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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II), by
+Mademoiselle Mars
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II)
+ (de la Comédie Française)
+
+Author: Mademoiselle Mars
+
+Editor: Roger de Beauvoir
+
+Release Date: May 19, 2008 [EBook #25526]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MLLE MARS (VOL. II) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreading Team of Europe
+(http://dp.rastko.net). (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS
+
+(DE LA COMÉDIE FRANÇAISE)
+
+PUBLIÉS PAR ROGER DE BEAUVOIR.
+
+
+II
+
+PARIS,
+
+GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS,
+
+33, rue Sainte-Marguerite-Saint-Germain.
+
+1849.
+
+
+
+
+I.
+
+Monvel en Suède.--Douleur de madame Mars.--Gustave III. Ulrique et
+Amélie.--Le lecteur du roi.--La nourrice.--Le palais de Stockholm.--Le
+portrait voilé.--Causerie royale.--Fragments de correspondance de Monvel
+à Désaides.--L'Opéra suédois et le Théâtre-Français.--Vie de Monvel à
+Stockholm.--Particularités sur Gustave III.--Le château de
+Haga.--Promenade sentimentale.
+
+
+Ce matin-là, Valville, en faisant répéter à madame Mars une tragédie de
+la Harpe, remise depuis peu au répertoire,--les trop fameux
+_Barmécides_,--s'interrompit tout à coup en voyant que son
+interlocutrice n'avait pas même l'air de l'écouter; en effet, au lieu de
+songer à la réplique, elle regardait une carte de géographie étendue sur
+le bureau de Valville.
+
+Valville en avait marqué certaines lignes à l'encre rouge, c'était là
+son occupation depuis un grand mois; il s'attelait à cette carte
+géographique et se figurait que son fauteuil était devenu une chaise de
+poste.
+
+La configuration de la Suède préoccupait le digne homme autant que
+Gustave Wasa; il s'était fait, en idée, bourgeois de Stockholm, et ne
+parlait plus que de négociations avec la Prusse et l'Autriche. La
+révolution de France arrivait à grands pas; bien qu'on ne fût qu'en
+1788[1], la convocation des notables du royaume et les remontrances du
+Parlement n'étaient pas de nature à rassurer sur l'avenir. À des menées
+sourdes, hostiles contre la cour se joignaient les dénonciations contre
+les ministres; les théâtres eux-mêmes, encouragés par l'audacieux
+exemple de Beaumarchais, poussaient à l'émancipation; un an après on
+devait représenter _Charles IX_, de Chénier, premier anneau de cette
+chaîne de pièces affranchies de toute entrave. L'époque des violences
+littéraires et politiques approchait; la censure de Bailly, le maire de
+Paris, allait se voir plus tard elle-même brisée comme une digue
+impuissante.
+
+Et c'était dans un pareil moment que Valville, l'honnête et calme
+Valville, s'occupait de la Suède!...
+
+Les artistes sont faits ainsi, ils voyagent sur l'aile de l'imagination,
+qui a du moins le mérite de les emporter loin d'un pays maussade et
+orageux. Que faisaient à cet esprit pacifique les débuts de Robespierre
+comme avocat[2], les chapeaux à la Marlborough[3], le Parlement et M. de
+Calonne? Valville n'aimait, il faut bien le dire, qu'un homme au monde,
+et cet homme c'était Monvel. Il l'avait apprécié de bonne heure dans la
+société de Désaides, il le savait parfois quinteux, difficile; mais il
+estimait cette probité rare, cette droiture à toute épreuve[4]. Si
+Valville songeait tant à la Suède, c'est que du fond de cette cour de
+Gustave III, Monvel en revanche songeait peu à lui; à peine avait-il
+écrit quelques lettres à madame Mars! D'où provenait ce silence, cet
+oubli, et comment Monvel ne s'était-il pas mieux fait pardonner son
+prompt départ! Il avait rompu brusquement avec la Comédie, au mépris de
+son contrat, et sans s'inquiéter en rien de la sanction de Messieurs les
+gentilshommes de la chambre; le roi de Suède l'avait nommé son lecteur,
+et dès lors la tête lui avait tourné. Il était écrit qu'il partirait
+sans embrasser seulement la pauvre Hippolyte, sans serrer la main à
+Valville ou à Désaides, à qui il laissait le soin de faire représenter
+plusieurs pièces de lui, durant son absence; il était écrit que ce
+départ cruel serait un coup de foudre pour madame Mars! «Quel courage,
+pensait Valville, ou quelle incroyable sécheresse! A-t-il imposé silence
+aux voix de son cœur, ou n'était-il pas digne de connaître les regrets?»
+L'avortement de cette liaison effrayait Valville, il savait quelles
+racines elle avait jetées dans l'âme de madame Mars! Au seul timbre de
+Stockholm sur une lettre du fugitif, elle pâlissait en ouvrant
+l'enveloppe, elle trahissait son angoisse par un tremblement fébrile.
+Que d'humiliations, d'amertumes cruelles et dures, quand la poste se
+taisait! Elle se confinait ces jours-là dans sa chambre ou dans sa loge,
+évoquant en elle son orgueil blessé pour haïr l'ingrat; elle se
+représentait son lâche abandon, elle jurait de ne plus toucher ses
+lettres! Mais les planches même de cette scène, foulées par Monvel,
+comment les fuir? Mais ce même public attentif à sa parole, comment
+l'éviter? Des larmes impuissantes brûlaient alors les joues de la pauvre
+femme, elle appelait Hippolyte et elle la serrait avec accablement
+contre son cœur. Plus de sourire pour Dugazon, le joyeux diseur; plus
+d'amour pour la promenade aux vertes allées du Luxembourg, plus de rayon
+d'orgueil ou de joie en passant près de la loge de Monvel! C'était une
+humble douleur, mais elle eût fait pitié même aux plus indifférents.
+
+Telle est cependant l'immense activité de l'espoir, que madame Mars se
+croyait encore aimée. Les premières lettres de Monvel étaient brûlantes,
+elles ne dissimulaient rien de ses efforts, de sa lutte avec lui-même.
+Le théâtre qu'il fuyait ne lui avait donné que des ennuis; cette liaison
+était le seul bonheur dont il remerciât le Ciel; seulement,
+poursuivait-il, «j'oppose la neige au feu en vous quittant, vous que je
+conjure de prendre garde à toutes ces haines de là-bas!» Quelles étaient
+ces haines dont parlait Monvel? Les meilleurs et les plus forts se sont
+plaints souvent de l'injustice. Monvel était-il découragé, n'était-il
+qu'ambitieux? Le désir d'une union prochaine éclatait dans cette franche
+et noble épître, il y parlait d'Hippolyte, «_sa chère petite fée!_»
+Quelle lecture que celle d'une pareille missive pour la pauvre
+abandonnée, mais aussi quel brusque rayon de lumière sur les projets de
+Monvel, quand peu à peu ses lettres devinrent plus courtes et plus
+rares! Le moment est dur où l'on s'aperçoit de l'indifférence et de
+l'oubli dans les cœurs qui nous sont chers; mener le deuil de ses
+souvenirs n'appartient qu'à la vieillesse. Et quelle rudesse dans ces
+mornes avertissements! L'illusion du théâtre lui-même n'ôte rien aux
+épines d'un pareil drame, on se voit encore belle, et l'on se demande
+pourquoi l'on est délaissée. Madame Mars avait mis en Monvel son avenir
+et celui de sa fille; sa tendresse fut frappée d'un coup sensible en
+apprenant qu'il épousait mademoiselle Cléricourt.
+
+Voici dans quelles circonstances ce mariage eut lieu; si elles semblent
+romanesques, c'est la faute des événements et non la nôtre:
+
+Gustave III aimait les lettres, ses loisirs étaient spécialement
+consacrés au dessin et à la lecture, il avait composé même plusieurs
+pièces de théâtre dont le sujet était pris dans l'histoire de Suède. Le
+commencement de son règne avait été marqué par la construction d'un
+édifice splendide, le théâtre de l'Opéra national; plus tard il devait
+fonder une académie suédoise sur le modèle de l'Académie française, et
+concourir lui-même pour un des premiers prix qui furent proposés[5].
+Jamais souverain n'avait possédé à un plus haut degré le don de la
+parole; il aimait la représentation, la cour était devenue bientôt une
+des plus brillantes de l'Europe. Une troupe française venait d'être
+formée par lui à Stockholm, il l'y entretenait avec un luxe royal,
+Monvel s'en vit nommé premier comédien et directeur, il partit convaincu
+que Gustave avait grand besoin de lui, et il ne se trompait pas. Si le
+roi le faisait trembler, en revanche le poète le rassurait; Monvel se
+présenta donc résolument devant Sa Majesté suédoise.
+
+Il trouva un homme dans la force de l'âge, bien fait, d'un port noble,
+les yeux d'un bleu doux, le front large, la voix forte, sonore dans le
+commandement, flexible et suave dans l'intimité de la causerie, prenant
+tous les chemins pour arriver au cœur de son peuple, ardent, éclairé, et
+surtout singulièrement épris des arts, qui le reçut entre le portrait de
+Gustave Wasa et d'Adolphe Frédéric, lui parla de son voyage en France
+sous le nom du comte de Haga, avant qu'il fût roi; l'entretint de
+Voltaire et de Frédéric, du roi Stanislas et de Boufflers, puis arrivant
+graduellement à la Comédie-Française, lui demanda des nouvelles de M. le
+maréchal de Richelieu et de Préville. Le roi, dans ce premier entretien,
+rappela à Monvel le trait de La Rissole[6]; tous deux en rirent
+beaucoup.
+
+On parla de Brizard, de Molé, et d'autres acteurs; Gustave gardait
+Monvel pour la bonne bouche, il l'avait vu à Paris l'année qui suivit
+ses débuts dans l'_Égisthe_ de _Mérope_; Monvel jouait alors les jeunes
+rôles dans la tragédie. Le roi lui donna la réplique, et il fallut que
+notre acteur récitât toute la scène quatrième du dernier acte. On ne se
+figure pas avec quel charme, quel bonheur Gustave III l'écoutait! Ce
+prince avait hérité toutes les qualités charmantes de sa mère Ulrique,
+qui se montra digne du grand Frédéric, son frère, par ses lumières et
+son instruction. Le mariage de cette princesse avec Adolphe avait été le
+fruit d'un trait de finesse de sa part qui est peu connu et dont nos
+lecteurs nous sauront gré.
+
+La cour et le sénat de Suède avaient envoyé un ambassadeur _incognito_
+en Espagne pour observer en secret le caractère des deux filles du
+prince Frédéric, _Ulrique_ et _Amélie_. La première passait pour avoir
+l'esprit malin, fantasque, satirique, et déjà la cour de Suède s'était
+prononcée en faveur d'Amélie, princesse remarquable par sa douceur non
+moins que par sa beauté. La mission secrète de l'ambassadeur transpira,
+comme il arrive trop souvent; Amélie se trouva dans la plus grande des
+perplexités, par l'invincible répugnance qu'elle avait de renoncer au
+dogme de Calvin pour embrasser celui de Luther. Dans cette position
+délicate, elle crut ne pouvoir mieux faire que de consulter sa sœur,
+elle la pria de l'aider de ses avis. «Cette union, ajoutait-elle, est
+contraire à mon bonheur, à mon repos!» La maligne Ulrique lui conseilla
+d'affecter alors des airs de hauteur et de dureté pour toutes les
+personnes qui l'approcheraient en présence de l'ambassadeur suédois.
+Amélie ne suivit que trop cette perfide suggestion. Ulrique, de son
+côté, eut soin de se parer de tous les dehors aimables dont elle
+dépouillait sa sœur; tous ceux qui n'était pas initiés dans le secret
+furent surpris d'un tel changement. L'ambassadeur informa sa cour de
+cette méprise de la renommée, qui attribuait ainsi faussement les
+qualités d'une sœur à l'autre; Ulrique se vit préférée et monta sur le
+trône de Suède, au grand regret d'Amélie.
+
+--C'est de la tragédie féminine, disait à ce propos Gustave III à l'un
+de ses familiers, le baron de Geer: grâce à elle, je suis devenu le
+premier citoyen d'un peuple libre.
+
+À peine arrivé à Stockholm, Monvel s'y vit installé au palais, élégant
+édifice commencé par Charles XI et fini par Gustave III. Vingt-trois
+belles croisées ornaient sa façade, dix colonnes doriques supportaient
+un pareil nombre de cariatides ioniques, appuyées sur dix balustres
+d'ordre corinthien; la couverture en était à l'italienne. Le
+rez-de-chaussée du palais et les arcades donnant sur le quai étaient de
+granit; le jardin, orné de lions de bronze et de statues, offrait un
+aspect magique, en ce qu'il s'avançait au-dessus de vastes galeries. La
+chapelle, la salle où s'assemblaient les États, le muséum royal et les
+logements de la cour frappèrent Monvel. Les appartements de sa majesté
+offraient une très grande magnificence; la plupart des salles qui les
+composaient étaient ornées de belles tapisseries des Gobelins. Le salon
+de compagnie, remarquable par son décor à la turque, avait des siéges
+dans la forme de ceux d'un divan; au-dessus de chacun était un miroir
+magnifiquement taillé, dont le cadre était de verre colorié en jaune et
+en pourpre.
+
+Au sein de ce luxe, Gustave conservait jusque dans son costume une
+simplicité étrange, sa tenue avait quelque chose de militaire. Rien
+n'égalait sa vénération pour Gustave-Adolphe, qui ne s'engagea jamais,
+on le sait, dans une bataille sans avoir dit sa prière à la tête de ses
+troupes; après quoi il entonnait de la manière la plus énergique un
+hymne allemand, que son armée répétait en chœur avec lui.
+
+--Voilà qui vaut bien vos chœurs de l'Opéra, disait un jour le roi à
+Monvel; l'effet de trente à quarante mille guerriers chantant à la fois
+devait être imposant et terrible!
+
+Il avoua à Monvel qu'il avait fait le plan d'une tragédie sur ce héros
+qui mourut l'épée à la main, le mot du commandement sur les lèvres, et
+la victoire dans le cœur.
+
+--Je donnerais bien dix ans de ma vie pour jouer ce rôle-là, reprit
+Monvel avec feu; mais vous me l'avez pris, Sire, comme mon chef
+d'emploi!
+
+Monvel causait encore dans cette première entrevue avec le monarque,
+quand la femme d'un paysan dalécarlien entra sans avoir été annoncée le
+moins du monde dans l'appartement.
+
+--Mon cher Monvel, dit le roi, je vous présente la nourrice de mon fils;
+c'est une brave Suédoise qui descend en droite ligne de l'honnête André
+Péterson, qui défendit Gustave Wasa contre les meurtriers envoyés à sa
+poursuite par Christian. C'est dans nos montagnes, asile de la santé et
+de la paix, que j'ai voulu choisir la nourrice du roi futur, afin qu'il
+suçât avec le lait la vigueur de nos montagnards et leur vieil amour
+pour le pays.
+
+--À propos de cela, demanda le roi, êtes-vous marié, êtes-vous père?
+
+Monvel s'inclina, cette phrase avait fait passer dans ses veines un
+frisson de glace. La nourrice du petit prince était vêtue de l'élégant
+costume introduit par Gustave III lui-même dans ses États et qui tenait
+beaucoup des anciennes modes espagnoles. Ses grands yeux bleus étaient
+remplis de douceur et d'expression; il régnait dans toute sa personne un
+air de propreté, de délicatesse et d'enjouement.
+
+Le petit prince apparut bientôt; il était né le 1er novembre 1778, juste
+un an avant Hippolyte Mars. Il portait une espèce de justaucorps
+gris-blanc, à manches fendues, une paire de bottes à la Charles XII, une
+épée à la dragonne, et des gants de couleur fauve. Le roi exigeait qu'il
+s'assouplît déjà à tous les exercices du corps; il habitait une partie
+du palais présentant tous les caractères de la solitude.
+
+--Nous en ferons un Gustave-Adolphe, disait-il; il en a déjà le nom!
+
+Le roi congédia l'enfant, et passa dans sa bibliothèque avec Monvel.
+
+Elle ne contenait pas moins de vingt mille volumes et quatre cents
+manuscrits.
+
+--Bien que je vous aie nommé mon lecteur, je vous fais grâce de tout
+ceci, mon cher Monvel. Beaucoup de ces livres font partie du pillage de
+la bibliothèque de Prague; je laisse à l'Université d'Upsal des
+curiosités d'autre nature. Vous y pourrez voir, par exemple, les
+sandales de la _Vierge Marie_ et la bourse de _Judas_.
+
+Monvel contint un sourire.
+
+--Ah! j'avoue, à la louange de l'Université, que les professeurs qui
+vous donneront l'explication de ces raretés vous paraîtront un peu
+embarrassés de leur rôle. En revanche, on vous fera voir des manuscrits
+islandais qui datent de plus de huit cents ans. Mais, tenez, ajouta le
+roi avec un sourire gracieux, voici qui vous plaira plus: une comédie en
+trois actes et en vers, de 1777, dont l'auteur est, je crois, de vos
+parents. En vérité, vous n'auriez qu'un mot à dire pour le faire parler.
+
+Monvel reconnut son _Amant bourru_ délicieusement relié.
+
+--Vous me placez, Sire, en trop bonne compagnie.
+
+--Que dites-vous là? Vous voilà à côté de traités écrits par des Lapons.
+Mon bibliothécaire n'en fait jamais d'autres! Il est vrai qu'il est
+Anglais! Ce qui va vous surprendre, c'est qu'ici tous nos professeurs
+marchent bottés. Toutes les affaires en Suède se font en bottes; le cuir
+est si bon marché! Que pensez-vous de Sergell, qui veut absolument me
+sculpter en bottes? moi qui suis pour le brodequin: c'est plus antique.
+Je vous ferai voir ce malheureux Sergell, qui devient mélancolique et
+qui m'effraie; les deux Martin, frères et rivaux en mérite, deux
+peintres dont je fais grand cas; et puis, mon cher Monvel, il faudra
+bien aussi que je vous montre mes dessins: Frédéric montrait bien ses
+vers à l'auteur de _Mérope_ et de _Zaïre_!
+
+En parlant ainsi le roi poussait la porte d'un cabinet octogone, des
+fenêtres duquel on découvrait Stockholm en amphithéâtre, ses murs de
+pierre ou de briques, revêtus en plâtre blanc ou jaune tendre, ses
+forêts de pins dégarnis, et les sinuosités admirables de la Baltique.
+Cet endroit ressemblait à un _retiro_ profond. Çà et là quelques rideaux
+recouvrant les cadres de ce boudoir, des plantes exotiques, et quelques
+médailles d'un rare travail, classées dans des rayons de laque. Un
+prie-Dieu était placé dans un des angles, et au-dessus de ce prie-Dieu,
+un tableau également voilé.
+
+--Regardez, Monvel, regardez, dit le roi, en soulevant la draperie de ce
+tableau; cette figure n'est-elle pas celle d'une Vierge?
+
+Monvel resta frappé de saisissement; il avait eu le temps de remarquer
+avec quel frémissement religieux le roi était entré dans ce sanctuaire
+qu'il nommait sa galerie.
+
+La figure représentée dans ce portrait était celle d'une jeune et belle
+Italienne de dix-huit ans environ, aussi noble aussi suave qu'une madone
+de Raphaël ou du Guide. Gustave III, qui passait pour avoir fait preuve
+d'une continence monacale dans sa première jeunesse, regardait souvent
+ce portrait les larmes aux yeux.
+
+--Quelle est donc cette personne? demanda timidement Monvel.
+
+--Oh! reprit le roi, ce cadre est toute une histoire! C'est le portrait
+d'une femme dont j'eus le tort de m'amouracher pendant mon voyage en
+Italie...
+
+--Le tort?
+
+--Oui, sans doute, continua-t-il avec rêverie. Mais je vous conterai
+cela un jour...
+
+Et il recouvrit le tableau de son voile.
+
+Le roi passa outre, non sans laisser échapper à l'œil de Monvel les
+signes d'une profonde émotion. Il parla d'autre chose, ouvrit un
+magnifique recueil de dessins, où il y avait des Watteau admirables, des
+vues de diverses contrées, une série de costumes suédois depuis les
+premiers temps de la monarchie, et même quelques autographes de têtes
+couronnées. L'écriture de Marie-Antoinette fut la première qui frappa
+les regards du comédien. C'était une lettre adressée au _comte de Haga_
+lui-même, à la sortie d'une représentation à l'Opéra, où elle lui avait
+promis de lui faire voir Vestris. Par un caprice malheureusement trop
+commun à ce _dieu de la danse_, il avait fait défaut ce soir-là au royal
+voyageur visitant les merveilles de Paris sous le nom d'emprunt de comte
+de Haga. Marie-Antoinette, alors dauphine, dont beaucoup d'écrivains ont
+trouvé moyen, de nos jours même, de calomnier la grâce et l'esprit,
+s'excusait gaiement devant Gustave III de l'impolitesse inouïe du sieur
+Vestris:
+
+«Vous allez être roi, écrivait-elle au prince royal de Suède; mais il y
+a longtemps que Vestris est dieu!»
+
+L'impertinence de Vestris avait déjà éclaté à l'occasion d'un pas où
+mademoiselle Heinel avait voulu danser, et, dans lequel en sa qualité de
+maître de ballets, il s'était réservé tout le brillant. Il fut sifflé
+d'abord dans la chaconne qui terminait l'opéra, et il insulta, à sa
+rentrée dans les coulisses, mademoiselle Heinel. L'affaire portée devant
+le Ministre de Paris, celui-ci crut devoir rendre justice à l'outragée.
+Vestris fut obligé, le lendemain, de lui faire agréer les excuses les
+plus soumises. Pour reconquérir son public ce soir-là même, l'illustre
+danseur se surpassa dans la chaconne, et y fit de si grands efforts,
+qu'en sortant de la scène il se trouva mal.
+
+--De tout ce que j'ai vu avec mon frère à Paris, disait Gustave III à ce
+sujet, ce qui m'a paru le plus drolatique, c'est Vestris et l'éléphant!
+M. de Boufflers m'a fait des vers fort jolis[7], et je vous ai applaudi
+à vos débuts; mais Vestris furieux, Vestris voulant dévisager
+mademoiselle Heinel, il faut avoir vu cela! Pour l'éléphant, vous
+souvient-il qu'il se montra bien plus furieux que Vestris, vis-à-vis de
+mon secrétaire Stetten, qui le regardait d'un air de pitié et de dégoût?
+Cet infortuné Stetten exprimait sa répugnance par des gestes qui
+n'échappèrent point à l'intelligent colosse; il retira sa trompe, et, la
+dardant avec rage contre son détracteur, il ne s'en prit heureusement
+qu'à sa chevelure, qu'il dépoudra et mit en désordre! Si Stetten avait
+porté perruque, il fût revenu chauve dans notre carrosse jusqu'au
+palais.
+
+À propos d'éléphant, continua le prince malignement, je ne dois pas
+oublier mon cornac, M. d'Alembert; car en vérité vos Parisiens me
+regardaient comme une bête curieuse! D'Alembert me promenait tant qu'il
+me fatigua.
+
+--S'il faut avoir une rude tête pour penser avec vous, lui dis-je un
+soir, il faut avoir de rudes jambes pour vous suivre!
+
+Les succès inouïs de mademoiselle Le Maure au Colysée[8], ceux de
+l'électricité par M. le duc de Pecquigny[9], les encyclopédistes, le
+coin de la reine et celui du roi, le sexe de d'Éon et l'esprit de
+Diderot, tout fut passé ensuite en revue par le monarque, dont les
+saillies n'étouffaient jamais la raison. Il avait tout vu, tout exploré
+dans ce court voyage parisien, d'où il ne fut rappelé que pour occuper
+le trône de Suède; et, pendant que l'impératrice de Russie faisait
+transporter à grands frais à Pétersbourg des morceaux de rocher pour
+servir de base à la fameuse statue de Pierre-le-Grand, il bâtissait,
+lui, sur le granit, en appelant de tous côtés la lumière sur ses
+projets, et en assurant, sans une goutte de sang, la sécurité publique.
+Dès 1780 il avait conclu, avec la Russie et le Danemark, ce fameux
+traité de neutralité armée qui eut tant d'influence sur les progrès du
+commerce dans le Nord; quelques années plus tard paraissait la
+convention entre le roi de Suède et le roi de France. Cependant, le
+calme qui semblait régner de toutes parts ne cachait que troubles et
+divisions intestines, comme on le verra par la suite, et pendant la
+diète de 1786, il s'était formé une opposition décidée, que dirigeaient
+quelques membres de la noblesse.
+
+Monvel lecteur du roi, Monvel arrivé en Suède sur ces entrefaites et à
+une époque où le trône de France se trouvait lui-même si exposé, ne put
+se défendre d'un vif sentiment de douleur, à la vue de pareils
+symptômes. Par une singulière coïncidence, dont il ne parlait plus tard
+qu'avec les larmes dans les yeux, il fut conduit par le roi, le premier
+jour de son arrivée, à l'Opéra, que ce jeune prince s'était complu
+lui-même à faire élever, sans pressentir, hélas! l'horrible meurtre qui
+épouvanterait cette scène le 17 mars 1792!
+
+Nous laisserons ici parler Monvel; les fragments de cette correspondance
+curieuse peindront mieux que notre plume la position du lecteur de
+Gustave III, à Stockholm, et la cour de ce prince, dont les
+encyclopédistes recherchaient beaucoup l'appui. Cette correspondance est
+datée d'avril 1785[10]:
+
+«Si je ne t'ai point encore dit, mon cher ami, ce qu'est l'Opéra élevé
+par le roi dans sa ville de Stockholm, c'est qu'en vérité je m'occupe
+plus de la troupe tragique et comique que des représentations de l'Opéra
+en question, où l'on m'a fait pourtant l'honneur de reprendre l'autre
+jour, devant S. M. notre pièce de _Blaise et Babet_[11]. Je te parlerai
+plus tard de l'effet de cette reprise. Je passe maintenant à la salle où
+elle a eu lieu.
+
+«L'Opéra bâti par Gustave III est un édifice d'une forme élégante; la
+façade en est ornée de colonnes et de pilastres corinthiens. Je puis
+l'assurer que les comédiens italiens en seraient fort satisfaits, et M.
+de Sauvigny lui-même, qui n'est pas toujours content de tout[12].
+
+«L'intérieur de cette salle a la forme d'une ellipse tronquée; il ne
+répond pas malheureusement à la façade, car le vaisseau est petit et ne
+peut contenir plus de mille spectateurs. Il est fort richement décoré;
+mais ce qui va te surprendre bien fort, c'est que les places de la
+famille royale sont dans le parterre.
+
+«Les costumes des acteurs appartiennent tous à la couronne, sans
+exception, et sont d'une grande valeur; à cet égard, l'Opéra suédois
+l'emporte sur tous ceux de l'Europe.
+
+«Parmi les pièces suédoises que l'on donne à ce théâtre, il y en a un
+grand nombre composé par Sa Majesté elle-même, dont le talent, tu le
+sais, a excité plus d'une fois la jalousie littéraire de Frédéric de
+Prusse. Je trouve pour mon compte que c'est là un trait de politique
+bien digne du génie de Gustave III, d'avoir attaché la nation à son
+propre idiome, en le rendant celui du spectacle; c'est le moyen le plus
+sûr et en même temps le plus flatteur de porter la langue d'un peuple à
+son dernier degré de perfection.
+
+«Le premier opéra suédois qui ait été donné ici est, je crois, _Thétis
+et Pélée_; mais la pièce nationale la plus goûtée en Suède est
+certainement _Gustave Wasa_. Un ballet occupe ici cent danseurs, et on y
+emploie quatre-vingts costumiers; c'est fort joli. Il existe dans le
+bâtiment de très beaux appartements destinés aux parties de plaisir
+secrètes du monarque; mais je puis t'assurer qu'ils sont de pure
+étiquette, bien que ce prince habite rarement avec la reine. J'ai vu
+dans ces pièces diverses deux ou trois toiles de l'Albane, que le prince
+a recueillies lui-même en Italie: elles sont délicieuses de fini.
+
+«Ce n'est que depuis peu, et par une bienveillance toute royale pour
+nous, qu'on a introduit sur le théâtre de l'Opéra la représentation de
+quelques pièces françaises; cela se faisait _in petto_ et devant des
+ambassadeurs et des étrangers. Dis à madame Dugazon que si je l'ai
+regrettée dans _Blaise et Babet_, en revanche cette troupe a redoublé
+d'efforts ce soir-là. Le roi était fort content.
+
+«Cet édifice et le palais contigu forment le côté d'une fort belle place
+nommée la _Place du Nord_. On voit, au centre de cette place, le socle
+monumental qui doit supporter la statue équestre en bronze de
+Gustave-Adolphe[13].
+
+ * * * * *
+
+«Mais quittons l'Opéra, mon cher ami, pour t'entretenir un peu
+longuement de moi.
+
+«Sa Majesté Suédoise, en me nommant son lecteur, m'a imposé une rude
+tâche; persuade-toi que ce n'est pas là une sinécure.
+
+«Pour peu que le détail de mes occupations au palais t'intéresse, je
+vais te le faire avec une grande exactitude.
+
+«Je me lève le matin de fort bonne heure, et sur la pointe du pied, de
+peur d'éveiller le comte de Geer, près de qui l'on m'a donné en ce
+moment une chambre au palais; je me rends de là au club des négociants,
+où je déjeune. Les appartements de cette maison consistent dans une
+longue salle à manger, un salon de billard, et un cabinet de lecture où
+l'on trouve les papiers étrangers et même ceux de France, auxquels je
+tiens essentiellement. La vue de l'hôtel, qui donne sur le Méler, est
+très belle; on découvre, du balcon, les rochers qui dominent ce lac, et
+dont la cime est couronnée pat les dernières maisons des Faubourgs.
+
+«Il y a dans Stockholm un autre club supérieur au premier par le style
+et la dépense qu'y s'y fait; mais je m'en tiens à celui-ci, d'abord
+parce que M. Sparmann m'y a présenté[14], puis j'y rencontre Sergell le
+sculpteur, dont je t'ai déjà parlé dans l'une de mes précédentes
+lettres. Le moka est loin de valoir ici celui que nous prenions tous
+deux au café de la Régence; mais comme j'abhorre le thé, cette boisson
+anglaise qui jaunit les dents, il faut bien que je m'en contente. Après
+la lecture des gazettes, je me rends au théâtre, non sans donner en
+passant quelque attention à la diversité de costumes qui m'assiége en
+cette capitale, où chacun paraît dispos, content et robuste. En sortant
+du théâtre, tu peux t'imaginer aisément la série de mes _travaux_: je
+cours à la poste recevoir ou porter mes lettres; de là je me promène sur
+la grande place avec quelques banquiers et commis qui ne manquent jamais
+de se plaindre devant moi de la pêche du hareng dont le dépérissement
+est sensible. Ces gens-là sont pour la plupart assez ennuyeux: mais les
+personnes du premier rang en Suède ont l'esprit si cultivé que cela
+gâte. Je n'en veux pour preuve que la causerie intelligente et profonde
+des seigneurs qui entourent Gustave, et parmi lesquels je dois placer le
+comte de Fersen, qui m'aime singulièrement.
+
+«L'heure à laquelle je dois faire ma cour ordinaire au roi est fixée à
+dix heures. Je me presse, j'arrive; mais il m'est bien difficile de voir
+dans le bienveillant et ingénieux souverain qu'on nomme Gustave III un
+autre personnage que le _comte de Haga_! L'aimable frère de notre amie
+commune madame Lebrun[15], m'écrivait l'autre jour pour me demander des
+conseils sur la façon de lire certains vers; ces conseils il eût pu les
+demander à Sa Majesté, qui est, en fait de lecture poétique, un
+excellent juge. Je lui ai fait répéter moi-même l'autre jour quelques
+vers du _roi Léar_[16], et elle me les a redits avec une sensibilité,
+une douleur qui eussent ému Brizard. Ce prince est un modèle d'esprit,
+de délicatesse et de prudence; il a fait vers moi le premier pas de si
+bonne grâce que j'en suis vraiment tout pénétré. Ce qu'il y a de bon
+dans cette cour hyperboréenne, c'est qu'on n'y voit point de femmes
+ridicules comme la B..., qui tourne en raillerie les plus sérieux
+sentiments; point de soupeurs assommants comme Ch...; point de
+correcteurs de petits vers comme V...; point de petites sottes comme
+mademoiselle d'A... et point d'avocats comme M... Des déjeuners, des
+concerts, des promenades occupent les loisirs de cette multitude de
+courtisans: la gaieté, la grâce s'emparent ici de tous leurs moments, de
+toutes leurs heures. Le roi n'est impérieux que dans une chose, il exige
+de ceux qui l'écoutent qu'ils lui rendent histoire pour histoire; il
+préfère les douceurs d'une conversation choisie à toutes les parties de
+pêche, de chasse et de danse. Nul plus que lui ne s'est attaché à
+l'examen de notre société française: sa verve et son esprit
+philosophique s'en ressentent, il ne lit que les auteurs qui ont écrit
+de conviction; tous les autres, selon lui, se sont privés eux-mêmes de
+lecteurs. Son domestique est admirablement composé; il donne, après cinq
+ans, des pensions aux vieux serviteurs, des maris aux jeunes filles; il
+prétend que ne récompenser qu'à la fin de la carrière, c'est acheter des
+serviteurs, et qu'après tout, les serviteurs sont des hommes. Nos
+lectures ont lieu le plus souvent dans la serre du palais, salon parfumé
+où les cocotiers de l'Inde, l'arbre d'O-Taïti, les grenades d'Espagne,
+les figues et les jasmins s'épanouissent comme dans leur sol naturel,
+tant on donne un soin royal à ces travaux exotiques, tant le nombre de
+ces jardiniers dévoués au maître est abondant. Chaque livre qu'il me
+fait ouvrir est surchargé de notes qui attestent à la fois et son goût
+et son respect pour le vrai; c'est l'ami de la raison et de la nature,
+et me voilà forcé de recommencer avec lui un cours d'hommes illustres de
+tous les pays. Il interroge, je réponds, et tu peux le croire, la
+lecture est souvent interrompue.
+
+«--Que fait d'Alembert?--Il raconte.--Francklin?--Il se
+montre.--Diderot?--Il rumine.--Saint-Lambert?--Il versifie.--Que vous
+donnera Necker?--Des plans.--Raynal?--D'anciens contes.--La Guimard?--De
+longs soupers.--Greuze?--De charmantes toiles.--Désaides?--De bonne
+musique, etc., etc.
+
+«Tu vois que je n'oublie rien! Par exemple, il m'a reproché l'autre jour
+de l'avoir endormi en lui lisant les _Incas_. C'était là, il est vrai,
+un crime de lèse-majesté!
+
+ * * * * *
+
+«Presque tous les grands seigneurs, parlent ici français, ce dont je
+bénis Dieu et la Baltique.
+
+«Les manœuvres commencent de fort bon matin; le roi y assiste ainsi qu'à
+la petite guerre, car nous avons ici un camp depuis peu. D'ordinaire, il
+est à pied; mais quelquefois aussi il traverse la ligne dans une calèche
+à six chevaux, accompagné de quelques officiers ainsi que de six pages
+de sa maison et d'une escorte de gardes du corps. Les soldats sont
+disciplinés et vigoureux; les levées se font sur les terres qui
+appartiennent à la couronne; ces domaines se nomment _Hemmans_ et se
+partagent en districts. L'armée compose ici une grande force
+constitutionnelle et à la fois une défense peu onéreuse pour le peuple.
+
+ * * * * *
+
+«[17] Mais comment passer sous silence, mon cher ami, la scène qui m'a
+peut-être le plus impressionné depuis que j'existe, une scène qui te
+peindra à la fois les déchirements de mon âme depuis huit grands jours
+et l'inépuisable intérêt de ce prince, qui prend à tâche de me cacher
+toujours le roi pour ne me laisser voir que l'ami?
+
+«Depuis que je réside ici, Sa Majesté ne m'avait jamais entretenu de mes
+affaires particulières; un hasard récent l'a mise à même de les
+pénétrer: maintenant la voilà instruite aussi bien que toi de la liaison
+que je laisse en France.
+
+«Sa Majesté avait bien voulu m'inviter l'autre semaine à une partie de
+campagne dans un château voisin, afin de me mettre un peu à même de
+considérer le caractère rural de ses Suédois. On m'avait parlé beaucoup
+des paysannes de la Dalécarlie; la beauté de ces femmes a beaucoup de
+rapport avec celles de la principauté de Galles. Les faneuses surtout
+attirèrent mon attention. C'était merveille, en effet, de voir ces
+filles à la taille enchanteresse, ayant fait le voyage à pied pour voir
+leur roi, sur le seul bruit de son séjour momentané dans ce palais que
+l'on nomme _Haga_, et qui est situé à un mille et demi de la porte
+septentrionale de la ville. Ce joli domaine et ses jardins ont été
+disposés sur les dessins même de Gustave III, Marselier l'a secondé.
+Nous arrivâmes à ce palais en miniature par une allée touffue d'arbustes
+les plus beaux et les mieux fleuris que j'aie vus dans le Nord; une
+chaîne pittoresque de rochers couverts de pins régnait à une petite
+distance.
+
+«Le château, construit en bois peint de façon à imiter la pierre,
+consiste dans une façade à trois étages et deux ailes très longues
+formant galerie. Il est situé à l'extrémité d'une belle prairie sur les
+bords du Méler, qui forme en ce lieu une magnifique nappe d'eau. La
+distribution des terres dépendantes de ce palais et de ses bâtiments me
+rappelait trop le _Petit Trianon_, pour que je ne songeasse pas à notre
+chère reine Marie-Antoinette.
+
+«Cette suave et noble figure évoquée une fois par mon souvenir, il ne me
+fut plus possible de m'en détacher. Il me semblait vraiment qu'elle me
+suivait douce et rêveuse, dans ce frais pèlerinage où il ne manquait que
+sa laiterie et son théâtre. Que de fois, en la faisant répéter à
+Trianon, mon cher Désaides, mes yeux s'étaient mouillés de larmes
+furtives; que de fois quittant sa brochure, j'avais comprimé l'élan qui
+me poussait à ses pieds! Comme notre belle reine, Gustave III passait
+une grande partie de son temps dans ce séjour, il avait tous ses goûts
+purs, élevés, et surtout celui de faire le bien.
+
+«Je ne tardai pas à m'enfoncer dans les rochers qui forment la beauté de
+ces sites romanesques. J'étais venu dans la voiture du comte de Fersen;
+mais des soins multipliés l'appelaient près de Gustave: je jouissais
+donc seul du calme enchanteur de ces beaux lieux.
+
+«--Excellent endroit pour faire une pièce à ariettes, vas-tu dire;--car
+vous autres compositeurs, habitués à ne poursuivre que des notes, vous
+ne voyez que la musique dans ce beau livre de la création! Mais que tu
+eusses vite baissé pavillon, mon pauvre ami, devant les rossignols, les
+bouvreuils, les rouges-gorges! Tous ces chanteurs ailés formaient
+au-dessus de ma tête un séraphique concert.
+
+«Une petite pluie douce et tiède était venue mouiller complaisamment
+sous mes pieds la sciure odorante tombée des mélèses, la neige des
+acacias et les pétales ouverts dans les herbes. En vérité, ce jour-là,
+j'étais poète; mon cœur s'ouvrait à toutes les joies, à tous les
+espoirs, à l'amour et à la vie! Ces faneuses, aux jambes nues, aux yeux
+d'un bleu doux et mélancolique, dont la nourriture n'est pourtant que du
+pain noir et de l'eau, le costume une jupe grossière, je les comparais
+aux nymphes de notre Opéra: c'était un corps de ballet qui valait pour
+moi celui de Rebel et de Francœur! Je me laissais aller involontairement
+à une rêverie silencieuse; je poursuivis ainsi ma promenade jusqu'à ce
+que je me trouvasse fatigué.
+
+«Je m'assis sur un grand quartier de roche, vis-à-vis d'un pavillon aux
+vitres de couleur, dont la porte était fermée. Le calme profond de ce
+lieu, sa fraîcheur et son attrait, tout concourait à m'entretenir dans
+une méditation telle, que mes pensées m'emportaient à mon insu vers le
+climat que j'avais quitté.
+
+«Là aussi, me disais-je, il y a des bois enchantés, des abris chers au
+poète et à l'oiseau; il y a des cœurs amoureux de l'ombre et du silence!
+Verdoyantes allées de Trianon, charmilles de Marly, beaux arbres de
+Fontainebleau, gazons de Chantilly, rives d'Hyères, où m'entraîna tant
+de fois Ducis, que de fois ne me vîtes-vous pas, un livre ou un rôle à
+la main, demander à vos aspects le doux repos qui semblait me fuir; le
+bonheur de l'oubli et la chasteté de l'étude! Un rôle qu'on apprend sur
+le velours de la mousse, près de la source qui chante, de l'oiseau qui
+vous écoute, des feuilles qui tremblent ou de l'abeille qui bourdonne,
+c'est un ami avec qui l'on se perd pour travailler et causer! Un pauvre
+comédien devient bien vite près de vous un homme riche; tout ce vert des
+prairies, tout ce bleu du ciel est à lui et se réfléchit sur son rôle
+comme sur un miroir! Admirables voix que celle du soir, où l'on trouve
+des voix et des tendresses inconnues, cris de l'ouragan qui couve et qui
+s'unissent à vos cris, nuits étoilées où devait aimer Roméo, nuits
+terribles où la foudre devait effrayer Macbeth! Consulter Dieu dans ses
+œuvres, c'est ouvrir à son génie les portes d'un monde; lire les poètes
+devant lui et sous ses yeux, c'est les élever, les agrandir!
+
+«Ainsi me perdais-je dans cette contemplation pleine de charmes. Par un
+retour insensible, j'en vins à me ressouvenir de cette nature factice du
+théâtre, de ces arbres et de ces cieux en carton qui me parurent odieux.
+
+«Pendant que je rêve ici, pensais-je, on me déchire là-bas; le tripot de
+la Comédie se remue. Molé ne m'écrit que rarement et il ne m'écrit
+jamais ce qu'il pense. Dugazon me menace de publier mes Mémoires si je
+ne reviens. Brizard et Dazincourt jettent les hauts cris, on fulmine
+contre moi des réquisitions au théâtre et à la cour! Messieurs les
+gentilshommes de la chambre, de la sanction desquels je me suis passé,
+sont capables d'en référer à Gustave III! Il n'y a que Fleury à qui mon
+départ assure une vraie fortune! Et les femmes, les femmes de cet
+aréopage couronné! elles me déchireraient comme des furies, depuis cette
+désertion!
+
+«En ce moment même et comme je m'arrêtais à cette pensée, il me sembla
+qu'un fer ardent venait de pénétrer ma poitrine; j'y portai la main, ce
+n'était pourtant qu'un simple papier... une lettre, Désaides, dont le
+contact me brûlait.--Cette lettre était de madame Mars!
+
+«Pauvre femme! comme elle déroulait dans ces quatre pages si tristes, si
+accablées, si brûlantes, l'état actuel de son cœur! Mon départ précipité
+lui avait donné le coup de la mort, et depuis ce temps elle n'accusait
+même plus, elle se contentait de noter jour par jour toutes ses
+souffrances. L'avoir délaissée de la sorte, elle et cette enfant si
+douce et si chère! m'être enfui subitement sans leur avoir même laissé
+mes larmes et mes caresses pour adieu! Tu peux te douter de ces
+douleurs, de ces angoisses incessantes! Et ce n'était pourtant que la
+cinquième lettre de ce genre que je recevais depuis mon long séjour à
+Stockholm, tant j'avais mis d'art à calmer son chagrin par l'espérance,
+tant je me berçais moi-même de l'idée de la rejoindre un jour, elle et
+ma chère Hippolyte, une fois que je me serais dégagé de ces liens
+d'ambition et de fortune qui me retiennent ici! Si les lettres de
+l'infortunée étaient rares, en revanche elles avaient gardé sur moi un
+tel pouvoir, qu'après les avoir lues je demeurais souvent trois jours
+dans un morne accablement. Aucune partie de plaisir, aucun devoir n'eût
+pu m'en faire sortir; ces jours-là je me renfermais dans ma chambre et
+je ne la quittais que sur le soir. Ce qui me désolait, ce qui
+m'irritait, c'était cette perpétuelle insistance de ma victime au sujet
+du mariage projeté; elle me rappelait ma promesse avec toute l'exigence
+du souvenir, toute la fierté de la douleur! Je finis bientôt par ne voir
+en elle qu'une créancière importune; j'appelais à mon aide l'exemple de
+Molière, et je me disais qu'un comédien ne doit pas se marier. Pour
+elle, en m'écrivant, elle n'avait que ce seul but-là, et ce but me
+révoltait. Tu peux te figurer aisément cette répugnance, toi qui me sais
+depuis longtemps ennemi de toute entrave. Ma fortune d'ailleurs ne
+motive-t-elle pas mes refus? Comment se dénouera ma fugue en Suède? par
+une pension sans doute. Or le roi ne paraît pas pressé de me renvoyer à
+messieurs de la Comédie. Je ne te dirai pas les termes de cette lettre,
+tu te les figures; je n'ai vu là seulement ni apprêt de style, ni
+douleur forcée, et cependant la pauvre femme continue de jouer la
+tragédie! Bref, je serais perdu si je la revoyais un jour seulement, car
+je l'aime de toute la force de mes souvenirs. Elle veut quitter le
+théâtre, et cela serait folie. Maintiens-la, je te prie, dans l'idée
+contraire; tu trouveras d'ailleurs sous ce même pli un mot écrit pour
+Valville à ce sujet. On a bien raison de dire qu'on ne fait jamais dans
+la vie ce que l'on veut. Il y a huit grands jours que je reçois cette
+lettre de France, je la lis, je la relis, puis je me jure ensuite de ne
+plus la relire; et vois, cependant, Désaides, elle se retrouve encore
+toute ouverte sur mon bureau pendant que je trace ces lignes, mes yeux
+ne peuvent l'éviter, je croirais faire un crime en la brûlant! Tu vas
+voir maintenant si la fatalité ne se mêle pas de moi!
+
+
+
+
+II.
+
+Suite de la lettre de Monvel.--Le roi et le Comédien.--Proposition
+embarrassante.--_La Clémence d'Auguste_.--Mademoiselle
+Cléricourt.--Divers portraits.--Le poète Bellmann.--Kellgren, secrétaire
+du roi.--Galanterie de Charles XII.--Lidner.--La Sapho
+suédoise.--Swedenborg.--_Le Docteur de la Lune_.--Prédiction faite à
+Kellgren.--L'armurier du roi.--Vision de Gustave III.--Rapprochement de
+cette vision avec une anecdote de Pichegru.--Retour de Monvel en France.
+
+
+«Je demeurais assis vis-à-vis du pavillon, écoutant ainsi ces voix
+diverses et agitées de mon cœur, quand une main se posa sur mon
+épaule... Je me retournai brusquement, et je vis Gustave III.
+
+«Le bruit de ses pas avait été sans doute amorti par la mousse qui
+tapissait le sentier; je demeurai muet, interdit comme un homme qui sort
+d'un rêve!
+
+«Le roi sourit de mon étonnement, me fit signe de me lever; cela fait,
+il me prit le bras avec une grâce charmante.
+
+«Comprendras-tu, Désaides, ce qui dut se passer en moi dans un pareil
+moment? Un mot, un geste du roi me faisait son ami, son égal! Et j'étais
+bien éveillé; ce n'était point un jeu de mon imagination, un rôle appris
+et joué sur le théâtre de Stockholm; non, c'était le prince, c'était le
+roi, Gustave III, qui me parlait! Tout ce qu'avait rêvé cet homme était
+beau; tout ce qu'il réalisait déjà était grand! Il avait changé à lui
+seul la forme d'un gouvernement, et cette révolution s'était opérée
+presque sans effort, tandis que la nôtre qui s'élabore, Désaides, que de
+sang, que de crimes ne coûtera-t-elle peut-être pas! C'était un roi de
+chevalerie, jeune, ardent, si noble que la plupart des courtisans s'en
+montraient jaloux; tour à tour sévère, élégant, ou valeureux, il
+imprimait à son siècle un cachet de nationalité; son éducation semblait
+se résumer par ce seul mot: Reconquérir! Et en effet, Désaides, il avait
+reconquis, par le plus audacieux de tous les coups, sa souveraineté et
+son peuple; il aimait la poésie et il couvrait les poètes de son
+manteau; il idolâtrait la France, et on ne parlait guère à sa cour que
+la langue française: il ne lisait lui-même que des livres français et
+s'inquiétait fort peu des vers venus d'Allemagne! C'était un soleil vers
+lequel tous les rayons de la froide Baltique convergeaient: il écrivait
+avec le comte de Tassin; il collaborait avec Kellgren, il protégeait
+chez lui Dalin et Léopold; ailleurs Diderot et Helvétius! Et c'était ce
+monarque, ce prince qui venait à moi! Il m'avait cherché à travers les
+solitudes vertes du château de Haga, moi son lecteur officiel, moi
+directeur en titre de sa troupe française; et, je ne le prévoyais que
+trop à la sensibilité affectueuse de son regard, ce n'était point de
+prose ou de vers qu'il allait m'entretenir; non, un intérêt bienveillant
+le guidait seul vers ton ami: ce n'était plus le roi, c'était Gustave!
+
+«À l'entour de nous, tout était vrai, imposant! La nature elle-même
+prêtait à cet entretien la solennité de son silence, je retenais mon
+haleine, j'allais écouter le roi!
+
+«L'écouter loin de tous les seigneurs, loin de tous les importuns, moi,
+pauvre comédien mis à l'index de la société!
+
+«Je me trouvais ainsi, comme par miracle, entre deux royautés, mon cher
+Désaides, l'une créée par Dieu et aussi éternelle que lui, l'autre bâtie
+par les hommes et aussi fragile que leur nature! Sur ma tête un ciel
+éclatant, limpide; à mon bras le roi de Suède! Pour la première fois de
+ma vie, je sentis le feu de l'orgueil courir dans mes veines! Un pareil
+triomphe! Ah! j'aurais donné tous les autres pour celui-là!
+
+«--Monvel, me dit le roi, vous ne m'attendiez pas, convenez-en.
+
+«--J'en demande pardon à Votre Majesté, elle a dit vrai. L'homme est
+fait de la sorte, qu'il espère souvent un bonheur trop loin de lui pour
+l'atteindre, et ne devine pas celui que Dieu lui tient en réserve dans
+sa bonté...
+
+«--Je tenais à vous voir ici, reprit Gustave, c'est ma résidence
+favorite, et j'y suis trop calme, trop heureux pour que mes moindres
+désirs ne s'y réalisent pas.
+
+«Je ne compris point d'abord le sens de ces paroles, et je gardai le
+silence, attendant que le roi daignât m'en donner l'explication.
+
+«Ce que Gustave m'avait dit au sujet de ce séjour concordait avec l'idée
+que j'avais dû m'en faire, d'après les récits de la cour; c'était, en
+effet, à Haga, qu'à la révolution de 1772, il avait consulté secrètement
+ses amis sur la lutte qu'il commençait. Cette circonstance l'avait même
+déterminé à prendre dans ses voyages le nom de cette résidence qui lui
+était devenue si chère.
+
+«Nous étions devant le pavillon dont je t'ai parlé. Gustave III tira de
+sa poche une petite clé dorée; puis s'étant assuré que nous n'étions pas
+suivis, il ouvrit la porte de cette mystérieuse retraite, après m'avoir
+fait signe de l'y suivre.
+
+«L'intérieur du pavillon était tapissé de gramens et de coquillages; une
+table rustique occupait le milieu; le plafond seul était peint, il
+représentait Hébé versant le nectar aux Dieux.
+
+«Le roi ne fit asseoir auprès de lui par un geste plein de bonté.
+
+«--Monvel, me dit-il, avec ce son de voix pénétrant qui n'appartient
+qu'à lui seul, je vais exiger de vous un vrai service...
+
+--Un service, Sire! repris-je un peu étonné.
+
+«--Un service; j'ai compté sur vous. Ai-je eu tort?
+
+«--Ah! Sire, répondis-je, je voudrais payer du reste de mon existence
+les bontés dont vous me comblez...
+
+«--Voilà une phrase bien respectueuse, et que je vous interdis pour
+l'avenir, mon cher lecteur.
+
+«Il y eut une seconde de silence.
+
+--«Monvel, reprit le roi avec une mélancolie qui me toucha dans un
+prince si jeune, vous vivrez plus longtemps que moi, et ce sera pour le
+mieux...
+
+«--Quoi! Sire...
+
+«--Sans doute; vous avez de nombreux amis que vous retrouverez à l'heure
+du succès, fiers de vous, de votre gloire! Les rois, eux, les pauvres
+rois, n'ont que des flatteurs, des courtisans ou des ennemis!
+
+«--Ah! Sire, Votre Majesté oublie que je suis là!
+
+«J'ajoutai bientôt avec chaleur:
+
+«--Et qui n'aimerait autant que moi celui que chacun admire? Que
+Frédéric vous envie quand Voltaire vous chante, cela est tout simple:
+quand le rossignol a chanté, la grenouille coasse; votre règne n'en sera
+pas moins rangé au nombre de ceux qui relèvent un peuple; les muses de
+la Suède vous sont aussi fidèles que vos soldats!
+
+«Il sourit.
+
+«--Hélas! poursuivit-il, il y a des gens, mon cher Monvel, qui ne
+pardonnent jamais à la victoire! De roi destiné à n'être qu'un roi de
+théâtre, devenir comme moi prince absolu, c'est un grand pas! Vous ne
+connaissez pas les esprits du Nord, ils sont rancuniers!
+
+«Mais, ajouta-t-il, comme pour sortir d'un ordre d'idées pénible,
+revenons au service dont je vous parlais tout à l'heure... J'ai voulu ne
+m'en ouvrir à vous que dans ce lieu à l'insu de tous. Oh! ce service est
+de nature, j'en conviens, à vous surprendre beaucoup!
+
+«--Je suis prêt à obéir aveuglément à Votre Majesté, répondis-je.
+
+«Il me prit la main et me la serra en me regardant avec bonté.
+
+«--À m'obéir! bien vrai? reprit-il.
+
+«--Quelque chose que me demande Sa Majesté, poursuivis-je, elle peut
+être certaine...
+
+«--Assez, interrompit-il, assez...
+
+«--Mais que dois-je donc faire?
+
+«--Vous marier.
+
+«Me marier! repris-je étourdi de surprise; quoi, Sire?...
+
+«Et en disant ces mots, je m'étais levé comme malgré moi, attachant sur
+lui des yeux pleins d'inquiétude et d'embarras.
+
+«--Vraiment! s'écria le roi avec gaieté, ne croirait-on pas, Monvel, que
+je vous demande une chose bien terrible! Vous voilà pâle et tremblant au
+seul mot de mariage, vous à qui cependant comme auteur, ou comme acteur,
+tant d'hymens ont dû passer par les mains!
+
+«--J'en conviens, Sire; ceux-là durent si peu!
+
+«--C'est à dire que c'est la durée qui vous effraie! Rassurez-vous, il
+n'y a pas de quoi vous croire encore perdu; il s'agit d'une charmante
+jeune fille...
+
+«J'avouerai, Désaides, que je fus prêt tout d'abord à remercier le roi
+de ce qu'il ne songeait pas du moins pour moi à une veuve.
+
+«Il reprit:
+
+«--C'est une enfant à laquelle je porte le plus vif et le plus tendre
+intérêt. J'ai promis de la marier, et de lui donner le nom d'un honnête
+homme. À ce titre, Monvel, je devais penser à vous; elle aime la poésie,
+les arts, c'est vous dire assez que vous êtes seul capable de la rendre
+heureuse...--Pauvre petite, ajouta le roi avec un soupir d'émotion, je
+tiens tant à son bonheur! Vous serez son guide, son ami, son époux
+enfin; n'est-il pas vrai, cher Monvel?
+
+«--Sire, lui répondis-je avec une défiance mal déguisée, mais en donnant
+à mon ton l'accent le plus solennel, daignez m'excuser; je ne croyais
+pas que le titre de lecteur de Votre Majesté entraînât avec lui d'aussi
+onéreuses obligations...
+
+«--Que voulez-vous dire?
+
+«--Que s'il faut à tout prix un nom à cette jeune fille pour couvrir une
+faute, une faute royale peut-être... Votre Majesté ne doit pas compter
+sur le mien. Le roi de Suède, à qui je dois le peu que je suis, a le
+droit de disposer sur l'heure de mon sang et de ma vie; mais mon
+honneur! Sire, c'est le seul blason de ma conscience, je le garde!
+
+«Après avoir prononcé ces mots avec un élan dont je ne m'étais pas senti
+le maître, je demeurai moi-même interdit quelques secondes, comme un
+homme étonné de ce que j'avais osé dire.
+
+«--Ces sentiments sont ceux d'un galant homme, reprit le roi avec un
+silence et une dignité tellement froide que je me crus un instant perdu
+à ses yeux; je regrette seulement que le caractère du roi de Suède et
+ses habitudes soient assez peu connus de vous, pour que vous le
+supposiez capable de proposer à un homme qu'il distingue, auquel il
+accorde une bienveillance peut-être trop intime, une chose contraire aux
+lois de l'honneur.
+
+«--Ah! Sire, m'écriai-je en me précipitant à ses pieds, je suis un
+malheureux; pardonnez-moi...
+
+«Pour toute réponse, Gustave me tendit la main; cette main royale, je la
+baisai. Le roi put sentir tomber sur elle une larme de repentir et de
+douleur... Je maudissais en moi-même l'injustice de ma fierté, j'eusse
+tout donné pour convaincre le monarque de mes regrets!
+
+«Son cœur me comprit; il me releva de cette même main que je portais à
+mes lèvres.
+
+«La jeune fille dont je vous ai parlé reprit-il, est digne de l'estime
+de tous; elle apportera à son époux la dot la plus belle et la plus
+sainte, celle que l'on trouve si rarement chez les plus riches, les plus
+nobles héritières,--la sincérité de l'âme, les vertus chastes, et
+prudentes. Rien n'a terni ce miroir de pudeur et de beauté; car elle est
+aussi belle que bonne, Monvel, vous en jugerez bientôt. En vous la
+destinant, je crois vous donner une preuve assez haute de mon amitié.
+
+«--Oh! je crois à Votre Majesté, je me prosterne devant ses bontés
+inépuisables! Avoir osé douter d'elle, mon Dieu, c'est du vertige; oui,
+Sire, vous me proposiez le bonheur et j'ai osé, moi, par un soupçon...
+
+«--Je ne me souviens que d'une chose, Monvel, de votre avenir, de votre
+fortune. C'est pour assurer l'un et l'autre que je vous propose ce
+lien...
+
+«--Oh! je suis indigne d'un tel bonheur, repris-je; c'est plus que je ne
+mérite! Votre Majesté ne peut savoir combien les chagrins que j'ai
+éprouvés dans ma patrie ont souvent disposé mon cœur à la défiance, à
+l'amertume! Ce n'est pas à moi, c'est à un autre qu'appartient de droit
+un tel trésor. Votre Majesté trouvera facilement...
+
+«--Non, non! voilà qui est convenu, interrompit Gustave pour couper
+court à mon hésitation timide, vous me promettez d'épouser ma protégée?
+
+«J'allais dire _oui_ machinalement, car il y avait dans l'accent du
+prince, dans ses yeux, dans son ensemble, un empire irrésistible! Mais à
+l'instant où j'allais prononcer ce _oui_ qui devait lier ma destinée à
+tout jamais, un souvenir, un nom passa sur mon cœur comme une empreinte
+de feu, l'air me manqua, mes genoux fléchirent, un poids affreux
+m'étouffait... Je portai la main sur ma poitrine... là, Désaides, je
+retrouvai de nouveau cette lettre datée de France; cette lettre qui me
+rappelait tout un passé d'amour, de promesses solennelles, de joies
+d'amant et de père! Je vis ma fille me reprochant ce que j'allais faire;
+me demandant de quel droit je lui volais son nom pour le donner à une
+étrangère!... Un mouvement convulsif s'empara de moi: la crise était
+trop forte, la lutte trop vive; je devins si pâle que le roi lui-même
+ouvrit la fenêtre de ce pavillon pour me faire respirer.
+
+«--Vous m'épouvantez, Monvel; vous souffrez... qu'avez-vous donc?
+
+«--J'eus la force de tendre cette lettre à Sa Majesté.
+
+«--Sire, ajoutai-je d'une voix altérée par l'émotion et la souffrance,
+les désirs du roi de Suède seront toujours des ordres pour son
+serviteur; je sois donc prêt à faire ce qu'il vous plaira de m'ordonner.
+Mais avant... que Sa Majesté daigne ici jeter les yeux sur cette lettre,
+elle y trouvera le secret de toute ma vie! Et si après l'avoir lue... le
+roi de Suède désire encore ce mariage... j'obéirai, je le jure sur
+l'attachement que je lui ai voué à tout jamais!
