui
+qui ne veut point ressemblait aux ébats de deux colombes
+argentées qui se becquètent.</p>
+
+<p>LXII.--Bientôt l'interprète des pensées de Vénus reprend:
+«O toi, le plus beau de tous ceux qui se meuvent sur le globe
+de la terre! que n'es-tu ce que je suis, et moi un homme; mon
+coeur intact comme le tien, et ton coeur atteint de ma blessure!
+Pour le prix d'un doux regard, je t'assurerais mon
+secours lorsque la pâte de mon corps pourrait seule te sauver.</p>
+
+<p>LXIII.--«Rendez-moi ma main, dit Adonis: pourquoi la
+pressez-vous?»--«Demande-moi mon coeur, dit-elle, et tu
+l'auras, ou rends-le-moi de peur que ton coeur inflexible ne
+l'endurcisse; une fois endurci, de tendres soupirs ne pourraient
+plus le pénétrer; les sanglots de l'amour me trouveraient
+insensible, parce que le coeur d'Adonis aurait endurci
+le mien!»</p>
+
+<p>LXIV.--«Fi donc! s'écrie-t-il; laissez-moi et laissez-moi
+aller. Le plaisir de ma journée est perdu: mon cheval a fui,
+et c'est par votre faute que j'en suis privé. Je vous en prie,
+quittez-moi, et laissez-moi seul ici: car tout mon souci, toute
+ma préoccupation, toute mon idée, c'est de reprendre mon
+cheval à cette jument.»</p>
+
+<p>LXV.--Vénus lui répond: «Ton palefroi t'abandonne
+comme il le doit aux douces ardeurs du désir. L'amour est
+un charbon qu'il faut refroidir, sinon il met tout le coeur en
+feu. La mer a des bornes, mais le profond désir n'en a point:
+ne sois donc pas surpris si ton coursier est parti.</p>
+
+<p>LXVI.--«Comme il avait l'air d'une rosse, attaché à un
+arbre, esclave soumis à des rênes de cuir! Mais, dès qu'il a
+vu la cavale, noble prix de sa jeunesse, il a dédaigné sa honteuse
+servitude, secoué de son col arqué ses misérables liens,
+et il a affranchi sa bouche, sa croupe et son poitrail.</p>
+
+<p>LXVII.--«Après avoir vu sa bien-aimée nue dans sa couche,
+montrant à ses draps une nuance plus blanche que le
+blanc, quel est celui dont les yeux avides n'inspirent pas à ses
+autres sens le désir d'une égale jouissance? quel est l'homme
+assez lâche pour ne pas avoir le courage de s'approcher du feu
+quand il fait froid?</p>
+
+<p>LXVIII.--«Laisse-moi donc excuser ton coursier, aimable
+enfant, et apprends de lui, je t'en conjure, à profiter de la
+félicité qui s'offre à toi. Quand je resterais muette, sa conduite
+suffirait à t'instruire. Oh! apprends à aimer; la leçon en est
+facile; une fois qu'on la sait, on ne l'oublie jamais.</p>
+
+<p>LXIX.--«Je ne connais pas l'amour, dit-il, je ne veux
+pas le connaître, à moins que ce ne soit un sanglier: alors je
+lui ferai la chasse. C'est un gros emprunt, je ne veux pas faire
+de dettes. Je n'ai d'autre amour que l'amour d'en mal parler,
+car j'ai entendu dire que c'était une vie dans la mort, et qu'on
+riait et qu'on pleurait de la même haleine.</p>
+
+<p>LXX.--«Qui porte un habit mal fait et non fini? qui cueille
+le bouton avant que les feuilles soient poussées? Si les choses
+qui croissent sont mutilées elles se flétrissent dans leur fleur,
+et n'ont plus aucune valeur. Le poulain qui est monté et
+chargé dans sa jeunesse perd sa fierté et jamais ne devient
+fort.</p>
+
+<p>LXXI.--«Vous me faites mal à la main en la pressant.
+Séparons-nous, et laissons ce vain sujet et ces frivoles discours.
+Levez le siége que vous avez mis devant mon coeur
+inflexible; il n'ouvrira point ses portes aux alarmes de l'amour:
+renoncez à vos voeux, à vos larmes feintes, à vos flatteries;
+car elles n'ont point d'effet lorsque le coeur est jeune.</p>
+
+<p>LXXII.--«Quoi! tu sais parler? répond-elle. As-tu donc
+une langue? Oh! que n'en as-tu point! ou plutôt que je
+n'eusse point d'oreilles? Ta voix de sirène m'a doublement
+blessée. J'étais assez chargée tout à l'heure, sans ce surcroît
+qui m'accable. Mélodieuse dissonance, célestes accords aux
+rudes effets! douce harmonie pour l'oreille qui blesse profondément
+le coeur!</p>
+
+<p>LXXIII.--«Si je n'avais point d'yeux, si je n'avais que des
+oreilles, mes oreilles adoreraient cette beauté invisible et intérieure;
+ou si j'étais sourde, tes charmes extérieurs toucheraient
+en moi tout ce qu'il y a de sensible. Quoique sans yeux
+et sans oreilles pour voir ou pour entendre, je t'aimerais encore
+rien qu'en te touchant.</p>
+
+<p>LXXIV.--«Suppose maintenant que le sens du toucher me
+soit ravi; que je ne puisse ni voir, ni entendre, ni toucher,
+qu'il ne me reste que l'odorat; mon amour pour toi n'en serait
+pas moins vif, car de la distillerie de ton adorable visage
+sort une haleine parfumée qui excite l'amour par l'odorat.</p>
+
+<p>LXXV.--«Mais quel banquet n'offrirais-tu pas au goût puisque
+tu nourris et alimentes les quatre autres sens? ne désireraient-ils
+pas que le festin fût éternel, en ordonnant au soupçon
+de fermer la porte à double tour, de peur que la jalousie,
+cet hôte sombre et mal venu, ne se glissât parmi eux pour
+troubler la fête?»</p>
+
+<p>LXXVI.--Encore une fois s'ouvrit le portique couleur de
+rubis qui avait déjà donné passage aux doux accents de son
+discours: semblable à une aurore rougeâtre qui prédit toujours
+le naufrage aux marins, la tempête aux campagnes, les
+regrets aux pasteurs, la désolation aux oiseaux, le vent et les
+bourrasques aux troupeaux et aux bergers.</p>
+
+<p>LXXVII.--Prudemment elle observe ce sinistre présage.
+De même que le vent se tait avant la pluie, que le loup entr'ouvre
+les dents avant de hurler, que la baie se fend avant
+de faire tache, ou comme la balle meurtrière d'un fusil, ce
+qu'il allait dire la frappe avant qu'il eût parlé.</p>
+
+<p>LXXVIII.--Elle tombe par le seul effet de son regard; car
+les regards tuent l'amour, et l'amour ressuscite par des regards:
+un sourire guérit la blessure produite par des sourcils
+froncés. Heureuse faillite que celle qui enrichit ainsi l'amour!
