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diff --git a/25575-h/25575-h.htm b/25575-h/25575-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ca24ec0 --- /dev/null +++ b/25575-h/25575-h.htm @@ -0,0 +1,17466 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html lang="fr"> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Mémoires d'Outre-Tombe, Tome IV, by Chateaubriand</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 8%;} + +h1 {font-size: 130%; text-align: center; margin-top: 4em;} +h2 {font-size: 115%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em; line-height: 2em;} + +a:focus, a:active {outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +ul.roman {list-style-type: upper-roman;} +sup {line-height: 0em; font-variant: normal;} + +p {text-indent: 1em;} +p.index {margin-left: 10%; margin-right: 10%; text-indent: 0em;} +p.resume {margin-left: 5%; margin-right: 5%; margin-bottom: 2em; text-indent: 0em;} +div.quote {margin-top: 1.5em; margin-bottom: 1.5em;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + +.tn {font-size: smaller; margin-left: 10%; margin-right: 10%;} +.tn p {text-indent: 0em;} +.poem25 p {text-indent: 0em;} +.poem p {text-indent: 0em;} + +.center {text-align: center;} +.right {text-align: right; margin-right: 10%;} +.figcenter {margin: auto; text-align: center;} +.left50 {margin-left: 50%;} + +.add1em {margin-left: 1em;} +.add2em {margin-left: 2em;} +.add3em {margin-left: 3em;} +.add4em {margin-left: 4em;} +.add5em {margin-left: 5em;} + +.toc {margin-left: 10%; margin-right: 10%; text-indent: 0em;} +.poem {margin-left: 10%; font-size: 95%; text-indent: 0em;} +.poem25 {margin-left: 25%; font-size: 95%; text-indent: 0em;} +.quote {margin-left: 5%; margin-right: 5%; font-size: 95%;} +.ralleft {position: absolute; left: 10%; top: auto;} +.spaced1 {letter-spacing: 1em; font-weight: bold;} + +.smcap {font-variant: small-caps;} +.smaller {font-size: smaller;} +.small {font-size: 70%;} +.italic {font-style: italic;} + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Mémoires d'Outre-Tombe, Tome IV, by René Chateaubriand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires d'Outre-Tombe, Tome IV + +Author: René Chateaubriand + +Release Date: May 23, 2008 [EBook #25575] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, TOME IV *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<div class="tn"><p>Notes au lecteur de ce ficher digital:</p> + +<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> + +<p>Note 25: La date de l'exclusion de Jacques-Antoine Manuel de la +Chambre des députés n'était pas lisible, il s'agit probablement du 2 +Mars.</p></div> + +<h2>CHATEAUBRIAND</h2> + +<h1>MÉMOIRES<br> D'OUTRE-TOMBE</h1> + +<p class="center p2">NOUVELLE ÉDITION<br> +Avec une Introduction, des Notes et des Appendices</p> + +<p class="center"><span class="smaller">PAR</span><br> +Edmond BIRÉ</p> + +<h2>TOME <abbr title="4">IV</abbr></h2> + +<p class="center p4 smaller">PARIS<br> +LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES<br> +6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6</p> + +<p class="center p4 smaller">KRAUS REPRINT<br> +Nendeln/Liechtenstein<br> +1975</p> + +<p class="center p4 smaller"><span lang="en">Reprinted by permission of the original publishers<br> +KRAUS REPRINT<br> +A Division of<br> +KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED</span><br> +<span lang="de">Nendeln/Liechtenstein</span><br> +1975<br> +<span lang="en">Printed in Germany</span><br> +<span lang="de">Lessingdruckerei Wiesbaden</span></p> + +<a id="img001" name="img001"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img001.jpg" width="400" height="564" alt="" title=""> +<p>Napoléon et Benjamin Constant.</p> +</div> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> MÉMOIRES</h1> + +<h1>LIVRE V</h1> + +<p class="resume" title="resume"><span class="italic">Les Cent-Jours à Paris.</span> Effet du passage de la légitimité en + France. — Étonnement de Bonaparte. — Il est obligé de capituler + avec les idées qu'il avait crues étouffées. — Son nouveau + système. — Trois énormes joueurs restés. — Chimères des + libéraux. — Clubs et fédérés. — Escamotage de la République: + l'Acte additionnel. — Chambre des représentants convoquée. — + Inutile Champ de Mai. — Soucis et amertumes de Bonaparte. — + Résolution à Vienne. — Mouvement à Paris. — Ce que nous + faisions à Gand. — M. de Blacas. — Bataille de Waterloo. — + Confusion à Gand. — Quelle fut la bataille de Waterloo. — + Retour de l'Empereur. — Réapparition de La Fayette. — Nouvelle + abdication de Bonaparte. — Scènes orageuses à la Chambre des + Pairs. — Présages menaçants pour la seconde Restauration. — + Départ de Gand. — Arrivée à Mons. — Je manque ma première + occasion de fortune dans ma carrière politique. — M. de + Talleyrand à Mons. Scène avec le roi. — Je m'intéresse bêtement + à M. de Talleyrand. — De Mons à Gonesse. — Je m'oppose avec M. + le comte Beugnot à la nomination de Fouché comme ministre: mes + raisons. — Le duc de Wellington l'emporte. — Arnouville. — + Saint-Denis. — Dernière conversation avec le roi.</p> + +<p>Je vous fais voir l'envers des événements que l'histoire ne montre +pas; l'histoire n'étale que l'endroit. Les <span class="italic">Mémoires</span> ont l'avantage +de présenter l'un et l'autre côté du tissu: sous ce rapport, ils +peignent mieux l'humanité complète en exposant, comme les tragédies +<span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> de Shakespeare, les scènes basses et hautes. Il y a partout +une chaumière auprès d'un palais, un homme qui pleure auprès d'un +homme qui rit, un chiffonnier qui porte sa hotte auprès d'un roi qui +perd son trône: que faisait à l'esclave présent à la bataille +d'Arbelles la chute de Darius?</p> + +<p>Gand n'était donc qu'un vestiaire derrière les coulisses du spectacle +ouvert à Paris. Des personnages renommés restaient encore en Europe. +J'avais en 1800 commencé ma carrière avec Alexandre et Napoléon; +pourquoi n'avais-je pas suivi ces premiers acteurs, mes contemporains, +sur le grand théâtre? Pourquoi seul à Gand? Parce que le ciel vous +jette où il veut. <span class="italic">Des petits Cent-Jours</span> à Gand, passons aux <span class="italic">grands +Cent-Jours</span> à Paris.</p> + +<p>Je vous ai dit les raisons qui auraient dû arrêter Bonaparte à l'île +d'Elbe, et les raisons primantes ou plutôt la nécessité tirée de sa +nature qui le contraignirent de sortir de l'exil. Mais la marche de +Cannes à Paris épuisa ce qui lui restait du vieil homme. À Paris le +talisman fut brisé.</p> + +<p>Le peu d'instants que la légalité avait reparu avait suffi pour rendre +impossible le rétablissement de l'arbitraire. Le despotisme muselle +les masses, et affranchit les individus dans une certaine limite; +l'anarchie déchaîne les masses, et asservit les indépendances +individuelles. De là, le despotisme ressemble à la liberté, quand il +succède à l'anarchie; il reste ce qu'il est véritablement quand il +remplace la liberté: libérateur après la Constitution directoriale, +Bonaparte était oppresseur après la Charte. Il le sentait si bien +qu'il se crut obligé d'aller plus loin que Louis XVIII et de <span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> +retourner aux sources de la souveraineté nationale. Lui, qui avait +foulé le peuple en maître, fut réduit à se refaire tribun du peuple, à +courtiser la faveur des faubourgs, à parodier l'enfance +révolutionnaire, à bégayer un vieux langage de liberté qui faisait +grimacer ses lèvres, et dont chaque syllabe mettait en colère son +épée.</p> + +<p>Sa destinée, comme puissance, était en effet si bien accomplie, qu'on +ne reconnut plus le génie de Napoléon pendant les Cent-Jours. Ce génie +était celui du succès et de l'ordre, non celui de la défaite et de la +liberté: or, il ne pouvait rien par la victoire qui l'avait trahi, +rien pour l'ordre, puisqu'il existait sans lui. Dans son étonnement il +disait: «Comme les Bourbons m'ont arrangé la France en quelques mois! +il me faudra des années pour la refaire.» Ce n'était pas l'œuvre de +la <span class="italic">légitimité</span> que le conquérant voyait, c'était l'œuvre de la +<span class="italic">Charte</span>; il avait laissé la France muette et prosternée, il la +trouvait debout et parlante: dans la naïveté de son esprit absolu, il +prenait la liberté pour le désordre.</p> + +<p>Et pourtant Bonaparte est obligé de capituler avec les idées qu'il ne +peut vaincre de prime abord. À défaut de popularité réelle, des +ouvriers, payés à quarante sous par tête, viennent, à la fin de leur +journée, brailler au Carrousel <span class="italic">Vive l'Empereur!</span> cela s'appelait +aller <span class="italic">à la criée</span>. Des proclamations annoncent d'abord une merveille +d'oubli et de pardon; les individus sont déclarés libres, la nation +libre, la presse libre; on ne veut que la paix, l'indépendance et le +bonheur du peuple; tout le système impérial est changé; l'âge d'or va +renaître. Afin de rendre la pratique conforme à la <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> théorie, +on partage la France en sept grandes divisions de police; les sept +lieutenants sont investis des mêmes pouvoirs qu'avaient, sous le +Consulat et l'Empire, les directeurs généraux: on sait ce que furent à +Lyon, à Bordeaux, à Milan, à Florence, à Lisbonne, à Hambourg, à +Amsterdam, ces protecteurs de la liberté individuelle. Au-dessus de +ces lieutenants, Bonaparte élève, dans une hiérarchie de plus en plus +<span class="italic">favorable à la liberté</span>, des commissaires extraordinaires, à la +manière des représentants du peuple sous la Convention.</p> + +<p>La police que dirige Fouché apprend au monde, par des proclamations +solennelles, qu'elle ne va plus servir qu'à répandre la philosophie, +qu'elle n'agira plus que d'après des principes de vertu.</p> + +<p>Bonaparte rétablit, par un décret, la garde nationale du royaume, dont +le nom seul lui donnait jadis des vertiges. Il se voit forcé d'annuler +le divorce prononcé sous l'Empire entre le despotisme et la démagogie, +et de favoriser leur nouvelle alliance: de cet hymen doit naître, au +Champ de Mai, une liberté, le bonnet rouge et le turban sur la tête, +le sabre du mameluck à la ceinture et la hache révolutionnaire à la +main, liberté entourée des ombres de ces milliers de victimes +sacrifiées sur les échafauds ou dans les campagnes brûlantes de +l'Espagne et les déserts glacés de la Russie. Avant le succès, les +mamelucks sont jacobins; après le succès, les jacobins deviendront +mamelucks: Sparte est pour l'instant du danger, Constantinople pour +celui du triomphe.</p> + +<p>Bonaparte aurait bien voulu ressaisir à lui seul l'autorité, mais cela +ne lui était pas possible; il trouvait des hommes disposés à la lui +disputer: d'abord <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> les républicains de bonne foi, délivrés +des chaînes du despotisme et des lois de la monarchie, désiraient +garder une indépendance qui n'est peut-être qu'une noble erreur; +ensuite les furieux de l'ancienne faction de la montagne: ces +derniers, humiliés de n'avoir été sous l'Empire que les espions de +police d'un despote, semblaient résolus à reprendre, pour leur propre +compte, cette liberté de tout faire dont ils avaient cédé pendant +quinze années le privilège à un maître.</p> + +<p>Mais ni les républicains, ni les révolutionnaires, ni les satellites +de Bonaparte, n'étaient assez forts pour établir leur puissance +séparée, ou pour se subjuguer mutuellement. Menacés au dehors d'une +invasion, poursuivis au dedans par l'opinion publique, ils comprirent +que s'ils se divisaient, ils étaient perdus: afin d'échapper au +danger, ils ajournèrent leur querelle; les uns apportaient à la +défense commune leurs systèmes et leurs chimères, les autres leur +terreur et leur perversité. Nul n'était de bonne foi dans ce pacte; +chacun, la crise passée, se promettait de le tourner à son profit; +tous cherchaient d'avance à s'assurer les résultats de la victoire. +Dans cet effrayant trente et un, trois énormes joueurs tenaient la +banque tour à tour: la liberté, l'anarchie, le despotisme, tous trois +trichant et s'efforçant de gagner une partie perdue pour tous.</p> + +<p>Pleins de cette pensée, ils ne sévissaient point contre quelques +enfants perdus qui pressaient les mesures révolutionnaires: des +fédérés s'étaient formés dans les faubourgs et des fédérations +s'organisaient sous de rigoureux serments dans la Bretagne, l'Anjou, +le Lyonnais et la Bourgogne; on entendait chanter <span class="italic">la <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> +Marseillaise</span> et <span class="italic">la Carmagnole</span>; un club, établi à Paris, +correspondait avec d'autres clubs dans les provinces; on annonçait la +résurrection du <span class="italic">Journal des Patriotes</span><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="small">[1]</span></a>. Mais, de ce côté-là, +quelle confiance pouvaient inspirer les ressuscités de 1793? Ne +savait-on pas comment ils expliquaient la liberté, l'égalité, les +droits de l'homme? Étaient-ils plus moraux, plus sages, plus sincères +<span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> après qu'avant leurs énormités? Est-ce parce qu'ils +s'étaient souillés de tous les vices qu'ils étaient devenus capables +de toutes les vertus? On n'abdique pas le crime aussi facilement +qu'une couronne; le front que ceignit l'affreux bandeau en conserve +des marques ineffaçables.</p> + +<p>L'idée de faire descendre un ambitieux de génie du rang d'empereur à +la condition de généralissime ou de président de la République était +une chimère: le bonnet rouge, dont on chargeait la tête de ses bustes +pendant les Cent-Jours, n'aurait annoncé à Bonaparte que la reprise du +diadème, s'il était donné à ces athlètes qui parcourent le monde de +fournir deux fois la même carrière.</p> + +<p>Toutefois, des libéraux de choix se promettaient la victoire: des +hommes fourvoyés, comme Benjamin Constant, des niais, comme M. +Simonde-Sismondi<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="small">[2]</span></a>, parlaient de placer le prince de Canino<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="small">[3]</span></a> au +ministère de l'intérieur, le lieutenant général comte Carnot au +ministère de la guerre, le comte Merlin<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="small">[4]</span></a> à celui de la <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> +justice. En apparence abattu, Bonaparte ne s'opposait point à des +mouvements démocratiques qui, en dernier résultat, fournissaient des +conscrits à son armée. Il se laissait attaquer dans des pamphlets; des +caricatures lui répétaient: <span class="italic">Île d'Elbe</span>, comme les perroquets +criaient à Louis XI: <span class="italic">Péronne</span>. On prêchait à l'échappé de prison, en +le tutoyant, la liberté et l'égalité; il écoutait ces remontrances +d'un air de componction. Tout à coup, rompant les liens dont on avait +prétendu l'envelopper, il proclame de sa propre autorité, non une +constitution plébéienne, mais une constitution aristocratique, un +<span class="italic">Acte additionnel</span> aux constitutions de l'Empire<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="small">[5]</span></a>.</p> + +<p>La République rêvée se change par cet adroit escamotage dans le vieux +gouvernement impérial, rajeuni de féodalité. L'<span class="italic">Acte additionnel</span> +enlève à Bonaparte le <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> parti républicain et fait des +mécontents dans presque tous les autres partis<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="small">[6]</span></a>. La licence règne à +Paris, l'anarchie dans les provinces; les autorités civiles et +militaires se combattent; ici on menace de brûler les châteaux et +d'égorger les prêtres; là on arbore le drapeau blanc et on crie <span class="italic">Vive +le roi!</span> Attaqué, Bonaparte recule; il retire à ses commissaires +extraordinaires la nomination des maires des communes et rend cette +nomination au peuple. Effrayé de la multiplicité des votes négatifs +contre l'<span class="italic">Acte additionnel</span>, il abandonne sa dictature de fait et +convoque la Chambre des représentants en vertu de cet acte qui n'est +point encore accepté. Errant d'écueil en écueil, à peine délivré d'un +danger, il heurte contre un autre: souverain d'un jour, comment +instituer une pairie héréditaire que l'esprit d'égalité repousse? +Comment gouverner les <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> deux Chambres? Montreront-elles une +obéissance passive? Quels seront les rapports de ces Chambres avec +l'assemblée projetée du Champ de Mai, laquelle n'a plus de véritable +but, puisque l'<span class="italic">Acte additionnel</span> est mis à exécution avant que les +suffrages eussent été comptés? Cette assemblée, composée de trente +mille électeurs, ne se croira-t-elle pas la représentation nationale?</p> + +<p>Ce Champ de Mai, si pompeusement annoncé et célébré le 1<sup>er</sup> juin<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="small">[7]</span></a>, +se résout en un simple défilé de troupes et une distribution de +drapeaux devant un autel méprisé. Napoléon, entouré de ses frères, des +dignitaires de l'État, des maréchaux, des corps civils et judiciaires, +proclame la souveraineté du peuple à laquelle il ne croyait pas<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="small">[8]</span></a>. +Les citoyens s'étaient imaginé qu'ils fabriqueraient eux-mêmes une +constitution dans ce jour solennel, les paisibles bourgeois +s'attendaient qu'on y déclarerait l'abdication de Napoléon en +<span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> faveur de son fils, abdication manigancée à Bâle entre les +agents de Fouché et du prince de Metternich: il n'y eut rien qu'une +ridicule attrape politique. L'<span class="italic">Acte additionnel</span> se présentait, au +reste, comme un hommage à la légitimité; à quelques différences près, +et surtout moins l'<span class="italic">abolition de la confiscation</span>, c'était la Charte.</p> + +<p class="p2">Ces changement subits, cette confusion de toutes choses, annonçaient +l'agonie du despotisme. Toutefois l'empereur ne peut recevoir du +dedans l'atteinte mortelle, car le pouvoir qui le combat est aussi +exténué que lui; le Titan révolutionnaire, que Napoléon avait jadis +terrassé, n'a point recouvré son énergie native; les deux géants se +portent maintenant d'inutiles coups; ce n'est plus que la lutte de +deux ombres.</p> + +<p>À ces impossibilités générales se joignent pour Bonaparte des +tribulations domestiques et des soucis de palais; il annonçait à la +France le retour de l'impératrice et du roi de Rome, et l'une et +l'autre ne revenaient point. Il disait à propos de la reine de +Hollande, devenue par Louis XVIII duchesse de Saint-Leu: «Quand on a +accepté les prospérités d'une famille, il faut en embrasser les +adversités.» Joseph, accouru de la Suisse, ne lui demandait que de +l'argent; Lucien l'inquiétait par ses liaisons libérales; Murat, +d'abord conjuré contre son beau-frère, s'était trop hâté, en revenant +à lui, d'attaquer les Autrichiens: dépouillé du royaume de Naples et +fugitif de mauvais augure, il attendait aux arrêts, près de Marseille, +la catastrophe que je vous raconterai plus tard.<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="small">[9]</span></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> Et puis l'empereur pouvait-il se fier à ses anciens partisans +et ses prétendus amis? ne l'avaient-ils pas indignement abandonné au +moment de sa chute? Ce Sénat qui rampait à ses pieds, maintenant +blotti dans la pairie, n'avait-il pas décrété la déchéance de son +bienfaiteur? Pouvait-il les croire, ces hommes, lorsqu'ils venaient +lui dire: «L'intérêt de la France est inséparable du vôtre. Si la +fortune trompait vos efforts, des revers, sire, n'affaibliraient pas +notre persévérance et redoubleraient notre attachement pour vous<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="small">[10]</span></a>.» +Votre persévérance! votre attachement redoublé par l'infortune! Vous +disiez ceci le 11 juin 1815: qu'aviez-vous dit le 2 avril 1814? que +direz-vous quelques semaines après, le 19 juillet 1815?</p> + +<p>Le ministre de la police impériale, ainsi que vous l'avez vu, +correspondait avec Gand, Vienne et Bâle; les maréchaux auxquels +Bonaparte était contraint de donner le commandement de ses soldats +avaient naguère prêté serment à Louis XVIII; ils avaient fait contre +lui, Bonaparte, les proclamations les plus violentes<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="small">[11]</span></a>: depuis ce +moment, il est vrai, ils avaient réépousé leur sultan; mais s'il eût +été arrêté à Grenoble, qu'en auraient-ils fait? Suffit-il de rompre un +serment pour rendre à un autre serment violé toute sa force? Deux +parjures équivalent-ils à la fidélité?</p> + +<p>Encore quelques jours, et ces jureurs du Champ de Mai rapporteront +leur dévouement à Louis XVIII dans les salons des Tuileries; ils +s'approcheront de la <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> sainte table du Dieu de paix, pour se +faire nommer ministres aux banquets de la guerre<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="small">[12]</span></a>; hérauts d'armes +et brandisseurs des insignes royaux au sacre de Bonaparte, ils +rempliront les mêmes fonctions au sacre de Charles X<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="small">[13]</span></a>, puis, +commissaires d'un autre pouvoir, ils mèneront ce roi prisonnier à +Cherbourg, trouvant à peine un petit coin libre dans leur conscience +pour y accrocher la plaque de leur nouveau serment. Il est dur de +naître aux époques d'improbité, dans ces jours où deux hommes causant +ensemble s'étudient à retrancher des mots de la langue, de peur de +s'offenser et de se faire rougir mutuellement.</p> + +<p>Ceux qui n'avaient pu s'attacher à Napoléon par sa gloire, qui +n'avaient pu tenir par la reconnaissance au bienfaiteur duquel ils +avaient reçu leurs richesses, leurs honneurs et jusqu'à leurs noms, +s'immoleraient-ils maintenant à ses indigentes espérances? +S'enchaîneraient-ils à une fortune précaire et recommençante, les +ingrats que ne fixa point une fortune consolidée par des succès inouïs +et par une possession de seize années de victoires? Tant de +chrysalides qui, entre deux printemps, avaient dépouillé et revêtu, +quitté et repris la peau du légitimiste et du révolutionnaire, du +napoléonien et du bourboniste; tant de paroles données et faussées; +tant de croix passées de la poitrine du chevalier à la queue du +cheval, et de la queue du cheval à la poitrine du chevalier; tant de +preux changeant de bandières, et <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> semant la lice de leurs +gages de foi-mentie; tant de nobles dames, tour à tour suivantes de +Marie-Louise et de Marie-Caroline, ne devaient laisser au fond de +l'âme de Napoléon que défiance, horreur et mépris; ce grand homme +vieilli était seul au milieu de tous ces traîtres, hommes et sort, sur +une terre chancelante, sous un ciel ennemi, en face de sa destinée +accomplie et du jugement de Dieu.</p> + +<p class="p2">Napoléon n'avait trouvé de fidèles que les fantômes de sa gloire +passée; ils l'escortèrent, ainsi que je vous l'ai dit, du lieu de son +débarquement jusqu'à la capitale de la France. Mais les aigles, qui +avaient <span class="italic">volé de clocher en clocher</span> de Cannes à Paris, s'abattirent +fatiguées sur les cheminées des Tuileries, sans pouvoir aller plus +loin.</p> + +<p>Napoléon ne se précipite point, avec les populations émues, sur la +Belgique, avant qu'une armée anglo-prussienne s'y fût rassemblée: il +s'arrête; il essaye de négocier avec l'Europe et de maintenir +humblement les traités de la légitimité. Le congrès de Vienne oppose à +M. le duc de Vicence l'abdication du 11 avril 1814: par cette +abdication Bonaparte <span class="italic">reconnaissait qu'il était le seul obstacle au +rétablissement de la paix en Europe,</span> et en conséquence <span class="italic">renonçait, +pour lui et ses héritiers, aux trônes de France et d'Italie</span>. Or, +puisqu'il vient rétablir son pouvoir, il viole manifestement le traité +de Paris, et se replace dans la situation politique antérieure au 31 +mars 1814: donc c'est lui Bonaparte qui déclare la guerre à l'Europe, +et non l'Europe à Bonaparte. Ces arguties logiques de procureurs +diplomates, comme je l'ai fait remarquer à propos de <span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> la +lettre de M. de Talleyrand, valaient ce qu'elles pouvaient avant le +combat.</p> + +<p>La nouvelles du débarquement de Bonaparte à Cannes était arrivée à +Vienne le 6 mars<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="small">[14]</span></a>, au milieu d'une fête où l'on représentait +l'assemblée des divinités de l'Olympe et du Parnasse. Alexandre venait +de recevoir le projet d'alliance entre la France, l'Autriche et +l'Angleterre: il hésita un moment entre les deux nouvelles, puis il +dit: «Il ne s'agit pas de moi, mais du salut du monde.» Et une +estafette porte à Saint-Pétersbourg l'ordre de faire partir la garde. +Les armées qui se retiraient s'arrêtent; leur longue file fait +volte-face, et huit cent mille ennemis tournent le visage vers la +France. Bonaparte se prépare à la guerre; il est attendu à de nouveaux +champs catalauniques: Dieu l'a ajourné à la bataille qui doit mettre +fin au règne des batailles.</p> + +<p>Il avait suffi de la chaleur des ailes de la renommée de Marengo et +d'Austerlitz pour faire éclore des armées dans cette France qui n'est +qu'un grand nid de soldats. Bonaparte avait rendu à ses légions leurs +surnoms d'<span class="italic">invincible</span>, de <span class="italic">terrible</span>, d'<span class="italic">incomparable</span>; sept armées +reprenaient le titre d'armées des Pyrénées, des Alpes, du Jura, de la +Moselle, du Rhin: grands souvenirs qui servaient de cadre à des +troupes supposées, à des triomphes en espérance. Une armée véritable +était réunie à Paris et à Laon; cent cinquante batteries attelées, dix +mille soldats d'élite entrés dans la garde; dix-huit mille marins +illustrés à Lutzen et à Bautzen; trente mille vétérans, officiers +<span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> et sous-officiers, en garnison dans les places fortes; sept +départements du nord et de l'est prêts à se lever en masse; cent +quatre-vingt mille hommes de la garde nationale rendus mobiles; des +corps francs dans la Lorraine, l'Alsace et la Franche-Comté; des +fédérés offrant leurs piques et leurs bras; Paris fabriquant par jours +trois mille fusils: telles étaient les ressources de l'empereur. +Peut-être aurait-il encore une fois bouleversé le monde, s'il avait pu +se résoudre, en affranchissant la patrie, à appeler les nations +étrangères à l'indépendance. Le moment était propice: les rois qui +promirent à leurs sujets des gouvernements constitutionnels venaient +de manquer honteusement à leur parole. Mais la liberté était +antipathique à Napoléon depuis qu'il avait bu à la coupe du pouvoir; +il aimait mieux être vaincu avec des soldats que de vaincre avec des +peuples. Les corps qu'il poussa successivement vers les Pays-Bas se +montaient à soixante-dix mille hommes.</p> + +<p class="p2">Nous autres émigrés, nous étions dans la ville de Charles-Quint comme +les femmes de cette ville: assises derrière leurs fenêtres, elles +voient dans un petit miroir incliné les soldats passer dans la rue. +Louis XVIII était là dans un coin complètement oublié; à peine +recevait-il de temps en temps un billet du prince de Talleyrand +revenant de Vienne, quelques lignes des membres du corps diplomatique +résidant auprès du duc de Wellington en qualité de commissaires, MM. +Pozzo di Borgo,<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="small">[15]</span></a> de Vincent,<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="small">[16]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> etc., etc. On avait bien +autre chose à faire qu'à songer à nous! Un homme étranger à la +politique n'aurait jamais cru qu'un impotent caché au bord de la Lys +serait rejeté sur le trône par le choc des milliers de soldats prêts à +s'égorger: soldats dont il <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> n'était ni le roi ni le général, +qui ne pensaient pas à lui, qui ne connaissaient ni son nom ni son +existence. De deux points si rapprochés, Gand et Waterloo, jamais l'un +ne parut si obscur, l'autre si éclatant: la légitimité gisait au dépôt +comme un vieux fourgon brisé.</p> + +<p>Nous savions que les troupes de Bonaparte s'approchaient; nous +n'avions pour nous couvrir que nos deux petites compagnies sous les +ordres du duc de Berry, prince dont le sang ne pouvait nous servir, +car il était déjà demandé ailleurs. Mille chevaux, détachés de l'armée +française, nous auraient enlevés en quelques heures. Les +fortifications de Gand étaient démolies; l'enceinte qui reste eût été +d'autant plus facilement forcée que la population belge ne nous était +pas favorable. La scène dont j'avais été témoin aux Tuileries se +renouvela: on préparait secrètement les voitures de Sa Majesté; les +chevaux étaient commandés. Nous, fidèles ministres, nous aurions +pataugé derrière, à la grâce de Dieu. Monsieur partit pour Bruxelles, +chargé de surveiller de plus près les mouvements.</p> + +<p>M. de Blacas était devenu soucieux et triste; moi, pauvre homme, je le +solaciais. À Vienne on ne lui était pas favorable; M. de Talleyrand +s'en moquait; les royalistes l'accusaient d'être la cause du retour de +Napoléon. Ainsi, dans l'une ou l'autre chance, plus d'exil honoré pour +lui en Angleterre, plus de premières places possibles en France: +j'étais son unique appui. Je le rencontrais assez souvent au Marché +aux chevaux, où il trottait seul; m'attelant à son côté, je me +conformais <span class="italic">à sa triste pensée</span>. Cet homme que j'ai <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> défendu +à Gand et en Angleterre, que je défendis en France après les +Cent-Jours, et jusque dans la préface de <span class="italic">la Monarchie selon la +Charte</span>, cet homme m'a toujours été contraire: cela ne serait rien +s'il n'eût été un mal pour la monarchie. Je ne me repens pas de ma +niaiserie passée; mais je dois redresser dans ces Mémoires les +surprises faites à mon jugement ou à mon bon cœur.</p> + +<p class="p2">Le 18 juin 1815, vers midi, je sortis de Gand par la porte de +Bruxelles; j'allais seul achever ma promenade sur la grande route. +J'avais emporté les <span class="italic">Commentaires de César</span> et je cheminais lentement, +plongé dans ma lecture. J'étais déjà à plus d'une lieue de la ville, +lorsque je crus ouïr un roulement sourd: je m'arrêtai, regardai le +ciel assez chargé de nuées, délibérant en moi-même si je continuerais +d'aller en avant, ou si je me rapprocherais de Gand dans la crainte +d'un orage. Je prêtai l'oreille; je n'entendis plus que le cri d'une +poule d'eau dans les joncs et le son d'une horloge de village. Je +poursuivis ma route: je n'avais pas fait trente pas que le roulement +recommença, tantôt bref, tantôt long et à intervalles inégaux; +quelquefois il n'était sensible que par une trépidation de l'air, +laquelle se communiquait à la terre sur ces plaines immenses, tant il +était éloigné. Ces détonations moins vastes, moins onduleuses, moins +liées ensemble que celles de la foudre, firent naître dans mon esprit +l'idée d'un combat. Je me trouvais devant un peuplier planté à l'angle +d'un champ de houblon. Je traversai le chemin et je m'appuyai debout +contre le tronc de l'arbre, le visage tourné du <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> côté de +Bruxelles. Un vent du sud s'étant levé m'apporta plus distinctement le +bruit de l'artillerie. Cette grande bataille, encore sans nom, dont +j'écoutais les échos au pied d'un peuplier, et dont une horloge de +village venait de sonner les funérailles inconnues, était la bataille +de Waterloo!</p> + +<p>Auditeur silencieux et solitaire du formidable arrêt des destinées, +j'aurais été moins ému si je m'étais trouvé dans la mêlée: le péril, +le feu, la cohue de la mort ne m'eussent pas laissé le temps de +méditer; mais seul sous un arbre, dans la campagne de Gand, comme le +berger des troupeaux qui paissaient autour de moi, le poids des +réflexions m'accablait: Quel était ce combat? Était-il définitif? +Napoléon était-il là en personne? Le monde, comme la robe du Christ, +était-il jeté au sort? Succès ou revers de l'une ou l'autre armée, +quelle serait la conséquence de l'événement pour les peuples, liberté +ou esclavage? Mais quel sang coulait! chaque bruit parvenu à mon +oreille n'était-il pas le dernier soupir d'un Français? Était-ce un +nouveau Crécy, un nouveau Poitiers, un nouvel Azincourt, dont allaient +jouir les plus implacables ennemis de la France? S'ils triomphaient, +notre gloire n'était-elle pas perdue? Si Napoléon l'emportait, que +devenait notre liberté? Bien qu'un succès de Napoléon m'ouvrît un exil +éternel; la patrie l'emportait dans ce moment dans mon cœur; mes +vœux étaient pour l'oppresseur de la France, s'il devait, en +sauvant notre honneur, nous arracher à la domination étrangère.</p> + +<p>Wellington triomphait-il? La légitimité rentrerait donc dans Paris +derrière ces uniformes rouges qui <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> venaient de reteindre leur +pourpre au sang des Français! La royauté aurait donc pour carrosses de +son sacre les chariots d'ambulance remplis de nos grenadiers mutilés! +Que sera-ce qu'une restauration accomplie sous de tels auspices?... Ce +n'est là qu'une bien petite partie des idées qui me tourmentaient. +Chaque coup de canon me donnait une secousse et doublait le battement +de mon cœur. À quelques lieues d'une catastrophe immense, je ne la +voyais pas, je ne pouvais toucher le vaste monument funèbre croissant +de minute en minute à Waterloo, comme du rivage de Boulaq, au bord du +Nil, j'étendais vainement mes mains vers les Pyramides.</p> + +<p>Aucun voyageur ne paraissait; quelques femmes dans les champs, +sarclant paisiblement des sillons de légumes, n'avaient pas l'air +d'entendre le bruit que j'écoutais. Mais voici venir un courrier: je +quitte le pied de mon arbre et je me place au milieu de la chaussée; +j'arrête le courrier et l'interroge. Il appartenait au duc de Berry et +venait d'Alost: «Bonaparte est entré hier (17 juin) dans Bruxelles, +après un combat sanglant. La bataille a dû recommencer aujourd'hui (18 +juin). On croit à la défaite définitive des alliés, et l'ordre de la +retraite est donné.» Le courrier continua sa route.</p> + +<p>Je le suivis en me hâtant: je fus dépassé par la voiture d'un +négociant qui fuyait en poste avec sa famille; il me confirma le récit +du courrier.</p> + +<p class="p2">Tout était dans la confusion quand je rentrai à Gand: on fermait les +portes de la ville; les guichets seuls demeuraient entre-bâillés; des +bourgeois mal <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> armés et quelques soldats de dépôt faisaient +sentinelle. Je me rendis chez le roi.</p> + +<p>Monsieur venait d'arriver par une route détournée: il avait quitté +Bruxelles sur la fausse nouvelle que Bonaparte y allait entrer, et +qu'une première bataille perdue ne laissait aucune espérance du gain +d'une seconde. On racontait que les Prussiens ne s'étant pas trouvés +en ligne, les Anglais avaient été écrasés.</p> + +<p>Sur ces bulletins, le <span class="italic">sauve qui peut</span> devint général: les possesseurs +de quelques ressources partirent; moi, qui ai la coutume de n'avoir +jamais rien, j'étais toujours prêt et dispos. Je voulais faire +déménager avant moi madame de Chateaubriand, grande bonapartiste, mais +qui n'aime pas les coups de canon: elle ne me voulut pas quitter.</p> + +<p>Le soir, conseil auprès de Sa Majesté: nous entendîmes de nouveau les +rapports de Monsieur et les <span class="italic">on dit</span> recueillis chez le commandant de +la place ou chez le baron d'Eckstein<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="small">[17]</span></a>. Le fourgon des diamants de +la <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> couronne était attelé: je n'avais pas besoin de fourgon +pour emporter mon trésor. J'enfermai le mouchoir de soie noire dont +j'entortille ma tête la nuit dans mon flasque portefeuille de ministre +de l'intérieur, et je me mis à la disposition du prince, avec ce +document important des affaires de la légitimité. J'étais plus riche +dans ma première émigration, quand mon havresac me tenait lieu +d'oreiller et servait de maillot à <span class="italic">Atala</span>; mais en 1815 <span class="italic">Atala</span> était +une grande petite fille dégingandée de treize à quatorze ans, qui +courait le monde toute seule, et qui, pour l'honneur de son père, +avait fait trop parler d'elle.</p> + +<p>Le 19 juin, à une heure du matin, une lettre de M. Pozzo, transmise au +roi par estafette, rétablit la vérité des faits. Bonaparte n'était +point entré dans Bruxelles; il avait décidément perdu la bataille de +Waterloo. Parti de Paris le 12 juin, il rejoignit son armée le 14. Le +15, il force les lignes de l'ennemi sur la Sambre. Le 16, il bat les +Prussiens dans ces champs de Fleurus où la victoire semble à jamais +fidèle aux Français. Les villages de Ligny et de Saint-Amand sont +emportés. Aux Quatre-Bras, nouveau succès: le duc de Brunswick reste +parmi les morts<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="small">[18]</span></a>. Blücher en pleine retraite se rabat sur une +réserve de trente mille hommes, aux ordres du général de Bulow<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="small">[19]</span></a>; le +<span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> duc de Wellington, avec les Anglais et les Hollandais, +s'adosse à Bruxelles.</p> + +<p>Le 18 au matin, avant les premiers coups de canon, le duc de +Wellington déclara qu'il pourrait tenir jusqu'à trois heures, mais +qu'à cette heure, si les Prussiens ne paraissaient pas, il serait +nécessairement écrasé: acculé sur Planchenois et Bruxelles, toute +retraite lui était interdite. Surpris par Napoléon, sa position +militaire était détestable; il l'avait acceptée et ne l'avait pas +choisie.</p> + +<p>Les Français emportèrent d'abord, à l'aile gauche de l'ennemi, les +hauteurs qui dominent le château d'Hougoumont jusqu'aux fermes de la +Haye-Sainte et de Papelotte; à l'aile droite, ils attaquèrent le +village de Mont-Saint-Jean; la ferme de la Haye-Sainte est enlevée au +centre par le prince Jérôme. Mais la réserve prussienne paraît vers +Saint-Lambert à six heures du soir: une nouvelle et furieuse attaque +est donnée au village de la Haye-Sainte; Blücher survient avec des +troupes fraîches et isole du reste de nos troupes déjà rompues les +carrés de la garde impériale. Autour de cette phalange immortelle, le +débordement des fuyards entraîne tout parmi des flots de poussière, de +fumée ardente et de mitraille, dans des ténèbres sillonnées de fusées +à la congrève, au milieu des rugissements de trois cents pièces +d'artillerie et du galop précipité de vingt-cinq mille chevaux: +c'était comme le sommaire <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> de toutes les batailles de +l'Empire. Deux fois les Français ont crié: Victoire! deux fois leurs +cris sont étouffés sous la pression des colonnes ennemies. Le feu de +nos lignes s'éteint; les cartouches sont épuisées; quelques grenadiers +blessés, au milieu de trente mille morts, de cent mille boulets +sanglants, refroidis et conglobés à leurs pieds, restent debout +appuyés sur leur mousquet, baïonnette brisée, canon sans charge. Non +loin d'eux l'homme des batailles écoutait, l'œil fixe, le dernier +coup de canon qu'il devait entendre de sa vie. Dans ces champs de +carnage, son frère Jérôme combattait encore avec ses bataillons +expirants accablés par le nombre, mais son courage ne peut ramener la +victoire.</p> + +<p>Le nombre des morts du côté des alliés était estimé à dix-huit mille +hommes, du côté des Français à vingt-cinq mille; douze cents officiers +anglais avaient péri; presque tous les aides de camp du duc de +Wellington étaient tués ou blessés; il n'y eut pas en Angleterre une +famille qui ne prît le deuil. Le prince d'Orange<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="small">[20]</span></a> avait été atteint +d'une balle à l'épaule; le baron de Vincent, ambassadeur d'Autriche, +avait eu la main percée. Les Anglais furent redevables du succès aux +Irlandais et à la brigade des montagnards écossais que les charges de +notre cavalerie ne purent <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> rompre. Le corps du général +Grouchy, ne s'étant pas avancé, ne se trouva point à l'affaire. Les +deux armées croisèrent le fer et le feu avec une bravoure et un +acharnement qu'animait une inimitié nationale de dix siècles. Lord +<span lang="en">Castlereagh</span>, rendant compte de la bataille à la Chambre des lords, +disait: «Les soldats anglais et les soldats français, après l'affaire, +lavaient leur mains sanglantes dans un même ruisseau, et d'un bord à +l'autre se congratulaient mutuellement sur leur courage.» Wellington +avait toujours été funeste à Bonaparte, ou plutôt le génie rival de la +France, le génie anglais, barrait le chemin à la victoire. Aujourd'hui +les Prussiens réclament contre les Anglais l'honneur de cette affaire +décisive; mais, à la guerre, ce n'est pas l'action accomplie, c'est le +nom qui fait le triomphateur: ce n'est pas Bonaparte qui a gagné la +véritable bataille d'Iéna<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="small">[21]</span></a>.</p> + +<p>Les fautes des Français furent considérables: ils se trompèrent sur +des corps ennemis ou amis; ils occupèrent trop tard la position des +Quatre-Bras; le maréchal Grouchy, qui était chargé de contenir les +Prussiens avec ses trente-six mille hommes, les laissa passer sans les +voir: de là des reproches que nos généraux se sont adressés. Bonaparte +attaqua de front selon sa coutume, au lieu de tourner les Anglais, et +s'occupa avec la présomption du maître, de couper la retraite à un +ennemi qui n'était pas vaincu.</p> + +<p>Beaucoup de menteries et quelques vérités assez curieuses ont été +débitées sur cette catastrophe. Le mot: <span class="italic">La garde meurt et ne se rend +pas,</span> est une invention <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> qu'on n'ose plus défendre<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Lien vers la note 22"><span class="small">[22]</span></a>. Il +paraît certain qu'au commencement de l'action, Soult fit quelques +observations stratégiques à l'empereur: «Parce que Wellington vous a +battu, lui répondit sèchement Napoléon, vous croyez toujours que c'est +un grand général.» À la fin du combat, M. de Turenne<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Lien vers la note 23"><span class="small">[23]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> +pressa Bonaparte de se retirer pour éviter de tomber entre les mains +de l'ennemi: Bonaparte, sorti de ses pensées comme d'un rêve, +s'emporta d'abord; puis tout à coup, au milieu de sa colère, il +s'élance sur son cheval et fuit<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Lien vers la note 24"><span class="small">[24]</span></a>.</p> + +<p class="p2">Le 19 juin cent coups de canon des Invalides avaient annoncé les +succès de Ligny, de Charleroi, des Quatre-Bras; on célébrait des +victoires mortes la veille à Waterloo. Le premier courrier qui +transmit à Paris la nouvelle de cette défaite, une des plus grandes de +l'histoire par ses résultats, fut Napoléon lui-même: il rentra dans +les barrières la nuit du 21; on eût dit de ses mânes revenant pour +apprendre à ses amis qu'il n'était plus. Il descendit à +l'Élysée-Bourbon: lorsqu'il arriva de l'île d'Elbe, il était descendu +aux Tuileries; ces deux asiles, instinctivement choisis, révélaient le +changement de sa destinée.</p> + +<p>Tombé à l'étranger dans un noble combat, Napoléon eut à supporter à +Paris les assauts des avocats <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> qui voulaient mettre à sac ses +malheurs: il regrettait de n'avoir pas dissous la Chambre avant son +départ pour l'armée; il s'est souvent aussi repenti de n'avoir pas +fait fusiller Fouché et Talleyrand. Mais il est certain que Bonaparte, +après Waterloo, s'interdit toute violence, soit qu'il obéît au calme +habituel de son tempérament, soit qu'il fût dompté par la destinée; il +ne dit plus comme avant sa première abdication: «On verra ce que c'est +que la <span class="italic">mort d'un grand homme</span>.» Cette verve était passée. +Antipathique à la liberté, il songea à casser cette Chambre des +représentants que présidait Lanjuinais, de citoyen devenu sénateur, de +sénateur devenu pair, depuis redevenu citoyen, de citoyen allant +redevenir pair. Le général La Fayette, député, lut à la tribune une +proposition qui déclarait: «la Chambre en permanence, crime de haute +trahison toute tentative pour la dissoudre, traître à la patrie, et +jugé comme tel, quiconque s'en rendrait coupable.» (21 juin 1815.)</p> + +<p>Le discours du général commençait par ces mots:</p> + +<p>«Messieurs, lorsque pour la première fois depuis bien des années +j'élève une voix que les vieux amis de la liberté reconnaîtront +encore, je me sens appelé à vous parler du danger de la patrie. . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Voici l'instant de +nous rallier autour du drapeau tricolore, de celui de 89, celui de la +liberté, de l'égalité et de l'ordre public.»</p> + +<p>L'anachronisme de ce discours causa un moment d'illusion; on crut voir +la Révolution, personnifiée dans La Fayette, sortir du tombeau et se +présenter pâle et ridée à la tribune. Mais ces motions d'ordre, +<span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> renouvelées de Mirabeau, n'étaient plus que des armes hors +d'usage, tirées d'un vieil arsenal. Si La Fayette rejoignait noblement +la fin et le commencement de sa vie, il n'était pas en son pouvoir de +souder les deux bouts de la chaîne rompue du temps. Benjamin Constant +se rendit auprès de l'empereur à l'Élysée-Bourbon; il le trouva dans +son jardin. La foule remplissait l'avenue de Marigny et criait: <span class="italic">Vive +l'Empereur!</span> cri touchant échappé des entrailles populaires; il +s'adressait au vaincu! Bonaparte dit à Benjamin Constant: «Que me +doivent ceux-ci? je les ai trouvés, je les ai laissés pauvres.» C'est +peut-être le seul mot qui lui soit sorti du cœur, si toutefois +l'émotion du député n'a pas trompé son oreille. Bonaparte, prévoyant +l'événement, vint au-devant de la sommation qu'on se préparait à lui +faire; il abdiqua pour n'être pas contraint d'abdiquer: «Ma vie +politique est finie, dit-il: je déclare mon fils, sous le nom de +Napoléon II, empereur des Français.» Inutile disposition, telle que +celle de Charles X en faveur de Henri V: on ne donne des couronnes que +lorsqu'on les possède, et les hommes cassent le testament de +l'adversité. D'ailleurs l'empereur n'était pas plus sincère en +descendant du trône une seconde fois qu'il ne l'avait été dans sa +première retraite; aussi, lorsque les commissaires français allèrent +apprendre au duc de Wellington que Napoléon avait abdiqué, il leur +répondit: «Je le savais depuis un an.»</p> + +<p>La Chambre des représentants, après quelques débats où Manuel<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Lien vers la note 25"><span class="small">[25]</span></a> prit +la parole, accepta la nouvelle <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> abdication de son souverain, +mais vaguement et sans nommer de régence.</p> + +<p>Une commission exécutive est créée<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Lien vers la note 26"><span class="small">[26]</span></a>: le duc d'Otrante la préside; +trois ministres, un conseiller d'État et un général de l'empereur la +composent et dépouillent <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> de nouveau leur maître: c'était +Fouché, Caulaincourt, Carnot, Quinette<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Lien vers la note 27"><span class="small">[27]</span></a> et Grenier<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Lien vers la note 28"><span class="small">[28]</span></a>.</p> + +<p>Pendant ces transactions, Bonaparte retournait ses idées dans sa tête: +«Je n'ai plus d'armée, disait-il, je n'ai plus que des fuyards. La +majorité de la Chambre des députés est bonne; je n'ai contre moi que +La Fayette, Lanjuinais et quelques autres. Si la nation se lève, +l'ennemi sera écrasé; si, au lieu d'une levée, on dispute, tout sera +perdu. La nation n'a pas envoyé les députés pour me renverser, mais +pour me <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> soutenir. Je ne les crains point, quelque chose +qu'ils fassent; je serai toujours l'idole du peuple et de l'armée: si +je disais un mot, ils seraient assommés. Mais si nous nous querellons, +au lieu de nous entendre, nous aurons le sort du Bas-Empire.»</p> + +<p>Une députation de la Chambre des représentants étant venue le +féliciter sur sa nouvelle abdication, il répondit: «Je vous remercie: +je désire que mon abdication puisse faire le bonheur de la France; +mais je ne l'espère pas.»</p> + +<p>Il se repentit bientôt après, lorsqu'il apprit que la Chambre des +représentants avait nommé une commission de gouvernement composée de +cinq membres. Il dit aux ministres: «Je n'ai point abdiqué en faveur +d'un nouveau Directoire; j'ai abdiqué en faveur de mon fils: si on ne +le proclame point, mon abdication est nulle et non avenue. Ce n'est +point en se présentant devant les alliés l'oreille basse et le genou +en terre que les Chambres les forceront à reconnaître l'indépendance +nationale.»</p> + +<p>Il se plaignait que La Fayette, Sébastiani<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Lien vers la note 29"><span class="small">[29]</span></a>, Pontécoulant<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Lien vers la note 30"><span class="small">[30]</span></a>, +<span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> Benjamin Constant, avaient conspiré contre lui, que +d'ailleurs les Chambres n'avaient pas assez d'énergie. Il disait que +lui seul pouvait tout réparer, mais que les meneurs n'y consentiraient +jamais, qu'ils aimeraient mieux s'engloutir dans l'abîme que de s'unir +avec lui, Napoléon, pour le fermer.</p> + +<p>Le 27 juin, à la Malmaison, il écrivit cette sublime lettre: «En +abdiquant le pouvoir, je n'ai pas renoncé <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> au plus noble +droit du citoyen, au droit de défendre mon pays. Dans ces graves +circonstances, j'offre mes services comme général, me regardant encore +comme le premier soldat de la patrie.»</p> + +<p>Le duc de Bassano lui ayant représenté que les Chambres ne seraient +pas pour lui: «Alors je le vois bien,» dit-il, «il faut toujours +céder. Cet infâme Fouché vous trompe, il n'y a que Caulaincourt et +Carnot qui valent quelque chose; mais que peuvent-ils faire, avec un +traître, Fouché, et deux niais, Quinette et Grenier, et deux Chambres +qui ne savent ce qu'elles veulent? Vous croyez tous comme des +imbéciles aux belles promesses des étrangers; vous croyez qu'ils vous +mettront la poule au pot, et qu'ils vous donneront un prince de leur +façon, n'est-ce pas? Vous vous trompez<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Lien vers la note 31"><span class="small">[31]</span></a>.»</p> + +<p>Des plénipotentiaires furent envoyés aux alliés. Napoléon requit le 29 +juin deux frégates, stationnées à Rochefort, pour le transporter hors +de France; en attendant il s'était retiré à la Malmaison.</p> + +<p>Les discussions étaient vives à la Chambre des pairs. Longtemps ennemi +de Bonaparte, Carnot, qui signait l'ordre des égorgements d'Avignon +sans avoir le temps de le lire, avait eu le temps, pendant les +Cent-Jours, d'immoler son républicanisme au titre de comte. Le 22 +juin, il avait lu au Luxembourg une lettre du ministre de la guerre, +contenant un rapport exagéré sur les ressources militaires de la +France. Ney, nouvellement arrivé, ne put entendre ce rapport sans +colère. Napoléon, dans ses bulletins, avait parlé du maréchal avec un +mécontentement mal déguisé, et Gourgaud <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> accusa Ney d'avoir +été la principale cause de la perte de la bataille de Waterloo. Ney se +leva et dit: «Ce rapport est faux, faux de tous points: Grouchy ne +peut avoir sous ses ordres que vingt à vingt-cinq mille hommes tout au +plus. Il n'y a plus un seul soldat de la garde à rallier: je la +commandais; je l'ai vu massacrer tout entière avant de quitter le +champ de bataille. L'ennemi est à Nivelle avec quatre-vingt mille +hommes; il peut être à Paris dans six jours: vous n'avez d'autre moyen +de sauver la patrie que d'ouvrir des négociations.»</p> + +<p>L'aide de camp Flahaut<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Lien vers la note 32"><span class="small">[32]</span></a> voulut soutenir le rapport du ministre de +la guerre; Ney répliqua avec une nouvelle véhémence: «Je le répète, +vous n'avez d'autre voie de salut que la négociation. Il faut que vous +rappeliez les Bourbons. Quant à moi, je me retirerai aux États-Unis.»</p> + +<p>À ces mots, Lavallette et Carnot accablèrent le maréchal de reproches; +Ney leur répondit avec dédain: <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> «Je ne suis pas de ces hommes +pour qui leur intérêt est tout: que gagnerai-je au retour de Louis +XVIII? d'être fusillé pour crime de désertion; mais je dois la vérité +à mon pays.»</p> + +<p>Dans la séance des pairs du 23, le général Drouot<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Lien vers la note 33"><span class="small">[33]</span></a>, rappelant cette +scène, dit: «J'ai vu avec chagrin ce qui fut dit hier pour diminuer la +gloire de nos armes, exagérer nos désastres et diminuer nos +ressources. Mon étonnement a été d'autant plus grand que ces discours +étaient prononcés par un général <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> distingué (Ney), qui, par +sa grande valeur et ses connaissances militaires, a tant de fois +mérité la reconnaissance de la nation.»</p> + +<p>Dans la séance du 22, un second orage avait éclaté à la suite du +premier: il s'agissait de l'abdication de Bonaparte; Lucien insistait +pour qu'on reconnût son neveu empereur. M. de Pontécoulant interrompit +l'orateur, et demanda de quel droit Lucien, étranger et prince romain, +se permettait de donner un souverain à la France. «Comment, +ajouta-t-il, reconnaître un enfant qui réside en pays étranger?» À +cette question, La Bédoyère<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Lien vers la note 34"><span class="small">[34]</span></a>, s'agitant devant son siège:</p> + +<p>«J'ai entendu des voix autour du trône du souverain heureux; elles +s'en éloignent aujourd'hui qu'il est dans le malheur. Il y a des gens +qui ne veulent pas reconnaître Napoléon II, parce qu'ils veulent +recevoir la loi de l'étranger, à qui ils donnent le nom d'<span class="italic">alliés</span>.</p> + +<p>«L'abdication de Napoléon est indivisible. Si l'on <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> ne veut +pas reconnaître son fils, il doit tenir l'épée, environné de Français +qui ont versé leur sang pour lui, et qui sont encore tout couverts de +blessures.</p> + +<p>«Il sera abandonné par de vils généraux qui l'ont déjà trahi.</p> + +<p>«Mais si l'on déclare que tout Français qui quittera son drapeau sera +couvert d'infamie, sa maison rasée, sa famille proscrite, alors plus +de traîtres, plus de manœuvres qui ont occasionné les dernières +catastrophes et dont peut-être quelques auteurs siègent ici.»</p> + +<p>La Chambre se lève en tumulte: «À l'ordre! à l'ordre! à l'ordre! +mugit-on blessé du coup.—Jeune homme, vous vous oubliez! s'écria +Masséna.—«Vous vous croyez encore au corps de garde?» disait Lameth.</p> + +<p>Tous les présages de la seconde Restauration furent menaçants: +Bonaparte était revenu à la tête de quatre cents Français, Louis XVIII +revenait derrière quatre cent mille étrangers; il passa près de la +mare de sang de Waterloo, pour aller à Saint-Denis comme à sa +sépulture.</p> + +<p>C'était pendant que la légitimité s'avançait ainsi que retentissaient +les interpellations de la Chambre des pairs; il y avait là je ne sais +quoi de ces terribles scènes révolutionnaires aux grands jours de nos +malheurs, quand le poignard circulait au tribunal entre les mains des +victimes. Quelques militaires dont la funeste fascination avait amené +la ruine de la France, en déterminant la seconde invasion de +l'étranger, se débattaient sur le seuil du palais; leur désespoir +prophétique, leurs gestes, leurs paroles de la <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> tombe, +semblaient annoncer une triple mort: mort à eux-mêmes, mort à l'homme +qu'ils avaient béni, mort à la race qu'ils avaient proscrite.</p> + +<p class="p2">Tandis que Bonaparte se retirait à la Malmaison avec l'Empire fini, +nous, nous partions de Gand avec la monarchie recommençante. Pozzo, +qui savait combien il s'agissait peu de la légitimité en haut lieu, se +hâta d'écrire à Louis XVIII de partir et d'arriver vite, s'il voulait +régner avant que la place fût prise: c'est à ce billet que Louis XVIII +dut sa couronne en 1815.</p> + +<p>À Mons, je manquai la première occasion de fortune de ma carrière +politique; j'étais mon propre obstacle et je me trouvais sans cesse +sur mon chemin. Cette fois, mes <span class="italic">qualités</span> me jouèrent le mauvais tour +que m'auraient pu faire mes défauts.</p> + +<p>M. de Talleyrand, dans tout l'orgueil d'une négociation qui l'avait +enrichi, prétendait avoir rendu à la légitimité les plus grands +services et il revenait en maître. Étonné que déjà on n'eût point +suivi pour le retour à Paris la route qu'il avait tracée, il fut bien +plus mécontent de retrouver M. de Blacas avec le roi. Il regardait M. +de Blacas comme le fléau de la monarchie; mais ce n'était pas là le +vrai motif de son aversion: il considérait dans M. de Blacas le +favori, par conséquent le rival; il craignait aussi Monsieur et +s'était emporté lorsque, quinze jours auparavant, Monsieur lui avait +fait offrir son hôtel sur la Lys. Demander l'éloignement de M. de +Blacas, rien de plus naturel; l'exiger, c'était trop se souvenir de +Bonaparte.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> M. de Talleyrand entra dans Mons vers les six heures du soir, +accompagné de l'abbé Louis: M. de Ricé, M. de Jaucourt et quelques +autres commensaux, volèrent à lui. Plein d'une humeur qu'on ne lui +avait jamais vue, l'humeur d'un roi qui croit son autorité méconnue, +il refusa de prime abord d'aller chez Louis XVIII, répondant à ceux +qui l'en pressaient par sa phrase ostentatrice: «Je ne suis jamais +pressé; il sera temps demain.» Je l'allai voir; il me fit toutes ces +cajoleries avec lesquelles il séduisait les petits ambitieux et les +niais importants. Il me prit par le bras, s'appuya sur moi en me +parlant: familiarités de haute faveur, calculées pour me tourner la +tête, et qui étaient, avec moi, tout à fait perdues; je ne comprenais +même pas. Je l'invitai à venir chez le roi où je me rendais.</p> + +<p>Louis XVIII était dans ses grandes douleurs: il s'agissait de se +séparer de M. de Blacas; celui-ci ne pouvait rentrer en France; +l'opinion était soulevée contre lui; bien que j'eusse eu à me plaindre +du favori à Paris, je ne lui en avais témoigné à Gand aucun +ressentiment. Le roi m'avait su gré de ma conduite; dans son +attendrissement, il me traita à merveille. On lui avait déjà rapporté +les propos de M. de Talleyrand: «Il se vante,» me dit-il, «de m'avoir +remis une seconde fois la couronne sur la tête et il me menace de +reprendre le chemin de l'Allemagne: qu'en pensez-vous, monsieur de +Chateaubriand?» Je répondis: «On aura mal instruit Votre Majesté; M. +de Talleyrand est seulement fatigué. Si le roi y consent, je +retournerai chez le ministre.» Le roi parut bien aise; ce qu'il aimait +le moins, c'étaient les <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> tracasseries; il désirait son repos +aux dépens même de ses affections.</p> + +<p>M. de Talleyrand au milieu de ses flatteurs était plus monté que +jamais. Je lui représentai qu'en un moment aussi critique il ne +pouvait songer à s'éloigner. Pozzo le prêcha dans ce sens: bien qu'il +n'eût pas la moindre inclination pour lui, il aimait dans ce moment à +le voir aux affaires comme une ancienne connaissance; de plus il le +supposait en faveur près du czar. Je ne gagnai rien sur l'esprit de M. +de Talleyrand, les habitués du prince me combattaient; M. Mounier même +pensait que M. de Talleyrand devait se retirer. L'abbé Louis, qui +mordait tout le monde, me dit en secouant trois fois sa mâchoire: «Si +j'étais le prince, je ne resterais pas un quart d'heure à Mons.» Je +lui répondis: «Monsieur l'abbé, vous et moi nous pouvons nous en aller +où nous voulons, personne ne s'en apercevra; il n'en est pas de même +de M. de Talleyrand.» J'insistai encore et je dis au prince: +«Savez-vous que le roi continue son voyage?» M. de Talleyrand parut +surpris, puis il me dit superbement, comme le Balafré à ceux qui le +voulaient mettre en garde contre les desseins de Henri III: «Il +n'osera!»</p> + +<p>Je revins chez le roi où je trouvai M. de Blacas. Je dis à Sa Majesté, +pour excuser son ministre, qu'il était malade, mais qu'il aurait très +certainement l'honneur de faire sa cour au roi le lendemain. «Comme il +voudra, répliqua Louis XVIII: je pars à trois heures;» et puis il +ajouta affectueusement ces paroles: «Je vais me séparer de M. de +Blacas; la place sera vide, monsieur de Chateaubriand.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> C'était la maison du roi mise à mes pieds. Sans s'embarrasser +davantage de M. de Talleyrand, un politique avisé aurait fait attacher +ses chevaux à sa voiture pour suivre ou précéder le roi: je demeurai +sottement dans mon auberge.</p> + +<p>M. de Talleyrand, ne pouvant se persuader que le roi s'en irait, +s'était couché: à trois heures on le réveille pour lui dire que le roi +part; il n'en croit pas ses oreilles: «Joué! trahi!» s'écria-t-il. On +le lève, et le voilà, pour la première fois de sa vie, à trois heures +du matin dans la rue, appuyé sur le bras de M. de Ricé. Il arrive +devant l'hôtel du roi; les deux premiers chevaux de l'attelage avaient +déjà la moitié du corps hors de la porte cochère. On fait signe au +postillon de s'arrêter; le roi demande ce que c'est; on lui crie: +«Sire, c'est M. de Talleyrand.—Il dort, dit Louis XVIII.—Le voilà, +sire.—Allons!» répondit le roi. Les chevaux reculent avec la voiture; +on ouvre la portière, le roi descend, rentre en se traînant dans son +appartement, suivi du ministre boiteux. Là M. de Talleyrand commence +en colère une explication. Sa Majesté l'écoute et lui répond: «Prince +de Bénévent, vous nous quittez? Les eaux vous feront du bien: vous +nous donnerez de vos nouvelles.» Le roi laisse le prince ébahi, se +fait reconduire à sa berline et part.</p> + +<p>M. de Talleyrand bavait de colère; le sang-froid de Louis XVIII +l'avait démonté: lui, M. de Talleyrand, qui se piquait de tant de +sang-froid, être battu sur son propre terrain, planté là, sur une +place à Mons, comme l'homme le plus insignifiant: il n'en revenait +pas! Il demeure muet, regarde s'éloigner le carrosse, <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> puis +saisissant le duc de Lévis par un bouton de son spencer: «Allez, +monsieur le duc, allez dire comme on me traite! J'ai remis la couronne +sur la tête du roi (il en revenait toujours à cette couronne), et je +m'en vais en Allemagne commencer la nouvelle émigration.»</p> + +<p>M. de Lévis écoutant en distraction, se haussant sur la pointe du +pied, dit: «Prince, je pars, il faut qu'il y ait au moins un grand +seigneur avec le roi.»</p> + +<p>M. de Lévis se jeta dans une carriole de louage qui portait le +chancelier de France: les deux grandeurs de la monarchie capétienne +s'en allèrent côte à côte la rejoindre, à moitié frais, dans une +<span class="italic">benne</span> mérovingienne.</p> + +<p>J'avais prié M. de Duras de travailler à la réconciliation et de m'en +donner les premières nouvelles. «Quoi! m'avait dit M. de Duras, vous +restez après ce que vous a dit le roi?» M. de Blacas, en partant de +Mons de son côté, me remercia de l'intérêt que je lui avais montré.</p> + +<p>Je retrouvai M. de Talleyrand embarrassé; il en était au regret de +n'avoir pas suivi mon conseil, et d'avoir, comme un sous-lieutenant +mauvaise tête, refusé d'aller le soir chez le roi; il craignait que +des arrangements eussent lieu sans lui, qu'il ne pût participer à la +puissance politique et profiter des tripotages d'argent qui se +préparaient. Je lui dis que, bien que je différasse de son opinion, je +ne lui en restais pas moins attaché, comme un ambassadeur à son +ministre; qu'au surplus j'avais des amis auprès du roi, et que +j'espérais bientôt apprendre quelque chose <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> de bon. M. de +Talleyrand était une vraie tendresse, il se penchait sur mon épaule; +certainement il me croyait dans ce moment un très grand homme.</p> + +<p>Je ne tardai point à recevoir un billet de M. de Duras; il m'écrivait +de Cambrai que l'affaire était arrangée, et que M. de Talleyrand +allait recevoir l'ordre de se mettre en route: cette fois le prince ne +manqua pas d'obéir.</p> + +<p>Quel diable me poussait? Je n'avais point suivi le roi qui m'avait +pour ainsi dire offert ou plutôt donné le ministère de sa maison et +qui fut blessé de mon obstination à rester à Mons; je me cassais le +cou pour M. de Talleyrand que je connaissais à peine, que je +n'estimais point, que je n'admirais point; pour M. de Talleyrand qui +allait entrer dans des combinaisons nullement les miennes, qui vivait +dans une atmosphère de corruption dans laquelle je ne pouvais +respirer!</p> + +<p>Ce fut de Mons même, au milieu de tous ses embarras, que le prince de +Bénévent envoya M. de Perray toucher à Naples les millions d'un de ses +marchés de Vienne.<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Lien vers la note 35"><span class="small">[35]</span></a> M. de Blacas cheminait en même temps avec +l'ambassade de Naples dans sa poche, et d'autres millions que le +généreux exilé de Gand lui avait donnés à Mons. Je m'étais tenu dans +de bons rapports avec M. de Blacas, précisément parce que tout le +monde le détestait; j'avais encouru l'amitié de M. de Talleyrand pour +ma fidélité à un caprice de son humeur; Louis XVIII m'avait +positivement appelé auprès de sa personne, et je préférai <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> la +turpitude d'un homme sans foi à la faveur du roi: il était trop juste +que je reçusse la récompense de ma stupidité, que je fusse abandonné +de tous, pour les avoir voulu servir tous. Je rentrai en France +n'ayant pas de quoi payer ma route, tandis que les trésors pleuvaient +sur les disgraciés: je méritais cette correction. C'est fort bien de +s'escrimer en pauvre chevalier quand tout le monde est cuirassé d'or; +mais encore ne faut-il pas faire des fautes énormes: moi demeuré +auprès du roi, la combinaison du ministère Talleyrand et Fouché +devenait presque impossible; la Restauration commençait par un +ministère moral et honorable, toutes les combinaisons de l'avenir +pouvaient changer. L'insouciance que j'avais de ma personne me trompa +sur l'importance des faits: la plupart des hommes ont le défaut de se +trop compter; j'ai le défaut de ne me pas compter assez: je +m'enveloppai dans le dédain habituel de ma fortune; j'aurais dû voir +que la fortune de la France se trouvait liée dans ce moment à celle de +mes petites destinées: ce sont de ces enchevêtrements historiques fort +communs.</p> + +<p class="p2">Sorti enfin de Mons, j'arrivai au Cateau-Cambrésis; M. de Talleyrand +m'y rejoignit: nous avions l'air de venir refaire le traité de paix de +1559 entre Henri II de France et Philippe II d'Espagne.</p> + +<p>À Cambrai, il se trouva que le marquis de La Suze, maréchal des logis +du temps de Fénelon, avait disposé des billets de logement de madame +de Lévis, de madame de Chateaubriand et du mien: nous demeurâmes dans +la rue, au milieu des feux de joie, de la foule circulant autour de +nous et des habitants qui <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> criaient: <span class="italic">Vive le roi!</span> Un +étudiant, ayant appris que j'étais là, nous conduisit à la maison de +sa mère.</p> + +<p>Les amis des diverses monarchies de France commençaient à paraître; +ils ne venaient pas à Cambrai pour la ligue contre Venise<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Lien vers la note 36"><span class="small">[36]</span></a>, mais +pour s'associer contre les nouvelles constitutions; ils accouraient +mettre aux pieds du roi leurs fidélités successives et leur haine pour +la Charte: passeport qu'ils jugeaient nécessaire auprès de Monsieur; +moi et deux ou trois raisonnables Gilles, nous sentions déjà la +jacobinerie.</p> + +<p>Le 28 juin, parut la déclaration de Cambrai. Le roi y disait: «Je ne +veux éloigner de ma personne que ces hommes dont la renommée est un +sujet de douleur pour la France et d'effroi pour l'Europe.» Or voyez, +le nom de Fouché était prononcé avec gratitude par le pavillon Marsan! +Le roi riait de la nouvelle passion de son frère et disait: «Elle ne +lui est pas venue de l'inspiration divine.» Je vous ai déjà raconté +qu'en traversant Cambrai après les Cent-Jours, je cherchai vainement +mon logis du temps du régiment de Navarre et le café que je +fréquentais avec La Martinière: tout avait disparu avec ma jeunesse.</p> + +<p>De Cambrai, nous allâmes coucher à Roye: la maîtresse de l'auberge +prit madame de Chateaubriand pour madame la Dauphine; elle fut portée +en triomphe dans une salle où il y avait une table mise de trente +couverts: la salle, éclairée de bougies, de chandelles et d'un large +feu, était suffocante. L'hôtesse ne voulait <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> pas recevoir de +payement, et elle disait: «Je me regarde de travers pour n'avoir pas +su me faire guillotiner pour nos rois<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Lien vers la note 37"><span class="small">[37]</span></a>.» Dernière étincelle d'un +feu qui avait animé les Français pendant tant de siècles.</p> + +<p>Le général Lamothe, beau-frère de M. Laborie, vint, envoyé par les +autorités de la capitale, nous instruire qu'il nous serait impossible +de nous présenter à Paris sans la cocarde tricolore. M. de Lafayette +et d'autres commissaires, d'ailleurs fort mal reçus des alliés, +valetaient d'état-major en état-major, mendiant près des étrangers un +maître quelconque pour la France: tout roi, au choix des Cosaques, +serait excellent, pourvu qu'il ne descendît pas de saint Louis et de +Louis XIV.</p> + +<p>À Roye, on tint conseil: M. de Talleyrand fit attacher deux haridelles +à sa voiture et se rendit chez Sa Majesté. Son équipage occupait la +largeur de la place, à partir de l'auberge du ministre jusqu'à la +porte du <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> roi. Il descendit de son char avec un mémoire qu'il +nous lut: il examinait le parti qu'on aurait à suivre en arrivant; il +hasardait quelques mots sur la nécessité d'admettre indistinctement +tout le monde au partage des places; il faisait entendre qu'on +pourrait aller généreusement jusqu'aux juges de Louis XVI. Sa Majesté +rougit et s'écria en frappant des deux mains les deux bras de son +fauteuil: «Jamais!» Jamais de vingt-quatre heures.</p> + +<p>À Senlis, nous nous présentâmes chez un chanoine: sa servante nous +reçut comme des chiens; quant au chanoine, qui n'était pas saint +Rieul, patron de la ville, il ne voulut seulement pas nous regarder. +Sa bonne avait ordre de ne nous rendre d'autre service que de nous +acheter de quoi manger, pour notre argent: le <span class="italic">Génie du christianisme</span> +me fut néant<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Lien vers la note 38"><span class="small">[38]</span></a>. Pourtant Senlis aurait dû nous être de bon augure, +puisque ce fut dans cette ville que Henri IV se déroba aux mains de +ses geôliers en 1576: «Je n'ai de regret,» s'écriait en s'échappant +<span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> le roi, compatriote de Montaigne, «que pour deux choses que +j'ai laissées à Paris: la messe et ma femme.»</p> + +<p>De Senlis nous nous rendîmes au berceau de Philippe-Auguste, autrement +Gonesse<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Lien vers la note 39"><span class="small">[39]</span></a>. En approchant du village, nous aperçûmes deux personnes +qui s'avançaient vers nous: c'était le maréchal Macdonald et mon +fidèle ami Hyde de Neuville. Ils arrêtèrent notre voiture et nous +demandèrent où était M. de Talleyrand; ils ne firent aucune difficulté +de m'apprendre qu'ils le cherchaient afin d'informer le roi que Sa +Majesté ne devait pas songer à franchir la barrière avant d'avoir pris +Fouché pour ministre<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Lien vers la note 40"><span class="small">[40]</span></a>. L'inquiétude me gagna, car, malgré la +manière dont Louis XVIII s'était prononcé à Roye, je n'étais pas très +rassuré. Je questionnai le maréchal: «Quoi! monsieur le maréchal, lui +dis-je, est-il certain que nous ne pouvons rentrer qu'à des conditions +si dures?—Ma foi, monsieur le vicomte, me répondit le maréchal, je +n'en suis pas bien convaincu.»</p> + +<p>Le roi s'arrêta deux heures à Gonesse. Je laissai <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> madame de +Chateaubriand au milieu du grand chemin dans sa voiture, et j'allai au +conseil à la mairie. Là fut mise en délibération une mesure d'où +devait dépendre le sort futur de la monarchie. La discussion s'entama: +je soutins, seul avec M. Beugnot, qu'en aucun cas Louis XVIII ne +devait admettre dans ses conseils M. Fouché. Le roi écoutait: je +voyais qu'il eût tenu volontiers la parole de Roye; mais il était +absorbé par Monsieur et pressé par le duc de Wellington.</p> + +<p>Dans un chapitre de <span class="italic">la Monarchie selon la Charte</span>, j'ai résumé les +raisons que je fis valoir à Gonesse. J'étais animé; la parole parlée a +une puissance qui s'affaiblit dans la parole écrite: «Partout où il y +a une tribune ouverte, dis-je dans ce chapitre, quiconque peut être +exposé à des reproches d'une certaine nature ne peut être placé à la +tête du gouvernement. Il y a tel discours, tel mot, qui obligerait un +pareil ministre à donner sa démission en sortant de la Chambre. C'est +cette impossibilité résultante du principe libre des gouvernements +représentatifs que l'on ne sentit pas lorsque toutes les illusions se +réunirent pour porter un homme fameux au ministère, malgré la +répugnance trop fondée de la couronne. L'élévation de cet homme devait +produire l'une de ces deux choses: ou l'abolition de la Charte, ou la +chute du ministère à l'ouverture de la session. Se représente-t-on le +ministre dont je veux parler, écoutant à la Chambre des députés la +discussion sur le 21 janvier, pouvant être apostrophé à chaque instant +par quelque député de Lyon, et toujours menacé du terrible <span class="italic">Tu es ille +vir!</span> Les hommes de cette sorte ne peuvent être employés +ostensiblement <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> qu'avec les muets du sérail de Bajazet, ou +les muets du Corps législatif de Bonaparte. Que deviendra le ministre +si un député, montant à la tribune un <span class="italic">Moniteur</span> à la main, lit le +rapport de la Convention du 9 août 1795; s'il demande l'expulsion de +Fouché comme indigne en vertu de ce rapport qui le <span class="italic">chassait</span>, lui +Fouché (je cite textuellement), <span class="italic">comme un voleur et un terroriste, +dont la conduite atroce et criminelle communiquait le déshonneur et +l'opprobre à toute assemblée quelconque dont il deviendrait +membre</span>?<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Lien vers la note 41"><span class="small">[41]</span></a>»</p> + +<p>Voilà les choses que l'on a oubliées!</p> + +<p>Après tout, avait-on le malheur de croire qu'un homme de cette espèce +pouvait jamais être utile? il fallait le laisser derrière le rideau, +consulter sa triste expérience; mais faire violence à la couronne et à +l'opinion, appeler à visage découvert un pareil ministre aux affaires, +un homme que Bonaparte, dans ce moment même, traitait d'infâme, +n'était-ce pas déclarer qu'on renonçait à la liberté et à la vertu? +Une couronne vaut-elle un pareil sacrifice? On n'était plus maître +d'éloigner personne: qui pouvait-on exclure après avoir pris Fouché?</p> + +<p>Les partis agissaient sans songer à la forme du gouvernement qu'ils +avaient adoptée; tout le monde parlait de constitution, de liberté, +d'égalité, de droit des peuples, et personne n'en voulait; verbiage à +la mode: on demandait, sans y penser, des nouvelles de la Charte, tout +en espérant qu'elle crèverait bientôt. Libéraux et royalistes +inclinaient au gouvernement absolu, <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> amendé par les mœurs: +c'est le tempérament et le train de la France. Les intérêts matériels +dominaient; on ne voulait point renoncer à ce qu'on avait, dit-on, +fait pendant la Révolution; chacun était chargé de sa propre vie et +prétendait en onérer le voisin: le mal, assurait-on, était devenu un +élément public, lequel devait désormais se combiner avec les +gouvernements, et entrer comme principe vital dans la société.</p> + +<p>Ma lubie, relative à une Charte mise en mouvement par l'action +religieuse et morale, a été la cause du mauvais vouloir que certains +partis m'ont porté: pour les royalistes, j'aimais trop la liberté; +pour les révolutionnaires, je méprisais trop les crimes. Si je ne +m'étais trouvé là, à mon grand détriment, pour me faire maître d'école +de constitutionnalité, dès les premiers jours les ultras et les +jacobins auraient mis la Charte dans la poche de leur frac à fleurs de +lis, ou de leur carmagnole à la Cassius.</p> + +<p>M. de Talleyrand n'aimait pas M. Fouché; M. Fouché détestait et, ce +qu'il y a de plus étrange, méprisait M. de Talleyrand: il était +difficile d'arriver à ce succès. M. de Talleyrand, qui d'abord eût été +content de n'être pas accouplé à M. Fouché, sentant que celui-ci était +inévitable, donna les mains au projet; il ne s'aperçut pas qu'avec la +Charte (lui surtout uni au mitrailleur de Lyon) il n'était guère plus +possible que Fouché.</p> + +<p>Promptement se vérifia ce que j'avais annoncé: on n'eut pas le profit +de l'admission du duc d'Otrante, on n'en eut que l'opprobre; l'ombre +des Chambres approchant suffit pour faire disparaître des ministres +trop exposés à la franchise de la tribune.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> Mon opposition fut inutile: selon l'usage des caractères +faibles, le roi leva la séance sans rien déterminer; l'ordonnance ne +devait être arrêtée qu'au château d'Arnouville.</p> + +<p>On ne tint point conseil en règle dans cette dernière résidence; les +intimes et les affiliés au secret furent seuls assemblés. M. de +Talleyrand, nous ayant devancés, prit langue avec ses amis. Le duc de +Wellington arriva: je le vis passer en calèche; les plumes de son +chapeau flottaient en l'air; il venait octroyer à la France M. Fouché +et M. de Talleyrand, comme le double présent que la victoire de +Waterloo faisait à notre patrie. Lorsqu'on lui représentait que le +régicide de M. le duc d'Otrante était peut-être un inconvénient, il +répondait: «C'est une <span class="italic">frivolité</span>.» Un Irlandais protestant,<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Lien vers la note 42"><span class="small">[42]</span></a> un +général anglais étranger à nos mœurs et à notre histoire, un esprit +ne voyant dans l'année française de 1793 que l'antécédent anglais de +l'année 1649, était chargé de régler nos destinées! L'ambition de +Bonaparte nous avait réduits à cette misère.</p> + +<p>Je rôdais à l'écart dans les jardins d'où le contrôleur général +Machault, à l'âge de quatre-vingt-treize ans, était allé s'éteindre +aux Madelonnettes<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Lien vers la note 43"><span class="small">[43]</span></a>; car la mort dans sa grande revue n'oubliait +alors personne. Je n'étais plus appelé; les familiarités de +l'infortune commune avaient cessé entre le souverain et le sujet: +<span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> le roi se préparait à rentrer dans son palais, moi dans ma +retraite. Le vide se reforme autour des monarques sitôt qu'ils +retrouvent le pouvoir. J'ai rarement traversé sans faire des +réflexions sérieuses les salons silencieux et déshabités des +Tuileries, qui me conduisaient au cabinet du roi: à moi, déserts d'une +autre sorte, solitudes infinies où les mondes mêmes s'évanouissent +devant Dieu, seul être réel.</p> + +<p>On manquait de pain à Arnouville; sans un officier du nom de Dubourg +et qui dénichait de Gand comme nous, nous eussions jeûné. M. Dubourg +alla à la picorée<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Lien vers la note 44"><span class="small">[44]</span></a>, il nous rapporta la moitié d'un mouton au logis +du maire en fuite.<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Lien vers la note 45"><span class="small">[45]</span></a> Si la servante de ce maire, <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> héroïne +de Beauvais demeurée seule, avait eu des armes, elle nous aurait reçus +comme Jeanne Hachette.</p> + +<p>Nous nous rendîmes à Saint-Denis: sur les deux bords de la chaussée +s'étendaient les bivouacs des Prussiens et des Anglais; les yeux +rencontraient au loin les flèches de l'abbaye: dans ses fondements +Dagobert jeta ses joyaux, dans ses souterrains les races successives +ensevelirent leurs rois et leurs grands hommes; quatre mois passés, +nous avions déposé là les os de Louis XVI pour tenir lieu des autres +poussières. Lorsque je revins de mon premier exil en 1800, j'avais +traversé cette même plaine de Saint-Denis; il n'y campait encore que +les soldats de Napoléon; des Français remplaçaient encore les vieilles +bandes du connétable de Montmorency.</p> + +<p>Un boulanger nous hébergea. Le soir, vers les neuf heures, j'allai +faire ma cour au roi. Sa Majesté était <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> logée dans les +bâtiments de l'abbaye: on avait toutes les peines du monde à empêcher +les petites filles de la Légion d'honneur de crier: Vive Napoléon! +J'entrai d'abord dans l'église; un pan de mur attenant au cloître +était tombé: l'antique abbatial n'était éclairé que d'une lampe. Je +fis ma prière à l'entrée du caveau où j'avais vu descendre Louis XVI: +plein de crainte sur l'avenir, je ne sais si j'ai jamais eu le cœur +noyé d'une tristesse plus profonde et plus religieuse. Ensuite je me +rendis chez Sa Majesté: introduit dans une des chambres qui +précédaient celle du roi, je ne trouvai personne; je m'assis dans un +coin et j'attendis. Tout à coup une porte s'ouvre: entre +silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand +marchant soutenu par M. Fouché; la vision infernale passe lentement +devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait +jurer foi et hommage à son seigneur; le féal régicide, à genoux, mit +les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du +frère du roi martyr; l'évêque apostat fut caution du serment.</p> + +<p>Le lendemain, le faubourg Saint-Germain arriva: tout se mêlait de la +nomination de Fouché déjà obtenue, la religion comme l'impiété, la +vertu comme le vice, le royaliste comme le révolutionnaire, l'étranger +comme le Français; on criait de toute part: «Sans Fouché point de +sûreté pour le roi, sans Fouché point de salut pour la France; lui +seul a déjà sauvé la patrie, lui seul peut achever son ouvrage.» La +vieille duchesse de Duras était une des nobles dames les plus animées +à l'hymne; le bailli de Crussol<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Lien vers la note 46"><span class="small">[46]</span></a>, survivant <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> de Malte, +faisait chorus; il déclarait que si sa tête était encore sur ses +épaules, c'est que M. Fouché l'avait permis. Les peureux avaient eu +tant de frayeur de Bonaparte, qu'ils avaient pris le massacreur de +Lyon pour un Titus. Pendant plus de trois mois les salons du faubourg +Saint-Germain me regardèrent comme un mécréant, parce que je +désapprouvais la nomination de leurs ministres. Ces pauvres gens, ils +s'étaient prosternés aux pieds des <span class="italic">parvenus</span>; ils n'en faisaient pas +moins grand bruit de leur noblesse, de leur haine contre les +révolutionnaires, de leur fidélité à toute épreuve, de l'inflexibilité +de leurs principes, et ils adoraient Fouché.</p> + +<p>Fouché avait senti l'incompatibilité de son existence ministérielle +avec le jeu de la monarchie représentative: comme il ne pouvait +s'amalgamer avec les éléments d'un gouvernement légal, il essaya de +rendre les éléments politiques homogènes à sa propre nature. Il avait +créé une terreur factice; supposant des dangers imaginaires, il +prétendait forcer la couronne à reconnaître les deux Chambres de +Bonaparte et à recevoir la déclaration des droits qu'on s'était hâté +de parachever; on murmurait même quelques mots sur la nécessité +d'exiler Monsieur et ses fils; le chef-d'œuvre eût été d'isoler le +roi.</p> + +<p>On continuait à être dupe: en vain la garde nationale passait +par-dessus les murs de Paris et venait protester de son dévouement; on +assurait que cette <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> garde était mal disposée. La faction +avait fait fermer les barrières afin d'empêcher le peuple, resté +royaliste pendant les Cent-Jours, d'accourir, et l'on disait que ce +peuple menaçait d'égorger Louis XVIII à son passage. L'aveuglement +était miraculeux, car l'armée française se retirait sur la Loire, cent +cinquante mille alliés occupaient les postes extérieurs de la +capitale, et l'on prétendait toujours que le roi n'était pas assez +fort pour pénétrer dans une ville où il ne restait pas un soldat, où +il n'y avait plus que des bourgeois, très capables de contenir une +poignée de fédérés, s'ils s'étaient avisés de remuer. Malheureusement +le roi, par une suite de coïncidences fatales, semblait le chef des +Anglais et des Prussiens; il croyait être environné de libérateurs, et +il était accompagné d'ennemis; il paraissait entouré d'une escorte +d'honneur, et cette escorte n'était en réalité que les gendarmes qui +le menaient hors de son royaume: il traversait seulement Paris en +compagnie des étrangers dont le souvenir servirait un jour de prétexte +au bannissement de sa race.</p> + +<p>Le gouvernement provisoire formé depuis l'abdication de Bonaparte fut +dissous par une espèce d'acte d'accusation contre la couronne: pierre +d'attente sur laquelle on espérait bâtir un jour une nouvelle +révolution.</p> + +<p>À la première Restauration j'étais d'avis que l'on gardât la cocarde +tricolore: elle brillait de toute sa gloire; la cocarde blanche était +oubliée; en conservant des couleurs qu'avaient légitimées tant de +triomphes, on ne préparait point à une révolution prévoyable un signe +de ralliement. Ne pas prendre la cocarde blanche <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> eût été +sage; l'abandonner après qu'elle avait été portée par les grenadiers +mêmes de Bonaparte était une lâcheté: on ne passe point impunément +sous les fourches caudines; ce qui déshonore est funeste: un soufflet +ne vous fait physiquement aucun mal, et cependant il vous tue.</p> + +<p>Avant de quitter Saint-Denis je fus reçu par le roi et j'eus avec lui +cette conversation:</p> + +<p>«Eh bien? me dit Louis XVIII, ouvrant le dialogue par cette +exclamation.</p> + +<p>«Eh bien, sire, vous prenez le duc d'Otrante?</p> + +<p>—Il l'a bien fallu: depuis mon frère jusqu'au bailli de Crussol (et +celui-là n'est pas suspect), tous disaient que nous ne pouvions pas +faire autrement: qu'en pensez-vous?</p> + +<p>—Sire, la chose est faite: je demande à Votre Majesté la permission +de me taire.</p> + +<p>—Non, non, dites: vous savez comme j'ai résisté depuis Gand.</p> + +<p>—Sire, je ne fais qu'obéir à vos ordres; pardonnez à ma fidélité: je +crois la monarchie finie.»</p> + +<p>Le roi garda le silence; je commençais à trembler de ma hardiesse, +quand Sa Majesté reprit:</p> + +<p>«Eh bien, monsieur de Chateaubriand, je suis de votre avis.»</p> + +<p>Cette conversation termine mon récit des <span class="italic">Cent-Jours</span>..<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> LIVRE VI</h1> + +<p class="resume" title="resume">Bonaparte à la Malmaison. — Abandon général. — Départ de la + Malmaison. — Rambouillet. — Rochefort. — Bonaparte se réfugie + sur la flotte anglaise. — Il écrit au prince régent. — + Bonaparte sur le <span class="italic">Belléphoron</span>. — Torbay. — Acte qui confine + Bonaparte à Sainte-Hélène. — Il passe sur le <span class="italic" lang="en">Northumberland</span> et + fait voile. — Jugement sur Bonaparte. — Caractère de Bonaparte. + — Si Bonaparte nous a laissé en renommée ce qu'il nous a ôté en + force. — Inutilité des vérités ci-dessus exposées. — Île de + Sainte-Hélène. — Bonaparte traverse l'Atlantique. — Napoléon + prend terre à Sainte-Hélène. — Son établissement à Longwood. — + Précautions. — Vie à Longwood. — Visites. — Manzoni. — + Maladie de Bonaparte. — Ossian. — Rêveries de Napoléon à la vue + de la mer. — Projets d'enlèvement. — Dernière occupation de + Bonaparte. — Il se couche et ne se relève plus. — Il dicte son + testament. — Sentiments religieux de Napoléon. — L'aumônier + Vignale. — Napoléon apostrophe Antomarchi, son médecin. — Il + reçoit les derniers sacrements. — Il expire. — Funérailles. — + Destruction du monde napoléonien. — Mes derniers rapports avec + Bonaparte. — Sainte-Hélène depuis la mort de Napoléon. — + Exhumation de Bonaparte. — Ma visite à Cannes.</p> + +<p>Si un homme était soudain transporté des scènes les plus bruyantes de +la vie au rivage silencieux de l'Océan glacé, il éprouverait ce que +j'éprouve auprès du tombeau de Napoléon, car nous voici tout à coup au +bord de ce tombeau.</p> + +<p>Sorti de Paris le 25 juin, Napoléon attendait à la Malmaison l'instant +de son départ de France. Je retourne à lui: revenant sur les jours +écoulés, anticipant sur les temps futurs, je ne le quitterai plus +qu'après sa mort.</p> + +<p>La Malmaison, où l'empereur se reposa, était vide. Joséphine était +morte<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Lien vers la note 47"><span class="small">[47]</span></a>; Bonaparte dans cette retraite <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> se trouvait seul. +Là il avait commencé sa fortune; là il avait été heureux; là il +s'était enivré de l'encens du monde; là, du sein de son tombeau, +partaient les ordres qui troublaient la terre. Dans ces jardins où +naguère les pieds de la foule râtelaient les allées sablées, l'herbe +et les ronces verdissaient; je m'en étais assuré en m'y promenant. +Déjà, faute de soins, dépérissaient les arbres étrangers; sur les +canaux ne voguaient plus les cygnes noirs de l'Océanie; la cage +n'emprisonnait plus les oiseaux du tropique: ils s'étaient envolés +pour aller attendre leur hôte dans leur patrie.</p> + +<p>Bonaparte aurait pu cependant trouver un sujet de consolation en +tournant les yeux vers ses premiers jours: les rois tombés s'affligent +surtout, parce qu'ils n'aperçoivent en amont de leur chute qu'une +splendeur héréditaire et les pompes de leur berceau: mais que +découvrait Napoléon antérieurement à ses prospérités? la crèche de sa +naissance dans un village de Corse. Plus magnanime, en jetant le +manteau de pourpre, il aurait repris avec orgueil le sayon du +chevrier; mais les hommes ne se replacent point à leur origine quand +elle fut humble; il semble que l'injuste ciel les prive de leur +patrimoine lorsqu'à la loterie du sort ils ne font que perdre ce +qu'ils avaient gagné, et néanmoins la grandeur de Napoléon vient de ce +qu'il était parti de lui-même: rien de son sang ne l'avait précédé et +n'avait préparé sa puissance.</p> + +<p>À l'aspect de ces jardins abandonnés, de ces chambres déshabitées, de +ces galeries fanées par les fêtes, de ces salles où les chants et la +musique avaient cessé, Napoléon pouvait repasser sur sa carrière: il +se pouvait <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> demander si avec un peu plus de modération il +n'aurait pas conservé ses félicités. Des étrangers, des ennemis, ne le +bannissaient pas maintenant; il ne s'en allait pas quasi-vainqueur, +laissant les nations dans l'admiration de son passage, après la +prodigieuse campagne de 1814; il se retirait battu. Des Français, des +amis, exigeaient son abdication immédiate, pressaient son départ, ne +le voulaient plus même pour général, lui dépêchaient courriers sur +courriers, pour l'obliger à quitter le sol sur lequel il avait versé +autant de gloire que de fléaux.</p> + +<p>À cette leçon si dure se joignaient d'autres avertissements: les +Prussiens rôdaient dans le voisinage de la Malmaison; Blücher, aviné, +ordonnait en trébuchant de saisir, de <span class="italic">pendre</span> le conquérant qui +avait mis <span class="italic">le pied sur le cou des rois</span>. La rapidité des fortunes, la +vulgarités des mœurs, la promptitude de l'élévation et de +l'abaissement des personnages modernes ôtera, je le crains, à notre +temps, une partie de la noblesse de l'histoire: Rome et la Grèce n'ont +point parlé de <span class="italic">pendre</span> Alexandre et César.</p> + +<p>Les scènes qui avaient eu lieu en 1814 se renouvelèrent en 1815, mais +avec quelque chose de plus choquant, parce que les ingrats étaient +stimulés par la peur: il se fallait débarrasser de Napoléon vite: les +alliés arrivaient; Alexandre n'était pas là, au premier moment, pour +tempérer le triomphe et contenir l'insolence de la fortune; Paris +avait cessé d'être orné de sa lustrale inviolabilité; une première +invasion avait souillé le sanctuaire; ce n'était plus la colère de +Dieu qui tombait sur nous, c'était le mépris du ciel: le foudre +s'était éteint.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> Toutes les lâchetés avaient acquis par les Cent-Jours un +nouveau degré de malignité; affectant de s'élever, par amour de la +patrie, au-dessus des attachements personnels, elles s'écriaient que +Bonaparte était aussi trop criminel d'avoir violé les traités de 1814. +Mais les vrais coupables n'étaient-ils pas ceux qui favorisèrent ses +desseins? Si, en 1815, au lieu de lui refaire des armées, après +l'avoir délaissé une première fois pour le délaisser encore, ils lui +avaient dit, lorsqu'il vint coucher aux Tuileries: «Votre génie vous a +trompé; l'opinion n'est plus à vous; prenez pitié de la France. +Retirez-vous après cette dernière visite à la terre; allez vivre dans +la patrie de Washington. Qui sait si les Bourbons ne commettront point +de fautes? qui sait si un jour la France ne tournera pas les yeux vers +vous, lorsque, à l'école de la liberté, vous aurez appris le respect +des lois? Vous reviendrez alors, non en ravisseur qui fond sur sa +proie, mais en grand citoyen pacificateur de son pays.»</p> + +<p>Ils ne lui tinrent point ce langage: ils se prêtèrent aux passions de +leur chef revenu; ils contribuèrent à l'aveugler, sûrs qu'ils étaient +de profiter de sa victoire ou de sa défaite. Le soldat seul mourut +pour Napoléon avec une sincérité admirable; le reste ne fut qu'un +troupeau paissant, s'engraissant à droite et à gauche. Encore si les +vizirs du calife dépouillé s'étaient contentés de lui tourner le dos! +mais non: ils profitaient de ses derniers instants; ils l'accablaient +de leurs sordides demandes; tous voulaient tirer de l'argent de sa +pauvreté.</p> + +<p>Oncques ne fut plus complet abandon; Bonaparte y <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> avait donné +lieu: insensible aux peines d'autrui, le monde lui rendit indifférence +pour indifférence. Ainsi que la plupart des despotes, il était bien +avec sa domesticité; au fond il ne tenait à rien: homme solitaire, il +se suffisait; le malheur ne fit que le rendre au désert de sa vie.</p> + +<p>Quand je recueille mes souvenirs, quand je me rappelle avoir vu +Washington dans sa petite maison de Philadelphie, et Bonaparte dans +ses palais, il me semble que Washington, retiré dans son champ de la +Virginie, ne devait pas éprouver les syndérèses de Bonaparte attendant +l'exil dans ses jardins de la Malmaison. Rien n'était changé dans la +vie du premier; il retombait sur ses habitudes modestes; il ne s'était +point élevé au-dessus de la félicité des laboureurs qu'il avait +affranchis; tout était bouleversé dans la vie du second.</p> + +<p class="p2">Napoléon quitta la Malmaison<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Lien vers la note 48"><span class="small">[48]</span></a> accompagné des généraux Bertrand,<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Lien vers la note 49"><span class="small">[49]</span></a> +Rovigo et Beker,<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Lien vers la note 50"><span class="small">[50]</span></a> ce dernier en <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> qualité de surveillant ou +de commissaire. Chemin faisant, il lui prit envie de s'arrêter à +Rambouillet. Il en partit pour s'embarquer à Rochefort, comme Charles +X pour s'embarquer à Cherbourg; Rambouillet, retraite inglorieuse où +s'éclipsa ce qu'il y eut de plus grand, en race et en homme; lieu +fatal où mourut François I<sup>er</sup>; où Henri III, échappé des barricades, +coucha tout botté en passant; où Louis XVI a laissé son ombre! Heureux +Louis, Napoléon et Charles, s'ils n'eussent été que les obscurs +gardiens des troupeaux de Rambouillet!</p> + +<p>Arrivé à Rochefort,<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Lien vers la note 51"><span class="small">[51]</span></a> Napoléon hésitait: la commission exécutive +envoyait des ordres impératifs: «Les garnisons de Rochefort et de La +Rochelle doivent,» disaient les dépêches, «prêter main-forte pour +faire embarquer Napoléon... Employez la force... faites-le partir... +ses services ne peuvent être acceptés.»</p> + +<p>Les services de Napoléon ne pouvaient être acceptés! Et n'aviez-vous +pas accepté ses bienfaits et ses chaînes? Napoléon ne s'en allait +point; il était chassé: et par qui?</p> + +<p>Bonaparte n'avait cru qu'à la fortune; il n'accordait au malheur ni le +feu ni l'eau; il avait d'avance innocenté les ingrats: un juste talion +le faisait comparaître devant son système. Quand le succès cessant +<span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> d'animer sa personne s'incarna dans un autre individu, les +disciples abandonnèrent le maître pour l'école. Moi qui crois à la +légitimité des bienfaits et à la souveraineté du malheur, si j'avais +servi Bonaparte, je ne l'aurais pas quitté; je lui aurais prouvé, par +ma fidélité, la fausseté de ses principes politiques; en partageant +ses disgrâces, je serais resté auprès de lui, comme un démenti vivant +de ses stériles doctrines et du peu de valeur du droit de la +prospérité.</p> + +<p>Depuis le 1<sup>er</sup> juillet, des frégates l'attendaient dans la rade de +Rochefort: des espérances qui ne meurent jamais, des souvenirs +inséparables d'un dernier adieu, l'arrêtèrent. Qu'il devait regretter +les jours de son enfance alors que ses yeux sereins n'avaient point +encore vu tomber la première pluie? Il laissa le temps à la flotte +anglaise d'approcher. Il pouvait encore s'embarquer sur deux lougres +qui devaient joindre en mer un navire danois (c'est le parti que prit +son frère Joseph); mais la résolution lui faillit en regardant le +rivage de France. Il avait aversion d'une république; l'égalité et la +liberté des États-Unis lui répugnaient. Il penchait à demander un +asile aux Anglais: «Quel inconvénient trouvez-vous à ce parti? +disait-il à ceux qu'il consultait.—«L'inconvénient de vous +déshonorer,» lui répondit un officier de marine: vous ne devez pas +même tomber mort entre les mains des Anglais. Ils vous feront +empailler pour vous montrer à un schelling par tête.»</p> + +<p class="p2">Malgré ces observations, l'empereur résolut de se livrer à ses +vainqueurs. Le 13 juillet, Louis XVIII étant déjà à Paris depuis cinq +jours, Napoléon envoya au <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> capitaine du vaisseau anglais <span class="italic">le +Bellérophon</span> cette lettre pour le prince régent:</p> + +<div class="quote"> +<p>«Altesse Royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à + l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé + ma carrière politique, et je viens, comme Thémistocle, m'asseoir + au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de + ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale comme du plus + puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis.</p> + +<p class="add2em">«Rochefort, 13 juillet 1815.»</p> +</div> + +<p>Si Bonaparte n'avait pendant vingt ans accablé d'outrages le peuple +anglais, son gouvernement, son roi et l'héritier de ce roi, on aurait +pu trouver quelque convenance de ton dans cette lettre; mais comment +cette <span class="italic">Altesse Royale</span>, tant méprisée, tant insultée par Napoléon, +est-elle devenue tout à coup le plus <span class="italic">puissant</span>, le plus <span class="italic">constant</span>, +le plus <span class="italic">généreux</span> des ennemis, par la seule raison qu'elle est +victorieuse? Il ne pouvait pas être persuadé de ce qu'il disait; or ce +qui n'est pas vrai n'est pas éloquent. La phrase exposant le fait +d'une grandeur tombée qui s'adresse à un ennemi est belle; l'exemple +banal de Thémistocle est de trop.</p> + +<p>Il y a quelque chose de pire qu'un défaut de sincérité dans la +démarche de Bonaparte; il y a oubli de la France: l'empereur ne +s'occupa que de sa catastrophe individuelle; la chute arrivée, nous ne +comptâmes plus pour rien à ses yeux. Sans penser qu'en donnant la +préférence à l'Angleterre sur l'Amérique, son choix <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> devenait +un outrage au deuil de la patrie, il sollicita un asile du +gouvernement qui depuis vingt ans soudoyait l'Europe contre nous, de +ce gouvernement dont le commissaire à l'armée russe, le général +Wilson, pressait Kutuzof, dans la retraite de Moscou, d'achever de +nous exterminer: les Anglais, heureux à la bataille finale, campaient +dans le bois de Boulogne. Allez donc, ô Thémistocle, vous asseoir +tranquillement au foyer britannique, tandis que la terre n'a pas +encore achevé de boire le sang français versé pour vous à Waterloo! +Quel rôle le fugitif, fêté peut-être, eût-il joué au bord de la +Tamise, en face de la France envahie, de Wellington devenu dictateur +au Louvre? La haute fortune de Napoléon le servit mieux: les Anglais, +se laissant emporter à une politique étroite et rancunière, manquèrent +leur dernier triomphe; au lieu de perdre leur suppliant en l'admettant +à leurs bastilles ou à leurs festins, ils lui rendirent plus brillante +pour la postérité la couronne qu'ils croyaient lui avoir ravie. Il +s'accrut dans sa captivité de l'énorme frayeur des puissances: en vain +l'Océan l'enchaînait, l'Europe armée campait au rivage, les yeux +attachés sur la mer.</p> + +<p class="p2">Le 15 juillet, <span class="italic">l'Épervier</span> transporta Bonaparte au <span class="italic">Bellérophon</span>. +L'embarcation française était si petite que du bord du vaisseau +anglais on n'apercevait pas le géant sur les vagues. L'empereur, en +abordant le capitaine Maitland, lui dit: «Je viens me mettre sous la +protection des lois de l'Angleterre.» Une fois du moins le contempteur +des lois en confessait l'autorité.</p> + +<p>La flotte fit voile pour Torbay: une foule de barques <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> se +croisaient autour du <span class="italic">Bellérophon</span>; même empressement à Plymouth. Le +30 juillet, lord Keith délivra au requérant l'acte qui le confinait à +Sainte-Hélène: «C'est pis que la cage de Tamerlan,» dit Napoléon.</p> + +<p>Cette violation du droit des gens et du respect de l'hospitalité était +révoltante; si vous recevez le jour dans un navire <span class="italic">quelconque</span>, +pourvu qu'il soit <span class="italic">sous voile</span>, vous êtes <span class="italic">Anglais de naissance</span>; en +vertu des vieilles coutumes de Londres, les <span class="italic">flots</span> sont réputés +<span class="italic">terre d'Albion</span>. Et un navire anglais n'était point pour un suppliant +un autel inviolable, il ne plaçait point le grand homme qui embrassait +la poupe du <span class="italic">Bellérophon</span> sous la protection du trident britannique! +Bonaparte protesta; il argumenta de lois, parla de trahison et de +perfidie, en appela à l'avenir: cela lui allait-il bien? ne s'était-il +pas ri de la justice? n'avait-il pas dans sa force foulé aux pieds les +choses saintes dont il invoquait la garantie? n'avait-il pas enlevé +Toussaint-Louverture et le roi d'Espagne? n'avait-il pas fait arrêter +et détenir prisonniers pendant des années les voyageurs anglais qui se +trouvaient en France au moment de la rupture du traité d'Amiens? +Permis donc à la marchande Angleterre d'imiter ce qu'il avait fait +lui-même, et d'user d'ignobles représailles; mais on pouvait agir +autrement.</p> + +<p>Chez Napoléon, la grandeur du cœur ne répondait pas à la largeur de +la tête: ses querelles avec les Anglais sont déplorables; elles +révoltent lord <span lang="en">Byron</span>. Comment daigna-t-il honorer d'un mot ses +geôliers? On souffre de le voir s'abaisser à des conflits de paroles +avec lord Keith à Torbay, avec sir Hudson Lowe à Sainte-Hélène, +publier des factums parce qu'on lui <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> manque de foi, chicaner +sur un titre, sur un peu plus, sur un peu moins d'or ou d'honneurs. +Bonaparte, réduit à lui-même, était réduit à sa gloire, et cela lui +devait suffire: il n'avait rien à demander aux hommes; il ne traitait +pas assez despotiquement l'adversité; on lui aurait pardonné d'avoir +fait du malheur son dernier esclave. Je ne trouve de remarquable dans +sa protestation contre la violation de l'hospitalité que la date et la +signature de cette protestation: «<span class="italic">À bord du Bellérophon, à la mer. +Napoléon.</span>» Ce sont là des harmonies d'immensité.</p> + +<p>Du <span class="italic">Bellérophon</span>, Bonaparte passa sur <span class="italic" lang="en">le Northumberland</span>. Deux +frégates chargées de la garnison future de Sainte-Hélène +l'escortaient. Quelques officiers de cette garnison avaient combattu à +Waterloo. On permit à cette explorateur du globe de garder auprès de +lui M. et madame Bertrand, MM. de Montholon<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Lien vers la note 52"><span class="small">[52]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> Gourgaud et +de Las Cases<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Lien vers la note 53"><span class="small">[53]</span></a>, volontaires et généreux passagers sur la planche +submergée. Par un article des instructions du capitaine, <span class="italic">Bonaparte +devait être désarmé</span>: Napoléon seul, prisonnier dans un vaisseau, au +milieu de l'Océan, <span class="italic">désarmé!</span> quelle magnifique terreur de sa +puissance<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Lien vers la note 54"><span class="small">[54]</span></a>! Mais quelle leçon du ciel <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> donnée aux hommes +qui abusent du glaive! La stupide amirauté traitait en sentencié de +Botany-Bay le grand <span class="italic" lang="en">convict</span> de la race humaine: le prince Noir +fit-il <span class="italic">désarmer</span> le roi Jean?</p> + +<p>L'escadre leva l'ancre. Depuis la barque qui porta César, aucun +vaisseau ne fut chargé d'une pareille destinée. Bonaparte se +rapprochait de cette mer des miracles, où l'Arabe du Sinaï l'avait vu +passer. La dernière terre de France que découvrit Napoléon fut le cap +la Hogue; autre trophée des Anglais.</p> + +<p>L'empereur s'était trompé dans l'intérêt de sa mémoire, lorsqu'il +avait désiré rester en Europe; il n'aurait bientôt été qu'un +prisonnier vulgaire ou flétri: son vieux rôle était terminé. Mais au +delà de ce rôle une nouvelle position le rajeunit d'une renommée +nouvelle. Aucun homme de bruit universel n'a eu une fin pareille à +celle de Napoléon. On ne le proclama point, comme à sa première chute, +autocrate de quelques carrières de fer et de marbre, les unes pour lui +fournir une épée, les autres une statue; aigle, on lui donna un rocher +à la pointe duquel il est demeuré au soleil jusqu'à sa mort, et d'où +il était vu de toute la terre.</p> + +<p class="p2">Au moment où Bonaparte quitte l'Europe, où il abandonne sa vie pour +aller chercher les destinées de sa mort, il convient d'examiner cet +homme à deux existences, de peindre le faux et le vrai Napoléon: ils +se confondent et forment un tout, du mélange de leur réalité et de +leur mensonge.</p> + +<p>De la réunion de ces remarques il résulte que Bonaparte était un poète +en action, un génie immense dans la guerre, un esprit infatigable, +habile et sensé <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> dans l'administration, un législateur +laborieux et raisonnable. C'est pourquoi il a tant de prise sur +l'imagination des peuples, et tant d'autorité sur le jugement des +hommes positifs. Mais comme politique ce sera toujours un homme +défectueux aux yeux des hommes d'État. Cette observation, échappée à +la plupart de ses panégyristes, deviendra, j'en suis convaincu, +l'opinion définitive qui restera de lui; elle expliquera le contraste +de ses actions prodigieuses et de leurs misérables résultats. À +Sainte-Hélène il a condamné lui-même avec sévérité sa conduite +politique sur deux points: la guerre d'Espagne et la guerre de Russie; +il aurait pu étendre sa confession à d'autres coulpes. Ses +enthousiastes ne soutiendront peut-être pas qu'en se blâmant il s'est +trompé sur lui-même. Récapitulons:</p> + +<p>Bonaparte agit contre toute prudence, sans parler de nouveau de ce +qu'il y eut d'odieux dans l'action, en tuant le duc d'Enghien: il +attacha un poids à sa vie. Malgré les puérils apologistes, cette mort, +ainsi que nous l'avons vu, fut le levain secret des discordes qui +éclatèrent dans la suite entre Alexandre et Napoléon, comme entre la +Prusse et la France.</p> + +<p>L'entreprise sur l'Espagne fut complètement abusive: la Péninsule +était à l'empereur; il en pouvait tirer le parti le plus avantageux: +au lieu de cela, il en fit une école pour les soldats anglais, et le +principe de sa propre destruction par le soulèvement d'un peuple.</p> + +<p>La détention du pape et la réunion des États de l'Église à la France +n'étaient que le caprice de la tyrannie par lequel il perdit +l'avantage de passer pour le restaurateur de la religion.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> Bonaparte ne s'arrêta pas lorsqu'il eut épousé la fille des +Césars, ainsi qu'il l'aurait dû faire: la Russie et l'Angleterre lui +criaient merci.</p> + +<p>Il ne ressuscita pas la Pologne, quand du rétablissement de ce royaume +dépendait le salut de l'Europe.</p> + +<p>Il se précipita sur la Russie malgré les représentations de ses +généraux et de ses conseillers.</p> + +<p>La folie commencée, il dépassa Smolensk; tout lui disait qu'il ne +devait pas aller plus loin à son premier pas, que sa première campagne +du Nord était finie, et que la seconde (il le sentait lui-même) le +rendrait maître de l'empire des czars.</p> + +<p>Il ne sut ni computer les jours, ni prévoir l'effet des climats, que +tout le monde à Moscou computait et prévoyait. Voyez en son lieu ce +que j'ai dit du <span class="italic">blocus continental</span> et de la <span class="italic">Confédération du Rhin</span>; +le premier, conception gigantesque, mais acte douteux; la seconde, +ouvrage considérable, mais gâté dans l'exécution par l'instinct de +camp et l'esprit de fiscalité. Napoléon reçut en don la vieille +monarchie française telle que l'avaient faite les siècles et une +succession ininterrompue de grands hommes, telle que l'avaient laissée +la majesté de Louis XIV et les alliances de Louis XV, telle que +l'avait agrandie la République. Il s'assit sur ce magnifique +piédestal, étendit les bras, se saisit des peuples et les ramassa +autour de lui; mais il perdit l'Europe avec autant de promptitude +qu'il l'avait prise; il amena deux fois les alliés à Paris, malgré les +miracles de son intelligence militaire. Il avait le monde sous ses +pieds et il n'en a tiré qu'une prison pour lui, un exil pour sa +famille, la perte de toutes ses conquêtes et d'une portion du vieux +sol français.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> C'est là l'histoire prouvée par les faits et que personne ne +saurait nier. D'où naissaient les fautes que je viens d'indiquer, +suivies d'un dénoûment si prompt et si funeste? Elles naissaient de +l'imperfection de Bonaparte en politique.</p> + +<p>Dans ses alliances, il n'enchaînait les gouvernements que par des +concessions de territoire, dont il changeait bientôt les limites; +montrant sans cesse l'arrière-pensée de reprendre ce qu'il avait +donné, faisant toujours sentir l'oppresseur; dans ses envahissements, +il ne réorganisait rien, l'Italie exceptée. Au lieu de s'arrêter après +chaque pas pour relever sous une autre forme derrière lui ce qu'il +avait abattu, il ne discontinuait pas son mouvement de progression +parmi des ruines: il allait si vite, qu'à peine avait-il le temps de +respirer où il passait. S'il eût, par une espèce de traité de +Westphalie, réglé et assuré l'existence des États en Allemagne, en +Prusse, en Pologne, à sa première marche rétrograde il se fût adossé à +des populations satisfaites et il eût trouvé des abris. Mais son +poétique édifice de victoires, manquant de base et n'étant suspendu en +l'air que par son génie, tomba quand son génie vint à se retirer. Le +Macédonien fondait des empires en courant, Bonaparte en courant ne les +savait que détruire; son unique but était d'être personnellement le +maître du globe, sans s'embarrasser des moyens de le conserver.</p> + +<p>On a voulu faire de Bonaparte un être parfait, un type de sentiment, +de délicatesse, de morale et de justice, un écrivain comme César et +Thucydide, un orateur et un historien comme Démosthène et Tacite. Les +discours publics de Napoléon, ses phrases de <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> tente ou de +conseil sont d'autant moins inspirées du souffle prophétique que ce +qu'elles annonçaient de catastrophes ne s'est pas accompli, tandis que +l'Isaïe du glaive a lui-même disparu: des paroles niniviennes qui +courent après des États sans les joindre et les détruire restent +puériles au lieu d'être sublimes. Bonaparte a été véritablement le +Destin pendant seize années: le Destin est muet, et Bonaparte aurait +dû l'être. Bonaparte n'était point César; son éducation n'était ni +savante ni choisie; demi-étranger, il ignorait les premières règles de +notre langue: qu'importe, après tout, que sa parole fût fautive? il +donnait le mot d'ordre à l'univers. Ses bulletins ont l'éloquence de +la victoire. Quelquefois dans l'ivresse du succès on affectait de les +brocher sur un tambour; du milieu des plus lugubres accents, partaient +de fatals éclats de rire. J'ai lu avec attention ce qu'a écrit +Bonaparte, les premiers manuscrits de son enfance, ses romans, ensuite +ses brochures à Buttafuoco, <span class="italic">le souper de Beaucaire</span>, ses lettres +privées à Joséphine, les cinq volumes de ses discours, de ses ordres +et de ses bulletins, ses dépêches restées inédites et gâtées par la +rédaction des bureaux de M. de Talleyrand. Je m'y connais: je n'ai +guère trouvé que dans un méchant autographe laissé à l'île d'Elbe des +pensées qui ressemblent à la nature du grand insulaire:</p> + +<div class="quote"> +<p>«Mon cœur se refuse aux joies communes comme à la douleur + ordinaire.»</p> + +<p>«Ne m'étant pas donné la vie, je ne me l'ôterai pas non plus, + tant qu'elle voudra bien de moi.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> «Mon mauvais génie m'apparut et m'annonça ma fin, que + j'ai trouvée à Leipsick.»</p> + +<p>«J'ai conjuré le terrible esprit de nouveauté qui parcourait le + monde.»</p> +</div> + +<p>C'est là très certainement du vrai Bonaparte.</p> + +<p>Si les bulletins, les discours, les allocutions, les proclamations de +Bonaparte se distinguent par l'énergie, cette énergie ne lui +appartenait point en propre: elle était de son temps, elle venait de +l'inspiration révolutionnaire qui s'affaiblit dans Bonaparte, parce +qu'il marchait à l'inverse de cette inspiration. Danton disait: «Le +métal bouillonne; si vous ne surveillez la fournaise, vous serez tous +brûlés.» Saint-Just disait: «<span class="italic">Osez!</span>» Ce mot renferme toute la +politique de notre Révolution; ceux qui font des révolutions à moitié +ne font que se creuser un tombeau.</p> + +<p>Les bulletins de Bonaparte s'élèvent-ils au-dessus de cette fierté de +parole?</p> + +<p>Quant aux nombreux volumes publiés sous le titre de <span class="italic">Mémoires de +Sainte-Hélène</span>, <span class="italic">Napoléon dans l'exil</span>, etc., ces documents, +recueillis de la bouche de Bonaparte, ou dictés par lui à différentes +personnes, ont quelques beaux passages sur des actions de guerre, +quelques appréciations remarquables de certains hommes; mais en +définitive Napoléon n'est occupé qu'à faire son apologie, qu'à +justifier son passé, qu'à bâtir sur des idées nées, des événements +accomplis, des choses auxquelles il n'avait jamais songé pendant le +cours de ces événements. Dans cette compilation, où le pour et le +contre se succèdent, où chaque opinion <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> trouve une autorité +favorable et une réfutation péremptoire, il est difficile de démêler +ce qui appartient à Napoléon de ce qui appartient à ses secrétaires. +Il est probable qu'il avait une version différente pour chacun d'eux, +afin que les lecteurs choisissent selon leur goût et se créassent dans +l'avenir des Napoléons à leur guise. Il dictait son histoire telle +qu'il la voulait laisser; c'était un auteur faisant des articles sur +son propre ouvrage. Rien donc de plus absurde que de s'extasier sur +des répertoires de toutes mains, qui ne sont pas, comme les +<span class="italic">Commentaires de César</span>, un ouvrage court, sorti d'une grande tête, +rédigé par un écrivain supérieur; et pourtant ces brefs commentaires, +Asinius Pollion le pensait, n'étaient ni exacts ni fidèles. Le +<span class="italic">Mémorial de Sainte-Hélène</span> est bon, toute part faite à la candeur et +à la simplicité de l'admiration.</p> + +<p>Une des choses qui a le plus contribué à rendre de son vivant Napoléon +haïssable était son penchant à tout ravaler: dans une ville embrasée, +il accouplait des décrets sur le rétablissement de quelques comédiens +à des arrêts qui supprimaient des monarques; parodie de l'omnipotence +de Dieu, qui règle le sort du monde et d'une fourmi. À la chute des +empires il mêlait des insultes à des femmes; il se complaisait dans +l'humiliation de ce qu'il avait abattu; il calomniait et blessait +particulièrement ce qui avait osé lui résister. Son arrogance égalait +son bonheur; il croyait paraître d'autant plus grand qu'il abaissait +les autres. Jaloux de ses généraux, il les accusait de ses propres +fautes, car pour lui il ne pouvait jamais avoir failli. Contempteur de +tous les mérites, il leur reprochait durement leurs erreurs. Après le +désastre de Ramillies, <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> il n'aurait jamais dit, comme Louis +XIV au maréchal de Villeroi: «Monsieur le maréchal, à notre âge on +n'est pas heureux.» Touchante magnanimité qu'ignorait Napoléon. Le +siècle de Louis XIV a été fait par Louis le Grand: Bonaparte a fait +son siècle.</p> + +<p>L'histoire de l'empereur, changée par de fausses traditions, sera +faussée encore par l'état de la société à l'époque impériale. Toute +révolution écrite en présence de la liberté de la presse peut laisser +arriver l'œil au fond des faits, parce que chacun les rapporte +comme il les a vus: le règne de <span lang="en">Cromwell</span> est connu, car on disait au +Protecteur ce qu'on pensait de ses actes et de sa personne. En France, +même sous la République, malgré l'inexorable censure du bourreau, la +vérité perçait; la faction triomphante n'était pas toujours la même; +elle succombait vite, et la faction qui lui succédait vous apprenait +ce que vous avait caché sa devancière: il y avait liberté d'un +échafaud à l'autre, entre deux têtes abattues. Mais lorsque Bonaparte +saisit le pouvoir, que la pensée fut bâillonnée, qu'on n'entendit plus +que la voix d'un despotisme qui ne parlait que pour se louer et ne +permettait pas de parler d'autre chose que de lui, la vérité disparut.</p> + +<p>Les pièces soi-disant authentiques de ce temps sont corrompues; rien +ne se publiait, livres et journaux, que par l'ordre du maître: +Bonaparte veillait aux articles du <span class="italic">Moniteur</span>; ses préfets renvoyaient +des divers départements les récitations, les congratulations, les +félicitations, telles que les autorités de Paris les avaient dictées +et transmises, telles qu'elles exprimaient une opinion publique +convenue, entièrement différente de l'opinion réelle. Écrivez +l'histoire d'après <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> de pareils documents! En preuve de vos +impartiales études, cotez les authentiques où vous avez puisé: vous ne +citerez qu'un mensonge à l'appui d'un mensonge.</p> + +<p>Si l'on pouvait révoquer en doute cette imposture universelle, si des +hommes qui n'ont point vu les jours de l'Empire s'obstinaient à tenir +pour sincère ce qu'ils rencontrent dans les documents imprimés, ou +même ce qu'ils pourraient déterrer dans certains cartons des +ministères, il suffirait d'en appeler à un témoignage irrécusable, au +Sénat <span class="italic">conservateur</span>: là, dans le décret que j'ai cité plus haut, vous +avez vu ses propres paroles: «Considérant que la liberté de la presse +a été constamment soumise à la censure arbitraire de sa police, et +qu'en même temps <span class="italic">il s'est toujours servi de la presse pour remplir la +France et l'Europe de faits controuvés, de maximes fausses</span>; que des +<span class="italic">actes</span> et <span class="italic">rapports</span> entendus par le Sénat ont subi des <span class="italic">altérations</span> +dans la publication qui en a été faite, etc.» Y a-t-il quelque chose à +répondre à cette déclaration?</p> + +<p>La vie de Bonaparte était une vérité incontestable, que l'imposture +s'était chargée d'écrire.</p> + +<p class="p2">Un orgueil monstrueux et une affectation incessante gâtent le +caractère de Napoléon. Au temps de sa domination, qu'avait-il besoin +d'exagérer sa stature, lorsque le Dieu des armées lui avait fourni ce +char dont <span class="italic">les roues sont vivantes</span>?</p> + +<p>Il tenait du sang italien; sa nature était complexe: les grands +hommes, très petite famille sur la terre, ne trouvent malheureusement +qu'eux-mêmes pour <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> s'imiter. À la fois modèle et copie, +personnage réel et acteur représentant ce personnage, Napoléon était +son propre mime; il ne se serait pas cru un héros s'il ne se fût +affublé du costume d'un héros. Cette étrange faiblesse donne à ses +étonnantes réalités quelque chose de faux et d'équivoque; on craint de +prendre le roi des rois pour Roscius, ou Roscius pour le roi des rois.</p> + +<p>Les qualités de Napoléon sont si adultérées dans les gazettes, les +brochures, les vers, et jusque dans les chansons envahies de +l'impérialisme, que ces qualités sont complètement méconnaissables. +Tout ce qu'on prête de touchant à Bonaparte dans les <span class="italic">Ana</span>, sur les +<span class="italic">prisonniers</span>, les <span class="italic">morts</span>, les <span class="italic">soldats</span>, sont des billevesées que +démentent les actions de sa vie<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Lien vers la note 55"><span class="small">[55]</span></a>.</p> + +<p><span class="italic">La Grand'mère</span> de mon illustre ami Béranger n'est qu'un admirable +pont-neuf: Bonaparte n'avait rien du bonhomme. Domination +personnifiée, il était sec; cette frigidité faisait antidote à son +imagination ardente, il ne trouvait point en lui de parole, il n'y +trouvait qu'un fait, et un fait prêt à s'irriter de la plus petite +indépendance: un moucheron qui volait sans son ordre était à ses yeux +un insecte révolté.</p> + +<p>Ce n'était pas tout que de mentir aux oreilles, il fallait mentir aux +yeux: ici, dans une gravure, c'est Bonaparte qui se découvre devant +les blessés autrichiens, là c'est un petit <span class="italic">tourlourou</span> qui empêche +l'empereur de passer, plus loin Napoléon touche les pestiférés de +Jaffa, et il ne les a jamais touchés; il traverse <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> le +Saint-Bernard sur un cheval fougueux dans des tourbillons de neige, et +il faisait le plus beau temps du monde.</p> + +<p>Ne veut-on pas transformer l'empereur aujourd'hui en un Romain des +premiers jours du mont Aventin, en un missionnaire de liberté, en un +citoyen qui n'instituait l'esclavage que par amour de la vertu +contraire? Jugez à deux traits du grand fondateur de l'égalité: il +ordonna de casser le mariage de son frère Jérôme avec mademoiselle +Patterson, parce que le frère de Napoléon ne se pouvait allier qu'au +sang des princes; plus tard, revenu de l'île d'Elbe, il revêt la +nouvelle constitution <span class="italic">démocratique</span> d'une pairie et la couronne de +l'<span class="italic">Acte additionnel</span>.</p> + +<p>Que Bonaparte, continuateur des succès de la République, semât partout +des principes d'indépendance, que ses victoires aidassent au +relâchement des liens entre les peuples et les rois, arrachassent ces +peuples à la puissance des vieilles mœurs et des anciennes idées; +que, dans ce sens, il ait contribué à l'affranchissement social, je ne +le prétends point contester: mais que de sa propre volonté il ait +travaillé sciemment à la délivrance politique et civile des nations; +qu'il ait établi le despotisme le plus étroit dans l'idée de donner à +l'Europe et particulièrement à la France la constitution la plus +large; qu'il n'ait été qu'un tribun déguisé en tyran, c'est une +supposition qu'il m'est impossible d'adopter.</p> + +<p>Bonaparte, comme la race des princes, n'a voulu et n'a cherché que la +puissance, en y arrivant toutefois à travers la liberté, parce qu'il +débuta sur la scène du monde en 1793. La Révolution, qui était la +nourrice <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> de Napoléon, ne tarda pas à lui apparaître comme +une ennemie; il ne cessa de la battre. L'empereur, du reste, +connaissait très bien le mal, quand le mal ne venait pas directement +de l'empereur; car il n'était pas dépourvu du sens moral. Le sophisme +mis en avant touchant l'amour de Bonaparte pour la liberté ne prouve +qu'une chose, l'abus que l'on peut faire de la raison; aujourd'hui +elle se prête à tout. N'est-il pas établi que la Terreur était un +temps d'humanité? En effet, ne demandait-on pas l'abolition de la +peine de mort lorsqu'on tuait tant de monde? Les grands civilisateurs, +comme on les <span class="italic">appelle</span>, n'ont-ils pas toujours immolé les hommes, et +n'est-ce pas par là, comme on le <span class="italic">prouve</span>, que Robespierre était le +continuateur de Jésus-Christ?</p> + +<a id="img002" name="img002"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img002.jpg" width="400" height="561" alt="" title=""> +<p>Napoléon à St. Hélène.</p> +</div> + +<p>L'empereur se mêlait de toutes choses; son intellect ne se reposait +jamais; il avait une espèce d'agitation perpétuelle d'idées. Dans +l'impétuosité de sa nature, au lieu d'un train franc et continu, il +s'avançait par bonds et haut-le-corps, il se jetait sur l'univers et +lui donnait des saccades; il n'en voulait point, de cet univers, s'il +était obligé de l'attendre: être incompréhensible, qui trouvait le +secret d'abaisser, en les dédaignant, ses plus dominantes actions, et +qui élevait jusqu'à sa hauteur ses actions les moins élevées. +Impatient de volonté, patient de caractère, incomplet et comme +inachevé, Napoléon avait des lacunes dans le génie: son entendement +ressemblait au ciel de cet autre hémisphère sous lequel il devait +aller mourir, à ce ciel dont les étoiles sont séparées par des espaces +vides.</p> + +<p>On se demande par quel prestige Bonaparte, si <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> aristocrate, +si ennemi du peuple, a pu arriver à la popularité dont il jouit: car +ce forgeur de jougs est très certainement resté populaire chez une +nation dont la prétention a été d'élever des autels à l'indépendance +et à l'égalité; voici le mot de l'énigme:</p> + +<p>Une expérience journalière fait reconnaître que les Français vont +instinctivement au pouvoir; ils n'aiment point la liberté; l'égalité +seule est leur idole. Or, l'égalité et le despotisme ont des liaisons +secrètes. Sous ces deux rapports, Napoléon avait sa source au cœur +des Français, militairement inclinés vers la puissance, +démocratiquement amoureux du niveau. Monté au trône, il y fit asseoir +le peuple avec lui; roi prolétaire, il humilia les rois et les nobles +dans ses antichambres; il nivela les rangs, non en les abaissant, mais +en les élevant: le niveau descendant aurait charmé davantage l'envie +plébéienne, le niveau ascendant a plus flatté son orgueil. La vanité +française se bouffit aussi de la supériorité que Bonaparte nous donna +sur le reste de l'Europe; une autre cause de la popularité de Napoléon +tient à l'affliction de ses derniers jours. Après sa mort, à mesure +que l'on connut mieux ce qu'il avait souffert à Sainte-Hélène, on +commença à s'attendrir; on oublia sa tyrannie pour se souvenir +qu'après avoir vaincu nos ennemis, qu'après les avoir ensuite attirés +en France, il nous avait défendus contre eux; nous nous figurons qu'il +nous sauverait aujourd'hui de la honte où nous sommes: sa renommée +nous fut ramenée par son infortune; sa gloire a profité de son +malheur.</p> + +<p>Enfin les miracles de ses armes ont ensorcelé la jeunesse, en nous +apprenant à adorer la force brutale. <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> Sa fortune inouïe a +laissé à l'outrecuidance de chaque ambition l'espoir d'arriver où il +était parvenu.</p> + +<p>Et pourtant cet homme, si populaire par le cylindre qu'il avait roulé +sur la France, était l'ennemi mortel de l'égalité et le plus grand +organisateur de l'aristocratie dans la démocratie.</p> + +<p>Je ne puis acquiescer aux faux éloges dont on insulte Bonaparte, en +voulant tout justifier dans sa conduite; je ne puis renoncer à ma +raison, m'extasier devant ce qui me fait horreur ou pitié.</p> + +<p>Si j'ai réussi à rendre ce que j'ai senti, il restera de mon portrait +une des premières figures de l'histoire; mais je n'ai rien adopté de +cette créature fantastique composée de mensonges; mensonges que j'ai +vus naître, qui, pris d'abord pour ce qu'ils étaient, ont passé avec +le temps à l'état de vérité par l'infatuation et l'imbécile crédulité +humaine. Je ne veux pas être une sotte grue et tomber du haut mal +d'admiration. Je m'attache à peindre les personnages en conscience, +sans leur ôter ce qu'ils ont, sans leur donner ce qu'ils n'ont pas. Si +le succès était réputé l'innocence; si, débauchant jusqu'à la +postérité, il la chargeait de ses chaînes; si, esclave future, +engendrée d'un passé esclave, cette postérité subornée devenait le +complice de quiconque aurait triomphé, où serait le droit, où serait +le prix des sacrifices? Le bien et le mal n'étant plus que relatifs, +toute moralité s'effacerait des actions humaines.</p> + +<p>Tel est l'embarras que cause à l'écrivain impartial une éclatante +renommée; il l'écarte autant qu'il peut, afin de mettre le vrai à nu; +mais la gloire revient <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> comme une vapeur radieuse et couvre à +l'instant le tableau.</p> + +<p class="p2">Pour ne pas avouer l'amoindrissement de territoire et de puissance que +nous devons à Bonaparte, la génération actuelle se console en se +figurant que ce qu'il nous a retranché en force, il nous l'a rendu en +illustration. «Désormais, ne sommes-nous pas, dit-elle, renommés aux +quatre coins de la terre? un Français n'est-il pas craint, remarqué, +recherché, connu à tous les rivages?»</p> + +<p>Mais étions-nous placés entre ces deux conditions, ou l'immortalité +sans puissance, ou la puissance sans immortalité? Alexandre fit +connaître à l'univers le nom des Grecs; il ne leur en laissa pas moins +quatre empires en Asie; la langue et la civilisation des Hellènes +s'étendirent du Nil à Babylone et de Babylone à l'Indus. À sa mort, +son royaume patrimonial de Macédoine, loin d'être diminué, avait +centuplé de force. Bonaparte nous a fait connaître à tous les rivages; +commandés par lui, les Français jetèrent l'Europe si bas à leurs pieds +que la France prévaut encore par son nom, et que l'Arc de l'Étoile +peut s'élever sans paraître un puéril trophée; mais avant nos revers +ce monument eût été un témoin au lieu de n'être qu'une chronique. +Cependant Dumouriez avec des réquisitionnaires n'avait-il pas donné à +l'étranger les premières leçons, Jourdan gagné la bataille de Fleurus, +Pichegru conquis la Belgique et la Hollande, Hoche passé le Rhin, +Masséna triomphé à Zurich, Moreau à Hohenlinden; tous exploits les +plus difficiles à obtenir et qui préparaient les autres? <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> +Bonaparte a donné un corps à ces succès épars; il les a continués, il +a fait rayonner ces victoires: mais, sans ces premières merveilles, +eût-il obtenu les dernières? il n'était au-dessus de tout que quand la +raison chez lui exécutait les inspirations du poète.