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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:17:38 -0700 |
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II) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe +(http://dp.rastko.net). (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS + +(DE LA COMÉDIE FRANÇAISE) + +PUBLIÉS PAR ROGER DE BEAUVOIR. + + +II + +PARIS, + +GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS, + +33, rue Sainte-Marguerite-Saint-Germain. + +1849. + + + + +I. + +Monvel en Suède.--Douleur de madame Mars.--Gustave III. Ulrique et +Amélie.--Le lecteur du roi.--La nourrice.--Le palais de Stockholm.--Le +portrait voilé.--Causerie royale.--Fragments de correspondance de Monvel +à Désaides.--L'Opéra suédois et le Théâtre-Français.--Vie de Monvel à +Stockholm.--Particularités sur Gustave III.--Le château de +Haga.--Promenade sentimentale. + + +Ce matin-là , Valville, en faisant répéter à madame Mars une tragédie de +la Harpe, remise depuis peu au répertoire,--les trop fameux +_Barmécides_,--s'interrompit tout à coup en voyant que son +interlocutrice n'avait pas même l'air de l'écouter; en effet, au lieu de +songer à la réplique, elle regardait une carte de géographie étendue sur +le bureau de Valville. + +Valville en avait marqué certaines lignes à l'encre rouge, c'était là +son occupation depuis un grand mois; il s'attelait à cette carte +géographique et se figurait que son fauteuil était devenu une chaise de +poste. + +La configuration de la Suède préoccupait le digne homme autant que +Gustave Wasa; il s'était fait, en idée, bourgeois de Stockholm, et ne +parlait plus que de négociations avec la Prusse et l'Autriche. La +révolution de France arrivait à grands pas; bien qu'on ne fût qu'en +1788[1], la convocation des notables du royaume et les remontrances du +Parlement n'étaient pas de nature à rassurer sur l'avenir. À des menées +sourdes, hostiles contre la cour se joignaient les dénonciations contre +les ministres; les théâtres eux-mêmes, encouragés par l'audacieux +exemple de Beaumarchais, poussaient à l'émancipation; un an après on +devait représenter _Charles IX_, de Chénier, premier anneau de cette +chaîne de pièces affranchies de toute entrave. L'époque des violences +littéraires et politiques approchait; la censure de Bailly, le maire de +Paris, allait se voir plus tard elle-même brisée comme une digue +impuissante. + +Et c'était dans un pareil moment que Valville, l'honnête et calme +Valville, s'occupait de la Suède!... + +Les artistes sont faits ainsi, ils voyagent sur l'aile de l'imagination, +qui a du moins le mérite de les emporter loin d'un pays maussade et +orageux. Que faisaient à cet esprit pacifique les débuts de Robespierre +comme avocat[2], les chapeaux à la Marlborough[3], le Parlement et M. de +Calonne? Valville n'aimait, il faut bien le dire, qu'un homme au monde, +et cet homme c'était Monvel. Il l'avait apprécié de bonne heure dans la +société de Désaides, il le savait parfois quinteux, difficile; mais il +estimait cette probité rare, cette droiture à toute épreuve[4]. Si +Valville songeait tant à la Suède, c'est que du fond de cette cour de +Gustave III, Monvel en revanche songeait peu à lui; à peine avait-il +écrit quelques lettres à madame Mars! D'où provenait ce silence, cet +oubli, et comment Monvel ne s'était-il pas mieux fait pardonner son +prompt départ! Il avait rompu brusquement avec la Comédie, au mépris de +son contrat, et sans s'inquiéter en rien de la sanction de Messieurs les +gentilshommes de la chambre; le roi de Suède l'avait nommé son lecteur, +et dès lors la tête lui avait tourné. Il était écrit qu'il partirait +sans embrasser seulement la pauvre Hippolyte, sans serrer la main à +Valville ou à Désaides, à qui il laissait le soin de faire représenter +plusieurs pièces de lui, durant son absence; il était écrit que ce +départ cruel serait un coup de foudre pour madame Mars! «Quel courage, +pensait Valville, ou quelle incroyable sécheresse! A-t-il imposé silence +aux voix de son cÅ“ur, ou n'était-il pas digne de connaître les regrets?» +L'avortement de cette liaison effrayait Valville, il savait quelles +racines elle avait jetées dans l'âme de madame Mars! Au seul timbre de +Stockholm sur une lettre du fugitif, elle pâlissait en ouvrant +l'enveloppe, elle trahissait son angoisse par un tremblement fébrile. +Que d'humiliations, d'amertumes cruelles et dures, quand la poste se +taisait! Elle se confinait ces jours-là dans sa chambre ou dans sa loge, +évoquant en elle son orgueil blessé pour haïr l'ingrat; elle se +représentait son lâche abandon, elle jurait de ne plus toucher ses +lettres! Mais les planches même de cette scène, foulées par Monvel, +comment les fuir? Mais ce même public attentif à sa parole, comment +l'éviter? Des larmes impuissantes brûlaient alors les joues de la pauvre +femme, elle appelait Hippolyte et elle la serrait avec accablement +contre son cÅ“ur. Plus de sourire pour Dugazon, le joyeux diseur; plus +d'amour pour la promenade aux vertes allées du Luxembourg, plus de rayon +d'orgueil ou de joie en passant près de la loge de Monvel! C'était une +humble douleur, mais elle eût fait pitié même aux plus indifférents. + +Telle est cependant l'immense activité de l'espoir, que madame Mars se +croyait encore aimée. Les premières lettres de Monvel étaient brûlantes, +elles ne dissimulaient rien de ses efforts, de sa lutte avec lui-même. +Le théâtre qu'il fuyait ne lui avait donné que des ennuis; cette liaison +était le seul bonheur dont il remerciât le Ciel; seulement, +poursuivait-il, «j'oppose la neige au feu en vous quittant, vous que je +conjure de prendre garde à toutes ces haines de là -bas!» Quelles étaient +ces haines dont parlait Monvel? Les meilleurs et les plus forts se sont +plaints souvent de l'injustice. Monvel était-il découragé, n'était-il +qu'ambitieux? Le désir d'une union prochaine éclatait dans cette franche +et noble épître, il y parlait d'Hippolyte, «_sa chère petite fée!_» +Quelle lecture que celle d'une pareille missive pour la pauvre +abandonnée, mais aussi quel brusque rayon de lumière sur les projets de +Monvel, quand peu à peu ses lettres devinrent plus courtes et plus +rares! Le moment est dur où l'on s'aperçoit de l'indifférence et de +l'oubli dans les cÅ“urs qui nous sont chers; mener le deuil de ses +souvenirs n'appartient qu'à la vieillesse. Et quelle rudesse dans ces +mornes avertissements! L'illusion du théâtre lui-même n'ôte rien aux +épines d'un pareil drame, on se voit encore belle, et l'on se demande +pourquoi l'on est délaissée. Madame Mars avait mis en Monvel son avenir +et celui de sa fille; sa tendresse fut frappée d'un coup sensible en +apprenant qu'il épousait mademoiselle Cléricourt. + +Voici dans quelles circonstances ce mariage eut lieu; si elles semblent +romanesques, c'est la faute des événements et non la nôtre: + +Gustave III aimait les lettres, ses loisirs étaient spécialement +consacrés au dessin et à la lecture, il avait composé même plusieurs +pièces de théâtre dont le sujet était pris dans l'histoire de Suède. Le +commencement de son règne avait été marqué par la construction d'un +édifice splendide, le théâtre de l'Opéra national; plus tard il devait +fonder une académie suédoise sur le modèle de l'Académie française, et +concourir lui-même pour un des premiers prix qui furent proposés[5]. +Jamais souverain n'avait possédé à un plus haut degré le don de la +parole; il aimait la représentation, la cour était devenue bientôt une +des plus brillantes de l'Europe. Une troupe française venait d'être +formée par lui à Stockholm, il l'y entretenait avec un luxe royal, +Monvel s'en vit nommé premier comédien et directeur, il partit convaincu +que Gustave avait grand besoin de lui, et il ne se trompait pas. Si le +roi le faisait trembler, en revanche le poète le rassurait; Monvel se +présenta donc résolument devant Sa Majesté suédoise. + +Il trouva un homme dans la force de l'âge, bien fait, d'un port noble, +les yeux d'un bleu doux, le front large, la voix forte, sonore dans le +commandement, flexible et suave dans l'intimité de la causerie, prenant +tous les chemins pour arriver au cÅ“ur de son peuple, ardent, éclairé, et +surtout singulièrement épris des arts, qui le reçut entre le portrait de +Gustave Wasa et d'Adolphe Frédéric, lui parla de son voyage en France +sous le nom du comte de Haga, avant qu'il fût roi; l'entretint de +Voltaire et de Frédéric, du roi Stanislas et de Boufflers, puis arrivant +graduellement à la Comédie-Française, lui demanda des nouvelles de M. le +maréchal de Richelieu et de Préville. Le roi, dans ce premier entretien, +rappela à Monvel le trait de La Rissole[6]; tous deux en rirent +beaucoup. + +On parla de Brizard, de Molé, et d'autres acteurs; Gustave gardait +Monvel pour la bonne bouche, il l'avait vu à Paris l'année qui suivit +ses débuts dans l'_Égisthe_ de _Mérope_; Monvel jouait alors les jeunes +rôles dans la tragédie. Le roi lui donna la réplique, et il fallut que +notre acteur récitât toute la scène quatrième du dernier acte. On ne se +figure pas avec quel charme, quel bonheur Gustave III l'écoutait! Ce +prince avait hérité toutes les qualités charmantes de sa mère Ulrique, +qui se montra digne du grand Frédéric, son frère, par ses lumières et +son instruction. Le mariage de cette princesse avec Adolphe avait été le +fruit d'un trait de finesse de sa part qui est peu connu et dont nos +lecteurs nous sauront gré. + +La cour et le sénat de Suède avaient envoyé un ambassadeur _incognito_ +en Espagne pour observer en secret le caractère des deux filles du +prince Frédéric, _Ulrique_ et _Amélie_. La première passait pour avoir +l'esprit malin, fantasque, satirique, et déjà la cour de Suède s'était +prononcée en faveur d'Amélie, princesse remarquable par sa douceur non +moins que par sa beauté. La mission secrète de l'ambassadeur transpira, +comme il arrive trop souvent; Amélie se trouva dans la plus grande des +perplexités, par l'invincible répugnance qu'elle avait de renoncer au +dogme de Calvin pour embrasser celui de Luther. Dans cette position +délicate, elle crut ne pouvoir mieux faire que de consulter sa sÅ“ur, +elle la pria de l'aider de ses avis. «Cette union, ajoutait-elle, est +contraire à mon bonheur, à mon repos!» La maligne Ulrique lui conseilla +d'affecter alors des airs de hauteur et de dureté pour toutes les +personnes qui l'approcheraient en présence de l'ambassadeur suédois. +Amélie ne suivit que trop cette perfide suggestion. Ulrique, de son +côté, eut soin de se parer de tous les dehors aimables dont elle +dépouillait sa sÅ“ur; tous ceux qui n'était pas initiés dans le secret +furent surpris d'un tel changement. L'ambassadeur informa sa cour de +cette méprise de la renommée, qui attribuait ainsi faussement les +qualités d'une sÅ“ur à l'autre; Ulrique se vit préférée et monta sur le +trône de Suède, au grand regret d'Amélie. + +--C'est de la tragédie féminine, disait à ce propos Gustave III à l'un +de ses familiers, le baron de Geer: grâce à elle, je suis devenu le +premier citoyen d'un peuple libre. + +À peine arrivé à Stockholm, Monvel s'y vit installé au palais, élégant +édifice commencé par Charles XI et fini par Gustave III. Vingt-trois +belles croisées ornaient sa façade, dix colonnes doriques supportaient +un pareil nombre de cariatides ioniques, appuyées sur dix balustres +d'ordre corinthien; la couverture en était à l'italienne. Le +rez-de-chaussée du palais et les arcades donnant sur le quai étaient de +granit; le jardin, orné de lions de bronze et de statues, offrait un +aspect magique, en ce qu'il s'avançait au-dessus de vastes galeries. La +chapelle, la salle où s'assemblaient les États, le muséum royal et les +logements de la cour frappèrent Monvel. Les appartements de sa majesté +offraient une très grande magnificence; la plupart des salles qui les +composaient étaient ornées de belles tapisseries des Gobelins. Le salon +de compagnie, remarquable par son décor à la turque, avait des siéges +dans la forme de ceux d'un divan; au-dessus de chacun était un miroir +magnifiquement taillé, dont le cadre était de verre colorié en jaune et +en pourpre. + +Au sein de ce luxe, Gustave conservait jusque dans son costume une +simplicité étrange, sa tenue avait quelque chose de militaire. Rien +n'égalait sa vénération pour Gustave-Adolphe, qui ne s'engagea jamais, +on le sait, dans une bataille sans avoir dit sa prière à la tête de ses +troupes; après quoi il entonnait de la manière la plus énergique un +hymne allemand, que son armée répétait en chÅ“ur avec lui. + +--Voilà qui vaut bien vos chÅ“urs de l'Opéra, disait un jour le roi à +Monvel; l'effet de trente à quarante mille guerriers chantant à la fois +devait être imposant et terrible! + +Il avoua à Monvel qu'il avait fait le plan d'une tragédie sur ce héros +qui mourut l'épée à la main, le mot du commandement sur les lèvres, et +la victoire dans le cÅ“ur. + +--Je donnerais bien dix ans de ma vie pour jouer ce rôle-là , reprit +Monvel avec feu; mais vous me l'avez pris, Sire, comme mon chef +d'emploi! + +Monvel causait encore dans cette première entrevue avec le monarque, +quand la femme d'un paysan dalécarlien entra sans avoir été annoncée le +moins du monde dans l'appartement. + +--Mon cher Monvel, dit le roi, je vous présente la nourrice de mon fils; +c'est une brave Suédoise qui descend en droite ligne de l'honnête André +Péterson, qui défendit Gustave Wasa contre les meurtriers envoyés à sa +poursuite par Christian. C'est dans nos montagnes, asile de la santé et +de la paix, que j'ai voulu choisir la nourrice du roi futur, afin qu'il +suçât avec le lait la vigueur de nos montagnards et leur vieil amour +pour le pays. + +--À propos de cela, demanda le roi, êtes-vous marié, êtes-vous père? + +Monvel s'inclina, cette phrase avait fait passer dans ses veines un +frisson de glace. La nourrice du petit prince était vêtue de l'élégant +costume introduit par Gustave III lui-même dans ses États et qui tenait +beaucoup des anciennes modes espagnoles. Ses grands yeux bleus étaient +remplis de douceur et d'expression; il régnait dans toute sa personne un +air de propreté, de délicatesse et d'enjouement. + +Le petit prince apparut bientôt; il était né le 1er novembre 1778, juste +un an avant Hippolyte Mars. Il portait une espèce de justaucorps +gris-blanc, à manches fendues, une paire de bottes à la Charles XII, une +épée à la dragonne, et des gants de couleur fauve. Le roi exigeait qu'il +s'assouplît déjà à tous les exercices du corps; il habitait une partie +du palais présentant tous les caractères de la solitude. + +--Nous en ferons un Gustave-Adolphe, disait-il; il en a déjà le nom! + +Le roi congédia l'enfant, et passa dans sa bibliothèque avec Monvel. + +Elle ne contenait pas moins de vingt mille volumes et quatre cents +manuscrits. + +--Bien que je vous aie nommé mon lecteur, je vous fais grâce de tout +ceci, mon cher Monvel. Beaucoup de ces livres font partie du pillage de +la bibliothèque de Prague; je laisse à l'Université d'Upsal des +curiosités d'autre nature. Vous y pourrez voir, par exemple, les +sandales de la _Vierge Marie_ et la bourse de _Judas_. + +Monvel contint un sourire. + +--Ah! j'avoue, à la louange de l'Université, que les professeurs qui +vous donneront l'explication de ces raretés vous paraîtront un peu +embarrassés de leur rôle. En revanche, on vous fera voir des manuscrits +islandais qui datent de plus de huit cents ans. Mais, tenez, ajouta le +roi avec un sourire gracieux, voici qui vous plaira plus: une comédie en +trois actes et en vers, de 1777, dont l'auteur est, je crois, de vos +parents. En vérité, vous n'auriez qu'un mot à dire pour le faire parler. + +Monvel reconnut son _Amant bourru_ délicieusement relié. + +--Vous me placez, Sire, en trop bonne compagnie. + +--Que dites-vous là ? Vous voilà à côté de traités écrits par des Lapons. +Mon bibliothécaire n'en fait jamais d'autres! Il est vrai qu'il est +Anglais! Ce qui va vous surprendre, c'est qu'ici tous nos professeurs +marchent bottés. Toutes les affaires en Suède se font en bottes; le cuir +est si bon marché! Que pensez-vous de Sergell, qui veut absolument me +sculpter en bottes? moi qui suis pour le brodequin: c'est plus antique. +Je vous ferai voir ce malheureux Sergell, qui devient mélancolique et +qui m'effraie; les deux Martin, frères et rivaux en mérite, deux +peintres dont je fais grand cas; et puis, mon cher Monvel, il faudra +bien aussi que je vous montre mes dessins: Frédéric montrait bien ses +vers à l'auteur de _Mérope_ et de _Zaïre_! + +En parlant ainsi le roi poussait la porte d'un cabinet octogone, des +fenêtres duquel on découvrait Stockholm en amphithéâtre, ses murs de +pierre ou de briques, revêtus en plâtre blanc ou jaune tendre, ses +forêts de pins dégarnis, et les sinuosités admirables de la Baltique. +Cet endroit ressemblait à un _retiro_ profond. Çà et là quelques rideaux +recouvrant les cadres de ce boudoir, des plantes exotiques, et quelques +médailles d'un rare travail, classées dans des rayons de laque. Un +prie-Dieu était placé dans un des angles, et au-dessus de ce prie-Dieu, +un tableau également voilé. + +--Regardez, Monvel, regardez, dit le roi, en soulevant la draperie de ce +tableau; cette figure n'est-elle pas celle d'une Vierge? + +Monvel resta frappé de saisissement; il avait eu le temps de remarquer +avec quel frémissement religieux le roi était entré dans ce sanctuaire +qu'il nommait sa galerie. + +La figure représentée dans ce portrait était celle d'une jeune et belle +Italienne de dix-huit ans environ, aussi noble aussi suave qu'une madone +de Raphaël ou du Guide. Gustave III, qui passait pour avoir fait preuve +d'une continence monacale dans sa première jeunesse, regardait souvent +ce portrait les larmes aux yeux. + +--Quelle est donc cette personne? demanda timidement Monvel. + +--Oh! reprit le roi, ce cadre est toute une histoire! C'est le portrait +d'une femme dont j'eus le tort de m'amouracher pendant mon voyage en +Italie... + +--Le tort? + +--Oui, sans doute, continua-t-il avec rêverie. Mais je vous conterai +cela un jour... + +Et il recouvrit le tableau de son voile. + +Le roi passa outre, non sans laisser échapper à l'Å“il de Monvel les +signes d'une profonde émotion. Il parla d'autre chose, ouvrit un +magnifique recueil de dessins, où il y avait des Watteau admirables, des +vues de diverses contrées, une série de costumes suédois depuis les +premiers temps de la monarchie, et même quelques autographes de têtes +couronnées. L'écriture de Marie-Antoinette fut la première qui frappa +les regards du comédien. C'était une lettre adressée au _comte de Haga_ +lui-même, à la sortie d'une représentation à l'Opéra, où elle lui avait +promis de lui faire voir Vestris. Par un caprice malheureusement trop +commun à ce _dieu de la danse_, il avait fait défaut ce soir-là au royal +voyageur visitant les merveilles de Paris sous le nom d'emprunt de comte +de Haga. Marie-Antoinette, alors dauphine, dont beaucoup d'écrivains ont +trouvé moyen, de nos jours même, de calomnier la grâce et l'esprit, +s'excusait gaiement devant Gustave III de l'impolitesse inouïe du sieur +Vestris: + +«Vous allez être roi, écrivait-elle au prince royal de Suède; mais il y +a longtemps que Vestris est dieu!» + +L'impertinence de Vestris avait déjà éclaté à l'occasion d'un pas où +mademoiselle Heinel avait voulu danser, et, dans lequel en sa qualité de +maître de ballets, il s'était réservé tout le brillant. Il fut sifflé +d'abord dans la chaconne qui terminait l'opéra, et il insulta, à sa +rentrée dans les coulisses, mademoiselle Heinel. L'affaire portée devant +le Ministre de Paris, celui-ci crut devoir rendre justice à l'outragée. +Vestris fut obligé, le lendemain, de lui faire agréer les excuses les +plus soumises. Pour reconquérir son public ce soir-là même, l'illustre +danseur se surpassa dans la chaconne, et y fit de si grands efforts, +qu'en sortant de la scène il se trouva mal. + +--De tout ce que j'ai vu avec mon frère à Paris, disait Gustave III à ce +sujet, ce qui m'a paru le plus drolatique, c'est Vestris et l'éléphant! +M. de Boufflers m'a fait des vers fort jolis[7], et je vous ai applaudi +à vos débuts; mais Vestris furieux, Vestris voulant dévisager +mademoiselle Heinel, il faut avoir vu cela! Pour l'éléphant, vous +souvient-il qu'il se montra bien plus furieux que Vestris, vis-à -vis de +mon secrétaire Stetten, qui le regardait d'un air de pitié et de dégoût? +Cet infortuné Stetten exprimait sa répugnance par des gestes qui +n'échappèrent point à l'intelligent colosse; il retira sa trompe, et, la +dardant avec rage contre son détracteur, il ne s'en prit heureusement +qu'à sa chevelure, qu'il dépoudra et mit en désordre! Si Stetten avait +porté perruque, il fût revenu chauve dans notre carrosse jusqu'au +palais. + +À propos d'éléphant, continua le prince malignement, je ne dois pas +oublier mon cornac, M. d'Alembert; car en vérité vos Parisiens me +regardaient comme une bête curieuse! D'Alembert me promenait tant qu'il +me fatigua. + +--S'il faut avoir une rude tête pour penser avec vous, lui dis-je un +soir, il faut avoir de rudes jambes pour vous suivre! + +Les succès inouïs de mademoiselle Le Maure au Colysée[8], ceux de +l'électricité par M. le duc de Pecquigny[9], les encyclopédistes, le +coin de la reine et celui du roi, le sexe de d'Éon et l'esprit de +Diderot, tout fut passé ensuite en revue par le monarque, dont les +saillies n'étouffaient jamais la raison. Il avait tout vu, tout exploré +dans ce court voyage parisien, d'où il ne fut rappelé que pour occuper +le trône de Suède; et, pendant que l'impératrice de Russie faisait +transporter à grands frais à Pétersbourg des morceaux de rocher pour +servir de base à la fameuse statue de Pierre-le-Grand, il bâtissait, +lui, sur le granit, en appelant de tous côtés la lumière sur ses +projets, et en assurant, sans une goutte de sang, la sécurité publique. +Dès 1780 il avait conclu, avec la Russie et le Danemark, ce fameux +traité de neutralité armée qui eut tant d'influence sur les progrès du +commerce dans le Nord; quelques années plus tard paraissait la +convention entre le roi de Suède et le roi de France. Cependant, le +calme qui semblait régner de toutes parts ne cachait que troubles et +divisions intestines, comme on le verra par la suite, et pendant la +diète de 1786, il s'était formé une opposition décidée, que dirigeaient +quelques membres de la noblesse. + +Monvel lecteur du roi, Monvel arrivé en Suède sur ces entrefaites et à +une époque où le trône de France se trouvait lui-même si exposé, ne put +se défendre d'un vif sentiment de douleur, à la vue de pareils +symptômes. Par une singulière coïncidence, dont il ne parlait plus tard +qu'avec les larmes dans les yeux, il fut conduit par le roi, le premier +jour de son arrivée, à l'Opéra, que ce jeune prince s'était complu +lui-même à faire élever, sans pressentir, hélas! l'horrible meurtre qui +épouvanterait cette scène le 17 mars 1792! + +Nous laisserons ici parler Monvel; les fragments de cette correspondance +curieuse peindront mieux que notre plume la position du lecteur de +Gustave III, à Stockholm, et la cour de ce prince, dont les +encyclopédistes recherchaient beaucoup l'appui. Cette correspondance est +datée d'avril 1785[10]: + +«Si je ne t'ai point encore dit, mon cher ami, ce qu'est l'Opéra élevé +par le roi dans sa ville de Stockholm, c'est qu'en vérité je m'occupe +plus de la troupe tragique et comique que des représentations de l'Opéra +en question, où l'on m'a fait pourtant l'honneur de reprendre l'autre +jour, devant S. M. notre pièce de _Blaise et Babet_[11]. Je te parlerai +plus tard de l'effet de cette reprise. Je passe maintenant à la salle où +elle a eu lieu. + +«L'Opéra bâti par Gustave III est un édifice d'une forme élégante; la +façade en est ornée de colonnes et de pilastres corinthiens. Je puis +l'assurer que les comédiens italiens en seraient fort satisfaits, et M. +de Sauvigny lui-même, qui n'est pas toujours content de tout[12]. + +«L'intérieur de cette salle a la forme d'une ellipse tronquée; il ne +répond pas malheureusement à la façade, car le vaisseau est petit et ne +peut contenir plus de mille spectateurs. Il est fort richement décoré; +mais ce qui va te surprendre bien fort, c'est que les places de la +famille royale sont dans le parterre. + +«Les costumes des acteurs appartiennent tous à la couronne, sans +exception, et sont d'une grande valeur; à cet égard, l'Opéra suédois +l'emporte sur tous ceux de l'Europe. + +«Parmi les pièces suédoises que l'on donne à ce théâtre, il y en a un +grand nombre composé par Sa Majesté elle-même, dont le talent, tu le +sais, a excité plus d'une fois la jalousie littéraire de Frédéric de +Prusse. Je trouve pour mon compte que c'est là un trait de politique +bien digne du génie de Gustave III, d'avoir attaché la nation à son +propre idiome, en le rendant celui du spectacle; c'est le moyen le plus +sûr et en même temps le plus flatteur de porter la langue d'un peuple à +son dernier degré de perfection. + +«Le premier opéra suédois qui ait été donné ici est, je crois, _Thétis +et Pélée_; mais la pièce nationale la plus goûtée en Suède est +certainement _Gustave Wasa_. Un ballet occupe ici cent danseurs, et on y +emploie quatre-vingts costumiers; c'est fort joli. Il existe dans le +bâtiment de très beaux appartements destinés aux parties de plaisir +secrètes du monarque; mais je puis t'assurer qu'ils sont de pure +étiquette, bien que ce prince habite rarement avec la reine. J'ai vu +dans ces pièces diverses deux ou trois toiles de l'Albane, que le prince +a recueillies lui-même en Italie: elles sont délicieuses de fini. + +«Ce n'est que depuis peu, et par une bienveillance toute royale pour +nous, qu'on a introduit sur le théâtre de l'Opéra la représentation de +quelques pièces françaises; cela se faisait _in petto_ et devant des +ambassadeurs et des étrangers. Dis à madame Dugazon que si je l'ai +regrettée dans _Blaise et Babet_, en revanche cette troupe a redoublé +d'efforts ce soir-là . Le roi était fort content. + +«Cet édifice et le palais contigu forment le côté d'une fort belle place +nommée la _Place du Nord_. On voit, au centre de cette place, le socle +monumental qui doit supporter la statue équestre en bronze de +Gustave-Adolphe[13]. + + * * * * * + +«Mais quittons l'Opéra, mon cher ami, pour t'entretenir un peu +longuement de moi. + +«Sa Majesté Suédoise, en me nommant son lecteur, m'a imposé une rude +tâche; persuade-toi que ce n'est pas là une sinécure. + +«Pour peu que le détail de mes occupations au palais t'intéresse, je +vais te le faire avec une grande exactitude. + +«Je me lève le matin de fort bonne heure, et sur la pointe du pied, de +peur d'éveiller le comte de Geer, près de qui l'on m'a donné en ce +moment une chambre au palais; je me rends de là au club des négociants, +où je déjeune. Les appartements de cette maison consistent dans une +longue salle à manger, un salon de billard, et un cabinet de lecture où +l'on trouve les papiers étrangers et même ceux de France, auxquels je +tiens essentiellement. La vue de l'hôtel, qui donne sur le Méler, est +très belle; on découvre, du balcon, les rochers qui dominent ce lac, et +dont la cime est couronnée pat les dernières maisons des Faubourgs. + +«Il y a dans Stockholm un autre club supérieur au premier par le style +et la dépense qu'y s'y fait; mais je m'en tiens à celui-ci, d'abord +parce que M. Sparmann m'y a présenté[14], puis j'y rencontre Sergell le +sculpteur, dont je t'ai déjà parlé dans l'une de mes précédentes +lettres. Le moka est loin de valoir ici celui que nous prenions tous +deux au café de la Régence; mais comme j'abhorre le thé, cette boisson +anglaise qui jaunit les dents, il faut bien que je m'en contente. Après +la lecture des gazettes, je me rends au théâtre, non sans donner en +passant quelque attention à la diversité de costumes qui m'assiége en +cette capitale, où chacun paraît dispos, content et robuste. En sortant +du théâtre, tu peux t'imaginer aisément la série de mes _travaux_: je +cours à la poste recevoir ou porter mes lettres; de là je me promène sur +la grande place avec quelques banquiers et commis qui ne manquent jamais +de se plaindre devant moi de la pêche du hareng dont le dépérissement +est sensible. Ces gens-là sont pour la plupart assez ennuyeux: mais les +personnes du premier rang en Suède ont l'esprit si cultivé que cela +gâte. Je n'en veux pour preuve que la causerie intelligente et profonde +des seigneurs qui entourent Gustave, et parmi lesquels je dois placer le +comte de Fersen, qui m'aime singulièrement. + +«L'heure à laquelle je dois faire ma cour ordinaire au roi est fixée à +dix heures. Je me presse, j'arrive; mais il m'est bien difficile de voir +dans le bienveillant et ingénieux souverain qu'on nomme Gustave III un +autre personnage que le _comte de Haga_! L'aimable frère de notre amie +commune madame Lebrun[15], m'écrivait l'autre jour pour me demander des +conseils sur la façon de lire certains vers; ces conseils il eût pu les +demander à Sa Majesté, qui est, en fait de lecture poétique, un +excellent juge. Je lui ai fait répéter moi-même l'autre jour quelques +vers du _roi Léar_[16], et elle me les a redits avec une sensibilité, +une douleur qui eussent ému Brizard. Ce prince est un modèle d'esprit, +de délicatesse et de prudence; il a fait vers moi le premier pas de si +bonne grâce que j'en suis vraiment tout pénétré. Ce qu'il y a de bon +dans cette cour hyperboréenne, c'est qu'on n'y voit point de femmes +ridicules comme la B..., qui tourne en raillerie les plus sérieux +sentiments; point de soupeurs assommants comme Ch...; point de +correcteurs de petits vers comme V...; point de petites sottes comme +mademoiselle d'A... et point d'avocats comme M... Des déjeuners, des +concerts, des promenades occupent les loisirs de cette multitude de +courtisans: la gaieté, la grâce s'emparent ici de tous leurs moments, de +toutes leurs heures. Le roi n'est impérieux que dans une chose, il exige +de ceux qui l'écoutent qu'ils lui rendent histoire pour histoire; il +préfère les douceurs d'une conversation choisie à toutes les parties de +pêche, de chasse et de danse. Nul plus que lui ne s'est attaché à +l'examen de notre société française: sa verve et son esprit +philosophique s'en ressentent, il ne lit que les auteurs qui ont écrit +de conviction; tous les autres, selon lui, se sont privés eux-mêmes de +lecteurs. Son domestique est admirablement composé; il donne, après cinq +ans, des pensions aux vieux serviteurs, des maris aux jeunes filles; il +prétend que ne récompenser qu'à la fin de la carrière, c'est acheter des +serviteurs, et qu'après tout, les serviteurs sont des hommes. Nos +lectures ont lieu le plus souvent dans la serre du palais, salon parfumé +où les cocotiers de l'Inde, l'arbre d'O-Taïti, les grenades d'Espagne, +les figues et les jasmins s'épanouissent comme dans leur sol naturel, +tant on donne un soin royal à ces travaux exotiques, tant le nombre de +ces jardiniers dévoués au maître est abondant. Chaque livre qu'il me +fait ouvrir est surchargé de notes qui attestent à la fois et son goût +et son respect pour le vrai; c'est l'ami de la raison et de la nature, +et me voilà forcé de recommencer avec lui un cours d'hommes illustres de +tous les pays. Il interroge, je réponds, et tu peux le croire, la +lecture est souvent interrompue. + +«--Que fait d'Alembert?--Il raconte.--Francklin?--Il se +montre.--Diderot?--Il rumine.--Saint-Lambert?--Il versifie.--Que vous +donnera Necker?--Des plans.--Raynal?--D'anciens contes.--La Guimard?--De +longs soupers.--Greuze?--De charmantes toiles.--Désaides?--De bonne +musique, etc., etc. + +«Tu vois que je n'oublie rien! Par exemple, il m'a reproché l'autre jour +de l'avoir endormi en lui lisant les _Incas_. C'était là , il est vrai, +un crime de lèse-majesté! + + * * * * * + +«Presque tous les grands seigneurs, parlent ici français, ce dont je +bénis Dieu et la Baltique. + +«Les manÅ“uvres commencent de fort bon matin; le roi y assiste ainsi qu'à +la petite guerre, car nous avons ici un camp depuis peu. D'ordinaire, il +est à pied; mais quelquefois aussi il traverse la ligne dans une calèche +à six chevaux, accompagné de quelques officiers ainsi que de six pages +de sa maison et d'une escorte de gardes du corps. Les soldats sont +disciplinés et vigoureux; les levées se font sur les terres qui +appartiennent à la couronne; ces domaines se nomment _Hemmans_ et se +partagent en districts. L'armée compose ici une grande force +constitutionnelle et à la fois une défense peu onéreuse pour le peuple. + + * * * * * + +«[17] Mais comment passer sous silence, mon cher ami, la scène qui m'a +peut-être le plus impressionné depuis que j'existe, une scène qui te +peindra à la fois les déchirements de mon âme depuis huit grands jours +et l'inépuisable intérêt de ce prince, qui prend à tâche de me cacher +toujours le roi pour ne me laisser voir que l'ami? + +«Depuis que je réside ici, Sa Majesté ne m'avait jamais entretenu de mes +affaires particulières; un hasard récent l'a mise à même de les +pénétrer: maintenant la voilà instruite aussi bien que toi de la liaison +que je laisse en France. + +«Sa Majesté avait bien voulu m'inviter l'autre semaine à une partie de +campagne dans un château voisin, afin de me mettre un peu à même de +considérer le caractère rural de ses Suédois. On m'avait parlé beaucoup +des paysannes de la Dalécarlie; la beauté de ces femmes a beaucoup de +rapport avec celles de la principauté de Galles. Les faneuses surtout +attirèrent mon attention. C'était merveille, en effet, de voir ces +filles à la taille enchanteresse, ayant fait le voyage à pied pour voir +leur roi, sur le seul bruit de son séjour momentané dans ce palais que +l'on nomme _Haga_, et qui est situé à un mille et demi de la porte +septentrionale de la ville. Ce joli domaine et ses jardins ont été +disposés sur les dessins même de Gustave III, Marselier l'a secondé. +Nous arrivâmes à ce palais en miniature par une allée touffue d'arbustes +les plus beaux et les mieux fleuris que j'aie vus dans le Nord; une +chaîne pittoresque de rochers couverts de pins régnait à une petite +distance. + +«Le château, construit en bois peint de façon à imiter la pierre, +consiste dans une façade à trois étages et deux ailes très longues +formant galerie. Il est situé à l'extrémité d'une belle prairie sur les +bords du Méler, qui forme en ce lieu une magnifique nappe d'eau. La +distribution des terres dépendantes de ce palais et de ses bâtiments me +rappelait trop le _Petit Trianon_, pour que je ne songeasse pas à notre +chère reine Marie-Antoinette. + +«Cette suave et noble figure évoquée une fois par mon souvenir, il ne me +fut plus possible de m'en détacher. Il me semblait vraiment qu'elle me +suivait douce et rêveuse, dans ce frais pèlerinage où il ne manquait que +sa laiterie et son théâtre. Que de fois, en la faisant répéter à +Trianon, mon cher Désaides, mes yeux s'étaient mouillés de larmes +furtives; que de fois quittant sa brochure, j'avais comprimé l'élan qui +me poussait à ses pieds! Comme notre belle reine, Gustave III passait +une grande partie de son temps dans ce séjour, il avait tous ses goûts +purs, élevés, et surtout celui de faire le bien. + +«Je ne tardai pas à m'enfoncer dans les rochers qui forment la beauté de +ces sites romanesques. J'étais venu dans la voiture du comte de Fersen; +mais des soins multipliés l'appelaient près de Gustave: je jouissais +donc seul du calme enchanteur de ces beaux lieux. + +«--Excellent endroit pour faire une pièce à ariettes, vas-tu dire;--car +vous autres compositeurs, habitués à ne poursuivre que des notes, vous +ne voyez que la musique dans ce beau livre de la création! Mais que tu +eusses vite baissé pavillon, mon pauvre ami, devant les rossignols, les +bouvreuils, les rouges-gorges! Tous ces chanteurs ailés formaient +au-dessus de ma tête un séraphique concert. + +«Une petite pluie douce et tiède était venue mouiller complaisamment +sous mes pieds la sciure odorante tombée des mélèses, la neige des +acacias et les pétales ouverts dans les herbes. En vérité, ce jour-là , +j'étais poète; mon cÅ“ur s'ouvrait à toutes les joies, à tous les +espoirs, à l'amour et à la vie! Ces faneuses, aux jambes nues, aux yeux +d'un bleu doux et mélancolique, dont la nourriture n'est pourtant que du +pain noir et de l'eau, le costume une jupe grossière, je les comparais +aux nymphes de notre Opéra: c'était un corps de ballet qui valait pour +moi celui de Rebel et de FrancÅ“ur! Je me laissais aller involontairement +à une rêverie silencieuse; je poursuivis ainsi ma promenade jusqu'à ce +que je me trouvasse fatigué. + +«Je m'assis sur un grand quartier de roche, vis-à -vis d'un pavillon aux +vitres de couleur, dont la porte était fermée. Le calme profond de ce +lieu, sa fraîcheur et son attrait, tout concourait à m'entretenir dans +une méditation telle, que mes pensées m'emportaient à mon insu vers le +climat que j'avais quitté. + +«Là aussi, me disais-je, il y a des bois enchantés, des abris chers au +poète et à l'oiseau; il y a des cÅ“urs amoureux de l'ombre et du silence! +Verdoyantes allées de Trianon, charmilles de Marly, beaux arbres de +Fontainebleau, gazons de Chantilly, rives d'Hyères, où m'entraîna tant +de fois Ducis, que de fois ne me vîtes-vous pas, un livre ou un rôle à +la main, demander à vos aspects le doux repos qui semblait me fuir; le +bonheur de l'oubli et la chasteté de l'étude! Un rôle qu'on apprend sur +le velours de la mousse, près de la source qui chante, de l'oiseau qui +vous écoute, des feuilles qui tremblent ou de l'abeille qui bourdonne, +c'est un ami avec qui l'on se perd pour travailler et causer! Un pauvre +comédien devient bien vite près de vous un homme riche; tout ce vert des +prairies, tout ce bleu du ciel est à lui et se réfléchit sur son rôle +comme sur un miroir! Admirables voix que celle du soir, où l'on trouve +des voix et des tendresses inconnues, cris de l'ouragan qui couve et qui +s'unissent à vos cris, nuits étoilées où devait aimer Roméo, nuits +terribles où la foudre devait effrayer Macbeth! Consulter Dieu dans ses +Å“uvres, c'est ouvrir à son génie les portes d'un monde; lire les poètes +devant lui et sous ses yeux, c'est les élever, les agrandir! + +«Ainsi me perdais-je dans cette contemplation pleine de charmes. Par un +retour insensible, j'en vins à me ressouvenir de cette nature factice du +théâtre, de ces arbres et de ces cieux en carton qui me parurent odieux. + +«Pendant que je rêve ici, pensais-je, on me déchire là -bas; le tripot de +la Comédie se remue. Molé ne m'écrit que rarement et il ne m'écrit +jamais ce qu'il pense. Dugazon me menace de publier mes Mémoires si je +ne reviens. Brizard et Dazincourt jettent les hauts cris, on fulmine +contre moi des réquisitions au théâtre et à la cour! Messieurs les +gentilshommes de la chambre, de la sanction desquels je me suis passé, +sont capables d'en référer à Gustave III! Il n'y a que Fleury à qui mon +départ assure une vraie fortune! Et les femmes, les femmes de cet +aréopage couronné! elles me déchireraient comme des furies, depuis cette +désertion! + +«En ce moment même et comme je m'arrêtais à cette pensée, il me sembla +qu'un fer ardent venait de pénétrer ma poitrine; j'y portai la main, ce +n'était pourtant qu'un simple papier... une lettre, Désaides, dont le +contact me brûlait.--Cette lettre était de madame Mars! + +«Pauvre femme! comme elle déroulait dans ces quatre pages si tristes, si +accablées, si brûlantes, l'état actuel de son cÅ“ur! Mon départ précipité +lui avait donné le coup de la mort, et depuis ce temps elle n'accusait +même plus, elle se contentait de noter jour par jour toutes ses +souffrances. L'avoir délaissée de la sorte, elle et cette enfant si +douce et si chère! m'être enfui subitement sans leur avoir même laissé +mes larmes et mes caresses pour adieu! Tu peux te douter de ces +douleurs, de ces angoisses incessantes! Et ce n'était pourtant que la +cinquième lettre de ce genre que je recevais depuis mon long séjour à +Stockholm, tant j'avais mis d'art à calmer son chagrin par l'espérance, +tant je me berçais moi-même de l'idée de la rejoindre un jour, elle et +ma chère Hippolyte, une fois que je me serais dégagé de ces liens +d'ambition et de fortune qui me retiennent ici! Si les lettres de +l'infortunée étaient rares, en revanche elles avaient gardé sur moi un +tel pouvoir, qu'après les avoir lues je demeurais souvent trois jours +dans un morne accablement. Aucune partie de plaisir, aucun devoir n'eût +pu m'en faire sortir; ces jours-là je me renfermais dans ma chambre et +je ne la quittais que sur le soir. Ce qui me désolait, ce qui +m'irritait, c'était cette perpétuelle insistance de ma victime au sujet +du mariage projeté; elle me rappelait ma promesse avec toute l'exigence +du souvenir, toute la fierté de la douleur! Je finis bientôt par ne voir +en elle qu'une créancière importune; j'appelais à mon aide l'exemple de +Molière, et je me disais qu'un comédien ne doit pas se marier. Pour +elle, en m'écrivant, elle n'avait que ce seul but-là , et ce but me +révoltait. Tu peux te figurer aisément cette répugnance, toi qui me sais +depuis longtemps ennemi de toute entrave. Ma fortune d'ailleurs ne +motive-t-elle pas mes refus? Comment se dénouera ma fugue en Suède? par +une pension sans doute. Or le roi ne paraît pas pressé de me renvoyer à +messieurs de la Comédie. Je ne te dirai pas les termes de cette lettre, +tu te les figures; je n'ai vu là seulement ni apprêt de style, ni +douleur forcée, et cependant la pauvre femme continue de jouer la +tragédie! Bref, je serais perdu si je la revoyais un jour seulement, car +je l'aime de toute la force de mes souvenirs. Elle veut quitter le +théâtre, et cela serait folie. Maintiens-la, je te prie, dans l'idée +contraire; tu trouveras d'ailleurs sous ce même pli un mot écrit pour +Valville à ce sujet. On a bien raison de dire qu'on ne fait jamais dans +la vie ce que l'on veut. Il y a huit grands jours que je reçois cette +lettre de France, je la lis, je la relis, puis je me jure ensuite de ne +plus la relire; et vois, cependant, Désaides, elle se retrouve encore +toute ouverte sur mon bureau pendant que je trace ces lignes, mes yeux +ne peuvent l'éviter, je croirais faire un crime en la brûlant! Tu vas +voir maintenant si la fatalité ne se mêle pas de moi! + + + + +II. + +Suite de la lettre de Monvel.--Le roi et le Comédien.--Proposition +embarrassante.--_La Clémence d'Auguste_.--Mademoiselle +Cléricourt.--Divers portraits.--Le poète Bellmann.--Kellgren, secrétaire +du roi.--Galanterie de Charles XII.--Lidner.--La Sapho +suédoise.--Swedenborg.--_Le Docteur de la Lune_.--Prédiction faite à +Kellgren.--L'armurier du roi.--Vision de Gustave III.--Rapprochement de +cette vision avec une anecdote de Pichegru.--Retour de Monvel en France. + + +«Je demeurais assis vis-à -vis du pavillon, écoutant ainsi ces voix +diverses et agitées de mon cÅ“ur, quand une main se posa sur mon +épaule... Je me retournai brusquement, et je vis Gustave III. + +«Le bruit de ses pas avait été sans doute amorti par la mousse qui +tapissait le sentier; je demeurai muet, interdit comme un homme qui sort +d'un rêve! + +«Le roi sourit de mon étonnement, me fit signe de me lever; cela fait, +il me prit le bras avec une grâce charmante. + +«Comprendras-tu, Désaides, ce qui dut se passer en moi dans un pareil +moment? Un mot, un geste du roi me faisait son ami, son égal! Et j'étais +bien éveillé; ce n'était point un jeu de mon imagination, un rôle appris +et joué sur le théâtre de Stockholm; non, c'était le prince, c'était le +roi, Gustave III, qui me parlait! Tout ce qu'avait rêvé cet homme était +beau; tout ce qu'il réalisait déjà était grand! Il avait changé à lui +seul la forme d'un gouvernement, et cette révolution s'était opérée +presque sans effort, tandis que la nôtre qui s'élabore, Désaides, que de +sang, que de crimes ne coûtera-t-elle peut-être pas! C'était un roi de +chevalerie, jeune, ardent, si noble que la plupart des courtisans s'en +montraient jaloux; tour à tour sévère, élégant, ou valeureux, il +imprimait à son siècle un cachet de nationalité; son éducation semblait +se résumer par ce seul mot: Reconquérir! Et en effet, Désaides, il avait +reconquis, par le plus audacieux de tous les coups, sa souveraineté et +son peuple; il aimait la poésie et il couvrait les poètes de son +manteau; il idolâtrait la France, et on ne parlait guère à sa cour que +la langue française: il ne lisait lui-même que des livres français et +s'inquiétait fort peu des vers venus d'Allemagne! C'était un soleil vers +lequel tous les rayons de la froide Baltique convergeaient: il écrivait +avec le comte de Tassin; il collaborait avec Kellgren, il protégeait +chez lui Dalin et Léopold; ailleurs Diderot et Helvétius! Et c'était ce +monarque, ce prince qui venait à moi! Il m'avait cherché à travers les +solitudes vertes du château de Haga, moi son lecteur officiel, moi +directeur en titre de sa troupe française; et, je ne le prévoyais que +trop à la sensibilité affectueuse de son regard, ce n'était point de +prose ou de vers qu'il allait m'entretenir; non, un intérêt bienveillant +le guidait seul vers ton ami: ce n'était plus le roi, c'était Gustave! + +«À l'entour de nous, tout était vrai, imposant! La nature elle-même +prêtait à cet entretien la solennité de son silence, je retenais mon +haleine, j'allais écouter le roi! + +«L'écouter loin de tous les seigneurs, loin de tous les importuns, moi, +pauvre comédien mis à l'index de la société! + +«Je me trouvais ainsi, comme par miracle, entre deux royautés, mon cher +Désaides, l'une créée par Dieu et aussi éternelle que lui, l'autre bâtie +par les hommes et aussi fragile que leur nature! Sur ma tête un ciel +éclatant, limpide; à mon bras le roi de Suède! Pour la première fois de +ma vie, je sentis le feu de l'orgueil courir dans mes veines! Un pareil +triomphe! Ah! j'aurais donné tous les autres pour celui-là ! + +«--Monvel, me dit le roi, vous ne m'attendiez pas, convenez-en. + +«--J'en demande pardon à Votre Majesté, elle a dit vrai. L'homme est +fait de la sorte, qu'il espère souvent un bonheur trop loin de lui pour +l'atteindre, et ne devine pas celui que Dieu lui tient en réserve dans +sa bonté... + +«--Je tenais à vous voir ici, reprit Gustave, c'est ma résidence +favorite, et j'y suis trop calme, trop heureux pour que mes moindres +désirs ne s'y réalisent pas. + +«Je ne compris point d'abord le sens de ces paroles, et je gardai le +silence, attendant que le roi daignât m'en donner l'explication. + +«Ce que Gustave m'avait dit au sujet de ce séjour concordait avec l'idée +que j'avais dû m'en faire, d'après les récits de la cour; c'était, en +effet, à Haga, qu'à la révolution de 1772, il avait consulté secrètement +ses amis sur la lutte qu'il commençait. Cette circonstance l'avait même +déterminé à prendre dans ses voyages le nom de cette résidence qui lui +était devenue si chère. + +«Nous étions devant le pavillon dont je t'ai parlé. Gustave III tira de +sa poche une petite clé dorée; puis s'étant assuré que nous n'étions pas +suivis, il ouvrit la porte de cette mystérieuse retraite, après m'avoir +fait signe de l'y suivre. + +«L'intérieur du pavillon était tapissé de gramens et de coquillages; une +table rustique occupait le milieu; le plafond seul était peint, il +représentait Hébé versant le nectar aux Dieux. + +«Le roi ne fit asseoir auprès de lui par un geste plein de bonté. + +«--Monvel, me dit-il, avec ce son de voix pénétrant qui n'appartient +qu'à lui seul, je vais exiger de vous un vrai service... + +--Un service, Sire! repris-je un peu étonné. + +«--Un service; j'ai compté sur vous. Ai-je eu tort? + +«--Ah! Sire, répondis-je, je voudrais payer du reste de mon existence +les bontés dont vous me comblez... + +«--Voilà une phrase bien respectueuse, et que je vous interdis pour +l'avenir, mon cher lecteur. + +«Il y eut une seconde de silence. + +--«Monvel, reprit le roi avec une mélancolie qui me toucha dans un +prince si jeune, vous vivrez plus longtemps que moi, et ce sera pour le +mieux... + +«--Quoi! Sire... + +«--Sans doute; vous avez de nombreux amis que vous retrouverez à l'heure +du succès, fiers de vous, de votre gloire! Les rois, eux, les pauvres +rois, n'ont que des flatteurs, des courtisans ou des ennemis! + +«--Ah! Sire, Votre Majesté oublie que je suis là ! + +«J'ajoutai bientôt avec chaleur: + +«--Et qui n'aimerait autant que moi celui que chacun admire? Que +Frédéric vous envie quand Voltaire vous chante, cela est tout simple: +quand le rossignol a chanté, la grenouille coasse; votre règne n'en sera +pas moins rangé au nombre de ceux qui relèvent un peuple; les muses de +la Suède vous sont aussi fidèles que vos soldats! + +«Il sourit. + +«--Hélas! poursuivit-il, il y a des gens, mon cher Monvel, qui ne +pardonnent jamais à la victoire! De roi destiné à n'être qu'un roi de +théâtre, devenir comme moi prince absolu, c'est un grand pas! Vous ne +connaissez pas les esprits du Nord, ils sont rancuniers! + +«Mais, ajouta-t-il, comme pour sortir d'un ordre d'idées pénible, +revenons au service dont je vous parlais tout à l'heure... J'ai voulu ne +m'en ouvrir à vous que dans ce lieu à l'insu de tous. Oh! ce service est +de nature, j'en conviens, à vous surprendre beaucoup! + +«--Je suis prêt à obéir aveuglément à Votre Majesté, répondis-je. + +«Il me prit la main et me la serra en me regardant avec bonté. + +«--À m'obéir! bien vrai? reprit-il. + +«--Quelque chose que me demande Sa Majesté, poursuivis-je, elle peut +être certaine... + +«--Assez, interrompit-il, assez... + +«--Mais que dois-je donc faire? + +«--Vous marier. + +«Me marier! repris-je étourdi de surprise; quoi, Sire?... + +«Et en disant ces mots, je m'étais levé comme malgré moi, attachant sur +lui des yeux pleins d'inquiétude et d'embarras. + +«--Vraiment! s'écria le roi avec gaieté, ne croirait-on pas, Monvel, que +je vous demande une chose bien terrible! Vous voilà pâle et tremblant au +seul mot de mariage, vous à qui cependant comme auteur, ou comme acteur, +tant d'hymens ont dû passer par les mains! + +«--J'en conviens, Sire; ceux-là durent si peu! + +«--C'est à dire que c'est la durée qui vous effraie! Rassurez-vous, il +n'y a pas de quoi vous croire encore perdu; il s'agit d'une charmante +jeune fille... + +«J'avouerai, Désaides, que je fus prêt tout d'abord à remercier le roi +de ce qu'il ne songeait pas du moins pour moi à une veuve. + +«Il reprit: + +«--C'est une enfant à laquelle je porte le plus vif et le plus tendre +intérêt. J'ai promis de la marier, et de lui donner le nom d'un honnête +homme. À ce titre, Monvel, je devais penser à vous; elle aime la poésie, +les arts, c'est vous dire assez que vous êtes seul capable de la rendre +heureuse...