+Le pauvre enfant, croyant qu'elle est morte, presse ses joues
+pâles jusqu'à leur rendre leur vermillon.</p>
+
+<p>LXXIX.--Tout étonné, il renonce à sa première intention,
+qui était de la réprimander vertement; ce que prévint l'astucieux
+amour. Honneur à la ruse qui sut si bien la protéger!
+car elle reste étendue sur le gazon, comme si elle était morte,
+jusqu'à ce que le souffle d'Adonis la rappelle à la vie.</p>
+
+<p>LXXX.--Il lui serre le nez, la frappe sur les joues, plie ses
+doigts, lui presse l'artère, réchauffe ses lèvres, et cherche
+mille moyens pour réparer le mal qu'ont causé ses duretés. Il
+lui donne un baiser: volontiers elle ne se relèverait plus
+pourvu qu'il l'embrasse encore.</p>
+
+<p>LXXXI.--A cette nuit de chagrin succède le jour: elle entr'ouvre
+doucement ses deux fenêtres bleues, semblables au
+soleil lorsqu'à son éclatant retour il charme le matin et console
+l'univers. De même que le brillant soleil embellit le ciel, l'oeil
+de Vénus illumine son visage.</p>
+
+<p>LXXXII.--Elle en tourne les rayons sur son visage sans
+barbe comme s'il lui empruntait tout son éclat. Jamais quatre
+astres aussi beaux n'auraient été réunis, si Adonis n'avait voilé
+les siens, en abaissant ses sourcils: mais ceux de Vénus, qui
+brillaient à travers le cristal de ses larmes, resplendissaient
+comme la lune réfléchie dans l'eau pendant la nuit.</p>
+
+<p>LXXXIII.--«Où suis-je donc?? dit-elle; sur la terre ou dans
+le ciel? Suis-je dans l'Océan ou dans le feu? quelle heure est-il?
+est-ce le matin ou le soir fatigué? suis-je ravie de mourir,
+ou désiré-je la vie? Tout à l'heure je vivais, et ma vie était
+assurée contre la mort! tout à l'heure je mourais, et la mort
+m'était un ravissement!</p>
+
+<p>LXXXIV.--«Oh! c'était toi qui me tuais! Fais-moi mourir
+encore: l'habile maître de tes yeux, ton coeur inflexible a su
+leur enseigner des regards dédaigneux et un tel mépris qu'ils
+ont assassiné mon pauvre coeur; et mes yeux, fidèles guides de
+leur reine, auraient été à jamais privés de la vue, sans la compassion
+de tes lèvres.</p>
+
+<p>LXXXV.--«Puissent-elles se baiser longtemps, pour prix
+de cette cure! Oh! ne laisse jamais flétrir leur incarnat! et
+puisse leur fraîcheur dissiper tant qu'elles dureront les influences
+dangereuses de l'année! Les astrologues qui ont écrit
+sur la mort diront que la peste est bannie par ton souffle.</p>
+
+<p>LXXXVI.--«Lèvres pures, sceaux délicieux imprimés
+sur mes lèvres, quel marché pourrais-je faire pour obtenir
+encore leur empreinte! Me vendre moi-même? ah! j'y consens,
+pourvu que tu veuilles m'acheter, me payer, et en bien user
+envers moi. Si tu fais cette acquisition, de crainte de méprises,
+applique bien ton sceau sur mes lèvres vermeilles.</p>
+
+<p>LXXXVII.--«Avec mille baisers tu peux acheter mon
+coeur, et les payer à ton loisir l'un après l'autre. Que sont
+pour toi dix fois cent baisers? ne sont-ils pas bien vite comptés,
+bien vite donnés? Convenons, qu'en cas de non-payement, la
+dette serait double; deux mille baisers te donneraient-ils tant
+de peine?»</p>
+
+<p>LXXXVIII.--«Belle reine, dit-il, si vous me devez quelque
+amour, que mes jeunes années vous expliquent mes bizarreries;
+ne cherchez pas à me connaître avant que je me connaisse
+moi-même: il n'est pas de pêcheur qui n'épargne le fretin.
+La prune mûre tombe, la verte tient à la branche; ou si elle
+est cueillie trop tôt, elle est aigre au goût.</p>
+
+<p>LXXXIX.--«Voyez! le consolateur du monde achève à
+l'occident, d'un pas fatigué, sa brûlante carrière de la journée;
+le hibou, héraut de la nuit, crie qu'il est tard; les troupeaux
+sont rentrés dans leur bercail, les oiseaux dans leur nid, les
+noirs nuages qui voilent la lumière du ciel nous somment de
+nous séparer et de nous dire bonsoir...</p>
+
+<p>XC.--«Laissez-moi donc vous dire bonne nuit, et dites-en
+de même; si vous y consentez, vous aurez un baiser.»
+«Bonne nuit,» répond Vénus. Et avant qu'il ait dit adieu,
+elle lui offre le doux gage du départ; ses bras se croisent autour
+du cou d'Adonis; elle semble s'incorporer avec lui; leurs
+visages se touchent.</p>
+
+<p>XCI.--Enfin, hors d'haleine, il se dégage et retire la
+rosée céleste, cette jolie bouche de corail dont les lèvres
+avides de la déesse connaissaient bien le parfum délicieux;
+elles s'en désaltèrent, et se plaignent cependant de la sécheresse.
+Adonis accablé de caresses, elle épuisée par sa froideur,
+tous deux tombent à terre avec leurs lèvres collées ensemble.</p>
+
+<p>XCII.--Maintenant ses rapides désirs ont conquis sa proie
+plus docile, elle se nourrit sans pouvoir se rassasier; ses lèvres
+sont triomphantes, celles d'Adonis obéissent et payent la
+rançon qu'exige un vainqueur dont la pensée, vorace comme
+un vautour, porte si haut ses prétentions qu'il tarit l'humide
+trésor des lèvres du vaincu.</p>
+
+<p>XCIII.--Une fois qu'elle a goûté la douceur des dépouilles,
+elle commence à piller avec une aveugle fureur; son visage
+est en sueur, son sang bouillonne; sa passion, sans frein, lui
+donne un courage désespéré; elle appelle l'oubli, et repousse
+la raison, elle oublie la chaste rougeur de la honte et le naufrage
+de l'honneur.</p>
+
+<p>XCIV.--Lassé, fatigué et échauffé par ses étroits embrassements,
+tel qu'un oiseau sauvage apprivoisé à force d'être
+manié, tel que l'agile chevreuil fatigué par la chasse, ou
+comme un enfant mutin calmé par des caresses, Adonis obéit,
+et ne résiste plus, pendant que Vénus lui prend non tout ce
+qu'elle veut, mais tout ce qu'elle peut.</p>
+
+<p>XCV.--Quelle cire assez gelée pour ne pas se fondre à la
+chaleur, et pour ne pas céder enfin à la plus légère impression?