+
+«Le roi prit la lettre que je lui présentais d'une main tremblante; son
+visage m'était connu, il était doué pour l'ordinaire d'une telle
+mobilité qu'on pouvait lire sur lui, comme sur un cristal transparent,
+les plus secrets mouvements de son âme. De temps à autre un soupir
+profond, étouffé, sortait de la poitrine de Gustave III; il donnait les
+signes de la plus vive surprise, de la bonté la plus généreuse et la
+plus tendre.
+
+«Les femmes, tu le sais, sont de vraies magiciennes dans l'art d'écrire
+la lettre d'amour,--celle de madame Mars produisit sur Sa Majesté un
+effet direct, profond... Il la relut deux fois, et deux fois je vis
+qu'il s'efforçait de cacher son émotion.
+
+«--Monvel, me dit-il enfin, vous avez raison, le mariage que je vous
+avais proposé est impossible.
+
+«--Je respirai comme un homme sorti de son cachot et dont les poumons
+s'ouvrent à un air plus libre.
+
+«Le roi poursuivit:
+
+«--J'ignore quels sont vos sentiments pour celle qui vous écrit cette
+lettre... mais je ne consentirai jamais à faire le malheur de personne,
+ce serait d'ailleurs porter un coup mortel à la pauvre délaissée!... Je
+connais l'amour, Monvel; l'espoir est le pain de ceux qui souffrent...
+Qu'elle espère donc,--vous lui reviendrez un jour, vous lui direz ce qui
+s'est passé entre nous... elle m'aimera peut-être comme un ami, un
+bienfaiteur inconnu. Rompre un lien cimenté par la douleur, jamais! oh!
+jamais! J'ai assez souffert moi-même, assez pleuré... pour comprendre le
+chagrin d'un noble cœur, cher Monvel!
+
+«Il avait dit ces mots d'un son de voix si pénétré que j'en fus moi-même
+remué au fond du cœur. Le respect me défendait de l'interroger; il était
+d'ailleurs trop visiblement ému pour que je ne me fisse pas une loi du
+silence. Son cœur avait-il donc été froissé par l'amour pour qu'il
+battît alors au souvenir d'une image douce et chère, pour qu'il compatît
+à mes souffrances en se rappelant les siennes? Je contemplai ce visage
+dans une douce et mélancolique rêverie... Un pur rayon de soleil venait
+s'arrêter sur ce front qu'il baignait de sa limpide auréole... C'était
+bien Gustave, Gustave le roi moitié Suédois, moitié français, Gustave
+mon hôte souverain, j'allais presque écrire mon frère! Dans ce regard
+simple et bon éclatait sa jeune et belle âme; une larme furtive roulait
+dans son œil attendri...
+
+«--Monvel, reprit-il après ce moment de silence où j'eusse pu compter
+les battements de son cœur, Monvel, cette femme est-elle jeune?
+
+«--Trente-six ans à peine, Sire.
+
+«--Et... elle est belle?
+
+«--Plus que je ne saurais vous l'exprimer.
+
+«--L'aimez-vous?
+
+«--Je l'ai tendrement aimée... répondis-je; mais la Baltique nous
+sépare... Une absence assez longue...
+
+«--J'entends, et l'absence est l'ennemie de l'amour, allez-vous dire.
+Ah! Monvel, Monvel, vous ne savez pas aimer!
+
+«--C'est vrai, Sire; mais en toutes choses n'est-il pas écrit que le roi
+de Suède sera mon maître?
+
+«--Voilà qui était écrit aussi; prenez-y garde, vous devenez courtisan!
+reprit-il avec un sourire. C'est mal, c'est très mal; laissez cela à mes
+conseillers de chancellerie!
+
+«En ce moment, ma main rencontra sur la table du pavillon un livre relié
+aux armes du roi: c'était un tome de Corneille dépareillé.
+
+«--Sa Majesté veut-elle que je lui lise un morceau? demandai-je en
+feuilletant le livre; c'est la _Clémence d'Auguste_.
+
+«--Bravo! Monvel, bravo! vous voilà pris, cela ressemblera à une
+punition!
+
+«--Je lui lus la première scène d'Auguste, et je m'en tirai, ma foi!
+assez bien. Le roi ne parlait plus de mariage; mais, en revanche; il me
+fit passer du rôle de lecteur à celui de confident. Ce fut là, Désaides,
+qu'il me raconta une histoire bien touchante... celle d'une pauvre fille
+qu'il avait connue en Italie, et dont le portrait figure dans l'un de
+ses boudoirs à Stockholm... Un jour peut-être... à toi... à toi seul...
+mon meilleur ami... j'oserai redire cette royale confidence... à la
+condition, pourtant, que tu n'en feras ni une romance ni une pièce; sans
+cela, je te dénonce à Sa Majesté Suédoise!
+
+«Mon entretien avec elle finit là, grâce à son secrétaire Kellgren, qui
+vint la trouver au pavillon en toute hâte. Kellgren est le dieu de cet
+Olympe de poètes suédois dont je te parlerai plus tard; il a écrit avec
+le roi plusieurs opéras; tu vois que je devais me retirer devant son
+soleil. C'est ce que je me proposais de faire en le voyant venir d'un
+air si affairé vers Gustave; mais, il faut le dire, mon invincible
+instinct de curiosité venait de se faire jour en moi: je voulais avant
+de quitter le roi, à la porte de ce pavillon, savoir du moins de Sa
+Majesté le nom de la jeune personne qu'il me destinait. Je me hasardai à
+demander ce nom à Gustave.
+
+«--Bon! reprit le roi en souriant, encore un défaut, Monvel, vous êtes
+curieux! Je pourrais vous punir, mais décidément me voilà clément comme
+Auguste... de par vous, mon cher lecteur! Apprenez donc que le nom de
+cette jeune fille est mademoiselle Cléricourt? Elle sera à Stockholm
+dans huit jours... à l'expiration de ses vacances, qu'elle passe à la
+campagne!
+
+«Et cela dit, le roi prit le bras de Kellgren...»
+
+ * * * * *
+
+La correspondance de Monvel offre ici une lacune fort naturelle. Ces
+huit jours, qui lui eussent paru un siècle, de son propre aveu, s'il
+avait vu plus tôt celle à qui le roi songeait pour lui, furent employés
+par notre comédien à des visites fructueuses. Ces visites avaient
+d'ailleurs pour lui l'attrait de la distraction. C'est ainsi qu'il se
+vit présenté tout d'abord à un poète amoureux des vers et de la table, à
+Bellmann, esprit facile qui noyait sa muse le plus souvent dans un
+vidercome du Nord, Bellmann l'improvisateur, qui eût fait pâlir de notre
+temps Eugène de Pradel. Sa poésie bachique défraye encore, à l'heure
+qu'il est, les veillées de la Finlande; elle peut passer pour la
+paraphrase de l'ode d'Horace: _Nunc est bibendum!_ Heureux le poète que
+chantent ainsi des lèvres humectées du jus de la taverne; il est plus
+sûr de vivre que les lakistes aux strophes pleureuses, les penseurs aux
+rêves creux! Comme un invité de tous les banquets, il a sa place auprès
+de la jeune fiancée, et dénoue sa jarretière; il rit, il lutine, il
+laisse après lui le sillon joyeux de sa verve de sa gaieté! Bellmann fut
+un de ces hommes tour à tour admis au couvert de Gustave III et à la
+table boiteuse du paysan suédois, réchauffant partout l'enthousiasme à
+l'aide d'un couplet, préférant le vin du Rhin aux distinctions, la
+treille aux lauriers, le tablier blanc de la servante à la robe de soie
+de la grande dame! L'ennui, qui plissa le front d'Hoffmann, n'eut rien
+de commun avec le chansonnier suédois; au sein d'une cour occupée à
+scruter la philosophie de Voltaire, Bellmann eut celle de Lantara. En
+voyant un pareil homme, Monvel ne put s'empêcher de songer à Panard et à
+Collé.
+
+Le vin que l'on buvait d'habitude à la table du roi était fort bon; mais
+Bellmann, nous l'avons dit, pouvait faire autorité en cette matière:
+aussi Gustave se plaisait-il souvent à l'éprouver, comptant le mettre en
+défaut. Bellmann buvait un soir chez Sa Majesté d'excellent vin.
+Cependant il s'abstenait de le louer. Le roi lui en fit servir de très
+médiocre.
+
+--Voilà de bon vin! s'écria le buveur silencieux.
+
+--C'est du vin de mes gardes, reprit le roi, et l'autre est du vin des
+dieux, mon ami Bellmann!
+
+--Je le sais, reprit Bellmann, aussi ne l'ai-je pas loué; c'est celui-ci
+qui a besoin qu'on le loue!
+
+Il s'était complu à dresser une liste de tous les souverains qui avaient
+proscrit le vin de leurs États. Elle commençait par Amurat et Mahomet
+IV. Empédocle, qui appelait le vin de l'_eau pourrie dans du bois_,
+figurait aussi dans cette liste.
+
+--Je voudrais brûler tous ces gens-là, répondait Bellmann à ceux qui
+s'en étonnaient, et comme Empédocle a été brûlé, je compte sur lui pour
+les faire bien rôtir!
+
+Il rit beaucoup d'une farce italienne que Monvel lui raconta. C'était
+celle d'Arlequin, où Monvel était si précieux.--Un verre de vin
+soutient, disait Léandre à Arlequin, c'est vrai!--C'est faux! répondait
+celui-ci; car ce matin, monsieur, j'en ai bu un seau, et voyez, je ne
+puis me soutenir!
+
+Le tonnerre tomba un jour sur le palais et s'engouffra dans les caves du
+roi. Le soir, au jeu de Sa Majesté, Bellmann se présenta en habit de
+deuil, avec des pleureuses. Il tendit un placet au roi, en demandant au
+roi qu'on le mît à la tête d'une enquête.
+
+Le cercle des intimes de Gustave III devait se ressentir de ses
+sympathies littéraires; Monvel y conquit bien vite l'amitié de deux
+hommes célèbres, celle de Kellgren et du comte de Gyllenborg.
+
+Kellgren, un des poètes les plus chers à la Suède, avait d'abord été
+précepteur chez le général Meyerfeld; il fut ensuite nommé secrétaire du
+roi, et cette place, il la méritait à plus d'un titre. Versificateur
+charmant, il aidait Gustave dans ses pièces comme Voltaire aidait
+Frédéric; seulement Kellgren eut le bon esprit de ne pas se brouiller
+avec une muse couronnée. Cette collaboration soutenue profitait à tous
+les deux: Gustave donnait le plan, Kellgren écrivait; il habillait si
+vite la pensée royale qu'Emwalsen en était jaloux. L'influence de
+l'esprit français devait amener le décalque exact, scrupuleux de sa
+poésie; l'épître familière, l'ode à Chloris, les rubans à la Watteau
+firent bien vite fureur à cette cour, occupée, à l'instar de celle de
+Versailles, du soin perpétuel de se distraire. Schiller, dans un
+prologue pour la rentrée du théâtre de Weymar, avait dit: _La vie est
+sérieuse, l'art est un plaisir_; mais cela se disait en Allemagne, et
+Gustave professait pour l'Allemagne une véritable antipathie.
+
+Étonnez-vous donc que, dédaignant messieurs de la Comédie (ses bons
+amis), Monvel soit demeuré longtemps sur cette terre hospitalière! Entre
+un convive comme Bellmann et un roi comme Gustave III, le temps passe
+vite. Le comte de Gyllenborg, conseiller de chancellerie, avait été
+l'ami de Dalin[18], c'était un penseur aimable et instruit; il voyait
+arriver Monvel en Suède avec bonheur, car il aimait la France en homme
+qui l'avait appréciée. Le comte de Gyllenborg cultivait la poésie
+didactique, il était de plus un conteur habile et ingénieux.
+
+On parlait un soir de Charles XII, avant que le roi n'arrivât, dans les
+petits appartements de Sa Majesté, à Drottinghom, château où elle se
+rendait souvent, et dont l'arsenal conserve les habits du monarque tué
+au siége de Frédérikshall.
+
+Ces vêtements, dont Charles XII était si fier, consistaient dans un long
+surtout, malpropre, de drap bleu grossier, un petit chapeau gras à trois
+cornes et à bords étroits, une paire de gants encore teints de sang, et
+une paire de bottes à talons très hauts.
+
+--L'une de ces bottes est sans doute celle que Charles XII menaçait
+d'envoyer au sénat de Suède, dit Kellgren, afin que ce corps délibérant
+en prit ses ordres jusqu'à son retour de la Turquie!
+
+--Vous croyez railler, reprit le comte de Gyllenborg, le fait est plus
+sûr que celui de son chapeau, percé d'une balle, qui est devenu la
+source de longues et violentes disputes[19]. Ce qu'il y a de certain,
+c'est que l'on se fait depuis longtemps des idées absurdes de Charles
+XII. On veut, par exemple, qu'il se soit montré toujours d'un caractère
+rude et sauvage avec les femmes; je ne citerai, pour preuve du
+contraire, que le trait suivant, que je tiens de bonne source:
+
+«En décembre 1718, tandis que la batterie de Frédérikshall tirait sur la
+tranchée des Suédois, une jeune personne, qui regardait le roi d'une
+maison voisine, laissa tomber sa bague dans la rue. Charles XII l'ayant
+observée, lui dit:--Madame, les canons de cette place font-ils toujours
+autant de vacarme?--Cela n'arrive, lui répondit la dame, que lorsque
+nous recevons la visite de personnages aussi célèbres que Votre
+Majesté!» Le roi parut fort sensible au compliment de la dame. Satisfait
+de sa réponse, il ordonna à l'un de ses soldats de lui rapporter sa
+bague.»
+
+Le poète Lidner, à qui Gustave accorda une si touchante protection, à
+laquelle il ne répondit que par le désordre de sa conduite; Léopold, qui
+devint plus tard secrétaire du roi, et qui composa des comédies; le
+comte de Tassin, le comte de Ruez, etc., composaient, autour du prince
+ami des lettres, une pléiade choisie. Le salon de Gustave III était une
+arène ouverte aux idées: on y parlait de philosophie et de lyrisme, on y
+contrôlait surtout Frédéric, de qui Gustave III se montra fort peu
+l'ami. La fin tragique de la malheureuse madame Nordenflycht, cette
+_Sapho suédoise_, comme on l'appela depuis, avait jeté sur les sociétés
+littéraires de Stockholm une teinte de tristesse. On sait que cette
+femme, qui laissa des élégies aussi douces et aussi tendres que celles
+de Millevoye, trahie un jour par l'amant qu'elle adorait, ne trouva pas
+d'autres parti que de se jeter à la mer. Bien que plusieurs années
+eussent alors passé sur cet événement, on le racontait encore devant
+Monvel comme on redira longtemps l'histoire de l'intéressante _Nina_. La
+première fois qu'on parla de cette fin si triste devant Monvel, il se
+trouva mal. Il songeait peut-être aussi à celle qu'il avait abandonnée!
+
+D'autres fois, cette cour, si facile à accueillir chaque mouvement du
+dix-huitième siècle, fatiguée de vers tirés au cordeau didactique des
+Dorat, des Saint-Lambert, s'éprenait subitement, sur un simple caprice
+du roi, des folies philosophiques qui avaient cours, et dont Paris
+s'amusait. Si nous possédions encore Cagliostro, la Suède avait eu
+Swedenborg[20]; si Cagliostro avait causé avec Jésus-Christ, Swedenborg
+avait eu des entretiens plus réels avec Charles XII. Gustave III
+avait-il lu son traité célèbre _De Cœlo et Inferno_; croyait-il à ses
+visions débitées de bonne foi; voyait-il enfin dans ce vieillard un
+imposteur et un philosophe? C'est ce qu'un récit qui trouvera bientôt sa
+place ici éclaircira pour les curieux qui peuvent nous lire. Swedenborg
+était mort à quatre-vingt-cinq ans, ce qui est assez l'âge des
+patriarches; il laissait une secte à laquelle se rattachaient déjà les
+prédicateurs du magnétisme. Ses partisans jouissaient en Suède d'une
+parfaite tolérance; leur nombre s'élevait à deux mille. En 1787, le
+prince Charles de Hesse en était membre. L'amour du merveilleux avait
+rejailli sur sa doctrine; c'est ce qui encourageait sans doute les
+courtisans à s'occuper encore de lui après sa mort, malgré leur
+frivolité. La maison de cet assesseur au collége des mines était située
+à Stockholm, faubourg du nord (_Norrmalm_); son appartement, véritable
+laboratoire où brûlait le fourneau entouré du creuset classique, se vit
+conservé religieusement même après sa mort. Là, Swedenborg méditait sur
+ce problème immense, insoluble; là, comme Prométhée, il espérait dérober
+à la nature le plus grand, le plus intime de ses secrets! Il avait été
+soldat; il avait vu Charles XII dans ses jeunes et belles années; il se
+souvenait de cette parole fière et martiale, de ce soleil qui avait
+brillé, resplendi sur les glaces de la Norwége! Il avait vu
+l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Italie; il avait
+été anobli par la reine Ulrique-Éléonore. Cagliostro écrivait à peine la
+langue du pays où il se proposait de faire des dupes; Swedenborg parlait
+purement et savamment tous les idiomes; aucune science, aucun progrès,
+de quelque pays qu'il fût, ne lui était étranger. Toutes les académies
+se le disputaient; il pouvait mourir avec la réputation d'un savant: il
+préféra le rôle difficile de théosophe. Au lieu d'imposer silence aux
+admirateurs de sa science mystique, sa mort ne fit que les exalter; il
+était mort à Londres, sur le même sol où passa Cromwell, mort en
+regrettant sans doute de ne pas mourir sur la terre de Charles XII et
+des Wasa! Quand il sortit de Stockholm, à bord d'un vaisseau anglais, le
+soleil se levait, dit-on, au-dessus de la montagne de Moïse; Swedenborg
+put croire qu'un nouveau règne, un nouveau sauveur se levait aussi pour
+la Suède: Gustave III fut couronné roi trois mois après la mort du
+docteur illuminé. Cagliostro menait à Paris la vie d'un charlatan
+enrichi et fastueux; celle de Swedenborg fut simple, exemplaire; sa
+maison, sa table, son intérieur étaient modestes. Monvel fut admis à
+voir, à toucher de ses deux mains le fauteuil de cuir du philosophe;
+cela valait bien la promenade de dévotion traditionnelle que fait à
+Ferney le moindre insulaire.
+
+«La pièce où ce grand homme se tenait ordinairement, écrit dans une
+autre lettre Monvel à M. de Sauvigny, est encore tapissée de peintures
+allégoriques et mystiques; j'y ai vu la lampe à trois becs qui
+l'éclairait; des échantillons de divers métaux, des plantes, des
+curiosités du règne naturel, des feuilles de métal qui semblent
+n'attendre que la fusion. Le comte de Fersen, qui l'a beaucoup pratiqué,
+m'accompagnait dans cette visite; il m'expliquait tout, et je me croyais
+dans le cabinet d'un alchimiste qu'on eût brûlé aux temps premiers de la
+magie... Sa maison était machinée, à ce qu'on m'assure, comme les
+planches d'un théâtre; pour moi, j'y tremblais à chaque instant, croyant
+mettre le pied sur quelque trappe. Tous les personnages des vieilles
+tapisseries de ce local me semblaient autant de spectres, à commencer
+par la reine Louise-Ulrique, dont le portrait figurait au-dessus de la
+cheminée. J'ai vu également un cadre où il est représenté dans l'habit
+de membre équestre de la noblesse...
+
+«Ce n'était pas là un esprit superficiel, croyez-le; c'était un sage,
+ami de l'humanité!
+
+ * * * * *
+
+«Que l'on compare cet homme, ajoute-t-il autre part, avec le comte de
+Saint-Germain, ce sera lui faire injure! J'ai vu Cagliostro avec sa
+tunique blanche, ses colombes et ses carafes, paisiblement assis entre
+un jambon et une bouteille de vin coloré: le dieu, tout dieu qu'il
+était, mangeait comme un ogre. Il se disait bien obligé depuis onze
+cents ans, comme Saint-Germain, d'assister régulièrement au lever du
+soleil; mais tout son appareil ne constituait que des jongleries
+d'artificier avec des pots à feu de Bengale.»
+
+Le but d'Emmanuel Swedenborg devait frapper autrement les esprits; ses
+convictions étaient profondes. Rêveur assidu, il promenait ses
+méditations près du lac Méler et de ses îles, sur le port rempli de
+vaisseaux, sur les hauteurs boisées de la montagne de Moïse. La terre
+des anciens scaldes avait tressailli en se voyant tout d'un coup
+repeuplée par lui d'apparitions étranges, de légendes audacieuses. En ne
+tenant même aucun compte de ses doctrines, Swedenborg fut le seul poète
+hors ligne de cette époque trop amie de l'esprit de France pour ne pas
+le copier. Les étudiants, les adeptes qui l'environnaient comme Faust
+aux clartés sereines de la lune, purent lire souvent d'étranges présages
+au ciel; le génie de la contemplation fait des miracles. Quelle fut
+l'âme confidente des secrets d'un pareil homme, quel abri s'était-il
+choisi pour les jours de l'orage? Le baron de Sylwerheim, nous dit M. le
+vicomte de Beaumont-Vassy dans un livre qui lui fait honneur[21], a
+laissé dans des papiers trouvés à sa mort un portrait de la femme aimée
+par Swedenborg:
+
+«Elle n'était, dit-il, ni fort jeune, ni fort belle, mais elle possédait
+au plus haut degré le charme féminin: une taille élancée, une
+physionomie souffrante. Elle sentait vivement, avait un esprit simple et
+était la confidente de tous les secrets de Swedenborg.»
+
+Les intimes du roi aimaient souvent à parler de ce grand révélateur du
+monde invisible: il faut, à certaines heures, des sujets de conversation
+tout créés; Marmontel les appelait _des bons amis qui ne manquent jamais
+au besoin_.
+
+Or, ce soir-là, comme on venait de parler, dans le cercle du roi, de
+Swedenborg le grand docteur, on continua à ne s'occuper que de choses
+merveilleuses.
+
+M. de Norberg, neveu d'un vieux capitaine qui avait fait la guerre avec
+Charles XII, croyait beaucoup aux illuminés, aux rose-croix, partant à
+Cagliostro et à ses adeptes. Il interrogea Monvel sur cet homme
+merveilleux; la lettre du comte de Mirabeau[22] venait de paraître; elle
+avait fait sensation. Cet autre professeur des sciences occultes, ce
+grand Albert des salons, ce comte de Fienix si diversement jugé, défraya
+la conversation au point qu'on ne fit guère attention à l'horloge du
+salon royal qui déjà sonnait minuit.
+
+Minuit! ce nombre fatidique qui appelle les visions des fantômes;
+minuit! l'heure sacramentelle des amants, des romanciers et des voleurs!
+Le roi semblait absorbé, il n'écoutait guère qu'avec distraction et
+embarras.
+
+--J'ai toujours cru aux choses surnaturelles, disait M. de Norberg. Me
+trouvant en 1791 à Berlin, j'y fus témoin des miracles d'un certain
+homme qu'on appelait le _Docteur de la Lune_. C'était un fabricant de
+bas de laine nommé Weisleder, qui guérissait toutes sortes de maux
+ostensibles en les présentant aux rayons de la lune, et en murmurant des
+prières. L'influence de cet astre me paraissait au moins douteuse;
+cependant ce nouveau docteur était si couru, que pendant les trois jours
+de la nouvelle lune de chaque mois (c'était à ce temps qu'il bornait ses
+prodiges), il recevait à peu près mille personnes par jour, depuis
+quatre heures après midi jusqu'à minuit. Les hommes et les femmes du
+premier rang ne dédaignaient pas de se trouver dans ces assemblées.
+Weisleder n'acceptait pas d'argent, mais sa femme, qui possédait son
+secret, et qui, à l'exemple de Serafina Feliciani (la femme de
+Cagliostro), guérissait les dames, n'en refusait pas; même à la fin on
+ne pouvait pénétrer chez le docteur qu'avec un billet contenant au moins
+deux gros (environ six sous de France).
+
+--Voilà qui est merveilleusement imaginé, reprit Kellgren d'un air
+narquois; mais ce que vous ignorez peut-être, monsieur de Norberg, c'est
+que le collége supérieur de médecine de Berlin chargea le docteur de
+cette ville, M. Pyl, médecin très estimé, de faire des recherches sur
+les personnes qui prétendaient avoir été guéries par la lune. Le
+résultat fut que la plupart des gens qui avaient confié leurs fractures
+au docteur étaient mortes des suites de leur crédulité, et pour avoir
+négligé leur mal; ceux que M. Pyl trouva bien portants n'avaient jamais
+eu de vrais maux, et leur imagination seule avait été guérie. La police
+de Berlin eut la sagesse de ne rien faire pour empêcher les succès et
+les essais du _Docteur de la Lune_. Elle plaça seulement des sentinelles
+à la porte de sa maison, pour prévenir le désordre. Cette tolérance fit
+plus contre Weisleder que toutes les rigueurs possibles: on l'oublia.
+
+--Et c'était prudemment vu, reprit Gustave; mais ne vous advint-il pas,
+à vous-même, Kellgren, quelque chose d'étrange avec ce docteur?
+
+--Sans doute, et je crois avoir conté déjà une fois à Sa Majesté...
+
+--Redites-moi cette histoire; elle a peut-être quelque analogie avec le
+rêve qui me préoccupe.
+
+Chacun regarda Gustave d'un air étonné; Monvel surtout, qui était, on
+l'a pu voir, superstitieux à ses heures.
+
+--Contez-nous d'abord votre histoire, mon cher, dit le roi à Kellgren.
+
+--J'obéis à Votre Majesté, reprit celui-ci; je ne passe guère pour être
+ami des choses surnaturelles: Bellmann, qui m'écoute, peut l'attester;
+mais ce qui m'arriva à Berlin avec ce Weisleder surpasse toute croyance.
+
+--Voyons cela, reprirent curieusement les familiers du cercle du roi.
+
+--J'ai toujours été d'une constitution très faible, reprit Kellgren[23],
+et par cette raison je me suis toujours montré assez accessible aux
+médecins. L'existence, on l'a dit, est une pendule qu'ils avancent
+souvent, ne pouvant plus la retarder; malgré cet aphorisme dirigé contre
+Esculape, j'eus recours plus d'une fois à ses prescriptions. Je
+souffrais beaucoup d'une ancienne chute de cheval que je fis au retour
+de l'université d'Abo; on me persuada, comme je devais passer par
+Berlin, d'avoir recours à Weisleder. Je lui fus présenté à la nouvelle
+lune, en compagnie d'une foule de personnes. Le Docteur de la Lune
+murmura sur mon genou malade quelques paroles insignifiantes; j'étais
+resté le dernier avec Rosenstein, qui ne se gênait guère pour rire de
+Weisleder à deux pas de lui. Nous nous trouvions sur une plate-forme où
+tombaient alors d'aplomb les rayons de la lune. Tout d'un coup je vois
+Rosenstein fuir avec vitesse; un serpent énorme, sorti de la crevasse de
+cette tour en ruines, le poursuivait.
+
+--Ne craignez rien, reprit tranquillement Weisleder, ce serpent est mon
+ami... À ce titre seulement, il a dû poursuivre cet incrédule visiteur
+qui vous accompagne.
+
+Et, tirant de sa poche un petit sifflet d'ivoire, il modula bientôt sur
+lui un air bizarre, qui fit rebrousser chemin au reptile. Le serpent,
+sur un geste du docteur, se réfugia dans les pierres à demi croulées de
+la plate-forme; Weisleder apporta à l'entrée du trou un amas de briques,
+et nous pûmes causer plus tranquillement.
+
+J'étais irrité de cette jonglerie, d'autant plus que j'entendais
+retentir encore dans la cour de ce manoir délabré le pas du pauvre
+Rosenstein.
+
+Arrivé de la veille à Berlin, il me paraissait impossible que Weisleder
+pût savoir mon nom; il m'en régala pourtant tout au long, en me
+demandant des nouvelles de Sa Majesté Gustave III.
+
+--Monsieur le secrétaire du roi, ajouta-t-il en me quittant, Dieu
+veuille que la Suède aille un jour aussi bien que votre jambe ira dans
+peu!
+
+Et, comme je le regardais attentivement, il ajouta:
+
+--Vous mourrez, monsieur Kellgren, trois ans avant Sa Majesté le roi
+Gustave!
+
+--Si l'on mesure l'étendue des jours réservés au roi sur son génie et
+sur ses bienfaits, répondis-je, je ne me plains pas, docteur: je vivrai
+longtemps!
+
+Là-dessus je le quittai.
+
+Malgré le trait courtisanesque lancé par Kellgren comme correctif à la
+fin de cette histoire, Gustave III était devenu soucieux, au point que
+chacun le remarqua. Ce qu'il y a de non moins étrange, c'est qu'à peu de
+chose près la prédiction de Weisleder reçut plus tard sa confirmation.
+
+Sans tirer aucune induction de cette anecdote, celle qui suit, et qui
+fut contée à Monvel lui-même, qui se plaisait souvent à la répéter,
+prouverait que Gustave reçut, quelque temps avant sa mort, un
+avertissement non moins lugubre et aussi vrai.
+
+L'armurier du palais était venu un matin, selon Monvel, trouver Gustave
+III dans son cabinet, au moment où le roi se faisait lire une tragédie
+par son lecteur ordinaire. Il lui avait apporté différentes armes; il
+allait sortir, quand le roi crut voir une boîte à pistolets sous son
+bras.
+
+Gustave III demanda à qui l'armurier portait ces armes.
+
+--À un gentilhomme suédois, enseigne des gardes de Sa Majesté, répondit
+l'armurier; son nom est Ankarstroem.
+
+Le roi ouvrit sa boîte et toucha les pistolets.
+
+--Mauvaises armes, reprit-il, canon trop court, gâchette rude. Et qui
+les a fabriquées?
+
+L'armurier lut un nom allemand sur le canon.
+
+Six jours avant ceci, un enseigne des gardes s'était tué volontairement.
+Gustave savait Ankarstroem d'un caractère ardent et presque sauvage, il
+manifesta quelque crainte au sujet de l'emploi qu'il pourrait faire de
+ces armes.
+
+--Sire, c'est un cadeau, reprit l'armurier, un cadeau que votre enseigne
+fait à un de ses amis qui est à Gefle.
+
+Le roi n'en demanda pas davantage, l'armurier sortit.
+
+ * * * * *
+
+À quelque temps de là, le roi fit venir Monvel pour le consulter sur des
+vers français qu'il venait de faire. Monvel trouva Gustave III
+singulièrement pâle; il se contenta de répondre à son lecteur qui lui
+demandait des nouvelles de sa nuit:
+
+--Ma nuit a été mauvaise.
+
+Monvel n'osa demander _le pourquoi_; il examina les vers de Sa Majesté,
+le roi n'apportait à ses remarques qu'une attention distraite.
+
+--J'ennuie, je le crains, Votre Majesté, dit Monvel timidement. Les lois
+du sévère Boileau n'ont rien de fort effrayant; si du moins elles
+avaient le pouvoir de vous endormir!
+
+--Dormir! reprit le roi d'un air accablé, dormir! oh! je le vois bien,
+désormais c'est impossible!
+
+--Impossible!
+
+--Écoutez, Monvel, dit Gustave en lui prenant affectueusement la main,
+écoutez une chose que nul n'entendra, excepté vous.
+
+Monvel se rapprocha du roi avec une émotion involontaire; les lèvres de
+Gustave étaient agitées par un mouvement fébrile, sa main tremblait dans
+la main de son lecteur, et des éclairs sombres jaillissaient de sa
+prunelle.
+
+--C'est lui! c'est lui! s'écria-t-il tout à coup en ayant l'air de
+suivre alors dans l'espace, quelque fantôme invisible.
+
+--Qui? lui! demanda Monvel effrayé et ne trouvant autour de lui que le
+vide.
+
+--Lui, Monvel, répéta Gustave; lui que j'ai vu déjà une fois pendant la
+diète de 1778[24] au pied de mon lit. Vous ne le voyez pas? Tenez! il a
+un pistolet, et il tient un masque!
+
+Et le doigt de Gustave, étendu vers la tapisserie du cabinet, suivait
+l'étrange vision.
+
+--Cet homme continua-t-il, en retombant accablé sur un siége que Monvel
+lui présenta, cet homme m'a parlé deux fois à travers ce masque de
+velours... Est-ce Éric Wasa[25], massacré par Christian? est-ce
+l'assassin inconnu de Charles XII? Dieu seul le sait; mais il m'a, cette
+nuit encore, répété les mêmes paroles:
+
+«Roi Gustave, songe à ton salut éternel; nous sommes trois!»
+
+Et là dessus, il s'est abîmé dans la muraille, au son d'une bruyante
+musique!...
+
+ * * * * *
+
+On lit, dans Charles Nodier[26], au sujet de Pichegru:
+
+«La destinée que lui avait prédite Eisenberg, en allant à la mort, ne
+s'est que trop réalisée...
+
+«Je donne, pour ce qu'elle vaut, l'historiette suivante avec toutes ses
+inductions; mais je crois qu'on ne s'étonnera pas que je m'en sois
+souvenu une dizaine d'années après. Puisse-t-elle absoudre la mémoire de
+Napoléon du plus lâche et du plus odieux des assassinats!
+
+«Je portais ordinairement, comme Pichegru, une cravate noire serrée au
+cou de très près, par opposition aux merveilleux de la ville qui avaient
+adopté à l'envi, d'une manière toute courtisanesque, la cravate
+volumineuse du proconsul; et comme j'avais aussi un penchant naturel à
+la flatterie, car j'ai toujours volontiers flatté ceux que j'aime, je
+m'étais étudié à l'attacher comme lui d'un seul nœud sur la droite,
+méthode peu coquette, à la vérité, et que je conserve aujourd'hui sans
+la moindre prétention.
+
+«Une nuit, comme je dormais péniblement, et tourmenté sans doute par
+quelque fâcheux cauchemar, je sentis tout d'un coup une main se glisser
+dans ce nœud, en relâcher le lien et relever ma tête qui s'était appuyée
+sur le plancher dans l'agitation de mon sommeil. J'étais éveillé. «C'est
+vous, général? m'écriai-je; avez-vous besoin de moi?--Non, répondit
+Pichegru, c'est toi qui avais besoin de moi. Tu souffrais et tu te
+plaignais, je n'ai pas eu de peine à en connaître le motif. Quand on
+porte comme nous une cravate serrée, il faut avoir soin de lui donner du
+jeu avant de s'endormir; je t'expliquerai une autre fois comment l'oubli
+de cette précaution peut être suivi d'apoplexie et de mort subite.
+
+«Je pressai sa noble main sur mes lèvres et je me rendormis.»
+
+Ces quelques lignes donnent assez créance à cette singulière vision de
+Gustave III, dont Monvel ne crut devoir raconter les détails au foyer
+même de la Montansier qu'au moment où il apprit la mort de ce prince.
+
+ * * * * *
+
+Le vaisseau qui rapportait en 1788 Monvel en France ramenait aussi sa
+nouvelle famille, sa femme avec ses parents, et les deux enfants qu'il
+avait eus en Suède.
+
+Le fils de Monvel (Théodore) fut tué au siége de Sarragosse, et
+mademoiselle Joséphine Monvel, sa fille, devint en France l'épouse d'un
+médecin.
+
+Cette personne charmante, pour laquelle Hippolyte Mars, dès l'âge de dix
+ans, se prit d'une tendre amitié, partagea jusqu'à sa mort l'intimité de
+la célèbre actrice.
+
+Monvel avait été anobli en Suède par Gustave III.
+
+En serrant la main de son lecteur bien-aimé, le roi de Suède ne pouvait
+guère prévoir l'horrible fin qui lui était réservée à lui-même quatre
+ans après! Il venait de retourner dans sa capitale après s'être
+transporté à Gothenbourg; sa rentrée dans ses États s'était vue marquée
+par des fêtes. Stockholm entière fut illuminée, plusieurs bourgeois
+s'attelèrent d'eux-mêmes à la voiture du monarque. Les odes de ses
+poètes favoris, l'élan du peuple, et surtout la conscience de ses
+bienfaits, tout devait rassurer Gustave III, tout lui présageait une
+longue durée de règne.
+
+Mais s'il ne faut qu'une nuit pour dresser un échafaud, il n'en faut
+qu'une aussi pour élever le parquet d'une salle de bal; c'était le
+tumulte d'une fête qui devait couvrir le bruit du pistolet
+d'Ankarstroem!
+
+
+
+
+III.
+
+Coup-d'œil sur Paris de 1788 à 1789.--Les acteurs de la rue.--Éclipse
+des salons.--Étonnements d'un banni.--Situation de la Comédie.--Monvel
+refusé.--Le neveu de maître Gervais.--Beau trait de Molé.--Valville et
+Monvel.--Versailles.--Mademoiselle Montansier.--Les Flacons
+magiques.--Un père malheureux.--Désaides.--Une collaboration.--L'ariette
+et le chasseur.--Le portefeuille.--Une indiscrétion d'ami.
+
+
+Enfin Monvel revoyait Paris!
+
+Ce Paris tant de fois regretté par lui à Stockholm, et qui certes était
+bien fait pour étonner un homme sortant du paisible et gothique
+cérémonial d'une cour dont le maître s'occupait de vers, d'opéras et de
+ballets, tout en ayant l'œil sur les délibérations de la diète.
+
+Le Paris d'alors, le Paris fiévreux et convulsif de 88 à 89, le Paris de
+Mirabeau et de la Bastille!
+
+Dès le mois d'août 1783, M. de Brienne, quittant le ministère, était
+parti pour Rome, afin de recevoir des mains du pape le chapeau de
+cardinal, demandé à Sa Sainteté par Louis XVI. L'archevêque de Sens
+avait été remplacé par M. Necker. La première chose que remarqua Monvel
+à Paris, ce fut une gravure représentant une femme; dans le sein de
+cette femme un prêtre donnait un coup de poignard. Le sang qui en
+jaillissait lui formait un chapeau de cardinal. Monvel demanda le nom de
+cette victime, on lui répondit que c'était la France; et il put
+entendre, en même temps, les cris de l'émeute, promenant ses fureurs à
+la place Dauphine; des gens du peuple y brûlaient un mannequin décoré de
+la mitre et des insignes de l'épiscopat.
+
+M. de Lamoignon, qui avait quitté le ministère de la justice, n'était
+pas mieux traité; il se retira dans sa terre, où il mourut subitement.
+On répandit le bruit qu'il s'y était brûlé la cervelle pour ses dettes,
+et que le pape, aussi touché de son accident que de celui de M. de
+Brienne, ferait présent au premier d'un chapeau vert, et au second d'un
+parachute écarlate.
+
+Si la révolution prenait déjà partout droit de cité; si la menace et le
+pamphlet levaient le front, que dut penser Monvel du théâtre même,
+devant ce Paris en tumulte? Frappé au cœur dans ce qu'il avait de plus
+distinctif, sa frivolité, l'esprit français, travaillé par d'ardents
+rénovateurs, avait vu couper ses ailes; on le tenait en laisse avec les
+grands mots de _nationalité_ et de _réforme_. Sa prédilection pour tout
+ce qui touchait les idées nouvelles éclatait en révoltes de mille
+espèces. Le théâtre ne pouvait ignorer qu'il avait tous les moyens
+d'expression; Beaumarchais, le premier, lui avait montré à s'en servir;
+il méditait lentement une voie d'agression inévitable. Un drame inouï,
+terrible, s'élaborait; le temps approchait où Chénier, en faisant
+imprimer sa tragédie de _Charles IX_[27], y joindrait un _Essai sur la
+liberté du théâtre_. Les débuts de Robespierre comme avocat avaient eu
+lieu en 1784[28]; Robespierre plaidait à Arras pour un procès de
+paratonnerre, bizarre procès, dirent plus tard ses amis, pour un homme
+qui allait bientôt lui-même manier la foudre! Beaumarchais habitait son
+hôtel, et cet hôtel était vis-à-vis de cette même Bastille qui devait
+crouler plus tard devant lui!
+
+Les véritables acteurs étaient dans la rue, vaste arène ouverte à des
+agioteurs plus dangereux que ceux de Law, agioteurs d'idées, de phrases,
+d'utopismes, nouveaux équilibristes, qui se vantaient de faire tourner
+l'axe du monde, de combler la dette nationale et de chasser la famine,
+montrant d'un côté une main vide au peuple, pendant que de l'autre ils
+jetaient du pain dans les filets de Saint-Cloud, afin de faire croire à
+la misère et de tirer parti d'une insurrection. Où courir, où ne pas
+courir au milieu de cette effervescence populaire? à quel médecin se
+confier, sur quels hommes fonder un plan de rénovation et de salut?
+
+--Mais, se serait alors demandé un étranger épris de l'art et des
+lettres,--qu'est donc devenue cette société française, qui se réunissait
+à jour fixe dans les salons ingénieusement splendides de madame du
+Deffant et de mademoiselle de l'Espinasse, sous les règnes de Louis XV
+et de Louis XVI? Ces sortes d'assemblées avaient duré près de cinquante
+ans[29], et l'Angleterre avait possédé moins de temps lady Montague et
+mistress Vesey. En transportant son salon à Ferney, Voltaire fut un
+égoïste; Diderot n'aima que sa chambre, Jean-Jacques des forêts aux
+ombres profondes; et tous ces hommes, en se choisissant la solitude pour
+maîtresse, ne déclaraient-ils pas aux salons la plus opiniâtre des
+guerres? Les salons une fois fermés, l'esprit dut errer comme un
+proscrit de porte en porte, mendiant à Versailles, hardi ou ténébreux
+dans Paris, jusqu'au jour où il descendit dans la rue avec son manteau
+troué, son impatience et ses rancunes. Dès lors plus d'entraves, plus de
+ménagements, de contrainte; la cour, le parlement, le clergé, tout ce
+que le neveu de Rameau frondait à voix basse, _piano_, sur son archet,
+sera bravé, chanté et tympanisé à grand orchestre. Ce sera l'histoire
+des sauvages de l'Orénoque que l'histoire de cette liberté gloutonne et
+hâtive; le rhum enivre d'abord ces palais inaccoutumés à la boisson,
+puis il rend bientôt les buveurs frénétiques et furieux! Et c'est ainsi
+que l'ex-lecteur de Sa Majesté le roi de Suède retrouva la capitale de
+la France, à la veille d'une catastrophe. Différents clubs s'étaient
+organisés, on parlait déjà d'y jouer des tragédies patriotiques; les
+tailleurs, les perruquiers, les garçons marchands voulaient être des
+héros. On était bien revenu des chevaliers, des marquis, des
+petits-maîtres! En vérité, Monvel n'en put croire d'abord ses yeux. Il
+courut au Théâtre-Français, ne fût-ce que pour voir s'il était encore à
+sa même place; le Théâtre-Français siégeait encore au faubourg
+Saint-Germain, mais tout annonçait chez lui une désorganisation
+prochaine. Il avait des orateurs, des démagogues et des opposants: on y
+parlait abus, constitution, principes. Le foyer était devenu un vaste
+champ clos, seulement l'esprit public y avait remplacé l'esprit. Plus
+d'un conspirait à la sourdine, comme Dugazon, et cherchait à prendre un
+rôle dans les prochaines saturnales. L'enthousiasme pour tout ce qui
+était nouveau tournait les têtes. Fabre d'Églantine eût pu détrôner
+Molière en certains moments; on voyait déjà poindre l'aurore littéraire
+de madame Olympe de Gouges; quelle royauté nouvelle pour l'art!!! Talma
+prenait le forum trop à cœur pour que, jeune encore, il ne s'éprît point
+de cette tragédie menaçante, la tragédie populaire. Cependant il se
+trouvait encore des jours dans ces tristes temps où l'on plaisantait
+comme aux beaux jours de M. de Bièvre.
+
+«Quand le mot d'aristocrate, dit Fleury[30], vint à être créé, nous
+nommâmes bien vite Dugazon _Aristocrâne_; Molé, qui ne savait trop s'il
+serait blanc ou noir, _Aristopie_, et notre brave Larochelle, qui ne
+parlait jamais politique sans changer deux fois de mouchoir de poche,
+_Aristocrache_.»
+
+Cette logomachie nouvelle, cette syntaxe révolutionnaire effrayait
+pourtant les anciens de la Comédie. Quand Monvel, avec ses fourrures de
+Suède, son titre de lecteur, et son air dalécarlien, se représenta
+devant eux, ils crûrent voir Gustave Wasa, et lui tendirent la main de
+bon cœur; celui-là du moins parlait leur langue! Mais les fanatiques,
+les _nouveaux_, de quel air le revirent-ils? Monvel anobli, Monvel ami
+d'une tête couronnée! Ces langues ardentes travaillèrent le comité, qui
+de son côté invoqua la sévérité de ses règlements. Le Théâtre-Français
+devait y tenir, car il tenait aussi à conserver ses priviléges; un
+artiste comme Monvel se vit donc forcé de ne point rentrer dans le sein
+de cette ingrate patrie, de son théâtre français! Vainement Dazincourt,
+Raucourt et Contat prirent sa défense, ce furent, hélas! les seules voix
+qui l'appuyèrent. Le Théâtre-Français, autour duquel, en vertu d'une loi
+promulguée plus tard[31], allaient se grouper en foule les théâtres
+secondaires, ne ressemblait pas mal à la république de Venise faisant
+eau de toutes parts. Le temps approchait où, lassés de la tyrannie, les
+jeunes auteurs et les mécontents formeraient pour le détruire une
+nouvelle ligue; la guerre intestine était déjà dans le camp de ces
+farouches pachas. Joignez à ceci, comme on l'a fort bien observé, que la
+Comédie en masse était jeune; qu'après Molé, Dazincourt et Dugazon,
+Fleury se trouvait son doyen et n'avait pas quarante ans; que sur
+trente-six comédiens dont se composait la troupe, on comptait neuf
+femmes jeunes, jolies, rieuses, et qui, à la rigueur, auraient pu faire
+encore quelques années de couvent[32], et dites si dans cette maison de
+Molière, exposée de toutes parts aux attaques, à la ruine, il y avait un
+ensemble assez solennel et assez dominant pour la défendre?
+
+«Vers le milieu de l'année 1789, une reprise d'une comédie de Destouches
+(l'_Ambitieux_ ou l'_Indiscret_) obtint un succès de première
+représentation, tout cela parce qu'il se trouvait dans cette comédie un
+ministre honnête homme; on y découvrit une sorte d'application au retour
+de M. Necker[33].»
+
+Ce ne fut qu'au _Charles IX_ de Chénier que la révolution se dessina, et
+il y avait deux ans que Monvel était en France! Ce retour, ne l'oublions
+pas, eut lieu en 1788. Les articles biographiques qui font partir
+brusquement Monvel de France, en ajoutant que son départ fut ordonné par
+la haute police, n'ont pas plus de fidélité que ceux qui assignent à
+1786 son retour à Paris. Nous nous bornerons à citer à ce sujet la date
+précise de 1788, date donnée par madame Fusil, qui a connu
+particulièrement mademoiselle Mars et son père[34].
+
+Voilà donc Monvel banni de ce même théâtre où il avait joué _Séide_ et
+_Xipharès_ avec autant de chaleur et peut-être plus d'art que son chef
+d'emploi; voilà l'homme qui s'était cru en droit, à la mort de Lekain,
+de réclamer les premiers rôles, froissé tout à coup dans son
+amour-propre légitime, exilé, rayé de la Comédie-Française! Que faire,
+que devenir, quelle chance tenter après un coup si terrible, et que son
+orgueil dut en souffrir! Monvel quittait un pays où les enchantements se
+succédaient, où la politesse souveraine du maître lui avait rappelé bien
+souvent celle de la cour de France, à Versailles, à Trianon! Sa première
+visite avait été pour ses anciens frères; combien il se repentit de les
+avoir cru accessibles et oublieux!--«Décidément, écrivait-il à l'un de
+ses amis de Suède[35], j'avais tort de penser que les comédiens
+manquassent de mémoire; ceux-là ne m'ont pas pardonné!»
+
+Le ressentiment de Monvel contre la Comédie était en partie injuste. Les
+règlements de la société étaient précis; un seul homme, vis-à-vis d'eux,
+menaça de donner sa démission si Monvel ne rentrait pas, et cet homme ce
+fut Molé.
+
+Nous tenons de feu M. le comte Beugnot lui-même[36] l'anecdote suivante,
+qui prouve à quel point ces deux rivaux s'aimèrent et s'estimèrent
+toujours.
+
+Molé, l'ancien ennemi de Monvel, et qui jouait le rôle principal dans
+l'_Amant bourru_, s'était déjà réconcilié une fois, à la première
+représentation de cette pièce. Au retour de Monvel, quand celui-ci
+revint de Suède, il ne montra pas moins d'élan et de générosité.
+
+Un matin, après déjeuner, Molé rangeait des livres dans son cabinet,
+quand on lui annonce tout d'un coup un brave fermier de la Beauce, qui
+venait lui apporter son terme de la Saint-Jean.
+
+--Faites entrer, dit Molé à son domestique.
+
+Molé était au haut d'une petite échelle d'acajou, époussetant lui-même
+je ne sais quel bouquin; il ne se dérangea pas.
+
+--C'est vous, maître Jean, dit-il à un paysan en grosse veste et son
+chapeau sur les yeux, qui déposa sur son bureau une sacoche assez
+lourde.
+
+--C'est moi, m'sieu Molet, Jean, son n'veu. V'là vos farmages, not'
+maître! n'faut pas qu' ça vous chêne, mais j' v'nons de ben loin, ben
+loin!
+
+Molé s'apprêtait à descendre de son échelle.
+
+--Queuque vous faites donc? restez-là, morgué! continua le villageois;
+ast-ce qu'on s' dérange pour son farmier? J' vous apportons là d' bons
+noyaux d'écus, fatigué! et, tenais, itou une lette à vot' adresse!
+
+--C'est bon, pose-la sur mon bureau et verse-toi une rasade de ce bon
+vin.
+
+La nappe était encore mise, Molé venait de déjeuner avec un ami; le
+fermier secoua la bouteille, il remplit le verre de Molé, ensuite le
+sien.
+
+--Parguenne, m'sieu Molet, j'aspérons bian que nous n'boirons pas seuls.
+Vlà un vin de mine agriable, allais; croyais-vous que j' n'osons l'boire
+sans vous? Rian n'est pus vrai.
+
+--Bois, bois toujours, dit Molé, qui ne s'embarrassait guère de faire
+attendre maître Jean et continuait à ranger ses livres en tournant le
+dos au rustre.
+
+--M'sieu Molet, laissez-moi c'te joie, pardi! Allais, allais, on sait
+bian que vous n'êtes pas fiar! Si vous veniais cheux nous, j'vous
+coucherions dans eun lit qui est dans not' gregnier, un biau lit; quand
+ce serait pour le roi, laissais faire, il y taperait de l'œil!
+
+--Laisse-moi donc un peu, je suis à toi dans l'instant!
+
+--Vous avais raison. Qu' c'est biau ça les livres! Je leur préfaire
+cependant eune bonne omelette mis sur d'la cendre chaude... J'en ons
+fait eune l'aut' jour à m'sieu Monvel, et y s'en relichait les doigts.
+
+--Monvel, dis-tu? tu connais Monvel?
+
+--Hé donc, pourquoi point? I gnia pus d'un mois il est v'nu manger à la
+ferme, j'l'ons débarrassé de ses guêtres, c'est un bian brave homme! À
+c't heure-ci, c'est drôle! il est tout triste... On dit qu'ils ne le
+pernent plus chez eux, à la Comaidie... Comme si un sac de farine de
+plus avec queuques autres dans not' cour, ça frait grand mal! Vous
+m'excuserais, m'sieu, mais j'aimais ben cet homme-là!
+
+Molé avait quitté ses livres, il était redescendu vite et vite de son
+échelle... Tout d'un coup il tombe dans les bras du fermier, il lui
+arrache son grand feutre et le serre longtemps contre sa poitrine.
+
+--Monvel, cher Monvel!
+
+C'était la première fois qu'ils se revoyaient après une absence aussi
+prolongée.
+
+Monvel était, après Sedaine, l'homme qui savait le mieux prêter au
+patois de nos paysans des grâces piquantes; il les imitait à s'y
+méprendre; nul ne réussissait plus que lui à organiser ces parties
+curieuses de Chantilly, où il jouait les villageois avec Laujon. Le
+prince de Condé excellait, comme Monvel, à ces _paysaneries_[37].
+
+L'entrevue fut longue; on parla d'abord de la Suède, puis du théâtre.
+Monvel ne s'était pas encore présenté au comité, il n'avait fait que lui
+écrire.
+
+La réponse avait été longtemps méditée; mais alors Molé se trouvait
+souffrant, il n'avait pu prendre part à ces délibérations.
+
+Tout d'un coup Monvel le voit prendre sa canne et son chapeau; il
+s'élance de l'appartement, le laissant seul dans son accoutrement
+villageois.
+
+L'appartement de Molé était celui d'un véritable petit-maître; la cour
+et la ville l'avaient enrichi complaisamment et tour à tour. Un portrait
+délicieusement coquet l'y représentait dans le personnage d'un jeune
+officier, rôle qu'il avait rempli dans _Heureusement_, comédie de Rochon
+de Chabannes. Dans un autre cadre suspendu près de son lit, il n'avait
+pas rougi de se faire peindre lui-même, la figure pâle, le teint altéré,
+dictant lui-même, pour Paris entier, un bulletin de sa nuit au docteur
+ordinaire. Les vins les plus exquis, les fleurs les plus rares, les
+analeptiques les plus recherchés lui avaient été envoyés pendant sa
+convalescence, où la cour et le roi lui-même lui prodiguaient de riches
+présents[38].
+
+Bien qu'il eût passé alors la cinquantaine, c'était toujours l'élégant
+marquis du _Cercle_, l'homme au jeu brillant que le fils de famille
+prodigue et cité tenait à prendre pour modèle. Cependant son répertoire
+s'était agrandi, à la mort de Lekain et de Bellecour: jusque-là il
+n'avait encore joué dans les pièces anciennes des deux genres que des
+rôles de second ordre; la tragédie lui paraissant une fatigue, il avait
+pris les premiers rôles de la comédie. Arrivé à l'époque de la
+Révolution, il en embrassait déjà les principes; sans être aussi exagéré
+alors que Dugazon, il sacrifiait déjà aux idées du jour. La surprise de
+Monvel fut assez grande en entendant le marquis de Moncade lui parler de
+M. Necker et de Cazalès. Mais aussi sa gratitude fut vivement excitée,
+au récit que Molé lui fit à son tour de la démarche tentée par lui
+auprès de ses camarades. Madame Vestris seule était descendue dans la
+lice armée en guerre, c'est-à-dire armée du code théâtral, et malgré
+Molé, malgré l'offre formelle et généreuse de sa démission, le comité
+avait passé outre!
+
+Le _fermier_ Jean se consola de cette ingratitude ou de cette rigueur
+avec le vin de Molé son maître; on devisa ce soir-là comme on put. Molé
+se montra charmant et plein de sollicitude pour son ami.
+
+--Nous trouverons bien moyen de te faire réparer le temps perdu, dit-il
+à Monvel; je n'ose te dire de recourir au roi ou aux princes, ils
+trouvent tous Gustave par trop philosophe; d'ailleurs le moment approche
+où ils ne sont pas trop sûrs eux-mêmes de rester dans leur emploi!
+
+Molé voulut voir ce que contenait le sac du fermier Jean: c'étaient de
+simples pierres; tous deux se prirent à s'en moquer à qui mieux mieux.
+
+--Voilà de quoi bâtir un théâtre nouveau, dit Molé, tu pourras te venger
+un jour de la Comédie-Française!
+
+Molé croyait plaisanter, et cependant le temps n'était pas si loin où la
+salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orléans fit bâtir, serait
+donné à MM. Gaillard et Dorfeuil; Monvel, recherché bien vite par eux,
+devait en faire partie.
+
+Mais n'anticipons pas sur les événements, et suivons chaque détail de
+cette lutte si intéressante d'un homme qui, en rentrant en France, n'y
+devait rencontrer que les rebuts et l'infortune.
+
+Monvel ramenait avec lui une charmante femme; mais cette femme, comment
+l'établir sur le pied qu'il espérait? La pension que recevait Monvel de
+Gustave III ne dépassait pas le chiffre alloué à Cléricourt: elle avait
+dû passer par la filière du trésor suédois; elle était trop mince pour
+le comédien chargé d'une nouvelle famille. Molé partagea généreusement
+quelques mois avec son ami, son ancien double; puis, le temps vint où
+Molé lui-même, malgré ses deux pensions, l'une de la cour, l'autre de la
+comédie, se trouva gêné; ce fut l'instant que Monvel choisit pour lui
+faire savoir qu'il était au-dessus de ses affaires: c'était pourtant une
+pure délicatesse, il cherchait alors de tous côtés un engagement.
+
+Sur ces entrefaites, il rencontra un jour Valville à Versailles, cette
+ville où mademoiselle Mars devait plus tard se retirer elle-même quelque
+temps[39], Versailles, le premier théâtre où elle joua ses petits rôles
+d'enfant, et où mademoiselle Montansier dirigeait elle-même alors un
+établissement scénique[40]. La rencontre de Valville et de Monvel fut
+curieuse. Monvel était seul; il tournait le coin de la chapelle, et se
+disposait à entrer dans les jardins, quand il se vit face à face de son
+ami. Il y eut d'abord entre eux un échange de politesses et d'attentions
+embarrassées. Valville n'ignorait pas plus que madame Mars le mariage de
+Monvel. Dès ce moment aussi elle avait résolu de ne plus le voir.
+Seulement, avait-elle dit à Valville, je ne serai point assez cruelle et
+assez injuste pour le priver d'Hippolyte, je lui enverrai sa fille de
+temps en temps.
+
+La pauvre femme avait ajouté:
+
+--J'ai trop éprouvé par moi-même, mon cher Valville, combien il est
+affreux de ne pouvoir embrasser sa fille!
+
+Ainsi, avait-elle dit, en apprenant cette nouvelle qui la concernait;
+mais bientôt le chagrin et le dépit s'en mêlèrent: elle ne s'était pas
+hâtée d'envoyer l'enfant à Monvel.
+
+Ce jour-là même, Monvel ne se doutait guère qu'elle était accourue de
+son côté à Versailles avec Valville, pour voir la petite Hippolyte jouer
+en cette royale cité déjà si morne, si triste, un de ces bouts de rôles
+d'enfant par lesquels mademoiselle Mars débuta, même avant de préluder à
+ceux de _Louison_ et de _Clistorel_.
+
+Valville accompagnait madame Mars dans cette excursion; il l'avait
+laissée à la _Cloche d'Or_, hôtel alors situé tout proche des Écuries.
+
+Monvel eut à subir les reproches multipliés de son ami; il l'attendait
+de pied ferme, il aimait, il idolâtrait celle qui était devenue sa
+femme: cela lui donna du courage. Valville lui parut un Cléante fort
+judicieux. Ce fut tout.
+
+Toutefois il n'osait demander des nouvelles d'Hippolyte. Il avait su,
+dès le premier jour de son arrivée, par Nivelon, que la petite allait
+bien. Nivelon ignorait seulement que ce jour-là même elle dût jouer à
+Versailles. Mademoiselle Montansier la protége, avait dit Nivelon à
+Monvel. Mais ce nom, qui devait devenir européen,--la
+Montansier!--n'était pas encore connu du père de mademoiselle Mars.
+
+Valville poursuivit sa thèse tout en se promenant avec Monvel dans ces
+jardins, où soufflait alors une bise d'automne qui pouvait fort bien
+rappeler à l'ex-lecteur de Gustave III le climat de la Suède. Il
+représenta à Monvel l'énormité de tous ses péchés.
+
+--À quarante-trois ans, lui dit-il, on ne doit plus être un enfant; rien
+ne t'excuse donc, et la mère d'Hippolyte a raison d'élever entre elle et
+toi des barrières insurmontables. Ce sera moi, moi seul, qui m'occuperai
+de l'éducation de ta petite!
+
+Monvel regarda Valville d'un air courroucé; son seul désir était de
+remplir cet emploi près de sa fille; il regardait l'usurpation de ses
+droits comme un véritable outrage.
+
+--Valville, dit-il froidement, non, cela n'aura pas lieu!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que cette enfant est mon aînée, c'est ma perle, c'est mon
+trésor!
+
+--Et ceux que tu nous ramènes?
+
+--Ceux que je ramène, reprit Monvel avec feu, ne sont pas nés sur le sol
+français; mais Hippolyte Mars! y songes-tu, Valville, songes-tu à ce que
+la sorcière m'a jadis prédit?
+
+--Hippolyte verra que sa mère te hait...
