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+The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 3), by
+Alphonse de Lamartine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cours Familier de Littérature (Volume 3)
+ Un Entretien par Mois
+
+Author: Alphonse de Lamartine
+
+Release Date: May 1, 2008 [EBook #25276]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+[Notes au lecteur de ce ficher digital:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.]
+
+
+
+
+ COURS FAMILIER
+ DE
+ LITTÉRATURE
+
+
+ UN ENTRETIEN PAR MOIS
+
+
+ PAR
+ M. A. DE LAMARTINE
+
+
+
+
+ TOME TROISIÈME.
+
+
+
+
+ PARIS
+ ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
+ RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
+ 1857
+
+
+L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.
+
+
+ COURS FAMILIER
+ DE
+ LITTÉRATURE
+
+
+ REVUE MENSUELLE.
+
+ III.
+
+
+
+
+Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, 56.
+
+
+
+
+XIIIe ENTRETIEN.
+
+Premier de la deuxième Année.
+
+RACINE.--ATHALIE.
+
+
+I
+
+Nous avons dit, en commençant, que la littérature était l'expression de
+la pensée humaine sous toutes ses formes.
+
+Il y a cinq manières principales d'exprimer sa pensée pour la
+communiquer aux hommes:
+
+La chaire sacrée qui parle aux hommes, dans les temples, de leurs
+premiers intérêts: la Divinité et la morale;
+
+La tribune aux harangues qui parle aux hommes, dans les assemblées
+publiques, de leurs intérêts temporels de patrie, de liberté, de lois,
+de formes de gouvernement, d'aristocratie ou de démocratie, de monarchie
+ou de république, et qui remue leurs idées ou leurs passions par
+l'éloquence de discussion, l'éloquence parlementaire;
+
+La place publique, où, dans les temps de tempête, de révolution, de
+sédition, le magistrat, le tribun, le citoyen monte sur la borne ou sur
+les marches du premier édifice qu'il rencontre, parle face à face et
+directement au peuple soulevé, le gourmande, l'attendrit, le persuade,
+le modère et fait tomber de ses mains les armes du crime pour lui faire
+reprendre les armes du patriotisme et des lois. Ce n'est plus là ni
+l'éloquence sacrée, ni l'éloquence parlementaire, c'est l'éloquence
+héroïque, l'éloquence d'action qui présente sa poitrine nue à ses
+auditeurs et qui offre son sang en gage de ses discours;
+
+Le livre qui, par l'ingénieux procédé de l'écriture ou de l'impression,
+reproduit, pour tous et pour tous les temps, la pensée conçue et
+exprimée par un seul, et qui communique, sans autre intermédiaire
+qu'une feuille de papier, l'idée, le raisonnement, la passion, l'image,
+l'harmonie même empreinte sur la page;
+
+Enfin le théâtre, scène artificielle sur laquelle le poëte fait monter,
+aux yeux du peuple, ses personnages, pour les faire agir et parler dans
+des actions historiques ou imaginaires, imitation des actions tragiques
+ou comiques de la vie des hommes.
+
+De tous ces modes de communiquer sa pensée à ses semblables par la
+parole, c'est le théâtre qui nous paraît le plus indirect, le plus
+compliqué d'accessoires étrangers à la pensée elle-même, et par
+conséquent le moins parfait. La pensée cesse, pour ainsi dire, d'être
+pensée, c'est-à-dire immatérielle, en montant sur le théâtre; elle est
+obligée de prendre un corps réel et de s'adresser aux sens autant qu'à
+l'âme. De tous les plaisirs intellectuels, le théâtre devient
+véritablement ainsi le plus sensuel: voilà pourquoi sans doute il est le
+plus populaire.
+
+Ce noble plaisir populaire du théâtre est inconnu par sa nature aux
+époques de barbarie ou même de jeunesse des peuples. Il ne peut naître
+et se développer qu'en pleine et opulente civilisation.
+
+Les premiers poëtes sont des poëtes sacrés; les seconds sont des poëtes
+épiques; les troisièmes sont des poëtes lyriques; les quatrièmes sont
+des poëtes dramatiques.
+
+La raison en est simple: les peuples, avant leur âge de parfaite
+civilisation, n'ont ni assez de loisir, ni assez de richesse, ni assez
+de luxe public pour élever à leurs poëtes ces édifices vastes et
+splendides, ces institutions de plaisir public qu'on appelle des
+théâtres et des scènes. La multitude elle-même n'est pas assez riche
+pour se donner à prix d'or, tous les soirs, ces heures délicieuses de
+rassemblement, d'oisiveté et de représentations scéniques. Les acteurs
+eux-mêmes ne manquent pas moins aux poëtes pour jouer leurs oeuvres que
+les édifices, les décorations et les spectateurs. Comment ces acteurs et
+ces actrices nécessaires en grand nombre à la représentation de la scène
+se consacreraient-ils, dès leur enfance, à un art difficile qui ne leur
+promettrait ni pain, ni gloire, ni compensation à tant d'études? Or,
+sans acteurs consommés dans leur art, que devient le drame le mieux
+conçu et le mieux écrit?--L'ennui de ceux qu'il a pour objet de charmer
+par la perfection de la langue, de l'attitude, du geste, de l'action.
+
+Ce n'est qu'après de longs siècles de grossières ébauches théâtrales
+pareilles à celles de _Thespis_ en Grèce, ou de nos _mystères_ en
+France, que s'élèvent des théâtres permanents dignes de la majesté du
+trône ou du peuple. Ce n'est qu'alors aussi que se forment ces grands
+acteurs aussi rares que les grands poëtes, qui, comme _Roscius_,
+_Garrick_, _Talma_, _Rachel_, _Ristori_, personnifient, dans un corps et
+dans une diction modelés sur la nature par l'art, les grandes ou
+touchantes figures que l'histoire ou l'imagination groupent sur la scène
+dans des poëmes dialogués pétris de sang et de pleurs. L'imagination
+recule devant les prodigieuses difficultés qu'un grand acteur ou une
+grande actrice ont à vaincre pour se transfigurer ainsi à volonté dans
+le personnage qu'ils sont chargés de revêtir, depuis la physionomie
+jusqu'à la passion et à l'accent.
+
+Il faut que, non-seulement la nature morale, mais encore la nature
+physique leur obéisse comme la note obéit au musicien sur l'instrument,
+comme la teinte obéit au peintre sur la palette. Visage, regard,
+lèvres, fibres sourdes ou éclatantes de la voix, stature, démarche,
+orteils crispés sur la planche, gesticulation serrée au corps ou
+s'élevant avec la passion jusqu'au ciel, rougeurs, pâleurs, frissons,
+frémissements ou convulsions de l'âme communiqués de l'âme à l'épiderme
+et de l'épiderme de l'acteur à celle d'un auditoire transformé dans le
+personnage, cris qui déchirent la voûte du théâtre et l'oreille du
+spectateur pour y faire entrer la foudre de la colère, gémissements qui
+sortent des entrailles et qui se répercutent par la vérité de l'écho du
+coeur, sanglots qui font sangloter toute une foule, tout à l'heure
+impassible ou indifférente, gamme entière des passions parcourue en une
+heure et qui fait résonner, sous la touche forte ou douce, le clavier
+sympathique du coeur humain: voilà la puissance de ces hommes et de ces
+femmes, mais voici aussi leur génie!
+
+De telles puissances et de tels génies artificiels supposent, dans ces
+acteurs indispensables à la scène, des miracles d'efforts, d'études,
+d'éducation spéciale à cette profession, des sentiments fantastiques qui
+ne se produisent que dans un état très-lettré, très-oisif et
+très-opulent des nations. Les poëtes dramatiques ne sont pas seuls dans
+leurs oeuvres, ils n'existent tout entiers que par leurs acteurs; ils
+dépendent ainsi du temps où ils vivent et ne peuvent naître qu'à la
+consommation des nations policées. Que serait devenu le grand Homère,
+qui allait récitant lui-même ses poëmes sur les chemins de Chio ou de
+Samos, s'il avait écrit ses divins ouvrages en scènes et en dialogues,
+et s'il lui avait fallu trouver des interprètes de ses vers parmi les
+pasteurs ou les matelots de l'Ionie?
+
+À chaque âge son genre de poésie, mais le plus parfait, sinon le plus
+émouvant de ces genres, est certainement celui qui n'a pas besoin de
+tous ces auxiliaires et de tous ces accessoires étrangers à la poésie
+elle-même et qui ne demande, comme le poëte épique ou le poëte lyrique,
+qu'une goutte d'encre au bout d'une plume de roseau.
+
+Cela dit, remettons à un autre moment l'étude que nous ferons rapidement
+du théâtre grec, le plus accompli des théâtres, du théâtre romain,
+presque nul dans un peuple trop féroce pour goûter les plaisirs purement
+intellectuels de l'esprit, des théâtres espagnols, anglais, allemands,
+et enfin du théâtre français, le plus correct et le plus sensé des
+théâtres modernes dans la plus sensée et dans la plus communicative des
+langues, et commençons par son chef-d'oeuvre Athalie.
+
+
+II
+
+Il faut tuer ici, par un mot dur, mais vrai, la vanité de l'homme. Un
+grand homme n'est pas seulement, comme on dit, fils de ses oeuvres: un
+grand homme est avant tout fils de son siècle, ou plutôt un siècle se
+fait homme en lui: voilà la vérité.
+
+Jamais ce mot ne fut plus visiblement vérifié que dans Racine et dans
+les cinq ou six grands poëtes ou grands écrivains qui furent avec lui
+comme la floraison et la fructification de ce beau siècle de Louis XIV.
+Tout concourait, depuis cent cinquante ans, dans la religion, dans la
+politique, dans les armes, dans l'éducation publique, dans la direction
+des lettres et des arts, à élever la France à une de ces époques de
+civilisation, de gloire, de paix, de loisir et de luxe d'esprit où les
+nations font halte un instant, comme le soleil à son zénith, pour
+concentrer tous leurs rayons en un foyer de splendeur active et pour
+montrer au monde ce que peut être un peuple parvenu à sa dernière
+perfection de croissance d'unité et de génie.
+
+La religion et la monarchie, ces deux principes d'autorité absolue, l'un
+sur les âmes, l'autre sur les esprits, s'étaient embrassées dans une
+indissoluble étreinte. Elles avaient donné à la France tout ce que peut
+donner le despotisme: la concentration et la règle de toutes ses forces
+intellectuelles et matérielles dans un effort universel des
+intelligences disciplinées sous l'Église et sous le roi. La liberté a
+autre chose à donner un jour aux peuples, mais on peut défier l'Église
+et la monarchie de donner plus qu'elles n'avaient donné au siècle de
+Louis XIV, le génie discipliné par le despotisme.
+
+Voyez comme tout y avait providentiellement concouru! Les guerres de
+religion, atroces mais saintes, dans les deux partis, avaient remué et
+exercé jusqu'au fond des âmes le plus fort, le plus noble, le plus divin
+des héroïsmes humains, l'héroïsme de la conscience, non pas celui qui
+fait les héros, mais celui qui fait les martyrs. Les caractères
+s'étaient vigoureusement retrempés dans ce sang et dans ce feu des
+guerres sacrées.
+
+Le sort et la défection d'Henri IV, ce dupeur de Dieu et des hommes,
+avaient donné la victoire au parti de l'Église romaine. Ce parti avait
+persécuté et proscrit les vaincus obstinés. C'était atroce, mais c'était
+logique. On avait combattu pour l'unité, on devait triompher pour elle.
+Le crime de liberté de pensée n'était plus seulement un crime contre le
+ciel, c'était un crime contre l'État. Le roi n'était que la main du
+pontife, il vengeait l'Église, et l'Église, à son tour, vengeait le
+prince; car ces deux autorités se confondaient en une. Ce qui échappait
+à l'Église tombait sous le glaive du roi, et ce qui s'insurgeait dans
+son coeur contre le roi tombait sous l'excommunication de l'Église. Il
+ne fallait pas seulement obéir à cette double autorité combinée entre le
+roi et Dieu, il fallait l'adorer. La servitude était devenue vertu. Ce
+n'est pas assez; elle était devenue honneur selon le monde.
+
+Un mot historique de Racine dans une de ses lettres à madame de
+Maintenon caractérise mieux que mille pages l'excès véritablement impie
+et cependant consciencieux d'asservissement à la personne divinisée du
+prince dont on se glorifiait à cette époque: «Dieu m'a fait la grâce,
+Madame, de ne jamais rougir de l'Évangile ni du roi dans tout le cours
+de ma vie.»
+
+Ainsi Dieu et le prince étaient placés au même niveau d'adoration et
+d'adulation par ces sujets agenouillés devant les deux puissances. Ce
+mot qui paraîtrait abject et sacrilége aujourd'hui aux plus vils des
+courtisans d'un trône, paraissait sublime alors; c'était la dévotion à
+la tyrannie.
+
+
+III.
+
+Voilà ce qu'avait fait l'esprit du temps pour l'unité de ce peuple. La
+guerre et la politique n'avaient pas fait moins. Deux grands ministres:
+l'un, le Machiavel français, Richelieu; l'autre, le politique italien,
+Mazarin, maîtres de deux règnes et d'une régence, avaient fait le reste.
+
+L'un, par ses férocités implacables, avait émancipé complétement le
+trône des restes de la grande féodalité qui résistaient et qui
+embarrassaient son action souveraine. La faux de Tarquin dans la main
+de Richelieu, cruel par goût autant au moins que par politique, avait
+abattu toutes les têtes qui tendaient à se relever à la cour ou dans les
+provinces. Ce grand niveleur à tout prix avait fait une proscription de
+Marius pour crime de supériorité. Malheur aux grands, c'était sa maxime.
+Il ne voulait qu'un seul grand, le roi, et c'était lui qui était le roi
+sous sa pourpre. Cette terreur d'en haut avait réussi.
+
+L'autre, Mazarin, le plus doux, le plus temporiseur et le plus habile de
+tous les politiques qui aient jamais manié les fils compliqués d'une
+régence de royaume pendant une longue minorité, avait rejeté loin de lui
+la hache sanglante de Richelieu son maître. Il avait compris que la
+nation, intimidée et abattue, n'avait plus besoin que d'être relevée,
+caressée et séduite par les manéges et par les bienfaits d'une politique
+de négociation. Il avait commencé son système de séduction par le coeur
+de la reine, mère de Louis XIV. Cette charmante veuve d'un roi imbécile
+avait tremblé elle-même sous Richelieu, elle s'était précipitée avec
+confiance dans l'esprit et dans le coeur d'un ministre qu'elle ne
+pouvait plus trahir sans se trahir elle-même.
+
+L'histoire, envenimée par les pamphlets du temps pleins des animosités
+de la Fronde et des parlements, a défiguré cette reine habile. En
+réalité, c'était une femme intrépide, une mère accomplie, une amie
+constante de son ministre jusqu'à la mort, une politique aussi consommée
+et plus magnanime qu'Élisabeth d'Angleterre. Son seul tort, dans
+l'histoire, c'est de s'être effacée et tenue dans le demi-jour derrière
+la pourpre de Mazarin.
+
+Mais cette réserve même était dans son vrai rôle de femme, de reine et
+de mère. En apparaissant trop, elle aurait assumé sur elle et sur son
+fils les impopularités dangereuses qui s'attachaient à Mazarin. En se
+tenant dans l'ombre et dans une habile neutralité, entre le ministre
+odieux, mais nécessaire, et les grands révoltés, Anne d'Autriche
+conservait pour les grands périls ce rôle d'intermédiaire irresponsable
+et de négociatrice couronnée qui rétablissait la paix et qui sauvait à
+la fois le jeune roi, la monarchie et le ministre.
+
+C'est un règne mal étudié de l'histoire de France, c'est une histoire
+écrite par l'opposition de la Fronde et par des factieux en robe du
+parlement. La véritable reine Blanche de ce grand règne fut Anne
+d'Autriche.
+
+
+IV
+
+Richelieu, Anne d'Autriche et Mazarin avaient fait d'avance le règne de
+Louis XIV. Il n'eut qu'à le saisir et à le conserver. Il fit bien l'un
+et l'autre; c'était le prédestiné du despotisme. La nature lui en avait
+donné à la fois les vices et les vertus: un orgueil de dieu et un
+commandement de roi.
+
+Mais ce n'était pas tout encore; il faut un instrument au génie des
+lettres. Cet instrument, c'est une langue. La langue poétique et la
+langue oratoire de la France se trouvaient précisément à ce confluent
+des différents ruisseaux des idiomes où le génie des langues, un moment
+indécis, s'arrête comme embarrassé de ses richesses, tente différentes
+voies, puis, prenant tout à coup son parti décisif, forme ce grand
+courant original de la langue nationale, qui entraîne tout en purifiant
+tout dans son cours.
+
+C'est le moment où l'on dit que les poëtes créent les langues. Créer est
+un mot impropre; il n'est donné à personne de créer l'idiome d'une
+nation: c'est le travail et la gloire de tous; mais il est vrai de dire
+que c'est le moment où les grands poëtes et les grands écrivains
+façonnent la langue, lui donnent le pli, la forme, la flexibilité, la
+sonorité, la couleur, et l'approprient aux usages intellectuels auxquels
+cette langue est prédestinée par cette providence qui assigne leur
+mission aux peuples. Les peuples donnent le lingot aux poëtes, et les
+poëtes frappent de leur empreinte ce lingot: voilà la vérité.
+
+Or, tout avait concouru aussi, dans les moeurs et dans les règnes, à
+enrichir la langue française d'alluvions d'idiomes ou antiques ou
+modernes, qui la rendaient propre à devenir à son tour monumentale.
+
+L'Église, qui maintenait l'usage du latin, l'avait remplie de latinité.
+La latinité lui constituait un nerf, une solidité, une brièveté
+concentrée de construction qui presse les mots, comme Tacite, pour leur
+faire rendre avec plus d'énergie le sens.
+
+La pompe du grec, réimportée en Italie par _Lascaris_ sous les premiers
+Médicis, et réimportée d'Italie en France par Ronsard et ses
+disciples, lui avait donné l'ampleur, l'image et la grâce refusées par
+la nature au latin.
+
+L'Italie moderne, qui l'avait inondée, par le midi et par nos guerres de
+François Ier, de ses poésies, lui avait donné, par _Dante_ et par
+_Pétrarque_, par le _Tasse_ et par l'_Arioste_, la fluidité, l'harmonie
+et l'abondance, qui sont les caractères du génie italien du moyen âge.
+La maison de Médicis, si souvent confondue avec la maison régnante de
+France sous les Valois, avait régné au Louvre et aux Tuileries autant
+qu'à Florence par ses artistes et par ses poëtes presque naturalisés
+français.
+
+Enfin, dans ces derniers temps, les liaisons de la dynastie française
+avec l'Espagne avaient inoculé à la langue de Louis XIII, sous Anne
+d'Autriche, princesse plus espagnole qu'allemande, le génie héroïque,
+chevaleresque, maure, plus grand que nature, emphatique, enflé, qui
+touchait au sublime par sa hauteur, et au ridicule par son exagération.
+Corneille était la contre-épreuve de ce génie espagnol en France. Il
+nous avait fait une langue de héros, presque de matamores; la langue qui
+montait avec lui jusqu'aux cieux allait se perdre dans les nuages. Si
+nous avions eu une série de Corneilles, nous aurions perdu le naturel,
+et nous nous serions enflés jusqu'à la déclamation. C'était assez d'un.
+
+L'hébreu enfin, elliptique et concassé comme ses rochers du Sinaï, avait
+été calqué par les orateurs religieux et par Bossuet surtout, et cette
+langue avait donné au français l'éclair lyrique et l'autorité
+prophétique qui écrivent en lueurs et qui parlent en foudres.
+
+Quels plus riches matériaux de langue un grand poëte éclectique comme
+Racine pouvait-il trouver sous la main pour construire à sa gloire et à
+la gloire de sa nation le chef-d'oeuvre achevé et insurpassable de la
+langue poétique française, si ce poëte surtout savait choisir avec la
+sûreté de bon sens, la délicatesse de goût et le tact infaillible du
+caractère français ce qui convenait le mieux dans ces matériaux
+étrangers au génie sensé, clair, simple et naturel de la nation?
+
+C'est cette heureuse coïncidence de bonnes fortunes littéraires qui vit
+et qui fit naître Racine, c'est-à-dire la perfection incarnée de la
+langue poétique en France! Nous plaignons ceux qui ne sentent pas cette
+perfection de la langue dans un homme providentiel pour notre
+littérature. Mais aussi remarquez bien une chose: c'est que tous ceux
+qui lui reprochent d'être trop exclusivement français sont des
+critiques, des écrivains ou des poëtes, qui sont eux-mêmes trop
+étrangers dans leurs tendances poétiques et qui touchent, par quelques
+exagérations de leur génie, à ces vices et à ces excès du grec, du
+latin, de l'hébreu, de l'italien et surtout de l'espagnol, que Racine a
+su, avec un art sévère, corriger et exclure de la langue dans laquelle
+nous chantons pour nous et pour la postérité de la France.
+
+C'est cette même coïncidence de religion achevée, de moeurs faites, de
+politique établie, de loisir national conquis par les armes, et de
+langue créée par le temps qui fait, comme nous le disions tout à
+l'heure, qu'un grand siècle se fait homme tout à coup dans un groupe
+prédestiné de grands hommes.
+
+Ainsi, au moment dont nous vous entretenons, la monarchie s'était faite
+homme dans Louis XIV, la Bible s'était faite homme dans Bossuet,
+l'Évangile s'était fait homme dans Fénelon, la comédie s'était faite
+homme dans Molière, la langue poétique moderne s'était faite homme dans
+Racine. _Athalie_ allait tomber de son génie, comme le fruit mûr tombe à
+son heure de l'arbre fertilisé par un sol, par une culture et par une
+saison de choix.
+
+
+V
+
+Nous ne voulons pas écrire ici la vie de Racine, malgré la corrélation
+intime qui, pour le regard clairvoyant du philosophe, existe entre le
+poëte et ses oeuvres. Nous réservons cette vie que nous avons
+profondément étudiée pour la vie des grands hommes à laquelle nous
+travaillons dans un autre recueil. Toutefois nous en dirons assez ici
+pour faire bien comprendre la naissance et la perfection de l'oeuvre
+d'_Athalie_ à nos lecteurs.
+
+Jean Racine était né à la Ferté-Milon, petite ville de l'ancienne
+province de Valois. Sa famille appartenait à cette vieille bourgeoisie
+française qui avait la distinction des moeurs de la noblesse sans en
+avoir les légèretés et les vices. Son père occupait un de ces modestes
+emplois publics du fisc royal, apanage habituel de ces familles. Son
+aïeul maternel remplissait un emploi de magistrature. Les deux familles
+étaient lettrées de profession, religieuses de coeur.
+
+Une circonstance fortuite nourrit cette double disposition aux lettres
+et à la religion dans la maison. Une tante de l'enfant était religieuse
+dans cette célèbre maison de Port-Royal. Port-Royal était le berceau et
+le cénacle du jansénisme. Le jansénisme préoccupait gravement alors de
+la menace d'un schisme l'Église et le gouvernement de Louis XIV. Les
+jansénistes étaient les stoïciens du christianisme.
+
+Les jésuites, leurs implacables ennemis, étaient beaucoup moins sévères.
+En hommes aussi politiques que religieux, ils redoutaient l'exagération
+de foi et de moeurs des jansénites. Cette exagération de foi et de
+moeurs aurait fini par révolter la faiblesse humaine et par réduire le
+christianisme à un petit groupe de chrétiens forcenés qui auraient damné
+le monde en sauvant quelques sectaires. Les jésuites appropriaient, avec
+un art consommé, la religion au temps, au pays, aux usages, aux vices
+même tolérés du prince et du peuple; ils négociaient, comme des
+diplomates accrédités à la fois au ciel et sur la terre, entre le Christ
+et le monde.
+
+Cette profonde habileté de conduite leur avait valu, à la fin, la
+confiance absolue d'un roi qui avait besoin de foi pour son esprit et de
+tolérance pour ses faiblesses. Sa conscience était dans leurs mains.
+Ils la maniaient à leur fantaisie dans leurs intérêts et dans les
+intérêts de l'Église. Ils lui avaient ordonné de persécuter les
+religieux et les religieuses de Port-Royal. Louis XIV leur obéissait
+d'autant plus volontiers qu'un soupçon de révolte contre l'Église était
+à ses yeux un soupçon d'opposition contre la monarchie, et qu'un levain
+de républicanisme lui semblait caché dans ces doctrines d'obéissance à
+Dieu seul, de stoïcisme romain et de mépris de la persécution terrestre.
+
+
+VI
+
+Ces religieux et ces religieuses de Port-Royal, expulsés pour la
+première fois de leur solitude, avaient cherché un refuge dans une
+sauvage abbaye des forêts de la Ferté-Milon, la Chartreuse de
+Bourg-Fontaine. Leur mérite et leur sainteté répandaient leur bonne
+odeur jusque dans les familles pieuses de la Ferté-Milon. On s'attacha à
+eux pour leur vertu, pour leur science et pour leur persécution.
+
+La famille maternelle du jeune Racine fut particulièrement édifiée de la
+piété de ces saints et de ces saintes anachorètes. Trois de ses tantes,
+entraînées par la contagion de l'exemple, entrèrent dans leur ordre
+religieux, s'y distinguèrent par leur zèle et y persévérèrent jusqu'à la
+mort. C'est ainsi que le futur poëte d'_Athalie_ fut imbibé dès sa
+tendre enfance de ces émanations de foi et de piété chrétienne qui
+s'évaporèrent un moment au vent du siècle, mais qui se retrouvèrent
+comme un premier parfum au fond de son coeur quand il repassait les
+jours de sa jeunesse dans la maturité de ses années.
+
+Après de premières études classiques et sévères faites à la Ferté-Milon,
+sous la direction de son tuteur, le crédit de ses tantes religieuses au
+monastère de Port-Royal, près Paris, le fit entrer au nombre des
+disciples de cette savante et sainte maison. La colère du roi s'était
+encore une fois calmée devant la résignation de ces pieux solitaires.
+Racine y acheva sous eux ses études d'antiquité et de théologie. À seize
+ans il vint les terminer à Paris, au collége d'Harcourt. Un des associés
+libres de Port-Royal, M. le Maistre, lui prêtait sa chambre à Paris, et
+le traitait en fils plus qu'en disciple.
+
+La correspondance de ce second père avec le jeune homme pendant les
+absences de M. le Maistre de Paris, est pleine de ces naïvetés à la fois
+tendres et austères qui caractérisent ces paternités intellectuelles.
+
+«Mandez-moi si mes vieux livres sont bien en ordre sur les tablettes et
+si mes onze volumes de saint Chrysostome y sont; voyez-les de temps en
+temps pour en enlever la poussière. Mettez de l'eau dans les écuelles
+au-dessus desquelles ils sont rangés afin que les rats ne puissent les
+ronger. Suivez bien en tout les conseils de votre sainte tante. La
+jeunesse doit toujours se laisser conduire et tâcher de ne point
+s'émanciper. Peut-être que Dieu vous fera revenir à Port-Royal. Tâchez
+que les événements vous détachent du monde si ennemi de la piété. Adieu,
+mon cher fils, aimez en moi votre père comme il vous aime. Envoyez-moi
+aussi mon Tacite in-folio.»
+
+
+VII
+
+Le jeune homme répondait à ces soins pour son avancement dans les
+lettres au delà de ce que désiraient ses vénérables maîtres. Revenant
+sans cesse à Port-Royal pendant les vacances du collége d'Harcourt
+comme dans un foyer paternel, il s'y livrait avec une ardeur fiévreuse
+aux trois goûts que la nature et l'éducation avaient développés comme
+des instincts en lui: le goût de l'histoire qu'il satisfaisait dans
+Plutarque, le goût de la poésie qu'il nourrissait d'Homère et de
+Virgile, et enfin le goût de la tragédie, cette histoire poétique en
+drame dont il puisait les exemples dans les deux tragiques Sophocle et
+Euripide. Il passait des journées entières enfoncé dans les forêts qui
+entourent le monastère de Port-Royal, ces volumes à la main. Sa mémoire,
+aussi heureuse que son imagination était émue, s'imprégnait de ces
+belles harmonies de la poésie grecque, de cette musique passionnée du
+coeur humain.
+
+Rien cependant n'indiquait encore en lui, par des explosions trop
+précoces de génie, une de ces natures qui font violence au temps et qui
+jaillissent d'elles-mêmes en éclairs de talent, révélateurs de hautes
+destinées. C'était un fruit de la culture plus encore que de la nature,
+un de ces esprits bien constitués, mais nullement prodigues, qui ont
+besoin d'exemples pour imiter et qui empruntent leur séve à toute
+l'antiquité pour grandir à la proportion des chefs-d'oeuvre antiques.
+Les premiers vers qu'il composa, à l'imitation des lyriques grecs et
+latins, sur la solitude des forêts, sur les charmes de la nature, sur la
+paix religieuse du monastère de Port-Royal; sur les hymnes traduites du
+Bréviaire, et enfin son ode sur le mariage du roi, intitulée la _Nymphe
+de la Seine_, sont des exercices très-ordinaires d'un novice de l'art,
+et des imitations très-pâles des odes de David ou de Pindare. L'oreille
+a déjà son harmonie, la conception n'a pas sa force, l'image n'a pas sa
+nouveauté, son relief et son coloris. Ce sont des balbutiements d'un
+disciple qui n'aura pas de longtemps l'accent de ses maîtres. L'étude
+attentive de ces premières poésies révèle le Racine futur tout entier,
+un fils de l'antiquité, non un fils de son siècle, un homme de
+renaissance, non de création, original plus tard, mais original
+seulement par la perfection.
+
+Voilà ce qui a donné tant de prise contre cette gloire, dans ces
+derniers temps, à ses dénigreurs. Oui, son originalité la plus rare de
+toutes ne fut pas d'être neuf, elle fut d'être parfait. Mais le
+chef-d'oeuvre en tout genre n'est-il pas la plus merveilleuse des
+nouveautés, la nouveauté éternelle et suprême du beau, celle de Phidias,
+celle de Raphaël, celle de Racine? Passons:
+
+
+VIII
+
+Le roi et la cour avaient goûté son ode de poëte lauréat sur la _Nymphe
+de la Seine_. Les solitaires de Port-Royal furent plus alarmés que
+flattés de ce succès de leur élève. Ils avaient la faiblesse, ainsi
+qu'on le voit dans les pensées de _Pascal_, de mépriser la poésie, sans
+doute comme une volupté de l'esprit qui avait trop d'attrait pour être
+innocente. Ils se hâtèrent d'éloigner le jeune Racine de la scène de ses
+premiers succès, de peur qu'il ne prît goût à ces vaines gloires, et de
+l'envoyer chez un de ses oncles, chanoine à Uzès, nommé le père Sionin.
+Cet oncle, chanoine et grand vicaire d'Uzès, possédait de riches
+bénéfices et se proposait d'en résigner un à son neveu aussitôt que ce
+neveu serait entré dans l'Église.
+
+Racine se prêta pendant quelque temps, en apparence, à l'étude de la
+théologie, mais sa nature mondaine, légère et passionnée répugnait
+invinciblement à l'austérité de la vie sacerdotale. Il prit en aversion
+l'habit noir que son oncle lui faisait porter, les moeurs claustrales et
+la ville même d'Uzès. Il se renferma dans la solitude de ses pensées et
+de ses poëtes grecs, et il ébaucha, à l'insu de son oncle, la tragédie
+de la _Thébaïde_ ou des _Frères ennemis_; il méditait de la donner au
+théâtre à son retour à Paris. Les obstacles qu'il trouva dans le clergé
+d'Uzès et le refus d'un petit bénéfice ecclésiastique résigné en sa
+faveur par son oncle l'aigrirent de plus en plus contre l'Église et
+précipitèrent son retour à Paris.
+
+C'était le moment de la gloire et de la faveur de Molière, génie
+jusque-là inconnu et avili par la mauvaise fortune. Racine se fit
+recommander à lui. Molière, incapable de jalousie et capable de toutes
+les bontés du coeur, le recommanda et l'introduisit à la cour. Une ode
+médiocre intitulée la _Renommée aux Muses_ lui valut des louanges de la
+bouche du roi et une gratification de sa main. L'adulation dans cette
+cour était plus vite reconnue et plus libéralement récompensée que le
+talent. Boileau, à qui Molière porta l'ode de son jeune protégé,
+l'estima assez pour y faire de sa main des corrections. Racine devint,
+par Molière, le disciple favori et l'ami de Boileau. La Fontaine, esprit
+naïf, gracieux, _discinctus_, pour nous servir de l'expression latine
+qui rend seule le débraillement de ce caractère, faisait déjà partie,
+souvent inaperçue, toujours muette, de cette société de grands esprits.
+
+Leur crédit et surtout l'intervention amicale de Molière, directeur de
+théâtre, obtinrent la représentation de la _Thébaïde_ ou des _Frères
+ennemis_. Cette tragédie, toute composée de lambeaux mal cousus
+d'_Eschyle_, d'_Euripide_ et de _Sénèque_, qui avaient traité avant
+Racine le même sujet, ne fut excusée qu'à cause des beaux vers et de la
+jeunesse du poëte. On y sent la tension pénible d'un talent naissant qui
+veut s'élever, malgré la nature, à la concision héroïque et à l'enflure
+espagnole de Corneille. Mais c'était un enfant roidissant ses faibles
+muscles pour rappeler l'hercule du théâtre. Le nom de Racine se répandit
+par ce premier essai: cependant rien n'indiquait encore qu'un rival
+était né au poëte vieilli du _Cid_.
+
+
+IX
+
+L'année suivante, 1665, Racine donna au théâtre la tragédie d'_Alexandre
+le Grand_, tirée de Quinte-Curce et imitée de Corneille et du roman
+chevaleresque de Mlle de Scudéri. L'élégance de la versification et les
+allusions adulatrices à Louis XIV, héros toujours réel de ces pièces
+héroïques, donnèrent à l'ouvrage un succès qu'il était loin de mériter
+par lui-même.
+
+Tout le génie grec et tragique de Racine n'éclata dans sa plénitude que
+dans _Andromaque_. Le poëte français y égale, comme poëte épique, Homère
+et Virgile, chantres des mêmes catastrophes. Dans _Britannicus_, qu'il
+donna en 1669, il rivalisa de génie historique avec Tacite: il ne
+rivalisa plus de poésie qu'avec lui-même. _Bérénice_, qui suivit
+_Britannicus_, n'est qu'une élégie héroïque pleine d'allusions aux
+amours du roi. Le poëte cesse d'être tragique à force d'efféminer
+l'amour et le langage d'un héros. _Bajazet_ offre des beautés
+supérieures, mais corrompues par la ridicule application des moeurs
+galantes d'une cour française aux moeurs des Ottomans. _Mithridate_,
+_Iphigénie_, _Phèdre_ enfin, son chef-d'oeuvre profane, élevèrent le nom
+du poëte au zénith de sa gloire. Nous analyserons ailleurs _Phèdre_, la
+plus immortelle de ces oeuvres. Nous montrerons ce que ce génie
+éclectique et appropriateur a emprunté à ses émules de l'antiquité
+grecque et latine, et en quoi le sublime imitateur a égalé et surpassé
+ses modèles.
+
+Mais ici nous reprenons notre récit, puisque ce sont les circonstances
+de sa vie qui furent l'occasion de ses dernières et de ses meilleures
+oeuvres.
+
+
+X
+
+Racine, il faut le dire, puisque c'est la vérité de son caractère,
+n'avait ni la bienveillance cordiale et sans envie de Molière, ni le
+mâle désintéressement de soi-même de Corneille, ni la simplicité puérile
+et nonchalante de la Fontaine, ni même l'âpre et loyale probité d'esprit
+de Boileau son ami.
+
+Le vieux Corneille, à qui il avait demandé des conseils en lui
+soumettant la tragédie d'_Alexandre_, lui avait répondu ce que nous lui
+aurions répondu nous-même aujourd'hui que nous jugeons de sang-froid et
+à distance la nature de son génie: «qu'il avait un admirable talent de
+poëte épique, mais qu'il ne lui trouvait pas le nerf vibrant et
+concentré de la tragédie.»
+
+Cette réponse, faite de bonne foi par un maître souverain de l'art à un
+jeune homme, avait irrité et comme défié Racine. Il avait eu le tort de
+vouloir éclipser, en l'imitant dans les mêmes sujets, le grand
+Corneille. Il avait ravalé l'émulation à une inconvenante rivalité. Il
+n'avait pas assez respecté la majesté du génie au repos ni la sainteté
+de la vieillesse; il avait oublié qu'il vieillirait lui-même un jour, et
+que la pire des insultes est de comparer sa force naissante à la
+faiblesse d'un homme hors de combat.
+
+Corneille cependant avait raison selon nous; et en assignant au jeune
+Racine le rôle de poëte épique, il ne lui assignait certes pas une
+gloire inférieure à la sienne, car on lit et relit avec délices le
+poëme; et la lecture des tragédies, dépourvue des fantasmagories de la
+scène, est une lecture difficile, ingrate, tronquée, souvent
+fastidieuse.
+
+Il y a à cela trois causes qui sont dans la nature même du drame ou de
+la tragédie.
+
+La première de ces causes, c'est la brièveté nécessaire de la tragédie
+ou du drame, qui, devant être récité avec un grand appareil de
+décoration et une grande lenteur de déclamation devant le peuple
+rassemblé pendant une soirée, ne comporte pas la vaste étendue et
+l'ampleur indéfinie du poëme épique. C'est de la poésie en abrégé
+pressée par l'heure et par l'impatience d'une foule.
+
+La seconde de ces causes, c'est que le poëte tragique est privé, par la
+nature même de son sujet et par le dialogue pressé qu'il établit entre
+ses personnages, de toute la partie descriptive de la poésie,
+c'est-à-dire d'un des plus grands charmes du poëme. Le poëte tragique
+est comme le sculpteur en bronze ou en marbre: il ne montre que des
+statues ou des groupes en action. Le paysage, le lieu, le ciel, les
+réflexions, les peintures, n'existent pas et ne peuvent pas exister pour
+lui; ses tableaux ne peuvent avoir ni horizon, ni premier plan; le
+spectacle de la nature et les analogies de cette nature avec l'homme lui
+sont à peu près interdits. Lacune immense dans son oeuvre! Que feraient
+Homère, Virgile, le Tasse, le Dante, Milton, Camoëns, si vous leur
+retranchiez leurs descriptions et leur paysage?
+
+Enfin la troisième de ces causes, c'est que le poëte dramatique ou
+tragique ne peut, par la concentration forcée de son drame, saisir ses
+héros ou ses personnages que dans un accès de passion extrême de leur
+vie et de leur destinée, au point culminant de leurs sentiments, au
+moment où leur âme éclate ou se déchire en larmes, en cris ou en sang,
+sous la main de la pitié ou de la terreur.
+
+Qu'en résulte-t-il? C'est que le poëte tragique est conduit à ne peindre
+que des péripéties ou des convulsions suprêmes de l'âme de ses
+personnages, et que tous les sentiments doux, habituels, modérés du
+coeur humain, sont retranchés forcément de sa poésie. Or, les sentiments
+doux, habituels, modérés, heureux, de l'âme humaine, sont cependant des
+notes délicieuses de la poésie, cette musique de l'âme. Elles sont
+interdites au poëte tragique: il ne prend l'homme qu'en flagrant délit
+de passions brûlantes, et il n'en montre que les muscles torturés par la
+douleur comme ceux du Laocoon.
+
+Peut-on dire qu'avec ces trois causes d'infériorité relative dans le
+cadre même de son oeuvre, le poëte épique, qui peint et qui chante la
+nature entière et l'homme tout entier, n'est pas supérieur, non pas en
+génie, mais en genre et en charme au poëte de théâtre?
+
+Racine avait donc tort d'être humilié du mot de Corneille. Corneille lui
+assignait en réalité la meilleure part du génie.
+
+
+XI
+
+Sa conduite avec Molière, son premier protecteur, son introducteur à la
+cour, son introducteur au théâtre, ne fut pas plus exempte d'excès
+d'amour-propre, de personnalité et même d'ingratitude. C'était Molière
+qui avait fait représenter les premières tragédies de son ami sur son
+propre théâtre, en répondant, pour ainsi dire, au public, de la chute ou
+du succès de ces tragédies. C'était là un de ces services qui lient pour
+jamais un poëte reconnaissant à son protecteur.
+
+Molière avait le droit d'espérer que la gloire de son protégé
+deviendrait la fortune de sa scène. Cependant Racine n'ayant pas été
+satisfait dans sa vanité de la manière dont les comédiens de Molière
+jouaient son _Alexandre_, retira brusquement sa tragédie de ce théâtre.
+Il la porta au théâtre rival de l'hôtel de Bourgogne, et ce qu'il y eut
+de plus cruel pour le pauvre Molière dans ce procédé, c'est que Racine
+lui enleva, en même temps que sa pièce, la meilleure de ses actrices.
+Elle passa, avec la tragédie, du théâtre de Molière au théâtre de
+Bourgogne, enlevant ainsi à Molière la curiosité d'une pièce nouvelle et
+la popularité d'une comédienne accomplie.
+
+L'amitié entre Molière et Racine fut à jamais rompue par cette
+défection. Molière, qui était incapable de vengeance, était capable
+d'une profonde affliction et d'un amer souvenir. Il ne parla plus de
+Racine qu'avec peine, en louant toujours son génie, mais en se taisant
+sur son coeur. La blessure ne pouvait plus se fermer. Ces deux hommes
+laissèrent la froideur de la faute et du souvenir s'établir entre leurs
+âmes.
+
+
+XII
+
+Une faute de coeur plus grave et plus éclatante encore, à la même
+époque, signala tristement l'excès de personnalité et la facilité
+d'oubli des services reçus dans le coeur du poëte devenu le favori de la
+cour et de la scène. On a vu que Port-Royal avait été le foyer presque
+paternel, et pour ainsi dire, le berceau de l'âme et du génie de Racine.
+
+Les vénérables religieux de cette maison considéraient le théâtre, qui
+remue les passions, comme une institution entièrement opposée au
+christianisme, qui les corrige ou les supprime. Ils s'affligèrent de
+voir le jeune Racine, leur élève bien-aimé, prêter son talent de poëte
+au théâtre.
+
+Nicole, après Pascal, le plus rude écrivain moraliste de cette école,
+avait écrit dans une de ses polémiques, «qu'un faiseur de romans ou un
+poëte de théâtre était un empoisonneur public, non du corps, mais des
+âmes; il avait ajouté qu'un tel poëte devait s'accuser de la mort d'une
+multitude d'âmes qu'il avait perdues ou qu'il avait pu perdre par ses
+vers.»
+
+Une lettre sévère et touchante que la tante de Racine, religieuse à
+Port-Royal, écrivit à son neveu dans le même temps, fit croire à Racine
+que la réprobation générale de Nicole s'adressait surtout à lui. Rien
+n'était plus faux; Nicole s'adressait au poëte Saint-Sorlin, espèce de
+fou qui se donnait pour prophète.
+
+La lettre de la tante au neveu mérite d'être citée ici.
+
+«Ayant appris que vous aviez dessein de faire ici un voyage, j'avais
+demandé permission à notre mère de vous voir, parce que quelques
+personnes nous avaient assurées que vous étiez dans la pensée de songer
+sérieusement à vous; et j'aurais été bien aise de l'apprendre par
+vous-même, afin de vous témoigner la joie que j'aurais s'il plaisait à
+Dieu de vous toucher; mais j'ai appris depuis peu de jours une nouvelle
+qui m'a touchée sensiblement. Je vous écris dans l'amertume de mon coeur
+et en versant des larmes que je voudrais pouvoir répandre en assez
+grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut, qui est la
+chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur. J'ai donc appris
+avec douleur que vous fréquentiez plus que jamais des gens dont le nom
+est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et
+avec raison, puisqu'on leur interdit l'entrée de l'Église et la
+communion des fidèles, même à la mort, à moins qu'ils ne se
+reconnaissent. Jugez donc, mon cher neveu, dans quel état je puis être,
+puisque vous n'ignorez pas la tendresse que j'ai toujours eue pour vous,
+et que je n'ai jamais rien désiré, sinon que vous fussiez tout à Dieu
+dans quelque emploi honnête. Je vous conjure donc, mon cher neveu,
+d'avoir pitié de votre âme, et de rentrer dans votre coeur pour y
+considérer sérieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté. Je souhaite
+que ce qu'on m'a dit ne soit pas vrai; mais si vous êtes assez
+malheureux pour n'avoir pas rompu un commerce qui vous déshonore devant
+Dieu et devant les hommes, vous ne devez pas penser à nous venir voir;
+car vous savez bien que je ne pourrais pas vous parler, vous sachant
+dans un état si déplorable et si contraire au christianisme. Cependant
+je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à
+moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher.»
+
+Racine, pour toute réponse à ses torts de piété et de tendresse envers
+ses anciens maîtres, leur adressa deux lettres imprimées où la
+réfutation très-aigre de leur doctrine était assaisonnée par les plus
+odieuses incriminations contre leur prétendue vanité de corps.
+
+«Il est aisé de connaître,» dit-il à la fin d'une de ces diatribes, «par
+le soin qu'ils ont pris d'immortaliser ces réponses, qu'ils y avaient
+plus de part qu'ils ne disaient. À la vérité, ce n'est pas leur coutume
+de laisser rien imprimer pour eux qu'ils n'y mettent quelque chose du
+leur. Ils portent aux docteurs les approbations toutes dressées. Les
+avis de l'imprimeur sont ordinairement des éloges qu'ils se donnent à
+eux-mêmes; et l'on scellerait à la chancellerie des priviléges fort
+éloquents, si leurs livres s'imprimaient avec privilége.»
+
+Ces outrages à ses seconds pères étaient d'autant plus impardonnables
+que ces solitaires étaient en ce moment en suspicion et en persécution
+devant la cour, et que l'injure littéraire pouvait se transformer contre
+eux en sévices du gouvernement. Pascal indigné prit la plume des
+_Provinciales_ pour répondre; on étouffa la querelle, heureusement pour
+Racine. Pascal, l'hercule de la polémique, aurait écrasé le poëte aussi
+téméraire qu'ingrat dans son injure. L'immortalité de la vengeance
+aurait immortalisé l'agression.
+
+La facilité du poëte à oublier les amitiés et les services quand sa
+gloire ou quand sa fortune étaient en jeu n'éclata pas moins envers Mme
+de Montespan. Il avait été le courtisan sans scrupule de cette favorite
+tant qu'elle avait régné dans le coeur du roi; il la sacrifia, comme
+nous l'allons voir, à Mme de Maintenon, quand cette austère favorite se
+fut insinuée entre sa maîtresse et Dieu dans la faveur de Louis XIV. Il
+était temps que la religion de son enfance, qui n'était qu'assoupie sous
+les vanités et sous les voluptés de la vie mondaine du grand poëte, se
+réveillât dans son âme, et qu'elle vînt lui imposer ses règles sévères
+de probité d'esprit et d'abnégation de vaine gloire qu'il ne trouvait
+pas assez dans son caractère. Mais Racine était déjà tellement corrompu
+par l'esprit des cours, qu'il fallut que cette religion se confondît
+avec la faveur du monarque pour reprendre sur lui le double empire de la
+cour et de la foi.
+
+Ce fut l'époque de sa conversion; elle fut opportune pour sa faveur
+auprès du roi, mais elle fut sincère devant Dieu et efficace pour la
+réforme de ses moeurs. Ses torts lui apparurent au jour de la
+conscience: il rougit de son ingratitude envers ses maîtres de
+Port-Royal; il se condamna lui-même plus sévèrement peut-être qu'ils ne
+l'auraient condamné; il se repentit d'avoir employé au plaisir profane
+du public et à la conquête d'une gloire périssable les admirables
+talents qu'il avait reçus de la nature et des lettres. Il fit à Dieu et
+à ses maîtres la promesse de ne plus écrire pour le théâtre; il répudia
+ses amours; il se maria à une femme vertueuse et sainte qui ne connut
+jamais de lui que l'époux et le père, et qui ne lut pas même ses
+chefs-d'oeuvre de poëte. Il éleva dans l'ombre et dans la piété une
+famille chrétienne à laquelle il ne songea à laisser pour héritage que
+sa religion pour toute gloire.
+
+Sa femme, fille d'un trésorier des finances d'Amiens, s'appelait
+Catherine de Romanet; elle avait apporté en dot une fortune modeste à
+peu près égale à celle de son mari. Les bienfaits du roi, qui se
+renouvelaient sous la forme de gratification littéraire à chacune de ses
+pièces, et qui se convertirent bientôt après en une pension de 2,000
+livres, somme considérable pour le temps, donnaient une grande aisance à
+la famille. «Il est juste,» écrivait-il à cette époque, «que l'auteur
+laborieux tire de son travail une rémunération légitime.»
+
+Le roi ajouta à cette aisance des gratifications annuelles s'élevant de
+500 jusqu'à 1,000 louis pendant huit ans et plus, une charge de
+gentilhomme ordinaire de sa chambre avec une nouvelle pension de 4,000
+livres, et enfin la charge à la fois politique et littéraire
+d'historiographe de son règne et de ses campagnes, avec Boileau, son
+collègue et son ami. Les émoluments de cette charge étaient
+proportionnés aux dépenses que les deux historiographes avaient à faire
+pour suivre le roi aux armées. Louis XIV payait largement ses plaisirs
+et sa gloire. Versailles et l'immortalité de son nom, ses monuments et
+sa renommée ne lui paraissaient jamais trop chers; il voulait, comme
+Alexandre, des témoins des exploits de son règne, et il choisissait ses
+témoins parmi les poëtes, ces échos éternels du temps.
+
+La vie de Racine, depuis cette faveur ainsi consolidée par ses charges,
+ne fut plus celle d'un poëte, mais celle d'un saint dans sa maison et
+d'un courtisan accompli à la cour. De toutes ses faiblesses passées, il
+ne lui en restait qu'une, l'adulation aux vertus et jusqu'aux caprices
+du roi. C'est de cette faiblesse qu'il vivait et qu'il devait mourir.
+Mais cette faiblesse était alors si générale et si consacrée, qu'elle se
+confondait presque avec une vertu.
+
+
+XIII
+
+Cependant ses maîtres sévères de Port-Royal, avec lesquels il s'était
+réconcilié, et dont il goûtait, plus que le roi ne l'aurait voulu, les
+doctrines, résistaient seuls à cette contagion servile du temps; ils
+conservaient la sainte indépendance de leur rigorisme au milieu de la
+prostration de l'Église et du siècle. Racine, entraîné vers eux par son
+estime, retenu à la cour par le prestige du roi et par les caresses de
+Mme de Maintenon, flottait dans une pénible ambiguïté entre les
+exigences de sa conscience janséniste et les complaisances de situations
+qu'il devait au roi.
+
+Il était tout occupé alors, avec Boileau, d'exercer sa plume au style
+historique, pour élever au règne le monument qu'on attendait de lui. Il
+y réussit mal; la poésie lui avait gâté la main pour la prose: trop
+préoccupé de la forme du rhythme et de l'harmonie des périodes, il
+manquait de nerf et de pensée pour consolider sa phrase historique. Dans
+ses fragments d'histoire comme dans ses lettres, on ne retrouve, selon
+moi, rien du génie de l'auteur de _Phèdre_ et d'_Athalie_; quand il n'y
+avait plus ni passion, ni pompe, ni harmonie de théâtre sous sa plume,
+tout s'évaporait, et tout se glaçait sur sa page. Entre Euripide et
+Tacite, il n'y avait qu'un abîme de médiocrité élégante; on en peut dire
+autant de Boileau.
+
+Pendant que ces deux poëtes réunissaient leurs forces pour écrire, à la
+gloire du roi, ces pages couvertes d'or, Saint-Simon, seul, gravait dans
+l'ombre l'histoire. L'histoire et la poésie sont deux talents bien
+rarement réunis. Tacite, parmi les historiens, aurait pu être poëte;
+Dante, parmi les poëtes, aurait pu être historien; cela ne fut donné ni
+à Boileau ni à Racine. Ils ne furent qu'historiographes, c'est-à-dire
+les annotateurs d'un règne, prenant des notes pour la postérité. Mais la
+postérité ne les lit pas.
+
+
+XIV
+
+Racine ne se montra pas, dans ses essais de discours, plus égal à la
+haute éloquence qu'à la grande histoire. Le discours qu'il prononça à
+l'époque de sa réception à l'Académie française ne fut qu'une harangue
+vulgaire et mal balbutiée. Celui qu'il prononça après la mort de
+Corneille, son rival, ne fut pas digne de ce deuil, mené par l'émule
+d'Euripide devant la tombe de l'émule de Sophocle. Quelle plus
+magnifique occasion d'éloquence, cependant, que l'apothéose de Corneille
+dans la bouche de l'auteur d'_Athalie_! Mais le souffle de l'éloquence,
+qui vient du caractère et du coeur, ne soulevait pas aussi énergiquement
+cette poitrine que le souffle poétique qui vient de l'imagination.
+D'ailleurs, excepté l'éloquence de la chaire qui éblouissait alors les
+temples dans la parole et dans la personne de Bossuet, l'éloquence
+civique et littéraire n'était pas née alors en France; elle ne devait
+naître qu'avec la liberté.
+
+Le roi alors se faisait lire ces morceaux d'histoire de son règne à
+Versailles, dans la chambre de Mme de Montespan, sa favorite en titre,
+bien que son coeur appartînt déjà à Mme de Maintenon. Ce fut à une de
+ces lectures que Racine et Boileau s'aperçurent, pour la première fois,
+du déclin de l'une et de l'ascendant de l'autre. Racine le fils, sur le
+récit de son père, raconte ainsi cette révolution de palais, qui devait
+donner tant de gloire et tant d'amertume ensuite à son père:
+
+«Ces lectures se faisaient chez Mme de Montespan. Tous deux avaient leur
+entrée chez elle aux heures que le roi y venait jouer, et Mme de
+Maintenon était ordinairement présente à la lecture. Elle avait, au
+rapport de Boileau, plus de goût pour mon père que pour lui, et Mme de
+Montespan avait, au contraire, plus de goût pour Boileau que pour mon
+père; mais ils faisaient toujours ensemble leur cour, sans aucune
+jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivait chez Mme de Montespan, ils
+lui lisaient quelque chose de son histoire; ensuite le jeu commençait,
+et lorsqu'il échappait à Mme de Montespan, pendant le jeu, des paroles
+un peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu clairvoyants, que le
+roi, sans lui répondre, regardait en souriant Mme de Maintenon, qui
+était assise vis-à-vis de lui sur un tabouret, et qui, enfin, disparut
+tout à coup de ces assemblées. Ils la rencontrèrent dans la galerie, et
+lui demandèrent pourquoi elle ne venait plus écouter leur lecture. Elle
+leur répondit fort froidement:--Je ne suis plus admise à ces
+mystères.--Comme ils lui trouvaient beaucoup d'esprit, ils en furent
+mortifiés et étonnés. Leur étonnement fut bien plus grand lorsque le
+roi, obligé de garder le lit, les fit appeler, avec ordre d'apporter ce
+qu'ils avaient écrit de nouveau sur son histoire, et qu'ils virent, en
+entrant, Mme de Maintenon assise dans un fauteuil près du chevet du roi,
+s'entretenant familièrement avec Sa Majesté. Ils allaient commencer leur
+lecture, lorsque Mme de Montespan, qui n'était point attendue, entra, et
+après quelques compliments au roi, en fit de si longs à Mme de
+Maintenon, que, pour les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir,
+«n'étant pas juste, ajouta-t-il, qu'on lise sans vous un ouvrage que
+vous avez vous-même commandé.» Son premier mouvement fut de prendre une
+bougie pour éclairer le lecteur; elle fit ensuite réflexion qu'il était
+plus convenable de s'asseoir, et de faire tous ses efforts pour paraître
+attentive à la lecture. Depuis ce jour le crédit de Mme de Maintenon
+alla en augmentant d'une manière si visible, que les deux historiens lui
+firent leur cour, autant qu'ils la savaient faire.
+
+«Mon père, dont elle goûtait la conversation, était beaucoup mieux reçu
+que son ami qu'il menait toujours avec lui. Ils s'entretenaient un jour
+avec elle de la poésie; et Boileau, déclamant contre le goût de la
+poésie burlesque, qui avait régné autrefois, dit dans sa colère:
+«Heureusement ce misérable goût est passé, et on ne lit plus Scarron,
+même dans les provinces.» Son ami chercha promptement un autre sujet de
+conversation, et lui dit, quand il fut seul avec lui: «Pourquoi
+parlez-vous devant elle de Scarron? Ignorez-vous l'intérêt qu'elle y
+prend?--Hélas! non, reprit-il; mais c'est toujours la première chose que
+j'oublie quand je la vois!»
+
+«Malgré la remontrance de son ami, il eut encore la même distraction au
+lever du roi. On y parlait de la mort du comédien Poisson:--«C'est une
+perte, dit le roi, il était bon comédien...--Oui, reprit Boileau, pour
+faire un D. Japhet: il ne brillait que dans ces misérables pièces de
+Scarron.» Mon père lui fit signe de se taire, et lui dit en particulier:
+«Je ne puis donc paraître avec vous à la cour, si vous êtes toujours si
+imprudent.--J'en suis honteux, lui répondit Boileau; mais quel est
+l'homme à qui il n'échappe une sottise?»
+
+Racine n'avait pas, comme on le voit, la rudesse étourdie ou la
+franchise désintéressée de Boileau. Il lui fallait la faveur ou la mort.
+Une suprême occasion de consolider cette faveur et de river sa fortune
+dans le coeur même de la nouvelle favorite ne tarda pas à se présenter.
+Il fait ainsi lui-même, dans un de ses conseils à son fils, l'éloge de
+son aptitude au rôle de courtisan. On y sent l'homme achevé du monde
+plus que le poëte; il voulait dégoûter son fils des vers:
+
+«Ne croyez pas que ce soient mes vers qui m'attirent toutes ces
+caresses. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et
+cependant personne ne le regarde. On ne l'aime que dans la bouche de ses
+acteurs; au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes
+ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je me contente de leur tenir des
+propos amusants et de les entretenir de choses qui leur plaisent. Mon
+talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit,
+mais de leur apprendre qu'ils en ont. Ainsi, quand vous voyez M. le Duc
+passer souvent des heures entières avec moi, vous seriez étonné, si vous
+étiez présent, de voir que souvent il en sort sans que j'aie dit quatre
+paroles: mais peu à peu je le mets en humeur de causer, et il sort de
+chez moi encore plus satisfait de lui que de moi.»
+
+Mme de Maintenon avait triomphé de sa rivale; Mme de Montespan était
+reléguée loin de la cour, dans un de ces splendides oublis qui sont le
+supplice des favorites-mères. La religion avait triomphé avec Mme de
+Maintenon. Un mariage secret mit en repos la conscience agitée du roi.
+Ce mariage suffisait à Louis XIV pour calmer ses scrupules, mais il ne
+suffisait pas à la pieuse ambition de la nouvelle favorite pour élever
+son rang au niveau du miracle de ses rêves; elle aspirait à conquérir
+dans l'esprit de la cour, du clergé, de la noblesse française, des
+titres de considération et de reconnaissance capables de justifier son
+élévation jusqu'au trône.
+
+Dans cette vue, elle faisait régner par elle l'Église et l'aristocratie
+à Versailles; pour flatter ces deux esprits de corps, elle avait fondé à
+Saint-Cyr, dans le voisinage de ce palais, une maison royale d'éducation
+gratuite pour les filles de la haute noblesse militaire et déshéritées
+de la fortune. Saint-Cyr était un splendide noviciat de futures mères de
+familles nobles qui devaient perpétuer, par les exemples et les
+enseignements domestiques, le zèle envers la religion de l'État, le
+dévouement au roi, et la reconnaissance envers la nouvelle Esther de ce
+nouvel Assuérus. La cour était à cette époque très-lettrée; et la
+plupart de ces jeunes personnes étant destinées, par leur naissance ou
+par leur mariage, à vivre à la cour, les lettres saintes et profanes,
+les arts d'agrément et principalement la déclamation théâtrale des plus
+beaux vers de la langue, entraient dans ce plan d'éducation.
+
+Mais il entrait de plus dans les vues personnelles de Mme de Maintenon
+d'attacher le roi à cet établissement royal par l'innocent plaisir que
+lui procureraient les exercices presque publics de ces jeunes et belles
+novices. Louis XIV, sevré par la piété que Mme de Maintenon nourrissait
+en lui, des amours et des fêtes mondaines de sa jeunesse, était
+très-susceptible d'ennui, comme les âmes vides. Il fallait compenser
+pour lui les pompes et les plaisirs de ses belles années par les pompes
+saintes et par des plaisirs sacrés qui lui fissent retrouver dans la
+religion quelque chose des sensualités profanes retranchées de sa vie.
+
+Mme de Maintenon imagina donc de transporter le théâtre à Saint-Cyr, de
+faire de ses belles élèves des actrices naïves de ces représentations
+théâtrales, et d'illustrer ces représentations de Saint-Cyr par la
+présence de la cour et par le génie emprunté aux plus grands poëtes de
+son siècle. La représentation d'_Andromaque_ de Racine, donnée sur le
+théâtre de Saint-Cyr, ne tarda pas à démontrer le contraste fâcheux et
+presque corrupteur entre l'innocence de ces jeunes actrices et les rôles
+d'amour et de passion qui juraient avec leur pureté et avec leur âge. On
+y renonça par respect pour leur pudeur; mais Mme de Maintenon, qui ne
+renonçait pas à son plan d'amuser le roi, supplia Racine de composer
+exprès pour Saint-Cyr quelques-uns de ces chefs-d'oeuvre irréprochables
+où la sévérité de son génie n'éclaterait que dans l'expression de
+passions pures et de sentiments pieux adaptés à l'âge, au lieu et à la
+sainteté de ces jeunes âmes.
+
+Il ne fallait rien moins que ce désir du roi et de Mme de Maintenon pour
+faire rompre au grand poëte un silence qu'il gardait depuis dix ans par
+scrupule de conscience, et pour rallumer en lui cette flamme du génie
+qui n'était point morte, mais qui dormait sous les cendres de sa
+pénitence. L'occasion était unique, Racine pouvait enfin consacrer à la
+religion un talent qu'elle lui avait commandé d'étouffer avant l'âge,
+et sanctifier sa gloire en ne se glorifiant que pour Dieu. Aussi il
+n'hésita pas; son inspiration, si longtemps réprimée, lui révéla des
+chefs-d'oeuvre: tout se réunissait pour l'élever cette fois au-dessus de
+lui-même. La nature, qui se révoltait souvent en lui contre cette
+abstention de la scène; son talent, qui avait mûri et qui ne demandait
+qu'à porter des fruits plus consommés dans la maturité de ses années; la
+passion de complaire au roi, qui était sa dernière et sa plus grande
+faiblesse; le désir de mériter la faveur de Mme de Maintenon, dont il
+estimait l'esprit et dont il vénérait la piété; sa fortune à consolider
+à la cour par des triomphes poétiques qui retentiraient plus loin que
+Saint-Cyr; enfin la satisfaction de conscience qu'il éprouvait à mettre
+son génie dans sa foi, sa foi dans son génie, et à faire son salut pour
+le ciel en faisant sa grandeur pour ce monde: tous ces motifs combinés
+tendaient son âme jusqu'à l'exaltation et concentraient toutes ses
+facultés déjà si puissantes en un de ces efforts suprêmes qui produisent
+les miracles de la volonté et du génie.
+
+Ce furent là les inspirations de Racine; le monde seul ne lui en aurait
+pas donné de pareilles. Aussi ce n'était plus une oeuvre mondaine,
+c'était une oeuvre divine qu'il roulait dans sa pensée.
+
+
+XV
+
+Il n'hésita pas davantage sur la source dans laquelle il allait puiser
+ses sujets de tragédie. La religion à illustrer était son but; c'est
+dans la religion qu'il devait chercher son texte. Il ferma l'histoire
+profane, Sophocle, Euripide, Sénèque, tout ce monde fabuleux, olympien,
+païen, dans lequel il avait jusque-là paganisé son génie; il ouvrit les
+livres sacrés pleins d'un autre ciel, d'une autre histoire, d'un autre
+style; il ne souffla pas, pour les rallumer, sur les charbons éteints du
+trépied et du lyrisme grecs, mais il prit hardiment les charbons vivants
+dans le foyer du tabernacle juif et chrétien pour en réchauffer son âme;
+il s'inspira de ce qu'il croyait et non de ce qu'il imaginait ou de ce
+qu'il imitait.
+
+De ce moment il devint un autre homme. Imitateur jusque-là tant qu'il
+avait été païen, du jour où il fut biblique et chrétien, il fut
+original. C'est qu'un peuple ne prend jamais son originalité que dans
+sa foi.
+
+L'originalité littéraire de l'Europe moderne, c'est la Bible et le
+christianisme. Le hasard découvrit ce mystère à Racine; il avait été
+jusque-là Sophocle, Euripide, Sénèque; mais de ce jour-là il fut Racine.
+Ce sont ses imitations qui l'avaient fait homme de style; c'est sa foi
+qui le fit homme de génie.
+
+Jusqu'à _Esther_ et _Athalie_, nous concevons qu'on accuse ce grand
+poëte de n'avoir été qu'un sublime plagiaire de l'antiquité; mais après
+_Esther_ et _Athalie_, nous ne concevons pas qu'on lui conteste la
+personnalité poétique la plus neuve et la plus caractérisée: c'est le
+christianisme fait poésie, c'est l'oeil qui voit, c'est le zèle qui
+parle, c'est la foi qui chante, c'est l'écho des deux temples qui
+résonne dans l'âme du poëte convaincu, et qui de son âme se répercute
+dans ses vers.
+
+La langue n'est pas moins transformée que l'idée; de molle et de
+langoureuse qu'elle était dans _Andromaque_, dans _Bajazet_ ou dans
+_Phèdre_, elle devient nerveuse comme le dogme, majestueuse comme la
+prophétie, laconique comme la loi, simple comme l'enfance, tendre comme
+la componction, embaumée comme l'encens des tabernacles; ce ne sont plus
+des vers qu'on entend, c'est la musique des anges; ce n'est plus de la
+poésie qu'on respire, c'est de la sainteté.
+
+Voilà l'immense originalité de Racine à dater d'_Esther_ et d'_Athalie_;
+le génie n'est plus un génie, cet art n'est plus un art: c'est une
+religion.
+
+
+XVI
+
+Dès qu'il eut pris la résolution d'obéir au voeu du roi et de Mme de
+Maintenon, il s'enferma dans sa retraite, il parcourut la Bible. Elle
+est pleine de meurtres et de catastrophes tragiques; mais ces grands
+sujets de larmes ou de terreur, tels que _Saül_, par exemple, l'Oreste
+biblique, ne concordaient pas assez avec la naïveté du sexe de ses
+actrices: il y avait là des mystères de haute politique et des éclats de
+voix tragiques qui ne pouvaient pas avoir pour interprètes et pour
+organes des jeunes filles de seize ans.
+
+D'ailleurs, il faut l'avouer, et cet aveu n'est pas cette fois à la
+gloire du poëte chrétien, Racine voulait que son sujet même, tout
+biblique qu'il était, fût une adulation indirecte, mais comprise, à la
+nouvelle favorite et au roi. Cette adulation à Mme de Maintenon, trop
+clairement désignée sous la figure et sous le triomphe d'Esther, était
+même une offense et une ingratitude envers la favorite répudiée, Mme de
+Montespan, l'_altière Vasthi_. Elle avait goûté, aimé, protégé la
+fortune du poëte, il n'était pas beau à lui de célébrer, dans sa chute,
+le triomphe de sa rivale.
+
+On voudrait effacer d'une vie si sainte ces impiétés du coeur qui
+dégradent l'âme en relevant le talent. Mais Racine était malheureusement
+aussi courtisan qu'il était religieux, et la religion même, intéressée à
+la disgrâce de Mme de Montespan, entraînait tout dans le parti de Mme de
+Maintenon. Racine trouvait donc son excuse dans sa piété, excuse sainte,
+mais mauvaise excuse, qui lave la foi, mais qui n'innocente pas le
+coeur. On rougit de voir la religion et le génie oublier ainsi jusqu'à
+la pudeur de la reconnaissance, et triompher avec ce qui s'élève, en
+secouant la poussière de leurs souliers sur ce qui tombe. Malheur à
+l'historien qui amnistierait de telles faiblesses de caractère: le
+génie ne fait qu'illustrer l'ingratitude, il ne l'absout pas.
+
+
+XVII
+
+Avant de choisir le sujet d'_Esther_, Racine, qui était resté toujours
+plein de déférence pour Boileau, alla le consulter sur son projet de
+chercher des tragédies dans la Bible. Boileau, à qui la moindre
+originalité faisait peur, ne comprenait de route vers la gloire que sur
+les traces des poëtes olympiens. Il détourna de toutes ses forces son
+ami de cette idée: l'auteur des Satires n'avait pas assez d'âme pour
+avoir beaucoup de religion.
+
+ De la foi des chrétiens les mystères terribles
+ D'ornements égayés ne sont point susceptibles.
+
+Ces deux mauvais vers de son _Art poétique_ étaient toute sa théorie;
+toute nouveauté semblait sacrilége à cet esprit timide et étroit qui
+n'avait foi que dans la routine.
+
+L'inspiration souveraine de Racine n'en fut point ébranlée. Il sortit de
+la chambre de Boileau pour écrire le plan et les scènes d'_Esther_.
+L'esprit de la Bible avait soufflé sur lui comme il soufflait sur les
+prophètes. Le plan d'_Esther_ fut conçu en quelques nuits. Ce n'était
+point, à proprement parler, une tragédie, c'était une idylle héroïque
+sur le modèle du _Pastor Fido_ de _Guarini_ ou de l'_Aminta du Tasse_.
+
+Ce genre de composition avait été inventé par les poëtes italiens du
+seizième siècle et importé en France par les Médicis. Ce genre tenait le
+milieu entre l'églogue et le drame, il participait également de
+Théocrite et d'Euripide, des églogues de Virgile et des scènes de
+Sophocle: seulement ici c'était non-seulement une idylle héroïque, mais
+une idylle sainte. Racine, sans y penser, avait inventé un genre. Ce
+genre était admirablement approprié à la scène moitié royale, moitié
+monastique, sur laquelle _Esther_ était destinée à être représentée, et
+aux jeunes actrices qui devaient la représenter devant le moderne
+Assuérus.
+
+
+XVIII
+
+Racine toutefois, avant de se lancer à plein génie dans son oeuvre,
+voulut s'assurer que cette oeuvre serait suivant la pensée et suivant le
+coeur de Mme de Maintenon. Il était bien sûr d'avance qu'elle serait
+suivant l'ambition toute royale de cette favorite, car la favorite ne
+pouvait manquer de se reconnaître, comme le public la reconnaîtrait,
+dans le personnage d'Esther. Les traits cruels qui tomberaient sur sa
+rivale, Mme de Montespan, sous le nom de Vasthi, ne pouvaient que
+réjouir secrètement sa jalousie de faveur: c'est ici la lâche
+complaisance du poëte: il convertissait, dans le sanctuaire même,
+l'encens qu'il faisait respirer à l'une en poison pour l'autre; il
+employait l'esprit saint du poëte à flatter la haine d'une femme.
+
+Mais l'intérêt de la religion était tellement confondu dans sa pensée
+avec l'intérêt de Mme de Maintenon et avec sa propre gloire, qu'il était
+servile, adulateur et ingrat en conscience, et que son caractère était
+corrompu par son zèle pour le trône et pour la foi. Terrible leçon pour
+les hommes qui consultent, dans leurs actes, leur esprit de parti, au
+lieu de consulter l'infaillibilité de leur propre coeur.
+
+
+XIX
+
+«Racine, dit Mme de Caylus, une des jeunes actrices de Saint-Cyr qui
+joua le rôle d'Esther, Racine ne fut pas longtemps sans apporter à Mme
+de Maintenon, non-seulement le plan de sa pièce (car il avait accoutumé
+de les faire en prose, scène pour scène, avant que d'en faire les vers),
+il porta le premier acte tout fait. Mme de Maintenon en fut charmée, et
+sa modestie ne put l'empêcher de trouver dans le caractère d'Esther, et
+dans quelques circonstances de ce sujet, des choses flatteuses pour
+elle. La Vasthi avait ses applications, Aman des traits de ressemblance;
+et, indépendamment de ces idées, l'histoire d'Esther convenait
+parfaitement à Saint-Cyr. Les choeurs, que Racine, à l'imitation des
+Grecs, avait toujours en vue de remettre sur la scène, se trouvaient
+placés naturellement dans _Esther_; et il était ravi d'avoir eu cette
+occasion de les faire connaître et d'en donner le goût. Enfin, je crois
+que, si l'on fait attention au lieu, au temps et aux circonstances, on
+trouvera que Racine n'a pas moins marqué d'esprit en cette occasion que
+dans d'autres ouvrages plus beaux en eux-mêmes.
+
+«_Esther_ fut représentée un an après la résolution que Mme de Maintenon
+avait prise de ne plus laisser jouer de pièces profanes à Saint-Cyr.
+Elle eut un si grand succès, que le souvenir n'en est pas encore
+effacé.
+
+«Jusque-là il n'avait point été question de moi, et on n'imaginait pas
+que je dusse y représenter un rôle; mais me trouvant présente aux récits
+que M. Racine venait faire à Mme de Maintenon de chaque scène à mesure
+qu'il les composait, j'en retenais des vers; et comme j'en récitai un
+jour à M. Racine, il en fut si content qu'il demanda en grâce à Mme de
+Maintenon de m'ordonner de faire un personnage, ce qu'elle fit. Mais je
+ne voulus point de ceux qu'on avait déjà destinés, ce qui l'obligea de
+faire, pour moi, le prologue de sa pièce. Cependant, ayant appris, à
+force de les entendre, tous les autres rôles, je les jouai
+successivement, à mesure qu'une actrice se trouvait incommodée: car on
+représenta _Esther_ tout l'hiver; et cette pièce qui devait être
+renfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois du roi et de toute la
+cour, toujours avec le même applaudissement.
+
+«Des applications particulières, ajoute-t-on, contribuèrent encore au
+succès de la tragédie d'_Esther_: _ces jeunes et tendres fleurs
+transplantées_ étaient représentées par les demoiselles de Saint-Cyr.»
+La Vasthi, comme dit Mme de Caylus, avait quelque ressemblance avec Mme
+de Montespan. Cette Esther, qui a _puisé ses jours_ dans la race
+proscrite par Aman, avait aussi sa ressemblance avec Mme de Maintenon
+née protestante.
+
+
+XX
+
+Le succès fut immense; on peut le mesurer aujourd'hui aux exclamations
+de Mme de Sévigné, qui jusque-là, n'avait pas été favorable à Racine:
+
+«Toutes les personnes de la cour, écrit-elle à sa fille, sont charmées
+d'_Esther_. M. le prince de Condé a pleuré. Mme de Maintenon et huit
+jésuites, dont était le père Gaillard, ont honoré de leur personne la
+dernière représentation. Enfin c'est le chef-d'oeuvre de Racine. Il
+s'est surpassé: il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses; il est pour
+les choses saintes comme il était pour les profanes. L'Écriture sainte
+est suivie exactement, tout est beau, tout est grand, tout est écrit
+avec sublimité!»
+
+Mme de la Fayette, femme d'un goût sûr, parle avec le même sentiment,
+mais avec plus de sang-froid, de l'effet d'_Esther_ sur la cour et sur
+le public; mais on voit qu'elle en attribue le succès à la passion des
+applications religieuses et politiques qui en étaient faites ouvertement
+à la cour:
+
+«Ce succès ne se comprend pas, car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y
+voulût aller; et ce qui devait être regardé comme une comédie de
+couvent, devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres,
+pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs
+affaires les plus pressées. À la première représentation où fut le roi,
+il n'y mena que les principaux officiers qui le suivent à la chasse. La
+seconde fut consacrée aux personnes pieuses, telles que le père
+Lachaise, et douze ou quinze jésuites auxquels se joignit Mme de
+Miramion, et beaucoup d'autres dévots et dévotes; ensuite elle se
+répandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement serait du
+goût du roi d'Angleterre; il l'y mena et la reine aussi. Il est
+impossible de ne point donner de louanges à la maison de Saint-Cyr et à
+l'établissement; aussi ils ne s'y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles
+de la comédie.» La maréchale d'Estrées, qui n'avait pas loué _Esther_,
+fut obligée de se justifier de son silence comme d'un crime. Le carême
+de 1689 interrompit les représentations d'_Esther_; elles furent
+reprises le 5 janvier de l'année suivante; et dans le cours de ce mois
+il y en eut cinq qui furent aussi brillantes que les premières.
+
+Nous ne jetterons qu'un coup d'oeil rapide sur cette idylle héroïque et
+sacrée d'_Esther_, qui n'est remarquable que parce qu'elle est la
+première inspiration originale et biblique de Racine, et le premier
+prélude à son style sacré.
+
+Le prologue, récité devant le roi et sa cour par une des jeunes élèves
+de Saint-Cyr, respire tout entier la religieuse nouveauté de ce style.
+C'est la piété qui parle par la bouche de Mme de Caylus.
+
+LA PIÉTÉ.
+
+ Du séjour bienheureux de la Divinité
+ Je descends dans ce lieu par la Grâce habité;
+ L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,
+ Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.
+ Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
+ Tout un peuple naissant est formé par mes mains:
+ Je nourris dans son coeur la semence féconde
+ Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
+ Un roi qui me protége, un roi victorieux,
+ A commis à mes soins ce dépôt précieux.
+ C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
+ Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides.
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ Tu le vois tous les jours, devant toi prosterné,
+ Humilier ce front de splendeur couronné.
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ Grand Dieu! juge ta cause, et déploie aujourd'hui
+ Ce bras, ce même bras qui combattait pour lui,
+ Lorsque des nations à sa perte animées
+ Le Rhin vit tant de fois disperser les armées.
+ Des mêmes ennemis je reconnais l'orgueil;
+ Ils viennent se briser contre le même écueil.
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ Mais, tandis qu'un grand roi venge ainsi mes injures,
+ Vous qui goûtez ici des délices si pures,
+ S'il permet à son coeur un moment de repos,
+ À vos jeux innocents appelez ce héros;
+ Retracez-lui d'Esther l'histoire glorieuse,
+ Et sur l'impiété la foi victorieuse.
+ Et vous, qui vous plaisez aux folles passions
+ Qu'allument dans vos coeurs les vaines fictions,
+ Profanes amateurs de spectacles frivoles,
+ Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles,
+ Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité:
+ Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité.
+
+
+XXI
+
+Ce drame n'a que trois actes; le premier acte n'a que deux grandes
+scènes et deux choeurs de gémissements lyriques chantés par les jeunes
+juives compagnes d'Esther. Dans la première scène Esther raconte à sa
+confidente Élise comment Assuérus l'a choisie pour épouse, sans
+connaître sa race, à la place d'une première épouse ennemie des Juifs et
+disgraciée pour son orgueil. Ici Racine a faussé l'histoire par esprit
+d'adulation à Mme de Maintenon: car Vasthi, cette première épouse, n'a
+point été répudiée par Assuérus pour son orgueil, mais pour sa vertu.
+Elle a refusé d'obéir à un infâme caprice du roi ivre, qui, à la suite
+d'une orgie, lui avait ordonné de paraître nue aux yeux de ses
+compagnons de débauche. Mais pour que Mme de Maintenon, sous le nom
+d'Esther, fût justifiée, il fallait que sa rivale fût coupable. Racine
+sacrifie sans hésiter l'histoire et l'innocence à la flatterie.
+
+Écoutons Esther racontant son triomphe et se présageant à elle-même de
+hautes destinées devant sa confidente. Qui peut douter que ces beaux
+vers ne fussent un encouragement à Mme de Maintenon d'aspirer au trône,
+et une insinuation au roi d'oser l'y faire asseoir. Jamais la politique
+ne s'insinua au coeur des rois dans un si divin langage.
+
+ESTHER À ÉLISE.
+
+ Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce
+ De l'altière Vasthi dont j'occupe la place,
+ Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit,
+ La chassa de son trône ainsi que de son lit.
+ Mais il ne put si tôt en bannir la pensée:
+ Vasthi régna longtemps dans son âme offensée.
+ Dans ses vastes États il fallut donc chercher
+ Quelque nouvel objet qui pût l'en détacher.
+ On m'élevait alors, solitaire et cachée,
+ Sous les yeux vigilants du sage Mardochée.
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ Du triste état des Juifs nuit et jour agite,
+ Il me tira du sein de mon obscurité,
+ Et, sur mes faibles mains fondant leur délivrance,
+ _Il me fit d'un empire accepter l'espérance_.
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ Le fier Assuérus couronna sa captive,
+ Et le Persan superbe est aux pieds de la juive.
+ Par quels secrets ressorts, par quel enchaînement
+ Le ciel a-t-il conduit ce grand événement?
+
+La captivité de son peuple cependant trouble sa joie pendant son
+triomphe:
+
+ Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise;
+ La moitié de la terre à son sceptre est soumise,
+ Et de Jérusalem l'herbe cache les murs!
+ Sion, repaire affreux de reptiles impurs,
+ Voit de son temple saint les pierres dispersées,
+ Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées.
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ Cependant, mon amour pour notre nation
+ A rempli ce palais de filles de Sion,
+ Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,
+ Sous un ciel étranger comme moi transplantées.
+ Dans un lieu séparé de profanes témoins
+ Je mets à les former mon étude et mes soins;
+ Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème,
+ Lasse de vains honneurs et me cherchant moi-même,
+ Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier,
+ Et goûter le plaisir de me faire oublier.
+
+Mme de Maintenon, sa haute fortune, sa modestie apparente, ses soins
+pour les jeunes filles de Saint-Cyr transpercent presque sans voile sous
+ces allusions.
+
+Esther appelle ces filles de Sion ses compagnes. Elles chantent devant
+elle, en strophes mélodieuses et mélancoliques comme les gémissements
+des harpes juives suspendues aux saules de l'Euphrate, les cantiques de
+la captivité.
+
+Mardochée paraît à leur voix, les chants cessent. Il raconte à Esther le
+plan du massacre des Juifs conçu par le ministre Aman. Il encourage
+Esther à tout oser pour renverser ce ministre et sauver le sang de son
+peuple. L'idylle ici s'élève au ton de la tragédie.
+
+MARDOCHÉE.
+
+ Quoi! lorsque vous voyez périr votre patrie,
+ Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie!
+ Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux!
+ Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle à vous?
+ N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue?
+ N'est-elle pas à Dieu dont vous l'avez reçue?
+ Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas,
+ Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas?
+ Songez-y bien: ce Dieu ne vous a pas choisie
+ Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie,
+ Ni pour charmer les yeux des profanes humains:
+ Pour un plus noble usage il réserve ses saints.
+ S'immoler pour son nom et pour son héritage,
+ D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage:
+ Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours!
+ Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours?
+ Que peuvent contre lui tous les rois de la terre?
+ En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre:
+ Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer;
+ Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer.
+ Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble;
+ Il voit comme un néant tout l'univers ensemble;
+ Et les faibles mortels, vains jouets du trépas,
+ Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.
+
+Esther n'hésite plus. Mardochée s'éloigne. Le choeur des jeunes filles
+reprend sur un mode plus grave et finit par une invocation au Dieu des
+combats.
+
+TOUT LE CHOEUR.
+
+ Tu vois nos pressants dangers:
+ Donne à ton nom la victoire;
+ Ne souffre point que ta gloire
+ Passe à des dieux étrangers.
+
+UNE ISRAÉLITE, _seule_.
+
+ Arme-toi, viens nous défendre:
+ Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre!
+ Que les méchants apprennent aujourd'hui
+ À craindre ta colère:
+ Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère
+ Que le vent chasse devant lui.
+
+
+XXII
+
+Le second acte, très-faible d'intérêt tragique, n'est rempli que par des
+conversations entre Assuérus, son confident Hydaspe et son ministre
+Aman, conversations dans lesquelles Assuérus apprend que le Juif
+Mardochée lui a sauvé la vie en lui révélant une conjuration de ses
+sujets contre sa personne. Esther, suivie de ses compagnes, paraît à la
+dernière scène de cet acte devant le roi. Le seul motif poétique de
+cette visite paraît être de faire manifester par le roi, à sa favorite,
+des adorations et des éloges qui retombent directement sur Mme de
+Maintenon:
+
+ Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,
+ Et ces profonds respects que la terreur inspire
+ À leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
+ Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
+ Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
+ Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.
+ De l'aimable vertu doux et puissants attraits!
+ Tout respire en Esther l'innocence et la paix.
+ Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,
+ Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres;
+ Que dis-je? sur ce trône assis auprès de vous,
+ Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.
+
+Esther a obtenu de ce roi passionné pour elle les plus grands honneurs
+pour Mardochée.
+
+Le troisième acte s'ouvre par une scène dans laquelle le ministre Aman,
+sous le nom de qui tout le monde lisait Louvois, déjà disgracié dans le
+coeur de Louis XIV, gémit et s'indigne d'être obligé d'accompagner le
+triomphe d'un vil Hébreu. La seconde scène entre Assuérus amoureux et
+Esther enhardie par tant d'amour révèle à ce roi la naissance juive de
+sa favorite. Elle plaide en vers admirables la grâce de sa race. Elle
+accuse Aman, elle exalte Mardochée, elle l'avoue pour son oncle; le roi
+s'éloigne irrité contre son ministre Aman. Celui-ci accourt implorer la
+miséricordieuse intervention d'Esther; elle est inflexible. Aman tombe à
+ses pieds et porte sur elle ses mains suppliantes.
+
+Assuérus rentre, et, voyant Aman porter ses mains sur son épouse, croit
+ou affecte de croire à un outrage. Sans l'entendre, il l'envoie à la
+mort. Il élève Mardochée à sa place, il révoque l'ordre d'immoler la
+nation juive. Le choeur éclate en strophes d'admiration pour Esther et
+en reconnaissance au Dieu des Juifs.
+
+ Relevez, relevez les superbes portiques
+ Du temple où notre Dieu se plaît d'être adoré;
+ Que de l'or le plus pur son autel soit paré,
+ Et que du sein des monts le marbre soit tiré.
+ Liban, dépouille-toi de tes cèdres antiques!
+ Prêtres, préparez vos cantiques!
+
+ Que son nom soit béni, que son nom soit chanté;
+ Que l'on célèbre ses ouvrages
+ Au delà du temps et des âges,
+ Au delà de l'éternité!...
+
+
+XXIII
+
+Voilà _Esther_, ce prélude d'_Athalie_. Comme adulation, c'est un
+chef-d'oeuvre; comme drame, rien de plus faiblement conçu, de plus
+misérablement noué et de plus ridiculement dénoué! Mais ce n'était pas,
+dans l'esprit de Racine, une tragédie: c'était une idylle simple à la
+portée des jeunes filles et des enfants qui devaient en être les
+acteurs; comme poésie de style, images, langue, sonorité, douceur et
+majesté, c'est la Bible elle-même non traduite, mais transvasée comme un
+rayon de miel d'Oreb sur la langue des femmes et des enfants d'une autre
+Sion! Racine se transfigure complètement en David français. Il dépouille
+le vieil homme. Ce n'est plus le poëte de l'école classique: c'est le
+poëte de la foi; ce n'est plus le poëte du roi: c'est le prophète de
+Dieu. Son génie, transformé par sa piété, ne sort plus de son
+imagination, mais de son âme. Donnez-lui maintenant un sujet, et il va
+devenir l'Euripide et le Sophocle chrétien.
+
+Ce sujet, il le couvait déjà dans _Athalie_.
+
+Nous allons vous faire assister à ce chef-d'oeuvre comme on doit
+assister à un tel drame, non pas dans une froide lecture, mais dans une
+sublime et unique représentation sur la première scène du monde, à
+Paris, et par la voix du premier des tragédiens modernes, Talma!
+
+Le hasard nous fit assister, dans notre jeunesse, à cette scène, et la
+mémoire nous la reproduit comme si les pompes de cette fête d'esprit
+éblouissaient encore nos yeux, comme si l'accent du sublime acteur
+vibrait encore dans nos oreilles.
+
+Regardez et écoutez!
+
+ LAMARTINE.
+
+(_La suite au numéro du mois prochain._)
+
+
+
+
+XIVe ENTRETIEN.
+
+2e de la deuxième Année.
+
+RACINE.--ATHALIE.
+
+(SUITE.)
+
+
+I
+
+Nous disions, à la fin du dernier de ces Entretiens, que, pour bien
+juger d'une oeuvre dramatique, il ne suffisait pas de la lire (chose en
+général ingrate, souvent fastidieuse, toujours incomplète), mais qu'il
+fallait assister, en corps et en âme, à sa représentation. OEuvre d'art
+faite pour la scène et pour la déclamation, c'est du point de vue de la
+scène et de la déclamation qu'il convient d'en jouir.
+
+Nous voulons donc, autant qu'il est en nous, vous faire assister à la
+plus solennelle représentation d'_Athalie_ qui ait jamais été donnée à
+l'Europe, sans en excepter même la première de ces représentations à
+Versailles, à laquelle assistaient Racine et Louis XIV.
+
+Mais permettez-moi d'abord, pour bien vous faire comprendre dans quel
+esprit la France monarchique, religieuse et littéraire de 1819, assista
+à cette représentation unique, dont Talma était le grand intérêt après
+Racine, permettez-moi de vous raconter comment, et par quelles
+circonstances, et dans quelles dispositions poétiques il me fut donné à
+moi-même d'y assister; et permettez-moi enfin de vous dire comment je
+garde, de cette représentation, une si longue et si vive mémoire. Je me
+souviens aussi du jour et de l'heure où je vis, pour la première fois,
+au soleil levant d'Athènes, les bas-reliefs de Phidias resplendir et se
+mouvoir, pour ainsi dire, sous les rayons ambiants de la lumière dorée
+sur le fronton du Parthénon! Il y a des beautés de la nature et de
+l'art qui s'incorporent tellement en nous par la force de l'impression
+reçue qu'elles pétrifient en quelque sorte notre esprit d'admiration, et
+que nous les portons à jamais en nous comme la pierre taillée porte son
+empreinte. Le jour de cette représentation royale d'_Athalie_ fut pour
+moi une de ces commotions de l'âme qui se répercutent sur toute une vie.
+
+
+II
+
+De 1815 à 1818, dans la mansarde solitaire de la maison paternelle, à la
+campagne et dans les langueurs d'une première jeunesse inoccupée,
+j'avais écrit plusieurs tragédies sur le mode banal et classique de la
+scène française. La première était une tragédie de _Médée_, dans le
+genre de celle qui vient de donner récemment une triple gloire à M.
+Legouvé, à M. Montanelli, son poétique traducteur, et à madame Ristori,
+leur pathétique interprète. La seconde était une tragédie d'imagination
+imitée de _Zaïre_, et dont le sujet était pris dans les croisades. La
+troisième était une tragédie biblique, intitulée _Saül_, pastiche,
+assez bien versifié, de Racine et d'Alfieri. Je les ai encore; elles
+restent livrées justement aux intempéries de l'air et aux insectes, qui
+font justice du papier noirci par une main novice, dans un coffre de mon
+grenier de Milly.
+
+Je n'étais évidemment pas né pour cette poésie à personnages et à
+combinaisons savantes qu'on appelle le drame. L'art, et le mécanisme, et
+le coup de théâtre, et la brièveté laconique qui concentre une situation
+dans un mot, me manquaient. Le théâtre parle et ne chante pas assez pour
+moi. J'aurais peut-être chanté un poëme épique si c'eût été le siècle de
+l'épopée; mais qui est-ce qui fait ce qu'il aurait pu faire dans ce
+monde où tout est construit contre nature? Ce n'est pas moi. Nous rêvons
+des pyramides, et nous ébauchons quelques taupinières.
+
+Rien n'est que fragments dans notre destinée, et nous ne sommes
+nous-même qu'une rognure de ces fragments: tout homme, quelque bien doué
+qu'il paraisse être, n'est qu'une statue tronquée.
+
+
+III
+
+Mais je me flattais secrètement alors, au bruit des brises d'hiver dans
+le toit de ma mansarde et au pétillement du sarment de vigne dans
+l'âtre, que quelqu'une de ces tragédies, amusement de mes ennuis de
+jeunesse, aurait le bonheur de parvenir jusque sur la scène par la
+protection de quelque acteur de génie ou de quelque actrice en faveur.
+J'entrevoyais dans ce succès, non-seulement une précoce célébrité pour
+mon nom inconnu du monde, mais un peu de fortune à ajouter pour mon
+père, ma mère et mes soeurs, à la médiocrité de notre vie des champs.
+
+Que de beaux rêves ne faisais-je pas, la nuit, sur mon oreiller, quand
+j'avais déposé la plume après une scène dont les vers sonores
+retentissaient après coup dans ma mémoire! Quelles scènes illuminées
+m'apparaissaient toutes pleines des personnages créés par mon
+imagination! Quelles masses de spectateurs ondoyants au parterre sous le
+vent de mes inspirations! Quelles femmes en larmes, penchées sur les
+galeries et sur les bords des loges! Quels applaudissements au milieu
+desquels Talma s'avançait et proclamait mon nom! Je m'endormais au bruit
+de ces ovations dans mon oreille; je les retrouvais le matin à mon
+réveil. Elles m'excitaient à reprendre patiemment au lever du jour le
+travail commencé.
+
+Je ne me doutais guère alors que, ces applaudissements passionnés que je
+rêvais dans une salle, je les entendrais dans tout un peuple, et qu'au
+lieu de faire jouer un rôle à des acteurs dans mes tragédies idéales,
+j'en jouerais un moi-même dans la tragédie civile des événements de mon
+temps.
+
+
+IV
+
+Un beau jour de 1818, au printemps, mes tragédies terminées et
+soigneusement recopiées par moi sur du papier à tranches dorées,
+l'impatience de la célébrité et de la fortune me saisit comme une fièvre
+de végétation saisit la nature en ce temps-là. Je ne dis ni à mon père
+ni à ma mère pourquoi je quittais la chambre et la douce table de
+famille, et je partis pour Paris par les carrioles du Bourbonnais,
+appelées _pataches_, en compagnie des marchands de vin du vignoble et
+des marchands de boeufs des herbages de mon pays, qui causaient de leur
+commerce aux cahots inharmonieux de ces voitures. Je n'emportais que mon
+_Saül_, ma meilleure espérance, dans ma valise de cuir.
+
+Je logeais, comme à l'ordinaire, dans une chambre étroite et haute du
+cinquième étage du grand hôtel du _Maréchal de Richelieu_, rue
+Neuve-Saint-Augustin, sur un vaste jardin qui confinait avec le
+boulevard.
+
+Le lendemain de mon arrivée à Paris, je pris héroïquement, et sans me
+donner le temps de la réflexion et du repentir, la résolution d'aborder
+d'assaut le Théâtre-Français. Je me levai; j'écrivis à Talma, sur du
+joli papier vélin, un billet dont j'ai conservé encore l'ébauche raturée
+et que voici:
+
+ «Monsieur et illustre Acteur,
+
+ «Je suis un jeune homme inconnu, sans protection, et même sans
+ relations à Paris. J'ai écrit une tragédie intitulée _Saül_.
+ J'en ai pris le sujet dans la Bible. J'ai tenté d'en dérober
+ quelquefois, et autant qu'il convient à ma faiblesse, le style à
+ Racine. Je désire ardemment la soumettre à votre jugement. Ma
+ fortune et peut-être mon talent dépendent d'un moment d'attention
+ que vous accorderez ou que vous refuserez à mon oeuvre. Je n'ai
+ pour me recommander à vous que ma jeunesse, mon isolement, et ma
+ confiance dans votre bonté, égale à mon admiration pour votre
+ génie. Votre réponse ou votre silence décidera de mon sort.
+
+ «Recevez, Monsieur et illustre Acteur, l'expression de mon
+ respect,
+
+ «Alphonse de LAMARTINE.»
+
+ Grand hôtel de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, 15, à Paris.
+
+
+V
+
+Ce billet écrit, recopié de ma plus élégante écriture et cacheté, je le
+portai moi-même à l'adresse de Talma. Le concierge du Théâtre-Français
+me l'avait donnée; c'était rue de Rivoli, 16 ou 26. Je remis ma lettre
+d'une main toute tremblante dans la loge du portier de Talma, et je
+rentrai dans mon hôtel pour y attendre ou le silence de mort, ou la
+réponse de vie du grand tragédien.
+
+Je n'attendis pas longtemps. Au moment où j'allais sortir de ma chambre
+pour aller dîner chez le restaurateur Doyen, où je prenais mes repas,
+dans la même rue, près de la rue de la Paix, un domestique en riche
+livrée de fantaisie frappa à ma porte et me remit un billet de Talma. Il
+me répondait de sa main, avec une bonté aussi parfaite qu'elle était
+prompte: «Qu'il jouait ce soir-là dans _Britannicus_, qu'il partait le
+lendemain, à midi, pour sa campagne de Brunoy; mais que, si je n'étais
+pas effrayé de l'heure matinale, il me recevrait à huit heures du matin
+le lendemain, et qu'il entendrait avec intérêt la lecture de mon
+ouvrage.»
+
+La cordialité et la promptitude d'une réponse si gracieuse, faite de la
+main du grand homme de la scène à un jeune homme inconnu, m'attachèrent
+instantanément et pour jamais à Talma. Soit que le style ferme et
+modeste de mon billet l'eût prévenu machinalement en ma faveur, soit
+que mes caractères élégants et mon nom semi-aristocratique eussent eu un
+attrait non raisonné pour ses yeux, il ne m'avait pas fait faire
+antichambre une heure aux portes de sa gloire. Sa réponse respirait
+d'avance son accueil. On peut penser que je dormis peu cette nuit-là. Le
+lendemain je croyais livrer la bataille de ma vie.
+
+
+VI
+
+Avant huit heures j'étais à la porte de Talma. Je montrai mon billet
+d'introduction au concierge; je montai, le coeur palpitant, les cinq
+étages d'escaliers de bois ciré et luisant qui conduisaient au seuil du
+grand homme. Je sonnai doucement, comme un visiteur qui tremble d'être
+importun et qui ne veut pas donner un sursaut pénible à l'oreille du
+maître de la maison.
+
+Une très-belle femme, en peignoir d'indienne à fleurs bleues, les
+cheveux épars sur un cou de Clytemnestre et la ceinture dénouée laissant
+entrevoir des épaules et un sein de statue antique, m'ouvrit la porte.
+Ses traits étaient imposants de forme, mais bons d'expression; ses
+regards répandaient comme des ombres de velours noir sur ses joues. Elle
+souriait à demi, mais sans malice, en me regardant: on voyait qu'elle
+était habituée à introduire bien des rêves et à éconduire bien des
+illusions.
+
+«Vous voulez voir Talma?» me dit-elle; «vous êtes sans doute le jeune
+homme qu'il attend? Voulez-vous bien me dire votre nom?» ajouta-t-elle
+en tenant toujours sa belle et large main sur la serrure. Je lui dis mon
+nom. «Entrez, Monsieur,» me dit-elle. Puis, ouvrant une autre porte qui
+donnait sur le cabinet de Talma: «Mon ami,» lui dit-elle d'une voix de
+caresse et de familiarité, «c'est ce jeune homme que tu as commandé de
+laisser entrer.» Elle disparut après ces mots, en retirant les plis de
+son peignoir sur ses pantoufles traînantes, et je restai seul en
+présence de Talma.
+
+
+VII
+
+Talma était alors un homme assez massif, mais très-noble dans sa force,
+de cinquante à soixante ans. Une robe de chambre de bazin blanc, nouée
+par un foulard lâche, lui servait de ceinture. Son cou était nu et
+laissait se gonfler librement à l'oeil ses muscles saillants et ses
+fortes veines, signes d'une charpente solide et d'une mâle énergie de
+structure. Sa physionomie, qui est connue de tout le monde, était déjà
+médaille; elle rappelait par la forme et par la teinte les bronzes
+impériaux des empereurs du Bas-Empire. Mais ce masque romain, qui
+semblait moulé sur ses traits quand il était sur la scène, tombait de
+lui-même quand il était en robe de chambre, et ne laissait voir qu'un
+front large, des yeux grands et doux, une bouche mélancolique et fine,
+des joues un peu pendantes et un peu flasques, d'une blancheur mate, des
+muscles au repos comme les ressorts d'un instrument détendus.
+
+L'ensemble de cette physionomie était imposant, l'expression simple et
+attirante. On sentait l'excellent coeur sous le merveilleux génie. Il
+ne cherchait à produire aucun effet: il était las d'en produire sur la
+scène; il se reposait et il reposait les yeux dans sa maison. Je me
+sentis à l'instant rassuré et pris au coeur par la bonhomie sincère et
+grandiose à la fois de cette figure.
+
+Talma habitait alors un petit appartement au cinquième étage des façades
+de la rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries et très-près du
+palais. Une belle lumière du matin, un peu verdie par le reflet des
+marronniers en fleurs, se jouait sur les rideaux, sur les glaces et sur
+les reliures rouges des livres de son cabinet. Il me fit asseoir entre
+la cheminée et la fenêtre, et il s'assit en face de moi dans un fauteuil
+de forme grecque. Une petite table à guéridon nous séparait. Je tirai du
+pan boutonné de mon habit mon manuscrit relié en album et je le posai
+timidement sur la table. Il l'ouvrit, le parcourut rapidement du doigt,
+et me fit compliment sur la netteté et sur l'élégance de mon écriture.
+
+«Lisez,» me dit-il en me le rendant, «et, pour épargner votre fatigue et
+notre temps, lisez seulement les scènes qui sont de nature à me donner
+une idée nette du style et de l'ouvrage.» J'ouvris le manuscrit et je
+lus.
+
+
+VIII
+
+Dès la première scène il parut frappé, malgré le tremblement de ma voix,
+de l'harmonie et de la pureté des vers. «On voit que vous avez beaucoup
+lu Racine, peut-être trop,» me dit-il à la fin de la scène. «Continuez.»
+
+Je lus pendant environ trois quarts d'heure, sans que sa vaste tête,
+appuyée sur sa main, donnât aucun signe ni de lassitude ni
+d'approbation. Cette immobilité et ce silence me glaçaient un peu. Aux
+dernières scènes, ma voix fléchissante et entrecoupée trahissait mon
+inquiétude: je me repentais d'être venu chercher si loin une rude
+vérité. Quand j'eus terminé ma lecture, Talma, dans la même attitude,
+continua de se taire et de réfléchir longtemps. Je respirais à peine. À
+la fin, se levant de son siége et s'avançant vers moi avec un sourire
+affectueux: «Jeune homme,» me dit-il de sa voix la plus grave et la plus
+émue, «j'aurais voulu vous connaître il y a vingt ans: vous auriez été
+mon poëte; maintenant il est trop tard; vous venez au monde, et je m'en
+vais. Vos vers sont vraiment des vers, votre pièce est bien conçue et
+bien conduite; il y a des scènes susceptibles de produire de grands
+effets, et, avec quelques corrections que je vous indiquerai à loisir,
+je me charge de la réception, du rôle et du succès. Seulement il y a çà
+et là trop de jeunesse et trop de déclamation poétique, au lieu d'art
+dramatique. Ce n'est rien; ce sont des feuilles à élaguer pour laisser
+nouer et mûrir le fruit. Quel âge avez-vous? D'où êtes-vous? Quelle est
+votre famille? votre situation dans le monde? et à quoi vous
+destinez-vous? Parlez-moi comme à un père; je me sens un véritable
+intérêt pour vous.»
+
+«--Je suis de province,» lui répondis-je; «ma famille est considérée
+dans notre pays; elle habite ses terres dans les environs de Mâcon et
+dans les montagnes du Jura, patrie de ma grand'mère paternelle; ma
+famille est riche, mais mon père ne l'est pas. Après avoir servi Louis
+XVI dans ses armées, il vit en gentilhomme oisif, mais lettré, dans une
+petite terre, apanage d'un cadet de famille. Il a beaucoup d'enfants;
+je suis son seul fils. Ma mère, qui est de Paris et qui a été élevée à
+la cour, nous a transmis les goûts et les sentiments délicats du monde
+où elle a vécu dans son premier âge. J'ai fait de bonnes études chez les
+jésuites; j'ai servi quelque temps comme mon père dans la maison
+militaire du roi; cette vie monotone, sans guerre et sans gloire, m'a
+dégoûté. J'ai voyagé, puis je suis rentré dans la maison paternelle à la
+campagne, où l'ennui et l'oisiveté me rongent, et où j'essaye d'évaporer
+en poésie cet ennui de mon âme. Je voudrais agir, je voudrais sortir de
+mon obscurité. Je voudrais rapporter quelque honneur au nom de mon père,
+quelque consolation au coeur de ma mère. J'ai pensé à vous. J'ai écrit
+trois ou quatre tragédies; vous venez d'en entendre une. Seriez-vous
+assez bon pour me tendre cette main et pour m'aider à parvenir sur la
+scène?»
+
+
+IX
+
+Il avait des larmes, en m'écoutant, dans ses beaux yeux bleus.
+«Déjeunons,» me dit-il du ton avec lequel Auguste dit à Cinna: «_Prends
+un siége, Cinna!_» Puis il essuya ses yeux d'un revers de main. «Vous
+m'attendrissez,» me dit-il, «avec ces images de père, de mère, de
+soeurs, plus encore qu'avec vos beaux vers bibliques. _Soyons amis_,
+ajouta-t-il en souriant.»
+
+Il sonna. La belle personne qui m'avait introduit entr'ouvrit la porte
+du cabinet contigu au salon. Elle avait fait sa toilette pour sortir,
+pendant ma lecture. Elle me parut plus éclatante, mais non plus
+gracieuse que le matin.
+
+«Que veux-tu? mon ami,» dit-elle à Talma. Puis, voyant à ses yeux
+humides qu'il avait été ému plus que d'habitude: «La tragédie de
+monsieur est donc bien touchante,» lui demanda-t-elle avec hésitation,
+«puisqu'elle te fait pleurer?»
+
+«--Oui, oui,» répondit-il entre ses dents, «mais ce n'est pas la
+tragédie qui me fait monter des larmes aux yeux; c'est ce jeune homme.
+Fais-nous servir le déjeuner, sur ce guéridon, dans mon cabinet.
+Monsieur veut bien se contenter de mes oeufs frais, de mon beurre et de
+mon chocolat. Nous causerons plus à l'aise jusqu'à l'heure de Brunoy.»
+
+«--Eh bien! on va te servir. Adieu!» dit-elle, «je sors jusqu'à midi.»
+Puis, embrassant Talma et me saluant à demi, elle sortit en me jetant un
+long regard de curiosité et de bienveillance.
+
+
+X
+
+On apporta le déjeuner sur un guéridon, et, tout en déjeunant lentement
+et frugalement aux rayons du soleil levant sur les arbres et aux
+roucoulements des tourterelles sur les toits de la maison, Talma me
+disait: «La nature vous a donné le sentiment et l'harmonie des beaux
+vers; vous ferez ce que vous voudrez faire. Mais, si vous vous destinez
+au théâtre, venez souvent me voir à Brunoy; nous ferons la poétique de
+ce temps-ci à l'ombre de mes allées. Là j'ai tout mon temps à moi; je le
+dépense délicieusement avec quelques amis; soyez de ce nombre. Je serai
+fier que votre avenir, dont j'espère bien, ait commencé dans mon
+jardin. N'y mettez point de fausse discrétion; venez souvent, venez à
+toute heure: Brunoy sera toujours ouvert pour vous. J'aime la nature, et
+je me sens meilleur quand je suis dans mes bois.»
+
+Puis, reprenant la question de ma tragédie à jouer: «Voyez, me dit-il,
+c'est très-bien. «Si nous étions au siècle de Louis XIV, où la tragédie
+française, fille de la tragédie grecque et latine, n'était qu'une
+sublime conversation, un dialogue des morts en action sur la scène, je
+n'hésiterais pas à vous jouer demain et à vous garantir un grand
+applaudissement au théâtre; mais entre Corneille, Racine et ce
+siècle-ci, il est né une autre tragédie, d'un homme de génie moderne,
+antérieure à eux, nommée Shakspeare (connaissez-vous Shakspeare?). Eh
+bien! ce Shakspeare a révolutionné la scène. Corneille est l'héroïsme,
+Racine est la poésie, Shakspeare est le drame. C'est par lui que je suis
+devenu ce que je suis. Si vous voulez sérieusement devenir un grand
+poëte théâtral, vous en êtes le maître; mais ne faites plus de tragédie,
+faites le drame; oubliez l'art français, grec ou latin, et n'écoutez
+que la nature. Je n'ai pas eu d'autre maître, et voilà pourquoi on
+m'aime.»
+
+
+XI
+
+À ces mots, un vigoureux coup de sonnette retentit comme un tocsin dans
+la petite antichambre de Talma; la porte s'ouvrit avec fracas, et une
+femme toute tumultueuse et toute familière entra sans se faire annoncer
+dans le cabinet. Elle était grande, maigre, pâle, très-laide, avec
+quelques traces de sensibilité féminine dans les yeux et sur les joues.
+Elle jeta avec un geste de dégoût son vieux chapeau de soie noire sur un
+meuble; elle découvrit de longs cheveux noirs roulés en bandeaux comme
+un diadème sur son front.
+
+«Ah! c'est toi, Duchesnois!» lui dit Talma d'une voix creuse. «J'aurais
+dû le deviner à ton coup de sonnette: tu entres comme un ouragan, et tu
+sors souvent comme une pluie,» ajouta-t-il en riant, en faisant allusion
+à l'éternelle pleurnicherie de sa camarade sur la scène.
+
+«--Ah! c'est que je suis révoltée, indignée, furieuse,» répondit
+mademoiselle Duchesnois en prenant un siége et en s'asseyant entre Talma
+et moi.
+
+Et, prenant alors la parole avec une volubilité turbulente, elle raconta
+à Talma je ne sais quel grief théâtral ridicule et sanglant qu'elle
+avait contre les gentilshommes de la chambre chargés de la discipline du
+Théâtre-Français et contre les Bourbons qui autorisaient ces iniquités
+et ces humiliations. «Cela ne peut pas durer, cela ne durera pas!»
+criait-elle sans faire attention à moi, et sans savoir si je n'étais pas
+un de ces royalistes contre lesquels elle se répandait en malédictions
+et en menaces. «Non, cela ne durera pas! Il y faudra du sang; mais
+n'importe, il faut qu'on nous en délivre à tout prix, même au prix du
+sang!»
+
+--Ah! Duchesnois,» interrompit Talma d'un ton de modération grandiose et
+humaine, «tu ne penses pas, tu ne penses pas ce que tu dis là. Je
+connais ton coeur, il vaut mieux que ton humeur. Tout ce qui coûte du
+sang coûte trop cher. Tais-toi! D'ailleurs,» en me montrant du doigt,
+«sais-tu seulement devant qui tu parles, et si tu ne blesses pas les
+opinions et le coeur de ce jeune homme, qui a été élevé dans le culte
+des Bourbons par sa famille?»
+
+En effet, j'étais muet par convenance, mais la rougeur de la honte
+colorait mes joues en entendant blasphémer ainsi ce que mon devoir était
+de respecter et de défendre.
+
+Mademoiselle Duchesnois s'en aperçut. Son bon coeur prévalut à l'instant
+sur sa petite colère.
+
+«Ah! Monsieur,» me dit-elle, «je vous demande pardon si je vous ai
+affligé; oubliez ce que j'ai dit. Je n'aime pas les Bourbons, mais je ne
+veux la mort de personne. C'est que, voyez-vous, je suis reine aussi, et
+je ne puis tolérer les humiliations dont on nous abreuve!»
+
+Après ces mots elle se retira avec la même fougue qu'elle avait montrée
+en entrant.
+
+Nous achevâmes la matinée dans un entretien prolongé avec Talma. Je
+sortis pénétré de sa bonté, et lui promettant d'aller passer quelques
+jours à Brunoy. Et je tins parole; mais je ne donnai pas suite à mes
+projets de représentations théâtrales. Je repartis bientôt après pour
+les Alpes, où de nouveaux sites et de nouvelles impressions
+m'inspirèrent de nouvelles pensées.
+
+
+XII
+
+Un an après, je revins passer l'hiver à Paris. Je revis Talma; il me
+provoqua lui-même, cette fois, à écrire pour la scène. Je n'y songeais
+déjà plus; ma vie avait pris un autre cours: j'aspirais à entrer dans la
+diplomatie. On récitait déjà dans Paris mes vers élégiaques,
+philosophiques ou religieux; mon nom rayonnait dans le demi-jour; je ne
+voulais plus, pour quelques ovations de scènes, renoncer à la carrière
+politique, bien plus conforme qu'on ne le croit à mes instincts
+naturels. Je préférais, comme je préfère encore, la pensée réalisée en
+action à des rêves flottants sur des pages! Mais je mourrai à cet égard
+incompris. Le préjugé de mon siècle aura été plus fort que moi: il m'a
+relégué au rang des poëtes. C'est un bel exil, mais ce n'était pas ma
+place. Que faire? Se résigner, et dire comme Galilée: _E pur si muove!_
+
+Mais revenons à _Athalie_.
+
+Talma me dit qu'on allait la représenter avec une solennité digne des
+théâtres antiques, et qu'il étudiait déjà pour cette représentation le
+rôle du grand-prêtre.
+
+«--C'est prodigieusement beau,» me dit-il en passant sa large main sur
+son front, «mais c'est prodigieusement difficile. Si je suis trop
+prophète dans ma diction, je tombe dans le prêtre fanatique, et je
+refoule dans les âmes l'intérêt qui s'attache au petit Joas, pupille du
+temple et du pontificat. Si je suis trop politique dans ma physionomie
+et dans mon geste, j'enlève à ce rôle le caractère d'inspiration et
+d'intervention divine qui fait la grandeur et la sainteté de cette
+tragédie. Tenez,» ajouta-t-il, «que pensez-vous de cet accent?»
+
+Et il me récita en robe de chambre et en pantoufles trente ou quarante
+vers du rôle du grand-prêtre qui auraient fait tressaillir le temple de
+Jérusalem!
+
+«--C'en est fait,» lui dis-je, «Racine vous attendait pour être
+interprété selon son esprit. À chaque chef-d'oeuvre de la scène il faut
+un chef-d'oeuvre de la nature pour le personnifier aux yeux et à
+l'oreille d'un siècle. Vous avez été _Tacite_ dans _Britannicus_, vous
+serez la _Bible_ dans _Athalie_.»
+
+Il m'offrit sa loge pour m'y faire assister. L'Europe entière m'aurait
+envié, à moi, pauvre jeune homme ignoré, cette faveur. J'acceptai avec
+reconnaissance, mais je ne fis point usage de cette obligeance de Talma.
+Le point de vue latéral d'une loge d'acteur n'était pas favorable à
+l'illusion de l'ensemble. La faveur d'une femme illustre et pieuse m'en
+procura une autre bien plus centrale aux premières loges en face,
+presque à côté de l'amphithéâtre préparé, pour cette solennité, à la
+famille des rois.
+
+
+XIII
+
+Les Bourbons étaient rentrés récemment en France après un long exil, et
+par la brèche de nos désastres militaires. Ils n'avaient point ouvert
+cette brèche; ils venaient au contraire pour la fermer et pour la
+réparer; mais l'esprit d'un peuple vaincu et humilié est injuste envers
+ceux qui prennent la rude tâche de le relever de ses ruines. Il
+attribue injustement ses malheurs au gouvernement qui en porte le
+premier le poids. Il n'y a point de justice à espérer d'une nation qui a
+été dix ans ivre de gloire, et qui vient, par un retour nécessaire des
+choses humaines, d'être abattue sous le poids des revers et des
+humiliations.
+
+Tel était alors l'état de la France. Les Bourbons étaient dans ce moment
+son seul salut, mais ce salut même lui rappelait qu'elle avait besoin
+d'être sauvée; elle les subissait en grondant, comme le malade subit le
+remède.
+
+Les Bourbons, de leur côté, se rendaient parfaitement compte de cette
+impopularité de contre-coup qui leur faisait porter la responsabilité de
+Moscou, de Waterloo, du 20 mars et des deux invasions de la France. Ils
+ne pouvaient pas offrir à leur patrie un second Bonaparte pour illustrer
+ses armées détruites par vingt victoires ou pour renverser par toute
+l'Europe les trônes légitimes que leur retour venait au contraire de
+relever ou de raffermir. Les gloires modestes et les humbles félicités
+de la paix étaient les seuls prestiges qu'ils pussent opposer au
+prestige qui rayonnait de Marengo, d'Austerlitz et de Sainte-Hélène. Il
+fallait, de ce peuple militaire, refaire à contre-coeur un peuple
+civil. La liberté parlementaire, qui ennoblit l'obéissance, les
+industries, qui honorent et multiplient le travail, la légalité, les
+arts, les lettres, la religion, toutes ces puissances morales étaient
+leur seul moyen de gouvernement. Il fallait confondre leur nom avec tous
+ces bienfaits et toutes ces gloires de la paix qui attachent un peuple à
+ses princes par le bien-être, et qui lui font oublier, dans la sérénité
+d'un règne pacifique, les éblouissements d'une dictature de héros.
+
+
+XIV
+
+Louis XVIII, prince infiniment plus éclairé et plus philosophe qu'on ne
+le suppose, sentait profondément cette nécessité. Convaincu que la
+restauration de sa dynastie ne pouvait se naturaliser que par la liberté
+des discussions parlementaires et par le concours électif de la nation
+elle-même à son gouvernement, il s'en rapportait à la Constitution qu'il
+avait donnée de la solidité de son trône.
+
+Mais ce trône, il ne voulait pas seulement le consolider, il voulait
+lui rendre son antique prestige. Depuis François Ier, les lettres
+étaient un des caractères de la France; elles brillaient sur la tête de
+ses rois comme la plus belle pierre précieuse de leur diadème. C'était,
+depuis les Grecs de l'antiquité et depuis les Italiens de la
+Renaissance, le peuple littéraire entre tous les peuples. Richelieu lui
+avait donné l'Académie, la religion lui avait donné la chaire, Louis XIV
+lui avait donné sa cour de poëtes, d'orateurs, de moralistes. Le règne
+de Louis XV lui avait donné Montesquieu, Voltaire, Buffon, J.-J.
+Rousseau, l'Encyclopédie, la philosophie du dix-huitième siècle toute
+pétrie du génie des lettres. Le règne de Louis XVI lui avait donné la
+politique littéraire et oratoire, dans cette foule d'écrivains dont
+Mirabeau avait été la dernière voix; il lui avait donné enfin la
+Révolution, qui n'était au fond qu'une dernière explosion des lettres
+françaises. Les noms des rois de nos dynasties et la gloire des lettres
+se trouvaient partout confondus dans une inséparable solidarité de
+rayons. Les rois faisaient corps avec les poëtes, et les poëtes
+faisaient auréole avec les rois.
+
+
+XV
+
+Louis XVIII, en prince habile, voulait rappeler cette grandeur nationale
+de sa maison à la nation par tous ses sens. Racine, selon lui, faisait
+partie de la dynastie de Louis XIV; en popularisant Racine il
+repopularisait son ancêtre. Il chercha quelle était l'oeuvre de Racine
+dans laquelle le génie du poëte, la majesté de la monarchie, la sainteté
+de la religion nationale étaient le mieux rassemblés, pour restituer à
+ces trois institutions, la religion, la monarchie des Bourbons et les
+lettres, le prestige dont il voulait éblouir la France pour la rattacher
+par un légitime orgueil national à son passé monarchique. Il trouva
+_Athalie_. Il ordonna à ses ministres et à ses gentilshommes de la
+chambre de préparer une représentation féerique et politique
+d'_Athalie_.
+
+On choisit la salle de l'Opéra comme la scène des prodiges. Cette salle
+immense et monumentale s'élevait alors dans la rue de Richelieu, à la
+place où une fontaine funéraire lave éternellement la trace du sang de
+l'infortuné duc de Berry, assassiné sous le vestibule de ce théâtre si
+peu de mois après cette fête. On devait, pour compléter l'enchantement
+de l'esprit par l'enchantement de tous les sens, représenter _Athalie_
+avec les choeurs, qui sont le cadre prophétique et musical du drame.
+
+Tous les grands artistes de la France, musiciens, décorateurs, peintres,
+chorégraphes, exécutants, danseurs, danseuses, acteurs et actrices
+furent invités par le gouvernement à concourir, sous la direction
+poétique de Talma, à la dignité, à la splendeur, aux délices de cette
+représentation. C'était l'apothéose du siècle de Louis XIV sous
+l'apothéose de Racine. La France entière se pressa et se recueillit pour
+y assister.
+
+
+XVI
+
+J'y étais. Une famille illustre par le génie autant que par la naissance
+m'avait jugé digne de contempler un tel spectacle, pour me donner
+l'émulation d'une gloire dont elle avait, dans sa bienveillance, le
+pressentiment pour ma jeunesse. J'entrai dans la salle comme je serais
+entré dans un siècle illuminé parmi les siècles pour se donner à
+lui-même en représentation éclatante dans la nuit des temps. Les gerbes
+de lumière, jaillissant des lustres, de la rampe, des candélabres, et
+répercutées par les diamants des femmes de la cour, m'éblouirent un
+moment comme d'une cécité lumineuse. La salle, dont le rideau était
+encore baissé, était pleine de spectateurs. Le parterre ondoyait, les
+galeries se mouvaient, les loges débordaient, comme des corbeilles trop
+pleines, de têtes et de fleurs.