</p> + +<p>L'illustration de notre suzerain ne nous a coûté que deux ou trois +cent mille hommes par an; nous ne l'avons payée que de trois millions +de nos soldats; nos concitoyens ne l'ont achetée qu'au prix de leurs +souffrances et de leurs libertés pendant quinze années: ces bagatelles +peuvent-elles compter? Les générations venues après ne sont-elles pas +resplendissantes? Tant pis pour ceux qui ont disparu! Les calamités +sous la République servirent au salut de tous; nos malheurs sous +l'Empire ont bien plus fait: ils ont déifié Bonaparte! cela nous +suffit.</p> + +<p>Cela ne me suffit pas à moi, je ne m'abaisserai point à cacher ma +nation derrière Bonaparte; il n'a pas fait la France, la France l'a +fait. Jamais aucun talent, aucune supériorité ne m'amènera à consentir +au pouvoir qui peut d'un mot me priver de mon indépendance, de mes +foyers, de mes amis; si je ne dis pas de ma fortune et de mon honneur, +c'est que la fortune ne me paraît pas valoir la peine qu'on la +défende; quant à l'honneur, il échappe à la tyrannie: c'est l'âme des +martyrs; les liens l'entourent et ne l'enchaînent pas; il perce la +voûte des prisons et emporte avec soi tout l'homme.</p> + +<p>Le tort que la vraie philosophie ne pardonnera pas à Bonaparte, c'est +d'avoir façonné la société à l'obéissance passive, repoussé l'humanité +vers les temps de dégradation morale, et peut-être abâtardi les +caractères <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> de manière qu'il serait impossible de dire quand +les cœurs commenceront à palpiter de sentiments généreux. La +faiblesse où nous sommes plongés vis-à-vis de l'Europe, notre +abaissement actuel, sont la conséquence de l'esclavage napoléonien: il +ne nous est resté que les facultés du joug. Bonaparte a dérangé +jusqu'à l'avenir; point ne m'étonnerais si l'on nous voyait, dans le +malaise de notre impuissance nous amoindrir, nous barricader contre +l'Europe au lieu de l'aller chercher, livrer nos franchises au dedans +pour nous délivrer au dehors d'une frayeur chimérique, nous égarer +dans d'ignobles prévoyances, contraires à notre génie et aux quatorze +siècles dont se composent nos mœurs nationales. Le despotisme que +Bonaparte a laissé dans l'air descendra sur nous en forteresses.</p> + +<p>La mode est aujourd'hui d'accueillir la liberté d'un rire sardonique, +de la regarder comme vieillerie tombée en désuétude avec l'honneur. Je +ne suis point à la mode, je pense que sans la liberté il n'y a rien +dans le monde; elle donne du prix à la vie; dussé-je rester le dernier +à la défendre, je ne cesserai de proclamer ses droits. Attaquer +Napoléon au nom de choses passées, l'assaillir avec des idées mortes, +c'est lui préparer de nouveaux triomphes. On ne le peut combattre +qu'avec quelque chose de plus grand que lui, la liberté: il s'est +rendu coupable envers elle et par conséquent envers le genre humain.</p> + +<p class="p2">Vaines paroles! mieux que personne, j'en sens l'inutilité. Désormais +toute observation, si modérée qu'elle soit, est réputée profanatrice: +il faut du courage <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> pour oser braver les cris du vulgaire, +pour ne pas craindre de se faire traiter d'intelligence bornée, +incapable de comprendre et de sentir le génie de Napoléon, par la +seule raison qu'au milieu de l'admiration vive et vraie que l'on +professe pour lui, on ne peut néanmoins encenser toutes ses +imperfections. Le monde appartient à Bonaparte; ce que le ravageur +n'avait pu achever de conquérir, sa renommée l'usurpe; vivant il a +manqué le monde, mort il le possède. Vous avez beau réclamer, les +générations passent sans vous écouter. L'antiquité fait dire à l'ombre +du fils de Priam: «Ne juge pas Hector d'après sa petite tombe: +«l'<span class="italic">Iliade</span>, Homère, les Grecs en fuite, voilà mon sépulcre: je suis +enterré sous toutes ces grandes actions.»</p> + +<p>Bonaparte n'est plus le vrai Bonaparte, c'est une figure légendaire +composée des lubies du poète, des devis du soldat et des contes du +peuple; c'est le Charlemagne et l'Alexandre des épopées du moyen âge +que nous voyons aujourd'hui. Ce héros fantastique restera le +personnage réel; les autres portraits disparaîtront. Bonaparte +appartenait si fort à la domination absolue, qu'après avoir subi le +despotisme de sa personne, il nous faut subir le despotisme de sa +mémoire. Ce dernier despotisme est plus dominateur que le premier, car +si l'on combattit Napoléon alors qu'il était sur le trône, il y a +consentement universel à accepter les fers que mort il nous jette. Il +est un obstacle aux événements futurs: comment une puissance sortie +des camps pourrait-elle s'établir après lui? n'a-t-il pas tué en la +surpassant toute gloire militaire? Comment un gouvernement libre +pourrait-il <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> naître, lorsqu'il a corrompu dans les cœurs +le principe de toute liberté? Aucune puissance légitime ne peut plus +chasser de l'esprit de l'homme le spectre usurpateur: le soldat et le +citoyen, le républicain et le monarchiste, le riche et le pauvre, +placent également les bustes et les portraits de Napoléon à leurs +foyers, dans leurs palais ou dans leurs chaumières; les anciens +vaincus sont d'accord avec les anciens vainqueurs; on ne peut faire un +pas en Italie qu'on ne le retrouve; on ne pénètre pas en Allemagne +qu'on ne le rencontre, car dans ce pays la jeune génération qui le +repoussa est passée. Les siècles s'asseyent d'ordinaire devant le +portrait d'un grand homme, ils l'achèvent par un travail long et +successif. Le genre humain cette fois n'a pas voulu attendre; +peut-être s'est-il trop hâté d'estomper un pastel. Il est temps de +placer en regard de la partie défectueuse de l'idole la partie +achevée.</p> + +<p>Bonaparte n'est point grand par ses paroles, ses discours, ses écrits, +par l'amour des libertés qu'il n'a jamais eu et n'a jamais prétendu +établir; il est grand pour avoir créé un gouvernement régulier et +puissant, un code de lois adopté en divers pays, des cours de justice, +des écoles, une administration forte, active, intelligente, et sur +laquelle nous vivons encore; il est grand pour avoir ressuscité, +éclairé et géré supérieurement l'Italie; il est grand pour avoir fait +renaître en France l'ordre du sein du chaos, pour avoir relevé les +autels, pour avoir réduit de furieux démagogues, d'orgueilleux +savants, des littérateurs anarchiques, des athées voltairiens, des +orateurs de carrefours, des égorgeurs de prisons et de rues, des +claquedents <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> de tribune, de clubs et d'échafauds, pour les +avoir réduits à servir sous lui; il est grand pour avoir enchaîné une +tourbe anarchique; il est grand pour avoir fait cesser les +familiarités d'une commune fortune, pour avoir forcé des soldats ses +égaux, des capitaines ses chefs ou ses rivaux, à fléchir sous sa +volonté; il est grand surtout pour être né de lui seul, pour avoir su, +sans autre autorité que celle de son génie, pour avoir su, lui, se +faire obéir par trente-six millions de sujets, à l'époque où aucune +illusion n'environne les trônes; il est grand pour avoir abattu tous +les rois ses opposants, pour avoir défait toutes les armées, quelle +qu'ait été la différence de leur discipline et de leur valeur, pour +avoir appris son nom aux peuples sauvages comme aux peuples civilisés, +pour avoir surpassé tous les vainqueurs qui le précédèrent, pour avoir +rempli dix années de tels prodiges qu'on a peine aujourd'hui à les +comprendre.</p> + +<p>Le fameux délinquant en matière triomphale n'est plus; le peu d'hommes +qui comprennent encore les sentiments nobles peuvent rendre hommage à +la gloire sans la craindre, mais sans se repentir d'avoir proclamé ce +que cette gloire eut de funeste, sans reconnaître le destructeur des +indépendances pour le père des émancipations: Napoléon n'a nul besoin +qu'on lui prête des mérites; il fut assez doué en naissant.</p> + +<p>Ores donc que, détaché de son temps, son histoire est finie et que son +épopée commence, allons le voir mourir: quittons l'Europe; suivons-le +sous le ciel de son apothéose! Le frémissement des mers, là où ses +vaisseaux caleront la voile, nous indiquera le lieu <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> de sa +disparition: «À l'extrémité de notre hémisphère, on entend, dit +Tacite, le bruit que fait le soleil en s'immergeant, <span class="italic" lang="la">sonum insuper +immergentis audiri</span>.»</p> + +<p class="p2">Jean de Noya, navigateur portugais, s'était égaré dans les eaux qui +séparent l'Afrique de l'Amérique. En 1502, le 18 août, fête de sainte +Hélène, mère du premier empereur chrétien, il rencontra une île par le +16<sup>e</sup> degré de latitude méridionale et le 11<sup>e</sup> de longitude; il y +toucha et lui donna le nom du jour de la découverte.</p> + +<p>Après avoir fréquenté cette île quelques années, les Portugais la +délaissèrent; les Hollandais s'y établirent, et l'abandonnèrent +ensuite pour le cap de Bonne-Espérance; la Compagnie des Indes +d'Angleterre s'en saisit; les Hollandais la reprirent en 1672; les +Anglais l'occupèrent de nouveau et s'y fixèrent.</p> + +<p>Lorsque Jean de Noya surgit à Sainte-Hélène, l'intérieur du pays +inhabité n'était qu'une forêt. Fernand Lopez, renégat portugais, +déporté à cette oasis, la peupla de vaches, de chèvres, de poules, de +pintades et d'oiseaux des quatre parties de la terre. On y fit monter +successivement, comme à bord de l'arche, des animaux de toute la +création.</p> + +<p>Cinq cents blancs, quinze cents nègres, mêlés de mulâtres, de Javanais +et de Chinois, composent la population de l'île. <span lang="en">James-Town</span> en est la +ville et le port. Avant que les Anglais fussent maîtres du cap de +Bonne-Espérance, les flottes de la Compagnie, au retour des Indes, +relâchaient à <span lang="en">James-Town</span>. Les matelots étalaient leurs pacotilles au +pied des palmistes, <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> une forêt muette et solitaire se +changeait, une fois l'an, en un marché bruyant et peuplé.</p> + +<p>Le climat de l'île est sain, mais pluvieux: ce donjon de Neptune, qui +n'a que sept à huit lieues de tour, attire les vapeurs de l'Océan. Le +soleil de l'équateur chasse à midi tout ce qui respire, force au +silence et au repos jusqu'aux moucherons, oblige les hommes et les +animaux à se cacher. Les vagues sont éclairées la nuit de ce qu'on +appelle la <span class="italic">lumière de mer</span>, lumière produite par des myriades +d'insectes dont les amours, électrisés par les tempêtes, allument à la +surface de l'abîme les illuminations d'une noce universelle. L'ombre +de l'île, obscure et fixe, repose au milieu d'une plaine mobile de +diamants. Le spectacle du ciel est semblablement magnifique, selon mon +savant et célèbre ami M. de Humboldt<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Lien vers la note 56"><span class="small">[56]</span></a>: «On éprouve, dit-il, je ne +sais quel sentiment inconnu, lorsqu'en approchant de l'équateur, et +surtout en passant d'un hémisphère à l'autre, on voit s'abaisser +progressivement et enfin disparaître les étoiles que l'on connut dès +sa première enfance. On sent qu'on n'est point en Europe, lorsqu'on +voit s'élever sur l'horizon l'immense constellation du <span class="italic">Navire</span>, ou +les nuées phosphorescentes de <span class="italic">Magellan</span>.</p> + +<p>«Nous ne vîmes pour la première fois distinctement,» continue-t-il, +«la croix du Sud que dans la nuit du 4 au 5 juillet, par les 16 degrés +de latitude.</p> + +<p>«Je me rappelais le passage sublime de Dante que les commentateurs les +plus célèbres ont appliqué à cette constellation:</p> + +<p class="poem25"><span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> <span lang="it">«Io mi volsi a man destra</span><a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Lien vers la note 57"><span class="small">[57]</span></a>, etc.</p> + +<p>«Chez les Portugais et les Espagnols, un sentiment religieux les +attache à une constellation dont la forme leur rappelle ce signe de la +foi, planté par leurs ancêtres dans les déserts du Nouveau Monde.»</p> + +<p>Les poètes de la France et de la Lusitanie ont placé des scènes de +l'élégie aux rivages du Mélinde et des îles avoisinantes. Il y a loin +de ces douleurs fictives aux tourments réels de Napoléon sous ces +astres prédits par le chantre de Béatrice et dans ces mers d'Éléonore +et de Virginie. Les grands de Rome, relégués aux îles de la Grèce, se +souciaient-ils des charmes de ces rives et des divinités de la Crète +et de Naxos? Ce qui ravissait Vasco de Gama et Camoëns ne pouvait +émouvoir Bonaparte: couché à la poupe du vaisseau, il ne s'apercevait +pas qu'au-dessus de sa tête étincelaient des constellations inconnues +dont les rayons rencontraient pour la première fois ses regards. Que +lui faisaient ces astres qu'il ne vit jamais de ses bivouacs, qui +n'avaient pas brillé sur son empire? Et cependant aucune étoile n'a +manqué à sa destinée: la moitié du firmament éclaira son berceau; +l'autre était réservée à la pompe de sa tombe.</p> + +<p>La mer que Napoléon franchissait n'était point cette mer amie qui +l'apporta des havres de la Corse, des sables d'Aboukir, des rochers de +l'île d'Elbe, aux rives de la Provence; c'était cet Océan ennemi qui, +<span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> après l'avoir enfermé dans l'Allemagne, la France, le +Portugal et l'Espagne, ne s'ouvrait devant sa course que pour se +refermer derrière lui. Il est probable qu'en voyant les vagues pousser +son navire, les vents alizés l'éloigner d'un souffle constant, il ne +faisait pas sur sa catastrophe les réflexions qu'elle m'inspire: +chaque homme sent sa vie à sa manière, celui qui donne au monde un +grand spectacle est moins touché et moins enseigné que le spectateur. +Occupé du passé comme s'il pouvait renaître, espérant encore dans ses +souvenirs, Bonaparte s'aperçut à peine qu'il franchissait la ligne, et +il ne demanda point quelle main traça ces cercles dans lesquels les +globes sont contraints d'emprisonner leur marche éternelle.</p> + +<p>Le 15 août, la colonie errante célébra la Saint-Napoléon à bord du +vaisseau qui conduisait Napoléon à sa dernière halte. Le 15 octobre, +le <span class="italic" lang="en">Northumberland</span> était à la hauteur de Sainte-Hélène. Le passager +monta sur le pont; il eut peine à découvrir un point noir +imperceptible dans l'immensité bleuâtre; il prit une lunette; il +observa ce grain de terre ainsi qu'il eût autrefois observé une +forteresse au milieu d'un lac. Il aperçut la bourgade de Saint-James +enchâssée dans des rochers escarpés; pas une ride de cette façade +stérile à laquelle ne fût suspendu un canon: on semblait avoir voulu +recevoir le captif selon son génie.</p> + +<p>Le 16 octobre 1815, Bonaparte aborda l'écueil, son mausolée, de même +que le 12 octobre 1492, Christophe Colomb aborda le Nouveau Monde, son +monument: «Là, dit Walter Scott, à l'entrée de l'océan Indien, +Bonaparte était privé des moyens de faire un second <span class="italic">avatar</span> ou +incarnation sur la terre.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> Avant d'être transporté à la résidence de Longwood, Bonaparte +occupa une case à <span class="italic">Briars</span><a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Lien vers la note 58"><span class="small">[58]</span></a> près de <span class="italic">Balcombe's cottage</span>. Le 9 +décembre, Longwood, augmenté à la hâte par les charpentiers de la +flotte anglaise, reçut son hôte. La maison, située sur un plateau de +montagnes, se composait d'un salon, d'une salle à manger, d'une +bibliothèque, d'un cabinet d'étude et d'une chambre à coucher. C'était +peu: ceux qui habitèrent la tour du Temple et le donjon de Vincennes +furent encore moins bien logés; il est vrai qu'on eut l'attention +d'abréger leur séjour. Le général Gourgaud, M. et madame de Montholon +avec leurs enfants, M. de Las Cases et son fils, campèrent +provisoirement sous des tentes; M. et madame Bertrand s'établirent à +<span class="italic">Hutt's-Gate</span>, cabine placée à la limite du terrain de Longwood.</p> + +<p>Bonaparte avait pour promenoir une arène de douze milles; des +sentinelles entouraient cet espace, et des vigies étaient placées sur +les plus hauts pitons. Le lion pouvait étendre ses courses au delà, +mais il fallait alors qu'il consentît à se laisser garder par un +bestiaire anglais. Deux camps défendaient l'enceinte excommuniée: le +soir, le cercle des factionnaires se resserrait sur Longwood. À neuf +heures, Napoléon consigné ne pouvait plus sortir; les patrouilles +faisaient la ronde; des cavaliers en vedette, des fantassins plantés +çà et là, veillaient dans les criques et <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> dans les ravins qui +descendaient à la grève. Deux bricks armés croisaient, l'un sous le +vent, l'autre au vent de l'île. Que de précautions pour garder un seul +homme au milieu des mers! Après le coucher du soleil, aucune chaloupe +ne pouvait mettre à la mer; les bateaux pêcheurs étaient comptés, et +la nuit ils restaient au port sous la responsabilité d'un lieutenant +de marine. Le souverain généralissime qui avait cité le monde à son +étrier était appelé à comparaître deux fois le jour devant un +hausse-col. Bonaparte ne se soumettait point à cet appel; quand, par +fortune, il pouvait éviter les regards de l'officier de service, cet +officier n'aurait osé dire où et comment il avait vu celui dont il +était plus difficile de constater l'absence que de prouver la présence +à l'univers.</p> + +<p>Sir George Cockburn, auteur de ces règlements sévères, fut remplacé +par sir Hudson Lowe. Alors commencèrent les pointilleries dont tous +les <span class="italic">Mémoires</span> nous ont entretenus. Si l'on en croyait ces <span class="italic">Mémoires</span>, +le nouveau gouverneur aurait été de la famille des énormes araignées +de Sainte-Hélène, et le reptile de ces bois où les serpents sont +inconnus. L'Angleterre manqua d'élévation, Napoléon de dignité. Pour +mettre un terme à ses exigences d'étiquette, Bonaparte semblait +quelquefois décidé à se voiler sous un pseudonyme, comme un monarque +en pays étranger; il eut l'idée touchante de prendre le nom d'un de +ses aides de camp tué à la bataille d'Arcole<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Lien vers la note 59"><span class="small">[59]</span></a>. La France, +l'Autriche, la Russie, désignèrent des commissaires à la résidence de +Sainte-Hélène<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Lien vers la note 60"><span class="small">[60]</span></a>: le captif était accoutumé <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> à recevoir les +ambassadeurs des deux dernières puissances; la légitimité, qui n'avait +pas reconnu Napoléon empereur, aurait agi plus noblement en ne +reconnaissant pas Napoléon prisonnier.</p> + +<p>Une grande maison de bois, construite à Londres, fut envoyée à +Sainte-Hélène; mais Napoléon ne se trouva plus assez bien portant pour +l'habiter. Sa vie à Longwood était ainsi réglée: il se levait à des +heures incertaines; M. Marchand, son valet de chambre, lui faisait la +lecture lorsqu'il était au lit; quand il s'était levé matin, il +dictait aux généraux Montholon et Gourgaud, et au fils de M. de Las +Cases. Il déjeunait à dix heures, se promenait à cheval ou en voiture +jusque vers les trois heures, rentrait à six et se couchait à onze. Il +affectait de s'habiller comme il est peint dans le portrait d'Isabey: +le matin il s'enveloppait d'un cafetan et entortillait sa tête d'un +mouchoir des Indes.</p> + +<p>Sainte-Hélène est située entre les deux pôles. Les navigateurs qui +passent d'un lieu à l'autre saluent cette première station, où la +terre délasse les regards fatigués du spectacle de l'Océan et offre +des fruits et la fraîcheur de l'eau douce à des bouches échauffées par +le sel. La présence de Bonaparte avait changé cette île de promission +en un roc pestiféré: les vaisseaux étrangers n'y abordaient plus; +aussitôt qu'on les signalait à vingt lieues de distance, une croisière +les allait reconnaître et leur enjoignait de passer au large; on +n'admettait en relâche, à moins d'une tourmente, que les seuls navires +de la marine britannique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> Quelques-uns des voyageurs anglais qui venaient d'admirer ou +qui allaient voir les merveilles du Gange visitaient sur leur chemin +une autre merveille: l'Inde, accoutumée aux conquérants, en avait un +enchaîné à ses portes.</p> + +<p>Napoléon admettait ces visites avec peine. Il consentit à recevoir +lord Amherst à son retour de son ambassade de la Chine. L'amiral sir +Pulteney Malcolm lui plut: «Votre gouvernement, lui dit-il un jour, +a-t-il l'intention de me retenir sur ce rocher jusqu'à ma mort?» +L'amiral répondit qu'il le craignait. «Alors ma mort arrivera +bientôt.—J'espère que non, <span class="italic">monsieur</span>; vous vivrez assez de temps +pour écrire vos grandes actions; elles sont si nombreuses, que cette +tâche vous assure une longue vie.»</p> + +<p>Napoléon ne se choqua point de cette simple appellation, <span class="italic">monsieur</span>; +il se reconnut en ce moment par sa véritable grandeur. Heureusement +pour lui, il n'a point écrit sa vie; il l'eût rapetissée: les hommes +de cette nature doivent laisser leurs mémoires à raconter par cette +voix inconnue qui n'appartient à personne et qui sort des peuples et +des siècles. À nous seuls vulgaires il est permis de parler de nous, +parce que personne n'en parlerait.</p> + +<p>Le capitaine Basil Hall<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Lien vers la note 61"><span class="small">[61]</span></a> se présenta à Longwood: Bonaparte se +souvint d'avoir vu le père du capitaine à Brienne: «Votre père, +dit-il, était le premier Anglais <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> que j'eusse jamais vu; +c'est pourquoi j'en ai gardé le souvenir toute ma vie.» Il s'entretint +avec le capitaine de la récente découverte de l'île de Lou-Tchou: «Les +habitants n'ont point d'armes, dit le capitaine.—Point d'armes! +s'écria Bonaparte.—Ni canons ni fusils.—Des lances au moins, des +arcs et des flèches?—Rien de tout cela.—Ni poignards?—Ni +poignards.—Mais comment se bat-on?—Ils ignorent tout ce qui se passe +dans le monde; ils ne savent pas que la France et l'Angleterre +existent; ils n'ont jamais entendu parler de Votre Majesté.» Bonaparte +sourit d'une manière qui frappa le capitaine: plus le visage est +sérieux, plus le sourire est beau.</p> + +<p>Ces différents voyageurs remarquèrent qu'aucune trace de couleur ne +paraissait sur le visage de Bonaparte: sa tête ressemblait à un buste +de marbre dont la blancheur était légèrement jaunie par le temps. Rien +de sillonné sur son front, ni de creusé dans ses joues; son âme +semblait sereine. Ce calme apparent fit croire que la flamme de son +génie s'était envolée. Il parlait avec lenteur; son expression était +affectueuse et presque tendre; quelquefois il lançait des regards +éblouissants, mais cet état passait vite: ses yeux se voilaient et +devenaient tristes.</p> + +<p>Ah! sur ces rivages avaient jadis comparu d'autres voyageurs connus de +Napoléon.</p> + +<p>Après l'explosion de la machine infernale, un sénatus-consulte du 4 +janvier 1801 prononça sans jugement, par simple mesure de police, +l'exil outre-mer de cent trente républicains<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Lien vers la note 62"><span class="small">[62]</span></a>: embarqués sur la +frégate <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> <span class="italic">la Chiffonne</span> et sur la corvette <span class="italic">la Flèche</span>, ils +furent conduits aux îles Seychelles et dispersés peu après dans +l'archipel des Comores, entre l'Afrique et Madagascar: ils y moururent +presque tous. Deux des déportés, Lefranc et Saunois, parvenus à se +sauver sur un vaisseau américain, touchèrent en 1803 à Sainte-Hélène: +c'était là que douze ans plus tard la Providence devait enfermer leur +grand oppresseur.</p> + +<p>Le trop fameux général Rossignol<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Lien vers la note 63"><span class="small">[63]</span></a>, leur compagnon d'infortune, un +quart d'heure avant son dernier soupir s'écria: «Je meurs accablé des +plus horribles douleurs; mais je mourrais content si je pouvais +apprendre que le tyran de ma patrie endurât les mêmes +souffrances!<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Lien vers la note 64"><span class="small">[64]</span></a>» Ainsi jusque dans l'autre hémisphère les +imprécations de la liberté attendaient celui qui la trahit.</p> + +<p class="p2">L'Italie, arrachée à son long sommeil par Napoléon, tourna les yeux +vers l'illustre enfant qui la voulut rendre à sa gloire et avec lequel +elle était retombée sous le joug. Les fils des Muses, les plus nobles +et les plus reconnaissants des hommes, quand ils n'en sont pas les +plus vils et les plus ingrats, regardaient Sainte-Hélène. Le dernier +poète de la patrie de Virgile chantait le dernier guerrier de la +patrie de César:</p> + +<div class="poem25" lang="it"> +<p><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> Tutto ei provó, la gloria<br> + Maggior dopo il periglio,<br> + La fuga e la vittoria.<br> + La reggia e il triste esiglio:<br> + Due volte ne la polvere,<br> + Due volte sugli altar.</p> + +<p>Ei si nomo: due secoli,<br> + L'un contro l' altro armato,<br> + Sommessi a lui si volsero,<br> + Come aspettando il fato:<br> + Ei fè silenzio ed arbitro<br> + S' assise in mezzo a lor<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Lien vers la note 65"><span class="small">[65]</span></a>.</p> +</div> + +<p>«Il éprouva tout, dit Manzoni, la gloire plus grande après le péril, +la fuite et la victoire, la royauté et le triste exil: deux fois dans +la poudre, deux fois sur l'autel.</p> + +<p>«Il se nomma: deux siècles l'un contre l'autre armés se tournèrent +vers lui, comme attendant leur sort: il fit silence, et s'assit +arbitre entre eux.»</p> + +<p>Bonaparte approchait de sa fin; rongé d'une plaie intérieure, +envenimée par le chagrin, il l'avait portée, cette plaie, au sein de +la prospérité: c'était le seul héritage qu'il eût reçu de son père; le +reste lui venait des munificences de Dieu.</p> + +<p>Déjà il comptait six années d'exil; il lui avait fallu moins de temps +pour conquérir l'Europe. Il restait presque toujours renfermé, et +lisait Ossian de la traduction italienne de Cesarotti. Tout +l'attristait sous <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> un ciel où la vie semblait plus courte, le +soleil restant trois jours de moins dans cet hémisphère que dans le +nôtre. Quand Bonaparte sortait, il parcourait des sentiers scabreux +que bordaient des aloès et des genêts odoriférants. Il se promenait +parmi les gommiers à fleurs rares que les vents généraux faisaient +pencher du même côté, ou il se cachait dans les gros nuages qui +roulaient à terre. On le voyait assis sur les bases du <span class="italic">pic de Diane</span>, +du <span class="italic" lang="en">Flay Staff</span>, du <span class="italic">Leader Hill</span>, contemplant la mer par les brèches +des montagnes. Devant lui se déroulait cet Océan qui d'une part baigne +les côtes de l'Afrique, de l'autre les rives américaines, et qui va, +comme un fleuve sans bords, se perdre dans les mers australes. Point +de terre civilisée plus voisine que le cap des Tempêtes. Qui dira les +pensées de ce Prométhée déchiré vivant par la mort, lorsque, la main +appuyée sur sa poitrine douloureuse, il promenait ses regards sur les +flots! Le Christ fut transporté au sommet d'une montagne d'où il +aperçut les royaumes du monde; mais pour le Christ il était écrit au +séducteur de l'homme: «Tu ne tenteras point le fils de Dieu.»</p> + +<p>Bonaparte, oubliant une pensée de lui, que j'ai citée (<span class="italic">ne m'étant pas +donné la vie, je ne me l'ôterai pas</span>), parlait de se tuer; il ne se +souvenait plus aussi de son <span class="italic">ordre du jour</span> à propos du suicide d'un +de ses soldats. Il espérait assez dans l'attachement de ses compagnons +de captivité pour croire qu'ils consentiraient à s'étouffer avec lui à +la vapeur d'un brasier: l'illusion était grande. Tels sont les +enivrements d'une longue domination; mais il ne faut considérer, dans +les impatiences de Napoléon, que le degré de souffrance <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> +auquel il était parvenu. M. de Las Cases ayant écrit à Lucien sur un +morceau de soie blanche, en contravention avec les règlements, reçut +l'ordre de quitter Sainte-Hélène<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Lien vers la note 66"><span class="small">[66]</span></a>: son absence augmenta le vide +autour du banni.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> Le 18 mai 1817, lord Holland, dans la Chambre des pairs, fit +une proposition au sujet des plaintes transmises en Angleterre par le +général Montholon: «La postérité n'examinera pas, dit-il, <span class="italic">si Napoléon +a été justement puni de ses crimes</span>, mais si l'Angleterre a montré la +générosité qui convenait à une grande nation.» Lord Bathurst combattit +la motion.</p> + +<p>Le cardinal Fesch dépêcha d'Italie deux prêtres<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Lien vers la note 67"><span class="small">[67]</span></a> à son neveu. La +princesse Borghèse sollicitait la faveur de rejoindre son frère: «Non, +dit Napoléon, je ne veux pas qu'elle soit témoin de mon humiliation et +des insultes auxquelles je suis exposé.» Cette sœur aimée, <span class="italic" lang="la">germana +Jovis</span>, ne traversa pas les mers; elle mourut aux lieux où Napoléon +avait laissé sa renommée.</p> + +<p>Des projets d'enlèvement se formèrent: un colonel <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> Latapie, à +la tête d'une bande d'aventuriers américains, méditait une descente à +Sainte-Hélène. Johnston, hardi contrebandier, prétendit dérober +Bonaparte au moyen d'un bateau sous-marin. De jeunes lords entraient +dans ces projets; on conspirait pour rompre les chaînes de +l'oppresseur; on aurait laissé périr dans les fers, sans y penser, le +libérateur du genre humain. Bonaparte espérait sa délivrance des +mouvements politiques de l'Europe. S'il eût vécu jusqu'en 1830, +peut-être nous serait-il revenu; mais qu'eût-il fait parmi nous? il +eût semblé caduc et arriéré au milieu des idées nouvelles. Jadis sa +tyrannie paraissait liberté à notre servitude; maintenant sa grandeur +paraîtrait despotisme à notre petitesse. À l'époque actuelle tout est +décrépit dans un jour; qui vit trop, meurt vivant. En avançant dans la +vie, nous laissons trois ou quatre images de nous, différentes les +unes des autres; nous les revoyons ensuite dans la vapeur du passé +comme des portraits de nos différents âges.</p> + +<p>Bonaparte affaibli ne s'occupait plus que comme un enfant: il +s'amusait à creuser dans son jardin un petit bassin; il y mit quelques +poissons: le mastic du bassin se trouvant mêlé de cuivre, les poissons +moururent. Bonaparte dit: «Tout ce qui m'attache est frappé.»</p> + +<p>Vers la fin de février 1821. Napoléon fut obligé de se coucher et ne +se leva plus. «Suis-je assez tombé!» murmurait-il: «je remuais le +monde et je ne puis soulever ma paupière!» Il ne croyait pas à la +médecine et s'opposait à une consultation d'Antomarchi<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Lien vers la note 68"><span class="small">[68]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> +avec des médecins de <span lang="en">James-Town</span>. Il admit cependant à son lit de mort +le docteur Arnold. Du 13 au 27 avril, il dicta son testament; le 28, +il ordonna d'envoyer son cœur à Marie-Louise; il défendit à tout +chirurgien anglais de porter la main sur lui après son décès. Persuadé +qu'il succombait à la maladie dont avait été atteint son père, il +recommanda de faire passer au duc de Reichstadt le procès-verbal de +l'autopsie: le renseignement paternel est devenu inutile; Napoléon II +a rejoint Napoléon I<sup>er</sup>.</p> + +<p>À cette dernière heure, le sentiment religieux dont Bonaparte avait +toujours été pénétré se réveilla. Thibaudeau, dans ses <span class="italic">Mémoires sur +le Consulat</span>, raconte, à propos du rétablissement du culte, que le +premier consul lui avait dit: «Dimanche dernier, au milieu du silence +de la nature, je me promenais dans ces jardins (la Malmaison); le son +de la cloche de Ruel vint tout à coup frapper mon oreille, et +renouvela toutes les impressions de ma jeunesse; je fus ému, tant est +forte la puissance des premières habitudes, et je me dis: S'il en est +ainsi pour moi, quel effet de pareils souvenirs ne doivent-ils pas +produire sur les hommes simples et crédules? Que vos philosophes +<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> répondent à cela!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . et, +levant les mains vers le ciel: Quel est celui qui a fait tout cela?»</p> + +<p>En 1797, par sa proclamation de Macerata, Bonaparte autorise le séjour +des prêtres français réfugiés dans les États du pape, défend de les +inquiéter, ordonne aux couvents de les nourrir, et leur assigne un +traitement en argent.</p> + +<p>Ses variations en Égypte, ses colères contre l'Église dont il était le +restaurateur, montrent qu'un instinct de spiritualisme dominait au +milieu même de ses égarements, car ses chutes et ses irritations ne +sont point d'une nature philosophique et portent l'empreinte du +caractère religieux.</p> + +<p>Bonaparte, donnant à Vignale les détails de la chapelle ardente dont +il voulait qu'on environnât sa dépouille, crut s'apercevoir que sa +recommandation déplaisait à Antomarchi; il s'en expliqua avec le +docteur et lui dit: «Vous êtes au-dessus de ces faiblesses: mais que +voulez-vous, je ne suis ni philosophe ni médecin; je crois à Dieu; je +suis de la religion de mon père. N'est pas athée qui veut. . . . . . . +Pouvez-vous ne pas croire à Dieu? car enfin tout proclame son +existence, et les plus grands génies l'ont cru. . . . . . Vous êtes +médecin. . . . . ces gens-là ne brassent que de la matière: ils ne +croient jamais rien.»</p> + +<p>Fortes têtes du jour, quittez votre admiration pour Napoléon; vous +n'avez rien à faire de ce pauvre homme: ne se figurait-il pas qu'une +comète était venue le chercher, comme jadis elle emporta César? +<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> De plus, <span class="italic">il croyait à Dieu; il était de la religion de son +père;</span> il n'était pas <span class="italic">philosophe</span>; il n'était pas <span class="italic">athée</span>; il n'avait +pas, comme vous, livré de bataille à l'Éternel, bien qu'il eût vaincu +bon nombre de rois; il trouvait que <span class="italic">tout proclamait l'existence</span> de +l'Être suprême; il déclarait que les <span class="italic">plus grands génies avaient cru à +cette existence</span>, et il voulait croire comme ses pères. Enfin, chose +monstrueuse! ce premier homme des temps modernes, cet homme de tous +les siècles, était chrétien dans le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle! Son testament +commence par cet article:</p> + +<p class="quote">«<span class="smcap">Je meurs dans la religion apostolique et romaine, dans le sein + de laquelle je suis né il y a plus de cinquante ans.</span>»</p> + +<p>Au troisième paragraphe du testament de Louis XVI on lit:</p> + +<p class="quote">«<span class="smcap">Je meurs dans l'union de notre sainte mère l'église catholique, + apostolique et romaine.</span>»</p> + +<p>La Révolution nous a donné bien des enseignements; mais en est-il un +seul comparable à celui-ci? Napoléon et Louis XVI faisant la même +profession de foi! Voulez-vous savoir le prix de la croix? Cherchez +dans le monde entier ce qui convient le mieux à la vertu malheureuse, +ou à l'homme de génie mourant.</p> + +<p>Le 3 mai, Napoléon se fit administrer l'extrême-onction et reçut le +saint viatique. Le silence de la chambre n'était interrompu que par le +hoquet de la <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> mort mêlé au bruit régulier du balancier d'une +pendule: l'ombre, avant de s'arrêter sur le cadran, fit encore +quelques tours; l'astre qui la dessinait avait de la peine à +s'éteindre. Le 4, la tempête de l'agonie de <span lang="en">Cromwell</span> s'éleva: presque +tous les arbres de Longwood furent déracinés. Enfin, le 5, à six +heures moins onze minutes du soir, au milieu des vents, de la pluie et +du fracas des flots, Bonaparte rendit à Dieu le plus puissant souffle +de vie qui jamais anima l'argile humaine. Les derniers mots saisis sur +les lèvres du conquérant furent: «<span class="italic">Tête... armée</span>, ou <span class="italic">tête d'armée</span>.» +Sa pensée errait encore au milieu des combats. Quand il ferma pour +jamais les yeux, son épée, expirée avec lui, était couchée à sa +gauche, un crucifix reposait sur sa poitrine: le symbole pacifique +appliqué au cœur de Napoléon calma les palpitations de ce cœur, +comme un rayon du ciel fait tomber la vague.</p> + +<p class="p2">Bonaparte désira d'abord être enseveli dans la cathédrale d'Ajaccio, +puis, par un codicille daté du 16 avril 1821, il légua ses os à la +France: le ciel l'avait mieux servi: son véritable mausolée est le +rocher où il expira: revoyez mon récit de la mort du duc d'Enghien. +Napoléon, prévoyant à ses dernières volontés l'opposition du +gouvernement britannique, fit choix éventuellement d'une sépulture à +Sainte-Hélène.</p> + +<p>Dans une étroite vallée appelée la vallée de <span class="italic">Slane</span> ou du <span class="italic">Géranium</span>, +maintenant du <span class="italic">Tombeau</span>, coule une source; les domestiques chinois de +Napoléon, fidèles comme le Javanais de Camoëns, avaient accoutumé d'y +remplir des amphores: des saules pleureurs pendent <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> sur la +fontaine; une herbe fraîche, parsemée de <span class="italic">tchampas</span>, croît autour. «Le +tchampas, malgré son éclat et son parfum, n'est pas une plante qu'on +recherche, parce qu'elle fleurit sur les tombeaux,» disent les poésies +sanscrites. Dans les déclivités des roches déboisées, végètent mal des +citronniers amers, des cocotiers porte-noix, des mélèzes et des +conises dont on recueille la gomme attachée à la barbe des chèvres.</p> + +<p>Napoléon se plaisait aux saules de la fontaine; il demandait la paix à +la vallée de Slane, comme Dante banni demandait la paix au cloître de +Corvo. En reconnaissance du repos passager qu'il y goûta les derniers +jours de sa vie, il indiqua cette vallée pour l'abri de son repos +éternel. Il disait en parlant de la source: «Si Dieu voulait que je me +rétablisse, j'élèverais un monument dans le lieu où elle jaillit.» Ce +monument fut son tombeau. Du temps de Plutarque, dans un endroit +consacré aux nymphes aux bords du Strymon, on voyait encore un siège +de pierre sur lequel s'était assis Alexandre.</p> + +<p>Napoléon, botté, éperonné, habillé en uniforme de colonel de la garde, +décoré de la Légion d'honneur, fut exposé mort dans sa couchette de +fer; sur ce visage qui ne s'étonna jamais, l'âme, en se retirant, +avait laissé une stupeur sublime. Les planeurs et les menuisiers +soudèrent et clouèrent Bonaparte en une quadruple bière d'acajou, de +plomb, d'acajou encore et de fer-blanc; on semblait craindre qu'il ne +fût jamais assez emprisonné. Le manteau que le vainqueur d'autrefois +portait aux vastes funérailles de Marengo servit de drap mortuaire au +cercueil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Les obsèques se firent le 28 mai. Le temps était beau; quatre +chevaux, conduits par des palefreniers à pied, tiraient le corbillard; +vingt-quatre grenadiers anglais, sans armes, l'environnaient; suivait +le cheval de Napoléon. La garnison de l'île bordait les précipices du +chemin. Trois escadrons de dragons précédaient le cortège; le 20<sup>e</sup> +régiment d'infanterie, les soldats de marine, les volontaires de +Sainte-Hélène, l'artillerie royale avec quinze pièces de canon, +fermaient la marche. Des groupes de musiciens, placés de distance en +distance sur les rochers, se renvoyaient des airs lugubres. À un +défilé, le corbillard s'arrêta; les vingt-quatre grenadiers sans armes +enlevèrent le corps et eurent l'honneur de le porter sur leurs épaules +jusqu'à la sépulture. Trois salves d'artillerie saluèrent les restes +de Napoléon au moment où il descendit dans la terre: tout le bruit +qu'il avait fait sur cette terre ne pénétrait pas à deux lignes +au-dessous.</p> + +<p>Une pierre qui devait être employée à la construction d'une nouvelle +maison pour l'exilé est abaissée sur son cercueil comme la trappe de +son dernier cachot.</p> + +<p>On récita les versets du psaume 87: «J'ai été pauvre et plein de +travail dans ma jeunesse; j'ai été élevé, puis humilié... j'ai été +percé de vos colères.» De minute en minute le vaisseau amiral tirait. +Cette harmonie de la guerre, perdue dans l'immensité de l'Océan, +répondait au <span class="italic" lang="la">requiescat in pace</span>. L'empereur, enterré par ses +vainqueurs de Waterloo, avait ouï le dernier coup de canon de cette +bataille; il n'entendit point la dernière détonation dont l'Angleterre +troublait et honorait son sommeil à Sainte-Hélène. Chacun se <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> +retira, tenant en main une branche de saule comme en revenant de la +fête des Palmes.</p> + +<p>Lord <span lang="en">Byron</span> crut que le dictateur des rois avait abdiqué sa renommée +avec son glaive, qu'il allait s'éteindre oublié. Le poète aurait dû +savoir que la destinée de Napoléon était une muse, comme toutes les +hautes destinées. Cette muse sut changer un dénoûment avorté en une +péripétie qui renouvelait son héros. La solitude de l'exil et de la +tombe de Napoléon a répandu sur une mémoire éclatante une autre sorte +de prestige. Alexandre ne mourut point sous les yeux de la Grèce; il +disparut dans les lointains superbes de Babylone. Bonaparte n'est +point mort sous les yeux de la France; il s'est perdu dans les +fastueux horizons des zones torrides. Il dort comme un ermite ou comme +un paria dans un vallon, au bout d'un sentier désert. La grandeur du +silence qui le presse égale l'immensité du bruit qui l'environna. Les +nations sont absentes, leur foule s'est retirée; l'oiseau des +tropiques, <span class="italic">attelé</span>, dit Buffon, <span class="italic">au char du soleil</span>, se précipite de +l'astre de la lumière; où se repose-t-il aujourd'hui? Il se repose sur +des cendres dont le poids a fait pencher le globe.</p> + +<p class="poem p2"><span class="italic" lang="la">Imposuerunt omnes sibi diademata, post mortem ejus.<br> + . . . et multiplicata sunt mala in terra</span> (<span class="smcap">Machab.</span>).</p> + +<p>«Ils prirent tous le diadème après sa mort... et les maux se +multiplièrent sur la terre.»</p> + +<p>Ce résumé des Machabées sur Alexandre semble être fait pour Napoléon: +«Les diadèmes ont été <span class="italic">pris</span> et les maux se sont multipliés sur la +terre.» Vingt années se sont à peine écoulées depuis la mort de +Bonaparte, et déjà la monarchie française et la monarchie <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> +espagnole ne sont plus. La carte du monde a changé; il a fallu +apprendre une géographie nouvelle; séparés de leurs légitimes +souverains, des peuples ont été jetés à des souverains de rencontre; +des acteurs renommés sont descendus de la scène où sont montés des +acteurs sans nom; les aigles se sont envolés de la cime du haut pin +tombé dans la mer, tandis que de frêles coquillages se sont attachés +aux flancs du tronc encore protecteur.</p> + +<p>Comme en dernier résultat tout marche à ses fins, <span class="italic">le terrible esprit +de nouveauté qui parcourait le monde</span>, disait l'empereur, et auquel il +avait opposé la barre de son génie, reprend son cours; les +institutions du conquérant défaillent; il sera la dernière des grandes +existences individuelles; rien ne dominera désormais dans les sociétés +infimes et nivelées; l'ombre de Napoléon s'élèvera seule à l'extrémité +du vieux monde détruit, comme le fantôme du déluge au bord de son +abîme: la postérité lointaine découvrira cette ombre par-dessus le +gouffre où tomberont des siècles inconnus, jusqu'au jour marqué de la +renaissance sociale.</p> + +<p class="p2">Puisque c'est ma propre vie que j'écris en m'occupant de celles des +autres, grandes ou petites, je suis forcé de mêler cette vie aux +choses et aux hommes, quand par hasard elle est rappelée. Ai-je +traversé d'une traite, sans m'y arrêter jamais, le souvenir du déporté +qui, dans sa prison de l'Océan, attendait l'exécution de l'arrêt de +Dieu? Non.</p> + +<p>La paix que Napoléon n'avait pas conclue avec les rois ses geôliers, +il l'avait faite avec moi: J'étais fils <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> de la mer comme lui, +ma nativité était du rocher comme la sienne. Je me flatte d'avoir +mieux connu Napoléon que ceux qui l'ont vu plus souvent et approché de +plus près.</p> + +<p>Napoléon à Sainte-Hélène, cessant d'avoir à garder contre moi sa +colère, avait renoncé à ses inimitiés; devenu plus juste à mon tour, +j'écrivis dans le <span class="italic">Conservateur</span> cet article:</p> + +<p>«Les peuples ont appelé Bonaparte un fléau; mais les fléaux de Dieu +conservent quelque chose de l'éternité et de la grandeur du courroux +divin dont ils émanent: <span class="italic" lang="la">Ossa arida... dabo vobis spiritum et +viveris.</span> Ossements arides, je vous donnerai mon souffle et vous +vivrez. Né dans une île pour aller mourir dans une île, aux limites de +trois continents; jeté au milieu des mers où Camoëns sembla le +prophétiser en y plaçant le génie des tempêtes, Bonaparte ne se peut +remuer sur son rocher que nous n'en soyons avertis par une secousse; +un pas du nouvel Adamastor à l'autre pôle se fait sentir à celui-ci. +Si Napoléon, échappé aux mains de ses geôliers, se retirait aux +États-Unis, ses regards attachés sur l'Océan suffiraient pour troubler +les peuples de l'ancien monde; sa seule présence sur le rivage +américain de l'Atlantique forcerait l'Europe à camper sur le rivage +opposé<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Lien vers la note 69"><span class="small">[69]</span></a>.»</p> + +<p>Cet article parvint à Bonaparte à Sainte-Hélène; une main qu'il +croyait ennemie versa le dernier baume sur ses blessures; il dit à M. +de Montholon:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> «Si, en 1814 et en 1815, la confiance royale n'avait point +été placée dans des hommes dont l'âme était détrempée par des +circonstances trop fortes, ou qui, renégats à leur patrie, ne voient +de salut et de gloire pour le trône de leur maître que dans le joug de +la Sainte Alliance; si le duc de Richelieu, dont l'ambition fut de +délivrer son pays de la présence des baïonnettes étrangères, si +Chateaubriand, qui venait de rendre à Gand d'éminents services, +avaient eu la direction des affaires, la France serait sortie +puissante et redoutée de ces deux grandes crises nationales. +Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré: ses ouvrages +l'attestent. Son style n'est pas celui de Racine, c'est celui du +prophète. Si jamais il arrive au timon des affaires, il est possible +que Chateaubriand s'égare: tant d'autres y ont trouvé leur perte! Mais +ce qui est certain, c'est que tout ce qui est grand et national doit +convenir à son génie, et qu'il eût repoussé avec indignation ces actes +infamants de l'administration d'alors<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Lien vers la note 70"><span class="small">[70]</span></a>.»</p> + +<p>Telles ont été mes dernières relations avec Bonaparte.—Pourquoi ne +conviendrais-je pas que ce jugement <span class="italic">chatouille de mon cœur +l'orgueilleuse faiblesse</span>. Bien de petits hommes à qui j'ai rendu de +grands services ne m'ont pas jugé si favorablement que le géant dont +j'avais osé attaquer la puissance.</p> + +<p class="p2">Tandis que le monde napoléonien s'effaçait, je m'enquérais des lieux +où Napoléon lui-même s'était évanoui. Le tombeau de Sainte-Hélène a +déjà usé un des <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> saules ses contemporains: l'arbre décrépit +et tombé est mutilé chaque jour par les pèlerins. La sépulture est +entourée d'un grillage en fonte; trois dalles sont posées +transversalement sur la fosse; quelques iris croissent aux pieds et à +la tête; la fontaine de la vallée coule encore là où des jours +prodigieux se sont taris. Des voyageurs apportés par la tempête +croient devoir consigner leur obscurité à la sépulture éclatante. Une +vieille s'est établie auprès et vit de l'ombre d'un souvenir; un +invalide fait sentinelle dans une guérite.</p> + +<p>Le vieux Longwood, à deux cents pas du nouveau, est abandonné. À +travers un enclos rempli de fumier, on arrive à une écurie; elle +servait de chambre à coucher à Bonaparte. Un nègre vous montre une +espèce de couloir occupé par un moulin à bras et vous dit: «<span class="italic" lang="en">Here he +dead</span>, ici il mourut.» La chambre où Napoléon reçut le jour n'était +vraisemblablement ni plus grande ni plus riche.</p> + +<p>Au nouveau Longwood, <span class="italic">Plantation House</span>, chez le gouverneur, on voit +le duc de Wellington en peinture et les tableaux de ses batailles. Une +armoire vitrée renferme un morceau de l'arbre près duquel se trouvait +le général anglais à Waterloo; cette relique est placée entre une +branche d'olivier cueillie au jardin des Olives et des ornements de +sauvages de la mer du Sud: bizarre association des abuseurs des +vagues. Inutilement le vainqueur veut ici se substituer au vaincu, +sous la protection d'un rameau de la Terre sainte et du souvenir de +<span lang="en">Cook</span>; il suffit qu'on retrouve à Sainte-Hélène la solitude, l'Océan et +Napoléon.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> Si l'on recherchait l'histoire de la transformation des bords +illustrés par des tombeaux, des berceaux, des palais, quelle variété +de choses et de destinées ne verrait-on pas, puisque de si étranges +métamorphoses s'opèrent, jusque dans les habitations obscures +auxquelles sont attachées nos chétives vies! Dans quelle hutte naquit +Clovis? Dans quel chariot Attila reçut-il le jour? Quel torrent couvre +la sépulture d'Alaric? Quel chacal occupe la place du cercueil en or +ou en cristal d'Alexandre? Combien de fois ces poussières ont-elles +changé de place? Et tous ces mausolées de l'Égypte et des Indes, à qui +appartiennent-ils? Dieu seul connaît la cause de ces mutations liées à +des mystères de l'avenir: il est pour les hommes des vérités cachées +dans la profondeur du temps; elles ne se manifestent qu'à l'aide des +siècles, comme il y a des étoiles si éloignées de la terre que leur +lumière n'est pas encore parvenue jusqu'à nous.</p> + +<p class="p2">Mais tandis que j'écrivais ceci le temps a marché; il a produit un +événement qui aurait de la grandeur, si les événements ne tombaient +aujourd'hui dans la boue. On a redemandé à Londres la dépouille de +Bonaparte; la demande a été accueillie: qu'importent à l'Angleterre de +vieux ossements? Elle nous fera tant que nous voudrons de ces sortes +de présents. Les dépouilles de Napoléon nous sont revenues au moment +de notre humiliation; elles auraient pu subir le droit de visite; mais +l'étranger s'est montré facile: il a donné un laissez-passer aux +cendres.</p> + +<p>La translation des restes de Napoléon est une faute contre la +renommée. Une sépulture à Paris ne vaudra <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> jamais la vallée +de Slane: qui voudrait voir Pompée ailleurs que dans le sillon de +sable élevé par un pauvre affranchi, aidé d'un vieux légionnaire<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Lien vers la note 71"><span class="small">[71]</span></a>? +Que ferons-nous de ces magnifiques reliques au milieu de nos misères? +Le granit le plus dur représentera-t-il la pérennité des œuvres de +Bonaparte? Encore si nous possédions un Michel-Ange pour sculpter la +statue funèbre? Comment façonnera-t-on le monument? Aux petits hommes +des mausolées, aux grands hommes une pierre et un nom. Du moins, si on +avait suspendu le cercueil au couronnement de l'Arc de Triomphe, si +les nations avaient aperçu de loin leur maître porté sur les épaules +de ses victoires? L'urne de Trajan n'était-elle pas placée à Rome au +haut de sa colonne? Napoléon, parmi nous, se perdra dans la tourbe de +ces va-nu-pieds de morts qui se dérobent en silence. Dieu veuille +qu'il ne soit pas exposé aux vicissitudes de nos changements +politiques, tout défendu qu'il est par Louis XIV, Vauban et Turenne! +Gare ces violations de tombeaux si communes dans notre patrie! Qu'un +certain côté de la Révolution triomphe, et la poussière du conquérant +pourra rejoindre les poussières que nos passions ont dispersées: on +oubliera le vainqueur des peuples pour ne se souvenir que de +l'oppresseur des libertés. Les os de Napoléon ne reproduiront pas son +génie, ils enseigneront son despotisme à de médiocres soldats.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, une frégate a été fournie à un <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> fils de +Louis-Philippe<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Lien vers la note 72"><span class="small">[72]</span></a>: un nom cher à nos anciennes victoires maritimes la +protégeait sur les flots. Parti de Toulon, où Bonaparte s'était +embarqué dans sa puissance pour la conquête de l'Égypte, le nouvel +Argo est venu à Sainte-Hélène revendiquer le néant. Le sépulcre, avec +son silence, continuait à s'élever immobile dans la vallée de Slane ou +du Géranium. Des deux saules pleureurs, l'un était tombé; lady Dallas, +femme d'un gouverneur de l'île, avait fait planter en remplacement de +l'arbre défailli dix-huit jeunes saules et trente-quatre cyprès; la +source, toujours là, coulait comme quand Napoléon en buvait l'eau. +Pendant toute une nuit, sous la conduite d'un capitaine anglais nommé +Alexander, on a travaillé à percer le monument. Les quatre cercueils +emboîtés les uns dans les autres, le cercueil d'acajou, le cercueil de +plomb, le second cercueil d'acajou ou de bois des îles et le cercueil +de fer-blanc, ont été trouvés intacts. On procéda à l'inspection de +ces moules de momie sous une tente, au milieu d'un cercle d'officiels +dont quelques-uns avaient connu Bonaparte.</p> + +<p>«Lorsque la dernière bière fut ouverte, les regards s'y plongèrent. +Ils vinrent, dit l'abbé Coquereau, se heurter contre une masse +blanchâtre qui couvrait le corps dans toute son étendue. Le docteur +Gaillard, la touchant, reconnut un coussin de satin blanc qui +garnissait à l'intérieur la paroi supérieure du cercueil: il s'était +détaché et enveloppait la dépouille comme un linceul . . . . . . . . . +Tout le corps paraissait couvert comme d'une <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> mousse +légère; on eût dit que nous l'apercevions à travers un nuage diaphane. +C'était bien sa tête: un oreiller l'exhaussait un peu; son large +front, ses yeux dont les orbites se dessinaient sous les paupières, +garnies encore de quelques cils; ses joues étaient bouffies, son nez +seul avait souffert, sa bouche entr'ouverte laissait apercevoir trois +dents d'une grande blancheur; sur son menton se distinguait +parfaitement l'empreinte de la barbe; ses deux mains surtout +paraissaient appartenir à quelqu'un de respirant encore, tant elles +étaient vives de ton et de coloris; l'une d'elles, la main gauche, +était un peu plus élevée que la droite; ses ongles avaient poussé +après la mort: ils étaient longs et blancs; une de ses bottes était +décousue et laissait passer quatre doigts de ses pieds d'un blanc +mat<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Lien vers la note 73"><span class="small">[73]</span></a>.»</p> + +<p>Qu'est-ce qui a frappé les nécrobies? L'inanité des choses terrestres? +la vanité de l'homme? Non, la beauté du mort; ses ongles seulement +s'étaient allongés, pour déchirer, je présume, ce qui restait de +liberté au monde. Ses pieds, rendus à l'humilité, ne s'appuyaient plus +sur des coussins de diadème; ils reposaient nus dans leur poussière. +Le fils de Condé était aussi habillé dans le fossé de Vincennes; +cependant Napoléon, si bien conservé, était arrivé tout juste à ces +<span class="italic">trois dents</span> que les balles avaient laissées à la mâchoire du duc +d'Enghien.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> L'astre éclipsé à Sainte-Hélène a reparu à la grande joie des +peuples: l'univers a revu Napoléon; Napoléon n'a point revu l'univers. +Les cendres vagabondes du conquérant ont été regardées par les mêmes +étoiles qui le guidèrent à son exil: Bonaparte a passé par le tombeau, +comme il a passé partout, sans s'y arrêter. Débarqué au Havre, le +cadavre est arrivé à l'Arc de Triomphe, dais sous lequel le soleil +montre son front à certains jours de l'année. Depuis cet Arc jusqu'aux +Invalides, on n'a plus rencontré que des colonnes de planches, des +bustes de plâtre, une statue du grand Condé (hideuse bouillie qui +pleurait), des obélisques de sapin remémoratifs de la vie +indestructible du vainqueur. Un froid rigoureux faisait tomber les +généraux autour du char funèbre, comme dans la retraite de Moscou. +Rien n'était beau hormis le bateau de deuil qui avait porté en silence +sur la Seine Napoléon et un crucifix.</p> + +<p>Privé de son catafalque de rochers, Napoléon est venu s'ensevelir dans +les immondices de Paris. Au lieu de vaisseaux qui saluaient le nouvel +Hercule, consumé sur le mont Œta, les blanchisseuses de Vaugirard +rôderont alentour avec des invalides inconnus à la grande armée. Pour +préluder à cette impuissance, de petits hommes n'ont rien pu imaginer +de mieux qu'un salon de Curtius en plein vent. Après quelques jours de +pluie, il n'est demeuré de ces décorations que des bribes crottées. +Quoi qu'on fasse, on verra toujours au milieu des mers le vrai +sépulcre du triomphateur: à nous le corps, à Sainte-Hélène la vie +immortelle.</p> + +<p>Napoléon a clos l'ère du passé: il a fait la guerre <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> trop +grande pour qu'elle revienne de manière à intéresser l'espèce humaine. +Il a tiré impétueusement sur ses talons les portes du temple de Janus; +et il a entassé derrière ces portes des monceaux de cadavres, afin +qu'elles ne se puissent rouvrir.</p> + +<p class="p2">En Europe je suis allé visiter les lieux où Bonaparte aborda après +avoir rompu son ban à l'île d'Elbe. Je descendis à l'auberge de +Cannes<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Lien vers la note 74"><span class="small">[74]</span></a> au moment même que le canon tirait en commémoration du 29 +juillet; un de ces résultats de l'incursion de l'empereur, non sans +doute prévu par lui. La nuit était close quand j'arrivai au golfe +Juan; je mis pied à terre à une maison isolée au bord de la grande +route. Jacquemin, potier et aubergiste, propriétaire de cette maison, +me mena à la mer. Nous prîmes des chemins creux entre des oliviers +sous lesquels Bonaparte avait bivouaqué: Jacquemin lui-même l'avait +reçu et me conduisait. À gauche du sentier de traverse s'élevait une +espèce de hangar: Napoléon, qui envahissait seul la France, avait +déposé dans ce hangar les effets de son débarquement.</p> + +<p>Parvenu à la grève, je vis une mer calme que ne <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> ridait pas +le plus petit souffle; la lame, mince comme une gaze, se déroulait sur +le sablon sans bruit et sans écume. Un ciel émerveillable, tout +resplendissant de constellations, couronnait ma tête. Le croissant de +la lune s'abaissa bientôt et se cacha derrière une montagne. Il n'y +avait dans le golfe qu'une seule barque à l'ancre, et deux bateaux: à +gauche on apercevait le phare d'Antibes, à droite les îles de Lérins; +devant moi, la haute mer s'ouvrait au midi vers cette Rome où +Bonaparte m'avait d'abord envoyé.</p> + +<p>Les îles de Lérins, aujourd'hui îles Sainte-Marguerite, reçurent +autrefois quelques chrétiens fuyant devant les Barbares. Saint Honorat +venant de Hongrie aborda l'un de ces écueils: il monta sur un palmier, +fit le signe de la croix, tous les serpents expirèrent, c'est-à-dire +le paganisme disparut, et la nouvelle civilisation naquit dans +l'Occident.</p> + +<p>Quatorze cents ans après, Bonaparte vint terminer cette civilisation +dans les lieux où le saint l'avait commencée. Le dernier solitaire de +ces laures fut le Masque de fer, si le Masque de fer est une réalité. +Du silence du golfe Juan, de la paix des îles aux anciens anachorètes, +sortit le bruit de Waterloo, qui traversa l'Atlantique, et vint +expirer à Sainte-Hélène.</p> + +<p>Entre les souvenirs de deux sociétés, entre un monde éteint et un +monde prêt à s'éteindre, la nuit, au bord abandonné de ces marines, on +peut supposer ce que je sentis. Je quittai la plage dans une espèce de +consternation religieuse, laissant le flot passer et repasser, sans +l'effacer, sur la trace de l'avant-dernier pas de Napoléon.</p> + +<p>À la fin de chaque grande époque, on entend quelque <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> voix +dolente des regrets du passé, et qui sonne le <span class="italic">couvre-feu</span>: ainsi +gémirent ceux qui virent disparaître Charlemagne, saint Louis, +François I<sup>er</sup>, Henri IV et Louis XIV. Que ne pourrais-je pas dire à +mon tour, témoin oculaire que je suis de deux ou trois mondes écoulés? +Quand on a rencontré comme moi Washington et Bonaparte, que reste-t-il +à regarder derrière la charrue du Cincinnatus américain et la tombe de +Sainte-Hélène? Pourquoi ai-je survécu au siècle et aux hommes à qui +j'appartenais par la date de ma vie? Pourquoi ne suis-je pas tombé +avec mes contemporains, les derniers d'une race épuisée? Pourquoi +suis-je demeuré seul à chercher leurs os dans les ténèbres et la +poussière d'une catacombe remplie? Je me décourage de durer. Ah! si du +moins j'avais l'insouciance d'un de ces vieux Arabes de rivage, que +j'ai rencontrés en Afrique! Assis les jambes croisées sur une petite +natte de corde, la tête enveloppée dans leur burnous, ils perdent +leurs dernières heures à suivre des yeux, parmi l'azur du ciel, le +beau phénicoptère qui vole le long des ruines de Carthage; bercés du +murmure de la vague, ils entr'oublient leur existence et chantent à +voix basse une chanson de la mer: ils vont mourir.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> LIVRE VII<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Lien vers la note 75"><span class="small">[75]</span></a></h1> + +<p class="resume" title="resume">Changement du monde. — Années de ma vie 1815, 1816. — Je suis + nommé pair de France. — Mon début à la tribune. — Divers + discours. — <span class="italic">Monarchie selon la Charte.</span> — Louis XVIII. — M. + Decazes. — Je suis rayé de la liste des ministres d'État. — Je + vends mes livres et ma Vallée. — Suite de mes discours en 1817 + et 1818. — Réunion Piet. — Le <span class="italic">Conservateur</span>. — De la morale + des intérêts matériels et de celle des devoirs. — Année de ma + vie 1820. — Mort du duc de Berry. — Naissance du duc de + Bordeaux. — Les dames de la halle de Bordeaux. — Je fais entrer + M. de Villèle et M. de Corbière dans leur premier ministère. — + Ma lettre au duc de Richelieu. — Billet du duc de Richelieu et + ma réponse. — Billets de M. de Polignac. — Lettres de M. de + Montmorency et de M. Pasquier. — Je suis nommé ambassadeur à + Berlin. — Je pars pour cette ambassade.</p> + +<p>Retomber de Bonaparte et de l'Empire à ce qui les a suivis, c'est +tomber de la réalité dans le néant, du sommet d'une montagne dans un +gouffre. Tout n'est-il pas terminé avec Napoléon? Aurais-je dû parler +d'autre chose? Quel personnage peut intéresser en dehors de lui? De +qui et de quoi peut-il être question, après un pareil homme? Dante a +eu seul le droit de s'associer aux grands poètes qu'il rencontre dans +les régions d'une autre vie. Comment nommer Louis XVIII en place de +l'empereur? Je rougis en pensant qu'il me faut nasillonner à cette +heure d'une foule d'infimes créatures dont je fais partie, êtres +douteux et nocturnes <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> que nous fûmes d'une scène dont le +large soleil avait disparu.</p> + +<p>Les bonapartistes eux-mêmes s'étaient racornis. Leurs membres +s'étaient repliés et contractés; l'âme manqua à l'univers nouveau +sitôt que Bonaparte retira son souffle; les objets s'effacèrent dès +qu'ils ne furent plus éclairés de la lumière qui leur avait donné le +relief et la couleur. Au commencement de ces <span class="italic">Mémoires</span> je n'eus à +parler que de moi: or, il y a toujours une sorte de primauté dans la +solitude individuelle de l'homme; ensuite je fus environné de +miracles: ces miracles soutinrent ma voix; mais à cette heure plus de +conquête d'Égypte, plus de batailles de Marengo, d'Austerlitz et +d'Iéna, plus de retraite de Russie, plus d'invasion de la France, de +prise de Paris, de retour de l'Île d'Elbe, de bataille de Waterloo, de +funérailles de Sainte-Hélène: quoi donc? des portraits à qui le génie +de Molière pourrait seul donner la gravité du comique!</p> + +<p>En m'exprimant sur notre peu de valeur, j'ai serré de près ma +conscience; je me suis demandé si je ne m'étais pas incorporé par +calcul à la nullité de ces temps, pour acquérir le droit de condamner +les autres; persuadé que j'étais <span class="italic" lang="it">in petto</span> que mon nom se lirait au +milieu de toutes ces effaçures. Non: je suis convaincu que nous nous +évanouirons tous: premièrement parce que nous n'avons pas en nous de +quoi vivre; secondement parce que le siècle dans lequel nous +commençons ou finissons nos jours n'a pas lui-même de quoi nous faire +vivre. Des générations mutilées, épuisées, dédaigneuses, sans foi, +vouées au néant qu'elles aiment, ne sauraient donner l'immortalité; +<span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> elles n'ont aucune puissance pour créer une renommée; quand +vous cloueriez votre oreille à leur bouche vous n'entendriez rien: nul +son ne sort du cœur des morts.</p> + +<p>Une chose cependant me frappe: le petit monde dans lequel j'entre à +présent était supérieur au monde qui lui a succédé en 1830; nous +étions des géants en comparaison de la société de cirons qui s'est +engendrée.</p> + +<p>La Restauration offre du moins un point où l'on peut retrouver de +l'importance: après la dignité d'un seul homme, cet homme passé, +renaquit la dignité des hommes. Si le despotisme a été remplacé par la +liberté, si nous entendons quelque chose à l'indépendance, si nous +avons perdu l'habitude de ramper, si les droits de la nature humaine +ne sont plus méconnus, c'est à la Restauration que nous en sommes +redevables<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Lien vers la note 76"><span class="small">[76]</span></a>. Aussi me jetai-je dans la mêlée pour, autant que je le +pouvais, raviver l'espèce quand l'individu fut fini.</p> + +<p>Allons, poursuivons notre tâche! descendons en gémissant jusqu'à moi +et à mes collègues. Vous m'avez vu au milieu de mes songes; vous allez +me voir dans mes réalités: si l'intérêt diminue, si je tombe, lecteur, +soyez juste, faites la part de mon sujet!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> Après la seconde rentrée du roi et la disparition finale de +Bonaparte, le ministère étant aux mains de M. le duc d'Otrante et de +M. le prince de Talleyrand, je fus nommé président du collège +électoral du département du Loiret<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Lien vers la note 77"><span class="small">[77]</span></a>. Les élections de 1815 +donnèrent <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> au roi la Chambre <span class="italic">introuvable</span>. Toutes les voix +se portaient sur moi à Orléans, lorsque l'ordonnance qui m'appelait à +la Chambre des pairs<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Lien vers la note 78"><span class="small">[78]</span></a> m'arriva. Ma carrière d'action à peine +commencée changea subitement de route: qu'eût-elle été si j'eusse été +placé dans la Chambre élective? Il est assez probable que cette +carrière aurait abouti, en cas de succès, au ministère de l'intérieur, +au lieu de me conduire au ministère des affaires étrangères. Mes +habitudes et mes mœurs étaient plus en rapport avec la pairie, et +quoique celle-ci me devînt hostile dès le premier moment, à cause de +mes opinions libérales, il est toutefois certain que mes doctrines sur +la liberté de la presse et contre le vasselage des étrangers donnèrent +à la noble Chambre cette popularité dont elle a joui tant qu'elle +souffrit mes opinions.</p> + +<p>Je reçus en arrivant le seul honneur que mes collègues m'aient jamais +fait pendant mes quinze années de résidence au milieu d'eux: je fus +nommé l'un des quatre secrétaires pour la session de 1816. Lord <span lang="en">Byron</span> +n'obtint pas plus de faveur lorsqu'il parut à la Chambre des lords, et +il s'en éloigna pour toujours; j'aurais dû rentrer dans mes déserts.</p> + +<p>Mon début à la tribune fut un discours sur <span class="italic">l'inamovibilité des +juges</span>: je louais le principe, mais j'en blâmais l'application +immédiate<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Lien vers la note 79"><span class="small">[79]</span></a>. Dans la révolution de 1830 les hommes de la gauche les +plus dévoués à <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> cette révolution voulaient suspendre pour un +temps l'inamovibilité.</p> + +<p>Le 22 février 1816, le duc de Richelieu nous apporta le testament +autographe de la reine; je montai à la tribune, et je dis:</p> + +<p>«Celui qui nous a conservé le testament de Marie-Antoinette<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Lien vers la note 80"><span class="small">[80]</span></a> avait +acheté la terre de Montboisier: juge de Louis XVI, il avait élevé dans +cette terre un monument à la mémoire du défenseur de Louis XVI, il +avait gravé lui-même sur ce monument une épitaphe en vers français à +la louange de M. de Malesherbes. Cette étonnante impartialité annonce +que tout est déplacé dans le monde moral<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Lien vers la note 81"><span class="small">[81]</span></a>.»</p> + +<p>Le 12 mars 1816, on agita la question des pensions ecclésiastiques. +«Vous refuseriez, disais-je, des aliments au pauvre vicaire qui +consacre aux autels le reste de ses jours, et vous accorderiez des +pensions à Joseph Lebon, qui fit tomber tant de têtes, à François +Chabot, qui demandait pour les émigrés une loi si simple qu'un enfant +pût les mener à la guillotine, à Jacques Roux, lequel, refusant au +Temple de recevoir le testament de Louis XVI, répondit à l'infortuné +monarque: Je ne suis chargé que de te conduire à la mort<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Lien vers la note 82"><span class="small">[82]</span></a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> On avait apporté à la Chambre héréditaire un projet de loi +relatif aux élections; je me prononçai pour le renouvellement intégral +de la Chambre des députés<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Lien vers la note 83"><span class="small">[83]</span></a>; ce n'est qu'en 1824, étant ministre, +que je le fis entrer dans la loi.</p> + +<p>Ce fut aussi dans ce premier discours sur la loi d'élections, en 1816, +que je répondis à un adversaire: «Je ne relève point ce qu'on a dit de +l'Europe attentive à nos discussions. Quant à moi, messieurs, je dois +sans doute au sang français qui coule dans mes veines cette impatience +que j'éprouve quand, pour déterminer mon suffrage, on me parle des +opinions placées hors ma patrie; et si l'Europe civilisée voulait +m'imposer la charte, j'irais vivre à Constantinople.»</p> + +<p>Le 9 avril 1816, je fis à la Chambre une proposition relative aux +puissances barbaresques. La Chambre décida qu'il y avait lieu de s'en +occuper. Je songeais déjà à combattre l'esclavage, avant que j'eusse +obtenu cette décision favorable de la pairie qui fut la première +intervention politique d'une grande puissance en faveur des Grecs: +«J'ai vu, disais-je à mes collègues, les ruines de Carthage; j'ai +rencontré parmi ces ruines les successeurs de ces malheureux chrétiens +pour la délivrance desquels saint Louis fit le sacrifice de sa vie. La +philosophie pourra prendre sa part de la gloire attachée au succès de +ma proposition et se <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> vanter d'avoir obtenu dans un siècle de +lumières ce que la religion tenta inutilement dans un siècle de +ténèbres<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Lien vers la note 84"><span class="small">[84]</span></a>.»</p> + +<p>J'étais placé dans une assemblée où ma parole, les trois quarts du +temps, tournait contre moi. On peut remuer une chambre populaire; une +chambre aristocratique est sourde. Sans tribune, à huis clos devant +des vieillards, restes desséchés de la vieille Monarchie, de la +Révolution et de l'Empire, ce qui sortait du ton le plus commun +paraissait folie. Un jour, le premier rang des fauteuils, tout près de +la tribune, était rempli de respectables pairs, plus sourds les uns +que les autres, la tête penchée en avant et tenant à l'oreille un +cornet dont l'embouchure était dirigée vers la tribune. Je les +endormis, ce qui est bien naturel. Un d'eux laissa tomber son cornet; +son voisin, réveillé par la chute, voulut ramasser poliment le cornet +de son confrère; il tomba. Le mal fut que je me pris à rire, quoique +je parlasse alors pathétiquement sur je ne sais plus quel sujet +d'humanité.</p> + +<p>Les orateurs qui réussissaient dans cette Chambre étaient ceux qui +parlaient sans idées, d'un ton égal et monotone, ou qui ne trouvaient +de sensibilité que pour s'attendrir sur les pauvres ministres. M. de +Lally-Tolendal tonnait en faveur des libertés publiques: il faisait +retentir les voûtes de notre solitude de l'éloge de trois ou quatre +lords de la chancellerie anglaise, ses aïeux, disait-il. Quand son +panégyrique de la liberté de la presse était terminé, arrivait un +<span class="italic">mais</span> <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> fondé sur des <span class="italic">circonstances</span>, lequel <span class="italic">mais</span> nous +laissait l'honneur sauf, sous l'utile surveillance de la censure.</p> + +<p>La Restauration donna un mouvement aux intelligences; elle délivra la +pensée comprimée par Bonaparte: l'esprit, comme une cariatide +déchargée de l'architecture qui lui courbait le front, releva la tête. +L'Empire avait frappé la France de mutisme; la liberté restaurée la +toucha et lui rendit la parole: il se trouva des talents de tribune +qui reprirent les choses où les Mirabeau et les Cazalès les avaient +laissées, et la Révolution continua son cours.</p> + +<p class="p2">Mes travaux ne se bornaient pas à la tribune, si nouvelle pour moi. +Épouvanté des systèmes que l'on embrassait et de l'ignorance de la +France sur les principes du gouvernement représentatif, j'écrivais et +je faisais imprimer <span class="italic">la Monarchie selon la Charte</span>. Cette publication +a été une des grandes époques de ma vie politique: elle me fit prendre +rang parmi les publicistes; elle servit à fixer l'opinion sur la +nature de notre gouvernement. Les journaux anglais portèrent cet écrit +aux nues; parmi nous, l'abbé Morellet même ne revenait pas de la +métamorphose de mon style et de la précision dogmatique des vérités.</p> + +<p><span class="italic">La Monarchie selon la Charte</span> est un catéchisme constitutionnel: +c'est là que l'on a puisé la plupart des propositions que l'on avance +comme nouvelles aujourd'hui. Ainsi ce principe, que <span class="italic">le roi règne et +ne gouverne pas</span>, se trouve tout entier dans les chapitres IV, V, VI +et VII sur la prérogative royale.</p> + +<p>Les principes constitutionnels étant posés dans la première partie de +la <span class="italic">Monarchie selon la Charte</span>, <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> j'examine dans la seconde +les systèmes des trois ministères qui jusqu'alors s'étaient succédé +depuis 1814 jusqu'à 1816; dans cette partie se rencontrent des +prédictions depuis trop vérifiées et des expositions de doctrines +alors cachées. On lit ces mots, chapitre XXVI, deuxième partie: «Il +passe pour constant, dans un certain parti, qu'une révolution de la +nature de la nôtre ne peut finir que par un changement de dynastie; +d'autres, plus modérés, disent par un changement dans l'ordre de +successibilité à la couronne.»</p> + +<p>Comme je terminais mon ouvrage, parut l'ordonnance du 5 septembre +1816: cette mesure dispersait le peu de royalistes rassemblés pour +reconstruire la monarchie légitime<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Lien vers la note 85"><span class="small">[85]</span></a>. Je me hâtai d'écrire le +<span class="italic">post-scriptum</span> qui fit faire explosion à la colère de M. le duc de +Richelieu et du favori de Louis XVIII, M. Decazes.</p> + +<p>Le <span class="italic">post-scriptum</span> ajouté, je courus chez M. Le Normant, mon libraire: +je trouvai en arrivant des alguazils et un commissaire de police qui +instrumentaient. Ils avaient saisi des paquets et apposé des scellés. +Je n'avais pas bravé Bonaparte pour être intimidé par M. Decazes: je +m'opposai à la saisie; je déclarai, comme Français libre et comme pair +de France, que je ne céderais qu'à la force: la force arriva et je me +retirai. Je me rendis le 18 septembre chez MM. Louis-Marthe Mesnier et +son collègue, notaires royaux; je protestai à leur étude et je les +requis de consigner ma déclaration du fait de l'arrestation de mon +ouvrage, <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> voulant assurer par cette protestation les droits +des citoyens français. M. Baude<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Lien vers la note 86"><span class="small">[86]</span></a> m'a imité en 1830.</p> + +<p>Je me trouvai engagé ensuite dans une correspondance assez longue avec +M. le chancelier, M. le ministre de la police et M. le procureur +général Bellart<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Lien vers la note 87"><span class="small">[87]</span></a>, jusqu'au 9 novembre, jour que le chancelier +m'annonça l'ordonnance rendue en ma faveur par le tribunal de première +instance, laquelle me remit en possession de mon ouvrage saisi. Dans +une de ses lettres, M. le chancelier me mandait qu'il avait été désolé +de voir le mécontentement que le roi avait exprimé publiquement de mon +ouvrage. Ce mécontentement venait des chapitres où je m'élevais contre +<span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> l'établissement d'un ministre de la police générale dans un +pays constitutionnel<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Lien vers la note 88"><span class="small">[88]</span></a>.</p> + +<p class="p2">Dans mon récit du voyage de Gand, vous avez vu ce que Louis XVIII +valait comme fils de Hugues Capet; dans mon écrit, <span class="italic">Le roi est mort: +vive le roi!</span> j'ai dit les qualités réelles de ce prince<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Lien vers la note 89"><span class="small">[89]</span></a>. Mais +l'homme n'est pas un et simple: pourquoi y a-t-il si peu de portraits +fidèles? parce qu'on a fait poser le modèle à telle époque de sa vie; +dix ans après, le portrait ne ressemble plus.</p> + +<p>Louis XVIII n'apercevait pas loin les objets devant lui ni autour de +lui; tout lui semblait beau ou laid d'après l'angle de son regard. +Atteint de son siècle, il est à craindre que la religion ne fût pour +le <span class="italic">roi très-chrétien</span> qu'un élixir propre à l'amalgame des drogues de +quoi se compose la royauté. L'imagination libertine qu'il avait reçue +de son grand-père aurait pu inspirer quelque défiance de ses +entreprises; mais il se connaissait, et quand il parlait d'une manière +affirmative, il se vantait en se raillant de lui-même. Je lui parlais +un jour de la nécessité d'un nouveau mariage pour M. le duc de +Bourbon, afin de rappeler la race des Condé à la vie: il approuvait +fort cette idée, quoiqu'il ne se souciât guère de ladite résurrection; +mais à ce propos il me parla de M. le comte d'Artois et me dit: «Mon +frère pourrait se remarier sans rien changer à la succession au trône, +il ne ferait que <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> des cadets; pour moi, je ne ferais que des +aînés: je ne veux point déshériter M. le duc d'Angoulême.» Et il se +rengorgea d'un air capable et goguenard; mais je ne prétendais +disputer au roi aucune puissance.</p> + +<p>Égoïste et sans préjugés, Louis XVIII voulait sa tranquillité à tout +prix: il soutenait ses ministres tant qu'ils avaient la majorité; il +les renvoyait aussitôt que cette majorité était ébranlée et que son +repos pouvait être dérangé: il ne balançait pas à reculer dès que, +pour obtenir la victoire, il eût fallu faire un pas en avant. Sa +grandeur était de la patience; il n'allait pas aux événements, les +événements venaient à lui.</p> + +<p>Sans être cruel, ce roi n'était pas humain; les catastrophes tragiques +ne l'étonnaient ni ne le touchaient pas: il se contenta de dire au duc +de Berry, qui s'excusait d'avoir eu le malheur de troubler par sa mort +le sommeil du roi: «J'ai fait ma nuit.» Pourtant cet homme tranquille, +lorsqu'il était contrarié, entrait dans d'horribles colères; enfin, ce +prince si froid, si insensible, avait des attachements qui +ressemblaient à des passions: ainsi se succédèrent dans son intimité +le comte d'Avaray, M. de Blacas, M. Decazes; madame de Balbi, madame +du Cayla: toutes ces personnes aimées étaient des favoris; +malheureusement, elles ont entre leurs mains beaucoup trop de lettres.</p> + +<p>Louis XVIII nous apparut dans toute la profondeur des traditions +historiques; il se montra avec le favoritisme des anciennes royautés. +Se fait-il dans le cœur des monarques isolés un vide qu'ils +remplissent <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> avec le premier objet qu'ils trouvent? Est-ce +sympathie, affinité d'une nature analogue à la leur? Est-ce une amitié +qui leur tombe du ciel pour consoler leurs grandeurs? Est-ce un +penchant pour un esclave qui se donne corps et âme, devant lequel on +ne se cache de rien, esclave qui devient un vêtement, un jouet, une +idée fixe liée à tous les sentiments, à tous les goûts, à tous les +caprices de celui qu'elle a soumis et qu'elle tient sous l'empire +d'une fascination invincible? Plus le favori a été bas et intime, +moins on le peut renvoyer, parce qu'il est en possession de secrets +qui feraient rougir s'ils étaient divulgués: ce préféré puise une +double force dans sa turpitude et dans les faiblesses de son maître.</p> + +<p>Quand le favori est par hasard un grand homme, comme l'obsesseur +Richelieu ou l'inrenvoyable Mazarin, les nations en le détestant +profitent de sa gloire ou de sa puissance; elles ne font que changer +un misérable roi de droit pour un illustre roi de fait.</p> + +<p class="p2">Aussitôt que M. Decazes<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Lien vers la note 90"><span class="small">[90]</span></a> fut nommé ministre, les voitures +encombrèrent le soir le quai Malaquais, pour <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> déposer dans le +salon du parvenu ce qu'il y avait de plus noble dans le faubourg +Saint-Germain. Le Français aura beau faire, il ne sera jamais qu'un +courtisan, n'importe de qui, pourvu que ce soit un puissant du jour.</p> + +<p>Il se forma bientôt en faveur du nouveau favori une coalition +formidable de bêtises. Dans la société démocratique, bavardez de +libertés, déclarez que vous voyez la marche du genre humain et +l'avenir des choses, en ajoutant à vos discours quelques croix +d'honneur, et vous êtes sûr de votre place; dans la société +aristocratique, jouez au whist, débitez d'un air grave et profond des +lieux communs et des bons mots arrangés d'avance, et la fortune de +votre génie est assurée.</p> + +<p>Compatriote de Murat, mais de Murat sans royaume, M. Decazes nous +était venu de la mère de Napoléon<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Lien vers la note 91"><span class="small">[91]</span></a>. Il était familier, obligeant, +jamais insolent; il me voulait du bien, je ne sais pourquoi je ne m'en +souciai pas: de là vint le commencement de mes disgrâces. Cela devait +m'apprendre qu'on ne doit jamais manquer de respect à un favori. Le +roi le combla de bienfaits et de crédit, et le maria dans la suite à +une personne <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> très bien née, fille de M. de +Sainte-Aulaire<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Lien vers la note 92"><span class="small">[92]</span></a>. Il est vrai que M. Decazes servait trop bien la +royauté; ce fut lui qui déterra le maréchal Ney dans les montagnes +d'Auvergne où il s'était caché.</p> + +<p>Fidèle aux inspirations de son trône, Louis XVIII disait de M. +Decazes: «Je l'élèverai si haut qu'il fera envie aux plus grands +seigneurs.» Ce mot, emprunté d'un autre roi, n'était qu'un +anachronisme: pour élever les autres, il faut être sûr de ne pas +descendre; or, au temps où Louis XVIII était arrivé, qu'était-ce que +les monarques? S'ils pouvaient encore faire la fortune d'un homme, ils +ne pouvaient en faire la grandeur; ils n'étaient plus que les +banquiers de leurs favoris.</p> + +<p>Madame Princeteau, sœur de M. Decazes, était une agréable, modeste +et excellente personne; le roi s'en était amouraché en perspective. M. +Decazes le père, que je vis dans la salle du trône en habit habillé, +l'épée au côté, chapeau sous le bras, n'eut cependant aucun succès.</p> + +<p>Enfin, la mort de M. le duc de Berry accrut les inimitiés de part et +d'autre et amena la chute du favori. J'ai dit que <span class="italic">les pieds lui +glissèrent dans le sang</span><a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Lien vers la note 93"><span class="small">[93]</span></a>, ce <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> qui ne signifie pas, à Dieu +ne plaise! qu'il fut coupable du meurtre, mais qu'il tomba dans la +mare rougie qui se forma sous le couteau de Louvel.</p> + +<p class="p2">J'avais résisté à la saisie de la <span class="italic">Monarchie selon la Charte</span> pour +éclairer la royauté abusée et pour soutenir la liberté de la pensée et +de la presse; j'avais embrassé franchement nos institutions et j'y +suis resté fidèle.</p> + +<p>Ces tracasseries passées, je demeurai saignant des blessures qu'on +m'avait faites à l'apparition de ma brochure. Je ne pris pas +possession de ma carrière politique sans porter les cicatrices des +coups que je reçus en entrant dans cette carrière: je m'y sentais mal, +je n'y pouvais respirer.</p> + +<p>Peu de temps après, une ordonnance contre-signée <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> Richelieu +me raya de la liste des ministres d'État<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Lien vers la note 94"><span class="small">[94]</span></a>, et je fus privé d'une +place réputée jusqu'alors inamovible; elle m'avait été donnée à Gand, +et la pension attachée à cette place me fut retirée: la main qui avait +pris Fouché me frappa.</p> + +<p>J'ai eu l'honneur d'être dépouillé trois fois pour la légitimité: la +première, pour avoir suivi les fils de saint Louis dans leur exil; la +seconde, pour avoir écrit en faveur des principes de la monarchie +<span class="italic">octroyée</span>, la troisième, pour m'être tu sur une loi funeste au moment +que je venais de faire triompher nos armes: la campagne d'Espagne +avait rendu des soldats au drapeau blanc, et si j'avais été maintenu +au pouvoir, j'aurais reporté nos frontières aux rives du Rhin<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Lien vers la note 95"><span class="small">[95]</span></a>.</p> + +<p>Ma nature me rendit parfaitement insensible à la perte de mes +appointements; j'en fus quitte pour me remettre à pied et pour aller, +les jours de pluie, en fiacre à la Chambre des pairs. Dans mon +équipage populaire, sous la protection de la canaille qui roulait +autour de moi, je rentrai dans les droits des prolétaires dont je fais +partie: du haut de mon char, je domine le train des rois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> Je fus obligé de vendre mes livres; M. Merlin les exposa à la +criée, à la salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Lien vers la note 96"><span class="small">[96]</span></a>. Je ne gardai +qu'un petit Homère grec, à la marge duquel se trouvaient des essais de +traductions et des remarques écrites de ma main. Bientôt il me fallut +tailler dans le vif; je demandai à M. le ministre de l'intérieur la +permission de mettre en loterie ma maison de campagne: la loterie fut +ouverte chez M. Denis, notaire. Il y avait quatre-vingt-dix billets à +1,000 francs chaque: les numéros ne furent point pris par les +royalistes; madame la duchesse d'Orléans, douairière, prit trois +numéros; mon ami M. Lainé, ministre de l'intérieur, qui avait +contre-signé l'ordonnance du 5 septembre et consenti dans le conseil à +ma radiation, prit, sous un faux nom, un quatrième billet. L'argent +fut rendu aux souscripteurs; toutefois, M. Lainé refusa de retirer ses +1,000 francs; il les laissa au notaire pour les pauvres.</p> + +<p>Peu de temps après, ma <span class="italic">Vallée-aux-Loups</span> fut vendue, comme on vend +les meubles des pauvres, sur la place du Châtelet<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Lien vers la note 97"><span class="small">[97]</span></a>. Je souffris +beaucoup de cette <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> vente; je m'étais attaché à mes arbres, +plantés et grandis, pour ainsi dire, dans mes souvenirs. La mise à +prix était de 50,000 francs; elle fut couverte par M. le vicomte de +Montmorency<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Lien vers la note 98"><span class="small">[98]</span></a>, qui seul osa mettre une surenchère de cent francs: la +<span class="italic">Vallée</span> lui resta. Il a depuis habité ma retraite; il n'est pas bon +de se mêler à ma fortune: cet homme de vertu n'est plus.</p> + +<p class="p2">Après la publication de <span class="italic">la Monarchie selon la Charte</span> et à +l'ouverture de la nouvelle session au mois de novembre 1816, je +continuai mes combats. Je fis à la Chambre des pairs, dans la séance +du 23 de ce mois, une proposition<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Lien vers la note 99"><span class="small">[99]</span></a> tendante à ce que le roi fût +humblement supplié de faire examiner ce qui s'était passé aux +dernières élections. La corruption et la violence du ministère dans +ces dernières élections étaient flagrantes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> Dans mon opinion sur le projet de loi relatif aux finances +(21 mars 1817), je m'élevai contre le titre XI de ce projet: il +s'agissait des forêts de l'État que l'on prétendait affecter à la +caisse d'amortissement et dont on voulait vendre ensuite cent +cinquante mille hectares. Ces forêts se composaient de trois sortes de +propriétés: les anciens domaines de la couronne, quelques commanderies +de l'ordre de Malte et le reste des biens de l'Église. Je ne sais +pourquoi, même aujourd'hui, je trouve un intérêt triste dans mes +paroles; elles ont quelque ressemblance avec mes <span class="italic">Mémoires</span>:</p> + +<p>«N'en déplaise à ceux qui n'ont administré que dans nos troubles, ce +n'est pas le gage matériel, c'est la morale d'un peuple qui fait le +crédit public. Les propriétaires nouveaux feront-ils valoir les titres +de leur propriété nouvelle? On leur citera, pour les dépouiller, des +héritages de neuf siècles enlevés à leurs anciens possesseurs. Au lieu +de ces immuables patrimoines où la même famille survivait à la race +des chênes, vous aurez des propriétés mobiles où les roseaux auront à +peine le temps de naître et de mourir avant qu'elles aient changé de +maîtres. Les foyers cesseront d'être les gardiens des mœurs +domestiques; ils perdront leur autorité vénérable; chemins de passage +ouverts à tout venant, ils ne seront plus consacrés par le siège de +l'aïeul et par le berceau du nouveau-né.</p> + +<p>«Pairs de France, c'est votre cause que je plaide ici et non la +mienne: je vous parle pour l'intérêt de vos enfants; moi je n'aurai +rien à démêler avec la postérité; je n'ai point de fils; j'ai perdu le +<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> champ de mon père, et quelques arbres que j'ai plantés ne +seront bientôt plus à moi.<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Lien vers la note 100"><span class="small">[100]</span></a>»</p> + +<p class="p2">Par la ressemblance des opinions, alors très vives, il s'était établi +une camaraderie entre les minorités des deux Chambres. La France +apprenait le gouvernement représentatif: comme j'avais la sottise de +le prendre à la lettre et d'en faire, à mon dam, une véritable +passion, je soutenais ceux qui l'adoptaient, sans m'embarrasser s'il +n'entrait pas dans leur opposition plus de motifs humains que d'amour +pur comme celui que j'éprouvais pour la Charte; non que je fusse un +niais, mais j'étais idolâtre de ma dame, et j'aurais traversé les +flammes pour l'emporter dans mes bras. Ce fut dans cet accès de +constitution que je connus M. de Villèle en 1816. Il était plus calme; +il surmontait son ardeur; il prétendait aussi conquérir la liberté; +mais il en faisait le siège en règle; il ouvrait méthodiquement la +tranchée: moi, qui voulais enlever d'assaut la place, je grimpais à +l'escalade et j'étais souvent renversé dans le fossé.</p> + +<p>Je rencontrai pour la première fois M. de Villèle<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Lien vers la note 101"><span class="small">[101]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> chez +madame la duchesse de Lévis. Il devint le chef de l'opposition +royaliste dans la Chambre élective, comme je l'étais dans la Chambre +héréditaire. Il avait pour ami son collègue M. de Corbière<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Lien vers la note 102"><span class="small">[102]</span></a>. +Celui-ci ne le quittait plus, et l'on disait <span class="italic">Villèle et Corbière</span>, +comme on dit <span class="italic">Oreste et Pylade</span>, <span class="italic">Euryale et Nisus</span>.</p> + +<p>Entrer dans de fastidieux détails pour des personnages dont on ne +saura pas le nom demain serait d'une vanité idiote. D'obscurs et +ennuyeux remuements, qu'on croit d'un intérêt immense et qui +n'intéressent personne; des tripotages passés, qui n'ont déterminé +aucun événement majeur, doivent être laissés à ces béats heureux, +lesquels se figurent être ou avoir été l'objet de l'attention de la +terre.</p> + +<p>Il y avait pourtant des moments d'orgueil où mes démêlés avec M. de +Villèle me paraissaient être à moi-même les dissensions de Sylla et de +Marius, de César et de Pompée. Avec les autres membres de +l'opposition, nous allions assez souvent, rue Thérèse, passer la +soirée en délibération chez M. Piet<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Lien vers la note 103"><span class="small">[103]</span></a>. Nous <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> arrivions +extrêmement laids, et nous nous asseyions en rond autour d'un salon +éclairé d'une lampe qui filait. Dans ce brouillard législatif, nous +parlions de la loi présentée, de la motion à faire, du camarade à +porter au secrétariat, à la questure, aux diverses commissions. Nous +ne ressemblions pas mal aux assemblées des premiers fidèles, peintes +par les ennemis de la foi: nous débitions les plus mauvaises +nouvelles; nous disions que les affaires allaient changer de face, que +Rome serait troublée par des divisions, que nos armées seraient +défaites.</p> + +<p>M. de Villèle écoutait, résumait et ne concluait point: c'était un +grand aideur d'affaires; marin circonspect, il ne mettait jamais en +mer pendant la tempête, et, s'il entrait avec dextérité dans un port +connu, il n'aurait jamais découvert le Nouveau Monde. Je remarquai +souvent, à propos de nos discussions sur la vente des biens du clergé, +que les plus chrétiens d'entre nous étaient les plus ardents à +défendre les doctrines constitutionnelles. La religion est la source +de la liberté: à Rome, le <span class="italic" lang="la">flamen dialis</span> ne portait qu'un anneau +creux au doigt, parce qu'un anneau plein avait quelque chose d'une +chaîne; dans son vêtement <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> et sur sa tête le pontife de +Jupiter ne devait souffrir aucun nœud.</p> + +<p>Après la séance, M. de Villèle se retirait, accompagné de M. de +Corbière. J'étudiais beaucoup d'individus, j'apprenais beaucoup de +choses, je m'occupais de beaucoup d'intérêts dans ces réunions: les +finances, que j'ai toujours sues, l'armée, la justice, +l'administration, m'initiaient à leurs éléments. Je sortais de ces +conférences un peu plus homme d'État et un peu plus persuadé de la +pauvreté de toute cette science. Le long de la nuit, dans mon +demi-sommeil j'apercevais les diverses attitudes des têtes chauves, +les diverses expressions des figures de ces Solons peu soignés et mal +accompagnés de leurs corps: c'était bien vénérable assurément; mais je +préférais l'hirondelle qui me réveillait dans ma jeunesse et les Muses +qui remplissaient mes songes: les rayons de l'aurore qui, frappant un +cygne, faisaient tomber l'ombre de ces blancs oiseaux sur une vague +d'or; le soleil levant qui m'apparaissait en Syrie dans la tige d'un +palmier, comme le nid du phénix, me plaisaient mieux.</p> + +<p class="p2">Je sentais que mes combats de tribune, dans une Chambre fermée, et au +milieu d'une assemblée qui m'était peu favorable, restaient inutiles à +la victoire et qu'il me fallait avoir une autre arme. La censure étant +établie sur les feuilles périodiques quotidiennes, je ne pouvais +remplir mon dessein qu'au moyen d'une feuille libre, semi-quotidienne, +à l'aide de laquelle j'attaquerais à la fois le système des ministres +et les opinions de l'extrême gauche imprimées dans la <span class="italic">Minerve</span> +<span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> par M. Étienne<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Lien vers la note 104"><span class="small">[104]</span></a>. J'étais à Noisiel, chez madame la +duchesse de Lévis, dans l'été de 1818, lorsque mon libraire M. le +Normant me vint voir. Je lui fis part de l'idée qui m'occupait; il +prit feu, s'offrit à courir tous les risques et se chargea de tous les +frais. Je parlai à mes amis MM. de Bonald et de la Mennais, je leur +demandai s'ils voulaient s'associer: ils y consentirent, et le journal +ne tarda pas à paraître sous le nom de <span class="italic">Conservateur</span>.<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Lien vers la note 105"><span class="small">[105]</span></a></p> + +<p>La révolution opérée par ce journal fut inouïe: en <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> France, +il changea la majorité dans les Chambres; à l'étranger, il transforma +l'esprit des cabinets.</p> + +<p>Ainsi les royalistes me durent l'avantage de sortir du néant dans +lequel ils étaient tombés auprès des peuples et des rois. Je mis la +plume à la main aux plus grandes familles de France. J'affublai en +journalistes les Montmorency et les Lévis; je convoquai l'arrière-ban; +je fis marcher la féodalité au secours de la liberté de la presse. +J'avais réuni les hommes les plus éclatants du parti royaliste, MM. de +Villèle, de Corbière, de Vitrolles<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Lien vers la note 106"><span class="small">[106]</span></a>, de Castelbajac<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Lien vers la note 107"><span class="small">[107]</span></a>, etc. Je +<span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> ne pouvais m'empêcher de bénir la Providence toutes les fois +que j'étendais la robe rouge d'un prince de l'Église sur le +<span class="italic">Conservateur</span> pour lui servir de couverture, et que j'avais le +plaisir de lire un article signé en toutes lettres: <span class="italic">le cardinal de La +Luzerne</span><a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Lien vers la note 108"><span class="small">[108]</span></a>. Mais il arriva qu'après avoir mené mes chevaliers à la +croisade constitutionnelle, aussitôt qu'ils eurent conquis le pouvoir +par la délivrance de la liberté, aussitôt qu'ils furent devenus +princes d'Édesse, d'Antioche, de Damas, ils s'enfermèrent dans leurs +nouveaux États avec Léonore d'Aquitaine, et me laissèrent me morfondre +au pied de Jérusalem dont les infidèles avaient repris le saint +tombeau.</p> + +<p>Ma polémique commença dans le <span class="italic">Conservateur</span>, et dura depuis 1818 +jusqu'en 1820, c'est-à-dire jusqu'au rétablissement de la censure, +dont le prétexte fut la mort du duc de Berry. À cette première époque +de ma polémique, je culbutai l'ancien ministère et fis entrer M. de +Villèle au pouvoir.</p> + +<p>Après 1824, quand je repris la plume dans des brochures et dans le +<span class="italic">Journal des Débats</span>, les positions <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> étaient changées. Que +m'importaient pourtant ces futiles misères, à moi qui n'ai jamais cru +au temps où je vivais, à moi qui appartenais au passé, à moi sans foi +dans les rois, sans conviction à l'égard des peuples, à moi qui ne me +suis jamais soucié de rien, excepté des songes, à condition encore +qu'ils ne durent qu'une nuit!</p> + +<p>Le premier article du <span class="italic">Conservateur</span> peint la position des choses au +moment où je descendis dans la lice.<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Lien vers la note 109"><span class="small">[109]</span></a> Pendant les deux années que +dura ce journal, j'eus successivement à traiter des accidents du jour +et à examiner des intérêts considérables. J'eus occasion de relever +les lâchetés de cette <span class="italic">correspondance privée</span> que la police de Paris +publiait à Londres. Ces <span class="italic">correspondances privées</span> pouvaient calomnier, +mais elles ne pouvaient déshonorer: ce qui est vil n'a pas le pouvoir +d'avilir; l'honneur seul peut infliger le déshonneur. «Calomniateurs +anonymes, disais-je, ayez le courage de dire qui vous êtes; un peu de +honte est bientôt passée; ajoutez votre nom à vos articles, ce ne sera +qu'un mot méprisable de plus.»</p> + +<p>Je me moquais quelquefois des ministres et je donnais cours à ce +penchant ironique que j'ai toujours réprouvé en moi.</p> + +<p>Enfin, sous la date du 5 décembre 1818, le <span class="italic">Conservateur</span> contenait un +article sérieux sur la morale des intérêts et sur celle des devoirs: +c'est de cet article, qui fit du bruit, qu'est née la phraséologie des +<span class="italic">intérêts <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> moraux</span> et des <span class="italic">intérêts matériels</span>, mise d'abord +en avant par moi, adoptée ensuite par tout le monde. Le voici fort +abrégé; il s'élève au-dessus de la portée d'un journal, et c'est un de +mes ouvrages auquel ma raison attache quelque valeur. Il n'a point +vieilli, parce que les idées qu'il renferme sont de tous les temps.</p> + +<p class="p2">«Le ministère a inventé une morale nouvelle, la morale des intérêts; +celle des devoirs est abandonnée aux imbéciles. Or, cette morale des +intérêts, dont on veut faire la base de notre gouvernement, a plus +corrompu le peuple dans l'espace de trois années que la révolution +dans un quart de siècle.</p> + +<p>«Ce qui fait périr la morale chez les nations, et avec la morale les +nations elles-mêmes, ce n'est pas la violence, mais la séduction; et +par séduction j'entends ce que toute fausse doctrine a de flatteur et +de spécieux. Les hommes prennent souvent l'erreur pour la vérité, +parce que chaque faculté du cœur ou de l'esprit a sa fausse image: +la froideur ressemble à la vertu, le raisonner à la raison, le vide à +la profondeur, ainsi du reste.</p> + +<a id="img003" name="img003"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img003.jpg" width="400" height="545" alt="" title=""> +<p>Assassinat du Duc de Berry.</p> +</div> + +<p>«Le dix-huitième siècle fut un siècle destructeur; nous fûmes tous +séduits. Nous dénaturâmes la politique, nous nous égarâmes dans de +coupables nouveautés en cherchant l'existence sociale dans la +corruption de nos mœurs. La révolution vint nous réveiller: en +poussant le Français hors de son lit, elle le jeta dans la tombe. +Toutefois, le règne de la terreur est peut-être, de toutes les époques +de la révolution, celle qui fut la moins dangereuse à la <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> +morale, parce qu'aucune conscience n'était forcée: le crime paraissait +dans sa franchise. Des orgies au milieu du sang, des scandales qui +n'en étaient plus à force d'être horribles; voilà tout. Les femmes du +peuple venaient travailler à leurs ouvrages autour de la machine à +meurtre comme à leurs foyers: les échafauds étaient les mœurs +publiques et la mort le fond du gouvernement. Rien de plus net que la +position de chacun: on ne parlait ni de <span class="italic">spécialité</span>, ni de positif, +ni de <span class="italic">système d'intérêts</span>. Ce galimatias des petits esprits et des +mauvaises consciences était inconnu. On disait à un homme: «Tu es +royaliste, noble, riche: meurs;» et il mourait. Antonelle<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Lien vers la note 110"><span class="small">[110]</span></a> +écrivait qu'on ne trouvait aucune charge contre tels prisonniers, mais +qu'il les avait condamnés comme aristocrates: monstrueuse franchise, +qui nonobstant laissait subsister l'ordre moral; car ce n'est pas de +tuer l'innocent comme innocent qui perd la société, c'est de le tuer +comme coupable.</p> + +<p>«En conséquence, ces temps affreux sont ceux des grands dévouements. +Alors les femmes marchèrent héroïquement au supplice; les pères se +livrèrent pour les fils, les fils pour les pères; des secours +inattendus s'introduisaient dans les prisons, et le prêtre que l'on +cherchait consolait la victime auprès du bourreau qui ne le +reconnaissait pas.</p> + +<p>«La morale sous le <span class="italic">Directoire</span> eut plutôt à combattre la corruption +des mœurs que celle des doctrines; <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> il y eut débordement. +On fut jeté dans les plaisirs comme on avait été entassé dans les +prisons; on forçait le présent à avancer des joies sur l'avenir, dans +la crainte de voir renaître le passé. Chacun, n'ayant pas encore eu le +temps de se créer un intérieur, vivait dans la rue, sur les +promenades, dans les salons publics. Familiarisé avec les échafauds, +et déjà à moitié sorti du monde, on trouvait que cela ne valait pas la +peine de rentrer chez soi. Il n'était question que d'arts, de bals, de +modes; on changeait de parures et de vêtements aussi facilement qu'on +se serait dépouillé de la vie.</p> + +<p>«Sous Bonaparte la séduction recommença, mais ce fut une séduction qui +portait son remède avec elle: Bonaparte séduisait par un prestige de +gloire, et tout ce qui est grand porte en soi un principe de +législation. Il concevait qu'il était utile de laisser enseigner la +doctrine de tous les peuples, la morale de tous les temps, la religion +de toute éternité.</p> + +<p>«Je ne serais pas étonné de m'entendre répondre: Fonder la société sur +un <span class="italic">devoir</span>, c'est l'élever sur une fiction; la placer dans un +<span class="italic">intérêt</span>, c'est l'établir dans une réalité. Or, c'est précisément le +<span class="italic">devoir</span> qui est un fait et l'<span class="italic">intérêt</span> une fiction. Le <span class="italic">devoir</span> qui +prend sa source dans la Divinité descend d'abord dans la famille, où +il établit des relations réelles entre le père et les enfants; de là, +passant à la société et se partageant en deux branches, il règle dans +l'ordre politique les rapports du roi et du sujet; il établit dans +l'ordre moral la chaîne des services et des protections, des bienfaits +et de la reconnaissance.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> «C'est donc un fait très positif que le devoir, puisqu'il +donne à la société humaine la seule existence durable qu'elle puisse +avoir.</p> + +<p>«L'intérêt, au contraire, est une fiction quand il est pris, comme on +le prend aujourd'hui, dans son sens physique et rigoureux, puisqu'il +n'est plus le soir ce qu'il était le matin; puisqu'à chaque instant il +change de nature; puisque, fondé sur la fortune, il en a la mobilité.</p> + +<p>«Par la morale des intérêts chaque citoyen est en état d'hostilité +avec les lois et le gouvernement, puisque, dans la société, c'est +toujours le grand nombre qui souffre. On ne se bat point pour des +idées abstraites d'ordre, de paix, de patrie; ou si l'on se bat pour +elles, c'est qu'on y attache des idées de <span class="italic">sacrifices</span>; alors on sort +de la morale des intérêts pour rentrer dans celle des devoirs: tant il +est vrai que l'on ne peut trouver l'existence de la société hors de +cette sainte limite!</p> + +<p>«Qui remplit ses devoirs s'attire l'estime; qui cède à ses intérêts +est peu estimé: c'était bien du siècle de puiser un principe de +gouvernement dans une source de mépris! Élevez les hommes politiques à +ne penser qu'à ce qui les touche, et vous verrez comment ils +arrangeront l'État; vous n'aurez par là que des ministres corrompus et +avides, semblables à ces esclaves mutilés qui gouvernaient le +Bas-Empire et qui vendaient tout, se souvenant d'avoir eux-mêmes été +vendus.</p> + +<p>«Remarquez ceci: les intérêts ne sont puissants que lors même qu'ils +prospèrent; le temps est-il rigoureux, ils s'affaiblissent. Les +devoirs, au contraire, <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> ne sont jamais si énergiques que +quand il en coûte à les remplir. Le temps est-il bon, ils se +relâchent. J'aime un principe de gouvernement qui grandit dans le +malheur: cela ressemble beaucoup à la vertu.</p> + +<p>«Quoi de plus absurde que de crier aux peuples: Ne soyez pas dévoués! +n'ayez pas d'enthousiasme! ne songez qu'à vos intérêts! C'est comme si +on leur disait: Ne venez pas à notre secours, abandonnez-nous si tel +est votre intérêt. Avec cette profonde politique, lorsque l'heure du +dévouement arrivera, chacun fermera sa porte, se mettra à la fenêtre +et regardera passer la monarchie<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Lien vers la note 111"><span class="small">[111]</span></a>.»</p> + +<p>Tel était cet article sur la morale des intérêts et sur la morale des +devoirs.</p> + +<p>Le 3 décembre 1819, je remontai à la tribune de la Chambre des pairs: +je m'élevai contre les mauvais Français qui pouvaient nous donner pour +motif de tranquillité la surveillance des armées européennes. +«Avions-nous besoin de tuteurs? viendrait-on encore nous entretenir de +circonstances? devions-nous encore recevoir, par des notes +diplomatiques, des certificats de bonne conduite? et n'aurions-nous +fait que changer une garnison de Cosaques en une garnison +d'ambassadeurs?»</p> + +<p>Dès ce temps-là je parlais des étrangers comme j'en ai parlé depuis +dans la guerre d'Espagne; je songeais à notre affranchissement à une +heure où les libéraux mêmes me combattaient. Les hommes opposés +d'opinion font bien du bruit pour arriver au silence! Laissez venir +quelques années, les acteurs descendront <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> de la scène et les +spectateurs ne seront plus là pour blâmer ou pour applaudir.</p> + +<p class="p2">Je venais de me coucher le 13 février au soir, lorsque le marquis de +Vibraye<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Lien vers la note 112"><span class="small">[112]</span></a> entra chez moi pour m'apprendre l'assassinat du duc de +Berry. Dans sa précipitation, il ne me dit pas le lieu où s'était +passé l'événement. Je me levai à la hâte et je montai dans la voiture +de M. de Vibraye. Je fus surpris de voir le cocher prendre la rue de +Richelieu, et plus étonné encore quand il nous arrêta à l'Opéra: la +foule aux abords était immense. Nous montâmes, au milieu de deux haies +de soldats, par la porte latérale à gauche, et, comme nous étions en +habits de pairs, on nous laissa passer. Nous arrivâmes à une sorte de +petite antichambre: cet espace était encombré de toutes les personnes +du château. Je me faufilai jusqu'à la porte d'une loge et je me +trouvai face à face de M. le duc d'Orléans. Je fus frappé d'une +expression mal déguisée, jubilante, dans ses yeux, à travers la +contenance contrite qu'il s'imposait; il voyait de plus près le trône. +Mes regards l'embarrassèrent; il quitta la place et me tourna le dos. +On racontait autour de moi les détails du forfait, le nom de l'homme, +les conjectures des divers participants à l'arrestation; <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> on +était agité, affairé: les hommes aiment ce qui est spectacle, surtout +la mort, quand cette mort est celle d'un grand. À chaque personne qui +sortait du laboratoire ensanglanté, on demandait des nouvelles. On +entendait le général A. de Girardin<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Lien vers la note 113"><span class="small">[113]</span></a> raconter qu'ayant été laissé +pour mort sur le champ de bataille, il n'en était pas moins revenu de +ses blessures: tel espérait et se consolait, tel s'affligeait. Bientôt +le recueillement gagna la foule; le silence se fit; de l'intérieur de +la loge sortit un bruit sourd: je tenais l'oreille appliquée contre la +porte; je distinguai un râlement; ce bruit cessa: la famille royale +venait de recevoir le dernier soupir d'un petit-fils de Louis XIV! +J'entrai immédiatement.</p> + +<p>Qu'on se figure une salle de spectacle vide, après la catastrophe +d'une tragédie: le rideau levé, l'orchestre désert, les lumières +éteintes, les machines immobiles, les décorations fixes et enfumées, +les comédiens, les chanteurs, les danseuses, disparus par les trappes +et les passages secrets!</p> + +<p>J'ai donné dans un ouvrage à part la vie et la mort de M. le duc de +Berry. Mes réflexions d'alors sont encore vraies aujourd'hui:</p> + +<p>«Un fils de saint Louis, dernier rejeton de la branche aînée, échappe +aux traverses d'un long exil et <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> revient dans sa patrie; il +commence à goûter le bonheur; il se flatte de se voir renaître, de +voir renaître en même temps la monarchie dans les enfants que Dieu lui +promet: tout à coup il est frappé au milieu de ses espérances, presque +dans les bras de sa femme. Il va mourir, et il n'est pas plein de +jours! Ne pourrait-il pas accuser le ciel, lui demander pourquoi il le +traite avec tant de rigueur? Ah! qu'il lui eût été pardonnable de se +plaindre de sa destinée! Car, enfin, quel mal faisait-il? Il vivait +familièrement au milieu de nous dans une simplicité parfaite, il se +mêlait à nos plaisirs et soulageait nos douleurs; déjà six de ses +parents ont péri; pourquoi l'égorger encore, le rechercher, lui, +innocent, lui si loin du trône, vingt-sept ans après la mort de Louis +XVI? Connaissons mieux le cœur d'un Bourbon! Ce cœur, tout percé +du poignard, n'a pu trouver contre nous un seul murmure: pas un regret +de la vie, pas une parole amère n'a été prononcée par ce prince. +Époux, fils, père et frère, en proie à toutes les angoisses de l'âme, +à toutes les souffrances du corps, il ne cesse de demander la grâce de +<span class="italic">l'homme</span>, qu'il n'appelle pas même son assassin! Le caractère le plus +impétueux devient tout à coup le caractère le plus doux. C'est un +homme attaché à l'existence par tous les liens du cœur; c'est un +prince dans la fleur de l'âge; c'est l'héritier du plus beau royaume +de la terre qui expire, et vous diriez que c'est un infortuné qui ne +perd rien ici-bas.»</p> + +<p>Le meurtrier Louvel était un petit homme à figure sale et chafouine, +comme on en voit des milliers sur <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> le pavé de Paris. Il +tenait du roquet; il avait l'air hargneux et solitaire. Il est +probable que Louvel ne faisait partie d'aucune société; il était d'une +secte, non d'un complot; il appartenait à l'une de ces conjurations +d'idées, dont les membres se peuvent quelquefois réunir, mais agissent +le plus souvent un à un, d'après leur impulsion individuelle. Son +cerveau nourrissait une seule pensée, comme un cœur s'abreuve d'une +seule passion. Son action était conséquente à ses principes: il avait +voulu tuer la race entière d'un seul coup. Louvel a des admirateurs de +même que Robespierre. Notre société matérielle, complice de toute +entreprise matérielle, a détruit vite la chapelle élevée en expiation +d'un crime. Nous avons l'horreur du sentiment moral, parce qu'on y +voit l'ennemi et l'accusateur: les larmes auraient paru une +récrimination; on avait hâte d'ôter à quelques chrétiens une croix +pour pleurer.</p> + +<p>Le 18 février 1820, le <span class="italic">Conservateur</span><a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Lien vers la note 114"><span class="small">[114]</span></a> paya le tribut de ses +regrets à la mémoire de M. le duc de Berry. L'article se terminait par +ce vers de Racine:</p> + +<p class="poem">Si du sang de nos rois quelque goutte échappée!<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Lien vers la note 115"><span class="small">[115]</span></a></p> + +<p>Hélas! cette goutte de sang s'écoule sur la terre étrangère!</p> + +<p>M. Decazes tomba. La censure arriva, et, malgré l'assassinat du duc de +Berry, je votai contre elle: ne voulant pas qu'elle souillât le +<span class="italic">Conservateur</span>, ce journal finit par cette apostrophe au duc de Berry:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> «Prince chrétien! digne fils de saint Louis! illustre rejeton +de tant de monarques, avant que vous soyez descendu dans cette +dernière demeure, recevez notre dernier hommage. Vous aimiez, vous +lisiez un ouvrage que la censure va détruire. Vous nous avez dit +quelquefois que cet ouvrage sauvait le trône: hélas! nous n'avons pu +sauver vos jours! Nous allons cesser d'écrire au moment que vous +cessez d'exister: nous aurons la douloureuse consolation d'attacher la +fin de nos travaux à la fin de votre vie<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Lien vers la note 116"><span class="small">[116]</span></a>.</p> + +<p class="p2">M. le duc de Bordeaux vint au monde le 29 septembre 1820. Le +nouveau-né fut nommé l'<span class="italic">enfant de l'Europe</span><a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Lien vers la note 117"><span class="small">[117]</span></a> et l'<span class="italic">enfant du +miracle</span><a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Lien vers la note 118"><span class="small">[118]</span></a>, en attendant qu'il devînt l'enfant de l'exil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> Quelque temps avant les couches de la princesse, trois dames +de la halle de Bordeaux, au nom de toutes les dames leurs compagnes, +firent faire un berceau et me choisirent pour les présenter, elles et +leur berceau, à madame la duchesse de Berry. Mesdames Dasté, Duranton, +Aniche<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Lien vers la note 119"><span class="small">[119]</span></a>, m'arrivèrent. Je m'empressai de demander aux +gentilshommes de service l'audience d'étiquette. Voilà que M. de Sèze +crut qu'un tel honneur lui appartenait de droit: il était dit que je +ne réussirais jamais à la cour. Je n'étais pas encore réconcilié avec +le ministère, et je ne parus pas digne de la charge d'introducteur de +mes humbles ambassadrices. Je me tirai de cette grande négociation +comme de coutume, en payant leur dépense.</p> + +<p>Tout cela devint une affaire d'État; le cancan passa dans les +journaux. Les dames bordelaises en eurent connaissance et m'écrivirent +à ce sujet la lettre qui suit:</p> + +<div class="quote"> + +<p class="right">«Bordeaux, le 24 octobre 1820.</p> + +<p class="add2em">«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«Nous vous devons des remercîments pour la bonté que vous avez + eue de mettre aux pieds de madame la duchesse de Berry notre joie + et nos respects: pour cette fois du moins on ne vous aura + <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> pas empêché d'être notre interprète. Nous avons appris + avec la plus grande peine l'éclat que M. le comte de Sèze a fait + dans les journaux; et si nous avons gardé le silence, c'est parce + que nous avons craint de vous faire de la peine. Cependant, + monsieur le vicomte, personne ne peut mieux que vous rendre + hommage à la vérité et tirer d'erreur M. de Sèze sur nos + véritables intentions pour le choix d'un introducteur chez son + Altesse Royale. Nous vous offrons de déclarer dans un journal à + votre choix tout ce qui s'est passé; et comme personne n'avait le + droit de nous choisir un guide, que jusqu'au dernier moment nous + nous étions flattées que vous seriez ce guide, ce que nous + déclarerons à cet égard ferait nécessairement taire tout le + monde.</p> + +<p>«Voilà à quoi nous sommes décidées, monsieur le vicomte; mais + nous avons cru qu'il était de notre devoir de ne rien faire sans + votre agrément. Comptez que ce serait de grand cœur que nous + publierions les bons procédés que vous avez eus pour tout le + monde au sujet de notre présentation. Si nous sommes la cause du + mal, nous voilà prêtes à le réparer.</p> + +<p>«Nous sommes et nous serons toujours de vous,</p> + +<p class="add2em">«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«Les très-humbles et très-respectueuses servantes,</p> + +<p class="center">«Femmes <span class="smcap">Dasté</span>, <span class="smcap">Duranton</span>, <span class="smcap">Aniche</span>.»</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> Je répondis à ces généreuses dames qui ressemblaient si peu +aux grandes dames:</p> + +<div class="quote"> +<p>«Je vous remercie bien, mes chères dames, de l'offre que vous me + faites de publier dans un journal tout ce qui s'est passé + relativement à M. de Sèze. Vous êtes d'excellentes royalistes, et + moi aussi je suis un bon royaliste: nous devons nous souvenir + avant tout que M. de Sèze est un homme respectable, et qu'il a + été le défenseur de notre roi. Cette belle action n'est point + effacée par un petit mouvement de vanité. Ainsi gardons le + silence: il me suffit de votre bon témoignage auprès de vos amis. + Je vous ai déjà remerciées de vos excellents fruits: madame de + Chateaubriand et moi nous mangeons tous les jours vos marrons en + parlant de vous.</p> + +<p>«À présent permettez à votre hôte de vous embrasser. Ma femme + vous dit mille choses, et moi je suis</p> + +<p class="add2em">«Votre serviteur et ami,</p> + +<p class="left50 smcap">«Chateaubriand.</p> + +<p>«Paris, 2 novembre 1820.»</p> +</div> + +<p>Mais qui pense aujourd'hui à ces futiles débats? Les joies et les +fêtes du baptême sont loin derrière nous. Quand Henri naquit, le jour +de Saint-Michel, ne disait-on pas que l'archange allait mettre le +dragon sous ses pieds? Il est à craindre, au contraire, que l'épée +flamboyante n'ait été tirée du fourreau que pour faire sortir +l'innocent du paradis terrestre, et pour en garder contre lui les +portes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> Cependant, les événements qui se compliquaient ne décidaient +rien encore. L'assassinat de M. le duc de Berry avait amené la chute +de M. Decazes<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Lien vers la note 120"><span class="small">[120]</span></a>, qui ne se fit pas sans déchirements. M. le duc de +Richelieu ne consentit à affliger son vieux maître que sur une +promesse de M. Molé<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Lien vers la note 121"><span class="small">[121]</span></a> de donner à M. Decazes une mission lointaine. +Il partit pour l'ambassade de Londres où je devais le remplacer<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Lien vers la note 122"><span class="small">[122]</span></a>. +Rien n'était fini. M. de Villèle restait à l'écart avec sa fatalité, +M. de Corbière. J'offrais de mon côté un grand obstacle. Madame de +Montcalm<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Lien vers la note 123"><span class="small">[123]</span></a> ne cessait de m'engager à la paix: j'y étais très +disposé, ne voulant sincèrement que sortir des affaires qui +m'envahissaient, et pour lesquelles j'avais un souverain mépris. M. de +Villèle, quoique plus souple, n'était pas alors facile à manier.</p> + +<p>Il y a deux manières de devenir ministre: l'une brusquement et par +force, l'autre par longueur de temps et par adresse; la première +n'était point à l'usage de M. de Villèle: le cauteleux exclut +l'énergique, mais il est plus sûr et moins exposé à perdre <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> +la place qu'il a gagnée. L'essentiel dans cette manière d'arriver est +d'agréer maints soufflets et de savoir avaler une quantité de +couleuvres: M. de Talleyrand faisait grand usage de ce régime des +ambitions de seconde espèce. En général, on parvient aux affaires par +ce que l'on a de médiocre, et l'on y reste par ce que l'on a de +supérieur. Cette réunion d'éléments antagonistes est la chose la plus +rare, et c'est pour cela qu'il y a si peu d'hommes d'État.</p> + +<p>M. de Villèle avait précisément le terre à terre des qualités par +lesquelles le chemin lui était ouvert: il laissait faire du bruit +autour de lui, pour recueillir le fruit de l'épouvante qui s'emparait +de la cour. Parfois il prononçait des discours belliqueux, mais où +quelques phrases laissaient luire l'espérance d'une nature abordable. +Je pensais qu'un homme de son espèce devait commencer par entrer dans +les affaires, n'importe comment, et dans une place non trop +effrayante. Il me semblait qu'il lui fallait être d'abord ministre +sans portefeuille, afin d'obtenir un jour la présidence même du +ministère. Cela lui donnerait un renom de modération, il serait vêtu +parfaitement à son air; il deviendrait évident que le chef +parlementaire de l'opposition royaliste n'était pas un ambitieux, +puisqu'il consentait pour le bien de la paix à se faire si petit. Tout +homme qui a été ministre, n'importe à quel titre, le redevient: un +premier ministère est l'échelon du second; il reste sur l'individu qui +a porté l'habit brodé une odeur de portefeuille qui le fait retrouver +tôt ou tard par les bureaux.</p> + +<p>Madame de Montcalm m'avait dit de la part de son frère qu'il n'y avait +plus de ministère vacant; mais <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> que si mes deux amis +voulaient entrer au conseil comme ministres d'État sans portefeuille, +le roi en serait charmé, promettant mieux pour la suite. Elle ajoutait +que si je consentais à m'éloigner, je serais envoyé à Berlin. Je lui +répondis qu'à cela ne tenait; que quant à moi j'étais toujours prêt à +partir et que j'irais chez le diable, dans le cas que les rois eussent +quelque mission à remplir auprès de leur cousin; mais que je +n'acceptais pourtant un exil que si M. de Villèle acceptait son entrée +au conseil. J'aurais voulu aussi placer M. Lainé auprès de mes deux +amis. Je me chargeai de la triple négociation. J'étais devenu le +maître de la France politique par mes propres forces. On ne se doute +guère que c'est moi qui ai fait le premier ministère de M. de Villèle +et qui ai poussé le maire de Toulouse dans la carrière.</p> + +<p>Je trouvai dans le caractère de M. Lainé une obstination invincible. +M. de Corbière ne voulait pas une simple entrée au conseil; je le +flattai de l'espoir qu'on y joindrait l'instruction publique. M. de +Villèle, ne se prêtant qu'avec répugnance à ce que je désirais, me fit +d'abord mille objections; son bon esprit et son ambition le décidèrent +enfin à marcher en avant: tout fut arrangé. Voici les preuves +irrécusables de ce que je viens de raconter; documents fastidieux de +ces petits faits justement passés à l'oubli, mais utiles à ma propre +histoire:</p> + +<div class="quote"> + +<p class="right"><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> «20 décembre<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Lien vers la note 124"><span class="small">[124]</span></a>, trois heures et demie.</p> + +<p class="center">«À M. LE DUC DE RICHELIEU.</p> + +<p>«J'ai eu l'honneur de passer chez vous, monsieur le duc, pour + vous rendre compte de l'état des choses: tout va à merveille. + J'ai vu les deux amis: Villèle consent enfin à entrer ministre + secrétaire d'État au conseil, sans portefeuille, si Corbière + consent à entrer au même titre, avec la direction de + l'instruction publique. Corbière, de son côté, veut bien entrer à + ces conditions, moyennant l'approbation de Villèle. Ainsi, il n'y + a plus de difficultés. Achevez votre ouvrage, monsieur le duc; + voyez les deux amis; et quand vous aurez entendu ce que je vous + écris, de leur propre bouche, vous rendrez à la France la paix + intérieure, comme vous lui avez donné la paix avec les étrangers.</p> + +<p>«Permettez-moi de vous soumettre encore une idée: trouveriez-vous + un grand inconvénient à remettre à Villèle la direction vacante + par la retraite de M. de Barante<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Lien vers la note 125"><span class="small">[125]</span></a>? il serait alors placé dans + une position plus égale avec son ami. Toutefois, il m'a + positivement dit qu'il consentirait à entrer au conseil sans + portefeuille, si Corbière avait l'instruction publique. Je ne dis + ceci que comme un moyen de plus de satisfaire complètement les + royalistes, et <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> de vous assurer une majorité immense et + inébranlable.</p> + +<p>«J'aurai enfin l'honneur de vous faire observer que, c'est demain + au soir qu'a lieu chez Piet la grande réunion royaliste, et qu'il + serait bien utile que les deux amis pussent demain au soir dire + quelque chose qui calmât toutes les effervescences et empêchât + toutes les divisions.</p> + +<p>«Comme je suis, monsieur le duc, hors de tout ce mouvement, vous + ne verrez, j'espère, dans mon empressement que la loyauté d'un + homme qui désire le bien de son pays et vos succès.</p> + +<p>«Agréez, je vous prie, monsieur le duc, l'assurance de ma haute + considération.</p> + +<p class="left50 smcap">«Chateaubriand.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Mercredi<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Lien vers la note 126"><span class="small">[126]</span></a></p> + +<p>«Je viens d'écrire à MM. de Villèle et de Corbière, monsieur, et + je les engage à passer ce soir chez moi, car dans une œuvre + aussi utile il ne faut pas perdre un moment. Je vous remercie + d'avoir fait marcher l'affaire aussi vite; j'espère que nous + arriverons à une heureuse conclusion. Soyez persuadé, monsieur, + du plaisir que j'ai à vous avoir cette obligation, et recevez + l'assurance de ma haute considération.</p> + +<p class="left50 smcap">«Richelieu.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p>«Permettez-moi, monsieur le duc, de vous féliciter de l'heureuse + issue de cette grande affaire, et de <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> m'applaudir d'y + avoir eu quelque part. Il est bien à désirer que les ordonnances + paraissent demain: elles feront cesser toutes les oppositions. + Sous ce rapport je puis être utile aux deux amis.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, monsieur le duc, de vous renouveler l'assurance + de ma haute considération.</p> + +<p class="left50 smcap">«Chateaubriand.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Vendredi.</p> + +<p>«J'ai reçu avec un extrême plaisir le billet que M. le vicomte de + Chateaubriand m'a fait l'honneur de m'écrire. Je crois qu'il + n'aura pas à se repentir de s'en être rapporté à la bonté du Roi, + et s'il me permet d'ajouter au désir que j'ai de contribuer à ce + qui pourra lui être agréable. Je le prie de recevoir l'assurance + de ma haute considération.</p> + +<p class="left50 smcap">«Richelieu.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Ce jeudi.</p> + +<p>«Vous savez sans doute, mon noble collègue, que l'affaire a été + conclue hier soir à onze heures, et que tout s'est arrangé sur + les bases convenues entre vous et le duc de Richelieu. Votre + intervention nous a été fort utile: grâces vous soient rendues + pour cet acheminement vers un mieux qu'on doit désormais regarder + comme probable.</p> + +<p class="add2em">«Tout à vous pour la vie,</p> + +<p class="left50 smcap">«J. De Polignac.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right"><span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> «Paris, mercredi 20 décembre, onze heures et demie du + soir.