+
+--Elle saura qu'elle m'a aimé... Tiens, Valville, je te chéris, je
+t'estime; mais si je savais que tu accapares ma fille, je te plongerais
+cette épée nue dans le cœur!
+
+Valville, qui plus tard racontait lui-même cette scène devant le témoin
+encore vivant qui nous l'a redite, ajoutait que Monvel lui avait paru
+alors effrayant. Sa physionomie, naturellement noble, avait revêtu alors
+une expression étrange de colère et de dédain; c'était un défi qu'il
+jetait à son ami. Doué d'une sensibilité inouïe, nerveux et
+impressionnable à l'excès, il lui semblait que livrer sa fille aux
+leçons d'un autre maître, c'était perdre son avenir. Cet habile
+comédien, le plus intelligent peut-être de tous ceux qui se soient
+montrés au théâtre, avait lutté de si bonne heure avec la faiblesse de
+sa complexion, qu'il tremblait alors pour cette organisation frêle et
+délicate de mademoiselle Mars; il se la représentait s'abandonnant déjà
+à des développements hâtifs et périlleux. Nul doute que Valville, malgré
+son amour pour cette plante jeune et faible, ne la compromît vite aux
+rayons de la rampe; nul doute qu'il ne voulût en faire un _petit
+prodige_, que le travail devait ruiner.
+
+Après une discussion des plus vives, où Valville, toujours bon, toujours
+dévoué, eut à subir plus d'un sarcasme acéré sur son propre talent, qui
+était loin de valoir celui de Monvel, il proposa à celui-ci de se rendre
+chez mademoiselle Montansier.
+
+--Et qu'irai-je faire chez cette saltimbanque! répliqua Monvel, du ton
+de Charles Morinzer dans l'_Amant bourru_.
+
+--Écoute donc, dit Valville, cette femme est une puissance. Elle est
+active, influente; les protecteurs de toute sorte pleuvent sur elle.
+Elle a beaucoup de dettes et de procès, cela est vrai; mais elle aime
+les uns et les autres; le croirais-tu, elle lit elle-même en entier les
+nombreux exploits qu'on lui adresse, et y fait même de sa main des notes
+marginales!
+
+--Peste! voilà une maîtresse femme!
+
+--Je la connais un peu, ajouta Valville d'un ton hypocrite qui échappa à
+Monvel; elle a ici la direction du théâtre, elle peut nous être utile.
+
+L'orgueil de Monvel se récria à l'idée d'une pareille présentation.
+
+--Hier encore, s'écria-t-il avec fierté, je comptais parmi les comédiens
+du roi, et tu veux que je fasse ma cour à une sauteuse!
+
+--Crois-moi, laisse là les grands sentiments et viens lui demander à
+déjeuner.
+
+--Y penses-tu?
+
+--J'y pense, parce qu'il est midi, et que c'est l'heure où elle a
+coutume de déjeuner.
+
+--De recevoir? répéta Monvel aigrement, ne dirait-on pas que c'est la
+femme d'un ministre?
+
+Moitié maugréant, moitié riant, il se laissa traîner chez mademoiselle
+Montansier.
+
+Valville fit à cette dernière, en entrant dans le salon, un signe
+d'intelligence.
+
+--C'est M. Monvel, lui glissa-t-il à l'oreille, c'est le père
+d'Hippolyte Mars!
+
+Puis se reprenant et la regardant de temps à autre pendant sa tirade,
+ainsi que Monvel:
+
+--Je vous présente, dit-il, un de mes amis, un amateur de province.
+Monsieur habite Carcassonne.
+
+--Es-tu fou? reprit Monvel à voix basse, en le tirant par la basque de
+son habit.
+
+Valville continua:
+
+--Monsieur s'est mêlé parfois de jouer la comédie... seulement pour son
+plaisir. On donne ce soir un divertissement qui lui plaira.
+
+L'affiche portait: la _Princesse d'Élide_, avec un divertissement dont
+le titre était: les _Flacons magiques_.
+
+--Monsieur, poursuivit imperturbablement Valville, s'est de
+plus,--toujours pour son plaisir,--occupé d'écrire; on a joué de fort
+belles choses de lui à Carcassonne!
+
+Cette fois Monvel comprit que Valville le prenait pour jouer le rôle de
+compère. Il s'y résigna; la conversation tomba sur les acteurs de la
+troupe.
+
+--Nous avons ici une petite fille de neuf à dix ans qui joue comme une
+fée, dit malignement mademoiselle Montansier.
+
+Le déjeuner se trouvait servi, elle invita Valville et Monvel à le
+partager.
+
+Mademoiselle Montansier, qui devait épouser plus tard, à
+soixante-dix-huit ans, le danseur Forioso[41], n'était pas un idéal de
+beauté, loin de là! on eût pu même appliquer à son visage les vers de
+Voltaire à sa nièce, madame Denys:
+
+ Si vous pouviez, pour argent ou pour or
+ À vos boutons trouver quelque remède,
+ Ma nièce, vous seriez moins laide,
+ Mais vous seriez bien laide encor?
+
+Petite, ramassée, criarde, elle avait l'air de se mouvoir par ressorts,
+comme un de ces _puppi_ qu'elle remplaça plus tard par des marionnettes
+en chair et en os, quand elle fit bâtir sa salle par l'architecte Louis,
+sur l'emplacement des Beaujolais. Elle avait épousé un comédien nommé
+Bourdon de Neuville, mais on continua de l'appeler de son premier nom.
+C'était une mégère, une _virago_ dans toute la force du terme; ses
+créanciers le savaient par leur propre expérience. Elle avait à
+Versailles un appartement avec un balcon donnant sur une cour intérieure
+avec de hautes murailles; voilà qu'un beau matin, ils viennent tous en
+députation carillonner à sa porte. Elle prenait son café.
+
+--Cours ouvrir, dit-elle à sa femme de chambre, dépêche.
+
+Pendant ce temps, elle tourne les clefs dans leurs serrures, puis, sans
+changer même de pet-en-l'air, son petit pain mollet d'une main, sa tasse
+de café de l'autre, elle se présente sur son balcon comme la reine à son
+peuple.
+
+L'essaim de créanciers la regarde, toutes les issues sont fermées, la
+servante elle-même est dehors, et le balcon est très haut. On chuchote
+d'abord, puis on s'impatiente, l'émeute grossit, mais elle n'y fait
+guère attention et avale son café d'un air de princesse.
+
+Tout d'un coup, voyant l'orage continuer, elle se lève, s'appuie à la
+rampe de fer de ce balcon, et entonne le grand air d'_Armide_ (celui de
+mademoiselle Saint-Huberti, qu'on lui faisait toujours répéter à
+l'Opéra);
+
+ Ah! que je fus bien inspirée
+ Quand je vous reçus dans ma cour!
+
+L'air fini, elle se retire majestueusement et ferme elle-même sa
+fenêtre.
+
+Une autre fois, des huissiers se présentent chez elle:
+
+--Mademoiselle Montansier!
+
+--C'est ici, répond une voix,--tournez la clé!
+
+L'un d'eux y met la main, puis la retire en criant comme un beau diable.
+Un second s'avance, il essaie, et il se retire en jurant. La clé de la
+débitrice venait d'être rougie au feu.
+
+Mademoiselle Montansier, tout en déjeunant avec l'appétit d'un Alcide,
+parla à Monvel de ses beaux projets; elle allait acheter l'emplacement
+des Beaujolais au Palais-Royal, l'architecte donnerait à sa salle les
+dimensions voulues pour y jouer la tragédie et l'opéra.
+
+Monvel approuva fort ses projets, tout en ne pouvant se dissimuler que,
+si la spéculation réussissait, les petits théâtres allaient bientôt
+pulluler autour d'elle. C'était le coup le plus sûr et le plus direct
+que l'on pût porter à la Comédie-Française que celui de cette
+multiplicité. Mademoiselle Montansier parut, du reste, à Monvel une
+excellente femme, fort empressée à rendre service, agile, malicieuse
+dans ses propos, mais toujours avec bonté. Le soir, il se rendit avec
+Valville et elle dans sa loge, au théâtre; on y jouait la _Princesse
+d'Élide_, pièce pendant laquelle Monvel ne cessa de donner des signes
+d'impatience. Les acteurs, en effet, étaient loin d'en tenir les rôles
+avec intelligence et distinction. Cette pièce finie, l'entr'acte
+commence; Valville laisse son ami dans la loge, sous un prétexte;
+mademoiselle Montansier s'esquive; voilà Monvel tout seul. La toile se
+lève; le théâtre représente, pour le divertissement, un palais de fée.
+Deux petites filles sont en scène; la fée, pour les empêcher de devenir
+orgueilleuses, leur a fait croire que, par un procédé de sa science,
+elle les a rendues laides. La cadette surtout,--la plus jolie,--est
+inconsolable. Leur mère arrive, leur mère qui les a placés chez madame
+la fée, et à qui celle-ci confie sa ruse d'institutrice. Les pauvres
+petites n'osent s'approcher de leur mère; elles craignent que leurs
+figures ne fassent horreur. La mère, au premier abord, feint de ne pas
+les reconnaître; elles s'avancent en pleurant.
+
+--Cruelle fée! s'écrient-elles en tombant toutes deux dans ses bras.
+
+La mère, qui feignait d'abord de ne pas les reconnaître, est
+attendrie... Elle supplie la fée de les tirer d'erreur; celle-ci promet
+de leur offrir le moyen le plus sûr et le plus prompt de corriger leurs
+défauts. Elle a, dit-elle, composé pour chacune d'elles deux fioles qui
+contiennent une essence divine: l'une leur ôtera leur laideur et les
+rendra telles qu'elles étaient auparavant; l'autre leur donnera toutes
+les qualités du cœur et de l'esprit qui leur manquent. Mais il faut
+choisir; la fée ne peut accorder aux deux enfants ces deux dons réunis:
+son pouvoir ne va pas, dit-elle, jusque là. Elle tire les deux flacons
+d'une boîte. Le rose doit faire disparaître la laideur; le blanc doit
+rendre les jeunes filles parfaites. Enchantée de son épreuve, la fée
+entraîne la mère, et les deux sœurs restent seules, ayant chacune deux
+flacons en main.
+
+Après un moment de silence, elles se demandent toutes deux ce qu'elles
+vont faire. Elles se sont assises et ont posé leurs flacons sur une
+petite table qu'elles approchent d'elles. Un miroir s'y trouve placé; un
+miroir! n'est-ce point une tentation de la fée que ce hasard? Toutes
+deux se refusent d'abord à le consulter; mais le miroir est si joli! La
+plus jeune s'y regarde; elle n'a jamais trouvé sa figure si repoussante,
+sa laideur si affreuse!
+
+--Certainement, dit-elle à sa sœur, la vôtre est moins désagréable.
+
+--Ah! ma sœur, vous allez préférer le flacon couleur de rose!
+
+Un débat s'établit alors entre elles sur leur laideur réciproque.
+
+--Vous êtes beaucoup moins bossue que moi.
+
+--Je n'en crois rien.
+
+--Je suis sans comparaison plus rousse que vous.
+
+--Je ne vois pas cela.
+
+--Mais, regardez; voyez nos deux figures dans ce miroir, vous en
+conviendrez.
+
+L'aînée se penche, se regarde; elle s'écrie:
+
+--Ah! je suis mille fois plus affreuse que vous!
+
+--Quel parti prendre? répond l'autre.
+
+--Je ne sais, ma foi... Mais, sous des dehors si laids, prendrait-on la
+peine d'aller chercher de l'esprit... un bon caractère?
+
+--Vous dites vrai: on nous laisserait là avec notre perfection
+intérieure: et nous ne pourrions un jour trouver de mari!
+
+C'est à qui convoitera le flacon couleur de rose. L'une débouche le sien
+et devient rêveuse; la main lui tremble.
+
+--Ah! ma sœur, qu'allons-nous faire?
+
+--Vous ne savez pas vous décider; allons, je vais vous donner l'exemple!
+
+--Non, reprend l'aînée en lui arrachant le flacon; vous devez le
+recevoir de moi: je suis la plus âgée.
+
+--Et moi, la plus raisonnable!
+
+--Écoutez-moi, de grâce! Si nous préférons ce flacon, nous affligerons
+maman, qui nous aime.
+
+--Si je pouvais le penser, je le casserais plutôt!
+
+--Ma sœur, soyez-en sûre, j'ai vu son inquiétude quand elle nous a
+quittées; elle tremblait que nous ne fissions un choix imprudent.
+
+--En effet, je me rappelle son dernier regard: il était bien triste et
+bien tendre.
+
+--Ce regard nous apprenait notre devoir; il faut le suivre.
+
+--Notre laideur nous est moins cruelle que maman ne nous est chère.
+
+--Elle et madame la fée ne désirent que notre bonheur.
+
+--Sacrifions-nous pour elle!
+
+Elle prend les flacons.
+
+--Je n'hésiterai pas pour celui-ci, dit l'aînée en prenant le flacon
+blanc.
+
+Elles boivent toutes deux.--Après avoir bu:
+
+--Me voilà donc accomplie!
+
+--Que vois-je?
+
+--Ah! ma sœur, vous avez repris votre première figure!
+
+--Et vous aussi!... Eh! mon Dieu, nous serions-nous trompées de flacons?
+
+La fée survient, les rassure et les force à s'embrasser devant leur
+mère. L'aînée ne peut comprendre par quel prodige le flacon blanc leur a
+rendu la beauté. La fée leur fait une morale et leur explique que ce
+n'était qu'une épreuve.
+
+Tel était le canevas emprunté à madame de Genlis, auquel on avait cousu,
+tant bien que mal, un divertissement. Certes, la morale et le ballet se
+donnaient la main ce soir-là; on eût pu faire jouer cette fable par des
+pensionnaires qui sortent du couvent.
+
+La surprise de Monvel ne saurait se peindre; l'aînée de ces deux sœurs
+était mademoiselle Salveta, et l'autre Hippolyte Mars!
+
+Valville avait eu soin de bien fermer la porte de la loge, sans cela
+Monvel fût sorti à travers les corridors...
+
+Il revoyait sa fille, son enfant, sa _meilleure création_, comme il le
+disait plus tard!
+
+Peu s'en fallut qu'il ne s'élançât d'un bond sur le théâtre.
+
+--Ne pas la voir, ne pas l'embrasser! cette pensée le rendait fou.
+
+Et cependant rien ne s'opposait à cet élan de tendresse; il était venu à
+Versailles en garçon, nul œil défiant ne l'épiait; il ne devait être de
+retour à Paris que le lendemain, car il avait prétexté des affaires dans
+cette résidence ancienne de la cour. Le rideau tombé, les spectateurs
+s'écoulaient en silence; tout d'un coup la porte de la loge s'ouvre:
+c'est Valville, Valville tenant en main Hippolyte les joues encore
+barbouillées de rouge. Elle avait dit comme un ange ce petit rôle
+d'enfant, rôle étouffé bien vite sous le bruit des danses qui l'avaient
+suivi.
+
+Monvel délirait de joie, de bonheur; il l'embrassait, il chiffonnait ses
+dentelles blanches. En pressant sa fille bien-aimée contre son cœur, il
+se demandait s'il n'était pas assez vengé de tant de plates calomnies
+envenimées contre son honneur et son talent, vipères implacables,
+sifflantes, comme celles d'Oreste à travers ses moindres rêves; car
+ainsi était faite la vie de cet homme, que ses succès eux-mêmes furent
+étouffés quelque temps sous la masse de plomb du sarcasme et du
+pamphlet, qu'on lui attribua complaisamment une foule d'iniquités, et
+qu'il ne se trouva plus tard qu'un seul homme, l'auteur ingénieux des
+_Mémoires de Fleury_, qui le vengea.
+
+Les plus beaux jours, les plus belles heures du comédien pouvaient-ils
+valoir ce jour et cette heure?
+
+Dans ce Versailles même, où Marie-Antoinette lui avait tant parlé devant
+ce public qui était appelé encore à l'applaudir, quand il apparaîtrait
+de nouveau à ses regards, quelle fierté, quelle ivresse pouvait être
+comparable à celle de ce père, tenant enfin Hippolyte Mars sur ses
+genoux, l'embrassant, la regardant et songeant à ce qu'elle serait un
+jour?
+
+Ce moment de joie, Monvel eût donné dix ans de sa vie pour le prolonger,
+mais Valville fut inflexible. Il fallut se séparer; il fallut se raidir
+de nouveau contre l'émotion et la douleur.
+
+Hippolyte entourait Monvel de ses petits bras; elle lui parlait avec ce
+langage enfantin, véritable musique pour l'oreille d'un père; tout d'un
+coup, elle lui voit au doigt son anneau de mariage, et avec ce ton de
+curiosité charmante qui n'appartient qu'à ces petits anges:
+
+--Papa, demanda-t-elle, quel est cet anneau? donne-le-moi!
+
+Monvel essuya une larme furtive; il serra l'enfant de nouveau contre son
+cœur, et le remettant à Valville:
+
+--Il est impossible, dit-il, d'être ce soir plus heureux et plus
+malheureux que moi!
+
+Quand Monvel sortit, les lanternes du théâtre jetaient des lueurs pâles,
+inégales, sur le pavé; il se heurta contre un homme de taille assez
+haute, qui fredonnait un air, tout en marchant, et frappait de sa badine
+chaque borne de la rue.
+
+--Désaides!
+
+--Moi-même! je venais ici te chercher! parbleu, j'ai besoin de toi!
+
+--À cette heure-ci?
+
+--À cette heure.
+
+--Tu travailles donc maintenant la nuit?
+
+--La nuit.
+
+--Merci, je vais me coucher. Je ne suis pas d'ailleurs en train de
+deviser, sache-le.
+
+--Cependant, c'est nécessaire.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'ai à te faire entendre la musique d'un acte d'_Alexis et
+Justine_, que Sauvigny t'avait retranché[42]; nous pouvons le rapetisser
+et en faire une nouvelle pièce.
+
+--Tentateur! Voilà bien les musiciens!
+
+--Tu me ramènes à Paris?
+
+--Du tout, j'ai ici un pavillon chez mon notaire.
+
+--Tu m'y loges cette nuit?
+
+--Sans doute.
+
+--Voilà qui est bien; marche devant moi.
+
+Désaides, enchanté de tenir enfin son collaborateur entre quatre murs,
+s'achemina vers la maison du notaire. Ce compositeur agréable, dont
+Monvel ignora toujours, comme Désaides lui-même, la famille et la
+patrie, était Allemand, selon les uns; selon d'autres, Lyonnais. Il
+avait la taille, la tournure et l'accoutrement du peintre Greuze; il ne
+lui cédait ni en originalité ni en affectation.
+
+Par exemple, il ne s'éprenait d'une femme que lorsqu'elle avait une
+belle oreille. Il avait donné quelque temps des leçons de harpe et ne
+manquait pas d'écarter toujours les cheveux poudrés de ses écolières,
+afin de satisfaire sa contemplation favorite. Cette prédilection
+formelle était devenue la cause de sa liaison avec la célèbre Belcourt,
+connue sous le nom de Gogo[43]. À l'effet piquant d'une physionomie
+ouverte et franche, d'une voix mordante et point élevée, quoique un peu
+brusque, madame Belcourt joignait tous les charmes d'une fraîche et
+jolie soubrette; jamais aucune actrice n'avait ri de meilleure foi et
+avec de plus belles dents. Monvel la connaissait fort bien, puisqu'il lui
+avait donné le rôle de madame de Martigues dans _l'Amant bourru_. Sa
+liaison intime avec Désaides avait seulement été la cause du
+renversement complet de fortune de ce dernier; voici comment:
+
+Ce compositeur, si l'on en jugeait par la riche pension qu'il recevait,
+appartenait à une famille opulente. Son éducation avait été confiée à un
+abbé, qui, entre autres choses, lui avait montré la musique.
+
+Désaides vint à Paris de bonne heure; mais ayant fait, malgré les
+représentations de son notaire, des démarches réitérées pour connaître
+sa famille, et cela à la sollicitation de madame de Belcourt, qui lui
+représentait combien cette ignorance pouvait lui devenir préjudiciable,
+il perdit sa pension. Force lui fut alors de tirer parti de ses talents
+pour la composition; il débuta en 1772 aux Italiens par _Julie_, dont
+les paroles étaient de Monvel. Aucun secours, aucune sympathie ne lui
+fit défaut heureusement par la suite: madame de Belcourt, aussi belle
+que bienfaisante, avait une pension de deux mille livres sur la cassette
+du roi, elle la partagea avec Désaides généreusement. De son côté, le
+notaire qui lui remettait autrefois ses fonds lui donna chez lui un
+logement à Paris et à la campagne. Cette campagne était alors dans
+Versailles même, c'est là que notre compositeur affamé de poème
+conduisit Monvel.
+
+Le dernier opéra de Désaides, _Alcindor_, avait été peu goûté; aussi le
+musicien était-il pressé de prendre sa revanche.
+
+À peine instruit du retour de Monvel à Paris, il l'avait cherché, traqué
+partout; à la fin il l'avait trouvé un beau jour sur la place du
+Palais-Royal, au bras d'une charmante personne,--c'était sa femme.
+
+Monvel avait été d'abord décontenancé; il n'avait pas fait part de son
+mariage à Désaides, avec lequel, nous l'avons vu cependant, il
+correspondait du fond de Stockholm.
+
+Aussi Désaides s'écria que, pour le punir, il lui devait un sujet...
+mais un sujet étonnant!
+
+Monvel se prit à rire; il rapportait, comme tout auteur qui venait de
+loin, force anecdotes, force documents d'histoire, seulement il n'aimait
+pas qu'on le pressât.
+
+Désaides fit donc sur lui l'effet de l'épée de Damoclès; cependant il
+s'en défit de son mieux, et lui dit:
+
+--C'est bien, je te donnerai le _Général suédois_[44]!
+
+Or, on peut le croire, après la scène d'émotion que Monvel venait de
+subir en voyant jouer sa fille,--il ne pensait guère à ce fameux
+_Général suédois_ qui, de son côté, troublait le sommeil de Désaides.
+
+Une fois entré dans la maison du notaire, Désaides tira la clé de la
+pièce où il poussa son ami, et s'écria:
+
+--Eh bien! ton _Général suédois_?
+
+Monvel ne put s'empêcher de partir d'un soudain éclat de rire.
+
+--Laisse là cette brave Suède, reprit-il, et parle-moi plutôt de madame
+de Belcourt.
+
+À ce nom, la physionomie de Désaides se rembrunit. Il n'aimait pas
+d'abord qu'on lui parlât de sa maîtresse; puis il trouvait sans doute
+pour cela les moments trop précieux.
+
+La perruque et les manchettes de Désaides étaient en désordre; il répéta
+plusieurs fois d'une voix sourde et bouffonne en même temps:
+
+--Le _Général suédois_!
+
+Monvel, cette fois, ne douta plus qu'il fût fou.
+
+--Écoute... dit Désaides d'un air sérieux, je suis fatigué des sujets
+champêtres. Les bergers et les paysans m'ennuient.
+
+--Que ne t'adresses-tu à Sauvigny?
+
+--C'est cela, pour qu'il me joue encore un de ses tours!
+
+--Que t'a-t-il donc fait?
+
+--Un trait féroce, un trait de collaboration forcenée.
+
+--Mais lequel encore?
+
+--Je vais te le dire, il est court. Tu sais qu'il possède à quelques
+lieues d'ici, sur cette même route, un petit bien que lui a donné la
+duchesse de Chartres.
+
+--C'est vrai.
+
+--Tu sais aussi que s'il existe un compositeur paresseux...
+journalier... aimant à travailler à ses heures...
+
+--C'est bien toi!
+
+--Oui, mais aussi il n'existe pas de chasseur plus acharné.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, mon cher, j'étais depuis trois jours chez Sauvigny et j'y
+travaillais comme un vrai nègre, quand en me promenant un soir avec lui
+je m'avise de lui dire:«--Mon ami, je pars demain!» Ma valise était déjà
+bouclée, c'était donc vrai; Sauvigny ne me dit rien, mais en se penchant
+sur le bord d'un petit mur, avec moi, il a l'air de se livrer à la
+contemplation d'une énorme pièce de terre.
+
+«--Est-ce que cela t'appartient? lui demandai-je.
+
+«--Comment donc! reprit-il, je ne te l'avais pas dit! Non-seulement
+celle-ci, mais celle-là!
+
+«Et il m'indiqua emphatiquement une autre pièce avec un charmant bouquet
+de bois au milieu,--une remise excellente pour le gibier.
+
+«--Je t'y aurais fait chasser, reprend-il de l'air le plus innocemment
+insoucieux; mais tu pars!
+
+«Le lendemain je me lève mystérieusement avant l'aube. J'arme un fusil,
+je cotoye la haie, me voilà dans la campagne. Un lièvre part; je
+l'ajuste, j'avais bien visé, il est à bas. Un second succède, il a le
+même sort; puis un troisième. Il faut être chasseur pour comprendre
+toute ma joie.
+
+«--Que ce Sauvigny est heureux, pensai-je, quelles plaines giboyeuses!
+Quel malheur de les quitter!
+
+«J'allais ranger dans mon carnier mes trois victimes, quand je me sens
+empoigné tout d'un coup par un bras vigoureux.
+
+«--Vous êtes sur les terres de M. le comte de Lancry, me dit un garde
+orné de sa plaque.
+
+«--Allons donc! mon chef, vous voulez rire, je chasse sur celles de M.
+Sauvigny!
+
+«L'impitoyable garde, pour toute réponse, me met la main au collet, il
+m'ordonne de le suivre.
+
+«Je me réclame alors de mon hôte; j'insiste, je me fais conduire chez
+lui. Ah bien! oui! il s'était barricadé, et fut au moins une demi-heure
+à ouvrir. Pendant ce temps le carrosse public passait; je suis rendu
+enfin à la liberté, mais plus moyen de partir! Sauvigny m'avoua le soir
+que c'était un tour de sa façon pour me donner le temps, disait-il, de
+travailler à une ariette encore sur le métier!»
+
+--Et tu ne l'as plus revu?
+
+--Le moyen de travailler avec des gens qui vous font prendre au collet!
+
+--C'est un peu ce que tu fais ici; regarde, tu m'as enfermé!
+
+--Pour ton bien et le mien. Tu vas me dire le plan de ton _Général
+Suédois_!
+
+Monvel obéit à ce maestro original; il lui raconta le fait historique
+sur lequel il avait basé sa pièce.
+
+--Je ne vois rien là pour moi, dit Désaides désappointé.
+
+Le poème, en effet, n'était guère musical. Monvel profita de ce refus
+formel de Désaides pour s'endormir: il était très fatigué.
+
+Il se passa alors dans le cœur du musicien un combat étrange... Le
+portefeuille de Monvel était resté sur la table, et Désaides savait que
+c'était dans cet arsenal portatif qu'il avait coutume de serrer ses
+sujets de pièce.
+
+Cédant à une curiosité invincible, il l'ouvrit machinalement... Monvel
+s'était endormi.
+
+Les regards du musicien tombèrent sur une écriture fine et déliée, qu'il
+n'avait pas encore vue; c'était une feuille soigneusement pliée, dont la
+suscription portait:
+
+ «À mon lecteur, mon ami.»
+
+L'œil de Désaides pétilla, il approcha le flambeau de ce papier, et lut
+en haut de la page:
+
+ _Histoire de la Bagata._
+
+
+
+
+IV.
+
+Histoire de la Bagata.--Un prince royal.--La danseuse de la place du
+peuple.--L'éléphant.--Fin de l'histoire de la Bagata.--Étrange bonne
+fortune.--Les lunettes.--Clistorel et Louison.--Sensibilité de
+Monvel.--Larmes données à Molière.--Monvel professeur de mademoiselle
+Mars.
+
+
+«Dans le courant de l'année 1768, les diètes orageuses des dernières
+années du règne de mon père me forcèrent à m'exiler volontairement de la
+Suède; j'entrepris avec mon ancien gouverneur, le comte de Shum, un
+voyage en Italie. Dalin, mon précepteur, et Samuel Klingenstiern
+devaient m'accompagner; il y avait deux ans que j'avais épousé la
+princesse Sophie-Madeleine de Danemark.
+
+«Dalin et Klingenstiern, dont je me faisais grande joie de devenir ainsi
+le compagnon, furent obligés de se récuser pour différents embarras
+survenus à la cour; je partis donc seul avec le comte.
+
+«Pour un homme chargé de la surveillance d'un prince royal, le comte de
+Shum était bien le mentor le plus aimable et le plus complaisant; il
+était profondément versé dans les sciences, mais il se vantait en
+revanche de n'entendre rien à celle des femmes.
+
+«--Je m'en réjouis, ajoutait ce savant candide, car cette étude là, mon
+cher prince, fait perdre tout le temps qu'on pourrait utilement donner
+aux autres. C'est un terrain mouvant, diabolique, où le pied le plus sûr
+rencontre des fondrières. Vous m'êtes bien cher, poursuivait-il, mais le
+devoir me l'est encore plus, et il faut que vous m'aidiez à vous y
+maintenir vous-même. Une naissance illustre est, le plus souvent, la
+source de bien des travers; il m'est ordonné par votre père de vous
+suivre en tout; mais je connais les princes, vous me défendrez bientôt
+de vous donner des conseils. Les miens seront courts; vous allez dans un
+pays facile, où vous serez bien vite averti de votre mérite et de votre
+figure par les prévenances dont vous vous verrez l'objet, et qu'on vous
+témoignera d'une façon assez claire. Soyez léger sans être perfide,
+effleurez la vie en sage, traitez les femmes comme les curieux traitent
+les spectacles, c'est le moyen de conserver son cœur et son esprit dans
+un parfait équilibre. Je ne vous vanterai pas la vertu, c'est un vieux
+thème; je ne vous dégoûterai point des plaisirs, c'est une sottise. On
+doit plus à l'expérience qu'à l'éducation; je me flatte de ne ressembler
+en rien à un gouverneur de comédie; mais j'ai toujours vu que, si les
+premières fautes donnaient des remords, les dernières les faisaient
+perdre. L'amour, après cela, n'est qu'une extravagance calculée.»
+
+«Ainsi me parlait le bon, l'honnête M. de Shum, en débarquant avec moi à
+l'ambassade de Suède, située alors à Rome, place Minerve.
+
+«Il était difficile, vis-à-vis de la déesse de la sagesse en personne,
+de ne pas lui donner raison.
+
+«D'un autre côté, comme l'amour est l'affaire de ceux qui n'en ont
+point, que j'étais jeune, curieux, ardent à tout voir et à tout
+connaître, il devenait douteux que je me contentasse d'une pareille
+philosophie, si accommodante qu'elle fût.
+
+«Après les visites obligées aux monuments, nous fûmes introduits bientôt
+dans la société romaine; j'y trouvai des dames et des galants de toute
+sorte. Les premières me parurent trop peu scrupuleuses, les seconds trop
+asservis. Le prudent M. de Shum se félicitait tout bas du peu
+d'impression que ces beautés produisaient sur mon esprit; au lieu
+d'entrer en lice, je me tenais à l'écart. Avec le privilége de
+_l'incognito_--car alors comme plus tard je cachais mon nom--il m'eût
+été cependant facile de me ménager des aventures dont l'indiscrétion
+n'eût pu s'emparer; mais tout commerce amoureux me paraissait impossible
+avec ces femmes qui exigent d'un amant les devoirs d'un époux et
+transportent ainsi le mariage dans l'adultère. Un lien chéri m'aurait
+empêché d'ailleurs de recourir à une aussi indigne profanation; j'étais
+marié: dès lors tout contrat dans le plaisir me paraissait odieux.
+
+«Cependant le comte et moi nous courions, chaque matin, la ville aux
+nobles palais, aux tableaux sans nombre, aux antiquités souvent
+modernes. Le comte philosophait souvent d'un côté, tandis que j'errais
+de l'autre à l'aventure; il s'abouchait avec les savants de Rome, moi je
+poursuivais les belles Frascastanes, les paysannes de Narni ou d'Albano.
+
+«Le café de la _Place du peuple_, à Rome, était notre rendez-vous
+ordinaire. C'est la que les brocanteurs de toute sorte venaient nous
+vendre de faux antiques; c'est là aussi que les connaisseurs
+établissaient leur droit de contrôle; mais c'est là surtout qu'au moins
+deux fois la semaine la Bagata venait chanter et danser.
+
+«La Bagata! oh! si vous l'aviez connue, mon cher Monvel!
+
+«Jugez de mon bonheur en rencontrant, pour la première fois dans cette
+ville de princes et de cardinaux, une créature si gentille, si svelte,
+si légère! Les carrosses armoriés, comme les plus simples chaises
+s'arrêtaient à la porte de ce café, quand elle chantait ou dansait le
+pas du ruban, pas merveilleux où la Bagata, repliée sur elle-même comme
+une couleuvre, suivait les ondulations du ruban de moire que sa main
+faisait flotter! Le plaisir de la rêverie et de la nouveauté est grand
+chez un voyageur, je me mis à suivre la Bagata, comme un jeune homme
+échappé du collége, et cependant j'avais alors mon gouverneur à côté de
+moi.
+
+«Je la suis donc; je prends une rue, puis une autre, une troisième, je
+la suis encore; mais cet infortuné M. de Shum marchait si mal, que, par
+égard pour ses jambes, je n'atteignis point la Bagata!
+
+«Le second jour,--ce fut bien pis,--j'allais enfin l'approcher après
+m'être essoufflé à la suivre sans lui, quand je vis une grille se
+refermer sur ma céleste apparition; cette grille était celle du Ghetto,
+le quartier des Juifs!
+
+«--Me voici bien avancé, pensai-je; la Bagata est juive, c'est une
+bohémienne et rien de plus! Moi qui la croyais la fille de quelque
+Transtévérin[45].
+
+«Je m'endormis bien triste et bien malheureux ce jour-là, mon cher
+Monvel!
+
+«Je ne puis vous en dire assez sur cette jolie Bagata! Elle semblait née
+pour danser, comme Hérodiade, devant le tyran le plus cruel,--il eût été
+attendri! Au milieu de toutes ces sottises arrogantes qui se débitaient
+dans le café de la place du peuple, elle conservait son air dédaigneux
+et regardait à peine la pluie de _baiocchi_[46] qui tombait à l'entour
+d'elle. Son frère, en revanche, s'acquittait fort bien du soin de les
+ramasser; c'était un grand drôle au teint cuivré qui se contentait de
+jouer passablement du tambour de basque, et que le Poussin n'eût pas
+dédaigné de peindre dans un de ses tableaux si gracieusement sévères,
+accoudé contre quelque pan de brique romaine, plus âgé de six ans que la
+Bagata, il s'en faisait servir, à la lettre, sans s'inquiéter le moins
+du monde de ses fatigues. Que lui importait cette organisation délicate!
+Pourvu qu'il soupât bien et qu'il bût du vin de Montefiascone, ce
+nouveau maître de la Bagata était content.
+
+«Un soir, comme je longeais la grande rue du Corso; j'entendis une
+rumeur extraordinaire, c'était un concert de poêlons, de tasses fêlées,
+de cymbales; des rubans de toute couleur s'agitaient devant moi au
+milieu d'un tourbillon de poussière, une clameur rauque, étrange,
+sortait de cette foule épaisse et confuse. Tout d'un coup je vis se
+dresser du milieu de cette multitude la trompe d'un éléphant.
+
+«C'était un colosse de neuf pieds au moins; sa couleur était d'un brun
+foncé, il était reconnaissable en ce qu'il n'avait qu'une défense. On
+l'appelait _Pesaro_.
+
+«Il ne voyageait pas en cage, comme il arrive souvent, mais on le menait
+d'une ville à une autre, et il se laissait conduire avec une telle
+docilité, qu'il paraissait l'animal le plus sociable du monde.
+
+«Trois Éthiopiens le précédaient; l'un était son cornac proprement dit,
+les deux autres remplissaient le rôle de gardiens subordonnés au
+premier.
+
+«Comme il débouchait par la porte de la _piazza del Popolo_, il y eut un
+grand tumulte. En cet endroit même dansait la bagata, pendant que son
+frère faisait la quête des gros sous. Arrivé devant le café, l'énorme
+quadrupède commença à prendre de l'humeur contre son gardien, sans qu'on
+en ait pu depuis savoir la raison; il se disposa à l'attaquer. Le cornac
+se réfugia dans la première ruelle ouverte, le peuple alarmé se dispersa
+à grands cris; les portes du café, celles de la place se refermèrent
+bruyamment; ce fut un _sauve qui peut_ général. L'animal reposa quelques
+minutes sa lourde charpente sur un monceau de sable qui se trouvait là
+pour quelques travaux de pavage, et regarda tranquillement la place du
+peuple. Tout d'un coup il se relève, nous l'apercevons qui tourmente en
+l'air une écharpe orange; à cette écharpe était suspendue une robe de
+femme,--cette femme était la Bagata!
+
+«Vous peindre l'étonnement, la frayeur des assistants à la vue de ce
+spectacle inouï, leurs cris de détresse, d'angoisse, c'est se résoudre à
+demeurer loin de la vérité: ce ne fut, dans cette multitude, qu'un
+rugissement unanime et prolongé, comme celui des bêtes dans le cirque de
+Rome. J'étais à une fenêtre de la grande place, que le comte de Shum et
+moi nous avions gagnée avec bien de la peine, quand ce nom prononcé avec
+terreur par mille bouches,--ce nom si charmant, si suave pour mon
+oreille jusqu'à ce jour,--retentit comme un glas funèbre:
+
+«--La Bagata! Mon Dieu, c'est la Bagata!
+
+«Pour elle, immobile et un peu pâle, elle se laissait balancer sans trop
+de terreur par l'éléphant; elle ne poussa aucun cri. L'animal la posa à
+terre au bout de quelques minutes; il la flaira, la flatta de sa trompe
+complaisamment, puis il se mit à courir vers le Corso avec une extrême
+vivacité.
+
+«Pendant que la garde suisse et plusieurs hallebardiers de Sa Sainteté
+couraient à la poursuite du colosse avec le gardien et le cornac
+effarés, nous nous empressâmes autour de la Bagata. Un seul homme était
+resté près d'elle, un homme qui lui adressait de dures paroles; c'était
+un marchand grec, le propriétaire de l'éléphant.
+
+«Il la fit brusquement rentrer dans le café pendant que le peuple
+suivait les traces de l'animal; il l'enferma dans une pièce basse, en
+prit la clé et s'élança lui-même vers la rue du Corso.
+
+«Tout cela s'était exécuté si promptement, que je demeurai avec M. de
+Shum, encore interdit et palpitant de frayeur, au milieu de la grande
+place.
+
+«La Bagata ne nous connaissait point, mais nous avions résolu de la
+sauver. Une langueur bizarre et voluptueuse voilait d'habitude son doux
+regard, son front était petit comme celui des beautés grecques, ses yeux
+en amandes fendues, son nez plus délicat et plus léger que celui d'une
+statue. Il n'en fallait pas davantage pour porter le trouble dans tous
+mes sens! J'aimais la Bagata à la fureur, j'étais jeune; l'idée de
+l'arracher à un péril me transporta. Quel était cet homme, que lui
+voulait-il, pourquoi l'avait-il renfermée si impérieusement dans une
+chambre basse de ce café? Mon imagination scrutait encore ces questions,
+quand je vis tout d'un coup voler en éclats une des vitres de cette
+fenêtre, et la Bagata, aussi légère qu'une biche, tomba du même bond,
+émue et craintive, entre mes bras.
+
+«Sauvez-moi, murmurait-elle, sauvez-moi, qui que vous soyez, il me
+tuera!
+
+«Je l'entourai de mes deux mains comme d'un rempart, je l'entraînai à
+l'écart pendant que le vertueux de Shum ne cessait de me répéter à
+l'oreille d'un air alarmé:
+
+«--Prenez garde, songez que vous êtes un prince royal!
+
+«Mais le prince avait disparu, il n'y avait plus qu'un amoureux dans
+tout le feu de sa jeunesse, une fille dans la première fleur de sa
+beauté: je croyais étreindre contre mon cœur la Vénus de Canova!
+
+«Elle me regardait avec une grâce indéfinissable... Jamais figure
+n'exerça sur moi plus d'attraction et de prestige; sa pauvre petite
+poitrine battait comme celle d'une fauvette, je me hasardai à
+l'embrasser;--j'étais ivre, j'étais fou!
+
+«--Quel est donc cet homme? demandai-je enfin, quel pouvoir peut-il
+exercer sur vous? dites, serait-ce votre père?
+
+«--C'est mon maître, répondit-elle; il m'a acheté toute petite à
+Livourne, où il faisait voir cet éléphant pour de l'argent; il me
+promenait quelquefois sur le dos de ce terrible animal avec une robe
+lamée d'argent qui me faisait ressembler à une princesse, voilà tout ce
+que j'en sais. Comme il me battait, je l'ai quitté il y a un an; j'ai
+fui jusqu'à Rome avec mon frère, qui est à son tour devenu mon maître,
+car il faut toujours, Monsieur, que j'appartienne à quelqu'un. Seulement
+je ne veux plus être battue!
+
+«Je la regardai avec des yeux où les larmes se faisaient jour; j'étais
+hors de moi, je l'admirais et je la plaignais; j'eusse tué son bourreau,
+s'il se fût présenté à mes regards.
+
+«--Bagata, repris-je, vous n'appartiendrez désormais qu'à moi; fuyons
+fuyons, ce soir même; il faut vous soustraire à la tyrannie de cet
+homme; une fois à Naples ou à Venise, enfin dans un port quelconque,
+vous serez en sûreté!
+
+«Je lui arrêtai sur-le-champ un logement aux portes de la ville, je
+payai largement le maître de _l'osteria_ afin qu'il veillât sur elle
+jusqu'au lendemain. Heureusement son frère avait suivi le flot de la
+multitude.
+
+«--Je vais tout préparer, repris-je, et demain nous partirons. Ne
+pleurez plus, Bagata, ce n'est plus un maître, c'est un esclave que vous
+avez devant vous!
+
+«J'étais vêtu si modestement, qu'elle eût pu me prendre pour un jeune
+séminariste. Mon costume consistait en un habit noir, la poudre, les
+manchettes. Quant au bon M. de Shum, il avait un manteau à boutons de
+mosaïque et un gilet à dessins bariolés qui pouvaient le faire prendre
+raisonnablement pour mon oncle.
+
+«À peine rentrés dans la _Via_ du Corso, nous aperçûmes un déploiement
+de forces considérable. Tous les habitants laissaient échapper les
+signes de la plus vive inquiétude. L'éléphant s'amusait à exercer sa
+force et son adresse sur tout ce qui se trouvait à sa portée. Ayant
+rencontré en cet endroit plusieurs caissons renversés sur le côté et que
+des ouvriers réparaient, il prenait plaisir à en tourner les roues et
+courait ensuite avec une vivacité qu'on aurait pu attribuer également à
+la gaieté ou à la colère. Le cornac épouvanté ainsi que les deux
+gardiens refusaient de s'en rendre maîtres, ils l'abandonnaient ainsi
+que son propriétaire, quand les magistrats qui étaient venus sur les
+lieux décidèrent qu'il fallait le mettre à mort d'une façon sûre et
+expéditive.
+
+«Les armes à feu paraissaient un moyen convenable; mais comme l'éléphant
+se trouvait acculé en ce moment sur la place _Navone_, on craignait
+d'endommager ses édifices; une pièce de quatre devant être la _ratio
+ultima_ dont on ferait usage en cette occasion.
+
+«Restait le poison, arme d'un effet peut-être plus certain; mais comment
+l'administrer à l'animal? Il promenait des yeux courroucés sur ses
+gardiens, et ne se prêterait guère, selon toutes les probabilités, à
+prendre la ciguë comme Socrate. Cependant on s'empressait déjà de
+demander aux chimistes les drogues nécessaires, et, chose surprenante!
+dans ce pays d'_aqua tofana_ et de _belladone_, les plus savants
+hésitaient sur l'efficacité meurtrière de ces poisons. Un docteur
+allemand proposa l'acide prussique; on en mêla trois onces avec dix
+onces d'eau-de-vie, cela parut suffisant. L'eau-de-vie, au dire du
+cornac, était la liqueur favorite de l'animal; mais il fallait l'appeler
+par son nom à l'une des barricades élevées en un instant sur la place,
+le flatter et lui présenter la bouteille contenant le mortel breuvage...
+
+«Sur ces entrefaites je me vis poussé par les flots de la foule vers le
+propriétaire de l'éléphant, l'ancien maître ou plutôt l'ancien tyran de
+la Bagata.
+
+«Ce malheureux, avec ses vêtements et sa chevelure en désordre, ses
+paroles heurtées, son front mouillé de sueur, ressemblait presque en ce
+moment à un fou. Je m'approchai de lui, et, le tirant à l'écart, je me
+résolus à lui porter le dernier coup en lui apprenant que les sbires du
+gouvernement avaient fait évader la Bagata.
+
+«Il poussa un cri rauque, un vrai cri de bête fauve blessée,--car la
+Bagata,--je ne l'avais que trop pressenti,--devenait, en ce moment
+suprême et terrible, son unique espoir; il fallait une voix chère et
+connue, une voix de femme, pour attirer et dompter le farouche animal;
+la Bagata pouvait remplir ce rôle de syrène mieux que personne...
+
+«Il se disposait à l'aller quérir, quand je l'arrêtai et le clouai sur
+le sol avec cette nouvelle qui lui ôtait jusqu'à sa dernière lueur
+d'espérance...
+
+«Bagata enlevée! Bagata hors de sa puissance!--Il se tordait les bras de
+fureur, de désespoir!
+
+«Cependant l'animal jouait avec les traverses d'un énorme échafaudage
+qu'il venait de faire crouler comme un château de cartes devant lui; il
+courait çà et là sur la place Navone et continuait à semer partout
+l'effroi.
+
+--«Je puis te rendre ton esclave,--dis-je alors à cet homme qui se
+nommait Severoli, avait la taille d'un Hercule, et pouvait broyer ma
+main de ses deux doigts.
+
+«Il releva le front comme un homme ivre. Il ne m'avait jamais vu, il
+pensa peut-être que j'étais de la police papale.
+
+--«Écoute, continuai-je: nul, excepté moi, ne peut savoir où est Bagata;
+mais j'ai quelques raisons de protéger cette fille. Renonce à tes droits
+sur elle, livre-la-moi, et cela par un écrit en bonne forme... Je vais
+la chercher, je te l'amène à cette condition!...
+
+«Il me regarda d'un air de doute... Un combat violent se passait en lui,
+on eût dit qu'il renonçait à une fortune...
+
+«Les clameurs de la multitude continuant, il céda enfin, entra avec moi
+dans l'échoppe d'un écrivain public et me signa ce que je voulais.
+
+«Muni de cet acte de délivrance, je vole chercher la Bagata, je
+l'instruis de tout.
+
+--«Oh! merci mille fois, s'écria-t-elle, vous êtes mon sauveur, mon
+maître, c'est à vous que je veux appartenir!
+
+«Et en parlant ainsi, elle couvrait mes mains de ses baisers, elle
+versait des pleurs, elle était folle de joie!... L'idée de ne plus
+appartenir à ce misérable marchand la transportait. En un instant elle
+déroula devant moi le tableau naïf de ses espérances, de ses rêves; elle
+voulait consacrer sa vie à quelqu'un, me disait-elle, mais non la
+vendre; elle cherchait un frère, un ami dans celui que le sort allait
+rendre maître de son existence! Elle irait avec lui au bout du monde,
+elle quitterait Rome, le café de la place du Peuple, son propre frère
+enfin qui n'avait été pour elle qu'un cœur de bronze! Son imagination
+m'entraînait déjà, je l'avoue, vers des espaces imaginaires; ma promesse
+à Severoli me rappela bien vite à la réalité.--C'était la Bagata qui
+devait présenter le poison à l'éléphant!
+
+«Quand je l'instruisis de cette clause absolue de notre traité, elle
+porta les mains à son front avec terreur, son sein se gonfla, une larme
+furtive tomba de ses grands cils noirs:
+
+--«Pesaro, Pesaro! murmurait-elle en sanglotant, lui, mon seul ami! mon
+Dieu!
+
+«Et elle m'implorait d'un geste suppliant, comme si j'eusse pu la
+délivrer moi-même du poids accablant de ce devoir.
+
+--«Pesaro! reprenait-elle; mais vous ignorez, Monsieur, ce que c'est que
+Pesaro!
+
+--«À défaut de toi, Bagata, d'autres le tueront.
+
+--«Le tuer? pourquoi? lui si bon, si généreux! Tout à l'heure encore il
+pouvait me tuer, moi qui l'ai fui, moi qu'il était si fier de porter sur
+la place de Livourne, et il ne l'a point fait. Voyez! il m'a déposée à
+terre comme un enfant. Oh! j'en suis bien sûre, rien qu'en me
+retrouvant, il aura pris en haine ce méchant Severoli,--une fois déjà,
+ne l'ai-je pas retiré à demi-mort de la trompe menaçante de Pesaro? Il a
+de la mémoire, bien qu'on lui en refuse, allez! il sait bien, le pauvre
+animal, qu'outre l'herbe et le feuillage, c'est moi qui lui apportais
+chaque matin sa ration d'arak[47], moi qui lui donnais chaque jour une
+aubade avec mon tambour de basque! Quand nous le promenions dans les
+grandes villes avec son harnais, ses anneaux d'or et ses boucles
+d'oreilles, ce n'était pas Severoli, c'était moi qu'il regardait! Il
+abaissait alors vers la pauvre Bagata sa trompe ornée de feuillage, il
+me faisait un trône de son dos, mes pieds caressaient son cuir farouche
+en se jouant. Dans les marches âpres, brûlantes, lorsque le soleil nous
+mordait de ses rayons, c'eût été plaisir pour vous de le voir balancer à
+sa trompe la cage treillissée où il me portait en voyage comme une fille
+de nabab, en marquant le pas sous le rythme vif de mes castagnettes!
+Pesaro, Pesaro! mais c'est un frère pour moi! Et l'on veut qu'il meure,
+on exige que je le tue!
+
+«Elle sanglotait en parlant ainsi, la belle et naïve enfant, vous
+l'eussiez prise vraiment pour une jeune prêtresse du Gange imbue du
+dogme divin de la transmigration des âmes. Les Indiens, vous le savez,
+pensent que celles des héros et des grands rois animent le corps de ces
+animaux, voilà pourquoi ils les respectent et les honorent. Ces idées de
+perfection n'ont pu leur être inspirées que par l'admiration d'un aussi
+vaste et aussi étonnant quadrupède; la religion du fétichisme augmenta
+sans doute cette admiration.
+
+«Or, c'était son Dieu, son fétiche que la Bagata se voyait ainsi à la
+veille de perdre, que dis-je, d'immoler, c'était là le dernier service
+que Severoli réclamait d'elle!
+
+--«À ce prix, me dit-elle, après m'avoir fait répéter l'ordre barbare de
+nouveau, à ce prix, Monsieur, la liberté m'est odieuse! Déchirez cet
+acte, j'aime mieux appartenir ma vie entière à cet homme que de tuer
+Pesaro!
+
+«L'affluence du peuple mit fin bien vite à cette scène; renseigné par
+Severoli, il s'était précipité vers l'endroit où j'avais porté mes pas.
+
+«Je saisis la main de la Bagata et je l'entraînai à ma suite, au milieu
+des exclamations curieuses de la multitude, fort étonnée de voir un
+étranger prendre ainsi sous sa tutelle une petite juive, une
+saltimbanque de la place du Peuple!
+
+«Elle respirait à peine.
+
+«Arrivés à la place Navone, nous nous arrêtâmes.
+
+«Comme je vous l'ai dit, cette place, métamorphosée en quelques
+instants, présentait un spectacle curieux. Des palissades nombreuses,
+renforcées de pierres, avaient été élevées autour de l'animal, de sorte
+qu'il s'y trouvait acculé et renfermé comme dans un cirque. À sa fureur,
+à sa fougue succédaient alors le repos et l'accablement. Il s'était
+couché en faisant pleuvoir autour de lui dans l'arène un vaste nuage de
+poussière, mais il était à craindre qu'il ne sortît de cette apparente
+somnolence que pour devenir plus colère.
+
+«La Bagata parut devant lui son tambour de basque à la main, après
+l'avoir appelé par son nom à l'une des brèches de cette muraille
+improvisée; Pesaro se leva; il courut au son de cette voix aimée,
+regarda longtemps la jeune fille, puis il poussa bientôt un gémissement
+vague, comme si le fer aigu de son cornac l'eût touché.
+
+«Un chimiste du Corso s'avança alors et présenta à la Bagata la
+bouteille qui contenait le poison.
+
+«C'était une bouteille enjolivée de rubans comme ces flacons sveltes
+contenant le vin de Chypre, à Venise; elle était entourée de paille à sa
+base, et fermée par un cachet de cire.
+
+«La main de la Bagata tremblait comme un clavier encore ému dans chacune
+de ses touches.
+
+«L'éléphant saisit avec sa trompe la bouteille qu'elle lui offrit. Vingt
+poignards se seraient levés sur elle, si seulement elle eût hésité! Rome
+entière regardait!
+
+«L'animal avala la liqueur d'un trait, comme si c'eût été là sa boisson
+ordinaire; l'action en fut prompte, terrible: il roula d'un bond au
+milieu de l'enceinte comme un colosse foudroyé.
+
+«Son dernier regard avait été pour la Bagata!
+
+«Quant à elle, il semblait qu'elle eût commis le plus lâche des
+meurtres, le plus odieux des attentats, un acte de trahison. Nous la
+vîmes, M. de Shum et moi, se rouler à terre, s'arracher les cheveux, et
+demander à grands cris qu'on voulût bien la réunir à son cher et
+malheureux Pesaro. Comme les chirurgiens de Rome trouvaient là une trop
+belle occasion d'anatomie pour la manquer, il venait d'être convenu
+entre eux qu'ils disséqueraient le colosse incontinent. À la vue de ces
+bourreaux érudits, armés de scalpels, la Bagata se précipita dans
+l'enceinte; il semblait qu'elle eût voulu leur disputer ces restes
+inanimés. Elle demeura devant ce cadavre une grande demi-heure.
+
+«Ce qui nous surprit, de Shum et moi, ce fut de ne pas retrouver près de
+l'éléphant, quand nous rejoignîmes la Bagata, ce flacon orné de rubans
+que l'animal avait rejeté sur l'arène.
+
+ * * * * *
+
+«Un mois après, je débarquais avec la Bagata à Trieste. Cette vie sans
+cesse excitée et rarement satisfaite, la vie de voyage, elle l'avait
+partagée en s'attachant à moi de toute la force de l'amour, de la
+tendresse; elle voyait aimer un fils de famille, un étranger qui l'avait
+sauvée de la misère, de la honte! Le vertueux M. de Shum m'avait
+moralisé longtemps là-dessus; mais c'était peines perdues: j'adorais la
+Bagata!
+
+«Cette fille était devenue pour moi une occupation de toutes les heures,
+je n'avais pu la voir sans péril pour mon repos, et il y avait des
+instants où je me trouvais dégradé dans mon esprit par cette liaison
+indigne d'un prince! Mais ces instants-là étaient rares, j'en abrégeais
+la durée, et je m'écriais avec orgueil:--Après tout, je suis mon maître;
+si j'eusse été en Turquie, je n'eusse pas hésité à m'acheter une
+esclave. Qui peut d'ailleurs trouver à redire à mon caprice?
+
+«Je la promenais souvent en barque, quand le soleil se couchait. C'était
+là nos bons moments, car M. de Shum, savant méthodique, se couchait avec
+le soleil. Nous jouissions alors de la sérénité de ces beaux soirs si
+longs, si délicieux en Italie... Avec un marinier, une guitare et des
+étoiles, j'étais alors plus heureux que le plus heureux pacha de
+Stamboul! La Bagata, assise, joignait ses mains sur mes genoux, et me
+regardait, mollement perdue dans ses pensées.
+
+«Depuis quelques semaines pourtant, son humeur était changée. Avait-elle
+eu quelque secrète confidence avec mon honorable gouverneur? mon
+incognito était-il trahi? savait-elle que j'étais le prince royal de
+Suède? Je me perdais dans tout un chaos de conjectures, quand mon
+barcarol me remit une lettre au moment où je rentrais dans ma demeure,
+située à l'extrémité du port.
+
+«Je pâlis en reconnaissant l'écriture de la Bagata.
+
+«Elle m'annonçait, dans ce billet, qu'elle quittait Trieste le soir
+même; elle remerciait le ciel d'avoir bien voulu l'éclairer; elle savait
+tout! oui, tout, grâce à ce redoutable ami M. de Shum! il était question
+pour moi d'un retour précipité dans mon pays; mon père était gravement
+malade; on m'attendait.
+
+«La Bagata terminait sa lettre par ses mots:
+
+«Vous fûtes mon premier amour, vous devez être le dernier.
+
+«J'ai toujours assez peu cru à cette protestation de fidélité immuable
+faite à l'heure de l'adieu; mais je ne sais pourquoi celle-ci me remua
+vivement. Une mélancolie indicible se faisait jour dans ces lignes
+tracées à la hâte par la Bagata; je courus vers de Shum, que je manquai
+d'abord d'étrangler. Le comte me reçut d'un air de philosophie stoïque.
+
+«À l'entendre, la _pauvre enfant, la belle fille délaissée_ prendrait
+bien vite son parti; qui sait même si elle ne retournerait pas à son
+métier en plein vent? Mes libéralités l'avaient mise au-dessus du
+besoin, ce que me disait de Shum me paraissait donc impossible; je fus
+surpris seulement qu'elle eût arrêté déjà son passage sur un navire grec
+qui faisait voile vers Scio.
+
+«Ramassant à la hâte quelques papiers qui pussent mettre mon nom à
+l'abri des investigations du capitaine et le dérouter sur mon compte, je
+pars, je me rends à bord de ce bâtiment: il allait lever l'ancre dans un
+quart d'heure.
+
+«Vous avez aimé, Monvel, jugez si mon cœur battait!
+
+«J'arrive, je demande l'infortunée; on me dit qu'elle s'est renfermée
+dans sa cabine et qu'elle y repose.
+
+«Sur mes instances, le capitaine consent à frapper doucement à la
+cloison...
+
+«--_Madamigella_... Bagata!
+
+«Aucune réponse.
+
+«Il frappe de nouveau, nulle voix, nul bruit; un silence qui me glace et
+me force à m'appuyer contre un mât de l'embarcation.
+
+«Épouvanté, hors de moi, je pousse la porte, j'entre avec le capitaine.
+
+«Quel spectacle, bon Dieu!
+
+«La Bagata, ses deux beaux petits bras croisés comme deux beaux lys sur
+sa poitrine, un paquet de lettres entre ses doigts convulsivement
+serrés, était déjà pâle de cette pâleur de l'éternité, elle sommeillait
+de ce sommeil dont nul endormi ne s'est jamais réveillé.
+
+«Sur ces bras, sur ces épaules découvertes à faire envie à un ciseleur
+de Rome ou d'Athènes, pointaient çà et là quelques taches violettes; peu
+à peu ces taches effrayantes s'élargissaient, et s'étendaient sur son
+corps comme un linceul d'un bleu noir.
+
+«--Le poison!
+
+«En effet, le capitaine eut à peine poussé ce cri que je remarquai aux
+pieds mêmes de la Bagata une bouteille italienne enjolivée de rubans
+demi-fanés; c'était celle qui avait servi à tuer le pauvre Pesaro! celle
+que la Bagata avait ramassée sur la place Navone, à Rome!
+
+«Auprès d'elle et sur le marbre d'un petit guéridon, elle avait écrit à
+la plume ces deux vers du Tasse, comme un regret:
+
+ Oh fortunatis peregrin, cui lice,
+ Giungere in questa sede alma e felice![48]»
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, Monvel en s'éveillant chercha Désaides,--celui-ci
+avait disparu.--Le pavillon semblait abandonné;--il eut beau sonner,
+appeler, personne ne se montra.
+
+Diable d'homme! pensa Monvel, hier il ne voulait pas me quitter, ce
+matin il m'abandonne!
+
+Tout en faisant des réflexions très philosophiques sur l'instabilité des
+sentiments humains, Monvel s'habilla et fit ses dispositions de départ.
+
+Il écrivit à Désaides--c'était une épître en vers sur
+l'_hospitalité_.--En tête de l'épître il y avait une vignette à la
+plume--elle représentait Monvel brossant lui-même son habit et
+époussetant ses souliers.--Après avoir laissé ce souvenir épigrammatique
+sur la table de son invisible ami, Monvel sortit; il refermait à peine
+la porte du pavillon, quand un homme à l'aspect bizarre lui remit une
+lettre soigneusement cachetée.
+
+--Je ne puis rien vous dire, Monsieur, je suis payé pour me taire.
+
+Et le messager se mit à courir à toutes jambes.