+
+La famille royale occupait, au milieu de la salle, en face de la scène,
+un amphithéâtre avancé comme un promontoire sur un océan. Les regards y
+cherchaient avec respect le roi, qui ressemblait, par sa coiffure et son
+costume, à l'apparition posthume d'un autre âge; le comte d'Artois, son
+frère, protecteur de l'abbé Delille, ce lauréat de l'exil; le duc
+d'Angoulême, le duc de Berry, ses fils, et la fille de Louis XVI, cette
+princesse plus tragique par ses malheurs que la tragédie à laquelle elle
+venait assister. Des symphonies sourdes et lointaines comme l'écho des
+cantiques d'un temple, sortant par les pores de l'édifice,
+remplissaient l'air d'un bourdonnement, harmonieux qui préparait l'âme à
+de mystiques sensations. Tout à coup le rideau de la scène se leva comme
+si le vent de l'inspiration céleste eût déchiré le voile du Temple.
+
+
+XVII
+
+Le Temple apparut dans la lumière dorée dont je l'ai vu plus tard
+baigné, par un beau jour, sur la montagne dont le précipice est la
+_vallée des Lamentations_. On sait que le Temple n'était pas seulement
+la maison du Dieu Jéhova, mais l'habitation d'une foule innombrable de
+lévites, de prêtres, de pontifes, de prophètes, habitant, avec leurs
+familles consacrées, les immenses dépendances, portiques, cours,
+jardins, séminaires dont il était entouré. Ces jardins, ces cours, ces
+portiques, ces galeries, d'une architecture hébraïque et persane
+semblable au tombeau d'Absalon dans la vallée de Josaphat, avaient été
+fantastiquement imités ou inventés par l'artifice des décorateurs. Les
+regards, dépaysés par l'illusion, transportaient l'âme au milieu des
+pompes religieuses de Sion.
+
+Un profond silence régnait dans la foule; chacun se recueillait dans
+l'attente d'un drame déjà aussi réel qu'un événement. On se demandait en
+soi-même quelle serait la voix qui oserait s'élever sur cette scène en
+consonnance avec cette grandeur et cette antiquité du spectacle. On se
+demandait surtout quelle serait la langue assez majestueuse, assez
+grave, assez prophétique, assez divine, pour proférer des paroles
+françaises dans ces portiques de David, d'Isaïe, de Jéhova. On
+s'alarmait d'avance de la dissonance qu'on allait entendre; on craignait
+le premier accent, le premier vers des acteurs; on ne se souvenait plus
+que Racine avait retrouvé un jour, pour écrire _Athalie_, les foudres
+d'Isaïe, les larmes de David, les illuminations du Sinaï.
+
+Enfin Talma parut; ou plutôt ce n'était plus Talma, c'était le sacerdoce
+hébraïque personnifié dans ce roi des sacrifices; le chef à la fois
+politique et inspiré d'une théocratie souveraine, qui régnait, comme en
+Égypte, par la main des rois auxquels il intimait les ordres de Dieu.
+Son costume et sa physionomie le transfiguraient en prophète. Nulle
+pensée ne se pétrifiait aussi complètement sur les traits du visage que
+celle de Talma. Son visage devenait à volonté sa pensée.
+
+Il était accompagné d'un guerrier hébreu, Abner, sous les traite de
+Lafon, son rivai de la scène. Lafon, qui avait le front noble, l'oeil
+brave, le geste héroïque, l'accent martial, était très-apte aux rôles de
+héros. Un peu plus grand que nature, il plaisait dans les sentiments
+surhumains; il était l'art, Talma était la nature. Il était, de plus, un
+homme justement aimé et estimé pour son coeur. Ce fut lui seul qui, en
+parlant de l'âme et en pleurant des larmes sincères sur le cercueil de
+son rival Talma, arracha des larmes à cent mille spectateurs que les
+discours académiques des poëtes et des orateurs avaient laissés froids.
+
+
+XVIII
+
+L'acteur qui représentait Abner entr'ouvrit les lèvres après avoir
+promené un long regard de tristesse sur la solitude du temple. Il y
+avait toute une conjuration et toute une lamentation dans ce seul
+regard. Sa voix, concentrée comme celle du deuil sur un sépulcre, laissa
+tomber ces vers, qui étaient dans la mémoire de tout le monde et que
+tout le monde entendit pour la première fois.
+
+ABNER.
+
+ Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel;
+ Je viens, selon l'usage antique et solennel,
+ Célébrer avec vous la fameuse journée
+ Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée.
+ Que les temps sont changés! Sitôt que de ce jour
+ La trompette sacrée annonçait le retour,
+ Du temple, orné partout de festons magnifiques,
+ Le peuple saint en foule inondait les portiques.
+ Et tous, devant l'autel avec ordre introduits,
+ De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fruits,
+ Au Dieu de l'univers consacraient ces prémices.
+ Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices.
+ L'audace d'une femme, arrêtant ce concours,
+ En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.
+ D'adorateurs zélés à peine un petit nombre
+ Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.
+
+Il poursuivit, et il exposa dans cet entretien à demi-voix la situation
+religieuse et politique de Jérusalem et du peuple de Dieu sous la reine
+impie et usurpatrice qui occupait le trône de Juda.
+
+Il y avait deux royaumes dans Israël: l'un composé de dix tribus et
+gouverné par Achab et sa femme Jézabel; l'autre composé des tribus de
+Juda et de Benjamin seulement. Ce second royaume siégeait à Jérusalem,
+possesseur privilégié du Temple et gouverné par Joram, roi de Juda de la
+race légitime de David. Joram, par un mariage politique qui rétablissait
+la paix entre les deux États, avait épousé Athalie, fille d'Achab et de
+Jézabel. Athalie, princesse impérieuse et séduisante, avait dominé son
+mari Joram; elle l'avait entraîné dans l'idolâtrie; elle avait même
+obtenu de lui la tolérance du culte de Baal, dieu syrien, ennemi de
+Jéhova, à côté du temple de Jéhova. Joram était mort; son fils Ochosias
+lui avait succédé. Athalie, sa mère et sa tutrice, régnait sous son nom.
+Ce malheureux roi, dans une visite qu'il alla faire au roi Achab, son
+aïeul, fut massacré par un nommé _Jéhu_, tribun ou prophète (c'était
+alors la même chose), qui avait eu mission des autres prophètes
+d'exterminer la race d'Achab. Jéhu avait fait jeter par les fenêtres du
+palais de Samarie Jézabel, femme d'Achab et mère d'Athalie. Il avait
+fait défendre d'ensevelir ses restes, et les avait fait dévorer par les
+chiens dans une vigne.
+
+Athalie, pour venger son père et sa mère des cruautés des prophètes,
+avait fait immoler à son tour tous les enfants de son fils Ochosias, de
+peur que ces rejetons de la famille de David par Joram ne prévalussent
+un jour sur la maison d'Achab. Pendant ce massacre, une soeur
+d'Ochosias, qui vivait dans l'intérieur du temple, était parvenue à
+sauver un de ses neveux, le petit Joas, encore à la mamelle. On avait
+mal compté les cadavres en les jetant aux chiens. Joas, élevé dans
+l'ombre du temple par Josabeth sous un autre nom, n'était connu que
+d'elle et du grand-prêtre Joad.
+
+Voilà toute l'exposition faite en vers si épiques par Joad au guerrier
+Abner. Il ne lui révèle pas encore cependant l'existence de l'enfant; il
+se contente de le sonder artificieusement, et de le préparer à la
+défection de la cause d'Athalie par le murmure. Abner n'y paraît que
+trop disposé de lui-même; il parle déjà d'Athalie en traître plutôt
+qu'en serviteur. Il révèle à Joad les inimitiés secrètes de cette reine
+contre lui.
+
+JOAD.
+
+ D'où vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment?
+
+ABNER.
+
+ Pensez-vous être saint et juste impunément?
+ Dès longtemps elle hait cette fermeté rare
+ Qui rehausse en Joad l'éclat de la tiare;
+ Dès longtemps votre amour pour la religion
+ Est traité de révolte et de sédition.
+ Du mérite éclatant cette reine jalouse
+ Hait surtout Josabeth, votre fidèle épouse.
+ Si du grand-prêtre Aaron Joad est successeur,
+ De notre dernier roi Josabeth est la soeur.
+ Mathan, d'ailleurs, Mathan, ce prêtre sacrilége,
+ Plus méchant qu'Athalie, à toute heure l'assiége;
+ Mathan, de nos autels infâme déserteur,
+ Et de toute vertu zélé persécuteur.
+ C'est peu que, le front ceint d'une mitre étrangère,
+ Ce lévite à Baal prête son ministère;
+ Ce temple l'importune, et son impiété
+ Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté.
+ Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente;
+ Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante.
+ Il affecte pour vous une fausse douceur,
+ Et par là, de son fiel colorant la noirceur,
+ Tantôt à cette peine il vous peint redoutable,
+ Tantôt, voyant pour l'or sa soif insatiable,
+ Il lui feint qu'en un lieu, que vous seul connaissez,
+ Vous cachez des trésors par David amassés.
+ Enfin, depuis deux jours, la superbe Athalie
+ Dans un sombre chagrin paraît ensevelie.
+ Je l'observais hier, et je voyais ses yeux
+ Lancer sur le lieu saint des regards furieux;
+ Comme si dans le fond de ce vaste édifice
+ Dieu cachait un vengeur armé pour son supplice.
+ Croyez-moi; plus j'y pense et moins je puis douter
+ Que sur vous son courroux ne soit prêt d'éclater,
+ Et que de Jézabel la fille sanguinaire
+ Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.
+
+Ces confidences d'Abner amènent ces vers, restés monuments de parole,
+dans la bouche du grand-prêtre.
+
+ Celui qui met un frein à la fureur des flots
+ Sait aussi des méchants arrêter les complots.
+ Soumis avec respect à sa volonté sainte,
+ Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.
+ Cependant je rends grâce au zèle officieux
+ Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux.
+ Je vois que l'injustice en secret vous irrite,
+ Que vous avez encor le coeur israélite.
+ Le Ciel en soit béni!... Mais ce secret courroux,
+ Cette oisive vertu, vous en contentez-vous?
+ La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère?
+ Huit ans déjà passés, une impie étrangère
+ Du sceptre de David usurpe tous les droits,
+ Se baigne impunément dans le sang de nos rois,
+ Des enfants de son fils détestable homicide,
+ Et même contre Dieu lève son bras perfide;
+ Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant État,
+ Vous, nourri dans les camps du saint roi Josaphat,
+ Qui sous son fils Joram commandiez nos armées,
+ Qui rassurâtes seul nos villes alarmées
+ Lorsque d'Ochosias le trépas imprévu
+ Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu:
+ «Je crains Dieu, dites-vous, sa vérité me touche!»
+ Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche:
+ «Du zèle de ma loi que sert de vous parer?
+ Par de stériles voeux pensez-vous m'honorer?
+ Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices?
+ Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses?
+ Le sang de vos rois crie, et n'est point écouté.
+ Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété;
+ Du milieu de mon peuple exterminez les crimes,
+ Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes.»
+
+La scène continue; le secret de l'existence d'un roi légitime, à peine
+retenu sur les lèvres du grand-prêtre, se laisse percer par Abner. Ce
+guerrier s'éloigne, la défection déjà dans le coeur.
+
+Josabeth, qui a sauvé et nourri de son lait le fils d'Ochosias sous le
+nom d'Éliacin, paraît à la place d'Abner sur la scène; le grand-prêtre
+lui dit que l'heure est venue de déclarer le rang de l'orphelin aux
+lévites rassemblés par ses soins pour restaurer par les armes ce jeune
+prince.
+
+Josabeth s'alarme comme une mère; elle rappelle au grand-prêtre, son
+époux, combien lui a coûté le salut de cet enfant. Ni Homère, ni Virgile
+ne donnent à Hécube et à Andromaque des accents si maternels et si
+épiques.
+
+ Hélas! l'état horrible où le Ciel me l'offrit
+ Revient à tout moment effrayer mon esprit.
+ De princes égorgés la chambre était remplie;
+ Un poignard à la main, l'implacable Athalie
+ Au carnage animait ses barbares soldats,
+ Et poursuivait le cours de ses assassinats.
+ Joas, laissé pour mort, frappa soudain ma vue.
+ Je me figure encor sa nourrice éperdue,
+ Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain,
+ Et, faible, le tenait renversé sur son sein.
+ Je le pris tout sanglant. En baignant son visage,
+ Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage;
+ Et, soit frayeur encore ou pour me caresser,
+ De ses bras innocents je me sentis presser...
+ Grand Dieu! que mon amour ne lui soit point funeste!
+ Du fidèle David c'est le précieux reste:
+ Nourri dans ta maison en l'amour de ta loi,
+ Il ne connaît encor d'autre père que toi.
+ Sur le point d'attaquer une reine homicide,
+ À l'aspect du péril si ma foi s'intimide,
+ Si la chair et le sang, se troublant aujourd'hui,
+ Ont trop de part aux pleurs que je répands pour lui,
+ Conserve l'héritier de tes saintes promesses,
+ Et ne punis que moi de toutes mes faiblesses!
+
+JOAD.
+
+ Vos larmes, Josabeth, n'ont rien de criminel;
+ Mais Dieu veut qu'on espère en son soin paternel.
+ Il ne recherche point, aveugle en sa colère,
+ Sur le fils qui le craint l'impiété du père.
+ Tout ce qui reste encor de fidèles Hébreux
+ Lui viendront aujourd'hui renouveler leurs voeux.
+ Autant que de David la race est respectée,
+ Autant de Jézabel la fille est détestée.
+ Joas les touchera par sa noble pudeur
+ Où semble de son rang reluire la splendeur;
+ Et Dieu, par sa voix même appuyant notre exemple,
+ De plus près à leur coeur parlera dans son temple.
+ Deux infidèles rois tour à tour l'ont bravé:
+ Il faut que sur le trône un roi soit élevé
+ Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres
+ Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres,
+ L'a tiré par leur main de l'oubli du tombeau,
+ Et de David éteint rallumé le flambeau...
+
+ Grand Dieu! si tu prévois qu'indigne de sa race,
+ Il doive de David abandonner la trace,
+ Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché
+ Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a séché!
+ Mais si ce même enfant, à tes ordres docile,
+ Doit être à tes desseins un instrument utile,
+ Fais qu'au juste héritier le sceptre soit remis!
+ Livre en mes faibles mains ses puissants ennemis!
+ Confonds dans ses conseils une reine cruelle!
+ Daigne, daigne, mon Dieu! sur Mathan et sur elle
+ Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur,
+ De la chute des rois funeste avant-coureur!...
+
+La voix de Talma, dans ces derniers vers, grondait, comme le destin des
+rois, derrière le mystère des révolutions prochaines. Il sortit de la
+scène comme le prophète des calamités royales.
+
+L'acte était fini; des choeurs mélodieux remplirent l'entr'acte; mais
+les choeurs, il faut en convenir, bien qu'immensément loués par les
+rhéteurs sur parole, n'étaient ni à la hauteur du temple de Sion, ni à
+la hauteur des grands lyriques sacrés ou profanes. Racine s'était trop
+épuisé de génie dans ce premier acte pour se retrouver, dans le choeur,
+égal à lui-même. Cependant, comme la musique emportait les paroles sur
+l'aile des mélodies, l'effet de ce choeur répandait un parfum de
+recueillement, d'espérance et de prière dans la salle. L'Opéra n'était
+plus un théâtre; c'était un sanctuaire: Racine et Talma l'avaient
+purifié.
+
+
+XIX
+
+Le second acte s'ouvrit sous ces impressions. Personne n'avait ni parlé
+ni respiré entre ces deux actes. La grandeur de la scène, la majesté du
+pontificat, l'intervention divine pressentie dans le grand-prêtre, la
+divinité surtout de la langue des vers dont la perfection faisait
+oublier le rhythme pour ne penser qu'au sens, enfin la voix et la
+prononciation de Talma, qui résumait dans son accent tous les échos
+souterrains ou célestes du Temple, suspendaient la vie des auditeurs. La
+présence du roi et des princes, cette autre maison de Juda pour la
+France restaurée, et restaurant avec elle la religion et la poésie de
+Louis XIV, ajoutait à la puissance de l'impression quelque chose de
+tendre, d'antique, de miraculeux.
+
+À la première scène, des femmes et un enfant éperdus s'élancent des
+profondeurs du temple sur la scène: c'est Josabeth, la nourrice de Joas
+sauvé, les femmes et les filles des lévites, et Zacharie, fils de
+Josabeth, élevé avec Joas dans le temple, mais ne connaissant encore ni
+le vrai nom ni le rang de son frère de lait. Zacharie annonce à sa mère
+la présence inattendue et sacrilége d'Athalie dans le temple.
+
+ZACHARIE.
+
+ ... Dans un des parvis aux hommes réservé,
+ Cette femme superbe entre, le front levé,
+ Et se préparait même à passer les limites
+ De l'enceinte sacrée, ouverte aux seuls lévites.
+ Le peuple s'épouvante et fuit de toutes parts.
+ Mon père... Ah! quel courroux animait ses regards!
+ Moïse à Pharaon parut moins formidable.
+ «Reine, sors, a-t-il dit, de ce lieu redoutable,
+ D'où te bannit ton sexe et ton impiété.
+ Viens-tu du Dieu vivant braver la majesté?»
+ La reine, alors sur lui jetant un oeil farouche,
+ Pour blasphémer sans doute ouvrait déjà la bouche.
+ J'ignore si de Dieu l'ange se dévoilant
+ Est venu lui montrer un glaive étincelant;
+ Mais sa langue en sa bouche à l'instant s'est glacée,
+ Et toute son audace a paru terrassée.
+ Ses yeux, comme effrayés, n'osaient se détourner;
+ Surtout Éliacin paraissait l'étonner.
+
+JOSABETH.
+
+ Quoi donc! Éliacin a paru devant elle?
+
+Athalie, suivie de son général Abner, paraît; elle révèle en une langue
+digne de Corneille sa politique; mais le remords l'agite sous la figure
+de ses songes.
+
+ C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit;
+ Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée,
+ Comme au jour de sa mort pompeusement parée;
+ Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté;
+ Même elle avait encor cet éclat emprunté
+ Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,
+ Pour réparer des ans l'irréparable outrage.
+ « Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi;
+ Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.
+ Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,
+ Ma fille.» En achevant ces mots épouvantables,
+ Son ombre vers mon lit a paru se baisser;
+ Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser...
+ Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange
+ D'os et de chair meurtris, et traînés dans la fange,
+ Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux,
+ Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.
+
+ABNER.
+
+ Grand Dieu!
+
+ATHALIE.
+
+ Dans ce désordre à mes yeux se présente
+ Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante,
+ Tels qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus.
+ Sa vue a ranimé mes esprits abattus;
+ Mais lorsque, revenant de mon trouble funeste,
+ J'admirais sa douceur, son air noble et modeste,
+ J'ai senti tout à coup un homicide acier
+ Que le traître en mon sein a plongé tout entier...
+ De tant d'objets divers le bizarre assemblage
+ Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage.
+ Moi-même, quelque temps honteuse de ma peur,
+ Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur;
+ Mais de ce souvenir mon âme possédée
+ À deux fois, en dormant, revu la même idée.
+ Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer
+ Ce même enfant, toujours tout prêt à me percer.
+ Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie,
+ J'allais prier Baal de veiller sur ma vie,
+ Et chercher du repos au pied de ses autels...
+ Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels!
+ Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée,
+ Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée;
+ J'ai cru que des présents calmeraient son courroux,
+ Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux.
+ Pontife de Baal, excusez ma faiblesse.
+ J'entre: le peuple fuit, le sacrifice cesse;
+ Le grand-prêtre vers moi s'avance avec fureur.
+ Pendant qu'il me parlait, ô surprise! ô terreur!
+ J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée,
+ Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée.
+ Je l'ai vu: son même air, son même habit de lin,
+ Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin;
+ C'est lui-même. Il marchait à côté du grand-prêtre;
+ Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître.
+ Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter,
+ Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter...
+
+La scène qui suit, une des plus tragiques et des plus naïves en même
+temps qui soit sur aucun théâtre, place face à face Athalie et l'enfant
+vengeur encore inconnu de David. Il faut remonter à la Bible des
+patriarches et aux scènes entre Joseph enfant et ses frères pour
+retrouver de tels accents. Cette scène ne peut s'analyser; il faut la
+lire tout entière.
+
+ATHALIE.
+
+ Ô ciel! plus j'examine, et plus je le regarde!...
+ C'est lui!... D'horreur encor tous mes sens sont saisis...
+
+ (_Montrant Joas._)
+
+ Épouse de Joad, est-ce là votre fils?
+
+JOSABETH.
+
+ Qui, lui, madame?
+
+ATHALIE.
+
+ Lui?
+
+JOSABETH.
+
+ Je ne suis point sa mère.
+
+ (_Montrant Zacharie._)
+
+ Voilà mon fils.
+
+ATHALIE, _à Joas_.
+
+ Et vous, quel est donc votre père?
+ Jeune enfant, répondez.
+
+JOSABETH.
+
+ Le Ciel jusque aujourd'hui...
+
+ATHALIE.
+
+ Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour lui?
+ C'est à lui de parler.
+
+JOSABETH.
+
+ Dans un âge si tendre,
+ Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre?
+
+ATHALIE.
+
+ Cet âge est innocent; son ingénuité
+ N'altère point encor la simple vérité.
+ Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche.
+
+JOSABETH, _tout bas_.
+
+ Daigne mettre, grand Dieu! ta sagesse en sa bouche!
+
+ATHALIE.
+
+ Comment vous nommez-vous!
+
+JOAS.
+
+ J'ai nom Éliacin.
+
+ATHALIE.
+
+ Votre père?
+
+JOAS.
+
+ Je suis, dit-on, un orphelin,
+ Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance,
+ Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.
+
+ATHALIE.
+
+ Vous êtes sans parents?
+
+JOAS.
+
+ Ils m'ont abandonné.
+
+ATHALIE.
+
+ Comment! et depuis quand?
+
+JOAS.
+
+ Depuis que je suis né.
+
+ATHALIE.
+
+ Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre?
+
+JOAS.
+
+ Ce temple est mon pays; je n'en connais point d'autre.
+
+ATHALIE.
+
+ Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer?
+
+JOAS.
+
+ Parmi des loups cruels prêts à me dévorer.
+
+ATHALIE.
+
+ Qui vous mit dans ce temple?
+
+JOAS.
+
+ Une femme inconnue,
+ Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue.
+
+ATHALIE.
+
+ Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin?
+
+JOAS.
+
+ Dieu laissa-t-il jamais, ses enfants au besoin?
+ Aux petits des oiseaux il donne leur pâture,
+ Et sa bonté s'étend sur toute la nature.
+ Tous les jours je l'invoque; et, d'un soin paternel,
+ Il me nourrit des dons offerts sur son autel.
+
+ATHALIE.
+
+ Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse!
+ La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce
+ Font insensiblement à mon inimitié
+ Succéder... Je serais sensible à la pitié!
+
+ABNER.
+
+ Madame, voilà donc cet ennemi terrible?
+ De vos songes menteurs l'imposture est visible,
+ À moins que la pitié, qui semble vous troubler,
+ Ne soit ce coup fatal qui vous faisait trembler.
+
+ATHALIE, _à Joas et à Josabeth_.
+
+ Vous sortez?
+
+JOSABETH.
+
+ Vous avez entendu sa fortune.
+ Sa présence à la fin pourrait être importune.
+
+ATHALIE, _à Joas_.
+
+ Non; revenez... Quel est tous les jours votre emploi?
+
+JOAS.
+
+ J'adore le Seigneur; on m'explique sa loi;
+ Dans son livre divin on m'apprend à la lire,
+ Et déjà de ma main je commence à l'écrire.
+
+ATHALIE.
+
+ Que vous dit cette loi?
+
+JOAS.
+
+ Que Dieu veut être aimé;
+ Qu'il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé;
+ Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide;
+ Qu'il résiste au superbe et punit l'homicide.
+
+ATHALIE.
+
+ J'entends. Mais tout ce peuple enfermé dans ce lieu,
+ À quoi s'occupe-t-il?
+
+JOAS.
+
+ Il loue, il bénit Dieu.
+
+ATHALIE.
+
+ Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contemple?
+
+JOAS.
+
+ Tout profane exercice est banni de son temple.
+
+ATHALIE.
+
+ Quels sont donc vos plaisirs?
+
+JOAS.
+
+ Quelquefois à l'autel
+ Je présente au grand-prêtre ou l'encens ou le sel;
+ J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies;
+ Je vois l'ordre pompeux de ces cérémonies.
+
+ATHALIE.
+
+ Hé quoi! vous n'avez point de passe-temps plus doux?
+ Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous!
+ Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.
+
+JOAS.
+
+ Moi! des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire?
+
+ATHALIE.
+
+ Non, je ne vous veux pas contraindre à l'oublier.
+
+JOAS.
+
+ Vous ne le priez point.
+
+ATHALIE.
+
+ Vous pourrez le prier.
+
+JOAS.
+
+ Je verrais cependant en invoquer un autre.
+
+ATHALIE.
+
+ J'ai mon dieu que je sers; vous servirez le vôtre;
+ Ce sont deux puissants dieux.
+
+JOAS.
+
+ Il faut craindre le mien;
+ Lui seul est Dieu, Madame, et le vôtre n'est rien.
+
+ATHALIE.
+
+ Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule.
+
+JOAS.
+
+ Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.
+
+ATHALIE.
+
+ Ces méchants, qui sont-ils?
+
+JOSABETH.
+
+ Eh, Madame! excusez
+ Un enfant.
+
+ATHALIE, _à Josabeth_.
+
+ J'aime à voir comme vous l'instruisez...
+ Enfin, Éliacin, vous avez su me plaire;
+ Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire.
+ Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'héritier.
+ Laissez là cet habit, quittez ce vil métier;
+ Je veux vous faire part de toutes mes richesses.
+ Essayez, dès ce jour, l'effet de mes promesses.
+ À ma table, partout à mes côtés assis,
+ Je prétends vous traiter comme mon propre fils.
+
+JOAS.
+
+ Comme votre fils!
+
+ATHALIE.
+
+ Oui... Vous vous taisez?
+
+JOAS.
+
+ Quel père
+ Je quitterais! Et pour...
+
+ATHALIE.
+
+ Hé bien?
+
+JOAS.
+
+ Pour quelle mère!
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+On conçoit la fureur d'Athalie à cette réponse; elle se retire pour
+aller préparer la vengeance contre les chefs lévites instigateurs de ce
+dangereux enfant. Le choeur, cette fois, fait partie lyrique du drame;
+il chante, dans des strophes enfantines et pieuses, les bonheurs de
+l'innocence, la protection de Dieu sur les siens, sa vengeance sur ses
+ennemis. Racine s'y rapproche, autant que les temps et la langue le
+permettent, de la componction de David. Il est véritablement le David
+chrétien.
+
+
+XX
+
+Au troisième acte, le ministre d'Athalie, Mathan, vient pour arracher du
+temple l'enfant, terreur de la reine. Il dévoile à son confident les
+voies par lesquelles il est parvenu au pouvoir. Racine ici fait parler
+Machiavel dans la langue de Tacite. Écoutez, vous qui connaissez les
+ambitieux de cour ou de popularité; est-ce Séjan qui parle?
+
+ Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle
+ De Joad et de moi la fameuse querelle,
+ Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir;
+ Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespoir?
+ Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrière,
+ Et mon âme à la cour s'attacha tout entière.
+ J'approchai par degrés de l'oreille des rois,
+ Et bientôt en oracle on érigea ma voix.
+ J'étudiai leur coeur, je flattai leurs caprices;
+ Je leur semai de fleurs le bord des précipices;
+ Près de leurs passions rien ne me fut sacré;
+ De mesure et de poids je changeais à leur gré.
+ Autant que de Joad l'inflexible rudesse
+ De leur superbe oreille offensait la mollesse,
+ Autant je les charmais par ma dextérité,
+ Dérobant à leurs yeux la triste vérité,
+ Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables,
+ Et prodigue surtout du sang des misérables.
+
+ Enfin au dieu nouveau qu'elle avait introduit
+ Par les mains d'Athalie un temple fut construit.
+ Jérusalem pleura de se voir profanée;
+ Des enfants de Lévi la troupe consternée
+ En poussa vers le Ciel des hurlements affreux.
+ Moi seul, donnant l'exemple aux timides Hébreux,
+ Déserteur de leur loi, j'approuvai l'entreprise,
+ Et par là de Baal méritai la prêtrise.
+ Par là je me rendis terrible à mon rival;
+ Je ceignis la tiare, et marchai son égal.
+ Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire,
+ Du Dieu que j'ai quitté l'importune mémoire
+ Jette encore en mon âme un reste de terreur,
+ Et c'est ce qui redouble, et nourrit ma fureur.
+ Heureux si, sur son temple achevant ma vengeance,
+ Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance,
+ Et, parmi les débris, le ravage et les morts,
+ À force d'attentats perdre tous mes remords!...
+ Mais voici Josabeth.
+
+Josabeth refuse Éliacin à Athalie; le grand-prêtre, à sa vue, laisse
+éclater sa colère en imprécations célestes. Il rejette tous les secours
+humains que la faiblesse maternelle de Josabeth lui suggère pour sauver
+l'enfant. Il passe en revue les femmes, les vieillards, les lévites.
+L'inspiration le saisit à la vue de cette faiblesse derrière laquelle il
+voit tout à coup la force de Dieu. Ici Talma se transfigura
+véritablement en prophète; on crut voir la lueur divine se répandre
+comme une losange de foudre sur les traits de son visage et jusque sur
+les plis de ses draperies.
+
+JOAD.
+
+ Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle:
+ Des prêtres, des enfants, ô Sagesse éternelle!
+ Mais, si tu les soutiens, qui peut les ébranler?
+ Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler;
+ Tu frappes et guéris, tu perds et ressuscites.
+ Ils ne s'assurent point en leurs propres mérites,
+ Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois,
+ En tes serments, jurés au plus saint de leurs rois,
+ En ce temple où tu fais ta demeure sacrée,
+ Et qui doit du soleil égaler la durée!...
+ Mais d'où vient que mon coeur frémit d'un saint effroi?
+ Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi?
+ C'est lui-même. Il m'échauffe, il parle; mes yeux s'ouvrent,
+ Et les siècles obscurs devant moi se découvrent...
+ Lévites, de vos sons prêtez-moi les accords,
+ Et de ses mouvements secondez les transports.
+
+LE CHOEUR _chante au son de toute la symphonie des instruments_.
+
+ Que du Seigneur la voix se fasse entendre,
+ Et qu'à nos coeurs son oracle divin
+ Soit ce qu'à l'herbe tendre
+ Est, au printemps, la fraîcheur du matin!
+
+JOAD.
+
+ Cieux! écoutez ma voix; terre! prête l'oreille.
+ Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille!
+ Pécheurs, disparaissez: le Seigneur se réveille.
+
+(Ici commence la symphonie, et Joad aussitôt reprend la parole.)
+
+ Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé?
+ Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé?
+ Pleure, Jérusalem! pleure, cité perfide!
+ Des prophètes divins malheureuse homicide!
+ De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé;
+ Ton encens à ses yeux est un encens souillé!
+ Où menez-vous ces enfants et ces femmes?
+ Le Seigneur a détruit la reine des cités:
+ Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés;
+ Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités.
+ Temple! renverse-toi; cèdres! jetez des flammes.
+ Jérusalem, objet de ma douleur,
+ Quelle main en un jour t'a ravi tous tes charmes?
+ Qui changera mes yeux en deux sources de larmes
+ Pour pleurer ton malheur?
+
+AZARIAS.
+
+ Ô saint temple!
+
+JOSABETH.
+
+ Ô David!
+
+LE CHOEUR.
+
+ Dieu de Sion! rappelle,
+ Rappelle en sa faveur tes antiques bontés.
+
+(La symphonie recommence encore; et Joad, un moment après,
+l'interrompt.)
+
+JOAD.
+
+ Quelle Jérusalem nouvelle
+ Sort du fond du désert, brillante de clartés,
+ Et porte sur le front une marque immortelle?
+ Peuples de la terre, chantez.
+ Jérusalem renaît plus charmante et plus belle!
+ D'où lui viennent, de tous côtés,
+ Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés?
+ Lève, Jérusalem, lève ta tête altière;
+ Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés!
+ Les rois des nations, devant toi prosternés,
+ De tes pieds baisent la poussière;
+ Les peuples à l'envi marchent à ta lumière.
+ Heureux qui pour Sion d'une sainte ferveur
+ Sentira son âme embrasée!
+ Cieux, répandez votre rosée,
+ Et que la terre enfante son Sauveur!
+
+L'acte finit au milieu du chant des choeurs agités de terreur et
+d'espérance. L'inspiration d'en haut est restée sur la scène avec
+l'esprit et la voix de Talma.
+
+
+XXI
+
+La plus belle scène du quatrième acte est celle où le grand-prêtre,
+avant de couronner Joas dans le temple, sonde l'esprit de l'enfant, et
+lui enseigne, dans un langage bien hardi devant Louis XIV, les devoirs
+des rois devant Dieu et devant leur peuple. Ici c'est l'esprit de vérité
+et de liberté qui soulève le poëte et qui lui fait braver le despotisme
+d'un prince égoïste et impérieux. Nous pensons que cette scène fut pour
+davantage dans la rancune cachée de Louis XIV et dans la mort de Racine
+que son obscur Mémoire sur quelques vices de l'administration, écrit par
+lui pour complaire à Mme de Maintenon.
+
+Jugez-en!
+
+ Ô mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer,
+ Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes
+ Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes.
+ Loin du trône nourri, de ce fatal honneur,
+ Hélas! vous ignorez le charme empoisonneur;
+ De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse,
+ Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.
+ Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois,
+ Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois;
+ Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même;
+ Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême;
+ Qu'aux larmes, au travail, le peuple est condamné,
+ Et d'un sceptre de fer veut être gouverné;
+ Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime.
+ Ainsi, de piége en piége et d'abîme en abîme,
+ Corrompant de vos moeurs l'aimable pureté,
+ Ils vous feront enfin haïr la vérité,
+ Vous peindront la vertu sous une affreuse image.
+ Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage.
+
+ Promettez sur ce livre, et devant ces témoins,
+ Que Dieu fera toujours le premier de vos soins;
+ Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge,
+ Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge,
+ Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin,
+ Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin.
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+Après ces paroles il révèle sa naissance à l'enfant et le proclame roi
+dans un sublime discours aux lévites.
+
+Le choeur se mêle à un transport des deux tribus.
+
+UNE VOIX, _seule_.
+
+ Triste reste de nos rois,
+ Chère et dernière fleur d'une tige si belle,
+ Hélas! sous le couteau d'une mère cruelle
+ Te verrons-nous tomber une seconde fois?
+ Prince aimable, dis-nous si quelque ange au berceau
+ Contre tes assassins prit soin de te défendre,
+ Ou si dans la nuit du tombeau
+ La voix du Dieu vivant a ranimé ta cendre?
+
+Tout finit au milieu des larmes des femmes, des frissons des enfants,
+des acclamations des lévites. Le noeud se resserre, et Dieu seul peut le
+dénouer. L'intervention divine apparaît au cinquième acte par un
+miracle de zèle dans Joad, de fidélité dans les tribus de Juda et de
+Benjamin.
+
+
+XXII
+
+Au moment où l'enfant, placé sur son trône, est salué roi par
+l'acclamation des lévites, Athalie entre avec ses troupes, le rideau du
+temple se déchire; elle voit l'enfant, son successeur, couronné.
+
+JOAD.
+
+ Paraissez, cher enfant, digne sang de nos rois!
+ Connais-tu l'héritier du plus saint des monarques,
+ Reine? De ton poignard connais du moins ces marques.
+ Voilà ton roi, ton fils, le fils d'Ochosias.
+ Peuples, et vous, Abner, reconnaissez Joas.
+
+ABNER.
+
+ Ciel!
+
+ATHALIE, à Joas.
+
+ Perfide!
+
+JOAD.
+
+ Vois-tu cette Juive fidèle
+ Dont tu sais bien qu'alors il suçait la mamelle?
+ Il fut par Josabeth à ta rage enlevé;
+ Ce temple le reçut et Dieu l'a conservé.
+ Des trésors de David voilà ce qui me reste.
+
+ATHALIE.
+
+ Ta fourbe à cet enfant, traître, sera funeste.
+ D'un fantôme odieux, soldats, délivrez-moi!
+
+JOAD.
+
+ Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi.
+
+(Le fond du théâtre s'ouvre: on voit le dedans du temple, et les
+lévites armés entrent de tous côtés sur la scène.)
+
+ATHALIE.
+
+ Où suis-je? Ô trahison! ô reine infortunée!
+ D'armes et d'ennemis je suis environnée!
+
+JOAD.
+
+ Tes yeux cherchent en vain, tu ne peux échapper,
+ Et Dieu de toutes parts a su t'envelopper,
+ Ce Dieu que tu bravais en nos mains t'a livrée:
+ Rends-lui compte du sang dont tu t'es enivrée.
+
+ATHALIE.
+
+ Quoi! la peur a glacé mes indignes soldats!
+ Lâche Abner, dans quel piége as-tu conduit mes pas?
+
+ABNER.
+
+ Reine, Dieu m'est témoin...
+
+ATHALIE.
+
+ Laisse là ton Dieu, traître,
+ Et venge-moi.
+
+ABNER, _se jetant aux pieds de Joas_.
+
+ Sur qui? Sur Joas! sur mon maître!
+
+C'en est fait à ce mot; l'épée d'Athalie s'est brisée dans sa main.
+
+ Dieu des Juifs, tu l'emportes!
+
+Elle exhale sa fureur impuissante en imprécations et meurt derrière la
+scène, sous le glaive des lévites.
+
+L'impitoyable grand-prêtre s'adresse à Joas, dont il va gouverner
+l'enfance:
+
+ Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais
+ Que les rois dans le ciel ont un juge sévère,
+ L'innocent un vengeur et l'orphelin un père.
+
+Le rideau tombe, et Dieu reste présent dans sa toute-puissance, dans sa
+providence, dans sa bonté, dans sa vengeance, à l'âme des spectateurs
+édifiés par le poëte sacré et transportés d'un théâtre profane dans le
+sanctuaire de la Divinité. Les applaudissements succèdent lentement au
+silence transi du coeur et se partagent entre la Bible, Racine et le
+grand interprète qui vient de leur prêter sa voix.
+
+Après ce jour, Talma ne grandit plus. Il parut rester aussi grand, mais
+stationnaire, comme un astre à son apogée.
+
+La mort le cueillit avant son déclin.
+
+
+XXIII
+
+Quant à Racine, son sort fut celui de tous les hommes plus grands que
+leur siècle par leur génie.
+
+Croirait-on aujourd'hui que la faible idylle d'_Esther_ fut préférée à
+la plus auguste des tragédies saintes, et qu'après une ou deux
+représentations à Versailles, devant Louis XIV et sa cour, on la laissa
+ensevelie pendant soixante ans dans l'oubli? Le poëte qui avait
+concentré dans cette oeuvre toute sa foi dans sa religion, tout son zèle
+pour le roi, tout son génie dramatique et toutes ses splendeurs
+lyriques, fut accablé par le dédain de la cour, par les moqueries de la
+critique, par l'indifférence du roi. Racine ne protesta pas; à quoi
+bon? Il renonça pour jamais aux vers, juste vengeance d'un temps assez
+corrompu par le génie enflé des Espagnols, pour ne pas comprendre le
+génie biblique! Le poëte brisa sa plume.
+
+Mais en cessant d'être poëte, il resta malheureusement courtisan.
+Froidement reçu par le roi, à qui les leçons du grand-prêtre avaient
+paru renfermer quelques allusions irrévérencieuses à sa royale divinité,
+Racine s'attacha de plus en plus à madame de Maintenon. Il voulait faire
+de madame de Maintenon son bouclier contre deux soupçons qui le
+rendaient suspect à Louis XIV: le soupçon d'avoir introduit la satire
+dans la parole de Dieu par le discours du grand-prêtre dans _Athalie_,
+et le soupçon de dévouement secret aux jansénistes de Port-Royal, ce nid
+d'hérésie. Les plus beaux chants n'étaient, aux yeux du roi, que des
+séductions à l'erreur ou à la liberté d'esprit.
+
+Ce bouclier était mal choisi dans le coeur de madame de Maintenon, qui
+n'avait couvert ni Fénelon, ni madame Guyon, ni aucun de ses amis, du
+moment que son crédit pouvait être compromis par ses amitiés. Elle avait
+l'amitié agréable, mais périlleuse; tout ce qui s'y fiait était, tôt ou
+tard, déçu; le roi lui-même, sur son lit de mort, n'échappa pas à cette
+loi commune: dès qu'il fut dans un état désespéré, elle le quitta pour
+Dieu.
+
+
+XXIV
+
+On a révoqué en doute la cause de la mort prématurée de Racine et
+l'ingratitude de madame de Maintenon. Son propre fils, le second Racine,
+ne laisse aucun doute à cet égard dans le récit qu'il fait des derniers
+moments de son père.
+
+«Racine était déjà abattu par le mauvais succès d'_Athalie_. Il aimait
+la gloire présente, et il ne savait pas l'attendre. Sa sensibilité, dit
+son fils, abrégea ses jours. Il était d'ailleurs naturellement
+mélancolique, et s'entretenait plus longtemps des sujets capables de le
+chagriner que des sujets propres à le réjouir. Il avait ce caractère que
+se donne Cicéron dans une de ses lettres, plus porté à craindre les
+événements malheureux qu'à espérer d'heureux succès: _Semper magis
+adversos rerum exitus metuens quam sperans secundos._ L'événement que
+je vais rapporter le frappa trop vivement, et lui fit voir comme présent
+un malheur qui était fort éloigné. Les marques d'attention de la part du
+roi, dont il fut honoré pendant sa dernière maladie, durent bien le
+convaincre qu'il avait toujours le bonheur de plaire à ce prince. Il
+s'était cependant persuadé que tout était changé pour lui, et n'eut,
+pour le croire, d'autre sujet que ce qu'on va lire.
+
+«Madame de Maintenon, qui avait pour lui une estime particulière, ne
+pouvait le voir trop souvent, et se plaisait à l'entendre parler de
+différentes matières, parce qu'il était propre à parler de tout. Elle
+l'entretenait un jour de la misère du peuple; il répondit qu'elle était
+une suite ordinaire des longues guerres, mais qu'elle pourrait être
+soulagée par ceux qui étaient dans les premières places si on avait soin
+de la leur faire connaître. Il s'anima sur cette réflexion; et comme,
+dans les sujets qui l'animaient, il entrait dans cet enthousiasme dont
+j'ai parlé, qui lui inspirait une éloquence agréable, il charma madame
+de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des observations si
+justes sur-le-champ, il devait les méditer encore, et les lui donner par
+écrit, bien assuré que l'écrit ne sortirait pas de ses mains. Il
+accepta malheureusement la proposition, non par une complaisance de
+courtisan, mais parce qu'il conçut l'espérance d'être utile au public.
+Il remit à madame de Maintenon un Mémoire aussi solidement raisonné que
+bien écrit. Elle le lisait un jour, lorsque le roi, entrant chez elle,
+le prit, et, après en avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec
+vivacité quel en était l'auteur. Elle répondit qu'elle avait promis le
+secret. Elle fit une résistance inutile; le roi expliqua sa volonté en
+termes si précis qu'il fallut obéir. L'auteur fut nommé.
+
+«Le roi, en louant son zèle, parut désapprouver qu'un homme de lettres
+se mêlât de choses qui ne le regardaient pas. Il ajouta même, non sans
+quelque air de mécontentement: «Parce qu'il sait faire parfaitement des
+vers, croit-il tout savoir? Et parce qu'il est grand poëte, veut-il être
+ministre?» Si le roi eût pu prévoir l'impression que firent ces paroles,
+il ne les eût point dites; mais il ne pouvait soupçonner que ces paroles
+tomberaient sur un coeur si sensible.
+
+«Madame de Maintenon, qui fit instruire l'auteur du Mémoire de ce qui
+s'était passé, lui fit dire en même temps de ne la pas venir voir
+jusqu'à nouvel ordre. Cette nouvelle le frappa vivement. Il craignit
+d'avoir déplu à un prince dont il avait reçu tant de marques de bonté.
+Il ne s'occupa plus que d'idées tristes, et, quelque temps après, il fut
+attaqué d'une fièvre assez violente.
+
+«Hélas! Madame, écrivait-il à celle qui l'avait provoqué, puis
+abandonné, je vous avoue que, quand je faisais chanter devant vous dans
+Esther: _Roi, chassez la calomnie!_ je ne m'attendais pas à être attaqué
+moi-même par la calomnie dans ma fidélité à Dieu et au roi. Ayez la
+bonté de vous souvenir combien de fois vous m'avez dit que, la meilleure
+qualité que vous trouviez en moi, c'était ma fidélité d'enfant pour tout
+ce que l'Église croit et ordonne, même dans les plus petites choses!
+J'ai fait par votre ordre plus de trois mille vers sur des sujets de
+piété; vous est-il jamais revenu qu'on y ait trouvé un seul vers qui
+sentît l'hérésie? Je ne vois aucun homme qui, soit moins suspect de la
+moindre nouveauté!...»
+
+Tout fut vain; il expira d'une disgrâce mortelle à un courtisan, d'une
+amitié trahie par une femme ingrate, d'un chef-d'oeuvre méconnu par son
+temps. Tous les temps sont coupables de pareils crimes envers la
+postérité. Avant d'être glorifié, il faut être supplicié: c'est la loi
+des grands hommes.
+
+
+XXV
+
+Quant à _Athalie_, c'est Racine tout entier. Il revivra éternellement
+dans cette oeuvre, qui place son auteur non-seulement au rang des
+poëtes, mais au rang des prophètes bibliques. Il n'y a point de
+parallèle, selon nous, possible entre _Athalie_ et aucun des drames
+antiques ou modernes d'aucun théâtre profane. Sophocle, Euripide,
+Sénèque, Göthe, Schiller, Shakspeare lui-même, cèdent à jamais la
+première place à cette oeuvre. Pourquoi? C'est que leurs tragédies ne
+sont que des oeuvres d'art, et que celle de Racine est une inspiration
+de foi. Ils sont des poëtes profanes, mais Racine ici est un poëte
+sacré.
+
+Mais l'art y est aussi parfait que l'inspiration y est divine.
+
+Comme conception, ce drame est simple comme l'histoire, grand comme
+l'empire qu'on s'y dispute et que Dieu transporte d'une branche à
+l'autre de la maison de David pour que cette branche produise un jour un
+fruit de salut pour son peuple,
+
+ ET QUE LA TERRE ENFANTE SON SAUVEUR,
+
+selon l'expression de Racine.
+
+Comme intérêt, le poëte ne va pas chercher l'intérêt dans ces vaines
+curiosités surexcitées par des aventures laborieusement combinées et par
+des péripéties fantastiques; il le place tout entier dans ce que la
+nature a fait de plus intéressant et de plus pathétique pour le coeur
+des mères, dans l'innocence, dans la candeur et dans les périls d'un
+enfant suspendu entre le trône et la mort!
+
+Il n'y a pas d'amour, dit-on: c'est vrai; mais qui peut douter que, si
+la pièce eût été susceptible d'un amour profane, celui qui fit parler
+Phèdre et Bérénice n'eût su faire parler un amour hébraïque dans la
+langue de Salomon?
+
+La vertu de ce drame est de n'avoir pas d'amour; cette passion eût été
+déplacée dans le Temple; ce sont les grandes et saintes passions
+divines qu'on veut y voir et y entendre. L'ombre visible de Jéhova eût
+fait pâlir toutes les autres. Un amour ici eût été une petitesse et une
+profanation. Mais comme les autres passions divines y parlent une langue
+supérieure aux langueurs de la passion des sens! La maternité dans
+Josabeth, le courage dans Abner, l'héroïsme dans le grand-prêtre, la
+haine dans Athalie, l'ambition dans Mathan, l'innocence et la foi dans
+Éliacin, la piété dans les choeurs, Dieu lui-même enfin dans les
+prophéties!... Quelle place resterait-il à une passion secondaire au
+milieu de ces passions surhumaines? que sont des soupirs devant ces
+foudres?
+
+Quant à la langue, ce n'est plus du français, ce n'est plus du grec, ce
+n'est plus du latin comme dans ces autres pièces profanes et classiques:
+c'est de l'hébreu transfiguré en un idiome qui ne fut jamais parlé
+qu'entre Jéhova, ses prophètes et son peuple, parmi les éclairs du
+Sinaï. Les mots fulgurent, les accents terrifient, les strophes
+transportent, les vers respirent; les rimes elles-mêmes, ces
+consonnances pénibles, laborieuses, ordinairement puériles et cherchées,
+chantent et prient. Elles viennent s'appliquer sans effort,
+d'elles-mêmes, aux vers comme les ailes se collent à la flèche pour la
+faire voler plus haut dans le ciel, pour les faire percer plus avant
+l'oreille et dans le coeur. Il est impossible, en lisant _Athalie_, de
+songer seulement à la rime ou à la versification. Le style n'est ni
+prose, ni vers, ni récitatif, ni mélodie: c'est de la pensée fondue au
+feu du sanctuaire d'un seul jet avec la forme; c'est le métal de
+Corinthe de la langue moderne. Ce français-là n'est d'aucune origine et
+n'aura aucune fin. Il date du ciel, et il est digne d'y être parlé.
+
+
+XXVI
+
+On a affecté, dans ces dernières années, de subalterniser Racine et de
+lui préférer Shakspeare et ses imitateurs allemands et français. Nous
+vous parlerons bientôt de Shakspeare, et nous en parlerons avec
+l'étonnement sublime qu'on éprouve à l'aspect du géant du drame moderne.
+Il est la grandeur, mais Racine est la beauté. La masse, quelque
+étonnante qu'elle soit, peut-elle jamais se comparer à la perfection?
+Shakspeare, selon nous, prend l'homme dans ses mains puissantes et lui
+fait plonger ses regards dans les abîmes tantôt sublimes, tantôt
+vertigineux du coeur humain. Racine, lui, prend l'homme dans ses mains
+sanctifiées par sa piété et lui fait tourner ses regards vers les
+profondeurs et les sérénités du firmament plein de la Divinité. L'un
+regarde en bas, l'autre en haut; mais en bas sont les ténèbres, en haut
+la lumière, fille et splendeur de l'Éternel.
+
+Voilà la différence entre ces deux hommes. L'un émeut et passionne,
+l'autre édifie et divinise; l'un est terrible, l'autre est beau. Or,
+souvenez-vous de la définition que nous avons admise en commençant ces
+Entretiens: LA POÉSIE EST L'ÉMOTION PAR LE BEAU.
+
+Voilà ce qui nous distingue et ce qui distingue la France de ceux qui se
+sont appelés hier les _romantiques_, et qui s'appellent aujourd'hui les
+_réalistes_; deux hérésies pleines de talents égarés, mais qui, en
+rentrant dans la vérité, feront faire de nouvelles conquêtes à la
+religion du goût et des lettres. Ces hérésiarques ne veulent que
+l'_émotion_, ils oublient que l'_émotion par le laid_ s'appelle tout
+simplement l'horreur. Nous voulons, nous, de l'_émotion et du beau_.
+Voilà pourquoi Shakspeare est leur idole, et pourquoi Racine est notre
+orgueil.
+
+Quand nous ne voudrons qu'être émus, nous irons au pied d'un échafaud,
+et nous regarderons tomber la tête d'un supplicié sous le couteau qui
+glisse et qui tue; mais quand nous voudrons de l'émotion par le beau,
+nous irons assister à _Athalie_, écrite par Racine, récitée par Talma ou
+par Mlle Rachel.
+
+Ajoutons que dans _Athalie_ ce n'est pas seulement le beau qui émeut
+l'esprit, c'est le divin qui pénètre le coeur. Ainsi Racine, pour qui
+_Athalie_ fut un acte de foi plus qu'une oeuvre d'art, n'est pas
+seulement arrivé à la beauté, ce ravissement de l'intelligence, mais à
+la sainteté, ce ravissement de l'âme.
+
+Glorifions-nous donc à jamais d'être d'une nation qui a produit Racine,
+et de parler une langue où l'on a pu écrire _Athalie_.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+XVe ENTRETIEN.
+
+3e de la deuxième Année.
+
+
+ÉPISODE.
+
+Dans les derniers jours de l'automne qui vient de finir j'allai assister
+seul aux vendanges d'octobre, dans le petit village du Mâconnais où je
+suis né. Pendant que les bandes de joyeux vendangeurs se répondaient
+d'une colline à l'autre par ces cris de joie prolongés qui sont les
+actions de grâce de l'homme au sillon qui le nourrit ou qui l'abreuve,
+pendant que les sentiers rocailleux du village retentissaient sous le
+gémissement des roues qui rapportaient, au pas lent des boeufs couronnés
+de sarments en feuilles, les grappes rouges aux pressoirs, je me couchai
+sur l'herbe, à l'ombre de la maison de mon père, en regardant les
+fenêtres fermées, et je pensai aux jours d'autrefois.
+
+Ce fut ainsi que ce chant me monta du coeur aux lèvres, et que j'en
+écrivis les strophes au crayon sur les marges d'un vieux _Pétrarque
+in-folio_, où je les reprends pour les donner ici aux lecteurs.
+
+LA VIGNE ET LA MAISON
+
+PSALMODIES DE L'ÂME.
+
+DIALOGUE ENTRE MON ÂME ET MOI.
+
+MOI.
+
+ Quel fardeau te pèse, ô mon âme!
+ Sur ce vieux lit des jours par l'ennui retourné?
+ Comme un fruit de douleurs qui pèse aux flancs de femme
+ Impatient de naître et pleurant d'être né?
+ La nuit tombe, ô mon âme! un peu de veille encore!
+ Ce coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore.
+ Vois comme avec tes sens s'écroule ta prison!
+ Vois comme aux premiers vents de la précoce automne
+ Sur les bords de l'étang où le roseau frissonne,
+ S'envole brin à brin le duvet du chardon!
+ Vois comme de mon front la couronne est fragile!
+ Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile
+ Nous suit pour emporter à son frileux asile
+ Nos cheveux blancs pareils à la toison que file
+ La vieille femme assise au seuil de sa maison!
+
+ Dans un lointain qui fuit ma jeunesse recule,
+ Ma séve refroidie avec lenteur circule,
+ L'arbre quitte sa feuille et va nouer son fruit:
+ Ne presse pas ces jours qu'un autre doigt calcule,
+ Bénis plutôt ce Dieu qui place un crépuscule
+ Entre les bruits du soir et la paix de la nuit!
+ Moi qui par des concerts saluai ta naissance,
+ Moi qui te réveillai neuve à cette existence
+ Avec des chants de fête et des chants d'espérance,
+ Moi qui fis de ton coeur chanter chaque soupir,
+ Veux-tu que, remontant ma harpe qui sommeille,
+ Comme un David assis près d'un Saül qui veille,
+ Je chante encor pour t'assoupir?
+
+L'ÂME.
+
+ Non! Depuis qu'en ces lieux le temps m'oublia seule,
+ La terre m'apparaît vieille comme une aïeule
+ Qui pleure ses enfants sous ses robes de deuil.
+ Je n'aime des longs jours que l'heure des ténèbres,
+ Je n'écoute des chants que ces strophes funèbres,
+ Que sanglote le prêtre en menant un cercueil.
+
+MOI.
+
+ Pourtant le soir qui tombe a des langueurs sereines
+ Que la fin donne à tout, aux bonheurs comme aux peines;
+ Le linceul même est tiède au coeur enseveli:
+ On a vidé ses yeux de ses dernières larmes,
+ L'âme à son désespoir trouve de tristes charmes
+ Et des bonheurs perdus se sauve dans l'oubli.
+
+ Cette heure a pour nos sens des impressions douces
+ Comme des pas muets qui marchent sur des mousses:
+ C'est l'amère douceur du baiser des adieux.
+ De l'air plus transparent le cristal est limpide,
+ Des monts vaporisés l'azur vague et liquide
+ S'y fond avec l'azur des cieux.
+
+ Je ne sais quel lointain y baigne toute chose,
+ Ainsi que le regard l'oreille s'y repose,
+ On entend dans l'éther glisser le moindre vol;
+ C'est le pied de l'oiseau sur le rameau qui penche,
+ Ou la chute d'un fruit détaché de la branche
+ Qui tombe du poids sur le sol.
+
+ Aux premières lueurs de l'aurore frileuse,
+ On voit flotter ces fils dont la vierge fileuse
+ D'arbre en arbre au verger a tissé le réseau:
+ Blanche toison de l'air que la brume encor mouille,
+ Qui traîne sur nos pas, comme de la quenouille
+ Un fil traîne après le fuseau.
+
+ Aux précaires tiédeurs de la trompeuse automne,
+ Dans l'oblique rayon le moucheron foisonne,
+ Prêt à mourir d'un souffle à son premier frisson;
+ Et sur le seuil désert de la ruche engourdie,
+ Quelque abeille en retard qui sort et qui mendie,
+ Rentre lourde de miel dans sa chaude prison.
+ Viens, reconnais la place où ta vie était neuve,
+ N'as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre âme veuve,
+ À remuer ici la cendre des jours morts?
+ À revoir ton arbuste et ta demeure vide,
+ Comme l'insecte ailé revoit sa chrysalide,
+ Balayure qui fut son corps?
+
+ Moi, le triste instinct m'y ramène:
+ Rien n'a changé là que le temps;
+ Des lieux où notre oeil se promène,
+ Rien n'a fui que les habitants.
+
+ Suis-moi du coeur pour voir encore,
+ Sur la pente douce au midi,
+ La vigne qui nous fit éclore
+ Ramper sur le roc attiédi.
+
+ Contemple la maison de pierre,
+ Dont nos pas usèrent le seuil:
+ Vois-la se vêtir de son lierre
+ Comme d'un vêtement de deuil.
+
+ Écoute le cri des vendanges
+ Qui monte du pressoir voisin,
+ Vois les sentiers rocheux des granges
+ Rougis par le sang du raisin.
+
+ Regarde au pied du toit qui croule:
+ Voilà, près du figuier séché,
+ Le cep vivace qui s'enroule
+ À l'angle du mur ébréché!
+
+ L'hiver noircit sa rude écorce;
+ Autour du banc rongé du ver,
+ Il contourne sa branche torse
+ Comme un serpent frappé du fer.
+
+ Autrefois, ses pampres sans nombre
+ S'entrelaçaient autour du puits,
+ Père et mère goûtaient son ombre,
+ Enfants, oiseaux, rongeaient ses fruits.
+
+ Il grimpait jusqu'à la fenêtre,
+ Il s'arrondissait en arceau;
+ Il semble encor nous reconnaître
+ Comme un chien gardien d'un berceau.
+
+ Sur cette mousse des allées
+ Où rougit son pampre vermeil,
+ Un bouquet de feuilles gelées
+ Nous abrite encor du soleil.
+
+ Vives glaneuses de novembre,
+ Les grives, sur la grappe en deuil,
+ Ont oublié ces beaux grains d'ambre
+ Qu'enfant nous convoitions de l'oeil.
+
+ Le rayon du soir la transperce
+ Comme un albâtre oriental,
+ Et le sucre d'or qu'elle verse
+ Y pend en larmes de cristal.
+
+ Sous ce cep de vigne qui t'aime,
+ Ô mon âme! ne crois-tu pas
+ Te retrouver enfin toi-même,
+ Malgré l'absence et le trépas?
+
+ N'a-t-il pas pour toi le délice
+ Du brasier tiède et réchauffant
+ Qu'allume une vieille nourrice
+ Au foyer qui nous vit enfant?
+
+ Ou l'impression qui console
+ L'agneau tondu hors de saison,
+ Quand il sent sur sa laine folle
+ Repousser sa chaude toison!
+
+L'ÂME.
+
+ Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride?
+ Que me ferait le ciel, si le ciel était vide?
+ Je ne vois en ces lieux que ceux qui n'y sont pas!
+ Pourquoi ramènes-tu mes regrets sur leur trace?
+ Des bonheurs disparus se rappeler la place,
+ C'est rouvrir des cercueils pour revoir des trépas!
+
+
+I
+
+ Le mur est gris, la tuile est rousse,
+ L'hiver a rongé le ciment;
+ Des pierres disjointes la mousse
+ Verdit l'humide fondement;
+ Les gouttières que rien n'essuie,
+ Laissent en rigoles de suie,
+ S'égoutter le ciel pluvieux,
+ Traçant sur la vide demeure
+ Ces noirs sillons par où l'on pleure
+ Que les veuves ont sous les yeux;
+
+ La porte où file l'araignée
+ Qui n'entend plus le doux accueil,
+ Reste immobile et dédaignée
+ Et ne tourne plus sur son seuil;
+ Les volets que le moineau souille,
+ Détachés de leurs gonds de rouille,
+ Battent nuit et jour le granit;
+ Les vitraux brisés par les grêles
+ Livrent aux vieilles hirondelles
+ Un libre passage à leur nid!
+
+ Leur gazouillement sur les dalles
+ Couvertes de duvets flottants
+ Est la seule voix de ces salles
+ Pleines des silences du temps.
+ De la solitaire demeure
+ Une ombre lourde d'heure en heure
+ Se détache sur le gazon:
+ Et cette ombre, couchée et morte,
+ Est la seule chose qui sorte
+ Tout le jour de cette maison!
+
+
+II
+
+ Efface ce séjour, ô Dieu! de ma paupière,
+ Ou rends-le-moi semblable à celui d'autrefois,
+ Quand la maison vibrait comme un grand coeur de pierre
+ De tous ces coeurs joyeux qui battaient sous ses toits!
+
+ À l'heure où la rosée au soleil s'évapore
+ Tous ces volets fermés s'ouvraient à sa chaleur,
+ Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,
+ Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.
+
+ On eût dit que ces murs respiraient comme un être
+ Des pampres réjouis la jeune exhalaison;
+ La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,
+ Sous les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.
+
+ Leurs blonds cheveux, épars au vent de la montagne,
+ Les filles se passant leurs deux mains sur les yeux,
+ Jetaient des cris de joie à l'écho des montagnes,
+ Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.
+
+ La mère, de sa couche à ces doux bruits levée,
+ Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour,
+ Comme la poule heureuse assemble sa couvée,
+ Leur apprenant les mots qui bénissent le jour.
+
+ Moins de balbutiements sortent du nid sonore,
+ Quand, aux rayons d'été qui vient la réveiller
+ L'hirondelle au plafond qui les abrite encore,
+ À ses petits sans plume apprend à gazouiller.
+
+ Et les bruits du foyer que l'aube fait renaître,
+ Les pas des serviteurs sur les degrés de bois,
+ Les aboiements du chien qui voit sortir son maître,
+ Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix.
+
+ Montaient avec le jour; et, dans les intervalles,
+ Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon,
+ Les claviers résonnaient ainsi que des cigales
+ Qui font tinter l'oreille au temps de la moisson!
+
+
+III
+
+ Puis ces bruits d'année en année
+ Baissèrent d'une vie, hélas! et d'une voix.
+ Une fenêtre en deuil, à l'ombre condamnée,
+ Se ferma sous le bord des toits.
+
+ Printemps après printemps de belles fiancées
+ Suivirent de chers ravisseurs,
+ Et, par la mère en pleurs sur le seuil embrassées,
+ Partirent en baisant leurs soeurs.
+
+ Puis sortit un matin pour le champ où l'on pleure
+ Le cercueil tardif de l'aïeul,
+ Puis un autre, et puis deux, et puis dans la demeure
+ Un vieillard morne resta seul!
+
+ Puis la maison glissa sur la pente rapide
+ Où le temps entasse les jours;
+ Puis la porte à jamais se ferma sur le vide,
+ Et l'ortie envahit les cours!...
+
+
+IV
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ Ô famille! ô mystère! ô coeur de la nature!
+ Où l'amour dilaté dans toute créature
+ Se resserre en foyer pour couver des berceaux,
+ Goutte de sang puisée à l'artère du monde
+ Qui court de coeur en coeur toujours chaude et féconde,
+ Et qui se ramifie en éternels ruisseaux!
+
+ Chaleur du sein de mère où Dieu nous fit éclore,
+ Qui du duvet natal nous enveloppe encore
+ Quand le vent d'hiver siffle à la place des lits,
+ Arrière-goût du lait dont la femme nous sèvre,
+ Qui même en tarissant nous embaume la lèvre,
+ Étreinte de deux bras par l'amour amollis!
+
+ Premier rayon du ciel vu dans des yeux de femmes,
+ Premier foyer d'une âme où s'allument nos âmes,
+ Premiers bruits de baisers au coeur retentissants!
+ Adieux, retours, départs pour de lointaines rives,
+ Mémoire qui revient pendant les nuits pensives
+ À ce foyer des coeurs, univers des absents!
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ Ah! que tout fils dise anathème
+ À l'insensé qui vous blasphème!
+ Rêveur du groupe universel,
+ Qu'il embrasse, au lieu de sa mère,
+ Sa froide et stoïque chimère
+ Qui n'a ni coeur, ni lait, ni sel!
+
+ Du foyer proscrit volontaire,
+ Qu'il cherche en vain sur cette terre
+ Un père au visage attendri;
+ Que tout foyer lui soit de glace,
+ Et qu'il change à jamais de place
+ Sans qu'aucun lieu lui jette un cri!
+
+ Envieux du champ de famille,
+ Que, pareil au frelon qui pille
+ L'humble ruche adossée au mur,
+ Il maudisse la loi divine
+ Qui donne un sol à la racine
+ Pour multiplier le fruit mûr!
+
+ Que sur l'herbe des cimetières
+ Il foule, indifférent, les pierres
+ Sans savoir laquelle prier!
+ Qu'il réponde au nom qui le nomme
+ Sans savoir s'il est né d'un homme
+ Ou s'il est fils d'un meurtrier!...
+
+
+V
+
+ Dieu! qui révèle aux coeurs mieux qu'à l'intelligence!
+ Resserre autour de nous, faits de joie et de pleurs,
+ Ces groupes rétrécis où de ta providence
+ Dans la chaleur du sang nous sentons les chaleurs;
+
+ Où, sous la porte bien close,
+ La jeune nichée éclose
+ Des saintetés de l'amour,
+ Passe du lait de la mère
+ Au pain savoureux qu'un père
+ Pétrit des sueurs du jour;
+
+ Où ces beaux fronts de famille,
+ Penchés sur l'âtre et l'aiguille,
+ Prolongent leurs soirs pieux:
+ Ô soirs! ô douces veillées
+ Dont les images mouillées
+ Flottent dans l'eau de nos yeux!
+
+ Oui, je vous revois tous, et toutes, âmes mortes!
+ Ô chers essaims groupés aux fenêtres, aux portes!
+ Les bras tendus vers vous, je crois vous ressaisir,
+ Comme on croit dans les eaux embrasser des visages
+ Dont le miroir trompeur réfléchit les images,
+ Mais glace le baiser aux lèvres du désir.
+
+ Toi qui fis la mémoire, est-ce pour qu'on oublie?...
+ Non, c'est pour rendre au temps à la fin tous ses jours,
+ Pour faire confluer, là-bas, en un seul cours
+ Le passé, l'avenir, ces deux moitiés de vie
+ Dont l'une dit jamais et l'autre dit toujours.
+
+ Ce passé, doux Éden dont notre âme est sortie,
+ De notre éternité ne fait-il pas partie?
+ Où le temps a cessé tout n'est-il pas présent?
+ Dans l'immuable sein qui contiendra nos âmes
+ Ne rejoindrons-nous pas tout ce que nous aimâmes
+ Au foyer qui n'a plus d'absent?
+
+ Toi qui formas ces nids rembourrés de tendresses
+ Où la nichée humaine est chaude de caresses,
+ Est-ce pour en faire un cercueil?
+ N'as-tu pas dans un pan de tes globes sans nombre
+ Une pente au soleil, une vallée à l'ombre
+ Pour y rebâtir ce doux seuil?
+
+ Non plus grand, non plus beau, mais pareil, mais le même,
+ Où l'instinct serre un coeur contre les coeurs qu'il aime,
+ Où le chaume et la tuile abritent tout l'essaim,
+ Où le père gouverne, où la mère aime et prie,
+ Où dans ses petits-fils l'aïeule est réjouie
+ De voir multiplier son sein!
+
+ Toi qui permets, ô père! aux pauvres hirondelles
+ De fuir sous d'autres cieux la saison des frimas,
+ N'as-tu donc pas aussi pour tes petits sans ailes
+ D'autres toits préparés dans tes divins climats?
+ Ô douce Providence! ô mère de famille
+ Dont l'immense foyer de tant d'enfants fourmille,
+ Et qui les vois pleurer souriante au milieu,
+ Souviens-toi, coeur du ciel, que la terre est ta fille
+ Et que l'homme est parent de Dieu!
+
+MOI.
+
+ Pendant que l'âme oubliait l'heure
+ Si courte dans cette saison,
+ L'ombre de la chère demeure
+ S'allongeait sur le froid gazon;
+ Mais de cette ombre sur la mousse
+ L'impression funèbre et douce
+ Me consolait d'y pleurer seul,
+ Il me semblait qu'une main d'ange
+ De mon berceau prenait un lange
+ Pour m'en faire un sacré linceul!
+
+FIN.
+
+Ne voulant pas mêler à cet entretien tout familier et tout poétique un
+autre sujet littéraire, j'insère en note, à la suite de ces vers, un
+morceau en prose écrit en 1848, à peu près sous les mêmes impressions,
+et qui n'a jamais été imprimé dans mes oeuvres générales.
+
+
+
+
+LE PÈRE DUTEMPS
+
+LETTRE À M. D'ESGRIGNY.
+
+
+ Saint-Point, novembre 1848.
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+Vous savez que je suis venu dans le pays de ma naissance, il y a
+quelques semaines, pour rétablir ma santé, atteinte jusqu'à la séve, et
+pour respirer le vieil air toujours jeune des coteaux où nous avons
+respiré notre première haleine, comme on renvoie à sa nourrice, bien
+qu'elle n'ait plus le même lait, l'enfant maladif que le régime des
+villes a énervé. Vous savez que j'y suis venu aussi, et surtout, pour de
+pénibles déracinements domestiques de terres, de maisons paternelles, de
+séjours, d'affections, d'habitudes, comme on va une dernière fois dans
+la demeure vénérée de ses pères, pour la démeubler avant de secouer la
+poussière de ses pieds sur le seuil chéri, et de lui dire un pieux
+adieu. Je suis sous ma tente, en un mot, pour enlever ma tente, pour la
+replier, et pour aller la replanter, déchirée et rétrécie, je ne sais
+où. C'est à cela que je suis occupé pendant le court loisir que m'ont
+donné par force la nature et les affaires politiques, d'accord pour me
+congédier de Paris. Je passe ce congé au centre de mes occupations de
+vendeur de terre, et à proximité des hommes de loi, des hommes de banque
+et des hommes de trafic rural, auprès de la petite ville de Mâcon. Je
+commence à reprendre des forces dans les membres, pas encore assez dans
+le coeur: cependant vous connaissez ce coeur; il est élastique, il
+fléchit, il ne rompt pas. «Le coeur est un muscle,» disent les
+physiologistes. Quel muscle! leur dirai-je à mon tour: c'est lui qui
+porte la destinée!
+
+Ce matin, je me sentais mieux; j'avais à faire un voyage obligé à
+quelques lieues de ma demeure temporaire, une course dans cette vallée
+reculée de _Saint-Point_, dont vous connaissez la route. Quelques-uns de
+mes vers ont emporté ce nom sur leurs ailes, comme les colombes qui
+portent sur leur collier, au delà des bois, le nom ou le chiffre des
+enfants qui les ont apprivoisées.
+
+Je dis au vieux jardinier de rappeler ma jument noire, qui paissait en
+liberté dans un verger voisin, et de la seller pour moi. La jument
+privée, depuis longtemps oisive, voyant la selle que le jardinier
+portait sur sa tête, secoua sa crinière, enfla ses naseaux, tendit le
+nerf de sa queue en panache, galopa un moment autour du verger, en
+faisant partir les alouettes et jaillir la rosée de l'herbe sous ses
+sabots; puis, s'approchant joyeusement de la barrière, elle tendit
+d'elle-même ses beaux flancs luisants à la selle, et ouvrit sa petite
+bouche au mors, comme si elle eût été aussi impatiente de me porter que
+j'étais impatient de la remonter moi-même. Nul ne sait, à moins d'avoir
+été bouvier, pasteur, soldat, chasseur ou solitaire comme moi, combien
+il y a d'amitié entre les animaux et leur maître. Ce monde est un océan
+de sympathies dont nous ne buvons qu'une goutte, quand nous pourrions en
+absorber des torrents. Depuis le cheval et le chien jusqu'à l'oiseau, et
+depuis l'oiseau jusqu'à l'insecte, nous négligeons des milliers d'amis.
+Vous savez que moi je ne néglige pas ces amitiés, et que de la loge du
+dogue de basse-cour à l'étable du chevrier, et de l'étable au mur du
+jardin où je m'assieds au soleil, connu des souris d'espalier, des
+belettes au museau flaireur, des rainettes à la voix d'argent, ces
+clochettes du troupeau souterrain, et des lézards, ces curieux aux
+fenêtres qui sortent la tête de toutes les fentes, j'ai des relations et
+des sentiments partout. Honni soit qui mal y pense! je suis comme le
+vicaire de Goldsmith, j'aime à aimer!
+
+Je partis seul, suivi de mes trois chiens. Je franchis rapidement la
+plaine déjà ondulée qui sépare les bords de la Saône de la chaîne des
+hautes montagnes noires derrière lesquelles se creuse la vallée de
+_Saint-Point_.
+
+Quand j'arrivai au pied de ces montagnes, je mis la jument au petit pas.
+La journée était une journée d'automne, indécise, comme la saison, entre
+la mélancolie et la splendeur, entre la brume et le soleil. Quelques
+brouillards sortaient, comme des fumées d'un feu de bûcherons, des
+gorges hautes entre les troncs des sapins; ils flottaient un moment sur
+les prés en pente au bord des bois; puis, aussitôt roulés par le vent en
+ballots légers de vapeurs, ils s'enlevaient, m'enveloppaient un moment
+d'une draperie transparente, et s'évaporaient en montant toujours, et en
+laissant quelques gouttes d'eau sur les crins de mon cheval. Mais,
+au-dessus des premières rampes, toute lutte entre la brume du matin et
+l'éclat du midi cessa. Le soleil avait bu toute l'humidité de la terre;
+les cimes nageaient dans l'été. Un vent du midi tiède, sonore,
+méditerranéen, prélude voluptueux d'équinoxe, soufflait de la vallée du
+Rhône, avec les murmures et les soubresauts alternatifs des lames bleues
+de la mer de Syrie, qui viennent de minute en minute heurter et laver
+d'écume les pieds du Liban. Je savais que ce vent venait en effet de là;
+il n'y avait que quelques heures qu'il avait soufflé dans les cèdres et
+gémi dans les palmiers; il me semblait entendre encore, et presque sans
+illusion d'oreille, dans ses rafales chaudes, les palpitations de la
+voile des grands mâts, le tangage des navires sur les hautes vagues, le
+bouillonnement de l'écume retombant de la proue, comme de l'eau qui
+frémit sur un fer chaud, quand la proue se relève du flot, les
+sifflements aigus quand on double un cap, les clapotements du bord, et
+les coups sourds et creux de la quille des chaloupes, quand le pêcheur
+les amarre contre les écueils de Sidon.
+
+Un petit hameau, tout semblable à un village aride et pyramidal
+d'Espagne ou de Calabre, s'échelonnait au-dessus de moi avec ses toits
+étagés en gradins de tuiles rouges, et avec son clocher de pierre grise,
+bronzée du soleil. Sa cloche, dont on voyait le branle et la gueule à
+travers les ogives de la tour, et dont on entendait rugir et grincer le
+mécanisme de poutres et de solives, sonnait l'_Angelus_ du milieu du
+jour, et l'heure du repas aux paysans dans le champ et aux bergers dans
+la montagne. Des fumées de sarments sortaient de deux ou trois
+cheminées, et fuyaient chassées sous le vent comme des volées de pigeons
+bleus. Ce village était le mien, le foyer de mon père après les orages
+de la première révolution, le berceau de nous tous, les enfants de ce
+nid maintenant désert.
+
+Je passai devant la porte de ma cour sans y entrer; je suivis, sans
+lever la tête, le pied du mur noir et bossué de pierres sèches qui borde
+le chemin et qui enclot le jardin; je n'osai pas m'arrêter même à
+l'ombre de sept à huit platanes et de la tonnelle de charmille qui
+penchent leurs feuilles jaunes sur le chemin. J'entendais les voix dans
+l'enclos: je savais que c'étaient les voix d'étrangers venus de loin
+pour acheter le domaine, qui arpentaient les allées encore empreintes de
+nos pas, qui sondaient les murs encore chauds de nos tendresses de
+famille, et qui appréciaient les arbres, nos contemporains et nos amis,
+dont l'ombre et les fruits allaient désormais verdir et mûrir pour
+d'autres que pour nous!...
+
+Je baissai le front pour ne pas être aperçu par-dessus le mur, et je
+gravis sans me retourner la montagne de bruyères et de buis qui domine
+ce village. Je tournai un cap de roche grise où se plaisent les aigles,
+où se brise toujours le vent, même en temps calme; il me cacha la
+maison, et je m'enfonçai dans d'autres gorges où le son même de sa
+cloche ne venait plus me frapper au coeur.
+
+Après avoir marché ou plutôt gravi environ une heure dans les ravins de
+sable rouge, à travers des bruyères et sous les racines d'immenses
+châtaigniers qui s'entrelacent comme des serpents endormis au soleil,
+j'arrivai au faîte de la chaîne de ces montagnes. Il y a là, au point
+étroit et culminant de ce col ou de ce pertuis, comme on dit dans le
+Valais et dans les Pyrénées, une arête de quelques pas d'étendue. On ne
+monte plus et l'on ne descend pas encore; on plonge à son gré ses
+regards, selon qu'on se retourne au levant ou au couchant, sur l'immense
+plaine du Mâconnais, de la Bresse et de la Saône, ou sur les noires et
+profondes vallées de _Saint-Point_, sur les cimes entre-croisées, les
+pentes ardues et les défilés rocheux, arides ou boisés, qui
+s'amoncellent ou glissent vers le creux du pays.
+
+Toutes les fois qu'il est arrivé à ce sommet, le passant, essoufflé,
+fait une courte halte, et ne peut retenir un cri d'admiration. L'âne, le
+mulet et le cheval eux-mêmes connaissent ce panorama de Dieu. Ils y
+ralentissent le pas sans qu'on retire la bride, et baissent la tête pour
+flairer la vallée, et pour brouter quelques touffes d'herbe brûlée par
+le vent sur le bord du ravin.
+
+Ma jument se souvint de la place et de la halte: elle me laissa un
+moment regarder en arrière. Il y aurait de quoi regarder tout le jour.
+Les cônes aigus des montagnes pelées du Mâconnais et du Beaujolais,
+groupés à droite et à gauche comme des vagues de pierre sous un coup de
+vent du chaos; sur leurs flancs, de nombreux villages; à leurs pieds,
+une immense plaine de prairies semées d'innombrables troupeaux de vaches
+blanches, et traversées par une large ligne aussi bleue que le ciel, lit
+serpentant de la Saône, sur lequel flotte, de distance en distance, la
+fumée des navires à vapeur; au delà, une terre fertile, la Bresse,
+semblable à une large forêt; plus loin, un premier cadre régulier de
+montagnes grises, muraille du Jura qui cache le lac Léman; enfin,
+derrière ce contre-fort des montagnes du Jura, qui ressemblent d'ici au
+premier degré d'un escalier dressé contre le ciel, toute la chaîne des
+Alpes depuis Nice jusqu'à Bâle, et au milieu le dôme blanc et rose du
+mont Blanc, cathédrale sublime au toit de neige qui semble rougir et se
+fondre dans l'éther, et devenir transparente comme du sable vitrifié
+sous le foyer du soleil, pour laisser entrevoir, à travers ses flancs
+diaphanes, les plaines, les villes, les fleuves, les mers et les îles
+d'Italie.
+
+Après avoir effleuré et touché cela d'un long coup d'oeil, envoyé du
+coeur une pensée, un souvenir, une adoration à chaque lieu et à chaque
+pan de ce firmament, je descendis par un sentier rapide et sombre, bordé
+d'un côté de forêts, de l'autre de prés ruisselants de sources, le
+revers de la chaîne que je venais de franchir. On n'a pendant longtemps
+devant les yeux d'autre horizon que des croupes de montagnes confuses,
+noires de sapins, ici ébréchées, là amoindries et comme usées par le
+frôlement des vents et des pluies. Ce sont les montagnes du Charolais,
+qui séparent l'Auvergne des Alpes. Ces collines, par leur engencement,
+leur étagement, la mobilité des ombres qu'elles se renvoient les unes
+les autres sur leurs flancs, du jour qu'elles se reflètent, par leur
+transparence au sommet, et les couches d'or que les rayons glissants du
+soleil y mêlent à la fleur déjà dorée des genêts, m'ont toujours rappelé
+les montagnes de la _Sabine_ près de Rome, qu'aimait tant _Horace_;
+depuis que j'ai vu la Grèce, elles me représentent davantage les cimes
+rondes et à grandes échancrures des montagnes de la _Laconie_ et de
+l'_Arcadie_. Quelquefois je m'arrête pour écouter si les vagues de la
+mer d'Argos ne bruissent pas à leurs pieds.
+
+À mesure que je descendais, la petite vallée dont je suivais le lit se
+creusait plus profondément devant moi, se cachait sous plus de hêtres et
+de châtaigniers, murmurait de plus de ruisseaux dans ses ravines, et,
+s'ouvrant davantage sur ses deux flancs, me laissait déjà apercevoir une
+plus large étendue et une plus creuse profondeur de la vallée de
+_Saint-Point_, dans laquelle elle vient aboutir. À l'endroit où ce ravin
+s'ouvre enfin tout à fait, et où on le quitte pour descendre en
+serpentant les flancs de la vallée principale, il y a un tournant du
+chemin qui serre le coeur, et qui fait toujours jeter un cri de joie ou
+d'admiration. À la droite, on compte neuf ou dix châtaigniers aussi
+vieux et aussi vénérés que ceux de Sicile; ils rampent, plutôt qu'ils ne
+se dressent, sur une pente de mousse et de gazon tellement rapide, que
+leurs feuilles et leurs fruits, en tombant, roulent loin de leurs
+racines au moindre vent jusqu'au fond d'un torrent. On ne voit pas ce
+torrent; on l'entend seulement à cinq ou six cents pas sous leur nuit de
+verdure. À la gauche, on descend du regard, de chalets en chalets et de
+bocage en chaume, jusqu'au fond d'une vallée un peu sinueuse, au milieu
+de laquelle on aperçoit sur un mamelon entouré de prés, voilées
+d'ombres, adossées à des bois, isolées des villages, baignées d'un
+ruisseau, deux tours jaunâtres, dorées du soleil: c'est mon toit.
+
+Il y a entre l'homme et les murs qu'il a longtemps habités mille
+secrètes intimités à se dire, qui ne permettent jamais de se revoir,
+après de longues absences, sans qu'une conversation qui semble
+véritablement animée et réciproque ne s'établisse aussitôt entre eux.
+Les murs semblent reconnaître et appeler l'homme, comme l'homme
+reconnaît et embrasse les murs. Les anciens avaient senti et exprimé ce
+mystère. Ils disaient: _genius loci, l'âme du lieu_; ils avaient les
+_dieux lares_, la divinité du foyer. Cette divinité s'est réfugiée
+aujourd'hui dans le coeur; mais elle y est, elle y parle, elle y pleure,
+elle y chante, elle s'y réjouit, elle s'y plaint, elle s'y console. Je
+ne l'ai jamais mieux entendue et sentie que ce matin.
+
+Cette divinité du foyer, les animaux eux-mêmes l'entendent et la
+sentent; car au moment où ma jument aperçut, quoique de si haut et de si
+loin, les tours du château et les grands prés à droite, où elle avait
+galopé et pâturé tant de fois dans sa jeunesse, un frisson courut en
+petits plis de soie sur son encolure; elle tourna ses naseaux à droite
+et à gauche en flairant le vent, elle rongea du pied le rocher de granit
+sur lequel je l'avais arrêtée, elle hennit à ses souvenirs d'enfance,
+et, lançant deux ou trois ruades de gaieté à mes chiens sans les
+atteindre, elle bondit sous moi, en essayant de me forcer la main pour
+s'élancer vers ses chères images.
+
+Je descendis; je l'attachai par la bride lâche à une branche pliante de
+houx couverte de ses graines de pourpre, pour qu'elle pût brouter à
+l'aise au pied du buisson, et je m'assis un moment sur la racine du
+châtaignier, le visage tourné vers ma demeure vide.
+
+Le vent du midi avait redoublé d'haleine à mesure que le soleil était
+monté sous le ciel; il avait pris les bouffées et les rafales d'une
+tempête sèche; depuis que le soleil avait commencé à redescendre vers le
+couchant, il avait balayé comme un cristal le firmament; il faisait
+rendre aux bois, aux rochers, et même aux herbes, des harmonies qui
+semblaient mêlées de notes joyeuses et de notes tristes, d'embrassements
+et d'adieux, de terreur et d'enthousiasme; il amoncelait en tourbillons
+les feuilles mortes, et puis il les laissait retomber et dormir en
+monceaux miroitants au soleil: ce vent avait dans les haleines des
+caresses, des tiédeurs, des sentiments, des mélancolies et des parfums
+qui dilataient la poitrine, qui enivraient les oreilles, qui faisaient
+boire par tous les pores la force, la vie, la jeunesse d'un
+incorruptible élément. On eût dit qu'il sortait du ciel, de la terre,
+des bois, des plantes, des fenêtres de la maison visible là-bas, du
+foyer d'enfance, des lèvres de mes soeurs, de la mâle poitrine de mon
+père, du coeur encore chaud de ma mère, pour m'accueillir à ce retour,
+et pour me toucher des lèvres sur la joue et au front. Il faisait battre
+les mèches humides de mes cheveux sur mes tempes, sous le rebord de mon
+chapeau, avec des frissons aussi délicieux qu'il avait jamais fouetté
+mes boucles blondes dans ces mêmes prés sur mes joues de seize ans! Je
+l'aspirais comme des lèvres qui se collent à l'embouchure d'une fontaine
+d'eau pure; je lui tendais mes deux mains ouvertes, mes doigts élargis,
+comme un mendiant qu'on a fait entrer au foyer d'hiver, et qui prend,
+comme on dit ici, un _air de feu_. J'ouvrais ma veste et ma chemise sur
+ma poitrine, pour qu'il pénétrât jusqu'à mon sang.
+
+Mais cette première impression toute sensuelle épuisée, je glissai bien
+vite dans les impressions plus intimes et plus pénétrantes de la mémoire
+et du coeur; elles me poignirent, et je ne pus les supporter à visage
+découvert, bien qu'il n'y eût là, et bien loin tout alentour, que mes
+chiens, ma jument, les arbres, les herbes, le ciel, le soleil et le
+vent: c'était trop encore pour que je leur dévoilasse sans ombre
+l'abîme de pensées, de mémoires, d'images, de délices et de mélancolie,
+de vie et de mort dans lequel la vue de cette vallée et de cette demeure
+submergeait mon front. Je cachais mon visage dans mes deux mains; je
+regardais furtivement entre mes doigts les tours, le balcon, le jardin,
+le verger, la fumée sur le toit, les bois derrière bordés de chaumières
+connues, la prairie, la rivière, les saules sur le bord de l'étang; et,
+recevant de chacun de ces objets un souvenir, une image, un son de voix,
+une personne, une voix à l'oreille, une vision dans les yeux, un coup au
+coeur, je fondis en eau, et je m'abîmai dans l'impossible passion de ce
+qui n'est plus!...
+
+Vouloir ressusciter le passé, ce n'est pas d'un homme, c'est d'un Dieu;
+l'homme ne peut que le revoir et le pleurer. Les imaginations puissantes
+sont les plus malheureuses, parce qu'elles ont la faculté de recevoir,
+sans avoir le don de ranimer. Le génie n'est qu'un plus grand deuil.
+
+Je jetai enfin, comme l'âme fait toujours quand elle est trop chargée,
+mon fardeau dans le sein de Dieu; il reçoit tout, il porte tout, et il
+rend tout. Je me mis à genoux dans l'herbe, le visage tourné vers cette
+vallée principale de ma vie, non ma vallée de larmes, mais ma vallée de
+paix. Je priai longtemps, je crois, si j'en juge par l'innombrable revue
+de choses, de jours, d'heures douces ou amères, de visions apparues,
+embrassées et perdues qui passèrent devant mon esprit. Le soleil avait
+baissé sans que je m'en aperçusse pendant cette halte dans mes
+souvenirs: il touchait presque aux petites têtes du bois de sapins que
+vous connaissez, et qui dentellent le ciel au sommet de la montagne, en
+face de moi, en se découpant sur le bleu du ciel comme les mâts d'une
+flotte à l'ancre dans un golfe d'eau limpide de la mer d'Ionie.
+
+Je fus réveillé comme en sursaut de ma contemplation par le galop d'un
+cheval, par le braiment d'un âne et par les cris d'un homme effrayé.
+Tout ce bruit et tout ce mouvement s'entendaient à quelques pas de moi,
+derrière le buisson qui séparait le sentier battu de la montagne, du
+petit tertre de mousse enclos de pierres sèches où j'étais venu chercher
+le dossier du vieux châtaignier. Je m'élançai, je franchis le mur, et je
+me retrouvai dans le sentier; mais je n'y retrouvai plus ma jument: elle
+avait été effrayée par les pierres qu'un âne paissant au-dessus du
+sentier, sur une pente de bruyère granitique, avait fait rouler sous ses
+pieds. Elle avait rompu d'une saccade de tête les tiges de houx
+auxquelles j'avais enroulé la bride; elle galopait, allant et revenant
+sur elle-même dans le chemin creux, arrêtée par les cris et par les
+gestes épouvantés d'un vieillard qui levait et agitait comme à tâtons,
+d'une main tremblante, un grand bâton dont il semblait se couvrir contre
+le danger.
+
+J'appelai _Saphir_, c'est le nom de la jument; elle se calma à ma voix,
+et revint écumer sur mes mains et me remettre les rênes. Je criai au
+vieillard de se rassurer, et je me rapprochai de lui, la bride sous le
+bras.
+
+Dans ce pauvre homme je venais de reconnaître un des plus vieux
+_coquetiers_ de ces montagnes, qui louait à notre mère des ânesses au
+printemps pour donner leur lait à ses pauvres femmes malades, qui lui
+servait de guide, d'écuyer pour promener ses enfants avec elle sur ces
+solitudes élevées, où elle voyait la nature de plus haut, et où elle
+adorait Dieu de plus près.
+
+On appelle ici _coquetier_ un homme qui va de chaumière en chaumière et
+de verger en verger acheter des oeufs, des prunes, des pommes, des
+petites poires sauvages, des châtaignes; qui en remplit les paniers de
+ses ânes, et qui va les revendre avec un petit bénéfice aux portes des
+églises, après vêpres, dans les villages voisins.
+
+Ce coquetier des montagnes était déjà vieux et cassé dans mon enfance.
+Je le croyais couché depuis longues années sous une de ces pierres de
+granit couvertes de mousse, qui parsemaient comme des tombes son petit
+champ d'orge et de folle avoine autour de son haut chalet. Il avait dès
+ce temps-là les yeux chassieux; ma mère lui donnait, pour fortifier sa
+vue, de petites fioles où elle recueillait les pleurs de la vigne, séve
+du cep qui sue au printemps une sueur balsamique ayant, dit-on, la vertu
+sans avoir les vices du vin. Maintenant plus qu'octogénaire, il
+paraissait tout à fait aveugle, car il tenait une de ses mains en
+entonnoir sur ses yeux fixés vers le soleil, comme pour y concentrer
+quelque sentiment de ses rayons; de l'autre main il palpait une à une
+les pierres amoncelées du petit mur à hauteur d'appui qui bordait le
+sentier, comme pour reconnaître la place où il se trouvait sur le
+chemin.
+
+«Rassurez-vous, père _Dutemps_!» lui criai-je en me rapprochant de lui;
+«j'ai repris le cheval: il ne fera ni peur à votre âne, ni mal à vous.»
+Et je m'arrêtai à l'ombre d'un poirier sauvage, devant le pauvre homme.
+
+«Vous me connaissez donc, puisque vous avez dit mon nom?» murmura
+l'aveugle. «Mais moi, je ne vous connais pas. C'est qu'il y a bien
+longtemps,» continua-t-il comme pour s'excuser, «que je ne puis plus
+connaître les hommes qu'à leur voix. Les arbres et les murs, oui; cela
+ne change pas de place; mais les hommes, non: cela va, cela vient,
+aujourd'hui ici, demain là; cela court comme de l'eau, cela change
+comme le vent; à moins de les voir, on ne sait pas à qui l'on parle, et
+je ne les vois plus. Par exemple, quand ils m'ont une fois parlé, je les
+reconnais toujours au son de leur voix: la voix, c'est comme une
+personne dans mon oreille. Mais je ne me souviens pas d'avoir jamais
+entendu la vôtre. Qui êtes-vous donc, si cela ne vous offense pas?»
+
+--«Hélas! père Dutemps,» lui dis-je, «cela prouve que ma voix a bien
+changé, comme mon visage; car vous l'avez entendue bien souvent sous le
+vieux _sorbier_ de votre cour, quand nous ramassions au pied de l'arbre
+les _sorbes_ que la Madeleine votre femme faisait mûrir sur la paille,
+ou quand je rappelais les chiens courants de mon père au bord du grand
+bois, au-dessus de votre champ de blé noir.»
+
+Il renversa sa tête en arrière, ôta son bonnet, d'où roulèrent sur ses
+joues des écheveaux de cheveux blancs et fins comme une toison, et il
+recula machinalement en arrière, à deux pas.
+
+«Vous êtes donc monsieur Alphonse?» s'écria-t-il (les paysans de ces
+contrées ne savent de mes noms que celui-là). «Il n'y a que lui qui ait
+connu Madeleine, qui ait secoué le sorbier de la cour, qui ait rappelé
+les chiens des chasseurs pour leur rompre le pain de seigle devant la
+maison. Hélas! que Madeleine aurait donc de plaisir à le revoir, si elle
+vivait!» ajouta-t-il avec un accent de regret attendri.--«Oui, c'est
+moi, père Dutemps,» lui dis-je: «Donnez-moi votre main, que je la serre
+encore en reconnaissance des bons services que vous nous avez rendus,
+des bons fagots que vous nous avez brûlés, des bonnes galettes de
+sarrasin que vous nous avez cuites à votre feu, et de l'amitié que
+Madeleine, ses filles et vous, vous aviez pour notre mère et pour ses
+enfants! Il y a bien longtemps de cela; mais, voyez-vous, la mémoire
+dans les coeurs d'enfants, c'est comme la braise du foyer éteint pendant
+le jour dans la maison: cela tient la cendre chaude, et, quand la nuit
+vient, cela se rallume dès qu'on la remue!»
+
+--«Est-ce possible? Quoi! c'est bien vous!» reprit-il avec un étonnement
+qui commençait à s'apaiser. «Ah! oui, il y a bien longtemps que vous
+n'étiez venu au pays, qu'on ne regardait plus fumer le château, qu'on
+n'entendait plus aboyer les chiens là-bas dans le grand jardin sous les
+tours, qu'on ne voyait plus passer les chevaux blancs qui portaient des
+dames et des messieurs dans les chemins à travers les prés! Ma fille me
+disait: «Le pays est mort; il semble que la cloche pleure au lieu de
+carillonner.» On disait aussi que vous ne reviendriez jamais; qu'il y
+avait eu du bruit là-bas; qu'on vous avait nommé un des rois de la
+république; et puis qu'on avait voulu vous mettre en prison ou en exil,
+comme sous la Terreur. Il est venu au printemps un colporteur qui
+vendait des images de vous dans le pays, comme celles d'un grand de la
+république; et puis il en est venu en automne qui vendaient des chansons
+contre vous, comme celles de Mandrin. J'ai bien pleuré quand ma fille
+m'a raconté cela un dimanche, en revenant de la messe. Est-ce bien
+possible, ai-je dit, que ce monsieur ait fait tous ces crimes? et que
+lui, qui n'aurait pas fait de mal à une bête quand il était petit, il
+ait fait couler le sang des hommes dans Paris, par malice? Et puis,
+quelques mois plus tard, on dit que ce n'était pas vrai; et puis, on n'a
+plus rien dit du tout.»
+
+--«Hélas! père Dutemps,» lui ai-je répondu, il y a du vrai et du faux
+dans tous ces bruits de nos agitations lointaines qui sont montés
+jusqu'à ces déserts, comme le bruit du canon de Lyon y monte quand c'est
+le vent du midi, sans que l'on puisse savoir d'ici si c'est le canon
+d'alarme ou le canon de fête. On ne sait de même que longtemps après les
+révolutions si les hommes qui y ont été jetés sont dignes d'excuse ou de
+blâme. N'en parlons pas à présent. Je viens ici pour tout oublier
+pendant quelques jours à ce beau soleil, que le sang et les larmes des
+peuples ne ternissent pas. Je ne serai que trop tôt obligé, par mon
+devoir, de retourner où s'agite le sort des empires, et de me faire
+encore des misères et des inimitiés ici-bas, pour me faire un juge
+indulgent et compatissant là-haut; car, voyez-vous, chacun a son travail
+dans ce monde, et il faut l'accomplir à tout prix. Je suis bien las,
+mais je n'ai pas encore le droit de m'asseoir, comme vous, tout le jour
+au soleil contre un mur. Et qui sait s'il y aura un mur?... Mais vous,
+père Dutemps, parlons de vous. Demeurez-vous toujours seul là-haut dans
+cette petite chaumière, à une lieue de tout voisin, dans la bruyère, au
+bord du bois des hêtres? Quel âge avez-vous? Qui est-ce qui pioche pour
+vous la colline de sable? Qui est-ce qui bat les châtaignes? Qui est-ce
+qui soigne vos ânesses et vos chèvres? Depuis quand avez-vous perdu tout
+à fait la vue? Et comment passez-vous le temps que Dieu vous a mesuré
+plus large qu'aux autres hommes? car je crois que vous êtes le plus
+vieux de la vallée.»
+
+--«J'ai quatre-vingts ans,» me répondit le vieillard. «Ma femme, la
+Madeleine, est morte il y a sept ans; elle était bien plus jeune que
+moi. Tous mes enfants sont morts, excepté la _Marguerite_, qui était la
+dernière de mes filles, et que vous appeliez la _Pervenche des bois_,
+parce qu'elle avait les yeux bleus comme ces fleurs qui croissent à
+l'ombre, vers la source; elle a été veuve à vingt-huit ans, et elle a
+refusé de se remarier pour venir me soigner et me nourrir dans la petite
+cabane là-haut, où elle est née et où elle restera jusqu'à ma mort; elle
+a une petite fille et un petit garçon, qui mènent les bêtes au champ, et
+qui continuent à servir mes pratiques d'oeufs et de pommes. Ce petit
+commerce, dont nous leur laissons les gros _sous_ pour eux, servira
+pour leur acheter des habits, du linge et une armoire quand ils seront
+en âge et en idée de se marier. Marguerite pioche le champ de pommes de
+terre et de sarrasin, ramasse le bois mort pour l'hiver; elle fait le
+pain de seigle; et moi je ne fais rien que ce que vous voyez,
+ajouta-t-il en laissant tomber ses deux mains sur ses genoux comme un
+homme oisif. Je garde l'âne, ou plutôt l'âne me garde quand les enfants
+n'y sont pas; car il est vieux pour un animal presque autant que je suis
+vieux pour un homme; il sait que je n'y vois pas, il ne s'écarte jamais
+trop des chemins; et quand il veut s'en aller, il se met à braire, ou
+bien il vient frotter sa tête contre moi tout comme un chien, jusqu'à ce
+que nous revenions ensemble à la cabane.»
+
+--«Mais le jour ne vous paraît-il pas bien long ainsi, tout seul dans
+les sentiers de la montagne?» lui demandai-je.
+
+--«Oh! non, jamais,» dit-il; «jamais le temps ne me dure. Quand il fait
+beau, hors de la maison, je m'assois à une bonne place au soleil, contre
+un mur, contre une roche, contre un châtaignier; et je vois en idée la
+vallée, le château, le clocher, les maisons qui fument, les boeufs qui
+pâturent, les voyageurs qui passent et qui devisent en passant sur la
+route, comme je les voyais autrefois des yeux. Je connais les saisons
+tout comme dans le temps où je voyais verdir les avoines, faucher les
+prés, mûrir les froments, jaunir les feuilles du châtaignier, et rougir
+les prunes des oiseaux sur les buissons. J'ai des yeux dans les
+oreilles,» continua-t-il en souriant; «j'en ai sur les mains, j'en ai
+sous les pieds. Je passe des heures entières à écouter près des ruches
+les mouches à miel qui commencent à bourdonner sous la paille, et qui
+sortent une à une, en s'éveillant, par leur porte, pour savoir si le
+vent est doux et si le trèfle commence à fleurir. J'entends les lézards
+glisser dans les pierres sèches, je connais le vol de toutes les mouches
+et de tous les papillons dans l'air autour de moi, la marche de toutes
+les petites _bêtes du bon Dieu_ sur les herbes ou sur les feuilles
+sèches au soleil. C'est mon horloge et mon almanach à moi, voyez-vous.
+Je me dis: voilà le coucou qui chante? c'est le mois de mars, et nous
+allons avoir du chaud; voilà le merle qui siffle? c'est le mois d'avril;
+voilà le rossignol? c'est le mois de mai; voilà le hanneton? c'est la
+Saint-Jean; voilà la cigale? c'est le mois d'août; voilà la grive? c'est
+la vendange, le raisin est mûr; voilà la bergeronnette, voilà les
+corneilles? c'est l'hiver. Il en est de même pour les heures du jour. Je
+me dis parfaitement l'heure qu'il est à l'observation des chants
+d'oiseaux, du bourdonnement des insectes et des bruits de feuilles qui
+s'élèvent ou qui s'éteignent dans la campagne, selon que le soleil
+monte, s'arrête ou descend dans le ciel. Le matin, tout est vif et gai;
+à midi, tout baisse; au soir, tout recommence un moment, mais plus
+triste et plus court; puis tout tombe et tout finit. Oh! jamais je ne
+m'ennuie; et puis, quand je commence à m'ennuyer, n'ai-je pas cela?» me
+dit-il en fouillant dans sa poche, et en tirant à moitié son chapelet.
+«Je prie le bon Dieu jusqu'à ce que mes lèvres se fatiguent sur son
+saint nom et mes doigts sur les grains. Qui est-ce qui s'ennuierait en
+parlant tout le jour à son Roi, qui ne se lasse pas de l'écouter?»
+dit-il avec une physionomie de saint enthousiasme. «Et puis la cloche de
+Saint-Point ne monte-t-elle pas cinq fois par jour jusqu'ici? Elle me
+dit que Dieu aussi pense à moi.»
+
+--«Mais l'hiver?» lui dis-je, afin de m'instruire pour moi-même de tous
+ces mystères de la solitude, de la cécité et de la vieillesse.
+
+--«Oh! l'hiver,» me répondit-il, «il y a le feu dans le foyer, le bruit
+des sabots des enfants dans la maison, les châtaignes qu'on écorce, les
+pois qu'on écosse, le maïs qu'on égrène, le chanvre qu'on tille: tous
+ces travaux n'ont pas besoin des yeux. Je travaille tout l'hiver au coin
+du feu en jasant avec les enfants ou avec les chèvres et les poules qui
+vivent avec nous, et je me repose tout l'été. Oh! non, le temps ne me
+dure pas; seulement quelquefois je voudrais bien, comme à présent,
+revoir le visage de ceux qui me rencontrent sur le chemin, et que j'ai
+connus dans les vieux temps. Par exemple, dites-moi donc, Monsieur,»
+poursuivit-il timidement, «si vous avez toujours ces longs cheveux
+châtains qui sortaient de dessous votre chapeau, et qui balayaient vos
+joues fraîches comme les joues d'une jeune fille, quand vous
+accompagniez votre père à la chasse, et que vous buviez une goutte de
+lait en passant dans le cellier de sapin de ma fille?»
+
+--«Hélas! père Dutemps, il a neigé sur ces cheveux-là depuis. Le visage
+de l'enfant, du jeune homme et de l'homme mûr se ressemblent, comme
+l'arbre que vous avez planté il y a trente ans ressemble à l'arbre qui
+vous donne aujourd'hui ses fruits en automne: c'est le même bois, ce ne
+sont plus les mêmes feuilles.»
+
+--«Et avez-vous toujours ces beaux chevaux blancs qui galopaient dans le
+grand pré, auprès du château, et qu'on disait que vous aviez ramenés,
+après vos voyages, du pays de notre père Abraham?»
+
+--«Ils sont morts de tristesse et de vieillesse, loin de leur soleil et
+loin de moi.»
+
+--«Mais est-il bien vrai que vous allez vendre ces prés, ces vignes, ces
+bois, cette bonne maison que le soleil faisait reluire comme les murs
+d'une église au fond du pays?»
+
+--«Ne parlons pas de cela, père Dutemps! Dieu est Dieu; les prés, les
+terres et les maisons sont à lui, et il les change de maître quand il
+veut! Je ne sais pas ce qu'il ordonnera de nous; mais souvenez-vous
+toujours de mon père, de ma mère, de mes soeurs, de ma femme et de moi;
+et quand vous direz vos prières sur votre chapelet, réservez toujours
+sept ou huit grains en mémoire d'eux.»
+
+Je serrai de nouveau la main du coquetier, et je continuai mon chemin.
+
+J'étais heureux d'avoir retrouvé ce vieillard, comme un homme se
+réjouit, après un demi-siècle, de retrouver dans une bruyère les traces
+d'un sentier où il a passé dans ses beaux jours, et qu'il croyait
+effacées pour jamais. Chaque pas de mon cheval, en descendant des
+montagnes, me découvrait un pan de plus de la vallée, du village, des
+hameaux enfouis sous les noyers, de mes jardins, de mes vergers, de ma
+maison; mon oeil s'éblouissait et s'humectait de reconnaissance en
+reconnaissance. De chaque site, de chaque toit, de chaque arbre, de
+chaque repli du sol, de chaque golfe de verdure, de chaque clairière
+illuminée par les rayons rasants du soleil couchant, un éclair, une
+mémoire, un bonheur, un regret, une figure, jaillissaient de mes yeux et
+de mon coeur, comme s'ils eussent jailli du pays lui-même. Je me
+rappelais père, mère, soeurs, enfance, jeunesse, amis de la maison,
+contemporains de mes jours de joie et de fête, arbres d'affection,
+sources abritées, animaux chéris, tout ce qui avait jadis peuplé, animé,
+vivifié, enchanté pour moi ce vallon, ces prairies, ces bois, ces
+demeures. Je secouais comme un fardeau importun, derrière moi, les
+années intermédiaires entre le départ et le retour; je rejetais plus
+loin encore l'idée de m'en séparer pour jamais. J'avais douze ans, j'en
+avais vingt, j'en avais trente; regards de ma mère, voix de mon père,
+jeux de mes soeurs, entretiens de mes amis, premières ivresses de ma
+vie, aboiements de mes chiens, hennissements de mes chevaux, expansions
+ou recueillements de mon âme tour à tour répandue ou enfermée dans ses
+extases, matinées de printemps, journées à l'ombre, soirées d'automne au
+foyer de famille, premières lectures, bégayements poétiques, vagues
+mélodies: tout se levait de nouveau, tout rayonnait, tout murmurait,
+tout chantait en moi comme ce chant de résurrection, comme l'_Alleluia_
+trompeur qu'entend _Marguerite_ à l'église le jour de Pâques dans le
+drame de Goethe. Mon âme n'était qu'un cantique d'illusions!
+
+Je croyais retrouver, en entrant dans la cour et en passant le seuil,
+tout ce que le temps était venu en arracher. Si ce chant eût été noté
+dans des vers, il serait resté l'hymne de la félicité humaine,
+l'holocauste du bonheur terrestre rallumé dans le coeur de l'homme par
+la vue des lieux où il fut heureux!
+
+Ce chant intérieur tombait peu à peu en approchant davantage. Ma vieille
+jument pressait le pas; elle gravissait le chemin creux qui monte du
+ruisseau vers le tertre du château; les jeunes étalons, les mères et les
+poulains qui paissaient dans les prés voisins accouraient au bruit de
+ses pas sur les pierres; ils passaient leurs têtes au-dessus des haies
+qui bordent le sentier, ils la saluaient de leurs hennissements et la
+suivaient derrière les buissons en galopant, comme pour faire fête à
+leur ancienne compagne de prairies.
+
+Hélas! personne n'apparaissait au-devant de moi! les feuilles mortes du
+jardin que le vent et les torrents balayaient seuls, jonchaient les
+pelouses autrefois si vertes, et couvraient le seuil de la barrière
+entr'ouverte par laquelle on entre dans l'enclos. Un seul vieux chien
+invalide se traîna péniblement à ma rencontre, et poussa quelques
+tendres gémissements en léchant les mains de son maître. Une petite
+fille de douze ans, qui garde les vaches dans l'enclos, entr'ouvrit la
+porte au bruit des pas de mon cheval. Elle courut dire à la vieille
+servante, qui filait sa quenouille dans une chambre haute, que j'étais
+arrivé. La bonne fille descendit, en boitant, l'escalier en spirale, et
+m'accueillit avec une triste et tendre familiarité dans la cuisine
+basse, où la cendre tiède recouvrait le foyer. J'ôtai la selle et la
+bride à la jument; la petite bergère lui ouvrit la barrière et la lança
+dans le verger.
+
+Après avoir commandé quelques herbages et quelques fruits pour mon
+repas, je montai dans les appartements, et j'ouvris les volets, fermés
+depuis trois ans. Mais il n'y entra que plus de tristesse avec plus de
+jour, car la lumière, en les remplissant, ne faisait que m'en montrer
+davantage le vide. Il n'y eut que quelques oiseaux familiers, ces beaux
+paons nourris par nos mains, qui parurent se réjouir en voyant se
+rouvrir les fenêtres: ils regardèrent, ils volèrent lourdement un à
+un, comme en hésitant, du gazon sur le rebord de la galerie gothique, où
+nous avions l'habitude de leur égrener des miettes de pain; ils me
+suivirent comme autrefois jusque dans les chambres, en cherchant de
+l'oeil les femmes et en frappant du bec les parquets retentissants. La
+fidélité de ces pauvres oiseaux m'attendrit. Je me hâtai de descendre
+dans l'enclos, pour échapper à la solitude inanimée des murs. Mes chiens
+seuls me suivaient, et je pensais au jour où il faudrait aussi les
+congédier.
+
+Pour un homme qui a longtemps habité en famille un site de prédilection,
+le jardin est une prolongation de l'habitation, c'est une maison sans
+toit; le jardin a les mêmes intimités, les mêmes empreintes, les mêmes
+souvenirs que la maison! Les arbres, les pelouses, les allées désertes
+se souviennent, racontent, retracent, causent ou pleurent comme les
+murs. C'est un abrégé de notre passé. J'y retrouvais toutes les heures
+au soleil ou à l'ombre que j'y avais passées, toutes les poésies de mes
+livres et de mon coeur que j'y avais senties, écrites ou seulement
+rêvées, pendant les plus fécondes et les plus splendides années de mon
+été d'homme. Chaque source balbutiait, comme autrefois, sa note que
+j'avais reproduite; chaque rayon sur l'herbe, son image que j'avais
+repeinte; chaque arbre, son ombre, ses nids, ses brises dans ses
+feuilles vertes ou ses frissons dans ses feuilles mortes, que j'avais
+goûtés, recueillis et répercutés dans mes propres harmonies: tout y
+était encore, excepté l'écho mort et le miroir terni en moi.
+
+J'arrivai ainsi, traînant mes pas sous les branches jaunies et sur les
+sables humides, jusqu'à une petite porte percée dans un vieux mur
+tapissé de lierre et de buis. Vous savez que le mur de l'église projette
+son ombre sur cette partie du jardin, et que l'on communique, par cette
+porte dérobée, de l'enclos dans le cimetière du village. Vous savez que
+j'ai ajouté à ce cimetière ombragé de vieux noyers, un petit coin de
+terre retranché au jardin, afin que ce petit coin de terre, dont j'ai
+fait don au village, fût à la fois la propriété de la mort et la
+propriété de la famille, et que, si la nécessité nous dépouillait un
+jour de l'habitation et du domaine de _Saint-Point_, cette nécessité ne
+fît pas du moins passer ce domaine des morts dans les mains d'une
+famille étrangère ou d'un propriétaire indifférent.
+
+C'est sur cette frontière neutre entre le cimetière et le jardin, que
+j'ai bâti (le seul édifice que j'aie bâti ici-bas) un petit monument
+funèbre, une chapelle d'architecture gothique, entourée d'un cloître
+surbaissé en pierres sculptées qui protégent quelques fleurs tristes, et
+qui s'élèvent sur un caveau. C'est là que j'ai recueilli et rapporté de
+loin, près de mon coeur, les cercueils de tout ce que j'ai perdu sur la
+route de plus aimé et de plus regretté ici-bas.
+
+Toutes les fois que j'arrive à _Saint-Point_ ou toutes les fois que j'en
+pars pour une longue absence, je vais seul, à la chute du jour, dire à
+genoux un salut ou un adieu à ces chers hôtes de l'éternelle paix, sur
+ce seuil intermédiaire entre leur exil et leur félicité. Je colle mon
+front contre la pierre qui me sépare seule de leurs cendres, je
+m'entretiens à voix basse avec elles, je leur demande de nous envelopper
+dans nos aridités d'un rayon de leur amour, dans nos troubles d'un rayon
+de leur paix, dans nos obscurités d'un rayon de leur vérité. J'y suis
+resté plus longtemps aujourd'hui et plus absorbé dans le passé et dans
+l'avenir, qu'à aucun autre de mes retours ici. J'ai relu, pour ainsi
+dire, ma vie tout entière sur ce livre de pierre composé de trois
+sépulcres: enfance, jeunesse, aubes de la pensée, années en fleurs,
+années en fruits, années en chaume ou en cendres, joies innocentes,
+piétés saintes, attachements naturels, études ardentes, égarements
+pardonnés d'adolescence, passions naissantes, attachements sérieux,
+voyages, fautes, repentirs, bonheurs ensevelis, chaînes brisées, chaînes
+renouées de la vie, peines, efforts, labeurs, agitations, périls,
+combats, victoires, élévations et écroulements de l'âge mûr sur les
+grandes vagues de l'océan des révolutions, pour faire avancer d'un degré
+de plus l'esprit humain dans sa navigation vers l'infini! Puis les
+refroidissements d'ardeur, les déchirements de destinée, les martyres
+d'esprit, les pertes de coeur, les dépouillements obligés des choses ou
+des lieux dans lesquels on s'était enraciné, les transplantations plus
+pénibles pour l'homme que pour l'arbre, les injustices, les
+ingratitudes, les persécutions, les exils, les lassitudes du corps avant
+celles de l'âme, la mort enfin, toujours à moitié chemin de quelque
+chose.
+
+Tout cela a roulé en bruissant pendant je ne sais combien de temps dans
+ma tête, comme le torrent de ma vie qui serait redescendu tout à coup
+après une pluie d'orage de toutes les montagnes, et qui serait revenu
+prendre possession de son lit desséché. Le tombeau était pour moi la
+pierre de Moïse d'où coulaient toutes les eaux; j'ouvris mon coeur comme
+une écluse, et la prière en sortit à grands flots avec la douleur, la
+résignation et l'espérance; et mes larmes aussi coulaient; et quand je
+retirai mes mains de mes yeux et que je les posai contre le seuil pour
+le bénir, elles firent une marque humide sur la pierre blanche...
+
+Un bruit m'avait fait lever en sursaut.
+
+C'était une sourde et monotone psalmodie qui sortait d'une petite
+fenêtre grillée au flanc de l'église, tout près de moi. Je m'essuyai le
+front et les genoux pour faire le tour de l'édifice, et pour y entrer
+par la petite porte qui ouvre au midi sur la côte opposée. Je fus arrêté
+sur la première marche par un petit cercueil recouvert d'un drap blanc
+et de deux bouquets de roses blanches aussi, que portaient quatre jeunes
+filles d'un hameau des montagnes. Le vieux curé les suivait en récitant
+quelques versets de liturgie latine sur la brièveté de la vie; un père
+et une mère pleuraient, en chancelant, derrière lui. Je marchai vers la
+fosse avec eux, et je jetai à mon tour les gouttes d'eau, image des
+gouttes de larmes, sur le cercueil de la jeune fille, et je rentrai sans
+avoir osé regarder le pauvre père!
+
+J'ai passé la soirée à vous écrire: ce coeur a besoin de crier quand il
+est frappé. Je remercie Dieu de m'avoir laissé dans le vôtre un écho qui
+me renvoie jusqu'au bruit de mes larmes sur mon papier. La vie est un
+cantique dont toute âme heureuse ou malheureuse est une note.--Adieu!
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+XVIe ENTRETIEN.
+
+4e de la deuxième Année.
+
+BOILEAU.
+
+
+I
+
+Revenons pour un moment au siècle littéraire de Louis XIV. Nous aurons à
+y revenir bien souvent encore en touchant à Corneille, à Molière, à La
+Fontaine, à Bossuet, à Fénelon, à Pascal, à Mme de Sévigné, ces éternels
+survivants d'un siècle mort.
+
+Nous allons aujourd'hui vous parler de Boileau. Boileau est à lui seul
+un procès littéraire. Est-ce un grand homme de lettres? Est-ce une pâle
+médiocrité? Est-ce un Tarquin de notre littérature ayant fauché du
+tranchant de ses satires toutes les tiges naissantes de l'esprit
+français qui menaçaient de dépasser sa platitude? Est-ce un eunuque
+_Narsès_ de notre beau siècle, ayant arraché à nos poëtes leur virilité
+et à notre langue sa jeunesse pour les rendre timides, serviles et
+stériles comme lui-même? A-t-il nui à notre croissance comme nation
+intellectuelle, ou a-t-il dirigé notre séve égarée et surabondante vers
+une conformation durable de la langue et de la pensée, en réprimant
+cette séve de la France et en la contenant dans les règles éternelles du
+bon sens et du bon goût, ces deux nécessités premières et ces deux
+qualités natives du génie français?
+
+C'est ce procès, si souvent débattu de nos jours avec la partialité et
+avec la passion des querelles d'esprit, que nous allons essayer de juger
+à notre tour, en comprenant bien et en faisant bien comprendre cet homme
+d'achoppement, Boileau.
+
+
+II
+
+Disons d'abord une vérité sévère en apparence, mais en réalité flatteuse
+pour notre pays. Le premier devoir et le premier droit d'un homme qui
+écrit sur la littérature universelle du genre humain, c'est d'être
+lui-même universel, c'est de s'élever par conséquent au-dessus des
+amours-propres, des préjugés, des superstitions d'esprit, des fanatismes
+nationaux de sa patrie et de son temps, pour juger les hommes par leurs
+oeuvres et non par leurs prétentions. Les lettres n'ont pas de
+frontières et ne connaissent pas de drapeaux. Ce qu'on pense et ce qu'on
+écrit de beau à Rome, à Ispahan, à Jérusalem, à Pétersbourg, à Vienne, à
+Londres, à Madrid, à Calcutta, à Pékin, grandit l'humanité pensante à
+Paris. Il n'y a pas de droit d'aubaine pour la pensée: le génie est du
+domaine commun. Il est comme l'air; il franchit, sans les connaître,
+toutes les limites politiques des peuples pour vivifier partout tout ce
+qui le respire.
+
+Ce serait un pauvre critique que celui qui se déclarerait un critique
+national et qui arrêterait les chefs-d'oeuvre de l'intelligence
+étrangère à ces mesquines douanes de la pensée, en leur demandant leurs
+certificats d'origine. Nous n'avons eu que trop de ces critiques
+prohibitifs en France et ailleurs. Ce sont eux qui ont stérilisé les
+lettres, en empêchant, autant qu'il était en eux, ces unions conjugales
+entre les esprits de différents climats, qui auraient multiplié leurs
+fruits en se rencontrant pour s'unir. Toute fécondité vient de l'union,
+dans la nature morale comme dans la nature matérielle. Il y a dans
+l'esprit humain, comme dans les végétaux, des pensées mâles et des
+pensées femelles. Ces hommes d'exclusion ressemblent à ces Arabes des
+frontières de Perse qui étendent des toiles autour des palmiers mâles de
+leurs tribus, dans le temps de la floraison, pour empêcher le vent du
+désert d'aller porter les semences de leurs palmiers aux palmiers
+femelles des tribus voisines. Ils tuent le fruit et font la disette au
+détriment de tous. Mais le vent finit par passer, malgré les hommes, et
+par porter la fécondité dans les deux partis.