+Les objets placés au delà de l'espérance sont souvent atteints
+par la témérité, surtout en fait d'amour; la hardiesse dépasse
+la permission: l'Amour ne se décourage pas comme un lâche
+pâle et tremblant, mais ose davantage quand ce qu'il courtise
+est rebelle.</p>
+
+<p>XCVI.--Oh! si elle avait renoncé, lorsque Adonis fronçait
+le sourcil, elle n'eût point savouré un semblable nectar sur ses
+lèvres: des mots durs et de sévères regards ne doivent point
+repousser les amants. Les roses ont bien des épines, mais on
+recueille néanmoins. La beauté fût-elle sous vingt verrous,
+l'Amour triompherait de tous les obstacles et les enfoncerait
+tous.</p>
+
+<p>XCVII.--Par pitié, enfin, elle ne peut le retenir plus longtemps;
+le pauvre enfant la prie de le laisser aller; elle se
+décide à ne plus le retenir, lui dit adieu, et lui recommande
+d'avoir bien soin de son coeur, qu'il emporte captif dans sa
+poitrine, jure-t-elle par l'arc de Cupidon.</p>
+
+<p>XCVIII.--«Aimable enfant, dit-elle, je vais passer cette
+nuit dans la douleur, car mon coeur blessé ordonne à mes yeux
+de veiller. Dis-moi, maître de l'Amour, nous verrons-nous
+demain? Dis-moi, nous verrons-nous, nous verrons-nous;
+veux-tu me le promettre?» Il lui répond, non, parce qu'il a
+l'intention d'aller le lendemain chasser le sanglier avec quelques-uns
+de ses amis.</p>
+
+<p>XCIX.--«Le sanglier!» s'écrie-t-elle, et une soudaine
+pâleur couvre son visage, comme une gaze étendue sur une
+rose purpurine: elle tremble à ses paroles, elle jette ses bras
+autour de son cou qu'elle enchaîne, elle tombe, toujours suspendue
+à son cou, elle tombe sur le dos et lui sur son sein.</p>
+
+<p>C.--La voilà dans la lice de l'Amour; son champion est
+monté pour le combat: vaine illusion; il ne veut pas dompter
+sa monture. Plus malheureuse que Tantale, elle tient l'Élysée
+et les délices lui échappent.</p>
+
+<p>CI.--Telle que ces pauvres oiseaux, qui, abusés par des
+grappes peintes, se rassasient par les yeux et souffrent la faim,
+elle languit dans sa mésaventure, comme ces pauvres oiseaux
+qui voyaient des baies inutiles. Elle prodigue ses baisers à son
+amant pour chercher à allumer l'ardeur qu'elle ne trouve
+point en lui.</p>
+
+<p>CII.--Mais tout est inutile, bonne reine, cela ne sera pas;
+elle a osé tout ce qui se pouvait oser: ses prières eussent mérité
+une plus riche récompense. Elle est l'Amour; elle aime et
+n'est point aimée. «Fi donc! fi donc! dit-il, vous m'étouffez;
+laissez-moi partir, vous n'avez aucune raison de me retenir
+ainsi.»</p>
+
+<p>CIII.--«Tu serais déjà parti, cher enfant, répond-elle, si
+tu ne m'avais dit que tu voulais chasser le sanglier. Oh! sois
+prudent; tu ne sais pas ce que c'est de blesser avec le fer d'une
+javeline ce sauvage animal qui aiguise sans cesse des défenses
+qui n'ont jamais de fourrure, décidé à tuer son adversaire
+comme un boucher funeste.</p>
+
+<p>CIV.--«Sur son dos il a une armée de piques hérissées
+qui sans cesse menacent ses ennemis; ses yeux, semblables à
+des vers luisants, étincellent quand il est irrité; son groin
+creuse des tombeaux partout où il passe; furieux, il frappe
+tout ce qu'il rencontre, et tous ceux qu'il frappe, ses cruelles
+défenses les tuent.</p>
+
+<p>CV.--«Ses flancs robustes, armés de rudes soies, sont à
+l'épreuve de la pointe de ta lance; son cou épais et court est
+difficile à blesser; dans sa fureur, il attaquerait le lion; les
+broussailles et les arbustes épineux à travers lesquels il se précipite
+se séparent comme s'ils en avaient peur.</p>
+
+<p>CVI.--«Hélas! il ferait peu de cas de ton visage, auquel
+les yeux de l'Amour payent un tribut de regards; de ta
+douce main, de tes lèvres suaves, ou de tes yeux de cristal
+dont la perfection étonne le monde. Mais, s'il pouvait te surprendre,
+le cruel, ô triste pressentiment! il détruirait tous tes
+charmes, comme il détruit une prairie.</p>
+
+<p>CVII.--«Oh! laisse-le en paix dans sa dégoûtante tanière:
+la beauté n'a rien à faire avec de tels monstres; ne t'expose
+pas volontairement à ce danger! Ceux qui prospèrent prennent
+conseil de leurs amis. Quand tu as nommé le sanglier, à ne
+te rien cacher, j'ai tremblé pour toi, et tout mon corps a
+frémi.</p>
+
+<p>CVIII.--«N'as-tu pas remarqué mon visage? N'ai-je point
+pâli? n'as-tu pas vu les indices de la crainte dans mes yeux? ne
+me suis-je pas évanouie? ne suis-je point tombée? Dans ce
+sein sur lequel tu es penché, mon coeur, troublé par de tristes
+pressentiments, palpite, s'agite, ne trouve point de repos; il
+te soulève sur ma poitrine comme un tremblement de terre.</p>
+
+<p>CIX.--«Car là où règne l'amour, une jalouse inquiétude
+s'établit d'elle-même sa sentinelle, donne de fausses alarmes,
+dénonce la rébellion, et dans un temps de paix crie: Tue, tue!