--Pauvre petite, ajouta le roi avec un soupir d'émotion, je +tiens tant à son bonheur! Vous serez son guide, son ami, son époux +enfin; n'est-il pas vrai, cher Monvel? + +«--Sire, lui répondis-je avec une défiance mal déguisée, mais en donnant +à mon ton l'accent le plus solennel, daignez m'excuser; je ne croyais +pas que le titre de lecteur de Votre Majesté entraînât avec lui d'aussi +onéreuses obligations... + +«--Que voulez-vous dire? + +«--Que s'il faut à tout prix un nom à cette jeune fille pour couvrir une +faute, une faute royale peut-être... Votre Majesté ne doit pas compter +sur le mien. Le roi de Suède, à qui je dois le peu que je suis, a le +droit de disposer sur l'heure de mon sang et de ma vie; mais mon +honneur! Sire, c'est le seul blason de ma conscience, je le garde! + +«Après avoir prononcé ces mots avec un élan dont je ne m'étais pas senti +le maître, je demeurai moi-même interdit quelques secondes, comme un +homme étonné de ce que j'avais osé dire. + +«--Ces sentiments sont ceux d'un galant homme, reprit le roi avec un +silence et une dignité tellement froide que je me crus un instant perdu +à ses yeux; je regrette seulement que le caractère du roi de Suède et +ses habitudes soient assez peu connus de vous, pour que vous le +supposiez capable de proposer à un homme qu'il distingue, auquel il +accorde une bienveillance peut-être trop intime, une chose contraire aux +lois de l'honneur. + +«--Ah! Sire, m'écriai-je en me précipitant à ses pieds, je suis un +malheureux; pardonnez-moi... + +«Pour toute réponse, Gustave me tendit la main; cette main royale, je la +baisai. Le roi put sentir tomber sur elle une larme de repentir et de +douleur... Je maudissais en moi-même l'injustice de ma fierté, j'eusse +tout donné pour convaincre le monarque de mes regrets! + +«Son cÅ“ur me comprit; il me releva de cette même main que je portais à +mes lèvres. + +«La jeune fille dont je vous ai parlé reprit-il, est digne de l'estime +de tous; elle apportera à son époux la dot la plus belle et la plus +sainte, celle que l'on trouve si rarement chez les plus riches, les plus +nobles héritières,--la sincérité de l'âme, les vertus chastes, et +prudentes. Rien n'a terni ce miroir de pudeur et de beauté; car elle est +aussi belle que bonne, Monvel, vous en jugerez bientôt. En vous la +destinant, je crois vous donner une preuve assez haute de mon amitié. + +«--Oh! je crois à Votre Majesté, je me prosterne devant ses bontés +inépuisables! Avoir osé douter d'elle, mon Dieu, c'est du vertige; oui, +Sire, vous me proposiez le bonheur et j'ai osé, moi, par un soupçon... + +«--Je ne me souviens que d'une chose, Monvel, de votre avenir, de votre +fortune. C'est pour assurer l'un et l'autre que je vous propose ce +lien... + +«--Oh! je suis indigne d'un tel bonheur, repris-je; c'est plus que je ne +mérite! Votre Majesté ne peut savoir combien les chagrins que j'ai +éprouvés dans ma patrie ont souvent disposé mon cÅ“ur à la défiance, à +l'amertume! Ce n'est pas à moi, c'est à un autre qu'appartient de droit +un tel trésor. Votre Majesté trouvera facilement... + +«--Non, non! voilà qui est convenu, interrompit Gustave pour couper +court à mon hésitation timide, vous me promettez d'épouser ma protégée? + +«J'allais dire _oui_ machinalement, car il y avait dans l'accent du +prince, dans ses yeux, dans son ensemble, un empire irrésistible! Mais à +l'instant où j'allais prononcer ce _oui_ qui devait lier ma destinée à +tout jamais, un souvenir, un nom passa sur mon cÅ“ur comme une empreinte +de feu, l'air me manqua, mes genoux fléchirent, un poids affreux +m'étouffait... Je portai la main sur ma poitrine... là , Désaides, je +retrouvai de nouveau cette lettre datée de France; cette lettre qui me +rappelait tout un passé d'amour, de promesses solennelles, de joies +d'amant et de père! Je vis ma fille me reprochant ce que j'allais faire; +me demandant de quel droit je lui volais son nom pour le donner à une +étrangère!... Un mouvement convulsif s'empara de moi: la crise était +trop forte, la lutte trop vive; je devins si pâle que le roi lui-même +ouvrit la fenêtre de ce pavillon pour me faire respirer. + +«--Vous m'épouvantez, Monvel; vous souffrez... qu'avez-vous donc? + +«--J'eus la force de tendre cette lettre à Sa Majesté. + +«--Sire, ajoutai-je d'une voix altérée par l'émotion et la souffrance, +les désirs du roi de Suède seront toujours des ordres pour son +serviteur; je sois donc prêt à faire ce qu'il vous plaira de m'ordonner. +Mais avant... que Sa Majesté daigne ici jeter les yeux sur cette lettre, +elle y trouvera le secret de toute ma vie! Et si après l'avoir lue... le +roi de Suède désire encore ce mariage... j'obéirai, je le jure sur +l'attachement que je lui ai voué à tout jamais! + +«Le roi prit la lettre que je lui présentais d'une main tremblante; son +visage m'était connu, il était doué pour l'ordinaire d'une telle +mobilité qu'on pouvait lire sur lui, comme sur un cristal transparent, +les plus secrets mouvements de son âme. De temps à autre un soupir +profond, étouffé, sortait de la poitrine de Gustave III; il donnait les +signes de la plus vive surprise, de la bonté la plus généreuse et la +plus tendre. + +«Les femmes, tu le sais, sont de vraies magiciennes dans l'art d'écrire +la lettre d'amour,--celle de madame Mars produisit sur Sa Majesté un +effet direct, profond... Il la relut deux fois, et deux fois je vis +qu'il s'efforçait de cacher son émotion. + +«--Monvel, me dit-il enfin, vous avez raison, le mariage que je vous +avais proposé est impossible. + +«--Je respirai comme un homme sorti de son cachot et dont les poumons +s'ouvrent à un air plus libre. + +«Le roi poursuivit: + +«--J'ignore quels sont vos sentiments pour celle qui vous écrit cette +lettre... mais je ne consentirai jamais à faire le malheur de personne, +ce serait d'ailleurs porter un coup mortel à la pauvre délaissée!... Je +connais l'amour, Monvel; l'espoir est le pain de ceux qui souffrent... +Qu'elle espère donc,--vous lui reviendrez un jour, vous lui direz ce qui +s'est passé entre nous... elle m'aimera peut-être comme un ami, un +bienfaiteur inconnu. Rompre un lien cimenté par la douleur, jamais! oh! +jamais! J'ai assez souffert moi-même, assez pleuré... pour comprendre le +chagrin d'un noble cÅ“ur, cher Monvel! + +«Il avait dit ces mots d'un son de voix si pénétré que j'en fus moi-même +remué au fond du cÅ“ur. Le respect me défendait de l'interroger; il était +d'ailleurs trop visiblement ému pour que je ne me fisse pas une loi du +silence. Son cÅ“ur avait-il donc été froissé par l'amour pour qu'il +battît alors au souvenir d'une image douce et chère, pour qu'il compatît +à mes souffrances en se rappelant les siennes? Je contemplai ce visage +dans une douce et mélancolique rêverie... Un pur rayon de soleil venait +s'arrêter sur ce front qu'il baignait de sa limpide auréole... C'était +bien Gustave, Gustave le roi moitié Suédois, moitié français, Gustave +mon hôte souverain, j'allais presque écrire mon frère! Dans ce regard +simple et bon éclatait sa jeune et belle âme; une larme furtive roulait +dans son Å“il attendri... + +«--Monvel, reprit-il après ce moment de silence où j'eusse pu compter +les battements de son cÅ“ur, Monvel, cette femme est-elle jeune? + +«--Trente-six ans à peine, Sire. + +«--Et... elle est belle? + +«--Plus que je ne saurais vous l'exprimer. + +«--L'aimez-vous? + +«--Je l'ai tendrement aimée... répondis-je; mais la Baltique nous +sépare... Une absence assez longue... + +«--J'entends, et l'absence est l'ennemie de l'amour, allez-vous dire. +Ah! Monvel, Monvel, vous ne savez pas aimer! + +«--C'est vrai, Sire; mais en toutes choses n'est-il pas écrit que le roi +de Suède sera mon maître? + +«--Voilà qui était écrit aussi; prenez-y garde, vous devenez courtisan! +reprit-il avec un sourire. C'est mal, c'est très mal; laissez cela à mes +conseillers de chancellerie! + +«En ce moment, ma main rencontra sur la table du pavillon un livre relié +aux armes du roi: c'était un tome de Corneille dépareillé. + +«--Sa Majesté veut-elle que je lui lise un morceau? demandai-je en +feuilletant le livre; c'est la _Clémence d'Auguste_. + +«--Bravo! Monvel, bravo! vous voilà pris, cela ressemblera à une +punition! + +«--Je lui lus la première scène d'Auguste, et je m'en tirai, ma foi! +assez bien. Le roi ne parlait plus de mariage; mais, en revanche; il me +fit passer du rôle de lecteur à celui de confident. Ce fut là , Désaides, +qu'il me raconta une histoire bien touchante... celle d'une pauvre fille +qu'il avait connue en Italie, et dont le portrait figure dans l'un de +ses boudoirs à Stockholm... Un jour peut-être... à toi... à toi seul... +mon meilleur ami... j'oserai redire cette royale confidence... à la +condition, pourtant, que tu n'en feras ni une romance ni une pièce; sans +cela, je te dénonce à Sa Majesté Suédoise! + +«Mon entretien avec elle finit là , grâce à son secrétaire Kellgren, qui +vint la trouver au pavillon en toute hâte. Kellgren est le dieu de cet +Olympe de poètes suédois dont je te parlerai plus tard; il a écrit avec +le roi plusieurs opéras; tu vois que je devais me retirer devant son +soleil. C'est ce que je me proposais de faire en le voyant venir d'un +air si affairé vers Gustave; mais, il faut le dire, mon invincible +instinct de curiosité venait de se faire jour en moi: je voulais avant +de quitter le roi, à la porte de ce pavillon, savoir du moins de Sa +Majesté le nom de la jeune personne qu'il me destinait. Je me hasardai à +demander ce nom à Gustave. + +«--Bon! reprit le roi en souriant, encore un défaut, Monvel, vous êtes +curieux! Je pourrais vous punir, mais décidément me voilà clément comme +Auguste... de par vous, mon cher lecteur! Apprenez donc que le nom de +cette jeune fille est mademoiselle Cléricourt? Elle sera à Stockholm +dans huit jours... à l'expiration de ses vacances, qu'elle passe à la +campagne! + +«Et cela dit, le roi prit le bras de Kellgren...» + + * * * * * + +La correspondance de Monvel offre ici une lacune fort naturelle. Ces +huit jours, qui lui eussent paru un siècle, de son propre aveu, s'il +avait vu plus tôt celle à qui le roi songeait pour lui, furent employés +par notre comédien à des visites fructueuses. Ces visites avaient +d'ailleurs pour lui l'attrait de la distraction. C'est ainsi qu'il se +vit présenté tout d'abord à un poète amoureux des vers et de la table, à +Bellmann, esprit facile qui noyait sa muse le plus souvent dans un +vidercome du Nord, Bellmann l'improvisateur, qui eût fait pâlir de notre +temps Eugène de Pradel. Sa poésie bachique défraye encore, à l'heure +qu'il est, les veillées de la Finlande; elle peut passer pour la +paraphrase de l'ode d'Horace: _Nunc est bibendum!_ Heureux le poète que +chantent ainsi des lèvres humectées du jus de la taverne; il est plus +sûr de vivre que les lakistes aux strophes pleureuses, les penseurs aux +rêves creux! Comme un invité de tous les banquets, il a sa place auprès +de la jeune fiancée, et dénoue sa jarretière; il rit, il lutine, il +laisse après lui le sillon joyeux de sa verve de sa gaieté! Bellmann fut +un de ces hommes tour à tour admis au couvert de Gustave III et à la +table boiteuse du paysan suédois, réchauffant partout l'enthousiasme à +l'aide d'un couplet, préférant le vin du Rhin aux distinctions, la +treille aux lauriers, le tablier blanc de la servante à la robe de soie +de la grande dame! L'ennui, qui plissa le front d'Hoffmann, n'eut rien +de commun avec le chansonnier suédois; au sein d'une cour occupée à +scruter la philosophie de Voltaire, Bellmann eut celle de Lantara. En +voyant un pareil homme, Monvel ne put s'empêcher de songer à Panard et à +Collé. + +Le vin que l'on buvait d'habitude à la table du roi était fort bon; mais +Bellmann, nous l'avons dit, pouvait faire autorité en cette matière: +aussi Gustave se plaisait-il souvent à l'éprouver, comptant le mettre en +défaut. Bellmann buvait un soir chez Sa Majesté d'excellent vin. +Cependant il s'abstenait de le louer. Le roi lui en fit servir de très +médiocre. + +--Voilà de bon vin! s'écria le buveur silencieux. + +--C'est du vin de mes gardes, reprit le roi, et l'autre est du vin des +dieux, mon ami Bellmann! + +--Je le sais, reprit Bellmann, aussi ne l'ai-je pas loué; c'est celui-ci +qui a besoin qu'on le loue! + +Il s'était complu à dresser une liste de tous les souverains qui avaient +proscrit le vin de leurs États. Elle commençait par Amurat et Mahomet +IV. Empédocle, qui appelait le vin de l'_eau pourrie dans du bois_, +figurait aussi dans cette liste. + +--Je voudrais brûler tous ces gens-là , répondait Bellmann à ceux qui +s'en étonnaient, et comme Empédocle a été brûlé, je compte sur lui pour +les faire bien rôtir! + +Il rit beaucoup d'une farce italienne que Monvel lui raconta. C'était +celle d'Arlequin, où Monvel était si précieux.--Un verre de vin +soutient, disait Léandre à Arlequin, c'est vrai!--C'est faux! répondait +celui-ci; car ce matin, monsieur, j'en ai bu un seau, et voyez, je ne +puis me soutenir! + +Le tonnerre tomba un jour sur le palais et s'engouffra dans les caves du +roi. Le soir, au jeu de Sa Majesté, Bellmann se présenta en habit de +deuil, avec des pleureuses. Il tendit un placet au roi, en demandant au +roi qu'on le mît à la tête d'une enquête. + +Le cercle des intimes de Gustave III devait se ressentir de ses +sympathies littéraires; Monvel y conquit bien vite l'amitié de deux +hommes célèbres, celle de Kellgren et du comte de Gyllenborg. + +Kellgren, un des poètes les plus chers à la Suède, avait d'abord été +précepteur chez le général Meyerfeld; il fut ensuite nommé secrétaire du +roi, et cette place, il la méritait à plus d'un titre. Versificateur +charmant, il aidait Gustave dans ses pièces comme Voltaire aidait +Frédéric; seulement Kellgren eut le bon esprit de ne pas se brouiller +avec une muse couronnée. Cette collaboration soutenue profitait à tous +les deux: Gustave donnait le plan, Kellgren écrivait; il habillait si +vite la pensée royale qu'Emwalsen en était jaloux. L'influence de +l'esprit français devait amener le décalque exact, scrupuleux de sa +poésie; l'épître familière, l'ode à Chloris, les rubans à la Watteau +firent bien vite fureur à cette cour, occupée, à l'instar de celle de +Versailles, du soin perpétuel de se distraire. Schiller, dans un +prologue pour la rentrée du théâtre de Weymar, avait dit: _La vie est +sérieuse, l'art est un plaisir_; mais cela se disait en Allemagne, et +Gustave professait pour l'Allemagne une véritable antipathie. + +Étonnez-vous donc que, dédaignant messieurs de la Comédie (ses bons +amis), Monvel soit demeuré longtemps sur cette terre hospitalière! Entre +un convive comme Bellmann et un roi comme Gustave III, le temps passe +vite. Le comte de Gyllenborg, conseiller de chancellerie, avait été +l'ami de Dalin[18], c'était un penseur aimable et instruit; il voyait +arriver Monvel en Suède avec bonheur, car il aimait la France en homme +qui l'avait appréciée. Le comte de Gyllenborg cultivait la poésie +didactique, il était de plus un conteur habile et ingénieux. + +On parlait un soir de Charles XII, avant que le roi n'arrivât, dans les +petits appartements de Sa Majesté, à Drottinghom, château où elle se +rendait souvent, et dont l'arsenal conserve les habits du monarque tué +au siége de Frédérikshall. + +Ces vêtements, dont Charles XII était si fier, consistaient dans un long +surtout, malpropre, de drap bleu grossier, un petit chapeau gras à trois +cornes et à bords étroits, une paire de gants encore teints de sang, et +une paire de bottes à talons très hauts. + +--L'une de ces bottes est sans doute celle que Charles XII menaçait +d'envoyer au sénat de Suède, dit Kellgren, afin que ce corps délibérant +en prit ses ordres jusqu'à son retour de la Turquie! + +--Vous croyez railler, reprit le comte de Gyllenborg, le fait est plus +sûr que celui de son chapeau, percé d'une balle, qui est devenu la +source de longues et violentes disputes[19]. Ce qu'il y a de certain, +c'est que l'on se fait depuis longtemps des idées absurdes de Charles +XII. On veut, par exemple, qu'il se soit montré toujours d'un caractère +rude et sauvage avec les femmes; je ne citerai, pour preuve du +contraire, que le trait suivant, que je tiens de bonne source: + +«En décembre 1718, tandis que la batterie de Frédérikshall tirait sur la +tranchée des Suédois, une jeune personne, qui regardait le roi d'une +maison voisine, laissa tomber sa bague dans la rue. Charles XII l'ayant +observée, lui dit:--Madame, les canons de cette place font-ils toujours +autant de vacarme?--Cela n'arrive, lui répondit la dame, que lorsque +nous recevons la visite de personnages aussi célèbres que Votre +Majesté!» Le roi parut fort sensible au compliment de la dame. Satisfait +de sa réponse, il ordonna à l'un de ses soldats de lui rapporter sa +bague.» + +Le poète Lidner, à qui Gustave accorda une si touchante protection, à +laquelle il ne répondit que par le désordre de sa conduite; Léopold, qui +devint plus tard secrétaire du roi, et qui composa des comédies; le +comte de Tassin, le comte de Ruez, etc., composaient, autour du prince +ami des lettres, une pléiade choisie. Le salon de Gustave III était une +arène ouverte aux idées: on y parlait de philosophie et de lyrisme, on y +contrôlait surtout Frédéric, de qui Gustave III se montra fort peu +l'ami. La fin tragique de la malheureuse madame Nordenflycht, cette +_Sapho suédoise_, comme on l'appela depuis, avait jeté sur les sociétés +littéraires de Stockholm une teinte de tristesse. On sait que cette +femme, qui laissa des élégies aussi douces et aussi tendres que celles +de Millevoye, trahie un jour par l'amant qu'elle adorait, ne trouva pas +d'autres parti que de se jeter à la mer. Bien que plusieurs années +eussent alors passé sur cet événement, on le racontait encore devant +Monvel comme on redira longtemps l'histoire de l'intéressante _Nina_. La +première fois qu'on parla de cette fin si triste devant Monvel, il se +trouva mal. Il songeait peut-être aussi à celle qu'il avait abandonnée! + +D'autres fois, cette cour, si facile à accueillir chaque mouvement du +dix-huitième siècle, fatiguée de vers tirés au cordeau didactique des +Dorat, des Saint-Lambert, s'éprenait subitement, sur un simple caprice +du roi, des folies philosophiques qui avaient cours, et dont Paris +s'amusait. Si nous possédions encore Cagliostro, la Suède avait eu +Swedenborg[20]; si Cagliostro avait causé avec Jésus-Christ, Swedenborg +avait eu des entretiens plus réels avec Charles XII. Gustave III +avait-il lu son traité célèbre _De CÅ“lo et Inferno_; croyait-il à ses +visions débitées de bonne foi; voyait-il enfin dans ce vieillard un +imposteur et un philosophe? C'est ce qu'un récit qui trouvera bientôt sa +place ici éclaircira pour les curieux qui peuvent nous lire. Swedenborg +était mort à quatre-vingt-cinq ans, ce qui est assez l'âge des +patriarches; il laissait une secte à laquelle se rattachaient déjà les +prédicateurs du magnétisme. Ses partisans jouissaient en Suède d'une +parfaite tolérance; leur nombre s'élevait à deux mille. En 1787, le +prince Charles de Hesse en était membre. L'amour du merveilleux avait +rejailli sur sa doctrine; c'est ce qui encourageait sans doute les +courtisans à s'occuper encore de lui après sa mort, malgré leur +frivolité. La maison de cet assesseur au collége des mines était située +à Stockholm, faubourg du nord (_Norrmalm_); son appartement, véritable +laboratoire où brûlait le fourneau entouré du creuset classique, se vit +conservé religieusement même après sa mort. Là , Swedenborg méditait sur +ce problème immense, insoluble; là , comme Prométhée, il espérait dérober +à la nature le plus grand, le plus intime de ses secrets! Il avait été +soldat; il avait vu Charles XII dans ses jeunes et belles années; il se +souvenait de cette parole fière et martiale, de ce soleil qui avait +brillé, resplendi sur les glaces de la Norwége! Il avait vu +l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Italie; il avait +été anobli par la reine Ulrique-Éléonore. Cagliostro écrivait à peine la +langue du pays où il se proposait de faire des dupes; Swedenborg parlait +purement et savamment tous les idiomes; aucune science, aucun progrès, +de quelque pays qu'il fût, ne lui était étranger. Toutes les académies +se le disputaient; il pouvait mourir avec la réputation d'un savant: il +préféra le rôle difficile de théosophe. Au lieu d'imposer silence aux +admirateurs de sa science mystique, sa mort ne fit que les exalter; il +était mort à Londres, sur le même sol où passa Cromwell, mort en +regrettant sans doute de ne pas mourir sur la terre de Charles XII et +des Wasa! Quand il sortit de Stockholm, à bord d'un vaisseau anglais, le +soleil se levait, dit-on, au-dessus de la montagne de Moïse; Swedenborg +put croire qu'un nouveau règne, un nouveau sauveur se levait aussi pour +la Suède: Gustave III fut couronné roi trois mois après la mort du +docteur illuminé. Cagliostro menait à Paris la vie d'un charlatan +enrichi et fastueux; celle de Swedenborg fut simple, exemplaire; sa +maison, sa table, son intérieur étaient modestes. Monvel fut admis à +voir, à toucher de ses deux mains le fauteuil de cuir du philosophe; +cela valait bien la promenade de dévotion traditionnelle que fait à +Ferney le moindre insulaire. + +«La pièce où ce grand homme se tenait ordinairement, écrit dans une +autre lettre Monvel à M. de Sauvigny, est encore tapissée de peintures +allégoriques et mystiques; j'y ai vu la lampe à trois becs qui +l'éclairait; des échantillons de divers métaux, des plantes, des +curiosités du règne naturel, des feuilles de métal qui semblent +n'attendre que la fusion. Le comte de Fersen, qui l'a beaucoup pratiqué, +m'accompagnait dans cette visite; il m'expliquait tout, et je me croyais +dans le cabinet d'un alchimiste qu'on eût brûlé aux temps premiers de la +magie... Sa maison était machinée, à ce qu'on m'assure, comme les +planches d'un théâtre; pour moi, j'y tremblais à chaque instant, croyant +mettre le pied sur quelque trappe. Tous les personnages des vieilles +tapisseries de ce local me semblaient autant de spectres, à commencer +par la reine Louise-Ulrique, dont le portrait figurait au-dessus de la +cheminée. J'ai vu également un cadre où il est représenté dans l'habit +de membre équestre de la noblesse... + +«Ce n'était pas là un esprit superficiel, croyez-le; c'était un sage, +ami de l'humanité! + + * * * * * + +«Que l'on compare cet homme, ajoute-t-il autre part, avec le comte de +Saint-Germain, ce sera lui faire injure! J'ai vu Cagliostro avec sa +tunique blanche, ses colombes et ses carafes, paisiblement assis entre +un jambon et une bouteille de vin coloré: le dieu, tout dieu qu'il +était, mangeait comme un ogre. Il se disait bien obligé depuis onze +cents ans, comme Saint-Germain, d'assister régulièrement au lever du +soleil; mais tout son appareil ne constituait que des jongleries +d'artificier avec des pots à feu de Bengale.» + +Le but d'Emmanuel Swedenborg devait frapper autrement les esprits; ses +convictions étaient profondes. Rêveur assidu, il promenait ses +méditations près du lac Méler et de ses îles, sur le port rempli de +vaisseaux, sur les hauteurs boisées de la montagne de Moïse. La terre +des anciens scaldes avait tressailli en se voyant tout d'un coup +repeuplée par lui d'apparitions étranges, de légendes audacieuses. En ne +tenant même aucun compte de ses doctrines, Swedenborg fut le seul poète +hors ligne de cette époque trop amie de l'esprit de France pour ne pas +le copier. Les étudiants, les adeptes qui l'environnaient comme Faust +aux clartés sereines de la lune, purent lire souvent d'étranges présages +au ciel; le génie de la contemplation fait des miracles. Quelle fut +l'âme confidente des secrets d'un pareil homme, quel abri s'était-il +choisi pour les jours de l'orage? Le baron de Sylwerheim, nous dit M. le +vicomte de Beaumont-Vassy dans un livre qui lui fait honneur[21], a +laissé dans des papiers trouvés à sa mort un portrait de la femme aimée +par Swedenborg: + +«Elle n'était, dit-il, ni fort jeune, ni fort belle, mais elle possédait +au plus haut degré le charme féminin: une taille élancée, une +physionomie souffrante. Elle sentait vivement, avait un esprit simple et +était la confidente de tous les secrets de Swedenborg.» + +Les intimes du roi aimaient souvent à parler de ce grand révélateur du +monde invisible: il faut, à certaines heures, des sujets de conversation +tout créés; Marmontel les appelait _des bons amis qui ne manquent jamais +au besoin_. + +Or, ce soir-là , comme on venait de parler, dans le cercle du roi, de +Swedenborg le grand docteur, on continua à ne s'occuper que de choses +merveilleuses. + +M. de Norberg, neveu d'un vieux capitaine qui avait fait la guerre avec +Charles XII, croyait beaucoup aux illuminés, aux rose-croix, partant à +Cagliostro et à ses adeptes. Il interrogea Monvel sur cet homme +merveilleux; la lettre du comte de Mirabeau[22] venait de paraître; elle +avait fait sensation. Cet autre professeur des sciences occultes, ce +grand Albert des salons, ce comte de Fienix si diversement jugé, défraya +la conversation au point qu'on ne fit guère attention à l'horloge du +salon royal qui déjà sonnait minuit. + +Minuit! ce nombre fatidique qui appelle les visions des fantômes; +minuit! l'heure sacramentelle des amants, des romanciers et des voleurs! +Le roi semblait absorbé, il n'écoutait guère qu'avec distraction et +embarras. + +--J'ai toujours cru aux choses surnaturelles, disait M. de Norberg. Me +trouvant en 1791 à Berlin, j'y fus témoin des miracles d'un certain +homme qu'on appelait le _Docteur de la Lune_. C'était un fabricant de +bas de laine nommé Weisleder, qui guérissait toutes sortes de maux +ostensibles en les présentant aux rayons de la lune, et en murmurant des +prières. L'influence de cet astre me paraissait au moins douteuse; +cependant ce nouveau docteur était si couru, que pendant les trois jours +de la nouvelle lune de chaque mois (c'était à ce temps qu'il bornait ses +prodiges), il recevait à peu près mille personnes par jour, depuis +quatre heures après midi jusqu'à minuit. Les hommes et les femmes du +premier rang ne dédaignaient pas de se trouver dans ces assemblées. +Weisleder n'acceptait pas d'argent, mais sa femme, qui possédait son +secret, et qui, à l'exemple de Serafina Feliciani (la femme de +Cagliostro), guérissait les dames, n'en refusait pas; même à la fin on +ne pouvait pénétrer chez le docteur qu'avec un billet contenant au moins +deux gros (environ six sous de France). + +--Voilà qui est merveilleusement imaginé, reprit Kellgren d'un air +narquois; mais ce que vous ignorez peut-être, monsieur de Norberg, c'est +que le collége supérieur de médecine de Berlin chargea le docteur de +cette ville, M. Pyl, médecin très estimé, de faire des recherches sur +les personnes qui prétendaient avoir été guéries par la lune. Le +résultat fut que la plupart des gens qui avaient confié leurs fractures +au docteur étaient mortes des suites de leur crédulité, et pour avoir +négligé leur mal; ceux que M. Pyl trouva bien portants n'avaient jamais +eu de vrais maux, et leur imagination seule avait été guérie. La police +de Berlin eut la sagesse de ne rien faire pour empêcher les succès et +les essais du _Docteur de la Lune_. Elle plaça seulement des sentinelles +à la porte de sa maison, pour prévenir le désordre. Cette tolérance fit +plus contre Weisleder que toutes les rigueurs possibles: on l'oublia. + +--Et c'était prudemment vu, reprit Gustave; mais ne vous advint-il pas, +à vous-même, Kellgren, quelque chose d'étrange avec ce docteur? + +--Sans doute, et je crois avoir conté déjà une fois à Sa Majesté... + +--Redites-moi cette histoire; elle a peut-être quelque analogie avec le +rêve qui me préoccupe. + +Chacun regarda Gustave d'un air étonné; Monvel surtout, qui était, on +l'a pu voir, superstitieux à ses heures. + +--Contez-nous d'abord votre histoire, mon cher, dit le roi à Kellgren. + +--J'obéis à Votre Majesté, reprit celui-ci; je ne passe guère pour être +ami des choses surnaturelles: Bellmann, qui m'écoute, peut l'attester; +mais ce qui m'arriva à Berlin avec ce Weisleder surpasse toute croyance. + +--Voyons cela, reprirent curieusement les familiers du cercle du roi. + +--J'ai toujours été d'une constitution très faible, reprit Kellgren[23], +et par cette raison je me suis toujours montré assez accessible aux +médecins. L'existence, on l'a dit, est une pendule qu'ils avancent +souvent, ne pouvant plus la retarder; malgré cet aphorisme dirigé contre +Esculape, j'eus recours plus d'une fois à ses prescriptions. Je +souffrais beaucoup d'une ancienne chute de cheval que je fis au retour +de l'université d'Abo; on me persuada, comme je devais passer par +Berlin, d'avoir recours à Weisleder. Je lui fus présenté à la nouvelle +lune, en compagnie d'une foule de personnes. Le Docteur de la Lune +murmura sur mon genou malade quelques paroles insignifiantes; j'étais +resté le dernier avec Rosenstein, qui ne se gênait guère pour rire de +Weisleder à deux pas de lui. Nous nous trouvions sur une plate-forme où +tombaient alors d'aplomb les rayons de la lune. Tout d'un coup je vois +Rosenstein fuir avec vitesse; un serpent énorme, sorti de la crevasse de +cette tour en ruines, le poursuivait. + +--Ne craignez rien, reprit tranquillement Weisleder, ce serpent est mon +ami... À ce titre seulement, il a dû poursuivre cet incrédule visiteur +qui vous accompagne. + +Et, tirant de sa poche un petit sifflet d'ivoire, il modula bientôt sur +lui un air bizarre, qui fit rebrousser chemin au reptile. Le serpent, +sur un geste du docteur, se réfugia dans les pierres à demi croulées de +la plate-forme; Weisleder apporta à l'entrée du trou un amas de briques, +et nous pûmes causer plus tranquillement. + +J'étais irrité de cette jonglerie, d'autant plus que j'entendais +retentir encore dans la cour de ce manoir délabré le pas du pauvre +Rosenstein. + +Arrivé de la veille à Berlin, il me paraissait impossible que Weisleder +pût savoir mon nom; il m'en régala pourtant tout au long, en me +demandant des nouvelles de Sa Majesté Gustave III. + +--Monsieur le secrétaire du roi, ajouta-t-il en me quittant, Dieu +veuille que la Suède aille un jour aussi bien que votre jambe ira dans +peu! + +Et, comme je le regardais attentivement, il ajouta: + +--Vous mourrez, monsieur Kellgren, trois ans avant Sa Majesté le roi +Gustave! + +--Si l'on mesure l'étendue des jours réservés au roi sur son génie et +sur ses bienfaits, répondis-je, je ne me plains pas, docteur: je vivrai +longtemps! + +Là -dessus je le quittai. + +Malgré le trait courtisanesque lancé par Kellgren comme correctif à la +fin de cette histoire, Gustave III était devenu soucieux, au point que +chacun le remarqua. Ce qu'il y a de non moins étrange, c'est qu'à peu de +chose près la prédiction de Weisleder reçut plus tard sa confirmation. + +Sans tirer aucune induction de cette anecdote, celle qui suit, et qui +fut contée à Monvel lui-même, qui se plaisait souvent à la répéter, +prouverait que Gustave reçut, quelque temps avant sa mort, un +avertissement non moins lugubre et aussi vrai. + +L'armurier du palais était venu un matin, selon Monvel, trouver Gustave +III dans son cabinet, au moment où le roi se faisait lire une tragédie +par son lecteur ordinaire. Il lui avait apporté différentes armes; il +allait sortir, quand le roi crut voir une boîte à pistolets sous son +bras. + +Gustave III demanda à qui l'armurier portait ces armes. + +--À un gentilhomme suédois, enseigne des gardes de Sa Majesté, répondit +l'armurier; son nom est Ankarstroem. + +Le roi ouvrit sa boîte et toucha les pistolets. + +--Mauvaises armes, reprit-il, canon trop court, gâchette rude. Et qui +les a fabriquées? + +L'armurier lut un nom allemand sur le canon. + +Six jours avant ceci, un enseigne des gardes s'était tué volontairement. +Gustave savait Ankarstroem d'un caractère ardent et presque sauvage, il +manifesta quelque crainte au sujet de l'emploi qu'il pourrait faire de +ces armes. + +--Sire, c'est un cadeau, reprit l'armurier, un cadeau que votre enseigne +fait à un de ses amis qui est à Gefle. + +Le roi n'en demanda pas davantage, l'armurier sortit. + + * * * * * + +À quelque temps de là , le roi fit venir Monvel pour le consulter sur des +vers français qu'il venait de faire. Monvel trouva Gustave III +singulièrement pâle; il se contenta de répondre à son lecteur qui lui +demandait des nouvelles de sa nuit: + +--Ma nuit a été mauvaise. + +Monvel n'osa demander _le pourquoi_; il examina les vers de Sa Majesté, +le roi n'apportait à ses remarques qu'une attention distraite. + +--J'ennuie, je le crains, Votre Majesté, dit Monvel timidement. Les lois +du sévère Boileau n'ont rien de fort effrayant; si du moins elles +avaient le pouvoir de vous endormir! + +--Dormir! reprit le roi d'un air accablé, dormir! oh! je le vois bien, +désormais c'est impossible! + +--Impossible! + +--Écoutez, Monvel, dit Gustave en lui prenant affectueusement la main, +écoutez une chose que nul n'entendra, excepté vous. + +Monvel se rapprocha du roi avec une émotion involontaire; les lèvres de +Gustave étaient agitées par un mouvement fébrile, sa main tremblait dans +la main de son lecteur, et des éclairs sombres jaillissaient de sa +prunelle. + +--C'est lui! c'est lui! s'écria-t-il tout à coup en ayant l'air de +suivre alors dans l'espace, quelque fantôme invisible. + +--Qui? lui! demanda Monvel effrayé et ne trouvant autour de lui que le +vide. + +--Lui, Monvel, répéta Gustave; lui que j'ai vu déjà une fois pendant la +diète de 1778[24] au pied de mon lit. Vous ne le voyez pas? Tenez! il a +un pistolet, et il tient un masque! + +Et le doigt de Gustave, étendu vers la tapisserie du cabinet, suivait +l'étrange vision. + +--Cet homme continua-t-il, en retombant accablé sur un siége que Monvel +lui présenta, cet homme m'a parlé deux fois à travers ce masque de +velours... Est-ce Éric Wasa[25], massacré par Christian? est-ce +l'assassin inconnu de Charles XII? Dieu seul le sait; mais il m'a, cette +nuit encore, répété les mêmes paroles: + +«Roi Gustave, songe à ton salut éternel; nous sommes trois!» + +Et là dessus, il s'est abîmé dans la muraille, au son d'une bruyante +musique!... + + * * * * * + +On lit, dans Charles Nodier[26], au sujet de Pichegru: + +«La destinée que lui avait prédite Eisenberg, en allant à la mort, ne +s'est que trop réalisée... + +«Je donne, pour ce qu'elle vaut, l'historiette suivante avec toutes ses +inductions; mais je crois qu'on ne s'étonnera pas que je m'en sois +souvenu une dizaine d'années après. Puisse-t-elle absoudre la mémoire de +Napoléon du plus lâche et du plus odieux des assassinats! + +«Je portais ordinairement, comme Pichegru, une cravate noire serrée au +cou de très près, par opposition aux merveilleux de la ville qui avaient +adopté à l'envi, d'une manière toute courtisanesque, la cravate +volumineuse du proconsul; et comme j'avais aussi un penchant naturel à +la flatterie, car j'ai toujours volontiers flatté ceux que j'aime, je +m'étais étudié à l'attacher comme lui d'un seul nÅ“ud sur la droite, +méthode peu coquette, à la vérité, et que je conserve aujourd'hui sans +la moindre prétention. + +«Une nuit, comme je dormais péniblement, et tourmenté sans doute par +quelque fâcheux cauchemar, je sentis tout d'un coup une main se glisser +dans ce nÅ“ud, en relâcher le lien et relever ma tête qui s'était appuyée +sur le plancher dans l'agitation de mon sommeil. J'étais éveillé. «C'est +vous, général? m'écriai-je; avez-vous besoin de moi?--Non, répondit +Pichegru, c'est toi qui avais besoin de moi. Tu souffrais et tu te +plaignais, je n'ai pas eu de peine à en connaître le motif. Quand on +porte comme nous une cravate serrée, il faut avoir soin de lui donner du +jeu avant de s'endormir; je t'expliquerai une autre fois comment l'oubli +de cette précaution peut être suivi d'apoplexie et de mort subite. + +«Je pressai sa noble main sur mes lèvres et je me rendormis.» + +Ces quelques lignes donnent assez créance à cette singulière vision de +Gustave III, dont Monvel ne crut devoir raconter les détails au foyer +même de la Montansier qu'au moment où il apprit la mort de ce prince. + + * * * * * + +Le vaisseau qui rapportait en 1788 Monvel en France ramenait aussi sa +nouvelle famille, sa femme avec ses parents, et les deux enfants qu'il +avait eus en Suède. + +Le fils de Monvel (Théodore) fut tué au siége de Sarragosse, et +mademoiselle Joséphine Monvel, sa fille, devint en France l'épouse d'un +médecin. + +Cette personne charmante, pour laquelle Hippolyte Mars, dès l'âge de dix +ans, se prit d'une tendre amitié, partagea jusqu'à sa mort l'intimité de +la célèbre actrice. + +Monvel avait été anobli en Suède par Gustave III. + +En serrant la main de son lecteur bien-aimé, le roi de Suède ne pouvait +guère prévoir l'horrible fin qui lui était réservée à lui-même quatre +ans après! Il venait de retourner dans sa capitale après s'être +transporté à Gothenbourg; sa rentrée dans ses États s'était vue marquée +par des fêtes. Stockholm entière fut illuminée, plusieurs bourgeois +s'attelèrent d'eux-mêmes à la voiture du monarque. Les odes de ses +poètes favoris, l'élan du peuple, et surtout la conscience de ses +bienfaits, tout devait rassurer Gustave III, tout lui présageait une +longue durée de règne. + +Mais s'il ne faut qu'une nuit pour dresser un échafaud, il n'en faut +qu'une aussi pour élever le parquet d'une salle de bal; c'était le +tumulte d'une fête qui devait couvrir le bruit du pistolet +d'Ankarstroem! + + + + +III. + +Coup-d'Å“il sur Paris de 1788 à 1789.--Les acteurs de la rue.--Éclipse +des salons.--Étonnements d'un banni.--Situation de la Comédie.--Monvel +refusé.--Le neveu de maître Gervais.--Beau trait de Molé.--Valville et +Monvel.--Versailles.--Mademoiselle Montansier.--Les Flacons +magiques.--Un père malheureux.--Désaides.--Une collaboration.--L'ariette +et le chasseur.--Le portefeuille.--Une indiscrétion d'ami. + + +Enfin Monvel revoyait Paris! + +Ce Paris tant de fois regretté par lui à Stockholm, et qui certes était +bien fait pour étonner un homme sortant du paisible et gothique +cérémonial d'une cour dont le maître s'occupait de vers, d'opéras et de +ballets, tout en ayant l'Å“il sur les délibérations de la diète. + +Le Paris d'alors, le Paris fiévreux et convulsif de 88 à 89, le Paris de +Mirabeau et de la Bastille! + +Dès le mois d'août 1783, M. de Brienne, quittant le ministère, était +parti pour Rome, afin de recevoir des mains du pape le chapeau de +cardinal, demandé à Sa Sainteté par Louis XVI. L'archevêque de Sens +avait été remplacé par M. Necker. La première chose que remarqua Monvel +à Paris, ce fut une gravure représentant une femme; dans le sein de +cette femme un prêtre donnait un coup de poignard. Le sang qui en +jaillissait lui formait un chapeau de cardinal. Monvel demanda le nom de +cette victime, on lui répondit que c'était la France; et il put +entendre, en même temps, les cris de l'émeute, promenant ses fureurs à +la place Dauphine; des gens du peuple y brûlaient un mannequin décoré de +la mitre et des insignes de l'épiscopat. + +M. de Lamoignon, qui avait quitté le ministère de la justice, n'était +pas mieux traité; il se retira dans sa terre, où il mourut subitement. +On répandit le bruit qu'il s'y était brûlé la cervelle pour ses dettes, +et que le pape, aussi touché de son accident que de celui de M. de +Brienne, ferait présent au premier d'un chapeau vert, et au second d'un +parachute écarlate. + +Si la révolution prenait déjà partout droit de cité; si la menace et le +pamphlet levaient le front, que dut penser Monvel du théâtre même, +devant ce Paris en tumulte? Frappé au cÅ“ur dans ce qu'il avait de plus +distinctif, sa frivolité, l'esprit français, travaillé par d'ardents +rénovateurs, avait vu couper ses ailes; on le tenait en laisse avec les +grands mots de _nationalité_ et de _réforme_. Sa prédilection pour tout +ce qui touchait les idées nouvelles éclatait en révoltes de mille +espèces. Le théâtre ne pouvait ignorer qu'il avait tous les moyens +d'expression; Beaumarchais, le premier, lui avait montré à s'en servir; +il méditait lentement une voie d'agression inévitable. Un drame inouï, +terrible, s'élaborait; le temps approchait où Chénier, en faisant +imprimer sa tragédie de _Charles IX_[27], y joindrait un _Essai sur la +liberté du théâtre_. Les débuts de Robespierre comme avocat avaient eu +lieu en 1784[28]; Robespierre plaidait à Arras pour un procès de +paratonnerre, bizarre procès, dirent plus tard ses amis, pour un homme +qui allait bientôt lui-même manier la foudre! Beaumarchais habitait son +hôtel, et cet hôtel était vis-à -vis de cette même Bastille qui devait +crouler plus tard devant lui! + +Les véritables acteurs étaient dans la rue, vaste arène ouverte à des +agioteurs plus dangereux que ceux de Law, agioteurs d'idées, de phrases, +d'utopismes, nouveaux équilibristes, qui se vantaient de faire tourner +l'axe du monde, de combler la dette nationale et de chasser la famine, +montrant d'un côté une main vide au peuple, pendant que de l'autre ils +jetaient du pain dans les filets de Saint-Cloud, afin de faire croire à +la misère et de tirer parti d'une insurrection. Où courir, où ne pas +courir au milieu de cette effervescence populaire? à quel médecin se +confier, sur quels hommes fonder un plan de rénovation et de salut? + +--Mais, se serait alors demandé un étranger épris de l'art et des +lettres,--qu'est donc devenue cette société française, qui se réunissait +à jour fixe dans les salons ingénieusement splendides de madame du +Deffant et de mademoiselle de l'Espinasse, sous les règnes de Louis XV +et de Louis XVI? Ces sortes d'assemblées avaient duré près de cinquante +ans[29], et l'Angleterre avait possédé moins de temps lady Montague et +mistress Vesey. En transportant son salon à Ferney, Voltaire fut un +égoïste; Diderot n'aima que sa chambre, Jean-Jacques des forêts aux +ombres profondes; et tous ces hommes, en se choisissant la solitude pour +maîtresse, ne déclaraient-ils pas aux salons la plus opiniâtre des +guerres? Les salons une fois fermés, l'esprit dut errer comme un +proscrit de porte en porte, mendiant à Versailles, hardi ou ténébreux +dans Paris, jusqu'au jour où il descendit dans la rue avec son manteau +troué, son impatience et ses rancunes. Dès lors plus d'entraves, plus de +ménagements, de contrainte; la cour, le parlement, le clergé, tout ce +que le neveu de Rameau frondait à voix basse, _piano_, sur son archet, +sera bravé, chanté et tympanisé à grand orchestre. Ce sera l'histoire +des sauvages de l'Orénoque que l'histoire de cette liberté gloutonne et +hâtive; le rhum enivre d'abord ces palais inaccoutumés à la boisson, +puis il rend bientôt les buveurs frénétiques et furieux! Et c'est ainsi +que l'ex-lecteur de Sa Majesté le roi de Suède retrouva la capitale de +la France, à la veille d'une catastrophe. Différents clubs s'étaient +organisés, on parlait déjà d'y jouer des tragédies patriotiques; les +tailleurs, les perruquiers, les garçons marchands voulaient être des +héros. On était bien revenu des chevaliers, des marquis, des +petits-maîtres! En vérité, Monvel n'en put croire d'abord ses yeux. Il +courut au Théâtre-Français, ne fût-ce que pour voir s'il était encore à +sa même place; le Théâtre-Français siégeait encore au faubourg +Saint-Germain, mais tout annonçait chez lui une désorganisation +prochaine. Il avait des orateurs, des démagogues et des opposants: on y +parlait abus, constitution, principes. Le foyer était devenu un vaste +champ clos, seulement l'esprit public y avait remplacé l'esprit. Plus +d'un conspirait à la sourdine, comme Dugazon, et cherchait à prendre un +rôle dans les prochaines saturnales. L'enthousiasme pour tout ce qui +était nouveau tournait les têtes. Fabre d'Églantine eût pu détrôner +Molière en certains moments; on voyait déjà poindre l'aurore littéraire +de madame Olympe de Gouges; quelle royauté nouvelle pour l'art!!! Talma +prenait le forum trop à cÅ“ur pour que, jeune encore, il ne s'éprît point +de cette tragédie menaçante, la tragédie populaire. Cependant il se +trouvait encore des jours dans ces tristes temps où l'on plaisantait +comme aux beaux jours de M. de Bièvre. + +«Quand le mot d'aristocrate, dit Fleury[30], vint à être créé, nous +nommâmes bien vite Dugazon _Aristocrâne_; Molé, qui ne savait trop s'il +serait blanc ou noir, _Aristopie_, et notre brave Larochelle, qui ne +parlait jamais politique sans changer deux fois de mouchoir de poche, +_Aristocrache_.» + +Cette logomachie nouvelle, cette syntaxe révolutionnaire effrayait +pourtant les anciens de la Comédie. Quand Monvel, avec ses fourrures de +Suède, son titre de lecteur, et son air dalécarlien, se représenta +devant eux, ils crûrent voir Gustave Wasa, et lui tendirent la main de +bon cÅ“ur; celui-là du moins parlait leur langue! Mais les fanatiques, +les _nouveaux_, de quel air le revirent-ils? Monvel anobli, Monvel ami +d'une tête couronnée! Ces langues ardentes travaillèrent le comité, qui +de son côté invoqua la sévérité de ses règlements. Le Théâtre-Français +devait y tenir, car il tenait aussi à conserver ses priviléges; un +artiste comme Monvel se vit donc forcé de ne point rentrer dans le sein +de cette ingrate patrie, de son théâtre français! Vainement Dazincourt, +Raucourt et Contat prirent sa défense, ce furent, hélas! les seules voix +qui l'appuyèrent. Le Théâtre-Français, autour duquel, en vertu d'une loi +promulguée plus tard[31], allaient se grouper en foule les théâtres +secondaires, ne ressemblait pas mal à la république de Venise faisant +eau de toutes parts. Le temps approchait où, lassés de la tyrannie, les +jeunes auteurs et les mécontents formeraient pour le détruire une +nouvelle ligue; la guerre intestine était déjà dans le camp de ces +farouches pachas. Joignez à ceci, comme on l'a fort bien observé, que la +Comédie en masse était jeune; qu'après Molé, Dazincourt et Dugazon, +Fleury se trouvait son doyen et n'avait pas quarante ans; que sur +trente-six comédiens dont se composait la troupe, on comptait neuf +femmes jeunes, jolies, rieuses, et qui, à la rigueur, auraient pu faire +encore quelques années de couvent[32], et dites si dans cette maison de +Molière, exposée de toutes parts aux attaques, à la ruine, il y avait un +ensemble assez solennel et assez dominant pour la défendre? + +«Vers le milieu de l'année 1789, une reprise d'une comédie de Destouches +(l'_Ambitieux_ ou l'_Indiscret_) obtint un succès de première +représentation, tout cela parce qu'il se trouvait dans cette comédie un +ministre honnête homme; on y découvrit une sorte d'application au retour +de M. Necker[33].» + +Ce ne fut qu'au _Charles IX_ de Chénier que la révolution se dessina, et +il y avait deux ans que Monvel était en France! Ce retour, ne l'oublions +pas, eut lieu en 1788. Les articles biographiques qui font partir +brusquement Monvel de France, en ajoutant que son départ fut ordonné par +la haute police, n'ont pas plus de fidélité que ceux qui assignent à +1786 son retour à Paris. Nous nous bornerons à citer à ce sujet la date +précise de 1788, date donnée par madame Fusil, qui a connu +particulièrement mademoiselle Mars et son père[34]. + +Voilà donc Monvel banni de ce même théâtre où il avait joué _Séide_ et +_Xipharès_ avec autant de chaleur et peut-être plus d'art que son chef +d'emploi; voilà l'homme qui s'était cru en droit, à la mort de Lekain, +de réclamer les premiers rôles, froissé tout à coup dans son +amour-propre légitime, exilé, rayé de la Comédie-Française! Que faire, +que devenir, quelle chance tenter après un coup si terrible, et que son +orgueil dut en souffrir! Monvel quittait un pays où les enchantements se +succédaient, où la politesse souveraine du maître lui avait rappelé bien +souvent celle de la cour de France, à Versailles, à Trianon! Sa première +visite avait été pour ses anciens frères; combien il se repentit de les +avoir cru accessibles et oublieux!--«Décidément, écrivait-il à l'un de +ses amis de Suède[35], j'avais tort de penser que les comédiens +manquassent de mémoire; ceux-là ne m'ont pas pardonné!» + +Le ressentiment de Monvel contre la Comédie était en partie injuste. Les +règlements de la société étaient précis; un seul homme, vis-à -vis d'eux, +menaça de donner sa démission si Monvel ne rentrait pas, et cet homme ce +fut Molé. + +Nous tenons de feu M. le comte Beugnot lui-même[36] l'anecdote suivante, +qui prouve à quel point ces deux rivaux s'aimèrent et s'estimèrent +toujours. + +Molé, l'ancien ennemi de Monvel, et qui jouait le rôle principal dans +l'_Amant bourru_, s'était déjà réconcilié une fois, à la première +représentation de cette pièce. Au retour de Monvel, quand celui-ci +revint de Suède, il ne montra pas moins d'élan et de générosité. + +Un matin, après déjeuner, Molé rangeait des livres dans son cabinet, +quand on lui annonce tout d'un coup un brave fermier de la Beauce, qui +venait lui apporter son terme de la Saint-Jean. + +--Faites entrer, dit Molé à son domestique. + +Molé était au haut d'une petite échelle d'acajou, époussetant lui-même +je ne sais quel bouquin; il ne se dérangea pas. + +--C'est vous, maître Jean, dit-il à un paysan en grosse veste et son +chapeau sur les yeux, qui déposa sur son bureau une sacoche assez +lourde. + +--C'est moi, m'sieu Molet, Jean, son n'veu. V'là vos farmages, not' +maître! n'faut pas qu' ça vous chêne, mais j' v'nons de ben loin, ben +loin! + +Molé s'apprêtait à descendre de son échelle. + +--Queuque vous faites donc? restez-là , morgué! continua le villageois; +ast-ce qu'on s' dérange pour son farmier? J' vous apportons là d' bons +noyaux d'écus, fatigué! et, tenais, itou une lette à vot' adresse! + +--C'est bon, pose-la sur mon bureau et verse-toi une rasade de ce bon +vin. + +La nappe était encore mise, Molé venait de déjeuner avec un ami; le +fermier secoua la bouteille, il remplit le verre de Molé, ensuite le +sien. + +--Parguenne, m'sieu Molet, j'aspérons bian que nous n'boirons pas seuls. +Vlà un vin de mine agriable, allais; croyais-vous que j' n'osons l'boire +sans vous? Rian n'est pus vrai. + +--Bois, bois toujours, dit Molé, qui ne s'embarrassait guère de faire +attendre maître Jean et continuait à ranger ses livres en tournant le +dos au rustre. + +--M'sieu Molet, laissez-moi c'te joie, pardi! Allais, allais, on sait +bian que vous n'êtes pas fiar! Si vous veniais cheux nous, j'vous +coucherions dans eun lit qui est dans not' gregnier, un biau lit; quand +ce serait pour le roi, laissais faire, il y taperait de l'Å“il! + +--Laisse-moi donc un peu, je suis à toi dans l'instant! + +--Vous avais raison. Qu' c'est biau ça les livres! Je leur préfaire +cependant eune bonne omelette mis sur d'la cendre chaude... J'en ons +fait eune l'aut' jour à m'sieu Monvel, et y s'en relichait les doigts. + +--Monvel, dis-tu? tu connais Monvel? + +--Hé donc, pourquoi point? I gnia pus d'un mois il est v'nu manger à la +ferme, j'l'ons débarrassé de ses guêtres, c'est un bian brave homme! À +c't heure-ci, c'est drôle! il est tout triste... On dit qu'ils ne le +pernent plus chez eux, à la Comaidie... Comme si un sac de farine de +plus avec queuques autres dans not' cour, ça frait grand mal! Vous +m'excuserais, m'sieu, mais j'aimais ben cet homme-là ! + +Molé avait quitté ses livres, il était redescendu vite et vite de son +échelle... Tout d'un coup il tombe dans les bras du fermier, il lui +arrache son grand feutre et le serre longtemps contre sa poitrine. + +--Monvel, cher Monvel! + +C'était la première fois qu'ils se revoyaient après une absence aussi +prolongée. + +Monvel était, après Sedaine, l'homme qui savait le mieux prêter au +patois de nos paysans des grâces piquantes; il les imitait à s'y +méprendre; nul ne réussissait plus que lui à organiser ces parties +curieuses de Chantilly, où il jouait les villageois avec Laujon. Le +prince de Condé excellait, comme Monvel, à ces _paysaneries_[37]. + +L'entrevue fut longue; on parla d'abord de la Suède, puis du théâtre. +Monvel ne s'était pas encore présenté au comité, il n'avait fait que lui +écrire. + +La réponse avait été longtemps méditée; mais alors Molé se trouvait +souffrant, il n'avait pu prendre part à ces délibérations. + +Tout d'un coup Monvel le voit prendre sa canne et son chapeau; il +s'élance de l'appartement, le laissant seul dans son accoutrement +villageois. + +L'appartement de Molé était celui d'un véritable petit-maître; la cour +et la ville l'avaient enrichi complaisamment et tour à tour. Un portrait +délicieusement coquet l'y représentait dans le personnage d'un jeune +officier, rôle qu'il avait rempli dans _Heureusement_, comédie de Rochon +de Chabannes. Dans un autre cadre suspendu près de son lit, il n'avait +pas rougi de se faire peindre lui-même, la figure pâle, le teint altéré, +dictant lui-même, pour Paris entier, un bulletin de sa nuit au docteur +ordinaire. Les vins les plus exquis, les fleurs les plus rares, les +analeptiques les plus recherchés lui avaient été envoyés pendant sa +convalescence, où la cour et le roi lui-même lui prodiguaient de riches +présents[38]. + +Bien qu'il eût passé alors la cinquantaine, c'était toujours l'élégant +marquis du _Cercle_, l'homme au jeu brillant que le fils de famille +prodigue et cité tenait à prendre pour modèle. Cependant son répertoire +s'était agrandi, à la mort de Lekain et de Bellecour: jusque-là il +n'avait encore joué dans les pièces anciennes des deux genres que des +rôles de second ordre; la tragédie lui paraissant une fatigue, il avait +pris les premiers rôles de la comédie. Arrivé à l'époque de la +Révolution, il en embrassait déjà les principes; sans être aussi exagéré +alors que Dugazon, il sacrifiait déjà aux idées du jour. La surprise de +Monvel fut assez grande en entendant le marquis de Moncade lui parler de +M. Necker et de Cazalès. Mais aussi sa gratitude fut vivement excitée, +au récit que Molé lui fit à son tour de la démarche tentée par lui +auprès de ses camarades. Madame Vestris seule était descendue dans la +lice armée en guerre, c'est-à -dire armée du code théâtral, et malgré +Molé, malgré l'offre formelle et généreuse de sa démission, le comité +avait passé outre! + +Le _fermier_ Jean se consola de cette ingratitude ou de cette rigueur +avec le vin de Molé son maître; on devisa ce soir-là comme on put. Molé +se montra charmant et plein de sollicitude pour son ami. + +--Nous trouverons bien moyen de te faire réparer le temps perdu, dit-il +à Monvel; je n'ose te dire de recourir au roi ou aux princes, ils +trouvent tous Gustave par trop philosophe; d'ailleurs le moment approche +où ils ne sont pas trop sûrs eux-mêmes de rester dans leur emploi! + +Molé voulut voir ce que contenait le sac du fermier Jean: c'étaient de +simples pierres; tous deux se prirent à s'en moquer à qui mieux mieux. + +--Voilà de quoi bâtir un théâtre nouveau, dit Molé, tu pourras te venger +un jour de la Comédie-Française! + +Molé croyait plaisanter, et cependant le temps n'était pas si loin où la +salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orléans fit bâtir, serait +donné à MM. Gaillard et Dorfeuil; Monvel, recherché bien vite par eux, +devait en faire partie. + +Mais n'anticipons pas sur les événements, et suivons chaque détail de +cette lutte si intéressante d'un homme qui, en rentrant en France, n'y +devait rencontrer que les rebuts et l'infortune. + +Monvel ramenait avec lui une charmante femme; mais cette femme, comment +l'établir sur le pied qu'il espérait? La pension que recevait Monvel de +Gustave III ne dépassait pas le chiffre alloué à Cléricourt: elle avait +dû passer par la filière du trésor suédois; elle était trop mince pour +le comédien chargé d'une nouvelle famille. Molé partagea généreusement +quelques mois avec son ami, son ancien double; puis, le temps vint où +Molé lui-même, malgré ses deux pensions, l'une de la cour, l'autre de la +comédie, se trouva gêné; ce fut l'instant que Monvel choisit pour lui +faire savoir qu'il était au-dessus de ses affaires: c'était pourtant une +pure délicatesse, il cherchait alors de tous côtés un engagement. + +Sur ces entrefaites, il rencontra un jour Valville à Versailles, cette +ville où mademoiselle Mars devait plus tard se retirer elle-même quelque +temps[39], Versailles, le premier théâtre où elle joua ses petits rôles +d'enfant, et où mademoiselle Montansier dirigeait elle-même alors un +établissement scénique[40]. La rencontre de Valville et de Monvel fut +curieuse. Monvel était seul; il tournait le coin de la chapelle, et se +disposait à entrer dans les jardins, quand il se vit face à face de son +ami. Il y eut d'abord entre eux un échange de politesses et d'attentions +embarrassées. Valville n'ignorait pas plus que madame Mars le mariage de +Monvel. Dès ce moment aussi elle avait résolu de ne plus le voir. +Seulement, avait-elle dit à Valville, je ne serai point assez cruelle et +assez injuste pour le priver d'Hippolyte, je lui enverrai sa fille de +temps en temps. + +La pauvre femme avait ajouté: + +--J'ai trop éprouvé par moi-même, mon cher Valville, combien il est +affreux de ne pouvoir embrasser sa fille! + +Ainsi, avait-elle dit, en apprenant cette nouvelle qui la concernait; +mais bientôt le chagrin et le dépit s'en mêlèrent: elle ne s'était pas +hâtée d'envoyer l'enfant à Monvel. + +Ce jour-là même, Monvel ne se doutait guère qu'elle était accourue de +son côté à Versailles avec Valville, pour voir la petite Hippolyte jouer +en cette royale cité déjà si morne, si triste, un de ces bouts de rôles +d'enfant par lesquels mademoiselle Mars débuta, même avant de préluder à +ceux de _Louison_ et de _Clistorel_. + +Valville accompagnait madame Mars dans cette excursion; il l'avait +laissée à la _Cloche d'Or_, hôtel alors situé tout proche des Écuries. + +Monvel eut à subir les reproches multipliés de son ami; il l'attendait +de pied ferme, il aimait, il idolâtrait celle qui était devenue sa +femme: cela lui donna du courage. Valville lui parut un Cléante fort +judicieux. Ce fut tout. + +Toutefois il n'osait demander des nouvelles d'Hippolyte. Il avait su, +dès le premier jour de son arrivée, par Nivelon, que la petite allait +bien. Nivelon ignorait seulement que ce jour-là même elle dût jouer à +Versailles. Mademoiselle Montansier la protége, avait dit Nivelon à +Monvel. Mais ce nom, qui devait devenir européen,--la +Montansier!