+
+--Parbleu, se dit Monvel, voilà de la franchise ou je ne m'y connais
+pas. Il jeta les yeux sur la lettre qu'on venait de lui remettre, comme
+un homme qui croit retrouver des caractères connus. Mais l'émotion qu'il
+semblait éprouver ne dura qu'un instant et fit place à la plus vive
+surprise.--L'écriture de cette lettre lui était complètement étrangère;
+la _suscription_ portait: _À monsieur Désaides_.
+
+Il devenait évident que cette adresse avait été tracée par une main de
+femme.
+
+Voilà qui se complique, pensa Monvel; que diable vais-je faire de ce
+billet? Désaides est peut-être à l'heure qu'il est sur la route de
+Paris; s'il s'agissait d'une bonne fortune, il serait assez plaisant de
+lui voler son rôle d'amoureux: on n'aurait pas de peine à le mieux jouer
+que lui, un rêveur, un original! Oui, mais aussi si c'était un
+rendez-vous d'honneur? Il serait fort cruel de se faire tuer à sa place!
+Il est vrai qu'il me ferait une messe en musique! Ma foi, j'ai bien
+envie de savoir ce que contient ce billet;--entre amis on ne fait pas
+tant de façons!
+
+Monvel hésita encore quelques instants, puis il brisa le cachet. Un
+parfum délicieux s'échappa de cette mystérieuse épître. Monvel comprit
+qu'il n'avait point affaire à une simple bourgeoise;--le parfum, c'est
+la femme quand il s'agit d'une première entrevue.
+
+Voici ce que contenait ce billet:
+
+«Trouvez-vous aujourd'hui, à deux heures très précises, à l'_hôtel des
+deux perdrix_, et demandez le n° 13; après un quart d'heure de
+tête-à-tête, je vous dirai si je puis vous aimer.
+
+«Silence!»
+
+--Voilà qui est étrange, pensa Monvel! qui diable peut écrire à ce
+pauvre Désaides, l'homme le moins galant de France!--Quelque
+mystificateur peut-être! C'est pourtant une écriture de femme titrée; de
+véritables pattes de mouche.--Je ne devine pas quel est l'auteur de ce
+billet; mais ce qu'il y a de certain, c'est que Désaides n'ira pas au
+rendez-vous!
+
+Monvel mit la lettre dans sa poche et s'achemina vers le premier
+restaurant.
+
+--C'est peut-être la Gogo qui a joué un tour de sa façon à ce pauvre
+Désaides, pour savoir jusqu'où peut aller sa fidélité! elle ne sait donc
+pas qu'il ne pourrait être parjure à sa maîtresse que pour une sonate,
+un concerto ou un opéra.--L'amour pour Désaides n'est rien--la musique
+est tout!
+
+Monvel commanda son déjeuner--il était fort sobre;--en quelques secondes
+il fut servi.
+
+Pour un œil exercé il eût été facile de reconnaître, dans celui qui
+dévorait sans appétit ce modeste repas, un homme vivement préoccupé.--En
+effet, Monvel était en proie à une étrange agitation.--Par deux fois il
+avait relu cette singulière lettre, par deux fois il l'avait remise dans
+sa poche. Le démon de la tentation s'était emparé de lui et faisait
+passer dans son imagination mille vagues rêveries, mille séduisants
+tableaux. Monvel était jeune encore; passionné selon la femme et
+l'occasion: aussi l'ennemi avec lequel il se trouvait alors aux prises
+devait être le plus fort.
+
+Tout d'un coup il se leva, jeta un écu sur la table qu'il quittait
+(c'était le double de ce que valaient les œufs et le café qu'on lui
+avait servis) et disparut, sans écouter le garçon qui lui criait à se
+rompre les poumons:--«Monsieur, votre monnaie, votre monnaie!»--Mais
+Monvel allait comme le vent. Ne recevant aucune réponse, le garçon
+referma la porte, en se disant:
+
+--Ce doit être un prince du sang que j'ai servi!
+
+Que faisait Monvel? où allait-il ainsi? pourquoi sa marche
+ressemblait-elle à celle d'un homme qu'une patrouille poursuit?
+
+Déjà il a fait deux fois le tour de la ville. Encore un coup, où
+va-t-il? il n'en sait peut-être rien lui-même; mais ce qu'il y a de
+certain, c'est que deux heures sonnent à l'horloge de la place et qu'il
+est juste devant l'_hôtel des deux perdrix_.
+
+--Par ma foi, je n'en aurai pas le démenti, s'écria-t-il! Si c'est un
+homme, je le souffletterai; si c'est une duègne, je me sauverai; si
+c'est la _Gogo_, je lui dirai que Désaides m'a cédé sa place; si c'est
+une autre et qu'elle soit jeune et jolie, elle fera un heureux et voilà
+tout, mais à coup sûr ce ne sera pas Désaides!
+
+Ah! Monvel, si vous avez été à Stockholm le plus infidèle des amants,
+vous étiez ce jour-là, à Versailles, le plus volage des maris!
+
+--Le n° 13, demanda l'ancien lecteur de Gustave III, en s'adressant à un
+gros homme qui se tenait comme un factionnaire de comédie sur le devant
+de la porte.
+
+--Le numéro 13, ce n'est pas ici; descendez la rue, répond-on.
+
+--Imbécile, reprit Monvel avec impatience, je te demande la chambre
+n° 13. Quelqu'un m'y attend.
+
+--Ah! c'est bien différent, Monsieur, je ne comprenais pas. L'escalier à
+gauche, au premier; au fond du corridor, la porte à droite.
+
+Monvel monta l'escalier; en moins de deux secondes il se trouve devant
+le mystérieux n° 13. Il allait frapper, quand une petite voix mielleuse
+lui crie: «Retirez la clé et fermez doucement la porte.» Cette voix
+partait de l'intérieur de la chambre.
+
+Monvel obéit.
+
+Il se voit bientôt enveloppé par l'obscurité la plus
+complète--impossible de rien distinguer.--Tout avait été hermétiquement
+fermé dans l'appartement où il venait de pénétrer.
+
+--Je dois être chez la fée Carabosse, pensa Monvel. Allons, attendons!
+
+Il n'osait faire un pas tant l'obscurité était grande, quand une main se
+posa sur la sienne et l'attira vers un sofa.--La main était petite et
+bien gantée.
+
+--Je réponds de la main, se dit Monvel.
+
+--Mettez-vous là, reprit l'inconnue, près de moi.
+
+La voix qui donnait cet ordre était agréable, mais peut-être un peu
+maniérée.
+
+Monvel s'assit en réfléchissant que cette voix pouvait bien appartenir à
+un charmant visage, mais à coup sûr il n'avait point affaire à
+mademoiselle Gogo.
+
+--Il y a longtemps que je désire ce tête-à-tête, monsieur Désaides,
+ajouta la dame après avoir tendrement soupiré.--Le billet que vous avez
+reçu ce matin seulement devait vous être remis il y a plus d'un mois;
+par malheur mon messager ne put vous rejoindre: il fallut se résigner et
+attendre.
+
+--En vérité, madame, reprit Monvel, vous me feriez croire, si j'avais
+vingt ans, qu'il s'agit d'une véritable passion.
+
+--Non; mais d'un caprice.
+
+--Et à qui dois-je ce caprice?
+
+--Au hasard d'abord; à la bizarrerie de mon sexe ensuite.
+
+--Il paraît que mon mérite personnel n'y est pour rien, ajouta Monvel
+avec ironie, et que je ne dois remercier que le hasard et la bizarrerie
+de votre sexe du bonheur qui m'arme aujourd'hui.
+
+--Vous appelez cela du bonheur!... déjà!
+
+Il y eut dans ce _déjà_ une coquetterie de courtisane. Monvel prit la
+main de celle qui lui parlait, enleva le gant qui la retenait captive et
+la porta à ses lèvres.--Un désir ardent passa dans son cœur.--Il avait
+compris qu'on allait déployer vis-à-vis de lui tout un arsenal de
+séductions.
+
+--Savez-vous, reprit la dame, que j'ai commis une grave imprudence en
+venant me livrer en quelque sorte à vos tentatives galantes? Qui sait si
+en sortant de cet hôtel, je ne suis pas destiné à tomber sous le
+poignard de mademoiselle Gogo?
+
+--Rassurez-vous, madame, répondit Monvel en souriant, mademoiselle Gogo
+ne songe guère à moi.
+
+--On raconte pourtant sur votre amour des choses fabuleuses.
+
+--On écrit si mal l'histoire!
+
+--Infidèle! reprit l'inconnue avec un accent de reproche. Vous seriez
+pourtant capable de jurer que vous ne l'avez jamais aimée, cette pauvre
+Gogo!
+
+--C'est pourtant la vérité, Madame, dût-elle vous paraître étrange.
+
+--Le jureriez-vous sur votre dernier opéra.
+
+--Sur tout ce que j'ai fait, Madame, et sur l'amour que je ressens déjà
+pour vous!
+
+Monvel en prononçant cette phrase, dont il ne pensait pas un mot,
+entoura de son bras une taille charmante qu'on ne chercha pas même à
+dérober à cette étreinte amoureuse.
+
+--Parlons musique, Désaides, ajouta la dame avec une légère émotion;
+votre dernier opéra est charmant.
+
+--N'est-ce que pour parler de lui que vous m'avez appelé ici? demanda
+Monvel malicieusement.
+
+--Où serait le grand mal? je suis folle de la musique.
+
+--Parlons de vous, Madame, interrompit-il galamment; parlons-en
+longtemps. Quel plus charmant sujet pourrions-nous choisir?
+
+--Qu'en savez-vous? je suis peut-être vieille, laide...
+
+--C'est impossible, s'écria Monvel avec feu; je ne puis distinguer vos
+traits, il est vrai, mais je presse une main charmante, j'entoure de mon
+bras une taille de fée...
+
+--Qui sait? interrompit la dame avec malice, je suis peut-être la _Fée
+des Flacons magiques_.
+
+--Fée ou démon, s'écria Monvel, vous me rendriez fou d'amour! Oh!
+laissez-moi contempler votre visage, cette obscurité m'étouffe!
+
+--C'est impossible, Désaides, je ne céderai jamais à ce désir, reprit
+l'inconnue, avec l'accent de la plus ferme résolution.
+
+--Mon Dieu! qui êtes vous donc? demanda Monvel.
+
+--Je vous l'ai dit: la _Fée des Flacons magiques_.
+
+--Mais répondez au moins à une question: Vous ai-je déjà rencontrée?
+
+--Oui, souvent, de loin, à la promenade, au théâtre, dans la salle.
+Hier, par exemple, vous auriez pu me voir, j'assistais à la
+représentation donnée à Versailles.
+
+--Hier! murmura Monvel; et il sembla rassembler ses souvenirs.
+
+--Oh! vous n'y étiez pas, ajouta la dame, je vous y ai vainement
+cherché. La foule était immense. Savez-vous, Désaides, que cette petite
+Mars est charmante. Que de grâce naïve! N'est-ce pas la fille de Monvel?
+Oh! vous verrez que cette enfant ira loin! Je m'y connais et lui prédis
+un long avenir de succès. Vous voyez que je ne sors pas de mon rôle de
+fée.
+
+Monvel tressaillit. Cette femme venait, sans s'en douter, de flatter en
+lui son plus cher orgueil,--sa fille.
+
+Il garda le silence, dans la crainte de trahir son émotion.
+
+--Vous êtes bien silencieux, reprit la dame; qu'avez vous donc,
+Désaides?
+
+--Je pense à vous, Madame, répondit Monvel en s'arrachant aux idées qui
+l'absorbaient. Oh! vous devez être bien belle, convenez-en?
+
+--On me l'a dit quelquefois, répondit coquettement l'inconnue.
+
+Monvel passa légèrement la main sur le visage qu'on cherchait tant à lui
+cacher. Les lignes lui en parurent délicates et régulières. Aucune
+résistance ne fut apportée à ce muet examen. Il devenait évident que le
+bonheur le plus complet s'offrait à lui. N'en pas profiter eût été
+donner de la galanterie de Désaides la plus triste idée. N'était-ce donc
+pas lui que cette belle inconnue croyait avoir auprès d'elle? Monvel
+faillit avouer toute la vérité; mais il réfléchit que ce serait l'action
+d'un sot, puisqu'il était venu à ce rendez-vous. Il fut donc homme
+d'esprit, il resta.
+
+Quatre heures sonnaient à l'horloge de l'église, et Monvel était encore
+aux genoux de cette femme. Le moment du départ était arrivé. L'inconnue
+se leva brusquement.
+
+--Il faut que je parte, Désaides, il le faut, dit-elle; mais avant
+j'exige votre parole de galant homme que vous ne chercherez point à me
+suivre. Vous resterez dans cette chambre jusqu'à ce que l'horloge sonne
+cinq heures. Alors seulement vous serez libre de quitter cette prison.
+
+--Vous voulez dire ce temple, ajouta Monvel.
+
+--Temple ou prison, vous le jurez? demanda la dame.
+
+--Sur ce bonheur auquel je n'avais aucun droit, ce bonheur qui doit me
+rendre orgueilleux! Mais, à mon tour, une question: vous reverrai-je?
+
+--Je n'en sais vraiment rien; demandez-le au hasard.
+
+Et l'inconnue ouvrait déjà la porte.
+
+--Un mot encore, reprit Monvel d'un ton suppliant; vous m'avez fait une
+promesse, belle oublieuse?
+
+--Laquelle? demanda-t-on avec surprise.
+
+--C'était de me dire, après un quart-d'heure de tête à tête, si vous
+m'aimez.
+
+--Ah! c'est vrai! mais il y a deux heures que vous êtes ici!
+
+À peine avait-on prononcé ces mots, que la porte se referma brusquement.
+Monvel était seul;--sa compagne avait disparu.
+
+--Cette femme disait vrai, pensa-t-il; ce n'était qu'un caprice. Aussi,
+croyez donc à l'amour d'une inconnue qui se loge au numéro
+13!--N'importe, elle doit être charmante, et si jamais je la
+rencontre... oh! je la reconnaîtrai!
+
+Monvel chercha de la main s'il ne trouverait pas sur le divan où il
+était encore assis quelque gage de cette mystérieuse entrevue, un gant,
+un ruban, une fleur flétrie; mais ce fut en vain.
+
+--Ah! j'oubliais, se dit-il, que ces femmes là ne laissent rien après
+elles, pas même un souvenir!
+
+Tout d'un coup sa main rencontra un petit étui; il s'en empara au milieu
+de l'obscurité et le glissa dans sa poche.
+
+Passant ensuite sa main sur son front, comme pour chasser une image
+importune, il ouvrit la porte et descendit l'escalier.
+
+Il retrouva devant l'hôtel le même homme qu'il y avait déjà vu.
+
+--Tiens, mon garçon, voilà pour toi, lui dit Monvel, en lui mettant un
+écu dans la main.
+
+--Merci, Monsieur, merci; mais ce n'est pas la peine--gardez votre
+argent--la dame du n° 13 m'a donné cinq louis.--C'est plus que ça ne
+valait.
+
+--Tu crois?
+
+Et, en même temps, Monvel ouvrit l'étui. Il en tira une paire de
+lunettes d'or.
+
+--Parbleu! tu as raison, reprit-il d'un air dépité; n'importe, maraud,
+salue-moi jusqu'à terre, car c'est bien la première et dernière fois que
+je te fais gagner cinq louis à ce jeu-là.
+
+Il ajouta, en regardant l'étui de nouveau:
+
+--Tu me le paieras, Désaides!
+
+ * * * * *
+
+La vie d'un comédien est bien triste sans le théâtre; Monvel
+l'éprouvait, il n'était pas encore engagé aux Variétés par MM. Gaillard
+et Dorfeuil. Un sentiment de tristesse amère saisit ce cœur; il ne
+voulait plus rien de commun avec ses camarades; il évitait de passer
+devant la Comédie-Française. Se souvenir qu'on a été et ne plus être,
+abdiquer le travail, la gloire, les efforts victorieux, mourir en un mot
+avant d'être mort! Plus de frémissements tragiques, plus de colères
+soudaines... Arriver au dénouement de sa carrière avant la fin! À la
+seule idée de reconquérir un rang au théâtre, le cœur de Monvel battait;
+il se rappelait peut-être les vers de l'élégant poète Maynard[49], se
+plaignant aussi de ne plus retrouver un écho sûr dans la génération
+nouvelle, qui le pressait et méconnaissait déjà sa voix:
+
+ L'âge affaiblit mon discours,
+ Et cette fougue me quitte,
+ Dont je chantais les amours
+ De la reine Marguerite!
+
+La douceur du nouveau commerce que son mariage lui créait suffisait à
+peine à l'imagination de Monvel. Le travail l'avait suivi en Suède, il y
+avait charmé ses heures d'ennui; mais à la qualité d'auteur, Monvel
+joignait alors celle de comédien, et avouons-le sans faire injure aux
+qualités littéraires de Monvel, le comédien chez lui faisait souvent
+passer l'homme de lettres. Il lisait si bien qu'on se défiait de lui
+comme d'un enchanteur. Mais à ce moment de crise, à ce retour où les
+portes de son théâtre se fermaient devant lui, notre auteur se trouvait
+découragé. Ce fut alors qu'il prit le parti de s'emprisonner à la lettre
+dans son propre domicile; il y relisait Molière avec une ardeur
+juvénile; il y repassait Corneille et Racine, ses vieux amis.
+
+C'était une petite chambre ornée de quelques bonnes figures d'après
+Greuze, d'un biscuit représentant Gustave III, et de grandes cartes
+géographiques avec un plan de Stockholm.
+
+Quand Monvel se retirait dans ce belvédère--c'était un quatrième étage
+d'assez rude montée,--son domestique avait ordre de n'introduire
+personne.
+
+Un matin, Monvel entend du bruit sur le palier.
+
+--Vous n'entrerez pas, mon petit monsieur.
+
+--Allez au diable! j'entrerai.
+
+--On m'a pourtant défendu...
+
+--Arrière!
+
+--Mais, Monsieur... mon maître!
+
+--Votre maître! allez, je le connais de plus longue date que vous!
+
+--Cependant...
+
+--Je suis apothicaire, médecin, quand il le faut!
+
+--Vous, apothicaire! allons! Monsieur, vous riez! un pygmée, un extrait
+d'homme!
+
+--Insolent!
+
+--Monsieur... votre nom?
+
+--Corbleu! je suis M. Clistorel!
+
+--M. Clistorel?
+
+--Eh! oui, reprenait le petit homme, qui venait de placer ses lunettes
+de verre sur son petit nez et frappait de sa petite canne les mollets du
+domestique.
+
+Monvel arrive au bruit: il examine quelque temps le petit postillon
+d'Hippocrate, et qui reconnaît-il sous la perruque à marteaux de
+Clistorel?--Hippolyte!
+
+Elle était venue de son propre chef prier son père de la faire répéter.
+
+--Clistorel, ce _petit mirmidon de Clistorel_! ne cessait de répéter le
+comédien en riant de bon cœur, mais c'est que tu en as l'air! Regnard
+n'eût pas mieux trouvé, méchante espiégle! Tu sens la pharmacie d'une
+lieue!
+
+Et Monvel de donner aussitôt la réplique à Hippolyte Mars:
+
+ Dieu vous garde en ces lieux;
+Je suis, quand je vous vois, plus vif et plus joyeux.
+
+CLISTOREL, _très fâché_.
+
+Bonjour, Monsieur, bonjour.
+
+GÉRONTE.
+
+ Si je puis m'y connaître,
+Vous paraissez fâché. Quoi!
+
+CLISTOREL.
+
+ J'ai raison de l'être.
+
+GÉRONTE.
+
+Qui vous a mis si fort la bile en mouvement?
+
+CLISTOREL.
+
+Qui me l'a mise?
+
+GÉRONTE.
+
+ Oui.
+
+CLISTOREL.
+
+ Vos sottises.
+
+GÉRONTE.
+
+ Comment?
+
+Et tout le reste de la scène. Monvel écoutait; il ne put, on le croit
+aisément, s'empêcher de rire aux fameux vers:
+
+ J'ai fait quatorze enfants à ma première femme,
+ Madame Clistorel; Dieu veuille avoir son âme!
+
+Et à ceux-ci:
+
+ Prenez-moi de bonnes médecines
+ Avec de bons sirops et drogues anodines,
+ De bon catholicon, Monsieur, de bon séné...
+
+--Par ma foi! s'écria-t-il, je suis ravi comme Argant d'avoir un médecin
+dans ma famille!
+
+--Vous trouvez donc, papa, que je ne m'en tire pas trop mal?
+
+--Assurément. Aussi vas-tu faire partie bientôt du théâtre Montansier!
+
+Ce mot fut prononcé par Monvel avec un ton ironique.
+
+--Mais, papa, si vous le voulez, je vous dirai aussi _Louison_!
+
+--À la bonne heure! ceci nous fait rentrer dans Molière; j'ai des
+verges, veux-tu que je fasse Argant?
+
+--Ah! sans les verges, papa.
+
+--C'est de toute nécessité.
+
+--_Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet_.
+
+--_Vous l'aurez_.
+
+--_Au nom de Dieu, mon papa, que je ne l'aie pas!_
+
+Et la voilà qui débite sa scène après s'être débarrassée de la perruque,
+de la canne et des lunettes de Clistorel.
+
+Monvel racontait depuis, bien souvent, que jamais fille n'avait dit
+comme elle sa jolie réplique:
+
+--_Ah! mon papa, votre petit doigt est un menteur_.
+
+Ce qu'il y a de curieux,--si puéril que puisse paraître un tel
+détail,--c'est que mademoiselle Mars répéta cette phrase toute sa vie
+avec la même note et le même timbre enchanté; elle disait souvent à
+mainte bonne amie qui lui contait une histoire, en élevant son doigt
+avec gentillesse à la hauteur de son oreille:
+
+--Prenez garde à mon petit doigt! il sait tout!
+
+En finissant de faire répéter à sa fille le rôle de _Louison_, Monvel
+fut pris cette fois-là même de larmes abondantes. Il répondit à
+Hippolyte qui lui en demandait la cause:
+
+--Je ne puis jamais toucher au _Malade imaginaire_ sans songer que
+Molière lui doit sa mort!
+
+Ce trait seul suffirait à peindre la sensibilité profonde du père de
+mademoiselle Mars.
+
+C'était cette faculté de s'émouvoir, de sentir qui constituait la
+meilleure partie de son talent.
+
+On a dit, on a écrit que Monvel n'avait jamais donné de leçons à sa
+fille, qu'elle ne fut point son élève et qu'il ne lui fit jamais répéter
+qu'un rôle, celui d'_Angélique_ dans la _Gouvernante_, qu'elle joua
+divinement. Comment avancer de semblables faits? Ne jouaient-ils pas
+souvent dans la même pièce? Nous verrons sans doute plus tard sous quel
+sourire, sous quelle grâce enchanteresse s'épanouit ce jeune talent si
+fécond en promesses de gloire, de beauté et d'avenir; mademoiselle
+Contat, nous le savons mieux que personne, fut la rosée qui féconda ce
+sol facile; mais nous avons la preuve que Monvel, jaloux de ses droits,
+n'entremit l'exercice à mademoiselle Contat que lorsque le travail, les
+soucis ou l'âge le prirent en entier et lui firent délaisser cette
+tutelle. Comment ne pas répugner à croire qu'il se reposa de ces soins
+ardus et délicats sur Valville, homme excellent, mais à coup sûr
+comédien médiocre? L'élan sympathique, la tendresse noble et suave,
+l'onction touchante qui caractérisa les moindres créations de Monvel se
+retrouvent à bien des années de distance dans ce modèle accompli qui
+porta le nom de Mars.
+
+Molière amoureux, Molière épris d'Armande Béjart, lui avait donné des
+leçons suivies; il l'avait initié peu à peu à l'art d'une diction
+parfaite et d'une tenue sévère, ces deux qualités essentielles au
+théâtre, sans lesquelles il n'existe pas de comédien. Bien des fois le
+maître dut oublier la leçon en regardant les charmes naissants de
+l'élève; bien des fois aussi la voix de l'élève s'arrêta émue, toute
+tremblante, devant le regard fixe et profond que le maître tenait
+attaché sur elle[50]. Mademoiselle Mars n'eut point cet insigne bonheur
+d'apprendre d'un poète, d'un amoureux exalté, les ressources et les
+secrets d'un art difficile; une voix aimée n'épela pas pour elle
+l'alphabet mystérieux de Thalie; mais elle dut apprendre de cet homme,
+singulièrement passionné, à renfermer dans son âme tout un foyer brûlant
+d'émotions, de larmes, de douleur; il devient touchant de penser qu'elle
+songea à son père rayé de la vie depuis longtemps, quand, avec une
+répugnance fort concevable pour ses moyens, elle dut se soumettre à
+aborder le drame. Ce nous sera alors une étude aussi intéressante que
+neuve de retrouver le cœur de Monvel dans celui de sa fille, son talent
+dans ses efforts. Monvel, nous le prouvons aisément, fut un miroir dans
+lequel mademoiselle Mars se regarda, souvenir douloureux, mêlé de
+douceur, puisque dans ce genre même elle obtint d'incontestables
+triomphes! La passion, chez mademoiselle Mars, fut pleine de
+délicatesse, de mérite et de réserve, et, sous ce rapport, elle ne
+saurait être détachée d'une époque où Monvel avait eu le loisir d'en
+bien saisir les nuances et le mérite. C'est le temps où ils vivent qui
+forme les comédiens.
+
+
+
+
+V.
+
+Le Théâtre Montansier.--Mademoiselle Mars et mademoiselle
+Déjazet.--Baptiste cadet.--Dorvigny et sa pièce.--M. Jaurois.--Le petit
+frère de Jocrisse.--Les noisettes.--Baptiste aîné.--_Robert, chef de
+brigands_.--Damas, Caumont, les deux Grammont.--Trois
+bandits.--Mesdemoiselles Sainval.--Brunet et Dorvigny.--Le vin du
+roi.--Louis XVIII et Baptiste cadet.
+
+
+En quittant la comédie de Versailles dont elle avait été directrice,
+nous l'avons vu, mademoiselle Montansier tentait une spéculation assez
+difficile, elle voulait établir la tragédie, la comédie et l'opéra sur
+l'emplacement d'un petit théâtre de marionnettes.
+
+Ce théâtre que le sieur Delomel dirigeait au Palais-Royal sous le nom
+des Beaujolais occupait alors le local où Grassot, Sainville et
+Hyacinthe nous font rire tous les soirs, où Ravel et Levassor mesurent
+le compas en main le nez de Roussel, où MM. Dormeuil et Benon ont enfin
+l'heureux pouvoir d'avoir reconquis la foule même après le départ de
+Déjazet.
+
+Déjazet? quel nom sémillant et vif court en ce moment sous notre plume!
+Un inévitable rapprochement le lie à celui de mademoiselle Mars par un
+trait d'union curieux; là en effet où Déjazet a brillé sous le plumage
+de _Vert-Vert_ et le froc de _Richelieu_, Mademoiselle Mars enfant a
+joué le petit frère de _Jocrisse_, elle a porté la queue rouge avant de
+mettre à son front l'aigrette de Célimène!
+
+Bizarre destin de deux comédiennes aux études si dissemblables, de deux
+sœurs par le talent, dont notre scène se montrera longtemps fière!
+Toutes deux, à plusieurs années de distance, auront passé sur cette
+scène avec des lueurs bien différentes, mademoiselle Mars avec des
+débuts si pauvres, si ingrats, qu'il eût fallu être prophète pour
+entrevoir l'étoile de son avenir. Mademoiselle Déjazet avec un tel
+cortége de rôles piquants, qu'on se demandait comment les auteurs
+pourraient désormais lui en trouver de nouveaux!
+
+Mais, comme chacun sait, mademoiselle Mars ne fit que passer par ces
+coulisses, elle avait seize ans lorsqu'elle les quitta. À seize ans,
+Dorvigny devait la rendre à Molière.
+
+La nouvelle salle s'ouvrit sous le nom du _théâtre de mademoiselle
+Montansier_.
+
+Les comédiens en bois des Beaujolais firent place à des acteurs comme
+Baptiste cadet, Damas et Caumont; leurs engagements furent cassés. On
+s'occupa d'agrandir la scène, où ils se mouvaient avec des fils, pendant
+que des personnages cachés chantaient et parlaient pour eux.
+
+Malgré ses démarches et ses protections, mademoiselle Montansier n'avait
+pu faire l'ouverture de son théâtre qu'après Pâques[51]; il fut très
+suivi et la salle agrandie pendant la clôture pascale de 1791.
+L'architecte Louis, chargé des constructions, s'en tira avec honneur.
+
+Si l'on veut bien songer que ce théâtre réservé à tant de vicissitudes,
+né après le serment du jeu de paume et la prise de la Bastille, a vu
+défiler dans son foyer la révolution de 1789, les réactions de 1793, et
+les premiers temps de l'Empire, en changeant de dénomination comme de
+costumes, on trouvera peut-être qu'il mérite autant d'intérêt que bien
+d'autres.
+
+La troupe dont il se composait alors, offre une galerie de portraits
+fort opposés.
+
+Son premier acteur, son Turlupin renommé, fut d'abord Baptiste cadet,
+Baptiste dont le _Désespoir de Jocrisse_ ébaucha la réputation et que
+_Dasnières_, du _Sourd_, rendit à jamais célèbre[52].
+
+Baptiste cadet possédait surtout un sang-froid remarquable; il était
+grand, mince, osseux comme tous les comédiens sortis de cette famille
+véritablement prédestinée au théâtre. Il se grimait surtout d'une façon
+fort comique et faisait preuve dans ses rôles d'une naïveté si rare
+qu'on eût pu le surnommer le roi des niais.
+
+Bien qu'il ne dût guère rester plus d'un an au théâtre de mademoiselle
+Montansier[53], il ne laissa pas que de s'y faire remarquer, tant et si
+bien que sa place semblait désignée à la Comédie Française.
+
+Ce fut lui qui établit à la Montansier le rôle de _Jocrisse_; celui de
+_Colin_, son petit frère, était rempli par mademoiselle Mars.
+
+Valville était là dans la coulisse tout prêt à jouer avec Grammont et
+les demoiselles Sainval dans je ne sais plus quelle tragédie. Dorvigny,
+l'auteur du _Désespoir de Jocrisse_, n'était pas encore arrivé;
+franchement c'était le moins que l'on ne commençât pas ces deux actes
+sans lui.
+
+--Où donc est Dorvigny? demanda Baptiste à Valville.
+
+On cherche, on s'informe, pas de Dorvigny.
+
+--La famille des Jocrisses arrêterait-elle l'ouvrage nouveau, demande
+Valville; elle est, certes, fort nombreuse!
+
+--Vous verrez qu'il aura eu quelque malheur, ce pauvre Dorvigny!
+
+--Il aura perdu sa femme!
+
+--Il se sera pris de querelle avec Coffin-Rosny!
+
+--Il est au _café Godet_ à jouer aux dominos!
+
+--On l'a peut-être arrêté!
+
+Et chacun de commenter à sa guise l'absence de Dorvigny, le César de la
+farce, l'Anibal de la parade, le père d'une foule de pièce telles que
+les _Battus payent l'amende_ où Jeannot disait si crûment au clerc de M.
+le commissaire en lui faisant flairer le liquide répandu sur sa manche:
+c'en est[54].
+
+Cependant le parterre s'impatientait.
+
+Les acteurs frappaient du pied, la Montansier allait faire lever le
+rideau, et pendant ce temps Colin (mademoiselle Mars) s'amusait
+peut-être aux noisettes sans s'embarrasser de tout ce tumulte.
+
+Tout d'un coup un bruit se répand dans les coulisses, c'est lui, c'est
+l'auteur, il entre!
+
+Et voilà qu'au lieu et place de Dorvigny, les comédiens de la Montansier
+voient apparaître un petit bout d'homme grotesque, le nez rubicond, les
+mains calleuses, habillé d'une veste et d'un pantalon éraillés, qui
+vient sans nulle gêne s'appuyer contre l'une des coulisses.
+
+--Votre nom? demande le régisseur à cet intrus.
+
+--L'auteur, répond celui-ci.
+
+--Qui, vous? l'auteur! allons donc!
+
+--Sans doute.
+
+--Vous vous appelez?...
+
+--L'auteur.
+
+--Encore! si vous persistez je fais avancer sur vous le poste voisin.
+
+--De quel droit!
+
+--Vous n'êtes pas M. Dorvigny.
+
+--Peut-être.
+
+--La preuve!
+
+--Lisez!
+
+Le régisseur déploie le papier que lui présente ce sosie mystérieux.
+C'était une renonciation en bonne forme de ses droits d'auteur, faite
+par Dorvigny au nommé Jaurois, le maître du _café Godet_, marchand de
+vin de son état, et littérateur par _intérim_. Dorvigny qui mourut dans
+la dernière misère aliénait ainsi la propriété de ses comédies pour la
+moindre somme; il faisait ressource de tout. On l'avait vu donner
+jusqu'à six billets de spectacle pour un petit verre d'eau-de-vie.
+
+Cette fois, un pareil abandon de tous ses droits exalta mademoiselle
+Montansier jusqu'à la fureur.
+
+--Le cuistre! le bélître! criait-elle tout haut dans les coulisses en
+accablant d'injures le malheureux M. Jaurois; mais il n'a donc pas de
+cœur!
+
+M. Jaurois tint de son mieux tête à l'orage, il était créancier de
+Dorvigny pour une foule de comestibles et de petits verres, et ce brave
+homme de Dorvigny n'avait pas eu recours vis-à-vis de lui à l'ingénieux
+expédient de Martainville[55].
+
+On leva le rideau, Baptiste Cadet fit merveille; mademoiselle Mars dans
+le rôle du petit frère de Jocrisse fut charmante de naïveté.
+
+Elle avait la queue rouge traditionnelle, et pendant que Baptiste Cadet
+entamait victorieusement le personnage de Jocrisse, le successeur de
+Jeannot[56], dans les sympathies du parterre, Hippolyte Mars, à peine
+âgée de quatorze ans, laissait tomber de sa jolie bouche enfantine les
+phrases suivantes:
+
+«_Ma mère, y a-t'un beau monsieur à la porte qui dit comme ça qu'i
+demande après la portière._»
+
+Et celle-ci: (après que Jocrisse lui a proposé de lui donner du
+fromage:)
+
+«_Et du pain, donne-m'en!_»
+
+Ce à quoi Jocrisse répondait:
+
+«_Comment, tu ne sais pas parler à ton âge; on dit: du pain,
+donne-moi-z'en._ »
+
+Tel fut le premier français qui sortit des lèvres d'Hippolyte Mars; l'on
+voit quelle distance il y avait de là à celui de Molière!
+
+Cependant elle joua _Colin_, ni plus ni moins que si elle eût joué
+_Célimène_. M. Jaurois lui-même qui représentait Dorvigny parut
+satisfait.
+
+Baptiste cadet l'embrassa.
+
+En 1822, époque à laquelle ce comédien se retira, mademoiselle Mars
+avait joué déjà soixante-huit rôles![57]
+
+Le _Désespoir de Jocrisse_ n'obtint pas à ce théâtre un moindre succès
+que celui de _Robert, chef de brigands_, joué par Baptiste aîné.
+
+Cette pièce, au sujet de laquelle notre mémoire nous fournit, une page
+plus bas, une anecdote faite à coup sûr pour surprendre bien des gens,
+commença la réputation de cet acteur applaudi plus tard à des titres
+plus dignes à la Comédie Française.
+
+Le sujet de Schiller, _les Brigands_, n'a rien de commun avec cette
+pièce où Baptiste aîné produisit un grand effet.
+
+L'étude de cette conception profonde, inouïe nous mènerait trop loin, et
+cependant, chose bizarre! il devient impossible de ne pas songer devant
+ce singulier mélodrame, boursoufflé de phrases et lardé de coups de
+couteau.
+
+Schiller vivra par le seul type de Moor. Rien de plus révolté, de plus
+sublime ne s'est produit. Cette tragédie, sauvage comme un site de
+Salvator, subsiste si belle qu'on dirait d'une large et ineffaçable
+peinture. Donnez à Frédéric Lemaître un cheval comme au roi Richard,
+jetez-le, perdez-le sous le nom de Moor au milieu de ces cohortes
+sacriléges où le doute est roi, où le crime devient blason, faites
+descendre sur son front la pâleur comme un linceul, couronnez ce front
+de l'auréole sanglante du héros de Schiller, vous verrez après quel
+drame surgira!
+
+Drame immense, sévère, courroucé, impétueux! Aujourd'hui Moor crierait
+contre les pirates et les écumeurs littéraires, contre les marchands qui
+se cotisent pour acheter à bas prix un pauvre auteur, le vendre, le
+revendre jusqu'à ce qu'il soit démonétisé sur place! ces gens-là volent
+l'intelligence avec un traité, ils la gaspillent, ils l'égorgent: Moor
+se contentait d'assassiner les passants!
+
+Outre Baptiste cadet la troupe de mademoiselle Montansier comptait
+encore dans son sein des hommes tels que Damas et Caumont, des femmes
+telles que mesdemoiselles Sainval.
+
+Le physique de Damas manquait d'éclat, le visage de cet acteur était
+ingrat, son nez seul prêtait à une série de quolibets dont ses
+détracteurs ne se firent faute. Damas avait de la chaleur, une grande
+intelligence, mais il bredouillait et encourait pour l'ordinaire
+l'inimitié de ses interlocuteurs qui lui reprochaient de _cracher dans
+l'œil_. En revanche, ses amis cherchaient à le consoler en lui faisant
+observer qu'il avait une grande similitude avec Lekain. Le nez écrasé de
+Damas ressemblait en effet à celui de ce fougueux Othello, de cet
+Orosmane camard dont toutes les gravures conservent si religieusement
+les traits.
+
+Les deux Grammont faisaient aussi partie du théâtre Montansier, sans se
+douter que l'échafaud pût remplacer un jour pour eux la tragédie.
+
+L'un d'eux figura au massacre des Suisses (10 août). On le vit en
+pantalon collant avec une couronne de lierre sur la tête entamer des
+pourparlers avec les défenseurs du château.
+
+On ne saurait croire combien d'acteurs ambitionnaient alors l'habit de
+général: nous citerons à propos de _Robert, chef de brigands_, joué au
+théâtre de la cité par Baptiste aîné l'anecdote suivante qui prouve à
+quel point toutes les classes brûlaient alors de l'envie de s'élever.
+Les jeux du hasard élevaient en ce temps-là un homme au haut de la roue,
+ou l'immolait sans pitié!
+
+Dans la pièce de _Robert, chef de brigands_, pièce dans la quelle
+excellait Baptiste aîné, il y avait trois brigands secondaires.
+
+Ces trois brigands portaient la barbe, le sabre, les moustaches, en un
+mot tous les accessoires de sa piraterie. Ils juraient comme Cartouche
+et prenaient des poses académiques comme Mandrin.
+
+Mais quels étaient ces bandits?
+
+Si vous désirez le moins du monde savoir leurs noms nous allons les
+inscrire ici par ordre:
+
+Le premier était le général Anselme, frère de Baptiste aîné.
+
+Le second, le baron Capelle, ancien ministre de Charles X.
+
+Le troisième, le maréchal Gouvion Saint-Cyr!
+
+Vous voilà bien étonnés du théâtre obscur de la Cité monté ainsi tout
+d'un coup au premier poste de l'état! devenir l'un général, l'autre
+ministre, le troisième maréchal! Quel vaudeville les auteurs du
+_Camarade de lit_ feraient là-dessus!
+
+Voici comment la chose arriva quant à Gouvion Saint-Cyr:
+
+Le maréchal Gouvion Saint-Cyr fut un jour trouver Baptiste cadet, son
+ami. C'était aux jours cruels et périlleux de notre révolution; il
+devenait difficile pour lui d'éviter l'émigration que tant d'exemples
+validaient.
+
+--Tu n'as qu'un parti à prendre, dit Baptiste à son ami, c'est de te
+mettre au théâtre!
+
+--Veux-tu plaisanter?
+
+--Non pas. Tiens, mon cher ami, tu représenterais fort bien en uniforme!
+
+Gouvion Saint-Cyr se laisse persuader, il débute.
+
+Le premier jour, on l'accueille froidement.
+
+Le second, il est sifflé!
+
+Le troisième--le quatrième! Ah! par ma foi, l'Odyssée de son malheur se
+poursuit, on l'abreuve d'humiliations...
+
+En ce temps-là les pommes n'étaient pas encore inventées...
+
+Mais on sifflait en chœur, et avec une force imposante.
+
+L'infortuné lutta vainement... La honte, le dépit l'emportèrent enfin.
+Il profita d'un jour où il y avait un bataillon de volontaires dans la
+cour du Louvre et il partit. Arrivé à la frontière, il était chef de
+bataillon!
+
+Les frères Grammont furent moins heureux; ils trempèrent tous deux dans
+la Révolution française et payèrent cette tentative malheureuse de
+l'échafaud.
+
+Les demoiselles Sainval--les mêmes que l'on vit forcées de se
+réconcilier et de s'embrasser en plein théâtre, _malgré qu'elles en
+eussent_, jouèrent aussi à la Montansier.
+
+La direction était loin de les chérir et elles étaient désignées par
+elle sous le nom de ses _bêtes noires_.
+
+Elles n'avaient rien de commun, au reste, avec cette famille des
+Jocrisses qu'adora Cambacérès et pour laquelle Talma montrait dans
+Brunoy une préférence injurieuse à Corneille.
+
+Nous avons parlé de Dorvigny, l'heureux père de tant de parades
+représentées alors avec fracas, surtout celle des _Battus paient
+l'amende_. Dorvigny était un improvisateur de première force.
+
+Il n'était pas rare de le voir arriver souvent aux jours marqués pour
+une lecture avec un magnifique rouleau noué d'une ficelle, il s'asseyait
+vis-à-vis de Brunet, par exemple, n'ouvrait pas son cahier, mais
+commençait par faire claquer sa langue d'un air significatif.
+
+--C'est-à-dire que tu es content... disait Brunet.
+
+--Assez. Jolie pièce, ma foi; on rira bien.
+
+--Je l'espère.
+
+--Veux-tu me prêter dix francs?
+
+--Pourquoi?
+
+--Parbleu! pourquoi! parce que je n'ai pas déjeuné. Je me sens le gosier
+sec.
+
+--Mais puisque tu viens me lire... objectait Brunet d'un air de reproche
+timide.
+
+--Laisse donc, je lirai bien mieux quand j'aurai humé un peu de blanc
+qu'Aude m'a fait goûter près de la rue du Dauphin.
+
+--La rue du Dauphin? mais c'est encore loin des Variétés!
+
+--Tu marronnes toujours. As-tu dix francs?
+
+--Pourquoi dix francs?
+
+--J'en dois huit à ce traiteur...
+
+--Je n'en ai que cinq, reprenait le pauvre Brunet en se fouillant.
+
+--C'est cinq que tu me devras!
+
+Et muni de ces cinq francs de Brunet, il courait chez son traiteur; il
+allait frapper le rocher comme Moïse, et de ce roc jaillissait
+l'inspiration.
+
+Dorvigny, son rouleau toujours ployé sous le bras, rentrait aux
+Variétés!
+
+--Et ta pièce, ta pièce! malheureux, lui criait Brunet.
+
+--Je ne l'ai point perdue, la voici! Dorvigny montrait son rouleau.
+
+--Je respire, disait le directeur, allons, commence ta lecture. Va! le
+comité, c'est moi!
+
+Dorvigny se plaçait vis-à-vis de Brunet, il ôtait la ficelle de son
+rouleau et il commençait alors la liste des personnages.
+
+--Bien! à présent, continue.
+
+Dorvigny se mouchait, prisait, il entamait ensuite la première scène!
+
+--C'est très drôle, très drôle... Va toujours! disait Brunet.
+
+Dorvigny passait à une seconde, à une troisième; bref il lisait à
+miracle et de façon à enlever bien vite le succès.
+
+--Il n'y a que lui pour lire comme ça! poursuivait Brunet en se roulant
+sur la table.
+
+--Tu reçois donc cet ouvrage?
+
+--Je serais bien sot de le refuser. Donne-moi le manuscrit.
+
+--Le manuscrit?
+
+--Sans doute. Pourquoi le reploies-tu!
+
+--C'est que...
+
+--Tu vas le gâter avec des changements, je te connais, rien ne vaut
+l'idée première...
+
+--Mais c'est...
+
+--Ah! trêve de _mais_, je veux ton manuscrit, je le veux!
+
+Et l'impérieux Brunet enlevait impitoyablement le manuscrit des mains de
+son auteur; il l'ouvrait, mais, ô surprise! le papier de Dorvigny était
+vierge de toute écriture...
+
+Dorvigny avait tout improvisé!...
+
+Le lendemain, il ne se rappelait rien, l'ivresse avait, hélas! passé par
+là!
+
+Peu d'auteurs feraient, de nos jours, pareils tours de force.
+
+Brunet dut avoir recours à un sténographe pour Dorvigny.--Mais, en ce
+temps-là, l'art de la sténographie était dans l'enfance.
+
+Quand Dorvigny mourut, il ne devait laisser que des dettes, nous
+ignorons quelle société dramatique ou philanthropique les paya, mais un
+homme qui avait fait tant rire méritait bien qu'on s'intéressât un peu à
+lui.
+
+Revenons à Baptiste cadet[58].
+
+Le feu duc de Polignac a raconté souvent devant nous la prédilection de
+Louis XVIII pour cet acteur; il lui envoyait du vin de sa table, et
+notamment dans _les Héritiers_ de Duval, le duc d'Escars était chargé de
+ce que l'auteur de la Charte nommait plaisamment _la provision de
+Baptiste_.
+
+Un soir que Baptiste cadet jouait _Alain_ dans _les Héritiers_, (Louis
+XVIII et le duc d'Escars assistaient à cette représentation), le roi
+crut remarquer que Baptiste était distrait.
+
+--Qu'a donc Baptiste? demanda-t-il à son maître-d'hôtel qui trouvait,
+lui, que l'acteur jouait fort bien.
+
+--Votre Majesté est sévère ce soir, répondit le duc; je trouve Baptiste
+aussi bon que de coutume.
+
+--Il a quelque chose...
+
+--Il n'a rien.
+
+--D'Escars, je vous dis qu'il n'est pas dans son assiette.
+
+--Écoutez donc, reprit d'Escars, il a peut-être trop fêté ce vin de
+Chambertin que nous lui avons envoyé... Je dis _nous_, quoique ce soit
+le vin du roi et que Votre Majesté seule...
+
+--C'est vrai, j'ai voulu qu'il eût ses vingt bouteilles bien cachetées.
+
+--Et vingt bouteilles dérangent le jeu de tout compère, si fort qu'il
+paraisse!... Je ne dis pas qu'il en ait bu vingt, continua le duc
+d'Escars, pas un de vos Suisses ne les tiendrait... Mais peut-être
+a-t-il invité ses camarades... Et le Chambertin, ce vin perfide... dame!
+Baptiste cadet n'est pas un trappiste, un Rancé!
+
+--Vous le calomniez, il n'est pas gris... voyez! il a l'air plutôt de
+chercher quelqu'un...
+
+--En effet, Baptiste semblait fort préoccupé...
+
+Évidemment il lui manquait un de ses accessoires ordinaires: on sait que
+les comédiens désignent par ce mot les objets matériels indispensables à
+leurs rôles.
+
+Mais quel était cet accessoire?
+
+Dans _les Héritiers_, un des grands mérites de Baptiste cadet consistait
+surtout à tricher son maître d'une façon fort comique.
+
+Il y a une scène dans la pièce où le capitaine déjeune, Baptiste est son
+valet, Baptiste le voit, Baptiste l'envie... La bouteille que boit le
+capitaine est à moitié, Baptiste en boit une gorgée derrière lui, puis
+remet un peu d'eau dans la carafe et _mêle_...
+
+Ceci est un manége de domestique fort connu.
+
+Mais ce qu'il fallait voir, c'était l'adresse, la vivacité, la précision
+de Baptiste dans un jeu de scène... Vous n'eussiez jamais voulu de lui
+pour domestique à voir ce trait-là, toute votre cave y eût passé! Oui,
+toute votre cave.
+
+Le Sillery rouge et mi-frappé,
+
+Le Mercurey de la comète,
+
+L'Aï de Moët,
+
+Le Malvoisie d'Alicante!
+
+Baptiste eût mélangé tout cela aussi bien que le fameux vin du
+capitaine.
+
+Quand Baptiste jouait cette scène, et que le roi assistait au spectacle
+il échangeait ordinairement un coup d'œil malin avec sa Majesté laquelle
+ne manquait pas de se tourner alors vers son premier maître-d'hôtel
+comme pour lui dire avec une bonhomie maligne:
+
+--Pends-toi, d'Escars, tu n'as pas trouvé celle-là!
+
+Or voici que cette fois-là Baptiste s'approche de la loge royale et dit
+entre ses dents de façon à être entendu de sa Majesté:
+
+«Pauvre Baptiste, on t'a triché ce soir de dix bouteilles!»
+
+Et en même temps il montra le poing au premier maître-d'hôtel de sa
+Majesté.
+
+--Que veut dire ceci, demanda le roi fort étonné à d'Escars, n'avez-vous
+donc pas envoyé à Baptiste ses vingt bouteilles?
+
+--Je vous jure, Sire...
+
+Le roi laissa tomber de nouveau son regard sur Baptiste. La pantomime de
+celui-ci n'exprimait que trop son dépit. Ce soir-là, il jouait pour sa
+Majesté bien plus que pour le public.
+
+--Monsieur le duc, reprit le roi en riant, je crois que vous aimez le
+Chambertin; rognez mes courtisans, j'y consens, mais je veux que
+Baptiste ne soit jamais privé...
+
+--D'un pareil vin, Sire, balbutia le duc, mais c'est un nectar; je
+connais votre cave autant que personne, il vous en reste à peine deux
+cents bouteilles...
+
+--C'est bon,--vous ne lui enverrez plus à l'avenir que du vin de Chypre
+de la Commanderie, entendez-vous?
+
+Le duc d'Escars obéit, il se rattrapa sur une macédoine de sept fruits à
+la glace au jus d'orange et sur des cerceaux au sel gris et au jus
+muscat qu'il fit apporter dans la loge vers la fin du spectacle. Louis
+XVIII aimait beaucoup ces sortes d'improvisations. Il rendit sa faveur à
+son très honoré maître-d'hôtel, à condition qu'il ne _tricherait_ plus
+jamais Baptiste.
+
+Jusqu'à la mort de Louis XVIII, Baptiste but du vin du roi.
+
+Quand on porta le corps de Louis XVIII à Saint-Denis, il faisait une
+pluie du diable, les torches que portaient les pauvres s'éteignaient
+dans leurs mains au souffle du vent, l'eau tombait par torrents sur la
+grand'route.
+
+«Voilà mon vin qui s'en va!» murmura Baptiste en voyant passer le corps.
+
+Un comédien du roi boire du vin du roi! cela était tout simple, et
+cependant on n'y avait pas songé! Aujourd'hui, ces échanges entre le
+maître royal et l'acteur seraient vus de mauvais œil, mais Louis XVIII
+savait son Horace par cœur. Il eût fraternisé avec toutes les
+puissances, le verre en main, et Baptiste cadet fut, de son temps, une
+puissance. Ferdinand VII aimait à s'entreprendre de paroles avec les
+_toreros_ du Cirque; le prince de Galles buvait avec Cribb; Charles X,
+dans sa jeunesse, prit des leçons de Placide appelé _le petit Diable_.
+Louis XIV enfin, ne permit-il pas à Molière de faire son lit?
+
+Les rois s'évitent toujours le plus qu'ils peuvent; ils ne rencontrent
+autour d'eux qu'ennui, dissimulation, sottise. De tous ceux qui burent
+son vin, Batiste cadet ne fut-il pas le plus reconnaissant envers le
+monarque? Il l'amusa certes autant que M. de Cazes.
+
+Voyez seulement la différence des règnes et des genres; Louis XVIII
+avait Baptiste; Napoléon eut Talma.
+
+FIN DU DEUXIEME VOLUME.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Rien ne devait lui manquer, pas même les présages. À l'ouverture des
+États-généraux, un page, porteur d'un ordre, passait à cheval, son
+cheval s'effraye, il se cabre, le voilà désarçonné et renversé.--«La
+monarchie aura le même sort.» s'écria M. de Villedreuil.]
+
+[2: 1783.]
+
+[3: Immense et grotesque couvre-chef d'alors.]
+
+[4: Ce n'est pas, en effet, Monvel qui eût trafiqué impudemment, comme
+beaucoup de nos _faiseurs_ de vaudevilles d'aujourd'hui, de sujets de
+pièces marquées à l'estampille de ses confrères. La commission
+dramatique est perpétuellement saisie de pareils délits, il y a des
+auteurs décorés qui vivent, à la lettre, de ces larcins, et elle les
+laisse vivre, parader et s'engraisser sur les planches. Nous donnerons
+en temps et lieux la liste de ces forbans qui découpent un livre sans
+prévenir même son auteur, ou son libraire.]
+
+[5: Gustave III envoya, sans se faire connaître, l'éloge du feu maréchal
+Torstenson; cet éloge fut couronné.]
+
+[6: Préville jouait un jour le _Mercure galant_ devant la cour à
+Fontainebleau. Lorsqu'il se présenta pour entrer dans le théâtre,
+habillé en soldat, le factionnaire, le prenant pour un militaire ivre,
+s'opposa à son passage et le repoussa avec opiniâtreté en lui disant:
+«Camarade, au nom de Dieu, ne passez pas, vous me ferez mettre en
+prison.»]
+
+[7: Voltaire, à son avènement, lui adressa aussi une épître.]
+
+[8: Madame la marquise de Langeac et le duc de La Vrillière la
+protégeaient. Les orateurs les plus éminents, les gens de la première
+distinction n'obtinrent jamais de pareilles marques de triomphe. Un
+Suisse allait à sa loge, tandis que d'autres bordaient le passage et
+faisaient la haie; un écuyer lui donnait la main jusqu'à l'orchestre,
+etc., etc.]
+
+[9: Fils du duc de Chaulnes. Il avait hérité du goût de son père pour
+les sciences, et poussa fort loin ses recherches sur la physique. Un
+météore en forme de globe ayant causé, en 1771, une grande rumeur à
+Paris, quelques adeptes de M. de Pecquigny, ravis du jeu de son
+cerf-volant électrique, n'hésitèrent pas à le lui attribuer. La police
+se mêla de l'affaire, et l'on vit l'instant où l'on découvrait un
+sorcier dans un savant.]
+
+[10: Elle est adressée à Désaides.]
+
+[11: La première représentation eut lieu en 1783 à Paris.]
+
+[12: Désaides était fort lié avec M. de Sauvigny, qui souvent, dit-on,
+se mêla de revoir et corriger les pièces de Monvel.]
+
+[13: Cette statue colossale, modelée sur les dessins de Larchevêque,
+sculpteur français très distingué, qui mourut avant de l'achever, fut
+terminée par l'habile ciseau de Sergell, et érigée en 1790 seulement.]
+
+[14: Ce M. Sparmann avait enrichi singulièrement le cabinet d'histoire
+naturelle de Stockholm; la salle de l'Académie lui devait beaucoup. Les
+recherches de ce savant se publiaient tous les trois mois en langue
+suédoise. (_Note de l'auteur_.)]
+
+[15: Vigée, qui devint plus tard lui-même un lecteur charmant et un
+poète agréable.]
+
+[16: Pièce de Ducis, jouée en 1783.]
+
+[17: Les fragments de cette nouvelle lettre sont de juin même date.]
+
+[18: Olof Dalin, poète suédois fort estimé, chancelier de la cour
+jusqu'à sa mort, arrivée en 1763.]
+
+[19: «La petitesse du trou dont il est percé, dit Voltaire, est une des
+raisons de ceux qui veulent croire qu'il périt par un assassinat.»
+
+La fin tragique de Charles XII a été, en effet, très souvent
+controversée. On a écrit des volumes entiers sur la question de savoir
+si elle était le fruit d'une perfidie ou des hasards de la guerre. (Lire
+la dernière page de Voltaire qui absout Siquier à ce sujet. _Hist. de
+Charles XII_.)]
+
+[20: Mort en 1779.]
+
+[21: _Swedenborg, ou Stocklom_ en 1765.]
+
+[22: Lettre du comte de Mirabeau à M... sur MM. Cagliostro et Lavater.
+Berlin, chez François de Larde, 1786; imprimé de 75 pages.]
+
+[23: Il succomba au travail, et mourut à la fleur de son âge, le 12
+avril 1795.]
+
+[24: Cette diète se termina, on le sait, d'une façon assez orageuse.]
+
+[25: Père de Gustave Ier.]
+
+[26: _Souvenirs de la Révolution_, ch. II.]
+
+[27: Jouée en 1789.]
+
+[28: V. Bachaumont, tome XXIII, p. 44.]
+
+[29: De 1725 à 1775 et 1780.]
+
+[30: Mémoires de Fleury, t. IV. p. 62.]
+
+[31: Loi du 13 janvier 1791, décret sur la liberté des théâtres.]
+
+[32: Mémoires de Fleury, t. IV, p. 64.]
+
+[33: Histoire philosophique et littéraire du Théâtre-Français, par H.
+Lucas, p. 305.]
+
+[34: Notice sur mademoiselle Mars.]
+
+[35: Le comte de Fersen.]
+
+[36: Ancien ministre.]
+
+[37: _Blaise et Babet_ et la _Suite des Trois Fermiers_ prouvent assez
+combien Monvel entendait ce genre.]
+
+[38: 1786.]
+
+[39: Mademoiselle Mars posséda en effet, à Versailles, deux maisons
+qu'elle y allait voir et qu'elle habita.]
+
+[40: Après avoir eu la direction des théâtres du Havre et de Rouen,
+mademoiselle Montansier était en effet, au moment de la Révolution, à la
+tête d'un grand établissement à Versailles. Prévoyant bien que le
+déplacement de la cour lui serait très préjudiciable, elle acheta, dès
+1789, au Palais-Royal, la salle occupée avant par les Beaujolais.]
+
+[41: Elle l'épousa en effet secrètement en 1807. Elle mourut à 90 ans.
+Son nom de famille à elle était, on le croit, Brunet.]
+
+[42: La pièce de Monvel était en trois actes. Sauvigny la remit en deux.
+Elle avait été envoyée de Suède.]
+
+[43: Mademoiselle Leroi Beaumenard, épouse de J.-C.-G. Colson de
+Belcourt, commença sa carrière théâtrale à l'Opéra-Comique. Elle y avait
+reçu le nom de Gogo, à cause du naturel qu'elle avait montré en jouant
+ce rôle dans le _Coq de village_, de Favart.]
+
+[44: Della Maria en fit plus tard la musique.--Deux actes, 1799.]
+
+[45: Classe du peuple, à Rome, dont les seules mœurs rappellent
+l'antique fierté de ses maîtres.]
+
+[46: Gros sous.]
+
+[47: Eau-de-vie de riz que ces animaux aiment beaucoup.]
+
+[48: Canto XV. Gerusaleme.]
+
+[49: _Histoire du Théâtre_, par E. Foucauld.]
+
+[50: _Ibidem_.]
+
+[51: 1790.]
+
+[52: Il se retira de la Comédie Française (1822) par ce rôle où il se
+montra aussi plaisant qu'à l'époque où il le créa.]
+
+[53: Ses débuts eurent lieu au théâtre de la rue Richelieu, en 1792.]
+
+[54: Scène IX. _Les Battus payent l'amende_ ou _Ce que l'on voudra_,
+proverbe, comédie, parades, 1779.]
+
+[55: Martainville devait à un limonadier un certain nombre de petits
+verres. Comme il racontait fort bien, on faisait cercle autour de lui au
+café.--Un petit verre pour Martainville, disait-on à la fin de chacune
+de ses histoires. Et Martainville buvait le verre de kirsch apporté. Il
+en buvait quinze, vingt. Mais ce prétendu kirsch était de l'eau et on
+défalquait cela sur sa note.]
+
+[56: Il y avait eu de Dorvigny: _Janot chez le dégraisseur_ ou _À
+quelque chose malheur est bon_, comédie en un acte, 1779. _Janot_, ou
+les _Battus paient l'amende_ du même, 1779. Il y eut ensuite _Jocrisse
+changé de condition_, 2 actes, 1798 (Dorvigny). _Jocrisse congédié_, du
+même, 1799, et _Jocrisse suicidé_, drame tragi-comique, Sidony et
+Servières, 1804.]
+
+[57: Et tous dans des comédies _nouvelles_! Le relevé de la comédie ne
+laisse aucun doute à cet égard. Baptiste Cadet s'est retiré l'année même
+ou mademoiselle Mars créa _Valérie_.]