+Elle trouble le paisible amour par ses caprices, comme l'air et
+l'eau éteignent le feu.</p>
+
+<p>CX.--«Ce délateur chagrin, cet espion qui fomente les querelles,
+cette chenille qui dévore les tendres bourgeons de l'amour,
+cette jalousie rapporteuse, querelleuse, qui tantôt
+apporte des nouvelles vraies et tantôt des fausses, elle frappe à
+la porte de mon coeur et me dit à l'oreille que si je t'aime, je
+dois craindre ta mort.</p>
+
+<p>CXI.--«Bien plus, elle offre à mes regards le tableau d'un
+sanglier furieux; sous ses défenses aiguës, je vois étendu sur le
+dos quelqu'un qui te ressemble, couvert de blessures, et dont
+le sang répandu sur les fleurs nouvelles les fait pencher de
+douleur et baisser la tête.</p>
+
+<p>CXII.--«Que ferais-je en te voyant dans cet état, puisque
+je tremble à cette image? Cette pensée fait saigner mon faible
+coeur, et la crainte m'enseigne l'avenir! Oui, je prédis ta mort
+et mon éternelle douleur, si demain tu rencontres le sanglier.</p>
+
+<p>CXIII.--«Mais si tu veux absolument chasser, laisse-toi
+guider par moi, lance tes chiens contre le lièvre peureux, le
+renard qui vit de ruse ou le chevreuil qui n'ose rien affronter;
+poursuis ces timides animaux sur les collines, et tiens tête à
+ton lévrier sur ton coursier agile.</p>
+
+<p>CXIV.--«Et lorsque tu es sur la trace du lièvre à la vue
+courte, observe comme le pauvre fugitif devance le vent pour
+échapper à son danger, et avec quel soin il tourne et traverse
+et multiplie ses détours; les différents sentiers qu'il suit sont
+comme un labyrinthe pour dérouter ses ennemis.</p>
+
+<p>CXV.--«Quelquefois il court au milieu d'un troupeau
+de moutons pour tromper l'odorat subtil des chiens; quelquefois
+il traverse des lieux souterrains où les lapins habitent, pour
+arrêter les hurlements sonores de ceux qui le poursuivent;
+quelquefois encore, c'est dans une troupe de daims qu'il se
+cache: le danger invente des ruses, la crainte donne de l'esprit.</p>
+
+<p>CXVI.--«Car une fois là, son odeur se mêle à celle d'autres
+animaux, les lévriers excités reniflent l'air, ils hésitent et ils
+cessent leurs clameurs jusqu'à ce qu'ils soient parvenus avec
+peine à reconnaître la piste refroidie. Alors les aboiements recommencent,
+l'écho répond comme si une autre chasse avait
+lieu dans les airs.</p>
+
+<p>CXVII.--«Cependant le pauvre lièvre, au sommet d'un
+coteau lointain, se tient accroupi; il écoute pour entendre si
+les ennemis le poursuivent encore; il entend de nouveau leurs
+voix bruyantes, et son désespoir peut bien se comparer à celui
+d'un malade qui entend retentir le glas.</p>
+
+<p>CXVIII.--«Tu verras ce malheureux, inondé de sueur,
+tourner et retourner, revenir sur ses pas: chaque broussaille
+jalouse écorche ses jambes fatiguées; chaque ombre le fait arrêter;
+le moindre bruit le fait hésiter, car l'infortune est foulée
+aux pieds par tous, et dans son abaissement elle ne trouve aucun
+ami.</p>
+
+<p>CXIX.--«Reste tranquille; écoute-moi encore un peu:
+non, ne me résiste pas, car tu ne te relèveras pas. Si, contre
+mon habitude, tu m'entends faire de la morale, c'est pour te
+faire haïr la chasse du sanglier. J'ajoute ceci à cela et une raison
+à une autre, car l'amour peut faire un commentaire sur
+tous les maux.</p>
+
+<p>CXX.--«Où en étais-je?--Peu m'importe, dit-il; laissez-moi,
+et l'histoire finira fort à propos: la nuit se passe.--Eh
+bien! qu'importe! dit-elle.--Je suis attendu par mes amis,
+répond-il; voilà qu'il fait obscur, et je tomberai en m'en allant.--Ah!
+lui dit-elle, le désir ne voit jamais mieux que la
+nuit.</p>
+
+<p>CXXI.--«Mais si tu tombes, figure-toi que c'est la terre
+qui, amoureuse de toi, te fait trébucher rien que pour te dérober
+un baiser. De riches dépouilles rendent les honnêtes gens
+voleurs; c'est ainsi que tes lèvres rendent la modeste Diane
+dédaigneuse et solitaire; elle a peur d'être tentée de te voler
+un baiser et de mourir parjure.</p>
+
+<p>CXXII.--«Maintenant je devine la raison de cette nuit si
+sombre. Cynthie honteuse obscurcit son diadème d'argent, jusqu'à
+ce que la nature soit condamnée comme traître et faussaire
+pour avoir volé au ciel les moules divins dans lesquels elle t'a
+formé, en dépit des cieux, pour éclipser le soleil pendant le jour
+et Cynthie pendant la nuit.</p>
+
+<p>CXXIII.--«C'est pourquoi elle a séduit les Destinées pour
+détruire le rare chef-d'oeuvre de la nature, en mêlant des infirmités
+à la beauté, et d'impurs défauts à la perfection pure,
+qu'elle a soumise à la tyrannie des cruels accidents et de toutes
+sortes de maux.</p>
+
+<p>CXXIV.--«Tels que la fièvre brûlante et ses pâles accès; la
+peste qui empoisonne la vie; la folie et son délire; la maladie
+qui ronge la moelle des os, et qui corrompt le sang en l'échauffant;
+enfin le dégoût, la douleur et le funeste désespoir ont
+juré la mort de la nature pour la punir de t'avoir fait si beau.</p>
+
+<p>CXXV.--«Et ce qui charme n'est pas la moindre de toutes
+ces maladies, c'est qu'un combat d'une minute détruise la
+beauté, le charme, le goût, le teint, la grâce: tout ce qu'admirait
+tout à l'heure un spectateur impartial est tout à coup
+perdu, fondu, anéanti, comme la neige disparaît sous le soleil
+de midi.</p>
+
+<p>CXXVI.--«Ainsi donc, en dépit de la stérile chasteté, des
+vestales sans amour et des nonnes égoïstes qui voudraient réduire
+la population de la terre et produire une disette de fils et
+de filles... sois prodigue. La lampe qui brûle pendant la
+nuit épuise son huile pour donner sa lumière au monde.</p>
+
+<p>CXXVII.--«Ton corps sera-t-il autre chose qu'un tombeau
+dévorant, s'il engloutit toute la postérité que d'après les droits
+du temps tu dois avoir, à moins que tu ne la détruises dans
+une sombre obscurité? S'il en est ainsi, le monde te tiendra
+en mépris puisque par ton orgueil tu le prives d'une si belle
+espérance.</p>
+
+<p>CXXVIII.--«Par là, tu t'anéantis toi-même, crime plus
+grand que la guerre civile, ou que celui des hommes qui portent
+sur eux-mêmes des mains furieuses, ou bien des pères
+meurtriers qui arrachent la vie à leurs fils. Une hideuse rouille
+s'attache au trésor caché, mais l'or qui est mis en usage se
+multiplie toujours.»</p>
+
+<p>CXXIX.--«Allons, répondit Adonis; vous allez retomber
+dans vos vains discours tant de fois rebattus? Le baiser que je
+vous ai donné vous a été accordé en vain: c'est en vain que
+vous luttez contre un torrent; car je vous proteste, par cette
+ténébreuse nuit, sombre nourrice du désir, que je vous aime
+de moins en moins depuis votre dissertation.</p>
+
+<p>CXXX.--«Si l'Amour vous prêtait vingt mille langues, dont
+chacune serait plus touchante que la vôtre, et aussi séduisante
+que les chants des sirènes amoureuses, ses accents pénétrants