--n'était pas encore connu du père de mademoiselle Mars. + +Valville poursuivit sa thèse tout en se promenant avec Monvel dans ces +jardins, où soufflait alors une bise d'automne qui pouvait fort bien +rappeler à l'ex-lecteur de Gustave III le climat de la Suède. Il +représenta à Monvel l'énormité de tous ses péchés. + +--À quarante-trois ans, lui dit-il, on ne doit plus être un enfant; rien +ne t'excuse donc, et la mère d'Hippolyte a raison d'élever entre elle et +toi des barrières insurmontables. Ce sera moi, moi seul, qui m'occuperai +de l'éducation de ta petite! + +Monvel regarda Valville d'un air courroucé; son seul désir était de +remplir cet emploi près de sa fille; il regardait l'usurpation de ses +droits comme un véritable outrage. + +--Valville, dit-il froidement, non, cela n'aura pas lieu! + +--Pourquoi? + +--Parce que cette enfant est mon aînée, c'est ma perle, c'est mon +trésor! + +--Et ceux que tu nous ramènes? + +--Ceux que je ramène, reprit Monvel avec feu, ne sont pas nés sur le sol +français; mais Hippolyte Mars! y songes-tu, Valville, songes-tu à ce que +la sorcière m'a jadis prédit? + +--Hippolyte verra que sa mère te hait... + +--Elle saura qu'elle m'a aimé... Tiens, Valville, je te chéris, je +t'estime; mais si je savais que tu accapares ma fille, je te plongerais +cette épée nue dans le cÅ“ur! + +Valville, qui plus tard racontait lui-même cette scène devant le témoin +encore vivant qui nous l'a redite, ajoutait que Monvel lui avait paru +alors effrayant. Sa physionomie, naturellement noble, avait revêtu alors +une expression étrange de colère et de dédain; c'était un défi qu'il +jetait à son ami. Doué d'une sensibilité inouïe, nerveux et +impressionnable à l'excès, il lui semblait que livrer sa fille aux +leçons d'un autre maître, c'était perdre son avenir. Cet habile +comédien, le plus intelligent peut-être de tous ceux qui se soient +montrés au théâtre, avait lutté de si bonne heure avec la faiblesse de +sa complexion, qu'il tremblait alors pour cette organisation frêle et +délicate de mademoiselle Mars; il se la représentait s'abandonnant déjà +à des développements hâtifs et périlleux. Nul doute que Valville, malgré +son amour pour cette plante jeune et faible, ne la compromît vite aux +rayons de la rampe; nul doute qu'il ne voulût en faire un _petit +prodige_, que le travail devait ruiner. + +Après une discussion des plus vives, où Valville, toujours bon, toujours +dévoué, eut à subir plus d'un sarcasme acéré sur son propre talent, qui +était loin de valoir celui de Monvel, il proposa à celui-ci de se rendre +chez mademoiselle Montansier. + +--Et qu'irai-je faire chez cette saltimbanque! répliqua Monvel, du ton +de Charles Morinzer dans l'_Amant bourru_. + +--Écoute donc, dit Valville, cette femme est une puissance. Elle est +active, influente; les protecteurs de toute sorte pleuvent sur elle. +Elle a beaucoup de dettes et de procès, cela est vrai; mais elle aime +les uns et les autres; le croirais-tu, elle lit elle-même en entier les +nombreux exploits qu'on lui adresse, et y fait même de sa main des notes +marginales! + +--Peste! voilà une maîtresse femme! + +--Je la connais un peu, ajouta Valville d'un ton hypocrite qui échappa à +Monvel; elle a ici la direction du théâtre, elle peut nous être utile. + +L'orgueil de Monvel se récria à l'idée d'une pareille présentation. + +--Hier encore, s'écria-t-il avec fierté, je comptais parmi les comédiens +du roi, et tu veux que je fasse ma cour à une sauteuse! + +--Crois-moi, laisse là les grands sentiments et viens lui demander à +déjeuner. + +--Y penses-tu? + +--J'y pense, parce qu'il est midi, et que c'est l'heure où elle a +coutume de déjeuner. + +--De recevoir? répéta Monvel aigrement, ne dirait-on pas que c'est la +femme d'un ministre? + +Moitié maugréant, moitié riant, il se laissa traîner chez mademoiselle +Montansier. + +Valville fit à cette dernière, en entrant dans le salon, un signe +d'intelligence. + +--C'est M. Monvel, lui glissa-t-il à l'oreille, c'est le père +d'Hippolyte Mars! + +Puis se reprenant et la regardant de temps à autre pendant sa tirade, +ainsi que Monvel: + +--Je vous présente, dit-il, un de mes amis, un amateur de province. +Monsieur habite Carcassonne. + +--Es-tu fou? reprit Monvel à voix basse, en le tirant par la basque de +son habit. + +Valville continua: + +--Monsieur s'est mêlé parfois de jouer la comédie... seulement pour son +plaisir. On donne ce soir un divertissement qui lui plaira. + +L'affiche portait: la _Princesse d'Élide_, avec un divertissement dont +le titre était: les _Flacons magiques_. + +--Monsieur, poursuivit imperturbablement Valville, s'est de +plus,--toujours pour son plaisir,--occupé d'écrire; on a joué de fort +belles choses de lui à Carcassonne! + +Cette fois Monvel comprit que Valville le prenait pour jouer le rôle de +compère. Il s'y résigna; la conversation tomba sur les acteurs de la +troupe. + +--Nous avons ici une petite fille de neuf à dix ans qui joue comme une +fée, dit malignement mademoiselle Montansier. + +Le déjeuner se trouvait servi, elle invita Valville et Monvel à le +partager. + +Mademoiselle Montansier, qui devait épouser plus tard, à +soixante-dix-huit ans, le danseur Forioso[41], n'était pas un idéal de +beauté, loin de là ! on eût pu même appliquer à son visage les vers de +Voltaire à sa nièce, madame Denys: + + Si vous pouviez, pour argent ou pour or + À vos boutons trouver quelque remède, + Ma nièce, vous seriez moins laide, + Mais vous seriez bien laide encor? + +Petite, ramassée, criarde, elle avait l'air de se mouvoir par ressorts, +comme un de ces _puppi_ qu'elle remplaça plus tard par des marionnettes +en chair et en os, quand elle fit bâtir sa salle par l'architecte Louis, +sur l'emplacement des Beaujolais. Elle avait épousé un comédien nommé +Bourdon de Neuville, mais on continua de l'appeler de son premier nom. +C'était une mégère, une _virago_ dans toute la force du terme; ses +créanciers le savaient par leur propre expérience. Elle avait à +Versailles un appartement avec un balcon donnant sur une cour intérieure +avec de hautes murailles; voilà qu'un beau matin, ils viennent tous en +députation carillonner à sa porte. Elle prenait son café. + +--Cours ouvrir, dit-elle à sa femme de chambre, dépêche. + +Pendant ce temps, elle tourne les clefs dans leurs serrures, puis, sans +changer même de pet-en-l'air, son petit pain mollet d'une main, sa tasse +de café de l'autre, elle se présente sur son balcon comme la reine à son +peuple. + +L'essaim de créanciers la regarde, toutes les issues sont fermées, la +servante elle-même est dehors, et le balcon est très haut. On chuchote +d'abord, puis on s'impatiente, l'émeute grossit, mais elle n'y fait +guère attention et avale son café d'un air de princesse. + +Tout d'un coup, voyant l'orage continuer, elle se lève, s'appuie à la +rampe de fer de ce balcon, et entonne le grand air d'_Armide_ (celui de +mademoiselle Saint-Huberti, qu'on lui faisait toujours répéter à +l'Opéra); + + Ah! que je fus bien inspirée + Quand je vous reçus dans ma cour! + +L'air fini, elle se retire majestueusement et ferme elle-même sa +fenêtre. + +Une autre fois, des huissiers se présentent chez elle: + +--Mademoiselle Montansier! + +--C'est ici, répond une voix,--tournez la clé! + +L'un d'eux y met la main, puis la retire en criant comme un beau diable. +Un second s'avance, il essaie, et il se retire en jurant. La clé de la +débitrice venait d'être rougie au feu. + +Mademoiselle Montansier, tout en déjeunant avec l'appétit d'un Alcide, +parla à Monvel de ses beaux projets; elle allait acheter l'emplacement +des Beaujolais au Palais-Royal, l'architecte donnerait à sa salle les +dimensions voulues pour y jouer la tragédie et l'opéra. + +Monvel approuva fort ses projets, tout en ne pouvant se dissimuler que, +si la spéculation réussissait, les petits théâtres allaient bientôt +pulluler autour d'elle. C'était le coup le plus sûr et le plus direct +que l'on pût porter à la Comédie-Française que celui de cette +multiplicité. Mademoiselle Montansier parut, du reste, à Monvel une +excellente femme, fort empressée à rendre service, agile, malicieuse +dans ses propos, mais toujours avec bonté. Le soir, il se rendit avec +Valville et elle dans sa loge, au théâtre; on y jouait la _Princesse +d'Élide_, pièce pendant laquelle Monvel ne cessa de donner des signes +d'impatience. Les acteurs, en effet, étaient loin d'en tenir les rôles +avec intelligence et distinction. Cette pièce finie, l'entr'acte +commence; Valville laisse son ami dans la loge, sous un prétexte; +mademoiselle Montansier s'esquive; voilà Monvel tout seul. La toile se +lève; le théâtre représente, pour le divertissement, un palais de fée. +Deux petites filles sont en scène; la fée, pour les empêcher de devenir +orgueilleuses, leur a fait croire que, par un procédé de sa science, +elle les a rendues laides. La cadette surtout,--la plus jolie,--est +inconsolable. Leur mère arrive, leur mère qui les a placés chez madame +la fée, et à qui celle-ci confie sa ruse d'institutrice. Les pauvres +petites n'osent s'approcher de leur mère; elles craignent que leurs +figures ne fassent horreur. La mère, au premier abord, feint de ne pas +les reconnaître; elles s'avancent en pleurant. + +--Cruelle fée! s'écrient-elles en tombant toutes deux dans ses bras. + +La mère, qui feignait d'abord de ne pas les reconnaître, est +attendrie... Elle supplie la fée de les tirer d'erreur; celle-ci promet +de leur offrir le moyen le plus sûr et le plus prompt de corriger leurs +défauts. Elle a, dit-elle, composé pour chacune d'elles deux fioles qui +contiennent une essence divine: l'une leur ôtera leur laideur et les +rendra telles qu'elles étaient auparavant; l'autre leur donnera toutes +les qualités du cÅ“ur et de l'esprit qui leur manquent. Mais il faut +choisir; la fée ne peut accorder aux deux enfants ces deux dons réunis: +son pouvoir ne va pas, dit-elle, jusque là . Elle tire les deux flacons +d'une boîte. Le rose doit faire disparaître la laideur; le blanc doit +rendre les jeunes filles parfaites. Enchantée de son épreuve, la fée +entraîne la mère, et les deux sÅ“urs restent seules, ayant chacune deux +flacons en main. + +Après un moment de silence, elles se demandent toutes deux ce qu'elles +vont faire. Elles se sont assises et ont posé leurs flacons sur une +petite table qu'elles approchent d'elles. Un miroir s'y trouve placé; un +miroir! n'est-ce point une tentation de la fée que ce hasard? Toutes +deux se refusent d'abord à le consulter; mais le miroir est si joli! La +plus jeune s'y regarde; elle n'a jamais trouvé sa figure si repoussante, +sa laideur si affreuse! + +--Certainement, dit-elle à sa sÅ“ur, la vôtre est moins désagréable. + +--Ah! ma sÅ“ur, vous allez préférer le flacon couleur de rose! + +Un débat s'établit alors entre elles sur leur laideur réciproque. + +--Vous êtes beaucoup moins bossue que moi. + +--Je n'en crois rien. + +--Je suis sans comparaison plus rousse que vous. + +--Je ne vois pas cela. + +--Mais, regardez; voyez nos deux figures dans ce miroir, vous en +conviendrez. + +L'aînée se penche, se regarde; elle s'écrie: + +--Ah! je suis mille fois plus affreuse que vous! + +--Quel parti prendre? répond l'autre. + +--Je ne sais, ma foi... Mais, sous des dehors si laids, prendrait-on la +peine d'aller chercher de l'esprit... un bon caractère? + +--Vous dites vrai: on nous laisserait là avec notre perfection +intérieure: et nous ne pourrions un jour trouver de mari! + +C'est à qui convoitera le flacon couleur de rose. L'une débouche le sien +et devient rêveuse; la main lui tremble. + +--Ah! ma sÅ“ur, qu'allons-nous faire? + +--Vous ne savez pas vous décider; allons, je vais vous donner l'exemple! + +--Non, reprend l'aînée en lui arrachant le flacon; vous devez le +recevoir de moi: je suis la plus âgée. + +--Et moi, la plus raisonnable! + +--Écoutez-moi, de grâce! Si nous préférons ce flacon, nous affligerons +maman, qui nous aime. + +--Si je pouvais le penser, je le casserais plutôt! + +--Ma sÅ“ur, soyez-en sûre, j'ai vu son inquiétude quand elle nous a +quittées; elle tremblait que nous ne fissions un choix imprudent. + +--En effet, je me rappelle son dernier regard: il était bien triste et +bien tendre. + +--Ce regard nous apprenait notre devoir; il faut le suivre. + +--Notre laideur nous est moins cruelle que maman ne nous est chère. + +--Elle et madame la fée ne désirent que notre bonheur. + +--Sacrifions-nous pour elle! + +Elle prend les flacons. + +--Je n'hésiterai pas pour celui-ci, dit l'aînée en prenant le flacon +blanc. + +Elles boivent toutes deux.--Après avoir bu: + +--Me voilà donc accomplie! + +--Que vois-je? + +--Ah! ma sÅ“ur, vous avez repris votre première figure! + +--Et vous aussi!... Eh! mon Dieu, nous serions-nous trompées de flacons? + +La fée survient, les rassure et les force à s'embrasser devant leur +mère. L'aînée ne peut comprendre par quel prodige le flacon blanc leur a +rendu la beauté. La fée leur fait une morale et leur explique que ce +n'était qu'une épreuve. + +Tel était le canevas emprunté à madame de Genlis, auquel on avait cousu, +tant bien que mal, un divertissement. Certes, la morale et le ballet se +donnaient la main ce soir-là ; on eût pu faire jouer cette fable par des +pensionnaires qui sortent du couvent. + +La surprise de Monvel ne saurait se peindre; l'aînée de ces deux sÅ“urs +était mademoiselle Salveta, et l'autre Hippolyte Mars! + +Valville avait eu soin de bien fermer la porte de la loge, sans cela +Monvel fût sorti à travers les corridors... + +Il revoyait sa fille, son enfant, sa _meilleure création_, comme il le +disait plus tard! + +Peu s'en fallut qu'il ne s'élançât d'un bond sur le théâtre. + +--Ne pas la voir, ne pas l'embrasser! cette pensée le rendait fou. + +Et cependant rien ne s'opposait à cet élan de tendresse; il était venu à +Versailles en garçon, nul Å“il défiant ne l'épiait; il ne devait être de +retour à Paris que le lendemain, car il avait prétexté des affaires dans +cette résidence ancienne de la cour. Le rideau tombé, les spectateurs +s'écoulaient en silence; tout d'un coup la porte de la loge s'ouvre: +c'est Valville, Valville tenant en main Hippolyte les joues encore +barbouillées de rouge. Elle avait dit comme un ange ce petit rôle +d'enfant, rôle étouffé bien vite sous le bruit des danses qui l'avaient +suivi. + +Monvel délirait de joie, de bonheur; il l'embrassait, il chiffonnait ses +dentelles blanches. En pressant sa fille bien-aimée contre son cÅ“ur, il +se demandait s'il n'était pas assez vengé de tant de plates calomnies +envenimées contre son honneur et son talent, vipères implacables, +sifflantes, comme celles d'Oreste à travers ses moindres rêves; car +ainsi était faite la vie de cet homme, que ses succès eux-mêmes furent +étouffés quelque temps sous la masse de plomb du sarcasme et du +pamphlet, qu'on lui attribua complaisamment une foule d'iniquités, et +qu'il ne se trouva plus tard qu'un seul homme, l'auteur ingénieux des +_Mémoires de Fleury_, qui le vengea. + +Les plus beaux jours, les plus belles heures du comédien pouvaient-ils +valoir ce jour et cette heure? + +Dans ce Versailles même, où Marie-Antoinette lui avait tant parlé devant +ce public qui était appelé encore à l'applaudir, quand il apparaîtrait +de nouveau à ses regards, quelle fierté, quelle ivresse pouvait être +comparable à celle de ce père, tenant enfin Hippolyte Mars sur ses +genoux, l'embrassant, la regardant et songeant à ce qu'elle serait un +jour? + +Ce moment de joie, Monvel eût donné dix ans de sa vie pour le prolonger, +mais Valville fut inflexible. Il fallut se séparer; il fallut se raidir +de nouveau contre l'émotion et la douleur. + +Hippolyte entourait Monvel de ses petits bras; elle lui parlait avec ce +langage enfantin, véritable musique pour l'oreille d'un père; tout d'un +coup, elle lui voit au doigt son anneau de mariage, et avec ce ton de +curiosité charmante qui n'appartient qu'à ces petits anges: + +--Papa, demanda-t-elle, quel est cet anneau? donne-le-moi! + +Monvel essuya une larme furtive; il serra l'enfant de nouveau contre son +cÅ“ur, et le remettant à Valville: + +--Il est impossible, dit-il, d'être ce soir plus heureux et plus +malheureux que moi! + +Quand Monvel sortit, les lanternes du théâtre jetaient des lueurs pâles, +inégales, sur le pavé; il se heurta contre un homme de taille assez +haute, qui fredonnait un air, tout en marchant, et frappait de sa badine +chaque borne de la rue. + +--Désaides! + +--Moi-même! je venais ici te chercher! parbleu, j'ai besoin de toi! + +--À cette heure-ci? + +--À cette heure. + +--Tu travailles donc maintenant la nuit? + +--La nuit. + +--Merci, je vais me coucher. Je ne suis pas d'ailleurs en train de +deviser, sache-le. + +--Cependant, c'est nécessaire. + +--Pourquoi? + +--Parce que j'ai à te faire entendre la musique d'un acte d'_Alexis et +Justine_, que Sauvigny t'avait retranché[42]; nous pouvons le rapetisser +et en faire une nouvelle pièce. + +--Tentateur! Voilà bien les musiciens! + +--Tu me ramènes à Paris? + +--Du tout, j'ai ici un pavillon chez mon notaire. + +--Tu m'y loges cette nuit? + +--Sans doute. + +--Voilà qui est bien; marche devant moi. + +Désaides, enchanté de tenir enfin son collaborateur entre quatre murs, +s'achemina vers la maison du notaire. Ce compositeur agréable, dont +Monvel ignora toujours, comme Désaides lui-même, la famille et la +patrie, était Allemand, selon les uns; selon d'autres, Lyonnais. Il +avait la taille, la tournure et l'accoutrement du peintre Greuze; il ne +lui cédait ni en originalité ni en affectation. + +Par exemple, il ne s'éprenait d'une femme que lorsqu'elle avait une +belle oreille. Il avait donné quelque temps des leçons de harpe et ne +manquait pas d'écarter toujours les cheveux poudrés de ses écolières, +afin de satisfaire sa contemplation favorite. Cette prédilection +formelle était devenue la cause de sa liaison avec la célèbre Belcourt, +connue sous le nom de Gogo[43]. À l'effet piquant d'une physionomie +ouverte et franche, d'une voix mordante et point élevée, quoique un peu +brusque, madame Belcourt joignait tous les charmes d'une fraîche et +jolie soubrette; jamais aucune actrice n'avait ri de meilleure foi et +avec de plus belles dents. Monvel la connaissait fort bien, puisqu'il lui +avait donné le rôle de madame de Martigues dans _l'Amant bourru_. Sa +liaison intime avec Désaides avait seulement été la cause du +renversement complet de fortune de ce dernier; voici comment: + +Ce compositeur, si l'on en jugeait par la riche pension qu'il recevait, +appartenait à une famille opulente. Son éducation avait été confiée à un +abbé, qui, entre autres choses, lui avait montré la musique. + +Désaides vint à Paris de bonne heure; mais ayant fait, malgré les +représentations de son notaire, des démarches réitérées pour connaître +sa famille, et cela à la sollicitation de madame de Belcourt, qui lui +représentait combien cette ignorance pouvait lui devenir préjudiciable, +il perdit sa pension. Force lui fut alors de tirer parti de ses talents +pour la composition; il débuta en 1772 aux Italiens par _Julie_, dont +les paroles étaient de Monvel. Aucun secours, aucune sympathie ne lui +fit défaut heureusement par la suite: madame de Belcourt, aussi belle +que bienfaisante, avait une pension de deux mille livres sur la cassette +du roi, elle la partagea avec Désaides généreusement. De son côté, le +notaire qui lui remettait autrefois ses fonds lui donna chez lui un +logement à Paris et à la campagne. Cette campagne était alors dans +Versailles même, c'est là que notre compositeur affamé de poème +conduisit Monvel. + +Le dernier opéra de Désaides, _Alcindor_, avait été peu goûté; aussi le +musicien était-il pressé de prendre sa revanche. + +À peine instruit du retour de Monvel à Paris, il l'avait cherché, traqué +partout; à la fin il l'avait trouvé un beau jour sur la place du +Palais-Royal, au bras d'une charmante personne,--c'était sa femme. + +Monvel avait été d'abord décontenancé; il n'avait pas fait part de son +mariage à Désaides, avec lequel, nous l'avons vu cependant, il +correspondait du fond de Stockholm. + +Aussi Désaides s'écria que, pour le punir, il lui devait un sujet... +mais un sujet étonnant! + +Monvel se prit à rire; il rapportait, comme tout auteur qui venait de +loin, force anecdotes, force documents d'histoire, seulement il n'aimait +pas qu'on le pressât. + +Désaides fit donc sur lui l'effet de l'épée de Damoclès; cependant il +s'en défit de son mieux, et lui dit: + +--C'est bien, je te donnerai le _Général suédois_[44]! + +Or, on peut le croire, après la scène d'émotion que Monvel venait de +subir en voyant jouer sa fille,--il ne pensait guère à ce fameux +_Général suédois_ qui, de son côté, troublait le sommeil de Désaides. + +Une fois entré dans la maison du notaire, Désaides tira la clé de la +pièce où il poussa son ami, et s'écria: + +--Eh bien! ton _Général suédois_? + +Monvel ne put s'empêcher de partir d'un soudain éclat de rire. + +--Laisse là cette brave Suède, reprit-il, et parle-moi plutôt de madame +de Belcourt. + +À ce nom, la physionomie de Désaides se rembrunit. Il n'aimait pas +d'abord qu'on lui parlât de sa maîtresse; puis il trouvait sans doute +pour cela les moments trop précieux. + +La perruque et les manchettes de Désaides étaient en désordre; il répéta +plusieurs fois d'une voix sourde et bouffonne en même temps: + +--Le _Général suédois_! + +Monvel, cette fois, ne douta plus qu'il fût fou. + +--Écoute... dit Désaides d'un air sérieux, je suis fatigué des sujets +champêtres. Les bergers et les paysans m'ennuient. + +--Que ne t'adresses-tu à Sauvigny? + +--C'est cela, pour qu'il me joue encore un de ses tours! + +--Que t'a-t-il donc fait? + +--Un trait féroce, un trait de collaboration forcenée. + +--Mais lequel encore? + +--Je vais te le dire, il est court. Tu sais qu'il possède à quelques +lieues d'ici, sur cette même route, un petit bien que lui a donné la +duchesse de Chartres. + +--C'est vrai. + +--Tu sais aussi que s'il existe un compositeur paresseux... +journalier... aimant à travailler à ses heures... + +--C'est bien toi! + +--Oui, mais aussi il n'existe pas de chasseur plus acharné. + +--Eh bien? + +--Eh bien, mon cher, j'étais depuis trois jours chez Sauvigny et j'y +travaillais comme un vrai nègre, quand en me promenant un soir avec lui +je m'avise de lui dire:«--Mon ami, je pars demain!» Ma valise était déjà +bouclée, c'était donc vrai; Sauvigny ne me dit rien, mais en se penchant +sur le bord d'un petit mur, avec moi, il a l'air de se livrer à la +contemplation d'une énorme pièce de terre. + +«--Est-ce que cela t'appartient? lui demandai-je. + +«--Comment donc! reprit-il, je ne te l'avais pas dit! Non-seulement +celle-ci, mais celle-là ! + +«Et il m'indiqua emphatiquement une autre pièce avec un charmant bouquet +de bois au milieu,--une remise excellente pour le gibier. + +«--Je t'y aurais fait chasser, reprend-il de l'air le plus innocemment +insoucieux; mais tu pars! + +«Le lendemain je me lève mystérieusement avant l'aube. J'arme un fusil, +je cotoye la haie, me voilà dans la campagne. Un lièvre part; je +l'ajuste, j'avais bien visé, il est à bas. Un second succède, il a le +même sort; puis un troisième. Il faut être chasseur pour comprendre +toute ma joie. + +«--Que ce Sauvigny est heureux, pensai-je, quelles plaines giboyeuses! +Quel malheur de les quitter! + +«J'allais ranger dans mon carnier mes trois victimes, quand je me sens +empoigné tout d'un coup par un bras vigoureux. + +«--Vous êtes sur les terres de M. le comte de Lancry, me dit un garde +orné de sa plaque. + +«--Allons donc! mon chef, vous voulez rire, je chasse sur celles de M. +Sauvigny! + +«L'impitoyable garde, pour toute réponse, me met la main au collet, il +m'ordonne de le suivre. + +«Je me réclame alors de mon hôte; j'insiste, je me fais conduire chez +lui. Ah bien! oui! il s'était barricadé, et fut au moins une demi-heure +à ouvrir. Pendant ce temps le carrosse public passait; je suis rendu +enfin à la liberté, mais plus moyen de partir! Sauvigny m'avoua le soir +que c'était un tour de sa façon pour me donner le temps, disait-il, de +travailler à une ariette encore sur le métier!» + +--Et tu ne l'as plus revu? + +--Le moyen de travailler avec des gens qui vous font prendre au collet! + +--C'est un peu ce que tu fais ici; regarde, tu m'as enfermé! + +--Pour ton bien et le mien. Tu vas me dire le plan de ton _Général +Suédois_! + +Monvel obéit à ce maestro original; il lui raconta le fait historique +sur lequel il avait basé sa pièce. + +--Je ne vois rien là pour moi, dit Désaides désappointé. + +Le poème, en effet, n'était guère musical. Monvel profita de ce refus +formel de Désaides pour s'endormir: il était très fatigué. + +Il se passa alors dans le cÅ“ur du musicien un combat étrange... Le +portefeuille de Monvel était resté sur la table, et Désaides savait que +c'était dans cet arsenal portatif qu'il avait coutume de serrer ses +sujets de pièce. + +Cédant à une curiosité invincible, il l'ouvrit machinalement... Monvel +s'était endormi. + +Les regards du musicien tombèrent sur une écriture fine et déliée, qu'il +n'avait pas encore vue; c'était une feuille soigneusement pliée, dont la +suscription portait: + + «À mon lecteur, mon ami.» + +L'Å“il de Désaides pétilla, il approcha le flambeau de ce papier, et lut +en haut de la page: + + _Histoire de la Bagata._ + + + + +IV. + +Histoire de la Bagata.--Un prince royal.--La danseuse de la place du +peuple.--L'éléphant.--Fin de l'histoire de la Bagata.--Étrange bonne +fortune.--Les lunettes.--Clistorel et Louison.--Sensibilité de +Monvel.--Larmes données à Molière.--Monvel professeur de mademoiselle +Mars. + + +«Dans le courant de l'année 1768, les diètes orageuses des dernières +années du règne de mon père me forcèrent à m'exiler volontairement de la +Suède; j'entrepris avec mon ancien gouverneur, le comte de Shum, un +voyage en Italie. Dalin, mon précepteur, et Samuel Klingenstiern +devaient m'accompagner; il y avait deux ans que j'avais épousé la +princesse Sophie-Madeleine de Danemark. + +«Dalin et Klingenstiern, dont je me faisais grande joie de devenir ainsi +le compagnon, furent obligés de se récuser pour différents embarras +survenus à la cour; je partis donc seul avec le comte. + +«Pour un homme chargé de la surveillance d'un prince royal, le comte de +Shum était bien le mentor le plus aimable et le plus complaisant; il +était profondément versé dans les sciences, mais il se vantait en +revanche de n'entendre rien à celle des femmes. + +«--Je m'en réjouis, ajoutait ce savant candide, car cette étude là , mon +cher prince, fait perdre tout le temps qu'on pourrait utilement donner +aux autres. C'est un terrain mouvant, diabolique, où le pied le plus sûr +rencontre des fondrières. Vous m'êtes bien cher, poursuivait-il, mais le +devoir me l'est encore plus, et il faut que vous m'aidiez à vous y +maintenir vous-même. Une naissance illustre est, le plus souvent, la +source de bien des travers; il m'est ordonné par votre père de vous +suivre en tout; mais je connais les princes, vous me défendrez bientôt +de vous donner des conseils. Les miens seront courts; vous allez dans un +pays facile, où vous serez bien vite averti de votre mérite et de votre +figure par les prévenances dont vous vous verrez l'objet, et qu'on vous +témoignera d'une façon assez claire. Soyez léger sans être perfide, +effleurez la vie en sage, traitez les femmes comme les curieux traitent +les spectacles, c'est le moyen de conserver son cÅ“ur et son esprit dans +un parfait équilibre. Je ne vous vanterai pas la vertu, c'est un vieux +thème; je ne vous dégoûterai point des plaisirs, c'est une sottise. On +doit plus à l'expérience qu'à l'éducation; je me flatte de ne ressembler +en rien à un gouverneur de comédie; mais j'ai toujours vu que, si les +premières fautes donnaient des remords, les dernières les faisaient +perdre. L'amour, après cela, n'est qu'une extravagance calculée.» + +«Ainsi me parlait le bon, l'honnête M. de Shum, en débarquant avec moi à +l'ambassade de Suède, située alors à Rome, place Minerve. + +«Il était difficile, vis-à -vis de la déesse de la sagesse en personne, +de ne pas lui donner raison. + +«D'un autre côté, comme l'amour est l'affaire de ceux qui n'en ont +point, que j'étais jeune, curieux, ardent à tout voir et à tout +connaître, il devenait douteux que je me contentasse d'une pareille +philosophie, si accommodante qu'elle fût. + +«Après les visites obligées aux monuments, nous fûmes introduits bientôt +dans la société romaine; j'y trouvai des dames et des galants de toute +sorte. Les premières me parurent trop peu scrupuleuses, les seconds trop +asservis. Le prudent M. de Shum se félicitait tout bas du peu +d'impression que ces beautés produisaient sur mon esprit; au lieu +d'entrer en lice, je me tenais à l'écart. Avec le privilége de +_l'incognito_--car alors comme plus tard je cachais mon nom--il m'eût +été cependant facile de me ménager des aventures dont l'indiscrétion +n'eût pu s'emparer; mais tout commerce amoureux me paraissait impossible +avec ces femmes qui exigent d'un amant les devoirs d'un époux et +transportent ainsi le mariage dans l'adultère. Un lien chéri m'aurait +empêché d'ailleurs de recourir à une aussi indigne profanation; j'étais +marié: dès lors tout contrat dans le plaisir me paraissait odieux. + +«Cependant le comte et moi nous courions, chaque matin, la ville aux +nobles palais, aux tableaux sans nombre, aux antiquités souvent +modernes. Le comte philosophait souvent d'un côté, tandis que j'errais +de l'autre à l'aventure; il s'abouchait avec les savants de Rome, moi je +poursuivais les belles Frascastanes, les paysannes de Narni ou d'Albano. + +«Le café de la _Place du peuple_, à Rome, était notre rendez-vous +ordinaire. C'est la que les brocanteurs de toute sorte venaient nous +vendre de faux antiques; c'est là aussi que les connaisseurs +établissaient leur droit de contrôle; mais c'est là surtout qu'au moins +deux fois la semaine la Bagata venait chanter et danser. + +«La Bagata! oh! si vous l'aviez connue, mon cher Monvel! + +«Jugez de mon bonheur en rencontrant, pour la première fois dans cette +ville de princes et de cardinaux, une créature si gentille, si svelte, +si légère! Les carrosses armoriés, comme les plus simples chaises +s'arrêtaient à la porte de ce café, quand elle chantait ou dansait le +pas du ruban, pas merveilleux où la Bagata, repliée sur elle-même comme +une couleuvre, suivait les ondulations du ruban de moire que sa main +faisait flotter! Le plaisir de la rêverie et de la nouveauté est grand +chez un voyageur, je me mis à suivre la Bagata, comme un jeune homme +échappé du collége, et cependant j'avais alors mon gouverneur à côté de +moi. + +«Je la suis donc; je prends une rue, puis une autre, une troisième, je +la suis encore; mais cet infortuné M. de Shum marchait si mal, que, par +égard pour ses jambes, je n'atteignis point la Bagata! + +«Le second jour,--ce fut bien pis,--j'allais enfin l'approcher après +m'être essoufflé à la suivre sans lui, quand je vis une grille se +refermer sur ma céleste apparition; cette grille était celle du Ghetto, +le quartier des Juifs! + +«--Me voici bien avancé, pensai-je; la Bagata est juive, c'est une +bohémienne et rien de plus! Moi qui la croyais la fille de quelque +Transtévérin[45]. + +«Je m'endormis bien triste et bien malheureux ce jour-là , mon cher +Monvel! + +«Je ne puis vous en dire assez sur cette jolie Bagata! Elle semblait née +pour danser, comme Hérodiade, devant le tyran le plus cruel,--il eût été +attendri! Au milieu de toutes ces sottises arrogantes qui se débitaient +dans le café de la place du peuple, elle conservait son air dédaigneux +et regardait à peine la pluie de _baiocchi_[46] qui tombait à l'entour +d'elle. Son frère, en revanche, s'acquittait fort bien du soin de les +ramasser; c'était un grand drôle au teint cuivré qui se contentait de +jouer passablement du tambour de basque, et que le Poussin n'eût pas +dédaigné de peindre dans un de ses tableaux si gracieusement sévères, +accoudé contre quelque pan de brique romaine, plus âgé de six ans que la +Bagata, il s'en faisait servir, à la lettre, sans s'inquiéter le moins +du monde de ses fatigues. Que lui importait cette organisation délicate! +Pourvu qu'il soupât bien et qu'il bût du vin de Montefiascone, ce +nouveau maître de la Bagata était content. + +«Un soir, comme je longeais la grande rue du Corso; j'entendis une +rumeur extraordinaire, c'était un concert de poêlons, de tasses fêlées, +de cymbales; des rubans de toute couleur s'agitaient devant moi au +milieu d'un tourbillon de poussière, une clameur rauque, étrange, +sortait de cette foule épaisse et confuse. Tout d'un coup je vis se +dresser du milieu de cette multitude la trompe d'un éléphant. + +«C'était un colosse de neuf pieds au moins; sa couleur était d'un brun +foncé, il était reconnaissable en ce qu'il n'avait qu'une défense. On +l'appelait _Pesaro_. + +«Il ne voyageait pas en cage, comme il arrive souvent, mais on le menait +d'une ville à une autre, et il se laissait conduire avec une telle +docilité, qu'il paraissait l'animal le plus sociable du monde. + +«Trois Éthiopiens le précédaient; l'un était son cornac proprement dit, +les deux autres remplissaient le rôle de gardiens subordonnés au +premier. + +«Comme il débouchait par la porte de la _piazza del Popolo_, il y eut un +grand tumulte. En cet endroit même dansait la bagata, pendant que son +frère faisait la quête des gros sous. Arrivé devant le café, l'énorme +quadrupède commença à prendre de l'humeur contre son gardien, sans qu'on +en ait pu depuis savoir la raison; il se disposa à l'attaquer. Le cornac +se réfugia dans la première ruelle ouverte, le peuple alarmé se dispersa +à grands cris; les portes du café, celles de la place se refermèrent +bruyamment; ce fut un _sauve qui peut_ général. L'animal reposa quelques +minutes sa lourde charpente sur un monceau de sable qui se trouvait là +pour quelques travaux de pavage, et regarda tranquillement la place du +peuple. Tout d'un coup il se relève, nous l'apercevons qui tourmente en +l'air une écharpe orange; à cette écharpe était suspendue une robe de +femme,--cette femme était la Bagata! + +«Vous peindre l'étonnement, la frayeur des assistants à la vue de ce +spectacle inouï, leurs cris de détresse, d'angoisse, c'est se résoudre à +demeurer loin de la vérité: ce ne fut, dans cette multitude, qu'un +rugissement unanime et prolongé, comme celui des bêtes dans le cirque de +Rome. J'étais à une fenêtre de la grande place, que le comte de Shum et +moi nous avions gagnée avec bien de la peine, quand ce nom prononcé avec +terreur par mille bouches,--ce nom si charmant, si suave pour mon +oreille jusqu'à ce jour,--retentit comme un glas funèbre: + +«--La Bagata! Mon Dieu, c'est la Bagata! + +«Pour elle, immobile et un peu pâle, elle se laissait balancer sans trop +de terreur par l'éléphant; elle ne poussa aucun cri. L'animal la posa à +terre au bout de quelques minutes; il la flaira, la flatta de sa trompe +complaisamment, puis il se mit à courir vers le Corso avec une extrême +vivacité. + +«Pendant que la garde suisse et plusieurs hallebardiers de Sa Sainteté +couraient à la poursuite du colosse avec le gardien et le cornac +effarés, nous nous empressâmes autour de la Bagata. Un seul homme était +resté près d'elle, un homme qui lui adressait de dures paroles; c'était +un marchand grec, le propriétaire de l'éléphant. + +«Il la fit brusquement rentrer dans le café pendant que le peuple +suivait les traces de l'animal; il l'enferma dans une pièce basse, en +prit la clé et s'élança lui-même vers la rue du Corso. + +«Tout cela s'était exécuté si promptement, que je demeurai avec M. de +Shum, encore interdit et palpitant de frayeur, au milieu de la grande +place. + +«La Bagata ne nous connaissait point, mais nous avions résolu de la +sauver. Une langueur bizarre et voluptueuse voilait d'habitude son doux +regard, son front était petit comme celui des beautés grecques, ses yeux +en amandes fendues, son nez plus délicat et plus léger que celui d'une +statue. Il n'en fallait pas davantage pour porter le trouble dans tous +mes sens! J'aimais la Bagata à la fureur, j'étais jeune; l'idée de +l'arracher à un péril me transporta. Quel était cet homme, que lui +voulait-il, pourquoi l'avait-il renfermée si impérieusement dans une +chambre basse de ce café? Mon imagination scrutait encore ces questions, +quand je vis tout d'un coup voler en éclats une des vitres de cette +fenêtre, et la Bagata, aussi légère qu'une biche, tomba du même bond, +émue et craintive, entre mes bras. + +«Sauvez-moi, murmurait-elle, sauvez-moi, qui que vous soyez, il me +tuera! + +«Je l'entourai de mes deux mains comme d'un rempart, je l'entraînai à +l'écart pendant que le vertueux de Shum ne cessait de me répéter à +l'oreille d'un air alarmé: + +«--Prenez garde, songez que vous êtes un prince royal! + +«Mais le prince avait disparu, il n'y avait plus qu'un amoureux dans +tout le feu de sa jeunesse, une fille dans la première fleur de sa +beauté: je croyais étreindre contre mon cÅ“ur la Vénus de Canova! + +«Elle me regardait avec une grâce indéfinissable... Jamais figure +n'exerça sur moi plus d'attraction et de prestige; sa pauvre petite +poitrine battait comme celle d'une fauvette, je me hasardai à +l'embrasser;--j'étais ivre, j'étais fou! + +«--Quel est donc cet homme? demandai-je enfin, quel pouvoir peut-il +exercer sur vous? dites, serait-ce votre père? + +«--C'est mon maître, répondit-elle; il m'a acheté toute petite à +Livourne, où il faisait voir cet éléphant pour de l'argent; il me +promenait quelquefois sur le dos de ce terrible animal avec une robe +lamée d'argent qui me faisait ressembler à une princesse, voilà tout ce +que j'en sais. Comme il me battait, je l'ai quitté il y a un an; j'ai +fui jusqu'à Rome avec mon frère, qui est à son tour devenu mon maître, +car il faut toujours, Monsieur, que j'appartienne à quelqu'un. Seulement +je ne veux plus être battue! + +«Je la regardai avec des yeux où les larmes se faisaient jour; j'étais +hors de moi, je l'admirais et je la plaignais; j'eusse tué son bourreau, +s'il se fût présenté à mes regards. + +«--Bagata, repris-je, vous n'appartiendrez désormais qu'à moi; fuyons +fuyons, ce soir même; il faut vous soustraire à la tyrannie de cet +homme; une fois à Naples ou à Venise, enfin dans un port quelconque, +vous serez en sûreté! + +«Je lui arrêtai sur-le-champ un logement aux portes de la ville, je +payai largement le maître de _l'osteria_ afin qu'il veillât sur elle +jusqu'au lendemain. Heureusement son frère avait suivi le flot de la +multitude. + +«--Je vais tout préparer, repris-je, et demain nous partirons. Ne +pleurez plus, Bagata, ce n'est plus un maître, c'est un esclave que vous +avez devant vous! + +«J'étais vêtu si modestement, qu'elle eût pu me prendre pour un jeune +séminariste. Mon costume consistait en un habit noir, la poudre, les +manchettes. Quant au bon M. de Shum, il avait un manteau à boutons de +mosaïque et un gilet à dessins bariolés qui pouvaient le faire prendre +raisonnablement pour mon oncle. + +«À peine rentrés dans la _Via_ du Corso, nous aperçûmes un déploiement +de forces considérable. Tous les habitants laissaient échapper les +signes de la plus vive inquiétude. L'éléphant s'amusait à exercer sa +force et son adresse sur tout ce qui se trouvait à sa portée. Ayant +rencontré en cet endroit plusieurs caissons renversés sur le côté et que +des ouvriers réparaient, il prenait plaisir à en tourner les roues et +courait ensuite avec une vivacité qu'on aurait pu attribuer également à +la gaieté ou à la colère. Le cornac épouvanté ainsi que les deux +gardiens refusaient de s'en rendre maîtres, ils l'abandonnaient ainsi +que son propriétaire, quand les magistrats qui étaient venus sur les +lieux décidèrent qu'il fallait le mettre à mort d'une façon sûre et +expéditive. + +«Les armes à feu paraissaient un moyen convenable; mais comme l'éléphant +se trouvait acculé en ce moment sur la place _Navone_, on craignait +d'endommager ses édifices; une pièce de quatre devant être la _ratio +ultima_ dont on ferait usage en cette occasion. + +«Restait le poison, arme d'un effet peut-être plus certain; mais comment +l'administrer à l'animal? Il promenait des yeux courroucés sur ses +gardiens, et ne se prêterait guère, selon toutes les probabilités, à +prendre la ciguë comme Socrate. Cependant on s'empressait déjà de +demander aux chimistes les drogues nécessaires, et, chose surprenante! +dans ce pays d'_aqua tofana_ et de _belladone_, les plus savants +hésitaient sur l'efficacité meurtrière de ces poisons. Un docteur +allemand proposa l'acide prussique; on en mêla trois onces avec dix +onces d'eau-de-vie, cela parut suffisant. L'eau-de-vie, au dire du +cornac, était la liqueur favorite de l'animal; mais il fallait l'appeler +par son nom à l'une des barricades élevées en un instant sur la place, +le flatter et lui présenter la bouteille contenant le mortel breuvage... + +«Sur ces entrefaites je me vis poussé par les flots de la foule vers le +propriétaire de l'éléphant, l'ancien maître ou plutôt l'ancien tyran de +la Bagata. + +«Ce malheureux, avec ses vêtements et sa chevelure en désordre, ses +paroles heurtées, son front mouillé de sueur, ressemblait presque en ce +moment à un fou. Je m'approchai de lui, et, le tirant à l'écart, je me +résolus à lui porter le dernier coup en lui apprenant que les sbires du +gouvernement avaient fait évader la Bagata. + +«Il poussa un cri rauque, un vrai cri de bête fauve blessée,--car la +Bagata,--je ne l'avais que trop pressenti,--devenait, en ce moment +suprême et terrible, son unique espoir; il fallait une voix chère et +connue, une voix de femme, pour attirer et dompter le farouche animal; +la Bagata pouvait remplir ce rôle de syrène mieux que personne... + +«Il se disposait à l'aller quérir, quand je l'arrêtai et le clouai sur +le sol avec cette nouvelle qui lui ôtait jusqu'à sa dernière lueur +d'espérance... + +«Bagata enlevée! Bagata hors de sa puissance!--Il se tordait les bras de +fureur, de désespoir! + +«Cependant l'animal jouait avec les traverses d'un énorme échafaudage +qu'il venait de faire crouler comme un château de cartes devant lui; il +courait çà et là sur la place Navone et continuait à semer partout +l'effroi. + +--«Je puis te rendre ton esclave,--dis-je alors à cet homme qui se +nommait Severoli, avait la taille d'un Hercule, et pouvait broyer ma +main de ses deux doigts. + +«Il releva le front comme un homme ivre. Il ne m'avait jamais vu, il +pensa peut-être que j'étais de la police papale. + +--«Écoute, continuai-je: nul, excepté moi, ne peut savoir où est Bagata; +mais j'ai quelques raisons de protéger cette fille. Renonce à tes droits +sur elle, livre-la-moi, et cela par un écrit en bonne forme... Je vais +la chercher, je te l'amène à cette condition!... + +«Il me regarda d'un air de doute... Un combat violent se passait en lui, +on eût dit qu'il renonçait à une fortune... + +«Les clameurs de la multitude continuant, il céda enfin, entra avec moi +dans l'échoppe d'un écrivain public et me signa ce que je voulais. + +«Muni de cet acte de délivrance, je vole chercher la Bagata, je +l'instruis de tout. + +--«Oh! merci mille fois, s'écria-t-elle, vous êtes mon sauveur, mon +maître, c'est à vous que je veux appartenir! + +«Et en parlant ainsi, elle couvrait mes mains de ses baisers, elle +versait des pleurs, elle était folle de joie!... L'idée de ne plus +appartenir à ce misérable marchand la transportait. En un instant elle +déroula devant moi le tableau naïf de ses espérances, de ses rêves; elle +voulait consacrer sa vie à quelqu'un, me disait-elle, mais non la +vendre; elle cherchait un frère, un ami dans celui que le sort allait +rendre maître de son existence! Elle irait avec lui au bout du monde, +elle quitterait Rome, le café de la place du Peuple, son propre frère +enfin qui n'avait été pour elle qu'un cÅ“ur de bronze! Son imagination +m'entraînait déjà , je l'avoue, vers des espaces imaginaires; ma promesse +à Severoli me rappela bien vite à la réalité.--C'était la Bagata qui +devait présenter le poison à l'éléphant! + +«Quand je l'instruisis de cette clause absolue de notre traité, elle +porta les mains à son front avec terreur, son sein se gonfla, une larme +furtive tomba de ses grands cils noirs: + +--«Pesaro, Pesaro! murmurait-elle en sanglotant, lui, mon seul ami! mon +Dieu! + +«Et elle m'implorait d'un geste suppliant, comme si j'eusse pu la +délivrer moi-même du poids accablant de ce devoir. + +--«Pesaro! reprenait-elle; mais vous ignorez, Monsieur, ce que c'est que +Pesaro! + +--«À défaut de toi, Bagata, d'autres le tueront. + +--«Le tuer? pourquoi? lui si bon, si généreux! Tout à l'heure encore il +pouvait me tuer, moi qui l'ai fui, moi qu'il était si fier de porter sur +la place de Livourne, et il ne l'a point fait. Voyez! il m'a déposée à +terre comme un enfant. Oh! j'en suis bien sûre, rien qu'en me +retrouvant, il aura pris en haine ce méchant Severoli,--une fois déjà , +ne l'ai-je pas retiré à demi-mort de la trompe menaçante de Pesaro? Il a +de la mémoire, bien qu'on lui en refuse, allez! il sait bien, le pauvre +animal, qu'outre l'herbe et le feuillage, c'est moi qui lui apportais +chaque matin sa ration d'arak[47], moi qui lui donnais chaque jour une +aubade avec mon tambour de basque! Quand nous le promenions dans les +grandes villes avec son harnais, ses anneaux d'or et ses boucles +d'oreilles, ce n'était pas Severoli, c'était moi qu'il regardait! Il +abaissait alors vers la pauvre Bagata sa trompe ornée de feuillage, il +me faisait un trône de son dos, mes pieds caressaient son cuir farouche +en se jouant. Dans les marches âpres, brûlantes, lorsque le soleil nous +mordait de ses rayons, c'eût été plaisir pour vous de le voir balancer à +sa trompe la cage treillissée où il me portait en voyage comme une fille +de nabab, en marquant le pas sous le rythme vif de mes castagnettes! +Pesaro, Pesaro! mais c'est un frère pour moi! Et l'on veut qu'il meure, +on exige que je le tue! + +«Elle sanglotait en parlant ainsi, la belle et naïve enfant, vous +l'eussiez prise vraiment pour une jeune prêtresse du Gange imbue du +dogme divin de la transmigration des âmes. Les Indiens, vous le savez, +pensent que celles des héros et des grands rois animent le corps de ces +animaux, voilà pourquoi ils les respectent et les honorent. Ces idées de +perfection n'ont pu leur être inspirées que par l'admiration d'un aussi +vaste et aussi étonnant quadrupède; la religion du fétichisme augmenta +sans doute cette admiration. + +«Or, c'était son Dieu, son fétiche que la Bagata se voyait ainsi à la +veille de perdre, que dis-je, d'immoler, c'était là le dernier service +que Severoli réclamait d'elle! + +--«À ce prix, me dit-elle, après m'avoir fait répéter l'ordre barbare de +nouveau, à ce prix, Monsieur, la liberté m'est odieuse! Déchirez cet +acte, j'aime mieux appartenir ma vie entière à cet homme que de tuer +Pesaro! + +«L'affluence du peuple mit fin bien vite à cette scène; renseigné par +Severoli, il s'était précipité vers l'endroit où j'avais porté mes pas. + +«Je saisis la main de la Bagata et je l'entraînai à ma suite, au milieu +des exclamations curieuses de la multitude, fort étonnée de voir un +étranger prendre ainsi sous sa tutelle une petite juive, une +saltimbanque de la place du Peuple! + +«Elle respirait à peine. + +«Arrivés à la place Navone, nous nous arrêtâmes. + +«Comme je vous l'ai dit, cette place, métamorphosée en quelques +instants, présentait un spectacle curieux. Des palissades nombreuses, +renforcées de pierres, avaient été élevées autour de l'animal, de sorte +qu'il s'y trouvait acculé et renfermé comme dans un cirque. À sa fureur, +à sa fougue succédaient alors le repos et l'accablement. Il s'était +couché en faisant pleuvoir autour de lui dans l'arène un vaste nuage de +poussière, mais il était à craindre qu'il ne sortît de cette apparente +somnolence que pour devenir plus colère. + +«La Bagata parut devant lui son tambour de basque à la main, après +l'avoir appelé par son nom à l'une des brèches de cette muraille +improvisée; Pesaro se leva; il courut au son de cette voix aimée, +regarda longtemps la jeune fille, puis il poussa bientôt un gémissement +vague, comme si le fer aigu de son cornac l'eût touché. + +«Un chimiste du Corso s'avança alors et présenta à la Bagata la +bouteille qui contenait le poison. + +«C'était une bouteille enjolivée de rubans comme ces flacons sveltes +contenant le vin de Chypre, à Venise; elle était entourée de paille à sa +base, et fermée par un cachet de cire. + +«La main de la Bagata tremblait comme un clavier encore ému dans chacune +de ses touches. + +«L'éléphant saisit avec sa trompe la bouteille qu'elle lui offrit. Vingt +poignards se seraient levés sur elle, si seulement elle eût hésité! Rome +entière regardait! + +«L'animal avala la liqueur d'un trait, comme si c'eût été là sa boisson +ordinaire; l'action en fut prompte, terrible: il roula d'un bond au +milieu de l'enceinte comme un colosse foudroyé. + +«Son dernier regard avait été pour la Bagata! + +«Quant à elle, il semblait qu'elle eût commis le plus lâche des +meurtres, le plus odieux des attentats, un acte de trahison. Nous la +vîmes, M. de Shum et moi, se rouler à terre, s'arracher les cheveux, et +demander à grands cris qu'on voulût bien la réunir à son cher et +malheureux Pesaro. Comme les chirurgiens de Rome trouvaient là une trop +belle occasion d'anatomie pour la manquer, il venait d'être convenu +entre eux qu'ils disséqueraient le colosse incontinent. À la vue de ces +bourreaux érudits, armés de scalpels, la Bagata se précipita dans +l'enceinte; il semblait qu'elle eût voulu leur disputer ces restes +inanimés. Elle demeura devant ce cadavre une grande demi-heure. + +«Ce qui nous surprit, de Shum et moi, ce fut de ne pas retrouver près de +l'éléphant, quand nous rejoignîmes la Bagata, ce flacon orné de rubans +que l'animal avait rejeté sur l'arène. + + * * * * * + +«Un mois après, je débarquais avec la Bagata à Trieste. Cette vie sans +cesse excitée et rarement satisfaite, la vie de voyage, elle l'avait +partagée en s'attachant à moi de toute la force de l'amour, de la +tendresse; elle voyait aimer un fils de famille, un étranger qui l'avait +sauvée de la misère, de la honte! Le vertueux M. de Shum m'avait +moralisé longtemps là -dessus; mais c'était peines perdues: j'adorais la +Bagata! + +«Cette fille était devenue pour moi une occupation de toutes les heures, +je n'avais pu la voir sans péril pour mon repos, et il y avait des +instants où je me trouvais dégradé dans mon esprit par cette liaison +indigne d'un prince! Mais ces instants-là étaient rares, j'en abrégeais +la durée, et je m'écriais avec orgueil:--Après tout, je suis mon maître; +si j'eusse été en Turquie, je n'eusse pas hésité à m'acheter une +esclave. Qui peut d'ailleurs trouver à redire à mon caprice? + +«Je la promenais souvent en barque, quand le soleil se couchait. C'était +là nos bons moments, car M. de Shum, savant méthodique, se couchait avec +le soleil. Nous jouissions alors de la sérénité de ces beaux soirs si +longs, si délicieux en Italie... Avec un marinier, une guitare et des +étoiles, j'étais alors plus heureux que le plus heureux pacha de +Stamboul! La Bagata, assise, joignait ses mains sur mes genoux, et me +regardait, mollement perdue dans ses pensées. + +«Depuis quelques semaines pourtant, son humeur était changée. Avait-elle +eu quelque secrète confidence avec mon honorable gouverneur? mon +incognito était-il trahi? savait-elle que j'étais le prince royal de +Suède? Je me perdais dans tout un chaos de conjectures, quand mon +barcarol me remit une lettre au moment où je rentrais dans ma demeure, +située à l'extrémité du port. + +«Je pâlis en reconnaissant l'écriture de la Bagata. + +«Elle m'annonçait, dans ce billet, qu'elle quittait Trieste le soir +même; elle remerciait le ciel d'avoir bien voulu l'éclairer; elle savait +tout! oui, tout, grâce à ce redoutable ami M. de Shum! il était question +pour moi d'un retour précipité dans mon pays; mon père était gravement +malade; on m'attendait. + +«La Bagata terminait sa lettre par ses mots: + +«Vous fûtes mon premier amour, vous devez être le dernier. + +«J'ai toujours assez peu cru à cette protestation de fidélité immuable +faite à l'heure de l'adieu; mais je ne sais pourquoi celle-ci me remua +vivement. Une mélancolie indicible se faisait jour dans ces lignes +tracées à la hâte par la Bagata; je courus vers de Shum, que je manquai +d'abord d'étrangler. Le comte me reçut d'un air de philosophie stoïque. + +«À l'entendre, la _pauvre enfant, la belle fille délaissée_ prendrait +bien vite son parti; qui sait même si elle ne retournerait pas à son +métier en plein vent? Mes libéralités l'avaient mise au-dessus du +besoin, ce que me disait de Shum me paraissait donc impossible; je fus +surpris seulement qu'elle eût arrêté déjà son passage sur un navire grec +qui faisait voile vers Scio. + +«Ramassant à la hâte quelques papiers qui pussent mettre mon nom à +l'abri des investigations du capitaine et le dérouter sur mon compte, je +pars, je me rends à bord de ce bâtiment: il allait lever l'ancre dans un +quart d'heure. + +«Vous avez aimé, Monvel, jugez si mon cÅ“ur battait! + +«J'arrive, je demande l'infortunée; on me dit qu'elle s'est renfermée +dans sa cabine et qu'elle y repose. + +«Sur mes instances, le capitaine consent à frapper doucement à la +cloison... + +«--_Madamigella_... Bagata! + +«Aucune réponse. + +«Il frappe de nouveau, nulle voix, nul bruit; un silence qui me glace et +me force à m'appuyer contre un mât de l'embarcation. + +«Épouvanté, hors de moi, je pousse la porte, j'entre avec le capitaine. + +«Quel spectacle, bon Dieu! + +«La Bagata, ses deux beaux petits bras croisés comme deux beaux lys sur +sa poitrine, un paquet de lettres entre ses doigts convulsivement +serrés, était déjà pâle de cette pâleur de l'éternité, elle sommeillait +de ce sommeil dont nul endormi ne s'est jamais réveillé. + +«Sur ces bras, sur ces épaules découvertes à faire envie à un ciseleur +de Rome ou d'Athènes, pointaient çà et là quelques taches violettes; peu +à peu ces taches effrayantes s'élargissaient, et s'étendaient sur son +corps comme un linceul d'un bleu noir. + +«--Le poison! + +«En effet, le capitaine eut à peine poussé ce cri que je remarquai aux +pieds mêmes de la Bagata une bouteille italienne enjolivée de rubans +demi-fanés; c'était celle qui avait servi à tuer le pauvre Pesaro! celle +que la Bagata avait ramassée sur la place Navone, à Rome! + +«Auprès d'elle et sur le marbre d'un petit guéridon, elle avait écrit à +la plume ces deux vers du Tasse, comme un regret: + + Oh fortunatis peregrin, cui lice, + Giungere in questa sede alma e felice![48]» + + * * * * * + +Le lendemain matin, Monvel en s'éveillant chercha Désaides,--celui-ci +avait disparu.