+
+[58: Mort en 1839.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Mademoiselle Mars (volum
+ II), by Mademoiselle Mars
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MLLE MARS (VOL. II) ***
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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index 0000000..ead7546
--- /dev/null
+++ b/25526-8.txt
@@ -0,0 +1,4986 @@
+The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II), by
+Mademoiselle Mars
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II)
+ (de la Comédie Française)
+
+Author: Mademoiselle Mars
+
+Editor: Roger de Beauvoir
+
+Release Date: May 19, 2008 [EBook #25526]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MLLE MARS (VOL. II) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreading Team of Europe
+(http://dp.rastko.net). (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS
+
+(DE LA COMÉDIE FRANÇAISE)
+
+PUBLIÉS PAR ROGER DE BEAUVOIR.
+
+
+II
+
+PARIS,
+
+GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS,
+
+33, rue Sainte-Marguerite-Saint-Germain.
+
+1849.
+
+
+
+
+I.
+
+Monvel en Suède.--Douleur de madame Mars.--Gustave III. Ulrique et
+Amélie.--Le lecteur du roi.--La nourrice.--Le palais de Stockholm.--Le
+portrait voilé.--Causerie royale.--Fragments de correspondance de Monvel
+à Désaides.--L'Opéra suédois et le Théâtre-Français.--Vie de Monvel à
+Stockholm.--Particularités sur Gustave III.--Le château de
+Haga.--Promenade sentimentale.
+
+
+Ce matin-là, Valville, en faisant répéter à madame Mars une tragédie de
+la Harpe, remise depuis peu au répertoire,--les trop fameux
+_Barmécides_,--s'interrompit tout à coup en voyant que son
+interlocutrice n'avait pas même l'air de l'écouter; en effet, au lieu de
+songer à la réplique, elle regardait une carte de géographie étendue sur
+le bureau de Valville.
+
+Valville en avait marqué certaines lignes à l'encre rouge, c'était là
+son occupation depuis un grand mois; il s'attelait à cette carte
+géographique et se figurait que son fauteuil était devenu une chaise de
+poste.
+
+La configuration de la Suède préoccupait le digne homme autant que
+Gustave Wasa; il s'était fait, en idée, bourgeois de Stockholm, et ne
+parlait plus que de négociations avec la Prusse et l'Autriche. La
+révolution de France arrivait à grands pas; bien qu'on ne fût qu'en
+1788[1], la convocation des notables du royaume et les remontrances du
+Parlement n'étaient pas de nature à rassurer sur l'avenir. À des menées
+sourdes, hostiles contre la cour se joignaient les dénonciations contre
+les ministres; les théâtres eux-mêmes, encouragés par l'audacieux
+exemple de Beaumarchais, poussaient à l'émancipation; un an après on
+devait représenter _Charles IX_, de Chénier, premier anneau de cette
+chaîne de pièces affranchies de toute entrave. L'époque des violences
+littéraires et politiques approchait; la censure de Bailly, le maire de
+Paris, allait se voir plus tard elle-même brisée comme une digue
+impuissante.
+
+Et c'était dans un pareil moment que Valville, l'honnête et calme
+Valville, s'occupait de la Suède!...
+
+Les artistes sont faits ainsi, ils voyagent sur l'aile de l'imagination,
+qui a du moins le mérite de les emporter loin d'un pays maussade et
+orageux. Que faisaient à cet esprit pacifique les débuts de Robespierre
+comme avocat[2], les chapeaux à la Marlborough[3], le Parlement et M. de
+Calonne? Valville n'aimait, il faut bien le dire, qu'un homme au monde,
+et cet homme c'était Monvel. Il l'avait apprécié de bonne heure dans la
+société de Désaides, il le savait parfois quinteux, difficile; mais il
+estimait cette probité rare, cette droiture à toute épreuve[4]. Si
+Valville songeait tant à la Suède, c'est que du fond de cette cour de
+Gustave III, Monvel en revanche songeait peu à lui; à peine avait-il
+écrit quelques lettres à madame Mars! D'où provenait ce silence, cet
+oubli, et comment Monvel ne s'était-il pas mieux fait pardonner son
+prompt départ! Il avait rompu brusquement avec la Comédie, au mépris de
+son contrat, et sans s'inquiéter en rien de la sanction de Messieurs les
+gentilshommes de la chambre; le roi de Suède l'avait nommé son lecteur,
+et dès lors la tête lui avait tourné. Il était écrit qu'il partirait
+sans embrasser seulement la pauvre Hippolyte, sans serrer la main à
+Valville ou à Désaides, à qui il laissait le soin de faire représenter
+plusieurs pièces de lui, durant son absence; il était écrit que ce
+départ cruel serait un coup de foudre pour madame Mars! «Quel courage,
+pensait Valville, ou quelle incroyable sécheresse! A-t-il imposé silence
+aux voix de son coeur, ou n'était-il pas digne de connaître les regrets?»
+L'avortement de cette liaison effrayait Valville, il savait quelles
+racines elle avait jetées dans l'âme de madame Mars! Au seul timbre de
+Stockholm sur une lettre du fugitif, elle pâlissait en ouvrant
+l'enveloppe, elle trahissait son angoisse par un tremblement fébrile.
+Que d'humiliations, d'amertumes cruelles et dures, quand la poste se
+taisait! Elle se confinait ces jours-là dans sa chambre ou dans sa loge,
+évoquant en elle son orgueil blessé pour haïr l'ingrat; elle se
+représentait son lâche abandon, elle jurait de ne plus toucher ses
+lettres! Mais les planches même de cette scène, foulées par Monvel,
+comment les fuir? Mais ce même public attentif à sa parole, comment
+l'éviter? Des larmes impuissantes brûlaient alors les joues de la pauvre
+femme, elle appelait Hippolyte et elle la serrait avec accablement
+contre son coeur. Plus de sourire pour Dugazon, le joyeux diseur; plus
+d'amour pour la promenade aux vertes allées du Luxembourg, plus de rayon
+d'orgueil ou de joie en passant près de la loge de Monvel! C'était une
+humble douleur, mais elle eût fait pitié même aux plus indifférents.
+
+Telle est cependant l'immense activité de l'espoir, que madame Mars se
+croyait encore aimée. Les premières lettres de Monvel étaient brûlantes,
+elles ne dissimulaient rien de ses efforts, de sa lutte avec lui-même.
+Le théâtre qu'il fuyait ne lui avait donné que des ennuis; cette liaison
+était le seul bonheur dont il remerciât le Ciel; seulement,
+poursuivait-il, «j'oppose la neige au feu en vous quittant, vous que je
+conjure de prendre garde à toutes ces haines de là-bas!» Quelles étaient
+ces haines dont parlait Monvel? Les meilleurs et les plus forts se sont
+plaints souvent de l'injustice. Monvel était-il découragé, n'était-il
+qu'ambitieux? Le désir d'une union prochaine éclatait dans cette franche
+et noble épître, il y parlait d'Hippolyte, «_sa chère petite fée!_»
+Quelle lecture que celle d'une pareille missive pour la pauvre
+abandonnée, mais aussi quel brusque rayon de lumière sur les projets de
+Monvel, quand peu à peu ses lettres devinrent plus courtes et plus
+rares! Le moment est dur où l'on s'aperçoit de l'indifférence et de
+l'oubli dans les coeurs qui nous sont chers; mener le deuil de ses
+souvenirs n'appartient qu'à la vieillesse. Et quelle rudesse dans ces
+mornes avertissements! L'illusion du théâtre lui-même n'ôte rien aux
+épines d'un pareil drame, on se voit encore belle, et l'on se demande
+pourquoi l'on est délaissée. Madame Mars avait mis en Monvel son avenir
+et celui de sa fille; sa tendresse fut frappée d'un coup sensible en
+apprenant qu'il épousait mademoiselle Cléricourt.
+
+Voici dans quelles circonstances ce mariage eut lieu; si elles semblent
+romanesques, c'est la faute des événements et non la nôtre:
+
+Gustave III aimait les lettres, ses loisirs étaient spécialement
+consacrés au dessin et à la lecture, il avait composé même plusieurs
+pièces de théâtre dont le sujet était pris dans l'histoire de Suède. Le
+commencement de son règne avait été marqué par la construction d'un
+édifice splendide, le théâtre de l'Opéra national; plus tard il devait
+fonder une académie suédoise sur le modèle de l'Académie française, et
+concourir lui-même pour un des premiers prix qui furent proposés[5].
+Jamais souverain n'avait possédé à un plus haut degré le don de la
+parole; il aimait la représentation, la cour était devenue bientôt une
+des plus brillantes de l'Europe. Une troupe française venait d'être
+formée par lui à Stockholm, il l'y entretenait avec un luxe royal,
+Monvel s'en vit nommé premier comédien et directeur, il partit convaincu
+que Gustave avait grand besoin de lui, et il ne se trompait pas. Si le
+roi le faisait trembler, en revanche le poète le rassurait; Monvel se
+présenta donc résolument devant Sa Majesté suédoise.
+
+Il trouva un homme dans la force de l'âge, bien fait, d'un port noble,
+les yeux d'un bleu doux, le front large, la voix forte, sonore dans le
+commandement, flexible et suave dans l'intimité de la causerie, prenant
+tous les chemins pour arriver au coeur de son peuple, ardent, éclairé, et
+surtout singulièrement épris des arts, qui le reçut entre le portrait de
+Gustave Wasa et d'Adolphe Frédéric, lui parla de son voyage en France
+sous le nom du comte de Haga, avant qu'il fût roi; l'entretint de
+Voltaire et de Frédéric, du roi Stanislas et de Boufflers, puis arrivant
+graduellement à la Comédie-Française, lui demanda des nouvelles de M. le
+maréchal de Richelieu et de Préville. Le roi, dans ce premier entretien,
+rappela à Monvel le trait de La Rissole[6]; tous deux en rirent
+beaucoup.
+
+On parla de Brizard, de Molé, et d'autres acteurs; Gustave gardait
+Monvel pour la bonne bouche, il l'avait vu à Paris l'année qui suivit
+ses débuts dans l'_Égisthe_ de _Mérope_; Monvel jouait alors les jeunes
+rôles dans la tragédie. Le roi lui donna la réplique, et il fallut que
+notre acteur récitât toute la scène quatrième du dernier acte. On ne se
+figure pas avec quel charme, quel bonheur Gustave III l'écoutait! Ce
+prince avait hérité toutes les qualités charmantes de sa mère Ulrique,
+qui se montra digne du grand Frédéric, son frère, par ses lumières et
+son instruction. Le mariage de cette princesse avec Adolphe avait été le
+fruit d'un trait de finesse de sa part qui est peu connu et dont nos
+lecteurs nous sauront gré.
+
+La cour et le sénat de Suède avaient envoyé un ambassadeur _incognito_
+en Espagne pour observer en secret le caractère des deux filles du
+prince Frédéric, _Ulrique_ et _Amélie_. La première passait pour avoir
+l'esprit malin, fantasque, satirique, et déjà la cour de Suède s'était
+prononcée en faveur d'Amélie, princesse remarquable par sa douceur non
+moins que par sa beauté. La mission secrète de l'ambassadeur transpira,
+comme il arrive trop souvent; Amélie se trouva dans la plus grande des
+perplexités, par l'invincible répugnance qu'elle avait de renoncer au
+dogme de Calvin pour embrasser celui de Luther. Dans cette position
+délicate, elle crut ne pouvoir mieux faire que de consulter sa soeur,
+elle la pria de l'aider de ses avis. «Cette union, ajoutait-elle, est
+contraire à mon bonheur, à mon repos!» La maligne Ulrique lui conseilla
+d'affecter alors des airs de hauteur et de dureté pour toutes les
+personnes qui l'approcheraient en présence de l'ambassadeur suédois.
+Amélie ne suivit que trop cette perfide suggestion. Ulrique, de son
+côté, eut soin de se parer de tous les dehors aimables dont elle
+dépouillait sa soeur; tous ceux qui n'était pas initiés dans le secret
+furent surpris d'un tel changement. L'ambassadeur informa sa cour de
+cette méprise de la renommée, qui attribuait ainsi faussement les
+qualités d'une soeur à l'autre; Ulrique se vit préférée et monta sur le
+trône de Suède, au grand regret d'Amélie.
+
+--C'est de la tragédie féminine, disait à ce propos Gustave III à l'un
+de ses familiers, le baron de Geer: grâce à elle, je suis devenu le
+premier citoyen d'un peuple libre.
+
+À peine arrivé à Stockholm, Monvel s'y vit installé au palais, élégant
+édifice commencé par Charles XI et fini par Gustave III. Vingt-trois
+belles croisées ornaient sa façade, dix colonnes doriques supportaient
+un pareil nombre de cariatides ioniques, appuyées sur dix balustres
+d'ordre corinthien; la couverture en était à l'italienne. Le
+rez-de-chaussée du palais et les arcades donnant sur le quai étaient de
+granit; le jardin, orné de lions de bronze et de statues, offrait un
+aspect magique, en ce qu'il s'avançait au-dessus de vastes galeries. La
+chapelle, la salle où s'assemblaient les États, le muséum royal et les
+logements de la cour frappèrent Monvel. Les appartements de sa majesté
+offraient une très grande magnificence; la plupart des salles qui les
+composaient étaient ornées de belles tapisseries des Gobelins. Le salon
+de compagnie, remarquable par son décor à la turque, avait des siéges
+dans la forme de ceux d'un divan; au-dessus de chacun était un miroir
+magnifiquement taillé, dont le cadre était de verre colorié en jaune et
+en pourpre.
+
+Au sein de ce luxe, Gustave conservait jusque dans son costume une
+simplicité étrange, sa tenue avait quelque chose de militaire. Rien
+n'égalait sa vénération pour Gustave-Adolphe, qui ne s'engagea jamais,
+on le sait, dans une bataille sans avoir dit sa prière à la tête de ses
+troupes; après quoi il entonnait de la manière la plus énergique un
+hymne allemand, que son armée répétait en choeur avec lui.
+
+--Voilà qui vaut bien vos choeurs de l'Opéra, disait un jour le roi à
+Monvel; l'effet de trente à quarante mille guerriers chantant à la fois
+devait être imposant et terrible!
+
+Il avoua à Monvel qu'il avait fait le plan d'une tragédie sur ce héros
+qui mourut l'épée à la main, le mot du commandement sur les lèvres, et
+la victoire dans le coeur.
+
+--Je donnerais bien dix ans de ma vie pour jouer ce rôle-là, reprit
+Monvel avec feu; mais vous me l'avez pris, Sire, comme mon chef
+d'emploi!
+
+Monvel causait encore dans cette première entrevue avec le monarque,
+quand la femme d'un paysan dalécarlien entra sans avoir été annoncée le
+moins du monde dans l'appartement.
+
+--Mon cher Monvel, dit le roi, je vous présente la nourrice de mon fils;
+c'est une brave Suédoise qui descend en droite ligne de l'honnête André
+Péterson, qui défendit Gustave Wasa contre les meurtriers envoyés à sa
+poursuite par Christian. C'est dans nos montagnes, asile de la santé et
+de la paix, que j'ai voulu choisir la nourrice du roi futur, afin qu'il
+suçât avec le lait la vigueur de nos montagnards et leur vieil amour
+pour le pays.
+
+--À propos de cela, demanda le roi, êtes-vous marié, êtes-vous père?
+
+Monvel s'inclina, cette phrase avait fait passer dans ses veines un
+frisson de glace. La nourrice du petit prince était vêtue de l'élégant
+costume introduit par Gustave III lui-même dans ses États et qui tenait
+beaucoup des anciennes modes espagnoles. Ses grands yeux bleus étaient
+remplis de douceur et d'expression; il régnait dans toute sa personne un
+air de propreté, de délicatesse et d'enjouement.
+
+Le petit prince apparut bientôt; il était né le 1er novembre 1778, juste
+un an avant Hippolyte Mars. Il portait une espèce de justaucorps
+gris-blanc, à manches fendues, une paire de bottes à la Charles XII, une
+épée à la dragonne, et des gants de couleur fauve. Le roi exigeait qu'il
+s'assouplît déjà à tous les exercices du corps; il habitait une partie
+du palais présentant tous les caractères de la solitude.
+
+--Nous en ferons un Gustave-Adolphe, disait-il; il en a déjà le nom!
+
+Le roi congédia l'enfant, et passa dans sa bibliothèque avec Monvel.
+
+Elle ne contenait pas moins de vingt mille volumes et quatre cents
+manuscrits.
+
+--Bien que je vous aie nommé mon lecteur, je vous fais grâce de tout
+ceci, mon cher Monvel. Beaucoup de ces livres font partie du pillage de
+la bibliothèque de Prague; je laisse à l'Université d'Upsal des
+curiosités d'autre nature. Vous y pourrez voir, par exemple, les
+sandales de la _Vierge Marie_ et la bourse de _Judas_.
+
+Monvel contint un sourire.
+
+--Ah! j'avoue, à la louange de l'Université, que les professeurs qui
+vous donneront l'explication de ces raretés vous paraîtront un peu
+embarrassés de leur rôle. En revanche, on vous fera voir des manuscrits
+islandais qui datent de plus de huit cents ans. Mais, tenez, ajouta le
+roi avec un sourire gracieux, voici qui vous plaira plus: une comédie en
+trois actes et en vers, de 1777, dont l'auteur est, je crois, de vos
+parents. En vérité, vous n'auriez qu'un mot à dire pour le faire parler.
+
+Monvel reconnut son _Amant bourru_ délicieusement relié.
+
+--Vous me placez, Sire, en trop bonne compagnie.
+
+--Que dites-vous là? Vous voilà à côté de traités écrits par des Lapons.
+Mon bibliothécaire n'en fait jamais d'autres! Il est vrai qu'il est
+Anglais! Ce qui va vous surprendre, c'est qu'ici tous nos professeurs
+marchent bottés. Toutes les affaires en Suède se font en bottes; le cuir
+est si bon marché! Que pensez-vous de Sergell, qui veut absolument me
+sculpter en bottes? moi qui suis pour le brodequin: c'est plus antique.
+Je vous ferai voir ce malheureux Sergell, qui devient mélancolique et
+qui m'effraie; les deux Martin, frères et rivaux en mérite, deux
+peintres dont je fais grand cas; et puis, mon cher Monvel, il faudra
+bien aussi que je vous montre mes dessins: Frédéric montrait bien ses
+vers à l'auteur de _Mérope_ et de _Zaïre_!
+
+En parlant ainsi le roi poussait la porte d'un cabinet octogone, des
+fenêtres duquel on découvrait Stockholm en amphithéâtre, ses murs de
+pierre ou de briques, revêtus en plâtre blanc ou jaune tendre, ses
+forêts de pins dégarnis, et les sinuosités admirables de la Baltique.
+Cet endroit ressemblait à un _retiro_ profond. Çà et là quelques rideaux
+recouvrant les cadres de ce boudoir, des plantes exotiques, et quelques
+médailles d'un rare travail, classées dans des rayons de laque. Un
+prie-Dieu était placé dans un des angles, et au-dessus de ce prie-Dieu,
+un tableau également voilé.
+
+--Regardez, Monvel, regardez, dit le roi, en soulevant la draperie de ce
+tableau; cette figure n'est-elle pas celle d'une Vierge?
+
+Monvel resta frappé de saisissement; il avait eu le temps de remarquer
+avec quel frémissement religieux le roi était entré dans ce sanctuaire
+qu'il nommait sa galerie.
+
+La figure représentée dans ce portrait était celle d'une jeune et belle
+Italienne de dix-huit ans environ, aussi noble aussi suave qu'une madone
+de Raphaël ou du Guide. Gustave III, qui passait pour avoir fait preuve
+d'une continence monacale dans sa première jeunesse, regardait souvent
+ce portrait les larmes aux yeux.
+
+--Quelle est donc cette personne? demanda timidement Monvel.
+
+--Oh! reprit le roi, ce cadre est toute une histoire! C'est le portrait
+d'une femme dont j'eus le tort de m'amouracher pendant mon voyage en
+Italie...
+
+--Le tort?
+
+--Oui, sans doute, continua-t-il avec rêverie. Mais je vous conterai
+cela un jour...
+
+Et il recouvrit le tableau de son voile.
+
+Le roi passa outre, non sans laisser échapper à l'oeil de Monvel les
+signes d'une profonde émotion. Il parla d'autre chose, ouvrit un
+magnifique recueil de dessins, où il y avait des Watteau admirables, des
+vues de diverses contrées, une série de costumes suédois depuis les
+premiers temps de la monarchie, et même quelques autographes de têtes
+couronnées. L'écriture de Marie-Antoinette fut la première qui frappa
+les regards du comédien. C'était une lettre adressée au _comte de Haga_
+lui-même, à la sortie d'une représentation à l'Opéra, où elle lui avait
+promis de lui faire voir Vestris. Par un caprice malheureusement trop
+commun à ce _dieu de la danse_, il avait fait défaut ce soir-là au royal
+voyageur visitant les merveilles de Paris sous le nom d'emprunt de comte
+de Haga. Marie-Antoinette, alors dauphine, dont beaucoup d'écrivains ont
+trouvé moyen, de nos jours même, de calomnier la grâce et l'esprit,
+s'excusait gaiement devant Gustave III de l'impolitesse inouïe du sieur
+Vestris:
+
+«Vous allez être roi, écrivait-elle au prince royal de Suède; mais il y
+a longtemps que Vestris est dieu!»
+
+L'impertinence de Vestris avait déjà éclaté à l'occasion d'un pas où
+mademoiselle Heinel avait voulu danser, et, dans lequel en sa qualité de
+maître de ballets, il s'était réservé tout le brillant. Il fut sifflé
+d'abord dans la chaconne qui terminait l'opéra, et il insulta, à sa
+rentrée dans les coulisses, mademoiselle Heinel. L'affaire portée devant
+le Ministre de Paris, celui-ci crut devoir rendre justice à l'outragée.
+Vestris fut obligé, le lendemain, de lui faire agréer les excuses les
+plus soumises. Pour reconquérir son public ce soir-là même, l'illustre
+danseur se surpassa dans la chaconne, et y fit de si grands efforts,
+qu'en sortant de la scène il se trouva mal.
+
+--De tout ce que j'ai vu avec mon frère à Paris, disait Gustave III à ce
+sujet, ce qui m'a paru le plus drolatique, c'est Vestris et l'éléphant!
+M. de Boufflers m'a fait des vers fort jolis[7], et je vous ai applaudi
+à vos débuts; mais Vestris furieux, Vestris voulant dévisager
+mademoiselle Heinel, il faut avoir vu cela! Pour l'éléphant, vous
+souvient-il qu'il se montra bien plus furieux que Vestris, vis-à-vis de
+mon secrétaire Stetten, qui le regardait d'un air de pitié et de dégoût?
+Cet infortuné Stetten exprimait sa répugnance par des gestes qui
+n'échappèrent point à l'intelligent colosse; il retira sa trompe, et, la
+dardant avec rage contre son détracteur, il ne s'en prit heureusement
+qu'à sa chevelure, qu'il dépoudra et mit en désordre! Si Stetten avait
+porté perruque, il fût revenu chauve dans notre carrosse jusqu'au
+palais.
+
+À propos d'éléphant, continua le prince malignement, je ne dois pas
+oublier mon cornac, M. d'Alembert; car en vérité vos Parisiens me
+regardaient comme une bête curieuse! D'Alembert me promenait tant qu'il
+me fatigua.
+
+--S'il faut avoir une rude tête pour penser avec vous, lui dis-je un
+soir, il faut avoir de rudes jambes pour vous suivre!
+
+Les succès inouïs de mademoiselle Le Maure au Colysée[8], ceux de
+l'électricité par M. le duc de Pecquigny[9], les encyclopédistes, le
+coin de la reine et celui du roi, le sexe de d'Éon et l'esprit de
+Diderot, tout fut passé ensuite en revue par le monarque, dont les
+saillies n'étouffaient jamais la raison. Il avait tout vu, tout exploré
+dans ce court voyage parisien, d'où il ne fut rappelé que pour occuper
+le trône de Suède; et, pendant que l'impératrice de Russie faisait
+transporter à grands frais à Pétersbourg des morceaux de rocher pour
+servir de base à la fameuse statue de Pierre-le-Grand, il bâtissait,
+lui, sur le granit, en appelant de tous côtés la lumière sur ses
+projets, et en assurant, sans une goutte de sang, la sécurité publique.
+Dès 1780 il avait conclu, avec la Russie et le Danemark, ce fameux
+traité de neutralité armée qui eut tant d'influence sur les progrès du
+commerce dans le Nord; quelques années plus tard paraissait la
+convention entre le roi de Suède et le roi de France. Cependant, le
+calme qui semblait régner de toutes parts ne cachait que troubles et
+divisions intestines, comme on le verra par la suite, et pendant la
+diète de 1786, il s'était formé une opposition décidée, que dirigeaient
+quelques membres de la noblesse.
+
+Monvel lecteur du roi, Monvel arrivé en Suède sur ces entrefaites et à
+une époque où le trône de France se trouvait lui-même si exposé, ne put
+se défendre d'un vif sentiment de douleur, à la vue de pareils
+symptômes. Par une singulière coïncidence, dont il ne parlait plus tard
+qu'avec les larmes dans les yeux, il fut conduit par le roi, le premier
+jour de son arrivée, à l'Opéra, que ce jeune prince s'était complu
+lui-même à faire élever, sans pressentir, hélas! l'horrible meurtre qui
+épouvanterait cette scène le 17 mars 1792!
+
+Nous laisserons ici parler Monvel; les fragments de cette correspondance
+curieuse peindront mieux que notre plume la position du lecteur de
+Gustave III, à Stockholm, et la cour de ce prince, dont les
+encyclopédistes recherchaient beaucoup l'appui. Cette correspondance est
+datée d'avril 1785[10]:
+
+«Si je ne t'ai point encore dit, mon cher ami, ce qu'est l'Opéra élevé
+par le roi dans sa ville de Stockholm, c'est qu'en vérité je m'occupe
+plus de la troupe tragique et comique que des représentations de l'Opéra
+en question, où l'on m'a fait pourtant l'honneur de reprendre l'autre
+jour, devant S. M. notre pièce de _Blaise et Babet_[11]. Je te parlerai
+plus tard de l'effet de cette reprise. Je passe maintenant à la salle où
+elle a eu lieu.
+
+«L'Opéra bâti par Gustave III est un édifice d'une forme élégante; la
+façade en est ornée de colonnes et de pilastres corinthiens. Je puis
+l'assurer que les comédiens italiens en seraient fort satisfaits, et M.
+de Sauvigny lui-même, qui n'est pas toujours content de tout[12].
+
+«L'intérieur de cette salle a la forme d'une ellipse tronquée; il ne
+répond pas malheureusement à la façade, car le vaisseau est petit et ne
+peut contenir plus de mille spectateurs. Il est fort richement décoré;
+mais ce qui va te surprendre bien fort, c'est que les places de la
+famille royale sont dans le parterre.
+
+«Les costumes des acteurs appartiennent tous à la couronne, sans
+exception, et sont d'une grande valeur; à cet égard, l'Opéra suédois
+l'emporte sur tous ceux de l'Europe.
+
+«Parmi les pièces suédoises que l'on donne à ce théâtre, il y en a un
+grand nombre composé par Sa Majesté elle-même, dont le talent, tu le
+sais, a excité plus d'une fois la jalousie littéraire de Frédéric de
+Prusse. Je trouve pour mon compte que c'est là un trait de politique
+bien digne du génie de Gustave III, d'avoir attaché la nation à son
+propre idiome, en le rendant celui du spectacle; c'est le moyen le plus
+sûr et en même temps le plus flatteur de porter la langue d'un peuple à
+son dernier degré de perfection.
+
+«Le premier opéra suédois qui ait été donné ici est, je crois, _Thétis
+et Pélée_; mais la pièce nationale la plus goûtée en Suède est
+certainement _Gustave Wasa_. Un ballet occupe ici cent danseurs, et on y
+emploie quatre-vingts costumiers; c'est fort joli. Il existe dans le
+bâtiment de très beaux appartements destinés aux parties de plaisir
+secrètes du monarque; mais je puis t'assurer qu'ils sont de pure
+étiquette, bien que ce prince habite rarement avec la reine. J'ai vu
+dans ces pièces diverses deux ou trois toiles de l'Albane, que le prince
+a recueillies lui-même en Italie: elles sont délicieuses de fini.
+
+«Ce n'est que depuis peu, et par une bienveillance toute royale pour
+nous, qu'on a introduit sur le théâtre de l'Opéra la représentation de
+quelques pièces françaises; cela se faisait _in petto_ et devant des
+ambassadeurs et des étrangers. Dis à madame Dugazon que si je l'ai
+regrettée dans _Blaise et Babet_, en revanche cette troupe a redoublé
+d'efforts ce soir-là. Le roi était fort content.
+
+«Cet édifice et le palais contigu forment le côté d'une fort belle place
+nommée la _Place du Nord_. On voit, au centre de cette place, le socle
+monumental qui doit supporter la statue équestre en bronze de
+Gustave-Adolphe[13].
+
+ * * * * *
+
+«Mais quittons l'Opéra, mon cher ami, pour t'entretenir un peu
+longuement de moi.
+
+«Sa Majesté Suédoise, en me nommant son lecteur, m'a imposé une rude
+tâche; persuade-toi que ce n'est pas là une sinécure.
+
+«Pour peu que le détail de mes occupations au palais t'intéresse, je
+vais te le faire avec une grande exactitude.
+
+«Je me lève le matin de fort bonne heure, et sur la pointe du pied, de
+peur d'éveiller le comte de Geer, près de qui l'on m'a donné en ce
+moment une chambre au palais; je me rends de là au club des négociants,
+où je déjeune. Les appartements de cette maison consistent dans une
+longue salle à manger, un salon de billard, et un cabinet de lecture où
+l'on trouve les papiers étrangers et même ceux de France, auxquels je
+tiens essentiellement. La vue de l'hôtel, qui donne sur le Méler, est
+très belle; on découvre, du balcon, les rochers qui dominent ce lac, et
+dont la cime est couronnée pat les dernières maisons des Faubourgs.
+
+«Il y a dans Stockholm un autre club supérieur au premier par le style
+et la dépense qu'y s'y fait; mais je m'en tiens à celui-ci, d'abord
+parce que M. Sparmann m'y a présenté[14], puis j'y rencontre Sergell le
+sculpteur, dont je t'ai déjà parlé dans l'une de mes précédentes
+lettres. Le moka est loin de valoir ici celui que nous prenions tous
+deux au café de la Régence; mais comme j'abhorre le thé, cette boisson
+anglaise qui jaunit les dents, il faut bien que je m'en contente. Après
+la lecture des gazettes, je me rends au théâtre, non sans donner en
+passant quelque attention à la diversité de costumes qui m'assiége en
+cette capitale, où chacun paraît dispos, content et robuste. En sortant
+du théâtre, tu peux t'imaginer aisément la série de mes _travaux_: je
+cours à la poste recevoir ou porter mes lettres; de là je me promène sur
+la grande place avec quelques banquiers et commis qui ne manquent jamais
+de se plaindre devant moi de la pêche du hareng dont le dépérissement
+est sensible. Ces gens-là sont pour la plupart assez ennuyeux: mais les
+personnes du premier rang en Suède ont l'esprit si cultivé que cela
+gâte. Je n'en veux pour preuve que la causerie intelligente et profonde
+des seigneurs qui entourent Gustave, et parmi lesquels je dois placer le
+comte de Fersen, qui m'aime singulièrement.
+
+«L'heure à laquelle je dois faire ma cour ordinaire au roi est fixée à
+dix heures. Je me presse, j'arrive; mais il m'est bien difficile de voir
+dans le bienveillant et ingénieux souverain qu'on nomme Gustave III un
+autre personnage que le _comte de Haga_! L'aimable frère de notre amie
+commune madame Lebrun[15], m'écrivait l'autre jour pour me demander des
+conseils sur la façon de lire certains vers; ces conseils il eût pu les
+demander à Sa Majesté, qui est, en fait de lecture poétique, un
+excellent juge. Je lui ai fait répéter moi-même l'autre jour quelques
+vers du _roi Léar_[16], et elle me les a redits avec une sensibilité,
+une douleur qui eussent ému Brizard. Ce prince est un modèle d'esprit,
+de délicatesse et de prudence; il a fait vers moi le premier pas de si
+bonne grâce que j'en suis vraiment tout pénétré. Ce qu'il y a de bon
+dans cette cour hyperboréenne, c'est qu'on n'y voit point de femmes
+ridicules comme la B..., qui tourne en raillerie les plus sérieux
+sentiments; point de soupeurs assommants comme Ch...; point de
+correcteurs de petits vers comme V...; point de petites sottes comme
+mademoiselle d'A... et point d'avocats comme M... Des déjeuners, des
+concerts, des promenades occupent les loisirs de cette multitude de
+courtisans: la gaieté, la grâce s'emparent ici de tous leurs moments, de
+toutes leurs heures. Le roi n'est impérieux que dans une chose, il exige
+de ceux qui l'écoutent qu'ils lui rendent histoire pour histoire; il
+préfère les douceurs d'une conversation choisie à toutes les parties de
+pêche, de chasse et de danse. Nul plus que lui ne s'est attaché à
+l'examen de notre société française: sa verve et son esprit
+philosophique s'en ressentent, il ne lit que les auteurs qui ont écrit
+de conviction; tous les autres, selon lui, se sont privés eux-mêmes de
+lecteurs. Son domestique est admirablement composé; il donne, après cinq
+ans, des pensions aux vieux serviteurs, des maris aux jeunes filles; il
+prétend que ne récompenser qu'à la fin de la carrière, c'est acheter des
+serviteurs, et qu'après tout, les serviteurs sont des hommes. Nos
+lectures ont lieu le plus souvent dans la serre du palais, salon parfumé
+où les cocotiers de l'Inde, l'arbre d'O-Taïti, les grenades d'Espagne,
+les figues et les jasmins s'épanouissent comme dans leur sol naturel,
+tant on donne un soin royal à ces travaux exotiques, tant le nombre de
+ces jardiniers dévoués au maître est abondant. Chaque livre qu'il me
+fait ouvrir est surchargé de notes qui attestent à la fois et son goût
+et son respect pour le vrai; c'est l'ami de la raison et de la nature,
+et me voilà forcé de recommencer avec lui un cours d'hommes illustres de
+tous les pays. Il interroge, je réponds, et tu peux le croire, la
+lecture est souvent interrompue.
+
+«--Que fait d'Alembert?--Il raconte.--Francklin?--Il se
+montre.--Diderot?--Il rumine.--Saint-Lambert?--Il versifie.--Que vous
+donnera Necker?--Des plans.--Raynal?--D'anciens contes.--La Guimard?--De
+longs soupers.--Greuze?--De charmantes toiles.--Désaides?--De bonne
+musique, etc., etc.
+
+«Tu vois que je n'oublie rien! Par exemple, il m'a reproché l'autre jour
+de l'avoir endormi en lui lisant les _Incas_. C'était là, il est vrai,
+un crime de lèse-majesté!
+
+ * * * * *
+
+«Presque tous les grands seigneurs, parlent ici français, ce dont je
+bénis Dieu et la Baltique.
+
+«Les manoeuvres commencent de fort bon matin; le roi y assiste ainsi qu'à
+la petite guerre, car nous avons ici un camp depuis peu. D'ordinaire, il
+est à pied; mais quelquefois aussi il traverse la ligne dans une calèche
+à six chevaux, accompagné de quelques officiers ainsi que de six pages
+de sa maison et d'une escorte de gardes du corps. Les soldats sont
+disciplinés et vigoureux; les levées se font sur les terres qui
+appartiennent à la couronne; ces domaines se nomment _Hemmans_ et se
+partagent en districts. L'armée compose ici une grande force
+constitutionnelle et à la fois une défense peu onéreuse pour le peuple.
+
+ * * * * *
+
+«[17] Mais comment passer sous silence, mon cher ami, la scène qui m'a
+peut-être le plus impressionné depuis que j'existe, une scène qui te
+peindra à la fois les déchirements de mon âme depuis huit grands jours
+et l'inépuisable intérêt de ce prince, qui prend à tâche de me cacher
+toujours le roi pour ne me laisser voir que l'ami?
+
+«Depuis que je réside ici, Sa Majesté ne m'avait jamais entretenu de mes
+affaires particulières; un hasard récent l'a mise à même de les
+pénétrer: maintenant la voilà instruite aussi bien que toi de la liaison
+que je laisse en France.
+
+«Sa Majesté avait bien voulu m'inviter l'autre semaine à une partie de
+campagne dans un château voisin, afin de me mettre un peu à même de
+considérer le caractère rural de ses Suédois. On m'avait parlé beaucoup
+des paysannes de la Dalécarlie; la beauté de ces femmes a beaucoup de
+rapport avec celles de la principauté de Galles. Les faneuses surtout
+attirèrent mon attention. C'était merveille, en effet, de voir ces
+filles à la taille enchanteresse, ayant fait le voyage à pied pour voir
+leur roi, sur le seul bruit de son séjour momentané dans ce palais que
+l'on nomme _Haga_, et qui est situé à un mille et demi de la porte
+septentrionale de la ville. Ce joli domaine et ses jardins ont été
+disposés sur les dessins même de Gustave III, Marselier l'a secondé.
+Nous arrivâmes à ce palais en miniature par une allée touffue d'arbustes
+les plus beaux et les mieux fleuris que j'aie vus dans le Nord; une
+chaîne pittoresque de rochers couverts de pins régnait à une petite
+distance.
+
+«Le château, construit en bois peint de façon à imiter la pierre,
+consiste dans une façade à trois étages et deux ailes très longues
+formant galerie. Il est situé à l'extrémité d'une belle prairie sur les
+bords du Méler, qui forme en ce lieu une magnifique nappe d'eau. La
+distribution des terres dépendantes de ce palais et de ses bâtiments me
+rappelait trop le _Petit Trianon_, pour que je ne songeasse pas à notre
+chère reine Marie-Antoinette.
+
+«Cette suave et noble figure évoquée une fois par mon souvenir, il ne me
+fut plus possible de m'en détacher. Il me semblait vraiment qu'elle me
+suivait douce et rêveuse, dans ce frais pèlerinage où il ne manquait que
+sa laiterie et son théâtre. Que de fois, en la faisant répéter à
+Trianon, mon cher Désaides, mes yeux s'étaient mouillés de larmes
+furtives; que de fois quittant sa brochure, j'avais comprimé l'élan qui
+me poussait à ses pieds! Comme notre belle reine, Gustave III passait
+une grande partie de son temps dans ce séjour, il avait tous ses goûts
+purs, élevés, et surtout celui de faire le bien.
+
+«Je ne tardai pas à m'enfoncer dans les rochers qui forment la beauté de
+ces sites romanesques. J'étais venu dans la voiture du comte de Fersen;
+mais des soins multipliés l'appelaient près de Gustave: je jouissais
+donc seul du calme enchanteur de ces beaux lieux.
+
+«--Excellent endroit pour faire une pièce à ariettes, vas-tu dire;--car
+vous autres compositeurs, habitués à ne poursuivre que des notes, vous
+ne voyez que la musique dans ce beau livre de la création! Mais que tu
+eusses vite baissé pavillon, mon pauvre ami, devant les rossignols, les
+bouvreuils, les rouges-gorges! Tous ces chanteurs ailés formaient
+au-dessus de ma tête un séraphique concert.
+
+«Une petite pluie douce et tiède était venue mouiller complaisamment
+sous mes pieds la sciure odorante tombée des mélèses, la neige des
+acacias et les pétales ouverts dans les herbes. En vérité, ce jour-là,
+j'étais poète; mon coeur s'ouvrait à toutes les joies, à tous les
+espoirs, à l'amour et à la vie! Ces faneuses, aux jambes nues, aux yeux
+d'un bleu doux et mélancolique, dont la nourriture n'est pourtant que du
+pain noir et de l'eau, le costume une jupe grossière, je les comparais
+aux nymphes de notre Opéra: c'était un corps de ballet qui valait pour
+moi celui de Rebel et de Francoeur! Je me laissais aller involontairement
+à une rêverie silencieuse; je poursuivis ainsi ma promenade jusqu'à ce
+que je me trouvasse fatigué.
+
+«Je m'assis sur un grand quartier de roche, vis-à-vis d'un pavillon aux
+vitres de couleur, dont la porte était fermée. Le calme profond de ce
+lieu, sa fraîcheur et son attrait, tout concourait à m'entretenir dans
+une méditation telle, que mes pensées m'emportaient à mon insu vers le
+climat que j'avais quitté.
+
+«Là aussi, me disais-je, il y a des bois enchantés, des abris chers au
+poète et à l'oiseau; il y a des coeurs amoureux de l'ombre et du silence!
+Verdoyantes allées de Trianon, charmilles de Marly, beaux arbres de
+Fontainebleau, gazons de Chantilly, rives d'Hyères, où m'entraîna tant
+de fois Ducis, que de fois ne me vîtes-vous pas, un livre ou un rôle à
+la main, demander à vos aspects le doux repos qui semblait me fuir; le
+bonheur de l'oubli et la chasteté de l'étude! Un rôle qu'on apprend sur
+le velours de la mousse, près de la source qui chante, de l'oiseau qui
+vous écoute, des feuilles qui tremblent ou de l'abeille qui bourdonne,
+c'est un ami avec qui l'on se perd pour travailler et causer! Un pauvre
+comédien devient bien vite près de vous un homme riche; tout ce vert des
+prairies, tout ce bleu du ciel est à lui et se réfléchit sur son rôle
+comme sur un miroir! Admirables voix que celle du soir, où l'on trouve
+des voix et des tendresses inconnues, cris de l'ouragan qui couve et qui
+s'unissent à vos cris, nuits étoilées où devait aimer Roméo, nuits
+terribles où la foudre devait effrayer Macbeth! Consulter Dieu dans ses
+oeuvres, c'est ouvrir à son génie les portes d'un monde; lire les poètes
+devant lui et sous ses yeux, c'est les élever, les agrandir!
+
+«Ainsi me perdais-je dans cette contemplation pleine de charmes. Par un
+retour insensible, j'en vins à me ressouvenir de cette nature factice du
+théâtre, de ces arbres et de ces cieux en carton qui me parurent odieux.
+
+«Pendant que je rêve ici, pensais-je, on me déchire là-bas; le tripot de
+la Comédie se remue. Molé ne m'écrit que rarement et il ne m'écrit
+jamais ce qu'il pense. Dugazon me menace de publier mes Mémoires si je
+ne reviens. Brizard et Dazincourt jettent les hauts cris, on fulmine
+contre moi des réquisitions au théâtre et à la cour! Messieurs les
+gentilshommes de la chambre, de la sanction desquels je me suis passé,
+sont capables d'en référer à Gustave III! Il n'y a que Fleury à qui mon
+départ assure une vraie fortune! Et les femmes, les femmes de cet
+aréopage couronné! elles me déchireraient comme des furies, depuis cette
+désertion!
+
+«En ce moment même et comme je m'arrêtais à cette pensée, il me sembla
+qu'un fer ardent venait de pénétrer ma poitrine; j'y portai la main, ce
+n'était pourtant qu'un simple papier... une lettre, Désaides, dont le
+contact me brûlait.--Cette lettre était de madame Mars!
+
+«Pauvre femme! comme elle déroulait dans ces quatre pages si tristes, si
+accablées, si brûlantes, l'état actuel de son coeur! Mon départ précipité
+lui avait donné le coup de la mort, et depuis ce temps elle n'accusait
+même plus, elle se contentait de noter jour par jour toutes ses
+souffrances. L'avoir délaissée de la sorte, elle et cette enfant si
+douce et si chère! m'être enfui subitement sans leur avoir même laissé
+mes larmes et mes caresses pour adieu! Tu peux te douter de ces
+douleurs, de ces angoisses incessantes! Et ce n'était pourtant que la
+cinquième lettre de ce genre que je recevais depuis mon long séjour à
+Stockholm, tant j'avais mis d'art à calmer son chagrin par l'espérance,
+tant je me berçais moi-même de l'idée de la rejoindre un jour, elle et
+ma chère Hippolyte, une fois que je me serais dégagé de ces liens
+d'ambition et de fortune qui me retiennent ici! Si les lettres de
+l'infortunée étaient rares, en revanche elles avaient gardé sur moi un
+tel pouvoir, qu'après les avoir lues je demeurais souvent trois jours
+dans un morne accablement. Aucune partie de plaisir, aucun devoir n'eût
+pu m'en faire sortir; ces jours-là je me renfermais dans ma chambre et
+je ne la quittais que sur le soir. Ce qui me désolait, ce qui
+m'irritait, c'était cette perpétuelle insistance de ma victime au sujet
+du mariage projeté; elle me rappelait ma promesse avec toute l'exigence
+du souvenir, toute la fierté de la douleur! Je finis bientôt par ne voir
+en elle qu'une créancière importune; j'appelais à mon aide l'exemple de
+Molière, et je me disais qu'un comédien ne doit pas se marier. Pour
+elle, en m'écrivant, elle n'avait que ce seul but-là, et ce but me
+révoltait. Tu peux te figurer aisément cette répugnance, toi qui me sais
+depuis longtemps ennemi de toute entrave. Ma fortune d'ailleurs ne
+motive-t-elle pas mes refus? Comment se dénouera ma fugue en Suède? par
+une pension sans doute. Or le roi ne paraît pas pressé de me renvoyer à
+messieurs de la Comédie. Je ne te dirai pas les termes de cette lettre,
+tu te les figures; je n'ai vu là seulement ni apprêt de style, ni
+douleur forcée, et cependant la pauvre femme continue de jouer la
+tragédie! Bref, je serais perdu si je la revoyais un jour seulement, car
+je l'aime de toute la force de mes souvenirs. Elle veut quitter le
+théâtre, et cela serait folie. Maintiens-la, je te prie, dans l'idée
+contraire; tu trouveras d'ailleurs sous ce même pli un mot écrit pour
+Valville à ce sujet. On a bien raison de dire qu'on ne fait jamais dans
+la vie ce que l'on veut. Il y a huit grands jours que je reçois cette
+lettre de France, je la lis, je la relis, puis je me jure ensuite de ne
+plus la relire; et vois, cependant, Désaides, elle se retrouve encore
+toute ouverte sur mon bureau pendant que je trace ces lignes, mes yeux
+ne peuvent l'éviter, je croirais faire un crime en la brûlant! Tu vas
+voir maintenant si la fatalité ne se mêle pas de moi!
+
+
+
+
+II.
+
+Suite de la lettre de Monvel.--Le roi et le Comédien.--Proposition
+embarrassante.--_La Clémence d'Auguste_.--Mademoiselle
+Cléricourt.--Divers portraits.--Le poète Bellmann.--Kellgren, secrétaire
+du roi.--Galanterie de Charles XII.--Lidner.--La Sapho
+suédoise.--Swedenborg.--_Le Docteur de la Lune_.--Prédiction faite à
+Kellgren.--L'armurier du roi.--Vision de Gustave III.--Rapprochement de
+cette vision avec une anecdote de Pichegru.--Retour de Monvel en France.
+
+
+«Je demeurais assis vis-à-vis du pavillon, écoutant ainsi ces voix
+diverses et agitées de mon coeur, quand une main se posa sur mon
+épaule... Je me retournai brusquement, et je vis Gustave III.
+
+«Le bruit de ses pas avait été sans doute amorti par la mousse qui
+tapissait le sentier; je demeurai muet, interdit comme un homme qui sort
+d'un rêve!
+
+«Le roi sourit de mon étonnement, me fit signe de me lever; cela fait,
+il me prit le bras avec une grâce charmante.
+
+«Comprendras-tu, Désaides, ce qui dut se passer en moi dans un pareil
+moment? Un mot, un geste du roi me faisait son ami, son égal! Et j'étais
+bien éveillé; ce n'était point un jeu de mon imagination, un rôle appris
+et joué sur le théâtre de Stockholm; non, c'était le prince, c'était le
+roi, Gustave III, qui me parlait! Tout ce qu'avait rêvé cet homme était
+beau; tout ce qu'il réalisait déjà était grand! Il avait changé à lui
+seul la forme d'un gouvernement, et cette révolution s'était opérée
+presque sans effort, tandis que la nôtre qui s'élabore, Désaides, que de
+sang, que de crimes ne coûtera-t-elle peut-être pas! C'était un roi de
+chevalerie, jeune, ardent, si noble que la plupart des courtisans s'en
+montraient jaloux; tour à tour sévère, élégant, ou valeureux, il
+imprimait à son siècle un cachet de nationalité; son éducation semblait
+se résumer par ce seul mot: Reconquérir! Et en effet, Désaides, il avait
+reconquis, par le plus audacieux de tous les coups, sa souveraineté et
+son peuple; il aimait la poésie et il couvrait les poètes de son
+manteau; il idolâtrait la France, et on ne parlait guère à sa cour que
+la langue française: il ne lisait lui-même que des livres français et
+s'inquiétait fort peu des vers venus d'Allemagne! C'était un soleil vers
+lequel tous les rayons de la froide Baltique convergeaient: il écrivait
+avec le comte de Tassin; il collaborait avec Kellgren, il protégeait
+chez lui Dalin et Léopold; ailleurs Diderot et Helvétius! Et c'était ce
+monarque, ce prince qui venait à moi! Il m'avait cherché à travers les
+solitudes vertes du château de Haga, moi son lecteur officiel, moi
+directeur en titre de sa troupe française; et, je ne le prévoyais que
+trop à la sensibilité affectueuse de son regard, ce n'était point de
+prose ou de vers qu'il allait m'entretenir; non, un intérêt bienveillant
+le guidait seul vers ton ami: ce n'était plus le roi, c'était Gustave!
+
+«À l'entour de nous, tout était vrai, imposant! La nature elle-même
+prêtait à cet entretien la solennité de son silence, je retenais mon
+haleine, j'allais écouter le roi!
+
+«L'écouter loin de tous les seigneurs, loin de tous les importuns, moi,
+pauvre comédien mis à l'index de la société!
+
+«Je me trouvais ainsi, comme par miracle, entre deux royautés, mon cher
+Désaides, l'une créée par Dieu et aussi éternelle que lui, l'autre bâtie
+par les hommes et aussi fragile que leur nature! Sur ma tête un ciel
+éclatant, limpide; à mon bras le roi de Suède! Pour la première fois de
+ma vie, je sentis le feu de l'orgueil courir dans mes veines! Un pareil
+triomphe! Ah! j'aurais donné tous les autres pour celui-là!
+
+«--Monvel, me dit le roi, vous ne m'attendiez pas, convenez-en.
+
+«--J'en demande pardon à Votre Majesté, elle a dit vrai. L'homme est
+fait de la sorte, qu'il espère souvent un bonheur trop loin de lui pour
+l'atteindre, et ne devine pas celui que Dieu lui tient en réserve dans
+sa bonté...
+
+«--Je tenais à vous voir ici, reprit Gustave, c'est ma résidence
+favorite, et j'y suis trop calme, trop heureux pour que mes moindres
+désirs ne s'y réalisent pas.
+
+«Je ne compris point d'abord le sens de ces paroles, et je gardai le
+silence, attendant que le roi daignât m'en donner l'explication.
+
+«Ce que Gustave m'avait dit au sujet de ce séjour concordait avec l'idée
+que j'avais dû m'en faire, d'après les récits de la cour; c'était, en
+effet, à Haga, qu'à la révolution de 1772, il avait consulté secrètement
+ses amis sur la lutte qu'il commençait. Cette circonstance l'avait même
+déterminé à prendre dans ses voyages le nom de cette résidence qui lui
+était devenue si chère.
+
+«Nous étions devant le pavillon dont je t'ai parlé. Gustave III tira de
+sa poche une petite clé dorée; puis s'étant assuré que nous n'étions pas
+suivis, il ouvrit la porte de cette mystérieuse retraite, après m'avoir
+fait signe de l'y suivre.
+
+«L'intérieur du pavillon était tapissé de gramens et de coquillages; une
+table rustique occupait le milieu; le plafond seul était peint, il
+représentait Hébé versant le nectar aux Dieux.
+
+«Le roi ne fit asseoir auprès de lui par un geste plein de bonté.
+
+«--Monvel, me dit-il, avec ce son de voix pénétrant qui n'appartient
+qu'à lui seul, je vais exiger de vous un vrai service...
+
+--Un service, Sire! repris-je un peu étonné.
+
+«--Un service; j'ai compté sur vous. Ai-je eu tort?
+
+«--Ah! Sire, répondis-je, je voudrais payer du reste de mon existence
+les bontés dont vous me comblez...
+
+«--Voilà une phrase bien respectueuse, et que je vous interdis pour
+l'avenir, mon cher lecteur.
+
+«Il y eut une seconde de silence.
+
+--«Monvel, reprit le roi avec une mélancolie qui me toucha dans un
+prince si jeune, vous vivrez plus longtemps que moi, et ce sera pour le
+mieux...
+
+«--Quoi! Sire...
+
+«--Sans doute; vous avez de nombreux amis que vous retrouverez à l'heure
+du succès, fiers de vous, de votre gloire! Les rois, eux, les pauvres
+rois, n'ont que des flatteurs, des courtisans ou des ennemis!
+
+«--Ah! Sire, Votre Majesté oublie que je suis là!
+
+«J'ajoutai bientôt avec chaleur:
+
+«--Et qui n'aimerait autant que moi celui que chacun admire? Que
+Frédéric vous envie quand Voltaire vous chante, cela est tout simple:
+quand le rossignol a chanté, la grenouille coasse; votre règne n'en sera
+pas moins rangé au nombre de ceux qui relèvent un peuple; les muses de
+la Suède vous sont aussi fidèles que vos soldats!
+
+«Il sourit.
+
+«--Hélas! poursuivit-il, il y a des gens, mon cher Monvel, qui ne
+pardonnent jamais à la victoire! De roi destiné à n'être qu'un roi de
+théâtre, devenir comme moi prince absolu, c'est un grand pas! Vous ne
+connaissez pas les esprits du Nord, ils sont rancuniers!
+
+«Mais, ajouta-t-il, comme pour sortir d'un ordre d'idées pénible,
+revenons au service dont je vous parlais tout à l'heure... J'ai voulu ne
+m'en ouvrir à vous que dans ce lieu à l'insu de tous. Oh! ce service est
+de nature, j'en conviens, à vous surprendre beaucoup!
+
+«--Je suis prêt à obéir aveuglément à Votre Majesté, répondis-je.
+
+«Il me prit la main et me la serra en me regardant avec bonté.
+
+«--À m'obéir! bien vrai? reprit-il.
+
+«--Quelque chose que me demande Sa Majesté, poursuivis-je, elle peut
+être certaine...
+
+«--Assez, interrompit-il, assez...
+
+«--Mais que dois-je donc faire?
+
+«--Vous marier.
+
+«Me marier! repris-je étourdi de surprise; quoi, Sire?...
+
+«Et en disant ces mots, je m'étais levé comme malgré moi, attachant sur
+lui des yeux pleins d'inquiétude et d'embarras.
+
+«--Vraiment! s'écria le roi avec gaieté, ne croirait-on pas, Monvel, que
+je vous demande une chose bien terrible! Vous voilà pâle et tremblant au
+seul mot de mariage, vous à qui cependant comme auteur, ou comme acteur,
+tant d'hymens ont dû passer par les mains!
+
+«--J'en conviens, Sire; ceux-là durent si peu!
+
+«--C'est à dire que c'est la durée qui vous effraie! Rassurez-vous, il
+n'y a pas de quoi vous croire encore perdu; il s'agit d'une charmante
+jeune fille...
+
+«J'avouerai, Désaides, que je fus prêt tout d'abord à remercier le roi
+de ce qu'il ne songeait pas du moins pour moi à une veuve.
+
+«Il reprit:
+
+«--C'est une enfant à laquelle je porte le plus vif et le plus tendre
+intérêt. J'ai promis de la marier, et de lui donner le nom d'un honnête
+homme. À ce titre, Monvel, je devais penser à vous; elle aime la poésie,
+les arts, c'est vous dire assez que vous êtes seul capable de la rendre
+heureuse...--Pauvre petite, ajouta le roi avec un soupir d'émotion, je
+tiens tant à son bonheur! Vous serez son guide, son ami, son époux
+enfin; n'est-il pas vrai, cher Monvel?
+
+«--Sire, lui répondis-je avec une défiance mal déguisée, mais en donnant
+à mon ton l'accent le plus solennel, daignez m'excuser; je ne croyais
+pas que le titre de lecteur de Votre Majesté entraînât avec lui d'aussi
+onéreuses obligations...
+
+«--Que voulez-vous dire?
+
+«--Que s'il faut à tout prix un nom à cette jeune fille pour couvrir une
+faute, une faute royale peut-être... Votre Majesté ne doit pas compter
+sur le mien. Le roi de Suède, à qui je dois le peu que je suis, a le
+droit de disposer sur l'heure de mon sang et de ma vie; mais mon
+honneur! Sire, c'est le seul blason de ma conscience, je le garde!
+
+«Après avoir prononcé ces mots avec un élan dont je ne m'étais pas senti
+le maître, je demeurai moi-même interdit quelques secondes, comme un
+homme étonné de ce que j'avais osé dire.
+
+«--Ces sentiments sont ceux d'un galant homme, reprit le roi avec un
+silence et une dignité tellement froide que je me crus un instant perdu
+à ses yeux; je regrette seulement que le caractère du roi de Suède et
+ses habitudes soient assez peu connus de vous, pour que vous le
+supposiez capable de proposer à un homme qu'il distingue, auquel il
+accorde une bienveillance peut-être trop intime, une chose contraire aux
+lois de l'honneur.
+
+«--Ah! Sire, m'écriai-je en me précipitant à ses pieds, je suis un
+malheureux; pardonnez-moi...
+
+«Pour toute réponse, Gustave me tendit la main; cette main royale, je la
+baisai. Le roi put sentir tomber sur elle une larme de repentir et de
+douleur... Je maudissais en moi-même l'injustice de ma fierté, j'eusse
+tout donné pour convaincre le monarque de mes regrets!
+
+«Son coeur me comprit; il me releva de cette même main que je portais à
+mes lèvres.
+
+«La jeune fille dont je vous ai parlé reprit-il, est digne de l'estime
+de tous; elle apportera à son époux la dot la plus belle et la plus
+sainte, celle que l'on trouve si rarement chez les plus riches, les plus
+nobles héritières,--la sincérité de l'âme, les vertus chastes, et
+prudentes. Rien n'a terni ce miroir de pudeur et de beauté; car elle est
+aussi belle que bonne, Monvel, vous en jugerez bientôt. En vous la
+destinant, je crois vous donner une preuve assez haute de mon amitié.
+
+«--Oh! je crois à Votre Majesté, je me prosterne devant ses bontés
+inépuisables! Avoir osé douter d'elle, mon Dieu, c'est du vertige; oui,
+Sire, vous me proposiez le bonheur et j'ai osé, moi, par un soupçon...
+
+«--Je ne me souviens que d'une chose, Monvel, de votre avenir, de votre
+fortune. C'est pour assurer l'un et l'autre que je vous propose ce
+lien...
+
+«--Oh! je suis indigne d'un tel bonheur, repris-je; c'est plus que je ne
+mérite! Votre Majesté ne peut savoir combien les chagrins que j'ai
+éprouvés dans ma patrie ont souvent disposé mon coeur à la défiance, à
+l'amertume! Ce n'est pas à moi, c'est à un autre qu'appartient de droit
+un tel trésor. Votre Majesté trouvera facilement...
+
+«--Non, non! voilà qui est convenu, interrompit Gustave pour couper
+court à mon hésitation timide, vous me promettez d'épouser ma protégée?
+
+«J'allais dire _oui_ machinalement, car il y avait dans l'accent du
+prince, dans ses yeux, dans son ensemble, un empire irrésistible! Mais à
+l'instant où j'allais prononcer ce _oui_ qui devait lier ma destinée à
+tout jamais, un souvenir, un nom passa sur mon coeur comme une empreinte
+de feu, l'air me manqua, mes genoux fléchirent, un poids affreux
+m'étouffait... Je portai la main sur ma poitrine... là, Désaides, je
+retrouvai de nouveau cette lettre datée de France; cette lettre qui me
+rappelait tout un passé d'amour, de promesses solennelles, de joies
+d'amant et de père! Je vis ma fille me reprochant ce que j'allais faire;
+me demandant de quel droit je lui volais son nom pour le donner à une
+étrangère!... Un mouvement convulsif s'empara de moi: la crise était
+trop forte, la lutte trop vive; je devins si pâle que le roi lui-même
+ouvrit la fenêtre de ce pavillon pour me faire respirer.
+
+«--Vous m'épouvantez, Monvel; vous souffrez... qu'avez-vous donc?
+
+«--J'eus la force de tendre cette lettre à Sa Majesté.
+
+«--Sire, ajoutai-je d'une voix altérée par l'émotion et la souffrance,
+les désirs du roi de Suède seront toujours des ordres pour son
+serviteur; je sois donc prêt à faire ce qu'il vous plaira de m'ordonner.
+Mais avant... que Sa Majesté daigne ici jeter les yeux sur cette lettre,
+elle y trouvera le secret de toute ma vie! Et si après l'avoir lue... le
+roi de Suède désire encore ce mariage... j'obéirai, je le jure sur
+l'attachement que je lui ai voué à tout jamais!