</p> + +<p>«Je viens de passer chez vous qui étiez retiré, noble vicomte: + j'arrive de chez Villèle qui lui-même est rentré tard de la + conférence que vous lui aviez préparée et annoncée. Il m'a + chargé, comme votre plus proche voisin, de vous faire savoir ce + que Corbière voulait aussi vous mander de son côté, que l'affaire + que vous avez réellement conduite et ménagée dans la journée est + décidément finie de la manière la plus simple et la plus abrégée: + lui <span class="italic">sans portefeuille</span>, son ami <span class="italic">avec l'instruction</span>. Il + paraissait croire qu'on aurait pu attendre un peu plus, et + obtenir d'autres conditions; mais il ne convenait pas de dédire + un interprète, un négociateur tel que vous. C'est vous réellement + qui leur avez ouvert l'entrée de cette nouvelle carrière: ils + comptent sur vous pour la leur aplanir. De votre côté, pendant le + peu de temps que nous aurons encore l'avantage de vous conserver + parmi nous, parlez à vos amis les plus vifs dans le sens de + seconder ou du moins de ne pas combattre les projets d'union. + Bonsoir. Je vous fais encore mon compliment de la promptitude + avec laquelle vous menez les négociations. Vous arrangerez ainsi + l'Allemagne pour revenir plus tôt au milieu de vos amis. Je suis + charmé, pour mon compte, de ce qu'il y a de simplifié dans votre + position.</p> + +<p class="add2em">«Je vous renouvelle tous mes sentiments.</p> + +<p class="left50 smcap">«M. de Montmorency.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> «Voici, monsieur, une demande adressée par un garde du + corps du roi au roi de Prusse: elle m'est remise et recommandée + par un officier supérieur des gardes. Je vous prie donc de + l'emporter avec vous et d'en faire usage, si vous croyez, quand + vous aurez un peu examiné le terrain à Berlin<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Lien vers la note 127"><span class="small">[127]</span></a>, qu'elle est + de nature à obtenir quelque succès.</p> + +<p>«Je saisis avec grand plaisir cette occasion de me féliciter avec + vous du <span class="italic">Moniteur</span> de ce matin<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Lien vers la note 128"><span class="small">[128]</span></a>, et de vous remercier de la + part que vous avez eue à cette heureuse issue qui, je l'espère, + aura sur les affaires de notre France la plus heureuse influence.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> «Veuillez recevoir l'assurance de ma haute considération + et de mon sincère attachement.</p> + +<p class="left50 smcap">«Pasquier.»</p> +</div> + +<p>Cette suite de billets montre assez que je ne me vante pas; cela +m'ennuierait trop d'être la mouche du coche; le timon ou le nez du +cocher ne sont pas des places où j'aie jamais eu l'ambition de +m'asseoir: que le coche arrive au haut ou roule en bas, point ne m'en +chaut. Accoutumé à vivre caché dans mes propres replis, ou +momentanément dans la large vie des siècles, je n'avais aucun goût aux +mystères d'antichambre. J'entre mal dans la circulation en pièce de +monnaie courante; pour me sauver, je me retire auprès de Dieu; une +idée fixe qui vient du ciel vous isole et fait tout mourir autour de +vous.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> LIVRE VIII<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Lien vers la note 129"><span class="small">[129]</span></a></h1> + +<p class="resume" title="resume">Année de ma vie 1821. — Ambassade de Berlin. — Arrivée à + Berlin. — M. Ancillon. — Famille royale. — Fêtes pour le + mariage du grand-duc Nicolas. — Société de Berlin. — Le comte + de Humboldt. — M. de Chamisso. — Ministres et ambassadeurs. — + La princesse Guillaume. — L'Opéra. — Réunion musicale. — Mes + premières dépêches. — M. de Bonnay. — Le Parc. — La duchesse + de Cumberland. — Mémoire commencé sur l'Allemagne. — + Charlottenbourg. — Intervalle entre l'ambassade de Berlin et + l'ambassade de Londres. — Baptême de M. le duc de Bordeaux. — + Lettre à M. Pasquier. — Lettre de M. de Bernstorff. — Lettre de + M. Ancillon. — Dernière lettre de Madame la duchesse de + Cumberland. — M. de Villèle, ministre des finances. — Je suis + nommé à l'ambassade de Londres.</p> + +<p>Je quittai la France, laissant mes amis en possession d'une autorité +que je leur avais achetée au prix de mon absence: j'étais un petit +Lycurgue<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Lien vers la note 130"><span class="small">[130]</span></a>. Ce qu'il y avait de bon, c'est que le premier essai que +j'avais fait de ma force politique me rendait ma liberté; j'allais +jouir au dehors de cette liberté dans le pouvoir. Au fond de cette +position nouvelle à ma personne, j'aperçois je ne sais quels romans +confus parmi des réalités: n'y avait-il rien dans les cours? +N'étaient-elles point des solitudes d'une autre sorte? C'étaient +peut-être des Champs-Élysées avec leurs ombres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> Je partis de Paris le 1<sup>er</sup> janvier 1821: la Seine était +gelée, et pour la première fois je courais sur les chemins avec les +conforts de l'argent. Je revenais peu à peu de mon mépris des +richesses; je commençais à sentir qu'il était assez doux de rouler +dans une bonne voiture, d'être bien servi, de n'avoir à se mêler de +rien, d'être devancé par un énorme chasseur de Varsovie, toujours +affamé, et qui, au défaut des czars, aurait à lui seul dévoré la +Pologne<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Lien vers la note 131"><span class="small">[131]</span></a>. Mais je m'habituai vite à mon bonheur; j'avais le +pressentiment qu'il durerait peu, et que je serais bientôt remis à +pied comme il était convenable. Avant d'être arrivé à ma destination, +il ne me resta du voyage que mon goût primitif pour le voyage même; +goût d'indépendance,—satisfaction d'avoir rompu les attaches de la +société.</p> + +<p>Vous verrez, lorsque je reviendrai de Prague en 1833, ce que je dis de +mes vieux souvenirs du Rhin: je fus obligé, à cause des glaces, de +remonter ses rives et de le traverser au-dessus de Mayence<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Lien vers la note 132"><span class="small">[132]</span></a>. Je ne +<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> m'occupai guère de <span class="italic">Moguntia</span>, de son archevêque, de ses +trois ou quatre sièges, et de l'<span class="italic">imprimerie</span><a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Lien vers la note 133"><span class="small">[133]</span></a> par qui cependant je +régnais. Francfort, cité de Juifs, ne m'arrêta que pour une de leurs +affaires: un change de monnaie.</p> + +<p>La route fut triste: le grand chemin était neigeux et le givre appendu +aux branches des pins. Iéna m'apparut de loin avec les larves de sa +double bataille<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Lien vers la note 134"><span class="small">[134]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> Je traversai Erfurt et Weimar: dans +Erfurt, l'empereur manquait; dans Weimar, habitait Gœthe que +j'avais tant admiré, et que j'admire beaucoup moins. Le chantre de la +matière vivait, et sa vieille poussière se modelait encore autour de +son génie. J'aurais pu voir Gœthe, et je ne l'ai point vu; il +laisse un vide dans la procession des personnages célèbres qui ont +défilé sous mes yeux.</p> + +<p>Le tombeau de Luther à Wittemberg ne me tenta point: le protestantisme +n'est en religion qu'une hérésie illogique; en politique, qu'une +révolution avortée. Après avoir mangé, en passant l'Elbe, un petit +pain noir pétri à la vapeur du tabac, j'aurais eu besoin de boire dans +le grand verre de Luther, conservé comme une relique. De là, +traversant Potsdam et franchissant la Sprée, rivière d'encre sur +laquelle se traînent des barques gardées par un chien blanc, j'arrivai +à Berlin. Là demeura, comme je l'ai dit, <span class="italic">le faux Julien dans sa +fausse Athènes</span>. Je cherchai en vain le soleil du mont Hymette. J'ai +écrit à Berlin le quatrième livre de ces <span class="italic">Mémoires</span>. Vous y avez +trouvé la description de cette ville, ma course à Potsdam, mes +souvenirs du grand Frédéric, de son cheval, de ses levrettes et de +Voltaire.</p> + +<p>Descendu le 11 janvier à l'auberge, j'allai demeurer ensuite <span class="italic">Sous les +Tilleuls</span>, dans l'hôtel qu'avait quitté M. le marquis de Bonnay, et +qui appartenait à madame la duchesse de Dino: j'y fus reçu par MM. de +Caux, de Flavigny et de Cussy<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Lien vers la note 135"><span class="small">[135]</span></a>, secrétaires de la légation.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Le 17 de janvier, j'eus l'honneur de présenter au roi les +lettres de récréance de M. le marquis de Bonnay et mes lettres de +créance. Le roi, logé dans une simple maison, avait pour toute +distinction deux sentinelles à sa porte: entrait qui voulait; on lui +parlait <span class="italic">s'il était chez lui</span>. Cette simplicité des princes allemands +contribue à rendre moins sensibles aux petits le nom et les +prérogatives des grands. Frédéric-Guillaume<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Lien vers la note 136"><span class="small">[136]</span></a> allait chaque jour, à +la même heure, dans une carriole découverte qu'il conduisait lui-même, +casquette en tête, manteau grisâtre sur le dos, fumer son cigare dans +le parc. Je le rencontrais souvent et nous continuions nos promenades, +chacun de notre côté. Quand il rentrait dans Berlin, la sentinelle de +la porte de Brandebourg criait à tue-tête; la garde prenait les armes +et sortait; le roi passait, tout était fini.</p> + +<p>Dans la même journée, je fis ma cour au prince royal et aux princes +ses frères, jeunes militaires fort <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> gais. Je vis le grand-duc +Nicolas et la grande-duchesse, nouvellement mariés et auxquels on +donnait des fêtes. Je vis aussi le duc et la duchesse de +Cumberland<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Lien vers la note 137"><span class="small">[137]</span></a>, le prince Guillaume<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Lien vers la note 138"><span class="small">[138]</span></a>, frère du roi, le prince +Auguste de Prusse<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Lien vers la note 139"><span class="small">[139]</span></a>, longtemps notre prisonnier: il avait voulu +épouser madame Récamier; il possédait l'admirable portrait que Gérard +avait fait d'elle et qu'elle avait échangé avec le prince pour le +tableau de Corinne.</p> + +<p>Je m'étais empressé de chercher M. Ancillon<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Lien vers la note 140"><span class="small">[140]</span></a>. Nous nous +connaissions mutuellement par nos ouvrages. Je l'avais rencontré à +Paris avec le prince royal son <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> élève<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Lien vers la note 141"><span class="small">[141]</span></a>; il était chargé à +Berlin, par intérim, du portefeuille des affaires étrangères pendant +l'absence de M. le comte de Bernstorff. Sa vie était très touchante: +sa femme avait perdu la vue: toutes les portes de sa maison étaient +ouvertes; la pauvre aveugle se promenait de chambre en chambre parmi +des fleurs, et se reposait au hasard comme un rossignol en cage: elle +chantait bien et mourut tôt.</p> + +<p>M. Ancillon, de même que beaucoup d'hommes illustres de la Prusse, +était d'origine française: ministre protestant, ses opinions avaient +d'abord été très libérales; peu à peu il se refroidit. Quand je le +retrouvai à Rome en 1828, il était revenu à la monarchie tempérée et +il a rétrogradé jusqu'à la monarchie absolue. Avec un amour éclairé +des sentiments généreux, il avait la haine et la peur des +révolutionnaires: c'est cette haine qui l'a poussé vers le despotisme, +afin d'y demander abri. Ceux qui vantent encore 1793 et qui en +admirent les crimes ne comprendront-ils jamais combien l'horreur dont +on est saisi pour ces crimes est un obstacle à l'établissement de la +liberté?</p> + +<p>Il y eut une fête à la cour, et là commencèrent pour moi des honneurs +dont j'étais bien peu digne. Jean Bart avait mis pour aller à +Versailles un habit de drap d'or doublé de drap d'argent, ce qui le +gênait beaucoup. La grande-duchesse, aujourd'hui l'impératrice de +Russie, et la duchesse de Cumberland choisirent mon bras dans une +marche polonaise: mes romans du monde commençaient. L'air de la marche +<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> était une espèce de pot-pourri composé de plusieurs +morceaux, parmi lesquels, à ma grande satisfaction, je reconnus la +chanson du roi Dagobert: cela m'encouragea et vint au secours de ma +timidité. Ces fêtes se répétèrent; une d'elles surtout eut lieu dans +le grand palais du roi. Ne voulant pas en prendre le récit sur mon +compte, je le donne tel qu'il est consigné dans le <span class="italic" lang="de">Morgenblatt</span> de +Berlin par madame la baronne de Hohenhausen:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Berlin, le 22 mars 1821.</p> + +<p class="center">«<span class="italic" lang="de">Morgenblatt</span> (Feuille du matin), n<sup>o</sup> 70.</p> + +<p>«Un des personnages remarquables qui assistaient à cette fête + était le vicomte de Chateaubriand, ministre de France, et, quelle + que fût la splendeur du spectacle qui se développait à leurs + yeux, les belles Berlinoises avaient encore des regards pour + l'auteur d'<span class="italic">Atala</span>, ce superbe et mélancolique roman, où l'amour + le plus ardent succombe dans le combat contre la religion. La + mort d'Atala et l'heure du bonheur de Chactas, pendant un orage + dans les antiques forêts de l'Amérique, dépeint avec les couleurs + de Milton, resteront à jamais gravées dans la mémoire de tous les + lecteurs de ce roman. M. de Chateaubriand écrivit <span class="italic">Atala</span> dans sa + jeunesse péniblement éprouvée par l'exil de sa patrie: de là + cette profonde mélancolie et cette passion brûlante qui respirent + dans l'ouvrage entier. À présent, cet homme d'État consommé a + voué uniquement sa plume à la politique. Son dernier ouvrage, <span class="italic">la + Vie et la Mort du duc de Berry</span>, est tout à fait écrit <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> + dans le ton qu'employaient les panégyristes de Louis XIV.</p> + +<p>«M. de Chateaubriand est d'une taille assez petite, et pourtant + élancée. Son visage ovale a une expression de piété et de + mélancolie. Il a les cheveux et les yeux noirs: ceux-ci brillent + du feu de son esprit qui se prononce dans ses traits.»</p> +</div> + +<p>Mais j'ai les cheveux blancs: pardonnez donc à madame la baronne de +Hohenhausen de m'avoir croqué dans mon bon temps, bien qu'elle +m'octroie déjà des années. Le portrait est d'ailleurs fort joli; mais +je dois à ma sincérité de dire qu'il n'est pas ressemblant.</p> + +<p class="p2">L'hôtel Sous les Tilleuls, <span class="italic" lang="de">Unter den Linden</span>, était beaucoup trop +grand pour moi, froid et délabré: je n'en occupais qu'une petite +partie.</p> + +<p>Parmi mes collègues, ministres et ambassadeurs, le seul remarquable +était M. d'Alopeus.<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Lien vers la note 142"><span class="small">[142]</span></a> J'ai depuis rencontré sa femme et sa fille à +Rome auprès de la grande-duchesse Hélène: si celle-ci eût été à Berlin +<span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> au lieu de la grande-duchesse Nicolas, sa belle-sœur, +j'aurais été plus heureux.</p> + +<p>M. d'Alopeus, mon collègue, avait la douce manie de se croire adoré. +Il était persécuté par les passions qu'il inspirait: «Ma foi, +disait-il, je ne sais ce que j'ai; partout où je vais, les femmes me +suivent. Madame d'Alopeus s'est attachée obstinément à moi.» Il eût +été excellent saint-simonien. La société privée, comme la société +publique, a son allure: dans la première, ce sont toujours des +attachements formés et rompus, des affaires de famille, des morts, des +naissances, des chagrins et des plaisirs particuliers; le tout varié +d'apparences selon les siècles. Dans l'autre, ce sont toujours des +changements de ministres, des batailles perdues ou gagnées, des +négociations avec les cours, des rois qui s'en vont, ou des royaumes +qui tombent.</p> + +<p>Sous Frédéric II, électeur de Brandebourg, surnommé <span class="italic">Dent de Fer</span>; +sous Joachim II, empoisonné par le Juif Lippold; sous Jean Sigismond, +qui réunit à son électorat le duché de Prusse; sous Georges-Guillaume, +l'<span class="italic">Irrésolu</span>, qui, perdant ses forteresses, laissait Gustave-Adolphe +s'entretenir avec les dames de sa cour et disait: «Que faire? ils ont +des canons;» sous le Grand-Électeur, qui ne rencontra dans ses États +que des monceaux de cendres, lesquels empêchaient l'herbe de croître, +qui donna audience à l'ambassadeur tartare dont l'interprète avait un +nez de bois et les oreilles coupées; sous son fils, premier roi de +Prusse, qui, réveillé en sursaut par sa femme, prit la fièvre de peur +et en mourut; sous tous ces règnes, les divers mémoires ne laissent +voir que <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> la répétition des mêmes aventures dans la société +privée.</p> + +<p>Frédéric-Guillaume I<sup>er</sup>, père du grand Frédéric, homme dur et +bizarre, fut élevé par madame de Rocoules, la réfugiée: il aima une +jeune femme qui ne put l'adoucir; son salon fut une tabagie. Il nomma +le bouffon Gundling président de l'Académie royale de Berlin; il fit +enfermer son fils dans la citadelle de Custrin, et Quatt eut la tête +tranchée devant le jeune prince; c'était la vie privée de ce temps. Le +grand Frédéric, monté sur le trône, eut une intrigue avec une danseuse +italienne, la Barbarini, seule femme dont il s'approcha jamais: il se +contenta de jouer de la flûte la première nuit de ses noces sous la +fenêtre de la princesse Élisabeth de Brunswick lorsqu'il l'épousa. +Frédéric avait le goût de la musique et la manie des vers. Les +intrigues et les épigrammes des deux poètes, Frédéric et Voltaire, +troublèrent madame de Pompadour, l'abbé de Bernis et Louis XV. La +margrave de Bayreuth<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Lien vers la note 143"><span class="small">[143]</span></a> était mêlée dans tout cela avec de l'amour, +comme en pouvait avoir un poète. Des cercles littéraires chez le roi, +puis des chiens sur des fauteuils malpropres; puis des concerts devant +des statues d'Antinoüs; puis des grands dîners; puis beaucoup de +philosophie; puis la liberté de la presse <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> et des coups de +bâton; puis enfin un homard ou un pâté d'anguille qui mit fin aux +jours d'un vieux grand homme, lequel voulait vivre: voilà de quoi +s'occupa la société privée de ce temps de lettres et de +batailles.—Et, nonobstant, Frédéric a renouvelé l'Allemagne, établi +un contre-poids à l'Autriche, et changé tous les rapports et tous les +intérêts politiques de la Germanie.</p> + +<p>Dans les nouveaux règnes nous trouvons le Palais de marbre, madame +Rietz<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Lien vers la note 144"><span class="small">[144]</span></a> avec son fils, Alexandre, comte de La Marche, la Baronne de +Stoltzenberg, maîtresse du margrave Schwed, autrefois comédienne, le +prince Henri<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Lien vers la note 145"><span class="small">[145]</span></a> et ses amis suspects, mademoiselle Voss, rivale de +madame Rietz, une intrigue de bal masqué entre un jeune Français et la +femme d'un général prussien, enfin madame de F..., dont on peut lire +l'aventure dans l'<span class="italic">Histoire secrète de la cour de Berlin</span><a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Lien vers la note 146"><span class="small">[146]</span></a>: qui +sait tous ces noms? qui se rappellera les nôtres? Aujourd'hui, dans la +capitale de la Prusse, c'est à peine si des octogénaires ont conservé +la mémoire de cette génération passée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> La société à Berlin me convenait par ses habitudes: entre +cinq et six heures on allait <span class="italic">en soirée</span>; tout était fini à neuf, et +je me couchais tout juste comme si je n'eusse pas été ambassadeur. Le +sommeil dévore l'existence, c'est ce qu'il y a de bon: «Les heures +sont longues, et la vie est courte,» dit Fénelon. M. Guillaume de +Humboldt<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Lien vers la note 147"><span class="small">[147]</span></a>, frère de mon illustre ami le baron Alexandre<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Lien vers la note 148"><span class="small">[148]</span></a>, +était à Berlin: je l'avais connu ministre à Rome; suspect au +gouvernement à cause de ses opinions, il menait une vie retirée; pour +tuer le temps, il apprenait toutes les langues et même tous les patois +de la terre. Il retrouvait les peuples, habitants anciens d'un sol, +par les dénominations géographiques du pays. Une de ses filles parlait +indifféremment le grec ancien ou le grec moderne; si l'on fût tombé +dans un bon jour, on aurait pu deviser à table en sanscrit.</p> + +<p>Adelbert de Chamisso<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Lien vers la note 149"><span class="small">[149]</span></a> demeurait au Jardin-des-Plantes, <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> à +quelque distance de Berlin. Je le visitai dans cette solitude, où les +plantes gelaient en serre. Il était grand, d'une figure assez +agréable. Je me sentais un attrait pour cet exilé, voyageur comme moi: +il avait vu ces mers du pôle où je m'étais flatté de pénétrer. Émigré +comme moi, il avait été élevé à Berlin en qualité de page. Adelbert, +parcourant la Suisse, s'arrêta un moment à Coppet. Il se trouva dans +une partie sur le lac, où il pensa périr. Il écrivait ce jour-là même: +«Je vois bien qu'il faut chercher mon salut sur les grandes mers.»</p> + +<p>M. de Chamisso avait été nommé par M. de Fontanes, professeur à +Napoléonville<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Lien vers la note 150"><span class="small">[150]</span></a>; puis professeur de grec à Strasbourg; il repoussa +l'offre par ces nobles paroles: «La première condition pour travailler +à l'instruction de la jeunesse est l'indépendance: bien que j'admire +le génie de Bonaparte, il ne peut me convenir.» Il refusa de même les +avantages que lui offrait la Restauration: «Je n'ai rien fait +<span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> pour les Bourbons, disait-il, et je ne puis recevoir le prix +des services et du sang de mes pères. Dans ce siècle, chaque homme +doit pourvoir à son existence.» On conserve dans la famille de M. de +Chamisso ce billet écrit au Temple, de la main de Louis XVI: «Je +recommande M. de Chamisso, un de mes fidèles serviteurs, à mes +frères.» Le roi martyr avait caché ce petit billet dans son sein pour +le faire remettre à son premier page, Chamisso, oncle d'Adelbert<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Lien vers la note 151"><span class="small">[151]</span></a>.</p> + +<p>L'ouvrage le plus touchant peut-être de cet enfant des muses, caché +sous les armes étrangères et adopté des bardes de la Germanie, ce sont +ces vers qu'il fit d'abord en allemand et qu'il traduisit en vers +français, sur le château de Boncourt, sa demeure paternelle:</p> + +<p class="poem25"> +Je rêve encore à mon jeune âge<br> + Sous le poids de mes cheveux blancs;<br> + Tu me poursuis, fidèle image,<br> + Et renais sous la faux du Temps.<br> + Du sein d'une mer de verdure<br> + S'élève ce noble château.<br> + Je reconnais et sa toiture,<br> + Et ses tours avec ses créneaux;<br> + <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> Ces lions de nos armoiries<br> + Ont encor leurs regards d'amour.<br> + Je vous souris, gardes chéries,<br> + Et je m'élance dans la cour.<br> + Voilà le sphinx à la fontaine,<br> + Voilà le figuier verdoyant;<br> + Là s'épanouit l'ombre vaine<br> + Des premiers songes de l'enfant.<br> + De mon aïeul, dans la chapelle,<br> + Je cherche et revois le tombeau;<br> + Voilà la colonne à laquelle<br> + Pendent ses armes en faisceau.<br> + Ce marbre que le soleil dore,<br> + Et ces caractères pieux,<br> + Non, je ne puis les lire encore,<br> + Un voile humide est sur mes yeux.<br> + Fidèle château de mes pères,<br> + Je te retrouve tout en moi!<br> + Tu n'es plus; superbe naguères,<br> + La charrue a passé sur toi!.....<br> + Sol que je chéris, sois fertile,<br> + Je te bénis d'un cœur serein;<br> + Bénis, quel qu'il soit, l'homme utile<br> + Dont le soc sillonne ton sein.</p> + +<p>Chamisso bénit le laboureur qui laboure le sillon dont il a été +dépouillé; son âme devait habiter les régions où planait mon ami +Joubert. Je regrette Combourg, mais avec moins de résignation, bien +qu'il ne soit pas sorti de ma famille. Embarqué sur le vaisseau armé +par le comte de Romanzof, M. de Chamisso découvrit, avec le capitaine +Kotzebue, le détroit à l'est du détroit de Behring, et donna son nom à +l'une des îles d'où <span lang="en">Cook</span> avait entrevu la côte de l'Amérique. Il +<span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> retrouva au Kamtchatka le portrait de madame Récamier sur +porcelaine,<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Lien vers la note 152"><span class="small">[152]</span></a> et le petit conte <span class="italic">Peter Schlemihl</span>, traduit en +hollandais. Le héros d'Adelbert, Peter Schlemihl, avait vendu son +ombre au diable: j'aurais mieux aimé lui vendre mon corps.</p> + +<p>Je me souviens de Chamisso comme du souffle insensible qui faisait +légèrement fléchir la tige des brandes que je traversai en retournant +à Berlin.</p> + +<p class="p2">D'après un règlement de Frédéric II, les princes et princesses du sang +à Berlin ne voient pas le corps diplomatique; mais, grâce au carnaval, +au mariage du duc de Cumberland avec la princesse Frédérique de +Prusse, sœur de la feue reine, grâce encore à une certaine +inflexion d'étiquette que l'on se permettait, disait-on, à cause de ma +personne, j'avais l'occasion de me trouver plus souvent que mes +collègues avec la famille royale. Comme je visitais de fois à autre +<span class="italic">le grand palais</span>, j'y rencontrais la princesse Guillaume<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Lien vers la note 153"><span class="small">[153]</span></a>: elle +se plaisait à me conduire dans les appartements. Je n'ai jamais vu un +regard plus triste que le sien; dans les salons inhabités derrière le +château, sur la <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> Sprée, elle me montrait une chambre hantée à +certains jours par une dame blanche, et, en se serrant contre moi avec +une certaine frayeur, elle avait l'air de cette dame blanche. De son +côté, la duchesse de Cumberland me racontait qu'elle et sa sœur la +reine de Prusse, toutes deux encore très jeunes, avaient entendu leur +mère qui venait de mourir leur parler sous ses rideaux fermés.</p> + +<p>Le roi, en présence duquel je tombais en sortant de mes visites de +curieux, me menait à ses oratoires: il m'en faisait remarquer les +crucifix et les tableaux, et rapportait à moi l'honneur de ces +innovations, parce qu'ayant lu, me disait-il, dans le <span class="italic">Génie du +Christianisme</span>, que les protestants avaient trop dépouillé leur culte, +il avait trouvé juste ma remarque: il n'était pas encore arrivé à +l'excès de son fanatisme luthérien.</p> + +<p>Le soir à l'Opéra j'avais une loge auprès de la loge royale, placée en +face du théâtre. Je causais avec les princesses; le roi sortait dans +les entr'actes; je le rencontrais dans le corridor, il regardait si +personne n'était autour de nous et si l'on ne pouvait nous entendre; +il m'avouait alors tout bas sa détestation de Rossini et son amour +pour Gluck. Il s'étendait en lamentations sur la décadence de l'art et +surtout sur ces gargarismes de notes destructeurs du chant dramatique: +il me confiait qu'il n'osait dire cela qu'à moi, à cause des personnes +qui l'environnaient. Voyait-il venir quelqu'un, il se hâtait de +rentrer dans sa loge.</p> + +<p>Je vis jouer la <span class="italic">Jeanne d'Arc</span> de Schiller: la cathédrale de Reims +était parfaitement imitée<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Lien vers la note 154"><span class="small">[154]</span></a>. Le roi, <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> sérieusement +religieux, ne supportait qu'avec peine sur le théâtre la +représentation du culte catholique. M. Spontini, l'auteur de <span class="italic">la +Vestale</span>, avait la direction de l'Opéra<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Lien vers la note 155"><span class="small">[155]</span></a>. Madame Spontini, fille +de M. Érard<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Lien vers la note 156"><span class="small">[156]</span></a>, était agréable, mais elle semblait expier la +volubilité du langage des femmes par la lenteur qu'elle mettait à +parler: chaque mot divisé en syllabes expirait sur ses lèvres; si elle +avait voulu vous dire: <span class="italic">Je vous aime</span>, l'amour d'un Français aurait pu +s'envoler entre le commencement et la fin de ces trois mots. Elle ne +pouvait pas finir mon nom, et elle n'arrivait pas au bout sans une +certaine grâce.</p> + +<p>Une réunion publique musicale avait lieu deux ou trois fois la +semaine. Le soir, en revenant de leur ouvrage, de petites ouvrières, +leur panier au bras, des garçons ouvriers portant les instruments de +leurs <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> métiers, se pressaient pêle-mêle dans une salle; on +leur donnait en entrant un feuillet noté, et ils se joignaient au +chœur général avec une précision étonnante. C'était quelque chose +de surprenant que ces deux ou trois cents voix confondues. Le morceau +fini, chacun reprenait le chemin de sa demeure. Nous sommes bien loin +de ce sentiment de l'harmonie, moyen puissant de civilisation; il a +introduit dans la chaumière des paysans de l'Allemagne une éducation +qui manque à nos hommes rustiques: partout où il y a un piano, il n'y +a plus de grossièreté.</p> + +<p class="p2">Vers le 13 de janvier, j'ouvris le cours de mes dépêches avec le +ministre des affaires étrangères. Mon esprit se plie facilement à ce +genre de travail: pourquoi pas? Dante, Arioste et Milton n'ont-ils pas +aussi bien réussi en politique qu'en poésie? Je ne suis sans doute ni +Dante, ni Arioste, ni Milton; l'Europe et la France ont vu néanmoins +par le <span class="italic">Congrès de Vérone</span> ce que je pourrais faire.</p> + +<p>Mon prédécesseur à Berlin me traitait en 1816 comme il traitait M. de +Lameth dans ses petits vers au commencement de la révolution<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Lien vers la note 157"><span class="small">[157]</span></a>. +Quand on est si aimable, il ne faut pas laisser derrière soi de +registres, ni avoir la rectitude d'un commis quand on n'a <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> +pas la capacité d'un diplomate. Il arrive, dans les temps où nous +vivons, qu'un coup de vent envoie dans votre place celui contre lequel +vous vous étiez élevé; et comme le devoir d'un ambassadeur est d'abord +de connaître les archives de l'ambassade, voilà qu'il tombe sur les +notes où il est arrangé de main de maître. Que voulez-vous? ces +esprits profonds, qui travaillaient au succès de la bonne cause, ne +pouvaient pas penser à tout.</p> + +<div class="quote"> +<p class="center">EXTRAITS DES REGISTRES DE M. DE BONNAY.</p> + +<p class="right"><span class="ralleft">N<sup>o</sup> 64.</span> 22 novembre 1816.</p> + +<p>«Les paroles que le roi a adressées au bureau nouvellement formé + de la Chambre des pairs ont été connues et approuvées de toute + l'Europe. On m'a demandé s'il était possible que des hommes + dévoués au roi, que des personnes attachées à sa personne et + occupant des places dans sa maison, ou dans celles de nos + princes, eussent pu en effet donner leurs suffrages pour porter + M. de Chateaubriand à la secrétairerie. Ma réponse a été que le + scrutin étant secret, personne ne pouvait connaître les votes + particuliers. «Ah!» s'est écrié un homme principal, «si le roi + pouvait en être assuré, j'espère que l'accès des Tuileries serait + aussitôt fermé à ces serviteurs infidèles.» J'ai cru que je ne + devais rien répondre, et je n'ai rien répondu.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right"><span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> 15 octobre 1816.</p> + +<p class="spaced1">.................</p> + +<p>«Il en sera de même, monsieur le duc, de la mesure du 5 et de + celle du 20 septembre: l'une et l'autre ne trouvent en Europe que + des approbateurs. Mais ce qui étonne, c'est de voir que de très + purs et très dignes royalistes continuent de se passionner pour + M. de Chateaubriand, malgré la publication d'un livre qui établit + en principe que le roi de France, en vertu de la Charte, n'est + plus qu'un être moral, essentiellement nul et sans volonté + propre. Si tout autre que lui avait avancé une pareille maxime, + les mêmes hommes, non sans apparence de raison, l'auraient + qualifié de jacobin.»</p> +</div> + +<p>Me voilà bien remis à ma place. C'est du reste une bonne leçon; cela +rabat notre orgueil, en nous apprenant ce que nous deviendrons après +nous.</p> + +<p>Par les dépêches de M. de Bonnay et par celles de quelques autres +ambassadeurs appartenant à l'ancien régime, il m'a paru que ces +dépêches traitaient moins des affaires diplomatiques que des anecdotes +relatives à des personnages de la société et de la cour: elles se +réduisaient à un journal louangeur de Dangeau ou satirique de +Tallemant. Aussi Louis XVIII et Charles X aimaient-ils beaucoup mieux +les lettres amusantes de mes collègues que ma correspondance sérieuse. +J'aurais pu rire et me moquer comme mes devanciers; mais le temps où +les aventures scandaleuses et les petites intrigues se liaient aux +affaires était passé. Quel bien aurait-il résulté pour mon pays du +portrait <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> de M. de Hardenberg<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Lien vers la note 158"><span class="small">[158]</span></a>, beau vieillard blanc +comme un cygne, sourd comme un pot, allant à Rome sans permission, +s'amusant de trop de choses, croyant à toutes sortes de rêveries, +livré en dernier lieu au magnétisme entre les mains du docteur +Koreff<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Lien vers la note 159"><span class="small">[159]</span></a> que je rencontrais à cheval trottant dans les lieux +écartés entre le diable, la médecine et les muses?</p> + +<p>Ce mépris pour une correspondance frivole me fait dire à M. Pasquier +dans ma lettre du 13 février 1821, n<sup>o</sup> 13:</p> + +<p>«Je ne vous ai point parlé, monsieur le baron, selon l'usage, des +réceptions, des bals, des spectacles, etc; je ne vous ai point fait de +petits portraits et d'inutiles satires; j'ai tâché de faire sortir la +diplomatie du commérage. Le règne du commun reviendra, lorsque le +temps extraordinaire sera passé: aujourd'hui il ne faut peindre que ce +qui doit vivre et n'attaquer que ce qui menace.»</p> + +<p class="p2">Berlin m'a laissé un souvenir durable, parce que la nature des +récréations que j'y trouvai me reporta au temps de mon enfance et de +ma jeunesse; seulement, <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> des princesses très réelles +remplissaient le rôle de ma Sylphide. De vieux corbeaux, mes éternels +amis, venaient se percher sur les tilleuls devant ma fenêtre; je leur +jetais à manger: quand ils avaient saisi un morceau de pain trop gros, +ils le rejetaient avec une adresse inimaginable pour en saisir un plus +petit; de manière qu'ils pouvaient en prendre un autre un peu plus +gros, et ainsi de suite jusqu'au morceau capital qui, à la pointe de +leur bec, le tenait ouvert, sans qu'aucune des couches croissantes de +la nourriture pût tomber. Le repas fait, l'oiseau chantait à sa +manière: <span class="italic" lang="la">cantus cornicum ut secla vetusta.</span> J'errais dans les espaces +déserts de Berlin glacé; mais je n'entendais pas sortir de ses murs, +comme des vieilles murailles de Rome, de belles voix de jeunes filles. +Au lieu de capucins à barbe blanche traînant leurs sandales parmi des +fleurs, je rencontrais des soldats qui roulaient des boules de neige.</p> + +<p>Un jour, au détour de la muraille d'enceinte, Hyacinthe<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Lien vers la note 160"><span class="small">[160]</span></a> et moi +nous nous trouvâmes nez à nez avec un vent d'est si perçant, que nous +fûmes obligés de courir dans la campagne pour regagner la ville à +moitié morts. Nous franchîmes des terrains enclos, et tous les chiens +de garde nous sautaient aux jambes en nous poursuivant. Le thermomètre +descendit ce jour-là à 22 degrés au-dessous de glace. Un ou deux +factionnaires, à Potsdam, furent gelés.</p> + +<p>De l'autre côté du parc était une ancienne faisanderie +abandonnée;—les princes de Prusse ne chassent point. Je passais un +petit pont de bois sur un canal de la Sprée, et je me trouvais parmi +les colonnes de <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> sapin qui faisaient le portique de la +faisanderie. Un renard, en me rappelant ceux du mail de Combourg, +sortait par un trou pratiqué dans le mur de la réserve, venait me +demander de mes nouvelles et se retirait dans son taillis.</p> + +<p>Ce qu'on nomme le parc, à Berlin, est un bois de chênes, de bouleaux, +de hêtres, de tilleuls et de blancs de Hollande. Il est situé à la +porte de Charlottenbourg et traversé par la grande route qui mène à +cette résidence royale. À droite du parc est un Champ de Mars; à +gauche des guinguettes.</p> + +<p>Dans l'intérieur du parc, qui n'était pas alors percé d'allées +régulières, on rencontrait des prairies, des endroits sauvages et des +bancs de hêtre sur lesquels la Jeune Allemagne avait naguère gravé, +avec un couteau, des cœurs percés de poignards: sous ces cœurs +poignardés on lisait le nom de Sand<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Lien vers la note 161"><span class="small">[161]</span></a>. Des bandes de corbeaux, +habitant les arbres aux approches du printemps, commencèrent à +ramager. La nature vivante se ranimait avant la nature végétale, et +des grenouilles toutes noires étaient dévorées par des canards, dans +les eaux çà et là dégelées: ces rossignols-là <span class="italic">ouvraient le printemps +dans les bois</span> de Berlin. Cependant, le parc n'était pas sans quelques +jolis animaux: des écureuils circulaient sur les branches ou se +jouaient à terre, en se faisant un pavillon de leur queue. Quand +j'approchais de la fête, les acteurs remontaient <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> le tronc +des chênes, s'arrêtaient dans une fourche et grognaient en me voyant +passer au-dessous d'eux. Peu de promeneurs fréquentaient la futaie +dont le sol inégal était bordé et coupé de canaux. Quelquefois je +rencontrais un vieil officier goutteux qui me disait, tout réchauffé +et tout réjoui, en me parlant du pâle rayon de soleil sous lequel je +grelottais: «Ça pique!» De temps en temps je trouvais le duc de +Cumberland, à cheval et presque aveugle, arrêté devant un blanc de +Hollande contre lequel il était venu se cogner le nez. Quelques +voitures attelées de six chevaux passaient: elles portaient ou +l'ambassadrice d'Autriche, ou la princesse de Radzivill et sa fille, +âgée de quinze ans, charmante comme une de ces nues à figure de +vierge qui entourent la lune d'Ossian. La duchesse de Cumberland +faisait presque toujours la même promenade que moi: tantôt elle +revenait de secourir dans une chaumière une pauvre femme de Spandau, +tantôt elle s'arrêtait et me disait gracieusement qu'elle avait voulu +me rencontrer; aimable fille des trônes descendue de son char comme la +déesse de la nuit pour errer dans les forêts! Je la voyais aussi chez +elle: elle me répétait qu'elle me voulait confier son fils, ce petit +<span class="italic">Georges</span><a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Lien vers la note 162"><span class="small">[162]</span></a> devenu le prince que sa cousine Victoria aurait, +dit-on, désiré placer à ses côtés sur le trône de l'Angleterre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> La princesse Frédérique a traîné depuis ses jours aux bords +de la Tamise, dans ces jardins de <span lang="en">Kew</span> qui me virent jadis errer entre +mes deux acolytes, l'illusion et la misère. Après mon départ de +Berlin, elle m'a honoré d'une correspondance; elle y peint d'heure en +heure la vie d'un habitant de ces bruyères où passa Voltaire, où +mourut Frédéric, où se cacha ce Mirabeau qui devait commencer la +révolution dont je fus la victime. L'attention est captivée en +apercevant les anneaux par qui se touchent tant d'hommes inconnus les +uns aux autres.</p> + +<p>Voici quelques extraits de la correspondance qu'ouvre avec moi madame +la duchesse de Cumberland:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«19 avril<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Lien vers la note 163"><span class="small">[163]</span></a>, jeudi.</p> + +<p>«Ce matin, à mon réveil, on m'a remis le <span class="italic">dernier</span> témoignage de + votre souvenir; plus tard j'ai passé devant votre maison, j'y ai + vu des fenêtres ouvertes comme de coutume, tout était à la même + place, excepté vous! Je ne puis vous dire ce que cela m'a fait + éprouver! Je ne sais plus maintenant où vous trouver; chaque + instant vous éloigne davantage; le seul point fixe est le 26, + jour où vous comptez arriver, et le souvenir que je vous + conserve.</p> + +<p>«Dieu veuille que vous trouviez tout changé pour le mieux et pour + vous et pour le bien général! Accoutumée aux sacrifices, je + saurai encore porter celui de ne plus vous revoir, si c'est pour + votre bonheur et celui de la France.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right"><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> «22.</p> + +<p>«Depuis <span class="italic">jeudi</span> j'ai passé devant votre maison tous les jours + pour aller à l'église; j'y ai bien prié pour vous. Vos fenêtres + sont constamment ouvertes, cela me touche: qui est-ce qui a pour + vous cette attention à suivre vos goûts et vos ordres, malgré + votre absence? Il me prend l'idée, quelquefois, que vous n'êtes + pas parti; que des affaires vous arrêtent, ou que vous avez voulu + écarter les <span class="italic">importuns</span> pour en finir à votre aise. Ne croyez pas + que cela soit un reproche: il n'y a que ce moyen; mais si cela + est, veuillez me le confier.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right">«23.</p> + +<p>«Il fait aujourd'hui une chaleur si prodigieuse, même à l'église, + que je ne puis faire ma promenade à l'heure ordinaire: cela m'est + bien égal <span class="italic">à présent</span>. Le cher petit bois n'a plus de charme pour + moi, tout le monde m'y ennuie! Ce changement subit du froid au + chaud est commun dans le nord; les habitants ne tiennent pas, par + leur modération de caractère et de sentiments, du climat.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right">«24.</p> + +<p>«La nature est bien embellie; toutes les feuilles ont poussé + depuis votre départ: j'aurais voulu qu'elles fussent venues deux + jours plus tôt, pour que vous ayez pu emporter dans votre + souvenir une image plus riante de votre séjour ici.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Berlin, 12 mai 1821.</p> + +<p>«Dieu merci, voilà enfin une lettre de vous! Je savais bien que + vous ne pouviez m'écrire plus tôt; <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> mais, malgré tous + les calculs que faisait ma raison, trois semaines ou pour mieux + dire vingt-trois jours sont bien longs pour l'amitié dans la + privation, et rester sans nouvelles ressemble au plus triste + exil: il me restait pourtant le souvenir et l'espérance.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Le 15 mai.</p> + +<p>«Ce n'est pas de mon étrier, comme le Grand Turc, mais toujours + de mon lit, que je vous écris; mais cette retraite m'a donné tout + le temps de réfléchir au nouveau régime que vous voulez faire + tenir à Henri V. J'en suis très contente; le lion rôti ne pourra + que lui faire grand bien; je vous conseille seulement de le faire + commencer par le cœur. Il faudra faire manger de l'agneau à + l'autre de vos élèves (Georges) pour qu'il ne fasse pas trop le + diable à quatre. Il faut absolument que ce plan d'éducation se + réalise et que Georges et Henri V deviennent bons amis et bons + alliés.»</p> +</div> + +<p>Madame la duchesse de Cumberland continua de m'écrire des eaux d'Ems, +ensuite des eaux de Schwalbach, et après de Berlin, où elle revint le +22 septembre de l'année 1821. Elle me mandait d'Ems: «Le couronnement +en Angleterre se fera sans moi; je suis peinée que le roi ait fixé, +pour se faire couronner, le jour le plus triste de ma vie: celui +auquel j'ai vu mourir cette sœur adorée (la reine de Prusse)<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Lien vers la note 164"><span class="small">[164]</span></a>. +La mort de Bonaparte m'a aussi fait penser aux souffrances qu'il lui a +causées.»</p> + +<div class="quote"> +<p class="right"><span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> «De Berlin, le 22 septembre.</p> + +<p>«J'ai déjà revu ces grandes allées solitaires. Que je vous serai + redevable, si vous m'envoyez, comme vous me le promettez, les + vers que vous avez faits pour Charlottenbourg! J'ai aussi repris + le chemin de la maison dans le bois où vous eûtes la bonté de + m'aider à secourir la pauvre femme de Spandau; que vous êtes bon + de vous souvenir de ce nom! Tout me rappelle des temps heureux. + Il n'est pas nouveau de regretter le bonheur.</p> + +<p>«Au moment où j'allais expédier cette lettre, j'apprends que le + roi a été détenu en mer par des tempêtes, et probablement + repoussé sur les côtes de l'Irlande; il n'était pas arrivé à + Londres le 14; mais vous serez instruit de son retour plus tôt + que nous.</p> + +<p>«La pauvre princesse Guillaume a reçu aujourd'hui la triste + nouvelle de la mort de sa mère, la landgrave douairière de + Hesse-Hombourg. Vous voyez comme je vous parle de tout ce qui + concerne notre famille; veuille le ciel que vous ayez de + meilleures nouvelles à me donner!»</p> +</div> + +<p>Ne semblerait-il pas que la sœur de la belle reine de Prusse me +parle de <span class="italic">notre famille</span> comme si elle avait la bonté de m'entretenir +de mon aïeule, de ma tante et de mes obscurs parents de Plancouët? La +famille royale de France m'a-t-elle jamais honoré d'un sourire pareil +à celui de cette famille royale étrangère, qui pourtant me connaissait +à peine et ne me devait rien? Je supprime plusieurs autres lettres +affectueuses: elles ont quelque chose de souffrant et de <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> +contenu, de résigné et de noble, de familier et d'élevé; elles servent +de contre-poids à ce que j'ai dit de trop sévère peut-être sur les +races souveraines. Mille ans en arrière, et la princesse Frédérique +étant fille de Charlemagne eût emporté la nuit Éginhard sur ses +épaules, afin qu'il ne laissât sur la neige aucune trace.</p> + +<p class="p2">Je viens de relire ce livre en 1840: je ne puis m'empêcher d'être +frappé de ce continuel roman de ma vie. Que de destinées manquées! Si +j'étais retourné en Angleterre avec le petit Georges, l'héritier +possible de cette couronne, j'aurais vu s'évanouir le nouveau songe +qui aurait pu me faire changer de patrie, de même que si je n'eusse +pas été marié je serais resté une première fois dans la patrie de +Shakespeare et de Milton. Le jeune duc de Cumberland, qui a perdu la +vue, n'a point épousé sa cousine la reine d'Angleterre. La duchesse de +Cumberland est devenue reine de Hanovre: où est-elle? est-elle +heureuse? où suis-je? Grâce à Dieu, dans quelques jours, je n'aurai +plus à promener mes regards sur ma vie passée, ni à me faire ces +questions. Mais il m'est impossible de ne pas prier le ciel de +répandre ses faveurs sur les dernières années de la princesse +Frédérique<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Lien vers la note 165"><span class="small">[165]</span></a>.</p> + +<p>Je n'avais été envoyé à Berlin qu'avec le rameau de la paix, et parce +que ma présence jetait le trouble dans l'administration; mais, +connaissant les inconstances de la fortune et sentant que mon rôle +politique n'était pas fini, je surveillais les événements: je ne +voulais pas abandonner mes amis. Je m'aperçus bientôt que la +réconciliation entre le parti royaliste et <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> le parti +ministériel n'avait pas été sincère; des défiances et des préjugés +restaient; on ne faisait pas ce qu'on m'avait promis: on commençait à +m'attaquer. L'entrée au conseil de MM. de Villèle et Corbière avait +excité la jalousie de l'extrême droite; elle ne marchait plus sous la +bannière du premier, et celui-ci, dont l'ambition était impatiente, +commençait à se fatiguer. Nous échangeâmes quelques lettres. M. de +Villèle regrettait d'être entré au conseil: il se trompait; la preuve +que j'avais vu juste, c'est qu'un an ne s'était pas écoulé qu'il +devint ministre des finances, et que M. de Corbière eut +l'intérieur<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Lien vers la note 166"><span class="small">[166]</span></a>.</p> + +<p>Je m'expliquai aussi avec M. le baron Pasquier; je lui mandais, le 10 +février 1821:</p> + +<p>«J'apprends de Paris, monsieur le baron, par le courrier arrivé ce +matin 9 février, qu'on a trouvé mauvais que j'eusse écrit de Mayence +au prince de Hardenberg, ou même que je lui eusse envoyé un courrier. +Je n'ai point écrit à M. de Hardenberg et encore moins lui ai-je +envoyé un courrier. Je désire, monsieur le baron, que l'on m'évite des +tracasseries. Quand mes services ne seront plus agréables, on ne peut +me faire un plus grand plaisir que de me le dire tout rondement. Je +n'ai ni sollicité ni désiré la mission dont on m'a chargé; ce n'est ni +par goût ni par choix que j'ai accepté un honorable exil, mais pour le +bien de la paix. Si les royalistes se sont ralliés au ministère, le +ministère n'ignore pas que j'ai eu le bonheur de contribuer à +<span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> cette réunion. J'aurais quelque droit de me plaindre. +Qu'a-t-on fait pour les royalistes depuis mon départ? Je ne cesse +d'écrire pour eux: m'écoute-t-on? Monsieur le baron, j'ai, grâce à +Dieu, autre chose à faire dans la vie qu'à assister à des bals. Mon +pays me réclame, ma femme malade a besoin de mes soins, mes amis +redemandent leur guide. Je suis au-dessus ou au-dessous d'une +ambassade et même d'un ministère d'État. Vous ne manquerez pas +d'hommes plus habiles que moi pour conduire les affaires +diplomatiques; ainsi il serait inutile de chercher des prétextes pour +me faire des chicanes. J'entendrai à demi mot; et vous me trouverez +disposé à rentrer dans mon obscurité.»</p> + +<p>Tout cela était sincère: cette facilité à tout planter là, et à ne +regretter rien, m'eût été une grande force, eussé-je eu quelque +ambition.</p> + +<p class="p2">Ma correspondance diplomatique avec M. Pasquier allait son train: +continuant de m'occuper de l'affaire de Naples<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Lien vers la note 167"><span class="small">[167]</span></a>, je disais:</p> + +<div class="quote"> + +<p class="right"><span class="ralleft">N<sup>o</sup> 15.</span> «20 février 1821.</p> + +<p>«L'Autriche rend un service aux monarchies en détruisant + l'édifice jacobin des Deux-Siciles; mais <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> elle perdrait + ces mêmes monarchies, si le résultat d'une expédition salutaire + et obligée était la conquête d'une province ou l'oppression d'un + peuple. Il faut affranchir Naples de l'indépendance démagogique, + et y établir la liberté monarchique; y briser des fers, et non + pas y porter des chaînes. Mais l'Autriche ne veut pas de + constitution à Naples: qu'y mettra-t-elle? des hommes? où + sont-ils? Il suffira d'un curé libéral et de deux cents soldats + pour recommencer.</p> + +<p>«C'est après l'occupation volontaire ou forcée que vous devez + vous interposer pour faire établir à Naples un gouvernement + constitutionnel où toutes les libertés sociales soient + respectées.»</p> +</div> + +<p>J'avais toujours conservé en France une prépondérance d'opinion qui +m'obligeait à porter mes regards sur l'intérieur. J'osai soumettre ce +plan à mon ministre:</p> + +<p>«Adopter franchement le gouvernement constitutionnel.</p> + +<p>«Présenter le renouvellement septennal, sans prétendre conserver une +partie de la Chambre actuelle, ce qui serait suspect, ni garder le +tout, ce qui est dangereux.</p> + +<p>«Renoncer aux lois d'exception, source d'arbitraire, sujet éternel de +querelles et de calomnies.</p> + +<p>«Affranchir les communes du despotisme ministériel.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> Dans ma dépêche du 3 mars, n<sup>o</sup> 18, je revenais sur l'Espagne; +je disais:</p> + +<p>«Il serait possible que l'Espagne changeât promptement sa monarchie en +république: sa Constitution doit porter son fruit. Le roi ou fuira ou +sera massacré ou déposé; il n'est pas homme assez fort pour s'emparer +de la révolution. Il est possible encore que cette même Espagne +subsistât pendant quelque temps dans l'état populaire, si elle se +formait en républiques fédératives, agrégation à laquelle elle est +plus propre que tout autre pays par la diversité de ses royaumes, de +ses mœurs, de ses lois et même de son langage.»</p> + +<p>L'affaire de Naples revient encore trois ou quatre fois. Je fais +observer (6 mars, n<sup>o</sup> 19):</p> + +<p>«Que la légitimité n'a pu jeter de profondes racines dans un État qui +a changé si souvent de maîtres, et dont les habitudes ont été +bouleversées par tant de révolutions. Les affections n'ont pas eu le +temps de naître, les mœurs de recevoir l'empreinte uniforme des +siècles et des institutions. Il y a dans la nation napolitaine +beaucoup d'hommes corrompus ou sauvages qui n'ont aucun rapport entre +eux, et qui ne sont attachés à la couronne que par de faibles liens: +la royauté, pour être respectée, est trop près du lazzarone et trop +loin du Calabrais. Pour établir la liberté démocratique, les Français +eurent trop de vertus militaires; les Napolitains n'en auront pas +assez.»</p> + +<p>Enfin, je dis quelques mots du Portugal et de l'Espagne encore.</p> + +<p>Le bruit se répandait que Jean VI s'était embarqué <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> à +Rio-de-Janeiro pour Lisbonne<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Lien vers la note 168"><span class="small">[168]</span></a>. C'était un jeu de la fortune digne +de notre temps qu'un roi de Portugal allant chercher auprès d'une +révolution en Europe un abri contre une révolution en Amérique, et +passant au pied du rocher où était retenu le conquérant qui le +contraignit autrefois de se réfugier dans le Nouveau-Monde.</p> + +<p>«Tout est à craindre de l'Espagne, disais-je (17 mars, n<sup>o</sup> 21); la +révolution de la Péninsule parcourra ses périodes, à moins qu'il ne se +lève un bras capable de l'arrêter; mais ce bras, où est-il? c'est +toujours là la question.»</p> + +<p>Le bras, j'ai eu le bonheur de le trouver en 1823: c'est celui de la +France.</p> + +<p>Je retrouve avec plaisir, dans ce passage de ma dépêche du 10 avril, +n<sup>o</sup> 26, ma jalouse antipathie contre les alliés et ma préoccupation +pour la dignité de la France; je disais à propos du Piémont:</p> + +<p>«Je ne crains nullement la prolongation des troubles du Piémont<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Lien vers la note 169"><span class="small">[169]</span></a> +dans ses résultats immédiats; <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> mais elle peut produire un mal +éloigné en motivant l'intervention militaire de l'Autriche et de la +Russie. L'armée russe est toujours en mouvement et n'a point reçu de +contre-ordre.</p> + +<p>«Voyez si, dans ce cas, il ne serait pas de la dignité et de la sûreté +de la France de faire occuper la Savoie par vingt-cinq mille hommes, +tout le temps que la Russie et l'Autriche occuperaient le Piémont. Je +suis persuadé que cet acte de vigueur et de haute politique, en +flattant l'amour-propre français, serait par cela seul très populaire +et ferait un honneur infini aux ministres. Dix mille hommes de la +garde royale et un choix fait sur le reste de nos troupes vous +composeraient facilement une armée de vingt-cinq mille soldats +excellents et fidèles: la cocarde blanche sera assurée lorsqu'elle +aura revu l'ennemi.</p> + +<p>«Je sais, monsieur le baron, que nous devons éviter de blesser +l'amour-propre français et que la <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> domination des Russes et +des Autrichiens en Italie peut soulever notre orgueil militaire; mais +nous avons un moyen facile de le contenter, c'est d'occuper nous-mêmes +la Savoie. Les royalistes seront charmés et les libéraux ne pourraient +qu'applaudir en nous voyant prendre une attitude digne de notre force. +Nous aurions à la fois le bonheur d'écraser une révolution démagogique +et l'honneur de rétablir la prépondérance de nos armes. Ce serait mal +connaître l'esprit français que de craindre de rassembler vingt-cinq +mille hommes pour marcher en pays étranger, et pour tenir rang avec +les Russes et les Autrichiens, comme puissance militaire. Je +répondrais de l'événement sur ma tête. Nous avons pu rester neutres +dans l'affaire de Naples: pouvons-nous l'être pour notre sûreté et +pour notre gloire dans les troubles du Piémont?»</p> + +<p>Ici se découvre tout mon système: j'étais Français; j'avais une +politique assurée bien avant la guerre d'Espagne, et j'entrevoyais la +responsabilité que mes succès mêmes, si j'en obtenais, feraient peser +sur ma tête.</p> + +<p>Tout ce que je rappelle ici ne peut sans doute intéresser personne; +mais tel est l'inconvénient des <span class="italic">Mémoires</span>: lorsqu'ils n'ont point de +faits historiques à raconter, ils ne vous entretiennent que de la +personne de l'auteur et vous en assomment. Laissons là ces ombres +oubliées! J'aime mieux rappeler que Mirabeau inconnu remplissait à +Berlin en 1786 une mission ignorée<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Lien vers la note 170"><span class="small">[170]</span></a>, et qu'il fut obligé de +dresser un pigeon <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> pour annoncer au roi de France le dernier +soupir du terrible Frédéric.</p> + +<p>«Je fus dans quelque perplexité, dit Mirabeau. Il était sûr que les +portes de la ville seraient fermées; il était même possible que les +ponts de l'île de Potsdam fussent levés aussitôt l'événement, et dans +ce dernier cas on pouvait être aussi longtemps incertain que le +nouveau roi le voudrait. Dans la première supposition, comment faire +partir un courrier? nul moyen d'escalader les remparts ou les +palissades, sans s'exposer à une affaire; les sentinelles faisant une +chaîne de quarante en quarante pas derrière la palissade, que faire? +Si j'eusse été ministre, la certitude des symptômes mortels m'aurait +décidé à expédier avant la mort, car que fait de plus le mot <span class="italic">mort</span>? +Dans ma position, le devais-je? Quoi qu'il en fût, le plus important +était de servir. J'avais de grandes raisons de me méfier de l'activité +de notre légation. Que fais-je? J'envoie sur un cheval vif et +vigoureux un homme sûr à quatre milles de Berlin, dans une ferme, du +pigeonnier de laquelle je possédais depuis quelques jours deux paires +de pigeons, dont le retour avait été essayé, en sorte qu'à moins que +les ponts de l'île de Potsdam ne fussent levés, j'étais sûr de mon +fait.</p> + +<p>«J'ai donc trouvé que nous n'étions pas assez riches pour jeter cent +louis par la fenêtre; j'ai renoncé à toutes mes belles avances qui +m'avaient coûté quelque méditation, quelque activité, quelques louis, +et j'ai lâché mes pigeons avec des <span class="italic">revenez</span>. Ai-je bien fait? ai-je +mal fait? je l'ignore; mais je <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> n'avais pas mission expresse, +et l'on sait quelquefois mauvais gré de la surérogation.»</p> + +<p class="p2">On enjoignait aux ambassadeurs d'écrire, pendant leur séjour à +l'étranger, un <span class="italic">mémoire</span> sur l'état des peuples et des gouvernements +auprès desquels ils étaient accrédités. Cette suite de mémoires +pouvait être utile à l'histoire. Aujourd'hui on fait les mêmes +injonctions, mais presque aucun agent diplomatique ne s'y soumet. J'ai +été trop peu de temps dans mes ambassades pour mettre à fin de longues +études; néanmoins, je les ai ébauchées; ma patience au travail n'a pas +entièrement été stérile. Je trouve cette esquisse commencée de mes +recherches sur l'Allemagne:</p> + +<p>«Après la chute de Napoléon, l'introduction des gouvernements +représentatifs dans la confédération germanique a réveillé en +Allemagne ces premières idées d'innovation que la révolution y avait +d'abord fait naître. Elles y ont fomenté quelque temps avec une grande +violence: on avait appelé la jeunesse à la défense de la patrie par +une promesse de liberté; cette promesse avait été avidement reçue par +des écoliers qui trouvaient dans leurs maîtres le penchant que les +sciences ont eu dans ce siècle à seconder les théories libérales. Sous +le ciel de la Germanie, cet amour de la liberté devint une espèce de +fanatisme sombre et mystérieux qui se propagea par des associations +secrètes. Sand vint effrayer l'Europe. Cet homme, au reste, qui +révélait une secte puissante, n'était qu'un enthousiaste vulgaire; il +se trompa et prit pour un esprit transcendant un esprit commun: son +crime s'alla perdre sur un <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> écrivain dont le génie ne pouvait +aspirer à l'empire, et n'avait pas assez du conquérant et du roi pour +mériter un coup de poignard.»</p> + +<p>«Une espèce de tribunal d'inquisition politique et la suppression de +la liberté de la presse ont arrêté ce mouvement des esprits; mais il +ne faut pas croire qu'ils en aient brisé le ressort. L'Allemagne, +comme l'Italie, désire aujourd'hui l'unité politique, et avec cette +idée qui restera dormante plus ou moins de temps, selon les événements +et les hommes, on pourra toujours, en la réveillant, être sûr de +remuer les peuples germaniques. Les princes ou les ministres qui +pourront paraître dans les rangs de la Confédération des États +allemands hâteront ou retarderont la révolution dans ce pays, mais ils +n'empêcheront point la race humaine de se développer: chaque siècle a +sa race. Aujourd'hui il n'y a plus personne en Allemagne, ni même en +Europe: on est passé des géants aux nains, et tombé de l'immense dans +l'étroit et le borné. La Bavière, par les bureaux qu'a formés M. de +Montgelas, pousse encore aux idées nouvelles, quoiqu'elle ait reculé +dans la carrière, tandis que le landgraviat de Hesse n'admettait pas +même qu'il y eût une révolution en Europe. Le prince qui vient de +mourir voulait que ses soldats, naguère soldats de Jérôme Bonaparte, +portassent de la poudre et des queues; il prenait les vieilles modes +pour les vieilles mœurs, oubliant qu'on peut copier les premières, +mais qu'on ne rétablit jamais les secondes.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> À Berlin et dans le Nord, les monuments sont des forteresses; +leur seul aspect serre le cœur. Qu'on retrouve ces places dans des +pays habités et fertiles, elles font naître l'idée d'une légitime +défense; les femmes et les enfants, assis ou jouant à quelque distance +des sentinelles, contrastent assez agréablement; mais une forteresse +sur des bruyères, dans un désert, rappelle seulement des colères +humaines: contre qui sont-ils élevés, ces remparts, si ce n'est contre +la pauvreté et l'indépendance? Il faut être moi pour trouver un +plaisir à rôder au pied de ces bastions, à entendre le vent siffler +dans ces tranchées, à voir ces parapets élevés en prévision d'ennemis +qui peut-être n'apparaîtront jamais. Ces labyrinthes militaires, ces +canons muets en face les uns des autres sur des angles saillants et +gazonnés, ces vedettes de pierre où l'on n'aperçoit personne et d'où +aucun œil ne vous regarde, sont d'une incroyable morosité. Si, dans +la double solitude de la nature et de la guerre, vous rencontrez une +pâquerette abritée sous le redan d'un glacis, cette aménité de Flore +vous soulage. Lorsque, dans les châteaux de l'Italie, j'apercevais des +chèvres appendues aux ruines, et la chevrière assise sous un pin à +parasol; quand, sur les murs du moyen âge dont Jérusalem est entourée, +mes regards plongeaient dans la vallée de Cédron sur quelques femmes +arabes qui gravissaient des escarpements parmi des cailloux; le +spectacle était triste sans doute, mais l'histoire était là et le +silence du présent ne laissait que mieux entendre le bruit du passé.</p> + +<p>J'avais demandé un congé à l'occasion du baptême du duc de Bordeaux. +Ce congé m'étant accordé, je me <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> préparais à partir: +Voltaire, dans une lettre à sa nièce, dit qu'il voit couler la Sprée, +que la Sprée se jette dans l'Elbe, l'Elbe dans la mer, et que la mer +reçoit la Seine; il descendait ainsi vers Paris. Avant de quitter +Berlin, j'allai faire une dernière visite à Charlottenbourg: ce +n'était ni Windsor, ni Aranjuez, ni Caserte, ni Fontainebleau: la +villa appuyée sur un hameau, est environnée d'un parc anglais de peu +d'étendue et d'où l'on découvre au dehors des friches. La reine de +Prusse jouit ici d'une paix que la mémoire de Bonaparte ne pourra plus +troubler. Quel bruit le conquérant fit jadis dans cet asile du +silence, quand il y surgit avec ses fanfares et ses légions +ensanglantées à Iéna! C'est de Berlin, après avoir effacé de la carte +le royaume de Frédéric le Grand, qu'il dénonça le blocus continental +et prépara dans son esprit la campagne de Moscou; ses paroles avaient +déjà porté la mort au cœur d'une princesse accomplie: elle dort +maintenant à Charlottenbourg, dans un caveau monumental; une statue, +beau portrait de marbre, la représente. Je fis sur le tombeau des vers +que me demandait la duchesse de Cumberland:</p> + +<div class="poem"> +<p class="add3em">LE VOYAGEUR.</p> + +<p><span class="add1em">Sous les hauts pins qui protègent ces sources,</span><br> + Gardien, dis-moi quel est ce monument nouveau?</p> + +<p class="add3em">LE GARDIEN.</p> + +<p>Un jour il deviendra le terme de tes courses:<br> +<span class="add2em">Ô voyageur! c'est un tombeau.</span></p> + +<p class="add3em">LE VOYAGEUR.</p> + +<p>Qui repose en ces lieux?</p> + +<p class="add3em"><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> LE GARDIEN.</p> + +<p class="left50">Un objet plein de charmes.</p> + +<p class="add3em">LE VOYAGEUR.</p> + +<p>Qu'on aima?</p> + +<p class="add3em">LE GARDIEN.</p> + +<p class="center">Qui fut adoré.</p> + +<p class="add3em">LE VOYAGEUR.</p> + +<p>Ouvre-moi.</p> + +<p class="add3em">LE GARDIEN.</p> + +<p><span class="add4em">Si tu crains les larmes,</span><br> + N'entre pas.</p> + +<p class="add3em">LE VOYAGEUR.</p> + +<p><span class="add5em">J'ai souvent pleuré.</span><br> +<span class="add1em">De la Grèce ou de l'Italie</span><br> + On a ravi ce marbre à la pompe des morts:<br> + Quel tombeau l'a cédé pour enchanter ces bords?<br> +<span class="add1em">Est-ce Antigone ou Cornélie?</span></p> + +<p class="add3em">LE GARDIEN.</p> + +<p>La beauté dont l'image excite les transports<br> +<span class="add1em">Parmi nos bois passa sa vie.</span></p> + +<p class="add3em">LE VOYAGEUR.</p> + +<p>Qui pour elle, à ces murs de marbre revêtus,<br> + Suspendit tour à tour ces couronnes fanées?</p> + +<p class="add3em">LE GARDIEN.</p> + +<p class="add1em">Les beaux enfants dont ses vertus<br> + Ici-bas furent couronnées.</p> + +<p class="add3em">LE VOYAGEUR.</p> + +<p>On vient.</p> + +<p class="add3em"><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> LE GARDIEN.</p> + +<p><span class="add3em">C'est un époux: il porte ici ses pas</span><br> + Pour nourrir en secret un souvenir funeste.</p> + +<p class="add3em">LE VOYAGEUR.</p> + +<p>Il a donc tout perdu?</p> + +<p class="add3em">LE GARDIEN.</p> + +<p class="left50">Non: un trône lui reste.</p> + +<p class="add3em">LE VOYAGEUR.</p> + +<p class="add1em">Un trône ne console pas.</p> +</div> + +<p>J'arrivai à Paris à l'époque des fêtes du baptême de M. le duc de +Bordeaux<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Lien vers la note 171"><span class="small">[171]</span></a>. Le berceau du petit-fils de Louis XIV dont j'avais eu +l'honneur de payer le port a disparu comme celui du roi de Rome. Dans +un temps différent de celui-ci, le forfait de Louvel eût assuré le +sceptre à Henri V; mais le crime n'est plus un droit que pour l'homme +qui le commet.</p> + +<p>Après le baptême de M. le duc de Bordeaux<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Lien vers la note 172"><span class="small">[172]</span></a>, on me réintégra enfin +dans mon ministère d'État: M. de Richelieu me l'avait ôté, M. de +Richelieu me le rendit; <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> la réparation ne me fut pas plus +agréable que le tort ne m'avait blessé.</p> + +<p>Tandis que je me flattais d'aller revoir mes corbeaux, les cartes se +brouillèrent: M. de Villèle se retira<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Lien vers la note 173"><span class="small">[173]</span></a>. Fidèle à mon amitié et à +mes principes politiques, <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> je crus devoir rentrer dans la +retraite avec lui. J'écrivis à M. Pasquier:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Paris, ce 30 juillet 1821.</p> + +<p class="add2em">«Monsieur le baron,</p> + +<p>«Lorsque vous voulûtes bien m'inviter à passer chez vous, le 14 + de ce mois, ce fut pour me déclarer que ma présence était + nécessaire à Berlin. J'eus l'honneur de vous répondre que MM. de + Corbière et de Villèle paraissant se retirer du ministère, mon + devoir était de les suivre. Dans la pratique du gouvernement + représentatif, l'usage est que les hommes de la même opinion + partagent la même fortune. Ce que l'usage veut, monsieur le + baron, l'honneur me le commande, puisqu'il s'agit, non d'une + faveur, mais d'une disgrâce. En conséquence, je viens vous + réitérer par écrit l'offre que je vous ai faite verbalement de ma + démission de ministre plénipotentiaire à la cour de Berlin: + j'espère, monsieur le baron, que vous voudrez bien la mettre aux + pieds du roi. Je supplie Sa Majesté d'en agréer les motifs, et de + croire à ma profonde et respectueuse reconnaissance pour les + bontés dont elle avait daigné m'honorer.</p> + +<p class="add2em">«J'ai l'honneur d'être, etc.,</p> + +<p class="left50 smcap">«Chateaubriand.»</p> +</div> + +<p>J'annonçai à M. le comte de Bernstorff l'événement qui interrompait +nos relations diplomatiques; il me répondit:</p> + +<div class="quote"> +<p class="add2em"><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> «Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«Bien que depuis longtemps je dusse m'attendre à l'avis que vous + avez bien voulu me donner, je n'en suis pas moins péniblement + affecté. Je connais et je respecte les motifs qui, dans cette + circonstance délicate, ont déterminé vos résolutions; mais, en + ajoutant de nouveaux titres à ceux qui vous ont valu dans ce pays + une estime universelle, ils augmentent aussi les regrets qu'on y + éprouve par la certitude d'une perte longtemps redoutée et à + jamais irréparable. Ces sentiments sont vivement partagés par le + roi et la famille royale, et je n'attends que le moment de votre + rappel pour vous le dire d'une manière officielle.</p> + +<p>«Conservez-moi, je vous prie, souvenir et bienveillance, et + agréez la nouvelle expression de mon inviolable dévouement et de + la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc., + etc.</p> + +<p class="left50 smcap">«Bernstorff.</p> + +<p>«Berlin, le 25 août 1821.»</p> +</div> + +<p>Je m'étais empressé d'exprimer mon amitié et mes regrets à M. +Ancillon: sa très belle réponse (mon éloge à part) mérite d'être +consignée ici:</p> + +<a id="img004" name="img004"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img004.jpg" width="400" height="558" alt="" title=""> +<p>M<sup>r.</sup> de Chateaubriand remerciant Louis XVIII.</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Berlin, le 22 septembre 1821.</p> + +<p>«Vous êtes donc, monsieur et illustre ami, irrévocablement perdu + pour nous? Je prévoyais ce malheur, et cependant il m'a affecté, + comme s'il avait été inattendu. Nous méritions de vous conserver + <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> et de vous posséder, parce que nous avions du moins + le faible mérite de sentir, de reconnaître, d'admirer toute votre + supériorité. Vous dire que le roi, les princes, la cour et la + ville vous regrettent, c'est faire leur éloge plus que le vôtre; + vous dire que je me réjouis de ces regrets, que j'en suis fier + pour ma patrie, et que je les partage vivement, ce serait rester + fort au-dessous de la vérité, et vous donner une bien faible idée + de ce que j'éprouve. Permettez-moi de croire que vous me + connaissez assez pour lire dans mon cœur. Si ce cœur vous + accuse, mon esprit non-seulement vous absout, mais rend encore + hommage à votre noble démarche et aux principes qui vous l'ont + dictée. Vous deviez à la France une grande leçon et un bel + exemple; vous lui avez donné l'une et l'autre en refusant de + servir un ministère qui ne sait pas juger sa situation, ou qui + n'a pas le courage d'esprit nécessaire pour en sortir. Dans une + monarchie représentative, les ministres et ceux qu'ils emploient + dans les premières places doivent former un tout homogène, et + dont toutes les parties soient solidaires les unes des autres. + Là, moins que partout ailleurs, on doit se séparer de ses amis; + on se soutient et l'on monte avec eux, on descend et tombe de + même. Vous avez prouvé à la France la vérité de cette maxime, en + vous retirant avec messieurs de Villèle et Corbière. Vous lui + avez appris en même temps que la fortune n'entre pas en + considération quand il s'agit des principes; et, certes, quand + les vôtres n'auraient pas pour eux la raison, la conscience et + l'expérience de tous les siècles, il suffirait des sacrifices + qu'ils <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> dictent à un homme tel que vous pour établir en + leur faveur une présomption puissante aux yeux de tous ceux qui + se connaissent en dignité.</p> + +<p>«J'attends avec impatience le résultat des prochaines élections + pour tirer l'horoscope de la France. Elles décideront de son + avenir.</p> + +<p>«Adieu, mon illustre ami; faites quelquefois tomber des hauteurs + que vous habitez quelques gouttes de rosée sur un cœur qui ne + cessera de vous admirer et de vous aimer que lorsqu'il cessera de + battre.</p> + +<p class="left50 smcap">«Ancillon.»</p> +</div> + +<p>Attentif au bien de la France, sans plus m'occuper de moi ni de mes +amis, je remis à cette époque la note suivante à Monsieur:</p> + +<div class="quote"> +<p class="center">NOTE.</p> + +<p>«Si le roi me faisait l'honneur de me consulter, voici ce que je + proposerais pour le bien de son service et le repos de la France.</p> + +<p>«Le centre gauche de la Chambre élective a satisfaction dans la + nomination de M. Royer-Collard; pourtant je croirais la paix plus + assurée si l'on introduisait dans le conseil un homme de mérite + pris dans cette opinion et choisi parmi les membres de la Chambre + des pairs ou de la Chambre des députés.</p> + +<p>«Placer encore dans le conseil un député du côté droit + indépendant;</p> + +<p>«Achever de distribuer les directions dans cet esprit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> «Quant aux choses:</p> + +<p>«Présenter dans un temps opportun une loi complète sur la liberté + de la presse, dans laquelle loi la poursuite en tendance et la + censure facultative seraient abolies; préparer une loi communale; + compléter la loi sur la septennalité, en portant l'âge éligible à + trente ans; en un mot marcher la charte à la main, défendre + courageusement la religion contre l'impiété, mais la mettre en + même temps à l'abri du fanatisme et des imprudences d'un zèle qui + lui font beaucoup de mal.</p> + +<p>«Quant aux affaires du dehors, trois choses doivent guider les + ministres du roi: l'honneur, l'indépendance et l'intérêt de la + France.</p> + +<p>«La France nouvelle est toute royaliste; elle peut devenir toute + révolutionnaire: que l'on suive les institutions, et je + répondrais sur ma tête d'un avenir de plusieurs siècles; que l'on + viole ou que l'on tourmente ces institutions, et je ne répondrais + pas d'un avenir de quelques mois.</p> + +<p>«Moi et mes amis nous sommes prêts à appuyer de tout notre + pouvoir une administration formée d'après les bases ci-dessus + indiquées.</p> + +<p class="left50 smcap">«Chateaubriand.»</p> +</div> + +<p>Une voix où la femme dominait la princesse vint donner une consolation +à ce qui n'était que le déplaisir d'une vie variant sans cesse. +L'écriture de madame la duchesse de Cumberland était si altérée que +j'eus quelque peine à la reconnaître. La lettre portait la date du 28 +septembre 1821: c'est la dernière que <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> j'aie reçue de cette +main royale<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Lien vers la note 174"><span class="small">[174]</span></a>. Hélas! les autres nobles amies qui dans ces temps me +soutenaient à Paris ont quitté cette terre! Resterai-je donc avec une +telle obstination ici-bas, qu'aucune des personnes auxquelles je suis +attaché ne puisse me survivre<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Lien vers la note 175"><span class="small">[175]</span></a>? Heureux ceux sur qui l'âge fait +l'effet du vin, et qui perdent la mémoire quand ils sont rassasiés de +jours!</p> + +<p class="p2">Les démissions de MM. de Villèle et de Corbière ne tardèrent pas à +produire la dissolution du cabinet et à faire rentrer mes amis au +conseil, comme je l'avais prévu: M. le vicomte de Montmorency fut +nommé ministre des affaires étrangères, M. de Villèle ministre des +finances, M. de Corbière ministre de l'intérieur<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Lien vers la note 176"><span class="small">[176]</span></a>. J'avais eu trop +de part aux derniers mouvements politiques et j'exerçais une trop +grande influence sur l'opinion pour qu'on me pût laisser de côté. Il +fut résolu que je remplacerais M. le duc Decazes à l'ambassade de +Londres<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Lien vers la note 177"><span class="small">[177]</span></a>. Louis XVIII consentait toujours <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> à m'éloigner. +Je l'allai remercier; il me parla de son favori avec une constance +d'attachement rare chez les rois; il me <span class="italic">pria</span> d'effacer dans la tête +de George IV les préventions que ce prince avait conçues contre M. +Decazes, d'oublier moi-même les divisions qui avaient existé entre moi +et l'ancien ministre de la police. Ce monarque, à qui tant de malheurs +n'avaient pu arracher une larme, était ému de quelques souffrances +dont pouvait avoir été affligé l'homme qu'il avait honoré de son +amitié.</p> + +<p>Ma nomination réveilla mes souvenirs: Charlotte revint à ma pensée; ma +jeunesse, mon émigration, m'apparurent avec leurs peines et leurs +joies. La faiblesse humaine me faisait aussi un plaisir de reparaître +connu et puissant là où j'avais été ignoré et faible. Madame de +Chateaubriand, craignant la mer, n'osa passer le détroit, et je partis +seul. Les secrétaires de l'ambassade m'avaient devancé.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> LIVRE IX<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Lien vers la note 178"><span class="small">[178]</span></a></h1> + +<p class="resume" title="resume">Année 1822. — Premières dépêches de Londres. — Conversation + avec George IV sur M. Decazes. — Noblesse de notre diplomatie + sous la légitimité. — Séance du Parlement. — Société anglaise. + — Suite des dépêches. — Reprise des travaux parlementaires. — + Bal pour les Irlandais. — Duel du duc de Bedford et du duc de + <span lang="en">Buckingham</span>. — Dîner à Royal-Lodge. — La marquise de <span lang="en">Conyngham</span> + et son secret. — Portraits des ministres. — Suite de mes + dépêches. — Pourparlers sur le Congrès de Vérone. — Lettre à M. + de Montmorency; sa réponse qui me laisse entrevoir un refus. — + Lettre de M. de Villèle plus favorable. — J'écris à Madame de + Duras. — Mort de Lord Londonderry. — Nouvelle lettre de M. de + Montmorency. — Voyage à Hartwell. — Billet de M. de Villèle + m'annonçant ma nomination au Congrès. — Fin de la vieille + Angleterre. — Charlotte. — Réflexions. — Je quitte Londres. — + Années 1824, 1825, 1826 et 1827. — Délivrance du roi d'Espagne. + — Ma destitution. — L'opposition me suit. — Derniers billets + diplomatiques. — Neuchâtel en Suisse. — Mort de Louis XVIII. — + Sacre de Charles X. — Réception des chevaliers des ordres.</p> + +<p>C'est à Londres, en 1822, que j'ai écrit de suite la plus longue +partie de ces <span class="italic">Mémoires</span>, renfermant mon voyage en Amérique, mon +retour en France, mon mariage, mon passage à Paris, mon émigration en +Allemagne avec mon frère, ma résidence et mes malheurs en Angleterre +depuis 1793 jusqu'à 1800. Là se <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> trouve la peinture de la +vieille Angleterre, et comme je retraçais tout cela lors de mon +ambassade (1822), les changements survenus dans les mœurs et dans +les personnages de 1793 à la fin du siècle me frappaient; j'étais +naturellement amené à comparer ce que je voyais en 1822 à ce que +j'avais vu pendant les sept années de mon exil d'outre-Manche.</p> + +<p>Ainsi ont été relatées par anticipation des choses que j'aurais à +placer maintenant sous la propre date de ma mission diplomatique. Je +vous ai parlé de mon émotion, des sentiments que me rappela la vue de +ces lieux chers à ma mémoire; mais peut-être n'avez-vous pas lu cette +partie de mon livre? Vous avez bien fait. Il me suffit maintenant de +vous avertir de l'endroit où sont comblées les lacunes qui vont +exister dans le récit actuel de mon ambassade de Londres. Me voici +donc, en écrivant en 1839, parmi les morts de 1822 et les morts qui +précédèrent en 1793.</p> + +<p>À Londres, au mois d'avril 1822, j'étais à cinquante lieues de madame +Sutton. Je me promenais dans le parc de <span lang="en">Kensington</span> avec mes +impressions récentes et l'ancien passé de mes jeunes années<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Lien vers la note 179"><span class="small">[179]</span></a>: +confusion de <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> temps qui produit en moi une confusion de +souvenirs; la vie qui se consume mêle, comme l'incendie de Corinthe, +l'airain fondu des statues des Muses et de l'Amour, des trépieds et +des tombeaux.</p> + +<p>Les vacances parlementaires continuaient quand je descendis à mon +hôtel, Portland Place. Le sous-secrétaire d'État, M. Planta, me +proposa, de la part du marquis de Londonderry<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Lien vers la note 180"><span class="small">[180]</span></a>, d'aller dîner à +<span lang="en">North-Cray</span>, campagne du noble lord. Cette <span class="italic">villa</span>, avec un gros arbre +devant les fenêtres du côté du jardin, avait vue sur quelques +prairies; un peu de bois taillis sur des collines distinguaient ce +site des sites ordinaires de l'Angleterre. Lady Londonderry était très +à la mode en qualité de marquise et de femme du premier ministre.</p> + +<p>Ma dépêche du 12 avril, n<sup>o</sup> 4, raconte ma première entrevue avec lord +Londonderry; elle touche aux affaires dont je devais m'occuper.</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Londres, le 12 avril 1822.</p> + +<p class="add2em">«Monsieur le vicomte<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Lien vers la note 181"><span class="small">[181]</span></a>,</p> + +<p>«Je suis allé avant-hier, mercredi, 10 du courant, à + <span class="italic" lang="en">North-Cray</span>. Je vais avoir l'honneur de vous rendre compte de ma + conversation avec le marquis de Londonderry. Elle a duré une + heure et demie avant dîner, et nous l'avons reprise après, mais + <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> moins à notre aise, parce que nous n'étions plus tête à + tête.</p> + +<p>«Lord Londonderry s'est d'abord informé des nouvelles de la santé + du roi, avec une insistance qui décelait visiblement un intérêt + politique; rassuré par moi sur ce point, il a passé au ministère: + «Il s'affermit,» m'a-t-il dit. J'ai répondu: «Il n'a jamais été + ébranlé, et comme il appartient à une opinion, il restera le + maître tant que cette opinion dominera dans les Chambres.» Cela + nous a amenés à parler des élections: il m'a semblé frappé de ce + que je lui disais sur l'avantage d'une session d'été pour + rétablir l'ordre dans l'année financière; il n'avait pas bien + compris jusqu'alors l'état de la question.</p> + +<p>«La guerre entre la Russie et la Turquie est ensuite devenue le + sujet de l'entretien. Lord Londonderry, en me parlant de soldats + et d'armées, m'a paru être dans l'opinion de notre ancien + ministère sur le danger qu'il y aurait pour nous à réunir de + grands corps de troupe; j'ai repoussé cette idée, j'ai soutenu + qu'en menant le soldat français au combat, il n'y avait rien à + craindre; qu'il ne sera jamais infidèle à la vue du drapeau de + l'ennemi; que notre armée vient d'être augmentée; qu'elle serait + triplée demain, si cela était nécessaire, sans le moindre + inconvénient; qu'à la vérité quelques sous-officiers pourraient + crier <span class="italic">Vive la Charte!</span> dans une garnison, mais que nos + grenadiers crieraient toujours <span class="italic">Vive le roi!</span> sur le champ de + bataille.</p> + +<p>«Je ne sais si cette grande politique a fait oublier à lord + Londonderry la traite des nègres; il ne m'en <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> pas dit un + mot. Changeant de sujet, il m'a parlé du message par lequel le + président des États-Unis engage le congrès à reconnaître + l'indépendance des colonies espagnoles. «Les intérêts + commerciaux, lui ai-je dit, en pourront tirer quelque avantage, + mais je doute que les intérêts politiques y trouvent le même + profit; il y a déjà assez d'idées républicaines dans le monde. + Augmenter la masse de ces idées, c'est compromettre de plus en + plus le sort des monarchies en Europe.» Lord Londonderry a abondé + dans mon sens, et il m'a dit ces mots remarquables: «<span class="italic">Quant à + nous</span> (les Anglais), <span class="italic">nous ne sommes nullement disposés à + reconnaître ces gouvernements révolutionnaires</span>.» Était-il + sincère?</p> + +<p>«J'ai dû, monsieur le vicomte, vous rappeler textuellement une + conversation importante. Toutefois, nous ne devons pas nous + dissimuler que l'Angleterre reconnaîtra tôt ou tard + l'indépendance des colonies espagnoles; l'opinion publique et le + mouvement de son commerce l'y forceront. Elle a déjà fait, depuis + trois ans, des frais considérables pour établir secrètement des + relations avec les provinces insurgées au midi et au nord de + l'isthme de Panama.</p> + +<p>«En résumé, monsieur le vicomte, j'ai trouvé dans M. le marquis + de Londonderry un homme d'esprit, d'une franchise peut-être un + peu douteuse; un homme encore imbu du vieux système ministériel; + un homme accoutumé à une diplomatie soumise, et surpris, sans en + être blessé, d'un langage plus digne de la France; un homme enfin + qui ne pouvait se défendre d'une sorte d'étonnement en causant + <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> avec un de ces royalistes que, depuis sept ans, on lui + représentait comme des fous ou des imbéciles.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc.»</p> +</div> + +<p>À ces affaires générales étaient mêlées, comme dans toutes les +ambassades, des transactions particulières. J'eus à m'occuper des +requêtes de M. le duc de <span lang="en">Fitz-James</span><a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Lien vers la note 182"><span class="small">[182]</span></a>, du procès du navire +l'<span class="italic">Éliza-Ann</span>, des déprédations des pêcheurs de Jersey sur les bancs +d'huîtres de Granville, etc., etc. Je regrettais d'être obligé de +consacrer une petite case de ma cervelle aux dossiers des réclamants. +Quand on fouille dans sa mémoire, il est dur de rencontrer MM. Usquin, +Coppinger, <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> Deliège et Piffre. Mais, dans quelques années, +serons-nous plus connus que ces messieurs? Un certain M. Bonnet étant +mort en Amérique, tous les Bonnet de France m'écrivirent pour réclamer +sa succession; ces bourreaux m'écrivent encore! Il serait temps +toutefois de me laisser tranquille. J'ai beau leur répondre que le +petit accident de la chute du trône étant survenu, je ne m'occupe plus +de ce monde: ils tiennent bon et veulent hériter coûte que coûte.</p> + +<p>Quant à l'Orient, il fut question de rappeler les divers ambassadeurs +de Constantinople. Je prévis que l'Angleterre ne suivrait pas le +mouvement de l'alliance continentale, je l'annonçai à M. de +Montmorency. La rupture qu'on avait crainte entre la Russie et la +Porte n'arriva pas: la modération d'Alexandre retarda l'événement. Je +fis à ce propos une grande dépense d'allées et venues, de sagacité et +de raisonnement; j'écrivis maintes dépêches qui sont allées moisir +dans nos archives avec le rendu compte d'événements non advenus. +J'avais du moins l'avantage sur mes collègues de ne mettre aucune +importance à mes travaux; je les voyais sans souci s'engloutir dans +l'oubli avec toutes les idées perdues des hommes.</p> + +<p>Le Parlement reprit ses séances le 17 avril; le roi revint le 18, et +je lui fus présenté le 19. Je rendis compte de cette présentation dans +ma dépêche du 19; elle se terminait ainsi:</p> + +<p>«S. M. B., par sa conversation serrée et variée, ne m'a pas laissé le +maître de lui dire une chose dont le roi m'avait spécialement chargé; +mais l'occasion favorable et prochaine d'une nouvelle audience va se +présenter.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> Cette <span class="italic">chose</span> dont le roi m'avait spécialement chargé auprès +de George IV était relative à M. le duc Decazes. Plus tard je remplis +mes ordres: je dis à George IV que Louis XVIII était affligé de la +froideur avec laquelle l'ambassadeur de S. M. T. C. avait été reçu. +George IV me répondit:</p> + +<p>«Écoutez, monsieur de Chateaubriand, je vous l'avouerai: la mission de +M. Decazes ne me plaisait pas; c'était agir envers moi un peu +cavalièrement. Mon amitié pour le roi de France m'a seule fait +supporter un favori qui n'a d'autre mérite que celui de l'attachement +de son maître. Louis XVIII a beaucoup compté sur ma bonne volonté et +il a eu raison; mais je n'ai pu pousser l'indulgence jusqu'à traiter +M. Decazes avec une distinction dont l'Angleterre aurait été blessée. +Cependant, dites à votre roi que je suis touché de ce qu'il vous a +chargé de me représenter, et que je serai toujours heureux de lui +témoigner mon attachement véritable.»</p> + +<p>Enhardi par ces paroles, j'exposai à George IV tout ce qui me vint à +l'esprit en faveur de M. Decazes. Il me répondit, moitié en anglais, +moitié en français: «<span class="italic">À merveille! you are a true gentleman.</span>» De +retour à Paris, je rendis compte à Louis XVIII de cette conversation: +il me parut reconnaissant. George IV m'avait parlé comme un prince +bien élevé, mais comme un esprit léger; il était sans amertume parce +qu'il pensait à autre chose. Il ne fallait cependant pas se jouer à +lui qu'avec mesure. Un de ses compagnons de table avait parié qu'il +prierait George IV de tirer le cordon de la sonnette et que George IV +obéirait. En <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> effet, George IV tira le cordon et dit au +<span class="italic">gentleman</span> de service: «Mettez monsieur à la porte.»</p> + +<p>L'idée de rendre de la force et de l'éclat à nos armes me dominait +toujours. J'écrivais à M. de Montmorency, le 13 avril: «Il m'est venu +une idée, monsieur le vicomte, que je soumets à votre jugement: +trouveriez-vous mauvais qu'en forme de conversation, en causant avec +le prince Esterhazy<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Lien vers la note 183"><span class="small">[183]</span></a>, je lui fisse entendre que si l'Autriche +avait besoin de retirer une partie de ses troupes, nous pourrions les +remplacer dans le Piémont? Quelques bruits répandus sur un prétendu +rassemblement de nos troupes dans le Dauphiné m'offriraient un +prétexte favorable. J'avais proposé à l'ancien ministère de mettre +garnison en Savoie, lors de la révolte du mois de juin 1821 (voyez une +de mes dépêches de Berlin). Il rejeta cette mesure, et je pense qu'il +fit en cela une faute capitale. Je persiste à croire que la présence +de quelques troupes françaises en Italie produirait un grand effet sur +l'opinion, et que le gouvernement du roi en retirerait beaucoup de +gloire.»</p> + +<p>Les preuves surabondent de la noblesse de notre diplomatie pendant la +Restauration. Qu'importe aux partis? N'ai-je pas lu encore ce matin, +dans un journal de gauche, que <span class="italic">l'Alliance</span> nous avait forcés d'être +ses gendarmes et de faire la guerre à l'Espagne<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Lien vers la note 184"><span class="small">[184]</span></a>, quand le +<span class="italic">Congrès de Vérone</span> est là, quand les documents diplomatiques +<span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> montrent d'une manière irrécusable que toute l'Europe, à +l'exception de la Russie, ne voulait pas de cette guerre; que +non-seulement elle ne la voulait pas, mais que l'Angleterre la +repoussait ouvertement, et que l'Autriche nous contrariait en secret +par les mesures les moins nobles? Cela n'empêchera pas de mentir de +nouveau demain; on ne se donnera pas même la peine d'examiner la +question, de lire ce dont on parle <span class="italic">sciemment</span> sans l'avoir lu! Tout +mensonge répété devient une vérité: on ne saurait avoir trop de mépris +pour les opinions humaines.</p> + +<p>Lord J. Russell<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Lien vers la note 185"><span class="small">[185]</span></a> fit, le 25 d'avril, à la Chambre des communes, +une motion sur l'état de la représentation nationale dans le +Parlement: M. <span lang="en">Canning</span> la combattit. Celui-ci proposa à son tour un +bill pour rapporter une partie de l'acte qui prive les pairs +catholiques de leur droit de voter et de siéger à la Chambre. +J'assistai à ces séances sur le sac de laine où le speaker m'avait +fait asseoir. M. <span lang="en">Canning</span> assistait en 1822 à la séance de la Chambre +des pairs qui rejeta son bill; il fut blessé d'une phrase du vieux +chancelier<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Lien vers la note 186"><span class="small">[186]</span></a>; celui-ci, parlant de l'auteur du bill, s'écria +<span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> avec dédain: «On assure qu'il part pour les Indes: ah! qu'il +aille, <span class="italic">ce beau gentleman</span> (<span class="italic">this fine gentleman</span>)! qu'il aille! bon +voyage!» M. <span lang="en">Canning</span> me dit en sortant: «Je le retrouverai.»</p> + +<p>Lord Holland<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Lien vers la note 187"><span class="small">[187]</span></a> discourut très bien, sans rappeler toutefois M. Fox. +Il tournait sur lui-même, en sorte qu'il présentait souvent le dos à +l'assemblée et qu'il adressait ses phrases à la muraille. On criait: +«<span class="italic" lang="en">Hear! hear!</span>» On n'était point choqué de cette originalité.</p> + +<p>En Angleterre, chacun s'exprime comme il peut; l'avocasserie est +inconnue; rien ne se ressemble ni dans la voix ni dans la déclamation +des orateurs. On écoute avec patience; on ne se choque pas quand le +parleur n'a aucune facilité: qu'il bredouille, qu'il ânonne, qu'il +cherche ses mots, on trouve qu'il a fait <span class="italic">a fine speech</span> s'il a dit +quelques phrases de bon sens. Cette variété d'hommes restés tels que +la nature les a faits finit par être agréable; elle rompt la +monotonie. <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> Il est vrai qu'il n'y a qu'un petit nombre de +lords et de membres de la Chambre des communes à se lever. Nous, +toujours placés sur un théâtre, nous pérorons et gesticulons en +sérieuses marionnettes. Ce m'était une étude utile que ce passage de +la secrète et silencieuse monarchie de Berlin à la publique et +bruyante monarchie de Londres: on pouvait retirer quelque instruction +du contraste de deux peuples aux deux extrémités de l'échelle.</p> + +<p class="p2">L'arrivée du roi, la rentrée du parlement, l'ouverture de la saison +des fêtes, mêlaient les devoirs, les affaires et les plaisirs: on ne +pouvait rencontrer les ministres qu'à la cour, au bal ou au parlement. +Pour célébrer l'anniversaire de la naissance de Sa Majesté, je dînais +chez lord Londonderry, je dînais sur la galère du lord-maire, qui +remontait jusqu'à Richmond: j'aime mieux le Bucentaure en miniature à +l'arsenal de Venise, ne portant plus que le souvenir des doges et un +nom virgilien. Jadis émigré, maigre et demi-nu, je m'étais amusé, sans +être Scipion, à jeter des pierres dans l'eau, le long de cette rive +que rasait la barque dodue et bien fourrée du <span class="italic">Lord Mayor</span>.</p> + +<p>Je dînais aussi dans l'est de la ville chez M. Rothschild de Londres, +de la branche cadette de Salomon: où ne dînais-je pas? Le roast-beef +égalait la prestance de la tour de Londres; les poissons étaient si +longs qu'on n'en voyait pas la queue; des dames, que je n'ai aperçues +que là, chantaient comme Abigaïl<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Lien vers la note 188"><span class="small">[188]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> J'avalais le tokai +non loin des lieux qui me virent sabler l'eau à pleine cruche et quasi +mourir de faim; couché au fond de ma moelleuse voiture, sur de petits +matelas de soie, j'apercevais ce Westminster dans lequel j'avais passé +une nuit enfermé, et autour duquel je m'étais promené tout crotté avec +Hingant et Fontanes. Mon hôtel, qui me coûtait 30,000 francs de loyer, +était en regard du grenier qu'habita mon cousin de la Boüétardais, +lorsque, en robe rouge, il jouait de la guitare sur un grabat +emprunté, auquel j'avais donné asile auprès du mien.</p> + +<p>Il ne s'agissait plus de ces sauteries d'émigrés où nous dansions au +son du violon d'un conseiller du parlement de Bretagne; c'était +Almack's dirigé par Colinet qui faisait mes délices; bal public sous +le patronage des plus grandes dames du West-end. Là se rencontraient +les vieux et les jeunes dandys. Parmi les vieux brillait le vainqueur +de Waterloo, qui promenait sa gloire comme un piège à femmes tendu à +travers les quadrilles; à la tête des jeunes se distinguait lord +Clanwilliam<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Lien vers la note 189"><span class="small">[189]</span></a>, fils, disait-on, du duc de Richelieu. Il faisait des +choses admirables: il courait à cheval à Richmond et revenait à +Almack's après être tombé deux fois. Il avait une certaine façon de +prononcer à la manière d'Alcibiade, qui ravissait. Les modes des mots, +les affectations de langage et de prononciation, changeant dans la +haute société de <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> Londres presque à chaque session +parlementaire, un honnête homme est tout ébahi de ne plus savoir +l'anglais, qu'il croyait savoir six mois auparavant. En 1822 le +<span lang="en">fashionable</span> devait offrir au premier coup d'œil un homme malheureux +et malade; il devait avoir quelque chose de négligé dans sa personne, +les ongles longs, la barbe non pas entière, non pas rasée, mais +grandie un moment par surprise, par oubli, pendant les préoccupations +du désespoir; mèche de cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré +et fatal; lèvres contractées en dédain de l'espèce humaine; cœur +ennuyé, byronien, noyé dans le dégoût et le mystère de l'être.</p> + +<p>Aujourd'hui ce n'est plus cela: le <span class="italic">dandy</span> doit avoir un air +conquérant, léger, insolent; il doit soigner sa toilette, porter des +moustaches ou une barbe taillée en rond comme la fraise de la reine +Élisabeth, ou comme le disque radieux du soleil; il décèle la fière +indépendance de son caractère en gardant son chapeau sur sa tête, en +se roulant sur les sofas, en allongeant ses bottes au nez des ladies +assises en admiration sur des chaises devant lui; il monte à cheval +avec une canne qu'il porte comme un cierge, indifférent au cheval qui +est entre ses jambes par hasard. Il faut que sa santé soit parfaite, +et son âme toujours au comble de cinq ou six félicités. Quelques +dandys radicaux, les plus avancés vers l'avenir, ont une pipe.</p> + +<p>Mais sans doute, toutes ces choses sont changées dans le temps même +que je mets à les décrire. On dit que le dandy de cette heure ne doit +plus savoir s'il existe, si le monde est là, s'il y a des femmes, et +s'il doit saluer son prochain. N'est-il pas curieux de retrouver +<span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> l'original du dandy sous Henri III: «Ces beaux mignons, dit +l'auteur de l'<span class="italic">Isle des Hermaphrodites</span>, portoient les cheveux +longuets, frisés et refrisés, remontans par-dessus leurs petits +bonnets de velours, comme font les femmes, et leurs fraises de +chemises de toile d'atour empesées et longues de demi-pied, de façon +que voir leurs têtes dessus leurs fraises, il sembloit que ce fust le +chef de saint Jean en un plat.»</p> + +<p>Ils partent pour se rendre dans la chambre de Henri III, «branlant +tellement le corps, la tête et les jambes, que je croyois à tout +propos qu'ils dussent tomber de leur long... Ils trouvoient cette +façon là de marcher plus belle que pas une autre.»</p> + +<p>Tous les Anglais sont fous par nature ou par ton.</p> + +<p>Lord Clanwilliam a passé vite: je l'ai retrouvé à Vérone; il est +devenu après moi ministre d'Angleterre à Berlin. Nous avons suivi un +moment la même route, quoique nous ne marchions pas du même pas.</p> + +<p>Rien ne réussissait, à Londres, comme l'insolence, témoin +d'Orsay<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Lien vers la note 190"><span class="small">[190]</span></a>, frère de la duchesse de Guiche: il <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> s'était mis +à galoper dans <span lang="en">Hyde-Park</span>, à sauter des barrières, à jouer, à tutoyer +sans façon les dandys: il avait un succès sans égal, et, pour y mettre +le comble, il finit par enlever une famille entière, père, mère et +enfants.</p> + +<p>Les ladies les plus à la mode me plaisaient peu; il y en avait une +charmante cependant, lady Gwydir: elle ressemblait par le ton et les +manières à une Française. Lady Jersey se maintenait encore en beauté. +Je rencontrais chez elle l'opposition. Lady <span lang="en">Conyngham</span> appartenait à +l'opposition, et le roi lui-même <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> gardait un secret penchant +pour ses anciens amis. Parmi les patronesses d'Almack's, on remarquait +l'ambassadrice de Russie.</p> + +<p>La comtesse de Lieven<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Lien vers la note 191"><span class="small">[191]</span></a> avait eu des histoires assez ridicules avec +madame d'Osmond et George IV. Comme elle était hardie et passait pour +être bien en cour, elle était devenue extrêmement <span lang="en">fashionable</span>. On lui +croyait de l'esprit, parce qu'on supposait que son mari n'en avait +pas; ce qui n'était pas vrai: M. de Lieven était fort supérieur à +madame. Madame de Lieven, au visage aigu et mésavenant, est une femme +commune, fatigante, aride, qui n'a qu'un seul genre de conversation, +la politique vulgaire; du reste, elle ne sait rien, et elle cache la +disette de ses idées sous l'abondance de ses paroles. Quand elle se +trouve avec des gens de mérite, sa stérilité se tait; elle revêt sa +<span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> nullité d'un air supérieur d'ennui, comme si elle avait le +droit d'être ennuyée; tombée par l'effet du temps, et ne pouvant +s'empêcher de se mêler de quelque chose, la douairière des congrès est +venue de Vérone donner à Paris, avec la permission de MM. les +magistrats de Pétersbourg, une représentation des puérilités +diplomatiques d'autrefois. Elle entretient des correspondances +privées, et elle a paru très forte en mariages manqués. Nos novices se +sont précipités dans ses salons pour apprendre le beau monde et l'art +des secrets; ils lui confient les leurs, qui, répandus par madame de +Lieven, se changent en sourds cancans. Les ministres, et ceux qui +aspirent à le devenir, sont tout fiers d'être protégés par une dame +qui a eu l'honneur de voir M. de Metternich aux heures où le grand +homme, pour se délasser du poids des affaires, s'amuse à effiloquer de +la soie. Le ridicule attendait à Paris madame de Lieven. Un +doctrinaire grave est tombé aux pieds d'Omphale: «Amour, tu perdis +Troie.»</p> + +<p>La journée de Londres était ainsi distribuée: à six heures du matin, +on courait à une partie fine, consistant dans un premier déjeuner à la +campagne; on revenait déjeuner à Londres; on changeait de toilette +pour la promenade de <span lang="en">Bond-Street</span> ou de <span lang="en">Hyde-Park</span>; on se rhabillait +pour dîner à sept heures et demie; on se rhabillait pour l'Opéra; à +minuit, on se rhabillait pour une soirée ou pour un raout. Quelle vie +enchantée! J'aurais préféré cent fois les galères. Le suprême bon ton +était de ne pouvoir pénétrer dans les petits salons d'un bal privé, de +rester dans l'escalier obstrué par la foule, et de se trouver nez à +nez <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> avec le duc de Somerset<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Lien vers la note 192"><span class="small">[192]</span></a>; béatitude où je suis +arrivé une fois. Les Anglais de la nouvelle race sont infiniment plus +frivoles que nous; la tête leur tourne pour un <span class="italic">shaw</span>: si le bourreau +de Paris se rendait à Londres, il ferait courir l'Angleterre. Le +maréchal Soult n'a-t-il pas enthousiasmé les ladies<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Lien vers la note 193"><span class="small">[193]</span></a>, comme +Blücher, de qui elles baisaient la moustache? Notre maréchal, qui +n'est ni Antipater, ni Antigonus, ni Seleucus, ni Antiochus, ni +Ptolémée, ni aucun des capitaines-rois d'Alexandre, est un soldat +distingué, lequel a pillé l'Espagne en se faisant battre, et auprès de +qui des capucins ont redîmé leur vie pour des tableaux. Mais il est +vrai qu'il a publié, au mois de mars 1814, une furieuse proclamation +contre Bonaparte, lequel il recevait en triomphe quelques jours après: +il a fait depuis ses pâques à Saint-Thomas-d'Aquin. On montre pour un +schilling, à Londres, sa vieille paire de bottes.</p> + +<p>Toute renommée vient vite au bord de la Tamise et s'en va de même. En +1822, je trouvai cette grande ville plongée dans les souvenirs de +Bonaparte; on était passé du dénigrement pour <span class="italic">Nic</span> à un enthousiasme +bête. Les mémoires de Bonaparte pullulaient; son buste ornait toutes +les cheminées; ses gravures brillaient sur toutes les fenêtres des +marchands <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> d'images; sa statue colossale, par Canova, +décorait l'escalier du duc de Wellington. N'aurait-on pu consacrer un +autre sanctuaire à Mars enchaîné? Cette déification semble plutôt +l'œuvre de la vanité d'un concierge que de l'honneur d'un +guerrier.—Général, vous n'avez point vaincu Napoléon à Waterloo, vous +avez seulement faussé le dernier anneau d'un destin déjà brisé<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Lien vers la note 194"><span class="small">[194]</span></a>.</p> + +<p class="p2">Après ma présentation officielle à George IV, je le vis plusieurs +fois. La reconnaissance des colonies espagnoles par l'Angleterre était +à peu près décidée; du moins les vaisseaux de ces États indépendants +paraissaient devoir être reçus sous leur pavillon dans les ports de +l'empire britannique. Ma dépêche du 7 mai rend compte d'une +conversation que j'avais eue avec lord Londonderry, et des idées de ce +ministre, cette dépêche, importante pour les affaires d'alors, serait +presque sans intérêt pour le lecteur d'aujourd'hui. Deux choses +étaient à distinguer dans la position des colonies espagnoles +relativement à l'Angleterre et à la France: les intérêts commerciaux +et les intérêts politiques. J'entre dans les détails de ces intérêts. +«Plus je vois le marquis de Londonderry, disais-je à M. de +Montmorency, plus je lui trouve de finesse. <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> C'est un homme +plein de ressources, qui ne dit jamais que ce qu'il veut dire; on +serait quelquefois tenté de le croire bonhomme. Il a dans la voix, le +rire, le regard, quelque chose de M. Pozzo di Borgo. Ce n'est pas +précisément la confiance qu'il inspire.» La dépêche finit ainsi: «Si +l'Europe est obligée de reconnaître les gouvernements de fait en +Amérique, toute sa politique doit tendre à faire naître des monarchies +dans le nouveau monde, au lieu de ces républiques révolutionnaires qui +nous enverrons leurs principes avec les produits de leur sol.</p> + +<p>«En lisant cette dépêche, monsieur le vicomte, vous éprouverez sans +doute comme moi un mouvement de satisfaction. C'est déjà avoir fait un +grand pas en politique que d'avoir forcé l'Angleterre à vouloir +s'associer avec nous dans des intérêts sur lesquels elle n'eût pas +daigné nous consulter il y a six mois. Je me félicite en bon Français +de tout ce qui tend à replacer notre patrie à ce haut rang qu'elle +doit occuper parmi les nations étrangères.»</p> + +<p>Cette lettre était la base de toutes mes idées et de toutes les +négociations sur les affaires coloniales dont je m'occupai pendant la +guerre d'Espagne, près d'un an avant que cette guerre éclatât.</p> + +<p class="p2">Le 17 mai j'allai à <span lang="en">Covent-Garden</span>, dans la loge du duc d'York. Le roi +parut. Ce prince, jadis détesté, fut salué par des acclamations telles +qu'il n'en aurait pas autrefois reçu de semblables des moines, +habitants de cet ancien couvent. Le 26, le duc d'York vint dîner à +l'ambassade: George IV était fort tenté de me faire le <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> même +honneur; mais il craignait les jalousies diplomatiques de mes +collègues.</p> + +<p>Le vicomte de Montmorency refusa d'entrer en négociations sur les +colonies espagnoles avec le cabinet de Saint-James. J'appris, le 19 +mai, la mort presque subite de M. le duc de Richelieu<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Lien vers la note 195"><span class="small">[195]</span></a>. Cet +honnête homme avait supporté patiemment sa première retraite du +ministère; mais les affaires venant à lui manquer trop longtemps, il +défaillit parce qu'il n'avait pas une double vie pour remplacer celle +qu'il avait perdue. Le grand nom de Richelieu n'a été transmis jusqu'à +nous que par des femmes.</p> + +<p>Les révolutions continuaient en Amérique. Je mandais à M. de +Montmorency:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right"><span class="ralleft">N<sup>o</sup> 26.</span> «Londres, 28 mai 1822.</p> + +<p>«Le Pérou vient d'adopter une constitution monarchique. La + politique européenne devrait mettre tous ses soins à obtenir un + pareil résultat pour les colonies qui se déclarent indépendantes. + Les États-Unis <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> craignent singulièrement l'établissement + d'un empire au Mexique. Si le nouveau monde tout entier est + jamais républicain, les monarchies de l'ancien monde périront.»</p> +</div> + +<p>On parlait beaucoup de la détresse des paysans irlandais, et l'on +dansait afin de les consoler. Un grand bal paré à l'Opéra occupait les +âmes sensibles. Le roi, m'ayant rencontré dans un corridor, me demanda +ce que je faisais là, et, me prenant par le bras, il me conduisit dans +sa loge.</p> + +<p>Le parterre anglais était, dans mes jours d'exil, turbulent et +grossier; des matelots buvaient de la bière au parterre, mangeaient +des oranges, apostrophaient les loges. Je me trouvais un soir auprès +d'un matelot entré ivre dans la salle; il me demanda où il était; je +lui dis: «À <span lang="en">Covent-Garden</span>.—<span class="italic" lang="en">Pretty garden, indeed!</span>» (Joli jardin, +vraiment!) s'écria-t-il, saisi, comme les dieux d'Homère, d'un rire +inextinguible.</p> + +<p>Invité dernièrement à une soirée chez lord Lansdowne<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Lien vers la note 196"><span class="small">[196]</span></a>, Sa Majesté +m'a présenté à une dame sévère, âgée de soixante-treize ans: elle +était habillée de crêpe, portait un voile noir comme un diadème sur +ses cheveux blancs, et ressemblait à une reine abdiquée. Elle me salua +d'un ton solennel et de trois phrases estropiées du <span class="italic">Génie du +christianisme</span>; puis elle me dit avec non moins de solennité: «Je suis +mistress Siddons.» Si elle m'avait dit: «Je suis lady Macbeth,» je +l'aurais cru. Je l'avais vue autrefois sur <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> le théâtre dans +toute la force de son talent<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Lien vers la note 197"><span class="small">[197]</span></a>. Il suffit de vivre pour retrouver +ces débris d'un siècle jetés par les flots du temps sur le rivage d'un +autre siècle.</p> + +<p>Mes visiteurs français à Londres furent M. le duc et madame la +duchesse de Guiche<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Lien vers la note 198"><span class="small">[198]</span></a>, dont je vous parlerai à Prague; M. le marquis +de Custine<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Lien vers la note 199"><span class="small">[199]</span></a>, dont j'avais vu l'enfance à Fervacques; et madame la +vicomtesse de Noailles<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Lien vers la note 200"><span class="small">[200]</span></a>, aussi agréable, spirituelle et gracieuse +que <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> si elle eût encore erré à quatorze ans dans les beaux +jardins de Méréville.</p> + +<p>On était fatigué de fêtes; les ambassadeurs aspiraient à s'en aller en +congé: le prince Esterhazy se préparait à partir pour Vienne; il +espérait être appelé au congrès, car on parlait déjà d'un congrès. M. +Rothschild retournait en France après avoir terminé avec son frère +l'emprunt russe de 23 millions de roubles. Le duc de Bedford<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Lien vers la note 201"><span class="small">[201]</span></a> +s'était battu avec l'immense duc de <span lang="en">Buckingham</span><a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Lien vers la note 202"><span class="small">[202]</span></a>, au fond d'un +trou, dans <span lang="en">Hyde-Park</span>; une chanson injurieuse contre le roi de France, +envoyée de Paris et imprimée dans les gazettes de Londres, amusait la +canaille radicale anglaise qui riait sans savoir de quoi.</p> + +<p>Je partis le 6 juin pour Royal-Lodge où le roi était allé. Il m'avait +invité à dîner et à coucher.</p> + +<p>Je revis George IV le 12, le 13 et le 14, au lever, au <span lang="en">drawing-room</span> et +au bal de sa Majesté. Le 24, je donnai <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> une fête au prince et +à la princesse de Danemarck: le duc d'York s'y était invité.</p> + +<p>C'eût été une chose importante jadis que la bienveillance avec +laquelle me traitait la marquise de <span lang="en">Conyngham</span>: elle m'apprit que +l'idée du voyage de S. M. B. au continent n'était pas tout à fait +abandonnée. Je gardai religieusement ce grand secret dans mon sein. +Que de dépêches importantes sur cette parole d'une favorite au temps +de mesdames de Verneuil, de Maintenon, des Ursins, de Pompadour! Du +reste, je me serais échauffé mal à propos pour obtenir quelques +renseignements de la cour de Londres: en vain vous parlez, on ne vous +écoute pas.</p> + +<p class="p2">Lord Londonderry surtout était impassible: il embarrassait à la fois +par sa sincérité de ministre et sa retenue d'homme. Il expliquait +franchement de l'air le plus glacé sa politique et gardait un silence +profond sur les faits. Il avait l'air indifférent à ce qu'il disait +comme à ce qu'il ne disait pas; on ne savait ce qu'on devait croire de +ce qu'il montrait ou de ce qu'il cachait. Il n'aurait pas bougé quand +vous lui auriez <span class="italic">lâché un saucisson dans l'oreille</span>, comme dit +Saint-Simon.</p> + +<p>Lord Londonderry avait un genre d'éloquence irlandaise qui souvent +excitait l'hilarité de la Chambre des lords et la gaieté du public; +ses <span class="italic" lang="en">blunders</span> étaient célèbres, mais il arrivait aussi quelquefois à +des traits d'éloquence qui transportaient la foule, comme ses paroles +à propos de la bataille de Waterloo: je les ai rappelées.</p> + +<p>Lord Harrowby était président du conseil; il parlait <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> avec +propriété, lucidité et connaissance des faits<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Lien vers la note 203"><span class="small">[203]</span></a>. On trouverait +inconvenant à Londres qu'un président des ministres s'exprimât avec +prolixité et faconde. C'était d'ailleurs un parfait gentleman pour le +ton. Un jour, aux Pâquis, à Genève, on m'annonça un Anglais: lord +Harrowby entra; je ne le reconnus <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> qu'avec peine: il avait +perdu son ancien roi; le mien était exilé. C'est la dernière fois que +l'Angleterre de mes grandeurs m'est apparue.</p> + +<p>J'ai mentionné M. Peel<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Lien vers la note 204"><span class="small">[204]</span></a> et lord Westmoreland<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Lien vers la note 205"><span class="small">[205]</span></a> dans le <span class="italic">Congrès +de Vérone</span>.</p> + +<p>Je ne sais si lord Bathurst<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Lien vers la note 206"><span class="small">[206]</span></a> descendait et s'il était petit-fils +de ce comte Bathurst dont Sterne écrivait: «Ce seigneur est un +prodige; à 80 ans il a l'esprit et la vivacité d'un homme de 30, une +disposition à se laisser charmer et le pouvoir de plaire au delà de +tout ce que je connais.» Lord Bathurst, le ministre dont je vous +entretiens, était instruit et poli; il gardait la tradition des +anciennes manières françaises de la bonne compagnie. Il avait trois ou +quatre filles qui couraient, ou plutôt qui volaient comme des +hirondelles de mer, le long des flots, blanches, allongées et légères. +Que sont-elles devenues? Sont-elles tombées dans le Tibre avec la +jeune Anglaise de leur nom?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Lord Liverpool<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Lien vers la note 207"><span class="small">[207]</span></a> n'était pas, comme lord Londonderry, le +principal ministre; mais c'était le ministre le plus influent et le +plus respecté. Il jouissait de cette réputation d'homme religieux et +d'homme de bien, si puissante pour celui qui la possède; on vient à +cet homme avec la confiance que l'on a pour un père; nulle action ne +paraît bonne si elle n'est approuvée de ce personnage saint, investi +d'une autorité très supérieure à celle des talents. Lord Liverpool +était fils de Charles <span lang="en">Jenkinson</span>, baron de <span lang="en">Hawkesbury</span>, comte de +Liverpool, favori de lord Bute. Presque tous les hommes d'État anglais +ont commencé par la carrière littéraire, par des pièces de vers plus +ou moins bons, et par des articles, en général excellents, insérés +dans les revues. Il reste un portrait de ce premier comte de Liverpool +lorsqu'il était secrétaire particulier de lord Bute; sa famille en est +fort affligée: cette vanité, puérile en tous temps, l'est sans doute +encore beaucoup plus aujourd'hui; mais n'oublions pas que nos plus +ardents révolutionnaires puisèrent leur haine de la société dans des +disgrâces de nature ou dans des infériorités sociales.</p> + +<p>Il est possible que lord Liverpool, enclin aux réformes, et à qui M. +<span lang="en">Canning</span> a dû son dernier ministère, fût influencé, malgré la rigidité +de ses principes religieux, par quelque déplaisance de souvenirs. À +l'époque où j'ai connu lord Liverpool, il était presque arrivé à +l'illumination puritaine. Habituellement il demeurait seul avec une +vieille sœur, à quelques <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> lieues de Londres. Il parlait +peu; son visage était mélancolique; il penchait souvent l'oreille, et +il avait l'air d'écouter quelque chose de triste: on eût dit qu'il +entendait tomber ses dernières années, comme les gouttes d'une pluie +d'hiver sur le pavé. Du reste, il n'avait aucune passion, et il vivait +selon Dieu.</p> + +<p>M. Croker<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Lien vers la note 208"><span class="small">[208]</span></a>, membre de l'Amirauté, célèbre comme <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> orateur +et comme écrivain, appartenait à l'école de M. Pitt, ainsi que M. +<span lang="en">Canning</span>; mais il était plus détrompé que celui-ci. Il occupait à +White-Hall un de ces appartements sombres d'où Charles 1<sup>er</sup> était +sorti par une fenêtre pour aller de plain-pied à l'échafaud. On est +étonné quand on entre à Londres dans les habitations où siègent les +directeurs de ces établissements dont le poids se fait sentir au bout +de la terre. Quelques hommes en redingote noire devant une table nue, +voilà tout ce que vous rencontrez: ce sont pourtant là les directeurs +de la marine anglaise, ou les membres de cette compagnie de marchands, +successeurs des empereurs du Mogol, lesquels comptent aux Indes deux +cents millions de sujets.</p> + +<p>M. Croker vint, il y a deux ans, me visiter à l'Infirmerie de +Marie-Thérèse. Il m'a fait remarquer la similitude de nos opinions et +de nos destinées. Des événements nous séparent du monde; la politique +fait des solitaires, comme la religion fait des anachorètes. Quand +l'homme habite le désert, il trouve en lui quelque lointaine image de +l'être infini qui, vivant seul dans l'immensité, voit s'accomplir les +révolutions des mondes.</p> + +<p class="p2">Dans le courant des mois de juin et de juillet, les affaires d'Espagne +commencèrent à occuper sérieusement le cabinet de Londres. Lord +Londonderry et la plupart des ambassadeurs montraient en parlant de +ces affaires une inquiétude et presque une peur risible. <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> Le +ministère craignait qu'en cas de rupture nous ne l'emportassions sur +les Espagnols; les ministres des autres puissances tremblaient que +nous ne fussions battus; ils voyaient toujours notre armée prenant la +cocarde tricolore.</p> + +<p>Dans ma dépêche du 28 juin, n<sup>o</sup> 35, les dispositions de l'Angleterre +sont fidèlement exprimées:</p> + +<div class="quote"> + +<p class="right"><span class="ralleft">N<sup>o</sup> 35</span> + «Londres, ce 28 juin 1822.</p> +<p class="add2em">«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«Il m'a été plus difficile de vous dire ce que pense lord + Londonderry, relativement à l'Espagne, qu'il ne me sera aisé de + pénétrer le secret des instructions données à Sir W. + A'Court<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Lien vers la note 209"><span class="small">[209]</span></a>; cependant je ne négligerai rien pour me procurer + les renseignements que vous demandez par votre dernière dépêche, + n<sup>o</sup> 18. Si j'ai bien jugé de la politique du cabinet anglais et + du caractère de lord Londonderry, je suis persuadé que Sir W. + A'Court n'a presque rien emporté d'écrit. On lui aura recommandé + verbalement d'observer les partis sans se mêler de leurs + querelles. Le cabinet de Saint-James n'aime point les Cortès, + mais il méprise Ferdinand. Il ne fera certainement rien pour les + royalistes. D'ailleurs, il suffirait que notre influence + s'exerçât sur une opinion pour que l'influence anglaise appuyât + l'opinion contraire. Notre prospérité renaissante inspire une + vive jalousie. Il y a bien ici, parmi les hommes d'État, une + certaine crainte vague des passions révolutionnaires qui + travaillent l'Espagne; <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> mais cette crainte se tait + devant les intérêts particuliers: de telle sorte que si d'un coté + la Grande-Bretagne pouvait exclure nos marchandises de la + Péninsule, et que de l'autre elle pût reconnaître l'indépendance + des colonies espagnoles, elle prendrait facilement son parti sur + les événements, et se consolerait des malheurs qui pourraient + accabler de nouveau les monarchies continentales. Le même + principe qui empêche l'Angleterre de retirer son ambassadeur de + Constantinople lui fait envoyer un ambassadeur à Madrid: elle se + sépare des destinées communes, et n'est attentive qu'au parti + qu'elle pourra tirer des révolutions des empires.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc.»</p> +</div> + +<p>Revenant dans ma dépêche du 16 juillet, n<sup>o</sup> 40, sur les nouvelles +d'Espagne, je dis à M. de Montmorency:</p> + +<div class="quote"> + +<p class="right"><span class="ralleft">N<sup>o</sup> 40.</span> + «Londres, ce 16 juillet 1822.</p> +<p class="add2em">«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«Les journaux anglais, d'après les journaux français, donnent ce + matin des nouvelles de Madrid jusqu'au 8 inclusivement. Je n'ai + jamais espéré mieux du roi d'Espagne, et n'ai point été surpris. + Si ce malheureux prince doit périr, le genre de la catastrophe + n'est pas indifférent au reste du monde: le poignard n'abattrait + que le monarque, l'échafaud pourrait tuer la monarchie. C'est + déjà beaucoup trop que le jugement de Charles I<sup>er</sup> et <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> + que celui de Louis XVI: le ciel nous préserve d'un troisième + jugement qui semblerait établir par l'autorité des crimes une + espèce de droit des peuples et un corps de jurisprudence contre + les rois! On peut maintenant s'attendre à tout: une déclaration + de guerre de la part du gouvernement espagnol est au nombre des + chances que le gouvernement français a dû prévoir. Dans tous les + cas, nous serons bientôt obligés d'en finir avec le cordon + sanitaire, car, une fois le mois de septembre passé, et la peste + ne reparaissant pas à Barcelone, ce serait une véritable dérision + que de parler encore d'un <span class="italic">cordon sanitaire</span>; il faudrait donc + avouer tout franchement une <span class="italic">armée</span>, et dire la raison qui nous + oblige à maintenir cette armée. Cela n'équivaudra-t-il pas à une + déclaration de guerre aux Cortès? D'un autre côté, + dissoudrons-nous le cordon sanitaire? Cet acte de faiblesse + compromettrait la sûreté de la France, avilirait le ministère, et + ranimerait parmi nous les espérances de la faction + révolutionnaire.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, etc., etc., etc.»</p> +</div> + +<p>Depuis le Congrès de Vienne et d'Aix-la-Chapelle, les princes de +l'Europe avaient la tête tournée de congrès: c'était là qu'on +s'amusait et qu'on se partageait quelques peuples. À peine le Congrès +commencé à Laybach et continué à Troppau était-il fini, qu'on songea à +en convoquer un autre à Vienne, à Ferrare ou à Vérone, les affaires +d'Espagne offraient l'occasion d'en hâter le moment. Chaque cour avait +déjà désigné son ambassadeur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Je voyais à Londres tout le monde se préparer à partir pour +Vérone: comme ma tête était remplie des affaires d'Espagne, et comme +je rêvais un plan pour l'honneur de la France, je croyais pouvoir être +de quelque utilité au nouveau Congrès en me faisant connaître sous un +rapport auquel on ne songeait pas. J'avais écrit dès le 24 mai à M. de +Montmorency; mais je ne trouvai aucune faveur. La longue réponse du +ministre est évasive, embarrassée, entortillée; un éloignement marqué +pour moi s'y déguise mal sous la bienveillance; elle finit par ce +paragraphe:</p> + +<p>«Puisque je suis en train de confidences, noble vicomte, je veux vous +dire ce que je ne voudrais pas insérer dans une dépêche officielle, +mais ce que m'ont inspiré quelques observations personnelles, et +quelques avis aussi de personnes qui connaissent bien le terrain sur +lequel vous êtes placé. N'avez-vous pas pensé le premier qu'il faut +soigner, vis-à-vis du ministère anglais, certains effets de la +jalousie et de l'humeur qu'il est toujours prêt à concevoir sur les +marques directes de faveur auprès du roi, et de <span class="italic">crédit</span> dans la +<span class="italic">société</span>? Vous me direz s'il ne vous est pas arrivé d'en remarquer +quelques traces.»</p> + +<p>Par qui les plaintes de mon <span class="italic">crédit</span> auprès du roi et dans la +<span class="italic">société</span> (c'est-à-dire, je suppose, auprès de la marquise de +<span lang="en">Conyngham</span>) étaient-elles arrivées au vicomte de Montmorency? Je +l'ignore.</p> + +<p>Prévoyant, par cette dépêche privée, que ma partie était perdue du +côté du ministre des affaires étrangères, je m'adressai à M. de +Villèle, alors mon ami, et qui n'inclinait pas beaucoup vers son +collègue. <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> Dans sa lettre du 5 mai 1822, il me répondit +d'abord un mot favorable.</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Paris, le 5 mai 1822.</p> + +<p>«Je vous remercie, me dit-il, de tout ce que vous faites pour + nous à Londres; la détermination de cette cour au sujet des + colonies espagnoles ne peut influer sur la nôtre; la position est + bien différente; nous devons éviter par-dessus tout d'être + empêchés, par une guerre avec l'Espagne, d'agir ailleurs comme + nous le devons, si les affaires de l'Orient amenaient de + nouvelles combinaisons politiques en Europe.</p> + +<p>«Nous ne laisserons pas déshonorer le gouvernement français par + le défaut de participation aux événements qui peuvent résulter de + la situation actuelle du monde; d'autres pourront y intervenir + avec plus d'avantages, aucun avec plus de courage et de loyauté.</p> + +<p>On se méprend fort, je crois, et sur les moyens réels de notre + pays, et sur le pouvoir que peut encore exercer le gouvernement + du roi dans les formes qu'il s'est prescrites; elles offrent plus + de ressources qu'on ne paraît le croire, et j'espère qu'à + l'occasion nous saurons le montrer.</p> + +<p>«Vous nous seconderez, mon cher, dans ces grandes circonstances + si elles se présentent. Nous le savons et nous y comptons; + l'honneur sera pour tous, et ce n'est pas de ce partage dont il + s'agit en ce moment, il se fera selon les services rendus; + rivalisons tous de zèle à qui en rendra de plus signalés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> «Je ne sais en vérité si ceci tournera à un congrès, + mais, en tout cas, je n'oublierai pas ce que vous m'avez dit.</p> + +<p class="left50 smcap">«Jh. de Villèle.»</p> +</div> + +<p>Sur ce premier mot de bonne entente, je fis presser le ministre des +finances par madame la duchesse de Duras; elle m'avait déjà prêté +l'appui de son amitié contre l'oubli de la cour en 1814. Elle reçut +bientôt ce billet de M. de Villèle:</p> + +<div class="quote"> +<p>«Tout ce que nous disions est dit; tout ce qu'il est dans mon + cœur et dans mon opinion de faire pour le bien public et pour + mon ami est fait et sera fait, soyez-en certaine. Je n'ai besoin + ni d'être prêché, ni d'être converti, je vous le répète; j'agis + de conviction et de sentiment.</p> + +<p>«Recevez, madame, l'hommage de mon affectueux respect.»</p> +</div> + +<p>Ma dernière dépêche, en date du 9 août, annonçait à M. de Montmorency +que lord Londonderry partirait du 15 au 20 pour Vienne. Le brusque et +grand démenti aux projets des mortels me fut donné; je croyais n'avoir +à entretenir le conseil du roi T. C. que des affaires humaines, et +j'eus à lui rendre compte des affaires de Dieu:</p> + +<div class="quote"> +<p class="quote">«Londres, 12 août 1822, à 4 heures de l'après-midi</p> + +<p class="center">«<span class="italic">Dépêche transmise à Paris par le télégraphe de Calais.</span></p> + +<p>«Le marquis de Londonderry est mort subitement ce matin 12, à + neuf heures du matin, dans sa maison de campagne de <span lang="en">North-Cray</span>.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right"><span class="ralleft"><span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> N<sup>o</sup> 49.</span> +«Londres, 13 août 1822.</p> + +<p class="add2em">«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«Si le temps n'a pas mis obstacle à ma dépêche télégraphique, et + s'il n'est point arrivé d'accident à mon courrier extraordinaire, + expédié hier à quatre heures, j'espère que vous avez reçu le + premier sur le continent la nouvelle de la mort subite de Lord + Londonderry.</p> + +<p>«Cette mort a été extrêmement tragique. Le noble marquis était à + Londres vendredi; il sentit sa tête un peu embarrassée; il se fit + saigner entre les épaules. Après quoi il partit pour <span lang="en">North-Cray</span>, + où la marquise de Londonderry était établie depuis un mois. La + fièvre se déclara le samedi 10 et le dimanche 11; mais elle parut + céder dans la nuit du dimanche au lundi, et, lundi matin 12, le + malade semblait si bien, que sa femme, qui le gardait, crut + pouvoir le quitter un moment. Lord Londonderry, dont la tête + était égarée, se trouvant seul, se leva, passa dans un cabinet, + saisit un rasoir, et du premier coup se coupa la jugulaire. Il + tomba baigné dans son sang aux pieds d'un médecin qui venait à + son secours.