+
+Nous ne sommes pas de ces hommes jaloux de la gloire et de la nourriture
+intellectuelle des autres peuples que le nôtre. Nous aimons à rendre à
+toutes les races pensantes ce qui est à ces races, et à Dieu ce qui est
+à Dieu.
+
+
+III
+
+Cela dit, et après ces précautions oratoires, nous allons, à nos risques
+et périls, exprimer franchement, en quelques mots, notre pensée sur les
+aptitudes naturelles de la France comparées aux aptitudes des nations
+antiques et modernes avec lesquelles notre littérature nationale peut
+rivaliser. Chacune de ces nations a reçu son lot de la nature.
+
+L'Inde a la supériorité dans la théosophie, cette disposition mystique
+admirable et sainte qui voit la Divinité avec évidence dans toute la
+nature, qui fait de toute la nature un miroir de cette Divinité, et qui
+contemple avec ravissement dans ce miroir le drame divin et humain de la
+création.
+
+La Chine a la supériorité dans la science qui recueille, qui découvre la
+première les faits; elle a la supériorité aussi dans la raison qui
+conclut de cette science des faits une grande sagesse pratique et
+utilitaire en toute chose, agriculture, morale, législation,
+civilisation, politique. Les grandes inventions appartiennent à cette
+race expérimentale. C'est par excellence le peuple inventif.
+
+L'Arabie, en y comprenant les Hébreux, les Persans et presque tout
+l'Orient de la zone rapprochée de l'Europe, a la supériorité dans
+l'imagination; c'est la race du merveilleux par excellence, la terre des
+songes, le lit de pavots où l'on rêve éveillé avec le plus de charme et
+de poésie. Nulle part on ne conte mieux ces récits chimériques qui
+flottent dans l'imagination transparente comme les fumées du narghilé
+dans un ciel serein. Tous les conteurs, ces poëtes populaires de la
+tente, sont Arabes ou Persans, et tous nos contes viennent de Bagdad.
+
+La Grèce a la supériorité dans l'art, cette logique de la pensée, de
+l'imagination et du sentiment. De tout ce que la Grèce touche, divinité,
+philosophie, politique, poésie, musique, drame, histoire, architecture,
+marbre, pierre, pinceau, elle fait un art accompli. C'est le lapidaire
+de l'espèce; elle taille tout, elle polit tout, elle enchâsse tout dans
+un cadre parfait. Sa littérature façonnée est l'écrin de l'intelligence
+humaine.
+
+Rome a la supériorité en politique, en guerre, en éloquence d'action, en
+constance dans ses desseins, en caractère en un mot. C'est le peuple du
+caractère; il y en a jusque dans sa littérature. Lisez Tacite; c'est le
+nerf irrité d'un peuple volontaire, libre, humilié, mais indompté; c'est
+le muscle qui perce la chair. Le caractère de sa race y palpite à chaque
+mot comme dans le spasme du gladiateur mourant.
+
+L'Italien, fils non dégénéré, mais déshérité, du Romain, a la
+supériorité dans le sentiment du beau. C'est là son génie, c'est là sa
+vertu, c'est là son signe entre les peuples. Son âme a reçu plus de part
+que celle des autres nations dans ce type éternel et ineffable de
+_beauté_ qui est le modèle intérieur sur lequel se moulent les actes ou
+les oeuvres de l'homme. Beauté dans la forme: voyez ses femmes! Beauté
+dans l'architecture: voyez ses temples et ses palais! Beauté dans la
+sculpture: voyez son Michel-Ange! Beauté dans la peinture: voyez son
+Raphaël! Beauté dans la musique: voyez son Rossini! Beauté dans la
+poésie: voyez son Dante, que des pamphlétaires m'accusent aujourd'hui,
+en Italie, d'avoir calomnié, parce que j'ai séparé, en parlant de lui,
+l'oeuvre ténébreuse du théologien du génie incomparable du poëte, et
+parce que je l'ai appelé le dieu de la poésie, tandis que Voltaire
+l'appelait le monstre de la barbarie! Voyez sa langue: elle ne pèche
+même que par l'excès du beau; elle est trop sonore pour des lèvres
+d'homme, elle ne devrait être parlée que par des anges ou par des
+femmes! Voyez son Tasse! voyez son Arioste! voyez son Pétrarque, Platon
+de l'amour féminin! voyez même son Machiavel, qui a porté le sentiment
+du beau jusque dans les crimes de son style! C'est toujours le peuple du
+beau. L'Italien est un amant du beau.
+
+L'Allemand a la supériorité dans la philosophie spéculative et dans la
+construction presque indienne de sa langue, faite pour incorporer des
+rêves ou pour élaborer des idées. L'Allemand est un philosophe.
+
+L'Espagnol, en littérature, a la supériorité dans l'élévation grandiose
+de l'âme et dans la noblesse souvent exagérée du style. C'est cette
+élévation de l'âme qui donne à sa littérature le caractère mystique,
+ascétique, érémitique qu'on trouve dans sa sainte Thérèse et dans son
+peintre Murillo. C'est cette noblesse exagérée des sentiments qui lui a
+maintenu longtemps le génie chevaleresque poussé jusqu'à la folie et
+jusqu'à la caricature, dont son _don Quichotte_, son livre populaire, a
+été, sous la plume de Cervantès, l'amusante et déplorable dérision. Ce
+sont les vices d'un peuple qu'il faut bafouer; ce ne sont pas ses vertus
+nationales. L'Espagnol, qui se transforme aujourd'hui en citoyen, a été
+jusqu'ici un chevalier et un moine.
+
+Le Portugais, dont la langue a toutes les magnificences de l'espagnol
+sans en avoir les défauts, a la supériorité dans l'aventure et dans
+l'audace; il a joué sa fortune sur toutes les vagues de l'Océan. Jamais
+peuple si peu nombreux ne fit et n'écrivit de si grandes choses. Son
+Camoëns est le poëte épique de son histoire, de ses découvertes et de
+ses conquêtes dans l'Inde. Son empire, transbordé en six mois de
+Lisbonne en Amérique, sera un jour le texte d'un autre Camoëns. Le
+Portugais est un aventurier, l'aventurier national, héroïque et poétique
+des temps modernes.
+
+L'Angleterre, après l'Allemagne, est en littérature la seule nation dont
+le génie vienne du Nord sans avoir passé par la Grèce et par Rome; elle
+a la supériorité de l'originalité. Cette originalité a un peu été
+déteinte par la Bible dans _Milton_ et par la latinité d'Horace dans
+_Pope_, l'Horace anglais. Mais son véritable géant, Shakspeare, est né,
+comme Antée, de lui-même et de la terre. Il a imprégné le génie
+littéraire saxon anglais d'une séve septentrionale, sauvage, puissante,
+qu'elle ne peut plus perdre. Les institutions libres de cette nation et
+sa situation forcément navale ont donné à son génie incontestable le
+caractère multiple de ses aptitudes. Il a le besoin de compenser la
+petitesse de son territoire par une immense et forte personnalité. Le
+citoyen de la Grande-Bretagne est un patriarche dans sa maison, un poëte
+dans ses forêts, un orateur sur sa place publique, un marchand dans son
+comptoir, un héros sur son navire, un cosmopolite sur le sol de ses
+colonies, mais un cosmopolite emportant sur tous les continents avec lui
+son indélébile individualité. Les races antiques n'ont rien qui lui
+ressemble. On ne peut le définir, en politique comme en littérature, que
+par son nom: l'Anglais est un Anglais.
+
+L'Amérique n'a encore que la supériorité de la jeunesse. Son génie,
+s'il lui en vient un autre que celui de la vieille Europe, sa mère, est
+à l'état de croissance. On ne sait encore ce qu'il produira, peuple sans
+ancêtres sur un continent sans passé:
+
+ _Prolem sine matre creatam!_
+
+La France, il faut l'avouer, dussent toutes les férules des écoles
+tomber sur la main qui inscrit ces lignes, la France n'a pas eu
+jusqu'ici, parmi ses innombrables aptitudes, la grande imagination
+littéraire et poétique. La meilleure preuve de ceci, c'est qu'elle n'a
+ni un grand poëte épique comme Homère, Dante, le Tasse, ni un grand
+poëte lyrique sacré comme David, ni un grand poëte lyrique profane et
+philosophique comme Horace et Pindare, ni un grand dramatiste comme
+Eschyle ou Shakspeare. La France a peu d'imagination poétique; elle
+semble réserver cette qualité surhumaine de l'humanité, l'enthousiasme,
+pour ses actes plus que pour ses oeuvres.
+
+Elle n'a pas la théosophie contemplative de l'Inde; elle n'a pas le
+rationalisme obstiné, inventif et législateur de la Chine; elle n'a pas
+la fécondité de chimères, l'instinct du merveilleux de l'Arabie; elle
+n'a pas l'art exquis et universel de la Grèce; elle n'a pas la constance
+et l'austérité de la vieille Rome; elle n'a pas la grâce et la mollesse
+de l'Italie moderne; elle n'a pas la philosophie spéculative et planante
+sans toucher terre de l'Allemagne; elle n'a pas le génie du grandiose et
+du chevaleresque de l'Espagne; elle n'a pas le génie des aventures
+épiques des Portugais; elle n'a pas l'indélébile originalité de
+l'Angleterre.
+
+Mais la France rachète toutes ces infériorités relatives avec ces
+peuples par des qualités d'esprit, de caractère, et surtout de coeur,
+qui lui sont propres, et qui la placent, sinon au-dessus, du moins au
+niveau et souvent en avant de ces grandes individualités humaines. La
+privation relative de ces grandes facultés de l'imagination préserve
+aussi la France des excès et des vices inséparables de ces facultés trop
+dominantes dans certaines races. Son génie n'a pas leur puissance, mais
+aussi il n'a pas leurs défauts; rien n'altère, chez le Français, cet
+équilibre admirable des facultés qui est la santé de l'esprit, comme
+l'équilibre des humeurs est la santé du corps. Cet équilibre parfait de
+l'imagination et de la raison, de l'enthousiasme et de la prudence, de
+la force d'impulsion et de la force de résistance, de la chaleur d'âme
+et du sang-froid d'esprit, conserve au génie français cette qualité des
+qualités, le jugement, sans lequel le génie devient une maladie mentale.
+
+Le jugement lui donne ce qu'on appelle le goût dans les arts, le goût,
+c'est-à-dire le discernement exquis, irréfléchi, mais pour ainsi dire
+infaillible, de l'esprit, qui lui fait dire: ceci est bon, ceci est
+mauvais; ceci est dans la convenance des choses, ceci n'y est pas.
+Attrait ou répugnance naturelle de l'esprit qui le préserve des
+engouements illogiques et qui lui fait choisir les aliments sains de
+l'intelligence, comme la répugnance physique du palais ou de l'odorat
+préserve le corps des substances suspectes ou nuisibles. Le goût, en
+effet, n'est que le choix sous un autre nom; c'est une des facultés du
+génie national les plus précieuses, et qu'aucun peuple peut-être, ni
+parmi les anciens, ni parmi les modernes, n'a possédé avec autant
+d'infaillibilité et de délicatesse que le Français; c'est même par cette
+qualité qu'il est en littérature et en idées l'oracle de l'Europe. Le
+Français est le dégustateur intellectuel de toutes les productions de
+la pensée dans le monde. Ce qu'il aime, on l'aime; ce qu'il rejette, on
+le rejette; son jugement a l'autorité d'un instinct.
+
+Or, qu'est-ce que le Français aime par-dessus tout et avant tout dans
+les productions de la pensée? C'est le bon sens. La première qualité
+qu'il exige, et avec raison, d'une oeuvre de l'esprit et des langues,
+c'est d'être conforme au bon sens.
+
+Et qu'est-ce que le bon sens? Le bon sens est: _la moyenne rigoureuse de
+l'esprit humain dans tout l'univers et dans tous les temps._ C'est la
+meilleure définition que je puisse trouver. Au-dessus du bon sens il y a
+le génie, apanage exceptionnel d'un très-petit nombre; au-dessous du bon
+sens il y a la sottise, la démence, la médiocrité, apanage déplorable de
+tout ce qui est inférieur au nom d'homme dans l'espèce humaine. Mais
+entre le génie et la médiocrité il y a le vaste domaine du bon sens, la
+région moyenne des vérités reçues, la terre des heureux et des sages,
+qui ne s'élève pas jusqu'aux régions périlleuses et inhabitées du génie,
+qui ne descend pas jusqu'aux régions basses et ténébreuses de la
+médiocrité, mais qui s'étend, immense et sereine, entre les deux abîmes
+et qui est le séjour moral habité par les bons esprits. C'est là que le
+génie français règne par le goût, qu'il maintient sa royauté par
+l'esprit, cette monnaie du génie à l'usage d'un plus grand nombre
+d'intelligences que le génie lui-même.
+
+
+IV
+
+Et qu'est-ce encore que l'esprit? L'esprit est la grâce du bon sens.
+Nous ne pouvons pas non plus trouver une expression plus exacte et plus
+concise pour le définir. On voit par cette définition que l'esprit ainsi
+entendu ne vient pas seulement de l'intelligence, mais qu'il vient aussi
+du caractère. Une intelligence juste, vive et fine, un coeur ouvert,
+large et bienveillant sont les deux conditions nécessaires à un peuple
+ou à un homme pour avoir ce qu'on appelle de l'esprit. Le méchant n'en a
+pas, car la méchanceté n'a pas de grâce. Le Français en a, car il est
+essentiellement bon; il s'oublie en toute occasion lui-même pour voler
+au secours de tout le monde. On l'accuse d'étourderie, c'est peut-être
+vrai, mais son étourderie est toujours l'élan de la magnanimité vers
+quelque belle chose. Il y a du vent dans son âme, mais ce vent enfle les
+voiles du monde vers tout ce qui brille d'élevé ou de beau à l'horizon
+des idées.
+
+De tout ceci que conclure? que, si l'Indou est un théosophe, le Chinois
+un raisonneur, le Romain un politique, l'Espagnol un chevalier, l'Arabe
+un conteur, le Grec un artiste, le Portugais un aventurier héroïque,
+l'Allemand un philosophe, l'Anglais un patriote, l'Italien moderne un
+amant du beau, le Français, lui, est par excellence un homme d'esprit.
+Nous avons dit que le bon sens était _la moyenne de l'esprit humain dans
+tout l'univers_; nous avons dit que l'esprit et le goût étaient les
+caractères du bon sens français en littérature; nous avons dit que le
+Français était l'homme d'esprit entre tous les peuples; nous ajoutons:
+la capitale du bon sens est en France, la moyenne du monde est à Paris.
+
+
+V
+
+Ce court préambule était nécessaire pour arriver à l'inexplicable
+influence de Boileau sur les lettres françaises. Dans aucun autre pays
+du monde un tel homme n'aurait laissé une trace de son nom. Pour le
+comprendre il fallait comprendre préalablement l'esprit français
+contemporain.
+
+Boileau n'était certes pas un homme de génie; il n'avait aucune de ces
+qualités qui composent la nature des grands poëtes, ces foyers
+d'enthousiasme brûlés les premiers par leur propre feu. La véritable
+poésie est inséparable de la grandeur d'âme, des convulsions de la
+passion, de l'élévation des idées, de la chaleur qui atteste la vie dans
+l'oeuvre de l'esprit comme celle du coeur atteste la vie dans l'homme
+des sens. En mettant la main sur le coeur du vrai poëte, il faut le
+sentir battre, comme celui des héros, plus vite et plus fort que celui
+des autres mortels. La poésie est l'héroïsme de l'esprit et de l'âme.
+Boileau n'avait rien de ces dons ou de ces excès de nature qui font
+souvent mourir jeunes les grands poëtes, mais qui les font revivre
+éternellement dans leur nom et dans leurs chants. Ce n'était point un
+homme de chant; c'était un homme de chuchotement ingénieux et à voix
+basse, ou plutôt à peine était-ce un homme.
+
+La nature ou un accident d'enfance, en lui refusant la virilité qui fait
+les grandes passions, les grands malheurs, les grandes gloires, lui
+avait aussi refusé cette puissance d'aimer qui est le tourment, mais
+aussi qui est la fécondité de l'âme. Quand ces grandes passions sont
+refusées à un homme, il faut se défier de lui. À défaut des grandes, il
+est réduit aux petites passions de la société: de l'envie, de la haine,
+de l'amour-propre, quelquefois de l'ambition et de l'intrigue, comme les
+Narsès de l'antiquité. Les infirmes naissent jaloux: c'est la loi de la
+nature; ils se vengent sur les êtres complets du malheur et de
+l'imperfection de leur être; leur consolation, c'est de ravaler ce qui
+les dépasse. Un sens de moins peut détruire toute l'harmonie d'une âme;
+une infirmité vicie souvent toute une existence. Si Boileau n'avait pas
+été maladif il n'aurait pas écrit des satires, et si lord Byron, de nos
+jours, n'avait pas été boiteux, il n'aurait pas écrit _Don Juan_, cette
+vengeance d'un esprit perverti par l'orgueil souffrant contre ceux qui
+marchent droit. Le malheur est souvent méchant, et cette méchanceté est
+la seule excusable; le coeur comprimé par une souffrance se dilate
+rarement pour aimer les hommes.
+
+
+VI
+
+Une prédisposition naturelle inclina donc Boileau à la satire.
+
+En effet, qu'est-ce que la satire? C'est la mauvaise humeur de l'esprit
+chez les hommes qui, comme Boileau ou Horace, ne font que la satire des
+oeuvres; c'est la mauvaise humeur de la vertu chez les hommes qui, comme
+Juvénal, font la satire des moeurs; mais toujours c'est la mauvaise
+humeur. C'est l'explosion moqueuse ou virulente d'une âme plus sensible
+aux laideurs qu'aux beautés intellectuelles ou morales de l'humanité.
+L'enthousiasme et l'amour, ces deux seules véritables Muses divines, ne
+s'abaissent pas à satiriser le genre humain; elles pleurent sur lui s'il
+se souille, elles lui chantent le _Sursum corda_, de l'espérance s'il se
+décourage ou s'il se dégrade. Elles croiraient se dégrader elles-mêmes
+si elles lui présentaient le miroir satirique de Boileau ou le miroir
+tragique de Juvénal pour le faire rire de ses ridicules ou pour le
+faire frémir de ses crimes.
+
+La satire procède du dégoût ou de la haine, passions peu dignes d'être
+exprimées en vers immortels par les poëtes. Voilà pourquoi nous ne
+plaçons, dans notre opinion personnelle, ce genre de littérature qu'à un
+degré inférieur dans les oeuvres de l'esprit humain. Nous exceptons
+néanmoins de ce mépris les grandes et saintes indignations en vers de
+_Juvénal_, de _Gilbert_ et d'un poëte unique dans notre temps,
+_Barbier_. C'est lui qui, dans une _iambe_ intitulée _la Curée_, a égalé
+Pindare en verve et dépassé Juvénal en colère, mais verve lyrique aux
+images de Phidias comme _la Cavale_, colère sainte aux accents d'airain
+comme l'_Imprécation biblique_. Ces satires-là ne sont pas de la haine;
+elles sont l'amour du beau et de l'honnête poussé jusqu'à la vengeance
+contre le laid et le crime. Mais cette vengeance élevée ne supplicie
+personne; elle est anonyme, comme le glaive exterminateur dans les mains
+de l'ange; elle ne tombe pas sur des têtes, mais sur des vices.
+
+C'est ainsi que, dans une de ces satires immortelles, _Barbier_ flagelle
+le Paris de 1830 du geste et du ton dont le Dante flagellait la
+Florence de 1300. Ce poëte, sans blesser personne, gourmande les cupides
+bassesses de ces foules du lendemain qui se précipitent sur tout ce qui
+tombe, et flétrit les faciles victoires de ces fanfarons d'après coup
+qui outragent tout ce qui est désarmé. Écoutez-en seulement les derniers
+vers; ils rappellent, par leur fruste énergie, le poil hérissé et la
+gueule sanglante de ce sanglier de Calydon qu'on voit sur la place du
+marché de Florence:
+
+ Ainsi, quand, désertant sa bauge solitaire,
+ Le sanglier, frappé de mort,
+ Est là, tout palpitant, étendu sur la terre,
+ Et sous le soleil qui le mord;
+ Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée,
+ Ne bougeant plus en ses liens,
+ Il meurt, et que la trompe a sonné la curée
+ À toute la meute des chiens;
+ Toute la meute, alors, comme une vague immense,
+ Bondit; alors chaque mâtin
+ Hurle en signe de joie, et prépare d'avance
+ Ses larges crocs pour le festin.
+ Et puis vient la cohue, et les abois féroces
+ Roulent de vallons en vallons;
+ Chiens courants et limiers, et dogues, et molosses,
+ Tout s'élance, et tout crie: Allons!
+ Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène,
+ Allons! allons! les chiens sont rois!
+ Le cadavre est à nous; payons-nous notre peine,
+ Nos coups de dents et nos abois.
+ Allons! nous n'avons plus de valet qui nous fouaille
+ Et qui se pende à notre cou;
+ Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille,
+ Et gorgeons-nous tout notre soûl!
+ Et tous, comme ouvriers que l'on met à la tâche,
+ Fouillent ces flancs à plein museau,
+ Et de l'ongle et des dents travaillent sans relâche,
+ Car chacun en veut un morceau;
+ Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne
+ Avec un os demi rongé,
+ Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne,
+ Jalouse et le poil allongé,
+ Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne,
+ Son os dans les dents arrêté,
+ Et lui crie, en jetant son quartier de charogne:
+ «Voici ma part de royauté!»
+
+ 1830.
+
+De telles satires sont des coups de foudre, et non des coups de
+lanières. Cela ne blesse pas, cela écrase.
+
+Les autres sont un supplice personnel infligé, comme disent les
+satiristes, par le fouet de la satire à des hommes dont ce fouet déchire
+la peau. Eh bien! quelle que soit la justice de ce supplice, nous ne
+pouvons ni approuver ni excuser ceux qui se donnent la mission de
+l'infliger au ridicule et même au crime de leur temps. On m'apportait,
+il y a peu d'années, en Italie, une de ces oeuvres de colère légitime
+qui stigmatisent eu vers terribles des noms d'hommes vivants et qui font
+saigner éternellement les coups de verge ou les coups de poignard de la
+plume. Comme j'exprimais par ma physionomie ma répulsion involontaire
+pour ces oeuvres de colère, quelqu'un me dit: «À quoi pensez-vous? Ne
+faut-il pas que justice soit faite de toutes ces iniquités? Ne faut-il
+pas que toutes les mauvaises fortunes aient leur Némésis?»--«Oui,»
+répondis-je, «dans les sociétés d'hommes un exécuteur est nécessaire à
+la justice; il faut un bourreau, peut-être, quoique je n'en sois pas
+parfaitement convaincu, mais il ne faut pas être le bourreau.»
+
+Le satiriste sanglant est le bourreau des renommées; il jette au
+charnier les noms dépecés de ses ennemis littéraires ou de ses ennemis
+politiques. Ce n'est pas le métier des immortels. Ce sont là de ces
+gloires dont on se repent; il faut se les refuser, sinon par respect
+pour ses ennemis, du moins par respect pour soi-même.
+
+Prise dans une acception plus vulgaire, la satire n'est qu'une épigramme
+prolongée. Une épigramme est un coup d'épingle à une vie, à un ridicule
+ou à un homme. Quand elle s'adresse à un homme, ce n'est pas grand chose
+qu'une épigramme; c'est une goutte de fiel dans un verre d'eau pour
+rendre le breuvage de la raillerie amer à celui qu'on force à le boire.
+Mais une satire littéraire, c'est-à-dire une épigramme délayée en deux
+cents vers, c'est un torrent de fiel dans lequel on s'efforce de noyer
+un nom. La masse de l'épigramme n'en corrige pas l'intention; c'est
+toujours de la haine, de la haine qui rit au lieu de la haine qui tue,
+mais enfin de la haine; si on ne veut pas tuer, on veut blesser. Le
+principe de la satire ou de l'épigramme est mauvais, et ses résultats
+sont cruels. Voilà pourquoi nous n'encourageons jamais les poëtes à cet
+exercice haineux de leur génie. On y recueille ce qu'on a semé: on y
+sème des larmes, on y recueille des larmes; mais celles qu'on répand
+sont plus amères que celles que l'on a fait répandre.
+
+
+VII
+
+Les modèles de Boileau, ceux qui tentèrent son génie essentiellement
+imitateur, furent évidemment Horace et Juvénal, les deux satiristes
+romains. Il ne devait jamais égaler dans ce genre ni la grâce à peine
+maligne du doux, et voluptueux Horace, ni l'âpre énergie de Juvénal. La
+satire d'Horace est un badinage; la satire de Juvénal est une tragédie.
+
+Le premier, assis à table entre Auguste, qu'il flatte, et Virgile, qu'il
+aime, amuse le festin par quelques railleries décentes en vers contre
+les mauvais poëtes de Rome; un autre jour, couché à l'ombre des chênes
+verts de sa petite maison de Tibur (aujourd'hui remplacée par un
+gracieux ermitage de capucins), au bruit et à la poussière humide des
+cascatelles de l'_Anio_, dans lesquelles ses esclaves font rafraîchir
+son vin de _Cadès_ ou de _Cécube_, il écrit à quelques amis de Rome une
+épître familière où ses vers bondissent et coulent comme les filets
+d'écume de l'_Anio_ sur la mousse. Si une légère ironie ou si une
+épigramme inoffensive contre quelque ennuyeux récitateur de vers lourds
+de Rome s'y glisse à son insu, il ne court pas après pour la retenir, il
+la laisse rouler comme un caillou poli dans le lit de la cascade ou
+comme un flocon d'écume sur l'eau transparente. On n'y sent pas la
+haine, mais la confidence et la négligence d'un esprit souriant dans sa
+bonté.
+
+Boileau ne pouvait pas plus malheureusement choisir son modèle que dans
+Horace, l'_Hafiz_ de l'Occident, le _Saint-Évremond_ de Rome, le
+_Voltaire_ de la poésie fugitive; Boileau, l'habile aligneur de vers
+travaillés au marteau et à la lime, le calqueur patient des choses
+incalquables de l'antiquité, le janséniste de la religion comme du
+style, dont toutes les grâces et tous les amours n'étaient que des
+contrefaçons de légèretés lourdes et de voluptés pénibles, par un
+érudit!
+
+
+VIII
+
+Quant à Juvénal, c'est autre chose. Boileau aurait pu l'imiter
+complétement et lui dérober le stylet sanglant de la satire politique:
+il avait pour cela assez d'âcreté dans la bile et de dégoût de
+l'humanité; mais la satire politique était impossible à un poëte qui ne
+voulait pas jouer sa tête contre un beau vers sous Louis XIV. Elle est
+impossible sous la monarchie. Si on l'écrit dans le sens du monarque et
+contre ses ennemis, elle est une lâcheté, et un homme de talent, quelque
+courtisan qu'il soit, rougit de la commettre. Si on l'écrit contre ce
+qui tient le glaive, roi ou peuple, elle est un danger de mort, et on
+dévoue sa tête au licteur ou le sang de ses veines au suicide. Voyez
+Chénier. On ne pouvait donc écrire sous Louis XIV que des satires tout à
+fait insipides et insignifiantes contre les embarras des rues de Paris,
+contre un mauvais cuisinier comme Mignot, contre un mauvais rimeur comme
+Chapelain, contre un mauvais traducteur comme l'abbé Cottin, tristes
+thèmes pour un vrai génie satirique.
+
+
+IX
+
+Il y avait loin de là à ce Juvénal écrivant dans des intervalles de
+liberté sans frein, entre deux proscriptions ou entre deux tyrannies,
+pendant l'écroulement de Néron ou pendant l'interrègne de Domitien. Et
+écrivant où? au fond d'une solitude de Libye dans laquelle il avait été
+relégué pour expier un vers contre le pantomime Pâris, favori de
+l'empereur!
+
+Si Boileau n'avait ni l'âme, ni le temps convenable pour égaler Juvénal,
+on voit par ses beaux vers sur ce poëte qu'il avait la corde de
+l'indignation aussi sonore que celle du Romain:
+
+ Juvénal, élevé dans les cris de l'école,
+ Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole.
+ Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités,
+ Étincellent pourtant de sublimes beautés:
+ Soit que, sur un écrit arrivé de Caprée,
+ Il brise de Séjan la statue adorée;
+ Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs,
+ D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs;
+ Ou que, poussant à bout la luxure latine,
+ Aux portefaix de Rome il vende Messaline!
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+Juvénal était le _Caton d'Utique_ des poëtes; Boileau pouvait bien
+admirer ce beau rôle, cette protestation héroïque contre la servitude
+et contre la corruption de Rome, mais il n'aspirait point à l'imiter.
+Il préférait le rôle d'adulateur décent d'un autre Auguste et d'ami d'un
+autre Mécène.
+
+Il faut être juste envers lui; il n'y avait, depuis le cardinal de
+Richelieu, ni Tibère, ni Séjan, ni Néron à supplicier poétiquement en
+France; il n'y avait pas même lieu à ces orgies de style, dans le
+tableau des moeurs, dont Juvénal salit effrontément ses pages; peintures
+plus hideuses du vice que le vice lui-même! D'ailleurs la chasteté du
+langage heureusement introduit dans l'histoire et dans la poésie par une
+religion plus pudique, défendait à Boileau ces nudités de la chair,
+scandales de l'esprit comme des yeux. Le christianisme avait jeté un
+voile sur ces nudités. On s'étonne qu'aucun peuple civilisé ait pu
+supporter les cynismes de style de ce Juvénal. Ce n'étaient pas
+seulement les _hyperboles_, comme les appelle son imitateur, c'étaient
+les impudicités et les égouts de la langue.
+
+À cela près, Juvénal, soit dans l'imprécation contre les vices, soit
+dans la peinture des vertus pures et douces qui font contraste aux
+horreurs de ces vices, était véritablement un écrivain de premier ordre
+dans la force comme dans la grâce. Il a même des sensibilités qu'on ne
+rencontre jamais dans le satiriste français, telles, par exemple, que ce
+tableau des mélancolies et des isolements de la vieillesse dans la
+dixième satire.
+
+«Lors même,» dit-il dans ces beaux vers que Virgile n'aurait pas
+désavoués, «lors même que notre intelligence conserverait, dans l'âge
+avancé, toute la vigueur de l'âme, ne faut-il pas, hélas! mener les
+funérailles de ses enfants? contempler le bûcher qui consume les
+dépouilles d'une épouse longtemps aimée, ou celles d'un frère? ou porter
+dans ses mains des urnes pleines des cendres de nos soeurs? Cette
+douleur a été réservée à ceux qui vivent longtemps, que leur foyer, sans
+cesse décimé par de nouveaux trépas, condamne à vieillir dans une
+perpétuelle tristesse et sous des noirs vêtements de deuil! Le roi de
+Pylos, le vieux Nestor, si l'on en doit croire Homère, atteignit les
+années de la corneille dans une constance de félicité sans éclipse,
+heureux, selon le vulgaire, d'avoir ajourné la mort pendant tant de
+révolutions des jours, et d'avoir bu si souvent le jus nouveau du raisin
+qui coule du pressoir aux vendanges. Mais attendez un peu, et écoutez
+avec quelle amertume il accuse les lois du Destin et la lenteur des
+Parques à couper la trame de sa vie, quand il voit la chevelure de son
+cher Archiloque pétiller sous la flamme du bûcher funèbre!... Car il
+s'adresse à tous ses proches qui l'entourent et leur demande par quel
+crime il a mérité du sort le supplice d'une vie si prolongée. Ainsi
+Pélée, quand il pleurait son fils Achille enlevé à sa tendresse... Si,
+avant la subversion de sa ville de Troie, Priam fût descendu chez les
+ombres, Hector, son fils, aurait porté sur ses épaules et sur celles de
+ses autres frères le corps vénéré de son père, à travers les Troyennes
+gémissantes, dont les filles du vieillard, Cassandre et Polyxène, les
+vêtements déchirés, auraient commencé les sanglots funèbres! Hélas! que
+lui servirent ses longs jours? Il vit tout crouler autour de lui, et
+l'Asie renversée par le fer et par le feu. Alors, guerrier débile et
+chancelant, il dépose sa couronne pour prendre ses armes impuissantes,
+et succombe au pied de l'autel de Jupiter, tel qu'un boeuf vieilli qui
+tend à la hache de son maître un cou mince et décharné par le travail,
+pauvre animal devenu maintenant importun à son maître ingrat!»
+
+ «_Ab ingrato jam fastiditus aratro!_»
+
+De tels vers sont bien supérieurs au style de la satire, et ils
+illustreraient les plus pathétiques épopées. Nous n'en trouverons pas de
+semblables dans le satiriste français.
+
+Quelques aspirations touchantes aux délices simples de la vie des champs
+n'attestent pas moins, dans Juvénal, une âme altérée de la nature et de
+la retraite si chères aux poëtes.
+
+«Si tu pouvais t'arracher aux spectacles du Cirque,» dit-il à son
+interlocuteur imaginaire, «tu pourrais te construire à _Sora_ ou à
+_Frosinone_ une maison convenable, à moindre prix que tu ne payes à Rome
+le loyer d'un réduit ténébreux; là tu aurais à toi un petit jardin, un
+puits peu profond, dont l'eau, tirée sans roue et sans corde,
+désaltérerait d'une facile ondée tes plantes naissantes et tendres. Vis
+là, amant de la bêche fourchue et possesseur d'un jardin cultivé de tes
+propres mains, dont les légumes puissent suffire au repas frugal de cent
+disciples de Pythagore! En quelque site, en quelque désert qu'il soit
+situé, c'est quelque chose de délicieux que de s'être fait le
+possesseur d'une habitation champêtre.»
+
+Et ailleurs: «Un enfant rustique, sans autre parure que le vêtement
+nécessaire pour le préserver du froid, nous servira, dans des plats
+d'argile, des mets achetés au prix de peu de pièces de cuivre. Tu ne
+verras aucun de mes esclaves venu de Phrygie ou de Lycie à Rome. Tout ce
+que tu auras à leur demander, demande-le-leur simplement en latin. Ils
+sont tous vêtus uniformément, les cheveux coupés court, droits et
+peignés seulement avec soin aujourd'hui par respect pour mes convives.
+L'un est le fils de mon rude berger, l'autre de mon bouvier. Celui-ci
+soupire après sa mère, qu'il n'a pas revue depuis trop longtemps;
+triste, il regrette sa pauvre cabane et ses chameaux familiers. Il te
+versera du vin pressuré sur les montagnes où il est né et sur le
+penchant desquelles il folâtrait naguère, car le vin et celui qui le
+verse ont tous les deux la même patrie?»
+
+Et ailleurs encore: «Une si petite terre nourrissait autrefois le père
+et toute la foule domestique de son domaine, au milieu de laquelle une
+épouse enceinte, assise sur le seuil, et quatre enfants, l'un fils de
+l'esclave, les trois autres du maître. Mais, après le repas des maîtres,
+un repas plus abondant attendait les frères aînés au retour de la vigne
+ou du sillon; la bouillie fumait pour eux dans les vastes chaudières de
+cuivre. Ô mes enfants! ne demandons à la charrue que le pain qui suffit
+à notre table. Vivez contents de ces cabanes et de ces collines
+agrestes! Celui-là ne fera rien de déshonnête qui ne rougit pas
+d'affronter les glaces avec des guêtres montant jusqu'aux genoux, et de
+braver la bise en retournant le poil de son manteau sur ses membres
+réchauffés.»
+
+
+X
+
+Nous nous sommes laissé entraîner au charme de ces citations. On ne
+trouve rien de semblable dans la satire française. On ignore la patrie
+et la profession natale de Juvénal; mais à de tels vers, à des retours
+si complaisants vers la simplicité et vers la frugalité de la vie
+rustique, on peut croire qu'il était, comme Virgile, un enfant de la
+glèbe, et que les agrestes images de la campagne italique obsédaient sa
+belle imagination au milieu des sordidités de Rome. Un grand amour des
+choses honnêtes éclate partout dans ses dégoûts même les plus scandaleux
+d'expression contre le vice.
+
+
+XI
+
+Boileau n'avait rien d'une telle origine; c'était un fils du pavé d'une
+grande ville; il était né dans cette sombre cour du Palais, au bruit de
+la chicane, d'un père greffier; l'école avait été sa seule nourrice.
+
+Voltaire, ce Boileau transcendant, ce Boileau qui donna au bon sens et
+au bon goût français des ailes plus vastes, plus hautes et plus légères,
+reconnaissait tout ce qu'il devait à son maître. Né comme lui et peu de
+temps après lui dans le même quartier de Paris et presque dans les mêmes
+conditions de famille, voici comment il en parle à près de quatre-vingts
+ans, dans un de ses plus gracieux accès de verve:
+
+ Boileau, correct auteur de solides écrits,
+ Zoïle de Quinault et flatteur de Louis,
+ Mais oracle du goût dans cet art difficile
+ Où s'égayait Horace, où travaillait Virgile,
+ Dans la cour du Palais je naquis ton voisin;
+ De ton siècle éclatant mes yeux virent la fin:
+ Siècle de grands talents bien plus que de lumière.
+ Dont Corneille en bronchant sut ouvrir la carrière.
+ Je vis le jardinier de ta maison d'Auteuil,
+ Qui chez toi, pour rimer, planta le chèvrefeuil.
+ Chez ton neveu Dongois je passai mon enfance,
+ Bon bourgeois, qui se crut un homme d'importance.
+ Je veux écrire un mot sur tes sots ennemis,
+ À l'hôtel Rambouillet contre toi réunis,
+ Qui voulaient, pour loyer de tes rimes sincères,
+ Couronné de lauriers t'envoyer aux galères;
+ Ces petits beaux esprits craignaient la vérité,
+ Et du sel de tes vers la piquante âcreté.
+ Louis avait du goût, Louis aimait la gloire;
+ Il voulut que ta muse assurât sa mémoire,
+ Et, satirique heureux, par ton prince avoué,
+ Tu pus censurer tout, pourvu qu'il fût loué!
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ Et moi je fais trembler dans mes derniers moments
+ Et les pédants jaloux, et les petits tyrans.
+ J'ose agir sans rien craindre, ainsi que j'ose écrire;
+ Je fais le bien que j'aime, et voilà ma satire!
+ Nous nous verrons, Boileau! tu me présenteras
+ Chapelain, Scudéry, Perrin, Pradon, Coras.
+ Mais je veux avec toi baiser dans l'Élysée
+ La main qui nous peignit l'épouse de Thésée.
+ Tandis que j'ai vécu, l'on m'a vu hautement
+ Aux badauds effarés dire mon sentiment;
+ Je veux le dire encor dans les royaumes sombres:
+ S'ils ont des préjugés j'en guérirai les ombres!
+ À table avec Vendôme, et Chapelle, et Chaulieu,
+ M'enivrant du nectar qu'on boit dans ce beau lieu,
+ Secondé de Ninon, dont je fus légataire.
+ J'adoucirai les traits de ton humeur austère.
+ Partons! dépêche-toi, curé de mon hameau;
+ Viens de ton eau bénite asperger mon caveau!
+
+On sent plus, dans ces vers du premier disciple de Boileau, la
+sautillante inspiration d'Horace que le pas grave et lourd de Boileau
+lui-même; mais on voit que Voltaire ne craignait pas plus que nous de
+confesser une sérieuse estime pour les services littéraires de celui
+qu'il nomme l'_oracle du goût_, dans un temps où le génie français était
+né avec Corneille, et où il allait périr, sans Boileau, dans les
+mignardises italiennes ou dans les rodomontades espagnoles de l'hôtel de
+Rambouillet.
+
+
+XII
+
+Nous ne raconterons pas la vie de Boileau.
+
+Boileau d'ailleurs n'eut point de vie, car il n'eut ni aventures ni
+passions. La vie des poëtes est dans leur coeur; celui-là n'avait que de
+l'esprit. Toute sa vie est dans son bon sens. Il l'avait reçu de la
+nature, inné, incorruptible, inflexible. Les études sévères, seule
+consolation des infirmités précoces qui attristèrent son enfance et sa
+jeunesse, avaient appliqué en lui ce bon sens au bon goût dans les
+lettres. Quinzième enfant d'un père greffier du parlement, privé de
+bonne heure des soins et de l'affection de sa mère, opéré de la pierre à
+douze ans, nourri dans les colléges, ce dur et froid noviciat des
+enfants sevrés de leurs familles, jeté ensuite contre son gré dans des
+études de théologie et de jurisprudence dont les arguties lui
+répugnèrent, possesseur d'une petite fortune suffisant à la modestie de
+ses désirs après la mort d'un père laborieux; sans ambition, sans
+intrigue, sans chaleur dans l'âme, mais non sans amitié; amateur de tout
+ce qu'on appelle vertu par probité naturelle d'esprit et par ce penchant
+honnête qui est le bon goût de l'âme, il prit contre son siècle la plume
+de Caton le Censeur, et il écrivit des satires pour réformer le mauvais
+goût, comme, dans une autre fortune, il aurait pris la hache des
+licteurs pour réformer les mauvaises moeurs de sa patrie.
+
+Il ne regarda de la vie que les livres; il s'attira de bonne heure la
+haine des mauvais écrivains, l'amitié des illustres. Il fut recherché de
+la cour sans s'y livrer; il honora dans Louis XIV l'autorité souveraine
+et la majesté du règne sans flatter dans le roi d'autre faiblesse que
+celle de la gloire. Il ne fut point courtisan comme Racine; il fut plus
+immaculé de complaisance que Bossuet, plus pur de tout manége que
+Fénelon, plus noblement désintéressé que Corneille, aussi dégagé
+d'orgueil et d'envie que Molière, exemple accompli du parfait honnête
+homme dans sa vie publique comme dans sa vie privée.
+
+Retiré souvent dans sa petite maison de campagne d'Auteuil, dont il
+avait fait son _Lucretile_ à l'exemple d'Horace, il y cultivait à la
+fois ses plantes et ses livres; il y recevait, pendant l'été, à sa table
+frugale, mais décente, tout ce que la France possédait d'hommes vénérés
+par la vertu, illustres par le génie. On ferait son histoire par ses
+amitiés; elles étaient toutes pures, grandes ou glorieuses. Il vieillit
+ainsi jusqu'aux limites assignées par la nature aux plus longues vies,
+et mourut avec fermeté, comme il convient à un homme qui a beaucoup
+pensé au néant pompeux des choses humaines et à la grandeur des
+espérances au delà du tombeau.
+
+Voilà Boileau comme homme; voyons Boileau comme écrivain.
+
+
+XIII
+
+Comme écrivain, selon nous, son plus grand mérite fut d'avoir été
+l'homme nécessaire au moment où il apparut dans notre littérature. Cette
+littérature courait à sa perte en se dénationalisant trop sur les pas
+des imitateurs du style italien et du style espagnol. Il lui fallait un
+vigoureux coup de férule sur les mains qui tenaient la plume depuis
+Ronsard. Sans doute Ronsard était mille fois plus poëte que Boileau; il
+y avait, dans ce gentilhomme de cour et d'épée, du _Tasse_, du
+_Pétrarque_, de l'_Arioste_, presque du _Pindare_; il y avait aussi de
+l'_Horace_. Il y avait de plus une certaine grâce juvénile et gauloise
+qui charmait l'esprit sans doute, mais qui tendait trop à faire tomber
+la langue et la littérature dans une seconde enfance. Cette seconde
+enfance, qui n'a pas l'inexpérience et la naïveté vraie de la première,
+pouvait faire dégénérer l'esprit français en afféterie, en mignardise,
+en jeu d'esprit, toutes choses indignes d'une grande langue et d'un
+grand peuple.
+
+
+XIV
+
+À côté de l'école de Ronsard, qui triomphait à l'hôtel de Rambouillet,
+et en opposition avec elle, il s'était formé une école pédantesque,
+pénible, lourde, gauche, inhabilement imitatrice, mais très-orgueilleuse
+et très-puissante, dont _Pradon_, _Chapelain_ et d'autres écrivains
+estimables, mais sans génie, étaient les soleils, selon l'expression de
+Boileau; école littéraire qui s'était emparée par la prétention, par _la
+camaraderie_ et par la suffisance, de la cour, des salons, de ce qu'on
+appelait alors _les ruelles_, et surtout des faveurs lucratives du
+gouvernement.
+
+Cette coterie littéraire, toute-puissante et comme inviolable dans
+l'opinion, rappelait assez l'école dogmatique qui a prévalu depuis
+trente ans parmi nous en politique et même en littérature, par une
+volonté tenace et bien disciplinée plus que par une véritable
+supériorité de génie. Les Pradon et les Chapelain obstruaient la voie
+aux _Corneille_, aux _Racine_, aux _Molière_, aux _Bossuet_, aux
+_Fénelon_, véritables grandeurs de la nature, éclipsées ou ajournées par
+ces fausses grandeurs d'engouement. La littérature française, entre
+leurs mains, allait mourir d'ennui avant d'être née.
+
+C'est contre ces faux grands hommes que Boileau osa ouvrir une campagne
+de critique âpre, mais courageuse, qui n'était ni sans danger ni sans
+gloire dans un jeune homme qui n'avait d'autre appui que sa passion pour
+le vrai. Mais, en tacticien habile, ce jeune homme commença, pour
+assurer sa position, par désintéresser l'amour-propre du roi de cette
+querelle entre les écrivains de son règne, et par payer largement à
+Louis XIV le tribut de gloire ou de vanité que ce prince levait avant
+tout sur les génies de son siècle.
+
+
+XV
+
+C'est évidemment à cette tactique, presque légitime dans un jeune poëte
+sans patrons, que l'on doit attribuer les éloges réitérés de Boileau au
+maître des lettres comme des armes; car on ne voit dans le reste de la
+vie de cet homme austère aucune autre trace de bassesse et aucun
+penchant inné à la flatterie. S'il y en a dans ses épîtres à Louis XIV,
+c'est que ce roi était placé dans l'esprit de ses courtisans hors la loi
+mortelle et par ses poëtes hors de la vérité. Le censeur de son siècle
+débuta donc par une épître au roi. Cette épître était déjà une satire.
+Les vers à deux visages louaient le roi d'un côté, mordaient de l'autre
+les adulateurs ordinaires du prince.
+
+ Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse
+ N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse,
+ Mais qui, seul, sans ministre, à l'exemple des dieux,
+ Soutiens tout par toi-même et vois tout par tes yeux,
+ Grand roi, si jusqu'ici, par un trait de prudence,
+ J'ai demeuré pour toi dans un humble silence,
+ Ce n'est pas que mon coeur vainement suspendu
+ Balance pour t'offrir un encens qui t'est dû;
+ Mais je sais peu louer. . . . . . . .
+
+ Je mesure mon vol à mon faible génie,
+ Plus sage en mon respect que ces hardis mortels
+ Qui d'un indigne encens profanent tes autels,
+ Qui, dans ce champ d'honneur où le gain les amène,
+ Osent chanter ton nom sans force et sans haleine,
+ Et qui vont tous les jours d'une importune voix
+ T'ennuyer du récit de tes propres exploits.
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ C'est à leurs doctes mains, si l'on veut les en croire,
+ Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire;
+ Et ton nom, du Midi jusqu'à l'Ourse vanté,
+ Ne devra qu'à leurs vers son immortalité.
+ Ah! plutôt, sans ce nom, dont la vive lumière
+ Donne un lustre éclatant à leur veine grossière,
+ Ils verraient leurs écrits, honte de l'univers,
+ Pourrir dans la poussière à la merci des vers!
+ Pour chanter un Auguste il faut être un Virgile.
+
+Toute la fin de cette épître est écrite avec la vigueur du style
+cornélien, avec la limpidité du style racinien, avec la propriété acérée
+du style de Molière. Boileau entremêle si habilement et si
+indissolublement les louanges du roi aux mépris contre les mauvais
+écrivains que l'enthousiasme emporte avec lui l'épigramme, et qu'il est
+impossible de supprimer une invective contre les poëtes de cour sans
+supprimer dans le même vers une magnifique apothéose du roi. Ce début,
+qui caressa délicieusement les oreilles de Louis XIV, valut du premier
+coup à Boileau l'amnistie de la cour sur tout ce qu'il pourrait écrire
+contre les rimeurs en crédit du temps. Il eut le privilége de ses
+satires. Louis XIV sentit qu'il fallait tout accorder à un jeune poëte
+qui se montrait si supérieur à ses rivaux, et qui dispensait d'une main
+si magistrale le dédain au mauvais goût, la gloire au grand règne.
+
+Ajoutons que, dans cette même épître et toujours depuis, Boileau,
+capable de mépris, mais incapable d'envie, séparait Corneille, Racine,
+Molière, de la tourbe des écrivains mercenaires, et s'honorait de son
+admiration pour ces grands hommes comme de leur amitié pour lui. C'est
+là ce qui distingue le satiriste du libelliste, l'homme de goût du vil
+envieux.
+
+
+XVI
+
+Les qualités véritablement antiques du style de Boileau, qualités neuves
+à force d'être antiques, apparurent ainsi dès ses premiers vers. Vérité,
+clarté, propriété, sobriété saine, sens spirituel et juste dans une
+image naturelle et proportionnée au sens, harmonie des vers sans
+mollesse, brièveté de la phrase poétique qui ajoute à sa vigueur, trait
+inattendu qui frappe avant d'avoir averti, peu d'élan, mais une marche
+vive et sûre qui va droit au but et qui ne trébuche jamais; en un mot
+toutes les qualités, non d'un grand poëte, mais d'un grand manieur de la
+langue poétique, voilà ce qui distingua à l'instant ce jeune homme et
+qui donna à sa jeunesse l'autorité d'un âge avancé.
+
+On crut que l'Horace latin de l'Art poétique, des Épîtres et des
+Satires, s'était incarné de nouveau à Paris pour châtier les lettres et
+pour amuser un autre Auguste: on se trompait. Le lyrisme et la grâce, le
+_molle et facetum_, manquaient à la ressemblance, mais le goût, l'esprit
+et la langue étaient à l'unisson dans les deux poëtes. Il y avait plus
+d'analogie avec Juvénal; mais, s'il tombait moins bas, le satiriste
+français s'élevait moins haut que le latin. Il avait de plus le mérite
+de ne jamais faire rougir ni la pudeur du front, ni la pudeur de
+l'esprit, et de conserver toujours, même dans ses débordements de verve
+et de fiel, cette pudicité des mots qui est la délicatesse du goût,
+comme la décence des actes est la délicatesse du coeur. Il ne donnait
+point au français, comme son prédécesseur _Régnier_, l'effronterie du
+latin. On sentait qu'il parlait dans une langue vêtue et chaste, qui
+s'offense des nudités du style comme d'une profanation des yeux.
+
+
+XVII
+
+La première de ses satires, qui suivit son _Épître au Roi_, n'est qu'une
+déclamation un peu vague, calquée d'Horace et de Juvénal et appliquée
+aux moeurs générales du temps. Beaucoup de vers en sont devenus
+proverbes; mais les proverbes, qui sont des images dans l'Orient, ne
+sont que des maximes en Occident. On peut être proverbial chez nous sans
+être poétique. C'est le don de Boileau, de Molière, de Voltaire, les
+plus spirituels des écrivains en vers, mais les moins véritablement
+poëtes. L'esprit suffit pour faire un proverbe; l'imagination et
+l'enthousiasme sont nécessaires pour écrire un vers de sentiment.
+
+ J'appelle un chat un chat et Rollet un fripon,
+
+n'est qu'un mot cruel rédigé en douze pieds. La malignité de Boileau,
+qui ne rougit pas dans cette satire d'attaquer les mauvais poëtes
+jusque dans leur mauvaise fortune, lui fera reprocher éternellement
+cette insulte à l'indigence, restée proverbiale aussi, mais proverbiale
+contre son coeur:
+
+ Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échine,
+ S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine.
+
+Ce n'était pas ainsi que Juvénal, son maître, parlait des indigences et
+des labeurs de l'esprit; dans ses plus mordantes invectives contre les
+fautes du talent, il laissait tomber une larme chaude sur les iniquités
+de la fortune. «Il est beau, il est légitime, s'écriait-il en deux vers
+pieux, de gagner le salaire de son génie par le travail de
+l'intelligence.» Boileau, dans ses vers, était d'autant plus inexcusable
+que déjà il recevait du roi une pension pour ses louanges précoces, et
+que son aisance poétique n'était pas encore le prix du travail, mais le
+salaire de la flatterie.
+
+La seconde satire est adressée à Molière:
+
+ Rare et fameux esprit, dont la fertile veine
+ Ignore en écrivant le travail et la peine,
+ Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts,
+ Et qui sait à quel coin se frappent les bons vers!
+
+Cette satire n'est qu'une charmante et piquante plaisanterie, pleine de
+ce qu'on appelait alors le sel attique ou la séve grecque, sur les
+difficultés de la rime dans le mètre français. Il cite à Molière, pour
+exemple de ces contradictions de la rime et du sens, une foule de
+circonstances où, cherchant à trouver le nom d'un homme de génie, la
+rime lui présente au bout du vers le nom d'un plat ou ridicule écrivain.
+Cette litanie de la sottise est entremêlée cependant de vers plus
+poétiques qu'épigrammatiques, dans lesquels on aime à retrouver quelques
+aspirations nonchalantes d'Horace à la paix et à l'obscurité des champs.
+Nous les citons, car de tels vers sont trop rares dans Boileau. Ils
+délassent de la méchanceté par le charme, ils détendent l'esprit, comme
+un air de flûte au milieu d'un aigre concert d'instruments aigus.
+
+ Ah! maudit soit celui dont la verve insensée
+ Dans les bornes d'un vers enferma la pensée,
+ Et, donnant à l'esprit une étroite prison,
+ Voulut avec la rime enchaîner la raison!
+ Sans ce métier, fatal au repos de ma vie,
+ Mes jours pleins de loisirs couleraient sans envie;
+ Mon coeur, exempt de soins, libre de passion,
+ Sait donner une borne à mon ambition.
+ Évitant des grandeurs la présence importune,
+ Je ne vais point au Louvre adorer la fortune.
+
+La satire sur le repas, presque entièrement imitée de Juvénal, ne se
+relève qu'à la fin par une salve d'épigrammes ironiques qui jaillissent
+comme la mousse d'un vin de dessert sur tous les noms des ennemis de
+Boileau.
+
+Plusieurs ne sont que des discours en vers sur des généralités de
+morale, heureusement rimées, mais infiniment au-dessous des discours en
+vers de Voltaire, un des chefs-d'oeuvre de cet esprit universel. Celle
+sur la noblesse est une imprécation contre les inégalités de rang qui
+préludait de bien loin à la révolution française et que Louis XIV
+autorisait parce qu'il ne comprenait d'inégalité que pour le trône. À
+peine imprimerait-on de telles maximes de démocratie aujourd'hui.
+Boileau, Molière et Fénelon sapaient en pleine cour l'institution qui
+peuple les cours.
+
+ Que maudit soit le jour où cette vanité
+ Vint ici de nos moeurs souiller la pureté!
+ Dans les temps bien heureux du monde en son enfance,
+ Chacun mettait sa gloire en sa seule innocence,
+ Chacun vivait content et sous d'égales lois;
+ Le mérite y faisait la noblesse et les rois,
+ Et, sans chercher l'appui d'une naissance illustre,
+ Un héros de soi-même empruntait tout son lustre;
+ Mais enfin par le temps le mérite avili
+ Vit l'honneur en roture et le vice ennobli,
+ Et l'orgueil, d'un faux titre appuyant sa faiblesse,
+ Maîtrisa les humains sous le nom de noblesse.
+
+La satire sur les embarras des rues de Paris n'est qu'une boutade sans
+originalité, sans grâce et sans sel. Celle qui suit commence par de
+très-beaux vers sur le métier du satiriste:
+
+ Muse, changeons de style et quittons la satire;
+ C'est un méchant métier que celui de médire;
+ À l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal:
+ Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal.
+ Le poëte aveuglé d'une telle manie
+ En courant à l'honneur trouve l'ignominie,
+ Et tel mot, pour avoir réjoui le lecteur,
+ A coûté bien souvent des larmes à l'auteur.
+
+Celle sur l'avarice, à travers des banalités mesquines, a des accents
+de génie romain dans la bouche de Caton ou de Sénèque. La morale y est
+éloquente comme le drame. Ces vers, traduits de _Perse_, ne le cèdent
+pas au latin le plus ferme.
+
+ Le sommeil sur mes yeux commence à s'épancher.
+ Debout! dit l'Avarice, il est temps de marcher!
+ --Eh! laisse-moi!--Debout!--Un moment!--Tu répliques!
+ --À peine le soleil fait ouvrir les boutiques.
+ --N'importe, lève-toi!--Pourquoi faire, après tout?
+ --Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout,
+ Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre,
+ Rapporter de _Goa_ le poivre et le gingembre.
+ --Mais j'ai des biens en foule et je puis m'en passer!
+ --On n'en peut trop avoir, et pour en amasser
+ Il ne faut épargner ni crime ni parjure,
+ Il faut souffrir la faim et coucher sur la dure,
+ Avoir plus de trésors que n'en perdit Galet,
+ N'avoir dans sa maison ni meubles ni valet,
+ Parmi des tas de blé vivre de seigle et d'orge,
+ De peur de perdre un liard souffrir qu'on vous égorge.
+ --Et pourquoi cette épargne enfin?--L'ignores-tu?
+ Afin qu'un héritier, bien nourri, bien vêtu,
+ Profitant d'un trésor en tes mains inutile,
+ De son train quelque jour embarrasse la ville!
+ --Que faire?--Il faut partir; les matelots sont prêts!
+
+Pour quiconque a reçu le sens du style et du vers, ce dialogue égale
+Boileau aux plus grands artisans de la langue. Ici même ce n'est plus un
+artisan de la langue, c'est un poëte véritable. La verve latine enivre
+sa diction un peu froide.
+
+ Que faire?--Il faut partir; les matelots sont prêts!...
+
+est une image interrompue qui emporte l'avare et le lecteur jusqu'aux
+extrémités de l'Océan, à la fortune ou à la mort.
+
+La satire qu'il adresse ironiquement à son esprit, pour le gourmander
+sur sa manie de médire, est l'apogée de son talent de critique. Elle
+étincelle comme le fer chaud sous le marteau de forge, et chaque
+étincelle brûle le nom d'un de ses ennemis; mais elle est sans pitié et
+souvent sans justice. Ces beautés sont des crimes d'esprit qu'on ne peut
+admirer qu'en les déplorant, crimes brillants, mais inutiles, même au
+bon goût qu'ils prétendent venger; car le temps suffit seul à éteindre
+toutes ces fausses gloires. _Guarda e passa!_ Regarde et passe, est le
+seul mot à dire en passant ainsi en revue toutes les médiocrités et
+tous les engouements d'un siècle.
+
+La dixième, contre les femmes, est une déclamation d'écolier qui ne
+mérite pas d'être lue. Il n'appartenait pas à un poëte sans passion de
+parler des femmes. Le seul juste jugement des femmes, c'est l'amour; qui
+ne les adore pas ne les connaît pas. Il me semble entendre un buveur
+d'eau parler de l'ivresse. Si on les juge par les vertus naturelles de
+leur sexe, on les divinise; si on les juge par les vices d'un très-petit
+nombre d'entre elles, on les calomnie et on les profane. Les vrais
+poëtes, comme les vrais héros, se reconnaissent à l'adoration qu'ils ont
+pour elles. Homère, Dante, Pétrarque, Milton, Racine, Byron ont tous
+donné à leurs poésies des noms de femmes. Andromaque, Béatrice, Laure,
+l'épouse et les filles de l'Homère anglais, les héroïnes innomées de
+l'auteur de Lara, célèbres sous les noms de _Médora_ ou de _Gulnare_,
+sont toutes des déifications de ce sexe outragé par Boileau. C'est une
+page à déchirer de ce livre où manquera éternellement la page du coeur.
+Ce crime contre l'amour porta malheur aux autres satires de Boileau.
+Dépourvu, dans celles sur l'_honneur_ et sur l'_équivoque_, de l'appui
+des anciens, qui n'avaient pas pu toucher à ces sujets tout modernes, il
+se traîna lourdement dans des banalités sans traces. Sa prose,
+péniblement rimée, n'eut rien du vers que son uniformité et sa
+monotonie.
+
+
+XVIII
+
+De l'aveu de tous les critiques, il se releva dans ses épîtres, non
+jamais à la grâce, mais à la perfection de sens et de versification de
+son modèle, Horace. L'épître, sorte de lettre plus ou moins familière en
+vers, laisse bien plus de liberté et de souplesse au style. C'est un
+instrument poétique qui a toutes les notes graves ou douces du clavier.
+On peut y être familier sans être vulgaire, on peut s'y montrer
+ingénieux sans être méchant.
+
+À l'exception de celles de Voltaire, nous n'avons rien dans la langue
+française d'aussi parfait dans le style tempéré que les belles épîtres
+de Boileau; quelquefois même elles s'élèvent au sublime contemplatif ou
+descriptif, comme dans l'épître sur le passage du Rhin par l'armée de
+Louis XIV, ou comme dans l'épître vengeresse adressée à Racine, méconnu
+par son siècle et attendu par la postérité. Elles sont le fruit plus mûr
+de ses années. L'âge lui apportait, comme à Voltaire, ce qu'il emporte
+souvent aux esprits sans longévité, la flexibilité assouplie et l'habile
+négligence, ces grâces du génie au repos.
+
+La première, au Roi, a des accents dignes de Virgile parlant la
+philosophie de Sénèque:
+
+ . . . . . . En vain aux conquérants
+ L'erreur parmi les rois donne les premiers rangs;
+ Entre les vrais héros ce sont les plus vulgaires;
+ Chaque siècle est fécond en heureux téméraires,
+ Chaque climat produit ces favoris de Mars:
+ La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars!
+ Combien n'a-t-on pas vu des fanges Méotides
+ Sortir ces conquérants, Goths, Vandales, Gépides?
+ Mais un roi vraiment roi, qui, juste en ses projets,
+ Sache en un calme heureux maintenir ses sujets,
+ Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire,
+ Il faut pour le trouver courir toute l'histoire.
+ La terre compte peu de ces rois bienfaisants;
+ Le Ciel à les former se prépare longtemps.
+ Tel fut cet empereur sous qui Rome adorée
+ Vit renaître les jours de Saturne et de Rhée,
+ Qui rendit de son joug l'univers amoureux,
+ Qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux;
+ Qui soupirait le soir si sa main fortunée
+ N'avait par des bienfaits signalé sa journée.
+ Le cours ne fut pas long d'un empire si doux!
+
+Si on lisait ces vers admirables dans une scène de la tragédie de
+_Britannicus_, un des chefs-d'oeuvre de Racine, qui pourrait distinguer
+entre le style poétique de Boileau et le style de Racine? L'épître ici
+est égale à la tragédie, et les deux écrivains amis sont, dans des
+ordres de poésie différents, au même niveau de diction poétique.
+
+L'épître badine à M. de Guilleragues étincelle de beautés d'un autre
+genre. Boileau vieilli aspire au repos, donne et demande la paix à ses
+ennemis.
+
+J'étais plus irritable et plus guerroyant, lui dit-il,
+
+ Quand mes cheveux plus noirs ombrageaient mon visage.
+ Maintenant que le temps a mûri mes désirs,
+ Que mon âge, amoureux de plus sages plaisirs,
+ S'en va bientôt frapper à son neuvième lustre,
+ J'aime mieux mon repos qu'une fatigue illustre.
+ Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable;
+ Je n'arme plus contre eux mes ongles émoussés:
+ Ainsi que mes beaux jours mes chagrins sont passés.
+ Qu'à son gré désormais la Fortune me joue;
+ On me verra dormir au branle de sa roue!
+
+Y a-t-il dans La Fontaine des vers supérieurs en philosophie
+épicurienne? Y en a-t-il d'aussi riches en images appropriées au sens,
+et d'aussi vibrants d'harmonie? Ne sont-ce pas là des médailles de style
+poétique qu'on ne trouverait, en aussi grande abondance, dans aucun
+écrivain de tous nos siècles français?
+
+
+XIX
+
+Boileau avait trouvé au petit village d'Auteuil, alors isolé de Paris,
+l'abri que tout homme sensible ou las cherche au soir de sa vie.
+
+Les simples paysages des collines de Paris et les délicieux loisirs des
+champes, savourés par un esprit nonchalant, sont retracés, dans l'épître
+à M. de Lamoignon, comme Horace retrace les collines de Tivoli et les
+heures paresseuses de sa vie encaissée dans son jardin à _Lucretile_.
+
+ Du lieu qui me retient veux-tu voir le tableau?
+ C'est un petit village, ou plutôt un hameau,
+ Bâti sur le penchant d'un long rang de collines,
+ D'où l'oeil s'égare au loin dans les plaines voisines;
+ La Seine, au pied des monts que son flot vient laver,
+ Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever,
+ Qui, partageant son cours par leurs vertes barrières,
+ D'une rivière seule y forment vingt rivières.
+ Tous ses bords sont couverts de saules non plantés,
+ Et de noyers souvent du passant insultés.
+ La maison du Seigneur, seule un peu plus ornée,
+ Se présente au dehors de murs environnée.
+ Le soleil en naissant la regarde d'abord,
+ Et le mont la défend des outrages du nord.
+ C'est là, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille
+ Met à profit les jours que la Parque me file.
+ Ici, dans ce vallon qui borne mes désirs,
+ J'achète à peu de frais de solides plaisirs:
+ Tantôt, un livre en main, errant dans les prairies,
+ J'occupe ma raison d'utiles rêveries;
+ Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi,
+ Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui.
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ Ô fortuné séjour! ô champs aimés des cieux!
+ Que pour jamais, foulant vos prés délicieux,
+ Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde,
+ Et, connu de vous seuls, oublier tout le monde!
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+N'est-ce pas, dans la même langue et dans un autre esprit, la pathétique
+invocation de Phèdre à la fraîcheur des forêts, dans Racine:
+
+ Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts?
+
+N'est-ce pas le vers savoureux d'oubli du poëte romain:
+
+ _Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ?_
+
+Peut-on soutenir qu'un tel homme ne fut que le pédagogue des poëtes? Où
+trouvera-t-on de pareilles délices d'oreille en français? Et ces délices
+étaient des prémices, il ne faut pas l'oublier.
+
+Écoutez comme il continue dans le même style:
+
+ Qu'heureux est le mortel qui, du monde ignoré,
+ Vit content de soi-même à l'ombre retiré!
+ Que l'amour de ce rien qu'on nomme renommée
+ N'a jamais enivré d'une vaine fumée!
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ Il n'a point à subir d'affronts ni d'injustices,
+ Et du peuple inconstant il brave les caprices.
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+On le presse de produire encore; il répond
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ Cependant tout décroît, et moi-même, à qui l'âge
+ D'aucune ride encor n'a flétri le visage,
+ Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix
+ J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois.
+ Ma muse, qui se plaît dans leurs routes perdues,
+ Ne saurait plus marcher sur le pavé des rues!
+
+Plus loin, seul contre tous, il prend courageusement corps à corps
+l'injustice du siècle envers Racine, son ami; il emprunte à l'auteur
+d'_Athalie_ son style pour terrasser l'envie qui rapetissait déjà le
+grand tragique. Il lui rappelle l'abandon dans lequel le siècle avait
+laissé mourir quelques jours avant Molière.
+
+ Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière,
+ Pour jamais sous sa tombe eût enfermé Molière...
+
+on ravala sa gloire comme la tienne, lui dit-il;
+
+ Mais sitôt que, d'un trait de ses fatales mains,
+ La Parque l'eut rayé du nombre des humains,
+ On reconnut le prix de sa muse éclipsée.
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ Je soulève pour toi l'équitable avenir.
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+
+XX
+
+Son poëme de l'_Art poétique_, froide et prosaïque imitation d'Horace,
+dont les pédants routiniers de collége prosaïsent et affadissent la
+mémoire des enfants, est certainement le plus faible de ses ouvrages.
+C'est le squelette de la poésie, décharné, décoloré, privé de vie et
+d'âme par un profane anatomiste de l'inspiration. C'était déjà une faute
+que d'écrire un tel poëme; les vers sont faits pour le chant,
+quelquefois pour la pensée, jamais pour la pédagogie. C'est ce prosaïsme
+de l'_Art poétique_ qui a le plus diminué Boileau dans l'esprit de notre
+siècle; on se venge de l'ennui qui respire dans ces préceptes rimés en
+oubliant les vers admirables qui parsèment les satires et les épîtres.
+
+Deux seules grandes qualités manquent à Boileau dans ses ouvrages, la
+longue haleine et l'élévation. Il est court dans son vol, il rase la
+terre et il badine au lieu de toucher. Aussi est-il par excellence le
+poëte des esprits ingénieux, mais médiocres, qui n'ont pas d'ailes et
+qui jouent terre à terre à la poésie, au lieu de se laisser emporter par
+elle dans son ciel; MUSA PEDESTRIS! poésie pédestre, qui ne bronche pas,
+mais qui ne dévore pas l'espace. Le manque de profondeur fut le défaut
+capital de Boileau comme de sa race gauloise; ce défaut qui était celui
+de la littérature française jusqu'à Corneille, Racine, Bossuet, surtout
+jusqu'à J.-J. Rousseau, défaut qui a fait une partie du succès si
+prodigieux et si mérité de Voltaire, obligé de rire jusqu'à l'indécence
+même pour raisonner.
+
+
+XXI
+
+C'est à ce badinage, selon nous, un peu profanateur de la poésie, que
+Boileau a dû sa plus grande popularité et qu'il la conserve. Nous
+voulons parler de son poëme héroï-comique du _Lutrin_. Jusqu'à cette
+oeuvre il avait été critique et modèle; critique toujours spirituel,
+modèle quelquefois accompli, mais là il fut véritablement poëte,
+toujours dans l'acception ingénieuse et tempérée du mot.
+
+Les poëtes italiens jusqu'à l'Arioste; Tassoni, après lui, dans la
+_Sècchia rapita_, plaisanterie assez lourde et peu digne de sa renommée;
+le poëte anglais _Pope_, dans _la Boucle de cheveux enlevée_, hochet
+poétique d'une incomparable délicatesse de travail, avaient été les
+modèles de Boileau dans ce genre bâtard et corrompu de composition.
+Boileau lui-même, en autorisant par son _Lutrin_ ce faux genre, devait
+servir d'excuse à La Fontaine dans ses Contes, puis servir d'exemple au
+poëme burlesque et licencieux de Voltaire, _la Pucelle d'Orléans_; et
+Voltaire, à son tour, devait servir d'exemple à lord Byron dans son
+poëme moqueur et satanique de _Don Juan_. Ainsi la profanation de la
+poésie par le _burlesque_ devait corrompre une longue série de poètes et
+amener, d'excès en excès, La Fontaine à l'obscénité. Voltaire an
+scandale, Gresset à la puérilité, Byron au sacrilége. On ne ravale pas
+impunément le plus beau don de Dieu, la poésie, à des trivialités
+ridicules. On ne boit pas le vin de l'orgie dans le calice. La
+corruption du genre entraîne celle de l'esprit. Le burlesque est la
+mascarade d'une divinité.
+
+
+XXII
+
+Nous sommes loin néanmoins d'appliquer ces sévérités à l'Arioste, le
+_Cervantès_ poétique de la chevalerie errante. Il fit le _Don Quichotte_
+italien, mais un Don Quichotte héroïque et amoureux, dont chaque
+aventure est un délicieux poëme. L'Arioste embellit tout, mais il ne
+profane rien. Il lâche la bride de son imagination pour qu'elle le
+promène, comme les conteurs arabes, dans les espaces, jamais dans la
+boue. Aussi la grâce, l'amour, l'héroïsme, le pathétique même, qui
+pleure en souriant, l'accompagnent toujours; il enivre d'imagination, il
+n'attriste jamais de sacrilége. Il lui faut une place à part dans la
+littérature, entre ciel et terre. Quelle que soit notre estime pour
+l'exécution savante du poëme héroï-comique de Boileau, nous ne ferons
+pas à l'Arioste l'offense de lui comparer son imitateur français.
+
+On connaît le sujet du _Lutrin_. C'est un sujet de sacristie et de
+collége. Cela ne prête à rien qu'à de beaux vers malheureusement
+déplacés. Boileau les a prodigués dans ce badinage. Jamais on ne parodia
+en style plus nerveux et plus épique les beaux récits d'Homère et de
+Virgile, mais c'est une parodie.
+
+ Parmi les doux plaisirs d'une paix fraternelle,
+ Paris voyait fleurir son antique chapelle;
+ Ses chanoines vermeils et brillants de santé
+ S'engraissaient d'une longue et sainte oisiveté.
+ Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines,
+ Ces pieux fainéants faisaient chanter matines,
+ Veillaient à bien dîner et laissaient en leur lieu
+ À des chantres gagés le soin de louer Dieu;
+ Quand la Discorde, encor toute noire de crimes,
+ Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes, etc.
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée,
+ S'élève un lit de plume à grands frais amassée;
+ Quatre rideaux pompeux par un double contour
+ En défendent l'entrée à la clarté du jour.
+ Là, parmi les douceurs d'un tranquille silence,
+ Règne sur le duvet une heureuse indolence;
+ C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner,
+ Dormant d'un léger somme, attendait le dîner.
+ La jeunesse en sa fleur brille sur son visage;
+ Son menton sur son sein descend à double étage,
+ Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur,
+ Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.
+
+Si on ne reconnaît pas dans ce style le grand poëte, il est impossible
+de n'y pas reconnaître le grand artiste en vers. Il y en a peu de plus
+parfaits dans la langue, en admettant que le vers et le sens soient
+deux choses séparées, et que la beauté sérieuse de la pensée ou du
+sentiment ne soit pas nécessaire à la beauté de la poésie. On peut en
+dire autant de presque tous les vers du poëme:
+
+ Lui-même le premier, pour honorer la troupe,
+ D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe;
+ Il l'avale d'un trait, et, chacun l'imitant,
+ La cruche au large ventre est vide en un instant.
+
+Nous passons les triviales et burlesques inventions du récit, quoique la
+même perfection fasse partout reconnaître le grand artisan de langue.
+Qui ne se récrierait à cette caricature, devenue classique, de la
+mollesse?
+
+ L'air, qui gémit du cri de l'horrible déesse,
+ Va jusque dans Cîteaux réveiller la Mollesse;
+ C'est là que d'un dortoir elle a fait son séjour;
+ Les plaisirs nonchalants folâtrent à l'entour;
+ L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines,
+ L'autre broie en riant le vermillon des moines.
+ La volupté la sert avec des yeux dévots,
+ Et toujours le Sommeil lui verse ses pavots.
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ À ce triste discours, qu'un long soupir achève,
+ La Mollesse en pleurant sur un bras se relève,
+ Ouvre un oeil languissant, et d'une faible voix
+ Laisse tomber ces mots, qu'elle interrompt vingt fois.
+
+Elle regrette le temps
+
+ Où les rois s'honoraient du nom de fainéants.
+
+ On reposait la nuit, on dormait tout le jour.
+ Seulement, au printemps, quand Flore dans les plaines
+ Faisait taire des vents les bruyantes haleines,
+ Quatre boeufs attelés d'un pas tranquille et lent
+ Promenaient dans Paris le monarque indolent.
+
+Puis enfin ces quatre vers aussi assoupis que le Sommeil lui-même:
+
+ Ô nuit, ne permets pas!... La Mollesse oppressée
+ Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée,
+ Et, lasse de parler, succombant sous l'effort,
+ Soupire, étend les bras, ferme l'oeil et s'endort.
+
+Aucune langue, même la plus naturellement harmonieuse, n'est arrivée
+par la perfection du travail de ses plus habiles ouvriers (les poëtes) à
+produire de pareils effets de musique et d'images. Il faut plaindre ceux
+qui méprisent un tel artiste de n'avoir ni des yeux ni des oreilles
+capables de comprendre ce grand art de faire rendre à des syllabes tout
+ce que la nature fait éprouver de plus inexprimable aux sens, même le
+silence et l'assoupissement des sensations!
+
+Le poëme tout entier est semé de perles de style semblables et sans
+nombre, mais malheureusement attachées à une trop mince étoffe. Si
+Boileau avait écrit avec cette perfection sur un sujet sérieux,
+religieux ou héroïque, il aurait fait une oeuvre immortelle au lieu
+d'une fugitive plaisanterie; au lieu du sourire, il aurait arraché
+l'émotion au coeur humain. Mais c'était une de ces inspirations qui
+descendent et qui ne montent pas: le sourire vient de l'esprit,
+l'émotion vient de l'âme. Nous l'avons dit et nous le répétons: ce
+n'était que l'homme d'esprit français par excellence. La nature lui
+avait refusé la source des larmes.
+
+
+XXIII
+
+Mais s'il avait les légèretés et les élégances trop superficielles de
+l'esprit gaulois, il en avait aussi les qualités. C'était un esprit
+probe et droit, c'était de plus un coeur courageux et honnête. Sa
+constance dans ses amitiés pour Molière persécuté par les hypocrites de
+son temps, pour Racine abandonné par la faveur du roi, attestent en lui
+une de ces âmes fermes qui ne se laissent plier ni par la versatilité
+des partis, ni par la disgrâce des rois. L'_aura popularis_, ce vent de
+terre qui souffle dans la voile des grands hommes, tantôt pour les
+enfler, tantôt pour les déchirer dans leur course, n'existait pas pour
+lui. Il représentait ce qu'il y a de plus beau à représenter dans son
+temps: la postérité.
+
+Son amitié était si fidèle et son goût pour les hommes d'élite était si
+sûr qu'il ne se trompa dans aucune de ses prophéties. Il promit la
+gloire durable à Corneille, à Racine, à Molière, à Bossuet. La postérité
+a tenu toutes les promesses qu'il avait faites d'avance en son nom à
+ses illustres amis. Il ne parle jamais en vers de La Fontaine, bien que
+ce fabuliste nonchalant fût un hôte assez assidu de son jardin d'Auteuil
+et un convive voluptueux de sa table. Il le regardait, dit-on, comme un
+enfant gâté du génie, mais comme un enfant noué qui ne grandirait pas
+au-dessus de la taille des enfants à la stature des vrais grands hommes.
+Les fanatiques sur parole de La Fontaine reprochent à Boileau cet oubli
+de l'auteur des Fables et des Contes; nous n'y voyons, nous, qu'une
+preuve de plus de l'exquise justesse de son jugement. La Fontaine avait
+des grâces enfantines de langue et des hasards heureux de poésie qui
+devaient engouer longtemps la France; mais les grâces enfantines
+s'évaporent avec la jeunesse et ne survivent pas longtemps à la maturité
+des peuples. La postérité veut des hommes faits, des coeurs virils, des
+âmes fortes. Boileau ne s'est pas trompé. Il ne s'est trompé que sur le
+Tasse et sur la littérature italienne, dont les vices le choquaient avec
+raison, mais dont il appréciait trop peu les chefs-d'oeuvre. Dante, le
+Tasse, Pétrarque, Arioste étaient pour lui des livres fermés; il ne
+pouvait juger ces grands esprits dont il ignorait la langue.
+
+
+XXIV
+
+À l'exception de quelques épigrammes plus correctes qu'élégantes, et de
+deux ou trois malheureuses tentatives pour voler de ses propres ailes
+jusqu'à l'ode héroïque, voilà toute l'oeuvre littéraire de cette longue
+vie.
+
+On a dit, non sans raison, que le Français n'avait pas la tête épique.
+Quand on a lu _Ronsard_, _Malherbe_, les imitations bibliques de
+_Jean-Baptiste Rousseau_, quelques strophes de _Pompignan_, quelques
+stances inimitées et inimitables de _Gilbert_, quelques odes vraiment
+pindariques de _Lebrun_, enfin les odes d'_Hugo_ et de ses contemporains
+de notre âge, on ne peut plus dire que le Français n'a pas l'âme
+lyrique. Mais il est vrai de dire que Boileau ne l'avait pas dans ses
+odes; il chantait sans lyre, il brûlait sans feu, il palpitait sans
+souffle. Il est véritablement curieux et presque ridicule de voir
+comment il prenait avec un compas la mesure des ailes de Pindare pour
+ajuster ses ailes factices à lui sur ce modèle, et pour fendre le ciel à
+l'aide de ce lourd mécanisme d'enthousiasme classique qui le laissait
+tomber ventre à terre aux justes sifflets de ses admirateurs ébahis.
+
+Ce n'était pas là sa sphère: il n'excellait que dans le bon sens; le
+génie ne se laisse aborder que par un sublime délire. Boileau ne
+délirait jamais. Il le dit lui-même dans une de ses lettres:
+«Philosophiquement, les vers me paraissent une folie!» Folie sainte,
+folie plus inspirée de divinité que la sagesse vulgaire! Folie de la
+lyre, dont les hommes de la trempe de Boileau ne seront jamais
+coupables!
+
+
+XXV
+
+Sa correspondance, surtout celle qu'il entretenait avec Racine, son
+collègue en historiographie du règne, et avec Brossette, son ami et son
+éditeur, montre en lui l'homme tout à fait conforme au poëte. M. Berriat
+Saint-Prix a recueilli de nos jours et a mis à leur date et à leur
+vraie lumière chaque syllabe de cette vie poétique ou familière. Il a
+exhumé Boileau tout entier, prose et vers, avec une minutie d'érudition
+qui est en même temps la piété de la mémoire. On n'aime pas beaucoup
+plus Boileau après avoir lu ces quatre énormes volumes, mais on apprend
+à l'estimer plus haut: c'est le poëte honnête homme.
+
+Ses jugements confidentiels sur les oeuvres du temps sont sévères et se
+ressentent un peu de l'austérité de Port-Royal.
+
+«Je vous remercie de m'avoir envoyé le _Télémaque_ de M. de Fénelon,»
+écrit-il à Brossette; «j'y trouve de l'agrément. Homère est plus
+instructif que lui. Mentor dit de fort bonnes choses, mais un peu
+hardies. Enfin M. de Cambrai me paraît beaucoup meilleur poëte que
+théologien; de sorte que, si, par son livre des _Maximes_, il me semble
+très-peu comparable à saint Augustin, je le trouve, par son _roman_,
+digne d'être mis en parallèle avec Héliodore, l'auteur du roman grec de
+_Théagène et Chariclée_. Je doute néanmoins qu'il fût d'humeur, comme
+Héliodore, à quitter sa mitre pour son roman. Mais vraisemblablement le
+revenu de l'évêché d'Héliodore n'approchait guère du revenu de l'évêché
+de Cambrai.»
+
+On suit dans ces lettres, avec une certaine pitié d'esprit, les
+sollicitudes un peu puériles d'une longue existence passée à aligner des
+rimes, à élucider une épigramme, à justifier une ode, à commenter un
+sonnet. Puis on arrive aux dernières pages, où on lit avec tristesse ce
+refrain des petites vies comme des grandes:
+
+«J'ai fait une chute sur mon escalier d'Auteuil. Je suis malade,
+vraiment malade; la vieillesse m'accable de tous côtés: l'ouïe me
+manque, ma vue s'éteint, je n'ai plus de jambes, je ne saurais plus
+monter ou descendre qu'appuyé sur le bras d'autrui; enfin je ne suis
+plus rien de ce que j'étais, et, pour comble de misère, il me reste un
+malheureux souvenir de ce que j'ai été.»
+
+Racine mourant aussi, Racine, son élève autant que son ami, désira le
+voir pendant sa dernière maladie; Boileau se traîna au lit de mort du
+poëte d'_Athalie_. Racine, se ranimant à sa présence, essaya de se
+soulever sur son lit et de le serrer pour la dernière fois dans ses
+bras. Boileau s'attendrit et veut consoler son ami de quelque
+espérance.--«Non! non!» lui dit Racine, «ne me plaignez pas! Je regarde
+comme un bonheur de mourir le premier!» L'homme qui inspirait de tels
+sentiments au plus sensible des poëtes de son époque n'était
+certainement pas un coeur froid. Racine, au reste, était son plus bel
+ouvrage. Le disciple et le maître doivent être confondus dans la mémoire
+de la postérité.
+
+Peu de temps après cette plainte et cette mort, Boileau lui-même n'était
+plus. Et comme si son tombeau avait dû être encore après lui une pierre
+d'achoppement et de division entre les écrivains et entre les écoles
+littéraires, la dispute éternelle sur l'utilité ou sur le malheur de son
+influence commençait sur cette tombe et se perpétuait jusqu'à nos jours.
+Nous ne prétendons pas la trancher, mais nous dirons courageusement
+notre pensée à ses amis comme à ses ennemis.
+
+Boileau ne fut point un grand poëte dans l'acception transcendante du
+mot. On n'est pas tel pour avoir aiguisé malignement quelques lancettes
+acérées d'épigrammes, ou pour avoir rimé heureusement quelques satires
+spirituelles contre les mauvais écrivains de son temps. On n'est point
+tel pour avoir admirablement poli quelques épîtres courtes sur les
+exploits de son prince, ou sur quelques maximes saines, mais banales, de
+philosophie sans nouveauté. On n'est point tel pour avoir rimé en vers
+médiocres la prose didactique d'Horace, de Longin ou de Quintilien sur
+le mécanisme du style. On n'est point tel pour avoir supérieurement
+manié l'instrument encore inhabile de la langue poétique française et
+pour avoir remis après soi cette langue très-perfectionnée à ses
+successeurs. On n'est point tel même pour avoir écrit dans un poëme
+héroï-comique, comme _le Lutrin_, cinq ou six pages égales en
+expression, sinon en invention, à ce qu'il y a de plus parfait dans le
+badinage d'Arioste et de Pope. On est, à tous ces titres, un admirable
+artisan de style, mais on n'est pas créateur, c'est-à-dire poëte. On est
+homme de sens, homme d'esprit, homme de talent, homme de goût, le
+premier des critiques en action; on contribue à faire les grands poëtes,
+comme Boileau fit Racine, mais on est dépassé par ses disciples et on
+reste à jamais terre à terre, tandis qu'ils prennent leur vol vers la
+gloire avec les ailes que vous leur avez façonnées. Tel fut Boileau
+comme poëte.
+
+Comme critique, il eut deux influences diverses: l'une, selon nous,
+très-nuisible; l'autre très-salutaire au génie spécial de son pays. Par
+la première il comprima, autant qu'il était en lui, les originalités,
+les témérités, les audaces, les enthousiasmes poétiques de la France
+littéraire, et il la condamna à se calquer servilement sur l'antique,
+c'est-à-dire à calquer le vif sur le mort. Il voulut refaire ce qui ne
+se refait jamais, un vieux monde avec un nouveau. Par cela seul il fit
+avorter l'avenir d'une grande poésie nationale en France. Ce n'est que
+juste un siècle après sa mort que la France conçut de l'esprit nouveau
+de nouveaux germes poétiques, et qu'elle redevint capable d'enfanter ce
+que nos neveux verront naître et grandir, une poésie à grand foyer dans
+l'âme, à grand souffle et à grandes ailes, pour emporter aux siècles le
+nom propre et non le nom latin de notre patrie. Boileau retarda de plus
+de cent ans cette naissance. C'est son tort, ou plutôt c'était le tort
+de sa nature. Il n'était pas né libre et fécond, il était né servile et
+copiste.
+
+
+XXVI
+
+Mais, cela dit, il serait souverainement injuste de méconnaître
+l'influence régulatrice et directrice que cet excellent esprit devait
+avoir sur l'esprit littéraire de sa patrie.
+
+Nous ne voulons pas exagérer ici la valeur de ce qu'on appelle la
+critique. Ce n'est certes pas la première des qualités de l'esprit;
+mais, si elle n'est pas la plus éminente, elle est toutefois la plus
+nécessaire; ou, pour mieux dire, là où cette qualité manque, il n'y en a
+plus d'autre qui serve.
+
+Si nous avions à la définir comme nous la comprenons, nous dirions: _la
+critique est la logique des arts_, de l'art de penser et d'écrire comme
+de tous les autres arts que l'esprit humain a inventés pour exercer les
+forces de son intelligence ou de ses sens à la gloire de son être. Sans
+cette logique des arts, qui doit gouverner, à son insu, même le génie,
+le génie ne serait qu'une sublime démence. Il ferait, dans le domaine de
+l'esprit ou des sens, des choses prodigieuses dans quelques parties,
+monstrueuses dans l'ensemble. Ses oeuvres, tombant à chaque instant dans
+le désordre ou dans l'excès, n'auraient ni proportions, ni convenance,
+ni mesure. Ce seraient encore des prodiges, mais ce seraient des
+prodiges de dérèglement. Ces monstruosités n'offenseraient pas moins la
+vérité éternelle que l'intelligence saine ou que les sens justes de
+l'homme.
+
+
+XXVII
+
+La beauté dans la nature ou dans les arts, ces divines contre-épreuves
+de la nature, la beauté n'est pas arbitraire, comme le prétendent
+quelques philosophes à courte conception. La beauté est absolue en
+elle-même; elle résulte de quelques rapports mystérieux entre la forme
+et le fond dans toutes les choses morales ou matérielles, rapports qui
+ont été établis par Dieu lui-même, suprême type, suprême règle, suprême
+proportion, suprême mesure, suprême convenance de tout ce qui émane de
+lui. «_Dieu fit l'homme à son image._» On pourrait dire encore: «_Dieu
+fit toute chose à son image._» Or Dieu est le grand logicien par
+excellence. La critique ou la logique des arts n'est donc nullement un
+caprice ou d'esprit ou du goût; elle est la logique absolue et divine
+appliquée par le sens commun, ce régulateur sans appel, aux oeuvres de
+l'esprit, de la langue ou de la main de l'homme. En d'autres termes, la
+critique est la recherche et la manifestation de cette règle logique et
+intime qui préside et doit présider à toute création de notre
+intelligence; sorte de conscience de l'esprit qui, au lieu de nous dire:
+Cela est bien, cela est mal, nous dit avec la même autorité: Cela est
+beau, cela est laid; cela est proportionné, cela est disproportionné;
+cela est dans la mesure, cela est dans l'excès; cela est dans la vérité,
+ou cela est dans la chimère.
+
+Or, pendant que les hommes de création ou de génie produisent, soit dans
+le domaine de la pensée, soit dans le domaine des sens, des oeuvres
+d'art que la fougue même de leur imagination créatrice peut faire
+quelquefois déborder avec beaucoup d'écume et d'irrégularité du moule,
+comme le bronze en ébullition déborde du fourneau, il est bon que les
+hommes de critique ou de logique des arts les surveillent, les modèrent,
+les gourmandent, et, leur présentant la règle et la mesure éternelles,
+leur disent: «Voilà le type! vous ne l'atteignez pas, ou vous le
+dépassez.»
+
+Et s'il arrive que ces hommes de critique, ces logiciens des arts, ces
+logiciens de la langue, soient eux-mêmes capables à un certain degré de
+joindre l'exemple à la leçon et de produire des oeuvres de talent
+irréprochables, leur talent accroît leur autorité, et les nations
+reconnaissent longtemps leurs lois. Or Boileau fut précisément et
+opportunément pour la France un de ces hommes. Il prouva sa mission par
+ses oeuvres. Il fut un esprit critique, et il fut en même temps, non un
+poëte d'âme et de génie, mais un écrivain en vers très-accompli, ce que
+les musiciens appellent, non un compositeur sublime, mais un admirable
+exécutant.
+
+
+XXVIII
+
+La France était jeune dans les lettres quand il parut; elle pouvait se
+jeter dans les excès de jeunesse et de séve, écarts antipathiques à son
+génie national, génie vrai, sensé, modéré, logique, délicat, génie qui
+avait besoin, comme la jeunesse, d'un instituteur sévère et un peu
+froid. Boileau fut pour sa littérature naissante cet instituteur, qui
+encouragea d'une main et qui émonda de l'autre sa séve surabondante.
+Peut-être l'émonda-t-il trop, nous ne le nions pas; mais remarquez
+cependant qu'il n'empêcha de naître et de grandir ni Molière, ni
+Corneille, ni Racine, ni Bossuet, ni Fénelon, ni Pascal, ni surtout
+Voltaire, qui naissait à côté de lui, sur sa trace, et qui, avec un
+esprit mille fois plus original, plus indépendant et plus étendu, fut
+cependant, comme il l'avoue partout en s'en glorifiant lui-même, son
+disciple et son ouvrage dans le domaine de la langue, de la critique et
+du bon sens dans l'art d'écrire.
+
+De tels services à la langue française, au bon sens et au bon goût,
+rendus en beaux vers par un bon esprit, ne pourraient être méconnus sans
+injustice ni oubliés sans ingratitude par la nation du bon sens, du bon
+esprit et du bon goût comme la France. Boileau a immensément contribué à
+lui conquérir et à lui maintenir incontestablement ces trois modestes
+mais solides supériorités sur les littératures des nations
+contemporaines.
+
+La France n'avait pas, comme l'Italie, son _Dante_ gigantesque mais
+ténébreux, son _Tasse_ épique mais énervé, son _Machiavel_ robuste mais
+dépravé, son _Arioste_ accompli mais futile; elle n'avait pas, comme le
+Portugal, son _Camoëns_ grandiose mais trop latin; elle n'avait pas,
+comme l'Angleterre, son _Milton_ biblique mais monotone. Non, la France
+avait, avec son inexpérience, cette universelle aptitude qui allait lui
+donner, homme à homme, selon l'heure et selon le besoin, non pas la
+supériorité, mais la direction de l'esprit de l'Europe. Or, cette
+direction que la France allait donner dans les lettres, dans la
+philosophie, dans la science, dans la politique, dans les arts, dans le
+goût, à l'Europe, après Louis XIV, ce fut Boileau qui la donna le
+premier à la France.
+
+N'est-ce rien? Homme de règle et de monarchie dans les lettres, Boileau
+sentit le besoin d'un gouvernement des lettres: il fonda le gouvernement
+du goût. C'est une des puissances de la France. Il ne faut donc pas
+s'étonner si dans le culte de Boileau il y a un peu de patriotisme
+français. Il fut un des fondateurs de cette monarchie du goût, qui fut
+d'abord française, et qui, grâce à l'unité de l'esprit humain qui se
+constitue de plus en plus en Europe, devient maintenant universelle.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+XVIIe ENTRETIEN.
+
+5e de la deuxième Année.
+
+LITTÉRATURE ITALIENNE.
+
+DANTE.
+
+
+I
+
+De toutes les nations qui ont cultivé les lettres avant ou après le
+christianisme, sans en excepter la Grèce et Rome, l'Italie moderne est
+certainement, selon nous, la nation qui a apporté le plus magnifique
+contingent de génie à la famille humaine. Dante, Pétrarque, le Tasse,
+l'Arioste, Machiavel, Michel-Ange, Raphaël, les Médicis et leur cour;
+trois poëmes épiques en trois siècles; une litanie de noms et d'oeuvres
+secondaires, et cependant impérissables, dignes d'être gravés sur la
+colonne de bronze qu'on élèverait à la gloire intellectuelle de l'Europe
+pensante, sont le témoignage de cette immortelle fécondité de l'Italie.
+_Alma parens!_ Le ciel, la mer, les montagnes, les fleuves, la race, la
+langue, les religions, les grandeurs et les revers de la destinée, le
+passé presque fabuleux, le présent triste, l'avenir toujours prêt à
+renaître, et toujours trompeur, la jeunesse éternelle de ce sang italien
+qui roule toutes sortes de royautés déchues dans ses veines, une
+noblesse de peuple-roi dans le dernier laboureur de ses plaines ou dans
+le dernier pasteur de ses montagnes, une rivalité de villes capitales,
+telles que Naples, Rome, Florence, Sienne, Pise, Bologne, Ferrare,
+Ravenne, Vérone, Gênes, Venise, Milan, Turin, ayant toutes et tour à
+tour concentré en elles l'activité, le génie, la poésie, les arts de la
+patrie commune, et pouvant toutes aspirer à la royauté intellectuelle
+d'une troisième Italie, voilà les explications de cette aristocratie
+indélébile de l'esprit humain au delà des Alpes.
+
+Tous les peuples jeunes et nous-mêmes nous sommes des parvenus auprès de
+l'Italie, et nous respectons sa grandeur jusque dans sa décadence. Car
+ce n'est pas la race qui est déchue en elle, c'est le sort. L'antiquité,
+la dignité survivent à la dégradation de sa fortune. C'est l'Italie
+divisée, découronnée, humiliée, affligée, garrottée ici, corrompue là,
+dominée partout; mais c'est l'Italie!
+
+Il est curieux de voir ce que fut un tel peuple dans sa littérature
+virile, au moment où il donna le premier au monde le signal de la
+renaissance des lettres, après douze siècles de ténèbres et de stérilité
+répandues en Orient et en Occident sur ce qu'on appelait l'univers
+romain.
+
+Nous négligerons les premiers commencements de ce que nous pourrions
+nommer les balbutiements de cette renaissance, et nous ne la ferons
+dater, comme toutes les grandes choses, que de son premier grand homme:
+le Dante.
+
+
+II
+
+Quand une religion s'écroule dans la partie du monde qu'elle dominait,
+tout s'écroule avec elle. Le plus enraciné des édifices humains dans le
+sol, c'est un autel; il faut, pour le saper, un tremblement de terre qui
+engloutit tout dans sa poussière. Quand les dieux s'en vont, comme dit
+Tertullien, tout s'en va.
+
+Tel fut l'avénement du christianisme dans l'empire romain. Les lettres
+périrent pour mille ans dans le choc des deux religions. Les ténèbres se
+répandirent sur l'intelligence pendant qu'une nouvelle morale et une
+nouvelle théologie s'emparaient des opinions et des coeurs. Constantin
+prêta la massue de l'empire aux chrétiens pour pulvériser le passé. Les
+monuments, les temples, les oracles, les bibliothèques, les livres
+périrent dans les décombres. Rien ne survécut à cet accès de colère
+sacrée de l'esprit humain contre lui-même. On sema le feu sur les
+édifices, la cendre sur le sol, le sel sur la cendre, pour empêcher les
+vieilles superstitions et les vieilles philosophies de regermer jamais
+de leurs racines. Ce furent les _Vêpres siciliennes_ du paganisme, le
+1793 de sa littérature. Ainsi est faite la misérable humanité; elle ne
+s'arrête jamais dans le vrai et dans le juste, elle se précipite à
+l'excès, et elle ne se croit libre de l'oppression que quand elle
+opprime à son tour.
+
+On nie en vain aujourd'hui cette réaction exterminatrice contre tous les
+monuments bâtis ou écrits de l'antiquité littéraire; elle éclate
+partout, non-seulement dans les ruines d'Éphèse, de Delphes, d'Athènes,
+d'Alexandrie, dont la poussière est faite de statues mutilées ou de
+cendres de bibliothèques, mais dans les écrits des premiers chrétiens et
+dans les actes des conciles. Tiraboschi, dans sa savante _Histoire de la
+Littérature italienne_, cite le décret du concile de Carthage qui
+interdit aux évêques la lecture des auteurs antérieurs au christianisme;
+il cite également le passage de saint Jérôme où ce Père gourmande
+amèrement ceux qui, au lieu de lire la Bible et l'Évangile, lisent
+Virgile. On sait le sort de la bibliothèque d'Alexandrie, incendiée dans
+un feu de six mois par l'ordre du patriarche Théophile, qui ne laissa
+rien à faire à Omar. L'historien contemporain Orose décrit et déplore
+l'anéantissement de ces trésors de la mémoire. Le pape Léon X lui-même,
+ce restaurateur si platonique et si tendre des vestiges de l'esprit
+humain échappés à ce sac du monde, dit «qu'il a recueilli dans son
+enfance, de la bouche de Chalcondyle, homme très-instruit dans tout ce
+qui concerne la Grèce, que les prêtres avaient eu assez d'influence sur
+les empereurs d'Orient pour les engager à brûler les ouvrages de
+plusieurs anciens poëtes grecs, et c'est ainsi qu'ont été anéanties les
+comédies de Ménandre, les poésies lyriques de Sapho, de Corinne,
+d'Alcée.» «Ces prêtres, ajoute Léon X, montrèrent ainsi une honteuse
+animadversion contre les anciens, mais ils rendirent témoignage de la
+sincérité et de l'intégrité de leur foi.»
+
+À l'exception des études théologiques et morales, à l'exception de
+l'éloquence sacrée, qui débattait les questions d'orthodoxie ou de
+schisme entre les différentes sectes nées du christianisme, qui
+s'emparaient peu à peu d'une partie de l'Orient et de tout l'Occident,
+l'intelligence humaine, pendant ces siècles de chaos et d'élaboration,
+parut enfermée dans l'enceinte des temples ou des monastères. Ce fut
+l'âge monastique de l'univers. Excepté en Arabie, à Bagdad et en
+Espagne, sous les califes, nul flambeau des lettres et des sciences
+n'éclaira le monde chrétien jusqu'à Charlemagne. Ce grand homme fit le
+premier, pour l'Occident tout entier, ce que les Médicis firent plus
+tard pour l'Italie; il ordonna les fouilles dans la cendre du passé,
+recueillit les monuments épars, restitua les langues mortes, évoqua,
+par les études encouragées et rémunérées, le génie de l'antiquité pour
+y rallumer le génie de l'avenir. Un crépuscule éclaira d'un jour
+croissant cette longue nuit de la barbarie. Mais, excepté dans la
+jurisprudence, cette première nécessité des sociétés civiles qui se
+fondent, aucune oeuvre remarquable ne sortit de cette seconde enfance
+des lettres. Le génie humain couvait sourdement on ne sait quel fruit
+inconnu. C'est en Italie qu'il devait naître.
+
+
+III
+
+Les papes, les empereurs d'Allemagne, les tyrannies provinciales, les
+républiques et les anarchies municipales se disputaient cet héritage
+conquis et reconquis des Romains et des Barbares. Ces ondulations
+politiques de l'Italie, du quatrième au quatorzième siècle, seraient
+aussi confuses et aussi fastidieuses à décrire que les roulis des vagues
+déchaînées par les vents sur une mer d'équinoxe.
+
+Ces divisions, après la mort de l'empereur Frédéric, finirent par se
+réduire à peu près à deux grands partis, les Guelfes et les Gibelins:
+l'un favorisant de ses voeux et de ses armes la domination des papes;
+l'autre, par haine de cette domination pontificale, se dévouant aux
+empereurs d'Allemagne, comme si le patriotisme se fût senti moins
+humilié et moins oppressé de s'asservir à un dominateur étranger qu'à un
+dominateur sacré qui ajoutait un droit divin au droit temporel!
+
+Florence, capitale de l'ancienne Étrurie, aujourd'hui la Toscane, était
+le foyer le plus animé des querelles de ces deux grands partis. Cette
+république, fondée sur l'industrie, et non sur les armes, prospérait,
+malgré ses dissensions intestines, par la seule vertu de la liberté.
+C'était évidemment là que l'Italie littéraire et poétique devait éclore,
+car l'esprit humain cherche par instinct les terres libres pour dérober,
+comme l'aigle, ses oeufs à la tyrannie. De plus, il y avait dans le sang
+toscan, écoulement du vieux sang étrusque, une séve non encore épuisée
+de génie littéraire et de génie artistique. Cette nation venait de toute
+antiquité de Grèce ou d'Égypte. La civilisation élégante et presque
+fabuleuse de l'Étrurie avait été anéantie par la soldatesque des
+premiers Romains, ces barbares de Romulus; mais cette civilisation, dont
+on ne sait rien que par ses oeuvres, avait laissé dans ses vases, dans
+ses dessins, dans ses monuments cyclopéens, des témoignages d'une
+grande vigueur d'esprit et d'une grande perfection de main. Cette race,
+dans la politique, dans le commerce, dans la guerre, avait des facultés
+innées qui éclataient souvent en individualités colossales. Les Dante,
+les Machiavel, les Médicis, les Buonarotti, les Gondi, les Mirabeau, les
+Bonaparte étaient des familles étrusques. Les deux hommes modernes qui
+ont remué le plus d'idées par l'éloquence et le plus d'hommes par la
+guerre, Mirabeau et Napoléon, sont des Toscans transportés sur la scène
+de la France. Le cardinal de Retz, qui fut à l'intrigue ce que Machiavel
+fut à la politique, était un Toscan. Cette Athènes de la Toscane était
+donc assez naturellement prédestinée à donner une langue et une
+littérature à la confédération des villes italiennes qui cherchaient à
+reconstruire un esprit moderne sur cette terre antique.
+
+
+IV
+
+Pour cela il lui fallait deux choses: une langue et un homme.
+
+La langue latine s'était écroulée avec l'empire. Il s'était formé, de
+ses débris mêlés aux dialectes vulgaires des provinces romaines et de la
+Gaule méridionale, une langue usuelle, imparfaite, flottante, diverse,
+par laquelle on s'entendait tant bien que mal dans la conversation, mais
+sans pouvoir y graver ses pensées dans cette forme solide, convenue et
+uniforme, seule langue avec laquelle on puisse construire des monuments
+de style. Un latin corrompu était resté la langue de l'Église, de
+l'histoire, de la législation; l'italien était la langue du peuple. Les
+classes supérieures de la société parlaient les deux langues; mais le
+latin dépérissait chaque jour et la langue usuelle se perfectionnait. Il
+ne lui manquait plus que d'être adoptée par un grand esprit et d'être
+écrite dans une grande oeuvre pour se substituer facilement et
+triomphalement à la latinité posthume du monde romain maintenant
+gouverné par les papes.
+
+Voilà pour la langue.
+
+Quant à un homme de génie, il n'y en avait eu qu'un, selon nous, capable
+d'opérer cette grande révolution de la renaissance des lettres en Italie
+depuis Charlemagne. Cet homme était saint Thomas d'Aquin. Nous l'avons
+longtemps confondu, dans notre ignorance, avec ces orateurs et avec ces
+écrivains ecclésiastiques des siècles barbares, qu'on a, selon nous,
+élevés bien au-dessus de leur stature, dans ces derniers temps, en les
+comparant aux poëtes, aux orateurs, aux historiens, aux philosophes
+d'Athènes et de Rome. Ces Tacite, ces Démosthène, ces Cicéron, ces
+Homère et ces Virgile du cloître écrivaient à une époque obscure de
+transition à travers les ténèbres, entre les lettres classiques et les
+lettres des siècles des Médicis et de Louis XIV. Ils n'appartiennent
+guère qu'au sacerdoce et très-peu aux lettres profanes.
+
+Mais, depuis qu'une étude plus approfondie nous a permis de mesurer, au
+moins par des fragments, les grandeurs de l'intelligence de saint Thomas
+d'Aquin, nous sommes resté convaincu que, si ce génie universel avait pu
+s'émanciper de la théologie scolastique et de la mauvaise latinité, il
+aurait donné, longtemps avant le Dante, un Dante, supérieur encore, à
+l'Italie. Fontenelle l'égalait dans son estime à Descartes. Quant à
+nous, nous n'hésitons pas à reconnaître dans ce précurseur des
+philosophes et des politiques modernes un esprit digne de converser
+d'avance et de loin avec Machiavel, avec Bacon, avec Montesquieu, avec
+Jean-Jacques Rousseau, esprit assez fécond et assez vaste pour porter
+de la même gestation un monde divin et un monde humain dans ses flancs,
+comme deux jumeaux de sa pensée. Les idées ont ainsi, comme la terre, de
+ces germinations de plantes précoces et étranges qui fleurissent en
+hiver. Saint Thomas fut un de ces phénomènes de végétation anticipée.
+
+C'était un jeune gentilhomme de la noble maison de Landolfo d'Aquino. Il
+vivait dans l'opulence féodale au château de Rocca Secca. La passion de
+Dieu et de l'intelligence des choses divines, qui précipitait alors tant
+d'âmes dans la solitude, l'arracha, dans la fleur de son adolescence, au
+monde. On raconte que cette passion était si forte dans ce jeune homme
+qu'elle brisa avec violence tous les piéges tendus par sa famille pour
+le retenir, et qu'il poursuivit, un tison enflammé dans la main, une
+jeune fille d'une merveilleuse beauté que ses frères lui avaient fait
+apparaître dans sa chambre pour séduire ses yeux et son coeur. Entré
+dans l'ordre des Dominicains, il alla étudier à Paris sous Albert le
+Grand, théologien célèbre, alors que la théologie était la science
+unique. Devenu lui-même de disciple maître, il professa avec éclat à
+Paris, à Rome, à Naples. Le feu de l'étude le consuma avant l'âge, et
+il expira sur la route en se rendant en 1274 au concile de Lyon. Il
+n'avait encore que quarante-neuf ans. Les ouvrages laissés par ce
+philosophe, sans repos et sans limites, formèrent les bibliothèques des
+monastères et des universités du temps. Quelques-uns sont dignes d'en
+être exhumés, comme des monuments de force et de fécondité dans la
+pensée humaine.
+
+
+V
+
+Neuf ans avant la mort de saint Thomas d'Aquin, en 1265, le Dante était
+à Florence. Esprit du même ordre, mais avec le don de plus qui élève la
+pensée jusqu'au ciel, la poésie. Son nom était _Alighieri_. Sa famille,
+attachée par tradition au parti guelfe, était patricienne et consulaire
+dans la république. Livré de bonne heure aux leçons de Brunetto Latini,
+sorte de Quintilien toscan qui professait la grammaire et la rhétorique
+à Florence et à Bologne, l'enfant fut nourri du lait âpre de la
+théologie scolastique. Cette nourriture ne lui fît pas perdre totalement
+le goût des lettres profanes. Il apprit le français sous Brunetto
+Latini, qui professait en cette langue; il apprit l'italien vulgaire
+dans les sonnets et dans les _canzone_ de quelques poëtes toscans qui
+commençaient à régulariser et à polir cet idiome naissant comme pour le
+préparer à un plus grand qu'eux. Tous chantaient exclusivement l'amour,
+cette éternelle inspiration du coeur. L'amour fut aussi le premier chant
+de cet enfant, dans l'âme duquel la passion idéale était éclose avant
+l'âge des passions terrestres.
+
+Élevé dans la familiarité de la noble famille des _Portinari_, amie de
+la sienne, il couva, dès l'âge de onze ans, une sorte de pressentiment
+amoureux pour une jeune fille de cette maison, nommée Béatrice. Cette
+inclination fut mutuelle, quoique contrariée par les circonstances de
+famille. Elle remplit l'adolescence du Dante de songes, et son âge mûr
+de larmes. Béatrice mourut dans la fleur de sa beauté, à vingt-cinq ans.
+L'âme de Dante quitta en quelque sorte la terre avec elle, et on ne peut
+douter que ce ne fut pour suivre et pour retrouver l'âme de Béatrice
+qu'il entreprit plus tard ce triple voyage à travers les trois mondes
+surnaturels, enfer, purgatoire, paradis, où, sous le nom de théologie,
+il ne cherche et ne divinise au fond que son amante.
+
+Ses vers, jusqu'à l'âge de trente ans et au delà, n'annonçaient pas le
+poëte souverain qui devait dans l'âge avancé se révéler en lui;
+c'étaient des sonnets et des _canzone_ sans nerf, sans naturel et sans
+grandeur, calqués sur les poésies amoureuses des poëtes secondaires de
+son temps. L'âge, la méditation et le malheur n'avaient pas encore donné
+à son âme cette sonorité grave et surhumaine, timbre sépulcral de sa
+seconde voix.
+
+Les traditions de son père mort, la vocation de famille, les soins de sa
+mère _Bella_, femme éminente autant que tendre, enfin le courant des
+affaires et des passions d'une république, qui entraîne tous les
+citoyens notables dans les fonctions de l'État, lancèrent le jeune
+Alighieri dans les emplois et dans les dissensions de sa patrie. Nous
+n'écrivons pas ici sa vie, nous la réservons pour une autre place; nous
+ne faisons pas l'histoire, bien peu intéressante aujourd'hui, de ces
+agitations municipales de la vallée de l'Arno. Ces agitations ne sont
+grandes que lorsqu'elles influent sur le sort du monde. Dante aurait été
+peut-être un Gracque ou un Cicéron à Rome, il ne fut qu'un Gibelin de
+plus à Florence.
+
+
+VI
+
+Qu'il nous suffise de savoir qu'Alighieri, qu'on nommait déjà
+familièrement Dante, servit dans la cavalerie florentine contre les
+Guelfes de la petite ville toscane d'Arezzo, et qu'il se montra vaillant
+soldat avant de se montrer politique et poëte; bien différent en cela
+d'Horace, jetant son bouclier à Philippes, et de Virgile, fuyant, un
+chalumeau à la main, sous les hêtres, pendant que la guerre civile
+déchire sa patrie. Dante était un citoyen, ceux-là n'étaient que des
+poëtes.
+
+Élevé bientôt après aux premières magistratures de la république,
+assailli d'un côté par les _blancs_, de l'autre par les _noirs_,
+dénomination de deux partis dans Florence, il résiste aux uns, aux
+autres, et les fait énergiquement exiler hors de la Toscane.
+
+Nommé ambassadeur de la république auprès du pape, il y négociait la
+paix et l'indépendance pour son pays. Pendant cette mission, le peuple
+de Florence, ingrat et aveugle comme tous les peuples, l'accuse de
+trahison, de concussion, s'ameute contre son nom, court à sa maison, la
+ravage et la rase, comme _Clodius_ avait fait de celle de Cicéron, le
+modérateur de Rome. Ou confisque ses biens, on le bannit à perpétuité de
+sa patrie. On trouve la peine trop faible pour ses prétendus crimes; un
+second jugement populaire le condamne à mourir par le feu!
+
+Indigné contre le pape, son ennemi, qu'il suppose l'instigateur de ces
+proscriptions, Dante quitte Rome, se réfugie d'abord à Sienne, puis à
+Arezzo, où i! rejoint ses concitoyens émigrés, proscrits pour la même
+cause. Il tente avec eux une attaque à main armée contre Florence. Il
+succombe et s'éloigne pour jamais de ces murs qui dévorent leurs
+citoyens.
+
+Il erre, depuis ce jour, de retraite en retraite, dans la basse Italie,
+tantôt à Padoue chez les _Malespina_, tantôt à Vérone chez les
+_Scaligieri_, tyrans de la ville, tantôt chez les _Scala_, tyrans d'une
+autre partie de l'Italie; aujourd'hui à Udine, demain au château de
+Tolmino, à la fin de ses jours à Ravenne. De là, plus refoulé que jamais
+par la vengeance vers le parti de l'empereur, il ne cesse d'animer ce
+prince contre sa patrie et de le pousser de la main à l'oppression de
+Florence. Triste sort des émigrés, condamnés à avoir souvent pour amis
+les ennemis de leur pays! Enfin, l'empereur étant mort avant d'avoir
+vengé le poëte, Dante vient à Paris, retourne en Italie, et se fixe
+enfin pour mourir à Ravenne. L'hospitalité du tyran de Ravenne, _Guido
+Novello de Polenta_, lui en adoucit le séjour. Ce site mélancolique
+convenait à la mélancolie de son âme. La forêt de pins (_la pineta_) qui
+s'étend entre la mer et Ravenne était sa promenade habituelle. J'y ai lu
+moi-même ses plus beaux vers, peut-être écrits sous les mêmes arbres, au
+bruit lointain des mêmes brises de l'Adriatique. C'est là, et non pas
+dans le carrefour fangeux de Ravenne, que devrait s'élever son tombeau.
+Il faut le vide autour des ombres et le silence autour des grandes
+mémoires; on entendrait mieux l'âme gémissante de l'exilé dans les
+gémissements des pins de la _pineta_ et des vagues sans repos sur la
+grève.
+
+
+VII
+
+Mais, pendant que ce sombre proscrit, à _la taille haute et courbée, au
+visage long et pâle, à l'oeil voilé par la réflexion intérieure_, comme
+ses contemporains le décrivent, pendant que cet hôte des ennemis de sa
+patrie errait ainsi de ville en ville et de mers en forêts, regrettant
+sa maison rasée par son peuple, il couvait deux choses immortelles dans
+son front cave: sa gloire et sa vengeance. Ce n'était plus le poëte
+affadi et ingénieux de sa jeunesse; c'était le poète théologique,
+politique et _némésien_ de son âge avancé. L'adversité avait changé sa
+muse dans son sein; elle n'y avait laissé que son premier amour.
+
+Cet amour, cependant, n'avait pas été le seul. Indépendamment de son
+mariage avec une fille d'une famille illustre de Florence, dont il avait
+eu sept enfants, Boccace confesse, dans l'histoire de sa vie, écrite sur
+les lieux et si peu d'années après la mort de Dante, que son héros et
+son poëte avait eu la faiblesse des héros et des poètes: un amour de la
+beauté poussé quelquefois jusqu'à la licence du coeur.
+
+La négligence que Dante fit de sa femme après son exil, sa longue
+séparation sans retour et l'affectation avec laquelle il parle, dans ses
+oeuvres en prose, des inconvénients du mariage, appuient trop à cet
+égard les accusations de Boccace. Mais tout indique aussi que, si le
+Dante avait été plus que léger dans l'amour des sens, il avait été
+fidèle dans l'amour de l'âme. Le souvenir toujours renaissant de sa
+Béatrice, première et dernière apparition de la beauté céleste sous un
+voile mortel, l'obséda, tantôt délicieusement, tantôt douloureusement,
+jusqu'au dernier jour. Cette image le transformait tellement, en se
+présentant à lui à chaque pas de sa vie et à chaque mouvement de sa
+pensée, que, quand il voulut se consacrer entièrement à la philosophie
+théologique, muse sévère de son épopée, il éprouva le besoin de donner à
+cette philosophie et à cette théologie personnifiées le nom, la forme,
+le regard, la voix, la beauté de sa Béatrice. C'est ce qu'il avoue sans
+cesse lui-même dans ses sonnets et dans sa _Vita nuova_ (vie nouvelle),
+sorte de commentaire mystique écrit par lui-même de ses oeuvres et de sa
+pensée.
+
+Mais sa grande inspiration ne soufflait pas encore en lui quand il
+écrivait ces sonnets et ces oeuvres en prose; elle ne souffla que dans
+l'exil, quand les événements, la guerre, la diplomatie, la politique et
+les passions civiles eurent fait silence, le soir, dans son âme. Alors,
+et alors seulement, il entendit toute la voix de son génie, étouffée
+jusque-là par les bruits de la terre. Il dessina son grand poème et il
+commença à l'écrire.
+
+Ce poëme, c'était lui! Le poëte n'est-il pas toujours le sujet le plus
+vivant et le plus intéressant de tout poëme? Quels que soient les
+innombrables défauts de ce poëme épique du Dante dans la fable, on ne
+peut nier que ce ne fût, à l'époque où il vivait, et encore à la nôtre,
+le seul véritable texte d'une vaste épopée qui restât à chanter aux
+hommes. Il y eut dans la conception autant de génie vrai que dans
+l'exécution. J'aime à assister, par la pensée, à cette lente conception
+dans l'esprit de l'exilé de Florence. Je comprends comment il fut amené
+par la force et par la justesse de son esprit à chanter le monde
+invisible.
+
+En effet, puisque l'étendue de son intelligence, l'élévation de son
+coeur, la fécondité de son imagination, la richesse des couleurs sur sa
+palette poétique portaient cet homme du treizième siècle à créer pour
+l'Italie et pour le monde un poëme épique, où pouvait-il trouver, dans
+l'histoire du moyen âge, depuis les empereurs romains jusqu'à lui, un
+sujet héroïque, national ou européen, d'épopée? Il n'y en avait plus sur
+la terre. Homère avait fait l'épopée des Grecs, Virgile avait fait celle
+des Latins; les places étaient prises. Le ciel païen, les héros
+fabuleux, l'Olympe, la terre, la mer, la guerre, les naissances et les
+chutes d'empires, la nature physique et la nature morale avaient été
+décrites et chantées par les poëtes prédécesseurs de l'époque
+chrétienne. Excepté les grandes invasions des Barbares, qui étaient
+venues, comme un reflux du Nord, submerger l'Italie, il n'y avait, dans
+l'histoire, aucune grande épopée héroïque à construire; mais cette
+épopée des Barbares, ruine et humiliation de l'Italie, il appartenait à
+des bardes du Nord, et non à des citoyens de la patrie conquise, de la
+chanter.--Nous la lirons bientôt ensemble.
+
+
+VIII
+
+Dante ne trouvait donc rien d'épique autour de lui dans l'histoire
+d'Italie qui pût servir de texte à son imagination; mais le monde
+théologique était plein de dogmes nouveaux, de foi savante ou de foi
+populaire, de croyances surnaturelles, de vérités morales ou de fantômes
+imaginaires, flottant pêle-mêle dans le vide de l'esprit humain, comme
+les figures tronquées des rêves au moment d'un réveil.
+
+L'âme humaine, que le christianisme avait détachée, dans les monastères
+surtout, des intérêts terrestres, s'était absorbée dans l'intérêt de son
+salut éternel. Des cieux, des enfers, des purgatoires sans cesse
+décrits, peuplés, vidés par les moines prédicateurs dans les chaires du
+peuple, étaient devenus, par la puissance de la foi, par l'habitude des
+pratiques, par la répétition des cérémonies, des réalités de la pensée
+aussi visibles et aussi palpables dans l'esprit des fidèles que les
+réalités physiques. L'imagination habitait pour ainsi dire ces mondes
+intellectuels des morts autant et plus que le monde des vivants. Les
+temples étaient remplis de leurs symboles; les murailles même des rues
+étaient couvertes des représentations par le pinceau de ces trois
+séjours de l'âme, enfer, purgatoire, paradis. Dans les fêtes sacrées, ou
+même profanes, on donnait aux peuples de l'Italie, au lieu de courses
+olympiques ou de combats du cirque, des drames de théologie chrétienne.