+
+«Le roi prit la lettre que je lui présentais d'une main tremblante; son
+visage m'était connu, il était doué pour l'ordinaire d'une telle
+mobilité qu'on pouvait lire sur lui, comme sur un cristal transparent,
+les plus secrets mouvements de son âme. De temps à autre un soupir
+profond, étouffé, sortait de la poitrine de Gustave III; il donnait les
+signes de la plus vive surprise, de la bonté la plus généreuse et la
+plus tendre.
+
+«Les femmes, tu le sais, sont de vraies magiciennes dans l'art d'écrire
+la lettre d'amour,--celle de madame Mars produisit sur Sa Majesté un
+effet direct, profond... Il la relut deux fois, et deux fois je vis
+qu'il s'efforçait de cacher son émotion.
+
+«--Monvel, me dit-il enfin, vous avez raison, le mariage que je vous
+avais proposé est impossible.
+
+«--Je respirai comme un homme sorti de son cachot et dont les poumons
+s'ouvrent à un air plus libre.
+
+«Le roi poursuivit:
+
+«--J'ignore quels sont vos sentiments pour celle qui vous écrit cette
+lettre... mais je ne consentirai jamais à faire le malheur de personne,
+ce serait d'ailleurs porter un coup mortel à la pauvre délaissée!... Je
+connais l'amour, Monvel; l'espoir est le pain de ceux qui souffrent...
+Qu'elle espère donc,--vous lui reviendrez un jour, vous lui direz ce qui
+s'est passé entre nous... elle m'aimera peut-être comme un ami, un
+bienfaiteur inconnu. Rompre un lien cimenté par la douleur, jamais! oh!
+jamais! J'ai assez souffert moi-même, assez pleuré... pour comprendre le
+chagrin d'un noble coeur, cher Monvel!
+
+«Il avait dit ces mots d'un son de voix si pénétré que j'en fus moi-même
+remué au fond du coeur. Le respect me défendait de l'interroger; il était
+d'ailleurs trop visiblement ému pour que je ne me fisse pas une loi du
+silence. Son coeur avait-il donc été froissé par l'amour pour qu'il
+battît alors au souvenir d'une image douce et chère, pour qu'il compatît
+à mes souffrances en se rappelant les siennes? Je contemplai ce visage
+dans une douce et mélancolique rêverie... Un pur rayon de soleil venait
+s'arrêter sur ce front qu'il baignait de sa limpide auréole... C'était
+bien Gustave, Gustave le roi moitié Suédois, moitié français, Gustave
+mon hôte souverain, j'allais presque écrire mon frère! Dans ce regard
+simple et bon éclatait sa jeune et belle âme; une larme furtive roulait
+dans son oeil attendri...
+
+«--Monvel, reprit-il après ce moment de silence où j'eusse pu compter
+les battements de son coeur, Monvel, cette femme est-elle jeune?
+
+«--Trente-six ans à peine, Sire.
+
+«--Et... elle est belle?
+
+«--Plus que je ne saurais vous l'exprimer.
+
+«--L'aimez-vous?
+
+«--Je l'ai tendrement aimée... répondis-je; mais la Baltique nous
+sépare... Une absence assez longue...
+
+«--J'entends, et l'absence est l'ennemie de l'amour, allez-vous dire.
+Ah! Monvel, Monvel, vous ne savez pas aimer!
+
+«--C'est vrai, Sire; mais en toutes choses n'est-il pas écrit que le roi
+de Suède sera mon maître?
+
+«--Voilà qui était écrit aussi; prenez-y garde, vous devenez courtisan!
+reprit-il avec un sourire. C'est mal, c'est très mal; laissez cela à mes
+conseillers de chancellerie!
+
+«En ce moment, ma main rencontra sur la table du pavillon un livre relié
+aux armes du roi: c'était un tome de Corneille dépareillé.
+
+«--Sa Majesté veut-elle que je lui lise un morceau? demandai-je en
+feuilletant le livre; c'est la _Clémence d'Auguste_.
+
+«--Bravo! Monvel, bravo! vous voilà pris, cela ressemblera à une
+punition!
+
+«--Je lui lus la première scène d'Auguste, et je m'en tirai, ma foi!
+assez bien. Le roi ne parlait plus de mariage; mais, en revanche; il me
+fit passer du rôle de lecteur à celui de confident. Ce fut là, Désaides,
+qu'il me raconta une histoire bien touchante... celle d'une pauvre fille
+qu'il avait connue en Italie, et dont le portrait figure dans l'un de
+ses boudoirs à Stockholm... Un jour peut-être... à toi... à toi seul...
+mon meilleur ami... j'oserai redire cette royale confidence... à la
+condition, pourtant, que tu n'en feras ni une romance ni une pièce; sans
+cela, je te dénonce à Sa Majesté Suédoise!
+
+«Mon entretien avec elle finit là, grâce à son secrétaire Kellgren, qui
+vint la trouver au pavillon en toute hâte. Kellgren est le dieu de cet
+Olympe de poètes suédois dont je te parlerai plus tard; il a écrit avec
+le roi plusieurs opéras; tu vois que je devais me retirer devant son
+soleil. C'est ce que je me proposais de faire en le voyant venir d'un
+air si affairé vers Gustave; mais, il faut le dire, mon invincible
+instinct de curiosité venait de se faire jour en moi: je voulais avant
+de quitter le roi, à la porte de ce pavillon, savoir du moins de Sa
+Majesté le nom de la jeune personne qu'il me destinait. Je me hasardai à
+demander ce nom à Gustave.
+
+«--Bon! reprit le roi en souriant, encore un défaut, Monvel, vous êtes
+curieux! Je pourrais vous punir, mais décidément me voilà clément comme
+Auguste... de par vous, mon cher lecteur! Apprenez donc que le nom de
+cette jeune fille est mademoiselle Cléricourt? Elle sera à Stockholm
+dans huit jours... à l'expiration de ses vacances, qu'elle passe à la
+campagne!
+
+«Et cela dit, le roi prit le bras de Kellgren...»
+
+ * * * * *
+
+La correspondance de Monvel offre ici une lacune fort naturelle. Ces
+huit jours, qui lui eussent paru un siècle, de son propre aveu, s'il
+avait vu plus tôt celle à qui le roi songeait pour lui, furent employés
+par notre comédien à des visites fructueuses. Ces visites avaient
+d'ailleurs pour lui l'attrait de la distraction. C'est ainsi qu'il se
+vit présenté tout d'abord à un poète amoureux des vers et de la table, à
+Bellmann, esprit facile qui noyait sa muse le plus souvent dans un
+vidercome du Nord, Bellmann l'improvisateur, qui eût fait pâlir de notre
+temps Eugène de Pradel. Sa poésie bachique défraye encore, à l'heure
+qu'il est, les veillées de la Finlande; elle peut passer pour la
+paraphrase de l'ode d'Horace: _Nunc est bibendum!_ Heureux le poète que
+chantent ainsi des lèvres humectées du jus de la taverne; il est plus
+sûr de vivre que les lakistes aux strophes pleureuses, les penseurs aux
+rêves creux! Comme un invité de tous les banquets, il a sa place auprès
+de la jeune fiancée, et dénoue sa jarretière; il rit, il lutine, il
+laisse après lui le sillon joyeux de sa verve de sa gaieté! Bellmann fut
+un de ces hommes tour à tour admis au couvert de Gustave III et à la
+table boiteuse du paysan suédois, réchauffant partout l'enthousiasme à
+l'aide d'un couplet, préférant le vin du Rhin aux distinctions, la
+treille aux lauriers, le tablier blanc de la servante à la robe de soie
+de la grande dame! L'ennui, qui plissa le front d'Hoffmann, n'eut rien
+de commun avec le chansonnier suédois; au sein d'une cour occupée à
+scruter la philosophie de Voltaire, Bellmann eut celle de Lantara. En
+voyant un pareil homme, Monvel ne put s'empêcher de songer à Panard et à
+Collé.
+
+Le vin que l'on buvait d'habitude à la table du roi était fort bon; mais
+Bellmann, nous l'avons dit, pouvait faire autorité en cette matière:
+aussi Gustave se plaisait-il souvent à l'éprouver, comptant le mettre en
+défaut. Bellmann buvait un soir chez Sa Majesté d'excellent vin.
+Cependant il s'abstenait de le louer. Le roi lui en fit servir de très
+médiocre.
+
+--Voilà de bon vin! s'écria le buveur silencieux.
+
+--C'est du vin de mes gardes, reprit le roi, et l'autre est du vin des
+dieux, mon ami Bellmann!
+
+--Je le sais, reprit Bellmann, aussi ne l'ai-je pas loué; c'est celui-ci
+qui a besoin qu'on le loue!
+
+Il s'était complu à dresser une liste de tous les souverains qui avaient
+proscrit le vin de leurs États. Elle commençait par Amurat et Mahomet
+IV. Empédocle, qui appelait le vin de l'_eau pourrie dans du bois_,
+figurait aussi dans cette liste.
+
+--Je voudrais brûler tous ces gens-là, répondait Bellmann à ceux qui
+s'en étonnaient, et comme Empédocle a été brûlé, je compte sur lui pour
+les faire bien rôtir!
+
+Il rit beaucoup d'une farce italienne que Monvel lui raconta. C'était
+celle d'Arlequin, où Monvel était si précieux.--Un verre de vin
+soutient, disait Léandre à Arlequin, c'est vrai!--C'est faux! répondait
+celui-ci; car ce matin, monsieur, j'en ai bu un seau, et voyez, je ne
+puis me soutenir!
+
+Le tonnerre tomba un jour sur le palais et s'engouffra dans les caves du
+roi. Le soir, au jeu de Sa Majesté, Bellmann se présenta en habit de
+deuil, avec des pleureuses. Il tendit un placet au roi, en demandant au
+roi qu'on le mît à la tête d'une enquête.
+
+Le cercle des intimes de Gustave III devait se ressentir de ses
+sympathies littéraires; Monvel y conquit bien vite l'amitié de deux
+hommes célèbres, celle de Kellgren et du comte de Gyllenborg.
+
+Kellgren, un des poètes les plus chers à la Suède, avait d'abord été
+précepteur chez le général Meyerfeld; il fut ensuite nommé secrétaire du
+roi, et cette place, il la méritait à plus d'un titre. Versificateur
+charmant, il aidait Gustave dans ses pièces comme Voltaire aidait
+Frédéric; seulement Kellgren eut le bon esprit de ne pas se brouiller
+avec une muse couronnée. Cette collaboration soutenue profitait à tous
+les deux: Gustave donnait le plan, Kellgren écrivait; il habillait si
+vite la pensée royale qu'Emwalsen en était jaloux. L'influence de
+l'esprit français devait amener le décalque exact, scrupuleux de sa
+poésie; l'épître familière, l'ode à Chloris, les rubans à la Watteau
+firent bien vite fureur à cette cour, occupée, à l'instar de celle de
+Versailles, du soin perpétuel de se distraire. Schiller, dans un
+prologue pour la rentrée du théâtre de Weymar, avait dit: _La vie est
+sérieuse, l'art est un plaisir_; mais cela se disait en Allemagne, et
+Gustave professait pour l'Allemagne une véritable antipathie.
+
+Étonnez-vous donc que, dédaignant messieurs de la Comédie (ses bons
+amis), Monvel soit demeuré longtemps sur cette terre hospitalière! Entre
+un convive comme Bellmann et un roi comme Gustave III, le temps passe
+vite. Le comte de Gyllenborg, conseiller de chancellerie, avait été
+l'ami de Dalin[18], c'était un penseur aimable et instruit; il voyait
+arriver Monvel en Suède avec bonheur, car il aimait la France en homme
+qui l'avait appréciée. Le comte de Gyllenborg cultivait la poésie
+didactique, il était de plus un conteur habile et ingénieux.
+
+On parlait un soir de Charles XII, avant que le roi n'arrivât, dans les
+petits appartements de Sa Majesté, à Drottinghom, château où elle se
+rendait souvent, et dont l'arsenal conserve les habits du monarque tué
+au siége de Frédérikshall.
+
+Ces vêtements, dont Charles XII était si fier, consistaient dans un long
+surtout, malpropre, de drap bleu grossier, un petit chapeau gras à trois
+cornes et à bords étroits, une paire de gants encore teints de sang, et
+une paire de bottes à talons très hauts.
+
+--L'une de ces bottes est sans doute celle que Charles XII menaçait
+d'envoyer au sénat de Suède, dit Kellgren, afin que ce corps délibérant
+en prit ses ordres jusqu'à son retour de la Turquie!
+
+--Vous croyez railler, reprit le comte de Gyllenborg, le fait est plus
+sûr que celui de son chapeau, percé d'une balle, qui est devenu la
+source de longues et violentes disputes[19]. Ce qu'il y a de certain,
+c'est que l'on se fait depuis longtemps des idées absurdes de Charles
+XII. On veut, par exemple, qu'il se soit montré toujours d'un caractère
+rude et sauvage avec les femmes; je ne citerai, pour preuve du
+contraire, que le trait suivant, que je tiens de bonne source:
+
+«En décembre 1718, tandis que la batterie de Frédérikshall tirait sur la
+tranchée des Suédois, une jeune personne, qui regardait le roi d'une
+maison voisine, laissa tomber sa bague dans la rue. Charles XII l'ayant
+observée, lui dit:--Madame, les canons de cette place font-ils toujours
+autant de vacarme?--Cela n'arrive, lui répondit la dame, que lorsque
+nous recevons la visite de personnages aussi célèbres que Votre
+Majesté!» Le roi parut fort sensible au compliment de la dame. Satisfait
+de sa réponse, il ordonna à l'un de ses soldats de lui rapporter sa
+bague.»
+
+Le poète Lidner, à qui Gustave accorda une si touchante protection, à
+laquelle il ne répondit que par le désordre de sa conduite; Léopold, qui
+devint plus tard secrétaire du roi, et qui composa des comédies; le
+comte de Tassin, le comte de Ruez, etc., composaient, autour du prince
+ami des lettres, une pléiade choisie. Le salon de Gustave III était une
+arène ouverte aux idées: on y parlait de philosophie et de lyrisme, on y
+contrôlait surtout Frédéric, de qui Gustave III se montra fort peu
+l'ami. La fin tragique de la malheureuse madame Nordenflycht, cette
+_Sapho suédoise_, comme on l'appela depuis, avait jeté sur les sociétés
+littéraires de Stockholm une teinte de tristesse. On sait que cette
+femme, qui laissa des élégies aussi douces et aussi tendres que celles
+de Millevoye, trahie un jour par l'amant qu'elle adorait, ne trouva pas
+d'autres parti que de se jeter à la mer. Bien que plusieurs années
+eussent alors passé sur cet événement, on le racontait encore devant
+Monvel comme on redira longtemps l'histoire de l'intéressante _Nina_. La
+première fois qu'on parla de cette fin si triste devant Monvel, il se
+trouva mal. Il songeait peut-être aussi à celle qu'il avait abandonnée!
+
+D'autres fois, cette cour, si facile à accueillir chaque mouvement du
+dix-huitième siècle, fatiguée de vers tirés au cordeau didactique des
+Dorat, des Saint-Lambert, s'éprenait subitement, sur un simple caprice
+du roi, des folies philosophiques qui avaient cours, et dont Paris
+s'amusait. Si nous possédions encore Cagliostro, la Suède avait eu
+Swedenborg[20]; si Cagliostro avait causé avec Jésus-Christ, Swedenborg
+avait eu des entretiens plus réels avec Charles XII. Gustave III
+avait-il lu son traité célèbre _De Coelo et Inferno_; croyait-il à ses
+visions débitées de bonne foi; voyait-il enfin dans ce vieillard un
+imposteur et un philosophe? C'est ce qu'un récit qui trouvera bientôt sa
+place ici éclaircira pour les curieux qui peuvent nous lire. Swedenborg
+était mort à quatre-vingt-cinq ans, ce qui est assez l'âge des
+patriarches; il laissait une secte à laquelle se rattachaient déjà les
+prédicateurs du magnétisme. Ses partisans jouissaient en Suède d'une
+parfaite tolérance; leur nombre s'élevait à deux mille. En 1787, le
+prince Charles de Hesse en était membre. L'amour du merveilleux avait
+rejailli sur sa doctrine; c'est ce qui encourageait sans doute les
+courtisans à s'occuper encore de lui après sa mort, malgré leur
+frivolité. La maison de cet assesseur au collége des mines était située
+à Stockholm, faubourg du nord (_Norrmalm_); son appartement, véritable
+laboratoire où brûlait le fourneau entouré du creuset classique, se vit
+conservé religieusement même après sa mort. Là, Swedenborg méditait sur
+ce problème immense, insoluble; là, comme Prométhée, il espérait dérober
+à la nature le plus grand, le plus intime de ses secrets! Il avait été
+soldat; il avait vu Charles XII dans ses jeunes et belles années; il se
+souvenait de cette parole fière et martiale, de ce soleil qui avait
+brillé, resplendi sur les glaces de la Norwége! Il avait vu
+l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Italie; il avait
+été anobli par la reine Ulrique-Éléonore. Cagliostro écrivait à peine la
+langue du pays où il se proposait de faire des dupes; Swedenborg parlait
+purement et savamment tous les idiomes; aucune science, aucun progrès,
+de quelque pays qu'il fût, ne lui était étranger. Toutes les académies
+se le disputaient; il pouvait mourir avec la réputation d'un savant: il
+préféra le rôle difficile de théosophe. Au lieu d'imposer silence aux
+admirateurs de sa science mystique, sa mort ne fit que les exalter; il
+était mort à Londres, sur le même sol où passa Cromwell, mort en
+regrettant sans doute de ne pas mourir sur la terre de Charles XII et
+des Wasa! Quand il sortit de Stockholm, à bord d'un vaisseau anglais, le
+soleil se levait, dit-on, au-dessus de la montagne de Moïse; Swedenborg
+put croire qu'un nouveau règne, un nouveau sauveur se levait aussi pour
+la Suède: Gustave III fut couronné roi trois mois après la mort du
+docteur illuminé. Cagliostro menait à Paris la vie d'un charlatan
+enrichi et fastueux; celle de Swedenborg fut simple, exemplaire; sa
+maison, sa table, son intérieur étaient modestes. Monvel fut admis à
+voir, à toucher de ses deux mains le fauteuil de cuir du philosophe;
+cela valait bien la promenade de dévotion traditionnelle que fait à
+Ferney le moindre insulaire.
+
+«La pièce où ce grand homme se tenait ordinairement, écrit dans une
+autre lettre Monvel à M. de Sauvigny, est encore tapissée de peintures
+allégoriques et mystiques; j'y ai vu la lampe à trois becs qui
+l'éclairait; des échantillons de divers métaux, des plantes, des
+curiosités du règne naturel, des feuilles de métal qui semblent
+n'attendre que la fusion. Le comte de Fersen, qui l'a beaucoup pratiqué,
+m'accompagnait dans cette visite; il m'expliquait tout, et je me croyais
+dans le cabinet d'un alchimiste qu'on eût brûlé aux temps premiers de la
+magie... Sa maison était machinée, à ce qu'on m'assure, comme les
+planches d'un théâtre; pour moi, j'y tremblais à chaque instant, croyant
+mettre le pied sur quelque trappe. Tous les personnages des vieilles
+tapisseries de ce local me semblaient autant de spectres, à commencer
+par la reine Louise-Ulrique, dont le portrait figurait au-dessus de la
+cheminée. J'ai vu également un cadre où il est représenté dans l'habit
+de membre équestre de la noblesse...
+
+«Ce n'était pas là un esprit superficiel, croyez-le; c'était un sage,
+ami de l'humanité!
+
+ * * * * *
+
+«Que l'on compare cet homme, ajoute-t-il autre part, avec le comte de
+Saint-Germain, ce sera lui faire injure! J'ai vu Cagliostro avec sa
+tunique blanche, ses colombes et ses carafes, paisiblement assis entre
+un jambon et une bouteille de vin coloré: le dieu, tout dieu qu'il
+était, mangeait comme un ogre. Il se disait bien obligé depuis onze
+cents ans, comme Saint-Germain, d'assister régulièrement au lever du
+soleil; mais tout son appareil ne constituait que des jongleries
+d'artificier avec des pots à feu de Bengale.»
+
+Le but d'Emmanuel Swedenborg devait frapper autrement les esprits; ses
+convictions étaient profondes. Rêveur assidu, il promenait ses
+méditations près du lac Méler et de ses îles, sur le port rempli de
+vaisseaux, sur les hauteurs boisées de la montagne de Moïse. La terre
+des anciens scaldes avait tressailli en se voyant tout d'un coup
+repeuplée par lui d'apparitions étranges, de légendes audacieuses. En ne
+tenant même aucun compte de ses doctrines, Swedenborg fut le seul poète
+hors ligne de cette époque trop amie de l'esprit de France pour ne pas
+le copier. Les étudiants, les adeptes qui l'environnaient comme Faust
+aux clartés sereines de la lune, purent lire souvent d'étranges présages
+au ciel; le génie de la contemplation fait des miracles. Quelle fut
+l'âme confidente des secrets d'un pareil homme, quel abri s'était-il
+choisi pour les jours de l'orage? Le baron de Sylwerheim, nous dit M. le
+vicomte de Beaumont-Vassy dans un livre qui lui fait honneur[21], a
+laissé dans des papiers trouvés à sa mort un portrait de la femme aimée
+par Swedenborg:
+
+«Elle n'était, dit-il, ni fort jeune, ni fort belle, mais elle possédait
+au plus haut degré le charme féminin: une taille élancée, une
+physionomie souffrante. Elle sentait vivement, avait un esprit simple et
+était la confidente de tous les secrets de Swedenborg.»
+
+Les intimes du roi aimaient souvent à parler de ce grand révélateur du
+monde invisible: il faut, à certaines heures, des sujets de conversation
+tout créés; Marmontel les appelait _des bons amis qui ne manquent jamais
+au besoin_.
+
+Or, ce soir-là, comme on venait de parler, dans le cercle du roi, de
+Swedenborg le grand docteur, on continua à ne s'occuper que de choses
+merveilleuses.
+
+M. de Norberg, neveu d'un vieux capitaine qui avait fait la guerre avec
+Charles XII, croyait beaucoup aux illuminés, aux rose-croix, partant à
+Cagliostro et à ses adeptes. Il interrogea Monvel sur cet homme
+merveilleux; la lettre du comte de Mirabeau[22] venait de paraître; elle
+avait fait sensation. Cet autre professeur des sciences occultes, ce
+grand Albert des salons, ce comte de Fienix si diversement jugé, défraya
+la conversation au point qu'on ne fit guère attention à l'horloge du
+salon royal qui déjà sonnait minuit.
+
+Minuit! ce nombre fatidique qui appelle les visions des fantômes;
+minuit! l'heure sacramentelle des amants, des romanciers et des voleurs!
+Le roi semblait absorbé, il n'écoutait guère qu'avec distraction et
+embarras.
+
+--J'ai toujours cru aux choses surnaturelles, disait M. de Norberg. Me
+trouvant en 1791 à Berlin, j'y fus témoin des miracles d'un certain
+homme qu'on appelait le _Docteur de la Lune_. C'était un fabricant de
+bas de laine nommé Weisleder, qui guérissait toutes sortes de maux
+ostensibles en les présentant aux rayons de la lune, et en murmurant des
+prières. L'influence de cet astre me paraissait au moins douteuse;
+cependant ce nouveau docteur était si couru, que pendant les trois jours
+de la nouvelle lune de chaque mois (c'était à ce temps qu'il bornait ses
+prodiges), il recevait à peu près mille personnes par jour, depuis
+quatre heures après midi jusqu'à minuit. Les hommes et les femmes du
+premier rang ne dédaignaient pas de se trouver dans ces assemblées.
+Weisleder n'acceptait pas d'argent, mais sa femme, qui possédait son
+secret, et qui, à l'exemple de Serafina Feliciani (la femme de
+Cagliostro), guérissait les dames, n'en refusait pas; même à la fin on
+ne pouvait pénétrer chez le docteur qu'avec un billet contenant au moins
+deux gros (environ six sous de France).
+
+--Voilà qui est merveilleusement imaginé, reprit Kellgren d'un air
+narquois; mais ce que vous ignorez peut-être, monsieur de Norberg, c'est
+que le collége supérieur de médecine de Berlin chargea le docteur de
+cette ville, M. Pyl, médecin très estimé, de faire des recherches sur
+les personnes qui prétendaient avoir été guéries par la lune. Le
+résultat fut que la plupart des gens qui avaient confié leurs fractures
+au docteur étaient mortes des suites de leur crédulité, et pour avoir
+négligé leur mal; ceux que M. Pyl trouva bien portants n'avaient jamais
+eu de vrais maux, et leur imagination seule avait été guérie. La police
+de Berlin eut la sagesse de ne rien faire pour empêcher les succès et
+les essais du _Docteur de la Lune_. Elle plaça seulement des sentinelles
+à la porte de sa maison, pour prévenir le désordre. Cette tolérance fit
+plus contre Weisleder que toutes les rigueurs possibles: on l'oublia.
+
+--Et c'était prudemment vu, reprit Gustave; mais ne vous advint-il pas,
+à vous-même, Kellgren, quelque chose d'étrange avec ce docteur?
+
+--Sans doute, et je crois avoir conté déjà une fois à Sa Majesté...
+
+--Redites-moi cette histoire; elle a peut-être quelque analogie avec le
+rêve qui me préoccupe.
+
+Chacun regarda Gustave d'un air étonné; Monvel surtout, qui était, on
+l'a pu voir, superstitieux à ses heures.
+
+--Contez-nous d'abord votre histoire, mon cher, dit le roi à Kellgren.
+
+--J'obéis à Votre Majesté, reprit celui-ci; je ne passe guère pour être
+ami des choses surnaturelles: Bellmann, qui m'écoute, peut l'attester;
+mais ce qui m'arriva à Berlin avec ce Weisleder surpasse toute croyance.
+
+--Voyons cela, reprirent curieusement les familiers du cercle du roi.
+
+--J'ai toujours été d'une constitution très faible, reprit Kellgren[23],
+et par cette raison je me suis toujours montré assez accessible aux
+médecins. L'existence, on l'a dit, est une pendule qu'ils avancent
+souvent, ne pouvant plus la retarder; malgré cet aphorisme dirigé contre
+Esculape, j'eus recours plus d'une fois à ses prescriptions. Je
+souffrais beaucoup d'une ancienne chute de cheval que je fis au retour
+de l'université d'Abo; on me persuada, comme je devais passer par
+Berlin, d'avoir recours à Weisleder. Je lui fus présenté à la nouvelle
+lune, en compagnie d'une foule de personnes. Le Docteur de la Lune
+murmura sur mon genou malade quelques paroles insignifiantes; j'étais
+resté le dernier avec Rosenstein, qui ne se gênait guère pour rire de
+Weisleder à deux pas de lui. Nous nous trouvions sur une plate-forme où
+tombaient alors d'aplomb les rayons de la lune. Tout d'un coup je vois
+Rosenstein fuir avec vitesse; un serpent énorme, sorti de la crevasse de
+cette tour en ruines, le poursuivait.
+
+--Ne craignez rien, reprit tranquillement Weisleder, ce serpent est mon
+ami... À ce titre seulement, il a dû poursuivre cet incrédule visiteur
+qui vous accompagne.
+
+Et, tirant de sa poche un petit sifflet d'ivoire, il modula bientôt sur
+lui un air bizarre, qui fit rebrousser chemin au reptile. Le serpent,
+sur un geste du docteur, se réfugia dans les pierres à demi croulées de
+la plate-forme; Weisleder apporta à l'entrée du trou un amas de briques,
+et nous pûmes causer plus tranquillement.
+
+J'étais irrité de cette jonglerie, d'autant plus que j'entendais
+retentir encore dans la cour de ce manoir délabré le pas du pauvre
+Rosenstein.
+
+Arrivé de la veille à Berlin, il me paraissait impossible que Weisleder
+pût savoir mon nom; il m'en régala pourtant tout au long, en me
+demandant des nouvelles de Sa Majesté Gustave III.
+
+--Monsieur le secrétaire du roi, ajouta-t-il en me quittant, Dieu
+veuille que la Suède aille un jour aussi bien que votre jambe ira dans
+peu!
+
+Et, comme je le regardais attentivement, il ajouta:
+
+--Vous mourrez, monsieur Kellgren, trois ans avant Sa Majesté le roi
+Gustave!
+
+--Si l'on mesure l'étendue des jours réservés au roi sur son génie et
+sur ses bienfaits, répondis-je, je ne me plains pas, docteur: je vivrai
+longtemps!
+
+Là-dessus je le quittai.
+
+Malgré le trait courtisanesque lancé par Kellgren comme correctif à la
+fin de cette histoire, Gustave III était devenu soucieux, au point que
+chacun le remarqua. Ce qu'il y a de non moins étrange, c'est qu'à peu de
+chose près la prédiction de Weisleder reçut plus tard sa confirmation.
+
+Sans tirer aucune induction de cette anecdote, celle qui suit, et qui
+fut contée à Monvel lui-même, qui se plaisait souvent à la répéter,
+prouverait que Gustave reçut, quelque temps avant sa mort, un
+avertissement non moins lugubre et aussi vrai.
+
+L'armurier du palais était venu un matin, selon Monvel, trouver Gustave
+III dans son cabinet, au moment où le roi se faisait lire une tragédie
+par son lecteur ordinaire. Il lui avait apporté différentes armes; il
+allait sortir, quand le roi crut voir une boîte à pistolets sous son
+bras.
+
+Gustave III demanda à qui l'armurier portait ces armes.
+
+--À un gentilhomme suédois, enseigne des gardes de Sa Majesté, répondit
+l'armurier; son nom est Ankarstroem.
+
+Le roi ouvrit sa boîte et toucha les pistolets.
+
+--Mauvaises armes, reprit-il, canon trop court, gâchette rude. Et qui
+les a fabriquées?
+
+L'armurier lut un nom allemand sur le canon.
+
+Six jours avant ceci, un enseigne des gardes s'était tué volontairement.
+Gustave savait Ankarstroem d'un caractère ardent et presque sauvage, il
+manifesta quelque crainte au sujet de l'emploi qu'il pourrait faire de
+ces armes.
+
+--Sire, c'est un cadeau, reprit l'armurier, un cadeau que votre enseigne
+fait à un de ses amis qui est à Gefle.
+
+Le roi n'en demanda pas davantage, l'armurier sortit.
+
+ * * * * *
+
+À quelque temps de là, le roi fit venir Monvel pour le consulter sur des
+vers français qu'il venait de faire. Monvel trouva Gustave III
+singulièrement pâle; il se contenta de répondre à son lecteur qui lui
+demandait des nouvelles de sa nuit:
+
+--Ma nuit a été mauvaise.
+
+Monvel n'osa demander _le pourquoi_; il examina les vers de Sa Majesté,
+le roi n'apportait à ses remarques qu'une attention distraite.
+
+--J'ennuie, je le crains, Votre Majesté, dit Monvel timidement. Les lois
+du sévère Boileau n'ont rien de fort effrayant; si du moins elles
+avaient le pouvoir de vous endormir!
+
+--Dormir! reprit le roi d'un air accablé, dormir! oh! je le vois bien,
+désormais c'est impossible!
+
+--Impossible!
+
+--Écoutez, Monvel, dit Gustave en lui prenant affectueusement la main,
+écoutez une chose que nul n'entendra, excepté vous.
+
+Monvel se rapprocha du roi avec une émotion involontaire; les lèvres de
+Gustave étaient agitées par un mouvement fébrile, sa main tremblait dans
+la main de son lecteur, et des éclairs sombres jaillissaient de sa
+prunelle.
+
+--C'est lui! c'est lui! s'écria-t-il tout à coup en ayant l'air de
+suivre alors dans l'espace, quelque fantôme invisible.
+
+--Qui? lui! demanda Monvel effrayé et ne trouvant autour de lui que le
+vide.
+
+--Lui, Monvel, répéta Gustave; lui que j'ai vu déjà une fois pendant la
+diète de 1778[24] au pied de mon lit. Vous ne le voyez pas? Tenez! il a
+un pistolet, et il tient un masque!
+
+Et le doigt de Gustave, étendu vers la tapisserie du cabinet, suivait
+l'étrange vision.
+
+--Cet homme continua-t-il, en retombant accablé sur un siége que Monvel
+lui présenta, cet homme m'a parlé deux fois à travers ce masque de
+velours... Est-ce Éric Wasa[25], massacré par Christian? est-ce
+l'assassin inconnu de Charles XII? Dieu seul le sait; mais il m'a, cette
+nuit encore, répété les mêmes paroles:
+
+«Roi Gustave, songe à ton salut éternel; nous sommes trois!»
+
+Et là dessus, il s'est abîmé dans la muraille, au son d'une bruyante
+musique!...
+
+ * * * * *
+
+On lit, dans Charles Nodier[26], au sujet de Pichegru:
+
+«La destinée que lui avait prédite Eisenberg, en allant à la mort, ne
+s'est que trop réalisée...
+
+«Je donne, pour ce qu'elle vaut, l'historiette suivante avec toutes ses
+inductions; mais je crois qu'on ne s'étonnera pas que je m'en sois
+souvenu une dizaine d'années après. Puisse-t-elle absoudre la mémoire de
+Napoléon du plus lâche et du plus odieux des assassinats!
+
+«Je portais ordinairement, comme Pichegru, une cravate noire serrée au
+cou de très près, par opposition aux merveilleux de la ville qui avaient
+adopté à l'envi, d'une manière toute courtisanesque, la cravate
+volumineuse du proconsul; et comme j'avais aussi un penchant naturel à
+la flatterie, car j'ai toujours volontiers flatté ceux que j'aime, je
+m'étais étudié à l'attacher comme lui d'un seul noeud sur la droite,
+méthode peu coquette, à la vérité, et que je conserve aujourd'hui sans
+la moindre prétention.
+
+«Une nuit, comme je dormais péniblement, et tourmenté sans doute par
+quelque fâcheux cauchemar, je sentis tout d'un coup une main se glisser
+dans ce noeud, en relâcher le lien et relever ma tête qui s'était appuyée
+sur le plancher dans l'agitation de mon sommeil. J'étais éveillé. «C'est
+vous, général? m'écriai-je; avez-vous besoin de moi?--Non, répondit
+Pichegru, c'est toi qui avais besoin de moi. Tu souffrais et tu te
+plaignais, je n'ai pas eu de peine à en connaître le motif. Quand on
+porte comme nous une cravate serrée, il faut avoir soin de lui donner du
+jeu avant de s'endormir; je t'expliquerai une autre fois comment l'oubli
+de cette précaution peut être suivi d'apoplexie et de mort subite.
+
+«Je pressai sa noble main sur mes lèvres et je me rendormis.»
+
+Ces quelques lignes donnent assez créance à cette singulière vision de
+Gustave III, dont Monvel ne crut devoir raconter les détails au foyer
+même de la Montansier qu'au moment où il apprit la mort de ce prince.
+
+ * * * * *
+
+Le vaisseau qui rapportait en 1788 Monvel en France ramenait aussi sa
+nouvelle famille, sa femme avec ses parents, et les deux enfants qu'il
+avait eus en Suède.
+
+Le fils de Monvel (Théodore) fut tué au siége de Sarragosse, et
+mademoiselle Joséphine Monvel, sa fille, devint en France l'épouse d'un
+médecin.
+
+Cette personne charmante, pour laquelle Hippolyte Mars, dès l'âge de dix
+ans, se prit d'une tendre amitié, partagea jusqu'à sa mort l'intimité de
+la célèbre actrice.
+
+Monvel avait été anobli en Suède par Gustave III.
+
+En serrant la main de son lecteur bien-aimé, le roi de Suède ne pouvait
+guère prévoir l'horrible fin qui lui était réservée à lui-même quatre
+ans après! Il venait de retourner dans sa capitale après s'être
+transporté à Gothenbourg; sa rentrée dans ses États s'était vue marquée
+par des fêtes. Stockholm entière fut illuminée, plusieurs bourgeois
+s'attelèrent d'eux-mêmes à la voiture du monarque. Les odes de ses
+poètes favoris, l'élan du peuple, et surtout la conscience de ses
+bienfaits, tout devait rassurer Gustave III, tout lui présageait une
+longue durée de règne.
+
+Mais s'il ne faut qu'une nuit pour dresser un échafaud, il n'en faut
+qu'une aussi pour élever le parquet d'une salle de bal; c'était le
+tumulte d'une fête qui devait couvrir le bruit du pistolet
+d'Ankarstroem!
+
+
+
+
+III.
+
+Coup-d'oeil sur Paris de 1788 à 1789.--Les acteurs de la rue.--Éclipse
+des salons.--Étonnements d'un banni.--Situation de la Comédie.--Monvel
+refusé.--Le neveu de maître Gervais.--Beau trait de Molé.--Valville et
+Monvel.--Versailles.--Mademoiselle Montansier.--Les Flacons
+magiques.--Un père malheureux.--Désaides.--Une collaboration.--L'ariette
+et le chasseur.--Le portefeuille.--Une indiscrétion d'ami.
+
+
+Enfin Monvel revoyait Paris!
+
+Ce Paris tant de fois regretté par lui à Stockholm, et qui certes était
+bien fait pour étonner un homme sortant du paisible et gothique
+cérémonial d'une cour dont le maître s'occupait de vers, d'opéras et de
+ballets, tout en ayant l'oeil sur les délibérations de la diète.
+
+Le Paris d'alors, le Paris fiévreux et convulsif de 88 à 89, le Paris de
+Mirabeau et de la Bastille!
+
+Dès le mois d'août 1783, M. de Brienne, quittant le ministère, était
+parti pour Rome, afin de recevoir des mains du pape le chapeau de
+cardinal, demandé à Sa Sainteté par Louis XVI. L'archevêque de Sens
+avait été remplacé par M. Necker. La première chose que remarqua Monvel
+à Paris, ce fut une gravure représentant une femme; dans le sein de
+cette femme un prêtre donnait un coup de poignard. Le sang qui en
+jaillissait lui formait un chapeau de cardinal. Monvel demanda le nom de
+cette victime, on lui répondit que c'était la France; et il put
+entendre, en même temps, les cris de l'émeute, promenant ses fureurs à
+la place Dauphine; des gens du peuple y brûlaient un mannequin décoré de
+la mitre et des insignes de l'épiscopat.
+
+M. de Lamoignon, qui avait quitté le ministère de la justice, n'était
+pas mieux traité; il se retira dans sa terre, où il mourut subitement.
+On répandit le bruit qu'il s'y était brûlé la cervelle pour ses dettes,
+et que le pape, aussi touché de son accident que de celui de M. de
+Brienne, ferait présent au premier d'un chapeau vert, et au second d'un
+parachute écarlate.
+
+Si la révolution prenait déjà partout droit de cité; si la menace et le
+pamphlet levaient le front, que dut penser Monvel du théâtre même,
+devant ce Paris en tumulte? Frappé au coeur dans ce qu'il avait de plus
+distinctif, sa frivolité, l'esprit français, travaillé par d'ardents
+rénovateurs, avait vu couper ses ailes; on le tenait en laisse avec les
+grands mots de _nationalité_ et de _réforme_. Sa prédilection pour tout
+ce qui touchait les idées nouvelles éclatait en révoltes de mille
+espèces. Le théâtre ne pouvait ignorer qu'il avait tous les moyens
+d'expression; Beaumarchais, le premier, lui avait montré à s'en servir;
+il méditait lentement une voie d'agression inévitable. Un drame inouï,
+terrible, s'élaborait; le temps approchait où Chénier, en faisant
+imprimer sa tragédie de _Charles IX_[27], y joindrait un _Essai sur la
+liberté du théâtre_. Les débuts de Robespierre comme avocat avaient eu
+lieu en 1784[28]; Robespierre plaidait à Arras pour un procès de
+paratonnerre, bizarre procès, dirent plus tard ses amis, pour un homme
+qui allait bientôt lui-même manier la foudre! Beaumarchais habitait son
+hôtel, et cet hôtel était vis-à-vis de cette même Bastille qui devait
+crouler plus tard devant lui!
+
+Les véritables acteurs étaient dans la rue, vaste arène ouverte à des
+agioteurs plus dangereux que ceux de Law, agioteurs d'idées, de phrases,
+d'utopismes, nouveaux équilibristes, qui se vantaient de faire tourner
+l'axe du monde, de combler la dette nationale et de chasser la famine,
+montrant d'un côté une main vide au peuple, pendant que de l'autre ils
+jetaient du pain dans les filets de Saint-Cloud, afin de faire croire à
+la misère et de tirer parti d'une insurrection. Où courir, où ne pas
+courir au milieu de cette effervescence populaire? à quel médecin se
+confier, sur quels hommes fonder un plan de rénovation et de salut?
+
+--Mais, se serait alors demandé un étranger épris de l'art et des
+lettres,--qu'est donc devenue cette société française, qui se réunissait
+à jour fixe dans les salons ingénieusement splendides de madame du
+Deffant et de mademoiselle de l'Espinasse, sous les règnes de Louis XV
+et de Louis XVI? Ces sortes d'assemblées avaient duré près de cinquante
+ans[29], et l'Angleterre avait possédé moins de temps lady Montague et
+mistress Vesey. En transportant son salon à Ferney, Voltaire fut un
+égoïste; Diderot n'aima que sa chambre, Jean-Jacques des forêts aux
+ombres profondes; et tous ces hommes, en se choisissant la solitude pour
+maîtresse, ne déclaraient-ils pas aux salons la plus opiniâtre des
+guerres? Les salons une fois fermés, l'esprit dut errer comme un
+proscrit de porte en porte, mendiant à Versailles, hardi ou ténébreux
+dans Paris, jusqu'au jour où il descendit dans la rue avec son manteau
+troué, son impatience et ses rancunes. Dès lors plus d'entraves, plus de
+ménagements, de contrainte; la cour, le parlement, le clergé, tout ce
+que le neveu de Rameau frondait à voix basse, _piano_, sur son archet,
+sera bravé, chanté et tympanisé à grand orchestre. Ce sera l'histoire
+des sauvages de l'Orénoque que l'histoire de cette liberté gloutonne et
+hâtive; le rhum enivre d'abord ces palais inaccoutumés à la boisson,
+puis il rend bientôt les buveurs frénétiques et furieux! Et c'est ainsi
+que l'ex-lecteur de Sa Majesté le roi de Suède retrouva la capitale de
+la France, à la veille d'une catastrophe. Différents clubs s'étaient
+organisés, on parlait déjà d'y jouer des tragédies patriotiques; les
+tailleurs, les perruquiers, les garçons marchands voulaient être des
+héros. On était bien revenu des chevaliers, des marquis, des
+petits-maîtres! En vérité, Monvel n'en put croire d'abord ses yeux. Il
+courut au Théâtre-Français, ne fût-ce que pour voir s'il était encore à
+sa même place; le Théâtre-Français siégeait encore au faubourg
+Saint-Germain, mais tout annonçait chez lui une désorganisation
+prochaine. Il avait des orateurs, des démagogues et des opposants: on y
+parlait abus, constitution, principes. Le foyer était devenu un vaste
+champ clos, seulement l'esprit public y avait remplacé l'esprit. Plus
+d'un conspirait à la sourdine, comme Dugazon, et cherchait à prendre un
+rôle dans les prochaines saturnales. L'enthousiasme pour tout ce qui
+était nouveau tournait les têtes. Fabre d'Églantine eût pu détrôner
+Molière en certains moments; on voyait déjà poindre l'aurore littéraire
+de madame Olympe de Gouges; quelle royauté nouvelle pour l'art!!! Talma
+prenait le forum trop à coeur pour que, jeune encore, il ne s'éprît point
+de cette tragédie menaçante, la tragédie populaire. Cependant il se
+trouvait encore des jours dans ces tristes temps où l'on plaisantait
+comme aux beaux jours de M. de Bièvre.
+
+«Quand le mot d'aristocrate, dit Fleury[30], vint à être créé, nous
+nommâmes bien vite Dugazon _Aristocrâne_; Molé, qui ne savait trop s'il
+serait blanc ou noir, _Aristopie_, et notre brave Larochelle, qui ne
+parlait jamais politique sans changer deux fois de mouchoir de poche,
+_Aristocrache_.»
+
+Cette logomachie nouvelle, cette syntaxe révolutionnaire effrayait
+pourtant les anciens de la Comédie. Quand Monvel, avec ses fourrures de
+Suède, son titre de lecteur, et son air dalécarlien, se représenta
+devant eux, ils crûrent voir Gustave Wasa, et lui tendirent la main de
+bon coeur; celui-là du moins parlait leur langue! Mais les fanatiques,
+les _nouveaux_, de quel air le revirent-ils? Monvel anobli, Monvel ami
+d'une tête couronnée! Ces langues ardentes travaillèrent le comité, qui
+de son côté invoqua la sévérité de ses règlements. Le Théâtre-Français
+devait y tenir, car il tenait aussi à conserver ses priviléges; un
+artiste comme Monvel se vit donc forcé de ne point rentrer dans le sein
+de cette ingrate patrie, de son théâtre français! Vainement Dazincourt,
+Raucourt et Contat prirent sa défense, ce furent, hélas! les seules voix
+qui l'appuyèrent. Le Théâtre-Français, autour duquel, en vertu d'une loi
+promulguée plus tard[31], allaient se grouper en foule les théâtres
+secondaires, ne ressemblait pas mal à la république de Venise faisant
+eau de toutes parts. Le temps approchait où, lassés de la tyrannie, les
+jeunes auteurs et les mécontents formeraient pour le détruire une
+nouvelle ligue; la guerre intestine était déjà dans le camp de ces
+farouches pachas. Joignez à ceci, comme on l'a fort bien observé, que la
+Comédie en masse était jeune; qu'après Molé, Dazincourt et Dugazon,
+Fleury se trouvait son doyen et n'avait pas quarante ans; que sur
+trente-six comédiens dont se composait la troupe, on comptait neuf
+femmes jeunes, jolies, rieuses, et qui, à la rigueur, auraient pu faire
+encore quelques années de couvent[32], et dites si dans cette maison de
+Molière, exposée de toutes parts aux attaques, à la ruine, il y avait un
+ensemble assez solennel et assez dominant pour la défendre?
+
+«Vers le milieu de l'année 1789, une reprise d'une comédie de Destouches
+(l'_Ambitieux_ ou l'_Indiscret_) obtint un succès de première
+représentation, tout cela parce qu'il se trouvait dans cette comédie un
+ministre honnête homme; on y découvrit une sorte d'application au retour
+de M. Necker[33].»
+
+Ce ne fut qu'au _Charles IX_ de Chénier que la révolution se dessina, et
+il y avait deux ans que Monvel était en France! Ce retour, ne l'oublions
+pas, eut lieu en 1788. Les articles biographiques qui font partir
+brusquement Monvel de France, en ajoutant que son départ fut ordonné par
+la haute police, n'ont pas plus de fidélité que ceux qui assignent à
+1786 son retour à Paris. Nous nous bornerons à citer à ce sujet la date
+précise de 1788, date donnée par madame Fusil, qui a connu
+particulièrement mademoiselle Mars et son père[34].
+
+Voilà donc Monvel banni de ce même théâtre où il avait joué _Séide_ et
+_Xipharès_ avec autant de chaleur et peut-être plus d'art que son chef
+d'emploi; voilà l'homme qui s'était cru en droit, à la mort de Lekain,
+de réclamer les premiers rôles, froissé tout à coup dans son
+amour-propre légitime, exilé, rayé de la Comédie-Française! Que faire,
+que devenir, quelle chance tenter après un coup si terrible, et que son
+orgueil dut en souffrir! Monvel quittait un pays où les enchantements se
+succédaient, où la politesse souveraine du maître lui avait rappelé bien
+souvent celle de la cour de France, à Versailles, à Trianon! Sa première
+visite avait été pour ses anciens frères; combien il se repentit de les
+avoir cru accessibles et oublieux!--«Décidément, écrivait-il à l'un de
+ses amis de Suède[35], j'avais tort de penser que les comédiens
+manquassent de mémoire; ceux-là ne m'ont pas pardonné!»
+
+Le ressentiment de Monvel contre la Comédie était en partie injuste. Les
+règlements de la société étaient précis; un seul homme, vis-à-vis d'eux,
+menaça de donner sa démission si Monvel ne rentrait pas, et cet homme ce
+fut Molé.
+
+Nous tenons de feu M. le comte Beugnot lui-même[36] l'anecdote suivante,
+qui prouve à quel point ces deux rivaux s'aimèrent et s'estimèrent
+toujours.
+
+Molé, l'ancien ennemi de Monvel, et qui jouait le rôle principal dans
+l'_Amant bourru_, s'était déjà réconcilié une fois, à la première
+représentation de cette pièce. Au retour de Monvel, quand celui-ci
+revint de Suède, il ne montra pas moins d'élan et de générosité.
+
+Un matin, après déjeuner, Molé rangeait des livres dans son cabinet,
+quand on lui annonce tout d'un coup un brave fermier de la Beauce, qui
+venait lui apporter son terme de la Saint-Jean.
+
+--Faites entrer, dit Molé à son domestique.
+
+Molé était au haut d'une petite échelle d'acajou, époussetant lui-même
+je ne sais quel bouquin; il ne se dérangea pas.
+
+--C'est vous, maître Jean, dit-il à un paysan en grosse veste et son
+chapeau sur les yeux, qui déposa sur son bureau une sacoche assez
+lourde.
+
+--C'est moi, m'sieu Molet, Jean, son n'veu. V'là vos farmages, not'
+maître! n'faut pas qu' ça vous chêne, mais j' v'nons de ben loin, ben
+loin!
+
+Molé s'apprêtait à descendre de son échelle.
+
+--Queuque vous faites donc? restez-là, morgué! continua le villageois;
+ast-ce qu'on s' dérange pour son farmier? J' vous apportons là d' bons
+noyaux d'écus, fatigué! et, tenais, itou une lette à vot' adresse!
+
+--C'est bon, pose-la sur mon bureau et verse-toi une rasade de ce bon
+vin.
+
+La nappe était encore mise, Molé venait de déjeuner avec un ami; le
+fermier secoua la bouteille, il remplit le verre de Molé, ensuite le
+sien.
+
+--Parguenne, m'sieu Molet, j'aspérons bian que nous n'boirons pas seuls.
+Vlà un vin de mine agriable, allais; croyais-vous que j' n'osons l'boire
+sans vous? Rian n'est pus vrai.
+
+--Bois, bois toujours, dit Molé, qui ne s'embarrassait guère de faire
+attendre maître Jean et continuait à ranger ses livres en tournant le
+dos au rustre.
+
+--M'sieu Molet, laissez-moi c'te joie, pardi! Allais, allais, on sait
+bian que vous n'êtes pas fiar! Si vous veniais cheux nous, j'vous
+coucherions dans eun lit qui est dans not' gregnier, un biau lit; quand
+ce serait pour le roi, laissais faire, il y taperait de l'oeil!
+
+--Laisse-moi donc un peu, je suis à toi dans l'instant!
+
+--Vous avais raison. Qu' c'est biau ça les livres! Je leur préfaire
+cependant eune bonne omelette mis sur d'la cendre chaude... J'en ons
+fait eune l'aut' jour à m'sieu Monvel, et y s'en relichait les doigts.
+
+--Monvel, dis-tu? tu connais Monvel?
+
+--Hé donc, pourquoi point? I gnia pus d'un mois il est v'nu manger à la
+ferme, j'l'ons débarrassé de ses guêtres, c'est un bian brave homme! À
+c't heure-ci, c'est drôle! il est tout triste... On dit qu'ils ne le
+pernent plus chez eux, à la Comaidie... Comme si un sac de farine de
+plus avec queuques autres dans not' cour, ça frait grand mal! Vous
+m'excuserais, m'sieu, mais j'aimais ben cet homme-là!
+
+Molé avait quitté ses livres, il était redescendu vite et vite de son
+échelle... Tout d'un coup il tombe dans les bras du fermier, il lui
+arrache son grand feutre et le serre longtemps contre sa poitrine.
+
+--Monvel, cher Monvel!
+
+C'était la première fois qu'ils se revoyaient après une absence aussi
+prolongée.
+
+Monvel était, après Sedaine, l'homme qui savait le mieux prêter au
+patois de nos paysans des grâces piquantes; il les imitait à s'y
+méprendre; nul ne réussissait plus que lui à organiser ces parties
+curieuses de Chantilly, où il jouait les villageois avec Laujon. Le
+prince de Condé excellait, comme Monvel, à ces _paysaneries_[37].
+
+L'entrevue fut longue; on parla d'abord de la Suède, puis du théâtre.
+Monvel ne s'était pas encore présenté au comité, il n'avait fait que lui
+écrire.
+
+La réponse avait été longtemps méditée; mais alors Molé se trouvait
+souffrant, il n'avait pu prendre part à ces délibérations.
+
+Tout d'un coup Monvel le voit prendre sa canne et son chapeau; il
+s'élance de l'appartement, le laissant seul dans son accoutrement
+villageois.
+
+L'appartement de Molé était celui d'un véritable petit-maître; la cour
+et la ville l'avaient enrichi complaisamment et tour à tour. Un portrait
+délicieusement coquet l'y représentait dans le personnage d'un jeune
+officier, rôle qu'il avait rempli dans _Heureusement_, comédie de Rochon
+de Chabannes. Dans un autre cadre suspendu près de son lit, il n'avait
+pas rougi de se faire peindre lui-même, la figure pâle, le teint altéré,
+dictant lui-même, pour Paris entier, un bulletin de sa nuit au docteur
+ordinaire. Les vins les plus exquis, les fleurs les plus rares, les
+analeptiques les plus recherchés lui avaient été envoyés pendant sa
+convalescence, où la cour et le roi lui-même lui prodiguaient de riches
+présents[38].
+
+Bien qu'il eût passé alors la cinquantaine, c'était toujours l'élégant
+marquis du _Cercle_, l'homme au jeu brillant que le fils de famille
+prodigue et cité tenait à prendre pour modèle. Cependant son répertoire
+s'était agrandi, à la mort de Lekain et de Bellecour: jusque-là il
+n'avait encore joué dans les pièces anciennes des deux genres que des
+rôles de second ordre; la tragédie lui paraissant une fatigue, il avait
+pris les premiers rôles de la comédie. Arrivé à l'époque de la
+Révolution, il en embrassait déjà les principes; sans être aussi exagéré
+alors que Dugazon, il sacrifiait déjà aux idées du jour. La surprise de
+Monvel fut assez grande en entendant le marquis de Moncade lui parler de
+M. Necker et de Cazalès. Mais aussi sa gratitude fut vivement excitée,
+au récit que Molé lui fit à son tour de la démarche tentée par lui
+auprès de ses camarades. Madame Vestris seule était descendue dans la
+lice armée en guerre, c'est-à-dire armée du code théâtral, et malgré
+Molé, malgré l'offre formelle et généreuse de sa démission, le comité
+avait passé outre!
+
+Le _fermier_ Jean se consola de cette ingratitude ou de cette rigueur
+avec le vin de Molé son maître; on devisa ce soir-là comme on put. Molé
+se montra charmant et plein de sollicitude pour son ami.
+
+--Nous trouverons bien moyen de te faire réparer le temps perdu, dit-il
+à Monvel; je n'ose te dire de recourir au roi ou aux princes, ils
+trouvent tous Gustave par trop philosophe; d'ailleurs le moment approche
+où ils ne sont pas trop sûrs eux-mêmes de rester dans leur emploi!
+
+Molé voulut voir ce que contenait le sac du fermier Jean: c'étaient de
+simples pierres; tous deux se prirent à s'en moquer à qui mieux mieux.
+
+--Voilà de quoi bâtir un théâtre nouveau, dit Molé, tu pourras te venger
+un jour de la Comédie-Française!
+
+Molé croyait plaisanter, et cependant le temps n'était pas si loin où la
+salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orléans fit bâtir, serait
+donné à MM. Gaillard et Dorfeuil; Monvel, recherché bien vite par eux,
+devait en faire partie.
+
+Mais n'anticipons pas sur les événements, et suivons chaque détail de
+cette lutte si intéressante d'un homme qui, en rentrant en France, n'y
+devait rencontrer que les rebuts et l'infortune.
+
+Monvel ramenait avec lui une charmante femme; mais cette femme, comment
+l'établir sur le pied qu'il espérait? La pension que recevait Monvel de
+Gustave III ne dépassait pas le chiffre alloué à Cléricourt: elle avait
+dû passer par la filière du trésor suédois; elle était trop mince pour
+le comédien chargé d'une nouvelle famille. Molé partagea généreusement
+quelques mois avec son ami, son ancien double; puis, le temps vint où
+Molé lui-même, malgré ses deux pensions, l'une de la cour, l'autre de la
+comédie, se trouva gêné; ce fut l'instant que Monvel choisit pour lui
+faire savoir qu'il était au-dessus de ses affaires: c'était pourtant une
+pure délicatesse, il cherchait alors de tous côtés un engagement.
+
+Sur ces entrefaites, il rencontra un jour Valville à Versailles, cette
+ville où mademoiselle Mars devait plus tard se retirer elle-même quelque
+temps[39], Versailles, le premier théâtre où elle joua ses petits rôles
+d'enfant, et où mademoiselle Montansier dirigeait elle-même alors un
+établissement scénique[40]. La rencontre de Valville et de Monvel fut
+curieuse. Monvel était seul; il tournait le coin de la chapelle, et se
+disposait à entrer dans les jardins, quand il se vit face à face de son
+ami. Il y eut d'abord entre eux un échange de politesses et d'attentions
+embarrassées. Valville n'ignorait pas plus que madame Mars le mariage de
+Monvel. Dès ce moment aussi elle avait résolu de ne plus le voir.
+Seulement, avait-elle dit à Valville, je ne serai point assez cruelle et
+assez injuste pour le priver d'Hippolyte, je lui enverrai sa fille de
+temps en temps.
+
+La pauvre femme avait ajouté:
+
+--J'ai trop éprouvé par moi-même, mon cher Valville, combien il est
+affreux de ne pouvoir embrasser sa fille!
+
+Ainsi, avait-elle dit, en apprenant cette nouvelle qui la concernait;
+mais bientôt le chagrin et le dépit s'en mêlèrent: elle ne s'était pas
+hâtée d'envoyer l'enfant à Monvel.
+
+Ce jour-là même, Monvel ne se doutait guère qu'elle était accourue de
+son côté à Versailles avec Valville, pour voir la petite Hippolyte jouer
+en cette royale cité déjà si morne, si triste, un de ces bouts de rôles
+d'enfant par lesquels mademoiselle Mars débuta, même avant de préluder à
+ceux de _Louison_ et de _Clistorel_.
+
+Valville accompagnait madame Mars dans cette excursion; il l'avait
+laissée à la _Cloche d'Or_, hôtel alors situé tout proche des Écuries.
+
+Monvel eut à subir les reproches multipliés de son ami; il l'attendait
+de pied ferme, il aimait, il idolâtrait celle qui était devenue sa
+femme: cela lui donna du courage. Valville lui parut un Cléante fort
+judicieux. Ce fut tout.
+
+Toutefois il n'osait demander des nouvelles d'Hippolyte. Il avait su,
+dès le premier jour de son arrivée, par Nivelon, que la petite allait
+bien. Nivelon ignorait seulement que ce jour-là même elle dût jouer à
+Versailles. Mademoiselle Montansier la protége, avait dit Nivelon à
+Monvel. Mais ce nom, qui devait devenir européen,--la
+Montansier!--n'était pas encore connu du père de mademoiselle Mars.
+
+Valville poursuivit sa thèse tout en se promenant avec Monvel dans ces
+jardins, où soufflait alors une bise d'automne qui pouvait fort bien
+rappeler à l'ex-lecteur de Gustave III le climat de la Suède. Il
+représenta à Monvel l'énormité de tous ses péchés.
+
+--À quarante-trois ans, lui dit-il, on ne doit plus être un enfant; rien
+ne t'excuse donc, et la mère d'Hippolyte a raison d'élever entre elle et
+toi des barrières insurmontables. Ce sera moi, moi seul, qui m'occuperai
+de l'éducation de ta petite!
+
+Monvel regarda Valville d'un air courroucé; son seul désir était de
+remplir cet emploi près de sa fille; il regardait l'usurpation de ses
+droits comme un véritable outrage.
+
+--Valville, dit-il froidement, non, cela n'aura pas lieu!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que cette enfant est mon aînée, c'est ma perle, c'est mon
+trésor!
+
+--Et ceux que tu nous ramènes?
+
+--Ceux que je ramène, reprit Monvel avec feu, ne sont pas nés sur le sol
+français; mais Hippolyte Mars! y songes-tu, Valville, songes-tu à ce que
+la sorcière m'a jadis prédit?
+
+--Hippolyte verra que sa mère te hait...