--Le pavillon semblait abandonné;--il eut beau sonner, +appeler, personne ne se montra. + +Diable d'homme! pensa Monvel, hier il ne voulait pas me quitter, ce +matin il m'abandonne! + +Tout en faisant des réflexions très philosophiques sur l'instabilité des +sentiments humains, Monvel s'habilla et fit ses dispositions de départ. + +Il écrivit à Désaides--c'était une épître en vers sur +l'_hospitalité_.--En tête de l'épître il y avait une vignette à la +plume--elle représentait Monvel brossant lui-même son habit et +époussetant ses souliers.--Après avoir laissé ce souvenir épigrammatique +sur la table de son invisible ami, Monvel sortit; il refermait à peine +la porte du pavillon, quand un homme à l'aspect bizarre lui remit une +lettre soigneusement cachetée. + +--Je ne puis rien vous dire, Monsieur, je suis payé pour me taire. + +Et le messager se mit à courir à toutes jambes. + +--Parbleu, se dit Monvel, voilà de la franchise ou je ne m'y connais +pas. Il jeta les yeux sur la lettre qu'on venait de lui remettre, comme +un homme qui croit retrouver des caractères connus. Mais l'émotion qu'il +semblait éprouver ne dura qu'un instant et fit place à la plus vive +surprise.--L'écriture de cette lettre lui était complètement étrangère; +la _suscription_ portait: _À monsieur Désaides_. + +Il devenait évident que cette adresse avait été tracée par une main de +femme. + +Voilà qui se complique, pensa Monvel; que diable vais-je faire de ce +billet? Désaides est peut-être à l'heure qu'il est sur la route de +Paris; s'il s'agissait d'une bonne fortune, il serait assez plaisant de +lui voler son rôle d'amoureux: on n'aurait pas de peine à le mieux jouer +que lui, un rêveur, un original! Oui, mais aussi si c'était un +rendez-vous d'honneur? Il serait fort cruel de se faire tuer à sa place! +Il est vrai qu'il me ferait une messe en musique! Ma foi, j'ai bien +envie de savoir ce que contient ce billet;--entre amis on ne fait pas +tant de façons! + +Monvel hésita encore quelques instants, puis il brisa le cachet. Un +parfum délicieux s'échappa de cette mystérieuse épître. Monvel comprit +qu'il n'avait point affaire à une simple bourgeoise;--le parfum, c'est +la femme quand il s'agit d'une première entrevue. + +Voici ce que contenait ce billet: + +«Trouvez-vous aujourd'hui, à deux heures très précises, à l'_hôtel des +deux perdrix_, et demandez le n° 13; après un quart d'heure de +tête-à -tête, je vous dirai si je puis vous aimer. + +«Silence!» + +--Voilà qui est étrange, pensa Monvel! qui diable peut écrire à ce +pauvre Désaides, l'homme le moins galant de France!--Quelque +mystificateur peut-être! C'est pourtant une écriture de femme titrée; de +véritables pattes de mouche.--Je ne devine pas quel est l'auteur de ce +billet; mais ce qu'il y a de certain, c'est que Désaides n'ira pas au +rendez-vous! + +Monvel mit la lettre dans sa poche et s'achemina vers le premier +restaurant. + +--C'est peut-être la Gogo qui a joué un tour de sa façon à ce pauvre +Désaides, pour savoir jusqu'où peut aller sa fidélité! elle ne sait donc +pas qu'il ne pourrait être parjure à sa maîtresse que pour une sonate, +un concerto ou un opéra.--L'amour pour Désaides n'est rien--la musique +est tout! + +Monvel commanda son déjeuner--il était fort sobre;--en quelques secondes +il fut servi. + +Pour un Å“il exercé il eût été facile de reconnaître, dans celui qui +dévorait sans appétit ce modeste repas, un homme vivement préoccupé.--En +effet, Monvel était en proie à une étrange agitation.--Par deux fois il +avait relu cette singulière lettre, par deux fois il l'avait remise dans +sa poche. Le démon de la tentation s'était emparé de lui et faisait +passer dans son imagination mille vagues rêveries, mille séduisants +tableaux. Monvel était jeune encore; passionné selon la femme et +l'occasion: aussi l'ennemi avec lequel il se trouvait alors aux prises +devait être le plus fort. + +Tout d'un coup il se leva, jeta un écu sur la table qu'il quittait +(c'était le double de ce que valaient les Å“ufs et le café qu'on lui +avait servis) et disparut, sans écouter le garçon qui lui criait à se +rompre les poumons:--«Monsieur, votre monnaie, votre monnaie!»--Mais +Monvel allait comme le vent. Ne recevant aucune réponse, le garçon +referma la porte, en se disant: + +--Ce doit être un prince du sang que j'ai servi! + +Que faisait Monvel? où allait-il ainsi? pourquoi sa marche +ressemblait-elle à celle d'un homme qu'une patrouille poursuit? + +Déjà il a fait deux fois le tour de la ville. Encore un coup, où +va-t-il? il n'en sait peut-être rien lui-même; mais ce qu'il y a de +certain, c'est que deux heures sonnent à l'horloge de la place et qu'il +est juste devant l'_hôtel des deux perdrix_. + +--Par ma foi, je n'en aurai pas le démenti, s'écria-t-il! Si c'est un +homme, je le souffletterai; si c'est une duègne, je me sauverai; si +c'est la _Gogo_, je lui dirai que Désaides m'a cédé sa place; si c'est +une autre et qu'elle soit jeune et jolie, elle fera un heureux et voilà +tout, mais à coup sûr ce ne sera pas Désaides! + +Ah! Monvel, si vous avez été à Stockholm le plus infidèle des amants, +vous étiez ce jour-là , à Versailles, le plus volage des maris! + +--Le n° 13, demanda l'ancien lecteur de Gustave III, en s'adressant à un +gros homme qui se tenait comme un factionnaire de comédie sur le devant +de la porte. + +--Le numéro 13, ce n'est pas ici; descendez la rue, répond-on. + +--Imbécile, reprit Monvel avec impatience, je te demande la chambre +n° 13. Quelqu'un m'y attend. + +--Ah! c'est bien différent, Monsieur, je ne comprenais pas. L'escalier à +gauche, au premier; au fond du corridor, la porte à droite. + +Monvel monta l'escalier; en moins de deux secondes il se trouve devant +le mystérieux n° 13. Il allait frapper, quand une petite voix mielleuse +lui crie: «Retirez la clé et fermez doucement la porte.» Cette voix +partait de l'intérieur de la chambre. + +Monvel obéit. + +Il se voit bientôt enveloppé par l'obscurité la plus +complète--impossible de rien distinguer.--Tout avait été hermétiquement +fermé dans l'appartement où il venait de pénétrer. + +--Je dois être chez la fée Carabosse, pensa Monvel. Allons, attendons! + +Il n'osait faire un pas tant l'obscurité était grande, quand une main se +posa sur la sienne et l'attira vers un sofa.--La main était petite et +bien gantée. + +--Je réponds de la main, se dit Monvel. + +--Mettez-vous là , reprit l'inconnue, près de moi. + +La voix qui donnait cet ordre était agréable, mais peut-être un peu +maniérée. + +Monvel s'assit en réfléchissant que cette voix pouvait bien appartenir à +un charmant visage, mais à coup sûr il n'avait point affaire à +mademoiselle Gogo. + +--Il y a longtemps que je désire ce tête-à -tête, monsieur Désaides, +ajouta la dame après avoir tendrement soupiré.--Le billet que vous avez +reçu ce matin seulement devait vous être remis il y a plus d'un mois; +par malheur mon messager ne put vous rejoindre: il fallut se résigner et +attendre. + +--En vérité, madame, reprit Monvel, vous me feriez croire, si j'avais +vingt ans, qu'il s'agit d'une véritable passion. + +--Non; mais d'un caprice. + +--Et à qui dois-je ce caprice? + +--Au hasard d'abord; à la bizarrerie de mon sexe ensuite. + +--Il paraît que mon mérite personnel n'y est pour rien, ajouta Monvel +avec ironie, et que je ne dois remercier que le hasard et la bizarrerie +de votre sexe du bonheur qui m'arme aujourd'hui. + +--Vous appelez cela du bonheur!... déjà ! + +Il y eut dans ce _déjà _ une coquetterie de courtisane. Monvel prit la +main de celle qui lui parlait, enleva le gant qui la retenait captive et +la porta à ses lèvres.--Un désir ardent passa dans son cÅ“ur.--Il avait +compris qu'on allait déployer vis-à -vis de lui tout un arsenal de +séductions. + +--Savez-vous, reprit la dame, que j'ai commis une grave imprudence en +venant me livrer en quelque sorte à vos tentatives galantes? Qui sait si +en sortant de cet hôtel, je ne suis pas destiné à tomber sous le +poignard de mademoiselle Gogo? + +--Rassurez-vous, madame, répondit Monvel en souriant, mademoiselle Gogo +ne songe guère à moi. + +--On raconte pourtant sur votre amour des choses fabuleuses. + +--On écrit si mal l'histoire! + +--Infidèle! reprit l'inconnue avec un accent de reproche. Vous seriez +pourtant capable de jurer que vous ne l'avez jamais aimée, cette pauvre +Gogo! + +--C'est pourtant la vérité, Madame, dût-elle vous paraître étrange. + +--Le jureriez-vous sur votre dernier opéra. + +--Sur tout ce que j'ai fait, Madame, et sur l'amour que je ressens déjà +pour vous! + +Monvel en prononçant cette phrase, dont il ne pensait pas un mot, +entoura de son bras une taille charmante qu'on ne chercha pas même à +dérober à cette étreinte amoureuse. + +--Parlons musique, Désaides, ajouta la dame avec une légère émotion; +votre dernier opéra est charmant. + +--N'est-ce que pour parler de lui que vous m'avez appelé ici? demanda +Monvel malicieusement. + +--Où serait le grand mal? je suis folle de la musique. + +--Parlons de vous, Madame, interrompit-il galamment; parlons-en +longtemps. Quel plus charmant sujet pourrions-nous choisir? + +--Qu'en savez-vous? je suis peut-être vieille, laide... + +--C'est impossible, s'écria Monvel avec feu; je ne puis distinguer vos +traits, il est vrai, mais je presse une main charmante, j'entoure de mon +bras une taille de fée... + +--Qui sait? interrompit la dame avec malice, je suis peut-être la _Fée +des Flacons magiques_. + +--Fée ou démon, s'écria Monvel, vous me rendriez fou d'amour! Oh! +laissez-moi contempler votre visage, cette obscurité m'étouffe! + +--C'est impossible, Désaides, je ne céderai jamais à ce désir, reprit +l'inconnue, avec l'accent de la plus ferme résolution. + +--Mon Dieu! qui êtes vous donc? demanda Monvel. + +--Je vous l'ai dit: la _Fée des Flacons magiques_. + +--Mais répondez au moins à une question: Vous ai-je déjà rencontrée? + +--Oui, souvent, de loin, à la promenade, au théâtre, dans la salle. +Hier, par exemple, vous auriez pu me voir, j'assistais à la +représentation donnée à Versailles. + +--Hier! murmura Monvel; et il sembla rassembler ses souvenirs. + +--Oh! vous n'y étiez pas, ajouta la dame, je vous y ai vainement +cherché. La foule était immense. Savez-vous, Désaides, que cette petite +Mars est charmante. Que de grâce naïve! N'est-ce pas la fille de Monvel? +Oh! vous verrez que cette enfant ira loin! Je m'y connais et lui prédis +un long avenir de succès. Vous voyez que je ne sors pas de mon rôle de +fée. + +Monvel tressaillit. Cette femme venait, sans s'en douter, de flatter en +lui son plus cher orgueil,--sa fille. + +Il garda le silence, dans la crainte de trahir son émotion. + +--Vous êtes bien silencieux, reprit la dame; qu'avez vous donc, +Désaides? + +--Je pense à vous, Madame, répondit Monvel en s'arrachant aux idées qui +l'absorbaient. Oh! vous devez être bien belle, convenez-en? + +--On me l'a dit quelquefois, répondit coquettement l'inconnue. + +Monvel passa légèrement la main sur le visage qu'on cherchait tant à lui +cacher. Les lignes lui en parurent délicates et régulières. Aucune +résistance ne fut apportée à ce muet examen. Il devenait évident que le +bonheur le plus complet s'offrait à lui. N'en pas profiter eût été +donner de la galanterie de Désaides la plus triste idée. N'était-ce donc +pas lui que cette belle inconnue croyait avoir auprès d'elle? Monvel +faillit avouer toute la vérité; mais il réfléchit que ce serait l'action +d'un sot, puisqu'il était venu à ce rendez-vous. Il fut donc homme +d'esprit, il resta. + +Quatre heures sonnaient à l'horloge de l'église, et Monvel était encore +aux genoux de cette femme. Le moment du départ était arrivé. L'inconnue +se leva brusquement. + +--Il faut que je parte, Désaides, il le faut, dit-elle; mais avant +j'exige votre parole de galant homme que vous ne chercherez point à me +suivre. Vous resterez dans cette chambre jusqu'à ce que l'horloge sonne +cinq heures. Alors seulement vous serez libre de quitter cette prison. + +--Vous voulez dire ce temple, ajouta Monvel. + +--Temple ou prison, vous le jurez? demanda la dame. + +--Sur ce bonheur auquel je n'avais aucun droit, ce bonheur qui doit me +rendre orgueilleux! Mais, à mon tour, une question: vous reverrai-je? + +--Je n'en sais vraiment rien; demandez-le au hasard. + +Et l'inconnue ouvrait déjà la porte. + +--Un mot encore, reprit Monvel d'un ton suppliant; vous m'avez fait une +promesse, belle oublieuse? + +--Laquelle? demanda-t-on avec surprise. + +--C'était de me dire, après un quart-d'heure de tête à tête, si vous +m'aimez. + +--Ah! c'est vrai! mais il y a deux heures que vous êtes ici! + +À peine avait-on prononcé ces mots, que la porte se referma brusquement. +Monvel était seul;--sa compagne avait disparu. + +--Cette femme disait vrai, pensa-t-il; ce n'était qu'un caprice. Aussi, +croyez donc à l'amour d'une inconnue qui se loge au numéro +13!--N'importe, elle doit être charmante, et si jamais je la +rencontre... oh! je la reconnaîtrai! + +Monvel chercha de la main s'il ne trouverait pas sur le divan où il +était encore assis quelque gage de cette mystérieuse entrevue, un gant, +un ruban, une fleur flétrie; mais ce fut en vain. + +--Ah! j'oubliais, se dit-il, que ces femmes là ne laissent rien après +elles, pas même un souvenir! + +Tout d'un coup sa main rencontra un petit étui; il s'en empara au milieu +de l'obscurité et le glissa dans sa poche. + +Passant ensuite sa main sur son front, comme pour chasser une image +importune, il ouvrit la porte et descendit l'escalier. + +Il retrouva devant l'hôtel le même homme qu'il y avait déjà vu. + +--Tiens, mon garçon, voilà pour toi, lui dit Monvel, en lui mettant un +écu dans la main. + +--Merci, Monsieur, merci; mais ce n'est pas la peine--gardez votre +argent--la dame du n° 13 m'a donné cinq louis.--C'est plus que ça ne +valait. + +--Tu crois? + +Et, en même temps, Monvel ouvrit l'étui. Il en tira une paire de +lunettes d'or. + +--Parbleu! tu as raison, reprit-il d'un air dépité; n'importe, maraud, +salue-moi jusqu'à terre, car c'est bien la première et dernière fois que +je te fais gagner cinq louis à ce jeu-là . + +Il ajouta, en regardant l'étui de nouveau: + +--Tu me le paieras, Désaides! + + * * * * * + +La vie d'un comédien est bien triste sans le théâtre; Monvel +l'éprouvait, il n'était pas encore engagé aux Variétés par MM. Gaillard +et Dorfeuil. Un sentiment de tristesse amère saisit ce cÅ“ur; il ne +voulait plus rien de commun avec ses camarades; il évitait de passer +devant la Comédie-Française. Se souvenir qu'on a été et ne plus être, +abdiquer le travail, la gloire, les efforts victorieux, mourir en un mot +avant d'être mort! Plus de frémissements tragiques, plus de colères +soudaines... Arriver au dénouement de sa carrière avant la fin! À la +seule idée de reconquérir un rang au théâtre, le cÅ“ur de Monvel battait; +il se rappelait peut-être les vers de l'élégant poète Maynard[49], se +plaignant aussi de ne plus retrouver un écho sûr dans la génération +nouvelle, qui le pressait et méconnaissait déjà sa voix: + + L'âge affaiblit mon discours, + Et cette fougue me quitte, + Dont je chantais les amours + De la reine Marguerite! + +La douceur du nouveau commerce que son mariage lui créait suffisait à +peine à l'imagination de Monvel. Le travail l'avait suivi en Suède, il y +avait charmé ses heures d'ennui; mais à la qualité d'auteur, Monvel +joignait alors celle de comédien, et avouons-le sans faire injure aux +qualités littéraires de Monvel, le comédien chez lui faisait souvent +passer l'homme de lettres. Il lisait si bien qu'on se défiait de lui +comme d'un enchanteur. Mais à ce moment de crise, à ce retour où les +portes de son théâtre se fermaient devant lui, notre auteur se trouvait +découragé. Ce fut alors qu'il prit le parti de s'emprisonner à la lettre +dans son propre domicile; il y relisait Molière avec une ardeur +juvénile; il y repassait Corneille et Racine, ses vieux amis. + +C'était une petite chambre ornée de quelques bonnes figures d'après +Greuze, d'un biscuit représentant Gustave III, et de grandes cartes +géographiques avec un plan de Stockholm. + +Quand Monvel se retirait dans ce belvédère--c'était un quatrième étage +d'assez rude montée,--son domestique avait ordre de n'introduire +personne. + +Un matin, Monvel entend du bruit sur le palier. + +--Vous n'entrerez pas, mon petit monsieur. + +--Allez au diable! j'entrerai. + +--On m'a pourtant défendu... + +--Arrière! + +--Mais, Monsieur... mon maître! + +--Votre maître! allez, je le connais de plus longue date que vous! + +--Cependant... + +--Je suis apothicaire, médecin, quand il le faut! + +--Vous, apothicaire! allons! Monsieur, vous riez! un pygmée, un extrait +d'homme! + +--Insolent! + +--Monsieur... votre nom? + +--Corbleu! je suis M. Clistorel! + +--M. Clistorel? + +--Eh! oui, reprenait le petit homme, qui venait de placer ses lunettes +de verre sur son petit nez et frappait de sa petite canne les mollets du +domestique. + +Monvel arrive au bruit: il examine quelque temps le petit postillon +d'Hippocrate, et qui reconnaît-il sous la perruque à marteaux de +Clistorel?--Hippolyte! + +Elle était venue de son propre chef prier son père de la faire répéter. + +--Clistorel, ce _petit mirmidon de Clistorel_! ne cessait de répéter le +comédien en riant de bon cÅ“ur, mais c'est que tu en as l'air! Regnard +n'eût pas mieux trouvé, méchante espiégle! Tu sens la pharmacie d'une +lieue! + +Et Monvel de donner aussitôt la réplique à Hippolyte Mars: + + Dieu vous garde en ces lieux; +Je suis, quand je vous vois, plus vif et plus joyeux. + +CLISTOREL, _très fâché_. + +Bonjour, Monsieur, bonjour. + +GÉRONTE. + + Si je puis m'y connaître, +Vous paraissez fâché. Quoi! + +CLISTOREL. + + J'ai raison de l'être. + +GÉRONTE. + +Qui vous a mis si fort la bile en mouvement? + +CLISTOREL. + +Qui me l'a mise? + +GÉRONTE. + + Oui. + +CLISTOREL. + + Vos sottises. + +GÉRONTE. + + Comment? + +Et tout le reste de la scène. Monvel écoutait; il ne put, on le croit +aisément, s'empêcher de rire aux fameux vers: + + J'ai fait quatorze enfants à ma première femme, + Madame Clistorel; Dieu veuille avoir son âme! + +Et à ceux-ci: + + Prenez-moi de bonnes médecines + Avec de bons sirops et drogues anodines, + De bon catholicon, Monsieur, de bon séné... + +--Par ma foi! s'écria-t-il, je suis ravi comme Argant d'avoir un médecin +dans ma famille! + +--Vous trouvez donc, papa, que je ne m'en tire pas trop mal? + +--Assurément. Aussi vas-tu faire partie bientôt du théâtre Montansier! + +Ce mot fut prononcé par Monvel avec un ton ironique. + +--Mais, papa, si vous le voulez, je vous dirai aussi _Louison_! + +--À la bonne heure! ceci nous fait rentrer dans Molière; j'ai des +verges, veux-tu que je fasse Argant? + +--Ah! sans les verges, papa. + +--C'est de toute nécessité. + +--_Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet_. + +--_Vous l'aurez_. + +--_Au nom de Dieu, mon papa, que je ne l'aie pas!_ + +Et la voilà qui débite sa scène après s'être débarrassée de la perruque, +de la canne et des lunettes de Clistorel. + +Monvel racontait depuis, bien souvent, que jamais fille n'avait dit +comme elle sa jolie réplique: + +--_Ah! mon papa, votre petit doigt est un menteur_. + +Ce qu'il y a de curieux,--si puéril que puisse paraître un tel +détail,--c'est que mademoiselle Mars répéta cette phrase toute sa vie +avec la même note et le même timbre enchanté; elle disait souvent à +mainte bonne amie qui lui contait une histoire, en élevant son doigt +avec gentillesse à la hauteur de son oreille: + +--Prenez garde à mon petit doigt! il sait tout! + +En finissant de faire répéter à sa fille le rôle de _Louison_, Monvel +fut pris cette fois-là même de larmes abondantes. Il répondit à +Hippolyte qui lui en demandait la cause: + +--Je ne puis jamais toucher au _Malade imaginaire_ sans songer que +Molière lui doit sa mort! + +Ce trait seul suffirait à peindre la sensibilité profonde du père de +mademoiselle Mars. + +C'était cette faculté de s'émouvoir, de sentir qui constituait la +meilleure partie de son talent. + +On a dit, on a écrit que Monvel n'avait jamais donné de leçons à sa +fille, qu'elle ne fut point son élève et qu'il ne lui fit jamais répéter +qu'un rôle, celui d'_Angélique_ dans la _Gouvernante_, qu'elle joua +divinement. Comment avancer de semblables faits? Ne jouaient-ils pas +souvent dans la même pièce? Nous verrons sans doute plus tard sous quel +sourire, sous quelle grâce enchanteresse s'épanouit ce jeune talent si +fécond en promesses de gloire, de beauté et d'avenir; mademoiselle +Contat, nous le savons mieux que personne, fut la rosée qui féconda ce +sol facile; mais nous avons la preuve que Monvel, jaloux de ses droits, +n'entremit l'exercice à mademoiselle Contat que lorsque le travail, les +soucis ou l'âge le prirent en entier et lui firent délaisser cette +tutelle. Comment ne pas répugner à croire qu'il se reposa de ces soins +ardus et délicats sur Valville, homme excellent, mais à coup sûr +comédien médiocre? L'élan sympathique, la tendresse noble et suave, +l'onction touchante qui caractérisa les moindres créations de Monvel se +retrouvent à bien des années de distance dans ce modèle accompli qui +porta le nom de Mars. + +Molière amoureux, Molière épris d'Armande Béjart, lui avait donné des +leçons suivies; il l'avait initié peu à peu à l'art d'une diction +parfaite et d'une tenue sévère, ces deux qualités essentielles au +théâtre, sans lesquelles il n'existe pas de comédien. Bien des fois le +maître dut oublier la leçon en regardant les charmes naissants de +l'élève; bien des fois aussi la voix de l'élève s'arrêta émue, toute +tremblante, devant le regard fixe et profond que le maître tenait +attaché sur elle[50]. Mademoiselle Mars n'eut point cet insigne bonheur +d'apprendre d'un poète, d'un amoureux exalté, les ressources et les +secrets d'un art difficile; une voix aimée n'épela pas pour elle +l'alphabet mystérieux de Thalie; mais elle dut apprendre de cet homme, +singulièrement passionné, à renfermer dans son âme tout un foyer brûlant +d'émotions, de larmes, de douleur; il devient touchant de penser qu'elle +songea à son père rayé de la vie depuis longtemps, quand, avec une +répugnance fort concevable pour ses moyens, elle dut se soumettre à +aborder le drame. Ce nous sera alors une étude aussi intéressante que +neuve de retrouver le cÅ“ur de Monvel dans celui de sa fille, son talent +dans ses efforts. Monvel, nous le prouvons aisément, fut un miroir dans +lequel mademoiselle Mars se regarda, souvenir douloureux, mêlé de +douceur, puisque dans ce genre même elle obtint d'incontestables +triomphes! La passion, chez mademoiselle Mars, fut pleine de +délicatesse, de mérite et de réserve, et, sous ce rapport, elle ne +saurait être détachée d'une époque où Monvel avait eu le loisir d'en +bien saisir les nuances et le mérite. C'est le temps où ils vivent qui +forme les comédiens. + + + + +V. + +Le Théâtre Montansier.--Mademoiselle Mars et mademoiselle +Déjazet.--Baptiste cadet.--Dorvigny et sa pièce.--M. Jaurois.--Le petit +frère de Jocrisse.--Les noisettes.--Baptiste aîné.--_Robert, chef de +brigands_.--Damas, Caumont, les deux Grammont.--Trois +bandits.--Mesdemoiselles Sainval.--Brunet et Dorvigny.--Le vin du +roi.--Louis XVIII et Baptiste cadet. + + +En quittant la comédie de Versailles dont elle avait été directrice, +nous l'avons vu, mademoiselle Montansier tentait une spéculation assez +difficile, elle voulait établir la tragédie, la comédie et l'opéra sur +l'emplacement d'un petit théâtre de marionnettes. + +Ce théâtre que le sieur Delomel dirigeait au Palais-Royal sous le nom +des Beaujolais occupait alors le local où Grassot, Sainville et +Hyacinthe nous font rire tous les soirs, où Ravel et Levassor mesurent +le compas en main le nez de Roussel, où MM. Dormeuil et Benon ont enfin +l'heureux pouvoir d'avoir reconquis la foule même après le départ de +Déjazet. + +Déjazet? quel nom sémillant et vif court en ce moment sous notre plume! +Un inévitable rapprochement le lie à celui de mademoiselle Mars par un +trait d'union curieux; là en effet où Déjazet a brillé sous le plumage +de _Vert-Vert_ et le froc de _Richelieu_, Mademoiselle Mars enfant a +joué le petit frère de _Jocrisse_, elle a porté la queue rouge avant de +mettre à son front l'aigrette de Célimène! + +Bizarre destin de deux comédiennes aux études si dissemblables, de deux +sÅ“urs par le talent, dont notre scène se montrera longtemps fière! +Toutes deux, à plusieurs années de distance, auront passé sur cette +scène avec des lueurs bien différentes, mademoiselle Mars avec des +débuts si pauvres, si ingrats, qu'il eût fallu être prophète pour +entrevoir l'étoile de son avenir. Mademoiselle Déjazet avec un tel +cortége de rôles piquants, qu'on se demandait comment les auteurs +pourraient désormais lui en trouver de nouveaux! + +Mais, comme chacun sait, mademoiselle Mars ne fit que passer par ces +coulisses, elle avait seize ans lorsqu'elle les quitta. À seize ans, +Dorvigny devait la rendre à Molière. + +La nouvelle salle s'ouvrit sous le nom du _théâtre de mademoiselle +Montansier_. + +Les comédiens en bois des Beaujolais firent place à des acteurs comme +Baptiste cadet, Damas et Caumont; leurs engagements furent cassés. On +s'occupa d'agrandir la scène, où ils se mouvaient avec des fils, pendant +que des personnages cachés chantaient et parlaient pour eux. + +Malgré ses démarches et ses protections, mademoiselle Montansier n'avait +pu faire l'ouverture de son théâtre qu'après Pâques[51]; il fut très +suivi et la salle agrandie pendant la clôture pascale de 1791. +L'architecte Louis, chargé des constructions, s'en tira avec honneur. + +Si l'on veut bien songer que ce théâtre réservé à tant de vicissitudes, +né après le serment du jeu de paume et la prise de la Bastille, a vu +défiler dans son foyer la révolution de 1789, les réactions de 1793, et +les premiers temps de l'Empire, en changeant de dénomination comme de +costumes, on trouvera peut-être qu'il mérite autant d'intérêt que bien +d'autres. + +La troupe dont il se composait alors, offre une galerie de portraits +fort opposés. + +Son premier acteur, son Turlupin renommé, fut d'abord Baptiste cadet, +Baptiste dont le _Désespoir de Jocrisse_ ébaucha la réputation et que +_Dasnières_, du _Sourd_, rendit à jamais célèbre[52]. + +Baptiste cadet possédait surtout un sang-froid remarquable; il était +grand, mince, osseux comme tous les comédiens sortis de cette famille +véritablement prédestinée au théâtre. Il se grimait surtout d'une façon +fort comique et faisait preuve dans ses rôles d'une naïveté si rare +qu'on eût pu le surnommer le roi des niais. + +Bien qu'il ne dût guère rester plus d'un an au théâtre de mademoiselle +Montansier[53], il ne laissa pas que de s'y faire remarquer, tant et si +bien que sa place semblait désignée à la Comédie Française. + +Ce fut lui qui établit à la Montansier le rôle de _Jocrisse_; celui de +_Colin_, son petit frère, était rempli par mademoiselle Mars. + +Valville était là dans la coulisse tout prêt à jouer avec Grammont et +les demoiselles Sainval dans je ne sais plus quelle tragédie. Dorvigny, +l'auteur du _Désespoir de Jocrisse_, n'était pas encore arrivé; +franchement c'était le moins que l'on ne commençât pas ces deux actes +sans lui. + +--Où donc est Dorvigny? demanda Baptiste à Valville. + +On cherche, on s'informe, pas de Dorvigny. + +--La famille des Jocrisses arrêterait-elle l'ouvrage nouveau, demande +Valville; elle est, certes, fort nombreuse! + +--Vous verrez qu'il aura eu quelque malheur, ce pauvre Dorvigny! + +--Il aura perdu sa femme! + +--Il se sera pris de querelle avec Coffin-Rosny! + +--Il est au _café Godet_ à jouer aux dominos! + +--On l'a peut-être arrêté! + +Et chacun de commenter à sa guise l'absence de Dorvigny, le César de la +farce, l'Anibal de la parade, le père d'une foule de pièce telles que +les _Battus payent l'amende_ où Jeannot disait si crûment au clerc de M. +le commissaire en lui faisant flairer le liquide répandu sur sa manche: +c'en est[54]. + +Cependant le parterre s'impatientait. + +Les acteurs frappaient du pied, la Montansier allait faire lever le +rideau, et pendant ce temps Colin (mademoiselle Mars) s'amusait +peut-être aux noisettes sans s'embarrasser de tout ce tumulte. + +Tout d'un coup un bruit se répand dans les coulisses, c'est lui, c'est +l'auteur, il entre! + +Et voilà qu'au lieu et place de Dorvigny, les comédiens de la Montansier +voient apparaître un petit bout d'homme grotesque, le nez rubicond, les +mains calleuses, habillé d'une veste et d'un pantalon éraillés, qui +vient sans nulle gêne s'appuyer contre l'une des coulisses. + +--Votre nom? demande le régisseur à cet intrus. + +--L'auteur, répond celui-ci. + +--Qui, vous? l'auteur! allons donc! + +--Sans doute. + +--Vous vous appelez?... + +--L'auteur. + +--Encore! si vous persistez je fais avancer sur vous le poste voisin. + +--De quel droit! + +--Vous n'êtes pas M. Dorvigny. + +--Peut-être. + +--La preuve! + +--Lisez! + +Le régisseur déploie le papier que lui présente ce sosie mystérieux. +C'était une renonciation en bonne forme de ses droits d'auteur, faite +par Dorvigny au nommé Jaurois, le maître du _café Godet_, marchand de +vin de son état, et littérateur par _intérim_. Dorvigny qui mourut dans +la dernière misère aliénait ainsi la propriété de ses comédies pour la +moindre somme; il faisait ressource de tout. On l'avait vu donner +jusqu'à six billets de spectacle pour un petit verre d'eau-de-vie. + +Cette fois, un pareil abandon de tous ses droits exalta mademoiselle +Montansier jusqu'à la fureur. + +--Le cuistre! le bélître! criait-elle tout haut dans les coulisses en +accablant d'injures le malheureux M. Jaurois; mais il n'a donc pas de +cÅ“ur! + +M. Jaurois tint de son mieux tête à l'orage, il était créancier de +Dorvigny pour une foule de comestibles et de petits verres, et ce brave +homme de Dorvigny n'avait pas eu recours vis-à -vis de lui à l'ingénieux +expédient de Martainville[55]. + +On leva le rideau, Baptiste Cadet fit merveille; mademoiselle Mars dans +le rôle du petit frère de Jocrisse fut charmante de naïveté. + +Elle avait la queue rouge traditionnelle, et pendant que Baptiste Cadet +entamait victorieusement le personnage de Jocrisse, le successeur de +Jeannot[56], dans les sympathies du parterre, Hippolyte Mars, à peine +âgée de quatorze ans, laissait tomber de sa jolie bouche enfantine les +phrases suivantes: + +«_Ma mère, y a-t'un beau monsieur à la porte qui dit comme ça qu'i +demande après la portière._» + +Et celle-ci: (après que Jocrisse lui a proposé de lui donner du +fromage:) + +«_Et du pain, donne-m'en!_» + +Ce à quoi Jocrisse répondait: + +«_Comment, tu ne sais pas parler à ton âge; on dit: du pain, +donne-moi-z'en._ » + +Tel fut le premier français qui sortit des lèvres d'Hippolyte Mars; l'on +voit quelle distance il y avait de là à celui de Molière! + +Cependant elle joua _Colin_, ni plus ni moins que si elle eût joué +_Célimène_. M. Jaurois lui-même qui représentait Dorvigny parut +satisfait. + +Baptiste cadet l'embrassa. + +En 1822, époque à laquelle ce comédien se retira, mademoiselle Mars +avait joué déjà soixante-huit rôles![57] + +Le _Désespoir de Jocrisse_ n'obtint pas à ce théâtre un moindre succès +que celui de _Robert, chef de brigands_, joué par Baptiste aîné. + +Cette pièce, au sujet de laquelle notre mémoire nous fournit, une page +plus bas, une anecdote faite à coup sûr pour surprendre bien des gens, +commença la réputation de cet acteur applaudi plus tard à des titres +plus dignes à la Comédie Française. + +Le sujet de Schiller, _les Brigands_, n'a rien de commun avec cette +pièce où Baptiste aîné produisit un grand effet. + +L'étude de cette conception profonde, inouïe nous mènerait trop loin, et +cependant, chose bizarre! il devient impossible de ne pas songer devant +ce singulier mélodrame, boursoufflé de phrases et lardé de coups de +couteau. + +Schiller vivra par le seul type de Moor. Rien de plus révolté, de plus +sublime ne s'est produit. Cette tragédie, sauvage comme un site de +Salvator, subsiste si belle qu'on dirait d'une large et ineffaçable +peinture. Donnez à Frédéric Lemaître un cheval comme au roi Richard, +jetez-le, perdez-le sous le nom de Moor au milieu de ces cohortes +sacriléges où le doute est roi, où le crime devient blason, faites +descendre sur son front la pâleur comme un linceul, couronnez ce front +de l'auréole sanglante du héros de Schiller, vous verrez après quel +drame surgira! + +Drame immense, sévère, courroucé, impétueux! Aujourd'hui Moor crierait +contre les pirates et les écumeurs littéraires, contre les marchands qui +se cotisent pour acheter à bas prix un pauvre auteur, le vendre, le +revendre jusqu'à ce qu'il soit démonétisé sur place! ces gens-là volent +l'intelligence avec un traité, ils la gaspillent, ils l'égorgent: Moor +se contentait d'assassiner les passants! + +Outre Baptiste cadet la troupe de mademoiselle Montansier comptait +encore dans son sein des hommes tels que Damas et Caumont, des femmes +telles que mesdemoiselles Sainval. + +Le physique de Damas manquait d'éclat, le visage de cet acteur était +ingrat, son nez seul prêtait à une série de quolibets dont ses +détracteurs ne se firent faute. Damas avait de la chaleur, une grande +intelligence, mais il bredouillait et encourait pour l'ordinaire +l'inimitié de ses interlocuteurs qui lui reprochaient de _cracher dans +l'Å“il_. En revanche, ses amis cherchaient à le consoler en lui faisant +observer qu'il avait une grande similitude avec Lekain. Le nez écrasé de +Damas ressemblait en effet à celui de ce fougueux Othello, de cet +Orosmane camard dont toutes les gravures conservent si religieusement +les traits. + +Les deux Grammont faisaient aussi partie du théâtre Montansier, sans se +douter que l'échafaud pût remplacer un jour pour eux la tragédie. + +L'un d'eux figura au massacre des Suisses (10 août). On le vit en +pantalon collant avec une couronne de lierre sur la tête entamer des +pourparlers avec les défenseurs du château. + +On ne saurait croire combien d'acteurs ambitionnaient alors l'habit de +général: nous citerons à propos de _Robert, chef de brigands_, joué au +théâtre de la cité par Baptiste aîné l'anecdote suivante qui prouve à +quel point toutes les classes brûlaient alors de l'envie de s'élever. +Les jeux du hasard élevaient en ce temps-là un homme au haut de la roue, +ou l'immolait sans pitié! + +Dans la pièce de _Robert, chef de brigands_, pièce dans la quelle +excellait Baptiste aîné, il y avait trois brigands secondaires. + +Ces trois brigands portaient la barbe, le sabre, les moustaches, en un +mot tous les accessoires de sa piraterie. Ils juraient comme Cartouche +et prenaient des poses académiques comme Mandrin. + +Mais quels étaient ces bandits? + +Si vous désirez le moins du monde savoir leurs noms nous allons les +inscrire ici par ordre: + +Le premier était le général Anselme, frère de Baptiste aîné. + +Le second, le baron Capelle, ancien ministre de Charles X. + +Le troisième, le maréchal Gouvion Saint-Cyr! + +Vous voilà bien étonnés du théâtre obscur de la Cité monté ainsi tout +d'un coup au premier poste de l'état! devenir l'un général, l'autre +ministre, le troisième maréchal! Quel vaudeville les auteurs du +_Camarade de lit_ feraient là -dessus! + +Voici comment la chose arriva quant à Gouvion Saint-Cyr: + +Le maréchal Gouvion Saint-Cyr fut un jour trouver Baptiste cadet, son +ami. C'était aux jours cruels et périlleux de notre révolution; il +devenait difficile pour lui d'éviter l'émigration que tant d'exemples +validaient. + +--Tu n'as qu'un parti à prendre, dit Baptiste à son ami, c'est de te +mettre au théâtre! + +--Veux-tu plaisanter? + +--Non pas. Tiens, mon cher ami, tu représenterais fort bien en uniforme! + +Gouvion Saint-Cyr se laisse persuader, il débute. + +Le premier jour, on l'accueille froidement. + +Le second, il est sifflé! + +Le troisième--le quatrième! Ah! par ma foi, l'Odyssée de son malheur se +poursuit, on l'abreuve d'humiliations... + +En ce temps-là les pommes n'étaient pas encore inventées... + +Mais on sifflait en chÅ“ur, et avec une force imposante. + +L'infortuné lutta vainement... La honte, le dépit l'emportèrent enfin. +Il profita d'un jour où il y avait un bataillon de volontaires dans la +cour du Louvre et il partit. Arrivé à la frontière, il était chef de +bataillon! + +Les frères Grammont furent moins heureux; ils trempèrent tous deux dans +la Révolution française et payèrent cette tentative malheureuse de +l'échafaud. + +Les demoiselles Sainval--les mêmes que l'on vit forcées de se +réconcilier et de s'embrasser en plein théâtre, _malgré qu'elles en +eussent_, jouèrent aussi à la Montansier. + +La direction était loin de les chérir et elles étaient désignées par +elle sous le nom de ses _bêtes noires_. + +Elles n'avaient rien de commun, au reste, avec cette famille des +Jocrisses qu'adora Cambacérès et pour laquelle Talma montrait dans +Brunoy une préférence injurieuse à Corneille. + +Nous avons parlé de Dorvigny, l'heureux père de tant de parades +représentées alors avec fracas, surtout celle des _Battus paient +l'amende_. Dorvigny était un improvisateur de première force. + +Il n'était pas rare de le voir arriver souvent aux jours marqués pour +une lecture avec un magnifique rouleau noué d'une ficelle, il s'asseyait +vis-à -vis de Brunet, par exemple, n'ouvrait pas son cahier, mais +commençait par faire claquer sa langue d'un air significatif. + +--C'est-à -dire que tu es content... disait Brunet. + +--Assez. Jolie pièce, ma foi; on rira bien. + +--Je l'espère. + +--Veux-tu me prêter dix francs? + +--Pourquoi? + +--Parbleu! pourquoi! parce que je n'ai pas déjeuné. Je me sens le gosier +sec. + +--Mais puisque tu viens me lire... objectait Brunet d'un air de reproche +timide. + +--Laisse donc, je lirai bien mieux quand j'aurai humé un peu de blanc +qu'Aude m'a fait goûter près de la rue du Dauphin. + +--La rue du Dauphin? mais c'est encore loin des Variétés! + +--Tu marronnes toujours. As-tu dix francs? + +--Pourquoi dix francs? + +--J'en dois huit à ce traiteur... + +--Je n'en ai que cinq, reprenait le pauvre Brunet en se fouillant. + +--C'est cinq que tu me devras! + +Et muni de ces cinq francs de Brunet, il courait chez son traiteur; il +allait frapper le rocher comme Moïse, et de ce roc jaillissait +l'inspiration. + +Dorvigny, son rouleau toujours ployé sous le bras, rentrait aux +Variétés! + +--Et ta pièce, ta pièce! malheureux, lui criait Brunet. + +--Je ne l'ai point perdue, la voici! Dorvigny montrait son rouleau. + +--Je respire, disait le directeur, allons, commence ta lecture. Va! le +comité, c'est moi! + +Dorvigny se plaçait vis-à -vis de Brunet, il ôtait la ficelle de son +rouleau et il commençait alors la liste des personnages. + +--Bien! à présent, continue. + +Dorvigny se mouchait, prisait, il entamait ensuite la première scène! + +--C'est très drôle, très drôle... Va toujours! disait Brunet. + +Dorvigny passait à une seconde, à une troisième; bref il lisait à +miracle et de façon à enlever bien vite le succès. + +--Il n'y a que lui pour lire comme ça! poursuivait Brunet en se roulant +sur la table. + +--Tu reçois donc cet ouvrage? + +--Je serais bien sot de le refuser. Donne-moi le manuscrit. + +--Le manuscrit? + +--Sans doute. Pourquoi le reploies-tu! + +--C'est que... + +--Tu vas le gâter avec des changements, je te connais, rien ne vaut +l'idée première... + +--Mais c'est... + +--Ah! trêve de _mais_, je veux ton manuscrit, je le veux! + +Et l'impérieux Brunet enlevait impitoyablement le manuscrit des mains de +son auteur; il l'ouvrait, mais, ô surprise! le papier de Dorvigny était +vierge de toute écriture... + +Dorvigny avait tout improvisé!... + +Le lendemain, il ne se rappelait rien, l'ivresse avait, hélas! passé par +là ! + +Peu d'auteurs feraient, de nos jours, pareils tours de force. + +Brunet dut avoir recours à un sténographe pour Dorvigny.--Mais, en ce +temps-là , l'art de la sténographie était dans l'enfance. + +Quand Dorvigny mourut, il ne devait laisser que des dettes, nous +ignorons quelle société dramatique ou philanthropique les paya, mais un +homme qui avait fait tant rire méritait bien qu'on s'intéressât un peu à +lui. + +Revenons à Baptiste cadet[58]. + +Le feu duc de Polignac a raconté souvent devant nous la prédilection de +Louis XVIII pour cet acteur; il lui envoyait du vin de sa table, et +notamment dans _les Héritiers_ de Duval, le duc d'Escars était chargé de +ce que l'auteur de la Charte nommait plaisamment _la provision de +Baptiste_. + +Un soir que Baptiste cadet jouait _Alain_ dans _les Héritiers_, (Louis +XVIII et le duc d'Escars assistaient à cette représentation), le roi +crut remarquer que Baptiste était distrait. + +--Qu'a donc Baptiste? demanda-t-il à son maître-d'hôtel qui trouvait, +lui, que l'acteur jouait fort bien. + +--Votre Majesté est sévère ce soir, répondit le duc; je trouve Baptiste +aussi bon que de coutume. + +--Il a quelque chose... + +--Il n'a rien. + +--D'Escars, je vous dis qu'il n'est pas dans son assiette. + +--Écoutez donc, reprit d'Escars, il a peut-être trop fêté ce vin de +Chambertin que nous lui avons envoyé... Je dis _nous_, quoique ce soit +le vin du roi et que Votre Majesté seule... + +--C'est vrai, j'ai voulu qu'il eût ses vingt bouteilles bien cachetées. + +--Et vingt bouteilles dérangent le jeu de tout compère, si fort qu'il +paraisse!... Je ne dis pas qu'il en ait bu vingt, continua le duc +d'Escars, pas un de vos Suisses ne les tiendrait... Mais peut-être +a-t-il invité ses camarades... Et le Chambertin, ce vin perfide... dame! +Baptiste cadet n'est pas un trappiste, un Rancé! + +--Vous le calomniez, il n'est pas gris... voyez! il a l'air plutôt de +chercher quelqu'un... + +--En effet, Baptiste semblait fort préoccupé... + +Évidemment il lui manquait un de ses accessoires ordinaires: on sait que +les comédiens désignent par ce mot les objets matériels indispensables à +leurs rôles. + +Mais quel était cet accessoire? + +Dans _les Héritiers_, un des grands mérites de Baptiste cadet consistait +surtout à tricher son maître d'une façon fort comique. + +Il y a une scène dans la pièce où le capitaine déjeune, Baptiste est son +valet, Baptiste le voit, Baptiste l'envie... La bouteille que boit le +capitaine est à moitié, Baptiste en boit une gorgée derrière lui, puis +remet un peu d'eau dans la carafe et _mêle_... + +Ceci est un manége de domestique fort connu. + +Mais ce qu'il fallait voir, c'était l'adresse, la vivacité, la précision +de Baptiste dans un jeu de scène... Vous n'eussiez jamais voulu de lui +pour domestique à voir ce trait-là , toute votre cave y eût passé! Oui, +toute votre cave. + +Le Sillery rouge et mi-frappé, + +Le Mercurey de la comète, + +L'Aï de Moët, + +Le Malvoisie d'Alicante! + +Baptiste eût mélangé tout cela aussi bien que le fameux vin du +capitaine. + +Quand Baptiste jouait cette scène, et que le roi assistait au spectacle +il échangeait ordinairement un coup d'Å“il malin avec sa Majesté laquelle +ne manquait pas de se tourner alors vers son premier maître-d'hôtel +comme pour lui dire avec une bonhomie maligne: + +--Pends-toi, d'Escars, tu n'as pas trouvé celle-là ! + +Or voici que cette fois-là Baptiste s'approche de la loge royale et dit +entre ses dents de façon à être entendu de sa Majesté: + +«Pauvre Baptiste, on t'a triché ce soir de dix bouteilles!» + +Et en même temps il montra le poing au premier maître-d'hôtel de sa +Majesté. + +--Que veut dire ceci, demanda le roi fort étonné à d'Escars, n'avez-vous +donc pas envoyé à Baptiste ses vingt bouteilles? + +--Je vous jure, Sire... + +Le roi laissa tomber de nouveau son regard sur Baptiste. La pantomime de +celui-ci n'exprimait que trop son dépit. Ce soir-là , il jouait pour sa +Majesté bien plus que pour le public. + +--Monsieur le duc, reprit le roi en riant, je crois que vous aimez le +Chambertin; rognez mes courtisans, j'y consens, mais je veux que +Baptiste ne soit jamais privé... + +--D'un pareil vin, Sire, balbutia le duc, mais c'est un nectar; je +connais votre cave autant que personne, il vous en reste à peine deux +cents bouteilles... + +--C'est bon,--vous ne lui enverrez plus à l'avenir que du vin de Chypre +de la Commanderie, entendez-vous? + +Le duc d'Escars obéit, il se rattrapa sur une macédoine de sept fruits à +la glace au jus d'orange et sur des cerceaux au sel gris et au jus +muscat qu'il fit apporter dans la loge vers la fin du spectacle. Louis +XVIII aimait beaucoup ces sortes d'improvisations. Il rendit sa faveur à +son très honoré maître-d'hôtel, à condition qu'il ne _tricherait_ plus +jamais Baptiste. + +Jusqu'à la mort de Louis XVIII, Baptiste but du vin du roi. + +Quand on porta le corps de Louis XVIII à Saint-Denis, il faisait une +pluie du diable, les torches que portaient les pauvres s'éteignaient +dans leurs mains au souffle du vent, l'eau tombait par torrents sur la +grand'route. + +«Voilà mon vin qui s'en va!» murmura Baptiste en voyant passer le corps. + +Un comédien du roi boire du vin du roi! cela était tout simple, et +cependant on n'y avait pas songé! Aujourd'hui, ces échanges entre le +maître royal et l'acteur seraient vus de mauvais Å“il, mais Louis XVIII +savait son Horace par cÅ“ur. Il eût fraternisé avec toutes les +puissances, le verre en main, et Baptiste cadet fut, de son temps, une +puissance. Ferdinand VII aimait à s'entreprendre de paroles avec les +_toreros_ du Cirque; le prince de Galles buvait avec Cribb; Charles X, +dans sa jeunesse, prit des leçons de Placide appelé _le petit Diable_. +Louis XIV enfin, ne permit-il pas à Molière de faire son lit? + +Les rois s'évitent toujours le plus qu'ils peuvent; ils ne rencontrent +autour d'eux qu'ennui, dissimulation, sottise. De tous ceux qui burent +son vin, Batiste cadet ne fut-il pas le plus reconnaissant envers le +monarque? Il l'amusa certes autant que M. de Cazes. + +Voyez seulement la différence des règnes et des genres; Louis XVIII +avait Baptiste; Napoléon eut Talma. + +FIN DU DEUXIEME VOLUME. + + + + +NOTES + + +[1: Rien ne devait lui manquer, pas même les présages. À l'ouverture des +États-généraux, un page, porteur d'un ordre, passait à cheval, son +cheval s'effraye, il se cabre, le voilà désarçonné et renversé.--«La +monarchie aura le même sort.» s'écria M. de Villedreuil.] + +[2: 1783.] + +[3: Immense et grotesque couvre-chef d'alors.] + +[4: Ce n'est pas, en effet, Monvel qui eût trafiqué impudemment, comme +beaucoup de nos _faiseurs_ de vaudevilles d'aujourd'hui, de sujets de +pièces marquées à l'estampille de ses confrères. La commission +dramatique est perpétuellement saisie de pareils délits, il y a des +auteurs décorés qui vivent, à la lettre, de ces larcins, et elle les +laisse vivre, parader et s'engraisser sur les planches. Nous donnerons +en temps et lieux la liste de ces forbans qui découpent un livre sans +prévenir même son auteur, ou son libraire.] + +[5: Gustave III envoya, sans se faire connaître, l'éloge du feu maréchal +Torstenson; cet éloge fut couronné.] + +[6: Préville jouait un jour le _Mercure galant_ devant la cour à +Fontainebleau. Lorsqu'il se présenta pour entrer dans le théâtre, +habillé en soldat, le factionnaire, le prenant pour un militaire ivre, +s'opposa à son passage et le repoussa avec opiniâtreté en lui disant: +«Camarade, au nom de Dieu, ne passez pas, vous me ferez mettre en +prison.»] + +[7: Voltaire, à son avènement, lui adressa aussi une épître.] + +[8: Madame la marquise de Langeac et le duc de La Vrillière la +protégeaient. Les orateurs les plus éminents, les gens de la première +distinction n'obtinrent jamais de pareilles marques de triomphe. Un +Suisse allait à sa loge, tandis que d'autres bordaient le passage et +faisaient la haie; un écuyer lui donnait la main jusqu'à l'orchestre, +etc., etc.] + +[9: Fils du duc de Chaulnes. Il avait hérité du goût de son père pour +les sciences, et poussa fort loin ses recherches sur la physique. Un +météore en forme de globe ayant causé, en 1771, une grande rumeur à +Paris, quelques adeptes de M. de Pecquigny, ravis du jeu de son +cerf-volant électrique, n'hésitèrent pas à le lui attribuer. La police +se mêla de l'affaire, et l'on vit l'instant où l'on découvrait un +sorcier dans un savant.] + +[10: Elle est adressée à Désaides.] + +[11: La première représentation eut lieu en 1783 à Paris.] + +[12: Désaides était fort lié avec M. de Sauvigny, qui souvent, dit-on, +se mêla de revoir et corriger les pièces de Monvel.] + +[13: Cette statue colossale, modelée sur les dessins de Larchevêque, +sculpteur français très distingué, qui mourut avant de l'achever, fut +terminée par l'habile ciseau de Sergell, et érigée en 1790 seulement.] + +[14: Ce M. Sparmann avait enrichi singulièrement le cabinet d'histoire +naturelle de Stockholm; la salle de l'Académie lui devait beaucoup. Les +recherches de ce savant se publiaient tous les trois mois en langue +suédoise. (_Note de l'auteur_.)] + +[15: Vigée, qui devint plus tard lui-même un lecteur charmant et un +poète agréable.] + +[16: Pièce de Ducis, jouée en 1783.] + +[17: Les fragments de cette nouvelle lettre sont de juin même date.] + +[18: Olof Dalin, poète suédois fort estimé, chancelier de la cour +jusqu'à sa mort, arrivée en 1763.] + +[19: «La petitesse du trou dont il est percé, dit Voltaire, est une des +raisons de ceux qui veulent croire qu'il périt par un assassinat.» + +La fin tragique de Charles XII a été, en effet, très souvent +controversée. On a écrit des volumes entiers sur la question de savoir +si elle était le fruit d'une perfidie ou des hasards de la guerre. (Lire +la dernière page de Voltaire qui absout Siquier à ce sujet. _Hist. de +Charles XII_.)] + +[20: Mort en 1779.] + +[21: _Swedenborg, ou Stocklom_ en 1765.] + +[22: Lettre du comte de Mirabeau à M... sur MM. Cagliostro et Lavater. +Berlin, chez François de Larde, 1786; imprimé de 75 pages.] + +[23: Il succomba au travail, et mourut à la fleur de son âge, le 12 +avril 1795.] + +[24: Cette diète se termina, on le sait, d'une façon assez orageuse.] + +[25: Père de Gustave Ier.] + +[26: _Souvenirs de la Révolution_, ch. II.] + +[27: Jouée en 1789.] + +[28: V. Bachaumont, tome XXIII, p. 44.] + +[29: De 1725 à 1775 et 1780.] + +[30: Mémoires de Fleury, t. IV. p. 62.] + +[31: Loi du 13 janvier 1791, décret sur la liberté des théâtres.] + +[32: Mémoires de Fleury, t. IV, p. 64.] + +[33: Histoire philosophique et littéraire du Théâtre-Français, par H. +Lucas, p. 305.] + +[34: Notice sur mademoiselle Mars.] + +[35: Le comte de Fersen.] + +[36: Ancien ministre.] + +[37: _Blaise et Babet_ et la _Suite des Trois Fermiers_ prouvent assez +combien Monvel entendait ce genre.] + +[38: 1786.] + +[39: Mademoiselle Mars posséda en effet, à Versailles, deux maisons +qu'elle y allait voir et qu'elle habita.] + +[40: Après avoir eu la direction des théâtres du Havre et de Rouen, +mademoiselle Montansier était en effet, au moment de la Révolution, à la +tête d'un grand établissement à Versailles. Prévoyant bien que le +déplacement de la cour lui serait très préjudiciable, elle acheta, dès +1789, au Palais-Royal, la salle occupée avant par les Beaujolais.] + +[41: Elle l'épousa en effet secrètement en 1807. Elle mourut à 90 ans. +Son nom de famille à elle était, on le croit, Brunet.] + +[42: La pièce de Monvel était en trois actes. Sauvigny la remit en deux. +Elle avait été envoyée de Suède.] + +[43: Mademoiselle Leroi Beaumenard, épouse de J.-C.-G. Colson de +Belcourt, commença sa carrière théâtrale à l'Opéra-Comique. Elle y avait +reçu le nom de Gogo, à cause du naturel qu'elle avait montré en jouant +ce rôle dans le _Coq de village_, de Favart.] + +[44: Della Maria en fit plus tard la musique.--Deux actes, 1799.] + +[45: Classe du peuple, à Rome, dont les seules mÅ“urs rappellent +l'antique fierté de ses maîtres.] + +[46: Gros sous.] + +[47: Eau-de-vie de riz que ces animaux aiment beaucoup.] + +[48: Canto XV. Gerusaleme.] + +[49: _Histoire du Théâtre_, par E. Foucauld.] + +[50: _Ibidem_.] + +[51: 1790.] + +[52: Il se retira de la Comédie Française (1822) par ce rôle où il se +montra aussi plaisant qu'à l'époque où il le créa.] + +[53: Ses débuts eurent lieu au théâtre de la rue Richelieu, en 1792.] + +[54: Scène IX. _Les Battus payent l'amende_ ou _Ce que l'on voudra_, +proverbe, comédie, parades, 1779.] + +[55: Martainville devait à un limonadier un certain nombre de petits +verres. Comme il racontait fort bien, on faisait cercle autour de lui au +café.--Un petit verre pour Martainville, disait-on à la fin de chacune +de ses histoires. Et Martainville buvait le verre de kirsch apporté. Il +en buvait quinze, vingt. Mais ce prétendu kirsch était de l'eau et on +défalquait cela sur sa note.] + +[56: Il y avait eu de Dorvigny: _Janot chez le dégraisseur_ ou _À +quelque chose malheur est bon_, comédie en un acte, 1779. _Janot_, ou +les _Battus paient l'amende_ du même, 1779. Il y eut ensuite _Jocrisse +changé de condition_, 2 actes, 1798 (Dorvigny). _Jocrisse congédié_, du +même, 1799, et _Jocrisse suicidé_, drame tragi-comique, Sidony et +Servières, 1804.] + +[57: Et tous dans des comédies _nouvelles_! Le relevé de la comédie ne +laisse aucun doute à cet égard. Baptiste Cadet s'est retiré l'année même +ou mademoiselle Mars créa _Valérie_.] + +[58: Mort en 1839.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Mademoiselle Mars (volum + II), by Mademoiselle Mars + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MLLE MARS (VOL. II) *** + +***** This file should be named 25526-0.txt or 25526-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/5/5/2/25526/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe +(http://dp.rastko.net). (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/25526-0.zip b/25526-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..07b6854 --- /dev/null +++ b/25526-0.zip diff --git a/25526-8.txt b/25526-8.txt new file mode 100644 index 0000000..ead7546 --- /dev/null +++ b/25526-8.txt @@ -0,0 +1,4986 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II), by +Mademoiselle Mars + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) + (de la Comédie Française) + +Author: Mademoiselle Mars + +Editor: Roger de Beauvoir + +Release Date: May 19, 2008 [EBook #25526] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MLLE MARS (VOL. II) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe +(http://dp.rastko.net). (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS + +(DE LA COMÉDIE FRANÇAISE) + +PUBLIÉS PAR ROGER DE BEAUVOIR. + + +II + +PARIS, + +GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS, + +33, rue Sainte-Marguerite-Saint-Germain. + +1849. + + + + +I. + +Monvel en Suède.