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+The Project Gutenberg EBook of Souvenirs et correspondance tirés des
+papiers de Mme Récamier (1/2), by Julie Récamier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2)
+
+Author: Julie Récamier
+
+Editor: Amélie Lenormant
+
+Release Date: May 9, 2008 [EBook #25403]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS ET CORRESPONDANCE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+SOUVENIRS ET CORRESPONDANCE
+TIRÉS DES PAPIERS DE MADAME RÉCAMIER
+
+
+ Je regarde comme une chose bonne en soi que vous soyez aimée et
+ appréciée lorsque vous ne serez plus.
+
+ (Lettre de BALLANCHE, t. I, p. 312.)
+
+
+
+DEUXIÈME ÉDITION
+
+TOME PREMIER
+
+
+
+
+PARIS
+MICHEL LÉVY FRÈRES. LIBRAIRES-ÉDITEURS
+RUE VIVIENNE, 2 BIS
+
+1860
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+La célébrité a ses dangers et ses épines: elle offre mille inconvénients
+pendant la vie des personnes qui en jouissent, et quand elles ne sont
+plus, il n'est pas toujours facile de mettre leur mémoire à l'abri de
+l'erreur et des fausses interprétations. Celle de Mme Récamier est
+restée environnée d'une douce et brillante auréole: c'est peut-être la
+seule femme qui, n'ayant rien écrit et n'étant jamais sortie des limites
+de la vie privée, ait mérité que sa ville natale proposât son éloge
+public. Il semble que, plus qu'une autre, elle aurait dû échapper à la
+loi commune, et pourtant l'ignorance des conditions toutes particulières
+dans lesquelles elle a vécu, le peu de rapports qu'on trouve entre la
+modestie de son existence et la grandeur de sa renommée, la livrent sans
+défense, en quelque sorte, à toute la profanation des conjectures. Les
+intentions les plus sincères ont quelquefois conduit ses panégyristes
+eux-mêmes à des suppositions et à des jugements qui offusquent la pureté
+de son souvenir.
+
+Elle avait senti ce péril, et surmontant la répugnance qu'elle avait à
+s'occuper d'elle-même, ses soins s'étaient attachés à recueillir les
+renseignements au moyen desquels on pourrait faire un jour comme un
+miroir de sa vie. L'ouvrage qu'on publie est l'accomplissement
+imparfait, mais fidèle de cette intention: il répond dans une mesure
+affaiblie, mais exacte, aux désirs qu'elle a exprimés, aux instructions
+qu'elle a laissées.
+
+Elle aurait pu elle-même écrire des _Mémoires_; sa famille et ses amis
+l'en ont toujours pressée, et cédant à leurs instances, elle avait à
+plusieurs reprises commencé ce travail. Diverses causes l'ont empêchée
+de l'accomplir: avant tout, une singulière défiance de ses propres
+forces, défiance certaine, quoiqu'inexplicable dans une femme habituée
+aux plus éclatants succès personnels. C'était un des traits saillants de
+son caractère: courageuse dans toutes les circonstances graves, assurée,
+par mille preuves, de son empire sur les coeurs et les esprits, elle
+avait posé elle-même, avec une exagération évidente, les limites de sa
+puissance. Ce découragement mal justifié, mais permanent, s'étendait
+jusqu'à sa beauté elle-même, le plus éclatant de ses attributs. Sous
+l'influence de quelques-unes des idées qui dominaient dans sa jeunesse,
+elle se croyait en dehors de la régularité grecque; elle considérait ses
+traits comme impropres à la sculpture, et cette conviction fut la vraie
+cause du chagrin qu'elle fit éprouver à Canova, lorsqu'elle se montra
+peu satisfaite de ce que cet artiste avait modelé son buste de souvenir.
+
+Dans l'ordre des choses de l'esprit, elle se subordonnait encore
+davantage. Heureuse de réfléchir les nobles pensées, et se sentant
+capable d'inspirer un beau langage, elle se refusait pour elle-même à
+rien produire. Il lui répugnait d'écrire, même des lettres; et l'on voit
+sans cesse ses plus fidèles amis s'efforcer en vain de dissiper la
+crainte qui l'empêchait de développer sa correspondance; à plus forte
+raison, refusait-elle de se croire appelée à composer un ouvrage de
+longue haleine. Sans aucun des préjugés qu'on a quelquefois contre les
+femmes auteurs, se sentant au contraire animée du goût le plus vif pour
+les personnes de son sexe que la culture des lettres a honorées et qui
+ont elles-mêmes honoré les lettres, elle se retranchait, toutes les fois
+qu'on la pressait d'écrire, dans la plus sincère déclaration
+d'incapacité.
+
+L'expérience toutefois avait fini par la rendre moins craintive: mais
+l'affaiblissement de sa vue, suivie, dans ses dernières années, d'une
+cécité presque absolue, vint mettre un obstacle invincible au travail
+qu'elle avait commencé. Elle n'avait pris aucune habitude de dicter, et
+l'extrême ténuité de son écriture lui faisait depuis longtemps un
+obstacle à se relire elle-même. Nous ne présumons donc pas qu'elle fût
+allée bien loin dans son travail; mais, en tout cas, personne ne sait et
+ne saura jamais jusqu'où elle l'avait conduit. Une disposition dernière,
+dictée uniquement par un retour du sentiment de défiance dont nous
+venons de parler, imposait l'obligation de détruire ce qu'elle avait
+écrit de ses _Mémoires_. Le paquet qu'elle avait désigné expressément a
+donc été brûlé; mais, dans le reste de ses papiers, on a heureusement
+retrouvé quelques fragments, notamment ceux dont M. de Chateaubriand
+s'était servi, jusqu'à en copier des pages, pour la rédaction de ses
+propres _Mémoires_. Ils ont été insérés à leur date dans l'ouvrage que
+nous publions.
+
+Ces récits, ainsi que les lettres en petit nombre que nous avons pu
+recueillir et que nous avons jugées dignes d'être imprimées, ne
+manqueront pas, nous en sommes convaincus, d'exciter des regrets. Nous
+ne croyons même pas nous faire illusion en pensant qu'ils produiront
+l'effet de ces débris de poésie ou de sculpture échappés au naufrage de
+l'antiquité, et qui nous charment d'autant plus que notre curiosité
+reste au fond moins satisfaite.
+
+Quoi qu'il en soit, ce que nous savons, à n'en pouvoir douter, c'est que
+dans l'ouvrage tel que Mme Récamier l'avait conçu, elle se serait
+montrée le moins possible. De même qu'elle réduisait son propre rôle
+dans la vie à celui d'un lien affectueux et intelligent entre des âmes
+d'élite et des esprits supérieurs, de même elle ne se croyait appelée
+dans les Mémoires de sa vie qu'à témoigner, par les preuves qu'elle
+avait rassemblées, en faveur de ses meilleurs amis. À défaut des
+précieuses paroles dont elle avait été si souvent et si constamment
+dépositaire, elle voulait faire un choix dans les lettres qu'on lui
+avait écrites, et opposer ainsi, moins encore pour elle que pour les
+autres, un bouclier sûr aux erreurs de l'avenir.
+
+Sous ce dernier rapport, sa conviction était aussi arrêtée qu'elle était
+indécise quant au mérite de ce qu'elle aurait écrit. Elle avait la
+passion de la gloire de ses amis: tant qu'ils avaient vécu, tant qu'elle
+avait pu agir sur eux, elle s'était attachée avec une vigilance
+infatigable à leur offrir les soins, j'oserais dire, les ardeurs de son
+amitié, comme un préservatif contre les fautes dans lesquelles l'orgueil
+et l'ambition ne cessent d'entraîner les hommes. Après les avoir perdus,
+elle faisait du culte de leur mémoire l'objet principal de son
+existence. Habituée, par son discernement personnel et par certains
+grands bonheurs de sa vie qu'il faut considérer comme des faveurs
+signalées de la Providence, à mesurer son affection sur son estime, elle
+voulait que le souvenir de ceux qu'elle avait aimés se défendit par
+lui-même; et c'est pourquoi elle n'avait jamais reçu un de ces mots où
+la beauté de l'âme se peint dans le moment des grandes épreuves, qu'elle
+ne le réservât comme une perle de son trésor. L'enchâssement de ces
+joyaux formait toute son ambition. En les léguant à sa fille adoptive,
+elle lui imposait la tâche dont celle-ci s'acquitte aujourd'hui, dans
+une espérance qui ne sera pas trompée, si la tendresse du coeur et le
+sentiment du devoir accompli peuvent tenir lieu de puissance et de
+talent.
+
+Cette tendresse, dans laquelle elle croit avoir quelque droit de se
+confier, ne doit pas, chez les indifférents, exciter la défiance.
+L'existence de Mme Récamier n'a pas besoin d'être arrangée pour le
+public. On a dit très-injustement qu'il n'y a pas un homme qui soit
+grand pour son valet de chambre; les caractères vraiment beaux au
+contraire sont ceux qui gagnent à être connus jusque dans leurs plus
+intimes replis. Personne n'a mieux mérité que Mme Récamier d'être rangée
+dans ce nombre. Indépendamment de ses proches, de ceux qui honorent sa
+mémoire d'un culte filial, il subsiste encore assez de ses meilleurs
+amis, de ceux qui l'ont connue, en quelque sorte, jusqu'au fond de
+l'âme, pour rendre témoignage en faveur de sa supériorité morale.
+
+Une illustre étrangère, la dernière duchesse de Devonshire, disait
+d'elle: «D'abord elle est bonne, ensuite elle est spirituelle, après
+cela elle est très-belle[1].» Que l'on retourne la proposition, et l'on
+comprendra quel chemin ont infailliblement suivi les personnes qui se
+sont de plus en plus rapprochées d'elle.
+
+Tant qu'elle fut jeune--et sa jeunesse fut beaucoup plus longue que
+celle de la plupart des femmes--elle exerça, par ses agréments, par un
+charme indéfinissable, une séduction que l'on prétend avoir été
+irrésistible. Cependant, sous cet épanouissement du premier jour, se
+cachait l'attrait modeste d'une violette. Elle avait l'esprit aussi
+attirant que les traits; peu à peu, la fine douceur de sa conversation
+faisait oublier jusqu'à sa beauté. Pourtant le fond du caractère se
+cachait encore: on pouvait attribuer ce philtre tout-puissant au seul
+désir de plaire. Mais si elle vous avait jugé digne de faire un pas de
+plus dans sa confiance, on entrevoyait alors toutes les prérogatives
+d'une âme forte et vraie: on la trouvait dévouée, sympathique,
+indulgente et fière. C'était à la fois la consolation et la force, le
+baume dans les peines, le guide dans les grandes résolutions de la vie.
+
+Si elle n'eût inspiré ce que nous pourrions appeler la céleste amitié
+qu'à ceux qui avaient d'abord subi l'attrait de sa beauté, on pourrait
+les soupçonner d'une illusion d'enthousiasme. Mais elle s'est montrée
+aussi étonnamment attractive jusqu'au seuil même de la vieillesse.
+Non-seulement elle a banni la jalousie du coeur des femmes, mais les
+femmes qui l'ont aimée ne se sont pas distinguées de ses amis de l'autre
+sexe par un attachement moins vif et moins profond. Enfin, elle a
+rencontré des hommes, plus jeunes qu'elle de plus de trente ans, qu'un
+autre sentiment préservait de la séduction extérieure qu'elle était
+encore capable d'exercer, et qui, la voyant sans illusion préalable,
+n'ayant pour ainsi dire affaire qu'à son âme, ont subi si complétement
+son légitime ascendant, qu'ils éprouvent encore aujourd'hui un
+froissement douloureux, si l'ignorance ou la légèreté profèrent en leur
+présence un doute sur l'objet de leur respect.
+
+Le livre qu'on publie renferme les pièces justificatives de cet empire
+exercé pendant tant d'années sur tant d'âmes. Il serait indigne de celle
+auquel on le dédie, s'il n'était entièrement sincère. Pour ce qui
+concerne Mme Récamier elle-même, on n'a rien dissimulé, rien affaibli.
+Pour ce qui regarde ses amis, il en est de deux sortes: les uns se sont
+trouvés mêlés aux orages de la vie, les autres en ont traversé les
+épreuves avec une pureté constante. On s'est conformé aux intentions de
+Mme Récamier, en faisant valoir chez les premiers tout ce qui les
+recommande, tout ce qui les fait aimer: on n'avait, pour les seconds,
+qu'à ouvrir les secrets de leur âme.
+
+La malignité ne trouvera peut-être pas son compte à cette ligne de
+conduite; mais ce que la malignité recherche offre plus de chances
+d'erreur encore que l'apologie. Le vice peut chercher l'ombre; la vie
+dans laquelle les honnêtes gens aiment à se cacher dérobe aussi aux
+regards des trésors de vertus pratiques et de bons sentiments qu'on n'a
+pas assez souvent l'occasion de mettre en lumière. En soulevant le
+voile, nous suivrons l'exemple que Mme Récamier nous a donné. Elle
+aimait, disait-elle souvent, _à faire les tracasseries en bien_:
+c'est-à-dire qu'elle ne manquait jamais de faire connaître tout ce
+qu'elle savait de bon et d'honorable sur les uns et sur les autres.
+Quels que soient les périls et les faiblesses de la société, il n'est
+pas inutile de savoir ce qu'on gagne à vivre avec les gens de bien.
+
+Ce serait tout à fait méconnaître Mme Récamier que de la ranger parmi
+les exceptions volontaires. En quelque situation que le sort l'eût
+placée, elle y eût porté une grande rectitude et le sentiment de tous
+les devoirs. Les circonstances seules lui ont fait une destinée
+particulière. Aussi n'est-il pas nécessaire d'avertir qu'on s'égarerait
+en cherchant à l'imiter. Il faudrait, avec les mêmes qualités et le même
+charme, une situation aussi rare, des temps aussi extraordinaires par
+les contrastes, pour produire de nouveau une existence telle que la
+sienne.
+
+Souvent des femmes, faites pour une affection légitime et un bonheur
+mérité, se trouvent rejetées loin de leur voie naturelle par un mariage
+mal assorti; d'autres, après avoir accepté sans répugnance la
+disproportion des âges, se rajeunissent en quelque sorte dans de seconds
+liens, en recommençant une nouvelle vie, une vie de rapports égaux et
+d'affection réciproque. Mme Récamier, qui n'éprouva jamais les amertumes
+d'une situation faussée, vit cependant s'écouler ses meilleures années
+sans qu'il lui fût possible de faire cesser l'extrême isolement auquel
+elle avait été condamnée. Cette situation sans exemple, où elle avait
+accepté un protecteur légitime sans apprendre ce qu'est un maître, lui
+fut une sauvegarde contre des périls auxquels d'autres antécédents
+l'auraient fait certainement succomber.
+
+Elle en convenait elle-même: en voyant autour d'elle de jeunes époux,
+des enfants, une famille qui s'élevait suivant les conditions communes,
+elle avouait, non sans regret, qu'un mariage selon son âge et son coeur
+lui aurait fait accepter avec joie toute l'obscurité du vrai bonheur.
+Elle ne craignait pas d'ajouter qu'une déception marquée dans un rapport
+ordinaire l'eût rendue vulnérable à des attaques contre lesquelles
+continuait de la protéger le premier silence de son coeur. C'est ainsi
+que pour ce qui fait la destinée normale d'une femme mariée, elle a
+traversé en quelque sorte le monde sans le connaître.
+
+Enfermée ainsi dans la solitude qui s'était faite autour de sa jeunesse,
+elle était exposée à se méprendre sur les effets du besoin de plaire, et
+à rendre malheureux ceux qui s'en faisaient une idée moins innocente et
+plus sérieuse: elle fit plusieurs blessures de ce genre, et elle se les
+reprochait. Mais pour de pareils malentendus, quelque cruels qu'ils
+fussent, quel heureux empire, quelle douce influence n'exerça-t-elle
+pas? Après une courte expérience de son caractère et de ses résolutions,
+il fallait de l'obstination et presque de l'aveuglement pour ne pas
+s'apercevoir de ce que son amitié avait de préférable à toutes les
+chances de la passion. C'est le propre des dévouements de la vie
+religieuse, de transformer en un bienfait qui s'étend à toutes les
+souffrances la tendresse concentrée d'ordinaire dans le cercle étroit
+des devoirs de famille. Mme Récamier fait comprendre, mieux que
+personne, la possibilité qu'un ministère aussi compatissant soit
+départi, parmi les frivoles délicatesses du monde, à des personnes qui
+ont perdu le droit de faire un abandon exclusif de leur affection.
+
+Et encore, avec les classifications ordinaires de la société, comment
+admettre une influence aussi étendue? comment, à moins d'un trône ou
+d'un théâtre, conquérir la notoriété nécessaire à une action de ce
+genre? Dans les conditions où nos pères ont vécu ou dans celles qui
+existent aujourd'hui, la reine ou l'idole d'un cercle ne pourra que
+demeurer inconnue à tous les autres. Il en fut autrement pour Mme
+Récamier.
+
+La date de son mariage correspond à l'époque la plus terrible de notre
+histoire: elle vit s'épanouir sa jeunesse au moment où la France
+commençait à respirer; et lorsque les représentants de la classe
+proscrite rentrèrent dans leur pays, ils n'y trouvèrent à leur
+convenance d'autre maison ouverte que la sienne. Les plus distingués de
+ses nouveaux amis, MM. Mathieu et Adrien de Montmorency, n'oublièrent
+jamais ce qu'ils lui avaient dû de reconnaissance à cette époque de
+transition, et quand l'ancienne société reprit ses prétentions avec son
+rang, Mme Récamier, malgré ses malheurs de fortune, se trouva, par la
+solidité de ses relations, à l'abri des distinctions dédaigneuses, sans
+qu'on lui fît une loi de se déclasser, sans qu'elle eût besoin d'abjurer
+les rapports que sa naissance lui avait faits.
+
+La réputation de sa beauté, établie dans un moment où tous les regards
+pouvaient se concentrer sur un seul point, lui offrait en perspective
+plus de dangers encore que de triomphes. Si l'on reconnaît que, sans cet
+avantage, elle ne se serait point fait une position aussi particulière
+dans le monde, on comprend aussi qu'elle n'a pu la conserver et
+l'étendre qu'avec des qualités bien autrement durables et sérieuses.
+Après des épreuves amenées par la fierté de son caractère et la fidélité
+de ses affections, la Restauration la trouva toute préparée pour
+entreprendre entre les partis l'oeuvre de conciliation qui était dès lors
+le plus grand besoin de la France. Elle offrait à toutes les opinions un
+terrain neutre et indépendant; les âmes les plus droites et les plus
+distinguées y furent attirées par les meilleurs instincts de leur
+nature.
+
+Toutefois Mme Récamier n'était qu'à demi faite pour un rôle public: si
+elle se plaisait à exercer un charme extérieur, des sentiments plus
+jaloux dominaient le meilleur de son âme, et le combat de ces sentiments
+entraînait ses plus importantes résolutions. C'est ce qu'on verra
+très-clairement, nous l'espérons du moins, dans l'ouvrage que nous
+donnons au public. On notera sans peine ce qui suspendit, ce qui limita
+l'action indirecte qu'elle pouvait exercer sur les affaires publiques;
+et tout en admirant la dignité de sa conduite, on regrettera, nous n'en
+doutons pas, qu'elle se soit vue dans l'obligation de s'éloigner, au
+moment même où éclatait la crise qui devait décider du sort de la
+monarchie restaurée.
+
+Ainsi se trouvèrent déçues les espérances que les esprits modérés
+pouvaient fonder sur elle. Mais ce nouvel exemple d'une belle occasion
+manquée, comme on en rencontre tant dans notre histoire, a-t-il été
+complétement inutile, et ne pouvons-nous pas encore aujourd'hui tirer
+quelque profit de ces tentatives infructueuses? Le passé, nous
+l'espérons du moins, n'est jamais perdu sans retour: en apprenant à
+mieux connaître tout ce que valaient les hommes de la Restauration dont
+Mme Récamier fut le centre et le lien, on doit enfin comprendre ce que
+la France depuis soixante-dix ans a perdu à tant de discordes et de
+défiances; on peut, avec une conviction plus forte, se diriger soi-même,
+et diriger l'esprit des autres dans le sens du rétablissement d'une
+harmonie durable entre toutes les classes de la nation française. Plus
+qu'aucune autre, Mme Récamier aurait mérité d'être le symbole d'une
+telle réconciliation.
+
+En entreprenant l'ouvrage que nous offrons au public, notre premier
+devoir était de reproduire d'une manière scrupuleusement fidèle l'esprit
+dans lequel Mme Récamier elle-même l'aurait conçu. Nous ne craignons pas
+d'affirmer qu'on trouvera ici, quant à l'appréciation des événements et
+des hommes, beaucoup moins notre jugement personnel que le sien. À la
+voir si impartiale, on aurait pu la croire indifférente; mais elle avait
+la passion du bien, et avec un sentiment pareil, on ne court le risque
+de tomber ni dans le doute, ni dans l'égoïsme.
+
+Entre ses deux existences, celle de ses affections étroites, et celle de
+ses relations plus générales, notre choix ne pouvait non plus être
+douteux. Il nous eût été facile de dérouler le tableau tout à fait
+extraordinaire de ses rapports extérieurs. Le nombre des personnes qui
+l'ont approchée, et auxquelles elle a eu le secret, par son
+intervention, par ses démarches, par ses paroles, je dirais presque par
+son sourire, de faire du bien, est vraiment incalculable: nous avons
+tant de preuves de ce rayonnement universel que nous aurions pu en
+remplir des volumes. Mais ce foyer auquel avaient recours toutes les
+souffrances de l'âme et toutes les inquiétudes de l'esprit aurait-il pu
+exister, si la chaleur communicative ne s'en fût alimentée à des sources
+plus secrètes? Beaucoup des personnes mêmes qui, à cause de la
+reconnaissance quelles gardent à la mémoire de Mme Récamier,
+s'étonneront de ne pas rencontrer leur nom dans ces volumes, en
+apprenant à connaître ce qu'était la vie, pour ainsi dire, profonde de
+celle dont elles bénissent le souvenir, nous pardonneront d'avoir
+insisté sur le côté le plus essentiel et le moins connu de cette nature
+privilégiée.
+
+À vrai dire, trois noms seulement dominent cette histoire d'une femme.
+Mathieu de Montmorency, Ballanche, Chateaubriand.
+
+Au moment le plus périlleux de sa jeunesse, Dieu lui envoie, dans la
+personne du premier, un ami sûr et vigilant, un guide qui suffit pour
+expliquer qu'elle ait traversé pure tant de séductions et d'embûches; et
+elle ne le perd qu'à l'époque où elle n'avait plus de victoires à
+remporter sur elle-même.
+
+Quelques années après la formation de ce lien, elle distingue à la
+première vue, sous les dehors les plus simples et sous une enveloppe
+étrange, un coeur d'or, un rare esprit, un talent à part, dans le naïf
+imprimeur de Lyon, et cette affection, qui se donne sans condition et
+sans réserve, achève de compléter sa sauvegarde: elle comprend que, pour
+assurer une récompense proportionnée à un dévouement de cette nature,
+elle n'aura qu'à se montrer digne d'elle-même.
+
+D'ailleurs, ce qui fait la sécurité de son âme produit aussi l'équilibre
+de sa vie. Entre deux amis si dissemblables par l'origine, mais traités
+avec une égalité d'affection et de respect, le public devait reconnaître
+dans Mme Récamier une image éclatante de cette unité de la société
+française qui a fait son charme et sa force depuis deux siècles, et il
+ne s'y est pas mépris.
+
+Avec ces deux amitiés parfaites, et qui avaient quelque droit de se
+croire suffisantes, l'existence de Mme Récamier aurait pu s'écouler
+paisible, sûre, et presque heureuse. Mais ce triple rapport n'offrait
+que des dévouements à accepter: il n'y en avait pas à répandre. Mme
+Récamier avait une première fois donné son coeur à Mme de Staël: il était
+dans sa nature d'aimer passionnément ce qu'elle admirait le plus; la
+mort prématurée de l'auteur de _Corinne_ laissa chez elle un vide
+immense que M. de Chateaubriand, par les mêmes causes, vint bientôt
+remplir. Cette fois, ce n'était pas seulement un grand génie à adopter,
+c'était un malade à guérir. L'illustre écrivain fut assez longtemps à
+comprendre la nature du sentiment qui l'attirait vers Mme Récamier, et à
+subordonner à ce lien d'un genre nouveau pour lui son caractère en
+partie gâté par trop d'adulations et de succès. Il y eut un moment cruel
+de malentendu et de crise: mais cette douloureuse épreuve tourna au
+profit de l'amitié. Le vieil homme était vaincu; sa défaite avait
+dégagé, des éléments contraires, les qualités nobles et généreuses qui
+dominaient dans une nature trop riche pour son propre bonheur. Une
+influence de paix et de sérénité descendit sur le découragement de l'âge
+et les tristesses de l'isolement.
+
+C'est sur ces trois personnes, Mathieu de Montmorency, Ballanche et
+Chateaubriand, que roulent les huit livres de ces _Souvenirs_. Mme de
+Staël se rattache à Mathieu de Montmorency, son ami; le duc de Laval,
+léger, mais chevaleresque et fidèle, continue la figure de son cousin,
+après que celui-ci a disparu du monde; le prince Auguste de Prusse, avec
+sa passion respectueuse et son attachement loyal, a pour mission
+d'attester, auprès de celle qui refusa sa main, la grandeur du sacrifice
+et l'austérité du devoir.
+
+Ce qui vient ensuite, la famille qu'elle avait groupée autour d'elle, le
+jeune ami, M. Ampère, auquel elle s'était plu à montrer la route des
+sentiments généreux et de l'emploi relevé du talent, l'ami des derniers
+jours, M. le duc de Noailles, ce contemporain de Louis XIV, chargé en
+quelque sorte d'apporter l'hommage du XVIIe siècle à l'héritière des
+meilleures traditions de la société française, toutes les figures enfin
+que l'on verra se produire d'une manière plus ou moins saillante dans
+ces _Souvenirs_, placées, ou tout près de son coeur, ou à des degrés
+divers au-dessus du cortège de sa renommée, forment la transition entre
+les relations essentielles que nous nous sommes plu à peindre, et le
+mouvement extérieur du monde dont il nous a paru superflu de développer
+les détails.
+
+Cependant, tout en restant fidèle au plan que nous nous étions tracé,
+nous aurions pu donner beaucoup plus de développement à cet ouvrage.
+Mais quel que soit l'intérêt qu'un sujet présente, il faut se donner de
+garde de l'épuiser. On a trop abusé, surtout à notre époque, de la
+curiosité publique. Nous avons préféré, pour notre compte, laisser
+deviner, au risque d'exciter des regrets, tout ce que les
+correspondances recueillies par Mme Récamier renferment encore de
+richesses pour l'esprit et pour le coeur.
+
+À la nouvelle de l'entreprise que nous venons d'achever, une femme, qui
+a bien connu Mme Récamier, et qui, par ses qualités supérieures, était
+digne de l'apprécier, nous écrivait: «Vous remplissez un voeu bien ardent
+chez moi en faisant connaître cette incomparable personne. Elle était,
+en effet, incomparable de toute manière, par ses charmantes qualités
+d'abord, et parce que ces qualités avaient quelque chose de si
+particulier, que je ne crois pas que jamais une autre puisse les
+rappeler parfaitement. On ne trouvera plus que quelques traits épars de
+cette grâce suprême.» Ce serait notre faute si, après les témoignages
+que nous avons produits, on avait désormais, sur la femme qui nous fut
+si chère, un autre avis que l'amie dont les paroles nous ont servi
+d'avance d'encouragement et de justification.
+
+
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+SOUVENIRS ET CORRESPONDANCE TIRÉS DES PAPIERS DE MADAME RÉCAMIER
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+LIVRE PREMIER
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+Jeanne-Françoise-Julie Adélaïde Bernard naquit à Lyon, le 4 décembre
+1777. Son père, Jean Bernard, était notaire dans la même ville; c'était
+un homme d'un esprit peu étendu, d'un caractère doux et faible, et d'une
+figure extrêmement belle, régulière et noble. Il mourut en 1828, âgé de
+quatre-vingts ans, et conservait encore dans cet âge avancé toute la
+beauté de ses traits.
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+Mme Bernard (Julie Matton) fut singulièrement jolie. Blonde, sa
+fraîcheur était éclatante, sa physionomie fort animée. Elle était faite
+à ravir, et attachait le plus haut prix aux agréments extérieurs, tant
+pour elle-même que pour sa fille. Elle mourut jeune encore, et toujours
+charmante, en 1807, d'une douloureuse et longue maladie; elle s'occupait
+encore des soins et des recherches de sa toilette sur la chaise longue
+où ses souffrances la condamnaient à rester étendue. Mme Bernard avait
+l'esprit vif, et elle entendait bien les affaires: un sens droit, un
+jugement prompt lui faisaient discerner nettement les chances de succès
+d'une entreprise; aussi gouverna-t-elle très-heureusement et accrut-elle
+sa fortune. Elle voulut par ses dispositions testamentaires assurer
+l'indépendance de la situation de sa fille unique; mais quoique mariée,
+séparée de biens et sous le régime dotal, Mme Récamier s'associa avec
+une généreuse et inutile imprudence aux revers de son mari, et compromit
+sa propre fortune sans le sauver de sa ruine.
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+J'ignore la circonstance qui mit Mme Bernard en relation avec M. de
+Calonne; mais ce fut sous son ministère, en 1784, que M. Bernard,
+notaire à Lyon, fut nommé receveur des finances à Paris, où il vint
+s'établir, laissant sa fille Juliette à Villefranche, aux soins d'une
+soeur de sa femme, Mme Blachette, mariée dans cette petite ville.
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+Le souvenir de Mme Récamier se reportait quelquefois, et toujours avec
+un grand charme, sur les premières années de son enfance. C'est à cette
+époque que prit naissance dans son coeur une affection, qu'aucune
+circonstance ne put altérer, pour la jeune cousine avec laquelle on
+l'élevait. Mlle Blachette, qui devint plus tard la baronne de Dalmassy,
+et qui fut une très-jolie et spirituelle personne, n'était alors qu'une
+enfant comme Juliette. Mme Récamier racontait quelquefois ses promenades
+autour de Villefranche avec sa cousine et les autres enfants de la
+ville, filles et garçons, les privilèges dont elle jouissait dans la
+maison de son oncle où régnait une stricte économie, et la passion
+très-vive qu'avait pris pour elle, petite fille de six ans, un garçon à
+peu près du même âge, Renaud Humblot. Les riantes et gracieuses
+impressions de l'enfance embellissaient pour elle et avaient gravé dans
+sa mémoire, d'une manière tout à fait aimable, ce premier de ses
+innombrables adorateurs.
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+Après quelques mois de séjour à Villefranche. Juliette fut mise en
+pension au couvent de la Déserte, à Lyon. Elle y trouvait une autre soeur
+de sa mère qui s'était faite religieuse dans cette communauté. Le temps
+qu'elle passa à la Déserte laissa dans le coeur de Juliette une trace
+ineffaçable; elle aimait à en évoquer le souvenir. M. de Chateaubriand,
+dans ses _Mémoires d'Outre-Tombe_, après avoir décrit la belle situation
+de l'abbaye, cite quelques lignes écrites par Mme Récamier sur cette
+époque chère à sa pensée. J'ai moi-même retrouvé dans ses papiers, parmi
+quelques débris des souvenirs qu'elle avait écrits, et qui par son ordre
+ont été brûlés à sa mort, ce même fragment sur le couvent de la Déserte,
+et je l'insère ici tel que je l'ai recueilli, M. de Chateaubriand ne
+l'ayant pas donné tout entier:
+
+«La veille du jour où ma tante devait venir me chercher, je fus conduite
+dans la chambre de Mme l'abbesse pour recevoir sa bénédiction. Le
+lendemain, baignée de larmes, je venais de franchir la porte que je me
+souvenais à peine d'avoir vue s'ouvrir pour me laisser entrer, je me
+trouvai dans une voiture avec ma tante, et nous partîmes pour Paris.--Je
+quitte à regret une époque si calme et si pure pour entrer dans celle
+des agitations; elle me revient quelquefois comme dans un vague et doux
+rêve, avec ses nuages d'encens, ses cérémonies infinies, ses processions
+dans les jardins, ses chants et ses fleurs.
+
+«Si j'ai parlé de ces premières années, malgré mon intention d'abréger
+tout ce qui m'est personnel, c'est à cause de l'influence qu'elles ont
+souvent à un si haut degré sur l'existence entière: elles la contiennent
+plus ou moins. C'est sans doute à ces vives impressions de foi reçues
+dans l'enfance que je dois d'avoir conservé des croyances religieuses au
+milieu de tant d'opinions que j'ai traversées. J'ai pu les écouter, les
+comprendre, les admettre jusqu'où elles étaient admissibles, mais je
+n'ai point laissé le doute entrer dans mon coeur.»
+
+Avec M. et Mme Bernard était venu s'établir à Paris un ami, un camarade
+d'enfance de M. Bernard, veuf dès lors et qui, à dater de cette époque,
+ne sépara plus son existence de celle du père de Juliette: ils eurent,
+pendant plus de trente ans, même maison, même société et mêmes amis. M.
+Simonard formait d'ailleurs un contraste à peu près complet avec M.
+Bernard. Il avait autant de vivacité que son ami avait de lenteur et
+d'apathie, beaucoup d'esprit, de culture intellectuelle, une âme
+dévouée: mais autant ses affections étaient vives et fidèles, autant ses
+antipathies étaient fortes, et il ne prenait nul souci de les
+dissimuler.
+
+Épicurien très-aimable et disciple de cette philosophie sensualiste qui
+avait si fort corrompu le XVIIIe siècle, Voltaire était son idole, et
+les ouvrages de cet écrivain, sa lecture favorite. D'ailleurs,
+aristocrate et royaliste ardent, homme plein de délicatesse et
+d'honneur.
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+Dans l'association avec le père de Juliette, M. Simonard était à la fois
+l'intelligence et le despote; M. Bernard, de temps en temps, se
+révoltait, contre la domination du tyran dont l'amitié et la société
+étaient devenues indispensables à son existence; puis, après quelques
+jours de bouderie, il reprenait le joug, et son ami l'empire, à la
+grande satisfaction de tous deux.
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+M. Simonard mourut un peu avant son ami, et comme lui, dans un âge fort
+avancé. Il conserva jusqu'au bout de sa carrière ses goûts d'homme du
+monde, de gourmand aimable et de généreux ami.
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+Atteint par la maladie dans la plénitude de son intelligence, il demanda
+un prêtre, reçut avec respect et recueillement les derniers sacrements
+de la religion et fit une mort édifiante dont nous fûmes consolés sans
+en être surpris: en effet, les doctrines de Voltaire n'avaient faussé
+que son esprit; son coeur était resté bon et charitable.
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+Je ne résiste point à l'envie de consigner ici une anecdote que j'ai
+entendu raconter d'une façon charmante à cet aimable vieillard.
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+Royaliste, comme je l'ai dit, il conservait un culte véritable pour la
+mémoire de la reine Marie-Antoinette dont il avait été le fervent
+admirateur.
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+En arrivant à Paris, vers 1786, sa première curiosité avait eu la reine
+pour objet, et après l'avoir vue il chercha, avec plus d'empressement
+encore, les occasions de la rencontrer. Apprenant qu'il allait y avoir
+une grande chasse à courre à Saint-Germain, il résolut d'y aller, se
+promettant de jouir toute cette matinée de la vue de sa belle
+souveraine.
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+M. Simonard était petit, court, gros; son nez était fort grand, il
+n'avait nulle habitude de monter à cheval, et devait y faire une
+singulière figure. En arrivant à Saint-Germain il s'assure d'un cheval
+de louage, l'enfourche et se rend au lieu du rendez-vous de la chasse
+royale; piquant sa méchante monture, il prend le pas de la brillante
+cavalcade et parvient à se placer assez près de la reine.
+
+Il suivait la chasse obstinément sans perdre de terrain, lui et sa bête
+ruisselant de sueur et de fatigue; et la reine eut bien vite remarqué ce
+cavalier acharné à sa poursuite et son étrange équipage: elle était à
+cheval elle-même et de temps en temps tournait la tête gaiement pour
+voir si ce drôle d'admirateur se laissait distancer: il tenait bon.
+
+Enfin, au détour d'une allée, le gros de la chasse s'étant un peu
+dispersé, et la suite de la reine se réduisant à un petit nombre de
+personnes, M. Simonard maintenant sa poursuite, la reine s'arrêta et se
+retournant vers lui avec un bon et franc rire:
+
+«Comptez-vous, Monsieur, lui dit-elle, suivre ainsi la chasse bien
+longtemps?
+
+--Aussi longtemps, Madame, que les jambes de mon cheval pourront me
+porter.» La pauvre bête expirait. La reine rit de nouveau, salua et prit
+le galop.
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+M. Simonard aimait à conter cette aventure à ceux qui reprochaient à la
+reine un peu de hauteur.
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+Serait-il impossible que cette chasse à courre ait été celle dont M. de
+Chateaubriand fait le récit dans ses mémoires, et où, en 1787, il fut
+admis à monter dans les carrosses du roi?
+
+À l'époque où Juliette arriva à Paris pour ne plus quitter sa mère, rien
+n'était déjà plus charmant et plus beau que son visage, rien de plus gai
+que son humeur, rien de plus aimable que son caractère. Le fils de M.
+Simonard, qui était du même âge qu'elle, devint l'ami et le camarade de
+ses jeux. Voici une petite anecdote de leur enfance que j'ai entendu
+conter à Mme Récamier:
+
+L'hôtel que M. Bernard habitait rue des Saints-Pères, 13, avait un
+jardin dont le mur, mitoyen avec la maison voisine, séparait les deux
+propriétés. Ce mur avait à son sommet une ligne de dalles plates qui
+formaient une sorte d'étroite terrasse sur laquelle il était facile de
+marcher. Simonard grimpait sur ce mur, y faisait grimper sa petite
+compagne et la roulait en courant sur le haut du mur dans une brouette.
+Ce dangereux plaisir les divertissait infiniment l'un et l'autre. Le
+jardin du voisin possédait de très-beaux raisins en espalier le long de
+la muraille; les deux enfants les convoitèrent longtemps, et Simonard se
+hasarda à en dérober des grappes: Juliette faisait le guet. Ce manége se
+renouvela si souvent que le voisin s'aperçut de la disparition de ses
+raisins. Il ne lui fut pas difficile de conjecturer d'où pouvaient venir
+les picoreurs de sa vigne. Furieux, il se met en embuscade, et quand les
+deux enfants sont bien occupés à prendre le raisin, il leur crie d'une
+voix tonnante: «Ah! je prends donc enfin mes voleurs!» D'un saut le
+petit garçon disparut dans son jardin. La pauvre Juliette, restée au
+sommet du mur, pâle et tremblante, ne savait que devenir. Sa ravissante
+figure eut bien vite désarmé le féroce propriétaire, qui ne s'était pas
+attendu à avoir affaire à une si belle créature en découvrant les
+maraudeurs de son raisin. Il se mit en devoir de rassurer et de consoler
+la jolie enfant, promit de ne rien dire aux parents et tint parole:
+cette aventure fit cesser toute promenade sur le mur.
+
+Juliette était extrêmement bien douée pour la musique; on lui donna des
+leçons de piano. Le penchant qu'elle avait montré dans son enfance
+devint chez elle avec les années un goût très-vif, et, jeune femme, Mme
+Récamier fit de la musique avec les plus habiles artistes de son temps.
+Elle jouait non-seulement du piano, mais de la harpe, et prit de
+Boïeldieu des leçons de chant. Sa voix était peu étendue, expressive,
+harmonieusement timbrée. Elle cessa de chanter de très-bonne heure; elle
+abandonna la harpe, mais elle trouva, jusqu'à la fin de sa vie, dans le
+piano, de vraies et vives jouissances. Juliette avait eu de tout temps
+une mémoire musicale étendue: elle aimait à jouer de mémoire, pour
+elle-même, seule, à la chute du jour. Je l'ai entendue souvent exécuter
+ainsi dans l'obscurité tout un répertoire de morceaux des grands
+maîtres, d'un caractère mélancolique, et en éprouver une impression
+telle, que les larmes inondaient son visage. Cette habitude contractée
+de bonne heure, cet heureux don de retenir les morceaux qui la
+frappaient, permirent à Mme Récamier dans un âge avancé, alors que la
+cécité avait voilé ses yeux, de jouer encore et d'endormir de tristes
+souvenirs à l'aide de la musique.
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+L'éducation de Juliette se faisait chez sa mère qui la surveillait avec
+grand soin. Mme Bernard aimait passionnément sa fille, elle était
+orgueilleuse de la beauté qu'elle annonçait: ayant le goût de la parure
+pour son propre compte, elle n'y attachait pas moins d'importance pour
+sa fille et la parait avec une extrême complaisance. La pauvre Juliette
+se désespérait des longues heures qu'on lui faisait employer à sa
+toilette, chaque fois que sa mère l'emmenait au spectacle ou dans le
+monde, occasions que Mme Bernard, dans sa vanité maternelle, multipliait
+autant qu'elle le pouvait. Ce fut ainsi qu'elles allèrent à Versailles
+pour assister à l'un des derniers grands couverts où parurent le roi
+Louis XVI, la reine Marie-Antoinette et toute la famille royale, avec le
+cérémonial de l'ancienne monarchie.
+
+Dans ces occasions, le public était admis à circuler autour de la table
+royale. Les yeux des spectateurs venus pour admirer les magnificences de
+Versailles et l'attention même de la famille royale furent, ce jour-là,
+attirés par la beauté de l'enfant qui se trouvait au premier rang des
+curieux. La reine remarqua qu'elle paraissait à peu près de l'âge de
+Madame Royale, et envoya une de ses dames demander à la mère de cette
+charmante enfant de la laisser venir dans les appartements où la famille
+royale se retirait. Là, Juliette fut mesurée avec Madame Royale et
+trouvée un peu plus grande. Elles étaient en effet précisément de la
+même année, et elles avaient alors onze ou douze ans. Madame Royale
+était fort belle à cette époque; elle parut médiocrement satisfaite de
+se voir ainsi mesurée et comparée avec une enfant prise dans la foule.
+
+Ce fut à l'église Saint-Pierre-de-Chaillot, en 1791, que Juliette fit sa
+première communion. À l'époque où M. Bernard avait rappelé sa fille
+auprès de lui, sa femme était jeune encore, remarquablement agréable,
+spirituelle et gracieuse. Leur existence était aisée, élégante; tous
+deux aimaient à recevoir et leur maison, ouverte à tous les gens
+d'esprit, devait l'être surtout aux Lyonnais. Mme Bernard recherchait et
+attirait les gens de lettres; elle avait une loge au Théâtre-Français,
+et donnait à souper plusieurs fois par semaine.
+
+Ce fut chez sa mère que Juliette connut M. de Laharpe. Lemontey, venu à
+Paris, qu'il ne quitta plus, comme député à l'Assemblée législative,
+était fort assidu chez Mme Bernard; Barrère y était reçu, et rendit plus
+d'un service à la famille dans les mauvais jours de la révolution. Entre
+les Lyonnais qui fréquentaient le plus habituellement cette maison se
+trouvait M. Jacques Récamier, qui occupait déjà une situation importante
+parmi les banquiers de Paris. J'entre dans quelques détails à son sujet.
+
+Jacques-Rose Récamier était né à Lyon en 1751; il était le second fils
+d'une nombreuse famille dans laquelle s'étaient conservées les
+traditions de la piété, des bonnes moeurs et du travail. Son père,
+François Récamier, doué d'une grande intelligence commerciale, avait
+fondé à Lyon une très considérable maison de chapellerie, dont les
+relations les plus importantes étaient avec l'Espagne. En s'établissant
+à Lyon, il n'avait point pour cela renoncé au Bugey, son pays natal, et
+tous ses enfants furent comme lui fidèlement attachés à ce village et à
+ce domaine de Cressin qu'ils appelaient le berceau des Récamier.
+
+Jacques avait été de très-bonne heure le voyageur de la maison de son
+père; les intérêts de leur commerce le conduisirent souvent en Espagne:
+aussi parlait-il et écrivait-il l'espagnol comme sa propre langue. Il
+savait bien le latin: quand je l'ai connu, il aimait encore à citer des
+vers d'Horace ou de Virgile, et le faisait à propos. Sa correspondance
+commerciale passait pour un modèle; il avait été beau, ses traits
+étaient accentués et réguliers, ses yeux bleus; il était blond, grand et
+vigoureusement constitué. Il serait difficile d'imaginer un coeur plus
+généreux que le sien, plus facile à émouvoir et en même temps plus
+léger. Qu'un ami réclamât son temps, son argent, ses conseils, M.
+Récamier se mettait avec empressement à sa disposition; que ce même ami
+lui fût enlevé par la mort, à peine lui donnait-il deux jours de
+regrets. «Encore un tiroir fermé,» disait-il, et là s'arrêtait sa
+sensibilité. Toujours prêt à donner, serviable au dernier point, bon
+compagnon, d'humeur bienveillante et gaie, optimiste à l'excès, il était
+toujours content de tout et de tous; il avait de l'esprit naturel et
+beaucoup d'imprévu et de pittoresque dans le langage; il contait bien.
+
+Confiant jusqu'à l'imprudence, il poussait la longanimité et
+l'indulgence jusqu'à discerner à peine la valeur morale des individus
+avec lesquels il était en rapport. Il avait cette parfaite politesse,
+habituelle parmi les hommes de sa génération; elle était chez lui le
+résultat d'un grand usage du monde et d'un désir sincère d'être agréable
+aux autres. Placé par sa fortune à la tête des hommes de finance, à
+Paris, il n'eut jamais la moindre sottise, recevant les plus grands
+seigneurs sans embarras et les pauvres gens sans hauteur. M. Récamier
+avait malheureusement des moeurs légères, et il préférait souvent une
+société facile et subalterne à celle de ses égaux. Généreux pour tous,
+il était la providence de sa famille et en était adoré. Lorsqu'au sortir
+de la Terreur, il fut en pleine possession de sa grande existence
+financière, une armée de neveux, logés chez lui, employés et appointés
+par lui, trouvaient dans son hospitalière et opulente maison tous les
+agréments de la vie.
+
+Lorsqu'il demanda, en 1793, la main de Juliette Bernard dont il voyait
+depuis deux ou trois ans se développer la merveilleuse beauté, il avait
+lui-même quarante-deux ans, et elle n'en avait que quinze. Ce fut
+pourtant très-volontairement, sans effroi ni répugnance, qu'elle agréa
+sa recherche. Mme Bernard crut devoir faire à sa fille toutes les
+objections que dictaient assez la différence des âges et celle des goûts
+et des habitudes qui devait en résulter; mais Juliette voyait venir M.
+Récamier depuis plusieurs années chez ses parents, il avait toujours été
+prévenant et gracieux pour son enfance, elle avait reçu de lui ses plus
+belles poupées, elle ne douta pas qu'il ne dût être un mari plein de
+complaisance; elle accepta sans la moindre inquiétude l'avenir qui lui
+était offert. Ce lien ne fut, d'ailleurs, jamais qu'apparent; Mme
+Récamier ne reçut de son mari que son nom. Ceci peut étonner, mais je ne
+suis pas chargée d'expliquer le fait; je me borne à l'attester, comme
+auraient pu l'attester tous ceux qui, ayant connu M. et Mme Récamier,
+pénétrèrent dans leur intimité. M. Récamier n'eut jamais que des
+rapports paternels avec sa femme; il ne traita jamais la jeune et
+innocente enfant qui portait son nom que comme une fille dont la beauté
+charmait ses yeux et dont la célébrité flattait sa vanité. Ils se
+marièrent à Paris le 24 avril 1793.
+
+Le mariage de Mlle Bernard avait donc lieu en pleine Terreur, à l'époque
+la plus sinistre de la révolution, l'année même du meurtre du roi et de
+la reine. À ce moment toutes les habitudes de la société étaient
+rompues, toutes les relations anéanties; l'unique souci de chacun
+consistait à se faire oublier pour échapper, s'il le pouvait, à la mort
+qui frappait incessamment parmi ses amis et ses proches. La vie
+s'écoulait dans une sorte de stupeur, qui seule peut expliquer l'absence
+de toute tentative de résistance à ce régime de bourreaux. Je tiens de
+M. Récamier qu'il allait presque tous les jours assister aux exécutions.
+Il avait été ainsi témoin du supplice du roi, il avait vu périr la
+reine, il avait vu guillotiner les fermiers généraux, M. de Laborde,
+banquier de la cour, tous les hommes avec lesquels il était en relations
+d'affaires ou de société: et quand je lui exprimais ma surprise qu'il se
+condamnât à un aussi horrible spectacle, il me répondait que c'était
+pour se familiariser avec le sort qui vraisemblablement l'attendait, et
+qu'il s'y préparait en voyant mourir.
+
+M. Récamier échappa néanmoins, ainsi que la famille de sa femme, au
+couteau révolutionnaire et on attribua ce bonheur, en grande partie, à
+la protection de Barrère. Quatre années s'écoulèrent de la sorte sans
+que j'aie à enregistrer aucun événement important dans la vie de Mme
+Récamier. Cependant le règne de la Terreur avait cessé, l'ordre
+s'essayait à renaître, les existences se reconstituaient, les émigrés
+commençaient à rentrer, et la société française, incorrigible dans sa
+frivolité, se jetait à corps perdu, au sortir des prisons, de l'exil, de
+la ruine et des échafauds, dans le tourbillon des plaisirs.
+
+Mme Récamier resta tout à fait étrangère au monde du Directoire et n'eut
+de relation avec aucune des femmes qui en furent les héroïnes: Mme
+Tallien, et quelques autres. Plus jeune que ces dames de plusieurs
+années, et protégée par l'auréole de pureté qui l'a toujours environnée,
+pas une de ces femmes ne vint chez elle et elle n'alla chez aucune
+d'elles.
+
+Sa beauté avait en ce peu d'années achevé de s'épanouir, et elle avait
+en quelque sorte passé de l'enfance à la splendeur de la jeunesse. Une
+taille souple et élégante, des épaules, un cou de la plus admirable
+forme et proportion, une bouche petite et vermeille, des dents de perle,
+des bras charmants quoique un peu minces, des cheveux châtains
+naturellement bouclés, le nez délicat et régulier, mais bien français,
+un éclat de teint incomparable qui éclipsait tout, une physionomie
+pleine de candeur et parfois de malice, et que l'expression de la bonté
+rendait irrésistiblement attrayante, quelque chose d'indolent et de
+fier, la tête la mieux attachée. C'était bien d'elle qu'on eût eu le
+droit de dire ce que Saint-Simon a dit de la duchesse de Bourgogne: que
+sa démarche était celle d'une déesse sur les nuées. Telle était Mme
+Récamier à dix-huit ans.
+
+À ce moment, au sortir de cette tempête de la révolution, qui semblait
+avoir tout englouti et qui laissait dans le sein de chaque famille, à
+quelque rang qu'elle appartînt, une marque sanglante de son passage, la
+société parut saisie d'une sorte de fièvre de distractions et de fêtes.
+Les salons n'existaient plus, tout se passait en plein air; les succès
+d'une femme n'avaient plus pour théâtre les cercles d'un monde disparu,
+mais les lieux publics. C'était aux spectacles qui venaient de se
+rouvrir, dans les jardins, dans les bals par souscription, que l'on se
+rencontrait au milieu de la foule. La beauté de Juliette causait dans
+toutes ces réunions un frémissement d'admiration, de curiosité,
+d'enthousiasme, d'autant plus vif qu'il avait toute la spontanéité des
+impressions de la multitude. Sa présence était partout un événement. Je
+crois qu'il n'est point inutile de rappeler aussi que cette époque était
+celle d'une renaissance très-prononcée du goût et d'une passion pour les
+arts que l'influence de David et de son école avait répandue dans tous
+les rangs, et qui affectait des formes toutes païennes dans son
+idolâtrie de la beauté. Toutes ces circonstances peuvent servir à faire
+comprendre la promptitude avec laquelle la beauté de Mme Récamier devint
+non-seulement célèbre, mais populaire. En voici deux exemples entre bien
+d'autres que je pourrais citer.
+
+Lorsque le culte se rétablit et que les églises se rouvrirent aux
+cérémonies religieuses, on demanda à Mme Récamier de quêter à Saint-Roch
+pour je ne sais quelle bonne oeuvre; elle y consentit. Au moment de la
+quête, la nef de l'église se trouva trop petite pour la foule qui
+l'obstruait. On montait sur les chaises, sur les piliers, sur les autels
+des chapelles latérales, et ce fut à grand'peine si l'objet de cet
+empressement, protégé par deux hommes de la société (Emmanuel Dupaty et
+Christian de Lamoignon), put fendre le flot des curieux et faire
+circuler la bourse des pauvres. La quête produisit vingt mille francs.
+
+L'autre circonstance se produisit à la promenade de Longchamps.
+
+La vogue extrême de cette promenade tend à disparaître, et d'ici à
+quelques années nos neveux ne sauront plus ce que c'était. Dans mon
+enfance, Longchamps avait encore sa signification et son importance: on
+renouvelait ses équipages, ses chevaux, ses livrées, les modes de
+printemps s'arboraient à Longchamps. Les femmes, dans leurs plus
+fraîches et plus élégantes toilettes du matin, rivalisaient trois jours,
+le mercredi, le jeudi et le vendredi saints de chaque année, de beauté
+et de bon goût dans leurs ajustements.
+
+C'était depuis la place de la Concorde jusqu'à l'arc de l'Étoile, et au
+delà, un brillant encombrement de voitures à deux ou à quatre chevaux,
+d'hommes à cheval, de piétons circulant dans les contre-allées, ou de
+badauds assis sur le bord de la grande avenue des Champs-Élysées,
+saluant, admirant ou critiquant les riches et les élégants du siècle
+emportés dans de somptueux équipages au milieu d'un tourbillon de
+poussière et de soleil. Dans la semaine sainte de 1801, par une belle
+matinée de printemps, Mme Récamier se rendit avec d'autres femmes de sa
+famille à Longchamps dans une calèche découverte à deux chevaux. La
+voiture, forcée d'aller au pas, permettait à la foule de voir et
+d'admirer sa figure, que la splendeur du jour et la vivacité de la
+lumière du plein midi ne faisaient que mieux ressortir; son nom ne tarda
+pas à circuler dans cette masse compacte qui allait grossissant, et qui,
+d'une commune voix, la comparant aux beautés contemporaines et
+présentes, la salua _la plus belle à l'unanimité_.
+
+On a tant parlé de la _danse_ de Mme Récamier qu'il convient peut-être
+d'en dire un mot. Belle et faite à peindre, elle excella en effet dans
+cet art. Elle aima la danse avec passion pendant quelques années, et, à
+son début dans le monde, elle se faisait un point d'honneur d'arriver au
+bal la première et de le quitter la dernière: mais cela ne dura guère.
+Je ne sais de qui elle avait appris _cette danse du châle_, qui fournit
+à Mme de Staël le modèle de la danse qu'elle prête à _Corinne_. C'était
+une pantomime et des attitudes plutôt que de la danse. Elle ne consentit
+à l'exécuter que pendant les premières années de sa jeunesse. Pendant le
+triste hiver de 1812 à 1813 que Mme Récamier, exilée, passa à Lyon, un
+jour que l'isolement lui pesait plus cruellement que de coutume, pour
+tromper son ennui et sans doute aussi se rappeler d'autres temps, elle
+voulut me donner une idée de la danse du châle: une longue écharpe à la
+main, elle exécuta en effet toutes les attitudes dans lesquelles ce
+tissu léger devenait tour à tour une ceinture, un voile, une draperie.
+Rien n'était plus gracieux, plus décent et plus pittoresque que cette
+succession de mouvements cadencés dont on eût désiré fixer par le crayon
+toutes les attitudes.
+
+Comme témoignage de l'effet produit par Mme Récamier, je cite une
+conversation textuelle de Mme Regnault de Saint-Jean-d'Angély. Elles
+étaient contemporaines, et Mme Regnault, que distinguaient la parfaite
+délicatesse et régularité de ses traits, prisait très-haut sa propre
+beauté. Un jour donc, Mme Regnault, qui n'était plus jeune, parlait de
+sa figure et de celles des femmes de son temps, comme on parle d'un
+passé éloigné. Elle nomma Mme Récamier; d'autres, assurait-elle, avaient
+été plus _vraiment_ belles, mais aucune ne produisait autant d'effet.
+«J'étais dans un salon, ajoutait-elle, j'y charmais et captivais tous
+les regards; Mme Récamier arrivait: l'éclat de ses yeux, qui n'étaient
+pas pourtant très-grands, l'inconcevable blancheur de ses épaules,
+écrasaient tout, éclipsaient tout; elle resplendissait. Au bout d'un
+moment il est vrai, poursuivait Mme Regnault, les vrais amateurs me
+revenaient.»
+
+Mme Récamier n'eut que deux fois en sa vie l'occasion de rencontrer
+Bonaparte. La première, ce fut en 1797, dans des circonstances qui lui
+avaient laissé une impression vive que je lui ai entendu rappeler. Je
+dirai plus tard sa seconde rencontre avec Napoléon.
+
+Le 10 décembre 1797, le Directoire donna une fête triomphale en
+l'honneur et pour la réception du vainqueur de l'Italie. Cette solennité
+eut lieu dans la grande cour du palais du Luxembourg. Au fond de cette
+cour, un autel et une statue de la Liberté; au pied de ce symbole, les
+cinq directeurs revêtus de costumes romains; les ministres, les
+ambassadeurs, les fonctionnaires de toute espèce rangés sur des siéges
+en amphithéâtre; derrière eux, des banquettes réservées aux personnes
+invitées. Les fenêtres de toute la façade de l'édifice étaient garnies
+de monde; la foule remplissait la cour, le jardin et toutes les rues
+aboutissant au Luxembourg. Mme Récamier prit place avec sa mère sur les
+banquettes réservées. Elle n'avait jamais vu le général Bonaparte, mais
+elle partageait alors l'enthousiasme universel, et elle se sentait
+vivement émue par le prestige de cette jeune renommée. Il parut: il
+était encore fort maigre à cette époque, et sa tête avait un caractère
+de grandeur et de fermeté, extrêmement saisissant. Il était entouré de
+généraux et d'aides de camp. À un discours de M. de Talleyrand, ministre
+des affaires étrangères, il répondit quelques brèves, simples et
+nerveuses paroles qui furent accueillies par de vives acclamations. De
+la place où elle était assise, Mme Récamier ne pouvait distinguer les
+traits de Bonaparte: une curiosité bien naturelle lui faisait désirer de
+les voir; profitant d'un moment où Barras répondait longuement au
+général, elle se leva pour le regarder.
+
+À ce mouvement qui mettait en évidence toute sa personne, les yeux de la
+foule se tournèrent vers elle, et un long murmure d'admiration la salua.
+Cette rumeur n'échappa point à Bonaparte; il tourna brusquement la tête
+vers le point où se portait l'attention publique, pour savoir quel objet
+pouvait distraire de sa présence cette foule dont il était le héros: il
+aperçut une jeune femme vêtue de blanc et lui lança un regard dont elle
+ne put soutenir la dureté: elle se rassit au plus vite.
+
+J'ai déjà dit que Mme Récamier n'avait point fait partie de la société
+du Directoire: cependant au printemps de 1799, elle fut invitée à une
+soirée donnée par Barras dans les salons du Luxembourg. M. Récamier
+trouvait utile à ses relations d'affaires que sa jeune femme acceptât
+cette fois l'invitation qui lui était adressée, et elle se prêta
+d'autant plus volontiers à ce désir, qu'elle avait à solliciter de
+Barras l'élargissement d'un prisonnier.
+
+Lorsque M. et Mme Récamier arrivèrent au Luxembourg, la musique, car
+c'était un concert, était commencée, et on exécutait l'ouverture du
+_Jeune Henri_. L'apparition d'une personne déjà célèbre par ses
+agréments dans une société qui n'était pas la sienne, fit une assez vive
+sensation. Barras s'était avancé pour offrir son bras à Mme Récamier, et
+l'avait placée au fond du salon à quelques pas d'une femme qui, bien
+qu'elle eût passé la première jeunesse, en conservait encore toute la
+grâce et l'élégance: c'était Mme Bonaparte. Plus près d'elle, et presque
+enseveli dans les coussins du fauteuil où il était assis, se trouvait un
+petit homme contrefait, dont l'extérieur étrange et la figure
+remarquable attirèrent son attention; on le lui présenta en nommant La
+Réveillère-Lépeaux, l'un des directeurs. Mme Récamier fut aussi vivement
+frappée dans cette soirée du contraste que présentaient, avec la société
+fort mêlée qui remplissait les salons, la figure jeune encore de M. de
+Talleyrand, ses manières élégantes et aristocratiques, et sa physionomie
+hautaine.
+
+Mme Récamier rencontra fréquemment M. de Talleyrand dans le monde; il ne
+vint jamais chez elle, où j'ai vu plusieurs fois son frère, Archambauld
+de Périgord.
+
+À minuit on servit un splendide souper. Barras plaça Mme Bonaparte à sa
+droite, et pria Mme Récamier, que La Réveillère-Lépeaux avait conduite
+dans la salle à manger, de se mettre à sa gauche. Elle eut ainsi pendant
+le souper une occasion naturelle de parler à Barras du vieillard dont
+elle voulait obtenir la mise en liberté. Il faut se rappeler la grande
+jeunesse de Juliette, l'expression pure et presque enfantine de sa
+physionomie, pour imaginer l'impression que devait produire, dans ce
+monde facile, cette virginale apparition. Barras écouta avec un
+respectueux intérêt l'histoire du pauvre prêtre, emprisonné pour être
+rentré en France avant sa radiation de la liste des émigrés, et depuis
+ce moment détenu au Temple; il promit de s'occuper du protégé de Mme
+Récamier et tint parole.
+
+Les gazettes du temps rendirent compte de cette fête et publièrent un
+quatrain improvisé au souper par le poëte Despaze et adressé à Mme
+Récamier.
+
+Ce fut à la fin de 1798 que M. Récamier, qui jusque-là avait occupé une
+maison rue du Mail, 12, la trouvant trop petite, résolut d'acheter un
+hôtel plus approprié à l'accroissement de ses affaires, à l'importance
+de sa fortune et à ses goûts hospitaliers. M. Necker venait d'être rayé
+de la liste des émigrés. Mme de Staël était à Paris, et cherchait à
+vendre pour son père un hôtel qui lui appartenait, rue du Mont-Blanc, à
+présent rue de la Chaussée-d'Antin, 7. M. Récamier était depuis
+longtemps en relation d'affaires avec M. Necker, il était son banquier
+ainsi que celui de sa fille; il acheta l'hôtel. L'acte de vente porte la
+date du 25 vendémiaire an VII. La négociation de cette affaire devint
+l'origine de la liaison qui s'établit entre Mme de Staël et Mme
+Récamier.
+
+Je rencontre dans les rares fragments de souvenirs de Mme Récamier, que
+j'ai eu le bonheur de retrouver après la destruction de son manuscrit,
+un récit de sa première entrevue avec la femme célèbre qui devint sa
+plus intime amie; je m'empresse de l'insérer ici.
+
+ «Un jour, et ce jour fait époque dans ma vie, M. Récamier arriva à
+ Clichy avec une dame qu'il ne me nomma pas et qu'il laissa seule
+ avec moi dans le salon, pour aller rejoindre quelques personnes qui
+ étaient dans le parc. Cette dame venait pour parler de la vente et
+ de l'achat d'une maison; sa toilette était étrange; elle portait
+ une robe du matin et un petit chapeau paré, orné de fleurs: je la
+ pris pour une étrangère. Je fus frappé de la beauté de ses yeux et
+ de son regard; je ne pouvais me rendre compte de ce que
+ j'éprouvais, mais il est certain que je songeais plus à la
+ reconnaître et pour ainsi dire, à la deviner, qu'à lui faire les
+ premières phrases d'usage, lorsqu'elle me dit avec une grâce vive
+ et pénétrante, qu'elle était vraiment ravie de me connaître, que M.
+ Necker, son père [...] À ces mots, je reconnus Mme de Staël! je
+ n'entendis pas le reste de sa phrase, je rougis, mon trouble fut
+ extrême. Je venais de lire ses _Lettres sur Rousseau_, je m'étais
+ passionnée pour cette lecture. J'exprimai ce que j'éprouvais plus
+ encore par mes regards que par mes paroles: elle m'intimidait et
+ m'attirait à la fois. On sentait tout de suite en elle une personne
+ parfaitement naturelle dans une nature supérieure. De son coté,
+ elle fixait sur moi ses grands yeux, mais avec une curiosité pleine
+ de bienveillance, et m'adressa sur ma figure des compliments qui
+ eussent paru exagérés et trop directs, s'ils n'avaient pas semblé
+ lui échapper, ce qui donnait à ses louanges une séduction
+ irrésistible. Mon trouble ne me nuisit point; elle le comprit et
+ m'exprima le désir de me voir beaucoup à son retour à Paris, car
+ elle partait pour Coppet. Ce ne fut alors qu'une apparition dans ma
+ vie, mais l'impression fut vive. Je ne pensai plus qu'à Mme de
+ Staël, tant j'avais ressenti l'action de cette nature si ardente et
+ si forte.»
+
+L'hôtel de la rue du Mont-Blanc une fois acquis de M. Necker fut confié
+à l'architecte Berthaut pour être restauré et meublé, et on lui donna
+carte blanche pour la dépense. Il s'acquitta de sa tâche avec un goût
+infini et se fit aider dans son entreprise par M. Percier. Les bâtiments
+furent réparés, augmentés. Chacune des pièces de l'ameublement, bronzes,
+bibliothèques, candélabres, jusqu'au moindre fauteuil, fut dessiné et
+modelé tout exprès. Jacob, ébéniste du premier ordre, exécuta les
+modèles fournis; il en résulta un ameublement qui porte l'empreinte de
+l'époque, mais qui restera le meilleur échantillon du goût de ce temps
+et dont l'ensemble offrait une harmonie trop rare. Il n'y eut qu'un cri
+sur ce goût et ce luxe, dont on avait perdu l'habitude, et les récits en
+exagérèrent beaucoup la richesse.
+
+Dans l'été de 1796, M. Récamier avait loué d'une madame de Lévy le
+château de Clichy, tout meublé, et y avait établi sa jeune femme et sa
+belle-mère: lui-même venait y dîner tous les jours; il n'y couchait
+presque jamais, ses goûts, ses habitudes et ses affaires s'accordant
+pour le rappeler à Paris. La très-courte distance qui sépare le village
+de Clichy de la capitale rendait cette combinaison facile; aussi
+subsista-t-elle pendant plusieurs années. Mme Récamier s'installait à
+Clichy dès le commencement du printemps, et lorsque les théâtres
+rouverts se peuplèrent du monde élégant, elle se rendait après dîner à
+l'Opéra ou au Théâtre-Français, où elle avait une loge à l'année, et
+revenait à la campagne après les représentations.
+
+M. Récamier tenait à Clichy table ouverte: le château était vaste; le
+parc, admirablement planté, s'étendait jusqu'au bord de la Seine. Mme
+Récamier, qui avait un goût très-vif pour les fleurs et les parfums, y
+faisait entretenir avec soin des fleurs en grand nombre. Ce luxe
+charmant, devenu très-commun de nos jours, avait alors tout le prestige
+de la nouveauté.
+
+Au printemps de 1799, Mme Récamier, déjà établie à Clichy, accepta
+l'invitation qui avait été adressée à son mari et à elle pour un dîner à
+Bagatelle chez M. Sapey. Parmi les invités de ce dîner se trouva Lucien
+Bonaparte. Dès le premier moment qu'il vit Mme Récamier, il ne dissimula
+point la vive impression que lui causait sa beauté; présenté à elle, il
+l'accompagna après le dîner dans une promenade à travers les jardins de
+Bagatelle, et le soir au moment où elle allait se retirer, il sollicita
+et il obtint la permission de la voir chez elle à Clichy: il y accourut
+dès le lendemain.
+
+Lucien Bonaparte avait alors vingt-quatre ans; ses traits, moins
+caractérisés que ceux de Napoléon auquel il ressemblait, avaient
+pourtant de la régularité. Il était plus grand que son frère; son regard
+était agréable, bien qu'il eût la vue basse, et son sourire était
+gracieux. L'orgueil d'une grandeur naissante perçait dans toutes ses
+manières, tout en lui visait à l'effet: il y avait de la recherche et
+point de goût dans sa mise, de l'emphase dans son langage et de
+l'importance dans toute sa personne.
+
+La passion que Lucien Bonaparte avait conçue pour Mme Récamier se
+développa rapidement, et il ne tarda pas à chercher un moyen de la lui
+exprimer. Il y a dans l'extrême jeunesse et l'innocence, lorsqu'elle est
+réelle, quelque chose qui impose aux plus hardis. Mme Récamier
+non-seulement n'avait jamais aimé, mais c'était la première fois qu'elle
+se voyait l'objet d'un sentiment passionné. En recevant une première
+lettre d'amour, elle fut d'abord un peu troublée, mais presque aussitôt
+l'instinct de sa dignité de femme et la complète indifférence qu'elle
+éprouvait lui révélèrent la ligne de conduite à suivre.
+
+Lucien avait donné à sa déclaration d'amour le voile d'une composition
+littéraire. Juliette résolut de ne point paraître comprendre l'intention
+de la lettre de Roméo: elle la rendit le lendemain en présence de
+beaucoup de monde, en louant le talent de l'auteur, mais en l'engageant
+à se réserver pour des destinées plus hautes et à ne pas perdre à des
+oeuvres d'imagination un temps qu'il pouvait plus utilement consacrer à
+la politique. Lucien ne fut pas découragé par l'insuccès de sa fiction
+romanesque; il renonça seulement à se servir d'un nom d'emprunt, et il
+adressa à Mme Récamier des lettres dans lesquelles il peignit
+directement son ardente passion. Elle crut alors ne pouvoir faire autre
+chose que de montrer ces lettres à son mari en réclamant pour sa
+jeunesse les conseils et l'appui de l'homme dont elle portait le nom;
+elle voulait fermer sa porte à Lucien Bonaparte, et elle en fit la
+proposition à M. Récamier. Celui-ci loua la vertu de sa jeune femme, la
+remercia de la confiance qu'elle lui témoignait, l'engagea à continuer
+d'agir avec la prudence et la sagesse dont elle venait de faire preuve;
+mais il lui représenta que fermer sa porte au frère du général
+Bonaparte, rompre ouvertement avec un homme si haut placé, ce serait
+gravement compromettre et peut-être ruiner sa maison de banque: il
+conclut qu'il fallait ne point le désespérer et ne lui rien accorder.
+
+Lucien ne plaisait point à Mme Récamier, mais elle était bonne et ne
+pouvait voir sans quelque pitié les angoisses qu'elle lui faisait
+éprouver; elle était rieuse d'ailleurs, et, quoique les femmes soient
+disposées à l'indulgence pour les ridicules des gens vraiment amoureux
+d'elles, l'emphase de Lucien excitait parfois chez elle des accès de
+gaieté qui le démontaient; d'autres fois ses violences lui faisaient
+peur. Ce rapport très-orageux dura plus d'une année. Las enfin d'une
+rigueur impossible à fléchir, et s'apercevant, à mesure que la certitude
+de ne rien obtenir éteignait sa passion, du rôle ridicule qu'il jouait,
+Lucien se retira. Le monde n'avait pas manqué de s'occuper de la passion
+très-affichée de Lucien; il eût bien souhaité qu'on le crût l'amant
+favorisé de la plus célèbre beauté de l'Europe, et ses courtisans (car
+il en avait) s'étaient efforcés de le faire croire, heureusement sans
+parvenir à donner le change à l'opinion.
+
+Mme Récamier n'ignora pas ces honteuses menées, et, bien que sa
+réputation sortît intacte de cette aventure, elle en éprouva une vive
+douleur; ce fut son premier chagrin, et la première fois que cette âme
+pure sentit le contact de la méchanceté et de la bassesse: sa timidité
+s'en accrut, mais sa raison se fortifia à cette épreuve.
+
+La correspondance de Lucien, il faut bien en convenir, est absolument
+dépourvue de goût et de naturel, et le dernier écolier de nos colléges
+tournerait une lettre d'amour beaucoup mieux que ce tribun de vingt-cinq
+ans, dont la résolution et le sang-froid eurent au 18 brumaire une si
+considérable influence sur le sort de la France et du monde. De
+l'emphase, des redites, des lieux communs, au milieu desquels on sent
+pourtant une passion sincère et la crainte du ridicule auquel il ne sait
+pas échapper, tel est le caractère de ces lettres. On pourrait en
+multiplier les citations, mais un échantillon sera plus que suffisant
+pour les faire apprécier.
+
+LETTRES DE ROMÉO À JULIETTE
+
+PAR L'AUTEUR DE LA TRIBU INDIENNE
+
+ Sans l'amour, la vie n'est qu'un long sommeil.
+
+ Encore des lettres d'amour!!! depuis celles de Saint-Preux et
+ d'Héloïse, combien en a-t-il paru!... combien de peintres ont voulu
+ copier ce chef-d'oeuvre inimitable!... c'est la Vénus de Médicis que
+ mille artistes ont essayé vainement d'égaler.
+
+ Ces lettres ne sont point le fruit d'un long travail, et je ne les
+ dédie point à l'immortalité. Ce n'est point à l'éloquence et au
+ génie qu'elles doivent le jour, mais à la passion la plus vraie; ce
+ n'est point pour le public qu'elles sont écrites, mais pour une
+ femme chérie... Elles décèlent mon coeur: c'est une glace fidèle où
+ j'aime à me revoir sans cesse; j'écris comme je sens, et je suis
+ heureux en écrivant. Puissent ces lettres intéresser celle pour qui
+ j'écris!!! puisse-t-elle m'entendre!!! puisse-t-elle se reconnaître
+ avec plaisir dans le portrait de Juliette et penser à Roméo avec ce
+ trouble délicieux qui annonce l'aurore de la sensibilité!!!
+
+ PREMIÈRE LETTRE DE ROMÉO À JULIETTE.
+
+ «Venise, 27 juillet.
+
+ «Roméo vous écrit, Juliette; si vous refusiez de le lire, vous
+ seriez plus cruelle que nos parents dont les longues querelles
+ viennent de s'apaiser: sans doute ces affreuses querelles ne
+ renaîtront plus.
+
+ «Il y a peu de jours, je ne vous connaissais encore que par la
+ renommée; je vous avais aperçue quelquefois dans les temples et
+ dans les fêtes; je savais que vous étiez la plus belle: mille
+ bouches me répétaient vos éloges, mais ces éloges, et vos attraits
+ m'avaient frappé sans m'éblouir... Pourquoi la paix m'a-t-elle
+ livré à votre empire! La paix!... elle est aujourd'hui dans nos
+ familles, mais le trouble est dans mon coeur [...]
+
+ «Je vous ai revue depuis. L'amour a semblé me sourire... assis sur
+ un banc circulaire, seul avec vous j'ai parlé, j'ai cru entendre un
+ soupir s'exhaler de votre sein! Vaine illusion! Revenu de mon
+ erreur, j'ai vu l'indifférence au front tranquille assise entre
+ nous deux... La passion qui me maîtrise s'exprimait dans mes
+ discours, et les vôtres portaient l'aimable et cruelle empreinte de
+ la plaisanterie.
+
+ «Ô Juliette! la vie sans l'amour n'est qu'un long sommeil: la plus
+ belle des femmes doit être sensible: heureux le mortel qui
+ deviendra l'ami de votre coeur!...»
+
+Après ce premier aveu de sa passion sous le voile fort transparent d'une
+composition littéraire. Lucien écrit en son propre nom et sans renoncer
+absolument à l'heureuse fiction qui voudrait faire de lui le Roméo de
+cette nouvelle Juliette.
+
+Il s'exprime ainsi:
+
+À JULIETTE.
+
+ «Juliette, ce n'est plus Roméo, c'est moi qui vous écris.
+
+ «Depuis deux jours retiré à la campagne, votre idée m'y a occupé
+ sans cesse: ces deux jours ont suffi pour m'éclairer sur ma
+ position, et je me suis jugé.
+
+ «Je vous envoie le résultat de mes tristes réflexions, et je vous
+ prie de les lire... c'est la dernière lettre que vous recevrez de
+ moi.
+
+ «L. B.
+
+ «Un ridicule est plus dangereux qu'un crime, lorsque surtout il se
+ rapporte à un homme public sur qui la critique exerce avec tant de
+ plaisir sa maligne influence.
+
+ «Fuis Juliette,--évite le ridicule,--adoucis ton malheur par la
+ philosophie.»
+
+ «Amour-propre, raison protectrice, j'entends votre oracle: je m'y
+ soumets avec douleur, mais celui qui ne sait passe vaincre soi-même
+ ne mérite point l'estime de ses concitoyens... oui, je vous
+ entends.--Je fuirai Juliette, mais je l'aimerai toujours.--Je lui
+ écrirai tout ce que je sens pour elle... Si elle est inébranlable,
+ elle oubliera ma lettre et mon image, et j'éviterai sa
+ présence--Mais si elle répondait à mes plaintes par un sourire
+ enchanteur, oh! je ne puis plus répondre de moi-même. Je
+ préférerais mes fers à la liberté que vous m'offrez aujourd'hui.
+
+ «Juliette! oubliez mes voeux s'ils vous offensent... rappelez-moi si
+ vous me plaignez,--mais voyez toujours dans celui qui vous écrit un
+ homme qui mettra dans toutes les occasions sa félicité à contribuer
+ à la vôtre.
+
+ «L. B.»
+
+Quelques mois après qu'il eut cessé de venir chez Mme Récamier, Lucien
+lui fit redemander ses lettres. M. Sapey se chargea de cette mission
+dont le but était de faire disparaître les témoignages d'un amour
+toujours rebuté et d'une rigueur humiliante pour l'amour-propre.
+
+N'ayant pu les obtenir une première fois, M. Sapey revint à la charge et
+n'épargna pas même les menaces. Mme Récamier persista à ne pas se
+dessaisir de ces lettres, et à mon tour je les garde comme l'irrécusable
+témoignage de sa vertu.
+
+L'hiver qui suivit le 18 brumaire, de 1799 à 1800, fut très-brillant à
+Paris. Lucien occupait le poste de ministre de l'intérieur, et son amour
+pour Mme Récamier était dans toute sa ferveur. J'ai dit les raisons pour
+lesquelles M. Récamier exigeait qu'elle ne le rebutât pas absolument;
+elle dut par les mêmes motifs accompagner son mari à l'une des fêtes
+données par Lucien: il s'agissait d'un dîner et d'un concert offerts au
+premier consul. Cette soirée fut pour Mme Récamier la seconde occasion
+de voir Napoléon, et la première et seule fois où elle échangea quelques
+paroles avec lui.
+
+Mme Récamier avait une prédilection marquée pour le blanc: tous les gens
+qui l'ont connue savent qu'elle portait habituellement et en toute
+saison des robes blanches; elle en variait l'étoffe, la forme, les
+ornements, mais prenait bien rarement d'autres couleurs. Jamais, dans le
+temps de sa grande fortune, elle ne porta de diamants; elle possédait de
+très-belles perles fines et s'en parait de préférence à tout autre
+bijou. On eût pu croire qu'elle trouvait une certaine satisfaction
+féminine à s'entourer de toutes les choses dont on vante l'éblouissante
+blancheur, afin de les effacer par l'éclat de son teint.
+
+À la fête donnée par Lucien, elle était donc vêtue d'une robe de satin
+blanc, et portait un collier et des bracelets de perles.
+
+Mme Lucien Bonaparte, souffrante ce jour-là, ne faisait point les
+honneurs du salon; Mme Bacciocchi la remplaçait: c'était avec Caroline,
+depuis Mme Murat, la femme de la famille Bonaparte avec laquelle Mme
+Récamier avait les rapports les plus fréquents.
+
+Arrivée depuis quelques moments et assise à l'angle de la cheminée du
+salon. Mme Récamier aperçut debout devant cette même cheminée un homme
+dont les traits se trouvaient un peu dans la demi-teinte, et qu'elle
+prit pour Joseph Bonaparte qu'elle rencontrait assez fréquemment chez
+Mme de Staël; elle lui fit un signe de tête amical. Le salut fut rendu
+avec un extrême empressement, mais avec une nuance de surprise: à
+l'instant même Juliette eut conscience de sa méprise et reconnut le
+premier consul. L'impression qu'elle éprouva en le revoyant ce jour-là
+fut tout autre que celle quelle avait ressentie à la séance du
+Luxembourg, et elle s'étonnait de lui trouver un air de douceur fort
+différent de l'expression qu'elle lui avait vue alors. Dans le même
+moment, Napoléon adressait quelques mots à Fouché qui était auprès de
+lui, et comme son regard restait attaché sur Mme Récamier, il était
+clair qu'il parlait d'elle. Un peu après Fouché vint se placer derrière
+le fauteuil qu'elle occupait, et lui dit à demi-voix: «Le premier consul
+vous trouve charmante.»
+
+L'attention à la fois respectueuse et toute pleine d'admiration que lui
+témoigna dans cette soirée l'homme dont la gloire commençait à remplir
+le monde la disposait elle-même à le juger favorablement; la simplicité
+de ses manières en contraste avec les façons toujours théâtrales de
+Lucien la frappa. Il tenait par la main une fille de Lucien, de quatre
+ans au plus et tout en causant avec les personnes qui l'entouraient, il
+avait fini par ne plus penser à l'enfant, dont il ne lâchait point la
+main; l'enfant, ennuyé de sa captivité, se mit à pleurer: «Ah! pauvre
+petite, dit le premier consul avec un vif accent de regret, je t'avais
+oubliée.» Plus d'une fois dans les années qui suivirent, Mme Récamier se
+rappela cet accès d'apparente bonhomie, et le contraste qu'il offrait
+avec la dureté des procédés dont elle fut témoin ou victime.
+
+Lucien s'étant approché de Mme Récamier. Napoléon, qui était au courant
+des assiduités de son frère, dit assez haut et avec bonne grâce: «Et moi
+aussi, j'aimerais bien aller à Clichy.»
+
+On annonça que le dîner était servi. Napoléon se leva et passa _seul_ et
+le _premier_, sans offrir son bras à aucune femme; on se plaça à table à
+peu près au hasard; Bonaparte était au milieu de la table, sa mère Mme
+Lætitia se mit à sa droite: de l'autre côté, à sa gauche, une place
+restait vide que personne n'osait prendre. Mme Récamier, à laquelle Mme
+Bacciocchi avait adressé en passant dans la salle à manger quelques mots
+qu'elle n'avait point entendus, s'était placée du même côté de la table
+que le premier consul, mais à plusieurs places de distance. Alors
+Napoléon se tourna avec humeur vers les personnes encore debout, et dit
+brusquement à Garat en lui montrant la place vide auprès de lui: «Eh
+bien, Garat, mettez-vous là.»
+
+Dans le même instant, Cambacérès, le second consul, s'asseyait auprès de
+Mme Récamier; Napoléon dit alors assez haut pour être entendu de tous:
+«Ah! ah! citoyen consul, auprès de la plus belle!»
+
+Le dîner fut très-court: Bonaparte mangeait peu et très-vite; au bout
+d'une demi-heure. Napoléon se leva de table et quitta la salle; la
+plupart des convives le suivirent. Dans ce mouvement, il s'approcha de
+Mme Récamier, et lui demanda si elle n'avait point eu froid pendant le
+dîner; puis il ajouta: «Pourquoi ne vous êtes-vous pas placée auprès de
+moi?--Je n'aurais pas osé, répondit-elle.--C'était votre place.--Mais
+c'était ce que je vous disais avant le dîner,» ajouta Mme Bacciocchi. On
+passa dans le salon de musique. Les femmes y formèrent un cercle en face
+des artistes, les hommes se groupèrent derrière elles: Bonaparte s'assit
+_seul_ à côté du piano. Garat chanta avec un admirable talent un morceau
+de Gluck. Après lui d'autres artistes se firent entendre. Le premier
+consul ennuyé de la musique instrumentale, à la fin d'un morceau joué
+par Jadin, se mit à frapper le piano en criant: «Garat! Garat.»