+Là les âmes, les démons, les anges, les vierges, les saints, les damnés,
+les trois personnes de la Divinité elles-mêmes, jouaient des rôles
+d'acteur dans le drame théogonique de ces mondes surnaturels. Le ciel et
+la terre se touchaient et se confondaient, dans cette atmosphère de la
+théologie monastique et populaire, comme deux horizons dans la brume.
+
+Dante lui-même était ce qu'on était déjà à Florence à cette époque, et
+ce qu'on fut bien davantage, quelques années après, à l'époque des
+Médicis et de Léon X: croyant et platonicien tout à la fois, associant
+dans son esprit la foi moderne à la philosophie grecque et romaine; les
+pieds dans l'Église, la tête dans l'Olympe, l'âme dans les cieux, dans
+les épreuves ou dans les abîmes du monde chrétien.
+
+Il était naturel que ce monde surnaturel, qui tenait plus de place dans
+l'imagination des hommes de son temps que le monde des vivants, lui
+parût le seul et vrai sujet d'épopée poétique et mystique pour son âge
+et pour la postérité. Il regarda donc pendant longtemps et jusqu'au
+vertige dans la profondeur de son âme, de sa foi, de ses amours, de ses
+haines, de ses vengeances, et il se dit: «Je ferai voir l'invisible, et
+je le rendrai si visible, par la puissance de ma foi et par la vigueur
+de mes pinceaux, que la terre et le ciel sembleront s'ouvrir aux yeux
+des hommes, et que je jouirai d'abord en ce temps, puis, par
+anticipation, dans l'éternité, de cette justice éternelle qui sera à la
+fois ma félicité et ma vengeance. Gloire à ceux que j'aurai sauvés!
+Malheur à ceux que j'aurai perdus! Et surtout gloire à moi-même! Je ne
+serai pas seulement, aux yeux de l'Italie guelfe et gibeline, un poëte,
+je serai le prophète de la divine rétribution!»
+
+Ainsi évidemment se parla à lui-même le Dante, brûlant à la fois de
+conviction divine et de colère humaine, quand, regardant pour la
+dernière fois l'inique Florence du haut de l'Apennin, il lui lança sa
+malédiction de proscrit et sa prophétie de poëte.
+
+
+IX
+
+On le voit, cette conception de l'épopée de _la Divine Comédie_ (titre
+de son poëme) était double: divine par le plan, humaine par la
+personnalité; de là ses beautés et ses vices, que nous allons faire
+saillir, le livre à la main, sous vos yeux.
+
+Je comprends d'autant mieux le plan de cette épopée que moi-même, hélas!
+mille fois inférieur en conception, en éloquence et en poésie, au grand
+exilé de Florence, j'avais conçu, dès ma jeunesse, une épopée, le grand
+rêve de ma vie, la seule épopée qui me paraisse aujourd'hui réalisable,
+sur un plan à peu près analogue au plan de _la Divine Comédie_.
+
+Je m'étais dit: Qu'y a-t-il de plus intéressant aujourd'hui dans
+l'humanité? Sont-ce des batailles, des conquêtes, des élévations et des
+catastrophes d'empires? Non; le monde en a tant vu, et il connaît
+tellement les misérables ressorts par lesquels la fortune élève ou
+abaisse les conquérants d'ici-bas, qu'il ne s'étonne guère plus des
+vicissitudes des empires que de l'amoncellement et de l'écroulement
+d'une vague en écume sur le lit de l'Océan. Mais ce qui intéresse
+véritablement l'homme, c'est l'homme; et dans l'homme, c'est la partie
+permanente de son être, c'est l'âme; et dans l'âme, c'est la destinée
+passée, présente, future, éternelle, de ce principe immatériel,
+intelligent, aimant, jouissant, souffrant, consciencieux, vertueux ou
+criminel, se punissant soi-même par ses vices, se récompensant soi-même
+par ses vertus, s'éloignant ou se rapprochant de Dieu selon qu'il vole
+en haut ou en bas dans la sphère infinie de sa carrière éternelle,
+jusqu'au jour où il s'unit enfin, par la foi croissante et par l'amour
+identifiant, à son Créateur, le souverain Être, la souveraine vérité,
+le souverain beau, le souverain bien.
+
+
+X
+
+Je me plais à me rappeler encore, en ce moment, le lieu, le jour,
+l'heure où je conçus soudainement, dans ma pensée, le plan de cette
+épopée de l'âme, de l'âme suivie par le poëte dans ses pérégrinations
+successives et infinies à travers les échelons des mondes et ses
+existences d'épreuves.
+
+C'était en Italie, à la fin de ma jeunesse. Je venais de passer un hiver
+à Naples, dans de vagues souffrances de nerfs qui sont la croissance de
+l'esprit et qui donnent à l'âme les mêmes angoisses que la croissance
+trop accélérée du corps donne aux sens. Une anxiété sourde et continue
+travaillait ma pensée; je n'étais bien à aucune place; ce ciel serein,
+ce beau soleil, cette mer éblouissante, ces collines élyséennes, le
+bruit de vie et de joie perpétuelle de ce peuple d'enfants, d'amoureux,
+de musiciens, de poëtes, fourmillant sur les plages de cette côte, après
+m'avoir tant charmé autrefois, m'étaient devenus presque fastidieux
+alors. Il y avait je ne sais quel contraste blessant entre la sérénité
+épanouie de cette race et la mélancolie maladive de mon esprit. Ce grand
+jour m'aveuglait en m'éblouissant. Je regrettais les brumes d'automne et
+les ténèbres humides des forêts de mon pays. L'Écosse et Ossian me
+seyaient mieux que _le Tasse_ et _Sorrente_. Je lisais alors précisément
+les documents les plus détaillés de la vie du Tasse; la lecture de ces
+documents, tout remplis de preuves de sa folie, obsédait mon imagination
+et m'imprimait je ne sais quelle terreur. J'avais cependant l'esprit
+aussi juste que le corps sain; mais j'étais malade d'un poëme que je
+voulais enfanter sans avoir eu encore la force de conception nécessaire
+à cet enfantement.
+
+Pour me soulager de cette obsession d'un mal inconnu et pour retremper
+mes nerfs irrités dans un air moins imprégné de sel et de soufre que
+l'air de la mer et du Vésuve, je cédai au conseil du vieux _Cottonio_,
+l'Esculape presque séculaire de Naples, et je partis pour Rome.
+
+
+XI
+
+À peine eus-je dépassé Capoue, et franchi les premières collines des
+Abruzzes qui séparent l'atmosphère des montagnes de l'atmosphère de la
+mer, que je me sentis soudainement guéri, comme un homme asphyxié à qui
+une fenêtre ouverte vient de rendre l'air respirable. Le lendemain,
+après une nuit de sommeil passée dans la villa de Cicéron à _Molo di
+Gaete_, je poursuivis délicieusement ma course vers Rome. Je couchai à
+Terracine, à l'issue des marais Pontins; puis je commençai à gravir les
+collines de _Velletri_, de _Genzano_ et d'_Albano_, ces monts
+_Penthélique_ et ces monts _Hymette_ de la plaine de Rome, plus
+majestueux et plus gracieux que ceux d'Athènes.
+
+J'étais monté sur le siége de ma calèche pour contempler de plus haut et
+de plus près une plus large part de ce magique horizon, délices de
+Cicéron, de Mécène, de Virgile et d'Horace; ils y ont incorporé leurs
+noms comme des illustrations éternelles de l'homme sur ces pages de la
+nature.
+
+C'était le soir; le soleil, roulant autour de son disque rouge quelques
+brumes sanglantes comme les vapeurs de pourpre de ces champs de bataille
+évaporées dans ses rayons, se précipitait dans la mer étincelante. Les
+rides roses de cette mer ondulaient doucement dans le lointain comme une
+étoffe moirée qu'on déploie et qu'on replie pour en faire admirer les
+chatoyements. Les collines sur lesquelles serpentait la route étaient
+couvertes dans leurs vallées et sur leurs flancs de forêts d'amandiers
+en fleurs. Ces fleurs innombrables répandaient leurs teintes lactées et
+rosées sur toute la campagne; elles tombaient des branches à chaque
+légère bouffée du vent tiède de la mer; elles semaient d'un véritable
+tapis de couleurs riantes l'intervalle d'un arbre à l'autre; elles
+remplissaient l'air soulevé par la brise d'une nuée de papillons
+inanimés qui venaient tomber jusque sous les roues sur le chemin.
+
+Au sommet de ces collines de vignes hautes et d'amandiers fleuris
+pyramidaient quelques métairies romaines à l'aspect sombre, caverneux,
+monumental; plus haut encore des pins parasols à larges cimes
+dentelaient l'horizon de leurs dômes noirs. Ces coupoles sombres
+contrastaient avec la riante lumière des vallées, comme les siècles
+immuables contrastent avec les printemps d'une heure qui fleurissent et
+qui s'effeuillent à leurs pieds!
+
+
+XII
+
+Je me souviens aujourd'hui de tous les détails les plus fugitifs de ce
+beau coucher de soleil, au mois de mars, dans la campagne de Rome; je
+m'en souviens avec plus de présence des objets dans les yeux que je ne
+la ressentais même alors. Cette scène a dû m'impressionner cependant
+avec une certaine force, puisqu'elle se retrouve si complète et si vive
+après trente ans dans mon imagination; mais je ne la percevais que par
+mes sens et par le seul instinct, car mon esprit était absorbé par la
+contemplation intérieure d'une tout autre nature.
+
+Il me sembla que le rideau du monde matériel et du monde moral venait de
+se déchirer tout à coup devant les yeux de mon intelligence; je sentis
+mon esprit faire une sorte d'explosion soudaine en moi et s'élever
+très-haut dans un firmament moral, comme la vapeur d'un gaz plus léger
+que l'atmosphère, dont on vient de déboucher le vase de cristal, et qui
+s'élance avec une légère fumée dans l'éther. J'y planai, dans cet éther,
+pendant je ne sais combien de temps, avec les ailes libres de mon âme,
+sans avoir le sentiment du monde d'en bas qui m'environnait, mais que je
+ne voyais plus de si haut.
+
+Les créations infinies et de dates immémoriales de Dieu dans les
+profondeurs sans mesure de ces espaces qu'il remplit de lui seul par ses
+oeuvres; les firmaments déroulés sous les firmaments; les étoiles,
+soleils avancés d'autres cieux, dont on n'aperçoit que les bords, ces
+caps d'autres continents célestes, éclairés par des phares entrevus à
+des distances énormes; cette poussière de globes lumineux ou
+crépusculaires où se reflétaient de l'un à l'autre les splendeurs
+empruntées à des soleils; leurs évolutions dans des orbites tracées par
+le doigt divin; leur apparition à l'oeil de l'astronomie, comme si le
+ciel les avait enfantés pendant la nuit et comme s'il y avait aussi là
+haut des fécondités de sexes entre les astres et des enfantements de
+mondes; leur disparition après des siècles, comme si la mort atteignait
+également là haut; le vide que ces globes disparus comme une lettre de
+l'alphabet laissent dans la page des cieux; la vie sous d'autres formes
+que celles qui nous sont connues, et avec d'autres organes que les
+nôtres, animant vraisemblablement ces géants de flamme; l'intelligence
+et l'amour, apparemment proportionnés à leur masse et à leur importance
+dans l'espace, leur imprimant sans doute une destination morale en
+harmonie avec leur nature; le monde intellectuel aussi intelligible à
+l'esprit que le monde de la matière est visible aux yeux; la sainteté de
+cette âme, parcelle détachée de l'essence divine pour lui renvoyer
+l'admiration et l'amour de chaque atome créé; la hiérarchie de ces âmes
+traversant des régions ténébreuses d'abord, puis les demi-jours, puis
+les splendeurs, puis les éblouissements des vérités, ces soleils de
+l'esprit; ces âmes montant et descendant d'échelons en échelons sans
+base et sans fin, subissant avec mérite ou avec déchéance des milliers
+d'épreuves morales dans des pérégrinations de siècles et dans des
+transformations d'existences sans nombre, enfers, purgatoires, paradis
+symbolique de _la Divine Comédie_ des terres et des cieux;
+
+Tout cela, dis-je, m'apparut, en une ou deux heures d'hallucination
+contemplative, avec autant de clarté et de palpabilité qu'il y en avait
+sur les échelons flamboyants de l'échelle de Jacob dans son rêve, ou
+qu'il y en eut pour le Dante au jour et à l'heure où, sur un sommet de
+l'Apennin, il écrivit le premier vers fameux de son oeuvre:
+
+ Nel mezzo del cammin di nostra vita,
+
+et où son esprit entra dans la forêt obscure pour en ressortir par la
+porte lumineuse.
+
+
+XIII
+
+«C'en est fait!» m'écriai-je en me réveillant, «j'ai trouvé mon poëme!»
+Et ce n'était pas seulement mon poëme que j'avais cru trouver; c'était
+le jour ou plutôt le crépuscule de ce monde de vérités que la Providence
+fait flotter toujours à portée, mais toujours un peu au-dessus de notre
+intelligence, comme le père fait flotter le fruit au-dessus de la taille
+de son enfant pour lui faire lever ses petites mains jusqu'à l'arbre, et
+pour le faire grandir par l'effort jusqu'à la branche.
+
+Création, théogonie, histoire, vie et mort, phases primitives,
+successives et définitives de l'esprit, destinée de tous les êtres
+animés, de l'âme humaine d'abord, puis de celle de l'insecte, puis de
+celle des soleils, puis de celle de ces myriades d'esprits invisibles,
+mais évidents, qui comblent le vide entre Dieu et le néant, qui
+pullulent dans ses rayons, et qui sont, je n'en doute pas, aussi divers
+et aussi multipliés que les atomes flottants qui nous apparaissent dans
+un rayonnement de soleil; je crus tout comprendre; et, en effet, je
+compris tout ce que Dieu permet de comprendre à une de ses plus infimes
+intelligences.
+
+Et une grande joie, une joie que je n'avais jamais goûtée avant, que je
+n'ai jamais goûtée depuis, se répandit dans tout mon être. Je croyais
+m'être approché autant qu'il était en moi du foyer de la vérité; je n'en
+entrevoyais pas seulement la lueur, qui m'éblouissait, j'en sentais la
+chaleur, qui me descendait de l'esprit au coeur, du coeur aux sens;
+j'étais ivre d'intelligence, s'il est permis d'associer ces deux mots.
+
+
+XIV
+
+En un instant mon poëme épique fut conçu. Je me supposai assistant,
+comme un barde de Dieu, à la création des deux mondes matériel et
+moral. Je pris deux âmes émanées le même jour, comme deux lueurs, du
+même rayon de Dieu: l'une mâle, l'autre femelle, comme si la loi
+universelle de la génération par l'amour, cette tendance passionnée de
+la dualité à l'unité, était une loi des essences immatérielles de même
+qu'elle est la loi des êtres matériels animés (et qui est-ce qui n'est
+pas animé dans ce qui vit pour se reproduire?). Je lançai ces deux âmes
+soeurs, mais devenues étrangères l'une à l'autre, dans la carrière de
+leur évolution à travers les modes de leur vie renouvelée. Je les suivis
+d'un regard surnaturel et éternel dans les principales transfigurations
+angéliques ou humaines qu'elles avaient à subir dans les mondes
+supérieurs et inférieurs, se rencontrant quelquefois, sans se
+reconnaître jamais complétement, de sphère en sphère, d'âge en âge,
+d'existence en existence, de vie en mort et de mort en renaissance, dans
+le ciel et sur la terre. Puis, après ces douze ou vingt transfigurations
+accomplies, qui tantôt les rapprochaient de Dieu par leurs vertus,
+tantôt les en éloignaient par leurs fautes, en même temps que ces vertus
+ou ces fautes les rapprochaient aussi ou les séparaient davantage l'une
+de l'autre, je les réunissais enfin dans l'unité de l'amour mutuel et
+de l'amour divin, à la source de vie, de sainteté et de félicité d'où
+tout émane et où tout remonte par sa gravitation naturelle vers le
+souverain bien et le souverain beau, l'Être parfait, l'Être des êtres,
+Dieu.
+
+Chaque scène de ce drame sacré était empruntée à la terre ou aux autres
+planètes de l'espace, et les décorations poétiques changeaient ainsi, au
+gré du poëte, comme l'époque, les événements, les personnages. Le poëme
+s'ouvrait aux portes de l'Éden et se terminait à la fin de la terre par
+l'explosion du globe, rendant toutes ses âmes purifiées, divinisées par
+la miséricorde de Dieu, et lançant ses gerbes de feu dans le firmament
+comme les flammèches d'un bûcher qui se consume lui-même après
+l'holocauste accompli.
+
+On comprend quelle richesse, et quelle variété, et quel pathétique, et
+quel mystère un pareil texte d'épopée fournissait au poëte, s'il y avait
+eu un poëte, ou si j'avais été moi-même ce poëte digne de concevoir et
+de rendre en chants une pareille inspiration. Mais je n'étais qu'un
+enfant essayant de souffler des étoiles au lieu de souffler ses bulles
+de savon. Mon poëme, après que je l'eus contemplé quelques années,
+creva sur ma tête comme une de ces bulles de savon colorées, en ne me
+laissant que quelques gouttes d'eau sur les doigts, ou plutôt quelques
+gouttes d'encre, car la _Chute d'un Ange_, _Jocelyn_, le _Poëme des
+Pécheurs_, que j'ai perdu dans mes voyages, et quelques autres ébauches
+épiques que j'ai avancées, puis suspendues, sont de ces gouttes d'encre.
+Ces poëmes étaient autant de chants épars de mon épopée de l'âme. Je
+possédais dans ma pensée le fil conducteur à travers ces ébauches, et je
+comptais les relier à la fin les unes aux autres par cette unité des
+deux mêmes âmes, toujours égarées, toujours retrouvées, toujours suivies
+de l'oeil et de l'intérêt, dans leur _Divine Comédie_, à travers la vie,
+la mort, jusqu'à l'éternelle vie!
+
+
+XV
+
+Ce poëme avait quelque analogie lointaine avec _la Divine Comédie_ du
+Dante. Il y a néanmoins cette différence: c'est que l'intérêt est
+impossible dans le plan du Dante, attendu que son poëme n'est qu'un
+spectacle auquel il assiste sans y prendre part, une espèce de revue
+rapide des supplices de quelques ombres de ses ennemis. Les personnages
+passent comme des fantômes sous le fouet des démons et sous l'oeil du
+poëte; l'intérêt, sans cesse morcelé et interrompu, passe avec eux et ne
+laisse qu'un éblouissement dans l'imagination; tandis que, dans l'épopée
+telle que je la concevais, l'intérêt attaché aux mêmes âmes dans des
+péripéties diverses ne se rompait qu'à leur réunion définitive et à leur
+béatitude éternelle. Il ne manquait, je le répète, à mon épopée qu'une
+chose: le poëte.
+
+Le _Dante_ ou le _Tasse_, ou _Pétrarque_ pouvaient, peut-être, exécuter
+cette épopée de l'âme, seul sujet qui reste; mais il n'y avait en moi,
+disciple trop dégénéré de ces grands hommes, que la force de rêver une
+telle conception sans la puissance de l'enfanter.
+
+
+XVI
+
+Revenons au Dante.
+
+En disant ce que devait être une épopée surnaturelle après les épopées
+héroïques épuisées, nous avons dit ce qui, selon nous, manquait à la
+sienne: l'intérêt, l'universalité, l'unité.
+
+C'est là le sujet de la violente objurgation que nous adressent, depuis
+quelques mois, les nombreux journaux littéraires de l'Italie. Nous avons
+touché à l'arche, et la majesté du dieu nous frappe de mort. Voyons
+cependant si nous y avons touché sans le respect convenable. Voici le
+fait.
+
+Il y a quelques mois, nous fîmes imprimer, selon notre habitude, dans le
+journal _le Siècle_, quelques pages légères de notes intimes _sur nos
+lectures_, pages dans lesquelles nous parlions, comme dans une
+conversation au coin du feu, du _Dante_ et de son poëme.
+
+Voici textuellement ce que nous disions. On verra, dans la suite de
+cette étude approfondie sur le _Dante_ et sur son poëme, que ce que nous
+pensons aujourd'hui ne diffère pas considérablement de ce que nous
+écrivions dans _le Siècle_. Nous définissons le Dante: _Un homme plus
+grand que son poëme._
+
+Voici le crime; lisez.
+
+«Nous allons froisser bien des fanatismes. N'importe, disons ce que nous
+pensons.
+
+«On peut, selon nous, classer le poëme du Dante, _l'Enfer, le Purgatoire
+et le Paradis_, parmi ces poésies locales, nationales, temporaires, qui
+émanent du génie du lieu, de la nation, de l'époque, et qui s'adressent
+aux croyances, aux passions de la multitude. Quand le poëte est aussi
+médiocre que son pays, son peuple, son époque, ces poésies sont
+entraînées dans le courant ou dans l'égout des siècles avec la foule qui
+les goûte. Quand le poëte est _un grand homme_ comme le Dante, le poëte
+survit éternellement, et on essaye aussi de faire survivre le poëme
+(_tout entier_), mais on n'y parvient pas; l'oeuvre jadis intelligible
+et populaire résiste comme le sphinx aux interrogations des érudits; il
+n'en subsiste que des fragments plus semblables à des énigmes qu'à des
+monuments. Pour comprendre le poëme du Dante, il faudrait ressusciter
+toute la plèbe florentine de son époque (qui l'exila, le brûla en
+effigie et rasa sa maison); car ce sont les croyances, les popularités
+et les impopularités de cette plèbe qu'il a chantées.
+
+«Il est puni par où il a péché: il a chanté pour le temps; la postérité
+ne le comprend pas.» _Je vous remercie_, écrit Voltaire, _d'avoir eu le
+courage d'écrire contre ce monstre d'obscurité, etc._ Nous n'avons rien
+dit de _si cru_, de si injuste; mais continuons la citation du
+_Siècle_.
+
+«Tout ce qu'on peut comprendre, c'est que le poëme, exclusivement
+toscan, du _Dante_ était une espèce de satire vengeresse du poëte et de
+l'homme d'État contre les partis auxquels il avait voué sa haine. Cette
+idée était mesquine et indigne du poëte. Le génie n'est pas un jouet mis
+au service de nos petites colères; c'est un don de Dieu qu'on profane en
+le ravalant à ces petitesses. _La lyre_, pour nous servir de
+l'expression antique, n'est pas une tenaille pour torturer nos
+adversaires, elle n'est pas une claie pour traîner des cadavres aux
+gémonies; il faut laisser cela à faire au licteur, ce n'est pas oeuvre
+de poëte. Le Dante eut ce tort; il crut que les siècles, infatués par la
+beauté de ses vers, prendraient parti contre on ne sait quels ennemis
+qui battaient alors le pavé de Florence. Ces amitiés ou ces inimitiés
+d'hommes obscurs sont parfaitement indifférentes à la postérité; elle
+aime mieux un beau vers, une belle image, un beau sentiment, que toute
+cette chronique rimée de la place du _Vieux-Palais_ à Florence.
+
+«Mais le style dans lequel le Dante a écrit cette gazette de l'autre
+monde est impérissable. Réduisons donc ce poëme bizarre à sa vraie
+valeur, le style. Nous savons bien que nous choquons, en parlant ainsi,
+toute une école littéraire récente (en France comme en Italie); cette
+école s'acharne sur le poëme du Dante sans parvenir à le comprendre,
+comme les mangeurs d'opium, en Orient, s'acharnent à regarder le
+firmament pour y découvrir Dieu. Mais nous avons vécu de longues années
+en Italie dans la société de ces érudits commentateurs et explicateurs
+du Dante, qui se succèdent de génération en génération comme les ombres
+des hiéroglyphes sur les obélisques de Thèbes. La persévérance même de
+ces commentateurs est la meilleure preuve de l'impuissance du
+commentaire à élucider le texte. Un secret une fois trouvé ne se cherche
+plus avec tant d'acharnement. De jeunes Français s'évertuent maintenant
+à poursuivre ce sens caché qui a lassé les Toscans eux-mêmes. Que le
+dieu du chaos leur soit propice!
+
+«Quant à nous, comme Voltaire, nous n'avons trouvé, dans le Dante, qu'un
+grand inventeur de style, un grand créateur de langue égaré dans une
+conception ténébreuse, un immense fragment de poëte dans un petit nombre
+de morceaux gravés plutôt qu'écrits avec le ciseau de ce _Michel-Ange de
+la poésie_, quelquefois une grossière trivialité qui se dégrade
+jusqu'au cynisme du mot (le papier français n'en souffrirait pas ici la
+reproduction et la preuve), une quintessence de théologie scolastique
+qui s'élève jusqu'à la vaporisation de l'idée; enfin, pour dire notre
+sentiment d'un seul mot, _un grand homme_ et un mauvais poëme!»
+
+
+XVII
+
+On voit que la prétendue injure n'est pas mortelle, et que si j'ai été
+accusé, peut-être avec quelque fondement, par les Italiens, d'avoir
+méconnu la beauté architecturale du poëme, je suis bien loin d'avoir
+méconnu la grandeur colossale et michel-angélesque de l'homme.
+
+Je poursuivais, dans cette note du _Siècle_, la même pensée; je citais
+en entier l'épisode de Francesca, et voici comment j'en parlais: «Quoi
+de plus incendiaire que ces deux amants seuls avec ce livre complice qui
+interprète malheureusement leur silence, que cet égarement qui les perd,
+et enfin que ce supplice changé en félicité amère par le souvenir de
+leur séparation sur la terre et par le sentiment de leur
+indivisibilité dans le châtiment? Si Dante avait beaucoup de pages comme
+celle-là, il surpasserait son maître Virgile et son compatriote
+Pétrarque. Peu de pages de poésie égalent en mélancolique beauté et en
+perfection ces quelques vers. Le tableau est étroit, la peinture est
+sobre de couleurs; l'impression est éternelle! C'est que l'émotion et la
+beauté y sont complètes et pour ainsi dire infinies. Et je dis pourquoi.
+C'est que la jeunesse, la beauté, la naïve innocence des deux
+personnages, qui ne se défient ni d'eux-mêmes, ni des autres; leurs
+fronts penchés sur le même livre, qui, semblable à un miroir terni par
+leur haleine, leur retrace et leur révèle tout à coup leur propre image,
+et les précipite dans le même délire et dans le même enfer par la fatale
+répercussion du livre contre le coeur et du coeur lui-même contre un
+autre coeur, sont là des coups de pinceaux achevés. C'est que le récit
+est simple, court, candide comme la confession de deux enfants. Je
+voudrais avoir,» disais-je, «je voudrais avoir pour plume le pinceau du
+grand peintre de sentiment Scheffer, pour traduire ici le trop court
+épisode de Françoise de Rimini, qui fait pleurer et rêver, dans le poëme
+et dans le tableau de Scheffer, les imaginations amoureuses..... Il y a
+là une divine intelligence du coeur de la femme qui prouve que le Dante
+avait aimé. Il sait le secret des coeurs tendres, qu'il ne faut pas dire
+trop haut, même aux enfers: c'est que l'amour défie tout, excepté la
+séparation, le seul enfer de ceux qui aiment.
+
+«Écoutons le poëte. Il décrit d'abord en vers qui frissonnent de froid
+l'ouragan glacé par lequel sont éternellement fouettés et roulés dans un
+océan de brume et de frimas les ombres de ceux dont les flammes de
+l'amour coupable consumèrent ici-bas les sens et les âmes.»
+
+Quand j'ai reproduit cette scène pathétique, que je ne reproduis pas ici
+en ce moment parce que je vous la reproduirai plus loin dans cet
+entretien, je m'écrie:
+
+«Sapho dans sa strophe de feu n'a rien de comparable. La nature du
+supplice lui-même, le vent glacial qui emporte dans un tourbillon de
+frimas les deux coupables, mais qui les emporte ensemble, échangeant
+l'amère et éternelle confidence de leur repentir, buvant leurs larmes,
+mais y retrouvant au fond quelque arrière-goutte de leur félicité
+perdue, quoi de plus dans un tel récit épique? L'émotion n'est-elle pas
+produite ici par le Dante en quelques vers plus complétement que par
+tout un poëme? Aussi c'est pour cela que le poëme survit; le poëme de la
+théologie est mort, celui de l'amour est immortel.»
+
+Et, après avoir reproduit un second épisode que je vous analyserai tout
+à l'heure, je m'écrie en finissant:
+
+«Si l'immense poëte n'est pas là, où sera-t-il? Ni Homère, ni Virgile,
+ni Shakspeare n'ont en si peu de notes de pareils accents. N'eût-il que
+ces deux scènes, Dante mériterait d'être nommé à côté d'eux!» (_Siècle_,
+numéro du 20 décembre 1856.)
+
+
+XVIII
+
+Voilà, je le répète, les prétendus sacriléges dont je suis coupable
+envers le grand Toscan! Voilà pour quels crimes imaginaires contre
+l'inviolabilité de leur poëte vingt journaux littéraires ou politiques
+de l'Italie, dont les rédacteurs n'ont certainement pas lu ma note dans
+son texte, me traînent sur la claie, aux égouts de l'Arno, me lapident
+de diatribes où la calomnie assaisonne l'injure, et m'ensevelissent
+tout vivant et tout brûlant de l'amour de l'Italie sous des monceaux de
+papier patriotique noirci de leur colère. Cette colère va jusqu'à la
+tragédie dans un de ces journaux qui m'a envoyé récemment à son tour son
+invective circulaire. «Pourquoi ma plume,» s'écrie le rédacteur en
+finissant, «n'est-elle pas une épée, et pourquoi ne peut-elle te percer
+le coeur du même fer dont notre compatriote, le colonel _Pepe_, te perça
+autrefois le bras?»
+
+Voltaire parlait des aménités littéraires de son temps; qu'aurait-il dit
+de celle-là? Et quel fondement à tant de fureur nationale? On vient de
+le voir: j'ai appelé le Dante un grand homme, un Michel-Ange de la
+poésie, un rival d'Homère, de Virgile, de Shakspeare, quelquefois
+supérieur à eux par fragments épiques; mais j'ai eu l'audace de dire que
+son poëme était obscur, que les expressions se perdaient quelquefois
+dans les nuages de la théologie mystique, et descendaient souvent
+jusqu'au scandale de l'image et jusqu'au cynisme du mot!
+
+Je n'ai pas de rancune contre ces patriotes de l'hémistiche et de la
+rime, qui se sont crus outragés parce qu'ils ne m'avaient pas lu, et
+qui m'ont excommunié sur parole. Le patriotisme est honorable partout;
+le génie italique est aussi une patrie dont ils défendent à coups de
+plume les magnifiques frontières. Seulement je les engage à viser plus
+juste, et à ne pas tirer sur leurs meilleurs amis en croyant tirer sur
+leurs ennemis. Que ne placent ils leur patriotisme de collége sur les
+Alpes et sur l'Apennin au lieu de le placer sur des rimes du Dante?
+
+Reprenons le sujet.
+
+
+XIX
+
+Mais, avant de feuilleter avec vous page à page, ces trois poëmes en un,
+_l'Enfer_, _le Purgatoire_, _le Paradis_, poëmes pleins de tant de
+splendeur de style et de tant de ténèbres d'idées, disons un mot des
+différentes interprétations que les traducteurs ou commentateurs
+français ont données du sens métaphysique de _la Divine Comédie_.
+
+Il n'y a pas très-longtemps que le poëme du Dante a commencé à retentir
+an delà des Alpes. Boileau n'en parle pas dans son _Art poétique_, ou,
+s'il en parle, dans le passage où il réprouve le merveilleux chrétien en
+poésie, c'est avec dédain. Voltaire en parle dans quelques lettres à
+des savants italiens, mais il ne l'avait évidemment pas lu tout entier
+(chose difficile), et on a vu plus haut qu'il en parle comme d'une
+_monstruosité_ poétique.
+
+Les premières traductions qu'on en donna en France, à la fin du dernier
+siècle, ne sont que des paraphrases enluminées ou affadies; il est
+impossible d'y trouver trace de l'original: ce sont des dentelles sur le
+corps d'Hercule. La première traduction sérieuse et les premiers
+commentaires compétents sont la traduction et les notes explicatives du
+chevalier Artaud. M. Artaud était un diplomate et un savant français,
+résidant tantôt à Florence, tantôt à Rome. Je l'ai beaucoup connu dans
+ma jeunesse; j'ai été son disciple en diplomatie italienne et en
+intelligence des poëtes de cette terre de toute poésie. C'est lui qui
+m'a fait épeler le Dante, c'est à lui que je dois le droit de le
+comprendre et d'en parler aujourd'hui. J'aime à lui rendre ce tribut de
+reconnaissance sur sa tombe; il y est descendu tard; il s'y repose d'une
+vie honorable et laborieuse dans un champ des morts de Paris. Il était
+digne de dormir avec les illustres Toscans sur sa couche de gloire dans
+le champ des morts (_Campo Santo_) de Pise, ou dans l'église de _Santa
+Croce_ à Florence, ou bien à Ravenne, à l'ombre du sépulcre du Dante!
+Les Italiens devraient revendiquer sa dépouille comme ils devraient
+revendiquer un jour la mienne, si l'homme doit dormir en effet dans la
+terre qu'il a le plus aimée.
+
+
+XX
+
+La destinée de M. Artaud était bizarre. Entré dans la diplomatie
+française sous les derniers ministères de Louis XVI, il y était resté
+sous la Convention, sous le Directoire, sous le Consulat, sous l'Empire,
+jusqu'au jour où il n'y eut plus d'autre diplomate à Rome que le général
+_Miollis_, homme de même moelle et de mêmes os antiques que M. Artaud.
+Il avait passé alors à Florence de longues années dans la société
+d'Alfieri et de la comtesse d'Albany. Puis il était revenu à Rome avec
+l'Église; il avait été l'ami de Pie VI, le plus doux des papes, et du
+cardinal Gonsalvi, le plus séduisant des ministres. Il y avait été à lui
+seul la tradition de la diplomatie française en permanence depuis le
+cardinal de Bernis jusqu'au duc de Montmorency-Laval, en passant par le
+général Duphot et par M. de Canclaux. Il était à Rome et à Florence
+inamovible comme la tradition, à peu près semblable à ces premiers
+drogmans que les puissances européennes entretiennent dans les cours
+d'Asie auprès de leurs ambassadeurs pour leur enseigner la langue du
+pays et la politique de ces cours. Un tel homme est indispensable à
+Rome, où il y a une politique permanente et traditionnelle à côté de
+souverains électifs et transitoires.
+
+M. Artaud remplissait merveilleusement ce rôle près de la cour romaine.
+Lié avec tous les membres distingués de cette aristocratie élective
+qu'on appelle le _Sacré Collége_, il les avait vu arriver à Rome, y
+remplir successivement les divers degrés des fonctions de l'Église et de
+l'administration au Vatican, puis s'élever de dignités en dignités
+jusqu'à ces épiscopats, à ces cardinalats, à ces principautés, à cette
+papauté qui les rendaient arbitres de la politique sacrée ou profane du
+monde catholique. Les rapports qu'il avait eus avec eux dans leur
+jeunesse, dans leurs revers, dans leurs légations, le rendaient
+éminemment propre à traiter avec eux presque familièrement les grandes
+affaires.
+
+Ses liaisons avec le monde savant et lettré de Rome n'étaient pas moins
+intimes. Nulle part il n'existe en Europe une caste savante et lettrée
+comparable à ces abbés romains, vivant pour ainsi dire dans les
+catacombes des bibliothèques, et s'enivrant depuis l'enfance jusqu'à la
+mort de la poussière des livres.
+
+M. Artaud avait contracté auprès d'eux cette même passion des antiquités
+et des curiosités bibliographiques de l'Italie. Le matin, c'était un
+diplomate habile et consommé, traitant avec une autorité polie les
+intérêts de la France à Rome; le soir, c'était un érudit presque
+monastique, élucidant avec des religieux et des bibliothécaires le texte
+d'un vers du Dante ou le sens d'une allusion obscure de ce poëte aux
+hommes et aux événements de son temps. C'est pendant quarante ans d'une
+pareille vie que la traduction et les notes de M. Artaud furent, pour
+ainsi dire, filtrées goutte d'encre à goutte d'encre. Il avait transfusé
+son sang dans l'ombre du poëte toscan. La figure même de M. Artaud avait
+pris quelque chose de la physionomie anguleuse, plombée, ascétique, que
+les peintres donnent au visage du Dante, allongé et amaigri sous son
+laurier.
+
+
+XXI
+
+À mon premier voyage à Rome j'avais des lettres de recommandation pour
+ce savant diplomate. Il m'accueillit avec cette bonté un peu supérieure
+d'un homme fait envers un adolescent. Ma passion précoce pour l'Italie
+poétique l'intéressa à moi; il m'ouvrit le sanctuaire du Dante; il
+m'apprit à épeler vers à vers ce grand poëme ou cette grande énigme dont
+il était le sphinx depuis tant d'années. Il m'initia en même temps, par
+une immense variété d'anecdotes dont il était le recueil vivant, à la
+diplomatie consommée de la vieille cour de Rome et à l'histoire de cette
+capitale ecclésiastique depuis la révolution française jusqu'à la
+captivité de Pie VI à Savone.
+
+Je goûtais beaucoup ces entretiens avec un homme supérieur en âge, en
+érudition et en politique. Je n'ai jamais perdu le souvenir de ces
+heures agréables passées dans son cabinet de traducteur ou dans sa
+chancellerie de diplomate. Ce souvenir m'a peut-être rendu partial pour
+sa traduction et pour ses commentaires; mais j'avoue que jusqu'ici je
+n'ai pu lire avec une complète sécurité de sens le poëme du Dante que
+dans l'édition en deux langues de M. Artaud, et en contrôlant à chaque
+instant le texte par le commentaire. M. Artaud n'était pas poëte, j'en
+conviens; mais il était savant. Dante était assez poëte pour deux; ce
+qu'il lui fallait, c'était un interprète. Il n'en pouvait pas avoir un,
+selon moi, plus pénétrant, plus consciencieux et plus fidèle que le
+secrétaire d'ambassade de France à Rome et à Florence. Depuis ce temps
+ce livre ne m'a pas quitté.
+
+
+XXII
+
+Il y a une autre traduction en français et en prose, qu'on dit
+excellente et que je n'ai lue que par fragments; c'est celle d'un homme
+de lettres italien. M. Fiorentino s'est naturalisé Français par la
+pureté de son style dans notre langue. C'est un légitime préjugé en
+faveur du sens de cette traduction que d'avoir été écrite par un
+compatriote du Dante. Le sens de _la Divine Comédie_ coule, pour ainsi
+dire, dans les veines des Italiens. _Barbarus hic ego sum_, devons-nous
+dire à M. Fiorentino, nous autres Barbares. Il vient de me lancer à ce
+titre une indulgente épigramme dans un article de journal; nous l'avons
+acceptée en toute humilité. Un traducteur qui venge son poëte est
+respectable dans sa piété filiale. Le droit des traducteurs est de
+confondre tellement leur personne avec la personne de leur modèle que
+les critiques adressées à l'un blessent l'autre, et que, si on évoque le
+Dante, M. Fiorentino a le droit de répondre: «Me voilà!»
+
+Nous admettons celte identité sans doute très-légitime entre le poëte et
+l'interprète: c'est l'identité de la voix et de l'écho. M. Fiorentino a
+été un bel écho de l'Italie en France. Sa petite épigramme imméritée
+(car nous ne nous sommes jamais mis, comme poëte, au niveau seulement
+d'un vers du Dante) ne nous empêchera pas de remercier cet écrivain de
+son excellente interprétation.
+
+Après lui M. Mongis, en vers, M. Brizeux, digne de lutter corps à corps,
+et plusieurs autres traducteurs sérieux ont tenté l'oeuvre.
+
+
+XXIII
+
+M. de Lamennais, c'est-à-dire un souverain ouvrier de style, a consacré
+ses dernières années à une traduction littérale et mot à mot de _la
+Divine Comédie_. M. de Chateaubriand avait consacré ainsi ses dernières
+veilles d'écrivain à une traduction de Milton.
+
+Il est glorieux sans doute pour l'Italie comme pour l'Angleterre que les
+deux plus grands prosateurs français de ce siècle n'aient pas jugé
+au-dessous de leur talent de copier ces deux modèles étrangers et
+d'écrire leurs noms sur les piédestaux éternels de Milton et de Dante;
+mais le système de traduction qu'ils ont adopté l'un et l'autre est,
+selon nous, un faux système, un jeu de plume plutôt qu'une fidélité de
+traducteur. Ils ont voulu, par une copie servile plutôt que fidèle,
+rendre le mot par le mot, la phrase par la phrase, la syllabe par la
+syllabe. Erreur! ils ont montré en cela qu'ils ne s'étaient pas rendu
+compte du génie des langues.
+
+Que vous demande, en effet, le lecteur? Ce ne sont pas des mots qu'il
+demande, c'est du sens. Or deux langues différentes n'expriment pas le
+même sens dans les mêmes mots, ni même dans le même nombre de mots. Si
+vous vous astreignez à rendre puérilement le vers par le vers, le mot
+par le mot, le tercet par le tercet, l'octave par l'octave, que
+faites-vous? Vous faussez par l'effort votre propre langue sans parvenir
+à lui faire rendre ni la forme ni le sens de la langue que vous
+traduisez. L'instrument n'est pas le même; vous ne le manierez pas avec
+la même mesure et avec le même doigté. Vous faites ce que voudrait
+faire un musicien qui prétendrait imiter le violon avec la cimbale ou la
+flûte avec le tambourin. Encore une fois, ce n'est pas l'expression
+qu'il faut traduire, c'est le sentiment. Pour transvaser ce sentiment,
+cette poésie, cette harmonie, cette image, d'un dialecte dans un autre,
+vous n'avez pas trop de toute la liberté, de toute la souplesse, de
+toute la richesse de votre langue. Ne vous entravez donc pas vous-même
+en vous liant comme un boeuf servile au joug parallèle du mot à mot.
+C'est ce qu'avait fait M. de Chateaubriand pour Milton, c'est ce qu'a
+voulu faire M. de Lamennais pour le _Dante_; oeuvre estimable, mais
+malheureuse, où la servilité détruit la fidélité.
+
+
+XXIV
+
+Un autre jeune traducteur de _la Divine Comédie_ tente en ce moment une
+oeuvre mille fois plus difficile, et, chose plus étonnante encore, il y
+réussit.
+
+Nous voulons parler de la traduction de _la Divine Comédie_ en vers
+français, par M. Louis Ratisbonne.
+
+Malgré le prodigieux effort de talent et de langue nécessaire pour
+traduire un poëte en vers, M. Louis Ratisbonne n'a pas seulement rendu
+le sens, il a rendu la forme, la couleur, l'accent, le son. Il a
+communiqué au mètre français la vibration du mètre toscan; il a
+transformé, à force d'art, la période poétique française en tercets du
+Dante. Ce chef-d'oeuvre de vigueur et d'adresse dans le jeune écrivain
+est tout à la fois un chef-d'oeuvre d'intelligence de son modèle. M.
+Louis Ratisbonne rappelle la traduction, jusqu'ici inimitable, des
+_Géorgiques_ de Virgile par l'abbé Delille; mais le Dante, poëte
+abrupte, étrange, sauvage et mystique tout ensemble, est mille fois plus
+inaccessible à la traduction que Virgile. La lumière se réfléchit mieux
+que les ténèbres dans le miroir de l'esprit humain comme dans le miroir
+de l'Océan. Le vers de M. Ratisbonne roule, avec un bruit latin, dans la
+langue française, les blocs, les rochers et jusqu'au limon de ce torrent
+de l'Apennin toscan qu'on entend bruire dans les vers du Dante.
+
+
+XXV
+
+D'autres écrivains de notre âge, parmi lesquels on doit citer M. de
+Saint-Mauris, qui a consacré dix années d'étude patiente et forte à
+cette reproduction de _la Divine Comédie_; d'autres aussi, qu'on annonce
+et qu'on nomme déjà avec espérance, ont vulgarisé ou vulgarisent de plus
+en plus le Dante parmi nous. Il y a dans ce culte une révélation de
+l'esprit de ce siècle; c'est le symptôme d'une renaissance de la poésie
+grave et philosophique chez une nation qui a trop longtemps confondu la
+poésie et la futilité. Le fleuve poétique remonte à sa source pour y
+retrouver ces eaux qui coulent des hauts lieux. Le Dante, malgré ses
+défauts, est certainement pour notre époque un de ces glaciers
+inabordables d'où ces eaux fécondes coulent sous les nuées et sous les
+ténèbres du moyen âge. On n'a pas voulu le traduire seulement, on a
+voulu le comprendre, et cet effort a produit le bel ouvrage de M.
+_Ozanam_ intitulé: _Dante et la philosophie catholique du treizième
+siècle._
+
+Hélas! nous avons aimé comme ami et pleuré ce studieux et pieux jeune
+homme. Il ressemblait, par la physionomie, par l'âme, par la sérénité du
+regard, par le timbre même monotone, affectueux et voilé de sa voix, à
+un brahme chrétien venu des Indes en Europe pour y prêcher l'Évangile
+de la science calme de la contemplation mystique et de l'adoration
+extatique à notre monde de discorde et de contention.
+
+Ozanam croyait, comme nous, que la vérité était à plus grande dose dans
+le coeur que dans l'esprit. Ses dogmes ruisselaient d'onction, comme les
+soleils d'Orient ruissellent le matin et le soir de rosée. Bien que ma
+philosophie ne fût plus la sienne, dans tous les articles de ce grand
+symbole qui unit les esprits à la base et qui les sépare quelquefois au
+sommet, ces différences également respectées, parce qu'elles étaient
+également sincères, n'établissaient aucune divergence d'âme et aucune
+froideur de sentiment entre nous. Son orthodoxie parfaite pour lui-même
+était une charité d'esprit parfaite aussi pour les autres. Il y avait
+autour de lui comme une atmosphère de tendresse pour les hommes. Cette
+atmosphère cordiale adoucissait toutes les aspérités entre les idées. Il
+respirait et il aspirait je ne sais quel air balsamique qui avait
+traversé le vieil Éden. Chacune de ces respirations et de ces
+aspirations vous prenait le coeur et vous donnait le sien. On pouvait
+différer, on ne pouvait pas disputer avec cet homme sans fiel. Sa
+tolérance n'était pas une concession, c'était un respect. Ozanam était
+le saint Jean de la philosophie platonicienne et monastique de la
+Renaissance. Il s'endormait sur le sein de son maître, Dante, et il y
+faisait de divins songes.
+
+Un de ces songes mêlés de nuages et de lumière, de merveilleux et de
+vérité, est son livre intitulé _de Dante et de la Philosophie catholique
+au treizième siècle_.
+
+L'italien avait été la langue de son berceau, de graves études l'avaient
+initié depuis à tous les arcanes du moyen âge. Il avait pris ce
+crépuscule pour le grand jour. En cela nous ne partagions pas ses
+illusions; c'est la raison qui fait le jour dans les siècles, ce n'est
+pas la crédulité. Mais il faut respecter la lumière jusque dans son
+aurore. Le moyen âge était une aurore. Dante, semblable au Lucifer du
+tableau du Guide, déchirait les ombres et secouait le flambeau devant
+ses pas.
+
+Un mot, en passant, de ce livre d'Ozanam.
+
+
+XXVI
+
+On sait que le poëme du Dante a, selon ses interprètes et selon le poëte
+lui-même (dans sa _Vita nuova_), deux sens: un sens littéral et poétique
+pour les profanes, un sens mystique et symbolique pour les initiés.
+
+C'est ce sens mystique et symbolique des amours et de la poésie de Dante
+qu'_Ozanam_ s'efforce de découvrir, et c'est dans ce sens mystique et
+symbolique du poëme qu'il s'efforce aussi de faire reconnaître et
+admirer la philosophie religieuse du moyen âge chrétien. Selon lui,
+Dante serait une espèce d'_Ovide_ supérieur; ses poëmes seraient des
+espèces de métamorphoses chrétiennes, racontant, chantant, expliquant
+tous les dogmes surnaturels de la religion nouvelle qui avait remplacé
+le paganisme. Il y a dans ceci du vrai et du faux, mais le vrai domine.
+Écoutons dans quelques belles pages cette voix d'Ozanam si digne de
+parler des choses de l'esprit.
+
+«C'est vers le milieu de cette période, à l'heure du chant du cygne de
+la philosophie antique mourante, que la philosophie du moyen âge devait
+avoir son poëte. La poésie est, en effet, comme un corps glorieux sous
+lequel la pensée demeure incorruptible et éternelle. Immortalité et
+popularité, ce sont les deux dons divins dont les poëtes ont été faits
+les dispensateurs. La philosophie grecque avait eu son Homère en la
+personne de Platon.» (Ne pourrait-on pas dire que la philosophie
+spiritualiste avait commencé à Platon?) «La philosophie scolastique,
+celle du moyen âge, menacée d'une décadence plus rapide, éprouvait le
+besoin d'être consolée par un grand poëte. Le poëte qui allait venir
+avait donc sa place marquée dans le temps.»
+
+«Être conçu dans l'exil et y mourir,» ajoute Ozanam, «remplir de hautes
+magistratures et subir les dernières infortunes, ce destin a été celui
+de beaucoup d'autres; mais d'autres circonstances avaient ménagé à Dante
+une autre vie que la vie publique, une vie de coeur dont il faut, pour
+le comprendre, pénétrer les mystères. En effet, selon les lois qui
+régissent le monde spirituel, pour qu'une âme s'élève, elle a besoin de
+l'attraction d'une autre âme. Cette attraction, c'est l'amour. Dante ne
+devait pas échapper à la loi commune. À neuf ans, à un âge dont
+l'innocence ne laisse rien soupçonner d'impur, il rencontra dans une
+fête de famille Béatrice, jeune enfant, pleine de noblesse et de grâce.
+Cette vue fit naître en lui une affection qui n'a pas de nom sur la
+terre et qu'il conserva plus tendre et plus chaste encore durant la
+périlleuse saison de l'adolescence. C'étaient des rêves où Béatrice se
+montrait à lui radieuse. Mais surtout quand Béatrice quitta la terre
+dans tout l'éclat de la jeunesse, il la suivit par la pensée dans ce
+monde invisible dont elle était devenue l'habitante, et il se plut à la
+parer de toutes les fleurs de l'immortalité. Il l'entoura des choeurs
+des anges, il la fit asseoir sur les degrés les plus hauts du trône de
+Dieu. Ainsi cette beauté se transforma pour lui en un type idéal qui
+remplissait son imagination et qui devait la faire se dilater et
+s'épancher au dehors. Il voulut dire ce qui se passait en lui; il
+voulut, selon sa propre expression, noter les chants intérieurs de
+l'amour, et Dante fut poëte.»
+
+«Mais comme il faut toujours,» poursuit Ozanam, «que la nature humaine
+se trahisse par quelque côté, les belles qualités de ce poëte se
+déshonorèrent quelquefois par leurs excès. Au milieu des luttes civiles,
+la haine de l'iniquité devint une colère aveugle qui ne sut jamais
+pardonner. Alors il allait par les rues de Florence, jetant des pierres
+aux femmes et aux enfants qui calomniaient son parti politique. Alors il
+s'écriait, dans une discussion philosophique: «Ce n'est point par des
+arguments, c'est par le couteau qu'il faut répondre à ces stupidités!»
+Alors aussi, quoique protégé par le souvenir de Béatrice, sa sensibilité
+elle-même résistait mal aux séductions d'autres beautés. Ses poésies
+lyriques, qui ont précédé la composition de son poëme, ont gardé les
+traces de ses affections profanes et passagères, qu'il essaya en vain de
+voiler à demi sous des allusions symboliques.»
+
+«La poésie épique,» dit plus loin le jeune commentateur, «apparaît, à
+son origine, revêtue d'un caractère sacerdotal, se mêlant à la prière et
+à l'enseignement religieux; c'est pourquoi, dans les temps même de
+décadence, le merveilleux demeure un des préceptes de l'art poétique.
+Aussi, dès le paganisme, les grandes compositions orientales, comme le
+_Mahabarata_; les cycles grecs, comme ceux d'Hercule, de Thésée,
+d'Orphée, d'Ulysse, de Psyché; les épopées latines de Virgile, de
+Lucain, de Stace, de Silius Italicus; et enfin ces ouvrages qu'on peut
+nommer des poëmes philosophiques, la _République_ de Platon et celle de
+Cicéron, eurent leurs voyages aux cieux, leurs descentes aux enfers,
+leurs nécromancies, leurs morts ressuscités ou apparus pour raconter les
+mystères de la vie future. Le christianisme dut favoriser encore
+davantage l'intervention des choses surnaturelles dans la littérature
+qui se forma sous ses auspices. Les victimes qui remplissent l'Ancien et
+le Nouveau Testament inspirèrent les premières légendes; les martyrs
+furent visités dans leurs prisons par des visions prophétiques; les
+anachorètes de la Thébaïde et les moines du mont Athos avaient des
+récits qui trouvèrent des échos dans les monastères d'Irlande et dans
+les cellules du mont Cassin. Rien n'était plus célèbre, au dix-huitième
+siècle, que les songes de sainte Perpétue et de saint Cyprien, le
+pèlerinage de saint Macaire Romain au paradis terrestre, le ravissement
+du jeune Albéric, le purgatoire de saint Patrick et les courses
+miraculeuses de saint Brendan.--Ainsi de nombreux exemples et toutes les
+habitudes littéraires contemporaines nous montrent les régions
+éternelles comme la patrie de l'âme, comme le lien naturel de la pensée.
+Dante le comprit, et, franchissant les limites de l'espace et du temps
+pour entrer dans le triple royaume dont la mort ouvre les portes, il
+plaça de prime abord la scène de son poëme dans l'infini.
+
+«Là il se trouvait au rendez-vous des générations, jouissant du même
+horizon qui sera celui du jugement universel, et qui embrassera toutes
+les familles du genre humain. Il assistait à la solution définitive de
+l'énigme des révolutions. Il jugeait les peuples et les chefs des
+peuples; il était à la place de celui qui un jour cessera d'être
+patient, puisant à son gré au trésor des récompenses et des peines. Il
+avait l'occasion de dérouler, avec la magnificence de l'épopée, ses
+théories politiques, et d'exercer, avec cette verge de la satire que les
+prophètes n'ont pas dédaigné de manier, ses impitoyables vengeances. Là,
+comme un voyageur attendu à l'arrivée, il rencontrait Béatrice, qui
+l'avait précédé de quelques jours; il la voyait telle qu'il se l'était
+faite dans ses plus beaux rêves; il la possédait dans son triomphe. Ce
+triomphe céleste avait peut-être été l'idée primitive et génératrice de
+_la Divine Comédie_, conçue comme une élégie où viendraient se réfléchir
+les mélancolies et les consolations d'un pieux amour.»
+
+
+XXVII
+
+M. Ozanam cite ici l'interprétation philosophique et symbolique de _la
+Divine Comédie_ par le fils du Dante lui-même, si peu de temps après la
+mort de son père, et à un moment où la tragédie paternelle devait
+retentir encore dans l'oreille du fils. Voici cette interprétation
+filiale; tout donne lieu de croire qu'elle est la vérité sur cette
+étrange composition.
+
+«L'oeuvre entière se divise en trois parties, dont la première se nomme
+Enfer, la seconde Purgatoire, la troisième et dernière Paradis. J'en
+expliquerai d'avance et d'une façon générale le caractère allégorique en
+disant que le dessein principal de l'auteur est démontrer, sous des
+couleurs figuratives, les trois manières d'être de la race humaine.
+«Dans la première partie il considère le vice, qu'il appelle Enfer, pour
+faire comprendre que le vice est opposé à la vertu comme son contraire,
+de même que le lieu déterminé pour le châtiment se nomme Enfer à cause
+de sa profondeur, opposée à la hauteur du ciel. La deuxième partie a
+pour sujet le passage du vice à la vertu, qu'il nomme Purgatoire, pour
+montrer la transmutation de l'âme qui se purge de ses fautes dans le
+temps, car le temps est le milieu dans lequel toute transmutation
+s'opère. La troisième et dernière partie est celle où il envisage les
+hommes parfaits; et il l'appelle Paradis, pour exprimer la hauteur de
+leurs vertus et la grandeur de leur félicité, deux conditions hors
+desquelles on ne saurait reconnaître le souverain bien. C'est ainsi que
+l'auteur procède dans les trois parties du poëme, marchant toujours, à
+travers les figures dont il s'environne, vers la fin qu'il s'est
+proposée.»
+
+
+XXVIII
+
+D'après cet indice fourni par le fils du Dante sur les intentions
+philosophiques et poétiques de son père, M. Ozanam, comme la plupart des
+commentateurs italiens, voit dans la fable du Dante une philosophie tout
+entière; il appelle cette doctrine la philosophie catholique du moyen
+âge. On l'appellerait plus justement, selon nous, la philosophie
+spiritualiste de tous les âges, incorporée dans quelques dogmes et dans
+quelques formes de l'imagination christianisée du temps.
+
+Le christianisme alors, en Italie, à Florence surtout, se dégageait mal
+de la philosophie platonique, avec laquelle il sembla un moment prêt à
+se confondre sous les Médicis. Le mélange, souvent grotesque, des
+personnages de la Fable et de la Bible, de Virgile et des prophètes, des
+Muses et de Béatrice, du Ciel et de l'Élysée, dans le poëme, est une
+contre-épreuve de ce qui se passait à cet égard dans l'imagination du
+peuple et du poëte. Dante était, pour ainsi dire, un païen à peine
+converti, traînant encore dans l'Église les théories de son vieux culte
+et les lambeaux de son premier costume.
+
+Ici M. Ozanam, dans un long et savant volume, suit pas à pas le Dante
+dans sa théologie, dans son astronomie, dans sa science scolastique, et
+montre partout la concordance allégorique de la foi du Dante, de la
+science du temps et de l'invention surnaturelle du poëte. Ceci devient
+sous la main d'Ozanam un vaste traité de scolastique moderne dans lequel
+nous ne le suivrons pas. Il nous suffit d'avoir donné au lecteur, qui
+voudra lire les trois poëmes tout entiers, la clef de ces
+interprétations retrouvées et présentées par un judicieux et savant
+esprit.
+
+Ce commentaire rend, en passant, à chacun ce qui lui appartient dans le
+trésor philosophique et poétique du Dante. Il rapporte avec justice
+l'idée générale du poëme à cet incomparable fragment de la philosophie,
+de la raison et de l'éloquence antique dans Cicéron, intitulé _le Songe
+de Scipion_. Ce fragment, que nous avons reproduit nous-même dans la vie
+de Cicéron, est, selon nous, la plus belle profession de foi
+rationnelle qui ait été écrite par une main d'homme au-dessus des
+fictions et des crédulités d'imagination de l'antiquité.
+
+«Parmi les réminiscences qui ont inspiré _la Divine Comédie_, celles de
+Cicéron me frappent d'abord. Lorsque Dante parcourt les cercles du
+paradis, écoutant le bruit harmonieux des astres et cherchant des yeux
+au fond de l'espace la terre imperceptible; lorsqu'il apprend de son
+bisaïeul, Caccia-Guida, sa mission périlleuse et son exil, on reconnaît
+le récit du _Songe de Scipion_. Au moment de commencer sa carrière de
+gloire, le héros est ravi en songe en un lieu élevé du ciel, où son
+aïeul l'Africain, lui découvrant les honneurs, les périls et les devoirs
+qui l'attendent, le prépare à cette destinée par le spectacle de
+l'économie divine qui soutient l'univers, police les sociétés et dispose
+souverainement des hommes. Du haut du temple céleste, au milieu des âmes
+justes qui vont et viennent par la voie lactée, Scipion écoute les sept
+notes de cette musique éternelle que forment les astres; il contemple
+les espaces où ils roulent, et, quand enfin il aperçoit la terre si
+petite, et sur la terre le point obscur qui est l'empire romain, il a
+honte d'une puissance qui trouve si tôt ses limites, il aspire à une
+félicité que rien ne circonscrive. Son aïeul lui en découvre le secret,
+et dans ce cadre admirable Cicéron rassemblait ses plus fortes doctrines
+sur Dieu, la nature, l'humanité. Il en avait fait le dernier livre de
+son traité _de Republica_, cherchant ainsi, dans l'éternité, la sanction
+des lois destinées à contenir les peuples dans le temps.
+
+«C'est la gloire du Dante,» dit Ozanam en finissant, «d'avoir imprimé sa
+marque, la marque de l'unité, sur un sujet immense dont les éléments
+mobiles roulaient depuis bientôt six mille ans dans la pensée des
+hommes.
+
+«Le génie ne peut rien de plus. Il n'a pas mission, quoi qu'on ait dit,
+de créer, d'introduire des idées dans le monde; il y trouve tout ce
+qu'il faut de lumière pour les yeux; mais il les trouve flottantes,
+nuageuses, en tourbillon et en désordre. La hardiesse est d'arrêter chez
+soi, au passage, ces pensées fugitives; de percer leur nuage, de saisir
+au vif les beautés qu'elles recèlent; de les fixer, enfin, en les
+enchaînant, en y mettant l'ordre, en les forçant de se produire par les
+oeuvres. Je crois voir l'originalité souveraine dans cette force d'un
+grand esprit qui soumet ses idées, les fait obéir, et en obtient tout
+ce qu'elles peuvent, en sorte que le dernier secret du génie comme de la
+vertu serait encore de se rendre maître de soi. Si l'homme, d'après les
+philosophes, est un abrégé de l'univers, il ne se montre jamais si
+puissant que lorsqu'il maîtrise cet univers intérieur, ce tumulte
+orageux de sentiments et de pensées qu'il porte en lui. Dieu s'est
+réservé le pouvoir de créer; mais il a communiqué aux grands hommes ce
+second trait de sa toute-puissance, de mettre l'unité dans le nombre et
+l'harmonie dans la confusion.»
+
+
+XXIX
+
+Je ne peux quitter ce beau travail d'un esprit aussi philosophique que
+tolérant sans déplorer la mort précoce qui brisa la plume dans la main
+de ce jeune disciple du Dante. Ozanam fut enlevé au paradis de son poëte
+favori en laissant sur la terre la _Béatrice_ de ses inspirations et de
+son amour. Un esprit tel que le sien eût été bien nécessaire à ce temps
+de contention pénible où la philosophie, redevenue religieuse, et où
+l'orthodoxie, redevenue platonicienne, si elles ne peuvent pas se
+confondre, cherchent néanmoins à s'avancer dans une concorde divine sur
+la double voie que la raison et le coeur cherchent vers le même but: la
+science est le service de Dieu. Homme de paix et non de dispute, si
+Ozanam n'avait pas conquis les esprits à ses doctrines, que de coeurs
+n'aurait-il pas conquis à la paix! Or la dispute est-elle plus favorable
+que la paix aux progrès de la vérité dans les deux ordres d'esprits qui
+s'occupent des choses surnaturelles? C'est encore un vers du Dante qui
+répond:
+
+ ...... Esser conviene
+ Amor sementa in voi d'ogni virtute.
+
+ (CHANT 17e _du Purgatoire_.)
+
+«Que l'amour soit en vous la semence de toute vertu.»
+
+La plus belle des oeuvres d'Ozanam, la société fondée pour l'assistance
+des misères du peuple, sous les auspices du saint de la charité moderne,
+Vincent de Paul, ne fut-elle pas une oeuvre d'amour impartial qu'on
+s'efforcerait vainement de méconnaître ou de rétrécir aujourd'hui?
+
+Toujours attaché à la grande figure symbolique du Dante, Ozanam
+méditait, dans ses derniers jours, une histoire complète de la
+littérature, depuis le cinquième siècle jusqu'au treizième. On ne peut
+lire sans attendrissement le prologue inachevé de son oeuvre.
+
+«Nous sommes tous des serviteurs inutiles,» écrit-il en sentant déjà
+défaillir sa vie, «mais nous servons un maître souverainement économe et
+qui ne laisse rien perdre, pas plus une goutte de nos sueurs qu'une
+goutte de ses rosées. Je ne sais quel sort attend ce livre, ni s'il
+s'achèvera, ni si j'atteindrai la fin de cette page qui fuit sous ma
+plume; mais j'en sais assez pour y mettre le reste, quel qu'il soit, de
+mon ardeur et de mes jours. Je le commence dans une heure solennelle. Le
+vendredi saint du grand jubilé de 1300, Dante, arrivé, comme il le dit,
+au milieu du chemin de sa vie, désabusé de ses passions et de ses
+erreurs, commença son pèlerinage en enfer, en purgatoire et en paradis.
+Au seuil de la carrière, le coeur un moment lui manqua; mais trois
+femmes bénies veillaient sur lui dans la cour du ciel. Virgile
+conduisait ses pas, et, sur la foi de ce guide, il s'enfonça
+courageusement dans ce chemin ténébreux. Comme lui je veux faire le
+pèlerinage des trois mondes.... Mais, tandis que Virgile abandonne son
+disciple avant la fin de sa course, Dante, lui, m'accompagnera
+jusqu'aux dernières hauteurs du moyen âge, où il a marqué sa place, et
+celle qui est pour moi Béatrice m'a été laissée sur cette terre pour me
+soutenir d'un sourire et d'un regard, pour m'arracher à nos
+découragements, et pour me montrer sous sa plus touchante image la
+puissance de l'amour chrétien dont je vais raconter les oeuvres...»
+
+
+XXX
+
+Bientôt après, chassé par la langueur croissante de la maladie de place
+en place pour retremper sa vie dans un rayon de soleil, Ozanam écrivait
+de _Pise_ cette page en marbre, ces lignes du 23 avril 1853, véritable
+psaume d'agonie chanté sur les tombes du _Campo santo_.
+
+«J'ai dit au milieu de mes jours: J'irai aux portes de la mort.
+
+«Ma vie est repliée derrière moi comme la tente des pasteurs.
+
+«Le fil qui s'ourdissait encore est coupé comme sous le ciseau du
+tisserand. Entre le matin et le soir vous m'avez conduit à ma fin.
+
+«Mes yeux se sont fatigués à force de s'élever au ciel.
+
+«J'accomplis aujourd'hui ma quarantième année, plus que la moitié du
+chemin ordinaire de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune et bien
+aimée, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde mère,
+beaucoup d'amis, une carrière honorable, des travaux conduits
+précisément au point où ils pouvaient servir de fondement à un ouvrage
+longtemps rêvé. Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections
+mondaines? Si je vendais mes livres pour en donner le prix aux pauvres;
+si je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents; seriez-vous
+satisfait, Seigneur, et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprès
+de ma femme et d'élever mon enfant? Peut-être n'accepterez-vous point
+cet holocauste? C'est moi que vous voulez! Me voici, Seigneur, je viens!
+
+«Je viens! Si vous m'appelez, je n'ai pas le droit de me plaindre. Vous
+avez donné quarante ans de vie à une créature qui est arrivée sur la
+terre maladive, frêle, destinée à mourir dix fois sans les tendresses
+d'un père et d'une mère qui l'avaient seuls sauvée. Mais peut-être,
+Seigneur, exaucerez-vous ma prière d'une autre manière? Vous me donnerez
+le courage de la résignation, vous me ferez trouver dans la maladie une
+source de mérites et de bénédictions, et ces bénédictions vous les
+ferez retomber sur ma femme, sur mon enfant.»
+
+
+XXXI
+
+Ozanam allait, à la fin de l'automne, s'embarquer pour la France. En
+quittant la maison qu'il avait habitée au bord de la mer, dans ces
+tièdes maremmes de Toscane où l'on respire une atmosphère d'Élysée
+antique, dit M. Lacordaire, son ami, dans un récit véritablement
+virgilien de sa mort, il ôta son chapeau pour saluer le soleil et le
+firmament. Sa femme, son enfant, ses frères étaient là. Il éleva ses
+mains au ciel et dit à haute voix: «Je vous remercie, mon Dieu, des
+souffrances et des afflictions que vous m'avez envoyées dans cette
+demeure que je quitte. Acceptez-les en rémission de mes faiblesses.»
+Puis, se tournant vers sa femme: «Je veux, ajouta-t-il, qu'avec moi tu
+bénisses Dieu de mes douleurs.» Et en l'embrassant: «Je le bénis aussi
+des consolations qu'il m'a données!» en révélant à cette Béatrice, par
+un regard et par un triste sourire, que ces bonheurs et ces consolations
+avaient été pour lui personnifiés en elle. Il expira en touchant le
+rivage de la France.
+
+Voilà le traducteur qu'il fallait au poëte mystique de la philosophie
+des trois mondes. M. de Lamennais, écrivain plus consommé dans le
+maniement de la langue, avait dans l'esprit l'énergique âpreté du Dante,
+Ozanam en avait l'onction: le rocher est imposant, mais il n'est beau
+que quand il ruisselle pour désaltérer un peuple; sous la main d'Ozanam
+il aurait ruisselé des larmes épiques des abondances du coeur.
+
+Quant aux commentaires sur le sens obscur de l'histoire de la
+philosophie du poëme, Ozanam n'aurait pas mieux réussi que M. de
+Lamennais à répandre une complète lumière sur ce chaos. Tous ces
+commentaires ne sont au fond que de la nuit délayée avec des ténèbres.
+C'est la poésie qu'il faut chercher dans ce livre; ce ne sont pas des
+opinions posthumes ou des allusions mortes.
+
+Nous allons, le livre à la main, vous conduire, autre VIRGILE, dans ces
+trois mondes, pour y glaner çà et là des vers sublimes, et pour y
+recueillir, dans l'aridité des siècles en poudre, quelques-unes de ces
+gouttes de rosée qu'on trouve à la fin d'une longue nuit sur l'herbe des
+tombes.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+XVIIIe ENTRETIEN.
+
+6e de la deuxième Année.
+
+LITTÉRATURE LÉGÈRE.
+
+ALFRED DE MUSSET.
+
+
+I
+
+Vive la jeunesse!... mais à condition de ne pas durer toute la vie!...
+
+Cette exclamation nous est inspirée par la mémoire d'un homme qui vient
+de chanter et de mourir comme un rossignol au printemps, ivre de
+mélodie, de rayons et de gouttes de rosée. Le rossignol, c'est Alfred de
+Musset. Alfred de Musset est la personnification de la jeunesse.
+
+La jeunesse est la vie en séve; c'est aussi le génie en fleur. Si nous
+étions encore poëte, nous dirions:
+
+«Il y a dans la famille des végétaux, des plantes, des arbres, des
+arbustes à doubles fleurs dont la séve ne se noue jamais en fruits,
+précisément parce que la fleur double épuise l'arbuste; plantes dont la
+seule destination est de peindre la terre d'un arc-en-ciel de riantes
+couleurs étendues sur les pelouses, les parterres, les forêts, et
+d'embaumer le printemps en livrant au vent d'été leurs corolles
+stériles. La plupart de ces débris tombent à terre sans que personne les
+ramasse.
+
+«Neige odorante du printemps! comme dit Hugo.
+
+«Les plus parfumées et les plus salubres sont ramassées soigneusement au
+pied de l'arbuste qui les a portées par les jeunes filles des bords du
+Bosphore ou de Fontenay-aux-Roses; elles en remplissent leurs tabliers
+et leurs corbeilles. Elles les distillent, elles en fixent l'odeur
+volatile, elles en remplissent, sous forme d'une goutte de liqueur ou
+d'huile suave, des flacons que respirent avec délices les odalisques,
+les voluptueux et les amants.
+
+«Eh bien! de même il y a dans la famille humaine des _hommes
+printaniers_, si l'on peut se servir de cette expression, âmes à doubles
+fleurs et sans fruits, qui accomplissent toute leur destinée en
+fleurissant, en coloriant, en embaumant leur vie et celle de leurs
+contemporains, mais dont on fixe cependant l'éclat et le parfum dans la
+mémoire en volumes de vers ou de prose immortels, oeuvres qu'on ne
+compulse pas, mais qu'on respire, qui ne nourrissent pas, mais qui
+enivrent! Ce sont les oeuvres et les hommes de la littérature légère.»
+
+De ces hommes et de ces livres il y en a eu dans tous les siècles et
+dans tous les pays, depuis _Salomon_ en Judée, _Anacréon_ en Grèce,
+_Horace_ à Rome, _Hafiz_ en Perse, _Saint-Évremond_, _Chaulieu_,
+_Voltaire_ en France, _Byron_ et _Moore_ en Angleterre, _Heine_, plus
+amer que suave en Allemagne, jusqu'à Alfred de Musset, fleur sans épine,
+abeille sans dard, dont nous remuons avec délicatesse la cendre toute
+tiède encore aujourd'hui! Ces hommes sont l'éternelle jeunesse de la
+littérature.
+
+
+II
+
+Nous avons dit tout à l'heure: «VIVE LA JEUNESSE, À CONDITION QU'ELLE NE
+DURE PAS TOUTE LA VIE!» Expliquons cette exclamation involontaire, mais
+qui a cependant un sens profond quand la réflexion l'analyse.
+
+La jeunesse de tout est la grâce de l'être. Tout le monde l'aime, tout
+le monde lui pardonne, tout le monde lui sourit. Mais pourquoi
+l'aime-t-on? pourquoi lui sourit-on? C'est que la jeunesse est une
+grâce, c'est qu'elle est une espérance, disons plus, c'est qu'elle est
+une promesse. Si la jeunesse reste éternellement grâce, elle ne sera
+jamais force; si elle reste éternellement espérance, elle ne sera jamais
+réalité; si elle reste éternellement promesse, elle ne sera jamais
+fructification. Il faut que la nature même la plus féconde tienne enfin
+un jour ce qu'elle a promis.
+
+Sans doute il est beau d'être jeune, de n'avoir que des songes gais du
+matin dans le coeur, des éblouissements de réveil dans les yeux, des
+éclats de rire ou des tendresses de sourire sur les lèvres; il est beau,
+comme le charmant génie du matin, dans le tableau de l'_Aurore_, de
+s'élancer sans toucher terre devant le char du jour, la torche de
+l'amour dans une main, des roses dans l'autre, dont on sème, pour ne pas
+voir les tombeaux, le sentier de la vie.
+
+Mais s'il est beau de fleurir, il est plus beau de mûrir, il est plus
+beau de transformer sa mâle adolescence en forte virilité; il est plus
+beau de découvrir des horizons plus sévères, plus tristes, mais plus
+vrais, sans pâlir et sans se détourner en arrière à mesure qu'on avance
+dans la route; il est plus beau de voir, sans reculer et sans pleurer,
+les roses de l'aurore pâlir et sécher aux feux, et à la sueur du milieu
+du jour; il est plus beau d'avancer toujours courageusement en teignant
+du sang de ses pieds les rudes aspérités du chemin. S'il est beau d'être
+enfant, il est beau d'être homme, fils, époux, père penché gravement sur
+les devoirs pénibles de l'existence, artiste sérieux, citoyen utile,
+philosophe pensif, soldat de la patrie, martyr au besoin d'une raison
+développée par la réflexion et par le temps. Quand les anciens, nos
+maîtres en tout, parce qu'ils ont marché les premiers, voulurent
+exprimer dans une seule figure la suprême beauté physique de l'homme,
+ils ne sculptèrent pas un enfant, ils sculptèrent Apollon, le dieu de la
+beauté à trente ans; ils sculptèrent Hercule, le dieu de la force à
+quarante. Et quand ils voulurent exprimer dans une seule figure la
+suprême beauté intellectuelle et morale, ils sculptèrent la figure d'un
+vieillard, le vieil Homère, visage presque sépulcral sur lequel la
+cécité même, infirmité des sens, ajoute à la beauté intellectuelle,
+morale et recueillie en dedans du vieillard; car s'il est beau d'être
+jeune, s'il est beau d'être mûr, il est peut-être plus beau encore de
+vieillir avec les fruits amers, mais sains de la vie dans l'esprit, dans
+le coeur et dans la main.
+
+Que de beauté, en effet, dans le vieillard digne de porter le poids et
+l'honneur des longues années qu'il a plu à la Providence d'accumuler sur
+ses épaules courbées?
+
+Les sens usés au service d'une intelligence immortelle, qui tombent
+comme l'écorce vermoulue de l'arbre, pour laisser cette intelligence,
+dégagée de la matière, prendre plus librement les larges proportions de
+son immatérialité; les cheveux blancs, ce symbole d'hiver après tant
+d'étés traversés sans regret sous les cheveux bruns; les rides, sillons
+des années, pleines de mystères, de souvenirs, d'expérience, sentiers
+creusés sur le front par les innombrables impressions qui ont labouré le
+visage humain; le front élargi qui contient en science tout ce que les
+fronts plus jeunes contiennent en illusions; les tempes creusées par la
+tension forte de l'organe de la pensée sous les doigts du temps; les
+yeux caves, les paupières lourdes qui se referment sur un monde de
+souvenirs; les lèvres plissées par la longue habitude de dédaigner ce
+qui passionne le monde, ou de plaindre avec indulgence ce qui le trompe;
+le rire à jamais envolé avec les légèretés et les malignités de la vie
+qui l'excitent sur les bouches neuves; les sourires de mélancolie, de
+bonté ou de tendre pitié qui le remplacent; le fond de tristesse
+sereine, mais inconsolée, que les hommes qui ont perdu beaucoup de
+compagnons sur la longue route rapportent de tant de sépultures et de
+tant de deuils; la résignation, cette prière désintéressée qui ne porte
+au ciel ni espérance, ni désirs, ni voeux, mais qui glorifie dans la
+douleur une volonté supérieure à notre volonté subalterne, sang de la
+victime qui monte en fumée et qui plaît au ciel; la mort prochaine qui
+jette déjà la gravité et la sainteté de son ombre sur l'espérance
+immortelle, cette seconde espérance qui se lève déjà derrière les
+sommets ténébreux de la vie sur tant de jours éteints, comme une pleine
+lune sur la montagne au commencement d'une claire nuit; enfin, la
+seconde vie dont cette première existence accomplie est le gage et qu'on
+croit voir déjà transpercer à travers la pâleur morbide d'un visage qui
+n'est plus éclairé que par en haut: voilà la beauté de vieillir, voilà
+les beautés des trois âges de l'homme! On voit que ces beautés sont
+diverses, mais non inférieures les unes aux autres; on voit que le
+Créateur, qui n'a rien fait que de beau, quand on considère ses ouvrages
+de ce point de vue supérieur et général où la raison se place pour tout
+adorer et tout comprendre, a distribué par doses au moins égales leur
+beauté propre à toutes les années de l'existence humaine. Soyez donc
+heureux de votre jeunesse, mais n'en soyez pas si tiers, et ne vous
+obstinez pas à rester verts quand vous aurez dû devenir mûrs, ni à
+rester étourdis quand vous devez être sérieux. Le faux rire est la plus
+lugubre des tristesses.
+
+
+III
+
+Que résulte-t-il littérairement de ce coup d'oeil sur la jeunesse, sur
+la maturité, sur la vieillesse de l'homme? Il en résulte qu'il y a et
+qu'il doit y avoir eu toujours des écrivains correspondants à ces trois
+phases de la vie humaine. La littérature légère dont nous nous occupons
+en ce moment, à propos d'Alfred de Musset, appartient particulièrement à
+la jeunesse: rire, sourire, badiner, aimer, délirer, chanter, folâtrer
+avec les primeurs de la vie qui ne vivent qu'un jour, sont choses jeunes
+de leur nature. Il y a une strophe d'un poëte persan adressée aux
+sources de _Chiraz_ qui m'a frappé dès mon enfance, en la lisant dans
+une traduction anglaise. Je ne me rappelle pas littéralement les
+paroles, mais voici le sens:
+
+«Charmant ruisseau dont le gazouillement m'assoupit pendant la chaleur
+du jour et où je fais rafraîchir le vin de Chiraz, tu ne murmureras plus
+ainsi, quand l'hiver sera venu et qu'il aura congelé et solidifié tes
+ondes babillardes.--Oui, me répondait la petite onde fugitive, mais
+Allah m'étendra et me polira dans mon bassin en miroir de cristal, et
+j'y refléterai son soleil et les étoiles du ciel!»
+
+Image aussi naïve et aussi philosophique, selon moi, qu'aucune image
+d'Horace pour assigner leur rôle différent au printemps et à l'hiver des
+poëtes!
+
+
+IV
+
+Mais indépendamment de cette littérature badine de la jeunesse et de
+cette littérature sérieuse de l'âge mûr ou de l'âge avancé, il y a une
+sorte de littérature mixte participant des deux autres et inventée par
+les Italiens, ces inventeurs de tout ce qui amuse ou charme en Europe.
+Ils appellent ce genre de littérature, le genre _semi-sérieux_, genre
+éminemment propre aussi au génie français qui aime à faire badiner même
+la raison, et qui ne flotte ni trop haut ni trop bas entre le ciel et la
+terre. Voici ce que nous écrivions l'année dernière sur ce genre si fin
+et si indéfinissable de littérature, à propos de l'aimable vieillard
+Xavier de Maistre, l'auteur du _Voyage autour de ma chambre_.
+
+«Le caractère de Xavier de Maistre se lit dans son style, dès la
+première page de son livre. C'était un caractère _semi-sérieux_; c'est
+ainsi que les Italiens désignent cette espèce d'oeuvre et cette espèce
+d'homme dont le _divin Arioste_ est dans leur langue le type le plus
+original et le plus achevé, comme _Sterne_ l'est pour l'Angleterre.
+
+«L'écrivain semi-sérieux est un homme chez lequel la sensibilité douce
+et l'enjouement tendre sont, par le don d'une nature modérée, dans un si
+parfait équilibre, qu'en étant sensible, l'écrivain ne cesse jamais
+d'être enjoué, et qu'en étant enjoué il ne cesse jamais d'être sensible;
+en sorte qu'en le lisant ou en l'écoutant on passe à son gré, du sourire
+aux larmes, et des larmes au sourire sans jamais arriver ni jusqu'au
+sanglot qui déchire le coeur, ni jusqu'à l'éclat de rire, cette
+grossièreté de la joie. Phénomène rare et admirable d'une nature
+parfaitement pondérée qui semble toujours prête à glisser ou dans la
+mélancolie ou dans le cynisme, mais qui n'y glisse en réalité jamais, et
+qui, par la merveilleuse élasticité de son ressort, se relève toujours
+de la douleur ou de la plaisanterie dans la sérieuse sérénité d'une
+philosophie supérieure à ses propres impressions.»
+
+
+V
+
+La raison d'être de cette littérature est dans la nature même du coeur
+humain. Il y a, en effet, une littérature qui n'a pour objet que le
+beau, l'utile, le grand, le vrai, le saint. C'est la littérature de la
+raison, du sentiment, de l'émotion par l'art, de la vérité, de la vertu,
+la littérature de l'âme. Il y a une autre littérature qui a surtout pour
+objet l'agrément, le délassement, le plaisir, la littérature de l'esprit
+et, faut-il tout dire? la littérature des sens.
+
+Ces deux littératures sont très-différentes l'une de l'autre, et
+cependant elles sont également fondées sur la nature de notre être.
+
+Le plaisir est, en effet, aussi une des fonctions de l'homme; par une
+divine indulgence de la Providence, la vie de tous les êtres a été
+partagée en travail et en repos, en veille et en sommeil, en effort et
+en détente du corps et de l'esprit. C'est cette détente agréable du
+corps et de l'esprit qu'on appelle le plaisir. Dieu a traité ainsi
+paternellement l'homme en enfant à qui on accorde un délassement après
+le travail. Sans cette alternative de la peine et du plaisir dans notre
+existence, l'homme succomberait comme le trappiste à l'obsession et à la
+fixité d'une seule pensée, toujours en haut, jamais en bas; la démence
+ou la mort puniraient bientôt le contre-sens aux lois intermittentes de
+notre nature.
+
+La vie est lourde, il faut la soulever quelquefois avec des ailes,
+fût-ce avec des ailes de papillon; le temps si court dans sa durée est
+souvent bien long dans son passage, bien lent dans le cours inégal des
+heures; il faut l'aider à passer plus vite et plus agréablement d'un
+lever du jour à un coucher de soleil. L'esprit se lasse aisément, il
+faut le détendre, le distraire, l'amuser pour lui rendre, après ces
+courbatures de la vie, l'élasticité, la souplesse et même la _gaieté_ de
+son ressort. C'est le plaisir en tout genre (et puisque nous ne parlons
+ici que de littérature), c'est le plaisir littéraire qui est chargé de
+rendre à l'esprit cette élasticité, cette _gaieté_ de notre ressort
+moral, nécessaire à l'homme de toute condition pour faire, comme disait
+Mirabeau, son _métier gaiement_.
+
+L'oisiveté rêveuse, l'amitié épanchée, l'amour heureux, la causerie
+familière avec des esprits inattendus et étincelants de verve, la
+plaisanterie douce, l'ironie légère, le badinage décent, la chanson
+rieuse, le vin même versé à petites coupes dans les festins sont les
+muses sans ceintures (_discinctæ_, comme disent les Latins), quelquefois
+même un peu débraillées de cette littérature du plaisir ou du
+passe-temps. Le vin aussi est chanteur de sa nature. Il y a une poésie
+comprimée sous le liége qui bouche la bouteille au long col du vin de
+Champagne, comme sous la feuille de figuier qui ferme la jarre au large
+ventre des vins de Chypre ou de Samos. C'est de cette poésie dont
+_Horace_, le poëte sobre de la treille, disait:
+
+ _Nardi parvus onyx eliciet cadum._
+
+
+VI
+
+Rien n'est donc de plus légitime quand on est jeune, spirituel, oisif,
+amoureux, libre de soucis et de deuils, délicatement voluptueux,
+légèrement grisé de la séve du coeur ou de la séve du raisin; rien n'est
+si naturel du moins que de chanter nonchalamment couché à l'ombre du pin
+qui chante sur votre tête, au bord du ruisseau qui court et qui chante à
+vos pieds, au coucher du soleil, au lever de la lune, heure où chante le
+rossignol, sur l'herbe où chante la cigale, tenant à la main la coupe où
+chante d'avance dans la mousse qui pétille la demi-ivresse du buveur
+insoucieux; cette poésie du passe-temps et du plaisir, quelque futile
+qu'elle soit, a eu des échos tellement conformes à notre nature et
+tellement sympathiques aux légèretés de notre pauvre coeur humain, que
+ces échos se sont prolongés depuis Anacréon jusqu'à Béranger, et
+depuis Hafiz jusqu'à Alfred de Musset, cet Hafiz de nos jours.
+
+La France a été la terre de prédilection de cette littérature du plaisir
+et du passe-temps. La France, ou, selon l'expression du _Tasse_, qui
+venait de visiter la Touraine:
+
+ ... _La terra dolce e ieve
+ Simile a se gli habitator produce!_
+
+«La France où un sol léger et superficiel produit des habitants du même
+caractère que son sol!»
+
+
+VII
+
+Nous ne parlons pas ici de RABELAIS, le génie ordurier du cynisme, le
+scandale de l'oreille, de l'esprit, du coeur et du goût, le champignon
+vénéneux et fétide, né du fumier du cloître du moyen âge, le pourceau
+grognant de la Gaule, non le pourceau du troupeau d'Épicure comme dit
+Horace:
+
+ ... _Epicuri de grege porcum!_
+
+mais le pourceau des moines défroqués, se délectant dans sa bauge
+immonde et faisant rejaillir avec délices les éclaboussures de sa lie
+sur le visage, sur les moeurs et sur la langue de son siècle. Rabelais,
+selon nous, ne représente pas le plaisir, mais l'ordure; il enivre, mais
+en infectant. La jeune école littéraire du réalisme qui s'évertue
+aujourd'hui à le réhabiliter, ne parviendra qu'à se salir l'imagination
+sans parvenir à le laver. Toute l'eau de rose du Bosphore ou de
+Fontenay-aux-Roses ne suffirait pas à parfumer ce léviathan de la
+crapule. Rabelais a quelquefois une folle ivresse qui fait qu'on se
+récrie d'admiration sur la sordide fécondité de la langue, j'en
+conviens, mais c'est un ivrogne de verve.--Aux égouts le festin!
+
+Deux écrivains du XVIIe siècle ont laissé à la France, en l'amusant, la
+délicatesse de ses plaisirs et de son goût. Ces deux écrivains sont:
+Hamilton, l'auteur des _Mémoires du comte de Grammont_, et
+Saint-Évremond, le premier importateur du véritable sel attique en
+France.
+
+Saint-Évremond est le patriarche de cette tribu des voluptueux et des
+rieurs en prose et en vers. Il enfanta dans sa vieillesse Mme de
+Sévigné, puis Chaulieu, Lafare, l'abbé Courtin, l'école des gracieux
+débauchés du _temple_, puis le Voltaire des poésies légères, des
+facéties, de la correspondance, puis Beaumarchais, puis Alfred de
+Musset, le dernier des petits-fils de Saint-Évremond, non pas plus
+voluptueux, mais mille fois plus poëte que cet aïeul de ses vers.
+
+Il y a un air de famille incontestable entre Hamilton, Saint-Évremond et
+Alfred de Musset; coeurs de même grâce, esprits de même séve,
+philosophes de même insouciance, si on peut appliquer à l'insouciance le
+nom de philosophie. C'est du moins la philosophie de l'agrément.
+
+
+VIII
+
+Nous venons de relire, pour les comparer aux oeuvres d'Alfred de Musset,
+les _Mémoires du comte de Grammont_. Nous ne connaissons dans aucune
+langue une si charmante débauche d'esprit, de déraison et de style.
+Pourquoi? C'est que le comte de Grammont ne songeait pas le moins du
+monde, en écrivant ou en dictant son livre, à faire de l'esprit, de la
+folie ou du style; il ne songeait qu'à se raconter lui-même, et, comme
+la nature avait fait de lui, en le créant, le plus fin et le plus
+spirituel badinage vivant qui soit jamais sorti des sources de
+l'héroïque et facétieuse Garonne, en se racontant lui-même, il faisait
+un chef-d'oeuvre de bonne plaisanterie. Son livre n'est pas un livre,
+c'est un homme, et cet homme n'est pas un homme, c'est un esprit follet.
+
+On ne sait pas bien au juste dans quelle proportion exacte le comte de
+Grammont, son beau-frère l'anglais Hamilton, et Saint-Évremond, l'ami
+des deux et vivant à Londres avec eux, concourent à cet inimitable
+livre. Il y a vingt romans de moeurs, trente comédies et cinquante
+mariages de Figaro dans cet opuscule. À coup sûr, Voltaire le savait par
+coeur et Beaumarchais l'avait beaucoup lu. Le comte de Grammont fut
+l'original de ces esprits fins, légers, futiles, inconsistants, mais
+cependant justes, sensés, exquis, dont notre littérature de passe-temps
+a eu depuis cette époque tant de copies. Mais ces esprits-là ne se
+copient pas, ils jaillissent du caractère et de la verve de
+l'écrivain; il faut que le livre naisse avec l'homme.
+
+
+IX
+
+Saint-Évremond, l'ami du comte de Grammont et d'Hamilton, était un de
+ces hommes qui ne se font pas avec de la volonté, du travail et du
+talent, mais qui naissent tout faits des mains capricieuses de la
+nature. Son histoire ressemble elle-même à un caprice du hasard.
+
+Élevé dans les lettres pour le parlement, emporté par l'ardeur du sang
+et de la jeunesse vers la guerre, il entra dans les camps et dans les
+cours à une de ces époques toujours fertiles en talents neufs, où les
+esprits secoués par de longues guerres civiles se détendent et se
+reposent dans le loisir de la paix. La société comme la terre, n'est
+jamais plus féconde que quand elle a été bien remuée par le soc des
+révolutions: elle produit alors des plantes inattendues. L'époque de la
+_Fronde_, où les partis, déjà à demi-désarmés se combattaient avec la
+plume autant qu'avec l'épée, fournit à l'esprit aiguisé plus que malin
+de Saint-Évremond l'occasion de railler spirituellement et gracieusement
+ses adversaires. Son bon sens l'avait rangé de bonne heure dans le parti
+du jeune roi Louis XIV, de la reine-mère et de l'habile ministre
+Mazarin. Il ne voyait, avec raison, dans les partis opposés que des
+queues de factions, d'intrigues et d'ambitions sans tête, propres à
+perpétuer les désastres de la France, mais nullement à y constituer la
+liberté pratique et morale. Mazarin, aussi spirituel que lui, se
+délectait jusque sur son lit de mort à entendre la lecture de ses
+facétieuses ripostes au parti des princes et du parlement. Le jeune roi
+l'aimait comme il aima plus tard Molière et Boileau. Mais un badinage
+épistolaire un peu trop hardi contre le cardinal, à propos de la paix
+des Pyrénées, fut envenimé aux yeux du roi par Colbert, infiniment moins
+spirituel et par conséquent infiniment moins tolérant que le cardinal
+italien; ce badinage fut travesti en crime d'État. Menacé de la Bastille
+après l'emprisonnement de Fouquet, son ami, Saint-Évremond se réfugia
+d'abord en Hollande; il y connut Spinosa dont la fréquentation ajouta
+une teinte de philosophie sceptique, mais non athée, à la voluptueuse
+licence de sa vie.
+
+De là il passa en Angleterre. C'était le règne de l'esprit, de la
+débauche, de la beauté, sous le spirituel et voluptueux Charles II.
+Charles II était une sorte de Louis XV anglais, avec plus de gaieté,
+plus de liberté et plus d'élégance dans ses scandales de cour.
+
+Saint-Évremond se lia d'une amitié passionnée, quoique mûre, avec la
+belle duchesse de Mazarin, nièce du cardinal, errante comme lui de cour
+en cour, et fixée enfin en Angleterre. Il se fit de cette Cléopâtre
+italienne, digne d'être adorée dans tous les pays, une divinité
+terrestre. Il attira autour d'elle, dans un centre de société
+cosmopolite, le comte de Grammont, l'abbé de Saint-Réal, historien
+superficiel, mais entraînant, précurseur de Voltaire dans l'art de
+donner de la couleur et du mouvement au récit, Hamilton, le
+Saint-Évremond anglais, Waller enfin, l'Anacréon de la Grande-Bretagne.
+
+L'amitié solide, l'amour respectueux, la liberté d'esprit, la grâce de
+l'entretien, l'oisiveté d'habitude, le travail par amusement, la
+plaisanterie sans malice, la poésie sans prétention, la recherche du
+plaisir décent comme but d'une vie où rien n'est certain que la mort, le
+doute nonchalant sur les vérités morales, la philosophie des sens en un
+mot assaisonnée seulement des délicatesses du bon goût, prolongèrent
+jusqu'à quatre-vingt-dix ans les années toujours saines et l'esprit
+toujours productif du philosophe français.
+
+La mort de la duchesse de Mazarin, son amie, attrista sans le briser le
+coeur de Saint-Évremond. Elle emportait en mourant tout son bonheur et
+toute sa fortune qu'il lui avait généreusement prêtée. Il refusa de
+rentrer en France, voulant mourir où il avait aimé.
+
+La médiocrité de ses ressources n'altéra ni son désintéressement ni sa
+paix: «Je me contente de mon indolence, écrit-il à ses amis. J'avais
+encore cinq ou six ans à aimer le théâtre, la musique, la table; il faut
+vivre de privations et d'économies; je saurai me passer de ce que je ne
+puis avoir sans m'enchaîner, je suis un philosophe également éloigné de
+la superstition et de l'impiété, un voluptueux qui n'a pas moins
+d'aversion pour la débauche que de goût pour le plaisir. J'ai mis mon
+bonheur dans moi-même pour qu'il ne dépendît que de ma raison: jeune,
+j'ai évité la dissipation, persuadé qu'un peu de bien était nécessaire
+aux commodités d'une vie avancée; vieux, j'ai cessé d'être économe,
+pensant que la nécessité est peu à craindre quand on a peu de temps à en
+souffrir. Je me loue de la nature et ne me plains point de la fortune.
+J'aime le commerce des belles personnes autant que jamais, mais je les
+trouve aimables sans le dessein de m'en faire aimer. Je ne compte que
+sur mes propres sentiments, et ce que je cherche avec elles, c'est moins
+la tendresse de leur coeur que celle du mien.»
+
+
+X
+
+Quinze jours avant sa fin, il écrivit encore des vers pleins des
+souvenirs de son amoureuse jeunesse. Il la faisait revivre cette
+jeunesse entre la mort et lui pour se retenir encore à la vie par les
+perspectives en arrière du bonheur passé.
+
+Saint-Évremond avait naturalisé la légèreté et la grâce françaises en
+Angleterre. Il lui avait appris à badiner et à sourire; la littérature
+anglaise lui doit quelque chose de cette qualité de style qu'on appelle
+en anglais _humour_; cette qualité du style ou de la conversation, qui
+n'a pas de nom en français, pourrait s'appeler l'étonnement. C'est
+quelque chose de neuf dans l'idée, de contrastant dans l'esprit,
+d'heureux dans l'expression, d'inespéré dans le mot, qui tient au
+caractère plus encore qu'au génie de l'écrivain. Ce don de l'esprit
+appartient plus généralement aux amateurs de littérature qu'aux auteurs
+de profession, parce qu'il est inséparable d'une certaine légèreté; les
+hommes du monde possèdent plus souvent cette légèreté que les hommes
+d'études, parce que la conversation rend la phrase légère et que la
+plume rend quelquefois la main lourde.
+
+L'Angleterre reconnaissante du plaisir qu'elle avait eu de la
+conversation de Saint-Évremond, réclama sa cendre et l'ensevelit avec
+honneur parmi ses rois, ses orateurs, ses hommes illustres, dans
+l'abbaye de Westminster. Quoiqu'il eût vécu presque autant qu'un siècle,
+il n'y avait eu rien de sérieux dans sa longue vie, que son honneur et
+son amour pour la belle Hortense Mancini, duchesse de Mazarin.
+
+
+XI
+
+Saint-Évremond n'avait jamais ni imprimé, ni recueilli, ni vendu ses
+légers ouvrages; il ne travaillait pas, il s'amusait; il s'en rapportait
+au vent pour disséminer çà et là ou pour laisser tomber à terre ses
+feuilles éparses, simples badinages, la destinée de son talent n'étant,
+selon lui, que de faire sourire ses amis.
+
+Mais aussitôt qu'il fut mort, l'Angleterre et la France recueillirent
+avec un engouement passionné ses moindres reliques en vers et en prose.
+«Donnez-nous du Saint-Évremond, disaient les éditeurs aux auteurs, nous
+vous payerons ces grâces sans poids au poids de l'or.»
+
+Cinq volumes multipliés par d'innombrables éditions suffirent à peine à
+l'empressement de son siècle. Ils sont rares et négligés aujourd'hui
+dans les bibliothèques; c'est un malheur pour l'esprit français. Les
+grâces indéfinissables de ce style sont ensevelies dans ces pages, mais
+elles n'y sont pas évaporées. Mes mains tombèrent par hasard sur ces
+cinq volumes poudreux de Saint-Évremond, dans une vieille bibliothèque
+de famille, chez un de mes oncles, curieux de reliques d'esprit. Je les
+feuilletai avec complaisance et avec assiduité dans ma première
+jeunesse. J'en ai conservé la saveur que laissent aux doigts des roses
+séchées retrouvées sur la pierre d'un vieux sépulcre: vers, prose,
+correspondance, épanchement du coeur, enjouement d'esprit, fines
+railleries, plaisanteries d'autant plus rieuses qu'elles sont plus
+inoffensives, voilà le patrimoine héréditaire de cet ancêtre de Voltaire
+et d'Alfred de Musset.
+
+Il y a surtout dans ces volumes une conversation réelle ou imaginaire
+sur les plus graves sujets de la philosophie traduits en comique et
+assaisonnés du rire inextinguible d'Homère. Elle est intitulée
+_Conversation du père Canaye avec le maréchal d'Hocquincourt_. C'est
+certainement le chef-d'oeuvre sans rival de l'enjouement et de la fine
+ironie. Molière n'a pas plus de verve dans ses bouffonneries grotesques,
+Voltaire n'a pas plus d'éclat de fou-rire dans ses facéties.
+Saint-Évremond a été évidemment leur modèle. C'est un Rabelais de cour
+et de bon goût qui n'a du français que la séve, mais qui a du grec
+l'atticisme. Il y soulève les idées métaphysiques avec la grâce d'un
+enfant d'Athènes jouant sous les portiques aux osselets, pendant que
+Platon y pérore ou qu'Alcibiade y promène ses grâces pour séduire les
+Athéniens.
+
+En recherchant bien dans la littérature française le type original et
+l'ancêtre direct d'Alfred de Musset, nous ne trouvons pour cette
+généalogie lointaine que Saint-Évremond qui soit digne de cette parenté.
+Nous allons, en feuilletant avec vous ses oeuvres et en faisant glisser
+sous le pouce bien des pages, lui trouver des ancêtres moins purs et
+plus rapprochés de nous.
+
+Mais d'abord un mot de l'homme lui-même. Dans ces écrivains sans marque
+dont l'inspiration est le caprice et dont la nonchalance est la seule
+muse, l'homme et le livre se confondent tellement, que si vous n'aviez
+pas le caractère, vous n'auriez pas le livre. Car la grâce est un don
+gratuit de la nature. Les poëtes de cette école sont des favoris de
+talent; ils se sont seulement donné, comme on dit, la peine de naître.
+Ils n'ont rien acquis, ils ont tout reçu. Ne leur demandez pas compte
+de leurs efforts, mais de leur bonheur. Ce sont des prédestinés.
+
+
+XII
+
+Alfred de Musset appartenait à une ancienne famille noble de la
+Touraine. Son père, administrateur par état, était homme de lettres par
+goût; il avait profondément étudié J.-J. Rousseau. Un excellent livre de
+lui, intitulé _Vie et ouvrage de J.-J. Rousseau_, atteste à la fois son
+enthousiasme et sa saine critique. C'est un supplément des
+_Confessions_. Sa conduite, dans toutes les circonstances difficiles de
+ces temps de contrastes et de revirements de fortune, fut aussi noble
+que ses sentiments. La mère d'Alfred de Musset survit, hélas! à son
+fils, mais consolée et honorée au moins par un autre fils, aussi lettré,
+aussi aimable, aussi éminent, mais plus sérieux. Elle est fille d'un
+membre du Conseil des Anciens, nommé Des Herbiers. Des Herbiers était
+ami de Cabanis, qui reçut le dernier soupir de Mirabeau. Cet aïeul
+d'Alfred de Musset cultivait la poésie. Il imprimait déjà à ses vers ce
+tour spirituel, original, capricieux, caractère des drames légers de son
+petit-fils. Il est rare qu'on soit sans aïeux dans le génie comme dans
+la fortune. En remontant avec attention le cours des générations dans
+les plus humbles familles, on retrouve presque toujours dans la première
+goutte du sang la source de la dernière. Il y a une révélation dans la
+généalogie; on ne doit pas trop s'étonner que les hommes de tous les
+siècles y aient attaché, sinon une gloire, du moins une signification.
+Ceci ne contredit point la démocratie, cela peut l'honorer au contraire,
+car il y a une noblesse de sentiments et de moeurs dans toutes les
+conditions, et toutes les familles ont des ancêtres sous le chaume comme
+dans le palais.
+
+
+XIII
+
+Alfred de Musset fut le premier couronné dans toutes ses études.
+L'enfance est ainsi bien souvent la promesse de la vie. En 1827, il
+remporta le grand prix de philosophie au concours général de l'élite des
+étudiants de Paris; il n'avait que dix-sept ans. On voit que si la
+philosophie manqua plus tard à sa vie, ce ne fut pas par ignorance, mais
+par cette indolence qui n'est une grâce que parce qu'elle plie.
+
+Ce succès éclatant à la fin de ses études l'introduisit presque encore
+enfant chez Nodier, dans cette société de l'Arsenal dont la gloire était
+Hugo, dont l'agrément était Charles Nodier. Il apprit de l'un l'art des
+vers; il apprit trop peut-être de l'autre l'art de dépenser sa jeunesse
+en loisirs infructueux, en nonchalances d'imagination, en voluptés
+paresseuses d'esprit. Nodier était le plus délicieux des causeurs et le
+plus dangereux des modèles. Il aurait dû naître curé de village, vicaire
+de Wakefield, uniquement occupé à sarcler les herbes de son jardin
+l'été, à regarder l'hiver les pieds sur ses chenets, la bûche jaillir en
+étincelles sous les coups distraits, de ses pincettes, et à prolonger le
+souper avec quelques voisins sans affaires jusqu'à l'aurore dans les
+entretiens sans suite et intarissables de son foyer. Nous l'avons
+beaucoup connu et beaucoup aimé nous-même. Nous ne l'avons jamais vu
+remplacé; c'était une de ces grâces dont on ne peut se passer, une de
+ces inutilités nécessaires au coeur et qui manquent au bonheur comme
+elles manquent au temps. Cette molle incurie de l'âme et du talent qui
+faisait la faiblesse de son caractère, faisait le charme de son esprit.
+_Molle atque facetum!_
+
+
+XIV
+
+Cette faiblesse, cette grâce, cette adolescence perpétuelle de caractère
+étaient empreintes à l'oeil sur les traits d'Alfred de Musset comme sur
+son style. Nous l'aperçûmes à cette époque une ou deux fois
+nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur un coussin, la tête
+supportée par sa main sur un divan du salon obscur de Nodier. C'était un
+beau jeune homme aux cheveux huilés et flottants sur le cou, le visage
+régulièrement encadré dans un ovale un peu allongé et déjà aussi un peu
+pâli par les insomnies de la muse. Un front distrait plutôt que pensif,
+des yeux rêveurs plutôt qu'éclatants (deux étoiles plutôt que deux
+flammes), une bouche très-fine, indécise entre le sourire et la
+tristesse, une taille élevée et souple, qui semblait porter, eu
+fléchissant déjà le poids encore si léger de sa jeunesse; un silence
+modeste et habituel au milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de
+femmes et de poëtes complétaient sa figure.
+
+Il n'était point célèbre encore. Je n'habitais Paris qu'en passant; Hugo
+et Nodier me le firent seulement remarquer comme une ombre qui aurait un
+jour un nom d'homme.
+
+Plus tard je me trouvai une ou deux fois assis à côté de lui aux séances
+d'élection de l'Académie française; je reconnus la même figure, mais
+allanguie par la souffrance et un peu assombrie par les années; elles
+comptent doubles pour les hommes de plaisir.
+
+Le trait marquant de cette physionomie alors était la bonté: on se
+sentait porté à l'aimer involontairement. S'il avait eu quelques
+défaillances de nerfs et non de coeur, elles n'avaient jamais fait tort
+qu'à lui-même. Il était innocent de tout ce qui diffame une vie; il
+n'avait pas besoin de pardon; il n'avait besoin que d'amitié; on aurait
+été heureux de la lui offrir. Voilà le sentiment que sa physionomie
+inspirait.
+
+Nous n'échangeâmes que quelques-unes de ces questions et de ces
+réponses insignifiantes que s'adressent deux inconnus quand le hasard
+les rapproche dans une assemblée publique. Il me prenait pour un
+rigoriste qui n'aurait pas daigné s'humaniser avec un enfant du siècle;
+il se trompait bien. C'est alors qu'il écrivait dans son dernier sonnet
+ce vers équivoque où l'on ne devine pas bien s'il me reproche mon âge ou
+s'il s'accuse du sien:
+
+ Lamartine vieilli qui me traite en enfant.
+
+Hélas! nous avons tous été jeunes! et je voudrais bien qu'Alfred de
+Musset eût reçu du ciel ce complément de la journée humaine qu'on
+appelle le soir. J'aurais été heureux de rajeunir d'esprit et de coeur
+avec un poëte qui prenait, comme lui, des années sans vieillir.
+
+
+XV
+
+C'était un temps très-indécis que 1829 et 1830, une halte au milieu d'un
+siècle, semblable à un plateau de montagne à deux versants; on s'y
+arrête un moment pour délibérer si l'on doit monter encore ou
+redescendre. On y embrasse d'un coup d'oeil mille horizons et mille
+sentiers sans savoir lequel il faut prendre. Alfred de Musset, bien
+qu'entraîné par une puissante impulsion de nature, dut éprouver un
+moment cette hésitation. Bien des places étaient prises en poésie à
+cette époque; l'instinct de son génie naissant, comme aussi l'instinct
+de son doux caractère, lui dirent qu'il ne fallait déplacer personne,
+mais qu'il fallait se faire à lui-même, à côté et au niveau de tout le
+monde, une place neuve qui n'eût pas encore été occupée, et qui, par
+cela même, n'excitât ni colère ni envie parmi ses rivaux.
+
+Le badinage poétique était vacant, il prit le badinage comme autrefois
+Hamilton, Saint-Évremond, Chaulieu, Voltaire, l'avaient pris en
+commençant. Il se dit: je suis jeune, je suis nonchalant, je suis
+enjoué, je ne crois qu'à mon plaisir, je serai le poëte de la jeunesse.
+La jeunesse s'ennuie, elle m'accueillera comme son image.
+
+Soit raisonnement, soit instinct, il y avait, en 1829 et en 1830, un
+véritable génie des circonstances dans ce parti pris.
+
+De 1789 à 1800 il y avait eu une solution complète de continuité dans
+la littérature française. La littérature spirituelle et légère, celle
+qu'on peut appeler la littérature de paix, avait disparu pour faire
+place à la littérature de guerre. Il ne s'agissait plus de loisir et de
+plaisir, mais d'opinions et de combats dans les ouvrages d'esprit. Un
+interrègne tragique de révolution, d'échafaud, de patrie en danger,
+d'éloquence tribunitienne, avait occupé l'espace entre 1789 et 1800.
+Après cette époque et pendant le Consulat et l'Empire, il y avait eu une
+lourde et froide littérature de collége qui semblait vouloir faire de
+nouveau épeler à un peuple adulte l'alphabet classique de sa première
+enfance. À l'exception de Mme de Staël et de M. de Chateaubriand qui,
+malgré leur génie, avaient bien conservé dans leur style quelques
+oripeaux, clinquant de la déclamation et de la rhétorique natale, tout
+était imitation servile de l'antique dans les poëtes lauréats de la
+guerre, de la gloire, de la caserne, de l'académie et du palais.
+
+De 1815 à 1830 la liberté de tribune, la liberté de penser et la liberté
+d'écrire avaient relevé la nation de ces champs de bataille où elle
+avait trébuché à son tour et où elle gisait toute mutilée dans sa
+gloire et dans son sang. La respiration des âmes, suspendue par les
+proscriptions de 1793, par la guerre et par le gouvernement militaire,
+avait été rendue à la France, on peut même dire à l'Europe: une nouvelle
+génération d'esprits élevés dans le silence et dans l'ombre était
+apparue sur toutes les scènes littéraires, à la fois monarchique avec M.
+de Chateaubriand, libérale avec Mme de Staël, théocratique avec M. de
+Bonald, féodale avec M. de Montlosier, sacerdotale avec M. de Maistre,
+classique avec Casimir Delavigne et Soumet, historique avec M. Thiers,
+épique avec M. Philippe de Ségur, attique avec Béranger, platonique avec
+M. Cousin, académique avec M. Villemain, pindarique sur les ailes neuves
+et dans les régions inexplorées avec Victor Hugo, élégiaque avec moi,
+oratoire avec Royer-Collard, de Serre, Foy, Lainé, Berryer naissant, et
+leurs émules de tribune, néo-grecque avec Vigny, romanesque avec Balzac,
+humoristique avec Charles Nodier, satirique avec Méry, Barthélemy,
+Barbier, intime avec Sainte-Beuve, guerroyante et universelle avec cette
+légion de journalistes survivants au jour, avant-postes des idées ou
+des passions libres de leurs partis qui, de Genoude à Carrel, de
+Lourdoueix à Marrast, de Girardin à Thiers, combattaient aux
+applaudissements de la foule entre les dix camps de l'opinion lettrée.
+
+Si on met les noms propres, tous éclatants au moins de jeunesse, sur
+chacune de ces innombrables catégories d'esprits alors en séve ou en
+fleur, si on y ajoute, dans l'ordre des sciences exactes (où le génie
+consiste à se passer d'imagination,) La Place, qui sondait le firmament
+avec le calcul; Cuvier, qui sondait le noyau de la terre et qui lui
+demandait son âge par ses ossements; Arago, qui rédigeait en langue
+vulgaire les annales occultes de la science; Humboldt, qui décrivait
+déjà l'architecture cosmogonique de l'univers, et tant d'autres leurs
+rivaux, leurs égaux peut-être, qui négligèrent d'inscrire leurs noms sur
+leurs découvertes; si on rend à tout cela le souffle, la vie, le
+mouvement, le tourbillonnement de la grande mêlée religieuse, politique,
+philosophique, littéraire, classique, romantique de la restauration, on
+aura une faible idée de cette renaissance, de cet accès de seconde
+jeunesse, de cette énergie de séve et de fécondité de l'esprit
+français à cette date. Cette renaissance de 1815 à 1830 et au delà, ne
+sera peut-être pas regardée un jour comme trop inégale à la renaissance
+des lettres sous les Médicis et sous Louis XIV. J'en parlerais avec plus
+d'orgueil si moi-même je n'en avais pas été, quoique bien loin des
+autres, une faible partie:
+
+ _Et quorum pars parva fui._
+
+Et si on y ajoute enfin les grands esprits littéraires de l'Angleterre
+qui semblaient avoir fleuri de la même floraison sous les rayons de la
+paix européenne, esprits qui subissaient le contre-coup intellectuel de
+la France, et dont la France à son tour subissait l'influence; si on y
+ajoute les Canning, les Byron, les Walter Scott, les Moore, les
+Wordsworth, les Coledridge, les poëtes des lacs, ces thébaïdes anglaises
+de la poésie de l'âme, on aura une idée approximative vraie de la
+situation de la littérature au moment où Alfred de Musset naissait aux
+vers.
+
+
+XVI
+
+Ses premiers vers publiés datent de 1828, ce sont les fantaisies
+intitulées: _Don Paez_, _Madrid_, _Portia_, _Mardoche_, _les Marrons du
+feu_, la _Ballade à la lune_, tout un volume enfin dont le plus grand
+mérite était de ne ressembler à rien dans la langue française.
+
+Si ce jeune poëte n'eût pas été doué par la nature d'une originalité
+forte et inventive, il aurait certainement commencé comme tout le monde
+par l'imitation des modèles morts ou vivants qu'il avait à côté de lui.
+Sa nature le lui défendit, et peut-être aussi un calcul habile.
+Bernardin de Saint-Pierre, Mme de Staël, M. de Chateaubriand, André
+Chénier, Hugo, Vigny, Sainte-Beuve, moi-même nous avions touché trop
+fort et trop longtemps la note grave, solennelle, religieuse,
+mélancolique, quelquefois larmoyante, quelquefois trop éthérée, du coeur
+humain. Ainsi le voulait le temps qui sortait, le front couvert de
+cendres, des décombres d'une société; ainsi le voulaient nos propres
+coeurs, que nos mères avaient allaités de tristesse ou que l'amour
+malheureux avait enivrés de son dernier charme, la mélancolie des
+regrets.
+
+Mais la même note, touchée par tant de mains pendant dix années, avait
+fatigué la France. La France a l'oreille nerveuse et délicate, prompte à
+saisir, prompte à délaisser même ce qui l'a charmée un moment. Il ne lui
+faut pas longtemps le même diapason. Elle était lasse de rêver, de
+prier, de pleurer, de chanter, elle voulait se détendre. Alfred de
+Musset, soit qu'il éprouvât lui-même cette _fastidiosité_ du sublime et
+du sérieux, soit qu'il comprît que la France demandait une autre musique
+de l'âme ou des sens à ses jeunes poëtes, ne songea pas un seul instant
+à nous imiter. Il toucha du premier coup sur son instrument des cordes
+de jeunesse, de sensibilité d'esprit, d'ironie de coeur, qui se
+moquaient hardiment de nous et du monde. Ces vers faisaient, dans le
+concert poétique de 1828, le même effet que l'oiseau moqueur fait à la
+complainte du rossignol dans les forêts vierges d'Amérique, ou que les
+_castagnettes_ font à l'orgue dans une cathédrale vibrante des soupirs
+pieux d'une multitude agenouillée devant des autels.
+
+Ce fut d'abord un grand scandale, puis ce fut un grand éclat de rire;
+puis, quand on se rendit compte du talent prodigieux de cette parodie du
+sublime, ce fut, dans la jeunesse surtout, un grand engouement. Tout le
+monde demanda du _Musset_ comme tout le monde avait demandé autrefois du
+Saint-Évremond. Puis enfin ce fut une grande estime pour l'artiste, même
+parmi les hommes sérieux, quand ils eurent le sang-froid et
+l'impartialité nécessaires pour reconnaître l'admirable doigté de cet
+instrumentiste, de ce guitariste si l'on veut, sur les touches neuves et
+capricieuses de son fragile instrument.
+
+
+XVII
+
+Soyons justes dans nos indulgences cependant: il n'est pas exact de dire
+que tout fut neuf dans l'âme de l'artiste, dans la musique et dans
+l'instrument. Hélas! malheureusement non: tout n'était pas original dans
+cette poésie charmante et bouffonne du nouveau poëte. Il ne nous imitait
+pas, cela est vrai, mais la nature humaine, dans la première jeunesse,
+est tellement imitatrice qu'à son insu Alfred de Musset en imitait
+d'autres que nous. Si nous avions fondé l'école des larmes, deux
+écrivains d'un immense génie, mais d'une dépravation de coeur aussi
+prodigieuse que leur génie, avaient fondé l'école du rire. Mais de quel
+rire? du faux rire! Car rire du sérieux, rire du triste, rire des
+sentiments les plus délicats et les plus saints du coeur de l'homme,
+rire de soi-même, rire du bien, rire du beau, rire de l'amour, rire de
+la femme, rire de Dieu, ce n'est plus rire: c'est grimacer le blasphème,
+c'est grincer des dents en proférant le sacrilége, c'est profaner la
+poésie, c'est se griser à l'autel dans le calice de l'enthousiasme et
+des larmes.
+
+Ces deux hommes étaient alors lord Byron en Angleterre, Henri _Heine_ en
+Allemagne, et ensuite à Paris.
+
+Lord Byron, après avoir écrit les plus pathétiques et les plus
+orientales poésies qui aient jamais attendri ou enchanté l'Occident,
+écrivait maintenant son poëme burlesque de _Don Juan_, apostasie
+quelquefois ravissante, quelquefois grossière et plate de son âme et de
+son génie. _Don Juan_, précisément parce que c'était un scandale, avait
+un succès immense et très-disproportionné à son mérite. On passait sur
+des chants interminables de divagations, d'obscénités et de platitudes,
+pour s'extasier avec raison sur des chants inouïs de passion naïve, de
+jeunesse, d'innocence et de félicité, tels que les amours de Don Juan et
+d'Haïdé, cette Chloé et ce Daphnis de l'Archipel. Tout le monde se
+croyait capable d'écrire des _Haïdé_, parce qu'on se sentait
+très-capable de rimer en français les prosaïques obscénités et les
+grossières plaisanteries de cette longue et mauvaise rapsodie du poëte
+anglais.
+
+Le sujet de _Don Juan_ a été et sera mille fois encore l'éternelle
+tentation des imaginations poétiques. _Don Juan_ est Espagnol d'origine,
+puis Allemand de conception, puis Anglais d'exécution; il sera
+certainement Français tôt ou tard d'imitation, quand le poëte sera né
+assez enthousiaste pour s'élever au sublime, assez corrompu pour se
+moquer de son enthousiasme, assez souple pour se précipiter de l'empirée
+dans l'égout sans se casser les reins dans ce tour de force. Dieu
+préserve le plus longtemps possible la littérature française de ce
+casse-cou! Voltaire l'a essayé dans un poëme plus ordurier que
+plaisant; où Voltaire a échoué qui osera se flatter de réussir?
+
+
+XVIII
+
+Le type véritablement original de _Don Juan_ est né le jour où la
+chevalerie est morte en Europe. La chevalerie était la noble folie de la
+vertu; les don Juan sont la folie du vice. C'est _Don Quichotte_ qui est
+le véritable père de _Don Juan_; le jour où l'on a commencé à railler
+l'héroïsme et l'amour, on a ouvert la carrière aux héros du scepticisme
+et du libertinage. _Don Juan_, fils de _Don Quichotte_, après avoir
+amusé sous différentes incarnations l'amoureuse Espagne, a fait son
+apparition dans la fantastique Allemagne sous le nom de _Faust_. Les
+vieux poëtes allemands s'en sont emparés et lui ont donné un degré de
+dépravation de plus. Ils ont ajouté l'impiété à la débauche dans ce
+caractère. Ils en ont fait un _Lucifer_ déguisé en amant pour séduire et
+pour délaisser les jeunes filles éblouies à sa lueur infernale. Goethe
+l'a rajeuni dans son _Faust_, tragédie épique et merveilleuse, où
+l'innocente coupable Marguerite attendrit Dieu lui-même après avoir
+attendri Satan.