--Douleur de madame Mars.--Gustave III. Ulrique et +Amélie.--Le lecteur du roi.--La nourrice.--Le palais de Stockholm.--Le +portrait voilé.--Causerie royale.--Fragments de correspondance de Monvel +à Désaides.--L'Opéra suédois et le Théâtre-Français.--Vie de Monvel à +Stockholm.--Particularités sur Gustave III.--Le château de +Haga.--Promenade sentimentale. + + +Ce matin-là, Valville, en faisant répéter à madame Mars une tragédie de +la Harpe, remise depuis peu au répertoire,--les trop fameux +_Barmécides_,--s'interrompit tout à coup en voyant que son +interlocutrice n'avait pas même l'air de l'écouter; en effet, au lieu de +songer à la réplique, elle regardait une carte de géographie étendue sur +le bureau de Valville. + +Valville en avait marqué certaines lignes à l'encre rouge, c'était là +son occupation depuis un grand mois; il s'attelait à cette carte +géographique et se figurait que son fauteuil était devenu une chaise de +poste. + +La configuration de la Suède préoccupait le digne homme autant que +Gustave Wasa; il s'était fait, en idée, bourgeois de Stockholm, et ne +parlait plus que de négociations avec la Prusse et l'Autriche. La +révolution de France arrivait à grands pas; bien qu'on ne fût qu'en +1788[1], la convocation des notables du royaume et les remontrances du +Parlement n'étaient pas de nature à rassurer sur l'avenir. À des menées +sourdes, hostiles contre la cour se joignaient les dénonciations contre +les ministres; les théâtres eux-mêmes, encouragés par l'audacieux +exemple de Beaumarchais, poussaient à l'émancipation; un an après on +devait représenter _Charles IX_, de Chénier, premier anneau de cette +chaîne de pièces affranchies de toute entrave. L'époque des violences +littéraires et politiques approchait; la censure de Bailly, le maire de +Paris, allait se voir plus tard elle-même brisée comme une digue +impuissante. + +Et c'était dans un pareil moment que Valville, l'honnête et calme +Valville, s'occupait de la Suède!... + +Les artistes sont faits ainsi, ils voyagent sur l'aile de l'imagination, +qui a du moins le mérite de les emporter loin d'un pays maussade et +orageux. Que faisaient à cet esprit pacifique les débuts de Robespierre +comme avocat[2], les chapeaux à la Marlborough[3], le Parlement et M. de +Calonne? Valville n'aimait, il faut bien le dire, qu'un homme au monde, +et cet homme c'était Monvel. Il l'avait apprécié de bonne heure dans la +société de Désaides, il le savait parfois quinteux, difficile; mais il +estimait cette probité rare, cette droiture à toute épreuve[4]. Si +Valville songeait tant à la Suède, c'est que du fond de cette cour de +Gustave III, Monvel en revanche songeait peu à lui; à peine avait-il +écrit quelques lettres à madame Mars! D'où provenait ce silence, cet +oubli, et comment Monvel ne s'était-il pas mieux fait pardonner son +prompt départ! Il avait rompu brusquement avec la Comédie, au mépris de +son contrat, et sans s'inquiéter en rien de la sanction de Messieurs les +gentilshommes de la chambre; le roi de Suède l'avait nommé son lecteur, +et dès lors la tête lui avait tourné. Il était écrit qu'il partirait +sans embrasser seulement la pauvre Hippolyte, sans serrer la main à +Valville ou à Désaides, à qui il laissait le soin de faire représenter +plusieurs pièces de lui, durant son absence; il était écrit que ce +départ cruel serait un coup de foudre pour madame Mars! «Quel courage, +pensait Valville, ou quelle incroyable sécheresse! A-t-il imposé silence +aux voix de son coeur, ou n'était-il pas digne de connaître les regrets?» +L'avortement de cette liaison effrayait Valville, il savait quelles +racines elle avait jetées dans l'âme de madame Mars! Au seul timbre de +Stockholm sur une lettre du fugitif, elle pâlissait en ouvrant +l'enveloppe, elle trahissait son angoisse par un tremblement fébrile. +Que d'humiliations, d'amertumes cruelles et dures, quand la poste se +taisait! Elle se confinait ces jours-là dans sa chambre ou dans sa loge, +évoquant en elle son orgueil blessé pour haïr l'ingrat; elle se +représentait son lâche abandon, elle jurait de ne plus toucher ses +lettres! Mais les planches même de cette scène, foulées par Monvel, +comment les fuir? Mais ce même public attentif à sa parole, comment +l'éviter? Des larmes impuissantes brûlaient alors les joues de la pauvre +femme, elle appelait Hippolyte et elle la serrait avec accablement +contre son coeur. Plus de sourire pour Dugazon, le joyeux diseur; plus +d'amour pour la promenade aux vertes allées du Luxembourg, plus de rayon +d'orgueil ou de joie en passant près de la loge de Monvel! C'était une +humble douleur, mais elle eût fait pitié même aux plus indifférents. + +Telle est cependant l'immense activité de l'espoir, que madame Mars se +croyait encore aimée. Les premières lettres de Monvel étaient brûlantes, +elles ne dissimulaient rien de ses efforts, de sa lutte avec lui-même. +Le théâtre qu'il fuyait ne lui avait donné que des ennuis; cette liaison +était le seul bonheur dont il remerciât le Ciel; seulement, +poursuivait-il, «j'oppose la neige au feu en vous quittant, vous que je +conjure de prendre garde à toutes ces haines de là-bas!» Quelles étaient +ces haines dont parlait Monvel? Les meilleurs et les plus forts se sont +plaints souvent de l'injustice. Monvel était-il découragé, n'était-il +qu'ambitieux? Le désir d'une union prochaine éclatait dans cette franche +et noble épître, il y parlait d'Hippolyte, «_sa chère petite fée!_» +Quelle lecture que celle d'une pareille missive pour la pauvre +abandonnée, mais aussi quel brusque rayon de lumière sur les projets de +Monvel, quand peu à peu ses lettres devinrent plus courtes et plus +rares! Le moment est dur où l'on s'aperçoit de l'indifférence et de +l'oubli dans les coeurs qui nous sont chers; mener le deuil de ses +souvenirs n'appartient qu'à la vieillesse. Et quelle rudesse dans ces +mornes avertissements! L'illusion du théâtre lui-même n'ôte rien aux +épines d'un pareil drame, on se voit encore belle, et l'on se demande +pourquoi l'on est délaissée. Madame Mars avait mis en Monvel son avenir +et celui de sa fille; sa tendresse fut frappée d'un coup sensible en +apprenant qu'il épousait mademoiselle Cléricourt. + +Voici dans quelles circonstances ce mariage eut lieu; si elles semblent +romanesques, c'est la faute des événements et non la nôtre: + +Gustave III aimait les lettres, ses loisirs étaient spécialement +consacrés au dessin et à la lecture, il avait composé même plusieurs +pièces de théâtre dont le sujet était pris dans l'histoire de Suède. Le +commencement de son règne avait été marqué par la construction d'un +édifice splendide, le théâtre de l'Opéra national; plus tard il devait +fonder une académie suédoise sur le modèle de l'Académie française, et +concourir lui-même pour un des premiers prix qui furent proposés[5]. +Jamais souverain n'avait possédé à un plus haut degré le don de la +parole; il aimait la représentation, la cour était devenue bientôt une +des plus brillantes de l'Europe. Une troupe française venait d'être +formée par lui à Stockholm, il l'y entretenait avec un luxe royal, +Monvel s'en vit nommé premier comédien et directeur, il partit convaincu +que Gustave avait grand besoin de lui, et il ne se trompait pas. Si le +roi le faisait trembler, en revanche le poète le rassurait; Monvel se +présenta donc résolument devant Sa Majesté suédoise. + +Il trouva un homme dans la force de l'âge, bien fait, d'un port noble, +les yeux d'un bleu doux, le front large, la voix forte, sonore dans le +commandement, flexible et suave dans l'intimité de la causerie, prenant +tous les chemins pour arriver au coeur de son peuple, ardent, éclairé, et +surtout singulièrement épris des arts, qui le reçut entre le portrait de +Gustave Wasa et d'Adolphe Frédéric, lui parla de son voyage en France +sous le nom du comte de Haga, avant qu'il fût roi; l'entretint de +Voltaire et de Frédéric, du roi Stanislas et de Boufflers, puis arrivant +graduellement à la Comédie-Française, lui demanda des nouvelles de M. le +maréchal de Richelieu et de Préville. Le roi, dans ce premier entretien, +rappela à Monvel le trait de La Rissole[6]; tous deux en rirent +beaucoup. + +On parla de Brizard, de Molé, et d'autres acteurs; Gustave gardait +Monvel pour la bonne bouche, il l'avait vu à Paris l'année qui suivit +ses débuts dans l'_Égisthe_ de _Mérope_; Monvel jouait alors les jeunes +rôles dans la tragédie. Le roi lui donna la réplique, et il fallut que +notre acteur récitât toute la scène quatrième du dernier acte. On ne se +figure pas avec quel charme, quel bonheur Gustave III l'écoutait! Ce +prince avait hérité toutes les qualités charmantes de sa mère Ulrique, +qui se montra digne du grand Frédéric, son frère, par ses lumières et +son instruction. Le mariage de cette princesse avec Adolphe avait été le +fruit d'un trait de finesse de sa part qui est peu connu et dont nos +lecteurs nous sauront gré. + +La cour et le sénat de Suède avaient envoyé un ambassadeur _incognito_ +en Espagne pour observer en secret le caractère des deux filles du +prince Frédéric, _Ulrique_ et _Amélie_. La première passait pour avoir +l'esprit malin, fantasque, satirique, et déjà la cour de Suède s'était +prononcée en faveur d'Amélie, princesse remarquable par sa douceur non +moins que par sa beauté. La mission secrète de l'ambassadeur transpira, +comme il arrive trop souvent; Amélie se trouva dans la plus grande des +perplexités, par l'invincible répugnance qu'elle avait de renoncer au +dogme de Calvin pour embrasser celui de Luther. Dans cette position +délicate, elle crut ne pouvoir mieux faire que de consulter sa soeur, +elle la pria de l'aider de ses avis. «Cette union, ajoutait-elle, est +contraire à mon bonheur, à mon repos!» La maligne Ulrique lui conseilla +d'affecter alors des airs de hauteur et de dureté pour toutes les +personnes qui l'approcheraient en présence de l'ambassadeur suédois. +Amélie ne suivit que trop cette perfide suggestion. Ulrique, de son +côté, eut soin de se parer de tous les dehors aimables dont elle +dépouillait sa soeur; tous ceux qui n'était pas initiés dans le secret +furent surpris d'un tel changement. L'ambassadeur informa sa cour de +cette méprise de la renommée, qui attribuait ainsi faussement les +qualités d'une soeur à l'autre; Ulrique se vit préférée et monta sur le +trône de Suède, au grand regret d'Amélie. + +--C'est de la tragédie féminine, disait à ce propos Gustave III à l'un +de ses familiers, le baron de Geer: grâce à elle, je suis devenu le +premier citoyen d'un peuple libre. + +À peine arrivé à Stockholm, Monvel s'y vit installé au palais, élégant +édifice commencé par Charles XI et fini par Gustave III. Vingt-trois +belles croisées ornaient sa façade, dix colonnes doriques supportaient +un pareil nombre de cariatides ioniques, appuyées sur dix balustres +d'ordre corinthien; la couverture en était à l'italienne. Le +rez-de-chaussée du palais et les arcades donnant sur le quai étaient de +granit; le jardin, orné de lions de bronze et de statues, offrait un +aspect magique, en ce qu'il s'avançait au-dessus de vastes galeries. La +chapelle, la salle où s'assemblaient les États, le muséum royal et les +logements de la cour frappèrent Monvel. Les appartements de sa majesté +offraient une très grande magnificence; la plupart des salles qui les +composaient étaient ornées de belles tapisseries des Gobelins. Le salon +de compagnie, remarquable par son décor à la turque, avait des siéges +dans la forme de ceux d'un divan; au-dessus de chacun était un miroir +magnifiquement taillé, dont le cadre était de verre colorié en jaune et +en pourpre. + +Au sein de ce luxe, Gustave conservait jusque dans son costume une +simplicité étrange, sa tenue avait quelque chose de militaire. Rien +n'égalait sa vénération pour Gustave-Adolphe, qui ne s'engagea jamais, +on le sait, dans une bataille sans avoir dit sa prière à la tête de ses +troupes; après quoi il entonnait de la manière la plus énergique un +hymne allemand, que son armée répétait en choeur avec lui. + +--Voilà qui vaut bien vos choeurs de l'Opéra, disait un jour le roi à +Monvel; l'effet de trente à quarante mille guerriers chantant à la fois +devait être imposant et terrible! + +Il avoua à Monvel qu'il avait fait le plan d'une tragédie sur ce héros +qui mourut l'épée à la main, le mot du commandement sur les lèvres, et +la victoire dans le coeur. + +--Je donnerais bien dix ans de ma vie pour jouer ce rôle-là, reprit +Monvel avec feu; mais vous me l'avez pris, Sire, comme mon chef +d'emploi! + +Monvel causait encore dans cette première entrevue avec le monarque, +quand la femme d'un paysan dalécarlien entra sans avoir été annoncée le +moins du monde dans l'appartement. + +--Mon cher Monvel, dit le roi, je vous présente la nourrice de mon fils; +c'est une brave Suédoise qui descend en droite ligne de l'honnête André +Péterson, qui défendit Gustave Wasa contre les meurtriers envoyés à sa +poursuite par Christian. C'est dans nos montagnes, asile de la santé et +de la paix, que j'ai voulu choisir la nourrice du roi futur, afin qu'il +suçât avec le lait la vigueur de nos montagnards et leur vieil amour +pour le pays. + +--À propos de cela, demanda le roi, êtes-vous marié, êtes-vous père? + +Monvel s'inclina, cette phrase avait fait passer dans ses veines un +frisson de glace. La nourrice du petit prince était vêtue de l'élégant +costume introduit par Gustave III lui-même dans ses États et qui tenait +beaucoup des anciennes modes espagnoles. Ses grands yeux bleus étaient +remplis de douceur et d'expression; il régnait dans toute sa personne un +air de propreté, de délicatesse et d'enjouement. + +Le petit prince apparut bientôt; il était né le 1er novembre 1778, juste +un an avant Hippolyte Mars. Il portait une espèce de justaucorps +gris-blanc, à manches fendues, une paire de bottes à la Charles XII, une +épée à la dragonne, et des gants de couleur fauve. Le roi exigeait qu'il +s'assouplît déjà à tous les exercices du corps; il habitait une partie +du palais présentant tous les caractères de la solitude. + +--Nous en ferons un Gustave-Adolphe, disait-il; il en a déjà le nom! + +Le roi congédia l'enfant, et passa dans sa bibliothèque avec Monvel. + +Elle ne contenait pas moins de vingt mille volumes et quatre cents +manuscrits. + +--Bien que je vous aie nommé mon lecteur, je vous fais grâce de tout +ceci, mon cher Monvel. Beaucoup de ces livres font partie du pillage de +la bibliothèque de Prague; je laisse à l'Université d'Upsal des +curiosités d'autre nature. Vous y pourrez voir, par exemple, les +sandales de la _Vierge Marie_ et la bourse de _Judas_. + +Monvel contint un sourire. + +--Ah! j'avoue, à la louange de l'Université, que les professeurs qui +vous donneront l'explication de ces raretés vous paraîtront un peu +embarrassés de leur rôle. En revanche, on vous fera voir des manuscrits +islandais qui datent de plus de huit cents ans. Mais, tenez, ajouta le +roi avec un sourire gracieux, voici qui vous plaira plus: une comédie en +trois actes et en vers, de 1777, dont l'auteur est, je crois, de vos +parents. En vérité, vous n'auriez qu'un mot à dire pour le faire parler. + +Monvel reconnut son _Amant bourru_ délicieusement relié. + +--Vous me placez, Sire, en trop bonne compagnie. + +--Que dites-vous là? Vous voilà à côté de traités écrits par des Lapons. +Mon bibliothécaire n'en fait jamais d'autres! Il est vrai qu'il est +Anglais! Ce qui va vous surprendre, c'est qu'ici tous nos professeurs +marchent bottés. Toutes les affaires en Suède se font en bottes; le cuir +est si bon marché! Que pensez-vous de Sergell, qui veut absolument me +sculpter en bottes? moi qui suis pour le brodequin: c'est plus antique. +Je vous ferai voir ce malheureux Sergell, qui devient mélancolique et +qui m'effraie; les deux Martin, frères et rivaux en mérite, deux +peintres dont je fais grand cas; et puis, mon cher Monvel, il faudra +bien aussi que je vous montre mes dessins: Frédéric montrait bien ses +vers à l'auteur de _Mérope_ et de _Zaïre_! + +En parlant ainsi le roi poussait la porte d'un cabinet octogone, des +fenêtres duquel on découvrait Stockholm en amphithéâtre, ses murs de +pierre ou de briques, revêtus en plâtre blanc ou jaune tendre, ses +forêts de pins dégarnis, et les sinuosités admirables de la Baltique. +Cet endroit ressemblait à un _retiro_ profond. Çà et là quelques rideaux +recouvrant les cadres de ce boudoir, des plantes exotiques, et quelques +médailles d'un rare travail, classées dans des rayons de laque. Un +prie-Dieu était placé dans un des angles, et au-dessus de ce prie-Dieu, +un tableau également voilé. + +--Regardez, Monvel, regardez, dit le roi, en soulevant la draperie de ce +tableau; cette figure n'est-elle pas celle d'une Vierge? + +Monvel resta frappé de saisissement; il avait eu le temps de remarquer +avec quel frémissement religieux le roi était entré dans ce sanctuaire +qu'il nommait sa galerie. + +La figure représentée dans ce portrait était celle d'une jeune et belle +Italienne de dix-huit ans environ, aussi noble aussi suave qu'une madone +de Raphaël ou du Guide. Gustave III, qui passait pour avoir fait preuve +d'une continence monacale dans sa première jeunesse, regardait souvent +ce portrait les larmes aux yeux. + +--Quelle est donc cette personne? demanda timidement Monvel. + +--Oh! reprit le roi, ce cadre est toute une histoire! C'est le portrait +d'une femme dont j'eus le tort de m'amouracher pendant mon voyage en +Italie... + +--Le tort? + +--Oui, sans doute, continua-t-il avec rêverie. Mais je vous conterai +cela un jour... + +Et il recouvrit le tableau de son voile. + +Le roi passa outre, non sans laisser échapper à l'oeil de Monvel les +signes d'une profonde émotion. Il parla d'autre chose, ouvrit un +magnifique recueil de dessins, où il y avait des Watteau admirables, des +vues de diverses contrées, une série de costumes suédois depuis les +premiers temps de la monarchie, et même quelques autographes de têtes +couronnées. L'écriture de Marie-Antoinette fut la première qui frappa +les regards du comédien. C'était une lettre adressée au _comte de Haga_ +lui-même, à la sortie d'une représentation à l'Opéra, où elle lui avait +promis de lui faire voir Vestris. Par un caprice malheureusement trop +commun à ce _dieu de la danse_, il avait fait défaut ce soir-là au royal +voyageur visitant les merveilles de Paris sous le nom d'emprunt de comte +de Haga. Marie-Antoinette, alors dauphine, dont beaucoup d'écrivains ont +trouvé moyen, de nos jours même, de calomnier la grâce et l'esprit, +s'excusait gaiement devant Gustave III de l'impolitesse inouïe du sieur +Vestris: + +«Vous allez être roi, écrivait-elle au prince royal de Suède; mais il y +a longtemps que Vestris est dieu!» + +L'impertinence de Vestris avait déjà éclaté à l'occasion d'un pas où +mademoiselle Heinel avait voulu danser, et, dans lequel en sa qualité de +maître de ballets, il s'était réservé tout le brillant. Il fut sifflé +d'abord dans la chaconne qui terminait l'opéra, et il insulta, à sa +rentrée dans les coulisses, mademoiselle Heinel. L'affaire portée devant +le Ministre de Paris, celui-ci crut devoir rendre justice à l'outragée. +Vestris fut obligé, le lendemain, de lui faire agréer les excuses les +plus soumises. Pour reconquérir son public ce soir-là même, l'illustre +danseur se surpassa dans la chaconne, et y fit de si grands efforts, +qu'en sortant de la scène il se trouva mal. + +--De tout ce que j'ai vu avec mon frère à Paris, disait Gustave III à ce +sujet, ce qui m'a paru le plus drolatique, c'est Vestris et l'éléphant! +M. de Boufflers m'a fait des vers fort jolis[7], et je vous ai applaudi +à vos débuts; mais Vestris furieux, Vestris voulant dévisager +mademoiselle Heinel, il faut avoir vu cela! Pour l'éléphant, vous +souvient-il qu'il se montra bien plus furieux que Vestris, vis-à-vis de +mon secrétaire Stetten, qui le regardait d'un air de pitié et de dégoût? +Cet infortuné Stetten exprimait sa répugnance par des gestes qui +n'échappèrent point à l'intelligent colosse; il retira sa trompe, et, la +dardant avec rage contre son détracteur, il ne s'en prit heureusement +qu'à sa chevelure, qu'il dépoudra et mit en désordre! Si Stetten avait +porté perruque, il fût revenu chauve dans notre carrosse jusqu'au +palais. + +À propos d'éléphant, continua le prince malignement, je ne dois pas +oublier mon cornac, M. d'Alembert; car en vérité vos Parisiens me +regardaient comme une bête curieuse! D'Alembert me promenait tant qu'il +me fatigua. + +--S'il faut avoir une rude tête pour penser avec vous, lui dis-je un +soir, il faut avoir de rudes jambes pour vous suivre! + +Les succès inouïs de mademoiselle Le Maure au Colysée[8], ceux de +l'électricité par M. le duc de Pecquigny[9], les encyclopédistes, le +coin de la reine et celui du roi, le sexe de d'Éon et l'esprit de +Diderot, tout fut passé ensuite en revue par le monarque, dont les +saillies n'étouffaient jamais la raison. Il avait tout vu, tout exploré +dans ce court voyage parisien, d'où il ne fut rappelé que pour occuper +le trône de Suède; et, pendant que l'impératrice de Russie faisait +transporter à grands frais à Pétersbourg des morceaux de rocher pour +servir de base à la fameuse statue de Pierre-le-Grand, il bâtissait, +lui, sur le granit, en appelant de tous côtés la lumière sur ses +projets, et en assurant, sans une goutte de sang, la sécurité publique. +Dès 1780 il avait conclu, avec la Russie et le Danemark, ce fameux +traité de neutralité armée qui eut tant d'influence sur les progrès du +commerce dans le Nord; quelques années plus tard paraissait la +convention entre le roi de Suède et le roi de France. Cependant, le +calme qui semblait régner de toutes parts ne cachait que troubles et +divisions intestines, comme on le verra par la suite, et pendant la +diète de 1786, il s'était formé une opposition décidée, que dirigeaient +quelques membres de la noblesse. + +Monvel lecteur du roi, Monvel arrivé en Suède sur ces entrefaites et à +une époque où le trône de France se trouvait lui-même si exposé, ne put +se défendre d'un vif sentiment de douleur, à la vue de pareils +symptômes. Par une singulière coïncidence, dont il ne parlait plus tard +qu'avec les larmes dans les yeux, il fut conduit par le roi, le premier +jour de son arrivée, à l'Opéra, que ce jeune prince s'était complu +lui-même à faire élever, sans pressentir, hélas! l'horrible meurtre qui +épouvanterait cette scène le 17 mars 1792! + +Nous laisserons ici parler Monvel; les fragments de cette correspondance +curieuse peindront mieux que notre plume la position du lecteur de +Gustave III, à Stockholm, et la cour de ce prince, dont les +encyclopédistes recherchaient beaucoup l'appui. Cette correspondance est +datée d'avril 1785[10]: + +«Si je ne t'ai point encore dit, mon cher ami, ce qu'est l'Opéra élevé +par le roi dans sa ville de Stockholm, c'est qu'en vérité je m'occupe +plus de la troupe tragique et comique que des représentations de l'Opéra +en question, où l'on m'a fait pourtant l'honneur de reprendre l'autre +jour, devant S. M. notre pièce de _Blaise et Babet_[11]. Je te parlerai +plus tard de l'effet de cette reprise. Je passe maintenant à la salle où +elle a eu lieu. + +«L'Opéra bâti par Gustave III est un édifice d'une forme élégante; la +façade en est ornée de colonnes et de pilastres corinthiens. Je puis +l'assurer que les comédiens italiens en seraient fort satisfaits, et M. +de Sauvigny lui-même, qui n'est pas toujours content de tout[12]. + +«L'intérieur de cette salle a la forme d'une ellipse tronquée; il ne +répond pas malheureusement à la façade, car le vaisseau est petit et ne +peut contenir plus de mille spectateurs. Il est fort richement décoré; +mais ce qui va te surprendre bien fort, c'est que les places de la +famille royale sont dans le parterre. + +«Les costumes des acteurs appartiennent tous à la couronne, sans +exception, et sont d'une grande valeur; à cet égard, l'Opéra suédois +l'emporte sur tous ceux de l'Europe. + +«Parmi les pièces suédoises que l'on donne à ce théâtre, il y en a un +grand nombre composé par Sa Majesté elle-même, dont le talent, tu le +sais, a excité plus d'une fois la jalousie littéraire de Frédéric de +Prusse. Je trouve pour mon compte que c'est là un trait de politique +bien digne du génie de Gustave III, d'avoir attaché la nation à son +propre idiome, en le rendant celui du spectacle; c'est le moyen le plus +sûr et en même temps le plus flatteur de porter la langue d'un peuple à +son dernier degré de perfection. + +«Le premier opéra suédois qui ait été donné ici est, je crois, _Thétis +et Pélée_; mais la pièce nationale la plus goûtée en Suède est +certainement _Gustave Wasa_. Un ballet occupe ici cent danseurs, et on y +emploie quatre-vingts costumiers; c'est fort joli. Il existe dans le +bâtiment de très beaux appartements destinés aux parties de plaisir +secrètes du monarque; mais je puis t'assurer qu'ils sont de pure +étiquette, bien que ce prince habite rarement avec la reine. J'ai vu +dans ces pièces diverses deux ou trois toiles de l'Albane, que le prince +a recueillies lui-même en Italie: elles sont délicieuses de fini. + +«Ce n'est que depuis peu, et par une bienveillance toute royale pour +nous, qu'on a introduit sur le théâtre de l'Opéra la représentation de +quelques pièces françaises; cela se faisait _in petto_ et devant des +ambassadeurs et des étrangers. Dis à madame Dugazon que si je l'ai +regrettée dans _Blaise et Babet_, en revanche cette troupe a redoublé +d'efforts ce soir-là. Le roi était fort content. + +«Cet édifice et le palais contigu forment le côté d'une fort belle place +nommée la _Place du Nord_. On voit, au centre de cette place, le socle +monumental qui doit supporter la statue équestre en bronze de +Gustave-Adolphe[13]. + + * * * * * + +«Mais quittons l'Opéra, mon cher ami, pour t'entretenir un peu +longuement de moi. + +«Sa Majesté Suédoise, en me nommant son lecteur, m'a imposé une rude +tâche; persuade-toi que ce n'est pas là une sinécure. + +«Pour peu que le détail de mes occupations au palais t'intéresse, je +vais te le faire avec une grande exactitude. + +«Je me lève le matin de fort bonne heure, et sur la pointe du pied, de +peur d'éveiller le comte de Geer, près de qui l'on m'a donné en ce +moment une chambre au palais; je me rends de là au club des négociants, +où je déjeune. Les appartements de cette maison consistent dans une +longue salle à manger, un salon de billard, et un cabinet de lecture où +l'on trouve les papiers étrangers et même ceux de France, auxquels je +tiens essentiellement. La vue de l'hôtel, qui donne sur le Méler, est +très belle; on découvre, du balcon, les rochers qui dominent ce lac, et +dont la cime est couronnée pat les dernières maisons des Faubourgs. + +«Il y a dans Stockholm un autre club supérieur au premier par le style +et la dépense qu'y s'y fait; mais je m'en tiens à celui-ci, d'abord +parce que M. Sparmann m'y a présenté[14], puis j'y rencontre Sergell le +sculpteur, dont je t'ai déjà parlé dans l'une de mes précédentes +lettres. Le moka est loin de valoir ici celui que nous prenions tous +deux au café de la Régence; mais comme j'abhorre le thé, cette boisson +anglaise qui jaunit les dents, il faut bien que je m'en contente. Après +la lecture des gazettes, je me rends au théâtre, non sans donner en +passant quelque attention à la diversité de costumes qui m'assiége en +cette capitale, où chacun paraît dispos, content et robuste. En sortant +du théâtre, tu peux t'imaginer aisément la série de mes _travaux_: je +cours à la poste recevoir ou porter mes lettres; de là je me promène sur +la grande place avec quelques banquiers et commis qui ne manquent jamais +de se plaindre devant moi de la pêche du hareng dont le dépérissement +est sensible. Ces gens-là sont pour la plupart assez ennuyeux: mais les +personnes du premier rang en Suède ont l'esprit si cultivé que cela +gâte. Je n'en veux pour preuve que la causerie intelligente et profonde +des seigneurs qui entourent Gustave, et parmi lesquels je dois placer le +comte de Fersen, qui m'aime singulièrement. + +«L'heure à laquelle je dois faire ma cour ordinaire au roi est fixée à +dix heures. Je me presse, j'arrive; mais il m'est bien difficile de voir +dans le bienveillant et ingénieux souverain qu'on nomme Gustave III un +autre personnage que le _comte de Haga_! L'aimable frère de notre amie +commune madame Lebrun[15], m'écrivait l'autre jour pour me demander des +conseils sur la façon de lire certains vers; ces conseils il eût pu les +demander à Sa Majesté, qui est, en fait de lecture poétique, un +excellent juge. Je lui ai fait répéter moi-même l'autre jour quelques +vers du _roi Léar_[16], et elle me les a redits avec une sensibilité, +une douleur qui eussent ému Brizard. Ce prince est un modèle d'esprit, +de délicatesse et de prudence; il a fait vers moi le premier pas de si +bonne grâce que j'en suis vraiment tout pénétré. Ce qu'il y a de bon +dans cette cour hyperboréenne, c'est qu'on n'y voit point de femmes +ridicules comme la B..., qui tourne en raillerie les plus sérieux +sentiments; point de soupeurs assommants comme Ch...; point de +correcteurs de petits vers comme V...; point de petites sottes comme +mademoiselle d'A... et point d'avocats comme M... Des déjeuners, des +concerts, des promenades occupent les loisirs de cette multitude de +courtisans: la gaieté, la grâce s'emparent ici de tous leurs moments, de +toutes leurs heures. Le roi n'est impérieux que dans une chose, il exige +de ceux qui l'écoutent qu'ils lui rendent histoire pour histoire; il +préfère les douceurs d'une conversation choisie à toutes les parties de +pêche, de chasse et de danse. Nul plus que lui ne s'est attaché à +l'examen de notre société française: sa verve et son esprit +philosophique s'en ressentent, il ne lit que les auteurs qui ont écrit +de conviction; tous les autres, selon lui, se sont privés eux-mêmes de +lecteurs. Son domestique est admirablement composé; il donne, après cinq +ans, des pensions aux vieux serviteurs, des maris aux jeunes filles; il +prétend que ne récompenser qu'à la fin de la carrière, c'est acheter des +serviteurs, et qu'après tout, les serviteurs sont des hommes. Nos +lectures ont lieu le plus souvent dans la serre du palais, salon parfumé +où les cocotiers de l'Inde, l'arbre d'O-Taïti, les grenades d'Espagne, +les figues et les jasmins s'épanouissent comme dans leur sol naturel, +tant on donne un soin royal à ces travaux exotiques, tant le nombre de +ces jardiniers dévoués au maître est abondant. Chaque livre qu'il me +fait ouvrir est surchargé de notes qui attestent à la fois et son goût +et son respect pour le vrai; c'est l'ami de la raison et de la nature, +et me voilà forcé de recommencer avec lui un cours d'hommes illustres de +tous les pays. Il interroge, je réponds, et tu peux le croire, la +lecture est souvent interrompue. + +«--Que fait d'Alembert?--Il raconte.--Francklin?--Il se +montre.--Diderot?--Il rumine.--Saint-Lambert?--Il versifie.--Que vous +donnera Necker?--Des plans.--Raynal?--D'anciens contes.--La Guimard?--De +longs soupers.--Greuze?--De charmantes toiles.--Désaides?--De bonne +musique, etc., etc. + +«Tu vois que je n'oublie rien! Par exemple, il m'a reproché l'autre jour +de l'avoir endormi en lui lisant les _Incas_. C'était là, il est vrai, +un crime de lèse-majesté! + + * * * * * + +«Presque tous les grands seigneurs, parlent ici français, ce dont je +bénis Dieu et la Baltique. + +«Les manoeuvres commencent de fort bon matin; le roi y assiste ainsi qu'à +la petite guerre, car nous avons ici un camp depuis peu. D'ordinaire, il +est à pied; mais quelquefois aussi il traverse la ligne dans une calèche +à six chevaux, accompagné de quelques officiers ainsi que de six pages +de sa maison et d'une escorte de gardes du corps. Les soldats sont +disciplinés et vigoureux; les levées se font sur les terres qui +appartiennent à la couronne; ces domaines se nomment _Hemmans_ et se +partagent en districts. L'armée compose ici une grande force +constitutionnelle et à la fois une défense peu onéreuse pour le peuple. + + * * * * * + +«[17] Mais comment passer sous silence, mon cher ami, la scène qui m'a +peut-être le plus impressionné depuis que j'existe, une scène qui te +peindra à la fois les déchirements de mon âme depuis huit grands jours +et l'inépuisable intérêt de ce prince, qui prend à tâche de me cacher +toujours le roi pour ne me laisser voir que l'ami? + +«Depuis que je réside ici, Sa Majesté ne m'avait jamais entretenu de mes +affaires particulières; un hasard récent l'a mise à même de les +pénétrer: maintenant la voilà instruite aussi bien que toi de la liaison +que je laisse en France. + +«Sa Majesté avait bien voulu m'inviter l'autre semaine à une partie de +campagne dans un château voisin, afin de me mettre un peu à même de +considérer le caractère rural de ses Suédois. On m'avait parlé beaucoup +des paysannes de la Dalécarlie; la beauté de ces femmes a beaucoup de +rapport avec celles de la principauté de Galles. Les faneuses surtout +attirèrent mon attention. C'était merveille, en effet, de voir ces +filles à la taille enchanteresse, ayant fait le voyage à pied pour voir +leur roi, sur le seul bruit de son séjour momentané dans ce palais que +l'on nomme _Haga_, et qui est situé à un mille et demi de la porte +septentrionale de la ville. Ce joli domaine et ses jardins ont été +disposés sur les dessins même de Gustave III, Marselier l'a secondé. +Nous arrivâmes à ce palais en miniature par une allée touffue d'arbustes +les plus beaux et les mieux fleuris que j'aie vus dans le Nord; une +chaîne pittoresque de rochers couverts de pins régnait à une petite +distance. + +«Le château, construit en bois peint de façon à imiter la pierre, +consiste dans une façade à trois étages et deux ailes très longues +formant galerie. Il est situé à l'extrémité d'une belle prairie sur les +bords du Méler, qui forme en ce lieu une magnifique nappe d'eau. La +distribution des terres dépendantes de ce palais et de ses bâtiments me +rappelait trop le _Petit Trianon_, pour que je ne songeasse pas à notre +chère reine Marie-Antoinette. + +«Cette suave et noble figure évoquée une fois par mon souvenir, il ne me +fut plus possible de m'en détacher. Il me semblait vraiment qu'elle me +suivait douce et rêveuse, dans ce frais pèlerinage où il ne manquait que +sa laiterie et son théâtre. Que de fois, en la faisant répéter à +Trianon, mon cher Désaides, mes yeux s'étaient mouillés de larmes +furtives; que de fois quittant sa brochure, j'avais comprimé l'élan qui +me poussait à ses pieds! Comme notre belle reine, Gustave III passait +une grande partie de son temps dans ce séjour, il avait tous ses goûts +purs, élevés, et surtout celui de faire le bien. + +«Je ne tardai pas à m'enfoncer dans les rochers qui forment la beauté de +ces sites romanesques. J'étais venu dans la voiture du comte de Fersen; +mais des soins multipliés l'appelaient près de Gustave: je jouissais +donc seul du calme enchanteur de ces beaux lieux. + +«--Excellent endroit pour faire une pièce à ariettes, vas-tu dire;--car +vous autres compositeurs, habitués à ne poursuivre que des notes, vous +ne voyez que la musique dans ce beau livre de la création! Mais que tu +eusses vite baissé pavillon, mon pauvre ami, devant les rossignols, les +bouvreuils, les rouges-gorges! Tous ces chanteurs ailés formaient +au-dessus de ma tête un séraphique concert. + +«Une petite pluie douce et tiède était venue mouiller complaisamment +sous mes pieds la sciure odorante tombée des mélèses, la neige des +acacias et les pétales ouverts dans les herbes. En vérité, ce jour-là, +j'étais poète; mon coeur s'ouvrait à toutes les joies, à tous les +espoirs, à l'amour et à la vie! Ces faneuses, aux jambes nues, aux yeux +d'un bleu doux et mélancolique, dont la nourriture n'est pourtant que du +pain noir et de l'eau, le costume une jupe grossière, je les comparais +aux nymphes de notre Opéra: c'était un corps de ballet qui valait pour +moi celui de Rebel et de Francoeur! Je me laissais aller involontairement +à une rêverie silencieuse; je poursuivis ainsi ma promenade jusqu'à ce +que je me trouvasse fatigué. + +«Je m'assis sur un grand quartier de roche, vis-à-vis d'un pavillon aux +vitres de couleur, dont la porte était fermée. Le calme profond de ce +lieu, sa fraîcheur et son attrait, tout concourait à m'entretenir dans +une méditation telle, que mes pensées m'emportaient à mon insu vers le +climat que j'avais quitté. + +«Là aussi, me disais-je, il y a des bois enchantés, des abris chers au +poète et à l'oiseau; il y a des coeurs amoureux de l'ombre et du silence! +Verdoyantes allées de Trianon, charmilles de Marly, beaux arbres de +Fontainebleau, gazons de Chantilly, rives d'Hyères, où m'entraîna tant +de fois Ducis, que de fois ne me vîtes-vous pas, un livre ou un rôle à +la main, demander à vos aspects le doux repos qui semblait me fuir; le +bonheur de l'oubli et la chasteté de l'étude! Un rôle qu'on apprend sur +le velours de la mousse, près de la source qui chante, de l'oiseau qui +vous écoute, des feuilles qui tremblent ou de l'abeille qui bourdonne, +c'est un ami avec qui l'on se perd pour travailler et causer! Un pauvre +comédien devient bien vite près de vous un homme riche; tout ce vert des +prairies, tout ce bleu du ciel est à lui et se réfléchit sur son rôle +comme sur un miroir! Admirables voix que celle du soir, où l'on trouve +des voix et des tendresses inconnues, cris de l'ouragan qui couve et qui +s'unissent à vos cris, nuits étoilées où devait aimer Roméo, nuits +terribles où la foudre devait effrayer Macbeth! Consulter Dieu dans ses +oeuvres, c'est ouvrir à son génie les portes d'un monde; lire les poètes +devant lui et sous ses yeux, c'est les élever, les agrandir! + +«Ainsi me perdais-je dans cette contemplation pleine de charmes. Par un +retour insensible, j'en vins à me ressouvenir de cette nature factice du +théâtre, de ces arbres et de ces cieux en carton qui me parurent odieux. + +«Pendant que je rêve ici, pensais-je, on me déchire là-bas; le tripot de +la Comédie se remue. Molé ne m'écrit que rarement et il ne m'écrit +jamais ce qu'il pense. Dugazon me menace de publier mes Mémoires si je +ne reviens. Brizard et Dazincourt jettent les hauts cris, on fulmine +contre moi des réquisitions au théâtre et à la cour! Messieurs les +gentilshommes de la chambre, de la sanction desquels je me suis passé, +sont capables d'en référer à Gustave III! Il n'y a que Fleury à qui mon +départ assure une vraie fortune! Et les femmes, les femmes de cet +aréopage couronné! elles me déchireraient comme des furies, depuis cette +désertion! + +«En ce moment même et comme je m'arrêtais à cette pensée, il me sembla +qu'un fer ardent venait de pénétrer ma poitrine; j'y portai la main, ce +n'était pourtant qu'un simple papier... une lettre, Désaides, dont le +contact me brûlait.--Cette lettre était de madame Mars! + +«Pauvre femme! comme elle déroulait dans ces quatre pages si tristes, si +accablées, si brûlantes, l'état actuel de son coeur! Mon départ précipité +lui avait donné le coup de la mort, et depuis ce temps elle n'accusait +même plus, elle se contentait de noter jour par jour toutes ses +souffrances. L'avoir délaissée de la sorte, elle et cette enfant si +douce et si chère! m'être enfui subitement sans leur avoir même laissé +mes larmes et mes caresses pour adieu! Tu peux te douter de ces +douleurs, de ces angoisses incessantes! Et ce n'était pourtant que la +cinquième lettre de ce genre que je recevais depuis mon long séjour à +Stockholm, tant j'avais mis d'art à calmer son chagrin par l'espérance, +tant je me berçais moi-même de l'idée de la rejoindre un jour, elle et +ma chère Hippolyte, une fois que je me serais dégagé de ces liens +d'ambition et de fortune qui me retiennent ici! Si les lettres de +l'infortunée étaient rares, en revanche elles avaient gardé sur moi un +tel pouvoir, qu'après les avoir lues je demeurais souvent trois jours +dans un morne accablement. Aucune partie de plaisir, aucun devoir n'eût +pu m'en faire sortir; ces jours-là je me renfermais dans ma chambre et +je ne la quittais que sur le soir. Ce qui me désolait, ce qui +m'irritait, c'était cette perpétuelle insistance de ma victime au sujet +du mariage projeté; elle me rappelait ma promesse avec toute l'exigence +du souvenir, toute la fierté de la douleur! Je finis bientôt par ne voir +en elle qu'une créancière importune; j'appelais à mon aide l'exemple de +Molière, et je me disais qu'un comédien ne doit pas se marier. Pour +elle, en m'écrivant, elle n'avait que ce seul but-là, et ce but me +révoltait. Tu peux te figurer aisément cette répugnance, toi qui me sais +depuis longtemps ennemi de toute entrave. Ma fortune d'ailleurs ne +motive-t-elle pas mes refus? Comment se dénouera ma fugue en Suède? par +une pension sans doute. Or le roi ne paraît pas pressé de me renvoyer à +messieurs de la Comédie. Je ne te dirai pas les termes de cette lettre, +tu te les figures; je n'ai vu là seulement ni apprêt de style, ni +douleur forcée, et cependant la pauvre femme continue de jouer la +tragédie! Bref, je serais perdu si je la revoyais un jour seulement, car +je l'aime de toute la force de mes souvenirs. Elle veut quitter le +théâtre, et cela serait folie. Maintiens-la, je te prie, dans l'idée +contraire; tu trouveras d'ailleurs sous ce même pli un mot écrit pour +Valville à ce sujet. On a bien raison de dire qu'on ne fait jamais dans +la vie ce que l'on veut. Il y a huit grands jours que je reçois cette +lettre de France, je la lis, je la relis, puis je me jure ensuite de ne +plus la relire; et vois, cependant, Désaides, elle se retrouve encore +toute ouverte sur mon bureau pendant que je trace ces lignes, mes yeux +ne peuvent l'éviter, je croirais faire un crime en la brûlant! Tu vas +voir maintenant si la fatalité ne se mêle pas de moi! + + + + +II. + +Suite de la lettre de Monvel.--Le roi et le Comédien.--Proposition +embarrassante.--_La Clémence d'Auguste_.--Mademoiselle +Cléricourt.--Divers portraits.--Le poète Bellmann.--Kellgren, secrétaire +du roi.--Galanterie de Charles XII.--Lidner.--La Sapho +suédoise.--Swedenborg.--_Le Docteur de la Lune_.--Prédiction faite à +Kellgren.--L'armurier du roi.--Vision de Gustave III.--Rapprochement de +cette vision avec une anecdote de Pichegru.--Retour de Monvel en France. + + +«Je demeurais assis vis-à-vis du pavillon, écoutant ainsi ces voix +diverses et agitées de mon coeur, quand une main se posa sur mon +épaule... Je me retournai brusquement, et je vis Gustave III. + +«Le bruit de ses pas avait été sans doute amorti par la mousse qui +tapissait le sentier; je demeurai muet, interdit comme un homme qui sort +d'un rêve! + +«Le roi sourit de mon étonnement, me fit signe de me lever; cela fait, +il me prit le bras avec une grâce charmante. + +«Comprendras-tu, Désaides, ce qui dut se passer en moi dans un pareil +moment? Un mot, un geste du roi me faisait son ami, son égal! Et j'étais +bien éveillé; ce n'était point un jeu de mon imagination, un rôle appris +et joué sur le théâtre de Stockholm; non, c'était le prince, c'était le +roi, Gustave III, qui me parlait! Tout ce qu'avait rêvé cet homme était +beau; tout ce qu'il réalisait déjà était grand! Il avait changé à lui +seul la forme d'un gouvernement, et cette révolution s'était opérée +presque sans effort, tandis que la nôtre qui s'élabore, Désaides, que de +sang, que de crimes ne coûtera-t-elle peut-être pas! C'était un roi de +chevalerie, jeune, ardent, si noble que la plupart des courtisans s'en +montraient jaloux; tour à tour sévère, élégant, ou valeureux, il +imprimait à son siècle un cachet de nationalité; son éducation semblait +se résumer par ce seul mot: Reconquérir! Et en effet, Désaides, il avait +reconquis, par le plus audacieux de tous les coups, sa souveraineté et +son peuple; il aimait la poésie et il couvrait les poètes de son +manteau; il idolâtrait la France, et on ne parlait guère à sa cour que +la langue française: il ne lisait lui-même que des livres français et +s'inquiétait fort peu des vers venus d'Allemagne! C'était un soleil vers +lequel tous les rayons de la froide Baltique convergeaient: il écrivait +avec le comte de Tassin; il collaborait avec Kellgren, il protégeait +chez lui Dalin et Léopold; ailleurs Diderot et Helvétius! Et c'était ce +monarque, ce prince qui venait à moi! Il m'avait cherché à travers les +solitudes vertes du château de Haga, moi son lecteur officiel, moi +directeur en titre de sa troupe française; et, je ne le prévoyais que +trop à la sensibilité affectueuse de son regard, ce n'était point de +prose ou de vers qu'il allait m'entretenir; non, un intérêt bienveillant +le guidait seul vers ton ami: ce n'était plus le roi, c'était Gustave! + +«À l'entour de nous, tout était vrai, imposant! La nature elle-même +prêtait à cet entretien la solennité de son silence, je retenais mon +haleine, j'allais écouter le roi! + +«L'écouter loin de tous les seigneurs, loin de tous les importuns, moi, +pauvre comédien mis à l'index de la société! + +«Je me trouvais ainsi, comme par miracle, entre deux royautés, mon cher +Désaides, l'une créée par Dieu et aussi éternelle que lui, l'autre bâtie +par les hommes et aussi fragile que leur nature! Sur ma tête un ciel +éclatant, limpide; à mon bras le roi de Suède! Pour la première fois de +ma vie, je sentis le feu de l'orgueil courir dans mes veines! Un pareil +triomphe! Ah! j'aurais donné tous les autres pour celui-là! + +«--Monvel, me dit le roi, vous ne m'attendiez pas, convenez-en. + +«--J'en demande pardon à Votre Majesté, elle a dit vrai. L'homme est +fait de la sorte, qu'il espère souvent un bonheur trop loin de lui pour +l'atteindre, et ne devine pas celui que Dieu lui tient en réserve dans +sa bonté... + +«--Je tenais à vous voir ici, reprit Gustave, c'est ma résidence +favorite, et j'y suis trop calme, trop heureux pour que mes moindres +désirs ne s'y réalisent pas. + +«Je ne compris point d'abord le sens de ces paroles, et je gardai le +silence, attendant que le roi daignât m'en donner l'explication. + +«Ce que Gustave m'avait dit au sujet de ce séjour concordait avec l'idée +que j'avais dû m'en faire, d'après les récits de la cour; c'était, en +effet, à Haga, qu'à la révolution de 1772, il avait consulté secrètement +ses amis sur la lutte qu'il commençait. Cette circonstance l'avait même +déterminé à prendre dans ses voyages le nom de cette résidence qui lui +était devenue si chère. + +«Nous étions devant le pavillon dont je t'ai parlé. Gustave III tira de +sa poche une petite clé dorée; puis s'étant assuré que nous n'étions pas +suivis, il ouvrit la porte de cette mystérieuse retraite, après m'avoir +fait signe de l'y suivre. + +«L'intérieur du pavillon était tapissé de gramens et de coquillages; une +table rustique occupait le milieu; le plafond seul était peint, il +représentait Hébé versant le nectar aux Dieux. + +«Le roi ne fit asseoir auprès de lui par un geste plein de bonté. + +«--Monvel, me dit-il, avec ce son de voix pénétrant qui n'appartient +qu'à lui seul, je vais exiger de vous un vrai service... + +--Un service, Sire! repris-je un peu étonné. + +«--Un service; j'ai compté sur vous. Ai-je eu tort? + +«--Ah! Sire, répondis-je, je voudrais payer du reste de mon existence +les bontés dont vous me comblez... + +«--Voilà une phrase bien respectueuse, et que je vous interdis pour +l'avenir, mon cher lecteur. + +«Il y eut une seconde de silence. + +--«Monvel, reprit le roi avec une mélancolie qui me toucha dans un +prince si jeune, vous vivrez plus longtemps que moi, et ce sera pour le +mieux... + +«--Quoi! Sire... + +«--Sans doute; vous avez de nombreux amis que vous retrouverez à l'heure +du succès, fiers de vous, de votre gloire! Les rois, eux, les pauvres +rois, n'ont que des flatteurs, des courtisans ou des ennemis! + +«--Ah! Sire, Votre Majesté oublie que je suis là! + +«J'ajoutai bientôt avec chaleur: + +«--Et qui n'aimerait autant que moi celui que chacun admire? Que +Frédéric vous envie quand Voltaire vous chante, cela est tout simple: +quand le rossignol a chanté, la grenouille coasse; votre règne n'en sera +pas moins rangé au nombre de ceux qui relèvent un peuple; les muses de +la Suède vous sont aussi fidèles que vos soldats! + +«Il sourit. + +«--Hélas! poursuivit-il, il y a des gens, mon cher Monvel, qui ne +pardonnent jamais à la victoire! De roi destiné à n'être qu'un roi de +théâtre, devenir comme moi prince absolu, c'est un grand pas! Vous ne +connaissez pas les esprits du Nord, ils sont rancuniers! + +«Mais, ajouta-t-il, comme pour sortir d'un ordre d'idées pénible, +revenons au service dont je vous parlais tout à l'heure... J'ai voulu ne +m'en ouvrir à vous que dans ce lieu à l'insu de tous. Oh! ce service est +de nature, j'en conviens, à vous surprendre beaucoup! + +«--Je suis prêt à obéir aveuglément à Votre Majesté, répondis-je. + +«Il me prit la main et me la serra en me regardant avec bonté. + +«--À m'obéir! bien vrai? reprit-il. + +«--Quelque chose que me demande Sa Majesté, poursuivis-je, elle peut +être certaine... + +«--Assez, interrompit-il, assez... + +«--Mais que dois-je donc faire? + +«--Vous marier. + +«Me marier! repris-je étourdi de surprise; quoi, Sire?... + +«Et en disant ces mots, je m'étais levé comme malgré moi, attachant sur +lui des yeux pleins d'inquiétude et d'embarras. + +«--Vraiment! s'écria le roi avec gaieté, ne croirait-on pas, Monvel, que +je vous demande une chose bien terrible! Vous voilà pâle et tremblant au +seul mot de mariage, vous à qui cependant comme auteur, ou comme acteur, +tant d'hymens ont dû passer par les mains! + +«--J'en conviens, Sire; ceux-là durent si peu! + +«--C'est à dire que c'est la durée qui vous effraie! Rassurez-vous, il +n'y a pas de quoi vous croire encore perdu; il s'agit d'une charmante +jeune fille... + +«J'avouerai, Désaides, que je fus prêt tout d'abord à remercier le roi +de ce qu'il ne songeait pas du moins pour moi à une veuve. + +«Il reprit: + +«--C'est une enfant à laquelle je porte le plus vif et le plus tendre +intérêt. J'ai promis de la marier, et de lui donner le nom d'un honnête +homme. À ce titre, Monvel, je devais penser à vous; elle aime la poésie, +les arts, c'est vous dire assez que vous êtes seul capable de la rendre +heureuse...