+
+Cet appel ne pouvait qu'être obéi. Garat chanta la scène d'_Orphée_, et
+il se surpassa.
+
+Mme Récamier, dont les impressions musicales étaient très-vives,
+captivée tout entière par ces merveilleux accents, ne pensait guère au
+public qui remplissait les salons. Cependant de temps à autre en levant
+les yeux, elle retrouvait le regard de Bonaparte attaché sur elle avec
+une persistance et une fixité qui finirent par lui faire éprouver un
+certain malaise. Le concert achevé, il vint à elle et lui dit: «Vous
+aimez bien la musique, Madame?» Il se disposait à continuer la
+conversation ainsi entamée, mais Lucien survint, Napoléon s'éloigna et
+Mme Récamier rentra chez elle. On verra plus tard que ces relations
+fugitives avaient pourtant laissé une impression et un souvenir à
+Napoléon, et qu'il essaya de fixer à sa cour la beauté qui l'avait ému.
+
+Pour donner une idée vraie de l'existence de Mme Récamier et pour faire
+comprendre le rôle qu'elle a occupé dans la société de son temps, il
+faudrait peindre cette belle et si jeune personne groupant autour d'elle
+par le sentiment de l'admiration qu'elle inspirait les éléments
+dispersés de l'ancienne aristocratie et les hommes nouveaux que le
+talent, l'énergie du caractère ou la gloire militaire avaient mis au
+premier rang dans cette société qui se reconstituait. On voyait en effet
+tout à la fois chez elle et les émigrés à mesure que leur radiation des
+listes permettait leur rentrée en France: le duc de Guignes, Adrien et
+Mathieu de Montmorency, Christian de Lamoignon, M. de Narbonne; Mme de
+Staël, Camille Jordan et bien d'autres dont les noms ne me reviennent
+pas en ce moment; Barrère, Lucien Bonaparte, Eugène Beauharnais, Fouché,
+Bernadotte, Masséna, Morcau, les généraux de la révolution, les membres
+des assemblées ou du tribunal; M. de La Harpe. Lemontey, Legouvé,
+Emmanuel Dupaty, et en outre tous les étrangers de distinction.
+
+Sans doute la position personnelle de M. Récamier, ses relations
+d'affaires étendues dans le monde entier, son caractère inoffensif et
+parfaitement indépendant, contribuaient à faire de sa maison une sorte
+de terrain neutre, sans couleur de parti, sans souvenir d'ancien régime
+(quoique les opinions de la famille fussent royalistes), sans hostilité
+ni rancune contre la révolution. À une époque où les centres de réunion
+manquaient absolument, on trouvait chez M. Récamier un accueil cordial
+et bienveillant, une politesse exacte et égale. Sa brillante et jeune
+compagne ajoutait au luxe d'une grande fortune une élégance de moeurs, de
+langage, un parfum de vertu, de modestie et de bonne compagnie dont la
+tradition s'était interrompue et qu'on ressaisissait avec empressement.
+
+Ce fut pendant cette même année de 1799 à 1800 que Mme Récamier connut
+Adrien et Mathieu de Montmorency. Les liens de goût et de profonde
+estime qui se formèrent entre ces trois personnes tinrent dans la vie de
+chacune d'elles une trop grande place pour que je ne croie pas devoir
+entrer dans quelques détails à leur sujet.
+
+Messieurs de Montmorency rentraient l'un et l'autre de l'émigration; ils
+étaient cousins germains, peu différents d'âge, et eurent, dès
+l'enfance, l'un pour l'autre la plus intime et la plus inaltérable
+amitié; rien n'était pourtant moins semblable que leurs caractères.
+
+Adrien de Montmorency[2], prince, puis duc de Laval, fut celui des deux
+cousins que Mme Récamier connut le premier. Il avait alors trente ans;
+il était grand, blond, svelte, et avait à la fois dans la tournure de
+l'élégance et de la gaucherie; sa vue était très-basse, et une sorte de
+bégaiement ou d'hésitation dans la parole nuisait auprès de bien des
+gens à sa réputation d'esprit. Il en avait pourtant; il aimait la
+lecture, et jouissait vivement du plaisir d'une conversation animée,
+dans laquelle il apportait un contingent plein de finesse et de bonne
+grâce. Il y avait chez lui plus d'imagination que de sensibilité.
+Généreux et chevaleresque, sincèrement chrétien, mais de nature un peu
+mobile, d'une droiture extrême et d'une loyauté parfaite, lorsqu'il eut
+à remplir sous la Restauration un rôle public d'ambassadeur et de pair
+de France, il porta dans la chambre haute des opinions modérées, et à
+l'étranger un sentiment vrai des intérêts et de la dignité de la France.
+Il était extrêmement fier de son nom de Montmorency, et lorsque les
+arrêts de la Providence lui ravirent le fils héritier de ce grand nom,
+il souffrit dans son orgueil de race autant que dans sa tendresse de
+père. Adrien de Montmorency n'avait point eu de rôle politique lorsqu'il
+émigra; il servit quelque temps dans l'armée de Condé; après quoi il
+passa en Angleterre.
+
+Mathieu-Jean-Félicité, vicomte, puis duc Mathieu de Montmorency, était
+né à Paris le 10 juillet 1767 Il avait fait ses premières armes en
+Amérique dans le régiment d'Auvergne, dont son père était colonel. Marié
+très-jeune à une personne sans beauté, Mlle de Luynes, il en eut une
+fille, et se lança, avec toute la fougue de son âge et de son caractère,
+dans les plaisirs du grand monde, très-facile à cette époque, et dans
+les enivrements d'une passion partagée. Il appartenait à ce petit groupe
+de la haute aristocratie, dans lequel l'enthousiasme des idées de
+progrès, de réformes et de révolution sociale était le plus vif. Il
+voyait dès lors très-habituellement Mme de Staël.
+
+On sait que ce fut sur une motion de Mathieu de Montmorency, député aux
+États généraux, que l'Assemblée constituante décréta, dans la nuit du 4
+août, l'abolition des privilèges de la noblesse. Il émigra en 1792, et
+apprit en Suisse, où il avait cherché un asile, la mort de son frère
+l'abbé de Laval, qu'il aimait avec la dernière tendresse, et dont la
+tête venait de tomber sous la hache révolutionnaire. Cette horrible
+nouvelle fut pour Mathieu un coup de foudre; peu s'en fallut que le
+désespoir n'altérât sa raison. Dans sa douleur, il s'accusait de la mort
+de ce frère victime de la révolution, dont lui, Mathieu de Montmorency,
+avait embrassé les doctrines. Les remords eurent chez lui l'intensité
+que tous les sentiments prenaient dans cette nature passionnée.
+
+L'amitié de Mme de Staël, sa sympathie délicate, son ingénieuse bonté,
+s'employèrent à calmer les angoisses de ce coeur déchiré; elle parvint à
+les adoucir: mais ce fut la religion qui seule y fit entrer la paix. À
+partir de ce jour, cet impétueux, ce séduisant, ce frivole jeune homme
+devint un austère et fervent chrétien.
+
+Quand Mathieu de Montmorency fut amené chez Mme Récamier, il avait
+trente-sept à trente-huit ans; sa belle et noble figure portait encore
+la trace des chagrins et des luttes intérieures: je me représente
+aisément, parce que je l'ai connu douze ou quinze ans plus tard, ce
+qu'il devait être à cet âge. M. de Montmorency était grand, moins élancé
+que son cousin, blond comme lui, et quand il devint chauve, ce qui lui
+arriva d'assez bonne heure, sa soyeuse chevelure forma une couronne et
+comme une auréole à cette tête mâle et régulière. Il avait les plus
+nobles et les plus élégantes manières, sa politesse était parfaite, et
+tenait, avec une bienveillance un peu hautaine, les gens fort à
+distance. Naturellement emporté, on sentait que le calme et la sérénité,
+devenus habituels chez lui, n'y étaient qu'un effort de vertu. Sa
+charité était sans bornes. Des passions qu'il avait domptées, il restait
+à cette âme très-tendre une vivacité dans l'amitié, qui rendait son
+commerce singulièrement attachant. Catholique profondément convaincu, il
+eut pour Mme de Staël, malgré la différence des communions auxquelles
+ils appartenaient, une affection profonde, intime, et une compassion
+tendre pour des faiblesses qu'il n'ignorait pas et dont il espérait
+toujours l'aider à triompher.
+
+Je ne sais si on pouvait dire de Mathieu de Montmorency qu'il était ce
+qu'on est convenu d'appeler un homme d'esprit: il avait assurément l'âme
+plus haute et plus grande que son esprit n'était étendu; mais il y avait
+dans ses jugements, dans ses sentiments, dans son langage, une
+délicatesse et une distinction rares. Le souvenir des entraînements de
+sa jeunesse tempérait sa sévérité, et l'austérité de la vie qu'il
+s'était imposée depuis sa conversion ajoutait par le respect à
+l'autorité qu'il prenait facilement sur tout ce qui l'approchait. La
+plus complète sympathie ne pouvait manquer de s'établir entre Mathieu de
+Montmorency et sa nouvelle amie. Il aima en elle ces dons heureux que la
+Providence accorde rarement au degré où elle les possédait, la pureté de
+l'âme, une bonté pour ainsi dire céleste et un coeur à la fois fier, haut
+et tendre.
+
+L'amitié de Mathieu pour Mme Récamier fut d'autant plus vive qu'elle ne
+fut jamais exempte d'inquiétudes. Il vivait dans la préoccupation
+constante des périls que faisaient courir à cette âme si précieuse un
+désir de plaire dont il ne pouvait la guérir et tant d'hommages frivoles
+mais enivrants, intéressés à sa perte. Il l'aimait en père et veillait
+avec une sollicitude jalouse sur les sentiments qu'elle pouvait
+éprouver. Ses consolations, ses conseils, ses pieux encouragements
+l'associèrent à toutes les circonstances tristes ou dangereuses de la
+vie de Mme Récamier: il eut souvent à ranimer son énergie dans des
+moments de découragement et de dégoût, très-fréquents dans une existence
+à la fois vide et brillante. M. de Montmorency sentait bien que ce
+besoin d'être admirée et cette absence des affections intimes du foyer
+domestique étaient des écueils redoutables pour la vertu de sa charmante
+amie; aussi se montre-t-il dans toute sa correspondance préoccupé de lui
+en faire comprendre le danger. J'aurai plus d'une occasion de citer à
+leur date quelques-unes des lettres de Mathieu de Montmorency, monument
+unique d'une affection dont la pureté et la délicatesse égalent la
+vivacité et la profondeur. Les premiers billets de M. de Montmorency à
+Mme Récamier ont pour objet, ou de solliciter les dons de sa charité
+vraiment inépuisable, ou de la remercier des aumônes qu'elle a données.
+Entre beaucoup d'autres, je copie celui-ci:
+
+ 1802.
+
+ «Vous êtes trop bonne et trop généreuse, si on peut l'être trop.
+ Vous acquittez avec une ponctualité bien aimable les dettes mêmes
+ des jours d'opéra et de grande parure. Vous me pardonnerez un
+ sermon de plus contre la parure, quand elle prive de l'avantage de
+ vous voir.
+
+ «Je ne donnerai pas tous les trésors que vous m'envoyez aux mêmes
+ personnes dont je vous parlais hier; mais je réserve cette petite
+ caisse pour les charités les plus intéressantes. Heureux d'être
+ l'intermédiaire de vos bonnes actions, d'y être associé avec vous,
+ et pensant de toute mon âme qu'on ne peut jamais causer quelques
+ instants avec vous sans trouver une nouvelle raison de vous aimer
+ et de vous estimer davantage. Jugez ce que ce sera quand toutes nos
+ belles espérances seront réalisées! Je vous remercie encore,
+ Madame, pour moi et pour les pauvres. Agréez mes tendres et
+ respectueux hommages.»
+
+Puis, la relation devenant plus intime, Mathieu comprend la valeur de
+l'âme exposée à tant d'hommages et d'encens, et on le voit commencer son
+rôle d'ami très-tendre et un peu grondeur, d'autant plus sévère qu'il
+aime profondément et veut le salut éternel de ceux qu'il aime.
+
+M. DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
+
+ 1803.
+
+ «Quelles charmantes choses vous savez dire et sentir! quel baume
+ vous savez mettre sur le mal que vous faites d'un autre côté à un
+ ami sincère! Ah! Madame, vous me voyez, vous me jugez avec les
+ préventions du sentiment le plus aimable et le plus indulgent, qui
+ réellement embellit et ne juge pas. Mais je voudrais vous
+ apparaître mille fois plus encore ce que je ne suis pas, je
+ voudrais réunir tous les droits d'un père, d'un frère, d'un ami,
+ obtenir votre amitié, votre confiance entière pour une seule chose
+ au monde, pour vous persuader votre propre bonheur et vous voir
+ entrer dans la seule voie qui peut vous y conduire, la seule digne
+ de votre coeur, de votre esprit, de la sublime mission à laquelle
+ vous êtes appelée! en un seul mot, pour vous faire _prendre une
+ résolution forte_. Car tout est là. Faut-il vous l'avouer? j'en
+ cherche en vain avec avidité quelques indices dans tout ce que vous
+ faites, dans tous ces petits détails involontaires dont aucun ne
+ m'échappe. Rien, rien qui me rassure, rien qui me satisfasse. Ah!
+ je ne saurais vous le dissimuler: j'emporte un profond sentiment de
+ tristesse. Je frémis de tout ce que vous êtes menacée de perdre en
+ vrai bonheur, et moi en amitié. Dieu et vous me défendez de me
+ décourager tout à fait: j'obéirai. Je le prierai sans cesse; lui
+ seul peut dessiller vos yeux et vous faire sentir qu'un coeur qui
+ l'aime véritablement n'est pas si vide que vous semblez le penser.
+ Lui seul peut aussi vous inspirer un véritable attrait, non de
+ quelques instants, mais constant et soutenu pour des oeuvres et des
+ occupations qui seraient en effet bien appropriées à la bonté de
+ votre coeur, et qui rempliraient d'une manière douce et utile
+ beaucoup de vos moments. Ce n'est point en plaisantant que je vous
+ ai parlé de m'aider dans mon travail sur les soeurs de charité. Rien
+ ne me serait plus agréable et plus précieux. Cela répandrait sur
+ mon travail un charme particulier qui vaincrait ma paresse, et m'y
+ donnerait un nouvel intérêt.
+
+ «Faites tout ce qu'il y a de bon, d'aimable; ce qui ne brise pas le
+ coeur, ce qui ne laisse jamais aucun regret. Mais, au nom de Dieu,
+ au nom de l'amitié, renoncez à ce qui est indigne de vous, à ce
+ qui, quoi que vous fassiez, ne vous rendrait pas heureuse.»
+
+AUTRE LETTRE.
+
+ «Soyez sûre qu'il est impossible de mesurer d'avance les infinies
+ miséricordes de celui à qui vous voulez vous adresser sincèrement,
+ et les changements merveilleux et tout à fait imprévus qu'il opère
+ dans une âme régénérée par une piété vraie. Je compte les jours qui
+ vous séparent encore de cette régénération tant désirée par vos
+ plus vrais amis. Je compte aussi tout bonnement les jours qui se
+ passeront sans vous voir, et j'accepte le rendez-vous de mardi.
+
+ «Permettez-moi de vous rappeler jusque-là les livres que j'ai eu le
+ bonheur de vous prêter. Ne négligez pas d'en lire quelques pages
+ chaque matin. Il me semble que je vous parlai aussi des _Réflexions
+ sur la miséricorde de Dieu_, par Mme de La Vallière, qui auraient
+ pour vous le double intérêt des sentiments et de l'auteur. Votre
+ coeur touché s'adresse souvent à Dieu, vous me l'avez dit: conservez
+ et multipliez cette excellente habitude. J'espère que nos pensées
+ se rencontrent déjà et se rencontreront souvent dans ce chemin. Mon
+ dernier voeu, que vous me pardonnerez, c'est que vous ayez toujours
+ un peu d'ennui de vos soirées, et de bien des personnes qu'on
+ appelle aimables. N'est-ce pas là un souhait bien méchant?
+ Cependant je vous proteste que l'intention ne l'est pas.
+
+ «Je ne suis pas sans crainte sur les effets journaliers de cet
+ entourage de futilités qui ne vaut rien pour vous et vaut bien
+ moins que vous. Quand vous n'avez rien lu de sérieux dans votre
+ journée, que vous avez trouvé à peine quelques moments pour
+ réfléchir, et que vous passez le soir trois ou quatre heures dans
+ une certaine atmosphère, contagieuse de sa nature, vous vous
+ persuadez alors que vos idées ne sont pas arrêtées, qu'il faudrait
+ recommencer un examen, qui doit avoir été fait une fois et être
+ ensuite posé comme une base fixe qu'il n'est plus question
+ d'ébranler; vous vous découragez, vous vous effrayez vous-même. Ah!
+ je vous supplie, au nom du profond intérêt dont vous ne doutez pas,
+ au nom de ma triste et trop personnelle expérience, de ne pas vous
+ laisser aller à cette mauvaise disposition. Gardez-vous de reculer,
+ vous en seriez un jour inconsolable. Cela ne suffit même pas:
+ n'avancez pas bien vite, si vous ne vous en sentez pas la force,
+ mais au moins quelques pas en avant. Croyez aux voeux les plus
+ tendres et en même temps aux conseils les plus sages. J'espère que
+ vous n'avez pas oublié la promesse d'une demi-heure par jour de
+ lecture suivie et sérieuse. Ces deux conditions sont
+ indispensables, et celle aussi de quelques moments de prière et de
+ recueillement. Est-ce trop demander pour le plus grand intérêt de
+ la vie, on pourrait dire l'unique?
+
+AUTRE LETTRE.
+
+ 1810.
+
+ «J'ai tardé, aimable amie, à répondre à votre dernière lettre. Le
+ sentiment profond de tristesse qui y régnait m'allait trop au coeur
+ pour que mon silence pût être de l'indifférence. Mais je sentais
+ trop l'insuffisance de ces vaines paroles d'une lettre pour porter
+ quelque consolation, quelque nouvelle force dans un coeur tel que le
+ vôtre. Vous me laissez entrevoir quelques-unes des causes de votre
+ disposition mélancolique. Vous commencez quelques aveux que je
+ crains et désire voir achever. Car je vous préviens que je serai
+ sévère pour ces misérables distractions qui vraiment ne méritent
+ pas le nom de consolations, qui sont des espèces de jeux où l'on ne
+ conçoit pas bien le sérieux ni d'un côté ni de l'autre. Mais ce que
+ je redoute avant tout, ce que je vous supplie d'écarter par tout ce
+ que le raisonnement a de force et le coeur d'énergie, c'est le
+ découragement, ennemi de tout bien et de toute résolution
+ généreuse. Le divin Maître que nous servons ne nous permet pas de
+ désespérer quand nous avons un vrai désir de marcher sous ses
+ étendards. Il ne nous abandonnera pas, il nous fera vaincre tous
+ les obstacles, si nous nous adressons sans cesse à lui; ne négligez
+ donc pas cette unique ressource.
+
+ «Je suis persuadé qu'il y en a quelque autre secondaire que vous
+ avez négligée; votre correspondance avec un homme[3] dont toutes
+ les lettres vous font du bien, certaines lectures du matin,
+ certains moments de recueillement que vous aviez assez bien
+ ordonnés, tout cela semble de petites choses, mais quand on les
+ anime, quand on les vivifie par un sentiment intime, on ne saurait
+ croire combien elles peuvent être puissantes. Croyez surtout,
+ aimable amie, à un désir sincère, constant, perpétuel de votre
+ bonheur. Mais permettez-moi à ce titre d'être inexorable pour ce
+ qui ne vous rendra jamais heureuse.»
+
+J'arrête ici les citations que je pourrais multiplier en prenant au
+hasard dans la correspondance de Mathieu de Montmorency avec Mme
+Récamier; j'y reviendrai plus tard, quand ces lettres me serviront à
+éclaircir des faits ou lorsqu'elles pourront m'aider à peindre des
+sentiments dont la délicatesse et la pureté ne sauraient être mieux
+exprimées que par ceux même qui les ont éprouvés. J'ai voulu seulement
+faire comprendre quelle était la nature de cette sainte amitié et quel
+rôle l'affection chrétienne et inaltérable de Mathieu de Montmorency a
+tenu dans la vie de Juliette.
+
+J'ai dit que Mme Récamier enfant avait connu M. de La Harpe chez sa
+mère: les grâces de son âge et les agréments de sa figure lui valurent
+dès lors, de la part du spirituel critique, une bienveillance et un
+intérêt dont il n'était pas prodigue; mais il semble qu'il fût dans la
+destinée de Mme Récamier d'attirer invinciblement et de grouper autour
+d'elle les artistes et les hommes de lettres. Deux raisons y
+contribuèrent: elle avait pour les productions littéraires un goût vif,
+naturel et juste, et elle en recevait une impression aussi spontanée que
+son jugement était sain. Le plaisir vrai que lui faisaient éprouver les
+beautés de l'art ou de la poésie, l'admiration naïve qu'elle exprimait
+dans un langage délicat, étaient une sorte d'encens qu'artistes, poëtes
+ou littérateurs aimaient fort à respirer.
+
+De plus, cette personne, si dépourvue de prétention et de vanité, avait
+pour les souffrances de l'amour-propre une pitié et une sympathie qu'on
+ne leur accorde guère. Nul n'a su, comme Mme Récamier, panser ces
+blessures qu'on n'avoue pas, calmer et endormir l'amertume des rivalités
+ou des haines littéraires. Il est certain, et tous ceux qui l'ont
+approchée l'ont plus ou moins éprouvé, que, pour toutes les peines
+morales, pour toutes ces douleurs de l'imagination qui prennent dans de
+certaines âmes une si cruelle intensité, elle était la soeur de charité
+par excellence. Outre tous les dons charmants que le ciel lui avait
+faits et qui expliquent, de reste l'attrait qu'elle inspirait, elle
+avait deux qualités bien rares: elle savait écouter et s'occuper des
+autres.
+
+L'attachement de Mme Récamier pour M. de La Harpe était sincère et
+datait de l'enfance: elle admirait son talent, elle appréciait son
+esprit, et eut toujours pour lui les plus gracieuses attentions. Il
+passait de longues semaines à Clichy et venait à Paris dîner
+très-habituellement chez M. Récamier. Lorsqu'il rouvrit à l'Athénée ses
+cours interrompus, la belle Juliette assistait fidèlement à toutes ses
+leçons dans une place que M. de La Harpe faisait garder tout auprès de
+sa chaire; l'intérêt avec lequel il était écouté par cette personne si
+intelligente et si fort à la mode le flattait au dernier point; il était
+d'ailleurs bien sûr que l'espérance toujours réalisée de la voir
+attirerait à son cours un public d'autant plus nombreux.
+
+Tant de jeunesse et d'attentive bonté avait inspiré à M. de La Harpe un
+sentiment de reconnaissance qui véritablement le transformait. Malgré la
+sincérité de sa conversion, il était resté irascible, facilement
+impertinent et toujours un peu dédaigneux. Il fut constamment doux et
+aimable avec Juliette. M. Récamier et les nombreux neveux qui habitaient
+chez lui étaient loin d'être aussi bien traités; aussi n'avaient-ils
+point pour M. de La Harpe, et surtout les jeunes gens, la même
+bienveillance que Juliette; ils se moquaient de sa gourmandise, et, le
+trouvant souvent dépourvu d'indulgence, croyaient peu à la bonne foi de
+sa dévotion. M. Sainte-Beuve a conté d'une façon charmante une aventure
+qu'il tenait de Mme Récamier, et qui s'était passée au château de
+Clichy: je lui emprunte ce joli récit de la plaisanterie, un peu risquée
+d'ailleurs, que quelques étourdis s'étaient permise et qui tourna toute
+à l'honneur de M. de La Harpe.
+
+ «C'était au château de Clichy où Mme Récamier passait l'été: La
+ Harpe y était venu pour quelques jours. On se demandait (ce que
+ tout le monde se demandait alors) si sa conversion était aussi
+ sincère qu'il le faisait paraître, et on résolut de l'éprouver.
+ C'était le temps des mystifications, et on en imagina une qui parut
+ de bonne guerre à cette vive et légère jeunesse. On savait que La
+ Harpe avait beaucoup aimé les dames, et ç'avait été un de ses
+ grands faibles. Un neveu de M. Récamier, neveu des plus jeunes et
+ apparemment des plus jolis, dut s'habiller en femme, en belle dame,
+ et, dans cet accoutrement, il alla s'installer chez M. de La Harpe,
+ c'est-à-dire dans sa chambre à coucher même. Toute une histoire
+ avait été préparée pour motiver une intrusion aussi imprévue. On
+ arrivait de Paris, on avait un service pressant à demander, on
+ n'avait pu se décider à attendre au lendemain. Bref M. de La Harpe,
+ le soir, se retire du salon et monte dans son appartement. De
+ curieux et mystérieux auditeurs étaient déjà à l'affût derrière les
+ paravents pour jouir de la scène. Mais quel fut l'étonnement, le
+ regret, un peu le remords de cette folâtre jeunesse, y compris la
+ soi-disant dame, assise au coin de la cheminée[4], de voir M. de La
+ Harpe, en entrant, ne regarder à rien et se mettre simplement à
+ genoux pour faire sa prière, une prière qui se prolongea longtemps!
+
+ «Lorsqu'il se releva, et qu'approchant du lit, il avisa la dame, il
+ recula de surprise: mais celle-ci essaya en vain de balbutier
+ quelques mots de son rôle; M. de La Harpe y coupa court, lui
+ représentant que ce n'était ni le lieu ni l'heure de l'entendre, et
+ il la remit au lendemain en la reconduisant poliment. Le lendemain,
+ il ne parla de cette visite à personne dans le château, et personne
+ aussi ne lui en parla.»
+
+L'optimisme de M. Récamier le poussait volontiers à se mêler de
+mariages: il y avait la main malheureuse, mais cela ne le guérissait
+point de son humeur mariante. Il connaissait de vieille date une Mme de
+Longuerue, veuve, sans fortune, chargée de deux enfants: un fils et une
+fille fort belle, âgée de vingt-trois ans. La demoiselle était difficile
+à établir attendu la pauvreté de sa famille; M. Récamier eut l'idée de
+la faire épouser à M. de La Harpe. Ce malencontreux mariage se fit,
+malgré la répugnance que ressentait à l'accepter une fille jeune, qu'un
+nom célèbre ne pouvait consoler de lier son sort à un homme d'un âge si
+différent du sien. Mais la mère cacha avec soin cette disposition à M.
+de La Harpe, et entraîna sa fille. Cette union, conclue le 9 août 1797,
+ne dura point et ne pouvait durer.
+
+Au bout de trois semaines, Mlle de Longuerue déclarait que sa répugnance
+était invincible et demandait le divorce. Le pauvre M. de La Harpe,
+vivement blessé dans son amour-propre et dans sa conscience, se
+conduisit en galant homme et en chrétien: il ne pouvait se prêter au
+divorce interdit par la loi religieuse, mais il le laissa s'accomplir,
+et il pardonna à la jeune fille l'éclat et le scandale de cette rupture.
+J'ai toujours entendu dire à Mme Récamier que les procédés, le langage,
+les sentiments qu'il fit entendre et voir dans cette pénible affaire
+avaient été pleins de modération, de droiture et de sincère humilité.
+Cependant, et comme pour rendre l'aventure plus dure, la demande en
+divorce de Mlle de Longuerue coïncidait avec la mesure qui frappa M. de
+La Harpe, ainsi que les plus honorables gens de lettres, le 18 fructidor
+(4 septembre) de la même année. Il trouva un asile à Corbeil où Juliette
+l'alla voir une fois.
+
+J'insère ici les quelques lettres de M. de La Harpe à Mme Récamier que
+j'ai trouvées dans ses papiers.
+
+M. DE LA HARPE À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «De ma retraite de Corbeil le samedi 28 septembre 1797.
+
+ «Quoi! Madame, vous portez la bonté jusqu'à vouloir honorer d'une
+ visite un pauvre proscrit comme moi! c'est pour cette fois que je
+ pourrai dire comme les anciens patriarches, à qui je ressemble si
+ peu, «qu'un ange est venu dans ma demeure.» Je sais bien que vous
+ aimez à faire des _oeuvres de miséricorde_, mais, par le temps qui
+ court, tout bien est difficile, et celui-là comme les autres. Je
+ dois vous prévenir, à mon grand regret, que venir seule est d'abord
+ impossible pour bien des raisons: entre autres, qu'avec votre
+ jeunesse et votre figure dont l'éclat vous suit partout, vous ne
+ sauriez voyager sans une femme de chambre à qui la prudence défend
+ de confier le secret de ma retraite, qui n'est pas à moi seul. Vous
+ n'auriez donc qu'un moyen d'exécuter votre généreuse résolution, ce
+ serait de vous consulter avec Mme de Clermont qui vous amènerait un
+ jour dans son petit castel champêtre, et de là il vous serait
+ très-aisé de venir avec elle. Vous êtes faites toutes deux pour
+ vous apprécier et pour vous aimer l'une et l'autre. Si j'étais
+ encore susceptible des vanités de ce monde, je serais tout glorieux
+ de recevoir une semblable marque de bonté de celle que tant
+ d'hommages environnent. Mais sans doute vous ne trouverez pas
+ mauvais que mon coeur ne soit sensible qu'aux bontés du vôtre.
+ Quoique vos avantages soient rares, vous en avez un qui l'est plus,
+ c'est de les apprécier et de savoir dans votre jeunesse, ce que je
+ n'ai jamais su que bien tard, qu'il ne faut se fier à rien de ce
+ qui passe.
+
+ «Je fais dans ce moment-ci beaucoup de vers; en les faisant, je
+ songe souvent que je pourrai les lire un jour à cette belle et
+ charmante Juliette, dont l'esprit est aussi fin que le regard, et
+ le goût aussi pur que son âme. Je vous enverrais bien aussi le
+ morceau d'_Adonis_ que vous aimez, mais je voudrais la promesse
+ qu'il ne sortira pas de vos mains, quoique vous puissiez le lire
+ aux personnes que vous jugerez dignes de vous entendre lire des
+ vers.
+
+ «Adieu, Madame, agréez l'hommage le plus sincère et le plus
+ respectueux de l'attachement que je vous dois à tant de titres, et
+ que je vous ai voué pour la vie.»
+
+LE MÊME[5].
+
+ 19 mai 1798.
+
+ «Tout considéré, Madame, je vous avouerai que je répugne
+ extrêmement à des explications par écrit qui ne sauraient que
+ m'être trop pénibles et qui ne sont bonnes à rien. Vous savez mieux
+ que personne combien dans cette malheureuse affaire mes intentions
+ étaient pures, quoique ma conduite n'ait pas été prudente.
+
+ «Ma confiance a été aveugle et on en a indignement abusé. J'ai été
+ trompé de toutes manières par celle à qui je ne voulais faire que
+ du bien, et Dieu s'est servi d'elle pour me punir du mal que
+ j'avais fait à d'autres. Que sa volonté soit faite, et qu'il daigne
+ lui pardonner comme à moi, et comme je lui pardonne de tout mon
+ coeur! Plus on a eu de torts envers moi et moins je veux me
+ permettre les reproches, et c'est ce que toute explication
+ entraînerait nécessairement. Le mal est fait, et il est de nature à
+ ce que Dieu seul puisse le réparer, puisqu'il peut tout. Les moyens
+ qu'on veut employer aujourd'hui, uniquement dictés par les intérêts
+ humains ne me paraissent pas faits pour réussir, quoiqu'il me soit
+ permis, ce me semble, de le désirer, au moins pour la satisfaction
+ personnelle d'une personne que sa jeunesse expose plus que toute
+ autre et qui doit toujours m'être chère à cause du lien qui nous
+ unit devant Dieu.
+
+ «Je vous supplie donc de lui dire, soit de vive voix, soit même en
+ lui communiquant cette lettre, que la sienne ne contient rien qui
+ ne m'ait paru fort honnête, et que si je n'y réponds pas
+ directement, c'est par égard pour elle et pour moi; que je trouve
+ tout naturel, humainement parlant, le désir qu'elle a de rompre
+ légalement une union qui n'a eu que des suites fâcheuses, mais qui
+ n'aurait jamais eu lieu, si elle eût eu avec moi autant de bonne
+ foi que j'en avais avec elle; que je l'excuse bien volontiers, mais
+ que je ne crois pas qu'aucune autorité ecclésiastique l'excuse
+ d'avoir donné, à vingt-trois ans, un consentement parfaitement
+ libre et dont elle devait savoir toutes les conséquences, à une
+ union que son coeur n'approuvait pas; que sa mère est sans doute
+ beaucoup plus condamnable qu'elle de l'avoir engagée à n'écouter
+ que des vues d'intérêt qui n'étaient point dans son âme, et que la
+ Providence a bientôt rendues illusoires pour notre punition commune
+ et légitime; mais, qu'en fait de sacrements, les lois de l'Église
+ n'admettent pour excuse ni la dissimulation ni l'intérêt; que sa
+ demande pourrait avoir lieu, si elle s'était éloignée de moi
+ sur-le-champ, en réclamant contre une espèce de contrainte ou de
+ tromperie quelconque, mais qu'ayant habité avec moi, librement et
+ publiquement, pendant trois semaines comme ma femme, elle ne sera
+ pas probablement admise à donner comme moyen de nullité ce qu'elle
+ a pu montrer de répugnance à remplir le voeu du mariage: moyen que
+ tant de raisons péremptoires ne permettent de valider dans aucun
+ tribunal, surtout dans un tribunal ecclésiastique, le seul qu'elle
+ puisse invoquer, puisqu'elle est déjà divorcée dans les tribunaux
+ civils, où elle ne peut prétendre davantage; qu'au reste, je ne
+ mettrai pas plus d'opposition aux démarches qu'elle peut faire pour
+ annuler le mariage devant l'Église, que je n'en ai mis au divorce
+ devant les juges civils; qu'il me suffit de rester étranger à l'un
+ et à l'autre, parce que l'un et l'autre sont contraires à la loi de
+ Dieu; que si j'étais dans le cas d'être appelé, ce que je ne crois
+ pas, je dirais la vérité et rien que la vérité, comme je la dois
+ dans tous les cas.
+
+ «Voilà ce que je puis dire en mon âme et conscience, et je désire
+ qu'elle en soit satisfaite.
+
+ «J'ai oublié, tant vous m'aviez préoccupé, de vous remercier du
+ charmant présent que vous avez bien voulu me faire.
+
+ «Vous savez que j'en attends un autre dont je fais bien plus de cas
+ encore, et que ma tendre admiration pour vous me rendra toujours
+ bien cher.
+
+ «L. H.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Il y a bien longtemps, Madame, que n'ai eu le plaisir de causer
+ avez vous, et si vous êtes sûre, comme vous devez l'être, que c'est
+ une de mes privations, vous ne m'en ferez pas de reproches.
+
+ «Mes devoirs ne me permettaient pas de répondre à toutes vos
+ bontés, comme il m'eût été trop doux d'y répondre. Vous avez lu
+ dans mon âme; vous avez vu que j'y portais le deuil des malheurs
+ publics et celui de mes propres fautes, et j'ai dû sentir que cette
+ triste disposition formait un contraste trop fort avec tout l'éclat
+ qui environne votre âge et vos charmes. Je crains même qu'elle ne
+ se soit fait apercevoir quelquefois dans le peu de moments qu'il
+ m'a été permis de passer avec vous, et je réclame là-dessus votre
+ indulgence.
+
+ «Mais à présent, Madame, que la Providence semble nous montrer de
+ bien près un meilleur avenir, à qui pouvais-je confier mieux qu'à
+ vous la joie que me donnent des espérances si douces et que je
+ crois prochaines? Qui tiendra une plus grande place que vous dans
+ les jouissances particulières qui se mêleront à la joie publique?
+ Je serai alors plus susceptible et moins indigne des douceurs de
+ votre charmante société, et combien je m'estimerai heureux de
+ pouvoir y être encore quelque chose!
+
+ «Si vous daignez mettre le même prix au fruit de mon travail, vous
+ serez toujours la première à qui je m'empresserai d'en faire
+ hommage. Alors, plus de conditions, plus d'obstacles, vous me
+ trouverez toujours à vos ordres, et personne, je l'espère, ne
+ pourra me blâmer de cette préférence. Je dirai: voilà celle qui,
+ dans l'âge des illusions et avec tous les avantages brillants qui
+ peuvent les causer, a connu toute la noblesse et toute la
+ délicatesse de la plus pure amitié, et au milieu de tous les
+ hommages s'est souvenu d'un proscrit. Je dirai: voilà celle dont
+ j'ai vu croître la jeunesse et les grâces au milieu de la
+ corruption générale qui n'a jamais pu les atteindre, celle dont la
+ raison de seize ans a souvent fait honte à la mienne, et je suis
+ sûr que personne ne sera tenté de me contredire.
+
+ «Telles sont, Madame, les pensées qui m'occupent souvent, puisque
+ je pense souvent à vous, et que réveille en moi cette heureuse
+ révolution que j'attends depuis longtemps de la bonté divine, et
+ que tout paraît enfin annoncer. Il se peut que bien des gens
+ n'aient pas cette même confiance en celui qui conduit tout. Aussi,
+ n'est-ce qu'à votre coeur que je me plais à ouvrir ainsi le mien, et
+ la connaissance que j'ai de vos sentiments m'y autorise assez.
+ Vous-même avez bien voulu me prescrire de ne pas vous laisser
+ ignorer ce qui pourrait intéresser ma destinée, et comme elle est
+ liée à la chose publique, je n'ai pu vous en rendre un compte plus
+ fidèle, en vous donnant une nouvelle preuve de l'attachement aussi
+ sincère que respectueux que je vous ai voué pour toujours.
+
+ «L. H.»
+
+DU MÊME.
+
+ «Si vous souffrez, belle et charmante Juliette, c'est le seul tort
+ que vous puissiez avoir; mais vous vous trompez sur notre séance de
+ Zaïre[6] qui est pour demain. Je ne renonce pas encore à vous y
+ voir. Il ne me semble pas naturel que vous souffriez deux jours de
+ suite, c'est déjà trop d'un.
+
+ «Je suis à vos ordres jeudi, et tous les jours; vous le savez bien
+ et n'en usez guère, tant vous êtes loin d'abuser. Il n'est pas
+ très-méritoire d'aller jusqu'à Clichy pour vous voir, mais
+ autrefois j'aurais trouvé un peu dangereux de vous voir n'importe
+ où. Adieu, Madame, ne souffrez plus, je vous en conjure, et venez
+ demain: vous serez parfaite. Ne devez-vous pas l'être? Je vous aime
+ comme on aime un ange, et j'espère qu'il n'y a pas de danger.
+
+ «L. H.»
+
+DU MÊME.
+
+ Samedi.
+
+ «Je suis à vos ordres, Madame, pour la semaine prochaine,
+ c'est-à-dire mardi matin, parce que j'ai lundi un engagement que je
+ ne saurais rompre. Je vous appartiens jusqu'à samedi au soir,
+ c'est-à-dire que d'autres devoirs me rappelleront, car vous savez
+ d'ailleurs que j'appartiens de coeur à la charmante Juliette, en
+ tous temps et en tous lieux. On m'a dit que vous aviez donné une
+ très-jolie fête à Clichy. Vous en étiez sûrement le plus bel
+ ornement.
+
+ «Agréez l'hommage bien sincère de la plus tendre amitié.
+
+ «L. H.»
+
+DU MÊME.
+
+ «Que faites-vous donc à Clichy, Madame, par le temps qu'il fait? Il
+ me semble que Paris vaut mieux, surtout pour vous. Au reste, tout
+ vous est égal, parce que tout le monde va vous chercher. Quant à
+ moi, vous savez que je suis forcément sédentaire, mais vous savez
+ aussi que vous avez le pouvoir de m'appeler à vous quand vous
+ voulez, comme les enchanteresses évoquent les ombres.
+
+ «L. H.»
+
+M. Bernard avait été nommé administrateur des postes en 1800. Il
+remplissait ces fonctions en 1802, lorsqu'une circonstance grave et
+compromettante le fit destituer. Ayant le bonheur de retrouver, parmi
+les rares fragments de Mémoires de Mme Récamier qui me restent, le récit
+de cet événement, je la laisse parler et copie fidèlement.
+
+ «Mes relations avec Bernadotte se rattachent à une circonstance
+ trop importante et trop douloureuse de ma vie, pour être jamais
+ oubliée. Le service qu'il me rendit à cette époque est à jamais
+ gravé dans ma mémoire.
+
+ «Au mois d'août 1802, mon père occupait la place d'administrateur
+ des postes. À cette époque une correspondance royaliste très-active
+ inquiétait le gouvernement; divers pamphlets ou brochures écrits
+ dans le même esprit circulaient dans le Midi, sans qu'on pût
+ découvrir par quelle voie ils pouvaient y pénétrer. On fut
+ longtemps à soupçonner que c'était par l'entremise d'un
+ fonctionnaire public, du chef même de l'administration, car c'était
+ en effet sous le couvert de mon père que passaient tous ces écrits
+ clandestins. Il n'avait mis, du reste, aucun des siens dans sa
+ confidence et nous étions, ma mère et moi, dans la plus parfaite
+ sécurité[7].
+
+ «Un jour Mme Bacciocchi, soeur du premier consul, désirant connaître
+ M. de La Harpe, me demanda de lui donner à dîner avec lui. J'y
+ consentis, bien que le degré de notre intimité n'autorisât
+ nullement le sans façon de cette demande; mais les personnes de la
+ famille du premier consul commençaient dès lors à prendre des
+ allures princières et semblaient croire déjà qu'elles honoraient
+ ceux qui les recevaient chez eux. Il n'y avait de femmes à ce
+ dîner, que Mme Bacciocchi, Mme de Staël et ma mère, et en hommes,
+ M. de La Harpe, MM. de Narbonne et Mathieu de Montmorency. Le dîner
+ fut agréable, comme on peut le présumer de la présence de M. de La
+ Harpe, de Mme de Staël et du goût que Mme Bacciocchi affectait
+ alors pour les lettres. Au moment où nous allions sortir de table
+ pour passer dans le salon, on remit à ma mère un billet: inquiète
+ de ce qu'il pouvait contenir, elle y jeta les yeux à la dérobée, et
+ laissant échapper une douloureuse exclamation, elle perdit
+ connaissance.
+
+ «Je cours à elle, les secours qui lui sont prodigués la ranimant,
+ je l'interroge avec anxiété; elle me tend le billet qu'elle venait
+ de recevoir: il contenait la nouvelle de l'arrestation de mon père
+ qui venait d'être conduit dans la prison du Temple. Ce fut un coup
+ de foudre pour tout ce qui était présent. Anéantie par ce cruel
+ événement dont je n'osais envisager les conséquences, je sentis
+ cependant la nécessité de surmonter ma douleur, et, rassemblant
+ toutes mes forces, je m'avançai vers Mme Bacciocchi, dont le
+ maintien exprimait plus de malaise que d'attendrissement.--Madame,
+ lui dis-je d'une voix entrecoupée par l'émotion, la Providence qui
+ vous rend témoin du malheur qui nous frappe, veut sans doute faire
+ de vous mon sauveur. Il faut que je voie le premier consul
+ aujourd'hui même; il le faut absolument, et je compte sur vous,
+ Madame, pour obtenir cette entrevue.--Mais, dit Mme Bacciocchi avec
+ embarras, il me semble que vous feriez bien d'aller d'abord trouver
+ Fouché pour savoir au juste l'état des choses. Alors, s'il est
+ nécessaire que vous voyiez mon frère, vous viendrez me le dire, et
+ nous verrons ce qu'il sera possible de faire.--Où pourrai-je vous
+ retrouver, Madame? repris-je sans me laisser décourager par la
+ froideur de ces paroles.--Au Théâtre-Français, dans ma loge où je
+ vais rejoindre ma soeur qui m'attend.»
+
+ «Un pareil rendez-vous, dans un pareil moment, me fit tressaillir:
+ toutefois ce n'était pas le temps de manifester mes sentiments. Je
+ demandai ma voiture et je courus chez Fouché. Il me reçut en homme
+ qui savait bien ce qui m'amenait chez lui. Il m'écouta en silence
+ et répondit laconiquement à mes questions.--«L'affaire de monsieur
+ votre père est grave, très-grave, mais je n'y puis rien: voyez le
+ premier consul ce soir même; obtenez que la mise en accusation
+ n'ait pas lieu, demain il ne sera plus temps; c'est tout ce que
+ j'ai à vous dire.» Je le quittai dans un état d'angoisse impossible
+ à rendre. Mon seul espoir était alors Mme Bacciocchi: je me
+ décidai, quoi qu'il m'en coûtât, à l'aller chercher au rendez-vous
+ qu'elle m'avait indiqué. En arrivant au Théâtre-Français, je
+ pouvais à peine me soutenir. Le bruit, la foule, les lumières me
+ causaient une sensation étrange et douloureuse. Je m'enveloppai de
+ mon châle et me fis conduire à la loge de Mme Bacciocchi, qu'on
+ m'ouvrit pendant un entr'acte.
+
+ «Elle y était avec Mme Leclerc; en me reconnaissant, elle ne put
+ réprimer l'expression d'une vive contrariété, mais j'étais soutenue
+ par un sentiment trop fort pour en tenir aucun compte.--«Je viens,
+ Madame, lui dis-je, réclamer l'exécution de votre promesse. Il faut
+ que je parle ce soir même au premier consul, ou mon père est
+ perdu.--Eh bien, me dit Mme Bacciocchi froidement, laissez achever
+ la tragédie; dès qu'elle sera finie, je suis à vous.»
+
+ «Il fallait bien me résigner à attendre; je m'assis, ou plutôt je
+ me laissai tomber dans le coin le plus reculé de la loge.
+ Heureusement pour moi, c'était une loge d'avant-scène,
+ très-profonde et assez obscure, où je pouvais du moins me livrer
+ sans contrainte à toutes mes désolantes pensées. Je remarquai
+ alors, pour la première fois, dans le coin opposé au mien, un homme
+ dont les grands yeux noirs attachés sur moi exprimaient un si
+ ardent et si profond intérêt que je m'en sentis touchée. Après
+ avoir essuyé tant de froideur, j'éprouvais quelque soulagement à
+ rencontrer un peu de bienveillance et de compassion. En ce moment
+ Mme Leclerc, se tournant tout à coup de mon côté, me demanda si
+ j'avais déjà vu Lafont dans le rôle d'Achille. Et sans attendre ma
+ réponse:--«Il y est bien beau, ajouta-t-elle; mais aujourd'hui il a
+ un casque qui le coiffe horriblement.» À cette question oiseuse qui
+ montrait tant d'indifférence pour la situation où j'étais, à ces
+ paroles à la fois cruelles et frivoles, l'inconnu laissa échapper
+ un mouvement d'impatience, et décidé sans doute à abréger mon
+ supplice, il se pencha vers Mme Bacciocchi.--«Madame Récamier
+ paraît souffrante, lui dit-il à demi-voix; si elle voulait m'en
+ accorder la permission, je la reconduirais chez elle et je me
+ chargerais de parler au premier consul.--Oui sans doute, répondit
+ avec empressement Mme Bacciocchi, enchantée d'être déchargée de
+ cette corvée. Rien ne peut être plus heureux pour vous,
+ ajouta-t-elle en se tournant vers moi. Confiez-vous au général
+ Bernadotte, personne n'est plus en situation de vous servir.»
+
+ «J'étais si pressée de sortir de cette loge, d'échapper au poids
+ d'un service qu'on me faisait si chèrement acheter, que je me hâtai
+ d'accepter les offres du général Bernadotte; je pris son bras et je
+ sortis avec lui. Il me conduisit à ma voiture où il se plaça près
+ de moi, après avoir donné ordre à la sienne de le suivre. Pendant
+ tout le chemin, il s'efforça de me rassurer sur le sort de mon
+ père, et me répéta tant de fois qu'il était sûr d'obtenir de
+ Bonaparte que le procès ne fût point entamé, que j'arrivai chez moi
+ un peu consolée. Il me quitta pour se rendre aux Tuileries,
+ promettant de me rapporter le soir même une réponse quelle qu'elle
+ fût.
+
+ «L'arrestation de mon père était la nouvelle du jour; l'intérêt, la
+ curiosité, la malignité même avaient attiré chez moi ce soir-là une
+ foule immense, tout Paris était dans mon salon. Je ne me sentis pas
+ le courage d'y paraître, et je me retirai dans ma chambre pour y
+ attendre Bernadotte: je comptai les minutes jusqu'à son retour. Il
+ arriva enfin heureux et triomphant; à force d'instances, il avait
+ obtenu du premier consul que mon père ne serait pas mis en
+ accusation, et il espérait, disait-il, que sa liberté ne se ferait
+ pas longtemps attendre. Je manquais de paroles pour le remercier.
+
+ «Cependant, toute rassurée que j'étais sur l'issue de l'événement,
+ cette nuit ne fut par pour moi une nuit de repos; je la passai tout
+ entière à chercher les moyens d'arriver jusqu'à mon père et de le
+ tranquilliser sur sa propre situation. La chose n'était pas facile:
+ il était au secret, je le savais, mais j'étais résolue à tout
+ tenter pour le voir. J'avais eu à plusieurs reprises des
+ permissions pour visiter, au Temple où on l'avait enfermé, des
+ prisonniers qui m'intéressaient, et j'avais conservé quelques
+ intelligences dans la prison. Je m'y rendis donc le lendemain de
+ grand matin, sous prétexte d'une de ces visites habituelles, et je
+ trouvai moyen de décider un gardien, nommé Coulommier, qui m'était
+ dévoué, à me procurer un moment d'entretien avec mon père,
+ quoiqu'il fût au secret. Il me conduisit avec les plus grandes
+ précautions à sa cellule où il me laissa.
+
+ «À peine avions-nous eu le temps, mon père de m'exprimer sa joie et
+ sa surprise de me voir, moi de lui dire en peu de mots ce que
+ j'avais fait, que Coulommier accourut tout pâle et hors de lui.
+ Sans proférer un seul mot, il me saisit par le bras, ouvre une
+ porte, me jette dans une sorte de cachot, m'y enferme et me laisse
+ dans la plus profonde obscurité. Tout ceci s'était passé si
+ rapidement que je n'avais pas eu le temps de me reconnaître. Je
+ m'appuyai machinalement contre la porte de ma prison, j'entendis un
+ bruit de pas et de voix confuses, puis il s'apaisa. On parut
+ parlementer quelque temps; le ton solennel de paroles entrecoupées
+ de silence m'apprit qu'il se passait quelque chose d'officiel, mais
+ je ne pouvais distinguer ce qui se disait. Bientôt le bruit des pas
+ recommença, les portes s'ouvrirent et se fermèrent, puis tout
+ rentra dans le silence. Je crus alors qu'on allait venir me
+ délivrer, mais j'attendis en vain, je n'entendis rien que les
+ battements précipités de mon coeur. La peur commença à s'emparer de
+ moi; sans moyen de mesurer le temps qui s'écoulait, les minutes me
+ semblaient des siècles. Mes pensées se succédaient avec une
+ effrayante rapidité. Avait-on changé mon père de prison? lui
+ avait-on donné un autre gardien? Coulommier était-il soupçonné à
+ cause de moi, et n'osait-il me faire sortir? combien de temps
+ durerait ma captivité? À cette question, un frisson glacial me
+ saisit. À travers mes inquiétudes personnelles m'apparaissaient
+ toutes les souffrances dont ces sombres murs avaient été témoins.
+ Ici la famille royale avait passé les derniers jours de son épreuve
+ terrestre. Je croyais voir ces nobles ombres errer autour de moi.
+ Peu à peu je cessai de penser et je tombai dans une sorte
+ d'abattement stupide. Je me sentais prête à perdre connaissance
+ quand un bruit de clefs et de serrures me rendit subitement mes
+ forces. En effet, c'était bien la porte de la prison qu'on ouvrait,
+ et bientôt après la mienne. Je m'élançai au grand jour avec un
+ transport de joie.--«J'ai eu une belle peur! me dit Coulommier:
+ suivez-moi bien vite et ne me demandez plus rien de pareil.»
+ J'appris alors qu'on était venu chercher mon père pour le conduire
+ à la préfecture de police où il devait subir un interrogatoire, et
+ que mon séjour dans ce petit réduit noir avait duré plus de deux
+ heures.
+
+ «Bernadotte cependant n'abandonna point la tâche qu'il avait
+ entreprise. Un matin il arriva chez moi, tenant à la main l'ordre
+ de mise en liberté de mon père, qu'il me remit avec cette grâce
+ chevaleresque qui le distinguait. Il me demanda, comme seule
+ récompense, la faveur de m'accompagner au Temple pour délivrer le
+ prisonnier. Ce fut un beau jour. Mon père fut destitué; je devais
+ m'y attendre, le gouvernement était dans son droit.
+
+ «L'empereur à Sainte-Hélène s'est souvenu de cette circonstance.
+ Selon lui, à peine premier consul, il se trouva aux prises avec la
+ célèbre Mme Récamier; son père était administrateur des postes.
+ Napoléon, en entrant au gouvernement, avait été obligé de signer de
+ confiance une foule de listes; mais il eut bientôt établi une
+ grande surveillance dans toutes les parties. Il trouva qu'une
+ correspondance avec les chouans se faisait sous le couvert de M.
+ Bernard, père de Mme Récamier. Celui-ci fut aussitôt destitué, et
+ courait risque d'être jugé et mis à mort. Sa fille accourut auprès
+ du premier consul, et, sur ses sollicitations, le premier consul
+ voulut bien faire grâce du procès, mais il fut inébranlable sur le
+ reste. Mme Récamier, habituée à tout obtenir, ne prétendait rien
+ moins qu'à la réintégration de son père. Telles étaient les moeurs
+ du temps: cette sévérité de la part du premier consul fit jeter les
+ hauts cris, on n'y était pas accoutumé; Mme Récamier et ses
+ partisans qui étaient fort nombreux, ne lui pardonnèrent jamais.»
+
+ (_Mémorial de Sainte-Hélène_, t. I, p. 355, éd. de 1842.)
+
+ «Je ne jetai point les hauts cris, comme le dit le _Mémorial_. Je
+ n'accourus point auprès du premier consul et ne lui adressai aucune
+ sollicitation, puisque Bernadotte se chargea seul de toutes les
+ démarches. Je regardai la destitution de mon père comme un malheur
+ inévitable, et ne m'en plaignis point.»
+
+Ici, j'interromps la citation pour intercaler une lettre que je trouve
+dans les papiers de Mme Récamier, et qui confirme son récit:
+
+ 13 ventôse.
+
+ «J'ai attendu, dans la matinée, le Mémoire que Mme Récamier devait
+ me faire passer; le ministre de la police exige cette pièce; elle
+ doit déterminer l'élargissement de M. Bernard. Les esprits
+ paraissent avantageusement disposés, le moment est favorable, ne
+ pas le saisir est une faute. Mme Récamier sentira qu'il n'y a point
+ de temps à perdre.
+
+ «Si M. Récamier, dans la conversation qu'il a dû avoir avec le
+ général Bonaparte, a obtenu la sortie de son beau-père, toute
+ démarche devient superflue, et alors je prie Mme Récamier de me
+ faire prévenir. La part bien sincère que je prends à tout ce qui
+ l'intéresse l'assure de l'effet que produira sur moi cette bonne
+ nouvelle. Si, au contraire, les choses sont toujours au même point,
+ il est convenable d'agir de suite.
+
+ «Des affaires inattendues m'obligeant d'aller demain à la campagne,
+ je serai charmé d'être instruit, ce soir avant sept heures, de
+ l'état de l'affaire. Cet éclaircissement m'est nécessaire, il
+ réglera mes instances auprès du ministre, même du général s'il est
+ besoin.
+
+ «Le désir qu'inspire Mme Récamier de lui être agréable, l'assure
+ qu'elle peut disposer de moi et que je suis plus à elle qu'à
+
+ «Bernadotte.»
+
+M. Récamier n'avait pas vu le général Bonaparte, et le succès fut
+uniquement dû aux actives démarches de Bernadotte.
+
+Mme Récamier continue ainsi:
+
+ «L'année suivante (1803), Mme de Staël fut exilée par le premier
+ consul; je la reçus à Saint-Brice[8]. Je fus témoin de son
+ désespoir. Elle écrivit à Bonaparte: «Quelle cruelle illustration
+ vous me donnez! j'aurai une ligne dans votre histoire.» J'avais
+ pour Mme de Staël une admiration passionnée. L'acte arbitraire et
+ cruel qui nous séparait me montra le despotisme sous son aspect le
+ plus odieux. L'homme qui bannissait une femme et une telle femme,
+ qui lui causait des sentiments si douloureux, ne pouvait être dans
+ ma pensée qu'un despote impitoyable; dès lors mes voeux furent
+ contre lui, contre son avènement à l'empire, contre l'établissement
+ d'un pouvoir sans limite.
+
+ «Bernadotte, que je voyais toujours beaucoup, me maintenait dans
+ ces sentiments. Il me confiait ses craintes, ses espérances: il
+ était temps, disait-il, de mettre un frein à l'ambition de
+ Bonaparte, qui, non content de s'emparer du pouvoir, voulait le
+ rendre héréditaire dans sa famille.
+
+ «Son projet, à lui Bernadotte, eût été une députation imposante par
+ le nombre et par les noms, qui eût fait entendre à Bonaparte que la
+ liberté avait coûté assez cher à la France pour qu'elle dût la
+ garder, sans faire servir tant de sacrifices à l'élévation d'un
+ seul. Je ne voyais rien là que de juste et de généreux; il me
+ communiqua une liste des généraux républicains sur lesquels il
+ croyait pouvoir compter; mais le nom de Moreau manquait à cette
+ liste, et c'était le seul qu'on pût opposer à celui de Bonaparte.
+ J'étais liée avec Moreau, les deux généraux se virent secrètement
+ chez moi; ils eurent ensemble de longs entretiens en ma présence;
+ mais il fut impossible de décider Moreau à prendre aucune
+ initiative. Il partit pour sa terre de Grosbois; Bernadotte alla
+ l'y voir et il en revint presque découragé. L'hiver de 1803 à 1804
+ fut très brillant par l'affluence des étrangers à Paris; je les
+ recevais tous. Mme Moreau donna un bal: toute l'Europe y était,
+ excepté la France officielle; il n'y avait de Français que
+ l'opposition républicaine. Mme Moreau, jeune et charmante, fit avec
+ une grâce parfaite les honneurs du bal. Malgré la foule qui s'y
+ pressait, les salons me paraissaient vides; l'absence de tout ce
+ qui tenait au gouvernement me frappa. Cette absence, qui plaçait
+ Moreau dans une sorte d'isolement menaçant, me fit l'effet d'un
+ triste présage. Je remarquai combien Bernadotte et ses amis
+ paraissaient préoccupés, et combien Moreau lui-même avait l'air
+ étranger à la fête.
+
+ «Mon esprit était bien loin du bal: je me reposais souvent; pendant
+ une contredanse que je n'avais pas voulu danser, Bernadotte
+ m'offrit son bras pour aller chercher un peu d'air; c'étaient ses
+ pensées qui voulaient de l'espace. Nous parvînmes dans un petit
+ salon. Le bruit seul de la musique nous y suivit et nous rappelait
+ où nous étions: je lui confiai mes craintes. Il n'avait pas encore
+ désespéré de Moreau, dont il trouvait la position si heureuse pour
+ déterminer et modérer un mouvement; mais il était irrité de la
+ pensée que tant d'avantages pouvaient être perdus.--«À sa place,
+ disait-il, je voudrais être ce soir aux Tuileries pour dicter à
+ Bonaparte les conditions auxquelles il peut gouverner. Moreau vint
+ à passer. Bernadotte l'appela et lui répéta toutes les raisons,
+ tous les arguments dont il s'était jamais servi pour
+ l'entraîner:--«Avec un nom populaire, vous êtes le seul parmi nous
+ qui puisse se présenter appuyé de tout un peuple; voyez ce que vous
+ pouvez, ce que nous pouvons, guidés par vous: déterminez-vous
+ enfin.»
+
+ «Moreau répéta ce qu'il avait dit souvent, «qu'il sentait le danger
+ dont la liberté était menacée, qu'il fallait surveiller Bonaparte,
+ mais qu'il craignait la guerre civile.» Il se tenait prêt; ses amis
+ pouvaient agir; et, quand le moment serait venu, il serait à leur
+ disposition; on pouvait compter sur lui au premier mouvement qui
+ aurait lieu; mais pour l'instant, il ne croyait pas nécessaire de
+ le provoquer. Il se défendit même de l'importance qu'on voulait lui
+ attribuer. La conversation se prolongeait et s'échauffait;
+ Bernadotte s'emporta et dit au général Moreau:--«Ah! vous n'osez
+ pas prendre la cause de la liberté! et Bonaparte, dites-vous,
+ n'oserait l'attaquer! Eh bien! Bonaparte se jouera de la liberté et
+ de vous. Elle périra malgré nos efforts, et vous serez enveloppé
+ dans sa ruine sans avoir combattu.»
+
+ «J'étais toute tremblante. Mais on nous cherchait. Des groupes
+ entrèrent, et l'on nous ramena dans le salon du bal. J'ai gardé de
+ cet entretien un vif souvenir, et, plus tard, lorsque Moreau se
+ trouva impliqué, avec tant d'autres, dans le procès de Georges
+ Cadoudal et de Pichegru, je demeurai persuadée qu'il était aussi
+ innocent de tout complot avec eux qu'avec Bernadotte.»
+
+Pour ne point interrompre le récit de Mme Récamier, j'ai laissé en
+arrière diverses circonstances que je ne crois pas inutile de rappeler
+et qui se placent avant ou vers l'époque de l'arrestation de M. Bernard.
+
+Le premier bal masqué donné après la Révolution avait eu lieu à l'Opéra
+le 25 février 1800. Ces bals, auxquels les femmes comme il faut ne vont
+plus, furent pendant quelques années la passion de la bonne compagnie.
+On n'y dansait point, au moins le beau monde; les femmes y allaient en
+dominos et masquées, les hommes en frac et sans masques. Le plaisir pour
+les femmes était d'intriguer à la faveur du masque les hommes de leur
+connaissance, qui à leur tour devaient deviner, à certains accents qui
+trahissaient la voix naturelle, à la conversation, à la taille, aux yeux
+dont le masque augmentait l'éclat, au plus ou moins d'élégance des pieds
+et des mains, à quelle personne ils avaient affaire. La génération qui
+nous a précédés trouvait un vif plaisir dans ce genre de réunions. Mme
+Récamier, si timide à visage découvert, prenait sous le masque un aplomb
+imperturbable, et l'agrément de son esprit s'y déployait en liberté. Mme
+de Staël, au contraire, y perdait beaucoup de l'entraînement et de
+l'éloquence qui faisaient de sa conversation quelque chose
+d'incomparable. Il est d'usage aux bals masqués de tutoyer les masques
+et que les masques vous tutoient: Mme Récamier ne s'y soumit jamais; il
+était donc par là assez facile de la reconnaître, de plus elle ne
+contrefaisait jamais sa voix.
+
+C'était ordinairement sous la conduite et la protection de son
+beau-frère, M. Laurent Récamier, que Juliette se rendait aux bals de
+l'Opéra; plus âgé que son frère de neuf années, M. Laurent éprouvait
+pour sa jeune belle-soeur la tendresse, et on pourrait dire la faiblesse
+d'un père. Les bals de l'Opéra n'avaient à lui offrir aucun plaisir qui
+le dédommageât de la fatigue d'une nuit d'insomnie; mais il n'eût point
+trouvé convenable qu'une aussi jeune personne allât à ces réunions sans
+y être accompagnée par un guide que l'âge et la parenté rendaient
+respectable, et il se dévouait à l'amusement de celle qu'il traitait en
+enfant gâté.
+
+Elle eut aux bals de l'Opéra plusieurs piquantes aventures, entre autres
+avec le prince de Wurtemberg: il était reçu chez elle et l'avait
+reconnue; enhardi par le masque qu'elle portait et qui lui permettait de
+sembler ignorer quelle était la femme qui lui avait demandé son bras, il
+lui prit la main et osa s'emparer d'une bague. Le pauvre prince
+s'attira, à ce qu'il semble, une sévère leçon, et je trouve dans les
+papiers de Mme Récamier un petit billet dans lequel il implore le pardon
+de sa témérité. Il est caractéristique pour la femme à laquelle nul
+n'osa jamais manquer de respect.
+
+DU PRINCE, DEPUIS ROI DE WURTEMBERG, À Mme RÉCAMIER.
+
+ «C'est à la plus belle, à la plus aimable, mais toujours à la plus
+ fière des femmes que j'adresse ces lignes, en lui renvoyant une
+ bague qu'elle a bien voulu me confier au dernier bal masqué. Si mon
+ étourderie était inconcevable, j'aime à l'avouer, ma punition hier
+ a été bien sévère, et j'assure que cette leçon me corrigera pour
+ toute ma vie.»
+
+Une autre intrigue de bal masqué dura tout un hiver avec M. de
+Metternich: c'était sous l'Empire et avant 1810. Napoléon voyait avec un
+extrême dépit les hommes les plus considérables parmi ses ministres et
+ses lieutenants aller assidûment chez Mme Récamier; il s'en plaignit
+quelquefois, et un jour que le hasard avait réuni dans le même moment
+chez elle trois ministres en exercice, l'empereur le sut et leur demanda
+depuis quand le conseil se tenait chez Mme Récamier. Il n'avait pas
+moins d'impatience à y voir aller les étrangers et les membres du corps
+diplomatique, et cependant il n'en était aucun qui ne sollicitât d'être
+présenté chez elle. M. de Metternich, alors premier secrétaire de
+l'ambassade d'Autriche, eut plus de scrupules; les relations de son
+gouvernement avec Napoléon étaient si délicates, qu'il craignit
+d'ajouter un petit grief personnel aux grandes difficultés: il fit donc
+exprimer à Mme Récamier le regret qu'il éprouvait et les motifs qui le
+forçaient à s'abstenir de fréquenter sa maison. Comme il était fort
+aimable et en avait la réputation, elle eut la curiosité de le
+connaître, et pendant toute une saison le rencontra au bal de l'Opéra. À
+la fin de l'hiver, et lorsque le carême eut fait cesser les bals
+masqués, M. de Metternich ne voulut point renoncer à une société dont il
+avait apprécié le charme. Il alla alors chez Mme Récamier, mais le matin
+seulement et à des heures où il y rencontrait peu de monde, afin de ne
+pas effaroucher les susceptibilités de la police impériale.
+
+Le grand-duc héréditaire de Mecklembourg-Strelitz, frère de la reine de
+Prusse, vint à Paris dans l'hiver de 1807 à 1808. Ce fut aussi à un bal
+de l'Opéra qu'il rencontra pour la première fois Mme Récamier qu'il
+avait une vive curiosité de connaître: après avoir causé avec elle toute
+une soirée, il lut demanda la permission de la voir chez elle; mais
+avertie de la défaveur que valait la fréquentation de son salon aux
+étrangers, princes souverains ou autres, venus à Paris pour faire leur
+cour au vainqueur de l'Europe, elle lui répondit que profondément
+honorée du désir qu'il voulait bien lui exprimer, elle croyait devoir
+s'y refuser, et elle lui donna les motifs de ce refus; il insista et
+écrivit pour obtenir la faveur d'être admis. Touchée et flattée de cette
+insistance, Mme Récamier lui indiqua un rendez-vous un soir où sa porte
+n'était ouverte qu'à ses plus intimes amis. Le prince arrive à l'heure
+indiquée, laisse sa voiture dans la rue à quelque distance de la maison,
+et voyant la porte de l'avenue ouverte, s'y glisse sans rien dire au
+concierge et avec l'espérance de n'en être pas aperçu. Mais le portier
+avait vu un homme s'introduire dans l'avenue et marcher rapidement vers
+la maison: «Hé! Monsieur, lui crie-t-il, Monsieur, où allez-vous? qui
+demandez-vous? que cherchez-vous?» Le grand-duc, au lieu de répondre,
+hâte sa course et entend les pas du portier qui le poursuit se
+rapprocher de lui; il se met à courir et confirme ainsi le concierge
+dans la pensée qu'il a affaire à un malfaiteur. Le prince et le vigilant
+gardien arrivent en même temps dans l'antichambre qui précédait le salon
+au rez-de-chaussée habité par Mme Récamier; elle entend un bruit de voix
+et des menaces, elle veut savoir la cause de ce trouble et trouve le
+grand-duc de Mecklembourg pris au collet par ce serviteur trop fidèle
+aux mains duquel il se débattait. Elle renvoya le portier à sa loge, et
+reçut le prince avec beaucoup de reconnaissance et de gaieté.
+
+Au bout de quelques instants, la température étant douce et le clair de
+lune superbe, elle lui proposa de faire quelques pas dans le jardin
+devant les fenêtres ouvertes du salon; comme ils causaient la de la
+situation de l'Europe, de l'état de l'Allemagne, de la position
+particulière du prince et de sa soeur la belle reine de Prusse, on
+introduisit quelqu'un dans le salon, et à travers les fenêtres éclairées
+parut la silhouette d'une figure d'homme. Mme Récamier, ne sachant qui
+ce pouvait être, laissa le grand-duc dans le jardin, et s'avança dans le
+salon pour recevoir et congédier ce visiteur inattendu: c'était Mathieu
+de Montmorency. «Est-ce que vous êtes seule, Madame? dit-il à sa belle
+amie, et ses regards restaient fixés sur le chapeau du prince oublié sur
+la table.--Mais oui,» répondit-elle: puis éclatant de rire, elle lui
+conta l'aventure du grand-duc et la frayeur qu'elle avait eue, en voyant
+arriver une visite, que la maladresse de ses gens n'eut laissé pénétrer
+quelqu'un dont l'indiscrétion ne trahît la visite du prince. M. de
+Montmorency alla chercher le grand-duc de Mecklembourg, et la soirée
+s'acheva très-agréablement et très-paisiblement.
+
+Le prince revit plusieurs fois ainsi Mme Récamier incognito, et lui
+écrivit souvent. Voici un des billets par lesquels il lui demandait de
+lui assigner un jour et une heure.
+
+LE PRINCE DE MECKLEMBOURG-STRELITZ À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Oserai-je? serez-vous assez bonne, assez généreuse? oserai-je
+ encore venir demain à la même heure que la dernière fois? C'est en
+ tremblant que je prononce ce voeu, mais si vous saviez combien il
+ est vivement senti, si vous saviez combien même il m'en a coûté
+ d'attendre jusqu'à ce moment! peut-être qu'au lieu de me trouver
+ excusable, vous diriez que je suis justifié.
+
+ «Je suis venu dans cette ville la mort dans le coeur. Je n'y ai fait
+ que les plus douloureuses expériences: voulez-vous que j'emporte
+ encore la douleur la plus forte de toutes, d'avoir vu un ange sans
+ avoir osé l'approcher! Daignez croire du moins que je ne mériterais
+ point une destinée aussi dure; que peut-être même, pardonnez-moi
+ cette fierté apparente, personne ne fut plus digne de vous
+ apprécier, de se dévouer à vous avec tous les sentiments que vous
+ méritez et que vous inspirerez toujours, hélas! à toute âme noble
+ et sensible. Je vous le répète, c'est en tremblant que j'écris,
+ mais non sans un rayon d'espoir.
+
+ «G.»
+
+Les sentiments que Mme Récamier avait une fois inspirés n'étaient point
+passagers. En 1843, elle recevait du grand-duc de Mecklembourg-Strelitz
+la lettre suivante; cette lettre prouvera que, loin d'exagérer, j'ai
+plutôt adouci la vérité, quand j'ai dit quel ombrage causait au monarque
+tout-puissant et victorieux l'opposition des salons et particulièrement
+celle du salon de Mme Récamier.
+
+ «Strelitz, ce 1er décembre 1843.
+
+ «Madame,
+
+ «Si j'ai jamais éprouvé le sentiment de la timidité, c'est bien
+ aujourd'hui où j'ai résolu non-seulement de vous écrire, mais
+ encore de vous adresser une prière, oui, une grande et bien
+ instante prière! Quand je pense au nombre d'années qui se sont
+ écoulées sans que j'aie eu le bonheur de vous revoir ni de recevoir
+ de vos nouvelles directes, je sens que la démarche que je fais
+ porte toute l'empreinte d'une action téméraire. Je sens même,
+ hélas! que si vous demandiez, après avoir lu ma signature:
+ «Qu'est-ce que c'est que ce grand-duc de Mecklembourg-Strelitz?» je
+ n'aurais pas le droit de me plaindre. Voilà ce que me dit la
+ raison. Et le coeur que dit-il? Vous l'avouerai-je, Madame? Il me
+ dit le contraire: il se rappelle très-bien que la beauté ravissante
+ dont la nature vous doua ne fut que le reflet d'une âme adorable,
+ et qu'une âme pareille ne peut pas oublier les individus qu'elle a
+ une fois jugés dignes de son estime et de son affection. Parmi les
+ souvenirs précieux que je vous dois, il y en a un surtout que la
+ mémoire du coeur ne cesse de me retracer avec tout le charme qui lui
+ est propre: c'est la conduite si éminemment noble, généreuse et
+ aimable que vous avez observée vis-à-vis de moi après que Napoléon
+ avait hautement dit dans le salon de l'impératrice Joséphine «qu'il
+ regarderait comme son ennemi personnel tout étranger qui
+ fréquenterait le salon de Mme Récamier.» Je puis dire sans
+ exagération que j'y pense encore avec attendrissement, et que c'est
+ sur mes deux genoux que je voudrais vous réitérer l'hommage de ma
+ reconnaissance qui ne finira pas plus qu'elle n'a fini jusqu'ici.
+
+ «Et qu'est-ce donc que la prière que vous voulez m'adresser? me
+ demanderez-vous enfin. C'est votre portrait, Madame, ce même
+ portrait admirable dont vous aviez honoré feu le prince Auguste de
+ Prusse[9], et qui, à ce que j'apprends, doit vous revenir à
+ présent. Je le répète, Madame, c'est avec une grande timidité que
+ je prononce ce voeu, que je n'aurais peut-être jamais eu le courage
+ de former s'il ne me tenait pas à coeur au delà de toute expression:
+ mais si le culte que l'on rend à votre souvenir peut donner à
+ quelqu'un le droit de posséder le trésor que je viens de réclamer
+ de votre bonté généreuse, daignez croire du moins que personne
+ alors n'a plus de droits d'y aspirer que moi. Et ce n'est pas moi
+ seulement qui en serais digne; ma femme, mes enfants, toute ma
+ famille vous rend une entière justice; elle a savouré ce que je lui
+ ai rapporté de vous: tout ce qui est parfaitement beau comme tout
+ ce qui est parfaitement bon réveille en nous votre souvenir. Vous
+ vous trouvez partout à la place qui vous est due.
+
+ «Je n'ai pas le courage d'ajouter un mot à cette lettre, et votre
+ âme est faite pour la comprendre.
+
+ «Georges, grand-duc de Mecklembourg-Strelitz.»
+
+Le portrait ne fut pas donné au grand-duc: il devait être conservé dans
+la famille de Mme Récamier; mais en écrivant au prince pour le
+remercier, elle lui envoya un souvenir dont il voulut bien paraître
+reconnaissant.
+
+Le prince, dont il vient d'être question, est encore heureusement
+vivant; il nous pardonnera l'usage que nous avons fait de ses lettres;
+la citation qu'on en fait ne peut que l'honorer personnellement au plus
+haut degré.
+
+À peu près vers la même époque, le prince royal de Bavière vint à Paris
+et n'attacha pas moins de prix que le grand-duc de Mecklembourg à être
+présenté à Mme Récamier. Par les mêmes motifs, elle déclina l'honneur
+qu'il voulait lui faire, et mit d'autant plus de persistance dans son
+refus, que la crainte qu'elle éprouvait d'être l'occasion d'un
+désagrément pour un prince étranger, n'était point pour le futur roi de
+Bavière, comme pour le frère de la reine de Prusse, combattue dans son
+propre esprit par le désir que ses relations avec le prince Auguste de
+Prusse lui avaient inspiré de connaître le grand-duc.
+
+Le prince de Bavière ne mit que plus d'insistance à solliciter la faveur
+qu'on lui refusait: en voici la preuve dans un billet adressé à Mme
+Récamier au nom de S. A. R.
+
+Mme DE BONDY À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Le prince de Bavière souhaite toujours aussi vivement, Madame, de
+ pouvoir emporter une juste idée d'une personne qu'il a depuis si
+ longtemps le désir de connaître, et M. de Bondy est chargé de la
+ part de S. A. R. de vous demander la permission d'aller chez vous
+ _voir votre portrait_. M. de Bondy aurait été solliciter lui-même
+ votre consentement, mais il a été obligé aujourd'hui d'accompagner
+ le prince à Saint-Cloud. Il m'a remis le soin de vous faire sa
+ demande: c'était pour cette fois une _demande officielle_ et non
+ plus une plaisanterie. M. de Bondy espère que vous ne refuserez pas
+ au prince royal la facilité que vous avez accordée à beaucoup de
+ personnes d'admirer le chef-d'oeuvre de Gérard; et, si vous le lui
+ permettez, il accompagnera S. A. chez vous ou samedi ou lundi
+ matin, à votre choix; ou bien tel autre jour qui vous conviendra.
+ Si vous étiez assez _malintentionnée_ pour sortir précisément à
+ l'heure que vous lui indiquerez, le prince pourra trouver que si la
+ renommée ne l'a pas trompé sur le charme de votre figure, elle lui
+ a exagéré l'affabilité de vos manières, et je ne pense pas que la
+ vue du portrait diminue le regret de ne pas connaître l'original.
+ Mais ceci n'est plus de mon ressort: je ne suis chargée de parler
+ que pour l'amateur de peinture. On attend votre réponse avec
+ impatience, et je la transmettrai à M. de Bondy au retour de
+ Saint-Cloud.
+
+ «Agréez, je vous prie, Madame, l'expression de ma sincère amitié.
+
+ «H. de Bondy.»
+
+Le prince de Bavière fut reçu par Mme Récamier et emporta d'elle un
+précieux souvenir; je trouve dans une lettre de Mme de Staël, datée de
+Coppet, le 15 août suivant, un passage relatif à ce prince:
+
+ «J'ai quitté Mathieu de Montmorency à la fête des Suisses, près de
+ Berne, que M. de Sabran vous décrit [...] J'y ai rencontré aussi le
+ prince de Bavière, qui m'a demandé de vos nouvelles avec vivacité,
+ et m'a dit que l'on n'approuvait pas ses amitiés, ni pour vous ni
+ pour moi. C'est un bon homme qui a de l'esprit et de l'âme.»
+
+Pendant l'hiver de 1824, que Récamier passa à Rome, elle y vit arriver
+ce même prince, devenu le roi Louis de Bavière. Le goût passionné de ce
+souverain pour les arts l'amenait fréquemment en Italie, et il ne
+témoigna pas un empressement moins aimable ni moins flatteur pour la
+femme qu'il avait connue à Paris dans tout l'éclat de sa jeunesse et de
+sa beauté.
+
+J'ai bien anticipé sur les temps, et je reviens à l'année 1800 où le
+peintre David entreprit le portrait de Mme Récamier qu'il n'acheva pas
+et dont l'ébauche est au Musée du Louvre. Ce commencement de portrait
+d'une personne que sa beauté rendait alors la reine de la mode ne parut
+pas à la plupart de ceux qui le virent exprimer le charme de sa figure.
+L'ébauche fut critiquée; David lui-même n'en était pas entièrement
+satisfait: le portrait fut interrompu; non point, comme on l'a dit, par
+un caprice de Mme Récamier, mais par la volonté du peintre. Après
+plusieurs mois d'interruption, on le pressa d'y travailler, de le
+reprendre et de l'achever; alors il écrivit la lettre suivante:
+
+DAVID À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Ce 6 vendémiaire an IX.
+
+ «Que je vous connaissais bien, Madame, quand je vous répétais sans
+ cesse que vous étiez bonne! qui plus que moi a éprouvé l'heureuse
+ influence de cette bonté infatigable? Il faut cependant y mettre un
+ terme, et c'est moi-même qui vous en presse. Ne croyez pas surtout
+ que je ne m'occupe pas de votre portrait; vous n'entendrez pas dire
+ que je fasse autre chose. Vous vous apercevrez dans peu de la
+ vérité de ce que je vous ai dit sur ce qui sera tracé de nouveau
+ sur le _tableau_ qui plaît à tout le monde. Mais c'est moi qui suis
+ le plus difficile à contenter. Nous allons le reprendre, et dans un
+ autre endroit; je vais vous en faire sentir les raisons. D'abord le
+ jour est trop obscur pour un portrait, je n'en avais déjà osé
+ entreprendre aucun dans ce local. La seconde raison, le jour venant
+ de trop haut couvrait d'ombre les yeux et empêchait, par
+ conséquent, de faire ressortir votre prunelle (qui n'est pas une
+ chose peu importante dans votre visage); de plus, j'étais trop
+ éloigné de vos traits, ce qui m'obligeait ou de les deviner, ou
+ d'en imaginer qui ne valaient pas les vôtres. Enfin j'ai un
+ _pressentiment_ que je réussirai mieux ailleurs. Cette idée seule
+ suffit pour me faire croire que ce changement me fera faire un
+ chef-d'oeuvre. Vous connaissez trop l'idée d'un peintre pour vouloir
+ la combattre. Vous sentez assez, d'après cela, que son intention
+ bien prononcée est de faire un ouvrage digne du modèle qui en est
+ l'objet. Sous peu, belle et bonne dame, vous entendrez encore
+ parler de moi; nous nous y remettrons pour ne plus le quitter, et
+ si j'ai eu des torts apparents vis-à-vis de vous, mon pinceau, je
+ l'espère, les effacera.
+
+ «Salut et admiration.
+
+ «DAVID.»
+
+On le voit, David ne trouvait pas son ébauche entièrement à son gré.
+Cette toile, dans laquelle se reconnaît pourtant le talent du maître,
+est fort curieuse pour les amateurs, en ce qu'elle offre un exemple des
+procédés de peinture du chef de l'école française. Elle fut mise en
+vente en 1829 par les héritiers de David, avec d'autres tableaux du même
+maître; elle fut achetée au prix de six mille francs par M. Charles
+Lenormant, et quelques mois après cédée par lui au Musée du Louvre pour
+la même somme.
+
+M. Récamier désirait vivement avoir un portrait de sa femme. Quand il
+vit David abandonner ainsi en quelque sorte celui qu'il avait entrepris,
+il s'adressa à Gérard, et celui-ci accepta avec empressement. Le tableau
+qu'il peignit, en faisant le portrait de Mme Récamier, est resté une de
+ses plus belles créations, et la ressemblance en était fort
+satisfaisante.
+
+Gérard, outre qu'il était un peintre éminent, était aussi un homme d'un
+esprit très-distingué, mais fort mordant. Comme la plupart des artistes,
+il avait l'humeur mobile et irritable, et, comme tous les hommes
+accoutumés aux succès, il ne savait guère dominer ses caprices. Lorsque
+le portrait de Mme Récamier fut tout près d'être achevé, plusieurs de
+ses amis demandèrent à être admis à l'admirer en assistant aux dernières
+séances. Leur présence dans l'atelier de l'artiste, leurs observations
+peut-être, l'avaient impatienté, mais il avait rongé son frein. Restait
+une dernière séance pour quelques retouches; Christian de Lamoignon,
+intimement lié avec Mme Récamier, n'avait pas vu le portrait, et
+sollicita d'elle l'autorisation de profiter de sa présence dans
+l'atelier cette dernière fois pour voir, avant que le public en eût
+connaissance, cette peinture dont la société s'occupait.