+
+Don Juan, dans lord Byron comme dans les poëtes espagnols, n'est plus
+Satan, mais c'est un jeune homme satanique, une personnification de la
+jeunesse corrompue dans sa fleur, corrompant tout autour d'elle, mais
+ayant conservé, dans sa corruption précoce et malfaisante, quelque chose
+de la grâce et du parfum de sou innocence. Don Juan, en un mot, c'est
+l'étourdi blasé de l'univers, c'est le mauvais sujet de l'espèce
+humaine, c'est le vice séduit et séduisant, éprouvant quelquefois la
+passion, la jouant plus souvent par caprice et la finissant toujours par
+un éclat de rire.
+
+Voilà le modèle que _Don Quichotte_ de Cervantès, le _Faust_ de Goethe
+et le _Don Juan_ de Byron offraient à Alfred de Musset.
+
+_Henri Heine_, pour qui on commençait à s'engouer en France, lui en
+offrait un bien plus dépravé.
+
+Nous avons beaucoup lu _Henri Heine_ dans ses vers et dans sa prose. Ce
+Voltaire de Hambourg, ce Camille Desmoulins de la mer Baltique, ce
+Figaro d'outre-Rhin, était le fils d'une honorable et opulente maison
+de banquiers d'Allemagne. Proscrit de son pays pour quelques peccadilles
+de satiriste, il était venu à Paris; il s'y était fait le Coriolan de
+plume de sa patrie.
+
+Son prodigieux talent comme pamphlétaire, bien supérieur, selon nous, à
+son très-médiocre talent comme poëte, l'avait bien vite naturalisé
+Français. Nous lui rendons justice sous ce rapport: ni Aristophane, ni
+Arioste, ni Voltaire, ni Beaumarchais, ni Camille Desmoulins, ces dieux
+rieurs de la facétie, n'ont surpassé ce jeune Allemand dans cet art
+méchant d'assaisonner le sérieux de ridicule et de mêler une poésie
+véritable à la plus cynique raillerie des choses sacrées. Du reste, il
+ne fallait lui demander aucune raison d'aimer ou de haïr ce qu'il
+exaltait ou ce qu'il brisait avec la même verve d'esprit.
+
+_Heine_ n'avait pour raison que son caprice. Tour à tour libéral,
+monarchiste, allemand, français, radical, napoléoniste, orléaniste,
+républicain, communiste, blasphémant la société quand elle règne, sapant
+le trône quand il est debout, impréquant la république quand elle sort
+pour un jour de ses propres voeux, cynique d'impiété quand il s'amuse,
+dévot quand il souffre, ambigu quand il meurt, indéchiffrable partout,
+ce n'est pas un homme, c'est une plume, ou plutôt c'est une griffe, mais
+c'est la griffe d'un aigle de ténèbres, d'un singe de l'enfer amuseur
+des mauvais esprits: cette griffe égratigne jusqu'au sang tout ce
+qu'elle touche et elle brûle tout ce qu'elle a égratigné. En conscience
+nous ne croyons pas que la nature humaine ait jamais réuni dans un seul
+homme, tant de talent, tant de légèreté, tant de poésie, tant de grâce à
+tant d'innocente perversité. Nous disons innocente, car un enfant n'est
+jamais coupable, et sous les premiers cheveux blancs Henri Heine est
+mort enfant!
+
+Tel était le second modèle que l'esprit tentateur offrait à
+l'adolescence inexpérimentée d'Alfred de Musset quand il entra dans le
+monde. Mais s'il fut malheureux dans ses premiers modèles, il fut
+également malheureux dans ses premières tendresses de coeur.
+
+Un jeune écrivain aussi délicat de touche qu'il est accompli
+d'intelligence et qu'il est viril de caractère, M. Laurent Pichat, poëte
+et politique de la même main, fait aujourd'hui même dans la _Revue de
+Paris_, une allusion par réticence à cette infortune de coeur d'Alfred
+de Musset, hélas! et peut-être la plus irrémédiable de ses
+infortunes!--«Les biographes» écrit M. Laurent Pichat, «chercheront à
+rendre publique l'anecdote de cette douleur qui le fît pleurer comme un
+enfant: déjà même les indiscrétions personnelles en ont trop dit
+peut-être. Ne nous arrêtons pas à ces légendes du sentiment. Quand nous
+dévorions ses plaintes, et quand des voix vagues voulaient nous révéler
+cette mystérieuse histoire, nous nous refusions à entendre, et
+aujourd'hui même nous ne voulons rien savoir et rien répéter de ce qu'on
+a murmuré. Lisons les vers et respectons les secrets de l'âme.»
+
+Nous ne déchirerons pas le voile, et cela avec d'autant plus de raison,
+que nous n'avons recueilli, comme M. Laurent Pichat, que les commérages
+à demi-mot de l'ignorance et de la malveillance contre deux natures de
+génie. Il paraît résulter de ces balbutiements de vagues sur les lagunes
+de Venise, que le premier amour de ce jeune homme ne fut pas heureux, et
+que né d'un caprice, il fut abrégé et puni par un abandon. De là ces
+gouttes de larmes amères qui tombèrent pendant toute la vie de Musset
+sur ces feuilles de rose de ses vers, et qui en sont peut-être les
+perles les plus précieuses, comme dans un tableau de fleurs _de
+Saint-Jean_ les gouttes de rosée que transperce un rayon de soleil. Mais
+de là aussi une incrédulité impie à l'amour vertueux, une ironie
+habituelle contre l'amour fidèle, une moquerie de l'amour de l'âme, un
+culte à l'amour des yeux, et enfin un abandon sans résistance à l'amour
+capricieux et volage de l'instinct qui est à la fois la profanation et
+la vengeance de ce qu'il y a de plus divin dans le calice où l'homme
+boit ses délices et ses larmes.
+
+Ce fut un grand malheur que cette rencontre au printemps de leur vie,
+entre deux grandes imaginations et entre deux belles jeunesses qui
+n'étaient pas nées pour se refléter l'une à l'autre des clartés, mais
+des ombres. Elles se ternirent ainsi au lieu de s'illuminer
+mutuellement. Il y eut éclipse dans leur ciel, elles en souffrirent, et
+tout le monde en souffrit avec elles.
+
+Il y a deux éducations pour tout homme jeune qui entre bien doué des
+dons de Dieu dans la vie: l'éducation de sa mère et l'éducation de la
+première femme qu'il aime après sa mère. Heureux celui qui aime plus
+haut que lui à son premier soupir de tendresse! Malheureux celui qui
+n'aime pas à son niveau! L'un ne cessera pas de monter, l'autre ne
+cessera pas de descendre. La Destinée est femme.
+
+Ce n'était pas un caprice de jeunesse qu'il fallait à Musset, c'était
+une religion du coeur, notre premier maître de philosophie, c'est un
+chaste amour. C'est Béatrice qui fît Dante, c'est Laure qui fît
+Pétrarque, c'est Léonore qui fît le Tasse, c'est Vittoria Colonna qui
+fit Michel-Ange, aussi poëte de coeur qu'il fut artiste du ciseau; dans
+la Grèce, c'est Sapho qui fît Alcée; les femmes olympiques de la Grèce
+ne firent que des Anacréons, les belles _Délies_ de Rome ne firent que
+des Tibulles, les _Éléonores_ de Paris ne firent que des Parnys. L'amour
+est un holocauste dans les coeurs purs, mais c'est à condition de ne
+brûler que des parfums.
+
+
+XIX
+
+Cependant Alfred de Musset paraît avoir rencontré plus tard (hélas, trop
+tard!) une de ces créatures au-dessus de tout pinceau, fût-ce celui de
+Raphaël pour la Fornarina; elle semblait digne d'exhausser le génie d'un
+jeune poëte jusqu'à la hauteur idéale et sereine où l'amour des
+_Béatrice_, des _Laure_ et des _Léonore_ avait transfiguré le Tasse, le
+Dante et Pétrarque.
+
+Cette femme aurait suffi pour les transfigurer tous les trois. C'était
+la musique, ou plutôt c'était la poésie sous figure de femme. On
+l'appelait sur la terre la _Malibran_; on l'appelle sans doute au ciel
+la sainte Cécile du dix-neuvième siècle.
+
+Quelques vers tristes, et pour ainsi dire rétrospectifs, d'Alfred de
+Musset, écrits sur le tombeau de cette incarnation de la mélodie quinze
+jours après sa mort, semblent révéler dans le poëte un regret qui recèle
+presque un amour. «Que reste-t-il de toi aujourd'hui, dit le poëte, de
+toi morte hier, de toi, pauvre Marie! Au fond d'une chapelle il nous
+reste une croix!»
+
+ Une croix et l'oubli, la nuit et le silence!
+ Écoutez! c'est le vent, c'est l'océan immense,
+ C'est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin,
+ Et de tant de beauté, de gloire, d'espérance,
+ De tant d'accords si doux, d'un instrument divin,
+ Pas un faible soupir, pas un écho lointain!
+
+ N'était-ce pas hier, qu'à la fleur de ton âge,
+ Tu traversais l'Europe, une lyre à la main,
+ Dans la mer, en riant, te jetant à la nage,
+ Chantant la tarentelle au ciel napolitain,
+ Coeur d'ange et de lion, libre oiseau de passage,
+ Naïve enfant ce soir, sainte artiste demain?
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ Hélas! Marietta, tu nous restais encore;
+ Lorsque sur le sillon l'oiseau chante l'aurore,
+ Le laboureur s'arrête, et, le front en sueur,
+ Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur:
+ Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore,
+ Et tes chants dans les airs emportaient la douleur!
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ Meurs donc: la mort est douce et ta tâche est remplie!
+ Ce que l'homme ici-bas appelle le génie,
+ C'est le besoin d'aimer, hors de là tout est vain.
+ Et puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie,
+ Il est d'une grande âme et d'un heureux destin
+ D'expirer comme toi pour un amour divin!
+
+
+XX
+
+Ces vers nous ramènent malgré nous à un amer souvenir.
+
+Nous l'avons connue et admirée aussi, cette apparition transparente du
+génie dans la beauté. Nous avons entrevu dans tous les climats bien des
+femmes dont les traits éblouissaient les yeux, dont le timbre de l'âme
+dans la voix ébranlait le coeur, dont les regards répandaient plus de
+lueurs qu'il n'y en a dans l'aube et dans les étoiles d'un ciel
+d'Orient; mais nous n'avons jamais vu et nous craignons qu'on ne revoie
+jamais (car la nature s'égale mais ne se répète pas) une créature
+innomée comparable à cette bayadère du ciel ici-bas. Nous disons
+bayadère dans le sens pur et pieux du mot, une cariatide vivante des
+temples de la divinité dans les Indes, l'ivresse de l'oreille et des
+yeux dévoilée aux hommes pour enlever l'âme au ciel par les regards et
+par la voix!
+
+Un mystère qu'elle nous a à demi révélé un jour à nous-même planait sur
+sa vie comme un nuage sur la source d'un fleuve. Ce nuage assombrissait
+sa beauté. Il répandait sur ses traits éclatants de jeunesse et
+d'inspiration une arrière-pensée de tristesse. Cette mélancolie
+s'éclairait, mais ne se dissipait jamais entièrement. Elle avait trop
+souffert pour que le sourire ne conservât pas une certaine langueur et
+une certaine amertume irréfléchie sur ses lèvres.
+
+Cette beauté de madame Malibran existait par elle-même sans avoir besoin
+de formes, de contours, de couleurs pour se révéler. C'était la beauté
+métaphysique n'empruntant à la matière que juste assez de forme pour
+être perceptible aux yeux d'ici-bas. Son corps charmant ne la parait
+pas, il la voilait à peine. Cependant cette beauté, qui transperçait à
+travers ce frêle tissu comme la lueur à travers l'albâtre, fascinait
+tous les sens autant qu'elle divinisait l'âme. On se sentait en présence
+d'un être dont le feu sacré de l'art avait dévoré le tissu. Ce feu de
+l'enthousiasme était si ardent et si pur en elle, qu'à chaque instant on
+croyait voir cette enveloppe consumée tomber en une pincée de cendre et
+tenir dans une urne ou dans la main. On connaît les prodigieux
+engouements qu'elle excitait d'un bout de l'Europe à l'autre par son
+chant. Mais ce n'était ni son chant, ni son geste, ni son drame que
+j'admirais le plus en elle, c'était sa personne. Elle n'avait pas besoin
+de baguette pour ses enchantements, le charme était dans son âme. Ce
+charme ne tombait pas avec ses parures ou ses couronnes de théâtre, il
+s'endormait et se réveillait avec elle.
+
+Un hasard nous rapprocha; elle me tendit la main comme à un frère. Toute
+son âme était dans ce geste. Je la vis assidûment pendant un court
+printemps, le dernier de ses beaux printemps; c'était tantôt dans des
+nuits musicales sous les arbres illuminés des jardins de Paris, où elle
+faisait taire et mourir de mélodie les rossignols; tantôt dans son salon
+familier de la rue de Provence, où les instruments de musique et les
+guitares de la veille jonchaient les meubles et les tapis. La
+conversation y prenait bien plus souvent le ton mélancolique de
+l'enthousiasme qui est le mal du pays des grandes âmes, que le ton de
+l'enjouement qui n'était chez elle que l'ivresse d'une soirée.
+
+Elle me traitait en ami supérieur en âge à qui l'on se plaît à se
+confier, parce qu'on sent l'affection désintéressée dans le conseil. Il
+dépendit plusieurs fois de moi d'avoir une influence heureuse sur sa
+destinée. Cependant je ne la détournai pas assez du chemin de la mort.
+Elle partit. Elle épousa un homme supérieur dans l'art qu'elle aimait.
+Elle fut heureuse quelques jours, puis elle mourut dans le bonheur et
+dans le triomphe. Ses bienfaits incalculables l'avaient devancée dans le
+ciel et l'attendaient sur le seuil des miséricordes. Je venais de
+recevoir d'elle peu de jours avant sa mort une lettre badine de trente
+pages, qui dort encore quelque part parmi mes papiers. «Je voudrais, m'y
+disait-elle, avoir sous la main une feuille de papier longue et large
+comme le firmament pour la remplir de mon bavardage et de mes
+épanchements avec vous.» Jeunesse, beauté, bonté, génie, âme de
+prédilection parmi les âmes expressives, la petite croix dont parle
+Alfred de Musset couvrit tout.
+
+Voilà la vision à la fois charmante et surnaturelle que le hasard aurait
+dû placer à temps sur la route du poëte dont nous parlons! voilà le
+_Sursum corda_ qu'il fallait à ce jeune homme pour l'empêcher de
+regarder jamais ailleurs. Ils étaient jeunes, ils étaient libres, ils
+étaient beaux, ils étaient poëtes au moins autant l'un que l'autre, ils
+pouvaient s'attacher saintement dans la vie l'un à l'autre aussi
+indissolublement que la musique s'attache aux paroles dans une mélodie
+de Cimarosa!
+
+Il ne devait pas en être ainsi, nous dit M. de Sainte-Beuve dans un
+tendre reproche à la destinée de cet ami mort. «La passion vint,
+ajoute-t-il; elle éclaira un instant ce génie si bien fait pour elle;
+mais elle le ravagea. On connaît trop bien cette histoire pour que ce
+soit une indiscrétion de la rappeler.»
+
+M. de Sainte-Beuve a raison; du jour, en effet, où ce jeune poëte cessa
+de croire à la sainteté de l'amour et à la durée de l'enthousiasme, il
+fit plus que de tomber dans l'incrédulité, il tomba dans la dérision de
+l'amour, il devint un sceptique du sentiment, un athée de
+l'enthousiasme, un blasphémateur du feu sacré; de là au cynisme il n'y a
+qu'un pas; sa nature élégante et attique lui défendait de s'y livrer,
+mais il glissa trop souvent dans des libertinages de style qui ne se
+dégradent pas jusqu'à l'Arétin, mais qui rappellent Boccace, le Musset
+immortel d'Italie.
+
+
+XXI
+
+Trois conditions, selon nous, sont nécessaires pour former un grand
+poëte sérieux dans tous les siècles. Ces trois conditions sont: un
+amour, une foi, un caractère.
+
+Nous venons de voir que la première de ces conditions, un saint amour,
+un amour de _Béatrice_ ou de Laure, avait malheureusement manqué à M. de
+Musset.
+
+Ses oeuvres, à dater de ce jour, nous prouvent assez qu'une foi
+quelconque, soit religieuse, soit philosophique, soit même politique,
+lui manqua aussi; nous n'en voudrions d'autre preuve que ses vers. Ils
+badinent presque sans cesse avec les choses sérieuses, ils font de la
+poésie la flamme bleue d'un bol de punch, au lieu d'en faire la flamme
+inextinguible d'un autel. Musset fait plus que de badiner avec les
+grands sentiments, il les raille, soit que ces grands sentiments
+s'appellent amour, soit qu'ils s'appellent religion, soit qu'ils
+s'appellent patriotisme: lisez, sur les matières religieuses et
+politiques, sa profession ironique adressée à un ami.
+
+ «Vous me demandez si j'aime ma patrie?
+ Oui, j'aime fort aussi l'Espagne et la Turquie.
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ «Vous me demandez si je suis catholique?
+ Oui, j'aime fort aussi les dieux....
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ «Vous me demandez si j'aime la sagesse?
+ Oui, j'aime fort aussi le tabac à fumer.
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+ «J'estime le Bordeaux, surtout dans sa vieillesse.
+ J'aime tous les vins francs parce qu'ils font aimer!»
+
+Lisez, dans les vers sur la naissance d'un prince, l'apostrophe à la
+nation pour la désintéresser de tout ce qui n'est pas jouissance
+matérielle.
+
+ «As-tu vendu ton blé, ton bétail et ton vin?»
+
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+ .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
+
+Enfin lisez dans la dernière page dont il a scellé ses oeuvres, son
+sonnet d'adieu à ce bas monde:
+
+ Jusqu'à présent, lecteur, suivant l'antique usage,
+ Je te disais bonjour à la première page.
+ Mon livre cette fois se ferme moins gaiement;
+ En vérité, ce siècle est un mauvais moment.
+
+ Tout s'en va, les plaisirs et les moeurs d'un autre âge.
+ Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant,
+ Rosalinde et Suzon qui me trouvent trop sage,
+ Lamartine vieilli qui me traite en enfant.
+
+ La politique, hélas! voilà notre misère.
+ Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire.
+ Être rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non.
+
+ Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire.
+ Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre,
+ Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.
+
+Charmante plaisanterie, triste symbole d'une foi absente qui ne donne
+aucune unité, aucune spiritualité, aucun but grandiose, aucune tendance
+même perceptible au génie; ces moeurs délicieuses, mais toujours
+légères, sont des osselets avec lesquels un enfant joue sur les deux
+seuils de la vie. Une philosophie manque donc à ce poëte pour être un
+homme fait de la littérature.
+
+La troisième condition, un caractère, ne lui a pas moins manqué. Si l'on
+entend par ce mot une nature saine, bonne, honnête, tendre même et
+capable de tous les excellents sentiments du coeur et de l'esprit dans
+la vie privée; non, ce caractère-là n'a pas manqué au poëte, c'est pour
+cela même qu'il fut aimé, et qu'il sera pleuré: sa physionomie seule
+révélait un homme de bien. Mais si l'on entend par caractère cette
+solidité de membres, cet aplomb de stature, cette énergie de pose qui
+font qu'un homme se tient debout contre les vents de la vie et qu'il
+marche droit à pas réguliers dans les sentiers difficiles, vers un but
+humain ou divin placé au bout de notre courte carrière humaine; non,
+Alfred de Musset ne reçut pas de la nature et ne conquit pas par
+l'éducation ce caractère, seul lest qui empêche le navire de chavirer
+dans le roulis des vagues. Son âme, qui n'était que grâce, flexibilité
+et souplesse comme son talent, s'inclinait à tout vent de l'imagination.
+Il n'y avait en lui de solide que ce qu'on entend par l'honnête homme:
+tout le reste était d'un enfant; ses fautes même dont on a trop parlé
+n'étaient que des enfantillages. C'étaient des fautes de tempérament, ce
+ne furent jamais des vices de coeur.
+
+Mais enfin pour être vrai il faut reconnaître que l'absence de ces
+trois conditions qui font seules la grande poésie: l'amour, la foi, le
+caractère, lui manquent comme elles manquèrent à un homme du
+dix-septième siècle avec lequel il a une lointaine ressemblance, la
+Fontaine. Il faut reconnaître de plus que l'absence de ces trois
+conditions qui n'ont pas empêché la Fontaine d'être ce qu'on appelle
+immortel, mais qui l'ont empêché d'être moral, il faut reconnaître,
+disons-nous, que l'absence totale de ces trois conditions de l'homme a
+porté un préjudice immense au poëte; il faut reconnaître que l'absence
+de ces trois qualités donne à l'ensemble des oeuvres de Musset quelque
+chose de vide, de creux, de léger dans la main, d'incohérent, de
+sardonique, d'éternellement jeune, et par conséquent de souvent puéril
+et de quelquefois licencieux qui ne satisfait pas la raison, qui ne
+vivifie pas le coeur autant que ses oeuvres séduisent et caressent
+l'esprit.
+
+Enfin il faut reconnaître qu'il y a dans ces éternels enjouements, dans
+cette folle ironie des choses graves: amour, beauté, religion, chasteté
+des moeurs, dévouement à ses opinions, quelque chose qui fait une
+impression pénible même à l'imagination. Cette impression est tout à
+fait semblable à celle que fait, dans un bain d'Orient, le baigneur qui
+vous verse une pluie d'eau froide sur la poitrine, après vous avoir
+plongé dans l'eau tiède et parfumée du bassin de marbre. On a froid et
+chaud tout ensemble, on ne sait si l'on doit s'épanouir ou frissonner.
+
+Pour moi j'avoue (mais c'est sans doute un tort de ma nature un peu trop
+sensible aux impressions de l'air ambiant), j'avoue que c'est surtout
+cette ironie moqueuse, cette caresse à rebrousse-poil, ce chaud et froid
+de ses vers, cette profanation du sentiment qui m'ont rendu moins
+sensible que je ne devais l'être au mérite incomparable des ouvrages
+légers de cet émule en poésie.
+
+Dirai-je ici toute ma pensée? Il m'est arrivé souvent, en fermant avec
+humeur le volume de _Don Juan_ de Byron, les facéties presque toujours
+sacriléges de _Heine_, et quelquefois les poésies trop juvéniles et trop
+rabelaisiennes de Musset, il m'est arrivé, dis-je, de comparer
+l'impression que j'avais reçue dans ces volumes léthifères à une Morgue
+de la pensée où l'on va, pour les reconnaître, contempler avec
+répugnance et dégoût les choses mortes et décomposées du coeur humain!
+Il me semblait que j'entendais la voix ricaneuse de don Juan, ou la voix
+plus grinçante de _Heine_ le _poëte réprouvé_ de cette école, nous dire,
+en se faisant une joie de notre horreur: Tenez, regardez votre idéal:
+Ici la jeunesse, ici la beauté, ici l'innocence, ici l'amour, ici la
+pudeur, ici la vertu, ici la piété, ici la poésie, cette fleur de l'âme!
+ici l'héroïsme trompé par la fortune! Les voilà, mais les voilà tués!
+les voilà trouvés dans la rue après une nuit de carnaval! les voilà tout
+salis de boue et de lie! les voilà honteux, même après leur mort, de
+leur nudité! Et, pour que le spectacle soit plus funèbre et que l'ironie
+des poëtes soit plus sanglante: Regardez! voilà, sous le vestibule de
+cette Morgue de l'âme, une statue du rire qui grimace la volupté en face
+de la mort et qui vous encourage du doigt à vous moquer des plus belles
+et des plus tristes choses de la vie!
+
+Pardon de cette image, mais il ne s'en présente pas d'autre sous ma main
+pour peindre cet attrait mêlé de répulsion qui me saisit en lisant ces
+poésies renversées qui placent l'idéal en bas au lieu de le laisser où
+Dieu l'a placé, dans les hauteurs de l'âme et dans les horizons du
+ciel. Est-ce là ce qu'on éprouve en lisant l'Arioste? Non! le franc rire
+n'est pas le ricanement.
+
+
+XXII
+
+Alfred de Musset ne devait pas persister toujours dans ce faux genre. La
+tristesse venait avec les années, et avec la tristesse venait la
+véritable poésie, celle de son second volume, celle surtout de ses
+_Nuits_ que nous vous ferons admirer tout à l'heure sans réserve. Depuis
+quinze ans il s'était retiré de tout, du monde, de l'amour, de la poésie
+même, de tout excepté de la famille et des amitiés qui lui étaient
+restées pieusement fidèles.
+
+La maladie du désenchantement, vengeance de ceux qui n'ont pas placé
+leur perspective et leur espérance assez haut, explique les silences et
+les défaillances qu'on a reprochés à ses dernières années. La
+philosophie du plaisir ne laisse dans la bouche que cendre amère, elle
+ne survit pas à la jeunesse: il faut mourir quand les feuilles tombent,
+à l'approche de l'hiver, de l'arbre de vie. Musset désirait mourir; il
+disait à son excellent frère, homme d'une grâce aussi tendre, mais d'une
+raison plus saine que lui: «Je suis le poëte de la jeunesse, je dois
+m'en aller jeune avec le printemps. Je ne voudrais pas passer l'âge de
+Raphaël, de Mozart, de Weber, de la divine Malibran!»
+
+Une maladie de coeur l'avertissait depuis longtemps que ses voeux
+seraient exaucés. Le premier mai de cette année il s'alita comme pour
+une indisposition légère; rien de funeste en apparence n'alarmait sa
+mère, son frère, ses amis, la gouvernante dévouée qui le servait depuis
+vingt ans avec une affection maternelle. Lui cependant avait les vagues
+pressentiments d'un adieu prochain, il s'entretenait souvent avec une
+tendre sollicitude de la douleur des siens, du sort de la pauvre femme
+qui le veillait, providence domestique de son foyer.
+
+Une légère crise les alarma un instant dans la soirée; elle fut suivie
+d'un bien-être et d'un calme perfides; il témoigna le désir de dormir;
+il s'endormit et ne se réveilla pas. Il avait passé sans secousse d'un
+monde à l'autre; son dernier souffle n'avait pas été entendu. Mort
+douce et nonchalante, désirée de ceux qui ne craignent ici-bas que la
+douleur! De sourds sanglots éclatèrent autour de sa couche, et des
+prières suivirent son âme légère et repentante au séjour des bons et des
+miséricordieux; il avait été l'un et l'autre. Dante l'aurait placé dans
+les limbes, comme les enfants dont ses faiblesses mêmes avaient
+l'innocence.
+
+
+XXIII
+
+Et maintenant on recueille ses vers. Mais quelle influence ce poëte de
+la jeunesse a-t-il eue sur cette jeunesse de la France, qui s'est
+enivrée pendant vingt-cinq ans à cette coupe? Une influence maladive et
+funeste, nous le disons hautement. Cette poésie est _un perpétuel
+lendemain de fête_, après lequel on éprouve cette lourdeur de tête et
+cet allanguissement de vie qu'on éprouve le matin à son réveil après une
+nuit de festin, de danse et d'étourdissement des liqueurs malsaines
+qu'on a savourées. Poésie de la paresse qui ne laisse, en retombant
+comme une couronne de convive, que des feuilles de roses séchées et
+foulées aux pieds. Philosophie du plaisir qui n'a pour moralité que le
+déboire et le dégoût.
+
+Pendant vingt-cinq ans, cette jeunesse épicurienne de ses disciples ne
+s'est nourrie malheureusement que de cette fumée des vers qui s'exhalait
+avec une séduction, enivrante des poésies de son favori. Musset a fait
+une école, l'école de ceux qui ne croient à rien qu'aux beaux vers et
+aux belles ivresses.
+
+Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse dorée de Musset, toi qui le pleures,
+mais qui ne t'es pas même donné la fatigue d'aller jeter une feuille de
+rose sur son cercueil ou de l'accompagner jusqu'au seuil creux de
+l'éternité, de peur de déranger une de tes paresses ou d'attrister une
+de tes joies! Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse qu'il a faite, il est
+mort, ton poëte! Mais toi, interroge-toi bien: est-ce que tu vis?
+
+Est-ce que tu vis par l'intelligence? Est-ce que tu vis par le coeur?
+Est-ce que tu vis même par aucune de ces illusions généreuses et
+juvéniles qui poussent l'homme en avant sur les routes de l'idéal, de la
+passion, de l'activité, de l'étude, et qui sont les mirages de la
+liberté et de la vertu? Non! tu ne vis, comme le vieillard blasé, que
+de la vie sénile des sens. Le ricanement de l'indifférence sur les
+lèvres, du plaisir pour de l'or et de l'or pour le plaisir dans la main:
+voilà ta poésie!
+
+Tu as été élevée sous ce règne terre à terre où la France de 1830,
+antichevaleresque et antilibérale tout à la fois, s'était fondu un trône
+à son image avec des rognures d'écus entassées dans ses coffres-forts,
+et où le matérialisme de la jouissance ne prêchait pour toute morale aux
+enfants de tels pères que le mépris de toute noble intellectualité! Le
+_savoir-faire_ dans une petite faction gouvernante et le _savoir-vivre_
+dans les fils de cette oligarchie dorée, étaient les seuls mérites
+appréciés dans les gymnases de cette époque en possession du sceptre et
+du comptoir. _Enrichis-toi et jouis_ était le catéchisme du temps.
+
+Tu sortais de ces gymnases déjà toute corrompue par cette prétendue
+sagesse de la vie sans rêves. Il te fallait un poëte à l'image de ta
+politique; car enfin les poëtes sortent de terre comme en France sortent
+les soldats, quel que soit le parti qui frappe du pied cette terre
+féconde. Alfred de Musset naquit; il volait plus haut que toi, car il
+avait des ailes pour s'élancer, quand il était dégoûté, au-dessus de son
+siècle; il avait un génie pour mépriser même sa propre trivialité. Il
+badinait avec le vice, et ton vice à toi était sincère. Il t'a chanté ce
+que tu demandais qu'on te chantât, les seules choses que tu voulais
+entendre: la beauté de chair et de sang, le plaisir sans choix, le vin
+sans mesure,
+
+ Qu'importe le flacon, pourvu qu'il ait l'ivresse!
+
+les sérénades espagnoles, les aventures risquées, les strophes
+titubantes, le dédain de Platon, les assouvissements d'Épicure, le
+mépris de la politique, le rire de la sainteté, le doute sur les
+immortels lendemains de cette courte vie! Tu l'as applaudi, et vous vous
+êtes pervertis l'un et l'autre. Il est remonté de cette perversion par
+le ressort vainement comprimé de son génie. Mais toi, Jeunesse, tu y es
+restée et tu t'y complais, et tu répètes ses vers, après tes orgies,
+pour te justifier à toi-même ta mollesse par un élégant exemple!
+
+Aussi regarde: qu'es-tu devenue depuis que cette moralité du plaisir a
+été aspirée par toi dans ces vers ivres de verve, mais malsains de
+substance. Ton trône de 1830 est tombé, et tu n'as pas levé un bras
+seulement pour le défendre. La république a surgi sous tes pieds, et tu
+n'as pas fait un geste pour la modérer et pour l'asseoir sur ta propre
+souveraineté, comme si tu t'étais sentie indigne de ce règne de la
+raison et de l'énergie civiles que le hasard t'offrait pour te relever à
+tes propres yeux et aux yeux du monde. Souverain fatigué avant le
+travail, tu as abdiqué avec insouciance, comme un roi de la race des
+Sardanapale, une dignité qui t'aurait coûté une heure de ton sommeil ou
+une coupe de tes festins! Mille tribunes se sont élevées, et tu n'es
+montée à aucune pour défendre ou réfuter des opinions. Des opinions? Ton
+poëte t'avait bien recommandé de ne pas te compromettre à en avoir une.
+
+ Qui? moi? noir ou blanc? Ma foi non!
+
+La dictature est venue et tu as regardé passer, les bras croisés, la
+fortune comme un spectacle! Que t'importe à toi ce qui passe dans la
+rue, pourvu que l'or roule, que le verre écume, que la courtisane
+chante, et que la baïonnette étincelle au soleil? car, il faut te rendre
+justice, la bravoure est la seule incorruptibilité de ta race!
+
+En littérature tu n'as pas cessé de railler depuis dix ans toutes ces
+vieilleries de religiosités, de philosophie, de spiritualisme,
+d'éloquence, de lyrisme, de philanthropie, de politique, bulles de savon
+colorées, selon toi, tantôt des rayons de nos vaines imaginations,
+tantôt du sang de nos veines! Tu n'as pas cessé de reléguer dans le pays
+des songes creux et des chimères tous ces poëtes, tous ces publicistes,
+tous ces historiens, tous ces orateurs qui avaient le malheur de dater
+de plus haut que toi dans la vie, d'être nés à des époques où l'âme se
+rattachait à l'antiquité par l'étude des grands exemples, et où l'on
+croyait bêtement à autre chose qu'à _Ninette_ ou _Ninon_! Tu te vautrais
+dans ton prosaïsme, tu te pâmais d'aise pour ton _Rabelais_, tu te
+châtrais le coeur avec ton _Don Juan_, tu te pervertissais l'esprit avec
+ton _Heine_! Tu ne reconnaissais pour philosophe que _Stendal_ et pour
+maître que Musset, et tu te targuais d'avance tous les matins des
+oeuvres inouïes que tu couvais sur ton oreiller inspirateur entre une
+nuit d'orgie et une aurore de paresse!
+
+Moi-même, je l'avoue, étonné de tes forfanteries de coeur et d'esprit,
+j'attendais, avec une admiration toute prête à t'applaudir, ces
+chefs-d'oeuvre de nouveauté, promis par tes présomptueux pressentiments.
+
+Nous avons attendu dix ans, et qu'avons-nous vu sortir de ces écoles de
+Byron, de Heine, de Musset? Une foule d'imitateurs grimaçant des grâces,
+naturelles chez ces grands artistes, affectées chez vous! la platitude
+systématique ou innée se masquant pompeusement sous le nom prétentieux
+de _réalisme_! la poésie se dégradant au tour de force comme une
+danseuse de corde! les poëtes oubliant le sens pour ne s'occuper que des
+mètres ou des rimes de leurs compositions, et finissant par se glorifier
+eux-mêmes du nom de _funambules_ de la poësie! un jeu, en un mot, au
+lieu d'un talent! un effort, au lieu d'une grâce! un caprice, au lieu
+d'une âme! une profanation, au lieu d'un culte! un sacrilége, au lieu
+d'une adoration du bien et du beau dans l'art? Y a-t-il là de quoi tant
+se vanter de sa jeunesse, et de quoi tant mépriser ses pères?
+Royer-Collard s'écriait que ce qui manquait à la jeunesse de son temps,
+c'était le respect des supériorités: ne pourrait-on pas vous dire à
+vous que ce qui vous manque aujourd'hui, c'est le respect de vous-mêmes?
+
+Et nous qui vieillissons aujourd'hui, sommes-nous fondés à vieillir du
+moins avec espérance?
+
+Et comment bien espérer encore de ce réveil de ton âme, ô Jeunesse dorée
+de Musset, Jeunesse à qui tes poëtes eux-mêmes, tes poëtes épicuriens,
+chantres jadis des nobles passions, baladins de paroles aujourd'hui,
+prêchent l'indifférence, le boudoir et la coupe pour toute vérité?
+Comment bien espérer de ton âme, quand la législation de ton
+enseignement national décrète elle-même la suppression facultative de
+l'étude des lettres humaines qui font l'homme moral, au profit exclusif
+de l'enseignement mathématique qui fait l'homme machine? Crois-tu fonder
+ainsi une civilisation pensante sur le chiffre qui ne pense pas? Ne
+sens-tu pas qu'un pareil système n'est propre qu'à dégrader d'autant la
+pensée dans le monde? Ne sais-tu pas ce que c'est que l'âme d'un peuple?
+L'âme d'un peuple n'est pas ce chiffre muet et mort à l'aide duquel il
+compte des quantités et mesure des étendues; un calcul n'est pas une
+idée: la toise et le compas en font autant! L'âme d'un peuple, c'est sa
+littérature sous toutes ses formes: religion, philosophie, langue,
+morale, législation, histoire, sentiment, poésie! Si tu laisses diminuer
+dans ton enseignement la part immense et principale qui doit appartenir
+à la pensée dans l'homme, c'est ton âme elle-même que tu diminues pour
+toi et pour les générations qui naîtront de toi; et quand on aura
+diminué ainsi l'âme de cette grande nation intellectuelle, c'est sa
+place dans le monde et dans les siècles que vous aurez faite plus petite
+avec votre propre compas! Ce n'est pas en chiffres morts, c'est en
+lettres vivantes et immortelles que le nom français a été écrit sur la
+face du globe!
+
+Voilà pourtant à quoi tu applaudis, Jeunesse atteinte jusque dans ta
+moelle! Voilà de quoi tu te rends complice: tu désertes les lettres pour
+les chiffres, tu affectes, à l'exemple de tes corrupteurs en prose et en
+vers, le dédain du beau, l'estime exclusive de l'utile, l'insouciance
+des institutions qui font l'avenir, le mépris pour ces noms littéraires
+et politiques qui te restent encore comme des reproches vivants de ta
+mollesse, écrivains, orateurs, philosophes, poëtes, qui n'ont de vieux
+que leurs services, leur expérience et leurs gloires! Ces gloires
+t'offusquent, tu aimes mieux les insulter que les atteindre! Prends
+garde! cela porte malheur de déshonorer ses pères!
+
+Il en fut exactement ainsi à Rome du temps de César. Tu pourrais le lire
+dans Cicéron, si tu n'aimais mieux lire la ballade _à la Lune_ ou les
+facéties de tes pamphlétaires que _le Songe de Scipion_; toute la
+jeunesse romaine, après les longues guerres civiles, séduite par l'éclat
+des armes et par les robes flottantes de César, d'Antoine, de Dolabella,
+fut prise d'un épicuréisme insolent, d'une insouciance pour les lettres,
+et d'un mépris pour les choses cultivées et honorées jusque-là, qui
+devaient précipiter vite la ruine morale de l'Italie; il ne resta du
+parti des patriciens de la vieille liberté et de la vieille austérité
+romaines, que des têtes chauves abandonnées par les idolâtres de la
+gloire militaire et raillées par les poëtes lascifs du plaisir et de la
+jeunesse, tels que le lâche Horace qui avait jeté son bouclier. Mais ces
+têtes chauves étaient les _Scipion_, les _Caton_, les _Cicéron_, les
+noms par qui Rome vivait et vivra dans les lettres, dans le coeur et
+dans la mémoire des hommes de bien de tous les âges futurs.
+
+Prends garde, encore une fois, ô présomptueuse et folle Jeunesse de
+l'école des sens, qu'il n'en soit ainsi de toi-même! Prends garde que
+les têtes mûres, sur lesquelles tu jettes la poussière de tes mépris, ne
+dominent encore de toute la hauteur d'un autre temps les cheveux
+couronnés de roses; ce serait là le symptôme fatal de l'abaissement du
+niveau de l'intelligence nationale et de la diminution des proportions
+de l'âme parmi nous; car ce qu'il y a de plus déplorable et de plus
+irrémédiable dans un peuple, c'est quand la jeunesse du coeur se réfugie
+sous les cheveux blancs!
+
+ LAMARTINE.
+
+_P. S._ Lis avec moi maintenant ces pages de ton poëte favori, pour
+apprendre de lui comment on _délire avec grâce_, et déchires-en ensuite
+plus de la moitié, pour apprendre qu'on ne doit chanter que ce qui est
+digne d'être pensé, et que la littérature de l'âme est plus impérissable
+que la littérature des sens.
+
+
+Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, 56, rue Jacob.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
+3), by Alphonse de Lamartine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***
+
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+ http://www.gutenberg.org/2/5/2/7/25276/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+redistribution.
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Title: Cours Familier de Littérature (Volume 3)
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+Author: Alphonse de Lamartine
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+Release Date: May 1, 2008 [EBook #25276]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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+
+<p class="tn">Notes au lecteur de ce ficher digital:</p>
+
+<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
+
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p>
+
+<h2><span class="smaller">PAR</span><br>
+M. A. DE LAMARTINE</h2>
+
+<p class="p4 center">TOME TROISIÈME.</p>
+
+<p class="p4 smaller center">PARIS<br>
+ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br>
+RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.</p>
+
+<p class="smaller center">1857</p>
+
+<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.</p>
+
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p>
+<p class="p4 center">III.</p>
+
+<p class="p4 smaller center">Paris.&mdash;Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, rue Jacob, 56.</p>
+
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span>COURS FAMILIER<br>
+DE<br>
+LITTÉRATURE</h1>
+
+<h2>XIII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<p class="p2 center">Premier de la deuxième Année.</p>
+
+
+<h3>RACINE.&mdash;ATHALIE.</h3>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Nous avons dit, en commençant, que la littérature était l'expression de
+la pensée humaine sous toutes ses formes.</p>
+
+<p>Il y a cinq manières principales d'exprimer sa pensée pour la
+communiquer aux hommes:</p>
+
+<p>La chaire sacrée qui parle aux hommes, dans les temples, de leurs
+premiers intérêts: la Divinité et la morale;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span>La tribune aux harangues qui parle aux hommes, dans les
+assemblées publiques, de leurs intérêts temporels de patrie, de liberté,
+de lois, de formes de gouvernement, d'aristocratie ou de démocratie, de
+monarchie ou de république, et qui remue leurs idées ou leurs passions
+par l'éloquence de discussion, l'éloquence parlementaire;</p>
+
+<p>La place publique, où, dans les temps de tempête, de révolution, de
+sédition, le magistrat, le tribun, le citoyen monte sur la borne ou sur
+les marches du premier édifice qu'il rencontre, parle face à face et
+directement au peuple soulevé, le gourmande, l'attendrit, le persuade,
+le modère et fait tomber de ses mains les armes du crime pour lui faire
+reprendre les armes du patriotisme et des lois. Ce n'est plus là ni
+l'éloquence sacrée, ni l'éloquence parlementaire, c'est l'éloquence
+héroïque, l'éloquence d'action qui présente sa poitrine nue à ses
+auditeurs et qui offre son sang en gage de ses discours;</p>
+
+<p>Le livre qui, par l'ingénieux procédé de l'écriture ou de l'impression,
+reproduit, pour tous et pour tous les temps, la pensée conçue et
+exprimée par un seul, et qui communique, <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span>sans autre
+intermédiaire qu'une feuille de papier, l'idée, le raisonnement, la
+passion, l'image, l'harmonie même empreinte sur la page;</p>
+
+<p>Enfin le théâtre, scène artificielle sur laquelle le poëte fait monter,
+aux yeux du peuple, ses personnages, pour les faire agir et parler dans
+des actions historiques ou imaginaires, imitation des actions tragiques
+ou comiques de la vie des hommes.</p>
+
+<p>De tous ces modes de communiquer sa pensée à ses semblables par la
+parole, c'est le théâtre qui nous paraît le plus indirect, le plus
+compliqué d'accessoires étrangers à la pensée elle-même, et par
+conséquent le moins parfait. La pensée cesse, pour ainsi dire, d'être
+pensée, c'est-à-dire immatérielle, en montant sur le théâtre; elle est
+obligée de prendre un corps réel et de s'adresser aux sens autant qu'à
+l'âme. De tous les plaisirs intellectuels, le théâtre devient
+véritablement ainsi le plus sensuel: voilà pourquoi sans doute il est le
+plus populaire.</p>
+
+<p>Ce noble plaisir populaire du théâtre est inconnu par sa nature aux
+époques de barbarie ou même de jeunesse des peuples. Il ne <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span>
+peut naître et se développer qu'en pleine et opulente civilisation.</p>
+
+<p>Les premiers poëtes sont des poëtes sacrés; les seconds sont des poëtes
+épiques; les troisièmes sont des poëtes lyriques; les quatrièmes sont
+des poëtes dramatiques.</p>
+
+<p>La raison en est simple: les peuples, avant leur âge de parfaite
+civilisation, n'ont ni assez de loisir, ni assez de richesse, ni assez
+de luxe public pour élever à leurs poëtes ces édifices vastes et
+splendides, ces institutions de plaisir public qu'on appelle des
+théâtres et des scènes. La multitude elle-même n'est pas assez riche
+pour se donner à prix d'or, tous les soirs, ces heures délicieuses de
+rassemblement, d'oisiveté et de représentations scéniques. Les acteurs
+eux-mêmes ne manquent pas moins aux poëtes pour jouer leurs &oelig;uvres
+que les édifices, les décorations et les spectateurs. Comment ces
+acteurs et ces actrices nécessaires en grand nombre à la représentation
+de la scène se consacreraient-ils, dès leur enfance, à un art difficile
+qui ne leur promettrait ni pain, ni gloire, ni compensation à tant
+d'études? Or, sans acteurs consommés dans leur art, que devient le drame
+le mieux conçu et le mieux écrit?&mdash;L'ennui <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span>de ceux qu'il a
+pour objet de charmer par la perfection de la langue, de l'attitude, du
+geste, de l'action.</p>
+
+<p>Ce n'est qu'après de longs siècles de grossières ébauches théâtrales
+pareilles à celles de <span class="italic">Thespis</span> en Grèce, ou de nos <span class="italic">mystères</span> en
+France, que s'élèvent des théâtres permanents dignes de la majesté du
+trône ou du peuple. Ce n'est qu'alors aussi que se forment ces grands
+acteurs aussi rares que les grands poëtes, qui, comme <span class="italic">Roscius</span>,
+<span class="italic">Garrick</span>, <span class="italic">Talma</span>, <span class="italic">Rachel</span>, <span class="italic">Ristori</span>, personnifient, dans un corps et
+dans une diction modelés sur la nature par l'art, les grandes ou
+touchantes figures que l'histoire ou l'imagination groupent sur la scène
+dans des poëmes dialogués pétris de sang et de pleurs. L'imagination
+recule devant les prodigieuses difficultés qu'un grand acteur ou une
+grande actrice ont à vaincre pour se transfigurer ainsi à volonté dans
+le personnage qu'ils sont chargés de revêtir, depuis la physionomie
+jusqu'à la passion et à l'accent.</p>
+
+<p>Il faut que, non-seulement la nature morale, mais encore la nature
+physique leur obéisse comme la note obéit au musicien sur l'instrument,
+comme la teinte obéit au peintre sur la <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span>palette. Visage,
+regard, lèvres, fibres sourdes ou éclatantes de la voix, stature,
+démarche, orteils crispés sur la planche, gesticulation serrée au corps
+ou s'élevant avec la passion jusqu'au ciel, rougeurs, pâleurs, frissons,
+frémissements ou convulsions de l'âme communiqués de l'âme à l'épiderme
+et de l'épiderme de l'acteur à celle d'un auditoire transformé dans le
+personnage, cris qui déchirent la voûte du théâtre et l'oreille du
+spectateur pour y faire entrer la foudre de la colère, gémissements qui
+sortent des entrailles et qui se répercutent par la vérité de l'écho du
+c&oelig;ur, sanglots qui font sangloter toute une foule, tout à l'heure
+impassible ou indifférente, gamme entière des passions parcourue en une
+heure et qui fait résonner, sous la touche forte ou douce, le clavier
+sympathique du c&oelig;ur humain: voilà la puissance de ces hommes et de
+ces femmes, mais voici aussi leur génie!</p>
+
+<p>De telles puissances et de tels génies artificiels supposent, dans ces
+acteurs indispensables à la scène, des miracles d'efforts, d'études,
+d'éducation spéciale à cette profession, des sentiments fantastiques qui
+ne se produisent que dans un état très-lettré, très-oisif <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span>et
+très-opulent des nations. Les poëtes dramatiques ne sont pas seuls dans
+leurs &oelig;uvres, ils n'existent tout entiers que par leurs acteurs; ils
+dépendent ainsi du temps où ils vivent et ne peuvent naître qu'à la
+consommation des nations policées. Que serait devenu le grand Homère,
+qui allait récitant lui-même ses poëmes sur les chemins de Chio ou de
+Samos, s'il avait écrit ses divins ouvrages en scènes et en dialogues,
+et s'il lui avait fallu trouver des interprètes de ses vers parmi les
+pasteurs ou les matelots de l'Ionie?</p>
+
+<p>À chaque âge son genre de poésie, mais le plus parfait, sinon le plus
+émouvant de ces genres, est certainement celui qui n'a pas besoin de
+tous ces auxiliaires et de tous ces accessoires étrangers à la poésie
+elle-même et qui ne demande, comme le poëte épique ou le poëte lyrique,
+qu'une goutte d'encre au bout d'une plume de roseau.</p>
+
+<p>Cela dit, remettons à un autre moment l'étude que nous ferons rapidement
+du théâtre grec, le plus accompli des théâtres, du théâtre romain,
+presque nul dans un peuple trop féroce pour goûter les plaisirs purement
+intellectuels de l'esprit, des théâtres espagnols, <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span>anglais,
+allemands, et enfin du théâtre français, le plus correct et le plus
+sensé des théâtres modernes dans la plus sensée et dans la plus
+communicative des langues, et commençons par son chef-d'&oelig;uvre
+Athalie.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Il faut tuer ici, par un mot dur, mais vrai, la vanité de l'homme. Un
+grand homme n'est pas seulement, comme on dit, fils de ses &oelig;uvres: un
+grand homme est avant tout fils de son siècle, ou plutôt un siècle se
+fait homme en lui: voilà la vérité.</p>
+
+<p>Jamais ce mot ne fut plus visiblement vérifié que dans Racine et dans
+les cinq ou six grands poëtes ou grands écrivains qui furent avec lui
+comme la floraison et la fructification de ce beau siècle de Louis XIV.
+Tout concourait, depuis cent cinquante ans, dans la religion, dans la
+politique, dans les armes, dans l'éducation publique, dans la direction
+des lettres et des arts, à élever la France à une de ces époques de
+civilisation, de gloire, de paix, de loisir et de luxe d'esprit où les
+nations font halte un instant, comme le soleil à son zénith, <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span>
+pour concentrer tous leurs rayons en un foyer de splendeur active et
+pour montrer au monde ce que peut être un peuple parvenu à sa dernière
+perfection de croissance d'unité et de génie.</p>
+
+<p>La religion et la monarchie, ces deux principes d'autorité absolue, l'un
+sur les âmes, l'autre sur les esprits, s'étaient embrassées dans une
+indissoluble étreinte. Elles avaient donné à la France tout ce que peut
+donner le despotisme: la concentration et la règle de toutes ses forces
+intellectuelles et matérielles dans un effort universel des
+intelligences disciplinées sous l'Église et sous le roi. La liberté a
+autre chose à donner un jour aux peuples, mais on peut défier l'Église
+et la monarchie de donner plus qu'elles n'avaient donné au siècle de
+Louis XIV, le génie discipliné par le despotisme.</p>
+
+<p>Voyez comme tout y avait providentiellement concouru! Les guerres de
+religion, atroces mais saintes, dans les deux partis, avaient remué et
+exercé jusqu'au fond des âmes le plus fort, le plus noble, le plus divin
+des héroïsmes humains, l'héroïsme de la conscience, non pas celui qui
+fait les héros, mais celui qui fait <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span>les martyrs. Les
+caractères s'étaient vigoureusement retrempés dans ce sang et dans ce
+feu des guerres sacrées.</p>
+
+<p>Le sort et la défection d'Henri IV, ce dupeur de Dieu et des hommes,
+avaient donné la victoire au parti de l'Église romaine. Ce parti avait
+persécuté et proscrit les vaincus obstinés. C'était atroce, mais c'était
+logique. On avait combattu pour l'unité, on devait triompher pour elle.
+Le crime de liberté de pensée n'était plus seulement un crime contre le
+ciel, c'était un crime contre l'État. Le roi n'était que la main du
+pontife, il vengeait l'Église, et l'Église, à son tour, vengeait le
+prince; car ces deux autorités se confondaient en une. Ce qui échappait
+à l'Église tombait sous le glaive du roi, et ce qui s'insurgeait dans
+son c&oelig;ur contre le roi tombait sous l'excommunication de l'Église. Il
+ne fallait pas seulement obéir à cette double autorité combinée entre le
+roi et Dieu, il fallait l'adorer. La servitude était devenue vertu. Ce
+n'est pas assez; elle était devenue honneur selon le monde.</p>
+
+<p>Un mot historique de Racine dans une de ses lettres à madame de
+Maintenon caractérise mieux que mille pages l'excès véritablement
+<span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span>impie et cependant consciencieux d'asservissement à la
+personne divinisée du prince dont on se glorifiait à cette époque: «Dieu
+m'a fait la grâce, Madame, de ne jamais rougir de l'Évangile ni du roi
+dans tout le cours de ma vie.»</p>
+
+<p>Ainsi Dieu et le prince étaient placés au même niveau d'adoration et
+d'adulation par ces sujets agenouillés devant les deux puissances. Ce
+mot qui paraîtrait abject et sacrilége aujourd'hui aux plus vils des
+courtisans d'un trône, paraissait sublime alors; c'était la dévotion à
+la tyrannie.</p>
+
+<h4>III.</h4>
+
+<p>Voilà ce qu'avait fait l'esprit du temps pour l'unité de ce peuple. La
+guerre et la politique n'avaient pas fait moins. Deux grands ministres:
+l'un, le Machiavel français, Richelieu; l'autre, le politique italien,
+Mazarin, maîtres de deux règnes et d'une régence, avaient fait le reste.</p>
+
+<p>L'un, par ses férocités implacables, avait émancipé complétement le
+trône des restes de la grande féodalité qui résistaient et qui
+embarrassaient <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span>son action souveraine. La faux de Tarquin dans
+la main de Richelieu, cruel par goût autant au moins que par politique,
+avait abattu toutes les têtes qui tendaient à se relever à la cour ou
+dans les provinces. Ce grand niveleur à tout prix avait fait une
+proscription de Marius pour crime de supériorité. Malheur aux grands,
+c'était sa maxime. Il ne voulait qu'un seul grand, le roi, et c'était
+lui qui était le roi sous sa pourpre. Cette terreur d'en haut avait
+réussi.</p>
+
+<p>L'autre, Mazarin, le plus doux, le plus temporiseur et le plus habile de
+tous les politiques qui aient jamais manié les fils compliqués d'une
+régence de royaume pendant une longue minorité, avait rejeté loin de lui
+la hache sanglante de Richelieu son maître. Il avait compris que la
+nation, intimidée et abattue, n'avait plus besoin que d'être relevée,
+caressée et séduite par les manéges et par les bienfaits d'une politique
+de négociation. Il avait commencé son système de séduction par le
+c&oelig;ur de la reine, mère de Louis XIV. Cette charmante veuve d'un roi
+imbécile avait tremblé elle-même sous Richelieu, elle s'était précipitée
+avec confiance dans l'esprit et dans le c&oelig;ur d'un ministre qu'elle
+<span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span>ne pouvait plus trahir sans se trahir elle-même.</p>
+
+<p>L'histoire, envenimée par les pamphlets du temps pleins des animosités
+de la Fronde et des parlements, a défiguré cette reine habile. En
+réalité, c'était une femme intrépide, une mère accomplie, une amie
+constante de son ministre jusqu'à la mort, une politique aussi consommée
+et plus magnanime qu'Élisabeth d'Angleterre. Son seul tort, dans
+l'histoire, c'est de s'être effacée et tenue dans le demi-jour derrière
+la pourpre de Mazarin.</p>
+
+<p>Mais cette réserve même était dans son vrai rôle de femme, de reine et
+de mère. En apparaissant trop, elle aurait assumé sur elle et sur son
+fils les impopularités dangereuses qui s'attachaient à Mazarin. En se
+tenant dans l'ombre et dans une habile neutralité, entre le ministre
+odieux, mais nécessaire, et les grands révoltés, Anne d'Autriche
+conservait pour les grands périls ce rôle d'intermédiaire irresponsable
+et de négociatrice couronnée qui rétablissait la paix et qui sauvait à
+la fois le jeune roi, la monarchie et le ministre.</p>
+
+<p>C'est un règne mal étudié de l'histoire de France, c'est une histoire
+écrite par l'opposition de la Fronde et par des factieux en robe
+<span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span>du parlement. La véritable reine Blanche de ce grand règne fut
+Anne d'Autriche.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Richelieu, Anne d'Autriche et Mazarin avaient fait d'avance le règne de
+Louis XIV. Il n'eut qu'à le saisir et à le conserver. Il fit bien l'un
+et l'autre; c'était le prédestiné du despotisme. La nature lui en avait
+donné à la fois les vices et les vertus: un orgueil de dieu et un
+commandement de roi.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas tout encore; il faut un instrument au génie des
+lettres. Cet instrument, c'est une langue. La langue poétique et la
+langue oratoire de la France se trouvaient précisément à ce confluent
+des différents ruisseaux des idiomes où le génie des langues, un moment
+indécis, s'arrête comme embarrassé de ses richesses, tente différentes
+voies, puis, prenant tout à coup son parti décisif, forme ce grand
+courant original de la langue nationale, qui entraîne tout en purifiant
+tout dans son cours.</p>
+
+<p>C'est le moment où l'on dit que les poëtes créent les langues. Créer est
+un mot impropre; <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span>il n'est donné à personne de créer l'idiome
+d'une nation: c'est le travail et la gloire de tous; mais il est vrai de
+dire que c'est le moment où les grands poëtes et les grands écrivains
+façonnent la langue, lui donnent le pli, la forme, la flexibilité, la
+sonorité, la couleur, et l'approprient aux usages intellectuels auxquels
+cette langue est prédestinée par cette providence qui assigne leur
+mission aux peuples. Les peuples donnent le lingot aux poëtes, et les
+poëtes frappent de leur empreinte ce lingot: voilà la vérité.</p>
+
+<p>Or, tout avait concouru aussi, dans les m&oelig;urs et dans les règnes, à
+enrichir la langue française d'alluvions d'idiomes ou antiques ou
+modernes, qui la rendaient propre à devenir à son tour monumentale.</p>
+
+<p>L'Église, qui maintenait l'usage du latin, l'avait remplie de latinité.
+La latinité lui constituait un nerf, une solidité, une brièveté
+concentrée de construction qui presse les mots, comme Tacite, pour leur
+faire rendre avec plus d'énergie le sens.</p>
+
+<p>La pompe du grec, réimportée en Italie par <span class="italic">Lascaris</span> sous les premiers
+Médicis, et réimportée d'Italie en France par Ronsard et ses <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span>
+disciples, lui avait donné l'ampleur, l'image et la grâce refusées par
+la nature au latin.</p>
+
+<p>L'Italie moderne, qui l'avait inondée, par le midi et par nos guerres de
+François I<sup>er</sup>, de ses poésies, lui avait donné, par <span class="italic">Dante</span> et par
+<span class="italic">Pétrarque</span>, par le <span class="italic">Tasse</span> et par l'<span class="italic">Arioste</span>, la fluidité, l'harmonie
+et l'abondance, qui sont les caractères du génie italien du moyen âge.
+La maison de Médicis, si souvent confondue avec la maison régnante de
+France sous les Valois, avait régné au Louvre et aux Tuileries autant
+qu'à Florence par ses artistes et par ses poëtes presque naturalisés
+français.</p>
+
+<p>Enfin, dans ces derniers temps, les liaisons de la dynastie française
+avec l'Espagne avaient inoculé à la langue de Louis XIII, sous Anne
+d'Autriche, princesse plus espagnole qu'allemande, le génie héroïque,
+chevaleresque, maure, plus grand que nature, emphatique, enflé, qui
+touchait au sublime par sa hauteur, et au ridicule par son exagération.
+Corneille était la contre-épreuve de ce génie espagnol en France. Il
+nous avait fait une langue de héros, presque de matamores; la langue qui
+montait avec lui jusqu'aux cieux allait se perdre dans les nuages. Si
+nous avions eu une série de Corneilles, <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span>nous aurions perdu le
+naturel, et nous nous serions enflés jusqu'à la déclamation. C'était
+assez d'un.</p>
+
+<p>L'hébreu enfin, elliptique et concassé comme ses rochers du Sinaï, avait
+été calqué par les orateurs religieux et par Bossuet surtout, et cette
+langue avait donné au français l'éclair lyrique et l'autorité
+prophétique qui écrivent en lueurs et qui parlent en foudres.</p>
+
+<p>Quels plus riches matériaux de langue un grand poëte éclectique comme
+Racine pouvait-il trouver sous la main pour construire à sa gloire et à
+la gloire de sa nation le chef-d'&oelig;uvre achevé et insurpassable de la
+langue poétique française, si ce poëte surtout savait choisir avec la
+sûreté de bon sens, la délicatesse de goût et le tact infaillible du
+caractère français ce qui convenait le mieux dans ces matériaux
+étrangers au génie sensé, clair, simple et naturel de la nation?</p>
+
+<p>C'est cette heureuse coïncidence de bonnes fortunes littéraires qui vit
+et qui fit naître Racine, c'est-à-dire la perfection incarnée de la
+langue poétique en France! Nous plaignons ceux qui ne sentent pas cette
+perfection de la langue dans un homme providentiel pour notre
+littérature. Mais aussi remarquez bien <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span>une chose: c'est que
+tous ceux qui lui reprochent d'être trop exclusivement français sont des
+critiques, des écrivains ou des poëtes, qui sont eux-mêmes trop
+étrangers dans leurs tendances poétiques et qui touchent, par quelques
+exagérations de leur génie, à ces vices et à ces excès du grec, du
+latin, de l'hébreu, de l'italien et surtout de l'espagnol, que Racine a
+su, avec un art sévère, corriger et exclure de la langue dans laquelle
+nous chantons pour nous et pour la postérité de la France.</p>
+
+<p>C'est cette même coïncidence de religion achevée, de m&oelig;urs faites, de
+politique établie, de loisir national conquis par les armes, et de
+langue créée par le temps qui fait, comme nous le disions tout à
+l'heure, qu'un grand siècle se fait homme tout à coup dans un groupe
+prédestiné de grands hommes.</p>
+
+<p>Ainsi, au moment dont nous vous entretenons, la monarchie s'était faite
+homme dans Louis XIV, la Bible s'était faite homme dans Bossuet,
+l'Évangile s'était fait homme dans Fénelon, la comédie s'était faite
+homme dans Molière, la langue poétique moderne s'était faite homme dans
+Racine. <span class="italic">Athalie</span> allait tomber de son génie, comme le fruit mûr tombe à
+son <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span>heure de l'arbre fertilisé par un sol, par une culture et
+par une saison de choix.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Nous ne voulons pas écrire ici la vie de Racine, malgré la corrélation
+intime qui, pour le regard clairvoyant du philosophe, existe entre le
+poëte et ses &oelig;uvres. Nous réservons cette vie que nous avons
+profondément étudiée pour la vie des grands hommes à laquelle nous
+travaillons dans un autre recueil. Toutefois nous en dirons assez ici
+pour faire bien comprendre la naissance et la perfection de l'&oelig;uvre
+d'<span class="italic">Athalie</span> à nos lecteurs.</p>
+
+<p>Jean Racine était né à la Ferté-Milon, petite ville de l'ancienne
+province de Valois. Sa famille appartenait à cette vieille bourgeoisie
+française qui avait la distinction des m&oelig;urs de la noblesse sans en
+avoir les légèretés et les vices. Son père occupait un de ces modestes
+emplois publics du fisc royal, apanage habituel de ces familles. Son
+aïeul maternel remplissait un emploi de magistrature. Les deux familles
+étaient lettrées de profession, religieuses de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Une circonstance fortuite nourrit cette double <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span>disposition aux
+lettres et à la religion dans la maison. Une tante de l'enfant était
+religieuse dans cette célèbre maison de Port-Royal. Port-Royal était le
+berceau et le cénacle du jansénisme. Le jansénisme préoccupait gravement
+alors de la menace d'un schisme l'Église et le gouvernement de Louis
+XIV. Les jansénistes étaient les stoïciens du christianisme.</p>
+
+<p>Les jésuites, leurs implacables ennemis, étaient beaucoup moins sévères.
+En hommes aussi politiques que religieux, ils redoutaient l'exagération
+de foi et de m&oelig;urs des jansénites. Cette exagération de foi et de
+m&oelig;urs aurait fini par révolter la faiblesse humaine et par réduire le
+christianisme à un petit groupe de chrétiens forcenés qui auraient damné
+le monde en sauvant quelques sectaires. Les jésuites appropriaient, avec
+un art consommé, la religion au temps, au pays, aux usages, aux vices
+même tolérés du prince et du peuple; ils négociaient, comme des
+diplomates accrédités à la fois au ciel et sur la terre, entre le Christ
+et le monde.</p>
+
+<p>Cette profonde habileté de conduite leur avait valu, à la fin, la
+confiance absolue d'un roi qui avait besoin de foi pour son esprit et de
+<span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span>tolérance pour ses faiblesses. Sa conscience était dans leurs
+mains. Ils la maniaient à leur fantaisie dans leurs intérêts et dans les
+intérêts de l'Église. Ils lui avaient ordonné de persécuter les
+religieux et les religieuses de Port-Royal. Louis XIV leur obéissait
+d'autant plus volontiers qu'un soupçon de révolte contre l'Église était
+à ses yeux un soupçon d'opposition contre la monarchie, et qu'un levain
+de républicanisme lui semblait caché dans ces doctrines d'obéissance à
+Dieu seul, de stoïcisme romain et de mépris de la persécution terrestre.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Ces religieux et ces religieuses de Port-Royal, expulsés pour la
+première fois de leur solitude, avaient cherché un refuge dans une
+sauvage abbaye des forêts de la Ferté-Milon, la Chartreuse de
+Bourg-Fontaine. Leur mérite et leur sainteté répandaient leur bonne
+odeur jusque dans les familles pieuses de la Ferté-Milon. On s'attacha à
+eux pour leur vertu, pour leur science et pour leur persécution.</p>
+
+<p>La famille maternelle du jeune Racine fut particulièrement édifiée de la
+piété de ces saints <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span>et de ces saintes anachorètes. Trois de
+ses tantes, entraînées par la contagion de l'exemple, entrèrent dans
+leur ordre religieux, s'y distinguèrent par leur zèle et y persévérèrent
+jusqu'à la mort. C'est ainsi que le futur poëte d'<span class="italic">Athalie</span> fut imbibé
+dès sa tendre enfance de ces émanations de foi et de piété chrétienne
+qui s'évaporèrent un moment au vent du siècle, mais qui se retrouvèrent
+comme un premier parfum au fond de son c&oelig;ur quand il repassait les
+jours de sa jeunesse dans la maturité de ses années.</p>
+
+<p>Après de premières études classiques et sévères faites à la Ferté-Milon,
+sous la direction de son tuteur, le crédit de ses tantes religieuses au
+monastère de Port-Royal, près Paris, le fit entrer au nombre des
+disciples de cette savante et sainte maison. La colère du roi s'était
+encore une fois calmée devant la résignation de ces pieux solitaires.
+Racine y acheva sous eux ses études d'antiquité et de théologie. À seize
+ans il vint les terminer à Paris, au collége d'Harcourt. Un des associés
+libres de Port-Royal, M. le Maistre, lui prêtait sa chambre à Paris, et
+le traitait en fils plus qu'en disciple.</p>
+
+<p>La correspondance de ce second père avec <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span>le jeune homme
+pendant les absences de M. le Maistre de Paris, est pleine de ces
+naïvetés à la fois tendres et austères qui caractérisent ces paternités
+intellectuelles.</p>
+
+<p>«Mandez-moi si mes vieux livres sont bien en ordre sur les tablettes et
+si mes onze volumes de saint Chrysostome y sont; voyez-les de temps en
+temps pour en enlever la poussière. Mettez de l'eau dans les écuelles
+au-dessus desquelles ils sont rangés afin que les rats ne puissent les
+ronger. Suivez bien en tout les conseils de votre sainte tante. La
+jeunesse doit toujours se laisser conduire et tâcher de ne point
+s'émanciper. Peut-être que Dieu vous fera revenir à Port-Royal. Tâchez
+que les événements vous détachent du monde si ennemi de la piété. Adieu,
+mon cher fils, aimez en moi votre père comme il vous aime. Envoyez-moi
+aussi mon Tacite in-folio.»</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Le jeune homme répondait à ces soins pour son avancement dans les
+lettres au delà de ce que désiraient ses vénérables maîtres. Revenant
+<span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span>sans cesse à Port-Royal pendant les vacances du collége
+d'Harcourt comme dans un foyer paternel, il s'y livrait avec une ardeur
+fiévreuse aux trois goûts que la nature et l'éducation avaient
+développés comme des instincts en lui: le goût de l'histoire qu'il
+satisfaisait dans Plutarque, le goût de la poésie qu'il nourrissait
+d'Homère et de Virgile, et enfin le goût de la tragédie, cette histoire
+poétique en drame dont il puisait les exemples dans les deux tragiques
+Sophocle et Euripide. Il passait des journées entières enfoncé dans les
+forêts qui entourent le monastère de Port-Royal, ces volumes à la main.
+Sa mémoire, aussi heureuse que son imagination était émue, s'imprégnait
+de ces belles harmonies de la poésie grecque, de cette musique
+passionnée du c&oelig;ur humain.</p>
+
+<p>Rien cependant n'indiquait encore en lui, par des explosions trop
+précoces de génie, une de ces natures qui font violence au temps et qui
+jaillissent d'elles-mêmes en éclairs de talent, révélateurs de hautes
+destinées. C'était un fruit de la culture plus encore que de la nature,
+un de ces esprits bien constitués, mais nullement prodigues, qui ont
+besoin d'exemples <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span>pour imiter et qui empruntent leur séve à
+toute l'antiquité pour grandir à la proportion des chefs-d'&oelig;uvre
+antiques. Les premiers vers qu'il composa, à l'imitation des lyriques
+grecs et latins, sur la solitude des forêts, sur les charmes de la
+nature, sur la paix religieuse du monastère de Port-Royal; sur les
+hymnes traduites du Bréviaire, et enfin son ode sur le mariage du roi,
+intitulée la <span class="italic">Nymphe de la Seine</span>, sont des exercices très-ordinaires
+d'un novice de l'art, et des imitations très-pâles des odes de David ou
+de Pindare. L'oreille a déjà son harmonie, la conception n'a pas sa
+force, l'image n'a pas sa nouveauté, son relief et son coloris. Ce sont
+des balbutiements d'un disciple qui n'aura pas de longtemps l'accent de
+ses maîtres. L'étude attentive de ces premières poésies révèle le Racine
+futur tout entier, un fils de l'antiquité, non un fils de son siècle, un
+homme de renaissance, non de création, original plus tard, mais original
+seulement par la perfection.</p>
+
+<p>Voilà ce qui a donné tant de prise contre cette gloire, dans ces
+derniers temps, à ses dénigreurs. Oui, son originalité la plus rare de
+toutes ne fut pas d'être neuf, elle fut d'être <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span>parfait. Mais
+le chef-d'&oelig;uvre en tout genre n'est-il pas la plus merveilleuse des
+nouveautés, la nouveauté éternelle et suprême du beau, celle de Phidias,
+celle de Raphaël, celle de Racine? Passons:</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Le roi et la cour avaient goûté son ode de poëte lauréat sur la <span class="italic">Nymphe
+de la Seine</span>. Les solitaires de Port-Royal furent plus alarmés que
+flattés de ce succès de leur élève. Ils avaient la faiblesse, ainsi
+qu'on le voit dans les pensées de <span class="italic">Pascal</span>, de mépriser la poésie, sans
+doute comme une volupté de l'esprit qui avait trop d'attrait pour être
+innocente. Ils se hâtèrent d'éloigner le jeune Racine de la scène de ses
+premiers succès, de peur qu'il ne prît goût à ces vaines gloires, et de
+l'envoyer chez un de ses oncles, chanoine à Uzès, nommé le père Sionin.
+Cet oncle, chanoine et grand vicaire d'Uzès, possédait de riches
+bénéfices et se proposait d'en résigner un à son neveu aussitôt que ce
+neveu serait entré dans l'Église.</p>
+
+<p>Racine se prêta pendant quelque temps, en apparence, à l'étude de la
+théologie, mais sa <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span>nature mondaine, légère et passionnée
+répugnait invinciblement à l'austérité de la vie sacerdotale. Il prit en
+aversion l'habit noir que son oncle lui faisait porter, les m&oelig;urs
+claustrales et la ville même d'Uzès. Il se renferma dans la solitude de
+ses pensées et de ses poëtes grecs, et il ébaucha, à l'insu de son
+oncle, la tragédie de la <span class="italic">Thébaïde</span> ou des <span class="italic">Frères ennemis</span>; il méditait
+de la donner au théâtre à son retour à Paris. Les obstacles qu'il trouva
+dans le clergé d'Uzès et le refus d'un petit bénéfice ecclésiastique
+résigné en sa faveur par son oncle l'aigrirent de plus en plus contre
+l'Église et précipitèrent son retour à Paris.</p>
+
+<p>C'était le moment de la gloire et de la faveur de Molière, génie
+jusque-là inconnu et avili par la mauvaise fortune. Racine se fit
+recommander à lui. Molière, incapable de jalousie et capable de toutes
+les bontés du c&oelig;ur, le recommanda et l'introduisit à la cour. Une ode
+médiocre intitulée la <span class="italic">Renommée aux Muses</span> lui valut des louanges de la
+bouche du roi et une gratification de sa main. L'adulation dans cette
+cour était plus vite reconnue et plus libéralement récompensée que le
+talent. Boileau, à qui Molière porta l'ode de son jeune protégé,
+<span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span>l'estima assez pour y faire de sa main des corrections. Racine
+devint, par Molière, le disciple favori et l'ami de Boileau. La
+Fontaine, esprit naïf, gracieux, <span class="italic" lang="la">discinctus</span>, pour nous servir de
+l'expression latine qui rend seule le débraillement de ce caractère,
+faisait déjà partie, souvent inaperçue, toujours muette, de cette
+société de grands esprits.</p>
+
+<p>Leur crédit et surtout l'intervention amicale de Molière, directeur de
+théâtre, obtinrent la représentation de la <span class="italic">Thébaïde</span> ou des <span class="italic">Frères
+ennemis</span>. Cette tragédie, toute composée de lambeaux mal cousus
+d'<span class="italic">Eschyle</span>, d'<span class="italic">Euripide</span> et de <span class="italic">Sénèque</span>, qui avaient traité avant
+Racine le même sujet, ne fut excusée qu'à cause des beaux vers et de la
+jeunesse du poëte. On y sent la tension pénible d'un talent naissant qui
+veut s'élever, malgré la nature, à la concision héroïque et à l'enflure
+espagnole de Corneille. Mais c'était un enfant roidissant ses faibles
+muscles pour rappeler l'hercule du théâtre. Le nom de Racine se répandit
+par ce premier essai: cependant rien n'indiquait encore qu'un rival
+était né au poëte vieilli du <span class="italic">Cid</span>.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span>IX</h4>
+
+<p>L'année suivante, 1665, Racine donna au théâtre la tragédie d'<span class="italic">Alexandre
+le Grand</span>, tirée de Quinte-Curce et imitée de Corneille et du roman
+chevaleresque de M<sup>lle</sup> de Scudéri. L'élégance de la versification et les
+allusions adulatrices à Louis XIV, héros toujours réel de ces pièces
+héroïques, donnèrent à l'ouvrage un succès qu'il était loin de mériter
+par lui-même.</p>
+
+<p>Tout le génie grec et tragique de Racine n'éclata dans sa plénitude que
+dans <span class="italic">Andromaque</span>. Le poëte français y égale, comme poëte épique, Homère
+et Virgile, chantres des mêmes catastrophes. Dans <span class="italic">Britannicus</span>, qu'il
+donna en 1669, il rivalisa de génie historique avec Tacite: il ne
+rivalisa plus de poésie qu'avec lui-même. <span class="italic">Bérénice</span>, qui suivit
+<span class="italic">Britannicus</span>, n'est qu'une élégie héroïque pleine d'allusions aux
+amours du roi. Le poëte cesse d'être tragique à force d'efféminer
+l'amour et le langage d'un héros. <span class="italic">Bajazet</span> offre des beautés
+supérieures, mais corrompues par la ridicule application des m&oelig;urs
+galantes d'une cour française <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span>aux m&oelig;urs des Ottomans.
+<span class="italic">Mithridate</span>, <span class="italic">Iphigénie</span>, <span class="italic">Phèdre</span> enfin, son chef-d'&oelig;uvre profane,
+élevèrent le nom du poëte au zénith de sa gloire. Nous analyserons
+ailleurs <span class="italic">Phèdre</span>, la plus immortelle de ces &oelig;uvres. Nous montrerons
+ce que ce génie éclectique et appropriateur a emprunté à ses émules de
+l'antiquité grecque et latine, et en quoi le sublime imitateur a égalé
+et surpassé ses modèles.</p>
+
+<p>Mais ici nous reprenons notre récit, puisque ce sont les circonstances
+de sa vie qui furent l'occasion de ses dernières et de ses meilleures
+&oelig;uvres.</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Racine, il faut le dire, puisque c'est la vérité de son caractère,
+n'avait ni la bienveillance cordiale et sans envie de Molière, ni le
+mâle désintéressement de soi-même de Corneille, ni la simplicité puérile
+et nonchalante de la Fontaine, ni même l'âpre et loyale probité d'esprit
+de Boileau son ami.</p>
+
+<p>Le vieux Corneille, à qui il avait demandé des conseils en lui
+soumettant la tragédie d'<span class="italic">Alexandre</span>, lui avait répondu ce que nous
+<span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span>lui aurions répondu nous-même aujourd'hui que nous jugeons de
+sang-froid et à distance la nature de son génie: «qu'il avait un
+admirable talent de poëte épique, mais qu'il ne lui trouvait pas le nerf
+vibrant et concentré de la tragédie.»</p>
+
+<p>Cette réponse, faite de bonne foi par un maître souverain de l'art à un
+jeune homme, avait irrité et comme défié Racine. Il avait eu le tort de
+vouloir éclipser, en l'imitant dans les mêmes sujets, le grand
+Corneille. Il avait ravalé l'émulation à une inconvenante rivalité. Il
+n'avait pas assez respecté la majesté du génie au repos ni la sainteté
+de la vieillesse; il avait oublié qu'il vieillirait lui-même un jour, et
+que la pire des insultes est de comparer sa force naissante à la
+faiblesse d'un homme hors de combat.</p>
+
+<p>Corneille cependant avait raison selon nous; et en assignant au jeune
+Racine le rôle de poëte épique, il ne lui assignait certes pas une
+gloire inférieure à la sienne, car on lit et relit avec délices le
+poëme; et la lecture des tragédies, dépourvue des fantasmagories de la
+scène, est une lecture difficile, ingrate, tronquée, souvent
+fastidieuse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span>Il y a à cela trois causes qui sont dans la nature même du
+drame ou de la tragédie.</p>
+
+<p>La première de ces causes, c'est la brièveté nécessaire de la tragédie
+ou du drame, qui, devant être récité avec un grand appareil de
+décoration et une grande lenteur de déclamation devant le peuple
+rassemblé pendant une soirée, ne comporte pas la vaste étendue et
+l'ampleur indéfinie du poëme épique. C'est de la poésie en abrégé
+pressée par l'heure et par l'impatience d'une foule.</p>
+
+<p>La seconde de ces causes, c'est que le poëte tragique est privé, par la
+nature même de son sujet et par le dialogue pressé qu'il établit entre
+ses personnages, de toute la partie descriptive de la poésie,
+c'est-à-dire d'un des plus grands charmes du poëme. Le poëte tragique
+est comme le sculpteur en bronze ou en marbre: il ne montre que des
+statues ou des groupes en action. Le paysage, le lieu, le ciel, les
+réflexions, les peintures, n'existent pas et ne peuvent pas exister pour
+lui; ses tableaux ne peuvent avoir ni horizon, ni premier plan; le
+spectacle de la nature et les analogies de cette nature avec l'homme lui
+sont à peu près interdits. Lacune immense dans son &oelig;uvre! Que
+feraient Homère, <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span>Virgile, le Tasse, le Dante, Milton, Camoëns,
+si vous leur retranchiez leurs descriptions et leur paysage?</p>
+
+<p>Enfin la troisième de ces causes, c'est que le poëte dramatique ou
+tragique ne peut, par la concentration forcée de son drame, saisir ses
+héros ou ses personnages que dans un accès de passion extrême de leur
+vie et de leur destinée, au point culminant de leurs sentiments, au
+moment où leur âme éclate ou se déchire en larmes, en cris ou en sang,
+sous la main de la pitié ou de la terreur.</p>
+
+<p>Qu'en résulte-t-il? C'est que le poëte tragique est conduit à ne peindre
+que des péripéties ou des convulsions suprêmes de l'âme de ses
+personnages, et que tous les sentiments doux, habituels, modérés du
+c&oelig;ur humain, sont retranchés forcément de sa poésie. Or, les
+sentiments doux, habituels, modérés, heureux, de l'âme humaine, sont
+cependant des notes délicieuses de la poésie, cette musique de l'âme.
+Elles sont interdites au poëte tragique: il ne prend l'homme qu'en
+flagrant délit de passions brûlantes, et il n'en montre que les muscles
+torturés par la douleur comme ceux du Laocoon.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span>Peut-on dire qu'avec ces trois causes d'infériorité relative
+dans le cadre même de son &oelig;uvre, le poëte épique, qui peint et qui
+chante la nature entière et l'homme tout entier, n'est pas supérieur,
+non pas en génie, mais en genre et en charme au poëte de théâtre?</p>
+
+<p>Racine avait donc tort d'être humilié du mot de Corneille. Corneille lui
+assignait en réalité la meilleure part du génie.</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Sa conduite avec Molière, son premier protecteur, son introducteur à la
+cour, son introducteur au théâtre, ne fut pas plus exempte d'excès
+d'amour-propre, de personnalité et même d'ingratitude. C'était Molière
+qui avait fait représenter les premières tragédies de son ami sur son
+propre théâtre, en répondant, pour ainsi dire, au public, de la chute ou
+du succès de ces tragédies. C'était là un de ces services qui lient pour
+jamais un poëte reconnaissant à son protecteur.</p>
+
+<p>Molière avait le droit d'espérer que la gloire de son protégé
+deviendrait la fortune de sa scène. Cependant Racine n'ayant pas été
+satisfait <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span>dans sa vanité de la manière dont les comédiens de
+Molière jouaient son <span class="italic">Alexandre</span>, retira brusquement sa tragédie de ce
+théâtre. Il la porta au théâtre rival de l'hôtel de Bourgogne, et ce
+qu'il y eut de plus cruel pour le pauvre Molière dans ce procédé, c'est
+que Racine lui enleva, en même temps que sa pièce, la meilleure de ses
+actrices. Elle passa, avec la tragédie, du théâtre de Molière au théâtre
+de Bourgogne, enlevant ainsi à Molière la curiosité d'une pièce nouvelle
+et la popularité d'une comédienne accomplie.</p>
+
+<p>L'amitié entre Molière et Racine fut à jamais rompue par cette
+défection. Molière, qui était incapable de vengeance, était capable
+d'une profonde affliction et d'un amer souvenir. Il ne parla plus de
+Racine qu'avec peine, en louant toujours son génie, mais en se taisant
+sur son c&oelig;ur. La blessure ne pouvait plus se fermer. Ces deux hommes
+laissèrent la froideur de la faute et du souvenir s'établir entre leurs
+âmes.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Une faute de c&oelig;ur plus grave et plus éclatante encore, à la même
+époque, signala tristement <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span>l'excès de personnalité et la
+facilité d'oubli des services reçus dans le c&oelig;ur du poëte devenu le
+favori de la cour et de la scène. On a vu que Port-Royal avait été le
+foyer presque paternel, et pour ainsi dire, le berceau de l'âme et du
+génie de Racine.</p>
+
+<p>Les vénérables religieux de cette maison considéraient le théâtre, qui
+remue les passions, comme une institution entièrement opposée au
+christianisme, qui les corrige ou les supprime. Ils s'affligèrent de
+voir le jeune Racine, leur élève bien-aimé, prêter son talent de poëte
+au théâtre.</p>
+
+<p>Nicole, après Pascal, le plus rude écrivain moraliste de cette école,
+avait écrit dans une de ses polémiques, «qu'un faiseur de romans ou un
+poëte de théâtre était un empoisonneur public, non du corps, mais des
+âmes; il avait ajouté qu'un tel poëte devait s'accuser de la mort d'une
+multitude d'âmes qu'il avait perdues ou qu'il avait pu perdre par ses
+vers.»</p>
+
+<p>Une lettre sévère et touchante que la tante de Racine, religieuse à
+Port-Royal, écrivit à son neveu dans le même temps, fit croire à Racine
+que la réprobation générale de Nicole s'adressait surtout à lui. Rien
+n'était plus faux; Nicole <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span>s'adressait au poëte Saint-Sorlin,
+espèce de fou qui se donnait pour prophète.</p>
+
+<p>La lettre de la tante au neveu mérite d'être citée ici.</p>
+
+<p>«Ayant appris que vous aviez dessein de faire ici un voyage, j'avais
+demandé permission à notre mère de vous voir, parce que quelques
+personnes nous avaient assurées que vous étiez dans la pensée de songer
+sérieusement à vous; et j'aurais été bien aise de l'apprendre par
+vous-même, afin de vous témoigner la joie que j'aurais s'il plaisait à
+Dieu de vous toucher; mais j'ai appris depuis peu de jours une nouvelle
+qui m'a touchée sensiblement. Je vous écris dans l'amertume de mon
+c&oelig;ur et en versant des larmes que je voudrais pouvoir répandre en
+assez grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut, qui
+est la chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur. J'ai donc
+appris avec douleur que vous fréquentiez plus que jamais des gens dont
+le nom est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de
+piété, et avec raison, puisqu'on leur interdit l'entrée de l'Église et
+la communion des fidèles, même à la mort, à moins qu'ils ne se
+reconnaissent. Jugez donc, <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span>mon cher neveu, dans quel état je
+puis être, puisque vous n'ignorez pas la tendresse que j'ai toujours eue
+pour vous, et que je n'ai jamais rien désiré, sinon que vous fussiez
+tout à Dieu dans quelque emploi honnête. Je vous conjure donc, mon cher
+neveu, d'avoir pitié de votre âme, et de rentrer dans votre c&oelig;ur pour
+y considérer sérieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté. Je
+souhaite que ce qu'on m'a dit ne soit pas vrai; mais si vous êtes assez
+malheureux pour n'avoir pas rompu un commerce qui vous déshonore devant
+Dieu et devant les hommes, vous ne devez pas penser à nous venir voir;
+car vous savez bien que je ne pourrais pas vous parler, vous sachant
+dans un état si déplorable et si contraire au christianisme. Cependant
+je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à
+moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher.»</p>
+
+<p>Racine, pour toute réponse à ses torts de piété et de tendresse envers
+ses anciens maîtres, leur adressa deux lettres imprimées où la
+réfutation très-aigre de leur doctrine était assaisonnée par les plus
+odieuses incriminations contre leur prétendue vanité de corps.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span>«Il est aisé de connaître,» dit-il à la fin d'une de ces
+diatribes, «par le soin qu'ils ont pris d'immortaliser ces réponses,
+qu'ils y avaient plus de part qu'ils ne disaient. À la vérité, ce n'est
+pas leur coutume de laisser rien imprimer pour eux qu'ils n'y mettent
+quelque chose du leur. Ils portent aux docteurs les approbations toutes
+dressées. Les avis de l'imprimeur sont ordinairement des éloges qu'ils
+se donnent à eux-mêmes; et l'on scellerait à la chancellerie des
+priviléges fort éloquents, si leurs livres s'imprimaient avec
+privilége.»</p>
+
+<p>Ces outrages à ses seconds pères étaient d'autant plus impardonnables
+que ces solitaires étaient en ce moment en suspicion et en persécution
+devant la cour, et que l'injure littéraire pouvait se transformer contre
+eux en sévices du gouvernement. Pascal indigné prit la plume des
+<span class="italic">Provinciales</span> pour répondre; on étouffa la querelle, heureusement pour
+Racine. Pascal, l'hercule de la polémique, aurait écrasé le poëte aussi
+téméraire qu'ingrat dans son injure. L'immortalité de la vengeance
+aurait immortalisé l'agression.</p>
+
+<p>La facilité du poëte à oublier les amitiés et les services quand sa
+gloire ou quand sa fortune <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span>étaient en jeu n'éclata pas moins
+envers M<sup>me</sup> de Montespan. Il avait été le courtisan sans scrupule de
+cette favorite tant qu'elle avait régné dans le c&oelig;ur du roi; il la
+sacrifia, comme nous l'allons voir, à M<sup>me</sup> de Maintenon, quand cette
+austère favorite se fut insinuée entre sa maîtresse et Dieu dans la
+faveur de Louis XIV. Il était temps que la religion de son enfance, qui
+n'était qu'assoupie sous les vanités et sous les voluptés de la vie
+mondaine du grand poëte, se réveillât dans son âme, et qu'elle vînt lui
+imposer ses règles sévères de probité d'esprit et d'abnégation de vaine
+gloire qu'il ne trouvait pas assez dans son caractère. Mais Racine était
+déjà tellement corrompu par l'esprit des cours, qu'il fallut que cette
+religion se confondît avec la faveur du monarque pour reprendre sur lui
+le double empire de la cour et de la foi.</p>
+
+<p>Ce fut l'époque de sa conversion; elle fut opportune pour sa faveur
+auprès du roi, mais elle fut sincère devant Dieu et efficace pour la
+réforme de ses m&oelig;urs. Ses torts lui apparurent au jour de la
+conscience: il rougit de son ingratitude envers ses maîtres de
+Port-Royal; il se condamna lui-même plus sévèrement peut-être qu'ils ne
+l'auraient condamné; il se repentit <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span>d'avoir employé au plaisir
+profane du public et à la conquête d'une gloire périssable les
+admirables talents qu'il avait reçus de la nature et des lettres. Il fit
+à Dieu et à ses maîtres la promesse de ne plus écrire pour le théâtre;
+il répudia ses amours; il se maria à une femme vertueuse et sainte qui
+ne connut jamais de lui que l'époux et le père, et qui ne lut pas même
+ses chefs-d'&oelig;uvre de poëte. Il éleva dans l'ombre et dans la piété
+une famille chrétienne à laquelle il ne songea à laisser pour héritage
+que sa religion pour toute gloire.</p>
+
+<p>Sa femme, fille d'un trésorier des finances d'Amiens, s'appelait
+Catherine de Romanet; elle avait apporté en dot une fortune modeste à
+peu près égale à celle de son mari. Les bienfaits du roi, qui se
+renouvelaient sous la forme de gratification littéraire à chacune de ses
+pièces, et qui se convertirent bientôt après en une pension de 2,000
+livres, somme considérable pour le temps, donnaient une grande aisance à
+la famille. «Il est juste,» écrivait-il à cette époque, «que l'auteur
+laborieux tire de son travail une rémunération légitime.»</p>
+
+<p>Le roi ajouta à cette aisance des gratifications annuelles s'élevant de
+500 jusqu'à 1,000 <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span>louis pendant huit ans et plus, une charge
+de gentilhomme ordinaire de sa chambre avec une nouvelle pension de
+4,000 livres, et enfin la charge à la fois politique et littéraire
+d'historiographe de son règne et de ses campagnes, avec Boileau, son
+collègue et son ami. Les émoluments de cette charge étaient
+proportionnés aux dépenses que les deux historiographes avaient à faire
+pour suivre le roi aux armées. Louis XIV payait largement ses plaisirs
+et sa gloire. Versailles et l'immortalité de son nom, ses monuments et
+sa renommée ne lui paraissaient jamais trop chers; il voulait, comme
+Alexandre, des témoins des exploits de son règne, et il choisissait ses
+témoins parmi les poëtes, ces échos éternels du temps.</p>
+
+<p>La vie de Racine, depuis cette faveur ainsi consolidée par ses charges,
+ne fut plus celle d'un poëte, mais celle d'un saint dans sa maison et
+d'un courtisan accompli à la cour. De toutes ses faiblesses passées, il
+ne lui en restait qu'une, l'adulation aux vertus et jusqu'aux caprices
+du roi. C'est de cette faiblesse qu'il vivait et qu'il devait mourir.
+Mais cette faiblesse était alors si générale et si consacrée, qu'elle se
+confondait presque avec une vertu.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span>XIII</h4>
+
+<p>Cependant ses maîtres sévères de Port-Royal, avec lesquels il s'était
+réconcilié, et dont il goûtait, plus que le roi ne l'aurait voulu, les
+doctrines, résistaient seuls à cette contagion servile du temps; ils
+conservaient la sainte indépendance de leur rigorisme au milieu de la
+prostration de l'Église et du siècle. Racine, entraîné vers eux par son
+estime, retenu à la cour par le prestige du roi et par les caresses de
+M<sup>me</sup> de Maintenon, flottait dans une pénible ambiguïté entre les
+exigences de sa conscience janséniste et les complaisances de situations
+qu'il devait au roi.</p>
+
+<p>Il était tout occupé alors, avec Boileau, d'exercer sa plume au style
+historique, pour élever au règne le monument qu'on attendait de lui. Il
+y réussit mal; la poésie lui avait gâté la main pour la prose: trop
+préoccupé de la forme du rhythme et de
+l'harmonie des périodes, il manquait de nerf et de pensée pour
+consolider sa phrase historique. Dans ses fragments d'histoire comme
+dans ses lettres, on ne retrouve, selon moi, rien du génie de l'auteur
+de <span class="italic">Phèdre</span> et d'<span class="italic">Athalie</span>; quand il n'y avait <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span>plus ni
+passion, ni pompe, ni harmonie de théâtre sous sa plume, tout
+s'évaporait, et tout se glaçait sur sa page. Entre Euripide et Tacite,
+il n'y avait qu'un abîme de médiocrité élégante; on en peut dire autant
+de Boileau.</p>
+
+<p>Pendant que ces deux poëtes réunissaient leurs forces pour écrire, à la
+gloire du roi, ces pages couvertes d'or, Saint-Simon, seul, gravait dans
+l'ombre l'histoire. L'histoire et la poésie sont deux talents bien
+rarement réunis. Tacite, parmi les historiens, aurait pu être poëte;
+Dante, parmi les poëtes, aurait pu être historien; cela ne fut donné ni
+à Boileau ni à Racine. Ils ne furent qu'historiographes, c'est-à-dire
+les annotateurs d'un règne, prenant des notes pour la postérité. Mais la
+postérité ne les lit pas.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Racine ne se montra pas, dans ses essais de discours, plus égal à la
+haute éloquence qu'à la grande histoire. Le discours qu'il prononça à
+l'époque de sa réception à l'Académie française ne fut qu'une harangue
+vulgaire et mal balbutiée. Celui qu'il prononça après la mort <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span>
+de Corneille, son rival, ne fut pas digne de ce deuil, mené par l'émule
+d'Euripide devant la tombe de l'émule de Sophocle. Quelle plus
+magnifique occasion d'éloquence, cependant, que l'apothéose de Corneille
+dans la bouche de l'auteur d'<span class="italic">Athalie</span>! Mais le souffle de l'éloquence,
+qui vient du caractère et du c&oelig;ur, ne soulevait pas aussi
+énergiquement cette poitrine que le souffle poétique qui vient de
+l'imagination. D'ailleurs, excepté l'éloquence de la chaire qui
+éblouissait alors les temples dans la parole et dans la personne de
+Bossuet, l'éloquence civique et littéraire n'était pas née alors en
+France; elle ne devait naître qu'avec la liberté.</p>
+
+<p>Le roi alors se faisait lire ces morceaux d'histoire de son règne à
+Versailles, dans la chambre de M<sup>me</sup> de Montespan, sa favorite en
+titre, bien que son c&oelig;ur appartînt déjà à M<sup>me</sup> de Maintenon. Ce fut
+à une de ces lectures que Racine et Boileau s'aperçurent, pour la
+première fois, du déclin de l'une et de l'ascendant de l'autre. Racine
+le fils, sur le récit de son père, raconte ainsi cette révolution de
+palais, qui devait donner tant de gloire et tant d'amertume ensuite à
+son père:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span>«Ces lectures se faisaient chez M<sup>me</sup> de Montespan. Tous deux
+avaient leur entrée chez elle aux heures que le roi y venait jouer, et
+M<sup>me</sup> de Maintenon était ordinairement présente à la lecture. Elle
+avait, au rapport de Boileau, plus de goût pour mon père que pour lui,
+et M<sup>me</sup> de Montespan avait, au contraire, plus de goût pour Boileau
+que pour mon père; mais ils faisaient toujours ensemble leur cour, sans
+aucune jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivait chez M<sup>me</sup> de
+Montespan, ils lui lisaient quelque chose de son histoire; ensuite le
+jeu commençait, et lorsqu'il échappait à M<sup>me</sup> de Montespan, pendant le
+jeu, des paroles un peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu
+clairvoyants, que le roi, sans lui répondre, regardait en souriant
+M<sup>me</sup> de Maintenon, qui était assise vis-à-vis de lui sur un tabouret,
+et qui, enfin, disparut tout à coup de ces assemblées. Ils la
+rencontrèrent dans la galerie, et lui demandèrent pourquoi elle ne
+venait plus écouter leur lecture. Elle leur répondit fort
+froidement:&mdash;Je ne suis plus admise à ces mystères.&mdash;Comme ils lui
+trouvaient beaucoup d'esprit, ils en furent mortifiés et étonnés. Leur
+étonnement fut bien plus grand lorsque le roi, obligé de garder le lit,
+<span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span>les fit appeler, avec ordre d'apporter ce qu'ils avaient écrit
+de nouveau sur son histoire, et qu'ils virent, en entrant, M<sup>me</sup> de
+Maintenon assise dans un fauteuil près du chevet du roi, s'entretenant
+familièrement avec Sa Majesté. Ils allaient commencer leur lecture,
+lorsque M<sup>me</sup> de Montespan, qui n'était point attendue, entra, et après
+quelques compliments au roi, en fit de si longs à M<sup>me</sup> de Maintenon,
+que, pour les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir, «n'étant pas
+juste, ajouta-t-il, qu'on lise sans vous un ouvrage que vous avez
+vous-même commandé.» Son premier mouvement fut de prendre une bougie
+pour éclairer le lecteur; elle fit ensuite réflexion qu'il était plus
+convenable de s'asseoir, et de faire tous ses efforts pour paraître
+attentive à la lecture. Depuis ce jour le crédit de M<sup>me</sup> de Maintenon
+alla en augmentant d'une manière si visible, que les deux historiens lui
+firent leur cour, autant qu'ils la savaient faire.</p>
+
+<p>«Mon père, dont elle goûtait la conversation, était beaucoup mieux reçu
+que son ami qu'il menait toujours avec lui. Ils s'entretenaient un jour
+avec elle de la poésie; et Boileau, déclamant contre le goût de la
+poésie <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span>burlesque, qui avait régné autrefois, dit dans sa
+colère: «Heureusement ce misérable goût est passé, et on ne lit plus
+Scarron, même dans les provinces.» Son ami chercha promptement un autre
+sujet de conversation, et lui dit, quand il fut seul avec lui: «Pourquoi
+parlez-vous devant elle de Scarron? Ignorez-vous l'intérêt qu'elle y
+prend?&mdash;Hélas! non, reprit-il; mais c'est toujours la première chose que
+j'oublie quand je la vois!»</p>
+
+<p>«Malgré la remontrance de son ami, il eut encore la même distraction au
+lever du roi. On y parlait de la mort du comédien Poisson:&mdash;«C'est une
+perte, dit le roi, il était bon comédien...&mdash;Oui, reprit Boileau, pour
+faire un D. Japhet: il ne brillait que dans ces misérables pièces de
+Scarron.» Mon père lui fit signe de se taire, et lui dit en particulier:
+«Je ne puis donc paraître avec vous à la cour, si vous êtes toujours si
+imprudent.&mdash;J'en suis honteux, lui répondit Boileau; mais quel est
+l'homme à qui il n'échappe une sottise?»</p>
+
+<p>Racine n'avait pas, comme on le voit, la rudesse étourdie ou la
+franchise désintéressée de Boileau. Il lui fallait la faveur ou la mort.
+Une suprême occasion de consolider cette faveur <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span>et de river sa
+fortune dans le c&oelig;ur même de la nouvelle favorite ne tarda pas à se
+présenter. Il fait ainsi lui-même, dans un de ses conseils à son fils,
+l'éloge de son aptitude au rôle de courtisan. On y sent l'homme achevé
+du monde plus que le poëte; il voulait dégoûter son fils des vers:</p>
+
+<p>«Ne croyez pas que ce soient mes vers qui m'attirent toutes ces
+caresses. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et
+cependant personne ne le regarde. On ne l'aime que dans la bouche de ses
+acteurs; au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes
+ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je me contente de leur tenir des
+propos amusants et de les entretenir de choses qui leur plaisent. Mon
+talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit,
+mais de leur apprendre qu'ils en ont. Ainsi, quand vous voyez M. le Duc
+passer souvent des heures entières avec moi, vous seriez étonné, si vous
+étiez présent, de voir que souvent il en sort sans que j'aie dit quatre
+paroles: mais peu à peu je le mets en humeur de causer, et il sort de
+chez moi encore plus satisfait de lui que de moi.»</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Maintenon avait triomphé de sa <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span>rivale; M<sup>me</sup> de
+Montespan était reléguée loin de la cour, dans un de ces splendides
+oublis qui sont le supplice des favorites-mères. La religion avait
+triomphé avec M<sup>me</sup> de Maintenon. Un mariage secret mit en repos la
+conscience agitée du roi. Ce mariage suffisait à Louis XIV pour calmer
+ses scrupules, mais il ne suffisait pas à la pieuse ambition de la
+nouvelle favorite pour élever son rang au niveau du miracle de ses
+rêves; elle aspirait à conquérir dans l'esprit de la cour, du clergé, de
+la noblesse française, des titres de considération et de reconnaissance
+capables de justifier son élévation jusqu'au trône.</p>
+
+<p>Dans cette vue, elle faisait régner par elle l'Église et l'aristocratie
+à Versailles; pour flatter ces deux esprits de corps, elle avait fondé à
+Saint-Cyr, dans le voisinage de ce palais, une maison royale d'éducation
+gratuite pour les filles de la haute noblesse militaire et déshéritées
+de la fortune. Saint-Cyr était un splendide noviciat de futures mères de
+familles nobles qui devaient perpétuer, par les exemples et les
+enseignements domestiques, le zèle envers la religion de l'État, le
+dévouement au roi, et la reconnaissance envers la nouvelle Esther de
+<span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span>ce nouvel Assuérus. La cour était à cette époque très-lettrée;
+et la plupart de ces jeunes personnes étant destinées, par leur
+naissance ou par leur mariage, à vivre à la cour, les lettres saintes et
+profanes, les arts d'agrément et principalement la déclamation théâtrale
+des plus beaux vers de la langue, entraient dans ce plan d'éducation.</p>
+
+<p>Mais il entrait de plus dans les vues personnelles de M<sup>me</sup> de Maintenon
+d'attacher le roi à cet établissement royal par l'innocent plaisir que
+lui procureraient les exercices presque publics de ces jeunes et belles
+novices. Louis XIV, sevré par la piété que M<sup>me</sup> de Maintenon nourrissait
+en lui, des amours et des fêtes mondaines de sa jeunesse, était
+très-susceptible d'ennui, comme les âmes vides. Il fallait compenser
+pour lui les pompes et les plaisirs de ses belles années par les pompes
+saintes et par des plaisirs sacrés qui lui fissent retrouver dans la
+religion quelque chose des sensualités profanes retranchées de sa vie.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Maintenon imagina donc de transporter le théâtre à Saint-Cyr, de
+faire de ses belles élèves des actrices naïves de ces représentations
+théâtrales, et d'illustrer ces représentations <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span>de Saint-Cyr
+par la présence de la cour et par le génie emprunté aux plus grands
+poëtes de son siècle. La représentation d'<span class="italic">Andromaque</span> de Racine, donnée
+sur le théâtre de Saint-Cyr, ne tarda pas à démontrer le contraste
+fâcheux et presque corrupteur entre l'innocence de ces jeunes actrices
+et les rôles d'amour et de passion qui juraient avec leur pureté et avec
+leur âge. On y renonça par respect pour leur pudeur; mais M<sup>me</sup> de
+Maintenon, qui ne renonçait pas à son plan d'amuser le roi, supplia
+Racine de composer exprès pour Saint-Cyr quelques-uns de ces
+chefs-d'&oelig;uvre irréprochables où la sévérité de son génie n'éclaterait
+que dans l'expression de passions pures et de sentiments pieux adaptés à
+l'âge, au lieu et à la sainteté de ces jeunes âmes.</p>
+
+<p>Il ne fallait rien moins que ce désir du roi et de M<sup>me</sup> de Maintenon
+pour faire rompre au grand poëte un silence qu'il gardait depuis dix ans
+par scrupule de conscience, et pour rallumer en lui cette flamme du
+génie qui n'était point morte, mais qui dormait sous les cendres de sa
+pénitence. L'occasion était unique, Racine pouvait enfin consacrer à la
+religion un talent <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span>qu'elle lui avait commandé d'étouffer avant
+l'âge, et sanctifier sa gloire en ne se glorifiant que pour Dieu. Aussi
+il n'hésita pas; son inspiration, si longtemps réprimée, lui révéla des
+chefs-d'&oelig;uvre: tout se réunissait pour l'élever cette fois au-dessus
+de lui-même. La nature, qui se révoltait souvent en lui contre cette
+abstention de la scène; son talent, qui avait mûri et qui ne demandait
+qu'à porter des fruits plus consommés dans la maturité de ses années; la
+passion de complaire au roi, qui était sa dernière et sa plus grande
+faiblesse; le désir de mériter la faveur de M<sup>me</sup> de Maintenon, dont il
+estimait l'esprit et dont il vénérait la piété; sa fortune à consolider
+à la cour par des triomphes poétiques qui retentiraient plus loin que
+Saint-Cyr; enfin la satisfaction de conscience qu'il éprouvait à mettre
+son génie dans sa foi, sa foi dans son génie, et à faire son salut pour
+le ciel en faisant sa grandeur pour ce monde: tous ces motifs combinés
+tendaient son âme jusqu'à l'exaltation et concentraient toutes ses
+facultés déjà si puissantes en un de ces efforts suprêmes qui produisent
+les miracles de la volonté et du génie.</p>
+
+<p>Ce furent là les inspirations de Racine; le <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span>monde seul ne lui
+en aurait pas donné de pareilles. Aussi ce n'était plus une &oelig;uvre
+mondaine, c'était une &oelig;uvre divine qu'il roulait dans sa pensée.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Il n'hésita pas davantage sur la source dans laquelle il allait puiser
+ses sujets de tragédie. La religion à illustrer était son but; c'est
+dans la religion qu'il devait chercher son texte. Il ferma l'histoire
+profane, Sophocle, Euripide, Sénèque, tout ce monde fabuleux, olympien,
+païen, dans lequel il avait jusque-là paganisé son génie; il ouvrit les
+livres sacrés pleins d'un autre ciel, d'une autre histoire, d'un autre
+style; il ne souffla pas, pour les rallumer, sur les charbons éteints du
+trépied et du lyrisme grecs, mais il prit hardiment les charbons vivants
+dans le foyer du tabernacle juif et chrétien pour en réchauffer son âme;
+il s'inspira de ce qu'il croyait et non de ce qu'il imaginait ou de ce
+qu'il imitait.</p>
+
+<p>De ce moment il devint un autre homme. Imitateur jusque-là tant qu'il
+avait été païen, du jour où il fut biblique et chrétien, il fut
+<span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span>original. C'est qu'un peuple ne prend jamais son originalité
+que dans sa foi.</p>
+
+<p>L'originalité littéraire de l'Europe moderne, c'est la Bible et le
+christianisme. Le hasard découvrit ce mystère à Racine; il avait été
+jusque-là Sophocle, Euripide, Sénèque; mais de ce jour-là il fut Racine.
+Ce sont ses imitations qui l'avaient fait homme de style; c'est sa foi
+qui le fit homme de génie.</p>
+
+<p>Jusqu'à <span class="italic">Esther</span> et <span class="italic">Athalie</span>, nous concevons qu'on accuse ce grand
+poëte de n'avoir été qu'un sublime plagiaire de l'antiquité; mais après
+<span class="italic">Esther</span> et <span class="italic">Athalie</span>, nous ne concevons pas qu'on lui conteste la
+personnalité poétique la plus neuve et la plus caractérisée: c'est le
+christianisme fait poésie, c'est l'&oelig;il qui voit, c'est le zèle qui
+parle, c'est la foi qui chante, c'est l'écho des deux temples qui
+résonne dans l'âme du poëte convaincu, et qui de son âme se répercute
+dans ses vers.</p>
+
+<p>La langue n'est pas moins transformée que l'idée; de molle et de
+langoureuse qu'elle était dans <span class="italic">Andromaque</span>, dans <span class="italic">Bajazet</span> ou dans
+<span class="italic">Phèdre</span>, elle devient nerveuse comme le dogme, majestueuse comme la
+prophétie, laconique comme la loi, simple comme l'enfance, tendre
+<span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span>comme la componction, embaumée comme l'encens des tabernacles;
+ce ne sont plus des vers qu'on entend, c'est la musique des anges; ce
+n'est plus de la poésie qu'on respire, c'est de la sainteté.</p>
+
+<p>Voilà l'immense originalité de Racine à dater d'<span class="italic">Esther</span> et d'<span class="italic">Athalie</span>;
+le génie n'est plus un génie, cet art n'est plus un art: c'est une
+religion.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Dès qu'il eut pris la résolution d'obéir au v&oelig;u du roi et de M<sup>me</sup> de
+Maintenon, il s'enferma dans sa retraite, il parcourut la Bible. Elle
+est pleine de meurtres et de catastrophes tragiques; mais ces grands
+sujets de larmes ou de terreur, tels que <span class="italic">Saül</span>, par exemple, l'Oreste
+biblique, ne concordaient pas assez avec la naïveté du sexe de ses
+actrices: il y avait là des mystères de haute politique et des éclats de
+voix tragiques qui ne pouvaient pas avoir pour interprètes et pour
+organes des jeunes filles de seize ans.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il faut l'avouer, et cet aveu n'est pas cette fois à la
+gloire du poëte chrétien, <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span>Racine voulait que son sujet même,
+tout biblique qu'il était, fût une adulation indirecte, mais comprise, à
+la nouvelle favorite et au roi. Cette adulation à M<sup>me</sup> de Maintenon,
+trop clairement désignée sous la figure et sous le triomphe d'Esther,
+était même une offense et une ingratitude envers la favorite répudiée,
+M<sup>me</sup> de Montespan, l'<span class="italic">altière Vasthi</span>. Elle avait goûté, aimé, protégé
+la fortune du poëte, il n'était pas beau à lui de célébrer, dans sa
+chute, le triomphe de sa rivale.</p>
+
+<p>On voudrait effacer d'une vie si sainte ces impiétés du c&oelig;ur qui
+dégradent l'âme en relevant le talent. Mais Racine était malheureusement
+aussi courtisan qu'il était religieux, et la religion même, intéressée à
+la disgrâce de M<sup>me</sup> de Montespan, entraînait tout dans le parti de M<sup>me</sup>
+de Maintenon. Racine trouvait donc son excuse dans sa piété, excuse
+sainte, mais mauvaise excuse, qui lave la foi, mais qui n'innocente pas
+le c&oelig;ur. On rougit de voir la religion et le génie oublier ainsi
+jusqu'à la pudeur de la reconnaissance, et triompher avec ce qui
+s'élève, en secouant la poussière de leurs souliers sur ce qui tombe.
+Malheur à l'historien qui amnistierait de telles faiblesses de
+caractère: <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span>le génie ne fait qu'illustrer l'ingratitude, il ne
+l'absout pas.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Avant de choisir le sujet d'<span class="italic">Esther</span>, Racine, qui était resté toujours
+plein de déférence pour Boileau, alla le consulter sur son projet de
+chercher des tragédies dans la Bible. Boileau, à qui la moindre
+originalité faisait peur, ne comprenait de route vers la gloire que sur
+les traces des poëtes olympiens. Il détourna de toutes ses forces son
+ami de cette idée: l'auteur des Satires n'avait pas assez d'âme pour
+avoir beaucoup de religion.</p>
+
+<p class="poem">
+ De la foi des chrétiens les mystères terribles<br>
+ D'ornements égayés ne sont point susceptibles.</p>
+
+<p>Ces deux mauvais vers de son <span class="italic">Art poétique</span> étaient toute sa théorie;
+toute nouveauté semblait sacrilége à cet esprit timide et étroit qui
+n'avait foi que dans la routine.</p>
+
+<p>L'inspiration souveraine de Racine n'en fut point ébranlée. Il sortit de
+la chambre de Boileau pour écrire le plan et les scènes d'<span class="italic">Esther</span>.
+L'esprit de la Bible avait soufflé sur lui comme <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span>il soufflait
+sur les prophètes. Le plan d'<span class="italic">Esther</span> fut conçu en quelques nuits. Ce
+n'était point, à proprement parler, une tragédie, c'était une idylle
+héroïque sur le modèle du <span class="italic">Pastor Fido</span> de <span class="italic">Guarini</span> ou de l'<span class="italic">Aminta du
+Tasse</span>.</p>
+
+<p>Ce genre de composition avait été inventé par les poëtes italiens du
+seizième siècle et importé en France par les Médicis. Ce genre tenait le
+milieu entre l'églogue et le drame, il participait également de
+Théocrite et d'Euripide, des églogues de Virgile et des scènes de
+Sophocle: seulement ici c'était non-seulement une idylle héroïque, mais
+une idylle sainte. Racine, sans y penser, avait inventé un genre. Ce
+genre était admirablement approprié à la scène moitié royale, moitié
+monastique, sur laquelle <span class="italic">Esther</span> était destinée à être représentée, et
+aux jeunes actrices qui devaient la représenter devant le moderne
+Assuérus.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Racine toutefois, avant de se lancer à plein génie dans son &oelig;uvre,
+voulut s'assurer que cette &oelig;uvre serait suivant la pensée et suivant
+le c&oelig;ur de M<sup>me</sup> de Maintenon. Il était bien sûr <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span>d'avance
+qu'elle serait suivant l'ambition toute royale de cette favorite, car la
+favorite ne pouvait manquer de se reconnaître, comme le public la
+reconnaîtrait, dans le personnage d'Esther. Les traits cruels qui
+tomberaient sur sa rivale, M<sup>me</sup> de Montespan, sous le nom de Vasthi, ne
+pouvaient que réjouir secrètement sa jalousie de faveur: c'est ici la
+lâche complaisance du poëte: il convertissait, dans le sanctuaire même,
+l'encens qu'il faisait respirer à l'une en poison pour l'autre; il
+employait l'esprit saint du poëte à flatter la haine d'une femme.</p>
+
+<p>Mais l'intérêt de la religion était tellement confondu dans sa pensée
+avec l'intérêt de M<sup>me</sup> de Maintenon et avec sa propre gloire, qu'il
+était servile, adulateur et ingrat en conscience, et que son caractère
+était corrompu par son zèle pour le trône et pour la foi. Terrible leçon
+pour les hommes qui consultent, dans leurs actes, leur esprit de parti,
+au lieu de consulter l'infaillibilité de leur propre c&oelig;ur.</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>«Racine, dit M<sup>me</sup> de Caylus, une des jeunes actrices de Saint-Cyr qui
+joua le rôle d'Esther, <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span>Racine ne fut pas longtemps sans
+apporter à M<sup>me</sup> de Maintenon, non-seulement le plan de sa pièce (car il
+avait accoutumé de les faire en prose, scène pour scène, avant que d'en
+faire les vers), il porta le premier acte tout fait. M<sup>me</sup> de Maintenon
+en fut charmée, et sa modestie ne put l'empêcher de trouver dans le
+caractère d'Esther, et dans quelques circonstances de ce sujet, des
+choses flatteuses pour elle. La Vasthi avait ses applications, Aman des
+traits de ressemblance; et, indépendamment de ces idées, l'histoire
+d'Esther convenait parfaitement à Saint-Cyr. Les ch&oelig;urs, que Racine,
+à l'imitation des Grecs, avait toujours en vue de remettre sur la scène,
+se trouvaient placés naturellement dans <span class="italic">Esther</span>; et il était ravi
+d'avoir eu cette occasion de les faire connaître et d'en donner le goût.
+Enfin, je crois que, si l'on fait attention au lieu, au temps et aux
+circonstances, on trouvera que Racine n'a pas moins marqué d'esprit en
+cette occasion que dans d'autres ouvrages plus beaux en eux-mêmes.</p>
+
+<p>«<span class="italic">Esther</span> fut représentée un an après la résolution que M<sup>me</sup> de
+Maintenon avait prise de ne plus laisser jouer de pièces profanes à
+Saint-Cyr. <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span>Elle eut un si grand succès, que le souvenir n'en
+est pas encore effacé.</p>
+
+<p>«Jusque-là il n'avait point été question de moi, et on n'imaginait pas
+que je dusse y représenter un rôle; mais me trouvant présente aux récits
+que M. Racine venait faire à M<sup>me</sup> de Maintenon de chaque scène à mesure
+qu'il les composait, j'en retenais des vers; et comme j'en récitai un
+jour à M. Racine, il en fut si content qu'il demanda en grâce à M<sup>me</sup> de
+Maintenon de m'ordonner de faire un personnage, ce qu'elle fit. Mais je
+ne voulus point de ceux qu'on avait déjà destinés, ce qui l'obligea de
+faire, pour moi, le prologue de sa pièce. Cependant, ayant appris, à
+force de les entendre, tous les autres rôles, je les jouai
+successivement, à mesure qu'une actrice se trouvait incommodée: car on
+représenta <span class="italic">Esther</span> tout l'hiver; et cette pièce qui devait être
+renfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois du roi et de toute la
+cour, toujours avec le même applaudissement.</p>
+
+<p>«Des applications particulières, ajoute-t-on, contribuèrent encore au
+succès de la tragédie d'<span class="italic">Esther</span>: <span class="italic">ces jeunes et tendres fleurs
+transplantées</span> étaient représentées par les demoiselles de Saint-Cyr.»
+La Vasthi, comme dit <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span>M<sup>me</sup> de Caylus, avait quelque
+ressemblance avec M<sup>me</sup> de Montespan. Cette Esther, qui a <span class="italic">puisé ses
+jours</span> dans la race proscrite par Aman, avait aussi sa ressemblance avec
+M<sup>me</sup> de Maintenon née protestante.</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>Le succès fut immense; on peut le mesurer aujourd'hui aux exclamations
+de M<sup>me</sup> de Sévigné, qui jusque-là, n'avait pas été favorable à Racine:</p>
+
+<p>«Toutes les personnes de la cour, écrit-elle à sa fille, sont charmées
+d'<span class="italic">Esther</span>. M. le prince de Condé a pleuré. M<sup>me</sup> de Maintenon et huit
+jésuites, dont était le père Gaillard, ont honoré de leur personne la
+dernière représentation. Enfin c'est le chef-d'&oelig;uvre de Racine. Il
+s'est surpassé: il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses; il est pour
+les choses saintes comme il était pour les profanes. L'Écriture sainte
+est suivie exactement, tout est beau, tout est grand, tout est écrit
+avec sublimité!»</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de la Fayette, femme d'un goût sûr, parle avec le même sentiment,
+mais avec plus de sang-froid, de l'effet d'<span class="italic">Esther</span> sur la cour et sur
+<span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span>le public; mais on voit qu'elle en attribue le succès à la
+passion des applications religieuses et politiques qui en étaient faites
+ouvertement à la cour:</p>
+
+<p>«Ce succès ne se comprend pas, car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y
+voulût aller; et ce qui devait être regardé comme une comédie de
+couvent, devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres,
+pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs
+affaires les plus pressées. À la première représentation où fut le roi,
+il n'y mena que les principaux officiers qui le suivent à la chasse. La
+seconde fut consacrée aux personnes pieuses, telles que le père
+Lachaise, et douze ou quinze jésuites auxquels se joignit M<sup>me</sup> de
+Miramion, et beaucoup d'autres dévots et dévotes; ensuite elle se
+répandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement serait du
+goût du roi d'Angleterre; il l'y mena et la reine aussi. Il est
+impossible de ne point donner de louanges à la maison de Saint-Cyr et à
+l'établissement; aussi ils ne s'y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles
+de la comédie.» La maréchale d'Estrées, qui n'avait pas loué <span class="italic">Esther</span>,
+fut obligée de se justifier de son silence comme d'un crime. Le
+<span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span>carême de 1689 interrompit les représentations d'<span class="italic">Esther</span>;
+elles furent reprises le 5 janvier de l'année suivante; et dans le cours
+de ce mois il y en eut cinq qui furent aussi brillantes que les
+premières.</p>
+
+<p>Nous ne jetterons qu'un coup d'&oelig;il rapide sur cette idylle héroïque
+et sacrée d'<span class="italic">Esther</span>, qui n'est remarquable que parce qu'elle est la
+première inspiration originale et biblique de Racine, et le premier
+prélude à son style sacré.</p>
+
+<p>Le prologue, récité devant le roi et sa cour par une des jeunes élèves
+de Saint-Cyr, respire tout entier la religieuse nouveauté de ce style.