</p> + +<p>«On cache autant qu'on le peut cet accident déplorable, mais il + est parvenu défiguré à la connaissance du public et a donné + naissance à des bruits de toute espèce.</p> + +<p>«Pourquoi Londonderry aurait-il attenté à ses jours? Il n'avait + ni passions ni malheurs; il était plus que jamais affermi dans sa + place. Il se préparait à partir jeudi prochain. Il se faisait une + partie <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> de plaisir d'un voyage d'affaires. Il devait + être de retour le 15 octobre pour des chasses arrangées d'avance + et auxquelles il m'avait invité. La Providence en a ordonné + autrement, et Lord Londonderry a suivi le duc de Richelieu.»</p> +</div> + +<p>Voici quelques détails qui ne sont point entrés dans mes dépêches.</p> + +<p>À son retour à Londres, George IV me raconta que lord Londonderry +était allé lui porter le projet d'instruction qu'il avait rédigé pour +lui-même, et qu'il devait suivre au Congrès. George IV prit le +manuscrit pour mieux en peser les termes, et commença à le lire à +haute voix. Il s'aperçut que lord Londonderry ne l'écoutait pas, et +qu'il promenait ses yeux sur le plafond du cabinet: «Qu'avez-vous +donc, mylord? dit le roi.—Sire, répondit le marquis, c'est cet +insupportable John (un jockey) qui est à la porte; il ne veut pas s'en +aller, quoique je ne cesse de le lui ordonner.» Le roi, étonné, ferma +le manuscrit et dit: «Vous êtes malade, mylord: retournez chez vous; +faites-vous saigner.» Lord Londonderry sortit et alla acheter le canif +avec lequel il se coupa la gorge.</p> + +<p>Le 15 août, je continuai mes dires à M. de Montmorency:</p> + +<div class="quote"> +<p>«On a envoyé des courriers de toutes parts, aux eaux, aux bains + de mer, dans les châteaux, pour chercher les ministres absents. + Au moment où l'accident est arrivé, aucun d'eux n'était à + Londres. On les attend aujourd'hui ou demain; ils tiendront un + conseil, mais ils ne pourront rien décider, car, en dernier + résultat, c'est le roi qui leur nommera un collègue, et le roi + est à Édimbourg. Il est probable <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> que Sa Majesté + britannique ne se pressera pas de faire un choix au milieu des + fêtes. La mort du marquis de Londonderry est funeste à + l'Angleterre: il n'était pas aimé, mais il était craint; les + radicaux le détestaient, mais ils avaient peur de lui. + Singulièrement brave, il imposait à l'opposition qui n'osait pas + trop l'insulter à la tribune et dans les journaux. Son + imperturbable sang-froid, son indifférence profonde pour les + hommes et pour les choses, son instinct de despotisme et son + mépris secret pour les libertés constitutionnelles, en faisaient + un ministre propre à lutter avec succès contre les penchants du + siècle. Ses défauts devenaient des qualités à une époque où + l'exagération et la démocratie menacent le monde.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Londres, 15 août 1822.</p> +<p class="add2em">«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«Les renseignements ultérieurs ont confirmé ce que j'ai eu + l'honneur de vous dire sur la mort du marquis de Londonderry, + dans ma dépêche ordinaire d'avant-hier, n<sup>o</sup> 49. Seulement, + l'instrument fatal avec lequel l'infortuné ministre s'est coupé + la veine jugulaire est un canif, et non pas un rasoir comme je + vous l'avais mandé. Le rapport du <span class="italic">coroner</span>, que vous lirez dans + les journaux, vous instruira de tout. Cette enquête, faite sur le + cadavre du premier ministre de la Grande-Bretagne, comme sur le + corps d'un meurtrier, ajoute encore quelque chose de plus affreux + à cet événement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> «Vous savez sans doute à présent, monsieur le vicomte, + que lord Londonderry avait donné des preuves d'aliénation mentale + quelques jours avant son suicide, et que le roi même s'en était + aperçu. Une petite circonstance à laquelle je n'avais pas fait + attention, mais qui m'est revenue en mémoire depuis la + catastrophe, mérite d'être racontée. J'étais allé voir le marquis + de Londonderry, il y a douze ou quinze jours. Contre son usage et + les usages du pays, il me reçut avec familiarité dans son cabinet + de toilette. Il allait se raser, et il me fit en riant d'un rire + à demi sardonique l'éloge des rasoirs anglais. Je le complimentai + sur la clôture prochaine de la session. Oui, dit-il, il faut que + cela finisse ou que je finisse.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc.»</p> +</div> + +<p>Tout ce que les radicaux d'Angleterre et les libéraux de France ont +raconté de la mort de lord Londonderry, à savoir: qu'il s'était tué +par désespoir politique, sentant que les principes opposés aux siens +allaient triompher, est une pure fable inventée par l'imagination des +uns, l'esprit de parti et la niaiserie des autres. Lord Londonderry +n'était pas homme à se repentir d'avoir péché contre l'humanité, dont +il ne se souciait guère, ni envers les lumières du siècle, pour +lesquelles il avait un profond mépris: la folie était entrée par les +femmes dans la famille <span lang="en">Castlereagh</span>.</p> + +<p>Il fut décidé que le duc de Wellington, accompagné de lord +Clanwilliam, prendrait la place de lord Londonderry au Congrès. Les +instructions officielles se <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> réduisaient à ceci: oublier +entièrement l'Italie, ne se mêler en rien des affaires d'Espagne, +négocier pour celles de l'Orient en maintenant la paix sans accroître +l'influence de la Russie. Les chances étaient toujours pour M. +<span lang="en">Canning</span>, et le portefeuille des affaires étrangères était confié par +<span class="italic">intérim</span> à lord Bathurst, ministre des colonies.</p> + +<p>J'assistai aux funérailles de lord Londonderry, à Westminster, le 20 +août<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Lien vers la note 210"><span class="small">[210]</span></a>. Le duc de Wellington paraissait ému; lord Liverpool était +obligé de se couvrir le visage de son chapeau pour cacher ses larmes. +On entendit au dehors quelques cris d'insulte et de joie lorsque le +corps entra dans l'église<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Lien vers la note 211"><span class="small">[211]</span></a>: Colbert et Louis XIV furent-ils plus +respectés? Les vivants ne peuvent rien apprendre aux morts; les morts, +au contraire, instruisent les vivants.</p> + +<div class="quote"> +<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> LETTRE DE M. DE MONTMORENCY.</p> + +<p class="right">«Paris, ce 17 août.</p> + +<p>«Quoiqu'il n'y ait pas de dépêches bien importantes à confier à + votre fidèle Hyacinthe, je veux cependant le faire repartir, + noble vicomte, d'après votre propre désir et celui qu'il m'a + exprimé, de la part de madame de Chateaubriand, de le voir + promptement retourner auprès de vous. J'en profiterai pour vous + adresser quelques mots plus confidentiels sur la profonde + impression que nous avons reçue, comme à Londres, de cette + terrible mort du marquis de Londonderry, et aussi, par la même + occasion, sur une affaire à laquelle vous semblez mettre un + intérêt bien exagéré et bien exclusif. Le conseil du roi en a + profité et a fixé à ces jours-ci, immédiatement après la clôture + qui a eu lieu ce matin même, la discussion des directions + principales à arrêter, des instructions à donner, de même des + personnes à choisir: la première question est de savoir si elles + seront une ou plusieurs. Vous avez exprimé quelque part, ce me + semble, de l'étonnement que l'on pût songer à..., non pas à vous + préférer à lui, vous savez très bien qu'il ne peut pas être sur + la même ligne pour nous. Si, après le plus mûr examen, nous ne + croyions pas possible de mettre à profit la bonne volonté que + vous nous avez montrée très franchement à cet égard, il faudrait + sans doute pour nous déterminer de graves motifs que je vous + communiquerais avec la même franchise: l'ajournement est plutôt + favorable à votre désir, en ce <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> sens qu'il serait tout à + fait inconvenable, et pour vous et pour nous, que vous + quittassiez Londres d'ici à quelques semaines et avant la + décision ministérielle qui ne laisse pas d'occuper tous les + cabinets. Cela frappe tellement tout le monde que quelques amis + me disaient l'autre jour: Si M. de Chateaubriand était venu tout + de suite à Paris, il aurait été assez contrariant pour lui d'être + obligé de repartir pour Londres. Nous attendons donc cette + nomination importante au retour d'Édimbourg. Le chevalier + Stuart<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Lien vers la note 212"><span class="small">[212]</span></a> disait hier que sûrement le duc de Wellington irait + au Congrès; c'est ce qu'il nous importe de savoir le plus tôt + possible. M. Hyde de Neuville est arrivé hier bien portant. J'ai + été charmé de le voir. Je vous renouvelle, noble vicomte, tous + mes inviolables sentiments.</p> + +<p class="left50 smcap">«Montmorency.»</p> +</div> + +<p>Cette nouvelle lettre de M. de Montmorency, mêlée de quelques phrases +ironiques, me confirma pleinement qu'il ne voulait pas de moi au +Congrès.</p> + +<p>Je donnai un dîner le jour de la Saint-Louis en l'honneur de Louis +XVIII, et j'allai voir Hartwell en mémoire de l'exil de ce roi; je +remplissais un devoir plutôt que je ne jouissais d'un plaisir. Les +infortunes royales sont maintenant si communes qu'on ne s'intéresse +guère aux lieux que n'ont point habités le génie <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> ou la +vertu. Je ne vis dans le triste petit parc d'Hartwell que la fille de +Louis XVI.</p> + +<p>Enfin, je reçus tout à coup de M. de Villèle ce billet inattendu qui +faisait mentir mes prévisions et mettait fin à mes incertitudes:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«27 août 1822.</p> + +<p>«Mon cher Chateaubriand, il vient d'être arrêté qu'aussitôt que + les convenances relatives au retour du roi à Londres vous le + permettront, vous serez autorisé à vous rendre à Paris, pour de + là pousser jusqu'à Vienne ou jusqu'à Vérone comme un des trois + plénipotentiaires chargés de représenter la France au Congrès. + Les deux autres seront MM. de Caraman et de la Ferronnays; ce qui + n'empêche pas M. le vicomte de Montmorency de partir après-demain + pour Vienne, afin d'y assister aux conférences qui pourront avoir + lieu dans cette ville avant le Congrès. Il devra revenir à Paris + lors du départ des souverains pour Vérone.</p> + +<p>«Ceci pour vous seul. Je suis heureux que cette affaire ait pris + la tournure que vous désiriez; de cœur tout à vous.»</p> + +<p>D'après ce billet, je me préparai à partir.</p> +</div> + +<p>Cette foudre qui tombe sans cesse à mes pieds me suivait partout. Avec +lord Londonderry expira la vieille Angleterre, jusqu'alors se +débattant au milieu des innovations croissantes. Survint M. <span lang="en">Canning</span>: +l'amour-propre l'emporta jusqu'à parler à la tribune la langue du +propagandiste. Après lui parut le duc de Wellington, conservateur qui +venait démolir: quand <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> l'arrêt des sociétés est prononcé, la +main qui devait élever ne sait qu'abattre. Lord Grey<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Lien vers la note 213"><span class="small">[213]</span></a>, +O'Connell<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Lien vers la note 214"><span class="small">[214]</span></a>, tous ces ouvriers en ruines, travaillèrent +successivement à la chute des vieilles institutions. Réforme +parlementaire, émancipation de l'Irlande, toutes choses excellentes en +soi, devinrent, par l'insalubrité des temps, des causes de +destruction. La peur accrut les maux: si l'on ne s'était pas si fort +effrayé des menaces, on eût pu résister avec un certain succès.</p> + +<p>Qu'avait besoin l'Angleterre de consentir à nos derniers troubles? +Renfermée dans son île et dans ses inimitiés nationales, elle était à +l'abri. Qu'avait besoin le cabinet de Saint-James de redouter la +séparation de l'Irlande? L'Irlande n'est que la chaloupe de +l'Angleterre: coupez la corde, et la chaloupe, séparée du grand +navire, ira se perdre au milieu des flots. Lord Liverpool avait +lui-même de tristes pressentiments. <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> Je dînais un jour chez +lui: après le repas nous causâmes à une fenêtre qui s'ouvrait sur la +Tamise; on apercevait en aval de la rivière une partie de la cité dont +le brouillard et la fumée élargissaient la masse. Je faisais à mon +hôte l'éloge de la solidité de cette monarchie anglaise pondérée par +le balancement égal de la liberté et du pouvoir. Le vénérable lord, +levant et allongeant le bras, me montra de la main la cité et me dit: +«Qu'y a-t-il de solide avec ces villes énormes? Une insurrection +sérieuse à Londres, et tout est perdu.»</p> + +<p>Il me semble que j'achève une course en Angleterre, comme celle que je +fis autrefois sur les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis et de +Carthage. En appelant devant moi les siècles d'Albion, en passant de +renommée en renommée, en les voyant s'abîmer tour à tour, j'éprouve +une espèce de douloureux vertige. Que sont devenus ces jours éclatants +et tumultueux où vécurent Shakespeare et Milton, Henri VIII et +Élisabeth, <span lang="en">Cromwell</span> et Guillaume, Pitt et Burke? Tout cela est fini; +supériorités et médiocrités, haines et amours, félicités et misères, +oppresseurs et opprimés, bourreaux et victimes, rois et peuples, tout +dort dans le même silence et la même poussière. Quel néant sommes-nous +donc, s'il en est ainsi de la partie la plus vivante de l'espèce +humaine, du génie qui reste comme une ombre des vieux temps dans les +générations présentes, mais qui ne vit plus par lui-même, et qui +ignore s'il a jamais été!</p> + +<p>Combien de fois l'Angleterre, dans l'espace de quelques cents ans, +a-t-elle été détruite? À travers combien de révolutions n'a-t-elle +point passé pour arriver <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> au bord d'une révolution plus +grande, plus profonde et qui enveloppera la postérité! J'ai vu ces +fameux parlements britanniques dans toute leur puissance: que +deviendront-ils? J'ai vu l'Angleterre dans ses anciennes mœurs et +dans son ancienne prospérité: partout la petite église solitaire avec +sa tour, le cimetière de campagne de Gray, partout des chemins étroits +et sablés, des vallons remplis de vaches, des bruyères marbrées de +moutons, des parcs, des châteaux, des villes: peu de grands bois, peu +d'oiseaux, le vent de la mer. Ce n'étaient pas ces champs de +l'Andalousie où je trouvais les vieux chrétiens et les jeunes amours +parmi les débris voluptueux du palais des Mores au milieu des aloès et +des palmiers.</p> + +<p class="poem25" lang="la">Quid dignum memorare tuis, Hispania, terris<br> + Vox humana valet?</p> + +<p>«Quelle voix humaine, ô Espagne! est digne de remémorer tes +rivages?<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Lien vers la note 215"><span class="small">[215]</span></a>»</p> + +<p>Ce n'était pas là cette Campagne romaine dont le charme irrésistible +me rappelle sans cesse; ces flots <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> et ce soleil n'étaient pas +ceux qui baignent et éclaire le promontoire sur lequel Platon +enseignait ses disciples, ce Sunium où j'entendis chanter le grillon +demandant en vain à Minerve le foyer des prêtres de son temple; mais +enfin, telle qu'elle était, cette Angleterre, entourée de ses navires, +couverte de ses troupeaux et professant le culte de ses grands hommes, +était charmante et redoutable.</p> + +<p>Aujourd'hui ses vallées sont obscurcies par les fumées des forges et +des usines, ses chemins changés en ornières de fer; et sur ces +chemins, au lieu de Milton et de Shakespeare, se meuvent des +chaudières errantes. Déjà les pépinières de la science, Oxford et +Cambridge, prennent un air désert: leurs collèges et leurs chapelles +gothiques, demi-abandonnés, affligent les regards; dans leurs +cloîtres, auprès des pierres sépulcrales du moyen âge, reposent +oubliées les annales de marbre des anciens peuples de la Grèce; ruines +qui gardent les ruines.</p> + +<p>À ces monuments, autour desquels commençait à se former le vide, je +laissais la partie des jours printaniers que j'avais retrouvée; je me +séparais une seconde fois de ma jeunesse, au même bord où je l'avais +abandonnée autrefois: Charlotte avait tout à coup réapparu comme cet +astre, la joie des ombres, qui, retardé par le cours des mois, se +lèverait au milieu de la nuit. Si vous n'êtes pas trop las, cherchez +dans ces <span class="italic">Mémoires</span> l'effet que produisit sur moi en 1822 la vision +subite de cette femme. Lorsqu'elle m'avait remarqué autrefois, je ne +connaissais point ces autres Anglaises dont la troupe venait de +m'environner à l'heure de mon renom et de ma puissance: leurs hommages +<span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> ont eu la légèreté de ma fortune. Aujourd'hui, après seize +nouvelles années évanouies depuis mon ambassade de Londres, après tant +de nouvelles destructions, mes regards se reportent sur la fille du +pays de Desdémone et de Juliette: elle ne compte plus dans ma mémoire +que du jour où sa présence inattendue ralluma le flambeau de mes +souvenirs. Nouvel Épiménide, réveillé après un long sommeil, j'attache +mes regards sur un phare d'autant plus radieux que les autres sont +éteints sur le rivage; un seul excepté brillera longtemps après moi.</p> + +<p>Je n'ai point achevé tout ce qui concerne Charlotte dans les pages +précédentes de ces <span class="italic">Mémoires</span>: elle vint avec une partie de sa famille +me voir en France, lorsque j'étais ministre en 1823. Par une de ces +misères inexplicables de l'homme, préoccupé que j'étais d'une guerre +d'où dépendait le sort de la monarchie française, quelque chose sans +doute aura manqué à ma voix, puisque Charlotte, retournant en +Angleterre, me laissa une lettre dans laquelle elle se montre blessée +de la froideur de ma réception. Je n'ai osé ni lui écrire ni lui +renvoyer des fragments littéraires qu'elle m'avait rendus et que +j'avais promis de lui remettre augmentés. S'il était vrai qu'elle eût +eu une raison véritable de se plaindre, je jetterais au feu ce que +j'ai raconté de mon premier séjour outre-mer.</p> + +<p>Souvent il m'est venu en pensée d'aller éclaircir mes doutes; mais +pourrais-je retourner en Angleterre, moi qui suis assez faible pour +n'oser visiter le rocher paternel sur lequel j'ai marqué ma tombe? +J'ai peur maintenant des sensations: le temps, en m'enlevant mes +jeunes années, m'a rendu semblable à ces soldats <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> dont les +membres sont restés sur le champ de bataille; mon sang, ayant un +chemin moins long à parcourir se précipite dans mon cœur avec une +affluence si rapide que ce vieil organe de mes plaisirs et de mes +douleurs palpite comme prêt à se briser. Le désir de brûler ce qui +regarde Charlotte, bien qu'elle soit traitée avec un respect +religieux, se mêle chez moi à l'envie de détruire ces <span class="italic">Mémoires</span>: +s'ils m'appartenaient encore, ou si je pouvais les racheter, je +succomberais à la tentation. J'ai un tel dégoût de tout, un tel mépris +pour le présent et pour l'avenir immédiat<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Lien vers la note 216"><span class="small">[216]</span></a>, une si ferme +persuasion que les hommes désormais, pris ensemble comme public (et +cela pour plusieurs siècles), seront pitoyables, que je rougis d'user +mes derniers moments au récit des choses passées, à la peinture d'un +monde fini dont on ne comprendra plus le langage et le nom.</p> + +<p>L'homme est aussi trompé par la réussite de ses vœux que par leur +désappointement: j'avais désiré, contre mon instinct naturel, aller au +Congrès; profitant d'une prévention à M. de Villèle, je l'avais amené +à forcer la main de M. de Montmorency. Eh bien! mon vrai penchant +n'était pas pour ce que j'avais obtenu; <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> j'aurais eu sans +doute quelque dépit si l'on m'eût contraint de rester en Angleterre; +mais bientôt l'idée d'aller voir madame Sutton, de faire le voyage des +trois royaumes, l'eût emporté sur le mouvement d'une ambition postiche +qui n'adhère point à ma nature. Dieu en ordonna autrement et je partis +pour Vérone: de là le changement de ma vie, de là mon ministère, la +guerre d'Espagne, mon triomphe, ma chute, bientôt suivie de celle de +la monarchie.</p> + +<p>Un des deux beaux enfants pour lesquels Charlotte m'avait prié de +m'intéresser en 1822 vient de venir me voir à Paris: c'est aujourd'hui +le capitaine Sutton; il est marié à une jeune femme charmante, et il +m'a appris que sa mère, très malade, a passé dernièrement un hiver à +Londres.</p> + +<p>Je m'embarquai à Douvres le 8 de septembre 1822, dans le même port +d'où, vingt-deux ans auparavant, M. <span class="italic">La Sagne</span>, le Neuchâtelois, avait +fait voile. De ce premier départ, au moment où je tiens la plume, +trente-neuf années sont accomplies. Lorsqu'on regarde ou qu'on écoute +sa vie passée, on croit voir sur une mer déserte la trace d'un +vaisseau qui a disparu; on croit entendre les glas d'une cloche dont on +n'aperçoit point la vieille tour.</p> + +<p class="p2">Ici vient se placer dans l'ordre des dates le <span class="italic">Congrès de Vérone</span>, que +j'ai publié en deux volumes à part<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Lien vers la note 217"><span class="small">[217]</span></a>. Si on avait par hasard envie +de le relire, on peut le trouver partout. Ma guerre d'Espagne, le +grand événement <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> politique de ma vie<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Lien vers la note 218"><span class="small">[218]</span></a>, était une +gigantesque entreprise. La légitimité allait pour la première fois +brûler de la poudre sous le drapeau blanc, tirer son premier coup de +canon après ces coups de canon de l'empire qu'entendra la dernière +postérité. Enjamber d'un pas les Espagnes, réussir sur le même sol où +naguère les armées d'un conquérant avaient eu des revers, faire en six +mois ce qu'il n'avait pu faire en sept ans, qui aurait pu prétendre à +ce prodige? C'est pourtant ce que j'ai fait; mais par combien de +malédictions ma tête a été frappée à la table de jeu où la +Restauration m'avait assis! J'avais devant moi une France ennemie des +Bourbons et deux grands ministres étrangers, le prince de Metternich +et M. <span lang="en">Canning</span>. Il ne se passait pas de jour que je ne reçusse des +lettres qui m'annonçaient une catastrophe, car la guerre avec +l'Espagne n'était pas du tout populaire, ni en France, ni en Europe. +En effet, quelque temps après mes succès dans la Péninsule, ma chute +ne tarda pas à arriver.</p> + +<p>Dans notre ardeur après la dépêche télégraphique qui annonçait la +délivrance du roi d'Espagne, nous autres ministres nous courûmes au +château. Là j'eus un pressentiment de ma chute: je reçus sur la tête +un seau d'eau froide qui me fit rentrer dans l'humilité de mes +habitudes. Le roi et Monsieur ne nous aperçurent point. Madame la +duchesse d'Angoulême, éperdue du triomphe de son mari, ne distinguait +personne. Cette victime immortelle écrivit sur la délivrance de +Ferdinand une lettre terminée par cette <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> exclamation sublime +dans la bouche de la fille de Louis XVI: «Il est donc prouvé qu'on +peut sauver un roi malheureux!»</p> + +<p>Le dimanche, je retournai avant le conseil faire ma cour à la famille +royale; l'auguste princesse dit à chacun de mes collègues un mot +obligeant: elle ne m'adressa pas une parole. Je ne méritais pas sans +doute un tel honneur. Le silence de l'orpheline du Temple ne peut +jamais être ingrat: le Ciel a droit aux adorations de la terre et ne +doit rien à personne.</p> + +<p>Je traînai ensuite jusqu'à la Pentecôte; pourtant mes amis n'étaient +pas sans inquiétude; ils me disaient souvent: Vous serez renvoyé +demain. Tout à l'heure si l'on veut, répondais-je. Le jour de la +Pentecôte, 6 juin 1824, j'étais arrivé dans les premiers salons de +Monsieur: un huissier vint me dire qu'on me demandait. C'était +Hyacinthe, mon secrétaire. Il m'annonça en me voyant que je n'étais +plus ministre. J'ouvris le paquet qu'il me présentait; j'y trouvai ce +billet de M. de Villèle:</p> + +<div class="quote"> +<p class="add2em">«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«J'obéis aux ordres du roi en transmettant de suite à Votre + Excellence une ordonnance que Sa Majesté vient de rendre.</p> + +<p>«Le sieur comte de Villèle, président de notre conseil des + ministres, est chargé par intérim du portefeuille des affaires + étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand.»</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> Cette ordonnance était écrite de la main de M. de +Rainneville<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Lien vers la note 219"><span class="small">[219]</span></a>, assez bon pour en être encore embarrassé devant moi. +Eh! mon Dieu! est-ce que je connais M. de Rainneville? Est-ce que j'ai +jamais songé à lui? Je le rencontre assez souvent. S'est-il jamais +aperçu que je savais que l'ordonnance qui m'avait rayé de la liste des +ministres était écrite de sa main<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Lien vers la note 220"><span class="small">[220]</span></a>?</p> + +<p>Et pourtant qu'avais-je fait? Où étaient mes intrigues et mon +ambition? Avais-je désiré la place de M. de Villèle en allant seul et +caché me promener au fond du bois de Boulogne? Ce fut cette vie +étrange qui me perdit. J'avais la simplicité de rester tel que le ciel +m'avait fait, et, parce que je n'avais envie de rien, on crut que je +voulais tout. Aujourd'hui, je conçois très bien que ma vie à part +était une grande faute. Comment! vous ne voulez rien être? +Allez-vous-en! Nous ne voulons pas qu'un homme méprise ce que nous +adorons, et qu'il se croie en droit d'insulter à la médiocrité de +notre vie.</p> + +<p>Les embarras de la richesse et les inconvénients de la misère me +suivirent dans mon logement de la rue de l'Université: le jour de mon +congé, j'avais au ministère un immense dîner privé; il me fallut +envoyer des excuses aux convives, et faire replier dans ma <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> +petite cuisine à deux maîtres trois grands services préparés pour +quarante personnes. Montmirel et ses aides se mirent à l'ouvrage, et, +nichant casseroles, lèchefrites et bassines dans tous les coins, il +mit son chef-d'œuvre réchauffé à l'abri. Un vieil ami vint partager +mon premier repas de matelot mis à terre. La ville et la cour +accoururent, car il n'y eut qu'un cri sur l'outrecuidance de mon +renvoi après le service que je venais de rendre; on était persuadé que +ma disgrâce serait de courte durée; on se donnait l'air de +l'indépendance en consolant un malheur de quelques jours, au bout +desquels on rappellerait fructueusement à l'infortuné revenu en +puissance qu'on ne l'avait point abandonné.</p> + +<p>On se trompait; on en fut pour les frais de courage: on avait compté +sur ma platitude, sur mes pleurnicheries, sur mon ambition de chien +couchant, sur mon empressement à me déclarer moi-même coupable, à +faire le pied de grue auprès de ceux qui m'avaient chassé: c'était mal +me connaître. Je me retirai sans réclamer même le traitement qui +m'était dû, sans recevoir ni une faveur ni une obole de la cour; je +fermai ma porte à quiconque m'avait trahi; je refusai la foule +condoléante et je pris les armes. Alors tout se dispersa; le blâme +universel éclata, et ma partie, qui d'abord avait semblé belle aux +salons et aux antichambres, parut effroyable.</p> + +<p>Après mon renvoi, n'eussé-je pas mieux fait de me taire? La brutalité +du procédé ne m'avait-elle pas fait revenir le public? M. de Villèle a +répété que la lettre de destitution avait été retardée; par ce hasard, +elle avait eu le malheur de ne m'être rendue qu'au <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> château; +peut-être en fut-il ainsi; mais, quand on joue, on doit calculer les +chances de la partie; on doit surtout ne pas écrire à un ami de +quelque valeur une lettre telle qu'on rougirait d'en adresser une +semblable au valet coupable qu'on jetterait sur le pavé, sans +convenances et sans remords. L'irritation du parti Villèle était +d'autant plus grande contre moi, qu'il voulait s'approprier mon +ouvrage, et que j'avais montré de l'entente dans des matières qu'on +m'avait supposé ignorer.</p> + +<p>Sans doute, avec du silence et de la modération (comme on disait), +j'aurais été loué de la race en adoration perpétuelle du portefeuille; +en faisant pénitence de mon innocence, j'aurais préparé ma rentrée au +conseil. C'eût été mieux dans l'ordre commun; mais c'était me prendre +pour l'homme que point ne suis; c'était me supposer le désir de +ressaisir le timon de l'État, l'envie de faire mon chemin; désir et +envie qui dans cent mille ans ne m'arriveraient pas.</p> + +<p>L'idée que j'avais du gouvernement représentatif me conduisit à entrer +dans l'opposition; l'opposition systématique me semble la seule propre +à ce gouvernement; l'opposition surnommée de <span class="italic">conscience</span> est +impuissante. La conscience peut arbitrer un fait <span class="italic">moral</span>, elle ne juge +point d'un fait <span class="italic">intellectuel</span>. Force est de se ranger sous un chef, +appréciateur des bonnes et des mauvaises lois. N'en est-il ainsi, +alors tel député prend sa bêtise pour sa conscience et la met dans +l'urne. L'opposition dite de <span class="italic">conscience</span> consiste à flotter entre les +partis, à ronger son frein, à voter même, selon l'occurrence, pour le +ministère, <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> à se faire magnanime en enrageant; opposition +d'imbécillités mutines chez les soldats, de capitulations ambitieuses +parmi les chefs. Tant que l'Angleterre a été saine, elle n'a jamais eu +qu'une opposition systématique: on entrait et l'on sortait avec ses +amis; en quittant le portefeuille on se plaçait sur le banc des +attaquants. Comme on était censé s'être retiré pour n'avoir pas voulu +accepter un système, ce système étant resté près de la couronne devait +être nécessairement combattu. Or, les hommes ne représentant que des +principes, l'opposition systématique ne voulait emporter que les +<span class="italic">principes</span>, lorsqu'elle livrait l'assaut aux <span class="italic">hommes</span><a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Lien vers la note 221"><span class="small">[221]</span></a>.</p> + +<p class="p2">Ma chute fit grand bruit: ceux qui se montraient les plus satisfaits +en blâmaient la forme. J'ai appris depuis que M. de Villèle hésita; M. +de Corbière décida la question: «S'il rentre par une porte au conseil, +<span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> dut-il dire, je sors par l'autre<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Lien vers la note 222"><span class="small">[222]</span></a>.» On me laissa sortir: +il était tout simple qu'on me préférât M. de Corbière. Je ne lui en +veux pas: je l'importunais, il m'a fait chasser: il a bien fait.</p> + +<p>Le lendemain de mon renvoi et les jours suivants, on lut dans le +<span class="italic">Journal des Débats</span> ces paroles si honorables pour MM. Bertin:</p> + +<p>«C'est pour la seconde fois que M. de Chateaubriand subit l'épreuve +dune destitution solennelle.</p> + +<p>«Il fut destitué en 1816, comme ministre d'État, pour avoir attaqué, +dans son immortel ouvrage de <span class="italic">la Monarchie selon la Charte</span>, la +fameuse ordonnance du 5 septembre, qui prononçait la dissolution de la +Chambre introuvable de 1815. MM. de Villèle et Corbière étaient alors +de simples députés, chefs de l'opposition royaliste, et c'est pour +avoir embrassé leur défense que M. de Chateaubriand devint la victime +de la colère ministérielle.</p> + +<p>«En 1824, M. de Chateaubriand est encore destitué, et c'est par MM. de +Villèle et Corbière, devenus ministres, qu'il est sacrifié. Chose +singulière! en 1816, il fut puni d'avoir parlé; en 1824, on le punit +de s'être tu; son crime est d'avoir gardé le silence dans la +discussion sur la loi des rentes. Toutes les <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> disgrâces ne +sont pas des malheurs; l'opinion publique, juge suprême, nous +apprendra dans quelle classe il faut placer M. de Chateaubriand; elle +nous apprendra aussi à qui l'ordonnance de ce jour aura été le plus +fatale, ou du vainqueur ou du vaincu.</p> + +<p>«Qui nous eût dit, à l'ouverture de la session, que nous gâterions +ainsi tous les résultats de l'entreprise d'Espagne? Que nous +fallait-il cette année? Rien que la loi sur la septennalité (mais la +loi complète) et le budget. Les affaires de l'Espagne, de l'Orient et +des Amériques, conduites comme elles l'étaient, prudemment et en +silence, seraient éclaircies; le plus bel avenir était devant nous; on +a voulu cueillir un fruit vert; il n'est pas tombé, et on a cru +remédier à de la précipitation par de la violence.</p> + +<p>«La colère et l'envie sont de mauvais conseillers; ce n'est pas avec +les passions et en marchant par saccades que l'on conduit les États.</p> + +<p>«<span class="italic">P.-S.</span> La loi sur la septennalité a passé, ce soir, à la Chambre des +députés. On peut dire que les doctrines de M. de Chateaubriand +triomphent après sa sortie du ministère. Cette loi, qu'il avait conçue +depuis longtemps, comme complément de nos institutions, marquera à +jamais, avec la guerre d'Espagne, son passage dans les affaires. On +regrette bien vivement que M. de Corbière ait enlevé la parole, +samedi, à celui qui était alors son illustre collègue. La Chambre des +pairs aurait au moins entendu le chant du cygne.</p> + +<p>«Quant à nous, c'est avec le plus vif regret que <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> nous +rentrons dans une carrière de combats, dont nous espérions être à +jamais sortis par l'union des royalistes; mais l'honneur, la fidélité +politique, le bien de la France, ne nous ont pas permis d'hésiter sur +le parti que nous devions prendre.»</p> + +<p>Le signal de la réaction fut ainsi donné. M. de Villèle n'en fut pas +d'abord trop alarmé; il ignorait la force des opinions. Plusieurs +années furent nécessaires pour l'abattre, mais enfin il tomba.</p> + +<p class="p2">Je reçus du président du conseil une lettre qui réglait tout, et qui +prouvait, à ma grande simplicité, que je n'avais rien pris de ce qui +rend un homme respecté et respectable:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Paris, 16 juin 1824.</p> +<p class="add2em">«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«Je me suis empressé de soumettre à Sa Majesté l'ordonnance par + laquelle il vous est accordé décharge pleine et entière des + sommes que vous avez reçues du trésor royal, pour dépenses + secrètes, pendant tout le temps de votre ministère.</p> + +<p>«Le roi a approuvé toutes les dispositions de cette ordonnance + que j'ai l'honneur de vous transmettre ci-jointe en original.</p> + +<p>«Agréez, monsieur le vicomte, etc.»</p> +</div> + +<p>Mes amis et moi, nous expédiâmes une prompte correspondance:</p> + +<div class="quote"> +<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> M. DE CHATEAUBRIAND À M. DE TALARU<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Lien vers la note 223"><span class="small">[223]</span></a>.</p> +<p class="right">«Paris, 9 juin 1824.</p> + +<p>«Je ne suis plus ministre, mon cher ami; on prétend que vous + l'êtes. Quand je vous obtins l'ambassade de Madrid, je dis à + plusieurs personnes qui s'en souviennent encore: «Je viens de + nommer mon successeur.» Je désire avoir été prophète. C'est M. de + Villèle qui a le portefeuille par intérim.</p> + +<p class="left50 smcap">«Chateaubriand.» +</div> + +<div class="quote"> +<p class="center">M. DE CHATEAUBRIAND À M. DE RAYNEVAL<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Lien vers la note 224"><span class="small">[224]</span></a>.</p> +<p class="right">«Paris, 16 juin 1824.</p> + +<p>«J'ai fini, monsieur; j'espère que vous en avez encore pour + longtemps. J'ai tâché que vous n'eussiez pas à vous plaindre de + moi.</p> + +<p>«Il est possible que je me retire à Neuchâtel, en Suisse; si cela + arrive, demandez pour moi d'avance à Sa Majesté prussienne sa + protection et ses bontés: offrez mon hommage au comte de + Bernstorff, mes amitiés à M. Ancillon, et mes compliments à tous + <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> vos secrétaires. Vous, monsieur, je vous prie de + croire à mon dévouement et à mon attachement très sincère.</p> + +<p class="left50 smcap">«Chateaubriand.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="center">M. DE CHATEAUBRIAND À M. DE CARAMAN<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Lien vers la note 225"><span class="small">[225]</span></a>.</p> +<p class="right">«Paris, 22 juin 1824.</p> + +<p>«J'ai reçu, monsieur le marquis, vos lettres du 11 de ce mois. + D'autres que moi vous apprendront la route que vous aurez à + suivre désormais; si elle est conforme à ce que vous avez + entendu, elle vous mènera loin. Il est probable que ma + destitution fera grand plaisir à M. de Metternich pendant une + quinzaine de jours.</p> + +<p>«Recevez, monsieur le marquis, mes adieux et la nouvelle + assurance de mon dévouement et de ma haute considération.</p> + +<p class="left50 smcap">«Chateaubriand.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="center">M. DE CHATEAUBRIAND À M. HYDE DE NEUVILLE<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Lien vers la note 226"><span class="small">[226]</span></a>.</p> +<p class="right">«Paris, le 22 juin 1824.</p> + +<p>«Vous aurez sans doute appris ma destitution. Il ne me reste qu'à + vous dire combien j'étais heureux <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> d'avoir avec vous des + relations que l'on vient de briser. Continuez, monsieur et ancien + ami, à rendre des services à votre pays, mais ne comptez pas trop + sur la reconnaissance, et ne croyez pas que vos succès soient une + raison pour vous maintenir au poste où vous vous faites tant + d'honneur.</p> + +<p>«Je vous souhaite, monsieur, tout le bonheur que vous méritez, et + je vous embrasse.</p> + +<p>«P.-S.—Je reçois à l'instant votre lettre du 5 de ce mois, où + vous m'apprenez l'arrivée de M. de Mérona. Je vous remercie de + votre bonne amitié; soyez sûr que je n'ai cherché que cela dans + vos lettres.</p> + +<p class="left50">«<span class="smcap">Chateaubriand</span><a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Lien vers la note 227"><span class="small">[227]</span></a>.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> M. DE CHATEAUBRIAND À M. LE COMTE DE SERRE<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Lien vers la note 228"><span class="small">[228]</span></a>.</p> +<p class="right">«Paris, le 23 juin 1824.</p> + +<p>«Ma destitution vous aura prouvé, monsieur le comte, mon + impuissance à vous servir; il ne me reste qu'à faire des souhaits + pour vous voir où vos talents vous appellent. Je me retire, + heureux d'avoir contribué à rendre à la France son indépendance + militaire et politique, et d'avoir introduit la septennalité dans + son système électoral; elle n'est pas telle que je l'aurais + voulue; le changement d'âge en était une conséquence nécessaire; + mais enfin le principe est posé; le temps fera le reste, si + toutefois il ne défait pas. J'ose me flatter, monsieur le comte, + que vous n'avez pas eu à vous plaindre de nos relations; et moi + je me féliciterai toujours d'avoir rencontré dans les affaires un + homme de votre mérite.</p> + +<p>«Recevez, avec mes adieux, etc.</p> + +<p class="left50 smcap">«Chateaubriand.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="center">M. DE CHATEAUBRIAND À M. DE LA FERRONNAYS<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Lien vers la note 229"><span class="small">[229]</span></a>.</p> +<p class="right">«Paris, le 24 juin 1824.</p> + +<p>«Si par hasard vous étiez encore à Saint-Pétersbourg, monsieur le + comte, je ne veux pas terminer notre correspondance sans vous + dire toute l'estime et toute l'amitié que vous m'avez inspirées: + portez-vous <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> bien; soyez plus heureux que moi, et croyez + que vous me retrouverez dans toutes les circonstances de la vie. + J'écris un mot à l'empereur.</p> + +<p class="left50">«<span class="smcap">Chateaubriand</span><a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Lien vers la note 230"><span class="small">[230]</span></a>.» +</div> + +<p>La réponse à cet adieu m'arriva dans les premiers jours d'août. M. de +La Ferronnays avait consenti aux fonctions d'ambassadeur sous mon +ministère; plus tard je devins à mon tour ambassadeur sous le +ministère de M. de La Ferronnays: ni l'un ni l'autre n'avons cru +monter ou descendre. Compatriotes et amis, nous nous sommes rendu +mutuellement justice. M. de La Ferronnays a supporté les plus rudes +épreuves sans se plaindre; il est resté fidèle à ses souffrances et à +sa noble pauvreté. Après ma chute, il a agi pour moi à Pétersbourg +comme j'aurais agi pour lui: un honnête homme est toujours sûr d'être +compris d'un <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> honnête homme. Je suis heureux de produire ce +touchant témoignage du courage, de la loyauté et de l'élévation d'âme +de M. de La Ferronnays. Au moment où je reçus ce billet, il me fut une +compensation très supérieure aux faveurs capricieuses et banales de la +fortune. Ici seulement, pour la première fois, je crois devoir violer +le secret honorable que me recommandait l'amitié.</p> + +<div class="quote"> +<p class="center">M. DE LA FERRONNAYS À M. DE CHATEAUBRIAND.</p> +<p class="right">«Saint-Pétersbourg, le 4 juillet 1824.</p> + +<p>«Le courrier russe arrivé avant-hier m'a remis votre petite + lettre du 16; elle devient pour moi une des plus précieuses de + toutes celles que j'ai eu le bonheur de recevoir de vous; je la + conserve comme un titre dont je m'honore, et j'ai la ferme + espérance et l'intime conviction que bientôt je pourrai vous le + présenter dans des circonstances moins tristes. J'imiterai, + monsieur le vicomte, l'exemple que vous me donnez, et ne me + permettrai aucune réflexion sur l'événement qui vient de rompre + d'une manière si brusque et si peu attendue les rapports que le + service établissait entre vous et moi; la nature même de ces + rapports, la confiance dont vous m'honoriez, enfin des + considérations bien plus graves, puisqu'elles ne sont pas + exclusivement personnelles, vous expliqueront assez les motifs et + toute l'étendue de mes regrets. Ce qui vient de se passer reste + encore pour moi entièrement inexplicable; j'en ignore absolument + les causes, mais j'en <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> vois les effets; ils étaient si + faciles, si naturels à prévoir, que je suis étonné que l'on ait + si peu craint de les braver. Je connais trop cependant la + noblesse des sentiments qui vous animent, et la pureté de votre + patriotisme, pour n'être pas bien sûr que vous approuverez la + conduite que j'ai cru devoir suivre dans cette circonstance; elle + m'était commandée par mon devoir, par mon amour pour mon pays, et + même par l'intérêt de votre gloire; et vous êtes trop Français + pour accepter, dans la situation où vous vous trouvez, la + protection et l'appui des étrangers. Vous avez pour jamais acquis + la confiance et l'estime de l'Europe; mais c'est la France que + vous servez, c'est à elle seule que vous appartenez; elle peut + être injuste; mais ni vous ni vos véritables amis ne souffriront + jamais que l'on rende votre cause moins pure et moins belle en + confiant sa défense à des voix étrangères. J'ai donc fait taire + toute espèce de sentiments et de considérations particulières + devant l'intérêt général; j'ai prévenu des démarches dont le + premier effet devait être de susciter parmi nous des divisions + dangereuses, et de porter atteinte à la dignité du trône. C'est + le dernier service que j'aie rendu ici avant mon départ; vous + seul, monsieur le vicomte, en aurez la connaissance; la + confidence vous en était due, et je connais trop la noblesse de + votre caractère pour n'être pas bien sûr que vous me garderez le + secret, et que vous trouverez ma conduite, dans cette + circonstance, conforme aux sentiments que vous avez le droit + d'exiger de ceux que vous honorez de votre estime et de votre + amitié.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> «Adieu, monsieur le vicomte: si les rapports que j'ai eu + le bonheur d'avoir avec vous ont pu vous donner une idée juste de + mon caractère, vous devez savoir que ce ne sont point les + changements de situation qui peuvent influencer mes sentiments, + et vous ne douterez jamais de l'attachement et du dévouement de + celui qui, dans les circonstances actuelles, s'estime le plus + heureux des hommes d'être placé par l'opinion au nombre de vos + amis.</p> + +<p class="left50 smcap">«La Ferronnays.»</p> + +<p>«MM. de Fontenay et de Pontcarré sentent vivement le prix du + souvenir que vous voulez bien leur conserver: témoins, ainsi que + moi, de l'accroissement de considération que la France avait + acquis depuis votre entrée au ministère, il est tout simple + qu'ils partagent mes sentiments et mes regrets.»</p> +</div> + +<p>Je commençai le combat de ma nouvelle opposition immédiatement après +ma chute; mais il fut interrompu par la mort de Louis XVIII, et il ne +reprit vivement qu'après le sacre de Charles X. Au mois de juillet, je +rejoignis à Neuchâtel madame de Chateaubriand qui était allée m'y +attendre. Elle avait loué une cabane au bord du lac. La chaîne des +Alpes se déroulait nord et sud à une grande distance devant nous; nous +étions adossés contre le Jura dont les flancs noircis de pins +montaient à pic sur nos têtes. Le lac était désert; une galerie de +bois me servait de promenoir. Je me souvenais de milord Maréchal<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Lien vers la note 231"><span class="small">[231]</span></a>. +Quand je <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> montais au sommet du Jura, j'apercevais le lac de +Bienne aux brises et aux flots de qui J.-J. Rousseau doit une de ses +plus heureuses inspirations. Madame de Chateaubriand alla visiter +Fribourg et une maison de campagne que l'on nous avait dit charmante, +et qu'elle trouva glacée, quoiqu'elle fût surnommée la <span class="italic">Petite +Provence</span>. Un maigre chat noir, demi-sauvage, qui pêchait de petits +poissons en plongeant sa patte dans un grand seau rempli de l'eau du +lac, était toute ma distraction. Une vieille femme tranquille, qui +tricotait toujours, faisait, sans bouger de sa chaise, notre festin +dans une huguenote<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Lien vers la note 232"><span class="small">[232]</span></a>. Je n'avais pas perdu l'habitude du repas du +rat des champs.</p> + +<p>Neuchâtel avait eu ses beaux jours; il avait appartenu à la duchesse +de Longueville; J.-J. Rousseau s'était promené en habit d'Arménien sur +ses monts, et madame de Charrière<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Lien vers la note 233"><span class="small">[233]</span></a>, si délicatement observée +<span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> par M. de Sainte-Beuve, en avait décrit la société dans les +<span class="italic">Lettres Neuchâteloises</span>: mais <span class="italic">Juliane</span>, mademoiselle de <span class="italic">La Prise, +Henri Meyer</span><a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Lien vers la note 234"><span class="small">[234]</span></a>, n'étaient plus là; je n'y voyais que le pauvre +Fauche-Borel<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Lien vers la note 235"><span class="small">[235]</span></a>, de l'ancienne émigration: il se jeta bientôt après +par sa fenêtre. Les jardins peignés de M. Pourtalès<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Lien vers la note 236"><span class="small">[236]</span></a> ne me +charmaient pas plus qu'un rocher anglais élevé de main d'homme dans +une vigne voisine en regard du Jura. <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> Berthier, dernier +prince de Neuchâtel<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Lien vers la note 237"><span class="small">[237]</span></a>, de par Bonaparte, était oublié malgré son +petit Simplon du Val-de-Travers, et quoiqu'il se fût brisé le crâne de +la même façon que Fauche-Borel.</p> + +<p class="p2">La maladie du roi me rappela à Paris. Le roi mourut le 16 +septembre<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Lien vers la note 238"><span class="small">[238]</span></a>, quatre mois à peine après ma <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> destitution. Ma +brochure ayant pour titre: <span class="italic">Le roi est mort: vive le roi!</span> dans +laquelle je saluais le nouveau souverain<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Lien vers la note 239"><span class="small">[239]</span></a>, opéra pour Charles X ce +que ma brochure <span class="italic">De Bonaparte et des Bourbons</span> avait opéré pour Louis +XVIII. J'allai chercher madame de Chateaubriand à Neuchâtel, et nous +vînmes à Paris loger rue du Regard. Charles X popularisa l'ouverture +de son règne par l'abolition de la censure; le sacre eut lieu au +printemps de 1825. «<span class="italic">Jà commençoient les abeilles à bourdonner, les +oiseaux à rossignoler et les agneaux à sauteler.</span>»</p> + +<p>Je trouve parmi mes papiers les pages suivantes écrites à Reims:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Reims, 26 mai 1825.</p> + +<p>«Le roi arrive après-demain: il sera sacré dimanche 29; je lui + verrai mettre sur la tête une couronne à laquelle personne ne + pensait en 1814 quand j'élevai la voix. J'ai contribué à lui + ouvrir les portes de la France; je lui ai donné des défenseurs, + en conduisant <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> à bien l'affaire d'Espagne; j'ai fait + adopter la Charte, et j'ai su retrouver une armée, les deux + seules choses avec lesquelles le roi puisse régner au dedans et + au dehors: quel rôle m'est réservé au sacre? celui d'un proscrit. + Je viens recevoir dans la foule un cordon prodigué, que je ne + tiens pas même de Charles X. Les gens que j'ai servis et placés + me tournent le dos. Le roi tiendra mes mains dans les siennes; il + me verra à ses pieds sans être ému, quand je prêterai mon + serment, comme il me voit sans intérêt recommencer mes misères. + Cela me fait-il quelque chose? Non. Délivré de l'obligation + d'aller aux Tuileries, l'indépendance compense tout pour moi.</p> + +<p>«J'écris cette page de mes <span class="italic">Mémoires</span> dans la chambre où je suis + oublié au milieu du bruit. J'ai visité ce matin Saint-Rémi et la + cathédrale décorée de papier peint. Je n'aurai eu une idée claire + de ce dernier édifice que par les décorations de la <span class="italic">Jeanne + d'Arc</span> de Schiller, jouée devant moi à Berlin: des machines + d'opéra m'ont fait voir au bord de la Sprée ce que des machines + d'opéra me cachent au bord de la Vesle: du reste, j'ai pris mon + divertissement parmi les vieilles races, depuis Clovis avec ses + Francs et son pigeon descendu du ciel, jusqu'à Charles VII, avec + Jeanne d'Arc.</p> + +<p class="poem25"> + Je suis venu de mon pays<br> + Pas plus haut qu'une botte,<br> + Avecque mi, avecque mi,<br> + Avecque ma marmotte.</p> + +<p>«Un petit sou, monsieur, s'il vous plaît!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> «Voilà ce que m'a chanté, au retour de ma course, un + petit Savoyard arrivé tout juste à Reims. «Et qu'es-tu venu faire + ici? lui ai-je dit.—Je suis venu au sacre, monsieur.—Avec ta + marmotte?—Oui monsieur, <span class="italic">avecque mi, avecque mi, avecque ma + marmotte</span>, m'a-t-il répondu en dansant et en tournant—Eh bien, + c'est comme moi, mon garçon.»</p> + +<p>«Cela n'était pas exact: j'étais venu au sacre sans marmotte, et + une marmotte est une grande ressource; je n'avais dans mon + coffret que quelque vieille songerie qui ne m'aurait pas fait + donner un petit sou par le passant pour la voir grimper autour + d'un bâton.</p> + +<p>«Louis XVII et Louis XVIII n'ont point été sacrés; le sacre de + Charles X vient immédiatement après celui de Louis XVI. Charles X + assista au couronnement de son frère; il représentait le duc de + Normandie, Guillaume le Conquérant. Sous quels heureux auspices + Louis XVI ne montait-il pas au trône? Comme il était populaire en + succédant à Louis XV! Et pourtant, qu'est-il devenu? Le sacre + actuel sera la représentation d'un sacre, non un sacre: nous + verrons le maréchal Moncey, acteur au sacre de Napoléon; ce + maréchal qui jadis célébra dans son armée la mort du tyran Louis + XVI, nous le verrons brandir l'épée royale à Reims, en qualité de + comte de Flandre ou de duc d'Aquitaine. À qui cette parade + pourrait-elle faire illusion? Je n'aurais voulu aujourd'hui + aucune pompe: le roi à cheval, l'église nue, ornée seulement de + ses vieilles voûtes et de ses vieux tombeaux; les deux Chambres + présentes, le serment de fidélité à la Charte prononcé à haute + <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> voix sur l'Évangile. C'était ici le renouvellement de + la monarchie; on la pouvait recommencer avec la liberté et la + religion: malheureusement on aimait peu la liberté; encore si + l'on avait eu du moins le goût de la gloire!</p> + +<p class="poem"> + Ah! que diront là-bas, sous les tombes poudreuses,<br> + De tant de vaillants rois les ombres généreuses?<br> + Que diront Pharamond, Clodion et Clovis,<br> + Nos Pépins, nos Martels, nos Charles, nos Louis.<br> + Qui, de leur propre sang, à tous périls de guerre<br> + Ont acquis à leurs fils une si belle terre?</p> + +<p>«Enfin le sacre nouveau, où le pape est venu oindre un homme + aussi grand que le chef de la seconde race, n'a-t-il pas, en + changeant les têtes, détruit l'effet de l'antique cérémonie de + notre histoire? Le peuple a été amené à penser qu'un rite pieux + ne dédiait personne au trône, ou rendait indifférent le choix du + front auquel s'appliquait l'huile sainte. Les figurants à + Notre-Dame de Paris, jouant pareillement dans la cathédrale de + Reims, ne seront plus que les personnages obligés d'une scène + devenue vulgaire: l'avantage demeurera à Napoléon qui envoie ses + comparses à Charles X. La figure de l'Empereur domine tout + désormais. Elle apparaît au fond des événements et des idées: les + feuillets des bas temps où nous sommes arrivés se recroquevillent + aux regards de ses aigles.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right"><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> «Reims, samedi<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Lien vers la note 240"><span class="small">[240]</span></a>, veille du sacre.</p> + +<p>«J'ai vu entrer le roi; j'ai vu passer les carrosses dorés du + monarque qui naguère n'avait pas une monture; j'ai vu rouler ces + voitures pleines de courtisans qui n'ont pas su défendre leur + maître. Cette tourbe est allée à l'église chanter le <span class="italic">Te Deum</span>, + et moi je suis allé voir une ruine romaine et me promener seul + dans un bois d'ormeaux appelé <span class="italic">le bois d'Amour</span>. J'entendais de + loin la jubilation des cloches, je regardais les tours de la + cathédrale, témoins séculaires de cette cérémonie toujours la + même et pourtant si diverse par l'histoire, les temps, les idées, + les mœurs, les usages et les coutumes. La monarchie a péri, et + la cathédrale a, pendant quelques années, été changée en écurie. + Charles X, qui la revoit aujourd'hui, se souvient-il qu'il a vu + Louis XVI recevoir l'onction aux mêmes lieux où il va la recevoir + à son tour? Croira-t-il qu'un sacre mette à l'abri du malheur? Il + n'y a plus de main assez vertueuse pour guérir les écrouelles, + plus de sainte ampoule assez salutaire pour rendre les rois + inviolables<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Lien vers la note 241"><span class="small">[241]</span></a>.»</p> +</div> + +<p>J'écrivis à la hâte ce qu'on vient de lire sur les pages demi-blanches +d'une brochure ayant pour titre: <span class="italic">Le Sacre; par Barnage de Reims, +avocat</span>, et sur une <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> lettre imprimée du grand référendaire, +M. de Sémonville, disant: «Le grand référendaire a l'honneur +d'informer sa seigneurie, monsieur le vicomte de Chateaubriand, que +des places dans le sanctuaire de la cathédrale de Reims sont destinées +et réservées pour ceux de MM. les pairs qui voudront assister le +lendemain du sacre et couronnement de Sa Majesté à la cérémonie de la +réception du chef et souverain grand maître des ordres du Saint-Esprit +et de Saint-Michel et de la réception de MM. les chevaliers et +commandeurs.»</p> + +<p>Charles X avait eu pourtant l'intention de me réconcilier. +L'archevêque de Paris lui parlant à Reims des hommes dans +l'opposition, le roi avait dit: «Ceux qui ne veulent pas de moi, je +les laisse.» L'archevêque reprit: «Mais, sire, M. de +Chateaubriand?—Oh! celui-là, je le regrette.» L'archevêque demanda au +roi s'il me le pouvait dire: le roi hésita, fit deux ou trois tours +dans la chambre et répondit: «Eh bien, oui, dites-le-lui,» et +l'archevêque oublia de m'en parler.</p> + +<p>À la cérémonie des chevaliers des ordres, je me trouvai à genoux aux +pieds du roi, dans le moment que M. de Villèle prêtait son serment. +J'échangeai deux ou trois mots de politesse avec mon compagnon de +chevalerie, à propos de quelque plume détachée de mon chapeau. Nous +quittâmes les genoux du prince et tout fut fini. Le roi, ayant eu de +la peine à ôter ses gants pour prendre mes mains dans les siennes, +m'avait dit en riant: «Chat ganté ne prend point de souris.» On avait +cru qu'il m'avait parlé longtemps, et le bruit de ma faveur +renaissante s'était répandu. <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> Il est probable que Charles X, +s'imaginant que l'archevêque m'avait entretenu de sa bonne volonté, +attendait de moi un mot de remercîment et qu'il fut choqué de mon +silence.</p> + +<p>Ainsi j'ai assisté au dernier sacre des successeurs de Clovis; je +l'avais déterminé par les pages où j'avais sollicité le sacre<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Lien vers la note 242"><span class="small">[242]</span></a>, et +dépeint dans ma brochure <span class="italic">Le roi est mort: vive le roi!</span> Ce n'est pas +que j'eusse la moindre foi à la cérémonie; mais, comme tout manquait à +la légitimité, il fallait pour la soutenir user de tout, vaille que +vaille. Je rappelais cette définition d'Adalbéron<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Lien vers la note 243"><span class="small">[243]</span></a>: «Le +couronnement d'un roi de France est un intérêt public, non une affaire +particulière: <span class="italic" lang="la">publica sunt hæc negotia, non privata</span>;» je citais +l'admirable prière réservée pour le sacre: «Dieu, qui par tes vertus +conseilles tes peuples, donne à celui-ci, <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> ton serviteur, +l'esprit de ta sapience! Qu'en ces jours naisse à tous équité et +justice: aux amis secours, aux ennemis obstacle, aux affligés +consolation, aux élevés correction, aux riches enseignement, aux +indigents pitié, aux pèlerins hospitalité, aux pauvres sujets paix et +sûreté en la patrie! Qu'il apprenne (le roi) à se commander soi-même, +à modérément gouverner un chacun selon son état, afin, ô Seigneur! +qu'il puisse donner à tout le peuple exemple de vie à toi agréable.»</p> + +<p>Avant d'avoir rapporté dans ma brochure, <span class="italic">Le roi est mort: vive le +roi!</span> cette prière conservée par Du Tillet, je m'étais écrié: +«Supplions humblement Charles X d'imiter ses aïeux: trente-deux +souverains de la troisième race ont reçu l'onction royale.»</p> + +<p>Tous mes devoirs étant remplis, je quittai Reims et je pus dire comme +Jeanne d'Arc: «Ma mission est finie.»<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> LIVRE X<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Lien vers la note 244"><span class="small">[244]</span></a></h1> + +<p class="resume" title="resume">Je réunis autour de moi mes anciens adversaires. — Mon public + est changé. — Extrait de ma polémique après ma chute. — Séjour + à Lausanne. — Retour à Paris. — Les Jésuites. — Lettre de M. + de Montlosier et ma réponse. — Suite de ma polémique. — Lettre + du général Sébastiani. — Mort du général Foy. — La loi de + Justice et d'Amour. — Lettre de M. Étienne. — Lettre de M. + Benjamin Constant. — J'atteins au plus haut point de mon + importance politique. — Article sur la fête du roi. — Retrait + de la loi sur la police de la presse. — Paris illuminé. — + Billet de M. Michaud. — Irritation de M. de Villèle. — Charles + X veut passer la revue de la garde nationale au Champ de Mars. — + Je lui écris: ma lettre. — La revue. — Licenciement de la garde + nationale. — La Chambre élective est dissoute. — La nouvelle + Chambre. — Refus de concours. — Chute du ministère Villèle. — + Je contribue à former le nouveau ministère et j'accepte + l'ambassade de Rome. — Examen d'un reproche.</p> + +<p>Paris avait vu ses dernières fêtes: l'époque d'indulgence, de +réconciliation, de faveur, était passée: la triste vérité restait +seule devant nous.</p> + +<p>Lorsque, en 1820, la censure mit fin au <span class="italic">Conservateur</span>, je ne +m'attendais guère à recommencer quatre ans après la même polémique +sous une autre forme et par le moyen d'une autre presse. Les hommes +qui combattaient avec moi dans le <span class="italic">Conservateur</span> réclamaient comme moi +la liberté de penser et d'écrire; ils étaient <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> dans +l'opposition comme moi, dans la disgrâce comme moi, et ils se disaient +mes amis. Arrivés au pouvoir en 1820, encore plus par mes travaux que +par les leurs, ils se tournèrent contre la liberté de la presse: de +persécutés ils devinrent persécuteurs; ils cessèrent d'être et de se +dire mes amis; ils soutinrent que la licence de la presse n'avait +commencé que le 6 de juin 1824, jour de mon renvoi du ministère; leur +mémoire était courte: s'ils avaient relu les opinions qu'ils +prononcèrent, les articles qu'ils écrivirent contre un autre ministère +et pour la liberté de la presse, ils auraient été obligés de convenir +qu'ils étaient au moins en 1818 ou 1819 les sous-chefs de la licence.</p> + +<p>D'un autre côté, mes anciens adversaires se rapprochèrent de moi. +J'essayai de rattacher les partisans de l'indépendance à la royauté +légitime, avec plus de fruit que je ne ralliai à la Charte les +serviteurs du trône et de l'autel. Mon public avait changé. J'étais +obligé d'avertir le gouvernement des dangers de l'absolutisme, après +l'avoir prémuni contre l'entraînement populaire. Accoutumé à respecter +mes lecteurs, je ne leur livrais pas une ligne que je ne l'eusse +écrite avec tout le soin dont j'étais capable: tel de ces opuscules +d'un jour m'a coûté plus de peine, proportion gardée, que les plus +longs ouvrages sortis de ma plume. Ma vie était incroyablement +remplie. L'honneur et mon pays me rappelèrent sur le champ de +bataille. J'étais arrivé à l'âge où les hommes ont besoin de repos; +mais si j'avais jugé de mes années par la haine toujours croissante +que m'inspiraient l'oppression et la bassesse, j'aurais pu me croire +rajeuni.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> Je réunis autour de moi une société d'écrivains pour donner +de l'ensemble à mes combats. Il y avait parmi eux des pairs, des +députés, des magistrats, de jeunes auteurs commençant leur carrière. +Arrivèrent chez moi MM. de Montalivet<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Lien vers la note 245"><span class="small">[245]</span></a>, Salvandy<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Lien vers la note 246"><span class="small">[246]</span></a>, Duvergier +de Hauranne<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Lien vers la note 247"><span class="small">[247]</span></a>, bien d'autres qui furent mes écoliers <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> et +qui débitent aujourd'hui, comme choses nouvelles sur la monarchie +représentative, des choses que je leur ai apprises et qui sont à +toutes les pages de mes écrits. M. de Montalivet est devenu ministre +de l'intérieur et favori de Philippe; les hommes qui aiment à suivre +les variations d'une destinée trouveront ce billet assez curieux:</p> + +<div class="quote"> +<p class="add2em">«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous envoyer le relevé des erreurs que j'avais + trouvées dans le tableau de jugements en Cour royale qui vous a + été communiqué. Je les ai vérifiées encore, et je crois pouvoir + répondre de l'exactitude de la liste ci-jointe.</p> + +<p>«Daignez, monsieur le vicomte, agréer l'hommage du profond + respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,</p> + +<p>«Votre bien dévoué collègue et sincère admirateur,</p> + +<p class="left50 smcap">«Montalivet.»</p> +</div> + +<p>Cela n'a pas empêché mon <span class="italic">respectueux collègue et sincère admirateur</span>, +M. le comte de Montalivet, en son temps si grand partisan de la +liberté de la presse, de m'avoir fait entrer comme fauteur de cette +liberté dans la geôle de M. Gisquet<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Lien vers la note 248"><span class="small">[248]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> De ma nouvelle polémique qui dura cinq ans<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Lien vers la note 249"><span class="small">[249]</span></a>, mais qui +finit par triompher, un abrégé fera connaître la force des idées +contre les faits appuyés même du pouvoir. Je fus renversé le 6 juin +1824; le 21 j'étais descendu dans l'arène; j'y restai jusqu'au 18 +décembre <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> 1826<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Lien vers la note 250"><span class="small">[250]</span></a>: j'y entrai seul, dépouillé et nu, et +j'en sortis victorieux. C'est de l'histoire que je fais ici en faisant +l'extrait des arguments que j'employai.</p> + +<p class="p2 center">EXTRAIT DE MA POLÉMIQUE APRÈS MA CHUTE.</p> + +<p>«Nous avons eu le courage et l'honneur de faire une guerre dangereuse +en présence de la liberté de la presse, et c'était la première fois +que ce noble spectacle était donné à la monarchie. Nous nous sommes +vite repentis de notre loyauté. Nous avions bravé les journaux +lorsqu'ils ne pouvaient nuire qu'au succès de nos soldats et de nos +capitaines; il a fallu les asservir lorsqu'ils ont osé parler des +commis et des ministres.....</p> + +<p>«Si ceux qui administrent l'État semblent complètement ignorer le +génie de la France dans les choses sérieuses, ils n'y sont pas moins +étrangers dans ces choses de grâces et d'ornements qui se mêlent, pour +l'embellir, à la vie des nations civilisées.</p> + +<p>«Les largesses que le gouvernement légitime répand <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> sur les +arts surpassent les secours que leur accordait le gouvernement +usurpateur; mais comment sont-elles départies? Voués à l'oubli par +nature et par goût, les dispensateurs de ces largesses paraissent +avoir de l'antipathie pour la renommée; leur obscurité est si +invincible, qu'en approchant des lumières ils les font pâlir; on +dirait qu'ils versent l'argent sur les arts pour les éteindre, comme +sur nos libertés pour les étouffer<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Lien vers la note 251"><span class="small">[251]</span></a>...</p> + +<p>«Encore si la machine étroite dans laquelle on met la France à la gêne +ressemblait à ces modèles achevés que l'on examine à la loupe dans le +cabinet des amateurs, la délicatesse de cette curiosité pourrait +intéresser un moment; mais point: c'est une petite chose mal faite.</p> + +<p>«Nous avons dit que le système suivi aujourd'hui par l'administration +blesse le génie de la France: nous allons essayer de prouver qu'il +méconnaît également l'esprit de nos institutions.</p> + +<p>«La monarchie s'est rétablie sans efforts en France, parce qu'elle est +forte de toute notre histoire, parce que la couronne est portée par +une famille qui a presque vu naître la nation, qui l'a formée, +civilisée, qui lui a donné toutes ses libertés, qui l'a rendue +immortelle; mais le temps a réduit cette monarchie à ce qu'elle a de +réel. L'âge des fictions est passé en politique: on ne peut plus avoir +un gouvernement d'adoration, de culte et de mystère: chacun connaît +ses droits; rien n'est possible hors des limites de la raison; et +jusqu'à la faveur, dernière <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> illusion des monarchies +absolues, tout est pesé, tout est apprécié aujourd'hui.</p> + +<p>«Ne nous y trompons pas; une nouvelle ère commence pour les nations; +sera-t-elle plus heureuse? La Providence le sait. Quant à nous, il ne +nous est donné que de nous préparer aux événements de l'avenir. Ne +nous figurons pas que nous puissions rétrograder: il n'y a de salut +pour nous que dans la Charte.</p> + +<p>«La monarchie constitutionnelle n'est point née parmi nous d'un +système écrit, bien qu'elle ait un Code imprimé; elle est fille du +temps et des événements, comme l'ancienne monarchie de nos pères.</p> + +<p>«Pourquoi la liberté ne se maintiendrait-elle pas dans l'édifice élevé +par le despotisme et où il a laissé des traces? La victoire, pour +ainsi dire encore parée des trois couleurs, s'est réfugiée dans la +tente du duc d'Angoulême; la légitimité habite le Louvre, bien qu'on y +voie encore des aigles.</p> + +<p>«Dans une monarchie constitutionnelle, on respecte les libertés +publiques; on les considère comme le sauvegarde du monarque, du peuple +et des lois.</p> + +<p>«Nous entendons autrement le gouvernement représentatif. On forme une +compagnie (on dit même deux compagnies rivales, car il faut de la +concurrence) pour corrompre des journaux à prix d'argent. On ne craint +pas de soutenir des procès scandaleux contre des propriétaires qui +n'ont pas voulu se vendre; on voudrait les forcer à subir le mépris +par arrêt des tribunaux. Les hommes d'honneur répugnant au métier, on +enrôle, pour soutenir un ministère royaliste, des libellistes qui ont +poursuivi <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> la famille royale de leurs calomnies. On recrute +tout ce qui a servi dans l'ancienne police et dans l'antichambre +impériale; comme chez nos voisins, lorsqu'on veut se procurer des +matelots, on fait la presse dans les tavernes et les lieux suspects. +Ces chiourmes d'écrivains libres sont embarquées dans cinq ou six +journaux achetés, et ce qu'ils disent s'appelle l'<span class="italic">opinion publique</span> +chez les ministres<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Lien vers la note 252"><span class="small">[252]</span></a>.»</p> + +<p>Voilà, très en abrégé, et peut-être encore trop longuement, un +spécimen de ma polémique dans mes brochures et dans le <span class="italic">Journal des +Débats</span>: on y retrouve tous les principes que l'on proclame +aujourd'hui.</p> + +<p class="p2">Lorsqu'on me chassa du ministère, on ne me rendit point ma pension de +ministre d'État; je ne la réclamai point; mais M. de Villèle, sur une +observation du roi, s'avise de me faire expédier un nouveau brevet de +cette pension par M. de Peyronnet. Je la refusai. Ou j'avais droit à +mon ancienne pension, ou je n'y avais pas droit: dans le premier cas, +je n'avais pas besoin d'un nouveau brevet; dans le second, je ne +voulais pas devenir le pensionnaire du président du conseil.</p> + +<p>Les Hellènes secouèrent le joug: il se forma à Paris un comité grec +dont je fis partie. Le comité s'assemblait chez M. Ternaux<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Lien vers la note 253"><span class="small">[253]</span></a>, place +des Victoires. Les sociétaires <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> arrivaient successivement au +lieu des délibérations. M. le général Sébastiani déclarait, lorsqu'il +était assis, que c'était une <span class="italic">grosse affaire</span>; il la rendait longue: +cela déplaisait à notre positif président, M. Ternaux, qui voulait +bien faire un châle pour Aspasie, mais qui n'aurait pas perdu son +temps avec elle. Les dépêches de M. Fabvier<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Lien vers la note 254"><span class="small">[254]</span></a> faisaient souffrir le +comité; il nous grognait fort; il nous rendait responsables de ce qui +n'allait pas selon ses vues, nous qui n'avions pas gagné la bataille +de Marathon. Je me dévouai à la liberté de la Grèce: il me semblait +remplir un devoir filial envers une mère. J'écrivis une <span class="italic">Note</span>; je +m'adressai aux successeurs de l'empereur de Russie, comme je m'étais +adressé à lui-même à Vérone. La <span class="italic">Note</span> a été imprimée et puis +réimprimée à la tête de l'Itinéraire<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Lien vers la note 255"><span class="small">[255]</span></a>.</p> + +<p>Je travaillais dans le même sens à la Chambre des pairs<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Lien vers la note 256"><span class="small">[256]</span></a>, pour +mettre en mouvement un corps politique. <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> Ce billet de M. Molé +fait voir les obstacles que je rencontrais et les moyens détournés que +j'étais obligé de prendre:</p> + +<div class="quote"> +<p>«Vous nous trouverez tous demain à l'ouverture, prêts à voler sur + vos traces. Je vais écrire à Lainé si je ne le trouve pas. Il ne + faut lui laisser prévoir que des phrases sur les Grecs; mais + prenez garde qu'on ne vous oppose les limites de tout amendement, + et que, le règlement à la main, on ne vous repousse. Peut-être on + vous dira de déposer votre proposition sur le bureau: vous + pourriez le faire alors subsidiairement, et après avoir dit tout + ce que vous avez à dire. Pasquier vient d'être assez malade, et + je crains qu'il ne soit pas encore sur pied demain. Quant au + scrutin, nous l'aurons. Ce qui vaut mieux que tout cela, c'est + l'arrangement que vous avez fait avec vos libraires. Il est beau + de retrouver par son talent tout ce que l'injustice et + l'ingratitude des hommes nous avaient ôté.</p> + +<p>«À vous pour la vie,</p> + +<p class="left50 smcap">«Molé.»</p> +</div> + +<p>La Grèce est devenue libre du joug de l'islamisme; mais, au lieu d'une +république fédérative, comme je le désirais, une monarchie bavaroise +s'est établie à Athènes. Or, comme les rois n'ont pas de mémoire, moi +qui avais quelque peu servi la cause des Argiens, je n'ai plus entendu +parler d'eux que dans Homère. La Grèce délivrée ne m'a pas dit: «Je +vous remercie.» <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> Elle ignore mon nom autant et plus qu'au +jour où je pleurais sur ses débris en traversant ses déserts.</p> + +<p>L'Hellénie non encore royale avait été plus reconnaissante. Parmi +quelques enfants que le comité faisait élever se trouvait le jeune +Canaris: son père, digne des marins de Mycale, lui écrivit un billet +que l'enfant traduisit en français sur le papier blanc qui restait au +bas du billet. Voici cette traduction:</p> + +<div class="quote"> +<p class="add2em">«Mon cher enfant,</p> + +<p>«Aucun des Grecs n'a eu le même bonheur que toi: celui d'être + choisi par la société bienfaisante qui s'intéresse à nous pour + apprendre les devoirs de l'homme. Moi, je t'ai fait naître; mais + ces personnes recommandables te donneront une éducation qui rend + véritablement homme. Sois bien docile aux conseils de ces + nouveaux pères, si tu veux faire la consolation de celui qui t'a + donné le jour. Porte-toi bien.</p> + +<p class="add2em">«Ton père,</p> + +<p class="left50 smcap">«C. Canaris.</p> + +<p>«De Napoli de Romanie, le 5 septembre 1825.»</p> +</div> + +<p>J'ai conservé le double texte comme la récompense du comité grec.</p> + +<p>La Grèce républicaine avait témoigné ses regrets particuliers lorsque +je sortis du ministère. M<sup>me</sup> Récamier m'avait écrit de Naples le 29 +octobre 1824:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> «Je reçois une lettre de la Grèce qui a fait un long détour +avant de m'arriver. J'y trouve quelques lignes sur vous que je veux +vous faire connaître; les voici:</p> + +<p>«<span class="italic">L'ordonnance du 6 juin nous est parvenue, elle a produit sur nos +chefs la plus vive sensation. Leurs espérances les plus fondées étant +dans la générosité de la France, ils se demandent avec inquiétude ce +que présage l'éloignement d'un homme dont le caractère leur promettait +un appui.</span>»</p> + +<p>«Ou je me trompe ou cet hommage doit vous plaire. Je joins ici la +lettre: la première page ne concernait que moi.»</p> + +<p>On lira bientôt la vie de M<sup>me</sup> Récamier: on saura s'il m'était doux de +recevoir un souvenir de la patrie des Muses par une femme qui l'eût +embellie.</p> + +<p>Quant au billet de M. Molé donné plus haut, il fait allusion au marché +que j'avais conclu relativement à la publication de mes <span class="italic">Œuvres +complètes</span>. Cet arrangement aurait dû, en effet, assurer la paix de ma +vie; il a néanmoins tourné mal pour moi, bien qu'il ait été heureux +pour les éditeurs auxquels M. Ladvocat, après sa faillite, a laissé +mes Œuvres. En fait de Plutus ou de Pluton (les mythologistes les +confondent), je suis comme Alceste, <span class="italic">je vois toujours la barque +fatale</span>; ainsi que William Pitt, et c'est mon excuse, je suis un +panier percé; mais je ne fais pas moi-même le trou au panier<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Lien vers la note 257"><span class="small">[257]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> À la fin de la Préface générale de mes Œuvres, 1826, 1<sup>er</sup> +volume, j'apostrophe ainsi la France:</p> + +<p>«Ô France! <span class="italic">mon cher pays et mon premier amour</span>, un de vos fils, au +bout de sa carrière, rassemble sous vos yeux les titres qu'il peut +avoir à votre bienveillance. S'il ne peut plus rien pour vous, vous +pouvez tout pour lui, en déclarant que son attachement à votre +religion, à votre roi, à vos libertés, vous fut agréable. Illustre et +belle patrie, je n'aurais désiré un peu de gloire que pour augmenter +la tienne.»</p> + +<p class="p2">M<sup>me</sup> de Chateaubriand, étant malade, fit un voyage dans le midi de la +France, ne s'en trouva pas bien, revint à Lyon, où le docteur Prunelle +la condamna. Je l'allai rejoindre; je la conduisis à Lausanne, où elle +fit mentir M. Prunelle. Je demeurai à Lausanne tour à tour chez M. de +Sivry et chez M<sup>me</sup> de Cottens, femme affectueuse, spirituelle et +infortunée. Je vis M<sup>me</sup> de Montolieu<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Lien vers la note 258"><span class="small">[258]</span></a>: elle demeurait retirée sur +une <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> haute colline; elle mourait dans les illusions du roman, +comme M<sup>me</sup> de Genlis, sa contemporaine. Gibbon avait composé à ma +porte son Histoire de l'empire romain: «C'est au milieu des débris du +Capitole, écrit-il à Lausanne, le 27 juin 1787, que j'ai formé le +projet d'un ouvrage qui a occupé et amusé près de vingt années de ma +vie.» M<sup>me</sup> de Staël avait paru avec M<sup>me</sup> Récamier à Lausanne. Toute +l'émigration, tout un monde fini s'était arrêté quelques moments dans +cette cité riante et triste, espèce de fausse ville de Grenade. M<sup>me</sup> +de Duras en a retracé le souvenir dans ses <span class="italic">Mémoires</span> et ce billet m'y +vint apprendre la nouvelle perte à laquelle j'étais condamné:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Bex, 13 juillet 1826.</p> + +<p>«C'en est fait, monsieur, votre amie<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Lien vers la note 259"><span class="small">[259]</span></a> n'existe plus; elle a + rendu son âme à Dieu, sans agonie, ce matin à onze heures moins + un quart. Elle s'était encore promenée en voiture hier au soir. + Rien n'annonçait une fin aussi prochaine; que dis-je, nous ne + pensions pas que sa maladie dût se terminer ainsi. M. de + Custine<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Lien vers la note 260"><span class="small">[260]</span></a>, à qui la douleur ne permet pas de vous écrire + lui-même, avait encore été hier matin sur une des montagnes qui + environnent Bex, pour faire venir tous les matins du lait des + montagnes pour la chère malade.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> «Je suis trop accablé de douleur pour pouvoir entrer + dans de plus longs détails. Nous nous disposons pour retourner en + France avec les restes précieux de la meilleure des mères et des + amies. Enguerrand<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Lien vers la note 261"><span class="small">[261]</span></a> reposera entre ses deux mères.</p> + +<p>«Nous passerons par Lausanne, où M. de Custine ira vous chercher + aussitôt notre arrivée.</p> + +<p>«Recevez, monsieur, l'assurance de l'attachement respectueux avec + lequel je suis, etc.</p> + +<p class="left50">«<span class="smcap">Berstœcher.</span><a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Lien vers la note 262"><span class="small">[262]</span></a>»</p> +</div> + +<p>Cherchez plus haut et plus bas ce que j'ai eu le bonheur et le malheur +de rappeler relativement à la mémoire de M<sup>me</sup> de Custine.</p> + +<p>Les <span class="italic">Lettres écrites de Lausanne</span><a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Lien vers la note 263"><span class="small">[263]</span></a>, ouvrage de M<sup>me</sup> de Charrière, +rendent bien la scène que j'avais chaque jour sous les yeux, et les +sentiments de grandeur qu'elle inspire: «Je me repose seule, dit la +mère de Cécile, vis-à-vis d'une fenêtre ouverte qui donne sur le lac. +Je vous remercie, montagnes, neige, soleil, de tout le plaisir que +vous me faites. Je vous remercie, auteur de tout ce que je vois, +d'avoir voulu que ces choses fussent si agréables à voir. Beautés +frappantes et aimables de la nature! <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> tous les jours mes yeux +vous admirent, tous les jours vous vous faites sentir à mon cœur.»</p> + +<p>Je commençai à Lausanne, les <span class="italic">Remarques</span> sur le premier ouvrage de ma +vie, l'<span class="italic">Essai sur les révolutions anciennes et modernes</span>. Je voyais de +mes fenêtres les rochers de Meillerie: «Rousseau, écrivais-je dans une +de ces <span class="italic">Remarques</span>, n'est décidément au-dessus des auteurs de son +temps que dans une soixantaine de lettres de la <span class="italic">Nouvelle Héloïse</span>, +dans quelques pages de ses <span class="italic">Rêveries</span> et de ses <span class="italic">Confessions</span>. Là, +placé dans la véritable nature de son talent, il arrive à une +éloquence de passion inconnue avant lui. Voltaire et Montesquieu ont +trouvé des modèles de style dans les écrivains du siècle de Louis XIV; +Rousseau, et même un peu Buffon, dans un autre genre, ont créé une +langue qui fut ignorée du grand siècle<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Lien vers la note 264"><span class="small">[264]</span></a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> De retour à Paris, ma vie se trouva occupée entre mon +établissement, rue d'Enfer, mes combats renouvelés à la Chambre des +pairs et dans mes brochures contre les différents projets de lois +contraires aux libertés publiques; entre mes discours et mes écrits en +faveur des Grecs, et mon travail pour mes Œuvres complètes. +L'empereur de Russie mourut<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Lien vers la note 265"><span class="small">[265]</span></a>, et avec lui la seule amitié royale +qui me restât. Le duc de Montmorency était devenu gouverneur du duc de +Bordeaux. Il ne jouit pas longtemps de ce pesant honneur: il expira le +vendredi saint 1826, dans l'église de Saint-Thomas d'Aquin, à l'heure +où Jésus expira sur la croix, il alla à Dieu avec le dernier soupir du +Christ<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Lien vers la note 266"><span class="small">[266]</span></a>.</p> + +<p>L'attaque était commencée contre les jésuites; on entendit les +déclamations banales et usées contre cet ordre célèbre, dans lequel, +il faut en convenir, règne <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> quelque chose d'inquiétant, car +un mystérieux nuage couvre toujours les affaires des jésuites.</p> + +<p>À propos des jésuites, je reçus cette lettre de M. de Montlosier, et +je lui fis la réponse qu'on lira après cette lettre.</p> + +<div class="quote"> + +<p class="poem25" lang="la"> + Ne derelinquas amicum antiquum,<br> + Novus enim non erit similis illi. (<span class="smcap">Eccles.</span>)</p> + +<p>«Mon cher ami, ces paroles ne sont pas seulement d'une haute + antiquité, elles ne sont pas seulement d'une haute sagesse; pour + le chrétien, elles sont sacrées. J'invoque auprès de vous tout ce + qu'elles ont d'autorité. Jamais entre les anciens amis, jamais + entre les bons citoyens, le rapprochement n'a été plus + nécessaire. <span class="italic">Serrer ses rangs</span>, serrer entre nous tous les liens, + exciter avec émulation tous nos vœux, tous nos efforts, tous + nos sentiments, est un devoir commandé par l'état éminemment + déplorable du roi et de la patrie. En vous adressant ces paroles, + je n'ignore pas qu'elles seront reçues par un cœur que + l'ingratitude et l'injustice ont navré; et cependant je vous les + adresse encore avec confiance, certain que je suis qu'elles se + feront jour à travers toutes les nuées. En ce point délicat, je + ne sais, mon cher ami, si vous serez content de moi; mais, au + milieu de vos tribulations, si par hasard j'ai entendu vous + accuser, je ne me suis point occupé à vous défendre: je n'ai pas + même écouté. Je me suis dit en moi-même: Et quand cela serait? Je + ne sais si Alcibiade n'eut pas un peu trop d'humeur quand il mit + hors de sa propre maison le rhéteur qui ne <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> put lui + montrer les ouvrages d'Homère. Je ne sais si Annibal n'eut pas un + peu trop de violence quand il jeta hors de son siège le sénateur + qui parlait contre son avis. Si j'étais admis à dire ma façon de + penser sur Achille, peut-être ne l'approuverais-je pas de s'être + séparé de l'armée des Grecs pour je ne sais quelle petite fille + qui lui fut enlevée. Après cela, il suffit de prononcer les noms + d'Alcibiade, d'Annibal et d'Achille, pour que toute contention + soit finie. Il en est de même aujourd'hui de l'<span class="italic" lang="la">iracundus, + inexorabilis</span> Chateaubriand. Quand on a prononcé son nom, tout + est fini. Avec ce nom, quand je me dis moi-même: <span class="italic">il se plaint</span>, + je sens s'émouvoir ma tendresse; quand je me dis: <span class="italic">la France lui + doit</span>, je me sens pénétré de respect. Oui, mon ami, <span class="italic">la France + vous doit</span>. Il faut qu'elle vous doive encore davantage; elle a + recouvré de vous l'amour de la religion de ses pères: il faut lui + conserver ce bienfait; et pour cela, il faut la préserver de + l'erreur de ses prêtres, préserver ces prêtres eux-mêmes de la + pente funeste où ils se sont placés.</p> + +<p>«Mon cher ami, vous et moi n'avons cessé depuis longues années de + combattre. C'est de la prépondérance ecclésiastique se disant + religieuse qu'il nous reste à préserver le roi et l'État. Dans + les anciennes situations, le mal avec ses racines était au dedans + de nous: on pouvait les circonvenir et s'en rendre maître. + Aujourd'hui les rameaux qui nous couvrent au dedans ont leurs + racines au dehors. Des doctrines couvertes du sang de Louis XVI + et de Charles I<sup>er</sup> ont consenti à laisser leur place à des + doctrines teintes du sang d'Henri IV et d'Henri III. Ni vous + <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> ni moi ne supporterons sûrement cet état de choses; + c'est pour m'unir à vous, c'est pour recevoir de vous une + approbation qui m'encourage, c'est pour vous offrir comme soldat + mon cœur et mes armes, que je vous écris.</p> + +<p>«C'est dans ces sentiments d'admiration pour vous et d'un + véritable dévouement que je vous implore avec tendresse et aussi + avec respect.</p> + +<p class="left50">«Comte de <span class="smcap">Montlosier</span>.»</p> + +<p>Randanne, 28 novembre 1825.</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right">Paris, ce 3 décembre 1825.</p> + +<p>«Votre lettre, mon cher et vieil ami, est très sérieuse, et + pourtant elle m'a fait rire pour ce qui me regarde. Alcibiade, + Annibal, Achille! Ce n'est pas sérieusement que vous me dites + tout cela. Quant à la petite fille du fils de Pélée, si c'est mon + portefeuille dont il s'agit, je vous proteste que je n'ai pas + aimé l'infidèle trois jours, et que je ne l'ai pas regrettée un + quart d'heure. Mon ressentiment, c'est une autre affaire. M. de + Villèle, que j'aimais sincèrement, cordialement, a non seulement + manqué aux devoirs de l'amitié, aux marques publiques + d'attachement que je lui ai données, aux sacrifices que j'avais + faits pour lui, mais encore aux plus simples procédés.</p> + +<p>«Le roi n'avait plus besoin de mes services, rien de plus naturel + que de m'éloigner de ses conseils; mais la manière est tout pour + un galant homme, et comme je n'avais pas volé la montre du roi + sur sa <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> cheminée, je ne devais pas être <span class="italic">chassé</span> comme + je l'ai été. J'avais fait seul la guerre d'Espagne et maintenu + l'Europe en paix pendant cette période dangereuse; j'avais par ce + seul fait donné une armée à la légitimité, et, de tous les + ministres de la Restauration, j'ai été le seul jeté hors de ma + place sans aucune marque de souvenir de la couronne, comme si + j'avais trahi le prince et la patrie. M. de Villèle a cru que + j'accepterais ce traitement, il s'est trompé. J'ai été ami + sincère, je resterai ennemi irréconciliable. Je suis + malheureusement né: les blessures qu'on me fait ne se ferment + jamais.</p> + +<p>«Mais en voilà trop sur moi: parlons de quelque chose plus + important. J'ai peur de ne pas m'entendre avec vous sur des + objets graves, et j'en serais désolé! Je veux la charte, toute la + charte, les libertés publiques dans toute leur étendue. Les + voulez-vous?</p> + +<p>«Je veux la religion comme vous; je hais comme vous la + congrégation et ces associations d'hypocrites qui transforment + mes domestiques en espions, et qui ne cherchent à l'autel que le + pouvoir. Mais je pense que le clergé, débarrassé de ces plantes + parasites, peut très bien entrer dans un régime constitutionnel, + et devenir même le soutien de nos institutions nouvelles. Ne + voulez-vous pas trop le séparer de l'ordre politique? Ici je vous + donne une preuve de mon extrême impartialité. Le clergé, qui, + j'ose le dire, me doit tant, ne m'aime point, ne m'a jamais + défendu ni rendu aucun service. Mais qu'importe? Il s'agit d'être + juste et de voir ce qui convient à la religion et à la monarchie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> «Je n'ai pas, mon vieil ami, douté de votre courage; + vous ferez, j'en suis convaincu, tout ce qui vous paraîtra utile, + et votre talent vous garantit le triomphe. J'attends vos + nouvelles communications, et j'embrasse de tout mon cœur mon + fidèle compagnon d'exil.</p> + +<p class="left50 smcap">«Chateaubriand.»</p> +</div> + +<p>Je repris ma polémique. J'avais chaque jour des escarmouches et des +affaires d'avant-garde avec les soldats de la domesticité +ministérielle; ils ne se servaient pas toujours d'une belle épée. Dans +les deux premiers siècles de Rome, on punissait les cavaliers qui +allaient mal à la charge, soit qu'ils fussent trop gros ou pas assez +braves, en les condamnant à subir une saignée: je me chargeais du +châtiment.</p> + +<p>«L'univers change autour de nous, disais-je: de nouveaux peuples +paraissent sur la scène du monde; d'anciens peuples ressuscitent au +milieu des ruines; des découvertes étonnantes annoncent une révolution +prochaine dans les arts de la paix et de la guerre: religion, +politique, mœurs, tout prend un autre caractère. Nous +apercevons-nous de ce mouvement? Marchons-nous avec la société? +Suivons-nous le cours du temps? Nous préparons-nous à garder notre +rang dans la civilisation transformée ou croissante? Non: les hommes +qui nous conduisent sont aussi étrangers à l'état des choses de +l'Europe que s'ils appartenaient à ces peuples dernièrement découverts +dans l'intérieur de l'Afrique. Que savent-ils donc? La bourse! et +encore ils la savent mal. Sommes-nous condamnés à porter le poids de +<span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> l'obscurité pour nous punir d'avoir subi le joug de la +gloire<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Lien vers la note 267"><span class="small">[267]</span></a>?»</p> + +<p>La transaction relative à Saint-Domingue me fournit l'occasion de +développer quelques point de notre droit public, auquel personne ne +songeait.</p> + +<p>Arrivé à de hautes considérations et annonçant la transformation du +monde, je répondais à des opposants qui m'avaient dit: «Quoi! nous +pourrions être <span class="italic">républicains un jour? radotage! Qui est-ce qui rêve +aujourd'hui la République? etc., etc.</span></p> + +<p>«Attaché à l'ordre monarchique par raison, répliquais-je, je regarde +la monarchie constitutionnelle comme le meilleur gouvernement possible +à cette époque de la société.</p> + +<p>«Mais si l'on veut tout réduire aux intérêts personnels, si l'on +suppose que pour moi-même je croirais avoir tout à craindre dans un +état républicain, on est dans l'erreur.</p> + +<p>«Me traiterait-il plus mal que ne m'a traité la monarchie? Deux ou +trois fois dépouillé pour elle ou par elle, l'Empire, qui aurait tout +fait pour moi si je l'avais voulu, m'a-t-il plus rudement renié? J'ai +en horreur la servitude; la liberté plaît à mon indépendance +naturelle; je préfère cette liberté dans l'ordre monarchique, mais je +la conçois dans l'ordre populaire. Qui a moins à craindre de l'avenir +que moi? J'ai ce qu'aucune révolution ne peut me ravir: sans place, +sans honneurs, sans fortune, tout gouvernement qui ne serait pas assez +stupide pour dédaigner l'opinion serait obligé de me compter pour +<span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> quelque chose. Les gouvernements populaires surtout se +composent des existences individuelles, et se font une valeur générale +des valeurs particulières de chaque citoyen. Je serai toujours sûr de +l'estime publique, parce que je ne ferai jamais rien pour la perdre, +et je trouverais peut-être plus de justice parmi mes ennemis que chez +mes prétendus amis.</p> + +<p>«Ainsi, de compte fait, je serais sans frayeur des républiques, comme +sans antipathie contre leur liberté: je ne suis pas roi; je n'attends +point de couronne; ce n'est pas ma cause que je plaide.</p> + +<p>«J'ai dit sous un autre ministère et à propos de ce ministère: qu'un +matin on se mettrait à la fenêtre pour voir passer la monarchie.</p> + +<p>«Je dis aux ministres actuels: «En continuant de marcher comme vous +marchez, toute la révolution pourrait se réduire, dans un temps donné, +<span class="italic">à une nouvelle édition de la Charte dans laquelle on se contenterait +de changer seulement deux ou trois mots</span><a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Lien vers la note 268"><span class="small">[268]</span></a>.»</p> + +<p>J'ai souligné ces dernières phrases pour arrêter les yeux du lecteur +sur cette frappante prédiction. Aujourd'hui même que les opinions s'en +vont à vau de route, que chaque homme dit à tort et à travers ce qui +lui passe dans la cervelle, ces idées républicaines exprimées par un +royaliste pendant la restauration sont encore hardies. En fait +d'avenir, les prétendus esprits progressifs n'ont l'initiative sur +rien.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> Mes derniers articles ranimèrent jusqu'à M. de Lafayette qui, +pour tout compliment, me fit passer une feuille de laurier. L'effet de +mes opinions, à la grande surprise de ceux qui n'y avaient pas cru, se +fit sentir depuis les libraires qui vinrent en députation chez moi, +jusqu'aux hommes parlementaires les moins rapprochés d'abord de ma +politique. La lettre donnée ci-dessous, en preuve de ce que j'avance, +cause une sorte d'étonnement par la signature. Il ne faut faire +attention qu'à la signification de cette lettre, au changement survenu +dans les idées et dans la position de celui qui l'écrit et de celui +qui la reçoit: quant au libellé, je suis <span class="italic">Bossuet</span> et <span class="italic">Montesquieu</span>, +cela va sans dire; nous autres auteurs, c'est notre pain quotidien, de +même que les ministres sont toujours Sully et Colbert.</p> + +<div class="quote"> +<p class="add2em">«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«Permettez que je m'associe à l'admiration universelle: j'éprouve + depuis trop longtemps ce sentiment pour résister au besoin de + vous l'exprimer.</p> + +<p>«Vous réunissez la hauteur de Bossuet à la profondeur de + Montesquieu: vous avez retrouvé leur plume et leur génie. Vos + articles sont de grands enseignements pour tous les hommes + d'État.</p> + +<p>«Dans le nouveau genre de guerre que vous avez créé, vous + rappelez la main puissante de celui qui, dans d'autres combats, a + aussi rempli le monde de sa gloire. Puissent vos succès être plus + durables: ils intéressent la patrie et l'humanité.</p> + +<p>«Tous ceux qui, comme moi, professent les principes <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> de + la monarchie constitutionnelle, sont fiers de trouver en vous + leur plus noble interprète.</p> + +<p>«Agréez, monsieur le vicomte, une nouvelle assurance de ma haute + considération,</p> + +<p class="left50 smcap">«Horace Sébastiani.</p> + +<p>«Dimanche, 30 octobre.<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Lien vers la note 269"><span class="small">[269]</span></a>»</p> +</div> + +<p>Ainsi tombaient à mes pieds amis, ennemis, adversaires, au moment de +la victoire. Tous les pusillanimes et les ambitieux qui m'avaient cru +perdu commençaient à me voir sortir radieux des tourbillons de +poussière de la lice: c'était ma seconde guerre d'Espagne; je +triomphais de tous les partis intérieurs comme j'avais triomphé au +dehors des ennemis de la France. Il m'avait fallu payer de ma +personne, de même qu'avec mes dépêches j'avais paralysé et rendu +vaines les dépêches de M. de Metternich et de M. <span lang="en">Canning</span>.</p> + +<p class="p2">Le général Foy et le député Manuel<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Lien vers la note 270"><span class="small">[270]</span></a> moururent et enlevèrent à +l'opposition de gauche ses premiers orateurs. M. de Serre<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Lien vers la note 271"><span class="small">[271]</span></a> et +Camille Jordan descendirent également dans la tombe. Jusque dans le +fauteuil de l'Académie, je fus obligé de défendre la liberté de la +presse contre les larmoyantes supplications de M. de +Lally-Tolendal<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Lien vers la note 272"><span class="small">[272]</span></a>. La loi sur la police de la presse, que <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> +l'on appela la <span class="italic">loi de justice et d'amour</span>,<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Lien vers la note 273"><span class="small">[273]</span></a> dut principalement sa +chute à mes attaques. Mon <span class="italic">Opinion</span> sur le <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> projet de cette +loi est un travail historiquement curieux;<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Lien vers la note 274"><span class="small">[274]</span></a> j'en reçus des +compliments parmi lesquels deux noms sont singuliers à rappeler.</p> + +<div class="quote"> +<p class="add2em">«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«Je suis sensible aux remercîments que vous voulez bien + m'adresser. Vous appelez obligeance ce que je regardais comme une + dette, et j'ai été heureux de la payer à l'éloquent écrivain. + Tous les vrais amis des lettres s'associent à votre triomphe et + doivent se regarder comme solidaires de votre succès. De loin + comme de près, j'y contribuerai de tout mon pouvoir, s'il est + possible que vous ayez besoin d'efforts aussi faibles que les + miens.</p> + +<p>«Dans un siècle éclairé comme le nôtre, le génie est la seule + puissance qui soit au-dessus des coups de la disgrâce; c'est à + vous, monsieur, qu'il appartenait d'en fournir la preuve vivante + à ceux qui s'en réjouissent comme à ceux qui ont le malheur de + s'en affliger.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, avec la considération la plus distinguée, + votre, etc., etc.</p> + +<p class="left50 smcap">«Étienne.»</p> + + «Paris, ce 5 avril 1826. +</div> + +<div class="quote"> +<p><span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> «J'ai bien tardé, monsieur, à vous rendre grâce de votre + admirable discours. Une fluxion sur les yeux, des travaux pour la + Chambre, et plus encore les épouvantables séances de cette + Chambre, me serviront d'excuse. Vous savez d'ailleurs combien mon + esprit et mon âme s'associent à tout ce que vous dites et + sympathisent avec tout le bien que vous essayez de faire à notre + malheureux pays. Je suis heureux de réunir mes faibles efforts à + votre puissante influence, et le délire d'un ministère qui + tourmente la France et voudrait la dégrader, tout en m'inquiétant + sur ses résultats prochains, me donne l'assurance consolante + qu'un tel état de choses ne peut se prolonger. Vous aurez + puissamment contribué à y mettre un terme, et si je mérite un + jour qu'on place mon nom bien après le vôtre dans la lutte qu'il + faut soutenir contre tant de folie et de crime, je m'estimerai + bien récompensé.</p> + +<p>«Agréez, monsieur, l'hommage d'une admiration sincère, d'une + estime profonde et de la plus haute considération.</p> + +<p class="left50 smcap">«Benjamin Constant.</p> +<p>«Paris, ce 21 mai 1827.»</p> +</div> + +<a id="img005" name="img005"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img005.jpg" width="400" height="413" alt="" title=""> +<p>Le Général Foy.</p> +</div> + +<p>C'est au moment dont je parle que j'arrivai au plus haut point de mon +importance politique. Par la guerre d'Espagne j'avais dominé l'Europe; +mais une opposition violente me combattait en France: après ma chute, +je devins à l'intérieur le dominateur avoué de l'opinion. Ceux qui +m'avaient accusé d'avoir commis une faute irréparable en reprenant la +plume étaient <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> obligés de reconnaître que je m'étais formé +un empire plus puissant que le premier. La jeune France était passée +tout entière de mon côté et ne m'a pas quitté depuis. Dans plusieurs +classes industrielles, les ouvriers étaient à mes ordres, et je ne +pouvais plus faire un pas dans les rues sans être entouré. D'où me +venait cette popularité? de ce que j'avais connu le véritable esprit +de la France. J'étais parti pour le combat avec un seul journal, et +j'étais devenu le maître de tous les autres. Mon audace me venait de +mon indifférence: comme il m'aurait été parfaitement égal d'échouer, +j'allais au succès sans m'embarrasser de la chute. Il ne m'est resté +que cette satisfaction de moi-même, car que fait aujourd'hui à +personne une popularité passée et qui s'est justement effacée du +souvenir de tous?</p> + +<p>La fête du roi<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Lien vers la note 275"><span class="small">[275]</span></a> étant survenue, j'en profitai pour faire éclater +une loyauté que mes opinions libérales n'ont jamais altérée. Je fis +paraître cet article:</p> + +<p>«Encore une trêve du roi!</p> + +<p>«Paix aujourd'hui aux ministres!</p> + +<p>«Gloire, honneur, longue félicité et longue vie à Charles X! c'est la +Saint-Charles!</p> + +<p>«C'est à nous surtout, vieux compagnons d'exil de notre monarque, +qu'il faut demander l'histoire de Charles X.</p> + +<p>«Vous autres, Français, qui n'avez point été forcés de quitter votre +patrie, vous qui n'avez reçu un Français de plus que pour vous +soustraire au despotisme impérial et au joug de l'étranger, habitants +<span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> de la grande et bonne ville, vous n'avez vu que le prince +heureux: quand vous vous pressiez autour de lui, le 12 avril 1814; +quand vous touchiez en pleurant d'attendrissement des mains sacrées, +quand vous retrouviez sur un front ennobli par l'âge et le malheur +toutes les grâces de la jeunesse, comme on voit la beauté à travers un +voile, vous n'aperceviez que la vertu triomphante, et vous conduisiez +le fils des rois à la couche royale de ses pères.</p> + +<p>«Mais nous, nous l'avons vu dormir sur la terre, comme nous sans +asile, comme nous proscrit et dépouillé. Eh bien, cette bonté qui vous +charme était la même; il portait le malheur comme il porte aujourd'hui +la couronne, sans trouver le fardeau trop pesant, avec cette bénignité +chrétienne qui tempérait l'éclat de son infortune, comme elle adoucit +l'éclat de sa prospérité.</p> + +<p>«Les bienfaits de Charles X s'accroissent de tous les bienfaits dont +nous ont comblés ses aïeux: la fête d'un roi très chrétien est pour +les Français la fête de la reconnaissance: livrons-nous donc aux +transports de gratitude qu'elle doit nous inspirer. Ne laissons +pénétrer dans notre âme rien qui puisse un moment rendre notre joie +moins pure! Malheur aux hommes.....! Nous allions violer la trêve! +Vive le roi!<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Lien vers la note 276"><span class="small">[276]</span></a>»</p> + +<p>Mes yeux se sont remplis de larmes en copiant cette page de ma +polémique, et je n'ai plus le courage d'en continuer les extraits. Oh! +mon roi! vous que j'avais vu sur la terre étrangère, je vous ai revu +sur cette même terre où vous alliez mourir! Quand je combattais +<span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> avec tant d'ardeur pour vous arracher à des mains qui +commençaient à vous perdre, jugez, par les paroles que je viens de +transcrire, si j'étais votre ennemi, ou bien le plus tendre et le plus +sincère de vos serviteurs! Hélas! je vous parle et vous ne m'entendez +plus<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Lien vers la note 277"><span class="small">[277]</span></a>.</p> + +<p>Le projet de loi sur la police de la presse ayant été retiré, Paris +illumina<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Lien vers la note 278"><span class="small">[278]</span></a>. Je fus frappé de cette manifestation publique, +pronostic mauvais pour la monarchie: l'opposition avait passé dans le +peuple, et le peuple, par son caractère, transforme l'opposition en +révolution.</p> + +<p>La haine contre M. de Villèle allait croissant; les royalistes, comme +au temps du <span class="italic">Conservateur</span>, étaient <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> redevenus, derrière moi, +constitutionnels: M. Michaud<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Lien vers la note 279"><span class="small">[279]</span></a> m'écrivait:</p> + +<div class="quote"> +<p class="add2em">«Mon honorable maître,</p> + +<p>«J'ai fait imprimer hier l'annonce de votre ouvrage sur la + censure; mais l'article, composé de deux lignes, a été rayé par + MM. les censeurs. M. Capefigue<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Lien vers la note 280"><span class="small">[280]</span></a> vous expliquera pourquoi nous + n'avons pas mis de blancs ou de noirs.</p> + +<p>«Si Dieu ne vient à notre secours, tout est perdu; la royauté est + comme la malheureuse Jérusalem entre les mains des Turcs, à peine + ses enfants peuvent-ils en approcher; à quelle cause nous + sommes-nous donc sacrifiés!</p> + +<p class="left50 smcap">«Michaud.»</p> +</div> + +<p>L'opposition avait enfin donné de l'irascibilité au tempérament froid +de M. de Villèle, et rendu despotique l'esprit malfaisant de M. de +Corbière. Celui-ci avait destitué le duc de Liancourt<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Lien vers la note 281"><span class="small">[281]</span></a> de dix-sept +places <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> gratuites. Le duc de Liancourt n'était pas un saint, +mais on trouvait en lui un homme bienfaisant, à qui la philanthropie +avait décerné le titre de vénérable; par le bénéfice du temps, de +vieux révolutionnaires ne marchent plus qu'avec une épithète comme les +dieux d'Homère: c'est toujours le respectable M. tel, c'est toujours +l'inflexible citoyen tel, qui, comme Achille, n'a jamais mangé de +<span class="italic">bouillie</span> (a-chylos). À l'occasion du scandale arrivé au convoi de M. +de Liancourt, M. de Sémonville<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Lien vers la note 282"><span class="small">[282]</span></a> nous dit, à la Chambre des pairs: +«Soyez tranquilles, messieurs, cela n'arrivera plus; je vous conduirai +moi-même au cimetière.»</p> + +<p>Le roi, au mois d'avril 1827, voulut passer la revue de la garde +nationale<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Lien vers la note 283"><span class="small">[283]</span></a> au Champ de Mars. Deux jours avant cette fatale revue, +poussé par mon zèle et ne demandant qu'à mettre bas les armes, +j'adressai à Charles X une lettre qui lui fut remise par M. de Blacas +et dont il m'accusa réception par ce billet:</p> + +<div class="quote"> +<p>«Je n'ai pas perdu un seul instant, monsieur le vicomte, pour + remettre au roi la lettre que vous m'avez fait l'honneur de + m'adresser pour Sa Majesté; <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> et si elle daigne me + charger d'une réponse, je ne mettrai pas moins d'empressement à + vous la faire parvenir.</p> + +<p>«Recevez, monsieur le vicomte, mes compliments les plus sincères.</p> + +<p class="left50 smcap">«Blacas d'Aulps.»</p> + +<p>«Ce 27 avril 1827, à 1 heure après midi.</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="center">AU ROI.</p> + +<p class="add2em">«Sire,</p> + +<p>«Permettez à un sujet fidèle, que les moments d'agitation + retrouveront toujours au pied du trône, de confier à Votre + Majesté quelques réflexions qu'il croit utiles à la gloire de la + couronne comme au bonheur et à la sûreté du roi.</p> + +<p>«Sire, il n'est que trop vrai, il y a péril dans l'État, mais il + est également certain que ce péril n'est rien si on ne contrarie + pas les principes mêmes du gouvernement.</p> + +<p>«Un grand secret, Sire, a été révélé: vos ministres ont eu le + malheur d'apprendre à la France que ce peuple que l'on disait ne + plus <span class="italic">exister</span> était tout vivant encore. Paris, pendant deux fois + vingt-quatre heures, a échappé à l'autorité. Les mêmes scènes se + répètent dans toute la France: les factions n'oublieront pas cet + essai.</p> + +<p>«Mais les rassemblements populaires, si dangereux dans les + monarchies absolues, parce qu'elles sont en présence du souverain + même, sont peu de chose dans la monarchie représentative, parce + qu'elles ne sont en contact qu'avec des ministres ou des lois. + Entre le monarque et les sujets se trouve <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> une barrière + qui arrête tout: les deux Chambres et les institutions publiques. + En dehors de ces mouvements, le roi voit toujours son autorité et + sa personne sacrée à l'abri.</p> + +<p>«Mais, Sire, il y a une condition indispensable à la sûreté + générale, c'est d'agir dans l'esprit des institutions: une + résistance de votre conseil à cet esprit rendrait les mouvements + populaires aussi dangereux dans la monarchie représentative + qu'ils le sont dans la monarchie absolue.</p> + +<p>«De la théorie je passe à l'application:</p> + +<p>«Votre Majesté va paraître à la revue: elle y sera accueillie + comme elle le doit; mais il est possible qu'elle entende au + milieu des cris de <span class="italic">vive le roi!</span> d'autres cris qui lui feront + connaître l'opinion publique sur ses ministres.</p> + +<p>«De plus, Sire, il est faux qu'il y ait à présent, comme on le + dit, une faction républicaine; mais il est vrai qu'il y a des + partisans d'une monarchie illégitime: or, ceux-ci sont trop + habiles pour ne pas profiter de l'occasion et ne pas mêler leurs + voix le 29 à celle de la France pour donner le change.</p> + +<p>«Que fera le roi? cédera-t-il ses ministres aux acclamations + populaires? ce serait tuer le pouvoir. Le roi gardera-t-il ses + ministres? ces ministres feront retomber sur la tête de leur + auguste maître toute l'impopularité qui les poursuit. Je sais + bien que le roi aurait le courage de se charger d'une douleur + personnelle pour éviter un mal à la monarchie; mais on peut, par + le moyen le plus simple, éviter ces calamités; permettez-moi, + Sire, de vous le dire: on le peut en se renfermant dans l'esprit + de nos institutions: <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> les ministres ont perdu la + majorité dans la Chambre des pairs et dans la nation: la + conséquence naturelle de cette position critique est leur + retraite. Comment, avec le sentiment de leur devoir, + pourraient-ils s'obstiner, en restant au pouvoir, à compromettre + la couronne? En mettant leur démission aux pieds de Votre + Majesté, ils calmeront tout, ils finiront tout: ce n'est plus le + roi qui cède, ce sont les ministres qui se retirent d'après tous + les usages et tous les principes du gouvernement représentatif. + Le roi pourra reprendre ensuite parmi eux ceux qu'il jugera à + propos de conserver: il y en a deux que l'opinion honore, M. le + duc de Doudeauville et M. le comte de Chabrol.</p> + +<p>«La revue perdrait ainsi ses inconvénients et ne serait plus + qu'un triomphe sans mélange. La session s'achèvera en paix au + milieu des bénédictions répandues sur la tête de mon roi.</p> + +<p>«Sire, pour avoir osé vous écrire cette lettre, il faut que je + sois bien persuadé de la nécessité de prendre une résolution; il + faut qu'un devoir bien impérieux m'ait poussé. Les ministres sont + mes ennemis; je suis le leur; je leur pardonne comme chrétien; + mais je ne leur pardonnerai jamais comme homme: dans cette + position, je n'aurais jamais parlé au roi de leur retraite s'il + n'y allait du salut de la monarchie.</p> + +<p>«Je suis, etc.</p> + +<p class="left50 smcap">«Chateaubriand.»</p> +</div> + +<p>Madame la Dauphine et madame la duchesse de Berry furent insultées en +se rendant à la revue; le roi <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> fut généralement bien +accueilli; mais une ou deux compagnies de la 6<sup>e</sup> légion crièrent: «À +bas les ministres! à bas les jésuites!» Charles X offensé répliqua: +«Je suis venu ici pour recevoir des hommages, non des leçons.» Il +avait souvent à la bouche de nobles paroles que ne soutenait pas +toujours la vigueur de l'action: son esprit était hardi, son caractère +timide. Charles X, en rentrant au château, dit au maréchal Oudinot: +«L'effet total a été satisfaisant. S'il y a quelques brouillons, la +masse de la garde nationale est bonne: témoignez-lui ma +satisfaction<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Lien vers la note 284"><span class="small">[284]</span></a>.» M. de Villèle arriva. Des légions à leur retour +avaient passé devant l'hôtel des finances et crié: À bas Villèle! Le +ministre, irrité par toutes les attaques précédentes, n'était plus à +l'abri des mouvements d'une froide colère; il proposa au conseil de +licencier la garde nationale. Il fut appuyé de MM. de Corbière, de +Peyronnet, de Damas et de Clermont-Tonnerre, combattu par M. de +Chabrol, l'évêque d'Hermopolis et le duc de Doudeauville. Une +ordonnance du roi prononça le licenciement<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Lien vers la note 285"><span class="small">[285]</span></a>, coup le plus funeste +porté à la monarchie avant le dernier coup des journées de Juillet: si +à ce moment la garde nationale ne se fût pas trouvée dissoute, les +barricades n'auraient pas eu lieu. M. le duc de Doudeauville donna sa +démission<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Lien vers la note 286"><span class="small">[286]</span></a>; il écrivit au roi une lettre <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> motivée dans +laquelle il annonçait l'avenir, que tout le monde, au reste, +prévoyait.</p> + +<p>Le gouvernement commençait à craindre; les journaux redoublaient +d'audace, et on leur opposait, par habitude, un projet de censure; on +pariait en même temps d'un ministère La Bourdonnaye<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Lien vers la note 287"><span class="small">[287]</span></a>, où aurait +figuré M. de Polignac. J'avais eu le malheur de faire nommer M. de +Polignac ambassadeur à Londres<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Lien vers la note 288"><span class="small">[288]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> malgré ce qu'avait pu +me dire M. de Villèle, en cette occasion il vit mieux et plus loin que +moi. En entrant au ministère, je m'étais empressé de faire quelque +chose d'agréable à <span class="smcap">Monsieur</span>. Le président du conseil était parvenu à +réconcilier les deux frères, dans la prévision d'un changement +prochain de règne: cela lui réussit; moi, en m'avisant une fois dans +ma vie de vouloir être fin, je fus bête. Si M. de Polignac n'eût pas +été ambassadeur, il ne serait pas devenu ministre des affaires +étrangères.</p> + +<p>M. de Villèle, obsédé d'un côté par l'opposition royaliste libérale, +importuné de l'autre par les exigences des évêques, trompé par les +préfets consultés, qui étaient eux-mêmes trompés<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Lien vers la note 289"><span class="small">[289]</span></a>, résolut de +dissoudre la Chambre élective, malgré les trois cents qui lui +restaient fidèles. Le rétablissement de la censure précéda la +dissolution<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Lien vers la note 290"><span class="small">[290]</span></a>. J'attaquai plus vivement que jamais<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Lien vers la note 291"><span class="small">[291]</span></a>; <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> +les oppositions s'unirent; les élections des petits collèges furent +toutes contre le ministère; à Paris la gauche triompha<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Lien vers la note 292"><span class="small">[292]</span></a>; sept +collèges nommèrent M. Royer-Collard, et les deux collèges où se +présenta M. de Peyronnet, ministre, le rejetèrent<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Lien vers la note 293"><span class="small">[293]</span></a>. Paris illumina +de nouveau: il y eut des scènes sanglantes; des barricades se +formèrent, et les troupes envoyées pour rétablir l'ordre furent +obligées de faire feu: ainsi se préparaient les dernières et fatales +journées<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Lien vers la note 294"><span class="small">[294]</span></a>. Sur ces entrefaites, <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> on reçut la nouvelle du +combat de Navarin<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Lien vers la note 295"><span class="small">[295]</span></a>, succès dont je pouvais revendiquer ma part. +Les grands malheurs de la Restauration ont été annoncés par des +victoires; elles avaient de la peine à se détacher des héritiers de +Louis le Grand.</p> + +<p>La Chambre des pairs jouissait de la faveur publique par sa résistance +aux lois oppressives; mais elle ne savait pas se défendre elle-même: +elle se laissa gorger de fournées<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Lien vers la note 296"><span class="small">[296]</span></a> contre lesquelles je fus +presque le seul à réclamer. Je lui prédis que ces nominations +vicieraient son principe et lui feraient perdre à la longue toute +force dans l'opinion: me suis-je trompé? Ces fournées, dans le but de +rompre une majorité, ont non seulement détruit l'aristocratie en +France, mais elles sont devenues le moyen dont on se servira contre +l'aristocratie anglaise; celle-ci sera étouffée sous une nombreuse +fabrication de toges, et finira par perdre son hérédité, comme la +pairie dénaturée l'a perdue en France.</p> + +<p>La nouvelle Chambre arrivée prononça son fameux refus de concours: M. +de Villèle, réduit à l'extrémité, songea à renvoyer une partie de ses +collègues et négocia avec MM. Laffitte et Casimir Périer. Les deux +chefs de l'opposition de gauche prêtèrent l'oreille: la mèche fut +éventée; M. Laffitte n'osa franchir le pas; l'heure du président +sonna, et le portefeuille tomba de ses mains<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Lien vers la note 297"><span class="small">[297]</span></a>. J'avais rugi en me +retirant des affaires; <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> M. de Villèle se coucha: il eut la +velléité de rester à la Chambre des députés; parti qu'il aurait dû +prendre, mais il n'avait ni une connaissance assez profonde du +gouvernement représentatif, ni une autorité assez grande sur l'opinion +extérieure, pour jouer un pareil rôle: les nouveaux ministres +exigèrent son bannissement à la Chambre des pairs, et il l'accepta. +Consulté sur quelques remplaçants pour le cabinet, j'invitai à prendre +M. Casimir Périer et le général Sébastiani: mes paroles furent +perdues.</p> + +<p>M. de Chabrol, chargé de composer le nouveau ministère, me mit en tête +de la liste: j'en fus rayé avec indignation par Charles X. M. +Portalis<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Lien vers la note 298"><span class="small">[298]</span></a>, le plus misérable caractère qui fut oncques, fédéré +pendant les Cent-Jours, rampant aux pieds de la légitimité dont il +parla comme aurait rougi de parler le plus ardent royaliste, +aujourd'hui prodiguant sa banale adulation à Philippe, reçut les +sceaux. À la guerre, M. de Caux<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Lien vers la note 299"><span class="small">[299]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> remplaça M. de +Clermont-Tonnerre. M. le comte Roy<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Lien vers la note 300"><span class="small">[300]</span></a>, l'habile artisan de son +immense fortune, fut chargé des finances. Le comte de La Ferronnays, +mon ami, eut le portefeuille des affaires étrangères. M. de Martignac +entra au ministère de l'intérieur; le roi ne tarda pas à le détester. +Charles X suivait plutôt ses goûts que ses principes: s'il repoussait +M. de Martignac à cause de son penchant aux plaisirs, il aimait MM. de +Corbière et de Villèle qui n'allaient pas à la messe.</p> + +<p>M. de Chabrol et l'évêque d'Hermopolis restèrent provisoirement au +ministère. L'évêque, avant de se retirer, vint me voir; il me demanda +si je le voulais remplacer à l'instruction publique: «Prenez M. +Royer-Collard, lui dis-je, je n'ai nulle envie d'être ministre; mais +si le roi me voulait absolument rappeler au conseil, je n'y rentrerais +que par le ministère des affaires étrangères, en réparation de +l'affront que j'y ai reçu. Or, je ne puis avoir aucune prétention sur +ce portefeuille, si bien placé entre les mains de mon noble ami.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> Après la mort de M. Mathieu de Montmorency, M. de +Rivière<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Lien vers la note 301"><span class="small">[301]</span></a> était devenu gouverneur du duc de Bordeaux; il +travaillait dès lors au renversement de M. de Villèle, car la partie +dévote de la cour s'était ameutée contre le ministre des finances. M. +de Rivière me donna rendez-vous rue de Taranne, chez M. de Marcellus, +pour me faire inutilement la même proposition que me fit plus tard +l'abbé Frayssinous. M. de Rivière mourut, et M. le baron de Damas lui +succéda auprès de M. le duc de Bordeaux. Il s'agissait donc toujours +de la succession de M. de Chabrol et de M. l'évêque d'Hermopolis. +L'abbé Feutrier<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Lien vers la note 302"><span class="small">[302]</span></a>, évêque de Beauvais, fut installé au ministère +des cultes, que l'on détacha de l'instruction publique, laquelle tomba +à M. de Vatimesnil<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Lien vers la note 303"><span class="small">[303]</span></a>. Restait le ministère de la marine: <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> +on me l'offrit; je ne l'acceptai point. M. le comte Roy me pria de lui +indiquer quelqu'un qui me fût agréable et que je choisirais dans la +couleur de mon opinion. Je désignai M. Hyde de Neuville<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Lien vers la note 304"><span class="small">[304]</span></a>. Il +fallait en outre trouver le précepteur de M. le duc de Bordeaux; le +comte Roy m'en parla: M. de Chéverus<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Lien vers la note 305"><span class="small">[305]</span></a> se présenta tout d'abord à +ma pensée. Le ministre des finances courut chez Charles X; le roi lui +dit: «Soit: Hyde à la marine; mais pourquoi Chateaubriand ne prend-il +lui-même ce ministère? Quant à M. de Chéverus, le choix serait +excellent; je suis fâché de n'y avoir pas pensé; deux heures plus tôt, +la chose était faite: dites-le bien à Chateaubriand, mais M. +Tharin<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Lien vers la note 306"><span class="small">[306]</span></a> est nommé.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> M. Roy me vint apprendre le succès de sa négociation; il +ajouta: «Le roi désire que vous acceptiez une ambassade; si vous le +voulez, vous irez à Rome.» Ce mot de Rome eut sur moi un effet +magique; j'éprouvai la tentation à laquelle les anachorètes étaient +exposés dans le désert. Charles X, en prenant à la marine l'ami que je +lui avais désigné, faisait les premières avances; je ne pouvais plus +me refuser à ce qu'il attendait de moi: je consentis donc encore à +m'éloigner. Du moins, cette fois, l'exil me plaisait: <span class="italic" lang="la">Pontificum +veneranda sedes, sacrum solium.</span> Je me sentis saisi du désir de fixer +mes jours, de l'envie de disparaître (même par calcul de renommée) +dans la ville des funérailles, au moment de mon triomphe politique. Je +n'aurais plus élevé la voix, sinon comme l'oiseau fatidique de Pline, +pour dire chaque matin <span class="italic">Ave</span> au Capitole et à l'aurore. Il se peut +qu'il fût utile à mon pays d'être débarrassé de moi: par le poids dont +je me sens, je devine le fardeau que je dois être pour les autres. Les +esprits de quelque puissance qui se rongent et se retournent sur +eux-mêmes sont fatigants. Dante met aux enfers des âmes torturées sur +une couche de feu. M. le duc de Laval<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Lien vers la note 307"><span class="small">[307]</span></a>, que j'allais <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> +remplacer à Rome<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Lien vers la note 308"><span class="small">[308]</span></a>, fut nommé à l'ambassade de Vienne.</p> + +<p class="p2">Avant de changer de sujet, je demande la permission <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> de +revenir sur mes pas et de me soulager d'un fardeau. Je ne suis pas +entré sans souffrir dans le détail de mon long différend avec M. de +Villèle. On m'a accusé d'avoir contribué à la chute de la monarchie +légitime; il me convient d'examiner ce reproche.</p> + +<p>Les événements arrivés sous le ministère dont j'ai fait partie ont une +importance qui le lie à la fortune commune de la France: il n'y a pas +un Français dont le sort n'ait été atteint du bien que je puis avoir +fait, du mal que j'ai subi. Par des affinités bizarres et +inexplicables, par des rapports secrets qui entrelacent quelquefois de +hautes destinées à des destinées vulgaires, les Bourbons ont prospéré +tant qu'ils ont daigné m'écouter, quoique je sois loin de croire, avec +le poète<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Lien vers la note 309"><span class="small">[309]</span></a>, que <span class="italic">mon éloquence a fait l'aumône à la royauté</span>. Sitôt +qu'on a cru devoir briser le roseau qui croissait au pied du trône, la +couronne a penché, et bientôt elle est tombée: souvent, en arrachant +un brin d'herbe, on fait crouler une grande ruine.</p> + +<p>Ces faits incontestables, on les expliquera comme on voudra; s'ils +donnent à ma carrière politique une valeur relative qu'elle n'a pas +d'elle-même, je n'en tirerai point vanité, je ne ressens point une +mauvaise joie du hasard qui mêle mon nom d'un jour aux événements des +siècles. Quelle qu'ait été la variété des accidents de ma course +aventureuse, où que les noms et les faits m'aient promené, le dernier +horizon du tableau est toujours menaçant et triste.</p> + +<p class="poem" lang="la"> +<span class="add2em"><span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> . . . . . . . Juga cœpta moveri</span><br> + Silvarum, visæque canes ululare per umbram<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Lien vers la note 310"><span class="small">[310]</span></a>.</p> + +<p>Mais si la scène a changé d'une manière déplorable, je ne dois, +dit-on, accuser que moi-même: pour venger ce qui m'a semblé une +injure, j'ai tout divisé, et cette division a produit en dernier +résultat le renversement du trône. Voyons.</p> + +<p>M. de Villèle a déclaré qu'on ne pouvait gouverner ni avec moi ni sans +moi. Avec moi, c'était une erreur; sans moi, à l'heure où M. de +Villèle disait cela, il disait vrai, car les opinions les plus +diverses me composaient une majorité.</p> + +<p>M. le président du conseil ne m'a jamais connu. Je lui étais +sincèrement attaché; je l'avais fait entrer dans son premier +ministère, ainsi que le prouvent le billet de remercîments de M. le +duc de Richelieu et les autres billets que j'ai cités. J'avais donné +ma démission de plénipotentiaire à Berlin, lorsque M. de Villèle +s'était retiré. On lui persuada qu'à sa seconde rentrée dans les +affaires, je désirais sa place. Je n'avais point ce désir. Je ne suis +point de la race intrépide, sourde à la voix du dévouement et de la +raison. La vérité est que je n'ai aucune ambition; c'est précisément +la passion qui me manque, parce que j'en ai une autre qui me domine. +Lorsque je priais M. de Villèle de porter au roi quelque dépêche +importante, pour m'éviter la peine d'aller au château, afin de me +laisser le loisir de visiter une chapelle gothique dans la rue +Saint-Julien-le-Pauvre, il aurait été bien rassuré contre mon +ambition, s'il eût mieux jugé de ma candeur puérile ou de la hauteur +de mes dédains.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> Rien ne m'agréait dans la vie positive, hormis peut-être le +ministère des affaires étrangères. Je n'étais pas insensible à l'idée +que la patrie me devrait, dans l'intérieur la liberté, à l'extérieur +l'indépendance. Loin de chercher à renverser M. de Villèle, j'avais +dit au roi: «Sire, M. de Villèle est un président plein de lumières; +Votre Majesté doit éternellement le garder à la tête de ses conseils.»</p> + +<p>M. de Villèle ne le remarqua pas: mon esprit pouvait tendre à la +domination, mais il était soumis à mon caractère; je trouvais plaisir +dans mon obéissance, parce qu'elle me débarrassait de ma volonté. Mon +défaut capital est l'ennui, le dégoût de tout, le doute perpétuel. +S'il se fût rencontré un prince qui, me comprenant, m'eût retenu de +force au travail, il avait peut-être quelque parti à tirer de moi: +mais le ciel fait rarement naître ensemble l'homme qui veut et l'homme +qui peut. En fin de compte, est-il aujourd'hui une chose pour laquelle +on voulût se donner la peine de sortir de son lit? On s'endort au +bruit des royaumes tombés pendant la nuit, et que l'on balaye chaque +matin devant notre porte.</p> + +<p>D'ailleurs, depuis que M. de Villèle s'était séparé de moi, la +politique s'était dérangée: l'ultracisme contre lequel la sagesse du +président du conseil luttait encore l'avait débordé. La contrariété +qu'il éprouvait de la part des opinions intérieures et du mouvement +des opinions extérieures le rendait irritable: de là la presse +entravée, la garde nationale de Paris cassée, etc. Devais-je laisser +périr la monarchie, afin d'acquérir le renom d'une modération +hypocrite aux aguets? Je crus très sincèrement remplir un devoir +<span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> en combattant à la tête de l'opposition, trop attentif au +péril que je voyais d'un côté, pas assez frappé du danger contraire. +Lorsque M. de Villèle fut renversé, on me consulta sur la nomination +d'un autre ministère. Si l'on eût pris, comme je le proposais, M. +Casimir Périer, le général Sébastiani et M. Royer-Collard, les choses +auraient pu se soutenir. Je ne voulus point accepter le département de +la marine, et je le fis donner à mon ami M. Hyde de Neuville; je +refusai également deux fois l'instruction publique; jamais je ne +serais rentré au conseil sans être le maître. J'allai à Rome chercher +parmi les ruines mon autre moi-même, car il y a dans ma personne deux +êtres distincts, et qui n'ont aucune communication l'un avec l'autre.