+
+Mme Récamier avait les impressions trop fines, pour ne pas s'être
+aperçue de l'impatience que les précédentes visites et les propos des
+gens du monde avaient donnée au peintre; elle dit à M. de Lamoignon
+qu'elle hésitait à autoriser sa visite, parce qu'elle redoutait l'humeur
+de Gérard. «Oh! dit M. de Lamoignon, cela serait possible avec tout
+autre, mais non pour moi. Gérard a toujours été fort aimable dans tous
+mes rapports avec lui, je suis de ses amis; ne m'interdisez pas la
+visite, je suis sûr qu'elle lui fera plaisir.»
+
+Le lendemain, pendant la séance, on frappe un coup discret à la porte de
+l'atelier. Mme Récamier se doute que c'est Christian de Lamoignon, mais
+voyant le front de Gérard se rembrunir et ses sourcils se froncer à la
+pensée d'un importun, elle dit fort timidement: «On frappe à votre
+atelier, monsieur Gérard. C'est probablement M. de Lamoignon, un homme
+qui admire beaucoup votre talent.» On frappe de nouveau, et cette fois
+M. de Lamoignon lui-même s'annonce: «C'est moi, monsieur Gérard,
+Christian de Lamoignon, qui sollicite la faveur d'être admis.» Gérard,
+furieux, entre-bâille la porte, sa palette d'une main et son garde-main
+de l'autre: «Entrez, Monsieur, entrez, lui dit-il, mais je crèverai mon
+tableau après.» Il le poussait quasi dans l'atelier en répétant sa
+menace: «Je crèverai mon tableau après.» M. de Lamoignon, avec beaucoup
+de modération et de bon goût, dissimula le mécontentement que lui
+causait cette boutade, et répondit en s'inclinant: «Je serais au
+désespoir, Monsieur, de priver la postérité d'un de vos chefs-d'oeuvre,»
+et il sortit.
+
+À l'automne de 1803, Mme de Staël avait été exilée par le premier
+consul; je trouve, dans ses _Dix années d'exil_, le passage suivant où
+elle raconte l'hospitalité qui lui fut offerte par Mme Récamier.
+
+ «Cette femme, si célèbre pour sa figure, et dont le caractère est
+ exprimé par sa beauté même, me fit proposer de venir demeurer à sa
+ campagne, à deux lieues de Paris. J'acceptai, car je ne savais pas
+ alors que je pouvais nuire à une personne si étrangère à la
+ politique; je la croyais à l'abri de tout, malgré la générosité de
+ son caractère. La société la plus agréable se réunissait chez elle,
+ et je jouissais là pour la dernière fois de tout ce que j'allais
+ quitter. C'est dans ces jours orageux que je reçus le plaidoyer de
+ M. Mackintosh; là que je lus ces pages où il fait le portrait d'un
+ jacobin qui s'est montré terrible dans la révolution contre les
+ enfants, les vieillards et les femmes, et qui se plie sous la verge
+ du Corse, qui lui ravit jusqu'à la moindre part de cette liberté
+ pour laquelle il se prétendait armé. Ce morceau, de la plus belle
+ éloquence, m'émut jusqu'au fond de l'âme; les écrivains supérieurs
+ peuvent quelquefois, à leur insu, soulager les infortunés, dans
+ tous les pays et dans tous les temps. Après quelques jours passés
+ chez Mme Récamier, sans entendre parler de mon exil, je me
+ persuadai que Bonaparte y avait renoncé... Le général Junot, par
+ dévouement pour elle, promit d'aller parler le lendemain au premier
+ consul. Il le fit, en effet, avec la plus grande chaleur.»
+
+Mme de Staël s'était trompée en espérant être oubliée par la police
+ombrageuse de cette époque; son exil fut maintenu, et elle se décida à
+partir pour l'Allemagne.
+
+Pendant la courte paix d'Amiens, Mme Récamier fit un voyage en
+Angleterre. Je n'en répéterai pas les incidents que M. de Chateaubriand
+a en partie racontés. La belle Juliette avait reçu précédemment et
+accueilli avec une bienveillance empressée quelques personnages anglais
+éminents soit en hommes, soit en femmes, et ils lui avaient inspiré le
+désir de visiter leur pays. Elle fit le voyage avec sa mère, annoncée et
+recommandée à la société anglaise par des lettres enthousiastes du vieux
+duc de Guignes, son fervent adorateur, qui avait été ambassadeur de
+Louis XVI à Londres, et dont les souvenirs de jeunesse vivaient encore
+dans le coeur de plus d'une grande dame. Mme Récamier vit intimement la
+brillante duchesse de Devonshire et sa belle amie lady Élisabeth
+Forster, qui, plus tard, devait à son tour porter le titre de duchesse
+de Devonshire. Cette dernière relation se continua: nous revîmes
+plusieurs fois à Paris la seconde duchesse de Devonshire et son frère le
+comte de Bristol; ils furent tous les deux au nombre des fidèles de
+l'Abbaye-aux-Bois, et lors du voyage à Rome de Mme Récamier, en 1824,
+elle y retrouva cette noble et aimable personne, devenue la protectrice
+des arts, et faisant aux étrangers les honneurs de cette Rome qu'elle
+avait adoptée pour patrie. Dans le rapide séjour que Mme Récamier fit à
+Londres, objet de l'engouement de la société et de la curiosité de la
+foule, elle se lia aussi intimement avec le marquis de Douglas, depuis
+duc d'Hamilton, et avec sa soeur.
+
+Le prince de Galles lui témoigna l'empressement le plus chevaleresque;
+le duc d'Orléans, exilé, et ses deux jeunes frères, les princes de
+Beaujolais et de Montpensier, n'eurent pas moins d'assiduité et de
+galanterie pour leur belle compatriote. Les gazettes anglaises ne
+furent, pendant quelques semaines, occupées qu'à enregistrer les faits
+et gestes de l'étrangère à la mode. La lettre suivante, adressée par le
+général Bernadotte à Mme Récamier, pendant son voyage en Angleterre,
+témoigne de l'effet qu'elle y produisait.
+
+LE GÉNÉRAL BERNADOTTE À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Je n'ai pas répondu de suite à votre lettre, Madame, parce que
+ j'espérais chaque jour vous annoncer la nomination de l'ambassadeur
+ français près la cour de Saint-James. Des bruits, qui d'abord
+ avaient eu quelque consistance, désignaient le ministre Berthier.
+ Aujourd'hui il n'en est plus question, et l'opinion se fixe sur des
+ déterminations plus essentielles au bonheur public.
+
+ «Les journaux anglais, en calmant mes inquiétudes sur votre santé,
+ m'ont appris les dangers auxquels vous avez été exposée. J'ai blâmé
+ d'abord le peuple de Londres dans son trop grand empressement:
+ mais, je vous l'avoue, il a été bientôt excusé; car je suis partie
+ intéressée, lorsqu'il faut justifier les personnes qui se rendent
+ indiscrètes pour admirer les charmes de votre céleste figure.
+
+ «Au milieu de l'éclat qui vous environne, et que vous méritez sous
+ tant de rapports, daignez vous souvenir quelquefois que l'être qui
+ vous est le plus dévoué dans la nature est.
+
+ «BERNADOTTE.»
+
+Mme Récamier revint en France en passant par la Hollande, et en visita
+les principaux monuments.
+
+L'année qui suivit ce voyage vit s'accomplir de terribles et grands
+événements. Au mois de février 1804, Moreau, Pichegru et Cadoudal
+étaient arrêtés; le 21 mars de la même année, Bonaparte faisait saisir
+et fusiller un prince de la maison de Bourbon, le duc d'Enghien;
+l'Empire était proclamé le 4 mai. Le procès des généraux se jugeait
+pendant que se préparaient les fêtes de cette prise de possession du
+trône par une nouvelle dynastie, et Pichegru périssait dans sa prison en
+avril, quelques jours avant la cérémonie. L'opinion publique incertaine,
+terrifiée ou éblouie, ne savait si elle devait, en maudissant l'auteur
+d'un crime odieux, prêter plus d'attention aux débats du procès
+politique qui s'instruisait ou aux récits des fêtes et des adhésions à
+l'Empire.
+
+Mais ici je retrouve le texte des mémoires de Mme Récamier, et je la
+laisse parler.
+
+ «Les détails du procès de Moreau sont connus: je ne parlerai donc
+ que de ce que j'ai vu. Ma mère était liée avec Mme Hulot, mère de
+ Mme Moreau: il en était résulté entre sa fille et moi une intimité
+ d'enfance qui s'était ensuite renouée dans le monde. Je la voyais
+ sans cesse depuis l'arrestation de son mari. Elle me dit un jour
+ qu'au milieu du public si nombreux qui remplissait la salle de
+ justice, Moreau m'avait souvent cherchée parmi ses amis. Je me fis
+ un devoir d'aller au tribunal, le lendemain de cette conversation;
+ j'étais accompagnée par un magistrat, proche parent de M. Récamier,
+ Brillat-Savarin. La foule était si grande, que non-seulement la
+ salle et les tribunes, mais toutes les avenues du Palais de Justice
+ étaient encombrées. M. Savarin me fit entrer par la porte qui
+ s'ouvre sur l'amphithéâtre, en face des accusés dont j'étais
+ séparée par toute la largeur de la salle. D'un regard ému et
+ rapide, je parcourus les rangs de cet amphithéâtre pour y chercher
+ Moreau. Au moment où je relevai mon voile, il me reconnut, se leva
+ et me salua. Je lui rendis son salut avec émotion et respect, et je
+ me hâtai de descendre les degrés pour arriver à la place qui
+ m'était destinée.
+
+ «Les accusés étaient au nombre de quarante-sept, la plupart
+ inconnus les uns aux autres; ils remplissaient les gradins élevés
+ en face de ceux où siégeaient les juges. Chaque accusé était assis
+ entre deux gendarmes; ceux qui étaient auprès de Moreau montraient
+ de la déférence dans toute leur attitude. J'étais profondément
+ touchée de voir traiter en criminel ce grand capitaine dont la
+ gloire était alors si imposante et si pure. Il n'était plus
+ question de république et de républicains: c'était, excepté Moreau
+ qui, j'en ai la conviction, était complétement étranger à la
+ conspiration, c'était la fidélité royaliste qui seule se défendait
+ encore contre le pouvoir nouveau. Toutefois cette cause de
+ l'ancienne monarchie avait pour chef un homme du peuple, Georges
+ Cadoudal.
+
+ «Cet intrépide Georges, on le contemplait avec la pensée que cette
+ tête si librement, si énergiquement dévouée, allait tomber sur
+ l'échafaud, que seul peut-être il ne serait pas sauvé, car il ne
+ faisait rien pour l'être. Dédaignant de se défendre, il ne
+ défendait que ses amis. J'entendis ses réponses toutes empreintes
+ de cette foi antique pour laquelle il avait combattu avec tant de
+ courage, et à qui depuis longtemps il avait fait le sacrifice de sa
+ vie. Aussi lorsqu'on voulut l'engager à suivre l'exemple des autres
+ accusés et à faire demander sa grâce: «Me promettez-vous,
+ répondit-il, une plus belle occasion de mourir?»
+
+ «On distinguait encore dans les rangs des prévenus MM. de Polignac
+ et M. de Rivière, qui intéressaient par leur jeunesse et leur
+ dévouement. Pichegru, dont le nom restera dans l'histoire lié à
+ celui de Moreau, manquait pourtant à côté de lui, ou plutôt on
+ croyait y voir son ombre, car on savait qu'il manquait aussi dans
+ la prison.
+
+ «Un autre souvenir, la mort du duc d'Enghien, ajoutait au deuil et
+ à l'effroi d'un grand nombre d'esprits, même parmi les partisans
+ les plus dévoués du premier consul.
+
+ «Moreau ne parla point. La séance terminée, le magistrat qui
+ m'avait amenée vint me reprendre. Je traversai le parquet du côté
+ opposé à celui par lequel j'étais entrée, en suivant ainsi dans
+ toute leur longueur les gradins des accusés. Moreau descendait en
+ ce moment, suivi de ses deux gendarmes et des autres prisonniers,
+ il n'était séparé de moi que par une balustrade; il me dit en
+ passant quelques paroles de remerciement que, dans mon trouble,
+ j'entendis à peine: je compris cependant qu'il me remerciait d'être
+ venue et m'engageait à revenir. Cet entretien si fugitif entre deux
+ gendarmes devait être le dernier.
+
+ «Le lendemain, à sept heures du matin, je reçus un message de
+ Cambacérès. Il m'engageait, dans l'intérêt même de Moreau, à ne pas
+ retourner au tribunal. Le premier consul, en lisant le compte rendu
+ de la séance, ayant vu mon nom, avait dit brusquement: «Qu'allait
+ faire là Mme Récamier?»
+
+ «Je courus chez Mme Moreau pour la consulter: elle fut de l'avis de
+ Cambacérès et je cédai, malgré le regret que j'éprouvais de ne
+ pouvoir donner à Moreau cette marque d'attachement. Je me
+ dédommageais auprès de sa femme de la contrainte qui m'était
+ imposée. Sur la fin du procès, toute affaire était suspendue, la
+ population tout entière était dehors: on ne s'entretenait que de
+ Moreau. Aujourd'hui que les temps sont éloignés et que le nom de
+ Bonaparte semble lui seul les remplir, on ne saurait imaginer à
+ combien peu encore tenait sa puissance. Un des juges du tribunal,
+ Clavier répondit à ceux qui lui disaient que Bonaparte ne désirait
+ la condamnation de Moreau que pour lui faire grâce: «Et qui nous la
+ ferait à nous?»
+
+ «La nuit qui précéda la sentence pendant laquelle le tribunal
+ siégea, les abords du Palais de Justice ne cessèrent d'être remplis
+ d'une foule inquiète; la consternation était universelle.
+
+ «Vingt des accusés furent condamnés à mort, dix périrent avec
+ Georges sur l'échafaud. MM. de Polignac, de Rivière et autres
+ obtinrent grâce de la vie et restèrent prisonniers dans des
+ forteresses. Les rôles pour les demandes de grâce avaient été
+ distribués entre Mme Bonaparte et les soeurs du premier consul.
+ Moreau, condamné à la déportation, partit pour l'Espagne, d'où il
+ devait s'embarquer pour l'Amérique. Mme Moreau le rejoignit à
+ Cadix. J'étais auprès d'elle au moment de son départ pour ce noble
+ exil; je la vis embrasser son fils dans son berceau et revenir sur
+ ses pas pour l'embrasser encore (elle était grosse et ne pouvait
+ emmener son fils); je la conduisis à sa voiture et reçus son
+ dernier adieu.
+
+ «Avant de s'embarquer pour l'Amérique, Moreau m'écrivit de Cadix la
+ lettre suivante:
+
+ «Chiclane, près Cadix, le 12 octobre 1804.
+
+ «Madame, vous apprendrez sans doute avec quelque plaisir des
+ nouvelles de deux fugitifs auxquels vous avez témoigné tant
+ d'intérêt. Après avoir essuyé des fatigues de tout genre, sur
+ terre et sur mer, nous espérions nous reposer à Cadix, quand
+ la fièvre jaune, qu'on peut en quelque sorte comparer aux maux
+ que nous venions d'éprouver, est venue nous assiéger dans
+ cette ville. Quoique les couches de mon épouse nous aient
+ forcés d'y rester plus d'un mois pendant la maladie, nous
+ avons été assez heureux pour nous préserver de la contagion:
+ un seul de nos gens en a été atteint. Enfin nous sommes à
+ Chiclane, très-joli village à quelques lieues de Cadix,
+ jouissant d'une bonne santé, et mon épouse en pleine
+ convalescence après m'avoir donné une fille très-bien
+ portante. Persuadée que vous prendrez autant d'intérêt à cet
+ événement qu'à tout ce qui nous est arrivé, elle me charge de
+ vous en faire part et de la rappeler à votre amitié. Je ne
+ vous parle pas du genre de vie que nous menons, il est
+ excessivement ennuyeux et monotone, mais au moins nous
+ respirons en liberté, quoique dans le pays de l'inquisition.
+
+ «Je vous prie, Madame, de recevoir l'assurance de mon
+ respectueux attachement et de me croire toujours votre
+ très-humble et très-obéissant serviteur.
+
+ «V. MOREAU.
+
+ «Veuillez bien me rappeler au souvenir de M. Récamier.»
+
+ «Dès les premiers jours de l'arrestation de Moreau, Bernadotte, en
+ proie à une vive agitation, était venu me dire qu'il était mandé
+ aux Tuileries. Les conférences qu'il avait eues avec Moreau à
+ Grosbois étaient alors pour lui le sujet d'une grande inquiétude;
+ il craignait de se trouver compromis dans le procès. Je lui fis
+ promettre de venir me rendre compte du résultat de son entrevue
+ avec le premier consul, et je l'attendis avec beaucoup d'anxiété.
+ Quand il revint, il avait l'air préoccupé, quoique plus tranquille.
+ «Eh bien? lui dis-je.--Eh bien! ce n'est pas tout à fait ce que je
+ croyais. C'est un traité d'alliance que Bonaparte voulait me
+ proposer. Vous voyez, m'a-t-il dit, avec sa façon brève et
+ péremptoire, que la question est décidée en ma faveur. La nation se
+ déclare pour moi, mais elle a besoin du concours de tous ses
+ enfants. Voulez-vous marcher avec moi et avec la France, ou vous
+ tenir à l'écart?»
+
+ «Bernadotte ne me disait pas le parti qu'il avait pris; mais je
+ pensai à l'instant que, pour un homme de son caractère, le choix
+ n'était pas douteux. L'inaction n'était pas son fait, il devait
+ accepter la seule voie qui restait ouverte à son activité et à son
+ ambition. Je ne me trompais pas.
+
+ «Bernadotte reprit: «Je n'avais pas deux partis à prendre: je ne
+ lui ai pas promis d'affection, mais un loyal concours, et je
+ tiendrai parole.»
+
+ «Je compris le sens de cet entretien, quand je vis Bernadotte
+ figurer au sacre comme maréchal de l'empire. Toutefois l'inimitié
+ subsista toujours entre lui et Bonaparte, et celui-ci trouva moyen
+ d'en donner des preuves jusque dans les faveurs qu'il lui accorda.»
+
+Par tout ce qui précède, il est facile de comprendre que les opinions et
+les sympathies de la famille de Mme Récamier et celles de ses amis
+personnels formaient autour d'elle une atmosphère qui, de jour en jour
+et d'événement en événement, la plaçait parmi les personnes les moins
+favorables à l'ambition et à l'élévation suprême de Bonaparte.
+L'arrestation de M. Bernard avait commencé à mettre dans les rapports de
+Mme Récamier avec la famille du premier consul une nuance, légère
+encore, de refroidissement. Elle voyait toujours Mme Bacciocchi et
+surtout sa soeur Caroline, qu'elle avait connue très-jeune chez Mme
+Campan. Caroline Bonaparte, Mme Murat, de toutes les soeurs de Napoléon,
+était celle qui avait le plus de ressemblance de caractère avec lui.
+Elle n'était point aussi régulièrement belle que sa soeur Pauline, mais
+elle avait bien le type napoléonien; elle était d'une fraîcheur à
+éblouir; son intelligence était prompte, sa volonté impérieuse, et le
+contraste de la grâce un peu enfantine de son visage avec la décision de
+son caractère faisait d'elle une personne extrêmement attrayante. Elle
+venait de se marier, et continuait, comme elle l'avait fait étant jeune
+fille, à venir à toutes les fêtes de la rue du Mont-Blanc.
+
+Dans la disposition d'âme où était Mme Récamier, son indignation pour
+être muette n'en était pas moins vive. Cependant sa vie extérieure était
+la même; son salon continuait à réunir et les amis et les adversaires du
+pouvoir nouveau, et Fouché, alors ministre de la police, y venait
+particulièrement avec assiduité. Au moment de son avènement au trône
+impérial, Napoléon cherchait à rattacher à sa nouvelle cour tout ce qui
+pouvait, en quelque genre que ce fût, lui donner du lustre et en
+rehausser l'éclat. On était dans l'été de 1805: Juliette recevait, s'il
+était possible, plus de monde encore que les années précédentes au
+château de Clichy. Fouché multipliait ses visites, et Mme Récamier, tout
+en s'étonnant qu'un homme surchargé d'affaires eût le loisir de venir
+aussi fréquemment à la campagne, mettait à profit le crédit dont il
+disposait pour venir en aide à quelques-uns des malheureux en grand
+nombre qui s'adressaient à elle.
+
+Un jour, Fouché, qui ne voyait Mme Récamier qu'au milieu d'un cercle
+sans cesse renouvelé, sollicita d'elle un entretien particulier; elle
+lui répondit en l'engageant à déjeuner pour le lendemain, et promit que
+s'il venait de bonne heure, elle le recevrait un moment dans son
+appartement particulier avant qu'on se mît à table. Le ministre de la
+police arriva de fort bonne heure, et fut admis en tête à tête chez Mme
+Récamier.
+
+Dans la conversation qu'il eut avec elle, il insista avec une apparence
+d'intérêt très-marqué sur le regret qu'il éprouvait en voyant petit à
+petit s'accroître la nuance d'opposition qui, depuis l'époque de
+l'arrestation de M. Bernard, avait régné dans le salon de sa fille.
+
+Cette opposition que rien ne motivait, car le premier consul avait été
+bien indulgent pour M. Bernard, avait vivement blessé Napoléon, et
+Fouché engageait fortement Mme Récamier à éviter toutes les occasions de
+montrer une hostilité dont l'empereur finirait par s'irriter.
+
+Une autre femme, jeune, brillante, considérable par l'élévation de son
+rang et le puissant appui de ses alliances, la duchesse de Chevreuse,
+avait, comme Mme Récamier, montré plus que de la froideur pour le nouvel
+empire que venait de fonder un héros. L'empereur avait promptement fait
+cesser ces résistances féminines, et rappelé à la hautaine duchesse, par
+une de ses brusques sorties, l'origine des grands biens de la famille de
+Luynes et la possibilité d'une nouvelle confiscation.
+
+«Eh bien, ajoutait Fouché, la maison de Luynes et les Montmorency, leurs
+alliés, ont été trop heureux de faire accepter à la duchesse de
+Chevreuse une place de dame du palais de l'impératrice. L'empereur,
+depuis le jour déjà éloigné où il vous a rencontrée, ne vous a ni
+oubliée ni perdue de vue; soyez prudente, et ne le blessez point.»
+
+Mme Récamier, un peu surprise de ces conseils, remercia le ministre de
+son intérêt, protesta qu'elle était fort étrangère à la politique, mais
+qu'une chose lui serait impossible, abandonner ses amis et se séparer
+d'eux. La conversation n'alla pas plus loin ce jour-là.
+
+Quelque temps après, Fouché se promenant avec Mme Récamier dans le parc
+de Clichy, lui dit en souriant: «Devineriez-vous avec qui j'ai parlé de
+vous hier au soir pendant près d'une heure? avec l'empereur.--Mais il me
+connaît à peine?--Depuis le jour où il vous a rencontrée, il ne vous a
+jamais oubliée, et quoiqu'il se plaigne que vous vous rangiez parmi ses
+ennemis, il n'accuse point vos sentiments personnels, mais vos amis.»
+Fouché insista pour que Mme Récamier lui fît connaître ses dispositions
+réelles envers l'empereur. Elle répondit avec franchise que d'abord elle
+s'était sentie attirée vers lui par l'attrait de sa gloire, l'éclat de
+son génie, et les services qu'il avait rendus à la France; qu'en le
+rencontrant et le voyant de près, la grâce et la simplicité de ses
+manières avaient ajouté une impression aimable à une admiration
+préconçue; mais que la persécution exercée par le premier consul sur ses
+amis, la catastrophe du duc d'Enghien, l'exil de Mme de Staël, le
+bannissement de Moreau, avaient froissé toutes ses sympathies et arrêté
+l'élan qui la portait vers lui.
+
+Fouché, sans tenir compte du peu de sympathie que lui exprimait Mme
+Récamier, aborda alors résolûment le sujet qui l'amenait. Il engageait
+la belle Juliette à demander une place à la cour, et prenait sur lui
+d'assurer que cette place serait immédiatement accordée.
+
+Cette ouverture inattendue frappa Mme Récamier de surprise, car elle
+sentait une invincible répugnance pour le parti qui lui était offert;
+mais promptement remise de ce premier trouble, elle dit au ministre que
+tout devait la porter à refuser une offre semblable, quelque flatteuse
+qu'elle fût: la simplicité de ses goûts, une timidité excessive que la
+fréquentation du monde n'avait point fait disparaître, sa passion
+d'indépendance, sa position sociale. Celle de l'homme dont elle portait
+le nom, en la condamnant à une représentation continuelle, lui imposait
+des devoirs de maîtresse de maison, impossibles à concilier avec
+l'exactitude et le temps qu'exige le service d'une princesse.
+
+Fouché sourit et protesta que la place laisserait une entière liberté;
+puis, saisissant avec finesse le seul côté par lequel une situation à la
+cour pouvait séduire une âme généreuse, il parla des services éminents
+qu'on pouvait rendre aux opprimés de toutes les classes: sur combien
+d'injustices ne serait-il pas possible d'éclairer la religion de
+l'empereur! Il insistait sur l'ascendant qu'une femme d'une âme noble et
+désintéressée, douée d'agréments comme ceux dont la nature avait comblé
+Mme Récamier, pouvait et devait prendre sur l'esprit de l'empereur. «Il
+n'a pas encore, ajoutait-il, rencontré de femme digne de lui, et nul ne
+sait ce que serait l'amour de Napoléon s'il s'attachait à une personne
+pure: assurément, il lui laisserait prendre sur son âme une grande
+puissance qui serait toute bienfaisante.»
+
+Fouché s'animait de plus en plus, et ne s'apercevait pas du dégoût avec
+lequel il était écouté. Mme Récamier crut ne devoir repousser que par la
+plaisanterie les rêves romanesques complaisamment déroulés par le
+ministre de la police. Mais cette conversation lui laissa une vive et
+juste inquiétude; elle n'en fit part qu'à Mathieu de Montmorency,
+incertaine qu'elle restait encore si les propositions que le duc
+d'Otrante lui avait faites venaient de lui seul ou étaient
+l'accomplissement d'un ordre du maître. Mathieu de Montmorency conseilla
+beaucoup de prudence et de réserve, et partagea toutes les anxiétés de
+son amie.
+
+À quelques jours de là, pour répondre à un gracieux message de Mme
+Murat, alors établie à Neuilly, Mme Récamier alla lui faire une visite;
+accueillie par elle avec le plus aimable empressement, elle accepta la
+proposition instamment faite de déjeuner à Neuilly avec elle le
+surlendemain. Au jour fixé, Mme Récamier trouva, en arrivant chez la
+princesse Caroline, Fouché qu'elle ne s'attendait guère à y voir. Après
+le déjeuner, la princesse eut la fantaisie de passer dans l'île, où l'on
+jouirait plus facilement, disait-elle, d'un moment de solitude et de
+conversation intime. Le ministre de la police fut admis en tiers, et,
+après l'échange de quelques propos sur des sujets divers et
+indifférents, il ramena le sujet qui lui tenait au coeur.
+
+Il raconta à Mme Murat les instances qu'il faisait auprès de Mme
+Récamier, et la résistance qu'elle opposait à l'idée d'accepter une
+place parmi les dames du palais. La princesse, qu'elle connût ou qu'elle
+ignorât un projet qu'on paraissait lui apprendre, en saisit la pensée
+avec joie, appuya de mille arguments l'avis de Fouché, et finit par
+dire, avec le ton d'une amitié sincère, que si Mme Récamier acceptait un
+titre de dame du palais, elle entendait et demandait que ce fût auprès
+d'elle.
+
+Les maisons des princesses ayant été mises par Napoléon sur le même pied
+que celle de l'impératrice, le rang était semblable chez les unes et
+chez les autres. Mme Murat ajouta qu'elle se féliciterait d'un
+arrangement qui rapprocherait d'elle une personne pour laquelle elle
+avait toujours eu le goût le plus vif; et d'ailleurs c'était le moyen de
+se mettre à l'abri des susceptibilités jalouses de l'impératrice
+Joséphine, qui ne verrait pas sans ombrage auprès de sa personne une si
+brillante et si belle dame du palais.
+
+Au moment de se séparer, la princesse rappela avec grâce à Mme Récamier
+l'admiration qu'elle lui connaissait pour Talma, et mit à sa disposition
+sa loge du Théâtre-Français. «Vous savez que c'est une loge
+d'avant-scène; on y jouit très-bien du jeu de la physionomie des
+acteurs.» Cette loge était en face de celle de l'empereur. Le lendemain
+un petit billet, ainsi conçu, mettait en effet la loge de Mme Murat aux
+ordres de Mme Récamier.
+
+ «Neuilly, 22 vendémiaire.
+
+ «Son Altesse Impériale la princesse Caroline prévient
+ l'administration du Théâtre-Français qu'à dater de ce jour jusqu'à
+ nouvel ordre, sa loge doit être ouverte à Madame Récamier et à ceux
+ qui se présenteraient avec elle ou de sa part. Ceux même de la
+ maison des princesses, qui n'y seraient pas admis ou appelés par
+ Madame Récamier, cessent de ce moment d'avoir le droit de s'y
+ présenter.
+
+ «Le secrétaire des commandements de la princesse Caroline,
+
+ «CH. DE LONGCHAMPS.»
+
+Mme Récamier profita deux fois de la loge. Hasard ou volonté, l'empereur
+assista à ces deux représentations, et mit une persistance très-affichée
+à braquer sa lorgnette sur la femme placée vis-à-vis de lui. L'attention
+des courtisans, si éveillée sur les moindres mouvements du maître, ne
+pouvait manquer de s'emparer de cette circonstance: on en conclut et on
+répéta que Mme Récamier allait jouir d'une haute faveur.
+
+Cependant Fouché n'abandonnait pas sa négociation; il n'y mettait même
+plus de mystère, et plus d'une fois il parla du projet d'attacher Mme
+Récamier à la cour devant Lemontey, devant le général de Valence et
+devant M. de Montmorency. On peut croire combien ce dernier était opposé
+à un tel projet. Enfin un certain jour Fouché arrive à Clichy, l'oeil
+épanoui, et, ayant pris la maîtresse de la maison à part, il lui dit:
+«Vous ne m'opposerez plus de refus; ce n'est plus _moi_, c'est
+l'empereur lui-même qui vous propose une place de dame du palais, et
+j'ai l'ordre de vous l'offrir en son nom.» Fouché croyait si peu le
+refus possible, en effet, qu'il n'attendit point de réponse et se mêla
+au groupe de quelques personnes présentes.
+
+Les choses arrivées à ce terme, Mme Récamier ne pouvait tarder à faire
+connaître à son mari l'offre qui lui était faite et sa répugnance
+invincible à l'accepter. Lorsque M. Récamier vint à son ordinaire dîner
+à Clichy, elle eut avec lui une courte conversation. Il entra sans
+difficulté dans les sentiments qu'elle exprimait, et lui laissa la plus
+entière liberté de les suivre. Assurée de n'être pas désavouée par M.
+Récamier, elle attendit avec plus de tranquillité le retour de Fouché.
+
+De quelque précaution oratoire qu'elle enveloppât son refus, quelque
+reconnaissance qu'elle exprimât, Mme Récamier ne put adoucir pour Fouché
+le dépit de voir son plan renversé. Il changea de visage, et, emporté
+par la colère, éclata en reproches contre les amis de Juliette, et
+surtout contre Mathieu de Montmorency, qu'il accusait avoir contribué à
+préparer cet _outrage_ à l'empereur. Il fit un morceau contre _la caste
+nobiliaire_ pour laquelle, ajouta-t-il, l'_empereur avait une indulgence
+fatale_, et il quitta Clichy pour n'y plus revenir.
+
+Mme Récamier n'eut à partir de ce moment aucun rapport de société avec
+Fouché. Huit ans plus tard, en 1813, elle se retrouva à Terracine, avec
+le duc d'Otrante, sur la route de Naples; je raconterai dans quelle
+circonstance.
+
+L'impression pénible que cette basse négociation avait produite sur
+l'esprit de la belle Juliette ne tarda pas à s'effacer, et elle crut que
+puisqu'elle consentait à l'oublier, nul n'avait le droit d'en conserver
+du ressentiment.
+
+Jamais sa vie mondaine n'avait été plus brillante, jamais les affaires
+de M. Récamier n'avaient paru plus prospères et n'avaient été plus
+étendues; le crédit de sa maison était immense, et il occupait sans
+contestation le premier rang parmi les financiers de l'époque; pourtant
+cette existence si riche et si animée était loin de faire le bonheur de
+celle à laquelle on l'enviait. Les affections qui sont la véritable
+félicité et la vraie dignité de la femme lui manquaient: elle n'était ni
+épouse ni mère, et son coeur désert, avide de tendresse et de dévouement,
+cherchait un aliment à ce besoin d'aimer dans les hommages d'une
+admiration passionnée dont le langage plaisait à ses oreilles.
+
+À propos de la sorte d'isolement dans lequel s'était écoulé sa vie, M.
+Ballanche lui écrivait un jour, dans le langage mystique dont il
+revêtait habituellement sa pensée:
+
+ «Ce qu'il y a eu de séparé dans votre existence n'est pas ce qui
+ vous eût le mieux convenu, si vous en aviez eu le choix. Le phénix,
+ oiseau merveilleux, mais solitaire, s'ennuyait beaucoup, dit-on. Il
+ se nourrissait de parfums et vivait dans la région la plus pure de
+ l'air; et sa brillante existence se terminait sur un bûcher de bois
+ odoriférants, dont le soleil allumait la flamme. Plus d'une fois,
+ sans doute, il envia le sort de la blanche colombe, parce qu'elle
+ avait une compagne semblable à elle.
+
+ «Je ne veux point vous faire meilleure que vous n'êtes:
+ l'impression que vous produisez, vous la sentez vous-même, vous
+ vous enivrez des parfums que l'on brûle à vos pieds. Vous êtes ange
+ en beaucoup de choses, vous êtes femme en quelques-unes.»
+
+En l'absence d'une réalité à laquelle ses principes, sa pureté, le
+rigide sentiment du devoir ne lui permettaient pas de s'abandonner, Mme
+Récamier en poursuivait le fantôme dans les passions qu'elle inspirait.
+L'effet ordinaire de la coquetterie chez les femmes, c'est l'aridité du
+coeur, et elle donne presque toujours le droit de les supposer égoïstes;
+pour Mme Récamier, il entrait dans son désir de plaire bien plus d'envie
+d'être aimée que d'être admirée, et la bonté, la sympathie de son coeur
+étaient si sincères, que tous les hommes qui furent épris d'elle et dont
+elle repoussa les voeux, loin de lui garder rancune, devinrent pour elle
+autant d'amis inaltérablement dévoués. Au reste, Mme Récamier trouvait
+dans la charité des satisfactions plus réelles, plus dignes de son âme
+élevée que ne pouvaient lui en fournir les dangereux succès de sa
+beauté.
+
+Sa générosité était sans bornes, et ce n'était pas seulement de son
+argent qu'elle faisait aumône; tout malheureux avait droit à son
+intérêt: sa grâce, sa politesse la suivaient dans ses rapports avec les
+plus humbles, les plus rebutantes misères. Elle donnait beaucoup, et
+elle faisait beaucoup donner; elle employait tous les moyens d'influence
+et de crédit qui s'attachent à une grande existence, à secourir des
+infortunes, à protéger des gens sans appui. C'était le seul moyen,
+disait-elle, de rendre les petits devoirs de la société supportables que
+de les utiliser ainsi; il fallait faire du monde non point un _but_ mais
+un _moyen_.
+
+Aidée par les conseils de M. et de Mme de Gérando, si experts dans la
+pratique de la charité, elle avait fondé, sur la paroisse de
+Saint-Sulpice, au temps de l'opulence de M. Récamier, une école de
+jeunes filles qui devint bientôt si nombreuse que les seules ressources
+de la charité privée ne pouvaient la soutenir. On eut recours aux
+souscriptions.
+
+La lettre que Mme de Gérando écrivait à la belle Juliette, alors à
+Auxerre auprès Mme de Staël, pour lui rendre compte de l'état de
+l'école, ne semblera pas, je crois, dépourvue d'intérêt.
+
+ «Paris, ce 13 octobre 1806.
+
+ «On m'avertit, chère amie, qu'Eugène[10] part à l'instant; j'en
+ profite pour vous remercier de votre bonne lettre et vous dire ce
+ que nous avons fait pour nos pauvres enfants. On m'a remis les
+ douze cents francs; j'en ai payé deux mois de nourriture, le
+ quartier des maîtresses, celui du loyer.
+
+ «Mon mari a écrit lui-même à nombre de personnes de sa connaissance
+ pour leur proposer à chacune une souscription de cent écus par an,
+ que la plupart ont acceptée.
+
+ «En voici la liste, en y joignant ceux sur lesquels nous comptons
+ encore. Je mets en tête ceux qui sont déjà engagés.
+
+ Mathieu de Montmorency. 300 fr.
+
+ Scipion Périer. 300
+
+ Doumerc. 300
+
+ Mme Michel. 300
+
+ Nous. 300
+
+ M. de Champagny (2 souscript.). 600
+
+ Le ministre de l'intérieur. 300
+
+ 2.400 fr.
+
+ «Nous comptons encore:
+
+ Sur Mme de Staël 300 fr.
+
+ M. de Dalberg 300
+
+ Mme Clarke 300
+
+ M. Ternaux 300
+
+ «Mon mari vous prie maintenant de voir avec Mme de Staël dans les
+ personnes de votre société quelles sont celles qui accepteraient
+ une de ces souscriptions de cent écus, et nous aurons alors le
+ bonheur de n'abandonner aucune des enfants dont nous nous sommes
+ chargés dès l'origine, ce qui fait avec celles qui sont déjà
+ sorties et placées plus de soixante individus qui vous devront leur
+ moralité, leurs talents et leur pain. Cette pensée, chère amie,
+ console de bien des peines et de bien des injustices, elle donne le
+ courage de continuer sans s'embarrasser des jugements humains.
+
+ «J'écrirai à Mme de Staël au premier jour; je veux la remercier de
+ ses bontés.
+
+ «Adieu, mon amie, donnez-moi de vos nouvelles et que je n'ignore
+ rien de ce qui vous intéresse ni de vos desseins.
+
+ «ANNETTE DE GÉRANDO.»
+
+Aux souscriptions de cent écus, Mme Récamier ajoutait des dons qu'on
+n'osait refuser à sa gracieuse tyrannie.
+
+L'amiral Decrès lui envoyait mille francs avec ce billet.
+
+ 21 mars.
+
+ «J'obéis, Madame, à vos ordres, et j'envoie mille francs à vos trop
+ heureuses pupilles. Mais j'observerais que vous m'avez taxé comme
+ un fermier général, si le bonheur de faire quelque chose qui vous
+ est agréable n'effaçait pas le sentiment de ce léger sacrifice.
+
+ «Je mets à vos pieds mes hommages et ma personne.
+
+ «DECRÈS».
+
+Un samedi de l'automne de cette même année 1806, M. Récamier vint
+trouver sa jeune femme; sa figure était bouleversée, et il semblait
+méconnaissable. Il lui apprit que, par suite d'une série de
+circonstances, au premier rang desquelles il plaçait l'état politique et
+financier de l'Espagne et de ses colonies, sa puissante maison de banque
+éprouvait un embarras qu'il espérait encore ne devoir être que
+momentané. Il aurait suffi que la Banque de France fût autorisée à
+avancer un million à la maison Récamier, avance en garantie de laquelle
+on donnerait de très-bonnes valeurs, pour que les affaires suivissent
+leur cours heureux et régulier; mais si ce prêt d'un million n'était pas
+autorisé par le gouvernement, le lundi suivant, quarante-huit heures
+après le moment où M. Récamier faisait à sa femme l'aveu de sa
+situation, on serait contraint de suspendre les paiements.
+
+Dans cette terrible alternative, tout l'optimisme de M. Récamier l'avait
+abandonné. Il avait compté sur l'énergie de sa jeune compagne et lui
+demanda de faire sans lui, dont l'abattement serait trop visible, le
+lendemain dimanche les honneurs d'un grand dîner qu'il importait de ne
+pas contremander afin de ne pas donner l'alarme sur la position où l'on
+se trouvait. Quant à lui, plus mort que vif, il allait partir pour la
+campagne où il resterait jusqu'à ce que la réponse de l'empereur fût
+connue. Si elle était favorable, il reviendrait; si elle ne l'était
+point, il laisserait s'écouler quelques jours et s'apaiser la première
+explosion de la surprise et de la malveillance.
+
+Ce fut un rude coup et un terrible réveil qu'une communication de ce
+genre pour une personne de vingt-cinq ans. Depuis sa naissance, Juliette
+avait été entourée d'aisance, de bien-être, de luxe: mariée encore
+enfant à un homme dont la fortune était considérable, on ne lui avait
+jamais non-seulement _demandé_, mais jamais _permis_ de s'occuper d'un
+détail de ménage ou d'un calcul d'argent. Sa toilette et ses bonnes
+oeuvres formaient sa seule comptabilité: grâce à la simplicité extrême
+qu'elle mettait dans l'élégance de son ajustement, si ses charités
+étaient considérables, elles ne dépassèrent jamais la somme mise chaque
+mois à sa disposition.
+
+Après le premier étourdissement que ne pouvait manquer de lui causer la
+nouvelle qu'elle recevait, Juliette, rassemblant ses forces et
+envisageant ses nouveaux devoirs, chercha à rendre un peu de courage à
+M. Récamier, mais vainement. L'anxiété de sa situation, la pensée de
+l'honneur de son nom compromis, la ruine possible de tant de personnes
+dont le sort dépendait du sien, c'étaient là des tortures que son
+excellente et faible nature n'était pas capable de surmonter; il était
+anéanti. M. Récamier partit pour la campagne dans le paroxysme de
+l'inquiétude. Le grand dîner eut lieu, et nul, au milieu du luxe qui
+environnait cette belle et souriante personne, ne put deviner l'angoisse
+que cachait son sourire et sur quel abîme était placée la maison dont
+elle faisait les honneurs avec une si complète apparence de
+tranquillité. Mme Récamier a souvent répété depuis qu'elle n'avait cessé
+pendant toute cette soirée de se croire la proie d'un horrible rêve, et
+que la souffrance morale qu'elle endura était telle que les objets
+matériels eux-mêmes prenaient, aux yeux de son imagination ébranlée, un
+aspect étrange et fantastique.
+
+Le prêt d'un million qui semblait une chose si naturelle fut durement
+refusé, et le lundi matin les bureaux de la maison de banque ne
+s'ouvrirent point aux paiements.
+
+Mme Récamier ne se dissimula point que la malveillance et le
+ressentiment personnel de l'empereur à son égard avaient contribué au
+refus du secours qui aurait sauvé la maison de son mari. Elle accepta
+sans plaintes, sans ostentation, avec une sereine fermeté le
+bouleversement de sa fortune, et montra dans cette cruelle circonstance
+une promptitude et une résolution qui ne se démentirent dans aucune des
+épreuves de sa vie.
+
+Le retentissement de cette catastrophe fut immense: un grand nombre de
+maisons secondaires se trouvèrent entraînées dans la chute de la
+puissante maison à laquelle leurs opérations étaient liées. M. Récamier
+fit à ses créanciers l'abandon de tout ce qu'il possédait, et reçut
+d'eux un témoignage honorable de leur confiance et de leur estime: il
+fut mis par eux à la tête de la liquidation de ses affaires. Sa noble et
+courageuse femme fit vendre jusqu'à son dernier bijou. On se défit de
+l'argenterie, l'hôtel de la rue du Mont-Blanc fut mis en vente; et comme
+il pouvait ne pas se présenter immédiatement un acquéreur pour un
+immeuble de cette importance, Mme Récamier quitta son appartement et ne
+se réserva qu'un petit salon au rez-de-chaussée dont les fenêtres
+ouvraient sur le jardin. Le grand appartement fut loué meublé au prince
+Pignatelli, puis au comte Palffy, et enfin vendu le 1er septembre 1808 à
+M. Mosselmann.
+
+Il faut faire honneur à la société française en rappelant de quels
+hommages elle entoura une infortune si peu méritée. Mme Récamier se vit
+l'objet de l'intérêt et du respect universels; on assiégeait sa porte,
+et chacun, en s'y inscrivant, voulait s'honorer de sa sympathie pour un
+revers éclatant noblement supporté. Mme de Staël écrivait à Mme Récamier
+dans cette circonstance:
+
+ Genève, 17 novembre 1806.
+
+ «Ah! ma chère Juliette, quelle douleur j'ai éprouvée par l'affreuse
+ nouvelle que je reçois! que je maudis l'exil qui ne me permet pas
+ d'être auprès de vous, de vous serrer contre mon coeur!
+
+ «Vous avez perdu tout ce qui tient à la facilité, à l'agrément de
+ la vie, mais s'il était possible d'être plus aimée, plus
+ intéressante que vous ne l'étiez, c'est ce qui vous serait arrivé.
+ Je vais écrire à M. Récamier que je plains et que je respecte. Mais
+ dites-moi, serait-ce un rêve que l'espérance de vous recevoir ici
+ cet hiver? si vous vouliez, trois mois passés dans un cercle étroit
+ où vous seriez passionnément soignée... Mais à Paris aussi vous
+ inspirez ce sentiment. Enfin, au moins, à Lyon ou jusqu'à mes
+ _quarante lieues_, j'irai pour vous voir, pour vous embrasser, pour
+ vous dire que je me suis senti pour vous plus de tendresse que pour
+ aucune femme que j'aie jamais connue. Je ne sais rien vous dire
+ comme consolation, si ce n'est que vous serez aimée et considérée
+ plus que jamais et que les admirables traits de votre générosité et
+ de votre bienfaisance seront connus malgré vous par ce malheur,
+ comme ils ne l'auraient jamais été sans lui.
+
+ «Certainement en comparant votre situation à ce qu'elle était, vous
+ avez perdu; mais s'il m'était possible d'envier ce que j'aime, je
+ donnerais bien tout ce que je suis pour être vous. Beauté sans
+ égale en Europe, réputation sans tache, caractère fier et généreux,
+ quelle fortune de bonheur encore dans cette triste vie où l'on
+ marche si dépouillé! Chère Juliette, que notre amitié se resserre,
+ que ce ne soit plus simplement des services généreux qui sont tous
+ venus de vous, mais une correspondance suivie, un besoin réciproque
+ de se confier ses pensées, une vie ensemble. Chère Juliette, c'est
+ vous qui me ferez revenir à Paris, car vous serez toujours une
+ personne toute-puissante, et nous nous verrons tous les jours, et
+ comme vous êtes plus jeune que moi, vous me fermerez les yeux, et
+ mes enfants seront vos amis. Ma fille a pleuré ce matin de mes
+ larmes et des vôtres. Chère Juliette, ce luxe qui vous entourait,
+ c'est nous qui en avons joui, votre fortune a été la nôtre, et je
+ me sens ruinée parce que vous n'êtes plus riche. Croyez-moi, il
+ reste du bonheur quand on sait se faire aimer ainsi. Benjamin veut
+ vous écrire, il est bien ému. Mathieu m'écrit sur vous une lettre
+ bien touchante. Chère amie, que votre coeur soit calme au milieu de
+ ces douleurs; hélas! ni la mort ni l'indifférence de vos amis ne
+ vous menacent, et voilà les blessures éternelles. Adieu, cher ange,
+ adieu. J'embrasse avec respect votre visage charmant.
+
+ «NECKER DE STAËL-HOLSTEIN[11].»
+
+Junot, duc d'Abrantès, qui professait pour la belle Juliette une amitié
+très-exaltée, vint peu de temps après passer quelques jours à Paris.
+Témoin de la catastrophe qui frappait une victime si inoffensive, et en
+même temps de la sympathie vive et respectueuse qu'elle excitait, il
+rejoignit l'empereur en Allemagne. Encore ému de ce qu'il avait vu et de
+ce qu'il ressentait lui-même, il en parla à Napoléon avec détail;
+celui-ci l'interrompant d'un ton d'humeur: «On ne rendrait pas tant
+d'hommages, dit-il, à la veuve d'un maréchal de France, mort sur le
+champ de bataille!»
+
+Bernadotte était aussi en Allemagne au moment où ces revers de fortune
+atteignirent Mme Récamier; il lui écrivait:
+
+LE MARÉCHAL BERNADOTTE À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Une foulure à la main droite m'a d'abord empêché de répondre à
+ votre lettre. À peine étais-je remis que les opérations ont
+ recommencé; j'ai été frappé d'une balle à la tête; cette blessure
+ m'a retenu un mois dans mon lit.
+
+ «Je suis loin de mériter les reproches que vous me faites; le
+ général Junot peut être mon témoin. J'appris le commencement de vos
+ malheurs par lui, la veille de la bataille d'Austerlitz[12]; je le
+ quittai à onze heures du soir en l'assurant qu'en rentrant à mon
+ bivouac j'allais vous écrire; il me chargea de mille choses pour
+ vous: la tête et le coeur remplis de votre position, je vous peignis
+ toute la peine que me causait le renversement de votre fortune. En
+ vous parlant, en m'occupant de vous, je pensais que je devais
+ contribuer, au crépuscule du jour, à décider du sort du monde; ma
+ lettre fut recommandée à la poste, elle a dû vous être remise.
+ Quand l'amitié, la tendresse et la sensibilité enflamment une âme
+ aimante, tout ce qu'elle exprime est profondément senti. Je n'ai
+ pas cessé depuis de vous adresser mes voeux et mes souhaits, et,
+ quoique né pour vous aimer toujours, je n'ai pas dû hasarder de
+ vous fatiguer par mes lettres. Adieu; si vous pensez encore à moi,
+ songez que vous êtes ma principale idée et que rien n'égale les
+ tendres et doux sentiments que je vous ai voués.
+
+ «BERNADOTTE.»
+
+C'est aussi à dater de ce renversement de sa fortune que la liaison
+très-agréable, mais sans intimité, qui existait entre Mme Récamier et
+Mme la comtesse de Boigne devint pour l'une et pour l'autre une
+affection véritable. Mme de Boigne, plus jeune de quelques années, était
+depuis trois ou quatre ans seulement fixée à Paris avec son père et sa
+mère, le marquis et la marquise d'Osmond; elle avait épousé, en
+Angleterre où ses parents avaient émigré, le général de Boigne qui
+revenait des Indes où il avait acquis une fortune colossale. Mme de
+Boigne avait une beauté éminemment distinguée; elle était blonde, et sa
+soyeuse chevelure de la plus belle nuance cendrée eût enveloppé
+jusqu'aux pieds sa délicate personne. Elle était excellente musicienne;
+sa voix était si étendue et si brillante que j'ai entendu Mme Récamier
+la comparer à celle de Mme Catalani.
+
+Malgré les grandes qualités qui se rencontrèrent dans le caractère du
+général de Boigne et qui ont fait de lui le bienfaiteur généreux et
+intelligent de Chambéry, sa ville natale, la rudesse des moeurs et la
+vulgarité des habitudes de ce nabab ne devaient guère convenir à la
+compagne qu'il s'était donnée et qu'il avait choisie d'un sang et d'un
+rang trop différents du sien. D'un commun consentement, Mme de Boigne
+vivait à Paris avec ses parents et ne passait en Savoie que quelques
+semaines chaque année. Sa naissance, ses relations, ses goûts, les
+traditions de sa famille la plaçaient tout naturellement et beaucoup
+plus exclusivement que Mme Récamier dans la société de l'opposition.
+Avant de se lier avec elle d'une amitié qui devint étroite, Mme Récamier
+avait pour sa personne et pour sa société un goût réel: elle aimait cet
+esprit solide et charmant, cette malice pleine de raison, la parfaite
+distinction de ses manières et jusqu'à cette légère nuance de dédain qui
+rendaient sa bienveillance un peu exclusive et son suffrage plus
+flatteur.
+
+La dignité sans ostentation, le courage simple que dans des
+circonstances pénibles montrait une personne que tant d'hommages avaient
+environnée sans la gâter, firent sur Mme de Boigne une impression
+profonde; elle se rapprocha de plus en plus de Mme Récamier, et le coeur
+de celle-ci, vivement touché d'un intérêt aussi délicat, y répondit par
+un sentiment très-affectueux. La nature de Mme de Boigne était moins
+tendre, mais elle était aussi fidèle que celle de sa nouvelle amie, et
+la mort seule a rompu le lien d'affection qui tant d'années les unit
+l'une à l'autre.
+
+Une autre amitié, non moins chère, non moins constante, datait aussi,
+pour Mme Récamier, de cette pénible époque des revers de fortune. Un
+jeune auditeur au conseil d'État, devenu depuis un de nos plus célèbres
+historiens, M. Prosper de Barante, n'avait point été jusque-là présenté
+à la belle et brillante personne dont il entendait vanter partout
+l'irrésistible séduction. Tant d'éclat et de bruit, loin de l'attirer,
+lui causait un peu d'effroi; et ce ne fut qu'après la perte de la
+fortune de Mme Récamier qu'il sollicita de la connaître. Admis dans le
+cercle intime et choisi dont elle s'entourait au sein de la retraite que
+lui imposaient ces douloureuses circonstances, M. de Barante put
+apprécier, non-seulement sa beauté tant célébrée, mais la grâce de son
+esprit et la candeur de son âme.
+
+Mme Récamier, accoutumée à vivre avec des intelligences supérieures et
+juge fort délicat de l'agrément de la conversation, fut extrêmement
+frappée de celle de M. de Barante. La droiture et la noblesse des
+sentiments de ce jeune homme, le mouvement plein de chaleur, de naturel
+et de finesse de son esprit, lui inspirèrent une sympathie très-vive.
+Elle aimait à se rappeler cette apparition dans sa société de celui qui
+devait y tenir une place importante, et dont l'amitié fut aussi tendre
+que durable.
+
+La perte d'une grande position de fortune n'était pas le seul et ne fut
+pas le plus cruel chagrin dont Mme Récamier devait être frappée dans
+l'espace de quelques mois. Déjà depuis près d'une année la santé de Mme
+Bernard était gravement atteinte; une douloureuse maladie la retenait
+étendue, et réclamait des soins de tous les moments, surtout un calme
+d'esprit absolu. Juliette aimait sa mère avec idolâtrie, mais sa
+tendresse même contribuait à lui faire illusion sur le danger de
+souffrances qui la préoccupaient sans cesse. Mme Bernard mettait
+d'ailleurs une force d'âme singulière à entretenir des illusions et des
+espérances que peut-être elle n'avait plus. Chaque jour elle se faisait
+habiller et parer, et on la portait de son lit sur une chaise longue où,
+pour quelques heures, elle recevait encore un certain nombre de visites.
+La ruine de M. Récamier porta le coup mortel à Mme Bernard: elle
+succomba le 20 janvier 1807, trois mois après la catastrophe qui avait
+détruit la brillante existence de sa fille.
+
+M. de Montmorency adressait, dans ce triste moment, le billet suivant à
+Mme Récamier.
+
+ «Ce jeudi, 22 janvier.
+
+ «Mon premier mouvement a été de passer hier chez vous. Je n'ai pas
+ osé insister à la porte. J'ai respecté le besoin de solitude
+ qu'avait votre douleur. Je sais comme elle a été vive, je sens
+ comme elle est naturelle. Vous êtes bien sûre que je la partage,
+ que je m'y associe du fond de l'âme; mais ne rejetez pas une
+ consolation digne de vous, une de ces consolations qui restent
+ encore après les premiers moments: c'est le touchant exemple de
+ piété que nous a donné celle que vous pleurez, et qui permet tant
+ d'espérance sur son bonheur.
+
+ «Croyez bien dans cette triste occasion à mon vrai et profond
+ sentiment. J'irai encore ce soir essayer de vous l'exprimer, si
+ vous voulez me recevoir, et si je ne suis pas assez enroué pour ne
+ pas pouvoir parler.
+
+ «Il serait bien bon de me faire donner un mot de vos nouvelles.
+
+ «MATHIEU.»
+
+Elle recevait aussi de Mme de Staël ce mot plein d'émotion.
+
+ 24 janvier.
+
+ «Chère amie, combien je souffre de votre malheur! combien je
+ souffre de ne pas vous voir! n'est-il donc pas possible que je vous
+ voie et faut-il donc que ma vie se passe ainsi? Je ne sais rien
+ dire: je vous embrasse et je pleure avec vous.»
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+
+Mme Récamier passa les six premiers mois du deuil de sa mère dans une
+profonde retraite, et la vivacité de ses regrets semblait atteindre sa
+santé. Elle consentit pourtant à partir, au milieu de l'été, pour
+Coppet, où elle fut reçue par Mme de Staël avec une enthousiaste amitié.
+
+Genève comptait alors un hôte illustre: le prince Auguste de Prusse,
+neveu du grand Frédéric, fait prisonnier le 6 octobre 1806, au combat de
+Saalfeld, où son frère aîné le prince Louis avait été tué.
+
+Sa grande jeunesse (il n'avait que vingt-quatre ans), la noblesse de ses
+traits et de sa tournure empruntaient aux malheurs de son pays et de sa
+maison, au deuil héroïque du frère auprès duquel il avait vaillamment
+combattu, à sa situation présente, une auréole d'intérêt et de respect.
+
+Le prince Auguste, présenté à Mme de Staël, accepta avec reconnaissance
+l'hospitalité qu'elle lui offrit au château de Coppet, et il ne tarda
+pas à devenir éperdument épris de Mme Récamier.
+
+Le prince Auguste était remarquablement beau, brave, chevaleresque; à
+l'ardeur passionnée de ses sentiments se joignaient une loyauté et une
+sorte de candeur toutes germaniques. Les revers et les humiliations
+subis par son pays n'avaient fait que le pénétrer d'un patriotisme plus
+vif. On peut dire qu'il consacra sa vie entière à la gloire de la
+Prusse, et mit dans l'accomplissement de ses devoirs militaires un
+dévouement et une ténacité qui ne se démentirent jamais. La passion
+qu'il conçut pour l'amie de Mme de Staël était extrême; protestant et né
+dans un pays où le divorce est autorisé par la loi civile et par la loi
+religieuse, il se flatta que la belle Juliette consentirait à faire
+rompre le mariage qui faisait obstacle à ses voeux, et il lui proposa de
+l'épouser. Trois mois se passèrent dans les enchantements d'une passion
+dont Mme Récamier était vivement touchée, si elle ne la partageait pas.
+Tout conspirait en faveur du prince Auguste: l'imagination de Mme de
+Staël, facilement séduite par tout ce qui était poétique et singulier,
+faisait d'elle un auxiliaire éloquent de l'amour du prince étranger; les
+lieux eux-mêmes, ces belles rives du lac de Genève toutes peuplées de
+fantômes romanesques, étaient bien propres à égarer la raison.
+
+Mme Récamier était émue, ébranlée: elle accueillit un moment la
+proposition d'un mariage, preuve insigne, non-seulement de la passion,
+mais de l'estime d'un prince de maison royale fortement pénétré des
+prérogatives et de l'élévation de son rang. Une promesse fut échangée.
+La sorte de lien qui avait uni la belle Juliette à M. Récamier était de
+ceux que la religion catholique elle-même proclame nuls. Cédant à
+l'émotion du sentiment qu'elle inspirait au prince Auguste, Juliette
+écrivit à M. Récamier pour lui demander la rupture de leur union. Il lui
+répondit qu'il consentirait à l'annulation de leur mariage si telle
+était sa volonté, mais faisant appel à tous les sentiments du noble coeur
+auquel il s'adressait, il rappelait l'affection qu'il lui avait portée
+dès son enfance, il exprimait même le regret d'avoir respecté des
+susceptibilités et des répugnances sans lesquelles un lien plus étroit
+n'eût pas permis cette pensée de séparation; enfin il demandait que
+cette rupture de leur lien, si Mme Récamier persistait dans un tel
+projet, n'eût pas lieu à Paris, mais hors de France où il se rendrait
+pour se concerter avec elle.
+
+Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques instants Mme
+Récamier immobile: elle revit en pensée ce compagnon des premières
+années de sa vie dont l'indulgence, si elle ne lui avait pas donné le
+bonheur, avait toujours respecté ses sentiments et sa liberté; elle le
+revit vieux, dépouillé de la grande fortune dont il avait pris plaisir à
+la faire jouir, et l'idée de l'abandon d'un homme malheureux lui parut
+impossible. Elle revint à Paris à la fin de l'automne ayant pris sa
+résolution, mais n'exprimant pas encore ouvertement au prince Auguste
+l'inutilité de ses instances. Elle compta sur le temps et l'absence pour
+lui rendre moins cruelle la perte d'une espérance à l'accomplissement de
+laquelle il allait travailler avec ardeur en retournant à Berlin: car la
+paix lui avait rendu sa liberté, et le roi de Prusse le rappelait auprès
+de lui. Mme de Staël alla passer l'hiver à Vienne.
+
+Le prince Auguste retrouvait son pays occupé par l'armée française, son
+père, le prince Ferdinand, vieux et malade, plus accablé encore par la
+douleur que lui causaient la perte de son fils Louis et la situation de
+la Prusse que par le poids des années. Le jeune prince lui-même, tout
+pénétré qu'il fût du sentiment des malheurs publics, n'en était point
+distrait de sa passion pour Juliette: une correspondance suivie,
+fréquente, venait rappeler à la belle Française _ses serments_ et lui
+peignait dans un langage touchant par sa parfaite sincérité un amour
+ardent que les obstacles ne faisaient qu'irriter. Le sentiment amer des
+humiliations de son pays se mêle aux expressions de sa tendresse; il
+sollicite l'accomplissement des promesses échangées, et demande avec
+instance, avec prière, une occasion de se revoir.
+
+Mme Récamier, peu de temps après son retour à Paris, fit parvenir son
+portrait au prince Auguste.
+
+Il lui écrit le 24 avril 1808.
+
+ «J'espère que ma lettre n° 31 vous est déjà parvenue; je n'ai pu
+ que vous exprimer bien faiblement le bonheur que votre dernière
+ lettre m'a fait éprouver, mais elle vous donnera une idée de la
+ sensation que j'ai ressentie en la lisant et en recevant votre
+ portrait. Pendant des heures entières, je regarde ce portrait
+ enchanteur, et je rêve un bonheur qui doit surpasser tout ce que
+ l'imagination peut offrir de plus délicieux. Quel sort pourrait
+ être comparé à celui de l'homme que vous aimerez?
+
+ «Vous aurez vu par ma lettre précédente avec quelle impatience
+ j'attends votre réponse qui déterminera mon départ pour
+ Aix-la-Chapelle. Je ne puis assez me louer de l'accueil flatteur
+ avec lequel j'ai été reçu par mon parent[13], sa femme[14] et tous
+ les amis que j'ai retrouvés ici. Après une absence de près de deux
+ ans, j'ai enfin revu ma soeur[15]. Ce moment nous a rappelé de bien
+ tristes souvenirs. Les malheurs domestiques viennent encore
+ augmenter le chagrin que nous cause le malheur général. Ma soeur
+ vient de perdre une fille charmante: l'amitié que je lui témoigne
+ contribue un peu à la distraire de sa douleur; elle est une des
+ femmes les plus aimables que je connaisse, et je suis bien sûr
+ qu'elle saurait vous apprécier autant que vous le méritez. Adieu,
+ chère Juliette, l'espérance de vous revoir bientôt me rend
+ extrêmement heureux. Je vous conjure de me répondre promptement.
+
+ «AUGUSTE.»
+
+Il était difficile et peu prudent à un prince prussien de continuer une
+correspondance avec une femme, objet de la surveillance active d'une
+police ombrageuse. Le prince ne parle du roi de Prusse qu'en le nommant
+_mon parent_, _mon cousin_, de la reine Louise qu'en disant _la femme de
+mon cousin_; le gouvernement prussien est _notre maison de commerce_.
+Dans une lettre où il veut annoncer le choix du comte de Hardenberg
+comme premier ministre, il dit: _Il s'est fait quelques changements
+avantageux dans notre négoce; on a pris un premier commis très-bon, mais
+cela ne donne que des espérances encore éloignées_.
+
+Mais tout en se flattant de semaine en semaine, de mois en mois, qu'il
+pourra, ou s'aventurer sur le sol français, ou décider Mme Récamier à
+venir soit à Carlsbad, soit à Toeplitz en pays allemand, les
+impossibilités succèdent pour lui aux impossibilités; le roi de Prusse
+réclame la coopération active de son cousin aux affaires militaires de
+son royaume. Le roi de Prusse est à Erfurt, et le prince ne peut
+s'éloigner pendant son absence; le roi s'oppose à ce qu'un prince de sa
+maison aille sur le territoire français courir le risque d'être traité
+en prisonnier.
+
+Le prince Auguste, bourrelé d'inquiétudes, tomba malade; une affection
+grave, la rougeole, le mit dans un grand danger. Mme Récamier, de son
+côté, revenue dans sa famille, pesait avec plus de sang-froid et une
+raison plus libre toutes les chances, toutes les séductions, tous les
+inconvénients de l'avenir qui lui était offert. Pénétrée de la plus
+profonde reconnaissance pour la loyale tendresse et le dévouement du
+prince Auguste, elle sentait bien, en sondant son propre coeur, qu'elle
+ne répondrait qu'imparfaitement à l'ardeur des sentiments qu'elle
+inspirait, et sa délicatesse se troublait à la pensée d'accepter un
+aussi considérable sacrifice d'un homme auquel elle ne rendrait pas en
+échange un attachement égal au sien. Ses scrupules religieux, que le
+langage d'une passion profonde ne faisait point taire en présence du
+prince, s'étaient fortifiés par la réflexion; l'effet de la rupture de
+son mariage sur le public l'épouvantait, et l'idée de quitter à jamais
+son pays ne lui causait pas moins d'effroi.
+
+Elle écrivit donc au prince Auguste une lettre qui devait lui ôter toute
+espérance. «J'ai été frappé de la foudre en recevant votre lettre,» lui
+répondit-il; mais il n'accepta pas cet arrêt, ou du moins, il réclama le
+droit de revoir Juliette une dernière fois.
+
+Quatre années s'étaient écoulées ainsi, lorsqu'en 1811 il obtint enfin
+de Mme Récamier un rendez-vous pour l'automne à Schaffhouse; mais des
+circonstances plus fortes que la volonté humaine ne permirent point que
+l'entrevue projetée se réalisât: l'exil frappa Mme Récamier à son
+arrivée à Coppet. Le prince, qui l'avait vainement attendue, retourna en
+Prusse, profondément blessé de ce qu'il prenait pour un manque de foi.
+Il était venu en Suisse sans autorisation du roi, et écrivait à Mme de
+Staël dans son indignation: «Enfin j'espère que ce trait me guérira du
+fol amour que je nourris depuis quatre ans.» Mais bientôt instruit de la
+persécution qu'on faisait subir à Mme Récamier, il se hâta de lui
+écrire:
+
+ «Berne, le 26 septembre 1811.
+
+ «Je viens d'apprendre par M. Schlegel que vous avez été exilée à
+ quarante lieues de Paris, et j'ai été sensiblement touché de la
+ peine que vous devez éprouver d'être séparée de presque tous vos
+ amis. Si je pouvais suivre le penchant de mon coeur, je volerais
+ auprès de vous pour tâcher d'adoucir votre peine en la partageant
+ avec vous. Mais vous savez qu'un devoir, qui me paraît en ce moment
+ plus que jamais difficile à remplir, me retient malheureusement
+ loin de vous. Après quatre années d'absence, j'espérais enfin vous
+ revoir, et cet exil semblait vous fournir un prétexte pour aller en
+ Suisse; mais vous avez cruellement trompé mon attente. Ce que je ne
+ puis concevoir, c'est que, ne pouvant ou ne voulant pas me revoir,
+ vous n'ayez pas même daigné m'avertir, et m'épargner la peine de
+ faire inutilement une course de trois cents lieues. Je pars demain
+ pour les hautes montagnes de l'Oberland et des Petits Cantons; la
+ nature sauvage de ces pays sera d'accord avec la tristesse de mes
+ pensées dont vous êtes toujours l'unique objet. Si vous daignez
+ enfin répondre à mes lettres, je vous prie d'adresser votre réponse
+ à la ville que j'habite ordinairement et où je compte retourner
+ bientôt.»
+
+Le prince Auguste ne cessa point de correspondre avec Mme Récamier
+jusqu'à l'époque où il la revit à Paris, lorsqu'il vint dans cette ville
+avec les armées alliées en 1815. Il commandait alors l'artillerie
+prussienne, et, sur sa route militaire, tout en faisant successivement
+le siége de Maubeuge, de Landrécies, de Philippeville, de Givet et de
+Longwy, il ne manquait pas de lui écrire, au pied de chacune de ces
+places et de son quartier général, des billets tout remplis de passion
+et de patriotisme prussien.
+
+«Je commande,» lui mande-t-il, le 8 juillet 1815, de la tranchée auprès
+de Maubeuge, «je commande le corps prussien et les troupes alliées
+allemandes qui sont chargées d'assiéger et de faire le blocus de neuf
+forteresses entre la Meuse et la Sambre. Cette nuit j'ouvre la tranchée
+devant Maubeuge, et dans dix-huit à vingt jours j'en serai le maître, en
+supposant que le commandant fasse la résistance la plus opiniâtre.
+L'espoir de vous revoir plus tôt sera pour moi un bien puissant motif
+d'accélérer le siége.» Toute l'amitié de Mme Récamier pour son fidèle et
+généreux adorateur ne suffisait pas à lui faire pardonner l'incroyable
+galanterie avec laquelle il mettait aux pieds de la personne assurément
+la plus pénétrée du sentiment national toutes les forteresses françaises
+dont, en pleine trêve, s'emparait l'armée étrangère.
+
+Le prince Auguste revit encore Mme Récamier à Aix-la-Chapelle, puis à
+Paris en 1818; son dernier voyage en France eut lieu en 1825. Il vit
+donc la personne qu'il avait aimée dans la retraite qu'elle s'était
+choisie à l'Abbaye-aux-Bois. C'est en 1818 que le prince Auguste de
+Prusse commanda à Gérard le tableau de Corinne.
+
+On s'était d'abord adressé à David pour lui demander un tableau dont le
+sujet serait emprunté au roman de Mme de Staël. Mme Récamier lui avait
+écrit, et David avait accepté cette mission avec empressement; voici la
+lettre qu'il lui adressait:
+
+DAVID À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Bruxelles, ce 14 septembre 1818.
+
+ «Madame,
+
+ «J'ai reçu les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de
+ m'écrire, mais, avant de répondre à votre dernière, je voulais vous
+ donner une réponse positive. Je me suis occupé, comme je vous l'ai
+ dit, de relire le roman de _Corinne_; au milieu de tant de passages
+ intéressants qu'offre ce bel ouvrage, celui du couronnement de
+ Corinne au Capitole m'a paru le plus propre à remplir le but que se
+ proposent les amis de Mme la baronne de Staël.
+
+ «D'après cette idée, j'ai jeté sur le papier un aperçu de la
+ composition et du développement qu'il faudrait lui donner pour
+ qu'elle fût, comme vous en avez l'intention, un monument élevé à la
+ mémoire de cette femme célèbre.
+
+ «Le tableau, d'après mes idées, ne peut pas avoir moins de quinze
+ pieds de long sur douze de hauteur; les figures doivent être
+ grandes comme nature, et en assez grand nombre pour donner
+ l'imposant aspect d'un triomphe.
+
+ «Il me faudra dix-huit mois pour l'exécuter; le prix serait de
+ quarante mille francs, payable de la manière que vous avez indiquée
+ vous-même dans votre première lettre.
+
+ «Si les amis de Mme de Staël approuvent ce que j'ai l'honneur de
+ vous communiquer, je désirerais qu'on me procurât un bon portrait
+ de cette illustre dame pour en faire la principale figure du
+ tableau.
+
+ «D'après votre réponse, Madame, je pourrai m'en occuper au
+ printemps prochain.
+
+ «J'ai l'honneur d'être, avec respect, Madame, votre très-humble
+ serviteur,
+
+ «DAVID.»
+
+Les dimensions que David voulait donner à ce tableau, le délai qu'il
+demandait avant de s'en occuper ne convinrent point au prince Auguste de
+Prusse, et ce fut Gérard qui fut définitivement chargé de l'exécuter.
+
+Le prince en fit présent à Mme Récamier «comme d'un immortel souvenir du
+sentiment qu'elle lui avait inspiré et de la glorieuse amitié qui
+unissait Corinne et Juliette.» En échange de ce tableau, Mme Récamier
+lui avait envoyé son portrait peint par Gérard. Le prince l'avait placé
+dans la galerie de son palais à Berlin, il ne s'en sépara qu'à sa mort.
+D'après ses dernières volontés, ce portrait fut renvoyé à Mme Récamier
+en 1845, et, dans la lettre que le prince lui écrivait trois mois avant
+sa mort, en pleine santé, mais comme frappé d'un pressentiment, se
+trouvent ces touchantes paroles: «L'anneau que vous m'avez donné me
+suivra dans la tombe.»
+
+L'empereur Napoléon, qui avait connu par des rapports de police les
+projets de mariage du prince Auguste avec Mme Récamier, s'en souvint à
+Sainte-Hélène.
+
+Voici ce qu'on lit dans le _Mémorial_:
+
+ «Dans les causeries du jour, l'empereur est revenu encore à Mme de
+ Staël, sur laquelle il n'a rien dit de neuf. Seulement il a parlé
+ de lettres vues par la police, et dont Mme Récamier et un prince de
+ Prusse faisaient tous les frais... Le prince, malgré les obstacles
+ que lui opposait son rang, avait conçu la pensée d'épouser l'amie
+ de Mme de Staël, et la confia à celle-ci, dont l'imagination
+ poétique saisit avidement un projet qui pouvait répandre sur Coppet
+ un éclat romanesque. Bien que le jeune prince fût rappelé à Berlin,
+ l'absence n'altéra point ses sentiments; il n'en poursuivit pas
+ moins avec ardeur son projet favori; mais soit, préjugé catholique
+ contre le divorce, soit générosité naturelle, Mme Récamier se
+ refusa constamment à cette élévation inattendue.»
+
+Dans le courant de l'année 1808, Mme Récamier quitta l'hôtel de la rue
+du Mont-Blanc pour s'établir dans une maison plus petite, rue
+Basse-du-Rempart, 32, avec son mari, son père et le vieil ami de son
+père, M. Simonard.
+
+Cette année et l'année suivante se passèrent pour elle entre Paris,
+Coppet et Angervilliers, où elle trouvait, chez la marquise de Catellan
+une amitié dévouée et toutes les distractions de l'esprit le plus
+original et le plus cultivé.
+
+Mme de Staël écrivait alors son bel ouvrage _de l'Allemagne_, et, tout
+entière à ce travail, ne quitta point Coppet pendant ces deux années.
+Elle avait pour le théâtre et les représentations dramatiques un goût
+extrêmement prononcé, et, comme délassement à ses travaux littéraires,
+jouait, avec l'ardeur et l'entrain qu'elle mettait à toutes choses, la
+tragédie et la comédie. On représenta _Phèdre_ à Coppet dans l'automne
+de 1809, et Mme de Staël fit accepter à Mme Récamier, dans cette pièce
+où elle jouait le rôle principal, le personnage d'_Aricie_. Mme Récamier
+était d'une timidité excessive, et elle ne consentit à paraître sur le
+théâtre de Coppet que par déférence pour le désir et les goûts de son
+amie. Le costume antique, la tunique blanche et le péplum, le bandeau
+d'or et de perles, seyaient à merveille à sa figure et à sa taille, mais
+elle n'eut dans le rôle d'_Aricie_ qu'un succès de beauté et n'en
+conservait que le souvenir de la souffrance que cet essai des planches
+lui avait fait endurer.
+
+L'été suivant, Mme de Staël, ayant achevé ses trois volumes sur
+_l'Allemagne_ et voulant en surveiller l'impression, résolut de se
+rapprocher de Paris à la distance de quarante lieues qui lui était
+permise, et elle vint s'établir près de Blois dans le vieux château de
+Chaumont-sur-Loire, que le cardinal d'Amboise, Diane de Poitiers,
+Catherine de Médicis et Nostradamus ont habité. C'est en ces termes que
+Mme de Staël pressait sa belle amie de venir la retrouver.
+
+Mme DE STAËL À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Chère Juliette, le coeur me bat du plaisir de vous voir.
+ Arrangez-vous pour me donner le plus de temps que vous pourrez; car
+ je reste ici trois mois, et j'ai à vous parler pour trois ans.
+ Invitez qui de vos amis ou des miens ne craint pas la solitude et
+ l'exil. Je voudrais qu'un hasard amenât M. Lemontey de ce côté, je
+ lui donnerais mon livre à lire. Talma ne serait-il pas libre de me
+ donner quelques jours? Je voudrais que vous fussiez bien ici, mais
+ si je retrouve ce qui me rendait si heureuse à Coppet, j'espère que
+ vous ne vous ennuierez pas. Voulez-vous dire à M. Adrien[16] que
+ j'ose me flatter de le voir et que je m'adresse à vous et à Mathieu
+ pour appuyer mon désir. Il faut arriver à Écure (département de
+ Loir-et-Cher), trois lieues plus loin que Blois, c'est aussi mon
+ adresse pour les lettres: et là un petit bateau vous amènera dans
+ le château de Catherine de Médicis, qui a fait encore plus de mal
+ que vous. Dites-moi l'heure pour que j'aille vous chercher; il faut
+ compter sur seize à dix-sept heures de route jusque-là, et le mieux
+ serait peut-être d'aller coucher à Orléans et d'arriver ici pour
+ dîner, cela vous fatiguerait moins. Je vous serre contre mon coeur.»
+
+Mme Récamier, au retour des eaux d'Aix en Savoie, rejoignit en effet son
+amie dans cette pittoresque habitation, qui appartenait à M. Leray,
+lequel était alors en Amérique. Mais tandis que Mme de Staël occupait le
+château avec sa famille et ses amis, M. Leray revint des États-Unis, et
+la brillante colonie dut accepter l'hospitalité qui lui fut offerte par
+M. de Salaberry.
+
+Mme Récamier s'était servi, pour faire son voyage de Touraine, d'une
+voiture que le comte de Nesselrode, alors premier secrétaire de
+l'ambassade de Russie, qu'elle voyait beaucoup ainsi que l'ambassadeur
+M. de Czernicheff, avait insisté pour lui prêter. Son absence s'étant
+prolongée un peu plus qu'elle ne l'avait présumé en partant, elle en
+avait adressé ses excuses à M. de Nesselrode qui lui répondit par le
+billet suivant:
+
+M. DE NESSELRODE À Mme RÉCAMIER.
+
+ Paris, ce 15 août 1810.
+
+ «Ce qui me convient le mieux, Madame, c'est de pouvoir vous être
+ utile. Vous m'avez obligé en acceptant ma calèche; et vous
+ m'obligez encore en la gardant tant que vous compterez vous en
+ servir. Je n'en ai aucun besoin dans ce moment-ci, et je ne prévois
+ pas qu'avant la fin de septembre je sois dans le cas d'en faire
+ usage.
+
+ «Ce qui me dérange beaucoup plus, c'est la prolongation de votre
+ absence, et, à cet égard, je vous en veux de nous avoir manqué de
+ parole.
+
+ «Lorsque Mme de Boigne vous parle de Russes, ce n'est que du prince
+ Tufiakin et de moi. Nous avons fait ensemble des courses à
+ Beauregard. Le jeune Divoff est sur le point d'en faire une à
+ Saint-Pétersbourg. Il espère être de retour dans trois mois. Je le
+ chargerai de vos compliments pour Mme Tolstoï, qu'il verra
+ probablement, car il compte pousser jusqu'à Moscou.
+
+ «Adieu, Madame, revenez-nous bientôt, Paris est très-maussade sans
+ vous.
+
+ «Recevez l'expression de mes sincères et invariables sentiments.
+
+ «C. NESSELRODE.»
+
+Mme de Staël raconte ainsi, dans les _Dix années d'exil_, cette dernière
+réunion de ses amis autour d'elle sur la terre française:
+
+ «Ne pouvant plus rester dans le château de Chaumont, dont les
+ maîtres étaient revenus d'Amérique, j'allai m'établir dans une
+ terre appelée Fossé, qu'un ami généreux me prêta. Cette terre était
+ l'habitation d'un militaire vendéen[17] qui ne soignait pas
+ beaucoup sa demeure, mais dont la loyale bonté rendait tout facile
+ et l'esprit original tout amusant. À peine arrivés, un musicien
+ italien, que j'avais avec moi pour donner des leçons à ma fille, se
+ mit à jouer de la guitare; ma fille accompagnait sur la harpe la
+ douce voix de ma belle amie Mme Récamier; les paysans se
+ rassemblaient autour des fenêtres, étonnés de voir cette colonie de
+ troubadours, qui venaient animer la solitude de leur maître. C'est
+ là que j'ai passé mes derniers jours de France avec quelques amis
+ dont le souvenir vit dans mon coeur. Cette réunion si intime, ce
+ séjour si solitaire, cette occupation si douce des beaux-arts, ne
+ faisaient de mal à personne. Nous chantions souvent un charmant air
+ qu'a composé la reine de Hollande et dont le refrain est: _Fais ce
+ que dois, advienne que pourra_. Après dîner, nous avions imaginé de
+ nous placer tous autour d'une table verte et de nous écrire au lieu
+ de causer ensemble. Ces tête-à-tête variés et multipliés nous
+ amusaient tellement que nous étions impatients de sortir de table
+ où nous parlions, pour venir nous écrire. Quand il arrivait par
+ hasard des étrangers, nous ne pouvions supporter d'interrompre nos
+ habitudes, et _notre petite poste_, c'est ainsi que nous
+ l'appelions, allait toujours son train.
+
+ «Un jour, un gentilhomme des environs, qui n'avait de sa vie pensé
+ qu'à la chasse, vint pour emmener mes fils dans ses bois; il resta
+ quelque temps assis à notre table active et silencieuse; Mme
+ Récamier écrivit de sa jolie main un petit billet à ce gros
+ chasseur pour qu'il ne fût pas trop étranger au cercle dans lequel
+ il se trouvait. Il s'excusa de le recevoir, en assurant qu'à la
+ lumière il ne pouvait pas lire l'écriture. Nous rîmes un peu du
+ revers qu'éprouvait la bienfaisante coquetterie de notre belle
+ amie, et nous pensâmes qu'un billet de sa main n'aurait pas
+ toujours eu le même sort. Notre vie se passait ainsi, sans que le
+ temps, si j'en puis juger par moi, fût un fardeau pour personne.»
+
+Dans les fragments conservés de cette _petite poste_ de Fossé, je trouve
+ce mot de Mme de Staël à Mme Récamier:
+
+ «Chère Juliette, ce séjour va finir; je ne conçois ni la campagne
+ ni la vie intérieure sans vous. Je sais que certains sentiments ont
+ l'air de m'être plus nécessaires, mais je sais aussi que tout
+ s'écroule quand vous partez. Vous étiez le centre doux et
+ tranquille de notre intérieur ici et rien ne tiendra plus ensemble.
+ Dieu veuille que cet été se renouvelle!»
+
+Après ces heureuses semaines qui avaient une fois encore réuni autour de
+Mme de Staël Adrien et Mathieu de Montmorency, le comte Elzéar de
+Sabran, M. de Barante, le comte de Balk, Benjamin Constant et Mme
+Récamier, celle-ci retourna à Paris où elle devait, ainsi qu'on le verra
+par une lettre de M. de Montmorency, s'occuper de presser l'approbation
+de la censure pour le tome troisième _de l'Allemagne_, dont l'impression
+était achevée comme celle des deux premiers volumes, déjà revêtus du
+visa des censeurs.