+C'est la piété qui parle par la bouche de M<sup>me</sup> de Caylus.</p>
+
+<p class="p2">LA PIÉTÉ.</p>
+
+<p class="poem">
+ Du séjour bienheureux de la Divinité<br>
+ Je descends dans ce lieu par la Grâce habité;<br>
+ L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,<br>
+ Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.<br>
+ Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints<br>
+ Tout un peuple naissant est formé par mes mains:<br>
+ Je nourris dans son c&oelig;ur la semence féconde<br>
+ Des vertus dont il doit sanctifier le monde.<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span>Un roi qui me protége, un roi victorieux,<br>
+ A commis à mes soins ce dépôt précieux.<br>
+ C'est lui qui rassembla ces colombes timides,<br>
+ Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides.</p>
+
+<p class="poem spaced2">.........<br>
+.........</p>
+
+<p class="poem">Tu le vois tous les jours, devant toi prosterné,<br>
+ Humilier ce front de splendeur couronné.</p>
+
+<p class="poem spaced2">.........<br>
+.........</p>
+
+<p class="poem">Grand Dieu! juge ta cause, et déploie aujourd'hui<br>
+ Ce bras, ce même bras qui combattait pour lui,<br>
+ Lorsque des nations à sa perte animées<br>
+ Le Rhin vit tant de fois disperser les armées.<br>
+ Des mêmes ennemis je reconnais l'orgueil;<br>
+ Ils viennent se briser contre le même écueil.</p>
+
+<p class="poem spaced2">.........<br>
+.........</p>
+
+<p class="poem">Mais, tandis qu'un grand roi venge ainsi mes injures,<br>
+ Vous qui goûtez ici des délices si pures,<br>
+ S'il permet à son c&oelig;ur un moment de repos,<br>
+ À vos jeux innocents appelez ce héros;<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span>Retracez-lui d'Esther l'histoire glorieuse,<br>
+ Et sur l'impiété la foi victorieuse.<br>
+ Et vous, qui vous plaisez aux folles passions<br>
+ Qu'allument dans vos c&oelig;urs les vaines fictions,<br>
+ Profanes amateurs de spectacles frivoles,<br>
+ Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles,<br>
+ Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité:<br>
+ Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité.</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>Ce drame n'a que trois actes; le premier acte n'a que deux grandes
+scènes et deux ch&oelig;urs de gémissements lyriques chantés par les jeunes
+juives compagnes d'Esther. Dans la première scène Esther raconte à sa
+confidente Élise comment Assuérus l'a choisie pour épouse, sans
+connaître sa race, à la place d'une première épouse ennemie des Juifs et
+disgraciée pour son orgueil. Ici Racine a faussé l'histoire par esprit
+d'adulation à M<sup>me</sup> de Maintenon: car Vasthi, cette première épouse, n'a
+point été répudiée par Assuérus pour son orgueil, mais pour sa vertu.
+Elle a refusé d'obéir à un infâme caprice du roi ivre, qui, à la suite
+d'une orgie, lui avait ordonné de paraître nue <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span>aux yeux de ses
+compagnons de débauche. Mais pour que M<sup>me</sup> de Maintenon, sous le nom
+d'Esther, fût justifiée, il fallait que sa rivale fût coupable. Racine
+sacrifie sans hésiter l'histoire et l'innocence à la flatterie.</p>
+
+<p>Écoutons Esther racontant son triomphe et se présageant à elle-même de
+hautes destinées devant sa confidente. Qui peut douter que ces beaux
+vers ne fussent un encouragement à M<sup>me</sup> de Maintenon d'aspirer au trône,
+et une insinuation au roi d'oser l'y faire asseoir. Jamais la politique
+ne s'insinua au c&oelig;ur des rois dans un si divin langage.</p>
+
+<p class="p2">ESTHER À ÉLISE.</p>
+
+<p class="poem">Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce<br>
+ De l'altière Vasthi dont j'occupe la place,<br>
+ Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit,<br>
+ La chassa de son trône ainsi que de son lit.<br>
+ Mais il ne put si tôt en bannir la pensée:<br>
+ Vasthi régna longtemps dans son âme offensée.<br>
+ Dans ses vastes États il fallut donc chercher<br>
+ Quelque nouvel objet qui pût l'en détacher.<br>
+ On m'élevait alors, solitaire et cachée,<br>
+ Sous les yeux vigilants du sage Mardochée.</p>
+
+<p class="poem spaced2">.........<br>
+.........</p>
+
+<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span>Du triste état des Juifs nuit et jour agite,<br>
+ Il me tira du sein de mon obscurité,<br>
+ Et, sur mes faibles mains fondant leur délivrance,<br>
+ <span class="italic">Il me fit d'un empire accepter l'espérance</span>.</p>
+
+<p class="poem spaced2">.........<br>
+.........</p>
+
+<p class="poem">Le fier Assuérus couronna sa captive,<br>
+ Et le Persan superbe est aux pieds de la juive.<br>
+ Par quels secrets ressorts, par quel enchaînement<br>
+ Le ciel a-t-il conduit ce grand événement?</p>
+
+<p>La captivité de son peuple cependant trouble sa joie pendant son
+triomphe:</p>
+
+<p class="poem">Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise;<br>
+ La moitié de la terre à son sceptre est soumise,<br>
+ Et de Jérusalem l'herbe cache les murs!<br>
+ Sion, repaire affreux de reptiles impurs,<br>
+ Voit de son temple saint les pierres dispersées,<br>
+ Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées.</p>
+
+<p class="poem spaced2">.........<br>
+.........</p>
+
+<p class="poem">Cependant, mon amour pour notre nation<br>
+ A rempli ce palais de filles de Sion,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span>Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,<br>
+ Sous un ciel étranger comme moi transplantées.<br>
+ Dans un lieu séparé de profanes témoins<br>
+ Je mets à les former mon étude et mes soins;<br>
+ Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème,<br>
+ Lasse de vains honneurs et me cherchant moi-même,<br>
+ Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier,<br>
+ Et goûter le plaisir de me faire oublier.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Maintenon, sa haute fortune, sa modestie apparente, ses soins
+pour les jeunes filles de Saint-Cyr transpercent presque sans voile sous
+ces allusions.</p>
+
+<p>Esther appelle ces filles de Sion ses compagnes. Elles chantent devant
+elle, en strophes mélodieuses et mélancoliques comme les gémissements
+des harpes juives suspendues aux saules de l'Euphrate, les cantiques de
+la captivité.</p>
+
+<p>Mardochée paraît à leur voix, les chants cessent. Il raconte à Esther le
+plan du massacre des Juifs conçu par le ministre Aman. Il encourage
+Esther à tout oser pour renverser ce ministre et sauver le sang de son
+peuple. L'idylle ici s'élève au ton de la tragédie.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span>MARDOCHÉE.</p>
+
+<p class="poem">Quoi! lorsque vous voyez périr votre patrie,<br>
+ Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie!<br>
+ Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux!<br>
+ Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle à vous?<br>
+ N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue?<br>
+ N'est-elle pas à Dieu dont vous l'avez reçue?<br>
+ Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas,<br>
+ Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas?<br>
+ Songez-y bien: ce Dieu ne vous a pas choisie<br>
+ Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie,<br>
+ Ni pour charmer les yeux des profanes humains:<br>
+ Pour un plus noble usage il réserve ses saints.<br>
+ S'immoler pour son nom et pour son héritage,<br>
+ D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage:<br>
+ Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours!<br>
+ Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours?<br>
+ Que peuvent contre lui tous les rois de la terre?<br>
+ En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre:<br>
+ Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer;<br>
+ Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer.<br>
+ Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble;<br>
+ Il voit comme un néant tout l'univers ensemble;<br>
+ Et les faibles mortels, vains jouets du trépas,<br>
+ Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.</p>
+
+<p>Esther n'hésite plus. Mardochée s'éloigne. Le ch&oelig;ur des jeunes filles
+reprend sur un mode <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span>plus grave et finit par une invocation au
+Dieu des combats.</p>
+
+<p class="p2">TOUT LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p class="poem">
+ Tu vois nos pressants dangers:<br>
+ Donne à ton nom la victoire;<br>
+ Ne souffre point que ta gloire<br>
+ Passe à des dieux étrangers.</p>
+
+<p>UNE ISRAÉLITE, <span class="italic">seule</span>.</p>
+
+<p class="poem">
+ Arme-toi, viens nous défendre:<br>
+ Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre!<br>
+ Que les méchants apprennent aujourd'hui<br>
+ À craindre ta colère:<br>
+ Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère<br>
+ Que le vent chasse devant lui.</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>Le second acte, très-faible d'intérêt tragique, n'est rempli que par des
+conversations entre Assuérus, son confident Hydaspe et son ministre
+Aman, conversations dans lesquelles Assuérus apprend que le Juif
+Mardochée lui a sauvé la vie en lui révélant une conjuration de ses
+sujets contre sa personne. Esther, suivie de <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span>ses compagnes,
+paraît à la dernière scène de cet acte devant le roi. Le seul motif
+poétique de cette visite paraît être de faire manifester par le roi, à
+sa favorite, des adorations et des éloges qui retombent directement sur
+M<sup>me</sup>de Maintenon:</p>
+
+<p class="poem">
+ Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,<br>
+ Et ces profonds respects que la terreur inspire<br>
+ À leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,<br>
+ Et fatiguent souvent leur triste possesseur.<br>
+ Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce<br>
+ Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.<br>
+ De l'aimable vertu doux et puissants attraits!<br>
+ Tout respire en Esther l'innocence et la paix.<br>
+ Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,<br>
+ Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres;<br>
+ Que dis-je? sur ce trône assis auprès de vous,<br>
+ Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.</p>
+
+<p>Esther a obtenu de ce roi passionné pour elle les plus grands honneurs
+pour Mardochée.</p>
+
+<p>Le troisième acte s'ouvre par une scène dans laquelle le ministre Aman,
+sous le nom de qui tout le monde lisait Louvois, déjà disgracié dans le
+c&oelig;ur de Louis XIV, gémit et s'indigne <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span>d'être obligé
+d'accompagner le triomphe d'un vil Hébreu. La seconde scène entre
+Assuérus amoureux et Esther enhardie par tant d'amour révèle à ce roi la
+naissance juive de sa favorite. Elle plaide en vers admirables la grâce
+de sa race. Elle accuse Aman, elle exalte Mardochée, elle l'avoue pour
+son oncle; le roi s'éloigne irrité contre son ministre Aman. Celui-ci
+accourt implorer la miséricordieuse intervention d'Esther; elle est
+inflexible. Aman tombe à ses pieds et porte sur elle ses mains
+suppliantes.</p>
+
+<p>Assuérus rentre, et, voyant Aman porter ses mains sur son épouse, croit
+ou affecte de croire à un outrage. Sans l'entendre, il l'envoie à la
+mort. Il élève Mardochée à sa place, il révoque l'ordre d'immoler la
+nation juive. Le ch&oelig;ur éclate en strophes d'admiration pour Esther et
+en reconnaissance au Dieu des Juifs.</p>
+
+<p class="poem">
+ Relevez, relevez les superbes portiques<br>
+ Du temple où notre Dieu se plaît d'être adoré;<br>
+ Que de l'or le plus pur son autel soit paré,<br>
+ Et que du sein des monts le marbre soit tiré.<br>
+ Liban, dépouille-toi de tes cèdres antiques!<br>
+<span class="add2em">Prêtres, préparez vos cantiques!</span></p>
+
+<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span>Que son nom soit béni, que son nom soit chanté;<br>
+<span class="add2em">Que l'on célèbre ses ouvrages</span><br>
+<span class="add2em">Au delà du temps et des âges,</span><br>
+<span class="add2em">Au delà de l'éternité!...</span></p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>Voilà <span class="italic">Esther</span>, ce prélude d'<span class="italic">Athalie</span>. Comme adulation, c'est un
+chef-d'&oelig;uvre; comme drame, rien de plus faiblement conçu, de plus
+misérablement noué et de plus ridiculement dénoué! Mais ce n'était pas,
+dans l'esprit de Racine, une tragédie: c'était une idylle simple à la
+portée des jeunes filles et des enfants qui devaient en être les
+acteurs; comme poésie de style, images, langue, sonorité, douceur et
+majesté, c'est la Bible elle-même non traduite, mais transvasée comme un
+rayon de miel d'Oreb sur la langue des femmes et des enfants d'une autre
+Sion! Racine se transfigure complètement en David français. Il dépouille
+le vieil homme. Ce n'est plus le poëte de l'école classique: c'est le
+poëte de la foi; ce n'est plus le poëte du roi: c'est le prophète de
+Dieu. Son génie, transformé par sa piété, ne sort plus de son
+imagination, mais de son âme. <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span>Donnez-lui maintenant un sujet,
+et il va devenir l'Euripide et le Sophocle chrétien.</p>
+
+<p>Ce sujet, il le couvait déjà dans <span class="italic">Athalie</span>.</p>
+
+<p class="p2">Nous allons vous faire assister à ce chef-d'&oelig;uvre comme on doit
+assister à un tel drame, non pas dans une froide lecture, mais dans une
+sublime et unique représentation sur la première scène du monde, à
+Paris, et par la voix du premier des tragédiens modernes, Talma!</p>
+
+<p>Le hasard nous fit assister, dans notre jeunesse, à cette scène, et la
+mémoire nous la reproduit comme si les pompes de cette fête d'esprit
+éblouissaient encore nos yeux, comme si l'accent du sublime acteur
+vibrait encore dans nos oreilles.</p>
+
+<p>Regardez et écoutez!</p>
+
+<p class="left50">LAMARTINE.</p>
+
+<p class="center smaller">(<span class="italic">La suite au numéro du mois prochain.</span>)</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span>COURS FAMILIER<br>
+
+DE<br>
+
+LITTÉRATURE</h1>
+
+<h2>XIV<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<p class="center">2<sup>e</sup> de la deuxième Année.</p>
+
+<h3>RACINE.&mdash;ATHALIE.</h3>
+
+<p class="center">(SUITE.)</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Nous disions, à la fin du dernier de ces Entretiens, que, pour bien
+juger d'une &oelig;uvre dramatique, il ne suffisait pas de la lire (chose
+en général ingrate, souvent fastidieuse, toujours incomplète), mais
+qu'il fallait assister, en corps et en âme, à sa représentation.
+&OElig;uvre <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span>d'art faite pour la scène et pour la déclamation,
+c'est du point de vue de la scène et de la déclamation qu'il convient
+d'en jouir.</p>
+
+<p>Nous voulons donc, autant qu'il est en nous, vous faire assister à la
+plus solennelle représentation d'<span class="italic">Athalie</span> qui ait jamais été donnée à
+l'Europe, sans en excepter même la première de ces représentations à
+Versailles, à laquelle assistaient Racine et Louis XIV.</p>
+
+<p>Mais permettez-moi d'abord, pour bien vous faire comprendre dans quel
+esprit la France monarchique, religieuse et littéraire de 1819, assista
+à cette représentation unique, dont Talma était le grand intérêt après
+Racine, permettez-moi de vous raconter comment, et par quelles
+circonstances, et dans quelles dispositions poétiques il me fut donné à
+moi-même d'y assister; et permettez-moi enfin de vous dire comment je
+garde, de cette représentation, une si longue et si vive mémoire. Je me
+souviens aussi du jour et de l'heure où je vis, pour la première fois,
+au soleil levant d'Athènes, les bas-reliefs de Phidias resplendir et se
+mouvoir, pour ainsi dire, sous les rayons ambiants de la lumière dorée
+sur le fronton du Parthénon! Il y a des beautés <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span>de la nature
+et de l'art qui s'incorporent tellement en nous par la force de
+l'impression reçue qu'elles pétrifient en quelque sorte notre esprit
+d'admiration, et que nous les portons à jamais en nous comme la pierre
+taillée porte son empreinte. Le jour de cette représentation royale
+d'<span class="italic">Athalie</span> fut pour moi une de ces commotions de l'âme qui se
+répercutent sur toute une vie.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>De 1815 à 1818, dans la mansarde solitaire de la maison paternelle, à la
+campagne et dans les langueurs d'une première jeunesse inoccupée,
+j'avais écrit plusieurs tragédies sur le mode banal et classique de la
+scène française. La première était une tragédie de <span class="italic">Médée</span>, dans le
+genre de celle qui vient de donner récemment une triple gloire à M.
+Legouvé, à M. Montanelli, son poétique traducteur, et à madame Ristori,
+leur pathétique interprète. La seconde était une tragédie d'imagination
+imitée de <span class="italic">Zaïre</span>, et dont le sujet était pris dans les croisades. La
+troisième était une tragédie <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span>biblique, intitulée <span class="italic">Saül</span>,
+pastiche, assez bien versifié, de Racine et d'Alfieri. Je les ai encore;
+elles restent livrées justement aux intempéries de l'air et aux
+insectes, qui font justice du papier noirci par une main novice, dans un
+coffre de mon grenier de Milly.</p>
+
+<p>Je n'étais évidemment pas né pour cette poésie à personnages et à
+combinaisons savantes qu'on appelle le drame. L'art, et le mécanisme, et
+le coup de théâtre, et la brièveté laconique qui concentre une situation
+dans un mot, me manquaient. Le théâtre parle et ne chante pas assez pour
+moi. J'aurais peut-être chanté un poëme épique si c'eût été le siècle de
+l'épopée; mais qui est-ce qui fait ce qu'il aurait pu faire dans ce
+monde où tout est construit contre nature? Ce n'est pas moi. Nous rêvons
+des pyramides, et nous ébauchons quelques taupinières.</p>
+
+<p>Rien n'est que fragments dans notre destinée, et nous ne sommes
+nous-même qu'une rognure de ces fragments: tout homme, quelque bien doué
+qu'il paraisse être, n'est qu'une statue tronquée.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span>III</h4>
+
+<p>Mais je me flattais secrètement alors, au bruit des brises d'hiver dans
+le toit de ma mansarde et au pétillement du sarment de vigne dans
+l'âtre, que quelqu'une de ces tragédies, amusement de mes ennuis de
+jeunesse, aurait le bonheur de parvenir jusque sur la scène par la
+protection de quelque acteur de génie ou de quelque actrice en faveur.
+J'entrevoyais dans ce succès, non-seulement une précoce célébrité pour
+mon nom inconnu du monde, mais un peu de fortune à ajouter pour mon
+père, ma mère et mes s&oelig;urs, à la médiocrité de notre vie des champs.</p>
+
+<p>Que de beaux rêves ne faisais-je pas, la nuit, sur mon oreiller, quand
+j'avais déposé la plume après une scène dont les vers sonores
+retentissaient après coup dans ma mémoire! Quelles scènes illuminées
+m'apparaissaient toutes pleines des personnages créés par mon
+imagination! Quelles masses de spectateurs ondoyants au parterre sous le
+vent de mes inspirations! Quelles femmes en larmes, penchées sur les
+<span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span>galeries et sur les bords des loges! Quels applaudissements au
+milieu desquels Talma s'avançait et proclamait mon nom! Je m'endormais
+au bruit de ces ovations dans mon oreille; je les retrouvais le matin à
+mon réveil. Elles m'excitaient à reprendre patiemment au lever du jour
+le travail commencé.</p>
+
+<p>Je ne me doutais guère alors que, ces applaudissements passionnés que je
+rêvais dans une salle, je les entendrais dans tout un peuple, et qu'au
+lieu de faire jouer un rôle à des acteurs dans mes tragédies idéales,
+j'en jouerais un moi-même dans la tragédie civile des événements de mon
+temps.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Un beau jour de 1818, au printemps, mes tragédies terminées et
+soigneusement recopiées par moi sur du papier à tranches dorées,
+l'impatience de la célébrité et de la fortune me saisit comme une fièvre
+de végétation saisit la nature en ce temps-là. Je ne dis ni à mon père
+ni à ma mère pourquoi je quittais la <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span>chambre et la douce table
+de famille, et je partis pour Paris par les carrioles du Bourbonnais,
+appelées <span class="italic">pataches</span>, en compagnie des marchands de vin du vignoble et
+des marchands de b&oelig;ufs des herbages de mon pays, qui causaient de
+leur commerce aux cahots inharmonieux de ces voitures. Je n'emportais
+que mon <span class="italic">Saül</span>, ma meilleure espérance, dans ma valise de cuir.</p>
+
+<p>Je logeais, comme à l'ordinaire, dans une chambre étroite et haute du
+cinquième étage du grand hôtel du <span class="italic">Maréchal de Richelieu</span>, rue
+Neuve-Saint-Augustin, sur un vaste jardin qui confinait avec le
+boulevard.</p>
+
+<p>Le lendemain de mon arrivée à Paris, je pris héroïquement, et sans me
+donner le temps de la réflexion et du repentir, la résolution d'aborder
+d'assaut le Théâtre-Français. Je me levai; j'écrivis à Talma, sur du
+joli papier vélin, un billet dont j'ai conservé encore l'ébauche raturée
+et que voici:</p>
+
+<p class="p2">«Monsieur et illustre Acteur,</p>
+
+<p>«Je suis un jeune homme inconnu, sans protection, et même sans
+ relations à Paris. <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span>J'ai écrit une tragédie intitulée
+ <span class="italic">Saül</span>. J'en ai pris le sujet dans la Bible. J'ai tenté d'en
+ dérober quelquefois, et autant qu'il convient à ma faiblesse, le
+ style à Racine. Je désire ardemment la soumettre à votre
+ jugement. Ma fortune et peut-être mon talent dépendent d'un
+ moment d'attention que vous accorderez ou que vous refuserez à
+ mon &oelig;uvre. Je n'ai pour me recommander à vous que ma jeunesse,
+ mon isolement, et ma confiance dans votre bonté, égale à mon
+ admiration pour votre génie. Votre réponse ou votre silence
+ décidera de mon sort.</p>
+
+<p>«Recevez, Monsieur et illustre Acteur, l'expression de mon
+ respect,</p>
+
+<p class="left50">«Alphonse de <span class="smcap">Lamartine</span>.»</p>
+
+<p>Grand hôtel de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, 15, à Paris.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Ce billet écrit, recopié de ma plus élégante écriture et cacheté, je le
+portai moi-même à l'adresse de Talma. Le concierge du Théâtre-Français
+<span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span>me l'avait donnée; c'était rue de Rivoli, 16 ou 26. Je remis
+ma lettre d'une main toute tremblante dans la loge du portier de Talma,
+et je rentrai dans mon hôtel pour y attendre ou le silence de mort, ou
+la réponse de vie du grand tragédien.</p>
+
+<p>Je n'attendis pas longtemps. Au moment où j'allais sortir de ma chambre
+pour aller dîner chez le restaurateur Doyen, où je prenais mes repas,
+dans la même rue, près de la rue de la Paix, un domestique en riche
+livrée de fantaisie frappa à ma porte et me remit un billet de Talma. Il
+me répondait de sa main, avec une bonté aussi parfaite qu'elle était
+prompte: «Qu'il jouait ce soir-là dans <span class="italic">Britannicus</span>, qu'il partait le
+lendemain, à midi, pour sa campagne de Brunoy; mais que, si je n'étais
+pas effrayé de l'heure matinale, il me recevrait à huit heures du matin
+le lendemain, et qu'il entendrait avec intérêt la lecture de mon
+ouvrage.»</p>
+
+<p>La cordialité et la promptitude d'une réponse si gracieuse, faite de la
+main du grand homme de la scène à un jeune homme inconnu, m'attachèrent
+instantanément et pour jamais à Talma. Soit que le style ferme et
+modeste <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span>de mon billet l'eût prévenu machinalement en ma
+faveur, soit que mes caractères élégants et mon nom semi-aristocratique
+eussent eu un attrait non raisonné pour ses yeux, il ne m'avait pas fait
+faire antichambre une heure aux portes de sa gloire. Sa réponse
+respirait d'avance son accueil. On peut penser que je dormis peu cette
+nuit-là. Le lendemain je croyais livrer la bataille de ma vie.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Avant huit heures j'étais à la porte de Talma. Je montrai mon billet
+d'introduction au concierge; je montai, le c&oelig;ur palpitant, les cinq
+étages d'escaliers de bois ciré et luisant qui conduisaient au seuil du
+grand homme. Je sonnai doucement, comme un visiteur qui tremble d'être
+importun et qui ne veut pas donner un sursaut pénible à l'oreille du
+maître de la maison.</p>
+
+<p>Une très-belle femme, en peignoir d'indienne à fleurs bleues, les
+cheveux épars sur un cou de Clytemnestre et la ceinture dénouée laissant
+entrevoir des épaules et un sein de statue antique, <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span>m'ouvrit
+la porte. Ses traits étaient imposants de forme, mais bons d'expression;
+ses regards répandaient comme des ombres de velours noir sur ses joues.
+Elle souriait à demi, mais sans malice, en me regardant: on voyait
+qu'elle était habituée à introduire bien des rêves et à éconduire bien
+des illusions.</p>
+
+<p>«Vous voulez voir Talma?» me dit-elle; «vous êtes sans doute le jeune
+homme qu'il attend? Voulez-vous bien me dire votre nom?» ajouta-t-elle
+en tenant toujours sa belle et large main sur la serrure. Je lui dis mon
+nom. «Entrez, Monsieur,» me dit-elle. Puis, ouvrant une autre porte qui
+donnait sur le cabinet de Talma: «Mon ami,» lui dit-elle d'une voix de
+caresse et de familiarité, «c'est ce jeune homme que tu as commandé de
+laisser entrer.» Elle disparut après ces mots, en retirant les plis de
+son peignoir sur ses pantoufles traînantes, et je restai seul en
+présence de Talma.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span>VII</h4>
+
+<p>Talma était alors un homme assez massif, mais très-noble dans sa force,
+de cinquante à soixante ans. Une robe de chambre de bazin blanc, nouée
+par un foulard lâche, lui servait de ceinture. Son cou était nu et
+laissait se gonfler librement à l'&oelig;il ses muscles saillants et ses
+fortes veines, signes d'une charpente solide et d'une mâle énergie de
+structure. Sa physionomie, qui est connue de tout le monde, était déjà
+médaille; elle rappelait par la forme et par la teinte les bronzes
+impériaux des empereurs du Bas-Empire. Mais ce masque romain, qui
+semblait moulé sur ses traits quand il était sur la scène, tombait de
+lui-même quand il était en robe de chambre, et ne laissait voir qu'un
+front large, des yeux grands et doux, une bouche mélancolique et fine,
+des joues un peu pendantes et un peu flasques, d'une blancheur mate, des
+muscles au repos comme les ressorts d'un instrument détendus.</p>
+
+<p>L'ensemble de cette physionomie était imposant, l'expression simple et
+attirante. On <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span>sentait l'excellent c&oelig;ur sous le merveilleux
+génie. Il ne cherchait à produire aucun effet: il était las d'en
+produire sur la scène; il se reposait et il reposait les yeux dans sa
+maison. Je me sentis à l'instant rassuré et pris au c&oelig;ur par la
+bonhomie sincère et grandiose à la fois de cette figure.</p>
+
+<p>Talma habitait alors un petit appartement au cinquième étage des façades
+de la rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries et très-près du
+palais. Une belle lumière du matin, un peu verdie par le reflet des
+marronniers en fleurs, se jouait sur les rideaux, sur les glaces et sur
+les reliures rouges des livres de son cabinet. Il me fit asseoir entre
+la cheminée et la fenêtre, et il s'assit en face de moi dans un fauteuil
+de forme grecque. Une petite table à guéridon nous séparait. Je tirai du
+pan boutonné de mon habit mon manuscrit relié en album et je le posai
+timidement sur la table. Il l'ouvrit, le parcourut rapidement du doigt,
+et me fit compliment sur la netteté et sur l'élégance de mon écriture.</p>
+
+<p>«Lisez,» me dit-il en me le rendant, «et, pour épargner votre fatigue et
+notre temps, lisez seulement les scènes qui sont de nature <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span>à
+me donner une idée nette du style et de l'ouvrage.» J'ouvris le
+manuscrit et je lus.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Dès la première scène il parut frappé, malgré le tremblement de ma voix,
+de l'harmonie et de la pureté des vers. «On voit que vous avez beaucoup
+lu Racine, peut-être trop,» me dit-il à la fin de la scène. «Continuez.»</p>
+
+<p>Je lus pendant environ trois quarts d'heure, sans que sa vaste tête,
+appuyée sur sa main, donnât aucun signe ni de lassitude ni
+d'approbation. Cette immobilité et ce silence me glaçaient un peu. Aux
+dernières scènes, ma voix fléchissante et entrecoupée trahissait mon
+inquiétude: je me repentais d'être venu chercher si loin une rude
+vérité. Quand j'eus terminé ma lecture, Talma, dans la même attitude,
+continua de se taire et de réfléchir longtemps. Je respirais à peine. À
+la fin, se levant de son siége et s'avançant vers moi avec un sourire
+affectueux: «Jeune homme,» me dit-il de sa voix la plus grave et la plus
+émue, «j'aurais <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span>voulu vous connaître il y a vingt ans: vous
+auriez été mon poëte; maintenant il est trop tard; vous venez au monde,
+et je m'en vais. Vos vers sont vraiment des vers, votre pièce est bien
+conçue et bien conduite; il y a des scènes susceptibles de produire de
+grands effets, et, avec quelques corrections que je vous indiquerai à
+loisir, je me charge de la réception, du rôle et du succès. Seulement il
+y a çà et là trop de jeunesse et trop de déclamation poétique, au lieu
+d'art dramatique. Ce n'est rien; ce sont des feuilles à élaguer pour
+laisser nouer et mûrir le fruit. Quel âge avez-vous? D'où êtes-vous?
+Quelle est votre famille? votre situation dans le monde? et à quoi vous
+destinez-vous? Parlez-moi comme à un père; je me sens un véritable
+intérêt pour vous.»</p>
+
+<p>«&mdash;Je suis de province,» lui répondis-je; «ma famille est considérée
+dans notre pays; elle habite ses terres dans les environs de Mâcon et
+dans les montagnes du Jura, patrie de ma grand'mère paternelle; ma
+famille est riche, mais mon père ne l'est pas. Après avoir servi Louis
+XVI dans ses armées, il vit en gentilhomme oisif, mais lettré, dans une
+<span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span>petite terre, apanage d'un cadet de famille. Il a beaucoup
+d'enfants; je suis son seul fils. Ma mère, qui est de Paris et qui a été
+élevée à la cour, nous a transmis les goûts et les sentiments délicats
+du monde où elle a vécu dans son premier âge. J'ai fait de bonnes études
+chez les jésuites; j'ai servi quelque temps comme mon père dans la
+maison militaire du roi; cette vie monotone, sans guerre et sans gloire,
+m'a dégoûté. J'ai voyagé, puis je suis rentré dans la maison paternelle
+à la campagne, où l'ennui et l'oisiveté me rongent, et où j'essaye
+d'évaporer en poésie cet ennui de mon âme. Je voudrais agir, je voudrais
+sortir de mon obscurité. Je voudrais rapporter quelque honneur au nom de
+mon père, quelque consolation au c&oelig;ur de ma mère. J'ai pensé à vous.
+J'ai écrit trois ou quatre tragédies; vous venez d'en entendre une.
+Seriez-vous assez bon pour me tendre cette main et pour m'aider à
+parvenir sur la scène?»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span>IX</h4>
+
+<p>Il avait des larmes, en m'écoutant, dans ses beaux yeux bleus.
+«Déjeunons,» me dit-il du ton avec lequel Auguste dit à Cinna: «<span class="italic">Prends
+un siége, Cinna!</span>» Puis il essuya ses yeux d'un revers de main. «Vous
+m'attendrissez,» me dit-il, «avec ces images de père, de mère, de
+s&oelig;urs, plus encore qu'avec vos beaux vers bibliques. <span class="italic">Soyons amis</span>,
+ajouta-t-il en souriant.»</p>
+
+<p>Il sonna. La belle personne qui m'avait introduit entr'ouvrit la porte
+du cabinet contigu au salon. Elle avait fait sa toilette pour sortir,
+pendant ma lecture. Elle me parut plus éclatante, mais non plus
+gracieuse que le matin.</p>
+
+<p>«Que veux-tu? mon ami,» dit-elle à Talma. Puis, voyant à ses yeux
+humides qu'il avait été ému plus que d'habitude: «La tragédie de
+monsieur est donc bien touchante,» lui demanda-t-elle avec hésitation,
+«puisqu'elle te fait pleurer?»</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, oui,» répondit-il entre ses dents, «mais ce n'est pas la
+tragédie qui me fait monter des larmes aux yeux; c'est ce jeune homme.
+Fais-nous servir le déjeuner, sur ce guéridon, <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span>dans mon
+cabinet. Monsieur veut bien se contenter de mes &oelig;ufs frais, de mon
+beurre et de mon chocolat. Nous causerons plus à l'aise jusqu'à l'heure
+de Brunoy.»</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien! on va te servir. Adieu!» dit-elle, «je sors jusqu'à midi.»
+Puis, embrassant Talma et me saluant à demi, elle sortit en me jetant un
+long regard de curiosité et de bienveillance.</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>On apporta le déjeuner sur un guéridon, et, tout en déjeunant lentement
+et frugalement aux rayons du soleil levant sur les arbres et aux
+roucoulements des tourterelles sur les toits de la maison, Talma me
+disait: «La nature vous a donné le sentiment et l'harmonie des beaux
+vers; vous ferez ce que vous voudrez faire. Mais, si vous vous destinez
+au théâtre, venez souvent me voir à Brunoy; nous ferons la poétique de
+ce temps-ci à l'ombre de mes allées. Là j'ai tout mon temps à moi; je le
+dépense délicieusement avec quelques amis; soyez de ce nombre. Je serai
+fier que votre <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span>avenir, dont j'espère bien, ait commencé dans
+mon jardin. N'y mettez point de fausse discrétion; venez souvent, venez
+à toute heure: Brunoy sera toujours ouvert pour vous. J'aime la nature,
+et je me sens meilleur quand je suis dans mes bois.»</p>
+
+<p>Puis, reprenant la question de ma tragédie à jouer: «Voyez, me dit-il,
+c'est très-bien. «Si nous étions au siècle de Louis XIV, où la tragédie
+française, fille de la tragédie grecque et latine, n'était qu'une
+sublime conversation, un dialogue des morts en action sur la scène, je
+n'hésiterais pas à vous jouer demain et à vous garantir un grand
+applaudissement au théâtre; mais entre Corneille, Racine et ce
+siècle-ci, il est né une autre tragédie, d'un homme de génie moderne,
+antérieure à eux, nommée <span lang="en">Shakspeare</span> (connaissez-vous <span lang="en">Shakspeare</span>?). Eh
+bien! ce <span lang="en">Shakspeare</span> a révolutionné la scène. Corneille est l'héroïsme,
+Racine est la poésie, <span lang="en">Shakspeare</span> est le drame. C'est par lui que je suis
+devenu ce que je suis. Si vous voulez sérieusement devenir un grand
+poëte théâtral, vous en êtes le maître; mais ne faites plus de tragédie,
+faites le drame; oubliez l'art français, <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span>grec ou latin, et
+n'écoutez que la nature. Je n'ai pas eu d'autre maître, et voilà
+pourquoi on m'aime.»</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>À ces mots, un vigoureux coup de sonnette retentit comme un tocsin dans
+la petite antichambre de Talma; la porte s'ouvrit avec fracas, et une
+femme toute tumultueuse et toute familière entra sans se faire annoncer
+dans le cabinet. Elle était grande, maigre, pâle, très-laide, avec
+quelques traces de sensibilité féminine dans les yeux et sur les joues.
+Elle jeta avec un geste de dégoût son vieux chapeau de soie noire sur un
+meuble; elle découvrit de longs cheveux noirs roulés en bandeaux comme
+un diadème sur son front.</p>
+
+<p>«Ah! c'est toi, Duchesnois!» lui dit Talma d'une voix creuse. «J'aurais
+dû le deviner à ton coup de sonnette: tu entres comme un ouragan, et tu
+sors souvent comme une pluie,» ajouta-t-il en riant, en faisant allusion
+à l'éternelle pleurnicherie de sa camarade sur la scène.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span>«&mdash;Ah! c'est que je suis révoltée, indignée, furieuse,»
+répondit mademoiselle Duchesnois en prenant un siége et en s'asseyant
+entre Talma et moi.</p>
+
+<p>Et, prenant alors la parole avec une volubilité turbulente, elle raconta
+à Talma je ne sais quel grief théâtral ridicule et sanglant qu'elle
+avait contre les gentilshommes de la chambre chargés de la discipline du
+Théâtre-Français et contre les Bourbons qui autorisaient ces iniquités
+et ces humiliations. «Cela ne peut pas durer, cela ne durera pas!»
+criait-elle sans faire attention à moi, et sans savoir si je n'étais pas
+un de ces royalistes contre lesquels elle se répandait en malédictions
+et en menaces. «Non, cela ne durera pas! Il y faudra du sang; mais
+n'importe, il faut qu'on nous en délivre à tout prix, même au prix du
+sang!»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Duchesnois,» interrompit Talma d'un ton de modération grandiose et
+humaine, «tu ne penses pas, tu ne penses pas ce que tu dis là. Je
+connais ton c&oelig;ur, il vaut mieux que ton humeur. Tout ce qui coûte du
+sang coûte trop cher. Tais-toi! D'ailleurs,» en me montrant du doigt,
+«sais-tu seulement <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span>devant qui tu parles, et si tu ne blesses
+pas les opinions et le c&oelig;ur de ce jeune homme, qui a été élevé dans
+le culte des Bourbons par sa famille?»</p>
+
+<p>En effet, j'étais muet par convenance, mais la rougeur de la honte
+colorait mes joues en entendant blasphémer ainsi ce que mon devoir était
+de respecter et de défendre.</p>
+
+<p>Mademoiselle Duchesnois s'en aperçut. Son bon c&oelig;ur prévalut à
+l'instant sur sa petite colère.</p>
+
+<p>«Ah! Monsieur,» me dit-elle, «je vous demande pardon si je vous ai
+affligé; oubliez ce que j'ai dit. Je n'aime pas les Bourbons, mais je ne
+veux la mort de personne. C'est que, voyez-vous, je suis reine aussi, et
+je ne puis tolérer les humiliations dont on nous abreuve!»</p>
+
+<p>Après ces mots elle se retira avec la même fougue qu'elle avait montrée
+en entrant.</p>
+
+<p>Nous achevâmes la matinée dans un entretien prolongé avec Talma. Je
+sortis pénétré de sa bonté, et lui promettant d'aller passer quelques
+jours à Brunoy. Et je tins parole; mais je ne donnai pas suite à mes
+projets de représentations théâtrales. Je repartis bientôt après
+<span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span>pour les Alpes, où de nouveaux sites et de nouvelles
+impressions m'inspirèrent de nouvelles pensées.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Un an après, je revins passer l'hiver à Paris. Je revis Talma; il me
+provoqua lui-même, cette fois, à écrire pour la scène. Je n'y songeais
+déjà plus; ma vie avait pris un autre cours: j'aspirais à entrer dans la
+diplomatie. On récitait déjà dans Paris mes vers élégiaques,
+philosophiques ou religieux; mon nom rayonnait dans le demi-jour; je ne
+voulais plus, pour quelques ovations de scènes, renoncer à la carrière
+politique, bien plus conforme qu'on ne le croit à mes instincts
+naturels. Je préférais, comme je préfère encore, la pensée réalisée en
+action à des rêves flottants sur des pages! Mais je mourrai à cet égard
+incompris. Le préjugé de mon siècle aura été plus fort que moi: il m'a
+relégué au rang des poëtes. C'est un bel exil, mais ce n'était pas ma
+place. Que faire? Se résigner, et dire comme Galilée: <span class="italic" lang="it">E pur si muove!</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span>Mais revenons à <span class="italic">Athalie</span>.</p>
+
+<p>Talma me dit qu'on allait la représenter avec une solennité digne des
+théâtres antiques, et qu'il étudiait déjà pour cette représentation le
+rôle du grand-prêtre.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est prodigieusement beau,» me dit-il en passant sa large main sur
+son front, «mais c'est prodigieusement difficile. Si je suis trop
+prophète dans ma diction, je tombe dans le prêtre fanatique, et je
+refoule dans les âmes l'intérêt qui s'attache au petit Joas, pupille du
+temple et du pontificat. Si je suis trop politique dans ma physionomie
+et dans mon geste, j'enlève à ce rôle le caractère d'inspiration et
+d'intervention divine qui fait la grandeur et la sainteté de cette
+tragédie. Tenez,» ajouta-t-il, «que pensez-vous de cet accent?»</p>
+
+<p>Et il me récita en robe de chambre et en pantoufles trente ou quarante
+vers du rôle du grand-prêtre qui auraient fait tressaillir le temple de
+Jérusalem!</p>
+
+<p>«&mdash;C'en est fait,» lui dis-je, «Racine vous attendait pour être
+interprété selon son esprit. À chaque chef-d'&oelig;uvre de la scène il
+faut un chef-d'&oelig;uvre de la nature pour le <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span>personnifier aux
+yeux et à l'oreille d'un siècle. Vous avez été <span class="italic">Tacite</span> dans
+<span class="italic">Britannicus</span>, vous serez la <span class="italic">Bible</span> dans <span class="italic">Athalie</span>.»</p>
+
+<p>Il m'offrit sa loge pour m'y faire assister. L'Europe entière m'aurait
+envié, à moi, pauvre jeune homme ignoré, cette faveur. J'acceptai avec
+reconnaissance, mais je ne fis point usage de cette obligeance de Talma.
+Le point de vue latéral d'une loge d'acteur n'était pas favorable à
+l'illusion de l'ensemble. La faveur d'une femme illustre et pieuse m'en
+procura une autre bien plus centrale aux premières loges en face,
+presque à côté de l'amphithéâtre préparé, pour cette solennité, à la
+famille des rois.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Les Bourbons étaient rentrés récemment en France après un long exil, et
+par la brèche de nos désastres militaires. Ils n'avaient point ouvert
+cette brèche; ils venaient au contraire pour la fermer et pour la
+réparer; mais l'esprit d'un peuple vaincu et humilié est injuste envers
+ceux qui prennent la rude tâche de le <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span>relever de ses ruines.
+Il attribue injustement ses malheurs au gouvernement qui en porte le
+premier le poids. Il n'y a point de justice à espérer d'une nation qui a
+été dix ans ivre de gloire, et qui vient, par un retour nécessaire des
+choses humaines, d'être abattue sous le poids des revers et des
+humiliations.</p>
+
+<p>Tel était alors l'état de la France. Les Bourbons étaient dans ce moment
+son seul salut, mais ce salut même lui rappelait qu'elle avait besoin
+d'être sauvée; elle les subissait en grondant, comme le malade subit le
+remède.</p>
+
+<p>Les Bourbons, de leur côté, se rendaient parfaitement compte de cette
+impopularité de contre-coup qui leur faisait porter la responsabilité de
+Moscou, de Waterloo, du 20 mars et des deux invasions de la France. Ils
+ne pouvaient pas offrir à leur patrie un second Bonaparte pour illustrer
+ses armées détruites par vingt victoires ou pour renverser par toute
+l'Europe les trônes légitimes que leur retour venait au contraire de
+relever ou de raffermir. Les gloires modestes et les humbles félicités
+de la paix étaient les seuls prestiges qu'ils pussent opposer au
+prestige qui rayonnait de Marengo, d'Austerlitz et de Sainte-Hélène. Il
+fallait, <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span>de ce peuple militaire, refaire à contre-c&oelig;ur un
+peuple civil. La liberté parlementaire, qui ennoblit l'obéissance, les
+industries, qui honorent et multiplient le travail, la légalité, les
+arts, les lettres, la religion, toutes ces puissances morales étaient
+leur seul moyen de gouvernement. Il fallait confondre leur nom avec tous
+ces bienfaits et toutes ces gloires de la paix qui attachent un peuple à
+ses princes par le bien-être, et qui lui font oublier, dans la sérénité
+d'un règne pacifique, les éblouissements d'une dictature de héros.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Louis XVIII, prince infiniment plus éclairé et plus philosophe qu'on ne
+le suppose, sentait profondément cette nécessité. Convaincu que la
+restauration de sa dynastie ne pouvait se naturaliser que par la liberté
+des discussions parlementaires et par le concours électif de la nation
+elle-même à son gouvernement, il s'en rapportait à la Constitution qu'il
+avait donnée de la solidité de son trône.</p>
+
+<p>Mais ce trône, il ne voulait pas seulement le <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span>consolider, il
+voulait lui rendre son antique prestige. Depuis François I<sup>er</sup>, les
+lettres étaient un des caractères de la France; elles brillaient sur la
+tête de ses rois comme la plus belle pierre précieuse de leur diadème.
+C'était, depuis les Grecs de l'antiquité et depuis les Italiens de la
+Renaissance, le peuple littéraire entre tous les peuples. Richelieu lui
+avait donné l'Académie, la religion lui avait donné la chaire, Louis XIV
+lui avait donné sa cour de poëtes, d'orateurs, de moralistes. Le règne
+de Louis XV lui avait donné Montesquieu, Voltaire, Buffon, J.-J.
+Rousseau, l'Encyclopédie, la philosophie du dix-huitième siècle toute
+pétrie du génie des lettres. Le règne de Louis XVI lui avait donné la
+politique littéraire et oratoire, dans cette foule d'écrivains dont
+Mirabeau avait été la dernière voix; il lui avait donné enfin la
+Révolution, qui n'était au fond qu'une dernière explosion des lettres
+françaises. Les noms des rois de nos dynasties et la gloire des lettres
+se trouvaient partout confondus dans une inséparable solidarité de
+rayons. Les rois faisaient corps avec les poëtes, et les poëtes
+faisaient auréole avec les rois.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span>XV</h4>
+
+<p>Louis XVIII, en prince habile, voulait rappeler cette grandeur nationale
+de sa maison à la nation par tous ses sens. Racine, selon lui, faisait
+partie de la dynastie de Louis XIV; en popularisant Racine il
+repopularisait son ancêtre. Il chercha quelle était l'&oelig;uvre de Racine
+dans laquelle le génie du poëte, la majesté de la monarchie, la sainteté
+de la religion nationale étaient le mieux rassemblés, pour restituer à
+ces trois institutions, la religion, la
+monarchie des Bourbons et les lettres, le prestige dont il voulait
+éblouir la France pour la rattacher par un légitime orgueil national à
+son passé monarchique. Il trouva <span class="italic">Athalie</span>. Il ordonna à ses ministres
+et à ses gentilshommes de la chambre de préparer une représentation
+féerique et politique d'<span class="italic">Athalie</span>.</p>
+
+<p>On choisit la salle de l'Opéra comme la scène des prodiges. Cette salle
+immense et monumentale s'élevait alors dans la rue de Richelieu, à la
+place où une fontaine funéraire <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span>lave éternellement la trace du
+sang de l'infortuné duc de Berry, assassiné sous le vestibule de ce
+théâtre si peu de mois après cette fête. On devait, pour compléter
+l'enchantement de l'esprit par l'enchantement de tous les sens,
+représenter <span class="italic">Athalie</span> avec les ch&oelig;urs, qui sont le cadre prophétique
+et musical du drame.</p>
+
+<p>Tous les grands artistes de la France, musiciens, décorateurs, peintres,
+chorégraphes, exécutants, danseurs, danseuses, acteurs et actrices
+furent invités par le gouvernement à concourir, sous la direction
+poétique de Talma, à la dignité, à la splendeur, aux délices de cette
+représentation. C'était l'apothéose du siècle de Louis XIV sous
+l'apothéose de Racine. La France entière se pressa et se recueillit pour
+y assister.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>J'y étais. Une famille illustre par le génie autant que par la naissance
+m'avait jugé digne de contempler un tel spectacle, pour me donner
+l'émulation d'une gloire dont elle avait, dans sa bienveillance, le
+pressentiment pour <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span>ma jeunesse. J'entrai dans la salle comme
+je serais entré dans un siècle illuminé parmi les siècles pour se donner
+à lui-même en représentation éclatante dans la nuit des temps. Les
+gerbes de lumière, jaillissant des lustres, de la rampe, des
+candélabres, et répercutées par les diamants des femmes de la cour,
+m'éblouirent un moment comme d'une cécité lumineuse. La salle, dont le
+rideau était encore baissé, était pleine de spectateurs. Le parterre
+ondoyait, les galeries se mouvaient, les loges débordaient, comme des
+corbeilles trop pleines, de têtes et de fleurs.</p>
+
+<p>La famille royale occupait, au milieu de la salle, en face de la scène,
+un amphithéâtre avancé comme un promontoire sur un océan. Les regards y
+cherchaient avec respect le roi, qui ressemblait, par sa coiffure et son
+costume, à l'apparition posthume d'un autre âge; le comte d'Artois, son
+frère, protecteur de l'abbé Delille, ce lauréat de l'exil; le duc
+d'Angoulême, le duc de Berry, ses fils, et la fille de Louis XVI, cette
+princesse plus tragique par ses malheurs que la tragédie à laquelle elle
+venait assister. Des symphonies sourdes et lointaines comme l'écho des
+cantiques d'un temple, <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span>sortant par les pores de l'édifice,
+remplissaient l'air d'un bourdonnement, harmonieux qui préparait l'âme à
+de mystiques sensations. Tout à coup le rideau de la scène se leva comme
+si le vent de l'inspiration céleste eût déchiré le voile du Temple.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Le Temple apparut dans la lumière dorée dont je l'ai vu plus tard
+baigné, par un beau jour, sur la montagne dont le précipice est la
+<span class="italic">vallée des Lamentations</span>. On sait que le Temple n'était pas seulement
+la maison du Dieu Jéhova, mais l'habitation d'une foule innombrable de
+lévites, de prêtres, de pontifes, de prophètes, habitant, avec leurs
+familles consacrées, les immenses dépendances, portiques, cours,
+jardins, séminaires dont il était entouré. Ces jardins, ces cours, ces
+portiques, ces galeries, d'une architecture hébraïque et persane
+semblable au tombeau d'Absalon dans la vallée de Josaphat, avaient été
+fantastiquement imités ou inventés par l'artifice des décorateurs. Les
+regards, dépaysés par l'illusion, <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span>transportaient l'âme au
+milieu des pompes religieuses de Sion.</p>
+
+<p>Un profond silence régnait dans la foule; chacun se recueillait dans
+l'attente d'un drame déjà aussi réel qu'un événement. On se demandait en
+soi-même quelle serait la voix qui oserait s'élever sur cette scène en
+consonnance avec cette grandeur et cette antiquité du spectacle. On se
+demandait surtout quelle serait la langue assez majestueuse, assez
+grave, assez prophétique, assez divine, pour proférer des paroles
+françaises dans ces portiques de David, d'Isaïe, de Jéhova. On
+s'alarmait d'avance de la dissonance qu'on allait entendre; on craignait
+le premier accent, le premier vers des acteurs; on ne se souvenait plus
+que Racine avait retrouvé un jour, pour écrire <span class="italic">Athalie</span>, les foudres
+d'Isaïe, les larmes de David, les illuminations du Sinaï.</p>
+
+<p>Enfin Talma parut; ou plutôt ce n'était plus Talma, c'était le sacerdoce
+hébraïque personnifié dans ce roi des sacrifices; le chef à la fois
+politique et inspiré d'une théocratie souveraine, qui régnait, comme en
+Égypte, par la main des rois auxquels il intimait les ordres de Dieu.
+Son costume et sa physionomie <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span>le transfiguraient en prophète.
+Nulle pensée ne se pétrifiait aussi complètement sur les traits du
+visage que celle de Talma. Son visage devenait à volonté sa pensée.</p>
+
+<p>Il était accompagné d'un guerrier hébreu, Abner, sous les traite de
+Lafon, son rivai de la scène. Lafon, qui avait le front noble, l'&oelig;il
+brave, le geste héroïque, l'accent martial, était très-apte aux rôles de
+héros. Un peu plus grand que nature, il plaisait dans les sentiments
+surhumains; il était l'art, Talma était la nature. Il était, de plus, un
+homme justement aimé et estimé pour son c&oelig;ur. Ce fut lui seul qui, en
+parlant de l'âme et en pleurant des larmes sincères sur le cercueil de
+son rival Talma, arracha des larmes à cent mille spectateurs que les
+discours académiques des poëtes et des orateurs avaient laissés froids.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>L'acteur qui représentait Abner entr'ouvrit les lèvres après avoir
+promené un long regard de tristesse sur la solitude du temple. Il y
+avait toute une conjuration et toute une lamentation <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span>dans ce
+seul regard. Sa voix, concentrée comme celle du deuil sur un sépulcre,
+laissa tomber ces vers, qui étaient dans la mémoire de tout le monde et
+que tout le monde entendit pour la première fois.</p>
+
+<p class="p2">ABNER.</p>
+
+<p class="poem">Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel;<br>
+ Je viens, selon l'usage antique et solennel,<br>
+ Célébrer avec vous la fameuse journée<br>
+ Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée.<br>
+ Que les temps sont changés! Sitôt que de ce jour<br>
+ La trompette sacrée annonçait le retour,<br>
+ Du temple, orné partout de festons magnifiques,<br>
+ Le peuple saint en foule inondait les portiques.<br>
+ Et tous, devant l'autel avec ordre introduits,<br>
+ De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fruits,<br>
+ Au Dieu de l'univers consacraient ces prémices.<br>
+ Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices.<br>
+ L'audace d'une femme, arrêtant ce concours,<br>
+ En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.<br>
+ D'adorateurs zélés à peine un petit nombre<br>
+ Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.</p>
+
+<p>Il poursuivit, et il exposa dans cet entretien à demi-voix la situation
+religieuse et politique de Jérusalem et du peuple de Dieu sous la reine
+<span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span>impie et usurpatrice qui occupait le trône de Juda.</p>
+
+<p>Il y avait deux royaumes dans Israël: l'un composé de dix tribus et
+gouverné par Achab et sa femme Jézabel; l'autre composé des tribus de
+Juda et de Benjamin seulement. Ce second royaume siégeait à Jérusalem,
+possesseur privilégié du Temple et gouverné par Joram, roi de Juda de la
+race légitime de David. Joram, par un mariage politique qui rétablissait
+la paix entre les deux États, avait épousé Athalie, fille d'Achab et de
+Jézabel. Athalie, princesse impérieuse et séduisante, avait dominé son
+mari Joram; elle l'avait entraîné dans l'idolâtrie; elle avait même
+obtenu de lui la tolérance du culte de Baal, dieu syrien, ennemi de
+Jéhova, à côté du temple de Jéhova. Joram était mort; son fils Ochosias
+lui avait succédé. Athalie, sa mère et sa tutrice, régnait sous son nom.
+Ce malheureux roi, dans une visite qu'il alla faire au roi Achab, son
+aïeul, fut massacré par un nommé <span class="italic">Jéhu</span>, tribun ou prophète (c'était
+alors la même chose), qui avait eu mission des autres prophètes
+d'exterminer la race d'Achab. Jéhu avait fait jeter par les fenêtres du
+palais de Samarie Jézabel, femme d'Achab <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span>et mère d'Athalie. Il
+avait fait défendre d'ensevelir ses restes, et les avait fait dévorer
+par les chiens dans une vigne.</p>
+
+<p>Athalie, pour venger son père et sa mère des cruautés des prophètes,
+avait fait immoler à son tour tous les enfants de son fils Ochosias, de
+peur que ces rejetons de la famille de David par Joram ne prévalussent
+un jour sur la maison d'Achab. Pendant ce massacre, une s&oelig;ur
+d'Ochosias, qui vivait dans l'intérieur du temple, était parvenue à
+sauver un de ses neveux, le petit Joas, encore à la mamelle. On avait
+mal compté les cadavres en les jetant aux chiens. Joas, élevé dans
+l'ombre du temple par Josabeth sous un autre nom, n'était connu que
+d'elle et du grand-prêtre Joad.</p>
+
+<p>Voilà toute l'exposition faite en vers si épiques par Joad au guerrier
+Abner. Il ne lui révèle pas encore cependant l'existence de l'enfant; il
+se contente de le sonder artificieusement, et de le préparer à la
+défection de la cause d'Athalie par le murmure. Abner n'y paraît que
+trop disposé de lui-même; il parle déjà d'Athalie en traître plutôt
+qu'en serviteur. Il révèle à Joad les inimitiés secrètes de cette reine
+contre lui.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span>JOAD.</p>
+
+<p class="poem">D'où vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment?</p>
+
+<p>ABNER.</p>
+
+<p class="poem">Pensez-vous être saint et juste impunément?<br>
+ Dès longtemps elle hait cette fermeté rare<br>
+ Qui rehausse en Joad l'éclat de la tiare;<br>
+ Dès longtemps votre amour pour la religion<br>
+ Est traité de révolte et de sédition.<br>
+ Du mérite éclatant cette reine jalouse<br>
+ Hait surtout Josabeth, votre fidèle épouse.<br>
+ Si du grand-prêtre Aaron Joad est successeur,<br>
+ De notre dernier roi Josabeth est la s&oelig;ur.<br>
+ Mathan, d'ailleurs, Mathan, ce prêtre sacrilége,<br>
+ Plus méchant qu'Athalie, à toute heure l'assiége;<br>
+ Mathan, de nos autels infâme déserteur,<br>
+ Et de toute vertu zélé persécuteur.<br>
+ C'est peu que, le front ceint d'une mitre étrangère,<br>
+ Ce lévite à Baal prête son ministère;<br>
+ Ce temple l'importune, et son impiété<br>
+ Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté.<br>
+ Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente;<br>
+ Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante.<br>
+ Il affecte pour vous une fausse douceur,<br>
+ Et par là, de son fiel colorant la noirceur,<br>
+ Tantôt à cette peine il vous peint redoutable,<br>
+ Tantôt, voyant pour l'or sa soif insatiable,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span>Il lui feint qu'en un lieu, que vous seul connaissez,<br>
+ Vous cachez des trésors par David amassés.<br>
+ Enfin, depuis deux jours, la superbe Athalie<br>
+ Dans un sombre chagrin paraît ensevelie.<br>
+ Je l'observais hier, et je voyais ses yeux<br>
+ Lancer sur le lieu saint des regards furieux;<br>
+ Comme si dans le fond de ce vaste édifice<br>
+ Dieu cachait un vengeur armé pour son supplice.<br>
+ Croyez-moi; plus j'y pense et moins je puis douter<br>
+ Que sur vous son courroux ne soit prêt d'éclater,<br>
+ Et que de Jézabel la fille sanguinaire<br>
+ Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.</p>
+
+<p>Ces confidences d'Abner amènent ces vers, restés monuments de parole,
+dans la bouche du grand-prêtre.</p>
+
+<p class="poem">Celui qui met un frein à la fureur des flots<br>
+ Sait aussi des méchants arrêter les complots.<br>
+ Soumis avec respect à sa volonté sainte,<br>
+ Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.<br>
+ Cependant je rends grâce au zèle officieux<br>
+ Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux.<br>
+ Je vois que l'injustice en secret vous irrite,<br>
+ Que vous avez encor le c&oelig;ur israélite.<br>
+ Le Ciel en soit béni!... Mais ce secret courroux,<br>
+ Cette oisive vertu, vous en contentez-vous?<br>
+ La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère?<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span>Huit ans déjà passés, une impie étrangère<br>
+ Du sceptre de David usurpe tous les droits,<br>
+ Se baigne impunément dans le sang de nos rois,<br>
+ Des enfants de son fils détestable homicide,<br>
+ Et même contre Dieu lève son bras perfide;<br>
+ Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant État,<br>
+ Vous, nourri dans les camps du saint roi Josaphat,<br>
+ Qui sous son fils Joram commandiez nos armées,<br>
+ Qui rassurâtes seul nos villes alarmées<br>
+ Lorsque d'Ochosias le trépas imprévu<br>
+ Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu:<br>
+ «Je crains Dieu, dites-vous, sa vérité me touche!»<br>
+ Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche:<br>
+ «Du zèle de ma loi que sert de vous parer?<br>
+ Par de stériles v&oelig;ux pensez-vous m'honorer?<br>
+ Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices?<br>
+ Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses?<br>
+ Le sang de vos rois crie, et n'est point écouté.<br>
+ Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété;<br>
+ Du milieu de mon peuple exterminez les crimes,<br>
+ Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes.»</p>
+
+<p>La scène continue; le secret de l'existence d'un roi légitime, à peine
+retenu sur les lèvres du grand-prêtre, se laisse percer par Abner. Ce
+guerrier s'éloigne, la défection déjà dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span>Josabeth, qui a sauvé et nourri de son lait le fils d'Ochosias
+sous le nom d'Éliacin, paraît à la place d'Abner sur la scène; le
+grand-prêtre lui dit que l'heure est venue de déclarer le rang de
+l'orphelin aux lévites rassemblés par ses soins pour restaurer par les
+armes ce jeune prince.</p>
+
+<p>Josabeth s'alarme comme une mère; elle rappelle au grand-prêtre, son
+époux, combien lui a coûté le salut de cet enfant. Ni Homère, ni Virgile
+ne donnent à Hécube et à Andromaque des accents si maternels et si
+épiques.</p>
+
+<p class="poem">
+ Hélas! l'état horrible où le Ciel me l'offrit<br>
+ Revient à tout moment effrayer mon esprit.<br>
+ De princes égorgés la chambre était remplie;<br>
+ Un poignard à la main, l'implacable Athalie<br>
+ Au carnage animait ses barbares soldats,<br>
+ Et poursuivait le cours de ses assassinats.<br>
+ Joas, laissé pour mort, frappa soudain ma vue.<br>
+ Je me figure encor sa nourrice éperdue,<br>
+ Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain,<br>
+ Et, faible, le tenait renversé sur son sein.<br>
+ Je le pris tout sanglant. En baignant son visage,<br>
+ Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage;<br>
+ Et, soit frayeur encore ou pour me caresser,<br>
+ De ses bras innocents je me sentis presser...<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span>Grand Dieu! que mon amour ne lui soit point funeste!<br>
+ Du fidèle David c'est le précieux reste:<br>
+ Nourri dans ta maison en l'amour de ta loi,<br>
+ Il ne connaît encor d'autre père que toi.<br>
+ Sur le point d'attaquer une reine homicide,<br>
+ À l'aspect du péril si ma foi s'intimide,<br>
+ Si la chair et le sang, se troublant aujourd'hui,<br>
+ Ont trop de part aux pleurs que je répands pour lui,<br>
+ Conserve l'héritier de tes saintes promesses,<br>
+ Et ne punis que moi de toutes mes faiblesses!</p>
+
+<p>JOAD.</p>
+
+<p class="poem">Vos larmes, Josabeth, n'ont rien de criminel;<br>
+ Mais Dieu veut qu'on espère en son soin paternel.<br>
+ Il ne recherche point, aveugle en sa colère,<br>
+ Sur le fils qui le craint l'impiété du père.<br>
+ Tout ce qui reste encor de fidèles Hébreux<br>
+ Lui viendront aujourd'hui renouveler leurs v&oelig;ux.<br>
+ Autant que de David la race est respectée,<br>
+ Autant de Jézabel la fille est détestée.<br>
+ Joas les touchera par sa noble pudeur<br>
+ Où semble de son rang reluire la splendeur;<br>
+ Et Dieu, par sa voix même appuyant notre exemple,<br>
+ De plus près à leur c&oelig;ur parlera dans son temple.<br>
+ Deux infidèles rois tour à tour l'ont bravé:<br>
+ Il faut que sur le trône un roi soit élevé<br>
+ Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres<br>
+ Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span>L'a tiré par leur main de l'oubli du tombeau,<br>
+ Et de David éteint rallumé le flambeau...</p>
+
+<p class="poem">Grand Dieu! si tu prévois qu'indigne de sa race,<br>
+ Il doive de David abandonner la trace,<br>
+ Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché<br>
+ Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a séché!<br>
+ Mais si ce même enfant, à tes ordres docile,<br>
+ Doit être à tes desseins un instrument utile,<br>
+ Fais qu'au juste héritier le sceptre soit remis!<br>
+ Livre en mes faibles mains ses puissants ennemis!<br>
+ Confonds dans ses conseils une reine cruelle!<br>
+ Daigne, daigne, mon Dieu! sur Mathan et sur elle<br>
+ Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur,<br>
+ De la chute des rois funeste avant-coureur!...</p>
+
+<p>La voix de Talma, dans ces derniers vers, grondait, comme le destin des
+rois, derrière le mystère des révolutions prochaines. Il sortit de la
+scène comme le prophète des calamités royales.</p>
+
+<p>L'acte était fini; des ch&oelig;urs mélodieux remplirent l'entr'acte; mais
+les ch&oelig;urs, il faut en convenir, bien qu'immensément loués par les
+rhéteurs sur parole, n'étaient ni à la hauteur du temple de Sion, ni à
+la hauteur des grands lyriques sacrés ou profanes. Racine s'était trop
+<span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span>épuisé de génie dans ce premier acte pour se retrouver, dans
+le ch&oelig;ur, égal à lui-même. Cependant, comme la musique emportait les
+paroles sur l'aile des mélodies, l'effet de ce ch&oelig;ur répandait un
+parfum de recueillement, d'espérance et de prière dans la salle. L'Opéra
+n'était plus un théâtre; c'était un sanctuaire: Racine et Talma
+l'avaient purifié.</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>Le second acte s'ouvrit sous ces impressions. Personne n'avait ni parlé
+ni respiré entre ces deux actes. La grandeur de la scène, la majesté du
+pontificat, l'intervention divine pressentie dans le grand-prêtre, la
+divinité surtout de la langue des vers dont la perfection faisait
+oublier le rhythme pour ne penser qu'au sens, enfin la voix et la
+prononciation de Talma, qui résumait dans son accent tous les échos
+souterrains ou célestes du Temple, suspendaient la vie des auditeurs. La
+présence du roi et des princes, cette autre maison de Juda pour la
+France restaurée, et restaurant avec elle la religion et la poésie de
+Louis XIV, ajoutait à la puissance <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span>de l'impression quelque
+chose de tendre, d'antique, de miraculeux.</p>
+
+<p>À la première scène, des femmes et un enfant éperdus s'élancent des
+profondeurs du temple sur la scène: c'est Josabeth, la nourrice de Joas
+sauvé, les femmes et les filles des lévites, et Zacharie, fils de
+Josabeth, élevé avec Joas dans le temple, mais ne connaissant encore ni
+le vrai nom ni le rang de son frère de lait. Zacharie annonce à sa mère
+la présence inattendue et sacrilége d'Athalie dans le temple.</p>
+
+<p class="p2">ZACHARIE.</p>
+
+<p class="poem">... Dans un des parvis aux hommes réservé,<br>
+ Cette femme superbe entre, le front levé,<br>
+ Et se préparait même à passer les limites<br>
+ De l'enceinte sacrée, ouverte aux seuls lévites.<br>
+ Le peuple s'épouvante et fuit de toutes parts.<br>
+ Mon père... Ah! quel courroux animait ses regards!<br>
+ Moïse à Pharaon parut moins formidable.<br>
+ «Reine, sors, a-t-il dit, de ce lieu redoutable,<br>
+ D'où te bannit ton sexe et ton impiété.<br>
+ Viens-tu du Dieu vivant braver la majesté?»<br>
+ La reine, alors sur lui jetant un &oelig;il farouche,<br>
+ Pour blasphémer sans doute ouvrait déjà la bouche.<br>
+ J'ignore si de Dieu l'ange se dévoilant<br>
+ Est venu lui montrer un glaive étincelant;<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span>Mais sa langue en sa bouche à l'instant s'est glacée,<br>
+ Et toute son audace a paru terrassée.<br>
+ Ses yeux, comme effrayés, n'osaient se détourner;<br>
+ Surtout Éliacin paraissait l'étonner.</p>
+
+<p>JOSABETH.</p>
+
+<p class="poem">Quoi donc! Éliacin a paru devant elle?</p>
+
+<p>Athalie, suivie de son général Abner, paraît; elle révèle en une langue
+digne de Corneille sa politique; mais le remords l'agite sous la figure
+de ses songes.</p>
+
+<p class="poem">C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit;<br>
+ Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée,<br>
+ Comme au jour de sa mort pompeusement parée;<br>
+ Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté;<br>
+ Même elle avait encor cet éclat emprunté<br>
+ Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,<br>
+ Pour réparer des ans l'irréparable outrage.<br>
+ « Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi;<br>
+ Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.<br>
+ Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,<br>
+ Ma fille.» En achevant ces mots épouvantables,<br>
+ Son ombre vers mon lit a paru se baisser;<br>
+ Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser...<br>
+ Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange<br>
+ D'os et de chair meurtris, et traînés dans la fange,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span>Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux,<br>
+ Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.</p>
+
+<p>ABNER.</p>
+
+<p class="poem">Grand Dieu!</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add3em">Dans ce désordre à mes yeux se présente</span><br>
+ Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante,<br>
+ Tels qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus.<br>
+ Sa vue a ranimé mes esprits abattus;<br>
+ Mais lorsque, revenant de mon trouble funeste,<br>
+ J'admirais sa douceur, son air noble et modeste,<br>
+ J'ai senti tout à coup un homicide acier<br>
+ Que le traître en mon sein a plongé tout entier...<br>
+ De tant d'objets divers le bizarre assemblage<br>
+ Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage.<br>
+ Moi-même, quelque temps honteuse de ma peur,<br>
+ Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur;<br>
+ Mais de ce souvenir mon âme possédée<br>
+ À deux fois, en dormant, revu la même idée.<br>
+ Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer<br>
+ Ce même enfant, toujours tout prêt à me percer.<br>
+ Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie,<br>
+ J'allais prier Baal de veiller sur ma vie,<br>
+ Et chercher du repos au pied de ses autels...<br>
+ Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels!<br>
+ Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span>Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée;<br>
+ J'ai cru que des présents calmeraient son courroux,<br>
+ Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux.<br>
+ Pontife de Baal, excusez ma faiblesse.<br>
+ J'entre: le peuple fuit, le sacrifice cesse;<br>
+ Le grand-prêtre vers moi s'avance avec fureur.<br>
+ Pendant qu'il me parlait, ô surprise! ô terreur!<br>
+ J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée,<br>
+ Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée.<br>
+ Je l'ai vu: son même air, son même habit de lin,<br>
+ Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin;<br>
+ C'est lui-même. Il marchait à côté du grand-prêtre;<br>
+ Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître.<br>
+ Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter,<br>
+ Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter...</p>
+
+<p>La scène qui suit, une des plus tragiques et des plus naïves en même
+temps qui soit sur aucun théâtre, place face à face Athalie et l'enfant
+vengeur encore inconnu de David. Il faut remonter à la Bible des
+patriarches et aux scènes entre Joseph enfant et ses frères pour
+retrouver de tels accents. Cette scène ne peut s'analyser; il faut la
+lire tout entière.</p>
+
+<p class="p2">ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Ô ciel! plus j'examine, et plus je le regarde!...<br>
+ C'est lui!... D'horreur encor tous mes sens sont saisis...</p>
+
+<p class="poem20"><span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> (<span class="italic">Montrant Joas.</span>)</p>
+
+<p class="poem">Épouse de Joad, est-ce là votre fils?</p>
+
+<p>JOSABETH.</p>
+
+<p class="poem">Qui, lui, madame?</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem30">Lui?</p>
+
+<p>JOSABETH.</p>
+
+<p class="poem40">Je ne suis point sa mère.</p>
+
+<p class="poem20">(<span class="italic">Montrant Zacharie.</span>)</p>
+
+<p class="poem">Voilà mon fils.</p>
+
+<p>ATHALIE, <span class="italic">à Joas</span>.</p>
+
+<p class="poem"><span class="left20">Et vous, quel est donc votre père?</span><br>
+ Jeune enfant, répondez.</p>
+
+<p>JOSABETH.</p>
+
+<p class="poem30">Le Ciel jusque aujourd'hui...</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour lui?<br>
+ C'est à lui de parler.</p>
+
+<p>JOSABETH.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add7em">Dans un âge si tendre,</span><br>
+ Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span>ATHALIE.</p>
+
+ <p class="poem">Cet âge est innocent; son ingénuité<br>
+ N'altère point encor la simple vérité.<br>
+ Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche.</p>
+
+<p>JOSABETH, <span class="italic">tout bas</span>.</p>
+
+<p class="poem">Daigne mettre, grand Dieu! ta sagesse en sa bouche!</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Comment vous nommez-vous!</p>
+
+<p>JOAS.</p>
+
+<p class="poem50">J'ai nom Éliacin.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Votre père?</p>
+
+<p>JOAS.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add4em">Je suis, dit-on, un orphelin,</span><br>
+ Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance,<br>
+ Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Vous êtes sans parents?</p>
+
+<p>JOAS.</p>
+
+<p class="poem40">Ils m'ont abandonné.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Comment! et depuis quand?</p>
+
+<p>JOAS.</p>
+
+<p class="poem40">Depuis que je suis né.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre?</p>
+
+<p>JOAS.</p>
+
+<p class="poem">Ce temple est mon pays; je n'en connais point d'autre.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer?</p>
+
+<p>JOAS.</p>
+
+<p class="poem">Parmi des loups cruels prêts à me dévorer.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Qui vous mit dans ce temple?</p>
+
+<p>JOAS.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add9em">Une femme inconnue,</span><br>
+ Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span>JOAS.</p>
+
+<p class="poem">Dieu laissa-t-il jamais, ses enfants au besoin?<br>
+ Aux petits des oiseaux il donne leur pâture,<br>
+ Et sa bonté s'étend sur toute la nature.<br>
+ Tous les jours je l'invoque; et, d'un soin paternel,<br>
+ Il me nourrit des dons offerts sur son autel.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse!<br>
+ La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce<br>
+ Font insensiblement à mon inimitié<br>
+ Succéder... Je serais sensible à la pitié!</p>
+
+<p>ABNER.</p>
+
+<p class="poem">Madame, voilà donc cet ennemi terrible?<br>
+ De vos songes menteurs l'imposture est visible,<br>
+ À moins que la pitié, qui semble vous troubler,<br>
+ Ne soit ce coup fatal qui vous faisait trembler.</p>
+
+<p>ATHALIE, <span class="italic">à Joas et à Josabeth</span>.</p>
+
+<p class="poem">Vous sortez?</p>
+
+<p>JOSABETH.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add4em">Vous avez entendu sa fortune.</span><br>
+ Sa présence à la fin pourrait être importune.</p>
+
+<p>ATHALIE, <span class="italic">à Joas</span>.</p>
+
+<p class="poem">Non; revenez... Quel est tous les jours votre emploi?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span>JOAS.</p>
+
+<p class="poem">J'adore le Seigneur; on m'explique sa loi;<br>
+ Dans son livre divin on m'apprend à la lire,<br>
+ Et déjà de ma main je commence à l'écrire.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Que vous dit cette loi?</p>
+
+<p>JOAS.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add7em">Que Dieu veut être aimé;</span><br>
+ Qu'il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé;<br>
+ Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide;<br>
+ Qu'il résiste au superbe et punit l'homicide.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">J'entends. Mais tout ce peuple enfermé dans ce lieu,<br>
+ À quoi s'occupe-t-il?</p>
+
+<p>JOAS.</p>
+
+<p class="poem40">Il loue, il bénit Dieu.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contemple?</p>
+
+<p>JOAS.</p>
+
+<p class="poem">Tout profane exercice est banni de son temple.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Quels sont donc vos plaisirs?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span>JOAS.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add9em">Quelquefois à l'autel</span><br>
+ Je présente au grand-prêtre ou l'encens ou le sel;<br>
+ J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies;<br>
+ Je vois l'ordre pompeux de ces cérémonies.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Hé quoi! vous n'avez point de passe-temps plus doux?<br>
+ Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous!<br>
+ Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.</p>
+
+<p>JOAS.</p>
+
+<p class="poem">Moi! des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire?</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Non, je ne vous veux pas contraindre à l'oublier.</p>
+
+<p>JOAS.</p>
+
+<p class="poem">Vous ne le priez point.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem40">Vous pourrez le prier.</p>
+
+<p>JOAS.</p>
+
+<p class="poem">Je verrais cependant en invoquer un autre.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">J'ai mon dieu que je sers; vous servirez le vôtre;<br>
+ Ce sont deux puissants dieux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span>JOAS.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add9em">Il faut craindre le mien;</span><br>
+ Lui seul est Dieu, Madame, et le vôtre n'est rien.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule.</p>
+
+<p>JOAS.</p>
+
+<p class="poem">Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Ces méchants, qui sont-ils?</p>
+
+<p>JOSABETH.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add9em">Eh, Madame! excusez</span><br>
+ Un enfant.</p>
+
+<p>ATHALIE, <span class="italic">à Josabeth</span>.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add4em">J'aime à voir comme vous l'instruisez...</span><br>
+ Enfin, Éliacin, vous avez su me plaire;<br>
+ Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire.<br>
+ Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'héritier.<br>
+ Laissez là cet habit, quittez ce vil métier;<br>
+ Je veux vous faire part de toutes mes richesses.<br>
+ Essayez, dès ce jour, l'effet de mes promesses.<br>
+ À ma table, partout à mes côtés assis,<br>
+ Je prétends vous traiter comme mon propre fils.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span>JOAS.</p>
+
+<p class="poem">Comme votre fils!</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem20">Oui... Vous vous taisez?</p>
+
+<p>JOAS.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add9em">Quel père</span><br>
+ Je quitterais! Et pour...</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem30">Hé bien?</p>
+
+<p>JOAS.</p>
+
+<p class="poem40">Pour quelle mère!</p>
+
+<p class="poem spaced2 noindent">.........<br>
+.........</p>
+
+<p>On conçoit la fureur d'Athalie à cette réponse; elle se retire pour
+aller préparer la vengeance contre les chefs lévites instigateurs de ce
+dangereux enfant. Le ch&oelig;ur, cette fois, fait partie lyrique du drame;
+il chante, dans des strophes enfantines et pieuses, les bonheurs de
+l'innocence, la protection de Dieu sur les siens, sa vengeance sur ses
+ennemis. Racine s'y <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span>rapproche, autant que les temps et la
+langue le permettent, de la componction de David. Il est véritablement
+le David chrétien.</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>Au troisième acte, le ministre d'Athalie, Mathan, vient pour arracher du
+temple l'enfant, terreur de la reine. Il dévoile à son confident les
+voies par lesquelles il est parvenu au pouvoir. Racine ici fait parler
+Machiavel dans la langue de Tacite. Écoutez, vous qui connaissez les
+ambitieux de cour ou de popularité; est-ce Séjan qui parle?</p>
+
+<p class="poem">Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle<br>
+ De Joad et de moi la fameuse querelle,<br>
+ Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir;<br>
+ Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespoir?<br>
+ Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrière,<br>
+ Et mon âme à la cour s'attacha tout entière.<br>
+ J'approchai par degrés de l'oreille des rois,<br>
+ Et bientôt en oracle on érigea ma voix.<br>
+ J'étudiai leur c&oelig;ur, je flattai leurs caprices;<br>
+ Je leur semai de fleurs le bord des précipices;<br>
+ Près de leurs passions rien ne me fut sacré;<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span>De mesure et de poids je changeais à leur gré.<br>
+ Autant que de Joad l'inflexible rudesse<br>
+ De leur superbe oreille offensait la mollesse,<br>
+ Autant je les charmais par ma dextérité,<br>
+ Dérobant à leurs yeux la triste vérité,<br>
+ Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables,<br>
+ Et prodigue surtout du sang des misérables.</p>
+
+<p class="poem">Enfin au dieu nouveau qu'elle avait introduit<br>
+ Par les mains d'Athalie un temple fut construit.<br>
+ Jérusalem pleura de se voir profanée;<br>
+ Des enfants de Lévi la troupe consternée<br>
+ En poussa vers le Ciel des hurlements affreux.<br>
+ Moi seul, donnant l'exemple aux timides Hébreux,<br>
+ Déserteur de leur loi, j'approuvai l'entreprise,<br>
+ Et par là de Baal méritai la prêtrise.<br>
+ Par là je me rendis terrible à mon rival;<br>
+ Je ceignis la tiare, et marchai son égal.<br>
+ Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire,<br>
+ Du Dieu que j'ai quitté l'importune mémoire<br>
+ Jette encore en mon âme un reste de terreur,<br>
+ Et c'est ce qui redouble, et nourrit ma fureur.<br>
+ Heureux si, sur son temple achevant ma vengeance,<br>
+ Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance,<br>
+ Et, parmi les débris, le ravage et les morts,<br>
+ À force d'attentats perdre tous mes remords!...<br>
+ Mais voici Josabeth.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span>Josabeth refuse Éliacin à Athalie; le grand-prêtre, à sa vue,
+laisse éclater sa colère en imprécations célestes. Il rejette tous les
+secours humains que la faiblesse maternelle de Josabeth lui suggère pour
+sauver l'enfant. Il passe en revue les femmes, les vieillards, les
+lévites. L'inspiration le saisit à la vue de cette faiblesse derrière
+laquelle il voit tout à coup la force de Dieu. Ici Talma se transfigura
+véritablement en prophète; on crut voir la lueur divine se répandre
+comme une losange de foudre sur les traits de son visage et jusque sur
+les plis de ses draperies.</p>
+
+<p class="p2">JOAD.</p>
+
+<p class="poem">Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle:<br>
+ Des prêtres, des enfants, ô Sagesse éternelle!<br>
+ Mais, si tu les soutiens, qui peut les ébranler?<br>
+ Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler;<br>
+ Tu frappes et guéris, tu perds et ressuscites.<br>
+ Ils ne s'assurent point en leurs propres mérites,<br>
+ Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois,<br>
+ En tes serments, jurés au plus saint de leurs rois,<br>
+ En ce temple où tu fais ta demeure sacrée,<br>
+ Et qui doit du soleil égaler la durée!...<br>
+ Mais d'où vient que mon c&oelig;ur frémit d'un saint effroi?<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span>Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi?<br>
+ C'est lui-même. Il m'échauffe, il parle; mes yeux s'ouvrent,<br>
+ Et les siècles obscurs devant moi se découvrent...<br>
+ Lévites, de vos sons prêtez-moi les accords,<br>
+ Et de ses mouvements secondez les transports.</p>
+
+<p>LE CH&OElig;UR <span class="italic">chante au son de toute la symphonie
+ des instruments</span>.</p>
+
+<p class="poem">Que du Seigneur la voix se fasse entendre,<br>
+ Et qu'à nos c&oelig;urs son oracle divin<br>
+<span class="add1em">Soit ce qu'à l'herbe tendre</span><br>
+ Est, au printemps, la fraîcheur du matin!</p>
+
+<p>JOAD.</p>
+
+<p class="poem">Cieux! écoutez ma voix; terre! prête l'oreille.<br>
+ Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille!<br>
+ Pécheurs, disparaissez: le Seigneur se réveille.</p>
+
+<p class="poem center">(Ici commence la symphonie, et Joad aussitôt reprend
+ la parole.)</p>
+
+<p class="poem">Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé?<br>
+ Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé?<br>
+ Pleure, Jérusalem! pleure, cité perfide!<br>
+ Des prophètes divins malheureuse homicide!<br>
+ De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé;<br>
+ Ton encens à ses yeux est un encens souillé!<br>
+<span class="add1em">Où menez-vous ces enfants et ces femmes?</span><br>
+ Le Seigneur a détruit la reine des cités:<br>
+ Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés;<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span>Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités.<br>
+ Temple! renverse-toi; cèdres! jetez des flammes.<br>
+<span class="add1em">Jérusalem, objet de ma douleur,</span><br>
+ Quelle main en un jour t'a ravi tous tes charmes?<br>
+ Qui changera mes yeux en deux sources de larmes<br>
+<span class="add2em">Pour pleurer ton malheur?</span></p>
+
+<p>AZARIAS.</p>
+
+<p class="poem">Ô saint temple!</p>
+
+<p>JOSABETH.</p>
+
+<p class="poem20">Ô David!</p>
+
+<p>LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add7em">Dieu de Sion! rappelle,</span><br>
+ Rappelle en sa faveur tes antiques bontés.</p>
+
+<p class="poem center">(La symphonie recommence encore; et Joad, un moment
+ après, l'interrompt.)</p>
+
+<p>JOAD.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add3em">Quelle Jérusalem nouvelle</span><br>
+ Sort du fond du désert, brillante de clartés,<br>
+ Et porte sur le front une marque immortelle?<br>
+<span class="add1em">Peuples de la terre, chantez.</span><br>
+ Jérusalem renaît plus charmante et plus belle!<br>
+<span class="add1em">D'où lui viennent, de tous côtés,</span><br>
+ Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés?<br>
+ Lève, Jérusalem, lève ta tête altière;<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span>Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés!<br>
+ Les rois des nations, devant toi prosternés,<br>
+<span class="add2em">De tes pieds baisent la poussière;</span><br>
+ Les peuples à l'envi marchent à ta lumière.<br>
+ Heureux qui pour Sion d'une sainte ferveur<br>
+<span class="add2em">Sentira son âme embrasée!</span><br>
+<span class="add2em">Cieux, répandez votre rosée,</span><br>
+ Et que la terre enfante son Sauveur!</p>
+
+<p>L'acte finit au milieu du chant des ch&oelig;urs agités de terreur et
+d'espérance. L'inspiration d'en haut est restée sur la scène avec
+l'esprit et la voix de Talma.</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>La plus belle scène du quatrième acte est celle où le grand-prêtre,
+avant de couronner Joas dans le temple, sonde l'esprit de l'enfant, et
+lui enseigne, dans un langage bien hardi devant Louis XIV, les devoirs
+des rois devant Dieu et devant leur peuple. Ici c'est l'esprit de vérité
+et de liberté qui soulève le poëte et qui lui fait braver le despotisme
+d'un prince égoïste et impérieux. Nous pensons que cette scène fut pour
+davantage dans la rancune cachée de <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span>Louis XIV et dans la mort
+de Racine que son obscur Mémoire sur quelques vices de l'administration,
+écrit par lui pour complaire à M<sup>me</sup> de Maintenon.</p>
+
+<p>Jugez-en!</p>
+
+<p class="poem">Ô mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer,<br>
+ Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes<br>
+ Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes.<br>
+ Loin du trône nourri, de ce fatal honneur,<br>
+ Hélas! vous ignorez le charme empoisonneur;<br>
+ De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse,<br>
+ Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.<br>
+ Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois,<br>
+ Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois;<br>
+ Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même;<br>
+ Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême;<br>
+ Qu'aux larmes, au travail, le peuple est condamné,<br>
+ Et d'un sceptre de fer veut être gouverné;<br>
+ Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime.<br>
+ Ainsi, de piége en piége et d'abîme en abîme,<br>
+ Corrompant de vos m&oelig;urs l'aimable pureté,<br>
+ Ils vous feront enfin haïr la vérité,<br>
+ Vous peindront la vertu sous une affreuse image.<br>
+ Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage.</p>
+
+<p class="poem">Promettez sur ce livre, et devant ces témoins,<br>
+ Que Dieu fera toujours le premier de vos soins;<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span>Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge,<br>
+ Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge,<br>
+ Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin,<br>
+ Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin.</p>
+
+<p class="poem spaced2 noindent">.........<br>
+.........</p>
+
+<p>Après ces paroles il révèle sa naissance à l'enfant et le proclame roi
+dans un sublime discours aux lévites.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur se mêle à un transport des deux tribus.</p>
+
+<p class="p2">UNE VOIX, <span class="italic">seule</span>.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add2em">Triste reste de nos rois,</span><br>
+ Chère et dernière fleur d'une tige si belle,<br>
+ Hélas! sous le couteau d'une mère cruelle<br>
+ Te verrons-nous tomber une seconde fois?<br>
+ Prince aimable, dis-nous si quelque ange au berceau<br>
+ Contre tes assassins prit soin de te défendre,<br>
+<span class="add2em">Ou si dans la nuit du tombeau</span><br>
+ La voix du Dieu vivant a ranimé ta cendre?</p>
+
+<p>Tout finit au milieu des larmes des femmes, des frissons des enfants,
+des acclamations des lévites. Le n&oelig;ud se resserre, et Dieu seul peut
+le dénouer. L'intervention divine apparaît au <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span>cinquième acte
+par un miracle de zèle dans Joad, de fidélité dans les tribus de Juda et
+de Benjamin.</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>Au moment où l'enfant, placé sur son trône, est salué roi par
+l'acclamation des lévites, Athalie entre avec ses troupes, le rideau du
+temple se déchire; elle voit l'enfant, son successeur, couronné.</p>
+
+<p class="p2">JOAD.</p>
+
+<p class="poem">Paraissez, cher enfant, digne sang de nos rois!<br>
+ Connais-tu l'héritier du plus saint des monarques,<br>
+ Reine? De ton poignard connais du moins ces marques.<br>
+ Voilà ton roi, ton fils, le fils d'Ochosias.<br>
+ Peuples, et vous, Abner, reconnaissez Joas.</p>
+
+<p>ABNER.</p>
+
+<p class="poem">Ciel!</p>
+
+<p>ATHALIE, à Joas.</p>
+
+<p class="poem10">Perfide!</p>
+
+<p>JOAD.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add4em">Vois-tu cette Juive fidèle</span><br>
+ Dont tu sais bien qu'alors il suçait la mamelle?<br>
+ Il fut par Josabeth à ta rage enlevé;<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span>Ce temple le reçut et Dieu l'a conservé.<br>
+ Des trésors de David voilà ce qui me reste.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Ta fourbe à cet enfant, traître, sera funeste.<br>
+ D'un fantôme odieux, soldats, délivrez-moi!</p>
+
+<p>JOAD.</p>
+
+<p class="poem">Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi.</p>
+
+<p class="poem center">(Le fond du théâtre s'ouvre: on voit le dedans du temple, et
+ les lévites armés entrent de tous côtés sur la scène.)</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Où suis-je? Ô trahison! ô reine infortunée!<br>
+ D'armes et d'ennemis je suis environnée!</p>
+
+<p>JOAD.</p>
+
+<p class="poem">Tes yeux cherchent en vain, tu ne peux échapper,<br>
+ Et Dieu de toutes parts a su t'envelopper,<br>
+ Ce Dieu que tu bravais en nos mains t'a livrée:<br>
+ Rends-lui compte du sang dont tu t'es enivrée.</p>
+
+<p>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem">Quoi! la peur a glacé mes indignes soldats!<br>
+ Lâche Abner, dans quel piége as-tu conduit mes pas?</p>
+
+<p>ABNER.</p>
+
+<p class="poem">Reine, Dieu m'est témoin...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span>ATHALIE.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add7em">Laisse là ton Dieu, traître,</span><br>
+ Et venge-moi.</p>
+
+<p>ABNER, <span class="italic">se jetant aux pieds de Joas</span>.</p>
+
+<p class="poem30">Sur qui? Sur Joas! sur mon maître!</p>
+
+<p>C'en est fait à ce mot; l'épée d'Athalie s'est brisée dans sa main.</p>
+
+<p class="poem10">Dieu des Juifs, tu l'emportes!</p>
+
+<p>Elle exhale sa fureur impuissante en imprécations et meurt derrière la
+scène, sous le glaive des lévites.</p>
+
+<p>L'impitoyable grand-prêtre s'adresse à Joas, dont il va gouverner
+l'enfance:</p>
+
+<p class="poem">Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais<br>
+ Que les rois dans le ciel ont un juge sévère,<br>
+ L'innocent un vengeur et l'orphelin un père.</p>
+
+<p>Le rideau tombe, et Dieu reste présent dans sa toute-puissance, dans sa
+providence, dans sa bonté, dans sa vengeance, à l'âme des spectateurs
+édifiés par le poëte sacré et transportés d'un théâtre profane dans le
+sanctuaire de la <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span>Divinité. Les applaudissements succèdent
+lentement au silence transi du c&oelig;ur et se partagent entre la Bible,
+Racine et le grand interprète qui vient de leur prêter sa voix.</p>
+
+<p>Après ce jour, Talma ne grandit plus. Il parut rester aussi grand, mais
+stationnaire, comme un astre à son apogée.</p>
+
+<p>La mort le cueillit avant son déclin.</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>Quant à Racine, son sort fut celui de tous les hommes plus grands que
+leur siècle par leur génie.</p>
+
+<p>Croirait-on aujourd'hui que la faible idylle d'<span class="italic">Esther</span> fut préférée à
+la plus auguste des tragédies saintes, et qu'après une ou deux
+représentations à Versailles, devant Louis XIV et sa cour, on la laissa
+ensevelie pendant soixante ans dans l'oubli? Le poëte qui avait
+concentré dans cette &oelig;uvre toute sa foi dans sa religion, tout son
+zèle pour le roi, tout son génie dramatique et toutes ses splendeurs
+lyriques, fut accablé par le dédain de la cour, par les moqueries de la
+critique, par l'indifférence du <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span>roi. Racine ne protesta pas; à
+quoi bon? Il renonça pour jamais aux vers, juste vengeance d'un temps
+assez corrompu par le génie enflé des Espagnols, pour ne pas comprendre
+le génie biblique! Le poëte brisa sa plume.</p>
+
+<p>Mais en cessant d'être poëte, il resta malheureusement courtisan.
+Froidement reçu par le roi, à qui les leçons du grand-prêtre avaient
+paru renfermer quelques allusions irrévérencieuses à sa royale divinité,
+Racine s'attacha de plus en plus à madame de Maintenon. Il voulait faire
+de madame de Maintenon son bouclier contre deux soupçons qui le
+rendaient suspect à Louis XIV: le soupçon d'avoir introduit la satire
+dans la parole de Dieu par le discours du grand-prêtre dans <span class="italic">Athalie</span>,
+et le soupçon de dévouement secret aux jansénistes de Port-Royal, ce nid
+d'hérésie. Les plus beaux chants n'étaient, aux yeux du roi, que des
+séductions à l'erreur ou à la liberté d'esprit.</p>
+
+<p>Ce bouclier était mal choisi dans le c&oelig;ur de madame de Maintenon, qui
+n'avait couvert ni Fénelon, ni madame Guyon, ni aucun de ses amis, du
+moment que son crédit pouvait être compromis par ses amitiés. Elle avait
+l'amitié agréable, mais périlleuse; tout ce qui <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span>s'y fiait
+était, tôt ou tard, déçu; le roi lui-même, sur son lit de mort,
+n'échappa pas à cette loi commune: dès qu'il fut dans un état désespéré,
+elle le quitta pour Dieu.</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>On a révoqué en doute la cause de la mort prématurée de Racine et
+l'ingratitude de madame de Maintenon. Son propre fils, le second Racine,
+ne laisse aucun doute à cet égard dans le récit qu'il fait des derniers
+moments de son père.</p>
+
+<p>«Racine était déjà abattu par le mauvais succès d'<span class="italic">Athalie</span>. Il aimait
+la gloire présente, et il ne savait pas l'attendre. Sa sensibilité, dit
+son fils, abrégea ses jours. Il était d'ailleurs naturellement
+mélancolique, et s'entretenait plus longtemps des sujets capables de le
+chagriner que des sujets propres à le réjouir. Il avait ce caractère que
+se donne Cicéron dans une de ses lettres, plus porté à craindre les
+événements malheureux qu'à espérer d'heureux succès: <span class="italic" lang="la">Semper magis
+adversos rerum exitus metuens quam sperans secundos.</span> L'événement
+<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span>que je vais rapporter le frappa trop vivement, et lui fit voir
+comme présent un malheur qui était fort éloigné. Les marques d'attention
+de la part du roi, dont il fut honoré pendant sa dernière maladie,
+durent bien le convaincre qu'il avait toujours le bonheur de plaire à ce
+prince. Il s'était cependant persuadé que tout était changé pour lui, et
+n'eut, pour le croire, d'autre sujet que ce qu'on va lire.</p>
+
+<p>«Madame de Maintenon, qui avait pour lui une estime particulière, ne
+pouvait le voir trop souvent, et se plaisait à l'entendre parler de
+différentes matières, parce qu'il était propre à parler de tout. Elle
+l'entretenait un jour de la misère du peuple; il répondit qu'elle était
+une suite ordinaire des longues guerres, mais qu'elle pourrait être
+soulagée par ceux qui étaient dans les premières places si on avait soin
+de la leur faire connaître. Il s'anima sur cette réflexion; et comme,
+dans les sujets qui l'animaient, il entrait dans cet enthousiasme dont
+j'ai parlé, qui lui inspirait une éloquence agréable, il charma madame
+de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des observations si
+justes sur-le-champ, il devait les méditer encore, et les lui donner par
+écrit, bien assuré <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span>que l'écrit ne sortirait pas de ses mains.
+Il accepta malheureusement la proposition, non par une complaisance de
+courtisan, mais parce qu'il conçut l'espérance d'être utile au public.
+Il remit à madame de Maintenon un Mémoire aussi solidement raisonné que
+bien écrit. Elle le lisait un jour, lorsque le roi, entrant chez elle,
+le prit, et, après en avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec
+vivacité quel en était l'auteur. Elle répondit qu'elle avait promis le
+secret. Elle fit une résistance inutile; le roi expliqua sa volonté en
+termes si précis qu'il fallut obéir. L'auteur fut nommé.</p>
+
+<p>«Le roi, en louant son zèle, parut désapprouver qu'un homme de lettres
+se mêlât de choses qui ne le regardaient pas. Il ajouta même, non sans
+quelque air de mécontentement: «Parce qu'il sait faire parfaitement des
+vers, croit-il tout savoir? Et parce qu'il est grand poëte, veut-il être
+ministre?» Si le roi eût pu prévoir l'impression que firent ces paroles,
+il ne les eût point dites; mais il ne pouvait soupçonner que ces paroles
+tomberaient sur un c&oelig;ur si sensible.</p>
+
+<p>«Madame de Maintenon, qui fit instruire l'auteur du Mémoire de ce qui
+s'était passé, <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span>lui fit dire en même temps de ne la pas venir
+voir jusqu'à nouvel ordre. Cette nouvelle le frappa vivement. Il
+craignit d'avoir déplu à un prince dont il avait reçu tant de marques de
+bonté. Il ne s'occupa plus que d'idées tristes, et, quelque temps après,
+il fut attaqué d'une fièvre assez violente.</p>
+
+<p>«Hélas! Madame, écrivait-il à celle qui l'avait provoqué, puis
+abandonné, je vous avoue que, quand je faisais chanter devant vous dans
+Esther: <span class="italic">Roi, chassez la calomnie!</span> je ne m'attendais pas à être attaqué
+moi-même par la calomnie dans ma fidélité à Dieu et au roi. Ayez la
+bonté de vous souvenir combien de fois vous m'avez dit que, la meilleure
+qualité que vous trouviez en moi, c'était ma fidélité d'enfant pour tout
+ce que l'Église croit et ordonne, même dans les plus petites choses!
+J'ai fait par votre ordre plus de trois mille vers sur des sujets de
+piété; vous est-il jamais revenu qu'on y ait trouvé un seul vers qui
+sentît l'hérésie? Je ne vois aucun homme qui, soit moins suspect de la
+moindre nouveauté!...»</p>
+
+<p>Tout fut vain; il expira d'une disgrâce mortelle à un courtisan, d'une
+amitié trahie par une femme ingrate, d'un chef-d'&oelig;uvre méconnu
+<span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span>par son temps. Tous les temps sont coupables de pareils crimes
+envers la postérité. Avant d'être glorifié, il faut être supplicié:
+c'est la loi des grands hommes.</p>
+
+<h4>XXV</h4>
+
+<p>Quant à <span class="italic">Athalie</span>, c'est Racine tout entier. Il revivra éternellement
+dans cette &oelig;uvre, qui place son auteur non-seulement au rang des
+poëtes, mais au rang des prophètes bibliques. Il n'y a point de
+parallèle, selon nous, possible entre <span class="italic">Athalie</span> et aucun des drames
+antiques ou modernes d'aucun théâtre profane. Sophocle, Euripide,
+Sénèque, <span lang="de">Göthe</span>, <span lang="de">Schiller</span>, <span lang="en">Shakspeare</span> lui-même, cèdent à jamais la
+première place à cette &oelig;uvre. Pourquoi? C'est que leurs tragédies ne
+sont que des &oelig;uvres d'art, et que celle de Racine est une inspiration
+de foi. Ils sont des poëtes profanes, mais Racine ici est un poëte
+sacré.</p>
+
+<p>Mais l'art y est aussi parfait que l'inspiration y est divine.</p>
+
+<p>Comme conception, ce drame est simple <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span>comme l'histoire, grand
+comme l'empire qu'on s'y dispute et que Dieu transporte d'une branche à
+l'autre de la maison de David pour que cette branche produise un jour un
+fruit de salut pour son peuple,</p>
+
+<p class="left20"><span class="smcap">Et que la terre enfante son sauveur</span>,</p>
+
+<p class="noindent">selon l'expression de Racine.</p>
+
+<p>Comme intérêt, le poëte ne va pas chercher l'intérêt dans ces vaines
+curiosités surexcitées par des aventures laborieusement combinées et par
+des péripéties fantastiques; il le place tout entier dans ce que la
+nature a fait de plus intéressant et de plus pathétique pour le c&oelig;ur
+des mères, dans l'innocence, dans la candeur et dans les périls d'un
+enfant suspendu entre le trône et la mort!</p>
+
+<p>Il n'y a pas d'amour, dit-on: c'est vrai; mais qui peut douter que, si
+la pièce eût été susceptible d'un amour profane, celui qui fit parler
+Phèdre et Bérénice n'eût su faire parler un amour hébraïque dans la
+langue de Salomon?</p>
+
+<p>La vertu de ce drame est de n'avoir pas d'amour; cette passion eût été
+déplacée dans le Temple; ce sont les grandes et saintes passions
+<span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span>divines qu'on veut y voir et y entendre. L'ombre visible de
+Jéhova eût fait pâlir toutes les autres. Un amour ici eût été une
+petitesse et une profanation. Mais comme les autres passions divines y
+parlent une langue supérieure aux langueurs de la passion des sens! La
+maternité dans Josabeth, le courage dans Abner, l'héroïsme dans le
+grand-prêtre, la haine dans Athalie, l'ambition dans Mathan, l'innocence
+et la foi dans Éliacin, la piété dans les ch&oelig;urs, Dieu lui-même enfin
+dans les prophéties!... Quelle place resterait-il à une passion
+secondaire au milieu de ces passions surhumaines? que sont des soupirs
+devant ces foudres?</p>
+
+<p>Quant à la langue, ce n'est plus du français, ce n'est plus du grec, ce
+n'est plus du latin comme dans ces autres pièces profanes et classiques:
+c'est de l'hébreu transfiguré en un idiome qui ne fut jamais parlé
+qu'entre Jéhova, ses prophètes et son peuple, parmi les éclairs du
+Sinaï. Les mots fulgurent, les accents terrifient, les strophes
+transportent, les vers respirent; les rimes elles-mêmes, ces
+consonnances pénibles, laborieuses, ordinairement puériles et cherchées,
+chantent et prient. Elles viennent s'appliquer sans effort,
+d'elles-mêmes, <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span>aux vers comme les ailes se collent à la flèche
+pour la faire voler plus haut dans le ciel, pour les faire percer plus
+avant l'oreille et dans le c&oelig;ur. Il est impossible, en lisant
+<span class="italic">Athalie</span>, de songer seulement à la rime ou à la versification. Le style
+n'est ni prose, ni vers, ni récitatif, ni mélodie: c'est de la pensée
+fondue au feu du sanctuaire d'un seul jet avec la forme; c'est le métal
+de Corinthe de la langue moderne. Ce français-là n'est d'aucune origine
+et n'aura aucune fin. Il date du ciel, et il est digne d'y être parlé.</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>On a affecté, dans ces dernières années, de subalterniser Racine et de
+lui préférer <span lang="en">Shakspeare</span> et ses imitateurs allemands et français. Nous
+vous parlerons bientôt de <span lang="en">Shakspeare</span>, et nous en parlerons avec
+l'étonnement sublime qu'on éprouve à l'aspect du géant du drame moderne.
+Il est la grandeur, mais Racine est la beauté. La masse, quelque
+étonnante qu'elle soit, peut-elle jamais se comparer <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span>à la
+perfection? <span lang="en">Shakspeare</span>, selon nous, prend l'homme dans ses mains
+puissantes et lui fait plonger ses regards dans les abîmes tantôt
+sublimes, tantôt vertigineux du c&oelig;ur humain. Racine, lui, prend
+l'homme dans ses mains sanctifiées par sa piété et lui fait tourner ses
+regards vers les profondeurs et les sérénités du firmament plein de la
+Divinité. L'un regarde en bas, l'autre en haut; mais en bas sont les
+ténèbres, en haut la lumière, fille et splendeur de l'Éternel.</p>
+
+<p>Voilà la différence entre ces deux hommes. L'un émeut et passionne,
+l'autre édifie et divinise; l'un est terrible, l'autre est beau. Or,
+souvenez-vous de la définition que nous avons admise en commençant ces
+Entretiens: <span class="smcap">La poésie est l'émotion par le beau.</span></p>
+
+<p>Voilà ce qui nous distingue et ce qui distingue la France de ceux qui se
+sont appelés hier les <span class="italic">romantiques</span>, et qui s'appellent aujourd'hui les
+<span class="italic">réalistes</span>; deux hérésies pleines de talents égarés, mais qui, en
+rentrant dans la vérité, feront faire de nouvelles conquêtes à la
+religion du goût et des lettres. Ces hérésiarques ne veulent que
+l'<span class="italic">émotion</span>, ils oublient que l'<span class="italic">émotion par le laid</span> s'appelle tout
+simplement <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span>l'horreur. Nous voulons, nous, de l'<span class="italic">émotion et du
+beau</span>. Voilà pourquoi <span lang="en">Shakspeare</span> est leur idole, et pourquoi Racine est
+notre orgueil.</p>
+
+<p>Quand nous ne voudrons qu'être émus, nous irons au pied d'un échafaud,
+et nous regarderons tomber la tête d'un supplicié sous le couteau qui
+glisse et qui tue; mais quand nous voudrons de l'émotion par le beau,
+nous irons assister à <span class="italic">Athalie</span>, écrite par Racine, récitée par Talma ou
+par M<sup>lle</sup> Rachel.</p>
+
+<p>Ajoutons que dans <span class="italic">Athalie</span> ce n'est pas seulement le beau qui émeut
+l'esprit, c'est le divin qui pénètre le c&oelig;ur. Ainsi Racine, pour qui
+<span class="italic">Athalie</span> fut un acte de foi plus qu'une &oelig;uvre d'art, n'est pas
+seulement arrivé à la beauté, ce ravissement de l'intelligence, mais à
+la sainteté, ce ravissement de l'âme.</p>
+
+<p>Glorifions-nous donc à jamais d'être d'une nation qui a produit Racine,
+et de parler une langue où l'on a pu écrire <span class="italic">Athalie</span>.</p>
+
+<p class="left50 smcap">Lamartine.</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span>COURS FAMILIER<br>
+
+DE<br>
+
+LITTÉRATURE</h1>
+
+<h2>XV<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<p class="p2 center">3<sup>e</sup> de la deuxième Année.</p>
+
+
+<h3>ÉPISODE.</h3>
+
+<p>Dans les derniers jours de l'automne qui vient de finir j'allai assister
+seul aux vendanges d'octobre, dans le petit village du Mâconnais où je
+suis né. Pendant que les bandes de joyeux vendangeurs se répondaient
+d'une colline à l'autre par ces cris de joie prolongés qui sont les
+actions de grâce de l'homme au sillon <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span>qui le nourrit ou qui
+l'abreuve, pendant que les sentiers rocailleux du village retentissaient
+sous le gémissement des roues qui rapportaient, au pas lent des b&oelig;ufs
+couronnés de sarments en feuilles, les grappes rouges aux pressoirs, je
+me couchai sur l'herbe, à l'ombre de la maison de mon père, en regardant
+les fenêtres fermées, et je pensai aux jours d'autrefois.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que ce chant me monta du c&oelig;ur aux lèvres, et que j'en
+écrivis les strophes au crayon sur les marges d'un vieux <span class="italic">Pétrarque
+in-folio</span>, où je les reprends pour les donner ici aux lecteurs.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span>LA VIGNE ET LA MAISON</h4>
+
+<p class="center">PSALMODIES DE L'ÂME.</p>
+
+<p class="center">DIALOGUE ENTRE MON ÂME ET MOI.</p>
+
+<p>MOI.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add1em">Quel fardeau te pèse, ô mon âme!</span><br>
+ Sur ce vieux lit des jours par l'ennui retourné?<br>
+ Comme un fruit de douleurs qui pèse aux flancs de femme<br>
+ Impatient de naître et pleurant d'être né?<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span>La nuit tombe, ô mon âme! un peu de veille encore!<br>
+ Ce coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore.<br>
+ Vois comme avec tes sens s'écroule ta prison!<br>
+ Vois comme aux premiers vents de la précoce automne<br>
+ Sur les bords de l'étang où le roseau frissonne,<br>
+ S'envole brin à brin le duvet du chardon!<br>
+ Vois comme de mon front la couronne est fragile!<br>
+ Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile<br>
+ Nous suit pour emporter à son frileux asile<br>
+ Nos cheveux blancs pareils à la toison que file<br>
+ La vieille femme assise au seuil de sa maison!</p>
+
+<p class="p4 poem">Dans un lointain qui fuit ma jeunesse recule,<br>
+ Ma séve refroidie avec lenteur circule,<br>
+ L'arbre quitte sa feuille et va nouer son fruit:<br>
+ Ne presse pas ces jours qu'un autre doigt calcule,<br>
+ Bénis plutôt ce Dieu qui place un crépuscule<br>
+ Entre les bruits du soir et la paix de la nuit!<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span>Moi qui par des concerts saluai ta naissance,<br>
+ Moi qui te réveillai neuve à cette existence<br>
+ Avec des chants de fête et des chants d'espérance,<br>
+ Moi qui fis de ton c&oelig;ur chanter chaque soupir,<br>
+ Veux-tu que, remontant ma harpe qui sommeille,<br>
+ Comme un David assis près d'un Saül qui veille,<br>
+<span class="add1em">Je chante encor pour t'assoupir?</span></p>
+
+<p class="p4">L'ÂME.</p>
+
+<p class="poem">Non! Depuis qu'en ces lieux le temps m'oublia seule,<br>
+ La terre m'apparaît vieille comme une aïeule<br>
+ Qui pleure ses enfants sous ses robes de deuil.<br>
+ Je n'aime des longs jours que l'heure des ténèbres,<br>
+ Je n'écoute des chants que ces strophes funèbres,<br>
+ Que sanglote le prêtre en menant un cercueil.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span>MOI.</p>
+
+<p class="poem">Pourtant le soir qui tombe a des langueurs sereines<br>
+ Que la fin donne à tout, aux bonheurs comme aux peines;<br>
+ Le linceul même est tiède au c&oelig;ur enseveli:<br>
+ On a vidé ses yeux de ses dernières larmes,<br>
+ L'âme à son désespoir trouve de tristes charmes<br>
+ Et des bonheurs perdus se sauve dans l'oubli.</p>
+
+<p class="p4 poem">Cette heure a pour nos sens des impressions douces<br>
+ Comme des pas muets qui marchent sur des mousses:<br>
+ C'est l'amère douceur du baiser des adieux.<br>
+ De l'air plus transparent le cristal est limpide,<br>
+ Des monts vaporisés l'azur vague et liquide<br>
+<span class="add2em">S'y fond avec l'azur des cieux.</span></p>
+
+<p class="p4 poem">Je ne sais quel lointain y baigne toute chose,<br>
+ Ainsi que le regard l'oreille s'y repose,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span>On entend dans l'éther glisser le moindre vol;<br>
+ C'est le pied de l'oiseau sur le rameau qui penche,<br>
+ Ou la chute d'un fruit détaché de la branche<br>
+<span class="add2em">Qui tombe du poids sur le sol.</span></p>
+
+<p class="p4 poem">Aux premières lueurs de l'aurore frileuse,<br>
+ On voit flotter ces fils dont la vierge fileuse<br>
+ D'arbre en arbre au verger a tissé le réseau:<br>
+ Blanche toison de l'air que la brume encor mouille,<br>
+ Qui traîne sur nos pas, comme de la quenouille<br>
+<span class="add2em">Un fil traîne après le fuseau.</span></p>
+
+<p class="p4 poem">Aux précaires tiédeurs de la trompeuse automne,<br>
+ Dans l'oblique rayon le moucheron foisonne,<br>
+ Prêt à mourir d'un souffle à son premier frisson;<br>
+ Et sur le seuil désert de la ruche engourdie,<br>
+ Quelque abeille en retard qui sort et qui mendie,<br>
+ Rentre lourde de miel dans sa chaude prison.<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span>Viens, reconnais la place où ta vie était neuve,<br>
+ N'as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre âme veuve,<br>
+ À remuer ici la cendre des jours morts?<br>
+ À revoir ton arbuste et ta demeure vide,<br>
+ Comme l'insecte ailé revoit sa chrysalide,<br>
+<span class="add2em">Balayure qui fut son corps?</span></p>
+
+<p class="p4 poem10">Moi, le triste instinct m'y ramène:<br>
+ Rien n'a changé là que le temps;<br>
+ Des lieux où notre &oelig;il se promène,<br>
+ Rien n'a fui que les habitants.</p>
+
+<p class="p2 poem10">Suis-moi du c&oelig;ur pour voir encore,<br>
+ Sur la pente douce au midi,<br>
+ La vigne qui nous fit éclore<br>
+ Ramper sur le roc attiédi.</p>
+
+<p class="p2 poem10"><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span>Contemple la maison de pierre,<br>
+ Dont nos pas usèrent le seuil:<br>
+ Vois-la se vêtir de son lierre<br>
+ Comme d'un vêtement de deuil.</p>
+
+<p class="p2 poem10">Écoute le cri des vendanges<br>
+ Qui monte du pressoir voisin,<br>
+ Vois les sentiers rocheux des granges<br>
+ Rougis par le sang du raisin.</p>
+
+<p class="p2 poem10">Regarde au pied du toit qui croule:<br>
+ Voilà, près du figuier séché,<br>
+ Le cep vivace qui s'enroule<br>
+ À l'angle du mur ébréché!</p>
+
+<p class="p2 poem10">L'hiver noircit sa rude écorce;<br>
+ Autour du banc rongé du ver,<br>
+ Il contourne sa branche torse<br>
+ Comme un serpent frappé du fer.</p>
+
+<p class="p2 poem10"><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span>Autrefois, ses pampres sans nombre<br>
+ S'entrelaçaient autour du puits,<br>
+ Père et mère goûtaient son ombre,<br>
+ Enfants, oiseaux, rongeaient ses fruits.</p>
+
+<p class="p2 poem10">Il grimpait jusqu'à la fenêtre,<br>
+ Il s'arrondissait en arceau;<br>
+ Il semble encor nous reconnaître<br>
+ Comme un chien gardien d'un berceau.</p>
+
+<p class="p2 poem10">Sur cette mousse des allées<br>
+ Où rougit son pampre vermeil,<br>
+ Un bouquet de feuilles gelées<br>
+ Nous abrite encor du soleil.</p>
+
+<p class="p2 poem10">Vives glaneuses de novembre,<br>
+ Les grives, sur la grappe en deuil,<br>
+ Ont oublié ces beaux grains d'ambre<br>
+ Qu'enfant nous convoitions de l'&oelig;il.</p>
+
+<p class="p2 poem10"><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span>Le rayon du soir la transperce<br>
+ Comme un albâtre oriental,<br>
+ Et le sucre d'or qu'elle verse<br>
+ Y pend en larmes de cristal.</p>
+
+<p class="p2 poem10">Sous ce cep de vigne qui t'aime,<br>
+ Ô mon âme! ne crois-tu pas<br>
+ Te retrouver enfin toi-même,<br>
+ Malgré l'absence et le trépas?</p>
+
+<p class="p2 poem10">N'a-t-il pas pour toi le délice<br>
+ Du brasier tiède et réchauffant<br>
+ Qu'allume une vieille nourrice<br>
+ Au foyer qui nous vit enfant?</p>
+
+<p class="p2 poem10">Ou l'impression qui console<br>
+ L'agneau tondu hors de saison,<br>
+ Quand il sent sur sa laine folle<br>
+ Repousser sa chaude toison!</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span>L'ÂME.</p>
+
+<p class="poem">Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride?<br>
+ Que me ferait le ciel, si le ciel était vide?<br>
+ Je ne vois en ces lieux que ceux qui n'y sont pas!<br>
+ Pourquoi ramènes-tu mes regrets sur leur trace?<br>
+ Des bonheurs disparus se rappeler la place,<br>
+ C'est rouvrir des cercueils pour revoir des trépas!</p>
+
+<p class="p2 left10">I</p>
+
+<p class="poem">Le mur est gris, la tuile est rousse,<br>
+ L'hiver a rongé le ciment;<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span>Des pierres disjointes la mousse<br>
+ Verdit l'humide fondement;<br>
+ Les gouttières que rien n'essuie,<br>
+ Laissent en rigoles de suie,<br>
+ S'égoutter le ciel pluvieux,<br>
+ Traçant sur la vide demeure<br>
+ Ces noirs sillons par où l'on pleure<br>
+ Que les veuves ont sous les yeux;</p>
+
+<p class="poem">La porte où file l'araignée<br>
+ Qui n'entend plus le doux accueil,<br>
+ Reste immobile et dédaignée<br>
+ Et ne tourne plus sur son seuil;<br>
+ Les volets que le moineau souille,<br>
+ Détachés de leurs gonds de rouille,<br>
+ Battent nuit et jour le granit;<br>
+ Les vitraux brisés par les grêles<br>
+ Livrent aux vieilles hirondelles<br>
+ Un libre passage à leur nid!</p>
+
+<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span>Leur gazouillement sur les dalles<br>
+ Couvertes de duvets flottants<br>
+ Est la seule voix de ces salles<br>
+ Pleines des silences du temps.<br>
+ De la solitaire demeure<br>
+ Une ombre lourde d'heure en heure<br>
+ Se détache sur le gazon:<br>
+ Et cette ombre, couchée et morte,<br>
+ Est la seule chose qui sorte<br>
+ Tout le jour de cette maison!</p>
+
+<p class="p2 left10">II</p>
+
+<p class="poem">Efface ce séjour, ô Dieu! de ma paupière,<br>
+ Ou rends-le-moi semblable à celui d'autrefois,<br>
+ Quand la maison vibrait comme un grand c&oelig;ur de pierre<br>
+ De tous ces c&oelig;urs joyeux qui battaient sous ses toits!</p>
+
+<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span>À l'heure où la rosée au soleil s'évapore<br>
+ Tous ces volets fermés s'ouvraient à sa chaleur,<br>
+ Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,<br>
+ Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.</p>
+
+<p class="poem">On eût dit que ces murs respiraient comme un être<br>
+ Des pampres réjouis la jeune exhalaison;<br>
+ La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,<br>
+ Sous les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.</p>
+
+<p class="poem">Leurs blonds cheveux, épars au vent de la montagne,<br>
+ Les filles se passant leurs deux mains sur les yeux,<br>
+ Jetaient des cris de joie à l'écho des montagnes,<br>
+ Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.</p>
+
+<p class="poem">La mère, de sa couche à ces doux bruits levée,<br>
+ Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour,<br>
+ Comme la poule heureuse assemble sa couvée,<br>
+ Leur apprenant les mots qui bénissent le jour.</p>
+
+<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span>Moins de balbutiements sortent du nid sonore,<br>
+ Quand, aux rayons d'été qui vient la réveiller<br>
+ L'hirondelle au plafond qui les abrite encore,<br>
+ À ses petits sans plume apprend à gazouiller.</p>
+
+<p class="poem">Et les bruits du foyer que l'aube fait renaître,<br>
+ Les pas des serviteurs sur les degrés de bois,<br>
+ Les aboiements du chien qui voit sortir son maître,<br>
+ Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix.</p>
+
+<p class="poem">Montaient avec le jour; et, dans les intervalles,<br>
+ Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon,<br>
+ Les claviers résonnaient ainsi que des cigales<br>
+ Qui font tinter l'oreille au temps de la moisson!</p>
+
+<p class="p2 left10"><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span>III</p>
+
+<p class="poem"><span class="add2em">Puis ces bruits d'année en année</span><br>
+ Baissèrent d'une vie, hélas! et d'une voix.<br>
+ Une fenêtre en deuil, à l'ombre condamnée,<br>
+<span class="add2em">Se ferma sous le bord des toits.</span></p>
+
+<p class="poem">Printemps après printemps de belles fiancées<br>
+<span class="add2em">Suivirent de chers ravisseurs,</span><br>
+ Et, par la mère en pleurs sur le seuil embrassées,<br>
+<span class="add2em">Partirent en baisant leurs s&oelig;urs.</span></p>
+
+<p class="poem">Puis sortit un matin pour le champ où l'on pleure<br>
+<span class="add2em">Le cercueil tardif de l'aïeul,</span><br>
+ Puis un autre, et puis deux, et puis dans la demeure<br>
+<span class="add2em">Un vieillard morne resta seul!</span></p>
+
+<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span>Puis la maison glissa sur la pente rapide<br>
+<span class="add2em">Où le temps entasse les jours;</span><br>
+ Puis la porte à jamais se ferma sur le vide,<br>
+<span class="add2em">Et l'ortie envahit les cours!...</span></p>
+
+<p class="p2 left10">IV</p>
+
+<p class="poem spaced2">........<br>
+........<br>
+........<br>
+........<br>
+........<br>
+........</p>
+
+<p class="poem">Ô famille! ô mystère! ô c&oelig;ur de la nature!<br>
+ Où l'amour dilaté dans toute créature<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span>Se resserre en foyer pour couver des berceaux,<br>
+ Goutte de sang puisée à l'artère du monde<br>
+ Qui court de c&oelig;ur en c&oelig;ur toujours chaude et féconde,<br>
+ Et qui se ramifie en éternels ruisseaux!</p>
+
+<p class="poem">Chaleur du sein de mère où Dieu nous fit éclore,<br>
+ Qui du duvet natal nous enveloppe encore<br>
+ Quand le vent d'hiver siffle à la place des lits,<br>
+ Arrière-goût du lait dont la femme nous sèvre,<br>
+ Qui même en tarissant nous embaume la lèvre,<br>
+ Étreinte de deux bras par l'amour amollis!</p>
+
+<p class="poem">Premier rayon du ciel vu dans des yeux de femmes,<br>
+ Premier foyer d'une âme où s'allument nos âmes,<br>
+ Premiers bruits de baisers au c&oelig;ur retentissants!<br>
+ Adieux, retours, départs pour de lointaines rives,<br>
+ Mémoire qui revient pendant les nuits pensives<br>
+ À ce foyer des c&oelig;urs, univers des absents!</p>
+
+<p class="poem spaced2">........<br>
+........<br>
+........<br>
+........<br>
+........<br>
+........</p>
+
+<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span>Ah! que tout fils dise anathème<br>
+ À l'insensé qui vous blasphème!<br>
+ Rêveur du groupe universel,<br>
+ Qu'il embrasse, au lieu de sa mère,<br>
+ Sa froide et stoïque chimère<br>
+ Qui n'a ni c&oelig;ur, ni lait, ni sel!</p>
+
+<p class="poem">Du foyer proscrit volontaire,<br>
+ Qu'il cherche en vain sur cette terre<br>
+ Un père au visage attendri;<br>
+ Que tout foyer lui soit de glace,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span>Et qu'il change à jamais de place<br>
+ Sans qu'aucun lieu lui jette un cri!</p>
+
+<p class="poem">Envieux du champ de famille,<br>
+ Que, pareil au frelon qui pille<br>
+ L'humble ruche adossée au mur,<br>
+ Il maudisse la loi divine<br>
+ Qui donne un sol à la racine<br>
+ Pour multiplier le fruit mûr!</p>
+
+<p class="poem">Que sur l'herbe des cimetières<br>
+ Il foule, indifférent, les pierres<br>
+ Sans savoir laquelle prier!<br>
+ Qu'il réponde au nom qui le nomme<br>
+ Sans savoir s'il est né d'un homme<br>
+ Ou s'il est fils d'un meurtrier!...</p>
+
+<p class="p2 left10"><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span>V</p>
+
+<p class="poem">Dieu! qui révèle aux c&oelig;urs mieux qu'à l'intelligence!<br>
+ Resserre autour de nous, faits de joie et de pleurs,<br>
+ Ces groupes rétrécis où de ta providence<br>
+ Dans la chaleur du sang nous sentons les chaleurs;</p>
+
+<p class="poem">Où, sous la porte bien close,<br>
+ La jeune nichée éclose<br>
+ Des saintetés de l'amour,<br>
+ Passe du lait de la mère<br>
+ Au pain savoureux qu'un père<br>
+ Pétrit des sueurs du jour;</p>
+
+<p class="poem">Où ces beaux fronts de famille,<br>
+ Penchés sur l'âtre et l'aiguille,<br>
+ Prolongent leurs soirs pieux:<br>
+ Ô soirs! ô douces veillées<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span>Dont les images mouillées<br>
+ Flottent dans l'eau de nos yeux!</p>
+
+<p class="p4 poem">Oui, je vous revois tous, et toutes, âmes mortes!<br>
+ Ô chers essaims groupés aux fenêtres, aux portes!<br>
+ Les bras tendus vers vous, je crois vous ressaisir,<br>
+ Comme on croit dans les eaux embrasser des visages<br>
+ Dont le miroir trompeur réfléchit les images,<br>
+ Mais glace le baiser aux lèvres du désir.</p>
+
+<p class="poem">Toi qui fis la mémoire, est-ce pour qu'on oublie?...<br>
+ Non, c'est pour rendre au temps à la fin tous ses jours,<br>
+ Pour faire confluer, là-bas, en un seul cours<br>
+ Le passé, l'avenir, ces deux moitiés de vie<br>
+ Dont l'une dit jamais et l'autre dit toujours.</p>
+
+<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span>Ce passé, doux Éden dont notre âme est sortie,<br>
+ De notre éternité ne fait-il pas partie?<br>
+ Où le temps a cessé tout n'est-il pas présent?<br>
+ Dans l'immuable sein qui contiendra nos âmes<br>
+ Ne rejoindrons-nous pas tout ce que nous aimâmes<br>
+<span class="add2em">Au foyer qui n'a plus d'absent?</span></p>
+
+<p class="poem">Toi qui formas ces nids rembourrés de tendresses<br>
+ Où la nichée humaine est chaude de caresses,<br>
+<span class="add2em">Est-ce pour en faire un cercueil?</span><br>
+ N'as-tu pas dans un pan de tes globes sans nombre<br>
+ Une pente au soleil, une vallée à l'ombre<br>
+<span class="add2em">Pour y rebâtir ce doux seuil?</span></p>
+
+<p class="poem">Non plus grand, non plus beau, mais pareil, mais le même,<br>
+ Où l'instinct serre un c&oelig;ur contre les c&oelig;urs qu'il aime,<br>
+ Où le chaume et la tuile abritent tout l'essaim,<br>
+ Où le père gouverne, où la mère aime et prie,<br>
+ Où dans ses petits-fils l'aïeule est réjouie<br>
+<span class="add2em">De voir multiplier son sein!</span></p>
+
+<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span>Toi qui permets, ô père! aux pauvres hirondelles<br>
+ De fuir sous d'autres cieux la saison des frimas,<br>
+ N'as-tu donc pas aussi pour tes petits sans ailes<br>
+ D'autres toits préparés dans tes divins climats?<br>
+ Ô douce Providence! ô mère de famille<br>
+ Dont l'immense foyer de tant d'enfants fourmille,<br>
+ Et qui les vois pleurer souriante au milieu,<br>
+ Souviens-toi, c&oelig;ur du ciel, que la terre est ta fille<br>
+<span class="add2em">Et que l'homme est parent de Dieu!</span></p>
+
+<p class="p2">MOI.</p>
+
+<p class="poem">Pendant que l'âme oubliait l'heure<br>
+ Si courte dans cette saison,<br>
+ L'ombre de la chère demeure<br>
+ S'allongeait sur le froid gazon;<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span>Mais de cette ombre sur la mousse<br>
+ L'impression funèbre et douce<br>
+ Me consolait d'y pleurer seul,<br>
+ Il me semblait qu'une main d'ange<br>
+ De mon berceau prenait un lange<br>
+ Pour m'en faire un sacré linceul!</p>
+
+<p class="left10">FIN.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span>Ne voulant pas mêler à cet entretien tout familier et tout
+poétique un autre sujet littéraire, j'insère en note, à la suite de ces
+vers, un morceau en prose écrit en 1848, à peu près sous les mêmes
+impressions, et qui n'a jamais été imprimé dans mes &oelig;uvres générales.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span>LE PÈRE DUTEMPS</h3>
+
+<p class="center">LETTRE À M. D'ESGRIGNY.</p>
+
+<p class="left50">Saint-Point, novembre 1848.</p>
+
+<p class="spaced2">..............</p>
+
+<p>Vous savez que je suis venu dans le pays de ma naissance, il y a
+quelques semaines, pour rétablir ma santé, atteinte jusqu'à la séve, et
+pour respirer le vieil air toujours jeune des coteaux où nous avons
+respiré notre première haleine, comme on renvoie à sa nourrice, bien
+qu'elle n'ait plus le même lait, l'enfant maladif <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span>que le
+régime des villes a énervé. Vous savez que j'y suis venu aussi, et
+surtout, pour de pénibles déracinements domestiques de terres, de
+maisons paternelles, de séjours, d'affections, d'habitudes, comme on va
+une dernière fois dans la demeure vénérée de ses pères, pour la
+démeubler avant de secouer la poussière de ses pieds sur le seuil chéri,
+et de lui dire un pieux adieu. Je suis sous ma tente, en un mot, pour
+enlever ma tente, pour la replier, et pour aller la replanter, déchirée
+et rétrécie, je ne sais où. C'est à cela que je suis occupé pendant le
+court loisir que m'ont donné par force la nature et les affaires
+politiques, d'accord pour me congédier de Paris. Je passe ce congé au
+centre de mes occupations de vendeur de terre, et à proximité des hommes
+de loi, des hommes de banque et des hommes de trafic rural, auprès de la
+petite ville de Mâcon. Je commence à reprendre des forces dans les
+membres, pas encore assez dans le c&oelig;ur: cependant vous connaissez ce
+c&oelig;ur; il est élastique, il fléchit, il ne rompt pas. «Le c&oelig;ur est
+un muscle,» disent les physiologistes. Quel muscle! leur dirai-je à mon
+tour: c'est lui qui porte la destinée!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span>Ce matin, je me sentais mieux; j'avais à faire un voyage obligé
+à quelques lieues de ma demeure temporaire, une course dans cette vallée
+reculée de <span class="italic">Saint-Point</span>, dont vous connaissez la route. Quelques-uns de
+mes vers ont emporté ce nom sur leurs ailes, comme les colombes qui
+portent sur leur collier, au delà des bois, le nom ou le chiffre des
+enfants qui les ont apprivoisées.</p>
+
+<p class="p4">Je dis au vieux jardinier de rappeler ma jument noire, qui paissait en
+liberté dans un verger voisin, et de la seller pour moi. La jument
+privée, depuis longtemps oisive, voyant la selle que le jardinier
+portait sur sa tête, secoua sa crinière, enfla ses naseaux, tendit le
+nerf de sa queue en panache, galopa un moment autour du verger, en
+faisant partir les alouettes et jaillir la rosée de l'herbe sous ses
+sabots; puis, s'approchant joyeusement de la barrière, elle tendit
+d'elle-même ses beaux flancs luisants à la selle, et <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span>ouvrit sa
+petite bouche au mors, comme si elle eût été aussi impatiente de me
+porter que j'étais impatient de la remonter moi-même. Nul ne sait, à
+moins d'avoir été bouvier, pasteur, soldat, chasseur ou solitaire comme
+moi, combien il y a d'amitié entre les animaux et leur maître. Ce monde
+est un océan de sympathies dont nous ne buvons qu'une goutte, quand nous
+pourrions en absorber des torrents. Depuis le cheval et le chien jusqu'à
+l'oiseau, et depuis l'oiseau jusqu'à l'insecte, nous négligeons des
+milliers d'amis. Vous savez que moi je ne néglige pas ces amitiés, et
+que de la loge du dogue de basse-cour à l'étable du chevrier, et de
+l'étable au mur du jardin où je m'assieds au soleil, connu des souris
+d'espalier, des belettes au museau flaireur, des rainettes à la voix
+d'argent, ces clochettes du troupeau souterrain, et des lézards, ces
+curieux aux fenêtres qui sortent la tête de toutes les fentes, j'ai des
+relations et des sentiments partout. Honni soit qui mal y pense! je suis
+comme le vicaire de <span lang="en">Goldsmith</span>, j'aime à aimer!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span>Je partis seul, suivi de mes trois chiens. Je franchis
+rapidement la plaine déjà ondulée qui sépare les bords de la Saône de la
+chaîne des hautes montagnes noires derrière lesquelles se creuse la
+vallée de <span class="italic">Saint-Point</span>.</p>
+
+<p class="p4">Quand j'arrivai au pied de ces montagnes, je mis la jument au petit pas.