+seraient vains pour mon oreille; car sachez que mon coeur s'y
+tient armé en sentinelle, et n'y laisserait pas en entrer un son
+perfide.</p>
+
+<p>CXXXI.--«De peur que la mélodie trompeuse ne pénétrât
+jusque dans la paisible enceinte de mon sein: et là mon petit
+coeur lui-même serait entièrement perdu, s'il était privé de
+sommeil dans sa chambre à coucher. Non, madame, non; mon
+coeur ne désire point de gémir; il dort profondément tant
+qu'il dort seul.</p>
+
+<p>CXXXII.--«Qu'avez-vous dit que je ne puisse réfuter? le
+sentier qui conduit au péril est doux. Je ne hais pas l'amour,
+mais votre manière d'aimer qui prête des embrassements à
+tous les étrangers, vous en agissez ainsi pour la multiplication
+de l'espèce: bizarre excuse de prendre la raison pour servir
+les excès de la volupté.</p>
+
+<p>CXXXIII.--«Ne l'appelez pas l'amour; l'Amour s'est envolé
+au ciel depuis que la honteuse débauche usurpe son nom
+sur la terre, et s'est couverte de sa ressemblance pour séduire
+la beauté vermeille et la déshonorer; car ce tyran la souille
+de ses brûlantes caresses, et la flétrit bientôt comme la chenille
+flétrit les jeunes feuilles.</p>
+
+<p>CXXXIV.--«L'amour réjouit comme le soleil après l'orage,
+l'effet de la débauche est comme celui de la tempête après le
+soleil; l'aimable printemps de l'amour demeure toujours
+frais, l'hiver de la débauche arrive avant que son été soit à
+demi fini; l'amour ne rassasie jamais, la débauche meurt
+comme un glouton; l'amour est tout vérité, la débauche est
+pleine de tromperies et de mensonges.</p>
+
+<p>CXXXV.--«J'en pourrais dire davantage, mais je n'ose; ce
+texte est vieux et l'orateur trop jeune. Je me retire donc avec
+tristesse; mon visage est rouge de honte et mon coeur plein
+de douleur: mes oreilles, qui ont écouté votre langage indécent,
+se brûlent elles-mêmes pour s'être ainsi rendues coupables.»</p>
+
+<p>CXXXVI.--Il dit, s'arrache du doux lien de ces beaux bras
+qui l'enchaînaient sur le sein de Vénus; et il retourne chez lui
+en courant à travers les sombres prairies, la laissant étendue
+par terre et désolée. Avez-vous jamais vu une brillante étoile
+filer dans le ciel? tel fuit Adonis pendant la nuit loin des
+yeux de Vénus.</p>
+
+<p>CXXXVII.--Ses regards le suivent comme ceux d'un homme,
+sur le rivage, contemplent un ami qui vient de s'embarquer,
+jusqu'à ce que les vagues furieuses ne lui permettent plus de
+l'apercevoir, en soulevant leurs crêtes jusqu'aux nuages: de
+même la nuit impitoyable et sombre enveloppe de ses ténèbres
+l'objet qui charmait l'oeil de Vénus.</p>
+
+<p>CXXXVIII.--Étourdie comme celui qui vient de laisser tomber
+par mégarde un précieux bijou dans les ondes, ou étonnée
+comme l'homme errant dans les ténèbres, lorsque son fanal
+s'éteint au milieu d'un bois dangereux, telle Vénus reste confondue
+après avoir perdu dans l'obscurité celui qu'elle avait
+découvert sur son chemin.</p>
+
+<p>CXXXIX.--Elle frappe son sein qui gémit, et les cavernes
+voisines répètent ses plaintes comme si elles en étaient troublées;
+sa passion s'augmente. Hélas! s'écrie-t-elle; et vingt
+fois elle ajoute: malheur, malheur! Vingt échos répètent
+vingt fois le même cri.</p>
+
+<p>CXL.--Elle les écoute, commence une douloureuse lamentation,
+et improvise un chant mélancolique; elle dit comment
+l'amour rend la jeunesse esclave et fait radoter les vieillards;
+comment l'amour est sage dans la folie et fou dans la sagesse.
+Son triste chant finit toujours par malheur; et le choeur des
+échos répond à sa voix.</p>
+
+<p>CXLI.--Son chant dura longtemps, plus longtemps que la
+nuit; car les heures de ceux qui aiment sont longues, quoiqu'elles
+paraissent courtes. S'ils sont contents eux-mêmes, ils
+s'imaginent que les autres jouissent de la même satisfaction et
+partagent leur plaisir; leurs longues histoires souvent recommencées
+finissent sans auditeurs, et ne finissent jamais.</p>
+
+<p>CXLII.--Car avec qui Vénus passerait-elle la nuit, si ce
+n'est avec de vains sons, comparables à des parasites, répondant
+à toutes les voix, comme des cabaretiers à la langue acérée,
+et adoucissant l'humeur des esprits fantasques? Elle disait
+oui, l'écho répondait oui; et il eût dit non si elle eût
+voulu.</p>
+
+<p>CXLIII.--Voyez la gentille alouette, qui, fatiguée du repos,
+s'élance dans les airs au sortir de son nid humide, elle
+réveille l'aube matinale, et le soleil, dans toute sa majesté,
+sort de son sein argenté: ses rayons jettent tant d'éclat sur le
+monde, que les monts couronnés de cèdres semblent de l'or
+bruni.</p>
+
+<p>CXLIV.--Vénus le salue en lui adressant ce bonjour flatteur:
+«O toi, dieu brillant, père de toute lumière, toi de qui chaque
+étoile et chaque astre empruntent le don magnifique qui
+lui permet de briller, il est ici-bas un fils allaité par une
+mère mortelle, qui pourrait te prêter de la lumière comme tu
+en prêtes aux autres!»</p>
+
+<p>CXLV.--Elle dit, et s'enfuit vers un bosquet de myrtes, réfléchissant
+que la matinée est bien avancée et qu'elle n'a pas
+reçu de nouvelles de son amant: elle écoute pour distinguer
+la voix de sa meute et le son de son cor; elle les entend résonner
+gaiement, et elle s'avance à la hâte dans la direction
+du bruit.</p>
+
+<p>CXLVI.--Elle court; sur son chemin les broussailles s'attachent
+à son cou, d'autres caressent son front; d'autres encore
+s'entrelacent autour de ses jambes pour l'arrêter: elle s'arrache
+violemment à leurs étroits embrassements, telle qu'une
+biche aux mamelles pendantes qui s'empresse d'aller allaiter
+son faon caché dans un taillis.</p>
+
+<p>CXLVII.--Tout à coup elle entend que les chiens sont aux
+abois: elle tressaille; comme celui qui aperçoit devant lui
+une vipère repliée en funestes anneaux, tremble et frissonne
+dans sa terreur, de même le timide jappement des chiens
+épouvante Vénus et trouble tous ses sens.</p>
+
+<p>CXLVIII.--Car elle n'ignore plus que ce n'est pas une chasse
+sans danger, et qu'on poursuit le sanglier farouche, l'ours
+féroce ou le superbe lion. Les cris partent toujours du même
+point et la voix des chiens exprime la terreur. A la vue
+d'un si redoutable ennemi ils se font tous des politesses à qui
+l'attaquera le premier.</p>
+
+<p>CXLXIX.--Ces cris lugubres retentissent tristement à l'oreille
+de Vénus, et pénètrent par surprise jusqu'à son coeur,
+qui, accablé par le doute et par la terreur glacé, engourdit
+d'une faiblesse mortelle tous les sens de la déesse; tels que
+des soldats qui, voyant leur capitaine se rendre, fuient lâchement
+et n'osent tenir la campagne.</p>
+
+<p>CL.--C'est ainsi qu'elle s'arrête tremblante, jusqu'à ce que,
+pour ranimer ses sens abattus, elle leur dise que c'est une
+terreur sans fondement, et une illusion puérile qui les effraye.