+
+Mme de Staël alla passer quelques jours à la Forest, dans une terre de
+Mathieu, à peu de distance de Blois. Ce fut au retour de cette excursion
+qu'elle apprit que l'édition de son ouvrage sur _l'Allemagne_ était, par
+l'ordre de la police, mise au pilon, et qu'elle reçut du duc de Rovigo
+l'injonction de retourner immédiatement à Coppet jusqu'à son départ
+annoncé pour l'Amérique.
+
+M. DE MONTMORENCY À Mme Récamier.
+
+ «Fossé, près Blois, ce 2 octobre 1810.
+
+ «Je ne saurais me refuser, aimable et parfaite amie, à vous écrire
+ au moins quelques mots. Notre première pensée, qui est bien
+ naturellement commune entre vos amis d'ici, portait d'abord
+ uniquement sur votre santé, que vous avez si peu écoutée dans votre
+ parfait dévouement, sur ces souffrances de votre route
+ d'Angervilliers à Paris, qui m'ont été vraiment au coeur. J'espère
+ qu'elles n'auront pas eu de suite et que vous êtes bien remise.
+ Mais notre amie vient de recevoir à l'instant, par Albert[18],
+ votre lettre si parfaite, si dévouée, si détaillée. Je n'ai pas
+ besoin de vous dire tous les sentiments qu'elle nous a fait naître;
+ un seul domine en ce moment en moi: c'est de sentir combien vous
+ avez de générosité et de dévouement dans l'âme. _Elle_ en a été
+ vivement émue et vous l'exprimera sûrement elle-même par le retour
+ de son fils. Je voulais le remplacer, et vous arriver dans la
+ journée de demain; il paraît qu'elle veut absolument me garder deux
+ jours de plus. Ce sera donc samedi soir, au plus tard, que je vous
+ verrai. Jusque-là mes pensées et mes sentiments s'unissent aux
+ vôtres. Que de si bons actes de dévouement ne vous empêchent pas de
+ vous élever, et vous portent au contraire vers la source de tout ce
+ qu'il y a de bon et d'élevé! Adieu, aimable amie.»
+
+DU MÊME.
+
+ «Fossé, ce 2 octobre 1810.
+
+ «Je vous ai écrit ce matin une petite lettre par la poste, aimable
+ amie. Mais la poste arrive et nous en apporte plusieurs de vous. Il
+ y en avait heureusement une petite tout aimable pour moi; votre
+ silence m'aurait affecté. Notre amie, tout occupée de son courrier
+ obligé pour le retour d'Albert, qui doit partir cette nuit par la
+ diligence, me charge de commencer une lettre à laquelle elle
+ ajoutera quelques mots. Je crois que tout le monde devra être
+ content de celle qu'on vous envoie. Il faut actuellement la faire
+ valoir le mieux possible par l'obligeante ci-devant reine[19], et
+ tâcher d'obtenir, avant tout, le rendez-vous auquel notre amie
+ mettrait le plus grand prix, et qui pourrait en effet contribuer à
+ changer son sort. Pendant qu'on sollicitera, Auguste obtiendra
+ peut-être quelque prolongation de délai dans une ville à quarante
+ lieues pour attendre le dernier avis de la censure; et vous ferez
+ toutes vos gentillesses à Esménard[20], pour qu'elle soit la plus
+ prompte et la plus raisonnable possible, si elle peut l'être. Voilà
+ comme je conçois cette campagne d'amitié, dans laquelle, samedi
+ prochain, sans faute, j'irai vous servir d'aide de camp.
+
+ «Je renvoie à nos conversations tout ce qu'il y a d'observations à
+ faire sur les détails curieux de votre lettre, dans laquelle vous
+ avez été une parfaite amie et correspondante. Je ne vous répète pas
+ ce que je vous disais ce matin, de toute votre perfection de soins,
+ de dévouement, et je reconnais là votre coeur, tout ce que je sais
+ de vous, tout ce qui vous rend digne des nobles et pures affections
+ auxquelles vous êtes appelée.»
+
+Mme de Staël ajoute:
+
+ «Il n'est point d'expression pour vous peindre ce que me fait
+ éprouver votre sensibilité pour moi. C'est un affreux malheur de
+ vous quitter.»
+
+M. de Montmorency était donc encore auprès de Mme de Staël, lorsqu'elle
+apprit le nouvel acte de rigueur qui la frappait: ce fut lui qui en
+porta la nouvelle à Mme Récamier. Il lui écrit en arrivant à Paris:
+
+ «Paris, 8 heures.
+
+ «J'arrive sur les sept heures, aimable amie, je vous envoie tout de
+ suite le billet dont je suis chargé pour vous. J'ai des choses bien
+ tristes à vous raconter sur notre pauvre amie que j'ai quittée
+ cette nuit sur les une heure. Mais enfin puisqu'il faut être
+ séparée d'elle, c'est une consolation d'en parler avec vous.
+ Voulez-vous faire fermer votre porte à dix heures? Je fais dire à
+ M. de Constant. à qui j'envoie une lettre, de passer chez vous à
+ cette heure-là.
+
+ «Vous aurez peut-être des nouvelles de Fontainebleau. Adieu.»
+
+Le _billet_ dont M. de Montmorency était porteur pour Mme Récamier était
+une longue lettre où Mme de Staël exprimait avec toute l'énergie de sa
+noble nature, l'indignation et la douleur que lui faisaient éprouver les
+persécutions dont elle était l'objet.
+
+ «Chère amie, lui dit-elle, je suis tombée dans un état de tristesse
+ affreuse. Le départ s'est emparé de mon âme, et pour la première
+ fois j'ai senti toute la douleur de ce que je croyais facile. Je
+ complais aussi sur l'effet de mon livre pour me soutenir; voilà six
+ ans de peines et d'études et de voyages à peu près perdus. Et vous
+ représentez-vous la bizarrerie de cette affaire? ce sont les deux
+ premiers volumes déjà _censurés_ qui ont été saisis, et M. Portalis
+ ne savait pas plus que moi cette aventure. Ainsi, l'on me renvoie
+ de quarante lieues, parce que j'ai écrit un livre qui a été
+ approuvé par les censeurs de l'empereur. Ce n'est pas tout, je
+ pouvais imprimer mon livre en Allemagne: je viens volontairement le
+ soumettre à la censure; le pis qui pouvait m'arriver, c'était qu'on
+ défendît mon livre. Mais peut-on punir quelqu'un parce qu'il vient
+ volontairement se soumettre à ses juges? Chère amie, Mathieu est
+ là, l'ami de vingt années, l'être le plus parfait que je connaisse,
+ et il faut le quitter. Vous, cher ange, qui m'avez aimée pour mon
+ malheur, qui n'avez eu de moi que l'époque de mon adversité, vous
+ qui rendez la vie si douce, il faut aussi vous quitter. Ah! mon
+ Dieu! je suis l'Oreste de l'exil et la fatalité me poursuit. Enfin
+ il faut que la volonté de Dieu soit faite, j'espère qu'il me
+ soutiendra. Pour la dernière fois j'entends cette musique de
+ Pertozza qui me rappelle votre douce figure, votre charme qui ne
+ tient pas même à votre beauté, et tant de joies pures et sereines
+ cet été. Enfin, je vous serrerai une fois encore contre mon coeur,
+ et puis l'avenir inconnu commencera. Pardon, chère amie, de vous
+ écrire une lettre si abattue: je reprendrai du courage; mais mourir
+ ainsi à tous ses souvenirs, à tous ses sentiments, c'est un
+ horrible effort. J'ai un tel nuage de douleur autour de moi que je
+ ne sais plus ce que j'écris. Si je passe, comme je le crois,
+ l'hiver en Suisse, chère amie... je n'ose achever. Je serais tentée
+ de vous dire comme M. Dubreuil à Pechméja: _Mon ami, il ne doit y
+ avoir que toi ici_.»
+
+Tandis que Mme Récamier était en Touraine avec Mme de Staël, le maréchal
+Bernadotte, prince de Ponte Corvo, désigné à l'unanimité le 10 août 1810
+par la diète suédoise comme prince héréditaire, était de plus adopté par
+le roi Charles XIII comme son fils, et partait pour la Suède le 2
+octobre.
+
+Il adressa de Stockholm à Mme Récamier, qu'il n'avait pu voir avant de
+quitter Paris, la lettre suivante.
+
+LE PRINCE ROYAL DE SUÈDE À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Stockholm, le 22 décembre 1810.
+
+ «Madame,
+
+ «En m'éloignant de France pour toujours, j'ai beaucoup regretté que
+ votre absence de Paris m'ait privé de l'avantage de prendre vos
+ ordres et de vous dire adieu. Vous étiez occupée à consoler une
+ amie d'une séparation prochaine et sans doute éternelle; j'ai cru
+ devoir ajourner à un autre temps à vous donner de mes nouvelles. M.
+ de Czernicheff a bien voulu se charger de vous présenter mon
+ hommage; nous avons longtemps parlé de vous, de vos estimables
+ qualités et du tendre intérêt que vous inspirez à toutes les
+ personnes qui vous approchent.
+
+ «Adieu, Madame, recevez, je vous prie, l'assurance des sentiments
+ que je vous ai voués et que le temps ni les glaces du Nord ne
+ pourront jamais éteindre.
+
+ «Charles-Jean.»
+
+Ici nous revenons un peu sur nos pas pour noter l'introduction d'un
+élément tout nouveau dans l'existence de Mme Récamier.
+
+Après avoir pris les eaux d'Aix, et en revenant en Touraine rejoindre
+Mme de Staël, elle s'était arrêtée deux ou trois jours en Bugey pour y
+visiter une des soeurs de son mari qui habitait ordinairement Belley,
+petite ville très-voisine de la frontière de Savoie, et qui passait la
+belle saison dans ce domaine de Cressin où M. Jacques Récamier était né,
+et dont il gardait si religieusement le souvenir. Ce fut à Cressin que,
+séduite par la physionomie d'une petite fille de sa belle-soeur, Mme
+Récamier eut l'idée d'emmener et d'adopter cette enfant. La proposition
+qu'elle en fit aux parents fut d'abord acceptée avec reconnaissance,
+puis, au moment du départ, le sacrifice sembla trop cruel à la jeune
+mère, et ce projet ne se réalisa pas. Quelques mois plus tard, Mme
+Cyvoct ayant succombé à vingt-neuf ans, à une maladie de poitrine, M.
+Récamier renouvela au nom de sa femme la proposition de se charger de sa
+petite-nièce, et l'enfant, alors âgée de cinq ans, fut envoyée à Paris
+au mois d'août 1811. Qu'on nous permette de citer ici une lettre que Mme
+Récamier adressait trente et un ans après cette adoption à celle que la
+Providence avait daigné choisir pour en faire l'inséparable compagne
+d'une destinée dont les apparences furent si brillantes, et que tant
+d'épreuves ont traversée.
+
+Mme RÉCAMIER À Mme LENORMANT.
+
+ Maintenon, 13 août 1842.
+
+ «Tu vas donc recevoir ce mot à Lyon, tu vas revoir cet hôtel de
+ l'Europe où tu avais bien _la plus triste des tantes_. Je te suis à
+ Belley jusqu'à la place où tu m'apparus pour la première fois. Je
+ vois encore la prairie devant la maison de ta grand'mère où j'eus
+ la première idée de te demander à tes parents. Je voulais par cette
+ adoption charmer la vieillesse de ton oncle: ce que je croyais
+ faire pour lui, je l'ai fait pour moi; c'est lui qui t'a donnée à
+ moi, j'en bénirai toujours sa mémoire. Comme je ne puis écrire
+ qu'un mot, je te recommande de soigner ta santé que tu négliges
+ beaucoup trop, c'est notre ancienne querelle, c'est ton seul
+ défaut; je supplie M. Lenormant de veiller sur toi; ma santé à moi
+ est détestable. Le duc et la duchesse de Noailles sont si parfaits
+ dans leurs soins, que je m'aperçois à peine que je ne suis pas chez
+ moi. M. de Chateaubriand arrive le 20 de ce mois, je ne pense pas
+ qu'il reste plus d'un jour. Nous retournerons à Paris par
+ Saint-Vrain où nous trouverons le philosophe Ballanche entre
+ _Dragoneau_[21] et l'_Âme exilée_[22]. Je ne sais plus ce que je
+ deviendrai ensuite, ce que je ferai du mois de septembre. Écris-moi
+ souvent, réponds à tout ce que je voudrais te demander. Je ne sais
+ encore rien du rapport de M. Lenormant à l'Institut; il m'a écrit
+ une fort aimable lettre dont je le remercie. M. Brifaut est
+ toujours aimable et bon; il quittera Maintenon à regret, il est
+ dans son élément: les beautés de ce royal château, les souvenirs de
+ Louis XIV et de Mme de Maintenon, mais surtout le plaisir de se
+ voir entre la duchesse de Noailles et la duchesse de Talleyrand,
+ sont des jouissances dont il ne se lasse pas. Je lui sais presque
+ gré d'une faiblesse qui lui donne tant de satisfaction. On aurait
+ fort désiré vous avoir ici, le duc de Noailles l'espère pour l'été
+ prochain. Adieu, chère Amélie, ne me laisse pas oublier par tes
+ enfants. Je suis bien peu de chose pour eux, ils ne peuvent m'aimer
+ que par toi; j'espère qu'il n'en sera pas toujours ainsi. Adieu
+ encore, je te presse sur mon coeur.»
+
+Nous touchons a une époque triste et importante de la vie de Mme
+Récamier, et il n'est peut-être pas inutile de rappeler à quel point la
+situation de l'Europe était alors violente et tendue, puisque le
+contre-coup de l'asservissement du monde se faisait sentir même aux
+existences privées.
+
+La lutte acharnée que Napoléon avait engagée contre l'Angleterre et qui
+amena le blocus continental, avait eu pour premier effet la captivité de
+toutes les familles anglaises que des intérêts d'affaires, de santé ou
+de plaisir avaient amenées sur le continent, et qui se virent retenues
+en France tant que dura le gouvernement de Bonaparte.
+
+La guerre d'Espagne peuplait aussi nos forteresses et quelques-unes de
+nos villes de prisonniers, parmi lesquels se distinguaient les plus
+illustres noms de la grandesse: ces prisonniers étaient partout entourés
+de la sympathie des populations.
+
+Le pape Pie VII, dépouillé de ses États par l'empereur qu'il était venu
+sacrer, et amené prisonnier en France, y excitait la plus respectueuse
+vénération: il fallut plus d'une fois changer l'itinéraire de sa route,
+ou devancer l'heure officielle de son passage, pour le soustraire à
+l'empressement enthousiaste dont il était l'objet de la part de tant de
+fidèles qui voyaient en lui tout à la fois un martyr et le chef de la
+religion. Les cardinaux détenus soit à Vincennes, soit dans quelque
+autre prison d'État, y recevaient des secours considérables en argent,
+fournis par des souscriptions dont Mathieu de Montmorency était l'âme.
+
+En même temps que les excès de pouvoir froissaient ainsi la conscience
+publique, la police devenait de plus en plus ombrageuse. Quiconque était
+soupçonné d'opposition était aussitôt l'objet d'une active et minutieuse
+surveillance. L'exil avait déjà frappé non-seulement Mme de Staël que
+son talent littéraire et ses opinions libérales hautement avouées
+plaçaient parmi les ennemis du gouvernement impérial, mais d'autres
+femmes sans aucun rôle politique, dont l'importance ou l'action ne
+sortait pas du cercle de leur famille et de leurs amis: la jeune et
+belle duchesse de Chevreuse et Mme de Nadaillac, plus tard duchesse des
+Cars.
+
+Depuis la saisie et la mise au pilon des dix mille exemplaires de son
+ouvrage sur l'_Allemagne_, Mme de Staël était à Coppet en proie à de
+cruelles anxiétés, résolue à aller demander un asile à la Suède où ses
+enfants auraient retrouvé la famille de leur père, et déchirée par la
+douleur d'abandonner la France. Mme Récamier voulait absolument revoir
+encore, avant qu'elle ne s'éloignât peut-être pour toujours, l'amie à
+qui elle s'était liée d'un si tendre dévouement; pour ne point éveiller
+les susceptibilités de la police, elle annonça, dès le printemps de 1811
+qu'elle irait aux bains d'Aix en Savoie dont sa santé s'était très-bien
+trouvée l'année précédente, et elle prit un passe-port pour cette ville.
+Cependant elle ne manqua point d'être avertie des dangers d'un voyage
+dont le but se devinait aisément.
+
+Esménard, que Mme Récamier recevait quelquefois et qui professait pour
+elle une très-vive admiration, prêt à partir lui-même pour l'Italie où
+il devait trouver la mort, vint prendre congé d'elle, et voulut remplir
+ce qu'il appelait le devoir de lui montrer _où l'entraînait son extrême
+bonté_: il fit de grands efforts pour la dissuader d'une imprudence
+_inutile_ à son amie, et qui pouvait avoir les plus déplorables
+conséquences sur sa propre destinée. À ces conseils timides, Mme
+Récamier répondait que la visite d'une femme inoffensive à une amie
+malheureuse, prête à quitter la France, était une démarche tellement
+innocente et naturelle, qu'il lui était impossible d'admettre que le
+gouvernement pût en prendre de l'ombrage. Mais quelles que dussent en
+être les suites, elle était bien décidée à ne pas refuser ce témoignage
+de son respect et de sa tendresse à une personne persécutée. Mme
+Récamier partit donc pour Coppet le 23 août 1811. M. de Montmorency
+l'avait précédée en Suisse, et venait de visiter avec Mme de Staël les
+Trappistes établis dans le canton de Fribourg. Mais ici je retrouve le
+texte des _Dix années d'exil_, et je transcris le récit de Mme de Staël.
+
+ «M. de Montmorency vint passer quelques jours avec moi à Coppet, et
+ la méchanceté de détail du maître d'un si grand empire est si bien
+ calculée, qu'au retour du courrier qui annonçait son arrivée chez
+ moi, il reçut sa lettre d'exil. L'empereur n'eût pas été content,
+ si cet ordre ne lui avait pas été signifié chez moi et s'il n'y
+ avait pas eu dans la lettre même un mot qui indiquât que j'étais la
+ cause de cet exil... Je poussai des cris de douleur en apprenant
+ l'infortune que j'avais attirée sur la tête de mon généreux ami. M.
+ de Montmorency, calme et religieux, m'invitait à suivre son
+ exemple, mais la conscience du dévouement qu'il avait daigné
+ montrer le soutenait, et moi, je m'accusais des cruelles suites de
+ ce dévouement, qui le séparaient de sa famille et de ses amis.
+
+ «Dans cet état, il m'arrive une lettre de Mme Récamier, de cette
+ belle personne qui a reçu les hommages de l'Europe entière, et qui
+ n'a jamais délaissé un ami malheureux. Elle m'annonçait qu'en se
+ rendant aux eaux d'Aix en Savoie, elle avait l'intention de
+ s'arrêter chez moi, et qu'elle y serait dans deux jours. Je frémis
+ que le sort de M. de Montmorency ne l'atteignît. Quelque
+ invraisemblable que cela fût, il m'était ordonné de tout craindre
+ d'une haine si barbare et si minutieuse tout ensemble, et j'envoyai
+ un courrier au-devant de Mme Récamier pour la supplier de ne pas
+ venir à Coppet. Il fallait la savoir à quelques lieues, elle qui
+ m'avait constamment consolée par les soins les plus aimables; il
+ fallait la savoir là, si près de ma demeure, et qu'il ne me fût pas
+ permis de la voir encore, peut-être pour la dernière fois! Je la
+ conjurais de ne pas s'arrêter à Coppet; elle ne voulut pas céder à
+ ma prière: elle ne put passer sous mes fenêtres sans rester
+ quelques heures avec moi, et c'est avec des convulsions de larmes
+ que je la vis entrer dans ce château où son arrivée était toujours
+ une fête. Elle partit le lendemain et se rendit chez une de ses
+ parentes à cinquante lieues de la Suisse. Ce fut en vain: le
+ funeste exil la frappa. Les revers de fortune qu'elle avait
+ éprouvés lui rendaient très-pénible la destruction de son
+ établissement naturel. Séparée de tous ses amis, elle a passé des
+ mois entiers dans une petite ville de province, livrée à tout ce
+ que la solitude peut avoir de plus monotone et de plus triste.
+ Voilà le sort que j'ai valu à la personne la plus brillante de son
+ temps.»
+
+Mme Récamier, après trente-six heures de séjour à Coppet, se rendit en
+effet à Richecour dans la Haute-Saône chez sa cousine la baronne de
+Dalmassy, mais elle ne s'y arrêta point et reprit en toute hâte la route
+de Paris. Elle ignorait encore que l'ordre d'exil qui la frappait avait
+été signifié le 3 septembre à M. Récamier, mais, dans la cruelle
+perspective de se voir arrachée à sa famille, à ses amis, elle sentait
+la nécessité de mettre ordre à tous les intérêts de son existence; elle
+voulait revoir son père, si elle devait en être séparée pour longtemps;
+elle avait d'ailleurs besoin de se concerter avec les siens sur le choix
+de la ville où, en cas d'exil, elle fixerait son séjour.
+
+En arrivant à Dijon, elle y trouva M. Récamier, qui l'y avait précédée
+de quelques heures et qui lui apportait la confirmation du sort dont on
+l'avait menacée: elle était exilée à quarante lieues de Paris. Elle
+continua cependant sa route et vint passer deux jours au milieu de sa
+famille dans le plus strict incognito. Mme Récamier, après un peu
+d'hésitation, se décida à s'établir à Châlons-sur-Marne, et elle partit
+pour ce lieu de bannissement dans la compagnie de l'enfant que, depuis
+quelques semaines, elle avait attachée à sa destinée.
+
+Châlons était assurément une assez triste résidence, mais le séjour en
+offrait cependant quelques avantages, et d'abord, celui d'être
+précisément à quarante lieues de Paris; en second lieu, d'être
+administrée par un préfet, homme aimable, spirituel, du caractère le
+plus honorable et le plus sûr, et qui, grâce à une modération toujours
+accompagnée de prudence et de loyauté, sut rester plus de quarante ans
+préfet de la Marne, avec la confiance de tous les gouvernements et
+l'estime de tous les partis.
+
+Enfin Châlons n'était distant que de douze lieues du château de
+Montmirail, magnifique habitation des La Rochefoucauld de Doudeauville,
+qui exerçaient de là sur tout le département la juste et considérable
+influence que leur assuraient un grand nom, une grande fortune et de
+rares vertus. La duchesse et surtout le duc de Doudeauville étaient au
+nombre des personnes que Mme Récamier voyait le plus intimement. Leur
+fils Sosthènes de La Rochefoucauld avait épousé la fille unique de
+Mathieu de Montmorency, et il était lui-même profondément attaché à
+celle dont tous les siens avaient éprouvé le charme.
+
+Mathieu de Montmorency faisait chaque année un séjour assez long chez
+son respectable ami le duc de Doudeauville, et, en quittant la Suisse
+après que l'exil lui eut été signifié, il demanda à être autorisé à se
+rendre à Montmirail où il se trouva réuni à sa fille et à une bonne
+partie de sa famille.
+
+L'espérance de pouvoir communiquer de Châlons plus facilement avec
+quelques amis bien chers avait donc déterminé le choix de Mme Récamier;
+mais combien les conditions de l'exil ne pesaient-elles pas durement sur
+une jeune femme, condamnée à la vie d'auberge et à l'isolement, avec une
+fortune désormais étroite qui lui rendait les déplacements plus
+incommodes et plus onéreux? Ces amis eux-mêmes dont le voisinage lui
+semblait protéger sa solitude, il n'était ni prudent ni sage, pour ceux
+d'entre eux qui n'avaient point encouru la disgrâce du gouvernement,
+d'entretenir des relations trop fréquentes avec une exilée. Cependant
+Sosthènes de La Rochefoucauld vint à plusieurs reprises à Châlons où ses
+visites étaient toujours accueillies de la part du préfet, M. de
+Jessaint, avec la bienveillance la plus empressée. Quant à M. de
+Montmorency, malgré le bon vouloir du premier administrateur du
+département, il fut trois mois sans oser demander et sans obtenir la
+permission de quitter Montmirail et d'aller passer quelques jours auprès
+de son amie proscrite comme lui.
+
+Mme Récamier, en arrivant à Châlons, s'était établie à l'auberge de _la
+Pomme d'or_: bien peu de jours après elle, on y vit arriver une
+généreuse amie, la marquise de Catellan. Profondément touchée du malheur
+qui frappait Mme Récamier, elle abandonnait dans un premier mouvement
+d'émotion sa fille, ses habitudes et la vie de Paris hors de laquelle
+elle ne sut jamais vivre. Mme de Catellan ne passa que quelques semaines
+auprès de son amie, et fut bientôt rappelée par sa fille la comtesse de
+Gramont; mais ce dévouement que les circonstances rendirent passager
+n'en laissa pas moins à Mme Récamier une reconnaissance ineffaçable.
+
+Il faut, en effet, avoir passé par la situation que crée aux personnes
+qui ont encouru la disgrâce d'un gouvernement absolu l'avilissement des
+caractères et la faiblesse des hommes, pour se rendre bien compte de la
+variété et des mille nuances que peut présenter la platitude. Mme
+Récamier en fit la triste expérience: j'ai sous les yeux une
+correspondance nombreuse dans laquelle une foule d'amis _sages_ répétait
+cet éternel refrain que toutes les victimes de la générosité et de
+l'indépendance ont entendu: _Que n'avez-vous suivi mes conseils!_
+
+Je ne ferai qu'une seule citation, et je ne nommerai pas la personne
+dont la lettre me paraît donner une idée de l'état commun des esprits.
+Cette lettre est écrite par un parent de M. Récamier, haut placé dans la
+magistrature, homme d'intelligence pourtant, et qui avait une sincère
+affection pour sa belle cousine.
+
+ «Septembre 1811.
+
+ «La position où vous vous trouvez maintenant est assez peu faite
+ pour vous; il ne faut pas qu'elle dure, il ne faut pas surtout
+ qu'elle s'aggrave. C'est par cette raison que je tremble de vous
+ voir voyager. Il est telle rencontre que vous pourriez faire qui
+ pourrait vous faire perdre la liberté, surtout d'après les
+ circonstances politiques où il paraît que nous allons bientôt nous
+ trouver. Ne perdez jamais de vue que vos pas seront comptés, et
+ qu'il y a tant de gens qui aiment à faire les bons valets, que,
+ changeant tous les jours et de domicile et de société, il serait
+ bien difficile qu'il ne se trouvât quelqu'un qui voulût faire sa
+ cour à vos dépens.
+
+ «D'ailleurs le monde pour vous va se composer de deux espèces de
+ personnes, les unes qui dépendent du gouvernement et qui
+ s'éloigneront de vous, les autres qui y sont opposées, et qui, par
+ l'accueil distingué qu'elles vous feront, satisferont leur haine et
+ auront l'air de vouloir vous dédommager; ceux-là, il faut les fuir:
+ ils vous feraient plus de mal que les indifférents.
+
+ «Avez-vous bien réfléchi à ce que c'est que la vie qu'on mène sur
+ les grands chemins et dans les auberges? Si je ne me trompe, elle
+ doit être bien éloignée de vous plaire; rien n'est à la fois plus
+ insipide, plus ennuyeux et plus coûteux.
+
+ «Voici la vie que j'aurais indiquée pour vous, si j'eusse été
+ appelé au conseil.
+
+ «Vous avez en vous-même assez de ressources pour fuir l'ennui
+ pendant un petit nombre de mois. Ce temps, vous l'auriez passé dans
+ quelque ville du deuxième arrondissement de police; vous auriez vu
+ peu de monde, surtout point de gens ayant trop d'esprit. Vous
+ auriez bientôt vu autour de vous une petite société choisie dans le
+ sens de ma lettre; les rapports qui seraient venus auraient été
+ comme il faudrait qu'ils soient, et bientôt on ne se serait plus
+ souvenu des jours de la tempête, et j'aurais pu vous faire bientôt
+ tout à mon aise les visites, rares mais affectueuses, dont la
+ suppression me prive plus que je ne puis dire.»
+
+Mme Récamier s'imposa, pendant toute la durée de son exil, une réserve
+que commandaient assez son isolement et sa jeunesse; mais, résolue à ne
+point solliciter son rappel, elle n'avait aucune raison de suivre une
+ligne de conduite à laquelle la hauteur de son âme n'eût pas su se
+plier. Aussi son exil ne fut-il jamais révoqué; elle avait demandé à
+ceux de ses amis qui, comme Junot, approchaient familièrement de
+l'empereur, de ne pas même prononcer son nom devant lui.
+
+Si la plupart des fonctionnaires, ainsi que l'annonçait le parent dont
+nous avons cité la lettre, s'éloignèrent d'une _exilée_, il en fut, et
+j'aime à mettre le duc d'Abrantès au premier rang, qui restèrent fidèles
+à une amie que l'adversité avait visitée, et j'ajoute que leur fidélité
+ne leur nuisit point.
+
+Après le départ de Mme de Catellan, Mme Récamier abandonna la
+_Pomme-d'Or_ et prit, rue du Cloître, un petit appartement, qui avait au
+moins le mérite d'être commode et silencieux.
+
+Dans la vie monotone et triste d'une petite ville où aucune des
+distractions des arts, du théâtre ou de la société n'était possible, Mme
+Récamier, qui avait fait connaissance avec l'organiste de la paroisse,
+trouvait une sorte de délassement, que son goût pour la musique peut
+expliquer, à aller chaque dimanche jouer de l'orgue à la grand'messe.
+
+M. de Montmorency lui écrivait:
+
+M. DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Montmirail, ce 13 décembre 1811.
+
+ «J'ai reçu, en même temps que votre lettre, une autre lettre de
+ notre amie, du 30, qui me mandait ses derniers retards assez
+ motivés, mais au milieu desquels perçait un reste d'incertitude.
+
+ «Ces cruelles angoisses me pèsent extrêmement, et je voudrais, pour
+ toute chose au monde, la savoir déterminée. Cette pauvre lettre
+ avait de grosses taches, qui ressemblaient tant à des larmes! Elle
+ en aura versé en me parlant d'une résolution beaucoup trop absolue,
+ de ne vouloir pas me revoir, quand même elle ne partirait pas. Elle
+ me parle avec une bonté et une générosité singulières contre les
+ scrupules de fierté qui m'empêcheraient de demander Dampierre[23],
+ même par ma fille. Outre que ce ne serait pas bien utile, vous
+ connaissez là-dessus mon goût et ma résolution. Pauvre amie! Comme
+ je lui voudrais la force de caractère que vous montrez en ce
+ moment, et qu'elle fût aussi tout près, comme vous, de la source
+ unique des véritables consolations. Ah! vous finirez par y arriver
+ tout à fait, et vous nous aiderez à obtenir qu'elle vous suive!
+
+ «Il est bien entendu, entre nous deux, que la première lettre qui
+ apprendrait son départ définitif pour _Genève_[24] serait
+ sur-le-champ communiquée à l'autre. Adieu, aimable amie; c'est dans
+ les premiers jours de janvier que je vous ferai ma visite.»
+
+Mme Récamier vit venir à Châlons son père, puis M. Récamier et M.
+Simonard. Sa cousine, Mme de Dalmassy, partagea pendant un mois sa
+solitude. Auguste de Staël, à deux reprises, lui apporta des nouvelles
+de sa mère; mais elles n'étaient point de nature à calmer les
+inquiétudes que les amis de Mme de Staël éprouvaient pour elle. Son
+abattement était extrême, et il semblait que la puissance de son
+imagination ne servît qu'à donner plus d'intensité aux souffrances que
+lui faisaient endurer son propre exil et la pensée des persécutions
+qu'elle avait attirées sur ses amis.
+
+M. de Montmorency vint, dans le courant de janvier 1812, voir enfin Mme
+Récamier, puis il partit pour Toulouse, où il avait des amis et des
+parents et où il était autorisé à se rendre. Comme il devait s'arrêter
+quelques jours à Lyon, pour y voir Camille Jordan et visiter les
+établissements de charité, Mme Récamier l'avait chargé d'une lettre pour
+celle des soeurs de son mari avec laquelle elle était le plus étroitement
+unie d'amitié, Mme Delphin, qui habitait cette ville.
+
+En réponse à cette lettre, elle reçut de sa belle-soeur le billet
+suivant:
+
+Mme DELPHIN À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Lyon, 5 février 1812.
+
+ «Je ne saurais vous rendre, mon aimable soeur, tout le plaisir que
+ j'ai éprouvé en recevant de vos nouvelles par vous-même. M. de
+ Montmorency m'a assuré que vous jouissiez de la meilleure santé,
+ que vous supportiez votre exil avec une philosophie toute
+ chrétienne, et que vous receviez, dans le pays que vous habitez,
+ l'accueil le plus flatteur de tout ce qui est capable d'apprécier
+ le mérite. Il m'a ajouté qu'il y avait tout lieu d'espérer que les
+ voeux de votre famille et de vos amis sur votre retour seraient
+ bientôt remplis; je le désire ardemment, ma bonne soeur, pour vous
+ et pour le bonheur de mon frère, à qui votre absence est bien
+ pénible.
+
+ «Je vous remercie de m'avoir procuré l'avantage de connaître M. de
+ Montmorency, dont j'avais ouï parler plusieurs fois avec éloge: sa
+ physionomie annonce tout ce qu'il est. Il m'a fait part de vos
+ bontés pour ma petite-nièce, des soins que vous prenez pour former
+ son coeur à la vertu. J'aime à croire qu'elle répondra à tout ce que
+ vous faites pour elle, et qu'elle vous donnera un jour les
+ consolations que vous méritez à tant de titres.
+
+ «Mon mari et mes enfants ont partagé le plaisir que j'ai eu à
+ m'entretenir de vous; ils vous font mille compliments. Agréez,
+ chère soeur, l'assurance de mon sincère attachement.
+
+ «DELPHIN, née RÉCAMIER.»
+
+Huit mois s'écoulèrent ainsi péniblement à Châlons. Mme de Staël
+insistait auprès de son amie pour la décider à quitter ce triste séjour;
+elle lui écrivait:
+
+ «Je souhaite extrêmement, à présent, que vous veniez à Lyon: si
+ j'ai mon passage sur la frégate, je puis me déchirer encore une
+ fois le coeur en vous embrassant là. Vous serez sur la route
+ d'Italie, vous aurez quelques-unes des distractions qu'il ne faut
+ pas dédaigner, car elles font du bien aux nerfs. Hélas! généreuse
+ victime, je sais ce que vous souffrez; croyez-m'en sur les
+ dédommagements possibles dans cette situation. Le préfet de Lyon
+ est assez bon et d'assez bonne compagnie: je vous en prie, venez à
+ Lyon. Ne vous embarrassez pas des petits obstacles de famille: vous
+ êtes sans parents, comme vous êtes sans égale. Sortez d'un lieu où
+ tout est remarqué, parce qu'il n'y a personne.»
+
+Sans espérer trouver ailleurs un grand soulagement à sa position, Mme
+Récamier se décida à partir pour Lyon au mois de juin 1812.
+
+Le séjour de Lyon offrait réellement à Mme Récamier plus de ressources
+qu'elle n'en aurait pu trouver dans aucune autre ville. La famille de
+son mari y était nombreuse et honorée, et dans cette famille, qui
+l'accueillit avec empressement, se trouvait une personne d'un mérite
+supérieur. Mme Delphin, soeur cadette de M. Récamier, dont nous venons de
+citer un billet, présentait en effet un type admirable de la charité et
+de la vertu héroïque comme on la pratiquait au temps de saint Vincent de
+Paul. Jamais coeur ne fut plus ouvert à l'amour des pauvres; sa vie
+entière leur était consacrée. Prisonniers, filles perdues, enfants
+abandonnés, malades, créatures souffrantes, quelle que fût la nature ou
+la cause de leurs douleurs, c'étaient là les objets de sa prédilection.
+Ce qu'elle savait trouver de temps, de ressources, d'argent pour
+soulager _ses chers malheureux_ ne peut se comprendre, et je n'ai jamais
+oublié l'inflexion de voix avec laquelle cette sainte personne, en
+répondant au dernier mendiant qui implorait sa charité, l'appelait: _Mon
+pauvre ami_.
+
+Mme Delphin connaissait déjà depuis plusieurs années sa jeune et
+brillante belle-soeur qui n'avait jamais, dans aucun de ses voyages à
+Coppet ou à Aix, négligé de s'arrêter à Lyon pour la voir. Elle la
+traitait comme sa fille, et trouvait en elle la plus respectueuse
+tendresse. Mme Delphin avait d'ailleurs beaucoup de gaieté et d'imprévu
+dans l'esprit, et comme son frère un tour original à rendre ses pensées.
+Ses manières étaient simples; elle possédait cette sorte de tact qui
+distingue particulièrement les soeurs de charité et qui fait qu'elles
+sont sans embarras et à leur place dans les palais comme chez les
+pauvres. La Providence avait uni Mme Delphin à un homme qui n'était pas
+moins qu'elle-même selon le coeur de Dieu, et leur maison, étrangère à
+toute espèce de luxe, était éminemment hospitalière.
+
+Mme Récamier retrouvait encore à Lyon et dans l'auberge même où elle
+était descendue (l'hôtel de l'Europe) une soeur d'exil, l'élégante
+duchesse de Chevreuse, accompagnée de sa belle-mère, la duchesse de
+Luynes, dont la tendresse passionnée n'avait pu consentir à s'en laisser
+séparer.
+
+La duchesse de Chevreuse, comme on l'a déjà vu, victime des ménagements
+que la conservation d'une immense fortune imposait à la famille de son
+mari, avait été contrainte d'accepter une place de dame du palais de
+l'impératrice. Son beau-père le duc de Luynes s'était, par les mêmes
+raisons, laissé faire sénateur. Mais la brillante duchesse, en
+paraissant, bien malgré elle, à la nouvelle cour, y porta tout le dédain
+et toute la hauteur de l'ancien régime.
+
+Sa personne avait plus d'élégance et de séduction que ses traits de
+régulière beauté; elle était faite à ravir, et douée du don de plaire à
+un degré singulier, qui lui assura sur son mari, sur sa belle-mère et
+sur sa belle-soeur, Mme Mathieu de Montmorency, un empire que ses
+caprices ne pouvaient lasser. L'empereur ne fut point insensible,
+dit-on, aux agréments de la duchesse de Chevreuse, et ne trouva en elle
+que froideur et dureté. Au moment de l'arrestation de la famille royale
+d'Espagne et lors de l'arrivée de ces princes à Fontainebleau,
+l'empereur eut l'idée d'attacher la duchesse de Chevreuse au service de
+la reine espagnole. En apprenant à quel poste on la destinait, elle
+répondit qu'elle pouvait bien être prisonnière, mais qu'elle ne serait
+jamais geôlière. Cette fière réponse lui valut son exil.
+
+Lorsque Mme Récamier retrouva, en 1812, Mme de Chevreuse à Lyon, cet
+exil durait déjà depuis près de quatre ans; et la victime de cette
+persécution si prolongée avait successivement traîné en Normandie, en
+Dauphiné, en Touraine, le poids d'un malheur qui la tuait. Il lui
+paraissait en effet plus facile de renoncer à la vie qu'à Paris.
+
+L'état de maladie de Mme de Chevreuse n'était que trop réel, et ne
+laissait dès lors que peu d'espérance aux médecins. Pour les
+indifférents qui la voyaient en passant, la consomption qui la minait,
+sans altérer encore visiblement les grâces de sa personne, semblait
+plutôt un effet de l'ennui qu'une maladie véritable; pour sa belle-mère,
+qui veillait sur elle avec une tendresse idolâtre, malgré l'inquiétude
+que lui causait la faiblesse toujours croissante de celle qu'elle
+appelait _ma charmante_, l'espérance et l'illusion se prolongèrent
+presque jusqu'au dernier moment.
+
+Au milieu d'un certain nombre de billets échangés entre deux exilées
+qu'abritait le même toit, j'en choisis deux adressés à Mme Récamier par
+la duchesse de Chevreuse; ils peuvent faire comprendre la sorte de grâce
+qui distinguait son esprit.
+
+LA DUCHESSE DE CHEVREUSE À Mme RÉCAMIER.
+
+ 1812.
+
+ «Je vous remercie de tout mon coeur de votre aimable attention. Je
+ suis restée un quart d'heure durant à regarder ma jolie corbeille;
+ ce n'est pas pour rien que j'aimais tant les lis, puisque vous
+ deviez un jour m'en donner une couronne, et cela augmentera ma
+ passion. J'ai bien reconnu ces vers italiens que vous me disiez une
+ fois au spectacle, et je les ai vus là avec bien du plaisir. En
+ tout, ce petit présent est plein de grâce comme tout ce que vous
+ faites, et j'en suis ravie.
+
+ «Louise dit que vous souffrez; je voudrais bien vous guérir et que
+ vous ne souffriez plus du tout. J'irais de bon coeur pour cela vous
+ chercher, comme faisaient ces princesses, une plante tout au haut
+ d'un mont, quand même il faudrait me lever au milieu de ma fièvre.
+ Faites-moi le plaisir de croire que je vous aime; jamais je n'ai
+ rien demandé avec plus de désir de l'obtenir.
+
+ «Adieu, Madame, dormez bien et que je vous voie bientôt, je vous en
+ prie. Ma belle-mère trouve sa tasse charmante; l'anglais ne lui a
+ pas été peu sensible, c'est moi qui le lui ai dit.»
+
+LA MÊME.
+
+ 1813.
+
+ «Ne vous tourmentez donc pas, Madame, pour cet amusement que vous
+ m'avez donné hier; ce serait bien joli, parce que vous êtes bonne
+ et complaisante, d'aller vous faire de la peine; n'ayez aucune
+ espèce de souci là-dessus.
+
+ «Et moi aussi je suis fâchée de vous quitter lorsque vous
+ commenciez à vous faire à nous. Je regrette de n'avoir pas été un
+ peu de vos amies à Paris, j'aurais pu alors vous être ici de
+ quelque ressource. Véritablement, je vous dirais, comme saint
+ Augustin au bon Dieu: charmante beauté, je vous ai vue trop tôt
+ sans vous connaître et je vous ai connue trop tard.
+
+ «Excusez ce petit transport qui me donne assez l'air d'un de vos
+ correspondants, et dites-vous que nous vous aimons beaucoup toutes
+ deux. Adieu. Madame, dormez bien ce soir.»
+
+Moins absorbée par la situation de sa belle-fille, la duchesse de Luynes
+eût été pour Mme Récamier une société aussi agréable que sûre. Elle
+avait un esprit très-original et parfaitement naturel. Ses traits durs
+et irréguliers étaient masculins, comme le son de sa voix. Lorsqu'elle
+portait des vêtements de femme (ce qui n'arrivait pas tous les jours),
+elle endossait une sorte de costume qui n'était ni celui qu'elle avait
+dû porter dans sa jeunesse avant la Révolution, ni celui que la mode
+avait introduit sous l'empire: il se composait d'une robe très-ample à
+deux poches, et d'une espèce de bonnet monté; on ne lui vit jamais de
+chapeau. Mme de Luynes se moquait fort gaiement elle-même de ce qu'elle
+appelait sa _dégaine_; et néanmoins, avec ce visage, cette toilette et
+cette grosse voix, il était impossible aux gens les plus ignorants de ce
+qu'elle était, de ne pas reconnaître en elle, au bout de cinq minutes,
+une grande dame. La sensibilité et l'élévation de son âme se montraient
+de même sous la brusquerie de ses allures, comme, à travers la crudité
+de son langage, perçaient l'habitude et l'élégance du grand monde. Elle
+était très-instruite, savait bien l'anglais et lisait énormément. Que
+dis-je? Elle imprimait; elle avait fait établir une presse au château de
+Dampierre, et non-seulement elle _était_ mais elle avait la prétention
+d'_être_ un bon ouvrier typographe[25].
+
+Un jour elle se rendit avec Mme Récamier aux Halles de la Grenette, à
+l'imprimerie de MM. Ballanche père et fils. Après avoir attentivement et
+très-judicieusement examiné les caractères, les presses, les machines;
+après avoir apprécié en personne du métier les perfectionnements que MM.
+Ballanche avaient introduits dans leur établissement, elle relève tout à
+coup sa robe dans ses poches, se place devant un casier, et, à
+l'admiration de tous les ouvriers, la duchesse compose une planche fort
+correctement, fort lestement, sans omettre même en composant un certain
+balancement du corps en usage parmi les imprimeurs de son temps.
+
+Ce séjour d'une année dans la même ville et sous le même toit, la
+conformité de situation et de sentiments qu'une disgrâce commune
+établissait nécessairement, tout se réunissait pour resserrer entre Mme
+Récamier et la belle-mère de Mathieu de Montmorency un lien de goût et
+d'affection qui, de part et d'autre, fut profond et sincère.
+
+Lyon est par excellence la ville de la charité, mais ce grand centre de
+l'industrie et du commerce n'a pas toujours offert un faisceau
+intellectuel aussi distingué et aussi complet que celui qui, en 1812, se
+groupait autour d'une femme à laquelle Mme Récamier se trouvait pour
+ainsi dire alliée. Mme de Sermésy était nièce de M. Simonard; elle ne
+pouvait manquer d'accueillir la belle Juliette avec un cordial
+empressement; et c'était, en effet, dans son salon que se réunissait la
+pléiade d'hommes fort diversement doués, mais presque tous éminents,
+dont Lyon se glorifiait.
+
+Mme de Sermésy était veuve, riche, et, pendant la première moitié d'une
+vie heureuse, n'avait cherché, dans les arts du dessin, qu'une agréable
+distraction. La mort d'une fille adorée dont il ne lui restait aucun
+portrait, révéla à Mme de Sermésy son talent de sculpteur: sous
+l'inspiration du désespoir et de la tendresse maternelle, elle retrouva
+et modela les traits idéalisés de l'enfant qu'elle pleurait. Dès ce
+moment, elle trouva dans son art une noble occupation. Je me souviens
+d'avoir vu dans le cabinet d'Artaud, le conservateur du Musée de Lyon,
+le modèle du tombeau élevé par Mme de Sermésy à sa fille, ainsi qu'une
+collection des bustes de tous les hommes distingués que Lyon renfermait
+alors. L'auteur de ces ouvrages n'avait pu gagner l'expérience d'un
+artiste de profession; mais un naturel plein d'élégance et de sentiment
+suppléait à ce qui lui manquait quant au métier. Plus tard, en me
+sentant émue devant les ouvrages de la princesse Marie d'Orléans, je me
+suis involontairement souvenue de Mme de Sermésy.
+
+C'est au moment où cette dame venait de recevoir par la douleur la
+soudaine révélation de son talent que Mme Récamier vint à Lyon.
+
+Mme de Sermésy parlait peu, sa taille était haute et élancée, c'était
+une femme bonne et généreuse, mais aux manières froides et réservées.
+Révoil et Richard, les deux maîtres de l'école lyonnaise, venaient avec
+assiduité chez elle; on y trouvait aussi Dugas-Montbel, le traducteur
+d'Homère, Artaud, Ballanche et beaucoup d'autres dont les noms me sont
+devenus étrangers.
+
+Camille Jordan était aussi l'un des fidèles de ces réunions, et celui
+assurément dont l'esprit y répandait le plus d'intérêt; mais, lié avec
+Mme Récamier depuis sa première jeunesse, il était pour elle un ami tout
+à fait intime, et j'ai le droit d'en parler avec plus de détail. Les
+hasards de l'émigration avaient rapproché Mathieu de Montmorency et
+Camille Jordan; mille rapports de sentiments et de caractères unirent
+promptement ces deux nobles natures. De grandes dissemblances ne
+nuisaient point au penchant qui les attirait l'un vers l'autre. Camille
+Jordan, chez qui le sentiment religieux était aussi profond que sincère,
+s'était malheureusement arrêté à un déisme exalté et presque mystique;
+Mathieu de Montmorency voulait faire faire à son ami un pas de plus et
+l'amener à la foi de la Révélation. Il en résultait entre eux
+d'interminables et éloquentes discussions philosophiques qui ne
+refroidissaient pas leurs sentiments. À l'époque dont je parle,
+l'opposition au gouvernement impérial et l'aspiration vers le
+rétablissement d'une monarchie libérale formaient entre eux un lien de
+plus. Après le retour des Bourbons que tous deux avaient ardemment
+souhaité, nous vîmes, hélas! cette belle amitié attiédie par l'esprit de
+parti et quelquefois mêlée d'amertume.
+
+Un mariage heureux avec une Lyonnaise riche et jolie avait depuis
+quelques années fixé Camille Jordan dans sa ville natale. Il eût été
+impossible d'être plus aimable. Une candeur d'enfant, de l'enthousiasme,
+de la grâce, un incomparable mouvement donnaient à sa conversation un
+attrait tout particulier. Éloquent et généreux, son patriotisme était
+passionné. Bien que Camille Jordan eût vécu dans un monde choisi, il
+n'avait pu apprendre certaines nuances de forme, mais sa distinction
+naturelle était telle que ce vernis provincial avait chez lui de
+l'agrément et de l'originalité. Violemment rejeté hors de la vie
+politique en fructidor, il s'occupait, dans les loisirs d'une douce vie
+de famille, d'une traduction de la _Messiade_ de Klopstock, à laquelle
+il travailla longtemps et qu'il laissa inachevée. Lorsque la
+Restauration lui rendit une action publique, Camille Jordan prit rang
+parmi nos orateurs les plus distingués. Nous nous étonnions parfois
+alors de tout ce que la parole de cet homme, si plein dans le commerce
+privé de douceur, de grâce et de charme, prenait à la tribune d'âpreté
+et d'emportement.
+
+Tandis que Mme Récamier s'établissait à Lyon, M. de Montmorency, après
+quelques mois de séjour à Toulouse et dans le midi de la France, s'était
+rapproché de sa famille, en deçà du rayon des quarante lieues qu'il ne
+devait pas dépasser. Il écrivait de Vendôme à son amie la lettre
+suivante:
+
+ «Vendôme, le 25 juin 1812.
+
+ «Je trouve que le séjour de Lyon m'est favorable, aimable amie. Je
+ me hâte de vous remercier de cette lettre du 15 que j'ai reçue
+ avant-hier, de ce grand papier, de ces quatre pages, de cette
+ expansion de vos sentiments à laquelle j'attache tant d'intérêt. Ne
+ dites pas que vous m'écrirez exactement toutes les fois que vous
+ aurez à me parler de ce qui en a pour moi: cela peut-il être jamais
+ autrement quand vous me parlez de vous-même? Il est vrai qu'à ce
+ profond et constant intérêt il s'en joint en ce moment un autre que
+ nous avons en commun, et qui m'occupe vivement ainsi que vous. Je
+ suis bien touché de l'impression que vous en avez reçue. Ce que je
+ désire uniquement, ce que je demande souvent par mes prières les
+ plus intimes, c'est votre bonheur qui, moins que jamais, peut se
+ séparer de l'estime des autres et surtout de la vôtre propre, de ce
+ sentiment de paix intérieure dont vous me parlez d'une manière
+ touchante et reconnaissante.
+
+ «Oui, ce que vous me dites de ce sentiment qui survit à beaucoup de
+ véritables peines, de cette vie paisible et retirée très-propre à
+ l'entretenir, de vos raisonnables projets pour vous instruire dans
+ une science sur laquelle votre coeur seul vous a déjà tant appris,
+ tout cela a produit sur moi une impression très-douce. Il y aurait
+ aussi quelque chose de semblable dans les récits de la vie que je
+ mène ici au sein d'une réunion de famille très-complète pour moi et
+ qui commence à devenir nombreuse, depuis l'arrivée de Sosthènes qui
+ a été promptement suivie de celle d'Adrien et de son fils.
+ J'oublierais ici très-volontiers ma position, si ce n'était pas à
+ elle-même que se rattachent les peines et les sacrifices de
+ l'amitié. C'est de cet intérêt qui nous est vraiment commun que je
+ veux vous entretenir.
+
+ «Vous n'avez sûrement pas ignoré la dernière méchanceté atroce
+ qu'on _lui_ a faite. Je serais avide de détails qui vont peut-être
+ absolument me manquer. Ce sera un acte digne de votre générosité de
+ m'en donner toutes les fois que vous le pourrez. Vous me promettez
+ des explications sur une institution de bienfaisance qui a un
+ double intérêt, puisqu'elle vous en a inspiré. Donnez-moi beaucoup
+ de renseignements de ce genre sur Lyon: j'en avais demandé à
+ Camille, qui a été empêché par la terrible épreuve qu'il a subie
+ dans sa famille. Je jouis beaucoup d'apprendre qu'elles soient
+ terminées. Rien ne m'étonne de tout ce qu'une intimité plus
+ habituelle vous fait découvrir en lui, et du charme qu'il doit
+ répandre sur votre société. Parlez-lui de moi, et parlez de moi
+ quelquefois ensemble.
+
+ «Qu'est-ce que ce bon baron[26] pouvait donc avoir de si pressé
+ pour passer si peu de temps dans une ville où il avait le bonheur
+ de vous voir arriver? J'ai peine à me défendre de mauvaises pensées
+ sur l'impression, pour la première fois semblable, que nous lui
+ faisons vous et moi. Adieu, aimable amie; j'ai mené hier ma mère
+ dans ces grands bois solitaires à qui il ne manque à mes yeux que
+ de vous avoir reçue sous leurs ombrages. Notre amie m'y a laissé
+ des traces de son passage. Quand puis-je vous y espérer? Ah! vous
+ êtes bien sûre que votre souvenir y est déjà et qu'on y priera pour
+ vous. Secondez-nous de votre côté et embrassez pour moi cette
+ petite Amélie, que je vois d'ici toute tranquille et vous aimant
+ bien. Faites agréer mes hommages reconnaissants à Mme votre
+ belle-soeur.»
+
+Ce fut Camille Jordan qui conduisit M. Ballanche[27] chez Mme Récamier.
+Sitôt qu'elle fut arrivée à Lyon, il lui parla avec l'enthousiasme qui
+lui était ordinaire de son ami Ballanche, et sollicita la permission de
+le lui présenter: mais, avant de le lui amener, il lui fit lire ce qui
+avait déjà paru de ses _Fragments_. Puis il lui raconta comment
+Ballanche était devenu éperdument amoureux d'une fille noble et sans
+fortune; comment, la gêne de la famille de la jeune personne prenant sa
+source dans un procès long et ruineux, le bon Ballanche avait fait des
+propositions très-élevées à la partie adverse pour en obtenir la cession
+de ses prétendus droits, objets du litige, dans l'intention de rendre
+ainsi à cette famille repos et fortune; comment, accueilli avec
+bienveillance par le père, il avait aspiré à la main de la jeune fille
+et comment ses espérances avaient été déçues.
+
+Le désespoir de cet amour rebuté s'exhalait dans les belles et
+harmonieuses pages qu'il a intitulées _Fragments_.
+
+Ballanche ainsi annoncé fut présenté par Camille Jordan.
+
+À partir de ce jour, son âme et sa vie furent enchaînées; dès ce moment
+M. Ballanche appartint à Mme Récamier.
+
+La laideur de M. Ballanche, résultat d'un accident qui avait défiguré
+ses traits, avait quelque chose d'étrange: d'horribles douleurs de tête
+qu'un charlatan avait voulu faire disparaître par un remède violent
+avaient amené une carie dans les os de la mâchoire; il devint nécessaire
+d'en enlever une partie, et de plus on dut faire subir à M. Ballanche
+l'opération du trépan. De toutes ces souffrances il s'en était suivi une
+difformité dans l'une de ses joues.
+
+Des yeux magnifiques, un front élevé, une expression de rare douceur, et
+je ne sais quoi d'inspiré à certains moments, compensaient la disgrâce
+et l'irrégularité de ses traits, et rendaient impossible, malgré la
+gaucherie et la timidité de toute la personne, de se méprendre sur ce
+que cette fâcheuse enveloppe renfermait de belles, de nobles, de divines
+facultés. David d'Angers, s'inspirant de la physionomie et saisissant
+avec justesse la grandeur empreinte dans cette tête, a pu faire de M.
+Ballanche (de profil, il est vrai) un très-beau médaillon d'une
+ressemblance frappante.
+
+Le lendemain de sa présentation chez Mme Récamier, M. Ballanche y revint
+seul, et se trouva tête à tête avec elle. Mme Récamier brodait à un
+métier de tapisserie; la conversation d'abord un peu languissante prit
+bientôt un vif intérêt, car M. Ballanche, qui trouvait avec peine ses
+expressions lorsqu'il s'agissait des lieux communs ou des commérages du
+monde, parlait extrêmement bien, sitôt que la conversation se portait
+sur l'un des sujets de philosophie, de morale, de politique ou de
+littérature qui le préoccupaient.
+
+Malheureusement les souliers de M. Ballanche avaient été passés à je ne
+sais quel affreux cirage infect, dont l'odeur, d'abord très-désagréable
+à Mme Récamier, finit par l'incommoder tout à fait. Surmontant, non sans
+difficulté, l'embarras qu'elle éprouvait à lui parler de ce prosaïque
+inconvénient, elle lui avoua timidement que l'odeur de ses souliers lui
+faisait mal.
+
+M. Ballanche s'excusa humblement en regrettant qu'elle ne l'eût pas
+averti plus tôt, et sortit; au bout de deux minutes il rentrait sans
+souliers, et reprenait sa place et la conversation où elle avait été
+interrompue. Quelques personnes, qui survinrent, le trouvèrent dans cet
+équipage et lui demandèrent ce qui lui était arrivé. «L'odeur de mes
+souliers incommodait Mme Récamier, dit-il, je les ai quittés dans
+l'antichambre.»
+
+Je place ici une lettre qui fut adressée à Mme Récamier par M. Ballanche
+quelques mois plus tard, le surlendemain du jour où elle quitta Lyon
+pour se rendre en Italie; elle fera comprendre mieux, que tout ce que je
+pourrais dire, le rapport qui s'était établi entre elle et l'auteur
+d'_Antigone_.
+
+M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.
+
+ Février 1813.
+
+ «Madame,
+
+ «Je ne sais si vous savez combien a été aimable la promesse que
+ vous avez exigée de moi, de vous écrire le soir même du jour de
+ votre départ. Vous avez senti combien votre absence m'allait être
+ pénible, après la si douce habitude que vous aviez bien voulu me
+ laisser contracter de vous voir tous les jours. Vous avez voulu
+ adoucir, autant qu'il était en vous, l'amertume que je devais en
+ ressentir. Vous êtes bien la plus excellente des femmes. Je dois
+ vous l'avouer, Madame, il m'est arrivé assez souvent de me trouver
+ tout étonné des bontés que vous avez eues pour moi. Je n'avais
+ point lieu de m'y attendre, parce que je sais combien je suis
+ silencieux, maussade et triste. Il faut qu'avec votre tact infini
+ vous ayez bien vite compris tout le bien que vous deviez me faire.
+ Vous qui êtes l'indulgence et la pitié en personne, vous avez vu en
+ moi une sorte d'exilé, et vous avez compati à cet exil du bonheur.
+
+ «Un naturel un peu timide met trop de réserve dans tous mes
+ discours. J'écrirai ce que je ne pouvais prendre sur moi de dire.
+
+ «Permettez-moi à votre égard les sentiments d'un frère pour sa
+ soeur. J'aspire après l'instant où je pourrai vous offrir, avec ce
+ sentiment fraternel, l'hommage du peu que je puis. Mon dévouement
+ sera entier et sans réserve. Je voudrais votre bonheur aux dépens
+ du mien; il y a justice à cela, car vous valez mieux que moi.
+
+ «Tous les soirs je consacrerai quelques instants à _Antigone_: je
+ tâcherai de la faire un peu semblable à vous; ce sera un moyen de
+ me distraire du souvenir des soirées que j'avais coutume de passer
+ auprès de vous, sans me distraire de vous, ce qui me serait
+ impossible. Vous me permettrez aussi de vous écrire.
+
+ «Il est bien tard. Vous me renverriez si j'étais chez vous: vous
+ voudriez vous coucher.
+
+ «Dieu vous donne un bon sommeil!»
+
+Dans une autre lettre, en parlant à Mme Récamier du besoin de dévouement
+qui avait toujours rempli son âme, M. Ballanche lui disait:
+
+ «Vous étiez primitivement une Antigone, dont on a voulu, à toute
+ force, faire une Armide. On y a mal réussi: nul ne peut mentir à sa
+ propre nature.»
+
+Mme Récamier, en venant à Lyon, y avait été surtout attirée par
+l'espérance fortement enracinée dans son coeur de revoir Mme de Staël.
+Non-seulement elle voulait la revoir, mais elle se flattait, en se
+rapprochant ainsi de la Suisse, de pouvoir combiner son départ avec
+celui de son amie. Ce projet que M. de Montmorency combattait vivement
+ne se réalisa point. Mme de Staël ne vint pas à Lyon où son fils Auguste
+fit seul une apparition. Le découragement et la tristesse de Mme
+Récamier s'accroissaient à mesure qu'elle voyait sa réunion à Mme de
+Staël devenir impossible; elle exprimait ses anxiétés à M. de
+Montmorency dont la tendre compassion s'efforçait de ranimer son
+courage, et le bon Ballanche, devenu aussi le confident des douleurs de
+l'exil, s'attachait avec d'autant plus d'ardeur à celle à qui sa
+générosité n'avait valu que l'isolement.
+
+M. DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Vendôme, le 4 juillet 1812.
+
+ «Je voulais vous écrire tous ces jours-ci, aimable amie; une course
+ dans les bois où j'ai passé une partie de la journée d'hier m'en a
+ encore empêché, et vous me pardonnerez d'avoir fait passer avant
+ vous Camille à qui je devais le compliment de l'amitié sur la mort
+ de sa belle-mère. J'ai été tout à fait touché de la petite lettre
+ que vous êtes bien aimable de m'avoir écrite dans un état de
+ souffrance dont l'écriture portait la pénible empreinte.
+
+ «Vous me demandez de vous plaindre: ce mot sorti d'une bouche telle
+ que la votre pourrait étonner bien des gens qui verraient
+ l'impression que vous produisez dans un salon et ces hommages de
+ tout genre qui vous suivent dans la solitude d'une province comme
+ dans les cercles de Paris. Ce n'est pas là ce qui me paraîtrait à
+ moi devoir éloigner tout sentiment de commisération; mais je
+ trouverais d'autres motifs de vous féliciter et de vous relever de
+ la tentation de l'abattement, dans la connaissance plus intime que
+ j'ai de votre caractère, dans une certaine bonté, une certaine
+ générosité qui ne peuvent pas exister sans énergie, et qui décèlent
+ dans l'âme des forces peut-être inconnues à vous-même; dans le
+ bonheur que vous avez eu, au milieu de tant d'obstacles naturels,
+ et naturellement invincibles, de remonter par penchant, par
+ conviction, à la source unique du véritable courage et du seul
+ bonheur possible sur la terre.
+
+ «Cependant, lorsque les forces vous manquent pour puiser jusqu'au
+ fond de cette source, pour utiliser tous les trésors que vous avez
+ en vous-même, et donner à ce que vous avez de rectitude dans
+ l'esprit et dans le coeur son application tout entière, en prenant
+ une fois pour toutes un généreux parti, dont Dieu, j'ose vous le
+ garantir, vous récompenserait au centuple: alors, aimable amie, je
+ suis tout prêt à vous accorder, non ce sentiment de pitié, dont le
+ nom seul me répugne à employer ainsi, mais la plus tendre, la plus
+ sincère, la plus profonde commisération. Je conçois, je plains, je
+ partage ce qu'il y a de pénible dans ce genre unique d'isolement.
+
+ «Mais l'amitié a aussi le droit de réclamer contre ce mot: on n'est
+ pas isolé avec son Dieu et des amis! D'ailleurs, où est la sûreté,
+ l'efficacité, où sont les espérances raisonnables d'un autre parti?
+ J'oserais défier votre propre coeur de pouvoir séparer, même pour
+ quelques instants, les idée de devoir et de bonheur! Il faut donc
+ se résigner à une position qui est le résultat de circonstances
+ tout à fait indépendantes de notre volonté, ou plutôt l'ouvrage
+ d'une volonté supérieure. Je voudrais surtout que vous eussiez
+ échappé au danger particulier qu'a pour vous le besoin de se
+ dévouer à des amis malheureux. Certes je serais moins disposé que
+ personne, dans l'occupation commune que j'ai d'eux, à leur disputer
+ la consolation de recevoir de vous des preuves d'une amitié
+ généreuse, mais je vous supplie de ne pas passer cette exacte
+ limite. Ils ne peuvent pas douter de votre intérêt, et ils
+ devraient être au désespoir de ce qui engagerait ou compromettrait
+ votre vie tout entière.
+
+ «J'ai réuni ici mes deux cousins. Adrien m'a quitté, mais va me
+ renvoyer incessamment son fils qu'il me confie pour quelques mois.
+ C'est une responsabilité d'éducation encore plus grande que celle
+ de votre petite Amélie. Je conserve encore pour une quinzaine au
+ moins ma famille la plus intime. Ensuite ils retourneront à Paris,
+ et moi je me promènerai dans les environs pendant quelques semaines
+ pour nous réunir encore dans les bois. Votre pensée me suivra
+ partout. Que la mienne aussi, mais surtout que la première de
+ toutes ne vous abandonne jamais.»
+
+Bien peu de jours après avoir reçu cette lettre de Mathieu de
+Montmorency, il parvint à Mme Récamier quelques lignes datées de Coppet.
+C'en était fait! Mme de Staël avait quitté la France.
+
+ 10 juillet.
+
+ «Je vous dis adieu, mon ange tutélaire, avec toute la tendresse de
+ mon âme. Je vous recommande Auguste. Qu'il vous voie et qu'il me
+ revoie. C'est sur vous que je compte pour adoucir sa vie maintenant
+ et pour le réunir à moi quand il le faudra. Vous êtes une créature
+ céleste; si j'avais vécu près de vous, j'aurais été trop heureuse.
+ Le sort m'entraîne. Adieu.»
+
+On se rappelle peut-être qu'en insistant pour faire quitter Châlons à
+son amie, Mme de Staël mettait au nombre des avantages qu'elle
+rencontrerait à Lyon, celui de la société d'un préfet _homme de bonne
+compagnie_: mais ce préfet, jusque-là en effet, homme du monde, d'esprit
+et de manières agréables, reçu, ainsi que sa femme, fréquemment et
+presque intimement chez Mme Récamier, se trouva être du nombre des
+fonctionnaires qui _s'éloignaient_ d'une exilée. Une seule visite fut
+échangée entre la préfecture et la nouvelle venue, et le préfet, dans
+son zèle officiel, voulut en profiter pour donner à cette dernière des
+conseils qu'elle ne lui demandait pas et qu'elle aurait eu le droit de
+qualifier d'un autre nom. Presque en même temps eut lieu un autre
+désagrément du même genre, mais moins sérieux.
+
+Il y avait peu de semaines que Mme Récamier était à Lyon, lorsque M.
+Eugène (depuis duc) d'Harcourt, homme d'un esprit aussi aimable que son
+caractère est indépendant, vint à traverser cette ville et s'y arrêta
+quelques jours, pour donner à une personne exilée, avec laquelle il
+était en relation, un témoignage de sa sympathie. Il se trouvait
+précisément chez Mme Récamier, où venait aussi d'arriver Mme Delphin, au
+moment où elle recevait la visite d'un Lyonnais, sorte de bel esprit
+fort prétentieux, très-démonstratif, à la fois ridicule et familier.
+
+M. G. de B. avait été accueilli à Paris par M. Récamier avec la
+bienveillance cordiale qu'il témoignait à tous ses compatriotes. L'exil
+de Mme Récamier n'était point arrivé à sa connaissance, et il venait
+d'apprendre, en traversant la place de Bellecour, que cette femme
+célèbre était à Lyon et logée à l'hôtel de l'Europe. Sans perdre une
+minute, il y accourt et se fait annoncer. Après mille compliments, et
+force protestations de reconnaissance pour M. Récamier, cet importun
+personnage raconte qu'il donne le surlendemain une fête à la campagne,
+et supplie la belle Parisienne de lui accorder l'insigne faveur d'y
+assister. Mme Récamier résiste, objecte sa santé, la présence de M.
+d'Harcourt venu pour elle à Lyon, le tout en vain: le maudit homme n'en
+démordait point, et on n'en fut délivré qu'après qu'il eut arraché à Mme
+Récamier, à sa belle-soeur et à M. d'Harcourt la promesse que, le
+surlendemain, ils honoreraient sa fête champêtre de leur présence. M. G.
+de B., charmé du lustre que ne pourra manquer de donner à sa fête la
+présence d'une femme célèbre et d'un grand seigneur, annonce dans toute
+la ville cette bonne fortune, jusqu'à ce qu'enfin on l'avertît de l'exil
+de Mme Récamier. Son désespoir alors ne connut pas de bornes et il
+résolut de la recevoir de telle sorte qu'elle ne ferait pas un long
+séjour chez lui.
+
+Au jour dit, Mme Récamier se met en route avec les deux personnes
+comprises dans la malencontreuse invitation. Quoique fort ennuyées de la
+perspective d'une corvée champêtre et littéraire, aucune d'elles ne
+croyait possible de manquer de parole à un homme si empressé, si
+obligeant et d'avance si profondément pénétré de gratitude pour la
+faveur qu'il avait sollicitée. On arrive; la grille du parc était
+ouverte, il y avait nombreuse compagnie de gens entièrement étrangers
+aux arrivants; ils s'informent du maître et de la maîtresse de la
+maison, on leur répond qu'ils sont dans le jardin; ils s'y rendent pour
+les chercher et les saluer, et aperçoivent enfin M. G. de B. dans une
+sorte de salle de verdure, grimpé sur la balustrade d'un jeu de bague
+dont il comptait les coups.
+
+Sans daigner descendre en apercevant les trois invités dont la présence
+avait été sollicitée par lui avec tant d'opiniâtreté, il leur fait de la
+tête un petit salut protecteur, et continue de marquer les points. Un
+semblable accueil n'était point celui auquel étaient accoutumés de tels
+hôtes; ils échangèrent entre eux un regard de stupéfaction et
+remontèrent en voiture pour revenir à Lyon. L'aventure qui, au premier
+moment, les avait fort choqués, finit par leur sembler bouffonne. À
+quelques jours de là, on eut la clef de la conduite étrange de M. G. de
+B. Lui-même la donna à Mme Delphin qu'il alla voir: la candeur de sa
+platitude était si complète qu'il n'en faisait même pas l'apologie. Ce
+même G. de B. sollicita, au retour des Bourbons, la place de lecteur du
+roi, qui lui fut accordée sous Louis XVIII. Les antichambres de tous les
+régimes sont toujours peuplées des mêmes figures.
+
+Le passage des voyageurs était fréquent à Lyon, et ce mouvement offrit
+quelques distractions à Mme Récamier; c'est ainsi qu'elle eut la visite
+du marquis de Catellan, comme elle avait eu celle de M. d'Harcourt. Le
+duc d'Abrantès, en se rendant en Illyrie, s'arrêta aussi quelques heures
+à l'hôtel de l'Europe. Talma vint, dans le courant de l'année 1812 à
+1813, donner un certain nombre de représentations au Grand-Théâtre.
+
+L'état de faiblesse de la duchesse de Chevreuse allait croissant d'une
+façon effrayante; elle ne se levait plus que quelques heures chaque
+jour, et d'ordinaire c'était vers le soir qu'elle se faisait habiller;
+elle assista néanmoins aux représentations de Talma avec Mme de Luynes
+et Mme Récamier. Cette dernière avait connu personnellement ce grand
+artiste chez Mme de Staël qui, passionnée pour le théâtre, professait la
+plus entière admiration pour le talent de Talma; Mme Récamier l'avait
+même reçu quelquefois chez elle. Talma, étant venu lui faire une visite,
+fut par elle engagé à dîner.
+
+Qu'on ne se scandalise point de l'alliance des noms que les
+circonstances me forcent à rapprocher. Précisément à l'époque où Talma
+se trouvait à Lyon et y jouait au Grand-Théâtre devant un public
+électrisé, l'abbé de Boulogne, évêque de Troyes, prédicateur d'un grand
+talent et alors en butte à la persécution, était de passage dans la même
+ville. Un hasard singulier l'amena chez Mme Récamier le jour où Talma y
+dînait. L'évêque de Troyes, prêtre infiniment respectable, esprit
+cultivé et littéraire, avait l'usage du meilleur monde et son caractère
+était doux et modéré. Familier avec les chefs-d'oeuvre de la scène, et
+n'ayant de sa vie été au spectacle, l'occasion de rencontrer un
+tragédien du premier ordre lui parut une heureuse fortune.
+
+Talma, que Mme Récamier lui présenta, mit de l'empressement et une bonne
+grâce respectueuse à réciter devant lui ceux de ses rôles où il avait à
+exprimer un sentiment religieux. Il le fit avec l'énergie et la
+supériorité de son admirable talent. L'abbé de Boulogne ravi exprimait
+naïvement l'émotion qu'il éprouvait. À son tour, Talma sollicita
+humblement la faveur d'entendre le prédicateur dans quelque morceau
+brillant de ses sermons. L'évêque ne s'y refusa pas. Après avoir écouté
+l'orateur avec un vif intérêt, Talma loua sa diction, fit quelques
+observations sur ses gestes et ajouta: «C'est très-bien jusqu'ici,
+Monseigneur (montrant le buste du prédicateur); mais le bas du corps ne
+vaut rien. On voit bien que vous n'avez jamais songé à vos jambes.»
+
+Depuis que la nouvelle du départ de Mme de Staël était parvenue à Mme
+Récamier, et depuis qu'elle avait vu s'évanouir l'espérance toujours si
+chère de rejoindre l'amie dont la disgrâce l'avait enveloppée sans que
+le sort les réunît, elle éprouvait avec plus de vivacité l'amertume de
+son isolement. C'est en vain que Mme Delphin, faisant appel à toute la
+charité de sa belle-soeur, l'associait à ses visites aux malades et aux
+prisonniers. L'âme sympathique de Mme Récamier, facilement touchée à
+l'aspect de la souffrance d'autrui, oubliait un moment sa propre peine;
+mais ce poids soulevé retombait en l'accablant.
+
+La tendresse et le babil de sa petite nièce Amélie, dont elle s'occupait
+avec une affection maternelle, amenaient quelquefois sur ce beau visage
+un sourire qui n'y paraissait plus guère, et le bon M. Ballanche, ému de
+la plus tendre pitié, lui écrivait:
+
+ «Je voudrais avoir une occasion de vous prouver à quel point je
+ vous suis attaché, à quel point mon âme a connu la vôtre. Je ne
+ sais nul être sur la terre qui vous égale; je n'en sais point, et
+ je connais cependant quelques êtres bien éminents. On vous connaît
+ mal, on ne vous connaît pas tout entière; ce qu'il y a de meilleur
+ en vous se devine.»
+
+Si Mme Delphin associa sa belle-soeur à beaucoup de ses bonnes oeuvres, il
+en fut, et en grand nombre, dont la générosité de Mme Récamier eut
+l'initiative; je ne puis me refuser à en rappeler une dont le succès fut
+trop complet pour qu'il soit permis de la passer sous silence.
+
+Une petite Anglaise, enlevée par des saltimbanques, et qu'on employait à
+faire des tours sur la place publique, fut amenée dans la cour de
+l'hôtel de l'Europe où elle donna aux gens de l'auberge un échantillon
+de sa souplesse; Mme Récamier, à laquelle une dame Anglaise, retenue en
+France depuis la rupture de la paix d'Amiens, lady Webb, en avait parlé,
+la vit, fut attendrie par sa jolie figure et sa misérable condition, fit
+des démarches pour l'arracher à ce triste métier, et se chargea des
+frais de son apprentissage. En quittant Lyon, elle confia la suite de
+cette bonne oeuvre à Mme Delphin. Quelques années après, en 1821,
+lorsqu'un dernier revers de fortune avait contraint Mme Récamier à
+chercher un asile à l'Abbaye-aux-Bois, elle reçut de sa belle-soeur la
+lettre que voici, et eut la joie d'apprendre que le ciel avait couronné,
+dans sa pauvre protégée, la constance de son charitable intérêt.
+
+ Lyon, 16 juillet 1821.
+
+ «Vous apprendrez avec plaisir, ma bonne soeur, par la lettre que je
+ joins à la présente que Dieu a béni tout ce que vous avez fait pour
+ la jeune Anglaise que vous avait recommandée milady Webb: les
+ excellents principes que lui a inculqués la maîtresse chez laquelle
+ vous avez payé son apprentissage, l'ont amenée à un tel degré de
+ vertu qu'elle à été trouvée digne d'être admise dans la communauté
+ des soeurs du refuge de Saint-Michel. C'est à vous, après Dieu, à
+ qui elle doit le bonheur d'avoir embrassé la religion catholique,
+ et, par suite, d'être entrée dans un saint état, qui fait présager
+ pour elle le bonheur des élus! Elle ne cessera, m'a-t-elle dit, de
+ prier le Seigneur pour qu'il répande sur vous toutes ses grâces,
+ pour vous récompenser du bien que vous lui avez procuré.
+
+ «Je suis privée depuis longtemps du plaisir de recevoir de vos
+ nouvelles, j'aime à croire que votre santé est telle que je le
+ désire; je serais charmée d'en avoir la confirmation. Si vous ne
+ pouvez écrire, j'engage Amélie, que j'embrasse du meilleur de mon
+ coeur, à y suppléer.
+
+ «M. Frayssinous, à son retour des eaux de Vichy, a passé par notre
+ ville; j'ai eu l'avantage de me trouver dans une maison où il vint
+ faire une visite. Je me rappelais qu'Amélie m'avait écrit qu'il
+ habitait l'Abbaye-aux-Bois, ce qui m'autorisa à lui parler de vous.
+ On aurait fort désiré le garder quelques jours ici dans l'espoir de
+ l'entendre prêcher, mais il a répondu qu'il était attendu à Paris.
+
+ «Je vous renouvelle, mon aimable soeur, l'assurance de mon
+ inviolable attachement.
+
+ «Veuve DELPHIN, née RÉCAMIER.»
+
+À la fin de janvier 1813, M. Mathieu de Montmorency, que préoccupait la
+position de son amie, mais qui n'était point libre de voyager comme il
+le voulait, put enfin venir à Lyon. Il comprit que Mme Récamier avait
+besoin de changer de lieu, et l'encouragea dans la pensée d'un voyage
+d'Italie dont le projet plaisait à son imagination.
+
+Le voyage fut résolu, et, dans les premiers jours du carême, Mme
+Récamier partit avec sa nièce et sa femme de chambre. M. de Montmorency
+l'accompagna jusqu'à Chambéry: elle voyageait à petites journées, dans
+une voiture à elle, avec des chevaux de voiturin. Cette façon d'aller,
+inusitée à présent, a bien son charme dans un pays où chaque étape offre
+un objet de nature à exciter vivement l'intérêt et la curiosité. La
+voiture renfermait une bibliothèque bien choisie, et comme Mme Récamier
+a toujours aimé la régularité et la méthode dans la distribution de son
+temps, elle s'était fait une sorte de règlement de vie que facilitait la
+ponctualité des repos obligés pour les chevaux. M. Ballanche s'était
+occupé du choix des livres, et avait joint l'_Histoire des Croisades_,
+qui venait de paraître, au _Génie du Christianisme_. On se nourrissait,
+d'ailleurs, des poëtes italiens. La petite caravane atteignit ainsi
+heureusement Turin, où Mme Récamier accepta pour quelques jours chez M.
+Auguste Pasquier, administrateur des droits réunis, et frère cadet du
+baron Pasquier, alors préfet de police, une bienveillante hospitalité
+dans un doux intérieur de famille.
+
+M. Pasquier ne trouva point prudent pour sa belle compatriote de
+continuer sa route vers Rome, comme elle l'avait commencée, en compagnie
+d'un enfant et d'une femme de chambre: il insista fortement pour qu'elle
+consentît à associer à son voyage un compagnon, homme sûr et d'un âge
+déjà respectable. C'était un Allemand très-instruit, très-modeste,
+botaniste distingué, qui venait de terminer l'éducation d'un jeune homme
+de grande maison, et qui, libre désormais, voulait visiter Rome et
+Naples. L'association avec cet excellent homme ne laissa à Mme Récamier
+et à sa petite compagne qu'un souvenir tout à fait agréable. M.
+Marschall était extrêmement réservé, et le plus souvent se tenait sur le
+siége de la voiture. On se mettait en route à six heures et demie du
+matin; vers onze heures ou midi on s'arrêtait pour déjeuner et pour
+faire manger les chevaux; on repartait vers trois heures, et l'on
+marchait jusqu'à huit, qu'on atteignait la couchée.
+
+Fréquemment à l'heure où le soleil s'était abaissé à l'horizon de telle
+sorte qu'on ne souffrît plus de la chaleur, Mme Récamier montait auprès
+du discret Allemand pour causer avec lui et pour jouir de la belle
+nature des pays qu'on traversait. Bien souvent, après avoir échangé
+quelques paroles gracieuses avec ce compagnon de voyage dont la
+discrétion, le respect et l'humeur toujours égale la touchaient fort,
+Mme Récamier saisie par le sentiment de sa situation, par le souvenir
+des amis éloignés, de la famille absente, perdue en quelque façon dans
+un pays étranger avec un enfant de sept à huit ans, sous la protection
+de cet inconnu, excellent sans doute, mais sans liens avec son passé
+comme avec son avenir, Mme Récamier tombait dans de longs et tristes
+silences. Un soir, entre autres, c'était au pied des murailles de la
+ville fortifiée d'Alexandrie, par un clair de lune splendide, on dut
+attendre le visa des passe-ports et l'abaissement du pont-levis plus
+d'une heure. La douceur de l'air, la transparence de la lumière, le
+silence des campagnes, la beauté de la nuit avaient plongé Mme Récamier
+dans une rêverie profonde, et ses compagnons de voyage s'aperçurent tout
+à coup que son visage était baigné de larmes. La petite Amélie essaya
+par ses caresses de consoler un chagrin dont elle ne comprenait pas la
+cause; pour M. Marschall, témoin respectueux de cette profonde
+mélancolie, jamais il ne la troubla, même par un mot de sympathie
+inopportun. Ce silence plein de délicatesse était une des choses dont la
+belle exilée lui avait conservé le plus de reconnaissance.
+
+Après avoir successivement traversé Parme, Plaisance, Modène, Bologne,
+Mme Récamier s'arrêta huit jours à Florence et arriva enfin à Rome dans
+la semaine de la passion.
+
+Ce fut à Rome qu'elle se sépara du bon M. Marschall auquel elle garda
+toujours un souvenir de gratitude, et qu'elle revit à Paris, avec un
+vrai plaisir, en 1814.
+
+Descendue chez Serni, place d'Espagne, Mme Récamier, avant de s'établir
+dans son appartement, voulut prendre possession de la ville éternelle en
+visitant immédiatement Saint-Pierre et le Colisée.
+
+Rome était veuve de son pontife, et cette capitale du monde chrétien
+n'était alors que le chef-lieu du département du Tibre. M. de Tournon,
+absent lors de l'arrivée de Mme Récamier, en était préfet; M. de Norvins
+était chargé de la police, et le général Miollis commandait les troupes
+françaises.--La douleur de la captivité du pape était générale et
+profonde dans la population romaine; l'aversion pour la domination
+française perçait en toute occasion et animait au même degré le peuple
+et l'aristocratie. Au milieu des circonstances si graves qui agitaient
+l'Europe, le nombre des étrangers était presque nul dans cette ville qui
+a le privilège d'attirer à elle les pèlerins et les curieux de l'univers
+entier. Ce deuil et cette tristesse donnaient encore peut-être quelque
+chose de plus saisissant à l'aspect de Rome.