</p> + +<p>J'en ferai pourtant loyalement l'aveu, l'excès du ressentiment ne me +justifie pas selon la règle et le mot vénérable de vertu, mais ma vie +entière me sert d'excuse.</p> + +<p>Officier au régiment de Navarre, j'étais revenu des forêts de +l'Amérique pour me rendre auprès de la légitimité fugitive, pour +combattre dans ses rangs contre mes propres lumières, le tout sans +conviction, par le seul devoir du soldat. Je restai huit ans sur le +sol étranger, accablé de toutes les misères.</p> + +<p>Ce large tribut payé, je rentrai en France en 1800. Bonaparte me +rechercha et me plaça; à la mort du duc d'Enghien, je me dévouai de +nouveau à la mémoire des Bourbons. Mes paroles sur le tombeau de +Mesdames à Trieste ranimèrent la colère du dispensateur des empires; +il menaça de me faire sabrer sur les marches des Tuileries. La +brochure <span class="italic">De Bonaparte et <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> des Bourbons</span> valut à Louis XVIII, +de son aveu même, autant que cent mille hommes.</p> + +<p>À l'aide de la popularité dont je jouissais alors, la France +anticonstitutionnelle comprit les institutions de la royauté légitime. +Durant les Cent Jours, la monarchie me vit auprès d'elle dans son +second exil. Enfin, par la guerre d'Espagne, j'avais contribué à +étouffer les conspirations, à réunir les opinions sous la même +cocarde, et à rendre à notre canon sa portée. On sait le reste de mes +projets: reculer nos frontières, donner dans le nouveau monde des +couronnes nouvelles à la famille de saint Louis.</p> + +<p>Cette longue persévérance dans les mêmes sentiments méritait peut-être +quelques égards. Sensible à l'affront, il m'était impossible de mettre +aussi de côté ce que je pouvais valoir, d'oublier tout à fait que +j'étais le restaurateur de la religion, l'auteur du <span class="italic">Génie du +christianisme</span>.</p> + +<p>Mon agitation croissait nécessairement encore à la pensée qu'une +mesquine querelle faisait manquer à notre patrie une occasion de +grandeur qu'elle ne retrouverait plus. Si l'on m'avait dit: «Vos plans +seront suivis; on exécutera sans vous ce que vous aviez entrepris,» +j'aurais tout oublié pour la France. Malheureusement j'avais la +croyance qu'on n'adopterait pas mes idées; l'événement l'a prouvé.</p> + +<p>J'étais dans l'erreur peut-être, mais j'étais persuadé que M. le comte +de Villèle ne comprenait pas la société qu'il conduisait; je suis +convaincu que les solides qualités de cet habile ministre étaient +inadéquates à l'heure de son ministère: il était venu trop tôt sous la +restauration. Les opérations de finances, les associations <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> +commerciales, le mouvement industriel, les canaux, les bateaux à +vapeur, les chemins de fer, les grandes routes, une société matérielle +qui n'a de passion que pour la paix, qui ne rêve que le confort de la +vie, qui ne veut faire de l'avenir qu'un perpétuel aujourd'hui, dans +cet ordre de choses, M. de Villèle eût été roi. M. de Villèle a voulu +un temps qui ne pouvait être à lui, et, par honneur, il ne veut pas +d'un temps qui lui appartient. Sous la Restauration, toutes les +facultés de l'âme étaient vivantes; tous les partis rêvaient de +réalités ou de chimères; tous, avançant ou reculant, se heurtaient en +tumulte; personne ne prétendait rester où il était; la légitimité +constitutionnelle ne paraissait à aucun esprit ému le dernier mot de +la république ou de la monarchie. On sentait sous ses pieds remuer +dans la terre des armées ou des révolutions qui venaient s'offrir pour +des destinées extraordinaires. M. de Villèle était éclairé sur ce +mouvement; il voyait croître les ailes qui, poussant à la nation, +l'allaient rendre à son élément, à l'air, à l'espace, immense et +légère qu'elle est. M. de Villèle voulait retenir cette nation sur le +sol, l'attacher en bas, mais il n'en eut jamais la force. Je voulais, +moi, occuper les Français à la gloire, les attacher en haut, essayer +de les mener à la réalité par des songes: C'est ce qu'ils aiment.</p> + +<p>Il serait mieux d'être plus humble, plus prosterné, plus chrétien. +Malheureusement je suis sujet à faillir; je n'ai point la perfection +évangélique si un homme me donnait un soufflet, je ne tendrais pas +l'autre joue.</p> + +<p>Eussé-je deviné le résultat, certes je me serais abstenu; la majorité +qui vota la phrase sur le refus de <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> concours ne l'eut pas +votée, si elle eût prévu la conséquence de son vote. Personne ne +désirait sérieusement une catastrophe, excepté quelques hommes à part. +Il n'y a eu d'abord qu'une émeute, et la légitimité seule l'a +transformée en révolution: le moment venu, elle a manqué de +l'intelligence, de la prudence, de la résolution qui la pouvaient +encore sauver. Après tout, c'est une monarchie tombée; il en tombera +bien d'autres: je ne lui devais que ma fidélité; elle l'aura à jamais.</p> + +<p>Dévoué aux premières adversités de la monarchie, je me suis consacré à +ses dernières infortunes: le malheur me trouvera toujours pour second. +J'ai tout renvoyé, places, pensions, honneurs; et, afin de n'avoir +rien à demander à personne, j'ai mis en gage mon cercueil. Juges +austères et rigides, vertueux et infaillibles royalistes, qui avez +mêlé un serment à vos richesses, comme vous mêlez le sel aux viandes +de vos festins pour les conserver, ayez un peu d'indulgence à l'égard +de mes amertumes passées, je les expie aujourd'hui à ma manière, qui +n'est pas la vôtre. Croyez-vous qu'à l'heure du soir, à cette heure où +l'homme de peine se repose, il ne sente pas le poids de la vie, quand +ce poids lui est rejeté sur les bras? Et cependant, j'ai pu ne pas +porter le fardeau, j'ai vu Philippe dans son palais, du 1<sup>er</sup> au 6 août +1830, et je le raconterai en son lieu; il n'a tenu qu'à moi d'écouter +des paroles généreuses.</p> + +<p>Plus tard, si j'avais pu me repentir d'avoir bien fait, il m'était +encore possible de revenir sur le premier mouvement de ma conscience. +M. Benjamin Constant, homme si puissant alors, m'écrivait le 20 +septembre<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Lien vers la note 311"><span class="small">[311]</span></a>: <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> «J'aimerais bien mieux vous écrire sur vous +que sur moi, la chose aurait plus d'importance. Je voudrais pouvoir +vous parler de la perte que vous faites essuyer à la France entière en +vous retirant de ses destinées, vous qui avez exercé sur elle une +influence si noble et si salutaire! Mais il y aurait indiscrétion à +traiter ainsi des questions personnelles, et je dois en gémissant +comme tous les Français, respecter vos scrupules.»</p> + +<p>Mes devoirs ne me semblant point encore consommés, j'ai défendu la +veuve et l'orphelin, j'ai subi les procès et la prison que Bonaparte, +même dans ses plus grandes colères, m'avait épargnés. Je me présente +entre ma démission à la mort du duc d'Enghien et mon cri pour l'enfant +dépouillé; je m'appuie sur un prince fusillé et sur un prince banni; +ils soutiennent mes vieux bras entrelacés à leurs bras débiles: +royalistes, êtes-vous si bien accompagnés?</p> + +<p>Mais plus j'ai garrotté ma vie par les liens du dévouement et de +l'honneur, plus j'ai échangé la liberté de mes actions contre +l'indépendance de ma pensée; cette pensée est rentrée dans sa nature. +Maintenant, en dehors de tout, j'apprécie les gouvernements ce qu'ils +valent. Peut-on croire aux rois de l'avenir? faut-il croire aux +peuples du présent? L'homme sage et inconsolé de ce siècle sans +conviction ne rencontre un misérable repos que dans l'athéisme +politique. Que les jeunes générations se bercent d'espérances: avant +de toucher au but, elles attendront de longues années; les âges vont +au nivellement général, mais ils ne hâtent point leur marche à l'appel +de nos désirs: le temps est une sorte d'éternité appropriée aux choses +<span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> mortelles; il compte pour rien les races et leurs douleurs +dans les œuvres qu'il accomplit.</p> + +<p>Il résulte de ce qu'on vient de lire, que si l'on avait fait ce que +j'avais conseillé; que si d'étroites envies n'avaient préféré leur +satisfaction à l'intérêt de la France; que si le pouvoir avait mieux +apprécié les capacités relatives, que si les cabinets étrangers +avaient jugé, comme Alexandre, que le salut de la monarchie française +était dans des institutions libérales; que si ces cabinets n'avaient +point entretenu l'autorité rétablie dans la défiance du principe de la +charte, la légitimité occuperait encore le trône. Ah! ce qui est passé +est passé! on a beau retourner en arrière, se remettre à la place que +l'on a quittée, on ne retrouve rien de ce qu'on y avait laissé: +hommes, idées, circonstances, tout s'est évanoui.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> LIVRE XI<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Lien vers la note 312"><span class="small">[312]</span></a></h1> + +<p class="resume" title="resume">Madame Récamier. — Enfance de Madame Récamier. — Suite du récit + de Benjamin Constant: Madame de Staël. — Voyage de Madame + Récamier en Angleterre. — Premier voyage de madame de Staël en + Allemagne. — Madame Récamier à Paris. — Projets des généraux. + — Portrait de Bernadotte. — Procès de Moreau. — Lettres de + Moreau et de Masséna à Madame Récamier. — Mort de M. Necker. — + Retour de Madame de Staël. — Madame Récamier à Coppet. — Le + prince Auguste de Prusse. — Second voyage de Madame de Staël en + Allemagne. — Château de Chaumont. — Lettre de Madame de Staël à + Bonaparte. — Madame Récamier et M. Mathieu de Montmorency sont + exilés. — Madame Récamier à Châlons. — Madame Récamier à Lyon. + — Madame de Chevreuse. — Prisonniers espagnols. — Madame + Récamier à Rome. — Albano. — Canova: ses lettres. — Le pêcheur + d'Albano. — Madame Récamier à Naples. — Le duc de Rohan-Chabot. + — Le roi Murat: ses lettres. — Madame Récamier revient en + France. — Lettre de Madame de Genlis. — Lettres de Benjamin + Constant. — Articles de Benjamin Constant au retour de Bonaparte + de l'île d'Elbe. — Madame de Krüdener. — Le duc de Wellington. + — Je retrouve Madame Récamier. — Mort de Madame de Staël. — + L'Abbaye-aux-Bois.</p> + +<p>Nous passons à l'ambassade de Rome, à cette Italie le rêve de mes +jours. Avant de continuer mon récit, je dois parler d'une femme qu'on +ne perdra plus de vue jusqu'à la fin de ces <span class="italic">Mémoires</span>. Une +correspondance va s'ouvrir de Rome à Paris entre elle et moi: il faut +donc savoir à qui j'écris, comment et à quelle époque j'ai connu +madame Récamier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> Elle rencontra aux divers rangs de la société des personnages +plus ou moins célèbres engagés sur la scène du monde; tous lui ont +rendu un culte. Sa beauté mêle son existence idéale aux faits +matériels de notre histoire: lumière sereine éclairant un tableau +d'orage.</p> + +<p>Revenons encore sur des temps écoulés; essayons à la clarté de mon +couchant de dessiner un portrait sur le ciel où ma nuit qui s'approche +va bientôt répandre ses ombres.</p> + +<p>Une lettre, publiée dans le <span class="italic">Mercure</span> après ma rentrée en France en +1800, avait frappé madame de Staël. Je n'étais pas encore rayé de la +liste des émigrés; <span class="italic">Atala</span> me tira de mon obscurité. Madame Bacciochi +(Élisa Bonaparte), à la prière de M. de Fontanes, sollicita et obtint +ma radiation dont madame de Staël s'était occupée; j'allai la +remercier. Je ne me souviens plus si ce fut Christian de Lamoignon ou +l'auteur de Corinne qui me présenta à madame Récamier son amie; +celle-ci demeurait alors dans sa maison de la rue du Mont-Blanc. Au +sortir de mes bois et de l'obscurité de ma vie, j'étais encore tout +sauvage; j'osais à peine lever les yeux sur une femme entourée +d'adorateurs.</p> + +<a id="img006" name="img006"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img006.jpg" width="400" height="414" alt="" title=""> +<p>Madame Récamier.</p> +</div> + +<p>Environ un mois après, j'étais un matin chez madame de Staël; elle +m'avait reçu à sa toilette; elle se laissait habiller par mademoiselle +Olive, tandis qu'elle causait en roulant dans ses doigts une petite +branche verte. Entre tout à coup madame Récamier, vêtue d'une robe +blanche; elle s'assit au milieu d'un sofa de soie bleue. Madame de +Staël, restée debout, continua sa conversation fort animée, et parlait +avec éloquence; je répondais à peine, les yeux attachés sur madame +<span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> Récamier. Je n'avais jamais inventé rien de pareil, et +plus que jamais je fus découragé: mon admiration se changea en humeur +contre ma personne. Madame Récamier sortit, et je ne la revis plus que +douze ans après.</p> + +<p>Douze ans! quelle puissance ennemie coupe et gaspille ainsi nos jours, +les prodigue ironiquement à toutes les indifférences appelées +attachements, à toutes les misères surnommées félicités! Puis, par une +autre dérision, quand elle en a flétri et dépensé la partie la plus +précieuse, elle vous ramène au point de départ de vos courses. Et +comment vous y ramène-t-elle? l'esprit obsédé des idées étrangères, +des fantômes importuns, des sentiments trompés ou incomplets d'un +monde qui ne vous a laissé rien d'heureux. Ces idées, ces fantômes, +ces sentiments s'interposent entre vous et le bonheur que vous +pourriez encore goûter. Vous revenez le cœur souffrant de regrets, +désolé de ces erreurs de jeunesse si pénibles au souvenir dans la +pudeur des années. Voilà comme je revins après avoir été à Rome, en +Syrie, après avoir vu passer l'empire, après être devenu l'homme du +bruit, après avoir cessé d'être l'homme du silence. Madame Récamier +qu'avait-elle fait? quelle avait été sa vie?</p> + +<p>Je n'ai point connu la plus grande partie de l'existence à la fois +éclatante et retirée dont je vais vous entretenir: force m'est donc de +recourir à des autorités différentes de la mienne, mais elles seront +irrécusables. D'abord madame Récamier m'a raconté des faits dont elle +a été témoin et m'a communiqué des lettres précieuses. Elle a écrit, +sur ce qu'elle a vu, des notes dont elle m'a permis de consulter le +texte, et <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> trop rarement de le citer. Ensuite madame de Staël +dans sa correspondance, Benjamin Constant dans ses souvenirs, les uns +imprimés, les autres manuscrits, M. Ballanche dans une notice sur +notre commune amie, madame la duchesse d'Abrantès dans ses esquisses, +madame de Genlis dans les siennes, ont abondamment fourni les +matériaux de ma narration: je n'ai fait que nouer les uns aux autres +tant de beaux noms, en remplissant les vides par mon récit, quand +quelques anneaux de la chaîne des événements étaient sautés ou rompus.</p> + +<p>Montaigne dit que les hommes vont béant aux choses futures: j'ai la +manie de béer aux choses passées. Tout est plaisir, surtout lorsque +l'on tourne les yeux sur les premières années de ceux que l'on chérit; +on allonge une vie aimée; on étend l'affection que l'on ressent sur +des jours que l'on a ignorés et que l'on ressuscite; on embellit ce +qui fut de ce qui est; on recompose de la jeunesse.</p> + +<p class="p2">J'ai vu à Lyon le <span class="italic">Jardin des Plantes</span> établi sur les ruines de +l'amphithéâtre antique et dans les jardins de l'ancienne <span class="italic">abbaye de la +Déserte</span>, maintenant abattue: le Rhône et la Saône sont à vos pieds; +au loin s'élève la plus haute montagne de l'Europe, première colonne +milliaire de l'Italie, avec son écriteau blanc au-dessus des nuages. +Madame Récamier<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Lien vers la note 313"><span class="small">[313]</span></a> fut mise dans cette abbaye, elle y passa son +enfance derrière <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> une grille qui ne s'ouvrait sur l'église +extérieure qu'à l'élévation de la messe. Alors on apercevait dans la +chapelle intérieure du couvent des jeunes filles prosternées. La fête +de l'abbesse était la fête principale de la communauté; la plus belle +des pensionnaires faisait le compliment d'usage: sa parure était +ajustée, sa chevelure nattée, sa tête voilée et couronnée des mains de +ses compagnes; et tout cela en silence, car l'heure du lever était une +de celles qu'on appelait du <span class="italic">grand silence</span> dans les monastères. Il va +de suite que Juliette avait les honneurs de la journée. Son père et sa +mère s'étant établis à Paris rappelèrent leur enfant auprès d'eux. Sur +des brouillons écrits par madame Récamier je recueille cette note:</p> + +<p>«La veille du jour où ma tante devait venir me chercher, je fus +conduite dans la chambre de madame l'abbesse pour recevoir sa +bénédiction. Le lendemain, baignée de larmes, je venais de franchir la +porte que je ne me souvenais pas d'avoir vue s'ouvrir pour me laisser +entrer, je me trouvai dans une voiture avec ma tante, et nous partîmes +pour Paris.</p> + +<p>«Je quitte à regret une époque si calme et si pure pour entrer dans +celle des agitations. Elle me revient quelquefois comme dans un vague +et doux rêve, avec ses nuages d'encens, ses cérémonies infinies, ses +processions dans les jardins, ses chants et ses fleurs.»</p> + +<p>Ces heures sorties d'un pieux désert se reposent maintenant dans une +autre solitude religieuse, sans avoir rien perdu de leur fraîcheur et +de leur harmonie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> Benjamin Constant, l'homme qui a eu le plus d'esprit après +Voltaire, cherche à donner une idée de la première jeunesse de madame +Récamier: il a puisé dans le modèle dont il prétendait retracer les +traits une grâce qui ne lui était pas naturelle.</p> + +<p>«Parmi les femmes de notre époque, dit-il, que des avantages de +figure, d'esprit ou de caractère ont rendues célèbres, il en est une +que je veux peindre. Sa beauté l'a d'abord fait admirer; son âme s'est +ensuite fait connaître, et son âme a encore paru supérieure à sa +beauté. L'habitude de la société a fourni à son esprit le moyen de se +déployer, et son esprit n'est resté au-dessous ni de sa beauté ni de +son âme.</p> + +<p>«À peine âgée de quinze ans<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Lien vers la note 314"><span class="small">[314]</span></a>, mariée à un homme qui, occupé +d'affaires immenses, ne pouvait guider son extrême jeunesse, madame +Récamier se trouva presque entièrement livrée à elle-même dans un pays +qui était encore un chaos.</p> + +<p>«Plusieurs femmes de la même époque ont rempli l'Europe de leurs +diverses célébrités. La plupart ont payé le tribut à leur siècle, les +unes par des amours sans délicatesse, les autres par de coupables +condescendances envers les tyrannies successives.</p> + +<p>«Celle que je peins sortit brillante et pure de cette atmosphère qui +flétrissait ce qu'elle ne corrompait pas. L'enfance fut d'abord pour +elle une sauvegarde, tant l'auteur de ce bel ouvrage, faisait tourner +tout à son profit. Éloignée du monde dans une solitude embellie par +les arts, elle se faisait une <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> douce occupation de toutes ces +études charmantes et poétiques qui restent le charme d'un autre âge.</p> + +<p>«Souvent aussi, entourée de jeunes compagnes, elle se livrait avec +elles à des jeux bruyants. Svelte et légère, elle les devançait à la +course; elle couvrait d'un bandeau ses yeux qui devaient un jour +pénétrer toutes les âmes. Son regard, aujourd'hui si expressif et si +profond, et qui semble nous révéler des mystères qu'elle-même ne +connaît pas, n'étincelait alors que d'une gaieté vive et folâtre. Ses +beaux cheveux, qui ne peuvent se détacher sans nous remplir de +trouble, tombaient alors, sans danger pour personne, sur ses blanches +épaules. Un rire éclatant et prolongé interrompait souvent ses +conversations enfantines; mais déjà l'on eût pu remarquer en elle +cette observation fine et rapide qui saisit le ridicule, cette +malignité douce qui s'en amuse sans jamais blesser, et surtout ce +sentiment exquis d'élégance, de pureté, de bon goût, véritable +noblesse native, dont les titres sont empreints sur les êtres +privilégiés.</p> + +<p>«Le grand monde d'alors était trop contraire à sa nature pour qu'elle +ne préférât pas la retraite. On ne la vit jamais dans les maisons +ouvertes à tout venant, seules réunions possibles quand toute société +fermée eût été suspecte; où toutes les classes se précipitaient, parce +qu'on pouvait y parler sans rien dire, s'y rencontrer sans se +compromettre; où le mauvais ton tenait lieu d'esprit et le désordre de +gaieté. On ne la vit jamais à cette cour du Directoire, où le pouvoir +était tout à la fois terrible et familier, inspirant la crainte sans +échapper au mépris.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> «Cependant madame Récamier sortait quelquefois de sa retraite +pour aller au spectacle ou dans les promenades publiques, et, dans ces +lieux fréquentés par tous, ces rares apparitions étaient de véritables +événements. Tout autre but de ces réunions immenses était oublié, et +chacun s'élançait sur son passage. L'homme assez heureux pour la +conduire avait à surmonter l'admiration comme un obstacle; ses pas +étaient à chaque instant ralentis par les spectateurs pressés autour +d'elle; elle jouissait de ce succès avec la gaieté d'un enfant et la +timidité d'une jeune fille; mais la dignité gracieuse, qui dans sa +retraite la distinguait de ses jeunes amies, contenait au dehors la +foule effervescente. On eût dit qu'elle régnait également par sa seule +présence sur ses compagnes et sur le public. Ainsi se passèrent les +premières années du mariage de madame Récamier<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Lien vers la note 315"><span class="small">[315]</span></a>, entre des +occupations poétiques, des <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> jeux enfantins dans la retraite, +et de courtes et brillantes apparitions dans le monde.»</p> + +<p>Interrompant le récit de l'auteur d'<span class="italic">Adolphe</span>, je dirai que, dans +cette société succédant à la terreur, tout le monde craignait d'avoir +l'air de posséder un foyer. On se rencontrait dans les lieux publics, +surtout au <span class="italic">Pavillon d'Hanovre</span>: quand je vis ce pavillon, il était +abandonné comme la salle d'une fête d'hier, ou comme un théâtre dont +les acteurs étaient à jamais descendus. Là s'étaient retrouvées des +jeunes échappées de prison à qui André Chénier avait fait dire:</p> + +<p class="poem25"> + Je ne veux point mourir encore.</p> + +<p>Madame Récamier avait rencontré Danton allant au supplice, et elle vit +bientôt après quelques-unes des belles victimes dérobées à des hommes +devenus eux-mêmes victimes de leur propre fureur.</p> + +<p>Je reviens à mon guide Benjamin Constant:</p> + +<p>«L'esprit de madame Récamier avait besoin d'un autre aliment. +L'instinct du beau lui faisait aimer d'avance, sans les connaître, les +hommes distingués par une réputation de talent et de génie.</p> + +<p>«M. de Laharpe, l'un des premiers, sut apprécier cette femme qui +devait un jour grouper autour d'elle toutes les célébrités de son +siècle. Il l'avait rencontrée dans son enfance, il la revit mariée, et +la conversation de cette jeune personne de quinze ans eut mille +attraits pour un homme que son excessif amour-propre et l'habitude des +entretiens avec les hommes les plus spirituels de France rendaient +fort exigeant et fort difficile.</p> + +<p>«M. de Laharpe se dégageait auprès de madame <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> Récamier de la +plupart des défauts qui rendaient son commerce épineux et presque +insupportable. Il se plaisait à être son guide: il admirait avec +quelle rapidité son esprit suppléait à l'expérience et comprenait tout +ce qu'il lui révélait sur le monde et sur les hommes. C'était au +moment de cette conversion fameuse que tant de gens ont qualifiée +d'hypocrisie. J'ai toujours regardé cette conversion comme sincère. Le +sentiment religieux est une faculté inhérente à l'homme; il est +absurde de prétendre que la fraude et le mensonge aient créé cette +faculté. On ne met rien dans l'âme humaine que ce que la nature y a +mis. Les persécutions, les abus d'autorité en faveur de certains +dogmes peuvent nous faire illusion à nous-mêmes et nous révolter +contre ce que nous éprouverions si on ne nous l'imposait pas; mais, +dès que les causes extérieures ont cessé, nous revenons à notre +tendance primitive: quand il n'y a plus de courage à résister, nous ne +nous applaudissons plus de notre résistance. Or, la révolution ayant +ôté ce mérite à l'incrédulité, les hommes que la vanité seule avait +rendus incrédules purent devenir religieux de bonne foi.</p> + +<p>«M. de Laharpe était de ce nombre; mais il garda son caractère +intolérant, et cette disposition amère qui lui faisait concevoir de +nouvelles haines sans abjurer les anciennes. Toutes ces épines de sa +dévotion disparaissaient cependant auprès de madame Récamier.»</p> + +<p>Voici quelques fragments des lettres de M. de Laharpe à madame +Récamier, dont Benjamin Constant vient de parler:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right"><span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> «Samedi, 28 septembre.</p> + +<p>«Quoi, madame, vous portez la bonté jusqu'à vouloir honorer d'une + visite un pauvre proscrit comme moi! C'est pour cette fois que je + pourrais dire comme les anciens patriarches, à qui d'ailleurs je + ressemble si peu, «qu'un ange est venu dans ma demeure». Je sais + bien que vous aimez à faire <span class="italic">œuvres de miséricorde</span>; mais, par + le temps qui court, tout <span class="italic">bien</span> est difficile, et celui-là comme + les autres. Je dois vous prévenir, à mon grand regret, que venir + seule est d'abord impossible pour bien des raisons; entre autres, + qu'avec votre jeunesse et votre figure dont l'éclat vous suivra + partout, vous ne sauriez voyager sans une femme de chambre à qui + la prudence me défend de confier le secret de ma retraite, qui + n'est pas à moi seul. Vous n'auriez donc qu'un moyen d'exécuter + votre généreuse résolution, ce serait de vous consulter avec + madame de Clermont<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Lien vers la note 316"><span class="small">[316]</span></a> qui vous amènerait un jour dans son petit + castel champêtre, et de là il vous serait très aisé de venir avec + elle. Vous êtes faites toutes deux pour vous apprécier et pour + vous aimer l'une et l'autre. . . . . Je fais dans ce moment-ci + beaucoup de vers. En les faisant, je songe souvent que je pourrai + les lire un jour à cette belle et charmante Juliette dont + l'esprit est aussi fin que le regard, et le goût aussi pur que + son âme. Je vous enverrais bien aussi le fragment d'<span class="italic">Adonis</span> que + vous aimez, quoique devenu un peu profane pour moi; mais je + voudrais la promesse qu'il ne sortira pas de vos mains. . . . . . + . . .</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> «Adieu, madame; je me laisse aller avec vous à des idées + que toute autre que vous trouverait bien extraordinaire + d'adresser à une personne de seize ans, mais je sais que vos + seize ans ne sont que sur votre figure<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Lien vers la note 317"><span class="small">[317]</span></a>.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Samedi.</p> + +<p>«Il y a bien longtemps, madame, que je n'ai eu le plaisir de + causer avec vous, et si vous êtes sûre, comme vous devez l'être + que c'est une de mes privations, vous ne m'en ferez pas de + reproches...</p> + +<p>«Vous avez lu dans mon âme; vous y avez vu que j'y portais le + deuil des malheurs publics et celui de mes propres fautes, et + j'ai dû sentir que cette triste disposition formait un contraste + trop fort avec tout l'éclat qui environne votre âge et vos + charmes. Je crains même qu'il ne se soit fait apercevoir + quelquefois dans le peu de moments qu'il m'a été permis de passer + avec vous, et je réclame là-dessus votre indulgence. Mais à + présent, madame, que la Providence semble nous montrer de bien + près un meilleur avenir<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Lien vers la note 318"><span class="small">[318]</span></a>, à qui pourrais-je confier mieux + qu'à vous la joie que me donnent des espérances si douces et que + je crois si prochaines? Qui tiendra une plus grande place que + vous dans les jouissances particulières qui se mêleront à la joie + publique? <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> Je serai alors plus susceptible et moins + indigne des douceurs de votre charmante société, et combien je + m'estimerai heureux de pouvoir y être encore pour quelque chose! + Si vous daignez mettre le même prix au fruit de mon travail, vous + serez toujours la première à qui je m'empresserai d'en faire + hommage. Alors plus de contradictions et d'obstacles; vous me + trouverez toujours à vos ordres, et personne, je l'espère, ne + pourra me blâmer de cette préférence. Je dirai: Voilà celle qui, + dans l'âge des illusions et avec tous les avantages brillants qui + peuvent les excuser, a connu toute la noblesse et la délicatesse + des procédés de la plus pure amitié, et au milieu de tous les + hommages s'est souvenue d'un proscrit. Je dirai: Voilà celle dont + j'ai vu croître la jeunesse et les grâces au milieu d'une + corruption générale qui n'a jamais pu les atteindre; celle dont + la raison de seize ans a souvent fait honte à la mienne: et je + suis sûr que personne ne sera tenté de me contredire.»</p> +</div> + +<p>La tristesse des événements, de l'âge et de la religion, cachée sous +une expression attendrie, offre dans ces lettres un singulier mélange +de pensée et de style. Revenons encore au récit de Benjamin Constant:</p> + +<p>«Nous arrivons à l'époque où madame Récamier se vit pour la première +fois l'objet d'une passion forte et suivie. Jusqu'alors elle avait +reçu des hommages unanimes de la part de tous ceux qui la +rencontraient, mais son genre de vie ne présentait nulle part des +centres de réunion où l'on fût sûr de la retrouver. Elle ne recevait +jamais chez elle et ne s'était point encore formé de société où l'on +pût <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> pénétrer tous les jours pour la voir et essayer de lui +plaire.</p> + +<p>«Dans l'été de 1799, madame Récamier vint habiter le château de +Clichy, à un quart de lieue de Paris. Un homme célèbre depuis par +divers genres de prétentions, et plus célèbre encore par les avantages +qu'il a refusés que par les succès qu'il a obtenus, Lucien Bonaparte, +se fit présenter à elle.</p> + +<p>«Il n'avait aspiré jusqu'alors qu'à des conquêtes faciles, et n'avait +étudié pour les obtenir que les moyens de romans que son peu de +connaissance du monde lui représentait comme infaillibles. Il est +possible que l'idée de captiver la plus belle femme de son temps l'ait +séduit d'abord. Jeune, chef d'un parti dans le conseil des Cinq-Cents, +frère du premier général du siècle, il fut flatté de réunir dans sa +personne les triomphes d'un homme d'État et les succès d'un amant.</p> + +<p>«Il imagina de recourir à une fiction pour déclarer son amour à madame +Récamier; il supposa une lettre de <span class="italic">Roméo à Juliette</span>; et l'envoya +comme un ouvrage de lui à celle qui portait le même nom.»</p> + +<p class="p2">Voici cette lettre de Lucien, connue de Benjamin Constant; au milieu +des révolutions qui ont agité le monde réel, il est piquant de voir un +Bonaparte s'enfoncer dans le monde des fictions.</p> + +<div class="quote"> + +<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> LETTRE DE ROMÉO À JULIETTE<br> +par l'auteur de <span class="italic">la Tribu indienne</span><a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Lien vers la note 319"><span class="small">[319]</span></a>.</p> + +<p class="right">«Venise, 29 juillet.</p> + +<p>«Roméo vous écrit, Juliette: si vous refusiez de me lire vous + seriez plus cruelle que nos parents, dont les longues querelles + viennent enfin de s'apaiser: sans doute ces affreuses querelles + ne renaîtront plus. . . . . . Il y a peu de jours, je ne vous + connaissais encore que par la renommée. Je vous avais aperçue + quelquefois dans les temples et dans les fêtes; je savais que + vous étiez la plus belle; mille bouches répétaient vos éloges, et + vos attraits m'avaient frappé sans m'éblouir. . . . . . . + Pourquoi la paix m'a-t-elle livré à votre empire? la paix! elle + est dans nos familles, mais le trouble est dans mon cœur. . . + . . . . . .</p> + +<p>«Rappelez-vous ce jour où pour la première fois je vous fus + présenté. Nous célébrions dans un banquet nombreux la + réconciliation de nos pères. Je revenais du sénat où les troubles + suscités à la République avaient produit une vive impression. . . + Vous arrivâtes; tous alors s'empressaient. Qu'elle est belle! + s'écriait-on. . . . . . . . . . .</p> + +<p>«La foule remplit dans la soirée les jardins de Bedmar. Les + importuns, qui sont partout, s'emparèrent de moi. Cette fois je + n'eus avec eux ni patience ni affabilité: ils me tenaient éloigné + de vous!... Je <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> voulus me rendre compte du trouble qui + s'emparait de moi. Je connus l'amour et je voulus le maîtriser... + Je fus entraîné et je quittai avec vous ce lieu de fêtes.</p> + +<p>«Je vous ai revue depuis; l'amour a semblé me sourire. Un jour, + assise au bord de l'eau, immobile et rêveuse, vous effeuilliez + une rose; seul avec vous, j'ai parlé... j'ai entendu un soupir... + vaine illusion! Revenu de mon erreur, j'ai vu l'indifférence au + front tranquille assise entre nous deux... La passion qui me + maîtrise s'exprimait dans mes discours, et les vôtres portaient + l'aimable et cruelle empreinte de l'enfance et de la + plaisanterie.</p> + +<p>«Chaque jour je voudrais vous voir, comme si le trait n'était pas + assez fixé dans mon cœur. Les moments où je vous vois seule + sont bien rares, et ces jeunes Vénitiens qui vous entourent et + vous parlent fadeur et galanterie me sont insupportables. Peut-on + parler à Juliette comme aux autres femmes!</p> + +<p>«J'ai voulu vous écrire; vous me connaîtrez, vous ne serez plus + incrédule; mon âme est inquiète; elle a soif de sentiment. Si + l'amour n'a pas ému le vôtre; si Roméo n'est à vos yeux qu'un + homme ordinaire, oh! je vous en conjure par les liens que vous + m'avez imposés, soyez avec moi sévère par bonté; ne me souriez + plus, ne me parlez plus, repoussez-moi loin de vous. Dites-moi de + m'éloigner, et si je puis exécuter cet ordre rigoureux, + souvenez-vous au moins que Roméo vous aimera toujours; que + personne n'a jamais régné sur lui comme Juliette, et qu'il ne + peut plus renoncer à vivre pour elle au moins par le souvenir.»</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> Pour un homme de sang-froid, tout cela est un peu moquable: +les Bonaparte vivaient de théâtres, de romans et de vers; la vie de +Napoléon lui-même est-elle autre chose qu'un poème?</p> + +<p>Benjamin Constant continue en commentant cette lettre: «Le style de +cette lettre est visiblement imité de tous les romans qui ont peint +les passions, depuis Werther jusqu'à la Nouvelle Héloïse. Madame +Récamier reconnut facilement, à plusieurs circonstances de détail, +qu'elle-même était l'objet de la déclaration qu'on lui présentait +comme une simple lecture. Elle n'était pas assez accoutumée au langage +direct de l'amour pour être avertie par l'expérience que tout dans les +expressions n'était peut-être pas sincère; mais un instinct juste et +sûr l'en avertissait; elle répondit avec simplicité, avec gaieté même, +et montra bien plus d'indifférence que d'inquiétude et de crainte. Il +n'en fallut pas davantage pour que Lucien éprouvât réellement la +passion qu'il avait d'abord un peu exagérée.</p> + +<p>«Les lettres de Lucien deviennent plus vraies, plus éloquentes, à +mesure qu'il devient plus passionné; on y voyait bien toujours +l'ambition des ornements, le besoin de se mettre en attitude; il ne +peut s'endormir sans se <span class="italic">jeter dans les bras de Morphée</span>. Au milieu de +son désespoir, il se décrit livré aux grandes occupations qui +l'entourent; il s'étonne de ce qu'un homme comme lui verse des larmes; +mais dans tout cet alliage de déclamation et de phrases il y a +pourtant de l'éloquence, de la sensibilité et de la douleur. Enfin, +dans une lettre pleine de passion où il écrit à madame Récamier: «Je +ne puis vous haïr, <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> mais je puis me tuer,» il dit tout à coup +en réflexion générale: «J'oublie que l'amour ne s'arrache pas, il +s'obtient.» Puis il ajoute: «Après la réception de votre billet, j'en +ai reçu plusieurs diplomatiques; j'ai appris une nouvelle que le bruit +public vous aura sans doute apprise. Les félicitations m'entourent, +m'étourdissent... on me parle de ce qui n'est pas vous!» Puis, encore +une exclamation: «Que la nature est faible, comparée à l'amour!»</p> + +<p>«Cette nouvelle qui trouvait Lucien insensible était pourtant une +nouvelle immense: le débarquement de Bonaparte à son retour d'Égypte.</p> + +<p>«Un destin nouveau venait de débarquer avec ses promesses et ses +menaces; le dix-huit brumaire ne devait pas se faire attendre plus de +trois semaines.</p> + +<p>«À peine échappé au danger de cette journée, qui tiendra toujours une +si grande place dans l'histoire, Lucien écrivait à madame Récamier: +«Votre image m'est apparue!... Vous auriez eu ma dernière pensée.»</p> + + +<p class="p2 center">SUITE DU RÉCIT DE BENJAMIN CONSTANT.</p> + +<p>«Madame Récamier contracta, avec une femme bien autrement illustre que +M. de Laharpe n'était célèbre, une amitié qui devint chaque jour plus +intime et qui dure encore.</p> + +<p>«M. Necker, ayant été rayé de la liste des émigrés, chargea madame de +Staël, sa fille, de vendre une maison qu'il avait à Paris. Madame +Récamier <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> l'acheta, et ce fut une occasion pour elle de voir +madame de Staël<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Lien vers la note 320"><span class="small">[320]</span></a>.</p> + +<p>«La vue de cette femme célèbre la remplit d'abord d'une excessive +timidité. La figure de madame de Staël a été fort discutée. Mais un +superbe regard, un sourire doux, une expression habituelle de +bienveillance, l'absence de toute affectation minutieuse et de toute +réserve gênante; des mots flatteurs, des louanges un peu directes, +mais qui semblent échapper à l'enthousiasme, une variété inépuisable +de conversation, étonnent, attirent et lui concilient presque tous +ceux qui l'approchent. Je ne connais aucune femme et même aucun homme +qui soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde, +et qui fasse moins peser cette conviction sur les autres.</p> + +<p>«Rien n'était plus attachant que les entretiens de madame de Staël et +de madame Récamier. La rapidité de l'une à exprimer mille pensées +neuves, la rapidité de la seconde à les saisir et à les juger; cet +esprit mâle et fort qui dévoilait tout, et cet esprit délicat et fin +qui comprenait tout; ces révélations <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> d'un génie exercé +communiquées à une jeune intelligence digne de les recevoir: tout cela +formait une réunion qu'il est impossible de peindre sans avoir eu le +bonheur d'en être témoin soi-même.</p> + +<p>«L'amitié de madame Récamier pour madame de Staël se fortifia d'un +sentiment qu'elles éprouvaient toutes deux, l'amour filial. Madame +Récamier était tendrement attachée à sa mère, femme d'un rare mérite, +dont la santé donnait déjà des craintes, et que sa fille ne cesse de +regretter depuis qu'elle l'a perdue. Madame de Staël avait voué à son +père un culte que la mort n'a fait que rendre plus exalté. Toujours +entraînante dans sa manière de s'exprimer, elle le devient encore +surtout quand elle parle de lui. Sa voix émue, ses yeux prêts à se +mouiller de larmes, la sincérité de son enthousiasme, touchaient l'âme +de ceux mêmes qui ne partageaient pas son opinion sur cet homme +célèbre. On a fréquemment jeté du ridicule sur les éloges qu'elle lui +a donnés dans ses écrits; mais quand on l'a entendue sur ce sujet, il +est impossible d'en faire un objet de moquerie, parce que rien de ce +qui est vrai n'est ridicule.»</p> + +<p>Les lettres de Corinne à son amie madame Récamier commencèrent à +l'époque rappelée ici par Benjamin Constant: elles ont un charme qui +tient presque de l'amour; j'en ferai connaître quelques-unes.</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Coppet, 9 septembre.</p> + +<p>«Vous souvenez-vous, belle Juliette, d'une personne que vous avez + comblée de marques d'intérêt cet hiver, et qui se flatte de vous + engager à redoubler <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> l'hiver prochain? Comment + gouvernez-vous l'empire de la beauté? On vous l'accorde avec + plaisir, cet empire, parce que vous êtes éminemment bonne, et + qu'il semble naturel qu'une âme si douce ait un charmant visage + pour l'exprimer. De tous vos admirateurs, vous savez que je + préfère Adrien de Montmorency<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Lien vers la note 321"><span class="small">[321]</span></a>. J'ai reçu de ses lettres, + remarquables par l'esprit et la grâce, et je crois à la solidité + de ses affections, malgré le charme de ses manières<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Lien vers la note 322"><span class="small">[322]</span></a>. Au + reste, ce mot de solidité convient à moi, qui ne prétends qu'à un + rôle bien secondaire dans son cœur. Mais vous, qui êtes + l'héroïne de tous les sentiments, vous êtes exposée aux grands + événements dont on fait les tragédies et les romans. Le mien<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Lien vers la note 323"><span class="small">[323]</span></a> + s'avance au pied des Alpes. J'espère que vous le lirez avec + intérêt. Je me plais à cette occupation. . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Au milieu de tous ces + succès, ce que vous êtes et ce que vous resterez, c'est un ange + de pureté et de beauté, et vous aurez le culte des dévots comme + celui des mondains. . . . . . Avez-vous revu l'auteur d'<span class="italic">Atala</span>? + Êtes-vous toujours à Clichy? Enfin je vous demande des détails + sur vous. J'aime à savoir ce que vous faites, à me représenter + les lieux que vous habitez. Tout n'est-il pas tableau <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> + dans les souvenirs que l'on garde de vous? Je joins, à cet + enthousiasme si naturel pour vos rares avantages, beaucoup + d'attrait pour votre société. Acceptez, je vous prie, avec + bienveillance, tout ce que je vous offre, et promettez-moi que + nous nous verrons souvent l'hiver prochain.»</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Coppet, 30 avril.</p> + +<p>«Savez-vous que mes amis, belle Juliette, m'ont un peu flattée de + l'idée que vous viendriez ici? Ne pourriez-vous pas me donner ce + grand plaisir? Le bonheur ne m'a pas gâtée depuis quelque temps, + et ce serait un retour de fortune que votre arrivée, qui me + donnerait de l'espoir pour tout ce que je désire. Adrien et + Mathieu disent qu'ils viendront. Si vous veniez avec eux, un mois + de séjour ici suffirait pour vous montrer notre éclatante nature. + Mon père dit que vous devriez choisir Coppet pour domicile, et + que de là nous ferions nos courses. Mon père est très vif dans le + désir de vous voir. Vous savez ce qu'on a dit d'Homère:</p> + +<p class="poem">Par la voix des vieillards tu louas la beauté.</p> + +<p>«Et indépendamment de cette beauté vous êtes charmante.»</p> +</div> + +<p>Pendant la courte paix d'Amiens, madame Récamier fit avec sa mère un +voyage à Londres. Elle eut des lettres de recommandation du vieux duc +de Guignes, ambassadeur en Angleterre trente ans auparavant. Il avait +conservé des correspondances avec les femmes les plus brillantes de +son temps: la duchesse <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> de Devonshire<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Lien vers la note 324"><span class="small">[324]</span></a>, lady Melbourne, +la marquise de Salisbury, la margrave d'Anspach<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Lien vers la note 325"><span class="small">[325]</span></a>, dont il avait +été amoureux. Son ambassade était encore célèbre, son souvenir tout +vivant chez ces respectables dames.</p> + +<p>Telle est la puissance de la nouveauté en Angleterre, que le lendemain +les gazettes furent remplies de l'arrivée de la beauté étrangère. +Madame Récamier reçut les visites de toutes les personnes à qui elle +avait envoyé des lettres. Parmi ces personnes, la plus remarquable +était la duchesse de Devonshire, âgée de quarante-cinq à cinquante +ans. Elle était encore à la mode et belle, quoique privée d'un œil +qu'elle couvrait d'une boucle de ses cheveux. La première fois que +madame Récamier parut en public, ce fut avec elle. La duchesse la +conduisit à l'opéra dans sa loge, où se trouvaient le prince de +Galles, le duc d'Orléans et ses frères, le duc de Montpensier et le +comte de Beaujolais: les deux premiers devaient devenir rois; l'un +touchait au trône, l'autre en était encore séparé par un abîme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> Les lorgnettes et les regards se tournèrent vers la loge de +la duchesse. Le prince de Galles dit à madame Récamier que, si elle ne +voulait être étouffée, il fallait sortir avant la fin du spectacle. À +peine fut-elle debout, que les portes des loges s'ouvrirent +précipitamment; elle n'évita rien et fut portée par le flot de la +foule jusqu'à sa voiture.</p> + +<p>Le lendemain, madame Récamier alla au parc de <span lang="en">Kensington</span>, accompagnée +du marquis de Douglas, plus tard duc d'<span lang="en">Hamilton</span><a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Lien vers la note 326"><span class="small">[326]</span></a>, et qui depuis a +reçu Charles X à Holy-Rood, et de sa sœur la duchesse de Somerset. +La foule se précipitait sur les pas de l'étrangère. Cette effet se +renouvela toutes les fois qu'elle se montra en public; les journaux +retentissaient de son nom; son portrait, gravé par Bartolozzi, fut +répandu dans toute l'Angleterre. L'auteur d'<span class="italic">Antigone</span>, M. Ballanche, +ajoute que des vaisseaux le portèrent jusque dans les îles de la +Grèce: la beauté retournait aux <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> lieux où l'on avait inventé +son image. On a de madame Récamier une esquisse par David, un portrait +en pied par Gérard, un buste par Canova. Le portrait est le +chef-d'œuvre de Gérard; mais il ne me plaît pas, parce que j'y +reconnais les traits sans y reconnaître l'expression du modèle.</p> + +<p>La veille du départ de madame Récamier, le prince de Galles et la +duchesse de Devonshire lui demandèrent de les recevoir et d'amener +chez elle quelques personnes de leur société. On fit de la musique. +Elle joua avec le chevalier Marin, premier harpiste de cette époque, +des variations sur un thème de Mozart. Cette soirée fut citée dans les +feuilles publiques comme un concert que la belle étrangère avait donné +en partant au prince de Galles.</p> + +<p>Le lendemain elle s'embarqua pour La Haye, et mit trois jours à faire +une traversée de seize heures. Elle m'a raconté que, pendant ces jours +mêlés de tempêtes, elle lut de suite le <span class="italic">Génie du christianisme</span>; je +lui fus <span class="italic">révélé</span>, selon sa bienveillante expression: je reconnais là +cette bonté que les vents et la mer ont toujours eue pour moi.</p> + +<p>Près de La Haye, elle visita le château du prince d'Orange<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Lien vers la note 327"><span class="small">[327]</span></a>. Ce +prince, lui ayant fait promettre d'aller voir cette demeure, lui +écrivit plusieurs lettres dans lesquelles il parle de ses revers et de +l'espoir de les vaincre: Guillaume I<sup>er</sup> est en effet devenu monarque; +en ce temps-là on intriguait pour être roi comme aujourd'hui pour être +député; et ces candidats à la <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> souveraineté se pressaient aux +pieds de madame Récamier comme si elle disposait des couronnes.</p> + +<p>Ce billet de Bernadotte, qui règne aujourd'hui sur la Suède, termina +le voyage de madame Récamier en Angleterre.</p> + +<div class="quote"> +<p>«. . . . . . . . . . . . . . . . . Les journaux anglais, en + calmant mes inquiétudes sur votre santé, m'ont appris les dangers + auxquels vous avez été exposée. J'ai blâmé d'abord le peuple de + Londres dans son grand empressement; mais, je vous l'avoue, il a + été bientôt excusé, car je suis partie intéressée lorsqu'il faut + justifier les personnes qui se rendent indiscrètes pour admirer + les charmes de votre céleste figure.</p> + +<p>«Au milieu de l'éclat qui vous environne et que vous méritez à + tant de titres, daignez vous souvenir quelquefois que l'être qui + vous est le plus dévoué dans la nature est</p> + +<p class="left50 smcap">«Bernadotte.»</p> +</div> + +<p>Madame de Staël, menacée de l'exil, tenta de s'établir à Maffliers, +campagne à huit lieues de Paris<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Lien vers la note 328"><span class="small">[328]</span></a>. Elle accepta la proposition que +lui fit madame Récamier, revenue d'Angleterre, de passer quelques +jours à Saint-Brice avec elle; ensuite elle retourna dans son premier +asile. Elle rend compte de ce qui lui arriva alors, dans les <span class="italic">Dix +années d'exil</span>.</p> + +<p>«J'étais à table, dit-elle, avec trois de mes amis, <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> dans une +salle où l'on voyait le grand chemin et la porte d'entrée. C'était à +la fin de septembre<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Lien vers la note 329"><span class="small">[329]</span></a>, à quatre heures: un homme en habit gris, à +cheval, s'arrête et sonne; je fus certaine de mon sort; il me fit +demander; je le reçus dans le jardin. En avançant vers lui, le parfum +des fleurs et la beauté du soleil me frappèrent. Les sensations qui +nous viennent par les combinaisons de la société sont si différentes +de celle de la nature! Cet homme me dit qu'il était le commandant de +la gendarmerie de Versailles... Il me montra une lettre, signée de +Bonaparte, qui portait l'ordre de m'éloigner à quarante lieues de +Paris, et enjoignait de me faire partir dans les vingt-quatre heures, +en me traitant cependant avec tous les égards dus à une femme d'un nom +connu... Je répondis à l'officier de gendarmerie que partir dans les +vingt-quatre heures convenait à des conscrits, mais non pas à une +femme et à des enfants. En conséquence je lui proposai de +m'accompagner à Paris où j'avais besoin de trois jours pour faire les +arrangements nécessaires à mon voyage. Je montai donc dans ma voiture +avec mes enfants et cet officier qu'on avait choisi comme le plus +littéraire des gendarmes. En effet, il me fit des compliments sur mes +écrits. «Vous voyez, lui dis-je, monsieur, où cela mène d'être femme +d'esprit. Déconseillez-le, je vous prie, aux personnes de votre +famille, si vous en avez l'occasion.» J'essayais de me monter par la +fierté, mais je sentais la griffe dans mon cœur.</p> + +<p>«Je m'arrêtai quelques instants chez madame Récamier. <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> Je +trouvai le général Junot, qui, par dévouement pour elle, promit +d'aller le lendemain parler au premier Consul. Il le fît en effet avec +la plus grande chaleur. . . . . . . . . . . .</p> + +<p>«La veille du jour qui m'était accordé, Joseph Bonaparte fit encore +une tentative. . . . . .</p> + +<p>«Je fus obligée d'attendre la réponse dans une auberge à deux lieues +de Paris, n'osant pas rentrer chez moi dans la ville. Un jour se passa +sans que cette réponse me parvînt. Ne voulant pas attirer l'attention +sur moi en restant plus longtemps dans l'auberge où j'étais, je fis le +tour des murs de Paris pour en aller chercher une autre, de même à +deux lieues de Paris, mais sur une route différente. Cette vie +errante, à quatre pas de mes amis et de ma demeure, me causait une +douleur que je ne puis me rappeler sans frissonner.<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Lien vers la note 330"><span class="small">[330]</span></a>»</p> + +<p>Madame de Staël, au lieu de retourner à Coppet, partit pour son +premier voyage d'Allemagne. À cette époque elle m'écrivit, sur la mort +de madame de Beaumont, la lettre que j'ai citée dans mon premier +voyage de Rome.</p> + +<p>Madame Récamier réunissait chez elle, à Paris, ce qu'il y avait de +plus distingué dans les partis opprimés et dans les opinions qui +n'avaient pas tout cédé à la victoire. On y voyait les illustrations +de l'ancienne monarchie et du nouvel empire: les Montmorency, les +Sabran, les Lamoignon, les généraux Masséna, Moreau et Bernadotte; +celui-là destiné à l'exil, celui-ci au trône. Les étrangers illustres +s'y rendaient aussi; le prince d'Orange, le prince de Bavière, le +frère de <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> la reine de Prusse l'environnaient, comme à Londres +le prince de Galles était fier de porter son châle. L'attrait était si +irrésistible qu'Eugène de Beauharnais et les ministres mêmes de +l'empereur allaient à ces réunions. Bonaparte ne pouvait souffrir le +succès, même celui d'une femme. Il disait: «Depuis quand le conseil se +tient-il chez madame Récamier?»</p> + +<p class="p2">Je reviens maintenant au récit de Benjamin Constant: «Depuis longtemps +Bonaparte, qui s'était emparé du gouvernement, marchait ouvertement à +la tyrannie. Les partis les plus opposés s'aigrissaient contre lui, et +tandis que la masse des citoyens se laissait énerver encore par le +repos qu'on lui promettait, les républicains et les royalistes +désiraient un renversement. M. de Montmorency appartenait à ces +derniers par sa naissance, ses rapports et ses opinions. Madame +Récamier ne tenait à la politique que par son intérêt généreux pour +les vaincus de tous les partis. L'indépendance de son caractère +l'éloignait de la cour de Napoléon dont elle avait refusé de faire +partie. M. de Montmorency imagina de lui confier ses espérances, lui +peignit le rétablissement des Bourbons sous des couleurs propres à +exciter son enthousiasme, et la chargea de rapprocher deux hommes +importants alors en France, Bernadotte et Moreau, pour voir s'ils +pouvaient se réunir contre Bonaparte. Elle connaissait beaucoup +Bernadotte, qui depuis est devenu prince royal de Suède. Quelque chose +de chevaleresque dans la figure, de noble dans les manières, de très +fin dans l'esprit, de déclamatoire dans la conversation, en <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> +font un homme remarquable. Courageux dans les combats, hardi dans le +propos, mais timide dans les actions qui ne sont pas militaires, +irrésolu dans tous ses projets: une chose qui le rend très séduisant à +la première vue, mais qui en même temps met un obstacle à toute +combinaison de plan avec lui, c'est une habitude de haranguer, reste +de son éducation révolutionnaire qui ne le quitte pas. Il a parfois +des mouvements d'une véritable éloquence; il le sait, il aime ce genre +de succès, et quand il est entré dans le développement de quelque idée +générale, tenant à ce qu'il a entendu dans les clubs ou à la tribune, +il perd de vue tout ce qui l'occupe et n'est plus qu'un orateur +passionné. Tel il a paru en France dans les premières années du règne +de Bonaparte, qu'il a toujours haï et auquel il a toujours été +suspect, et tel il s'est encore montré dans ces derniers temps, au +milieu du bouleversement de l'Europe dont on lui doit toutefois +l'affranchissement, parce qu'il a rassuré les étrangers en leur +montrant un Français prêt à marcher contre le tyran de la France et +sachant ne dire que ce qui pouvait influer sur sa nation.</p> + +<p>«Tout ce qui offre à une femme le moyen d'exercer sa puissance lui est +toujours agréable. Il y avait d'ailleurs, dans l'idée de soulever +contre le despotisme de Bonaparte des hommes importants par leurs +dignités et leur gloire, quelque chose de généreux et de noble qui +devait tenter madame Récamier. Elle se prêta donc au désir de M. de +Montmorency. Elle réunit souvent Bernadotte et Moreau chez elle. +Moreau hésitait, Bernadotte déclamait. <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> Madame Récamier +prenait les discours indécis de Moreau pour un commencement de +résolution, et les harangues de Bernadotte comme un signal de +renversement de la tyrannie. Les deux généraux, de leur côté, étaient +enchantés de voir leur mécontentement caressé par tant de beauté, +d'esprit et de grâce. Il y avait en effet quelque chose de romanesque +et de poétique dans cette femme si jeune, si séduisante, leur parlant +de la liberté de leur patrie. Bernadotte répétait sans cesse à madame +Récamier qu'elle était faite pour électriser le monde et pour créer +des séides.»</p> + +<p>En remarquant la finesse de cette peinture de Benjamin Constant, il +faut dire que madame Récamier ne serait jamais entrée dans ces +intérêts politiques sans l'irritation qu'elle ressentait de l'exil de +madame de Staël. Le futur roi de Suède avait la liste des généraux qui +tenaient encore au parti de l'indépendance, mais le nom de Moreau n'y +était pas; c'était le seul qu'on pût opposer à celui de Napoléon: +seulement Bernadotte ignorait quel était ce Bonaparte dont il +attaquait la puissance.</p> + +<p>Madame Moreau donna un bal; toute l'Europe s'y trouva, excepté la +France; elle n'y était représentée que par l'opposition républicaine. +Pendant cette fête, le général Bernadotte conduisit madame Récamier +dans un petit salon où le bruit de la musique seul les suivit et leur +rappelait où ils étaient. Moreau passa dans ce salon; Bernadotte lui +dit après de longues explications: «Avec un nom populaire, vous êtes +le seul parmi nous qui puisse se présenter appuyé de tout un peuple; +voyez ce que vous pouvez, ce que <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> nous pouvons guidés par +vous.» Moreau répéta ce qu'il avait dit souvent: «Qu'il sentait le +danger dont la liberté était menacée, qu'il fallait surveiller +Bonaparte, mais qu'il craignait la guerre civile.»</p> + +<p>Cette conversation se prolongeait et s'animait; Bernadotte s'emporta +et dit au général Moreau: «Vous n'osez pas prendre la cause de la +liberté; eh bien, Bonaparte se jouera de la liberté et de vous. Elle +périra malgré nos efforts, et vous, vous serez enveloppé dans sa ruine +sans avoir combattu.» Paroles prophétiques!</p> + +<p>La mère de madame Récamier était liée avec madame Hulot, mère de +madame Moreau, et madame Récamier avait contracté avec cette dernière +une de ces liaisons d'enfance qu'on est heureux de continuer dans le +monde.</p> + +<p>Pendant le procès du général Moreau, madame Récamier passait sa vie +chez madame Moreau. Celle-ci dit à son amie que son mari se plaignait +de ne l'avoir pas encore vue parmi le public qui remplissait la salle +et le tribunal. Madame Récamier s'arrangea pour assister le lendemain +de cette conversation à la séance. Un des juges, M. +Brillat-Savarin<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Lien vers la note 331"><span class="small">[331]</span></a>, se chargea de la <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> faire entrer par une +porte particulière qui s'ouvrait sur l'amphithéâtre. En entrant elle +releva son voile, parcourut d'un coup d'œil les rangs des accusés, +afin d'y trouver Moreau. Il la reconnut, se leva et la salua. Tous les +regards se tournèrent vers elle; elle se hâta de descendre les degrés +de l'amphithéâtre pour arriver à la place qui lui était destinée. Les +accusés étaient au nombre de quarante-sept; ils remplissaient les +gradins placés en face des juges du tribunal. Chaque accusé était +placé entre deux gendarmes: ces soldats montraient au général Moreau +de la déférence et du respect.</p> + +<p>On remarquait MM. de Polignac et de Rivière, mais surtout Georges +Cadoudal. Pichegru, dont le nom restera lié à celui de Moreau, +manquait pourtant à côté de lui, ou plutôt on y croyait voir son +ombre, car on savait qu'il manquait aussi dans la prison.</p> + +<p>Il n'était plus question de républicains, c'était la fidélité +royaliste qui luttait contre le pouvoir nouveau; toutefois, cette +cause de la légitimité et de ses partisans nobles avait pour chef un +homme du peuple, Georges Cadoudal. On le voyait là, avec la pensée que +cette tête si pieuse, si intrépide, allait tomber sur l'échafaud; que +lui seul peut-être, Cadoudal, ne serait pas sauvé, car il ne ferait +rien pour l'être. Il ne défendait <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> que ses amis; quant à ce +qui le regardait particulièrement, il disait tout. Bonaparte ne fut +pas aussi généreux qu'on le supposait: onze personnes dévouées à +Georges périrent avec lui<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Lien vers la note 332"><span class="small">[332]</span></a>.</p> + +<p>Moreau ne parla point. La séance terminée, le juge qui avait amené +madame Récamier vint la reprendre. Elle traversa le parquet du côté +opposé à celui par lequel elle était entrée, et longea le banc des +accusés. Moreau descendit suivi de ses deux gendarmes; il n'était +séparé d'elle que par une balustrade. Il lui dit quelques paroles que +dans son saisissement elle n'entendit point: elle voulut lui répondre, +sa voix se brisa<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Lien vers la note 333"><span class="small">[333]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> Aujourd'hui que les temps sont changés, et que le nom de +Bonaparte semble seul les remplir, on n'imagine pas à combien peu +encore paraissait tenir sa puissance. La nuit qui précéda la sentence, +et pendant laquelle le tribunal siégea, tout Paris fut sur pied. Des +flots de peuple se portaient au Palais de Justice. Georges ne voulut +point de grâce; il répondit à ceux qui voulaient la demander: «Me +promettez-vous une plus belle occasion de mourir?»</p> + +<p>Moreau, condamné à la déportation, se mit en route pour Cadix, d'où il +devait passer en Amérique. Madame Moreau alla le rejoindre. Madame +Récamier était auprès d'elle au moment de son départ. Elle la vit +embrasser son fils dans son berceau, et la vit revenir sur ses pas +pour l'embrasser encore: elle la conduisit à sa voiture et reçut son +dernier adieu.</p> + +<p>Le général Moreau écrivit de Cadix cette lettre à sa généreuse amie:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Chiclana (près Cadix), le 12 octobre 1804.</p> + +<p class="add2em">Madame,</p> + +<p>«Vous apprendrez sans doute avec quelque plaisir des nouvelles de + deux fugitifs auxquels vous avez témoigné tant d'intérêt. Après + avoir essuyé des fatigues de tout genre, sur terre et sur mer, + nous espérions nous reposer à Cadix, quand la fièvre jaune, qu'on + peut en quelque sorte comparer aux maux <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> que nous + venions d'éprouver, est venue nous assiéger dans cette ville.</p> + +<p>«Quoique les couches de mon épouse nous aient forcés d'y rester + plus d'un mois pendant la maladie, nous avons été assez heureux + pour nous préserver de la contagion; un seul de nos gens en a été + atteint.</p> + +<p>«Enfin, nous sommes à Chiclana, très joli village à quelques + lieues de Cadix, jouissant d'une bonne santé, et mon épouse en + pleine convalescence après m'avoir donné une fille très bien + portante.</p> + +<p>«Persuadée que vous prendrez autant d'intérêt à cet événement + qu'à tout ce qui nous est arrivé, elle me charge de vous en faire + part et de la rappeler à votre amitié.</p> + +<p>«Je ne vous parle pas du genre de vie que nous menons, il est + excessivement ennuyeux et monotone; mais au moins nous respirons + en liberté, quoique dans le pays de l'inquisition.</p> + +<p>«Je vous prie, madame, de recevoir l'assurance de mon respectueux + attachement, et de me croire pour toujours</p> + +<p>«Votre très humble et très obéissant serviteur,</p> + +<p class="left50 smcap">«V. Moreau.»</p> +</div> + +<p>Cette lettre est datée de Chiclana, lieu qui sembla promettre avec de +la gloire un règne assuré à M. le duc d'Angoulême: et pourtant il n'a +fait que paraître sur ce bord aussi fatalement que Moreau, qu'on a cru +dévoué aux Bourbons. Moreau au fond de l'âme était dévoué à la +liberté; lorsqu'il eut le malheur de se joindre à la coalition, il +s'agissait uniquement à ses yeux de combattre le despotisme de +Bonaparte. <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> Louis XVIII disait à M. de Montmorency, qui +déplorait la mort de Moreau comme une grande perte pour la couronne: +«Pas si grande: Moreau était républicain.» Ce général ne repassa en +Europe que pour trouver le boulet sur lequel son nom avait été gravé +par le doigt de Dieu.</p> + +<p>Moreau me rappelle un autre illustre capitaine, Masséna. Celui-ci +allait à l'armée d'Italie; il demanda à madame Récamier un ruban blanc +de sa parure. Un jour elle reçut ce billet de la main de Masséna:</p> + +<p>«Le charmant ruban donné par madame Récamier a été porté par le +général Masséna aux batailles et au blocus de Gênes: il n'a jamais +quitté le général et lui a constamment favorisé la victoire.»</p> + +<p>Les antiques mœurs percent à travers les mœurs nouvelles dont +elles font la base. La galanterie du chevalier noble se retrouvait +dans le soldat plébéien; le souvenir des tournois et des croisades +était caché dans ces faits d'armes par qui la France moderne a +couronné ses vieilles victoires. Cisher, compagnon de Charlemagne, ne +se parait point aux combats des couleurs de sa dame: «Il portait, dit +le moine de Saint-Gall, sept, huit et même neuf ennemis enfilés à sa +lance comme des grenouillettes.» Cisher précédait, et Masséna suivait +la chevalerie.</p> + +<p class="p2">Madame de Staël apprit à Berlin la maladie de son père; elle se hâta +de revenir, mais M. Necker était mort<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Lien vers la note 334"><span class="small">[334]</span></a> avant son arrivée en +Suisse.</p> + +<p>En ce temps-là arriva la ruine de M. Récamier<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Lien vers la note 335"><span class="small">[335]</span></a>; <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> madame +de Staël fut bientôt instruite de ce malheureux événement. Elle +écrivit sur-le-champ à madame Récamier, son amie:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Genève, 17 novembre<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Lien vers la note 336"><span class="small">[336]</span></a>.</p> + +<p>«Ah! ma chère Juliette, quelle douleur j'ai éprouvée par + l'affreuse nouvelle que je reçois! que je maudis l'exil qui ne me + permet pas d'être auprès de vous, de vous serrer contre mon + cœur! Vous avez perdu tout ce qui tient à la facilité, à + l'agrément de la vie; mais s'il était possible d'être plus aimée, + plus intéressante que vous ne l'étiez, c'est ce qui vous serait + arrivé. Je vais écrire à M. Récamier, que je plains et que je + respecte. Mais, dites-moi, serait-ce un rêve que de vous voir ici + cet hiver? Si vous vouliez, trois mois passés ici, dans un cercle + étroit où vous seriez passionnément soignée: mais à Paris aussi + vous inspirez ce sentiment. Enfin, au moins à Lyon, ou jusqu'à + mes <span class="italic">quarante lieues</span>, j'irai pour vous voir, pour vous + embrasser, pour vous dire que je me suis senti pour vous plus de + tendresse <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> que pour aucune femme que j'aie jamais + connue. Je ne sais rien vous dire comme consolation, si ce n'est + que vous serez aimée et considérée plus que jamais et que les + admirables traits de votre générosité et de votre bienfaisance + seront connus malgré vous par ce malheur, comme ils ne l'auraient + jamais été sans lui. Certainement, en comparant votre situation à + ce qu'elle était, vous avez perdu; mais s'il m'était possible + d'envier ce que j'aime, je donnerais bien tout ce que je suis + pour être vous. Beauté sans égale en Europe, réputation sans + tache, caractère fier et généreux, quelle fortune de bonheur + encore dans cette triste vie où l'on marche si dépouillé! Chère + Juliette, que notre amitié se resserre; que ce ne soit plus + simplement des services généreux qui sont tous venus de vous, + mais une correspondance suivie, un besoin réciproque de se + confier ses pensées, une vie ensemble. Chère Juliette, c'est vous + qui me ferez revenir à Paris, car vous serez toujours une + personne toute-puissante, et nous nous verrons tous les jours; et + comme vous êtes plus jeune que moi, vous me fermerez les yeux, et + mes enfants seront vos amis. Ma fille a pleuré ce matin de mes + larmes et des vôtres. Chère Juliette, ce luxe qui vous entourait, + c'est nous qui en avons joui; votre fortune a été la nôtre, et je + me sens ruinée parce que vous n'êtes plus riche. Croyez-moi, il + reste du bonheur quand on s'est fait aimer ainsi.</p> + +<p>«Benjamin veut vous écrire; il est bien ému. Mathieu de + Montmorency m'écrit sur vous une lettre bien touchante. Chère + amie, que votre cœur soit <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> calme au milieu de tant de + douleurs. Hélas! ni la mort ni l'indifférence de vos amis ne vous + menacent, et voilà les blessures éternelles. Adieu, cher ange, + adieu! J'embrasse avec respect votre visage charmant...»</p> +</div> + +<p>Un intérêt nouveau se répandit sur madame Récamier: elle quitta la +société sans se plaindre, et sembla faite pour la solitude comme pour +le monde. Ses amis lui restèrent, «et cette fois, a dit M. Ballanche, +<span class="italic">la fortune se retira seule</span>».</p> + +<p>Madame de Staël attira son amie à Coppet<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Lien vers la note 337"><span class="small">[337]</span></a>. Le prince Auguste de +Prusse, fait prisonnier à la bataille d'Eylau<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Lien vers la note 338"><span class="small">[338]</span></a>, se rendant en +Italie, passa par Genève: il devint amoureux de madame Récamier. La +vie intime et particulière appartenant à chaque homme continuait son +cours sous la vie générale, l'ensanglantement des batailles et la +transformation des empires. Le riche, à son réveil, aperçoit ses +lambris dorés, le pauvre ses solives enfumées; pour les éclairer il +n'y a qu'un même rayon de soleil.</p> + +<p>Le prince Auguste, croyant que madame Récamier pourrait consentir au +divorce, lui proposa de l'épouser<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Lien vers la note 339"><span class="small">[339]</span></a>. Il reste un monument de cette +passion dans le <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> tableau de <span class="italic">Corinne</span> que le prince obtint de +Gérard; il en fit présent à madame Récamier comme un immortel souvenir +du sentiment qu'elle lui avait inspiré, <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> et de l'intime +amitié qui unissait Corinne et Juliette<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Lien vers la note 340"><span class="small">[340]</span></a>.</p> + +<p>L'été se passa en fêtes: le monde était bouleversé; mais il arrive que +le retentissement des catastrophes publiques, en se mêlant aux joies +de la jeunesse, en redouble le charme; on se livre d'autant plus +vivement aux plaisirs qu'on se sent près de les perdre.</p> + +<p>Madame de Genlis a fait un roman sur cet attachement du prince +Auguste. Je la trouvai un jour dans l'ardeur de la composition. Elle +demeurait à l'Arsenal, au milieu de livres poudreux, dans un +appartement obscur. Elle n'attendait personne; elle était vêtue d'une +robe noire; ses cheveux blancs offusquaient son visage; elle tenait +une harpe entre ses genoux, et sa tête était abattue sur sa poitrine. +Appendue aux cordes de l'instrument, elle promenait ses deux mains +pâles et amaigries sur l'autre côté du réseau sonore, dont elle tirait +des sons affaiblis, semblables aux voix lointaines et indéfinissables +de la mort. Que chantait l'antique sybille<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Lien vers la note 341"><span class="small">[341]</span></a>? elle chantait madame +Récamier. <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> Elle l'avait d'abord haïe, mais dans la suite elle +avait été vaincue par la beauté et le malheur. Madame de Genlis venait +d'écrire cette page sur madame Récamier, en lui donnant le nom +d'Athénaïs:</p> + +<p>«Le prince entra dans le salon, conduit par madame de Staël. Tout à +coup la porte s'entr'ouvre, Athénaïs s'avance. À l'élégance de sa +taille, à l'éclat éblouissant de sa figure, le prince ne peut la +méconnaître, mais il s'était fait d'elle une idée toute différente: il +s'était représenté cette femme si célèbre par sa beauté, fière de ses +succès, avec un maintien assuré, et cette espèce de confiance que ne +donne que trop souvent ce genre de célébrité; et il voyait une jeune +personne timide s'avancer avec embarras et rougir en paraissant. Le +plus doux sentiment se mêla à sa surprise.</p> + +<p>«Après dîner on ne sortit point, à cause de la chaleur excessive; on +descendit dans la galerie pour faire de la musique jusqu'à l'heure de +la promenade. Après quelques accords brillants et des sons harmoniques +d'une douceur enchanteresse, Athénaïs chanta en s'accompagnant sur la +harpe. Le prince <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> l'écouta avec ravissement, et, lorsqu'elle +eut fini, il la regarda avec un trouble inexprimable en s'écriant: Et +des talents!»</p> + +<p>Madame de Staël, dans la force de la vie, aimait madame Récamier; +madame de Genlis, dans sa décrépitude, retrouvait pour elle les +accents de sa jeunesse; l'auteur de <span class="italic">Mademoiselle de Clermont</span><a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Lien vers la note 342"><span class="small">[342]</span></a> +plaçait la scène de son roman à Coppet<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Lien vers la note 343"><span class="small">[343]</span></a>, chez l'auteur de Corinne, +rivale qu'elle détestait; c'était une merveille. Une autre merveille +est de me voir écrire ces détails. Je parcours des lettres qui me +rappellent des temps où je vivais solitaire et inconnu. Il fut du +bonheur sans moi, aux rivages de Coppet, que je n'ai pas vus depuis +sans quelque mouvement d'envie. Les choses qui me sont échappées sur +la terre, qui m'ont fui, que je regrette, me tueraient si je ne +touchais à ma tombe; mais, si près de l'oubli éternel, vérités et +songes sont également vains; au bout de la vie tout est jour perdu.</p> + +<p class="p2">Madame de Staël partit une seconde fois pour l'Allemagne<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Lien vers la note 344"><span class="small">[344]</span></a>. Ici +recommence une série de lettres à <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> madame Récamier, peut-être +encore plus charmantes que les premières.</p> + +<p>Il n'y a rien dans les ouvrages imprimés de madame de Staël qui +approche de ce naturel, de cette éloquence, où l'imagination prête son +expression aux sentiments. La vertu de l'amitié de madame Récamier +devait être grande, puisqu'elle sut faire produire à une femme de +génie ce qu'il y avait de caché et de non révélé encore dans son +talent. On devine au surplus dans l'accent triste de madame de Staël +un déplaisir secret, dont la beauté devait être naturellement la +confidente, elle qui ne pouvait jamais recevoir de pareilles +blessures.</p> + +<p class="p2">Madame de Staël étant rentrée en France vint, au printemps de +1810<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Lien vers la note 345"><span class="small">[345]</span></a>, habiter le château de Chaumont <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> sur les bords de +la Loire, à quarante lieues de Paris, distance déterminée pour le +rayon de son bannissement. Madame Récamier la rejoignit dans cette +campagne.</p> + +<p>Madame de Staël surveillait alors l'impression de son ouvrage sur +l'Allemagne: lorsqu'il fut près de paraître, elle l'envoya à Bonaparte +avec cette lettre:</p> + +<div class="quote"> +<p class="add2em">«Sire,</p> + +<p>«Je prends la liberté de présenter à Votre Majesté mon ouvrage + sur l'Allemagne. Si elle daigne le lire, il me semble qu'elle y + trouvera la preuve d'un esprit capable de quelques réflexions et + que le temps a mûri. Sire, il y a douze ans que je n'ai vu Votre + Majesté et que je suis exilée. Douze ans de malheurs modifient + tous les caractères, et le destin enseigne la résignation à ceux + qui souffrent. Prête à m'embarquer, je supplie Votre Majesté de + m'accorder une demi-heure d'entretien. Je crois avoir des choses + à lui dire qui pourront l'intéresser, et c'est à ce titre que je + la supplie de m'accorder la faveur de <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> lui parler avant + mon départ. Je me permettrai seulement une chose dans cette + lettre: c'est l'explication des motifs qui me forcent à quitter + le continent, si je n'obtiens pas de Votre Majesté la permission + de vivre dans une campagne assez près de Paris pour que mes + enfants y puissent demeurer. La disgrâce de Votre Majesté jette + sur les personnes qui en sont l'objet une telle défaveur en + Europe, que je ne puis faire un pas sans en rencontrer les + effets. Les uns craignent de se compromettre en me voyant, les + autres se croient des Romains en triomphant de cette crainte. Les + plus simples rapports de la société deviennent des services + qu'une âme fière ne peut supporter. Parmi mes amis, il en est qui + se sont associés à mon sort avec une admirable générosité; mais + j'ai vu les sentiments les plus intimes se briser contre la + nécessité de vivre avec moi dans la solitude, et j'ai passé ma + vie depuis huit ans entre la crainte de ne pas obtenir des + sacrifices, et la douleur d'en être l'objet. Il est peut-être + ridicule d'entrer ainsi dans le détail de ses impressions avec le + souverain du monde; mais ce qui vous a donné le monde, Sire, + c'est un souverain génie. Et en fait d'observation sur le cœur + humain, Votre Majesté comprend depuis les plus vastes ressorts + jusqu'aux plus délicats. Mes fils n'ont point de carrière, ma + fille a treize ans: dans peu d'années il faudra l'établir: il y + aurait de l'égoïsme à la forcer de vivre dans les insipides + séjours où je suis condamnée. Il faudrait donc aussi me séparer + d'elle! Cette vie n'est pas tolérable et je n'y sais aucun remède + sur le continent. Quelle ville puis-je choisir où la disgrâce de + Votre Majesté <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> ne mette pas un obstacle invincible à + l'établissement de mes enfants comme à mon repos personnel? Votre + Majesté ne sait peut-être pas elle-même la peur que les exilés + font à la plupart des autorités de tous les pays, et j'aurais + dans ce genre des choses à lui raconter qui dépassent sûrement ce + qu'elle aurait ordonné. On a dit à Votre Majesté que je + regrettais Paris à cause du Musée et de Talma: c'est une agréable + plaisanterie sur l'exil, c'est-à-dire sur le malheur que Cicéron + et <span lang="en">Bolingbroke</span> ont déclaré le plus insupportable de tous; mais + quand j'aimerais les chefs-d'œuvre des arts que la France doit + aux conquêtes de Votre Majesté, quand j'aimerais ces belles + tragédies, images de l'héroïsme, serait-ce à vous, Sire, à m'en + blâmer? Le bonheur de chaque individu ne se compose-t-il pas de + la nature de ses facultés? et si le ciel m'a donné du talent, + n'ai-je pas l'imagination qui rend les jouissances des arts et de + l'esprit nécessaires? Tant de gens demandent à Votre Majesté des + avantages réels de toute espèce! pourquoi rougirais-je de lui + demander l'amitié, la poésie, la musique, les tableaux, toute + cette existence idéale dont je puis jouir sans m'écarter de la + soumission que je dois au monarque de la France?»</p> +</div> + +<p>Cette lettre inconnue méritait d'être conservée<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Lien vers la note 346"><span class="small">[346]</span></a>. Madame de Staël +n'était pas, ainsi qu'on l'a prétendu, <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> une ennemie aveugle +et implacable. Elle ne fut pas plus écoutée que moi, lorsque je me vis +obligé de m'adresser aussi à Bonaparte pour lui demander la vie de mon +cousin Armand. Alexandre et César auraient été touchés de cette lettre +d'un ton si haut, écrite par une femme si renommée; mais la confiance +du mérite qui se juge et s'égalise à la domination suprême, cette +sorte de familiarité de l'intelligence qui se place au niveau du +maître de l'Europe pour traiter avec lui de couronne à couronne, ne +parurent à Bonaparte que l'arrogance d'un amour-propre déréglé. Il se +croyait bravé par tout ce qui avait quelque grandeur indépendante; la +bassesse lui semblait fidélité, la fierté révolte; il ignorait que le +vrai talent ne reconnaît de Napoléons que dans le génie; qu'il a ses +entrées dans les palais comme dans les temples, parce qu'il est +immortel.</p> + +<p class="p2">Madame de Staël quitta Chaumont et retourna à Coppet<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Lien vers la note 347"><span class="small">[347]</span></a>; madame +Récamier s'empressa de nouveau <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> de se rendre auprès d'elle; +M. Mathieu de Montmorency lui resta également dévoué. L'un et l'autre +en furent punis; ils furent frappés de la peine même qu'ils étaient +allés consoler: les quarante lieues de distance de Paris leur furent +infligées<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Lien vers la note 348"><span class="small">[348]</span></a>.</p> + +<p>Madame Récamier se retira à Châlons-sur-Marne<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Lien vers la note 349"><span class="small">[349]</span></a>, décidée dans son +choix par le voisinage de Montmirail<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Lien vers la note 350"><span class="small">[350]</span></a>, qu'habitaient MM. de La +Rochefoucauld-Doudeauville.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> Mille détails de l'oppression de Bonaparte se sont perdus +dans la tyrannie générale: les persécutés redoutaient de voir leurs +amis, crainte de les compromettre; leurs amis n'osaient les visiter, +crainte de leur attirer quelque accroissement de rigueur. Le +malheureux proscrit, devenu un pestiféré, séquestré du genre humain, +demeurait en quarantaine dans la haine du despote. Bien reçu tant +qu'on ignorait votre indépendance d'opinion, sitôt qu'elle était +connue tout se retirait; il ne restait autour de vous que des +autorités épiant vos liaisons, vos sentiments, vos correspondances, +vos démarches: tels étaient ces temps de bonheur et de liberté.</p> + +<p>Les lettres de madame de Staël révèlent les souffrances de cette +époque, où les talents étaient menacés à chaque instant d'être jetés +dans un cachot, où l'on ne s'occupait que des moyens de s'échapper, où +l'on aspirait à la fuite comme à la délivrance: quand la liberté a +disparu, il reste un pays, mais il n'y a plus de patrie.</p> + +<p>En écrivant à son amie qu'elle ne désirait pas la voir, dans +l'appréhension du mal qu'elle lui pourrait apporter, madame de Staël +ne disait pas tout: elle était mariée secrètement à M. de Rocca<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Lien vers la note 351"><span class="small">[351]</span></a>, +d'où résultait une complication d'embarras dont la police impériale +profitait. Madame Récamier, à qui madame de Staël croyait devoir taire +ses nouveaux soucis, s'étonnait <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> à bon droit de l'obstination +qu'elle mettait à lui interdire l'entrée de son château de Coppet: +blessée de la résistance de madame de Staël, pour laquelle elle +s'était déjà sacrifiée, elle n'en persistait pas moins dans sa +résolution de la rejoindre.</p> + +<p>Toutes les lettres qui auraient dû retenir madame Récamier ne firent +que la confirmer dans son dessein: elle partit et reçut à Dijon ce +billet fatal:</p> + +<p>«Je vous dis adieu, cher ange de ma vie, avec toute la tendresse de +mon âme. Je vous recommande Auguste<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Lien vers la note 352"><span class="small">[352]</span></a>: qu'il vous voie et qu'il me +revoie. Vous êtes une créature céleste. Si j'avais vécu près de vous, +j'aurais été trop heureuse: le sort m'entraîne. Adieu<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Lien vers la note 353"><span class="small">[353]</span></a>.»</p> + +<p>Madame de Staël ne devait plus retrouver Juliette que pour mourir. Le +billet de madame de Staël frappa d'un coup de foudre la voyageuse: +fuir subitement, s'en aller avant d'avoir pressé dans ses bras celle +qui accourait pour se jeter dans ses adversités, n'était-ce point de +la part de madame de Staël une résolution cruelle? Il paraissait à +madame Récamier que l'amitié aurait pu être moins <span class="italic">entraînée par le +sort</span>.</p> + +<p>Madame de Staël alla chercher l'Angleterre en traversant l'Allemagne +et la Suède<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Lien vers la note 354"><span class="small">[354]</span></a>: la puissance de <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> Napoléon était une autre +mer qui séparait Albion de l'Europe, comme l'Océan la sépare du monde.</p> + +<p>Auguste, fils de madame de Staël, avait perdu son frère, tué en duel +d'un coup de sabre<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Lien vers la note 355"><span class="small">[355]</span></a>; il se maria et eut un fils: ce fils, âgé de +quelques mois, l'a suivi dans la tombe. Avec Auguste de Staël s'est +éteinte la postérité masculine d'une femme illustre, car elle ne revit +pas dans le nom honorable, mais inconnu, de Rocca.</p> + +<p class="p2">Madame Récamier demeurée seule, pleine de regrets, chercha d'abord à +Lyon, sa ville natale, un premier abri<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Lien vers la note 356"><span class="small">[356]</span></a>: elle y rencontra madame +de Chevreuse<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Lien vers la note 357"><span class="small">[357]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> autre bannie. Madame de Chevreuse avait +été forcée par l'Empereur et ensuite par sa propre famille d'entrer +dans la nouvelle société. Vous trouveriez à peine un nom historique +qui ne consentît à perdre son honneur plutôt qu'une forêt. Une fois +engagée aux Tuileries, madame de Chevreuse avait cru pouvoir dominer +dans une cour sortie des camps: cette cour cherchait, il est vrai, à +s'instruire des airs de jadis, dans l'espoir de couvrir sa récente +origine; mais l'allure plébéienne était encore trop rude pour recevoir +des leçons de l'impertinence aristocratique. Dans une révolution qui +dure et qui a fait son dernier pas, comme par exemple à Rome, le +Patriciat, un siècle après la chute de la république, put se résigner +à n'être plus que le sénat des empereurs; le passé n'avait rien à +reprocher aux empereurs du présent, puisque ce passé était fini; une +égale flétrissure marquait toutes les existences. Mais en France les +nobles qui se transformèrent en chambellans se hâtèrent trop; l'empire +nouvellement né disparut avant eux, et ils se retrouvèrent en face de +la vieille monarchie ressuscitée.</p> + +<p>Madame de Chevreuse, attaquée d'une maladie de poitrine, sollicita et +n'obtint pas la faveur d'achever ses derniers jours à Paris; on +n'expire pas quand et où l'on veut<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Lien vers la note 358"><span class="small">[358]</span></a>: Napoléon; qui faisait tant de +décédés n'en aurait pas fini avec eux s'il leur eût laissé le choix de +leur tombeau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> Madame Récamier ne parvenait à oublier ses propres chagrins +qu'en s'occupant de ceux des autres; par la connivence charitable +d'une sœur de la Miséricorde, elle visitait secrètement à Lyon les +prisonniers espagnols. Un d'entre eux, brave et beau, chrétien comme +le Cid, s'en allait à Dieu: assis sur la paille, il jouait de la +guitare; son épée avait trompé sa main. Sitôt qu'il apercevait sa +bienfaitrice, il lui chantait des romances de son pays, n'ayant pas +d'autre moyen de la remercier. Sa voix affaiblie et les sons confus de +l'instrument se perdaient dans le silence de la prison. Les compagnons +du soldat, à demi enveloppés de leurs manteaux déchirés, leurs cheveux +noirs pendants sur leurs visages hâves et bronzés, levaient des yeux +fiers du sang castillan, humides de reconnaissance, sur l'exilée qui +leur rappelait une épouse, une sœur, une amante, et qui portait le +joug de la même tyrannie.</p> + +<p>L'Espagnol mourut. Il put dire comme Zarviska, le jeune et valeureux +poète polonais: «Une main inconnue fermera ma paupière; le tintement +d'une cloche étrangère annoncera mon trépas, et des voix qui ne seront +pas celles de ma patrie prieront pour moi.»</p> + +<p>Mathieu de Montmorency vint à Lyon visiter madame Récamier. Elle +connut alors M. Camille Jordan et M. Ballanche, dignes de grossir le +cortège des amitiés attachées à sa noble vie.</p> + +<p class="p2">Madame Récamier était trop fière pour demander son rappel. Fouché +l'avait longtemps et inutilement pressée d'orner la cour de +l'empereur: on peut voir les détails de ces négociations de palais +dans les écrits <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> du temps. Madame Récamier se retira en +Italie<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Lien vers la note 359"><span class="small">[359]</span></a>: M. de Montmorency l'accompagna jusqu'à Chambéry. Elle +traversa le reste des Alpes, n'ayant pour compagne de voyage qu'une +petite nièce âgée de sept ans, aujourd'hui madame Lenormant.</p> + +<p>Rome était alors une ville de France, capitale du département du +Tibre. Le pape gémissait prisonnier à Fontainebleau, dans le palais de +François I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Fouché, en mission en Italie, commandait dans la cité des Césars, de +même que le chef des eunuques noirs dans Athènes: il n'y fit que +passer<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Lien vers la note 360"><span class="small">[360]</span></a>; on installa M. de Norvins<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Lien vers la note 361"><span class="small">[361]</span></a> en qualité de préfet de +police: le mouvement était sur un autre point de l'Europe.</p> + +<p>Conquise sans avoir vu son second Alaric, la ville éternelle se +taisait, plongée dans ses ruines. Des artistes demeuraient seuls sur +cet amas de siècles. Canova reçut madame Récamier comme une statue +grecque que la France rendait au musée du Vatican: pontife des arts, +il l'inaugura aux honneurs du Capitole, dans Rome abandonnée.</p> + +<p>Canova avait une maison à Albano; il l'offrit à madame Récamier; elle +y passa l'été. La fenêtre à balcon <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> de sa chambre était une +de ces grandes croisées de peintre qui encadrent le paysage. Elle +s'ouvrait sur les ruines de la <span class="italic">villa de Pompée</span>; au loin, par dessus +des oliviers, on voyait le soleil se coucher dans la mer. Canova +revenait à cette heure; ému de ce beau spectacle, il se plaisait à +chanter, avec un accent vénitien et une voix agréable, la barcarolle: +<span class="italic" lang="it">O pescator dell' onda</span>; madame Récamier l'accompagnait sur le piano. +L'auteur de Psyché et de la Madeleine se délectait à cette harmonie, +et cherchait dans les traits de Juliette le type de la Béatrix qu'il +rêvait de faire un jour. Rome avait vu jadis Raphaël et Michel-Ange +couronner leurs modèles dans de poétiques orgies, trop librement +racontées par Cellini: combien leur était supérieure cette petite +scène décente et pure entre une femme exilée et ce Canova, si simple +et si doux!</p> + +<p>Plus solitaire que jamais, Rome en ce moment portait le deuil de +veuve: elle ne voyait plus passer en la bénissant ces paisibles +souverains qui rajeunissaient ses vieux jours de toutes les merveilles +des arts. Le bruit du monde s'était encore une fois éloigné d'elle; +Saint-Pierre était désert comme le Colisée.</p> + +<p>J'ai lu les lettres éloquentes qu'écrivait à son amie la femme la plus +illustre de nos jours passés; lisez les mêmes sentiments de tendresse +exprimés avec la plus charmante naïveté, dans la langue de Pétrarque, +par le premier sculpteur des temps modernes. Je ne commettrai pas le +sacrilège d'essayer de les traduire.</p> + +<div class="quote" lang="it"> +<p class="right">«Domenica mattina.</p> + +<p>«Dio eterno? siamo vivi, o siamo morti? lo voglio esser vivo, + almeno per scriveri; si, lo vuole il mio <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> + cuore, anzi mi comanda assolutamente di + tarlo. Oh! se'l conoscete bene a fondo questo povero cuor mio, + quanto, quanto mai ve ne persuadereste! Ma per disgrazia mia pare + ch'egli sia alquanto all' oscuro per voi. Pazienza! Ditemi almeno + come state di salute, se di più non volete dire; benchè mi + abbiate promesso di scrivere a di scrivermi dolce. Io davvero che + avrei voluto vedervi personalmente in questi giorni, ma non vi + poteva essere alcuna via di poterlo fare; anzi su di questo vi + dirò a voce delle cose curiose. Conviene dunque che mi contenti, + a forza, di vidervi in spirito. In questo modo sempre mi siete + presente, sempre vi veggo, sempre vi parlo, vi dico tante, tante + cose, ma tutte, tutte al vento, tutte! Pazienza anche di questo! + gran fatto che la cosa abbia d'andare sempre in questo modo! + voglio intanto però che siate certa, certissima che l'anima mia + vi ama molto più assai di quello che mai possiate credere ed + imaginare.»</p> +</div> + +<a id="img007" name="img007"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img007.jpg" width="400" height="552" alt="" title=""> +<p>M<sup>me</sup> Récamier visitant les Prisonniers Espagnols à +Lyon.</p> +</div> + +<p>Madame Récamier avait secouru les prisonniers espagnols à Lyon; une +autre victime de ce pouvoir qui la frappait la mit à même d'exercer à +Albano son humeur compatissante: un pêcheur, accusé d'intelligence +avec les sujets du pape, avait été jugé et condamné à mort. Les +habitants d'Albano supplièrent l'étrangère réfugiée chez eux +d'intercéder pour ce malheureux. On la conduisit à la geôle; elle y +vit le prisonnier; frappée du désespoir de cet homme, elle fondit en +larmes. Le malheureux la supplia de venir à son secours, d'intercéder +pour lui, de le sauver; prière d'autant plus déchirante, qu'il y avait +impossibilité <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> de l'arracher au supplice. Il faisait déjà +nuit, et il devait être fusillé au lever du jour.</p> + +<p>Cependant, madame Récamier, bien que persuadée de l'inutilité de ses +démarches, n'hésita pas. On lui amène une voiture, elle y monte sans +l'espérance qu'elle laissait au condamné. Elle traverse la campagne +infestée de brigands, parvient à Rome, et ne trouve point le directeur +de la police. Elle l'attendît deux heures au palais Fiano; elle +comptait les minutes d'une vie dont la dernière approchait. Quand M. +de Norvins arriva, elle lui expliqua l'objet de son voyage. Il lui +répondit que l'arrêt était prononcé, et qu'il n'avait pas les pouvoirs +nécessaires pour le faire suspendre.</p> + +<p>Madame Récamier repartit le cœur navré; le prisonnier avait cessé +de vivre lorsqu'elle approcha d'Albano. Les habitants attendaient la +Française sur le chemin; aussitôt qu'ils la reconnurent, ils coururent +à elle. Le prêtre qui avait assisté le patient lui en apportait les +derniers vœux: il remerciait <span class="italic">la dama</span>, qu'il n'avait cessé de +chercher des yeux en allant au lieu de l'exécution; il lui +recommandait de prier pour lui; car un chrétien n'a pas tout fini et +n'est pas hors de crainte quand il n'est plus. Madame Récamier fut +conduite par l'ecclésiastique à l'église, où la suivit la foule des +belles paysannes d'Albano. Le pêcheur avait été fusillé à l'heure où +l'aurore se levait sur la barque, maintenant sans guide, qu'il avait +coutume de conduire sur les mers, et aux rivages qu'il avait accoutumé +de parcourir.</p> + +<p>Pour se dégoûter des conquérants, il faudrait savoir tous les maux +qu'ils causent; il faudrait être <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> témoin de l'indifférence +avec laquelle on leur sacrifie les plus inoffensives créatures dans un +coin du globe où ils n'ont jamais mis le pied. Qu'importaient aux +succès de Bonaparte les jours d'un pauvre faiseur de filets des États +romains? Sans doute, il n'a jamais su que ce chétif pêcheur avait +existé; il a ignoré, dans le fracas de sa lutte avec les rois, +jusqu'au nom de sa victime plébéienne.</p> + +<p>Le monde n'aperçoit en Napoléon que des victoires; les larmes dont les +colonnes triomphales sont cimentées ne tombent point de ses yeux. Et +moi, je pense que de ces souffrances méprisées, de ces calamités des +humbles et des petits, se forment dans les conseils de la Providence +les causes secrètes qui précipitent du faîte le dominateur. Quand les +injustices particulières se sont accumulées de manière à l'emporter +sur le poids de la fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et +du sang qui crie: le sang des champs de bataille est bu en silence par +la terre; le sang pacifique répandu rejaillit en gémissant vers le +ciel; Dieu le reçoit et le venge. Bonaparte tua le pêcheur d'Albano; +quelques mois après il était banni chez les pêcheurs de l'île d'Elbe, +et il est mort parmi ceux de Sainte-Hélène<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Lien vers la note 362"><span class="small">[362]</span></a>.</p> + +<p>Mon souvenir vague, à peine ébauché dans les pensées de madame +Récamier, lui apparaissait-il au milieu des steppes du Tibre et de +l'Anio? J'avais déjà passé à travers ces solitudes mélancoliques; +<span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> j'y avais laissé une tombe honorée des larmes des amis de +Juliette. Lorsque la fille de M. de Montmorin (madame de Beaumont) +mourut en 1803, madame de Staël et M. Necker m'écrivaient des lettres +de regrets; on a vu ces lettres. Ainsi je recevais à Rome, avant +presque d'avoir connu madame Récamier, des lettres datées de Coppet; +c'est le premier indice d'une affinité de destinée. Madame Récamier +m'a dit aussi que ma lettre de 1804 à M. de Fontanes lui servait de +guide en 1814, et qu'elle relisait assez souvent ce passage:</p> + +<p>«Quiconque n'a plus de lien dans la vie doit venir demeurer à Rome. +Là, il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions et +occupera son cœur, et des promenades qui lui diront toujours +quelque chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera; la +poussière que le vent élèvera sous ses pas renfermera quelque grandeur +humaine. S'il est malheureux, s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il +aima à tant de cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas +du sépulcre des Scipions au dernier asile d'un ami vertueux!... S'il +est chrétien, ah! comment pourrait-il alors s'arracher de cette terre +qui est devenue sa patrie, de cette terre qui a vu naître un second +empire, plus saint dans son berceau, plus grand dans sa puissance que +celui qui l'a précédé; de cette terre où les amis que nous avons +perdus, dormant avec les martyrs aux catacombes, sous l'œil du père +des fidèles, paraissent devoir se réveiller les premiers dans leur +poussière et semblent plus voisins des cieux<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Lien vers la note 363"><span class="small">[363]</span></a>?»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> Mais en 1814, je n'étais pour madame Récamier qu'un +<span class="italic">cicerone</span> vulgaire, appartenant à tous les voyageurs; plus heureux en +1823, j'avais cessé de lui être étranger, et nous pouvions causer +ensemble des ruines romaines.</p> + +<p class="p2">À Naples, où madame Récamier se rendit en automne<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364" title="Lien vers la note 364"><span class="small">[364]</span></a>, cessèrent les +occupations de la solitude. À peine fut-elle descendue à l'auberge, +que les ministres du roi Joachim accoururent. Murat, oubliant la main +qui changea sa cravache en sceptre, était prêt à se joindre à la +coalition. Bonaparte avait planté son épée au milieu de l'Europe, +comme les Gaulois plantaient leur glaive au milieu du <span class="italic" lang="la">mallus</span><a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Lien vers la note 365"><span class="small">[365]</span></a>: +autour de l'épée de Napoléon s'étaient rangés en cercle des royaumes +qu'il distribuait à sa famille. Caroline avait reçu celui de Naples. +Madame Murat n'était pas un camée antique aussi élégant que la +princesse Borghèse; mais elle avait plus de physionomie et plus +d'esprit que sa sœur. À la fermeté de son caractère on +reconnaissait le sang de Napoléon. Si le diadème n'eût pas été pour +elle l'ornement de la tête d'une femme, <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> il eût encore été la +marque du pouvoir d'une reine.</p> + +<p>Caroline reçut madame Récamier avec un empressement d'autant plus +affectueux que l'oppression de la tyrannie se faisait sentir jusqu'à +Portici. Cependant, la ville qui possède le tombeau de Virgile et le +berceau du Tasse, cette ville où vécurent Horace et Tite-Live, Boccace +et Sannazar, où naquirent Durante et Cimarozsa, avait été embellie par +son nouveau maître. L'ordre s'était rétabli: les lazzaroni ne jouaient +plus à la boule avec des têtes pour amuser l'amiral <span lang="en">Nelson</span> et lady +<span lang="en">Hamilton</span>. Les fouilles de Pompéi s'étaient étendues; un chemin +serpentait sur le Pausilippe, dans les flancs duquel j'avais passé en +1803<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366" title="Lien vers la note 366"><span class="small">[366]</span></a> pour aller m'enquérir à Literne de la retraite de Scipion. +Ces royautés nouvelles d'une dynastie militaire avaient fait renaître +la vie dans des pays où se manifestait auparavant la moribonde +langueur d'une vieille race. Robert Guiscard, Guillaume Bras de Fer, +Roger et Tancrède semblaient être revenus, moins la chevalerie.</p> + +<p>Madame Récamier était à Naples au mois de février 1814; où étais-je +donc alors? dans ma <span class="italic">Vallée-aux-Loups</span>, commençant l'histoire de ma +vie. Je m'occupais des jeux de mon enfance au bruit des pas des +soldats étrangers. La femme dont le nom devait clore ces <span class="italic">Mémoires</span> +errait sur les marines de Baïes. N'avais-je pas un pressentiment du +bien qui m'arriverait un jour de cette terre, alors que je peignais la +séduction parthénopéenne dans les <span class="italic">Martyrs</span>:</p> + +<p>«Chaque matin, aussitôt que l'aurore commençait à paraître, je me +rendais sous un portique. Le soleil <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> se levait devant moi; il +illuminait de ses feux les plus doux la chaîne des montagnes de +Salerne, le bleu de la mer parsemé des voiles blanches du pêcheur, les +îles de Caprée, d'Œnaria et de Prochyta, le cap de Misène et Baïes +avec tous ses enchantements.</p> + +<p>«Des fleurs et des fruits humides de rosée sont moins suaves et moins +frais que le paysage de Naples sortant des ombres de la nuit. J'étais +toujours surpris, en arrivant au portique, de me trouver au bord de la +mer, car les vagues dans cet endroit faisaient à peine entendre le +léger murmure d'une fontaine; en extase devant ce tableau, je +m'appuyais contre une colonne, et sans pensée, sans désir, sans +projet, je restais des heures entières à respirer un air délicieux. Le +charme était si profond, qu'il me semblait que cet air divin +transformait ma propre substance, et qu'avec un plaisir indicible je +m'élevais vers le firmament comme un pur esprit... Attendre ou +chercher la beauté, la voir s'avancer dans une nacelle et nous sourire +du milieu des flots; voguer avec elle sur la mer, dont nous semions la +surface de fleurs; suivre l'enchanteresse au fond de ces bois de +myrthe et dans les champs heureux où Virgile plaça l'Élysée: telle +était l'occupation de nos jours...</p> + +<p>«Peut-être est-il des climats dangereux à la vertu par leur extrême +volupté; et n'est-ce point ce que voulut enseigner une fable +ingénieuse en racontant que Parthénope fut bâtie sur le tombeau d'une +sirène? L'éclat velouté de la campagne, la tiède température de l'air, +les contours arrondis des montagnes, les molles inflexions des fleuves +et des <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> vallées, sont à Naples autant de séductions pour les +sens, que tout repose et que rien ne blesse...</p> + +<p>«Pour éviter les ardeurs du Midi, nous nous retirions dans la partie +du palais bâtie sous la mer. Couchés sur des lits d'ivoire, nous +entendions murmurer les vagues au-dessus de nos têtes; si quelque +orage nous surprenait au fond de ces retraites, les esclaves +allumaient des lampes pleines du nard le plus précieux de l'Arabie. +Alors entraient de jeunes Napolitaines qui portaient des roses de +Pæstum dans des vases de Nola; tandis que les flots mugissaient au +dehors, elles chantaient en formant devant nous des danses tranquilles +qui me rappelaient les mœurs de la Grèce: ainsi se réalisaient pour +nous les fictions des poètes; on eût cru voir les jeux des Néréides +dans la grotte de Neptune<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367" title="Lien vers la note 367"><span class="small">[367]</span></a>.»</p> + +<p>Madame Récamier rencontra à Naples le comte de Neipperg<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Lien vers la note 368"><span class="small">[368]</span></a> et le duc +de Rohan-Chabot<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Lien vers la note 369"><span class="small">[369]</span></a>: l'un devait <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> monter au nid de l'aigle, +l'autre revêtir la pourpre. On a dit de celui-ci qu'il avait été voué +au rouge, ayant porté l'habit de chambellan, l'uniforme de +chevau-léger de la garde et la robe de cardinal.</p> + +<p>Le duc de Rohan était fort joli; il roucoulait la romance, lavait de +petites aquarelles et se distinguait par une étude coquette de +toilette. Quand il fut abbé, sa pieuse chevelure, éprouvée au fer, +avait une élégance de martyr. Il prêchait à la brune, dans des +oratoires sombres, devant des dévotes, ayant soin, à l'aide de deux ou +trois bougies artistement placées, d'éclairer en demi-teinte, comme un +tableau, son visage pâle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> On ne s'explique pas de prime abord comment des hommes que +leurs noms rendaient bêtes à force d'orgueil s'étaient mis aux gages +d'un <span class="italic">parvenu</span>. En y regardant de près, on trouve que cette aptitude à +entrer en condition découlait naturellement de leurs mœurs: +façonnés à la domesticité, point n'avaient souci du changement de +livrée, pourvu que le maître fut logé au château à la même enseigne. +Le mépris de Bonaparte leur rendait justice: ce grand soldat, +abandonné des siens, disait à une grande dame: «Au fond, il n'y a que +vous autres qui sachiez servir.»</p> + +<p>La religion et la mort ont passé l'éponge sur quelques faiblesses, +après tout bien pardonnables, du cardinal de Rohan. Prêtre chrétien, +il a consommé à Besançon son sacrifice, secourant le malheureux, +nourrissant le pauvre, vêtant l'orphelin et usant en bonnes œuvres +sa vie, dont une santé déplorable abrégeait naturellement le cours.</p> + +<p>Lecteur, si tu t'impatientes de ces citations, de ces récits, songe +d'abord que tu n'as peut-être pas lu mes ouvrages, et qu'ensuite je ne +t'entends plus; je dors dans la terre que tu foules; si tu m'en veux, +frappe sur cette terre, tu n'insulteras que mes os. Songe de plus que +mes écrits font partie essentielle de cette existence dont je déploie +les feuilles. Ah! que mes tableaux napolitains n'avaient-ils un fonds +de vérité! Que la fille du Rhône n'était-elle la femme réelle de mes +délices imaginaires! Mais non: si j'étais Augustin, Jérôme, Eudore, je +l'étais seul, mes jours devancèrent les jours de l'amie de Corinne en +Italie. Heureux si j'avais pu étendre ma vie entière sous ses pas +comme un tapis de fleurs! Ma vie est rude, et <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> ses aspérités +blessent. Puissent du moins mes heures expirantes refléter +l'attendrissement et le charme dont elle les a remplies sur celle qui +fut aimée de tous et dont personne n'eut jamais à se plaindre!</p> + +<p class="p2">Murat, roi de Naples, né le 25 mars 1767 à la Bastide, près Cahors, +fut envoyé à Toulouse pour y faire ses études. Il se dégoûta des +lettres, s'enrôla dans les chasseurs des Ardennes, déserta et se +réfugia à Paris. Admis dans la garde constitutionnelle de Louis +XVI<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Lien vers la note 370"><span class="small">[370]</span></a>, il obtint, après le licenciement de cette garde, une +sous-lieutenance dans le 12<sup>e</sup> régiment de chasseurs à cheval. À la +mort de Robespierre, il fut destitué comme terroriste<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Lien vers la note 371"><span class="small">[371]</span></a>; même chose +arriva à Bonaparte, et les deux soldats demeurèrent sans ressources. +Murat rentra en grâce au 13 vendémiaire, et devint aide de camp de +Napoléon. Il fit sous lui les premières campagnes d'Italie, prit la +Valteline et la réunit à la République Cisalpine; il eut part à +l'expédition d'Égypte et se signala à la bataille d'Aboukir. Revenu en +France avec son maître, il fut chargé de jeter à la porte le conseil +des Cinq-Cents. Bonaparte lui donna en mariage sa sœur Caroline. +Murat commandait la cavalerie à la bataille de Marengo. Gouverneur +<span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> de Paris lors de la mort du duc d'Enghien, il gémit tout bas +d'un assassinat qu'il n'eut pas le courage de blâmer tout haut.</p> + +<p>Beau-frère de Napoléon<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Lien vers la note 372"><span class="small">[372]</span></a> et maréchal de l'empire, Murat entra à +Vienne en 1805<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Lien vers la note 373"><span class="small">[373]</span></a>; il contribua aux victoires d'Austerlitz, d'Iéna, +d'Eylau et de Friedland, devint grand-duc de Berg<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Lien vers la note 374"><span class="small">[374]</span></a> et envahit +l'Espagne en 1808.</p> + +<p>Napoléon le rappela et lui donna la couronne de Naples. Proclamé roi +des Deux-Siciles le 1<sup>er</sup> août 1808, il plut aux Napolitains par son +faste, son costume théâtral, ses cavalcades et ses fêtes.</p> + +<p>Appelé en qualité de grand vassal de l'empire à l'invasion de la +Russie, il reparut dans tous les combats et se trouva chargé du +commandement de la retraite de Smolensk à Wilna. Après avoir manifesté +son mécontentement, il quitta l'armée à l'exemple de Bonaparte, et +vint se réchauffer au soleil de Naples, comme son capitaine au foyer +des Tuileries. Ces hommes de triomphe ne pouvaient s'accoutumer aux +revers. Alors commencèrent ses liaisons avec l'Autriche. Il reparut +encore aux camps de l'Allemagne en 1813, retourna à Naples après la +perte de la bataille de Leipzig et renoua ses négociations +austro-britanniques. Avant d'entrer dans une alliance complète, Murat +écrivit à Napoléon une lettre que j'ai entendu lire à M. de +Mosbourg<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375" title="Lien vers la note 375"><span class="small">[375]</span></a>: il disait à son beau-frère, <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> dans cette +lettre, qu'il avait retrouvé la Péninsule fort agitée, que les +Italiens réclamaient leur indépendance nationale; que si elle ne leur +était pas rendue, il était à craindre qu'ils ne se joignissent à la +coalition de l'Europe et n'augmentassent ainsi les dangers de la +France. Il suppliait Napoléon de faire la paix, seul moyen de +conserver un empire si puissant et si beau. Que si Bonaparte refusait +de l'écouter, lui Murat, abandonné à l'extrémité de l'Italie, se +verrait forcé de quitter son royaume ou d'embrasser les intérêts de la +liberté italienne. Cette lettre très raisonnable resta plusieurs mois +sans réponse; Napoléon n'a donc pu reprocher justement à Murat de +l'avoir trahi.</p> + +<p>Murat, obligé de choisir promptement, signa, le 11 janvier 1814, avec +la cour de Vienne, un traité: il s'obligeait à fournir un corps de +trente mille hommes aux alliés. Pour prix de cette défection, on lui +garantissait son royaume napolitain et son droit de conquête sur les +Marches pontificales. Madame Murat avait révélé cette importante +transaction à madame Récamier. Au moment de se déclarer ouvertement, +Murat, fort ému, rencontra madame Récamier chez Caroline et lui +demanda ce qu'elle pensait du parti qu'il avait à prendre; il la +priait de bien peser les <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> intérêts du peuple dont il était +devenu le souverain. Madame Récamier lui dit: «Vous êtes Français, +c'est aux Français que vous devez rester fidèle.» La figure de Murat +se décomposa; il repartit: «Je suis donc un traître? qu'y faire? il +est trop tard!» Il ouvrit avec violence une fenêtre et montra de la +main une flotte anglaise entrant à pleines voiles dans le port.</p> + +<p class="p2">Le Vésuve venait d'éclater et jetait des flammes. Deux heures après, +Murat était à cheval à la tête de ses gardes; la foule l'environnait +en criant: «Vive le roi Joachim!» Il avait tout oublié; il paraissait +ivre de joie. Le lendemain, grand spectacle au théâtre Saint-Charles; +le roi et la reine furent reçus avec des acclamations frénétiques, +inconnues des peuples en deçà des Alpes. On applaudit aussi l'envoyé +de François II: dans la loge du ministre de Napoléon, il n'y avait +personne; Murat en parut troublé, comme s'il eût vu au fond de cette +loge le spectre de la France.</p> + +<p class="p2">L'armée de Murat, mise en mouvement le 16 février 1814, force le +prince Eugène à se replier sur l'Adige. Napoléon, ayant d'abord obtenu +des succès inespérés en Champagne, écrivait à sa sœur Caroline des +lettres qui furent surprises par les alliés et communiquées au +Parlement d'Angleterre par lord <span lang="en">Castlereagh</span>; il lui disait: «Votre +mari est très brave sur le champ de bataille; mais il est plus faible +qu'une femme ou qu'un moine quand il ne voit pas l'ennemi. Il n'a +aucun courage moral. Il a eu peur et il n'a pas hasardé <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> de +perdre en un instant ce qu'il ne peut tenir que par moi et avec moi.»</p> + +<p class="p2">Dans une autre lettre adressée à Murat lui-même, Napoléon disait à son +beau-frère: «Je suppose que vous n'êtes pas de ceux qui pensent que le +lion est mort; si vous faisiez ce calcul, il serait faux. . . Vous +m'avez fait tout le mal que vous pouviez depuis votre départ de Wilna. +Le titre de roi vous a tourné la tête; si vous désirez le conserver, +conduisez-vous bien.»</p> + +<p class="p2">Murat ne poursuivit pas le vice-roi sur l'Adige; il hésitait entre les +alliés et les Français, selon les chances que Bonaparte semblait +gagner ou perdre.</p> + +<p>Dans les champs de Brienne<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376" title="Lien vers la note 376"><span class="small">[376]</span></a>, où Napoléon fut élevé par l'ancienne +monarchie, il donnait en l'honneur de celle-ci le dernier et le plus +admirable de ses sanglants tournois. Favorisé des <span class="italic">carbonari</span>, Joachim +tantôt veut se déclarer libérateur de l'Italie, tantôt espère la +partager entre lui et Bonaparte devenu vainqueur.</p> + +<p>Un matin, le courrier apporta à Naples la nouvelle de l'entrée des +Russes à Paris. Madame Murat était encore couchée, et madame Récamier, +assise à son chevet, causait avec elle; on déposa sur le lit un énorme +tas de lettres et de journaux. Parmi ceux-ci se trouvait mon écrit <span class="italic">De +Bonaparte et des Bourbons</span>. La reine s'écria: «Ah! voilà un ouvrage de +M. de Chateaubriand; nous le lirons ensemble.» Et elle continua à +décacheter ses lettres.</p> + +<p>Madame Récamier prit la brochure, et après y avoir jeté les yeux au +hasard, elle la remit sur le lit et dit <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> à la reine: «Madame, +vous la lirez seule, je suis obligée de rentrer chez moi.»</p> + +<p>Napoléon fut relégué à l'île d'Elbe; l'Alliance, avec une rare +habileté, l'avait placé sur les côtes de l'Italie. Murat apprit qu'on +cherchait au Congrès de Vienne à le dépouiller des États qu'il avait +néanmoins achetés si cher; il s'entendit secrètement avec son +beau-frère, devenu son voisin. On est toujours étonné que les Napoléon +aient des parents: qui sait le nom d'Aridée, frère d'Alexandre? +Pendant le cours de l'année 1814, le roi et la reine de Naples +donnèrent une fête à Pompéi; on exécuta une fouille au son de la +musique: les ruines que faisaient déterrer Caroline et Joachim ne les +instruisaient pas de leur propre ruine; sur les derniers bords de la +prospérité, on n'entend que les derniers concerts du songe qui passe.</p> + +<p>Lors de la paix de Paris, Murat faisait partie de l'Alliance, le +Milanais ayant été rendu à l'Autriche: les Napolitains se retirèrent +dans les Légations romaines. Quand Bonaparte, débarqué à Cannes, fut +entré à Lyon, Murat, perplexe, ayant changé d'intérêts, sortit des +Légations et marcha avec quarante mille hommes vers la haute Italie, +pour faire diversion en faveur de Napoléon<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Lien vers la note 377"><span class="small">[377]</span></a>. Il refusa à Parme les +conditions que les Autrichiens effrayés lui offraient encore: pour +chacun de nous il est un moment critique; bien ou mal choisi, il +décide de notre avenir. Le baron de Firmont repousse les troupes de +Murat, prend l'offensive et les mène battant jusqu'à Macerata<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Lien vers la note 378"><span class="small">[378]</span></a>. +Les Napolitains se débandèrent; leur général-roi <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> rentre dans +Naples, accompagné de quatre lanciers<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Lien vers la note 379"><span class="small">[379]</span></a>. Il se présente à sa femme +et lui dit: «Madame, je n'ai pu mourir.» Le lendemain, un bateau le +conduit vers l'île d'Ischia; il rejoint en mer une pinque chargée de +quelques officiers de son état-major, et fait voile avec eux pour la +France.</p> + +<p>Madame Murat, demeurée seule, montra une présence d'esprit admirable. +Les Autrichiens étaient au moment de paraître: dans le passage d'une +autorité à l'autre, un intervalle d'anarchie pouvait être rempli de +désordres. La régente ne précipite point sa retraite; elle laisse le +soldat allemand occuper la ville et fait pendant la nuit éclairer ses +galeries. Le peuple, apercevant du dehors la lumière, pensant que la +reine est encore là, reste tranquille. Cependant, Caroline sort par un +escalier secret et s'embarque. Assise à la poupe du vaisseau, elle +voyait sur la rive resplendir illuminé le palais désert dont elle +s'éloignait, image du rêve brillant qu'elle avait eu pendant son +sommeil dans la région des fées.</p> + +<p>Caroline rencontra la frégate qui ramenait Ferdinand<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380" title="Lien vers la note 380"><span class="small">[380]</span></a>. Le vaisseau +de la reine fugitive fit le salut, le vaisseau du roi rappelé ne le +rendit pas: la prospérité ne reconnaît pas l'adversité sa sœur. +Ainsi les illusions, évanouies pour les uns, recommencent pour les +autres; ainsi se croisent dans les vents et sur les flots les +inconstantes destinées humaines: riantes ou funestes, le même abîme +les porte ou les engloutit.</p> + +<p>Murat accomplissait ailleurs sa course. Le 25 mai <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> 1815, à +dix heures du soir, il aborda au golfe Juan, où son beau-frère avait +abordé. La fortune faisait jouer à Joachim la parodie de Napoléon. +Celui-ci ne croyait pas à la force du malheur et au secours qu'il +apporte aux grandes âmes: il défendit au roi détrôné l'accès de Paris; +il mit au lazaret cet homme attaqué de la peste des vaincus; il le +relégua dans une maison de campagne, appelée <span class="italic">Plaisance</span>, près de +Toulon. Il eût mieux fait de moins redouter une contagion dont il +avait été lui-même atteint: qui sait ce qu'un soldat comme Murat +aurait pu changer à la bataille de Waterloo?</p> + +<p>Le roi de Naples, dans son chagrin, écrivait à Fouché le 19 juin 1815:</p> + +<p>«Je répondrai à ceux qui m'accusent d'avoir commencé les hostilités +trop tôt, qu'elles le furent sur la demande formelle de l'empereur, et +que, depuis trois mois il n'a cessé de me rassurer sur ses sentiments, +en accréditant des ministres près de moi, en m'écrivant qu'il comptait +sur moi et qu'il ne m'abandonnerait jamais. Ce n'est que lorsqu'on a +vu que je venais de perdre avec le trône les moyens de continuer la +puissante diversion qui durait depuis trois mois, qu'on veut égarer +l'opinion publique en insinuant que j'ai agi pour mon propre compte et +à l'insu de l'empereur.»</p> + +<p>Il y eut dans le monde une femme généreuse et belle; lorsqu'elle +arriva à Paris, madame Récamier la reçut et ne l'abandonna point dans +des temps de malheur. Parmi les papiers qu'elle a laissés, on a trouvé +deux lettres de Murat du mois de juin 1815; elles sont utiles à +l'histoire.</p> + +<div class="quote"> +<p class="right"><span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> «6 juin 1815.</p> + +<p>«J'ai perdu pour la France la plus belle existence, j'ai combattu + pour l'empereur; c'est pour sa cause que ma femme et mes enfants + sont en captivité. La patrie est en danger, j'offre mes services; + on en ajourne l'acceptation. Je ne sais si je suis libre ou + prisonnier. Je dois être enveloppé dans la ruine de l'empereur + s'il succombe, et on m'ôte les moyens de le servir et de servir + ma propre cause. J'en demande les raisons; on répond obscurément + et je ne puis me faire juge de ma position. Tantôt je ne puis me + rendre à Paris, où ma présence ferait tort à l'empereur; je ne + saurais aller à l'armée, où ma présence réveillerait trop + l'attention du soldat. Que faire? attendre: voilà ce qu'on me + répond. On me dit, d'un autre côté, qu'on ne me pardonne pas + d'avoir abandonné l'empereur l'année dernière, tandis que des + lettres de Paris disaient, quand je combattais récemment pour la + France: «<span class="italic">Tout le monde ici est enchanté du roi.</span>» L'empereur + m'écrivait: «<span class="italic">Je compte sur vous, comptez sur moi; je ne vous + abandonnerai jamais.</span>» Le roi Joseph m'écrivait: «<span class="italic">L'Empereur + m'ordonne de vous écrire de vous porter rapidement sur les + Alpes.</span>» Et quand, en arrivant, je lui témoigne des sentiments + généreux, et que je lui offre de combattre pour la France, je + suis envoyé dans les Alpes. Pas un mot de consolation n'est + adressé à celui qui n'eut jamais d'autre tort envers lui que + d'avoir trop compté sur des sentiments généreux, sentiments qu'il + n'eut jamais pour moi.</p> + +<p>«Mon amie, je viens vous prier de me faire connaître <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> + l'opinion de la France et de l'armée à mon égard. Il faut savoir + tout supporter et mon courage me rendra supérieur à tous les + malheurs. Tout est perdu hors l'honneur; j'ai perdu le trône, + mais j'ai conservé toute ma gloire; je fus abandonné par mes + soldats, qui furent victorieux dans tous les combats, mais je ne + fus jamais vaincu. La désertion de vingt mille hommes me mit à la + merci de mes ennemis; une barque de pêcheur me sauva de la + captivité, et un navire marchand me jeta en trois jours sur les + côtes de France.»</p> +</div> + +<a id="img008" name="img008"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img008.jpg" width="500" height="361" alt="" title=""> +<p>Madame Récamier.</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Sous Toulon, 18 juin 1815.</p> + +<p>«Je viens de recevoir votre lettre. Il m'est impossible de vous + dépeindre les différentes sensations qu'elle m'a fait éprouver. + J'ai pu un instant oublier mes malheurs. Je ne suis occupé que de + mon amie, dont l'âme noble et généreuse vient me consoler et me + montrer sa douleur. Rassurez-vous, tout est perdu, mais l'honneur + reste; ma gloire survivra à tous mes malheurs, et mon courage + saura me rendre supérieur à toutes les rigueurs de ma destinée: + n'ayez rien à craindre de ce côté. J'ai perdu trône et famille + sans m'émouvoir; mais l'ingratitude m'a révolté. J'ai tout perdu + pour la France, pour son empereur, par son ordre, et aujourd'hui + il me fait un crime de l'avoir fait. Il me refuse la permission + de combattre et de me venger, et je ne suis pas libre sur le + choix de ma retraite: concevez-vous tout mon malheur? que faire? + quel parti prendre? Je suis Français et père: comme Français, je + dois servir ma patrie; comme père, je dois aller partager + <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> le sort de mes enfants: l'honneur m'impose le devoir de + combattre, et la nature me dit que je dois être à mes enfants. À + qui obéir? Ne puis-je satisfaire à tous deux? Me sera-t-il permis + d'écouter l'un ou l'autre? Déjà l'empereur me refuse des armées; + et l'Autriche m'accordera-t-elle les moyens d'aller rejoindre mes + enfants? les lui demanderai-je, moi qui n'ai jamais voulu traiter + avec ses ministres? Voilà ma situation: donnez-moi des conseils. + J'attendrai votre réponse, celle du duc d'Otrante et de Lucien, + avant de prendre une détermination. Consultez bien l'opinion sur + ce que l'on croit qu'il me convient de faire, car je ne suis pas + libre sur le choix de ma retraite; on revient sur le passé et on + me fait un crime d'avoir, par ordre, perdu mon trône, quand ma + famille gémit dans la captivité. Conseillez-moi; écoutez la voix + de l'honneur, celle de la nature, et, en juge impartial, ayez le + courage de m'écrire ce qu'il faut que je fasse. J'attendrai votre + réponse sur la route de Marseille à Lyon.»</p> +</div> + +<p>Laissant de côté les vanités personnelles et ces illusions qui sortent +du trône, même d'un trône où l'on ne s'est assis qu'un moment, ces +lettres nous apprennent quelle idée Murat se faisait de son +beau-frère.</p> + +<p>Bonaparte perd une seconde fois l'empire; Murat vagabonde sans asile +sur ces mêmes plages qui ont vu errer la duchesse de Berry. Des +contrebandiers consentent, le 22 août 1815, à le passer, lui et trois +autres, à l'île de Corse. Une tempête l'accueille: la balancelle qui +faisait le service entre Bastia et Toulon le reçoit à son bord. À +peine a-t-il quitté son embarcation, <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> qu'elle s'entr'ouvre. +Surgi à Bastia le 25 août, il court se cacher au village de Vescovato, +chez le vieux Colonna-Ceccaldi. Deux cents officiers le rejoignirent +avec le général Franceschetti. Il marche sur Ajaccio: la ville +maternelle de Bonaparte seule tenait encore pour son fils; de tout son +empire Napoléon ne possédait plus que son berceau. La garnison de la +citadelle salue Murat et le veut proclamer roi de Corse: il s'y +refuse; il ne trouve d'égal à sa grandeur que le sceptre des +Deux-Siciles. Son aide de camp Macirone lui apporte de Paris la +décision de l'Autriche en vertu de laquelle il doit quitter le titre +de roi et se retirer à volonté dans la Bohême ou la Moldavie. «Il est +trop tard, répondit Joachim; mon cher Macirone, le dé en est jeté.» Le +28 septembre. Murat cingle vers l'Italie; sept bâtiments étaient +chargés de ses deux cent cinquante serviteurs: il avait dédaigné de +tenir à royaume l'étroite patrie de l'homme immense; plein d'espoir, +séduit par l'exemple d'une fortune au-dessus de la sienne, il partait +de cette île d'où Napoléon était sorti pour prendre possession du +monde: ce ne sont pas les mêmes lieux, ce sont les génies semblables +qui produisent les mêmes destinées.</p> + +<p>Une tempête dispersa la flottille; Murat fut jeté le 8 octobre dans le +golfe de Sainte-Euphémie, presque au moment où Bonaparte abordait le +rocher de Sainte-Hélène<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381" title="Lien vers la note 381"><span class="small">[381]</span></a>.</p> + +<p>De ses sept prames, il ne lui en restait plus que deux, y compris la +sienne. Débarqué avec une trentaine d'hommes, il essaye de soulever +les populations de la côte; les habitants font feu sur sa troupe. Les +deux <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> prames gagnent le large; Murat était trahi. Il court à +un bateau échoué: il essaye de le mettre à flot; le bateau reste +immobile. Entouré et pris, Murat, outragé du même peuple qui se tuait +naguère à crier: «Vive le roi Joachim!» est conduit au château de +Pizzo. On saisit sur lui et ses compagnons des proclamations +insensées: elles montraient de quels rêves les hommes se bercent +jusqu'à leur dernier moment.</p> + +<p>Tranquille dans sa prison, Murat disait: «Je ne garderai que mon +royaume de Naples: mon cousin Ferdinand conservera la seconde Sicile.» +Et dans ce moment une commission militaire condamnait Murat à mort. +Lorsqu'il apprit son arrêt, sa fermeté l'abandonna quelques instants; +il versa des larmes et s'écria: «Je suis Joachim, roi des +Deux-Siciles!» il oubliait que Louis XVI avait été roi de France, le +duc d'Enghien petit-fils du grand Condé, et Napoléon arbitre de +l'Europe: la mort compte pour rien ce que nous fûmes.</p> + +<p>Un prêtre est toujours un prêtre, quoi qu'on dise et qu'on fasse; il +vient rendre à un cœur intrépide la force défaillie. Le 13 octobre +1815, Murat, après avoir écrit à sa femme, est conduit dans une salle +du château de Pizzo, renouvelant dans sa personne romanesque les +aventures brillantes ou tragiques du moyen âge. Douze soldats, qui +peut-être avaient servi sous lui, l'attendaient disposés sur deux +rangs. Murat voit charger les armes, refuse de se laisser bander les +yeux, choisit lui-même, en capitaine expérimenté, le poste où les +balles le peuvent mieux atteindre.</p> + +<p>Couché en joue, au moment du feu, il dit: «Soldats, sauvez le visage; +visez au cœur!» Il tombe, tenant <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> dans ses mains les +portraits de sa femme et de ses enfants: ces portraits ornaient +auparavant la garde de son épée. Ce n'était qu'une affaire de plus que +le brave venait de vider avec la vie.</p> + +<p>Les genres de mort différents de Napoléon et de Murat conservent les +caractères de leur existence.</p> + +<p>Murat, si fastueux, fut enterré sans pompe à Pizzo, dans une de ces +églises chrétiennes, dont le sein charitable reçoit +miséricordieusement toutes les cendres.</p> + +<p class="p2">Madame Récamier, revenant en France, traversa Rome au moment où le +pape y rentrait<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Lien vers la note 382"><span class="small">[382]</span></a>. Dans une autre partie de ces <span class="italic">Mémoires</span>, vous +avez conduit Pie VII, mis en liberté à Fontainebleau, jusqu'aux portes +de Saint-Pierre. Joachim, encore vivant, allait disparaître, et Pie +VII reparaissait. Derrière eux, Napoléon était frappé: la main du +conquérant laissait tomber le roi et relevait le pontife.</p> + +<p>Pie VII fut reçu avec des cris qui ébranlaient les ruines de la ville +des ruines. On détela sa voiture, et la foule le traîna jusqu'aux +degrés de l'église des apôtres. Le Saint-Père ne voyait rien, +n'entendait rien; ravi en esprit, sa pensée était loin de la terre; sa +main se levait seulement sur le peuple par la tendre habitude des +bénédictions. Il pénétra dans la basilique au bruit des fanfares, au +chant du <span class="italic">Te Deum</span>, aux acclamations des Suisses de la religion de +Guillaume Tell. Les encensoirs lui envoyaient des parfums qu'il ne +respirait pas; il ne voulut point être porté sur le pavois à l'ombre +du dais et des palmes; il marcha comme un naufragé accomplissant un +vœu à Notre-Dame-de-Bon-Secours, <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> et chargé par le Christ +d'une mission qui devait renouveler la face de la terre. Il était vêtu +d'une robe blanche; ses cheveux, restés noirs malgré le malheur et les +ans, contrastaient avec la pâleur de l'anachorète. Arrivé au tombeau +des apôtres, il se prosterna: il demeura plongé, immobile et comme +mort, dans les abîmes des conseils de la Providence. L'émotion était +profonde, des protestants témoins de cette scène pleuraient à chaudes +larmes.</p> + +<p>Quel sujet de méditations! Un prêtre infirme, caduc, sans force, sans +défense, enlevé du Quirinal, transporté captif au fond des Gaules; un +martyr, qui n'attendait plus que sa tombe, délivré des mains de +Napoléon qui pressait le globe, reprenant l'empire d'un monde +indestructible, quand les planches d'une prison d'outre-mer se +préparaient pour ce formidable geôlier des peuples et des rois!</p> + +<p>Pie VII survécut à l'empereur; il vit revenir au Vatican les +chefs-d'œuvre, amis fidèles qui l'avaient accompagné dans son exil. +Au retour de la persécution, le pontife septuagénaire, prosterné sous +la coupole de Saint-Pierre, montrait à la fois toute la faiblesse de +l'homme et la grandeur de Dieu.