+
+--Elle saura qu'elle m'a aimé... Tiens, Valville, je te chéris, je
+t'estime; mais si je savais que tu accapares ma fille, je te plongerais
+cette épée nue dans le coeur!
+
+Valville, qui plus tard racontait lui-même cette scène devant le témoin
+encore vivant qui nous l'a redite, ajoutait que Monvel lui avait paru
+alors effrayant. Sa physionomie, naturellement noble, avait revêtu alors
+une expression étrange de colère et de dédain; c'était un défi qu'il
+jetait à son ami. Doué d'une sensibilité inouïe, nerveux et
+impressionnable à l'excès, il lui semblait que livrer sa fille aux
+leçons d'un autre maître, c'était perdre son avenir. Cet habile
+comédien, le plus intelligent peut-être de tous ceux qui se soient
+montrés au théâtre, avait lutté de si bonne heure avec la faiblesse de
+sa complexion, qu'il tremblait alors pour cette organisation frêle et
+délicate de mademoiselle Mars; il se la représentait s'abandonnant déjà
+à des développements hâtifs et périlleux. Nul doute que Valville, malgré
+son amour pour cette plante jeune et faible, ne la compromît vite aux
+rayons de la rampe; nul doute qu'il ne voulût en faire un _petit
+prodige_, que le travail devait ruiner.
+
+Après une discussion des plus vives, où Valville, toujours bon, toujours
+dévoué, eut à subir plus d'un sarcasme acéré sur son propre talent, qui
+était loin de valoir celui de Monvel, il proposa à celui-ci de se rendre
+chez mademoiselle Montansier.
+
+--Et qu'irai-je faire chez cette saltimbanque! répliqua Monvel, du ton
+de Charles Morinzer dans l'_Amant bourru_.
+
+--Écoute donc, dit Valville, cette femme est une puissance. Elle est
+active, influente; les protecteurs de toute sorte pleuvent sur elle.
+Elle a beaucoup de dettes et de procès, cela est vrai; mais elle aime
+les uns et les autres; le croirais-tu, elle lit elle-même en entier les
+nombreux exploits qu'on lui adresse, et y fait même de sa main des notes
+marginales!
+
+--Peste! voilà une maîtresse femme!
+
+--Je la connais un peu, ajouta Valville d'un ton hypocrite qui échappa à
+Monvel; elle a ici la direction du théâtre, elle peut nous être utile.
+
+L'orgueil de Monvel se récria à l'idée d'une pareille présentation.
+
+--Hier encore, s'écria-t-il avec fierté, je comptais parmi les comédiens
+du roi, et tu veux que je fasse ma cour à une sauteuse!
+
+--Crois-moi, laisse là les grands sentiments et viens lui demander à
+déjeuner.
+
+--Y penses-tu?
+
+--J'y pense, parce qu'il est midi, et que c'est l'heure où elle a
+coutume de déjeuner.
+
+--De recevoir? répéta Monvel aigrement, ne dirait-on pas que c'est la
+femme d'un ministre?
+
+Moitié maugréant, moitié riant, il se laissa traîner chez mademoiselle
+Montansier.
+
+Valville fit à cette dernière, en entrant dans le salon, un signe
+d'intelligence.
+
+--C'est M. Monvel, lui glissa-t-il à l'oreille, c'est le père
+d'Hippolyte Mars!
+
+Puis se reprenant et la regardant de temps à autre pendant sa tirade,
+ainsi que Monvel:
+
+--Je vous présente, dit-il, un de mes amis, un amateur de province.
+Monsieur habite Carcassonne.
+
+--Es-tu fou? reprit Monvel à voix basse, en le tirant par la basque de
+son habit.
+
+Valville continua:
+
+--Monsieur s'est mêlé parfois de jouer la comédie... seulement pour son
+plaisir. On donne ce soir un divertissement qui lui plaira.
+
+L'affiche portait: la _Princesse d'Élide_, avec un divertissement dont
+le titre était: les _Flacons magiques_.
+
+--Monsieur, poursuivit imperturbablement Valville, s'est de
+plus,--toujours pour son plaisir,--occupé d'écrire; on a joué de fort
+belles choses de lui à Carcassonne!
+
+Cette fois Monvel comprit que Valville le prenait pour jouer le rôle de
+compère. Il s'y résigna; la conversation tomba sur les acteurs de la
+troupe.
+
+--Nous avons ici une petite fille de neuf à dix ans qui joue comme une
+fée, dit malignement mademoiselle Montansier.
+
+Le déjeuner se trouvait servi, elle invita Valville et Monvel à le
+partager.
+
+Mademoiselle Montansier, qui devait épouser plus tard, à
+soixante-dix-huit ans, le danseur Forioso[41], n'était pas un idéal de
+beauté, loin de là! on eût pu même appliquer à son visage les vers de
+Voltaire à sa nièce, madame Denys:
+
+ Si vous pouviez, pour argent ou pour or
+ À vos boutons trouver quelque remède,
+ Ma nièce, vous seriez moins laide,
+ Mais vous seriez bien laide encor?
+
+Petite, ramassée, criarde, elle avait l'air de se mouvoir par ressorts,
+comme un de ces _puppi_ qu'elle remplaça plus tard par des marionnettes
+en chair et en os, quand elle fit bâtir sa salle par l'architecte Louis,
+sur l'emplacement des Beaujolais. Elle avait épousé un comédien nommé
+Bourdon de Neuville, mais on continua de l'appeler de son premier nom.
+C'était une mégère, une _virago_ dans toute la force du terme; ses
+créanciers le savaient par leur propre expérience. Elle avait à
+Versailles un appartement avec un balcon donnant sur une cour intérieure
+avec de hautes murailles; voilà qu'un beau matin, ils viennent tous en
+députation carillonner à sa porte. Elle prenait son café.
+
+--Cours ouvrir, dit-elle à sa femme de chambre, dépêche.
+
+Pendant ce temps, elle tourne les clefs dans leurs serrures, puis, sans
+changer même de pet-en-l'air, son petit pain mollet d'une main, sa tasse
+de café de l'autre, elle se présente sur son balcon comme la reine à son
+peuple.
+
+L'essaim de créanciers la regarde, toutes les issues sont fermées, la
+servante elle-même est dehors, et le balcon est très haut. On chuchote
+d'abord, puis on s'impatiente, l'émeute grossit, mais elle n'y fait
+guère attention et avale son café d'un air de princesse.
+
+Tout d'un coup, voyant l'orage continuer, elle se lève, s'appuie à la
+rampe de fer de ce balcon, et entonne le grand air d'_Armide_ (celui de
+mademoiselle Saint-Huberti, qu'on lui faisait toujours répéter à
+l'Opéra);
+
+ Ah! que je fus bien inspirée
+ Quand je vous reçus dans ma cour!
+
+L'air fini, elle se retire majestueusement et ferme elle-même sa
+fenêtre.
+
+Une autre fois, des huissiers se présentent chez elle:
+
+--Mademoiselle Montansier!
+
+--C'est ici, répond une voix,--tournez la clé!
+
+L'un d'eux y met la main, puis la retire en criant comme un beau diable.
+Un second s'avance, il essaie, et il se retire en jurant. La clé de la
+débitrice venait d'être rougie au feu.
+
+Mademoiselle Montansier, tout en déjeunant avec l'appétit d'un Alcide,
+parla à Monvel de ses beaux projets; elle allait acheter l'emplacement
+des Beaujolais au Palais-Royal, l'architecte donnerait à sa salle les
+dimensions voulues pour y jouer la tragédie et l'opéra.
+
+Monvel approuva fort ses projets, tout en ne pouvant se dissimuler que,
+si la spéculation réussissait, les petits théâtres allaient bientôt
+pulluler autour d'elle. C'était le coup le plus sûr et le plus direct
+que l'on pût porter à la Comédie-Française que celui de cette
+multiplicité. Mademoiselle Montansier parut, du reste, à Monvel une
+excellente femme, fort empressée à rendre service, agile, malicieuse
+dans ses propos, mais toujours avec bonté. Le soir, il se rendit avec
+Valville et elle dans sa loge, au théâtre; on y jouait la _Princesse
+d'Élide_, pièce pendant laquelle Monvel ne cessa de donner des signes
+d'impatience. Les acteurs, en effet, étaient loin d'en tenir les rôles
+avec intelligence et distinction. Cette pièce finie, l'entr'acte
+commence; Valville laisse son ami dans la loge, sous un prétexte;
+mademoiselle Montansier s'esquive; voilà Monvel tout seul. La toile se
+lève; le théâtre représente, pour le divertissement, un palais de fée.
+Deux petites filles sont en scène; la fée, pour les empêcher de devenir
+orgueilleuses, leur a fait croire que, par un procédé de sa science,
+elle les a rendues laides. La cadette surtout,--la plus jolie,--est
+inconsolable. Leur mère arrive, leur mère qui les a placés chez madame
+la fée, et à qui celle-ci confie sa ruse d'institutrice. Les pauvres
+petites n'osent s'approcher de leur mère; elles craignent que leurs
+figures ne fassent horreur. La mère, au premier abord, feint de ne pas
+les reconnaître; elles s'avancent en pleurant.
+
+--Cruelle fée! s'écrient-elles en tombant toutes deux dans ses bras.
+
+La mère, qui feignait d'abord de ne pas les reconnaître, est
+attendrie... Elle supplie la fée de les tirer d'erreur; celle-ci promet
+de leur offrir le moyen le plus sûr et le plus prompt de corriger leurs
+défauts. Elle a, dit-elle, composé pour chacune d'elles deux fioles qui
+contiennent une essence divine: l'une leur ôtera leur laideur et les
+rendra telles qu'elles étaient auparavant; l'autre leur donnera toutes
+les qualités du coeur et de l'esprit qui leur manquent. Mais il faut
+choisir; la fée ne peut accorder aux deux enfants ces deux dons réunis:
+son pouvoir ne va pas, dit-elle, jusque là. Elle tire les deux flacons
+d'une boîte. Le rose doit faire disparaître la laideur; le blanc doit
+rendre les jeunes filles parfaites. Enchantée de son épreuve, la fée
+entraîne la mère, et les deux soeurs restent seules, ayant chacune deux
+flacons en main.
+
+Après un moment de silence, elles se demandent toutes deux ce qu'elles
+vont faire. Elles se sont assises et ont posé leurs flacons sur une
+petite table qu'elles approchent d'elles. Un miroir s'y trouve placé; un
+miroir! n'est-ce point une tentation de la fée que ce hasard? Toutes
+deux se refusent d'abord à le consulter; mais le miroir est si joli! La
+plus jeune s'y regarde; elle n'a jamais trouvé sa figure si repoussante,
+sa laideur si affreuse!
+
+--Certainement, dit-elle à sa soeur, la vôtre est moins désagréable.
+
+--Ah! ma soeur, vous allez préférer le flacon couleur de rose!
+
+Un débat s'établit alors entre elles sur leur laideur réciproque.
+
+--Vous êtes beaucoup moins bossue que moi.
+
+--Je n'en crois rien.
+
+--Je suis sans comparaison plus rousse que vous.
+
+--Je ne vois pas cela.
+
+--Mais, regardez; voyez nos deux figures dans ce miroir, vous en
+conviendrez.
+
+L'aînée se penche, se regarde; elle s'écrie:
+
+--Ah! je suis mille fois plus affreuse que vous!
+
+--Quel parti prendre? répond l'autre.
+
+--Je ne sais, ma foi... Mais, sous des dehors si laids, prendrait-on la
+peine d'aller chercher de l'esprit... un bon caractère?
+
+--Vous dites vrai: on nous laisserait là avec notre perfection
+intérieure: et nous ne pourrions un jour trouver de mari!
+
+C'est à qui convoitera le flacon couleur de rose. L'une débouche le sien
+et devient rêveuse; la main lui tremble.
+
+--Ah! ma soeur, qu'allons-nous faire?
+
+--Vous ne savez pas vous décider; allons, je vais vous donner l'exemple!
+
+--Non, reprend l'aînée en lui arrachant le flacon; vous devez le
+recevoir de moi: je suis la plus âgée.
+
+--Et moi, la plus raisonnable!
+
+--Écoutez-moi, de grâce! Si nous préférons ce flacon, nous affligerons
+maman, qui nous aime.
+
+--Si je pouvais le penser, je le casserais plutôt!
+
+--Ma soeur, soyez-en sûre, j'ai vu son inquiétude quand elle nous a
+quittées; elle tremblait que nous ne fissions un choix imprudent.
+
+--En effet, je me rappelle son dernier regard: il était bien triste et
+bien tendre.
+
+--Ce regard nous apprenait notre devoir; il faut le suivre.
+
+--Notre laideur nous est moins cruelle que maman ne nous est chère.
+
+--Elle et madame la fée ne désirent que notre bonheur.
+
+--Sacrifions-nous pour elle!
+
+Elle prend les flacons.
+
+--Je n'hésiterai pas pour celui-ci, dit l'aînée en prenant le flacon
+blanc.
+
+Elles boivent toutes deux.--Après avoir bu:
+
+--Me voilà donc accomplie!
+
+--Que vois-je?
+
+--Ah! ma soeur, vous avez repris votre première figure!
+
+--Et vous aussi!... Eh! mon Dieu, nous serions-nous trompées de flacons?
+
+La fée survient, les rassure et les force à s'embrasser devant leur
+mère. L'aînée ne peut comprendre par quel prodige le flacon blanc leur a
+rendu la beauté. La fée leur fait une morale et leur explique que ce
+n'était qu'une épreuve.
+
+Tel était le canevas emprunté à madame de Genlis, auquel on avait cousu,
+tant bien que mal, un divertissement. Certes, la morale et le ballet se
+donnaient la main ce soir-là; on eût pu faire jouer cette fable par des
+pensionnaires qui sortent du couvent.
+
+La surprise de Monvel ne saurait se peindre; l'aînée de ces deux soeurs
+était mademoiselle Salveta, et l'autre Hippolyte Mars!
+
+Valville avait eu soin de bien fermer la porte de la loge, sans cela
+Monvel fût sorti à travers les corridors...
+
+Il revoyait sa fille, son enfant, sa _meilleure création_, comme il le
+disait plus tard!
+
+Peu s'en fallut qu'il ne s'élançât d'un bond sur le théâtre.
+
+--Ne pas la voir, ne pas l'embrasser! cette pensée le rendait fou.
+
+Et cependant rien ne s'opposait à cet élan de tendresse; il était venu à
+Versailles en garçon, nul oeil défiant ne l'épiait; il ne devait être de
+retour à Paris que le lendemain, car il avait prétexté des affaires dans
+cette résidence ancienne de la cour. Le rideau tombé, les spectateurs
+s'écoulaient en silence; tout d'un coup la porte de la loge s'ouvre:
+c'est Valville, Valville tenant en main Hippolyte les joues encore
+barbouillées de rouge. Elle avait dit comme un ange ce petit rôle
+d'enfant, rôle étouffé bien vite sous le bruit des danses qui l'avaient
+suivi.
+
+Monvel délirait de joie, de bonheur; il l'embrassait, il chiffonnait ses
+dentelles blanches. En pressant sa fille bien-aimée contre son coeur, il
+se demandait s'il n'était pas assez vengé de tant de plates calomnies
+envenimées contre son honneur et son talent, vipères implacables,
+sifflantes, comme celles d'Oreste à travers ses moindres rêves; car
+ainsi était faite la vie de cet homme, que ses succès eux-mêmes furent
+étouffés quelque temps sous la masse de plomb du sarcasme et du
+pamphlet, qu'on lui attribua complaisamment une foule d'iniquités, et
+qu'il ne se trouva plus tard qu'un seul homme, l'auteur ingénieux des
+_Mémoires de Fleury_, qui le vengea.
+
+Les plus beaux jours, les plus belles heures du comédien pouvaient-ils
+valoir ce jour et cette heure?
+
+Dans ce Versailles même, où Marie-Antoinette lui avait tant parlé devant
+ce public qui était appelé encore à l'applaudir, quand il apparaîtrait
+de nouveau à ses regards, quelle fierté, quelle ivresse pouvait être
+comparable à celle de ce père, tenant enfin Hippolyte Mars sur ses
+genoux, l'embrassant, la regardant et songeant à ce qu'elle serait un
+jour?
+
+Ce moment de joie, Monvel eût donné dix ans de sa vie pour le prolonger,
+mais Valville fut inflexible. Il fallut se séparer; il fallut se raidir
+de nouveau contre l'émotion et la douleur.
+
+Hippolyte entourait Monvel de ses petits bras; elle lui parlait avec ce
+langage enfantin, véritable musique pour l'oreille d'un père; tout d'un
+coup, elle lui voit au doigt son anneau de mariage, et avec ce ton de
+curiosité charmante qui n'appartient qu'à ces petits anges:
+
+--Papa, demanda-t-elle, quel est cet anneau? donne-le-moi!
+
+Monvel essuya une larme furtive; il serra l'enfant de nouveau contre son
+coeur, et le remettant à Valville:
+
+--Il est impossible, dit-il, d'être ce soir plus heureux et plus
+malheureux que moi!
+
+Quand Monvel sortit, les lanternes du théâtre jetaient des lueurs pâles,
+inégales, sur le pavé; il se heurta contre un homme de taille assez
+haute, qui fredonnait un air, tout en marchant, et frappait de sa badine
+chaque borne de la rue.
+
+--Désaides!
+
+--Moi-même! je venais ici te chercher! parbleu, j'ai besoin de toi!
+
+--À cette heure-ci?
+
+--À cette heure.
+
+--Tu travailles donc maintenant la nuit?
+
+--La nuit.
+
+--Merci, je vais me coucher. Je ne suis pas d'ailleurs en train de
+deviser, sache-le.
+
+--Cependant, c'est nécessaire.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'ai à te faire entendre la musique d'un acte d'_Alexis et
+Justine_, que Sauvigny t'avait retranché[42]; nous pouvons le rapetisser
+et en faire une nouvelle pièce.
+
+--Tentateur! Voilà bien les musiciens!
+
+--Tu me ramènes à Paris?
+
+--Du tout, j'ai ici un pavillon chez mon notaire.
+
+--Tu m'y loges cette nuit?
+
+--Sans doute.
+
+--Voilà qui est bien; marche devant moi.
+
+Désaides, enchanté de tenir enfin son collaborateur entre quatre murs,
+s'achemina vers la maison du notaire. Ce compositeur agréable, dont
+Monvel ignora toujours, comme Désaides lui-même, la famille et la
+patrie, était Allemand, selon les uns; selon d'autres, Lyonnais. Il
+avait la taille, la tournure et l'accoutrement du peintre Greuze; il ne
+lui cédait ni en originalité ni en affectation.
+
+Par exemple, il ne s'éprenait d'une femme que lorsqu'elle avait une
+belle oreille. Il avait donné quelque temps des leçons de harpe et ne
+manquait pas d'écarter toujours les cheveux poudrés de ses écolières,
+afin de satisfaire sa contemplation favorite. Cette prédilection
+formelle était devenue la cause de sa liaison avec la célèbre Belcourt,
+connue sous le nom de Gogo[43]. À l'effet piquant d'une physionomie
+ouverte et franche, d'une voix mordante et point élevée, quoique un peu
+brusque, madame Belcourt joignait tous les charmes d'une fraîche et
+jolie soubrette; jamais aucune actrice n'avait ri de meilleure foi et
+avec de plus belles dents. Monvel la connaissait fort bien, puisqu'il lui
+avait donné le rôle de madame de Martigues dans _l'Amant bourru_. Sa
+liaison intime avec Désaides avait seulement été la cause du
+renversement complet de fortune de ce dernier; voici comment:
+
+Ce compositeur, si l'on en jugeait par la riche pension qu'il recevait,
+appartenait à une famille opulente. Son éducation avait été confiée à un
+abbé, qui, entre autres choses, lui avait montré la musique.
+
+Désaides vint à Paris de bonne heure; mais ayant fait, malgré les
+représentations de son notaire, des démarches réitérées pour connaître
+sa famille, et cela à la sollicitation de madame de Belcourt, qui lui
+représentait combien cette ignorance pouvait lui devenir préjudiciable,
+il perdit sa pension. Force lui fut alors de tirer parti de ses talents
+pour la composition; il débuta en 1772 aux Italiens par _Julie_, dont
+les paroles étaient de Monvel. Aucun secours, aucune sympathie ne lui
+fit défaut heureusement par la suite: madame de Belcourt, aussi belle
+que bienfaisante, avait une pension de deux mille livres sur la cassette
+du roi, elle la partagea avec Désaides généreusement. De son côté, le
+notaire qui lui remettait autrefois ses fonds lui donna chez lui un
+logement à Paris et à la campagne. Cette campagne était alors dans
+Versailles même, c'est là que notre compositeur affamé de poème
+conduisit Monvel.
+
+Le dernier opéra de Désaides, _Alcindor_, avait été peu goûté; aussi le
+musicien était-il pressé de prendre sa revanche.
+
+À peine instruit du retour de Monvel à Paris, il l'avait cherché, traqué
+partout; à la fin il l'avait trouvé un beau jour sur la place du
+Palais-Royal, au bras d'une charmante personne,--c'était sa femme.
+
+Monvel avait été d'abord décontenancé; il n'avait pas fait part de son
+mariage à Désaides, avec lequel, nous l'avons vu cependant, il
+correspondait du fond de Stockholm.
+
+Aussi Désaides s'écria que, pour le punir, il lui devait un sujet...
+mais un sujet étonnant!
+
+Monvel se prit à rire; il rapportait, comme tout auteur qui venait de
+loin, force anecdotes, force documents d'histoire, seulement il n'aimait
+pas qu'on le pressât.
+
+Désaides fit donc sur lui l'effet de l'épée de Damoclès; cependant il
+s'en défit de son mieux, et lui dit:
+
+--C'est bien, je te donnerai le _Général suédois_[44]!
+
+Or, on peut le croire, après la scène d'émotion que Monvel venait de
+subir en voyant jouer sa fille,--il ne pensait guère à ce fameux
+_Général suédois_ qui, de son côté, troublait le sommeil de Désaides.
+
+Une fois entré dans la maison du notaire, Désaides tira la clé de la
+pièce où il poussa son ami, et s'écria:
+
+--Eh bien! ton _Général suédois_?
+
+Monvel ne put s'empêcher de partir d'un soudain éclat de rire.
+
+--Laisse là cette brave Suède, reprit-il, et parle-moi plutôt de madame
+de Belcourt.
+
+À ce nom, la physionomie de Désaides se rembrunit. Il n'aimait pas
+d'abord qu'on lui parlât de sa maîtresse; puis il trouvait sans doute
+pour cela les moments trop précieux.
+
+La perruque et les manchettes de Désaides étaient en désordre; il répéta
+plusieurs fois d'une voix sourde et bouffonne en même temps:
+
+--Le _Général suédois_!
+
+Monvel, cette fois, ne douta plus qu'il fût fou.
+
+--Écoute... dit Désaides d'un air sérieux, je suis fatigué des sujets
+champêtres. Les bergers et les paysans m'ennuient.
+
+--Que ne t'adresses-tu à Sauvigny?
+
+--C'est cela, pour qu'il me joue encore un de ses tours!
+
+--Que t'a-t-il donc fait?
+
+--Un trait féroce, un trait de collaboration forcenée.
+
+--Mais lequel encore?
+
+--Je vais te le dire, il est court. Tu sais qu'il possède à quelques
+lieues d'ici, sur cette même route, un petit bien que lui a donné la
+duchesse de Chartres.
+
+--C'est vrai.
+
+--Tu sais aussi que s'il existe un compositeur paresseux...
+journalier... aimant à travailler à ses heures...
+
+--C'est bien toi!
+
+--Oui, mais aussi il n'existe pas de chasseur plus acharné.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, mon cher, j'étais depuis trois jours chez Sauvigny et j'y
+travaillais comme un vrai nègre, quand en me promenant un soir avec lui
+je m'avise de lui dire:«--Mon ami, je pars demain!» Ma valise était déjà
+bouclée, c'était donc vrai; Sauvigny ne me dit rien, mais en se penchant
+sur le bord d'un petit mur, avec moi, il a l'air de se livrer à la
+contemplation d'une énorme pièce de terre.
+
+«--Est-ce que cela t'appartient? lui demandai-je.
+
+«--Comment donc! reprit-il, je ne te l'avais pas dit! Non-seulement
+celle-ci, mais celle-là!
+
+«Et il m'indiqua emphatiquement une autre pièce avec un charmant bouquet
+de bois au milieu,--une remise excellente pour le gibier.
+
+«--Je t'y aurais fait chasser, reprend-il de l'air le plus innocemment
+insoucieux; mais tu pars!
+
+«Le lendemain je me lève mystérieusement avant l'aube. J'arme un fusil,
+je cotoye la haie, me voilà dans la campagne. Un lièvre part; je
+l'ajuste, j'avais bien visé, il est à bas. Un second succède, il a le
+même sort; puis un troisième. Il faut être chasseur pour comprendre
+toute ma joie.
+
+«--Que ce Sauvigny est heureux, pensai-je, quelles plaines giboyeuses!
+Quel malheur de les quitter!
+
+«J'allais ranger dans mon carnier mes trois victimes, quand je me sens
+empoigné tout d'un coup par un bras vigoureux.
+
+«--Vous êtes sur les terres de M. le comte de Lancry, me dit un garde
+orné de sa plaque.
+
+«--Allons donc! mon chef, vous voulez rire, je chasse sur celles de M.
+Sauvigny!
+
+«L'impitoyable garde, pour toute réponse, me met la main au collet, il
+m'ordonne de le suivre.
+
+«Je me réclame alors de mon hôte; j'insiste, je me fais conduire chez
+lui. Ah bien! oui! il s'était barricadé, et fut au moins une demi-heure
+à ouvrir. Pendant ce temps le carrosse public passait; je suis rendu
+enfin à la liberté, mais plus moyen de partir! Sauvigny m'avoua le soir
+que c'était un tour de sa façon pour me donner le temps, disait-il, de
+travailler à une ariette encore sur le métier!»
+
+--Et tu ne l'as plus revu?
+
+--Le moyen de travailler avec des gens qui vous font prendre au collet!
+
+--C'est un peu ce que tu fais ici; regarde, tu m'as enfermé!
+
+--Pour ton bien et le mien. Tu vas me dire le plan de ton _Général
+Suédois_!
+
+Monvel obéit à ce maestro original; il lui raconta le fait historique
+sur lequel il avait basé sa pièce.
+
+--Je ne vois rien là pour moi, dit Désaides désappointé.
+
+Le poème, en effet, n'était guère musical. Monvel profita de ce refus
+formel de Désaides pour s'endormir: il était très fatigué.
+
+Il se passa alors dans le coeur du musicien un combat étrange... Le
+portefeuille de Monvel était resté sur la table, et Désaides savait que
+c'était dans cet arsenal portatif qu'il avait coutume de serrer ses
+sujets de pièce.
+
+Cédant à une curiosité invincible, il l'ouvrit machinalement... Monvel
+s'était endormi.
+
+Les regards du musicien tombèrent sur une écriture fine et déliée, qu'il
+n'avait pas encore vue; c'était une feuille soigneusement pliée, dont la
+suscription portait:
+
+ «À mon lecteur, mon ami.»
+
+L'oeil de Désaides pétilla, il approcha le flambeau de ce papier, et lut
+en haut de la page:
+
+ _Histoire de la Bagata._
+
+
+
+
+IV.
+
+Histoire de la Bagata.--Un prince royal.--La danseuse de la place du
+peuple.--L'éléphant.--Fin de l'histoire de la Bagata.--Étrange bonne
+fortune.--Les lunettes.--Clistorel et Louison.--Sensibilité de
+Monvel.--Larmes données à Molière.--Monvel professeur de mademoiselle
+Mars.
+
+
+«Dans le courant de l'année 1768, les diètes orageuses des dernières
+années du règne de mon père me forcèrent à m'exiler volontairement de la
+Suède; j'entrepris avec mon ancien gouverneur, le comte de Shum, un
+voyage en Italie. Dalin, mon précepteur, et Samuel Klingenstiern
+devaient m'accompagner; il y avait deux ans que j'avais épousé la
+princesse Sophie-Madeleine de Danemark.
+
+«Dalin et Klingenstiern, dont je me faisais grande joie de devenir ainsi
+le compagnon, furent obligés de se récuser pour différents embarras
+survenus à la cour; je partis donc seul avec le comte.
+
+«Pour un homme chargé de la surveillance d'un prince royal, le comte de
+Shum était bien le mentor le plus aimable et le plus complaisant; il
+était profondément versé dans les sciences, mais il se vantait en
+revanche de n'entendre rien à celle des femmes.
+
+«--Je m'en réjouis, ajoutait ce savant candide, car cette étude là, mon
+cher prince, fait perdre tout le temps qu'on pourrait utilement donner
+aux autres. C'est un terrain mouvant, diabolique, où le pied le plus sûr
+rencontre des fondrières. Vous m'êtes bien cher, poursuivait-il, mais le
+devoir me l'est encore plus, et il faut que vous m'aidiez à vous y
+maintenir vous-même. Une naissance illustre est, le plus souvent, la
+source de bien des travers; il m'est ordonné par votre père de vous
+suivre en tout; mais je connais les princes, vous me défendrez bientôt
+de vous donner des conseils. Les miens seront courts; vous allez dans un
+pays facile, où vous serez bien vite averti de votre mérite et de votre
+figure par les prévenances dont vous vous verrez l'objet, et qu'on vous
+témoignera d'une façon assez claire. Soyez léger sans être perfide,
+effleurez la vie en sage, traitez les femmes comme les curieux traitent
+les spectacles, c'est le moyen de conserver son coeur et son esprit dans
+un parfait équilibre. Je ne vous vanterai pas la vertu, c'est un vieux
+thème; je ne vous dégoûterai point des plaisirs, c'est une sottise. On
+doit plus à l'expérience qu'à l'éducation; je me flatte de ne ressembler
+en rien à un gouverneur de comédie; mais j'ai toujours vu que, si les
+premières fautes donnaient des remords, les dernières les faisaient
+perdre. L'amour, après cela, n'est qu'une extravagance calculée.»
+
+«Ainsi me parlait le bon, l'honnête M. de Shum, en débarquant avec moi à
+l'ambassade de Suède, située alors à Rome, place Minerve.
+
+«Il était difficile, vis-à-vis de la déesse de la sagesse en personne,
+de ne pas lui donner raison.
+
+«D'un autre côté, comme l'amour est l'affaire de ceux qui n'en ont
+point, que j'étais jeune, curieux, ardent à tout voir et à tout
+connaître, il devenait douteux que je me contentasse d'une pareille
+philosophie, si accommodante qu'elle fût.
+
+«Après les visites obligées aux monuments, nous fûmes introduits bientôt
+dans la société romaine; j'y trouvai des dames et des galants de toute
+sorte. Les premières me parurent trop peu scrupuleuses, les seconds trop
+asservis. Le prudent M. de Shum se félicitait tout bas du peu
+d'impression que ces beautés produisaient sur mon esprit; au lieu
+d'entrer en lice, je me tenais à l'écart. Avec le privilége de
+_l'incognito_--car alors comme plus tard je cachais mon nom--il m'eût
+été cependant facile de me ménager des aventures dont l'indiscrétion
+n'eût pu s'emparer; mais tout commerce amoureux me paraissait impossible
+avec ces femmes qui exigent d'un amant les devoirs d'un époux et
+transportent ainsi le mariage dans l'adultère. Un lien chéri m'aurait
+empêché d'ailleurs de recourir à une aussi indigne profanation; j'étais
+marié: dès lors tout contrat dans le plaisir me paraissait odieux.
+
+«Cependant le comte et moi nous courions, chaque matin, la ville aux
+nobles palais, aux tableaux sans nombre, aux antiquités souvent
+modernes. Le comte philosophait souvent d'un côté, tandis que j'errais
+de l'autre à l'aventure; il s'abouchait avec les savants de Rome, moi je
+poursuivais les belles Frascastanes, les paysannes de Narni ou d'Albano.
+
+«Le café de la _Place du peuple_, à Rome, était notre rendez-vous
+ordinaire. C'est la que les brocanteurs de toute sorte venaient nous
+vendre de faux antiques; c'est là aussi que les connaisseurs
+établissaient leur droit de contrôle; mais c'est là surtout qu'au moins
+deux fois la semaine la Bagata venait chanter et danser.
+
+«La Bagata! oh! si vous l'aviez connue, mon cher Monvel!
+
+«Jugez de mon bonheur en rencontrant, pour la première fois dans cette
+ville de princes et de cardinaux, une créature si gentille, si svelte,
+si légère! Les carrosses armoriés, comme les plus simples chaises
+s'arrêtaient à la porte de ce café, quand elle chantait ou dansait le
+pas du ruban, pas merveilleux où la Bagata, repliée sur elle-même comme
+une couleuvre, suivait les ondulations du ruban de moire que sa main
+faisait flotter! Le plaisir de la rêverie et de la nouveauté est grand
+chez un voyageur, je me mis à suivre la Bagata, comme un jeune homme
+échappé du collége, et cependant j'avais alors mon gouverneur à côté de
+moi.
+
+«Je la suis donc; je prends une rue, puis une autre, une troisième, je
+la suis encore; mais cet infortuné M. de Shum marchait si mal, que, par
+égard pour ses jambes, je n'atteignis point la Bagata!
+
+«Le second jour,--ce fut bien pis,--j'allais enfin l'approcher après
+m'être essoufflé à la suivre sans lui, quand je vis une grille se
+refermer sur ma céleste apparition; cette grille était celle du Ghetto,
+le quartier des Juifs!
+
+«--Me voici bien avancé, pensai-je; la Bagata est juive, c'est une
+bohémienne et rien de plus! Moi qui la croyais la fille de quelque
+Transtévérin[45].
+
+«Je m'endormis bien triste et bien malheureux ce jour-là, mon cher
+Monvel!
+
+«Je ne puis vous en dire assez sur cette jolie Bagata! Elle semblait née
+pour danser, comme Hérodiade, devant le tyran le plus cruel,--il eût été
+attendri! Au milieu de toutes ces sottises arrogantes qui se débitaient
+dans le café de la place du peuple, elle conservait son air dédaigneux
+et regardait à peine la pluie de _baiocchi_[46] qui tombait à l'entour
+d'elle. Son frère, en revanche, s'acquittait fort bien du soin de les
+ramasser; c'était un grand drôle au teint cuivré qui se contentait de
+jouer passablement du tambour de basque, et que le Poussin n'eût pas
+dédaigné de peindre dans un de ses tableaux si gracieusement sévères,
+accoudé contre quelque pan de brique romaine, plus âgé de six ans que la
+Bagata, il s'en faisait servir, à la lettre, sans s'inquiéter le moins
+du monde de ses fatigues. Que lui importait cette organisation délicate!
+Pourvu qu'il soupât bien et qu'il bût du vin de Montefiascone, ce
+nouveau maître de la Bagata était content.
+
+«Un soir, comme je longeais la grande rue du Corso; j'entendis une
+rumeur extraordinaire, c'était un concert de poêlons, de tasses fêlées,
+de cymbales; des rubans de toute couleur s'agitaient devant moi au
+milieu d'un tourbillon de poussière, une clameur rauque, étrange,
+sortait de cette foule épaisse et confuse. Tout d'un coup je vis se
+dresser du milieu de cette multitude la trompe d'un éléphant.
+
+«C'était un colosse de neuf pieds au moins; sa couleur était d'un brun
+foncé, il était reconnaissable en ce qu'il n'avait qu'une défense. On
+l'appelait _Pesaro_.
+
+«Il ne voyageait pas en cage, comme il arrive souvent, mais on le menait
+d'une ville à une autre, et il se laissait conduire avec une telle
+docilité, qu'il paraissait l'animal le plus sociable du monde.
+
+«Trois Éthiopiens le précédaient; l'un était son cornac proprement dit,
+les deux autres remplissaient le rôle de gardiens subordonnés au
+premier.
+
+«Comme il débouchait par la porte de la _piazza del Popolo_, il y eut un
+grand tumulte. En cet endroit même dansait la bagata, pendant que son
+frère faisait la quête des gros sous. Arrivé devant le café, l'énorme
+quadrupède commença à prendre de l'humeur contre son gardien, sans qu'on
+en ait pu depuis savoir la raison; il se disposa à l'attaquer. Le cornac
+se réfugia dans la première ruelle ouverte, le peuple alarmé se dispersa
+à grands cris; les portes du café, celles de la place se refermèrent
+bruyamment; ce fut un _sauve qui peut_ général. L'animal reposa quelques
+minutes sa lourde charpente sur un monceau de sable qui se trouvait là
+pour quelques travaux de pavage, et regarda tranquillement la place du
+peuple. Tout d'un coup il se relève, nous l'apercevons qui tourmente en
+l'air une écharpe orange; à cette écharpe était suspendue une robe de
+femme,--cette femme était la Bagata!
+
+«Vous peindre l'étonnement, la frayeur des assistants à la vue de ce
+spectacle inouï, leurs cris de détresse, d'angoisse, c'est se résoudre à
+demeurer loin de la vérité: ce ne fut, dans cette multitude, qu'un
+rugissement unanime et prolongé, comme celui des bêtes dans le cirque de
+Rome. J'étais à une fenêtre de la grande place, que le comte de Shum et
+moi nous avions gagnée avec bien de la peine, quand ce nom prononcé avec
+terreur par mille bouches,--ce nom si charmant, si suave pour mon
+oreille jusqu'à ce jour,--retentit comme un glas funèbre:
+
+«--La Bagata! Mon Dieu, c'est la Bagata!
+
+«Pour elle, immobile et un peu pâle, elle se laissait balancer sans trop
+de terreur par l'éléphant; elle ne poussa aucun cri. L'animal la posa à
+terre au bout de quelques minutes; il la flaira, la flatta de sa trompe
+complaisamment, puis il se mit à courir vers le Corso avec une extrême
+vivacité.
+
+«Pendant que la garde suisse et plusieurs hallebardiers de Sa Sainteté
+couraient à la poursuite du colosse avec le gardien et le cornac
+effarés, nous nous empressâmes autour de la Bagata. Un seul homme était
+resté près d'elle, un homme qui lui adressait de dures paroles; c'était
+un marchand grec, le propriétaire de l'éléphant.
+
+«Il la fit brusquement rentrer dans le café pendant que le peuple
+suivait les traces de l'animal; il l'enferma dans une pièce basse, en
+prit la clé et s'élança lui-même vers la rue du Corso.
+
+«Tout cela s'était exécuté si promptement, que je demeurai avec M. de
+Shum, encore interdit et palpitant de frayeur, au milieu de la grande
+place.
+
+«La Bagata ne nous connaissait point, mais nous avions résolu de la
+sauver. Une langueur bizarre et voluptueuse voilait d'habitude son doux
+regard, son front était petit comme celui des beautés grecques, ses yeux
+en amandes fendues, son nez plus délicat et plus léger que celui d'une
+statue. Il n'en fallait pas davantage pour porter le trouble dans tous
+mes sens! J'aimais la Bagata à la fureur, j'étais jeune; l'idée de
+l'arracher à un péril me transporta. Quel était cet homme, que lui
+voulait-il, pourquoi l'avait-il renfermée si impérieusement dans une
+chambre basse de ce café? Mon imagination scrutait encore ces questions,
+quand je vis tout d'un coup voler en éclats une des vitres de cette
+fenêtre, et la Bagata, aussi légère qu'une biche, tomba du même bond,
+émue et craintive, entre mes bras.
+
+«Sauvez-moi, murmurait-elle, sauvez-moi, qui que vous soyez, il me
+tuera!
+
+«Je l'entourai de mes deux mains comme d'un rempart, je l'entraînai à
+l'écart pendant que le vertueux de Shum ne cessait de me répéter à
+l'oreille d'un air alarmé:
+
+«--Prenez garde, songez que vous êtes un prince royal!
+
+«Mais le prince avait disparu, il n'y avait plus qu'un amoureux dans
+tout le feu de sa jeunesse, une fille dans la première fleur de sa
+beauté: je croyais étreindre contre mon coeur la Vénus de Canova!
+
+«Elle me regardait avec une grâce indéfinissable... Jamais figure
+n'exerça sur moi plus d'attraction et de prestige; sa pauvre petite
+poitrine battait comme celle d'une fauvette, je me hasardai à
+l'embrasser;--j'étais ivre, j'étais fou!
+
+«--Quel est donc cet homme? demandai-je enfin, quel pouvoir peut-il
+exercer sur vous? dites, serait-ce votre père?
+
+«--C'est mon maître, répondit-elle; il m'a acheté toute petite à
+Livourne, où il faisait voir cet éléphant pour de l'argent; il me
+promenait quelquefois sur le dos de ce terrible animal avec une robe
+lamée d'argent qui me faisait ressembler à une princesse, voilà tout ce
+que j'en sais. Comme il me battait, je l'ai quitté il y a un an; j'ai
+fui jusqu'à Rome avec mon frère, qui est à son tour devenu mon maître,
+car il faut toujours, Monsieur, que j'appartienne à quelqu'un. Seulement
+je ne veux plus être battue!
+
+«Je la regardai avec des yeux où les larmes se faisaient jour; j'étais
+hors de moi, je l'admirais et je la plaignais; j'eusse tué son bourreau,
+s'il se fût présenté à mes regards.
+
+«--Bagata, repris-je, vous n'appartiendrez désormais qu'à moi; fuyons
+fuyons, ce soir même; il faut vous soustraire à la tyrannie de cet
+homme; une fois à Naples ou à Venise, enfin dans un port quelconque,
+vous serez en sûreté!
+
+«Je lui arrêtai sur-le-champ un logement aux portes de la ville, je
+payai largement le maître de _l'osteria_ afin qu'il veillât sur elle
+jusqu'au lendemain. Heureusement son frère avait suivi le flot de la
+multitude.
+
+«--Je vais tout préparer, repris-je, et demain nous partirons. Ne
+pleurez plus, Bagata, ce n'est plus un maître, c'est un esclave que vous
+avez devant vous!
+
+«J'étais vêtu si modestement, qu'elle eût pu me prendre pour un jeune
+séminariste. Mon costume consistait en un habit noir, la poudre, les
+manchettes. Quant au bon M. de Shum, il avait un manteau à boutons de
+mosaïque et un gilet à dessins bariolés qui pouvaient le faire prendre
+raisonnablement pour mon oncle.
+
+«À peine rentrés dans la _Via_ du Corso, nous aperçûmes un déploiement
+de forces considérable. Tous les habitants laissaient échapper les
+signes de la plus vive inquiétude. L'éléphant s'amusait à exercer sa
+force et son adresse sur tout ce qui se trouvait à sa portée. Ayant
+rencontré en cet endroit plusieurs caissons renversés sur le côté et que
+des ouvriers réparaient, il prenait plaisir à en tourner les roues et
+courait ensuite avec une vivacité qu'on aurait pu attribuer également à
+la gaieté ou à la colère. Le cornac épouvanté ainsi que les deux
+gardiens refusaient de s'en rendre maîtres, ils l'abandonnaient ainsi
+que son propriétaire, quand les magistrats qui étaient venus sur les
+lieux décidèrent qu'il fallait le mettre à mort d'une façon sûre et
+expéditive.
+
+«Les armes à feu paraissaient un moyen convenable; mais comme l'éléphant
+se trouvait acculé en ce moment sur la place _Navone_, on craignait
+d'endommager ses édifices; une pièce de quatre devant être la _ratio
+ultima_ dont on ferait usage en cette occasion.
+
+«Restait le poison, arme d'un effet peut-être plus certain; mais comment
+l'administrer à l'animal? Il promenait des yeux courroucés sur ses
+gardiens, et ne se prêterait guère, selon toutes les probabilités, à
+prendre la ciguë comme Socrate. Cependant on s'empressait déjà de
+demander aux chimistes les drogues nécessaires, et, chose surprenante!
+dans ce pays d'_aqua tofana_ et de _belladone_, les plus savants
+hésitaient sur l'efficacité meurtrière de ces poisons. Un docteur
+allemand proposa l'acide prussique; on en mêla trois onces avec dix
+onces d'eau-de-vie, cela parut suffisant. L'eau-de-vie, au dire du
+cornac, était la liqueur favorite de l'animal; mais il fallait l'appeler
+par son nom à l'une des barricades élevées en un instant sur la place,
+le flatter et lui présenter la bouteille contenant le mortel breuvage...
+
+«Sur ces entrefaites je me vis poussé par les flots de la foule vers le
+propriétaire de l'éléphant, l'ancien maître ou plutôt l'ancien tyran de
+la Bagata.
+
+«Ce malheureux, avec ses vêtements et sa chevelure en désordre, ses
+paroles heurtées, son front mouillé de sueur, ressemblait presque en ce
+moment à un fou. Je m'approchai de lui, et, le tirant à l'écart, je me
+résolus à lui porter le dernier coup en lui apprenant que les sbires du
+gouvernement avaient fait évader la Bagata.
+
+«Il poussa un cri rauque, un vrai cri de bête fauve blessée,--car la
+Bagata,--je ne l'avais que trop pressenti,--devenait, en ce moment
+suprême et terrible, son unique espoir; il fallait une voix chère et
+connue, une voix de femme, pour attirer et dompter le farouche animal;
+la Bagata pouvait remplir ce rôle de syrène mieux que personne...
+
+«Il se disposait à l'aller quérir, quand je l'arrêtai et le clouai sur
+le sol avec cette nouvelle qui lui ôtait jusqu'à sa dernière lueur
+d'espérance...
+
+«Bagata enlevée! Bagata hors de sa puissance!--Il se tordait les bras de
+fureur, de désespoir!
+
+«Cependant l'animal jouait avec les traverses d'un énorme échafaudage
+qu'il venait de faire crouler comme un château de cartes devant lui; il
+courait çà et là sur la place Navone et continuait à semer partout
+l'effroi.
+
+--«Je puis te rendre ton esclave,--dis-je alors à cet homme qui se
+nommait Severoli, avait la taille d'un Hercule, et pouvait broyer ma
+main de ses deux doigts.
+
+«Il releva le front comme un homme ivre. Il ne m'avait jamais vu, il
+pensa peut-être que j'étais de la police papale.
+
+--«Écoute, continuai-je: nul, excepté moi, ne peut savoir où est Bagata;
+mais j'ai quelques raisons de protéger cette fille. Renonce à tes droits
+sur elle, livre-la-moi, et cela par un écrit en bonne forme... Je vais
+la chercher, je te l'amène à cette condition!...
+
+«Il me regarda d'un air de doute... Un combat violent se passait en lui,
+on eût dit qu'il renonçait à une fortune...
+
+«Les clameurs de la multitude continuant, il céda enfin, entra avec moi
+dans l'échoppe d'un écrivain public et me signa ce que je voulais.
+
+«Muni de cet acte de délivrance, je vole chercher la Bagata, je
+l'instruis de tout.
+
+--«Oh! merci mille fois, s'écria-t-elle, vous êtes mon sauveur, mon
+maître, c'est à vous que je veux appartenir!
+
+«Et en parlant ainsi, elle couvrait mes mains de ses baisers, elle
+versait des pleurs, elle était folle de joie!... L'idée de ne plus
+appartenir à ce misérable marchand la transportait. En un instant elle
+déroula devant moi le tableau naïf de ses espérances, de ses rêves; elle
+voulait consacrer sa vie à quelqu'un, me disait-elle, mais non la
+vendre; elle cherchait un frère, un ami dans celui que le sort allait
+rendre maître de son existence! Elle irait avec lui au bout du monde,
+elle quitterait Rome, le café de la place du Peuple, son propre frère
+enfin qui n'avait été pour elle qu'un coeur de bronze! Son imagination
+m'entraînait déjà, je l'avoue, vers des espaces imaginaires; ma promesse
+à Severoli me rappela bien vite à la réalité.--C'était la Bagata qui
+devait présenter le poison à l'éléphant!
+
+«Quand je l'instruisis de cette clause absolue de notre traité, elle
+porta les mains à son front avec terreur, son sein se gonfla, une larme
+furtive tomba de ses grands cils noirs:
+
+--«Pesaro, Pesaro! murmurait-elle en sanglotant, lui, mon seul ami! mon
+Dieu!
+
+«Et elle m'implorait d'un geste suppliant, comme si j'eusse pu la
+délivrer moi-même du poids accablant de ce devoir.
+
+--«Pesaro! reprenait-elle; mais vous ignorez, Monsieur, ce que c'est que
+Pesaro!
+
+--«À défaut de toi, Bagata, d'autres le tueront.
+
+--«Le tuer? pourquoi? lui si bon, si généreux! Tout à l'heure encore il
+pouvait me tuer, moi qui l'ai fui, moi qu'il était si fier de porter sur
+la place de Livourne, et il ne l'a point fait. Voyez! il m'a déposée à
+terre comme un enfant. Oh! j'en suis bien sûre, rien qu'en me
+retrouvant, il aura pris en haine ce méchant Severoli,--une fois déjà,
+ne l'ai-je pas retiré à demi-mort de la trompe menaçante de Pesaro? Il a
+de la mémoire, bien qu'on lui en refuse, allez! il sait bien, le pauvre
+animal, qu'outre l'herbe et le feuillage, c'est moi qui lui apportais
+chaque matin sa ration d'arak[47], moi qui lui donnais chaque jour une
+aubade avec mon tambour de basque! Quand nous le promenions dans les
+grandes villes avec son harnais, ses anneaux d'or et ses boucles
+d'oreilles, ce n'était pas Severoli, c'était moi qu'il regardait! Il
+abaissait alors vers la pauvre Bagata sa trompe ornée de feuillage, il
+me faisait un trône de son dos, mes pieds caressaient son cuir farouche
+en se jouant. Dans les marches âpres, brûlantes, lorsque le soleil nous
+mordait de ses rayons, c'eût été plaisir pour vous de le voir balancer à
+sa trompe la cage treillissée où il me portait en voyage comme une fille
+de nabab, en marquant le pas sous le rythme vif de mes castagnettes!
+Pesaro, Pesaro! mais c'est un frère pour moi! Et l'on veut qu'il meure,
+on exige que je le tue!
+
+«Elle sanglotait en parlant ainsi, la belle et naïve enfant, vous
+l'eussiez prise vraiment pour une jeune prêtresse du Gange imbue du
+dogme divin de la transmigration des âmes. Les Indiens, vous le savez,
+pensent que celles des héros et des grands rois animent le corps de ces
+animaux, voilà pourquoi ils les respectent et les honorent. Ces idées de
+perfection n'ont pu leur être inspirées que par l'admiration d'un aussi
+vaste et aussi étonnant quadrupède; la religion du fétichisme augmenta
+sans doute cette admiration.
+
+«Or, c'était son Dieu, son fétiche que la Bagata se voyait ainsi à la
+veille de perdre, que dis-je, d'immoler, c'était là le dernier service
+que Severoli réclamait d'elle!
+
+--«À ce prix, me dit-elle, après m'avoir fait répéter l'ordre barbare de
+nouveau, à ce prix, Monsieur, la liberté m'est odieuse! Déchirez cet
+acte, j'aime mieux appartenir ma vie entière à cet homme que de tuer
+Pesaro!
+
+«L'affluence du peuple mit fin bien vite à cette scène; renseigné par
+Severoli, il s'était précipité vers l'endroit où j'avais porté mes pas.
+
+«Je saisis la main de la Bagata et je l'entraînai à ma suite, au milieu
+des exclamations curieuses de la multitude, fort étonnée de voir un
+étranger prendre ainsi sous sa tutelle une petite juive, une
+saltimbanque de la place du Peuple!
+
+«Elle respirait à peine.
+
+«Arrivés à la place Navone, nous nous arrêtâmes.
+
+«Comme je vous l'ai dit, cette place, métamorphosée en quelques
+instants, présentait un spectacle curieux. Des palissades nombreuses,
+renforcées de pierres, avaient été élevées autour de l'animal, de sorte
+qu'il s'y trouvait acculé et renfermé comme dans un cirque. À sa fureur,
+à sa fougue succédaient alors le repos et l'accablement. Il s'était
+couché en faisant pleuvoir autour de lui dans l'arène un vaste nuage de
+poussière, mais il était à craindre qu'il ne sortît de cette apparente
+somnolence que pour devenir plus colère.
+
+«La Bagata parut devant lui son tambour de basque à la main, après
+l'avoir appelé par son nom à l'une des brèches de cette muraille
+improvisée; Pesaro se leva; il courut au son de cette voix aimée,
+regarda longtemps la jeune fille, puis il poussa bientôt un gémissement
+vague, comme si le fer aigu de son cornac l'eût touché.
+
+«Un chimiste du Corso s'avança alors et présenta à la Bagata la
+bouteille qui contenait le poison.
+
+«C'était une bouteille enjolivée de rubans comme ces flacons sveltes
+contenant le vin de Chypre, à Venise; elle était entourée de paille à sa
+base, et fermée par un cachet de cire.
+
+«La main de la Bagata tremblait comme un clavier encore ému dans chacune
+de ses touches.
+
+«L'éléphant saisit avec sa trompe la bouteille qu'elle lui offrit. Vingt
+poignards se seraient levés sur elle, si seulement elle eût hésité! Rome
+entière regardait!
+
+«L'animal avala la liqueur d'un trait, comme si c'eût été là sa boisson
+ordinaire; l'action en fut prompte, terrible: il roula d'un bond au
+milieu de l'enceinte comme un colosse foudroyé.
+
+«Son dernier regard avait été pour la Bagata!
+
+«Quant à elle, il semblait qu'elle eût commis le plus lâche des
+meurtres, le plus odieux des attentats, un acte de trahison. Nous la
+vîmes, M. de Shum et moi, se rouler à terre, s'arracher les cheveux, et
+demander à grands cris qu'on voulût bien la réunir à son cher et
+malheureux Pesaro. Comme les chirurgiens de Rome trouvaient là une trop
+belle occasion d'anatomie pour la manquer, il venait d'être convenu
+entre eux qu'ils disséqueraient le colosse incontinent. À la vue de ces
+bourreaux érudits, armés de scalpels, la Bagata se précipita dans
+l'enceinte; il semblait qu'elle eût voulu leur disputer ces restes
+inanimés. Elle demeura devant ce cadavre une grande demi-heure.
+
+«Ce qui nous surprit, de Shum et moi, ce fut de ne pas retrouver près de
+l'éléphant, quand nous rejoignîmes la Bagata, ce flacon orné de rubans
+que l'animal avait rejeté sur l'arène.
+
+ * * * * *
+
+«Un mois après, je débarquais avec la Bagata à Trieste. Cette vie sans
+cesse excitée et rarement satisfaite, la vie de voyage, elle l'avait
+partagée en s'attachant à moi de toute la force de l'amour, de la
+tendresse; elle voyait aimer un fils de famille, un étranger qui l'avait
+sauvée de la misère, de la honte! Le vertueux M. de Shum m'avait
+moralisé longtemps là-dessus; mais c'était peines perdues: j'adorais la
+Bagata!
+
+«Cette fille était devenue pour moi une occupation de toutes les heures,
+je n'avais pu la voir sans péril pour mon repos, et il y avait des
+instants où je me trouvais dégradé dans mon esprit par cette liaison
+indigne d'un prince! Mais ces instants-là étaient rares, j'en abrégeais
+la durée, et je m'écriais avec orgueil:--Après tout, je suis mon maître;
+si j'eusse été en Turquie, je n'eusse pas hésité à m'acheter une
+esclave. Qui peut d'ailleurs trouver à redire à mon caprice?
+
+«Je la promenais souvent en barque, quand le soleil se couchait. C'était
+là nos bons moments, car M. de Shum, savant méthodique, se couchait avec
+le soleil. Nous jouissions alors de la sérénité de ces beaux soirs si
+longs, si délicieux en Italie... Avec un marinier, une guitare et des
+étoiles, j'étais alors plus heureux que le plus heureux pacha de
+Stamboul! La Bagata, assise, joignait ses mains sur mes genoux, et me
+regardait, mollement perdue dans ses pensées.
+
+«Depuis quelques semaines pourtant, son humeur était changée. Avait-elle
+eu quelque secrète confidence avec mon honorable gouverneur? mon
+incognito était-il trahi? savait-elle que j'étais le prince royal de
+Suède? Je me perdais dans tout un chaos de conjectures, quand mon
+barcarol me remit une lettre au moment où je rentrais dans ma demeure,
+située à l'extrémité du port.
+
+«Je pâlis en reconnaissant l'écriture de la Bagata.
+
+«Elle m'annonçait, dans ce billet, qu'elle quittait Trieste le soir
+même; elle remerciait le ciel d'avoir bien voulu l'éclairer; elle savait
+tout! oui, tout, grâce à ce redoutable ami M. de Shum! il était question
+pour moi d'un retour précipité dans mon pays; mon père était gravement
+malade; on m'attendait.
+
+«La Bagata terminait sa lettre par ses mots:
+
+«Vous fûtes mon premier amour, vous devez être le dernier.
+
+«J'ai toujours assez peu cru à cette protestation de fidélité immuable
+faite à l'heure de l'adieu; mais je ne sais pourquoi celle-ci me remua
+vivement. Une mélancolie indicible se faisait jour dans ces lignes
+tracées à la hâte par la Bagata; je courus vers de Shum, que je manquai
+d'abord d'étrangler. Le comte me reçut d'un air de philosophie stoïque.
+
+«À l'entendre, la _pauvre enfant, la belle fille délaissée_ prendrait
+bien vite son parti; qui sait même si elle ne retournerait pas à son
+métier en plein vent? Mes libéralités l'avaient mise au-dessus du
+besoin, ce que me disait de Shum me paraissait donc impossible; je fus
+surpris seulement qu'elle eût arrêté déjà son passage sur un navire grec
+qui faisait voile vers Scio.
+
+«Ramassant à la hâte quelques papiers qui pussent mettre mon nom à
+l'abri des investigations du capitaine et le dérouter sur mon compte, je
+pars, je me rends à bord de ce bâtiment: il allait lever l'ancre dans un
+quart d'heure.
+
+«Vous avez aimé, Monvel, jugez si mon coeur battait!
+
+«J'arrive, je demande l'infortunée; on me dit qu'elle s'est renfermée
+dans sa cabine et qu'elle y repose.
+
+«Sur mes instances, le capitaine consent à frapper doucement à la
+cloison...
+
+«--_Madamigella_... Bagata!
+
+«Aucune réponse.
+
+«Il frappe de nouveau, nulle voix, nul bruit; un silence qui me glace et
+me force à m'appuyer contre un mât de l'embarcation.
+
+«Épouvanté, hors de moi, je pousse la porte, j'entre avec le capitaine.
+
+«Quel spectacle, bon Dieu!
+
+«La Bagata, ses deux beaux petits bras croisés comme deux beaux lys sur
+sa poitrine, un paquet de lettres entre ses doigts convulsivement
+serrés, était déjà pâle de cette pâleur de l'éternité, elle sommeillait
+de ce sommeil dont nul endormi ne s'est jamais réveillé.
+
+«Sur ces bras, sur ces épaules découvertes à faire envie à un ciseleur
+de Rome ou d'Athènes, pointaient çà et là quelques taches violettes; peu
+à peu ces taches effrayantes s'élargissaient, et s'étendaient sur son
+corps comme un linceul d'un bleu noir.
+
+«--Le poison!
+
+«En effet, le capitaine eut à peine poussé ce cri que je remarquai aux
+pieds mêmes de la Bagata une bouteille italienne enjolivée de rubans
+demi-fanés; c'était celle qui avait servi à tuer le pauvre Pesaro! celle
+que la Bagata avait ramassée sur la place Navone, à Rome!
+
+«Auprès d'elle et sur le marbre d'un petit guéridon, elle avait écrit à
+la plume ces deux vers du Tasse, comme un regret:
+
+ Oh fortunatis peregrin, cui lice,
+ Giungere in questa sede alma e felice![48]»
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, Monvel en s'éveillant chercha Désaides,--celui-ci
+avait disparu.--Le pavillon semblait abandonné;--il eut beau sonner,
+appeler, personne ne se montra.
+
+Diable d'homme! pensa Monvel, hier il ne voulait pas me quitter, ce
+matin il m'abandonne!
+
+Tout en faisant des réflexions très philosophiques sur l'instabilité des
+sentiments humains, Monvel s'habilla et fit ses dispositions de départ.
+
+Il écrivit à Désaides--c'était une épître en vers sur
+l'_hospitalité_.--En tête de l'épître il y avait une vignette à la
+plume--elle représentait Monvel brossant lui-même son habit et
+époussetant ses souliers.--Après avoir laissé ce souvenir épigrammatique
+sur la table de son invisible ami, Monvel sortit; il refermait à peine
+la porte du pavillon, quand un homme à l'aspect bizarre lui remit une
+lettre soigneusement cachetée.
+
+--Je ne puis rien vous dire, Monsieur, je suis payé pour me taire.
+
+Et le messager se mit à courir à toutes jambes.