+
+Mme Récamier avait une lettre de crédit et de recommandation pour le
+vieux Torlonia, lequel était depuis longtemps en rapport d'affaires avec
+M. Récamier; il mit un extrême empressement à lui offrir ses services et
+à lui présenter sa femme.
+
+Ce Torlonia, banquier le matin et dans son comptoir, duc de Bracciano le
+soir et dans son salon, qui a fait de ses fils des princes, et des
+grandes dames de toutes ses filles, était un personnage singulier. Doué
+d'une remarquable intelligence en affaires, avare comme un juif et
+somptueux comme le plus magnifique grand seigneur, il faisait, cette
+année-là même, arranger et meubler son beau palais du Corso; Canova
+exécutait pour lui le groupe d'Hercule et Lycas; et en même temps,
+non-seulement il faisait mille ladreries, mais il les racontait comme
+des traits d'esprit. Mme Torlonia, la duchesse de Bracciano, avait été
+admirablement belle; quoiqu'elle ne fût plus jeune en 1813, elle avait
+encore de la beauté. Elle était bonne, et comme les Italiennes de ce
+temps-là, faisait un étrange amalgame de galanterie et de dévotion. Un
+jour d'épanchement, elle racontait avec quel soin elle avait évité que
+le repos de son mari ne fût troublé par son fait, et elle ajoutait: «Oh!
+c'est lui qui sera bien étonné au jugement dernier!»
+
+L'établissement de Mme Récamier chez Serni ne fut que passager; au bout
+d'un mois elle loua le premier étage du palais _Fiano_ dans le Corso, et
+son salon y devint le centre du peu de Français et d'étrangers que Rome
+renfermait alors. De ce nombre était un M. d'Ormesson, Français doux et
+aimable, dont la société était sûre et ne manquait pas d'agrément. Le
+comte, alors baron de Forbin, artiste, homme de lettres, chambellan,
+homme à bonnes fortunes, très-bon gentilhomme, et de l'esprit le plus
+brillant, s'y trouvait en même temps. Sa conversation était étincelante
+de verve comique; il contait bien et mimait ses histoires de la plus
+piquante façon.
+
+M. de Forbin avait été fort occupé de la princesse Pauline Borghèse,
+soeur de l'empereur, et voyageait en Italie un peu par ordre, pour expier
+ce qu'il y avait eu de trop affiché dans cette liaison. Son ami et son
+émule le peintre Granet était avec lui à Rome, et rien ne les a honorés
+davantage l'un et l'autre que l'amitié qui les unit jusqu'à la mort.
+
+M. de Norvins venait aussi presque journellement chez Mme Récamier,
+quoique fonctionnaire; mais chargé de la police, il trouvait dans le
+seul salon de Rome qui fût ouvert, et chez une exilée, un intérêt de
+société auquel il était sensible, car il était homme d'esprit, et un
+intérêt de métier.
+
+L'absence du souverain pontife ne permettait point que les cérémonies de
+la semaine sainte fussent accomplies à la chapelle Sixtine; ce fut dans
+la chapelle du chapitre de Saint-Pierre que le vendredi saint on exécuta
+le fameux _Miserere_ d'Allegri.
+
+On sait le prodigieux effet de cette musique, à la nuit tombante, et
+quel était le timbre de ces voix d'homme aiguës auxquelles on a depuis,
+renoncé, mais dont la qualité avait quelque chose de surnaturel. Mme
+Récamier, émue et comme transportée, entend auprès d'elle les sanglots
+qu'arrachait à un homme placé à très-peu de distance une impression
+musicale encore plus vive que celle qu'elle éprouvait: sa surprise ne
+fut pas médiocre en reconnaissant, dans ce mélomane si profondément
+attendri par la musique religieuse, le chef de la police française.
+
+Une des premières visites de Mme Récamier à Rome avait été pour
+l'atelier de Canova; elle ne lui était pas particulièrement recommandée,
+mais tout étranger était admis à visiter les _studi_ de l'illustre
+sculpteur. Après qu'elle eut parcouru toutes les salles où se trouvaient
+exposés, soit les plâtres des statues dont l'artiste ne possédait plus
+les originaux, soit les marbres qu'il venait d'achever, ou les ouvrages
+au point que les praticiens dégrossissaient, et qu'elle eut admiré à
+loisir les productions de ce gracieux ciseau, elle arriva à l'atelier
+réservé au travail personnel de Canova. Désireuse de lui témoigner sa
+très-sincère admiration, l'étrangère lui fit passer son nom. À l'instant
+même Canova sortit de son atelier. Il était en costume de travail et
+tenait à la main son bonnet de papier; il insista pour que Mme Récamier
+pénétrât dans le mystérieux réduit; il mit à cette proposition une
+simplicité et une bonne grâce auxquelles la mignardise de son accent
+vénitien très-prononcé allait bien. Là se trouvaient deux personnes, son
+frère, et l'abbé Cancellieri, antiquaire distingué, ami intime des deux
+frères.
+
+Entre l'artiste éminent, admirateur passionné de la beauté, et Mme
+Récamier qui comprenait et sentait si vivement les arts et qui eut
+toujours le culte du talent, il devait s'établir une rapide sympathie:
+dès le même soir, Canova en compagnie de son frère l'abbé, vint rendre à
+l'étrangère la visite qu'il en avait reçue, et à partir de ce jour ne
+manqua plus de venir passer sa soirée chez elle. Il arrivait de bonne
+heure et se retirait toujours un peu avant dix heures. Mme Récamier
+allait très-fréquemment le voir travailler; il aimait à parler de son
+art et des compositions qu'il projetait. Chaque matin un billet de
+Canova, écrit de ce style caressant et un peu excessif, familier à la
+langue italienne, venait apporter le bonjour et le tribut de ses
+sentiments.
+
+Les soins que Canova prenait de sa santé étaient minutieux et
+multipliés; ses journées étaient réglées aussi méthodiquement que celles
+d'un religieux. Il les commençait en assistant à la messe de son frère
+l'abbé. Ce frère ne le quittait pas plus que son ombre; rien n'était
+plus touchant que le rapport de tendresse, de déférence et de protection
+qui les unissait. L'abbé était beaucoup plus jeune et seulement frère de
+mère du célèbre sculpteur; il avait été élevé par lui. C'était un esprit
+fin et doux, défiant comme tous les Italiens, et d'un caractère
+très-timoré; il avait beaucoup d'instruction et servait de secrétaire et
+de lecteur à son frère aîné. Il faisait un sonnet par jour, et, pendant
+tout le séjour de Mme Récamier à Rome, le sonnet quotidien fut dédié à
+_la belissima Zulieta_.
+
+L'existence de Canova était simple et large: il habitait au second étage
+du Corso un bel appartement, confortablement meublé, dont les murailles
+étaient ornées de très-belles gravures, reproduction de chefs-d'oeuvre.
+Ses gens ne portaient point de livrée; sa voiture n'avait point de
+recherche; sa table était abondante et bien servie, et il exerçait avec
+enjouement et cordialité une hospitalité étendue; mais là n'était point
+son luxe: il le réservait pour ses rapports avec les artistes et les
+hommes de lettres auxquels il était toujours prêt à donner de généreux
+secours, et avec ses ouvriers qu'il payait magnifiquement. Canova avait
+de très-beaux traits, sa figure était noble et grave, ses manières
+simples et affectueuses; il avait non-seulement de la bonté, mais de la
+bonhomie et de la gaieté, ce qui n'excluait chez lui ni la finesse, ni
+même une innocente ruse. Il ne parlait pas facilement le français et
+s'exprimait de préférence dans sa propre langue. Canova eut pour Mme
+Récamier une amitié tendre et sincère; il avait besoin d'affections, il
+aimait les habitudes et la paix, et dut apprécier vivement le charme de
+la société d'une femme dont la douceur et l'égalité d'humeur étaient
+inaltérables, dont l'esprit avait du mouvement, qui savait louer et
+admirer avec enthousiasme.
+
+Les nouvelles que Mme Récamier recevait de Lyon confirmaient toutes les
+craintes qu'elle avait eues en quittant la duchesse de Chevreuse. Mme de
+Luynes, dans ces douloureux moments, sentait plus encore le vide de
+l'absence de celle qui, pendant une année, avait été pour elle et pour
+sa belle-fille une si douce compagnie. Elle écrivait à Mme Récamier:
+
+LA DUCHESSE DE LUYNES À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Lyon, ce 10 juin 1813.
+
+ «Combien j'aurais besoin, ma belle, de vous voir et de vous parler
+ de mes chagrins! Depuis six semaines, la maladie de ma pauvre
+ charmante a fait les progrès les plus alarmants. Dans l'intervalle,
+ elle a voulu impérativement faire ce maudit voyage de Grenoble; on
+ a donc cédé à sa volonté. La route, quoique avec deux repos, l'a
+ fort fatiguée. Nous y avons loué deux appartements, nous nous y
+ sommes établies, elle y a reçu cette compagnie qu'elle aime, qui
+ était à ses ordres et lui montrait amitié et intérêt: elle se
+ levait à sept heures pour la recevoir à huit, jusqu'à neuf heures
+ et demie. Elle était extrêmement faible, les crachements de sang
+ sont survenus, nous n'avions de ressources ni en médecin ni en
+ apothicaire; elle a voulu s'en aller et se remettre sous la
+ direction de M. Socquet.
+
+ «Nous sommes revenues ici le 5 mai. J'ai eu le bonheur de trouver
+ un logement près de la maison où nous étions. Mais ma pauvre malade
+ est plus souffrante que jamais; tout lui déplaît; il faut lui
+ pardonner, car elle est bien à plaindre: elle crache le pus et a un
+ commencement d'enflure aux pieds et aux mains. Elle voit son état
+ sous les couleurs les plus noires; je crains qu'elle n'ait raison:
+ je suis bien malheureuse. Elle a désiré voir ma fille[28], je l'ai
+ mandée, elle sera ici à la fin de la semaine prochaine; elle la
+ distraira peut-être, je ne puis en venir à bout. Ce qui me fait
+ plaisir, c'est que ces Lyonnais dont elle a dit tant de mal
+ viennent la voir tous les jours de huit heures jusqu'à neuf.
+
+ «En vous écrivant je regarde de temps en temps votre petit
+ buste[29] qui m'a suivie et me suivra j'espère partout: je l'aime,
+ je ne puis dire qu'il me console de votre absence, mais il me fait
+ du bien. J'éprouverais un grand bonheur à vous embrasser, à vous
+ parler de ma peine; vous vous entendez si bien à charmer que je
+ serais soulagée en vous voyant. En attendant, je vous embrasse, ma
+ belle, de tout mon coeur.»
+
+LA MÊME.
+
+ «Lyon, ce 3 juillet 1813.
+
+ «S'il était possible que l'intérêt et l'amitié d'une personne aussi
+ aimable que vous pussent consoler, ma belle, d'un malheur dont je
+ suis menacée tous les jours, j'éprouverais cette consolation. Votre
+ lettre du 25, qui m'est arrivée hier, m'a fait un vrai plaisir.
+ Venons aux tristes détails de l'état de mon intéressante malade.
+ Figurez-vous que cette figure, cet éclat, cette beauté est
+ enveloppée du voile de la... je ne puis écrire ce mot. Elle est
+ enflée depuis les pieds jusqu'à la ceinture; les mains jusqu'en
+ haut du bras le sont de même; elle avale encore, mais parfois avec
+ difficulté; elle souffre peu, elle a toute sa tête. Heureusement
+ pour elle, elle a une insensibilité absolue pour tout ce qui
+ l'entoure: son frère, qui est ici, est pour elle un objet
+ d'indifférence; elle me supporte, mais pas plus. C'est une horrible
+ maladie que celle qui brise des liens qui devraient presque vous
+ survivre; je suis au désespoir. J'ai toute la journée le spectacle
+ le plus déchirant, je la vois s'affaiblir tous les jours; Martin
+ tous les jours prononce l'arrêt le plus funeste. Voilà près d'un
+ mois que le danger existe; le voyage de Grenoble l'a tuée. Ma fille
+ m'est d'un grand allégement: je lui parle au moins, cela me
+ soulage. Je ne sais plus quand je vous verrai, cette idée
+ m'afflige.
+
+ «Adieu, ma belle, plaignez-moi et aimez-moi comme je vous aime. Je
+ vous embrasse de tout mon coeur.»
+
+LA MÊME.
+
+ «Dampierre, ce 18 juillet 1813.
+
+ «Vous aurez vu, ma belle, par la dernière lettre que je vous ai
+ écrite de Lyon, l'horrible malheur qui m'était réservé. J'ai perdu
+ celle que j'aimais de toute l'étendue de mes forces, de toute mon
+ âme enfin, le 6 juillet dernier. Il n'est pas possible de peindre
+ le chagrin que j'ai. Vous avez jugé vous-même comme elle était
+ attachante, comme elle méritait que je l'appelasse _ma charmante_,
+ comme elle m'aimait, comme elle était spirituelle, aimable! Qu'il
+ est cruel de ne plus parler d'une si brillante personne qu'au
+ passé! Je ne puis me faire à cette idée; c'est un arrêt solennel
+ que je ne puis croire prononcé. Je la vois, je la soigne toujours;
+ je trouve que ma raison me fait bien souffrir en me faisant sortir
+ de cette illusion.
+
+ «Combien vous, qui avez de graves et aimables qualités, vous
+ l'auriez encore plus appréciée que vous ne faites, si elle n'eût
+ pas été si malade et si, de voir souvent une personne distinguée
+ comme vous, pour qui elle voulait se montrer tout entière, ne l'eût
+ pas fatiguée, au point qu'elle me disait: «Je la trouve charmante,
+ je la verrais souvent; mais je l'ennuierais, je souffre trop.»
+
+ «Quel état et quelle maladie, chère belle! Elle a souffert presque
+ tout son exil, et les trois dernières années ont été les plus
+ douloureuses.
+
+ «Elle était, quelques jours avant le dernier, d'un changement à
+ faire peur, décrépite et l'oeil hagard. Une fois qu'elle m'a été
+ enlevée, c'était un ange, sa figure revenue et superbe. Je suis
+ restée près d'une heure à la contempler, à baiser ses mains;
+ j'étais absorbée au point que je n'ai pas pensé à la faire modeler,
+ j'en suis au désespoir. Je n'ai d'elle qu'un portrait du temps
+ qu'elle était enfant, peu ressemblant. Pensez à moi, et aimez-moi
+ comme je vous aime.»
+
+M. Ballanche vint dans les premiers jours de juillet passer une semaine
+à Rome pour y voir Mme Récamier. Il fit la route par le courrier, sans
+s'arrêter ni jour ni nuit, dans la crainte de perdre quelques-uns des
+moments dont il disposait. La joie de voir arriver ce parfait ami fut
+grande, et le soir même, après dîner, Mme Récamier voulut lui faire les
+honneurs de Rome. On était assez nombreux et on partit en trois
+voitures: il s'agissait de faire une promenade au Colisée et à
+Saint-Pierre. La soirée était resplendissante; chacun selon son humeur
+exprimait ou contenait ses impressions. Canova s'enveloppait de son
+mieux dans un grand manteau dont il avait relevé le collet, et tremblant
+que le serein ne lui fît mal, trouvait que les dames françaises avaient
+de singulières fantaisies de se promener ainsi à l'air du soir. Pour M.
+Ballanche, heureux de retrouver la personne qui disposait de sa vie,
+exalté par l'aspect des lieux et par les graves souvenirs qui s'y
+rattachent, il se promenait à grands pas sans mot dire, les mains
+derrière le dos. (Cette attitude lui était familière). Tout à coup Mme
+Récamier s'aperçoit qu'il a la tête nue: «Monsieur Ballanche, lui
+dit-elle, et votre chapeau?--Ah! répondit-il, il est resté à
+Alexandrie.» Il y avait en effet oublié son chapeau et n'avait pas
+depuis songé à le remplacer, tellement sa pensée s'abaissait peu à ces
+détails de la vie extérieure.
+
+Rappelé par ses devoirs auprès de son père, M. Ballanche vit bien
+rapidement et avec désespoir s'écouler le temps de son séjour à Rome. Il
+écrivait de la route.
+
+M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Ce 10 juillet 1813.
+
+ «Il ne faut pas que je me laisse gagner par l'ennui; je suis seul,
+ le poids de la solitude me pèse horriblement. Permettez, Madame,
+ que je me soulage de ce poids en m'entretenant un instant avec
+ vous. Je n'ai rien pour ces sortes d'intervalles: je n'ai aucun
+ goût à la lecture; la vue d'une belle nature et d'un monument est
+ pour moi un mouvement machinal de mes yeux et une fatigue pour ma
+ pensée; je ne m'y _prends_ point. Je voudrais pouvoir ôter de ma
+ vie ces moments de vide et de délaissement. Je suis entre Rome et
+ Lyon, il me semble que je suis tout à fait hors de mon existence.
+
+ «Je ne trouve rien en moi, non-seulement qui puisse me suffire,
+ mais même qui puisse m'aider à passer le temps. Pauvre et triste
+ nature que je suis! ils sont passés ces jours de Rome, ils ne
+ reviendront plus! que ne puis-je les recommencer. Au moins si je
+ vous savais dans un lieu de repos, vous prenant aux choses de la
+ vie, souriant aux distractions! mais j'ai trop lieu de croire que
+ vous sentez aussi un poids qui vous fatigue. Je vous vois sur la
+ triste terrasse du triste palais que vous habitez, véritable lieu
+ d'exil.»
+
+Le chagrin que M. Ballanche éprouvait à laisser Mme Récamier seule en
+pays étranger lui faisait voir sous des couleurs beaucoup trop
+mélancoliques l'existence qu'elle s'y était créée. Extrêmement sensible
+aux jouissances et aux distractions des arts, elle-même convenait que
+pendant la durée de son exil, le temps qu'elle avait passé en Italie
+était celui où elle avait le moins douloureusement senti la peine d'être
+arrachée à toutes ses habitudes.
+
+Au reste, ces jours de Rome que M. Ballanche regrettait tant de voir
+disparus, se renouvelèrent pour lui. Onze ans plus tard, libre de tout
+lien, il visita l'Italie, il habita Rome avec celle à laquelle il
+s'était uniquement dévoué. Si dans ce second voyage, la vue des beautés
+de la nature continua à le laisser presque toujours indifférent, si les
+chefs-d'oeuvre des arts ne donnèrent que d'incomplètes jouissances à une
+imagination peu frappée des objets extérieurs, l'aspect des monuments de
+la Rome antique lui révélèrent tout un côté mystérieux de l'histoire. Ce
+fut à Naples en 1824 qu'à travers les difficultés d'une langue qu'il ne
+se donna jamais la peine d'apprendre à fond, M. Ballanche pénétra le
+génie de Vico si semblable au sien. De cette intime alliance entre la
+grandeur des souvenirs et la philosophie italique, naquit la Formule
+générale de l'Histoire romaine, une de ses conceptions les plus
+originales et les plus fécondes.
+
+Je n'ai point encore parlé d'un Français fixé à Rome depuis un grand
+nombre d'années, et que Mme Récamier y vit très-habituellement. M.
+d'Agincourt était venu en Italie en 1779 avec l'intention d'y passer
+quelques semaines, et il n'en était plus sorti. Antiquaire passionné, il
+employa les quarante années de son séjour à Rome à composer le grand
+ouvrage sur l'_Histoire de l'art par les monuments_, qui a rendu son nom
+célèbre et le place en tête de ceux dont s'honore l'archéologie du moyen
+âge.
+
+Il habitait à la Trinité-du-Mont une petite maison qui porte le nom de
+Salvator Rosa. Cette modeste demeure que précédait une espèce de jardin
+où les fragments de colonnes, de chapiteaux et de bas-reliefs se
+mêlaient aux fleurs, et que couronnaient les pampres et les grappes
+d'une vigne magnifique, offrait un coup d'oeil particulièrement riant et
+pittoresque. M. d'Agincourt avait la tournure et les manières d'un
+gentilhomme de l'ancienne cour, une politesse parfaite, une galanterie
+toute chevaleresque et une bienveillance expansive. Son grand âge (il
+avait quatre-vingt-trois ans) l'empêchait dès lors de faire aucune
+visite, et c'était Mme Récamier qui allait souvent le voir chez lui.
+
+Cet aimable vieillard aimait fort à conter, et le faisait bien: le
+hasard de la destinée avait permis que Mme Récamier eût connu, à son
+entrée dans le monde, un assez grand nombre des contemporains de M.
+d'Agincourt, comme M. de Narbonne, le duc de Guines, la marquise de
+Coigny, et ne fut ainsi étrangère à presque aucun des souvenirs ou des
+noms que, dans ses récits, le spirituel antiquaire rappelait le plus
+volontiers. Aussi ne la voyait-il jamais partir qu'avec un grand regret;
+souvent dans la conversation il lui arrivait de lui dire: «Vous vous
+rappelez telle personne,» et puis par une prompte réflexion il ajoutait:
+«J'oublie toujours que vous êtes trop jeune, vous n'étiez pas née au
+temps dont je parle.» Au reste, cette pure et douce existence allait
+bientôt s'éteindre: M. d'Agincourt ne survécut que de quelques mois au
+départ de la personne qui avait charmé ses derniers jours.
+
+Cependant la saison s'avançait; les chaleurs et les fièvres allaient
+faire déserter Rome, et Mme Récamier hésitait sur le lieu où elle irait
+avec sa nièce chercher un abri. Canova lui offrit de partager
+l'appartement qu'il habitait à Albano _alla locanda di Emiliano_. Cette
+proposition faite avec un vif désir de la voir accepter le fut en effet,
+et Mme Récamier devint pendant deux mois l'hôte de Canova, à la
+condition que toutes les fois que l'illustre sculpteur et son frère
+viendraient à la campagne, ils n'auraient point d'autre ménage que celui
+de la dame française. Canova en effet n'abandonnait jamais ses travaux
+et son atelier; il allait hors de Rome, pendant les grandes chaleurs, de
+temps à autre, chercher du repos, de la fraîcheur, pour se retremper
+plutôt que pour y faire un séjour prolongé, et il avait choisi Albano
+comme l'habitation la plus saine.
+
+Son établissement y était des plus modestes: _la locanda di Emiliano_
+était une auberge située sur la place du Marché, en face de la rue assez
+rapide qui monte à l'église. Canova se réserva la partie de
+l'appartement qui donnait sur la place, et fit prendre à Mme Récamier
+celle dont les fenêtres s'ouvraient sur la campagne. L'appartement était
+au second étage; la villa de Pompée étendait à gauche ses magnifiques
+ombrages, la mer bornait l'horizon, et dans la vaste plaine qui se
+déroulait sous le grand balcon de la chambre habitée par Mme Récamier,
+mille accidents de terrain, de végétation, de lumière, variaient, selon
+l'heure et le temps, une des plus belles vues du monde. Cette pièce, qui
+servait de salon, avait des rideaux de calicot blanc, et les murs en
+étaient ornés de gravures coloriées des peintures d'Herculanum.
+
+Le souvenir de ce séjour d'Albano s'est conservé dans le tableau d'un
+peintre romain, M. J.-B. Bassi, tableau que Canova envoya à Mme Récamier
+en 1816. L'artiste a rendu naïvement, et la vue magnifique dont on
+jouissait de cette chambre et l'extrême simplicité de l'ameublement. Mme
+Récamier est représentée assise près de la fenêtre, et plongée dans la
+lecture d'un livre qu'elle tient ouvert sur ses genoux.
+
+Chaque matin, de très-bonne heure, Mme Récamier et sa petite compagne
+parcouraient ensemble les belles allées qui bordent le lac d'Albano,
+auxquelles on donne le nom de _galeries_. Ces ombrages merveilleux,
+l'aspect du lac et de ses rives s'éclairant à la lumière du matin,
+avaient une incomparable beauté. Dans ces heureux pays où la lumière a
+tant de magie, on peut contempler indéfiniment et sans se lasser le même
+point de vue: la lumière suffit à varier incessamment le spectacle et à
+le rendre toujours nouveau et toujours beau. Canova et l'abbé venaient
+de temps en temps respirer, pendant trois ou quatre jours, l'air salubre
+et parfumé de ces bois.
+
+Dans cette vie douce et monotone, Mme Récamier, comme à Châlons, s'était
+mise en relation avec l'organiste, et chaque dimanche touchait les
+orgues à la grand'messe et à vêpres. Un dimanche du mois de septembre,
+la _signora francese_, car c'était sous cette dénomination que la belle
+exilée était connue à Albano, revenait chez elle après vêpres et
+descendait avec la jeune Amélie la rue qui conduit de l'église à la
+place. Une foule nombreuse d'hommes en grands chapeaux et en manteaux
+stationnait dans cette rue devant une porte basse. La foule paraissait
+morne et consternée; aux questions de la dame étrangère il fut répondu
+qu'on venait d'amener et de déposer dans la salle basse et grillée qui
+servait de prison, un pêcheur de la côte, accusé de correspondance avec
+les Anglais, et qui devait être fusillé le lendemain au point du jour.
+Au même moment, le confesseur du prisonnier, prêtre d'Albano que Mme
+Récamier connaissait, sortit du cachot: il était extrêmement ému, et
+apercevant la dame française dont les aumônes avaient plus d'une fois
+passé par ses mains, il imagina qu'elle pourrait avoir quelque crédit
+sur les autorités _françaises_ de qui dépendait le sort du condamné. Il
+s'avança vers elle: le peuple, qui sans doute eut la même pensée que
+lui, s'ouvrit sur le passage de la prison et avant d'avoir échangé dix
+paroles avec le confesseur, Mme Récamier, sans se rendre compte de la
+manière dont elle était entrée, se trouva avec le prêtre dans le cachot
+du prisonnier.
+
+Le malheureux avait les fers aux pieds et aux mains; il paraissait
+jeune, grand, vigoureux; sa tête était nue, ses yeux étaient égarés par
+la peur; il tremblait, ses dents claquaient, la sueur ruisselait de son
+front, tout décelait son agonie. En voyant l'état d'inexprimable
+angoisse de cet infortuné, Mme Récamier fut saisie d'une telle pitié que
+se penchant vers lui, elle le prit et le serra dans ses bras. Le
+confesseur lui expliquait que la _signora_ était française, qu'elle
+était bonne et généreuse, qu'elle avait compassion de lui, qu'elle
+demanderait sa grâce. Au mot de grâce le condamné parut reprendre
+quelque peu sa raison: _Pietà! pietà!_ s'écriait-il. Le prêtre lui fit
+promettre de se calmer, de prier Dieu, de prendre un peu de nourriture,
+pendant que sa protectrice irait à Rome solliciter un sursis.
+
+L'exécution étant fixée au lendemain matin, il n'y avait pas un moment à
+perdre. Mme Récamier retourna chez elle, demanda des chevaux de poste,
+et partit une heure après, résolue à faire tout ce qui serait en son
+pouvoir pour sauver le malheureux que la Providence n'avait pas
+vainement, du moins l'espérait-elle, mis sous ses yeux dans cet affreux
+état. Elle vit les autorités françaises de Rome et les trouva
+inflexibles; elle intercéda pour le pauvre pêcheur, mais ce fut en vain.
+Le général Miollis fut poli et affectueux; mais il ne pouvait rien. M.
+de Norvins se montra dur et presque menaçant: il répondit aux pressantes
+prières de Mme Récamier, en l'engageant à ne pas oublier dans quelle
+situation elle se trouvait elle-même, et en lui rappelant que ce n'était
+pas à une _exilée_ à se mêler de retarder la justice du gouvernement de
+l'empereur. Le lendemain, elle revint à Albano dans la matinée,
+désespérée de l'insuccès de ses démarches, et l'imagination toujours
+poursuivie par la figure de l'infortuné qu'elle avait vu en proie à
+toutes les terreurs de la mort. Dans la journée, le confesseur du
+malheureux pêcheur vint la voir; il lui apportait la bénédiction du
+supplicié.
+
+L'espoir de la grâce l'avait soutenu jusqu'au moment où on lui avait
+bandé les yeux pour le fusiller; il avait dormi dans la nuit; le matin
+avant de monter sur la charrette, car on l'avait exécuté sur la côte, il
+avait pris quelque nourriture et ses yeux se tournaient sans cesse du
+côté de Rome, où il croyait toujours voir apparaître la _signora
+francese _apportant sa grâce. Ce récit, sans diminuer les regrets de Mme
+Récamier, calma pourtant son imagination par la certitude que si son
+intervention n'avait pas sauvé le prisonnier, elle avait du moins adouci
+ses derniers moments.
+
+Au mois d'octobre, Mme Récamier retourna à Rome. L'hiver n'amena pas
+beaucoup de voyageurs: les événements de la guerre, les revers de nos
+armées, l'ébranlement de la toute-puissance de Bonaparte sous l'effort
+de l'Europe coalisée, tenaient les coeurs dans une anxiété perpétuelle.
+
+Victime du pouvoir arbitraire de Napoléon, Mme Récamier avait le droit
+de désirer sa chute; elle aurait pu considérer comme le signal de
+l'affranchissement du monde l'événement qui seul devait lui rouvrir les
+portes de la France; mais l'intérêt personnel ne la rendait insensible,
+ni à la gloire de nos armes, ni aux revers de nos soldats, et jamais
+elle ne permit qu'on prononçât devant elle un mot qui pût blesser le
+sentiment national.
+
+M. Lullin de Chateauvieux fit un séjour passager à Rome. Genevois, homme
+d'un esprit vif, comique et brillant, lié intimement avec Mme de Staël,
+chez laquelle Mme Récamier l'avait connu à Coppet, sa présence fut
+très-agréable à celle-ci, et pour lui-même, et à cause des personnes
+qu'il lui rappelait et dont elle pouvait lui parler. En effet, une des
+privations dont Mme Récamier souffrait le plus, c'était la difficulté
+des correspondances avec Mme de Staël et avec ses autres amis.
+
+M. de Montlosier, lui aussi, traversa Rome en se rendant à Naples, et
+s'y arrêta quelques jours. Il s'en allait visiter le Vésuve et l'Etna,
+et n'était alors occupé qu'à étudier les volcans: esprit remarquable,
+mais extravagant, sincère, mais excessif et mobile. Il était depuis
+longues années en relation avec Mme Récamier, et elle le retrouva plus
+tard à Paris.
+
+Le prince de Rohan-Chabot arriva à Rome vers le commencement de l'hiver,
+et fut bientôt au nombre des visiteurs les plus assidus de sa belle
+compatriote. M. de Chabot était chambellan de l'empereur, et c'était
+encore un des grands seigneurs ralliés par prudence au gouvernement de
+Bonaparte. Il était dans toute la fleur de la jeunesse, et avait, en
+dépit d'une nuance de fatuité assez prononcée, la plus charmante, la
+plus délicate, je dirais presque la plus virginale figure qui se pût
+voir. La tournure de M. de Chabot était parfaitement élégante: sa belle
+chevelure était frisée avec beaucoup d'art et de goût; il mettait une
+extrême recherche dans sa toilette; il était pâle, sa voix avait une
+grande douceur. Ses manières étaient très-distinguées, mais hautaines.
+Il avait peu d'esprit, mais quoique dépourvu d'instruction, il avait le
+don des langues: il en saisissait vite, et presque musicalement, non
+point le génie, mais l'accent.
+
+On engageait fort Mme Récamier à compléter son voyage d'Italie par un
+séjour à Naples; elle en avait bien le désir, mais elle hésitait encore,
+et se demandait quel accueil elle recevrait des souverains de ce beau
+pays, le roi Joachim et la reine Caroline, (M. et Mme Murat) qu'elle
+avait connus avant leur élévation au trône et chez lesquels elle
+arriverait exilée. Tandis qu'elle était dans cette incertitude, elle
+reçut de M. de Rohan-Chabot, qui l'avait précédée à Naples, la lettre
+suivante:
+
+M. DE ROHAN-CHABOT À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Naples ce 22 novembre 1813.
+
+ «Je me hâte de répondre à la lettre que j'ai reçue de vous hier,
+ Madame, et je suis enchanté de voir que vous vous décidiez enfin à
+ voir Naples. Soyez sûre que c'est la raison qui vous a inspiré
+ cette pensée. J'ai fait part sur-le-champ au roi de votre
+ détermination. Les ordres doivent être déjà donnés sur la route
+ pour que vous y trouviez les escortes, si vous en aviez besoin;
+ mais on assure que les chemins sont très-sûrs en ce moment.
+
+ «Ma lettre, que je fais partir par l'estafette, vous arrivera
+ demain mardi: je vous attends ici jeudi, à l'hôtel de la
+ Grande-Bretagne, chez Magati.
+
+ «Songez, Madame, que le roi étant prévenu de votre arrivée
+ prochaine, il y aurait mauvaise grâce à reculer, et, d'ailleurs, on
+ dit que le roi part dans les premiers jours de décembre.
+
+ «J'eusse été capable de retarder mon départ pour vous voir, mais
+ mon projet n'a jamais été de partir avant le 6 ou le 8 décembre. Je
+ vous engage, pour éviter l'ennui des auberges, à passer une nuit.
+ Alors il faudrait partir de Rome à sept heures du matin.
+
+ «Si j'osais, je vous prierais d'envoyer votre laquais porter une
+ petite note ci-incluse, à mon logement à Rome, place des
+ Saints-Apôtres. Je remercie beaucoup votre aimable secrétaire.
+ Sera-t-il du voyage?
+
+ «Veuillez agréer, Madame, l'hommage de mon dévouement et de mon
+ attachement: l'un et l'autre sont bien sincères.
+
+ «ROHAN-CHABOT.»
+
+ «Il suffirait, en cas que vous eussiez besoin d'escorte, que vous
+ vous nommassiez. Le général Miollis pourrait vous donner un ordre
+ pour les gendarmes sur le territoire romain.»
+
+Assurée par ce message de trouver à Naples une bienveillance empressée,
+Mme Récamier se décida à quitter Rome dans les premiers jours de
+décembre 1813. Comme les routes à cette époque étaient infestées de
+brigands, elle accepta de voyager de conserve avec un Anglais, célèbre
+collecteur d'antiquités, le chevalier Coghill[30]. L'Anglais était dans
+sa voiture avec ses gens. Mme Récamier dans la sienne avec sa nièce et
+sa femme de chambre; on voyageait en poste, mais on devait se rendre à
+Naples en deux jours. Au second relais, à la poste de Velletri, on
+trouva les chevaux nécessaires aux deux voitures tout harnachés, tout
+sellés, les postillons le fouet à la main; on relaya avec une
+promptitude féerique. Même chose se produisit aux postes suivantes; les
+voyageurs ne comprenaient rien à ce miracle. À un des relais pourtant on
+leur parla du _courrier_ qui les précédait et qui faisait préparer leurs
+chevaux. Il devint évident qu'on profitait depuis le matin d'une erreur,
+et Mme Récamier s'amusa du mauvais tour qu'on jouait au voyageur victime
+du malentendu dont elle profitait.
+
+Grâce à la façon dont on avait été servi et mené, on arriva de fort
+bonne heure à Terracine où l'on devait souper et coucher. Mme Récamier
+venait de refaire sa toilette en attendant que le repas fût servi,
+lorsqu'un grand bruit de grelots, de chevaux, et le claquement du fouet
+de plusieurs postillons attira la voyageuse à la fenêtre. C'étaient deux
+voitures avec le même nombre de chevaux que celles de la petite caravane
+anglo-française: ce ne pouvait être que les voyageurs auxquels on avait
+avec persistance enlevé les relais préparés; puis un bruit de pas se
+fait entendre dans l'escalier, et une voix d'homme haute et irritée se
+fait entendre: «Où sont-ils ces insolents qui m'ont volé mes chevaux sur
+toute la route?» À cette voix, que Mme Récamier reconnut à merveille,
+elle sortit de sa chambre, et répondit avec un éclat de rire: «Les
+voici, et c'est moi, monsieur le duc.»
+
+Fouché, duc d'Otrante, car c'était lui, recula un peu honteux de sa
+fureur, en apercevant Mme Récamier; quant à elle, sans paraître se
+douter de l'embarras qu'il éprouvait, elle lui proposa d'entrer chez
+elle. Fouché se rendait à Naples en toute hâte, chargé d'une mission de
+l'empereur: il s'agissait de maintenir le roi Murat dans la fidélité à
+son beau-frère. La terre commençait à manquer sous les pas du
+conquérant; Joachim était vivement pressé par l'Angleterre d'entrer dans
+la coalition, et ne résistait plus qu'à demi et par un sentiment
+d'honneur; il était donc très-important pour Bonaparte de ne pas perdre
+cet allié, et Fouché avait raison d'être pressé. Il eut avec Mme
+Récamier une demi-heure de conversation assez vive, et lui demanda avec
+humeur ce qu'elle allait faire à Naples: il voulut lui donner quelques
+conseils de prudence. «Oui, Madame, lui disait-il, rappelez-vous qu'il
+faut être doux quand on est faible.--Et qu'il faut être juste quand on
+est fort,» lui fut-il répondu. L'ancien ministre de la police impériale
+poursuivit sa route, et les autres voyageurs arrivèrent tranquillement à
+Naples le lendemain.
+
+À peine Mme Récamier était-elle installée à Chiaja, chez Magati, dans
+l'appartement que M. de Rohan lui avait retenu, qu'un page de la reine
+venait lui apporter les plus gracieuses félicitations sur son heureuse
+arrivée, s'informer de sa santé, et lui exprimer, au nom des deux
+souverains, le désir de la voir le plus tôt possible. Le page était
+accompagné d'une immense et magnifique corbeille de fruits et de fleurs:
+cette façon de souhaiter aux gens la bienvenue parut à la petite
+compagne de Mme Récamier la plus charmante du monde, et ne permettait
+guère qu'on tardât à en exprimer sa reconnaissance.
+
+Le lendemain, Mme Récamier se rendait au palais et était reçue par le
+roi et la reine avec tous les témoignages d'un vif empressement et d'une
+affectueuse bienveillance.
+
+Mme Murat, lorsqu'elle avait envie de plaire, était douée de tout ce
+qu'il fallait pour y réussir. Sa capacité pour le gouvernement et pour
+les affaires était réelle, et elle en donna des preuves dans toutes les
+occasions où elle fut chargée de la régence; elle avait de la décision,
+un esprit prompt et une volonté ferme. Susceptible d'affections vraies,
+son âme n'était pas dépourvue de grandeur, et plus qu'aucune des femmes
+de sa famille, elle eut le respect des convenances et le sentiment de la
+dignité extérieure.
+
+Mme Murat avait, pour les personnes qui lui plaisaient des attentions
+extrêmement délicates; elle semblait en deviner les goûts, les
+habitudes, tant elle mettait de soin à les satisfaire avec promptitude
+et à s'y conformer. Cette disposition charmante, dans les rapports
+d'égal à égal, empruntait du rang suprême bien plus de prix encore et de
+grâce.
+
+Ce qui est certain, c'est qu'elle combla Mme Récamier, et que celle-ci
+n'eut qu'à se défendre des témoignages de confiance et d'amitié qu'on
+lui donnait. Loges à tous les théâtres, hommages de toutes sortes,
+préférences marquées en toute occasion, fêtes, et mieux encore, intimité
+de tous les moments si elle l'eût acceptée, soins minutieux de sa santé,
+rien ne manquait, je le répète, à ce royal empressement. Mme Récamier en
+souffrait toutes les fois qu'elle en voyait souffrir la jalousie ou
+l'amour-propre des personnes de la cour qu'on lui sacrifiait. Ainsi la
+reine la faisait toujours passer devant toutes les dames. Un jour, à
+Portici, on se rendait du salon dans une galerie; la reine ayant ouvert
+la marche, Mme Récamier voulut réparer, en cette occasion, les blessures
+que tant de petites humiliations précédentes avaient faites: elle se
+retira en arrière pour laisser passer ces dames devant elle. Celles-ci
+se disposaient à le faire assez arrogamment, quand Mme Murat, se
+retournant et s'apercevant du manége, lança à ces malheureuses dames un
+regard foudroyant et leur dit d'une voix brève: «et Mme Récamier!»
+
+Le nom et le rang de M. de Rohan-Chabot l'avaient fait accueillir à la
+cour de Naples avec beaucoup de distinction; ses agréments personnels
+lui valurent d'être particulièrement remarqué par la reine; mais il ne
+profita de cet avantage que dans une mesure très-innocente: la piété qui
+a couronné la fin de sa vie était déjà chez lui vive et sincère.
+
+J'ai parlé de Portici; on y revint dîner après une matinée passée à
+Pompéï. Le roi sachant combien Mme Récamier aimait les arts, et
+l'intérêt qu'avaient à ses yeux les monuments de l'antiquité, voulut lui
+donner le divertissement d'une fouille. M. de Clarac et Mazois
+l'architecte reçurent l'ordre de la préparer, et, au jour désigné,
+Joachim, la reine et toute la cour se rendirent à Pompéï. Les
+ambassadeurs des diverses puissances, quelques étrangers de distinction,
+au nombre desquels se trouvaient Mme Récamier et M. de Rohan, avaient
+été convoqués à cette fête, que le roi mit beaucoup de galanterie à
+dédier à sa belle compatriote. Un déjeuner très-élégant fut servi dans
+les ruines; on parcourut, sous la direction de M. de Clarac, les
+principaux monuments de Pompéï, et la fouille donna quelques beaux
+objets en bronze. Ce bruit, ce mouvement, ces pompes d'une cour moderne
+au milieu d'une ville d'un âge si différent du nôtre, et qui semble
+attendre ses habitants, formaient un contraste unique au monde, et
+laissèrent aux assistants une impression qui n'a pu s'effacer de leur
+souvenir.
+
+Mme Récamier était arrivée à Naples dans les circonstances les plus
+graves pour le sort de ce beau royaume et pour l'avenir du souverain que
+les hasards de la fortune avaient placé à sa tête.
+
+Murat avait été longtemps, en effet, un fidèle allié de la France et un
+vassal soumis de Napoléon; il fit la campagne de Russie et y combattit
+avec sa brillante valeur, partagea les dangers de la retraite jusqu'à
+Wilna, et là, quittant l'armée, revint à Naples mécontent et humilié. Il
+avait noué alors quelques négociations avec l'Autriche; néanmoins il
+prit encore part à la campagne de 1813, et ne revint à Naples qu'après
+la bataille de Leipzig.
+
+Il en coûtait à Joachim et à sa femme de se séparer de la France, mais
+les événements de la guerre ne leur laissaient presque plus d'autre
+choix. Murat fit plusieurs tentatives pour exhorter son beau-frère à une
+paix possible encore et honorable; mais Napoléon traitait avec une
+inconcevable hauteur les rois qu'il avait faits: il ne daigna même pas
+répondre aux lettres du roi de Naples. Pendant ce temps, l'Angleterre et
+l'Autriche redoublaient leurs instances pour faire entrer Murat dans la
+coalition. Il n'était pas difficile de lui démontrer que c'était là le
+seul moyen d'éviter d'être entraîné dans la chute imminente de Napoléon;
+il ne l'était pas davantage de lui prouver que l'intérêt de ses sujets
+devait passer avant ceux de l'empereur, et que ses devoirs de roi
+devaient l'emporter sur ses devoirs de citoyen français. C'était au
+moment où l'esprit de Murat balançait, agité par la lutte de tant de
+devoirs et d'intérêts opposés, que Mme Récamier, exilée, fut accueillie
+par lui avec un empressement et une bienveillance infinie.
+
+Mme Murat avait confié à Mme Récamier les incertitudes cruelles dont
+l'âme de Murat était déchirée. L'opinion publique à Naples, et dans le
+reste du royaume, se prononçait hautement pour que Joachim se déclarât
+indépendant de la France; le peuple voulait la paix à tout prix.
+
+Mis en demeure par les alliés de se décider promptement, Murat signa, le
+11 janvier 1814, le traité qui l'associait à la coalition. Au moment de
+rendre cette transaction publique, Murat, extrêmement ému, vint chez la
+reine sa femme; il y trouva Mme Récamier: il s'approcha d'elle, et
+espérant sans doute qu'elle lui conseillerait le parti qu'il venait de
+prendre, il lui demanda ce qu'à son avis il devrait faire: «Vous êtes
+Français, sire, lui répondit-elle, c'est à la France qu'il faut être
+fidèle.» Murat pâlit, et ouvrant violemment la fenêtre d'un grand balcon
+qui donnait sur la mer: «Je suis donc un traître», dit-il, et en même
+temps il montra de la main à Mme Récamier la flotte anglaise entrant à
+toutes voiles dans le port de Naples; puis se jetant sur un canapé et
+fondant en larmes, il couvrit sa figure de ses mains. La reine plus
+ferme, quoique peut-être non moins émue, et craignant que le trouble de
+Joachim ne fût aperçu, alla elle-même lui préparer un verre d'eau et de
+fleur d'oranger, en le suppliant de se calmer.
+
+Ce moment de trouble violent ne dura pas. Joachim et la reine montèrent
+en voiture, parcoururent la ville et furent accueillis par
+d'enthousiastes acclamations; le soir, au Grand-Théâtre, ils se
+montrèrent dans leur loge, accompagnés de l'ambassadeur extraordinaire
+d'Autriche, négociateur du traité, et du commandant des forces
+anglaises, et ne recueillirent pas de moins ardentes marques de
+sympathie. Le surlendemain, Murat quittait Naples pour aller se mettre à
+la tête de ses troupes, laissant à sa femme la régence du royaume.
+
+Je reviens sur quelques détails. Le comte de Neipperg, chargé d'une
+mission extraordinaire de l'Autriche, se trouvait alors à Naples. Ce
+personnage, qui devait, si peu de mois après, jouer un rôle inattendu,
+était déjà borgne et cachait l'oeil qu'il avait perdu sous un bandeau
+noir; ce qui ne l'empêchait pourtant ni d'être agréable, ni même de
+plaire. Sa conversation était aimable et avait de l'attrait; ses
+manières étaient nobles; il aimait passionnément la musique, et était
+lui-même un musicien consommé. Il venait beaucoup chez Mme Récamier, et
+elle dut à son obligeance d'être tirée de l'inquiétude qu'elle éprouvait
+sur le voyage de Mme de Staël dont depuis plusieurs mois elle n'avait
+aucune nouvelle.
+
+M. de Neipperg lui annonçait ainsi l'arrivée de son amie à Vienne.
+
+LE COMTE DE NEIPPERG À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Naples, ce 3 janvier 1814.
+
+ «Le général, comte de Neipperg, en présentant ses hommages
+ respectueux à Mme Récamier, ose lui demander la permission de se
+ présenter chez elle; il a reçu, il y a peu de temps, des nouvelles
+ de Mme de Staël et de sa famille; il pense qu'elles pourront
+ intéresser Mme Récamier, et il s'empresse de les lui communiquer,
+ sachant combien Mme de Staël lui porte d'affection.»
+
+Le ministre de France, M. Durand de Mareuil, venait également chez Mme
+Récamier toutes les fois qu'elle recevait; ces deux diplomates
+s'observaient avec beaucoup d'attention et peu de bienveillance. Un
+soir, c'était quelques jours avant la signature du traité avec
+l'Autriche, Mme Récamier proposa de faire, comme chez Mme de Staël en
+Touraine, _une petite poste_. Chacun se mit autour de la table pour
+écrire, et M. l'ambassadeur de France commit dans le jeu, en
+interceptant un billet, une indiscrétion qui eût pu devenir aisément une
+grosse affaire.
+
+Pendant l'absence de Joachim et la régence de Mme Murat, un matin que la
+reine était un peu souffrante et gardait le lit, Mme Récamier arriva
+pour la voir, au moment où le ministre de la justice, debout auprès de
+son lit, lui faisait signer des papiers relatifs à son département. Mme
+Récamier s'assit à quelque distance, et la reine continua à expédier les
+affaires. Prête à apposer sa signature sur un acte, Mme Murat s'arrêta
+et dit: «Vous seriez bien malheureuse à ma place, chère Madame Récamier,
+car voilà que je vais signer un arrêt de mort.--Ah! Madame, répliqua
+celle-ci en se levant, vous ne le signerez pas; et puisque la Providence
+m'a conduite auprès de vous en ce moment, elle voulait sauver ce
+malheureux.»
+
+La reine sourit, et se tournant vers le ministre: «Mme Récamier, lui
+dit-elle, ne veut pas que ce malheureux périsse; peut-on lui accorder sa
+grâce?» Après un court débat, le parti de la clémence remporta, et la
+grâce fut accordée.
+
+Cette circonstance, que Mme Récamier considéra comme une des plus
+heureuses de sa vie, lui laissa un souvenir bien doux: c'était le
+dédommagement du crève-coeur éprouvé à Albano. Ce fut ainsi, qu'en toute
+occasion et à tous les moments de ce séjour à Naples, la reine donna à
+sa compatriote exilée les marques de la plus haute estime et de la plus
+affectueuse confiance; au reste, celle-ci les paya d'un bien
+reconnaissant attachement.
+
+Les cérémonies de la semaine sainte rappelèrent les voyageurs à Rome où
+Mme Récamier retrouva avec grande joie ses amis les _Canova_.--Deux ou
+trois jours après le retour de l'étrangère, les deux frères dont
+l'accueil avait été très-affectueux, très-empressé, mais empreint d'un
+certain air de mystère, l'engagèrent à se rendre à l'atelier pour y voir
+les travaux exécutés pendant son absence.
+
+Mme Récamier fut exacte au rendez-vous; l'atelier présentait peu de
+choses nouvelles: le groupe d'Hercule et Lycas était près d'être
+terminé, on avait mis au point certaines choses, achevé certaines
+autres; cependant Canova et l'abbé conservaient leur air radieux et
+mystérieux. On parvint enfin dans le cabinet particulier du sculpteur,
+et là encore, rien de neuf. Quand on se fut assis, Canova, qui avait eu
+grand'peine à se contenir jusque-là, tira un rideau vert qui fermait le
+fond de la pièce, et découvrit deux bustes de femme modelés en terre:
+l'un coiffé simplement en cheveux, et l'autre avec la tête à demi
+couverte d'un voile; l'un et l'autre reproduisaient les traits de Mme
+Récamier. Dans les deux bustes, le regard était levé vers le ciel.
+
+«_Mira, se ho pensato a lei_,» dit Canova avec toute l'effusion de
+l'amitié et la satisfaction de l'artiste qui croit avoir réussi.
+
+Je ne sais pas bien ce qui se passa dans l'esprit de Mme Récamier, mais
+quoique vivement touchée de la grâce que Canova avait mise à consacrer
+les trois mois de son absence à s'occuper d'elle et à reproduire ses
+traits, cette _surprise_ ne lui fut pas très-agréable et elle n'eut pas
+le pouvoir de dissimuler assez vite et assez complétement ce qu'elle
+éprouvait.
+
+En vain, s'apercevant que le coeur de l'ami et l'amour-propre de
+l'artiste étaient également froissés, essaya-t-elle de réparer la
+blessure que cette première impression avait faite, Canova ne la
+pardonna qu'à demi.
+
+J'ignore ce qu'est devenu le buste coiffé en cheveux; pour celui qui
+portait un voile, Canova y ajouta une couronne d'olivier; et quand un
+peu plus tard, la belle Française lui demanda ce qu'il avait fait de son
+buste dont il n'était plus question, il répondit: «Il ne vous avait pas
+plu, j'en ai fait une Béatrice.» Telle est en effet l'origine de ce beau
+buste de la Béatrice du Dante que plus tard il exécuta en marbre et dont
+un exemplaire fut envoyé à Mme Récamier, après la mort de Canova, par
+son frère l'abbé, avec ces lignes:
+
+ «Sovra candido vel, cinta d'oliva,
+ Donna m'apparve...
+
+ «Dante.
+
+«Ritratto di Giulietta Recamier modellato di memoria da Canova nel 1813
+e poi consacrato in marmo col nome di Beatrice.»
+
+Cependant le territoire français était envahi, les nouvelles devenaient
+de plus en plus sinistres pour Napoléon. Mme Murat en écrivant à Mme
+Récamier, et en lui peignant ses anxiétés, témoignait un vif désir de la
+revoir encore; celle-ci se résolut à retourner à Naples pour quelques
+jours, mais cette fois, et pour une course aussi rapide, elle partit
+sans emmener sa nièce; elle fit la route avec une famille anglaise et un
+officier de la flotte qu'elle avait connus à Naples quelques semaines
+auparavant, et que la curiosité avait amenés à Rome pour peu de jours.
+Elle trouva sa royale amie toujours chargée du poids de la régence, et
+préoccupée des plus tristes pensées. Sans doute le trône de Joachim
+semblait raffermi, et l'ébranlement de l'Europe le laissait debout et
+intact; mais la destinée de Napoléon était accomplie, les troupes
+alliées étaient entrées à Paris, et ce grand capitaine, ce frère que Mme
+Murat avait quitté tout-puissant, et pour lequel elle éprouvait, non pas
+seulement de l'admiration, mais de la superstition, partait pour l'Île
+d'Elbe!
+
+Un matin la reine encore au lit décachetait et parcourait une masse de
+lettres, de journaux, de brochures venus de France: parmi tous ces
+papiers se trouvait l'écrit de _Bonaparte et les Bourbons_. «Ah! dit la
+reine, une brochure de M. de Chateaubriand! nous la lirons ensemble.»
+Mme Récamier la prit, en parcourut quelques pages, et la replaçant sur
+un guéridon, répondit: «Vous la lirez seule, Madame.» Deux ou trois
+jours après, Mme Récamier prit congé de la reine de Naples en lui
+exprimant une sympathie aussi vraie qu'elle devait rester fidèle. Elle
+reprit le chemin de Rome, et il est facile de comprendre combien elle
+avait hâte de revoir sa famille et Paris, dont la chute de Bonaparte lui
+rouvrait les portes.
+
+Mme Murat voulut la faire accompagner dans sa route que la présence des
+brigands rendait périlleuse; elle confia ce soin à M. Mazois, homme
+résolu et dévoué, en même temps qu'architecte savant et plein de goût.
+Le retour de Mme Récamier s'accomplit sans encombre; M. Mazois fut moins
+heureux lorsqu'il regagna seul le royaume de Naples: il fut arrêté et
+dépouillé même de ses vêtements.
+
+La Providence réservait à Mme Récamier, prête à quitter la ville
+éternelle, un de ces spectacles extraordinaires qui remplissent l'âme
+d'une émotion profonde et ineffaçable. Elle eut le bonheur d'assister à
+l'entrée de Pie VII dans sa capitale. Du haut de gradins placés sous les
+portiques que forment à l'ouverture du _Corso_ les deux églises qui font
+face à la porte du Peuple, elle vit le pontife rentrer dans Rome. Jamais
+foule plus compacte, plus enivrée, plus émue, ne poussa vers le ciel les
+clameurs d'un enthousiasme plus délirant. Les grands seigneurs romains
+et tous les jeunes gens de bonne famille s'étaient portés au-devant du
+pape jusqu'à la Storta, dernier relais avant la ville. Là, ils avaient
+dételé ses chevaux; la voiture de gala du souverain pontife s'avançait
+ainsi traînée, précédée de ces hommes dont les figures étaient
+illuminées par la joie et animées par la marche. Pie VII se tenait à
+genoux dans la voiture; sa belle tête avait une indicible expression
+d'humilité; sa chevelure parfaitement noire, malgré son âge, frappait
+ceux qui le voyaient pour la première fois. Ce triomphateur était comme
+anéanti sous l'émotion qu'il éprouvait; et tandis que sa main bénissait
+le peuple agenouillé, il prosternait son front devant le Dieu maître du
+monde et des hommes, qui donnait dans sa personne un si éclatant exemple
+des vicissitudes dont il se sert pour élever ou pour punir. C'était bien
+l'entrée du souverain, c'était bien plus encore le triomphe du martyr.
+
+Pendant que le cortège fendait lentement la foule qui se reformait
+toujours sur ses pas, Mme Récamier et sa nièce quittant l'estrade et
+montant en voiture gagnèrent Saint-Pierre par des rues détournées. Des
+gradins avaient aussi été préparés autour de la Confession. Après une
+longue attente, elles virent enfin le saint vieillard traverser l'église
+et se prosterner devant l'autel; le _Te Deum_ retentissait sous ces
+immenses voûtes, et les larmes inondaient tous les visages.
+
+Mme Récamier ne voulut point quitter Rome sans aller visiter le général
+Miollis. Quand elle était arrivée dans le chef-lieu du département du
+Tibre, le général y commandait les forces françaises. Il maintenait dans
+la garnison une discipline exacte, et sa mansuétude et son
+désintéressement dans ce poste militaire, s'ils n'avaient pas suffi à
+réconcilier les habitants avec la domination française, la leur
+rendaient pourtant moins odieuse. Il avait été fort attentif pour Mme
+Récamier, et n'avait pas redouté, comme certains fonctionnaires civils,
+de témoigner une bienveillance aimable à une femme exilée.
+
+Les positions étaient bien changées: on trouva le général Miollis
+absolument seul, avec un vieux soldat qui lui servait de domestique,
+dans la _villa_ qu'il avait acquise et qui porte encore son nom. Il ne
+se disposait point à regagner la France, et parut extrêmement touché et
+presque surpris de la visite de Mme Récamier: il lui dit que c'était la
+seule qu'il eût reçue depuis qu'il avait quitté le commandement de Rome.
+
+Peu de jours après, la voyageuse et sa petite compagne se mirent
+joyeusement en route pour la France. Elles passèrent à
+Pont-de-Beauvoisin le jour de la Fête-Dieu. La veille on avait encore
+couché en terre étrangère, on y avait entendu la messe, et dans
+l'après-midi, en touchant le sol de la patrie, on rencontrait les
+processions: Mme Récamier tout émue dit à sa nièce que c'était là un bon
+augure.
+
+Mme de Staël, revenue à Paris avant son amie, lui adressait, le 20 mai
+1814, ce billet que Mme Récamier recevait à Lyon:
+
+ Paris, le 20 mai 1814.
+
+ «Je suis honteuse d'être à Paris sans vous, cher ange de ma vie. Je
+ vous demande vos projets; voulez-vous que j'aille au-devant de vous
+ à Coppet où je veux passer quatre mois?
+
+ «Après tant de souffrances, ma plus douce perspective, c'est vous,
+ et mon coeur vous est à jamais dévoué.
+
+ «J'attends un mot de vous pour savoir ce que je ferai; je vous ai
+ écrit à Rome et à Naples.
+
+ «Je vous serre contre mon coeur.»
+
+Mme Récamier s'arrêta quelques jours à Lyon pour y prendre un peu de
+repos, surtout pour y voir sa belle-soeur et jouir encore de l'intimité
+d'une personne pour laquelle elle avait une si tendre vénération. Elle
+retrouvait d'ailleurs, dans cette ville, M. Ballanche et Camille Jordan.
+Elle se fit mettre par eux au courant, non point seulement des
+événements qui changeaient la face de l'Europe, les gazettes et les
+lettres l'en avaient instruite, mais du mouvement de l'opinion. Alexis
+de Noailles était à Lyon avec le titre de commissaire royal. Il vint
+voir Mme Récamier, et l'ayant accompagnée dans une fête donnée au palais
+Saint-Pierre en l'honneur du retour des Bourbons, le commissaire royal
+et la belle exilée y furent l'objet d'une sorte d'ovation.
+
+Le 1er juin, Mme Récamier arrivait enfin à Paris, après un exil de près
+de trois ans qui n'avait jamais été révoqué.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+
+Ici commence une phase nouvelle de la vie de Mme Récamier, et se placent
+quelques années d'une existence aussi animée que brillante. Elle
+revenait à Paris après une absence de trois ans, n'ayant rien perdu de
+l'éclat et, pour ainsi dire, de la fleur de sa beauté. La joie sans
+mélange que lui causait ce retour la rendait radieuse; elle joignait à
+ce prestige toujours si puissant l'auréole de la persécution et du
+dévouement; et si dans une société ordonnée où les rangs s'étaient de
+plus en plus marqués, elle n'eut plus, comme dans sa première jeunesse
+et au sortir de la révolution, des triomphes de foule et des succès de
+place publique, l'élite de la société européenne lui décerna l'empire
+incontesté de la mode et de la beauté.
+
+C'est le moment où j'ai vu Mme Récamier mener le plus la vie du monde
+avec tout ce que cette vie offre de séduction, d'agrément et de bruit.
+
+La situation financière de M. Récamier n'était pas sans doute ce qu'elle
+avait été avant la catastrophe qui l'avait frappé; néanmoins, tout en
+poursuivant la liquidation de sa première maison, il avait renoué
+beaucoup d'affaires, et la confiance d'aucun de ses anciens
+correspondants ne lui avait fait défaut. Mme Récamier était d'ailleurs
+en possession de la fortune de sa mère qui s'élevait à quatre cent mille
+francs. Elle avait des chevaux, objet pour elle de première nécessité,
+attendu qu'elle ne savait pas marcher à pied dans la rue; elle reprit
+une loge à l'Opéra, et recevait ce jour-là après le spectacle.
+
+Mme Récamier retrouvait à Paris, avec tous les succès du monde, toutes
+les jouissances de l'amitié. Mme de Staël y avait attendu le retour de
+son amie; Mathieu de Montmorency, comblé de joie par le rétablissement
+de la monarchie et de la maison de Bourbon objet de son culte et de ses
+regrets, était attaché comme chevalier d'honneur à Mme la duchesse
+d'Angoulême, ce type auguste du malheur et de la bonté; il devait à ce
+retour des princes légitimes le bonheur de revoir à Paris les deux amies
+qui lui étaient le plus chères.
+
+La même circonstance ramenait en France une autre femme, amie d'enfance
+de Mme Récamier, dont la proscription et l'exil l'avaient séparée depuis
+dix ans: Mme Moreau, veuve de l'illustre et malheureux général, rentrée
+en France avec la fille, dont après son procès, Moreau, par sa lettre de
+Chiclane, lui annonçait la naissance. Après la mort du général Moreau,
+frappé hélas! d'un boulet français dans les rangs de l'armée russe,
+l'empereur Alexandre avait accordé à sa veuve une pension de cent mille
+francs. Au retour des Bourbons en France, Louis XVIII, voulant donner un
+témoignage de son respect pour la mémoire du général républicain, fit
+offrir à Mme Moreau le titre de duchesse; elle le refusa et ne voulut
+accepter que la dignité qui aurait appartenu au guerrier, s'il eût été
+vivant. On lui conféra donc le titre de _maréchale de France_. C'est, je
+crois, la seule fois que ce titre ait été donné à une femme.
+
+On voyait alors à la fois, dans le salon de Mme Récamier, trois
+générations de Montmorency-Laval: le vieux duc encore vivant, Adrien de
+Montmorency, prince de Laval, son fils, et Henri de Montmorency son
+petit-fils, aimable, bon et loyal jeune homme qui faisait son entrée
+dans le monde, et qui eût noblement porté un grand nom si la mort n'eût
+tranché trop tôt le fil de sa vie. Présenté à Mme Récamier, il ne tarda
+pas à éprouver pour elle un sentiment d'admiration passionnée. Adrien de
+Montmorency disait avec grâce, en badinant sur cette impression à
+laquelle n'échappait aucune des générations de sa race: «Ils n'en
+mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.»
+
+Le marquis de Boisgelin venait très-habituellement chez Mme Récamier,
+ainsi que sa fille Mme de Béranger dont le mari avait péri dans la
+campagne de Russie; elle devint, peu de temps après, Mme Alexis de
+Noailles. On y voyait aussi la marquise de Catellan, la même qui dans un
+mouvement généreux était venue rejoindre à Châlons une amie frappée par
+l'exil; la marquise d'Aguesseau et sa fille Mme Octave de Ségur; Mme de
+Boigne et son père le marquis d'Osmond qui fut nommé ambassadeur de
+France à Turin; la duchesse des Cars, sa fille, la charmante marquise de
+Podenas et le frère de celle-ci, Sigismond de Nadaillac; MM. de
+Chauvelin, de Broglie, Armand et Paul de Bourgoing. Au milieu de tous
+les noms de l'ancienne monarchie, restés fidèles à la maison de Bourbon
+ou ayant servi l'empire, ceux qui dataient de la révolution se
+trouvaient en assez grand nombre: au premier rang, la princesse royale
+de Suède, Mme Bernadotte, qui était revenue habiter Paris après avoir
+fait un essai du climat de son futur royaume, dont sa santé n'avait pu
+supporter la rigueur. Elle portait en France le titre de comtesse de
+Gothland; Mme Récamier avait pour elle une véritable amitié; c'était une
+personne bonne, sûre, modeste, uniquement sensible aux affections
+domestiques, que la nature n'avait point faite pour le rang suprême: car
+elle n'avait aucune ambition, et détestait la gêne et l'étiquette.
+J'aurai plus d'une fois occasion de parler d'elle. Nommons encore
+Sébastiani; la maréchale Marmont, duchesse de Raguse; Mme Regnault de
+Saint-Jean-d'Angély; j'en passe beaucoup d'autres.
+
+En aucun temps, sous aucun régime, je n'ai vu Mme Récamier cesser de
+rechercher avec empressement les vaincus de toutes les opinions: aussi
+son salon a-t-il toujours été un terrain neutre sur lequel les hommes
+des nuances les plus opposées se sont rencontrés pacifiquement.
+
+La société fut extrêmement animée toute cette année à Paris. Le
+sentiment national souffrait sans doute de la présence des étrangers
+dans la capitale de la France, mais on se consolait, en pensant que nos
+troupes avaient bivouaqué dans les palais de tous les rois du continent.
+D'ailleurs, la lassitude de la guerre, de la conscription et du régime
+impérial était telle, il faut bien le dire, que la chute de ce pouvoir
+illimité donnait au pays entier le sentiment de la délivrance. Le
+prestige de nos armes était encore alors si grand pour les étrangers
+vainqueurs, qu'ils semblaient étonnés eux-mêmes de leur victoire, et,
+dans l'attitude de leurs soldats comme dans celle de leurs souverains,
+il y avait, vis-à-vis de la nation française, une nuance très-sensible
+de déférence et de respect; elle disparut à la seconde invasion. Nous
+gardions encore en 1814 toutes les conquêtes des arts; nous les perdîmes
+après les Cent-Jours.
+
+Ce fut chez Mme de Staël que Mme Récamier rencontra, pour la première
+fois, le duc de Wellington.
+
+Ici je retrouve, non point un fragment achevé du manuscrit de Mme
+Récamier, mais un sommaire de ce qu'elle voulait écrire sur ses rapports
+avec le général anglais. Je crois devoir l'insérer, sauf à compléter par
+quelques explications les circonstances indiquées dans ces notes.
+
+ LE DUC DE WELLINGTON.
+
+ SOMMAIRE.
+
+ «Enthousiasme de Mme de Staël pour le duc de Wellington.--Je le
+ vois chez elle pour la première fois.--Conversation pendant le
+ dîner.--Une visite qu'il me fait le lendemain. Mme de Staël le
+ rencontre chez moi. Conversation sur lui après son départ.--Les
+ visites de lord Wellington se multiplient.--Son opinion sur la
+ popularité. Je le présente à la reine Hortense.--Soirée chez la
+ duchesse de Luynes. Conversation avec le duc de Wellington devant
+ une glace sans tain.--M. de Talleyrand et la duchesse de Courlande.
+ Empressement de M. de Talleyrand pour moi. Éloignement que j'ai
+ toujours eu pour lui. Mme de Boigne m'arrête au moment où je
+ sortais suivie du duc de Wellington.--Continuation de ses visites.
+ Mme de Staël désire que je prenne de l'influence sur lui. Il
+ m'écrit de petits billets insignifiants qui se ressemblent
+ tous.--Je lui prête les lettres de Mlle de Lespinasse qui venaient
+ de paraître. Son opinion sur ces lettres.--Il quitte Paris.--Je le
+ revois après la bataille de Waterloo. Il arrive chez moi le
+ lendemain de son retour. Je ne l'attendais pas: trouble que me
+ cause cette visite.--Il revient le soir et trouve ma porte fermée.
+ Je refuse aussi de le recevoir le lendemain.--Il écrit à Mme de
+ Staël pour se plaindre de moi. Je ne le revois plus.--Sa situation
+ et ses succès dans la société de Paris. On le dit très-occupé d'une
+ jeune Anglaise, femme d'un de ses aides de camp.--Retour de Mme de
+ Staël à Paris. Dîner chez la reine de Suède avec elle et le duc de
+ Wellington que je revois alors. Sa froideur pour moi, son
+ occupation de la jeune Anglaise. Je suis placée à dîner entre lui
+ et le duc de Broglie. Il est maussade au commencement du dîner,
+ mais il s'anime et finit par être très-aimable. Je m'aperçois de la
+ contrariété qu'éprouve la jeune Anglaise placée en face de nous. Je
+ cesse de causer avec lui et m'occupe uniquement du duc de
+ Broglie.--Je ne vois plus le duc de Wellington que très-rarement.
+ Il me fait une visite à l'Abbaye-aux-Bois à son dernier voyage à
+ Paris.»
+
+Mme Récamier avait été certainement flattée de l'hommage que lord
+Wellington lui rendait; mais toute la gloire militaire et toute
+l'importance politique du noble duc ne le lui faisaient trouver ni
+animé, ni amusant, et, quoi qu'en pût dire Mme de Staël, elle ne chercha
+point à exercer un empire que le général anglais eût sans doute
+facilement subi.
+
+Lorsqu'au lendemain de la bataille de Waterloo, le duc de Wellington se
+présenta chez Mme Récamier, elle convient elle-même que cette visite
+inattendue la troubla. Ce trouble était l'effet d'un sentiment
+patriotique d'autant plus honorable que la personne qui l'éprouvait,
+proscrite par Bonaparte, était en droit de se réjouir de la défaite de
+celui qui avait été son persécuteur. Le duc de Wellington se méprit sur
+l'émotion de Mme Récamier; il crut qu'elle était causée par
+l'enthousiasme, et c'est alors qu'il lui dit, en parlant de Napoléon:
+«Je l'ai bien battu.»
+
+Ce propos, dans la bouche d'un homme tel que lord Wellington, révolta
+Mme Récamier, et elle lui fit fermer sa porte. Les fanfaronnades
+n'étaient point, il faut le reconnaître, dans l'humeur et dans les
+habitudes du duc de Wellington; mais à ce moment de sa carrière, il
+n'échappa pas à l'enivrement du succès. On peut se rappeler qu'après la
+bataille de Waterloo, il se fit ouvrir à l'Opéra la loge royale dans
+laquelle il aurait, avec ses aides de camp, assisté au spectacle, si les
+murmures du parterre indigné ne l'eussent averti de l'inconvenance qu'il
+commettait.
+
+Je trouve parmi les billets, qualifiés, à bon droit, d'_insignifiants_,
+du vainqueur de Waterloo, celui-ci où il est en effet question des
+lettres de Mlle de Lespinasse:
+
+ Paris, le 20 octobre 1814.
+
+ «J'étais tout hier à la chasse, Madame, et je n'ai reçu votre
+ billet et les livres qu'à la nuit, quand c'était trop tard pour
+ vous répondre. J'espérais que mon jugement serait guidé par le
+ vôtre dans ma lecture des lettres de Mlle Espinasse, et je
+ désespère de pouvoir le former moi-même. Je vous suis bien obligé
+ pour la pamphlete de Mme de Staël.
+
+ «Votre très-obéissant et fidel serviteur
+
+ «WELLINGTON».
+
+Le style et l'orthographe ne prouvent pas dans ce héros une grande
+habitude de la langue française: quant à ce qu'il appelle _la pamphlete_
+de Mme de Staël, ce ne peut être que son ouvrage sur l'Allemagne qui
+parut en effet en 1814.
+
+Ce fut pendant les premiers mois de la Restauration, que Mme Récamier,
+d'après le désir que lui avait exprimé la reine Hortense d'être mise en
+rapport avec le généralissime de l'armée anglaise, lui présenta le duc
+de Wellington. L'impératrice Joséphine, non plus que sa fille, n'avait
+point quitté Paris après la chute de Napoléon; elle reçut même
+l'empereur Alexandre à la Malmaison. Elle était morte le 27 mai 1814
+avant le retour de Mme Récamier à Paris. Quant à la reine Hortense, elle
+avait accepté du roi Louis XVIII l'érection en duché de sa terre de
+Saint-Leu, et elle en portait le titre. Mme Récamier avait connu la
+duchesse de Saint-Leu avant son élévation au trône; c'était une personne
+inoffensive, bonne et généreuse pour ceux qui l'entouraient, dont les
+goûts étaient aimables, les manières élégantes, et qui eut toujours plus
+d'ambition qu'elle n'en avoua. Dans le courant de ce même été, la
+duchesse de Saint-Leu désira réunir chez elle à la campagne Mme de
+Staël, Mme Récamier et le prince Auguste de Prusse.
+
+J'ai sous les yeux le billet par lequel Mme de Staël s'entend avec son
+amie sur ce projet. Le voici:
+
+ «La reine de Hollande nous invite à déjeuner pour demain, chère
+ amie; voulez-vous que nous y allions tête à tête? Mais il faudrait
+ partir à dix heures.--Je serai chez vous ce soir à onze heures. Au
+ reste, je pense que peut-être un autre jour vous conviendrait
+ mieux, parce qu'elle nous inviterait à dîner, ce qui serait plus
+ commode.
+
+ «À ce soir. Je vous ai attendue hier jusqu'à minuit.»
+
+Ce fut en effet un dîner. Mme de Staël et Mme Récamier se rendirent
+ensemble à Saint-Leu, le prince Auguste les y rejoignit et on y trouva
+de plus M. de Latour-Maubourg, M. de Lascour et la duchesse de Frioul.
+
+La duchesse de Saint-Leu proposa avant le dîner une promenade à ses
+hôtes en voiture découverte. Un point de vue de la vallée rappelant à
+Mme de Staël un paysage d'Italie, elle exprima avec sa vivacité
+accoutumée son admiration pour la nature et le soleil du midi.
+«Avez-vous donc été en Italie?» lui demanda la reine Hortense. «Et
+Corinne, Corinne!» s'écrièrent tout d'une voix les personnes présentes.
+La duchesse de Saint-Leu rougit en s'apercevant de sa distraction et la
+conversation prit un autre tour.
+
+Après le dîner on fit de la musique: la reine chanta une romance qu'elle
+avait composée pour son frère Eugène. Puis on parla de l'empereur
+Napoléon. Mme de Staël interrogeait assez volontiers et parfois d'une
+façon intempestive. Elle adressa à la reine Hortense quelques questions
+de ce genre qui la déconcertèrent visiblement.
+
+Mme de Staël, dont la santé était déjà fort ébranlée, alla passer
+l'automne à Coppet. Elle avait en 1811 contracté un mariage secret avec
+un jeune officier de vingt-sept ans, remarquablement beau, du caractère
+le plus noble, et qui (lorsqu'elle le connut à Genève) semblait mourant
+des suites de cinq blessures qu'il avait reçues. M. de Rocca, c'est le
+nom du jeune homme auquel elle s'était unie, l'avait accompagnée dans le
+long voyage que fit entreprendre à Mme de Staël le besoin d'échapper aux
+persécutions impériales, et lorsque la chute de Bonaparte lui permit de
+rentrer en France, elle y revint avec ses enfants et avec M. de Rocca;
+il se mourait de la poitrine. On ne pouvait voir sans attendrissement ce
+jeune homme qu'il fallait soutenir et presque porter dans les visites
+qu'il faisait avec Mme de Staël; il était pourtant destiné à lui
+survivre une année.
+
+Depuis sa rentrée en France, Mme Récamier entretenait une correspondance
+suivie avec la reine de Naples (Caroline Murat). Au mois d'octobre de
+cette année 1814, les souverains qui formaient la Sainte-Alliance se
+réunirent en congrès à Vienne, pour y régler le sort du monde et y
+convenir des bases du nouvel équilibre de l'Europe. Murat n'était pas
+sans inquiétude sur les résolutions qui pourraient être prises au
+congrès relativement au royaume de Naples, et il désira, non sans
+raison, que dans cette réunion de souverains où ses droits à la couronne
+seraient attaqués, ces mêmes droits fussent exposés et défendus. La
+reine de Naples écrivit à Mme Récamier pour lui demander de la diriger
+dans le choix d'un publiciste qu'on chargerait de la rédaction d'un
+mémoire étendu, destiné à éclairer le congrès et à disposer les
+souverains en faveur du roi Joachim.
+
+Cet écrivain de talent dont la reine de Naples réclamait les services,
+Mme Récamier le trouvait dans sa société la plus habituelle; parmi les
+personnes qu'elle voyait sans cesse: elle pensa tout de suite à Benjamin
+Constant et le proposa. Lorsqu'elle fut assurée que ce choix était
+accepté par la cour de Naples, elle indiqua à M. de Constant un
+rendez-vous, afin de lui expliquer ce qu'on demandait de lui, et de lui
+remettre les documents qui devaient le guider dans son travail.
+
+Mme Récamier connaissait Benjamin Constant depuis plus de dix ans, et je
+trouve dans une lettre qu'il lui adressait le 18 février 1810 un passage
+qui exprime bien la nature du rapport qui existait entre eux avant la
+première restauration.
+
+ «Je suis venu passer quelque temps au milieu des neiges et de ma
+ famille. Dans le temps où nous vivons on ne saurait trop
+ s'enterrer. D'ailleurs tous mes voeux tendent au repos et les
+ devoirs le donnent. Je travaille comme vous à devenir dévot, et je
+ me crois plus avancé: il y a moins de gens qui aient intérêt à
+ s'opposer à mes progrès dans ce genre.
+
+ «Dans les derniers temps de mon séjour à Paris, vous me traitiez
+ bien en étranger. C'est mal, car je suis de vos amis le plus
+ désintéressé peut-être, ce n'est pas un mérite, mais aussi celui
+ qui aurait le plus vif désir de vous voir heureuse, et qui vous
+ suit des yeux avec le plus d'émotion, quand vous planez, comme vous
+ le faites encore, entre le ciel et la terre. Je crois que le ciel
+ l'emportera, et n'ayant malheureusement rien à gagner à ce que vous
+ soyez mondaine, je suis pour le ciel. Adieu, madame, mille voeux et
+ mille hommages.
+
+ «BENJAMIN CONSTANT.»
+
+Dans l'entretien que Mme Récamier assigna à Benjamin Constant et dont le
+trône de Murat était le sujet, elle eut envie de plaire et n'y réussit
+que trop.
+
+Benjamin Constant était une créature très-mobile, très-inégale, chez
+laquelle une rare et brillante intelligence n'avait pas rendu les
+notions morales plus nettes ni plus puissantes. Les passions dans
+lesquelles il avait usé sa vie avaient beaucoup plus enflammé sa tête
+que touché son coeur, mais il y avait contracté le besoin et l'habitude
+des agitations; il les cherchait partout, même dans le jeu.
+
+Après une conversation de deux heures, il sortit de chez Mme Récamier la
+tête follement montée. Tout l'hiver s'écoula pour Benjamin Constant dans
+le trouble de ce sentiment insensé, car il n'eut jamais la moindre
+espérance, et Mme Récamier, qui rendait une entière justice à la
+supériorité de son esprit, avait l'aversion de son scepticisme.
+
+Les intérêts de Joachim et de Mme Murat, dont Mme Récamier s'occupait
+avec une active reconnaissance, exigeaient qu'elle conférât souvent avec
+l'écrivain chargé de faire valoir leur cause, et il est certain que
+Benjamin Constant se servait de ce prétexte pour obtenir de la voir plus
+souvent.
+
+Lorsque la rédaction du mémoire fut terminée, le gouvernement napolitain
+fit offrir à Benjamin Constant vingt mille francs et une décoration; en
+même temps on lui proposait de se rendre à Vienne pour y défendre les
+intérêts et les droits qu'il avait exposés avec tant de talent, mais
+cette mission devait rester secrète. Benjamin Constant à son tour
+demandait, par l'entremise de Mme Récamier, à être envoyé avec un
+caractère ostensible. Cette prétention ne pouvait être admise, et voici
+la lettre par laquelle la reine de Naples expliquait les raisons de son
+refus.
+
+LA REINE CAROLINE (MURAT) À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «On ne peut faire tout ce que vous désirez pour l'auteur du
+ manuscrit. Si je pouvais causer un quart d'heure avec vous, je vous
+ en aurais bientôt convaincue. Mais si vous voulez y réfléchir
+ seulement un instant, vous avez trop d'esprit, trop de sens, votre
+ tête est trop parfaitement organisée pour ne pas sentir toute
+ l'importance des raisons qui s'y opposent. D'abord le danger de
+ mécontenter les ministres chargés de cette affaire; de plus, la
+ nation tout entière qui regarderait comme un affront pour elle
+ qu'un étranger fût chargé de ses intérêts; enfin jusqu'au roi de
+ France qui pourrait dire qu'on offre un refuge, un asile, un point
+ de ralliement à tout ce qui a été grand patriote, et en prendre
+ prétexte pour tourmenter; et cela dans un moment où il nous faut
+ absolument du calme.
+
+ «J'espère cependant que Benjamin Constant sera content des
+ propositions[31] qui lui seront faites et qu'il ira là-bas, qu'il
+ soutiendra nos intérêts, et que nous vous devrons l'attachement à
+ notre cause d'un homme dont les talents nous seront très-utiles.»
+
+Cependant Bonaparte avait quitté l'île d'Elbe, et la nouvelle de son
+débarquement à Cannes répandait la consternation dans Paris. J'ai encore
+le souvenir vif et présent du trouble que cet événement, qui remettait
+en question le sort de la France, causa parmi les amis de Mme Récamier,
+et de la matinée où Mme de Staël venant lui dire adieu et l'exhortant à
+partir comme elle, à ne point affronter leur commun persécuteur,
+rencontrait chez elle la maréchale Moreau qui, elle aussi, s'enfuyait en
+Angleterre, la duchesse de Mouchy, la duchesse de Raguse, etc., etc.
+
+Dans l'émotion d'un pareil moment, la plupart de ces adieux se faisaient
+dans l'antichambre.
+
+Il est certain, que pour tous ceux qui n'étaient point amis du
+despotisme militaire, la nouvelle du débarquement à Cannes fut reçue
+comme l'annonce d'un grand danger pour le pays et pour la liberté.
+
+Benjamin Constant, dont les principes politiques avaient toujours été
+opposés au gouvernement despotique (son attitude dans le tribunat en
+témoigne assez; son beau livre de l'_Esprit de conquête_ en témoigne
+plus encore), Benjamin Constant dont les amis les plus chers avaient été
+persécutés par Napoléon, devait voir avec aversion le retour de l'ordre
+de choses qu'il avait toujours combattu. Il fit paraître le 19 mars,
+dans le _Journal des Débats_, son fameux article, protestation éloquente
+du droit contre la force, dont la dernière phrase a été si souvent
+citée: «Parisiens! non, tel ne sera pas notre langage, tel ne sera pas
+du moins le mien. J'ai vu que la liberté était possible sous la
+monarchie, j'ai vu le roi se rallier à la nation. Je n'irai pas,
+misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir
+l'infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanes pour racheter
+une vie honteuse.»
+
+On a beaucoup dit, on a répété, on a imprimé que le désir de plaire à
+Mme Récamier avait été le seul motif qui fit écrire à Benjamin Constant
+cet article; on se trompe et on le calomnie.
+
+Benjamin Constant avait été fidèle aux principes de sa vie entière en
+exprimant sa répugnance pour la tyrannie; ce qu'il faut regretter, c'est
+la faiblesse qui l'empêcha de quitter Paris, ou qui l'y fit revenir au
+bout de quelques heures. C'est en consentant à voir Napoléon, c'est en
+s'exposant à la séduction du génie par lequel il se laissa fasciner,
+c'est en se laissant nommer au conseil d'État pendant les cent jours,
+que Benjamin Constant donna la triste mesure de sa faiblesse.