--Pauvre petite, ajouta le roi avec un soupir d'émotion, je +tiens tant à son bonheur! Vous serez son guide, son ami, son époux +enfin; n'est-il pas vrai, cher Monvel? + +«--Sire, lui répondis-je avec une défiance mal déguisée, mais en donnant +à mon ton l'accent le plus solennel, daignez m'excuser; je ne croyais +pas que le titre de lecteur de Votre Majesté entraînât avec lui d'aussi +onéreuses obligations... + +«--Que voulez-vous dire? + +«--Que s'il faut à tout prix un nom à cette jeune fille pour couvrir une +faute, une faute royale peut-être... Votre Majesté ne doit pas compter +sur le mien. Le roi de Suède, à qui je dois le peu que je suis, a le +droit de disposer sur l'heure de mon sang et de ma vie; mais mon +honneur! Sire, c'est le seul blason de ma conscience, je le garde! + +«Après avoir prononcé ces mots avec un élan dont je ne m'étais pas senti +le maître, je demeurai moi-même interdit quelques secondes, comme un +homme étonné de ce que j'avais osé dire. + +«--Ces sentiments sont ceux d'un galant homme, reprit le roi avec un +silence et une dignité tellement froide que je me crus un instant perdu +à ses yeux; je regrette seulement que le caractère du roi de Suède et +ses habitudes soient assez peu connus de vous, pour que vous le +supposiez capable de proposer à un homme qu'il distingue, auquel il +accorde une bienveillance peut-être trop intime, une chose contraire aux +lois de l'honneur. + +«--Ah! Sire, m'écriai-je en me précipitant à ses pieds, je suis un +malheureux; pardonnez-moi... + +«Pour toute réponse, Gustave me tendit la main; cette main royale, je la +baisai. Le roi put sentir tomber sur elle une larme de repentir et de +douleur... Je maudissais en moi-même l'injustice de ma fierté, j'eusse +tout donné pour convaincre le monarque de mes regrets! + +«Son coeur me comprit; il me releva de cette même main que je portais à +mes lèvres. + +«La jeune fille dont je vous ai parlé reprit-il, est digne de l'estime +de tous; elle apportera à son époux la dot la plus belle et la plus +sainte, celle que l'on trouve si rarement chez les plus riches, les plus +nobles héritières,--la sincérité de l'âme, les vertus chastes, et +prudentes. Rien n'a terni ce miroir de pudeur et de beauté; car elle est +aussi belle que bonne, Monvel, vous en jugerez bientôt. En vous la +destinant, je crois vous donner une preuve assez haute de mon amitié. + +«--Oh! je crois à Votre Majesté, je me prosterne devant ses bontés +inépuisables! Avoir osé douter d'elle, mon Dieu, c'est du vertige; oui, +Sire, vous me proposiez le bonheur et j'ai osé, moi, par un soupçon... + +«--Je ne me souviens que d'une chose, Monvel, de votre avenir, de votre +fortune. C'est pour assurer l'un et l'autre que je vous propose ce +lien... + +«--Oh! je suis indigne d'un tel bonheur, repris-je; c'est plus que je ne +mérite! Votre Majesté ne peut savoir combien les chagrins que j'ai +éprouvés dans ma patrie ont souvent disposé mon coeur à la défiance, à +l'amertume! Ce n'est pas à moi, c'est à un autre qu'appartient de droit +un tel trésor. Votre Majesté trouvera facilement... + +«--Non, non! voilà qui est convenu, interrompit Gustave pour couper +court à mon hésitation timide, vous me promettez d'épouser ma protégée? + +«J'allais dire _oui_ machinalement, car il y avait dans l'accent du +prince, dans ses yeux, dans son ensemble, un empire irrésistible! Mais à +l'instant où j'allais prononcer ce _oui_ qui devait lier ma destinée à +tout jamais, un souvenir, un nom passa sur mon coeur comme une empreinte +de feu, l'air me manqua, mes genoux fléchirent, un poids affreux +m'étouffait... Je portai la main sur ma poitrine... là, Désaides, je +retrouvai de nouveau cette lettre datée de France; cette lettre qui me +rappelait tout un passé d'amour, de promesses solennelles, de joies +d'amant et de père! Je vis ma fille me reprochant ce que j'allais faire; +me demandant de quel droit je lui volais son nom pour le donner à une +étrangère!... Un mouvement convulsif s'empara de moi: la crise était +trop forte, la lutte trop vive; je devins si pâle que le roi lui-même +ouvrit la fenêtre de ce pavillon pour me faire respirer. + +«--Vous m'épouvantez, Monvel; vous souffrez... qu'avez-vous donc? + +«--J'eus la force de tendre cette lettre à Sa Majesté. + +«--Sire, ajoutai-je d'une voix altérée par l'émotion et la souffrance, +les désirs du roi de Suède seront toujours des ordres pour son +serviteur; je sois donc prêt à faire ce qu'il vous plaira de m'ordonner. +Mais avant... que Sa Majesté daigne ici jeter les yeux sur cette lettre, +elle y trouvera le secret de toute ma vie! Et si après l'avoir lue... le +roi de Suède désire encore ce mariage... j'obéirai, je le jure sur +l'attachement que je lui ai voué à tout jamais! + +«Le roi prit la lettre que je lui présentais d'une main tremblante; son +visage m'était connu, il était doué pour l'ordinaire d'une telle +mobilité qu'on pouvait lire sur lui, comme sur un cristal transparent, +les plus secrets mouvements de son âme. De temps à autre un soupir +profond, étouffé, sortait de la poitrine de Gustave III; il donnait les +signes de la plus vive surprise, de la bonté la plus généreuse et la +plus tendre. + +«Les femmes, tu le sais, sont de vraies magiciennes dans l'art d'écrire +la lettre d'amour,--celle de madame Mars produisit sur Sa Majesté un +effet direct, profond... Il la relut deux fois, et deux fois je vis +qu'il s'efforçait de cacher son émotion. + +«--Monvel, me dit-il enfin, vous avez raison, le mariage que je vous +avais proposé est impossible. + +«--Je respirai comme un homme sorti de son cachot et dont les poumons +s'ouvrent à un air plus libre. + +«Le roi poursuivit: + +«--J'ignore quels sont vos sentiments pour celle qui vous écrit cette +lettre... mais je ne consentirai jamais à faire le malheur de personne, +ce serait d'ailleurs porter un coup mortel à la pauvre délaissée!... Je +connais l'amour, Monvel; l'espoir est le pain de ceux qui souffrent... +Qu'elle espère donc,--vous lui reviendrez un jour, vous lui direz ce qui +s'est passé entre nous... elle m'aimera peut-être comme un ami, un +bienfaiteur inconnu. Rompre un lien cimenté par la douleur, jamais! oh! +jamais! J'ai assez souffert moi-même, assez pleuré... pour comprendre le +chagrin d'un noble coeur, cher Monvel! + +«Il avait dit ces mots d'un son de voix si pénétré que j'en fus moi-même +remué au fond du coeur. Le respect me défendait de l'interroger; il était +d'ailleurs trop visiblement ému pour que je ne me fisse pas une loi du +silence. Son coeur avait-il donc été froissé par l'amour pour qu'il +battît alors au souvenir d'une image douce et chère, pour qu'il compatît +à mes souffrances en se rappelant les siennes? Je contemplai ce visage +dans une douce et mélancolique rêverie... Un pur rayon de soleil venait +s'arrêter sur ce front qu'il baignait de sa limpide auréole... C'était +bien Gustave, Gustave le roi moitié Suédois, moitié français, Gustave +mon hôte souverain, j'allais presque écrire mon frère! Dans ce regard +simple et bon éclatait sa jeune et belle âme; une larme furtive roulait +dans son oeil attendri... + +«--Monvel, reprit-il après ce moment de silence où j'eusse pu compter +les battements de son coeur, Monvel, cette femme est-elle jeune? + +«--Trente-six ans à peine, Sire. + +«--Et... elle est belle? + +«--Plus que je ne saurais vous l'exprimer. + +«--L'aimez-vous? + +«--Je l'ai tendrement aimée... répondis-je; mais la Baltique nous +sépare... Une absence assez longue... + +«--J'entends, et l'absence est l'ennemie de l'amour, allez-vous dire. +Ah! Monvel, Monvel, vous ne savez pas aimer! + +«--C'est vrai, Sire; mais en toutes choses n'est-il pas écrit que le roi +de Suède sera mon maître? + +«--Voilà qui était écrit aussi; prenez-y garde, vous devenez courtisan! +reprit-il avec un sourire. C'est mal, c'est très mal; laissez cela à mes +conseillers de chancellerie! + +«En ce moment, ma main rencontra sur la table du pavillon un livre relié +aux armes du roi: c'était un tome de Corneille dépareillé. + +«--Sa Majesté veut-elle que je lui lise un morceau? demandai-je en +feuilletant le livre; c'est la _Clémence d'Auguste_. + +«--Bravo! Monvel, bravo! vous voilà pris, cela ressemblera à une +punition! + +«--Je lui lus la première scène d'Auguste, et je m'en tirai, ma foi! +assez bien. Le roi ne parlait plus de mariage; mais, en revanche; il me +fit passer du rôle de lecteur à celui de confident. Ce fut là, Désaides, +qu'il me raconta une histoire bien touchante... celle d'une pauvre fille +qu'il avait connue en Italie, et dont le portrait figure dans l'un de +ses boudoirs à Stockholm... Un jour peut-être... à toi... à toi seul... +mon meilleur ami... j'oserai redire cette royale confidence... à la +condition, pourtant, que tu n'en feras ni une romance ni une pièce; sans +cela, je te dénonce à Sa Majesté Suédoise! + +«Mon entretien avec elle finit là, grâce à son secrétaire Kellgren, qui +vint la trouver au pavillon en toute hâte. Kellgren est le dieu de cet +Olympe de poètes suédois dont je te parlerai plus tard; il a écrit avec +le roi plusieurs opéras; tu vois que je devais me retirer devant son +soleil. C'est ce que je me proposais de faire en le voyant venir d'un +air si affairé vers Gustave; mais, il faut le dire, mon invincible +instinct de curiosité venait de se faire jour en moi: je voulais avant +de quitter le roi, à la porte de ce pavillon, savoir du moins de Sa +Majesté le nom de la jeune personne qu'il me destinait. Je me hasardai à +demander ce nom à Gustave. + +«--Bon! reprit le roi en souriant, encore un défaut, Monvel, vous êtes +curieux! Je pourrais vous punir, mais décidément me voilà clément comme +Auguste... de par vous, mon cher lecteur! Apprenez donc que le nom de +cette jeune fille est mademoiselle Cléricourt? Elle sera à Stockholm +dans huit jours... à l'expiration de ses vacances, qu'elle passe à la +campagne! + +«Et cela dit, le roi prit le bras de Kellgren...» + + * * * * * + +La correspondance de Monvel offre ici une lacune fort naturelle. Ces +huit jours, qui lui eussent paru un siècle, de son propre aveu, s'il +avait vu plus tôt celle à qui le roi songeait pour lui, furent employés +par notre comédien à des visites fructueuses. Ces visites avaient +d'ailleurs pour lui l'attrait de la distraction. C'est ainsi qu'il se +vit présenté tout d'abord à un poète amoureux des vers et de la table, à +Bellmann, esprit facile qui noyait sa muse le plus souvent dans un +vidercome du Nord, Bellmann l'improvisateur, qui eût fait pâlir de notre +temps Eugène de Pradel. Sa poésie bachique défraye encore, à l'heure +qu'il est, les veillées de la Finlande; elle peut passer pour la +paraphrase de l'ode d'Horace: _Nunc est bibendum!_ Heureux le poète que +chantent ainsi des lèvres humectées du jus de la taverne; il est plus +sûr de vivre que les lakistes aux strophes pleureuses, les penseurs aux +rêves creux! Comme un invité de tous les banquets, il a sa place auprès +de la jeune fiancée, et dénoue sa jarretière; il rit, il lutine, il +laisse après lui le sillon joyeux de sa verve de sa gaieté! Bellmann fut +un de ces hommes tour à tour admis au couvert de Gustave III et à la +table boiteuse du paysan suédois, réchauffant partout l'enthousiasme à +l'aide d'un couplet, préférant le vin du Rhin aux distinctions, la +treille aux lauriers, le tablier blanc de la servante à la robe de soie +de la grande dame! L'ennui, qui plissa le front d'Hoffmann, n'eut rien +de commun avec le chansonnier suédois; au sein d'une cour occupée à +scruter la philosophie de Voltaire, Bellmann eut celle de Lantara. En +voyant un pareil homme, Monvel ne put s'empêcher de songer à Panard et à +Collé. + +Le vin que l'on buvait d'habitude à la table du roi était fort bon; mais +Bellmann, nous l'avons dit, pouvait faire autorité en cette matière: +aussi Gustave se plaisait-il souvent à l'éprouver, comptant le mettre en +défaut. Bellmann buvait un soir chez Sa Majesté d'excellent vin. +Cependant il s'abstenait de le louer. Le roi lui en fit servir de très +médiocre. + +--Voilà de bon vin! s'écria le buveur silencieux. + +--C'est du vin de mes gardes, reprit le roi, et l'autre est du vin des +dieux, mon ami Bellmann! + +--Je le sais, reprit Bellmann, aussi ne l'ai-je pas loué; c'est celui-ci +qui a besoin qu'on le loue! + +Il s'était complu à dresser une liste de tous les souverains qui avaient +proscrit le vin de leurs États. Elle commençait par Amurat et Mahomet +IV. Empédocle, qui appelait le vin de l'_eau pourrie dans du bois_, +figurait aussi dans cette liste. + +--Je voudrais brûler tous ces gens-là, répondait Bellmann à ceux qui +s'en étonnaient, et comme Empédocle a été brûlé, je compte sur lui pour +les faire bien rôtir! + +Il rit beaucoup d'une farce italienne que Monvel lui raconta. C'était +celle d'Arlequin, où Monvel était si précieux.--Un verre de vin +soutient, disait Léandre à Arlequin, c'est vrai!--C'est faux! répondait +celui-ci; car ce matin, monsieur, j'en ai bu un seau, et voyez, je ne +puis me soutenir! + +Le tonnerre tomba un jour sur le palais et s'engouffra dans les caves du +roi. Le soir, au jeu de Sa Majesté, Bellmann se présenta en habit de +deuil, avec des pleureuses. Il tendit un placet au roi, en demandant au +roi qu'on le mît à la tête d'une enquête. + +Le cercle des intimes de Gustave III devait se ressentir de ses +sympathies littéraires; Monvel y conquit bien vite l'amitié de deux +hommes célèbres, celle de Kellgren et du comte de Gyllenborg. + +Kellgren, un des poètes les plus chers à la Suède, avait d'abord été +précepteur chez le général Meyerfeld; il fut ensuite nommé secrétaire du +roi, et cette place, il la méritait à plus d'un titre. Versificateur +charmant, il aidait Gustave dans ses pièces comme Voltaire aidait +Frédéric; seulement Kellgren eut le bon esprit de ne pas se brouiller +avec une muse couronnée. Cette collaboration soutenue profitait à tous +les deux: Gustave donnait le plan, Kellgren écrivait; il habillait si +vite la pensée royale qu'Emwalsen en était jaloux. L'influence de +l'esprit français devait amener le décalque exact, scrupuleux de sa +poésie; l'épître familière, l'ode à Chloris, les rubans à la Watteau +firent bien vite fureur à cette cour, occupée, à l'instar de celle de +Versailles, du soin perpétuel de se distraire. Schiller, dans un +prologue pour la rentrée du théâtre de Weymar, avait dit: _La vie est +sérieuse, l'art est un plaisir_; mais cela se disait en Allemagne, et +Gustave professait pour l'Allemagne une véritable antipathie. + +Étonnez-vous donc que, dédaignant messieurs de la Comédie (ses bons +amis), Monvel soit demeuré longtemps sur cette terre hospitalière! Entre +un convive comme Bellmann et un roi comme Gustave III, le temps passe +vite. Le comte de Gyllenborg, conseiller de chancellerie, avait été +l'ami de Dalin[18], c'était un penseur aimable et instruit; il voyait +arriver Monvel en Suède avec bonheur, car il aimait la France en homme +qui l'avait appréciée. Le comte de Gyllenborg cultivait la poésie +didactique, il était de plus un conteur habile et ingénieux. + +On parlait un soir de Charles XII, avant que le roi n'arrivât, dans les +petits appartements de Sa Majesté, à Drottinghom, château où elle se +rendait souvent, et dont l'arsenal conserve les habits du monarque tué +au siége de Frédérikshall. + +Ces vêtements, dont Charles XII était si fier, consistaient dans un long +surtout, malpropre, de drap bleu grossier, un petit chapeau gras à trois +cornes et à bords étroits, une paire de gants encore teints de sang, et +une paire de bottes à talons très hauts. + +--L'une de ces bottes est sans doute celle que Charles XII menaçait +d'envoyer au sénat de Suède, dit Kellgren, afin que ce corps délibérant +en prit ses ordres jusqu'à son retour de la Turquie! + +--Vous croyez railler, reprit le comte de Gyllenborg, le fait est plus +sûr que celui de son chapeau, percé d'une balle, qui est devenu la +source de longues et violentes disputes[19]. Ce qu'il y a de certain, +c'est que l'on se fait depuis longtemps des idées absurdes de Charles +XII. On veut, par exemple, qu'il se soit montré toujours d'un caractère +rude et sauvage avec les femmes; je ne citerai, pour preuve du +contraire, que le trait suivant, que je tiens de bonne source: + +«En décembre 1718, tandis que la batterie de Frédérikshall tirait sur la +tranchée des Suédois, une jeune personne, qui regardait le roi d'une +maison voisine, laissa tomber sa bague dans la rue. Charles XII l'ayant +observée, lui dit:--Madame, les canons de cette place font-ils toujours +autant de vacarme?--Cela n'arrive, lui répondit la dame, que lorsque +nous recevons la visite de personnages aussi célèbres que Votre +Majesté!» Le roi parut fort sensible au compliment de la dame. Satisfait +de sa réponse, il ordonna à l'un de ses soldats de lui rapporter sa +bague.» + +Le poète Lidner, à qui Gustave accorda une si touchante protection, à +laquelle il ne répondit que par le désordre de sa conduite; Léopold, qui +devint plus tard secrétaire du roi, et qui composa des comédies; le +comte de Tassin, le comte de Ruez, etc., composaient, autour du prince +ami des lettres, une pléiade choisie. Le salon de Gustave III était une +arène ouverte aux idées: on y parlait de philosophie et de lyrisme, on y +contrôlait surtout Frédéric, de qui Gustave III se montra fort peu +l'ami. La fin tragique de la malheureuse madame Nordenflycht, cette +_Sapho suédoise_, comme on l'appela depuis, avait jeté sur les sociétés +littéraires de Stockholm une teinte de tristesse. On sait que cette +femme, qui laissa des élégies aussi douces et aussi tendres que celles +de Millevoye, trahie un jour par l'amant qu'elle adorait, ne trouva pas +d'autres parti que de se jeter à la mer. Bien que plusieurs années +eussent alors passé sur cet événement, on le racontait encore devant +Monvel comme on redira longtemps l'histoire de l'intéressante _Nina_. La +première fois qu'on parla de cette fin si triste devant Monvel, il se +trouva mal. Il songeait peut-être aussi à celle qu'il avait abandonnée! + +D'autres fois, cette cour, si facile à accueillir chaque mouvement du +dix-huitième siècle, fatiguée de vers tirés au cordeau didactique des +Dorat, des Saint-Lambert, s'éprenait subitement, sur un simple caprice +du roi, des folies philosophiques qui avaient cours, et dont Paris +s'amusait. Si nous possédions encore Cagliostro, la Suède avait eu +Swedenborg[20]; si Cagliostro avait causé avec Jésus-Christ, Swedenborg +avait eu des entretiens plus réels avec Charles XII. Gustave III +avait-il lu son traité célèbre _De Coelo et Inferno_; croyait-il à ses +visions débitées de bonne foi; voyait-il enfin dans ce vieillard un +imposteur et un philosophe? C'est ce qu'un récit qui trouvera bientôt sa +place ici éclaircira pour les curieux qui peuvent nous lire. Swedenborg +était mort à quatre-vingt-cinq ans, ce qui est assez l'âge des +patriarches; il laissait une secte à laquelle se rattachaient déjà les +prédicateurs du magnétisme. Ses partisans jouissaient en Suède d'une +parfaite tolérance; leur nombre s'élevait à deux mille. En 1787, le +prince Charles de Hesse en était membre. L'amour du merveilleux avait +rejailli sur sa doctrine; c'est ce qui encourageait sans doute les +courtisans à s'occuper encore de lui après sa mort, malgré leur +frivolité. La maison de cet assesseur au collége des mines était située +à Stockholm, faubourg du nord (_Norrmalm_); son appartement, véritable +laboratoire où brûlait le fourneau entouré du creuset classique, se vit +conservé religieusement même après sa mort. Là, Swedenborg méditait sur +ce problème immense, insoluble; là, comme Prométhée, il espérait dérober +à la nature le plus grand, le plus intime de ses secrets! Il avait été +soldat; il avait vu Charles XII dans ses jeunes et belles années; il se +souvenait de cette parole fière et martiale, de ce soleil qui avait +brillé, resplendi sur les glaces de la Norwége! Il avait vu +l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Italie; il avait +été anobli par la reine Ulrique-Éléonore. Cagliostro écrivait à peine la +langue du pays où il se proposait de faire des dupes; Swedenborg parlait +purement et savamment tous les idiomes; aucune science, aucun progrès, +de quelque pays qu'il fût, ne lui était étranger. Toutes les académies +se le disputaient; il pouvait mourir avec la réputation d'un savant: il +préféra le rôle difficile de théosophe. Au lieu d'imposer silence aux +admirateurs de sa science mystique, sa mort ne fit que les exalter; il +était mort à Londres, sur le même sol où passa Cromwell, mort en +regrettant sans doute de ne pas mourir sur la terre de Charles XII et +des Wasa! Quand il sortit de Stockholm, à bord d'un vaisseau anglais, le +soleil se levait, dit-on, au-dessus de la montagne de Moïse; Swedenborg +put croire qu'un nouveau règne, un nouveau sauveur se levait aussi pour +la Suède: Gustave III fut couronné roi trois mois après la mort du +docteur illuminé. Cagliostro menait à Paris la vie d'un charlatan +enrichi et fastueux; celle de Swedenborg fut simple, exemplaire; sa +maison, sa table, son intérieur étaient modestes. Monvel fut admis à +voir, à toucher de ses deux mains le fauteuil de cuir du philosophe; +cela valait bien la promenade de dévotion traditionnelle que fait à +Ferney le moindre insulaire. + +«La pièce où ce grand homme se tenait ordinairement, écrit dans une +autre lettre Monvel à M. de Sauvigny, est encore tapissée de peintures +allégoriques et mystiques; j'y ai vu la lampe à trois becs qui +l'éclairait; des échantillons de divers métaux, des plantes, des +curiosités du règne naturel, des feuilles de métal qui semblent +n'attendre que la fusion. Le comte de Fersen, qui l'a beaucoup pratiqué, +m'accompagnait dans cette visite; il m'expliquait tout, et je me croyais +dans le cabinet d'un alchimiste qu'on eût brûlé aux temps premiers de la +magie... Sa maison était machinée, à ce qu'on m'assure, comme les +planches d'un théâtre; pour moi, j'y tremblais à chaque instant, croyant +mettre le pied sur quelque trappe. Tous les personnages des vieilles +tapisseries de ce local me semblaient autant de spectres, à commencer +par la reine Louise-Ulrique, dont le portrait figurait au-dessus de la +cheminée. J'ai vu également un cadre où il est représenté dans l'habit +de membre équestre de la noblesse... + +«Ce n'était pas là un esprit superficiel, croyez-le; c'était un sage, +ami de l'humanité! + + * * * * * + +«Que l'on compare cet homme, ajoute-t-il autre part, avec le comte de +Saint-Germain, ce sera lui faire injure! J'ai vu Cagliostro avec sa +tunique blanche, ses colombes et ses carafes, paisiblement assis entre +un jambon et une bouteille de vin coloré: le dieu, tout dieu qu'il +était, mangeait comme un ogre. Il se disait bien obligé depuis onze +cents ans, comme Saint-Germain, d'assister régulièrement au lever du +soleil; mais tout son appareil ne constituait que des jongleries +d'artificier avec des pots à feu de Bengale.» + +Le but d'Emmanuel Swedenborg devait frapper autrement les esprits; ses +convictions étaient profondes. Rêveur assidu, il promenait ses +méditations près du lac Méler et de ses îles, sur le port rempli de +vaisseaux, sur les hauteurs boisées de la montagne de Moïse. La terre +des anciens scaldes avait tressailli en se voyant tout d'un coup +repeuplée par lui d'apparitions étranges, de légendes audacieuses. En ne +tenant même aucun compte de ses doctrines, Swedenborg fut le seul poète +hors ligne de cette époque trop amie de l'esprit de France pour ne pas +le copier. Les étudiants, les adeptes qui l'environnaient comme Faust +aux clartés sereines de la lune, purent lire souvent d'étranges présages +au ciel; le génie de la contemplation fait des miracles. Quelle fut +l'âme confidente des secrets d'un pareil homme, quel abri s'était-il +choisi pour les jours de l'orage? Le baron de Sylwerheim, nous dit M. le +vicomte de Beaumont-Vassy dans un livre qui lui fait honneur[21], a +laissé dans des papiers trouvés à sa mort un portrait de la femme aimée +par Swedenborg: + +«Elle n'était, dit-il, ni fort jeune, ni fort belle, mais elle possédait +au plus haut degré le charme féminin: une taille élancée, une +physionomie souffrante. Elle sentait vivement, avait un esprit simple et +était la confidente de tous les secrets de Swedenborg.» + +Les intimes du roi aimaient souvent à parler de ce grand révélateur du +monde invisible: il faut, à certaines heures, des sujets de conversation +tout créés; Marmontel les appelait _des bons amis qui ne manquent jamais +au besoin_. + +Or, ce soir-là, comme on venait de parler, dans le cercle du roi, de +Swedenborg le grand docteur, on continua à ne s'occuper que de choses +merveilleuses. + +M. de Norberg, neveu d'un vieux capitaine qui avait fait la guerre avec +Charles XII, croyait beaucoup aux illuminés, aux rose-croix, partant à +Cagliostro et à ses adeptes. Il interrogea Monvel sur cet homme +merveilleux; la lettre du comte de Mirabeau[22] venait de paraître; elle +avait fait sensation. Cet autre professeur des sciences occultes, ce +grand Albert des salons, ce comte de Fienix si diversement jugé, défraya +la conversation au point qu'on ne fit guère attention à l'horloge du +salon royal qui déjà sonnait minuit. + +Minuit! ce nombre fatidique qui appelle les visions des fantômes; +minuit! l'heure sacramentelle des amants, des romanciers et des voleurs! +Le roi semblait absorbé, il n'écoutait guère qu'avec distraction et +embarras. + +--J'ai toujours cru aux choses surnaturelles, disait M. de Norberg. Me +trouvant en 1791 à Berlin, j'y fus témoin des miracles d'un certain +homme qu'on appelait le _Docteur de la Lune_. C'était un fabricant de +bas de laine nommé Weisleder, qui guérissait toutes sortes de maux +ostensibles en les présentant aux rayons de la lune, et en murmurant des +prières. L'influence de cet astre me paraissait au moins douteuse; +cependant ce nouveau docteur était si couru, que pendant les trois jours +de la nouvelle lune de chaque mois (c'était à ce temps qu'il bornait ses +prodiges), il recevait à peu près mille personnes par jour, depuis +quatre heures après midi jusqu'à minuit. Les hommes et les femmes du +premier rang ne dédaignaient pas de se trouver dans ces assemblées. +Weisleder n'acceptait pas d'argent, mais sa femme, qui possédait son +secret, et qui, à l'exemple de Serafina Feliciani (la femme de +Cagliostro), guérissait les dames, n'en refusait pas; même à la fin on +ne pouvait pénétrer chez le docteur qu'avec un billet contenant au moins +deux gros (environ six sous de France). + +--Voilà qui est merveilleusement imaginé, reprit Kellgren d'un air +narquois; mais ce que vous ignorez peut-être, monsieur de Norberg, c'est +que le collége supérieur de médecine de Berlin chargea le docteur de +cette ville, M. Pyl, médecin très estimé, de faire des recherches sur +les personnes qui prétendaient avoir été guéries par la lune. Le +résultat fut que la plupart des gens qui avaient confié leurs fractures +au docteur étaient mortes des suites de leur crédulité, et pour avoir +négligé leur mal; ceux que M. Pyl trouva bien portants n'avaient jamais +eu de vrais maux, et leur imagination seule avait été guérie. La police +de Berlin eut la sagesse de ne rien faire pour empêcher les succès et +les essais du _Docteur de la Lune_. Elle plaça seulement des sentinelles +à la porte de sa maison, pour prévenir le désordre. Cette tolérance fit +plus contre Weisleder que toutes les rigueurs possibles: on l'oublia. + +--Et c'était prudemment vu, reprit Gustave; mais ne vous advint-il pas, +à vous-même, Kellgren, quelque chose d'étrange avec ce docteur? + +--Sans doute, et je crois avoir conté déjà une fois à Sa Majesté... + +--Redites-moi cette histoire; elle a peut-être quelque analogie avec le +rêve qui me préoccupe. + +Chacun regarda Gustave d'un air étonné; Monvel surtout, qui était, on +l'a pu voir, superstitieux à ses heures. + +--Contez-nous d'abord votre histoire, mon cher, dit le roi à Kellgren. + +--J'obéis à Votre Majesté, reprit celui-ci; je ne passe guère pour être +ami des choses surnaturelles: Bellmann, qui m'écoute, peut l'attester; +mais ce qui m'arriva à Berlin avec ce Weisleder surpasse toute croyance. + +--Voyons cela, reprirent curieusement les familiers du cercle du roi. + +--J'ai toujours été d'une constitution très faible, reprit Kellgren[23], +et par cette raison je me suis toujours montré assez accessible aux +médecins. L'existence, on l'a dit, est une pendule qu'ils avancent +souvent, ne pouvant plus la retarder; malgré cet aphorisme dirigé contre +Esculape, j'eus recours plus d'une fois à ses prescriptions. Je +souffrais beaucoup d'une ancienne chute de cheval que je fis au retour +de l'université d'Abo; on me persuada, comme je devais passer par +Berlin, d'avoir recours à Weisleder. Je lui fus présenté à la nouvelle +lune, en compagnie d'une foule de personnes. Le Docteur de la Lune +murmura sur mon genou malade quelques paroles insignifiantes; j'étais +resté le dernier avec Rosenstein, qui ne se gênait guère pour rire de +Weisleder à deux pas de lui. Nous nous trouvions sur une plate-forme où +tombaient alors d'aplomb les rayons de la lune. Tout d'un coup je vois +Rosenstein fuir avec vitesse; un serpent énorme, sorti de la crevasse de +cette tour en ruines, le poursuivait. + +--Ne craignez rien, reprit tranquillement Weisleder, ce serpent est mon +ami... À ce titre seulement, il a dû poursuivre cet incrédule visiteur +qui vous accompagne. + +Et, tirant de sa poche un petit sifflet d'ivoire, il modula bientôt sur +lui un air bizarre, qui fit rebrousser chemin au reptile. Le serpent, +sur un geste du docteur, se réfugia dans les pierres à demi croulées de +la plate-forme; Weisleder apporta à l'entrée du trou un amas de briques, +et nous pûmes causer plus tranquillement. + +J'étais irrité de cette jonglerie, d'autant plus que j'entendais +retentir encore dans la cour de ce manoir délabré le pas du pauvre +Rosenstein. + +Arrivé de la veille à Berlin, il me paraissait impossible que Weisleder +pût savoir mon nom; il m'en régala pourtant tout au long, en me +demandant des nouvelles de Sa Majesté Gustave III. + +--Monsieur le secrétaire du roi, ajouta-t-il en me quittant, Dieu +veuille que la Suède aille un jour aussi bien que votre jambe ira dans +peu! + +Et, comme je le regardais attentivement, il ajouta: + +--Vous mourrez, monsieur Kellgren, trois ans avant Sa Majesté le roi +Gustave! + +--Si l'on mesure l'étendue des jours réservés au roi sur son génie et +sur ses bienfaits, répondis-je, je ne me plains pas, docteur: je vivrai +longtemps! + +Là-dessus je le quittai. + +Malgré le trait courtisanesque lancé par Kellgren comme correctif à la +fin de cette histoire, Gustave III était devenu soucieux, au point que +chacun le remarqua. Ce qu'il y a de non moins étrange, c'est qu'à peu de +chose près la prédiction de Weisleder reçut plus tard sa confirmation. + +Sans tirer aucune induction de cette anecdote, celle qui suit, et qui +fut contée à Monvel lui-même, qui se plaisait souvent à la répéter, +prouverait que Gustave reçut, quelque temps avant sa mort, un +avertissement non moins lugubre et aussi vrai. + +L'armurier du palais était venu un matin, selon Monvel, trouver Gustave +III dans son cabinet, au moment où le roi se faisait lire une tragédie +par son lecteur ordinaire. Il lui avait apporté différentes armes; il +allait sortir, quand le roi crut voir une boîte à pistolets sous son +bras. + +Gustave III demanda à qui l'armurier portait ces armes. + +--À un gentilhomme suédois, enseigne des gardes de Sa Majesté, répondit +l'armurier; son nom est Ankarstroem. + +Le roi ouvrit sa boîte et toucha les pistolets. + +--Mauvaises armes, reprit-il, canon trop court, gâchette rude. Et qui +les a fabriquées? + +L'armurier lut un nom allemand sur le canon. + +Six jours avant ceci, un enseigne des gardes s'était tué volontairement. +Gustave savait Ankarstroem d'un caractère ardent et presque sauvage, il +manifesta quelque crainte au sujet de l'emploi qu'il pourrait faire de +ces armes. + +--Sire, c'est un cadeau, reprit l'armurier, un cadeau que votre enseigne +fait à un de ses amis qui est à Gefle. + +Le roi n'en demanda pas davantage, l'armurier sortit. + + * * * * * + +À quelque temps de là, le roi fit venir Monvel pour le consulter sur des +vers français qu'il venait de faire. Monvel trouva Gustave III +singulièrement pâle; il se contenta de répondre à son lecteur qui lui +demandait des nouvelles de sa nuit: + +--Ma nuit a été mauvaise. + +Monvel n'osa demander _le pourquoi_; il examina les vers de Sa Majesté, +le roi n'apportait à ses remarques qu'une attention distraite. + +--J'ennuie, je le crains, Votre Majesté, dit Monvel timidement. Les lois +du sévère Boileau n'ont rien de fort effrayant; si du moins elles +avaient le pouvoir de vous endormir! + +--Dormir! reprit le roi d'un air accablé, dormir! oh! je le vois bien, +désormais c'est impossible! + +--Impossible! + +--Écoutez, Monvel, dit Gustave en lui prenant affectueusement la main, +écoutez une chose que nul n'entendra, excepté vous. + +Monvel se rapprocha du roi avec une émotion involontaire; les lèvres de +Gustave étaient agitées par un mouvement fébrile, sa main tremblait dans +la main de son lecteur, et des éclairs sombres jaillissaient de sa +prunelle. + +--C'est lui! c'est lui! s'écria-t-il tout à coup en ayant l'air de +suivre alors dans l'espace, quelque fantôme invisible. + +--Qui? lui! demanda Monvel effrayé et ne trouvant autour de lui que le +vide. + +--Lui, Monvel, répéta Gustave; lui que j'ai vu déjà une fois pendant la +diète de 1778[24] au pied de mon lit. Vous ne le voyez pas? Tenez! il a +un pistolet, et il tient un masque! + +Et le doigt de Gustave, étendu vers la tapisserie du cabinet, suivait +l'étrange vision. + +--Cet homme continua-t-il, en retombant accablé sur un siége que Monvel +lui présenta, cet homme m'a parlé deux fois à travers ce masque de +velours... Est-ce Éric Wasa[25], massacré par Christian? est-ce +l'assassin inconnu de Charles XII? Dieu seul le sait; mais il m'a, cette +nuit encore, répété les mêmes paroles: + +«Roi Gustave, songe à ton salut éternel; nous sommes trois!» + +Et là dessus, il s'est abîmé dans la muraille, au son d'une bruyante +musique!... + + * * * * * + +On lit, dans Charles Nodier[26], au sujet de Pichegru: + +«La destinée que lui avait prédite Eisenberg, en allant à la mort, ne +s'est que trop réalisée... + +«Je donne, pour ce qu'elle vaut, l'historiette suivante avec toutes ses +inductions; mais je crois qu'on ne s'étonnera pas que je m'en sois +souvenu une dizaine d'années après. Puisse-t-elle absoudre la mémoire de +Napoléon du plus lâche et du plus odieux des assassinats! + +«Je portais ordinairement, comme Pichegru, une cravate noire serrée au +cou de très près, par opposition aux merveilleux de la ville qui avaient +adopté à l'envi, d'une manière toute courtisanesque, la cravate +volumineuse du proconsul; et comme j'avais aussi un penchant naturel à +la flatterie, car j'ai toujours volontiers flatté ceux que j'aime, je +m'étais étudié à l'attacher comme lui d'un seul noeud sur la droite, +méthode peu coquette, à la vérité, et que je conserve aujourd'hui sans +la moindre prétention. + +«Une nuit, comme je dormais péniblement, et tourmenté sans doute par +quelque fâcheux cauchemar, je sentis tout d'un coup une main se glisser +dans ce noeud, en relâcher le lien et relever ma tête qui s'était appuyée +sur le plancher dans l'agitation de mon sommeil. J'étais éveillé. «C'est +vous, général? m'écriai-je; avez-vous besoin de moi?--Non, répondit +Pichegru, c'est toi qui avais besoin de moi. Tu souffrais et tu te +plaignais, je n'ai pas eu de peine à en connaître le motif. Quand on +porte comme nous une cravate serrée, il faut avoir soin de lui donner du +jeu avant de s'endormir; je t'expliquerai une autre fois comment l'oubli +de cette précaution peut être suivi d'apoplexie et de mort subite. + +«Je pressai sa noble main sur mes lèvres et je me rendormis.» + +Ces quelques lignes donnent assez créance à cette singulière vision de +Gustave III, dont Monvel ne crut devoir raconter les détails au foyer +même de la Montansier qu'au moment où il apprit la mort de ce prince. + + * * * * * + +Le vaisseau qui rapportait en 1788 Monvel en France ramenait aussi sa +nouvelle famille, sa femme avec ses parents, et les deux enfants qu'il +avait eus en Suède. + +Le fils de Monvel (Théodore) fut tué au siége de Sarragosse, et +mademoiselle Joséphine Monvel, sa fille, devint en France l'épouse d'un +médecin. + +Cette personne charmante, pour laquelle Hippolyte Mars, dès l'âge de dix +ans, se prit d'une tendre amitié, partagea jusqu'à sa mort l'intimité de +la célèbre actrice. + +Monvel avait été anobli en Suède par Gustave III. + +En serrant la main de son lecteur bien-aimé, le roi de Suède ne pouvait +guère prévoir l'horrible fin qui lui était réservée à lui-même quatre +ans après! Il venait de retourner dans sa capitale après s'être +transporté à Gothenbourg; sa rentrée dans ses États s'était vue marquée +par des fêtes. Stockholm entière fut illuminée, plusieurs bourgeois +s'attelèrent d'eux-mêmes à la voiture du monarque. Les odes de ses +poètes favoris, l'élan du peuple, et surtout la conscience de ses +bienfaits, tout devait rassurer Gustave III, tout lui présageait une +longue durée de règne. + +Mais s'il ne faut qu'une nuit pour dresser un échafaud, il n'en faut +qu'une aussi pour élever le parquet d'une salle de bal; c'était le +tumulte d'une fête qui devait couvrir le bruit du pistolet +d'Ankarstroem! + + + + +III. + +Coup-d'oeil sur Paris de 1788 à 1789.--Les acteurs de la rue.--Éclipse +des salons.--Étonnements d'un banni.--Situation de la Comédie.--Monvel +refusé.--Le neveu de maître Gervais.--Beau trait de Molé.--Valville et +Monvel.--Versailles.--Mademoiselle Montansier.--Les Flacons +magiques.--Un père malheureux.--Désaides.--Une collaboration.--L'ariette +et le chasseur.--Le portefeuille.--Une indiscrétion d'ami. + + +Enfin Monvel revoyait Paris! + +Ce Paris tant de fois regretté par lui à Stockholm, et qui certes était +bien fait pour étonner un homme sortant du paisible et gothique +cérémonial d'une cour dont le maître s'occupait de vers, d'opéras et de +ballets, tout en ayant l'oeil sur les délibérations de la diète. + +Le Paris d'alors, le Paris fiévreux et convulsif de 88 à 89, le Paris de +Mirabeau et de la Bastille! + +Dès le mois d'août 1783, M. de Brienne, quittant le ministère, était +parti pour Rome, afin de recevoir des mains du pape le chapeau de +cardinal, demandé à Sa Sainteté par Louis XVI. L'archevêque de Sens +avait été remplacé par M. Necker. La première chose que remarqua Monvel +à Paris, ce fut une gravure représentant une femme; dans le sein de +cette femme un prêtre donnait un coup de poignard. Le sang qui en +jaillissait lui formait un chapeau de cardinal. Monvel demanda le nom de +cette victime, on lui répondit que c'était la France; et il put +entendre, en même temps, les cris de l'émeute, promenant ses fureurs à +la place Dauphine; des gens du peuple y brûlaient un mannequin décoré de +la mitre et des insignes de l'épiscopat. + +M. de Lamoignon, qui avait quitté le ministère de la justice, n'était +pas mieux traité; il se retira dans sa terre, où il mourut subitement. +On répandit le bruit qu'il s'y était brûlé la cervelle pour ses dettes, +et que le pape, aussi touché de son accident que de celui de M. de +Brienne, ferait présent au premier d'un chapeau vert, et au second d'un +parachute écarlate. + +Si la révolution prenait déjà partout droit de cité; si la menace et le +pamphlet levaient le front, que dut penser Monvel du théâtre même, +devant ce Paris en tumulte? Frappé au coeur dans ce qu'il avait de plus +distinctif, sa frivolité, l'esprit français, travaillé par d'ardents +rénovateurs, avait vu couper ses ailes; on le tenait en laisse avec les +grands mots de _nationalité_ et de _réforme_. Sa prédilection pour tout +ce qui touchait les idées nouvelles éclatait en révoltes de mille +espèces. Le théâtre ne pouvait ignorer qu'il avait tous les moyens +d'expression; Beaumarchais, le premier, lui avait montré à s'en servir; +il méditait lentement une voie d'agression inévitable. Un drame inouï, +terrible, s'élaborait; le temps approchait où Chénier, en faisant +imprimer sa tragédie de _Charles IX_[27], y joindrait un _Essai sur la +liberté du théâtre_. Les débuts de Robespierre comme avocat avaient eu +lieu en 1784[28]; Robespierre plaidait à Arras pour un procès de +paratonnerre, bizarre procès, dirent plus tard ses amis, pour un homme +qui allait bientôt lui-même manier la foudre! Beaumarchais habitait son +hôtel, et cet hôtel était vis-à-vis de cette même Bastille qui devait +crouler plus tard devant lui! + +Les véritables acteurs étaient dans la rue, vaste arène ouverte à des +agioteurs plus dangereux que ceux de Law, agioteurs d'idées, de phrases, +d'utopismes, nouveaux équilibristes, qui se vantaient de faire tourner +l'axe du monde, de combler la dette nationale et de chasser la famine, +montrant d'un côté une main vide au peuple, pendant que de l'autre ils +jetaient du pain dans les filets de Saint-Cloud, afin de faire croire à +la misère et de tirer parti d'une insurrection. Où courir, où ne pas +courir au milieu de cette effervescence populaire? à quel médecin se +confier, sur quels hommes fonder un plan de rénovation et de salut? + +--Mais, se serait alors demandé un étranger épris de l'art et des +lettres,--qu'est donc devenue cette société française, qui se réunissait +à jour fixe dans les salons ingénieusement splendides de madame du +Deffant et de mademoiselle de l'Espinasse, sous les règnes de Louis XV +et de Louis XVI? Ces sortes d'assemblées avaient duré près de cinquante +ans[29], et l'Angleterre avait possédé moins de temps lady Montague et +mistress Vesey. En transportant son salon à Ferney, Voltaire fut un +égoïste; Diderot n'aima que sa chambre, Jean-Jacques des forêts aux +ombres profondes; et tous ces hommes, en se choisissant la solitude pour +maîtresse, ne déclaraient-ils pas aux salons la plus opiniâtre des +guerres? Les salons une fois fermés, l'esprit dut errer comme un +proscrit de porte en porte, mendiant à Versailles, hardi ou ténébreux +dans Paris, jusqu'au jour où il descendit dans la rue avec son manteau +troué, son impatience et ses rancunes. Dès lors plus d'entraves, plus de +ménagements, de contrainte; la cour, le parlement, le clergé, tout ce +que le neveu de Rameau frondait à voix basse, _piano_, sur son archet, +sera bravé, chanté et tympanisé à grand orchestre. Ce sera l'histoire +des sauvages de l'Orénoque que l'histoire de cette liberté gloutonne et +hâtive; le rhum enivre d'abord ces palais inaccoutumés à la boisson, +puis il rend bientôt les buveurs frénétiques et furieux! Et c'est ainsi +que l'ex-lecteur de Sa Majesté le roi de Suède retrouva la capitale de +la France, à la veille d'une catastrophe. Différents clubs s'étaient +organisés, on parlait déjà d'y jouer des tragédies patriotiques; les +tailleurs, les perruquiers, les garçons marchands voulaient être des +héros. On était bien revenu des chevaliers, des marquis, des +petits-maîtres! En vérité, Monvel n'en put croire d'abord ses yeux. Il +courut au Théâtre-Français, ne fût-ce que pour voir s'il était encore à +sa même place; le Théâtre-Français siégeait encore au faubourg +Saint-Germain, mais tout annonçait chez lui une désorganisation +prochaine. Il avait des orateurs, des démagogues et des opposants: on y +parlait abus, constitution, principes. Le foyer était devenu un vaste +champ clos, seulement l'esprit public y avait remplacé l'esprit. Plus +d'un conspirait à la sourdine, comme Dugazon, et cherchait à prendre un +rôle dans les prochaines saturnales. L'enthousiasme pour tout ce qui +était nouveau tournait les têtes. Fabre d'Églantine eût pu détrôner +Molière en certains moments; on voyait déjà poindre l'aurore littéraire +de madame Olympe de Gouges; quelle royauté nouvelle pour l'art!!! Talma +prenait le forum trop à coeur pour que, jeune encore, il ne s'éprît point +de cette tragédie menaçante, la tragédie populaire. Cependant il se +trouvait encore des jours dans ces tristes temps où l'on plaisantait +comme aux beaux jours de M. de Bièvre. + +«Quand le mot d'aristocrate, dit Fleury[30], vint à être créé, nous +nommâmes bien vite Dugazon _Aristocrâne_; Molé, qui ne savait trop s'il +serait blanc ou noir, _Aristopie_, et notre brave Larochelle, qui ne +parlait jamais politique sans changer deux fois de mouchoir de poche, +_Aristocrache_.» + +Cette logomachie nouvelle, cette syntaxe révolutionnaire effrayait +pourtant les anciens de la Comédie. Quand Monvel, avec ses fourrures de +Suède, son titre de lecteur, et son air dalécarlien, se représenta +devant eux, ils crûrent voir Gustave Wasa, et lui tendirent la main de +bon coeur; celui-là du moins parlait leur langue! Mais les fanatiques, +les _nouveaux_, de quel air le revirent-ils? Monvel anobli, Monvel ami +d'une tête couronnée! Ces langues ardentes travaillèrent le comité, qui +de son côté invoqua la sévérité de ses règlements. Le Théâtre-Français +devait y tenir, car il tenait aussi à conserver ses priviléges; un +artiste comme Monvel se vit donc forcé de ne point rentrer dans le sein +de cette ingrate patrie, de son théâtre français! Vainement Dazincourt, +Raucourt et Contat prirent sa défense, ce furent, hélas! les seules voix +qui l'appuyèrent. Le Théâtre-Français, autour duquel, en vertu d'une loi +promulguée plus tard[31], allaient se grouper en foule les théâtres +secondaires, ne ressemblait pas mal à la république de Venise faisant +eau de toutes parts. Le temps approchait où, lassés de la tyrannie, les +jeunes auteurs et les mécontents formeraient pour le détruire une +nouvelle ligue; la guerre intestine était déjà dans le camp de ces +farouches pachas. Joignez à ceci, comme on l'a fort bien observé, que la +Comédie en masse était jeune; qu'après Molé, Dazincourt et Dugazon, +Fleury se trouvait son doyen et n'avait pas quarante ans; que sur +trente-six comédiens dont se composait la troupe, on comptait neuf +femmes jeunes, jolies, rieuses, et qui, à la rigueur, auraient pu faire +encore quelques années de couvent[32], et dites si dans cette maison de +Molière, exposée de toutes parts aux attaques, à la ruine, il y avait un +ensemble assez solennel et assez dominant pour la défendre? + +«Vers le milieu de l'année 1789, une reprise d'une comédie de Destouches +(l'_Ambitieux_ ou l'_Indiscret_) obtint un succès de première +représentation, tout cela parce qu'il se trouvait dans cette comédie un +ministre honnête homme; on y découvrit une sorte d'application au retour +de M. Necker[33].» + +Ce ne fut qu'au _Charles IX_ de Chénier que la révolution se dessina, et +il y avait deux ans que Monvel était en France! Ce retour, ne l'oublions +pas, eut lieu en 1788. Les articles biographiques qui font partir +brusquement Monvel de France, en ajoutant que son départ fut ordonné par +la haute police, n'ont pas plus de fidélité que ceux qui assignent à +1786 son retour à Paris. Nous nous bornerons à citer à ce sujet la date +précise de 1788, date donnée par madame Fusil, qui a connu +particulièrement mademoiselle Mars et son père[34]. + +Voilà donc Monvel banni de ce même théâtre où il avait joué _Séide_ et +_Xipharès_ avec autant de chaleur et peut-être plus d'art que son chef +d'emploi; voilà l'homme qui s'était cru en droit, à la mort de Lekain, +de réclamer les premiers rôles, froissé tout à coup dans son +amour-propre légitime, exilé, rayé de la Comédie-Française! Que faire, +que devenir, quelle chance tenter après un coup si terrible, et que son +orgueil dut en souffrir! Monvel quittait un pays où les enchantements se +succédaient, où la politesse souveraine du maître lui avait rappelé bien +souvent celle de la cour de France, à Versailles, à Trianon! Sa première +visite avait été pour ses anciens frères; combien il se repentit de les +avoir cru accessibles et oublieux!--«Décidément, écrivait-il à l'un de +ses amis de Suède[35], j'avais tort de penser que les comédiens +manquassent de mémoire; ceux-là ne m'ont pas pardonné!» + +Le ressentiment de Monvel contre la Comédie était en partie injuste. Les +règlements de la société étaient précis; un seul homme, vis-à-vis d'eux, +menaça de donner sa démission si Monvel ne rentrait pas, et cet homme ce +fut Molé. + +Nous tenons de feu M. le comte Beugnot lui-même[36] l'anecdote suivante, +qui prouve à quel point ces deux rivaux s'aimèrent et s'estimèrent +toujours. + +Molé, l'ancien ennemi de Monvel, et qui jouait le rôle principal dans +l'_Amant bourru_, s'était déjà réconcilié une fois, à la première +représentation de cette pièce. Au retour de Monvel, quand celui-ci +revint de Suède, il ne montra pas moins d'élan et de générosité. + +Un matin, après déjeuner, Molé rangeait des livres dans son cabinet, +quand on lui annonce tout d'un coup un brave fermier de la Beauce, qui +venait lui apporter son terme de la Saint-Jean. + +--Faites entrer, dit Molé à son domestique. + +Molé était au haut d'une petite échelle d'acajou, époussetant lui-même +je ne sais quel bouquin; il ne se dérangea pas. + +--C'est vous, maître Jean, dit-il à un paysan en grosse veste et son +chapeau sur les yeux, qui déposa sur son bureau une sacoche assez +lourde. + +--C'est moi, m'sieu Molet, Jean, son n'veu. V'là vos farmages, not' +maître! n'faut pas qu' ça vous chêne, mais j' v'nons de ben loin, ben +loin! + +Molé s'apprêtait à descendre de son échelle. + +--Queuque vous faites donc? restez-là, morgué! continua le villageois; +ast-ce qu'on s' dérange pour son farmier? J' vous apportons là d' bons +noyaux d'écus, fatigué! et, tenais, itou une lette à vot' adresse! + +--C'est bon, pose-la sur mon bureau et verse-toi une rasade de ce bon +vin. + +La nappe était encore mise, Molé venait de déjeuner avec un ami; le +fermier secoua la bouteille, il remplit le verre de Molé, ensuite le +sien. + +--Parguenne, m'sieu Molet, j'aspérons bian que nous n'boirons pas seuls. +Vlà un vin de mine agriable, allais; croyais-vous que j' n'osons l'boire +sans vous? Rian n'est pus vrai. + +--Bois, bois toujours, dit Molé, qui ne s'embarrassait guère de faire +attendre maître Jean et continuait à ranger ses livres en tournant le +dos au rustre. + +--M'sieu Molet, laissez-moi c'te joie, pardi! Allais, allais, on sait +bian que vous n'êtes pas fiar! Si vous veniais cheux nous, j'vous +coucherions dans eun lit qui est dans not' gregnier, un biau lit; quand +ce serait pour le roi, laissais faire, il y taperait de l'oeil! + +--Laisse-moi donc un peu, je suis à toi dans l'instant! + +--Vous avais raison. Qu' c'est biau ça les livres! Je leur préfaire +cependant eune bonne omelette mis sur d'la cendre chaude... J'en ons +fait eune l'aut' jour à m'sieu Monvel, et y s'en relichait les doigts. + +--Monvel, dis-tu? tu connais Monvel? + +--Hé donc, pourquoi point? I gnia pus d'un mois il est v'nu manger à la +ferme, j'l'ons débarrassé de ses guêtres, c'est un bian brave homme! À +c't heure-ci, c'est drôle! il est tout triste... On dit qu'ils ne le +pernent plus chez eux, à la Comaidie... Comme si un sac de farine de +plus avec queuques autres dans not' cour, ça frait grand mal! Vous +m'excuserais, m'sieu, mais j'aimais ben cet homme-là! + +Molé avait quitté ses livres, il était redescendu vite et vite de son +échelle... Tout d'un coup il tombe dans les bras du fermier, il lui +arrache son grand feutre et le serre longtemps contre sa poitrine. + +--Monvel, cher Monvel! + +C'était la première fois qu'ils se revoyaient après une absence aussi +prolongée. + +Monvel était, après Sedaine, l'homme qui savait le mieux prêter au +patois de nos paysans des grâces piquantes; il les imitait à s'y +méprendre; nul ne réussissait plus que lui à organiser ces parties +curieuses de Chantilly, où il jouait les villageois avec Laujon. Le +prince de Condé excellait, comme Monvel, à ces _paysaneries_[37]. + +L'entrevue fut longue; on parla d'abord de la Suède, puis du théâtre. +Monvel ne s'était pas encore présenté au comité, il n'avait fait que lui +écrire. + +La réponse avait été longtemps méditée; mais alors Molé se trouvait +souffrant, il n'avait pu prendre part à ces délibérations. + +Tout d'un coup Monvel le voit prendre sa canne et son chapeau; il +s'élance de l'appartement, le laissant seul dans son accoutrement +villageois. + +L'appartement de Molé était celui d'un véritable petit-maître; la cour +et la ville l'avaient enrichi complaisamment et tour à tour. Un portrait +délicieusement coquet l'y représentait dans le personnage d'un jeune +officier, rôle qu'il avait rempli dans _Heureusement_, comédie de Rochon +de Chabannes. Dans un autre cadre suspendu près de son lit, il n'avait +pas rougi de se faire peindre lui-même, la figure pâle, le teint altéré, +dictant lui-même, pour Paris entier, un bulletin de sa nuit au docteur +ordinaire. Les vins les plus exquis, les fleurs les plus rares, les +analeptiques les plus recherchés lui avaient été envoyés pendant sa +convalescence, où la cour et le roi lui-même lui prodiguaient de riches +présents[38]. + +Bien qu'il eût passé alors la cinquantaine, c'était toujours l'élégant +marquis du _Cercle_, l'homme au jeu brillant que le fils de famille +prodigue et cité tenait à prendre pour modèle. Cependant son répertoire +s'était agrandi, à la mort de Lekain et de Bellecour: jusque-là il +n'avait encore joué dans les pièces anciennes des deux genres que des +rôles de second ordre; la tragédie lui paraissant une fatigue, il avait +pris les premiers rôles de la comédie. Arrivé à l'époque de la +Révolution, il en embrassait déjà les principes; sans être aussi exagéré +alors que Dugazon, il sacrifiait déjà aux idées du jour. La surprise de +Monvel fut assez grande en entendant le marquis de Moncade lui parler de +M. Necker et de Cazalès. Mais aussi sa gratitude fut vivement excitée, +au récit que Molé lui fit à son tour de la démarche tentée par lui +auprès de ses camarades. Madame Vestris seule était descendue dans la +lice armée en guerre, c'est-à-dire armée du code théâtral, et malgré +Molé, malgré l'offre formelle et généreuse de sa démission, le comité +avait passé outre! + +Le _fermier_ Jean se consola de cette ingratitude ou de cette rigueur +avec le vin de Molé son maître; on devisa ce soir-là comme on put. Molé +se montra charmant et plein de sollicitude pour son ami. + +--Nous trouverons bien moyen de te faire réparer le temps perdu, dit-il +à Monvel; je n'ose te dire de recourir au roi ou aux princes, ils +trouvent tous Gustave par trop philosophe; d'ailleurs le moment approche +où ils ne sont pas trop sûrs eux-mêmes de rester dans leur emploi! + +Molé voulut voir ce que contenait le sac du fermier Jean: c'étaient de +simples pierres; tous deux se prirent à s'en moquer à qui mieux mieux. + +--Voilà de quoi bâtir un théâtre nouveau, dit Molé, tu pourras te venger +un jour de la Comédie-Française! + +Molé croyait plaisanter, et cependant le temps n'était pas si loin où la +salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orléans fit bâtir, serait +donné à MM. Gaillard et Dorfeuil; Monvel, recherché bien vite par eux, +devait en faire partie. + +Mais n'anticipons pas sur les événements, et suivons chaque détail de +cette lutte si intéressante d'un homme qui, en rentrant en France, n'y +devait rencontrer que les rebuts et l'infortune. + +Monvel ramenait avec lui une charmante femme; mais cette femme, comment +l'établir sur le pied qu'il espérait? La pension que recevait Monvel de +Gustave III ne dépassait pas le chiffre alloué à Cléricourt: elle avait +dû passer par la filière du trésor suédois; elle était trop mince pour +le comédien chargé d'une nouvelle famille. Molé partagea généreusement +quelques mois avec son ami, son ancien double; puis, le temps vint où +Molé lui-même, malgré ses deux pensions, l'une de la cour, l'autre de la +comédie, se trouva gêné; ce fut l'instant que Monvel choisit pour lui +faire savoir qu'il était au-dessus de ses affaires: c'était pourtant une +pure délicatesse, il cherchait alors de tous côtés un engagement. + +Sur ces entrefaites, il rencontra un jour Valville à Versailles, cette +ville où mademoiselle Mars devait plus tard se retirer elle-même quelque +temps[39], Versailles, le premier théâtre où elle joua ses petits rôles +d'enfant, et où mademoiselle Montansier dirigeait elle-même alors un +établissement scénique[40]. La rencontre de Valville et de Monvel fut +curieuse. Monvel était seul; il tournait le coin de la chapelle, et se +disposait à entrer dans les jardins, quand il se vit face à face de son +ami. Il y eut d'abord entre eux un échange de politesses et d'attentions +embarrassées. Valville n'ignorait pas plus que madame Mars le mariage de +Monvel. Dès ce moment aussi elle avait résolu de ne plus le voir. +Seulement, avait-elle dit à Valville, je ne serai point assez cruelle et +assez injuste pour le priver d'Hippolyte, je lui enverrai sa fille de +temps en temps. + +La pauvre femme avait ajouté: + +--J'ai trop éprouvé par moi-même, mon cher Valville, combien il est +affreux de ne pouvoir embrasser sa fille! + +Ainsi, avait-elle dit, en apprenant cette nouvelle qui la concernait; +mais bientôt le chagrin et le dépit s'en mêlèrent: elle ne s'était pas +hâtée d'envoyer l'enfant à Monvel. + +Ce jour-là même, Monvel ne se doutait guère qu'elle était accourue de +son côté à Versailles avec Valville, pour voir la petite Hippolyte jouer +en cette royale cité déjà si morne, si triste, un de ces bouts de rôles +d'enfant par lesquels mademoiselle Mars débuta, même avant de préluder à +ceux de _Louison_ et de _Clistorel_. + +Valville accompagnait madame Mars dans cette excursion; il l'avait +laissée à la _Cloche d'Or_, hôtel alors situé tout proche des Écuries. + +Monvel eut à subir les reproches multipliés de son ami; il l'attendait +de pied ferme, il aimait, il idolâtrait celle qui était devenue sa +femme: cela lui donna du courage. Valville lui parut un Cléante fort +judicieux. Ce fut tout. + +Toutefois il n'osait demander des nouvelles d'Hippolyte. Il avait su, +dès le premier jour de son arrivée, par Nivelon, que la petite allait +bien. Nivelon ignorait seulement que ce jour-là même elle dût jouer à +Versailles. Mademoiselle Montansier la protége, avait dit Nivelon à +Monvel. Mais ce nom, qui devait devenir européen,--la +Montansier!