+La journée était une journée d'automne, indécise, comme la saison, entre
+la mélancolie et la splendeur, entre la brume et le soleil. Quelques
+brouillards sortaient, comme des fumées d'un feu de bûcherons, des
+gorges hautes entre les troncs des sapins; ils flottaient un moment sur
+les prés en pente au bord des bois; puis, aussitôt roulés par le vent en
+ballots légers de vapeurs, ils s'enlevaient, m'enveloppaient un moment
+d'une draperie transparente, et s'évaporaient en montant toujours, et en
+laissant quelques gouttes d'eau sur les crins de mon cheval. Mais,
+au-dessus des premières rampes, <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span>toute lutte entre la brume du
+matin et l'éclat du midi cessa. Le soleil avait bu toute l'humidité de
+la terre; les cimes nageaient dans l'été. Un vent du midi tiède, sonore,
+méditerranéen, prélude voluptueux d'équinoxe, soufflait de la vallée du
+Rhône, avec les murmures et les soubresauts alternatifs des lames bleues
+de la mer de Syrie, qui viennent de minute en minute heurter et laver
+d'écume les pieds du Liban. Je savais que ce vent venait en effet de là;
+il n'y avait que quelques heures qu'il avait soufflé dans les cèdres et
+gémi dans les palmiers; il me semblait entendre encore, et presque sans
+illusion d'oreille, dans ses rafales chaudes, les palpitations de la
+voile des grands mâts, le tangage des navires sur les hautes vagues, le
+bouillonnement de l'écume retombant de la proue, comme de l'eau qui
+frémit sur un fer chaud, quand la proue se relève du flot, les
+sifflements aigus quand on double un cap, les clapotements du bord, et
+les coups sourds et creux de la quille des chaloupes, quand le pêcheur
+les amarre contre les écueils de Sidon.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span>Un petit hameau, tout semblable à un village aride et pyramidal
+d'Espagne ou de Calabre, s'échelonnait au-dessus de moi avec ses toits
+étagés en gradins de tuiles rouges, et avec son clocher de pierre grise,
+bronzée du soleil. Sa cloche, dont on voyait le branle et la gueule à
+travers les ogives de la tour, et dont on entendait rugir et grincer le
+mécanisme de poutres et de solives, sonnait l'<span class="italic">Angelus</span> du milieu du
+jour, et l'heure du repas aux paysans dans le champ et aux bergers dans
+la montagne. Des fumées de sarments sortaient de deux ou trois
+cheminées, et fuyaient chassées sous le vent comme des volées de pigeons
+bleus. Ce village était le mien, le foyer de mon père après les orages
+de la première révolution, le berceau de nous tous, les enfants de ce
+nid maintenant désert.</p>
+
+<p class="p4">Je passai devant la porte de ma cour sans y entrer; je suivis, sans
+lever la tête, le pied du mur noir et bossué de pierres sèches qui borde
+le chemin <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span>et qui enclot le jardin; je n'osai pas m'arrêter
+même à l'ombre de sept à huit platanes et de la tonnelle de charmille
+qui penchent leurs feuilles jaunes sur le chemin. J'entendais les voix
+dans l'enclos: je savais que c'étaient les voix d'étrangers venus de
+loin pour acheter le domaine, qui arpentaient les allées encore
+empreintes de nos pas, qui sondaient les murs encore chauds de nos
+tendresses de famille, et qui appréciaient les arbres, nos contemporains
+et nos amis, dont l'ombre et les fruits allaient désormais verdir et
+mûrir pour d'autres que pour nous!...</p>
+
+<p class="p4">Je baissai le front pour ne pas être aperçu par-dessus le mur, et je
+gravis sans me retourner la montagne de bruyères et de buis qui domine
+ce village. Je tournai un cap de roche grise où se plaisent les aigles,
+où se brise toujours le vent, même en temps calme; il me cacha la
+maison, et je m'enfonçai <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span>dans d'autres gorges où le son même
+de sa cloche ne venait plus me frapper au c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="p4">Après avoir marché ou plutôt gravi environ une heure dans les ravins de
+sable rouge, à travers des bruyères et sous les racines d'immenses
+châtaigniers qui s'entrelacent comme des serpents endormis au soleil,
+j'arrivai au faîte de la chaîne de ces montagnes. Il y a là, au point
+étroit et culminant de ce col ou de ce pertuis, comme on dit dans le
+Valais et dans les Pyrénées, une arête de quelques pas d'étendue. On ne
+monte plus et l'on ne descend pas encore; on plonge à son gré ses
+regards, selon qu'on se retourne au levant ou au couchant, sur l'immense
+plaine du Mâconnais, de la Bresse et de la Saône, ou sur les noires et
+profondes vallées de <span class="italic">Saint-Point</span>, sur les cimes entre-croisées, les
+pentes ardues et les défilés rocheux, arides ou boisés, qui
+s'amoncellent ou glissent vers le creux du pays.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span>Toutes les fois qu'il est arrivé à ce sommet, le passant,
+essoufflé, fait une courte halte, et ne peut retenir un cri
+d'admiration. L'âne, le mulet et le cheval eux-mêmes connaissent ce
+panorama de Dieu. Ils y ralentissent le pas sans qu'on retire la bride,
+et baissent la tête pour flairer la vallée, et pour brouter quelques
+touffes d'herbe brûlée par le vent sur le bord du ravin.</p>
+
+<p class="p4">Ma jument se souvint de la place et de la halte: elle me laissa un
+moment regarder en arrière. Il y aurait de quoi regarder tout le jour.
+Les cônes aigus des montagnes pelées du Mâconnais et du Beaujolais,
+groupés à droite et à gauche comme des vagues de pierre sous un coup de
+vent du chaos; sur leurs flancs, de nombreux villages; à leurs pieds,
+une immense plaine de prairies semées d'innombrables troupeaux de vaches
+blanches, et traversées par une large ligne aussi bleue que le ciel, lit
+serpentant de la Saône, sur lequel flotte, de distance en distance,
+<span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span>la fumée des navires à vapeur; au delà, une terre fertile, la
+Bresse, semblable à une large forêt; plus loin, un premier cadre
+régulier de montagnes grises, muraille du Jura qui cache le lac Léman;
+enfin, derrière ce contre-fort des montagnes du Jura, qui ressemblent
+d'ici au premier degré d'un escalier dressé contre le ciel, toute la
+chaîne des Alpes depuis Nice jusqu'à Bâle, et au milieu le dôme blanc et
+rose du mont Blanc, cathédrale sublime au toit de neige qui semble
+rougir et se fondre dans l'éther, et devenir transparente comme du sable
+vitrifié sous le foyer du soleil, pour laisser entrevoir, à travers ses
+flancs diaphanes, les plaines, les villes, les fleuves, les mers et les
+îles d'Italie.</p>
+
+<p class="p4">Après avoir effleuré et touché cela d'un long coup d'&oelig;il, envoyé du
+c&oelig;ur une pensée, un souvenir, une adoration à chaque lieu et à chaque
+pan de ce firmament, je descendis par un sentier rapide et sombre, bordé
+d'un côté de forêts, de l'autre de prés <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span>ruisselants de
+sources, le revers de la chaîne que je venais de franchir. On n'a
+pendant longtemps devant les yeux d'autre horizon que des croupes de
+montagnes confuses, noires de sapins, ici ébréchées, là amoindries et
+comme usées par le frôlement des vents et des pluies. Ce sont les
+montagnes du Charolais, qui séparent l'Auvergne des Alpes. Ces collines,
+par leur engencement, leur étagement, la mobilité des ombres qu'elles se
+renvoient les unes les autres sur leurs flancs, du jour qu'elles se
+reflètent, par leur transparence au sommet, et les couches d'or que les
+rayons glissants du soleil y mêlent à la fleur déjà dorée des genêts,
+m'ont toujours rappelé les montagnes de la <span class="italic">Sabine</span> près de Rome,
+qu'aimait tant <span class="italic">Horace</span>; depuis que j'ai vu la Grèce, elles me
+représentent davantage les cimes rondes et à grandes échancrures des
+montagnes de la <span class="italic">Laconie</span> et de l'<span class="italic">Arcadie</span>. Quelquefois je m'arrête
+pour écouter si les vagues de la mer d'Argos ne bruissent pas à leurs
+pieds.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span>À mesure que je descendais, la petite vallée dont je suivais le
+lit se creusait plus profondément devant moi, se cachait sous plus de
+hêtres et de châtaigniers, murmurait de plus de ruisseaux dans ses
+ravines, et, s'ouvrant davantage sur ses deux flancs, me laissait déjà
+apercevoir une plus large étendue et une plus creuse profondeur de la
+vallée de <span class="italic">Saint-Point</span>, dans laquelle elle vient aboutir. À l'endroit
+où ce ravin s'ouvre enfin tout à fait, et où on le quitte pour descendre
+en serpentant les flancs de la vallée principale, il y a un tournant du
+chemin qui serre le c&oelig;ur, et qui fait toujours jeter un cri de joie
+ou d'admiration. À la droite, on compte neuf ou dix châtaigniers aussi
+vieux et aussi vénérés que ceux de Sicile; ils rampent, plutôt qu'ils ne
+se dressent, sur une pente de mousse et de gazon tellement rapide, que
+leurs feuilles et leurs fruits, en tombant, roulent loin de leurs
+racines au moindre vent jusqu'au fond d'un torrent. On ne voit pas ce
+torrent; on l'entend seulement à cinq ou six cents pas sous leur nuit de
+verdure. À la gauche, on descend du regard, de chalets en chalets et de
+bocage en chaume, jusqu'au fond d'une vallée un peu sinueuse, au milieu
+de laquelle <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>on aperçoit sur un mamelon entouré de prés,
+voilées d'ombres, adossées à des bois, isolées des villages, baignées
+d'un ruisseau, deux tours jaunâtres, dorées du soleil: c'est mon toit.</p>
+
+<p class="p4">Il y a entre l'homme et les murs qu'il a longtemps habités mille
+secrètes intimités à se dire, qui ne permettent jamais de se revoir,
+après de longues absences, sans qu'une conversation qui semble
+véritablement animée et réciproque ne s'établisse aussitôt entre eux.
+Les murs semblent reconnaître et appeler l'homme, comme l'homme
+reconnaît et embrasse les murs. Les anciens avaient senti et exprimé ce
+mystère. Ils disaient: <span class="italic"><span lang="la">genius loci</span>, l'âme du lieu</span>; ils
+avaient les <span class="italic">dieux lares</span>, la divinité du foyer. Cette
+divinité s'est réfugiée aujourd'hui dans le c&oelig;ur; mais elle y est,
+elle y parle, elle y pleure, elle y chante, elle s'y réjouit, elle s'y
+plaint, elle s'y console. Je ne l'ai jamais mieux entendue et sentie que
+ce matin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span>Cette divinité du foyer, les animaux eux-mêmes l'entendent et
+la sentent; car au moment où ma jument aperçut, quoique de si haut et de
+si loin, les tours du château et les grands prés à droite, où elle avait
+galopé et pâturé tant de fois dans sa jeunesse, un frisson courut en
+petits plis de soie sur son encolure; elle tourna ses naseaux à droite
+et à gauche en flairant le vent, elle rongea du pied le rocher de granit
+sur lequel je l'avais arrêtée, elle hennit à ses souvenirs d'enfance,
+et, lançant deux ou trois ruades de gaieté à mes chiens sans les
+atteindre, elle bondit sous moi, en essayant de me forcer la main pour
+s'élancer vers ses chères images.</p>
+
+<p class="p4">Je descendis; je l'attachai par la bride lâche à une branche pliante de
+houx couverte de ses graines de pourpre, pour qu'elle pût brouter à
+l'aise au pied du buisson, et je m'assis un moment sur la racine du
+châtaignier, le visage tourné vers ma demeure vide.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span>Le vent du midi avait redoublé d'haleine à mesure que le soleil
+était monté sous le ciel; il avait pris les bouffées et les rafales
+d'une tempête sèche; depuis que le soleil avait commencé à redescendre
+vers le couchant, il avait balayé comme un cristal le firmament; il
+faisait rendre aux bois, aux rochers, et même aux herbes, des harmonies
+qui semblaient mêlées de notes joyeuses et de notes tristes,
+d'embrassements et d'adieux, de terreur et d'enthousiasme; il amoncelait
+en tourbillons les feuilles mortes, et puis il les laissait retomber et
+dormir en monceaux miroitants au soleil: ce vent avait dans les haleines
+des caresses, des tiédeurs, des sentiments, des mélancolies et des
+parfums qui dilataient la poitrine, qui enivraient les oreilles, qui
+faisaient boire par tous les pores la force, la vie, la jeunesse d'un
+incorruptible élément. On eût dit qu'il sortait du ciel, de la terre,
+des bois, des plantes, des fenêtres de la maison visible là-bas, du
+foyer d'enfance, des lèvres de mes s&oelig;urs, de la mâle poitrine de mon
+père, du c&oelig;ur encore chaud de ma mère, pour m'accueillir à ce retour,
+et pour me toucher des lèvres sur la joue et au front. Il faisait battre
+les mèches <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span>humides de mes cheveux sur mes tempes, sous le
+rebord de mon chapeau, avec des frissons aussi délicieux qu'il avait
+jamais fouetté mes boucles blondes dans ces mêmes prés sur mes joues de
+seize ans! Je l'aspirais comme des lèvres qui se collent à l'embouchure
+d'une fontaine d'eau pure; je lui tendais mes deux mains ouvertes, mes
+doigts élargis, comme un mendiant qu'on a fait entrer au foyer d'hiver,
+et qui prend, comme on dit ici, un <span class="italic">air de feu</span>. J'ouvrais ma veste et
+ma chemise sur ma poitrine, pour qu'il pénétrât jusqu'à mon sang.</p>
+
+<p class="p4">Mais cette première impression toute sensuelle épuisée, je glissai bien
+vite dans les impressions plus intimes et plus pénétrantes de la mémoire
+et du c&oelig;ur; elles me poignirent, et je ne pus les supporter à visage
+découvert, bien qu'il n'y eût là, et bien loin tout alentour, que mes
+chiens, ma jument, les arbres, les herbes, le ciel, le soleil et le
+vent: c'était trop encore pour que je leur dévoilasse sans ombre
+<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span>l'abîme de pensées, de mémoires, d'images, de délices et
+de mélancolie, de vie et de mort dans lequel la vue de cette vallée et
+de cette demeure submergeait mon front. Je cachais mon visage dans mes
+deux mains; je regardais furtivement entre mes doigts les tours, le
+balcon, le jardin, le verger, la fumée sur le toit, les bois derrière
+bordés de chaumières connues, la prairie, la rivière, les saules sur le
+bord de l'étang; et, recevant de chacun de ces objets un souvenir, une
+image, un son de voix, une personne, une voix à l'oreille, une vision
+dans les yeux, un coup au c&oelig;ur, je fondis en eau, et je m'abîmai dans
+l'impossible passion de ce qui n'est plus!...</p>
+
+<p class="p4">Vouloir ressusciter le passé, ce n'est pas d'un homme, c'est d'un Dieu;
+l'homme ne peut que le revoir et le pleurer. Les imaginations puissantes
+sont les plus malheureuses, parce qu'elles ont la faculté de recevoir,
+sans avoir le don de ranimer. Le génie n'est qu'un plus grand deuil.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span>Je jetai enfin, comme l'âme fait toujours quand elle est trop
+chargée, mon fardeau dans le sein de Dieu; il reçoit tout, il porte
+tout, et il rend tout. Je me mis à genoux dans l'herbe, le visage tourné
+vers cette vallée principale de ma vie, non ma vallée de larmes, mais ma
+vallée de paix. Je priai longtemps, je crois, si j'en juge par
+l'innombrable revue de choses, de jours, d'heures douces ou amères, de
+visions apparues, embrassées et perdues qui passèrent devant mon esprit.
+Le soleil avait baissé sans que je m'en aperçusse pendant cette halte
+dans mes souvenirs: il touchait presque aux petites têtes du bois de
+sapins que vous connaissez, et qui dentellent le ciel au sommet de la
+montagne, en face de moi, en se découpant sur le bleu du ciel comme les
+mâts d'une flotte à l'ancre dans un golfe d'eau limpide de la mer
+d'Ionie.</p>
+
+<p class="p4">Je fus réveillé comme en sursaut de ma contemplation par le galop d'un
+cheval, par le braiment <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span>d'un âne et par les cris d'un homme
+effrayé. Tout ce bruit et tout ce mouvement s'entendaient à quelques pas
+de moi, derrière le buisson qui séparait le sentier battu de la
+montagne, du petit tertre de mousse enclos de pierres sèches où j'étais
+venu chercher le dossier du vieux châtaignier. Je m'élançai, je franchis
+le mur, et je me retrouvai dans le sentier; mais je n'y retrouvai plus
+ma jument: elle avait été effrayée par les pierres qu'un âne paissant
+au-dessus du sentier, sur une pente de bruyère granitique, avait fait
+rouler sous ses pieds. Elle avait rompu d'une saccade de tête les tiges
+de houx auxquelles j'avais enroulé la bride; elle galopait, allant et
+revenant sur elle-même dans le chemin creux, arrêtée par les cris et par
+les gestes épouvantés d'un vieillard qui levait et agitait comme à
+tâtons, d'une main tremblante, un grand bâton dont il semblait se
+couvrir contre le danger.</p>
+
+<p class="p4">J'appelai <span class="italic">Saphir</span>, c'est le nom de la jument; elle se calma à ma voix,
+et revint écumer sur mes mains et <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span>me remettre les rênes. Je
+criai au vieillard de se rassurer, et je me rapprochai de lui, la bride
+sous le bras.</p>
+
+<p class="p4">Dans ce pauvre homme je venais de reconnaître un des plus vieux
+<span class="italic">coquetiers</span> de ces montagnes, qui louait à notre mère des ânesses au
+printemps pour donner leur lait à ses pauvres femmes malades, qui lui
+servait de guide, d'écuyer pour promener ses enfants avec elle sur ces
+solitudes élevées, où elle voyait la nature de plus haut, et où elle
+adorait Dieu de plus près.</p>
+
+<p class="p4">On appelle ici <span class="italic">coquetier</span> un homme qui va de chaumière en chaumière et
+de verger en verger acheter des &oelig;ufs, des prunes, des pommes, des
+petites poires sauvages, des châtaignes; qui en remplit les paniers de
+ses ânes, et qui va les revendre avec un petit <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span>bénéfice aux
+portes des églises, après vêpres, dans les villages voisins.</p>
+
+<p class="p4">Ce coquetier des montagnes était déjà vieux et cassé dans mon enfance.
+Je le croyais couché depuis longues années sous une de ces pierres de
+granit couvertes de mousse, qui parsemaient comme des tombes son petit
+champ d'orge et de folle avoine autour de son haut chalet. Il avait dès
+ce temps-là les yeux chassieux; ma mère lui donnait, pour fortifier sa
+vue, de petites fioles où elle recueillait les pleurs de la vigne, séve
+du cep qui sue au printemps une sueur balsamique ayant, dit-on, la vertu
+sans avoir les vices du vin. Maintenant plus qu'octogénaire, il
+paraissait tout à fait aveugle, car il tenait une de ses mains en
+entonnoir sur ses yeux fixés vers le soleil, comme pour y concentrer
+quelque sentiment de ses rayons; de l'autre main il palpait une à une
+les pierres amoncelées du petit mur à hauteur d'appui qui bordait
+<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span>le sentier, comme pour reconnaître la place où il se trouvait
+sur le chemin.</p>
+
+<p class="p4">«Rassurez-vous, père <span class="italic">Dutemps</span>!» lui criai-je en me rapprochant de lui;
+«j'ai repris le cheval: il ne fera ni peur à votre âne, ni mal à vous.»
+Et je m'arrêtai à l'ombre d'un poirier sauvage, devant le pauvre homme.</p>
+
+<p class="p4">«Vous me connaissez donc, puisque vous avez dit mon nom?» murmura
+l'aveugle. «Mais moi, je ne vous connais pas. C'est qu'il y a bien
+longtemps,» continua-t-il comme pour s'excuser, «que je ne puis plus
+connaître les hommes qu'à leur voix. Les arbres et les murs, oui; cela
+ne change pas de place; mais les hommes, non: cela va, cela vient,
+aujourd'hui ici, demain là; cela court <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span>comme de l'eau, cela
+change comme le vent; à moins de les voir, on ne sait pas à qui l'on
+parle, et je ne les vois plus. Par exemple, quand ils m'ont une fois
+parlé, je les reconnais toujours au son de leur voix: la voix, c'est
+comme une personne dans mon oreille. Mais je ne me souviens pas d'avoir
+jamais entendu la vôtre. Qui êtes-vous donc, si cela ne vous offense
+pas?»</p>
+
+<p class="p4">&mdash;«Hélas! père Dutemps,» lui dis-je, «cela prouve que ma voix a bien
+changé, comme mon visage; car vous l'avez entendue bien souvent sous le
+vieux <span class="italic">sorbier</span> de votre cour, quand nous ramassions au pied de l'arbre
+les <span class="italic">sorbes</span> que la Madeleine votre femme faisait mûrir sur la paille,
+ou quand je rappelais les chiens courants de mon père au bord du grand
+bois, au-dessus de votre champ de blé noir.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span>Il renversa sa tête en arrière, ôta son bonnet, d'où roulèrent
+sur ses joues des écheveaux de cheveux blancs et fins comme une toison,
+et il recula machinalement en arrière, à deux pas.</p>
+
+<p class="p4">«Vous êtes donc monsieur Alphonse?» s'écria-t-il (les paysans de ces
+contrées ne savent de mes noms que celui-là). «Il n'y a que lui qui ait
+connu Madeleine, qui ait secoué le sorbier de la cour, qui ait rappelé
+les chiens des chasseurs pour leur rompre le pain de seigle devant la
+maison. Hélas! que Madeleine aurait donc de plaisir à le revoir, si elle
+vivait!» ajouta-t-il avec un accent de regret attendri.&mdash;«Oui, c'est
+moi, père Dutemps,» lui dis-je: «Donnez-moi votre main, que je la serre
+encore en reconnaissance des bons services que vous nous avez rendus,
+des bons fagots que vous nous avez brûlés, des bonnes galettes de
+sarrasin que vous nous avez cuites à votre feu, et de l'amitié que
+Madeleine, ses filles et vous, vous aviez pour notre <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span>mère et
+pour ses enfants! Il y a bien longtemps de cela; mais, voyez-vous, la
+mémoire dans les c&oelig;urs d'enfants, c'est comme la braise du foyer
+éteint pendant le jour dans la maison: cela tient la cendre chaude, et,
+quand la nuit vient, cela se rallume dès qu'on la remue!»</p>
+
+<p class="p4">&mdash;«Est-ce possible? Quoi! c'est bien vous!» reprit-il avec un étonnement
+qui commençait à s'apaiser. «Ah! oui, il y a bien longtemps que vous
+n'étiez venu au pays, qu'on ne regardait plus fumer le château, qu'on
+n'entendait plus aboyer les chiens là-bas dans le grand jardin sous les
+tours, qu'on ne voyait plus passer les chevaux blancs qui portaient des
+dames et des messieurs dans les chemins à travers les prés! Ma fille me
+disait: «Le pays est mort; il semble que la cloche pleure au lieu de
+carillonner.» On disait aussi que vous ne reviendriez jamais; qu'il y
+avait eu du bruit là-bas; qu'on vous avait nommé un des rois de la
+république; et puis <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span>qu'on avait voulu vous mettre en prison ou
+en exil, comme sous la Terreur. Il est venu au printemps un colporteur
+qui vendait des images de vous dans le pays, comme celles d'un grand de
+la république; et puis il en est venu en automne qui vendaient des
+chansons contre vous, comme celles de Mandrin. J'ai bien
+pleuré quand ma fille m'a raconté cela un dimanche, en revenant de la
+messe. Est-ce bien possible, ai-je dit, que ce monsieur ait fait tous
+ces crimes? et que lui, qui n'aurait pas fait de mal à une bête quand il
+était petit, il ait fait couler le sang des hommes dans Paris, par
+malice? Et puis, quelques mois plus tard, on dit que ce n'était pas
+vrai; et puis, on n'a plus rien dit du tout.»</p>
+
+<p class="p4">&mdash;«Hélas! père Dutemps,» lui ai-je répondu, il y a du vrai et du faux
+dans tous ces bruits de nos agitations lointaines qui sont montés
+jusqu'à ces déserts, comme le bruit du canon de Lyon y monte quand c'est
+le vent du midi, sans que l'on puisse <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span>savoir d'ici si c'est le
+canon d'alarme ou le canon de fête. On ne sait de même que longtemps
+après les révolutions si les hommes qui y ont été jetés sont dignes
+d'excuse ou de blâme. N'en parlons pas à présent. Je viens ici pour tout
+oublier pendant quelques jours à ce beau soleil, que le sang et les
+larmes des peuples ne ternissent pas. Je ne serai que trop tôt obligé,
+par mon devoir, de retourner où s'agite le sort des empires, et de me
+faire encore des misères et des inimitiés ici-bas, pour me faire un juge
+indulgent et compatissant là-haut; car, voyez-vous, chacun a son travail
+dans ce monde, et il faut l'accomplir à tout prix. Je suis bien las,
+mais je n'ai pas encore le droit de m'asseoir, comme vous, tout le jour
+au soleil contre un mur. Et qui sait s'il y aura un mur?... Mais vous,
+père Dutemps, parlons de vous. Demeurez-vous toujours seul là-haut dans
+cette petite chaumière, à une lieue de tout voisin, dans la bruyère, au
+bord du bois des hêtres? Quel âge avez-vous? Qui est-ce qui pioche pour
+vous la colline de sable? Qui est-ce qui bat les châtaignes? Qui est-ce
+qui soigne vos ânesses et vos chèvres? Depuis quand avez-vous perdu tout
+à <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span>fait la vue? Et comment passez-vous le temps que Dieu vous a
+mesuré plus large qu'aux autres hommes? car je crois que vous êtes le
+plus vieux de la vallée.»</p>
+
+<p class="p4">&mdash;«J'ai quatre-vingts ans,» me répondit le vieillard. «Ma femme, la
+Madeleine, est morte il y a sept ans; elle était bien plus jeune que
+moi. Tous mes enfants sont morts, excepté la <span class="italic">Marguerite</span>, qui était la
+dernière de mes filles, et que vous appeliez la <span class="italic">Pervenche des bois</span>,
+parce qu'elle avait les yeux bleus comme ces fleurs qui croissent à
+l'ombre, vers la source; elle a été veuve à vingt-huit ans, et elle a
+refusé de se remarier pour venir me soigner et me nourrir dans la petite
+cabane là-haut, où elle est née et où elle restera jusqu'à ma mort; elle
+a une petite fille et un petit garçon, qui mènent les bêtes au champ, et
+qui continuent à servir mes pratiques d'&oelig;ufs et de pommes. Ce petit
+commerce, dont nous leur laissons les gros <span class="italic">sous</span> pour eux, servira
+<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span>pour leur acheter des habits, du linge et une armoire quand
+ils seront en âge et en idée de se marier. Marguerite pioche le champ de
+pommes de terre et de sarrasin, ramasse le bois mort pour l'hiver; elle
+fait le pain de seigle; et moi je ne fais rien que ce que vous voyez,
+ajouta-t-il en laissant tomber ses deux mains sur ses genoux comme un
+homme oisif. Je garde l'âne, ou plutôt l'âne me garde quand les enfants
+n'y sont pas; car il est vieux pour un animal presque autant que je suis
+vieux pour un homme; il sait que je n'y vois pas, il ne s'écarte jamais
+trop des chemins; et quand il veut s'en aller, il se met à braire, ou
+bien il vient frotter sa tête contre moi tout comme un chien, jusqu'à ce
+que nous revenions ensemble à la cabane.»</p>
+
+<p class="p4">&mdash;«Mais le jour ne vous paraît-il pas bien long ainsi, tout seul dans
+les sentiers de la montagne?» lui demandai-je.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span>&mdash;«Oh! non, jamais,» dit-il; «jamais le temps ne me dure. Quand
+il fait beau, hors de la maison, je m'assois à une bonne place au
+soleil, contre un mur, contre une roche, contre un châtaignier; et je
+vois en idée la vallée, le château, le clocher, les maisons qui fument,
+les b&oelig;ufs qui pâturent, les voyageurs qui passent et qui devisent en
+passant sur la route, comme je les voyais autrefois des yeux. Je connais
+les saisons tout comme dans le temps où je voyais verdir les avoines,
+faucher les prés, mûrir les froments, jaunir les feuilles du
+châtaignier, et rougir les prunes des oiseaux sur les buissons. J'ai des
+yeux dans les oreilles,» continua-t-il en souriant; «j'en ai sur les
+mains, j'en ai sous les pieds. Je passe des heures entières à écouter
+près des ruches les mouches à miel qui commencent à bourdonner sous la
+paille, et qui sortent une à une, en s'éveillant, par leur porte, pour
+savoir si le vent est doux et si le trèfle commence à fleurir. J'entends
+les lézards glisser dans les pierres sèches, je connais le vol de toutes
+les mouches et de tous les papillons dans l'air autour de moi, la marche
+de toutes les petites <span class="italic">bêtes du bon Dieu</span> sur les herbes ou <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span>
+sur les feuilles sèches au soleil. C'est mon horloge et mon almanach à
+moi, voyez-vous. Je me dis: voilà le coucou qui chante? c'est le mois de
+mars, et nous allons avoir du chaud; voilà le merle qui siffle? c'est le
+mois d'avril; voilà le rossignol? c'est le mois de mai; voilà le
+hanneton? c'est la Saint-Jean; voilà la cigale? c'est le mois d'août;
+voilà la grive? c'est la vendange, le raisin est mûr; voilà la
+bergeronnette, voilà les corneilles? c'est l'hiver. Il en est de même
+pour les heures du jour. Je me dis parfaitement l'heure qu'il est à
+l'observation des chants d'oiseaux, du bourdonnement des insectes et des
+bruits de feuilles qui s'élèvent ou qui s'éteignent dans la campagne,
+selon que le soleil monte, s'arrête ou descend dans le ciel. Le matin,
+tout est vif et gai; à midi, tout baisse; au soir, tout recommence un
+moment, mais plus triste et plus court; puis tout tombe et tout finit.
+Oh! jamais je ne m'ennuie; et puis, quand je commence à m'ennuyer,
+n'ai-je pas cela?» me dit-il en fouillant dans sa poche, et en tirant à
+moitié son chapelet. «Je prie le bon Dieu jusqu'à ce que mes lèvres se
+fatiguent sur son saint nom et mes doigts sur les grains. Qui <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span>
+est-ce qui s'ennuierait en parlant tout le jour à son Roi, qui ne se
+lasse pas de l'écouter?» dit-il avec une physionomie de saint
+enthousiasme. «Et puis la cloche de Saint-Point ne monte-t-elle pas cinq
+fois par jour jusqu'ici? Elle me dit que Dieu aussi pense à moi.»</p>
+
+<p class="p4">&mdash;«Mais l'hiver?» lui dis-je, afin de m'instruire pour moi-même de tous
+ces mystères de la solitude, de la cécité et de la vieillesse.</p>
+
+<p class="p4">&mdash;«Oh! l'hiver,» me répondit-il, «il y a le feu dans le foyer, le bruit
+des sabots des enfants dans la maison, les châtaignes qu'on écorce, les
+pois qu'on écosse, le maïs qu'on égrène, le chanvre qu'on tille: tous
+ces travaux n'ont pas besoin des yeux. Je travaille tout l'hiver au coin
+du feu en <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span>jasant avec les enfants ou avec les chèvres et les
+poules qui vivent avec nous, et je me repose tout l'été. Oh! non, le
+temps ne me dure pas; seulement quelquefois je voudrais bien, comme à
+présent, revoir le visage de ceux qui me rencontrent sur le chemin, et
+que j'ai connus dans les vieux temps. Par exemple, dites-moi donc,
+Monsieur,» poursuivit-il timidement, «si vous avez toujours ces longs
+cheveux châtains qui sortaient de dessous votre chapeau, et qui
+balayaient vos joues fraîches comme les joues d'une jeune fille, quand
+vous accompagniez votre père à la chasse, et que vous buviez une goutte
+de lait en passant dans le cellier de sapin de ma fille?»</p>
+
+<p class="p4">&mdash;«Hélas! père Dutemps, il a neigé sur ces cheveux-là depuis. Le visage
+de l'enfant, du jeune homme et de l'homme mûr se ressemblent, comme
+l'arbre que vous avez planté il y a trente ans ressemble à l'arbre qui
+vous donne aujourd'hui ses <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span>fruits en automne: c'est le même
+bois, ce ne sont plus les mêmes feuilles.»</p>
+
+<p class="p4">&mdash;«Et avez-vous toujours ces beaux chevaux blancs qui galopaient dans le
+grand pré, auprès du château, et qu'on disait que vous aviez ramenés,
+après vos voyages, du pays de notre père Abraham?»</p>
+
+<p class="p4">&mdash;«Ils sont morts de tristesse et de vieillesse, loin de leur soleil et
+loin de moi.»</p>
+
+<p class="p4">&mdash;«Mais est-il bien vrai que vous allez vendre ces prés, ces vignes, ces
+bois, cette bonne maison que le soleil faisait reluire comme les murs
+d'une église au fond du pays?»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span>&mdash;«Ne parlons pas de cela, père Dutemps! Dieu est Dieu; les
+prés, les terres et les maisons sont à lui, et il les change de maître
+quand il veut! Je ne sais pas ce qu'il ordonnera de nous; mais
+souvenez-vous toujours de mon père, de ma mère, de mes s&oelig;urs, de ma
+femme et de moi; et quand vous direz vos prières sur votre chapelet,
+réservez toujours sept ou huit grains en mémoire d'eux.»</p>
+
+<p class="p4">Je serrai de nouveau la main du coquetier, et je continuai mon chemin.</p>
+
+<p class="p4">J'étais heureux d'avoir retrouvé ce vieillard, comme un homme se
+réjouit, après un demi-siècle, de retrouver dans une bruyère les traces
+d'un sentier où il a passé dans ses beaux jours, et qu'il croyait
+effacées pour jamais. Chaque pas de mon cheval, en descendant des
+montagnes, me découvrait un pan de <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span>plus de la vallée, du
+village, des hameaux enfouis sous les noyers, de mes jardins, de mes
+vergers, de ma maison; mon &oelig;il s'éblouissait et s'humectait de
+reconnaissance en reconnaissance. De chaque site, de chaque toit, de
+chaque arbre, de chaque repli du sol, de chaque golfe de verdure, de
+chaque clairière illuminée par les rayons rasants du soleil couchant, un
+éclair, une mémoire, un bonheur, un regret, une figure, jaillissaient de
+mes yeux et de mon c&oelig;ur, comme s'ils eussent jailli du pays lui-même.
+Je me rappelais père, mère, s&oelig;urs, enfance, jeunesse, amis de la
+maison, contemporains de mes jours de joie et de fête, arbres
+d'affection, sources abritées, animaux chéris, tout ce qui avait jadis
+peuplé, animé, vivifié, enchanté pour moi ce vallon, ces prairies, ces
+bois, ces demeures. Je secouais comme un fardeau importun, derrière moi,
+les années intermédiaires entre le départ et le retour; je rejetais plus
+loin encore l'idée de m'en séparer pour jamais. J'avais douze ans, j'en
+avais vingt, j'en avais trente; regards de ma mère, voix de mon père,
+jeux de mes s&oelig;urs, entretiens de mes amis, premières ivresses de ma
+vie, aboiements de mes chiens, hennissements de mes <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span>chevaux,
+expansions ou recueillements de mon âme tour à tour répandue ou enfermée
+dans ses extases, matinées de printemps, journées à l'ombre, soirées
+d'automne au foyer de famille, premières lectures, bégayements
+poétiques, vagues mélodies: tout se levait de nouveau, tout rayonnait,
+tout murmurait, tout chantait en moi comme ce chant de résurrection,
+comme l'<span class="italic">Alleluia</span> trompeur qu'entend <span class="italic">Marguerite</span> à l'église le jour de
+Pâques dans le drame de G&oelig;the. Mon âme n'était qu'un
+cantique d'illusions!</p>
+
+<p class="p4">Je croyais retrouver, en entrant dans la cour et en passant le seuil,
+tout ce que le temps était venu en arracher. Si ce chant eût été noté
+dans des vers, il serait resté l'hymne de la félicité humaine,
+l'holocauste du bonheur terrestre rallumé dans le c&oelig;ur de l'homme par
+la vue des lieux où il fut heureux!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span>Ce chant intérieur tombait peu à peu en approchant davantage.
+Ma vieille jument pressait le pas; elle gravissait le chemin creux qui
+monte du ruisseau vers le tertre du château; les jeunes étalons, les
+mères et les poulains qui paissaient dans les prés voisins accouraient
+au bruit de ses pas sur les pierres; ils passaient leurs têtes au-dessus
+des haies qui bordent le sentier, ils la saluaient de leurs
+hennissements et la suivaient derrière les buissons en galopant, comme
+pour faire fête à leur ancienne compagne de prairies.</p>
+
+<p class="p4">Hélas! personne n'apparaissait au-devant de moi! les feuilles mortes du
+jardin que le vent et les torrents balayaient seuls, jonchaient les
+pelouses autrefois si vertes, et couvraient le seuil de la barrière
+entr'ouverte par laquelle on entre dans l'enclos. Un seul vieux chien
+invalide se traîna péniblement à ma rencontre, et poussa quelques
+tendres gémissements en léchant les mains de son maître. Une petite
+fille de <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span>douze ans, qui garde les vaches dans l'enclos,
+entr'ouvrit la porte au bruit des pas de mon cheval. Elle courut dire à
+la vieille servante, qui filait sa quenouille dans une chambre haute,
+que j'étais arrivé. La bonne fille descendit, en boitant, l'escalier en
+spirale, et m'accueillit avec une triste et tendre familiarité dans la
+cuisine basse, où la cendre tiède recouvrait le foyer. J'ôtai la selle
+et la bride à la jument; la petite bergère lui ouvrit la barrière et la
+lança dans le verger.</p>
+
+<p class="p4">Après avoir commandé quelques herbages et quelques fruits pour mon
+repas, je montai dans les appartements, et j'ouvris les volets, fermés
+depuis trois ans. Mais il n'y entra que plus de tristesse avec plus de
+jour, car la lumière, en les remplissant, ne faisait que m'en montrer
+davantage le vide. Il n'y eut que quelques oiseaux familiers, ces beaux
+paons nourris par nos mains, qui parurent se réjouir en voyant se
+rouvrir les fenêtres: ils regardèrent, ils volèrent lourdement <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span>
+un à un, comme en hésitant, du gazon sur le rebord de la galerie
+gothique, où nous avions l'habitude de leur égrener des miettes de pain;
+ils me suivirent comme autrefois jusque dans les chambres, en cherchant
+de l'&oelig;il les femmes et en frappant du bec les parquets retentissants.
+La fidélité de ces pauvres oiseaux m'attendrit. Je me hâtai de descendre
+dans l'enclos, pour échapper à la solitude inanimée des murs. Mes chiens
+seuls me suivaient, et je pensais au jour où il faudrait aussi les
+congédier.</p>
+
+<p class="p4">Pour un homme qui a longtemps habité en famille un site de prédilection,
+le jardin est une prolongation de l'habitation, c'est une maison sans
+toit; le jardin a les mêmes intimités, les mêmes empreintes, les mêmes
+souvenirs que la maison! Les arbres, les pelouses, les allées désertes
+se souviennent, racontent, retracent, causent ou pleurent comme les
+murs. C'est un abrégé de notre passé. J'y retrouvais toutes les heures
+au soleil ou à l'ombre que j'y avais passées, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>toutes les
+poésies de mes livres et de mon c&oelig;ur que j'y avais senties, écrites
+ou seulement rêvées, pendant les plus fécondes et les plus splendides
+années de mon été d'homme. Chaque source balbutiait, comme autrefois, sa
+note que j'avais reproduite; chaque rayon sur l'herbe, son image que
+j'avais repeinte; chaque arbre, son ombre, ses nids, ses brises dans ses
+feuilles vertes ou ses frissons dans ses feuilles mortes, que j'avais
+goûtés, recueillis et répercutés dans mes propres harmonies: tout y
+était encore, excepté l'écho mort et le miroir terni en moi.</p>
+
+<p class="p4">J'arrivai ainsi, traînant mes pas sous les branches jaunies et sur les
+sables humides, jusqu'à une petite porte percée dans un vieux mur
+tapissé de lierre et de buis. Vous savez que le mur de l'église projette
+son ombre sur cette partie du jardin, et que l'on communique, par cette
+porte dérobée, de l'enclos dans le cimetière du village. Vous savez que
+j'ai ajouté à ce cimetière ombragé de vieux noyers, un petit coin
+<span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span>de terre retranché au jardin, afin que ce petit coin de terre,
+dont j'ai fait don au village, fût à la fois la propriété de la mort et
+la propriété de la famille, et que, si la nécessité nous dépouillait un
+jour de l'habitation et du domaine de <span class="italic">Saint-Point</span>, cette nécessité ne
+fît pas du moins passer ce domaine des morts dans les mains d'une
+famille étrangère ou d'un propriétaire indifférent.</p>
+
+<p class="p4">C'est sur cette frontière neutre entre le cimetière et le jardin, que
+j'ai bâti (le seul édifice que j'aie bâti ici-bas) un petit monument
+funèbre, une chapelle d'architecture gothique, entourée d'un cloître
+surbaissé en pierres sculptées qui protégent quelques fleurs tristes, et
+qui s'élèvent sur un caveau. C'est là que j'ai recueilli et rapporté de
+loin, près de mon c&oelig;ur, les cercueils de tout ce que j'ai perdu sur
+la route de plus aimé et de plus regretté ici-bas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span>Toutes les fois que j'arrive à <span class="italic">Saint-Point</span> ou toutes les fois
+que j'en pars pour une longue absence, je vais seul, à la chute du jour,
+dire à genoux un salut ou un adieu à ces chers hôtes de l'éternelle
+paix, sur ce seuil intermédiaire entre leur exil et leur félicité. Je
+colle mon front contre la pierre qui me sépare seule de leurs cendres,
+je m'entretiens à voix basse avec elles, je leur demande de nous
+envelopper dans nos aridités d'un rayon de leur amour, dans nos troubles
+d'un rayon de leur paix, dans nos obscurités d'un rayon de leur vérité.
+J'y suis resté plus longtemps aujourd'hui et plus absorbé dans le passé
+et dans l'avenir, qu'à aucun autre de mes retours ici. J'ai relu, pour
+ainsi dire, ma vie tout entière sur ce livre de pierre composé de trois
+sépulcres: enfance, jeunesse, aubes de la pensée, années en fleurs,
+années en fruits, années en chaume ou en cendres, joies innocentes,
+piétés saintes, attachements naturels, études ardentes, égarements
+pardonnés d'adolescence, passions naissantes, attachements sérieux,
+voyages, fautes, repentirs, bonheurs ensevelis, chaînes brisées, chaînes
+renouées de la vie, peines, efforts, labeurs, agitations, périls,
+combats, <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span>victoires, élévations et écroulements de l'âge mûr
+sur les grandes vagues de l'océan des révolutions, pour faire avancer
+d'un degré de plus l'esprit humain dans sa navigation vers l'infini!
+Puis les refroidissements d'ardeur, les déchirements de destinée, les
+martyres d'esprit, les pertes de c&oelig;ur, les dépouillements obligés des
+choses ou des lieux dans lesquels on s'était enraciné, les
+transplantations plus pénibles pour l'homme que pour l'arbre, les
+injustices, les ingratitudes, les persécutions, les exils, les
+lassitudes du corps avant celles de l'âme, la mort enfin, toujours à
+moitié chemin de quelque chose.</p>
+
+<p class="p4">Tout cela a roulé en bruissant pendant je ne sais combien de temps dans
+ma tête, comme le torrent de ma vie qui serait redescendu tout à coup
+après une pluie d'orage de toutes les montagnes, et qui serait revenu
+prendre possession de son lit desséché. Le tombeau était pour moi la
+pierre de Moïse d'où coulaient toutes les eaux; j'ouvris mon c&oelig;ur
+comme <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span>une écluse, et la prière en sortit à grands flots avec
+la douleur, la résignation et l'espérance; et mes larmes aussi
+coulaient; et quand je retirai mes mains de mes yeux et que je les posai
+contre le seuil pour le bénir, elles firent une marque humide sur la
+pierre blanche...</p>
+
+<p class="p4">Un bruit m'avait fait lever en sursaut.</p>
+
+<p class="p4">C'était une sourde et monotone psalmodie qui sortait d'une petite
+fenêtre grillée au flanc de l'église, tout près de moi. Je m'essuyai le
+front et les genoux pour faire le tour de l'édifice, et pour y entrer
+par la petite porte qui ouvre au midi sur la côte opposée. Je fus arrêté
+sur la première marche par un petit cercueil recouvert d'un drap blanc
+et de deux bouquets de roses blanches aussi, que portaient quatre jeunes
+filles d'un hameau des montagnes. Le vieux curé les suivait en récitant
+quelques versets de liturgie <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span>latine sur la brièveté de la vie;
+un père et une mère pleuraient, en chancelant, derrière lui. Je marchai
+vers la fosse avec eux, et je jetai à mon tour les gouttes d'eau, image
+des gouttes de larmes, sur le cercueil de la jeune fille, et je rentrai
+sans avoir osé regarder le pauvre père!</p>
+
+<p class="p4">J'ai passé la soirée à vous écrire: ce c&oelig;ur a besoin de crier quand
+il est frappé. Je remercie Dieu de m'avoir laissé dans le vôtre un écho
+qui me renvoie jusqu'au bruit de mes larmes sur mon papier. La vie est
+un cantique dont toute âme heureuse ou malheureuse est une note.&mdash;Adieu!</p>
+
+<p class="left50 smcap">Lamartine.</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span>COURS FAMILIER<br>
+
+DE<br>
+
+LITTÉRATURE</h1>
+
+<h2>XVI<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<p class="p2 center">4<sup>e</sup> de la deuxième Année.</p>
+
+<h3>BOILEAU.</h3>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Revenons pour un moment au siècle littéraire de Louis XIV. Nous aurons à
+y revenir bien souvent encore en touchant à Corneille, à Molière, à La
+Fontaine, à Bossuet, à Fénelon, à Pascal, à M<sup>me</sup> de Sévigné, ces
+éternels survivants d'un siècle mort.</p>
+
+<p>Nous allons aujourd'hui vous parler de Boileau. Boileau est à lui seul
+un procès littéraire. <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span>Est-ce un grand homme de lettres? Est-ce
+une pâle médiocrité? Est-ce un Tarquin de notre littérature ayant fauché
+du tranchant de ses satires toutes les tiges naissantes de l'esprit
+français qui menaçaient de dépasser sa platitude? Est-ce un eunuque
+<span class="italic">Narsès</span> de notre beau siècle, ayant arraché à nos poëtes
+leur virilité et à notre langue sa jeunesse pour les rendre timides,
+serviles et stériles comme lui-même? A-t-il nui à notre croissance comme
+nation intellectuelle, ou a-t-il dirigé notre séve égarée et
+surabondante vers une conformation durable de la langue et de la pensée,
+en réprimant cette séve de la France et en la contenant dans les règles
+éternelles du bon sens et du bon goût, ces deux nécessités premières et
+ces deux qualités natives du génie français?</p>
+
+<p>C'est ce procès, si souvent débattu de nos jours avec la partialité et
+avec la passion des querelles d'esprit, que nous allons essayer de juger
+à notre tour, en comprenant bien et en faisant bien comprendre cet homme
+d'achoppement, Boileau.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span>Disons d'abord une vérité sévère en apparence, mais en réalité
+flatteuse pour notre pays. Le premier devoir et le premier droit d'un
+homme qui écrit sur la littérature universelle du genre humain, c'est
+d'être lui-même universel, c'est de s'élever par conséquent au-dessus
+des amours-propres, des préjugés, des superstitions d'esprit, des
+fanatismes nationaux de sa patrie et de son temps, pour juger les hommes
+par leurs &oelig;uvres et non par leurs prétentions. Les lettres n'ont pas
+de frontières et ne connaissent pas de drapeaux. Ce qu'on pense et ce
+qu'on écrit de beau à Rome, à Ispahan, à Jérusalem, à
+Pétersbourg, à Vienne, à Londres, à Madrid, à Calcutta, à Pékin, grandit
+l'humanité pensante à Paris. Il n'y a pas de droit d'aubaine pour la
+pensée: le génie est du domaine commun. Il est comme l'air; il franchit,
+sans les connaître, toutes les limites politiques des peuples pour
+vivifier partout tout ce qui le respire.</p>
+
+<p>Ce serait un pauvre critique que celui qui <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span>se déclarerait un
+critique national et qui arrêterait les chefs-d'&oelig;uvre de
+l'intelligence étrangère à ces mesquines douanes de la pensée, en leur
+demandant leurs certificats d'origine. Nous n'avons eu que trop de ces
+critiques prohibitifs en France et ailleurs. Ce sont eux qui ont
+stérilisé les lettres, en empêchant, autant qu'il était en eux, ces
+unions conjugales entre les esprits de différents climats, qui auraient
+multiplié leurs fruits en se rencontrant pour s'unir. Toute fécondité
+vient de l'union, dans la nature morale comme dans la nature matérielle.
+Il y a dans l'esprit humain, comme dans les végétaux, des pensées mâles
+et des pensées femelles. Ces hommes d'exclusion ressemblent à ces Arabes
+des frontières de Perse qui étendent des toiles autour des palmiers
+mâles de leurs tribus, dans le temps de la floraison, pour empêcher le
+vent du désert d'aller porter les semences de leurs palmiers aux
+palmiers femelles des tribus voisines. Ils tuent le fruit et font la
+disette au détriment de tous. Mais le vent finit par passer, malgré les
+hommes, et par porter la fécondité dans les deux partis.</p>
+
+<p>Nous ne sommes pas de ces hommes jaloux de la gloire et de la nourriture
+intellectuelle <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span>des autres peuples que le nôtre. Nous aimons à
+rendre à toutes les races pensantes ce qui est à ces races, et à Dieu ce
+qui est à Dieu.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Cela dit, et après ces précautions oratoires, nous allons, à nos risques
+et périls, exprimer franchement, en quelques mots, notre pensée sur les
+aptitudes naturelles de la France comparées aux aptitudes des nations
+antiques et modernes avec lesquelles notre littérature nationale peut
+rivaliser. Chacune de ces nations a reçu son lot de la nature.</p>
+
+<p>L'Inde a la supériorité dans la théosophie, cette disposition mystique
+admirable et sainte qui voit la Divinité avec évidence dans toute la
+nature, qui fait de toute la nature un miroir de cette Divinité, et qui
+contemple avec ravissement dans ce miroir le drame divin et humain de la
+création.</p>
+
+<p>La Chine a la supériorité dans la science qui recueille, qui découvre la
+première les faits; elle a la supériorité aussi dans la raison qui
+conclut de cette science des faits une grande <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span>sagesse pratique
+et utilitaire en toute chose, agriculture, morale, législation,
+civilisation, politique. Les grandes inventions appartiennent à cette
+race expérimentale. C'est par excellence le peuple inventif.</p>
+
+<p>L'Arabie, en y comprenant les Hébreux, les Persans et presque tout
+l'Orient de la zone rapprochée de l'Europe, a la supériorité dans
+l'imagination; c'est la race du merveilleux par excellence, la terre des
+songes, le lit de pavots où l'on rêve éveillé avec le plus de charme et
+de poésie. Nulle part on ne conte mieux ces récits chimériques qui
+flottent dans l'imagination transparente comme les fumées du narghilé
+dans un ciel serein. Tous les conteurs, ces poëtes populaires de la
+tente, sont Arabes ou Persans, et tous nos contes viennent de
+Bagdad.</p>
+
+<p>La Grèce a la supériorité dans l'art, cette logique de la pensée, de
+l'imagination et du sentiment. De tout ce que la Grèce touche, divinité,
+philosophie, politique, poésie, musique, drame, histoire, architecture,
+marbre, pierre, pinceau, elle fait un art accompli. C'est le lapidaire
+de l'espèce; elle taille tout, elle polit tout, elle enchâsse tout dans
+un cadre <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span>parfait. Sa littérature façonnée est l'écrin de
+l'intelligence humaine.</p>
+
+<p>Rome a la supériorité en politique, en guerre, en éloquence d'action, en
+constance dans ses desseins, en caractère en un mot. C'est le peuple du
+caractère; il y en a jusque dans sa littérature. Lisez Tacite; c'est le
+nerf irrité d'un peuple volontaire, libre, humilié, mais indompté; c'est
+le muscle qui perce la chair. Le caractère de sa race y palpite à chaque
+mot comme dans le spasme du gladiateur mourant.</p>
+
+<p>L'Italien, fils non dégénéré, mais déshérité, du Romain, a la
+supériorité dans le sentiment du beau. C'est là son génie, c'est là sa
+vertu, c'est là son signe entre les peuples. Son âme a reçu plus de part
+que celle des autres nations dans ce type éternel et ineffable de
+<span class="italic">beauté</span> qui est le modèle intérieur sur lequel se moulent les actes ou
+les &oelig;uvres de l'homme. Beauté dans la forme: voyez ses femmes! Beauté
+dans l'architecture: voyez ses temples et ses palais! Beauté dans la
+sculpture: voyez son Michel-Ange! Beauté dans la peinture: voyez son
+Raphaël! Beauté dans la musique: voyez son Rossini! Beauté dans la
+poésie: voyez son Dante, que des pamphlétaires m'accusent aujourd'hui,
+en <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span>Italie, d'avoir calomnié, parce que j'ai séparé, en parlant
+de lui, l'&oelig;uvre ténébreuse du théologien du génie incomparable du
+poëte, et parce que je l'ai appelé le dieu de la poésie, tandis que
+Voltaire l'appelait le monstre de la barbarie! Voyez sa langue: elle ne
+pèche même que par l'excès du beau; elle est trop sonore pour des lèvres
+d'homme, elle ne devrait être parlée que par des anges ou par des
+femmes! Voyez son Tasse! voyez son Arioste! voyez son Pétrarque, Platon
+de l'amour féminin! voyez même son Machiavel, qui a porté le sentiment
+du beau jusque dans les crimes de son style! C'est toujours le peuple du
+beau. L'Italien est un amant du beau.</p>
+
+<p>L'Allemand a la supériorité dans la philosophie spéculative et dans la
+construction presque indienne de sa langue, faite pour incorporer des
+rêves ou pour élaborer des idées. L'Allemand est un philosophe.</p>
+
+<p>L'Espagnol, en littérature, a la supériorité dans l'élévation grandiose
+de l'âme et dans la noblesse souvent exagérée du style. C'est cette
+élévation de l'âme qui donne à sa littérature le caractère mystique,
+ascétique, érémitique qu'on trouve dans sa sainte Thérèse et dans
+<span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span>son peintre Murillo. C'est cette noblesse exagérée
+des sentiments qui lui a maintenu longtemps le génie chevaleresque
+poussé jusqu'à la folie et jusqu'à la caricature, dont son <span class="italic">don
+Quichotte</span>, son livre populaire, a été, sous la plume de Cervantès,
+l'amusante et déplorable dérision. Ce sont les vices d'un peuple qu'il
+faut bafouer; ce ne sont pas ses vertus nationales. L'Espagnol, qui se
+transforme aujourd'hui en citoyen, a été jusqu'ici un chevalier et un
+moine.</p>
+
+<p>Le Portugais, dont la langue a toutes les magnificences de l'espagnol
+sans en avoir les défauts, a la supériorité dans l'aventure et dans
+l'audace; il a joué sa fortune sur toutes les vagues de l'Océan. Jamais
+peuple si peu nombreux ne fit et n'écrivit de si grandes choses. Son
+Camoëns est le poëte épique de son histoire, de ses
+découvertes et de ses conquêtes dans l'Inde. Son empire, transbordé en
+six mois de Lisbonne en Amérique, sera un jour le texte d'un autre
+Camoëns. Le Portugais est un aventurier, l'aventurier
+national, héroïque et poétique des temps modernes.</p>
+
+<p>L'Angleterre, après l'Allemagne, est en littérature la seule nation dont
+le génie vienne <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span>du Nord sans avoir passé par la Grèce et par
+Rome; elle a la supériorité de l'originalité. Cette originalité a un peu
+été déteinte par la Bible dans <span class="italic" lang="en">Milton</span> et par la latinité
+d'Horace dans <span class="italic">Pope</span>, l'Horace anglais. Mais son
+véritable géant, <span lang="en">Shakspeare</span>, est né, comme Antée, de lui-même
+et de la terre. Il a imprégné le génie littéraire saxon anglais d'une
+séve septentrionale, sauvage, puissante, qu'elle ne peut plus perdre.
+Les institutions libres de cette nation et sa situation forcément navale
+ont donné à son génie incontestable le caractère multiple de ses
+aptitudes. Il a le besoin de compenser la petitesse de son territoire
+par une immense et forte personnalité. Le citoyen de la Grande-Bretagne
+est un patriarche dans sa maison, un poëte dans ses forêts, un orateur
+sur sa place publique, un marchand dans son comptoir, un héros sur son
+navire, un cosmopolite sur le sol de ses colonies, mais un cosmopolite
+emportant sur tous les continents avec lui son indélébile individualité.
+Les races antiques n'ont rien qui lui ressemble. On ne peut le définir,
+en politique comme en littérature, que par son nom: l'Anglais est un
+Anglais.</p>
+
+<p>L'Amérique n'a encore que la supériorité <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span>de la jeunesse. Son
+génie, s'il lui en vient un autre que celui de la vieille Europe, sa
+mère, est à l'état de croissance. On ne sait encore ce qu'il produira,
+peuple sans ancêtres sur un continent sans passé:</p>
+
+<p class="poem center" lang="la"><span class="italic">Prolem sine matre creatam!</span></p>
+
+<p>La France, il faut l'avouer, dussent toutes les férules des écoles
+tomber sur la main qui inscrit ces lignes, la France n'a pas eu
+jusqu'ici, parmi ses innombrables aptitudes, la grande imagination
+littéraire et poétique. La meilleure preuve de ceci, c'est qu'elle n'a
+ni un grand poëte épique comme Homère, Dante, le Tasse, ni un grand
+poëte lyrique sacré comme David, ni un grand poëte lyrique profane et
+philosophique comme Horace et Pindare, ni un grand dramatiste comme
+Eschyle ou <span lang="en">Shakspeare</span>. La France a peu d'imagination poétique; elle
+semble réserver cette qualité surhumaine de l'humanité, l'enthousiasme,
+pour ses actes plus que pour ses &oelig;uvres.</p>
+
+<p>Elle n'a pas la théosophie contemplative de l'Inde; elle n'a pas le
+rationalisme obstiné, inventif et législateur de la Chine; elle n'a pas
+la fécondité de chimères, l'instinct du merveilleux <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span>de
+l'Arabie; elle n'a pas l'art exquis et universel de la Grèce; elle n'a
+pas la constance et l'austérité de la vieille Rome; elle n'a pas la
+grâce et la mollesse de l'Italie moderne; elle n'a pas la philosophie
+spéculative et planante sans toucher terre de l'Allemagne; elle n'a pas
+le génie du grandiose et du chevaleresque de l'Espagne; elle n'a pas le
+génie des aventures épiques des Portugais; elle n'a pas l'indélébile
+originalité de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Mais la France rachète toutes ces infériorités relatives avec ces
+peuples par des qualités d'esprit, de caractère, et surtout de c&oelig;ur,
+qui lui sont propres, et qui la placent, sinon au-dessus, du moins au
+niveau et souvent en avant de ces grandes individualités humaines. La
+privation relative de ces grandes facultés de l'imagination préserve
+aussi la France des excès et des vices inséparables de ces facultés trop
+dominantes dans certaines races. Son génie n'a pas leur puissance, mais
+aussi il n'a pas leurs défauts; rien n'altère, chez le Français, cet
+équilibre admirable des facultés qui est la santé de l'esprit, comme
+l'équilibre des humeurs est la santé du corps. Cet équilibre parfait de
+l'imagination et de la raison, de l'enthousiasme et <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span>de la
+prudence, de la force d'impulsion et de la force de résistance, de la
+chaleur d'âme et du sang-froid d'esprit, conserve au génie français
+cette qualité des qualités, le jugement, sans lequel le génie devient
+une maladie mentale.</p>
+
+<p>Le jugement lui donne ce qu'on appelle le goût dans les arts, le goût,
+c'est-à-dire le discernement exquis, irréfléchi, mais pour ainsi dire
+infaillible, de l'esprit, qui lui fait dire: ceci est bon, ceci est
+mauvais; ceci est dans la convenance des choses, ceci n'y est pas.
+Attrait ou répugnance naturelle de l'esprit qui le préserve des
+engouements illogiques et qui lui fait choisir les aliments sains de
+l'intelligence, comme la répugnance physique du palais ou de l'odorat
+préserve le corps des substances suspectes ou nuisibles. Le goût, en
+effet, n'est que le choix sous un autre nom; c'est une des facultés du
+génie national les plus précieuses, et qu'aucun peuple peut-être, ni
+parmi les anciens, ni parmi les modernes, n'a possédé avec autant
+d'infaillibilité et de délicatesse que le Français; c'est même par cette
+qualité qu'il est en littérature et en idées l'oracle de l'Europe. Le
+Français est le dégustateur <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span>intellectuel de toutes les
+productions de la pensée dans le monde. Ce qu'il aime, on l'aime; ce
+qu'il rejette, on le rejette; son jugement a l'autorité d'un instinct.</p>
+
+<p>Or, qu'est-ce que le Français aime par-dessus tout et avant tout dans
+les productions de la pensée? C'est le bon sens. La première qualité
+qu'il exige, et avec raison, d'une &oelig;uvre de l'esprit et des langues,
+c'est d'être conforme au bon sens.</p>
+
+<p>Et qu'est-ce que le bon sens? Le bon sens est: <span class="italic">la moyenne rigoureuse de
+l'esprit humain dans tout l'univers et dans tous les temps.</span> C'est la
+meilleure définition que je puisse trouver. Au-dessus du bon sens il y a
+le génie, apanage exceptionnel d'un très-petit nombre; au-dessous du bon
+sens il y a la sottise, la démence, la médiocrité, apanage déplorable de
+tout ce qui est inférieur au nom d'homme dans l'espèce humaine. Mais
+entre le génie et la médiocrité il y a le vaste domaine du bon sens, la
+région moyenne des vérités reçues, la terre des heureux et des sages,
+qui ne s'élève pas jusqu'aux régions périlleuses et inhabitées du génie,
+qui ne descend pas jusqu'aux régions basses et ténébreuses de la
+médiocrité, <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span>mais qui s'étend, immense et sereine, entre les
+deux abîmes et qui est le séjour moral habité par les bons esprits.
+C'est là que le génie français règne par le goût, qu'il maintient sa
+royauté par l'esprit, cette monnaie du génie à l'usage d'un plus grand
+nombre d'intelligences que le génie lui-même.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Et qu'est-ce encore que l'esprit? L'esprit est la grâce du bon sens.
+Nous ne pouvons pas non plus trouver une expression plus exacte et plus
+concise pour le définir. On voit par cette définition que l'esprit ainsi
+entendu ne vient pas seulement de l'intelligence, mais qu'il vient aussi
+du caractère. Une intelligence juste, vive et fine, un c&oelig;ur ouvert,
+large et bienveillant sont les deux conditions nécessaires à un peuple
+ou à un homme pour avoir ce qu'on appelle de l'esprit. Le méchant n'en a
+pas, car la méchanceté n'a pas de grâce. Le Français en a, car il est
+essentiellement bon; il s'oublie en toute occasion lui-même pour voler
+au secours de tout le monde. On l'accuse d'étourderie, c'est peut-être
+vrai, mais <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span>son étourderie est toujours l'élan de la
+magnanimité vers quelque belle chose. Il y a du vent dans son âme, mais
+ce vent enfle les voiles du monde vers tout ce qui brille d'élevé ou de
+beau à l'horizon des idées.</p>
+
+<p>De tout ceci que conclure? que, si l'Indou est un théosophe, le Chinois
+un raisonneur, le Romain un politique, l'Espagnol un chevalier, l'Arabe
+un conteur, le Grec un artiste, le Portugais un aventurier héroïque,
+l'Allemand un philosophe, l'Anglais un patriote, l'Italien moderne un
+amant du beau, le Français, lui, est par excellence un homme d'esprit.
+Nous avons dit que le bon sens était <span class="italic">la moyenne de l'esprit humain dans
+tout l'univers</span>; nous avons dit que l'esprit et le goût étaient les
+caractères du bon sens français en littérature; nous avons dit que le
+Français était l'homme d'esprit entre tous les peuples; nous ajoutons:
+la capitale du bon sens est en France, la moyenne du monde est à Paris.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Ce court préambule était nécessaire pour arriver à l'inexplicable
+influence de Boileau <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span>sur les lettres françaises. Dans aucun
+autre pays du monde un tel homme n'aurait laissé une trace de son nom.
+Pour le comprendre il fallait comprendre préalablement l'esprit français
+contemporain.</p>
+
+<p>Boileau n'était certes pas un homme de génie; il n'avait aucune de ces
+qualités qui composent la nature des grands poëtes, ces foyers
+d'enthousiasme brûlés les premiers par leur propre feu. La véritable
+poésie est inséparable de la grandeur d'âme, des convulsions de la
+passion, de l'élévation des idées, de la chaleur qui atteste la vie dans
+l'&oelig;uvre de l'esprit comme celle du c&oelig;ur atteste la vie dans
+l'homme des sens. En mettant la main sur le c&oelig;ur du vrai poëte, il
+faut le sentir battre, comme celui des héros, plus vite et plus fort que
+celui des autres mortels. La poésie est l'héroïsme de l'esprit et de
+l'âme. Boileau n'avait rien de ces dons ou de ces excès de nature qui
+font souvent mourir jeunes les grands poëtes, mais qui les font revivre
+éternellement dans leur nom et dans leurs chants. Ce n'était point un
+homme de chant; c'était un homme de chuchotement ingénieux et à voix
+basse, ou plutôt à peine était-ce un homme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span>La nature ou un accident d'enfance, en lui refusant la virilité
+qui fait les grandes passions, les grands malheurs, les grandes gloires,
+lui avait aussi refusé cette puissance d'aimer qui est le tourment, mais
+aussi qui est la fécondité de l'âme. Quand ces grandes passions sont
+refusées à un homme, il faut se défier de lui. À défaut des grandes, il
+est réduit aux petites passions de la société: de l'envie, de la haine,
+de l'amour-propre, quelquefois de l'ambition et de l'intrigue, comme les
+Narsès de l'antiquité. Les infirmes naissent jaloux: c'est la loi de la
+nature; ils se vengent sur les êtres complets du malheur et de
+l'imperfection de leur être; leur consolation, c'est de ravaler ce qui
+les dépasse. Un sens de moins peut détruire toute l'harmonie d'une âme;
+une infirmité vicie souvent toute une existence. Si Boileau n'avait pas
+été maladif il n'aurait pas écrit des satires, et si lord <span lang="en">Byron</span>, de nos
+jours, n'avait pas été boiteux, il n'aurait pas écrit <span class="italic">Don Juan</span>, cette
+vengeance d'un esprit perverti par l'orgueil souffrant contre ceux qui
+marchent droit. Le malheur est souvent méchant, et cette méchanceté est
+la seule excusable; le c&oelig;ur comprimé par une souffrance <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span>se
+dilate rarement pour aimer les hommes.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Une prédisposition naturelle inclina donc Boileau à la satire.</p>
+
+<p>En effet, qu'est-ce que la satire? C'est la mauvaise humeur de l'esprit
+chez les hommes qui, comme Boileau ou Horace, ne font que la
+satire des &oelig;uvres; c'est la mauvaise humeur de la vertu chez les
+hommes qui, comme Juvénal, font la satire des m&oelig;urs; mais
+toujours c'est la mauvaise humeur. C'est l'explosion moqueuse ou
+virulente d'une âme plus sensible aux laideurs qu'aux beautés
+intellectuelles ou morales de l'humanité. L'enthousiasme et l'amour, ces
+deux seules véritables Muses divines, ne s'abaissent pas à satiriser le
+genre humain; elles pleurent sur lui s'il se souille, elles lui chantent
+le <span class="italic" lang="la">Sursum corda</span>, de l'espérance s'il se décourage ou s'il
+se dégrade. Elles croiraient se dégrader elles-mêmes si elles lui
+présentaient le miroir satirique de Boileau ou le miroir tragique de
+Juvénal pour le faire <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span>rire de ses ridicules ou pour le faire
+frémir de ses crimes.</p>
+
+<p>La satire procède du dégoût ou de la haine, passions peu dignes d'être
+exprimées en vers immortels par les poëtes. Voilà pourquoi nous ne
+plaçons, dans notre opinion personnelle, ce genre de littérature qu'à un
+degré inférieur dans les &oelig;uvres de l'esprit humain. Nous exceptons
+néanmoins de ce mépris les grandes et saintes indignations en vers de
+<span class="italic">Juvénal</span>, de <span class="italic">Gilbert</span> et d'un poëte unique dans notre
+temps, <span class="italic">Barbier</span>. C'est lui qui, dans une <span class="italic">iambe</span> intitulée
+<span class="italic">la Curée</span>, a égalé Pindare en verve et dépassé Juvénal en colère, mais
+verve lyrique aux images de Phidias comme <span class="italic">la Cavale</span>, colère sainte aux
+accents d'airain comme l'<span class="italic">Imprécation biblique</span>. Ces satires-là ne sont
+pas de la haine; elles sont l'amour du beau et de l'honnête poussé
+jusqu'à la vengeance contre le laid et le crime. Mais cette vengeance
+élevée ne supplicie personne; elle est anonyme, comme le glaive
+exterminateur dans les mains de l'ange; elle ne tombe pas sur des têtes,
+mais sur des vices.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, dans une de ces satires immortelles, <span class="italic">Barbier</span> flagelle
+le Paris de 1830 du <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span>geste et du ton dont le Dante
+flagellait la Florence de 1300. Ce poëte, sans blesser personne,
+gourmande les cupides bassesses de ces foules du lendemain qui se
+précipitent sur tout ce qui tombe, et flétrit les faciles victoires de
+ces fanfarons d'après coup qui outragent tout ce qui est désarmé.
+Écoutez-en seulement les derniers vers; ils rappellent, par leur fruste
+énergie, le poil hérissé et la gueule sanglante de ce sanglier de
+Calydon qu'on voit sur la place du marché de Florence:</p>
+
+<p class="poem">
+ Ainsi, quand, désertant sa bauge solitaire,<br>
+<span class="add2em">Le sanglier, frappé de mort,</span><br>
+ Est là, tout palpitant, étendu sur la terre,<br>
+<span class="add2em">Et sous le soleil qui le mord;</span><br>
+ Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée,<br>
+<span class="add2em">Ne bougeant plus en ses liens,</span><br>
+ Il meurt, et que la trompe a sonné la curée<br>
+<span class="add2em">À toute la meute des chiens;</span><br>
+ Toute la meute, alors, comme une vague immense,<br>
+<span class="add2em">Bondit; alors chaque mâtin</span><br>
+ Hurle en signe de joie, et prépare d'avance<br>
+<span class="add2em">Ses larges crocs pour le festin.</span><br>
+ Et puis vient la cohue, et les abois féroces<br>
+<span class="add2em">Roulent de vallons en vallons;</span><br>
+ Chiens courants et limiers, et dogues, et molosses,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span>
+<span class="add2em">Tout s'élance, et tout crie: Allons!</span><br>
+ Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène,<br>
+<span class="add2em">Allons! allons! les chiens sont rois!</span><br>
+ Le cadavre est à nous; payons-nous notre peine,<br>
+<span class="add2em">Nos coups de dents et nos abois.</span><br>
+ Allons! nous n'avons plus de valet qui nous fouaille<br>
+<span class="add2em">Et qui se pende à notre cou;</span><br>
+ Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille,<br>
+<span class="add2em">Et gorgeons-nous tout notre soûl!</span><br>
+ Et tous, comme ouvriers que l'on met à la tâche,<br>
+<span class="add2em">Fouillent ces flancs à plein museau,</span><br>
+ Et de l'ongle et des dents travaillent sans relâche,<br>
+<span class="add2em">Car chacun en veut un morceau;</span><br>
+ Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne<br>
+ <span class="add2em">Avec un os demi rongé,</span><br>
+ Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne,<br>
+<span class="add2em">Jalouse et le poil allongé,</span><br>
+ Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne,<br>
+<span class="add2em">Son os dans les dents arrêté,</span><br>
+ Et lui crie, en jetant son quartier de charogne:<br>
+<span class="add2em">«Voici ma part de royauté!»</span></p>
+
+<p class="smaller left60">1830.</p>
+
+<p>De telles satires sont des coups de foudre, et non des coups de
+lanières. Cela ne blesse pas, cela écrase.</p>
+
+<p>Les autres sont un supplice personnel infligé, <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span>comme disent
+les satiristes, par le fouet de la satire à des hommes dont ce fouet
+déchire la peau. Eh bien! quelle que soit la justice de ce supplice,
+nous ne pouvons ni approuver ni excuser ceux qui se donnent la mission
+de l'infliger au ridicule et même au crime de leur temps. On
+m'apportait, il y a peu d'années, en Italie, une de ces &oelig;uvres de
+colère légitime qui stigmatisent eu vers terribles des noms d'hommes
+vivants et qui font saigner éternellement les coups de verge ou les
+coups de poignard de la plume. Comme j'exprimais par ma physionomie ma
+répulsion involontaire pour ces &oelig;uvres de colère, quelqu'un me dit:
+«À quoi pensez-vous? Ne faut-il pas que justice soit faite de toutes ces
+iniquités? Ne faut-il pas que toutes les mauvaises fortunes aient leur
+Némésis?»&mdash;«Oui,» répondis-je, «dans les sociétés d'hommes un exécuteur
+est nécessaire à la justice; il faut un bourreau, peut-être, quoique je
+n'en sois pas parfaitement convaincu, mais il ne faut pas être le
+bourreau.»</p>
+
+<p>Le satiriste sanglant est le bourreau des renommées; il jette au
+charnier les noms dépecés de ses ennemis littéraires ou de ses ennemis
+<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span>politiques. Ce n'est pas le métier des immortels. Ce sont là
+de ces gloires dont on se repent; il faut se les refuser, sinon par
+respect pour ses ennemis, du moins par respect pour soi-même.</p>
+
+<p>Prise dans une acception plus vulgaire, la satire n'est qu'une épigramme
+prolongée. Une épigramme est un coup d'épingle à une vie, à un ridicule
+ou à un homme. Quand elle s'adresse à un homme, ce n'est pas grand chose
+qu'une épigramme; c'est une goutte de fiel dans un verre d'eau pour
+rendre le breuvage de la raillerie amer à celui qu'on force à le boire.
+Mais une satire littéraire, c'est-à-dire une épigramme délayée en deux
+cents vers, c'est un torrent de fiel dans lequel on s'efforce de noyer
+un nom. La masse de l'épigramme n'en corrige pas l'intention; c'est
+toujours de la haine, de la haine qui rit au lieu de la haine qui tue,
+mais enfin de la haine; si on ne veut pas tuer, on veut blesser. Le
+principe de la satire ou de l'épigramme est mauvais, et ses résultats
+sont cruels. Voilà pourquoi nous n'encourageons jamais les poëtes à cet
+exercice haineux de leur génie. On y recueille ce qu'on a semé: on y
+sème des larmes, on y recueille <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span>des larmes; mais celles qu'on
+répand sont plus amères que celles que l'on a fait répandre.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Les modèles de Boileau, ceux qui tentèrent son génie essentiellement
+imitateur, furent évidemment Horace et Juvénal,
+les deux satiristes romains. Il ne devait jamais égaler dans ce genre ni
+la grâce à peine maligne du doux, et voluptueux Horace, ni l'âpre
+énergie de Juvénal. La satire d'Horace est un badinage; la satire de
+Juvénal est une tragédie.</p>
+
+<p>Le premier, assis à table entre Auguste, qu'il flatte, et
+Virgile, qu'il aime, amuse le festin par quelques railleries
+décentes en vers contre les mauvais poëtes de Rome; un autre
+jour, couché à l'ombre des chênes verts de sa petite maison de
+Tibur (aujourd'hui remplacée par un gracieux ermitage de
+capucins), au bruit et à la poussière humide des cascatelles de
+l'<span class="italic">Anio</span>, dans lesquelles ses esclaves font rafraîchir son vin de
+<span class="italic">Cadès</span> ou de <span class="italic">Cécube</span>, il écrit à quelques amis de Rome une épître
+familière où ses vers bondissent et coulent comme les filets d'écume
+<span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span>de l'<span class="italic">Anio</span> sur la mousse. Si une légère ironie ou si une
+épigramme inoffensive contre quelque ennuyeux récitateur de vers lourds
+de Rome s'y glisse à son insu, il ne court pas après pour la retenir, il
+la laisse rouler comme un caillou poli dans le lit de la cascade ou
+comme un flocon d'écume sur l'eau transparente. On n'y sent pas la
+haine, mais la confidence et la négligence d'un esprit souriant dans sa
+bonté.</p>
+
+<p>Boileau ne pouvait pas plus malheureusement choisir son modèle que dans
+Horace, l'<span class="italic">Hafiz</span> de l'Occident, le <span class="italic">Saint-Évremond</span> de Rome, le
+<span class="italic">Voltaire</span> de la poésie fugitive; Boileau, l'habile aligneur de vers
+travaillés au marteau et à la lime, le calqueur patient des choses
+incalquables de l'antiquité, le janséniste de la religion comme du
+style, dont toutes les grâces et tous les amours n'étaient que des
+contrefaçons de légèretés lourdes et de voluptés pénibles, par un
+érudit!</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Quant à Juvénal, c'est autre chose. Boileau aurait pu l'imiter
+complétement et lui dérober <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span>le stylet sanglant de la satire
+politique: il avait pour cela assez d'âcreté dans la bile et de dégoût
+de l'humanité; mais la satire politique était impossible à un poëte qui
+ne voulait pas jouer sa tête contre un beau vers sous Louis XIV. Elle
+est impossible sous la monarchie. Si on l'écrit dans le sens du monarque
+et contre ses ennemis, elle est une lâcheté, et un homme de talent,
+quelque courtisan qu'il soit, rougit de la commettre. Si on l'écrit
+contre ce qui tient le glaive, roi ou peuple, elle est un danger de
+mort, et on dévoue sa tête au licteur ou le sang de ses veines au
+suicide. Voyez Chénier. On ne pouvait donc écrire sous Louis XIV que des
+satires tout à fait insipides et insignifiantes contre les embarras des
+rues de Paris, contre un mauvais cuisinier comme Mignot, contre un
+mauvais rimeur comme Chapelain, contre un mauvais traducteur comme
+l'abbé Cottin, tristes thèmes pour un vrai génie satirique.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Il y avait loin de là à ce Juvénal écrivant dans des intervalles de
+liberté sans frein, entre <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span>deux proscriptions ou entre deux
+tyrannies, pendant l'écroulement de Néron ou pendant l'interrègne de
+Domitien. Et écrivant où? au fond d'une solitude de Libye dans laquelle
+il avait été relégué pour expier un vers contre le pantomime Pâris,
+favori de l'empereur!</p>
+
+<p>Si Boileau n'avait ni l'âme, ni le temps convenable pour égaler Juvénal,
+on voit par ses beaux vers sur ce poëte qu'il avait la corde de
+l'indignation aussi sonore que celle du Romain:</p>
+
+<p class="poem">
+ Juvénal, élevé dans les cris de l'école,<br>
+ Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole.<br>
+ Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités,<br>
+ Étincellent pourtant de sublimes beautés:<br>
+ Soit que, sur un écrit arrivé de Caprée,<br>
+ Il brise de Séjan la statue adorée;<br>
+ Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs,<br>
+ D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs;<br>
+ Ou que, poussant à bout la luxure latine,<br>
+ Aux portefaix de Rome il vende Messaline!<br>
+<span class="spaced2">........</span><br>
+<span class="spaced2">........</span></p>
+
+<p>Juvénal était le <span class="italic">Caton d'Utique</span> des poëtes; Boileau pouvait bien
+admirer ce beau rôle, cette protestation héroïque contre la servitude
+<span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span>et contre la corruption de Rome, mais il n'aspirait point à
+l'imiter. Il préférait le rôle d'adulateur décent d'un autre Auguste et
+d'ami d'un autre Mécène.</p>
+
+<p>Il faut être juste envers lui; il n'y avait, depuis le cardinal de
+Richelieu, ni Tibère, ni Séjan, ni Néron à supplicier poétiquement en
+France; il n'y avait pas même lieu à ces orgies de style, dans le
+tableau des m&oelig;urs, dont Juvénal salit effrontément ses pages;
+peintures plus hideuses du vice que le vice lui-même! D'ailleurs la
+chasteté du langage heureusement introduit dans l'histoire et dans la
+poésie par une religion plus pudique, défendait à Boileau ces nudités de
+la chair, scandales de l'esprit comme des yeux. Le christianisme avait
+jeté un voile sur ces nudités. On s'étonne qu'aucun peuple civilisé ait
+pu supporter les cynismes de style de ce Juvénal. Ce n'étaient pas
+seulement les <span class="italic">hyperboles</span>, comme les appelle son imitateur, c'étaient
+les impudicités et les égouts de la langue.</p>
+
+<p>À cela près, Juvénal, soit dans l'imprécation contre les vices, soit
+dans la peinture des vertus pures et douces qui font contraste aux
+horreurs de ces vices, était véritablement un <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span>écrivain de
+premier ordre dans la force comme dans la grâce. Il a même des
+sensibilités qu'on ne rencontre jamais dans le satiriste français,
+telles, par exemple, que ce tableau des mélancolies et des isolements de
+la vieillesse dans la dixième satire.</p>
+
+<p>«Lors même,» dit-il dans ces beaux vers que Virgile n'aurait pas
+désavoués, «lors même que notre intelligence conserverait, dans l'âge
+avancé, toute la vigueur de l'âme, ne faut-il pas, hélas! mener les
+funérailles de ses enfants? contempler le bûcher qui consume les
+dépouilles d'une épouse longtemps aimée, ou celles d'un frère? ou porter
+dans ses mains des urnes pleines des cendres de nos s&oelig;urs? Cette
+douleur a été réservée à ceux qui vivent longtemps, que leur foyer, sans
+cesse décimé par de nouveaux trépas, condamne à vieillir dans une
+perpétuelle tristesse et sous des noirs vêtements de deuil! Le roi de
+Pylos, le vieux Nestor, si l'on en doit croire
+Homère, atteignit les années de la corneille dans une
+constance de félicité sans éclipse, heureux, selon le vulgaire, d'avoir
+ajourné la mort pendant tant de révolutions des jours, et d'avoir bu si
+souvent le jus nouveau du raisin <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span>qui coule du pressoir aux
+vendanges. Mais attendez un peu, et écoutez avec quelle amertume il
+accuse les lois du Destin et la lenteur des Parques à couper la trame de
+sa vie, quand il voit la chevelure de son cher Archiloque pétiller sous
+la flamme du bûcher funèbre!... Car il s'adresse à tous ses proches qui
+l'entourent et leur demande par quel crime il a mérité du sort le
+supplice d'une vie si prolongée. Ainsi Pélée, quand il pleurait son fils
+Achille enlevé à sa tendresse... Si, avant la subversion de sa ville de
+Troie, Priam fût descendu chez les ombres, Hector,
+son fils, aurait porté sur ses épaules et sur celles de ses autres
+frères le corps vénéré de son père, à travers les Troyennes gémissantes,
+dont les filles du vieillard, Cassandre et Polyxène, les vêtements
+déchirés, auraient commencé les sanglots funèbres! Hélas! que lui
+servirent ses longs jours? Il vit tout crouler autour de lui, et l'Asie
+renversée par le fer et par le feu. Alors, guerrier débile et
+chancelant, il dépose sa couronne pour prendre ses armes impuissantes,
+et succombe au pied de l'autel de Jupiter, tel qu'un b&oelig;uf vieilli qui
+tend à la hache de son maître un cou mince et décharné <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span>par le
+travail, pauvre animal devenu maintenant importun à son maître ingrat!»</p>
+
+<p class="poem" lang="la">«<span class="italic">Ab ingrato jam fastiditus aratro!</span>»</p>
+
+<p>De tels vers sont bien supérieurs au style de la satire, et ils
+illustreraient les plus pathétiques épopées. Nous n'en trouverons pas de
+semblables dans le satiriste français.</p>
+
+<p>Quelques aspirations touchantes aux délices simples de la vie des champs
+n'attestent pas moins, dans Juvénal, une âme altérée de la nature et de
+la retraite si chères aux poëtes.</p>
+
+<p>«Si tu pouvais t'arracher aux spectacles du Cirque,» dit-il à son
+interlocuteur imaginaire, «tu pourrais te construire à <span class="italic">Sora</span> ou à
+<span class="italic">Frosinone</span> une maison convenable, à moindre prix que tu ne payes à Rome
+le loyer d'un réduit ténébreux; là tu aurais à toi un petit jardin, un
+puits peu profond, dont l'eau, tirée sans roue et sans corde,
+désaltérerait d'une facile ondée tes plantes naissantes et tendres. Vis
+là, amant de la bêche fourchue et possesseur d'un jardin cultivé de tes
+propres mains, dont les légumes puissent suffire au repas frugal de cent
+disciples de Pythagore! En quelque site, en quelque désert qu'il soit
+situé, <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span>c'est quelque chose de délicieux que de s'être fait le
+possesseur d'une habitation champêtre.»</p>
+
+<p>Et ailleurs: «Un enfant rustique, sans autre parure que le vêtement
+nécessaire pour le préserver du froid, nous servira, dans des plats
+d'argile, des mets achetés au prix de peu de pièces de cuivre. Tu ne
+verras aucun de mes esclaves venu de Phrygie ou de Lycie à Rome. Tout ce
+que tu auras à leur demander, demande-le-leur simplement en latin. Ils
+sont tous vêtus uniformément, les cheveux coupés court, droits et
+peignés seulement avec soin aujourd'hui par respect pour mes convives.
+L'un est le fils de mon rude berger, l'autre de mon bouvier. Celui-ci
+soupire après sa mère, qu'il n'a pas revue depuis trop longtemps;
+triste, il regrette sa pauvre cabane et ses chameaux familiers. Il te
+versera du vin pressuré sur les montagnes où il est né et sur le
+penchant desquelles il folâtrait naguère, car le vin et celui qui le
+verse ont tous les deux la même patrie?»</p>
+
+<p>Et ailleurs encore: «Une si petite terre nourrissait autrefois le père
+et toute la foule domestique de son domaine, au milieu de laquelle
+<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span>une épouse enceinte, assise sur le seuil, et quatre enfants,
+l'un fils de l'esclave, les trois autres du maître. Mais, après le repas
+des maîtres, un repas plus abondant attendait les frères aînés au retour
+de la vigne ou du sillon; la bouillie fumait pour eux dans les vastes
+chaudières de cuivre. Ô mes enfants! ne demandons à la charrue que le
+pain qui suffit à notre table. Vivez contents de ces cabanes et de ces
+collines agrestes! Celui-là ne fera rien de déshonnête qui ne rougit pas
+d'affronter les glaces avec des guêtres montant jusqu'aux genoux, et de
+braver la bise en retournant le poil de son manteau sur ses membres
+réchauffés.»</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Nous nous sommes laissé entraîner au charme de ces citations. On ne
+trouve rien de semblable dans la satire française. On ignore la patrie
+et la profession natale de Juvénal; mais à de tels vers, à des retours
+si complaisants vers la simplicité et vers la frugalité de la vie
+rustique, on peut croire qu'il était, comme Virgile, un enfant de la
+glèbe, et que les agrestes images de la campagne italique obsédaient
+<span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span>sa belle imagination au milieu des sordidités de Rome. Un
+grand amour des choses honnêtes éclate partout dans ses dégoûts même les
+plus scandaleux d'expression contre le vice.</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Boileau n'avait rien d'une telle origine; c'était un fils du pavé d'une
+grande ville; il était né dans cette sombre cour du Palais, au bruit de
+la chicane, d'un père greffier; l'école avait été sa seule nourrice.</p>
+
+<p>Voltaire, ce Boileau transcendant, ce Boileau qui donna au bon sens et
+au bon goût français des ailes plus vastes, plus hautes et plus légères,
+reconnaissait tout ce qu'il devait à son maître. Né comme lui et peu de
+temps après lui dans le même quartier de Paris et presque dans les mêmes
+conditions de famille, voici comment il en parle à près de quatre-vingts
+ans, dans un de ses plus gracieux accès de verve:</p>
+
+<p class="poem">
+ Boileau, correct auteur de solides écrits,<br>
+ Zoïle de Quinault et flatteur de Louis,<br>
+ Mais oracle du goût dans cet art difficile<br>
+ Où s'égayait Horace, où travaillait Virgile,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span>Dans la cour du Palais je naquis ton voisin;<br>
+ De ton siècle éclatant mes yeux virent la fin:<br>
+ Siècle de grands talents bien plus que de lumière.<br>
+ Dont Corneille en bronchant sut ouvrir la carrière.<br>
+ Je vis le jardinier de ta maison d'Auteuil,<br>
+ Qui chez toi, pour rimer, planta le chèvrefeuil.<br>
+ Chez ton neveu Dongois je passai mon enfance,<br>
+ Bon bourgeois, qui se crut un homme d'importance.<br>
+ Je veux écrire un mot sur tes sots ennemis,<br>
+ À l'hôtel Rambouillet contre toi réunis,<br>
+ Qui voulaient, pour loyer de tes rimes sincères,<br>
+ Couronné de lauriers t'envoyer aux galères;<br>
+ Ces petits beaux esprits craignaient la vérité,<br>
+ Et du sel de tes vers la piquante âcreté.<br>
+ Louis avait du goût, Louis aimait la gloire;<br>
+ Il voulut que ta muse assurât sa mémoire,<br>
+ Et, satirique heureux, par ton prince avoué,<br>
+ Tu pus censurer tout, pourvu qu'il fût loué!</p>
+
+<p class="poem spaced2">........<br>
+........</p>
+
+<p class="poem">Et moi je fais trembler dans mes derniers moments<br>
+ Et les pédants jaloux, et les petits tyrans.<br>
+ J'ose agir sans rien craindre, ainsi que j'ose écrire;<br>
+ Je fais le bien que j'aime, et voilà ma satire!<br>
+ Nous nous verrons, Boileau! tu me présenteras<br>
+ Chapelain, Scudéry, Perrin, Pradon, Coras.<br>
+ Mais je veux avec toi baiser dans l'Élysée<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span>La main qui nous peignit l'épouse de Thésée.<br>
+ Tandis que j'ai vécu, l'on m'a vu hautement<br>
+ Aux badauds effarés dire mon sentiment;<br>
+ Je veux le dire encor dans les royaumes sombres:<br>
+ S'ils ont des préjugés j'en guérirai les ombres!<br>
+ À table avec Vendôme, et Chapelle, et Chaulieu,<br>
+ M'enivrant du nectar qu'on boit dans ce beau lieu,<br>
+ Secondé de Ninon, dont je fus légataire.<br>
+ J'adoucirai les traits de ton humeur austère.<br>
+ Partons! dépêche-toi, curé de mon hameau;<br>
+ Viens de ton eau bénite asperger mon caveau!</p>
+
+<p>On sent plus, dans ces vers du premier disciple de Boileau, la
+sautillante inspiration d'Horace que le pas grave et lourd de Boileau
+lui-même; mais on voit que Voltaire ne craignait pas plus que nous de
+confesser une sérieuse estime pour les services littéraires de celui
+qu'il nomme l'<span class="italic">oracle du goût</span>, dans un temps où le génie français était
+né avec Corneille, et où il allait périr, sans Boileau, dans les
+mignardises italiennes ou dans les rodomontades espagnoles de l'hôtel de
+Rambouillet.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Nous ne raconterons pas la vie de Boileau.</p>
+
+<p>Boileau d'ailleurs n'eut point de vie, car il <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span>n'eut ni
+aventures ni passions. La vie des poëtes est dans leur c&oelig;ur; celui-là
+n'avait que de l'esprit. Toute sa vie est dans son bon sens. Il l'avait
+reçu de la nature, inné, incorruptible, inflexible. Les études sévères,
+seule consolation des infirmités précoces qui attristèrent son enfance
+et sa jeunesse, avaient appliqué en lui ce bon sens au bon goût dans les
+lettres. Quinzième enfant d'un père greffier du parlement, privé de
+bonne heure des soins et de l'affection de sa mère, opéré de la pierre à
+douze ans, nourri dans les colléges, ce dur et froid noviciat des
+enfants sevrés de leurs familles, jeté ensuite contre son gré dans des
+études de théologie et de jurisprudence dont les arguties lui
+répugnèrent, possesseur d'une petite fortune suffisant à la modestie de
+ses désirs après la mort d'un père laborieux; sans ambition, sans
+intrigue, sans chaleur dans l'âme, mais non sans amitié; amateur de tout
+ce qu'on appelle vertu par probité naturelle d'esprit et par ce penchant
+honnête qui est le bon goût de l'âme, il prit contre son siècle la plume
+de Caton le Censeur, et il écrivit des satires pour réformer le mauvais
+goût, comme, dans une autre fortune, il aurait pris la hache des
+licteurs pour <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span>réformer les mauvaises m&oelig;urs de sa patrie.</p>
+
+<p>Il ne regarda de la vie que les livres; il s'attira de bonne heure la
+haine des mauvais écrivains, l'amitié des illustres. Il fut recherché de
+la cour sans s'y livrer; il honora dans Louis XIV l'autorité souveraine
+et la majesté du règne sans flatter dans le roi d'autre faiblesse que
+celle de la gloire. Il ne fut point courtisan comme Racine; il fut plus
+immaculé de complaisance que Bossuet, plus pur de tout manége que
+Fénelon, plus noblement désintéressé que Corneille, aussi dégagé
+d'orgueil et d'envie que Molière, exemple accompli du parfait honnête
+homme dans sa vie publique comme dans sa vie privée.</p>
+
+<p>Retiré souvent dans sa petite maison de campagne d'Auteuil, dont il
+avait fait son <span class="italic">Lucretile</span> à l'exemple d'Horace, il y cultivait à la
+fois ses plantes et ses livres; il y recevait, pendant l'été, à sa table
+frugale, mais décente, tout ce que la France possédait d'hommes vénérés
+par la vertu, illustres par le génie. On ferait son histoire par ses
+amitiés; elles étaient toutes pures, grandes ou glorieuses. Il vieillit
+ainsi jusqu'aux limites assignées par la nature aux plus longues vies,
+et mourut avec fermeté, <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span>comme il convient à un homme qui a
+beaucoup pensé au néant pompeux des choses humaines et à la grandeur des
+espérances au delà du tombeau.</p>
+
+<p>Voilà Boileau comme homme; voyons Boileau comme écrivain.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Comme écrivain, selon nous, son plus grand mérite fut d'avoir été
+l'homme nécessaire au moment où il apparut dans notre littérature. Cette
+littérature courait à sa perte en se dénationalisant trop sur les pas
+des imitateurs du style italien et du style espagnol. Il lui fallait un
+vigoureux coup de férule sur les mains qui tenaient la plume depuis
+Ronsard. Sans doute Ronsard était mille fois plus poëte que Boileau; il
+y avait, dans ce gentilhomme de cour et d'épée, du <span class="italic">Tasse</span>, du
+<span class="italic">Pétrarque</span>, de l'<span class="italic">Arioste</span>, presque du <span class="italic">Pindare</span>; il y avait aussi de
+l'<span class="italic">Horace</span>. Il y avait de plus une certaine grâce juvénile et gauloise
+qui charmait l'esprit sans doute, mais qui tendait trop à faire tomber
+la langue et la littérature dans une seconde enfance. Cette seconde
+enfance, qui n'a pas l'inexpérience et <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span>la naïveté vraie de la
+première, pouvait faire dégénérer l'esprit français en afféterie, en
+mignardise, en jeu d'esprit, toutes choses indignes d'une grande langue
+et d'un grand peuple.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>À côté de l'école de Ronsard, qui triomphait à l'hôtel de Rambouillet,
+et en opposition avec elle, il s'était formé une école pédantesque,
+pénible, lourde, gauche, inhabilement imitatrice, mais très-orgueilleuse
+et très-puissante, dont <span class="italic">Pradon</span>, <span class="italic">Chapelain</span> et d'autres écrivains
+estimables, mais sans génie, étaient les soleils, selon l'expression de
+Boileau; école littéraire qui s'était emparée par la prétention, par <span class="italic">la
+camaraderie</span> et par la suffisance, de la cour, des salons, de ce qu'on
+appelait alors <span class="italic">les ruelles</span>, et surtout des faveurs lucratives du
+gouvernement.</p>
+
+<p>Cette coterie littéraire, toute-puissante et comme inviolable dans
+l'opinion, rappelait assez l'école dogmatique qui a prévalu depuis
+trente ans parmi nous en politique et même en littérature, par une
+volonté tenace et bien <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span>disciplinée plus que par une véritable
+supériorité de génie. Les Pradon et les Chapelain obstruaient la voie
+aux <span class="italic">Corneille</span>, aux <span class="italic">Racine</span>, aux <span class="italic">Molière</span>, aux <span class="italic">Bossuet</span>, aux
+<span class="italic">Fénelon</span>, véritables grandeurs de la nature, éclipsées ou ajournées par
+ces fausses grandeurs d'engouement. La littérature française, entre
+leurs mains, allait mourir d'ennui avant d'être née.</p>
+
+<p>C'est contre ces faux grands hommes que Boileau osa ouvrir une campagne
+de critique âpre, mais courageuse, qui n'était ni sans danger ni sans
+gloire dans un jeune homme qui n'avait d'autre appui que sa passion pour
+le vrai. Mais, en tacticien habile, ce jeune homme commença, pour
+assurer sa position, par désintéresser l'amour-propre du roi de cette
+querelle entre les écrivains de son règne, et par payer largement à
+Louis XIV le tribut de gloire ou de vanité que ce prince levait avant
+tout sur les génies de son siècle.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>C'est évidemment à cette tactique, presque légitime dans un jeune poëte
+sans patrons, que l'on doit attribuer les éloges réitérés de Boileau
+<span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span>au maître des lettres comme des armes; car on ne voit dans le
+reste de la vie de cet homme austère aucune autre trace de bassesse et
+aucun penchant inné à la flatterie. S'il y en a dans ses épîtres à Louis
+XIV, c'est que ce roi était placé dans l'esprit de ses courtisans hors
+la loi mortelle et par ses poëtes hors de la vérité. Le censeur de son
+siècle débuta donc par une épître au roi. Cette épître était déjà une
+satire. Les vers à deux visages louaient le roi d'un côté, mordaient de
+l'autre les adulateurs ordinaires du prince.</p>
+
+<p class="poem">
+ Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse<br>
+ N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse,<br>
+ Mais qui, seul, sans ministre, à l'exemple des dieux,<br>
+ Soutiens tout par toi-même et vois tout par tes yeux,<br>
+ Grand roi, si jusqu'ici, par un trait de prudence,<br>
+ J'ai demeuré pour toi dans un humble silence,<br>
+ Ce n'est pas que mon c&oelig;ur vainement suspendu<br>
+ Balance pour t'offrir un encens qui t'est dû;<br>
+ Mais je sais peu louer<span class="spaced2">.....</span></p>
+
+<p class="poem"><span class="add4em">Je mesure mon vol à mon faible génie,</span><br>
+ Plus sage en mon respect que ces hardis mortels<br>
+ Qui d'un indigne encens profanent tes autels,<br>
+ Qui, dans ce champ d'honneur où le gain les amène,<br>
+ Osent chanter ton nom sans force et sans haleine,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span>Et qui vont tous les jours d'une importune voix<br>
+ T'ennuyer du récit de tes propres exploits.<br>
+<span class="spaced2">........</span></p>
+
+<p class="poem">C'est à leurs doctes mains, si l'on veut les en croire,<br>
+ Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire;<br>
+ Et ton nom, du Midi jusqu'à l'Ourse vanté,<br>
+ Ne devra qu'à leurs vers son immortalité.<br>
+ Ah! plutôt, sans ce nom, dont la vive lumière<br>
+ Donne un lustre éclatant à leur veine grossière,<br>
+ Ils verraient leurs écrits, honte de l'univers,<br>
+ Pourrir dans la poussière à la merci des vers!<br>
+ Pour chanter un Auguste il faut être un Virgile.</p>
+
+<p>Toute la fin de cette épître est écrite avec la vigueur du style
+cornélien, avec la limpidité du style racinien, avec la propriété acérée
+du style de Molière. Boileau entremêle si habilement et si
+indissolublement les louanges du roi aux mépris contre les mauvais
+écrivains que l'enthousiasme emporte avec lui l'épigramme, et qu'il est
+impossible de supprimer une invective contre les poëtes de cour sans
+supprimer dans le même vers une magnifique apothéose du roi. Ce début,
+qui caressa délicieusement les oreilles de Louis XIV, valut du premier
+coup à Boileau l'amnistie de la cour sur tout <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span>ce qu'il
+pourrait écrire contre les rimeurs en crédit du temps. Il eut le
+privilége de ses satires. Louis XIV sentit qu'il fallait tout accorder à
+un jeune poëte qui se montrait si supérieur à ses rivaux, et qui
+dispensait d'une main si magistrale le dédain au mauvais goût, la gloire
+au grand règne.</p>
+
+<p>Ajoutons que, dans cette même épître et toujours depuis, Boileau,
+capable de mépris, mais incapable d'envie, séparait Corneille, Racine,
+Molière, de la tourbe des écrivains mercenaires, et s'honorait de son
+admiration pour ces grands hommes comme de leur amitié pour lui. C'est
+là ce qui distingue le satiriste du libelliste, l'homme de goût du vil
+envieux.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Les qualités véritablement antiques du style de Boileau, qualités neuves
+à force d'être antiques, apparurent ainsi dès ses premiers vers. Vérité,
+clarté, propriété, sobriété saine, sens spirituel et juste dans une
+image naturelle et proportionnée au sens, harmonie des vers sans
+mollesse, brièveté de la phrase poétique qui ajoute à sa vigueur, trait
+inattendu qui <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span>frappe avant d'avoir averti, peu d'élan, mais
+une marche vive et sûre qui va droit au but et qui ne trébuche jamais;
+en un mot toutes les qualités, non d'un grand poëte, mais d'un grand
+manieur de la langue poétique, voilà ce qui distingua à l'instant ce
+jeune homme et qui donna à sa jeunesse l'autorité d'un âge avancé.</p>
+
+<p>On crut que l'Horace latin de l'Art poétique, des Épîtres et des
+Satires, s'était incarné de nouveau à Paris pour châtier les lettres et
+pour amuser un autre Auguste: on se trompait. Le lyrisme et la grâce, le
+<span class="italic">molle et <span lang="la">facetum</span></span>, manquaient à la ressemblance, mais le goût, l'esprit
+et la langue étaient à l'unisson dans les deux poëtes. Il y avait plus
+d'analogie avec Juvénal; mais, s'il tombait moins bas, le satiriste
+français s'élevait moins haut que le latin. Il avait de plus le mérite
+de ne jamais faire rougir ni la pudeur du front, ni la pudeur de
+l'esprit, et de conserver toujours, même dans ses débordements de verve
+et de fiel, cette pudicité des mots qui est la délicatesse du goût,
+comme la décence des actes est la délicatesse du c&oelig;ur. Il ne donnait
+point au français, comme son prédécesseur <span class="italic">Régnier</span>, l'effronterie
+<span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span>du latin. On sentait qu'il parlait dans une langue vêtue et
+chaste, qui s'offense des nudités du style comme d'une profanation des
+yeux.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>La première de ses satires, qui suivit son <span class="italic">Épître au Roi</span>, n'est qu'une
+déclamation un peu vague, calquée d'Horace et de Juvénal et appliquée
+aux m&oelig;urs générales du temps. Beaucoup de vers en sont devenus
+proverbes; mais les proverbes, qui sont des images dans l'Orient, ne
+sont que des maximes en Occident. On peut être proverbial chez nous sans
+être poétique. C'est le don de Boileau, de Molière, de Voltaire, les
+plus spirituels des écrivains en vers, mais les moins véritablement
+poëtes. L'esprit suffit pour faire un proverbe; l'imagination et
+l'enthousiasme sont nécessaires pour écrire un vers de sentiment.</p>
+
+<p class="poem">J'appelle un chat un chat et Rollet un fripon,</p>
+
+<p class="noindent">n'est qu'un mot cruel rédigé en douze pieds. La malignité de Boileau,
+qui ne rougit pas dans cette satire d'attaquer les mauvais poëtes
+<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span>jusque dans leur mauvaise fortune, lui fera reprocher
+éternellement cette insulte à l'indigence, restée proverbiale aussi,
+mais proverbiale contre son c&oelig;ur:</p>
+
+<p class="poem">Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échine,<br>
+ S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine.</p>
+
+<p>Ce n'était pas ainsi que Juvénal, son maître, parlait des indigences et
+des labeurs de l'esprit; dans ses plus mordantes invectives contre les
+fautes du talent, il laissait tomber une larme chaude sur les iniquités
+de la fortune. «Il est beau, il est légitime, s'écriait-il en deux vers
+pieux, de gagner le salaire de son génie par le travail de
+l'intelligence.» Boileau, dans ses vers, était d'autant plus inexcusable
+que déjà il recevait du roi une pension pour ses louanges précoces, et
+que son aisance poétique n'était pas encore le prix du travail, mais le
+salaire de la flatterie.</p>
+
+<p>La seconde satire est adressée à Molière:</p>
+
+<p class="poem">Rare et fameux esprit, dont la fertile veine<br>
+ Ignore en écrivant le travail et la peine,<br>
+ Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts,<br>
+ Et qui sait à quel coin se frappent les bons vers!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span>Cette satire n'est qu'une charmante et piquante plaisanterie,
+pleine de ce qu'on appelait alors le sel attique ou la séve grecque, sur
+les difficultés de la rime dans le mètre français. Il cite à Molière,
+pour exemple de ces contradictions de la rime et du sens, une foule de
+circonstances où, cherchant à trouver le nom d'un homme de génie, la
+rime lui présente au bout du vers le nom d'un plat ou ridicule écrivain.
+Cette litanie de la sottise est entremêlée cependant de vers plus
+poétiques qu'épigrammatiques, dans lesquels on aime à retrouver quelques
+aspirations nonchalantes d'Horace à la paix et à l'obscurité des champs.
+Nous les citons, car de tels vers sont trop rares dans Boileau. Ils
+délassent de la méchanceté par le charme, ils détendent l'esprit, comme
+un air de flûte au milieu d'un aigre concert d'instruments aigus.</p>
+
+<p class="poem">Ah! maudit soit celui dont la verve insensée<br>
+ Dans les bornes d'un vers enferma la pensée,<br>
+ Et, donnant à l'esprit une étroite prison,<br>
+ Voulut avec la rime enchaîner la raison!<br>
+ Sans ce métier, fatal au repos de ma vie,<br>
+ Mes jours pleins de loisirs couleraient sans envie;<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span>Mon c&oelig;ur, exempt de soins, libre de passion,<br>
+ Sait donner une borne à mon ambition.<br>
+ Évitant des grandeurs la présence importune,<br>
+ Je ne vais point au Louvre adorer la fortune.</p>
+
+<p>La satire sur le repas, presque entièrement imitée de Juvénal, ne se
+relève qu'à la fin par une salve d'épigrammes ironiques qui jaillissent
+comme la mousse d'un vin de dessert sur tous les noms des ennemis de
+Boileau.</p>
+
+<p>Plusieurs ne sont que des discours en vers sur des généralités de
+morale, heureusement rimées, mais infiniment au-dessous des discours en
+vers de Voltaire, un des chefs-d'&oelig;uvre de cet esprit universel. Celle
+sur la noblesse est une imprécation contre les inégalités de rang qui
+préludait de bien loin à la révolution française et que Louis XIV
+autorisait parce qu'il ne comprenait d'inégalité que pour le trône. À
+peine imprimerait-on de telles maximes de démocratie aujourd'hui.