+
+«Depuis ce moment, a dit M. de Chateaubriand, Benjamin Constant porta au
+coeur une plaie secrète; il n'aborda plus avec assurance la pensée de la
+postérité; sa vie attristée et défleurie n'a pas peu contribué à sa
+mort. Dieu nous garde de triompher des misères dont les natures élevées
+ne sont point exemptes! Les faiblesses d'un homme supérieur sont ces
+victimes noires que l'antiquité sacrifiait aux dieux infernaux, et
+pourtant ils ne se laissent jamais désarmer.»
+
+Seule peut-être de tous les exilés, Mme Récamier ne voulut point quitter
+Paris: elle ne croyait pas devoir se condamner elle-même à se séparer
+une seconde fois de son pays et de ses amis.
+
+Elle reçut presque en même temps le billet qu'on va lire, et une lettre
+de Naples.
+
+LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.
+
+ «23 mars 1815.
+
+ «J'espère que vous êtes tranquille, que vous ne quittez pas Paris
+ où vous avez des amis, et que vous vous reposez sur moi du soin de
+ vos intérêts. Je suis persuadée que je n'aurai même pas l'occasion
+ de vous prouver combien je serais bien aise de vous être utile.
+ C'est bien ce que je désire; mais dans toute circonstance, comptez
+ sur moi et croyez que je serai heureuse de vous prouver les
+ sentiments que je vous ai voués.
+
+ «HORTENSE.»
+
+LA REINE DE NAPLES À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Naples 1815, mars.
+
+ «Ma chère Juliette, voici encore une occasion de vous écrire
+ particulièrement, quoique je sache que vous avez peu de temps, et
+ que, brillante et recherchée, c'est faire crier tout Paris que de
+ vous dérober quelques moments en vous forçant à lire et à répondre
+ à mes longues lettres. J'ai besoin de compter à jamais sur votre
+ amitié. Je désire aussi que votre petite Amélie se souvienne de
+ moi; parlez-lui en quelquefois, afin que si jamais je la revois, je
+ ne sois pas pour elle une étrangère.
+
+ «Je serais très-heureuse de posséder ici votre aimable amie[32]: à
+ ce titre elle aura déjà droit à mon affection, et son esprit et son
+ mérite lui assurent mon estime et ma considération. Pour vous, mon
+ aimable Juliette, si quelques circonstances que je ne désire
+ certainement pas, mais qui peuvent peut-être arriver, vous
+ engageaient à voyager, venez ici, vous y trouverez dans tous les
+ temps une amie bien sincère et bien affectionnée. On dit ici
+ beaucoup de choses: mandez-moi ce qui est, parlez-moi longuement de
+ tout. Nous sommes ici très-calmes, très-tranquilles, et il serait à
+ désirer que tout le monde le fût autant.
+
+ «Je rouvre ma lettre. Je viens de recevoir des nouvelles bien
+ alarmantes. On dit Paris tout en révolution, le roi perdu, etc.,
+ etc, enfin tout sens dessus dessous. N'oubliez pas que vous, votre
+ famille, votre amie, avez ici des amis qui seront heureux de vous
+ recevoir. Vous y trouverez amitié, service et protection. Dites à
+ M. de Rohan qu'il sera reçu et traité ici avec sa famille, comme il
+ l'a été quand il était seul.
+
+ «Nous sommes extrêmement tranquilles ici. L'état de la France et de
+ tous les autres pays où sont rentrés les anciens souverains nous a
+ fait grand bien. Le peuple nous aimait et nous aime franchement. Il
+ a de plus les exemples des malheurs, des vengeances et des autres
+ infortunes qu'entraîne un changement. Ils redoutent plus que jamais
+ tout ce qui pourrait tendre à leur rendre Ferdinand. D'ailleurs, il
+ faut le dire, les souverains actuels s'occupent du bien de leurs
+ sujets; ils ont de bonnes troupes et un bon chef qu'il ne serait
+ pas facile de déplacer; tout nous fait donc présager un avenir
+ tranquille, et j'en suis d'autant plus heureuse, qu'il m'offre la
+ certitude de pouvoir vous offrir un port assuré contre les orages
+ de la vie. Il me serait doux de faire quelque chose qui puisse vous
+ prouver, ainsi qu'à vos amis, l'étendue et la force de mon
+ attachement.
+
+ «CAROLINE.»
+
+Le succès fatal et passager qui, après le débarquement de Napoléon à
+Cannes, l'amena sans obstacle et presqu'en triomphe au palais des
+Tuileries, changea les dispositions de Murat. Il était depuis la paix
+avec son armée dans les Légations romaines, il en sortit pour faire une
+diversion en faveur de son beau-frère dont il embrassait de nouveau le
+parti. Sans cette résolution qui fut sa perte, il est bien présumable
+que Joachim serait resté roi de Naples comme Bernadotte est mort roi de
+Suède. Quoi qu'il en soit, les Autrichiens effrayés offrirent à Murat
+des conditions qu'il refusa; le baron de Frimont prit alors l'offensive,
+repoussa les troupes napolitaines et les mena tambour battant jusqu'à
+Macerata. Les Napolitains se débandèrent, Murat rentra seul et désespéré
+dans Naples. Le lendemain un bateau le mena vers l'île d'Ischia; rejoint
+en mer par quelques officiers de son état-major, il fit voile avec eux
+pour la France. Il abordait au Golfe Juan le 25 mai 1815, à dix heures
+du soir.
+
+Napoléon, non-seulement ne voulut pas le voir et ne le laissa pas venir
+à Paris, mais il le relégua dans une maison de campagne auprès de Toulon
+en une sorte de captivité.
+
+Après la bataille de Waterloo, et lorsque Napoléon eut pour la seconde
+fois perdu l'empire dans cette rapide et brillante aventure des cent
+jours qui coûta si cher à la France, Murat, passé d'abord en Corse avec
+des contrebandiers, y réunit quelques serviteurs et tenta avec eux un
+débarquement sur la côte de Naples. Jeté dans le golfe de
+Sainte-Euphémie par l'orage qui avait dispersé sa flottille le 8 octobre
+1815, il essaya de soulever la population; mais trahi, entouré et pris,
+Murat fut conduit au château de Pizzo.
+
+Une commission militaire le condamna à mort; et le 13 du même mois, cet
+homme d'une valeur héroïque terminait en soldat, et avec un noble
+courage, une destinée dont les circonstances extraordinaires semblent
+empruntées à quelque récit d'invention.
+
+Mme Murat, qui était restée à Naples avec ses enfants lors du départ de
+son mari, montra une fermeté d'âme admirable. Les Autrichiens allaient
+paraître, on attendait la frégate qui ramenait de Sicile le roi
+Ferdinand; un intervalle entre les deux autorités pouvait livrer la
+ville à toutes les horreurs du désordre: la régente persista à y
+demeurer, et l'aspect du palais illuminé maintint le peuple dans le
+calme.
+
+Au milieu de la nuit, Mme Murat rejoignit par une issue secrète la
+frégate qui devait l'emporter loin de ce beau royaume. Elle croisa dans
+le golfe le bâtiment qui portait Ferdinand.
+
+Quelques années plus tard, Mme Récamier alla visiter à Trieste cette
+reine exilée dont le souvenir ne s'était point effacé de son coeur. Mais
+ne devançons pas les temps.
+
+La Providence a infligé aux gens de notre génération le spectacle des
+plus tristes et des plus fréquentes révolutions. À chacun de ces
+changements nous avons été témoins de la violence des partis, de
+l'ardeur des réactions et de l'âpreté avec laquelle l'opinion
+triomphante cherche à flétrir les vaincus. Il n'en fut pas autrement en
+1815, malgré la mansuétude et la magnanimité des princes de la maison de
+Bourbon.
+
+Mme Récamier resta fidèle à la modération de son caractère; elle ne
+souffrit pas plus alors qu'elle ne le permit à aucune époque de nos
+troubles civils, que son salon eût une couleur exclusive. Royaliste,
+mais amie de la liberté, elle continua à recevoir tous ceux auxquels les
+portes de sa maison avaient été une fois ouvertes. Il lui arrivait alors
+ce qui arrive à tous les esprits impartiaux: chacune des opinions
+exagérées lui disait alternativement, en lui parlant du parti opposé,
+_vos amis les libéraux_ ou _vos amis les ultra_.
+
+Benjamin Constant lui écrivait le 19 juin 1815:
+
+ «Les nouvelles paraissent être affreuses pour nous, excellentes
+ pour vos amis; d'après vos principes, c'est le cas d'une visite à
+ la reine Hortense. C'est encore plus le cas d'être bonne pour moi,
+ car je vais être dans une fâcheuse position, si tant est qu'une
+ position soit mauvaise quand elle n'influe pas sur le coeur. Faites
+ donc votre métier de noblesse et de générosité envers moi.»
+
+Il est certain que la disgrâce et le malheur avaient pour Mme Récamier
+la même sorte d'attrait que la faveur et la fortune en ont d'ordinaire
+pour les âmes vulgaires, et chez elle cette disposition ne se démentit
+en aucune circonstance.
+
+Avec les souverains alliés, revenus pour la seconde fois dans notre
+pauvre pays, était arrivée à Paris une femme qui jouissait à cette
+époque d'une faveur marquée auprès de l'empereur Alexandre. La baronne
+de Krüdner, dont la jeunesse avait été très-romanesque, mais qui n'était
+plus alors dominée que par un mysticisme aussi exalté que sincère,
+s'était trouvée à une époque antérieure en relation avec Mme Récamier;
+elle désira la revoir en 1815, et celle-ci, dont la curiosité n'était
+pas moindre, se rendit avec empressement à ce désir. Mme de Krüdner
+habitait un hôtel du faubourg Saint-Honoré, voisin de l'Élysée
+qu'occupait l'empereur de Russie. Chaque jour Alexandre, en traversant
+le jardin, se rendait incognito chez elle et échangeait avec elle des
+théories et des pensées où l'illuminisme religieux tenait plus de place
+encore que la politique; ces tête-à-tête se terminaient toujours par la
+prière.
+
+Mme de Krüdner avait été fort jolie. Elle n'était plus jeune, mais elle
+conservait de l'élégance; la bonne grâce de sa personne la sauvait du
+ridicule que son rôle d'_inspirée_ eût facilement pu lui donner. Sa
+bonté était réelle, sa charité et son désintéressement sans bornes.
+
+Le crédit qu'on savait qu'elle exerçait sur l'esprit de l'empereur de
+Russie ajoutait à la curiosité qu'on avait de voir et d'entendre cette
+manière de prophétesse. Tous les soirs son salon s'ouvrait à la foule
+des adeptes, des curieux et des courtisans. Rien n'était plus singulier
+que ces réunions qui débutaient par la prière et s'achevaient dans le
+mouvement et les conversations mondaines.
+
+L'action de Mme de Krüdner était conciliante et secourable. Elle prit en
+grande compassion Benjamin Constant qu'elle avait connu en Suisse et
+qu'elle retrouvait à Paris accablé sous le poids d'une réprobation
+universelle. Un soir, à l'une des réunions les plus nombreuses de ce
+bizarre sanctuaire, la prière était déjà commencée (c'était Mme de
+Krüdner qui habituellement l'improvisait et elle ne le faisait pas sans
+éloquence), tous les assistants étaient à genoux, Benjamin Constant
+comme les autres. Le bruit d'une personne qui survenait lui fait lever
+la tête, et il reconnaît Mme la duchesse de Bourbon accompagnée de sa
+suite. Les regards de la princesse tombent sur le publiciste, et le
+voilà qui, par embarras de l'attitude et du lieu où il est surpris,
+inquiet de l'impression que la duchesse de Bourbon ne pouvait manquer
+d'en recevoir, se prosterne bien davantage, de sorte que son front
+touchait quasi la terre; en même temps il se disait: À coup sur, la
+princesse doit penser et se dire: Que fait là cet hypocrite?
+
+Benjamin Constant vint chez Mme Récamier en sortant de la réunion, et ce
+fut lui qui raconta très-gaîment son aventure. Un des défauts de ce rare
+esprit était de se moquer de tout et de lui-même.
+
+Mme Récamier alla souvent chez Mme de Krüdner, et quelquefois son
+arrivée y donna des distractions à l'assemblée; Benjamin Constant fut
+chargé un jour de lui écrire ceci:
+
+ «Jeudi,
+
+ «Je m'acquitte avec un peu d'embarras d'une commission que Mme de
+ Krüdner vient de me donner. Elle vous supplie de venir la moins
+ belle que vous pourrez. Elle dit que vous éblouissez tout le monde,
+ et que par là toutes les âmes sont troublées et toutes les
+ attentions impossibles. Vous ne pouvez pas déposer votre charme,
+ mais ne le rehaussez pas.»
+
+Mme de Krüdner tenait beaucoup pourtant à la présence de Mme Récamier,
+et une autre fois elle lui adressait ce billet:
+
+ «1815. Mardi soir.
+
+ «Chère amie, comme il ne viendra peut-être personne ce soir à la
+ prière, puisqu'il pleut, remettriez-vous à demain de venir? Je
+ crois que cela vous arrangera aussi à cause du temps. J'aurai le
+ bonheur, j'espère, cher ange, de vous embrasser demain et de causer
+ avec vous.
+
+ «Agréez mes hommages.
+
+ «B. DE KRÜDNER.»
+
+En quittant Paris, Mme de Krüdner se rendit en Suisse; elle écrivit de
+Berne à la femme dont elle avait toujours apprécié la grâce et la bonté.
+Je donne ici sa lettre. Le jargon mystique dans lequel elle est écrite,
+s'il a tous les caractères de la sincérité, est au moins piquant dans la
+bouche de l'auteur de _Valérie_:
+
+ «Berne, le 12 novembre 1815.
+
+ «Qu'il me tarde, chère et aimable amie, d'avoir de vos nouvelles,
+ et que je suis occupée de vous et de votre bonheur qui ne sera
+ assuré que quand vous serez entièrement à Dieu.
+
+ «C'est ce que je lui demande quand, prosternée devant le Dieu de
+ miséricorde, je l'invoque pour vous; il a touché votre coeur par sa
+ grâce; et ce coeur, que toutes les illusions et tous les biens de la
+ terre n'ont pu satisfaire, a entendu l'appel. Non, vous ne
+ balancerez pas, chère amie. Les troubles que vous éprouvez souvent,
+ le néant du monde, le besoin de quelque chose de grand, d'immense
+ et d'éternel qui venait tour à tour vous faire peur, vous réclamer
+ et vous agiter, tout cela me disait que vous vous prononceriez tout
+ à fait.
+
+ «Je vous exhorte à être fidèle à ces grands mouvements que vous
+ éprouviez, à ne pas vous laisser distraire; une amertume affreuse
+ serait la suite de cette infidélité à la grâce. Demandez, aux pieds
+ de Christ, la foi de l'amour divin, demandez et vous obtiendrez, et
+ une sainte terreur vous dira combien la vie est grande, et combien
+ est immense cet amour du Sauveur qui mourut pour nous arracher à la
+ juste punition du péché que chacun de nous a méritée. Ah!
+ puissions-nous voir notre Dieu qui se fit homme pour mourir pour
+ nous, puissions-nous le voir avec un coeur brisé, et pleurer au pied
+ de cette croix de ne l'avoir pas aimé. Loin de nous rejeter, ses
+ bras s'ouvriront pour nous recevoir; il nous pardonnera, et nous
+ connaîtrons enfin cette paix que le monde ne donne pas.
+
+ «Que fait ce pauvre Benjamin? En quittant Paris, je lui écrivis
+ encore quelques lignes et lui envoyai quelques mots pour vous,
+ chère amie; les avez-vous reçus? Comment va-t-il? Ayez beaucoup de
+ charité pour un malade bien à plaindre, et priez pour lui. Notre
+ voyage a été heureux. Dieu merci. La Suisse me repose, elle est si
+ belle et si calme au milieu des troubles de cette Europe si
+ bouleversée. J'ai le bonheur d'être avec mon fils à Berne, et nous
+ faisons les plus belles promenades du monde en nous disant des
+ choses bien tendres, car nous nous aimons beaucoup. Dieu l'a
+ tellement guidé et protégé, qu'il a fait les plus belles affaires
+ et les plus difficiles pour les autres, à merveille. Il est rare
+ d'avoir à son âge tout ce qui distingue et tout ce qui convient aux
+ autres, dans une place qui n'était pas facile; enfin je n'ai qu'à
+ remercier le Seigneur. Je ne désespère pas de vous voir au milieu
+ des Alpes qui valent mieux que tous les salons du monde. Je suis
+ charmée d'apprendre par Mme de Lezay que vous la voyez. C'est un
+ ange, elle vous aime beaucoup et pourra vous être utile, car elle a
+ fait de grands pas dans la plus grande des carrières.
+
+ «Écrivez-moi à Bâle, chère amie, tout simplement mon adresse, puis,
+ à remettre chez M. Kellner. Dites-moi bien tout, pensez que je vous
+ aime si tendrement. Voyez-vous M. Delbel[33]? c'est un homme bien
+ excellent. Je désire beaucoup que Benjamin le voie. Je vous
+ recommande ma pauvre Polonaise, Mme de Lezay la connaît. Ma fille
+ et moi vous prions d'agréer nos tendres hommages.
+
+ «Toute à vous,
+
+ «B. DE KRÜDNER.
+
+ «Encore une fois, chère amie, je recommande à votre âme charitable
+ notre pauvre B., c'est un devoir sacré.»
+
+M. Ballanche, retenu à Lyon par les devoirs de se piété filiale et par
+les intérêts de son imprimerie, vint dans le courant de l'été passer
+quelques semaines à Paris. Son désir le plus vif, son aspiration de tous
+les moments tendaient à le fixer dans la ville habitée par Mme Récamier.
+Il fut présenté par elle à toutes les personnes qui formaient sa
+société. L'apparition de ce philosophe alors inconnu, de cet écrivain
+dont la renommée n'avait point encore publié le nom, et dont l'extérieur
+un peu étrange, l'absence d'empressement et le peu de facilité à se
+faire valoir ne révélaient pas d'abord la supériorité, causa au premier
+aspect une certaine surprise dans ce monde élégant, éclairé, mais
+frivole. Toutefois il y fut mis promptement à la place qui lui
+appartenait, et il repartit résolu de hâter la conclusion du traité par
+lequel, son père et lui ayant cédé leur imprimerie à M. Rusand, il
+serait libre de s'établir dans la capitale.
+
+M. Ballanche écrivait à Mme Récamier qu'il venait de quitter:
+
+ «Lyon, ce 30 septembre 1815.
+
+ «Vous avez la bonté de m'interroger sur mes affaires particulières.
+ Tout est convenu entre M. Rusand et nous. Il a été obligé de faire
+ encore un voyage à Paris; et nous sommes obligés de gérer en son
+ absence. À son retour, il nous restera à régler nos comptes, à
+ clore nos inventaires, à faire mille petites choses qui entrent
+ dans l'ensemble d'un établissement aussi compliqué. Mon père et ma
+ soeur ne sont éloignés ni l'un ni l'autre de transporter ailleurs
+ nos pénates, pourvu que nous soyons réunis; c'est tout ce qu'ils
+ désirent. J'avoue néanmoins que je n'envisage pas sans quelque
+ inquiétude un tel changement d'habitudes pour eux.
+
+ «Parmi les motifs que vous avez la bonté de me présenter pour fixer
+ mon séjour à Paris, je n'admets point du tout les intérêts de ce
+ que vous appelez mon talent. À cet égard je n'ai pas les mêmes
+ raisons que je trouve pour Camille Jordan. Je ne suis point un
+ écrivain politique. Je ne suis pas non plus un érudit ni un peintre
+ de moeurs. Je connais la nature de mon talent: il n'a besoin en
+ aucune façon du séjour de la capitale. Il existe tout entier dans
+ mes affections et dans mes sentiments. Paris n'est pas plus
+ nécessaire à mon talent qu'à moi-même. C'est vous, et non point
+ Paris, qui m'êtes nécessaire.»
+
+Il n'était point facile en effet à M. Ballanche de se transplanter. Les
+affaires, les intérêts de famille la santé de sa soeur, la crainte de
+troubler les habitudes de son vieux père qu'il aimait tendrement, ces
+mille liens l'enchaînèrent jusqu'en 1817. La tristesse, en attendant,
+avait envahi son âme et ses lettres expriment un profond découragement.
+
+Il s'exprime ainsi:
+
+ «Le 22 janvier 1816.
+
+ «Je vous remercie bien du tendre intérêt que vous avez la bonté de
+ me conserver. Vous me demandez compte de ma manière d'être
+ actuelle. Je vis au jour le jour, je laisse mon avenir se faire
+ tout seul. Ce n'est point par désintéressement de moi-même, c'est
+ par nécessité. La santé de ma soeur s'est améliorée sensiblement,
+ mais elle est dans un état de tristesse et de susceptibilité qui me
+ fait une peine infinie. J'ai tout lieu de craindre que cette crise
+ de tristesse et de dégoût du monde ne conduise ma pauvre soeur dans
+ un cloître. Si ma soeur se retire au cloître, ma place est auprès de
+ mon père, et mon père vient d'entrer dans sa soixante-neuvième
+ année. Ainsi, comme vous voyez, je ne dépends plus de moi, je ne
+ puis former aucun projet, mon avenir ne m'appartient plus.
+
+ «Je vous le jure dans toute la sincérité de mon âme, il ne reste en
+ moi de sentiment vif que l'amitié que je vous ai vouée. J'ai besoin
+ de savoir par vous, le plus souvent qu'il sera possible, que ce
+ sentiment ne fera pas encore mon malheur. J'avoue que, toutes les
+ fois que j'y pense, j'en éprouve une sorte de terreur dont je ne
+ suis pas le maître. Il me vient souvent dans l'idée que vous croyez
+ avoir de l'attachement pour moi, mais que vous n'en avez réellement
+ pas. Cette pensée est un tourment ajouté à tous mes autres
+ tourments. Vos lettres me font un bien infini, mais ce bien ne dure
+ pas. Vous êtes si bonne, et vous avez une telle bienveillance pour
+ les êtres souffrants, que je me range tout de suite dans la classe
+ de ces êtres souffrants vers lesquels vous aimez à descendre. C'est
+ par pitié et par condescendance que vous me témoignez de l'intérêt;
+ ensuite vous vous faites illusion à vous-même, parce que les bons
+ coeurs sont sujets à cette sorte de duperie. Pardon et mille fois
+ pardon, mais vous avez sollicité ma confiance; et même, il faut
+ bien que je vous le dise, pour être vrai jusqu'au bout: en
+ commençant cette lettre, je n'ai pas eu le projet de vous écrire
+ tant de choses.
+
+ «La vie est pleine d'amertumes; heureusement le temps coule, et les
+ douleurs s'en vont avec lui.
+
+ «Faites-moi toujours part de vos projets, pour que je puisse au
+ moins m'y associer par la pensée. Je trouverai bien le moyen de
+ faire une petite course pour vous entrevoir, si je ne puis vous
+ voir tout à mon aise; il n'y a plus pour moi que cet espoir: sans
+ cela je ne sais ce que je deviendrais.»
+
+M. Ballanche n'avait raison qu'à demi lorsqu'il disait de lui-même qu'il
+n'était point «un écrivain politique.» Sans doute il ne fut jamais un
+publiciste: la disposition de son génie qui lui faisait tout généraliser
+s'opposait à ce qu'il s'appliquât à la controverse d'un fait actuel ou à
+une discussion pratique; mais il fut animé toute sa vie du plus sincère
+patriotisme; il avait pour les hommes un amour immense, et la France à
+ses yeux ne cessa jamais de personnifier l'humanité. Il la considérait
+comme chargée par la Providence d'une mission de civilisation et de
+progrès. Les problèmes de l'ordre social étaient ceux dont sa pensée se
+préoccupait le plus habituellement, et dans ces années de luttes et de
+discussions qui suivirent la Restauration et ouvrirent une si large
+carrière au libre mouvement des intelligences, la nécessité de fonder
+les institutions et le repos de la France sur l'alliance du passé et de
+la société nouvelle était devenue pour lui une sorte de conviction
+religieuse: cette généreuse passion du bien public et ce désir de
+l'apaisement des partis inspira successivement à M. Ballanche son beau
+livre des _Institutions sociales_, _le Vieillard et le Jeune Homme_, et
+enfin _l'Homme sans nom_.
+
+Au milieu de ces préoccupations générales et de ces tristesses
+particulières, M. Ballanche perdit son père le 20 octobre 1816.
+
+Il annonçait en ces termes cette mort à Mme Récamier.
+
+ «Ce 31 octobre 1816.
+
+ «Il s'est déjà passé douze jours depuis ce cruel événement. Le coup
+ a été terrible sans doute, mais le courage ne m'a point manqué. Le
+ devoir qui m'était imposé de surveiller l'effet de la douleur sur
+ ma pauvre soeur a fait que j'ai moins senti ma propre douleur. C'est
+ comme un rêve pénible, et je commence à me réveiller. Nos amis ont
+ été parfaits. Mon père était aimé et vénéré; on le lui a bien
+ montré, ou plutôt on l'a bien montré à ses enfants. L'homme le plus
+ modeste et le plus dépourvu d'ambition a eu le cercueil le plus
+ entouré d'hommages. Il avait vécu comme un homme de bien, il est
+ mort comme un juste. Il s'est connu jusqu'au dernier moment; ainsi
+ pour lui, les portes de l'éternité se sont ouvertes en même temps
+ que celles de la vie se fermaient. Il est entré dans l'autre monde
+ en continuant de prier pour ses enfants qu'il laissait dans
+ celui-ci. Sa mort n'a point été douloureuse, son âme s'est détachée
+ paisiblement.
+
+ «Je ne voulais pas vous écrire cette triste nouvelle. J'avais
+ chargé Dugas-Montbel de vous l'annoncer de vive voix. L'intérêt que
+ vous avez la bonté de me porter me faisait craindre de vous frapper
+ trop vivement.
+
+ «La maladie de mon père a duré cinquante jours. Pas un de ces jours
+ n'a été sans inquiétude; dès le premier moment, je fus frappé par
+ l'aspect de la mort. Je cherchais bien à me dissimuler à moi-même
+ le danger qui m'était évident, mais j'y réussissais peu. Je n'ai eu
+ réellement de l'espoir que dans les derniers jours, c'est-à-dire
+ lorsque la mort habitait déjà en lui. Il y a comme un dernier
+ épanouissement de la vie qui trompe les plus habiles.»
+
+Après la mort de son père, M. Ballanche ne fut point libre encore de
+quitter Lyon; il passa plusieurs mois auprès de sa soeur, et ne suivit
+enfin le voeu de son coeur, en venant se fixer irrévocablement à Paris,
+qu'après avoir assuré autant qu'il était en lui, sinon le bonheur, au
+moins le repos de cette soeur. Il arriva à Paris dans le courant de l'été
+de 1817.
+
+Mme de Staël avait passé l'hiver de 1816 en Italie. Elle était vivement
+inquiète de la santé de M. de Rocca, et avait été chercher pour lui un
+climat plus doux que celui de la France ou de la Suisse. Sa santé à
+elle-même déclinait visiblement.
+
+Ce fut à Pise que s'accomplit le mariage de sa fille, Albertine de
+Staël, avec le duc de Broglie. Elle parlait de cet événement de famille
+avec une touchante émotion à l'amie dont le dévouement s'était toujours
+associé à ses joies et à ses douleurs, dans une lettre datée de Pise le
+17 février 1816.
+
+ «Combien je suis touchée, chère et belle, de la lettre que mon fils
+ m'a apportée, et plus encore de la lettre qui m'est arrivée ce
+ matin! Ce qui rend impossible de ne pas vous aimer, c'est cette
+ source d'amitié qui renaît toujours dans le désert, c'est-à-dire
+ quand vos amis ont plus besoin de vous que de coutume. Mon fils et
+ M. de Broglie sont arrivés, et c'est mardi prochain à midi que nous
+ faisons la double cérémonie catholique et protestante en italien et
+ en anglais.
+
+ «Le coeur me bat de la cérémonie: Albertine est heureuse, _lui_ s'y
+ attache tous les jours plus vivement, et moi j'ai pris une estime
+ toujours croissante pour son caractère.
+
+ «Je vous écrirai mardi en sortant de la cérémonie. Et puis-je être
+ émue, sans que votre image m'apparaisse? Adieu.»
+
+Et dans une autre lettre écrite quelques jours plus tard:
+
+ «Notre mariage s'est extrêmement bien passé, chère Juliette; aucune
+ émotion de la vie ne peut se comparer à celle-là, surtout avec la
+ liturgie anglaise.
+
+ «Mais ce qui vaut mieux que des impressions, c'est qu'il n'est pas
+ un moment où je ne m'attache plus à M. de Broglie. Toute sa
+ conduite a été d'une délicatesse et d'une sensibilité véritables.
+ Son caractère est vertueux, et je bénis Dieu et mon père, qui m'a
+ obtenu de ce Dieu de toute bonté un ami pour ma fille aussi digne
+ d'estime et de sentiment.»
+
+Revenue à Paris à la fin de 1816, Mme de Staël effraya ses amis par le
+spectacle de son changement. Sa faiblesse était excessive; elle
+n'obtenait le sommeil et on ne calmait ses douleurs que par l'opium.
+
+Mme Récamier, profondément inquiète pour la santé de son amie, n'était
+pas moins alarmée par l'état de maladie de sa cousine, Mme de Dalmassy.
+Elle n'eût consenti en pareille situation à s'éloigner ni de l'une ni de
+l'autre; cependant elle désirait donner à sa cousine le calme de la
+campagne et la vue d'un jardin, en conservant la possibilité de voir Mme
+de Staël tous les jours. C'est alors qu'on lui indiqua à Montrouge le
+pavillon de La Vallière, qui appartenait à M. Amaury Duval, de
+l'Académie des inscriptions, et dont le parc était encore presque
+intact; elle le loua pour la saison. On conservait peu d'espérance de
+sauver Mme de Staël, mais la mort la plus prévue surprend toujours.
+
+Le 14 juillet vers midi, le duc de Laval (Adrien de Montmorency) et sa
+tante, la duchesse de Luynes, arrivèrent au pavillon de La Vallière.
+Cette visite, à une heure inaccoutumée, donna à Mme Récamier la pensée
+qu'un malheur l'avait frappée; en effet Mme de Staël avait cessé de
+vivre.
+
+Le duc de Laval fit alors lire à l'amie qui voulait douter de son
+malheur le billet par lequel M. de Schlegel avait deux heures auparavant
+annoncé à M. Mathieu de Montmorency cette irréparable perte.
+
+M. SCHLEGEL À M. DE MONTMORENCY.
+
+ «Monsieur, je suis chargé de vous apprendre une funeste nouvelle.
+ Votre illustre et immortelle amie s'est endormie pour toujours ce
+ matin à cinq heures. Si vous venez chez nous, vous verrez une
+ maison remplie de deuil et de désolation.
+
+ «SCHLEGEL.»
+
+Mathieu de Montmorency avait fait passer ce billet à son cousin Adrien
+et y avait ajouté ces mots:
+
+ «Reçu sur les neuf heures ce fatal 14 juillet. Cher ami! quelle
+ nouvelle! Hier à onze heures j'ai quitté sa maison et sa pauvre
+ fille; on espérait une nuit tranquille. Je suis bouleversé! J'ai
+ absolument besoin de solitude, je ne veux voir que toi, et te
+ parler de Mme Récamier.
+
+ «Viens et rapporte-moi cela.»
+
+Je n'essaierai pas de peindre la douleur de Mme Récamier; dans ce coeur
+capable d'affections si profondes, la mort ne pouvait affaiblir la
+vivacité du dévouement; l'amie enlevée à sa tendresse devenait pour elle
+l'objet d'un culte. La mort la consacrait par une sorte d'apothéose, et
+la pensée de Mme Récamier ne cessait de s'attacher à tout ce qui pouvait
+faire vivre et perpétuer la mémoire qui lui était chère. C'est ainsi
+qu'elle inspira au prince Auguste de Prusse l'idée de consacrer par le
+tableau de Corinne, dont nous vous avons déjà parlé, une des créations
+de Mme de Staël.
+
+Le prince héréditaire de Saxe-Weimar, que Mme Récamier avait rencontré à
+Ems, étant venu à Paris en 1845, vint la chercher à l'Abbaye-au-Bois,
+et, ne l'ayant pas rencontrée, prêt à retourner en Allemagne, lui fit
+demander à lui adresser ses adieux. Le comte de Grave, attaché par le
+roi Louis-Philippe à la personne du prince pendant son séjour à Paris,
+écrivait, au nom de Son Altesse Royale, le billet suivant à Mme
+Récamier:
+
+ «Élysée-Bourbon, 21 mai 1845.
+
+ «Madame,
+
+ «S. A. R. le prince héréditaire de Saxe voudrait, avant de quitter
+ Paris, vous faire ses adieux; vous voyez que le souvenir de vos
+ bontés et de votre gracieuse réception à Ems a fait sur son esprit
+ l'impression la plus durable. Le prince, qui assistera aujourd'hui
+ à une séance de la chambre des pairs, compte profiter de ce bon
+ voisinage pour se rendre chez vous vers cinq heures. Je m'empresse
+ de vous en prévenir _cette fois_, en vous priant d'agréer avec
+ votre bienveillance ordinaire, Madame, l'expression bien sincère de
+ mon plus respectueux hommage.
+
+ «Le comte DE GRAVE.»
+
+Les souvenirs du séjour de Mme de Staël à Weimar sont encore vivants
+dans la noble famille du grand-duc, et le jeune prince, fidèle aux
+traditions de sa maison, avait été heureux de connaître l'amie de la
+femme illustre à laquelle sa grand'mère avait inspiré une reconnaissance
+respectueuse. Il s'entretint avec Mme Récamier, comme il l'avait déjà
+fait à Ems, de ces souvenirs et voulut bien prendre avec elle un
+engagement qu'il a daigné tenir avec fidélité, celui d'envoyer à Mme
+Récamier, lorsqu'il serait rentré à Weimar, une copie de la
+correspondance de la grande-duchesse, sa grand'mère, la même qui fut
+l'amie de Schiller, de Goethe et de Herder, avec Mme de Staël.
+
+Voici la lettre dont Son Altesse Royale accompagnait l'envoi de cette
+correspondance:
+
+LE GRAND-DUC HÉRÉDITAIRE DE SAXE-WEIMAR À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Weymar, ce 28 octobre 1846.
+
+ «Madame,
+
+ «Ce n'est pas sans une sorte d'inquiétude et d'embarras que je
+ prends de nouveau la liberté de vous importuner d'une lettre
+ accompagnant l'envoi de la correspondance de Mme de Staël. Il y a
+ si longtemps que je vous ai annoncé ces papiers, que je ne trouve
+ pas de paroles pour exprimer la confusion que me fait éprouver ce
+ retard. Tout en espérant en votre indulgence, Madame, je me
+ permettrai cependant de remarquer qu'outre le temps exigé pour une
+ copie très-exacte, la personne chargée de ce travail, désirant le
+ rendre aussi complet que possible, a tâché de ranger les lettres
+ d'après leurs dates. Ce soin, très-nécessaire sans doute parce
+ qu'elles étaient en désordre, nécessita des recherches étendues, et
+ c'est ainsi que plusieurs mois s'écoulèrent. Je tenais enfin ces
+ copies et j'allais vous les expédier, lorsqu'une indisposition
+ survint et me retint. Comme tout le monde a sa dose d'égoïsme, je
+ ne me fais pas de scrupule d'avouer franchement la mienne, en vous
+ disant que je ne voulais ni ne pouvais me refuser le plaisir de
+ vous écrire, Madame, en expédiant les lettres.
+
+ «J'éprouve une joie sincère en vous communiquant ces documents qui
+ vous retraceront le souvenir d'une tendre amie et d'une des gloires
+ de notre siècle. Quant à moi, à qui a été refusé le bonheur
+ d'approcher ce génie immortel, j'ai parcouru ces papiers avec un
+ respect que m'inspiraient à la fois ses traces et l'image de ma
+ grand'mère chérie que je retrouvais sans cesse. Les lettres vous
+ parleront de cette Allemagne que Mme de Staël a aimée et appréciée,
+ elles vous parleront de Weimar aussi. Le contentement qu'elle
+ exprime, et qu'elle paraît y avoir éprouvé, semble avoir été tout
+ réciproque. Si la lecture des lettres de Mme de Staël, si votre
+ premier séjour d'Allemagne, vous inspiraient le désir, Madame, de
+ revoir ce pays, veuillez ne pas oublier que si à Weimar nous sommes
+ fiers d'éprouver les sentiments que je viens d'exprimer, nous
+ serions heureux de vous en offrir le témoignage. Laissez-moi
+ penser, Madame, quoique bien peu connu de vous, que je puis
+ cependant espérer que vous croirez à toute la joie que m'a causée
+ la réception de votre lettre; laissez-moi du moins vous l'exprimer
+ en y ajoutant l'assurance de ma plus profonde reconnaissance. Je ne
+ puis terminer cette lettre sans vous prier de vouloir bien me
+ rappeler au souvenir de M. de Chateaubriand, et d'accepter les
+ compliments dont le chancelier de Müller m'a chargé pour vous. Mais
+ surtout, Madame, je désirerais demander pour moi la continuation de
+ vos bontés et de votre bienveillant intérêt qui m'a rendu si
+ heureux et, j'ose dire, si fier.
+
+ «Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+ «CHARLES-ALEXANDRE,
+
+ «Grand-duc héréditaire de Saxe.»
+
+Les regrets que la mort de Mme de Staël inspira à Mathieu de Montmorency
+ne furent ni moins profonds ni moins durables. J'en retrouve une trace
+touchante dans les papiers que la duchesse Mathieu de Montmorency, après
+la mort de son mari et dans le désespoir de cette perte, donna à Mme
+Récamier.
+
+Je reproduis ici cette note, témoignage admirable de sollicitude
+religieuse et de fidélité aux affections.
+
+NOTE TROUVÉE DANS LES PAPIERS DE M. DE MONTMORENCY.
+
+ «Au Val, 14 juillet 1823, 6e anniversaire de la mort de Mme de
+ Staël; été où j'ai joui de toute la liberté que me donnaient ma
+ sortie du ministère et le voyage de Madame.
+
+ «_Elle_ écrivait de Suède à son amie intime qui est aussi la
+ mienne, en parlant de moi:
+
+ «Il n'y a point d'absence pour les êtres religieux, parce qu'ils se
+ retrouvent dans le sentiment de la prière.»
+
+ «_Elle_ a dit à sa fille:
+
+ «Le mystère de l'existence, c'est le rapport de nos fautes avec nos
+ peines. Je n'ai jamais eu un tort, qu'il n'ait été la cause d'un
+ malheur.»
+
+ «_Elle_ a écrit dans son dernier ouvrage:
+
+ «La prière est la vie de l'âme...»
+
+ «_Elle_ a écrit dans les _Dix années d'exil_, en parlant de moi:
+
+ «Je ne lève jamais les yeux au ciel sans penser à mon ami, et j'ose
+ croire aussi que dans ses prières il me répond.»
+
+ «Durant les longues insomnies de sa dernière maladie, elle répétait
+ sans cesse l'_Oraison dominicale_ pour se calmer; elle avait appris
+ à goûter l'_Imitation de Jésus-Christ_.
+
+ «Mme Necker a dit dans son intéressante notice:
+
+ «Le juge suprême évaluera tout. Il sera clément envers le génie.»
+
+C'est auprès du lit de douleur de Mme de Staël, et bien peu de mois
+avant la mort de cette femme illustre, que M. de Chateaubriand rencontra
+Mme Récamier; mais ce ne fut qu'en 1818, au retour des eaux
+d'Aix-La-Chapelle, où Mme Récamier avait retrouvé le prince Auguste de
+Prusse, que M. de Chateaubriand commença à venir assidûment chez elle.
+
+L'admiration enthousiaste que lui inspirait le talent de l'écrivain, le
+prestige d'une gloire éclatante et pure, ajoutaient à la séduction que
+la grâce et la distinction des manières de M. de Chateaubriand ont
+constamment et partout exercée: il eut bientôt conquis la première place
+dans le coeur, ou tout au moins dans l'imagination de Mme Récamier. Les
+amis plus anciens, plus dévoués, plus désintéressés, comme M. de
+Montmorency et M. Ballanche, ne virent pas sans ombrage l'ascendant
+d'une affection dont la prudente amitié de Mathieu redoutait les orages
+et les inégalités. M. Ballanche en vrai poëte, en homme que la Muse
+seule pouvait distraire ou consoler, voulait que Mme Récamier entreprît
+un travail littéraire. Il proposa une traduction de Pétrarque, et ce
+travail fut commencé.
+
+Les fragments de cette traduction, qui occupa plusieurs soirées de l'été
+de 1819, se trouvent dans les papiers de Mme Récamier, écrits par
+elle-même pour la plupart et quelques-uns de la main de l'auteur de la
+_Palingénésie sociale_.
+
+Quoiqu'il n'eût point quitté Paris, M. Ballanche écrivait à cette époque
+presque chaque matin à Mme Récamier, chez laquelle il dînait tous les
+jours, et près de laquelle s'écoulaient toutes ses soirées. Je donne ici
+quelques-uns des billets écrits à cette date; ils feront mieux pénétrer
+que tout ce que je pourrais dire dans l'intimité des personnages que
+j'essaie de peindre.
+
+M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.
+
+ «1818. Jeudi.
+
+ «Oui, j'espère encore pour vous de beaux jours, mais point de ceux
+ que vous sembliez regretter, des jours de calme, de repos, de
+ douces occupations. La poésie et la musique charmeront les loisirs
+ que vous vous serez faits. La renommée apprendra à raconter de vous
+ des choses nouvelles. Vous révélerez cette partie de vous-même qui
+ jusqu'à présent est restée inconnue au monde. Peut-être aussi
+ parviendrez-vous à faire trouver en moi des choses qui y sont
+ enfouies. Avec quel bonheur j'accueillerais la pensée de léguer un
+ nom à l'avenir, si c'était à vous que je le devrais! J'en suis
+ certain, s'il y a quelque chef-d'oeuvre de caché dans le secret de
+ mon âme, c'est vous seule qui pouvez faire qu'il se réalise. J'ai,
+ comme vous, besoin de calme et de repos: j'ai besoin d'études
+ tranquilles, de paisibles loisirs. C'est vous qui me procurerez
+ tout cela. Votre présence si pleine de charme, les doux reflets de
+ votre âme seront pour moi une inspiration puissante; vous êtes une
+ poésie tout entière, vous êtes la poésie même. Votre destinée à
+ vous est d'inspirer, la mienne est d'être inspiré. Une occupation
+ vous fera du bien; votre imagination souffrante et rêveuse a besoin
+ d'un aliment. Soignez votre santé, méfiez-vous de vos nerfs: vous
+ êtes un ange qui s'est un peu fourvoyé en venant sur une terre
+ d'agitation et de mensonge.
+
+ «Je vous écrirai tous les jours, vous me ferez un plaisir infini
+ toutes les fois que vous pourrez me répondre. Je ne vous parlerai
+ pas de moi, parce que vous connaissez tous mes sentiments, mais je
+ vous parlerai beaucoup de vous, parce que je veux enfin vous faire
+ connaître à vous-même, vous révéler les trésors que vous avez et
+ que vous ignorez.»
+
+LE MÊME
+
+ «Mercredi.
+
+ «Je ne puis assez vous engager à persister dans les bonnes
+ dispositions où vous êtes relativement à un travail littéraire:
+ seulement je voudrais que vous prissiez sur vous de lutter un peu
+ plus contre les difficultés de Pétrarque. Les deux véritables
+ monuments poétiques de l'Italie sont le Dante et Pétrarque. Je dis
+ les deux véritables monuments, dans ce sens, qu'il y a à déchiffrer
+ et à expliquer. Il y a là des choses à révéler et qui ne sont pas
+ vues par tous. Avec la connaissance de la langue, on parvient à
+ connaître l'Arioste, le Tasse, Métastase; cela ne suffit pas pour
+ Pétrarque ni pour le Dante. On trouve dans ces deux poëtes, outre
+ la langue italienne, une autre langue poétique dont l'intelligence
+ est quelquefois refusée aux Italiens eux-mêmes. Le travail que je
+ voudrais que vous fissiez pour Pétrarque a été fait pour le Dante,
+ mais nul n'a osé encore lutter contre les difficultés du premier.
+ Ce travail vous ferait un honneur infini. Je voudrais plus, je
+ voudrais que vous-même vous fissiez le discours préliminaire. Je ne
+ me réserverais qu'un travail d'éditeur, qui, tout modeste qu'il
+ serait, ne laisserait pas de me faire un grand honneur, sans parler
+ même de la portion de gloire qui résulterait pour moi d'une telle
+ association avec vous. Non, vous ne vous connaissez pas; nul ne
+ sait l'étendue de ses facultés avant d'en avoir usé.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Vendredi.
+
+ «[...]
+
+ «... J'ai été quatorze ans de ma vie persuadé qu'il n'y avait en
+ moi aucun talent réel, et alors non-seulement je me tenais fort en
+ arrière, mais même je ne faisais aucun effort pour sortir de cette
+ nullité. Ce n'était point du découragement, c'était la conviction
+ intime et complète que je manquais des facultés nécessaires. Après
+ _Antigone_, j'ai été persuadé de même que ma pauvre petite carrière
+ littéraire était finie; je croyais avoir trouvé cela par hasard.
+ C'était une révélation que j'avais été assez heureux pour saisir,
+ mais que j'aurais pu laisser échapper. Maintenant je suis tout prêt
+ à retomber dans le même état, et vous seule pouvez m'en tirer.
+ L'étude et le travail me pèsent, il faut que vous m'y accoutumiez.
+ Les encouragements que je vous donne doivent me profiter à
+ moi-même; ce n'est qu'avec vous que je puis prendre le goût de
+ l'étude et du travail.
+
+ «Comment voulez-vous, en effet, que j'aie quelque confiance en moi,
+ si vous n'en avez pas en vous, vous que je regarde comme si
+ éminemment douée? Le genre de mon talent, je le sais, ne présente
+ aucune surface: d'autres bâtissent un palais sur le sol, et ce
+ palais est aperçu de loin; moi, je creuse un puits à une assez
+ grande profondeur, et l'on ne peut le voir que lorsqu'on est tout
+ auprès. Votre domaine à vous est aussi l'intimité des sentiments;
+ mais, croyez-moi, vous avez à vos ordres le génie de la musique,
+ des fleurs, des longues rêveries et de l'élégance. Créature
+ privilégiée, prenez un peu de confiance, soulevez votre tête
+ charmante et ne craignez pas d'essayer votre main sur la lyre d'or
+ des poëtes.
+
+ «Ma destinée à moi tout entière consiste peut-être à faire qu'il
+ reste quelque trace sur cette terre de votre noble existence.
+ Aidez-moi donc à accomplir ma destinée. Je regarde comme une chose
+ bonne en soi que vous soyez aimée et appréciée lorsque vous ne
+ serez plus. Ce serait un vrai malheur qu'une si excellente créature
+ ne passât que comme une ombre charmante. À quoi servent les
+ souvenirs, si ce n'est pour perpétuer ce qui est beau et bon?»
+
+LE MÊME.
+
+ «Lundi.
+
+ «Je ne sais, mais il me semble que je dois paraître en ce moment
+ comme un homme préoccupé d'une idée fixe. Mes lettres vous disent
+ toujours la même chose. J'ai, il faut l'avouer, bien de la peine à
+ vous inspirer, au point où je l'ai moi-même, le sentiment de votre
+ supériorité. Cependant il est très-vif en moi, et surtout
+ très-vrai. Il est des femmes qui ont une grande puissance
+ d'imagination, d'autres une grande finesse de tact, d'autres un
+ esprit très-délicat; mais de toutes les femmes qui ont écrit, nulle
+ n'a réuni à la fois toutes ces qualités diverses. Tantôt c'est la
+ raison qui manque, tantôt c'est l'étendue et la profondeur du sens
+ moral; en vous la rêverie, la grâce, le goût, seraient toujours
+ d'accord: je suis séduit d'avance par une harmonie si parfaite. Je
+ voudrais que mille autres connussent ce qu'il m'est si facile de
+ deviner. Il vous sera donné de faire comprendre ce qu'est en soi la
+ beauté; on saura que c'est une chose toute morale: il ne sera plus
+ permis de douter que c'est un reflet de l'âme. Voilà ce qui
+ explique ce qu'il y a d'immortel dans la beauté. Si Platon vous eût
+ connue, il n'aurait pas eu besoin d'une métaphysique si subtile
+ pour exprimer ses idées à ce sujet; vous lui auriez rendu sensible
+ une vérité qui fut toujours mystérieuse pour lui. Ce rare génie
+ aurait eu un titre de plus à l'admiration des hommes.»
+
+À la même époque, dans les mêmes circonstances et sous l'empire des
+mêmes inquiétudes, M. de Montmorency écrivait à Mme Récamier:
+
+M. MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Lundi soir, à minuit.
+
+ «J'ai ouvert avec une grande émotion ce billet qui vaut mieux que
+ cet incroyable silence, cette froideur subite que je ne savais ni
+ qualifier ni expliquer. Pourquoi vous dire tout ce que j'en ai
+ éprouvé? Il me semble que ce n'était pas un mauvais sentiment qui
+ me faisait craindre de provoquer moi-même une explication et me
+ plaindre le premier. Mais quel droit n'avais-je pas cependant de
+ détester les premiers fruits de ces choses mauvaises que je ne veux
+ pas caractériser, soit coquetterie ou sentiment? Avec quelle
+ promptitude elles vous donnent, j'ose le dire, un véritable tort
+ envers un ami vrai et sincère! Ces regards d'hier au soir ont
+ sûrement été involontaires, ils ont échappé à un vif intérêt
+ d'inquiétude, à une profonde occupation de ce qui vous intéresse.
+ Pardon de ces regards, de ces paroles qu'il y a de la bonté à vous
+ à vouloir bien craindre, et dont je me dis quelquefois que je n'ai
+ nullement le droit. Mais je me trompe, j'ai la conscience d'avoir
+ tous les droits, au nom du plus pur des sentiments, au nom d'une
+ amitié qui voudrait être aussi constante que vive, et qui ne désire
+ que votre bonheur sur cette terre et au delà. Peut-être cette
+ affection pure et inaltérable vaut-elle bien toutes ces illusions
+ passagères qui vous fascinent en ce moment.
+
+ «J'accepte toutes les promesses que vous daignez me faire, si vous
+ voulez réellement les exécuter; mais je ne sais pas même ajourner
+ mon amitié: que dites-vous de l'avoir déjà perdue?
+
+ «Il m'en coûterait, si vous le vouliez absolument, plus que je ne
+ pourrais vous le dire. Mais ce sentiment, qui a plus qu'aucun autre
+ le privilége de quelque chose de constant et d'invariable, ne doit
+ pas connaître ces suspensions, ces variations trop communes dans
+ certaines occupations fugitives.
+
+ «J'étais tout peiné, tout honteux aujourd'hui, et vis-à-vis des
+ autres et vis-à-vis de moi-même, de ce changement subit dans vos
+ manières. Ah! Madame, quel rapide progrès a fait en quelques
+ semaines ce mal qui vous fait craindre vos plus fidèles amis! Cette
+ pensée ne vous fait-elle pas frémir? Ah! recourez, il en est
+ toujours temps, à Celui qui donne la force, quand on le veut bien,
+ de tout guérir, de tout réparer. Dieu et un coeur généreux peuvent
+ tout ensemble. Je le supplie du fond de mon âme, et par l'hommage
+ de tous mes voeux, de vous soutenir, de vous éclairer, de vous
+ empêcher, par un secours puissant, d'enlacer de vos propres mains
+ un lien malheureux qui en ferait d'autres encore que vous.»
+
+Il ne faudrait point voir dans le langage attristé et presque sévère des
+deux amis dont le coeur était si profondément dévoué, une simple jalousie
+d'affection; leur inquiétude était plus noble et plus désintéressée.
+
+Ce qu'ils redoutaient l'un et l'autre, c'était que le repos de Mme
+Récamier ne fût troublé par le contact d'une existence sans cesse
+agitée; ils s'effrayaient des inégalités de caractère d'un homme que les
+succès mêmes de son talent n'avaient jamais défendu de la plus
+incroyable mélancolie. Objet d'une sorte d'idolâtrie pour ses
+contemporains, et plus particulièrement encore gâté par l'enthousiasme
+des femmes, M. de Chateaubriand, souverain par le génie, avait subi les
+inconvénients de tous les pouvoirs absolus: on l'avait enivré de
+lui-même.
+
+Mais ces nuages ne devaient point durer: la parfaite droiture de l'âme
+de Mme Récamier, les trésors de sympathie et de dévouement dont le ciel
+l'avait douée, rétablirent la bonne harmonie; j'en trouve le témoignage
+dans cette lettre écrite quelques semaines après celle que nous avons
+citée plus haut.
+
+M. DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Château de la Forest, ce 27 juillet.
+
+ «S'il a jamais été pressant de réparer ses torts, de retirer et
+ d'abjurer ses reproches, c'est lorsqu'on a reçu une lettre aussi
+ parfaite que la vôtre, aimable amie. La mienne était à peine partie
+ par notre courrier ordinaire, que j'ai vu arriver cette charmante
+ petite écriture. Un premier remords m'a saisi; il a augmenté, et
+ s'est emparé de mon âme tout entière, quand j'ai lu les touchantes
+ confidences de votre amitié, les triomphes de votre raison et
+ toutes les pensées mélancoliques que je n'ai pas le courage de vous
+ reprocher, quand elles n'aboutissent qu'à vous faire aimer notre
+ pauvre Val, et à me faire accorder un privilége exclusif
+ d'admission et de consolation. J'en suis fier pour l'amitié, et il
+ me tarde d'aller exercer ce doux privilége. Je vous ai mandé
+ aujourd'hui même que lundi sûrement j'irais vous voir où vous
+ seriez, et je suis ravi que ce soit au Val. Encore une fois,
+ pardonnez ma lettre de ce matin. Mais convenez qu'elle était bien
+ naturelle. Pas un mot de vous, pas un mot de ce qui m'intéressait
+ si vivement. Je n'ai écouté que ces sentiments d'intérêt et de
+ jalousie, que vous pardonnerez à l'amitié. Adieu. Mille hommages à
+ vos pieds, sans oublier Amélie, que je me représente partageant
+ votre solitude. Adieu, adieu. Persistez dans vos généreuses
+ résolutions et adressez-vous à celui qui seul peut les fortifier et
+ les récompenser.»
+
+On peut dire hardiment que Mme Récamier a été l'amie par excellence.
+Privée par la destinée des affections qui d'ordinaire remplissent et
+absorbent le coeur des femmes, elle porta dans le seul sentiment qui lui
+fût permis une ardeur de tendresse, une fidélité, une délicatesse sans
+égales. La véracité de son caractère et en même temps sa profonde
+discrétion donnaient à son commerce une sécurité pleine de charmes.
+Consultée dans les affaires les plus importantes et souvent les plus
+délicates, son avis était toujours empreint de modération autant que de
+dignité. Son action sur les esprits fut toujours adoucissante, et le
+rôle qu'elle voulut constamment remplir fut celui de calmer, au lieu
+d'exciter ou d'aigrir. Quelquefois irrésolue dans les petites choses,
+elle avait dans les grandes circonstances une promptitude de décision
+singulière.
+
+L'automne de 1818 et tout l'été de 1819 s'écoulèrent pour Mme Récamier
+dans la gracieuse solitude de la Vallée-aux-Loups, qu'elle avait louée
+de moitié avec M. de Montmorency. Je trouve, dans une lettre de la
+duchesse de Broglie du 19 juillet 1819, un passage relatif à cette
+association:
+
+ «Je me représente votre petit ménage du Val-de-Loup comme le plus
+ gracieux du monde. Mais quand on écrira la biographie de Mathieu
+ dans la Vie des saints, convenez que ce tête-à-tête avec la plus
+ belle et la plus admirée femme de son temps sera un drôle de
+ chapitre. _Tout est pur pour les purs_, dit saint Paul, et il a
+ raison. Le monde est toujours juste; il devine le fond des coeurs.
+ Il ajoute au mal, mais il ne l'invente jamais; aussi je crois que
+ l'on perd toujours sa réputation par sa faute.»
+
+M. de Chateaubriand en était réduit à vendre cette petite maison
+d'Aulnay qu'à son retour de la Terre Sainte il avait pris plaisir à
+bâtir, ce parc dont il avait planté tous les arbres; et, à la honte du
+parti auquel son dévouement avait été si profitable, non-seulement les
+royalistes ne surent pas s'entendre pour les lui conserver, mais il
+avait grand'peine à trouver un acheteur. En attendant, M. de
+Chateaubriand avait été heureux de voir ce riant asile, que malgré son
+peu d'importance il ne lui était pas possible de garder, occupé par Mme
+Récamier. Elle-même, charmée de ce lieu, formait le projet d'en devenir
+propriétaire de moitié avec le vicomte de Montmorency, mais un dernier
+revers de fortune devait l'atteindre cette même année.
+
+M. Récamier, qui avait recommencé les affaires, n'y fut pas heureux, et
+cette fois la fortune de sa femme, qu'elle avait engagée généreusement,
+mais imprudemment, dans ces nouvelles spéculations, subit un échec de
+cent mille francs. Peu de mois auparavant, confiante dans une position
+qui, pour être moins considérable que celle dont M. Récamier l'avait
+fait jouir dans le passé, lui semblait par là même assurée, car elle ne
+la tenait que de la fortune de sa mère, elle avait acheté un hôtel de la
+rue d'Anjou et s'y était établie avec son père et le vieil ami de son
+père, avec M. Récamier et sa jeune nièce Amélie. Cette maison élégante
+et nullement somptueuse avait un jardin; M. de Chateaubriand en parle en
+ces termes dans ses Mémoires. «Dans ce jardin, il y avait un berceau de
+tilleuls entre les feuilles desquels j'apercevais un rayon de lune
+lorsque j'attendais Mme Récamier: ne me semble-t-il pas que ce rayon est
+à moi, et que, si j'allais sous les mêmes abris, je le retrouverais? Je
+ne me souviens guère du soleil que j'ai vu briller sur bien des fronts.»
+
+Mme Récamier n'habita que bien peu de mois cette maison, sa première
+propriété personnelle, où sa pensée s'était complue et où elle avait cru
+se préparer tout un long avenir d'existence calme au milieu d'heureuses
+amitiés. L'impression qu'elle reçut de ce nouveau revers de fortune, à
+une époque de sa vie qui n'était plus la jeunesse, fut sombre; mais elle
+ne s'en laissa point abattre et prit immédiatement un parti héroïque.
+
+Elle visitait quelquefois une très-ancienne amie, la baronne de
+Bourgoing, dont le mari, après avoir été successivement ambassadeur de
+France à Madrid, à Stockholm et à Dresde, était mort laissant sans
+fortune, une veuve, et quatre enfants, deux fils sous les drapeaux dont
+la valeur était chevaleresque, un dans la diplomatie, et une fille non
+mariée qui devint, en 1825, la maréchale Macdonald. Mme de Bourgoing
+s'était logée avec sa fille Ernestine dans un appartement à l'extérieur
+du couvent de l'Abbaye-au-Bois. Ce fut là que Mme Récamier résolut de
+chercher un asile.
+
+Lorsqu'après avoir généreusement et bien vainement sacrifié une partie
+de sa propre fortune pour prévenir une seconde catastrophe dans les
+affaires de son mari, elle eut la cruelle certitude de n'y avoir pas
+réussi; elle sentit qu'il fallait prendre un parti décisif et se faire
+désormais une existence personnelle et séparée. En rompant avec le
+monde, en acceptant résolument une vie de retraite, en s'établissant
+dans une communauté religieuse, elle se trouvait autorisée à ne plus
+habiter la même maison que M. Récamier. Elle devait désormais, avec les
+débris de sa fortune personnelle, le faire vivre, et elle exigeait
+absolument qu'il n'affrontât plus les chances des affaires qui lui
+avaient été si fatales. Elle continua à se montrer pour lui l'amie la
+plus fidèle et la plus sûre, elle pourvut à ses besoins avec une
+prévoyante et filiale affection, et, jusqu'au dernier moment, fut
+occupée à lui rendre la vie douce et agréable: résultat que facilitaient
+singulièrement, d'ailleurs, l'optimisme et la bienveillance de son
+caractère. C'est donc à partir du jour où elle se fixa à
+l'Abbaye-au-Bois que commence pour Mme Récamier une existence toute
+nouvelle, entièrement personnelle et plus exceptionnelle encore, s'il
+est possible, que ne l'avait été la situation que les événements lui
+avaient faite jusqu'alors.
+
+Il n'y avait en ce moment à l'Abbaye-au-Bois de vacant qu'un petit
+appartement au troisième étage, carrelé, incommode, dont l'escalier
+était rude, et la distribution fabuleuse. La belle Juliette n'hésita
+point à s'en arranger. Elle établit les trois vieillards dont elle était
+le bon ange dans le voisinage de l'abbaye, et s'installa elle-même dans
+cette cellule que tout autre eût trouvée inhabitable. Voici la
+description qu'en fait M. de Chateaubriand:
+
+ «La chambre à coucher était ornée d'une bibliothèque, d'une harpe,
+ d'un piano, du portrait de Mme de Staël et d'une vue de Coppet au
+ clair de lune. Sur les fenêtres étaient des pots de fleurs. Quand,
+ tout essoufflé, après avoir grimpé trois étages, j'entrais dans la
+ cellule aux approches du soir, j'étais ravi: la plongée des
+ fenêtres était sur le jardin de l'abbaye, dans la corbeille
+ verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient des
+ pensionnaires. La cime d'un acacia arrivait à la hauteur de l'oeil,
+ des clochers pointus coupaient le ciel, et l'on apercevait à
+ l'horizon les collines de Sèvres. Le soleil couchant dorait le
+ tableau et entrait par les fenêtres ouvertes. Quelques oiseaux se
+ venaient coucher dans les jalousies relevées. Je rejoignais au loin
+ le silence et la solitude par-dessus le tumulte et le bruit d'une
+ grande cité.»
+
+L'Abbaye-au-Bois a pris, depuis trente ans, une grande notoriété, chacun
+aujourd'hui sait ce que c'est; mais, en 1819, ce couvent était si peu
+connu, au moins des personnes du monde, que la maréchale Moreau, voulant
+aller voir son amie dans sa retraite aussitôt que Mme Récamier y fut
+installée, crut devoir avancer son dîner d'une heure pour être en mesure
+d'accomplir ce voyage en pays lointain.
+
+Le _monde_ eut bien vite appris le chemin de la retraite de Mme
+Récamier. Mais si le _monde_ vint l'y chercher, la courageuse recluse,
+fidèle à la résolution qu'elle avait prise, se refusa constamment à
+paraître dans aucune réunion du soir. Elle alla encore quelquefois, mais
+rarement, au spectacle, principalement pour entendre de la musique; elle
+assista à quelques-unes des dernières représentations de Talma et aux
+débuts de Mlle Rachel, qui, ayant tenu à grand honneur d'être présentée
+à Mme Récamier, lui inspira une très-vive admiration et un intérêt réel.
+Mais, sauf ces exceptions en petit nombre, elle ne sortit plus que le
+matin.
+
+Du moment où M. de Chateaubriand s'était lié avec Mme Récamier, il prit,
+je l'ai déjà dit, le premier rang dans ses affections. Personne n'a
+jamais eu le goût des habitudes méthodiques et réglées au point où le
+portait cet écrivain de génie chez lequel l'imagination était si
+brillante et si dominante; ainsi chaque matin il adressait de bonne
+heure un billet à Mme Récamier, chaque jour invariablement il arrivait
+chez elle à trois heures; il y venait le plus souvent à pied, et son
+exactitude était telle, qu'il prétendait que les gens réglaient leurs
+montres en le voyant passer. M. de Chateaubriand, sauvage par nature et
+exclusif, n'admettait à _son heure_ qu'un très-petit nombre de
+personnes; c'était donc après dîner que Mme Récamier recevait, mais sa
+porte était ouverte tous les soirs. Le dîner réunissait autour d'elle la
+famille, c'est-à-dire avec sa nièce MM. Récamier et Bernard, leur vieil
+ami M. Simonard, M. Ballanche et M. Paul David, neveu de M. Récamier,
+qui dans la bonne et la mauvaise fortune ne sépara jamais son existence
+de celle de son oncle et chez lequel Mme Récamier trouva le plus entier
+dévouement.
+
+Le premier dîner fut horriblement triste: toute la petite colonie, comme
+autant de naufragés après cette nouvelle tempête, n'envisageait le ciel
+et l'avenir qu'avec effroi. Mme Récamier, bien qu'elle ne fût pas la
+moins émue, s'efforça sans beaucoup de succès de ranimer les courages.
+Après le dîner, il vint un certain nombre d'amis fidèles, et la soirée
+se termina comme elle se terminait chaque jour, par l'arrivée tardive de
+Mathieu de Montmorency que son service auprès de _Madame_ retenait assez
+tard aux Tuileries. Dès les jours suivants, l'impression lugubre de
+l'arrivée au couvent s'était effacée. Mme Récamier recueillait
+non-seulement l'expression de l'entière approbation de ses amis, mais
+l'empressement très-vif et général des personnes les plus haut placées
+dans l'opinion lui prouvait que sa conduite était comprise et appréciée.
+Ce fut encore un moment heureux dans cette vie si souvent troublée.
+
+Tous ces hommages du monde, ce concours des indifférents qui laissent
+l'âme bien vide, parce qu'ils s'adressent d'ordinaire à la situation, au
+rang ou à la fortune, prenaient par la circonstance la signification
+d'un véritable témoignage d'estime uniquement offert à la personne et au
+caractère; Mme Récamier devait en être aussi touchée que flattée; et
+comme la mode se mêle à tout dans notre pays, il devint à la mode d'être
+admis dans la cellule de l'Abbaye-au-Bois.
+
+Les arts ont consacré le souvenir du séjour de Mme Récamier dans la
+petite chambre de cette communauté: un peintre de talent, Dejuinne, a,
+très-fidèlement et d'un pinceau plein de délicatesse, reproduit
+l'intérieur de cette cellule où les moindres détails portent l'empreinte
+de l'habitation d'une femme élégante, avec un aspect sérieux qu'on
+retrouverait difficilement ailleurs. Le spirituel écrivain dont la
+critique à la fois sûre et bienveillante apprécie les productions des
+arts dans le _Journal des Débats_, M. Delécluze a rendu, à son tour,
+dans un dessin à l'aquarelle, avec une gracieuse exactitude, la petite
+chambre de Mme Récamier.
+
+L'établissement dans la petite chambre du troisième dura six ou sept
+ans; puis, à la mort de la marquise de Montmirail, belle-mère du duc de
+Doudeauville, qui habitait le grand appartement du premier, Mme
+Récamier, à laquelle les religieuses de l'Abbaye-au-Bois avaient cédé la
+propriété _à vie_ de cet appartement, fut logée d'une manière plus large
+et plus commode, et eut enfin la possibilité de s'entourer des objets
+qui retraçaient à son souvenir les amis qu'elle avait perdus. Elle plaça
+dans le grand salon le tableau de Corinne, le portrait de Mme de Staël,
+et plus tard le portrait de M. de Chateaubriand, par Girodet.
+
+Les murs de la petite chambre virent donc tous les anciens amis français
+et étrangers de Mme Récamier lui apporter le tribut de leur fidélité. On
+y rencontra successivement la duchesse de Devonshire, son frère le comte
+de Bristol, le duc d'Hamilton, qui avait accueilli la belle voyageuse
+avec un chevaleresque empressement, en 1803, lorsqu'il n'était encore
+que le marquis de Douglas; lady Davy et son illustre époux sir Humphry
+Davy avec lesquels elle était montée au Vésuve; miss Maria Edgeworth;
+Alexandre de Humboldt; sans compter tout ce que chaque année apportait
+d'éléments nouveaux dans une société qui ne cessa de se recruter parmi
+les personnages distingués ou célèbres de tous les partis et de tous les
+rangs. M. de Kératry, M. Dubois du _Globe_, Eugène Delacroix, David
+d'Angers, Augustin Périer, M. Bertin l'aîné, s'y trouvaient avec M. de
+Chateaubriand et Benjamin Constant, comme nous y vîmes plus tard M.
+Villemain, le comte de Montalembert, Alexis de Tocqueville, le baron
+Pasquier. M. de Salvandy, Augustin Thierry, Henri Delatouche, M.
+Sainte-Beuve et M. Mérimée.
+
+Parmi les jeunes _arrivants_, introduits dans ce cercle, il en est un
+auquel je dois une mention distincte, parce qu'il y conquit une place
+particulière, et qu'il devint, pour ainsi dire, un membre de la famille
+de Mme Récamier. L'établissement de celle-ci à l'Abbaye-au-Bois ne
+datait guère que d'une année, lorsque l'illustre géomètre M. Ampère,
+qu'elle voyait souvent, comme le compatriote et l'ami le plus cher de M.
+Ballanche, demanda la permission d'amener son fils.
+
+M. J.-J. Ampère avait alors vingt-et-un ans, puisqu'il est de l'âge du
+siècle; il avait achevé de brillantes études, et la vocation de son
+talent semblait le porter plus particulièrement vers la poésie, et vers
+la poésie dramatique. Mais, dès cette époque, l'universalité de ses
+aptitudes, la curiosité insatiable de sa vive intelligence, le don de
+saisir vite et nettement, d'exposer avec élégance les conceptions les
+plus diverses de la science soit philologique, soit historique, étaient
+le privilége et le caractère le plus frappant de son esprit.
+L'animation, l'entrain, l'enthousiasme de ce jeune homme qui, grâce aux
+plus heureuses facultés naturelles et grâce aussi au milieu dans lequel
+il avait vécu, n'était étranger à aucune des connaissances humaines; la
+noblesse de ses sentiments, sa tendresse pour son père dont le génie
+l'enorgueillissait à juste titre, tout cet ensemble donnait à sa
+conversation un attrait singulier. Mme Récamier accueillit d'abord le
+fils d'un homme supérieur, celui que M. Ballanche considérait presque
+comme un fils; mais bientôt elle s'attacha d'une affection vraie à M.
+J.-J. Ampère, et il prit dans son coeur et à son foyer la place d'un ami,
+dont les succès et la carrière ne cessèrent d'exciter sa plus vive
+sollicitude. Je suis sûre de n'être pas démentie par lui, si je rappelle
+tout ce que M. Ampère a dû à ses conseils et à son amitié.
+
+Ce fut dans cette cellule de l'Abbaye-au-Bois qu'on lut et qu'on admira,
+avant que le public n'y fût initié, les premières Méditations de M. de
+Lamartine; là, qu'une jeune fille d'un talent plein d'élégance, d'un
+esprit fin et mordant, et dont la beauté avait alors un éclat
+éblouissant, Delphine Gay, récita ses premiers vers.
+
+Le souvenir de cette soirée m'est resté fort présent; le cercle était
+nombreux: Mathieu de Montmorency, la maréchale Moreau, le prince
+Tufiakin, la reine de Suède, M. de Catellan, M. de Forbin,
+Parseval-Grandmaison[34], Baour-Lormian[35], MM. Ampère, de Gérando,
+Ballanche, Gérard, se trouvaient avec beaucoup d'autres chez Mme
+Récamier.
+
+Parmi les sujets de conversation qu'on avait successivement parcourus,
+on était arrivé à parler d'une petite pièce de vers, vrai chef-d'oeuvre
+de sensibilité, alors dans la fleur de sa nouveauté, _la Pauvre Fille_,
+de Soumet. Mme Récamier demanda à Delphine Gay, assise auprès de sa
+mère, de vouloir bien, pour les personnes qui ne la connaissaient pas,
+réciter cette pièce d'un poëte, leur ami. Elle le fit avec une grâce,
+une justesse d'inflexions, un sentiment vrai et profond qui charmèrent
+l'auditoire. Mme Gay ravie du succès de sa fille se pencha vers la
+maîtresse de la maison et lui dit à demi-voix: «Demandez à Delphine de
+vous dire quelque chose d'elle.» La jeune personne fit un signe de
+refus, la mère insistait; Mme Récamier, n'ayant pas la moindre idée du
+talent de Mlle Gay, craignait, en la pressant davantage, et en lui
+faisant réciter ses vers en public, de l'exposer à des critiques plus ou
+moins malveillantes; mais Mme Gay persistant, toutes les personnes
+présentes joignirent leurs instances à celles de la maîtresse de la
+maison. La jeune muse se leva; elle récita d'une façon enchanteresse les
+vers sur les Soeurs de Sainte-Camille, que nous vîmes couronner par
+l'Académie française quelque temps après. Delphine Gay était grande,
+blonde, fraîche comme Hébé; sa taille élancée était alors celle d'une
+nymphe; ses traits étaient forts et son profil tourna plus tard au
+grand-bronze romain, mais à l'époque dont je parle, la grâce de la
+jeunesse prêtait à cet ensemble un charme infini. On remarqua combien
+elle s'embellissait en disant des vers, et combien il y avait d'harmonie
+entre ses gestes et les inflexions de sa voix.
+
+Voici encore une anecdote des premiers temps de l'Abbaye-au-Bois: j'ai
+dit quelle était la simplicité, et je devrais dire plus exactement la
+modestie de la reine de Suède, femme de Bernadotte, que sa santé
+obligeait à habiter la France, et qui abandonnait sans regrets les
+pompes du trône pour mener en France la vie privée la plus monotone et
+la plus solitaire.
+
+Miss Berry était à Paris; c'était une Anglaise qui avait passé la
+seconde jeunesse, mais belle encore; très-spirituelle, parfaitement
+amusante, bonne et naturelle, et d'un entrain à tout animer. Miss Berry
+a dû la célébrité dont elle a joui en Angleterre au sentiment qu'elle
+inspira, presque au sortir de l'enfance, à Horace Walpole qui avait
+atteint un âge avancé. Il était dans la destinée de cet homme éminent,
+et qui craignait tant le ridicule, d'exciter, quand il était jeune, une
+affection passionnée chez une très-vieille femme, Mme du Deffand, et à
+son tour, d'éprouver un penchant vif et romanesque pour une très-jeune
+fille, alors qu'il était lui-même un vieillard. Horace Walpole légua à
+miss Berry tous ses papiers et une partie de sa fortune; elle ne se
+maria point, et jusqu'à plus de quatre-vingt-dix ans conserva une
+existence entourée de considération et de respect.
+
+Miss Berry venait souvent chez Mme Récamier; elle y arrive un soir, et
+la trouvant seule avec sa nièce, se met à lui conter une aventure
+arrivée le matin même et dont elle riait encore.
+
+Entre quatre et cinq heures du soir, à la chute du jour (on était à la
+fin de janvier), miss Berry faisait une visite à lady Charles Stuart,
+femme de l'ambassadeur d'Angleterre à Paris; elles causaient au coin du
+feu, sans lumières; l'ambassadrice attendait une gouvernante dont elle
+avait besoin et qu'on lui avait recommandée. La porte s'ouvre, un nom
+quelconque est prononcé par un domestique anglais, et une femme de
+taille moyenne, un peu ronde et simplement vêtue, se glisse dans le
+salon.
+
+Lady Stuart se persuade que cette dame est la personne qu'elle attend;
+elle indique de la main un fauteuil à la nouvelle arrivée, et avec toute
+la politesse d'une femme comme il faut, qui sait rendre à chacun ce qui
+lui est dû, adresse quelques questions à la gouvernante supposée.
+
+La dame interrogée, qui n'était autre que la reine de Suède, s'aperçoit
+d'une erreur, et pour y mettre un terme, dit tout à coup: «Il fait un
+froid très-rigoureux; le roi mon mari me mande...» Et l'ambassadrice de
+se confondre, et miss Berry de rire.
+
+À l'instant où elle faisait ce récit, la porte s'ouvre (on n'annonçait
+pas chez Mme Récamier), et une dame, petite, ronde, se glisse auprès
+d'elle.
+
+La rieuse et spirituelle anglaise continuait à s'amuser de son histoire
+et répétait: «C'était la reine de Suède, comprenez-vous?»
+
+Mme Récamier avait beau lui dire: «De grâce, taisez-vous, c'est encore
+elle.» Miss Berry en riait plus fort: «Charmant, charmant!
+s'écriait-elle, vous voulez compléter l'aventure en me faisant croire
+que c'est la reine.»
+
+Il fut extrêmement difficile de lui rendre son sérieux et de lui faire
+comprendre qu'elle se trouvait de nouveau et réellement en présence de
+la reine Désirée de Suède. Heureusement, cette majesté avait autant de
+bonté que de modestie, elle ne se choqua point.
+
+Avant d'aller plus loin, je demande la permission de revenir en arrière
+et d'introduire dans l'intimité de Mme Récamier un ami, un parent qui
+fut toujours étroitement uni d'affection avec elle et avec son mari,
+quoique ses occupations multipliées, et la rigidité avec laquelle il
+remplissait les devoirs de sa profession, ne lui permissent guère de se
+mêler au monde.
+
+Le docteur Récamier, cousin et compatriote du riche banquier dont il
+portait le nom, après avoir fait ses études à Paris, vint, en 1801, se
+fixer dans la capitale et y exercer la médecine.
+
+La sincérité de sa foi religieuse, à une époque où les âmes étaient
+encore ravagées par le doute, inspira même à ses condisciples et sur les
+bancs de l'école un véritable respect. Passionné pour la science et pour
+son art en particulier, il était en même temps animé du plus ardent
+désir de soulager la souffrance. D'autres ont dit les progrès que cet
+homme de génie fit faire à l'art de guérir, mais il doit être permis à
+ceux que les liens du sang et de l'affection rapprochèrent de lui, de
+parler de l'originalité de son esprit, de la douceur et de la tendresse
+qu'il savait mettre dans ses rapports avec ses parents et ses amis. La
+nature impétueuse, indépendante, primesautière du docteur Récamier,
+vraie nature de montagnard, dont l'écorce était parfois rude, renfermait
+des trésors de dévouement et de fidélité, et sa cousine qui sut
+apprécier de bonne heure sa supériorité, même quand elle revêtait une
+autre forme que celle d'un monde frivole, avait pour lui un attachement
+fondé sur la plus haute estime.
+
+Dans l'été de 1816, Mme Récamier voulut aller voir sa cousine Mme de
+Dalmassy, dans la terre que celle-ci possédait dans la Haute-Saône; elle
+venait d'y arriver, lorsqu'elle reçut du docteur Récamier la lettre
+suivante. Cette lettre donne une assez juste idée de la tournure
+d'esprit de l'éminent praticien et de ses rapports avec sa parente.
+
+ «6 juin 1816.
+
+ «Madame,
+
+ «La promptitude de votre départ, semblable à celui du zéphyr, m'a
+ privé d'avoir l'honneur de vous voir; il a fallu me consoler en
+ attendant votre retour. Mais ce dont je ne me consolerais pas,
+ c'est que vous négligeassiez de profiter du voisinage de Plombières
+ pour en prendre les eaux, en bains surtout. Vous connaissez ma
+ façon de penser à cet égard, puisque je vous en ai parlé plusieurs
+ fois; je vous engage à lever tous les obstacles qui pourraient
+ contrarier ce conseil que je regarde comme d'une haute importance
+ pour vous.
+
+ «Profitez de votre séjour à la campagne pour faire de l'exercice au
+ grand air: c'est là que le corps se revivifie et reprend les forces
+ que lui enlève le séjour de la ville; c'est aussi là que la
+ contemplation de la nature ramène l'esprit à la douce et
+ satisfaisante philosophie qui en fait aimer et admirer l'auteur.
+
+ «Si, comme je vous le conseille de nouveau, vous allez à
+ Plombières, vous aurez occasion d'y réfléchir sur un des phénomènes
+ les plus singuliers et les plus extraordinaires de notre globe, je
+ parle de la température des sources d'eaux chaudes qui s'y
+ trouvent. Si vos méditations sur les merveilles de la nature vous
+ laissent quelques instants pour méditer les phénomènes moraux, je
+ vous prie d'essayer de deviner quelles peuvent être les bases les
+ plus délicates, les plus flatteuses et les plus solides des
+ sentiments d'un homme pour une femme; et lorsque vous aurez résolu
+ le problème, je vous serai obligé de vouloir bien y rapporter les
+ sentiments d'estime, d'admiration et de respect avec lesquels j'ai
+ l'honneur d'être, Madame, votre très-humble et très-obéissant
+ serviteur,
+
+ «RÉCAMIER.»
+
+Le conseil du docteur fut suivi; Mme Récamier se rendit à Plombières
+avec sa nièce.
+
+Elle y était depuis une quinzaine de jours, objet de l'empressement et
+des hommages de tous les baigneurs français ou étrangers, lorsqu'un
+matin on lui remet la carte d'un Allemand qui, en se présentant chez
+elle à une heure où elle ne recevait pas, avait vivement insisté pour
+que Mme Récamier daignât, en l'admettant à la voir, lui accorder un
+honneur qu'il ambitionnait au plus haut titre.
+
+Mme Récamier était assez accoutumée à l'empressement d'une curieuse
+admiration pour que la démarche et l'insistance de cet étranger lui
+parussent naturelles; elle indique une heure dans la matinée du
+lendemain, et voit entrer un jeune homme de fort bonne mine qui, après,
+l'avoir saluée, s'assied et la contemple en silence.
+
+Cette muette admiration, flatteuse mais embarrassante, menaçait de se
+prolonger; Mme Récamier se hasarde à demander au jeune Allemand si parmi
+ses compatriotes il s'en est trouvé qui l'eût connue et qu'elle eût
+elle-même rencontré, et si c'est à cette circonstance qu'elle doit le
+désir qu'il a manifesté de la voir.
+
+«Non, Madame, répond le candide jeune homme, jamais on ne m'avait parlé
+de vous, mais en apprenant qu'une personne qui porte un nom célèbre
+était à Plombières, je n'aurais, pour rien au monde, voulu retourner en
+Allemagne sans avoir contemplé une femme qui tient de près à l'illustre
+docteur Récamier et qui porte son nom.»
+
+Ce petit échec d'amour-propre, cette admiration qui, dans sa personne,
+cherchait autre chose qu'elle-même, amusa beaucoup Mme Récamier, qui
+contait fort gaiement sa mésaventure.
+
+Dès l'instant que M. de Chateaubriand eut été introduit dans la société
+de Mme Récamier, l'apparition de ce _roi de l'intelligence_, ainsi que
+le qualifiait M. Ballanche dans les inquiétudes de son amitié, eut pour
+résultat de lui donner sur ce théâtre intime la place prépondérante que
+son génie lui assurait partout. Avec le besoin de dévouement qui
+remplissait l'âme de Mme Récamier, dévouement qu'elle portait dans
+toutes ses affections et dont elle avait donné des preuves si touchantes
+à Mme de Staël, on comprendra facilement qu'à dater de cette époque, et
+toutes les fois que M. de Chateaubriand quitta Paris, l'intérêt de la
+vie dut se concentrer pour la belle recluse de l'Abbaye-au-Bois dans la
+correspondance de l'ami qui, par son caractère agité, la disposition
+mélancolique de son imagination et les vicissitudes de son existence,
+excitait sans cesse chez elle l'inquiétude et la perplexité. Il est
+certain que l'enthousiaste amitié que Mme Récamier voua à M. de
+Chateaubriand mit souvent beaucoup de trouble dans son âme. Ses efforts
+constants, sa préoccupation journalière, avaient pour but de calmer,
+d'apaiser, d'endormir en quelque sorte l'irritation, les orages, les
+susceptibilités d'une nature noble, généreuse, mais personnelle, et que
+l'admiration du public avait trop occupée d'elle-même.