--n'était pas encore connu du père de mademoiselle Mars. + +Valville poursuivit sa thèse tout en se promenant avec Monvel dans ces +jardins, où soufflait alors une bise d'automne qui pouvait fort bien +rappeler à l'ex-lecteur de Gustave III le climat de la Suède. Il +représenta à Monvel l'énormité de tous ses péchés. + +--À quarante-trois ans, lui dit-il, on ne doit plus être un enfant; rien +ne t'excuse donc, et la mère d'Hippolyte a raison d'élever entre elle et +toi des barrières insurmontables. Ce sera moi, moi seul, qui m'occuperai +de l'éducation de ta petite! + +Monvel regarda Valville d'un air courroucé; son seul désir était de +remplir cet emploi près de sa fille; il regardait l'usurpation de ses +droits comme un véritable outrage. + +--Valville, dit-il froidement, non, cela n'aura pas lieu! + +--Pourquoi? + +--Parce que cette enfant est mon aînée, c'est ma perle, c'est mon +trésor! + +--Et ceux que tu nous ramènes? + +--Ceux que je ramène, reprit Monvel avec feu, ne sont pas nés sur le sol +français; mais Hippolyte Mars! y songes-tu, Valville, songes-tu à ce que +la sorcière m'a jadis prédit? + +--Hippolyte verra que sa mère te hait... + +--Elle saura qu'elle m'a aimé... Tiens, Valville, je te chéris, je +t'estime; mais si je savais que tu accapares ma fille, je te plongerais +cette épée nue dans le coeur! + +Valville, qui plus tard racontait lui-même cette scène devant le témoin +encore vivant qui nous l'a redite, ajoutait que Monvel lui avait paru +alors effrayant. Sa physionomie, naturellement noble, avait revêtu alors +une expression étrange de colère et de dédain; c'était un défi qu'il +jetait à son ami. Doué d'une sensibilité inouïe, nerveux et +impressionnable à l'excès, il lui semblait que livrer sa fille aux +leçons d'un autre maître, c'était perdre son avenir. Cet habile +comédien, le plus intelligent peut-être de tous ceux qui se soient +montrés au théâtre, avait lutté de si bonne heure avec la faiblesse de +sa complexion, qu'il tremblait alors pour cette organisation frêle et +délicate de mademoiselle Mars; il se la représentait s'abandonnant déjà +à des développements hâtifs et périlleux. Nul doute que Valville, malgré +son amour pour cette plante jeune et faible, ne la compromît vite aux +rayons de la rampe; nul doute qu'il ne voulût en faire un _petit +prodige_, que le travail devait ruiner. + +Après une discussion des plus vives, où Valville, toujours bon, toujours +dévoué, eut à subir plus d'un sarcasme acéré sur son propre talent, qui +était loin de valoir celui de Monvel, il proposa à celui-ci de se rendre +chez mademoiselle Montansier. + +--Et qu'irai-je faire chez cette saltimbanque! répliqua Monvel, du ton +de Charles Morinzer dans l'_Amant bourru_. + +--Écoute donc, dit Valville, cette femme est une puissance. Elle est +active, influente; les protecteurs de toute sorte pleuvent sur elle. +Elle a beaucoup de dettes et de procès, cela est vrai; mais elle aime +les uns et les autres; le croirais-tu, elle lit elle-même en entier les +nombreux exploits qu'on lui adresse, et y fait même de sa main des notes +marginales! + +--Peste! voilà une maîtresse femme! + +--Je la connais un peu, ajouta Valville d'un ton hypocrite qui échappa à +Monvel; elle a ici la direction du théâtre, elle peut nous être utile. + +L'orgueil de Monvel se récria à l'idée d'une pareille présentation. + +--Hier encore, s'écria-t-il avec fierté, je comptais parmi les comédiens +du roi, et tu veux que je fasse ma cour à une sauteuse! + +--Crois-moi, laisse là les grands sentiments et viens lui demander à +déjeuner. + +--Y penses-tu? + +--J'y pense, parce qu'il est midi, et que c'est l'heure où elle a +coutume de déjeuner. + +--De recevoir? répéta Monvel aigrement, ne dirait-on pas que c'est la +femme d'un ministre? + +Moitié maugréant, moitié riant, il se laissa traîner chez mademoiselle +Montansier. + +Valville fit à cette dernière, en entrant dans le salon, un signe +d'intelligence. + +--C'est M. Monvel, lui glissa-t-il à l'oreille, c'est le père +d'Hippolyte Mars! + +Puis se reprenant et la regardant de temps à autre pendant sa tirade, +ainsi que Monvel: + +--Je vous présente, dit-il, un de mes amis, un amateur de province. +Monsieur habite Carcassonne. + +--Es-tu fou? reprit Monvel à voix basse, en le tirant par la basque de +son habit. + +Valville continua: + +--Monsieur s'est mêlé parfois de jouer la comédie... seulement pour son +plaisir. On donne ce soir un divertissement qui lui plaira. + +L'affiche portait: la _Princesse d'Élide_, avec un divertissement dont +le titre était: les _Flacons magiques_. + +--Monsieur, poursuivit imperturbablement Valville, s'est de +plus,--toujours pour son plaisir,--occupé d'écrire; on a joué de fort +belles choses de lui à Carcassonne! + +Cette fois Monvel comprit que Valville le prenait pour jouer le rôle de +compère. Il s'y résigna; la conversation tomba sur les acteurs de la +troupe. + +--Nous avons ici une petite fille de neuf à dix ans qui joue comme une +fée, dit malignement mademoiselle Montansier. + +Le déjeuner se trouvait servi, elle invita Valville et Monvel à le +partager. + +Mademoiselle Montansier, qui devait épouser plus tard, à +soixante-dix-huit ans, le danseur Forioso[41], n'était pas un idéal de +beauté, loin de là! on eût pu même appliquer à son visage les vers de +Voltaire à sa nièce, madame Denys: + + Si vous pouviez, pour argent ou pour or + À vos boutons trouver quelque remède, + Ma nièce, vous seriez moins laide, + Mais vous seriez bien laide encor? + +Petite, ramassée, criarde, elle avait l'air de se mouvoir par ressorts, +comme un de ces _puppi_ qu'elle remplaça plus tard par des marionnettes +en chair et en os, quand elle fit bâtir sa salle par l'architecte Louis, +sur l'emplacement des Beaujolais. Elle avait épousé un comédien nommé +Bourdon de Neuville, mais on continua de l'appeler de son premier nom. +C'était une mégère, une _virago_ dans toute la force du terme; ses +créanciers le savaient par leur propre expérience. Elle avait à +Versailles un appartement avec un balcon donnant sur une cour intérieure +avec de hautes murailles; voilà qu'un beau matin, ils viennent tous en +députation carillonner à sa porte. Elle prenait son café. + +--Cours ouvrir, dit-elle à sa femme de chambre, dépêche. + +Pendant ce temps, elle tourne les clefs dans leurs serrures, puis, sans +changer même de pet-en-l'air, son petit pain mollet d'une main, sa tasse +de café de l'autre, elle se présente sur son balcon comme la reine à son +peuple. + +L'essaim de créanciers la regarde, toutes les issues sont fermées, la +servante elle-même est dehors, et le balcon est très haut. On chuchote +d'abord, puis on s'impatiente, l'émeute grossit, mais elle n'y fait +guère attention et avale son café d'un air de princesse. + +Tout d'un coup, voyant l'orage continuer, elle se lève, s'appuie à la +rampe de fer de ce balcon, et entonne le grand air d'_Armide_ (celui de +mademoiselle Saint-Huberti, qu'on lui faisait toujours répéter à +l'Opéra); + + Ah! que je fus bien inspirée + Quand je vous reçus dans ma cour! + +L'air fini, elle se retire majestueusement et ferme elle-même sa +fenêtre. + +Une autre fois, des huissiers se présentent chez elle: + +--Mademoiselle Montansier! + +--C'est ici, répond une voix,--tournez la clé! + +L'un d'eux y met la main, puis la retire en criant comme un beau diable. +Un second s'avance, il essaie, et il se retire en jurant. La clé de la +débitrice venait d'être rougie au feu. + +Mademoiselle Montansier, tout en déjeunant avec l'appétit d'un Alcide, +parla à Monvel de ses beaux projets; elle allait acheter l'emplacement +des Beaujolais au Palais-Royal, l'architecte donnerait à sa salle les +dimensions voulues pour y jouer la tragédie et l'opéra. + +Monvel approuva fort ses projets, tout en ne pouvant se dissimuler que, +si la spéculation réussissait, les petits théâtres allaient bientôt +pulluler autour d'elle. C'était le coup le plus sûr et le plus direct +que l'on pût porter à la Comédie-Française que celui de cette +multiplicité. Mademoiselle Montansier parut, du reste, à Monvel une +excellente femme, fort empressée à rendre service, agile, malicieuse +dans ses propos, mais toujours avec bonté. Le soir, il se rendit avec +Valville et elle dans sa loge, au théâtre; on y jouait la _Princesse +d'Élide_, pièce pendant laquelle Monvel ne cessa de donner des signes +d'impatience. Les acteurs, en effet, étaient loin d'en tenir les rôles +avec intelligence et distinction. Cette pièce finie, l'entr'acte +commence; Valville laisse son ami dans la loge, sous un prétexte; +mademoiselle Montansier s'esquive; voilà Monvel tout seul. La toile se +lève; le théâtre représente, pour le divertissement, un palais de fée. +Deux petites filles sont en scène; la fée, pour les empêcher de devenir +orgueilleuses, leur a fait croire que, par un procédé de sa science, +elle les a rendues laides. La cadette surtout,--la plus jolie,--est +inconsolable. Leur mère arrive, leur mère qui les a placés chez madame +la fée, et à qui celle-ci confie sa ruse d'institutrice. Les pauvres +petites n'osent s'approcher de leur mère; elles craignent que leurs +figures ne fassent horreur. La mère, au premier abord, feint de ne pas +les reconnaître; elles s'avancent en pleurant. + +--Cruelle fée! s'écrient-elles en tombant toutes deux dans ses bras. + +La mère, qui feignait d'abord de ne pas les reconnaître, est +attendrie... Elle supplie la fée de les tirer d'erreur; celle-ci promet +de leur offrir le moyen le plus sûr et le plus prompt de corriger leurs +défauts. Elle a, dit-elle, composé pour chacune d'elles deux fioles qui +contiennent une essence divine: l'une leur ôtera leur laideur et les +rendra telles qu'elles étaient auparavant; l'autre leur donnera toutes +les qualités du coeur et de l'esprit qui leur manquent. Mais il faut +choisir; la fée ne peut accorder aux deux enfants ces deux dons réunis: +son pouvoir ne va pas, dit-elle, jusque là. Elle tire les deux flacons +d'une boîte. Le rose doit faire disparaître la laideur; le blanc doit +rendre les jeunes filles parfaites. Enchantée de son épreuve, la fée +entraîne la mère, et les deux soeurs restent seules, ayant chacune deux +flacons en main. + +Après un moment de silence, elles se demandent toutes deux ce qu'elles +vont faire. Elles se sont assises et ont posé leurs flacons sur une +petite table qu'elles approchent d'elles. Un miroir s'y trouve placé; un +miroir! n'est-ce point une tentation de la fée que ce hasard? Toutes +deux se refusent d'abord à le consulter; mais le miroir est si joli! La +plus jeune s'y regarde; elle n'a jamais trouvé sa figure si repoussante, +sa laideur si affreuse! + +--Certainement, dit-elle à sa soeur, la vôtre est moins désagréable. + +--Ah! ma soeur, vous allez préférer le flacon couleur de rose! + +Un débat s'établit alors entre elles sur leur laideur réciproque. + +--Vous êtes beaucoup moins bossue que moi. + +--Je n'en crois rien. + +--Je suis sans comparaison plus rousse que vous. + +--Je ne vois pas cela. + +--Mais, regardez; voyez nos deux figures dans ce miroir, vous en +conviendrez. + +L'aînée se penche, se regarde; elle s'écrie: + +--Ah! je suis mille fois plus affreuse que vous! + +--Quel parti prendre? répond l'autre. + +--Je ne sais, ma foi... Mais, sous des dehors si laids, prendrait-on la +peine d'aller chercher de l'esprit... un bon caractère? + +--Vous dites vrai: on nous laisserait là avec notre perfection +intérieure: et nous ne pourrions un jour trouver de mari! + +C'est à qui convoitera le flacon couleur de rose. L'une débouche le sien +et devient rêveuse; la main lui tremble. + +--Ah! ma soeur, qu'allons-nous faire? + +--Vous ne savez pas vous décider; allons, je vais vous donner l'exemple! + +--Non, reprend l'aînée en lui arrachant le flacon; vous devez le +recevoir de moi: je suis la plus âgée. + +--Et moi, la plus raisonnable! + +--Écoutez-moi, de grâce! Si nous préférons ce flacon, nous affligerons +maman, qui nous aime. + +--Si je pouvais le penser, je le casserais plutôt! + +--Ma soeur, soyez-en sûre, j'ai vu son inquiétude quand elle nous a +quittées; elle tremblait que nous ne fissions un choix imprudent. + +--En effet, je me rappelle son dernier regard: il était bien triste et +bien tendre. + +--Ce regard nous apprenait notre devoir; il faut le suivre. + +--Notre laideur nous est moins cruelle que maman ne nous est chère. + +--Elle et madame la fée ne désirent que notre bonheur. + +--Sacrifions-nous pour elle! + +Elle prend les flacons. + +--Je n'hésiterai pas pour celui-ci, dit l'aînée en prenant le flacon +blanc. + +Elles boivent toutes deux.--Après avoir bu: + +--Me voilà donc accomplie! + +--Que vois-je? + +--Ah! ma soeur, vous avez repris votre première figure! + +--Et vous aussi!... Eh! mon Dieu, nous serions-nous trompées de flacons? + +La fée survient, les rassure et les force à s'embrasser devant leur +mère. L'aînée ne peut comprendre par quel prodige le flacon blanc leur a +rendu la beauté. La fée leur fait une morale et leur explique que ce +n'était qu'une épreuve. + +Tel était le canevas emprunté à madame de Genlis, auquel on avait cousu, +tant bien que mal, un divertissement. Certes, la morale et le ballet se +donnaient la main ce soir-là; on eût pu faire jouer cette fable par des +pensionnaires qui sortent du couvent. + +La surprise de Monvel ne saurait se peindre; l'aînée de ces deux soeurs +était mademoiselle Salveta, et l'autre Hippolyte Mars! + +Valville avait eu soin de bien fermer la porte de la loge, sans cela +Monvel fût sorti à travers les corridors... + +Il revoyait sa fille, son enfant, sa _meilleure création_, comme il le +disait plus tard! + +Peu s'en fallut qu'il ne s'élançât d'un bond sur le théâtre. + +--Ne pas la voir, ne pas l'embrasser! cette pensée le rendait fou. + +Et cependant rien ne s'opposait à cet élan de tendresse; il était venu à +Versailles en garçon, nul oeil défiant ne l'épiait; il ne devait être de +retour à Paris que le lendemain, car il avait prétexté des affaires dans +cette résidence ancienne de la cour. Le rideau tombé, les spectateurs +s'écoulaient en silence; tout d'un coup la porte de la loge s'ouvre: +c'est Valville, Valville tenant en main Hippolyte les joues encore +barbouillées de rouge. Elle avait dit comme un ange ce petit rôle +d'enfant, rôle étouffé bien vite sous le bruit des danses qui l'avaient +suivi. + +Monvel délirait de joie, de bonheur; il l'embrassait, il chiffonnait ses +dentelles blanches. En pressant sa fille bien-aimée contre son coeur, il +se demandait s'il n'était pas assez vengé de tant de plates calomnies +envenimées contre son honneur et son talent, vipères implacables, +sifflantes, comme celles d'Oreste à travers ses moindres rêves; car +ainsi était faite la vie de cet homme, que ses succès eux-mêmes furent +étouffés quelque temps sous la masse de plomb du sarcasme et du +pamphlet, qu'on lui attribua complaisamment une foule d'iniquités, et +qu'il ne se trouva plus tard qu'un seul homme, l'auteur ingénieux des +_Mémoires de Fleury_, qui le vengea. + +Les plus beaux jours, les plus belles heures du comédien pouvaient-ils +valoir ce jour et cette heure? + +Dans ce Versailles même, où Marie-Antoinette lui avait tant parlé devant +ce public qui était appelé encore à l'applaudir, quand il apparaîtrait +de nouveau à ses regards, quelle fierté, quelle ivresse pouvait être +comparable à celle de ce père, tenant enfin Hippolyte Mars sur ses +genoux, l'embrassant, la regardant et songeant à ce qu'elle serait un +jour? + +Ce moment de joie, Monvel eût donné dix ans de sa vie pour le prolonger, +mais Valville fut inflexible. Il fallut se séparer; il fallut se raidir +de nouveau contre l'émotion et la douleur. + +Hippolyte entourait Monvel de ses petits bras; elle lui parlait avec ce +langage enfantin, véritable musique pour l'oreille d'un père; tout d'un +coup, elle lui voit au doigt son anneau de mariage, et avec ce ton de +curiosité charmante qui n'appartient qu'à ces petits anges: + +--Papa, demanda-t-elle, quel est cet anneau? donne-le-moi! + +Monvel essuya une larme furtive; il serra l'enfant de nouveau contre son +coeur, et le remettant à Valville: + +--Il est impossible, dit-il, d'être ce soir plus heureux et plus +malheureux que moi! + +Quand Monvel sortit, les lanternes du théâtre jetaient des lueurs pâles, +inégales, sur le pavé; il se heurta contre un homme de taille assez +haute, qui fredonnait un air, tout en marchant, et frappait de sa badine +chaque borne de la rue. + +--Désaides! + +--Moi-même! je venais ici te chercher! parbleu, j'ai besoin de toi! + +--À cette heure-ci? + +--À cette heure. + +--Tu travailles donc maintenant la nuit? + +--La nuit. + +--Merci, je vais me coucher. Je ne suis pas d'ailleurs en train de +deviser, sache-le. + +--Cependant, c'est nécessaire. + +--Pourquoi? + +--Parce que j'ai à te faire entendre la musique d'un acte d'_Alexis et +Justine_, que Sauvigny t'avait retranché[42]; nous pouvons le rapetisser +et en faire une nouvelle pièce. + +--Tentateur! Voilà bien les musiciens! + +--Tu me ramènes à Paris? + +--Du tout, j'ai ici un pavillon chez mon notaire. + +--Tu m'y loges cette nuit? + +--Sans doute. + +--Voilà qui est bien; marche devant moi. + +Désaides, enchanté de tenir enfin son collaborateur entre quatre murs, +s'achemina vers la maison du notaire. Ce compositeur agréable, dont +Monvel ignora toujours, comme Désaides lui-même, la famille et la +patrie, était Allemand, selon les uns; selon d'autres, Lyonnais. Il +avait la taille, la tournure et l'accoutrement du peintre Greuze; il ne +lui cédait ni en originalité ni en affectation. + +Par exemple, il ne s'éprenait d'une femme que lorsqu'elle avait une +belle oreille. Il avait donné quelque temps des leçons de harpe et ne +manquait pas d'écarter toujours les cheveux poudrés de ses écolières, +afin de satisfaire sa contemplation favorite. Cette prédilection +formelle était devenue la cause de sa liaison avec la célèbre Belcourt, +connue sous le nom de Gogo[43]. À l'effet piquant d'une physionomie +ouverte et franche, d'une voix mordante et point élevée, quoique un peu +brusque, madame Belcourt joignait tous les charmes d'une fraîche et +jolie soubrette; jamais aucune actrice n'avait ri de meilleure foi et +avec de plus belles dents. Monvel la connaissait fort bien, puisqu'il lui +avait donné le rôle de madame de Martigues dans _l'Amant bourru_. Sa +liaison intime avec Désaides avait seulement été la cause du +renversement complet de fortune de ce dernier; voici comment: + +Ce compositeur, si l'on en jugeait par la riche pension qu'il recevait, +appartenait à une famille opulente. Son éducation avait été confiée à un +abbé, qui, entre autres choses, lui avait montré la musique. + +Désaides vint à Paris de bonne heure; mais ayant fait, malgré les +représentations de son notaire, des démarches réitérées pour connaître +sa famille, et cela à la sollicitation de madame de Belcourt, qui lui +représentait combien cette ignorance pouvait lui devenir préjudiciable, +il perdit sa pension. Force lui fut alors de tirer parti de ses talents +pour la composition; il débuta en 1772 aux Italiens par _Julie_, dont +les paroles étaient de Monvel. Aucun secours, aucune sympathie ne lui +fit défaut heureusement par la suite: madame de Belcourt, aussi belle +que bienfaisante, avait une pension de deux mille livres sur la cassette +du roi, elle la partagea avec Désaides généreusement. De son côté, le +notaire qui lui remettait autrefois ses fonds lui donna chez lui un +logement à Paris et à la campagne. Cette campagne était alors dans +Versailles même, c'est là que notre compositeur affamé de poème +conduisit Monvel. + +Le dernier opéra de Désaides, _Alcindor_, avait été peu goûté; aussi le +musicien était-il pressé de prendre sa revanche. + +À peine instruit du retour de Monvel à Paris, il l'avait cherché, traqué +partout; à la fin il l'avait trouvé un beau jour sur la place du +Palais-Royal, au bras d'une charmante personne,--c'était sa femme. + +Monvel avait été d'abord décontenancé; il n'avait pas fait part de son +mariage à Désaides, avec lequel, nous l'avons vu cependant, il +correspondait du fond de Stockholm. + +Aussi Désaides s'écria que, pour le punir, il lui devait un sujet... +mais un sujet étonnant! + +Monvel se prit à rire; il rapportait, comme tout auteur qui venait de +loin, force anecdotes, force documents d'histoire, seulement il n'aimait +pas qu'on le pressât. + +Désaides fit donc sur lui l'effet de l'épée de Damoclès; cependant il +s'en défit de son mieux, et lui dit: + +--C'est bien, je te donnerai le _Général suédois_[44]! + +Or, on peut le croire, après la scène d'émotion que Monvel venait de +subir en voyant jouer sa fille,--il ne pensait guère à ce fameux +_Général suédois_ qui, de son côté, troublait le sommeil de Désaides. + +Une fois entré dans la maison du notaire, Désaides tira la clé de la +pièce où il poussa son ami, et s'écria: + +--Eh bien! ton _Général suédois_? + +Monvel ne put s'empêcher de partir d'un soudain éclat de rire. + +--Laisse là cette brave Suède, reprit-il, et parle-moi plutôt de madame +de Belcourt. + +À ce nom, la physionomie de Désaides se rembrunit. Il n'aimait pas +d'abord qu'on lui parlât de sa maîtresse; puis il trouvait sans doute +pour cela les moments trop précieux. + +La perruque et les manchettes de Désaides étaient en désordre; il répéta +plusieurs fois d'une voix sourde et bouffonne en même temps: + +--Le _Général suédois_! + +Monvel, cette fois, ne douta plus qu'il fût fou. + +--Écoute... dit Désaides d'un air sérieux, je suis fatigué des sujets +champêtres. Les bergers et les paysans m'ennuient. + +--Que ne t'adresses-tu à Sauvigny? + +--C'est cela, pour qu'il me joue encore un de ses tours! + +--Que t'a-t-il donc fait? + +--Un trait féroce, un trait de collaboration forcenée. + +--Mais lequel encore? + +--Je vais te le dire, il est court. Tu sais qu'il possède à quelques +lieues d'ici, sur cette même route, un petit bien que lui a donné la +duchesse de Chartres. + +--C'est vrai. + +--Tu sais aussi que s'il existe un compositeur paresseux... +journalier... aimant à travailler à ses heures... + +--C'est bien toi! + +--Oui, mais aussi il n'existe pas de chasseur plus acharné. + +--Eh bien? + +--Eh bien, mon cher, j'étais depuis trois jours chez Sauvigny et j'y +travaillais comme un vrai nègre, quand en me promenant un soir avec lui +je m'avise de lui dire:«--Mon ami, je pars demain!» Ma valise était déjà +bouclée, c'était donc vrai; Sauvigny ne me dit rien, mais en se penchant +sur le bord d'un petit mur, avec moi, il a l'air de se livrer à la +contemplation d'une énorme pièce de terre. + +«--Est-ce que cela t'appartient? lui demandai-je. + +«--Comment donc! reprit-il, je ne te l'avais pas dit! Non-seulement +celle-ci, mais celle-là! + +«Et il m'indiqua emphatiquement une autre pièce avec un charmant bouquet +de bois au milieu,--une remise excellente pour le gibier. + +«--Je t'y aurais fait chasser, reprend-il de l'air le plus innocemment +insoucieux; mais tu pars! + +«Le lendemain je me lève mystérieusement avant l'aube. J'arme un fusil, +je cotoye la haie, me voilà dans la campagne. Un lièvre part; je +l'ajuste, j'avais bien visé, il est à bas. Un second succède, il a le +même sort; puis un troisième. Il faut être chasseur pour comprendre +toute ma joie. + +«--Que ce Sauvigny est heureux, pensai-je, quelles plaines giboyeuses! +Quel malheur de les quitter! + +«J'allais ranger dans mon carnier mes trois victimes, quand je me sens +empoigné tout d'un coup par un bras vigoureux. + +«--Vous êtes sur les terres de M. le comte de Lancry, me dit un garde +orné de sa plaque. + +«--Allons donc! mon chef, vous voulez rire, je chasse sur celles de M. +Sauvigny! + +«L'impitoyable garde, pour toute réponse, me met la main au collet, il +m'ordonne de le suivre. + +«Je me réclame alors de mon hôte; j'insiste, je me fais conduire chez +lui. Ah bien! oui! il s'était barricadé, et fut au moins une demi-heure +à ouvrir. Pendant ce temps le carrosse public passait; je suis rendu +enfin à la liberté, mais plus moyen de partir! Sauvigny m'avoua le soir +que c'était un tour de sa façon pour me donner le temps, disait-il, de +travailler à une ariette encore sur le métier!» + +--Et tu ne l'as plus revu? + +--Le moyen de travailler avec des gens qui vous font prendre au collet! + +--C'est un peu ce que tu fais ici; regarde, tu m'as enfermé! + +--Pour ton bien et le mien. Tu vas me dire le plan de ton _Général +Suédois_! + +Monvel obéit à ce maestro original; il lui raconta le fait historique +sur lequel il avait basé sa pièce. + +--Je ne vois rien là pour moi, dit Désaides désappointé. + +Le poème, en effet, n'était guère musical. Monvel profita de ce refus +formel de Désaides pour s'endormir: il était très fatigué. + +Il se passa alors dans le coeur du musicien un combat étrange... Le +portefeuille de Monvel était resté sur la table, et Désaides savait que +c'était dans cet arsenal portatif qu'il avait coutume de serrer ses +sujets de pièce. + +Cédant à une curiosité invincible, il l'ouvrit machinalement... Monvel +s'était endormi. + +Les regards du musicien tombèrent sur une écriture fine et déliée, qu'il +n'avait pas encore vue; c'était une feuille soigneusement pliée, dont la +suscription portait: + + «À mon lecteur, mon ami.» + +L'oeil de Désaides pétilla, il approcha le flambeau de ce papier, et lut +en haut de la page: + + _Histoire de la Bagata._ + + + + +IV. + +Histoire de la Bagata.--Un prince royal.--La danseuse de la place du +peuple.--L'éléphant.--Fin de l'histoire de la Bagata.--Étrange bonne +fortune.--Les lunettes.--Clistorel et Louison.--Sensibilité de +Monvel.--Larmes données à Molière.--Monvel professeur de mademoiselle +Mars. + + +«Dans le courant de l'année 1768, les diètes orageuses des dernières +années du règne de mon père me forcèrent à m'exiler volontairement de la +Suède; j'entrepris avec mon ancien gouverneur, le comte de Shum, un +voyage en Italie. Dalin, mon précepteur, et Samuel Klingenstiern +devaient m'accompagner; il y avait deux ans que j'avais épousé la +princesse Sophie-Madeleine de Danemark. + +«Dalin et Klingenstiern, dont je me faisais grande joie de devenir ainsi +le compagnon, furent obligés de se récuser pour différents embarras +survenus à la cour; je partis donc seul avec le comte. + +«Pour un homme chargé de la surveillance d'un prince royal, le comte de +Shum était bien le mentor le plus aimable et le plus complaisant; il +était profondément versé dans les sciences, mais il se vantait en +revanche de n'entendre rien à celle des femmes. + +«--Je m'en réjouis, ajoutait ce savant candide, car cette étude là, mon +cher prince, fait perdre tout le temps qu'on pourrait utilement donner +aux autres. C'est un terrain mouvant, diabolique, où le pied le plus sûr +rencontre des fondrières. Vous m'êtes bien cher, poursuivait-il, mais le +devoir me l'est encore plus, et il faut que vous m'aidiez à vous y +maintenir vous-même. Une naissance illustre est, le plus souvent, la +source de bien des travers; il m'est ordonné par votre père de vous +suivre en tout; mais je connais les princes, vous me défendrez bientôt +de vous donner des conseils. Les miens seront courts; vous allez dans un +pays facile, où vous serez bien vite averti de votre mérite et de votre +figure par les prévenances dont vous vous verrez l'objet, et qu'on vous +témoignera d'une façon assez claire. Soyez léger sans être perfide, +effleurez la vie en sage, traitez les femmes comme les curieux traitent +les spectacles, c'est le moyen de conserver son coeur et son esprit dans +un parfait équilibre. Je ne vous vanterai pas la vertu, c'est un vieux +thème; je ne vous dégoûterai point des plaisirs, c'est une sottise. On +doit plus à l'expérience qu'à l'éducation; je me flatte de ne ressembler +en rien à un gouverneur de comédie; mais j'ai toujours vu que, si les +premières fautes donnaient des remords, les dernières les faisaient +perdre. L'amour, après cela, n'est qu'une extravagance calculée.» + +«Ainsi me parlait le bon, l'honnête M. de Shum, en débarquant avec moi à +l'ambassade de Suède, située alors à Rome, place Minerve. + +«Il était difficile, vis-à-vis de la déesse de la sagesse en personne, +de ne pas lui donner raison. + +«D'un autre côté, comme l'amour est l'affaire de ceux qui n'en ont +point, que j'étais jeune, curieux, ardent à tout voir et à tout +connaître, il devenait douteux que je me contentasse d'une pareille +philosophie, si accommodante qu'elle fût. + +«Après les visites obligées aux monuments, nous fûmes introduits bientôt +dans la société romaine; j'y trouvai des dames et des galants de toute +sorte. Les premières me parurent trop peu scrupuleuses, les seconds trop +asservis. Le prudent M. de Shum se félicitait tout bas du peu +d'impression que ces beautés produisaient sur mon esprit; au lieu +d'entrer en lice, je me tenais à l'écart. Avec le privilége de +_l'incognito_--car alors comme plus tard je cachais mon nom--il m'eût +été cependant facile de me ménager des aventures dont l'indiscrétion +n'eût pu s'emparer; mais tout commerce amoureux me paraissait impossible +avec ces femmes qui exigent d'un amant les devoirs d'un époux et +transportent ainsi le mariage dans l'adultère. Un lien chéri m'aurait +empêché d'ailleurs de recourir à une aussi indigne profanation; j'étais +marié: dès lors tout contrat dans le plaisir me paraissait odieux. + +«Cependant le comte et moi nous courions, chaque matin, la ville aux +nobles palais, aux tableaux sans nombre, aux antiquités souvent +modernes. Le comte philosophait souvent d'un côté, tandis que j'errais +de l'autre à l'aventure; il s'abouchait avec les savants de Rome, moi je +poursuivais les belles Frascastanes, les paysannes de Narni ou d'Albano. + +«Le café de la _Place du peuple_, à Rome, était notre rendez-vous +ordinaire. C'est la que les brocanteurs de toute sorte venaient nous +vendre de faux antiques; c'est là aussi que les connaisseurs +établissaient leur droit de contrôle; mais c'est là surtout qu'au moins +deux fois la semaine la Bagata venait chanter et danser. + +«La Bagata! oh! si vous l'aviez connue, mon cher Monvel! + +«Jugez de mon bonheur en rencontrant, pour la première fois dans cette +ville de princes et de cardinaux, une créature si gentille, si svelte, +si légère! Les carrosses armoriés, comme les plus simples chaises +s'arrêtaient à la porte de ce café, quand elle chantait ou dansait le +pas du ruban, pas merveilleux où la Bagata, repliée sur elle-même comme +une couleuvre, suivait les ondulations du ruban de moire que sa main +faisait flotter! Le plaisir de la rêverie et de la nouveauté est grand +chez un voyageur, je me mis à suivre la Bagata, comme un jeune homme +échappé du collége, et cependant j'avais alors mon gouverneur à côté de +moi. + +«Je la suis donc; je prends une rue, puis une autre, une troisième, je +la suis encore; mais cet infortuné M. de Shum marchait si mal, que, par +égard pour ses jambes, je n'atteignis point la Bagata! + +«Le second jour,--ce fut bien pis,--j'allais enfin l'approcher après +m'être essoufflé à la suivre sans lui, quand je vis une grille se +refermer sur ma céleste apparition; cette grille était celle du Ghetto, +le quartier des Juifs! + +«--Me voici bien avancé, pensai-je; la Bagata est juive, c'est une +bohémienne et rien de plus! Moi qui la croyais la fille de quelque +Transtévérin[45]. + +«Je m'endormis bien triste et bien malheureux ce jour-là, mon cher +Monvel! + +«Je ne puis vous en dire assez sur cette jolie Bagata! Elle semblait née +pour danser, comme Hérodiade, devant le tyran le plus cruel,--il eût été +attendri! Au milieu de toutes ces sottises arrogantes qui se débitaient +dans le café de la place du peuple, elle conservait son air dédaigneux +et regardait à peine la pluie de _baiocchi_[46] qui tombait à l'entour +d'elle. Son frère, en revanche, s'acquittait fort bien du soin de les +ramasser; c'était un grand drôle au teint cuivré qui se contentait de +jouer passablement du tambour de basque, et que le Poussin n'eût pas +dédaigné de peindre dans un de ses tableaux si gracieusement sévères, +accoudé contre quelque pan de brique romaine, plus âgé de six ans que la +Bagata, il s'en faisait servir, à la lettre, sans s'inquiéter le moins +du monde de ses fatigues. Que lui importait cette organisation délicate! +Pourvu qu'il soupât bien et qu'il bût du vin de Montefiascone, ce +nouveau maître de la Bagata était content. + +«Un soir, comme je longeais la grande rue du Corso; j'entendis une +rumeur extraordinaire, c'était un concert de poêlons, de tasses fêlées, +de cymbales; des rubans de toute couleur s'agitaient devant moi au +milieu d'un tourbillon de poussière, une clameur rauque, étrange, +sortait de cette foule épaisse et confuse. Tout d'un coup je vis se +dresser du milieu de cette multitude la trompe d'un éléphant. + +«C'était un colosse de neuf pieds au moins; sa couleur était d'un brun +foncé, il était reconnaissable en ce qu'il n'avait qu'une défense. On +l'appelait _Pesaro_. + +«Il ne voyageait pas en cage, comme il arrive souvent, mais on le menait +d'une ville à une autre, et il se laissait conduire avec une telle +docilité, qu'il paraissait l'animal le plus sociable du monde. + +«Trois Éthiopiens le précédaient; l'un était son cornac proprement dit, +les deux autres remplissaient le rôle de gardiens subordonnés au +premier. + +«Comme il débouchait par la porte de la _piazza del Popolo_, il y eut un +grand tumulte. En cet endroit même dansait la bagata, pendant que son +frère faisait la quête des gros sous. Arrivé devant le café, l'énorme +quadrupède commença à prendre de l'humeur contre son gardien, sans qu'on +en ait pu depuis savoir la raison; il se disposa à l'attaquer. Le cornac +se réfugia dans la première ruelle ouverte, le peuple alarmé se dispersa +à grands cris; les portes du café, celles de la place se refermèrent +bruyamment; ce fut un _sauve qui peut_ général. L'animal reposa quelques +minutes sa lourde charpente sur un monceau de sable qui se trouvait là +pour quelques travaux de pavage, et regarda tranquillement la place du +peuple. Tout d'un coup il se relève, nous l'apercevons qui tourmente en +l'air une écharpe orange; à cette écharpe était suspendue une robe de +femme,--cette femme était la Bagata! + +«Vous peindre l'étonnement, la frayeur des assistants à la vue de ce +spectacle inouï, leurs cris de détresse, d'angoisse, c'est se résoudre à +demeurer loin de la vérité: ce ne fut, dans cette multitude, qu'un +rugissement unanime et prolongé, comme celui des bêtes dans le cirque de +Rome. J'étais à une fenêtre de la grande place, que le comte de Shum et +moi nous avions gagnée avec bien de la peine, quand ce nom prononcé avec +terreur par mille bouches,--ce nom si charmant, si suave pour mon +oreille jusqu'à ce jour,--retentit comme un glas funèbre: + +«--La Bagata! Mon Dieu, c'est la Bagata! + +«Pour elle, immobile et un peu pâle, elle se laissait balancer sans trop +de terreur par l'éléphant; elle ne poussa aucun cri. L'animal la posa à +terre au bout de quelques minutes; il la flaira, la flatta de sa trompe +complaisamment, puis il se mit à courir vers le Corso avec une extrême +vivacité. + +«Pendant que la garde suisse et plusieurs hallebardiers de Sa Sainteté +couraient à la poursuite du colosse avec le gardien et le cornac +effarés, nous nous empressâmes autour de la Bagata. Un seul homme était +resté près d'elle, un homme qui lui adressait de dures paroles; c'était +un marchand grec, le propriétaire de l'éléphant. + +«Il la fit brusquement rentrer dans le café pendant que le peuple +suivait les traces de l'animal; il l'enferma dans une pièce basse, en +prit la clé et s'élança lui-même vers la rue du Corso. + +«Tout cela s'était exécuté si promptement, que je demeurai avec M. de +Shum, encore interdit et palpitant de frayeur, au milieu de la grande +place. + +«La Bagata ne nous connaissait point, mais nous avions résolu de la +sauver. Une langueur bizarre et voluptueuse voilait d'habitude son doux +regard, son front était petit comme celui des beautés grecques, ses yeux +en amandes fendues, son nez plus délicat et plus léger que celui d'une +statue. Il n'en fallait pas davantage pour porter le trouble dans tous +mes sens! J'aimais la Bagata à la fureur, j'étais jeune; l'idée de +l'arracher à un péril me transporta. Quel était cet homme, que lui +voulait-il, pourquoi l'avait-il renfermée si impérieusement dans une +chambre basse de ce café? Mon imagination scrutait encore ces questions, +quand je vis tout d'un coup voler en éclats une des vitres de cette +fenêtre, et la Bagata, aussi légère qu'une biche, tomba du même bond, +émue et craintive, entre mes bras. + +«Sauvez-moi, murmurait-elle, sauvez-moi, qui que vous soyez, il me +tuera! + +«Je l'entourai de mes deux mains comme d'un rempart, je l'entraînai à +l'écart pendant que le vertueux de Shum ne cessait de me répéter à +l'oreille d'un air alarmé: + +«--Prenez garde, songez que vous êtes un prince royal! + +«Mais le prince avait disparu, il n'y avait plus qu'un amoureux dans +tout le feu de sa jeunesse, une fille dans la première fleur de sa +beauté: je croyais étreindre contre mon coeur la Vénus de Canova! + +«Elle me regardait avec une grâce indéfinissable... Jamais figure +n'exerça sur moi plus d'attraction et de prestige; sa pauvre petite +poitrine battait comme celle d'une fauvette, je me hasardai à +l'embrasser;--j'étais ivre, j'étais fou! + +«--Quel est donc cet homme? demandai-je enfin, quel pouvoir peut-il +exercer sur vous? dites, serait-ce votre père? + +«--C'est mon maître, répondit-elle; il m'a acheté toute petite à +Livourne, où il faisait voir cet éléphant pour de l'argent; il me +promenait quelquefois sur le dos de ce terrible animal avec une robe +lamée d'argent qui me faisait ressembler à une princesse, voilà tout ce +que j'en sais. Comme il me battait, je l'ai quitté il y a un an; j'ai +fui jusqu'à Rome avec mon frère, qui est à son tour devenu mon maître, +car il faut toujours, Monsieur, que j'appartienne à quelqu'un. Seulement +je ne veux plus être battue! + +«Je la regardai avec des yeux où les larmes se faisaient jour; j'étais +hors de moi, je l'admirais et je la plaignais; j'eusse tué son bourreau, +s'il se fût présenté à mes regards. + +«--Bagata, repris-je, vous n'appartiendrez désormais qu'à moi; fuyons +fuyons, ce soir même; il faut vous soustraire à la tyrannie de cet +homme; une fois à Naples ou à Venise, enfin dans un port quelconque, +vous serez en sûreté! + +«Je lui arrêtai sur-le-champ un logement aux portes de la ville, je +payai largement le maître de _l'osteria_ afin qu'il veillât sur elle +jusqu'au lendemain. Heureusement son frère avait suivi le flot de la +multitude. + +«--Je vais tout préparer, repris-je, et demain nous partirons. Ne +pleurez plus, Bagata, ce n'est plus un maître, c'est un esclave que vous +avez devant vous! + +«J'étais vêtu si modestement, qu'elle eût pu me prendre pour un jeune +séminariste. Mon costume consistait en un habit noir, la poudre, les +manchettes. Quant au bon M. de Shum, il avait un manteau à boutons de +mosaïque et un gilet à dessins bariolés qui pouvaient le faire prendre +raisonnablement pour mon oncle. + +«À peine rentrés dans la _Via_ du Corso, nous aperçûmes un déploiement +de forces considérable. Tous les habitants laissaient échapper les +signes de la plus vive inquiétude. L'éléphant s'amusait à exercer sa +force et son adresse sur tout ce qui se trouvait à sa portée. Ayant +rencontré en cet endroit plusieurs caissons renversés sur le côté et que +des ouvriers réparaient, il prenait plaisir à en tourner les roues et +courait ensuite avec une vivacité qu'on aurait pu attribuer également à +la gaieté ou à la colère. Le cornac épouvanté ainsi que les deux +gardiens refusaient de s'en rendre maîtres, ils l'abandonnaient ainsi +que son propriétaire, quand les magistrats qui étaient venus sur les +lieux décidèrent qu'il fallait le mettre à mort d'une façon sûre et +expéditive. + +«Les armes à feu paraissaient un moyen convenable; mais comme l'éléphant +se trouvait acculé en ce moment sur la place _Navone_, on craignait +d'endommager ses édifices; une pièce de quatre devant être la _ratio +ultima_ dont on ferait usage en cette occasion. + +«Restait le poison, arme d'un effet peut-être plus certain; mais comment +l'administrer à l'animal? Il promenait des yeux courroucés sur ses +gardiens, et ne se prêterait guère, selon toutes les probabilités, à +prendre la ciguë comme Socrate. Cependant on s'empressait déjà de +demander aux chimistes les drogues nécessaires, et, chose surprenante! +dans ce pays d'_aqua tofana_ et de _belladone_, les plus savants +hésitaient sur l'efficacité meurtrière de ces poisons. Un docteur +allemand proposa l'acide prussique; on en mêla trois onces avec dix +onces d'eau-de-vie, cela parut suffisant. L'eau-de-vie, au dire du +cornac, était la liqueur favorite de l'animal; mais il fallait l'appeler +par son nom à l'une des barricades élevées en un instant sur la place, +le flatter et lui présenter la bouteille contenant le mortel breuvage... + +«Sur ces entrefaites je me vis poussé par les flots de la foule vers le +propriétaire de l'éléphant, l'ancien maître ou plutôt l'ancien tyran de +la Bagata. + +«Ce malheureux, avec ses vêtements et sa chevelure en désordre, ses +paroles heurtées, son front mouillé de sueur, ressemblait presque en ce +moment à un fou. Je m'approchai de lui, et, le tirant à l'écart, je me +résolus à lui porter le dernier coup en lui apprenant que les sbires du +gouvernement avaient fait évader la Bagata. + +«Il poussa un cri rauque, un vrai cri de bête fauve blessée,--car la +Bagata,--je ne l'avais que trop pressenti,--devenait, en ce moment +suprême et terrible, son unique espoir; il fallait une voix chère et +connue, une voix de femme, pour attirer et dompter le farouche animal; +la Bagata pouvait remplir ce rôle de syrène mieux que personne... + +«Il se disposait à l'aller quérir, quand je l'arrêtai et le clouai sur +le sol avec cette nouvelle qui lui ôtait jusqu'à sa dernière lueur +d'espérance... + +«Bagata enlevée! Bagata hors de sa puissance!--Il se tordait les bras de +fureur, de désespoir! + +«Cependant l'animal jouait avec les traverses d'un énorme échafaudage +qu'il venait de faire crouler comme un château de cartes devant lui; il +courait çà et là sur la place Navone et continuait à semer partout +l'effroi. + +--«Je puis te rendre ton esclave,--dis-je alors à cet homme qui se +nommait Severoli, avait la taille d'un Hercule, et pouvait broyer ma +main de ses deux doigts. + +«Il releva le front comme un homme ivre. Il ne m'avait jamais vu, il +pensa peut-être que j'étais de la police papale. + +--«Écoute, continuai-je: nul, excepté moi, ne peut savoir où est Bagata; +mais j'ai quelques raisons de protéger cette fille. Renonce à tes droits +sur elle, livre-la-moi, et cela par un écrit en bonne forme... Je vais +la chercher, je te l'amène à cette condition!... + +«Il me regarda d'un air de doute... Un combat violent se passait en lui, +on eût dit qu'il renonçait à une fortune... + +«Les clameurs de la multitude continuant, il céda enfin, entra avec moi +dans l'échoppe d'un écrivain public et me signa ce que je voulais. + +«Muni de cet acte de délivrance, je vole chercher la Bagata, je +l'instruis de tout. + +--«Oh! merci mille fois, s'écria-t-elle, vous êtes mon sauveur, mon +maître, c'est à vous que je veux appartenir! + +«Et en parlant ainsi, elle couvrait mes mains de ses baisers, elle +versait des pleurs, elle était folle de joie!... L'idée de ne plus +appartenir à ce misérable marchand la transportait. En un instant elle +déroula devant moi le tableau naïf de ses espérances, de ses rêves; elle +voulait consacrer sa vie à quelqu'un, me disait-elle, mais non la +vendre; elle cherchait un frère, un ami dans celui que le sort allait +rendre maître de son existence! Elle irait avec lui au bout du monde, +elle quitterait Rome, le café de la place du Peuple, son propre frère +enfin qui n'avait été pour elle qu'un coeur de bronze! Son imagination +m'entraînait déjà, je l'avoue, vers des espaces imaginaires; ma promesse +à Severoli me rappela bien vite à la réalité.--C'était la Bagata qui +devait présenter le poison à l'éléphant! + +«Quand je l'instruisis de cette clause absolue de notre traité, elle +porta les mains à son front avec terreur, son sein se gonfla, une larme +furtive tomba de ses grands cils noirs: + +--«Pesaro, Pesaro! murmurait-elle en sanglotant, lui, mon seul ami! mon +Dieu! + +«Et elle m'implorait d'un geste suppliant, comme si j'eusse pu la +délivrer moi-même du poids accablant de ce devoir. + +--«Pesaro! reprenait-elle; mais vous ignorez, Monsieur, ce que c'est que +Pesaro! + +--«À défaut de toi, Bagata, d'autres le tueront. + +--«Le tuer? pourquoi? lui si bon, si généreux! Tout à l'heure encore il +pouvait me tuer, moi qui l'ai fui, moi qu'il était si fier de porter sur +la place de Livourne, et il ne l'a point fait. Voyez! il m'a déposée à +terre comme un enfant. Oh! j'en suis bien sûre, rien qu'en me +retrouvant, il aura pris en haine ce méchant Severoli,--une fois déjà, +ne l'ai-je pas retiré à demi-mort de la trompe menaçante de Pesaro? Il a +de la mémoire, bien qu'on lui en refuse, allez! il sait bien, le pauvre +animal, qu'outre l'herbe et le feuillage, c'est moi qui lui apportais +chaque matin sa ration d'arak[47], moi qui lui donnais chaque jour une +aubade avec mon tambour de basque! Quand nous le promenions dans les +grandes villes avec son harnais, ses anneaux d'or et ses boucles +d'oreilles, ce n'était pas Severoli, c'était moi qu'il regardait! Il +abaissait alors vers la pauvre Bagata sa trompe ornée de feuillage, il +me faisait un trône de son dos, mes pieds caressaient son cuir farouche +en se jouant. Dans les marches âpres, brûlantes, lorsque le soleil nous +mordait de ses rayons, c'eût été plaisir pour vous de le voir balancer à +sa trompe la cage treillissée où il me portait en voyage comme une fille +de nabab, en marquant le pas sous le rythme vif de mes castagnettes! +Pesaro, Pesaro! mais c'est un frère pour moi! Et l'on veut qu'il meure, +on exige que je le tue! + +«Elle sanglotait en parlant ainsi, la belle et naïve enfant, vous +l'eussiez prise vraiment pour une jeune prêtresse du Gange imbue du +dogme divin de la transmigration des âmes. Les Indiens, vous le savez, +pensent que celles des héros et des grands rois animent le corps de ces +animaux, voilà pourquoi ils les respectent et les honorent. Ces idées de +perfection n'ont pu leur être inspirées que par l'admiration d'un aussi +vaste et aussi étonnant quadrupède; la religion du fétichisme augmenta +sans doute cette admiration. + +«Or, c'était son Dieu, son fétiche que la Bagata se voyait ainsi à la +veille de perdre, que dis-je, d'immoler, c'était là le dernier service +que Severoli réclamait d'elle! + +--«À ce prix, me dit-elle, après m'avoir fait répéter l'ordre barbare de +nouveau, à ce prix, Monsieur, la liberté m'est odieuse! Déchirez cet +acte, j'aime mieux appartenir ma vie entière à cet homme que de tuer +Pesaro! + +«L'affluence du peuple mit fin bien vite à cette scène; renseigné par +Severoli, il s'était précipité vers l'endroit où j'avais porté mes pas. + +«Je saisis la main de la Bagata et je l'entraînai à ma suite, au milieu +des exclamations curieuses de la multitude, fort étonnée de voir un +étranger prendre ainsi sous sa tutelle une petite juive, une +saltimbanque de la place du Peuple! + +«Elle respirait à peine. + +«Arrivés à la place Navone, nous nous arrêtâmes. + +«Comme je vous l'ai dit, cette place, métamorphosée en quelques +instants, présentait un spectacle curieux. Des palissades nombreuses, +renforcées de pierres, avaient été élevées autour de l'animal, de sorte +qu'il s'y trouvait acculé et renfermé comme dans un cirque. À sa fureur, +à sa fougue succédaient alors le repos et l'accablement. Il s'était +couché en faisant pleuvoir autour de lui dans l'arène un vaste nuage de +poussière, mais il était à craindre qu'il ne sortît de cette apparente +somnolence que pour devenir plus colère. + +«La Bagata parut devant lui son tambour de basque à la main, après +l'avoir appelé par son nom à l'une des brèches de cette muraille +improvisée; Pesaro se leva; il courut au son de cette voix aimée, +regarda longtemps la jeune fille, puis il poussa bientôt un gémissement +vague, comme si le fer aigu de son cornac l'eût touché. + +«Un chimiste du Corso s'avança alors et présenta à la Bagata la +bouteille qui contenait le poison. + +«C'était une bouteille enjolivée de rubans comme ces flacons sveltes +contenant le vin de Chypre, à Venise; elle était entourée de paille à sa +base, et fermée par un cachet de cire. + +«La main de la Bagata tremblait comme un clavier encore ému dans chacune +de ses touches. + +«L'éléphant saisit avec sa trompe la bouteille qu'elle lui offrit. Vingt +poignards se seraient levés sur elle, si seulement elle eût hésité! Rome +entière regardait! + +«L'animal avala la liqueur d'un trait, comme si c'eût été là sa boisson +ordinaire; l'action en fut prompte, terrible: il roula d'un bond au +milieu de l'enceinte comme un colosse foudroyé. + +«Son dernier regard avait été pour la Bagata! + +«Quant à elle, il semblait qu'elle eût commis le plus lâche des +meurtres, le plus odieux des attentats, un acte de trahison. Nous la +vîmes, M. de Shum et moi, se rouler à terre, s'arracher les cheveux, et +demander à grands cris qu'on voulût bien la réunir à son cher et +malheureux Pesaro. Comme les chirurgiens de Rome trouvaient là une trop +belle occasion d'anatomie pour la manquer, il venait d'être convenu +entre eux qu'ils disséqueraient le colosse incontinent. À la vue de ces +bourreaux érudits, armés de scalpels, la Bagata se précipita dans +l'enceinte; il semblait qu'elle eût voulu leur disputer ces restes +inanimés. Elle demeura devant ce cadavre une grande demi-heure. + +«Ce qui nous surprit, de Shum et moi, ce fut de ne pas retrouver près de +l'éléphant, quand nous rejoignîmes la Bagata, ce flacon orné de rubans +que l'animal avait rejeté sur l'arène. + + * * * * * + +«Un mois après, je débarquais avec la Bagata à Trieste. Cette vie sans +cesse excitée et rarement satisfaite, la vie de voyage, elle l'avait +partagée en s'attachant à moi de toute la force de l'amour, de la +tendresse; elle voyait aimer un fils de famille, un étranger qui l'avait +sauvée de la misère, de la honte! Le vertueux M. de Shum m'avait +moralisé longtemps là-dessus; mais c'était peines perdues: j'adorais la +Bagata! + +«Cette fille était devenue pour moi une occupation de toutes les heures, +je n'avais pu la voir sans péril pour mon repos, et il y avait des +instants où je me trouvais dégradé dans mon esprit par cette liaison +indigne d'un prince! Mais ces instants-là étaient rares, j'en abrégeais +la durée, et je m'écriais avec orgueil:--Après tout, je suis mon maître; +si j'eusse été en Turquie, je n'eusse pas hésité à m'acheter une +esclave. Qui peut d'ailleurs trouver à redire à mon caprice? + +«Je la promenais souvent en barque, quand le soleil se couchait. C'était +là nos bons moments, car M. de Shum, savant méthodique, se couchait avec +le soleil. Nous jouissions alors de la sérénité de ces beaux soirs si +longs, si délicieux en Italie... Avec un marinier, une guitare et des +étoiles, j'étais alors plus heureux que le plus heureux pacha de +Stamboul! La Bagata, assise, joignait ses mains sur mes genoux, et me +regardait, mollement perdue dans ses pensées. + +«Depuis quelques semaines pourtant, son humeur était changée. Avait-elle +eu quelque secrète confidence avec mon honorable gouverneur? mon +incognito était-il trahi? savait-elle que j'étais le prince royal de +Suède? Je me perdais dans tout un chaos de conjectures, quand mon +barcarol me remit une lettre au moment où je rentrais dans ma demeure, +située à l'extrémité du port. + +«Je pâlis en reconnaissant l'écriture de la Bagata. + +«Elle m'annonçait, dans ce billet, qu'elle quittait Trieste le soir +même; elle remerciait le ciel d'avoir bien voulu l'éclairer; elle savait +tout! oui, tout, grâce à ce redoutable ami M. de Shum! il était question +pour moi d'un retour précipité dans mon pays; mon père était gravement +malade; on m'attendait. + +«La Bagata terminait sa lettre par ses mots: + +«Vous fûtes mon premier amour, vous devez être le dernier. + +«J'ai toujours assez peu cru à cette protestation de fidélité immuable +faite à l'heure de l'adieu; mais je ne sais pourquoi celle-ci me remua +vivement. Une mélancolie indicible se faisait jour dans ces lignes +tracées à la hâte par la Bagata; je courus vers de Shum, que je manquai +d'abord d'étrangler. Le comte me reçut d'un air de philosophie stoïque. + +«À l'entendre, la _pauvre enfant, la belle fille délaissée_ prendrait +bien vite son parti; qui sait même si elle ne retournerait pas à son +métier en plein vent? Mes libéralités l'avaient mise au-dessus du +besoin, ce que me disait de Shum me paraissait donc impossible; je fus +surpris seulement qu'elle eût arrêté déjà son passage sur un navire grec +qui faisait voile vers Scio. + +«Ramassant à la hâte quelques papiers qui pussent mettre mon nom à +l'abri des investigations du capitaine et le dérouter sur mon compte, je +pars, je me rends à bord de ce bâtiment: il allait lever l'ancre dans un +quart d'heure. + +«Vous avez aimé, Monvel, jugez si mon coeur battait! + +«J'arrive, je demande l'infortunée; on me dit qu'elle s'est renfermée +dans sa cabine et qu'elle y repose. + +«Sur mes instances, le capitaine consent à frapper doucement à la +cloison... + +«--_Madamigella_... Bagata! + +«Aucune réponse. + +«Il frappe de nouveau, nulle voix, nul bruit; un silence qui me glace et +me force à m'appuyer contre un mât de l'embarcation. + +«Épouvanté, hors de moi, je pousse la porte, j'entre avec le capitaine. + +«Quel spectacle, bon Dieu! + +«La Bagata, ses deux beaux petits bras croisés comme deux beaux lys sur +sa poitrine, un paquet de lettres entre ses doigts convulsivement +serrés, était déjà pâle de cette pâleur de l'éternité, elle sommeillait +de ce sommeil dont nul endormi ne s'est jamais réveillé. + +«Sur ces bras, sur ces épaules découvertes à faire envie à un ciseleur +de Rome ou d'Athènes, pointaient çà et là quelques taches violettes; peu +à peu ces taches effrayantes s'élargissaient, et s'étendaient sur son +corps comme un linceul d'un bleu noir. + +«--Le poison! + +«En effet, le capitaine eut à peine poussé ce cri que je remarquai aux +pieds mêmes de la Bagata une bouteille italienne enjolivée de rubans +demi-fanés; c'était celle qui avait servi à tuer le pauvre Pesaro! celle +que la Bagata avait ramassée sur la place Navone, à Rome! + +«Auprès d'elle et sur le marbre d'un petit guéridon, elle avait écrit à +la plume ces deux vers du Tasse, comme un regret: + + Oh fortunatis peregrin, cui lice, + Giungere in questa sede alma e felice![48]» + + * * * * * + +Le lendemain matin, Monvel en s'éveillant chercha Désaides,--celui-ci +avait disparu.