+Elle leur ordonne de ne plus trembler, elle leur ordonne de
+ne rien craindre, et au même instant elle aperçoit le sanglier
+poursuivi.</p>
+
+<p>CLI.--Une écume blanche teinte de rouge comme un mélange
+de sang et de lait teint sa gueule entr'ouverte à un sang
+couleur de pourpre: une nouvelle terreur parcourt tout le
+corps de Vénus et l'emporte comme une folle sans qu'elle
+sache où elle va; elle court d'un côté, puis n'ose aller plus
+avant, et revient sur ses pas pour accuser le sanglier de
+meurtre.</p>
+
+<p>CLII.--Mille pensées contraires l'entraînent de mille côtés
+divers; elle revient dans les sentiers qu'elle a quittés; sa précipitation
+se joint à des délais; semblable à l'homme pris de
+vin qui, ayant l'air de faire attention à tout, et toujours inattentif,
+commence toujours et ne termine rien.</p>
+
+<p>CLIII.--Ici elle trouve un limier réfugié dans un buisson,
+et demande à l'animal fatigué où est son maître; plus loin
+elle en trouve un autre qui lèche ses blessures, seul baume
+souverain contre les plaies envenimées: en voici un autre qui
+se traîne d'un air chagrin; elle lui parle, et il lui répond en
+hurlant.</p>
+
+<p>CLIV.--A peine a-t-il terminé ses discordantes clameurs,
+qu'un autre chien blessé, à la gueule béante, le poil noir et
+hérissé, déchire les airs de sa voix plaintive; un autre, et puis
+un autre encore, lui répondent en traînant leur noble queue
+jusqu'à terre et secouant leurs oreilles écorchées en versant
+leur sang à chaque pas.</p>
+
+<p>CLV.--Voyez! de même que les pauvres habitants du
+monde sont effrayés par les apparitions, les signes et les prodiges
+qu'ils contemplent longtemps d'un oeil effaré en leur
+attribuant de sinistres prophéties, de même Vénus à ces signes
+funestes, respire avec peine, et puis soupirant, s'indigne contre
+la Mort.</p>
+
+<p>CLVI.--«Tyran horrible, affreux, maigre, décharné,
+odieux ennemi de l'Amour!--C'est ainsi qu'elle inspire la
+mort. Fantôme au sourire sinistre, ver de la terre, que prétends-tu
+donc? étouffer la beauté, et terminer les jours de
+celui qui, pendant sa vie, d'un souffle donnait de l'éclat à la
+rose, du parfum à la violette.</p>
+
+<p>CLVII.--«S'il est mort... Oh! non; il est impossible
+qu'en voyant sa beauté tu aies osé le frapper! Oh! oui, c'est
+possible, tu n'as point d'yeux pour voir, mais dans ta rage tu
+frappes au hasard; ton but est la vieillesse; mais ton trait
+infidèle manque ce but, et perce le coeur d'un enfant.</p>
+
+<p>CLVIII.--«Si tu lui avais seulement dit de prendre garde,
+il eût parlé; à sa voix ton bras eût été sans pouvoir. Les destinées
+te maudiront pour ce coup fatal: elles t'ordonnent
+d'arracher une mauvaise herbe, tu arraches une fleur. C'est
+la flèche d'or de l'Amour qui aurait dû l'atteindre, et non le
+dard d'ébène de la Mort pour le tuer.</p>
+
+<p>CLIX.--«As-tu soif de larmes, que tu en veuilles faire
+tant verser? quel bien un douloureux sanglot peut-il te faire?
+pourquoi as-tu plongé dans l'éternel sommeil ces yeux qui
+apprenaient à voir à tous les yeux? Maintenant la nature
+s'inquiète peu de tes coups mortels, puisque ta rigueur a
+détruit son plus bel ouvrage.»</p>
+
+<p>CLX.--Ici, accablée comme une femme désespérée, elle
+abaisse ses paupières, qui, comme des écluses, arrêtent l'humide
+cristal qui coulait en ruisseau de ses deux belles joues,
+jusque dans le doux lit de son sein: mais cette pluie argentée
+se fait bientôt jour à travers ces obstacles, et les contraint de
+se rouvrir par son cours impétueux.</p>
+
+<p>CLXI.--Oh! combien ses yeux et ses larmes se furent réciproquement
+redevables! Ses yeux se voient dans les larmes,
+les larmes dans ses yeux: l'un et l'autre cristal reproduisent
+leur douleur mutuelle, leurs douleurs que des soupirs consolateurs
+cherchaient à calmer. Mais comme on voit dans un jour
+d'orage tantôt la pluie, tantôt le vent, les soupirs sèchent ses
+joues que les larmes inondent encore.</p>
+
+<p>CLXII.--Des passions variables se pressent autour de sa
+constante douleur, comme se disputant à qui conviendra le
+mieux à sa détresse. Chacune d'elles est accueillie, chaque
+passion sauvage à la douleur présente semble la plus forte;
+mais aucune ne l'emporte sur les autres; alors elles se confondent
+ensemble comme un groupe de nuages qui se consultent
+pour une tempête.</p>
+
+<p>CLXIII.--Cependant elle entend un chasseur appeler dans
+le lointain. Jamais chant de nourrice ne plut autant à son
+nourrisson. Ce son appelle l'espérance, qui s'efforce de bannir
+les tristes idées qu'elle poursuit: la joie renaissante l'engage
+à se réjouir et la flatte en lui persuadant que c'est la voix
+d'Adonis.</p>
+
+<p>CLXIV.--Ses larmes remontent à leur source, et restent
+prisonnières dans ses yeux comme des perles sous un verre:
+cependant parfois une de ces perles orientales s'échappe sur
+sa joue qui l'absorbe, comme si elle craignait de la laisser
+passer et de la voir laver le sale visage de la terre, qui n'est
+qu'enivrée lorsqu'elle semble noyée.</p>
+
+<p>CLXV.--Inexplicable amour! qu'il est étrange de ne pas
+croire et d'être si crédule! ton bonheur et ta souffrance sont