</p> + +<p>En descendant les Alpes de la Savoie, madame Récamier trouva au +Pont-de-Beauvoisin le drapeau blanc et la cocarde blanche. Les +processions de la Fête-Dieu, parcourant les villages, semblaient être +revenues avec le roi très chrétien. À Lyon, la voyageuse tomba au +milieu d'une fête pour la Restauration. L'enthousiasme était sincère. +À la tête des réjouissances paraissaient Alexis de Noailles<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Lien vers la note 383"><span class="small">[383]</span></a> et le +colonel Clary, beau-frère de <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> Joseph Bonaparte. Ce qu'on +raconte aujourd'hui de la froideur et de la tristesse dont la +légitimité fut accueillie à la première Restauration est une impudente +menterie. La joie fut générale dans les diverses opinions, même parmi +les conventionnels, même parmi les impérialistes, les soldats +exceptés; leur noble fierté souffrait de ces revers. Aujourd'hui que +le poids du gouvernement militaire ne se sent plus, que les vanités se +sont réveillées, il faut nier les faits, parce qu'ils ne s'arrangent +pas avec les théories du moment. Il convient à un système que la +nation ait reçu les Bourbons avec horreur, et que la Restauration ait +été un temps d'oppression et de misère. Cela conduit à de tristes +réflexions sur la nature humaine. Si les Bourbons avaient eu le goût +et la force d'opprimer, ils se pouvaient flatter de conserver +longtemps le trône. Les violences et les injustices de Bonaparte, +dangereuses à son pouvoir en apparence, le servirent en effet: on +s'épouvante des iniquités, mais on s'en forge une grande idée; on est +disposé à regarder comme un être supérieur celui qui se place +au-dessus des lois.</p> + +<p>Madame de Staël, arrivée à Paris avant madame Récamier, lui avait +écrit plusieurs fois; ce billet seul était parvenu à son adresse:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right"><span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> «Paris, 20 mai 1814.</p> + +<p>«Je suis honteuse d'être à Paris sans vous, cher ange de ma vie: + je vous demande vos projets. Voulez-vous que j'aille au-devant de + vous à Coppet, où je vais rester quatre mois? Après tant de + souffrances, ma plus douce perspective c'est vous, et mon cœur + vous est à jamais dévoué. Un mot sur votre départ et votre + arrivée. J'attends ce mot pour savoir ce que je ferai. Je vous + écris à Rome, à Naples, etc.»</p> +</div> + +<p>Madame de Genlis, qui n'avait jamais eu de rapports avec madame +Récamier, s'empressa de s'approcher d'elle. Je trouve dans un passage +l'expression d'un vœu qui, réalisé, eût épargné au lecteur mon +récit.</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«11 octobre.</p> + +<p>«Voilà, madame, le livre que j'ai eu l'honneur de vous promettre. + J'ai marqué les choses que je désire que vous lisiez. . . . . . . + . . . . . Venez, madame, pour me conter votre histoire <span class="italic">en ces + termes</span>, comme on fait dans les romans. Puis ensuite je vous + demanderai de l'écrire en forme de souvenirs qui seront remplis + d'intérêt, parce que dans la plus grande jeunesse vous avez été + jetée, avec une figure ravissante, un esprit plein de finesse et + de pénétration, au milieu de ces tourbillons d'erreurs et de + folies; que vous avez tout vu, et qu'ayant conservé, durant ces + orages, des sentiments religieux, une âme pure, une vie sans + tache, un cœur sensible et fidèle à l'amitié, n'ayant ni + envie, ni <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> passions haineuses, vous peindrez tout avec + les couleurs les plus vraies. Vous êtes un des phénomènes de ce + temps-ci, et certainement le plus aimable.</p> + +<p>«Vous me montrerez <span class="italic">vos souvenirs</span>; ma vieille expérience vous + offrira quelques conseils, et vous ferez un ouvrage utile et + délicieux. N'allez pas me répondre: <span class="italic">Je ne suis pas capable, + etc., etc.</span>; je ne vous passerai jamais des lieux communs; ils + sont indignes de votre esprit. Vous pouvez jeter sans remords les + yeux sur le passé; c'est en tout temps le plus beau des droits; + dans celui où nous sommes, c'est inappréciable. Profitez-en pour + l'instruction de la jeune personne que vous élevez; ce sera pour + elle votre plus grand bienfait.</p> + +<p>«Adieu, madame, permettez-moi de vous dire que je vous aime et + que je vous embrasse de toute mon âme.»</p> +</div> + +<p>Maintenant que madame Récamier est rentrée dans Paris<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Lien vers la note 384"><span class="small">[384]</span></a>, je vais +retrouver pendant quelque temps mes premiers guides.</p> + +<p>La reine de Naples, inquiète des résolutions du congrès de Vienne, +écrivit à madame Récamier pour qu'elle lui découvrît un homme capable +de traiter ses intérêts à Vienne. Madame Récamier s'adressa à Benjamin +Constant, et le pria de rédiger un mémoire. Cette circonstance eut sur +l'auteur de ce mémoire l'influence la plus malheureuse; un sentiment +orageux fut la suite d'une entrevue. Sous l'empire de ce sentiment, +Benjamin Constant, déjà violent antibonapartiste, <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> comme on +le voit dans <span class="italic">l'Esprit de conquête</span><a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Lien vers la note 385"><span class="small">[385]</span></a>, laissa déborder des opinions +dont les événements changèrent bientôt le cours. De là une réputation +de mobilité politique funeste aux hommes d'État.</p> + +<p>Madame Récamier, tout en admirant Bonaparte, était restée fidèle à sa +haine contre l'oppresseur de nos libertés et contre l'ennemi de madame +de Staël. Quant à ce qui la regardait elle-même, elle n'y pensait pas +et elle eût fait bon marché de son exil. Les lettres que Benjamin +Constant lui écrivit à cette époque serviront d'étude sinon du cœur +humain, du moins de la tête humaine: on y voit tout ce que pouvait +faire d'une passion un esprit ironique et romanesque, sérieux et +poétique. Rousseau n'est pas plus véritable, mais il mêle à ses amours +d'imagination une mélancolie sincère et une rêverie réelle.</p> + +<p class="p2">Cependant Bonaparte était descendu à Cannes; la perturbation de son +approche commençait à se faire sentir. Benjamin Constant envoya ce +billet à madame Récamier:</p> + +<p>«Pardon si je profite des circonstances pour vous importuner; mais +l'occasion est trop belle. Mon sort sera décidé dans quatre ou cinq +jours sûrement; car quoique vous aimiez à ne pas le croire pour +diminuer votre intérêt, je suis certainement, avec Marmont, +Chateaubriand et Lainé, l'un des quatre hommes les plus compromis de +France. Il <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> est donc certain que, si nous ne triomphons pas, +je serai dans huit jours ou proscrit et fugitif, ou dans un cachot, ou +fusillé. Accordez-moi donc, pendant les deux ou trois jours qui +précéderont la bataille, le plus que vous pourrez de votre temps et de +vos heures. Si je meurs, vous serez bien aise de m'avoir fait ce bien, +et vous seriez fâchée de m'avoir affligé. Mon sentiment pour vous est +ma vie: un signe d'indifférence me fait plus de mal que ne pourra le +faire dans quatre jours mon arrêt de mort. Et quand je sens que le +danger est un moyen d'obtenir de vous un signe d'intérêt, je n'en +éprouve que de la joie.</p> + +<p>«Avez-vous été contente de mon article, et savez-ce qu'on en dit?»</p> + +<p>Benjamin Constant avait raison, il était aussi compromis que moi: +attaché à Bernadotte, il avait servi contre Napoléon; il avait publié +son écrit <span class="italic">De l'esprit de conquête</span>, dans lequel il traitait le tyran +plus mal que je ne le traitais dans ma brochure <span class="italic">De Bonaparte et des +Bourbons</span>. Il mit le comble à ses périls en parlant dans les gazettes.</p> + +<p>Le 19 mars, au moment où Bonaparte était aux portes de la capitale, il +fut assez ferme pour signer dans le <span class="italic">Journal des Débats</span> un article +terminé par cette phrase: «Je n'irai pas, misérable transfuge, me +traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme, et +balbutier des mots profanes pour racheter une vie honteuse<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Lien vers la note 386"><span class="small">[386]</span></a>.»</p> + +<p>Benjamin Constant écrivait à celle qui lui avait <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> inspiré ces +nobles sentiments: «Je suis bien aise que mon article ait paru; on ne +peut au moins en soupçonner aujourd'hui la sincérité. Voici un billet +que l'on m'écrit après l'avoir lu: si j'en recevais un pareil d'une +autre, je serais gai sur l'échafaud.»</p> + +<p>Madame Récamier s'est toujours reprochée d'avoir eu, sans le vouloir, +une pareille influence sur une destinée honorable. Rien, en effet, +n'est plus malheureux que d'inspirer à des caractères mobiles ces +résolutions énergiques qu'ils sont incapables de tenir.</p> + +<p>Benjamin Constant démentit le 20 mars son article du 19. Après avoir +fait quelques tours de roues pour s'éloigner, il revint à Paris et se +laissa prendre aux séductions de Bonaparte<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Lien vers la note 387"><span class="small">[387]</span></a>. Nommé conseiller +d'État, il effaça ses pages généreuses en travaillant à la rédaction +de l'<span class="italic">Acte additionnel</span><a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Lien vers la note 388"><span class="small">[388]</span></a>.</p> + +<a id="img009" name="img009"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img009.jpg" width="400" height="418" alt="" title=""> +<p>Madame de Genlis.</p> +</div> + +<p>Depuis ce moment il porta au cœur une plaie secrète; il n'aborda +plus avec assurance la pensée de la postérité; sa vie attristée et +défleurie n'a pas peu contribué à sa mort. Dieu nous garde de +triompher des misères dont les natures les plus élevées ne sont point +exemptes! Le ciel ne nous donne des talents qu'en y attachant des +infirmités: expiations offertes à la sottise et à l'envie. Les +faiblesses d'un homme <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> supérieur sont ces victimes noires +que l'antiquité sacrifiait aux dieux infernaux, et pourtant ils ne se +laissent jamais désarmer.</p> + +<p class="p2">Madame Récamier était restée en France pendant les Cent-Jours, où la +reine Hortense l'invitait à demeurer; la reine de Naples lui offrait, +au contraire, un asile en Italie. Les Cent-Jours passèrent. Madame de +Krüdener<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389" title="Lien vers la note 389"><span class="small">[389]</span></a> suivit les alliés, arrivés de nouveau à Paris. Elle +était tombée du roman dans le mysticisme; elle exerçait un grand +empire sur l'esprit de l'empereur de Russie.</p> + +<p>Madame de Krüdener logeait dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré. Le +jardin de cet hôtel s'étendait jusqu'aux Champs-Élysées. Alexandre +arrivait <span class="italic">incognito</span> par une porte du jardin, et des conversations +politico-religieuses finissaient par de ferventes prières. Madame de +Krüdener m'avait invité à l'une de ces sorcelleries célestes: moi, +l'homme de toutes les chimères, j'ai la haine de la déraison, +l'abomination du nébuleux et le dédain des jongleries; on n'est pas +parfait. La scène m'ennuya; plus je voulais prier, plus je sentais la +sécheresse de mon âme. Je ne trouvais rien à dire à Dieu, et le diable +me poussait à rire. J'avais mieux aimé madame de Krüdener lorsque, +environnée de fleurs et habitante encore de cette chétive terre, elle +composait <span class="italic">Valérie</span>. Seulement, je trouvais que mon vieil ami M. +Michaud, mêlé bizarrement à cette idylle, n'avait pas assez du berger, +malgré son nom. Madame de Krüdener, devenue <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> séraphin, +cherchait à s'entourer d'anges; la preuve en est dans ce billet +charmant de Benjamin Constant à madame Récamier:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Jeudi.</p> + +<p>«Je m'acquitte avec un peu d'embarras d'une commission que madame + de Krüdener vient de me donner. Elle vous supplie de venir la + moins belle que vous pourrez. Elle dit que vous éblouissez tout + le monde, et que par là toutes les âmes sont troublées et toutes + les attentions impossibles. Vous ne pouvez pas déposer votre + charme; mais ne le rehaussez pas. Je pourrais ajouter bien des + choses sur votre figure à cette occasion, mais je n'en ai pas le + courage. On peut être ingénieux sur le charme qui plaît, mais non + sur celui qui tue. Je vous verrai tout à l'heure; vous m'avez + indiqué cinq heures, mais vous ne rentrerez qu'à six, et je ne + pourrai vous dire un mot. Je tâcherai pourtant d'être aimable + encore cette fois.»</p> +</div> + +<p>Le duc de Wellington ne prétendait-il pas aussi à l'honneur d'attirer +un regard de Juliette? Un de ses billets que je transcris n'a de +curieux que la signature:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«À Paris, ce 13 janvier.</p> + +<p>«J'avoue, madame, que je ne regrette pas beaucoup que les + affaires m'empêchent de passer chez vous après dîner, puisque, à + chaque fois que je vous vois, je vous quitte plus pénétré de vos + agréments et moins disposé à donner mon attention <span class="italic">à la + politique</span>!!!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> «Je passerai chez vous demain à mon retour de chez + l'abbé Sicard, en cas que vous vous y trouvassiez et malgré + l'effet que ces visites dangereuses produisent sur moi.</p> + +<p>«Votre très fidèle serviteur,</p> +<p class="left50 smcap">«Wellington.»</p> +</div> + +<p>À son retour de Waterloo, entrant chez madame Récamier, le duc de +Wellington s'écria: «Je l'ai bien battu!» Dans un cœur français, +son succès lui aurait fait perdre la victoire, eût-il pu jamais y +prétendre.</p> + +<p class="p2">Ce fut à une douloureuse époque pour l'illustration de la France que +je retrouvai madame Récamier; ce fut à l'époque de la mort de madame +de Staël. Rentrée à Paris après les Cent-Jours, l'auteur de <span class="italic">Delphine</span> +était redevenue souffrante; je l'avais revue chez elle et chez madame +la duchesse de Duras. Peu à peu, son état empirant, elle fut obligée +de garder le lit. Un matin, j'étais allé chez elle rue Royale; les +volets des fenêtres étaient aux deux tiers fermés; le lit, rapproché +du mur du fond de la chambre, ne laissait qu'une ruelle à gauche; les +rideaux, retirés sur les tringles, formaient deux colonnes au chevet. +Madame de Staël, à demi assise, était soutenue par des oreillers. Je +m'approchai, et quand mon œil se fut un peu accoutumé à +l'obscurité, je distinguai la malade. Une fièvre ardente animait ses +joues. Son beau regard me rencontra dans les ténèbres, et elle me dit: +«<span class="italic">Bonjour, <span lang="en">my dear</span> Francis.</span> Je souffre, mais cela ne <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> +m'empêche pas de vous aimer.» Elle étendit sa main que je pressai et +baisai. En relevant la tête, j'aperçus au bord opposé de la couche, +dans la ruelle, quelque chose qui se levait blanc et maigre: c'était +M. de Rocca, le visage défait, les joues creuses, les yeux brouillés, +le teint indéfinissable; il se mourait; je ne l'avais jamais vu, et ne +l'ai jamais revu. Il n'ouvrit pas la bouche; il s'inclina, en passant +devant moi; on n'entendait point le bruit de ses pas: il s'éloigna à +la manière d'une ombre. Arrêtée un moment à la porte, <span class="italic">la nueuse idole +frôlant les doigts</span> se retourna vers le lit pour ajourner madame de +Staël. Ces deux spectres qui se regardaient en silence, l'un debout et +pâle, l'autre assis et coloré d'un sang prêt à redescendre et à se +glacer au cœur, faisaient frissonner.</p> + +<p>Peu de jours après, madame de Staël changea de logement. Elle m'invita +à dîner chez elle, rue Neuve-des-Mathurins: j'y allai; elle n'était +point dans le salon et ne put même assister au dîner; mais elle +ignorait que l'heure fatale était si proche. On se mit à table. Je me +trouvai assis auprès de madame Récamier. Il y avait douze ans que je +ne l'avais rencontrée, et encore ne l'avais-je aperçue qu'un moment. +Je ne la regardais point, elle ne me regardait pas; nous n'échangions +pas une parole. Lorsque, vers la fin du dîner, elle m'adressa +timidement quelques paroles sur la maladie de madame de Staël, je +tournai un peu la tête et je levai les yeux. Je craindrais de profaner +aujourd'hui par la bouche de mes années, un sentiment qui conserve +dans ma mémoire toute sa jeunesse, et dont le charme s'accroît à +mesure que <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> ma vie se retire. J'écarte mes vieux jours pour +découvrir derrière ces jours des apparitions célestes, pour entendre +du bas de l'abîme les harmonies d'une région plus heureuse.</p> + +<p>Madame de Staël mourut<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390" title="Lien vers la note 390"><span class="small">[390]</span></a>. Le dernier billet qu'elle écrivit à +madame de Duras était tracé en grandes lettres dérangées comme celles +d'un enfant. Un mot affectueux s'y trouvait pour <span class="italic">Francis</span>. Le talent +qui expire saisit davantage que l'individu qui meurt: c'est une +désolation générale dont la société est frappée; chacun au même moment +fait la même perte.</p> + +<p>Avec madame de Staël s'abattit une partie considérable du temps où +j'avais vécu: telles de ces brèches, qu'une intelligence supérieure en +tombant forme dans un siècle, ne se referment jamais. Sa mort fit sur +moi une impression particulière, à laquelle se mêlait une sorte +d'étonnement mystérieux: c'était chez cette femme illustre que j'avais +connu madame Récamier, et, après de longs jours de séparation, madame +de Staël réunissait deux personnes voyageuses devenues presque +étrangères l'une à l'autre: elle leur laissait à un repas funèbre son +souvenir et l'exemple de son attachement immortel.</p> + +<p>J'allai voir madame Récamier rue Basse-du-Rempart, et ensuite rue +d'Anjou. Quand on s'est rejoint à sa destinée, on croit ne l'avoir +jamais quittée: la vie, selon l'opinion de Pythagore, n'est qu'une +réminiscence. Qui, dans le cours de ses jours, ne se remémore quelques +petites circonstances indifférentes à tous, hors à celui qui se les +rappelle? À la <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> maison de la rue d'Anjou il y avait un +jardin, dans ce jardin un berceau de tilleuls, entre les feuilles +desquels j'apercevais un rayon de lune, lorsque j'attendais madame +Récamier: ne me semble-t-il pas que ce rayon est à moi, et que si +j'allais sous les mêmes abris, je le retrouverais? Je ne me souviens +guère du soleil que j'ai vu briller sur bien des fronts.</p> + +<p class="p2">J'étais au moment d'être obligé de vendre <span class="italic">la Vallée-aux-Loups</span>, que +madame Récamier avait louée, de moitié avec M. de Montmorency.</p> + +<p>De plus en plus éprouvée par la fortune, madame Récamier se retira +bientôt à l'Abbaye-aux-Bois<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391" title="Lien vers la note 391"><span class="small">[391]</span></a>.</p> + +<p>La duchesse d'Abrantès parle ainsi de cette demeure:</p> + +<p>«L'Abbaye-aux-Bois avec toutes ses dépendances, ses beaux jardins, ses +vastes cloîtres dans lesquels jouaient de jeunes filles de tous les +âges, au regard insoucieux, à la parole folâtre, l'Abbaye-aux-Bois +n'était connue que comme une sainte demeure à laquelle une famille +pouvait confier son espoir; encore ne l'était-elle que par les mères +ayant un intérêt au delà de sa haute muraille. Mais, une fois que la +sœur Marie avait fermé la petite porte surmontée d'un attique, +limite du saint domaine, on traversait la grande cour qui sépare le +couvent de <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> la rue, non-seulement comme un terrain neutre, +mais étranger.</p> + +<p>«Aujourd'hui il n'en va pas ainsi: le nom de l'Abbaye-aux-Bois est +devenu populaire; sa renommée est générale et familière à toutes les +classes. La femme qui y vient pour la première fois en disant à ses +gens: «À l'Abbaye-aux-Bois,» est sûre de n'être pas questionnée par +eux pour savoir de quel côté ils doivent tourner. . . . . . .</p> + +<p>«D'où lui est venue, en aussi peu de temps, une renommée si positive, +une illustration si connue? Voyez-vous deux petites fenêtres tout en +haut, dans les combles, là, au-dessus des larges fenêtres du grand +escalier? c'est une des petites chambres de la maison. Eh bien! c'est +pourtant dans son enceinte que la renommée de <span class="italic">l'Abbaye-aux-Bois</span> a +pris naissance, c'est de là qu'elle est descendue, qu'elle est devenue +populaire. Et comment ne l'aurait-elle pas été lorsque toutes les +classes de la société savaient que dans cette chambre habitait un être +dont la vie était déshéritée de toutes les joies, et qui néanmoins +avait des paroles consolantes pour tous les chagrins, des mots +magiques pour adoucir toutes les douleurs, des secours pour toutes les +infortunes?</p> + +<p>«Lorsque du fond de sa prison Coudert<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392" title="Lien vers la note 392"><span class="small">[392]</span></a> entrevit l'échafaud, quelle +fut la pitié qu'il invoqua? «Va <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> chez madame Récamier, dit-il +à son frère, dis-lui que je suis innocent devant Dieu... elle +comprendra ce témoignage...» et Coudert fut sauvé. Madame Récamier, +associa à son action libérale cet homme qui possède en même temps le +talent et la bonté: M. Ballanche seconda ses démarches, et l'échafaud +dévora une victime de moins.</p> + +<p>«C'était presque une merveille présentée à l'étude de l'esprit humain +que cette petite cellule dans laquelle une femme, dont la réputation +est plus qu'européenne, était venue chercher du repos et un asile +convenable. Le monde est ordinairement oublieux de ceux qui ne le +convient plus à leurs festins; il ne le fut pas pour celle qui, jadis, +au milieu de ses joies, écoutait encore plus une plainte que l'accent +du plaisir. Non-seulement la petite <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> chambre du troisième de +l'Abbaye-aux-Bois fut toujours le but des courses des amis de madame +Récamier, mais, comme si le prestigieux pouvoir d'une fée eût adouci +la raideur de la montée, ces mêmes étrangers, qui réclamaient comme +une faveur d'être admis dans l'élégant hôtel de la Chaussée-d'Antin, +sollicitaient encore la même grâce. C'était pour eux un spectacle +vraiment aussi remarquable qu'aucune rareté de Paris, de voir, dans un +espace de dix pieds sur vingt, toutes les opinions, réunies sous une +même bannière, marcher en paix et se donner presque la main. Le +vicomte de Chateaubriand racontait à Benjamin Constant les merveilles +inconnues de l'Amérique. Mathieu de Montmorency, avec cette urbanité +personnelle à lui-même, cette politesse chevaleresque de tout ce qui +porte son nom, était aussi respectueusement attentif pour madame +Bernadotte allant régner en Suède, qu'il l'aurait été pour la sœur +d'Adélaïde de Savoie, fille d'Humbert aux Blanches-Mains, cette veuve +de Louis le Gros qui avait épousé un de ses ancêtres. Et l'homme des +temps féodaux n'avait aucune parole amère pour l'homme des jours +libres.</p> + +<p>«Assises à côté l'une de l'autre sur le même divan, la duchesse du +faubourg Saint-Germain devenait polie pour la duchesse impériale; rien +n'était heurté dans cette cellule unique. Lorsque je revis madame +Récamier dans cette chambre, je revenais à Paris, d'où j'avais été +longtemps absente. C'était un service que j'avais à lui demander, et +j'allais à elle avec confiance. Je savais bien par des amis communs à +quel degré de force s'était porté son <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> courage; mais j'en +manquais en la voyant là, sous les combles, aussi paisible, aussi +calme que dans les salons dorés de la rue du Mont-Blanc.</p> + +<p>«Eh quoi! me dis-je, toujours des souffrances! Et mon œil humide +s'arrêtait sur elle avec une expression qu'elle dut comprendre. Hélas! +mes souvenirs franchissaient les années, ressaisissaient le passé! +Toujours battue de l'orage, cette femme, que la renommée avait placée +tout en haut de la couronne de fleurs du siècle, depuis dix ans voyait +sa vie entourée de douleurs, dont le choc frappait à coups redoublés +sur son cœur et la tuait!...</p> + +<p>«Lorsque, guidée par d'anciens souvenirs et un attrait constant, je +choisis l'Abbaye-aux-Bois pour mon asile, la petite chambre du +troisième n'était plus habitée par celle que j'aurais été y chercher: +madame Récamier occupait alors un appartement plus spacieux. C'est là +que je l'ai vue de nouveau. La mort avait éclairci les rangs des +combattants autour d'elle, et, de tous ces champions politiques, M. de +Chateaubriand était, parmi ses amis, presque le seul qui eût survécu. +Mais vint à sonner aussi pour lui l'heure des mécomptes et de +l'ingratitude royale. Il fut sage; il dit adieu à ces faux semblants +de bonheur et abandonna l'incertaine puissance tribunitienne pour en +ressaisir une plus positive.</p> + +<p>«On a déjà vu que dans ce salon de l'Abbaye-aux-Bois il s'agite +d'autres intérêts que des intérêts littéraires, et que ceux qui +souffrent peuvent tourner vers lui un regard d'espérance. Dans +l'occupation constante où je suis, depuis quelques mois, de <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> +ce qui a rapport à la famille de l'empereur, j'ai trouvé quelques +documents qui ne me paraissent pas hors d'œuvre en ce moment.</p> + +<p>«La reine d'Espagne se trouvait dans l'obligation absolue de rentrer +en France. Elle écrivit à madame Récamier pour la prier de +s'intéresser à la demande qu'elle faisait de venir à Paris. M. de +Chateaubriand était alors au ministère, et la reine d'Espagne, +connaissant la loyauté de son caractère, avait toute confiance dans la +réussite de sa sollicitation. Cependant la chose était difficile, +parce qu'il y avait une loi qui frappait toute cette famille +malheureuse, même dans ses membres les plus vertueux. Mais M. de +Chateaubriand avait en lui ce sentiment d'une noble pitié pour le +malheur, qui lui fit écrire plus tard ces mots touchants:</p> + +<p class="poem"> + Sur le compte des grands je ne suis pas suspect:<br> + Leurs malheurs seulement attirent mon respect.<br> + Je hais ce Pharaon, que l'éclat environne;<br> + Mais s'il tombe, à l'instant j'honore sa couronne;<br> + Il devient, à mes yeux, roi par l'adversité;<br> + Des pleurs je reconnais l'auguste autorité:<br> + Courtisan du malheur, etc., etc.<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393" title="Lien vers la note 393"><span class="small">[393]</span></a>.</p> + +<p>«M. de Chateaubriand écouta les intérêts d'une personne malheureuse; +il interrogea son devoir, qui ne lui imposa pas la crainte de redouter +une faible femme, et, deux jours après la demande qui lui fut +adressée, il écrivit à madame Récamier que madame Joseph Bonaparte +pouvait rentrer en France, <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> demandant où elle était, afin de +lui adresser par M. Durand de Mareuil, notre ministre alors à +Bruxelles, la permission de venir à Paris sous le nom de la comtesse +de Villeneuve. Il écrivit en même temps à M. de Fagel.</p> + +<p>«J'ai rapporté ce fait avec d'autant plus de plaisir qu'il honore à la +fois celle qui demande et le ministre qui oblige: l'une par sa noble +confiance, l'autre par sa noble humanité<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394" title="Lien vers la note 394"><span class="small">[394]</span></a>.»</p> + +<p>Madame d'Abrantès loue beaucoup trop ma conduite, qui ne valait même +pas la peine d'être remarquée; mais, comme elle ne raconte pas tout +sur l'Abbaye-aux-Bois, je vais suppléer à ce qu'elle a oublié ou omis.</p> + +<p>Le capitaine Roger<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395" title="Lien vers la note 395"><span class="small">[395]</span></a>, autre Coudert, avait été condamné à mort. +Madame Récamier m'avait associé à son œuvre pie pour le sauver. +Benjamin Constant était également intervenu en faveur de ce compagnon +de Caron, et il avait remis au frère du condamné la lettre suivante +pour madame Récamier:</p> + +<div class="quote"> +<p>«Je ne me pardonnerais pas, madame, de vous importuner toujours, + mais ce n'est pas ma faute s'il y a sans cesse des condamnations + à mort. Cette <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> lettre vous sera remise par le frère du + malheureux Roger, condamné avec Caron. C'est l'histoire la plus + odieuse et la plus connue. Le nom seul mettra M. de Chateaubriand + au fait. Il est assez heureux pour être à la fois le premier + talent du ministère et le seul ministre sous lequel le sang n'ait + pas coulé. Je n'ajoute rien; je m'en remets à votre cœur. Il + est bien triste de n'avoir presque à vous écrire que pour des + affaires douloureuses; mais vous me pardonnez, je le sais, et je + suis sûr que vous ajouterez un malheureux de plus à la nombreuse + liste de ceux que vous avez sauvés.</p> + +<p>«Mille tendres respects.</p> +<p class="left50 smcap">«B. Constant.</p> +<p>«Paris, 1<sup>er</sup> mars 1823.»</p> +</div> + +<p>Quand le capitaine Roger fut mis en liberté, il s'empressa de +témoigner sa reconnaissance à ses bienfaiteurs. Un après-dîner j'étais +chez madame Récamier, comme de coutume: tout à coup apparaît cet +officier. Il nous dit, avec un accent du Midi: «Sans votre +intercession, ma tête roulait sur l'échafaud.» Nous étions stupéfaits, +car nous avions oublié nos mérites; il s'écriait, rouge comme un coq: +«Vous ne vous souvenez pas?... Vous ne vous souvenez pas?...» Nous +faisions vainement mille excuses de notre peu de mémoire: il partit, +entre-choquant les éperons de ses bottes, furieux de ce que nous ne +nous souvenions pas de notre bonne action, comme s'il eût eu à nous +reprocher sa mort.</p> + +<p>Vers cette époque, Talma demanda à madame Récamier à me rencontrer +chez elle pour s'entendre avec <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> moi sur quelques vers de +l'<span class="italic">Othello</span> de Ducis, qu'on ne lui permettait pas de dire tels qu'ils +étaient. Je laissai les dépêches et je courus au rendez-vous; je +passai la soirée à refaire avec le moderne Roscius les vers +malencontreux: il me proposait un changement, je lui en proposais un +autre; nous rimions à l'envi; nous nous retirions à la croisée ou dans +un coin pour tourner et retourner un hémistiche. Nous eûmes beaucoup +de peine à tomber d'accord pour le sens ou pour l'harmonie. Il eût été +assez curieux de me voir, moi, ministre de Louis XVIII, lui, Talma, +roi de la scène, oubliant ce que nous pouvions être, jouter de verve +en donnant au diable la censure et toutes les grandeurs du monde. Mais +si Richelieu faisait représenter ses drames en lâchant Gustave-Adolphe +sur l'Allemagne, ne pouvais-je pas, humble secrétaire d'État, +m'occuper des tragédies des autres en allant chercher l'indépendance +de la France à Madrid?</p> + +<p>Madame la duchesse d'Abrantès, dont j'ai salué le cercueil dans +l'église de Chaillot, n'a peint que la demeure <span class="italic">habitée</span> de madame +Récamier; je parlerai de l'asile <span class="italic">solitaire</span>. Un corridor noir +séparait deux petites pièces. Je prétendais que ce vestibule était +éclairé d'un jour doux. La chambre à coucher était ornée d'une +bibliothèque, d'une harpe, d'un piano, du portrait de madame de Staël +et d'une vue de Coppet au clair de lune; sur les fenêtres étaient des +pots de fleurs. Quand, tout essoufflé après avoir grimpé trois étages, +j'entrais dans la cellule aux approches du soir, j'étais ravi: la +plongée des fenêtres était sur le jardin de l'Abbaye, dans la +corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient +des pensionnaires. <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> La cime d'un acacia arrivait à la hauteur +de l'œil. Des clochers pointus coupaient le ciel, et l'on +apercevait à l'horizon les collines de Sèvres. Le soleil mourant +dorait le tableau et entrait par les fenêtres ouvertes. Madame +Récamier était à son piano; l'<span class="italic">angelus</span> tintait: les sons de la +cloche, «qui semblait pleurer le jour qui se mourait, <span class="italic" lang="it">il giorno +pianger che si muore</span>,» se mêlaient aux derniers accents de +l'invocation à la nuit de <span class="italic">Roméo et Juliette</span>, de Steibelt<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396" title="Lien vers la note 396"><span class="small">[396]</span></a>. +Quelques oiseaux se venaient coucher dans les jalousies relevées de la +fenêtre; je rejoignais au loin le silence et la solitude, par-dessus +le tumulte et le bruit d'une grande cité.</p> + +<p>Dieu, en me donnant ces heures de paix, me dédommageait de mes heures +de trouble; j'entrevoyais le prochain repos que croit ma foi, que mon +espérance appelle. Agité au dehors par les occupations politiques ou +dégoûté par l'ingratitude des cours, la placidité du cœur +m'attendait au fond de cette retraite, comme le frais des bois au +sortir d'une plaine brûlante. Je retrouvais le calme auprès d'une +femme, de qui la sérénité s'étendait autour d'elle, sans que cette +sérénité eût rien de trop égal, car elle passait au travers <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> +d'affections profondes. Hélas! les hommes que je rencontrais chez +madame Récamier, Mathieu de Montmorency, Camille Jordan, Benjamin +Constant, le duc de Laval, ont été rejoindre Hingant, Joubert, +Fontanes, autres absents d'une autre société absente. Parmi ces +amitiés successives se sont élevés de jeunes amis, rejetons +printaniers d'une vieille forêt où la coupe est éternelle. Je les +prie, je prie M. Ampère, qui lira ceci quand j'aurai disparu, je leur +demande à tous de me conserver quelque souvenir: je leur remets le fil +de la vie dont Lachésis laisse échapper le bout sur mon fuseau. Mon +inséparable camarade de route, M. Ballanche, s'est trouvé seul au +commencement et à la fin de ma carrière; il a été témoin de mes +liaisons rompues par le temps, comme j'ai été témoin des siennes +entraînées par le Rhône: les fleuves minent toujours leurs bords.</p> + +<p>Le malheur de mes amis a souvent penché sur moi, et je ne me suis +jamais dérobé au fardeau sacré: le moment de la rémunération est +arrivé; un attachement sérieux daigne m'aider à supporter ce que leur +multitude ajoute de pesanteur à des jours mauvais. En approchant de ma +fin, il me semble que tout ce qui m'a été cher m'a été cher dans +madame Récamier, et qu'elle était la source cachée de mes affections. +Mes souvenirs de divers âges, ceux de mes songes comme ceux de mes +réalités, se sont pétris, mêlés, confondus, pour faire un composé de +charmes et de douces souffrances dont elle est devenue la forme +visible. Elle règle mes sentiments, de même que l'autorité du ciel a +mis le bonheur, l'ordre et la paix dans mes devoirs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> Je l'ai suivie, la voyageuse, par le sentier qu'elle a foulé +à peine; je la devancerai bientôt dans une autre patrie. En se +promenant au milieu de ces <span class="italic">Mémoires</span>, dans les détours de la +basilique que je me hâte d'achever, elle pourra rencontrer la chapelle +qu'ici je lui dédie; il lui plaira peut-être de s'y reposer: j'y ai +placé son image.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> APPENDICE</h1> + +<h2>I<br> +LA SAISIE DE LA MONARCHIE SELON LA CHARTE<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397" title="Lien vers la note 397"><span class="small">[397]</span></a>.</h2> + +<p>L'écrit de Chateaubriand était au moment de paraître quand +l'ordonnance du 5 septembre fut publiée au <span class="italic">Moniteur</span>. L'auteur y +ajouta un <span class="italic">post-scriptum</span>. Il rapprochait les considérants de +l'ordonnance du 5 septembre 1816 de ceux de l'ordonnance du 13 juillet +1815, et faisait ressortir les contrastes et les contradictions que +renfermaient ces deux ordonnances, dont l'une proclamait la nécessité +de réviser la Charte, l'autre celle de la maintenir telle qu'elle +était. Puis, pour prévenir le parti que les ministres pourraient tirer +du nom du Roi dans les élections, il donnait à entendre que le +ministère avait surpris la bonne foi du monarque; que celui-ci ne +partageait pas les passions de son entourage contre une Chambre à +laquelle il avait lui-même décerné le titre de <span class="italic">Chambre introuvable</span>, +et que, s'il avait consenti à la dissolution, c'était «parce qu'il +avait jugé <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> que la France satisfaite lui renverrait les +députés dont il était si satisfait».</p> + +<p>Ce <span class="italic">post-scriptum</span> blessa profondément le roi; il irrita surtout très +vivement les ministres et en particulier le comte Decazes, ministre de +la police générale. M. Decazes, malgré l'avis contraire du duc de +Richelieu, président du Conseil, résolut de procéder à des poursuites, +que légitimait d'ailleurs une imprudence grave commise par l'imprimeur +M. Le Normant. Ce dernier avait envoyé un assez grand nombre +d'exemplaires dans les départements et même en avait laissé circuler +quelques-uns à Paris avant de faire le dépôt légal, la contravention +était formelle et, aux termes mêmes de la loi, il y avait lieu à +saisie et séquestre. En conséquence, le 18 septembre, à dix heures du +matin, une descente de police avait lieu chez M. Le Normant; déjà les +scellés étaient apposés sur les volumes, les feuilles et les <span class="italic">formes</span>, +lorsque Chateaubriand, prévenu en toute hâte, arriva. Les ouvriers +l'entourent et lui font une ovation. Aux cris de: Vive M. de +Chateaubriand! Vive le Roi! Vive la liberté de la presse! ils brisent +les scellés et arrachent aux officiers de paix et aux inspecteurs de +police les objets saisis et séquestrés. En vain le commissaire met M. +Le Normant en demeure de faire rentrer ses ouvriers dans les ateliers. +Chateaubriand, élevant fortement la voix, fait entendre cette +protestation: «Je suis pair de France. Je ne connais point l'ordre du +ministre. Je m'oppose, au nom de la Charte dont je suis le défenseur, +et dont tout citoyen peut réclamer la protection, je m'oppose à +l'enlèvement de mon ouvrage. Je défends le transport de ces feuilles. +Je ne me rendrai qu'à la force, que lorsque je verrai la gendarmerie.» +Elle parut bientôt. Chateaubriand se retira dans les appartements de +M. Le Normant et y rédigea aussitôt la lettre suivante, adressée à M. +le comte Decazes:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right"><span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> <span class="italic">Paris, le 18 septembre 1816.</span></p> + +<p class="add2em">Monsieur le comte,</p> + +<p>J'ai été chez vous pour vous témoigner ma surprise. J'ai trouvé à + midi chez M. Le Normant, mon libraire, des hommes qui m'ont dit + être envoyés par vous pour saisir mon ouvrage intitulé: <span class="italic">De la + Monarchie selon la Charte</span>.</p> + +<p>Ne voyant pas d'ordre écrit, j'ai déclaré que je ne souffrirais + pas l'enlèvement de ma propriété, à moins que des gens d'armes ne + la saisissent de force. Des gens d'armes sont arrivés, et j'ai + ordonné à mon libraire de laisser enlever l'ouvrage.</p> + +<p>Cet acte de déférence à l'autorité, Monsieur le comte, n'a pas pu + me laisser oublier ce que je devais à ma dignité de pair. Si + j'avais pu n'apercevoir que mon intérêt personnel, je n'aurais + fait aucune démarche; mais les droits de la pensée étant + compromis, j'ai dû protester, et j'ai l'honneur de vous adresser + copie de ma protestation. Je réclame, à titre de justice, mon + ouvrage; et ma franchise doit ajouter que, si je ne l'obtiens + pas, j'emploierai tous les moyens que les lois politiques et + civiles mettent en mon pouvoir.</p> + +<p>J'ai l'honneur d'être, etc.</p> + +<p class="left50">V<sup>te</sup> <span class="smcap">de Chateaubriand.</span></p> +</div> + +<p>Dans sa réponse, M. Decazes fit observer que la saisie avait été faite +en vertu des articles 14 et 15 de la loi du 21 octobre 1814; qu'elle +avait été faite régulièrement, le commissaire de police et les +officiers de paix étant porteurs d'un ordre signé d'un <span class="italic">ministre du +Roi</span>; que la qualité de pair dont était revêtu l'auteur ne pouvait +l'affranchir de l'exécution des lois et du respect dû par tous les +citoyens aux fonctionnaires publics dans l'exercice de leur charge; +qu'elle ne pouvait surtout légitimer de sa part et de celle de ses +ouvriers un acte de révolte ouverte contre un commissaire de police et +des officiers constitués par le Roi, revêtus des marques distinctives +de leurs fonctions et agissant en vertu d'ordres légaux. Il terminait +en disant que si la dignité de pair avait été compromise dans cette +circonstance, ce n'était pas par lui, M. Decazes.</p> + +<p>À cette lettre du ministre de la police, Chateaubriand fit sur le +champ cette réponse:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right"><span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> <span class="italic">Paris, ce 19 Septembre 1816.</span></p> + +<p class="add2em">Monsieur le comte,</p> + +<p>J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le + 18 de ce mois. Elle ne répond point à la mienne du même jour.</p> + +<p>Vous me parlez d'écrits <span class="italic">clandestinement</span> publiés (à la face du + soleil, avec mon nom et mes titres). Vous parlez de révolte et de + rébellion, et il n'y a eu ni révolte ni rébellion. Vous dites + qu'on a crié: <span class="italic">Vive le Roi!</span> Ce cri n'est pas encore compris dans + la loi des cris séditieux, à moins que la police n'en ait ordonné + autrement que les Chambres. Au reste, tout cela s'éclaircira en + temps et lieu. On n'affectera plus de confondre la cause du + libraire et la mienne; nous saurons si, dans un gouvernement + libre, un ordre de la police, que je n'ai pas même vu, est une + loi pour un pair de France; nous saurons si l'on n'a pas violé + envers moi tous les droits qui me sont garantis par la Charte, et + comme citoyen et comme pair. Nous saurons, par les lois mêmes que + vous avec l'extrême bonté de me citer (il est vrai avec un peu + d'inexactitude), si je n'ai pas le droit de publier mes opinions; + nous saurons enfin si la France doit désormais être gouvernée par + la police ou par la Constitution.</p> + +<p>Quant à mon respect et à mon dévouement pour le Roi, Monsieur le + comte, je ne puis recevoir de leçon et je pourrais servir + d'exemple. Quant à ma dignité de pair, je la ferai respecter + aussi bien que ma dignité d'homme; et je savais parfaitement, + avant que vous prissiez la peine de m'en instruire, qu'elle ne + sera jamais compromise par vous ni par qui que ce soit. Je vous + ai demandé la restitution de mon ouvrage: puis-je espérer qu'il + me sera rendu? Voilà dans ce moment, toute la question.</p> + +<p>J'ai l'honneur d'être, Monsieur le comte, votre très humble et + très obéissant serviteur.</p> + +<p class="left50">V<sup>te</sup> <span class="smcap">de Chateaubriand.</span></p> +</div> + +<p>Dès le 18 septembre, en même temps qu'il avait adressé sa première +lettre à M. Decazes, il en avait écrit une autre à M. le chancelier +Dambray, président de la chambre des pairs:</p> + +<div class="quote"> + +<p class="right italic">Paris, ce 18 septembre 1816.</p> + +<p class="add2em">Monsieur le Chancelier,</p> + +<p>J'ai l'honneur de vous envoyer copie de la protestation que j'ai + faite et de la lettre que je viens d'écrire à M. le ministre de + la police.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> N'est-il pas étrange, monsieur le chancelier, qu'on + enlève en plein jour, à main armée, malgré mes protestations, + l'ouvrage d'un pair de France, signé de son nom, imprimé + publiquement à Paris, comme on aurait enlevé un écrit séditieux + et clandestin, <span class="italic">le Nain-Jaune</span> ou <span class="italic">le Nain-Tricolore</span>? Outre ce + que l'on devait à ma prérogative comme pair de France, j'ose + dire, Monsieur le chancelier, que je méritais <span class="italic">personnellement</span> + un peu plus d'égards. Si mon ouvrage était coupable, il fallait + me traduire devant les tribunaux compétents: j'aurais répondu.</p> + +<p>J'ai protesté pour l'honneur de la pairie, et je suis déterminé à + suivre cette affaire avec la dernière rigueur. Je réclame, + Monsieur le chancelier, votre appui comme président de la Chambre + des pairs, et votre autorité comme chef de la justice.</p> + +<p>Je suis, avec un profond respect, etc.</p> + +<p class="left50">Vicomte <span class="smcap">De Chateaubriand</span>.</p> +</div> + +<p>Dans la forme M. Decazes avait raison. Il n'avait fait, après tout, +qu'user du droit que lui conférait la loi du 21 octobre 1814, laquelle +disait en termes exprès: «Nul imprimeur ne peut mettre en vente un +ouvrage, ou le publier de quelque manière que ce soit, avant d'avoir +déposé le nombre prescrit d'exemplaires.—Il y a lieu à saisie et +séquestre d'un ouvrage si l'imprimeur ne représente pas les récépissés +du dépôt.» La mesure de police prise par le ministre était donc +légale, mais elle était à coup sûr intempestive; prise contre un homme +tel que Chateaubriand, elle était maladroite. Ainsi en avait jugé le +duc de Richelieu, qui avait déconseillé les poursuites demandées par +son collègue. Il avait fait remarquer qu'il était contraire à la +dignité du gouvernement de supprimer la contradiction; que, +d'ailleurs, l'apparence de la persécution aurait uniquement pour effet +de donner plus de vogue à l'ouvrage incriminé. «J'aime mieux, +disait-il spirituellement, que l'ouvrage se vende deux francs qu'un +louis.» Il fit abandonner l'instruction que le parquet avait commencée +sur l'ordre de M. Decazes. On imprima une nouvelle édition du livre +saisi, on satisfit cette fois à toutes les formalités légales, et +l'écrit de Chateaubriand, qui était <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span> d'ailleurs un +chef-d'œuvre, se répandit dans la France entière. <span class="italic">La monarchie +selon la Charte</span> le plaçait au premier rang de nos publicistes, mais +il ne laissa pas de payer cher cette gloire ajoutée à tant d'autres +dont son front était déjà couronné. Le 20 septembre 1816, parut dans +le <span class="italic">Moniteur</span> l'ordonnance qui le rayait de la liste des ministres +d'État. Cette décision lui enlevait un traitement de 24,000 francs.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + +<h2>II<br> + +CHATEAUBRIAND, VICTOR HUGO ET JOSEPH DE MAISTRE<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398" title="Lien vers la note 398"><span class="small">[398]</span></a>.</h2> + +<p>Au tome II de son roman des <span class="italic">Misérables</span>, Victor Hugo a réuni sous ce +titre: <span class="italic">l'Année 1817</span>, un grand nombre de petits faits habillement +choisis pour rendre Louis XVIII et son gouvernement ridicules et +odieux. Chateaubriand obligé de vendre ses livres à la criée, à la +salle Sylvestre, voilà un <span class="italic">petit fait</span>, qui méritait peut-être d'être +rappelé. Le poète l'a passé sous silence. Il a cependant parlé de +Chateaubriand, mais c'est uniquement pour nous le montrer en +déshabillé du matin. «Chateaubriand, dit-il, debout tous les matins +devant sa fenêtre du numéro 27 de la rue Saint-Dominique, en pantalon +à pied et en pantoufles, ses cheveux gris coiffés d'un madras, les +yeux fixés sur un miroir, une trousse complète de chirurgien-dentiste +ouverte devant lui, se curait les dents, qu'il avait charmantes, tout +en dictant la <span class="italic">Monarchie selon la Charte</span> à M. Pilorge, son +secrétaire.» Singulière fantaisie, il faut en convenir que celle de +Chateaubriand s'amusant à dicter, tout en se curant les dents, des +pages depuis longtemps imprimées; ou plutôt ignorance singulière de +Victor Hugo, qui aurait dû savoir, ce qui est partout—dans toutes les +<span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> histoires de la Restauration, dans les <span class="italic">Mémoires +d'Outre-tombe</span>, dans la préface et le <span class="italic">post-scriptum</span> de la <span class="italic">Monarchie +selon la Charte</span>,—que la publication de cet écrit avait eu lieu, non +en 1817, mais au lendemain même de l'ordonnance du 5 septembre 1816.</p> + +<p>Ce n'est pas du reste la seule inexactitude que renferment les quatre +lignes de Victor Hugo. En 1817, Chateaubriand ne demeurait pas rue +Saint-Dominique, mais bien rue de l'Université, n<sup>o</sup> 25. En 1818, il +échangea le ruisseau de la rue de l'Université contre celui de la rue +du Bac, si cher à son amie M<sup>me</sup> de Staël<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399" title="Lien vers la note 399"><span class="small">[399]</span></a>, et il habita pendant +deux ans le n<sup>o</sup> 42 de cette dernière rue; en 1820 seulement il se +transporta au n<sup>o</sup> 27 de la rue Saint-Dominique-Saint-Germain. On peut +suivre, dans les volumes successifs de l'<span class="italic">Almanach royal</span>, ce petit +itinéraire de Chateaubriand à Paris.</p> + +<p>Et puisque nous voilà sur le chapitre de l'année 1817, je signalerai +un autre <span class="italic">petit fait</span>, qui présente celui-là, si je ne m'abuse, un +véritable intérêt.</p> + +<p>Joseph de Maistre n'est pas nommé une seule fois dans les <span class="italic">Mémoires +d'Outre-tombe</span>. Est-ce donc que l'auteur du <span class="italic">Génie du christianisme</span> +et l'auteur des <span class="italic">Soirées de Saint-Pétersbourg</span> n'ont jamais eu aucuns +rapports ensemble? Est-ce qu'ils ne se sont jamais vus? Est-ce qu'ils +ne se sont jamais écrit? Dans la <span class="italic">Correspondance du comte Joseph de +Maistre</span>, on trouve des lettres au vicomte de Bonald, à l'abbé de La +Mennais, au comte de Marcellus<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400" title="Lien vers la note 400"><span class="small">[400]</span></a>,—ou des réponses de Bonald, de La +Mennais, de Lamartine: de lettres adressées à Chateaubriand, ou +écrites par lui, nulle <span class="pagenum"><a id="page484" name="page484"></a>(p. 484)</span> trace. Et cependant il y a dans la +<span class="italic">Correspondance de Joseph de Maistre</span> une très longue et très belle +lettre de lui écrite à Chateaubriand au mois d'octobre 1817; le +malheur est qu'elle a été donnée par les éditeurs avec cette +suscription: <span class="italic">À M. le vicomte de Bonald</span><a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401" title="Lien vers la note 401"><span class="small">[401]</span></a>. Les éditeurs ici se +sont trompés: c'est au vicomte de Chateaubriand que la lettre a été +écrite. Voici, en effet, que parmi les autographes figurant, avec +fac-similé, au <span class="italic">Catalogue de la collection Bovet</span><a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402" title="Lien vers la note 402"><span class="small">[402]</span></a>, je trouve une +lettre de trois pages et quart, in-4<sup>o</sup>, écrite par Chateaubriand à +Joseph de Maistre et datée de Montgraham, par Nogent-le-Rotrou, 6 +septembre 1817. Il le prie d'excuser le retard de ses réponses, après +trois mois d'angoisses et de craintes pour la vie de M<sup>me</sup> de +Chateaubriand:</p> + +<p class="quote"><span class="italic">Je vais</span> Monsieur le comte, <span class="italic">lire votre manuscrit</span>, mais vous + croyez bien que je n'aurai pas l'impertinence d'y rien trouver à + changer. Ce n'est point à l'écolier à toucher au tableau du + maître...</p> + +<p>Voyons maintenant la lettre de Joseph de Maistre:</p> + +<div class="quote"> +<p>Monsieur le vicomte, chaque jour en me réveillant, je me répète + le fameux vers de Voltaire:</p> + +<p class="poem">L'univers, mon ami, ne pense point à toi.</p> + +<p>Si donc M<sup>me</sup> la duchesse de Duras a <span class="italic">pris la liberté</span> d'oublier + parfaitement et moi et mon manuscrit, je l'en absous de tout mon + cœur. Je trouve très juste qu'elle mette mille et une pensées + avant celle d'un Allobroge qui a passé devant elle comme une + hirondelle, et qui n'a eu, par conséquent, ni le temps ni + l'occasion de s'enfoncer un peu plus dans son souvenir...</p> +</div> + +<p>Ainsi c'est à la duchesse de Duras que Joseph de Maistre a confié un +manuscrit. Or, la duchesse est l'intime amie <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> de +Chateaubriand, et c'est à lui bien évidemment qu'elle a charge de le +remettre. Tout ceci, du reste, est mis hors de doute par une autre +lettre du comte de Maistre, écrite de Turin, le 26 octobre 1817, et +adressée à M<sup>me</sup> Swetchine: «Quand une fois, dit-il, vous serez placée, +envoyez-moi le plan de votre cabinet, que je voie votre table, votre +fauteuil et la place de vos livres. Je fais ce que je puis pour en +ajouter deux à votre pacotille, mais je suis prodigieusement contrarié +par ceci ou par cela. Si je réussis, ce sera un beau tapage. <span class="italic">La +duchesse de Duras avait tranquillement oublié l'œuvre sur son +bureau</span> sans y penser une seule fois, pas plus qu'à son auteur; +<span class="italic">lorsque M. de Chateaubriand m'en a fait part dernièrement avec toutes +les excuses de la courtoisie</span>, je me suis mis à rire de la meilleure +foi du monde. La duchesse de Duras a fort bien fait de m'oublier; +moi-même je n'ai jamais pensé à elle que pour me rappeler à quel point +j'avais mal réussi dans cet hôtel. Je m'y trouvais gauche, embarrassé, +ridicule, ne sachant à qui parler, et ne comprenant personne. C'est +une des plus singulières expériences que j'aie faites de ma vie; il me +semble que je vous l'ai dit à Paris...<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403" title="Lien vers la note 403"><span class="small">[403]</span></a>».</p> + +<p>La preuve est déjà faite, si je ne me trompe, que c'est bien au +<span class="italic">vicomte</span> de Chateaubriand—et non au <span class="italic">vicomte</span> de Bonald—qu'a été +écrite la lettre de Joseph de Maistre publiée dans sa +<span class="italic">Correspondance</span>. Mais continuons de parcourir cette lettre:</p> + +<p class="quote">Je me sens glacé lorsque je lis dans votre lettre: <span class="italic">Je vais lire + votre manuscrit.</span> Bon Dieu! auriez-vous cette complaisance? La + lecture d'un manuscrit m'a toujours paru le tour de force de + l'amitié; c'est trop demander à la courtoisie; si cependant vous + avez cette bonté, rien n'égalera ma reconnaissance...</p> + +<p>«<span class="italic">Je vais lire votre manuscrit</span>,» dit Chateaubriand.—«Je lis dans +votre lettre: <span class="italic">Je vais lire votre manuscrit,</span>» écrit, de son côté, +Joseph de Maistre. Comment expliquer <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span> cette rencontre, si la +lettre de Joseph de Maistre n'est pas une réponse à celle de +Chateaubriand?</p> + +<p>«<span class="italic">Vous ne voulez pas me corriger?</span> écrit encore de Maistre; <span class="italic">trêve de +compliments</span>, Monsieur le vicomte, tant pis pour moi. Combien j'aurais +gagné à cette revue!» Ces lignes ne sont-elles pas encore une réponse +directe à ce que Chateaubriand avait dit: «Croyez-bien que je n'aurai +pas l'impertinence d'y <span class="italic">rien trouver à changer</span>; ce n'est point à +l'écolier à toucher au tableau du maître.»</p> + +<p>Enfin Chateaubriand avait parlé des trois mois d'<span class="italic">angoisses</span> et de +craintes que lui avait causées la maladie de sa femme, craintes qui +ont heureusement cessé. La lettre de Joseph de Maistre répondra à ce +passage comme aux autres. Elle porte ce qui suit: «Très peu de temps +après vous avoir écrit ma dernière lettre, Monsieur le vicomte, +j'appris les cruelles <span class="italic">angoisses</span> qui vous oppressaient. Je vous +félicite de tout mon cœur de ce qu'elles ont cessé<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404" title="Lien vers la note 404"><span class="small">[404]</span></a>.»</p> + +<p>S'il était besoin d'une nouvelle et dernière preuve, celle-là plus +décisive encore que les autres, le vicomte de Bonald lui-même se +chargerait de nous la fournir. Le 2 décembre 1817, il écrivait à +Joseph de Maistre:</p> + +<div class="quote"> +<p>Monsieur le comte, suis-je assez malheureux! Quand je suis en + Allemagne, tous êtes je ne sais où; je viens en France, vous êtes + en Russie; je retourne dans mes montagnes, vous arrivez à Paris; + je reviens à Paris, vous voilà à Turin, et nous semblons nous + chercher et nous fuir tour à tour. J'avais eu l'honneur de vous + écrire de ma campagne quand je vous sus à Paris, et, ne sachant + pas bien votre adresse, je mis ma lettre sous le couvert de M<sup>me</sup> + Swetchine. Je ne sais si elle vous est parvenue, mais je n'ai + plus trouvé ici cette excellente et spirituelle femme... Ne la + reverrons-nous plus ici et <span class="italic">ne vous y verrai-je jamais + vous-même</span>?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span> Mais, Monsieur le comte, <span class="italic">s'il ne nous est pas donné de + nous voir, au moins dans la partie matérielle de notre être</span>, il + nous est permis de nous connaître, et surtout de nous entendre + d'une manière intime et complète, dont j'avais fait depuis + longtemps la remarque avec orgueil pour moi et avec une bien + grande satisfaction comme écrivain, parce que cette coïncidence a + été pour moi comme une démonstration rigoureuse de la vérité de + mes pensées. J'ai éprouvé l'impression de plaisir et de + consolation qu'un homme égaré dans un désert éprouverait en + entendant la voix d'un homme qui vient à son secours<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405" title="Lien vers la note 405"><span class="small">[405]</span></a>...</p> +</div> + +<p>Joseph de Maistre écrivait, de son côté, à M. de Bonald, à la fin de +1817, après sa rentrée à Turin: «Ce qu'on appelle un homme +parfaitement <span class="italic">désappointé</span>, ce fut moi, lorsque je ne vous trouvai +point à Paris, au mois d'août dernier. Comme on croit toujours ce +qu'on désire, je m'étais persuadé que je vous rencontrerais encore; +mais <span class="italic">il était écrit que je n'aurais pas le plaisir de connaître +personnellement l'homme du monde dont j'estime le plus la personne et +les écrits</span><a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406" title="Lien vers la note 406"><span class="small">[406]</span></a>.»</p> + +<p>Ainsi Joseph de Maistre et Bonald ne se sont jamais vus, ni même +entrevus. Ce n'est donc pas au vicomte de Bonald que Joseph de Maistre +pouvait dire ce qu'il écrit dans sa lettre d'octobre 1817: «Je dirai +toujours de vous: <span class="italic">Virgilium vidi tantum!</span> Moi qui avais tant d'envie +de vous voir, <span class="italic">je n'ai pu que vous entrevoir</span><a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407" title="Lien vers la note 407"><span class="small">[407]</span></a>.» Donc, le +<span class="italic">vicomte</span> auquel est adressée cette lettre ne peut être M. de Bonald; +c'est, à n'en pas douter, un autre vicomte, le vicomte de +Chateaubriand, que Joseph de Maistre a vu dans le salon de la duchesse +de Duras.</p> + +<p>Le manuscrit que le comte de Maistre avait confié à madame de Duras, +avec prière de le placer sous les yeux de Chateaubriand, était le +manuscrit de son livre du <span class="italic">Pape</span>. Sa lettre à Chateaubriand est donc, +à ce point de vue <span class="pagenum"><a id="page488" name="page488"></a>(p. 488)</span> encore, des plus curieuses, et je ne +saurais trop engager les lecteurs à la lire en entier dans la +<span class="italic">Correspondance de Joseph de Maistre</span>. Je dois me borner à en donner +ce nouvel et court extrait:</p> + +<p class="quote">Des personnes qui s'intéressent fort à la publication de mon + ouvrage m'assurent qu'elle ne sera point permise en France à + cause du 4<sup>me</sup> livre, où je prouve jusqu'à la démonstration (du + moins je m'en flatte), que le système Gallican, exagéré dans le + siècle dernier, nous avait conduits à un véritable schisme de + fait, infiniment nuisible à la religion. Quoique j'élève + d'ailleurs l'Église Gallicane aux nues, cependant on se tient sûr + que la censure me chicanera sur les vérités que je dis à ce sujet + à cette vénérable Église.</p> + +<p>Si j'ai prouvé, moi aussi, <span class="italic">jusqu'à la démonstration</span>, qu'il a existé +des relations entre l'auteur du <span class="italic">Pape</span> et l'auteur du <span class="italic">Génie du +christianisme</span>,—fait demeuré jusqu'ici entièrement ignoré—je ne +cache pas que je tiens cette démonstration pour une bonne fortune.</p> + +<p class="p2">Depuis que ces lignes ont été écrites, j'ai reçu de M. l'abbé +Pailhès—dont l'obligeance est inépuisable—communication de la lettre +même de Chateaubriand à Joseph de Maistre. En voici le texte complet:</p> + +<div class="quote"> + +<p class="right italic">Montgraham, par Nogent-le-Rotrou,<br> + le 6 septembre 1817.</p> + +<p>Monsieur le Comte,</p> + +<p>Après trois mois d'angoisses et de craintes pour la vie de M<sup>me</sup> + de Chateaubriand, je viens passer deux jours à Paris; je trouve + avec grand plaisir, mais à mon grand étonnement, vos lettres et + votre manuscrit restés chez M<sup>me</sup> la duchesse de Duras. Vous avez + dû, monsieur le Comte, être bien étonné de mon silence, après la + marque de confiance et d'estime que vous avez eu l'extrême bonté + de me donner; je vois que je n'ai point encore épuisé ma mauvaise + fortune.</p> + +<p>Je vais, Monsieur le Comte, lire le manuscrit: mais vous croyez + bien que je n'aurai pas l'impertinence d'y trouver rien à + changer; ce n'est point à l'écolier de toucher au tableau du + <span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> maître. Je trouve seulement d'avance que vous êtes bien + bon de vous donner la peine de combattre M. Ferrand.</p> + +<p>Je serai à Paris vers la fin d'octobre, pour l'ouverture de la + session, et je traiterai de vos intérêts avec M. Le Normant<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408" title="Lien vers la note 408"><span class="small">[408]</span></a>, + si, d'après votre réponse, vous êtes toujours dans l'intention de + publier votre ouvrage.</p> + +<p>La triste politique et les persécutions de tout genre que + j'éprouve occupent une grande partie de mon temps; mais il m'en + restera toujours pour vous lire et vous admirer.</p> + +<p>Recevez, Monsieur le Comte, je vous prie, l'assurance de ma + reconnaissance, de ma profonde estime, de ma sincère admiration, + sans parler de la haute considération avec laquelle je suis, + Monsieur le Comte,</p> + +<p>Votre très humble et très dévoué serviteur,</p> +<p class="left50">Le vicomte <span class="smcap">de Chateaubriand</span>.</p> +</div> + +<p>En tête de cette lettre, ces mots, <span class="italic">de la main de Joseph de Maistre</span>: +«Reçue à Turin, le 27.»<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + +<h2>III<br> + +LE CONSERVATEUR<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409" title="Lien vers la note 409"><span class="small">[409]</span></a>.</h2> + +<p>Le <span class="italic">Conservateur</span> a commencé au mois d'octobre 1818. Ce n'était pas un +journal quotidien; il paraissait par livraison de trois feuilles +d'impression, à des jours indéterminés, ainsi que le faisait la +prudente <span class="italic">Minerve</span>. Libéraux et royalistes échappaient ainsi à la +censure, qui n'atteignait que les publications périodiques. Ses +bureaux étaient rue de Seine, n<sup>o</sup> 8, chez Le Normant fils, éditeur. En +tête de chaque livraison, se lisait la devise: <span class="italic">le Roi, la Charte et +les <span class="pagenum"><a id="page490" name="page490"></a>(p. 490)</span> Honnêtes Gens</span>. Chateaubriand, qui en fut jusqu'à la fin +le principal rédacteur, avait groupé autour de lui des hommes +politiques et des écrivains qui le secondèrent à merveille. Il en +nomme quelques-uns dans ses <span class="italic">Mémoires</span>; il convient, je crois, d'en +donner ici la liste complète: on verra que jamais plus vaillant chef +ne fut entouré d'un plus brillant état-major. Voici cette liste:</p> + +<p>F.-M. Agier; Benoit, député de Maine-et-Loire; Berryer fils; T. de +Boisbertrand; vicomte de Bonald; Henri de Bonald; de Bouville; comte +de Bruges; vicomte de Castelbajac; marquis de Coriolis d'Espinousse; +Couture, avocat; Crignon d'Ouzouer, député du Loiret; Astolphe de +Custine; Dureau de la Malle; l'abbé Fayet; Joseph Fiévée; duc de +<span lang="en">Fitz-James</span>; A. de Frénilly; Eugène Genoude; vicomte Emmanuel +d'Harcourt; marquis d'Herbouville; comte Édouard de la Grange; A. de +Jouffroy; Florian de Kergorlay; duc de Lévis; le cardinal de la +Luzerne; Martainville; l'abbé de la Mennais; comte O'Mahony; Charles +Nodier; comte Jules de Polignac; <span class="italic">de Saint-Marcellin</span>; comte de +Saint-Roman; comte de Salaberry; comte Humbert de Sesmaisons; vicomte +de Suleau; baron Trouvé; Joseph de Villèle.</p> + +<p>Le <span class="italic">Conservateur</span> cessa de paraître au mois de mars 1820. Il n'avait +vécu que deux ans et demi; mais ces deux années lui avaient suffi pour +conquérir une place que depuis lors nulle feuille politique n'a pu lui +disputer. Quel journal compta jamais en même temps, parmi ses +rédacteurs, trois écrivains tels que Chateaubriand, La Mennais et +Bonald?</p> + +<p>Dans la liste qu'on vient de lire, j'ai souligné un nom, aujourd'hui +bien oublié, celui de <span class="italic">Saint-Marcellin</span>. M. de Saint-Marcellin était +le fils de Fontanes, et c'est à lui que fait allusion Chateaubriand, à +la fin du huitième livre de sa première partie, lorsqu'il écrit: +«Fontanes n'est plus; un chagrin profond, la mort tragique d'un fils, +l'a jeté <span class="pagenum"><a id="page491" name="page491"></a>(p. 491)</span> dans la tombe avant l'heure.» Il fut tué en +duel<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410" title="Lien vers la note 410"><span class="small">[410]</span></a>, le 1<sup>er</sup> février 1819, alors qu'il venait de débuter avec +éclat dans le <span class="italic">Conservateur</span>, presque au lendemain du jour où il +venait d'y publier sous ce titre: <span class="italic">M. Dimanche</span>, un dialogue +étincelant d'esprit et de verve<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411" title="Lien vers la note 411"><span class="small">[411]</span></a>. Chateaubriand consacra au fils +de son ami des pages qu'il n'a pas recueillies dans ses <span class="italic">Œuvres</span>, +mais qui doivent ici trouver place. Elles sont le complément naturel +de ces autres pages si belles, que l'auteur des <span class="italic">Mémoires</span>, a écrites +sur Fontanes.</p> + +<p>Voici l'article de Chateaubriand; je l'emprunte au tome II du +<span class="italic">Conservateur</span>, pages 272-276:</p> + +<div class="quote"> + +<p class="center">NÉCROLOGIE</p> + +<p>M. de Saint-Marcellin, à peine âgé de vingt-huit ans, blessé à + mort le 1<sup>er</sup> de ce mois, a expiré le 3, entre neuf et dix heures + du soir. Il avait fait l'apprentissage des armes dans la campagne + de 1812, en Russie. Il donna les premières preuves de sa valeur + dans le combat qui eut pour résultat la prise du village de + Borodino et de la grande redoute qui couvrait le centre de + l'armée russe. Le rapport du prince Eugène au major-général sur + cette journée se termine par cette phrase: «Mon aide de camp de + Sève et le jeune Fontanes de Saint-Marcellin méritent d'être + cités dans ce rapport.»</p> + +<p>M. de Saint-Marcellin s'était précipité dans les retranchements + de l'ennemi, et avait eu le crâne fendu de trois coups de sabre.</p> + +<p>Après le combat, il se présenta dans cet état à un hôpital + encombré de 4,000 blessés, où il n'y avait que trois chirurgiens + dénués de linge, de médicaments et de charpie: il ne put même + obtenir d'y être reçu. Il s'en retournait baigné dans son sang, + <span class="pagenum"><a id="page492" name="page492"></a>(p. 492)</span> lorsqu'il rencontra Bonaparte. «Je vais mourir, lui + dit-il; accordez-moi la croix d'honneur, non pour me récompenser, + mais pour consoler ma famille.» Bonaparte lui donna sa propre + croix.</p> + +<p>M. de Saint-Marcellin, jeté sur des fourgons, arriva à moitié + mort à Moscou: il y séjourna quelque temps et fut assez heureux + pour trouver le moyen de revenir en France, où nous l'avons vu, + pendant plus de dix-huit mois, porter encore une large blessure à + la tête.</p> + +<p>La France ayant rappelé son Roi légitime, M. de Saint-Marcellin + fut fidèle aux nouveaux serments qu'il avait faits. Il était + aide-de-camp du général Dupont à l'époque du 20 mars. Il se + trouvait à Orléans avec son général, lorsque les soldats séduits + quittèrent la cocarde blanche; M. de Saint-Marcellin osa la + garder: circonstance que peut avoir connue M. le maréchal Gouvion + de Saint-Cyr, qui fit reprendre la cocarde blanche aux troupes + égarées. Rentré à Paris, M. de Saint-Marcellin eut une + altercation politique avec un officier, se battit, blessa son + adversaire, et partit du champ clos pour aller rejoindre ceux à + qui il avait engagé sa foi.</p> + +<p>Nommé capitaine à Gand, il sollicita l'honneur d'accompagner le + général Donadieu, chargé par le Roi, d'une mission importante. + Débarqué à Bordeaux, il fut arrêté et remis aux mains de deux + gendarmes qui devaient le conduire à Paris pour y être fusillé. + En passant par Angoulême, il échappa à ses gardes, excita un + mouvement royaliste dans la ville, et rentra dans Paris avec le + Roi.</p> + +<p>M. de Saint-Marcellin fut alors envoyé comme chef de bataillon + dans un régiment de ligne à Orléans: blessé de nouveau, il fut + obligé de revenir à Paris. Depuis ce moment, il consacra ses + loisirs aux lettres: il avait de qui tenir. Il donna quelques + ouvrages à nos différents théâtres lyriques. Compris comme chef + d'escadron dans la nouvelle organisation de l'état-major de + l'armée, il avait refusé dernièrement un service actif qui l'eût + éloigné de Paris. La Providence voulait le rappeler à elle. Pour + des raisons faciles à deviner, l'administration avait subitement, + dit-on, changé en rigueur sa bienveillance politique. On assure + que M. de Saint-Marcellin allait perdre sa place de chef + d'escadron, quand la mort est venue épargner aux ennemis des + royalistes une destitution de plus, et rayer elle-même ce brave + militaire du tableau où elle efface également et les chefs et les + soldats.</p> + +<p>M. de Saint-Marcellin n'a point démenti, à ses derniers moments, + ce courage français qui porte à traiter la vie comme la <span class="pagenum"><a id="page493" name="page493"></a>(p. 493)</span> + chose la plus indifférente en soi, et l'affaire la moins + importante de la journée. Il ne dit ni à ses parents ni à ses + amis qu'il devait se battre, et il s'occupa tout le matin d'un + bal qui devait avoir lieu le soir chez M. le marquis de Fontanes. + À trois heures il se déroba aux apprêts du plaisir pour aller à + la mort. Arrivé sur le champ de bataille, le sort ayant donné le + premier feu à son adversaire, il se met tranquillement au blanc, + reçoit le coup mortel, et tombe en disant: «Je devais pourtant + danser ce soir.» Rapporté sans connaissance chez M. de Fontanes, + on sait qu'il y rentra à la lueur des flambeaux déjà allumés pour + la fête. Lorsqu'il revint à lui, on lui demanda le nom de son + adversaire: «Cela ne se dit pas, répondit-il en souriant; + seulement c'est un homme qui tire bien.» M. de Saint-Marcellin ne + se fit jamais d'illusion sur son état: il sentit qu'il était + perdu; mais il n'en convenait pas, et il ne cessait de dire à ses + parents et à ses amis en pleurs: «Soyez tranquilles, ce n'est + rien.» Il n'a fait entendre aucunes plaintes, il n'a témoigné, ni + regrets de la vie, ni haine, ni même humeur contre celui qui la + lui arrachait: il est mort avec le sang-froid d'un vieux soldat + et la facilité d'un jeune homme. Ajoutons qu'il est mort en + chrétien.</p> + +<p>Les lettres et l'armée perdent dans M. de Saint-Marcellin, une de + leurs plus brillantes espérances. On remarque, dans les premiers + essais échappés à sa plume, une gaîté de bon goût, appuyée sur un + fond de raison, et sur des sentiments nobles. Lorsqu'il parle + d'honneur, on voit qu'il le sent, et quand il rit, on s'aperçoit + qu'il méprise. Sa destinée paraissait devoir être heureuse dans + un ordre de choses différent de celui qui existe aujourd'hui; + mais aussitôt qu'il est entré dans la ligne des devoirs + légitimes, il a été atteint par cette fatalité qui semble + s'attacher aux pas de tout ce qui est devenu ou resté fidèle. + Est-ce une raison pour renoncer à une cause sainte et juste? Bien + loin de là, c'est une raison pour s'y attacher: les hommes + généreux sont tentés par les périls, et l'honneur est une + divinité à laquelle on s'attache par les sacrifices mêmes qu'on + lui fait.</p> + +<p>Devons-nous plaindre ou féliciter M. de Saint-Marcellin? Il + n'était pas fait pour vivre dans ces temps d'ingratitude et + d'injustice. Le sang lui bouillait dans les veines; son cœur + se révoltait quand il voyait récompenser la trahison et punir la + fidélité. Son indignation avait l'éclat de son courage, et il ne + faisait pas plus de difficulté de montrer ses sentiments que de + tirer son épée: avec une pareille disposition d'âme, nous ne + l'eussions pas gardé longtemps. D'ailleurs, nous marchons si + vite, le système adopté nous prépare de tels événements, que + Saint-Marcellin n'a peut-être perdu que des orages: il s'est hâté + d'arriver <span class="pagenum"><a id="page494" name="page494"></a>(p. 494)</span> au lieu de son repos, et du moins il n'entend + plus le bruit de nos divisions.</p> + +<p> Mille raisons nous commandaient de payer ce tribut d'éloges à la + mémoire de Saint-Marcellin; mais il y en a surtout une qu'une + vieille amitié sentira. Cette amitié a été éprouvée par la bonne + et la mauvaise fortune; elle nous retrouvera toujours, et + particulièrement quand il s'agira de la consoler: <span class="italic" lang="la">Ille dies + utramque duxit ruinam.</span><a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> +</div> + +<h2>IV<br> + +LA MORT DE FONTANES<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412" title="Lien vers la note 412"><span class="small">[412]</span></a>.</h2> + +<p>C'est pendant qu'il était ambassadeur à Berlin, que Chateaubriand +perdit le plus ancien et le plus fidèle de ses amis, M. de Fontanes. +Avant de quitter Paris, il avait essayé de faire rétablir en faveur de +son ami la Grande Maîtrise de l'Université: la chose ne s'était point +arrangée, à cause des combinaisons politiques qu'il avait fallu +satisfaire et M. de Fontanes lui avait écrit ce billet:</p> + +<p class="quote">Je vous le répète, je n'ai rien espéré, ni rien désiré. Ainsi, je + n'éprouve aucun désappointement, mais je n'en suis pas moins + sensible aux témoignages de votre amitié; ils me rendent plus + heureux que toutes les places du monde.</p> + +<p>Le 10 mars 1821, Fontanes fut atteint d'une attaque de goutte à +l'estomac qui causa tout de suite à ses amis les plus vives +inquiétudes.</p> + +<p class="quote">Je serai bien affligée, écrivait la duchesse de Duras, en + annonçant à Chateaubriand la triste nouvelle, je serai bien + affligée si nous perdons M. de Fontanes, je l'aime. Il vous a été + si fidèle! C'est encore un modèle qui disparaîtrait, un type de + goût littéraire qui ne serait pas remplacé. Vous appartenez bien + plus que lui à la race nouvelle. Ce qui me frappe tous les jours, + c'est que tout finit. Les dieux s'en vont.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page495" name="page495"></a>(p. 495)</span> Le 17 mars, Chateaubriand écrivait à M<sup>me</sup> Récamier: «Je suis +au désespoir de la maladie de Fontanes. Je tremble de l'arrivée du +prochain courrier.»—Fontanes était mort le matin même du jour où son +ami écrivait cette lettre.</p> + +<p>Chateaubriand fut accablé par cette mort; il envoya à M. Bertin les +lignes suivantes, qui parurent dans le <span class="italic">Journal des Débats</span> du 10 +avril 1821:</p> + +<div class="quote"> +<p class="add2em">Monsieur,</p> + +<p>Il est de mon devoir de répondre à l'appel que vous avez fait à + l'amitié, dans votre journal du 19 de ce mois. J'y répondrai mal, + car ce n'est pas quand on a le cœur brisé qu'on peut écrire. + L'époque à jamais célèbre fondée par Boileau, Racine et Fénelon, + finit en M. de Fontanes; notre gloire littéraire expire avec la + monarchie de Louis XIV.</p> + +<p>Mon illustre ami laisse entre les mains de sa veuve inconsolable + et de sa jeune et malheureuse fille les manuscrits les plus + précieux; et telle était son indifférence pour la renommée, qu'il + se refusait à les publier. Ces manuscrits consistent en un + Recueil d'odes et de poèmes admirables, en des mélanges + littéraires écrits dans cette prose où le bon goût ne nuit point + à l'imagination, l'élégance au naturel, la correction à + l'éloquence et la chasteté du style à la hardiesse de la pensée.</p> + +<p>Devais-je être appelé si tôt à parler des derniers ouvrages de + l'écrivain supérieur qui annonça mes premiers essais? Personne + (si ce n'est un de ses vieux amis qui est aussi le mien, M. + Joubert) n'a mieux connu que moi cette bonhomie, cette + simplicité, cette absence de toute envie, qui distinguent les + vrais talents et qui faisaient le fond du caractère de M. de + Fontanes. Singulière fatalité! notre amitié commença dans la + terre étrangère, et c'est dans la terre étrangère que j'apprends + la mort du compagnon de mon exil!</p> + +<p>Comme homme public, M. de Fontanes a rendu à son pays des + services inappréciables; il maintint la dignité de la parole, + sous l'empire du maître qui commandait un silence servile; il + éleva dans les doctrines de nos pères des enfants qu'on voulait + séparer du passé pour bouleverser l'avenir. Vous aussi, monsieur, + vous avez admiré et aimé ce beau génie, cet excellent homme, qui + peut-être est déjà oublié dans la ville où tout s'oublie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page496" name="page496"></a>(p. 496)</span> Mais le temps de la mémoire viendra; la postérité + reconnaissante voudra savoir quel fut cet héritier du grand + siècle, dont elle lira les pages immortelles. Je suis incapable + aujourd'hui d'entrer dans de longs détails sur la personne et les + travaux de mon ami; la perte que je fais est irréparable, et je + la sentirai le reste de ma vie. Au moment même où votre journal + est arrivé, j'écrivais à M. de Fontanes: je ne lui écrirai plus! + Pardonnez, monsieur, si je borne ma lettre à ce peu de mots que + je vois à peine en les traçant.</p> + +<p>J'ai l'honneur, etc.</p> + +<p class="left50 smcap">Chateaubriand.</p> + +<p class="italic">Berlin, 31 mars.</p> +</div> + +<p>C'est par les soins de Chateaubriand que furent publiées, en 1839, les +<span class="italic">Œuvres de Fontanes</span>, en deux volumes in-8<sup>o</sup>, avec une Notice par +Sainte-Beuve. L'année précédente, il s'était fait l'<span class="italic">éditeur</span> du +<span class="italic">Recueil des Pensées</span> de Joubert: Chateaubriand n'oubliait pas ses +amis.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + +<h2>V<br> + +LE PRÉTENDU TRAITÉ SECRET DE VÉRONE<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413" title="Lien vers la note 413"><span class="small">[413]</span></a>.</h2> + +<p>Le <span class="italic">Constitutionnel</span>, dans son numéro du 5 avril 1831, rendant compte +de la brochure de Chateaubriand sur <span class="italic">la Restauration et la Monarchie +élective</span>, fit allusion à un soi-disant <span class="italic">traité secret</span>, conclu à +Vérone le 22 novembre 1822 et portant la signature de <span class="italic">Chateaubriand</span>. +Aux termes de ce traité, la France, l'Autriche, la Prusse et la Russie +s'engageaient mutuellement à faire tous leurs efforts pour anéantir le +système représentatif dans toutes les contrées de l'Europe où il +pourrait exister.</p> + +<p>Chateaubriand adressa immédiatement au <span class="italic">Constitutionnel</span> la lettre +suivante:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right italic"><span class="pagenum"><a id="page497" name="page497"></a>(p. 497)</span> Paris, 6 avril 1831.</p> +<p class="add2em">Monsieur,</p> + +<p>Je viens de lire dans votre journal l'article obligeant que vous + avez bien voulu publier sur ma brochure de <span class="italic">la Restauration et de + la Monarchie élective</span>. J'y ai remarqué une phrase qui me force à + vous importuner; cette phrase est celle-ci: «Ce sont vos anciens + amis qui ont souvent dit et toujours pensé <span class="italic">ce que vous avez eu + le malheur de signer au congrès de Vérone contre le gouvernement + constitutionnel</span>.»</p> + +<p>Permettez-moi, Monsieur, de m'étonner qu'un journal aussi + accrédité et aussi bien informé des affaires du monde que le + vôtre, ait jamais pu croire à l'authenticité de la misérable + pièce, que l'on a donnée comme un traité signé par moi au congrès + de Vérone. On oublie que je n'assistais à ce congrès que comme + ambassadeur de France à Londres, que j'avais pour collègues M. le + comte de la Ferronnays, ambassadeur de France en Russie; M. le + marquis de Caraman, ambassadeur de France à Vienne; M. le comte + de Serre, ambassadeur de France à Naples; et qu'enfin M. le duc + (alors vicomte) Mathieu de Montmorency, <span class="smcap">Ministre des affaires + étrangères de France</span>, était le véritable représentant de la cour + de France au congrès.</p> + +<p>Et ce serait moi, dont les opinions libérales me rendaient si + suspect au cabinet de Vienne; moi que ce cabinet voyait d'un si + mauvais œil à Vérone; ce serait moi, <span class="italic">simple ambassadeur</span>, + qu'on aurait choisi pour signer avec les <span class="italic">ministres des affaires + étrangères de Russie, d'Autriche et de Prusse</span>, un traité contre + les gouvernements constitutionnels lorsque le <span class="italic">ministre des + affaires étrangères de France</span>, mon propre ministre, était là + auprès de moi!</p> + +<p>La supposition est trop absurde: il a fallu toute l'autorité dont + jouit votre journal pour que j'aie daigné la relever. Je l'avais + vu traîner ailleurs avec tout le mépris qu'elle méritait de ma + part. Je dois ajouter, pour l'honneur de la mémoire de M. de + Montmorency et la justification des ambassadeurs français, mes + collègues à Vérone, que jamais le prétendu traité, publié comme + pièce officielle, n'a existé, que c'est une grossière invention, + aussi dénuée de vraisemblance que de vérité.</p> + +<p>J'ose croire. Monsieur, que cette lettre suffira pour tirer + d'erreur les journaux de bonne foi qui ont fait mention de cette + pièce: je renonce d'avance à convaincre ceux qu'animeraient + l'esprit de parti et des inimitiés personnelles.</p> + +<p>J'ai l'honneur, etc.</p> + +<p class="left50 smcap">Chateaubriand.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page498" name="page498"></a>(p. 498)</span> Le texte du pseudo-traité du 22 novembre 1822, publié pour la +première fois par le <span class="italic" lang="en">Morning-Chronicle</span> en 1823, a été reproduit par +M. de Marcellus dans son excellent ouvrage, <span class="italic">Politique de la +Restauration en 1822 et 1823</span>. L'article 2 est ainsi conçu:</p> + +<p class="quote">Comme on ne peut douter que la <span class="italic">liberté de la presse</span> ne soit le + moyen le plus puissant employé par les prétendus défenseurs des + droits des nations, au détriment de ceux des princes, les hautes + parties contractantes <span class="italic">promettent réciproquement d'adopter toutes + les mesures propres à la supprimer</span>, non seulement dans leurs + propres états, mais aussi dans le reste de l'Europe.</p> + +<p>Certes, il fallait une singulière audace pour oser mettre au bas de +cet article la signature de Chateaubriand,—de l'homme qui avait été +toute sa vie le plus énergique et le plus éloquent champion de la +liberté de la presse; de celui qui avait crié sur les toits cet +axiome, que sans la liberté de la presse, toute constitution +représentative est en péril; de celui qui, le premier en France, avait +fait et mené à bien une guerre, en présence de cette liberté!</p> + +<p>M. de Marcellus a du reste donné, dans son livre, sur les +circonstances dans lesquelles fut fabriqué ce prétendu traité secret, +des détails qui viendraient encore corroborer, s'il en était besoin, +le démenti opposé par Chateaubriand à cette misérable supercherie:</p> + +<div class="quote"> +<p>Ce document, dit M. de Marcellus, avait beau se dire natif de + Vérone, marqué à sa naissance du sceau de la langue diplomatique + de l'Europe, et issu en droite ligne des plénipotentiaires des + cours unies par la Sainte-Alliance, il n'en était pas moins + originaire de Londres, où il était sorti, tout armé de style + anglais, du front d'un seul créateur...</p> + +<p>Pendant ma gestion des affaires de France à Londres, en 1823, cet + article, fabriqué tout chaud pour les presses du + <span class="italic" lang="en">Morning-Chronicle</span> avait attiré mes regards; le jour même de son + apparition, le prince Esterhazy pour l'Autriche, le baron de + Werther pour la Prusse, le comte de Lieven pour la Russie, et moi + pour la France, nous avions reconnu en lui une de ces tentatives + <span class="pagenum"><a id="page499" name="page499"></a>(p. 499)</span> journalières combinées pour agir sur les fonds publics + d'un côté du détroit comme de l'autre; après avoir unanimement + pensé que, par son caractère apocryphe, il portait en lui-même sa + condamnation et son antidote, comme il ne méritait pas une + réfutation sérieuse, nous nous étions bornés à le faire démentir + à Londres, sans commentaire et sans signature, dans le + <span class="italic" lang="en">New-Times</span>, journal du matin, et dans le <span class="italic">Sun</span>, journal du soir.</p> + +<p>J'ajoute qu'au moment de l'éclosion artificielle de ce traité + secret, M. <span lang="en">Canning</span> (ministre des Affaires étrangères dans le + cabinet britannique) m'en avait parlé légèrement à + Glocester-Lodge mais sans le soumettre à aucun examen politique + ou grammatical, et le rangeant lui-même parmi ces documents que + la presse disait-il,</p> + +<p class="center italic" lang="it">Supposita de matre nothos furata creavit.</p> + +<p>«—Sans doute, lui avais-je répondu, il est bien bâtard, et il en + porte tous les signes. C'est un produit de fabrique anglaise, et + je pourrais montrer dans le <span class="italic">Strand</span> la boutique d'où il + sort.—Ah! vous connaissez donc nos ateliers de <span class="italic" lang="en">Forgery</span>?—Oh! + non pas plus que votre ambassadeur à Paris ne connaît les + laboratoires de nos gazettes<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414" title="Lien vers la note 414"><span class="small">[414]</span></a>.»<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> +</div> + +<h2>VI<br> + +LE CONGRÈS DE VÉRONE ET LA GUERRE D'ESPAGNE.<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415" title="Lien vers la note 415"><span class="small">[415]</span></a></h2> + +<p>Il y a ici, dans les <span class="italic">Mémoires</span>, une lacune volontaire et forcée. Il +n'est rien dit des vingt mois (octobre 1822 à juin 1824) pendant +lesquels Chateaubriand fut d'abord ambassadeur de France au Congrès de +Vérone, puis ministre des affaires étrangères à Paris; rien dit de la +guerre d'Espagne, qui fut cependant son œuvre. Certes, il +n'entendait pas laisser dans l'ombre les événements mêmes auxquels est +attaché l'honneur de son nom comme homme d'État. Il a voulu, au +contraire, en parler tout à son aise. De toutes les périodes de sa +vie, c'est celle dont le récit a <span class="pagenum"><a id="page500" name="page500"></a>(p. 500)</span> pris sous sa plume le plus +de développement,—des développements tels que ce récit formait +d'abord quatre volumes, réduits plus tard à deux, dans des +circonstances que nous dirons tout à l'heure. Ces deux volumes font en +réalité partie intégrante des <span class="italic">Mémoires d'Outre-tombe</span>. S'ils n'y +figurent pas, c'est que l'auteur a craint, en leur donnant place dans +ses <span class="italic">Mémoires</span>, de déranger la belle ordonnance de son livre, où +toutes les proportions sont si bien gardées, où toutes les parties de +l'œuvre s'harmonisent entre elles avec un art si parfait. Pour +cette raison, et aussi afin de venger publiquement la Restauration des +calomnies dont elle était alors journellement l'objet, il se décida, +en 1838, à publier à part tout ce qu'il avait écrit sur le Congrès de +Vérone et la guerre d'Espagne.</p> + +<p>Sa copie, je viens de le dire, formait <span class="italic">quatre</span> volumes. C'était +quatre-vingt mille francs (vingt mille francs par volume) qui lui +revenaient aux termes de ses traités avec la société nantie du droit +de publier ses œuvres futures. Déjà les quatre volumes étaient +imprimés presque en entier, lorsque M. de Marcellus et M. de la +Ferronnays, alarmés de voir mettre au jour certaines pièces +diplomatiques, destinées, selon eux, à rester secrètes, supplièrent +Chateaubriand de sacrifier ici et là, un peu partout, des documents, +qui étaient pourtant de l'intérêt le plus vif. Il consentit à la +plupart des retranchements demandés, et fit à ses deux amis si bonne +mesure que les quatre volumes primitifs se trouvèrent réduits aux deux +volumes actuels.—«Eh! bien,» dit Chateaubriand à M. de Marcellus, +quand le sacrifice fut consommé, «vous me coûtez, tous les deux, +quarante mille francs.—Soit, quarante mille francs, reprit M. de +Marcellus, plutôt que des regrets trop tardifs.» Et Chateaubriand de +répliquer:—«C'est maintenant chose faite; j'ai respecté vos scrupules +et ceux de la Ferronnays; j'ai beaucoup retranché pour vous plaire. +Mais vous ne vous êtes pas suffisamment l'un et <span class="pagenum"><a id="page501" name="page501"></a>(p. 501)</span> l'autre mis +par la pensée en dehors de votre siècle et des affaires. Pour juger +d'un effet de ton, il faut se placer à distance. C'est en disant tout +qu'on se distingue de la foule des hommes d'État boutonnés et +méticuleux. J'ai conçu la diplomatie sur un nouveau plan; je parle +tout haut. Vous avez tort de redouter mes révélations; elles ne +pouvaient que vous faire honneur. Je vous le prédis: vous ferez plus +tard, quand vous croirez le danger amoindri, la Ferronnays ou vous, et +par le même motif, ce que vous m'empêchez de faire maintenant. +D'avance, pour mon compte, je vous y autorise<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416" title="Lien vers la note 416"><span class="small">[416]</span></a>».</p> + +<p class="p2">Puisque Chateaubriand a été conduit, comme nous venons de le voir, à +laisser en dehors de ses <span class="italic">Mémoires</span> cette guerre d'Espagne, qui fut +«le grand événement politique de sa vie», il sied de rappeler ici, au +moins en quelques mots, que cette guerre fut un acte de haute et +grande politique, et non, comme l'ont répété à satiété les ennemis de +la Restauration, un acte de <span class="italic">servitude et de sujétion vis-à-vis des +cabinets du Nord</span>.</p> + +<p>Lorsque M. de Montmorency, ministre des Affaires étrangères, se rendit +au congrès de Vérone, il était porteur d'instructions positives, qui +renfermaient ces propres mots: «La France étant la seule puissance qui +doive agir par ses troupes, elle sera seule juge de cette nécessité. +Les plénipotentiaires ne doivent pas consentir à ce que le congrès +prescrive la conduite de la France à l'égard de l'Espagne.» Entraîné +par la générosité et l'élévation de ses sentiments, qui revêtaient +parfois une teinte de mysticisme, <span class="pagenum"><a id="page502" name="page502"></a>(p. 502)</span> à embrasser une politique +où l'initiative particulière de chaque nation s'effacerait devant les +décisions prises en commun par une sorte de directoire des grandes +puissances chargé de faire prévaloir partout les intérêts du droit et +de l'humanité, le loyal et chevaleresque Mathieu de Montmorency avait +été conduit à demander que la Russie, l'Autriche, la Prusse et la +France adressassent à l'Espagne une dernière signification, après +laquelle les ambassadeurs seraient rappelés. M. de Villèle se prononça +contre cette action collective, dans le conseil des ministres qui fut +tenu aux Tuileries le 25 janvier 1822. Il revendiqua pour la France le +droit d'intervenir <span class="italic">seule</span>. Louis XVIII se rangea à son avis, et +déclara que «la France était vis-à-vis de l'Espagne dans une position +spéciale; que, pour elle, rappeler l'ambassadeur, c'était trop ou trop +peu;» puis il ajouta: «Louis XIV a détruit les Pyrénées, je ne les +laisserai pas relever; il a placé ma maison sur le trône d'Espagne, je +ne l'en laisserai pas tomber; mon ambassadeur ne doit quitter Madrid +que le jour où cent mille Français s'avanceront pour le remplacer.» +Parler ainsi, c'était séparer l'action de la France de celle des +autres puissances; M. Duvergier de Hauranne n'hésite pas à le +reconnaître.<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417" title="Lien vers la note 417"><span class="small">[417]</span></a> C'était désavouer M. de Montmorency; il remit +aussitôt son portefeuille. Il avait voulu faire de la question +d'Espagne une <span class="italic">question européenne</span>; avec Chateaubriand, son +successeur, elle devint une <span class="italic">question française</span>. Le chef du cabinet +britannique, M. <span lang="en">Canning</span>, s'en montra profondément irrité. L'hostilité +de l'Angleterre n'arrêta point le gouvernement de Louis XVIII. «<span class="italic">Tenez +le ton haut avec les ministres anglais</span>», écrivait Chateaubriand, le +16 janvier 1823, à M. de Marcellus, représentant de la France +<span class="pagenum"><a id="page503" name="page503"></a>(p. 503)</span> à Londres. «Dites et répétez à M. <span lang="en">Canning</span>, lui écrivait-il +encore dans une dépêche en date du 28 janvier, que nous voulons la +paix comme lui, et que l'Angleterre peut l'obtenir avant l'ouverture +de la campagne, si elle veut tenir le même langage que nous et +demander la liberté du roi. Mais ajoutez bien que notre parti est +pris, et que <span class="italic">rien ne nous fera reculer</span>.» Et, le 13 mars 1823: «M. +<span lang="en">Canning</span> m'en veut de n'avoir pas cédé à ses menaces et de n'avoir pas +précipité la France aux genoux de l'Angleterre. Il ne peut pas +guerroyer, il n'en a aucune demi-raison plausible, il le sent et il +est piqué de s'être si fort avancé. Mais, <span class="italic">guerre ou non, la France +fera ce qu'elle doit faire, ou je ne serai plus ministre...</span>» Et en +<span class="italic">post-scriptum</span>: «Donnez des fêtes, et <span class="italic">ripostez ferme à M. <span lang="en">Canning</span></span>.» +Le 17 avril: «L'Angleterre sent que <span class="italic">cette guerre nous rend notre +influence et nous replace à notre rang en Europe</span>; elle doit être +irritée et malveillante. L'amour-propre de M. <span lang="en">Canning</span> est compromit: +de là sa violence et son humeur... Je vous recommande de vous montrer +désormais froid et réservé avec M. <span lang="en">Canning</span>... Soyez poli, mais causez +peu; et qu'il s'aperçoive, à votre manière, <span class="italic">que le gouvernement +français connaît sa force et défend sa dignité</span>.»<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418" title="Lien vers la note 418"><span class="small">[418]</span></a></p> + +<p>Les actes furent à la hauteur des paroles. La politique de +Chateaubriand avait été habile et ferme: une guerre heureuse et bien +conduite la couronna. Voici en quels termes Benjamin Constant et le +général Foy, qui parlaient pourtant au nom de l'opposition, ont jugé +la guerre d'Espagne:</p> + +<p class="quote">«Loin de contester ce que notre honorable collègue (M. de + Martignac) a dit sur le passé, <span class="italic">j'aime à reconnaître avec lui que + l'ensemble de cette expédition mémorable a été glorieux pour + notre armée</span>, et je dirai que cette gloire est d'autant plus + belle qu'elle ne se compose pas seulement de succès militaires. + La générosité française animant jusqu'à nos simples soldats a + travaillé <span class="pagenum"><a id="page504" name="page504"></a>(p. 504)</span> toujours et heureusement réussi quelquefois à + faire prévaloir l'humanité contre la vengeance, la pitié contre + la fureur et à protéger l'ennemi désarmé contre l'auxiliaire + aigri par de longs revers.» Ainsi s'exprima Benjamin Constant à + la tribune de la Chambre des députés, dans la séance du 28 juin + 1824. Le général Foy, dans la même séance, ajouta ces paroles: + «La rapidité des opérations en Espagne et la plénitude du succès + militaire ont trompé les prévisions de ceux qui ne voulaient pas + la guerre et ont surpassé les espérances de ceux qui l'avaient + appelée de leurs vœux.»</p> + +<p>Tous les esprits vraiment libéraux se sont accordés à reconnaître que +la guerre d'Espagne était à la fois politique et légitime, et, par +dessus tout nationale. En affermissant le gouvernement à l'intérieur, +elle rendait à la France sa liberté d'action au dehors. Le congrès +d'Aix-la-Chapelle avait délivré notre territoire. Le congrès de Vérone +et la campagne qui le suivit émancipaient notre politique. Nous +redevenions une grande nation.</p> + +<p>M. Saint-Marc Girardin écrivait, en 1838, dans un article publié par +le <span class="italic">Journal des Débats</span>:</p> + +<p class="quote">Non, le congrès de Vérone n'a pas imposé à la France l'obligation + de faire la guerre à la révolution espagnole. <span class="italic">L'Europe + s'accommodait de notre impuissance de 1815.</span> Sans doute, la + révolution d'Espagne l'inquiétait; mais <span class="italic">la résurrection + politique et militaire de la France, qui était une des + conséquences de la guerre d'Espagne, si cette guerre réussissait, + inquiétait l'Europe bien plus encore que la révolution + espagnole</span>... Voilà ce que démêla M. de Chateaubriand, et voilà + pourquoi il déclara hautement que la guerre d'Espagne a été un + acte de hardiesse plutôt qu'un acte de soumission et + d'obéissance; mais il vit en même temps que l'Europe continentale + ne pouvait nous défendre de faire cette guerre, et qu'elle devait + même nous y soutenir en apparence de ses vœux, forcée qu'elle + était à cela par ses principes et ses opinions monarchiques<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419" title="Lien vers la note 419"><span class="small">[419]</span></a>.</p> + +<a id="img010" name="img010"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img010.jpg" width="400" height="557" alt="" title=""> +<p>Cascade de Terni.</p> +</div> + +<p>M. Guizot avait été, en 1823, un des adversaires de l'expédition; +<span class="pagenum"><a id="page505" name="page505"></a>(p. 505)</span> cela ne l'empêchera pas, quand il aura lui-même passé par +les affaires, de dire dans ses <span class="italic">Mémoires</span>:</p> + +<p class="quote">Comme coup de main de dynastie et de parti, la guerre d'Espagne + réussit pleinement. Les prédictions sinistres de ses adversaires + furent démenties et les espérances de ses fauteurs dépassées. + Mises en même temps à l'épreuve, la fidélité de l'armée et + l'impuissance des conspirateurs réfugiés au dehors éclatèrent à + la fois. L'expédition fut facile, quoique non sans gloire. Le duc + d'Angoulême s'y fit honneur. La prospérité et la tranquillité de + la France n'en reçurent aucune atteinte<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420" title="Lien vers la note 420"><span class="small">[420]</span></a>.</p> + +<p>Sir Robert Peel, membre du Cabinet anglais, appréciait ainsi, dans une +conversation avec M. de Marcellus, les résultats de la campagne:</p> + +<p class="quote">La Providence est pour vous, vous aviez raison... Vous avez + conquis une influence réelle sur le continent; une armée fidèle; + des finances florissantes; un héritier de la couronne qui s'est + acquis autant de gloire par son courage que par sa + modération<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421" title="Lien vers la note 421"><span class="small">[421]</span></a>.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + +<h2>VII<br> + +LE RENVOI DE CHATEAUBRIAND<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422" title="Lien vers la note 422"><span class="small">[422]</span></a>.</h2> + +<p>Le duc Victor de Broglie, au tome II de ses <span class="italic">Souvenirs</span>, a cru pouvoir +accueillir une anecdote, qui, si on ne l'arrêtait pas au passage, +pourrait finir quelque jour par entrer dans l'histoire. Après avoir +rappelé comment Chateaubriand fut brusquement renvoyé du ministère, M. +de Broglie ajoute ce qui suit:</p> + +<div class="quote"> +<p>Le 8 juin<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423" title="Lien vers la note 423"><span class="small">[423]</span></a>, à dix heures du matin, le lendemain du jour où + son sort avait été décidé à son insu, comme il entrait aux + Tuileries <span class="pagenum"><a id="page506" name="page506"></a>(p. 506)</span> pour faire sa cour à M. le comte d'Artois, + son secrétaire, consterné et la larme à l'œil, lui remit un + message qui le congédiait à peu près aussi cavalièrement qu'un + laquais de bonne maison...</p> + +<p> Je dois ajouter, pour ne rien omettre, que les amis de M. de + Villèle ne se firent pas faute de l'excuser, comme on excuse en + ce bas monde, en aggravant le tort par la calomnie, en insinuant + malignement que l'auteur du <span class="italic">Génie du christianisme</span> devait s'en + prendre à lui-même si son congé ne l'avait rejoint qu'en plein + midi et en pleine cour; qu'il l'aurait reçu en temps et lieu + convenables, s'il fût rentré chez lui la veille au soir, et s'il + y eût passé la nuit. J'ai toujours regardé, pour ma part, cette + sottise comme inventée à plaisir et après coup. M. de + Chateaubriand, dans ses <span class="italic">Mémoires d'Outre-tombe</span>, en m'imputant + (gratuitement, de son propre aveu) un acte de persécution aussi + faux en lui-même qu'étranger, j'ose le dire, à mon caractère, a + trouvé bon d'y joindre cette réflexion, qu'en tout cas j'en étais + bien capable. Il ne tiendrait qu'à moi de lui rendre ici la + pareille; mais les mauvais procédés et les mauvais exemples ne + sont bons qu'à éviter<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424" title="Lien vers la note 424"><span class="small">[424]</span></a>.</p> +</div> + +<p>Mettons tout d'abord en regard de cette page des Souvenirs du duc +Victor de Broglie la page du <span class="italic">Congrès de Vérone</span>, où Chateaubriand a +raconté lui-même son renvoi: <span class="italic" lang="it">audiatur et altera +pars.</span> Aussi bien, la page est charmante:</p> + +<div class="quote"> +<p>Le 6, au matin, nous ne dormions pas; l'aube murmurait dans le + petit jardin; les oiseaux gazouillaient: nous entendîmes l'aurore + se lever; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre + chambre; nous lui ouvrîmes la fenêtre: si nous avions pu nous + envoler avec elle! Les cloches annoncèrent la solennité de la + Pentecôte; jour mémorable dans notre vie: ce même jour, nous + avions été relevé à sept ans des vœux d'une pauvre femme + chrétienne; après tant d'anniversaires, ce jour nous rendait à + notre obscurité première; de là s'en allait nous attendre au + palais des rois de Bohême, où nous devions saluer ce Charles X + exilé, à qui l'on ne nous permit pas, en 1824, de chanter aux + Tuileries l'hymne des félicitations.</p> + +<p>À dix heures et demie, nous nous rendîmes au Château. Nous + voulions d'abord faire notre cour à <span class="smcap">Monsieur</span>. Le premier salon du + pavillon Marsan était à peu près vide; quelques personnes + <span class="pagenum"><a id="page507" name="page507"></a>(p. 507)</span> entrèrent successivement et semblaient embarrassées. Un + aide de camp de <span class="smcap">Monsieur</span> nous dit: «Monsieur le vicomte, je + n'espérais pas vous rencontrer ici; n'avez-vous rien reçu?» Nous + lui répondîmes: «Non, que pouvions-nous recevoir?» Il répliqua: + «J'ai peur que vous ne le sachiez bientôt.» Là-dessus, comme on + ne nous introduisit point chez <span class="smcap">Monsieur</span>, nous allâmes ouïr la + musique à la chapelle.</p> + +<p>Nous étions tout occupé des beaux motets de la fête, lorsqu'un + huissier vint nous dire qu'on nous demandait. Nous suivîmes + l'huissier, il nous conduit à la salle des Maréchaux. Nous y + trouvons notre secrétaire, Hyacinthe Pilorge. Il nous remit la + lettre de M. de Villèle et l'ordonnance royale, en nous disant: + «Monsieur n'est plus ministre» M. le duc de Rauzan, directeur des + affaires politiques, avait ouvert le paquet pendant notre absence + et n'avait osé nous l'apporter<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425" title="Lien vers la note 425"><span class="small">[425]</span></a>...</p> +</div> + +<p>L'ordonnance royale, qui chargeait M. de Villèle <span class="italic">par intérim</span> du +portefeuille des Affaires étrangères, en remplacement de M. de +Chateaubriand, se terminait ainsi: «Donné à Paris, en notre château +des Tuileries, <span class="italic">le 6 juin</span> de l'an de grâce 1824».</p> + +<p>C'est le dimanche 6 juin que Chateaubriand se présente aux Tuileries; +l'ordonnance qui le renvoie du ministère est de ce même jour; elle n'a +donc pas pu être portée chez lui la veille au soir. Que devient, en +présence de ce fait indéniable, de cette date incontestée, le récit du +duc Victor de Broglie? Que deviennent les bruits, les insinuations +recueillis dans son livre? J'ai déjà rappelé, dans une des notes de ce +volume, le mot d'un ami de M<sup>me</sup> de Staël, la belle-mère de l'auteur +des <span class="italic">Souvenirs</span>, cette parole du duc de Laval-Montmorency, disant un +jour: «Les dates! c'est peu élégant!» C'est peu élégant, sans doute, +mais c'est quelquefois bien utile.</p> + +<p>Non content d'aimer les dates exactes, j'ai un autre faible, je +l'avoue, au risque de paraître décidément <span class="italic">peu élégant</span>: j'aime les +démonstrations complètes. On me permettra donc, pour achever celle que +j'ai entreprise, de <span class="pagenum"><a id="page508" name="page508"></a>(p. 508)</span> faire encore une citation. Je l'emprunte +aux carnets de M. de Villèle:</p> + +<p class="quote"><span class="italic">Le 6 juin</span>, jour de la Pentecôte, je fus mandé <span class="italic">à dix heures du + matin</span> chez le roi. Je m'y rendis, et à peine la porte du cabinet + était-elle fermée, qu'il me dit: «Villèle, Chateaubriand nous a + trahis<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426" title="Lien vers la note 426"><span class="small">[426]</span></a>... Je ne veux pas le voir ici à ma réception d'après + la messe. Faites l'ordonnance de son renvoi, qu'on le cherche + partout et qu'on la lui remette à temps. Je ne veux pas le voir à + ma réception.» Je représentai au roi la brièveté du temps. Il me + fit dresser l'ordonnance sur son propre bureau, ce qu'il n'aurait + jamais fait dans une autre occasion. Il la signa, j'allai + l'expédier. On ne trouva plus M. de Chateaubriand chez lui. <span class="italic">Il + était déjà dans les appartements de S. A. R. Monsieur, attendant + la sortie du prince pour lui présenter ses hommages.</span> Ce fut là + seulement qu'on put lui remettre l'ordre du roi qui le révoquait + de ses fonctions<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427" title="Lien vers la note 427"><span class="small">[427]</span></a>.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + +<h2>VIII<br> + +LA MORT DU DUC MATHIEU DE MONTMORENCY<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428" title="Lien vers la note 428"><span class="small">[428]</span></a></h2> + +<p>Le 24 mars 1826, jour du Vendredi-Saint, malgré les fatigues d'un +grave étourdissement qui l'avait frappé dans la rue du Bac, la semaine +précédente, le duc Mathieu de Montmorency voulut aller prier au +tombeau dressé dans sa paroisse. Il vint à Saint-Thomas d'Aquin, dans +l'après-midi; mais à peine s'était-il agenouillé pour adorer la croix, +qu'il perdit connaissance: il chancela, on accourut près de lui, il +n'était plus.</p> + +<p>Voulant s'associer à la douleur de M<sup>me</sup> Récamier, qui perdait en M. +Mathieu de Montmorency le plus ancien <span class="pagenum"><a id="page509" name="page509"></a>(p. 509)</span> et le plus fidèle de +ses amis, Chateaubriand composa pour elle une pièce que Madame +Lenormant nous a conservée. «Le titre, dit M<sup>me</sup> Lenormant (tome II, +page 210), est au pluriel dans l'original, ce qui laisse supposer le +projet d'autres compositions analogues; mais nous croyons être sûre +que cette pièce est la seule de ce genre que M. de Chateaubriand ait +écrite.»</p> + +<div class="quote"> +<p class="center">PRIÈRES CHRÉTIENNES<br> + +<span class="small">POUR QUELQUES AFFLICTIONS DE LA VIE.</span></p> + +<p class="center italic">Pour la perte d'une personne qui nous était chère.</p> + +<p>J'ai senti que mon âme s'ennuyait de la vie, parce qu'il s'y est + formé un grand vide, et que la créature qui remplissait mes jours + a passé.</p> + +<p>Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous enlevé <span class="italic">celui</span> ou celle qui + m'était chère?</p> + +<p>Heureux celui qui n'est jamais né, car il n'a pas connu les + brisements du cœur et les défaillances de l'âme. Que vous + ai-je fait, ô Seigneur, pour me traiter ainsi? Notre amitié, nos + entretiens, l'échange mutuel de nos cœurs, n'étaient-ils pas + pleins d'innocence? Et pourquoi appesantir ainsi votre main + puissante sur un vermisseau? Ô mon Dieu! pardonnez à ma douleur + insensée! Je sens que je me plains injustement de votre rigueur. + Ne vous avais-je pas oublié pendant le cours de cette amitié + trompeuse; ne portais-je pas à la créature un amour qui n'est dû + qu'au créateur? Votre colère s'est animée en me voyant épris + d'une poussière périssable; vous avez vu que j'avais embarqué mon + cœur sur les flots, que les flots, en s'écoulant, le + déposeraient au fond de l'abîme.</p> + +<p>Être éternel, objet qui ne finit point et devant qui tout + s'écroule, seule réalité permanente et stable, vous seul méritez + qu'on s'attache à vous; vous seul comblez les insatiables désirs + de l'homme que vous portez dans vos mains. En vous aimant, plus + d'inquiétudes, plus de crainte de perdre ce qu'on a choisi. Cet + amour réunit l'ardeur, la force, la douceur et une espérance + infinie. En vous contemplant, ô beauté divine! on sent avec + transport que la mort n'étendra jamais ses horribles ombres sur + vos traits divins.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page510" name="page510"></a>(p. 510)</span> Mais, ô miracle de bonté! je retrouverai dans votre sein + l'ami vertueux que j'ai perdu! Je l'aimerai de nouveau par vous + et en vous, et mon âme entière, en se donnant, se retrouvera unie + à celle de mon ami. Notre attachement divin partagera alors votre + éternité.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> +</div> + +<h2>IX<br> + +CHATEAUBRIAND ET LE MINISTÈRE MARTIGNAC<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429" title="Lien vers la note 429"><span class="small">[429]</span></a></h2> + +<p>La lutte très vive à laquelle avait donné lieu, au début de la session +de 1828, la vérification des pouvoirs, l'élection de M. Royer-Collard +à la présidence de la Chambre, la nomination de la commission chargée +de la rédaction de l'adresse au roi, commission dont la majorité était +hostile au précédent ministère, avaient créé pour Mgr de Frayssinous +et M. de Chabrol, qui avaient fait partie du ministère Villèle, une +situation difficile au sein du nouveau cabinet comme devant les +Chambres. Hommes de tact et d'honneur, ils ne voulurent pas devenir un +embarras et, le 3 mars 1828, ils offrirent leur démission, qui fut +acceptée.</p> + +<p>On était à la veille de la discussion de l'adresse. Comprenant qu'au +premier jour la majorité ne serait plus avec eux, les ministres +supputèrent les voix dont ils pouvaient disposer et présentèrent au +roi le résultat de leur calcul. Charles X en fut effrayé, et il fut +décidé qu'une démarche serait faite près de Chateaubriand pour lui +demander de donner son appui au cabinet, en acceptant le ministère de +la marine, laissé vacant par la retraite de M. de Chabrol. Mgr +Feutrier, évêque de Beauvais, devait remplacer Mgr de Frayssinous. +Mais je dois ici laisser la parole à un témoin particulièrement bien +informé. M. Hyde de Neuville:</p> + +<div class="quote"> +<p><span class="pagenum"><a id="page511" name="page511"></a>(p. 511)</span> Quoique la marine, dit-il, ne fût certes point un poste + secondaire, néanmoins j'envisageai qu'il ne pouvait convenir à M. + de Chateaubriand qu'en y ajoutant la présidence du Conseil. Par + suite, je ne voulus pas me mêler aux différentes démarches + tentées près de lui, persuadé qu'une secrète irritation que + j'avais cru remarquer ne disparaîtrait qu'en face d'une + proposition catégorique qui lui prouverait que son admission + avait été pleinement consentie par le roi. Mais un mot ambigu, + comme tout ce qu'écrivait Laborie avec son écriture illisible, me + donna l'espoir que mon idée avait cours parmi les projets mis en + avant. Je crus à un succès presque certain, et je me rendis chez + Chateaubriand pour vaincre, s'il le fallait, une dernière + résistance.</p> + +<p>La soirée était avancée, et je le trouvai retiré dans son + appartement. On m'annonça; il vint à moi avec cet œil brillant + et ce front dégagé des nuages qui le couvraient depuis quelque + temps.</p> + +<p>—Eh bien, me dit-il, la marine, est-ce fait?</p> + +<p>—Je vous le demande, répondis-je, ce serait le plus cher de mes + vœux.</p> + +<p>Cette réponse, qui mit entre nous un moment de silence, fut + rompue par de bonnes et chaleureuses paroles de mon + interlocuteur.</p> + +<p>Quel ne fut pas mon étonnement lorsqu'il me dit qu'il avait + refusé positivement le poste qui lui avait été offert et m'avait + désigné pour le remplir! «Chose acceptée et qui vous sera + communiquée demain», ajouta-t-il.</p> + +<p>«Réfléchissez, je vous en conjure, lui dis-je, que mon entrée au + ministère ne le consolidera en aucune façon. Nous perdons en ce + moment la seule chance possible de sauver le ministère et + peut-être la couronne. Vous savez bien d'ailleurs que ce ne sont + pas ceux qui montent à l'assaut qui plantent le drapeau au jour + de la victoire. Laissons un nom comme le vôtre lui donner le + baptême de la popularité.»</p> + +<p>Rien ne put persuader mon illustre ami, et je rentrai chez moi + fort troublé, n'ayant jamais songé à être appelé à ce périlleux + devoir, dont les dangers dépassent les honneurs, quand on les + envisage au point de vue de la responsabilité.<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430" title="Lien vers la note 430"><span class="small">[430]</span></a></p> +</div> + +<p>Hyde de Neuville dut céder, et, le 5 mars, il prêtait serment entre +les mains du roi,<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431" title="Lien vers la note 431"><span class="small">[431]</span></a> avec Monseigneur Feutrier, nommé ministre des +cultes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page512" name="page512"></a>(p. 512)</span> En désignant M. Hyde de Neuville pour faire partie du +ministère, Chateaubriand n'entendait pas très certainement renoncer +lui-même à y entrer. Il croyait, comme son ami, que la popularité de +son nom pourrait seule sauver la couronne et son ambition se +confondait ici avec les véritables intérêts du pays. Le 15 mars, il +adressait à M. Hyde de Neuville la lettre suivante:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right italic">Samedi, 15 mars 1828.</p> + +<p>Il paraît, mon cher ami, que vous allez parler de mon entrée au + Conseil sans portefeuille (<span class="italic">ministre secrétaire d'État, membre du + conseil de vos ministres</span>). Si l'on fait quelque chose pour moi, + l'entrée au Conseil est une réparation qui m'est due, sans quoi + on aurait l'air de sanctionner la manière brutale dont j'en ai + été écarté; vous surtout, mon ami, étant là et n'ayant pas même + pu prendre mon parti et plaider ma cause.</p> + +<p>Une fois <span class="italic">ministre secrétaire d'État</span>, on fera de moi ce que l'on + voudra pour le meilleur service du Roi; mais il n'est pas + question de cela dans ce moment. Le premier pas, si on veut le + faire, est mon entrée <span class="italic">immédiate</span> auprès de vous au Conseil. On + me trouvera bon coucheur, je ne prends pas de place et ne me mêle + que de mon affaire.</p> + +<p>Je dis entrée <span class="italic">immédiate</span>, voici pourquoi: ma position n'est plus + tenable; je suis, d'une part, regardé comme étant déjà ministre + et obligé de répondre que je ne le suis pas, ce qui devient + ridicule au dernier point; d'une autre part, tout le parti + immense qui s'appuie sur moi, gronde, me reproche mes politesses, + prétend qu'on se moque de moi et me pousse violemment à + l'opposition.</p> + +<p>J'épuise mes forces dans ce double combat; il faut que je prenne + bientôt une résolution; vous connaissez les exigences des partis, + on ne tergiverse pas longtemps avec eux.</p> + +<p>Voilà, mon cher ami, les raisons à exposer; que vos collègues + <span class="pagenum"><a id="page513" name="page513"></a>(p. 513)</span> disent <span class="italic">oui</span> ou <span class="italic">non</span>. Me veulent-ils ou ne me veulent + ils pas? S'ils me veulent, obtenez que l'ordonnance paraisse sans + se faire attendre, pour décider ma douteuse position et me faire + sortir de la race amphibie pour laquelle la nature ne m'a pas + fait du tout. Je remets le tout entre vos mains.</p> + +<p>Faites-moi dire des nouvelles de Madame de Neuville: elle est + aussi bien que possible, m'assure-t-on; si ma pauvre femme + n'était presque toujours dans son lit, elle irait savoir des + nouvelles de la vôtre.</p> + +<p class="left50 smcap">Chateaubriand.</p> +</div> + +<p>Cette lettre, dans laquelle perçait un mécontentement visible, émut +fort M. Hyde de Neuville qui, dès le lendemain, recevait de son +illustre ami une nouvelle missive.</p> + +<div class="quote"> +<p class="right italic">Dimanche, midi, 16 mars 1828.</p> + +<p>Je viens de demander l'audience, mon cher ami. Dieu sait ce + qu'elle produira, mais j'ai fait quelques réflexions que je dois + vous communiquer. Si j'entre, il faut que j'entre seul; c'est + alors une distinction particulière; avec deux collègues sans + portefeuille, je m'amoindris: c'est un plan, un système; ce que + je peux valoir disparaît; ce n'est pas moi qu'on a appelé, c'est + trois personnes. Ces personnes très honorables qu'on pourrait + m'adjoindre viendront ensuite; je dois commencer. Tenons-nous-en + là.</p> + +<p>Mais pour dire la vérité, mon cher ami, je crains que ce ne soit + là que des demi-partis toujours funestes en dernier résultat. + Faites recréer la maison du Roi en conservant même La Bouillerie, + comme M. de Pradel était auprès de M. de Blacas. <span class="italic">Prenez vite + Casimir Perier</span>, donnez les postes à Delalot avec entrée au + Conseil; les forêts à Bertin de Vaux; et, si vous pouviez, + Sébastiani à la guerre, tout serait dit et le triomphe assuré. + Songez-y sérieusement; un effort, j'en suis persuadé, réussirait. + Si vous attendez, la majorité vous échappera, et vous serez tous + enveloppés dans une même catastrophe.</p> + +<p>Mon cher ami, je vous aime trop pour vous flatter. J'ai contribué + à vous mettre où vous êtes; je serais au désespoir de vous y voir + périr. Prenez garde au sommeil des ministres, à la faiblesse de + vos appuis, à la fascination du pouvoir; j'y ai été pris. + Retirez-vous mille fois plutôt que de vous exposer à une chute. + Si vous parlez ferme et clair, on vous donnera qui vous voudrez: + <span class="pagenum"><a id="page514" name="page514"></a>(p. 514)</span> l'avenir est entre vos mains. Mais les Chambres, les + journaux, l'opinion générale pressent les événements; ne croyez + pas que vous ayez du temps devant vous. Je vous en avertis de + bonne heure, pour ne pas vous parler trop tard.</p> + +<p>À vous pour la vie,</p> + +<p class="left50 smcap">Chateaubriand.</p> +</div> + +<p>Chateaubriand, ministre secrétaire d'État, membre du conseil des +ministres, Casimir Perier à l'intérieur, Sébastiani à la +guerre—c'était le salut. Il était permis de l'espérer, puisqu'aussi +bien Charles X ne se refusait pas à l'idée d'introduire dans le +gouvernement quelques hommes comme M. Casimir Perier. La combinaison +cependant n'aboutit pas, et, le 22 mars, Chateaubriand adressait à +Hyde de Neuville cette dernière lettre:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right italic">Samedi matin, 22 mars 1828.</p> + +<p>Réflexions faites, mon cher ami, il vaut mieux que je n'aille pas + chez vous ce soir: on parle toujours mal de soi, et moi plus + qu'un autre. D'ailleurs, qu'ai-je à dire que vous ne connaissiez? + J'avais déjà peu d'ardeur pour entrer dans le Conseil, et, depuis + l'audience d'hier, elle est encore singulièrement refroidie. + Néanmoins, à cause de vous et pour vous seul, j'entrerai sans + portefeuille, si vos collègues le veulent et montent à l'assaut.</p> + +<p>Voilà tout, vous savez cela et vous le direz à merveille. + Souvenez-vous bien seulement qu'après lundi, je ne suis plus + maître de retenir personne, et la guerre continuera malgré moi.</p> + +<p>Je serais, je vous assure, mon cher ami, très effrayé pour vous + si je ne savais que vous avez toujours pour vous sauver, quand il + en sera temps, le moyen d'une retraite qui ne fera qu'augmenter + votre réputation d'homme de bien et de courage. Comme le + ministère est constitué, il n'ira pas à la fin de la session; + vous ne devez pas tomber avec lui. Votre démission isolée, ou + vous rendra maître de tout, ou vous sauvera du naufrage commun. + Qu'arrivera-t-il après la chute du ministère actuel? Un ministère + de mes ci-devant amis mêlés des amis de M. de Villèle.</p> + +<p>Je le crois, ce ministère amènera un mouvement politique; mais + rien que la peur, si elle s'en mêle, ne me parait pouvoir + empêcher cet événement, d'après ce que j'ai vu hier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page515" name="page515"></a>(p. 515)</span> Ainsi donc, quand vous aurez fait tout ce que vous aurez + pu pour éclairer le Roi, pour amener le bien, vous déclarerez + n'avoir accepté le portefeuille avec une grande répugnance que + dans l'espoir d'arranger les choses et pour ne pas laisser le Roi + dans l'embarras, sans appui et sans conseil; que votre espoir + ayant été trompé, vous vous retirez satisfait d'avoir rempli un + devoir pénible.</p> + +<p>Votre position politique reste ainsi admirable, et vous + grandissez encore dans l'opinion publique.</p> + +<p>Vous voyez, mon cher ami, que je suis beaucoup plus occupé de + vous que de moi.</p> + +<p>Tout à vous,</p> + +<p class="left50"><span class="smcap">Chateaubriand.</span><a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432" title="Lien vers la note 432"><span class="small">[432]</span></a></p> +</div> + +<a id="toc" name="toc"></a> +<h1><span class="pagenum"><a id="page517" name="page517"></a>(p. 517)</span> TABLE DES MATIÈRES</h1> + +<div class="toc"> +<p class="p2">TROISIÈME PARTIE</p> + +<p class="p2"><a href="#page001">LIVRE V</a></p> + +<p class="index"><span class="italic">Les Cent-Jours à Paris.</span> Effet du passage de la légitimité en France. +— Étonnement de Bonaparte. — Il est obligé de capituler avec les +idées qu'il avait crues étouffées. — Son nouveau système. — Trois +énormes joueurs restés. — Chimères des libéraux. — Clubs et fédérés. +— Escamotage de la République: l'Acte additionnel. — Chambre des +représentants convoquée. — Inutile Champ de Mai. — Soucis et +amertumes de Bonaparte. — Résolution à Vienne. — Mouvement à Paris. +— Ce que nous faisions à Gand. — M. de Blacas. — Bataille de +Waterloo. — Confusion à Gand. — Quelle fut la bataille de Waterloo. +— Retour de l'Empereur. — Réapparition de La Fayette. — Nouvelle +abdication de Bonaparte. — Scènes orageuses à la Chambre des Pairs. +— Présages menaçants pour la seconde Restauration. — Départ de Gand. +— Arrivée à Mons. — Je manque ma première occasion de fortune dans +ma carrière politique. — M. de Talleyrand à Mons. Scène avec le roi. +— Je m'intéresse bêtement à M. de Talleyrand. — De Mons à Gonesse. +— Je m'oppose avec M. le comte Beugnot à la nomination de Fouché +comme ministre: mes raisons. — Le duc de Wellington l'emporte. — +Arnouville. — Saint-Denis. — Dernière conversation avec le roi. +<span class="ralign"><a href="#page001">1</a></span></p> + +<p class="p2"><a href="#page061">LIVRE VI</a></p> + +<p class="index">Bonaparte à la Malmaison. — Abandon général. — Départ de la +Malmaison. — Rambouillet. — Rochefort. — Bonaparte se réfugie sur +la flotte anglaise. — Il écrit au prince régent. — Bonaparte sur le +<span class="italic">Belléphoron</span>. — Torbay. — Acte qui confine Bonaparte à +Sainte-Hélène. — Il passe sur le <span class="italic" lang="en">Northumberland</span> et fait voile. — +Jugement sur Bonaparte. — Caractère de Bonaparte. — Si Bonaparte +nous a laissé en renommée ce qu'il nous a ôté en force. — Inutilité +des vérités ci-dessus exposées. — Île de Sainte-Hélène. — Bonaparte +traverse l'Atlantique. — Napoléon prend terre à Sainte-Hélène. — +Son établissement à Longwood. — Précautions. — Vie à Longwood. — +Visites. — Manzoni. — Maladie de Bonaparte. — Ossian. — Rêveries +de Napoléon à la vue de la mer. — Projets d'enlèvement. — Dernière +occupation de Bonaparte. — Il se couche et ne se relève plus. — Il +dicte son testament. — Sentiments religieux de Napoléon. — +L'aumônier Vignale. — Napoléon apostrophe Antomarchi, son médecin. — +Il reçoit les derniers sacrements. — Il expire. — Funérailles. — +Destruction du monde napoléonien. — Mes derniers rapports avec +Bonaparte. — Sainte-Hélène depuis la mort de Napoléon. — Exhumation +de Bonaparte. — Ma visite à Cannes. +<span class="ralign"><a href="#page061">61</a></span></p> + +<p class="p2"><a href="#page127">LIVRE VII</a></p> + +<p class="index">Changement du monde. — Années de ma vie 1815, 1816. — Je suis nommé +pair de France. — Mon début à la tribune. — Divers discours. — +<span class="italic">Monarchie selon la Charte.</span> — Louis XVIII. — M. Decazes. — Je suis +rayé de la liste des ministres d'État. — Je vends mes livres et ma +Vallée. — Suite de mes discours en 1817 et 1818. — Réunion Piet. — +Le <span class="italic">Conservateur</span>. — De la morale des intérêts matériels et de celle +des devoirs. — Année de ma vie 1820. — Mort du duc de Berry. — +Naissance du duc de Bordeaux. — Les dames de la halle de Bordeaux. — +Je fais entrer M. de Villèle et M. de Corbière dans leur premier +ministère. — Ma lettre au duc de Richelieu. — Billet du duc de +Richelieu et ma réponse. — Billets de M. de Polignac. — Lettres de +M. de Montmorency et de M. Pasquier. — Je suis nommé ambassadeur à +Berlin. — Je pars pour cette ambassade. +<span class="ralign"><a href="#page127">127</a></span></p> + +<p class="p2"><a href="#page179">LIVRE VIII</a></p> + +<p class="index">Année de ma vie 1821. — Ambassade de Berlin. — Arrivée à Berlin. — +M. Ancillon. — Famille royale. — Fêtes pour le mariage du grand-duc +Nicolas. — Société de Berlin. — Le comte de Humboldt. — M. de +Chamisso. — Ministres et ambassadeurs. — La princesse Guillaume. — +L'Opéra. — Réunion musicale. — Mes premières dépêches. — M. de +Bonnay. — Le Parc. — La duchesse de Cumberland. — Mémoire commencé +sur l'Allemagne. — Charlottenbourg. — Intervalle entre l'ambassade +de Berlin et l'ambassade de Londres. — Baptême de M. le duc de +Bordeaux. — Lettre à M. Pasquier. — Lettre de M. de Bernstorff. — +Lettre de M. Ancillon. — Dernière lettre de Madame La duchesse de +Cumberland. — M. de Villèle, ministre des finances. — Je suis nommé +à l'ambassade de Londres. +<span class="ralign"><a href="#page179">179</a></span></p> + +<p class="p2"><a href="#page233">LIVRE IX</a></p> + +<p class="index">Année 1822. — Premières dépêches de Londres. — Conversation avec +George IV sur M. Decazes. — Noblesse de notre diplomatie sous la +légitimité. — Séance du Parlement. — Société anglaise. — Suite des +dépêches. — Reprise des travaux parlementaires. — Bal pour les +Irlandais. — Duel du duc de Bedford et du duc de <span lang="en">Buckingham</span>. — Dîner +à Royal-Lodge. — La marquise de <span lang="en">Conyngham</span> et son secret. — Portraits +des ministres. — Suite de mes dépêches. — Pourparlers sur le Congrès +de Vérone. — Lettre à M. de Montmorency; sa réponse qui me laisse +entrevoir un refus. — Lettre de M. de Villèle plus favorable. — +J'écris à Madame de Duras. — Mort de Lord Londonderry. — Nouvelle +lettre de M. de Montmorency. — Voyage à Hartwell. — Billet de M. de +Villèle m'annonçant ma nomination au Congrès. — Fin de la vieille +Angleterre. — Charlotte. — Réflexions. — Je quitte Londres. — +Années 1824, 1825, 1826 et 1827. — Délivrance du roi d'Espagne. — Ma +destitution. — L'opposition me suit. — Derniers billets +diplomatiques. — Neuchâtel en Suisse. — Mort de Louis XVIII. — +Sacre de Charles X. — Réception des chevaliers des ordres. +<span class="ralign"><a href="#page233">233</a></span></p> + +<p class="p2"><a href="#page313">LIVRE X</a></p> + +<p class="index">Je réunis autour de moi mes anciens adversaires. — Mon public est +changé. — Extrait de ma polémique après ma chute. — Séjour à +Lausanne. — Retour à Paris. — Les Jésuites. — Lettre de M. de +Montlosier et ma réponse. — Suite de ma polémique. — Lettre du +général Sébastiani. — Mort du général Foy. — La loi de Justice et +d'Amour. — Lettre de M. Étienne. — Lettre de M. Benjamin Constant. +— J'atteins au plus haut point de mon importance politique. — +Article sur la fête du roi. — Retrait de la loi sur la police de la +presse. — Paris illuminé. — Billet de M. Michaud. — Irritation de +M. de Villèle. — Charles X veut passer la revue de la garde nationale +au Champ de Mars. — Je lui écris: ma lettre. — La revue. — +Licenciement de la garde nationale. — La Chambre élective est +dissoute. — La nouvelle Chambre. — Refus de concours. — Chute du +ministère Villèle. — Je contribue à former le nouveau ministère et +j'accepte l'ambassade de Rome. — Examen d'un reproche. +<span class="ralign"><a href="#page313">313</a></span></p> + +<p class="p2"><a href="#page369">LIVRE XI</a></p> + +<p class="index">Madame Récamier. — Enfance de Madame Récamier. — Suite du récit de +Benjamin Constant: Madame de Staël. — Voyage de Madame Récamier en +Angleterre. — Premier voyage de Madame de Staël en Allemagne. — +Madame Récamier à Paris. — Projets des généraux. — Portrait de +Bernadotte. — Procès de Moreau. — Lettres de Moreau et de Masséna à +Madame Récamier. — Mort de M. Necker. — Retour de Madame de Staël. +— Madame Récamier à Coppet. — Le prince Auguste de Prusse. — Second +voyage de Madame de Staël en Allemagne. — Château de Chaumont. — +Lettre de Madame de Staël à Bonaparte. — Madame Récamier et M. +Mathieu de Montmorency sont exilés. — Madame Récamier à Châlons. — +Madame Récamier à Lyon. — Madame de Chevreuse. — Prisonniers +espagnols. — Madame Récamier à Rome. — Albano. — Canova: ses +lettres. — Le pêcheur d'Albano. — Madame Récamier à Naples. — Le +duc de Rohan-Chabot. — Le roi Murat: ses lettres. — Madame Récamier +revient en France. — Lettre de Madame de Genlis. — Lettres de +Benjamin Constant. — Articles de Benjamin Constant au retour de +Bonaparte à l'île d'Elbe. — Madame de Krüdener. — Le duc de +Wellington. — Je retrouve Madame Récamier. — Mort de Madame de +Staël. — L'Abbaye-aux-Bois. +<span class="ralign"><a href="#page369">369</a></span></p> + +<p class="p2"><a href="#page477">APPENDICE</a></p> + +<ul class="roman"> +<li>La saisie de la Monarchie selon la Charte <span class="ralign"><a href="#page477">477</a></span></li> +<li>Chateaubriand, Victor Hugo et Joseph de Maistre <span class="ralign"><a href="#page482">482</a></span></li> +<li><span class="italic">Le Conservateur</span> <span class="ralign"><a href="#page489">489</a></span></li> +<li>La mort de Fontanes <span class="ralign"><a href="#page494">494</a></span></li> +<li>Le prétendu traité secret de Vérone <span class="ralign"><a href="#page496">496</a></span></li> +<li>Le Congrès de Vérone et la guerre d'Espagne <span class="ralign"><a href="#page499">499</a></span></li> +<li>Le renvoi de Chateaubriand <span class="ralign"><a href="#page505">505</a></span></li> +<li>La mort du duc Mathieu de Montmorency <span class="ralign"><a href="#page508">508</a></span></li> +<li>Chateaubriand et le ministère Martignac <span class="ralign"><a href="#page510">510</a></span></li> +</ul> +</div> + +<p class="p4 center">Paris. (France).—Imp. <span class="smcap">Paul Dupont</span> (Cl.).—8. 8. 