--Le pavillon semblait abandonné;--il eut beau sonner, +appeler, personne ne se montra. + +Diable d'homme! pensa Monvel, hier il ne voulait pas me quitter, ce +matin il m'abandonne! + +Tout en faisant des réflexions très philosophiques sur l'instabilité des +sentiments humains, Monvel s'habilla et fit ses dispositions de départ. + +Il écrivit à Désaides--c'était une épître en vers sur +l'_hospitalité_.--En tête de l'épître il y avait une vignette à la +plume--elle représentait Monvel brossant lui-même son habit et +époussetant ses souliers.--Après avoir laissé ce souvenir épigrammatique +sur la table de son invisible ami, Monvel sortit; il refermait à peine +la porte du pavillon, quand un homme à l'aspect bizarre lui remit une +lettre soigneusement cachetée. + +--Je ne puis rien vous dire, Monsieur, je suis payé pour me taire. + +Et le messager se mit à courir à toutes jambes. + +--Parbleu, se dit Monvel, voilà de la franchise ou je ne m'y connais +pas. Il jeta les yeux sur la lettre qu'on venait de lui remettre, comme +un homme qui croit retrouver des caractères connus. Mais l'émotion qu'il +semblait éprouver ne dura qu'un instant et fit place à la plus vive +surprise.--L'écriture de cette lettre lui était complètement étrangère; +la _suscription_ portait: _À monsieur Désaides_. + +Il devenait évident que cette adresse avait été tracée par une main de +femme. + +Voilà qui se complique, pensa Monvel; que diable vais-je faire de ce +billet? Désaides est peut-être à l'heure qu'il est sur la route de +Paris; s'il s'agissait d'une bonne fortune, il serait assez plaisant de +lui voler son rôle d'amoureux: on n'aurait pas de peine à le mieux jouer +que lui, un rêveur, un original! Oui, mais aussi si c'était un +rendez-vous d'honneur? Il serait fort cruel de se faire tuer à sa place! +Il est vrai qu'il me ferait une messe en musique! Ma foi, j'ai bien +envie de savoir ce que contient ce billet;--entre amis on ne fait pas +tant de façons! + +Monvel hésita encore quelques instants, puis il brisa le cachet. Un +parfum délicieux s'échappa de cette mystérieuse épître. Monvel comprit +qu'il n'avait point affaire à une simple bourgeoise;--le parfum, c'est +la femme quand il s'agit d'une première entrevue. + +Voici ce que contenait ce billet: + +«Trouvez-vous aujourd'hui, à deux heures très précises, à l'_hôtel des +deux perdrix_, et demandez le n° 13; après un quart d'heure de +tête-à-tête, je vous dirai si je puis vous aimer. + +«Silence!» + +--Voilà qui est étrange, pensa Monvel! qui diable peut écrire à ce +pauvre Désaides, l'homme le moins galant de France!--Quelque +mystificateur peut-être! C'est pourtant une écriture de femme titrée; de +véritables pattes de mouche.--Je ne devine pas quel est l'auteur de ce +billet; mais ce qu'il y a de certain, c'est que Désaides n'ira pas au +rendez-vous! + +Monvel mit la lettre dans sa poche et s'achemina vers le premier +restaurant. + +--C'est peut-être la Gogo qui a joué un tour de sa façon à ce pauvre +Désaides, pour savoir jusqu'où peut aller sa fidélité! elle ne sait donc +pas qu'il ne pourrait être parjure à sa maîtresse que pour une sonate, +un concerto ou un opéra.--L'amour pour Désaides n'est rien--la musique +est tout! + +Monvel commanda son déjeuner--il était fort sobre;--en quelques secondes +il fut servi. + +Pour un oeil exercé il eût été facile de reconnaître, dans celui qui +dévorait sans appétit ce modeste repas, un homme vivement préoccupé.--En +effet, Monvel était en proie à une étrange agitation.--Par deux fois il +avait relu cette singulière lettre, par deux fois il l'avait remise dans +sa poche. Le démon de la tentation s'était emparé de lui et faisait +passer dans son imagination mille vagues rêveries, mille séduisants +tableaux. Monvel était jeune encore; passionné selon la femme et +l'occasion: aussi l'ennemi avec lequel il se trouvait alors aux prises +devait être le plus fort. + +Tout d'un coup il se leva, jeta un écu sur la table qu'il quittait +(c'était le double de ce que valaient les oeufs et le café qu'on lui +avait servis) et disparut, sans écouter le garçon qui lui criait à se +rompre les poumons:--«Monsieur, votre monnaie, votre monnaie!»--Mais +Monvel allait comme le vent. Ne recevant aucune réponse, le garçon +referma la porte, en se disant: + +--Ce doit être un prince du sang que j'ai servi! + +Que faisait Monvel? où allait-il ainsi? pourquoi sa marche +ressemblait-elle à celle d'un homme qu'une patrouille poursuit? + +Déjà il a fait deux fois le tour de la ville. Encore un coup, où +va-t-il? il n'en sait peut-être rien lui-même; mais ce qu'il y a de +certain, c'est que deux heures sonnent à l'horloge de la place et qu'il +est juste devant l'_hôtel des deux perdrix_. + +--Par ma foi, je n'en aurai pas le démenti, s'écria-t-il! Si c'est un +homme, je le souffletterai; si c'est une duègne, je me sauverai; si +c'est la _Gogo_, je lui dirai que Désaides m'a cédé sa place; si c'est +une autre et qu'elle soit jeune et jolie, elle fera un heureux et voilà +tout, mais à coup sûr ce ne sera pas Désaides! + +Ah! Monvel, si vous avez été à Stockholm le plus infidèle des amants, +vous étiez ce jour-là, à Versailles, le plus volage des maris! + +--Le n° 13, demanda l'ancien lecteur de Gustave III, en s'adressant à un +gros homme qui se tenait comme un factionnaire de comédie sur le devant +de la porte. + +--Le numéro 13, ce n'est pas ici; descendez la rue, répond-on. + +--Imbécile, reprit Monvel avec impatience, je te demande la chambre +n° 13. Quelqu'un m'y attend. + +--Ah! c'est bien différent, Monsieur, je ne comprenais pas. L'escalier à +gauche, au premier; au fond du corridor, la porte à droite. + +Monvel monta l'escalier; en moins de deux secondes il se trouve devant +le mystérieux n° 13. Il allait frapper, quand une petite voix mielleuse +lui crie: «Retirez la clé et fermez doucement la porte.» Cette voix +partait de l'intérieur de la chambre. + +Monvel obéit. + +Il se voit bientôt enveloppé par l'obscurité la plus +complète--impossible de rien distinguer.--Tout avait été hermétiquement +fermé dans l'appartement où il venait de pénétrer. + +--Je dois être chez la fée Carabosse, pensa Monvel. Allons, attendons! + +Il n'osait faire un pas tant l'obscurité était grande, quand une main se +posa sur la sienne et l'attira vers un sofa.--La main était petite et +bien gantée. + +--Je réponds de la main, se dit Monvel. + +--Mettez-vous là, reprit l'inconnue, près de moi. + +La voix qui donnait cet ordre était agréable, mais peut-être un peu +maniérée. + +Monvel s'assit en réfléchissant que cette voix pouvait bien appartenir à +un charmant visage, mais à coup sûr il n'avait point affaire à +mademoiselle Gogo. + +--Il y a longtemps que je désire ce tête-à-tête, monsieur Désaides, +ajouta la dame après avoir tendrement soupiré.--Le billet que vous avez +reçu ce matin seulement devait vous être remis il y a plus d'un mois; +par malheur mon messager ne put vous rejoindre: il fallut se résigner et +attendre. + +--En vérité, madame, reprit Monvel, vous me feriez croire, si j'avais +vingt ans, qu'il s'agit d'une véritable passion. + +--Non; mais d'un caprice. + +--Et à qui dois-je ce caprice? + +--Au hasard d'abord; à la bizarrerie de mon sexe ensuite. + +--Il paraît que mon mérite personnel n'y est pour rien, ajouta Monvel +avec ironie, et que je ne dois remercier que le hasard et la bizarrerie +de votre sexe du bonheur qui m'arme aujourd'hui. + +--Vous appelez cela du bonheur!... déjà! + +Il y eut dans ce _déjà_ une coquetterie de courtisane. Monvel prit la +main de celle qui lui parlait, enleva le gant qui la retenait captive et +la porta à ses lèvres.--Un désir ardent passa dans son coeur.--Il avait +compris qu'on allait déployer vis-à-vis de lui tout un arsenal de +séductions. + +--Savez-vous, reprit la dame, que j'ai commis une grave imprudence en +venant me livrer en quelque sorte à vos tentatives galantes? Qui sait si +en sortant de cet hôtel, je ne suis pas destiné à tomber sous le +poignard de mademoiselle Gogo? + +--Rassurez-vous, madame, répondit Monvel en souriant, mademoiselle Gogo +ne songe guère à moi. + +--On raconte pourtant sur votre amour des choses fabuleuses. + +--On écrit si mal l'histoire! + +--Infidèle! reprit l'inconnue avec un accent de reproche. Vous seriez +pourtant capable de jurer que vous ne l'avez jamais aimée, cette pauvre +Gogo! + +--C'est pourtant la vérité, Madame, dût-elle vous paraître étrange. + +--Le jureriez-vous sur votre dernier opéra. + +--Sur tout ce que j'ai fait, Madame, et sur l'amour que je ressens déjà +pour vous! + +Monvel en prononçant cette phrase, dont il ne pensait pas un mot, +entoura de son bras une taille charmante qu'on ne chercha pas même à +dérober à cette étreinte amoureuse. + +--Parlons musique, Désaides, ajouta la dame avec une légère émotion; +votre dernier opéra est charmant. + +--N'est-ce que pour parler de lui que vous m'avez appelé ici? demanda +Monvel malicieusement. + +--Où serait le grand mal? je suis folle de la musique. + +--Parlons de vous, Madame, interrompit-il galamment; parlons-en +longtemps. Quel plus charmant sujet pourrions-nous choisir? + +--Qu'en savez-vous? je suis peut-être vieille, laide... + +--C'est impossible, s'écria Monvel avec feu; je ne puis distinguer vos +traits, il est vrai, mais je presse une main charmante, j'entoure de mon +bras une taille de fée... + +--Qui sait? interrompit la dame avec malice, je suis peut-être la _Fée +des Flacons magiques_. + +--Fée ou démon, s'écria Monvel, vous me rendriez fou d'amour! Oh! +laissez-moi contempler votre visage, cette obscurité m'étouffe! + +--C'est impossible, Désaides, je ne céderai jamais à ce désir, reprit +l'inconnue, avec l'accent de la plus ferme résolution. + +--Mon Dieu! qui êtes vous donc? demanda Monvel. + +--Je vous l'ai dit: la _Fée des Flacons magiques_. + +--Mais répondez au moins à une question: Vous ai-je déjà rencontrée? + +--Oui, souvent, de loin, à la promenade, au théâtre, dans la salle. +Hier, par exemple, vous auriez pu me voir, j'assistais à la +représentation donnée à Versailles. + +--Hier! murmura Monvel; et il sembla rassembler ses souvenirs. + +--Oh! vous n'y étiez pas, ajouta la dame, je vous y ai vainement +cherché. La foule était immense. Savez-vous, Désaides, que cette petite +Mars est charmante. Que de grâce naïve! N'est-ce pas la fille de Monvel? +Oh! vous verrez que cette enfant ira loin! Je m'y connais et lui prédis +un long avenir de succès. Vous voyez que je ne sors pas de mon rôle de +fée. + +Monvel tressaillit. Cette femme venait, sans s'en douter, de flatter en +lui son plus cher orgueil,--sa fille. + +Il garda le silence, dans la crainte de trahir son émotion. + +--Vous êtes bien silencieux, reprit la dame; qu'avez vous donc, +Désaides? + +--Je pense à vous, Madame, répondit Monvel en s'arrachant aux idées qui +l'absorbaient. Oh! vous devez être bien belle, convenez-en? + +--On me l'a dit quelquefois, répondit coquettement l'inconnue. + +Monvel passa légèrement la main sur le visage qu'on cherchait tant à lui +cacher. Les lignes lui en parurent délicates et régulières. Aucune +résistance ne fut apportée à ce muet examen. Il devenait évident que le +bonheur le plus complet s'offrait à lui. N'en pas profiter eût été +donner de la galanterie de Désaides la plus triste idée. N'était-ce donc +pas lui que cette belle inconnue croyait avoir auprès d'elle? Monvel +faillit avouer toute la vérité; mais il réfléchit que ce serait l'action +d'un sot, puisqu'il était venu à ce rendez-vous. Il fut donc homme +d'esprit, il resta. + +Quatre heures sonnaient à l'horloge de l'église, et Monvel était encore +aux genoux de cette femme. Le moment du départ était arrivé. L'inconnue +se leva brusquement. + +--Il faut que je parte, Désaides, il le faut, dit-elle; mais avant +j'exige votre parole de galant homme que vous ne chercherez point à me +suivre. Vous resterez dans cette chambre jusqu'à ce que l'horloge sonne +cinq heures. Alors seulement vous serez libre de quitter cette prison. + +--Vous voulez dire ce temple, ajouta Monvel. + +--Temple ou prison, vous le jurez? demanda la dame. + +--Sur ce bonheur auquel je n'avais aucun droit, ce bonheur qui doit me +rendre orgueilleux! Mais, à mon tour, une question: vous reverrai-je? + +--Je n'en sais vraiment rien; demandez-le au hasard. + +Et l'inconnue ouvrait déjà la porte. + +--Un mot encore, reprit Monvel d'un ton suppliant; vous m'avez fait une +promesse, belle oublieuse? + +--Laquelle? demanda-t-on avec surprise. + +--C'était de me dire, après un quart-d'heure de tête à tête, si vous +m'aimez. + +--Ah! c'est vrai! mais il y a deux heures que vous êtes ici! + +À peine avait-on prononcé ces mots, que la porte se referma brusquement. +Monvel était seul;--sa compagne avait disparu. + +--Cette femme disait vrai, pensa-t-il; ce n'était qu'un caprice. Aussi, +croyez donc à l'amour d'une inconnue qui se loge au numéro +13!--N'importe, elle doit être charmante, et si jamais je la +rencontre... oh! je la reconnaîtrai! + +Monvel chercha de la main s'il ne trouverait pas sur le divan où il +était encore assis quelque gage de cette mystérieuse entrevue, un gant, +un ruban, une fleur flétrie; mais ce fut en vain. + +--Ah! j'oubliais, se dit-il, que ces femmes là ne laissent rien après +elles, pas même un souvenir! + +Tout d'un coup sa main rencontra un petit étui; il s'en empara au milieu +de l'obscurité et le glissa dans sa poche. + +Passant ensuite sa main sur son front, comme pour chasser une image +importune, il ouvrit la porte et descendit l'escalier. + +Il retrouva devant l'hôtel le même homme qu'il y avait déjà vu. + +--Tiens, mon garçon, voilà pour toi, lui dit Monvel, en lui mettant un +écu dans la main. + +--Merci, Monsieur, merci; mais ce n'est pas la peine--gardez votre +argent--la dame du n° 13 m'a donné cinq louis.--C'est plus que ça ne +valait. + +--Tu crois? + +Et, en même temps, Monvel ouvrit l'étui. Il en tira une paire de +lunettes d'or. + +--Parbleu! tu as raison, reprit-il d'un air dépité; n'importe, maraud, +salue-moi jusqu'à terre, car c'est bien la première et dernière fois que +je te fais gagner cinq louis à ce jeu-là. + +Il ajouta, en regardant l'étui de nouveau: + +--Tu me le paieras, Désaides! + + * * * * * + +La vie d'un comédien est bien triste sans le théâtre; Monvel +l'éprouvait, il n'était pas encore engagé aux Variétés par MM. Gaillard +et Dorfeuil. Un sentiment de tristesse amère saisit ce coeur; il ne +voulait plus rien de commun avec ses camarades; il évitait de passer +devant la Comédie-Française. Se souvenir qu'on a été et ne plus être, +abdiquer le travail, la gloire, les efforts victorieux, mourir en un mot +avant d'être mort! Plus de frémissements tragiques, plus de colères +soudaines... Arriver au dénouement de sa carrière avant la fin! À la +seule idée de reconquérir un rang au théâtre, le coeur de Monvel battait; +il se rappelait peut-être les vers de l'élégant poète Maynard[49], se +plaignant aussi de ne plus retrouver un écho sûr dans la génération +nouvelle, qui le pressait et méconnaissait déjà sa voix: + + L'âge affaiblit mon discours, + Et cette fougue me quitte, + Dont je chantais les amours + De la reine Marguerite! + +La douceur du nouveau commerce que son mariage lui créait suffisait à +peine à l'imagination de Monvel. Le travail l'avait suivi en Suède, il y +avait charmé ses heures d'ennui; mais à la qualité d'auteur, Monvel +joignait alors celle de comédien, et avouons-le sans faire injure aux +qualités littéraires de Monvel, le comédien chez lui faisait souvent +passer l'homme de lettres. Il lisait si bien qu'on se défiait de lui +comme d'un enchanteur. Mais à ce moment de crise, à ce retour où les +portes de son théâtre se fermaient devant lui, notre auteur se trouvait +découragé. Ce fut alors qu'il prit le parti de s'emprisonner à la lettre +dans son propre domicile; il y relisait Molière avec une ardeur +juvénile; il y repassait Corneille et Racine, ses vieux amis. + +C'était une petite chambre ornée de quelques bonnes figures d'après +Greuze, d'un biscuit représentant Gustave III, et de grandes cartes +géographiques avec un plan de Stockholm. + +Quand Monvel se retirait dans ce belvédère--c'était un quatrième étage +d'assez rude montée,--son domestique avait ordre de n'introduire +personne. + +Un matin, Monvel entend du bruit sur le palier. + +--Vous n'entrerez pas, mon petit monsieur. + +--Allez au diable! j'entrerai. + +--On m'a pourtant défendu... + +--Arrière! + +--Mais, Monsieur... mon maître! + +--Votre maître! allez, je le connais de plus longue date que vous! + +--Cependant... + +--Je suis apothicaire, médecin, quand il le faut! + +--Vous, apothicaire! allons! Monsieur, vous riez! un pygmée, un extrait +d'homme! + +--Insolent! + +--Monsieur... votre nom? + +--Corbleu! je suis M. Clistorel! + +--M. Clistorel? + +--Eh! oui, reprenait le petit homme, qui venait de placer ses lunettes +de verre sur son petit nez et frappait de sa petite canne les mollets du +domestique. + +Monvel arrive au bruit: il examine quelque temps le petit postillon +d'Hippocrate, et qui reconnaît-il sous la perruque à marteaux de +Clistorel?--Hippolyte! + +Elle était venue de son propre chef prier son père de la faire répéter. + +--Clistorel, ce _petit mirmidon de Clistorel_! ne cessait de répéter le +comédien en riant de bon coeur, mais c'est que tu en as l'air! Regnard +n'eût pas mieux trouvé, méchante espiégle! Tu sens la pharmacie d'une +lieue! + +Et Monvel de donner aussitôt la réplique à Hippolyte Mars: + + Dieu vous garde en ces lieux; +Je suis, quand je vous vois, plus vif et plus joyeux. + +CLISTOREL, _très fâché_. + +Bonjour, Monsieur, bonjour. + +GÉRONTE. + + Si je puis m'y connaître, +Vous paraissez fâché. Quoi! + +CLISTOREL. + + J'ai raison de l'être. + +GÉRONTE. + +Qui vous a mis si fort la bile en mouvement? + +CLISTOREL. + +Qui me l'a mise? + +GÉRONTE. + + Oui. + +CLISTOREL. + + Vos sottises. + +GÉRONTE. + + Comment? + +Et tout le reste de la scène. Monvel écoutait; il ne put, on le croit +aisément, s'empêcher de rire aux fameux vers: + + J'ai fait quatorze enfants à ma première femme, + Madame Clistorel; Dieu veuille avoir son âme! + +Et à ceux-ci: + + Prenez-moi de bonnes médecines + Avec de bons sirops et drogues anodines, + De bon catholicon, Monsieur, de bon séné... + +--Par ma foi! s'écria-t-il, je suis ravi comme Argant d'avoir un médecin +dans ma famille! + +--Vous trouvez donc, papa, que je ne m'en tire pas trop mal? + +--Assurément. Aussi vas-tu faire partie bientôt du théâtre Montansier! + +Ce mot fut prononcé par Monvel avec un ton ironique. + +--Mais, papa, si vous le voulez, je vous dirai aussi _Louison_! + +--À la bonne heure! ceci nous fait rentrer dans Molière; j'ai des +verges, veux-tu que je fasse Argant? + +--Ah! sans les verges, papa. + +--C'est de toute nécessité. + +--_Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet_. + +--_Vous l'aurez_. + +--_Au nom de Dieu, mon papa, que je ne l'aie pas!_ + +Et la voilà qui débite sa scène après s'être débarrassée de la perruque, +de la canne et des lunettes de Clistorel. + +Monvel racontait depuis, bien souvent, que jamais fille n'avait dit +comme elle sa jolie réplique: + +--_Ah! mon papa, votre petit doigt est un menteur_. + +Ce qu'il y a de curieux,--si puéril que puisse paraître un tel +détail,--c'est que mademoiselle Mars répéta cette phrase toute sa vie +avec la même note et le même timbre enchanté; elle disait souvent à +mainte bonne amie qui lui contait une histoire, en élevant son doigt +avec gentillesse à la hauteur de son oreille: + +--Prenez garde à mon petit doigt! il sait tout! + +En finissant de faire répéter à sa fille le rôle de _Louison_, Monvel +fut pris cette fois-là même de larmes abondantes. Il répondit à +Hippolyte qui lui en demandait la cause: + +--Je ne puis jamais toucher au _Malade imaginaire_ sans songer que +Molière lui doit sa mort! + +Ce trait seul suffirait à peindre la sensibilité profonde du père de +mademoiselle Mars. + +C'était cette faculté de s'émouvoir, de sentir qui constituait la +meilleure partie de son talent. + +On a dit, on a écrit que Monvel n'avait jamais donné de leçons à sa +fille, qu'elle ne fut point son élève et qu'il ne lui fit jamais répéter +qu'un rôle, celui d'_Angélique_ dans la _Gouvernante_, qu'elle joua +divinement. Comment avancer de semblables faits? Ne jouaient-ils pas +souvent dans la même pièce? Nous verrons sans doute plus tard sous quel +sourire, sous quelle grâce enchanteresse s'épanouit ce jeune talent si +fécond en promesses de gloire, de beauté et d'avenir; mademoiselle +Contat, nous le savons mieux que personne, fut la rosée qui féconda ce +sol facile; mais nous avons la preuve que Monvel, jaloux de ses droits, +n'entremit l'exercice à mademoiselle Contat que lorsque le travail, les +soucis ou l'âge le prirent en entier et lui firent délaisser cette +tutelle. Comment ne pas répugner à croire qu'il se reposa de ces soins +ardus et délicats sur Valville, homme excellent, mais à coup sûr +comédien médiocre? L'élan sympathique, la tendresse noble et suave, +l'onction touchante qui caractérisa les moindres créations de Monvel se +retrouvent à bien des années de distance dans ce modèle accompli qui +porta le nom de Mars. + +Molière amoureux, Molière épris d'Armande Béjart, lui avait donné des +leçons suivies; il l'avait initié peu à peu à l'art d'une diction +parfaite et d'une tenue sévère, ces deux qualités essentielles au +théâtre, sans lesquelles il n'existe pas de comédien. Bien des fois le +maître dut oublier la leçon en regardant les charmes naissants de +l'élève; bien des fois aussi la voix de l'élève s'arrêta émue, toute +tremblante, devant le regard fixe et profond que le maître tenait +attaché sur elle[50]. Mademoiselle Mars n'eut point cet insigne bonheur +d'apprendre d'un poète, d'un amoureux exalté, les ressources et les +secrets d'un art difficile; une voix aimée n'épela pas pour elle +l'alphabet mystérieux de Thalie; mais elle dut apprendre de cet homme, +singulièrement passionné, à renfermer dans son âme tout un foyer brûlant +d'émotions, de larmes, de douleur; il devient touchant de penser qu'elle +songea à son père rayé de la vie depuis longtemps, quand, avec une +répugnance fort concevable pour ses moyens, elle dut se soumettre à +aborder le drame. Ce nous sera alors une étude aussi intéressante que +neuve de retrouver le coeur de Monvel dans celui de sa fille, son talent +dans ses efforts. Monvel, nous le prouvons aisément, fut un miroir dans +lequel mademoiselle Mars se regarda, souvenir douloureux, mêlé de +douceur, puisque dans ce genre même elle obtint d'incontestables +triomphes! La passion, chez mademoiselle Mars, fut pleine de +délicatesse, de mérite et de réserve, et, sous ce rapport, elle ne +saurait être détachée d'une époque où Monvel avait eu le loisir d'en +bien saisir les nuances et le mérite. C'est le temps où ils vivent qui +forme les comédiens. + + + + +V. + +Le Théâtre Montansier.--Mademoiselle Mars et mademoiselle +Déjazet.--Baptiste cadet.--Dorvigny et sa pièce.--M. Jaurois.--Le petit +frère de Jocrisse.--Les noisettes.--Baptiste aîné.--_Robert, chef de +brigands_.--Damas, Caumont, les deux Grammont.--Trois +bandits.--Mesdemoiselles Sainval.--Brunet et Dorvigny.--Le vin du +roi.--Louis XVIII et Baptiste cadet. + + +En quittant la comédie de Versailles dont elle avait été directrice, +nous l'avons vu, mademoiselle Montansier tentait une spéculation assez +difficile, elle voulait établir la tragédie, la comédie et l'opéra sur +l'emplacement d'un petit théâtre de marionnettes. + +Ce théâtre que le sieur Delomel dirigeait au Palais-Royal sous le nom +des Beaujolais occupait alors le local où Grassot, Sainville et +Hyacinthe nous font rire tous les soirs, où Ravel et Levassor mesurent +le compas en main le nez de Roussel, où MM. Dormeuil et Benon ont enfin +l'heureux pouvoir d'avoir reconquis la foule même après le départ de +Déjazet. + +Déjazet? quel nom sémillant et vif court en ce moment sous notre plume! +Un inévitable rapprochement le lie à celui de mademoiselle Mars par un +trait d'union curieux; là en effet où Déjazet a brillé sous le plumage +de _Vert-Vert_ et le froc de _Richelieu_, Mademoiselle Mars enfant a +joué le petit frère de _Jocrisse_, elle a porté la queue rouge avant de +mettre à son front l'aigrette de Célimène! + +Bizarre destin de deux comédiennes aux études si dissemblables, de deux +soeurs par le talent, dont notre scène se montrera longtemps fière! +Toutes deux, à plusieurs années de distance, auront passé sur cette +scène avec des lueurs bien différentes, mademoiselle Mars avec des +débuts si pauvres, si ingrats, qu'il eût fallu être prophète pour +entrevoir l'étoile de son avenir. Mademoiselle Déjazet avec un tel +cortége de rôles piquants, qu'on se demandait comment les auteurs +pourraient désormais lui en trouver de nouveaux! + +Mais, comme chacun sait, mademoiselle Mars ne fit que passer par ces +coulisses, elle avait seize ans lorsqu'elle les quitta. À seize ans, +Dorvigny devait la rendre à Molière. + +La nouvelle salle s'ouvrit sous le nom du _théâtre de mademoiselle +Montansier_. + +Les comédiens en bois des Beaujolais firent place à des acteurs comme +Baptiste cadet, Damas et Caumont; leurs engagements furent cassés. On +s'occupa d'agrandir la scène, où ils se mouvaient avec des fils, pendant +que des personnages cachés chantaient et parlaient pour eux. + +Malgré ses démarches et ses protections, mademoiselle Montansier n'avait +pu faire l'ouverture de son théâtre qu'après Pâques[51]; il fut très +suivi et la salle agrandie pendant la clôture pascale de 1791. +L'architecte Louis, chargé des constructions, s'en tira avec honneur. + +Si l'on veut bien songer que ce théâtre réservé à tant de vicissitudes, +né après le serment du jeu de paume et la prise de la Bastille, a vu +défiler dans son foyer la révolution de 1789, les réactions de 1793, et +les premiers temps de l'Empire, en changeant de dénomination comme de +costumes, on trouvera peut-être qu'il mérite autant d'intérêt que bien +d'autres. + +La troupe dont il se composait alors, offre une galerie de portraits +fort opposés. + +Son premier acteur, son Turlupin renommé, fut d'abord Baptiste cadet, +Baptiste dont le _Désespoir de Jocrisse_ ébaucha la réputation et que +_Dasnières_, du _Sourd_, rendit à jamais célèbre[52]. + +Baptiste cadet possédait surtout un sang-froid remarquable; il était +grand, mince, osseux comme tous les comédiens sortis de cette famille +véritablement prédestinée au théâtre. Il se grimait surtout d'une façon +fort comique et faisait preuve dans ses rôles d'une naïveté si rare +qu'on eût pu le surnommer le roi des niais. + +Bien qu'il ne dût guère rester plus d'un an au théâtre de mademoiselle +Montansier[53], il ne laissa pas que de s'y faire remarquer, tant et si +bien que sa place semblait désignée à la Comédie Française. + +Ce fut lui qui établit à la Montansier le rôle de _Jocrisse_; celui de +_Colin_, son petit frère, était rempli par mademoiselle Mars. + +Valville était là dans la coulisse tout prêt à jouer avec Grammont et +les demoiselles Sainval dans je ne sais plus quelle tragédie. Dorvigny, +l'auteur du _Désespoir de Jocrisse_, n'était pas encore arrivé; +franchement c'était le moins que l'on ne commençât pas ces deux actes +sans lui. + +--Où donc est Dorvigny? demanda Baptiste à Valville. + +On cherche, on s'informe, pas de Dorvigny. + +--La famille des Jocrisses arrêterait-elle l'ouvrage nouveau, demande +Valville; elle est, certes, fort nombreuse! + +--Vous verrez qu'il aura eu quelque malheur, ce pauvre Dorvigny! + +--Il aura perdu sa femme! + +--Il se sera pris de querelle avec Coffin-Rosny! + +--Il est au _café Godet_ à jouer aux dominos! + +--On l'a peut-être arrêté! + +Et chacun de commenter à sa guise l'absence de Dorvigny, le César de la +farce, l'Anibal de la parade, le père d'une foule de pièce telles que +les _Battus payent l'amende_ où Jeannot disait si crûment au clerc de M. +le commissaire en lui faisant flairer le liquide répandu sur sa manche: +c'en est[54]. + +Cependant le parterre s'impatientait. + +Les acteurs frappaient du pied, la Montansier allait faire lever le +rideau, et pendant ce temps Colin (mademoiselle Mars) s'amusait +peut-être aux noisettes sans s'embarrasser de tout ce tumulte. + +Tout d'un coup un bruit se répand dans les coulisses, c'est lui, c'est +l'auteur, il entre! + +Et voilà qu'au lieu et place de Dorvigny, les comédiens de la Montansier +voient apparaître un petit bout d'homme grotesque, le nez rubicond, les +mains calleuses, habillé d'une veste et d'un pantalon éraillés, qui +vient sans nulle gêne s'appuyer contre l'une des coulisses. + +--Votre nom? demande le régisseur à cet intrus. + +--L'auteur, répond celui-ci. + +--Qui, vous? l'auteur! allons donc! + +--Sans doute. + +--Vous vous appelez?... + +--L'auteur. + +--Encore! si vous persistez je fais avancer sur vous le poste voisin. + +--De quel droit! + +--Vous n'êtes pas M. Dorvigny. + +--Peut-être. + +--La preuve! + +--Lisez! + +Le régisseur déploie le papier que lui présente ce sosie mystérieux. +C'était une renonciation en bonne forme de ses droits d'auteur, faite +par Dorvigny au nommé Jaurois, le maître du _café Godet_, marchand de +vin de son état, et littérateur par _intérim_. Dorvigny qui mourut dans +la dernière misère aliénait ainsi la propriété de ses comédies pour la +moindre somme; il faisait ressource de tout. On l'avait vu donner +jusqu'à six billets de spectacle pour un petit verre d'eau-de-vie. + +Cette fois, un pareil abandon de tous ses droits exalta mademoiselle +Montansier jusqu'à la fureur. + +--Le cuistre! le bélître! criait-elle tout haut dans les coulisses en +accablant d'injures le malheureux M. Jaurois; mais il n'a donc pas de +coeur! + +M. Jaurois tint de son mieux tête à l'orage, il était créancier de +Dorvigny pour une foule de comestibles et de petits verres, et ce brave +homme de Dorvigny n'avait pas eu recours vis-à-vis de lui à l'ingénieux +expédient de Martainville[55]. + +On leva le rideau, Baptiste Cadet fit merveille; mademoiselle Mars dans +le rôle du petit frère de Jocrisse fut charmante de naïveté. + +Elle avait la queue rouge traditionnelle, et pendant que Baptiste Cadet +entamait victorieusement le personnage de Jocrisse, le successeur de +Jeannot[56], dans les sympathies du parterre, Hippolyte Mars, à peine +âgée de quatorze ans, laissait tomber de sa jolie bouche enfantine les +phrases suivantes: + +«_Ma mère, y a-t'un beau monsieur à la porte qui dit comme ça qu'i +demande après la portière._» + +Et celle-ci: (après que Jocrisse lui a proposé de lui donner du +fromage:) + +«_Et du pain, donne-m'en!_» + +Ce à quoi Jocrisse répondait: + +«_Comment, tu ne sais pas parler à ton âge; on dit: du pain, +donne-moi-z'en._ » + +Tel fut le premier français qui sortit des lèvres d'Hippolyte Mars; l'on +voit quelle distance il y avait de là à celui de Molière! + +Cependant elle joua _Colin_, ni plus ni moins que si elle eût joué +_Célimène_. M. Jaurois lui-même qui représentait Dorvigny parut +satisfait. + +Baptiste cadet l'embrassa. + +En 1822, époque à laquelle ce comédien se retira, mademoiselle Mars +avait joué déjà soixante-huit rôles![57] + +Le _Désespoir de Jocrisse_ n'obtint pas à ce théâtre un moindre succès +que celui de _Robert, chef de brigands_, joué par Baptiste aîné. + +Cette pièce, au sujet de laquelle notre mémoire nous fournit, une page +plus bas, une anecdote faite à coup sûr pour surprendre bien des gens, +commença la réputation de cet acteur applaudi plus tard à des titres +plus dignes à la Comédie Française. + +Le sujet de Schiller, _les Brigands_, n'a rien de commun avec cette +pièce où Baptiste aîné produisit un grand effet. + +L'étude de cette conception profonde, inouïe nous mènerait trop loin, et +cependant, chose bizarre! il devient impossible de ne pas songer devant +ce singulier mélodrame, boursoufflé de phrases et lardé de coups de +couteau. + +Schiller vivra par le seul type de Moor. Rien de plus révolté, de plus +sublime ne s'est produit. Cette tragédie, sauvage comme un site de +Salvator, subsiste si belle qu'on dirait d'une large et ineffaçable +peinture. Donnez à Frédéric Lemaître un cheval comme au roi Richard, +jetez-le, perdez-le sous le nom de Moor au milieu de ces cohortes +sacriléges où le doute est roi, où le crime devient blason, faites +descendre sur son front la pâleur comme un linceul, couronnez ce front +de l'auréole sanglante du héros de Schiller, vous verrez après quel +drame surgira! + +Drame immense, sévère, courroucé, impétueux! Aujourd'hui Moor crierait +contre les pirates et les écumeurs littéraires, contre les marchands qui +se cotisent pour acheter à bas prix un pauvre auteur, le vendre, le +revendre jusqu'à ce qu'il soit démonétisé sur place! ces gens-là volent +l'intelligence avec un traité, ils la gaspillent, ils l'égorgent: Moor +se contentait d'assassiner les passants! + +Outre Baptiste cadet la troupe de mademoiselle Montansier comptait +encore dans son sein des hommes tels que Damas et Caumont, des femmes +telles que mesdemoiselles Sainval. + +Le physique de Damas manquait d'éclat, le visage de cet acteur était +ingrat, son nez seul prêtait à une série de quolibets dont ses +détracteurs ne se firent faute. Damas avait de la chaleur, une grande +intelligence, mais il bredouillait et encourait pour l'ordinaire +l'inimitié de ses interlocuteurs qui lui reprochaient de _cracher dans +l'oeil_. En revanche, ses amis cherchaient à le consoler en lui faisant +observer qu'il avait une grande similitude avec Lekain. Le nez écrasé de +Damas ressemblait en effet à celui de ce fougueux Othello, de cet +Orosmane camard dont toutes les gravures conservent si religieusement +les traits. + +Les deux Grammont faisaient aussi partie du théâtre Montansier, sans se +douter que l'échafaud pût remplacer un jour pour eux la tragédie. + +L'un d'eux figura au massacre des Suisses (10 août). On le vit en +pantalon collant avec une couronne de lierre sur la tête entamer des +pourparlers avec les défenseurs du château. + +On ne saurait croire combien d'acteurs ambitionnaient alors l'habit de +général: nous citerons à propos de _Robert, chef de brigands_, joué au +théâtre de la cité par Baptiste aîné l'anecdote suivante qui prouve à +quel point toutes les classes brûlaient alors de l'envie de s'élever. +Les jeux du hasard élevaient en ce temps-là un homme au haut de la roue, +ou l'immolait sans pitié! + +Dans la pièce de _Robert, chef de brigands_, pièce dans la quelle +excellait Baptiste aîné, il y avait trois brigands secondaires. + +Ces trois brigands portaient la barbe, le sabre, les moustaches, en un +mot tous les accessoires de sa piraterie. Ils juraient comme Cartouche +et prenaient des poses académiques comme Mandrin. + +Mais quels étaient ces bandits? + +Si vous désirez le moins du monde savoir leurs noms nous allons les +inscrire ici par ordre: + +Le premier était le général Anselme, frère de Baptiste aîné. + +Le second, le baron Capelle, ancien ministre de Charles X. + +Le troisième, le maréchal Gouvion Saint-Cyr! + +Vous voilà bien étonnés du théâtre obscur de la Cité monté ainsi tout +d'un coup au premier poste de l'état! devenir l'un général, l'autre +ministre, le troisième maréchal! Quel vaudeville les auteurs du +_Camarade de lit_ feraient là-dessus! + +Voici comment la chose arriva quant à Gouvion Saint-Cyr: + +Le maréchal Gouvion Saint-Cyr fut un jour trouver Baptiste cadet, son +ami. C'était aux jours cruels et périlleux de notre révolution; il +devenait difficile pour lui d'éviter l'émigration que tant d'exemples +validaient. + +--Tu n'as qu'un parti à prendre, dit Baptiste à son ami, c'est de te +mettre au théâtre! + +--Veux-tu plaisanter? + +--Non pas. Tiens, mon cher ami, tu représenterais fort bien en uniforme! + +Gouvion Saint-Cyr se laisse persuader, il débute. + +Le premier jour, on l'accueille froidement. + +Le second, il est sifflé! + +Le troisième--le quatrième! Ah! par ma foi, l'Odyssée de son malheur se +poursuit, on l'abreuve d'humiliations... + +En ce temps-là les pommes n'étaient pas encore inventées... + +Mais on sifflait en choeur, et avec une force imposante. + +L'infortuné lutta vainement... La honte, le dépit l'emportèrent enfin. +Il profita d'un jour où il y avait un bataillon de volontaires dans la +cour du Louvre et il partit. Arrivé à la frontière, il était chef de +bataillon! + +Les frères Grammont furent moins heureux; ils trempèrent tous deux dans +la Révolution française et payèrent cette tentative malheureuse de +l'échafaud. + +Les demoiselles Sainval--les mêmes que l'on vit forcées de se +réconcilier et de s'embrasser en plein théâtre, _malgré qu'elles en +eussent_, jouèrent aussi à la Montansier. + +La direction était loin de les chérir et elles étaient désignées par +elle sous le nom de ses _bêtes noires_. + +Elles n'avaient rien de commun, au reste, avec cette famille des +Jocrisses qu'adora Cambacérès et pour laquelle Talma montrait dans +Brunoy une préférence injurieuse à Corneille. + +Nous avons parlé de Dorvigny, l'heureux père de tant de parades +représentées alors avec fracas, surtout celle des _Battus paient +l'amende_. Dorvigny était un improvisateur de première force. + +Il n'était pas rare de le voir arriver souvent aux jours marqués pour +une lecture avec un magnifique rouleau noué d'une ficelle, il s'asseyait +vis-à-vis de Brunet, par exemple, n'ouvrait pas son cahier, mais +commençait par faire claquer sa langue d'un air significatif. + +--C'est-à-dire que tu es content... disait Brunet. + +--Assez. Jolie pièce, ma foi; on rira bien. + +--Je l'espère. + +--Veux-tu me prêter dix francs? + +--Pourquoi? + +--Parbleu! pourquoi! parce que je n'ai pas déjeuné. Je me sens le gosier +sec. + +--Mais puisque tu viens me lire... objectait Brunet d'un air de reproche +timide. + +--Laisse donc, je lirai bien mieux quand j'aurai humé un peu de blanc +qu'Aude m'a fait goûter près de la rue du Dauphin. + +--La rue du Dauphin? mais c'est encore loin des Variétés! + +--Tu marronnes toujours. As-tu dix francs? + +--Pourquoi dix francs? + +--J'en dois huit à ce traiteur... + +--Je n'en ai que cinq, reprenait le pauvre Brunet en se fouillant. + +--C'est cinq que tu me devras! + +Et muni de ces cinq francs de Brunet, il courait chez son traiteur; il +allait frapper le rocher comme Moïse, et de ce roc jaillissait +l'inspiration. + +Dorvigny, son rouleau toujours ployé sous le bras, rentrait aux +Variétés! + +--Et ta pièce, ta pièce! malheureux, lui criait Brunet. + +--Je ne l'ai point perdue, la voici! Dorvigny montrait son rouleau. + +--Je respire, disait le directeur, allons, commence ta lecture. Va! le +comité, c'est moi! + +Dorvigny se plaçait vis-à-vis de Brunet, il ôtait la ficelle de son +rouleau et il commençait alors la liste des personnages. + +--Bien! à présent, continue. + +Dorvigny se mouchait, prisait, il entamait ensuite la première scène! + +--C'est très drôle, très drôle... Va toujours! disait Brunet. + +Dorvigny passait à une seconde, à une troisième; bref il lisait à +miracle et de façon à enlever bien vite le succès. + +--Il n'y a que lui pour lire comme ça! poursuivait Brunet en se roulant +sur la table. + +--Tu reçois donc cet ouvrage? + +--Je serais bien sot de le refuser. Donne-moi le manuscrit. + +--Le manuscrit? + +--Sans doute. Pourquoi le reploies-tu! + +--C'est que... + +--Tu vas le gâter avec des changements, je te connais, rien ne vaut +l'idée première... + +--Mais c'est... + +--Ah! trêve de _mais_, je veux ton manuscrit, je le veux! + +Et l'impérieux Brunet enlevait impitoyablement le manuscrit des mains de +son auteur; il l'ouvrait, mais, ô surprise! le papier de Dorvigny était +vierge de toute écriture... + +Dorvigny avait tout improvisé!... + +Le lendemain, il ne se rappelait rien, l'ivresse avait, hélas! passé par +là! + +Peu d'auteurs feraient, de nos jours, pareils tours de force. + +Brunet dut avoir recours à un sténographe pour Dorvigny.--Mais, en ce +temps-là, l'art de la sténographie était dans l'enfance. + +Quand Dorvigny mourut, il ne devait laisser que des dettes, nous +ignorons quelle société dramatique ou philanthropique les paya, mais un +homme qui avait fait tant rire méritait bien qu'on s'intéressât un peu à +lui. + +Revenons à Baptiste cadet[58]. + +Le feu duc de Polignac a raconté souvent devant nous la prédilection de +Louis XVIII pour cet acteur; il lui envoyait du vin de sa table, et +notamment dans _les Héritiers_ de Duval, le duc d'Escars était chargé de +ce que l'auteur de la Charte nommait plaisamment _la provision de +Baptiste_. + +Un soir que Baptiste cadet jouait _Alain_ dans _les Héritiers_, (Louis +XVIII et le duc d'Escars assistaient à cette représentation), le roi +crut remarquer que Baptiste était distrait. + +--Qu'a donc Baptiste? demanda-t-il à son maître-d'hôtel qui trouvait, +lui, que l'acteur jouait fort bien. + +--Votre Majesté est sévère ce soir, répondit le duc; je trouve Baptiste +aussi bon que de coutume. + +--Il a quelque chose... + +--Il n'a rien. + +--D'Escars, je vous dis qu'il n'est pas dans son assiette. + +--Écoutez donc, reprit d'Escars, il a peut-être trop fêté ce vin de +Chambertin que nous lui avons envoyé... Je dis _nous_, quoique ce soit +le vin du roi et que Votre Majesté seule... + +--C'est vrai, j'ai voulu qu'il eût ses vingt bouteilles bien cachetées. + +--Et vingt bouteilles dérangent le jeu de tout compère, si fort qu'il +paraisse!... Je ne dis pas qu'il en ait bu vingt, continua le duc +d'Escars, pas un de vos Suisses ne les tiendrait... Mais peut-être +a-t-il invité ses camarades... Et le Chambertin, ce vin perfide... dame! +Baptiste cadet n'est pas un trappiste, un Rancé! + +--Vous le calomniez, il n'est pas gris... voyez! il a l'air plutôt de +chercher quelqu'un... + +--En effet, Baptiste semblait fort préoccupé... + +Évidemment il lui manquait un de ses accessoires ordinaires: on sait que +les comédiens désignent par ce mot les objets matériels indispensables à +leurs rôles. + +Mais quel était cet accessoire? + +Dans _les Héritiers_, un des grands mérites de Baptiste cadet consistait +surtout à tricher son maître d'une façon fort comique. + +Il y a une scène dans la pièce où le capitaine déjeune, Baptiste est son +valet, Baptiste le voit, Baptiste l'envie... La bouteille que boit le +capitaine est à moitié, Baptiste en boit une gorgée derrière lui, puis +remet un peu d'eau dans la carafe et _mêle_... + +Ceci est un manége de domestique fort connu. + +Mais ce qu'il fallait voir, c'était l'adresse, la vivacité, la précision +de Baptiste dans un jeu de scène... Vous n'eussiez jamais voulu de lui +pour domestique à voir ce trait-là, toute votre cave y eût passé! Oui, +toute votre cave. + +Le Sillery rouge et mi-frappé, + +Le Mercurey de la comète, + +L'Aï de Moët, + +Le Malvoisie d'Alicante! + +Baptiste eût mélangé tout cela aussi bien que le fameux vin du +capitaine. + +Quand Baptiste jouait cette scène, et que le roi assistait au spectacle +il échangeait ordinairement un coup d'oeil malin avec sa Majesté laquelle +ne manquait pas de se tourner alors vers son premier maître-d'hôtel +comme pour lui dire avec une bonhomie maligne: + +--Pends-toi, d'Escars, tu n'as pas trouvé celle-là! + +Or voici que cette fois-là Baptiste s'approche de la loge royale et dit +entre ses dents de façon à être entendu de sa Majesté: + +«Pauvre Baptiste, on t'a triché ce soir de dix bouteilles!» + +Et en même temps il montra le poing au premier maître-d'hôtel de sa +Majesté. + +--Que veut dire ceci, demanda le roi fort étonné à d'Escars, n'avez-vous +donc pas envoyé à Baptiste ses vingt bouteilles? + +--Je vous jure, Sire... + +Le roi laissa tomber de nouveau son regard sur Baptiste. La pantomime de +celui-ci n'exprimait que trop son dépit. Ce soir-là, il jouait pour sa +Majesté bien plus que pour le public. + +--Monsieur le duc, reprit le roi en riant, je crois que vous aimez le +Chambertin; rognez mes courtisans, j'y consens, mais je veux que +Baptiste ne soit jamais privé... + +--D'un pareil vin, Sire, balbutia le duc, mais c'est un nectar; je +connais votre cave autant que personne, il vous en reste à peine deux +cents bouteilles... + +--C'est bon,--vous ne lui enverrez plus à l'avenir que du vin de Chypre +de la Commanderie, entendez-vous? + +Le duc d'Escars obéit, il se rattrapa sur une macédoine de sept fruits à +la glace au jus d'orange et sur des cerceaux au sel gris et au jus +muscat qu'il fit apporter dans la loge vers la fin du spectacle. Louis +XVIII aimait beaucoup ces sortes d'improvisations. Il rendit sa faveur à +son très honoré maître-d'hôtel, à condition qu'il ne _tricherait_ plus +jamais Baptiste. + +Jusqu'à la mort de Louis XVIII, Baptiste but du vin du roi. + +Quand on porta le corps de Louis XVIII à Saint-Denis, il faisait une +pluie du diable, les torches que portaient les pauvres s'éteignaient +dans leurs mains au souffle du vent, l'eau tombait par torrents sur la +grand'route. + +«Voilà mon vin qui s'en va!» murmura Baptiste en voyant passer le corps. + +Un comédien du roi boire du vin du roi! cela était tout simple, et +cependant on n'y avait pas songé! Aujourd'hui, ces échanges entre le +maître royal et l'acteur seraient vus de mauvais oeil, mais Louis XVIII +savait son Horace par coeur. Il eût fraternisé avec toutes les +puissances, le verre en main, et Baptiste cadet fut, de son temps, une +puissance. Ferdinand VII aimait à s'entreprendre de paroles avec les +_toreros_ du Cirque; le prince de Galles buvait avec Cribb; Charles X, +dans sa jeunesse, prit des leçons de Placide appelé _le petit Diable_. +Louis XIV enfin, ne permit-il pas à Molière de faire son lit? + +Les rois s'évitent toujours le plus qu'ils peuvent; ils ne rencontrent +autour d'eux qu'ennui, dissimulation, sottise. De tous ceux qui burent +son vin, Batiste cadet ne fut-il pas le plus reconnaissant envers le +monarque? Il l'amusa certes autant que M. de Cazes. + +Voyez seulement la différence des règnes et des genres; Louis XVIII +avait Baptiste; Napoléon eut Talma. + +FIN DU DEUXIEME VOLUME. + + + + +NOTES + + +[1: Rien ne devait lui manquer, pas même les présages. À l'ouverture des +États-généraux, un page, porteur d'un ordre, passait à cheval, son +cheval s'effraye, il se cabre, le voilà désarçonné et renversé.--«La +monarchie aura le même sort.» s'écria M. de Villedreuil.] + +[2: 1783.] + +[3: Immense et grotesque couvre-chef d'alors.] + +[4: Ce n'est pas, en effet, Monvel qui eût trafiqué impudemment, comme +beaucoup de nos _faiseurs_ de vaudevilles d'aujourd'hui, de sujets de +pièces marquées à l'estampille de ses confrères. La commission +dramatique est perpétuellement saisie de pareils délits, il y a des +auteurs décorés qui vivent, à la lettre, de ces larcins, et elle les +laisse vivre, parader et s'engraisser sur les planches. Nous donnerons +en temps et lieux la liste de ces forbans qui découpent un livre sans +prévenir même son auteur, ou son libraire.] + +[5: Gustave III envoya, sans se faire connaître, l'éloge du feu maréchal +Torstenson; cet éloge fut couronné.] + +[6: Préville jouait un jour le _Mercure galant_ devant la cour à +Fontainebleau. Lorsqu'il se présenta pour entrer dans le théâtre, +habillé en soldat, le factionnaire, le prenant pour un militaire ivre, +s'opposa à son passage et le repoussa avec opiniâtreté en lui disant: +«Camarade, au nom de Dieu, ne passez pas, vous me ferez mettre en +prison.»] + +[7: Voltaire, à son avènement, lui adressa aussi une épître.] + +[8: Madame la marquise de Langeac et le duc de La Vrillière la +protégeaient. Les orateurs les plus éminents, les gens de la première +distinction n'obtinrent jamais de pareilles marques de triomphe. Un +Suisse allait à sa loge, tandis que d'autres bordaient le passage et +faisaient la haie; un écuyer lui donnait la main jusqu'à l'orchestre, +etc., etc.] + +[9: Fils du duc de Chaulnes. Il avait hérité du goût de son père pour +les sciences, et poussa fort loin ses recherches sur la physique. Un +météore en forme de globe ayant causé, en 1771, une grande rumeur à +Paris, quelques adeptes de M. de Pecquigny, ravis du jeu de son +cerf-volant électrique, n'hésitèrent pas à le lui attribuer. La police +se mêla de l'affaire, et l'on vit l'instant où l'on découvrait un +sorcier dans un savant.] + +[10: Elle est adressée à Désaides.] + +[11: La première représentation eut lieu en 1783 à Paris.] + +[12: Désaides était fort lié avec M. de Sauvigny, qui souvent, dit-on, +se mêla de revoir et corriger les pièces de Monvel.] + +[13: Cette statue colossale, modelée sur les dessins de Larchevêque, +sculpteur français très distingué, qui mourut avant de l'achever, fut +terminée par l'habile ciseau de Sergell, et érigée en 1790 seulement.] + +[14: Ce M. Sparmann avait enrichi singulièrement le cabinet d'histoire +naturelle de Stockholm; la salle de l'Académie lui devait beaucoup. Les +recherches de ce savant se publiaient tous les trois mois en langue +suédoise. (_Note de l'auteur_.)] + +[15: Vigée, qui devint plus tard lui-même un lecteur charmant et un +poète agréable.] + +[16: Pièce de Ducis, jouée en 1783.] + +[17: Les fragments de cette nouvelle lettre sont de juin même date.] + +[18: Olof Dalin, poète suédois fort estimé, chancelier de la cour +jusqu'à sa mort, arrivée en 1763.] + +[19: «La petitesse du trou dont il est percé, dit Voltaire, est une des +raisons de ceux qui veulent croire qu'il périt par un assassinat.» + +La fin tragique de Charles XII a été, en effet, très souvent +controversée. On a écrit des volumes entiers sur la question de savoir +si elle était le fruit d'une perfidie ou des hasards de la guerre. (Lire +la dernière page de Voltaire qui absout Siquier à ce sujet. _Hist. de +Charles XII_.)] + +[20: Mort en 1779.] + +[21: _Swedenborg, ou Stocklom_ en 1765.] + +[22: Lettre du comte de Mirabeau à M... sur MM. Cagliostro et Lavater. +Berlin, chez François de Larde, 1786; imprimé de 75 pages.] + +[23: Il succomba au travail, et mourut à la fleur de son âge, le 12 +avril 1795.] + +[24: Cette diète se termina, on le sait, d'une façon assez orageuse.] + +[25: Père de Gustave Ier.] + +[26: _Souvenirs de la Révolution_, ch. II.] + +[27: Jouée en 1789.] + +[28: V. Bachaumont, tome XXIII, p. 44.] + +[29: De 1725 à 1775 et 1780.] + +[30: Mémoires de Fleury, t. IV. p. 62.] + +[31: Loi du 13 janvier 1791, décret sur la liberté des théâtres.] + +[32: Mémoires de Fleury, t. IV, p. 64.] + +[33: Histoire philosophique et littéraire du Théâtre-Français, par H. +Lucas, p. 305.] + +[34: Notice sur mademoiselle Mars.] + +[35: Le comte de Fersen.] + +[36: Ancien ministre.] + +[37: _Blaise et Babet_ et la _Suite des Trois Fermiers_ prouvent assez +combien Monvel entendait ce genre.] + +[38: 1786.] + +[39: Mademoiselle Mars posséda en effet, à Versailles, deux maisons +qu'elle y allait voir et qu'elle habita.] + +[40: Après avoir eu la direction des théâtres du Havre et de Rouen, +mademoiselle Montansier était en effet, au moment de la Révolution, à la +tête d'un grand établissement à Versailles. Prévoyant bien que le +déplacement de la cour lui serait très préjudiciable, elle acheta, dès +1789, au Palais-Royal, la salle occupée avant par les Beaujolais.] + +[41: Elle l'épousa en effet secrètement en 1807. Elle mourut à 90 ans. +Son nom de famille à elle était, on le croit, Brunet.] + +[42: La pièce de Monvel était en trois actes. Sauvigny la remit en deux. +Elle avait été envoyée de Suède.] + +[43: Mademoiselle Leroi Beaumenard, épouse de J.-C.-G. Colson de +Belcourt, commença sa carrière théâtrale à l'Opéra-Comique. Elle y avait +reçu le nom de Gogo, à cause du naturel qu'elle avait montré en jouant +ce rôle dans le _Coq de village_, de Favart.] + +[44: Della Maria en fit plus tard la musique.--Deux actes, 1799.] + +[45: Classe du peuple, à Rome, dont les seules moeurs rappellent +l'antique fierté de ses maîtres.] + +[46: Gros sous.] + +[47: Eau-de-vie de riz que ces animaux aiment beaucoup.] + +[48: Canto XV. Gerusaleme.] + +[49: _Histoire du Théâtre_, par E. Foucauld.] + +[50: _Ibidem_.] + +[51: 1790.] + +[52: Il se retira de la Comédie Française (1822) par ce rôle où il se +montra aussi plaisant qu'à l'époque où il le créa.] + +[53: Ses débuts eurent lieu au théâtre de la rue Richelieu, en 1792.] + +[54: Scène IX. _Les Battus payent l'amende_ ou _Ce que l'on voudra_, +proverbe, comédie, parades, 1779.] + +[55: Martainville devait à un limonadier un certain nombre de petits +verres. Comme il racontait fort bien, on faisait cercle autour de lui au +café.--Un petit verre pour Martainville, disait-on à la fin de chacune +de ses histoires. Et Martainville buvait le verre de kirsch apporté. Il +en buvait quinze, vingt. Mais ce prétendu kirsch était de l'eau et on +défalquait cela sur sa note.] + +[56: Il y avait eu de Dorvigny: _Janot chez le dégraisseur_ ou _À +quelque chose malheur est bon_, comédie en un acte, 1779. _Janot_, ou +les _Battus paient l'amende_ du même, 1779. Il y eut ensuite _Jocrisse +changé de condition_, 2 actes, 1798 (Dorvigny). _Jocrisse congédié_, du +même, 1799, et _Jocrisse suicidé_, drame tragi-comique, Sidony et +Servières, 1804.] + +[57: Et tous dans des comédies _nouvelles_! Le relevé de la comédie ne +laisse aucun doute à cet égard. Baptiste Cadet s'est retiré l'année même +ou mademoiselle Mars créa _Valérie_.] + +[58: Mort en 1839.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Mademoiselle Mars (volume +II), by Mademoiselle Mars + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MLLE MARS (VOL. II) *** + +***** This file should be named 25526-8.txt or 25526-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/5/5/2/25526/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe +(http://dp.rastko.net). 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/25526-8.zip b/25526-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4376b0a --- /dev/null +++ b/25526-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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