+également extrêmes; le désespoir et l'espérance te rendent
+également ridicule: l'une te flatte par d'improbables pensées,
+et l'autre te détruit aussitôt par des pensées vraisemblables!</p>
+
+<p>CLXVI.--Maintenant elle défait le tissu qu'elle a fabriqué:
+Adonis vit, la mort n'est plus coupable. Ce n'est pas
+elle qui l'accusait de ne rien valoir; elle s'empresse d'ajouter
+des louanges à son nom odieux: elle l'appelle la reine des
+tombeaux, le tombeau des rois, la souveraine de toutes les
+choses mortelles.</p>
+
+<p>CLXVII.--«Non, non, dit-elle, aimable Mort, je ne faisais
+que plaisanter; cependant pardonne-moi, j'éprouvai une espèce
+de crainte en voyant le sanglier, cet animal féroce qui
+ne connut jamais la pitié mais qui reste impitoyable. Voilà
+pourquoi, aimable fantôme (je dois avouer la vérité), je t'accusais,
+craignant la mort de mon amant.</p>
+
+<p>CLXVIII.--«Ce n'est pas ma faute; le sanglier a provoqué
+ma langue. Prends-t'en à lui, invisible souveraine; c'est cet
+odieux animal qui t'a outragée; je n'étais que son instrument;
+c'est lui qui est l'auteur de la calomnie. La douleur a deux
+langues; et jusqu'ici jamais une femme ne put les gouverner
+toutes deux sans avoir l'esprit de dix femmes.»</p>
+
+<p>CLXIX.--Espérant qu'Adonis est vivant, c'est ainsi qu'elle
+atténue ses premiers soupçons, et pour préserver la beauté
+d'Adonis, elle cherche à s'insinuer humblement dans les
+bonnes grâces de la Mort; elle lui parle de ses trophées, de
+ses statues, de ses monuments; elle raconte ses victoires, ses
+triomphes et ses gloires.</p>
+
+<p>CLXX.--«O Jupiter! dit-elle, que j'étais insensée de m'abandonner
+à tant de faiblesse, et de pleurer la mort de celui
+qui vit et ne doit pas mourir jusqu'au renversement complet
+de toute l'espèce humaine; car avec lui périrait la beauté; et
+la beauté une fois morte le noir chaos régnerait de nouveau!</p>
+
+<p>CLXXI.--«Fi donc, fol amour, tu es aussi craintif qu'un
+homme chargé d'un trésor et pressé par les voleurs; des bagatelles,
+que n'ont distinguées ni l'oeil ni l'oreille, troublent
+ton lâche coeur de fausses alarmes.»
+Elle entend à ce dernier mot un cor joyeux, elle bondit,
+elle qui tout à l'heure était si abattue.</p>
+
+<p>CLXXII.--Elle vole, telle qu'un faucon vers sa proie, et le
+gazon ne fléchit pas, tant elle le foule légèrement et dans sa
+hâte elle aperçoit le triomphe de l'odieux sanglier sur celui
+qu'elle aimait; à ce spectacle ses yeux, comme frappés de mort,
+se cachent, semblables aux étoiles honteuses du jour.</p>
+
+<p>CLXXIII.--Telle encore que le limaçon qui, si ses cornes
+délicates sont touchées, rentre souffrant dans sa caverne d'écaille,
+et là tout rabougri reste longtemps à l'ombre avant d'oser
+ressortir de nouveau; de même à l'aspect du cadavre
+sanglant, les yeux de Vénus se sont réfugiés dans les sombres
+orbites de sa tête.</p>
+
+<p>CLXXIV.--Là, ils abandonnent leur fonction et leur lumière
+à l'indisposition du cerveau troublé qui leur ordonne de s'associer
+avec la nuit sombre, et de ne plus blesser le coeur par
+leurs regards; comme un roi affligé sur son trône, ce coeur
+pousse un douloureux gémissement excité par leurs suggestions.</p>
+
+<p>CLXXV.--Cependant, chaque sens tributaire frémit, de même
+que le vent, emprisonné dans la terre, s'efforçant de s'ouvrir
+un passage, ébranle les fondements du monde, ce qui trouble
+l'esprit des hommes par de sinistres terreurs. Ce bouleversement
+surprend si fort chaque organe que les yeux s'élancent
+de nouveau de leurs sombres retraites.</p>
+
+<p>CLXXVI.--En souriant, ils jettent à regret leur lumière sur
+la large blessure que le sanglier a faite dans le tendre sein
+d'Adonis, dont la blancheur ordinaire, semblable à celle du lis,
+était inondée de larmes de pourpre répandues par la plaie. Il
+n'était à l'entour aucune fleur, aucune herbe, aucune plante,
+aucune feuille, aucune racine qui ne lui ravît son sang, et ne
+semblât saigner avec lui.</p>
+
+<p>CLXXVII.--La pauvre Vénus remarque cette sympathie
+solennelle; elle penche sa tête sur une épaule, son désespoir
+est muet, elle s'abandonne à son délire. Elle pense qu'il ne
+pouvait mourir, qu'il n'est pas mort. Sa voix est étouffée, ses
+genoux oublient de fléchir; ses yeux sont furieux d'avoir
+pleuré naguère!</p>
+
+<p>CLXXVIII.--Elle tient ses regards constamment fixés sur la
+blessure, sa vue éblouie la lui représente triple, et alors elle
+blâme ses yeux féroces de multiplier les blessures là où il ne
+devait y en avoir aucune. Le visage d'Adonis paraît double,
+chacun de ses membres est doublé, car souvent l'oeil s'abuse
+quand le cerveau est troublé.</p>
+
+<p>CLXXIX.--«Ma langue, dit-elle, ne peut exprimer ma douleur
+pour un seul, et cependant voilà deux Adonis morts. Je
+n'ai plus de soupirs; mes larmes amères sont taries, mes
+yeux sont un feu brûlant, mon coeur est changé en plomb et
+le plomb de mon coeur accablé se dissout devant le feu ardent
+de mes yeux; je mourrai dans cette flamme liquide du
+désir.</p>
+
+<p>CLXXX.--«Hélas, pauvre univers! quel trésor tu as perdu?