1925</p> + + +<p class="p4"><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<strong>Note 1:</strong> Le <span class="italic">Journal des Patriotes de 1789</span>, fondé par Réal et +Méhée de Latouche, avait paru du 18 août 1795 au 16 août 1796. Il +ressuscita pendant les Cent-Jours, du 1<sup>er</sup> mai au 3 juillet 1815, sous +ce titre: <span class="italic">Le Patriote de 1789</span>, journal du soir, politique et +littéraire. Réal, alors préfet de police, en était l'inspirateur, et +Méhée de La Touche le rédacteur principal. Ce Méhée, une des plus +rares figures de coquins de la période révolutionnaire et impériale, +avait été, en 1792, secrétaire greffier adjoint de la Commune dite <span class="italic">du +10 août</span>, et il avait, en cette qualité, joué un rôle dans la +préparation des massacres de septembre. Le 17 septembre, la section du +Panthéon délibérait sur le genre de gouvernement que l'on devait +demander à la Convention; il envoya son vœu dans un billet ainsi +conçu: «Si jamais ce que l'on appelait un roi, ou quelque chose qui +ressemble à un roi, ose se présenter en France, et qu'il vous faille +quelqu'un pour le poignarder, inscrivez-moi au nombre des candidats. +Voilà mon nom: <span class="italic">Méhée</span>.» Après le 18 brumaire, il rédigea le <span class="italic">Journal +des Hommes libres</span>, qui lui valut bientôt d'être arrêté en vertu d'un +ordre des Consuls qui le qualifiait de <span class="italic">septembriseur</span>. Exilé d'abord +à Dijon, puis à l'île d'Oléron, il s'évada sans trop de peine, ne fut +pas recherché par la police, qui avait ses raisons pour fermer les +yeux, et passa en Angleterre. Il se présenta au gouvernement anglais +et au comte d'Artois comme l'agent d'un parti puissant qui voulait +renverser Bonaparte. De retour en France, il publia un <span class="italic">Mémoire</span> qui +dévoilait ses nouvelles infamies. Cette affaire lui valut beaucoup +d'argent anglais et français, et il se fixa à Paris, où il étala une +sorte de faste, jusqu'au jour où il retomba dans sa détresse +ordinaire. Au mois de juillet 1815, il lui fallut quitter la France et +se réfugier en Suisse. Après avoir habité successivement l'Allemagne +et la Belgique, il put rentrer en 1819, publia quelques brochures +discréditées d'avance par son nom et mourut dans la misère en 1826, à +l'âge de soixante-six ans.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<strong>Note 2:</strong> Jean-Charles-Léonard <span class="italic">Simonde de Sismondi</span>, né à Genève +le 9 mai 1773, mort dans la même ville le 25 juin 1842. Ses principaux +ouvrages sont: l'<span class="italic">Histoire des républiques italiennes</span>, seize volumes +in-8<sup>o</sup> (1807-1818), et l'<span class="italic">Histoire des Français</span>, vingt neuf volumes +in-8<sup>o</sup> (1821-1842). C'est en 1813 qu'il vint pour la première fois à +Paris. Pendant les Cent-Jours, il donna au <span class="italic">Moniteur</span> une série +d'articles en faveur de l'<span class="italic">Acte additionnel</span>, et les réunit en un +volume sous le titre d'<span class="italic">Examen de la Constitution française</span>. Ils +attirèrent l'attention de l'Empereur, qui manda Sismondi et +s'entretint longuement avec lui.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<strong>Note 3:</strong> Lucien Bonaparte.<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<strong>Note 4:</strong> Philippe-Antoine, comte <span class="italic">Merlin</span>, dit <span class="italic">Merlin de Douai</span> +(1754-1838), député à la Constituante, à la Convention, au Conseil des +Anciens, et à la Chambre des représentants en 1815; ministre de la +Justice en 1795, puis ministre de la police générale; membre du +Directoire après le 18 fructidor; sous l'Empire, procureur général à +la Cour de cassation, conseiller d'État, comte, grand-officier de la +Légion d'honneur. Destitué de ses fonctions en 1814, bien qu'il eût +des premiers adhéré à Louis XVIII, il fut, après le 20 mars, rappelé +par l'Empereur à la Cour de cassation, avec le titre de ministre +d'État. Le 24 juillet 1815, il fut exilé comme régicide ayant rempli +des fonctions pendant les Cent-Jours. Il se retira en Hollande et y +vécut jusqu'à la révolution de 1830, qui lui permit de rentrer en +France. Il mourut à Paris, âgé de quatre-vingt-quatre ans. +Jurisconsulte de premier ordre, il eut l'infamie de rédiger la <span class="italic">loi +des suspects</span>. Si très peu d'hommes, pendant la Révolution, ont eu +plus de talent que Merlin de Douai, sa lâcheté fut plus grande encore +que son talent.<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<strong>Note 5:</strong> L'<span class="italic">Acte additionnel</span> fut publié dans le <span class="italic">Moniteur</span> du 23 +avril 1815. Le même jour paraissait un décret portant que les Français +étaient appelés à consigner leur vote sur des registres ouverts dans +toutes les communes, et que le dépouillement aurait lieu à l'assemblée +du Champ de Mai convoquée à Paris pour le 26 mai.<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<strong>Note 6:</strong> La surprise et le mécontentement furent universels. Un +témoin peu suspect, Thibaudeau, a dit: «L'effet fut prompt comme la +foudre; à l'enthousiasme des patriotes succéda incontinent un froid +glacial; ils tombèrent dans le découragement, ne prévirent que +malheurs et s'y résignèrent.» (<span class="italic">Le Consulat et l'Empire</span>, t. X, p. +325-326).—Un Anglais, présent alors à Paris, et qui, en sa qualité +d'étranger, était un spectateur impartial du mouvement des idées et +des faits, M. Hobbouse, d'ailleurs favorable à Napoléon, rend le même +témoignage: «Je ne me rappelle pas, dit-il, avoir vu dans l'opinion un +changement pareil à celui qui eut lieu à Paris, lorsque parut l'Acte +additionnel.» (<span class="italic">Lettres sur les Cent-Jours</span>.) Les bonapartistes +eux-mêmes étaient loin d'être satisfaits. «Les napoléonistes +autoritaires, dit M. Henry Houssaye (<span class="italic">1815</span>, tome I, p. 546), +déplorèrent ces concessions libérales. Ils dirent que l'empereur en +transigeant avec l'anarchie faiblissait et s'affaiblissait, ils le +regardèrent comme perdu.»—Voir Alfred Nettement, <span class="italic">Histoire de la +Restauration</span>, tome II, p. 282; Benjamin Constant, <span class="italic">Mémoires sur les +Cent-Jours</span>, tome II, 70-71; <span class="italic">Mémoires de La Fayette</span>, tome V, 420; +Villemain, <span class="italic">Souvenirs contemporains</span>, tome II, 182-183.<a href="#footnotetag6"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<strong>Note 7:</strong> Aux termes du décret du 22 avril, la cérémonie du Champ +de Mai avait été fixée au 26 mai, mais il fallut la remettre au 1<sup>er</sup> +juin, des retards s'étant produits dans l'envoi des registres +électoraux et les délégués tardant à arriver.<a href="#footnotetag7"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<strong>Note 8:</strong> La fête fut magnifique, mais ce fut une fête de théâtre. +On avait dressé à la hâte, au Champ de Mars, une estrade, un trône, un +autel. Les acteurs ne manquaient pas, et le plus grand de tous était +là, revêtu d'un costume, qui était aussi un costume de théâtre: une +tunique et un manteau nacarat, des culottes de satin blanc, des +souliers à bouffettes, une toque de velours noir orné de plumes +blanches. Ses frères étaient entièrement vêtus de velours blanc, avec +petits manteaux à l'espagnole, brodés d'abeilles d'or, et toque +tailladée. Ses hérauts d'armes, ses chambellans, ses pages, étaient +habillés comme des personnages d'opéra-comique. Ce Champ de Mai qui, +dans la pensée de Napoléon, devait évoquer les souvenirs de +Charlemagne, réveillait dans l'esprit des spectateurs les souvenirs de +<span class="italic">Jean de Paris</span>, le héros d'un opéra de Boiëldieu alors très en +vogue.<a href="#footnotetag8"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<strong>Note 9:</strong> En débarquant à Cannes, Murat s'était mis à la +disposition de l'Empereur. Celui-ci, craignant la contagion du +malheur, ne répondit pas au roi détrôné et lui fit interdire par +Fouché l'accès de Paris.<a href="#footnotetag9"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<strong>Note 10:</strong> Adresse de la Chambre des Pairs du dimanche 11 +juin.—<span class="italic">Moniteur</span> du 12 juin.<a href="#footnotetag10"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<strong>Note 11:</strong> Voyez plus haut celle du maréchal Soult. <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag11"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<strong>Note 12:</strong> Allusion au maréchal Soult.<a href="#footnotetag12"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<strong>Note 13:</strong> La mission de porter l'épée du connétable, au sacre de +Charles X, fut confiée au maréchal Moncey. Les maréchaux Soult, +Mortier et Jourdan furent appelés à porter le sceptre, la main de +justice et la couronne.<a href="#footnotetag13"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<strong>Note 14:</strong> Dans la nuit du 6 au 7 mars. La nouvelle avait été +envoyée par le consul général d'Autriche à Gênes.<a href="#footnotetag14"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<strong>Note 15:</strong> Charles-Alexandre, comte <span class="italic">Pozzo di Borgo</span>, né à Alata, +(Corse) le 8 mars 1764. Député de la Corse à l'Assemblée législative +de 1791, il se rangea parmi les monarchistes constitutionnels et se +tint jusqu'au 10 août en relations fréquentes avec le roi. En 1796, +obligé de quitter la Corse, il se rendit en Angleterre, puis à Vienne, +et se mit enfin au service de la Russie. À la fois militaire et +diplomate, il paie de sa personne sur les champs de bataille, et il +déploie, comme négociateur, dans les missions les plus difficiles, les +plus rares qualités de pénétration et de souplesse. Pozzo fut le plus +redoutable ennemi de Bonaparte et nul n'a plus contribué à sa chute. +C'est lui qui détermina l'empereur Alexandre à marcher sur Paris sans +s'inquiéter des mouvements que faisait Napoléon sur ses derrières. La +fameuse proclamation du prince de Schwarzenberg, qui la première parla +des Bourbons, fut de même l'œuvre du comte Pozzo; le prince de +Schwarzenberg ne l'avait pas signée, et ce fut Alexandre qui, dans une +entrevue au quartier général de Bondy, lui dit: «Mon cher prince, vous +avez fait là une belle proclamation, elle est parfaite; signez-la, +elle vous fera honneur.» Et Schwarzenberg, un peu par amour-propre, un +peu par déférence, la scella de son nom. Napoléon renversé, Pozzo fut +nommé ambassadeur de Russie auprès de la cour de France. Il suivit +Louis XVIII à Gand et resta ambassadeur à Paris jusqu'en 1835. À cette +époque, il échangea ce poste contre celui d'ambassadeur à Londres, où +il représenta l'empereur Nicolas jusqu'en 1839. Il demanda alors sa +retraite, et vint passer les dernières années de sa vie à Paris, où il +mourut le 15 février 1842. La mère de MM. Louis et Charles Blanc +appartenait à la famille de Pozzo di Borgo.<a href="#footnotetag15"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<strong>Note 16:</strong> Le baron de Vincent, ambassadeur d'Autriche près la cour +de France. Ce n'était pas précisément un ambassadeur à la façon de +Chateaubriand. Je trouve sur lui ce petit détail dans l'<span class="italic">Histoire de +la Restauration</span>, par M. Louis de Viel-Castel, t. XVI, p. 256: «Le +baron de Vincent était célibataire et ne tenait pas une grande +maison... On raconte que les jours où il donnait à dîner, il se tenait +sans affectation près de la porte de son salon, ce qui dispensait +d'annoncer et de nommer les convives.»<a href="#footnotetag16"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<strong>Note 17:</strong> Ferdinand, baron <span class="italic">d'Eckstein</span>, né à Altona (Danemark) en +septembre 1790, de parents israélites. Il embrassa le catholicisme à +Rome en 1806, se battit dans les rangs des volontaires de Lutzow +pendant la campagne de 1813, et, à la chute de l'Empire, entra au +service de la Hollande. Gouverneur de Gand à l'époque des Cent-Jours, +les égards qu'il eut pour le roi Louis XVIII lui valurent la faveur de +ce prince. Il le suivit en France, devint successivement commissaire +général à Marseille et inspecteur général du ministère de la police, +reçut le titre de baron et fut enfin attaché, en qualité +d'historiographe, au ministère des affaires étrangères. Non content +d'écrire dans les journaux ultra-royalistes, le <span class="italic">Drapeau blanc</span> et la +<span class="italic">Quotidienne</span>, il fonda en 1826 une revue politique et religieuse, <span class="italic">Le +Catholique</span>. Orientaliste distingué, polémiste ardent et convaincu, il +fut l'un des premiers rédacteurs du <span class="italic">Correspondant</span>, collabora après +1830 à l'<span class="italic">Avenir</span> et à la <span class="italic">Revue archéologique</span> et ne cessa, pendant +plus de trente ans, de multiplier ses écrits en faveur de la religion. +Le baron d'Eckstein est mort à Paris le 25 novembre 1861.<a href="#footnotetag17"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<strong>Note 18:</strong> Guillaume-Frédéric, duc de Brunswick, fils de celui qui +avait commandé en 1792 les armées coalisées contre la France, et qui +avait été, en 1806, mortellement blessé près d'Auerstædt.<a href="#footnotetag18"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<strong>Note 19:</strong> <span class="italic">Bulow</span> (Frédéric-Guillaume de), comte de Dennewitz, né +en 1765, l'un des meilleurs généraux prussiens. En 1813, il avait +battu le maréchal Oudinot à Gross-Beeren et le maréchal Ney à +Dennewitz, et avait contribué à la victoire de Leipsick. Il joua un +rôle très important à Waterloo, où sa marche sur le flanc droit de +l'armée française décida du sort de la journée. Il avait depuis 1814, +le titre de commandant général de l'infanterie prussienne et le +gouvernement de la Prusse orientale. Après la campagne de 1815, il +retourna au chef-lieu de son gouvernement à Kœnigsberg, où il +mourut en 1816.<a href="#footnotetag19"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<strong>Note 20:</strong> <span class="italic">Guillaume-Frédéric</span> (1772-1843), fils de Guillaume V, +le dernier stathouder de Hollande, et qui allait lui-même devenir roi +des Pays-Bas, sous le nom de Guillaume I<sup>er</sup>. Il commandait à Waterloo +un des corps de l'armée de Wellington. Son fils, +<span class="italic">Guillaume-Georges-Frédéric</span> (1792-1848), qui sera plus tard roi de +Hollande sous le nom de Guillaume II, assistait également à la +bataille comme aide de camp du généralissime anglais, et il fut blessé +comme son père.<a href="#footnotetag20"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<strong>Note 21:</strong> Voir, au tome III, la note 2 de la page 205.<a href="#footnotetag21"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<strong>Note 22:</strong> M. Thiers, dans son vingtième volume, publié en 1862, +aura été le dernier défenseur de la phrase légendaire. «À ce moment, +dit-il, on entend ce mot qui traversera les siècles, proféré selon les +uns par le général Cambronne, selon les autres par le colonel Michel: +<span class="italic">La garde meurt et ne se rend pas.</span>» En dépit de M. Thiers, nul ne +croit plus à la réalité de la fameuse phrase, que le général Cambronne +a d'ailleurs toujours désavouée, notamment en 1835, dans un banquet +patriotique, qu'il présidait à Nantes. (Voir Levot, <span class="italic">Biographie +bretonne</span>, au mot <span class="smcap">Cambronne</span>.) Le seul point sur lequel on discute +encore est celui de savoir si Cambronne a dit—ou n'a pas dit—le +monosyllabe que Victor Hugo a mis dans sa bouche. (<span class="italic">Les Misérables</span>, +tome III, liv. I, ch. 15, p. 103.)—Le mieux, je crois, est de s'en +tenir à ces lignes d'un judicieux historien, M. Alfred Nettement: «Le +mot prêté à Cambronne, leur chef: «La garde meurt et ne se rend pas,» +n'a point été dit; mais l'action est supérieure aux paroles; ces +héroïques soldats, entourés de monceaux de cadavres tombés sous leurs +balles et leurs baïonnettes, sont tous mort pour ne pas se rendre.» +(<span class="italic">Histoire de la Restauration</span>, tome II, p. 567).<a href="#footnotetag22"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> +<strong>Note 23:</strong> Henri-Amédée-Mercure, comte de <span class="italic">Turenne</span> (1776-1852). +Officier au régiment du Roi quand éclata la Révolution, il refusa +d'émigrer, et voulut reprendre du service militaire; mais, incarcéré à +Lyon comme suspect pendant la Terreur, il ne fut remis en liberté +qu'après le 9 thermidor, et servit à l'armée des Pyrénées +occidentales. Le décret de 1794 contre les nobles le força de quitter +l'armée; il resta dans la vie privée jusqu'à la proclamation de +l'Empire, et fut alors un des premiers à se rallier au nouveau +pouvoir. Tandis que sa femme devenait dame du palais de l'impératrice +Joséphine, lui-même était attaché à la personne de l'Empereur comme +officier d'ordonnance. Chambellan de Napoléon après Wagram, premier +chambellan et maître de la garde-robe en 1812, colonel pendant la +campagne de Russie, il fut créé comte de l'Empire le 11 novembre 1813. +Il suivit Napoléon pendant la campagne de France, assista aux adieux +de Fontainebleau, mais ne put obtenir l'autorisation d'accompagner +l'Empereur à l'île d'Elbe. Louis XVIII le nomma sous-lieutenant aux +mousquetaires gris et chevalier de Saint-Louis. Aux Cent-Jours, il +reprit son service auprès de Napoléon, fut nommé pair le 2 juin 1815 +et assista à la bataille de Ligny et à celle de Waterloo, où il tenta +des efforts désespérés contre les gardes anglaises. La seconde +Restauration lui supprima ses titres et ses fonctions; mais elle ne +lui tint pas rigueur jusqu'au bout. Le 31 octobre 1829, elle le nomma +maréchal de camp honoraire. M. de Turenne se rallia à la monarchie de +Juillet et devint pair de France le 19 novembre 1831. Frappé de +cécité, quelques années plus tard, il termina ses jours dans la +retraite.<a href="#footnotetag23"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> +<strong>Note 24:</strong> C'est plus rapide encore que Quinte-Curce: <span class="italic" lang="la">Darius tanti +modo exercitus rex... fugiebat.</span><a href="#footnotetag24"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> +<strong>Note 25:</strong> Jacques-Antoine <span class="italic">Manuel</span> (1775-1827). Il était avocat à +Aix, lorsque les électeurs des Cent-Jours l'envoyèrent à la Chambre +des représentants. Manuel ne parut à la tribune qu'après Waterloo. Le +23 juin, il fit voter un ordre du jour portant que Napoléon II était +devenu empereur des Français. Le 27, il fit prévaloir l'urgence de la +discussion de la Constitution et du budget. Le 3 juillet, il présenta +un projet d'adresse qui fut trouvé trop vague et qu'il défendit en +protestant bien haut qu'il croyait le bonheur de la France +incompatible avec le retour des Bourbons; le 5, il demanda, en +présence des propositions théoriques de Garat, qu'on mît dans la +Constitution plus de «positif» et moins d'«idéologie». Le 7, à la +nouvelle que les Alliés s'étaient engagés à replacer Louis XVIII sur +le trône, il s'éleva contre un acte qui blessait «notre liberté et nos +droits».—Membre de la Chambre des députés de 1818 à 1824, il fit au +gouvernement royal une opposition que rendait redoutable son +remarquable talent d'improvisateur. Lors de la discussion sur la +guerre d'Espagne, le 27 février 1823, il répondit au magnifique +discours par lequel Chateaubriand, alors ministre des Affaires +étrangères, avait défendu l'expédition. Par deux fois, il prononça des +paroles, où ses collègues virent une apologie du régicide. Le 2 +mars, la Chambre décida qu'il serait exclu des séances +pendant toute la durée de la session. Le lendemain, Manuel vint +prendre place à son banc. Sur son refus de se retirer, et après que le +sergent Mercier, commandant le détachement de garde nationale qui +faisait le service d'honneur à la Chambre des députés, eut refusé de +porter la main sur lui, il fut expulsé par le colonel de Foucault +requis, à cet effet, avec un détachement de gendarmerie, par le +président, M. Ravez.—Manuel ne fut pas réélu; il passa dans la +retraite les dernières années de sa vie et mourut chez son ami M. +Laffitte au château de Maisons (Seine-et-Oise) le 22 août 1827. Le 24 +août, son corps fut transporté au Père-Lachaise, suivi d'une foule +immense; malgré les précautions prises par la police, qui n'avait +accordé le passage que par les boulevards extérieurs, ce ne fut qu'à +grand'peine qu'on put éviter des troubles sérieux.<a href="#footnotetag25"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> +<strong>Note 26:</strong> Le 22 juin 1815.<a href="#footnotetag26"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> +<strong>Note 27:</strong> Nicolas-Marie <span class="italic">Quinette</span> (1762-1821). Député de l'Aisne +à la Législative, puis à la Convention, il vota la mort du roi. Au +mois d'avril 1793, il fut, avec les conventionnels Camus, Lamarque et +Bancal des Issarts et le ministre de la guerre Beurnonville, envoyé à +l'armée de Dumouriez pour faire arrêter ce général. Ce fut ce dernier +qui les fit arrêter et les livra au prince de Cobourg. Quinette et ses +collègues furent soumis à une assez dure captivité jusqu'au 25 +décembre 1795, jour où ils furent échangés, à Bâle, contre la fille de +Louis XVI. Sous le Directoire, il fit partie du Conseil des Cinq-Cents +et devint ministre de l'Intérieur. Préfet de la Somme après le 18 +brumaire, il fut, en 1810, nommé conseiller d'État et fait baron, ce +qui ne l'empêcha pas, en 1814, d'adhérer à la chute de Napoléon. Aux +Cent-Jours, il se présenta, dès le 26 mars, à l'Empereur, qui lui +confia une mission extraordinaire dans l'Eure, la Seine-Inférieure et +la Somme, avec le titre de conseiller d'État, et l'appela, le 2 juin +1815, à siéger dans la Chambre des pairs impériale. Atteint par la loi +du 12 janvier 1816 contre les régicides qui avaient rempli des +fonctions pendant les Cent-Jours, il passa aux États-Unis, où il resta +deux ans, revint en 1818 en Europe et se fixa à Bruxelles, où il +mourut le 14 juin 1821.<a href="#footnotetag27"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> +<strong>Note 28:</strong> Paul, comte <span class="italic">Grenier</span> (1768-1827). Général de division +dès 1794, il servit avec distinction dans les guerres de la Révolution +et de l'Empire. À la première Restauration, il reçut de Louis XVIII le +commandement de la 8<sup>e</sup> division militaire. Élu, en 1815, à la Chambre +des représentants, il en fut nommé vice-président. Sous la seconde +Restauration, il fut membre de la Chambre des députés de 1818 à 1822. +À la fin de la législature, il se retira dans sa terre de Morembert +(Aube), où il mourut le 18 avril 1827.<a href="#footnotetag28"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> +<strong>Note 29:</strong> Horace-François-Bastien <span class="italic">Sébastiani</span> (1772-1851). Il +coopéra au 18 brumaire, se distingua à Marengo, fut envoyé comme +ambassadeur à Constantinople (1802-1807) et il décida la Turquie à +déclarer la guerre à la Russie et à résister aux Anglais. En 1808, +Napoléon lui donna un commandement en Espagne, où il remporta d'abord +des succès, qui lui valurent d'être créé comte de l'Empire; puis il se +laissa souvent surprendre: «En vérité, disait Napoléon, Sébastiani me +fait marcher de surprise en surprise.» Il se rallia aux Bourbons en +1814, revint à l'Empereur en 1815 et fut élu représentant à la Chambre +des Cent-Jours par l'arrondissement de Vervins. Sous la seconde +Restauration, député de 1816 à 1824 et de 1826 à 1830, il siégea sur +les bancs de l'opposition. Après la révolution de Juillet, il fut +successivement ministre des Affaires étrangères (août 1830-octobre +1832), ambassadeur à Naples (1834) et à Londres (1835-1840). +Louis-Philippe lui donna, le 21 octobre 1840, le bâton de maréchal de +France. Il passa ses dernières années dans la retraite, accablé par +l'assassinat de sa fille, la duchesse de Praslin (17 août 1847). Marié +en premières noces (1805) à M<sup>lle</sup> de Coigny, qui mourut en couches en +1807, il était, par son second mariage avec M<sup>lle</sup> de Gramont, proche +parent du prince de Polignac.<a href="#footnotetag29"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> +<strong>Note 30:</strong> Louis-Germain <span class="italic">Doulcet</span>, comte de <span class="italic">Pontécoulant</span> +(1764-1853). Député du Calvados à la Convention, il vota, dans le +procès du roi, pour le bannissement. Après le 31 mai 1793, il dénonça +la Commune de Paris et déclara que la Convention n'était pas libre. Au +mois de juillet suivant, choisi comme défenseur par Charlotte Corday, +il refusa de l'assister devant le Tribunal révolutionnaire, soit qu'il +ait craint pour lui-même, soit qu'il ait eu peur d'aggraver par son +intervention la situation de sa compatriote. Charlotte Corday, au +moment de monter sur l'échafaud, lui écrivit une lettre qui commençait +ainsi: «Doulcet Pontécoulant est un lâche d'avoir refusé de me +défendre...» Le 3 octobre 1793, il fut mis hors la loi, mais il +échappa aux poursuites en se réfugiant chez une amie, M<sup>me</sup> Lejay, +libraire, qui avait été publiquement la maîtresse de Mirabeau, et +qu'il épousa l'année suivante. Préfet de la Dyle sous le Consulat, il +fut nommé sénateur le 1<sup>er</sup> février 1802 et créé comte le 26 avril +1808. En 1809, il accepta de remplir dans le Calvados une mission de +police et il fut le principal agent de l'assassinat du comte d'Aché. +(Voir <span class="italic">Louis de Frotté et les insurrections normandes</span>, par L. de la +Sicotière, t. II, p. 685.) Cela ne l'empêcha pas d'être nommé pair de +France par Louis XVIII le 4 juin 1814 et de siéger sans interruption à +la Chambre haute de 1814 à 1848. On a de lui des <span class="italic">Mémoires</span> publiés en +1862.<a href="#footnotetag30"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> +<strong>Note 31:</strong> Voyez les <span class="italic">Œuvres de Napoléon</span>, tome 1<sup>er</sup>, dernières +pages. <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag31"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> +<strong>Note 32:</strong> Auguste-Charles-Joseph, comte de <span class="italic">Flahaut de la +Billarderie</span> (1785-1870), pair des Cent-Jours, pair de France de 1831 +à 1848, sénateur du second Empire, ambassadeur à Londres de 1860 à +1862, grand chancelier de l'ordre de la Légion d'honneur de 1861 à +1870. Général de division en 1813, à vingt-huit ans, il déploya en +faveur de Napoléon, après Waterloo, les plus généreux efforts. Il +mourut le 1<sup>er</sup> septembre 1870, le jour du désastre de Sedan, et ne vit +pas la chute de la dynastie à laquelle le rattachaient de secrètes et +intimes affections. Il était le père du duc de Morny, frère naturel de +Napoléon III.—Le père du comte de Flahaut avait péri sur l'échafaud +en 1794; sa mère, la comtesse de Flahaut, remariée en 1802 au marquis +de Souza-Bothello, a pris rang parmi nos meilleurs romanciers. +Quelques-uns de ses romans, <span class="italic">Adèle de Sénanges</span>, <span class="italic">Charles et Marie</span>, +<span class="italic">Eugène de Rothelin</span>, sont des œuvres parfaites, du sentiment le +plus délicat et du goût le plus pur.<a href="#footnotetag32"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> +<strong>Note 33:</strong> Antoine, comte <span class="italic">Drouot</span> (1774-1847), général de division +d'artillerie, et, au jugement de Napoléon, le premier officier de son +arme. Il avait suivi l'Empereur à l'île d'Elbe, s'était opposé autant +qu'il avait pu au projet de retour en France; mais, lorsque ce projet +avait été décidé, il avait pris le commandement de l'avant-garde. Le 2 +juin 1815, il fut nommé pair des Cent-Jours. Il était à Waterloo. +Après la défaite, il accourut à la Chambre des pairs, exposa +éloquemment la situation, et proposa de continuer la lutte. Investi +par le gouvernement provisoire du commandement de la garde impériale, +il eut assez d'influence sur elle pour la déterminer à se retirer +derrière la Loire et à se laisser désarmer. L'ordonnance du 24 juillet +1815 l'ayant excepté de l'amnistie, il se constitua lui-même +prisonnier, comparut devant un conseil de guerre le 6 avril 1816, et +fut acquitté. Il vécut, dès lors, dans sa ville natale, à Nancy, +exclusivement occupé de questions agricoles, refusant les offres +d'emploi, de pensions et d'honneurs qui lui furent faites par Louis +XVIII et par le gouvernement de Juillet. Il consentit seulement, le 19 +novembre 1831, à être fait pair.—Napoléon l'appelait <span class="italic">le Sage</span>. +«Drouot, disait-il, est un homme qui vivrait aussi satisfait avec +quarante sous par jour qu'avec la dotation d'un souverain.» Par son +testament de Sainte-Hélène, il lui légua 100 000 francs, qui furent +employés en œuvres de bienfaisance. D'une piété sincère, Drouot +n'avait cessé de pratiquer, même au milieu des camps, les devoirs de +la religion. C'est peut-être la figure la plus héroïque et la plus +pure de l'époque impériale. L'<span class="italic">Éloge funèbre</span> du général Drouot a été +prononcé par le Père Lacordaire.<a href="#footnotetag33"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> +<strong>Note 34:</strong> Charles-Angélique-François Huchet, comte de <span class="italic">La +Bédoyère</span> (1786-1815). Il avait été fait colonel en 1812, à vingt-six +ans. Après l'abdication de Fontainebleau, sa famille avait obtenu pour +lui la croix de Saint-Louis et le commandement du 7<sup>e</sup> de ligne, en +garnison à Grenoble. Le 7 mars 1815, Napoléon n'avait encore vu son +escorte se grossir que de faibles détachements, lorsqu'un régiment +entier se joignit à lui à Vizille: c'était le régiment de La Bédoyère. +À partir de ce moment, la partie était gagnée: la trahison du jeune +colonel venait d'en assurer le succès. L'Empereur le nomma général de +brigade, son aide de camp, et, bientôt, général de division; le 2 +juin, il l'appelait à la Chambre des pairs. Après la chute de +l'Empire, impliqué dans un complot récemment découvert, La Bédoyère +fut pris et arrêté (2 août 1815), traduit devant un conseil de guerre +comme prévenu de «trahison, de rébellion et d'embauchage», condamné à +la peine de mort à l'unanimité, et fusillé dans la plaine de Grenelle +(19 août 1815).<a href="#footnotetag34"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a> +<strong>Note 35:</strong> Sur M. de Perray et sur cette négociation de Talleyrand, +voir, au tome III, la note de la page 528.<a href="#footnotetag35"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a> +<strong>Note 36:</strong> En 1508, l'empereur Maximilien I<sup>er</sup>, le roi de France +Louis XII, le roi d'Aragon Ferdinand le Catholique et le pape Jules II +formèrent entre eux, contre la République de Venise, une ligue qui est +restée célèbre sous le nom de <span class="italic">Ligue de Cambrai</span>.<a href="#footnotetag36"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a> +<strong>Note 37:</strong> «La maîtresse de cette auberge était si royaliste +qu'elle voyait des princesses partout; elle me prit pour M<sup>me</sup> la +duchesse d'Angoulême et me porta presque dans une grande salle, où il +y avait une table de vingt couverts au moins. La chambre était +tellement éclairée de bougies et de chandelles qu'on perdait la +respiration au milieu d'un nuage de fumée, sans compter la chaleur +d'un feu qui aurait été à peine supportable au mois de janvier. +Lorsque la bonne dame s'aperçut que je n'étais pas M<sup>me</sup> la duchesse +d'Angoulême, elle fut un peu désappointée; mais enfin nous arrivions +de Gand; nous étions donc au moins de bons royalistes: elle nous fit +fête en conséquence; et, en partant, nous eûmes une peine infinie à +lui faire accepter de l'argent. Dans cette classe, le dévouement est +bien plus sans réserve que dans la classe plus élevée. Je me rappelle +que cette pauvre femme me disait: «Voyez-vous, madame, je suis +royaliste au point que, quelquefois, je me regarde de travers pour +n'avoir pas su me faire guillotiner pour nos Bourbons.» (<span class="italic">Souvenirs</span> +de M<sup>me</sup> de Chateaubriand.)<a href="#footnotetag37"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a> +<strong>Note 38:</strong> «Nous arrivâmes à Senlis le... juillet. Comme de +coutume, nous ne pûmes trouver à nous loger; enfin, il fallut, manque +d'auberge, nous présenter avec notre billet de logement chez un vieux +chanoine qui nous reçut comme des chiens, ou plutôt nous fit recevoir +par sa servante; car pour lui, il ne voulut pas nous voir. On nous +donna une mauvaise chambre avec deux lits plus mauvais encore, et la +vieille bonne eut ordre de ne nous rendre d'autre service que d'aller +nous acheter de quoi manger, avec notre argent, bien entendu. Du +reste, la pauvre fille était aussi serviable que son maître était +inhospitalier; malgré sa défense, elle nous servit de son mieux et +nous réconcilia même avec son chanoine, qui vint nous voir le +lendemain avant notre départ; il nous demanda gracieusement si nous ne +voulions pas prendre quelque chose, et cela avec d'autant plus +d'instances qu'il savait que nous avions déjeuné.» (<span class="italic">Souvenirs</span> de +M<sup>me</sup> de Chateaubriand.)<a href="#footnotetag38"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a> +<strong>Note 39:</strong> Gonesse, à 15 kilomètres. N.E. de Paris. +Philippe-Auguste y est né en 1165.<a href="#footnotetag39"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a> +<strong>Note 40:</strong> Les <span class="italic">Mémoires du baron Hyde de Neuville</span> sont ici de +tous points d'accord avec ceux de Chateaubriand. Au tome II. p. 115, +M. Hyde de Neuville s'exprime ainsi: «Nous partîmes, le maréchal +Macdonald et moi pour nous rendre à Gonesse. Macdonald insista pour +que nous vissions le prince de Talleyrand avant de nous présenter chez +le roi... Ce ne fut pas M. de Talleyrand, mais M. de Chateaubriand que +nous rencontrâmes le premier, ainsi qu'il le raconte dans les +<span class="italic">Mémoires d'Outre-tombe</span>. Par respect pour le maréchal, je le laissai +rendre compte du motif de notre voyage. Il assura que les choses +étaient arrivées au point que la rentrée du roi à Paris était +forcément liée à la nécessité de prendre Fouché pour ministre...»<a href="#footnotetag40"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a> +<strong>Note 41:</strong> Séance de la Convention du 22 thermidor an III (9 août +1795).—<span class="italic">Moniteur</span> du 14 août.<a href="#footnotetag41"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a> +<strong>Note 42:</strong> Wellington était né à Duncan-Castle, en Irlande.<a href="#footnotetag42"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a> +<strong>Note 43:</strong> J.-B. <span class="italic">Machault d'Arnouville</span> (1701-1794), contrôleur +général des finances sous Louis XV. Disgracié en 1754, il avait depuis +vécu dans la retraite, dans sa terre d'Arnouville. Enfermé en 1794 aux +Madelonnettes comme suspect, il mourut dans cette prison.<a href="#footnotetag43"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a> +<strong>Note 44:</strong> «À Arnouville, nous fûmes obligés de loger chez le +maire, qui, à l'approche de l'armée royale, s'était caché... On +manquait de vivres: on ne trouvait plus un pain dans le village; nous +et une douzaine d'arrivants de Gand, nous mourions de faim; la +servante du maire avait mis à l'ombre toutes ses provisions et ne nous +avait réservé que ses injures, dont elle n'était pas avare, quand, par +bonheur, arriva un certain M. Dubourg, général de sa façon, qui, nous +dit-il, avait pris nombre de villes sur son chemin: c'était le plus +grand hâbleur qu'on pût voir, et il nous racontait le plus +sérieusement du monde (les croyant lui-même) ses hauts faits d'armes +de Gand à Paris: on les aurait trouvés incroyables dans la vie +d'Alexandre; mais cette espèce de fou nous rendit un grand service en +allant à la quête et nous rapportant d'énormes morceaux de viande, de +pain, etc. Je crois qu'il avait fait très militairement emplette de +ces provisions; mais, sans scrupules, nous en fîmes un déjeuner +excellent.» (<span class="italic">Souvenirs</span> de M<sup>me</sup> de Chateaubriand.)<a href="#footnotetag44"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a> +<strong>Note 45:</strong> Nous retrouverons mon ami, le général Dubourg, dans les +journées de Juillet. <span class="smcap">Ch.</span>—Sans attendre les journées de Juillet, nous +dirons ici quelques mots du «général» Dubourg, qui devait, en effet, +avoir beaucoup d'<span class="italic">histoires</span> à raconter, car sa vie fut un vrai roman. +Frédéric <span class="italic">Dubourg-Butler</span>, né en 1778, était, à l'époque de la +Révolution, élève de marine. En 1793, il alla en Vendée faire le coup +de feu dans les rangs des royalistes. Blessé et fait prisonnier, il +allait être fusillé, lorsqu'il fut sauvé par une femme. Le lendemain, +on le trouve dans les rangs des républicains, servant dans l'armée de +l'Ouest, alors commandée par Bernadotte. En 1812, il est en Russie, +attaché à l'état-major d'une division polonaise. Blessé et fait +prisonnier, il ne rentre en France qu'après la chute de l'Empire. En +1815, officier d'état-major du duc de Feltre, ministre de la guerre, +il suit le roi à Gand, reçoit, à la rentrée de Louis XVIII, le +commandement de l'Artois, mais pour tomber presque aussitôt en +disgrâce. Il disparaît pendant quinze ans, et surgit le 29 juillet +1830, à l'Hôtel de Ville, s'improvise «général», du droit de l'émeute +et du fait de son uniforme, pris chez un fripier, et de ses +épaulettes, tirées du magasin de l'Opéra-Comique. Il joue un instant +le rôle de chef de la partie <span class="italic">militaire du gouvernement provisoire</span>, +puis disparaît de nouveau. On ne le reverra plus que le 24 février +1848. Le nouveau gouvernement provisoire lui accorda une pension de +retraite de général de brigade. Cette pension lui fut sans doute fort +mal payée, car en 1850 le pauvre diable mit fin au roman de sa vie en +avalant une forte dose d'opium.<a href="#footnotetag45"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a> +<strong>Note 46:</strong> Alexandre-Charles-Emmanuel, bailli de <span class="italic">Crussol</span> +(1743-1815). Député de la noblesse aux États-Généraux pour la prévôté +et vicomté de Paris, il fut un des membres les plus ardents du côté +droit. Louis XVIII le nomma pair de France le 4 juin 1814; il mourut +le 17 décembre 1815.<a href="#footnotetag46"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a> +<strong>Note 47:</strong> L'impératrice Joséphine était morte au château de la +Malmaison (Seine-et-Oise) le 29 mai 1814.<a href="#footnotetag47"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a> +<strong>Note 48:</strong> Le 29 juin.<a href="#footnotetag48"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a> +<strong>Note 49:</strong> Henri-Gratien, comte <span class="italic">Bertrand</span> (1773-1844). Napoléon +l'avait nommé, à la mort du maréchal Duroc, grand maréchal du palais +(18 novembre 1813). Compagnon de l'Empereur à l'île d'Elbe, il prépara +activement les Cent-Jours et fut élevé à la pairie le 2 juin 1815. Il +suivit Napoléon à Sainte-Hélène et ne le quitta plus. Condamné à mort +par contumace, le 7 mai 1816, il fut à son retour, après la mort de +Napoléon (1821), réintégré dans tous ses grades par Louis XVIII, dont +une ordonnance annula l'arrêt de condamnation de 1816. Il siégea à la +Chambre des députés, de 1831 à 1834. En 1840, il accompagna le prince +de Joinville à Sainte-Hélène et rapporta en France avec lui les restes +de l'Empereur.<a href="#footnotetag49"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a> +<strong>Note 50:</strong> Nicolas-Léonard <span class="italic">Beker</span> (1770-1840). Il avait épousé la +sœur du général Desaix. Général de division, comte de l'Empire, +grand officier de la Légion d'honneur après Essling, il devint +cependant suspect à Napoléon, à cause de l'opinion qu'il n'avait pas +craint d'exprimer sur les conséquences de son système de guerre à +outrance, et il dut se rendre en disgrâce à Belle-Isle-en-Mer, pour en +prendre le commandement. Il y resta jusqu'en 1814. Pendant les +Cent-Jours, le département du Puy-de-Dôme l'envoya à la Chambre des +représentants. Louis XVIII l'appela à la Chambre des pairs le 5 mars +1819.<a href="#footnotetag50"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a> +<strong>Note 51:</strong> Le 3 juillet.<a href="#footnotetag51"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a> +<strong>Note 52:</strong> Charles-Tristan, comte de <span class="italic">Montholon</span> (1783-1853). Il +était général de brigade à la chute de l'Empire, en 1814. Resté fidèle +à la cause bonapartiste, malgré les sollicitations de M. de +Sémonville, son beau-père, marié avec sa mère, M<sup>me</sup> de Montholon, et +celles du maréchal Macdonald, son beau-frère, qui le pressaient de se +rallier à la Restauration, il rejoignit Napoléon, revenant de l'île +d'Elbe, dans sa marche sur Paris, fut nommé adjudant-général, se +battit bravement à Waterloo, et, avec sa femme et ses enfants, +accompagna l'empereur à Sainte-Hélène. De retour en France, il dut se +réfugier en Belgique, à la suite de spéculations commerciales qui +furent malheureuses (1828). En 1840, il prit part à l'échauffourée de +Boulogne, fut condamné par la Cour des pairs à vingt ans de détention +et enfermé au château de Ham; il en sortit après l'évasion du prince +Louis-Napoléon. Les électeurs de la Charente-Inférieure l'envoyèrent +en 1849 à l'Assemblée législative. Il a publié avec le général +Gourgaud les célèbres <span class="italic">Mémoires pour servir à l'Histoire de France +sous Napoléon, écrits à Sainte-Hélène sous sa dictée par les généraux +qui ont partagé sa captivité</span> (années 1823 et suivantes). Il a, en +outre, fait paraître, en 1847, deux volumes intitulés: <span class="italic">Récits de la +captivité de l'empereur Napoléon à Sainte-Hélène</span>.<a href="#footnotetag52"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a> +<strong>Note 53:</strong> Marin-Joseph-Emmanuel-Auguste-Dieudonné, comte de Las +Cases (1766-1842). Lieutenant de vaisseau quand éclata la Révolution, +il émigra, servit à l'armée des princes et fit partie de l'expédition +de Quiberon. Rentré en France après le 18 brumaire, il composa un +<span class="italic">Atlas historique et géographique</span>, qu'il publia sous le pseudonyme de +<span class="italic">Le Sage</span> (1803-1804) et qui eut un grand succès. Napoléon le fit +baron, puis comte, maître des requêtes au Conseil d'État et +chambellan. Pendant les Cent-Jours, l'empereur l'attacha de plus en +plus étroitement à sa personne, et Las Cases le suivit de l'Élysée à +la Malmaison, à Rochefort, enfin à Sainte-Hélène. Le 27 novembre 1816, +le gouverneur Hudson-Lowe l'expulsa de l'île. Ce ne fut qu'après la +mort de Napoléon qu'il put rentrer en France, où il publia, avec un +immense succès (1822-1823) son <span class="italic">Mémorial de Sainte-Hélène</span>, ou +<span class="italic">Journal où se trouve consigné, jour par jour, ce qu'a dit et fait +Napoléon pendant dix-huit mois</span>.<a href="#footnotetag53"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a> +<strong>Note 54:</strong> Napoléon ne fut point désarmé. Selon M. Thiers (T. XX, +p. 573), «au moment de passer du <span class="italic">Bellérophon</span> au <span class="italic" lang="en">Northumberland</span>, +l'amiral Keith, avec un chagrin visible et du ton le plus respectueux, +adressa ces paroles à l'Empereur: <span class="italic">Général, l'Angleterre m'ordonne de +vous demander votre épée.</span>—À ces mots Napoléon répondit par un regard +qui indiquait à quelles extrémités il faudrait descendre pour le +désarmer. Lord Keith n'insista point, et Napoléon conserva sa +glorieuse épée.» Cette scène est une pure fiction; elle se trouve même +contredite par le comte de Las Cases, dans son <span class="italic">Mémorial</span>, où il dit: +«Je demandai s'il serait bien possible qu'on pût en venir au point +d'arracher à l'Empereur son épée. L'amiral répondit qu'on la +respecterait, mais que Napoléon serait le seul, et que tout le reste +serait désarmé.» Napoléon garda donc son épée, et à leur arrivée à +Sainte-Hélène ses compagnons recouvrèrent la leur.<a href="#footnotetag54"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a> +<strong>Note 55:</strong> Voyez plus haut dans leur ordre chronologique les +actions de Bonaparte. <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag55"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a> +<strong>Note 56:</strong> <span class="italic">Voyage aux régions équinoxiales.</span> <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag56"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a> +<strong>Note 57:</strong></p> + +<p class="poem" lang="it"> + Io mi voisi a man dextra e posi mente<br> + All' atro polo, e vidi quattro stelle<br> + Non viste mai fuor ch' alla prima gente.</p> +<p class="left50">(<span class="italic">Le Purgatoire</span>, chant I, vers 22-24.)<a href="#footnotetag57"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a> +<strong>Note 58:</strong> <span class="italic">Briars</span> (les <span class="italic">Églantiers</span>) était le nom du <span class="italic">cottage</span> +habité par M. <span class="italic">Balcombe</span>, négociant de l'île. Napoléon y résida +pendant deux mois environ, du 17 octobre au 10 décembre 1815, depuis +son arrivée à Sainte-Hélène jusqu'à son installation à Longwood. Voir +les <span class="italic">Souvenirs de Betzy Balcombe</span>, traduits par M. Aimé Le Gras, +1898.<a href="#footnotetag58"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a> +<strong>Note 59:</strong> L'aide de camp Muiron.<a href="#footnotetag59"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a> +<strong>Note 60:</strong> Le commissaire français était M. de Montchenu; le +commissaire autrichien, M. de Sturmer; le commissaire russe, M. de +Balmain.<a href="#footnotetag60"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a> +<strong>Note 61:</strong> Basil <span class="italic">Hall</span> (1738-1844), marin et voyageur anglais, +auteur de plusieurs volumes de <span class="italic">Voyages</span>, qui se recommandent par +l'exactitude et l'intérêt du récit. Le plus célèbre de ses voyages est +celui dont il revenait, lorsqu'il passa à Sainte-Hélène, et dont il a +publié le récit, en 1817, sous ce titre: <span class="italic">Voyage de découverte sur la +côte ouest de Corée et à Lieou-Khieou.</span><a href="#footnotetag61"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a> +<strong>Note 62:</strong> Le chiffre exact est <span class="italic">cent trente-deux</span>.<a href="#footnotetag62"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a> +<strong>Note 63:</strong> Jean <span class="italic">Rossignol</span> (1759-1802), général en chef des armées +de la République dans la guerre de Vendée. Il mourut le 8 floréal an X +(28 avril 1802) sur l'îlot insalubre d'Anjouan.<a href="#footnotetag63"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a> +<strong>Note 64:</strong> Voir la <span class="italic">Vie véritable du citoyen Jean Rossignol</span>, +publiée sur les écritures originales, avec des notes et des documents +inédits, par <span class="italic">Victor Barrucand</span>, 1896.<a href="#footnotetag64"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a> +<strong>Note 65:</strong> Ode d'Alexandre Manzoni sur la mort de Napoléon. Cette +Ode, qui a pour titre <span class="italic">le Cinq mai</span> (<span lang="it">il Cinque maggio</span>) est un des plus +beaux morceaux lyriques du XIX<sup>e</sup> siècle.<a href="#footnotetag65"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a> +<strong>Note 66:</strong> Le renvoi de Las Cases eut lieu le 27 novembre 1816. +L'<span class="italic">Histoire de la captivité de Napoléon à Sainte-Hélène, d'après les +documents officiels inédits et les manuscrits de sir Hudson Lowe</span>, +publiée par William Forsyth, renferme sur cet épisode d'intéressants +détails. Dans une lettre particulière au comte Bathurst, datée du 3 +décembre 1816, sir Hudson Lowe annonce qu'il a saisi les papiers de M. +de Las Cases, et qu'avec l'assentiment de ce dernier, il a pu les +parcourir. «Ils remplissaient, dit-il, un coffre et un portefeuille. +J'y ai trouvé les brouillons des campagnes de Bonaparte en Italie, +dictées par lui-même, avec les notes et documents les concernant; +puis, sa correspondance officielle avec sir George Cockburn et avec +moi. Je me suis fait une loi de ne rien regarder de la première de ces +deux collections plus que ce qui était nécessaire pour m'assurer que +c'étaient bien les papiers spécifiés. Elle a été ensuite rapportée au +général Bonaparte avec le cachet du comte Las Cases, ainsi que la +correspondance officielle. Il reste une collection d'une plus haute +importance, qui est réclamée également par Bonaparte et par Las Cases; +c'est un <span class="italic">journal</span> très volumineux tenu par le comte Las Cases, qui y +a inséré tout ce qui est arrivé au général Bonaparte depuis l'époque +où il a quitté Paris jusqu'au jour où l'arrestation du comte a eu +lieu. Ses actes, ses conversations, ses remarques, des copies de +toutes ses remontrances, y compris les lettres de Montholon, ses +gestes même y sont notés; le tout est écrit avec la minutie de la <span class="italic">Vie +de <span lang="en">Johnson</span></span> par <span lang="en">Boswell</span>, la force de langage du général Bonaparte et +l'embellissement de style du comte Las Cases; j'ai obtenu le +consentement même du comte Las Cases pour parcourir cette collection. +Tout y est sacrifié au grand objet de présenter à la postérité le +général Bonaparte comme un modèle d'excellence et de vertu. Les faits +y sont altérés, les conversations rapportées seulement par moitié, ses +propres expressions répétées, les réponses omises; j'ai remarqué que +tel était particulièrement le cas dans les conversations que j'ai eues +moi-même avec lui-même, celles qui avaient lieu en présence de +témoins. Le général Bonaparte a demandé que ce document lui fût +renvoyé, disant que c'est un journal qui était tenu par ses ordres +exprès et le seul memorandum qu'il ait de tout ce qui lui est arrivé. +Le comte Las Cases, au contraire, réclame ces papiers comme lui +appartenant en propre; il les appelle <span class="italic">ses pensées</span> et ne veut pas +convenir que le général Bonaparte en ait connaissance... En ce moment, +chacun d'eux ignore encore les réclamations de l'autre. La conduite la +plus prudente que je croie devoir tenir sera de garder le <span class="italic">journal</span> +scellé avec le cachet au comte Las Cases et le mien, jusqu'à ce Votre +Seigneurie ait envoyé ses instructions à ce sujet.» (Tome II, p. 76.)<a href="#footnotetag66"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a> +<strong>Note 67:</strong> L'abbé Buonavita et l'abbé Vignale. «À cette époque, dit +M. Thiers, c'est-à-dire vers la fin de 1819, arrivèrent à +Sainte-Hélène les personnages envoyés par le cardinal Fesch. C'étaient +un bon vieux prêtre, l'abbé Buonavita, ancien missionnaire au Mexique, +et un jeune ecclésiastique, l'abbé Vignale, l'un et l'autre fort +honnêtes gens, mais sans instruction et sans esprit.» (<span class="italic">Histoire du +Consulat et de l'Empire</span>, tome XX, p. 688.)—Les deux prêtres +arrivèrent à Sainte-Hélène le 20 septembre 1819, (<span class="italic">William Forsyth</span>, +tome III, p. 149.)<a href="#footnotetag67"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a> +<strong>Note 68:</strong> François <span class="italic">Antomarchi</span> (1780-1330). Né en Corse il était +professeur d'anatomie à Florence, quand il fut choisi par le cardinal +Fesch pour aller à Sainte-Hélène donner ses soins à Napoléon, auquel +on venait d'enlever le docteur O'Meara. Arrivé par le même navire que +l'abbé Buonavita et l'abbé Vignale, il resta auprès de l'empereur +jusqu'à sa mort. Les <span class="italic">Mémoires du docteur Antomarchi, ou les derniers +moments de Napoléon</span> (Paris, 1825, 2 vol. in-8<sup>o</sup>), contiennent +l'histoire de la captivité de l'empereur depuis le 21 septembre 1819 +jusqu'au 5 mai 1821. M. Thiers (p. 688) parle du docteur Antomarchi en +ces termes: «C'était un jeune médecin italien, ayant quelque esprit, +peu d'expérience et une extrême présomption.»<a href="#footnotetag68"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a> +<strong>Note 69:</strong> Extrait de l'article de Chateaubriand du 17 novembre +1818. <span class="italic">Le Conservateur</span>, tome I. p, 333.—<span class="italic">Œuvres complètes</span>, tome +XXVI, p. 32.<a href="#footnotetag69"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a> +<strong>Note 70:</strong> <span class="italic">Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous +Napoléon</span>, par M. de Montholon, tome IV, p. 243.—<span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag70"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a> +<strong>Note 71:</strong> Chateaubriand ici se souvient de Corneille:</p> + +<p class="poem"> + Dans quelque urne chétive en ramasser la cendre.<br> + Et d'un peu de poussière élever un tombeau<br> + À celui qui du monde est le sort le plus beau.<a href="#footnotetag71"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a> +<strong>Note 72:</strong> La frégate <span class="italic">La Belle-Poule</span>, commandée par le prince de +Joinville.<a href="#footnotetag72"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a> +<strong>Note 73:</strong> <span class="italic">Souvenirs de Sainte-Hélène</span>, par l'abbé +Coquereau.—L'abbé Coquereau était aumônier de la frégate la +<span class="italic">Belle-Poule</span>. En 1850, il fut nommé par Louis-Napoléon aumônier en +chef de la flotte, fonctions qu'il a conservées jusqu'à sa mort +(1866).<a href="#footnotetag73"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a> +<strong>Note 74:</strong> Chateaubriand visita Cannes et le golfe Juan au mois de +juillet 1838. Il écrivait de <span class="italic">Cannes</span> à Madame Récamier le 28 juillet: +«J'ai quitté à Marseille mon <span class="italic">bruit</span> pour venir voir le lieu où +Bonaparte en débarquant, a changé la face du monde et nos destinées. +Je vous écris dans une petite chambre, sous la fenêtre de laquelle se +brise la mer. Le soleil se couche; c'est l'Italie tout entière que je +retrouve ici. Dans une heure, je vais partir pour aller à deux lieues +d'ici, au <span class="italic">Golfe Juan</span>; j'y arriverai de nuit, je verrai cette grève +déserte où cet homme aborda avec sa petite flotte. Je m'arrangerai de +la solitude, des vagues et de ciel: l'homme a passé pour toujours.»<a href="#footnotetag74"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a> +<strong>Note 75:</strong> Ce livre a été écrit à Paris en 1839 et revu le 22 +février 1845.<a href="#footnotetag75"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a> +<strong>Note 76:</strong> Dans son livre sur la <span class="italic">Politique de la Restauration en +1822 et 1823</span>, page 55, M. de Marcellus rapporte ces autres paroles de +Chateaubriand, qui ont ici leur place naturelle: «Sous la +Restauration, la liberté avait remplacé dans nos mœurs le +despotisme; la nature humaine s'était relevée. Il y avait plus d'air +dans la poitrine, comme disait Madame de Staël; la publicité de la +parole avait succédé au mutisme; les intelligences et l'esprit +littéraire renaissaient; et, bien que le Français soit né courtisan, +n'importe de qui, toujours est-il qu'on rampait moins bas.»<a href="#footnotetag76"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a> +<strong>Note 77:</strong> Voir, au tome XXIII des <span class="italic">Œuvres complètes</span>, le +discours prononcé, par Chateaubriand, le 22 août 1815, à l'ouverture +du collège électoral, à Orléans. Il n'a pas recueilli la +lettre-circulaire que, le 7 août, il avait adressée à chacun des +électeurs du Loiret, et dont voici le texte:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Paris, le 7 août 1815.</p> +<p class="add2em">«Monsieur,</p> + +<p>«Vous savez sans doute que la Chambre des Députés a été dissoute + par une Ordonnance du Roi, en date du 13 juillet de cette année, + et que, par la même Ordonnance, les Collèges électoraux sont + convoqués.</p> + +<p>«Le Roi, Monsieur, m'ayant fait l'honneur de me nommer président + du Collège électoral du département du Loiret, je m'empresse de + vous adresser cette lettre, pour vous inviter à vous rendre à + Orléans, le vingt-deuxième jour du présent mois d'août, jour de + l'ouverture des Collèges électoraux de Département.</p> + +<p>«Dans les circonstances difficiles où nous nous trouvons, il est + important, Monsieur, pour l'honneur et le salut de la France, que + le choix des Électeurs tombe sur des hommes graves et prudents, + fidèles à leur Roi, dévoués à leur pays, instruits des lois du + Royaume, attachés à ces principes de morale qui sont la base de + tout ordre politique, et sans lesquels il n'y a point + d'institutions durables. Vous vous empresserez donc, Monsieur, de + concourir à un but si utile; une partie des embarras qui + sembleraient devoir vous retenir dans vos foyers, ne peut + disparaître que par la réunion des deux Chambres; ainsi, vos + intérêts particuliers, autant que l'intérêt général de la patrie, + exigent impérieusement votre présence à l'Assemblée du Collège + électoral.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération,</p> + +<p class="add2em">«Monsieur,</p> + +<p>«Votre très humble et très obéissant serviteur,</p> + +<p class="add2em">«Le Ministre d'État, ambassadeur de S. M. T. C. à la Cour de + Suède, Pt du Coll. élect. du Dép<sup>t</sup> du Loiret,</p> + +<p class="left50">«Vicomte <span class="smcap">de Chateaubriand</span>.»<a href="#footnotetag77"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a> +<strong>Note 78:</strong> L'Ordonnance portant nomination du vicomte de +Chateaubriand à la Chambre des pairs est en date du 17 août 1815.<a href="#footnotetag78"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a> +<strong>Note 79:</strong> <span class="italic">Opinion sur la résolution relative à l'inamovibilité +des juges, prononcée à la Chambre des pairs, le 19 décembre +1815.</span>—<span class="smcap">Œuvres complètes</span>, tome XXIII, p. 32.<a href="#footnotetag79"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a> +<strong>Note 80:</strong> Le conventionnel Courtois, député de l'Aube, l'auteur du +<span class="italic">Rapport fait, au nom de la Commission chargée de l'examen des papiers +trouvés chez Robespierre et ses complices</span>, dans la séance du 16 +nivôse an III (5 janvier 1795). Il avait trouvé l'original du +testament de la Reine dans les papiers de Robespierre et se l'était +approprié.<a href="#footnotetag80"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a> +<strong>Note 81:</strong> <span class="italic">Discours prononcé à l'occasion des communications +faites à la Chambre des pairs par M. le duc de Richelieu, dans la +séance du 22 février 1816.</span>—<span class="smcap">Œuvres complètes</span>, tome XXIII, p. 109.<a href="#footnotetag81"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a> +<strong>Note 82:</strong> <span class="italic">Opinion prononcée à la Chambre des pairs, le 12 mars +1816, sur la résolution de la Chambre des députés, relative aux +pensions ecclésiastiques dont jouissent les prêtres +mariés.</span>—<span class="smcap">Œuvres complètes</span>, tome XXIII, p. 114.<a href="#footnotetag82"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a> +<strong>Note 83:</strong> <span class="italic">Opinion sur le projet de loi relatif aux élections, +prononcée à la Chambre des pairs, séance du 3 avril 1816.</span>—<span class="smcap">Œuvres +complètes</span>, tome XXIII, p. 136.<a href="#footnotetag83"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a> +<strong>Note 84:</strong> <span class="italic">Proposition faite à la Chambre des pairs, dans la +séance du 9 avril 1816, relative aux Puissances +barbaresques.</span>—<span class="smcap">Œuvres complètes</span>, tome XXIII, p. 155.<a href="#footnotetag84"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a> +<strong>Note 85:</strong> L'Ordonnance du 5 septembre 1816, publiée dans le +<span class="italic">Moniteur</span> du 7, prononçait la dissolution de la Chambre de 1815, que +Louis XVIII lui-même avait appelée <span class="italic">la Chambre introuvable</span>.<a href="#footnotetag85"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a> +<strong>Note 86:</strong> Jean-Jacques, baron <span class="italic">Baude</span> (1792-1862). Il signa, comme +rédacteur du journal <span class="italic">le Temps</span>, la protestation des journalistes +contre les ordonnances de juillet 1830 et fit enregistrer sa +protestation devant notaires. Préfet de police du 26 décembre 1830 au +25 février 1831, il laissa l'émeute saccager l'archevêché et l'église +de Saint-Germain-l'Auxerrois. Membre de la Chambre des députés, il +présenta, le 15 mars 1831, d'accord avec le Gouvernement, une +proposition tendant à déclarer «l'ex-roi, Charles X, ses descendants +et les alliés de ses descendants, bannis à perpétuité du territoire +français». Chateaubriand combattit la proposition de M. Baude dans une +éloquente brochure, sur laquelle nous aurons à revenir plus tard.<a href="#footnotetag86"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a> +<strong>Note 87:</strong> Nicolas-François <span class="italic">Bellart</span> (1761-1826), avocat au +barreau de Paris de 1785 à 1815, député de la Seine, de 1815 à 1820, +procureur général près la Cour royale de Paris, de 1815 à 1826. Ce fut +lui qui porta la parole dans le procès du maréchal Ney. Bellart fut un +homme de bien, un grand magistrat et un orateur éloquent. Il possédait +au plus haut degré la faculté de l'improvisation. Énergique, abondant, +impétueux, quelquefois irrégulier, son talent était plein de force et +d'éclat. À l'audience, d'après le témoignage d'un de ses émules, M. +Billecocq, il ne laissait point respirer; il terrassait; tout, jusqu'à +son désordre, allait au but et l'atteignait.» (<span class="italic">Notice historique sur +N.-F. Bellart</span>, par M. Billecocq, avocat. Paris, 1827).—Voir aussi +l'année 1817, par Edmond Biré, p. 132-137.<a href="#footnotetag87"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a> +<strong>Note 88:</strong> Voir l'<span class="italic">Appendice</span> n<sup>o</sup> I: <span class="italic">La Saisie de la Monarchie +selon la Charte.</span><a href="#footnotetag88"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a> +<strong>Note 89:</strong> <span class="italic">Le roi est mort: Vive le Roi!</span>—Paris, Le Normant, +père, 1824, in-8<sup>o</sup>, 37 pages.<a href="#footnotetag89"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a> +<strong>Note 90:</strong> Élie, duc <span class="italic">Decazes</span>, né à Saint-Martin-de-Laye, près +Libourne, le 28 septembre 1780. Bien que Napoléon et la famille +impériale ne lui aient pas ménagé leurs faveurs, sa fortune politique +date en réalité de la décision avec laquelle, à la nouvelle du retour +de l'île d'Elbe, il mobilisa sa compagnie de garde nationale pour +défendre la cause des Bourbons. Il était, depuis 1810, conseiller à la +Cour d'appel. Lorsque, le 25 mars 1815, la Cour se réunit pour voter +une adresse à l'Empereur, il s'y opposa, et comme un de ses collègues +s'écriait: «Est-il besoin d'une autre preuve de sa légitimité que la +rapidité de sa marche?»—«Je n'ai jamais ouï-dire, répliqua M. +Decazes, que la légitimité fût le prix de la course.» Napoléon se hâta +de l'exiler à quarante lieues de Paris. Le 7 juillet 1815, il fut +nommé préfet de police. Député de la Seine le 22 août, ministre de la +police générale le 24 septembre, il reçut la pairie et le titre de +comte après l'ordonnance du 5 septembre 1816. Il devint ministre de +l'intérieur le 29 décembre 1818, et président du Conseil le 19 +novembre 1819. Le 17 février 1820, il quitta le ministère pour +l'ambassade de Londres (avec le titre de duc), et la conserva jusqu'au +9 janvier 1822. Le 20 septembre 1834, il remplaça le duc de Sémonville +comme grand référendaire de la Chambre des pairs. Il mourut le 24 +octobre 1860.<a href="#footnotetag90"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a> +<strong>Note 91:</strong> M. Decazes avait été, sous l'Empire, secrétaire des +commandements de Madame Lætitia, mère de Napoléon.<a href="#footnotetag91"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a> +<strong>Note 92:</strong> M. Decazes avait épousé, en 1805, une fille du comte +Muraire, premier président de la cour de Cassation, ce qui lui avait +valu une place de juge au tribunal de la Seine; sa femme mourut +l'année suivante. Au mois d'août 1818, il épousa, en secondes noces, +M<sup>lle</sup> de Sainte-Aulaire, petite-fille par sa mère du dernier prince +régnant de Nassau-Saarbruck; en considération de ce mariage, le roi de +Danemarck lui donna le titre de duc et la terre de Glücksberg.<a href="#footnotetag92"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a> +<strong>Note 93:</strong> Dans un article du <span class="italic">Conservateur</span>, sous la date du 3 +mars 1820. Voici le passage où se trouve le mot de Chateaubriand: «... +Pas une proclamation pour annoncer à la patrie un si grand malheur! +Rien pour consoler le peuple, pour l'éclairer sur sa position et sur +ses devoirs! On eût dit qu'on craignait d'exciter l'indignation contre +un crime; on avait l'air de ménager la délicatesse de ceux qui +pouvaient en commettre de semblables. Des autorités ont elles-mêmes +semé le bruit que ce crime était une vengeance particulière; et l'on +peut remarquer des traces de cette version officielle jusque dans les +journaux anglais. On s'est hâté de dérober aux regards de la foule +attendrie le visage et la poitrine du malheureux prince: si la censure +eût existé, on eût forcé les journaux à garder le silence; on eût +défendu de parler du jeune Bourbon moissonné, comme on défendit jadis +aux gardes nationales de porter une branche de lis, de peur de choquer +la Révolution, de peur d'inspirer trop d'amour pour le Roi: il y avait +quelque chose de plus important que tout cela: un misérable ministère +s'en allait, pouvait-on songer à la grande victime de son système? +Mais ceux qui luttaient encore contre la haine publique n'ont pu +résister à la publique douleur. Nos larmes, nos gémissements, nos +sanglots ont étonné un imprudent ministre: <span class="italic">Les pieds lui ont glissé +dans le sang</span>; il est tombé.» <span class="italic">Le Conservateur</span>, tome VI, p. 476.<a href="#footnotetag93"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a> +<strong>Note 94:</strong> Ordonnance du 20 septembre 1816.<a href="#footnotetag94"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a> +<strong>Note 95:</strong> «Les frontières du Rhin, écrit M. de Marcellus +(<span class="italic">Chateaubriand et son temps</span>, p. 246), étaient pour M. de +Chateaubriand un rêve de toutes ses nuits:»—«La guerre d'Espagne», me +disait-il à Londres, en interrompant une de ses dépêches où il +poussait le plus vivement à franchir les Pyrénées, «doit être le +signal et le premier acte de notre résurrection. Après, il nous faudra +la rive gauche du Rhin aussi loin qu'elle peut s'étendre. Les +conquêtes du génie des batailles s'écoulent comme un torrent, pour +parler comme Racine; la monarchie légitime et traditionnelle seule +sait, par l'influence d'une paix solide, faire désirer sa domination, +agrandir le pays, fondre en un seul corps les populations, et les +conserver à la patrie.»<a href="#footnotetag95"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a> +<strong>Note 96:</strong> La bibliothèque de Chateaubriand fut vendue le 29 avril +1817 et les jours suivants.—<span class="italic">Journal des Débats</span>, 29 avril +1817.—Voir, l'<span class="italic">Appendice</span> n<sup>o</sup> II: <span class="italic">Chateaubriand, Victor Hugo et +Joseph de Maistre.</span><a href="#footnotetag96"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a> +<strong>Note 97:</strong> Le <span class="italic">Journal des Débats</span>, dans son numéro du 12 avril +1817, inséra la note suivante, rédigée par M. Bertin:</p> + +<p>«On vient de mettre en vente une maison de campagne en partie meublée, +située à Aulnay, commune de Châtenay, près Sceaux-Penthièvre, appelée +la <span class="italic">Vallée</span> ou <span class="italic">Val-de-Loup</span>. Cette maison, qui n'était qu'une +chaumière avec une vigne et un verger quand le propriétaire actuel en +fit l'acquisition en 1807, est aujourd'hui une maison agréable, placée +dans un parc de vingt arpents enclos de murs et planté avec soin. On y +trouve la collection presque entière des arbres exotiques ou naturels +au sol de la France. Le tout présente l'aspect d'une vallée solitaire, +environnée de bois qui semblent en faire partie. Nous pouvons parler +en connaissance de cause de cette demeure charmante, de ces beaux +arbres trop tôt ravis aux mains qui les ont plantés; et nous +félicitons d'avance celui qui devra à la faveur du sort la propriété +d'une campagne qui, comme celle de Tibur et d'Auteuil, sera à jamais +illustrée par le nom et le souvenir de son premier créateur.»<a href="#footnotetag97"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a> +<strong>Note 98:</strong> Le vicomte, plus tard duc, Mathieu de Montmorency-Laval, +ministre des affaires étrangères, du 24 décembre 1821 au 22 décembre +1822. Il mourut le 24 mars 1826.—La Vallée-aux-Loups appartient +aujourd'hui à M. le duc de La Rochefoucauld-Doudeauville, dont la mère +était une Montmorency-Laval.<a href="#footnotetag98"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a> +<strong>Note 99:</strong> <span class="italic">Proposition faite à la Chambre des pairs, dans la +séance du 23 novembre 1816, et tendante à ce que le Roi soit +humblement supplié de faire examiner ce qui s'est passé aux dernières +élections, afin d'en ordonner ensuite selon sa justice; suivie des +pièces justificatives annoncées dans la proposition.</span>—<span class="smcap">Œuvres +complètes</span>, T. XXIII, p. 159.<a href="#footnotetag99"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a> +<strong>Note 100:</strong> <span class="italic">Opinion sur le projet de loi relatif aux finances, +prononcée à la Chambre des pairs, dans la séance du 21 mars +1817.</span>—<span class="smcap">Œuvres complètes</span>, T. II, p. 226.<a href="#footnotetag100"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a> +<strong>Note 101:</strong> Jean-Baptiste-Guillaume-Marie-Anne-Séraphin-Joseph, +comte de <span class="italic">Villèle</span> (1773-1854). Membre de la Chambre des députés de +1815 à 1828. Ministre sans portefeuille du 21 décembre 1820 au 27 +juillet 1821. Le 14 décembre de cette même année, il devint ministre +des finances, et, le 7 septembre 1822, président du Conseil. Il garda +le pouvoir jusqu'au 4 janvier 1828, et, en le quittant, obtint la +dignité de pair. Louis XVIII l'avait fait comte le 17 août 1822. Après +la révolution de Juillet, il se retira à Toulouse, sa ville natale, où +il mourut le 13 mars 1854.—Son petit-fils, M. de Neuville, a publié +les <span class="italic">Mémoires et Correspondance du comte de Villèle</span>, 5 vol. in-8<sup>o</sup>, +1889.<a href="#footnotetag101"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a> +<strong>Note 102:</strong> Jacques-Joseph-Guillaume-François-Pierre, comte de +<span class="italic">Corbière</span> (1766-1853). Il a fait partie, en 1797, du Conseil des +Cinq-Cents; mais, à partir de 1815, sa fortune politique se confond +entièrement avec celle de M. de Villèle. Tous deux sont députés de +1815 à 1828; tous deux sont ministres en titre, du 14 décembre 1821 au +4 janvier 1828, l'un aux finances et l'autre à l'intérieur. Louis +XVIII les a fait comtes le même jour; le même jour, Charles X les fait +pairs de France. Après les journées de Juillet, tous deux se retirent +dans leur province, pour mourir à peu de mois de distance, Corbière en +1853, Villèle en 1854.<a href="#footnotetag102"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a> +<strong>Note 103:</strong> Jean-Pierre <span class="italic">Piet-Tardiveau</span> (1763-1848), député de +1815 à 1819 et de 1820 à 1828. Les députés de l'opposition de droite, +en 1816 et 1817, se réunissaient chez lui, rue Thérèse, n<sup>o</sup> 8. Lorsque +MM. de Villèle et Corbière arrivèrent au pouvoir, leurs amis +continuèrent à fréquenter son salon et... sa salle à manger. Les +auteurs de la <span class="italic">Villéliade</span> et de la <span class="italic">Corbiéréide</span>, MM. Barthélemy et +Méry, nous le montrent, au début du premier de ces poèmes, donnant à +dîner aux députés du centre:</p> + +<p class="poem">Piet, traiteur du Sénat......</p> + +<p>et plus loin, au chant cinquième, tirant à la cible dans la Charte +constitutionnelle:</p> + +<p class="poem"> +<span class="add5em">Muni de ses besicles,</span><br> + Piet de l'auguste cible emporte deux articles.<a href="#footnotetag103"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a> +<strong>Note 104:</strong> Charles-Guillaume <span class="italic">Étienne</span> (1778-1845), auteur +dramatique, publiciste et homme politique. Le succès de sa comédie +<span class="italic">les Deux Gendres</span> (1811) lui avait ouvert les portes de l'Académie +française. La protection du duc de Bassano, dont il avait été le +secrétaire, lui avait valu d'être nommé censeur du <span class="italic">Journal de +l'Empire</span>, et d'être chargé, en qualité de chef de la division +littéraire, de la police des journaux. Sous la Restauration, +l'ex-censeur impérial devint un libéral ardent et fit aux Bourbons, +dans la <span class="italic">Minerve française</span> et dans le <span class="italic">Constitutionnel</span>, une +opposition des plus vives. Le succès de ses «Lettres sur Paris», +publiées dans le premier de ces deux journaux, détermina les électeurs +de la Meuse à le choisir pour député en 1820. Il siégea à la Chambre +de 1820 à 1824. Réélu en 1827, il fut, au mois de mars 1830, le +principal rédacteur de l'adresse des 221. Le gouvernement de Juillet +le nomma pair de France, le 7 novembre 1839. À l'égal du gouvernement +et des hommes de la Restauration, M. Étienne haïssait les romantiques; +l'Académie lui joua le mauvais tour de lui donner pour successeur le +comte Alfred de Vigny.—La <span class="italic">Minerve française</span>, dont Étienne était le +principal rédacteur, avait été fondée en février 1818, neuf mois avant +le <span class="italic">Conservateur</span>; elle paraissait une fois par semaine, mais à des +jours indéterminés, ce qui lui permettait, n'ayant pas d'une manière +absolue la forme périodique, d'échapper à la censure. Les +collaborateurs d'Étienne à la <span class="italic">Minerve</span> étaient Benjamin Constant, +Évariste Dumoulin, Aignan, Jay, Jouy, Lacretelle aîné et Tissot.<a href="#footnotetag104"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a> +<strong>Note 105:</strong> <span class="italic">Le Conservateur</span> commença de paraître au mois +d'octobre 1818.—Voir l'<span class="italic">Appendice</span> n<sup>o</sup> III: <span class="italic">Le Conservateur</span>.<a href="#footnotetag105"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a> +<strong>Note 106:</strong> Eugène-François-Auguste d'Armand, baron de <span class="italic">Vitrolles</span> +(1774-1854). Il s'enrôla à 17 ans dans l'armée des princes, fut rayé +de la liste des émigrés sous le Consulat, et fut nommé sous l'Empire +maire de Vitrolles, conseiller général des Hautes-Alpes et inspecteur +des bergeries impériales. Napoléon le créa baron le 15 juin 1812. Lié +avec le duc de Dalberg et avec Talleyrand, il s'associa aux vues de ce +dernier en 1814, se rendit auprès des alliés et plaida avec autant de +chaleur que d'habileté la cause des Bourbons. Pendant les Cent-Jours, +il essaya de soulever le Midi, fut arrêté et enfermé à Vincennes, puis +à l'Abbaye. Membre de la Chambre de 1815, il siégea parmi les +<span class="italic">ultras</span>, et, après l'ordonnance du 5 septembre 1816, devint l'un des +agents les plus actifs de la politique personnelle de <span class="smcap">Monsieur</span>. +Charles X le nomma ministre plénipotentiaire à Florence (décembre +1827) et pair de France (janvier 1828). La chute de la branche aînée +le rendit à la vie privée. Compromis un instant dans la tentative de +la duchesse de Berry en Vendée (1832), il fut arrêté lors du pillage +de l'archevêché, et relâché presque aussitôt. Ses <span class="italic">Mémoires</span>, publiés +en 1885, sont du plus vif intérêt.<a href="#footnotetag106"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a> +<strong>Note 107:</strong> Marie-Barthélemy, vicomte de <span class="italic">Castalbajac</span> (1776-1868). +Il émigra en 1790 et servit dans l'armée de Condé. Rentré en France +avec les Bourbons, il fut élu par le collège de département du Gers à +la Chambre de 1815, où il se signala par l'exaltation de son +royalisme. De 1819 à 1827, il fut député de la Haute-Garonne. +L'ordonnance du 5 novembre 1827 le nomma pair de France, nomination +qui ne fut pas ratifiée par le gouvernement de Juillet. À partir de +1830, M. de Castalbajac se retira complètement de la vie politique.<a href="#footnotetag107"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a> +<strong>Note 108:</strong> César-Guillaume, duc de <span class="italic">La Luzerne</span> (1738-1821). Agent +général du clergé en 1765, évêque de Langres en 1770, membre de +l'Assemblée des notables en 1787, il fut élu député du clergé aux +États-Généraux par le bailliage de Langres. Il donna sa démission le 2 +décembre 1789, émigra en Italie et se fixa à Venise. Là, en visitant +et en soignant les prisonniers de guerre français dans les hôpitaux, +il contracta le typhus et faillit en mourir. Rentré en France en 1800, +il donna, au concordat, sa démission d'évêque de Langres et se +consacra à l'étude et à la retraite. À la première Restauration, Louis +XVIII le nomma pair de France (4 juin 1814), et lui restitua son titre +de duc et son évêché. Il obtint le chapeau de cardinal le 28 juillet +1817. Il a composé un grand nombre d'ouvrages dont voici les +principaux: <span class="italic">Considérations sur divers points de la morale chrétienne</span> +(1795); <span class="italic">Dissertations sur la vérité de la religion</span> (1802); +<span class="italic">Explication des Évangiles</span> (1807).<a href="#footnotetag108"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a> +<strong>Note 109:</strong> <span class="italic">Réflexions sur l'état intérieur de la France</span> (22 +octobre 1818).—<span class="italic">Le Conservateur</span>, tome I, p. 113.<a href="#footnotetag109"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a> +<strong>Note 110:</strong> Ci-devant marquis, ex-député des Bouches-du-Rhône à +l'Assemblée législative. Il siégea comme juré au Tribunal +révolutionnaire dans le procès de la Reine et dans la procès des +Girondins.<a href="#footnotetag110"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a> +<strong>Note 111:</strong> <span class="italic">Le Conservateur</span>, tome I, p. 466.<a href="#footnotetag111"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a> +<strong>Note 112:</strong> Anne-Victor-Denis Hubault, marquis <span class="italic">de Vibraye</span> +(1766-1843) était officier de cavalerie au moment de la Révolution. Il +émigra en 1791, rentra en 1814 et devint alors colonel et aide de camp +de Monsieur, plus tard Charles X. Nommé pair de France le 17 août +1815, le même jour que Chateaubriand, il fut promu maréchal de camp le +1<sup>er</sup> octobre 1823, et quitta la Chambre haute à la Révolution de 1830, +pour ne pas prêter serment au nouveau régime.<a href="#footnotetag112"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a> +<strong>Note 113:</strong> Alexandre, comte de <span class="italic">Girardin</span> (1776-1855), fils de +René-Louis de Girardin, l'hôte et l'ami de J.-J. Rousseau. Il fit avec +distinction les campagnes de l'Empire; colonel en 1806, général de +brigade en 1811, il fut fait général de division pendant la campagne +de France (1814). Louis XVIII le nomma premier veneur, fonctions qu'il +conserva jusqu'en 1830. Il est le père de M. Émile de Girardin, le +célèbre rédacteur de <span class="italic">la Presse</span>, par qui furent publiés, pour la +première fois, les <span class="italic">Mémoires d'Outre-Tombe</span>.<a href="#footnotetag113"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a> +<strong>Note 114:</strong> <span class="italic">Le Conservateur</span>, tome VI, p. 382. L'article est de +Chateaubriand.<a href="#footnotetag114"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a> +<strong>Note 115:</strong> <span class="italic">Athalie</span> acte I scène I.<a href="#footnotetag115"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a> +<strong>Note 116:</strong> Article de Chateaubriand, daté du 3 mars 1820. <span class="italic">Le +Conservateur</span>, tome VI, p. 471.<a href="#footnotetag116"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a> +<strong>Note 117:</strong> Lorsque le nonce vint féliciter le roi au nom du corps +diplomatique, il prononça la phrase suivante en montrant le duc de +Bordeaux: «Voici le plus grand bienfait que la Providence la plus +favorable a daigné accorder à la tendresse de Votre Majesté. Cet +enfant de souvenirs et de regrets est aussi l'<span class="italic">enfant de l'Europe</span>. Il +est le présage et le garant de la paix et du repos qui doivent suivre +tant d'agitations».<a href="#footnotetag117"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a> +<strong>Note 118:</strong></p> + +<p class="poem"> + Il est né, <span class="italic">l'enfant du miracle</span>!<br> + Héritier du sang d'un martyr,<br> + Il est né d'un tardif oracle,<br> + Il est né d'un dernier soupir!<br> + Aux accents du bronze qui tonne<br> + La France s'éveille et s'étonne<br> + Du fruit que la mort a porté!<br> + Jeux du sort! merveilles divines!<br> + Ainsi fleurit sur des ruines<br> + Un lis que l'orage a planté.</p> + +<p>(<span class="italic">La Naissance du duc de Bordeaux</span>, par Alphonse de Lamartine.)<a href="#footnotetag118"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a> +<strong>Note 119:</strong> «Aniche, synonyme gascon d'Annette et diminutif d'Anne. +Aniche était fort belle, et s'était fait connaître sous l'Empire par +l'ardeur de son royalisme. Je l'ai admirée à Bordeaux, en 1815, louant +des chaises à tous les promeneurs des allées de Tourny: elle n'avait +pas d'autre fortune». Marcellus, <span class="italic">Chateaubriand et son temps</span>, p. +248.<a href="#footnotetag119"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a> +<strong>Note 120:</strong> M. Decazes avait donné sa démission le 17 février. Le +<span class="italic">Moniteur</span> du 21 février publia trois ordonnances, signées la veille. +La première acceptait la démission de M. Decazes; la seconde nommait +M. le duc de Richelieu président du conseil, en laissant l'ancien +ministère debout; la troisième conférait à M. Decazes le titre de duc +et de ministre d'État.<a href="#footnotetag120"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a> +<strong>Note 121:</strong> Il y a la une erreur de plume. Le ministre des affaires +étrangères, en février 1820, était <span class="italic">M. Pasquier</span>. M. Molé n'a eu, sous +la Restauration, que le portefeuille de la marine, et cela à une autre +époque, du 12 septembre 1817 au 28 décembre 1818.<a href="#footnotetag121"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a> +<strong>Note 122:</strong> L'ordonnance nommant le duc Decazes à l'ambassade de +Londres est du 20 février 1820. Il la conserva jusqu'au 9 janvier +1822.<a href="#footnotetag122"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a> +<strong>Note 123:</strong> Sœur du duc de Richelieu. Elle était très liée avec +Chateaubriand.<a href="#footnotetag123"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a> +<strong>Note 124:</strong> Le 20 décembre 1820.<a href="#footnotetag124"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a> +<strong>Note 125:</strong> M. de Barante avait donné sa démission de directeur +général des contributions indirectes, poste auquel était attribué, à +cette époque, un traitement de cent mille francs. (Voir les <span class="italic">Souvenirs +du baron de Barante</span>, t. II. p. 455.)<a href="#footnotetag125"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a> +<strong>Note 126:</strong> Le mercredi 20 décembre 1820.<a href="#footnotetag126"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a> +<strong>Note 127:</strong> Chateaubriand venait d'être nommé envoyé extraordinaire +et ministre plénipotentiaire près la cour de Berlin. <span class="italic">Moniteur</span> du 30 +novembre 1820.<a href="#footnotetag127"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a> +<strong>Note 128:</strong> M. de Corbière eut la présidence de l'instruction +publique avec l'entrée au Conseil. M. de Villèle entrait également +comme ministre secrétaire d'État sans portefeuille. Ce dernier mit une +condition à son acceptation: c'est qu'il resterait dans son logement +et ne recevrait ni indemnité ni traitement. Et jusqu'à la fin, il fera +preuve du même désintéressement. Nommé ministre des Finances, en +décembre 1821, il avait droit à une somme de 25,000 francs pour frais +d'installation: il la refusa. Louis XVIII l'éleva, le 7 septembre +1822, à la dignité de président du Conseil. Un supplément de 50,000 +francs de traitement annuel était attaché à ces fonctions: il le +refusa. Lorsqu'il sortit du ministère, en 1828, Charles X exigea de +lui qu'il acceptât la pension de ministre d'État; cette pension fut +inscrite au grand-livre. Il s'empressa d'y renoncer aussitôt après la +Révolution de 1830. Il lui suffisait d'avoir relevé la fortune +publique, d'avoir fondé sur des bases indestructibles le crédit de la +France, d'avoir donné à notre pays les meilleures finances qu'il ait +jamais eues. Pendant ce temps, les auteurs de <span class="italic">la Villéliade</span> le +représentaient sous les traits d'un <span class="italic">Sardanapale mangeant la France +dans de riches banquets</span>, sous la figure d'un <span class="italic">Minotaure</span></p> + +<p class="poem"> + Dont la dent terrible dévore<br> + Et notre fortune et nos lois.<a href="#footnotetag128"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a> +<strong>Note 129:</strong> Ce livre a été écrit en 1839 et revu en décembre 1846.<a href="#footnotetag129"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a> +<strong>Note 130:</strong> Après avoir fait jurer aux Lacédémoniens de ne rien +changer pendant son absence aux lois qu'il leur avait données, +Lycurgue partit pour un long voyage... et ne revint jamais.<a href="#footnotetag130"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a> +<strong>Note 131:</strong> M. de Marcellus (<span class="italic">Chateaubriand et son temps</span>, p. 251) +nous a conservé le nom du courrier qui précédait ainsi sur les grandes +routes le nouvel ambassadeur. «C'était, dit-il, le pauvre Valentin, à +qui je n'ai jamais connu d'autre nom, le plus dévoué des nombreux +serviteurs que l'antichambre réunissait plus tard à Londres, sous mon +autorité de <span class="italic">ménagère</span>, titre que parfois en riant me donnait +l'ambassadeur. Il est la seule chose, à lui appartenant, que M. de +Chateaubriand ait laissée à son départ au ministère des Affaires +étrangères, après en avoir fait un garçon de bureau. Le Varsovien +était en effet grand mangeur, comme le dit son maître; mais il était +grand buveur aussi».<a href="#footnotetag131"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a> +<strong>Note 132:</strong> Chateaubriand écrivait de Mayence à la duchesse de +Duras, le 6 janvier 1821:</p> + +<p>«Je suis arrêté ici par le Rhin qui n'est ni gelé ni dégelé; je suis +allé le voir ce matin; c'était la vieille Germanie dans toute sa +beauté. Quand je serai sur l'autre bord, j'aurai vraisemblablement +passé le fleuve d'oubli. Savez-vous ce que j'ai fait en route? J'ai +relu les lettres de Mirabeau sur Berlin. J'ai été frappé d'une chose, +c'est de la légèreté, de l'incapacité de ce gouvernement, qui voyait +la correspondance d'un pareil homme, et qui ne devinait pas ce qu'il +était. Tout Mirabeau, et Mirabeau très supérieur, est dans cette +correspondance diplomatique; l'avenir de l'Europe y est à chaque +ligne. Eh bien! cet homme qui, deux ans après, devait renverser la +France, s'humilie, demande qu'on lui donne un petit titre +diplomatique, et qu'on ne l'emploie pas dans une mission honteuse et +non avouée. Il pense qu'on ne peut pas garder un imbécile +d'ambassadeur qu'on avait à Berlin; mais il ne porte pas ses vues si +haut; le moindre poste lui suffirait. Il s'abaisse jusqu'à proposer +d'aller, déguisé en marchand, étudier les frontières orientales de +l'Autriche! Cela fait mal à lire; mais aussi cela m'a fait faire de +tristes réflexions. Quand ma correspondance vaudrait celle de +Mirabeau, me connaîtra-t-on mieux? J'ai prédit cinq ans l'avenir de la +France, ne m'a-t-on pas tout nié jusqu'au dernier moment? Mais +Mirabeau, si outrageusement méconnu, s'est vengé, et je ne me vengerai +pas. Au reste, je vois ici des traces de cette vengeance: une ville à +moitié écrasée par les bombes, des figures sur des tombeaux, des +effigies de saints mutilés par les sabres de l'égalité, la mort et la +vie profanées par cette révolution dont les soldats n'étaient un +moment vaincus à Mayence que pour aller exterminer les Vendéens. +Allons! demeurons incorrigibles! Recommençons! on recommencera!—Je +voudrais savoir assez d'allemand pour offrir à <span class="italic">lady Clara</span> l'hommage +de mon respect».<a href="#footnotetag132"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a> +<strong>Note 133:</strong> Mayence est la patrie de Guttemberg, qui fit dans cette +ville les premiers essais de l'art de l'<span class="italic">imprimerie</span> en 1438 ou 1440.<a href="#footnotetag133"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a> +<strong>Note 134:</strong> Celle du 6 septembre 1631 gagnée par Gustave-Adolphe, +et celle du 19 octobre 1813 perdue par Napoléon.<a href="#footnotetag134"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a> +<strong>Note 135:</strong> Sur M. de Caux et M. de Cussy, voir, au tome I, la note +1 de la page 173.—Maurice-Adolphe-Charles, vicomte de Flavigny +(1799-1813). Après avoir rempli auprès du prince de Polignac les +fonctions de secrétaire, il servit la monarchie de Juillet et entra à +la Chambre des pairs le 25 décembre 1841. Représentant +d'Indre-et-Loire à l'Assemblée législative de 1849 et membre de la +droite monarchiste, il se rallia, après le coup d'État du 2 décembre, +au gouvernement de Louis-Napoléon. Député au Corps législatif de 1852 +à 1863, il se prononça avec énergie en faveur du pouvoir temporel du +pape, ce qui lui valut de perdre la qualité de candidat officiel et de +n'être pas réélu lors du renouvellement du 1<sup>er</sup> juin 1863.<a href="#footnotetag135"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a> +<strong>Note 136:</strong> Frédéric-Guillaume III, né le 3 août 1770, veuf de la +reine Louise, morte le 19 juillet 1810. Il était monté sur le trône le +16 novembre 1797. Il eut pour successeur, en 1840, Frédéric-Guillaume +IV, son fils. Un autre de ses fils a été l'empereur Guillaume I<sup>er</sup>.<a href="#footnotetag136"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a> +<strong>Note 137:</strong> Ernest-Auguste, duc de <span class="italic">Cumberland</span>, cinquième fils du +roi d'Angleterre George III, né en 1771, mort en 1851, était le +troisième des princes de la maison de Hanovre qui ait porté ce titre. +Il avait épousé en 1815 la princesse Frédérique-Caroline-Sophie de +Mecklembourg-Strélitz, née le 2 mars 1778, veuve en premières noces du +prince Louis de Prusse et divorcée d'avec son second mari, prince de +Salms-Braunfels. Elle s'était d'abord fiancée au duc de Cambridge, +septième fils de George III, puis avait rompu avec lui pour épouser le +duc de Cumberland. En 1837, le duc Ernest-Auguste a été appelé au +trône de Hanovre, la loi salique en vigueur dans ce pays empêchant la +reine Victoria de réunir les deux couronnes sur sa tête, comme ses +prédécesseurs.<a href="#footnotetag137"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a> +<strong>Note 138:</strong> Frédéric-Guillaume-Charles, frère du roi, né le 3 +juillet 1783, marié le 12 janvier 1804 à Amélie-Marianne de +Hesse-Hombourg.<a href="#footnotetag138"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a> +<strong>Note 139:</strong> Fils du prince Ferdinand de Prusse et neveu du grand +Frédéric. Il avait été fait prisonnier, le 10 octobre 1806, au combat +de Saalfeld, où son frère aîné le prince Louis avait été tué.<a href="#footnotetag139"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a> +<strong>Note 140:</strong> Jean-Pierre-Frédéric Ancillon (1766-1837), historien et +homme d'État prussien, descendant de parents français émigrés à la +suite de la révocation de l'édit de Nantes. Il avait publié en 1803 un +<span class="italic">Tableau des révolutions du système politique de l'Europe</span>, qui lui +fit prendre rang parmi les meilleurs historiens de l'époque. En 1806, +il fut chargé par Guillaume III de l'éducation du prince royal, et en +1814 il vint à Paris avec son élève. Il devint en 1831 ministre des +Affaires étrangères.<a href="#footnotetag140"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a> +<strong>Note 141:</strong> Frédéric-Guillaume, né le 15 octobre 1795. Il succéda à +son père en 1840, sous le nom de Frédéric-Guillaume IV et mourut le +1<sup>er</sup> janvier 1861.<a href="#footnotetag141"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a> +<strong>Note 142:</strong> Le comte David <span class="italic">d'Alopeus</span> (1769-1831). Après avoir été +ministre de Russie à la cour de Suède, puis à la cour de Wurtemberg, +il devint, en 1813, commissaire général des armées alliées, et fut +alors fixé par ses fonctions au quartier général des souverains +confédérés. Sa femme, qui l'y accompagnait, se fit autant remarquer +par sa beauté que par les grâces de son esprit. En 1815, le comte +d'Alopeus fut gouverneur de la Lorraine, pour la Russie, et fit preuve +dans ce nouveau poste de la plus louable modération. Nommé peu de +temps après ministre plénipotentiaire de Russie à la cour de Berlin, +il resta dans cette ville jusqu'à sa mort, arrivée le 13 juin +1831.—Sa fille, M<sup>lle</sup> Alexandrine d'Alopeus, épousa Albert de la +Ferronnays, l'un des fils du comte de la Ferronnays, l'ami de +Chateaubriand. Elle est l'héroïne du <span class="italic">Récit d'une sœur</span>, de Mme +Augustus <span lang="en">Craven</span>.<a href="#footnotetag142"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a> +<strong>Note 143:</strong> Sophie-Wilhelmine, margravine de <span class="italic">Bayreuth</span> +(1709-1758), fille du roi de Prusse Frédéric-Guillaume I<sup>er</sup> et +sœur du grand Frédéric. Elle épousa en 1731 l'héritier du +margraviat de Bayreuth. Voltaire a écrit une <span class="italic">Ode sur sa mort</span>. Elle a +laissé des Mémoires qui vont de 1706 à 1742 et qui renferment les plus +intéressants détails sur l'intérieur de la cour de Prusse. La +<span class="italic">Correspondance</span> de cette princesse <span class="italic">avec Frédéric II</span> a été imprimé +dans les <span class="italic">Œuvres</span> de ce dernier (tome XXVII).<a href="#footnotetag143"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a> +<strong>Note 144:</strong> Wilhelmine <span class="italic">Enke</span>, femme <span class="italic">Rietz</span>, comtesse de +<span class="italic">Lichtenau</span> (1754-1820). Fille d'un musicien de la chapelle royale de +Prusse, elle devint à seize ans la maîtresse du prince royal, fils du +grand Frédéric, qui lui fit épouser un de ses valets de chambre nommé +Rietz, et qui, devenu roi en 1786 sous le nom de Frédéric-Guillaume +II, la revêtit du titre de comtesse de Lichtenau. Elle a écrit des +<span class="italic">Mémoires</span>, qui ont été traduits en français (1809).<a href="#footnotetag144"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a> +<strong>Note 145:</strong> Le prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric, né +en 1726. Il contribua puissamment aux succès de son frère pendant la +guerre de Sept ans. Ami de la France, et surtout de ses philosophes, +dont il partageait, comme son frère, les idées anti-chrétiennes, il +était venu à Paris en 1788 pour y passer la fin de sa vie; mais la +Révolution le força de s'éloigner. Il mourut à son château de +Rheinsberg en 1802.<a href="#footnotetag145"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a> +<strong>Note 146:</strong> <span class="italic">Histoire secrète de la cour de Berlin</span>, par Mirabeau.<a href="#footnotetag146"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a> +<strong>Note 147:</strong> Charles-<span class="italic">Guillaume</span>, baron de <span class="italic">Humboldt</span> (1767-1835). +Il fut successivement ministre ou ambassadeur en Espagne, à Rome, à +Vienne, en Angleterre. Il prit part, comme plénipotentiaire de la +Prusse, aux congrès de Châtillon, de Vienne, d'Aix-la-Chapelle, et fut +l'un des signataires de la paix de Paris en 1814. Son principal +ouvrage, comme philologue, est un traité <span class="italic">sur la Langue kawi dans +l'île de Java</span>. Ses <span class="italic">Essais esthétiques</span> sont considérés comme un des +chefs-d'œuvre de la critique allemande.<a href="#footnotetag147"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a> +<strong>Note 148:</strong> Frédéric-Henri-<span class="italic">Alexandre</span>, baron de <span class="italic">Humboldt</span> +(1769-1859), auteur du <span class="italic">Cosmos, essai d'une description physique du +monde</span>, l'une des plus grandes œuvres de ce siècle.<a href="#footnotetag148"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a> +<strong>Note 149:</strong> Louis-Charles-Adélaïde, dit Adelbert de <span class="italic">Chamisso de +Boncourt</span> (1781-1831), poète, romancier et savant allemand, né en +Champagne, au château de Boncourt, d'une famille noble et originaire +de Lorraine. Ses parents émigrèrent dès 1790 et l'emmenèrent en +Allemagne. À quinze ans, il devint page de la reine de Prusse. À +dix-sept ans, il entra au service, et il était lieutenant en 1801. Il +revint en France après la paix de Tilsitt (1807), mais retourna en +Allemagne en 1811. On lui doit deux volumes de poésies et une +traduction en vers des chansons de Béranger. Comme romancier, il a +acquis une célébrité européenne par l'<span class="italic">Histoire merveilleuse de Pierre +Schlemihl</span> (1814). C'est l'histoire humoristique d'un homme qui a +perdu son ombre. On a traduit dans presque toutes les langues cet +«inimitable caprice», comme l'appelle M. N. Martin, qui l'a traduit en +français (1838). «C'est à un Français, à Chamisso, dit le traducteur, +que cette fantastique Allemagne, qui prétend avoir seule bien compris +et cultivé le romantisme, doit le chef-d'œuvre de sa poésie +romantique.» Chamisso est également l'auteur de nombreux travaux +scientifiques, parmi lesquels il faut citer son <span class="italic">Tableau des plantes +les plus utiles et les plus nuisibles du Nord de l'Allemagne</span>;—ses +<span class="italic">Observations recueillies pendant le voyage de découvertes de +Kotzebue</span>, et son <span class="italic">Voyage autour du monde</span>.<a href="#footnotetag149"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a> +<strong>Note 150:</strong> Napoléon-Vendée.<a href="#footnotetag150"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a> +<strong>Note 151:</strong> Le 10 août 1792, les deux frères aînés de Chamisso, +Hippolyte et Charles, se trouvaient auprès de Louis XVI. Charles, +blessé en défendant le roi, fut sauvé par un homme du peuple; peu de +temps après, il reçut une épée qu'avait portée l'infortuné monarque, +et un billet ainsi conçu: «Je recommande à mon frère M. de Chamisso, +un de mes fidèles serviteurs; il a plusieurs fois exposé sa vie pour +moi. <span class="italic">LOUIS</span>.»—Notice sur <span class="italic">Chamisso</span>, par Jean-Jacques Ampère +(<span class="italic">Littératures et Voyages</span>, p. 227).<a href="#footnotetag151"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a> +<strong>Note 152:</strong> Chamisso avait fait partie, de 1815 à 1818, de +l'expédition d'exploration dans les mers du Nord, entreprise par Otto +Kotzebue, sous les auspices du chancelier russe Romanzof. Un gracieux +souvenir de la France l'attendait au Kamtchatka. «Je vis, dit-il, pour +la première fois un portrait que j'ai souvent retrouvé depuis sur des +vaisseaux américains, et que leur commerce a répandu sur les côtes et +dans les îles de l'Océan Pacifique, le portrait de M<sup>me</sup> Récamier, +cette aimable amie de M<sup>me</sup> de Staël, auprès de laquelle j'avais eu +le bonheur de vivre longtemps. Il était peint sur verre par une main +chinoise assez délicate.»<a href="#footnotetag152"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a> +<strong>Note 153:</strong> Amélie-Marianne de Hesse-Hombourg, femme du prince +Guillaume et belle-sœur du roi.<a href="#footnotetag153"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a> +<strong>Note 154:</strong> Au lendemain de cette représentation, Chateaubriand +écrivait à Mme de Duras: «J'ai été voir jouer la <span class="italic">Jeanne d'Arc</span> de +Schiller. C'est un mélodrame, mais un mélodrame superbe. La cérémonie +du sacre est admirable. Quand j'ai vu la cathédrale de Reims et que +j'ai entendu le chant religieux, au moment de la consécration de +Charles VII, j'ai pleuré sans comprendre un mot de ce qu'on disait. +Quel peuple que ce peuple français! Comme il occupe les autres +peuples! Et quelle honte de ne plus retrouver de La Hire que sur les +théâtres étrangers! Schiller chante Jeanne et Voltaire la déshonore.»<a href="#footnotetag154"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a> +<strong>Note 155:</strong> Gaspard <span class="italic">Spontini</span> (1778-1854), auteur des opéras de +<span class="italic">la Vestale</span> (1807) et de <span class="italic">Fernand Cortez</span> (1809). Il était depuis +1820 directeur de l'Opéra de Berlin. Après la mort de son protecteur +Frédéric-Guillaume III, il revint à Paris, où il avait été élu à +l'unanimité membre de l'Académie des beaux-arts dès 1839.<a href="#footnotetag155"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a> +<strong>Note 156:</strong> Sébastien <span class="italic">Érard</span>, facteur de pianos (1752-1831). Il +perfectionna le piano, l'orgue et la harpe, construisit les premiers +pianos <span class="italic">à queue</span> (1796) et <span class="italic">à double échappement</span> (1823); inventa les +<span class="italic">harpes à fourchette</span> (1789) et le mécanisme <span class="italic">à double mouvement</span> pour +harpe (1810). Il réussit à rendre expressif le jeu de l'orgue au moyen +de la seule pression du doigt (1827).<a href="#footnotetag156"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a> +<strong>Note 157:</strong> Charles de Lameth, l'un des principaux membres du côté +gauche à la Constituante, s'était couvert de ridicule, au mois de mars +1790, en dirigeant, comme membre du comité de surveillance, une +expédition nocturne contre le couvent des Annonciades de Pontoise, +pour y rechercher M. de Barentin, frère de l'abbesse. Le marquis de +Bonnay, prédécesseur de Chateaubriand à Berlin, avait composé à cette +occasion un poème héroï-comique, des plus spirituels, <span class="italic">la Prise des +Annonciades</span>.<a href="#footnotetag157"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a> +<strong>Note 158:</strong> Charles-Auguste, prince de <span class="italic">Hardenberg</span> (1750-1822). +Ministre des Affaires étrangères depuis 1806, il fut nommé en 1810 +chancelier d'État, et signa en 1814 la paix de Paris. Il assista comme +plénipotentiaire aux Congrès d'Aix-la-Chapelle, de Carlsbad, de Vienne +et de Vérone. Le roi de Prusse l'avait créé prince en 1814.<a href="#footnotetag158"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a> +<strong>Note 159:</strong> David-Frédéric <span class="italic">Koreff</span> (1783-1851), célèbre médecin +allemand. Il était né à Breslau. Il fut pendant quelque temps le +secrétaire du prince de Hardenberg, qui l'avait en particulière +amitié. Il mourut à Paris, où il avait fini par se fixer, et où il +n'était pas moins connu par son esprit original que par son +inépuisable charité.<a href="#footnotetag159"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a> +<strong>Note 160:</strong> Hyacinthe <span class="italic">Pilorge</span>, secrétaire de Chateaubriand.<a href="#footnotetag160"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a> +<strong>Note 161:</strong> Charles-Louis <span class="italic">Sand</span> (1795-1819) étudiant de +l'Université d'Iéna, qui, le 23 mars 1819, à Manheim, avait assassiné +le célèbre écrivain Auguste de Kotzebue, qu'il regardait comme le +suppôt de l'absolutisme. Le capitaine Otto de Kotzebue, que nous avons +vu tout à l'heure diriger l'expédition dans les mers du Nord, dont fit +partie Chamisso, était le fils d'Auguste de Kotzebue.<a href="#footnotetag161"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a> +<strong>Note 162:</strong> Le fils de la duchesse de Cumberland, né en 1819, +devint roi de Hanovre, en 1851, sous le nom de George V. Ayant pris +parti contre la Prusse, dans la guerre de cet état contre l'Autriche, +et ayant été battu, il fut déposé, et son royaume annexé à la Prusse +(1866). Son fils porte aujourd'hui en Angleterre le titre de duc de +Cumberland. Il a épousé la princesse Thyra de Danemark, sœur de la +princesse de Galles.<a href="#footnotetag162"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a> +<strong>Note 163:</strong> 19 avril 1821. Chateaubriand était parti pour Paris, +afin d'assister au baptême du duc de Bordeaux.<a href="#footnotetag163"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a> +<strong>Note 164:</strong> Le couronnement de George IV, roi d'Angleterre, eut +lieu le 19 juillet 1821. La reine Louise de Prusse était morte le 19 +juillet 1810.<a href="#footnotetag164"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a> +<strong>Note 165:</strong> La reine de Hanovre mourut au mois de juillet 1841.<a href="#footnotetag165"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a> +<strong>Note 166:</strong> Le 14 décembre 1822, MM. de Villèle et Corbière étaient +devenus, le premier, ministre des finances, et le second, ministre de +l'intérieur.<a href="#footnotetag166"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a> +<strong>Note 167:</strong> Le 2 juillet 1820, une révolution militaire avait +éclaté à Naples. Les <span class="italic">carbonari</span>, vaste association secrète qui +couvrait de son réseau une grande partie de l'Italie, avaient gagné +l'armée. Le général Pepe avait obligé le roi des Deux-Siciles, +Ferdinand I<sup>er</sup>, à proclamer une constitution calquée sur celle que les +révolutionnaires venaient d'établir en Espagne. Les Autrichiens +entrèrent à Naples le 23 mars 1821. Les principaux auteurs du +mouvement cherchèrent un refuge sur des vaisseaux étrangers. Le +parlement se sépara, et la <span class="italic">vente suprême</span> des carbonari prononça +elle-même sa dissolution. Ferdinand, qui avait dû quitter sa capitale +le 10 décembre 1820, y rentra le 15 mai 1821.<a href="#footnotetag167"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a> +<strong>Note 168:</strong> Jean VI, empereur du Brésil et roi de Portugal +(1767-1826). Fils de Pierre III et de la reine Marie, il fut nommé +régent du royaume de Portugal, en 1792, lorsque sa mère tomba en +démence. Attaqué en 1807 par les armées françaises, il se retira avec +la famille royale au Brésil, colonie portugaise, et y prit le titre +d'empereur. Proclamé roi du Portugal en 1816, à la mort de sa mère, il +ne quitta pas cependant Rio-de-Janeiro, et ce fut seulement en 1821 +qu'il revint à Lisbonne. Il se vit contraint à son arrivée de +sanctionner une constitution proposée par les Cortès; mais il l'abolit +deux ans après. Pendant qu'il était en Portugal, le Brésil se déclara +indépendant, et ne lui laissa que le vain titre d'empereur. Il laissa +en mourant deux fils, don Pedro (Pierre IV) et don Miguel, célèbres +par leur inimitié.<a href="#footnotetag168"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a> +<strong>Note 169:</strong> Au moment où la révolution de Naples expirait, des +troubles avaient éclaté dans le Piémont. Le 10 mars 1821, la garnison +d'Alexandrie s'était soulevée, aux cris de: Vive le Roi! Vive la +constitution d'Espagne! À bas l'Autriche! Turin, Pignerol, Ivrée +avaient suivi le mouvement. Les conjurés avaient gagné le colonel +Saint-Marsan, fils du ministre des Affaires étrangères, et comptaient +sur le cousin du roi, le jeune prince de Carignan,—le futur +Charles-Albert. Le 13 mars, le roi Victor-Emmanuel I abdiqua en faveur +de son frère Charles-Félix, et, en l'absence de ce dernier, qui se +trouvait alors auprès du duc de Modène, son beau-père, il donna la +régence au prince de Carignan. Celui-ci proclama aussitôt la +constitution des <span class="italic">Cortès</span> d'Espagne, et institua une junte provisoire; +mais, au bout de peu de jours, le 21 mars, il fut forcé de se retirer +devant l'intervention autrichienne. Les conjurés d'Alexandrie et les +<span class="italic">fédérés</span> italiens furent dispersés à Novare par le général Latour. +L'armée victorieuse entra le 10 avril à Turin. Victor-Emmanuel +maintint son abdication, et Charles-Félix rétablit l'ancien +gouvernement.<a href="#footnotetag169"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a> +<strong>Note 170:</strong> Il donnait des conseils hardis qu'on n'écoutait pas à +Versailles. <span class="smcap">Ch</span>.<a href="#footnotetag170"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a> +<strong>Note 171:</strong> On lit dans le <span class="italic">Moniteur</span> du 29 avril 1821: «<span class="italic">Paris, 28 +avril</span>. M. le vicomte de Chateaubriand, ministre plénipotentiaire de +France à Berlin, est arrivé avant-hier à Paris.»<a href="#footnotetag171"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a> +<strong>Note 172:</strong> Le baptême du duc de Bordeaux eut lieu à Notre-Dame, +avec une grande solennité, le 1<sup>er</sup> mai 1821. Chateaubriand fut +rétabli sur la liste des ministres d'État, MM. de Blacas et de +Montesquiou furent créés ducs; de nombreuses promotions furent faites +dans l'ordre militaire et dans l'ordre civil. Il y eut une magnifique +revue au Champ-de-Mars et une fête splendide à l'Hôtel de Ville. Les +députés des trente-neuf bonnes villes de France y furent invités. La +ville de Paris dota seize jeunes filles; d'immenses secours furent +prodigués aux pauvres.<a href="#footnotetag172"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a> +<strong>Note 173:</strong> Le 7 juillet 1821, à l'occasion de la demande de la +prolongation de la censure jusqu'à la fin de la session suivante, +proposition déposée par le ministère, la Chambre des députés avait +voté un amendement qui limitait la durée de la censure aux trois +premiers mois de la session prochaine. La plus grande partie de la +droite avait voté pour cet amendement. Louis XVIII ne cacha pas le vif +mécontentement qu'il en éprouvait. «Ce déplaisir manifesté par le roi, +dit Alfred Nettement (<span class="italic">Histoire de la Restauration</span>, tome V, p. 621), +achevait de rendre très difficile la position de MM. de Villèle et de +Corbière dans le Conseil et dans la Chambre. C'étaient les voix de +leurs amis, ils ne pouvaient se le dissimuler, qui avaient déterminé +le vote, et dans l'état d'incertitude où étaient les affaires, ils ne +pouvaient les blâmer d'avoir pris des sûretés qu'on ne leur donnait +pas. Après s'être tous deux concertés, ils reconnurent qu'ils ne +pouvaient demeurer plus longtemps dans les conditions où il étaient +placés sans amoindrir leur position comme membres du cabinet et comme +hommes du parlement. Ils résolurent donc de poser catégoriquement la +question au duc de Richelieu, préférant se retirer du Conseil avec +honneur que d'y rester dans une position équivoque. M. de Corbière eut +avec M. de Serre (Garde des Sceaux dans le cabinet Richelieu) une +conférence qui n'aboutit à rien. M. de Chateaubriand venait d'arriver +de Berlin; il y eut une délibération dans la réunion de la droite; et +l'on convint de deux choses l'une, ou sortir du ministère, ou y entrer +avec trois portefeuilles: deux pour MM. de Villèle et de Corbière; un +troisième, celui de la guerre, pour le duc de Bellune (le maréchal +Victor). M. de Chateaubriand déclara que, si cet arrangement n'était +pas accepté, il donnerait sa démission de l'ambassade de Berlin, et se +retirerait avec MM. de Villèle et de Corbière. La droite, avec le +nombre de voix dont elle disposait dans la Chambre, ne pouvait, selon +lui, se trouver satisfaite à moins.»—Les négociations durèrent +jusqu'au 27 juillet, et se terminèrent par la retraite de MM. de +Villèle et de Corbière. En même temps, Chateaubriand donnait sa +démission d'ambassadeur.<a href="#footnotetag173"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote174" name="footnote174"></a> +<strong>Note 174:</strong> La princesse Frédérique, reine de Hanovre, vient de +succomber après une longue maladie: la mort se trouve toujours dans la +<span class="italic">Note</span> au bout de mon texte! (Note de Paris, juillet 1841.) <span class="smcap">Ch</span>.<a href="#footnotetag174"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote175" name="footnote175"></a> +<strong>Note 175:</strong> Voir l'<span class="italic">Appendice</span> n<sup>o</sup> III: <span class="italic">La mort de Fontanes</span>.<a href="#footnotetag175"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote176" name="footnote176"></a> +<strong>Note 176:</strong> La nomination du cabinet de droite parut au <span class="italic">Moniteur</span> +du 15 décembre 1821. Il était ainsi composé: MM. de +Villèle aux Finances, Corbière à l'Intérieur, le duc de Bellune à la +Guerre, de Clermont-Tonnerre à la Marine, Mathieu de Montmorency aux +Affaires étrangères, de Peyronnet à la Justice, M. de Lauriston, seul +ministre restant, à la maison du Roi.<a href="#footnotetag176"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote177" name="footnote177"></a> +<strong>Note 177:</strong> On lit, dans le <span class="italic">Moniteur</span> du 10 janvier 1822: «<span class="italic">Paris, +9 janvier.</span> Sur la démission donnée par M. le duc Decazes, ambassadeur +de France en Angleterre, le Roi, par ordonnance du 9 janvier, a nommé +M. le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ministre d'État, à +l'ambassade de Londres, et M. le comte de Serre à l'ambassade du +royaume des Deux-Siciles.»<a href="#footnotetag177"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote178" name="footnote178"></a> +<strong>Note 178:</strong> Ce livre a été écrit en 1839.—Il a été revu en +décembre 1846.<a href="#footnotetag178"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote179" name="footnote179"></a> +<strong>Note 179:</strong> À peine arrivé à Londres, il écrivait à la duchesse de +Duras: «J'ai été saisi de tristesse depuis que je suis ici. J'ai revu +les rues que j'ai habitées, <span lang="en">Kensington</span> dont les arbres sont devenus +énormes. L'épreuve est rude. Que de temps écoulé! Ma maudite mémoire +est telle que j'ai reconnu jusqu'à des marques que j'avais vues sur +des bornes. Tout cela était pour moi comme d'hier. J'ai parcouru en +voiture, au milieu de la foule, les allées de <span lang="en">Hyde-Park</span>, où j'errais à +pied en composant <span class="italic">Atala</span> et <span class="italic">René</span>. Étais-je plus heureux? mais au +moins j'avais le temps d'attendre. Je reçois votre longue lettre. J'en +avais grand besoin. Je ne puis soulever le poids que Londres a mis sur +moi. Il me semble que je suis au fond d'un désert et que je ne dois +plus revoir mes amis. Berlin était une merveille.»<a href="#footnotetag179"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote180" name="footnote180"></a> +<strong>Note 180:</strong> Lord <span class="italic">Londonderry</span>, vicomte <span lang="en">Castlereagh</span>, secrétaire +d'État pour les Affaires étrangères. Voir, au tome I, la note 1 de la +page 322.<a href="#footnotetag180"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote181" name="footnote181"></a> +<strong>Note 181:</strong> Le vicomte Mathieu de Montmorency, ministre des +affaires étrangères.<a href="#footnotetag181"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote182" name="footnote182"></a> +<strong>Note 182:</strong> Édouard, duc de <span class="italic" lang="en">Fitz-James</span> (1776-1838) appartenait à +une famille de vieille noblesse qui descendait des Stuarts. Petit-fils +du maréchal de France duc de <span lang="en">Berwick</span>, il émigra en Italie avec les +siens dès le début de la Révolution, servit dans l'armée de Condé en +qualité d'aide-de-camp du duc de Castries, rentra en France en 1801 et +vécut dans la retraite jusqu'à la fin du régime impérial. Nommé pair +de France le 4 juin 1814, il donna sa démission, lorsque fut votée la +loi qui supprimait l'hérédité de la pairie (28 décembre 1831). De 1835 +à sa mort, il fit partie de la Chambre des députés, siégea sur les +bancs de la droite et se fit remarquer par son éloquence, à côté même +de Berryer. «M. le duc de <span lang="en">Fitz-James</span>, dit Cormenin (<span class="italic">Livre des +orateurs</span>, t. I, p. 130), a été le dernier des chevaliers-orateurs. Sa +stature était haute et sa physionomie mobile et spirituelle. Il avait, +à la tribune, les airs, le sans-gêne, le déboutonné d'un grand +seigneur qui parle devant des bourgeois... Son discours était tissu de +mots fins, et quelquefois il était hardi et coloré... C'était une +nature forte et heureusement organisée, à laquelle il n'a manqué, +autrefois que l'occasion, et depuis que la jeunesse. Du reste, grand +dans ses sentiments comme dans son langage; plein de cet honneur qui +est la vie même du gentilhomme, et de ce désintéressement qui +préférait la pauvreté à une bassesse; religieux, mais sans hypocrisie; +fier de son origine, mais préoccupé des droits et des besoins de la +génération nouvelle; jaloux de la dignité de son pays et portant haut +son cœur français.<a href="#footnotetag182"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote183" name="footnote183"></a> +<strong>Note 183:</strong> Le prince Paul Esterhazy, longtemps ambassadeur +d'Autriche à Londres et, ainsi que le prince de Lieven, un des +familiers de George IV, qui aimait à s'entourer d'étrangers.<a href="#footnotetag183"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote184" name="footnote184"></a> +<strong>Note 184:</strong> Voir l'<span class="italic">Appendice</span>, n<sup>o</sup> IV: <span class="italic">Le prétendu Traité de +Vérone.</span><a href="#footnotetag184"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote185" name="footnote185"></a> +<strong>Note 185:</strong> John I<sup>er</sup> comte <span class="italic">Russell</span> (1792-1878). Dès qu'il eut +atteint sa majorité, il entra dans la vie politique en qualité de +député de Tavistock (juillet 1813). Il a fait partie du Parlement +jusqu'à sa mort, c'est-à-dire <span class="italic">pendant soixante-cinq ans</span>: membre de +la Chambre des Communes de 1813 à 1860, et de la Chambre des lords de +1861 à 1878. L'un des principaux orateurs du parti libéral, il a +occupé une place importante dans tous les cabinets <span class="italic">whigs</span> qui se sont +succédé de 1835 à 1865.<a href="#footnotetag185"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote186" name="footnote186"></a> +<strong>Note 186:</strong> John <span class="italic">Scott</span>, comte d'<span class="italic">Eldon</span> (1751-1838). Fils d'un +simple marchand de charbon de <span lang="en">Newcastle-sur-Tyne</span>, il parvint par son +talent aux plus hauts emplois. Successivement conseiller du roi, +attorney général, chef des plaids-communs, il fut élevé en 1790 à la +dignité de pair d'Angleterre et remplit de 1801 à 1827, les fonctions +de lord chancelier. Le <span class="italic">lord chancelier</span> est en même temps le +président de la Chambre des lords, le chef de la justice et le +président d'une cour particulière appelée <span class="italic" lang="en">court of chancery</span>.—Tory +exalté, lord Eldon combattit opiniâtrement l'émancipation des +catholiques.<a href="#footnotetag186"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote187" name="footnote187"></a> +<strong>Note 187:</strong> Chateaubriand a déjà eu occasion de citer lord Holland, +au tome II, page 199.—Henri-Richard Vassall-Fox, troisième baron +Holland (1773-1840) avait à peine un an quand il hérita de la pairie +paternelle. Grand admirateur de la Révolution française et de +Napoléon, il est toujours demeuré fermement attaché au parti whig. En +1797, il avait épousé lady Webster, née Vassall, qu'il avait connue à +Florence, et avec laquelle il avait eu une liaison antérieure. Sir +Godfrey Webster avait obtenu le divorce à son profit, et lord Holland +avait dû lui payer 6,000 livres sterling de dommages et intérêts. Lady +Holland jouissait d'une réputation d'esprit parfaitement méritée, et +Holland House a été pendant de longues armées le rendez-vous de toutes +les notabilités littéraires de l'époque.<a href="#footnotetag187"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote188" name="footnote188"></a> +<strong>Note 188:</strong> «C'étaient, en effet, dit M. de Marcellus +(<span class="italic">Chateaubriand et son temps</span>, p. 267), des chanteuses, actrices, +danseuses même, réunies par M. de Rothschild de Londres dans un but +tout hospitalier. Il connaissait le penchant inné du corps +diplomatique pour les plaisirs auxquels ces dames président; et il +jugea leur société de nature à faire oublier à ses nobles convives la +sévérité et la tristesse d'un séjour israélite.»<a href="#footnotetag188"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote189" name="footnote189"></a> +<strong>Note 189:</strong> Lord Clanwilliam, sous-secrétaire d'État du +<span lang="en">Foreign-Office</span>, était à cette époque le type du dandysme.<a href="#footnotetag189"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote190" name="footnote190"></a> +<strong>Note 190:</strong> Dans toutes les éditions précédentes, on a imprimé +<span class="italic">Dorset</span>, défigurant ainsi le nom du comte d'Orsay, qui fut pendant +plusieurs années, sous la Restauration et sous la monarchie de +Juillet, le roi de la <span class="italic" lang="en">fashion</span>, à Londres comme à +Paris.—Gillion-Gaspard-<span class="italic">Alfred</span> de Grimaud, comte d'<span class="italic">Orsay</span>, né le 4 +février 1801, fils de Jean-François-Albert-Marie-Gaspard de Grimaud, +comte d'Orsay et du Saint-Empire, lieutenant général, commandeur de +Saint-Louis, et de Éléonore de Franquemont. Garde du corps sous la +Restauration, il épousa en 1827 une fille issue du premier mariage de +lord <span lang="en">Blessington</span>. Cette union ne fut pas heureuse. Les deux époux +divorcèrent. Tandis que sa femme convolait en secondes noces avec lord +Spencer, Alfred d'Orsay continua de vivre auprès de sa belle-mère, +même après la mort de lord <span lang="en">Blessington</span> (mai 1829). Lady <span lang="en">Blessington</span> +menait grand train, tenait un salon célèbre, publiait des romans du +genre <span class="italic" lang="en">fashionable</span> et finalement se ruinait. Le mauvais état de ses +affaires l'obligea de rendre son mobilier en 1849 et de se réfugier à +Paris. Le comte d'Orsay l'y accompagna. Comme il avait été très lié à +Londres avec le prince Louis Bonaparte, et qu'il avait d'ailleurs un +joli talent de sculpteur, le prince-président le nomma en 1851 +surintendant des beaux-arts. Il mourut le 4 août 1852 à Chambourg, +près de Saint-Germain.—Barbey d'Aurevilly, dans son petit volume <span class="italic">Du +Dandysme et de George Brummel</span>, esquisse en ces termes le portrait du +comte d'Orsay: «C'était un nerveux sanguin aux larges épaules, à la +poitrine François 1<sup>er</sup> et à la beauté sympathique. Il avait une main +superbe et une manière de la tendre qui prenait les cœurs et les +enlevait. Ce n'était pas le <span class="italic">shake-hands</span> du Dandysme... D'Orsay était +un roi de bienveillance aimable, et la bienveillance est un sentiment +entièrement inconnu aux dandys... Quoique fat, d'Orsay fut aimé par +les femmes les plus <span class="italic" lang="it">fates</span> de son temps. Il a même inspiré une +passion qui dura et resta historique... Quant à ce duel charmant de +d'Orsay, jetant son assiette à la tête de l'officier qui parlait mal +de la Sainte-Vierge, et se battant pour elle parce qu'elle était femme +et qu'il ne voulait pas qu'on manquât de respect à une femme devant +lui, quoi de moins dandy et de plus français?»—Sur la liaison du +comte d'Orsay et de lady <span lang="en">Blessington</span>, commencée en 1822 pour finir +seulement en 1849, à la mort de la célèbre <span class="italic" lang="en">authoress</span>, voir <span class="italic" lang="en">The +English Cyclopædia</span>, <span lang="en">conducted by Charles Knight</span>, <span class="italic" lang="en">Biography</span>, vol. I, +p. 720. London, 1856.<a href="#footnotetag190"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote191" name="footnote191"></a> +<strong>Note 191:</strong> Dorothée Christophorowna de Benkendorf (1785-1855). +Elle avait épousé Christophe Andréiëvitch, prince de <span class="italic">Lieven</span>, général +dans l'armée russe, gouverneur du tsar Alexandre II et pendant +vingt-deux ans ambassadeur à Londres. Le portrait qu'en trace ici +Chateaubriand est trop poussé au noir. «Bien qu'étrangère, dit M. de +Marcellus, elle dominait les filles d'Albion par une incontestable +supériorité d'attitude et de manières. Elle savait causer de tout; +elle avait été fort jolie, et sa taille gardait encore beaucoup plus +tard une grande élégance; elle possédait une merveilleuse aptitude +pour la musique; sa mémoire lui rappelait des opéras entiers qu'elle +exécutait à ravir sur le piano.» Justement réputée par son esprit et +sa rare intelligence des affaires publiques, elle a été liée avec tout +ce que son temps comptait de personnages éminents, dans tous les +partis et dans toutes les nationalités. <span lang="en">Castlereagh</span> et <span lang="en">Canning</span> ont été +particulièrement de ses amis, ainsi que le prince de Metternich; lord +Grey lui écrivait chaque matin de son lit un billet demi-politique, +demi-galant. On lui a attribué une liaison avec George IV. À Paris, où +elle s'était fixée après la mort de son mari, elle a été l'Égérie de +M. Guizot qui passait toutes ses soirées chez elle.<a href="#footnotetag191"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote192" name="footnote192"></a> +<strong>Note 192:</strong> Édouard-Adolphe <span class="italic">Saint-Maur</span>, onzième duc de <span class="italic">Somerset</span> +(1775-1855).<a href="#footnotetag192"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote193" name="footnote193"></a> +<strong>Note 193:</strong> Le 23 avril 1838. Louis-Philippe nomma le maréchal +Soult ambassadeur extraordinaire de France en Angleterre pour assister +au couronnement de la reine Victoria. La population de Londres fit au +maréchal une réception enthousiaste; il fut le <span class="italic">lion</span> de toutes les +fêtes. Le couronnement de la reine eut lieu le 20 juin 1838.<a href="#footnotetag193"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote194" name="footnote194"></a> +<strong>Note 194:</strong> «Cette apostrophe au duc de Wellington, dit M. de +Marcellus (<span class="italic">Chateaubriand et son temps</span>, p. 272), me rappelle que, +dans sa colère contre la statue que les ladies <span lang="en">fashionnables</span> +dressèrent par souscription, <span class="italic" lang="la">ære feminino</span>, au héros représenté sous +les traits d'un Achille jeune et à demi-nu, M. de Chateaubriand me dit +comme nous passions un jour dans ce coin de <span lang="en">Hyde-Park</span>: «Non, il n'a +battu que le maréchal Soult; il n'a point vaincu l'invincible, et il +n'a été à Waterloo que l'exécuteur de la justice divine.»<a href="#footnotetag194"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote195" name="footnote195"></a> +<strong>Note 195:</strong> À sa sortie du ministère, le duc de Richelieu avait +projeté de faire, au printemps de 1822, un voyage à Vienne et à +Odessa. Avant de partir, il était allé passer quelque temps au château +de Courteille, auprès de sa femme et de sa belle-mère; là, il se +sentit assez sérieusement souffrant, et se hâta de rentrer à Paris. À +peine y était-il arrivé qu'une congestion cérébrale le frappait. Son +vieil ami, l'abbé Nicolle, accourut à son chevet, pendant que l'abbé +Feutrier, curé de l'Assomption, lui administrait les derniers +sacrements. Le duc parut s'associer aux prières qu'on faisait pour +lui, et serra les mains de l'abbé Nicolle; des larmes coulèrent de ses +yeux; puis il expira doucement, le 17 mai 1832, à onze heures du soir; +il était âgé de cinquante-cinq ans et huit mois (<span class="italic">Souvenirs du duc de +Rochechouart</span>, p. 498).<a href="#footnotetag195"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote196" name="footnote196"></a> +<strong>Note 196:</strong> Henry <span class="italic">Petty-Fitz-Maurice</span>, 3<sup>e</sup> marquis de +<span class="italic">Lansdowne</span> (1780-1863). De 1830 à 1858, il a fait partie de tous les +ministères whigs.<a href="#footnotetag196"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote197" name="footnote197"></a> +<strong>Note 197:</strong> Sarah <span class="italic">Kemble</span>, mistress <span class="italic">Siddons</span> (1755-1831), fille +de Roger Kemble, directeur d'une troupe ambulante, et sœur du +fameux acteur J. Kemble, épousa Siddons, acteur de la troupe de son +père. Elle fut surnommée <span class="italic">la Reine de la tragédie</span>. Le rôle de lady +Macbeth était son triomphe. Selon lord <span lang="en">Byron</span>, elle était la perfection +même et réalisait l'idéal de la tragédienne. Elle quitta le théâtre +dès 1799 pour se livrer aux lettres et à l'éducation de ses enfants.<a href="#footnotetag197"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote198" name="footnote198"></a> +<strong>Note 198:</strong> Antoine-Louis-Marie de <span class="italic">Gramont</span>, duc de <span class="italic">Guiche</span> +(1755-1836) était, à la Révolution, capitaine aux gardes du corps. Il +émigra avec sa famille en Angleterre, où il servit au 10<sup>e</sup> hussards; +il y était connu sous le nom de capitaine <span class="italic">Gramont</span>. Rentré en France +avec le duc d'Angoulême, dont il fut le premier aide de camp, il +devint successivement pair de France (4 juin 1814), général de +division (8 août 1814), gouverneur de la 11<sup>e</sup> division militaire (30 +septembre 1814). Après la révolution de juillet, il ne refusa pas le +serment au nouveau gouvernement et resta à la Chambre haute jusqu'à sa +mort.—Sa femme, la duchesse de Guiche, était la fille de la duchesse +de Polignac. Son fils, le duc de Gramont, a été ministre des Affaires +étrangères en 1870.<a href="#footnotetag198"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote199" name="footnote199"></a> +<strong>Note 199:</strong> Astolphe, marquis de <span class="italic">Custine</span>. Voir, au tome II, la +note 1 de la page 298.<a href="#footnotetag199"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote200" name="footnote200"></a> +<strong>Note 200:</strong> Charlotte-Marie-Antoinette-<span class="italic">Léontine de +Noailles-Mouchy</span>, née le 22 juillet 1791, fille +d'Arthur-Jean-Tristan-Charles-Languedoc de Noailles, duc de Mouchy, +prince de Poix, et de <span class="italic">Nathalie</span>-Luce-Léontine de la Borde de +Méréville, la <span class="italic">Blanca</span> de Chateaubriand. (Voir sur M<sup>me</sup> de +Noailles-Mouchy, l'<span class="italic">Appendice</span> du tome II, n<sup>o</sup> XII.) Léontine de +Noailles épousa, le 15 avril 1809, son cousin +<span class="italic">Alfred</span>-Louis-Dominique-Vincent de Paule, vicomte de Noailles, qui +fut tué, le 28 novembre 1812, au passage de la Bérésina. Elle est +morte à Mouchy-le-Châtel, le 13 septembre 1851. Chateaubriand ne dit +rien de trop des agréments de la vicomtesse Alfred de Noailles, qui +fut une des femmes les plus distinguées de son temps. Elle a écrit la +<span class="italic">Vie de la princesse de Poix</span>, et ce petit livre est en son genre un +chef-d'œuvre.—M<sup>me</sup> Alfred de Noailles n'a laissé qu'une fille, +Charlotte-Anne-Marie-Cécile (1810-1858), mariée à son cousin-germain +Charles-Philippe-Henry de Noailles, duc de Mouchy, prince de Poix, +grand d'Espagne, sénateur du second Empire (1808-1854).<a href="#footnotetag200"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote201" name="footnote201"></a> +<strong>Note 201:</strong> L'un des chefs du parti <span lang="en">whig</span>, père de lord John +Russell. Le duc de Bedford et son adversaire le duc de <span lang="en">Buckingham</span> +moururent tous les deux en 1839.<a href="#footnotetag201"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote202" name="footnote202"></a> +<strong>Note 202:</strong> <span class="italic">Grenville-Nugent-Temple-Brydges-Chandos</span>, duc de +<span class="italic" lang="en">Buckingham</span> (1776-1839). Ami personnel de George IV, il avait été créé +chevalier de la Jarretière en 1820 et duc de <span lang="en">Buckingham</span> en 1822.