+
+Mais l'amie dont la tendresse avait assumé ce rôle bienfaisant ne le
+remplissait qu'aux dépens de son propre repos et, sous ce rapport, les
+prévisions de Mathieu de Montmorency et de M. Ballanche furent trop
+justifiées.
+
+La persistance, la fidélité d'une affection si profonde et si pure
+finirent par dominer M. de Chateaubriand; en lisant les lettres qu'il
+adressa à Mme Récamier, on sera frappé combien le langage va s'en
+modifiant: le respect, la vénération, on peut le dire, pénètrent son
+coeur à mesure que l'affection y jette de plus profondes racines; la
+préoccupation personnelle cède petit à petit, et on sent qu'il dit vrai
+lorsqu'il lui écrit ces mots: «Vous avez transformé ma nature.»
+
+Une révolution s'était donc opérée dans les sentiments de Mme Récamier.
+L'intérêt nouveau qui la dominait devait la pousser à prendre une part
+plus vive que par le passé à la marche des événements. La phase où nous
+entrons imprimera désormais plus d'unité à ces souvenirs.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+
+De graves événements s'étaient accomplis et avaient modifié la politique
+de Louis XVIII. Le 13 février 1820, M. le duc de Berry périssait sous le
+couteau d'un assassin; le 29 septembre de la même année, le ciel
+accordait à la maison de France plongée dans le deuil la naissance d'un
+héritier; M. le duc de Bordeaux venait au monde, et, comme le dit M. de
+Chateaubriand: «Le nouveau-né fut nommé l'enfant du miracle en attendant
+qu'il devînt l'enfant de l'exil.»
+
+L'assassinat du duc de Berry avait amené la chute de M. Decazes, qui ne
+se lit pas sans déchirements. Le duc de Richelieu ne consentit à
+affliger son vieux maître que sur une promesse de M. Molé de donner à M.
+Decazes une mission importante: il partit pour l'ambassade de Londres.
+Une combinaison ministérielle fit entrer dans le conseil les deux hommes
+placés à la tête du parti royaliste dans la chambre des députés, MM. de
+Villèle et Corbière; le premier sans portefeuille, le second comme
+président de l'instruction publique. M. de Chateaubriand avait trop
+contribué à ce triomphe de ses amis pour être laissé par eux en dehors;
+et cependant la répulsion que le roi éprouvait pour lui était si forte,
+qu'il n'était pas encore possible de lui donner l'entrée au conseil. On
+négocia pour lui obtenir une ambassade; M. de Montmorency se mêla avec
+un grand zèle aux démarches qui devaient assurer ce résultat. Il
+écrivait à Mme Récamier, le 20 novembre 1820:
+
+M. MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Lundi, 20 novembre 1820, 1 heure.
+
+ «Je suis sorti de chez vous hier soir, aimable amie, bien touché
+ d'abord de votre charmante amitié à laquelle la mienne répond bien
+ parfaitement; et puis frappé, comme cela m'arrive souvent, de cette
+ justesse d'esprit et noblesse de caractère qui font que vous
+ saisissez tout de suite le véritable intérêt de vos amis à travers
+ toutes les nuances d'opinions, et même à travers toutes les petites
+ passions. Plus je réfléchis _aux idées_ qui doivent rester _entre
+ nous_, plus j'ai la conviction qu'elles peuvent seules nous tirer,
+ et _lui_[36] surtout, d'une position embarrassante. J'ai du reste,
+ revu ce matin _Jules_[37] qui m'a donné la certitude que celui que
+ nous appelons _notre général_[38] approuve tout à fait cette idée,
+ et verrait avec peine qu'elle fût rejetée. Il a aussi des raisons
+ très-fortes de ne pas douter du succès.
+
+ «Mille tendres hommages. Je serai chez vous avant cinq heures.»
+
+Ici commencent les confidences presque journalières de M. de
+Chateaubriand.
+
+LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Novembre 1820, mercredi matin.
+
+ «Voilà la _Quotidienne_ qui parle de mon départ pour Berlin. Les
+ insinuations répétées vont bientôt amener une crise: tant mieux, il
+ faut que cela finisse.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Vendredi matin, 30.
+
+ «Mme de Chateaubriand s'oppose. Elle dit qu'elle a pensé mourir à
+ Bruxelles et à Gand; que moi-même j'y ai été extrêmement malade; et
+ qu'au moins, puisqu'il s'agit d'_un exil_, il faut que cet exil
+ soit agréable. Je ne crois pourtant pas impossible de la ramener,
+ mais alors ce sont nos amis qui doivent se charger de ce travail.
+ Quant à moi, je n'y puis rien, et je ne veux pas même insister
+ puisqu'il s'agit d'une autre destinée que la mienne.
+
+ «Vous sentez bien que de mon côté je n'ai pas la tête tournée de la
+ proposition; mais je ferai ce que voudront ma femme et mes amis.
+ Cependant il y a un point sur lequel je ne serai jamais d'accord.
+ Je veux, si la chose a lieu, que le ministère d'État me soit rendu
+ le jour que l'on me donnera l'ambassade, et que les deux
+ ordonnances paraissent ensemble dans le _Moniteur_. Je regarde mon
+ honneur engagé à cela. Je ne demande pas que le ministère d'État
+ soit rendu le premier, ce qui devrait être (je sens bien que les
+ ministres seraient embarrassés de la réparation), mais je demande
+ que la _place_ arrive avec l'autre _place_, parce que j'ai le droit
+ de vouloir que le ministère d'État ne soit pas une _conséquence_ de
+ l'ambassade, mais simplement une chose que l'on me rend comme on me
+ l'avait ôtée. J'ai bien réfléchi à ce que vous m'avez dit, si je
+ refusais tout. Plus j'y pense, moins je m'effraie. Je trouve la
+ place que j'ai excellente; je consens très-volontiers à n'être
+ jamais autre chose que ce que je suis. Je ne demande rien, je ne
+ sollicite rien; je ne veux mettre ni passion, ni orgueil, ni
+ taquinerie à refuser, mais aussi je sentirai une vraie joie le jour
+ où il sera arrêté que je ne suis bon à rien et qu'il faut me
+ planter là. Voilà bien de longs raisonnements; mille excuses et
+ mille hommages.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Samedi matin.
+
+ «Comment avez-vous passé la nuit? souffrez-vous encore? Que je
+ voudrais savoir tout cela! J'irai l'apprendre à quatre heures. Je
+ voudrais que vous fussiez aussi charmée que moi de notre plan pour
+ cet été. Depuis que cette maudite ambassade est allée à vau-l'eau,
+ je me sens déchargé du poids d'une montagne. J'ai maintenant Mme de
+ Chateaubriand pour moi, parce qu'elle a vu hier M. de Serre pour
+ une affaire de l'Infirmerie[39] et qu'elle en a été
+ très-mécontente; de sorte qu'elle dit que tous les ministres sont
+ des _menteurs, des gueux et des scélérats_! Moi je défends les
+ ministres et soutiens qu'ils ont _du bon_, ce qui la met encore
+ plus en fureur. Voilà pourtant ce que je deviens avec vous. Je ne
+ vis que quand je crois que je ne vous quitterai de ma vie. À quatre
+ heures.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Lundi matin.
+
+ «Vous aurez vu Mathieu de Montmorency hier soir. Il vous aura dit
+ qu'il n'y a encore rien de décidé; cela me fait mourir
+ d'impatience.
+
+ «Nous avons aujourd'hui chambre des pairs. Je ne sais à quelle
+ heure nous sortirons. J'ai bien peur de ne pas vous voir à 5 h.
+ 1/2, et cependant je n'ai que ce bonheur dans le monde entier.»
+
+Malgré les impatiences que les lenteurs de la négociation causaient à M.
+de Chateaubriand, l'affaire marchait pourtant et arriva enfin à sa
+conclusion. Mathieu de Montmorency, qui en suivait la solution avec
+persistance et dévouement, écrivait:
+
+M. MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Paris, ce mardi 10 novembre 1820.
+
+ «Je crois être sûr de notre succès, aimable amie; je dis _nôtre_,
+ car vous y avez mis un sentiment très-aimable dont le premier
+ intéressé doit être touché. Vos conseils nous ont parfaitement
+ guidés, et je m'associe de tout mon coeur à cet intérêt commun
+ d'amitié. M. Pasquier, préparé sûrement à cette idée, m'a déclaré
+ vouloir la suivre comme _sienne_: je dois à la justice de vous dire
+ qu'il y a mis très-bonne grâce et se fait honneur en y mettant de
+ l'intérêt, ne doutant pas du succès, ce qui prouve qu'il a tâté la
+ disposition du roi sur l'idée générale. Mais pour aller plus vite,
+ il a désiré que j'allasse sur-le-champ chez M. de Richelieu, et que
+ je forçasse sa porte avant qu'il allât au château. J'ai trouvé la
+ même disposition, le même désir d'obliger notre ami, et surtout
+ d'opérer la réconciliation avec le roi, ce qui est l'essentiel.
+ Tous deux ont dit que la place de ministre d'État ne devait pas
+ faire difficulté, qu'elle serait rendue; que pour l'époque précise,
+ on ne disputerait pas, mais qu'il fallait ménager une certaine
+ répugnance d'en haut à défaire précisément ce qu'on avait fait.
+
+ «Mais tout semble indiquer que les procédés seront assez gracieux
+ pour que le reste s'arrange et se simplifie. Tous deux sentent la
+ nécessité de ne pas perdre un moment, et de finir d'ici à huit
+ jours.
+
+ «Vous serez contente, je crois, de ces détails. Dites à
+ Chateaubriand que je m'estimerai toujours heureux d'avoir rendu
+ tout à la fois au roi et à lui un véritable service, en les
+ replaçant dans des rapports convenables.
+
+ «Recevez tous mes hommages.»
+
+M. de Chateaubriand avait donc enfin cause gagnée.
+
+LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER
+
+ «Paris, 21 décembre 1820, 11 heures et demie.
+
+ «Tout est fini. J'ai accepté selon vos ordres. Je vais à Berlin; on
+ promet le ministère d'État. Dormez donc. Au moins le tourment de
+ l'incertitude est fini. À demain matin.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Vendredi.
+
+ «L'affaire est arrangée. _Monsieur_ m'a dit lui-même hier que je ne
+ serai absent que _quelques mois_. Mathieu m'a dit la même chose.
+ Soyez donc tranquille. Je passerai ma vie près de vous à vous
+ aimer, et cette courte absence nous laissera sans souci de
+ l'avenir.
+
+ «Je serai chez vous entre quatre et cinq heures, peut-être plus
+ tôt.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Samedi matin.
+
+ «Corbière est venu me dire adieu hier au soir; il et resté si tard,
+ et il m'a dit tant de choses qui m'ont fait mal, que je n'ai pu
+ vous écrire. Je m'en désole en pensant que vous vous en serez monté
+ la tête, et cette idée m'a empêché de dormir. Je vous verrai ce
+ soir entre huit et neuf heures. Vous seule remplissez ma vie, et
+ quand j'entre dans votre petite chambre, j'oublie tout ce qui m'a
+ fait souffrir.
+
+ «La parure a tourné la tête à Mme de Chateaubriand, elle nage dans
+ la joie; mais la forme du chapeau est trop étroite: nous le
+ changerons.»
+
+Le nouvel ambassadeur quitta Paris le 1er janvier.
+
+M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Mayence, 6 janvier 1821.
+
+ «Je suis arrivé ici hier au soir. Je crains d'y être arrêté
+ quelques jours par le Rhin dont le passage n'est pas en ce moment
+ praticable. J'ai employé une partie de la matinée à visiter la
+ ville; elle en vaut la peine par ses souvenirs et ses antiquités
+ gothiques. Voilà au reste un jour des Rois bien triste pour moi; je
+ le passe seul, loin de ce qui m'est cher. Quand finirai-je mes
+ pèlerinages sur la terre? Je suis comme le vieux voyageur Jacob:
+ _Mes jours ont été courts et mauvais, et n'ont point égalé ceux de
+ mes pères_. Une seule chose m'a fait grand plaisir, c'est de
+ très-beaux chants que j'ai entendus ce matin dans une vieille
+ église, à la messe. De vieilles femmes allemandes, couvertes de
+ manteaux d'indienne à grandes fleurs, et des soldats, chantaient
+ beaucoup mieux que nos belles dames des salons de Paris. Au reste,
+ tout ce pays me paraît calomnié. J'ai trouvé de très-bons chemins,
+ des postes très-bien servies, d'excellentes auberges. Il est vrai
+ que la France s'est étendue jusqu'ici; nous verrons de l'autre bord
+ du Rhin. Les Allemands feraient mieux d'y établir des ponts; car,
+ dans l'état actuel des moeurs, ce fleuve les défend moins de la
+ guerre que de la civilisation. Ils ont toujours bien fait de
+ commencer, comme les Thraces, par Orphée; le reste viendra après.
+
+ «Si je passe le Rhin ce soir, je vous le dirai avant de fermer
+ cette lettre. N'oubliez pas de tourmenter nos amis pour le retour.
+ Je voudrais déjà être à Berlin: la moitié du chemin serait faite.
+
+ «Je pars et vais passer le Rhin, à quatre lieues d'ici, à
+ Oppenheim; je coucherai à Francfort. Je vous écrirai mieux de là,
+ tout me manque ici.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Francfort, 7 janvier 1821.
+
+ «Le roi de Prusse part pour Laybach; je l'avais prévu, et je
+ l'avais dit même au ministre des affaires étrangères. Au lieu de
+ m'arrêter ici un moment, où je comptais vous écrire à loisir, je
+ remonte en voiture, je me rends à Berlin où je saurai ce que j'ai à
+ faire. Si je puis aller à Laybach, je vous le dirai de suite; mais
+ je ne puis maintenant vous écrire que de Berlin.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Berlin, samedi 13 janvier 1821.
+
+ «Je suis arrivé jeudi matin ici: j'ai été désolé de ne pas pouvoir
+ vous écrire de la route aussi longuement que je l'aurais voulu. La
+ crainte que le roi ne fût parti pour Laybach avant mon arrivée à
+ Berlin m'a fait précipiter mon voyage, et ne m'a pas laissé un
+ moment. J'ai passé entières les quatre dernières nuits. Me voilà
+ arrivé au milieu des plaisirs du carnaval; quand ce temps sera
+ passé tout retombera dans le silence, et comme je souffre beaucoup,
+ ces joies d'un moment n'existeront pas même pour moi.
+
+ «J'attends les promesses de mes amis, et c'est sur vous que je
+ compte pour les obliger de les remplir. D'ailleurs, s'ils
+ manquaient de parole, j'aurais bientôt pris mon parti.
+
+ «Je crains bien d'être peu utile ici: il n'y point d'affaires; j'ai
+ écrit hier ma première lettre officielle. Vous devez croire avec
+ quelle impatience j'attends de vos nouvelles: je me figure des
+ choses étranges. Me voilà dans l'ombre! tant mieux si l'on a
+ beaucoup de gens qui servent mieux que moi.
+
+ «Je n'ai point encore vu M. d'Alopéus[40] à qui j'ai porté votre
+ lettre. Il donne ce soir une grande fête où se trouve la famille
+ royale, mais je ne puis y assister parce que je n'ai point encore
+ vu le roi. Je lui serai présenté lundi ou mardi. Je vais écrire à
+ Mathieu.
+
+ «Le courrier est arrivé, mais il était du 2, lendemain de mon
+ départ, et il ne m'a rien apporté de vous.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Berlin, 20 janvier 1821.
+
+ «Enfin j'ai reçu un premier petit mot de vous! Que vous êtes loin
+ de la vérité. Je vous assure, sans aucune de _mes modesties_, que
+ cette révolution que vous voyez est une chimère. S'il est vrai que
+ nul n'est prophète dans son pays, il est vrai aussi qu'on n'est
+ bien apprécié que dans son pays. Sans doute on me connaît ici, mais
+ la nature des hommes est froide, ce que nous appelons enthousiasme
+ est inconnu. On a lu mes ouvrages; on les estime plus ou moins; on
+ me regarde un petit moment avec une curiosité fort tranquille, et
+ on n'a nulle envie de causer avec moi et de me connaître davantage.
+ M. d'Alopéus ne vous dira pas autre chose; c'est la pure vérité, et
+ je vous assure encore que cela me convient de toute façon. Il n'y a
+ ici nulle société hors des grandes réunions de carnaval qui cessent
+ au commencement du carême, après quoi on vit dans la plus entière
+ solitude. Le corps diplomatique n'est reçu nulle part, et je serais
+ Racine et Bossuet, que cela ne ferait rien à personne. Si j'ai été
+ un peu distingué, c'est par la famille royale qui est charmante et
+ qui m'a comblé d'égards et de prévenances. J'eus l'honneur mardi, à
+ une grande fête chez le ministre d'Angleterre, d'être choisi par la
+ grande-duchesse Nicolas, fille chérie du roi, et par S. A. R. Mme
+ la duchesse de Cumberland pour leur donner la main dans une marche
+ polonaise. Hier j'ai eu une longue conversation avec le grand-duc
+ Nicolas. Voilà mes honneurs et ma vie dans toute sa vérité. Tous
+ les jours je vais me promener seul au parc, grand bois à la porte
+ de Berlin; quand il n'y a pas de dîners ou de réunions, je me
+ couche à neuf heures. Je n'ai d'autre ressource que la conversation
+ d'Hyacinthe[41]; nous parlons des petites lettres; que puis-je dire
+ autre chose? Je suis à ma troisième dépêche diplomatique. Tâchez de
+ savoir par Mathieu si on est content. Le congé est sûr au mois
+ d'avril, mais c'est à vous de le presser. Je n'ai pas cessé de vous
+ écrire par tous les courriers. C'est ici ma troisième lettre de
+ Berlin; les deux premières ont dû vous être remises par mon bon
+ Lemoine[42]; je vous adresse celle-ci directement.
+
+ «Les quatre petites lignes ont parfaitement réussi; elles n'étaient
+ pas du tout visibles, et elles ont paru au feu comme par
+ enchantement. Vous verrez que tout ce que j'ai prévu s'accomplira.
+ Je reviendrai au printemps et vous me retrouverez avec le même
+ dévouement.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Berlin, 23 janvier 1821
+
+ «Depuis que je suis parti, je n'ai reçu qu'une lettre de vous...
+ mais que servent les plaintes? Laissons donc le passé et parlons de
+ l'avenir.
+
+ «Au moment où je vous écris, l'affaire de Laybach doit être décidée
+ pour moi, et l'on doit avoir résolu affirmativement ou négativement
+ la question de mon voyage à la suite du roi. Si le voyage n'a pas
+ lieu, songez au congé. Le temps marche; nous serons déjà au mois de
+ février, lorsque vous recevrez cette lettre. Je suis absolument
+ perclus. Le climat me fait un mal affreux. Tout est toujours et
+ sera toujours ici comme je vous l'ai mandé dans ma dernière lettre:
+ même grâce de la cour, même bienveillance au dehors, rien de plus.
+ Excepté les jours de réunions _obligées diplomatiquement_, je vis
+ dans la plus profonde solitude; et comme je souffre, je ne puis
+ même travailler. Au reste, je sais déjà mon métier, et je vous
+ assure que c'est chose aisée. Je connais trente imbéciles qui
+ seraient d'excellents ambassadeurs. Dites souvenirs et amitiés à
+ Mathieu. Mme de Chateaubriand se plaint qu'elle ne voit aucun de
+ mes _prétendus_ amis, c'est son mot, tandis que la petite
+ opposition la soigne et ne la quitte pas. C'est une gaucherie et
+ une ingratitude de nos amis, mais je m'y attendais. J'espère demain
+ une lettre de vous.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Berlin, 27 janvier 1821.
+
+ «J'ai reçu votre petit billet avec la lettre de Mathieu. Je souffre
+ horriblement; occupez-vous avec Mathieu de mon congé. Je n'irai pas
+ à Laybach: cela paraît certain par le peu de bonne volonté de nos
+ ministres. Le roi de Prusse, s'il va au congrès, n'ira que dans les
+ premiers jours du mois prochain. Quand il sera parti, tout
+ deviendra désert à Berlin, et j'y serai fort inutile. Je n'ai pas
+ fait une seule connaissance ici. Le jour je me promène au parc, le
+ soir je vais à des bals obligés où je suis tout aussi solitaire que
+ sous les arbres. Je m'occupe de mon métier que je tiens par
+ amour-propre à bien faire, précisément parce qu'il est commun. Le
+ reste du temps je rêve à la France et j'attends les beaux jours.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Berlin, 10 février 1821.
+
+ «Voilà que je suis obligé de vous trouver légère et un peu
+ _étourdie_. Je reçois ce matin votre n° 5 (c'est toujours un numéro
+ de perdu). Dans ce n° 5, vous grondez dans une page, et vous faites
+ amende honorable dans une autre, parce que vous venez de recevoir
+ une lettre de moi; et puis vous dites que vous ne pouvez pas tout
+ lire. Cependant mon écriture est belle comme vous voyez, et quoique
+ ma dernière encre fût pâle, vous auriez dû pourtant avec vos beaux
+ et bons yeux me lire à merveille. Autre chicane: vous me dites que
+ vous recevez une lettre de moi, mais vous ne me dites pas de quelle
+ date; de sorte que je ne puis juger s'il vous manque une lettre. Je
+ vous répète pour la dernière fois que je vous ai écrit et que je
+ continuerai à vous écrire chaque courrier. Ainsi, en comptant ma
+ lettre d'aujourd'hui 10 février, voilà dix lettres de Berlin:
+ seriez-vous capable de cela?
+
+ «Passons à autre chose: je viens d'écrire vivement au ministre au
+ sujet de cette chicane dont vous me parlez, ainsi que mes autres
+ amis. Je n'ai pas écrit un mot au prince de Hardenberg, et je ne
+ sais ce que signifie cette tracasserie. J'ai déjà de tout ceci cent
+ pieds sur la tête. On ne m'a pas tenu une seule des paroles qu'on
+ m'avait données. On n'a rien fait pour les royalistes. On n'a pas
+ voulu m'envoyer à Laybach, où nos grands diplomates ont fait de
+ belles oeuvres; le ministère d'État qui devait me suivre ici s'est
+ perdu en chemin. Comme toute la loyauté a été de mon côté, comme
+ j'ai fait tous les sacrifices personnels et amené les royalistes au
+ ministère, je suis dans la position la plus noble pour me retirer.
+ Tous les royalistes et même tous les _libéraux_ m'appellent. Qu'on
+ me fasse encore une tracasserie, et vous me verrez quinze jours
+ après. Je suis d'ailleurs très-inquiet de Mme de Chateaubriand:
+ elle vient de m'apprendre par une lettre fort triste qu'elle a été
+ très-malade. Elle l'est peut-être encore. Ah! il n'y a de bon que
+ de vivre dans sa patrie au milieu de ses amis. Si je suis quelque
+ chose, une ambassade n'ajoute rien à ce que je suis.
+
+ «Voilà une lettre pour Mathieu. Je vous en ai envoyé une de M.
+ d'Alopéus.»
+
+Des devoirs et des intérêts de famille ayant obligé la marquise de
+Catellan, cette amie qui la première avait visité Mme Récamier à Châlons
+lors de son exil, à passer l'hiver à la campagne, celle-ci s'était
+résolue à lui consacrer le mois de février: elle le passa en effet avec
+Mme de Catellan à sa terre d'Angervilliers. C'est là que lui fut
+adressée la lettre de M. de Montmorency qu'on va lire; il ne redoutait
+pas moins que M. de Chateaubriand que Mme Récamier y prolongeât son
+séjour.
+
+M. MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Paris, ce 12 février 1821.
+
+ «Vous avez été bien aimable de m'écrire, vous qui n'aimez pas
+ beaucoup l'écriture: je suis aussi bien touché de votre occupation
+ relative à moi dans cette triste affaire. Elle nous a occupés
+ samedi d'une manière bien grave et affligeante sous quelques
+ rapports. Je ne sais si je dois vous dire que j'ai voté dans le
+ sens que vous pouviez désirer, après un discours très-remarquable
+ d'un jeune duc de vos amis. Ma conscience l'a permis, ou plutôt
+ ordonné[43]. Car positivement je ne veux rien accorder à la
+ condescendance, ni même à un motif, le plus propre à influer sur
+ moi, le désir de vous plaire. Adieu, on a de bonnes nouvelles de
+ Berlin; le roi n'était pas parti, mais on en parlait encore.
+
+ «Adieu, voilà l'heure qui me presse. Je vous regrette chaque jour,
+ à chaque moment. La meilleure nouvelle à me donner, c'est le jour
+ de votre retour. Ne vous laissez pas engager par vos perfections de
+ générosité ou d'amitié.»
+
+LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Berlin, 20 février 1821.
+
+ «Vous allez à Angervilliers: et mes pauvres lettres! je vous y ai
+ trop accoutumée, et vous n'en faites plus de cas; j'ai envie de les
+ supprimer, puisque vous les traitez si légèrement; qu'en
+ pensez-vous? L'hymne de M. d'Alopéus est un compliment pour vous et
+ mes amis, pas autre chose: on a ici beaucoup de bontés pour moi,
+ mais l'_admiration_ ne met personne _à mes pieds_. Je ne la demande
+ pas; je ne la mérite point, et l'on me traite comme je le désire,
+ car je suis un bon garçon. Je suis parfaitement tranquille, parce
+ que j'ai pris mon parti. Que j'aie le congé ou non, je vous verrai
+ au printemps; peu m'importe le reste. Je vous ai envoyé une
+ nouvelle lettre pour Mathieu; j'ai peur qu'elle n'arrive pendant
+ votre séjour à Angervilliers; elle est assez pressée. Je suis en
+ querelle[44].
+
+ «Je ne sais si on est content de mes dépêches, mais moi j'en suis
+ très-content. Ce n'est pas là de l'amour-propre, mais un juste
+ orgueil: car, dans ces dépêches, je n'ai cessé de défendre les
+ libertés des peuples européens et celles de la France, et de
+ professer invariablement les opinions que vous me connaissez; vos
+ libéraux en feraient-ils autant dans le secret de leur vie? J'en
+ doute.
+
+ «J'ai dû insister pour aller à Laybach, par honneur et parce qu'on
+ me l'avait promis, mais c'est ma bonne étoile qui m'a empêché de
+ faire ce voyage. Je vous dirai un succès: j'avais écrit certaines
+ choses et blâmé certains hommes dans une dépêche à propos de ce
+ congrès; il s'est trouvé que dans le conseil de nos ministres, on
+ avait aussi été mécontent. En croira-t-on mieux ma politique? Pas
+ davantage.
+
+ «J'attends bientôt une lettre de vous.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Berlin, 27 février 1821.
+
+ «Voilà enfin une bonne lettre écrite sur les quatre pages et
+ jusqu'au bas! Vous ne voulez rien devoir à mes vertus; mais je
+ croyais qu'un attachement profond, sincère, durable, était une
+ vertu. Je suis en grande querelle. Vous savez tout. J'ai reçu une
+ réponse vive à un _post-scriptum_ très-franc dont j'avais envoyé
+ copie à Mathieu dans une lettre mise sous votre adresse. Cette
+ lettre sera arrivée lorsque vous étiez encore à la campagne, et
+ cela aura occasionné quelque retard. Il est assez clair que nous
+ nous brouillerons. Nous ne nous entendons sur rien. J'ai aussi des
+ vertus en politique: je veux les libertés publiques, un système
+ noble et généreux, l'accord de tous les sentiments indépendants
+ avec la fidélité au trône légitime, toutes choses qui déplaisent
+ aux uns et ne sont pas du goût des autres. Joignez à cela toutes
+ les paroles que l'on a violées, tout ce qu'on m'avait promis et
+ tout ce qu'on n'a pas tenu.
+
+ «Le congé, je l'aurai, car je suis mon maître, et Mme de
+ Chateaubriand m'a écrit hier qu'elle me laissait maître de
+ reprendre, si je le jugeais à propos, mon indépendance. J'agirai
+ avec modération et jugement. Je ne briserai rien que dans le cas où
+ on me refuserait tout. Mathieu est d'avis qu'on ne demande le congé
+ qu'au moment. Il a raison; mais il faut calculer les distances et
+ le temps que les courriers mettent à porter les lettres et à
+ rapporter les réponses. Pour avoir un congé le 15 avril ou le 1er
+ mai, il faut le demander au plus tard le 20 mars. Faites connaître
+ cela à Mathieu. Il doit être bien effarouché de ma querelle.
+
+ «Dans votre n° 8 daté d'Angervilliers, 14 février, vous me dites
+ que vous passerez encore huit jours à la campagne; ainsi vous devez
+ être à Paris depuis huit jours quand vous recevrez cette lettre.
+ Dites-moi donc encore une fois si vous m'avez écrit à Francfort.
+ Nous sommes ici dans les dernières fêtes du carnaval, après quoi
+ silence et solitude; c'est ce qui me convient.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Berlin, 3 mars 1821.
+
+ «Nous touchons au dénoûment. Le 15 de ce mois, je vais demander le
+ congé pour le 15 d'avril ou le premier mai. Si on me le refuse, je
+ donnerai ma démission motivée. J'ai reçu une lettre de Villèle,
+ fort triste et fort découragée; il a fait, selon moi, de grandes
+ fautes, surtout en ne se déclarant pas pour mon système _de la
+ Charte et des honnêtes gens_, en ne se prononçant pas à la fois
+ pour les libertés publiques et contre les pervers de la Révolution;
+ mais comme je suis comme don Quichotte, l'homme aux justices, j'ai
+ pris le parti de Villèle dans une lettre que j'ai écrite à Fiévée
+ sur son ouvrage qu'il m'avait envoyé. Vous voyez tout ce que je
+ retire de cette loyauté. Je vais répondre à Villèle, et lui dire
+ que c'est à lui à obtenir le congé. Au reste, comme mon parti est
+ pris, c'est comme ils voudront; et je désire plus pour eux que pour
+ moi que tout se passe poliment, gracieusement, sans éclat, sans
+ rupture.
+
+ «J'ai vu chez le prince Auguste le dessin d'une femme appelé
+ l'_Exil_, d'après votre portrait. Ce n'est pas vous, mais il y
+ avait assez de vous pour me faire faire des réflexions tristes sur
+ l'exil.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Berlin, 10 mars 1821.
+
+ «Votre lettre me tourmente; elle m'apprend que vous souffrez. Je
+ suppose que vous êtes maintenant à Paris, et je le désire, car il
+ me semble que vous vous êtes rapprochée de moi.
+
+ «Nous touchons au dénoûment. Il est assez singulier que Mathieu
+ parle de l'humeur que prennent certaines gens quand je leur parle
+ comme je dois leur parler. A-t-il cru que c'était à moi à tout
+ supporter? Je n'ai besoin de personne, on a besoin de moi. Il faut
+ bien que je pense à ce que je puis, quand on l'oublie. Cela serait
+ aussi trop fort que l'on m'eût trompé aussi grossièrement, et que
+ je fusse encore le très-humble serviteur de ces messieurs. Mes
+ ennemis sont bien ignobles, et mes amis bien faibles. Au reste, il
+ est possible qu'a la fin du mois je me décide à envoyer Hyacinthe à
+ Paris; alors tout s'expliquera mieux et plus clairement.
+
+ «J'attends avec bien de l'impatience une lettre de vous pour
+ m'apprendre que vous ne souffrez plus. Je suis bien aise que mon
+ exactitude vous prouve au moins que je suis homme de parole et ami
+ fidèle.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Berlin, 17 mars 1821.
+
+ «Vous grondez et vous avez tort: mes lettres vous l'ont prouvé.
+ J'ai reçu toutes les vôtres et je vous en remercie. C'est ma seule
+ joie dans mon exil. J'ai su aussi officiellement qu'on était
+ content de mes dernières dépêches; mais ce sera, comme de coutume,
+ un contentement stérile. Je ne m'attends à rien. Je ne demande
+ rien, sauf le congé. Je n'ai point fait encore la demande
+ officielle, parce que je veux attendre la nouvelle de l'entrée des
+ Autrichiens à Naples. La principale affaire étant alors terminée,
+ on ne pourra pas m'objecter l'importance des événements.
+ J'expédierai alors Hyacinthe, à moins, comme je vous l'ai déjà dit,
+ que la chose ne soit décidée en ma faveur par le crédit de nos
+ amis; ce qui n'est nullement probable. Si vous êtes, comme vous le
+ comptiez, arrivée le 7 à Paris, et que vous m'ayez écrit le 8, le 9
+ ou même le 10 au matin, je recevrai votre lettre lundi par le
+ prochain courrier.
+
+ «Nous voilà déjà au 17 mars! le temps marche vite; je le trouve
+ pourtant bien long!
+
+ «M. d'Alopéus me parle toujours de vous. Dites-moi donc quelque
+ chose d'aimable pour lui.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Berlin, 20 mars 1821.
+
+ «Pour vous éviter la politique, je vous envoie ouverte la lettre
+ pour Mathieu. Vous pourrez la lire ou ne pas la lire comme il vous
+ plaira, mais cependant vous y trouverez l'explication de cette bête
+ d'idée que je compte revenir sans congé. En vérité, je n'aurais pas
+ cru que mes amis fussent si sots ou me crussent si fou.
+
+ «Vous dites que je ne vous parle pas de mes succès. En voici un. Il
+ y a ici un prédicateur morave qui a fait dimanche dernier l'éloge
+ le plus pompeux de moi _en chaire_. Qu'en dites-vous? Il m'a opposé
+ à Voltaire qui habita comme moi ce pays; lui pour le corrompre, moi
+ pour réparer le mal qu'il a fait.
+
+ «Je vous ai dit cent fois que je vous lis à merveille, malgré votre
+ petite écriture. Soyez donc tranquille sur ce point.
+
+ «Vous ne sauriez croire la joie dont je suis en apprenant que vous
+ êtes rentrée dans votre cellule. Avant deux mois, je vous verrai,
+ cette idée me rend le courage et la vie.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Berlin. 24 mars 1821.
+
+ «Le gant est jeté. Voilà une lettre que vous remettrez sur-le-champ
+ à Mathieu, où je le prie formellement de demander un congé. Je me
+ suis déterminé à agir d'après les nouvelles que j'ai reçues par
+ estafette de l'affaire de Turin[45]. Il est de toute nécessité que,
+ dans des circonstances aussi graves, j'aille chercher des
+ instructions à Paris. J'espère qu'on fera droit à ma demande, car
+ on est content de mes dépêches, et on doit aussi avoir besoin de
+ m'entendre. Dans tous les cas, si mes amis refusent de demander, ou
+ que le ministre rejette la demande, comme je vous l'ai dit, mon
+ parti est pris. Je vous quitte, ayant aujourd'hui à écrire une
+ longue et importante dépêche.
+
+ «Si on m'avait écouté sur le congrès de Laybach, on n'en serait pas
+ là. Que sert de louer mes dépêches, si l'on ne fait rien de ce que
+ je dis?»
+
+LE MÊME.
+
+ «Berlin, 27 mars 1821.
+
+ «Mme de Chateaubriand va vite en besogne. Elle a demandé elle-même
+ le congé à M. Pasquier[46], et, ce qu'il y a de plus singulier,
+ elle en a obtenu la promesse immédiate. Ainsi je vais vous revoir.
+ J'écris à M. Pasquier aujourd'hui pour fixer l'époque. Je
+ demanderai le congé pour le 20 avril, avec la réserve de ne
+ l'employer que le 1er mai, si le bien du service du roi l'exige. Je
+ ne vous parle point de politique; je sais toute l'affaire d'Italie.
+ J'écris par le courrier à Mathieu pour lui dire que Mme de
+ Chateaubriand a prévenu la demande que je le chargeais de faire. Je
+ suis au désespoir de la maladie de Fontanes[47]. Je tremble de
+ l'arrivée du prochain courrier. J'aimais tendrement Fontanes. Il
+ avait l'air de devoir me survivre de longues années. Que nous
+ sommes peu de chose! et que cela va vite! À bientôt.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Berlin, 3 avril 1821.
+
+ «Point de lettres de vous par le courrier d'hier. Je ne ferai pas
+ comme vous; je ne vous accuserai pas, mais je souffre.
+
+ «Je vous ai mandé par mes dernières lettres que j'espérais un congé
+ pour le 20 d'avril; je l'attends; s'il arrive, je vous verrai à la
+ fin du mois. Cela me semble une espèce de rêve.
+
+ «Je n'entends plus parler de Mathieu ni de Jules[48], mais je vais
+ bientôt me retrouver avec eux, et tout s'éclaircira.
+
+ «Vos libéraux ont-ils été bien odieusement triomphants? ils se sont
+ bien grossièrement trahis. Il est fâcheux après cela, pour eux, de
+ voir ce qui se passe en Italie. Comment avaient-ils jamais compté
+ sur l'héroïque Naples? Pauvres gens! Quelle misère aussi de notre
+ côté! Quelle faiblesse! quelle pusillanimité à l'apparence du
+ péril! Il faut sortir de tout cela.
+
+ «Je pleure encore tous les jours la mort de mon pauvre ami. C'est
+ le dernier talent littéraire que la France possédât. À présent il
+ n'y a plus personne; mais je suis sûr que l'on ne pense plus à
+ Fontanes, et que j'ai l'air de radoter en vous en parlant. Quelle
+ folie de ne pas vivre pour soi dans une vie si courte!»
+
+LE MÊME
+
+ «Berlin, 7 avril 1821.
+
+ «Je serais un peu inquiet, si je ne connaissais votre défaut de
+ mémoire. La lettre que j'ai reçue hier de vous porte le n° 15; or
+ je n'avais précédemment que le n° 12, ce qui supposerait qu'il me
+ manque deux numéros, 13 et 14; mais, comme dans le n° 15, vous
+ avouez que vous avez reçu cinq lettres de moi sans me répondre que
+ _quelques lignes_, il faut que cela soit inexact, et que vous vous
+ soyez trompée sur les numéros.
+
+ «Comment vos libéraux vous disaient-ils qu'il était impossible
+ d'aller à Naples? Les insensés! Ils voulaient faire des lazzaroni
+ des Spartiates. Vos amis ont perdu la cause de la liberté par leurs
+ folies et par les crimes des révolutionnaires. La partie est perdue
+ pour eux en Europe. En voilà pour 50 ans; nous n'y serons plus. Mes
+ _pauvres_ amis sont bien _pauvres_, le danger les abat, mais au
+ moindre succès, ils ne doutent plus de rien. C'est la légèreté et
+ la mobilité la plus complète.
+
+ «J'attends le congé presque sans y croire. Mais qu'importe puisque
+ mon parti est pris? Je suis d'un calme parfait. Voilà le baptême de
+ M. le duc de Bordeaux: l'occasion est belle pour le ministère
+ d'État; on n'y pensera seulement pas. Tout cela m'est égal. J'ai
+ reçu une lettre très-amicale de Villèle. Toutes les lettres me
+ redemandent à genoux et me disent de tout quitter.
+
+ «Cette lettre vous arrivera le 16 ou le 17. Ne m'écrivez plus après
+ avoir reçu cette lettre; c'est moi qui irai chercher la réponse.
+
+ «Qui vous a donc rendue si malheureuse? Vous ne voulez pas me le
+ dire; serait-ce quelque propos, quelque histoire[49]?
+ Moquez-vous-en.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Berlin, 14 avril 1821.
+
+ «J'ai reçu les deux petites lettres retardées n° 13 et 14. Elles
+ sont de vieille date, l'une est du 15, l'autre du 22 mars; elles
+ ont été évidemment gardées, surtout votre n° 13 qui est
+ passablement indiscret pour vos amis les libéraux. Vous nommez
+ Benjamin[50] en toutes lettres, et vous dites qu'il vous avait dit
+ six semaines auparavant que le Piémont se soulèverait. Je le crois
+ bien; il était prophète à coup sûr! Le prince de la C*** était à
+ Paris où il faisait imprimer ses proclamations et machinait toute
+ son affaire. Il voyait Benjamin et compagnie. Et ce vaillant
+ conspirateur, ce prince qui voulait l'indépendance de l'Italie, a
+ été le premier à fuir et à laisser ceux qu'il avait séduits dans
+ l'abîme, lors même que ceux-ci n'étaient pas dispersés et se
+ battaient encore. Tout cela est d'une canaillerie abominable, et
+ les libéraux sont désormais déshonorés. L'indépendance de l'Italie
+ peut être un rêve généreux, mais c'est un rêve, et je ne vois pas
+ ce que les Italiens gagneraient à tomber sous le poignard souverain
+ d'un carbonaro. Le fer de la liberté n'est pas un poignard, c'est
+ une épée. Les vertus militaires qui oppriment souvent la liberté
+ sont pourtant nécessaires pour la défendre; et il n'y a qu'un béat
+ comme Benjamin et un fou comme le noble pair qui ouvre votre
+ porte[51], qui aient pu compter sur les exploits du polichinelle
+ lacédémonien. Qu'ont fait vos incorrigibles amis? Ils ont attiré
+ 120 mille Autrichiens et 100 mille Russes dans le pays qu'ils
+ prétendaient délivrer, c'est-à-dire _livrer_ à toutes les horreurs
+ révolutionnaires. Croyez-moi, voyez si je vous ai jamais trompée,
+ si je ne vous ai pas constamment dit que tout ce bruit n'était
+ rien, lors même qu'à Paris tout semblait perdu à mes pauvres amis.
+ Ah! ceux-ci sont bien pauvres, j'en conviens, bien faibles, mais au
+ moins ce sont d'honnêtes gens.
+
+ «Voilà une terrible lettre politique. Je l'ai écrite de colère.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Berlin, 17 avril 1821.
+
+ «J'ai reçu le congé. Je partirai à la fin de la semaine; je vous
+ verrai à la fin de l'autre, peu de jours après que vous aurez reçu
+ ce billet qui est le dernier que je vous écrirai d'ici. C'est comme
+ un rêve; j'y crois à peine. Pourtant combien de fois vous l'ai-je
+ dit! Mathieu sera-t-il bien aise de me voir? J'en doute.»
+
+M. MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Vallée-aux-Loups, ce 27 avril 1821.
+
+ «J'en étais aux excuses, surtout aux regrets de ne pas vous voir
+ ces deux jours-ci, aimable amie. J'étais hier, comme je vous en
+ avais prévenue, livré à une petite fête de proverbes où je
+ rencontrai un ami de Chateaubriand, qui ne soupçonnait pas même son
+ arrivée. Pour plus d'extraordinaire, j'étais à cinq heures de
+ l'après-midi chez Mme de Duras, qui calculait le nombre de jours
+ après lesquels elle espérait cette même arrivée. Je pars ce matin
+ pour la Vallée avec mes lettres qu'on venait de me remettre et le
+ journal que je n'avais pas encore lu.
+
+ «Je ne voulais pas croire d'abord à cette nouvelle du _noble ami_
+ arrivé. Le doute commence, quand je lis une lettre de Berlin qui
+ avait l'air d'être apportée par lui. Enfin ma mère qui vient
+ d'arriver pour dîner me donne la certitude et le regret que
+ j'aurais pu voir ce matin mon illustre voisin chez lui. C'est
+ vraiment piquant! car on m'ajoute qu'il a été hier au soir chez
+ vous, où j'aurais été bien étonné de le trouver.
+
+ «Dites-lui d'avance, aimable amie, tous mes tendres compliments et
+ mes regrets de ne le voir que demain: car je reste ici ce soir pour
+ profiter de mes seuls congés avant les fêtes et le procès.
+
+ «Le printemps est ravissant! Mais vous pensez à bien autre chose.
+ Je voudrais savoir comment vous avez supporté la surprise, la joie,
+ etc. Il faudra vous voir pour en avoir le récit. Une autre personne
+ qui aimerait mieux écrire à ses amis m'aurait adressé un petit
+ billet dès hier au soir. Je vous ferais bien d'autres questions,
+ mais à demain soir.
+
+ «Fauteuil ou chaise, je meurs d'envie d'avoir quelque chose de vous
+ ici. Adieu, aimable amie.»
+
+On sait quel fut le nombre des procès politiques pendant les années 1821
+et 1822. Le fléau du _carbonarisme_ avait envahi la France, et l'armée
+était plus particulièrement travaillée par les sociétés secrètes: on ne
+compta pas moins de cinq conspirations militaires dans ce court espace
+de temps.
+
+Qu'il nous soit permis de condamner avec toute l'énergie de la
+conscience les hommes importants, les chefs de l'opposition dans la
+chambre qui, manquant de foi dans l'exercice légal des institutions de
+leur pays, et emportés par la passion, s'affilièrent à de ténébreuses
+associations et contribuèrent à entraîner à leur perte des jeunes gens
+obscurs, lesquels, pour la plupart, n'avaient point conscience de leur
+crime.
+
+Mais en même temps nous ne saurions assez regretter et déplorer la
+rigueur que le gouvernement crut devoir déployer dans ces tristes
+circonstances. Mme Récamier, dont le coeur était sympathique à toutes les
+infortunes, avait horreur de la peine de mort en matière politique. On
+eut recours à elle en faveur des condamnés Roger, Coudert et Sirejean;
+elle mit tout en oeuvre pour adoucir leur sort, et elle eut le bonheur de
+contribuer à sauver la vie des deux premiers, mais elle échoua pour le
+troisième.
+
+Coudert et Sirejean étaient compromis l'un et l'autre dans le premier
+complot de Saumur qui éclata au mois de décembre 1821. L'affaire fut
+jugée en février 1822 par le second conseil de guerre de la 4e division
+militaire siégeant à Tours. Les accusés étaient au nombre de onze: trois
+furent condamnés à la peine de mort, les huit autres furent acquittés.
+Le principal accusé dans ce procès, celui qui semblait le chef du
+complot, Delon, était en fuite. L'accusation reposait principalement sur
+les révélations des deux sous-officiers, Duzas et Alix, et sur les aveux
+de la plupart des accusés qui déclaraient avoir été initiés par Delon et
+Sirejean à un complot destiné à rappeler Napoléon II, et à rétablir la
+constitution de 1791. Sirejean lui-même reconnaissait avoir été reçu
+_chevalier de la liberté_ par Delon, mais il croyait, ajoutait-il,
+n'entrer que dans une société analogue à la franc-maçonnerie. Les deux
+maréchaux des logis condamnés à mort se pourvurent en révision, et dans
+l'intervalle qui sépara les deux jugements, les familles des condamnés
+essayèrent quelques démarches. Coudert fut le premier pour lequel on eut
+la pensée d'invoquer l'assistance de Mme Récamier. Dès le commencement
+de mars, M. Eugène Coudert, frère aîné du sous-officier compromis, se
+présenta à l'Abbaye-au-Bois sans autre recommandation que le malheur de
+son frère Charles, et Mme Récamier, émue de la plus sincère pitié, la
+fit partager à tous ses amis et usa de leur crédit pour obtenir en
+faveur du condamné l'indulgence du conseil de révision. Ces effort
+furent couronnés de succès: le conseil, cassant l'arrêt des premiers
+juges, condamna seulement Coudert à cinq ans de prison, comme non
+révélateur.
+
+Quant au malheureux Sirejean, le plus intéressant sans aucun doute des
+deux accusés, et par son extrême jeunesse et par sa candeur, ce ne fut
+que beaucoup plus tardivement que ses parents atterrés par sa
+condamnation cherchèrent à lui susciter des protecteurs.
+
+Il appartenait à une très-honorable famille de la bourgeoisie de
+Châlons, famille royaliste, et c'est avec une lettre de Mme de Jessaint,
+femme de l'inamovible et respectable préfet de la Marne, que Mme Chenet,
+tante du jeune sous-officier condamné à mort, vint implorer l'appui et
+la sympathie de Mme Récamier. L'avocat du prévenu écrivait à Mme Chenet,
+le 3 avril:
+
+ «Je vous ai laissée jusqu'ici dans l'incertitude du jour où le 1er
+ conseil statuerait sur le sort de M. Sirejean; maintenant je crois
+ pouvoir vous assurer que le conseil sera convoqué le 15 de ce mois.
+ Hier, M. le rapporteur est parti pour Saumur où il doit faire une
+ nouvelle information. Les élèves de l'école licenciée qui doivent
+ être entendus comme témoins, ont reçu l'ordre de séjourner à Tours
+ indéfiniment. S'il était possible de faire savoir aux juges qui
+ composent le conseil que le gouvernement ne tient pas à avoir une
+ condamnation capitale, cela nous aiderait beaucoup, mais il
+ faudrait que cet avis fût donné d'une manière semi-officielle. Il
+ me semble que maintenant vous pourriez borner vos sollicitations à
+ engager messieurs les ministres dans une démarche de ce genre.
+
+ «M. Julien et moi, nous sommes toujours convaincus qu'il serait bon
+ que les accusés fussent entourés de quelques personnes de leurs
+ familles. Nous n'assurons pas que cette démarche aura quelque
+ résultat, mais il suffit que nous pensions qu'elle pourrait en
+ avoir, pour que nous ayons dû en faire part aux familles de nos
+ malheureux clients.
+
+ «M. Coudert s'est déterminé à se rendre ici pour assister au
+ jugement. Je ne puis que vous réitérer les observations que je vous
+ ai adressées: vous verrez si la présence de M. Coudert au jugement
+ n'est pas un motif de plus pour vaincre les répugnances bien
+ fondées que vous éprouvez à l'imiter.
+
+ «Recevez, Madame, etc.
+
+ «FAUCHEUX,
+
+ «Avocat.»
+
+Le malheureux enfant qu'un entraînement irréfléchi avait fait entrer
+dans le complot, Sirejean, à son tour, écrivait à Mme Récamier le 8
+avril:
+
+ «Madame,
+
+ «Comment trouver des termes assez significatifs pour vous exprimer
+ le vif sentiment de reconnaissance que je ressens pour l'intérêt
+ que vous avez bien voulu prendre à un malheureux qui n'est pour
+ vous qu'un étranger, et qui s'est rendu coupable d'un crime que la
+ confiance du vil Delon m'avait fait considérer comme un devoir. Mon
+ âge, mon inexpérience ont été cause que je n'ai pas aperçu le piége
+ qui m'était tendu, et je suis tombé dans un abîme d'où je ne
+ pourrai jamais me retirer.
+
+ «Ce qui me console et m'aide à soutenir mes remords, c'est de
+ savoir qu'il y a encore des âmes comme la vôtre, Madame, qui
+ connaît ma faute involontaire et qui ne doute pas de mon repentir.
+
+ «SIREJEAN.
+
+ «Prison de Tours, ce 8 avril.»
+
+ «_P. S._ Le conseil s'assemblera lundi prochain.»
+
+Je n'ai pas besoin de dire avec quel zèle, quel actif dévouement Mme
+Récamier s'employa à sauver cette tête de vingt et un ans, et en même
+temps à soutenir le courage d'une famille anéantie sous le coup qui la
+frappait. Sirejean avait deux soeurs à peine sorties de l'enfance; son
+père et sa mère étaient vivants, et leur désespoir était tel qu'il leur
+avait enlevé même la faculté de faire les démarches nécessaires au salut
+de leur fils. Mais on avait déjà épuisé en faveur de Coudert tous les
+moyens d'influence dont on disposait, et peut-être était-il impossible
+de réussir pour les deux condamnés. Le conseil de révision, réuni le 18
+avril, confirma l'arrêt de mort de Sirejean.
+
+Le pauvre jeune homme écrivit encore, après sa seconde condamnation, une
+lettre à sa protectrice. Malgré la fermeté dont il fit preuve,
+l'écriture de cette lettre est visiblement altérée. Il annonce qu'il
+vient de signer un pourvoi en cassation fondé sur l'adhérence qu'il y
+avait entre son affaire et celle de l'apparition de Berton et Delon qui
+devait se juger à Poitiers; il implore un sursis afin qu'on ait le temps
+de former un recours en grâce; il termine en disant: «Le frère de
+Coudert va se rendre à Paris, il sera porteur de la demande en grâce
+qu'il remettra à ma tante. Veuillez, je vous prie, faire ce qui dépendra
+de vous pour qu'elle ne soit pas infructueuse. Je vous supplie encore
+d'avoir la tâche pénible d'apprendre à ma malheureuse tante mon arrêt
+fatal.
+
+ «Je suis soutenu par mon courage, par un espoir (pas très-grand à
+ la vérité), et par les démarches et les sollicitations que vous
+ voulez bien faire pour un malheureux qui vous devra une éternelle
+ reconnaissance.
+
+ «Agréez l'assurance de mon respectueux hommage.
+
+ «SIREJEAN.
+
+ «Ce 20, à 10 heures du soir.»
+
+Le sursis promis à Mme Chenet avant son départ de Paris, dans les
+bureaux de la guerre, ne fut pas expédié, et le 2 mai 1822, à quatre
+heures et demie du matin, Sirejean terminait courageusement et
+religieusement sa courte vie.
+
+Mme Récamier, confiante dans le sursis promis à la famille, s'occupait
+encore de cet infortuné jeune homme quand déjà il avait cessé de vivre.
+
+M. de Montmorency avait fait le 20 une démarche personnelle auprès du
+garde des sceaux. Il rendait compte en ces termes de l'inutilité de ses
+efforts:
+
+M. DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Ce 21 avril 1822.
+
+ «Je n'ai rien de bon à vous mander, aimable amie, quoique j'aie
+ fait scrupuleusement toutes vos commissions. Le garde des sceaux a
+ fait tout ce qu'il avait promis, a parlé au roi, a remis la
+ supplique. Le roi me semble n'avoir pas été plus décidé dans aucune
+ occasion. Il a dit que son devoir l'obligeait. Il n'a renvoyé
+ aucune décision ni consultation au conseil et ne m'en a pas parlé à
+ moi personnellement.
+
+ «Je suis triste pour vous, pour cette malheureuse tante que vous
+ êtes destinée à affliger et à consoler, pour toute cette famille.
+ Adieu, mille tendres hommages.»
+
+Mme Récamier reçut la plus douloureuse impression de cette cruelle
+affaire, et on verra par les lettres de M. de Chateaubriand, combien
+elle avait peine à se consoler de n'avoir pas, en sauvant ce jeune
+homme, épargné au gouvernement royal une rigueur inutile.
+
+Roger faisait avec Caron partie du complot de Béfort; il fut jugé par la
+cour d'assises de la Moselle, et condamné à mort, le 20 février 1823.
+Recommandé à la clémence royale, il vit sa peine commuée en vingt années
+de travaux forcés.
+
+Il écrivait à Mme Récamier, dont l'active compassion avait beaucoup
+contribué à obtenir la commutation de sa peine:
+
+ «Madame,
+
+ «Mon frère, qui est accouru près de moi pour déplorer mon infortune
+ et me donner des consolations dont j'ai tant besoin, ne m'a pas
+ laissé ignorer le vif intérêt que vous avez daigné prendre à mon
+ terrible sort. Je sais, Madame, que c'est à vos démarches et à
+ votre persévérante bonté que je dois de n'être pas tombé sous le
+ couteau fatal; et je serais digne du supplice dont le roi m'a fait
+ grâce, si je ne conservais dans mon coeur, et tant que je vivrai, la
+ reconnaissance la plus vive pour ma bienfaitrice.
+
+ «En me conservant la vie, le roi m'a condamné à en passer vingt
+ années, c'est-à-dire le reste, dans l'opprobre et dans l'ignominie,
+ confondu avec les plus vils fléaux de la société; c'est une
+ douloureuse et bien longue agonie à laquelle la mort qui ne frappe
+ qu'un instant serait sans doute préférable. Mais je suis soutenu
+ par l'espoir consolant que vous daignerez un jour vous souvenir de
+ votre bienfait, et saisir l'occasion favorable de le couronner d'un
+ succès complet.»
+
+Roger ne se trompait pas dans son espérance: en 1824, sous le ministère
+de M. de Chateaubriand, il lui fut fait remise entière de sa peine.
+
+Pendant le ministère de M. de Montmorency, et dans cette même année
+1822, la comtesse de Survilliers, femme de Joseph Bonaparte et soeur de
+la reine Désirée de Suède, maria sa fille aînée Zénaïde au fils aîné de
+Lucien. Ce jeune homme portait alors le titre de prince de Musignano, et
+a été depuis le prince de Canino. Le mariage fut célébré à Bruxelles, le
+29 juin 1822.
+
+Les traités de 1815 avaient mis la famille Bonaparte en dehors de toutes
+les législations; aucun membre de cette famille ne pouvait voyager,
+changer de résidence, être autorisé à séjourner dans aucun État de
+l'Europe, sans l'autorisation collective des cinq grandes puissances.
+Beaucoup d'entre eux trouvèrent un refuge en Italie, la plupart
+s'établirent à Rome, ville d'asile, où, en tous temps, les royautés
+déchues ont trouvé, sous la bienveillante protection du chef de
+l'Église, une noble hospitalité!
+
+Joseph Bonaparte avait cherché un asile aux États-Unis d'Amérique. Sa
+femme, la comtesse de Survilliers, devait conduire le nouveau ménage
+auprès de lui dans le courant de l'année suivante. Mais auparavant, elle
+désirait garder quelques semaines encore auprès d'elle son gendre et sa
+fille; et en même temps elle craignait d'exposer Charles-Napoléon
+Bonaparte à quelque désagrément pour rupture de ban, si son séjour à
+Bruxelles se prolongeait sans autorisation.
+
+Mme Récamier fut invoquée: elle reçut, à deux jours de distance, une
+lettre d'Aix-la-Chapelle où la reine Désirée avait été voir son fils, le
+prince Oscar qui maintenant règne en Suède, et la communication d'une
+autre lettre, sur le même sujet, écrite par l'ex-reine d'Espagne.
+
+Je donne ces deux lettres, et je consigne ici le succès de la
+négociation dont on priait Mme Récamier de se charger, non point pour
+enregistrer un acte d'obligeance de plus de la part d'une personne dont
+la bonté était sans limites, mais parce que ces lettres et les
+circonstances qui les motivèrent sont curieuses par les noms des
+personnes intéressées, et comme détail de moeurs. Dans la sorte
+d'_interdit_ que les souverains de l'Europe faisaient peser sur les
+Bonaparte, ces lettres constatent que la maison de Bourbon et les hommes
+d'État qui se succédèrent dans les conseils de ces princes, mirent
+toujours de l'empressement à adoucir, vis-à-vis des membres de la
+famille de Napoléon, la rigueur des traités. À cet égard, M. de
+Montmorency, quand il arriva aux affaires, ne fut pas moins facile que
+ne se montra plus tard M. de Chateaubriand.
+
+LA REINE DE SUÈDE À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Aix-la-Chapelle, le 28 juin 1822.
+
+ «Madame,
+
+ «C'est avec bien du regret que j'ai dû quitter Paris sans vous
+ voir, mais je reçus un courrier de mon fils qui me prévenait de sa
+ prochaine arrivée à Aix-la-Chapelle, et je n'eus que le temps de me
+ préparer au départ. Depuis ce moment, je suis occupée des chagrins
+ des autres: c'est un délassement qui n'est pas trop salutaire à la
+ santé, aussi je suis très-souffrante depuis quelques jours. Je suis
+ bien fâchée que le hasard ne vous ait pas amenée ici cette année;
+ quel plaisir j'aurais eu de vous y voir et de vous présenter mon
+ fils qui réunit quelques avantages d'esprit et de caractère, et qui
+ aurait été bien charmé de faire votre connaissance! Quant à sa
+ figure et à sa tournure, c'est son père à vingt-trois ans; il n'a
+ rien voulu de moi, il a bien fait, car il n'y aurait pas gagné
+ grand'chose. En venant ici, j'ai passé quelques jours à Bruxelles,
+ et j'ai trouvé ma soeur dans un état de santé effrayant et dans un
+ chagrin qui, je le crains bien, la mènera au tombeau. L'idée de
+ quitter sa fille la tue, et elle est dans un état de faiblesse tel
+ qu'elle ne pourrait certainement pas atteindre Rome sans danger.
+ Jugez de mon désespoir d'être forcée de la quitter dans ce moment,
+ de ne pouvoir même pas assister au mariage de sa fille. Dans cette
+ anxiété, je viens vers vous; comme tous ceux qui souffrent sont
+ toujours sûrs d'y trouver des consolations, je vous prie de faire
+ en sorte que ma soeur jouisse tranquillement de ses enfants jusqu'au
+ moment où ils doivent se rendre à Rome, et ce sera pour les
+ premiers jours d'août, à cause des neiges du Tyrol qu'ils doivent
+ traverser pour se rendre en Italie.
+
+ «Ce terme, si court pour l'amitié, doit l'être aussi pour la
+ politique, et il me semble que M. de Montmorency pourrait bien
+ prendre sur lui de fermer les yeux là-dessus: car ce ne serait pas
+ la peine d'assembler le grand congrès pour un si petit séjour. Le
+ roi de Hollande ne dira rien si on ne le presse pas, et je voudrais
+ du moins pouvoir être auprès de ma soeur et tâcher d'adoucir sa
+ douleur, si c'est possible, au moment d'une séparation si cruelle;
+ c'est ce qui me serait impossible en ce moment, étant retenue
+ auprès de mon fils. Je me repose entièrement sur votre amitié et
+ sur la bonté aimable que M. le vicomte de Montmorency a bien voulu
+ me témoigner quelquefois. Je réclamerais aussi l'intérêt de M. le
+ duc de Laval qu'il a eu la grâce de m'offrir, et je vous prie de
+ lui dire mille choses aimables.
+
+ «Adieu, Madame, donnez-moi de vos nouvelles, conservez-moi votre
+ amitié: j'en attends une bien grande preuve en ce moment. Je vous
+ prie de croire que je me trouverais heureuse de vous prouver la
+ mienne dans toutes les occasions.
+
+ «DÉSIRÉE.»
+
+LA COMTESSE DE SURVILLIERS (Mme JOSEPH BONAPARTE) À SA SOEUR LA COMTESSE
+DE VILLENEUFRE.
+
+ «Bruxelles, ce 30 juin 1822.
+
+ «Ma chère soeur, le mariage de Zénaïde a eu lieu hier; tu conçois
+ que j'ai eu une journée qui a été pour mon coeur toute d'émotion et
+ d'anxiété en pensant à la séparation prochaine de ma fille. Son
+ départ sera le 15 d'août. Elle ne peut l'entreprendre plus tard,
+ voulant passer les Alpes avant les neiges; cette époque est si
+ rapprochée qu'il me semble inutile de faire des démarches à Paris
+ pour qu'on autorise Charles à passer ce peu de temps près de moi.
+ Cependant comme je tiens beaucoup à le conserver jusqu'au 15 août,
+ je voudrais savoir s'il ne sera pas inquiété jusqu'à cette époque.
+ Dans le cas contraire, je suis disposée à faire ce qu'on me
+ conseillera. Rends-moi le service, ma chère soeur, d'entretenir les
+ personnes qui peuvent par leur avis me diriger dans cette
+ circonstance: j'aime à croire qu'elles jugeront comme moi que, pour
+ si peu de semaines, il est inutile d'occuper de nous les ministres
+ des cinq puissances à Paris. Je désirerais me ménager leur intérêt
+ pour le printemps prochain, époque à laquelle Charles et Zénaïde
+ doivent venir me prendre pour nous embarquer tous les trois pour
+ les États-Unis. Si tu pouvais me donner la certitude qu'on ne s'y
+ opposera pas, je passerais l'hiver plus calme, puisque je serais
+ assurée de revoir mes enfants au commencement du printemps prochain
+ pour les conduire à mon mari.
+
+ «Je crois inutile de te recommander ces deux affaires, connaissant
+ l'intérêt que tu prends à tout ce qui a rapport à moi; tu dois
+ sentir le prix que j'attache à posséder encore mes enfants pendant
+ quelques semaines et à conserver l'espérance de les revoir après
+ l'hiver.
+
+ «La reine[52] m'écrit d'Aix-la-Chapelle; elle me paraît fort
+ contente d'être auprès de son fils qu'elle a trouvé à merveille
+ sous tous les rapports.
+
+ «Embrasse pour moi l'aimable Juliette[53]. Zénaïde lui a écrit il y
+ a deux jours. Adieu, ma chère soeur, tu connais mes sentiments pour
+ toi, ils sont inaltérables.
+
+ «JULIE.»
+
+Le prince Charles-Napoléon Bonaparte, dont il est ici question, est le
+même qui périt dans l'insurrection de la Romagne en 1831. Il était frère
+aîné du prince Louis-Napoléon, aujourd'hui empereur des Français.
+
+Les détails dans lesquels nous avons cru nécessaire d'entrer sur les
+circonstances où le généreux intérêt de Mme Récamier trouva à s'exercer,
+nous ont fait devancer le temps; il faut revenir à l'époque du retour de
+M. de Chateaubriand à Paris, après son ambassade à Berlin.
+
+Un nouveau changement de ministère amenait définitivement les royalistes
+au pouvoir.
+
+Une ordonnance du 15 décembre 1821 donnait à M. de Villèle les finances,
+l'intérieur à M. de Corbière, la justice à M. de Peyronnet, les affaires
+étrangères à M. Mathieu de Montmorency.
+
+M. de Chateaubriand, nommé, dans le courant de janvier, ambassadeur à
+Londres en remplacement du duc Decazes, partit pour son poste le 2 avril
+1822.
+
+Ici commence une nouvelle série de ses lettres.
+
+LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Mardi matin, 2 avril.
+
+ «Vous trouverez ce mot à votre réveil, comme de coutume. Vous
+ verrez que rien ne changera, si vous ne changez pas.
+
+ «Je monte en voiture à l'instant: il est huit heures et demie.
+
+ «À bientôt; j'écrirai de Calais.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Calais, mercredi 3 avril.
+
+ «Me voilà à Calais. Demain je serai à Douvres. Vous connaissez mon
+ exactitude, vous savez que je tiens ma parole et que je n'ai jamais
+ trompé personne. Ce petit mot, mis à la poste tout simplement, vous
+ arrivera vite. À Berlin, l'éternité se passait avant que l'on reçût
+ des nouvelles de ses amis. Je vous écrirai de Douvres, et puis de
+ Londres, à l'adresse de M. Lemoine.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Douvres, ce vendredi.
+
+ «Vous voyez que j'ai passé la mer. Je serai ce soir à Londres. Je
+ vous écrirai. Je ne me vois pas dans ce pays où j'ai été si
+ malheureux et si jeune sans avoir le coeur serré.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Londres, mardi 9 avril 1822.
+
+ «J'ai grand besoin de recevoir une ligne de vous. Je vous ai écrit
+ de Calais et de Douvres. Me voilà à Londres, où je n'ai que de bien
+ tristes souvenirs, et où je suis bien seul, quoi que vous en
+ pensiez et en disiez. Je ne fais pas un pas ici sans reconnaître
+ quelque chose qui me rappelle mes souffrances et ma jeunesse, les
+ amis que j'ai perdus, le monde qui a passé, les espérances dont je
+ me berçais, mes premiers travaux, mes rêves de gloire, et enfin
+ tout ce qui compose l'avenir d'un jeune homme qui se sent né pour
+ quelque chose. J'ai saisi quelques-unes de mes chimères, d'autres
+ m'ont échappé, et tout cela ne valait pas la peine que je me suis
+ donnée. Une chose me reste et tant que je la conserverai, je me
+ consolerai de mes cheveux blancs et de ce qui m'a manqué sur la
+ longue route que j'ai parcourue depuis trente années.
+
+ «Je ne puis rien vous dire de la société et de la politique, car je
+ ne sais rien encore. Je n'ai vu personne et je suis au milieu des
+ embarras d'une maison que l'on meuble et que l'on peint. Je suis un
+ peu souffrant de la peinture, du charbon et du brouillard.
+
+ «J'attends un _billet_ de vous. Vous n'écrivez que des mots.
+ Mandez-moi pourtant tout ce que vous saurez. On parle fort de
+ guerre et de congrès. Vous voyez mon exactitude, c'est comme à
+ Berlin. Soyez sûre aussi que tout s'accomplira comme je vous l'ai
+ dit.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Londres, 12 avril 1822.
+
+ «Depuis que j'ai quitté Paris, je n'ai pas reçu un mot de vous. Je
+ vous ai constamment écrit, et vous aurez reçu toutes mes lettres.
+ M. Lemoine vous aura porté les dernières. C'est le lundi et le
+ jeudi avant une heure qu'il faut envoyer vos lettres chez Mathieu.
+ Mais peut-être ne voulez-vous pas envoyer vos lettres chez lui.
+ Dans ce cas, écrivez-moi simplement par la poste. Mais
+ souvenez-vous alors qu'il faut affranchir vos lettres jusqu'à
+ Calais.
+
+ «Je suis plongé dans les affaires. J'ai vu lord Londonderry, et
+ j'ai mandé à Mathieu la conversation importante que j'ai eue avec
+ lui. Je serai présenté au roi le 19. Au milieu de tout cela, je
+ suis bien triste. Je n'entends pas parler de vous, je ne sais ce
+ que deviennent mes amis, ce qu'ils font. Hélas! il est trop vrai
+ qu'il n'y a de bonheur que dans une vie indépendante, et auprès de
+ ceux à qui le coeur est attaché. Écrivez-moi. Vous êtes bien
+ coupable et vous avez bien à réparer.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Londres, ce mardi 16 avril 1822.
+
+ «Enfin voilà un billet de vous. Vous avez reçu ceux que je vous ai
+ écrits de Calais et de Douvres. Ceux que je vous ai écrits de
+ Londres vous seront sans doute aussi parvenus par l'entremise de ce
+ bon M. Lemoine. Vous retrouvez là mon ancienne exactitude et cette
+ parole qui n'est jamais violée. Je viens d'écrire à M. de
+ Montmorency. Je n'ai pas été étonné de ce qu'on lui avait dit. Les
+ gens qui aiment à brouiller sont fort communs. J'espère qu'il sera
+ content de ma lettre.
+
+ «Je suis sur les nouvelles du jour comme j'étais à Berlin. Vos amis
+ les libéraux n'ont qu'une fausse joie. Nous les battrons, et si
+ nous ne nous désunissons pas, notre triomphe est certain.
+
+ «Je commence à voir des symptômes de faveur ici dans les hauts
+ cercles politiques; je ne sais rien encore de la société. Elle va
+ commencer. Ce sera mon tourment.
+
+ «Pensez à moi, écrivez-moi. Vos lettres m'arriveront par la poste,
+ si elles sont affranchies jusqu'à Calais.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Londres, ce 19 avril.
+
+ «Mille remercîments de votre billet du 14. Je ne vous écris
+ aujourd'hui que deux mots. Je sors de l'audience royale. J'ai été
+ reçu avec une rare bienveillance. Je commence à réussir,
+ politiquement parlant, dans ce pays. J'y fais beaucoup de bien à
+ nos amis, et je pense que de leur côté ils doivent être assez
+ contents de ma correspondance.
+
+ «Maintenant la société va s'ouvrir pour moi. Mais c'est là que je
+ vais sentir ce que j'ai perdu en vous quittant. Écrivez-moi.
+
+ «À l'avenir numérotez vos billets.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Londres, 23 avril 1822.
+
+ «Deux petits billets de vous valent mieux que les éternelles
+ lettres dont je vous ennuie. Les affaires m'accablent si fort ici,
+ que je n'ai pas le temps de respirer. Je commence à réussir en
+ politique, et j'ai donné à notre diplomatie un caractère qui
+ convient à ce beau nom de Français que je porte. Je ne m'occupe
+ qu'à nous relever. On nous avait mis bien bas. J'exerce autant que
+ je puis l'hospitalité. Je fais rechercher tous les voyageurs
+ français qui arrivent, quelle que soit leur opinion, et je les
+ invite chez moi. J'ai fait hier mon entrée dans le monde. Je me
+ suis fort ennuyé à un _rout_. Je n'ai pas cessé de souffrir depuis
+ que je suis ici. J'ai des nuits affreuses. Le climat est
+ détestable. S'il n'y a pas guerre, il y aura _congrès_: vous savez
+ que c'est là notre secret et notre espérance. Je vous ai dit que le
+ roi m'a reçu merveilleusement. J'attends jeudi un mot de vous.
+ Puisque vous ne pouvez pas me dire tout ce que je voudrais,
+ dites-moi au moins des nouvelles de votre monde de France. Lord
+ Bristol n'est pas encore arrivé. Du moins il me parlera de vous.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Londres, ce 25 avril.
+
+ «Je suis ici uniquement occupé d'affaires. Elles sont graves et
+ immenses. Une partie de mon rôle consiste à aller dans le monde, et
+ quand j'ai travaillé toute la journée, il faut que je m'habille
+ pour sortir à onze heures et demie du soir. Jugez quel tourment
+ pour moi. Je presse les arrangements de mon ménage afin de pouvoir
+ ouvrir ma maison le 1er mai. Je doute encore de tout mon succès,
+ car tout me manque.
+
+ «Je devine aisément qui vous a fait votre ministère. Cela n'a pas
+ le sens commun, et quand nous tomberions, ce ne seraient pas les
+ hommes que vous nommez qui nous remplaceraient. Mais croyez-moi,
+ nous battrons nos ennemis, si toutefois on veut m'écouter. J'ai
+ écrit fortement à Paris. Je regrette tous les jours la petite
+ cellule. Si j'y rentre jamais, je n'en sortirai plus.
+
+ «J'ai fait ma paix avec Mathieu.»
+
+LE MÊME.
+
+ «30 avril 1822.
+
+ «Vous ne m'écrivez que de petits mots froids. Cela me désole. Ne
+ pouvez-vous au moins me parler de ce que vous faites, de ce que
+ vous dites! moi, je vous raconte longuement mes journées. Elles
+ sont en effet bien longues sans vous. Je m'occupe à gagner les
+ suffrages anglais pour les royalistes. Je crois que je réussirai.
+ On m'annonce MM. de Broglie, de Staël et d'Argenson. Cela est assez
+ amusant. Je les comblerai de politesses, surtout les deux premiers.
+ C'est une innocente malice que vous me pardonnerez. Je trouve, ne
+ vous en déplaise, que le plaisir d'avoir sauvé _Coudert_ devrait
+ vous rendre moins cruel le sort de _Sirejean_.
+
+ «Tâchez donc de m'écrire un peu plus longuement. Songez au congrès
+ et à tout ce qui peut me rappeler. J'ai grande envie de savoir ce
+ que voulait la dame mystérieuse. Elle pourrait puissamment nous
+ servir.»
+
+LE MÊME.
+
+ «3 mai 1822.
+
+ «Je suis réellement désolé de vous voir si affligée du sort de cet
+ infortuné jeune homme[54] que vous en oubliez tous vos amis. Hélas!
+ nous avons assez de causes de souffrance à nous, sans y joindre
+ encore des causes étrangères. Je vois par ce que vous me dites et
+ par ce que m'écrivent tous mes amis, que tandis que j'arrange les
+ affaires des royalistes au dehors, on les défait au dedans. J'y
+ fais cependant ce que je puis. J'ai écrit à Mathieu, à Villèle, à
+ Corbière. Je les ai avertis du danger; ma conscience est en paix.
+ S'ils tombent, j'en serai très-fâché pour eux. Quant à moi, je
+ rentrerai avec joie dans la vie privée et je vous promets de n'en
+ sortir de ma vie. Ce sera du moins le moyen de ne plus vous
+ quitter.
+
+ «On parle toujours d'un congrès pour le mois de septembre, veillez
+ bien à cela. Il faut que j'y aille pour revenir à Paris. Tous nos
+ plans, comme vous le savez, sont établis sur le congrès.
+
+ «Je continue à être très-bien vu ici. Je voudrais que mes amis de
+ Paris sentissent un peu le prix de mes services, non pour ce que
+ ces services valent en eux-mêmes, mais parce qu'ils auraient moins
+ d'envie de me tenir éloigné.»
+
+LE MÊME.
+
+ «7 mai 1822.
+
+ «On attend demain, ici, M. de Broglie et M. de Staël. Ils me
+ donneront de vos nouvelles. Je vous en prie, soyez un peu discrète
+ avec Adrien. Vous n'avez pas d'idées des lettres que m'écrit Mme de
+ D...
+
+ «Je suis accablé de travail. Nos affaires vont merveilleusement
+ ici; si elles allaient aussi bien en France, vos amis les libéraux
+ ne seraient pas si hargneux. Quoi qu'il en soit, ma prédiction
+ s'accomplira, et ils seront battus par le pauvre petit ministère
+ royaliste qui n'a l'air de rien du tout. Cependant ce ministère a
+ fait bien des sottises depuis mon départ, et les royalistes ont
+ raison de se plaindre. J'ai écrit pour tout raccommoder. Les
+ correspondances privées qu'on imprime dans les journaux anglais me
+ font aussi sans cesse rappeler en France pour être premier
+ ministre. Je ne sais ce qui peut donner naissance à ces sots
+ bruits.
+
+ «Je vous quitte; je tombe de fatigue. J'ai écrit aujourd'hui une
+ longue dépêche de la plus haute importance.
+
+ «Que ne suis-je dans la petite cellule!»
+
+LE MÊME.
+
+ «Londres, ce 10 mai 1822.
+
+ «Je vous envoie copie de la lettre que j'écris par ce courrier à
+ Laborie. Vous la montrerez à la personne que je devine aisément.
+ Cet homme (Laborie) est très-bon, mais c'est un tripotier éternel.
+
+ «Je ne sais ce qui a pu vous blesser dans mon billet. Je n'aime
+ point les explications différées. Si c'est vous blesser que d'être
+ malheureux et à plaindre loin de vous, alors vous devez être
+ très-blessée.
+
+ «Je n'ai plus rien à vous dire de ce pays. La première impression
+ est faite, et comme elle m'est, je crois, favorable, je suis
+ maintenant hors de danger. Je porte bonheur aux royalistes. Je ne
+ puis m'empêcher de remarquer que leurs affaires s'arrangent partout
+ où je vais et se dérangent partout où je ne suis pas. Cela ne tient
+ nullement à mon mérite, mais à un sort qui semble s'attacher pour
+ eux à ma personne. Et ce qu'il y a de très-malheureux pour moi,
+ c'est que je ne les sers qu'aux dépens de la paix de ma vie; je
+ suis à contre-sens de toutes mes habitudes et de tous mes goûts
+ pour les servir.
+
+ «Votre billet m'a rendu triste. Je vous quitte pour ne pas vous
+ ennuyer de mes lamentations.»
+
+LE MÊME.
+
+ «14 mai 1822.
+
+ «Voulez-vous aussi me faire maudire les courriers? Toutes les
+ lettres que je reçois de Paris sont des plaintes; tandis que je
+ reçois parmi les étrangers un bon accueil que je n'ai recherché que
+ pour mes amis de France, ces amis semblent d'accord pour me
+ désoler. Les amis politiques m'écrivent des fureurs, et veulent que
+ je quitte tout pour les sauver. Mme de D. est à moitié folle. Mme
+ de Chateaubriand grogne, et voilà que vous vous mettez à gémir.
+ Allons, il ne me reste plus qu'à me noyer.
+
+ «C'est pourtant dommage. Je commençais à être en pleine fortune.
+ J'ai donné hier mon premier dîner diplomatique avec plein succès.
+ Le 26, le duc d'York vient dîner chez moi, et le roi en meurt
+ d'envie. Je calcule cette faveur croissante avec plaisir, parce que
+ tout ce qui m'élève me rend nécessaire, et qu'en devenant
+ nécessaire, j'ai une chance plus prochaine de vous revoir.
+
+ «Vous ne méritez pas tous ces calculs, puisque vous grondez aussi.
+ Au nom du ciel, ne vous mettez pas dans la foule, et écrivez-moi de
+ manière à me consoler.»
+
+LE MÊME.
+
+ «17 mai 1822.
+
+ «Le courrier d'hier ne m'a point apporté de lettre de vous. Il n'y
+ a que moi dans le monde dont l'attachement soit toujours le même,
+ et dont l'amitié soit toujours exacte. On me fait, quand on
+ m'oublie, une peine que je ne veux faire à personne.
+
+ «Voilà les élections à peu près finies. Les libéraux sont battus,
+ et en vérité ils avaient bien des chances pour eux! Croient-ils
+ encore qu'ils sont populaires, qu'ils sont les plus nombreux et les
+ plus habiles? Le _petit ministère_ triomphera; je l'ai prédit.
+
+ «Je suis toujours très-bien ici, et je prends chaque jour plus
+ d'empire. J'espère pourtant, quoi qu'il arrive, vous voir bientôt,
+ soit en congé, soit en allant au _congrès_, s'il y a congrès, soit
+ en devenant ministre; enfin je vous verrai _quand vous voudrez_. M.
+ de Staël et M. de Broglie sont venus me voir. Je les ai priés à
+ dîner pour mercredi prochain. J'espère que dimanche j'aurai un mot
+ de vous. J'en ai grand besoin.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Londres, ce 20.
+
+ «J'ai adressé par le dernier courrier une lettre pour vous à M.
+ Lemoine. Je vous envoyais dans cette lettre la copie d'une autre
+ longue lettre que j'écrivais à M. de Montmorency relativement au
+ congrès, et je vous priais d'appuyer ma demande.
+
+ «Je crois savoir aujourd'hui que M. Lemoine est allé faire un
+ voyage en Champagne, et j'ai grand peur que mon paquet arrivant
+ pendant son absence, ce qui était pour vous ne vous soit pas
+ parvenu.
+
+ «Je meurs d'envie d'apprendre que vous avez reçu _la lettre et la
+ copie_ dont je vous parle. Vous ne m'avez pas dit si vous aviez dit
+ à Mme de Boigne ce que j'ai eu le bonheur de faire pour elle.
+
+ «Je suis très-bien avec M. de Staël, mais je n'aime pas à me
+ souvenir de ce château des bords de la Loire.»
+
+LE MÊME.
+
+ «31 mai 1822.
+
+ «Avec quelle joie j'ai revu la petite écriture. Tous les courriers
+ qui arrivaient sans un seul mot de vous me crevaient le coeur.
+ Suis-je assez fou de vous aimer ainsi, et pourquoi abusez-vous tant
+ de votre puissance! Pourquoi avez-vous cru un moment ce qu'on a pu
+ vous dire? Je hais mortellement ceux qui m'ont fait tant de mal,
+ quels qu'ils soient. Nous nous expliquerons; mais, en attendant,
+ aimons-nous, c'est le moyen de nous défaire de nos ennemis. Si vous
+ étiez allée en Italie, je vous y aurais suivie.
+
+ «À propos d'Italie, le congrès paraît plus probable que jamais. Je
+ vais avoir besoin de vous pour attaquer Mathieu. Je vous donnerai
+ le signal. Le prince d'Esterhazy, ambassadeur d'Autriche à Londres,
+ ira au congrès. Vous sentez combien nous pourrons faire valoir
+ cette circonstance. Ce congrès a l'immense avantage de me ramener à
+ Paris; et toute cette politique ne signifie autre chose, sinon que
+ je meurs du besoin de vous voir. Je ne vous ai point écrit par le
+ dernier courrier, j'étais trop triste et trop malheureux de votre
+ silence; vous le verrez bien par les lettres que vous aurez reçues
+ avant celle-ci.
+
+ «Je tiens toujours que nos amis triompheront malgré leurs
+ innombrables fautes. J'aime beaucoup l'abbé Frayssinous, mais je
+ crois que l'opinion n'est pas encore mûre pour mettre un prêtre à
+ la tête de l'éducation publique. On mécontente Delalot, et Delalot
+ est une puissance dans la chambre. Une division dans le côté droit
+ peut seule perdre nos amis.»
+
+Qui ne se rappelle, comme d'un tableau exquis, la peinture que M. de
+Chateaubriand fait, dans ses _Mémoires_, de l'intérieur du révérend M.
+Ives, de Bungay, ministre du saint Évangile, grand helléniste et grand
+mathématicien?
+
+La chaste et gracieuse figure de sa fille unique Charlotte, âgée de
+quinze ans, esquissée en quelques traits, est un des portraits les plus
+vrais et les plus aimables que l'auteur des _Mémoires d'Outre-Tombe_ ait
+montré à ses lecteurs.