+quel visage reste ici-bas digne d'être regardé? quelle langue
+musicale entendons-nous? qu'y a-t-il dans le passé ou dans
+l'avenir qui puisse désormais faire ta gloire? Ces fleurs sont
+suaves, leurs couleurs fraîches et vermeilles, mais la véritable
+et parfaite beauté vivait et est morte dans lui.</p>
+
+<p>CLXXXI.--«Qu'aucune créature ne porte à l'avenir ni toque
+ni voile! Ni le soleil ni le vent ne chercheront à vous caresser;
+n'ayant point de beauté à perdre, vous ne devez plus craindre:
+le soleil vous dédaigne, et le vent vous siffle; mais quand Adonis
+vivait, le soleil et le vent l'épiaient comme deux voleurs
+pour lui ravir sa beauté.</p>
+
+<p>CLXXXII.--«C'est pourquoi il mettait sa toque sous les bords
+de laquelle le soleil brillant se glissait; le vent l'emportait, et
+puis jouait avec ses cheveux: Adonis pleurait alors, et, par
+pitié pour ses tendres années, tous deux se disputaient à qui
+le premier sècherait ses larmes.</p>
+
+<p>CLXXXIII.--«Pour voir ses traits, le lion se cachait derrière
+les haies, de peur de l'effrayer; pour jouir de son chant,
+le tigre, devenu apprivoisé, l'écoutait sans bruit. A sa voix,
+le loup abandonnait sa proie, et de tout le jour, il n'effrayait
+plus l'innocent agneau.</p>
+
+<p>CLXXXIV.--«Quand il regardait son ombre dans un ruisseau,
+les poissons déployaient sur elle leurs nageoires dorées.
+Quand il s'approchait d'eux, les oiseaux étaient si ravis que
+quelques-uns chantaient, et d'autres lui apportaient dans leurs
+becs des mûres et de rouges cerises. Il les nourrissait de sa
+vue, et eux le nourrissaient de fruits.</p>
+
+<p>CLXXXV.--«Mais ce sanglier hideux et féroce avec un museau
+de hérisson, qui de son oeil baissé cherche sans cesse un
+tombeau, ne vit jamais les charmes d'Adonis, témoin le traitement
+qu'il lui a fait, ou s'il a vu son visage, je sais alors que
+c'est en voulant le caresser qu'il l'a tué.</p>
+
+<p>CLXXXVI.--«C'est vrai, c'est vrai, c'est ainsi qu'Adonis a
+été tué. Il courait sur le sanglier avec sa lance acérée; l'animal,
+n'eût point voulu le blesser de ses défenses, mais il voulait
+le désarmer par un baiser. C'est involontairement que
+l'animal amoureux a entr'ouvert ses flancs délicats et plongé
+ses défenses dans son sein.</p>
+
+<p>CLXXXVII.--«Si j'avais eu des dents comme lui, je dois
+avouer que je l'aurais déjà tué en l'embrassant; mais il est
+mort, il n'a pas réjoui ma jeunesse de son amour. J'en suis
+bien plus malheureuse.»
+A ces mots elle tombe, et souille son visage avec le sang
+glacé d'Adonis.</p>
+
+<p>CLXXXVIII.--Elle regarde ses lèvres, elles sont pâles; elle
+lui prend la main, elle est froide; elle murmure à son oreille
+un sombre récit comme s'il entendait ses tristes paroles. Elle
+soulève les paupières qui couvrent ses yeux, et voici: deux
+lampes éteintes y sont dans l'obscurité.</p>
+
+<p>CLXXXIX.--Ce sont deux places où mille fois elle se vit
+elle-même, et qui ne réfléchissent plus ses traits; elles ont
+perdu cette vertu où elles excellaient tout à l'heure et toutes
+les beautés d'Adonis ont perdu leur influence. «Merveille
+des temps! dit-elle, je suis irritée qu'après ta mort le jour
+éclaire encore.</p>
+
+<p>CXC.--«Puisque tu n'es plus! voici: Je prédis que désormais
+la douleur suivra partout l'amour, il sera escorté de la
+jalousie, trouvera les préludes pleins de douceur et la fin insipide.
+Jamais il ne sera bien d'accord; il sera toujours trop
+fort ou trop faible, afin que tous ses plaisirs n'égalent jamais
+ses peines.</p>
+
+<p>CXCI.--«Il sera volage, perfide, trompeur il naîtra et il
+sera anéanti dans un instant; il trouvera au fond du vase une
+lie empoisonnée, et les bords seuls enduits d'un miel qui
+trompera les plus habiles. Il fera perdre au plus robuste sa
+force; il rendra le sage muet, et enseignera à l'imbécile l'art
+de parler.</p>
+
+<p>CXCII.--«Il sera économe et débauché, il apprendra à
+la vieillesse décrépite les mesures de la danse; il calmera le
+scélérat étonné, ruinera le riche, enrichira le pauvre; il sera
+fou à lier, tendre jusqu'à la faiblesse; il vieillira le jeune
+homme, et ramènera la vieillesse à l'enfance.</p>
+
+<p>CXCIII.--«Il sera soupçonneux là où il n'aura aucun
+motif de crainte; il ne craindra rien quand il devra se méfier.
+Il sera compatissant et trop sévère, et d'autant plus trompeur
+qu'il semblera plus juste. Il sera pervers alors qu'on le croira
+tendre; il inspirera des terreurs à la valeur, et donnera du
+courage au lâche.</p>
+
+<p>CXCIV.--«Il sera la cause de guerres et de funestes événements,
+divisera le père et le fils, il sera soumis et asservi à
+tous les mécontentements comme le bois sec l'est au feu.
+Puisque la mort détruit mon amour dans son printemps, ceux
+qui aimeront le mieux ne jouiront pas de leur amour.»</p>
+
+<p>CXCV.--Tout à coup l'enfant étendu mort auprès d'elle
+s'évanouit à ses yeux comme une vapeur; et dans son sang,
+répandu sur la terre, naquit une fleur pourpre tachetée de
+blanc, semblable à ses pâles joues et au sang qui en parsemait
+la pâleur en gouttes arrondies.</p>
+
+<p>CXCVI.--Vénus baisse la tête pour sentir la nouvelle fleur,
+et la compare au souffle de son Adonis. «Elle sera déposée
+dans mon sein, dit-elle, puisque Adonis lui-même m'a été
+arraché par la mort.» Elle cueille la fleur, et la tige laisse
+échapper une sève verte qu'elle appelle des larmes.</p>
+
+<p>CXCVII.--«Pauvre fleur, ajoute-t-elle, c'était ainsi (douce
+fille d'un père plus doux encore que ton parfum), c'était ainsi
+que ton père pleurait au moindre chagrin; croître pour lui
+seul était son désir comme c'est le tien; mais sache qu'il vaut
+autant te flétrir dans mon sein que dans ton sang.</p>
+
+<p>CXCVIII.--«Ici fut la couche de ton père, ici dans mon
+sein; tu es son héritière, voici ta place. Repose dans ce doux
+berceau, où les battements de mon coeur te berceront jour et
+nuit. Il ne se passera pas une minute dans une heure sans que
+je baise la fleur de mon bien-aimé.»</p>
+
+<p>CXCIX.--C'est ainsi que, fatiguée du monde, Vénus s'enfuit,
+elle accouple ses colombes argentées, et par leur secours
+s'élève dans l'espace des airs. Attelées à son char rapide, elles
+se dirigent vers Paphos où leur reine veut s'enfermer et ne
+plus se laisser voir.</p>
+
+<p>FIN DE VÉNUS ET ADONIS.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Venus et Adonis, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VENUS ET ADONIS ***
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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