+
+--Parbleu, se dit Monvel, voilà de la franchise ou je ne m'y connais
+pas. Il jeta les yeux sur la lettre qu'on venait de lui remettre, comme
+un homme qui croit retrouver des caractères connus. Mais l'émotion qu'il
+semblait éprouver ne dura qu'un instant et fit place à la plus vive
+surprise.--L'écriture de cette lettre lui était complètement étrangère;
+la _suscription_ portait: _À monsieur Désaides_.
+
+Il devenait évident que cette adresse avait été tracée par une main de
+femme.
+
+Voilà qui se complique, pensa Monvel; que diable vais-je faire de ce
+billet? Désaides est peut-être à l'heure qu'il est sur la route de
+Paris; s'il s'agissait d'une bonne fortune, il serait assez plaisant de
+lui voler son rôle d'amoureux: on n'aurait pas de peine à le mieux jouer
+que lui, un rêveur, un original! Oui, mais aussi si c'était un
+rendez-vous d'honneur? Il serait fort cruel de se faire tuer à sa place!
+Il est vrai qu'il me ferait une messe en musique! Ma foi, j'ai bien
+envie de savoir ce que contient ce billet;--entre amis on ne fait pas
+tant de façons!
+
+Monvel hésita encore quelques instants, puis il brisa le cachet. Un
+parfum délicieux s'échappa de cette mystérieuse épître. Monvel comprit
+qu'il n'avait point affaire à une simple bourgeoise;--le parfum, c'est
+la femme quand il s'agit d'une première entrevue.
+
+Voici ce que contenait ce billet:
+
+«Trouvez-vous aujourd'hui, à deux heures très précises, à l'_hôtel des
+deux perdrix_, et demandez le n° 13; après un quart d'heure de
+tête-à-tête, je vous dirai si je puis vous aimer.
+
+«Silence!»
+
+--Voilà qui est étrange, pensa Monvel! qui diable peut écrire à ce
+pauvre Désaides, l'homme le moins galant de France!--Quelque
+mystificateur peut-être! C'est pourtant une écriture de femme titrée; de
+véritables pattes de mouche.--Je ne devine pas quel est l'auteur de ce
+billet; mais ce qu'il y a de certain, c'est que Désaides n'ira pas au
+rendez-vous!
+
+Monvel mit la lettre dans sa poche et s'achemina vers le premier
+restaurant.
+
+--C'est peut-être la Gogo qui a joué un tour de sa façon à ce pauvre
+Désaides, pour savoir jusqu'où peut aller sa fidélité! elle ne sait donc
+pas qu'il ne pourrait être parjure à sa maîtresse que pour une sonate,
+un concerto ou un opéra.--L'amour pour Désaides n'est rien--la musique
+est tout!
+
+Monvel commanda son déjeuner--il était fort sobre;--en quelques secondes
+il fut servi.
+
+Pour un oeil exercé il eût été facile de reconnaître, dans celui qui
+dévorait sans appétit ce modeste repas, un homme vivement préoccupé.--En
+effet, Monvel était en proie à une étrange agitation.--Par deux fois il
+avait relu cette singulière lettre, par deux fois il l'avait remise dans
+sa poche. Le démon de la tentation s'était emparé de lui et faisait
+passer dans son imagination mille vagues rêveries, mille séduisants
+tableaux. Monvel était jeune encore; passionné selon la femme et
+l'occasion: aussi l'ennemi avec lequel il se trouvait alors aux prises
+devait être le plus fort.
+
+Tout d'un coup il se leva, jeta un écu sur la table qu'il quittait
+(c'était le double de ce que valaient les oeufs et le café qu'on lui
+avait servis) et disparut, sans écouter le garçon qui lui criait à se
+rompre les poumons:--«Monsieur, votre monnaie, votre monnaie!»--Mais
+Monvel allait comme le vent. Ne recevant aucune réponse, le garçon
+referma la porte, en se disant:
+
+--Ce doit être un prince du sang que j'ai servi!
+
+Que faisait Monvel? où allait-il ainsi? pourquoi sa marche
+ressemblait-elle à celle d'un homme qu'une patrouille poursuit?
+
+Déjà il a fait deux fois le tour de la ville. Encore un coup, où
+va-t-il? il n'en sait peut-être rien lui-même; mais ce qu'il y a de
+certain, c'est que deux heures sonnent à l'horloge de la place et qu'il
+est juste devant l'_hôtel des deux perdrix_.
+
+--Par ma foi, je n'en aurai pas le démenti, s'écria-t-il! Si c'est un
+homme, je le souffletterai; si c'est une duègne, je me sauverai; si
+c'est la _Gogo_, je lui dirai que Désaides m'a cédé sa place; si c'est
+une autre et qu'elle soit jeune et jolie, elle fera un heureux et voilà
+tout, mais à coup sûr ce ne sera pas Désaides!
+
+Ah! Monvel, si vous avez été à Stockholm le plus infidèle des amants,
+vous étiez ce jour-là, à Versailles, le plus volage des maris!
+
+--Le n° 13, demanda l'ancien lecteur de Gustave III, en s'adressant à un
+gros homme qui se tenait comme un factionnaire de comédie sur le devant
+de la porte.
+
+--Le numéro 13, ce n'est pas ici; descendez la rue, répond-on.
+
+--Imbécile, reprit Monvel avec impatience, je te demande la chambre
+n° 13. Quelqu'un m'y attend.
+
+--Ah! c'est bien différent, Monsieur, je ne comprenais pas. L'escalier à
+gauche, au premier; au fond du corridor, la porte à droite.
+
+Monvel monta l'escalier; en moins de deux secondes il se trouve devant
+le mystérieux n° 13. Il allait frapper, quand une petite voix mielleuse
+lui crie: «Retirez la clé et fermez doucement la porte.» Cette voix
+partait de l'intérieur de la chambre.
+
+Monvel obéit.
+
+Il se voit bientôt enveloppé par l'obscurité la plus
+complète--impossible de rien distinguer.--Tout avait été hermétiquement
+fermé dans l'appartement où il venait de pénétrer.
+
+--Je dois être chez la fée Carabosse, pensa Monvel. Allons, attendons!
+
+Il n'osait faire un pas tant l'obscurité était grande, quand une main se
+posa sur la sienne et l'attira vers un sofa.--La main était petite et
+bien gantée.
+
+--Je réponds de la main, se dit Monvel.
+
+--Mettez-vous là, reprit l'inconnue, près de moi.
+
+La voix qui donnait cet ordre était agréable, mais peut-être un peu
+maniérée.
+
+Monvel s'assit en réfléchissant que cette voix pouvait bien appartenir à
+un charmant visage, mais à coup sûr il n'avait point affaire à
+mademoiselle Gogo.
+
+--Il y a longtemps que je désire ce tête-à-tête, monsieur Désaides,
+ajouta la dame après avoir tendrement soupiré.--Le billet que vous avez
+reçu ce matin seulement devait vous être remis il y a plus d'un mois;
+par malheur mon messager ne put vous rejoindre: il fallut se résigner et
+attendre.
+
+--En vérité, madame, reprit Monvel, vous me feriez croire, si j'avais
+vingt ans, qu'il s'agit d'une véritable passion.
+
+--Non; mais d'un caprice.
+
+--Et à qui dois-je ce caprice?
+
+--Au hasard d'abord; à la bizarrerie de mon sexe ensuite.
+
+--Il paraît que mon mérite personnel n'y est pour rien, ajouta Monvel
+avec ironie, et que je ne dois remercier que le hasard et la bizarrerie
+de votre sexe du bonheur qui m'arme aujourd'hui.
+
+--Vous appelez cela du bonheur!... déjà!
+
+Il y eut dans ce _déjà_ une coquetterie de courtisane. Monvel prit la
+main de celle qui lui parlait, enleva le gant qui la retenait captive et
+la porta à ses lèvres.--Un désir ardent passa dans son coeur.--Il avait
+compris qu'on allait déployer vis-à-vis de lui tout un arsenal de
+séductions.
+
+--Savez-vous, reprit la dame, que j'ai commis une grave imprudence en
+venant me livrer en quelque sorte à vos tentatives galantes? Qui sait si
+en sortant de cet hôtel, je ne suis pas destiné à tomber sous le
+poignard de mademoiselle Gogo?
+
+--Rassurez-vous, madame, répondit Monvel en souriant, mademoiselle Gogo
+ne songe guère à moi.
+
+--On raconte pourtant sur votre amour des choses fabuleuses.
+
+--On écrit si mal l'histoire!
+
+--Infidèle! reprit l'inconnue avec un accent de reproche. Vous seriez
+pourtant capable de jurer que vous ne l'avez jamais aimée, cette pauvre
+Gogo!
+
+--C'est pourtant la vérité, Madame, dût-elle vous paraître étrange.
+
+--Le jureriez-vous sur votre dernier opéra.
+
+--Sur tout ce que j'ai fait, Madame, et sur l'amour que je ressens déjà
+pour vous!
+
+Monvel en prononçant cette phrase, dont il ne pensait pas un mot,
+entoura de son bras une taille charmante qu'on ne chercha pas même à
+dérober à cette étreinte amoureuse.
+
+--Parlons musique, Désaides, ajouta la dame avec une légère émotion;
+votre dernier opéra est charmant.
+
+--N'est-ce que pour parler de lui que vous m'avez appelé ici? demanda
+Monvel malicieusement.
+
+--Où serait le grand mal? je suis folle de la musique.
+
+--Parlons de vous, Madame, interrompit-il galamment; parlons-en
+longtemps. Quel plus charmant sujet pourrions-nous choisir?
+
+--Qu'en savez-vous? je suis peut-être vieille, laide...
+
+--C'est impossible, s'écria Monvel avec feu; je ne puis distinguer vos
+traits, il est vrai, mais je presse une main charmante, j'entoure de mon
+bras une taille de fée...
+
+--Qui sait? interrompit la dame avec malice, je suis peut-être la _Fée
+des Flacons magiques_.
+
+--Fée ou démon, s'écria Monvel, vous me rendriez fou d'amour! Oh!
+laissez-moi contempler votre visage, cette obscurité m'étouffe!
+
+--C'est impossible, Désaides, je ne céderai jamais à ce désir, reprit
+l'inconnue, avec l'accent de la plus ferme résolution.
+
+--Mon Dieu! qui êtes vous donc? demanda Monvel.
+
+--Je vous l'ai dit: la _Fée des Flacons magiques_.
+
+--Mais répondez au moins à une question: Vous ai-je déjà rencontrée?
+
+--Oui, souvent, de loin, à la promenade, au théâtre, dans la salle.
+Hier, par exemple, vous auriez pu me voir, j'assistais à la
+représentation donnée à Versailles.
+
+--Hier! murmura Monvel; et il sembla rassembler ses souvenirs.
+
+--Oh! vous n'y étiez pas, ajouta la dame, je vous y ai vainement
+cherché. La foule était immense. Savez-vous, Désaides, que cette petite
+Mars est charmante. Que de grâce naïve! N'est-ce pas la fille de Monvel?
+Oh! vous verrez que cette enfant ira loin! Je m'y connais et lui prédis
+un long avenir de succès. Vous voyez que je ne sors pas de mon rôle de
+fée.
+
+Monvel tressaillit. Cette femme venait, sans s'en douter, de flatter en
+lui son plus cher orgueil,--sa fille.
+
+Il garda le silence, dans la crainte de trahir son émotion.
+
+--Vous êtes bien silencieux, reprit la dame; qu'avez vous donc,
+Désaides?
+
+--Je pense à vous, Madame, répondit Monvel en s'arrachant aux idées qui
+l'absorbaient. Oh! vous devez être bien belle, convenez-en?
+
+--On me l'a dit quelquefois, répondit coquettement l'inconnue.
+
+Monvel passa légèrement la main sur le visage qu'on cherchait tant à lui
+cacher. Les lignes lui en parurent délicates et régulières. Aucune
+résistance ne fut apportée à ce muet examen. Il devenait évident que le
+bonheur le plus complet s'offrait à lui. N'en pas profiter eût été
+donner de la galanterie de Désaides la plus triste idée. N'était-ce donc
+pas lui que cette belle inconnue croyait avoir auprès d'elle? Monvel
+faillit avouer toute la vérité; mais il réfléchit que ce serait l'action
+d'un sot, puisqu'il était venu à ce rendez-vous. Il fut donc homme
+d'esprit, il resta.
+
+Quatre heures sonnaient à l'horloge de l'église, et Monvel était encore
+aux genoux de cette femme. Le moment du départ était arrivé. L'inconnue
+se leva brusquement.
+
+--Il faut que je parte, Désaides, il le faut, dit-elle; mais avant
+j'exige votre parole de galant homme que vous ne chercherez point à me
+suivre. Vous resterez dans cette chambre jusqu'à ce que l'horloge sonne
+cinq heures. Alors seulement vous serez libre de quitter cette prison.
+
+--Vous voulez dire ce temple, ajouta Monvel.
+
+--Temple ou prison, vous le jurez? demanda la dame.
+
+--Sur ce bonheur auquel je n'avais aucun droit, ce bonheur qui doit me
+rendre orgueilleux! Mais, à mon tour, une question: vous reverrai-je?
+
+--Je n'en sais vraiment rien; demandez-le au hasard.
+
+Et l'inconnue ouvrait déjà la porte.
+
+--Un mot encore, reprit Monvel d'un ton suppliant; vous m'avez fait une
+promesse, belle oublieuse?
+
+--Laquelle? demanda-t-on avec surprise.
+
+--C'était de me dire, après un quart-d'heure de tête à tête, si vous
+m'aimez.
+
+--Ah! c'est vrai! mais il y a deux heures que vous êtes ici!
+
+À peine avait-on prononcé ces mots, que la porte se referma brusquement.
+Monvel était seul;--sa compagne avait disparu.
+
+--Cette femme disait vrai, pensa-t-il; ce n'était qu'un caprice. Aussi,
+croyez donc à l'amour d'une inconnue qui se loge au numéro
+13!--N'importe, elle doit être charmante, et si jamais je la
+rencontre... oh! je la reconnaîtrai!
+
+Monvel chercha de la main s'il ne trouverait pas sur le divan où il
+était encore assis quelque gage de cette mystérieuse entrevue, un gant,
+un ruban, une fleur flétrie; mais ce fut en vain.
+
+--Ah! j'oubliais, se dit-il, que ces femmes là ne laissent rien après
+elles, pas même un souvenir!
+
+Tout d'un coup sa main rencontra un petit étui; il s'en empara au milieu
+de l'obscurité et le glissa dans sa poche.
+
+Passant ensuite sa main sur son front, comme pour chasser une image
+importune, il ouvrit la porte et descendit l'escalier.
+
+Il retrouva devant l'hôtel le même homme qu'il y avait déjà vu.
+
+--Tiens, mon garçon, voilà pour toi, lui dit Monvel, en lui mettant un
+écu dans la main.
+
+--Merci, Monsieur, merci; mais ce n'est pas la peine--gardez votre
+argent--la dame du n° 13 m'a donné cinq louis.--C'est plus que ça ne
+valait.
+
+--Tu crois?
+
+Et, en même temps, Monvel ouvrit l'étui. Il en tira une paire de
+lunettes d'or.
+
+--Parbleu! tu as raison, reprit-il d'un air dépité; n'importe, maraud,
+salue-moi jusqu'à terre, car c'est bien la première et dernière fois que
+je te fais gagner cinq louis à ce jeu-là.
+
+Il ajouta, en regardant l'étui de nouveau:
+
+--Tu me le paieras, Désaides!
+
+ * * * * *
+
+La vie d'un comédien est bien triste sans le théâtre; Monvel
+l'éprouvait, il n'était pas encore engagé aux Variétés par MM. Gaillard
+et Dorfeuil. Un sentiment de tristesse amère saisit ce coeur; il ne
+voulait plus rien de commun avec ses camarades; il évitait de passer
+devant la Comédie-Française. Se souvenir qu'on a été et ne plus être,
+abdiquer le travail, la gloire, les efforts victorieux, mourir en un mot
+avant d'être mort! Plus de frémissements tragiques, plus de colères
+soudaines... Arriver au dénouement de sa carrière avant la fin! À la
+seule idée de reconquérir un rang au théâtre, le coeur de Monvel battait;
+il se rappelait peut-être les vers de l'élégant poète Maynard[49], se
+plaignant aussi de ne plus retrouver un écho sûr dans la génération
+nouvelle, qui le pressait et méconnaissait déjà sa voix:
+
+ L'âge affaiblit mon discours,
+ Et cette fougue me quitte,
+ Dont je chantais les amours
+ De la reine Marguerite!
+
+La douceur du nouveau commerce que son mariage lui créait suffisait à
+peine à l'imagination de Monvel. Le travail l'avait suivi en Suède, il y
+avait charmé ses heures d'ennui; mais à la qualité d'auteur, Monvel
+joignait alors celle de comédien, et avouons-le sans faire injure aux
+qualités littéraires de Monvel, le comédien chez lui faisait souvent
+passer l'homme de lettres. Il lisait si bien qu'on se défiait de lui
+comme d'un enchanteur. Mais à ce moment de crise, à ce retour où les
+portes de son théâtre se fermaient devant lui, notre auteur se trouvait
+découragé. Ce fut alors qu'il prit le parti de s'emprisonner à la lettre
+dans son propre domicile; il y relisait Molière avec une ardeur
+juvénile; il y repassait Corneille et Racine, ses vieux amis.
+
+C'était une petite chambre ornée de quelques bonnes figures d'après
+Greuze, d'un biscuit représentant Gustave III, et de grandes cartes
+géographiques avec un plan de Stockholm.
+
+Quand Monvel se retirait dans ce belvédère--c'était un quatrième étage
+d'assez rude montée,--son domestique avait ordre de n'introduire
+personne.
+
+Un matin, Monvel entend du bruit sur le palier.
+
+--Vous n'entrerez pas, mon petit monsieur.
+
+--Allez au diable! j'entrerai.
+
+--On m'a pourtant défendu...
+
+--Arrière!
+
+--Mais, Monsieur... mon maître!
+
+--Votre maître! allez, je le connais de plus longue date que vous!
+
+--Cependant...
+
+--Je suis apothicaire, médecin, quand il le faut!
+
+--Vous, apothicaire! allons! Monsieur, vous riez! un pygmée, un extrait
+d'homme!
+
+--Insolent!
+
+--Monsieur... votre nom?
+
+--Corbleu! je suis M. Clistorel!
+
+--M. Clistorel?
+
+--Eh! oui, reprenait le petit homme, qui venait de placer ses lunettes
+de verre sur son petit nez et frappait de sa petite canne les mollets du
+domestique.
+
+Monvel arrive au bruit: il examine quelque temps le petit postillon
+d'Hippocrate, et qui reconnaît-il sous la perruque à marteaux de
+Clistorel?--Hippolyte!
+
+Elle était venue de son propre chef prier son père de la faire répéter.
+
+--Clistorel, ce _petit mirmidon de Clistorel_! ne cessait de répéter le
+comédien en riant de bon coeur, mais c'est que tu en as l'air! Regnard
+n'eût pas mieux trouvé, méchante espiégle! Tu sens la pharmacie d'une
+lieue!
+
+Et Monvel de donner aussitôt la réplique à Hippolyte Mars:
+
+ Dieu vous garde en ces lieux;
+Je suis, quand je vous vois, plus vif et plus joyeux.
+
+CLISTOREL, _très fâché_.
+
+Bonjour, Monsieur, bonjour.
+
+GÉRONTE.
+
+ Si je puis m'y connaître,
+Vous paraissez fâché. Quoi!
+
+CLISTOREL.
+
+ J'ai raison de l'être.
+
+GÉRONTE.
+
+Qui vous a mis si fort la bile en mouvement?
+
+CLISTOREL.
+
+Qui me l'a mise?
+
+GÉRONTE.
+
+ Oui.
+
+CLISTOREL.
+
+ Vos sottises.
+
+GÉRONTE.
+
+ Comment?
+
+Et tout le reste de la scène. Monvel écoutait; il ne put, on le croit
+aisément, s'empêcher de rire aux fameux vers:
+
+ J'ai fait quatorze enfants à ma première femme,
+ Madame Clistorel; Dieu veuille avoir son âme!
+
+Et à ceux-ci:
+
+ Prenez-moi de bonnes médecines
+ Avec de bons sirops et drogues anodines,
+ De bon catholicon, Monsieur, de bon séné...
+
+--Par ma foi! s'écria-t-il, je suis ravi comme Argant d'avoir un médecin
+dans ma famille!
+
+--Vous trouvez donc, papa, que je ne m'en tire pas trop mal?
+
+--Assurément. Aussi vas-tu faire partie bientôt du théâtre Montansier!
+
+Ce mot fut prononcé par Monvel avec un ton ironique.
+
+--Mais, papa, si vous le voulez, je vous dirai aussi _Louison_!
+
+--À la bonne heure! ceci nous fait rentrer dans Molière; j'ai des
+verges, veux-tu que je fasse Argant?
+
+--Ah! sans les verges, papa.
+
+--C'est de toute nécessité.
+
+--_Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet_.
+
+--_Vous l'aurez_.
+
+--_Au nom de Dieu, mon papa, que je ne l'aie pas!_
+
+Et la voilà qui débite sa scène après s'être débarrassée de la perruque,
+de la canne et des lunettes de Clistorel.
+
+Monvel racontait depuis, bien souvent, que jamais fille n'avait dit
+comme elle sa jolie réplique:
+
+--_Ah! mon papa, votre petit doigt est un menteur_.
+
+Ce qu'il y a de curieux,--si puéril que puisse paraître un tel
+détail,--c'est que mademoiselle Mars répéta cette phrase toute sa vie
+avec la même note et le même timbre enchanté; elle disait souvent à
+mainte bonne amie qui lui contait une histoire, en élevant son doigt
+avec gentillesse à la hauteur de son oreille:
+
+--Prenez garde à mon petit doigt! il sait tout!
+
+En finissant de faire répéter à sa fille le rôle de _Louison_, Monvel
+fut pris cette fois-là même de larmes abondantes. Il répondit à
+Hippolyte qui lui en demandait la cause:
+
+--Je ne puis jamais toucher au _Malade imaginaire_ sans songer que
+Molière lui doit sa mort!
+
+Ce trait seul suffirait à peindre la sensibilité profonde du père de
+mademoiselle Mars.
+
+C'était cette faculté de s'émouvoir, de sentir qui constituait la
+meilleure partie de son talent.
+
+On a dit, on a écrit que Monvel n'avait jamais donné de leçons à sa
+fille, qu'elle ne fut point son élève et qu'il ne lui fit jamais répéter
+qu'un rôle, celui d'_Angélique_ dans la _Gouvernante_, qu'elle joua
+divinement. Comment avancer de semblables faits? Ne jouaient-ils pas
+souvent dans la même pièce? Nous verrons sans doute plus tard sous quel
+sourire, sous quelle grâce enchanteresse s'épanouit ce jeune talent si
+fécond en promesses de gloire, de beauté et d'avenir; mademoiselle
+Contat, nous le savons mieux que personne, fut la rosée qui féconda ce
+sol facile; mais nous avons la preuve que Monvel, jaloux de ses droits,
+n'entremit l'exercice à mademoiselle Contat que lorsque le travail, les
+soucis ou l'âge le prirent en entier et lui firent délaisser cette
+tutelle. Comment ne pas répugner à croire qu'il se reposa de ces soins
+ardus et délicats sur Valville, homme excellent, mais à coup sûr
+comédien médiocre? L'élan sympathique, la tendresse noble et suave,
+l'onction touchante qui caractérisa les moindres créations de Monvel se
+retrouvent à bien des années de distance dans ce modèle accompli qui
+porta le nom de Mars.
+
+Molière amoureux, Molière épris d'Armande Béjart, lui avait donné des
+leçons suivies; il l'avait initié peu à peu à l'art d'une diction
+parfaite et d'une tenue sévère, ces deux qualités essentielles au
+théâtre, sans lesquelles il n'existe pas de comédien. Bien des fois le
+maître dut oublier la leçon en regardant les charmes naissants de
+l'élève; bien des fois aussi la voix de l'élève s'arrêta émue, toute
+tremblante, devant le regard fixe et profond que le maître tenait
+attaché sur elle[50]. Mademoiselle Mars n'eut point cet insigne bonheur
+d'apprendre d'un poète, d'un amoureux exalté, les ressources et les
+secrets d'un art difficile; une voix aimée n'épela pas pour elle
+l'alphabet mystérieux de Thalie; mais elle dut apprendre de cet homme,
+singulièrement passionné, à renfermer dans son âme tout un foyer brûlant
+d'émotions, de larmes, de douleur; il devient touchant de penser qu'elle
+songea à son père rayé de la vie depuis longtemps, quand, avec une
+répugnance fort concevable pour ses moyens, elle dut se soumettre à
+aborder le drame. Ce nous sera alors une étude aussi intéressante que
+neuve de retrouver le coeur de Monvel dans celui de sa fille, son talent
+dans ses efforts. Monvel, nous le prouvons aisément, fut un miroir dans
+lequel mademoiselle Mars se regarda, souvenir douloureux, mêlé de
+douceur, puisque dans ce genre même elle obtint d'incontestables
+triomphes! La passion, chez mademoiselle Mars, fut pleine de
+délicatesse, de mérite et de réserve, et, sous ce rapport, elle ne
+saurait être détachée d'une époque où Monvel avait eu le loisir d'en
+bien saisir les nuances et le mérite. C'est le temps où ils vivent qui
+forme les comédiens.
+
+
+
+
+V.
+
+Le Théâtre Montansier.--Mademoiselle Mars et mademoiselle
+Déjazet.--Baptiste cadet.--Dorvigny et sa pièce.--M. Jaurois.--Le petit
+frère de Jocrisse.--Les noisettes.--Baptiste aîné.--_Robert, chef de
+brigands_.--Damas, Caumont, les deux Grammont.--Trois
+bandits.--Mesdemoiselles Sainval.--Brunet et Dorvigny.--Le vin du
+roi.--Louis XVIII et Baptiste cadet.
+
+
+En quittant la comédie de Versailles dont elle avait été directrice,
+nous l'avons vu, mademoiselle Montansier tentait une spéculation assez
+difficile, elle voulait établir la tragédie, la comédie et l'opéra sur
+l'emplacement d'un petit théâtre de marionnettes.
+
+Ce théâtre que le sieur Delomel dirigeait au Palais-Royal sous le nom
+des Beaujolais occupait alors le local où Grassot, Sainville et
+Hyacinthe nous font rire tous les soirs, où Ravel et Levassor mesurent
+le compas en main le nez de Roussel, où MM. Dormeuil et Benon ont enfin
+l'heureux pouvoir d'avoir reconquis la foule même après le départ de
+Déjazet.
+
+Déjazet? quel nom sémillant et vif court en ce moment sous notre plume!
+Un inévitable rapprochement le lie à celui de mademoiselle Mars par un
+trait d'union curieux; là en effet où Déjazet a brillé sous le plumage
+de _Vert-Vert_ et le froc de _Richelieu_, Mademoiselle Mars enfant a
+joué le petit frère de _Jocrisse_, elle a porté la queue rouge avant de
+mettre à son front l'aigrette de Célimène!
+
+Bizarre destin de deux comédiennes aux études si dissemblables, de deux
+soeurs par le talent, dont notre scène se montrera longtemps fière!
+Toutes deux, à plusieurs années de distance, auront passé sur cette
+scène avec des lueurs bien différentes, mademoiselle Mars avec des
+débuts si pauvres, si ingrats, qu'il eût fallu être prophète pour
+entrevoir l'étoile de son avenir. Mademoiselle Déjazet avec un tel
+cortége de rôles piquants, qu'on se demandait comment les auteurs
+pourraient désormais lui en trouver de nouveaux!
+
+Mais, comme chacun sait, mademoiselle Mars ne fit que passer par ces
+coulisses, elle avait seize ans lorsqu'elle les quitta. À seize ans,
+Dorvigny devait la rendre à Molière.
+
+La nouvelle salle s'ouvrit sous le nom du _théâtre de mademoiselle
+Montansier_.
+
+Les comédiens en bois des Beaujolais firent place à des acteurs comme
+Baptiste cadet, Damas et Caumont; leurs engagements furent cassés. On
+s'occupa d'agrandir la scène, où ils se mouvaient avec des fils, pendant
+que des personnages cachés chantaient et parlaient pour eux.
+
+Malgré ses démarches et ses protections, mademoiselle Montansier n'avait
+pu faire l'ouverture de son théâtre qu'après Pâques[51]; il fut très
+suivi et la salle agrandie pendant la clôture pascale de 1791.
+L'architecte Louis, chargé des constructions, s'en tira avec honneur.
+
+Si l'on veut bien songer que ce théâtre réservé à tant de vicissitudes,
+né après le serment du jeu de paume et la prise de la Bastille, a vu
+défiler dans son foyer la révolution de 1789, les réactions de 1793, et
+les premiers temps de l'Empire, en changeant de dénomination comme de
+costumes, on trouvera peut-être qu'il mérite autant d'intérêt que bien
+d'autres.
+
+La troupe dont il se composait alors, offre une galerie de portraits
+fort opposés.
+
+Son premier acteur, son Turlupin renommé, fut d'abord Baptiste cadet,
+Baptiste dont le _Désespoir de Jocrisse_ ébaucha la réputation et que
+_Dasnières_, du _Sourd_, rendit à jamais célèbre[52].
+
+Baptiste cadet possédait surtout un sang-froid remarquable; il était
+grand, mince, osseux comme tous les comédiens sortis de cette famille
+véritablement prédestinée au théâtre. Il se grimait surtout d'une façon
+fort comique et faisait preuve dans ses rôles d'une naïveté si rare
+qu'on eût pu le surnommer le roi des niais.
+
+Bien qu'il ne dût guère rester plus d'un an au théâtre de mademoiselle
+Montansier[53], il ne laissa pas que de s'y faire remarquer, tant et si
+bien que sa place semblait désignée à la Comédie Française.
+
+Ce fut lui qui établit à la Montansier le rôle de _Jocrisse_; celui de
+_Colin_, son petit frère, était rempli par mademoiselle Mars.
+
+Valville était là dans la coulisse tout prêt à jouer avec Grammont et
+les demoiselles Sainval dans je ne sais plus quelle tragédie. Dorvigny,
+l'auteur du _Désespoir de Jocrisse_, n'était pas encore arrivé;
+franchement c'était le moins que l'on ne commençât pas ces deux actes
+sans lui.
+
+--Où donc est Dorvigny? demanda Baptiste à Valville.
+
+On cherche, on s'informe, pas de Dorvigny.
+
+--La famille des Jocrisses arrêterait-elle l'ouvrage nouveau, demande
+Valville; elle est, certes, fort nombreuse!
+
+--Vous verrez qu'il aura eu quelque malheur, ce pauvre Dorvigny!
+
+--Il aura perdu sa femme!
+
+--Il se sera pris de querelle avec Coffin-Rosny!
+
+--Il est au _café Godet_ à jouer aux dominos!
+
+--On l'a peut-être arrêté!
+
+Et chacun de commenter à sa guise l'absence de Dorvigny, le César de la
+farce, l'Anibal de la parade, le père d'une foule de pièce telles que
+les _Battus payent l'amende_ où Jeannot disait si crûment au clerc de M.
+le commissaire en lui faisant flairer le liquide répandu sur sa manche:
+c'en est[54].
+
+Cependant le parterre s'impatientait.
+
+Les acteurs frappaient du pied, la Montansier allait faire lever le
+rideau, et pendant ce temps Colin (mademoiselle Mars) s'amusait
+peut-être aux noisettes sans s'embarrasser de tout ce tumulte.
+
+Tout d'un coup un bruit se répand dans les coulisses, c'est lui, c'est
+l'auteur, il entre!
+
+Et voilà qu'au lieu et place de Dorvigny, les comédiens de la Montansier
+voient apparaître un petit bout d'homme grotesque, le nez rubicond, les
+mains calleuses, habillé d'une veste et d'un pantalon éraillés, qui
+vient sans nulle gêne s'appuyer contre l'une des coulisses.
+
+--Votre nom? demande le régisseur à cet intrus.
+
+--L'auteur, répond celui-ci.
+
+--Qui, vous? l'auteur! allons donc!
+
+--Sans doute.
+
+--Vous vous appelez?...
+
+--L'auteur.
+
+--Encore! si vous persistez je fais avancer sur vous le poste voisin.
+
+--De quel droit!
+
+--Vous n'êtes pas M. Dorvigny.
+
+--Peut-être.
+
+--La preuve!
+
+--Lisez!
+
+Le régisseur déploie le papier que lui présente ce sosie mystérieux.
+C'était une renonciation en bonne forme de ses droits d'auteur, faite
+par Dorvigny au nommé Jaurois, le maître du _café Godet_, marchand de
+vin de son état, et littérateur par _intérim_. Dorvigny qui mourut dans
+la dernière misère aliénait ainsi la propriété de ses comédies pour la
+moindre somme; il faisait ressource de tout. On l'avait vu donner
+jusqu'à six billets de spectacle pour un petit verre d'eau-de-vie.
+
+Cette fois, un pareil abandon de tous ses droits exalta mademoiselle
+Montansier jusqu'à la fureur.
+
+--Le cuistre! le bélître! criait-elle tout haut dans les coulisses en
+accablant d'injures le malheureux M. Jaurois; mais il n'a donc pas de
+coeur!
+
+M. Jaurois tint de son mieux tête à l'orage, il était créancier de
+Dorvigny pour une foule de comestibles et de petits verres, et ce brave
+homme de Dorvigny n'avait pas eu recours vis-à-vis de lui à l'ingénieux
+expédient de Martainville[55].
+
+On leva le rideau, Baptiste Cadet fit merveille; mademoiselle Mars dans
+le rôle du petit frère de Jocrisse fut charmante de naïveté.
+
+Elle avait la queue rouge traditionnelle, et pendant que Baptiste Cadet
+entamait victorieusement le personnage de Jocrisse, le successeur de
+Jeannot[56], dans les sympathies du parterre, Hippolyte Mars, à peine
+âgée de quatorze ans, laissait tomber de sa jolie bouche enfantine les
+phrases suivantes:
+
+«_Ma mère, y a-t'un beau monsieur à la porte qui dit comme ça qu'i
+demande après la portière._»
+
+Et celle-ci: (après que Jocrisse lui a proposé de lui donner du
+fromage:)
+
+«_Et du pain, donne-m'en!_»
+
+Ce à quoi Jocrisse répondait:
+
+«_Comment, tu ne sais pas parler à ton âge; on dit: du pain,
+donne-moi-z'en._ »
+
+Tel fut le premier français qui sortit des lèvres d'Hippolyte Mars; l'on
+voit quelle distance il y avait de là à celui de Molière!
+
+Cependant elle joua _Colin_, ni plus ni moins que si elle eût joué
+_Célimène_. M. Jaurois lui-même qui représentait Dorvigny parut
+satisfait.
+
+Baptiste cadet l'embrassa.
+
+En 1822, époque à laquelle ce comédien se retira, mademoiselle Mars
+avait joué déjà soixante-huit rôles![57]
+
+Le _Désespoir de Jocrisse_ n'obtint pas à ce théâtre un moindre succès
+que celui de _Robert, chef de brigands_, joué par Baptiste aîné.
+
+Cette pièce, au sujet de laquelle notre mémoire nous fournit, une page
+plus bas, une anecdote faite à coup sûr pour surprendre bien des gens,
+commença la réputation de cet acteur applaudi plus tard à des titres
+plus dignes à la Comédie Française.
+
+Le sujet de Schiller, _les Brigands_, n'a rien de commun avec cette
+pièce où Baptiste aîné produisit un grand effet.
+
+L'étude de cette conception profonde, inouïe nous mènerait trop loin, et
+cependant, chose bizarre! il devient impossible de ne pas songer devant
+ce singulier mélodrame, boursoufflé de phrases et lardé de coups de
+couteau.
+
+Schiller vivra par le seul type de Moor. Rien de plus révolté, de plus
+sublime ne s'est produit. Cette tragédie, sauvage comme un site de
+Salvator, subsiste si belle qu'on dirait d'une large et ineffaçable
+peinture. Donnez à Frédéric Lemaître un cheval comme au roi Richard,
+jetez-le, perdez-le sous le nom de Moor au milieu de ces cohortes
+sacriléges où le doute est roi, où le crime devient blason, faites
+descendre sur son front la pâleur comme un linceul, couronnez ce front
+de l'auréole sanglante du héros de Schiller, vous verrez après quel
+drame surgira!
+
+Drame immense, sévère, courroucé, impétueux! Aujourd'hui Moor crierait
+contre les pirates et les écumeurs littéraires, contre les marchands qui
+se cotisent pour acheter à bas prix un pauvre auteur, le vendre, le
+revendre jusqu'à ce qu'il soit démonétisé sur place! ces gens-là volent
+l'intelligence avec un traité, ils la gaspillent, ils l'égorgent: Moor
+se contentait d'assassiner les passants!
+
+Outre Baptiste cadet la troupe de mademoiselle Montansier comptait
+encore dans son sein des hommes tels que Damas et Caumont, des femmes
+telles que mesdemoiselles Sainval.
+
+Le physique de Damas manquait d'éclat, le visage de cet acteur était
+ingrat, son nez seul prêtait à une série de quolibets dont ses
+détracteurs ne se firent faute. Damas avait de la chaleur, une grande
+intelligence, mais il bredouillait et encourait pour l'ordinaire
+l'inimitié de ses interlocuteurs qui lui reprochaient de _cracher dans
+l'oeil_. En revanche, ses amis cherchaient à le consoler en lui faisant
+observer qu'il avait une grande similitude avec Lekain. Le nez écrasé de
+Damas ressemblait en effet à celui de ce fougueux Othello, de cet
+Orosmane camard dont toutes les gravures conservent si religieusement
+les traits.
+
+Les deux Grammont faisaient aussi partie du théâtre Montansier, sans se
+douter que l'échafaud pût remplacer un jour pour eux la tragédie.
+
+L'un d'eux figura au massacre des Suisses (10 août). On le vit en
+pantalon collant avec une couronne de lierre sur la tête entamer des
+pourparlers avec les défenseurs du château.
+
+On ne saurait croire combien d'acteurs ambitionnaient alors l'habit de
+général: nous citerons à propos de _Robert, chef de brigands_, joué au
+théâtre de la cité par Baptiste aîné l'anecdote suivante qui prouve à
+quel point toutes les classes brûlaient alors de l'envie de s'élever.
+Les jeux du hasard élevaient en ce temps-là un homme au haut de la roue,
+ou l'immolait sans pitié!
+
+Dans la pièce de _Robert, chef de brigands_, pièce dans la quelle
+excellait Baptiste aîné, il y avait trois brigands secondaires.
+
+Ces trois brigands portaient la barbe, le sabre, les moustaches, en un
+mot tous les accessoires de sa piraterie. Ils juraient comme Cartouche
+et prenaient des poses académiques comme Mandrin.
+
+Mais quels étaient ces bandits?
+
+Si vous désirez le moins du monde savoir leurs noms nous allons les
+inscrire ici par ordre:
+
+Le premier était le général Anselme, frère de Baptiste aîné.
+
+Le second, le baron Capelle, ancien ministre de Charles X.
+
+Le troisième, le maréchal Gouvion Saint-Cyr!
+
+Vous voilà bien étonnés du théâtre obscur de la Cité monté ainsi tout
+d'un coup au premier poste de l'état! devenir l'un général, l'autre
+ministre, le troisième maréchal! Quel vaudeville les auteurs du
+_Camarade de lit_ feraient là-dessus!
+
+Voici comment la chose arriva quant à Gouvion Saint-Cyr:
+
+Le maréchal Gouvion Saint-Cyr fut un jour trouver Baptiste cadet, son
+ami. C'était aux jours cruels et périlleux de notre révolution; il
+devenait difficile pour lui d'éviter l'émigration que tant d'exemples
+validaient.
+
+--Tu n'as qu'un parti à prendre, dit Baptiste à son ami, c'est de te
+mettre au théâtre!
+
+--Veux-tu plaisanter?
+
+--Non pas. Tiens, mon cher ami, tu représenterais fort bien en uniforme!
+
+Gouvion Saint-Cyr se laisse persuader, il débute.
+
+Le premier jour, on l'accueille froidement.
+
+Le second, il est sifflé!
+
+Le troisième--le quatrième! Ah! par ma foi, l'Odyssée de son malheur se
+poursuit, on l'abreuve d'humiliations...
+
+En ce temps-là les pommes n'étaient pas encore inventées...
+
+Mais on sifflait en choeur, et avec une force imposante.
+
+L'infortuné lutta vainement... La honte, le dépit l'emportèrent enfin.
+Il profita d'un jour où il y avait un bataillon de volontaires dans la
+cour du Louvre et il partit. Arrivé à la frontière, il était chef de
+bataillon!
+
+Les frères Grammont furent moins heureux; ils trempèrent tous deux dans
+la Révolution française et payèrent cette tentative malheureuse de
+l'échafaud.
+
+Les demoiselles Sainval--les mêmes que l'on vit forcées de se
+réconcilier et de s'embrasser en plein théâtre, _malgré qu'elles en
+eussent_, jouèrent aussi à la Montansier.
+
+La direction était loin de les chérir et elles étaient désignées par
+elle sous le nom de ses _bêtes noires_.
+
+Elles n'avaient rien de commun, au reste, avec cette famille des
+Jocrisses qu'adora Cambacérès et pour laquelle Talma montrait dans
+Brunoy une préférence injurieuse à Corneille.
+
+Nous avons parlé de Dorvigny, l'heureux père de tant de parades
+représentées alors avec fracas, surtout celle des _Battus paient
+l'amende_. Dorvigny était un improvisateur de première force.
+
+Il n'était pas rare de le voir arriver souvent aux jours marqués pour
+une lecture avec un magnifique rouleau noué d'une ficelle, il s'asseyait
+vis-à-vis de Brunet, par exemple, n'ouvrait pas son cahier, mais
+commençait par faire claquer sa langue d'un air significatif.
+
+--C'est-à-dire que tu es content... disait Brunet.
+
+--Assez. Jolie pièce, ma foi; on rira bien.
+
+--Je l'espère.
+
+--Veux-tu me prêter dix francs?
+
+--Pourquoi?
+
+--Parbleu! pourquoi! parce que je n'ai pas déjeuné. Je me sens le gosier
+sec.
+
+--Mais puisque tu viens me lire... objectait Brunet d'un air de reproche
+timide.
+
+--Laisse donc, je lirai bien mieux quand j'aurai humé un peu de blanc
+qu'Aude m'a fait goûter près de la rue du Dauphin.
+
+--La rue du Dauphin? mais c'est encore loin des Variétés!
+
+--Tu marronnes toujours. As-tu dix francs?
+
+--Pourquoi dix francs?
+
+--J'en dois huit à ce traiteur...
+
+--Je n'en ai que cinq, reprenait le pauvre Brunet en se fouillant.
+
+--C'est cinq que tu me devras!
+
+Et muni de ces cinq francs de Brunet, il courait chez son traiteur; il
+allait frapper le rocher comme Moïse, et de ce roc jaillissait
+l'inspiration.
+
+Dorvigny, son rouleau toujours ployé sous le bras, rentrait aux
+Variétés!
+
+--Et ta pièce, ta pièce! malheureux, lui criait Brunet.
+
+--Je ne l'ai point perdue, la voici! Dorvigny montrait son rouleau.
+
+--Je respire, disait le directeur, allons, commence ta lecture. Va! le
+comité, c'est moi!
+
+Dorvigny se plaçait vis-à-vis de Brunet, il ôtait la ficelle de son
+rouleau et il commençait alors la liste des personnages.
+
+--Bien! à présent, continue.
+
+Dorvigny se mouchait, prisait, il entamait ensuite la première scène!
+
+--C'est très drôle, très drôle... Va toujours! disait Brunet.
+
+Dorvigny passait à une seconde, à une troisième; bref il lisait à
+miracle et de façon à enlever bien vite le succès.
+
+--Il n'y a que lui pour lire comme ça! poursuivait Brunet en se roulant
+sur la table.
+
+--Tu reçois donc cet ouvrage?
+
+--Je serais bien sot de le refuser. Donne-moi le manuscrit.
+
+--Le manuscrit?
+
+--Sans doute. Pourquoi le reploies-tu!
+
+--C'est que...
+
+--Tu vas le gâter avec des changements, je te connais, rien ne vaut
+l'idée première...
+
+--Mais c'est...
+
+--Ah! trêve de _mais_, je veux ton manuscrit, je le veux!
+
+Et l'impérieux Brunet enlevait impitoyablement le manuscrit des mains de
+son auteur; il l'ouvrait, mais, ô surprise! le papier de Dorvigny était
+vierge de toute écriture...
+
+Dorvigny avait tout improvisé!...
+
+Le lendemain, il ne se rappelait rien, l'ivresse avait, hélas! passé par
+là!
+
+Peu d'auteurs feraient, de nos jours, pareils tours de force.
+
+Brunet dut avoir recours à un sténographe pour Dorvigny.--Mais, en ce
+temps-là, l'art de la sténographie était dans l'enfance.
+
+Quand Dorvigny mourut, il ne devait laisser que des dettes, nous
+ignorons quelle société dramatique ou philanthropique les paya, mais un
+homme qui avait fait tant rire méritait bien qu'on s'intéressât un peu à
+lui.
+
+Revenons à Baptiste cadet[58].
+
+Le feu duc de Polignac a raconté souvent devant nous la prédilection de
+Louis XVIII pour cet acteur; il lui envoyait du vin de sa table, et
+notamment dans _les Héritiers_ de Duval, le duc d'Escars était chargé de
+ce que l'auteur de la Charte nommait plaisamment _la provision de
+Baptiste_.
+
+Un soir que Baptiste cadet jouait _Alain_ dans _les Héritiers_, (Louis
+XVIII et le duc d'Escars assistaient à cette représentation), le roi
+crut remarquer que Baptiste était distrait.
+
+--Qu'a donc Baptiste? demanda-t-il à son maître-d'hôtel qui trouvait,
+lui, que l'acteur jouait fort bien.
+
+--Votre Majesté est sévère ce soir, répondit le duc; je trouve Baptiste
+aussi bon que de coutume.
+
+--Il a quelque chose...
+
+--Il n'a rien.
+
+--D'Escars, je vous dis qu'il n'est pas dans son assiette.
+
+--Écoutez donc, reprit d'Escars, il a peut-être trop fêté ce vin de
+Chambertin que nous lui avons envoyé... Je dis _nous_, quoique ce soit
+le vin du roi et que Votre Majesté seule...
+
+--C'est vrai, j'ai voulu qu'il eût ses vingt bouteilles bien cachetées.
+
+--Et vingt bouteilles dérangent le jeu de tout compère, si fort qu'il
+paraisse!... Je ne dis pas qu'il en ait bu vingt, continua le duc
+d'Escars, pas un de vos Suisses ne les tiendrait... Mais peut-être
+a-t-il invité ses camarades... Et le Chambertin, ce vin perfide... dame!
+Baptiste cadet n'est pas un trappiste, un Rancé!
+
+--Vous le calomniez, il n'est pas gris... voyez! il a l'air plutôt de
+chercher quelqu'un...
+
+--En effet, Baptiste semblait fort préoccupé...
+
+Évidemment il lui manquait un de ses accessoires ordinaires: on sait que
+les comédiens désignent par ce mot les objets matériels indispensables à
+leurs rôles.
+
+Mais quel était cet accessoire?
+
+Dans _les Héritiers_, un des grands mérites de Baptiste cadet consistait
+surtout à tricher son maître d'une façon fort comique.
+
+Il y a une scène dans la pièce où le capitaine déjeune, Baptiste est son
+valet, Baptiste le voit, Baptiste l'envie... La bouteille que boit le
+capitaine est à moitié, Baptiste en boit une gorgée derrière lui, puis
+remet un peu d'eau dans la carafe et _mêle_...
+
+Ceci est un manége de domestique fort connu.
+
+Mais ce qu'il fallait voir, c'était l'adresse, la vivacité, la précision
+de Baptiste dans un jeu de scène... Vous n'eussiez jamais voulu de lui
+pour domestique à voir ce trait-là, toute votre cave y eût passé! Oui,
+toute votre cave.
+
+Le Sillery rouge et mi-frappé,
+
+Le Mercurey de la comète,
+
+L'Aï de Moët,
+
+Le Malvoisie d'Alicante!
+
+Baptiste eût mélangé tout cela aussi bien que le fameux vin du
+capitaine.
+
+Quand Baptiste jouait cette scène, et que le roi assistait au spectacle
+il échangeait ordinairement un coup d'oeil malin avec sa Majesté laquelle
+ne manquait pas de se tourner alors vers son premier maître-d'hôtel
+comme pour lui dire avec une bonhomie maligne:
+
+--Pends-toi, d'Escars, tu n'as pas trouvé celle-là!
+
+Or voici que cette fois-là Baptiste s'approche de la loge royale et dit
+entre ses dents de façon à être entendu de sa Majesté:
+
+«Pauvre Baptiste, on t'a triché ce soir de dix bouteilles!»
+
+Et en même temps il montra le poing au premier maître-d'hôtel de sa
+Majesté.
+
+--Que veut dire ceci, demanda le roi fort étonné à d'Escars, n'avez-vous
+donc pas envoyé à Baptiste ses vingt bouteilles?
+
+--Je vous jure, Sire...
+
+Le roi laissa tomber de nouveau son regard sur Baptiste. La pantomime de
+celui-ci n'exprimait que trop son dépit. Ce soir-là, il jouait pour sa
+Majesté bien plus que pour le public.
+
+--Monsieur le duc, reprit le roi en riant, je crois que vous aimez le
+Chambertin; rognez mes courtisans, j'y consens, mais je veux que
+Baptiste ne soit jamais privé...
+
+--D'un pareil vin, Sire, balbutia le duc, mais c'est un nectar; je
+connais votre cave autant que personne, il vous en reste à peine deux
+cents bouteilles...
+
+--C'est bon,--vous ne lui enverrez plus à l'avenir que du vin de Chypre
+de la Commanderie, entendez-vous?
+
+Le duc d'Escars obéit, il se rattrapa sur une macédoine de sept fruits à
+la glace au jus d'orange et sur des cerceaux au sel gris et au jus
+muscat qu'il fit apporter dans la loge vers la fin du spectacle. Louis
+XVIII aimait beaucoup ces sortes d'improvisations. Il rendit sa faveur à
+son très honoré maître-d'hôtel, à condition qu'il ne _tricherait_ plus
+jamais Baptiste.
+
+Jusqu'à la mort de Louis XVIII, Baptiste but du vin du roi.
+
+Quand on porta le corps de Louis XVIII à Saint-Denis, il faisait une
+pluie du diable, les torches que portaient les pauvres s'éteignaient
+dans leurs mains au souffle du vent, l'eau tombait par torrents sur la
+grand'route.
+
+«Voilà mon vin qui s'en va!» murmura Baptiste en voyant passer le corps.
+
+Un comédien du roi boire du vin du roi! cela était tout simple, et
+cependant on n'y avait pas songé! Aujourd'hui, ces échanges entre le
+maître royal et l'acteur seraient vus de mauvais oeil, mais Louis XVIII
+savait son Horace par coeur. Il eût fraternisé avec toutes les
+puissances, le verre en main, et Baptiste cadet fut, de son temps, une
+puissance. Ferdinand VII aimait à s'entreprendre de paroles avec les
+_toreros_ du Cirque; le prince de Galles buvait avec Cribb; Charles X,
+dans sa jeunesse, prit des leçons de Placide appelé _le petit Diable_.
+Louis XIV enfin, ne permit-il pas à Molière de faire son lit?
+
+Les rois s'évitent toujours le plus qu'ils peuvent; ils ne rencontrent
+autour d'eux qu'ennui, dissimulation, sottise. De tous ceux qui burent
+son vin, Batiste cadet ne fut-il pas le plus reconnaissant envers le
+monarque? Il l'amusa certes autant que M. de Cazes.
+
+Voyez seulement la différence des règnes et des genres; Louis XVIII
+avait Baptiste; Napoléon eut Talma.
+
+FIN DU DEUXIEME VOLUME.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Rien ne devait lui manquer, pas même les présages. À l'ouverture des
+États-généraux, un page, porteur d'un ordre, passait à cheval, son
+cheval s'effraye, il se cabre, le voilà désarçonné et renversé.--«La
+monarchie aura le même sort.» s'écria M. de Villedreuil.]
+
+[2: 1783.]
+
+[3: Immense et grotesque couvre-chef d'alors.]
+
+[4: Ce n'est pas, en effet, Monvel qui eût trafiqué impudemment, comme
+beaucoup de nos _faiseurs_ de vaudevilles d'aujourd'hui, de sujets de
+pièces marquées à l'estampille de ses confrères. La commission
+dramatique est perpétuellement saisie de pareils délits, il y a des
+auteurs décorés qui vivent, à la lettre, de ces larcins, et elle les
+laisse vivre, parader et s'engraisser sur les planches. Nous donnerons
+en temps et lieux la liste de ces forbans qui découpent un livre sans
+prévenir même son auteur, ou son libraire.]
+
+[5: Gustave III envoya, sans se faire connaître, l'éloge du feu maréchal
+Torstenson; cet éloge fut couronné.]
+
+[6: Préville jouait un jour le _Mercure galant_ devant la cour à
+Fontainebleau. Lorsqu'il se présenta pour entrer dans le théâtre,
+habillé en soldat, le factionnaire, le prenant pour un militaire ivre,
+s'opposa à son passage et le repoussa avec opiniâtreté en lui disant:
+«Camarade, au nom de Dieu, ne passez pas, vous me ferez mettre en
+prison.»]
+
+[7: Voltaire, à son avènement, lui adressa aussi une épître.]
+
+[8: Madame la marquise de Langeac et le duc de La Vrillière la
+protégeaient. Les orateurs les plus éminents, les gens de la première
+distinction n'obtinrent jamais de pareilles marques de triomphe. Un
+Suisse allait à sa loge, tandis que d'autres bordaient le passage et
+faisaient la haie; un écuyer lui donnait la main jusqu'à l'orchestre,
+etc., etc.]
+
+[9: Fils du duc de Chaulnes. Il avait hérité du goût de son père pour
+les sciences, et poussa fort loin ses recherches sur la physique. Un
+météore en forme de globe ayant causé, en 1771, une grande rumeur à
+Paris, quelques adeptes de M. de Pecquigny, ravis du jeu de son
+cerf-volant électrique, n'hésitèrent pas à le lui attribuer. La police
+se mêla de l'affaire, et l'on vit l'instant où l'on découvrait un
+sorcier dans un savant.]
+
+[10: Elle est adressée à Désaides.]
+
+[11: La première représentation eut lieu en 1783 à Paris.]
+
+[12: Désaides était fort lié avec M. de Sauvigny, qui souvent, dit-on,
+se mêla de revoir et corriger les pièces de Monvel.]
+
+[13: Cette statue colossale, modelée sur les dessins de Larchevêque,
+sculpteur français très distingué, qui mourut avant de l'achever, fut
+terminée par l'habile ciseau de Sergell, et érigée en 1790 seulement.]
+
+[14: Ce M. Sparmann avait enrichi singulièrement le cabinet d'histoire
+naturelle de Stockholm; la salle de l'Académie lui devait beaucoup. Les
+recherches de ce savant se publiaient tous les trois mois en langue
+suédoise. (_Note de l'auteur_.)]
+
+[15: Vigée, qui devint plus tard lui-même un lecteur charmant et un
+poète agréable.]
+
+[16: Pièce de Ducis, jouée en 1783.]
+
+[17: Les fragments de cette nouvelle lettre sont de juin même date.]
+
+[18: Olof Dalin, poète suédois fort estimé, chancelier de la cour
+jusqu'à sa mort, arrivée en 1763.]
+
+[19: «La petitesse du trou dont il est percé, dit Voltaire, est une des
+raisons de ceux qui veulent croire qu'il périt par un assassinat.»
+
+La fin tragique de Charles XII a été, en effet, très souvent
+controversée. On a écrit des volumes entiers sur la question de savoir
+si elle était le fruit d'une perfidie ou des hasards de la guerre. (Lire
+la dernière page de Voltaire qui absout Siquier à ce sujet. _Hist. de
+Charles XII_.)]
+
+[20: Mort en 1779.]
+
+[21: _Swedenborg, ou Stocklom_ en 1765.]
+
+[22: Lettre du comte de Mirabeau à M... sur MM. Cagliostro et Lavater.
+Berlin, chez François de Larde, 1786; imprimé de 75 pages.]
+
+[23: Il succomba au travail, et mourut à la fleur de son âge, le 12
+avril 1795.]
+
+[24: Cette diète se termina, on le sait, d'une façon assez orageuse.]
+
+[25: Père de Gustave Ier.]
+
+[26: _Souvenirs de la Révolution_, ch. II.]
+
+[27: Jouée en 1789.]
+
+[28: V. Bachaumont, tome XXIII, p. 44.]
+
+[29: De 1725 à 1775 et 1780.]
+
+[30: Mémoires de Fleury, t. IV. p. 62.]
+
+[31: Loi du 13 janvier 1791, décret sur la liberté des théâtres.]
+
+[32: Mémoires de Fleury, t. IV, p. 64.]
+
+[33: Histoire philosophique et littéraire du Théâtre-Français, par H.
+Lucas, p. 305.]
+
+[34: Notice sur mademoiselle Mars.]
+
+[35: Le comte de Fersen.]
+
+[36: Ancien ministre.]
+
+[37: _Blaise et Babet_ et la _Suite des Trois Fermiers_ prouvent assez
+combien Monvel entendait ce genre.]
+
+[38: 1786.]
+
+[39: Mademoiselle Mars posséda en effet, à Versailles, deux maisons
+qu'elle y allait voir et qu'elle habita.]
+
+[40: Après avoir eu la direction des théâtres du Havre et de Rouen,
+mademoiselle Montansier était en effet, au moment de la Révolution, à la
+tête d'un grand établissement à Versailles. Prévoyant bien que le
+déplacement de la cour lui serait très préjudiciable, elle acheta, dès
+1789, au Palais-Royal, la salle occupée avant par les Beaujolais.]
+
+[41: Elle l'épousa en effet secrètement en 1807. Elle mourut à 90 ans.
+Son nom de famille à elle était, on le croit, Brunet.]
+
+[42: La pièce de Monvel était en trois actes. Sauvigny la remit en deux.
+Elle avait été envoyée de Suède.]
+
+[43: Mademoiselle Leroi Beaumenard, épouse de J.-C.-G. Colson de
+Belcourt, commença sa carrière théâtrale à l'Opéra-Comique. Elle y avait
+reçu le nom de Gogo, à cause du naturel qu'elle avait montré en jouant
+ce rôle dans le _Coq de village_, de Favart.]
+
+[44: Della Maria en fit plus tard la musique.--Deux actes, 1799.]
+
+[45: Classe du peuple, à Rome, dont les seules moeurs rappellent
+l'antique fierté de ses maîtres.]
+
+[46: Gros sous.]
+
+[47: Eau-de-vie de riz que ces animaux aiment beaucoup.]
+
+[48: Canto XV. Gerusaleme.]
+
+[49: _Histoire du Théâtre_, par E. Foucauld.]
+
+[50: _Ibidem_.]
+
+[51: 1790.]
+
+[52: Il se retira de la Comédie Française (1822) par ce rôle où il se
+montra aussi plaisant qu'à l'époque où il le créa.]
+
+[53: Ses débuts eurent lieu au théâtre de la rue Richelieu, en 1792.]
+
+[54: Scène IX. _Les Battus payent l'amende_ ou _Ce que l'on voudra_,
+proverbe, comédie, parades, 1779.]
+
+[55: Martainville devait à un limonadier un certain nombre de petits
+verres. Comme il racontait fort bien, on faisait cercle autour de lui au
+café.--Un petit verre pour Martainville, disait-on à la fin de chacune
+de ses histoires. Et Martainville buvait le verre de kirsch apporté. Il
+en buvait quinze, vingt. Mais ce prétendu kirsch était de l'eau et on
+défalquait cela sur sa note.]
+
+[56: Il y avait eu de Dorvigny: _Janot chez le dégraisseur_ ou _À
+quelque chose malheur est bon_, comédie en un acte, 1779. _Janot_, ou
+les _Battus paient l'amende_ du même, 1779. Il y eut ensuite _Jocrisse
+changé de condition_, 2 actes, 1798 (Dorvigny). _Jocrisse congédié_, du
+même, 1799, et _Jocrisse suicidé_, drame tragi-comique, Sidony et
+Servières, 1804.]
+
+[57: Et tous dans des comédies _nouvelles_! Le relevé de la comédie ne
+laisse aucun doute à cet égard. Baptiste Cadet s'est retiré l'année même
+ou mademoiselle Mars créa _Valérie_.]
+
+[58: Mort en 1839.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Mademoiselle Mars (volume
+II), by Mademoiselle Mars
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MLLE MARS (VOL. II) ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Chief Executive and Director
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+Literary Archive Foundation
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+status with the IRS.
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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