+
+Présenté dans cette maison pendant une excursion dans le comté de
+Suffolk, le jeune émigré y fut mieux reçu que partout ailleurs. Il se
+laissa aller, fort imprudemment sans doute, à la séduction du sentiment
+qu'il inspirait et qu'il éprouvait lui-même: la main de miss Ives lui
+fut offerte. Il faut lui laisser raconter cette scène.
+
+ «Je voyais venir avec consternation le moment où je serais obligé
+ de me retirer. La veille du jour annoncé comme celui de mon départ,
+ le dîner fut morne. À mon grand étonnement, M. Ives se retira au
+ dessert en emmenant sa fille, et je restai seul avec Mme Ives; elle
+ était dans un embarras extrême, je crus qu'elle m'allait faire des
+ reproches sur une inclination qu'elle avait pu découvrir, mais dont
+ jamais je n'avais parlé. Elle me regardait, baissait les yeux,
+ rougissait; enfin, brisant avec effort l'obstacle qui lui ôtait la
+ parole: «Monsieur, me dit-elle en anglais, vous avez vu ma
+ confusion. Je ne sais si Charlotte vous plaît; ma fille a
+ certainement conçu de l'attachement pour vous. M. Ives et moi, nous
+ nous sommes consultés: nous croyons que vous rendrez notre fille
+ heureuse. Vous n'avez plus de patrie; vous venez de perdre vos
+ parents; vos biens sont vendus; qui pourrait vous rappeler en
+ France? En attendant notre héritage, vous vivrez avec nous.»
+
+ [...]
+
+ «Je me jetai aux genoux de Mme Ives, je couvris ses mains de mes
+ baisers et de mes larmes. Elle croyait que je pleurais de bonheur,
+ et elle se mit à sangloter de joie. Elle étendit le bras pour tirer
+ le cordon de la sonnette, elle appela son mari et sa fille.
+ «Arrêtez, m'écriai-je; je suis marié!» Elle tomba évanouie.»
+
+Vingt-sept ans plus tard, le proscrit obscur devenu le premier écrivain
+de son siècle, et remplissant, en Angleterre, les fonctions
+d'ambassadeur du roi de France, revit cette Charlotte dont le souvenir
+avait dû lui rester charmant et sacré: elle était belle encore, et selon
+la poétique expression de M. de Chateaubriand «les années qui avaient
+passé sur sa tête ne lui avaient laissé que leurs printemps;» elle était
+mariée, mère de deux beaux jeunes hommes, et réclamait pour l'un d'eux
+la protection de l'ambassadeur de France.
+
+Lady Charlotte Sutton a adressé deux lettres à M. de Chateaubriand: la
+première, pendant qu'il était encore ambassadeur en Angleterre, la
+seconde au mois de juin 1825. Avant de lui écrire cette seconde lettre,
+lady Sutton avait fait un voyage en France, et nous devons fixer
+l'époque de ce voyage à l'année 1824, quoique M. de Chateaubriand dans
+ses _Mémoires_ le place en 1823, et pendant son ministère. La
+disposition d'esprit dans laquelle Charlotte le trouva devait être
+sombre, puisqu'elle reçut de son accueil une impression pénible, et que
+lui-même, dans ses _Mémoires_, il exprime un regret et presque un
+remords de la froideur dont elle fut blessée.
+
+En laissant ces deux lettres à Mme Récamier, M. de Chateaubriand voulait
+certainement rendre un témoignage de respect à la personne dont il avait
+paru imparfaitement accueillir le noble et touchant souvenir; si nous
+les reproduisons ici à la date de la première, c'est que nous croyons
+répondre à l'intention de M. de Chateaubriand. L'essai de traduction
+dont nous accompagnons le texte anglais de ces lettres ne rend sans
+doute qu'imparfaitement la simplicité pénétrante de l'original.
+
+PREMIÈRE LETTRE.
+
+ Ditchingham Lodge near Bungay, 17th June 1823.
+
+ «Occupied with the fate of empires, and stationed on so lofty an
+ eminence that the petty concerns of humbler life can scarcely be
+ visible, your Excellency cannot easily imagine how much the mind of
+ a private individual may dwell on a single thought until it becomes
+ painful from intensity.
+
+ «Unwilling to be guilty of intrusion (especially on _you_), yet
+ equally reluctant to appear ungrateful, you perhaps would smile,
+ could you fully know the embarrassment even this letter has
+ occasioned me. But your kind words: «puis-je être bon à quelque
+ chose pour vous?» and the kind tone in which they were attended,
+ have echoed in my heart, until perhaps they have disturbed my head.
+ Twelve long months have now elapsed since I heard them, during
+ which time I have often painfully regretted having very
+ inadequately expressed my deep-felt sense of your kindness; but in
+ truth, it was so blended with other feelings, that I could not
+ dwell on the subject. The hope too, which your Excellency permit to
+ entertain of seeing you here (a hope so pleasing that I overlooked
+ the impossibilities of its accomplishment), awakened my maternal
+ vanity to fancy that my sons might win some portion of your
+ approbation for themselves.
+
+ «When I had last the honor of seeing you, you were proceeding to
+ Gloucester Lodge, with the kind intention of speaking in favor of
+ one of my sons to M. Canning, whose accession to the ministry gives
+ him perhaps as much influence with respect to India now, as his own
+ personal destination thither would have done. Assuredly, my own
+ feelings would not lead me to desire such a banishment for any of
+ my children; but my eldest son, Samuel Ives Sutton, now in his
+ seventeenth year, has expressed so decided and steady a wish for
+ some civil appointment in India, that it is my duty to do all in my
+ power to promote it.
+
+ «A writer-ship to _Madras_, for next year, is the summit of his
+ ambition. It is not in itself a very great thing, yet so numerous
+ are the competitors, that it is absolutely unattainable, excepting
+ by the hand of power.
+
+ «This then, Mylord, is the point; _and how much it has cost me to
+ come to it, you can never know_.
+
+ «With the most earnest wishes for your health and happiness, and
+ with every sentiment of the highest consideration and respect, in
+ which admiral Sutton begs to be permitted to join, I have the honor
+ to be Your Lordship's most obedient humble servant,
+
+ «CHARLOTTE SUTTON.»
+
+LADY CHARLOTTE SUTTON À M. DE CHATEAUBRIAND.
+
+ «Ditchingham Lodge, près Bungay, 7 juin 1822.
+
+ «Occupée du sort des empires et placée à une telle hauteur qu'elle
+ peut à peine s'apercevoir des soucis d'une existence plus humble,
+ Votre Excellence ne saurait aisément concevoir avec quelle
+ douloureuse intensité l'esprit d'une personne privée peut
+ s'absorber dans une seule pensée.
+
+ «Je ne voudrais pas me rendre coupable d'indiscrétion, surtout
+ auprès de vous; je crains également de me montrer ingrate, et vous
+ souririez peut-être si vous connaissiez à quel degré cette lettre
+ elle-même me cause d'embarras.
+
+ «Mais vos bienveillantes paroles, «puis-je être bon à quelque chose
+ pour vous?» et le ton plein de bonté avec lequel vous les avez
+ prononcées, ont retenti dans mon coeur, assez peut-être pour
+ troubler ma tête. Depuis que j'ai entendu ces paroles, il s'est
+ écoulé douze longs mois pendant lesquels j'ai souvent et amèrement
+ regretté d'avoir exprimé d'une façon si incomplète l'émotion
+ profonde que m'avait causée votre bienveillance. Mais, à dire vrai,
+ tant d'autres sentiments se mêlaient à celui-là qu'il m'eût été
+ impossible de m'appesantir sur ce sujet.
+
+ «L'espoir, que Votre Excellence m'avait permis de nourrir, de vous
+ voir ici, espoir si doux qu'il m'empêchait d'apercevoir toutes les
+ impossibilités qui s'opposeraient à son accomplissement, avait
+ éveillé ma vanité maternelle, et je rêvais que mes fils pourraient
+ gagner pour eux-mêmes une part dans votre estime.
+
+ «La dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous voir, vous partiez
+ pour Gloucester Lodge avec la bienveillante intention de parler à
+ M. Canning en faveur de l'un de mes fils: l'avènement au ministère
+ de cet homme d'État lui donne aujourd'hui une influence non moins
+ grande sur les affaires de l'Inde que ne l'aurait fait son envoi
+ sur les lieux mêmes.
+
+ «Sans nul doute, mes sentiments personnels ne me pousseraient pas à
+ souhaiter un semblable exil pour aucun de mes enfants; mais mon
+ fils aîné, Samuel-Ives Sutton, qui est maintenant dans sa
+ dix-septième année, a exprimé un désir si formel et si invariable
+ d'obtenir un emploi civil dans l'Inde, qu'il est de mon devoir de
+ faire tout ce qui dépend de moi pour l'aider à y parvenir. Une
+ place d'expéditionnaire à Madras, obtenue pour l'année prochaine,
+ serait l'objet de toute son ambition. C'est peu de chose en soi;
+ cependant les compétiteurs sont si nombreux, qu'on n'y saurait
+ atteindre que soutenu par une main puissante.
+
+ «Voilà, mylord, ce dont il s'agit; _et vous ne saurez jamais ce
+ qu'il m'en a coûté pour en arriver là_.
+
+ «J'ai l'honneur d'être, avec les voeux les plus ardents pour votre
+ santé et votre bonheur, et avec les sentiments de la plus haute et
+ la plus respectueuse considération, dans lesquels l'amiral Sutton
+ se joint à moi, de Votre Seigneurie, la très-humble et obéissante
+ servante,
+
+ «CHARLOTTE SUTTON.»
+
+SECONDE LETTRE.
+
+ «14th June 1825.
+
+ «Mylord,
+
+ «Permit me to assure your Lordship that I am not guilty of the
+ presumption of intending to inflict an annual letter upon you; and
+ sincerely do I regret that my thoughts cannot be open to your view
+ instead of these lines; as, could you know them, I venture to
+ believe, you would readily forgive what otherwise may appear
+ intrusive. Once, since I left Paris, I have presumed to trouble
+ your Lordship with a few lines, requesting that the manuscript I
+ had so cherished during twenty seven years might be returned to me.
+ But as it has not been your pleasure to comply with this request, I
+ suppose I ought to forbear a repetition of it.
+
+ «Mylord, I may perhaps not again intrude on you, never perhaps I
+ see you more on this side of the grave; forgive me then this once,
+ if I avail myself of the opportunity afforded by admiral Sutton,
+ who is going to Paris with the intention of leaving my eldest son
+ there, in order that he may attain some facility in speaking the
+ French language, an acquirement which will perhaps be useful to him
+ whatever may be his future destiny. When I had the honor of seeing
+ you at Paris, I felt the impropriety of trespassing upon your
+ Lordship's occupied time, and therefore could not venture to
+ explain myself on some points, in which I saw by your glance (which
+ language it is impossible to misunderstand) what your politeness
+ would kindly have concealed.
+
+ «But if, in the endeavour to promote the welfare of her child, a
+ mother should say a few words too much, it is, I trust, an error
+ that in some measure pleads its own excuse, particularly in time
+ like the present, when interest is _every thing_, and scarcely any
+ situation in which a young man may struggle through life can be
+ obtained, _even_ by _purchase_, unless patronage smooth the way.
+
+ «But I will not presume further to detain your attention. Let it be
+ permitted me only to say, Mylord, that feelings too keen to be
+ controled rendered the first few minutes I passed under your roof
+ most acutely painful. The events of seven and twenty previous years
+ all rushed to my recollection; from the early period when you
+ crossed my path like a meteor, to leave me in darkness, when you
+ disappeared, to that _inexpressibly_ bitter moment, when I stood in
+ your house an uninvited stranger, and in a character as new to
+ myself as perhaps unwelcome to you.
+
+ «Farewell, Mylord. May you be happy! is the deeply felt, the
+ earnest wish of Your Lordship's devoted and obedient servant,
+
+ «CHARLOTTE SUTTON.»
+
+LADY CHARLOTTE SUTTON À M. DE CHATEAUBRIAND.
+
+ «14 juin 1825.
+
+ «Mylord,
+
+ «Permettez-moi de donner à Votre Seigneurie l'assurance que je ne
+ suis pas coupable de la présomptueuse pensée de lui infliger une
+ lettre annuelle.
+
+ «Je regrette sincèrement qu'au lieu de parcourir ces lignes, vos
+ yeux ne puissent pas pénétrer dans ma pensée. Si elle vous était
+ connue, j'ose croire que vous pardonneriez volontiers ce qui peut
+ en ce moment vous sembler indiscret.
+
+ «Déjà depuis que j'ai quitté Paris, je me suis permis d'importuner
+ Votre Seigneurie par quelques mots où je sollicitais que le
+ manuscrit, auquel j'ai attaché tant de prix pendant vingt-sept ans,
+ me fût rendu. Mais puisque votre bon plaisir n'a point été de
+ satisfaire à cette requête, je pense que je dois m'interdire de la
+ renouveler.
+
+ «Mylord, je ne vous importunerai sans doute jamais plus, jamais
+ peut-être je ne vous reverrai de ce côté de la tombe. Pardonnez-moi
+ donc, si cette seule fois je me prévaux de l'occasion qui m'est
+ offerte par le départ de l'amiral Sutton qui va à Paris, dans
+ l'intention d'y laisser mon fils aîné, pour qu'il y acquière
+ quelque facilité à parler le français, ce qui peut offrir un
+ avantage pour son avenir, quel qu'il soit.
+
+ «Lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir à Paris, j'ai trop senti
+ combien il eût été inconvenant d'abuser des moments si occupés de
+ Votre Seigneurie, pour me permettre de m'expliquer sur quelques
+ points, au sujet desquels je lisais dans votre regard, dont le
+ langage ne saurait être méconnu, tout ce que votre gracieuse
+ politesse cherchait à me cacher.
+
+ «Si dans ses efforts pour assurer le bonheur de son enfant, une
+ mère avait prononcé quelques paroles de trop, cette faute, j'en ai
+ la confiance, porterait en elle-même son excuse: et surtout dans un
+ temps comme celui-ci, où les protections _sont tout_, où l'on ne
+ peut obtenir, même à prix d'argent, aucune des fonctions dans
+ lesquelles un jeune homme a chance de faire son chemin, si un
+ puissant patronage ne lui aplanit les voies.
+
+ «Mais je ne veux pas occuper plus longtemps votre attention. Qu'il
+ me soit seulement permis de vous dire, milord, combien des
+ sentiments trop vifs pour être maîtrisés me rendirent
+ douloureusement pénibles les premières et courtes minutes que j'ai
+ passées sous votre toit. Les souvenirs d'événements antérieurs de
+ vingt-sept années se pressaient dans ma pensée, depuis le premier
+ instant où, semblable à un météore, vous traversâtes mon chemin,
+ pour me laisser dans les ténèbres lorsque vous disparûtes, jusqu'à
+ ce moment d'_inexprimable_ amertume où je me trouvai chez vous,
+ étrangère non conviée, et jouant un rôle aussi inaccoutumé pour moi
+ qu'il était peut-être importun pour vous!
+
+ «Adieu, milord. Puissiez-vous être heureux! c'est le voeu
+ profondément senti, le voeu ardent de la très-humble et dévouée
+ servante de Votre Seigneurie,
+
+ «CHARLOTTE SUTTON.»
+
+Nous avons encore anticipé sur l'ordre des temps pour épuiser ce qui
+concerne la touchante miss Ives: il faut maintenant reprendre la
+correspondance de l'ambassadeur de France en Angleterre.
+
+M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
+
+ «4 juin 1822.
+
+ «Je ne vous demande plus d'explication, puisque vous ne voulez pas
+ en donner. Je vous ai écrit par le dernier courrier (31 mai) une
+ lettre dont vous aurez dû être contente, si vous m'aimez encore.
+ Nous nous reverrons, et bientôt, quoique vous en disiez. Ne dites
+ pas que ce que vous appelez de misérables tracasseries d'amitié
+ doivent n'être rien dans ma vie actuelle. Les tracasseries sont
+ tout, et il n'y a de sérieux dans la vie que ce qui la rend
+ heureuse. Pouvez-vous croire que je suis ébloui, occupé même du
+ rôle que le ciel me fait jouer presque malgré moi? Vous me
+ connaissez alors bien peu. J'aurais été fâché pour mon parti de ne
+ pas réussir ici. J'aime à faire aussi bien que je le puis tout ce
+ que j'entreprends, mais quant à ce qui me regarde, je n'attache
+ aucun prix à tout cela. Être aimé de vous, vivre en paix dans une
+ petite retraite avec vous et quelques livres, c'est là tout le fond
+ de mes voeux et de mon coeur. Écrivez-moi donc un peu plus
+ longuement, si vous pouvez. Songez au _congrès_: il en sera
+ question bientôt.»
+
+LE MÊME.
+
+
+ «Jeudi 6 juin 1822.
+
+ «Je pars pour Windsor où je suis invité à coucher et à dîner chez
+ le roi. Je ne puis vous écrire qu'un mot pour vous dire que le
+ courrier ne m'a rien apporté de vous. Mais j'espère que vous
+ m'écrirez bientôt. Le moment du congrès approche. Quel bonheur si
+ je pouvais vous voir dans un mois!»
+
+LE MÊME.
+
+ «Londres, ce 11 juin 1822.
+
+ «Voici la grande affaire commencée. Je vous envoie copie de la
+ lettre que j'écris à Mathieu.
+
+ «J'espère presque qu'il se rendra. Il n'y a pas une objection
+ raisonnable à faire, et certainement la lettre est d'un bon ami.
+ J'ai soigné les blessures de son amour-propre comme celles de son
+ coeur. Vous pouvez maintenant lui dire tout franchement que je
+ parais avoir un vif désir d'aller au congrès, et vous conduirez
+ cela avec votre prudence et votre empire accoutumés. Jugez quel
+ bonheur si nous réussissons, et comme cela arrange tout! J'ai de
+ l'espoir, car j'ai toujours réussi dans un plan _suivi_, et vous
+ savez que j'ai toujours cru que pour accomplir nos destinées, il
+ fallait passer d'abord par l'Angleterre et ensuite par le congrès.
+ Alors j'aurai devant moi la retraite la plus honorable, ou le
+ ministère le plus utile à la France. J'ai toujours pensé que je
+ n'étais pas mûr pour les sots, tant que je n'avais pas occupé une
+ grande place hors du ministère. En montant par échelons, je suis
+ bien plus sûr de rester au sommet. Déjà mon séjour de trois mois en
+ Angleterre m'a fait, politiquement, un bien immense. À propos
+ d'Angleterre, savez-vous que j'ai donné à dîner à Carle et à Horace
+ Vernet, et que ces deux enragés libéraux paraissaient très-contents
+ de moi? M. de Broglie est maintenant à Paris. M. de Staël nous est
+ resté. Dites-moi donc quelques douces paroles.»
+
+M. DE CHATEAUBRIAND AU VICOMTE MATHIEU DE MONTMORENCY.
+
+ «11 juin 1822.
+
+ «Je viens vous demander, noble vicomte, ce qui est le but de mon
+ ambition diplomatique, et ce que j'aimerais à obtenir de vous.
+
+ «Je désire aller au congrès. Je pense qu'il est bon pour vous et
+ pour moi que vous me mettiez en rapport direct avec les souverains
+ de l'Europe; vous compléterez ainsi ma carrière, et vous m'aurez
+ toujours sous la main pour vous faire des amis et pour repousser
+ vos ennemis. Voici mes raisons plus générales.
+
+ «Vous devez savoir maintenant par l'examen des cartons de votre
+ ministère que toute la diplomatie de vos prédécesseurs est
+ _ennemie_. M. de Caraman est un des membres les moins bienveillants
+ de l'ancien corps diplomatique, et à ce grand inconvénient il en
+ joint un autre, celui d'être l'instrument de M. de Metternich. La
+ Ferronnays, excellent d'ailleurs, n'a pas du tout réussi au
+ congrès, et il avait surtout déplu à son empereur. Des trois
+ plénipotentiaires français à Laybach, il n'y a que M. de Blacas qui
+ ait été agréable aux souverains, et si le congrès a lieu en Italie,
+ il est naturel que M. de Blacas s'y trouve. Si je suis auprès de
+ lui, je l'empêcherai de tomber dans la politique _obséquieuse_ où
+ il avait été entraîné.
+
+ «Vous savez peut-être que vos prédécesseurs m'auraient eux-mêmes
+ envoyé à Laybach, si l'obstination et en même temps l'hésitation du
+ roi de Prusse à rester ou à ne pas rester à Berlin, n'avaient fait
+ perdre un temps qui amena la fin du congrès. Je vous demande de
+ faire pour moi ce que vos prédécesseurs auraient fait, et ma
+ position pour obtenir cette faveur est bien meilleure aujourd'hui
+ qu'elle ne l'était alors.
+
+ «Je suis _ambassadeur_ auprès de la première puissance de l'Europe;
+ j'ai acquis une prépondérance que je n'avais pas, lorsque je
+ n'étais que _ministre_ à Berlin. Il est très-utile pour vous que
+ vous ayez au congrès un homme qui connaisse la politique anglaise,
+ et qui puisse découvrir quelle est enfin l'espèce de relation
+ secrète qui existe entre la cour de Vienne et la cour de Londres.
+ Pendant le congrès, je vous serai en Angleterre d'une parfaite
+ inutilité. Tous les rapports arriveront à Paris avant d'arriver à
+ Londres, et la cour de Londres ne m'apportera pas les dépêches
+ officielles à lire et à extraire, comme le faisait la cour de
+ Berlin. Dans un mois, vous savez que toutes les affaires cessent à
+ Londres; les ministres mêmes s'en vont à la campagne, on ne peut
+ plus les joindre. Cet état de mort dure presque huit mois; aussi à
+ cette époque, presque tous les ambassadeurs s'en vont en congé sur
+ le continent, ou voyagent en Angleterre. On ne peut pas m'objecter
+ l'éloignement des lieux et la longueur du chemin. Vienne pour M. de
+ Caraman est aussi loin de Florence que Londres l'est de cette
+ ville, et quant à M. de La Ferronnays, aller de Pétersbourg à
+ Florence, c'est aller d'un bout de l'Europe à l'autre.
+
+ «Je ne vois donc, noble vicomte, aucune objection raisonnable. Nous
+ pouvons et nous devons avoir trois ambassadeurs au moins au congrès
+ de Florence, comme nous en avions trois au congrès de Laybach. On y
+ agitera les plus grandes questions du monde, et un seul ambassadeur
+ n'oserait prendre sur lui de les décider. Alors pourquoi ne
+ serais-je pas un de ces trois ambassadeurs? Pourquoi donneriez-vous
+ la préférence sur moi à M. de Caraman? Ne suis-je pas votre ami, le
+ représentant au dehors de votre ministère, l'homme qui connaît
+ votre politique, et qui peut vous faire des amis au congrès, comme
+ je vous en fais à Londres? Peut-être penserez-vous au duc de Laval?
+ Eh bien, je vous demande d'y aller avec lui, et de remettre ainsi
+ en rapport d'amitié deux hommes entre lesquels un nuage politique
+ s'est si malheureusement élevé. Voici mon calcul: pour le roi, M.
+ de Blacas, pour vous, le duc de Laval, et pour votre opinion et
+ votre ministère, moi. Si vous jugiez qu'on peut être quatre, je
+ vous demanderais Rayneval, comme sachant bien le _matériel_ et
+ répondant à une autre partie de l'opinion. Pour ma nomination au
+ congrès, vous aurez un antécédent remarquable: le prince
+ d'Esterhazy y va; il est ambassadeur comme moi à Londres.
+
+ «Noble vicomte, j'agis toujours avec franchise: quand on vous a dit
+ que je _n'étais pas bien pour vous_ et que je _voulais votre
+ place_, je vous ai écrit pour vous dire que c'était un ignoble
+ mensonge. Je n'abandonne point mes amis dans la disgrâce, et je ne
+ les envie jamais dans la prospérité. Restez où vous êtes; je suis
+ heureux et fier de servir sous vous. Avec la même loyauté, je vous
+ demande d'aller au congrès, et je ne vous cache point une
+ prétention raisonnable. Vous devez chercher à m'élever; je dois
+ être votre bras droit. Il n'y a point d'arrière-pensée dans ma
+ demande. Je veux aller au congrès pour revenir plus fort en
+ Angleterre, où je me plais et où j'ai réussi au delà de mes
+ espérances.
+
+ «Si un jour vous jugez que je vous suis utile dans l'intérieur,
+ vous trouverez toujours bien où me placer; mais, quant à présent,
+ je ne demande qu'à suivre et parcourir ma carrière diplomatique.
+ J'ai détruit à Berlin et à Londres les préjugés qu'on nourrissait
+ contre nous; vous ne pouvez pas m'envoyer passer trois mois dans
+ toutes les cours; il faut donc saisir l'occasion d'un congrès, pour
+ me faire faire d'un seul coup, pour notre cause, ce que je n'ai pu
+ faire que séparément et imparfaitement. Enfin, il importe que vos
+ représentants au congrès ne soient pas ceux du vieux ministère.
+
+ «En voilà bien long, noble vicomte, et j'en aurais encore bien plus
+ à dire. J'ai examiné à fond la chose, parce que je l'ai très à coeur
+ et la désire vivement. Je me suis fait toutes les objections
+ possibles, et je vous l'avouerai, pas une ne m'a paru raisonnable.
+ Si le roi d'Angleterre allait sur le continent, raison de plus: je
+ le suivrais comme MM. de Caraman et de La Ferronnays ont suivi les
+ empereurs d'Autriche et de Russie.
+
+ «J'attends, noble vicomte, votre décision. Vous ne me refuserez pas
+ ce que je vous demande au nom de l'amitié et de la politique.»
+
+M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Londres, ce 21 juin 1822.
+
+ «Il me serait impossible, sans la plus inexcusable inconvenance, de
+ demander un congé dans ce moment; les affaires sont trop graves
+ pour que je puisse les quitter. La longue lettre que m'a écrite
+ Mathieu est bien peu raisonnable, et il me dit des choses bien
+ faciles à réfuter. Mais il y avait un mouvement d'humeur dans son
+ fait, et quoiqu'il ne dise pas _oui_, il ne dit pourtant pas _non_.
+ Ainsi, avec de l'adresse et de la prudence, nous pouvons venir à
+ bout de notre affaire. Dans tous les cas, je serai en mesure de
+ demander un congé dans six semaines, après le renvoi du parlement
+ et le départ du roi. Je vois que Mathieu a envie lui-même d'aller
+ au congrès. Il aurait grand tort. Un ministre, dans un gouvernement
+ représentatif, ne peut assister à un congrès où il s'agirait de
+ laisser l'Italie au pouvoir des Autrichiens. Mathieu se perdrait et
+ deviendrait impopulaire dans les chambres et en France. Je suis
+ très-mécontent d'Adrien, sa vanité blessée l'a rendu méchant; je me
+ repens d'avoir été si bien pour lui; je sais qu'il fait cent
+ paquets et cent tripotages.
+
+ «N'allez pas vous mettre en tête que vous pouvez me fuir. J'irai
+ vous chercher partout. Mais si je vais au congrès, ce sera
+ l'occasion de vous mettre à l'épreuve, et de voir enfin si vous
+ voulez tenir vos promesses.»
+
+LE MÊME.
+
+ «23 juin 1822.
+
+ «J'avais appris la démission de M. de Blacas[55] par la voie la
+ plus prompte, avant tout le monde, et il m'avait été aisé de
+ deviner que le duc de Laval le remplacerait. Ainsi, vous voyez que
+ je sais la destination de ce dernier. Mathieu même me l'a écrit; et
+ dans sa lettre, qui est fort amicale, il me dit gracieusement en
+ parlant de Blacas: _Vous voilà délivré d'un puissant concurrent
+ pour le congrès_. D'après ces mots, ma nomination serait certaine,
+ si Mathieu lui-même ne voulait pas aller au congrès: il le voudra
+ peut-être, si lord Londonderry y va. Il aurait grand tort et se
+ compromettrait beaucoup, mais je ne puis pas lui dire cela, et s'il
+ y veut aller, il n'y a plus qu'une ressource, c'est qu'il m'emmène
+ avec lui. Ou bien voici une contre-idée que je vous confie dans le
+ plus grand secret, pour en faire ce que vous voudrez. Si Mathieu va
+ à Vienne ou à Florence, pourquoi dans son absence ne me
+ confierait-on pas le portefeuille des affaires étrangères par
+ _interim_? Mathieu doit connaître ma loyauté, et il sait que rien
+ au monde ne m'empêcherait de lui remettre le portefeuille à son
+ retour. Peut-il en dire et en penser autant d'un des ministres ses
+ collègues à qui ce portefeuille serait confié? Cette preuve
+ d'amitié et de confiance de la part de Mathieu me toucherait
+ sensiblement, et il doit savoir quel ami politique je suis.
+
+ «Voilà mon idée. Pensez bien à cela; mais j'aimerais mieux le
+ congrès.»
+
+LE MÊME.
+
+ «5 juillet 1822.
+
+ «Ne pourriez-vous écrire d'une manière un peu moins sèche?
+ J'aimerais mieux un mot de vous, comme autrefois, que toute votre
+ politique. Cependant je tiens au congrès, parce que je vous
+ reverrais, s'il y a lieu, dans six semaines. Ainsi, si vous êtes
+ comme autrefois, c'est autant votre affaire que la mienne; soignez
+ donc cela, et c'est pour cela qu'il faut bien ménager _Sosthènes et
+ ses amis_. Il faut bien leur mettre dans la tête que si Mathieu
+ lui-même ne va pas au congrès (et il aurait tort politiquement d'y
+ aller), il n'y a personne à y envoyer que moi. Mais si Mathieu
+ allait au congrès, pourquoi n'aurais-je pas le portefeuille des
+ affaires étrangères par _interim_?
+
+ «Voilà une idée à jeter en avant auprès de _Sosthènes et de ses
+ amis_, en recommandant la discrétion et le secret. Mais il ne
+ faudrait pas en dire un mot à Mathieu; il prendrait l'épouvante, et
+ tout cela ne veut dire autre chose, sinon que je meurs d'envie
+ d'être dans votre cellule.
+
+ «Remerciez pour moi M. Arnault; quand j'aurai lu sa tragédie, je
+ vous en écrirai.
+
+ «Je ne conçois pas comment on vous a fait arriver l'affaire de M.
+ Laffon-Ladébat. Tout le monde m'assomme de cette affaire à laquelle
+ je m'emploie très-volontiers et à laquelle je ne peux rien. Mais
+ sûrement, si ce que vous voulez est possible, cela sera fait.»
+
+
+LE MÊME.
+
+ «Ce 9 juillet 1822.
+
+ «Point de billet de vous par le dernier courrier. Vous m'accoutumez
+ à cette manière. Quatre lignes vous coûteraient tant? Me voilà
+ arrivé à une époque où il me semble que les obstacles sont
+ surmontés et que je me rapproche de vous. J'ai donné cette nuit
+ même mon dernier bal de la _saison_; aujourd'hui, ma porte est
+ fermée. Je ne recevrai plus personne; tout le monde s'en va, et en
+ voilà pour huit mois. Les affaires vont également finir. Le
+ parlement est au moment de se séparer. Que ferais-je donc en
+ Angleterre? C'est à vous de me rappeler. Mon dernier billet vous a
+ tout dit sur le _congrès_ et l'_interim_. Il y a trois mois que je
+ vous ai quittée: ces trois mois m'ont vieilli de trois siècles. Que
+ ne suis-je pour toujours dans la petite cellule!
+
+LE MÊME.
+
+ «Vendredi 12 juillet 1822.
+
+ «Allons! j'aime mieux savoir votre folie que de lire des billets
+ mystérieux et fâchés. Je devine ou je crois deviner maintenant.
+ C'est apparemment cette femme dont l'amie de la reine de Suède vous
+ avait parlé? Mais, dites-moi, ai-je un moyen d'empêcher Vernet,
+ Mlle Levert qui m'écrit des déclarations, et trente artistes,
+ femmes et hommes, de venir en Angleterre pour chercher à gagner de
+ l'argent? Et si j'avais été coupable, croyez-vous que de telles
+ fantaisies vous fissent la moindre injure, et vous ôtassent rien de
+ ce que je vous ai à jamais donné? On vous a fait mille mensonges;
+ je reconnais là mes bons amis. Au reste, tranquillisez-vous: la
+ dame part et ne reviendra jamais en Angleterre; mais peut-être
+ allez-vous vouloir que j'y reste à cause de cela? Soin bien
+ inutile, car quel que soit l'événement, congrès ou non congrès,
+ ministère ou non ministère, je ne puis vivre si longtemps séparé de
+ vous, et je suis déterminé à vous voir à tout prix.
+
+ «Je n'écris jamais à Bertin; Laborie quelquefois remet une lettre
+ de moi à Villèle, et je ne m'explique de rien avec lui. Je désire
+ toujours le congrès, quelle que soit la chose traitée, parce que je
+ suis sûr de m'y faire honneur, et de n'agir que dans l'opinion de
+ la France. Je suis sûr que c'est la meilleure marche pour moi;
+ c'est par là que je puis arriver au ministère. Vous vous flattez en
+ vain, et on se trompe, et on vous trompe, si l'on vous fait
+ entrevoir qu'il y a un moyen plus prompt d'arriver. Je veux certes
+ bien le moyen le plus prompt, mais je n'y crois pas. Enfin, je suis
+ sur tout cela fort paisible. J'ai un plan fixe dans ma tête: à
+ présent que j'ai montré que je pouvais réussir sur un grand théâtre
+ d'affaires et de politique, mon amour-propre est en sûreté, et je
+ n'aspire qu'à vivre en paix auprès de vous. À la moindre chicane,
+ je prendrai mon parti. Je ne dis pas cela; je ne menace pas, je
+ suis cordial et ami dans ma correspondance, mais je guette
+ l'occasion; si on me l'offre, je la saisirai.
+
+ «Tandis que vous me faites une querelle d'Allemand pour je ne sais
+ qui, Mme de D... me tourmente pour l'Abbaye. Sur ce point, je me
+ sens coupable. Récompensez-moi donc, par de douces paroles et un
+ aveu de vos injustices, des maux que vous me faites souffrir. Tant
+ que je vivrai, je vivrai pour vous.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Londres, ce vendredi 2 août 1822.
+
+ «Toutes mes lettres du 23 ont retardé d'un jour, et vous n'avez
+ reçu que le samedi 27 juillet la lettre que vous auriez dû recevoir
+ le vendredi 26; mais tout cela est déjà une vieillerie. Votre
+ lettre du 20 ne m'a point surpris, et vous aurez vu par mes deux
+ lettres subséquentes à celles du 23, que j'avais prévu toutes les
+ objections de Mathieu. Il ne me reste qu'une chance, c'est que
+ Villèle et vos amis l'emportent, et ils paraissent très-décidés.
+ Dans tous les cas, je ne prendrai, moi, de parti sur mon avenir que
+ quand je connaîtrai la dernière résolution relative à ce congrès.
+ Je ne suis nullement choqué que Mathieu prétende y aller. C'est son
+ droit; je pense seulement qu'il ferait une faute et une telle faute
+ qu'elle pourra le renverser: le renverser dans l'opinion nationale
+ de la France, le renverser par les intrigues qui vont s'ourdir
+ pendant son absence. Mais quand Mathieu parle de M. de Caraman, je
+ suis choqué, blessé. Il me paraît inconcevable qu'on craigne plus
+ de blesser un ennemi médiocre qu'un ami capable; c'est là une
+ véritable infatuation.
+
+ «Attendons. Mais souvenez-vous que je veux vous voir bientôt.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Mardi, 6 août 1822.
+
+ «Nous touchons à la conclusion de toutes parts. Lord Londonderry
+ part le 15 pour Vienne, et passera par Paris. Il faut donc que le
+ conseil à Paris fasse la nomination, et peut-être, au moment où je
+ vous écris, est-elle faite. Le parti que prend Mathieu est
+ très-noble, mais il se présente pourtant une chance: lord
+ Londonderry emmène avec lui le sous-secrétaire d'État, lord
+ Clanwilliam. Ce serait un exemple pour Mathieu, s'il allait au
+ congrès et s'il voulait m'emmener avec lui. Je n'ai que le temps de
+ vous dire ces deux mots. J'arrive de la séance royale pour la
+ clôture du parlement, et le courrier part. Enfin nous allons sortir
+ des incertitudes. Je saurai au moins, quel que soit l'événement, ce
+ que j'aurai à faire. Votre première lettre m'apprendra peut-être
+ mon sort.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Londres, vendredi 9 août 1822.
+
+ «Cela me fait un certain plaisir de penser qu'au moment où vous
+ recevrez cette lettre, l'affaire du congrès est décidée. On
+ supporte tout, hors l'incertitude. J'ai toujours cru, malgré vos
+ espérances, que la décision serait contre moi et que Mathieu irait
+ à Vienne. M'a-t-on adjoint à lui comme on a adjoint ici lord
+ Clanwilliam à lord Londonderry? Je ne le crois pas. Ainsi je me
+ retrouve tout simplement ambassadeur à Londres. Reste à savoir ce
+ que j'ai à faire, et c'est à vous à me le dire.
+
+ «Voulez-vous venir me rejoindre ici ou voulez-vous que j'aille vous
+ trouver? Donnerai-je ma démission? demanderai-je un congé ou une
+ simple permission? resterai-je où je suis? Tout cela a mille ennuis
+ et mille inconvénients. Il n'y a de bon que d'être avec vous. Si je
+ me retire, j'ébranle tout le système royaliste; si je demeure
+ patient sous le traitement qu'on me fait essuyer, je mourrai du
+ spleen et de chagrin ici. Conseillez-moi donc, ou plutôt commandez:
+ je suis votre humble esclave.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Le mardi 13 août 1822
+
+ «Voilà une étonnante nouvelle et un grand changement de
+ fortune[56]! Hyacinthe est plus heureux que moi; il vous aura vue!
+ Ce moment, si vous l'employez bien, peut arranger tout. Il est
+ probable que la mort de lord Londonderry aura changé les
+ dispositions de Mathieu pour le congrès: car le nouveau ministre
+ ici n'est pas près d'être nommé, et, quand il le serait, il est
+ plus que probable qu'il n'ira pas à Vienne. Il ne resterait plus
+ aucune objection contre moi, ni aucun rival, si Mathieu à son tour
+ se désistait. Vous me direz: vous avez donc une terrible fureur de
+ ce congres? Pas du tout. Mais c'est le chemin qui me ramène le plus
+ naturellement, sans démission, sans scène, dans la petite cellule.
+ Voilà tout mon secret. Je vais attendre le coeur bien ému vos
+ premières nouvelles. Écrivez! écrivez!
+
+ «Prenez garde à l'objection _que je suis utile en Angleterre dans
+ ce moment_. Je ne suis bon à rien du tout. Les étrangers ici
+ n'influent en rien sur le choix des ministres, et Marcellus[57] et
+ les journaux raconteront les _on dit_ et les nouvelles aussi bien
+ que moi.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Londres, vendredi 16 août 1822.
+
+ «Quand je pense que je suis peut-être au moment de vous voir, je
+ suis ravi de joie; puis toutes les craintes et les incertitudes
+ reviennent, et je me désole. Avec le caractère de nos amis, la
+ chose la plus difficile à prendre, c'est une résolution. Ce qui
+ devrait les décider à m'envoyer est peut-être ce qui les décidera à
+ ne rien faire. Ils diront: il faut voir ce que fera l'Angleterre.
+ C'est comme si je les entendais d'ici.
+
+ «Mais l'Angleterre, que fera-t-elle? Qui enverra-t-elle au congrès?
+ Très-certainement pas le nouveau ministre des affaires étrangères,
+ qui n'est pas nommé et qui ne le sera pas de longtemps. Cependant
+ l'empereur de Russie arrive à Vienne, et il est plus que temps que
+ l'on se décide à Paris à nommer promptement l'ambassadeur au
+ congrès.
+
+ «J'attends de vos nouvelles dimanche. Il y a des siècles que je
+ n'ai rien reçu de vous. Travaillez pour moi, et ramenez-moi dans la
+ petite cellule!»
+
+LE MÊME.
+
+ «Mardi 20 août 1822.
+
+ «Hyacinthe ne revient pas. On le garde peut-être pour m'apporter
+ une réponse définitive. Ah! puisse-t-elle me rappeler auprès de
+ vous. J'ai reçu du roi de Prusse une lettre et une boîte avec son
+ portrait enrichi de diamants. Voici ce que M. de Bernstorff m'écrit
+ en même temps: _si la perspective que votre cour vous nommât pour
+ le prochain congrès venait à se réaliser, le roi aurait un plaisir
+ très-véritable à vous y rencontrer. Je ne crois pas avoir besoin de
+ dire à Votre Excellence que ma satisfaction en serait extrême; il
+ n'est point d'augure qui me paraîtrait plus favorable pour le
+ succès des travaux de ce congrès_.
+
+ «Faites usage de cela selon votre sagesse. Vous savez que Pozzo va
+ au congrès; c'est encore en ma faveur. Si la Russie envoie au
+ congrès son ambassadeur en France, la France peut bien envoyer à ce
+ même congrès son ambassadeur en Angleterre. Les chances sont ici
+ pour le duc de Wellington, mais il paraît lui-même faire des
+ difficultés ou imposer des conditions. On vous dira que je suis
+ utile ici; repoussez cela comme une absurdité. Jamais ambassadeur
+ étranger n'a influé sur _un choix_ en Angleterre, et les gazettes
+ diront tout ce que je puis dire.
+
+ «Vraiment, je rabâche, et je vous assomme de ce congrès. Mais, dans
+ le fond, tout est là pour moi. Villèle est toujours très-bien dans
+ la question; il me fait dire _qu'il ne pense qu'à moi_. Cela est-il
+ vrai? Je ne suis pas dans le coeur de l'homme et je ne puis dire que
+ ce que je vois. Ah! si je vous voyais dans huit jours! Cela se
+ peut, quel bonheur!
+
+ «Quelle horreur que cette mort! J'ai assisté ce matin aux
+ funérailles[58]. Vos amis les radicaux ont insulté le cadavre. Le
+ peuple a été très-décent. J'ai vu pleurer le duc de Wellington.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Mercredi soir 1822.
+
+ «J'envoie Marcellus à Paris porter deux nouvelles agréables: la
+ nomination du duc de Wellington au congrès et la remise de
+ vaisseaux que j'ai obtenue.
+
+ «Hyacinthe est arrivé ce soir même. La lettre de Mathieu et la
+ lettre...[59] disent _oui_ et _non_. C'est comme on veut. Si
+ Marcellus ne finit pas cette affaire, il est très-possible qu'à son
+ retour j'envoie ma démission. Mieux vaut n'être rien que de servir
+ des hommes aussi peu capables de juger des événements et
+ d'apprécier des amis. Votre petit mot m'a consolé, parce que c'est
+ au moins votre écriture! Écrivez-moi.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Londres, 27 août 1822.
+
+ «Vous ne m'avez point écrit par le dernier courrier, et moi je ne
+ vous ai point écrit! Dans ce moment où mon sort se décide ou est
+ décidé, tous les raisonnements, les suppositions, les conjectures
+ sont inutiles. Je n'ai pour ma part aucun doute sur le fait: je
+ n'irai point au congrès. Ce n'est pas un homme comme moi que l'on
+ veut, et Mathieu et Villèle m'auront également trompé. Je les
+ plains, car je leur prédis qu'avec ces manières ils ne se
+ soutiendront pas; ils tomberont aux applaudissements de toutes les
+ opinions et de tous les partis. Soit jalousie, soit confiance dans
+ leur propre force, ils ont mal compris ce que j'étais pour eux; ils
+ ne savent pas que, tous les courriers, je reçois des lettres de la
+ gauche et de la droite qui me pressent de les abandonner. J'ai
+ loyalement résisté à tout, et vous voyez ce qui m'arrive.
+
+ «Je désirais vivement aller au congrès, et je l'ai dit franchement
+ et hautement. J'avais deux raisons pour cela: une raison de parti
+ et une raison personnelle!
+
+ «Une raison de parti: je sais, par ce que j'ai vu à Berlin et à
+ Londres, comment les royalistes ont été traités en Europe, et je
+ croyais être sûr d'effacer, dans l'esprit des souverains et des
+ ministres étrangers, la trace des calomnies si souvent répandues
+ sur nous. J'ai réussi à Berlin et à Londres; ma tâche n'eût pas été
+ plus difficile au congrès, et je pouvais raisonnablement espérer
+ obtenir quelque succès auprès de l'empereur Alexandre: car il
+ ménage les hommes qui peuvent diminuer ou augmenter sa renommée. Il
+ restera toujours incompréhensible qu'un parti remette ses intérêts
+ au congrès entre les mains de ceux qui, comme M. de Caraman, ont
+ détruit, calomnié ce même parti pendant six ans; l'absurde ne va
+ pas plus loin.
+
+ «Je désirais pour moi-même aller au congrès, parce que cela
+ achevait ma carrière diplomatique. J'en serais revenu _grandi_ dans
+ l'opinion publique, et conséquemment plus utile à mes amis, en
+ France ou en Angleterre, si on avait jugé à propos de m'y envoyer.
+
+ «Voilà mes raisons d'_affaires_ pour désirer le congrès. Vous savez
+ ma raison secrète. Le voyage me ramenait auprès de vous, et c'est
+ là l'idée qui m'occupe éternellement.
+
+ «Je vous écris tout ce fatras, pendant que Marcellus est encore à
+ Paris, tant je doute peu de ce qu'il va m'apporter. Quant à ma
+ résolution, elle n'est pas encore tout à fait prise. Elle dépendra
+ de ce que m'apprendra Marcellus. Vous savez que, dans de pareilles
+ circonstances, un mot de plus, une blessure de plus, décident des
+ plus grandes questions. Je sais qu'en donnant ma démission, j'amène
+ inévitablement dans quelques mois la chute du ministère, et je suis
+ trop honnête homme pour jouer légèrement le sort de ces mêmes
+ hommes qui s'embarrassent si peu de m'offenser. D'un autre coté,
+ l'idée qu'ils sont si peu loyaux pour moi, précisément parce qu'ils
+ comptent sur ma loyauté, me met malgré moi en colère, et me donne
+ envie de leur rendre procédé pour procédé. Mais si je ne donne pas
+ ma démission, que ferai-je? Ah! si vous vouliez venir à Londres,
+ mon parti serait bientôt pris! Allons, encore quelques jours de
+ tourment, cela ne peut pas passer la semaine, et il est possible
+ que dans huit ou dix jours je sois dans la petite cellule.»
+
+ «Samedi 27, 3 heures du soir.
+
+ «Une lettre que je reçois de Paris me donne quelques espérances,
+ mais je n'y crois pas. J'attends jeudi une lettre de vous.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Londres, mardi 3 septembre.
+
+ «L'affaire est faite; mais avec quelle mauvaise grâce de la part de
+ Mathieu[60]! Villèle a été excellent et par conséquent tout votre
+ côté. Je ne puis plus partir que dimanche prochain 8 septembre. Je
+ ne vous verrai donc que le 11 ou le 12. Mais, dites, ne
+ pourriez-vous venir au-devant de moi à Chantilly? J'aurai soin de
+ vous faire connaître juste le jour et l'heure auxquels je pourrais
+ y arriver. Je vous verrais avant tout le monde, nous causerions!
+ Que j'ai de choses à vous dire, et que de sentiments je renferme
+ dans mon coeur depuis cinq mois! L'idée de vous voir me fait battre
+ le coeur.»
+
+Au moment où M. de Chateaubriand arrivait à Paris, ayant enfin obtenu la
+mission, qu'il ambitionnait si vivement, de se rendre au congrès, M. de
+Montmorency en était parti pour aller à Vienne, et le roi donnait à M.
+de Villèle la présidence du conseil.
+
+Les souverains alliés, d'abord réunis en effet à Vienne, ne tardèrent
+pas à se transporter à Vérone où notre ministre des affaires étrangères
+les suivit; il y fut l'objet d'une faveur toute particulière de la part
+de l'empereur de Russie, et mit une bonne grâce, une courtoisie, une
+bienveillance extrême à présenter aux souverains étrangers l'illustre
+écrivain dont le séjour à Vérone devait se prolonger après que lui-même
+serait retourné en France. M. de Chateaubriand écrit, le 3 décembre,
+après le départ de M. de Montmorency: «J'ai hérité de ses succès ici.»
+
+Nous laisserons aux lettres des deux diplomates à faire connaître leur
+situation respective.
+
+LE VICOMTE MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Vienne, le 15 septembre 1822.
+
+ «J'ai des torts à réparer envers vous, aimable amie: je ne vous ai
+ pas écrit par les premières occasions d'ici. La terrible quantité
+ de lettres d'affaires qui m'étaient imposées avait presque mis ma
+ main hors d'état de tenir la plume.
+
+ «Je viens de recevoir votre aimable lettre du 11, datée de cette
+ Vallée où j'aurais tant aimé à aller passer quelques moments avec
+ vous, au lieu de courir les grandes aventures de la politique et
+ des voyages.
+
+ «Vous deviez donc revenir pour voir l'arrivant, dont j'ai reçu
+ aussi une lettre datée de Paris, et m'annonçant, vers le 25 au plus
+ tard, son départ pour Vérone.
+
+ «Il est dans l'ordre des choses possibles que j'aille passer une
+ quinzaine de jours avec lui dans cette ville, bien à mon corps
+ défendant, je vous assure. Moi-même, je ne sais pas précisément à
+ quel point cela lui plaira; mais il est des considérations plus
+ hautes que celles-là qui doivent me décider à faire ce sacrifice de
+ mes goûts, s'il est nécessaire; et j'attends pour cela le retour
+ d'un courrier envoyé à Paris, d'après le désir formel des
+ souverains. Ils partent d'ici le 1er et le 2 octobre, et décidément
+ sans avoir vu le duc de Wellington qui ne pouvait plus arriver que
+ le 30, et au-devant duquel on a envoyé pour le diriger sur Vérone.
+ C'est là ce qui a jeté de l'incertitude dans ma marche, parce que
+ l'absence de ce plénipotentiaire anglais a tout réduit ici à de
+ simples conversations, qui peuvent avoir leur utilité réelle, mais
+ qui sont moins positives que des conférences.
+
+ «Vous voyez, aimable amie, qu'il y a des chances pour que je vous
+ arrive quinze jours, un mois plus tard.»
+
+M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Vérone, ce mardi 8 octobre 1822.
+
+ «Me voilà arrivé. On assure que le congrès sera fini dans les
+ premiers jours de décembre. Je le crois, d'après ce que je sais
+ déjà de la besogne faite et à faire. Maintenant quelle sera votre
+ résolution? C'est un grand tourment de ne pouvoir s'expliquer. Si
+ vous venez, je reste; si vous restez, je ferai en sorte de partir à
+ peu près avec Mathieu qui ne doit rester que quinze jours à Vérone.
+ Au fond je n'ai rien à faire ici où tout va très-bien. Écrivez-moi,
+ soit par la poste qui part tous les jours (mais en ayant soin de
+ faire affranchir vos lettres jusqu'à la frontière d'Italie), ou par
+ les courriers des affaires étrangères. Mathieu n'est pas encore
+ ici, il arrive ce matin. J'ai reçu plusieurs lettres très-amicales
+ de lui. J'attends un mot de vous pour régler tout.»
+
+MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Vicence, 15 octobre 1822.
+
+ «Je veux vous écrire, aimable amie, le jour même où j'ai quitté
+ Venise, cette fameuse, curieuse et triste Venise dont j'aurais
+ beaucoup d'impressions à vous transmettre; mais il vaut mieux vous
+ renvoyer aux vôtres, si vous y avez passé, ou à _Corinne_ que j'ai
+ relue en cet endroit, admirant la vérité du tableau. J'ai besoin
+ avant tout de vous entretenir du sentiment profond de tristesse qui
+ est venu me saisir dans cette ville même, en le rapportant à vous,
+ à vos récits, à l'amitié que vous aviez inspirée, que vous rendiez
+ à ce grand et intéressant Canova. Il était arrivé malade deux jours
+ avant dans cette Venise, voisine de sa modeste patrie qu'il
+ s'occupait de doter d'une belle église, dernier don de son génie.
+ Venise le réclamait bien comme un de ses anciens citoyens; il est
+ venu y mourir après deux jours de maladie. Le dimanche matin 13, la
+ nouvelle s'en répandit dans la matinée, et m'arriva dans un lieu
+ tout plein au moins des copies de ses chefs-d'oeuvre. Ce qui vous
+ peindra tout à la fois les regrets personnels qu'il inspire, et le
+ vif sentiment des arts répandu dans toutes les classes de ce
+ peuple, c'est qu'un domestique de place attaché à nos Français
+ s'est mis à fondre en larmes en apprenant cette nouvelle; elle
+ faisait dire à d'autres avec un grand soupir: _Notre Canova est
+ mort_. Pour moi, sans négliger de prendre une part réelle à
+ l'immense perte des arts, que l'on apprend à mieux apprécier ici
+ qu'ailleurs, j'ai pensé d'abord à vous, à la peine que vous
+ éprouveriez, à celle que j'aurais de vous la causer. Vous ne doutez
+ pas, aimable amie, que mes sentiments ne tendent toujours à
+ s'associer aux vôtres. Votre pensée m'a été souvent présente dans
+ le voyage très-intéressant qui m'a amené à Venise, à travers les
+ montagnes du Tyrol. J'ai employé en conscience à ce voyage de
+ curiosité le temps seulement que les souverains avaient fixé pour
+ le leur, et qui devenait ma règle, puisque je vais à Vérone.
+
+ «Je vous écrirai en y arrivant.»
+
+M. DE VILLÈLE À Mme LA VICOMTESSE DE MONTMORENCY.
+
+ «Paris, le 14 octobre 1822.
+
+ «Madame la vicomtesse,
+
+ «Nous recevons à l'instant des nouvelles de M. de Montmorency,
+ d'Inspruck, sous la date du 9 de ce mois: il venait de recevoir une
+ lettre du 4; ainsi voilà une correspondance bien servie et dont il
+ a été fort content.
+
+ «Il avait très-bien fait son voyage jusque-là. Il savait que lord
+ Wellington avait ordre d'aller à Vérone, il allait continuer
+ lui-même sa route pour y arriver avec les souverains; il ne compte
+ y rester que le temps absolument nécessaire et nous revenir dans
+ les premiers jours de novembre.
+
+ «Il est satisfait de sa mission. Nous le sommes beaucoup ici de la
+ manière dont il l'a remplie, et nous sommes d'accord avec lui et
+ avec vous pour désirer qu'elle lui permette bientôt de nous
+ revenir.
+
+ «Recevez, madame la vicomtesse, l'hommage du sincère et profond
+ respect avec lequel j'ai l'honneur d'être votre très-humble et
+ très-obéissant serviteur,
+
+ «J. DE VILLÈLE.»
+
+M. DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Vérone, 17 octobre au matin.
+
+ «Je suis arrivé hier ici: j'y avais été précédé de deux jours par
+ M. de Chateaubriand avec qui le premier abord a été fort gracieux.
+ J'espère que nous nous maintiendrons sur le même pied; c'est tout à
+ fait mon projet qui, j'imagine, entre dans les siens. Ce n'est pas
+ que nos diplomates français de différentes classes ne le trouvent
+ singulièrement renfrogné et renfermé dans un excès de réserve
+ politique. Vous savez qu'il lui arrive souvent d'être peu aimable
+ pour ceux à qui il ne désire pas immédiatement plaire. J'imagine
+ qu'il réserve tous ses frais de coquetterie, en l'absence de
+ certaine dame, pour les souverains qui sont déjà ici nombreux;
+ surtout pour un empereur[61] qu'il doit voir incessamment. Je
+ serais curieux de savoir ce qu'il mandera d'ici à l'Abbaye-au-Bois;
+ mais vous ne voudriez pas que je fisse usage des priviléges de la
+ diplomatie au point de satisfaire complétement ma curiosité. J'ai
+ toujours l'espérance de le laisser d'ici à une quinzaine de jours
+ s'évertuer seul, ou du moins avec ses deux collègues, et d'aller
+ moi-même vous porter de ses nouvelles. Il a bien fallu lui demander
+ des vôtres, quoique nous goûtions peu tous les deux ce sujet de
+ conversation. Il m'a dit que vous étiez assez bien portante,
+ lorsqu'il est parti le 5. J'ai beaucoup approuvé en moi-même que
+ vous n'eussiez pas quitté votre séjour champêtre de la belle
+ Vallée[62], et que vous fussiez seulement venue lui faire quelques
+ visites à Paris.
+
+ «Adieu, bien aimable amie; j'imagine que c'est chez vous que
+ Sosthènes, qui me parle de lui, l'aura rencontré. Confirmez-lui la
+ nouvelle de nos bons rapports ensemble.»
+
+M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Vérone, 18 octobre 1822.
+
+ «Je vous ai écrit en arrivant ici. J'attends votre réponse. Le
+ congrès ne paraît pas devoir durer au delà du mois prochain. Ainsi
+ je vous attends à cette époque, ou je vais vous rejoindre à Paris.
+ Vous ne vous intéressez guère à la politique. Tout ce qu'il vous
+ importe de savoir c'est comment je suis avec votre ami: nous sommes
+ fort poliment. Il parle de nous quitter dans huit ou dix jours,
+ mais j'en doute; et le congrès étant court, il prendra
+ vraisemblablement le parti d'en attendre la fin. Votre première
+ lettre fera époque dans ma vie. Au reste l'Italie ne m'a rien fait
+ du tout. Je suis bien changé: les lieux sans les personnes ont
+ perdu sur moi tout empire.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Vérone, ce 25 octobre 1822.
+
+ «Je n'ai pas reçu un seul mot de vous. Je vous ai écrit de tous les
+ points de la route et deux fois depuis que je suis ici. Si vous
+ n'avez pas envoyé vos lettres chez Mathieu, ou si vous les avez
+ mises à la poste sans être affranchies, elles ne me parviendront
+ pas. Vous devez juger cependant dans quelle impatience je dois être
+ d'apprendre votre résolution. Elle décidera de la mienne.
+
+ «Il est très-certain que le congrès finira dans les derniers jours
+ du mois prochain, ou au plus tard dans la première semaine de
+ décembre. Si vous ne venez pas, je serai dans un mois à Paris; car
+ il n'y a pas de raison pour que j'assiste à la clôture même du
+ congrès. Vous verrez Mathieu avant moi. Il partira dans les
+ premiers jours de novembre. Nous sommes très-bien ensemble. Il
+ s'était élevé un petit nuage qui a promptement passé. J'ai
+ rencontré, comme vous deviez bien le croire, quelques difficultés
+ au début; mais quand on a vu que j'étais bonhomme, on m'a pardonné
+ le reste. J'ai vu l'empereur de Russie, j'ai été charmé de lui.
+ C'est un prince plein de qualités nobles et généreuses. Mais je
+ suis fâché de vous le dire, il déteste vos amis les libéraux. En
+ tout, je crois que nous ferons de bonne besogne. Le prince de
+ Metternich est un homme de très-bonne compagnie, aimable et habile.
+
+ «Au milieu de tout cela, je suis triste et je sais pourquoi. Je
+ vois que les lieux ne font plus rien sur moi. Cette belle Italie ne
+ me dit plus rien. Je regarde ces grandes montagnes qui me séparent
+ de ce que j'aime, et je pense, comme Caraccioli, qu'une petite
+ chambre à un troisième étage à Paris vaut mieux qu'un palais à
+ Naples. Je ne sais si je suis trop vieux ou trop jeune; mais enfin
+ je ne suis plus ce que j'étais, et vivre dans un coin tranquille
+ auprès de vous est maintenant le seul souhait de ma vie.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Vérone, 7 novembre 1822.
+
+ «Le départ subit d'un courrier me laisse à peine le temps de vous
+ dire que j'ai enfin reçu un mot de vous daté du 28 octobre. Il est
+ bon et me console de ce long silence; c'est à vous de prononcer. Le
+ congrès sera court, mais je reste si vous faites le voyage. Ainsi,
+ décidez.»
+
+LE VICOMTE MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Vérone, ce 12 novembre 1822.
+
+ «J'ai reçu votre petite lettre, aimable amie, et l'expression de
+ votre juste douleur sur la mort de ce grand talent si simple et si
+ honnête homme. J'ai encore pensé à lui à cause de vous, et il me
+ revient de tous côtés, et spécialement par le duc de Laval, des
+ détails intéressants sur les profonds regrets qu'il inspire.
+
+ «Je vous envoie un éloge italien qui a été prononcé à Venise, le
+ jour même de ses funérailles.
+
+ «J'avais espéré le porter moi-même, et du moins je comptais le
+ suivre de près; mais rien n'est désolant comme ces lenteurs
+ perpétuelles des affaires. Il me tarde de causer avec vous de bien
+ des choses qui ne peuvent se traiter en correspondance. Mes
+ rapports avec le dernier arrivant sont toujours bons et, dans tout
+ ce qui tient à moi, je ne puis pas m'en plaindre: je lui ai montré
+ constamment de la confiance, et il y a répondu par des manières et
+ une conversation assez abandonnée, qui ne me permettent pas
+ d'admettre le soupçon qu'il puisse écrire, à vous ni à personne,
+ dans un autre sens; ce serait un acte de fausseté dont je le crois
+ incapable. Mais je n'aime pas beaucoup la position générale où il
+ s'est placé ici: de la roideur et de la sauvagerie qui mettent les
+ autres mal à l'aise avec lui et compliquent des rapports qu'il
+ faudrait au contraire simplifier. Je ne néglige rien pour qu'à mon
+ départ surtout, il s'en établisse de plus faciles entre ses
+ collègues et lui. Mais encore une fois, nous nous quitterons aussi
+ amis que nous l'étions avant ceci. J'ai idée qu'il doit beaucoup
+ s'ennuyer, d'après le genre de vie qu'il s'est arrangé, et je ne
+ sais s'il trouve son grand désir de venir au congrès parfaitement
+ justifié par le succès. Du reste, nous parlons peu de vous: c'est
+ notre usage, comme vous savez; cependant je lui ai dit ce matin que
+ je vous envoyais un éloge de Canova, et il m'a répondu qu'il vous
+ avait aussi écrit.
+
+ «Je serai plus heureux que lui en vous revoyant plus tôt. Je
+ voudrais bien en être là. Adieu, aimable amie; je suis très-touché,
+ très-reconnaissant de ce que vous me dites de votre aimable amitié;
+ la mienne y répond profondément.»
+
+M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Vérone, le 12 novembre 1822.
+
+ «Je reçois votre lettre du 1er novembre; l'irrégularité des postes
+ est désolante. Très-certainement le congrès finira dans les
+ premiers jours de décembre, et avant un mois je puis être avec vous
+ dans la petite cellule; mais si vous voulez venir en Italie, j'y
+ reste à tout prix. C'est à vous à prononcer, à dire: _venez_ ou
+ _restez_; j'attends votre réponse. Le temps presse, et il n'y a pas
+ un moment à perdre. M. de Montmorency partira lundi 18, ou mardi
+ prochain 19.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Vérone, ce 19 novembre 1822.
+
+ «M. de Montmorency nous quitte après-demain, et j'espère le suivre
+ dans une quinzaine de jours, si vous ne me mandez pas que vous
+ venez en Italie. M. de Bourgoing[63] ne m'a rien apporté de vous.
+ Il m'a dit que vous étiez revenue de la campagne, mais que vous
+ étiez allée à Angervilliers. Que j'ai de choses à vous dire et que
+ j'ai grand besoin de vous revoir! C'est un supplice de ne pouvoir
+ s'expliquer. Ce supplice heureusement va finir, et dans une
+ quinzaine de jours vous m'attendrez ou je vous attendrai. Je ne
+ vous parle point de Vérone. J'y suis très-bien à présent, mais j'ai
+ eu d'abord des difficultés à vaincre. Vous savez que je m'y
+ attendais. À jamais à vous.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Vérone, ce 20 novembre 1822.
+
+ «Quoique je vous aie écrit hier par un courrier anglais, je ne puis
+ me résoudre à laisser partir un de mes attachés, sans vous dire que
+ j'attends un mot de vous avec la plus vive impatience pour régler
+ ma marche et ma destinée. Mathieu part demain. Le congrès finira du
+ 5 au 10 du mois prochain. Cinq jours après sa clôture, je serai à
+ vos pieds dans la petite cellule, ou sur le chemin de Milan à vous
+ attendre. Je vous le répète, prononcez. Je suis à vous pour la vie.
+ J'ai été charmé de voir M. de Bourgoing à cause de vous. Il a
+ prononcé votre nom et m'a fait battre le coeur.
+
+ «Je ne donnerai point de lettre pour vous à Mathieu.»
+
+LE VICOMTE MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Vérone, ce 21 novembre 1822.
+
+ «Je n'ai jamais eu plus de plaisir, aimable amie, que de vous dire
+ que, d'ici à dix jours, j'espère être à l'Abbaye-au-Bois. Ce sera
+ un vrai bonheur pour l'amitié! Je laisse ici un autre de vos amis
+ qui continuera les grandes aventures, que je crois avoir pour ma
+ part conduites aussi bien que possible dans la circonstance, mais
+ de manière cependant à demander un peu de confiance aux bien
+ intentionnés. Je crois que vous êtes du nombre, au moins pour moi.
+ Adieu, adieu, aimable amie. J'ai de bonnes nouvelles d'Adrien, et
+ je me sépare des restants dans de fort bons rapports.»
+
+M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Vérone, ce 3 décembre 1822.
+
+ «Le moment de quitter Vérone approche et je n'ai point de lettre de
+ vous. Il faut donc aller à vous, puisque vous ne voulez pas venir à
+ moi. M. de Bourgoing, dont j'ai été charmé, vous remettra cette
+ lettre. Il vous dira que je compte partir du 10 au 12, et être vers
+ le 20 à Paris. Au milieu des grands événements de l'Europe, je n'ai
+ qu'une pensée; il faudra pourtant que nous prenions une résolution
+ à Paris. Il est impossible de vivre comme cela. Vous aurez vu M. de
+ Montmorency. J'ai hérité de ses succès ici. On dit qu'il se prépare
+ des orages pour le ministère, mais ce sera des orages royalistes,
+ car les élections ont tué vos amis les libéraux.
+
+ «À bientôt. Ce mot me console de tout.»
+
+LE MÊME.
+
+ «Vérone, jeudi soir 12 décembre 1822.
+
+ «Je vais enfin vous revoir. Je pars demain par le désir de M. de
+ Metternich et de l'empereur Alexandre. Celui-ci est convenu
+ d'établir une correspondance avec moi. Vous voyez que j'ai regagné
+ le temps qu'on a voulu me faire perdre. J'ai bien des choses à vous
+ dire, et je ne suis pas aussi content que vous de votre ami. Que
+ vais-je trouver à Paris? Mais surtout comment serez-vous pour moi?
+ On vient me demander mon billet. À bientôt. Je serai à Paris vers
+ le 20; à bientôt! le coeur me bat de joie. J'ai bien souffert ici,
+ mais j'ai triomphé. L'Italie sera libre et j'ai pour l'Espagne une
+ idée qui peut tout arranger, si elle est suivie.»
+
+M. de Montmorency, revenu à Paris le 1er décembre, reçut du roi Louis
+XVIII, le titre de duc en témoignage de sa satisfaction. Le roi avait
+voulu donner au ministre des affaires étrangères revenant du congrès le
+titre de _duc de Vérone_. Mais M. de Montmorency ne consentit pas à
+quitter son nom, même pour accepter une faveur royale, et on le fit _duc
+Mathieu de Montmorency_. Le chef de l'illustre maison à laquelle il
+appartenait, portait déjà le titre de _duc de Montmorency_.
+
+LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
+
+ «Lundi matin, 2 décembre 1822.
+
+ «J'ai voulu aller vous voir toute la journée d'hier, aimable amie,
+ ce qui m'a empêché de vous écrire, et de vous apprendre moi-même ce
+ que je n'aurais pas voulu que vous apprissiez par les journaux.
+ Toute ma journée a été successivement absorbée. Celle-ci sera
+ certainement plus heureuse. Ah! mon Dieu, que je le serai de vous
+ revoir! Vous ne pouvez pas en douter, et que nous aurons de choses
+ à nous dire! Serez-vous seule ou à peu près, à sept heures et demie
+ ou huit heures? J'irai chez vous après avoir dîné à l'hôtel de
+ Luynes. Tendres, bien tendres hommages.
+
+ «Je ne vous parle de mon nouveau titre que parce que vous vous
+ intéressez à tout ce qui me regarde.
+
+ «Duc Mathieu de Montmorency.»
+
+FIN DU TOME PREMIER
+
+
+
+
+NOTES
+
+[1: Article _Devonshire_, par M. Artaud de Montor, dans la _Biographie
+universelle_. M. Artaud, premier secrétaire de l'ambassade de France à
+Rome, avait longtemps vécu dans l'intimité de la duchesse.]
+
+[2: Anne-Adrien de Montmorency, duc de Laval, chevalier des Ordres du
+roi et de la Toison d'or, grand d'Espagne de première classe, né à Paris
+le 19 Octobre 1707. Marié à Charlotte de Luxembourg, dont il eut trois
+enfants, deux filles et un fils, Henri de Montmorency. Ce fils lui fut
+enlevé à l'âge de vingt-trois ans, au mois de juin 1819.
+
+Adrien de Montmorency fut successivement ambassadeur de France en
+Espagne en 1814, à Rome en 1821, à Vienne en 1828. Il fut nommé ministre
+des affaires étrangères en 1829, et refusa ce poste éminent. Le 4
+septembre de la même année, il passa de l'ambassade de Vienne à celle de
+Londres.
+
+Il mourut le 16 juin 1837.]
+
+[3: L'abbé Legris-Duval, avec lequel il avait mis Mme Récamier en
+relation.]
+
+[4: Elle était dans l'alcôve.]
+
+[5: Le divorce civil était prononcé, Mlle de Longuerue ne s'en
+contentait pas et voulait faire casser on plutôt annuler son mariage
+devant l'autorité religieuse.]
+
+[6: À l'Athénée.]
+
+[7: C'était, je crois, l'abbé Guillon qui était l'agent de ces
+distributions.]
+
+[8: J'ignore quelles furent les raisons qui firent, pour cette année,
+abandonner à Mme Récamier le château de Clichy pour celui de
+Saint-Brice, qu'elle habita en location cet été-là. L'année suivante
+elle était de nouveau établie à Clichy.]
+
+[9: Le prince Auguste était mort au mois de juillet 1843, et, par son
+testament, avait ordonné que le portrait de Mme Récamier, peint par
+Gérard, et qu'il avait reçu de son amitié, lui fût rendu.]
+
+[10: Le valet de chambre de Mme de Staël.]
+
+[11: Cette lettre a été déjà publiée dans les _Mémoires d'Outre-Tombe_.]
+
+[12: La mémoire du maréchal le trompe: c'est d'Auerstadt qu'il voulait
+parler].
+
+[13: Le roi de Prusse.]
+
+[14: La reine Louise.]
+
+[15: La princesse Radziwill.]
+
+[16: Adrien de Montmorency.]
+
+[17: Le comte de Salaberry.]
+
+[18: Le second fils de Mme de Staël, tué en duel dans l'année 1813.]
+
+[19: C'est-à-dire la reine Hortense. La Hollande venait d'être réunie à
+la France.]
+
+[20: Esménard (Joseph-Alphonse), de l'Académie française, auteur du
+_Poëme de la Navigation_. Il était censeur des théâtres, censeur de la
+librairie et chef de la troisième division de la police générale.
+
+La voiture dans laquelle il voyageait en Italie ayant versé dans un
+précipice, il eut la tête fracassée contre un rocher, et périt ainsi en
+1811.
+
+Il écrivait à Mme Récamier, qui avait désiré, à son retour de Fossé, le
+voir et l'entretenir des intérêts de Mme de Staël, le billet que voici:
+
+ «Samedi matin.
+
+ «Madame,
+
+ «Je serais allé moi-même chercher le volume que vous avez eu la
+ bonté de m'envoyer, si je n'avais craint, presque autant que je le
+ désire, de vous trouver seule: il y a, dans l'union de la douleur
+ et de la beauté, mille fois plus de charme que dans la vue d'un
+ bonheur sans orages; et quoique je n'aie pas _appris_ la
+ sensibilité _en Allemagne_, je ne me défends pas bien d'un intérêt
+ et d'un sentiment que vous m'avez défendus. Mais il serait trop
+ héroïque de résister au plaisir que vous m'offrez de vous voir un
+ moment, et je vous prie de permettre que ce soit dans la soirée. Je
+ me présenterai chez vous à huit heures. Vous seriez trop aimable de
+ recevoir sans distraction de société l'hommage respectueux de tout
+ ce que vous m'inspirez.
+
+ «ALF. ESMÉNARD.»
+
+]
+
+[21: Sa gouvernante, dont l'humeur n'était pas facile].
+
+[22: Mme la comtesse Charles d'Hautefeuille, auteur de l'_Ame exilée, du
+Lys d'Israël, des Cathelineau_, etc.]
+
+[23: Dampierre, terre appartenant au duc de Luynes, beau-père de M. de
+Montmorency, dans le département de Seine-et-Oise.]
+
+[24: Il s'agissait de son départ pour la Suède.]
+
+[25: Les livres et les recueils imprimés par la duchesse de Luynes sont
+encore aujourd'hui recherchés des bibliophiles.]
+
+[26: Le baron de Vogt.]
+
+[27: Pierre-Simon Ballanche, membre de l'Académie française et de
+l'Académie de Lyon, né dans cette dernière ville, le 4 août 1770, mort à
+Paris le 12 juin 1847.
+
+Philosophe profond et philosophe chrétien, Ballanche est en même temps
+un des prosateurs les plus éminents et les plus classiques de ce siècle.
+Son âme angélique, sa rêveuse imagination, la candeur et la vivacité de
+ses enthousiasmes ne le rendaient pas propre à l'action; aussi ne se
+mêla-t-il point aux événements du temps, bien qu'il fût lié d'intime
+amitié avec la plupart des hommes qui, sous la Restauration, eurent part
+aux affaires publiques.
+
+Il fut un des plus constants amis de M. de Chateaubriand, qu'il avait
+connu en 1803, et il avait donné, avec son père, imprimeur à Lyon, la 2e
+et la 3e édition du _Génie du Christianisme_.
+
+M. Ballanche avait publié, en 1800, un volume qui est devenu extrêmement
+rare et qu'il n'a point réimprimé dans ses oeuvres complètes: _Du
+Sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts_.
+Ce livre, incomplet, sans doute, renferme pourtant des beautés du
+premier ordre, et fut comme le précurseur de l'ouvrage éclatant qui
+marqua la renaissance chrétienne en France.
+
+On a de M. Ballanche:
+
+_Fragments_, 1808, recueillis en 1 v. en 1819;
+
+_Antigone_, 1814;
+
+_Essai sur les Institutions sociales_, 1818;
+
+_Le Vieillard et le Jeune Homme_, 1819;
+
+_L'Homme sans nom_, 1830;
+
+_Palingénésie sociale_, 1830;
+
+_Orphée_, même année;
+
+_Vision d'Hébal_, 1834;
+
+_Formule générale de l'Histoire romaine_, ouvrage dont quelques extraits
+seulement ont paru dans la _Revue de Paris_.]
+
+[28: Mme Mathieu de Montmorency.]
+
+[29: Une réduction du buste de Mme Récamier, par Chinard.]
+
+[30: Les _Vases peints_ de la collection de Sir J. Coghill ont été
+publiés par J. Milingen en 1817.]
+
+[31: On lui offrait de grands avantages pécuniaires qu'il refusa, ainsi
+que la mission secrète.]
+
+[32: Mme de Staël.]
+
+[33: Curé de Clichy.]
+
+[34: De l'Académie française, auteur d'un poëme de Philippe-Auguste.]
+
+[35: De l'Académie française, auteur d'une traduction du Tasse.]
+
+[36: M. de Chateaubriand.]
+
+[37: Le prince de Polignac.]
+
+[38: Monsieur le comte d'Artois.]
+
+[39: L'Infirmerie de Marie-Thérèse, qu'elle avait fondée.]
+
+[40: Ambassadeur de Russie à Berlin, que Mme Récamier avait connu en
+1818, à Aix-la-Chapelle, lors du congrès.]
+
+[41: Hyacinthe Pilorge, son secrétaire, dont le dévouement était
+absolu.]
+
+[42: M. Lemoine était un ancien secrétaire de M. de Montmorin, légué par
+Mme de Beaumont à M. de Chateaubriand, et qui chaque soir venait passer
+quelques heures avec M. et Mme de Chateaubriand. Leur affection pour lui
+ne se démentit pas jusqu'à sa mort.]
+
+[43: Il s'agit de l'acquittement du colonel Fabvier.]
+
+[44: Avec le ministère.]
+
+[45: Conspiration des carbonari piémontais, en février 1821.]
+
+[46: Ministre des affaires étrangères.]
+
+[47: Louis de Fontanes était né à Niort, le 6 mars 1757, d'une famille
+protestante ruinée par la révocation de l'édit de Nantes. Sa mère était
+catholique et avait élevé ses enfants dans sa religion.
+
+Par ses opinions toutes monarchiques, par les qualités de son esprit que
+distinguaient et le bon sens et un goût exquis, M. de Fontanes, poëte
+d'un ordre élevé et prosateur élégant, appartenait au parti qui, au
+sortir de la révolution, s'efforça de relever en France les saines
+traditions sociales et littéraires. Condamné à la déportation au 18
+fructidor, il chercha un asile en Angleterre où il retrouva M. de
+Chateaubriand émigré; ils s'étaient connus précédemment à Paris, en
+1790.
+
+Rentré en France, M. de Fontanes fut chargé par Bonaparte, premier
+consul, de l'éloge de Washington que le jeune et illustre général voulut
+faire prononcer dans le temple de Mars (chapelle des Invalides), le 20
+pluviôse an VIII, février 1800. Cette fantaisie libérale du héros qui
+devait si peu imiter Washington fut l'origine de la fortune politique de
+M. de Fontanes.
+
+L'amitié de M. de Fontanes et de M. de Chateaubriand formée dans l'exil
+ne se démentit et ne se refroidit pas un seul jour, quelle que fût leur
+diverse fortune. M. de Fontanes avait le premier deviné le génie de son
+ami. Sa muse pleine d'un dévouement étonné, c'est M. de Chateaubriand
+qui l'a dit, le dirigea dans les voies nouvelles où il s'était
+précipité.
+
+Au moment où M. de Chateaubriand, nommé ambassadeur à Berlin, partait
+pour son poste, après avoir formé avec le duc de Richelieu le premier
+ministère royaliste où étaient entrés MM. de Villèle et de Corbière, il
+avait voulu faire rétablir, pour M. de Fontanes, la grande maîtrise de
+l'Université: la chose ne s'était pas arrangée à cause des combinaisons
+politiques qu'il avait fallu satisfaire, et M. de Fontanes lui écrivait
+ce dernier billet:
+
+«Je vous le répète, je n'ai rien espéré, ni rien désiré. Ainsi, je
+n'éprouve aucun désappointement, mais je n'en suis pas moins sensible
+aux témoignages de votre amitié; ils me rendent plus heureux que toutes
+les places du monde.»
+
+M. de Fontanes mourut le 17 mars 1821. Il a été remplacé à l'Académie
+française par M. Villemain.]
+
+[48: Le prince de Polignac.]
+
+[49: Il s'agit très-probablement ici de la duchesse de Cumberland. V.
+les _Mémoires d'Outre-Tombe_, t. VII, p. 321.]
+
+[50: Benjamin Constant.]
+
+[51: Le marquis de Catellan.]
+
+[52: De Suède.]
+
+[53: Mlle de Villeneufre, plus tard Mme Clary.]
+
+[54: Sirejean.]
+
+[55: Le duc de Blacas, ambassadeur de France à Rome, donna sa démission
+et fut remplacé dans ce poste par Adrien de Montmorency, duc de Laval.]
+
+[56: La mort de lord Castlereagh, marquis de Londonderry, ministre des
+affaires étrangères d'Angleterre qui, le 12 août 1822, se coupa la gorge
+dans un accès de fièvre chaude. Voici le récit que le journal
+ministériel du temps, _the Courier_, donnait de ce funeste événement:
+«Les fatigues extraordinaires de la dernière session du parlement et les
+négociations importantes avec les différentes cours de l'Europe
+occupaient tellement le temps de lord Londonderry, que ses amis
+remarquaient avec une vive inquiétude que son esprit n'avait aucun
+intervalle de repos, et que l'effet d'une tension aussi continuelle
+commençait à opérer sur ses facultés morales et physiques. Vers la fin
+de la session, et alors que les occupations vinrent à diminuer, son
+esprit, qui avait été maintenu en haleine par le travail même, laissa
+apercevoir des symptômes de cette lassitude qui suit toujours les
+efforts trop prolongés. On désira pour lui un changement de scène et
+d'occupations, et il fut décidé qu'il représenterait l'Angleterre au
+congrès de Vérone; son départ avait même été fixé à la fin de la
+semaine. Lord Castlereagh espérait lui-même que le voyage lui
+procurerait de la distraction et quelque soulagement.
+
+«Vendredi dernier, 9 août, en prenant congé de S. M., un tremblement
+nerveux et une extrême anxiété répandue sur la personne du noble lord
+frappèrent les yeux de tous ceux qui l'entouraient. Le docteur Bankhead,
+appelé le soir, trouva le marquis dans un état qui exigeait des soins;
+il y avait beaucoup de fièvre et la tête ne paraissait pas libre; il
+ordonna l'application de ventouses. Cependant lord Londonderry partit le
+même soir, accompagné de sa femme, pour sa maison de campagne de
+North-Cray. Le médecin alla le voir le samedi, et le trouva mieux,
+quoique obligé de garder le lit. Le dimanche, il paraît que les
+symptômes furent plus apparents, et que l'aliénation mentale, dont il
+avait été atteint par moments depuis le vendredi, devint plus
+caractérisée. On présume cependant qu'il se trouva mieux le soir, car il
+dormit dans sa chambre à coucher sans qu'on eût pris d'autres
+précautions que d'enlever ses pistolets, ses rasoirs et tous les
+instruments avec lesquels il aurait pu chercher à attenter à sa vie. Le
+médecin s'était retiré tard et reposait dans la chambre voisine. La nuit
+paraît avoir été calme. Vers sept heures du matin, un domestique appela
+M. Bankhead, et lui dit que le marquis désirait le voir. Le médecin se
+rendit aussitôt dans le cabinet de toilette où il trouva le marquis
+debout, en robe de chambre; il dit quelques mots, et au bout d'une
+seconde, tomba dans les bras de M. Bankhead. On s'aperçut alors qu'il
+s'était ouvert l'artère carotide avec un petit couteau. Cet instrument
+se trouvait dans un porte-lettre qui avait échappé aux recherches des
+domestiques.
+
+«Le marquis de Londonderry était né le 18 juin 1769.»]
+
+[57: Premier secrétaire de l'ambassade de France à Londres.]
+
+[58: Celles de lord Castlereagh.]
+
+[59: Probablement: _de M. de Villèle_. Il y a des mots oubliés dans
+l'original.]
+
+[60: Les plénipotentiaires désignés par la France pour assister au
+congrès de Vérone étaient le vicomte Mathieu de Montmorency, ministre
+des affaires étrangères, le vicomte de Chateaubriand, le comte de La
+Ferronnays et le duc de Caraman, ambassadeurs de S. M. à Londres, à
+Saint-Pétersbourg et à Vienne.]
+
+[61: L'empereur Alexandre.]
+
+[62: Mme Récamier était avec sa nièce et M. Ballanche à la
+Vallée-aux-Loups.]
+
+[63: Premier secrétaire de l'ambassade de France à Berlin.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs et correspondance tirés des
+papiers de Mme Récamier (1/2), by Julie Récamier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS ET CORRESPONDANCE ***
+
+***** This file should be named 25403-8.txt or 25403-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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