<a href="#footnotetag202"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote203" name="footnote203"></a> +<strong>Note 203:</strong> Dudley Ryder, premier comte de <span class="italic">Harrowby</span>, né en 1762, +mort en 1847. Fils de Nathaniel Ryder, premier baron Harrowby, il +entra au Parlement en 1784 comme député de Tiverton, bourg de sa +famille, devint sous-secrétaire d'État des Affaires étrangères en 1789 +et, l'année suivante, contrôleur de la maison du Roi. Orateur lucide +et agréable, il avait une belle prestance. Il se lia avec Pitt, à qui +il servit de témoin dans le duel de celui-ci avec Tierney. La mort de +son père, en 1803, le fit entrer à la Chambre des lords. Lorsque Pitt +succéda à <span lang="en">Addington</span> comme premier ministre en 1804, Harrowby fut nommé +ministre des affaires étrangères, mais il ne garda ce poste que +quelques mois, ayant fait une chute grave dans l'escalier du <span lang="en">Foreign +Office</span>. En 1809, il fut créé vicomte Sandon et <span class="italic">comte</span> de Harrowby. En +1812, il entra dans le cabinet en qualité de président du <span class="italic">Conseil +Privé</span>, fonctions qu'il devait conserver jusqu'en 1827. C'était dans +sa maison de Grosvenor Square que Thistlewood et ses complices, au +mois de février 1820, avaient résolu d'assassiner les ministres, et ce +fut à lui que le complot fut révélé. À l'époque de la retraite de lord +Goderich, en 1827, il donna sa démission et se refusa à former un +cabinet dont il eût été le chef, Charles Greville, secrétaire du +Conseil Privé, dans son très intéressant <span class="italic">Journal</span>, dit de lord +Harrowby, qu'il était cassant, raide, et avait quelque chose de +provocateur; qu'il avait des manies, qu'il manquait de décision et que +c'était un alarmiste, mais qu'il était très instruit, et, en dehors +des questions de parti, très favorable aux idées libérales. Quelque +temps avant sa mort, Pitt avait, paraît-il, désigné Harrowby comme +l'homme le plus capable d'être son successeur; mais son humeur inégale +diminuait son influence sur les gens de son parti, et il ne possédait +pas un talent d'orateur suffisant pour contrebalancer ce défaut.—Le +comte de Harrowby avait épousé en 1795 lady Suzan Leveson Gower, +sixième fille du marquis de Stafford, une des femmes les plus +remarquables de son temps, et de qui il eut quatre fils et cinq +filles.<a href="#footnotetag203"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote204" name="footnote204"></a> +<strong>Note 204:</strong> Sir Robert <span class="italic">Peel</span> (1788-1850), fils d'un très riche +filateur de coton, que Pitt avait créé baronnet en 1800. Il fut élu +député à vingt et un ans et prit place parmi les tories. En 1822, il +était ministre de l'intérieur. Entré pour la première fois au +ministère à l'âge de vingt-quatre ans, il fit successivement partie +des cabinets Liverpool (de 1822 à 1827) et Wellington (de 1828 à +1830). De 1841 à 1848, il tint les rênes du gouvernement en qualité de +premier ministre. Il était sur le point de revenir au pouvoir +lorsqu'il mourut d'une chute de cheval dans sa soixante-deuxième +année.<a href="#footnotetag204"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote205" name="footnote205"></a> +<strong>Note 205:</strong> John Pane, comte de <span class="italic">Westmoreland</span>, mort en 1841. Il +avait été, sous le ministère de William Pitt, lord-lieutenant +d'Irlande. En 1822, il était gardien du sceau privé.<a href="#footnotetag205"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote206" name="footnote206"></a> +<strong>Note 206:</strong> Henri, comte de <span class="italic">Bathurst</span> (1762-1834). Appelé, en +1809, à faire partie du ministère, en qualité de secrétaire d'État +pour la guerre et les colonies, il eut à prendre comme tel les mesures +relatives au Captif de Sainte-Hélène. Sorti du ministère en 1825, il +revint au pouvoir en 1828 avec les tories et eut la présidence du +conseil, qu'il conserva jusqu'en 1830.<a href="#footnotetag206"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote207" name="footnote207"></a> +<strong>Note 207:</strong> Lord Liverpool remplissait dans le cabinet les +fonctions de premier Lord de la Trésorerie.—Voir sur lui, au tome I, +la note 1 de la page 321.<a href="#footnotetag207"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote208" name="footnote208"></a> +<strong>Note 208:</strong> John William <span class="italic">Croker</span>. Voir sur lui, au tome II, la +note 7 de la page 199.—Né à <span lang="en">Galway</span> (Irlande) le 20 décembre 1780, il +débuta dans la carrière des lettres par deux mordantes satires sur le +théâtre et la société de Dublin (1804-1805), et par une brillante +brochure intitulée: <span class="italic">Esquisse de l'Irlande passée et présente</span>, dans +laquelle il préconisait l'émancipation des catholiques (1807). En +cette même année 1807, il fut envoyé au Parlement par les électeurs de +<span lang="en">Downpatrick</span>. Deux ans plus tard, il fut nommé secrétaire de l'Amirauté +en récompense du zèle avec lequel il avait défendu le duc d'York +accusé d'avoir, de concert avec sa maîtresse Mistress Clarke, trafiqué +des grades dont la nomination lui appartenait en sa qualité de +commandant en chef de l'armée. Croker conserva ces fonctions +lucratives jusqu'en 1830. À cette époque, il se retira avec une +pension de 1500 livres sterling. Lorsque la Réforme électorale fut un +fait accompli (1832), il refusa de rentrer au Parlement, ne pouvant +pas, disait-il, «prendre une part active à un système de gouvernement +qui devait aboutir au renversement de l'Église, de la pairie et du +trône, en un mot de la constitution anglaise». Il ne voulut même pas +accepter une place dans le ministère de son vieil ami Robert Peel en +1834, et il rompit avec Peel lui-même, lorsque les lois sur les +céréales furent abolies (1846). Il mourut le 10 août 1857.—Outre les +260 articles qu'il a donnés à la <span class="italic" lang="en">Quarterly Review</span>, de 1809 à 1854, +William Croker a publié un très grand nombre d'ouvrages, dont les +principaux sont les <span class="italic">Contes pour les enfants tirés de l'histoire +d'Angleterre</span> (1817); la <span class="italic"><span lang="en">Johnson</span> de <span lang="en">Boswell</span></span> (1831), et les <span class="italic">Essais +sur les commencements de la Révolution française</span>. Il est l'inventeur +du nom de «Conservateur» appliqué aux tories; Disraeli l'a représenté +sous les traits de Rigby dans son roman de <span class="italic">Coningsby</span> (1844). Sir +Théodore Martin a consacré un long article des plus élogieux à Croker +dans le <span class="italic" lang="en">Dictionary of National Biography</span>; et il ne parle pas trop +mal de lui-même dans ses propres <span class="italic">Mémoires, journaux et lettres</span>, +publiées en 1884 par les soins de Louis <span lang="en">Jennings</span> (trois vol. in-8<sup>o</sup>).<a href="#footnotetag208"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote209" name="footnote209"></a> +<strong>Note 209:</strong> Ambassadeur d'Angleterre à Madrid.<a href="#footnotetag209"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote210" name="footnote210"></a> +<strong>Note 210:</strong> On lit dans le <span class="italic">Journal de Charles C.-F. Greville</span>, +secrétaire du Conseil Privé, sous la date du 19 août 1822: «Les +funérailles de Lord Londonderry auront lieu demain à l'abbaye de +Westminster. Eu égard aux circonstances de sa mort, il eût peut-être +été de meilleur goût d'éviter la pompe et la solennité de cette +cérémonie, mais on défère en cela au désir exprimé par sa veuve, qui +aurait considéré comme une offense à sa mémoire le refus de rendre à +ses restes tous les honneurs d'usage.»<a href="#footnotetag210"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote211" name="footnote211"></a> +<strong>Note 211:</strong> Dans une lettre à Madame de Duras, Chateaubriand lui +disait: «J'arrive des funérailles de ce pauvre homme. Nous étions tous +rangés autour de la fosse dans cette vieille église de Westminster. Le +duc de Wellington qui a vu tant de morts paraissait abattu; lord +Liverpool se cachait le visage dans son chapeau. Un groupe de +radicaux, hors de l'église, a agité ses drapeaux et poussé des cris de +joie, en voyant passer le cadavre. Le peuple n'a pas répondu et a paru +indigné. Je verrai longtemps ce grand cercueil, qui renfermait cet +homme égorgé de ses propres mains, au plus haut point de la +prospérité. Il faut se faire trappiste.»<a href="#footnotetag211"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote212" name="footnote212"></a> +<strong>Note 212:</strong> Charles <span class="italic">Stuart</span>, né le 2 janvier 1779, remplit les +fonctions d'ambassadeur d'Angleterre près la cour de France de 1815 à +1824 et de 1828 à 1830. Il fut élevé à la pairie en 1828 sous le titre +de lord Stuart de Rothesay. Il mourut à sa terre de <span lang="en">Highcliff</span> +(<span lang="en">Hampshire</span>) le 7 novembre 1845.<a href="#footnotetag212"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote213" name="footnote213"></a> +<strong>Note 213:</strong> Charles, 2<sup>e</sup> comte <span class="italic">Grey</span>, d'abord lord <span lang="en">Horwick</span> +(1764-1845). Entré aux Communes dès sa majorité, et enrôlé dans les +rangs des whigs par la belle duchesse de Devonshire, qui mettait ses +séductions au service de son parti, il y prit position comme +adversaire acharné de Pitt. Premier lord de l'amirauté en 1806, puis +ministre des Affaires étrangères à la mort de Fox, il ne rentra aux +affaires que comme premier ministre à la chute de Wellington en 1830. +Dans l'intervalle, il avait été appelé par la mort de son père à la +Chambre des lords. Après avoir attaché son nom à la grande réforme +parlementaire de 1832, il quitta le pouvoir en 1834 et se retira à peu +près complètement de la vie publique.<a href="#footnotetag213"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote214" name="footnote214"></a> +<strong>Note 214:</strong> Daniel <span class="italic">O'Connell</span> (1775-1847). Élu en 1828 membre de +la Chambre des Communes, après une lutte acharnée contre le candidat +protestant, il ne put siéger parce qu'il refusa de prêter le serment +de <span class="italic">Test</span>; mais, aussitôt après l'émancipation des catholiques, qu'il +n'avait cessé de réclamer et qui était en réalité son œuvre, il +entra à la Chambre (1830). Orateur admirable, ardent patriote, fervent +catholique, le <span class="italic">libérateur</span> de l'Irlande restera l'une des plus +grandes figures de ce siècle.<a href="#footnotetag214"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote215" name="footnote215"></a> +<strong>Note 215:</strong> Chateaubriand—ses <span class="italic">Mémoires</span> le prouvent de +reste—aimait les citations. Sa conversation en abondait quand elle +dépassait les monosyllabes ou les lieux communs de la politesse. «Il +ne faut pas croire,» disait-il un jour, à Londres, à M. de Marcellus, +«que l'art des citations soit à la portée de tous les petits esprits +qui, ne trouvant rien chez eux, vont puiser chez les autres. C'est +l'inspiration qui donne les citations heureuses. La Mémoire est une +Muse, ou plutôt c'est la mère des Muses, que Ronsard fait parler +ainsi:</p> + +<p class="poem"> + «Grèce est notre pays, Mémoire est notre Muse.</p> + +<p>«Les plus grands écrivains du siècle de Louis XIV se sont nourris de +citations.» <span class="italic">Chateaubriand et son temps</span>, p. 286.<a href="#footnotetag215"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote216" name="footnote216"></a> +<strong>Note 216:</strong> Ce pessimisme, dont les <span class="italic">Mémoires</span> renferment de si +nombreux témoignages, l'auteur ne se faisait pas faute de le +manifester également, presque en toute rencontre, dans ses +conversations. En 1844, un jour que M. de Marcellus et lui faisaient +quelques pas ensemble dans son petit jardin de la rue du Bac, il dit à +son ami: «Le fleuve de la monarchie s'est perdu dans le sang à la fin +du siècle dernier. Entraînés par les courants de la démocratie, à +peine depuis avons-nous fait quelques haltes sur la boue des écueils. +Mais le torrent nous submerge: et c'en est fait en France de la vraie +liberté politique et de la dignité de l'homme.»<a href="#footnotetag216"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote217" name="footnote217"></a> +<strong>Note 217:</strong> <span class="italic">Congrès de Vérone, Guerre d'Espagne, Négociations, +Colonies espagnoles</span>, par M. de Chateaubriand. Deux volumes in-8<sup>o</sup>, +Paris, chez Delloye. 1838.<a href="#footnotetag217"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote218" name="footnote218"></a> +<strong>Note 218:</strong> Voir l'<span class="italic">Appendice</span> n<sup>o</sup> V: <span class="italic">Le Congrès de Vérone et la +Guerre d'Espagne.</span><a href="#footnotetag218"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote219" name="footnote219"></a> +<strong>Note 219:</strong> Alphonse-Valentin Vaysse, vicomte de <span class="italic">Rainneville</span> +(1798-1864). Il était en 1824 maître des requêtes, directeur des +bureaux près le ministre des finances, et l'un des plus habiles +collaborateurs de M. de Villèle, qui ne tarda pas à en faire un +conseiller d'État. Député de la Loire, de 1846 à 1848, il fit une +opposition modérée au ministère Guizot, et quitta la vie politique à +la révolution de février.<a href="#footnotetag219"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote220" name="footnote220"></a> +<strong>Note 220:</strong> Voir l'<span class="italic">Appendice</span> n<sup>o</sup> VI: <span class="italic">Le renvoi de +Chateaubriand.</span><a href="#footnotetag220"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote221" name="footnote221"></a> +<strong>Note 221:</strong> Ce petit <span class="italic">couplet</span> en l'honneur de l'<span class="italic">opposition +systématique</span> n'est pas seulement très spirituel, il exprime encore +une idée très juste et très vraie. Un des hommes qui ont le plus +étudié et le mieux connu la théorie et la pratique du gouvernement +représentatif, M. de Cormenia, dans son <span class="italic">Livre des Orateurs</span>, ne parle +pas autrement que Chateaubriand: «Vous dites que vous êtes +indépendants et que vous ne relevez que de votre <span class="italic">conscience</span>. C'est +fier! c'est beau! Mais votre prétendue conscience n'est que de +l'orgueil, votre prétendue indépendance n'est que de l'anarchie. +Autant de têtes, autant d'opinions; autant de soldats, autant de +capitaines. Je vois des combattants, mais point d'armée; <span class="italic">je vois des +opposants, mais point d'opposition</span>. Sachez donc que <span class="italic">toute opposition +qui n'est pas systématique n'a pas de caractère, de principe, +d'influence, de but, ni même de nom. Elle ne fait pas les affaires de +la France, elle ne fait pas même les siennes.</span> C'est un bariolage de +couleurs rouges, bleues, jaunes, blanches, vertes, avec leurs teintes +plus ou moins foncées. Le merveilleux tableau que cela fait!» (Tome I, +p. 64.)<a href="#footnotetag221"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote222" name="footnote222"></a> +<strong>Note 222:</strong> Le mot que rapporte ici Chateaubriand fut dit, non par +M, de Corbière, mais par le baron de Damas, ministre de la guerre. On +lit dans les <span class="italic">Mémoires</span> du comte de Villèle: «Après la signature du +renvoi de M. de Chateaubriand, je dus assigner à mes collègues une +réunion du conseil après la messe et la réception du Roi. Grande fut +notre surprise d'entendre le baron de Damas se féliciter hautement de +ce qui venait d'avoir lieu, en déclarant que si le Roi n'avait pas +pris ce parti, il était bien résolu à signifier, à la première +occasion, à M. de Chateaubriand, qu'il fallait que l'un des deux +quittât le conseil.»<a href="#footnotetag222"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote223" name="footnote223"></a> +<strong>Note 223:</strong> Louis-Justin-Marie, marquis de <span class="italic">Talaru</span> (1769-1850), +pair de France et maréchal de camp. Il était ambassadeur à Madrid.<a href="#footnotetag223"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote224" name="footnote224"></a> +<strong>Note 224:</strong> François-Joseph-Maximilien Gérard, comte de <span class="italic">Rayneval</span> +(1778-1836). Il était alors ambassadeur à Berlin. Quand éclata la +révolution de juillet, il était ambassadeur à Vienne. Rappelé à Paris, +il se tint d'abord à l'écart, mais ne tarda pas à se rallier au +nouveau gouvernement. Casimir Périer le fit nommer ambassadeur à +Madrid (février 1832). Sa santé s'étant gravement altérée en Espagne, +il succomba, à Sainte-Ildefonse, le 16 août 1836, au cours d'un voyage +qu'il fit pour rejoindre la reine Isabelle.<a href="#footnotetag224"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote225" name="footnote225"></a> +<strong>Note 225:</strong> Victor-Louis-Charles Riquet, marquis, puis duc de +<span class="italic">Caraman</span> (1762-1839). Il était depuis 1816 ambassadeur à Vienne. Pair +de France depuis 1815, maréchal de camp depuis 1830, il se rallia au +gouvernement issu de la révolution de juillet. Malgré son grand âge, +il accompagna le maréchal Clausel dans l'expédition de Constantine +(octobre 1837), et vit périr, devant cette place, Victor de Caraman, +son fils, qui commandait l'artillerie de siège.<a href="#footnotetag225"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote226" name="footnote226"></a> +<strong>Note 226:</strong> Ambassadeur de France à Lisbonne.<a href="#footnotetag226"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote227" name="footnote227"></a> +<strong>Note 227:</strong> Un an plus tard, le 3 juillet 1825, le baron Hyde de +Neuville annonçait à son tour à son ami Chateaubriand que son +ambassade venait de lui être enlevée:</p> + +<div class="quote"> +<p class="add2em">«Mon noble ami,</p> + +<p>«Vous m'avez annoncé votre sortie du ministère. Je vous fais + savoir à mon tour que je ne suis plus ambassadeur.</p> + +<p>«On me frappe parce que je vous ai suivi. Tant mieux, cela doit + resserrer nos liens d'amitié; que Dieu soit loué, le Roi béni!</p> + +<p class="center italic" lang="en">«The king can do wrong.</p> + +<p>«Tout à vous,</p> + +<p class="left50 smcap">«Hyde de Neuville.»</p> +</div> + +<p>Il reçut la réponse suivante:</p> + +<div class="quote"> +<p>«Bravo! mon cher ami, qu'ils s'en prennent à des hommes comme + vous, et ils n'iront pas loin. Je ne puis vous offrir par + quartiers les cinq mille francs que vous aviez mis à ma + disposition; mais j'ai encore quelques assiettes de porcelaine à + votre service, et si vous en avez besoin, nous les vendrons.</p> + +<p>«Pauvre France! À vous plus que jamais.</p> + +<p class="left50">«<span class="smcap">Chateaubriand</span>.»<a href="#footnotetag227"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote228" name="footnote228"></a> +<strong>Note 228:</strong> Ambassadeur à Naples.<a href="#footnotetag228"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote229" name="footnote229"></a> +<strong>Note 229:</strong> Ambassadeur à Saint-Pétersbourg.<a href="#footnotetag229"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote230" name="footnote230"></a> +<strong>Note 230:</strong> Chateaubriand eut sans doute à écrire bien d'autres +lettres à l'occasion de son renvoi du ministère. Au comte de +Montlosier, son ancien camarade d'émigration à Londres, qui lui avait +fait parvenir, du fond de son Auvergne, une lettre de condoléances, il +répondait, le 20 juin 1824, par ce joli billet:</p> + +<div class="quote"> +<p>«Je vous remercie, mon ancien ami. Si vous aviez été à Paris, j'aurais +reçu avec reconnaissance les conseils de votre expérience et de vos +lumières. Vos troupeaux sont moins difficiles à gouverner que ceux que +je conduisais. Il vous reste au moins une montagne et des moutons. +Moi, je n'ai qu'un grenier et deux chattes qui regretteront, je vous +assure, plus que moi, le ministère. Il est dur de passer d'un perdreau +à une souris. Aussi j'entre dans leurs peines. Au reste, vous voyez +que l'on m'a mis à la porte, comme si j'avais volé la montre du roi +sur la cheminée. Si vous entendez dire cela dans votre Auvergne, +défendez-moi, je vous prie. Je vous assure que je suis sorti du +ministère les mains nettes. Conservez-moi bien votre amitié et comptez +à jamais sur la mienne.</p> + +<p class="left50">«<span class="smcap">Chateaubriand.</span>»<a href="#footnotetag230"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote231" name="footnote231"></a> +<strong>Note 231:</strong> Lord <span class="italic">Keith</span> (1685-1778), maréchal héréditaire +d'Écosse, plus connu sous le nom de <span class="italic">Milord Maréchal</span>. S'étant déclaré +pour les Stuarts, il avait dû quitter la Grande-Bretagne et s'était +retiré en Prusse, où il avait gagné l'amitié de Frédéric II. Il était +gouverneur de Neuchâtel, lorsque Rousseau, chassé de France, de Genève +et du canton de Berne, vint se réfugier à Motiers-Travers au mois de +juillet 1762. Milord Maréchal ne se borna pas à le couvrir de sa +protection, allant jusqu'à l'appeler son fils; il lui assura une rente +viagère de six cents livres, dont quatre cents réversibles sur la tête +de M<sup>lle</sup> Le Vasseur, la compagne de Rousseau. D'Alembert a écrit un +<span class="italic">Éloge de Milord Maréchal</span> (1779).<a href="#footnotetag231"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote232" name="footnote232"></a> +<strong>Note 232:</strong> Marmite de terre sans pieds où l'on fait cuire les +viandes sans bruit, sur un fourneau, parce qu'on prétend que les +huguenots de France avaient cette précaution pour éviter le scandale +aux jours défendus (<span class="italic">Dictionnaire</span> de Littré).<a href="#footnotetag232"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote233" name="footnote233"></a> +<strong>Note 233:</strong> Isabelle-Agnès <span class="italic">Van Tuyll, M<sup>me</sup> de Saint-Hyacinthe de +Charrière</span>, née en 1745 à Utrecht. En 1767, elle épousa l'instituteur +de son frère, de Charrière, gentilhomme vaudois, et alla résider avec +lui en Suisse, près de Neuchâtel. Elle écrivit là, pour elle et pour +ses amis, plutôt que pour le public, des romans dont la réputation ne +se fit qu'après sa mort. Son premier ouvrage, les <span class="italic">Lettres +Neuchâteloises</span> (1784), est un chef-d'œuvre, au jugement de +Sainte-Beuve: «Un pathétique discret et doucement profond, dit-il, s'y +mêle à la vérité railleuse, au ton naïf des personnages, à la vie +familière et de petite ville prise sur le fait. Quelque chose du +détail hollandais... avec une rapidité bien française... Rien qui +sente l'auteur; rien même qui sente le peintre.» Vinrent ensuite +plusieurs autres romans, dont les meilleurs sont: <span class="italic">Caliste ou Lettres +écrites de Lausanne</span> (1786), et les <span class="italic">Trois femmes</span> (1797). +Sainte-Beuve a consacré à M<sup>me</sup> de Charrière, dans ses <span class="italic">Portraits de +femmes</span>, une de ses plus pénétrantes études.<a href="#footnotetag233"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote234" name="footnote234"></a> +<strong>Note 234:</strong> Personnages des <span class="italic">Lettres Neuchâteloises</span>.<a href="#footnotetag234"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote235" name="footnote235"></a> +<strong>Note 235:</strong> Louis <span class="italic">Fauche-Borel</span> (1762-1829) était imprimeur à +Neuchâtel au moment de la Révolution française. Il se voua à la cause +des Bourbons et fut jusqu'en 1814 un de leurs agents les plus actifs; +il leur servit notamment d'intermédiaire auprès de Pichegru, de Barras +et de Moreau. Emprisonné sous le Directoire, jeté au Temple sous le +Consulat, il ne sortit de cette dernière prison, après 18 mois de +captivité, que sur la demande du roi de Prusse, qui le réclama comme +un de ses sujets. Après la Restauration, il ne fut payé que +d'ingratitude et retourna à Neuchâtel, où il vécut dans la misère et +où il mit fin à ses jours en se précipitant par une fenêtre, comme le +dit Chateaubriand. Il a laissé des <span class="italic">Mémoires</span> (1830, 4 vol. in-8<sup>o</sup>), +qui renferment de curieuses révélations.<a href="#footnotetag235"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote236" name="footnote236"></a> +<strong>Note 236:</strong> Louis, comte de <span class="italic">Pourtalès</span> (1773-1848), gouverneur de +Neuchâtel. Il était aussi riche que son compatriote Fauche-Borel était +pauvre. Son père avait fait dans le commerce une fortune qui dépassait +cent millions.<a href="#footnotetag236"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote237" name="footnote237"></a> +<strong>Note 237:</strong> Le maréchal <span class="italic">Berthier</span> avait été créé, le 31 mars 1806, +prince souverain de Neuchâtel. En même temps, Napoléon lui faisait +épouser la nièce du roi de Bavière; en 1809, il le nommait +vice-connétable et prince de Wagram. Berthier n'en fut pas moins des +plus empressés à abandonner l'Empereur en 1814. À l'époque des +Cent-Jours, il se retira à Bamberg, en Bavière, et, le 1<sup>er</sup> juin 1815, +dans un accès de folie, il se précipita des fenêtres du château sur le +pavé et se tua.<a href="#footnotetag237"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote238" name="footnote238"></a> +<strong>Note 238:</strong> Le 13 septembre, le Roi avait reçu les derniers +sacrements de la main du grand aumônier, en présence de la famille +royale. «Il reçut, dit Lamartine, avec une piété recueillie et avec +une liberté d'attention complète les saintes cérémonies, répondant +quelquefois lui même par des versets de psaumes latins aux versets +psalmodiés par les pontifes. Il remercia le clergé et prit un congé +éternel des officiers de sa maison... Le mourant, après ces cérémonies +et ces adieux, resta entouré seulement de son frère, de son neveu, de +la duchesse d'Angoulême et de quelques serviteurs, dans des +assoupissements interrompus de courts réveils, sans agonie, sans +délire, sans douleur. À l'aube du jour, le 16 septembre, jour qu'il +avait fixé lui-même à ses médecins pour le terme de ses forces, le +premier médecin (le baron Portal) entr'ouvrit ses rideaux et prit son +bras pour s'assurer si le pouls battait encore: le bras était chaud, +mais le pouls ne battait plus dans l'artère. Le roi dormait du dernier +sommeil. M. Portal leva la couverture, et se retournant du côté des +assistants: «Le roi est mort, messieurs», dit-il en s'inclinant devant +le comte d'Artois, «Vive le Roi!»—<span class="italic">Histoire de la Restauration</span>, tome +VII, p. 396.—Le maréchal Marmont, duc de Raguse, assistait aux +derniers moments du roi; il en parle ainsi dans ses <span class="italic">Mémoires</span>: «La +mort de Louis XVIII est un des spectacles les plus admirables dont +j'aie jamais été témoin. Il s'est montré avec la physionomie d'un sage +de l'antiquité au moment de cette grande épreuve. Il n'est pas de +grand homme dont la vie ne serait honorée par une telle mort.» +(<span class="italic">Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse</span>, t. VII, p. 311.)<a href="#footnotetag238"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote239" name="footnote239"></a> +<strong>Note 239:</strong> Dans cette brochure, Chateaubriand parlait en ces +termes de la mort de Louis XVIII: «Depuis longtemps, il est donné au +peuple le plus brave d'avoir à sa tête les princes qui meurent le +mieux: par les exemples de l'Histoire, on serait autorisé à dire: +<span class="italic">mourir comme un Bourbon</span>, pour exprimer tout ce qu'un homme peut +mettre de magnanimité dans sa dernière heure. Louis XVIII n'a point +démenti cette intrépidité de famille. Après avoir reçu le saint +Viatique au milieu de sa cour, le fils aîné de l'église a béni d'une +main défaillante, mais d'un front serein, ce frère encore appelé à un +lit funèbre, ce neveu qu'il nommait le <span class="italic">fils de son choix</span>, cette +nièce deux fois orpheline, et cette veuve deux fois mère.»<a href="#footnotetag239"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote240" name="footnote240"></a> +<strong>Note 240:</strong> Samedi 28 mai 1825. Le sacre eut lieu le dimanche 29 +mai.<a href="#footnotetag240"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote241" name="footnote241"></a> +<strong>Note 241:</strong> Il y a bien du dépit dans ces pages sur le sacre. +Charles X avait conservé M. de Villèle à la présidence du conseil; il +n'avait pas rappelé Chateaubriand: dès lors tout était mal.<a href="#footnotetag241"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote242" name="footnote242"></a> +<strong>Note 242:</strong> Chateaubriand avait dit, en effet, dans la brochure à +laquelle il avait donné pour titre le vieux cri de la monarchie: <span class="italic">Le +roi est mort! vive le Roi!</span> «Supplions humblement Charles X d'imiter +ses aïeux: trente-deux souverains de la troisième race ont reçu +l'onction royale, c'est-à-dire tous les souverains de cette race, +hormis Jean I<sup>er</sup>, qui mourut quatre jours après sa naissance, Louis +XVII et Louis XVIII qui furent investis de la royauté, l'un dans la +tour du Temple, l'autre sur la terre étrangère. Tous ces monarques +furent sacrés à Reims: Henri IV le fut à Chartres, où l'on trouve +encore dans les registres de la ville une dépense de 9 francs pour une +pièce mise au pourpoint du roi: c'était peut-être à l'endroit du coup +d'épée que le Béarnais reçut à la journée d'Aumale.»—Chateaubriand, +en reproduisant cet écrit dans ses Œuvres complètes, ajoute la note +suivante: «Je laisse ce paragraphe tel qu'il est, mais je dois dire +que Louis le Gros fut sacré à Orléans. Henri et Louis le Gros ne +furent pas sacrés à Reims; le premier, parce que Reims était encore +entre les mains de la Ligue, et le second parce que deux archevêques +de Reims étaient en contestation pour le siège de cette métropole.»<a href="#footnotetag242"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote243" name="footnote243"></a> +<strong>Note 243:</strong> Archevêque de Reims. Ce fut lui qui sacra Hugues +Capet.<a href="#footnotetag243"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote244" name="footnote244"></a> +<strong>Note 244:</strong> Ce livre a été écrit en 1839.<a href="#footnotetag244"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote245" name="footnote245"></a> +<strong>Note 245:</strong> Marthe-Camille Bachasson, comte de <span class="italic">Montalivet</span> +(1801-1880). Il hérita du titre de pair à la suite de la mort de son +père (22 janvier 1823) et de celle de son frère aîné (12 octobre +1823), mais il ne fut admis à siéger à la Chambre haute que le 12 mai +1826, en raison de son âge. Dès la première année de son admission, il +se montra le défenseur des idées constitutionnelles, et fit paraître +(1827) une brochure intitulée: <span class="italic">Un jeune pair de France aux Français +de son âge.</span> Plusieurs fois ministre de 1830 à 1839, il se consacra +tout entier, à dater de 1839, à ses fonctions d'intendant général de +la liste civile, qu'il occupa jusqu'au 24 février 1848. Élu sénateur +inamovible le 14 février 1879, il mourut le 4 janvier 1880.<a href="#footnotetag245"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote246" name="footnote246"></a> +<strong>Note 246:</strong> Narcisse-Achille, comte de Salvandy (1795-1856). Il +publia de 1824 à 1827 un grand nombre de brochures politiques et fut, +à la même époque, l'un des principaux rédacteurs du <span class="italic">Journal des +Débats</span>. On l'appelait <span class="italic">le clair de lune de Chateaubriand</span>, dont il +imitait le style, non sans succès; il arriva même parfois qu'on +attribua au grand écrivain quelques-uns de ses articles. En 1835, il +fut élu membre de l'Académie française. Deux fois ministre de +l'instruction publique, d'avril 1837 à mars 1839, dans le cabinet +Molé, et, de février 1845 à février 1848, dans le ministère Guizot, il +signala son passage au pouvoir par de sages et libérales réformes et +par son amour éclairé des lettres.<a href="#footnotetag246"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote247" name="footnote247"></a> +<strong>Note 247:</strong> Prosper-Léon <span class="italic">Duvergier de Hauranne</span> (1798-1881). Il +prit, dans les dernières années de la Restauration, une part très +active à la rédaction du journal le Globe. Député de 1831 à 1848, il +joua, dans les chambres de la monarchie de Juillet, un rôle +considérable, sans jamais être ministre, si ce n'est pendant quelques +heures, le 23 février 1848. Représentant du peuple à l'Assemblée +constituante de 1848 et à l'Assemblée législative de 1849, il s'y fit +le champion des idées les plus conservatrices. Sous l'Empire, il se +consacra tout entier à écrire une <span class="italic">Histoire du gouvernement +parlementaire en France</span>, qui ne forme pas moins de dix volumes et qui +lui valut d'être nommé, le 19 mai 1870, membre de l'Académie +française.<a href="#footnotetag247"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote248" name="footnote248"></a> +<strong>Note 248:</strong> Henri-Joseph <span class="italic">Gisquet</span> (1792-1866). Il remplit les +fonctions de préfet de police du 14 octobre 1831 au 6 septembre 1836, +et c'est sous son administration que Chateaubriand, comme nous le +verrons plus tard, fut emprisonné, au mois de juin 1832. +Malheureusement pour M. Gisquet, son nom s'est trouvé mêlé à d'autres +affaires bien autrement fâcheuses. Il avait été, sous la Restauration, +l'un des chefs de la maison Périer. Après 1830, au milieu des menaces +et des préparatifs de guerre européenne, il fut chargé par le +gouvernement de l'achat de 300 000 fusils, et parvint à négocier +l'acquisition de 566 000 armes de provenance anglaise. La presse de +l'opposition dirigea à ce propos contre le commissionnaires et les +ministres, particulièrement M. Casimir Périer et le maréchal Soult, de +graves accusations. La <span class="italic">Tribune</span> et la <span class="italic">Révolution</span> furent saisies et +comparurent en cour d'assises, le 29 octobre 1831. Il fut établi aux +débats que M. Gisquet, associé de la maison Périer, avait traité +l'affaire pour son propre compte, avait payé très cher des fusils +défectueux, et qu'une partie de ces armes, refusée sous le ministère +Gérard, avait été acceptée sous le ministère Soult. Jusqu'en 1848, les +«fusils Gisquet» furent une arme entre les mains de l'opposition.—À +la fin de 1838, de vagues rumeurs accusèrent l'ex-préfet de police, +devenu conseiller d'État et député de Saint-Denis, de concussions +auxquelles il aurait mêlé sa maîtresse et sa famille. Le <span class="italic">Messager</span>, +qui s'en fit l'écho, fut poursuivi en diffamation par M. Gisquet et +condamné au <span class="italic">minimum</span> de la peine (500 francs d'amende), après des +paroles de l'avocat du roi, M. Plougoulm, qui faisaient pressentir les +rigueurs du pouvoir contre le plaignant (28 décembre). En effet, M. +Gisquet fut destitué le lendemain de ses fonctions de conseiller +d'État. À la fin de la session il ne se représenta pas à la +députation. Il ne devait plus reparaître sur la scène politique.<a href="#footnotetag248"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote249" name="footnote249"></a> +<strong>Note 249:</strong> Au jugement de Sainte-Beuve, ses articles de cette +époque sont les meilleurs qu'il ait écrits, et on y doit voir le +chef-d'œuvre de la polémique au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. «Autant M. de +Chateaubriand, dit Cormenin (<span class="italic">Livre des Orateurs</span>, I, 127), est +gracieux, coloré, sublime, inventif dans ses poèmes d'<span class="italic">Atala</span>, de +<span class="italic">René</span> et des <span class="italic">Martyrs</span>, autant il est correct, grammatical et sévère +dans la forme de sa polémique. Ici, point de phrases à effet, point de +contours saillants, point de mouvements accidentés, point de +véhémence. C'est une discussion sage et tempérée. Chose remarquable! +don singulier de l'appropriation! Ce poète vous expliquera mieux que +beaucoup de financiers le jeu des rentes et de l'amortissement. Cet +homme d'imagination entrera plus avant qu'un jurisconsulte dans +l'esprit et les détails d'une loi civile. Quelquefois, en grand +écrivain, il relève la vulgarité de l'idée par la hardiesse du mot. +Quelquefois, il vous ramène des hauteurs du débat, par la familiarité +de l'expression. Ou bien, il entrecoupe le cours uni de la narration +par une image éblouissante, par une allusion historique, par un tour +inattendu, par un trait, par une date, par un mot tel que +Chateaubriand sait les dire.»<a href="#footnotetag249"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote250" name="footnote250"></a> +<strong>Note 250:</strong> Les articles de Chateaubriand, du 21 juin 1824 au 18 +décembre 1826, parurent dans le <span class="italic">Journal des Débats</span>.<a href="#footnotetag250"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote251" name="footnote251"></a> +<strong>Note 251:</strong> Article du 28 juin 1824.—<span class="italic">Œuvres complètes</span>, tome +XXVI, p. 344.<a href="#footnotetag251"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote252" name="footnote252"></a> +<strong>Note 252:</strong> Article du 5 juillet 1824.—Tome XXVI, p. 353.<a href="#footnotetag252"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote253" name="footnote253"></a> +<strong>Note 253:</strong> Louis-Guillaume <span class="italic">Ternaux</span> (1763-1833), célèbre +industriel, député de 1818 à 1821 et de 1827 à 1831. Une ordonnance +royale du 17 novembre 1819 lui conféra le titre de baron. On lui doit +l'introduction en France des chèvres du Thibet, la fabrication des +<span class="italic">beaux cachemires</span>, dits <span class="italic">Ternaux</span>, qui rivalisent avec ceux de +l'Inde, et l'établissement de silos pour la conservation des +grains.—M. Mortimer-Ternaux, à qui l'on doit l'excellente <span class="italic">Histoire +de la Terreur</span>, était son neveu.<a href="#footnotetag253"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote254" name="footnote254"></a> +<strong>Note 254:</strong> Sur le général <span class="italic">Fabvier</span>, voir, au tome III, la note 2 +de la page 385.<a href="#footnotetag254"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote255" name="footnote255"></a> +<strong>Note 255:</strong> <span class="italic">Note sur la Grèce</span>, 1825, in-8<sup>o</sup>. Elle reparut en 1826 +avec de nouveaux développements. C'est un des plus éloquents écrits de +Chateaubriand. La première édition était précédée de cet +<span class="italic">Avertissement</span>: «Ce n'est point un livre, pas même une brochure qu'on +publie; c'est, sous une forme particulière, le prospectus d'une +souscription, et voilà pourquoi il est signé: c'est un remerciement et +une prière qu'un membre de la Société en faveur des Grecs adresse à la +piété nationale; il remercie des dons accordés; il prie d'en apporter +de nouveaux; il élève la voix au moment de la crise de la Grèce; et +comme, pour sauver ce pays, les secours de la générosité des +particuliers ne suffiraient peut-être pas, il cherche à procurer à une +cause sacrée de plus puissants auxiliaires.»<a href="#footnotetag255"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote256" name="footnote256"></a> +<strong>Note 256:</strong> <span class="italic">Opinion de M. le vicomte de Chateaubriand sur le +projet de loi relatif à la répression des délits commis dans les +Échelles du Levant.</span>—Chambre des pairs, séance du 13 mars 1826.<a href="#footnotetag256"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote257" name="footnote257"></a> +<strong>Note 257:</strong> Chateaubriand avait cédé au libraire Ladvocat la +propriété de ses œuvres complètes, moyennant une somme de sept cent +mille francs. «Pendant le reste du jour, dit un de ses biographes, +l'abbé Clergeau, qui fut aussi son aumônier, l'éditeur refit ses +calculs, qui se continuèrent toute la nuit, restée pour lui sans +sommeil. Il s'était trompé! Ce marché était pour lui un désastre. Dès +le matin, il va trouver M. de Chateaubriand: «Monsieur le vicomte, je +suis perdu.—Comment cela?—Dans le contrat que j'ai passé hier avec +vous, je suis en perte de 200 000 francs.—Vous arrivez à temps, car +j'allais déléguer mes droits pour l'hospice <span class="italic">Marie-Thérèse</span> qu'érige +M<sup>me</sup> de Chateaubriand.» Le grand écrivain donna, en effet, à l'hospice +<span class="italic">Marie-Thérèse</span>, une grande partie des fonds qu'il toucha. La faillite +du libraire Ladvocat lui fit perdre presque entièrement ceux qu'il +s'était réservés pour «assurer la paix de sa vie».<a href="#footnotetag257"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote258" name="footnote258"></a> +<strong>Note 258:</strong> Jeanne-Isabelle-Pauline <span class="italic">Polier de Bottens</span>, baronne de +<span class="italic">Montolieu</span>, née le 7 mai 1751, à Lausanne, morte le 29 décembre 1832. +Son premier ouvrage, <span class="italic">Caroline de Lichtfield</span> (1786) est aussi le +meilleur. C'est un roman bien composé, qui a de l'intérêt et du +charme. Elle a publié plus de cent volumes, qui sont, pour la plupart, +imités ou traduits assez librement de l'allemand ou de l'anglais. +Celui qui eut le plus de vogue est <span class="italic">Le Robinson suisse</span>, traduit de +Wyss (1813, 2 vol. in-12), et sa <span class="italic">Continuation</span> (1824, 3 volumes +in-12).<a href="#footnotetag258"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote259" name="footnote259"></a> +<strong>Note 259:</strong> La marquise de Custine.<a href="#footnotetag259"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote260" name="footnote260"></a> +<strong>Note 260:</strong> Astolphe de Custine, fils de la marquise.<a href="#footnotetag260"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote261" name="footnote261"></a> +<strong>Note 261:</strong> Louis-Philippe-Enguerrand de Custine, fils unique de +Léontine de Saint-Simon de Courtomer et d'Astolphe de Custine, mort à +l'âge de trois ans, le 2 janvier 1826. Il est enterré dans la chapelle +du château de Fervacques entre sa mère et sa grand'mère.<a href="#footnotetag261"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote262" name="footnote262"></a> +<strong>Note 262:</strong> M. Berstœcher était l'ancien précepteur d'Astolphe +de Custine.<a href="#footnotetag262"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote263" name="footnote263"></a> +<strong>Note 263:</strong> <span class="italic">Caliste ou Lettres écrites de Lausanne</span>, roman de M<sup>me</sup> +de Charrière.<a href="#footnotetag263"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote264" name="footnote264"></a> +<strong>Note 264:</strong> Cette longue note (pages 120-123 de la nouvelle édition +de l'<span class="italic">Essai</span>, publiée en 1826) est une excellente page de critique +littéraire. Elle mériterait d'être reproduite en entier. En voici la +fin: «Je ne me reproche point mon enthousiasme pour les ouvrages de +Rousseau; je conserve en partie ma première admiration, et je sais à +présent sur quoi elle est fondée. Mais si j'ai dû admirer +l'<span class="italic">écrivain</span>, comment ai-je pu excuser l'<span class="italic">homme</span>? Comment n'étais-je +pas révolté des <span class="italic">Confessions</span> sous le rapport des faits? Eh quoi! +Rousseau a cru pouvoir disposer de la réputation de sa bienfaitrice! +Rousseau n'a pas craint de rendre immortel le déshonneur de M<sup>me</sup> de +Warens! Que dans l'exaltation de sa vanité, le citoyen de Genève se +soit considéré comme élevé au-dessus du vulgaire pour publier ses +propres fautes (je modère mes expressions), libre à lui de préférer le +bruit à l'estime. Mais révéler les faiblesses de la femme qui l'avait +nourri dans sa misère, de la femme qui s'était donnée à lui! mais +croire qu'il couvrira cette odieuse ingratitude par quelques pages +d'un talent inimitable, croire qu'en se prosternant aux pieds de +l'idole qu'il venait de mutiler, il lui rendra ses droits aux hommages +des hommes! c'est joindre le délire de l'orgueil à une dureté, à une +stérilité de cœur dont il y a peu d'exemples. J'aime mieux +supposer, afin de l'excuser, que Rousseau n'était pas toujours maître +de sa tête: mais alors ce maniaque ne me touche point; je ne saurais +m'attendrir sur les maux imaginaires d'un homme qui se regarde comme +persécuté, lorsque toute la terre est à ses pieds, d'un homme à qui +l'on rend peut-être plus qu'il ne mérite. Pour que la perte de la +raison puisse inspirer une vive pitié, il faut qu'elle ait été +produite par un grand malheur, ou qu'elle soit le résultat d'une idée +fixe, généreuse dans son principe. Qu'un auteur devienne insensé par +les vertiges de l'amour-propre; que toujours en présence de lui-même, +ne se perdant jamais de vue, sa vanité finisse par faire une plaie +incurable à son cerveau, c'est de toutes les causes de folie celle que +je comprends le moins, et à laquelle je puis le moins compatir.»<a href="#footnotetag264"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote265" name="footnote265"></a> +<strong>Note 265:</strong> L'empereur Alexandre mourut à Taganrog, le 1<sup>er</sup> +décembre 1825.<a href="#footnotetag265"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote266" name="footnote266"></a> +<strong>Note 266:</strong> Voir, à l'Appendice, le n<sup>o</sup> VIII: <span class="italic">La mort de Mathieu +de Montmorency.</span><a href="#footnotetag266"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote267" name="footnote267"></a> +<strong>Note 267:</strong> Article du 8 août 1825, sur la Conversion des rentes. +<span class="italic">Œuvres complètes</span>, tome XXVI, p. 411.<a href="#footnotetag267"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote268" name="footnote268"></a> +<strong>Note 268:</strong> Article du 24 octobre 1825, sur le discours d'adieu du +président des États-Unis au général La Fayette.—Tome XXVI, p. 490.<a href="#footnotetag268"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote269" name="footnote269"></a> +<strong>Note 269:</strong> 30 octobre 1825.<a href="#footnotetag269"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote270" name="footnote270"></a> +<strong>Note 270:</strong> Le général Foy mourut le 28 novembre 1825, et Manuel le +20 août 1827.<a href="#footnotetag270"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote271" name="footnote271"></a> +<strong>Note 271:</strong> M. de Serre mourut à Castellamare (Italie) le 21 +juillet 1824. Camille Jordan était mort le 19 mai 1821.<a href="#footnotetag271"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote272" name="footnote272"></a> +<strong>Note 272:</strong> Le 29 décembre 1826, M. de Peyronnet avait, au nom du +gouvernement, déposé sur le bureau de la Chambre des députés un projet +de loi sur la presse, qui souleva, immédiatement une très vive +opposition. Dès le 11 janvier 1827, Charles Lacretelle proposa à ses +confrères de l'Académie française de délibérer sur les moyens de faire +parvenir au roi l'expression de leurs inquiétudes et de leur douleur. +Le 16 janvier, il soumit à l'Académie la proposition d'une supplique +au roi. La discussion s'ouvrit alors sur l'opportunité et la légalité +de cette démarche. Fortement soutenu par MM. Lemercier, de Tracy, +Villemain, Michaud, Andrieux, de Ségur, Brifaut et Raynouard, le +projet d'adresse fut combattu par MM. Auger, Cuvier et Roger. M. de +Lally-Tolendal demanda s'il était raisonnable d'espérer qu'on serait +écouté: «Pourquoi faire une demande qui devait demeurer sans succès?» +Chateaubriand répondit que la conscience ne se déterminait point par +les chances plus on moins probables d'un résultat utile. «On risque +tous les jours, dit-il, sa fortune et sa vie sans espoir de succès, et +l'on fait bien: on remplit un devoir dont le résultat est au moins +l'estime publique.» On alla aux voix. Sur vingt-neuf académiciens +présents, dix-huit se prononcèrent pour le projet de supplique. La +rédaction en fut confiée à MM. Lacretelle, Chateaubriand, Villemain. +Le directeur, M. de Laplace, chargé de présenter la supplique, demanda +à être reçu par le roi, mais l'audience ne fut pas accordée. +«L'Académie, dit le <span class="italic">Moniteur</span> du 27 janvier, a décidé que la +supplique qu'elle avait votée, et dont elle avait ordonné la +transcription sur les registres, ne serait point publiée.» <span class="italic">Histoire +de l'Académie française</span>, par <span class="italic">Paul Mesnard</span>, p. 305.<a href="#footnotetag272"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote273" name="footnote273"></a> +<strong>Note 273:</strong> Un article, sorti du ministère de la justice et publié +dans le <span class="italic">Moniteur</span> du 5 janvier 1827, contenait ce passage: «Le +discours de M. le garde des sceaux, pour exposer les motifs de la loi +sur la liberté de la presse, avait rassuré tous les vrais amis de +cette liberté. Si quelque chose vient encore effrayer les esprits, ce +sont ces articles violents et calomniateurs qui, prévenant le débat, +remplacent le calme des discussions par l'impétuosité des injures et +demandent, dans leur dérisoire impartialité, que l'on forge des armes +pour l'attaque et des chaînes pour la défense. La loi présentée veut +être une <span class="italic">loi de justice et d'amour</span>.» Cette expression, +singulièrement maladroite et fâcheuse, revint ricocher contre la loi, +et lui fut désormais appliquée, comme un sobriquet à la fois odieux et +ridicule.<a href="#footnotetag273"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote274" name="footnote274"></a> +<strong>Note 274:</strong> <span class="italic">Opinion sur le projet de loi relatif à la police de la +presse.</span>—1827, in-8<sup>o</sup> de 104 pages. Ce discours ne fut pas prononcé, +le projet de loi ayant été retiré par le gouvernement.—Les articles, +brochures et discours de Chateaubriand en faveur de la liberté de la +presse, au cours des deux années 1827 et 1828, remplissent un volume +entier, le tome XXVII des <span class="italic">Œuvres complètes</span>.<a href="#footnotetag274"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote275" name="footnote275"></a> +<strong>Note 275:</strong> La fête du roi se célébrait le 4 novembre, le jour de +la Saint-Charles.<a href="#footnotetag275"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote276" name="footnote276"></a> +<strong>Note 276:</strong> Article du 3 novembre 1825.—Tome XXVI, p. 501.<a href="#footnotetag276"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote277" name="footnote277"></a> +<strong>Note 277:</strong> «Cette apostrophe pleine de tristesse et de sanglots, +dit ici M. de Marcellus (<span class="italic">Chateaubriand et son temps</span>, p. 307), +appelle dans nos yeux les larmes qui mouillaient les joues de l'auteur +en l'écrivant; et plus d'une fois j'ai surpris pleurant tout seul M. +de Chateaubriand qui ne pleurait devant personne.»<a href="#footnotetag277"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote278" name="footnote278"></a> +<strong>Note 278:</strong> Adoptée par la Chambre des députés, le 12 mars 1827, +par 233 voix contre 134, la loi sur la presse avait été portée à la +Chambre des pairs, qui nomma une commission nettement hostile. Le 17 +avril le gouvernement retira le projet. Dans la soirée, on donna un +charivari à M. de Villèle aux cris de <span class="italic">Vive le Roi! Vivent les pairs! +À bas les ministres! À bas les jésuites!</span> Une démonstration analogue +eut lieu sous les fenêtres de la duchesse de Berry. Le 18, Paris +illumina, une foule immense envahit les rues et les places, mêlant à +ses cris de joie des cris de haine contre les jésuites et contre les +ministres. Le 19, ces manifestations prirent un caractère plus +sérieux. Il y eut des promenades d'étudiants portant des drapeaux; les +ouvriers imprimeurs parcoururent la ville en célébrant la victoire +remportée sur le gouvernement; les chiffonniers, à qui l'on avait +persuadé que la nouvelle loi tuerait leur industrie, firent aussi leur +démonstration, ce qui leur valut de recevoir une belle <span class="italic">Épître</span> de M. +Viennet.<a href="#footnotetag278"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote279" name="footnote279"></a> +<strong>Note 279:</strong> Joseph <span class="italic">Michaud</span>, directeur de la <span class="italic">Quotidienne</span>. Voir, +au tome II, la note 1 de la page 367.<a href="#footnotetag279"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote280" name="footnote280"></a> +<strong>Note 280:</strong> Jean-Baptiste-Honoré-Raymond <span class="italic">Capefigue</span> (1802-1872), +publiciste et historien. Il a publié, sur l'histoire de France, plus +de cent volumes, qui, pour avoir été hâtivement composés, n'en ont pas +moins une très réelle valeur. Ses meilleurs ouvrages sont: <span class="italic">l'Europe +pendant le Consulat et l'Empire de Napoléon</span> (10 vol. in-8<sup>o</sup>) et +l'<span class="italic">Histoire de la Restauration</span> (10 vol. in-8<sup>o</sup>). Il était, en 1827, +un des rédacteurs de la <span class="italic">Quotidienne</span>.<a href="#footnotetag280"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote281" name="footnote281"></a> +<strong>Note 281:</strong> François-Alexandre-Frédéric de <span class="italic">La Rochefoucauld</span>, duc +de <span class="italic">Liancourt</span> (1747-1827), député à l'Assemblée constituante de 1789, +représentant à la Chambre des Cent-Jours, pair de France. À la tête +d'un très grand nombre d'œuvres charitables, fondateur de la +première caisse d'épargne de France, l'un des principaux propagateurs +de l'enseignement mutuel, il jouissait d'une extrême popularité. Il +mourut le 27 mars 1827, et ses funérailles coïncidèrent avec +l'agitation qui s'était produite à l'occasion de la loi sur la presse. +Elles furent marquées par de pénibles incidents. Les élèves de l'École +des arts et métiers de Châlons ayant voulu, malgré la défense du +commissaire de police, porter eux-mêmes le cercueil et s'opposer à ce +qu'il fût déposé sur le char, au sortir de l'église de l'Assomption, +une lutte s'engagea entre eux et les soldats de l'escorte d'honneur +envoyée aux obsèques du duc qui, comme officier général, avait droit à +un bataillon. Au milieu de la bagarre, le cercueil tomba dans la boue, +et les insignes de la pairie qui le décoraient furent foulés aux +pieds.<a href="#footnotetag281"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote282" name="footnote282"></a> +<strong>Note 282:</strong> Le marquis de Semonville, grand référendaire de la +Chambre des pairs. Il conserva ces fonctions jusqu'au 31 septembre +1834 et fut alors remplacé par le duc Decazes.<a href="#footnotetag282"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote283" name="footnote283"></a> +<strong>Note 283:</strong> Elle eut lieu le 29 avril 1827.<a href="#footnotetag283"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote284" name="footnote284"></a> +<strong>Note 284:</strong> Le récit de Chateaubriand est pleinement confirmé par +les <span class="italic">Souvenirs inédits</span> de la Duchesse de Reggio. Voir <span class="italic">le Maréchal +Oudinot, duc de Reggio</span>, p. 466.—1894.<a href="#footnotetag284"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote285" name="footnote285"></a> +<strong>Note 285:</strong> L'ordonnance de licenciement, signée par le roi le soir +même de la revue, figure en première ligne dans le <span class="italic">Moniteur</span> du 30 +avril.<a href="#footnotetag285"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote286" name="footnote286"></a> +<strong>Note 286:</strong> Le duc de La Rochefoucauld-Doudeauville était, depuis +1824 ministre de la maison du roi. M. de Chabrol, ministre de la +marine, quoiqu'il eût été contraire au licenciement, continua à faire +partie du ministère, ainsi que l'évêque d'Hermopolis (M<sup>gr</sup> +Frayssinous), ministre des affaires ecclésiastiques et de +l'instruction publique, qui aurait voulu qu'on se contentât de +dissoudre une ou deux légions.<a href="#footnotetag286"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote287" name="footnote287"></a> +<strong>Note 287:</strong> François-Régis, comte de <span class="italic">La Bourdonnaye</span> (1767-1839). +Député de Maine-et-Loire de 1815 à 1830, il siégea constamment à +l'extrême-droite. Au mois d'août 1829, il eut, dans le ministère +Polignac, le portefeuille de l'intérieur, mais donna sa démission dès +le 8 novembre de la même année, au moment où le prince de Polignac fut +nommé président du conseil. Le 27 janvier 1830, il fut élevé à la +pairie, six mois avant la révolution qui devait mettre fin à sa +carrière politique. Cormenin a dit de lui, dans son <span class="italic">Livre des +orateurs</span> (tome II, p. 7): «À la tête des ultra-royalistes, brillait +M. de La Bourdonnaye... Contre-révolutionnaire trempé à la manière des +anciens conventionnels, subjugué par la raison d'État; plus impérieux +qu'habile, et qui ne manquait dans son langage, ni d'élévation ni de +vigueur.»<a href="#footnotetag287"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote288" name="footnote288"></a> +<strong>Note 288:</strong> Le prince de Polignac avait été nommé ambassadeur à +Londres au mois de février 1823. Quoiqu'en dise ici Chateaubriand, il +y fit très bonne figure et se montra le digne interprète de la +politique française. Plus d'une fois, Chateaubriand eut occasion, +comme ministre des affaires étrangères, de féliciter le prince de la +manière dont il défendait en Angleterre les intérêts de la France. Lui +ayant exprimé un jour le désir de lui voir signer un traité, afin que +le roi pût le mettre sur le même pied que M. de Talaru qui venait de +signer le traité avec l'Espagne, il reçut de M. de Polignac ce billet, +modèle de bon sens et de bon goût:</p> + +<p>«Je vous remercie, mon cher vicomte, du désir que vous m'exprimez de +me voir signer un traité pour me mettre sur le même pied que le +marquis de Talaru. Mais je n'ai rien à signer de ce côté de l'eau, +qu'un traité de commerce, et je vous engage à n'en pas faire; qu'un +traité de paix, et j'espère vous éviter la guerre; et mon tardif +arrangement relatif aux huîtres de Granville, et, dans ce cas, je ne +réclame qu'une mention honorable au Rocher de Cancale (célèbre +restaurant du temps). Au poste où je suis, il y a à acquérir plus de +gloire que de profit, et plus d'honneur que d'honneurs.»</p> + +<p>Cette lettre est datée du 20 février 1824.<a href="#footnotetag288"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote289" name="footnote289"></a> +<strong>Note 289:</strong> Chateaubriand se trompe ici lui-même et calomnie, sans +le savoir, ces pauvres préfets. Mieux informé, M. de Villèle écrivait, +à la date du 8 août 1827: «Les préfets sont effrayés de l'idée seule +d'élections générales. Ils disent que, si on les faisait cette année, +elles seraient détestables.» Le 4 septembre suivant, le président du +conseil constatait encore, sur son carnet, que «les préfets étaient +<span class="italic">unanimes</span> à repousser les élections générales comme un grand danger.» +Alfred Nettement, <span class="italic">Histoire de la Restauration</span>, tome VII, p. 551, +554.<a href="#footnotetag289"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote290" name="footnote290"></a> +<strong>Note 290:</strong> Le 22 juin 1827, la session avait été déclarée close; +le 24 juin, une ordonnance contre-signée par MM. de Villèle, Corbière +et Peyronnet, rétablit la censure.<a href="#footnotetag290"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote291" name="footnote291"></a> +<strong>Note 291:</strong> <span class="italic">Du rétablissement de la Censure par l'ordonnance du 24 +juin 1827.</span>—Paris, Ladvocat, 1827, in-8<sup>o</sup>.—<span class="italic">Œuvres complètes</span>, t. +XXVII.<a href="#footnotetag291"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote292" name="footnote292"></a> +<strong>Note 292:</strong> La Chambre des députés fut dissoute le 5 novembre 1827. +Les élections des collèges d'arrondissement eurent lieu le 17 +novembre, et celles des collèges de département le 24.—À Paris, les +huit candidats de la gauche furent nommés au premier tour de scrutin, +c'étaient: MM. Benjamin Constant, Casimir Périer, Laffitte, +Royer-Collard, Ternaux, baron Louis et de Schonen.<a href="#footnotetag292"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote293" name="footnote293"></a> +<strong>Note 293:</strong> Royer-Collard fut élu à Vitry, à Châlons, à Paris, à +Lyon, à Neufchâteau (Vosges), à Melun et à Béziers. M. de Peyronnet, +qui s'était présenté à Bourges et à Bordeaux, y éprouva un double +échec.<a href="#footnotetag293"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote294" name="footnote294"></a> +<strong>Note 294:</strong> Le 19 novembre, la foule, particulièrement dans les +quartiers Saint-Denis et Saint-Martin, parcourut les rues en criant: +«Des lampions!» et: «Vive la Charte! Vivent les députés!» Puis +d'autres cris s'y joignirent, parmi lesquels on entendit ceux de: +«Vive Napoléon» et: «Vive l'Empire!» On cassait les vitres des maisons +qui n'illuminaient pas, et des pétards étaient lancés contre les +voitures. Quelques barricades s'élevèrent rue Saint-Denis. L'autorité +envoya des gendarmes qui en renversèrent deux; il fallut faire marcher +la garde royale et tirer des feux de peloton pour en enlever trois +autres. L'émeute recommença le 20; les barricades de la veille furent +relevées, et beaucoup d'autres obstruaient les rues du quartier +Saint-Denis. Elles furent détruites par la troupe de ligne. Quelques +hommes furent tués et un assez grand nombre blessés et il fallut, pour +rétablir l'ordre, recourir à un grand déploiement de forces.<a href="#footnotetag294"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote295" name="footnote295"></a> +<strong>Note 295:</strong> Le 20 octobre 1827.<a href="#footnotetag295"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote296" name="footnote296"></a> +<strong>Note 296:</strong> Le <span class="italic">Moniteur</span> du 6 novembre 1827, en même temps qu'il +insérait l'ordonnance prononçant la dissolution de la Chambre des +députés, en publiait une autre nommant soixante-seize pairs.<a href="#footnotetag296"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote297" name="footnote297"></a> +<strong>Note 297:</strong> M. de Villèle donna sa démission le 2 décembre 1827; +elle fut acceptée par le roi le 6. Le nouveau cabinet ne put être +constitué que le 4 janvier 1828. Les ordonnances nommant les nouveaux +ministres parurent au <span class="italic">Moniteur</span> du 5 janvier.<a href="#footnotetag297"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote298" name="footnote298"></a> +<strong>Note 298:</strong> Joseph-Marie, comte <span class="italic">Portalis</span> (1778-1858). Conseiller +d'État en 1808, comte de l'Empire et directeur général de la librairie +en 1810, premier président de la Cour d'Angers en 1813, conseiller à +la Cour de Cassation en 1815, pair de France en 1819, sous-secrétaire +d'État au ministère de la Justice du 21 février 1820 au 14 décembre +1821, garde des sceaux le 4 janvier 1828, ministre des Affaires +étrangères le 14 mai 1829, premier président de la Cour de cassation +le 8 août suivant. Il garda cette charge jusqu'au 18 décembre 1852; il +était sénateur depuis le 26 janvier. Il mourut à Passy le 4 août +1858.<a href="#footnotetag298"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote299" name="footnote299"></a> +<strong>Note 299:</strong> Le vicomte de <span class="italic">Caux</span>, lieutenant-général, député du +Nord. Il avait servi avec distinction dans l'arme du génie, et s'était +également fait remarquer par ses qualités d'administrateur. Le 11 +octobre 1832, le roi Louis-Philippe l'éleva à la dignité de pair de +France. Le vicomte de Caux était le fils de M. de Caux de Blaquetot +(1723-1793), lieutenant-général et directeur des fortifications sous +Louis XVI, l'un des meilleurs officiers de notre corps du génie, qui +était alors le premier de l'Europe.<a href="#footnotetag299"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote300" name="footnote300"></a> +<strong>Note 300:</strong> Antoine, comte <span class="italic">Roy</span> (1764-1847). Le portefeuille des +finances lui fut confié trois fois: du 7 au 29 décembre 1818, du 19 +novembre 1819 au 14 décembre 1821, du 4 janvier 1828 au 8 août 1829. +Il avait été reçu avocat au Parlement de Paris en 1786. Pendant la +Révolution, il prêta le secours de sa parole à plusieurs personnes +accusées de royalisme. En 1798, il obtint du duc de Bouillon la +jouissance de la terre de Navarre et l'administration de ses biens. La +situation du duc étant fort gênée, il ne tarda pas à céder la plus +grande partie de ses biens à M. Roy, moyennant une rente annuelle de +300,000 francs; sa mort étant survenue peu de mois après, M. Roy se +trouva l'un des plus riches propriétaires fonciers de France.<a href="#footnotetag300"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote301" name="footnote301"></a> +<strong>Note 301:</strong> Charles-François Riffardeau, duc de <span class="italic">Rivière</span> +(1763-1828). Ami personnel du comte d'Artois, et son aide de camp +pendant l'émigration, il fut compromis, en 1804, dans le procès de +Georges Cadoudal, et condamné à mort. L'intervention de Joséphine fit +commuer cette peine en celle d'un emprisonnement au fort de Joux; il y +resta quatre ans et fut ensuite déporté. Louis XVIII le nomma pair de +France et ambassadeur à Constantinople. Charles X le créa duc +héréditaire (30 mai 1825) et le promut gouverneur du duc de Bordeaux +en 1826. M. de Rivière mourut le 21 avril 1828. Il avait fait don au +roi, en 1822, de la Vénus de Milo, qu'il avait découverte pendant son +ambassade auprès du Sultan.<a href="#footnotetag301"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote302" name="footnote302"></a> +<strong>Note 302:</strong> François-Jean-Hyacinthe, comte <span class="italic">Feutrier</span> (1785-1830), +évêque de Beauvais depuis 1826. Il fut nommé ministre des Affaires +ecclésiastiques le 4 mars 1828.<a href="#footnotetag302"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote303" name="footnote303"></a> +<strong>Note 303:</strong> Antoine-François-Henri Lefebvre de <span class="italic">Vatimesnil</span> +(1789-1860). Attaché au parquet de la Seine dès 1815, il s'était fait +remarquer par la maturité précoce de ses rares qualités, par une +science profonde du droit, une argumentation méthodique, claire, +pressante, une parole facile, pénétrante, fortement accentuée. «Vous +avez fait oublier votre jeunesse par vos talents,» lui disait M. de +Sèze, lorsqu'il fut installé comme avocat général à la Cour de +cassation, le 18 août 1824. Orateur, jurisconsulte, membre de nos +assemblées délibérantes, son nom demeurera inséparable des luttes +judiciaires de la Restauration, des mémorables combats pour la +revendication de la liberté religieuse et de la liberté d'enseignement +(1844-1850), et de la loi sur l'assistance judiciaire dont il fut, à +l'Assemblée législative, le véritable auteur (7 décembre 1850—22 +janvier 1851).<a href="#footnotetag303"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote304" name="footnote304"></a> +<strong>Note 304:</strong> Voir l'<span class="italic">Appendice</span> n<sup>o</sup> IX: <span class="italic">Chateaubriand et le +ministère Martignac.</span><a href="#footnotetag304"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote305" name="footnote305"></a> +<strong>Note 305:</strong> Jean-Louis-Anne-Madeleine Lefébure, comte de <span class="italic">Chéverus</span> +(1768-1836). Reçu prêtre le 18 décembre 1790, il émigra en Angleterre +et de là en Amérique, prêcha l'Évangile chez les Indiens, et montra un +tel dévouement pendant une épidémie de fièvre jaune qui ravageait +Boston, qu'il fut nommé évêque de cette ville. Rappelé en France par +Louis XVIII, qui le força d'accepter l'évêché de Montauban (1823), il +dut se résigner, en 1826, à devenir archevêque de Bordeaux. Le 5 +novembre de la même année, il fut nommé pair de France, puis +conseiller d'État. La révolution de 1830 ayant supprimé les pairs +créés par Charles X, M. de Chéverus en profita pour se retirer de la +vie politique, et refusa la pairie du gouvernement de Juillet, qui, du +moins, demanda et obtint pour lui le chapeau de cardinal (9 mars +1836). Sa <span class="italic">Vie</span> a été écrite par M. Hamon.<a href="#footnotetag305"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote306" name="footnote306"></a> +<strong>Note 306:</strong> Il était évêque de Strasbourg.<a href="#footnotetag306"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote307" name="footnote307"></a> +<strong>Note 307:</strong> Le duc de Laval-Montmorency. Voy. sur lui, au tome II, +la note 1 de la page 278.—Le duc de Laval eût voulu garder son +ambassade; Chateaubriand en fut informé, et bien que lui-même désirât +vivement être envoyé à Rome, il adressa au comte de La Ferronnays, +ministre des Affaires étrangères, la lettre suivante:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">«Lundi 26 mai 1828.</p> + +<p>«Noble comte, en relisant votre lettre, j'ai vu que le duc de + Laval éprouvait de vifs regrets de quitter Rome. J'ai su d'autre + part qu'il avait manifesté les mêmes regrets à ses parents et à + ses amis.</p> + +<p>«Pour rien au monde, je ne voudrais troubler la destinée d'un + homme, et à plus forte raison d'un homme qui, comme le duc de + Laval, n'a jamais eu que de bons procédés envers moi. Le roi n'a + pas de meilleur, de plus fidèle et de plus noble serviteur que + son ambassadeur actuel auprès du Saint-Siège.</p> + +<p>«Dans cette position, qu'il me soit permis de m'adresser plus à + l'ami qu'au ministre. Je ne pourrais accepter la haute mission + dont il plairait à S. M. de m'honorer, que dans le cas où le duc + de Laval croirait devoir lever lui-même mes scrupules. Jamais je + n'occuperai sa place que de son aveu. C'est lui qui doit trancher + la question.</p> + +<p>«Pardonnez, noble comte, ces importunités et ces petits intérêts + personnels, bien ennuyeux dans l'ensemble des grandes affaires + générales. Vous savez que je ne demande rien que d'être passif + dans ces arrangements. Je n'ai d'autre désir que d'entretenir + entre nous tous la bonne harmonie, et d'apporter au gouvernement + du roi le peu de force que l'opinion publique veut bien attacher + à mon nom. Mais ce n'est pas vous, mon noble ami, qui trouverez + mauvais que je sois arrêté par un sentiment de délicatesse. + J'aime beaucoup les libertés nouvelles de la France, mais je ne + veux point les séparer du vieil honneur français.</p> + +<p>«Voyez, je vous prie, le duc de Laval avant le conseil, afin que + vous n'ayez à porter au roi que l'accord, la soumission et la + respectueuse reconnaissance de toutes les parties intéressées.</p> + +<p>«Mille compliments et dévouements, etc.»</p> +</div> + +<p>Les susceptibilités enfin aplanies entre les deux concurrents par des +procédés honorables, le duc de Laval partit pour Vienne et +Chateaubriand pour Rome.<a href="#footnotetag307"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote308" name="footnote308"></a> +<strong>Note 308:</strong> Chateaubriand partit pour Rome, comme nous le verrons +au livre XII, le 14 septembre 1828. Un peu avant son départ, il lut, à +la Chambre des pairs, dans la séance du 18 juin, l'éloge du comte de +Sèze, mort le 2 mai précédent. Dans ses <span class="italic">Mémoires</span>, il ne dit rien de +cet <span class="italic">Éloge</span>, qui n'a pas été reproduit dans ses <span class="italic">Mélanges +historiques</span>, publiés en 1830. Il conviendra de réimprimer dans la +prochaine édition de ses œuvres ces pages consacrées au défenseur +de Louis XVI: elles sont parmi les plus belles que Chateaubriand ait +écrites.<a href="#footnotetag308"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote309" name="footnote309"></a> +<strong>Note 309:</strong> Béranger, <span class="italic">À M. de Chateaubriand</span> (septembre 1831).</p> + +<p class="poem"> + Son éloquence à ces rois fit l'aumône:<br> + Prodigue fée, en ses enchantements,<br> + Plus elle voit de rouille à leur vieux trône,<br> + Plus elle y sème et fleurs et diamants.<a href="#footnotetag309"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote310" name="footnote310"></a> +<strong>Note 310:</strong> <span class="italic">Énéide</span>, VI, v. 256-257.<a href="#footnotetag310"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote311" name="footnote311"></a> +<strong>Note 311:</strong> Le 20 septembre 1830.<a href="#footnotetag311"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote312" name="footnote312"></a> +<strong>Note 312:</strong> Ce livre a été écrit à Paris en 1839.<a href="#footnotetag312"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote313" name="footnote313"></a> +<strong>Note 313:</strong> Jeanne-Françoise-Julie-Adélaïde <span class="italic">Bernard</span> était née à +Lyon le 4 décembre 1777. De tous ces noms de baptême, le seul qui lui +fût resté dans l'habitude était celui de <span class="italic">Julie</span> transformé en +<span class="italic">Juliette</span>.—Son père, Jean Bernard, était notaire à Lyon; il fut +nommé, en 1784, receveur des finances à Paris.<a href="#footnotetag313"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote314" name="footnote314"></a> +<strong>Note 314:</strong> Et non <span class="italic">treize</span> ans, comme le portent les éditions +précédentes.<a href="#footnotetag314"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote315" name="footnote315"></a> +<strong>Note 315:</strong> Juliette Bernard n'avait que quinze ans, lorsqu'elle +épousa, en pleine Terreur, le 24 avril 1793, M. Jacques Récamier, +banquier à Paris, mais qui était, comme elle, originaire de Lyon. Il +demeurait au n<sup>o</sup> 13 de la rue des Saints-Pères. (Voir, au tome II du +<span class="italic">Journal d'un bourgeois de Paris pendant la Terreur</span>, par Edmond Biré, +le chapitre sur <span class="italic">le Mariage de M<sup>me</sup> Récamier</span>.)—M. Récamier avait 31 +ans de plus que sa jeune femme. «Ce lien, dit M<sup>me</sup> Lenormant, ne fut +jamais qu'apparent; M<sup>me</sup> Récamier ne reçut de son mari que son nom. +Ceci peut étonner, mais je ne suis pas chargée d'expliquer le fait; je +me borne à l'attester, comme auraient pu l'attester tous ceux qui, +ayant connu M. et M<sup>me</sup> Récamier, pénétrèrent dans leur intimité. M. +Récamier n'eut jamais que des rapports paternels avec sa femme; il ne +traita jamais la jeune et innocente enfant qui portait son nom que +comme une fille dont la beauté charmait ses yeux et dont la célébrité +flattait sa vanité.» <span class="italic">Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de +M<sup>me</sup> Récamier</span>, tome I.<a href="#footnotetag315"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote316" name="footnote316"></a> +<strong>Note 316:</strong> Madame de Clermont-Tonnerre.<a href="#footnotetag316"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote317" name="footnote317"></a> +<strong>Note 317:</strong> Cette lettre est ainsi datée: <span class="italic">De ma retraite de +Corbeil, le samedi 28 septembre 1797.</span>—La Harpe, proscrit après le +coup d'État du 18 fructidor (4 septembre 1797), avait trouvé un asile +à Corbeil, où M<sup>me</sup> Récamier l'alla voir une fois.<a href="#footnotetag317"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote318" name="footnote318"></a> +<strong>Note 318:</strong> Cette lettre, qui ne porte d'autre indication de date +que le mot <span class="italic">samedi</span> a dû être écrite quelques jours après le 18 +brumaire.<a href="#footnotetag318"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote319" name="footnote319"></a> +<strong>Note 319:</strong> Lucien Bonaparte venait de publier un roman intitulé +<span class="italic">la Tribu indienne, ou Édouard et Stellina</span>. (Paris, 1799, 2 vol. +in-18.)<a href="#footnotetag319"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote320" name="footnote320"></a> +<strong>Note 320:</strong> Comme le duc de Laval, un autre admirateur de M<sup>me</sup> +Récamier, Benjamin Constant n'aimait pas les dates. Son écrit sur M<sup>me</sup> +Récamier n'en renferme pas une seule. Besoin nous est donc de +préciser. À la fin de 1798, M<sup>me</sup> de Staël fut chargée par son père, +qui venait d'être rayé de la liste des émigrés, de vendre l'hôtel +qu'il possédait rue du Mont-Blanc, aujourd'hui rue de la +Chaussée-d'Antin, 7. M. Récamier était depuis longtemps en relations +d'affaires avec M. Necker, il était son banquier, ainsi que celui de +sa fille; il acheta l'hôtel. L'acte de vente porte la date du 25 +vendémiaire an VII (16 octobre 1798). La négociation de cette affaire +devint l'origine de la liaison qui s'établit entre M<sup>me</sup> de Staël et +M<sup>me</sup> Récamier. (<span class="italic">Souvenirs et Correspondance</span>..., par M<sup>me</sup> Lenormant, +I, 23.)<a href="#footnotetag320"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote321" name="footnote321"></a> +<strong>Note 321:</strong> Plus tard duc de Laval-Montmorency, celui précisément +que Chateaubriand remplacera comme ambassadeur à Rome.<a href="#footnotetag321"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote322" name="footnote322"></a> +<strong>Note 322:</strong> «Arbitre du goût et des bonnes manières», a dit M<sup>me</sup> de +Staël. Sous une apparence légère et mobile, le duc de Laval était un +noble cœur et un esprit élevé. Il géra les plus grandes ambassades +et fut partout à la hauteur de sa tâche.<a href="#footnotetag322"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote323" name="footnote323"></a> +<strong>Note 323:</strong> Le roman de <span class="italic">Delphine</span>, qui parut à la fin de 1802.<a href="#footnotetag323"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote324" name="footnote324"></a> +<strong>Note 324:</strong> Georgina <span class="italic">Spenser</span>, duchesse de <span class="italic">Devonshire</span> +(1746-1806), célèbre par son esprit et sa beauté. Elle se mêla aux +luttes politiques de son temps, soutint Fox et écrivit plusieurs +poésies, dont la principale, <span class="italic">le Passage du mont Saint-Gothard</span>, a été +traduite par Delille.<a href="#footnotetag324"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote325" name="footnote325"></a> +<strong>Note 325:</strong> Élisabeth <span class="italic" lang="en">Craven</span>, margravine <span class="italic">d'Anspach</span> (1750-1828). +Fille du comte de Berkeley, elle épousa d'abord lord <span lang="en">Craven</span>, dont elle +eut sept enfants. Abandonnée par son mari, elle demanda le divorce, et +quitta l'Angleterre pour voyager. Devenue veuve en 1790, elle épousa +en secondes noces le margrave d'Anspach et vint demeurer avec lui en +Angleterre, dans la terre de <span lang="en">Brandebourg-House</span>. Après la mort de ce +prince (1806), elle recommença ses voyages et mourut à Naples à l'âge +de 78 ans. Elle a composé des pièces de théâtre, un <span class="italic">Voyage à +Constantinople en passant par la Crimée</span>, traduit trois fois en +français, et des <span class="italic">Mémoires</span> fort curieux, qui parurent à Londres en +1825 et furent traduits, l'année suivante, par J.-T. Parisot (2 vol. +in-8<sup>o</sup>).<a href="#footnotetag325"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote326" name="footnote326"></a> +<strong>Note 326:</strong> M. de Marcellus, à qui la France doit de posséder la +<span class="italic">Vénus de Milo</span>, rencontrant ici le nom du duc d'Hamilton, en a +profité, comme c'était son droit, pour nous conter cette jolie +anecdote: «Ce premier des ducs écossais, mêlé au récit du voyage de +M<sup>me</sup> Récamier en Angleterre, s'était épris aussi des charmes de la +Vénus de Milo, dès son entrée à Paris. Sachant que je l'avais enlevée, +il m'en fit offrir, toute mutilée qu'elle était, dix mille livres +sterling. Elle n'était pas à moi; elle n'appartenait même plus à M. le +marquis de Rivière, qui venait d'en faire don à Louis XVIII: quelques +années après, la duchesse de Hamilton, que je recevais avec son fils +et sa fille dans la jolie villa de <span class="italic">Saltocchio</span>, au pied des Apennins, +me rappela, à la vue de quelques statues informes, cette passion +qu'elle avait partagée pour la Vénus victorieuse. Mais quand j'avais +dérobé mon idole à l'obscurité de Milo et aux empressements d'une +frégate anglaise, arrivée quelques heures trop tard, ce n'était pas +pour qu'un autre pays que le mien vînt à s'illuminer jamais de sa +beauté.» (<span class="italic">Chateaubriand et son temps</span>, p. 316.)<a href="#footnotetag326"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote327" name="footnote327"></a> +<strong>Note 327:</strong> Sur le prince d'Orange, voir, au tome III, la note 1 de +la page 206.<a href="#footnotetag327"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote328" name="footnote328"></a> +<strong>Note 328:</strong> Cette maison de campagne appartenait à M<sup>me</sup> de la Tour, +«personne vraiment bonne et spirituelle», à qui M<sup>me</sup> de Staël avait +été recommandée par M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, alors président +de la section de l'intérieur au Conseil d'État.<a href="#footnotetag328"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote329" name="footnote329"></a> +<strong>Note 329:</strong> Septembre 1803.<a href="#footnotetag329"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote330" name="footnote330"></a> +<strong>Note 330:</strong> M<sup>me</sup> de Staël, <span class="italic">Dix années d'exil</span>, 1<sup>re</sup> partie, chap. +XI.<a href="#footnotetag330"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote331" name="footnote331"></a> +<strong>Note 331:</strong> Anthelme <span class="italic">Brillat-Savarin</span> (1755-1826). Député du Tiers +aux États généraux pour le bailliage de Bugey et Valromey, il siégea +parmi les modérés, émigra en 1793 et se retira en Suisse, puis à +<span lang="en">New-York</span>, où il se créa des ressources en donnant des leçons de +français et en tenant le premier violon dans un petit théâtre. Sous le +Consulat, il fut nommé juge au Tribunal de Cassation (1<sup>er</sup> avril +1800). Il mourut conseiller à la Cour de Cassation le 2 février 1826, +des suites d'un rhume contracté dans l'église de Saint-Denis, à la +cérémonie expiatoire du 21 janvier. L'année précédente, il avait +publié l'ouvrage qui a fait sa gloire, la <span class="italic">Physiologie du +goût</span>.—Balzac, sans doute comme auteur de la <span class="italic">Physiologie du +mariage</span>, lui a consacré une intéressante notice dans la <span class="italic">Biographie +universelle</span>, de Michaud. «Brillat-Savarin, dit-il, offrait une des +rares exceptions à la règle qui destitue de toute haute faculté +intellectuelle les gens de haute taille; quoique sa stature presque +colossale lui donnât en quelque sorte l'air du tambour-major de la +Cour de cassation, il était grand homme d'esprit, et son ouvrage se +recommande par des qualités littéraires peu communes.»<a href="#footnotetag331"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote332" name="footnote332"></a> +<strong>Note 332:</strong> L'exécution de Georges Cadoudal et de ses onze +compagnons eut lieu le lundi 25 juillet 1804, à onze heures du matin, +en place de Grève. La veille, le geôlier de Bicêtre était entré dans +son cachot, apportant à Georges une demande en grâce toute prête. Il +jette un regard sur le papier qu'on lui présente et qui était adressé +à <span class="italic">Sa Majesté l'Empereur</span>. Il n'en veut pas voir davantage. Se +tournant vers ses compagnons: «Mes camarades, dit-il, faisons la +prière.» Le matin de l'exécution, à quelqu'un qui lui demandait des +nouvelles du condamné, le capitaine Laborde répondit: «Il a dormi plus +tranquillement que moi.» Georges était assisté de l'abbé de +Keravenant, qui fut sous la Restauration curé de Saint-Germain des +Prés. Arrivé sur la place de Grève, l'abbé lui faisait réciter la +Salutation angélique: «Je vous salue, Marie, pleine de grâces... +Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pêcheurs, +maintenant...» Et Georges s'arrêtait: «Continuez, dit le prêtre, et à +l'heure de notre mort.—À quoi bon? dit Georges; l'heure de la mort, +n'est-ce pas maintenant?» Au pied de l'échafaud, raconte le duc de +Rivière dans ses <span class="italic">Mémoires</span>, page 52, il déclara qu'il avait une +faveur à solliciter. «Pour ôter à mes compagnons d'infortune, dit-il, +l'idée que je pourrais leur survivre, je demande à mourir avant eux. +C'est moi, d'ailleurs, qui dois leur donner l'exemple.» On y +consentit, et Georges eut sur l'échafaud la place qu'il occupait +devant l'ennemi, il fut le premier à la mort comme il l'avait été tant +de fois au combat.<a href="#footnotetag332"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote333" name="footnote333"></a> +<strong>Note 333:</strong> Dans les pages qui précèdent, Chateaubriand n'a fait +que résumer le récit même de M<sup>me</sup> Récamier, reproduit plus tard en son +entier par M<sup>me</sup> Lenormant au tome I<sup>er</sup> des <span class="italic">Souvenirs</span>, pages 103 et +suivantes.<a href="#footnotetag333"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote334" name="footnote334"></a> +<strong>Note 334:</strong> M. Necker mourut à Coppet le 9 avril 1804.<a href="#footnotetag334"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote335" name="footnote335"></a> +<strong>Note 335:</strong> La ruine de M. Récamier fut postérieure de deux ans à +la mort de M. Necker. Elle se produisit dans l'automne de 1806. Par +suite d'une série de circonstances, et plus particulièrement de l'état +politique et financier de l'Espagne, la maison de banque de M. +Récamier se trouva en présence de graves embarras. Pour les conjurer, +il aurait suffi que la Banque de France fût autorisée à lui avancer un +million, avance en garantie de laquelle il offrait de donner de très +bonnes valeurs. Le prêt d'un million fut durement refusé, et la +catastrophe eut lieu. M. Récamier abandonna à ses créanciers tout ce +qu'il possédait, et en reçut ce témoignage de confiance et d'estime, +d'être mis par eux à la tête de la liquidation de ses affaires. Sa +femme vendit jusqu'à son dernier bijou. On se défit de l'argenterie, +l'hôtel de la rue du Mont-Blanc fut mis en vente. Il fut acheté par M. +Mosselmann.<a href="#footnotetag335"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote336" name="footnote336"></a> +<strong>Note 336:</strong> 17 novembre 1806.<a href="#footnotetag336"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote337" name="footnote337"></a> +<strong>Note 337:</strong> M<sup>me</sup> Récamier avait perdu sa mère le 20 janvier 1807. +Elle passa les six premiers mois de son deuil dans une profonde +retraite; au milieu de l'été de 1807, elle consentit, sur les +instances de M<sup>me</sup> de Staël, à se rendre à Coppet.<a href="#footnotetag337"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote338" name="footnote338"></a> +<strong>Note 338:</strong> Ce n'est pas à la bataille d'Eylau (8 février 1807) que +le prince Auguste fut fait prisonnier, mais bien, ainsi que nous avons +déjà eu occasion de le dire, au combat de Saalfeldt, le 10 octobre +1806.—Le prince n'avait que vingt-quatre ans; il était de cinq ans +plus jeune que M<sup>me</sup> Récamier.<a href="#footnotetag338"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote339" name="footnote339"></a> +<strong>Note 339:</strong> On lit à ce sujet dans le livre de M<sup>me</sup> Lenormant: «Le +prince Auguste était remarquablement beau, brave, chevaleresque; à +l'ardeur passionnée de ses sentiments, se joignaient une loyauté et +une sorte de candeur toutes germaniques... La passion qu'il conçut +pour l'amie de M<sup>me</sup> de Staël était extrême; protestant et né dans un +pays où le divorce est autorisé par la loi civile et par la loi +religieuse, il se flatta que la belle Juliette consentirait à faire +rompre le mariage qui faisait obstacle à ses vœux, et il lui +proposa de l'épouser... M<sup>me</sup> Récamier était émue, ébranlée: elle +accueillit un moment la proposition d'un mariage, preuve insigne, non +seulement de la passion, mais de l'estime d'un prince de maison royale +fortement pénétré des prérogatives et de l'élévation de son rang. Une +promesse fut échangée. La sorte de lien qui avait uni la belle +Juliette à M. Récamier était de ceux que la religion catholique +elle-même proclame nuls. Cédant à l'émotion du sentiment qu'elle +inspirait au prince Auguste, Juliette écrivit à M. Récamier pour lui +demander la rupture de leur union. Il lui répondit qu'il consentirait +à l'annulation de leur mariage, si telle était sa volonté; mais, +faisant appel à tous les sentiments du noble cœur auquel il +s'adressait, il rappelait l'affection qu'il lui avait portée dès son +enfance, il exprimait même le regret d'avoir respecté des +susceptibilités et des répugnances sans lesquelles un lien plus étroit +n'eût pas permis cette pensée de séparation; enfin il demandait que +cette rupture de leur lien, si M<sup>me</sup> Récamier persistait dans un tel +projet, n'eût pas lieu à Paris, mais hors de France, où il se rendrait +pour se concerter avec elle.</p> + +<p>«Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques instants +M<sup>me</sup> Récamier immobile: elle revit en pensée ce compagnon des +premières années de sa vie, dont l'indulgence, si elle ne lui avait +pas donné le bonheur, avait toujours respecté ses sentiments et sa +liberté; elle le revit vieux, dépouillé de la grande fortune dont il +avait pris plaisir à la faire jouir, et l'idée de l'abandon d'un homme +malheureux lui parut impossible. Elle revint à Paris à la fin de +l'automne ayant pris sa résolution, mais n'exprimant pas encore +ouvertement au prince Auguste l'inutilité de ses instances. Elle +compta sur le temps et l'absence pour lui rendre moins cruelle la +perte de ses espérances...» <span class="italic">Souvenirs et Correspondance...</span>, tome I, +p. 140-142. Voir aussi pages 143 à 152.<a href="#footnotetag339"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote340" name="footnote340"></a> +<strong>Note 340:</strong> C'est seulement en 1818, après la mort de M<sup>me</sup> de +Staël, que le prince Auguste commanda à Gérard le célèbre tableau +représentant <span class="italic">Corinne au cap Misène</span>. En échange de ce tableau, M<sup>me</sup> +Récamier lui envoya son portrait, peint également par Gérard. Le +prince l'avait placé dans la galerie de son palais, à Berlin; il ne +s'en sépara qu'à sa mort. D'après ses dernières volontés, ce portrait +fut renvoyé à M<sup>me</sup> Récamier en 1845, et, dans la lettre que le prince +lui écrivait trois mois avant sa mort, en pleine santé, mais comme +frappé d'un pressentiment, se trouvent ces paroles: «L'anneau que vous +m'avez donné me suivra dans la tombe.»—<span class="italic">Souvenirs et Correspondance</span>, +I, 151.<a href="#footnotetag340"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote341" name="footnote341"></a> +<strong>Note 341:</strong> M. F. Barrière, l'éditeur de la <span class="italic">Collection des +Mémoires sur le 18<sup>e</sup> et le 19<sup>e</sup> siècle</span>, eut occasion vers ce même +temps de visiter M<sup>me</sup> de Genlis; il décrit en ces termes l'appartement +de «l'antique sibylle»:—«Nous la trouvâmes dans un appartement de +bien médiocre apparence et surtout bien mal tenu. M<sup>me</sup> de Genlis était +assise devant une table de bois de sapin, noircie par le temps et +l'usage. Cette table offrait le bizarre assemblage d'une foule +d'objets en désordre; on y voyait pêle-mêle des brosses à dents, un +tour en cheveux, deux pots de confitures entamés, des coquilles +d'œufs, des peignes, un petit pain, de la pommade, un demi-rouleau +de sirop de capillaire, un reste de café au lait dans une tasse +ébréchée, des fers propres à gaufrer des fleurs en papier, un bout de +chandelle, une guirlande commencée à l'aquarelle, un peu de fromage de +Brie, un encrier en plomb, deux volumes bien gras et deux carrés de +papier sur lesquels étaient griffonnés des vers.» <span class="italic">Avant-Propos</span> des +<span class="italic">Mémoires de M<sup>me</sup> de Genlis</span>.<a href="#footnotetag341"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote342" name="footnote342"></a> +<strong>Note 342:</strong> <span class="italic">Mademoiselle de Clermont</span> est le meilleur ouvrage de +M<sup>me</sup> de Genlis; il avait paru en 1802.<a href="#footnotetag342"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote343" name="footnote343"></a> +<strong>Note 343:</strong> La nouvelle de M<sup>me</sup> de Genlis, dont parle ici +Chateaubriand, a paru seulement en 1832 sous le titre d'<span class="italic">Athénaïs ou +le Château de Coppet en 1807</span>.<a href="#footnotetag343"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote344" name="footnote344"></a> +<strong>Note 344:</strong> Dans l'automne de 1807. On lit, au sujet de ce voyage, +dans les notes de M. Auguste de Staël: «Depuis son voyage à Berlin, si +cruellement interrompu par la mort de son père, ma mère n'avait pas +cessé d'étudier la littérature et la philosophie allemandes; mais un +nouveau séjour lui était nécessaire pour achever le tableau de ce pays +qu'elle se proposait de présenter à la France. Dans l'automne de 1807, +elle partit pour Vienne, et elle y retrouva, dans la société du prince +de Ligne, dans celle de la maréchale Lubomirska, etc., cette urbanité +de manières, cette facilité de conversation qui avaient tant de charme +à ses yeux. Le gouvernement autrichien, épuisé par la guerre, n'avait +pas alors la force d'être oppresseur pour son propre compte, et +cependant il conservait envers la France une attitude qui n'était pas +sans indépendance et sans dignité. Ceux que poursuivait la haine de +Napoléon pouvaient encore trouver à Vienne un asile; aussi l'année que +ma mère y passa fut-elle la plus calme dont elle eût joui depuis son +exil.» <span class="italic">Avertissement de M. de Staël fils</span>, en tête de la seconde +partie de <span class="italic">Dix années d'exil</span>.<a href="#footnotetag344"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote345" name="footnote345"></a> +<strong>Note 345:</strong> Les précédentes éditions portent à tort <span class="italic">1812</span>. C'est +en <span class="italic">1810</span>, et non en 1812, que M<sup>me</sup> de Staël habita le château de +Chaumont. On lit dans l'<span class="italic">Avertissement</span> de M. Auguste de Staël: «<span class="italic">Au +commencement de l'été de 1810</span>, ayant achevé les trois volumes de +<span class="italic">l'Allemagne</span>, elle voulut aller en surveiller l'impression à quarante +lieues de Paris, distance qui lui était encore permise et où elle +pouvait espérer de revoir ceux de ses amis dont l'affection n'avait +pas fléchi devant la disgrâce de l'empereur. Elle alla donc s'établir, +près de Blois, dans le vieux château de Chaumont-sur-Loire, que le +cardinal d'Amboise, Diane de Poitiers, Catherine de Médicis et +Nostradamus ont jadis habité. Le propriétaire actuel de ce séjour +romantique, M. Le Ray, avec qui mes parents étaient liés par des +relations d'affaires et d'amitié, était alors en Amérique. Mais, +tandis que nous occupions son château, il revint des États-Unis avec +sa famille; et, quoiqu'il voulût bien nous engager à rester chez lui, +plus il nous en pressait avec politesse, plus nous étions tourmentés +de la crainte de le gêner. M. de Salaberry nous tira de cet embarras +avec la plus aimable obligeance, en mettant à notre disposition sa +terre de Fossé.»—Le château de Chaumont est situé dans la commune de +Chaumont-sur-Loire (Loir-et-Cher). Il appartient actuellement à M. le +prince Amédée de Broglie.—Le château de Fossé, situé dans la commune +de Fossé (Loir-et-Cher), appartient aujourd'hui à M. le comte de +Salaberry.<a href="#footnotetag345"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote346" name="footnote346"></a> +<strong>Note 346:</strong> Chateaubriand ne donne pas la date de cette lettre. +Elle doit être du mois de septembre 1810. M<sup>me</sup> de Staël dit en effet, +dans ses <span class="italic">Dix années d'exil</span> (seconde partie, chapitre premier): «Le +23 septembre (1810), je corrigeai la dernière épreuve de +<span class="italic">l'Allemagne</span>: après six ans de travail, ce m'était une vraie joie de +mettre le mot <span class="italic">fin</span> à mes trois volumes. Je fis la liste des cent +personnes à qui je voulais les envoyer dans les différentes parties de +la France et de l'Europe; j'attachais un grand prix à ce livre, que je +croyais propre à faire connaître des idées nouvelles à la France: il +me semble qu'un sentiment élevé sans être hostile l'avait inspiré, et +qu'on y trouvait un langage qu'on ne parlait plus.»<a href="#footnotetag346"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote347" name="footnote347"></a> +<strong>Note 347:</strong> Au mois d'octobre 1810.—Les trois volumes de +<span class="italic">l'Allemagne</span> étaient à peine achevés d'imprimer que le duc de Rovigo, +ministre de la police, envoyait ses agents pour mettre en pièces les +dix mille exemplaires qu'on avait tirés, et il signifiait à l'auteur +l'ordre de quitter la France <span class="italic">sous trois jours</span>. Ayant vu dans les +journaux que des vaisseaux américains étaient arrivés dans les ports +de la Manche, M<sup>me</sup> de Staël se décida à faire usage d'un passeport +qu'elle avait pour l'Amérique, espérant qu'il lui serait possible de +relâcher en Angleterre. Il lui fallait quelques jours, dans tous les +cas, pour se préparer à ce voyage, et elle fut obligée de s'adresser +au ministre de la police pour demander ce peu de jours. À la date du 3 +octobre 1810, Rovigo lui accorda <span class="italic">huit jours</span>. Il lui disait dans sa +lettre: «Il m'a paru que l'<span class="italic">air de ce pays-ci ne vous convenait +point</span>, et nous n'en sommes pas encore réduits à chercher des modèles +dans les peuples que vous admirez. Votre dernier ouvrage n'est point +français; c'est moi qui en ai arrêté l'impression... Je mande à M. +Corbigny (le préfet de Loir-et-Cher) de tenir la main à l'exécution de +l'ordre que je lui ai donné, lorsque le délai que je vous accorde sera +expiré...» La lettre du ministre de la police se terminait par ce +<span class="italic">post-scriptum</span>: «J'ai des raisons, madame, pour vous indiquer les +ports de Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Rochefort, comme étant les +seuls ports dans lesquels vous pouvez vous embarquer. Je vous invite à +me faire connaître celui que vous aurez choisi.» On interdisait à +M<sup>me</sup> de Staël les ports de la Manche, afin de l'empêcher d'aller en +Angleterre. Du moment qu'on lui donnait pour toute alternative +l'Amérique ou Coppet, elle prit le parti de retourner à Coppet, où +elle arriva dans la seconde quinzaine d'octobre 1810.<a href="#footnotetag347"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote348" name="footnote348"></a> +<strong>Note 348:</strong> C'est au mois de septembre 1811 que cet ordre d'exil +fut signifié à M<sup>me</sup> Récamier; un ordre semblable était notifié en +même temps à M. Mathieu de Montmorency.<a href="#footnotetag348"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote349" name="footnote349"></a> +<strong>Note 349:</strong> En arrivant à Châlons, elle s'établit d'abord à +l'auberge de <span class="italic">la Pomme-d'Or</span>, qu'elle abandonna bientôt pour prendre, +rue du Cloître, un petit appartement, qui avait au moins l'avantage +d'être commode et silencieux.<a href="#footnotetag349"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote350" name="footnote350"></a> +<strong>Note 350:</strong> Le château de Montmirail, magnifique habitation des La +Rochefoucauld-Doudeauville, située dans la commune de Montmirail +(département de la Marne).<a href="#footnotetag350"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote351" name="footnote351"></a> +<strong>Note 351:</strong> M<sup>me</sup> de Staël, alors âgée de 45 ans, avait contracté, +en 1811, un mariage secret avec M. de Rocca, jeune officier de 27 ans, +remarquablement beau, du caractère le plus noble, et qui (lorsqu'elle +le connut à Genève) semblait mourant des suites de cinq blessures +qu'il avait reçues. M. de Rocca ne survécut qu'un an à M<sup>me</sup> de Staël +et mourut en 1818.<a href="#footnotetag351"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote352" name="footnote352"></a> +<strong>Note 352:</strong> Auguste-Louis de <span class="italic">Staël-Holstein</span>, fils aîné de M<sup>me</sup> de +Staël, né à Paris le 31 août 1790, mort à Coppet le 11 novembre 1827. +Il s'occupa spécialement d'agronomie et d'améliorations sociales. Ses +œuvres, recueillies par sa sœur, la duchesse de Broglie, ont été +publiées en 1829 (3 vol. in-8<sup>o</sup>).<a href="#footnotetag352"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote353" name="footnote353"></a> +<strong>Note 353:</strong> Ce billet, dont Chateaubriand n'indique pas la date, +fut écrit au moment où M<sup>me</sup> de Staël allait quitter la Suisse pour se +rendre en Allemagne. Elle partit de Coppet le 23 mai 1812. (<span class="italic">Dix +années d'exil</span>, 2<sup>e</sup> partie, chapitre V).<a href="#footnotetag353"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote354" name="footnote354"></a> +<strong>Note 354:</strong> Partie de Coppet, comme nous venons de le voir, le 23 +mai 1812, M<sup>me</sup> de Staël se rendit à Vienne, qu'elle dut bientôt +quitter pour échapper aux tracasseries de la police autrichienne, mise +en mouvement par la police de Napoléon. À la fin de juin, elle partait +pour la Pologne, et, le 14 juillet 1812, elle entrait en Russie. Après +avoir visité successivement Kiew, Moscou, Saint-Pétersbourg, elle +s'embarqua à Abo pour Stockholm. Elle passa huit mois en Suède, +pendant lesquels elle écrivit ses <span class="italic">Dix années d'exil</span>. Peu de temps +après, elle partit pour Londres, et c'est là qu'elle publia, en 1813, +son ouvrage sur <span class="italic">l'Allemagne</span>. Pendant son séjour en Angleterre, elle +eut une entrevue avec Louis XVIII: «Nous aurons, annonçait-elle alors +à un ami, un roi très favorable à la littérature.»<a href="#footnotetag354"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote355" name="footnote355"></a> +<strong>Note 355:</strong> Le second fils de M<sup>me</sup> de Staël fut tué en duel en +1813.<a href="#footnotetag355"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote356" name="footnote356"></a> +<strong>Note 356:</strong> M<sup>me</sup> Récamier quitta Châlons au mois de juin 1812, pour +aller à Lyon auprès d'une sœur de son mari, M<sup>me</sup> Delphin-Récamier.<a href="#footnotetag356"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote357" name="footnote357"></a> +<strong>Note 357:</strong> La duchesse de <span class="italic">Chevreuse</span>, née Narbonne-Pelet, était +la belle-fille du duc Albert de Luynes. Tandis que son beau-père avait +dû se laisser faire sénateur (1<sup>er</sup> septembre 1803), elle avait dû +consentir à être dame du palais de l'impératrice Joséphine (1806). +Deux ans plus tard, au moment de l'arrestation de la famille royale +d'Espagne, l'Empereur voulut placer la duchesse de Chevreuse auprès de +la reine captive; elle répondit qu'elle pouvait bien être prisonnière, +mais qu'elle ne serait jamais geôlière. Cette fière réponse lui valut +son exil et de cet exil elle devait mourir.<a href="#footnotetag357"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote358" name="footnote358"></a> +<strong>Note 358:</strong> «La duchesse de Chevreuse est morte du serrement de +cœur que son exil lui a causé. Elle ne put obtenir de Napoléon, +lorsqu'elle était mourante, la permission de retourner une dernière +fois à Paris, pour consulter son médecin et revoir ses amis.» M<sup>me</sup> de +Staël, <span class="italic">Considérations sur la Révolution française</span>, IV<sup>e</sup> partie, +chap. VIII.<a href="#footnotetag358"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote359" name="footnote359"></a> +<strong>Note 359:</strong> Au printemps de 1813.<a href="#footnotetag359"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote360" name="footnote360"></a> +<strong>Note 360:</strong> Sur le séjour de Fouché à Rome en 1813, voir, à +l'<span class="italic">Appendice</span> du tome III du <span class="italic">Mémorial</span> de Norvins, les très curieuses +pages intitulées: <span class="italic">Fouché à Rome</span>.<a href="#footnotetag360"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote361" name="footnote361"></a> +<strong>Note 361:</strong> Jacques Marquet de Montbreton, baron de <span class="italic">Norvins</span> +(1769-1854). Son <span class="italic">Histoire de Napoléon</span> (1827, 4 vol. in-8<sup>o</sup>), après +avoir joui d'une grande vogue, est aujourd'hui oubliée. Ses Mémoires, +publiés en 1896 par M. Lanzac de Laborie sous le titre: <span class="italic">Mémorial de +J. de Norvins</span> (3 vol. in-8<sup>o</sup>) resteront. Parmi les nombreux Mémoires +publiés en ces dernières années, ils méritent de tenir un des premiers +rangs, à côté de ceux du chancelier Pasquier et du général Marbot.<a href="#footnotetag361"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote362" name="footnote362"></a> +<strong>Note 362:</strong> Sur cet épisode du pêcheur d'Albano, voyez <span class="italic">Souvenirs +et Correspondance tirés des papiers de Madame Récamier</span>, tome I, pages +236-239. C'est au mois de septembre 1813 que fut fusillé le pêcheur +d'Albano. Un mois après, au mois d'octobre, Napoléon perdait son +Empire dans les plaines de Leipsick.<a href="#footnotetag362"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote363" name="footnote363"></a> +<strong>Note 363:</strong> <span class="italic">Lettre à M. de Fontanes.</span>—«Un jour, à Rome, comme je +rappelais à M. de Chateaubriand cette page que je savais par cœur, +et qu'il avait tracée vingt-cinq ans auparavant: «Je ne pourrais pas +écrire ainsi aujourd'hui, me dit-il; il faut pour cela être jeune et +malheureux.» M. de Marcellus, <span class="italic">Chateaubriand et son temps</span>, p. 321.<a href="#footnotetag363"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote364" name="footnote364"></a> +<strong>Note 364:</strong> M<sup>me</sup> Récamier se rendit à Naples dans les premiers +jours de décembre 1813.<a href="#footnotetag364"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote365" name="footnote365"></a> +<strong>Note 365:</strong> C'est un souvenir de l'épisode de <span class="italic">Velléda</span>, où se +trouve cette phrase: «On planta une épée nue pour indiquer le centre +du <span class="italic" lang="la">Mallus</span> ou du conseil.»—Et l'auteur ajoutait, dans une note: +«J'ai suivi quelques auteurs qui pensent que les Gaulois avaient, +ainsi que les Goths, l'usage de planter une épée nue au milieu de leur +conseil. (Ammien Marcellin, lib. XXXII, cap. II, p. 622.) Du mot +<span class="italic">mallus</span> est venu notre mot <span class="italic">mail</span>; et le mail est encore aujourd'hui +un lieu bordé d'arbres.»<a href="#footnotetag365"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote366" name="footnote366"></a> +<strong>Note 366:</strong> La date exacte de l'excursion de Chateaubriand à +Literne est: <span class="italic">Janvier 1804</span>.<a href="#footnotetag366"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote367" name="footnote367"></a> +<strong>Note 367:</strong> <span class="italic">Les Martyrs</span>, livre V.<a href="#footnotetag367"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote368" name="footnote368"></a> +<strong>Note 368:</strong> Adam-Albert, comte de <span class="italic">Neipperg</span> (1775-1829), général +autrichien. Il avait déjà été employé par M. de Metternich dans +plusieurs missions délicates, lorsqu'au mois de juillet 1814 il fut +désigné par l'empereur François II pour être attaché à +l'ex-impératrice Marie-Louise. Il ne tarda pas à conquérir les bonnes +grâces de cette princesse, qui s'éprit de lui, bien qu'une blessure +reçue à la guerre l'eût privé d'un œil et l'obligeât à porter un +bandeau noir qui coupait son front en deux. Au mois d'avril 1816, elle +prit possession du duché de Parme, et M. de Neipperg devint le +grand-maître de son palais, en attendant de devenir son mari. Elle +l'épousa morganatiquement et en eut plusieurs enfants. L'<span class="italic">Almanach de +Gotha</span> relate officiellement le mariage du général comte de Neipperg +avec «Marie-Louise, duchesse de Parme, Plaisance et Guastalla, veuve +de Napoléon I<sup>er</sup>, empereur des Français, née archiduchesse +d'Autriche».<a href="#footnotetag368"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote369" name="footnote369"></a> +<strong>Note 369:</strong> Louis-François-Auguste, prince de Léon, duc de +Rohan-Chabot (1788-1833). Après avoir été sous l'Empire chambellan de +Napoléon, il fut sous Louis XVIII officier de mousquetaires. Il avait +épousé en 1809 M<sup>lle</sup> de Sérent, qui mourut tragiquement. Le 9 janvier +1815, comme elle se préparait à aller dîner chez la duchesse +d'Orléans, douairière, elle s'approcha de la cheminée; le feu prit aux +dentelles de sa robe; lorsqu'on arriva dans sa chambre, les flammes +s'élevaient de trois pieds au-dessus de sa tête. Elle mourut le +lendemain après d'atroces souffrances et dans les sentiments de la foi +la plus vive. Son mari renonça au monde, embrassa l'état +ecclésiastique et devint en peu de temps grand vicaire de Paris, +archevêque d'Auch, puis de Besançon, et enfin cardinal. Il quitta la +France après la révolution de 1830, mais il rentra dans son diocèse en +1832, lors de l'invasion du choléra, et succomba peu après aux +atteintes du fléau. M<sup>me</sup> Lenormant a tracé de M. de Rohan-Chabot en +1813 le portrait qu'on va lire: «Il était dans toute la fleur de la +jeunesse, et avait, en dépit d'une nuance de fatuité assez prononcée, +la plus charmante, la plus délicate, je dirais presque la plus +virginale figure qui se pût voir. La tournure de M. de Chabot était +parfaitement élégante: sa belle chevelure était frisée avec beaucoup +d'art et de goût; il mettait une extrême recherche dans sa toilette; +il était pâle, sa voix avait une grande douceur. Ses manières étaient +très distinguées, mais hautaines. Il avait peu d'esprit, mais, quoique +dépourvu d'instruction, il avait le don des langues: il en saisissait +vite, et presque musicalement, non point le génie, mais l'accent.»<a href="#footnotetag369"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote370" name="footnote370"></a> +<strong>Note 370:</strong> Sur les conditions dans lesquelles il sortit de la +garde constitutionnelle de Louis XVI, voir, au tome II, la note 1 de +la page 39.<a href="#footnotetag370"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote371" name="footnote371"></a> +<strong>Note 371:</strong> Après la mort de l'<span class="italic">Ami du Peuple</span>, Murat, par le +simple changement d'une lettre, transforma son nom en celui de <span class="smcap">Marat</span>. +Il est si fier de son invention que, dans une lettre qu'il écrit le 18 +novembre 1793 et où il presse l'exécution d'un «modérantiste», il +appose quatre fois sa nouvelle signature: <span class="smcap">Marat</span>. (Frédéric Masson, +<span class="italic">Napoléon et sa famille</span>, tome I, p. 311.)<a href="#footnotetag371"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote372" name="footnote372"></a> +<strong>Note 372:</strong> Il avait épousé Caroline Bonaparte le 20 janvier 1800.<a href="#footnotetag372"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote373" name="footnote373"></a> +<strong>Note 373:</strong> Le 13 novembre 1805.<a href="#footnotetag373"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote374" name="footnote374"></a> +<strong>Note 374:</strong> Le 15 mars 1806.<a href="#footnotetag374"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote375" name="footnote375"></a> +<strong>Note 375:</strong> Jean-Michel-Laurent Agar, comte de <span class="italic">Mosbourg</span> +(1771-1844) était un compatriote et un camarade d'études de Murat, qui +s'attacha à sa fortune, l'appela en 1806 au ministère des finances de +sa principauté de Berg, lui fit épouser une de ses nièces et lui donna +le titre et la dotation du comté de Mosbourg. En 1808, il suivit à +Naples le nouveau roi et y prit, comme à Dusseldorf, le portefeuille +des finances, qu'il conserva pendant presque toute la durée du règne. +Député du Lot après 1830, il fut élevé à la pairie le 3 octobre +1837.—Le comte de Mosbourg avait réuni, pour écrire la vie de Joachim +Murat, des documents qui viennent d'être utilisés en partie par le +comte Murat dans son livre sur <span class="italic">Murat, lieutenant de l'Empereur en +Espagne</span>. 1897.<a href="#footnotetag375"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote376" name="footnote376"></a> +<strong>Note 376:</strong> Le 29 janvier 1814.<a href="#footnotetag376"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote377" name="footnote377"></a> +<strong>Note 377:</strong> Le 28 mars 1815.<a href="#footnotetag377"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote378" name="footnote378"></a> +<strong>Note 378:</strong> Le 3 mai.<a href="#footnotetag378"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote379" name="footnote379"></a> +<strong>Note 379:</strong> Le 19 mai.<a href="#footnotetag379"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote380" name="footnote380"></a> +<strong>Note 380:</strong> Ferdinand IV (comme roi de Naples; I<sup>er</sup> comme roi des +Deux-Siciles).<a href="#footnotetag380"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote381" name="footnote381"></a> +<strong>Note 381:</strong> Napoléon arriva à Sainte-Hélène le 15 octobre.<a href="#footnotetag381"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote382" name="footnote382"></a> +<strong>Note 382:</strong> Pie VII fit son entrée solennelle à Rome le 25 mai +1814.<a href="#footnotetag382"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote383" name="footnote383"></a> +<strong>Note 383:</strong> Alexis-Louis-Joseph, comte de <span class="italic">Noailles</span> (1783-1835). +Il avait été emprisonné en 1809 pour avoir répandu la bulle +d'excommunication de Pie VII contre les auteurs et complices de +l'usurpation des États romains. Au mois de mai 1814, lorsque M<sup>me</sup> +Récamier traversa Lyon, Alexis de Noailles y était avec le titre de +commissaire royal. Il vint la voir, et l'ayant accompagnée dans une +fête donnée au palais Saint-Pierre en l'honneur du retour des +Bourbons, il fut, ainsi que la belle exilée, l'objet d'une sorte +d'ovation.<a href="#footnotetag383"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote384" name="footnote384"></a> +<strong>Note 384:</strong> Elle arriva à Paris le 1<sup>er</sup> juin 1814.<a href="#footnotetag384"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote385" name="footnote385"></a> +<strong>Note 385:</strong> <span class="italic">L'Esprit de conquête et d'usurpation dans ses rapports +avec la civilisation européenne</span> fut publié, dans les premiers mois de +1814, en Allemagne, où se trouvait alors Benjamin Constant; il ne +rentra en France qu'avec les Bourbons.<a href="#footnotetag385"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote386" name="footnote386"></a> +<strong>Note 386:</strong> Voir le texte de cet article au tome III, note 1 de la +page 489.<a href="#footnotetag386"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote387" name="footnote387"></a> +<strong>Note 387:</strong> Dès le 6 avril 1815, le <span class="italic">Journal de l'Empire</span> annonça +que M. Benjamin Constant était un des membres de la Commission +constitutionnelle.<a href="#footnotetag387"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote388" name="footnote388"></a> +<strong>Note 388:</strong> Dans ses <span class="italic">Mémoires sur les Cent-Jours</span>, Benjamin +prétend qu'il n'est pas l'auteur de l'<span class="italic">Acte additionnel</span>. «C'est jouer +sur les mots, dit M. Henry Houssaye (1815, t. 1, p. 542); sans doute +il y eut plus d'un article modifié ou ajouté par l'empereur et par la +Commission, mais l'<span class="italic">Acte additionnel</span>, dans son ensemble, n'en est pas +moins l'œuvre de Benjamin Constant.»<a href="#footnotetag388"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote389" name="footnote389"></a> +<strong>Note 389:</strong> Sur M<sup>me</sup> de Krüdener, voir, au tome II, la note 1 de la +page 366.<a href="#footnotetag389"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote390" name="footnote390"></a> +<strong>Note 390:</strong> Le 14 juillet 1817.<a href="#footnotetag390"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote391" name="footnote391"></a> +<strong>Note 391:</strong> C'est en 1819 que M<sup>me</sup> Récamier se retira à +l'Abbaye-aux-Bois, dans un petit appartement au troisième étage, +carrelé, incommode, dont l'escalier était des plus rudes à monter, ce +qui ne l'empêchait pas d'être gravi chaque jour par les plus grandes +dames du faubourg Saint-Germain et par tout ce que Paris comptait +d'illustrations.<a href="#footnotetag391"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote392" name="footnote392"></a> +<strong>Note 392:</strong> Il était compromis dans l'affaire de Bories. +<span class="smcap">Ch.</span>—Coudert avait pris part à un complot militaire contre le +gouvernement, le premier complot de Saumur, qui éclata au mois de +décembre 1821. L'affaire fut jugée en février 1822 par le second +Conseil de guerre de la 4<sup>e</sup> division militaire siégeant à Tours. Les +accusés étaient au nombre de onze: huit furent acquittés; trois furent +condamnés à la peine de mort, le lieutenant Delon, chef du complot, +contumace, et les deux maréchaux des logis Charles Coudert et +Sirejean. Ils se pourvurent en révision, et dans l'intervalle qui +sépara les deux jugements, les familles des condamnés essayèrent +quelques démarches. Coudert fut le premier pour lequel on eut la +pensée d'invoquer l'assistance de M<sup>me</sup> Récamier. Dès le commencement +de mars, M. Eugène Coudert, frère aîné du sous-officier compromis, se +présenta à l'Abbaye-aux-Bois sans autre recommandation que le malheur +de son frère Charles. M<sup>me</sup> Récamier, émue de la plus sincère pitié, la +fît partager à tous ses amis et usa de leur crédit pour obtenir en +faveur du condamné l'indulgence du conseil de révision. Ces efforts +furent couronnés de succès: le 18 avril, le conseil, cassant l'arrêt +des premiers juges, condamna simplement Coudert à cinq ans de prison +comme non révélateur. <span class="italic">Souvenirs et Correspondance tirés des papiers +de M<sup>me</sup> Récamier</span>, t. I, p. 373.—La note de Chateaubriand disant que +Coudert «était compromis dans l'affaire de Bories» est inexacte. +L'affaire de Bories est celle des <span class="italic">Quatre sergents de la Rochelle</span>, +qui fut jugée par la Cour d'assises de la Seine au mois d'août 1822.<a href="#footnotetag392"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote393" name="footnote393"></a> +<strong>Note 393:</strong> Ces vers sont, en effet, de Chateaubriand, dans sa +tragédie de <span class="italic">Moïse</span>, acte III, scène IV.<a href="#footnotetag393"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote394" name="footnote394"></a> +<strong>Note 394:</strong> <span class="italic">Histoire des Salons de Paris. Tableaux et portraits du +grand monde, sous Louis XVI, le Directoire, le Consulat et l'Empire, +la Restauration et le règne de Louis-Philippe I<sup>er</sup></span>, par la duchesse +d'<span class="italic">Abrantès</span>, tome VII, 1838.<a href="#footnotetag394"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote395" name="footnote395"></a> +<strong>Note 395:</strong> Roger, ancien <span class="italic">lieutenant</span> (et non capitaine), avait +pris part, avec le lieutenant-colonel Caron, au complot de Colmar. Le +23 février 1823, la Cour d'assises de la Moselle le condamna à mort. +Sa peine fut commuée en celle de vingt ans de travaux forcés. Envoyé +au bagne de Toulon, il obtint grâce entière, au bout de deux ans.<a href="#footnotetag395"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote396" name="footnote396"></a> +<strong>Note 396:</strong> Daniel <span class="italic">Steibelt</span>, pianiste et compositeur, né à Berlin +en 1765, mort à Saint-Pétersbourg en 1823. Il vint en 1790 à Paris, où +il balança le succès de Pleyel. Le 10 septembre 1793, en pleine +Terreur, il fit représenter sur le Théâtre de l'Opéra-Comique +national, avec un vif succès, <span class="italic">Roméo et Juliette</span>, «M. de +Chateaubriand, dit M. de Marcellus, p. 328, partageait l'affection que +nos grand'mères ont portée à l'habile pianiste, au point qu'il me +fallut pour lui plaire chercher à Londres une romance de Steibelt, +intitulée: «La plus belle des belles», et la lui faire entendre sur +mon piano dans nos soirées de solitude. N'était-ce pas encore dans sa +pensée un hommage à M<sup>me</sup> Récamier?»<a href="#footnotetag396"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote397" name="footnote397"></a> +<strong>Note 397:</strong> Ci-dessus, p. 138.<a href="#footnotetag397"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote398" name="footnote398"></a> +<strong>Note 398:</strong> Ci-dessus, p. 145.<a href="#footnotetag398"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote399" name="footnote399"></a> +<strong>Note 399:</strong> M<sup>me</sup> de Staël, qui s'écriait, en face du Léman: <span class="italic">Oh! le +ruisseau de la rue du Bac!</span> n'a cependant jamais habité cette rue. +Elle occupait, avant son exil, un hôtel de la rue de +Grenelle-Saint-Germain, auprès de la rue du Bac. (Sainte-Beuve, +<span class="italic">Portraits de femmes</span>.)<a href="#footnotetag399"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote400" name="footnote400"></a> +<strong>Note 400:</strong> Marie-Louis-Auguste <span class="italic">de Martin du Tyrac</span>, comte de +<span class="italic">Marcellus</span>, député de 1815 à 1823, pair de France de 1823 à 1830. +C'était le père de M. de Marcellus, l'auteur de <span class="italic">Chateaubriand et son +temps</span>.<a href="#footnotetag400"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote401" name="footnote401"></a> +<strong>Note 401:</strong> <span class="italic">Correspondance de Joseph de Maistre</span>, édition de 1886, +V. VI p. 108.<a href="#footnotetag401"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote402" name="footnote402"></a> +<strong>Note 402:</strong> <span class="italic">Catalogue de la collection Bovet</span>, séries V à VIII, +1884, p. 288 n<sup>o</sup> 798, avec fac-similé; et <span class="italic">Catalogue Et. Charavay</span>, 20 +décembre 1890, n<sup>o</sup> 31.<a href="#footnotetag402"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote403" name="footnote403"></a> +<strong>Note 403:</strong> <span class="italic">Vie de Madame Swetchine</span> par le comte <span class="italic">de Falloux</span>, p. +212.<a href="#footnotetag403"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote404" name="footnote404"></a> +<strong>Note 404:</strong> Chateaubriand écrivait à son ami M. Frisell au mois de +<span class="italic">juillet</span> 1817: «J'ai été bien inquiet, mon cher ami; je suis un peu +calmé. Ma malade est bien faible pour le moment; aujourd'hui, il y a +encore eu une crise... M<sup>me</sup> de Chateaubriand vous dit de tendres +choses, du fond de son lit, et moi je vous embrasse tendrement.» +(<span class="italic">Correspondant</span> du 25 septembre 1897.)<a href="#footnotetag404"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote405" name="footnote405"></a> +<strong>Note 405:</strong> Voy. cette lettre de Bonald dans la <span class="italic">Correspondance de +J. de Maistre</span>, t. VI, p. 319.<a href="#footnotetag405"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote406" name="footnote406"></a> +<strong>Note 406:</strong> Correspondance de J. de Maistre, t. VI, p. 112.<a href="#footnotetag406"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote407" name="footnote407"></a> +<strong>Note 407:</strong> <span class="italic">Ibidem.</span> t. VI, p. 109.<a href="#footnotetag407"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote408" name="footnote408"></a> +<strong>Note 408:</strong> M. Le Normant fils, imprimeur, rue de Seine, n<sup>o</sup> 8, +était l'éditeur et l'ami de Chateaubriand. Dans sa réponse, Joseph de +Maistre écrivait: «Ce sera à M. Le Normant de diviser l'ouvrage comme +il l'entendra. Le titre du 2<sup>me</sup> volume est mobile, il peut le placer +où il voudra pour égaliser les volumes.»<a href="#footnotetag408"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote409" name="footnote409"></a> +<strong>Note 409:</strong> Ci-dessus, p. 152.<a href="#footnotetag409"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote410" name="footnote410"></a> +<strong>Note 410:</strong> On lit dans le <span class="italic">Journal des Débats</span> du 3 février 1819, +sous la date de Paris, 2 février: «M. de Saint-Marcellin s'est battu +en duel hier au soir, à cinq heures, hors la barrière de Clichy. Il a +été atteint dangereusement d'un coup de pistolet dans le bas-ventre. +Des paysans l'ont apporté à l'hôtel de M. de Fontanes.»—Dans son +numéro du 7 février, le <span class="italic">Journal des Débats</span> signalait cette bizarre +coïncidence: «Le jour et à l'instant même où M. de Saint Marcellin +recevait le coup de la mort dans un combat singulier, commençait sur +le théâtre de Nantes, la représentation d'un de ses plus jolis +ouvrages dramatiques, <span class="italic">les Oiseaux et les Chaperons</span>, précédé du <span class="italic">Coup +d'épée de Saint-Foix</span> et suivi du <span class="italic">Duel</span>.»<a href="#footnotetag410"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote411" name="footnote411"></a> +<strong>Note 411:</strong> <span class="italic">Le Conservateur</span>, t. II, p. 113.<a href="#footnotetag411"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote412" name="footnote412"></a> +<strong>Note 412:</strong> Ci-dessus, p. 225.<a href="#footnotetag412"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote413" name="footnote413"></a> +<strong>Note 413:</strong> Ci-dessus, p. 241.<a href="#footnotetag413"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote414" name="footnote414"></a> +<strong>Note 414:</strong> <span class="italic">Politique de la Restauration</span>, p. 58.<a href="#footnotetag414"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote415" name="footnote415"></a> +<strong>Note 415:</strong> Ci-dessus, p. 283.<a href="#footnotetag415"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote416" name="footnote416"></a> +<strong>Note 416:</strong> Comte de Marcellus, <span class="italic">Politique de la Restauration en +1822 et 1823</span>, p. 49. M. de Marcellus ajoute: «M. Delloye, l'éditeur, +détruisit, m'a-t-il dit, tout ce qu'il avait déjà imprimé des deux +volumes retranchés, il n'en garda qu'un seul exemplaire en feuilles, +sur lequel il nota lui-même pour sa justification, de sa main et à la +marge, les retranchements demandés, refusés ou consentis. Or, cet +exemplaire, s'il existe encore, et si la frénésie des éditions +<span class="italic">princeps</span> et des raretés bibliographiques se maintient, ne peut +manquer d'exciter un jour une véritable curiosité.»<a href="#footnotetag416"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote417" name="footnote417"></a> +<strong>Note 417:</strong> <span class="italic">Histoire du gouvernement parlementaire en France</span>, +tome VII, p. 218.—Voir aussi, sur le Congrès de Vérone et la guerre +d'Espagne, le beau récit de M. Alfred Nettement, <span class="italic">Histoire de la +Restauration</span> tome VI, livres XII, XIII et XIV.<a href="#footnotetag417"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote418" name="footnote418"></a> +<strong>Note 418:</strong> Marcellus, <span class="italic">Politique de la Restauration</span>, pages 123, +128, 169, 201.<a href="#footnotetag418"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote419" name="footnote419"></a> +<strong>Note 419:</strong> <span class="italic">Études de morale et de littérature</span>, par M. Saint-Marc +Girardin, tome II.<a href="#footnotetag419"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote420" name="footnote420"></a> +<strong>Note 420:</strong> <span class="italic">Mémoires</span> de M. Guizot, t. I, p. 258.<a href="#footnotetag420"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote421" name="footnote421"></a> +<strong>Note 421:</strong> <span class="italic">Politique de la Restauration</span>, par M. de Marcellus, p. +274.<a href="#footnotetag421"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote422" name="footnote422"></a> +<strong>Note 422:</strong> Ci-dessus, p. 285.<a href="#footnotetag422"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote423" name="footnote423"></a> +<strong>Note 423:</strong> C'est le 6 juin—et non le 8—que Chateaubriand fut +renvoyé du ministère.<a href="#footnotetag423"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote424" name="footnote424"></a> +<strong>Note 424:</strong> <span class="italic">Souvenirs</span>, t. II, p. 405.<a href="#footnotetag424"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote425" name="footnote425"></a> +<strong>Note 425:</strong> <span class="italic">Congrès de Vérone</span>, t. II, p. 389.<a href="#footnotetag425"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote426" name="footnote426"></a> +<strong>Note 426:</strong> Chateaubriand avait refusé de défendre à la Chambre des +pairs le projet de loi sur la conversion de la rente, projet qui fut +rejeté à la majorité de 120 voix contre 105.<a href="#footnotetag426"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote427" name="footnote427"></a> +<strong>Note 427:</strong> Cet extrait des carnets de M. de Villèle a été publié +par Alfred Nettement, dans son <span class="italic">Histoire de la Restauration</span>, t. VI, +p. 70.<a href="#footnotetag427"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote428" name="footnote428"></a> +<strong>Note 428:</strong> Ci-dessus, p. 330.<a href="#footnotetag428"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote429" name="footnote429"></a> +<strong>Note 429:</strong> Ci-dessus, p. 359<a href="#footnotetag429"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote430" name="footnote430"></a> +<strong>Note 430:</strong> <span class="italic">Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville</span>, t. +111, p. 377.<a href="#footnotetag430"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote431" name="footnote431"></a> +<strong>Note 431:</strong> «Quoique irrité contre M. Hyde de Neuville, que son +amitié pour Chateaubriand et la fougue de son caractère avaient jeté à +la tête de la défection royaliste dans la Chambre, la vieille +affection pour ce serviteur dévoué des mauvais jours prévalut dans +l'esprit du Roi sur des mécontentements passagers; il l'appela à la +place de M. de Chabrol au ministère de la marine. On ne pouvait +conférer à des mains plus chevaleresques la dignité du pavillon de la +France ni la sécurité de la couronne à un cœur plus +fidèle.»—<span class="smcap">Lamartine</span>, <span class="italic">Histoire de la Restauration</span>, tome VIII, page +128.<a href="#footnotetag431"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote432" name="footnote432"></a> +<strong>Note 432:</strong> <span class="italic">Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville</span>, t. +III, pages 377 à 395.<a href="#footnotetag432"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'Outre-Tombe, Tome IV, by +René Chateaubriand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, TOME IV *** + +***** This file should be named 25575-h.htm or 25575-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/5/5/7/25575/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/25575-h/images/img001.jpg b/25575-h/images/img001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..37791b9 --- /dev/null +++ b/25575-h/images/img001.jpg diff --git a/25575-h/images/img002.jpg b/25575-h/images/img002.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9e4fcb7 --- /dev/null +++ b/25575-h/images/img002.jpg diff --git a/25575-h/images/img003.jpg b/25575-h/images/img003.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7027b6d --- /dev/null +++ b/25575-h/images/img003.jpg diff --git a/25575-h/images/img004.jpg b/25575-h/images/img004.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..26795a5 --- /dev/null +++ b/25575-h/images/img004.jpg diff --git a/25575-h/images/img005.jpg b/25575-h/images/img005.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c043152 --- /dev/null +++ b/25575-h/images/img005.jpg diff --git a/25575-h/images/img006.jpg b/25575-h/images/img006.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..09f2c45 --- /dev/null +++ b/25575-h/images/img006.jpg diff --git a/25575-h/images/img007.jpg b/25575-h/images/img007.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e36befc --- /dev/null +++ b/25575-h/images/img007.jpg diff --git a/25575-h/images/img008.jpg b/25575-h/images/img008.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..321806d --- /dev/null +++ b/25575-h/images/img008.jpg diff --git a/25575-h/images/img009.jpg b/25575-h/images/img009.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f7e60db --- /dev/null +++ b/25575-h/images/img009.jpg diff --git a/25575-h/images/img010.jpg b/25575-h/images/img010.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d009f6b --- /dev/null +++ b/25575-h/images/img010.jpg |