+Boileau, Molière et Fénelon sapaient en pleine cour l'institution qui
+peuple les cours.</p>
+
+<p class="poem">Que maudit soit le jour où cette vanité<br>
+ Vint ici de nos m&oelig;urs souiller la pureté!<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span>Dans les temps bien heureux du monde en son enfance,<br>
+ Chacun mettait sa gloire en sa seule innocence,<br>
+ Chacun vivait content et sous d'égales lois;<br>
+ Le mérite y faisait la noblesse et les rois,<br>
+ Et, sans chercher l'appui d'une naissance illustre,<br>
+ Un héros de soi-même empruntait tout son lustre;<br>
+ Mais enfin par le temps le mérite avili<br>
+ Vit l'honneur en roture et le vice ennobli,<br>
+ Et l'orgueil, d'un faux titre appuyant sa faiblesse,<br>
+ Maîtrisa les humains sous le nom de noblesse.</p>
+
+<p>La satire sur les embarras des rues de Paris n'est qu'une boutade sans
+originalité, sans grâce et sans sel. Celle qui suit commence par de
+très-beaux vers sur le métier du satiriste:</p>
+
+<p class="poem">
+ Muse, changeons de style et quittons la satire;<br>
+ C'est un méchant métier que celui de médire;<br>
+ À l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal:<br>
+ Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal.<br>
+ Le poëte aveuglé d'une telle manie<br>
+ En courant à l'honneur trouve l'ignominie,<br>
+ Et tel mot, pour avoir réjoui le lecteur,<br>
+ A coûté bien souvent des larmes à l'auteur.</p>
+
+<p>Celle sur l'avarice, à travers des banalités <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span>mesquines, a des
+accents de génie romain dans la bouche de Caton ou de Sénèque. La morale
+y est éloquente comme le drame. Ces vers, traduits de <span class="italic">Perse</span>, ne le
+cèdent pas au latin le plus ferme.</p>
+
+<p class="poem">
+ Le sommeil sur mes yeux commence à s'épancher.<br>
+ Debout! dit l'Avarice, il est temps de marcher!<br>
+ &mdash;Eh! laisse-moi!&mdash;Debout!&mdash;Un moment!&mdash;Tu répliques!<br>
+ &mdash;À peine le soleil fait ouvrir les boutiques.<br>
+ &mdash;N'importe, lève-toi!&mdash;Pourquoi faire, après tout?<br>
+ &mdash;Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout,<br>
+ Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre,<br>
+ Rapporter de <span class="italic">Goa</span> le poivre et le gingembre.<br>
+ &mdash;Mais j'ai des biens en foule et je puis m'en passer!<br>
+ &mdash;On n'en peut trop avoir, et pour en amasser<br>
+ Il ne faut épargner ni crime ni parjure,<br>
+ Il faut souffrir la faim et coucher sur la dure,<br>
+ Avoir plus de trésors que n'en perdit Galet,<br>
+ N'avoir dans sa maison ni meubles ni valet,<br>
+ Parmi des tas de blé vivre de seigle et d'orge,<br>
+ De peur de perdre un liard souffrir qu'on vous égorge.<br>
+ &mdash;Et pourquoi cette épargne enfin?&mdash;L'ignores-tu?<br>
+ Afin qu'un héritier, bien nourri, bien vêtu,<br>
+ Profitant d'un trésor en tes mains inutile,<br>
+ De son train quelque jour embarrasse la ville!<br>
+ &mdash;Que faire?&mdash;Il faut partir; les matelots sont prêts!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span>Pour quiconque a reçu le sens du style et du vers, ce dialogue
+égale Boileau aux plus grands artisans de la langue. Ici même ce n'est
+plus un artisan de la langue, c'est un poëte véritable. La verve latine
+enivre sa diction un peu froide.</p>
+
+<p class="poem">Que faire?&mdash;Il faut partir; les matelots sont prêts!...</p>
+
+<p class="noindent">est une image interrompue qui emporte l'avare et le lecteur jusqu'aux
+extrémités de l'Océan, à la fortune ou à la mort.</p>
+
+<p>La satire qu'il adresse ironiquement à son esprit, pour le gourmander
+sur sa manie de médire, est l'apogée de son talent de critique. Elle
+étincelle comme le fer chaud sous le marteau de forge, et chaque
+étincelle brûle le nom d'un de ses ennemis; mais elle est sans pitié et
+souvent sans justice. Ces beautés sont des crimes d'esprit qu'on ne peut
+admirer qu'en les déplorant, crimes brillants, mais inutiles, même au
+bon goût qu'ils prétendent venger; car le temps suffit seul à éteindre
+toutes ces fausses gloires. <span class="italic" lang="it">Guarda e passa!</span> Regarde et passe, est le
+seul mot à dire en passant ainsi en <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span>revue toutes les
+médiocrités et tous les engouements d'un siècle.</p>
+
+<p>La dixième, contre les femmes, est une déclamation d'écolier qui ne
+mérite pas d'être lue. Il n'appartenait pas à un poëte sans passion de
+parler des femmes. Le seul juste jugement des femmes, c'est l'amour; qui
+ne les adore pas ne les connaît pas. Il me semble entendre un buveur
+d'eau parler de l'ivresse. Si on les juge par les vertus naturelles de
+leur sexe, on les divinise; si on les juge par les vices d'un très-petit
+nombre d'entre elles, on les calomnie et on les profane. Les vrais
+poëtes, comme les vrais héros, se reconnaissent à l'adoration qu'ils ont
+pour elles. Homère, Dante, Pétrarque, <span lang="en">Milton</span>, Racine,
+<span lang="en">Byron</span> ont tous donné à leurs poésies des noms de femmes.
+Andromaque, Béatrice, Laure, l'épouse et les filles de l'Homère anglais,
+les héroïnes innomées de l'auteur de Lara, célèbres sous les noms de
+<span class="italic">Médora</span> ou de <span class="italic">Gulnare</span>, sont toutes des déifications de ce sexe
+outragé par Boileau. C'est une page à déchirer de ce livre où manquera
+éternellement la page du c&oelig;ur. Ce crime contre l'amour porta malheur
+aux autres satires de Boileau. Dépourvu, dans celles sur l'<span class="italic">honneur</span>
+<span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span>et sur l'<span class="italic">équivoque</span>, de l'appui des anciens, qui n'avaient
+pas pu toucher à ces sujets tout modernes, il se traîna lourdement dans
+des banalités sans traces. Sa prose, péniblement rimée, n'eut rien du
+vers que son uniformité et sa monotonie.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>De l'aveu de tous les critiques, il se releva dans ses épîtres, non
+jamais à la grâce, mais à la perfection de sens et de versification de
+son modèle, Horace. L'épître, sorte de lettre plus ou moins familière en
+vers, laisse bien plus de liberté et de souplesse au style. C'est un
+instrument poétique qui a toutes les notes graves ou douces du clavier.
+On peut y être familier sans être vulgaire, on peut s'y montrer
+ingénieux sans être méchant.</p>
+
+<p>À l'exception de celles de Voltaire, nous n'avons rien dans la langue
+française d'aussi parfait dans le style tempéré que les belles épîtres
+de Boileau; quelquefois même elles s'élèvent au sublime contemplatif ou
+descriptif, <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span>comme dans l'épître sur le passage du Rhin par
+l'armée de Louis XIV, ou comme dans l'épître vengeresse adressée à
+Racine, méconnu par son siècle et attendu par la postérité. Elles sont
+le fruit plus mûr de ses années. L'âge lui apportait, comme à Voltaire,
+ce qu'il emporte souvent aux esprits sans longévité, la flexibilité
+assouplie et l'habile négligence, ces grâces du génie au repos.</p>
+
+<p>La première, au Roi, a des accents dignes de Virgile parlant la
+philosophie de Sénèque:</p>
+
+<p class="poem">
+ . . . . . . En vain aux conquérants<br>
+ L'erreur parmi les rois donne les premiers rangs;<br>
+ Entre les vrais héros ce sont les plus vulgaires;<br>
+ Chaque siècle est fécond en heureux téméraires,<br>
+ Chaque climat produit ces favoris de Mars:<br>
+ La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars!<br>
+ Combien n'a-t-on pas vu des fanges Méotides<br>
+ Sortir ces conquérants, Goths, Vandales, Gépides?<br>
+ Mais un roi vraiment roi, qui, juste en ses projets,<br>
+ Sache en un calme heureux maintenir ses sujets,<br>
+ Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire,<br>
+ Il faut pour le trouver courir toute l'histoire.<br>
+ La terre compte peu de ces rois bienfaisants;<br>
+ Le Ciel à les former se prépare longtemps.<br>
+ Tel fut cet empereur sous qui Rome adorée<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span>Vit renaître les jours de Saturne et de Rhée,<br>
+ Qui rendit de son joug l'univers amoureux,<br>
+ Qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux;<br>
+ Qui soupirait le soir si sa main fortunée<br>
+ N'avait par des bienfaits signalé sa journée.<br>
+ Le cours ne fut pas long d'un empire si doux!</p>
+
+<p>Si on lisait ces vers admirables dans une scène de la tragédie de
+<span class="italic">Britannicus</span>, un des chefs-d'&oelig;uvre de Racine, qui pourrait
+distinguer entre le style poétique de Boileau et le style de Racine?
+L'épître ici est égale à la tragédie, et les deux écrivains amis sont,
+dans des ordres de poésie différents, au même niveau de diction
+poétique.</p>
+
+<p>L'épître badine à M. de Guilleragues étincelle de beautés d'un autre
+genre. Boileau vieilli aspire au repos, donne et demande la paix à ses
+ennemis.</p>
+
+<p>J'étais plus irritable et plus guerroyant, lui dit-il,</p>
+
+<p class="poem">
+ Quand mes cheveux plus noirs ombrageaient mon visage.<br>
+ Maintenant que le temps a mûri mes désirs,<br>
+ Que mon âge, amoureux de plus sages plaisirs,<br>
+ S'en va bientôt frapper à son neuvième lustre,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span>J'aime mieux mon repos qu'une fatigue illustre.<br>
+ Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable;<br>
+ Je n'arme plus contre eux mes ongles émoussés:<br>
+ Ainsi que mes beaux jours mes chagrins sont passés.<br>
+ Qu'à son gré désormais la Fortune me joue;<br>
+ On me verra dormir au branle de sa roue!</p>
+
+<p>Y a-t-il dans La Fontaine des vers supérieurs en philosophie
+épicurienne? Y en a-t-il d'aussi riches en images appropriées au sens,
+et d'aussi vibrants d'harmonie? Ne sont-ce pas là des médailles de style
+poétique qu'on ne trouverait, en aussi grande abondance, dans aucun
+écrivain de tous nos siècles français?</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>Boileau avait trouvé au petit village d'Auteuil, alors isolé de Paris,
+l'abri que tout homme sensible ou las cherche au soir de sa vie.</p>
+
+<p>Les simples paysages des collines de Paris et les délicieux loisirs des
+champes, savourés par un esprit nonchalant, sont retracés, dans l'épître
+à M. de Lamoignon, comme Horace retrace <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span>les collines de
+Tivoli et les heures paresseuses de sa vie encaissée dans son jardin à
+<span class="italic">Lucretile</span>.</p>
+
+<p class="poem">
+ Du lieu qui me retient veux-tu voir le tableau?<br>
+ C'est un petit village, ou plutôt un hameau,<br>
+ Bâti sur le penchant d'un long rang de collines,<br>
+ D'où l'&oelig;il s'égare au loin dans les plaines voisines;<br>
+ La Seine, au pied des monts que son flot vient laver,<br>
+ Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever,<br>
+ Qui, partageant son cours par leurs vertes barrières,<br>
+ D'une rivière seule y forment vingt rivières.<br>
+ Tous ses bords sont couverts de saules non plantés,<br>
+ Et de noyers souvent du passant insultés.<br>
+ La maison du Seigneur, seule un peu plus ornée,<br>
+ Se présente au dehors de murs environnée.<br>
+ Le soleil en naissant la regarde d'abord,<br>
+ Et le mont la défend des outrages du nord.<br>
+ C'est là, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille<br>
+ Met à profit les jours que la Parque me file.<br>
+ Ici, dans ce vallon qui borne mes désirs,<br>
+ J'achète à peu de frais de solides plaisirs:<br>
+ Tantôt, un livre en main, errant dans les prairies,<br>
+ J'occupe ma raison d'utiles rêveries;<br>
+ Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi,<br>
+ Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui.</p>
+
+<p class="poem spaced2">.........</p>
+
+<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span>Ô fortuné séjour! ô champs aimés des cieux!<br>
+ Que pour jamais, foulant vos prés délicieux,<br>
+ Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde,<br>
+ Et, connu de vous seuls, oublier tout le monde!</p>
+
+<p class="poem spaced2">.........</p>
+
+<p>N'est-ce pas, dans la même langue et dans un autre esprit, la pathétique
+invocation de Phèdre à la fraîcheur des forêts, dans Racine:</p>
+
+<p class="poem">
+ Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts?</p>
+
+<p>N'est-ce pas le vers savoureux d'oubli du poëte romain:</p>
+
+<p class="poem" lang="la"><span class="italic">Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ?</span></p>
+
+<p>Peut-on soutenir qu'un tel homme ne fut que le pédagogue des poëtes? Où
+trouvera-t-on de pareilles délices d'oreille en français? Et ces délices
+étaient des prémices, il ne faut pas l'oublier.</p>
+
+<p>Écoutez comme il continue dans le même style:</p>
+
+<p class="poem">
+ Qu'heureux est le mortel qui, du monde ignoré,<br>
+ Vit content de soi-même à l'ombre retiré!<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span>Que l'amour de ce rien qu'on nomme renommée<br>
+ N'a jamais enivré d'une vaine fumée!</p>
+
+<p class="poem spaced2">.........<br>.........</p>
+
+<p class="poem">Il n'a point à subir d'affronts ni d'injustices,<br>
+ Et du peuple inconstant il brave les caprices.</p>
+
+<p class="poem spaced2">.........</p>
+
+<p>On le presse de produire encore; il répond</p>
+
+<p class="poem spaced2">.........</p>
+
+<p class="poem">Cependant tout décroît, et moi-même, à qui l'âge<br>
+ D'aucune ride encor n'a flétri le visage,<br>
+ Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix<br>
+ J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois.<br>
+ Ma muse, qui se plaît dans leurs routes perdues,<br>
+ Ne saurait plus marcher sur le pavé des rues!</p>
+
+<p>Plus loin, seul contre tous, il prend courageusement corps à corps
+l'injustice du siècle envers Racine, son ami; il emprunte à l'auteur
+d'<span class="italic">Athalie</span> son style pour terrasser l'envie qui rapetissait déjà le
+grand tragique. Il lui rappelle <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span>l'abandon dans lequel le
+siècle avait laissé mourir quelques jours avant Molière.</p>
+
+<p class="poem">
+ Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière,<br>
+ Pour jamais sous sa tombe eût enfermé Molière...</p>
+
+<p class="noindent">on ravala sa gloire comme la tienne, lui dit-il;</p>
+
+<p class="poem">
+ Mais sitôt que, d'un trait de ses fatales mains,<br>
+ La Parque l'eut rayé du nombre des humains,<br>
+ On reconnut le prix de sa muse éclipsée.</p>
+
+<p class="poem spaced2">.........</p>
+
+<p class="poem">Je soulève pour toi l'équitable avenir.</p>
+
+<p class="poem spaced2">.........</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>Son poëme de l'<span class="italic">Art poétique</span>, froide et prosaïque imitation d'Horace,
+dont les pédants routiniers de collége prosaïsent et affadissent
+<span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span>la mémoire des enfants, est certainement le plus faible de ses
+ouvrages. C'est le squelette de la poésie, décharné, décoloré, privé de
+vie et d'âme par un profane anatomiste de l'inspiration. C'était déjà
+une faute que d'écrire un tel poëme; les vers sont faits pour le chant,
+quelquefois pour la pensée, jamais pour la pédagogie. C'est ce prosaïsme
+de l'<span class="italic">Art poétique</span> qui a le plus diminué Boileau dans l'esprit de notre
+siècle; on se venge de l'ennui qui respire dans ces préceptes rimés en
+oubliant les vers admirables qui parsèment les satires et les épîtres.</p>
+
+<p>Deux seules grandes qualités manquent à Boileau dans ses ouvrages, la
+longue haleine et l'élévation. Il est court dans son vol, il rase la
+terre et il badine au lieu de toucher. Aussi est-il par excellence le
+poëte des esprits ingénieux, mais médiocres, qui n'ont pas d'ailes et
+qui jouent terre à terre à la poésie, au lieu de se laisser emporter par
+elle dans son ciel; <span class="smcap" lang="it">Musa pedestris!</span> poésie pédestre, qui ne bronche pas,
+mais qui ne dévore pas l'espace. Le manque de profondeur fut le défaut
+capital de Boileau comme de sa race gauloise; ce défaut qui était celui
+de la littérature française jusqu'à <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span>Corneille, Racine,
+Bossuet, surtout jusqu'à J.-J. Rousseau, défaut qui a fait une partie du
+succès si prodigieux et si mérité de Voltaire, obligé de rire jusqu'à
+l'indécence même pour raisonner.</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>C'est à ce badinage, selon nous, un peu profanateur de la poésie, que
+Boileau a dû sa plus grande popularité et qu'il la conserve. Nous
+voulons parler de son poëme héroï-comique du <span class="italic">Lutrin</span>. Jusqu'à cette
+&oelig;uvre il avait été critique et modèle; critique toujours spirituel,
+modèle quelquefois accompli, mais là il fut véritablement poëte,
+toujours dans l'acception ingénieuse et tempérée du mot.</p>
+
+<p>Les poëtes italiens jusqu'à l'Arioste; Tassoni, après lui, dans la
+<span class="italic" lang="it">Sècchia rapita</span>, plaisanterie assez lourde et peu digne de
+sa renommée; le poëte anglais <span class="italic">Pope</span>, dans <span class="italic">la Boucle de cheveux
+enlevée</span>, hochet poétique d'une incomparable délicatesse de travail,
+avaient été les modèles de Boileau dans ce genre bâtard et corrompu
+<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span>de composition. Boileau lui-même, en autorisant par son
+<span class="italic">Lutrin</span> ce faux genre, devait servir d'excuse à La Fontaine dans ses
+Contes, puis servir d'exemple au poëme burlesque et licencieux de
+Voltaire, <span class="italic">la Pucelle d'Orléans</span>; et Voltaire, à son tour, devait servir
+d'exemple à lord <span lang="en">Byron</span> dans son poëme moqueur et satanique de <span class="italic">Don
+Juan</span>. Ainsi la profanation de la poésie par le <span class="italic">burlesque</span>
+devait corrompre une longue série de poètes et amener, d'excès en excès,
+La Fontaine à l'obscénité. Voltaire an scandale, Gresset à la puérilité,
+<span lang="en">Byron</span> au sacrilége. On ne ravale pas impunément le plus beau
+don de Dieu, la poésie, à des trivialités ridicules. On ne boit pas le
+vin de l'orgie dans le calice. La corruption du genre entraîne celle de
+l'esprit. Le burlesque est la mascarade d'une divinité.</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>Nous sommes loin néanmoins d'appliquer ces sévérités à l'Arioste, le
+<span class="italic">Cervantès</span> poétique de la chevalerie errante. Il fit le <span class="italic">Don
+Quichotte</span> <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span>italien, mais un Don Quichotte héroïque
+et amoureux, dont chaque aventure est un délicieux poëme. L'Arioste
+embellit tout, mais il ne profane rien. Il lâche la bride de son
+imagination pour qu'elle le promène, comme les conteurs arabes, dans les
+espaces, jamais dans la boue. Aussi la grâce, l'amour, l'héroïsme, le
+pathétique même, qui pleure en souriant, l'accompagnent toujours; il
+enivre d'imagination, il n'attriste jamais de sacrilége. Il lui faut une
+place à part dans la littérature, entre ciel et terre. Quelle que soit
+notre estime pour l'exécution savante du poëme héroï-comique de Boileau,
+nous ne ferons pas à l'Arioste l'offense de lui comparer son imitateur
+français.</p>
+
+<p>On connaît le sujet du <span class="italic">Lutrin</span>. C'est un sujet de sacristie et de
+collége. Cela ne prête à rien qu'à de beaux vers malheureusement
+déplacés. Boileau les a prodigués dans ce badinage. Jamais on ne parodia
+en style plus nerveux et plus épique les beaux récits d'Homère et de
+Virgile, mais c'est une parodie.</p>
+
+<p class="poem">
+ Parmi les doux plaisirs d'une paix fraternelle,<br>
+ Paris voyait fleurir son antique chapelle;<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span>Ses chanoines vermeils et brillants de santé<br>
+ S'engraissaient d'une longue et sainte oisiveté.<br>
+ Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines,<br>
+ Ces pieux fainéants faisaient chanter matines,<br>
+ Veillaient à bien dîner et laissaient en leur lieu<br>
+ À des chantres gagés le soin de louer Dieu;<br>
+ Quand la Discorde, encor toute noire de crimes,<br>
+ Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes, etc.</p>
+
+<p class="poem spaced2">.........</p>
+
+<p class="poem">
+ Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée,<br>
+ S'élève un lit de plume à grands frais amassée;<br>
+ Quatre rideaux pompeux par un double contour<br>
+ En défendent l'entrée à la clarté du jour.<br>
+ Là, parmi les douceurs d'un tranquille silence,<br>
+ Règne sur le duvet une heureuse indolence;<br>
+ C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner,<br>
+ Dormant d'un léger somme, attendait le dîner.<br>
+ La jeunesse en sa fleur brille sur son visage;<br>
+ Son menton sur son sein descend à double étage,<br>
+ Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur,<br>
+ Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.</p>
+
+<p>Si on ne reconnaît pas dans ce style le grand poëte, il est impossible
+de n'y pas reconnaître le grand artiste en vers. Il y en a peu de plus
+<span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span>parfaits dans la langue, en admettant que le vers et le sens
+soient deux choses séparées, et que la beauté sérieuse de la pensée ou
+du sentiment ne soit pas nécessaire à la beauté de la poésie. On peut en
+dire autant de presque tous les vers du poëme:</p>
+
+<p class="poem">
+ Lui-même le premier, pour honorer la troupe,<br>
+ D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe;<br>
+ Il l'avale d'un trait, et, chacun l'imitant,<br>
+ La cruche au large ventre est vide en un instant.</p>
+
+<p>Nous passons les triviales et burlesques inventions du récit, quoique la
+même perfection fasse partout reconnaître le grand artisan de langue.
+Qui ne se récrierait à cette caricature, devenue classique, de la
+mollesse?</p>
+
+<p class="poem">
+ L'air, qui gémit du cri de l'horrible déesse,<br>
+ Va jusque dans Cîteaux réveiller la Mollesse;<br>
+ C'est là que d'un dortoir elle a fait son séjour;<br>
+ Les plaisirs nonchalants folâtrent à l'entour;<br>
+ L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines,<br>
+ L'autre broie en riant le vermillon des moines.<br>
+ La volupté la sert avec des yeux dévots,<br>
+ Et toujours le Sommeil lui verse ses pavots.</p>
+
+<p class="poem spaced2">.........</p>
+
+<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span>À ce triste discours, qu'un long soupir achève,<br>
+ La Mollesse en pleurant sur un bras se relève,<br>
+ Ouvre un &oelig;il languissant, et d'une faible voix<br>
+ Laisse tomber ces mots, qu'elle interrompt vingt fois.</p>
+
+<p>Elle regrette le temps</p>
+
+<p class="poem">Où les rois s'honoraient du nom de fainéants.</p>
+
+<p class="poem">On reposait la nuit, on dormait tout le jour.<br>
+ Seulement, au printemps, quand Flore dans les plaines<br>
+ Faisait taire des vents les bruyantes haleines,<br>
+ Quatre b&oelig;ufs attelés d'un pas tranquille et lent<br>
+ Promenaient dans Paris le monarque indolent.</p>
+
+<p>Puis enfin ces quatre vers aussi assoupis que le Sommeil lui-même:</p>
+
+<p class="poem">Ô nuit, ne permets pas!... La Mollesse oppressée<br>
+ Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée,<br>
+ Et, lasse de parler, succombant sous l'effort,<br>
+ Soupire, étend les bras, ferme l'&oelig;il et s'endort.</p>
+
+<p>Aucune langue, même la plus naturellement <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span>harmonieuse, n'est
+arrivée par la perfection du travail de ses plus habiles ouvriers (les
+poëtes) à produire de pareils effets de musique et d'images. Il faut
+plaindre ceux qui méprisent un tel artiste de n'avoir ni des yeux ni des
+oreilles capables de comprendre ce grand art de faire rendre à des
+syllabes tout ce que la nature fait éprouver de plus inexprimable aux
+sens, même le silence et l'assoupissement des sensations!</p>
+
+<p>Le poëme tout entier est semé de perles de style semblables et sans
+nombre, mais malheureusement attachées à une trop mince étoffe. Si
+Boileau avait écrit avec cette perfection sur un sujet sérieux,
+religieux ou héroïque, il aurait fait une &oelig;uvre immortelle au lieu
+d'une fugitive plaisanterie; au lieu du sourire, il aurait arraché
+l'émotion au c&oelig;ur humain. Mais c'était une de ces inspirations qui
+descendent et qui ne montent pas: le sourire vient de l'esprit,
+l'émotion vient de l'âme. Nous l'avons dit et nous le répétons: ce
+n'était que l'homme d'esprit français par excellence. La nature lui
+avait refusé la source des larmes.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span>XXIII</h4>
+
+<p>Mais s'il avait les légèretés et les élégances trop superficielles de
+l'esprit gaulois, il en avait aussi les qualités. C'était un esprit
+probe et droit, c'était de plus un c&oelig;ur courageux et honnête. Sa
+constance dans ses amitiés pour Molière persécuté par les hypocrites de
+son temps, pour Racine abandonné par la faveur du roi, attestent en lui
+une de ces âmes fermes qui ne se laissent plier ni par la versatilité
+des partis, ni par la disgrâce des rois. L'<span class="italic">aura popularis</span>, ce vent de
+terre qui souffle dans la voile des grands hommes, tantôt pour les
+enfler, tantôt pour les déchirer dans leur course, n'existait pas pour
+lui. Il représentait ce qu'il y a de plus beau à représenter dans son
+temps: la postérité.</p>
+
+<p>Son amitié était si fidèle et son goût pour les hommes d'élite était si
+sûr qu'il ne se trompa dans aucune de ses prophéties. Il promit la
+gloire durable à Corneille, à Racine, à Molière, à Bossuet. La postérité
+a tenu toutes <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span>les promesses qu'il avait faites d'avance en son
+nom à ses illustres amis. Il ne parle jamais en vers de La Fontaine,
+bien que ce fabuliste nonchalant fût un hôte assez assidu de son jardin
+d'Auteuil et un convive voluptueux de sa table. Il le regardait, dit-on,
+comme un enfant gâté du génie, mais comme un enfant noué qui ne
+grandirait pas au-dessus de la taille des enfants à la stature des vrais
+grands hommes. Les fanatiques sur parole de La Fontaine reprochent à
+Boileau cet oubli de l'auteur des Fables et des Contes; nous n'y voyons,
+nous, qu'une preuve de plus de l'exquise justesse de son jugement. La
+Fontaine avait des grâces enfantines de langue et des hasards heureux de
+poésie qui devaient engouer longtemps la France; mais les grâces
+enfantines s'évaporent avec la jeunesse et ne survivent pas longtemps à
+la maturité des peuples. La postérité veut des hommes faits, des
+c&oelig;urs virils, des âmes fortes. Boileau ne s'est pas trompé. Il ne
+s'est trompé que sur le Tasse et sur la littérature italienne, dont les
+vices le choquaient avec raison, mais dont il appréciait trop peu les
+chefs-d'&oelig;uvre. Dante, le Tasse, Pétrarque, Arioste étaient pour lui
+des <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span>livres fermés; il ne pouvait juger ces grands esprits dont
+il ignorait la langue.</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>À l'exception de quelques épigrammes plus correctes qu'élégantes, et de
+deux ou trois malheureuses tentatives pour voler de ses propres ailes
+jusqu'à l'ode héroïque, voilà toute l'&oelig;uvre littéraire de cette
+longue vie.</p>
+
+<p>On a dit, non sans raison, que le Français n'avait pas la tête épique.
+Quand on a lu <span class="italic">Ronsard</span>, <span class="italic">Malherbe</span>, les imitations bibliques de
+<span class="italic">Jean-Baptiste Rousseau</span>, quelques strophes de <span class="italic">Pompignan</span>, quelques
+stances inimitées et inimitables de <span class="italic">Gilbert</span>, quelques odes vraiment
+pindariques de <span class="italic">Lebrun</span>, enfin les odes d'<span class="italic">Hugo</span> et de ses contemporains
+de notre âge, on ne peut plus dire que le Français n'a pas l'âme
+lyrique. Mais il est vrai de dire que Boileau ne l'avait pas dans ses
+odes; il chantait sans lyre, il brûlait sans feu, il palpitait sans
+souffle. Il est véritablement curieux et presque ridicule de voir
+comment il prenait avec un compas la mesure <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span>des ailes de
+Pindare pour ajuster ses ailes factices à lui sur ce modèle, et pour
+fendre le ciel à l'aide de ce lourd mécanisme d'enthousiasme classique
+qui le laissait tomber ventre à terre aux justes sifflets de ses
+admirateurs ébahis.</p>
+
+<p>Ce n'était pas là sa sphère: il n'excellait que dans le bon sens; le
+génie ne se laisse aborder que par un sublime délire. Boileau ne
+délirait jamais. Il le dit lui-même dans une de ses lettres:
+«Philosophiquement, les vers me paraissent une folie!» Folie sainte,
+folie plus inspirée de divinité que la sagesse vulgaire! Folie de la
+lyre, dont les hommes de la trempe de Boileau ne seront jamais
+coupables!</p>
+
+<h4>XXV</h4>
+
+<p>Sa correspondance, surtout celle qu'il entretenait avec Racine, son
+collègue en historiographie du règne, et avec Brossette, son ami et son
+éditeur, montre en lui l'homme tout à fait conforme au poëte. M. Berriat
+Saint-Prix a recueilli de nos jours et a mis à leur date et à <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span>
+leur vraie lumière chaque syllabe de cette vie poétique ou familière. Il
+a exhumé Boileau tout entier, prose et vers, avec une minutie
+d'érudition qui est en même temps la piété de la mémoire. On n'aime pas
+beaucoup plus Boileau après avoir lu ces quatre énormes volumes, mais on
+apprend à l'estimer plus haut: c'est le poëte honnête homme.</p>
+
+<p>Ses jugements confidentiels sur les &oelig;uvres du temps sont sévères et
+se ressentent un peu de l'austérité de Port-Royal.</p>
+
+<p>«Je vous remercie de m'avoir envoyé le <span class="italic">Télémaque</span> de M. de Fénelon,»
+écrit-il à Brossette; «j'y trouve de l'agrément. Homère est plus
+instructif que lui. Mentor dit de fort bonnes choses, mais un peu
+hardies. Enfin M. de Cambrai me paraît beaucoup meilleur poëte que
+théologien; de sorte que, si, par son livre des <span class="italic">Maximes</span>, il me semble
+très-peu comparable à saint Augustin, je le trouve, par son <span class="italic">roman</span>,
+digne d'être mis en parallèle avec Héliodore, l'auteur du roman grec de
+<span class="italic">Théagène et Chariclée</span>. Je doute néanmoins qu'il fût d'humeur, comme
+Héliodore, à quitter sa mitre pour son roman. Mais vraisemblablement le
+revenu de l'évêché d'Héliodore <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span>n'approchait guère du revenu de
+l'évêché de Cambrai.»</p>
+
+<p>On suit dans ces lettres, avec une certaine pitié d'esprit, les
+sollicitudes un peu puériles d'une longue existence passée à aligner des
+rimes, à élucider une épigramme, à justifier une ode, à commenter un
+sonnet. Puis on arrive aux dernières pages, où on lit avec tristesse ce
+refrain des petites vies comme des grandes:</p>
+
+<p>«J'ai fait une chute sur mon escalier d'Auteuil. Je suis malade,
+vraiment malade; la vieillesse m'accable de tous côtés: l'ouïe me
+manque, ma vue s'éteint, je n'ai plus de jambes, je ne saurais plus
+monter ou descendre qu'appuyé sur le bras d'autrui; enfin je ne suis
+plus rien de ce que j'étais, et, pour comble de misère, il me reste un
+malheureux souvenir de ce que j'ai été.»</p>
+
+<p>Racine mourant aussi, Racine, son élève autant que son ami, désira le
+voir pendant sa dernière maladie; Boileau se traîna au lit de mort du
+poëte d'<span class="italic">Athalie</span>. Racine, se ranimant à sa présence, essaya de se
+soulever sur son lit et de le serrer pour la dernière fois dans ses
+bras. Boileau s'attendrit et veut consoler son ami de quelque
+espérance.&mdash;«Non! non!» lui dit <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span>Racine, «ne me plaignez pas!
+Je regarde comme un bonheur de mourir le premier!» L'homme qui inspirait
+de tels sentiments au plus sensible des poëtes de son époque n'était
+certainement pas un c&oelig;ur froid. Racine, au reste, était son plus bel
+ouvrage. Le disciple et le maître doivent être confondus dans la mémoire
+de la postérité.</p>
+
+<p>Peu de temps après cette plainte et cette mort, Boileau lui-même n'était
+plus. Et comme si son tombeau avait dû être encore après lui une pierre
+d'achoppement et de division entre les écrivains et entre les écoles
+littéraires, la dispute éternelle sur l'utilité ou sur le malheur de son
+influence commençait sur cette tombe et se perpétuait jusqu'à nos jours.
+Nous ne prétendons pas la trancher, mais nous dirons courageusement
+notre pensée à ses amis comme à ses ennemis.</p>
+
+<p>Boileau ne fut point un grand poëte dans l'acception transcendante du
+mot. On n'est pas tel pour avoir aiguisé malignement quelques lancettes
+acérées d'épigrammes, ou pour avoir rimé heureusement quelques satires
+spirituelles contre les mauvais écrivains de son temps. On n'est point
+tel pour avoir admirablement poli <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span>quelques épîtres courtes sur
+les exploits de son prince, ou sur quelques maximes saines, mais
+banales, de philosophie sans nouveauté. On n'est point tel pour avoir
+rimé en vers médiocres la prose didactique d'Horace, de Longin ou de
+Quintilien sur le mécanisme du style. On n'est point tel pour avoir
+supérieurement manié l'instrument encore inhabile de la langue poétique
+française et pour avoir remis après soi cette langue très-perfectionnée
+à ses successeurs. On n'est point tel même pour avoir écrit dans un
+poëme héroï-comique, comme <span class="italic">le Lutrin</span>, cinq ou six pages égales en
+expression, sinon en invention, à ce qu'il y a de plus parfait dans le
+badinage d'Arioste et de Pope. On est, à tous ces titres, un
+admirable artisan de style, mais on n'est pas créateur, c'est-à-dire
+poëte. On est homme de sens, homme d'esprit, homme de talent, homme de
+goût, le premier des critiques en action; on contribue à faire les
+grands poëtes, comme Boileau fit Racine, mais on est dépassé par ses
+disciples et on reste à jamais terre à terre, tandis qu'ils prennent
+leur vol vers la gloire avec les ailes que vous leur avez façonnées. Tel
+fut Boileau comme poëte.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span>Comme critique, il eut deux influences diverses: l'une, selon
+nous, très-nuisible; l'autre très-salutaire au génie spécial de son
+pays. Par la première il comprima, autant qu'il était en lui, les
+originalités, les témérités, les audaces, les enthousiasmes poétiques de
+la France littéraire, et il la condamna à se calquer servilement sur
+l'antique, c'est-à-dire à calquer le vif sur le mort. Il voulut refaire
+ce qui ne se refait jamais, un vieux monde avec un nouveau. Par cela
+seul il fit avorter l'avenir d'une grande poésie nationale en France. Ce
+n'est que juste un siècle après sa mort que la France conçut de l'esprit
+nouveau de nouveaux germes poétiques, et qu'elle redevint capable
+d'enfanter ce que nos neveux verront naître et grandir, une poésie à
+grand foyer dans l'âme, à grand souffle et à grandes ailes, pour
+emporter aux siècles le nom propre et non le nom latin de notre patrie.
+Boileau retarda de plus de cent ans cette naissance. C'est son tort, ou
+plutôt c'était le tort de sa nature. Il n'était pas né libre et fécond,
+il était né servile et copiste.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span>XXVI</h4>
+
+<p>Mais, cela dit, il serait souverainement injuste de méconnaître
+l'influence régulatrice et directrice que cet excellent esprit devait
+avoir sur l'esprit littéraire de sa patrie.</p>
+
+<p>Nous ne voulons pas exagérer ici la valeur de ce qu'on appelle la
+critique. Ce n'est certes pas la première des qualités de l'esprit;
+mais, si elle n'est pas la plus éminente, elle est toutefois la plus
+nécessaire; ou, pour mieux dire, là où cette qualité manque, il n'y en a
+plus d'autre qui serve.</p>
+
+<p>Si nous avions à la définir comme nous la comprenons, nous dirions: <span class="italic">la
+critique est la logique des arts</span>, de l'art de penser et d'écrire comme
+de tous les autres arts que l'esprit humain a inventés pour exercer les
+forces de son intelligence ou de ses sens à la gloire de son être. Sans
+cette logique des arts, qui doit gouverner, à son insu, même le génie,
+le génie ne serait qu'une sublime démence. Il ferait, dans le domaine de
+l'esprit ou des sens, des choses prodigieuses dans quelques <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span>
+parties, monstrueuses dans l'ensemble. Ses &oelig;uvres, tombant à chaque
+instant dans le désordre ou dans l'excès, n'auraient ni proportions, ni
+convenance, ni mesure. Ce seraient encore des prodiges, mais ce seraient
+des prodiges de dérèglement. Ces monstruosités n'offenseraient pas moins
+la vérité éternelle que l'intelligence saine ou que les sens justes de
+l'homme.</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p>La beauté dans la nature ou dans les arts, ces divines contre-épreuves
+de la nature, la beauté n'est pas arbitraire, comme le prétendent
+quelques philosophes à courte conception. La beauté est absolue en
+elle-même; elle résulte de quelques rapports mystérieux entre la forme
+et le fond dans toutes les choses morales ou matérielles, rapports qui
+ont été établis par Dieu lui-même, suprême type, suprême règle, suprême
+proportion, suprême mesure, suprême convenance de tout ce qui émane de
+lui. «<span class="italic">Dieu fit l'homme à son image.</span>» <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span>On pourrait dire
+encore: «<span class="italic">Dieu fit toute chose à son image.</span>» Or Dieu est le grand
+logicien par excellence. La critique ou la logique des arts n'est donc
+nullement un caprice ou d'esprit ou du goût; elle est la logique absolue
+et divine appliquée par le sens commun, ce régulateur sans appel, aux
+&oelig;uvres de l'esprit, de la langue ou de la main de l'homme. En
+d'autres termes, la critique est la recherche et la manifestation de
+cette règle logique et intime qui préside et doit présider à toute
+création de notre intelligence; sorte de conscience de l'esprit qui, au
+lieu de nous dire: Cela est bien, cela est mal, nous dit avec la même
+autorité: Cela est beau, cela est laid; cela est proportionné, cela est
+disproportionné; cela est dans la mesure, cela est dans l'excès; cela
+est dans la vérité, ou cela est dans la chimère.</p>
+
+<p>Or, pendant que les hommes de création ou de génie produisent, soit dans
+le domaine de la pensée, soit dans le domaine des sens, des &oelig;uvres
+d'art que la fougue même de leur imagination créatrice peut faire
+quelquefois déborder avec beaucoup d'écume et d'irrégularité du moule,
+comme le bronze <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span>en ébullition déborde du fourneau, il est bon
+que les hommes de critique ou de logique des arts les surveillent, les
+modèrent, les gourmandent, et, leur présentant la règle et la mesure
+éternelles, leur disent: «Voilà le type! vous ne l'atteignez pas, ou
+vous le dépassez.»</p>
+
+<p>Et s'il arrive que ces hommes de critique, ces logiciens des arts, ces
+logiciens de la langue, soient eux-mêmes capables à un certain degré de
+joindre l'exemple à la leçon et de produire des &oelig;uvres de talent
+irréprochables, leur talent accroît leur autorité, et les nations
+reconnaissent longtemps leurs lois. Or Boileau fut précisément et
+opportunément pour la France un de ces hommes. Il prouva sa mission par
+ses &oelig;uvres. Il fut un esprit critique, et il fut en même temps, non
+un poëte d'âme et de génie, mais un écrivain en vers très-accompli, ce
+que les musiciens appellent, non un compositeur sublime, mais un
+admirable exécutant.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span>XXVIII</h4>
+
+<p>La France était jeune dans les lettres quand il parut; elle pouvait se
+jeter dans les excès de jeunesse et de séve, écarts antipathiques à son
+génie national, génie vrai, sensé, modéré, logique, délicat, génie qui
+avait besoin, comme la jeunesse, d'un instituteur sévère et un peu
+froid. Boileau fut pour sa littérature naissante cet instituteur, qui
+encouragea d'une main et qui émonda de l'autre sa séve surabondante.
+Peut-être l'émonda-t-il trop, nous ne le nions pas; mais remarquez
+cependant qu'il n'empêcha de naître et de grandir ni Molière, ni
+Corneille, ni Racine, ni Bossuet, ni Fénelon, ni Pascal, ni surtout
+Voltaire, qui naissait à côté de lui, sur sa trace, et qui, avec un
+esprit mille fois plus original, plus indépendant et plus étendu, fut
+cependant, comme il l'avoue partout en s'en glorifiant lui-même, son
+disciple et son ouvrage dans le domaine de la langue, de la critique et
+du bon sens dans l'art d'écrire.</p>
+
+<p>De tels services à la langue française, au <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span>bon sens et au bon
+goût, rendus en beaux vers par un bon esprit, ne pourraient être
+méconnus sans injustice ni oubliés sans ingratitude par la nation du bon
+sens, du bon esprit et du bon goût comme la France. Boileau a
+immensément contribué à lui conquérir et à lui maintenir
+incontestablement ces trois modestes mais solides supériorités sur les
+littératures des nations contemporaines.</p>
+
+<p>La France n'avait pas, comme l'Italie, son <span class="italic">Dante</span>
+gigantesque mais ténébreux, son <span class="italic">Tasse</span> épique mais énervé, son
+<span class="italic">Machiavel</span> robuste mais dépravé, son <span class="italic">Arioste</span> accompli
+mais futile; elle n'avait pas, comme le Portugal, son <span class="italic">Camoëns</span>
+grandiose mais trop latin; elle n'avait pas, comme
+l'Angleterre, son <span class="italic" lang="en">Milton</span> biblique mais monotone. Non, la
+France avait, avec son inexpérience, cette universelle aptitude qui
+allait lui donner, homme à homme, selon l'heure et selon le besoin, non
+pas la supériorité, mais la direction de l'esprit de l'Europe. Or, cette
+direction que la France allait donner dans les lettres, dans la
+philosophie, dans la science, dans la politique, dans les arts, dans le
+goût, à l'Europe, après Louis XIV, ce fut Boileau qui la donna le
+premier à la France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span>N'est-ce rien? Homme de règle et de monarchie dans les lettres,
+Boileau sentit le besoin d'un gouvernement des lettres: il fonda le
+gouvernement du goût. C'est une des puissances de la France. Il ne faut
+donc pas s'étonner si dans le culte de Boileau il y a un peu de
+patriotisme français. Il fut un des fondateurs de cette monarchie du
+goût, qui fut d'abord française, et qui, grâce à l'unité de l'esprit
+humain qui se constitue de plus en plus en Europe, devient maintenant
+universelle.</p>
+
+<p class="left50 smcap">Lamartine.</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<h2>XVII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<p class="p2 center">5<sup>e</sup> de la deuxième Année.</p>
+
+<h3>LITTÉRATURE ITALIENNE.<br>
+DANTE.</h3>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>De toutes les nations qui ont cultivé les lettres avant ou après le
+christianisme, sans en excepter la Grèce et Rome, l'Italie moderne est
+certainement, selon nous, la nation qui a apporté le plus magnifique
+contingent de génie à la famille humaine. Dante, Pétrarque, le Tasse,
+<span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span>l'Arioste, Machiavel, Michel-Ange, Raphaël, les Médicis et
+leur cour; trois poëmes épiques en trois siècles; une litanie de noms et
+d'&oelig;uvres secondaires, et cependant impérissables, dignes d'être
+gravés sur la colonne de bronze qu'on élèverait à la gloire
+intellectuelle de l'Europe pensante, sont le témoignage de cette
+immortelle fécondité de l'Italie. <span class="italic">Alma parens!</span> Le ciel, la mer, les
+montagnes, les fleuves, la race, la langue, les religions, les grandeurs
+et les revers de la destinée, le passé presque fabuleux, le présent
+triste, l'avenir toujours prêt à renaître, et toujours trompeur, la
+jeunesse éternelle de ce sang italien qui roule toutes sortes de
+royautés déchues dans ses veines, une noblesse de peuple-roi dans le
+dernier laboureur de ses plaines ou dans le dernier pasteur de ses
+montagnes, une rivalité de villes capitales, telles que Naples, Rome,
+Florence, Sienne, Pise, Bologne, Ferrare, Ravenne, Vérone, Gênes,
+Venise, Milan, Turin, ayant toutes et tour à tour concentré en elles
+l'activité, le génie, la poésie, les arts de la patrie commune, et
+pouvant toutes aspirer à la royauté intellectuelle d'une troisième
+Italie, voilà les explications de cette aristocratie indélébile de
+l'esprit humain au delà des Alpes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span>Tous les peuples jeunes et nous-mêmes nous sommes des parvenus
+auprès de l'Italie, et nous respectons sa grandeur jusque dans sa
+décadence. Car ce n'est pas la race qui est déchue en elle, c'est le
+sort. L'antiquité, la dignité survivent à la dégradation de sa fortune.
+C'est l'Italie divisée, découronnée, humiliée, affligée, garrottée ici,
+corrompue là, dominée partout; mais c'est l'Italie!</p>
+
+<p>Il est curieux de voir ce que fut un tel peuple dans sa littérature
+virile, au moment où il donna le premier au monde le signal de la
+renaissance des lettres, après douze siècles de ténèbres et de stérilité
+répandues en Orient et en Occident sur ce qu'on appelait l'univers
+romain.</p>
+
+<p>Nous négligerons les premiers commencements de ce que nous pourrions
+nommer les balbutiements de cette renaissance, et nous ne la ferons
+dater, comme toutes les grandes choses, que de son premier grand homme:
+le Dante.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Quand une religion s'écroule dans la partie du monde qu'elle dominait,
+tout s'écroule avec <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span>elle. Le plus enraciné des édifices
+humains dans le sol, c'est un autel; il faut, pour le saper, un
+tremblement de terre qui engloutit tout dans sa poussière. Quand les
+dieux s'en vont, comme dit Tertullien, tout s'en va.</p>
+
+<p>Tel fut l'avénement du christianisme dans l'empire romain. Les lettres
+périrent pour mille ans dans le choc des deux religions. Les ténèbres se
+répandirent sur l'intelligence pendant qu'une nouvelle morale et une
+nouvelle théologie s'emparaient des opinions et des c&oelig;urs. Constantin
+prêta la massue de l'empire aux chrétiens pour pulvériser le passé. Les
+monuments, les temples, les oracles, les bibliothèques, les livres
+périrent dans les décombres. Rien ne survécut à cet accès de colère
+sacrée de l'esprit humain contre lui-même. On sema le feu sur les
+édifices, la cendre sur le sol, le sel sur la cendre, pour empêcher les
+vieilles superstitions et les vieilles philosophies de regermer jamais
+de leurs racines. Ce furent les <span class="italic">Vêpres siciliennes</span> du paganisme, le
+1793 de sa littérature. Ainsi est faite la misérable humanité; elle ne
+s'arrête jamais dans le vrai et dans le juste, elle se précipite à
+l'excès, et elle ne se croit libre de l'oppression que quand elle
+opprime à son tour.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span>On nie en vain aujourd'hui cette réaction exterminatrice contre
+tous les monuments bâtis ou écrits de l'antiquité littéraire; elle
+éclate partout, non-seulement dans les ruines d'Éphèse, de Delphes,
+d'Athènes, d'Alexandrie, dont la poussière est faite de statues mutilées
+ou de cendres de bibliothèques, mais dans les écrits des premiers
+chrétiens et dans les actes des conciles. Tiraboschi, dans sa savante
+<span class="italic">Histoire de la Littérature italienne</span>, cite le décret du concile de
+Carthage qui interdit aux évêques la lecture des auteurs antérieurs au
+christianisme; il cite également le passage de saint Jérôme où ce Père
+gourmande amèrement ceux qui, au lieu de lire la Bible et l'Évangile,
+lisent Virgile. On sait le sort de la bibliothèque d'Alexandrie,
+incendiée dans un feu de six mois par l'ordre du patriarche Théophile,
+qui ne laissa rien à faire à Omar. L'historien contemporain Orose décrit
+et déplore l'anéantissement de ces trésors de la mémoire. Le pape Léon X
+lui-même, ce restaurateur si platonique et si tendre des vestiges de
+l'esprit humain échappés à ce sac du monde, dit «qu'il a recueilli dans
+son enfance, de la bouche de Chalcondyle, homme très-instruit dans tout
+ce qui concerne la Grèce, que les prêtres avaient eu assez d'influence
+<span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span>sur les empereurs d'Orient pour les engager à brûler les
+ouvrages de plusieurs anciens poëtes grecs, et c'est ainsi qu'ont été
+anéanties les comédies de Ménandre, les poésies lyriques de Sapho, de
+Corinne, d'Alcée.» «Ces prêtres, ajoute Léon X, montrèrent ainsi une
+honteuse animadversion contre les anciens, mais ils rendirent témoignage
+de la sincérité et de l'intégrité de leur foi.»</p>
+
+<p>À l'exception des études théologiques et morales, à l'exception de
+l'éloquence sacrée, qui débattait les questions d'orthodoxie ou de
+schisme entre les différentes sectes nées du christianisme, qui
+s'emparaient peu à peu d'une partie de l'Orient et de tout l'Occident,
+l'intelligence humaine, pendant ces siècles de chaos et d'élaboration,
+parut enfermée dans l'enceinte des temples ou des monastères. Ce fut
+l'âge monastique de l'univers. Excepté en Arabie, à Bagdad et en
+Espagne, sous les califes, nul flambeau des lettres et des sciences
+n'éclaira le monde chrétien jusqu'à Charlemagne. Ce grand homme fit le
+premier, pour l'Occident tout entier, ce que les Médicis firent plus
+tard pour l'Italie; il ordonna les fouilles dans la cendre du passé,
+recueillit les monuments épars, restitua les langues mortes, évoqua,
+<span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span>par les études encouragées et rémunérées, le génie de
+l'antiquité pour y rallumer le génie de l'avenir. Un crépuscule éclaira
+d'un jour croissant cette longue nuit de la barbarie. Mais, excepté dans
+la jurisprudence, cette première nécessité des sociétés civiles qui se
+fondent, aucune &oelig;uvre remarquable ne sortit de cette seconde enfance
+des lettres. Le génie humain couvait sourdement on ne sait quel fruit
+inconnu. C'est en Italie qu'il devait naître.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Les papes, les empereurs d'Allemagne, les tyrannies provinciales, les
+républiques et les anarchies municipales se disputaient cet héritage
+conquis et reconquis des Romains et des Barbares. Ces ondulations
+politiques de l'Italie, du quatrième au quatorzième siècle, seraient
+aussi confuses et aussi fastidieuses à décrire que les roulis des vagues
+déchaînées par les vents sur une mer d'équinoxe.</p>
+
+<p>Ces divisions, après la mort de l'empereur Frédéric, finirent par se
+réduire à peu près à deux grands partis, les Guelfes et les Gibelins:
+l'un favorisant de ses v&oelig;ux et de ses armes <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span>la domination
+des papes; l'autre, par haine de cette domination pontificale, se
+dévouant aux empereurs d'Allemagne, comme si le patriotisme se fût senti
+moins humilié et moins oppressé de s'asservir à un dominateur étranger
+qu'à un dominateur sacré qui ajoutait un droit divin au droit temporel!</p>
+
+<p>Florence, capitale de l'ancienne Étrurie, aujourd'hui la Toscane, était
+le foyer le plus animé des querelles de ces deux grands partis. Cette
+république, fondée sur l'industrie, et non sur les armes, prospérait,
+malgré ses dissensions intestines, par la seule vertu de la liberté.
+C'était évidemment là que l'Italie littéraire et poétique devait éclore,
+car l'esprit humain cherche par instinct les terres libres pour dérober,
+comme l'aigle, ses &oelig;ufs à la tyrannie. De plus, il y avait dans le
+sang toscan, écoulement du vieux sang étrusque, une séve non encore
+épuisée de génie littéraire et de génie artistique. Cette nation venait
+de toute antiquité de Grèce ou d'Égypte. La civilisation élégante et
+presque fabuleuse de l'Étrurie avait été anéantie par la soldatesque des
+premiers Romains, ces barbares de Romulus; mais cette civilisation, dont
+on ne sait rien que par ses &oelig;uvres, avait laissé dans ses vases, dans
+ses dessins, dans ses <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span>monuments cyclopéens, des témoignages
+d'une grande vigueur d'esprit et d'une grande perfection de main. Cette
+race, dans la politique, dans le commerce, dans la guerre, avait des
+facultés innées qui éclataient souvent en individualités colossales. Les
+Dante, les Machiavel, les Médicis,
+les Buonarotti, les Gondi, les Mirabeau, les
+Bonaparte étaient des familles étrusques. Les deux hommes
+modernes qui ont remué le plus d'idées par l'éloquence et le plus
+d'hommes par la guerre, Mirabeau et Napoléon, sont des Toscans
+transportés sur la scène de la France. Le cardinal de Retz, qui fut à
+l'intrigue ce que Machiavel fut à la politique, était un Toscan. Cette
+Athènes de la Toscane était donc assez naturellement prédestinée à
+donner une langue et une littérature à la confédération des villes
+italiennes qui cherchaient à reconstruire un esprit moderne sur cette
+terre antique.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Pour cela il lui fallait deux choses: une langue et un homme.</p>
+
+<p>La langue latine s'était écroulée avec l'empire. <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span>Il s'était
+formé, de ses débris mêlés aux dialectes vulgaires des provinces
+romaines et de la Gaule méridionale, une langue usuelle, imparfaite,
+flottante, diverse, par laquelle on s'entendait tant bien que mal dans
+la conversation, mais sans pouvoir y graver ses pensées dans cette forme
+solide, convenue et uniforme, seule langue avec laquelle on puisse
+construire des monuments de style. Un latin corrompu était resté la
+langue de l'Église, de l'histoire, de la législation; l'italien était la
+langue du peuple. Les classes supérieures de la société parlaient les
+deux langues; mais le latin dépérissait chaque jour et la langue usuelle
+se perfectionnait. Il ne lui manquait plus que d'être adoptée par un
+grand esprit et d'être écrite dans une grande &oelig;uvre pour se
+substituer facilement et triomphalement à la latinité posthume du monde
+romain maintenant gouverné par les papes.</p>
+
+<p>Voilà pour la langue.</p>
+
+<p>Quant à un homme de génie, il n'y en avait eu qu'un, selon nous, capable
+d'opérer cette grande révolution de la renaissance des lettres en Italie
+depuis Charlemagne. Cet homme était saint Thomas d'Aquin. Nous l'avons
+longtemps confondu, dans notre ignorance, avec ces orateurs <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span>et
+avec ces écrivains ecclésiastiques des siècles barbares, qu'on a, selon
+nous, élevés bien au-dessus de leur stature, dans ces derniers temps, en
+les comparant aux poëtes, aux orateurs, aux historiens, aux philosophes
+d'Athènes et de Rome. Ces Tacite, ces Démosthène, ces Cicéron, ces
+Homère et ces Virgile du cloître écrivaient à une époque obscure de
+transition à travers les ténèbres, entre les lettres classiques et les
+lettres des siècles des Médicis et de Louis XIV. Ils n'appartiennent
+guère qu'au sacerdoce et très-peu aux lettres profanes.</p>
+
+<p>Mais, depuis qu'une étude plus approfondie nous a permis de mesurer, au
+moins par des fragments, les grandeurs de l'intelligence de saint Thomas
+d'Aquin, nous sommes resté convaincu que, si ce génie universel avait pu
+s'émanciper de la théologie scolastique et de la mauvaise latinité, il
+aurait donné, longtemps avant le Dante, un Dante, supérieur encore, à
+l'Italie. Fontenelle l'égalait dans son estime à Descartes. Quant à
+nous, nous n'hésitons pas à reconnaître dans ce précurseur des
+philosophes et des politiques modernes un esprit digne de converser
+d'avance et de loin avec Machiavel, avec Bacon, avec Montesquieu, avec
+Jean-Jacques Rousseau, esprit assez fécond et assez <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span>vaste pour
+porter de la même gestation un monde divin et un monde humain dans ses
+flancs, comme deux jumeaux de sa pensée. Les idées ont ainsi, comme la
+terre, de ces germinations de plantes précoces et étranges qui
+fleurissent en hiver. Saint Thomas fut un de ces phénomènes de
+végétation anticipée.</p>
+
+<p>C'était un jeune gentilhomme de la noble maison de Landolfo d'Aquino.
+Il vivait dans l'opulence féodale au château de Rocca Secca.
+La passion de Dieu et de l'intelligence des choses divines,
+qui précipitait alors tant d'âmes dans la solitude, l'arracha, dans la
+fleur de son adolescence, au monde. On raconte que cette passion était
+si forte dans ce jeune homme qu'elle brisa avec violence tous les piéges
+tendus par sa famille pour le retenir, et qu'il poursuivit, un tison
+enflammé dans la main, une jeune fille d'une merveilleuse beauté que ses
+frères lui avaient fait apparaître dans sa chambre pour séduire ses yeux
+et son c&oelig;ur. Entré dans l'ordre des Dominicains, il alla étudier à
+Paris sous Albert le Grand, théologien célèbre, alors que la théologie
+était la science unique. Devenu lui-même de disciple maître, il professa
+avec éclat à Paris, à Rome, à Naples. Le feu de l'étude le consuma avant
+<span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span>l'âge, et il expira sur la route en se rendant en 1274 au
+concile de Lyon. Il n'avait encore que quarante-neuf ans. Les ouvrages
+laissés par ce philosophe, sans repos et sans limites, formèrent les
+bibliothèques des monastères et des universités du temps. Quelques-uns
+sont dignes d'en être exhumés, comme des monuments de force et de
+fécondité dans la pensée humaine.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Neuf ans avant la mort de saint Thomas d'Aquin, en 1265, le Dante était
+à Florence. Esprit du même ordre, mais avec le don de plus qui élève la
+pensée jusqu'au ciel, la poésie. Son nom était <span class="italic" lang="it">Alighieri</span>.
+Sa famille, attachée par tradition au parti guelfe, était patricienne et
+consulaire dans la république. Livré de bonne heure aux leçons de
+Brunetto Latini, sorte de Quintilien toscan qui
+professait la grammaire et la rhétorique à Florence et à Bologne,
+l'enfant fut nourri du lait âpre de la théologie scolastique. Cette
+nourriture ne lui fît pas perdre totalement le goût des lettres
+profanes. Il apprit le français sous Brunetto <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span>Latini, qui
+professait en cette langue; il apprit l'italien vulgaire dans les
+sonnets et dans les <span class="italic">canzone</span> de quelques poëtes toscans qui
+commençaient à régulariser et à polir cet idiome naissant comme pour le
+préparer à un plus grand qu'eux. Tous chantaient exclusivement l'amour,
+cette éternelle inspiration du c&oelig;ur. L'amour fut aussi le premier
+chant de cet enfant, dans l'âme duquel la passion idéale était éclose
+avant l'âge des passions terrestres.</p>
+
+<p>Élevé dans la familiarité de la noble famille des <span class="italic">Portinari</span>,
+amie de la sienne, il couva, dès l'âge de onze ans, une sorte
+de pressentiment amoureux pour une jeune fille de cette maison, nommée
+Béatrice. Cette inclination fut mutuelle, quoique contrariée par les
+circonstances de famille. Elle remplit l'adolescence du Dante de songes,
+et son âge mûr de larmes. Béatrice mourut dans la fleur de sa beauté, à
+vingt-cinq ans. L'âme de Dante quitta en quelque sorte la terre avec
+elle, et on ne peut douter que ce ne fut pour suivre et pour retrouver
+l'âme de Béatrice qu'il entreprit plus tard ce triple voyage à travers
+les trois mondes surnaturels, enfer, purgatoire, paradis, où, sous le
+nom de théologie, il ne cherche et ne divinise au fond que son amante.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span>Ses vers, jusqu'à l'âge de trente ans et au delà, n'annonçaient
+pas le poëte souverain qui devait dans l'âge avancé se révéler en lui;
+c'étaient des sonnets et des <span class="italic">canzone</span> sans nerf, sans
+naturel et sans grandeur, calqués sur les poésies amoureuses des poëtes
+secondaires de son temps. L'âge, la méditation et le malheur n'avaient
+pas encore donné à son âme cette sonorité grave et surhumaine, timbre
+sépulcral de sa seconde voix.</p>
+
+<p>Les traditions de son père mort, la vocation de famille, les soins de sa
+mère <span class="italic">Bella</span>, femme éminente autant que tendre, enfin le
+courant des affaires et des passions d'une république, qui entraîne tous
+les citoyens notables dans les fonctions de l'État, lancèrent le jeune
+<span lang="it">Alighieri</span> dans les emplois et dans les dissensions de sa
+patrie. Nous n'écrivons pas ici sa vie, nous la réservons pour une autre
+place; nous ne faisons pas l'histoire, bien peu intéressante
+aujourd'hui, de ces agitations municipales de la vallée de l'Arno. Ces
+agitations ne sont grandes que lorsqu'elles influent sur le sort du
+monde. Dante aurait été peut-être un Gracque ou un Cicéron à Rome, il ne
+fut qu'un Gibelin de plus à Florence.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span>VI</h4>
+
+<p>Qu'il nous suffise de savoir qu'<span lang="it">Alighieri</span>, qu'on nommait
+déjà familièrement Dante, servit dans la cavalerie florentine contre les
+Guelfes de la petite ville toscane d'Arezzo, et qu'il se
+montra vaillant soldat avant de se montrer politique et poëte; bien
+différent en cela d'Horace, jetant son bouclier à Philippes, et de
+Virgile, fuyant, un chalumeau à la main, sous les hêtres, pendant que la
+guerre civile déchire sa patrie. Dante était un citoyen, ceux-là
+n'étaient que des poëtes.</p>
+
+<p>Élevé bientôt après aux premières magistratures de la république,
+assailli d'un côté par les <span class="italic">blancs</span>, de l'autre par les <span class="italic">noirs</span>,
+dénomination de deux partis dans Florence, il résiste aux uns, aux
+autres, et les fait énergiquement exiler hors de la Toscane.</p>
+
+<p>Nommé ambassadeur de la république auprès du pape, il y négociait la
+paix et l'indépendance pour son pays. Pendant cette mission, le peuple
+de Florence, ingrat et aveugle comme tous les peuples, l'accuse de
+trahison, de concussion, s'ameute contre son nom, court <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span>à sa
+maison, la ravage et la rase, comme <span class="italic">Clodius</span> avait fait de celle de
+Cicéron, le modérateur de Rome. Ou confisque ses biens, on le bannit à
+perpétuité de sa patrie. On trouve la peine trop faible pour ses
+prétendus crimes; un second jugement populaire le condamne à mourir par
+le feu!</p>
+
+<p>Indigné contre le pape, son ennemi, qu'il suppose l'instigateur de ces
+proscriptions, Dante quitte Rome, se réfugie d'abord à Sienne, puis à
+Arezzo, où i! rejoint ses concitoyens émigrés, proscrits pour la même
+cause. Il tente avec eux une attaque à main armée contre Florence. Il
+succombe et s'éloigne pour jamais de ces murs qui dévorent leurs
+citoyens.</p>
+
+<p>Il erre, depuis ce jour, de retraite en retraite, dans la basse Italie,
+tantôt à Padoue chez les <span class="italic">Malespina</span>, tantôt à Vérone chez
+les <span class="italic" lang="it">Scaligieri</span>, tyrans de la ville, tantôt chez les
+<span class="italic">Scala</span>, tyrans d'une autre partie de l'Italie; aujourd'hui
+à Udine, demain au château de Tolmino, à la fin de ses jours
+à Ravenne. De là, plus refoulé que jamais par la vengeance vers le parti
+de l'empereur, il ne cesse d'animer ce prince contre sa patrie et de le
+pousser de la main à l'oppression de Florence. Triste sort des émigrés,
+condamnés à avoir souvent pour amis les <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span>ennemis de leur pays!
+Enfin, l'empereur étant mort avant d'avoir vengé le poëte, Dante vient à
+Paris, retourne en Italie, et se fixe enfin pour mourir à Ravenne.
+L'hospitalité du tyran de Ravenne, <span class="italic" lang="it">Guido Novello de Polenta</span>,
+lui en adoucit le séjour. Ce site mélancolique convenait à la
+mélancolie de son âme. La forêt de pins (<span class="italic">la pineta</span>) qui
+s'étend entre la mer et Ravenne était sa promenade habituelle. J'y ai lu
+moi-même ses plus beaux vers, peut-être écrits sous les mêmes arbres, au
+bruit lointain des mêmes brises de l'Adriatique. C'est là, et non pas
+dans le carrefour fangeux de Ravenne, que devrait s'élever son tombeau.
+Il faut le vide autour des ombres et le silence autour des grandes
+mémoires; on entendrait mieux l'âme gémissante de l'exilé dans les
+gémissements des pins de la <span class="italic">pineta</span> et des vagues sans repos sur la
+grève.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Mais, pendant que ce sombre proscrit, à <span class="italic">la taille haute et courbée, au
+visage long et pâle, à l'&oelig;il voilé par la réflexion intérieure</span>,
+comme ses contemporains le décrivent, pendant que <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span>cet hôte des
+ennemis de sa patrie errait ainsi de ville en ville et de mers en
+forêts, regrettant sa maison rasée par son peuple, il couvait deux
+choses immortelles dans son front cave: sa gloire et sa vengeance. Ce
+n'était plus le poëte affadi et ingénieux de sa jeunesse; c'était le
+poète théologique, politique et <span class="italic">némésien</span> de son âge avancé.
+L'adversité avait changé sa muse dans son sein; elle n'y avait laissé
+que son premier amour.</p>
+
+<p>Cet amour, cependant, n'avait pas été le seul. Indépendamment de son
+mariage avec une fille d'une famille illustre de Florence, dont il avait
+eu sept enfants, Boccace confesse, dans l'histoire de sa vie, écrite sur
+les lieux et si peu d'années après la mort de Dante, que son héros et
+son poëte avait eu la faiblesse des héros et des poètes: un amour de la
+beauté poussé quelquefois jusqu'à la licence du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>La négligence que Dante fit de sa femme après son exil, sa longue
+séparation sans retour et l'affectation avec laquelle il parle, dans ses
+&oelig;uvres en prose, des inconvénients du mariage, appuient trop à cet
+égard les accusations de Boccace. Mais tout indique aussi que, si le
+Dante avait été plus que léger dans l'amour des sens, il avait été
+fidèle dans l'amour de <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span>l'âme. Le souvenir toujours renaissant
+de sa Béatrice, première et dernière apparition de la beauté céleste
+sous un voile mortel, l'obséda, tantôt délicieusement, tantôt
+douloureusement, jusqu'au dernier jour. Cette image le transformait
+tellement, en se présentant à lui à chaque pas de sa vie et à chaque
+mouvement de sa pensée, que, quand il voulut se consacrer entièrement à
+la philosophie théologique, muse sévère de son épopée, il éprouva le
+besoin de donner à cette philosophie et à cette théologie personnifiées
+le nom, la forme, le regard, la voix, la beauté de sa Béatrice.
+C'est ce qu'il avoue sans cesse lui-même dans ses sonnets et dans sa
+<span class="italic" lang="it">Vita nuova</span> (vie nouvelle), sorte de commentaire mystique
+écrit par lui-même de ses &oelig;uvres et de sa pensée.</p>
+
+<p>Mais sa grande inspiration ne soufflait pas encore en lui quand il
+écrivait ces sonnets et ces &oelig;uvres en prose; elle ne souffla que dans
+l'exil, quand les événements, la guerre, la diplomatie, la politique et
+les passions civiles eurent fait silence, le soir, dans son âme. Alors,
+et alors seulement, il entendit toute la voix de son génie, étouffée
+jusque-là par les bruits de la terre. Il dessina son grand poème et il
+commença à l'écrire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span>Ce poëme, c'était lui! Le poëte n'est-il pas toujours le sujet
+le plus vivant et le plus intéressant de tout poëme? Quels que soient
+les innombrables défauts de ce poëme épique du Dante dans la fable, on
+ne peut nier que ce ne fût, à l'époque où il vivait, et encore à la
+nôtre, le seul véritable texte d'une vaste épopée qui restât à chanter
+aux hommes. Il y eut dans la conception autant de génie vrai que dans
+l'exécution. J'aime à assister, par la pensée, à cette lente conception
+dans l'esprit de l'exilé de Florence. Je comprends comment il fut amené
+par la force et par la justesse de son esprit à chanter le monde
+invisible.</p>
+
+<p>En effet, puisque l'étendue de son intelligence, l'élévation de son
+c&oelig;ur, la fécondité de son imagination, la richesse des couleurs sur
+sa palette poétique portaient cet homme du treizième siècle à créer pour
+l'Italie et pour le monde un poëme épique, où pouvait-il trouver, dans
+l'histoire du moyen âge, depuis les empereurs romains jusqu'à lui, un
+sujet héroïque, national ou européen, d'épopée? Il n'y en avait plus sur
+la terre. Homère avait fait l'épopée des Grecs, Virgile avait fait celle
+des Latins; les places étaient prises. Le ciel païen, les héros
+fabuleux, l'Olympe, la terre, <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span>la mer, la guerre, les
+naissances et les chutes d'empires, la nature physique et la nature
+morale avaient été décrites et chantées par les poëtes prédécesseurs de
+l'époque chrétienne. Excepté les grandes invasions des Barbares, qui
+étaient venues, comme un reflux du Nord, submerger l'Italie, il n'y
+avait, dans l'histoire, aucune grande épopée héroïque à construire; mais
+cette épopée des Barbares, ruine et humiliation de l'Italie, il
+appartenait à des bardes du Nord, et non à des citoyens de la patrie
+conquise, de la chanter.&mdash;Nous la lirons bientôt ensemble.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Dante ne trouvait donc rien d'épique autour de lui dans l'histoire
+d'Italie qui pût servir de texte à son imagination; mais le monde
+théologique était plein de dogmes nouveaux, de foi savante ou de foi
+populaire, de croyances surnaturelles, de vérités morales ou de fantômes
+imaginaires, flottant pêle-mêle dans le vide de l'esprit humain, comme
+les figures tronquées des rêves au moment d'un réveil.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span>L'âme humaine, que le christianisme avait détachée, dans les
+monastères surtout, des intérêts terrestres, s'était absorbée dans
+l'intérêt de son salut éternel. Des cieux, des enfers, des purgatoires
+sans cesse décrits, peuplés, vidés par les moines prédicateurs dans les
+chaires du peuple, étaient devenus, par la puissance de la foi, par
+l'habitude des pratiques, par la répétition des cérémonies, des réalités
+de la pensée aussi visibles et aussi palpables dans l'esprit des fidèles
+que les réalités physiques. L'imagination habitait pour ainsi dire ces
+mondes intellectuels des morts autant et plus que le monde des vivants.
+Les temples étaient remplis de leurs symboles; les murailles même des
+rues étaient couvertes des représentations par le pinceau de ces trois
+séjours de l'âme, enfer, purgatoire, paradis. Dans les fêtes sacrées, ou
+même profanes, on donnait aux peuples de l'Italie, au lieu de courses
+olympiques ou de combats du cirque, des drames de théologie chrétienne.
+Là les âmes, les démons, les anges, les vierges, les saints, les damnés,
+les trois personnes de la Divinité elles-mêmes, jouaient des rôles
+d'acteur dans le drame théogonique de ces mondes surnaturels. Le ciel et
+la terre se touchaient et <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span>se confondaient, dans cette
+atmosphère de la théologie monastique et populaire, comme deux horizons
+dans la brume.</p>
+
+<p>Dante lui-même était ce qu'on était déjà à Florence à cette époque, et
+ce qu'on fut bien davantage, quelques années après, à l'époque des
+Médicis et de Léon X: croyant et platonicien tout à la fois, associant
+dans son esprit la foi moderne à la philosophie grecque et romaine; les
+pieds dans l'Église, la tête dans l'Olympe, l'âme dans les cieux, dans
+les épreuves ou dans les abîmes du monde chrétien.</p>
+
+<p>Il était naturel que ce monde surnaturel, qui tenait plus de place dans
+l'imagination des hommes de son temps que le monde des vivants, lui
+parût le seul et vrai sujet d'épopée poétique et mystique pour son âge
+et pour la postérité. Il regarda donc pendant longtemps et jusqu'au
+vertige dans la profondeur de son âme, de sa foi, de ses amours, de ses
+haines, de ses vengeances, et il se dit: «Je ferai voir l'invisible, et
+je le rendrai si visible, par la puissance de ma foi et par la vigueur
+de mes pinceaux, que la terre et le ciel sembleront s'ouvrir aux yeux
+des hommes, et que je jouirai d'abord en ce temps, puis, par
+anticipation, <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span>dans l'éternité, de cette justice éternelle qui
+sera à la fois ma félicité et ma vengeance. Gloire à ceux que j'aurai
+sauvés! Malheur à ceux que j'aurai perdus! Et surtout gloire à moi-même!
+Je ne serai pas seulement, aux yeux de l'Italie guelfe et gibeline, un
+poëte, je serai le prophète de la divine rétribution!»</p>
+
+<p>Ainsi évidemment se parla à lui-même le Dante, brûlant à la fois de
+conviction divine et de colère humaine, quand, regardant pour la
+dernière fois l'inique Florence du haut de l'Apennin, il lui lança sa
+malédiction de proscrit et sa prophétie de poëte.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>On le voit, cette conception de l'épopée de <span class="italic">la Divine Comédie</span> (titre
+de son poëme) était double: divine par le plan, humaine par la
+personnalité; de là ses beautés et ses vices, que nous allons faire
+saillir, le livre à la main, sous vos yeux.</p>
+
+<p>Je comprends d'autant mieux le plan de cette épopée que moi-même, hélas!
+mille fois inférieur en conception, en éloquence et en poésie, au grand
+exilé de Florence, j'avais <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span>conçu, dès ma jeunesse, une épopée,
+le grand rêve de ma vie, la seule épopée qui me paraisse aujourd'hui
+réalisable, sur un plan à peu près analogue au plan de <span class="italic">la Divine
+Comédie</span>.</p>
+
+<p>Je m'étais dit: Qu'y a-t-il de plus intéressant aujourd'hui dans
+l'humanité? Sont-ce des batailles, des conquêtes, des élévations et des
+catastrophes d'empires? Non; le monde en a tant vu, et il connaît
+tellement les misérables ressorts par lesquels la fortune élève ou
+abaisse les conquérants d'ici-bas, qu'il ne s'étonne guère plus des
+vicissitudes des empires que de l'amoncellement et de l'écroulement
+d'une vague en écume sur le lit de l'Océan. Mais ce qui intéresse
+véritablement l'homme, c'est l'homme; et dans l'homme, c'est la partie
+permanente de son être, c'est l'âme; et dans l'âme, c'est la destinée
+passée, présente, future, éternelle, de ce principe immatériel,
+intelligent, aimant, jouissant, souffrant, consciencieux, vertueux ou
+criminel, se punissant soi-même par ses vices, se récompensant soi-même
+par ses vertus, s'éloignant ou se rapprochant de Dieu selon qu'il vole
+en haut ou en bas dans la sphère infinie de sa carrière éternelle,
+jusqu'au jour où il s'unit enfin, par la foi croissante et par l'amour
+identifiant, à son Créateur, <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span>le souverain Être, la souveraine
+vérité, le souverain beau, le souverain bien.</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Je me plais à me rappeler encore, en ce moment, le lieu, le jour,
+l'heure où je conçus soudainement, dans ma pensée, le plan de cette
+épopée de l'âme, de l'âme suivie par le poëte dans ses pérégrinations
+successives et infinies à travers les échelons des mondes et ses
+existences d'épreuves.</p>
+
+<p>C'était en Italie, à la fin de ma jeunesse. Je venais de passer un hiver
+à Naples, dans de vagues souffrances de nerfs qui sont la croissance de
+l'esprit et qui donnent à l'âme les mêmes angoisses que la croissance
+trop accélérée du corps donne aux sens. Une anxiété sourde et continue
+travaillait ma pensée; je n'étais bien à aucune place; ce ciel serein,
+ce beau soleil, cette mer éblouissante, ces collines élyséennes, le
+bruit de vie et de joie perpétuelle de ce peuple d'enfants, d'amoureux,
+de musiciens, de poëtes, fourmillant sur les plages de cette côte, après
+m'avoir tant charmé autrefois, <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span>m'étaient devenus presque
+fastidieux alors. Il y avait je ne sais quel contraste blessant entre la
+sérénité épanouie de cette race et la mélancolie maladive de mon esprit.
+Ce grand jour m'aveuglait en m'éblouissant. Je regrettais les brumes
+d'automne et les ténèbres humides des forêts de mon pays. L'Écosse et
+Ossian me seyaient mieux que <span class="italic">le Tasse</span> et <span class="italic">Sorrente</span>. Je lisais alors
+précisément les documents les plus détaillés de la vie du Tasse; la
+lecture de ces documents, tout remplis de preuves de sa folie, obsédait
+mon imagination et m'imprimait je ne sais quelle terreur. J'avais
+cependant l'esprit aussi juste que le corps sain; mais j'étais malade
+d'un poëme que je voulais enfanter sans avoir eu encore la force de
+conception nécessaire à cet enfantement.</p>
+
+<p>Pour me soulager de cette obsession d'un mal inconnu et pour retremper
+mes nerfs irrités dans un air moins imprégné de sel et de soufre que
+l'air de la mer et du Vésuve, je cédai au conseil du vieux <span class="italic">Cottonio</span>,
+l'Esculape presque séculaire de Naples, et je partis pour Rome.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span>XI</h4>
+
+<p>À peine eus-je dépassé Capoue, et franchi les premières collines des
+Abruzzes qui séparent l'atmosphère des montagnes de l'atmosphère de la
+mer, que je me sentis soudainement guéri, comme un homme asphyxié à qui
+une fenêtre ouverte vient de rendre l'air respirable. Le lendemain,
+après une nuit de sommeil passée dans la villa de Cicéron à <span class="italic" lang="it">Molo di
+Gaete</span>, je poursuivis délicieusement ma course vers Rome. Je couchai à
+Terracine, à l'issue des marais Pontins; puis je commençai à gravir les
+collines de <span class="italic">Velletri</span>, de <span class="italic">Genzano</span> et d'<span class="italic">Albano</span>, ces monts
+<span class="italic">Penthélique</span> et ces monts <span class="italic">Hymette</span> de la plaine de Rome, plus
+majestueux et plus gracieux que ceux d'Athènes.</p>
+
+<p>J'étais monté sur le siége de ma calèche pour contempler de plus haut et
+de plus près une plus large part de ce magique horizon, délices de
+Cicéron, de Mécène, de Virgile et d'Horace; ils y ont incorporé leurs
+noms comme des illustrations éternelles de l'homme sur ces pages de la
+nature.</p>
+
+<p>C'était le soir; le soleil, roulant autour <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span>de son disque rouge
+quelques brumes sanglantes comme les vapeurs de pourpre de ces champs de
+bataille évaporées dans ses rayons, se précipitait dans la mer
+étincelante. Les rides roses de cette mer ondulaient doucement dans le
+lointain comme une étoffe moirée qu'on déploie et qu'on replie pour en
+faire admirer les chatoyements. Les collines sur lesquelles serpentait
+la route étaient couvertes dans leurs vallées et sur leurs flancs de
+forêts d'amandiers en fleurs. Ces fleurs innombrables répandaient leurs
+teintes lactées et rosées sur toute la campagne; elles tombaient des
+branches à chaque légère bouffée du vent tiède de la mer; elles semaient
+d'un véritable tapis de couleurs riantes l'intervalle d'un arbre à
+l'autre; elles remplissaient l'air soulevé par la brise d'une nuée de
+papillons inanimés qui venaient tomber jusque sous les roues sur le
+chemin.</p>
+
+<p>Au sommet de ces collines de vignes hautes et d'amandiers fleuris
+pyramidaient quelques métairies romaines à l'aspect sombre, caverneux,
+monumental; plus haut encore des pins parasols à larges cimes
+dentelaient l'horizon de leurs dômes noirs. Ces coupoles sombres
+contrastaient avec la riante lumière des vallées, <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span>comme les
+siècles immuables contrastent avec les printemps d'une heure qui
+fleurissent et qui s'effeuillent à leurs pieds!</p>
+
+<p>XII</p>
+
+<p>Je me souviens aujourd'hui de tous les détails les plus fugitifs de ce
+beau coucher de soleil, au mois de mars, dans la campagne de Rome; je
+m'en souviens avec plus de présence des objets dans les yeux que je ne
+la ressentais même alors. Cette scène a dû m'impressionner cependant
+avec une certaine force, puisqu'elle se retrouve si complète et si vive
+après trente ans dans mon imagination; mais je ne la percevais que par
+mes sens et par le seul instinct, car mon esprit était absorbé par la
+contemplation intérieure d'une tout autre nature.</p>
+
+<p>Il me sembla que le rideau du monde matériel et du monde moral venait de
+se déchirer tout à coup devant les yeux de mon intelligence; je sentis
+mon esprit faire une sorte d'explosion soudaine en moi et s'élever
+très-haut dans un firmament moral, comme la vapeur d'un gaz plus léger
+que l'atmosphère, dont on vient de déboucher le vase de cristal,
+<span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span>et qui s'élance avec une légère fumée dans l'éther. J'y
+planai, dans cet éther, pendant je ne sais combien de temps, avec les
+ailes libres de mon âme, sans avoir le sentiment du monde d'en bas qui
+m'environnait, mais que je ne voyais plus de si haut.</p>
+
+<p>Les créations infinies et de dates immémoriales de Dieu dans les
+profondeurs sans mesure de ces espaces qu'il remplit de lui seul par ses
+&oelig;uvres; les firmaments déroulés sous les firmaments; les étoiles,
+soleils avancés d'autres cieux, dont on n'aperçoit que les bords, ces
+caps d'autres continents célestes, éclairés par des phares entrevus à
+des distances énormes; cette poussière de globes lumineux ou
+crépusculaires où se reflétaient de l'un à l'autre les splendeurs
+empruntées à des soleils; leurs évolutions dans des orbites tracées par
+le doigt divin; leur apparition à l'&oelig;il de l'astronomie, comme si le
+ciel les avait enfantés pendant la nuit et comme s'il y avait aussi là
+haut des fécondités de sexes entre les astres et des enfantements de
+mondes; leur disparition après des siècles, comme si la mort atteignait
+également là haut; le vide que ces globes disparus comme une lettre de
+l'alphabet laissent dans la page des cieux; la vie sous d'autres
+<span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span>formes que celles qui nous sont connues, et avec d'autres
+organes que les nôtres, animant vraisemblablement ces géants de flamme;
+l'intelligence et l'amour, apparemment proportionnés à leur masse et à
+leur importance dans l'espace, leur imprimant sans doute une destination
+morale en harmonie avec leur nature; le monde intellectuel aussi
+intelligible à l'esprit que le monde de la matière est visible aux yeux;
+la sainteté de cette âme, parcelle détachée de l'essence divine pour lui
+renvoyer l'admiration et l'amour de chaque atome créé; la hiérarchie de
+ces âmes traversant des régions ténébreuses d'abord, puis les
+demi-jours, puis les splendeurs, puis les éblouissements des vérités,
+ces soleils de l'esprit; ces âmes montant et descendant d'échelons en
+échelons sans base et sans fin, subissant avec mérite ou avec déchéance
+des milliers d'épreuves morales dans des pérégrinations de siècles et
+dans des transformations d'existences sans nombre, enfers, purgatoires,
+paradis symbolique de <span class="italic">la Divine Comédie</span> des terres et des cieux;</p>
+
+<p>Tout cela, dis-je, m'apparut, en une ou deux heures d'hallucination
+contemplative, avec autant de clarté et de palpabilité qu'il y en
+<span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span>avait sur les échelons flamboyants de l'échelle de Jacob dans
+son rêve, ou qu'il y en eut pour le Dante au jour et à l'heure où, sur
+un sommet de l'Apennin, il écrivit le premier vers fameux de son
+&oelig;uvre:</p>
+
+<p class="poem" lang="it">
+ Nel mezzo del cammin di nostra vita,</p>
+
+<p class="noindent">et où son esprit entra dans la forêt obscure pour en ressortir par la
+porte lumineuse.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>«C'en est fait!» m'écriai-je en me réveillant, «j'ai trouvé mon poëme!»
+Et ce n'était pas seulement mon poëme que j'avais cru trouver; c'était
+le jour ou plutôt le crépuscule de ce monde de vérités que la Providence
+fait flotter toujours à portée, mais toujours un peu au-dessus de notre
+intelligence, comme le père fait flotter le fruit au-dessus de la taille
+de son enfant pour lui faire lever ses petites mains jusqu'à l'arbre, et
+pour le faire grandir par l'effort jusqu'à la branche.</p>
+
+<p>Création, théogonie, histoire, vie et mort, phases primitives,
+successives et définitives de l'esprit, destinée de tous les êtres
+animés, <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span>de l'âme humaine d'abord, puis de celle de l'insecte,
+puis de celle des soleils, puis de celle de ces myriades d'esprits
+invisibles, mais évidents, qui comblent le vide entre Dieu et le néant,
+qui pullulent dans ses rayons, et qui sont, je n'en doute pas, aussi
+divers et aussi multipliés que les atomes flottants qui nous
+apparaissent dans un rayonnement de soleil; je crus tout comprendre; et,
+en effet, je compris tout ce que Dieu permet de comprendre à une de ses
+plus infimes intelligences.</p>
+
+<p>Et une grande joie, une joie que je n'avais jamais goûtée avant, que je
+n'ai jamais goûtée depuis, se répandit dans tout mon être. Je croyais
+m'être approché autant qu'il était en moi du foyer de la vérité; je n'en
+entrevoyais pas seulement la lueur, qui m'éblouissait, j'en sentais la
+chaleur, qui me descendait de l'esprit au c&oelig;ur, du c&oelig;ur aux sens;
+j'étais ivre d'intelligence, s'il est permis d'associer ces deux mots.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>En un instant mon poëme épique fut conçu. Je me supposai assistant,
+comme un barde de <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span>Dieu, à la création des deux mondes matériel
+et moral. Je pris deux âmes émanées le même jour, comme deux lueurs, du
+même rayon de Dieu: l'une mâle, l'autre femelle, comme si la loi
+universelle de la génération par l'amour, cette tendance passionnée de
+la dualité à l'unité, était une loi des essences immatérielles de même
+qu'elle est la loi des êtres matériels animés (et qui est-ce qui n'est
+pas animé dans ce qui vit pour se reproduire?). Je lançai ces deux âmes
+s&oelig;urs, mais devenues étrangères l'une à l'autre, dans la carrière de
+leur évolution à travers les modes de leur vie renouvelée. Je les suivis
+d'un regard surnaturel et éternel dans les principales transfigurations
+angéliques ou humaines qu'elles avaient à subir dans les mondes
+supérieurs et inférieurs, se rencontrant quelquefois, sans se
+reconnaître jamais complétement, de sphère en sphère, d'âge en âge,
+d'existence en existence, de vie en mort et de mort en renaissance, dans
+le ciel et sur la terre. Puis, après ces douze ou vingt transfigurations
+accomplies, qui tantôt les rapprochaient de Dieu par leurs vertus,
+tantôt les en éloignaient par leurs fautes, en même temps que ces vertus
+ou ces fautes les rapprochaient aussi ou les séparaient davantage l'une
+<span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span>de l'autre, je les réunissais enfin dans l'unité de l'amour
+mutuel et de l'amour divin, à la source de vie, de sainteté et de
+félicité d'où tout émane et où tout remonte par sa gravitation naturelle
+vers le souverain bien et le souverain beau, l'Être parfait, l'Être des
+êtres, Dieu.</p>
+
+<p>Chaque scène de ce drame sacré était empruntée à la terre ou aux autres
+planètes de l'espace, et les décorations poétiques changeaient ainsi, au
+gré du poëte, comme l'époque, les événements, les personnages. Le poëme
+s'ouvrait aux portes de l'Éden et se terminait à la fin de la terre par
+l'explosion du globe, rendant toutes ses âmes purifiées, divinisées par
+la miséricorde de Dieu, et lançant ses gerbes de feu dans le firmament
+comme les flammèches d'un bûcher qui se consume lui-même après
+l'holocauste accompli.</p>
+
+<p>On comprend quelle richesse, et quelle variété, et quel pathétique, et
+quel mystère un pareil texte d'épopée fournissait au poëte, s'il y avait
+eu un poëte, ou si j'avais été moi-même ce poëte digne de concevoir et
+de rendre en chants une pareille inspiration. Mais je n'étais qu'un
+enfant essayant de souffler des étoiles au lieu de souffler ses bulles
+de savon. Mon poëme, après que je l'eus contemplé quelques <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span>
+années, creva sur ma tête comme une de ces bulles de savon colorées, en
+ne me laissant que quelques gouttes d'eau sur les doigts, ou plutôt
+quelques gouttes d'encre, car la <span class="italic">Chute d'un Ange</span>, <span class="italic">Jocelyn</span>, le <span class="italic">Poëme
+des Pécheurs</span>, que j'ai perdu dans mes voyages, et quelques autres
+ébauches épiques que j'ai avancées, puis suspendues, sont de ces gouttes
+d'encre. Ces poëmes étaient autant de chants épars de mon épopée de
+l'âme. Je possédais dans ma pensée le fil conducteur à travers ces
+ébauches, et je comptais les relier à la fin les unes aux autres par
+cette unité des deux mêmes âmes, toujours égarées, toujours retrouvées,
+toujours suivies de l'&oelig;il et de l'intérêt, dans leur <span class="italic">Divine
+Comédie</span>, à travers la vie, la mort, jusqu'à l'éternelle vie!</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Ce poëme avait quelque analogie lointaine avec <span class="italic">la Divine Comédie</span> du
+Dante. Il y a néanmoins cette différence: c'est que l'intérêt est
+impossible dans le plan du Dante, attendu que son poëme n'est qu'un
+spectacle auquel il assiste sans y prendre part, une espèce de revue
+<span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span>rapide des supplices de quelques ombres de ses ennemis. Les
+personnages passent comme des fantômes sous le fouet des démons et sous
+l'&oelig;il du poëte; l'intérêt, sans cesse morcelé et interrompu, passe
+avec eux et ne laisse qu'un éblouissement dans l'imagination; tandis
+que, dans l'épopée telle que je la concevais, l'intérêt attaché aux
+mêmes âmes dans des péripéties diverses ne se rompait qu'à leur réunion
+définitive et à leur béatitude éternelle. Il ne manquait, je le répète,
+à mon épopée qu'une chose: le poëte.</p>
+
+<p>Le <span class="italic">Dante</span> ou le <span class="italic">Tasse</span>, ou <span class="italic">Pétrarque</span> pouvaient, peut-être, exécuter
+cette épopée de l'âme, seul sujet qui reste; mais il n'y avait en moi,
+disciple trop dégénéré de ces grands hommes, que la force de rêver une
+telle conception sans la puissance de l'enfanter.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Revenons au Dante.</p>
+
+<p>En disant ce que devait être une épopée surnaturelle après les épopées
+héroïques épuisées, nous avons dit ce qui, selon nous, manquait
+<span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span>à la sienne: l'intérêt, l'universalité, l'unité.</p>
+
+<p>C'est là le sujet de la violente objurgation que nous adressent, depuis
+quelques mois, les nombreux journaux littéraires de l'Italie. Nous avons
+touché à l'arche, et la majesté du dieu nous frappe de mort. Voyons
+cependant si nous y avons touché sans le respect convenable. Voici le
+fait.</p>
+
+<p>Il y a quelques mois, nous fîmes imprimer, selon notre habitude, dans le
+journal <span class="italic">le Siècle</span>, quelques pages légères de notes intimes <span class="italic">sur nos
+lectures</span>, pages dans lesquelles nous parlions, comme dans une
+conversation au coin du feu, du <span class="italic">Dante</span> et de son poëme.</p>
+
+<p>Voici textuellement ce que nous disions. On verra, dans la suite de
+cette étude approfondie sur le <span class="italic">Dante</span> et sur son poëme, que ce que nous
+pensons aujourd'hui ne diffère pas considérablement de ce que nous
+écrivions dans <span class="italic">le Siècle</span>. Nous définissons le Dante: <span class="italic">Un homme plus
+grand que son poëme.</span></p>
+
+<p>Voici le crime; lisez.</p>
+
+<p>«Nous allons froisser bien des fanatismes. N'importe, disons ce que nous
+pensons.</p>
+
+<p>«On peut, selon nous, classer le poëme du Dante, <span class="italic">l'Enfer, le Purgatoire
+et le Paradis</span>, <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span>parmi ces poésies locales, nationales,
+temporaires, qui émanent du génie du lieu, de la nation, de l'époque, et
+qui s'adressent aux croyances, aux passions de la multitude. Quand le
+poëte est aussi médiocre que son pays, son peuple, son époque, ces
+poésies sont entraînées dans le courant ou dans l'égout des siècles avec
+la foule qui les goûte. Quand le poëte est <span class="italic">un grand homme</span> comme le
+Dante, le poëte survit éternellement, et on essaye aussi de faire
+survivre le poëme (<span class="italic">tout entier</span>), mais on n'y parvient pas; l'&oelig;uvre
+jadis intelligible et populaire résiste comme le sphinx aux
+interrogations des érudits; il n'en subsiste que des fragments plus
+semblables à des énigmes qu'à des monuments. Pour comprendre le poëme du
+Dante, il faudrait ressusciter toute la plèbe florentine de son époque
+(qui l'exila, le brûla en effigie et rasa sa maison); car ce sont les
+croyances, les popularités et les impopularités de cette plèbe qu'il a
+chantées.</p>
+
+<p>«Il est puni par où il a péché: il a chanté pour le temps; la postérité
+ne le comprend pas.» <span class="italic">Je vous remercie</span>, écrit Voltaire, <span class="italic">d'avoir eu le
+courage d'écrire contre ce monstre d'obscurité, etc.</span> Nous n'avons rien
+dit de <span class="italic">si cru</span>, de <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span>si injuste; mais continuons la citation du
+<span class="italic">Siècle</span>.</p>
+
+<p>«Tout ce qu'on peut comprendre, c'est que le poëme, exclusivement
+toscan, du <span class="italic">Dante</span> était une espèce de satire vengeresse du poëte et de
+l'homme d'État contre les partis auxquels il avait voué sa haine. Cette
+idée était mesquine et indigne du poëte. Le génie n'est pas un jouet mis
+au service de nos petites colères; c'est un don de Dieu qu'on profane en
+le ravalant à ces petitesses. <span class="italic">La lyre</span>, pour nous servir de
+l'expression antique, n'est pas une tenaille pour torturer nos
+adversaires, elle n'est pas une claie pour traîner des cadavres aux
+gémonies; il faut laisser cela à faire au licteur, ce n'est pas &oelig;uvre
+de poëte. Le Dante eut ce tort; il crut que les siècles, infatués par la
+beauté de ses vers, prendraient parti contre on ne sait quels ennemis
+qui battaient alors le pavé de Florence. Ces amitiés ou ces inimitiés
+d'hommes obscurs sont parfaitement indifférentes à la postérité; elle
+aime mieux un beau vers, une belle image, un beau sentiment, que toute
+cette chronique rimée de la place du <span class="italic">Vieux-Palais</span> à Florence.</p>
+
+<p>«Mais le style dans lequel le Dante a écrit cette gazette de l'autre
+monde est impérissable. Réduisons donc ce poëme bizarre à sa vraie
+<span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span>valeur, le style. Nous savons bien que nous choquons, en
+parlant ainsi, toute une école littéraire récente (en France comme en
+Italie); cette école s'acharne sur le poëme du Dante sans parvenir à le
+comprendre, comme les mangeurs d'opium, en Orient, s'acharnent à
+regarder le firmament pour y découvrir Dieu. Mais nous avons vécu de
+longues années en Italie dans la société de ces érudits commentateurs et
+explicateurs du Dante, qui se succèdent de génération en génération
+comme les ombres des hiéroglyphes sur les obélisques de Thèbes. La
+persévérance même de ces commentateurs est la meilleure preuve de
+l'impuissance du commentaire à élucider le texte. Un secret une fois
+trouvé ne se cherche plus avec tant d'acharnement. De jeunes Français
+s'évertuent maintenant à poursuivre ce sens caché qui a lassé les
+Toscans eux-mêmes. Que le dieu du chaos leur soit propice!</p>
+
+<p>«Quant à nous, comme Voltaire, nous n'avons trouvé, dans le Dante, qu'un
+grand inventeur de style, un grand créateur de langue égaré dans une
+conception ténébreuse, un immense fragment de poëte dans un petit nombre
+de morceaux gravés plutôt qu'écrits avec le ciseau de ce <span class="italic">Michel-Ange de
+la poésie</span>, <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span>quelquefois une grossière trivialité qui se
+dégrade jusqu'au cynisme du mot (le papier français n'en souffrirait pas
+ici la reproduction et la preuve), une quintessence de théologie
+scolastique qui s'élève jusqu'à la vaporisation de l'idée; enfin, pour
+dire notre sentiment d'un seul mot, <span class="italic">un grand homme</span> et un mauvais
+poëme!»</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>On voit que la prétendue injure n'est pas mortelle, et que si j'ai été
+accusé, peut-être avec quelque fondement, par les Italiens, d'avoir
+méconnu la beauté architecturale du poëme, je suis bien loin d'avoir
+méconnu la grandeur colossale et michel-angélesque de l'homme.</p>
+
+<p>Je poursuivais, dans cette note du <span class="italic">Siècle</span>, la même pensée; je citais
+en entier l'épisode de Francesca, et voici comment j'en parlais: «Quoi
+de plus incendiaire que ces deux amants seuls avec ce livre complice qui
+interprète malheureusement leur silence, que cet égarement qui les perd,
+et enfin que ce supplice changé en félicité amère par le souvenir de
+leur séparation sur la terre et par le sentiment de leur <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span>
+indivisibilité dans le châtiment? Si Dante avait beaucoup de pages comme
+celle-là, il surpasserait son maître Virgile et son compatriote
+Pétrarque. Peu de pages de poésie égalent en mélancolique beauté et en
+perfection ces quelques vers. Le tableau est étroit, la peinture est
+sobre de couleurs; l'impression est éternelle! C'est que l'émotion et la
+beauté y sont complètes et pour ainsi dire infinies. Et je dis pourquoi.
+C'est que la jeunesse, la beauté, la naïve innocence des deux
+personnages, qui ne se défient ni d'eux-mêmes, ni des autres; leurs
+fronts penchés sur le même livre, qui, semblable à un miroir terni par
+leur haleine, leur retrace et leur révèle tout à coup leur propre image,
+et les précipite dans le même délire et dans le même enfer par la fatale
+répercussion du livre contre le c&oelig;ur et du c&oelig;ur lui-même contre un
+autre c&oelig;ur, sont là des coups de pinceaux achevés. C'est que le récit
+est simple, court, candide comme la confession de deux enfants. Je
+voudrais avoir,» disais-je, «je voudrais avoir pour plume le pinceau du
+grand peintre de sentiment <span lang="de">Scheffer</span>, pour traduire ici le
+trop court épisode de Françoise de Rimini, qui fait pleurer et rêver,
+dans le poëme et dans le tableau de <span lang="de">Scheffer</span>, <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span>les
+imaginations amoureuses..... Il y a là une divine intelligence du
+c&oelig;ur de la femme qui prouve que le Dante avait aimé. Il sait le
+secret des c&oelig;urs tendres, qu'il ne faut pas dire trop haut, même aux
+enfers: c'est que l'amour défie tout, excepté la séparation, le seul
+enfer de ceux qui aiment.</p>
+
+<p>«Écoutons le poëte. Il décrit d'abord en vers qui frissonnent de froid
+l'ouragan glacé par lequel sont éternellement fouettés et roulés dans un
+océan de brume et de frimas les ombres de ceux dont les flammes de
+l'amour coupable consumèrent ici-bas les sens et les âmes.»</p>
+
+<p>Quand j'ai reproduit cette scène pathétique, que je ne reproduis pas ici
+en ce moment parce que je vous la reproduirai plus loin dans cet
+entretien, je m'écrie:</p>
+
+<p>«Sapho dans sa strophe de feu n'a rien de comparable. La nature du
+supplice lui-même, le vent glacial qui emporte dans un tourbillon de
+frimas les deux coupables, mais qui les emporte ensemble, échangeant
+l'amère et éternelle confidence de leur repentir, buvant leurs larmes,
+mais y retrouvant au fond quelque arrière-goutte de leur félicité
+perdue, quoi de plus dans un tel récit épique? L'émotion n'est-elle
+<span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span>pas produite ici par le Dante en quelques vers plus
+complétement que par tout un poëme? Aussi c'est pour cela que le poëme
+survit; le poëme de la théologie est mort, celui de l'amour est
+immortel.»</p>
+
+<p>Et, après avoir reproduit un second épisode que je vous analyserai tout
+à l'heure, je m'écrie en finissant:</p>
+
+<p>«Si l'immense poëte n'est pas là, où sera-t-il? Ni Homère, ni Virgile,
+ni <span lang="en">Shakspeare</span> n'ont en si peu de notes de pareils accents. N'eût-il que
+ces deux scènes, Dante mériterait d'être nommé à côté d'eux!» (<span class="italic">Siècle</span>,
+numéro du 20 décembre 1856.)</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Voilà, je le répète, les prétendus sacriléges dont je suis coupable
+envers le grand Toscan! Voilà pour quels crimes imaginaires contre
+l'inviolabilité de leur poëte vingt journaux littéraires ou politiques
+de l'Italie, dont les rédacteurs n'ont certainement pas lu ma note dans
+son texte, me traînent sur la claie, aux égouts de l'Arno, me lapident
+de diatribes où la calomnie assaisonne l'injure, et m'ensevelissent
+<span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span>tout vivant et tout brûlant de l'amour de l'Italie sous des
+monceaux de papier patriotique noirci de leur colère. Cette colère va
+jusqu'à la tragédie dans un de ces journaux qui m'a envoyé récemment à
+son tour son invective circulaire. «Pourquoi ma plume,» s'écrie le
+rédacteur en finissant, «n'est-elle pas une épée, et pourquoi ne
+peut-elle te percer le c&oelig;ur du même fer dont notre compatriote, le
+colonel <span class="italic">Pepe</span>, te perça autrefois le bras?»</p>
+
+<p>Voltaire parlait des aménités littéraires de son temps; qu'aurait-il dit
+de celle-là? Et quel fondement à tant de fureur nationale? On vient de
+le voir: j'ai appelé le Dante un grand homme, un Michel-Ange de la
+poésie, un rival d'Homère, de Virgile, de <span lang="en">Shakspeare</span>, quelquefois
+supérieur à eux par fragments épiques; mais j'ai eu l'audace de dire que
+son poëme était obscur, que les expressions se perdaient quelquefois
+dans les nuages de la théologie mystique, et descendaient souvent
+jusqu'au scandale de l'image et jusqu'au cynisme du mot!</p>
+
+<p>Je n'ai pas de rancune contre ces patriotes de l'hémistiche et de la
+rime, qui se sont crus outragés parce qu'ils ne m'avaient pas lu, et
+<span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span>qui m'ont excommunié sur parole. Le patriotisme est honorable
+partout; le génie italique est aussi une patrie dont ils défendent à
+coups de plume les magnifiques frontières. Seulement je les engage à
+viser plus juste, et à ne pas tirer sur leurs meilleurs amis en croyant
+tirer sur leurs ennemis. Que ne placent ils leur patriotisme de collége
+sur les Alpes et sur l'Apennin au lieu de le placer sur des rimes du
+Dante?</p>
+
+<p>Reprenons le sujet.</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>Mais, avant de feuilleter avec vous page à page, ces trois poëmes en un,
+<span class="italic">l'Enfer</span>, <span class="italic">le Purgatoire</span>, <span class="italic">le Paradis</span>, poëmes pleins de tant de
+splendeur de style et de tant de ténèbres d'idées, disons un mot des
+différentes interprétations que les traducteurs ou commentateurs
+français ont données du sens métaphysique de <span class="italic">la Divine Comédie</span>.</p>
+
+<p>Il n'y a pas très-longtemps que le poëme du Dante a commencé à retentir
+an delà des Alpes. Boileau n'en parle pas dans son <span class="italic">Art poétique</span>, ou,
+s'il en parle, dans le passage où il réprouve le merveilleux chrétien en
+poésie, <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span>c'est avec dédain. Voltaire en parle dans quelques
+lettres à des savants italiens, mais il ne l'avait évidemment pas lu
+tout entier (chose difficile), et on a vu plus haut qu'il en parle comme
+d'une <span class="italic">monstruosité</span> poétique.</p>
+
+<p>Les premières traductions qu'on en donna en France, à la fin du dernier
+siècle, ne sont que des paraphrases enluminées ou affadies; il est
+impossible d'y trouver trace de l'original: ce sont des dentelles sur le
+corps d'Hercule. La première traduction sérieuse et les premiers
+commentaires compétents sont la traduction et les notes explicatives du
+chevalier Artaud. M. Artaud était un diplomate et un savant français,
+résidant tantôt à Florence, tantôt à Rome. Je l'ai beaucoup connu dans
+ma jeunesse; j'ai été son disciple en diplomatie italienne et en
+intelligence des poëtes de cette terre de toute poésie. C'est lui qui
+m'a fait épeler le Dante, c'est à lui que je dois le droit de le
+comprendre et d'en parler aujourd'hui. J'aime à lui rendre ce tribut de
+reconnaissance sur sa tombe; il y est descendu tard; il s'y repose d'une
+vie honorable et laborieuse dans un champ des morts de Paris. Il était
+digne de dormir avec les illustres Toscans sur sa couche de gloire dans
+le champ des <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span>morts (<span class="italic" lang="it">Campo Santo</span>) de Pise, ou dans
+l'église de <span class="italic" lang="it">Santa Croce</span> à Florence, ou bien à Ravenne, à
+l'ombre du sépulcre du Dante! Les Italiens devraient revendiquer sa
+dépouille comme ils devraient revendiquer un jour la mienne, si l'homme
+doit dormir en effet dans la terre qu'il a le plus aimée.</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>La destinée de M. Artaud était bizarre. Entré dans la diplomatie
+française sous les derniers ministères de Louis XVI, il y était resté
+sous la Convention, sous le Directoire, sous le Consulat, sous l'Empire,
+jusqu'au jour où il n'y eut plus d'autre diplomate à Rome que le général
+<span class="italic">Miollis</span>, homme de même moelle et de mêmes os antiques que M. Artaud.
+Il avait passé alors à Florence de longues années dans la société
+d'Alfieri et de la comtesse d'Albany. Puis il était revenu à Rome avec
+l'Église; il avait été l'ami de Pie VI, le plus doux des papes, et du
+cardinal Gonsalvi, le plus séduisant des ministres. Il y avait été à lui
+seul la tradition de la diplomatie française en permanence depuis le
+cardinal de Bernis jusqu'au duc de Montmorency-Laval, <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span>en
+passant par le général Duphot et par M. de Canclaux. Il était à Rome et
+à Florence inamovible comme la tradition, à peu près semblable à ces
+premiers drogmans que les puissances européennes entretiennent dans les
+cours d'Asie auprès de leurs ambassadeurs pour leur enseigner la langue
+du pays et la politique de ces cours. Un tel homme est indispensable à
+Rome, où il y a une politique permanente et traditionnelle à côté de
+souverains électifs et transitoires.</p>
+
+<p>M. Artaud remplissait merveilleusement ce rôle près de la cour romaine.
+Lié avec tous les membres distingués de cette aristocratie élective
+qu'on appelle le <span class="italic">Sacré Collége</span>, il les avait vu arriver à Rome, y
+remplir successivement les divers degrés des fonctions de l'Église et de
+l'administration au Vatican, puis s'élever de dignités en dignités
+jusqu'à ces épiscopats, à ces cardinalats, à ces principautés, à cette
+papauté qui les rendaient arbitres de la politique sacrée ou profane du
+monde catholique. Les rapports qu'il avait eus avec eux dans leur
+jeunesse, dans leurs revers, dans leurs légations, le rendaient
+éminemment propre à traiter avec eux presque familièrement les grandes
+affaires.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span>Ses liaisons avec le monde savant et lettré de Rome n'étaient
+pas moins intimes. Nulle part il n'existe en Europe une caste savante et
+lettrée comparable à ces abbés romains, vivant pour ainsi dire dans les
+catacombes des bibliothèques, et s'enivrant depuis l'enfance jusqu'à la
+mort de la poussière des livres.</p>
+
+<p>M. Artaud avait contracté auprès d'eux cette même passion des antiquités
+et des curiosités bibliographiques de l'Italie. Le matin, c'était un
+diplomate habile et consommé, traitant avec une autorité polie les
+intérêts de la France à Rome; le soir, c'était un érudit presque
+monastique, élucidant avec des religieux et des bibliothécaires le texte
+d'un vers du Dante ou le sens d'une allusion obscure de ce poëte aux
+hommes et aux événements de son temps. C'est pendant quarante ans d'une
+pareille vie que la traduction et les notes de M. Artaud furent, pour
+ainsi dire, filtrées goutte d'encre à goutte d'encre. Il avait transfusé
+son sang dans l'ombre du poëte toscan. La figure même de M. Artaud avait
+pris quelque chose de la physionomie anguleuse, plombée, ascétique, que
+les peintres donnent au visage du Dante, allongé et amaigri sous son
+laurier.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span>XXI</h4>
+
+<p>À mon premier voyage à Rome j'avais des lettres de recommandation pour
+ce savant diplomate. Il m'accueillit avec cette bonté un peu supérieure
+d'un homme fait envers un adolescent. Ma passion précoce pour l'Italie
+poétique l'intéressa à moi; il m'ouvrit le sanctuaire du Dante; il
+m'apprit à épeler vers à vers ce grand poëme ou cette grande énigme dont
+il était le sphinx depuis tant d'années. Il m'initia en même temps, par
+une immense variété d'anecdotes dont il était le recueil vivant, à la
+diplomatie consommée de la vieille cour de Rome et à l'histoire de cette
+capitale ecclésiastique depuis la révolution française jusqu'à la
+captivité de Pie VI à Savone.</p>
+
+<p>Je goûtais beaucoup ces entretiens avec un homme supérieur en âge, en
+érudition et en politique. Je n'ai jamais perdu le souvenir de ces
+heures agréables passées dans son cabinet de traducteur ou dans sa
+chancellerie de diplomate. Ce souvenir m'a peut-être rendu partial pour
+sa traduction et pour ses commentaires; mais j'avoue que jusqu'ici je
+n'ai pu lire avec une complète sécurité de sens le poëme <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span>du
+Dante que dans l'édition en deux langues de M. Artaud, et en contrôlant
+à chaque instant le texte par le commentaire. M. Artaud n'était pas
+poëte, j'en conviens; mais il était savant. Dante était assez poëte pour
+deux; ce qu'il lui fallait, c'était un interprète. Il n'en pouvait pas
+avoir un, selon moi, plus pénétrant, plus consciencieux et plus fidèle
+que le secrétaire d'ambassade de France à Rome et à Florence. Depuis ce
+temps ce livre ne m'a pas quitté.</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>Il y a une autre traduction en français et en prose, qu'on dit
+excellente et que je n'ai lue que par fragments; c'est celle d'un homme
+de lettres italien. M. Fiorentino s'est naturalisé Français
+par la pureté de son style dans notre langue. C'est un légitime préjugé
+en faveur du sens de cette traduction que d'avoir été écrite par un
+compatriote du Dante. Le sens de <span class="italic">la Divine Comédie</span> coule, pour ainsi
+dire, dans les veines des Italiens. <span class="italic" lang="la">Barbarus hic ego sum</span>,
+devons-nous dire à M. Fiorentino, nous autres Barbares. Il vient de me
+lancer à ce titre une indulgente épigramme dans un article de journal;
+nous l'avons acceptée en toute humilité. Un traducteur qui <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span>
+venge son poëte est respectable dans sa piété filiale. Le droit des
+traducteurs est de confondre tellement leur personne avec la personne de
+leur modèle que les critiques adressées à l'un blessent l'autre, et que,
+si on évoque le Dante, M. Fiorentino a le droit de répondre: «Me voilà!»</p>
+
+<p>Nous admettons celte identité sans doute très-légitime entre le poëte et
+l'interprète: c'est l'identité de la voix et de l'écho. M. Fiorentino a
+été un bel écho de l'Italie en France. Sa petite épigramme imméritée
+(car nous ne nous sommes jamais mis, comme poëte, au niveau seulement
+d'un vers du Dante) ne nous empêchera pas de remercier cet écrivain de
+son excellente interprétation.</p>
+
+<p>Après lui M. Mongis, en vers, M. Brizeux, digne de lutter corps à corps,
+et plusieurs autres traducteurs sérieux ont tenté l'&oelig;uvre.</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>M. de Lamennais, c'est-à-dire un souverain ouvrier de style, a consacré
+ses dernières années à une traduction littérale et mot à mot de <span class="italic">la
+Divine Comédie</span>. M. de Chateaubriand avait consacré ainsi ses dernières
+veilles d'écrivain à une traduction de <span lang="en">Milton</span>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span>Il est glorieux sans doute pour l'Italie comme pour
+l'Angleterre que les deux plus grands prosateurs français de ce siècle
+n'aient pas jugé au-dessous de leur talent de copier ces deux modèles
+étrangers et d'écrire leurs noms sur les piédestaux éternels de Milton
+et de Dante; mais le système de traduction qu'ils ont adopté l'un et
+l'autre est, selon nous, un faux système, un jeu de plume plutôt qu'une
+fidélité de traducteur. Ils ont voulu, par une copie servile plutôt que
+fidèle, rendre le mot par le mot, la phrase par la phrase, la syllabe
+par la syllabe. Erreur! ils ont montré en cela qu'ils ne s'étaient pas
+rendu compte du génie des langues.</p>
+
+<p>Que vous demande, en effet, le lecteur? Ce ne sont pas des mots qu'il
+demande, c'est du sens. Or deux langues différentes n'expriment pas le
+même sens dans les mêmes mots, ni même dans le même nombre de mots. Si
+vous vous astreignez à rendre puérilement le vers par le vers, le mot
+par le mot, le tercet par le tercet, l'octave par l'octave, que
+faites-vous? Vous faussez par l'effort votre propre langue sans parvenir
+à lui faire rendre ni la forme ni le sens de la langue que vous
+traduisez. L'instrument n'est pas le même; vous ne le manierez pas avec
+la même mesure et avec le même doigté. <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span>Vous faites ce que
+voudrait faire un musicien qui prétendrait imiter le violon avec la
+cimbale ou la flûte avec le tambourin. Encore une fois, ce n'est pas
+l'expression qu'il faut traduire, c'est le sentiment. Pour transvaser ce
+sentiment, cette poésie, cette harmonie, cette image, d'un dialecte dans
+un autre, vous n'avez pas trop de toute la liberté, de toute la
+souplesse, de toute la richesse de votre langue. Ne vous entravez donc
+pas vous-même en vous liant comme un b&oelig;uf servile au joug parallèle
+du mot à mot. C'est ce qu'avait fait M. de Chateaubriand pour Milton,
+c'est ce qu'a voulu faire M. de Lamennais pour le <span class="italic">Dante</span>; &oelig;uvre
+estimable, mais malheureuse, où la servilité détruit la fidélité.</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>Un autre jeune traducteur de <span class="italic">la Divine Comédie</span> tente en ce moment une
+&oelig;uvre mille fois plus difficile, et, chose plus étonnante encore, il
+y réussit.</p>
+
+<p>Nous voulons parler de la traduction de <span class="italic">la Divine Comédie</span> en vers
+français, par M. Louis Ratisbonne.</p>
+
+<p>Malgré le prodigieux effort de talent et de <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span>langue nécessaire
+pour traduire un poëte en vers, M. Louis Ratisbonne n'a pas seulement
+rendu le sens, il a rendu la forme, la couleur, l'accent, le son. Il a
+communiqué au mètre français la vibration du mètre toscan; il a
+transformé, à force d'art, la période poétique française en tercets du
+Dante. Ce chef-d'&oelig;uvre de vigueur et d'adresse dans le jeune écrivain
+est tout à la fois un chef-d'&oelig;uvre d'intelligence de son modèle. M.
+Louis Ratisbonne rappelle la traduction, jusqu'ici inimitable, des
+<span class="italic">Géorgiques</span> de Virgile par l'abbé Delille; mais le Dante, poëte
+abrupte, étrange, sauvage et mystique tout ensemble, est mille fois plus
+inaccessible à la traduction que Virgile. La lumière se réfléchit mieux
+que les ténèbres dans le miroir de l'esprit humain comme dans le miroir
+de l'Océan. Le vers de M. Ratisbonne roule, avec un bruit latin, dans la
+langue française, les blocs, les rochers et jusqu'au limon de ce torrent
+de l'Apennin toscan qu'on entend bruire dans les vers du Dante.</p>
+
+<h4>XXV</h4>
+
+<p>D'autres écrivains de notre âge, parmi lesquels on doit citer M. de
+Saint-Mauris, qui a <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span>consacré dix années d'étude patiente et
+forte à cette reproduction de <span class="italic">la Divine Comédie</span>; d'autres aussi, qu'on
+annonce et qu'on nomme déjà avec espérance, ont vulgarisé ou vulgarisent
+de plus en plus le Dante parmi nous. Il y a dans ce culte une révélation
+de l'esprit de ce siècle; c'est le symptôme d'une renaissance de la
+poésie grave et philosophique chez une nation qui a trop longtemps
+confondu la poésie et la futilité. Le fleuve poétique remonte à sa
+source pour y retrouver ces eaux qui coulent des hauts lieux. Le Dante,
+malgré ses défauts, est certainement pour notre époque un de ces
+glaciers inabordables d'où ces eaux fécondes coulent sous les nuées et
+sous les ténèbres du moyen âge. On n'a pas voulu le traduire seulement,
+on a voulu le comprendre, et cet effort a produit le bel ouvrage de M.
+<span class="italic">Ozanam</span> intitulé: <span class="italic">Dante et la philosophie catholique du
+treizième siècle.</span></p>
+
+<p>Hélas! nous avons aimé comme ami et pleuré ce studieux et pieux jeune
+homme. Il ressemblait, par la physionomie, par l'âme, par la sérénité du
+regard, par le timbre même monotone, affectueux et voilé de sa voix, à
+un brahme chrétien venu des Indes en Europe pour y prêcher <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span>
+l'Évangile de la science calme de la contemplation mystique et de
+l'adoration extatique à notre monde de discorde et de contention.</p>
+
+<p>Ozanam croyait, comme nous, que la vérité était à plus grande dose dans
+le c&oelig;ur que dans l'esprit. Ses dogmes ruisselaient d'onction, comme
+les soleils d'Orient ruissellent le matin et le soir de rosée. Bien que
+ma philosophie ne fût plus la sienne, dans tous les articles de ce grand
+symbole qui unit les esprits à la base et qui les sépare quelquefois au
+sommet, ces différences également respectées, parce qu'elles étaient
+également sincères, n'établissaient aucune divergence d'âme et aucune
+froideur de sentiment entre nous. Son orthodoxie parfaite pour lui-même
+était une charité d'esprit parfaite aussi pour les autres. Il y avait
+autour de lui comme une atmosphère de tendresse pour les hommes. Cette
+atmosphère cordiale adoucissait toutes les aspérités entre les idées. Il
+respirait et il aspirait je ne sais quel air balsamique qui avait
+traversé le vieil Éden. Chacune de ces respirations et de ces
+aspirations vous prenait le c&oelig;ur et vous donnait le sien. On pouvait
+différer, on ne pouvait pas disputer avec cet homme sans fiel. Sa
+tolérance n'était pas une concession, c'était un respect. Ozanam était
+le saint Jean de la philosophie <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span>platonicienne et monastique de
+la Renaissance. Il s'endormait sur le sein de son maître, Dante, et il y
+faisait de divins songes.</p>
+
+<p>Un de ces songes mêlés de nuages et de lumière, de merveilleux et de
+vérité, est son livre intitulé <span class="italic">de Dante et de la Philosophie catholique
+au treizième siècle</span>.</p>
+
+<p>L'italien avait été la langue de son berceau, de graves études l'avaient
+initié depuis à tous les arcanes du moyen âge. Il avait pris ce
+crépuscule pour le grand jour. En cela nous ne partagions pas ses
+illusions; c'est la raison qui fait le jour dans les siècles, ce n'est
+pas la crédulité. Mais il faut respecter la lumière jusque dans son
+aurore. Le moyen âge était une aurore. Dante, semblable au Lucifer du
+tableau du Guide, déchirait les ombres et secouait le flambeau devant
+ses pas.</p>
+
+<p>Un mot, en passant, de ce livre d'Ozanam.</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>On sait que le poëme du Dante a, selon ses interprètes et selon le poëte
+lui-même (dans sa <span class="italic" lang="it">Vita nuova</span>), deux sens: un sens littéral
+et poétique pour les profanes, un sens mystique et symbolique pour les
+initiés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span>C'est ce sens mystique et symbolique des amours et de la poésie
+de Dante qu'<span class="italic">Ozanam</span> s'efforce de découvrir, et c'est dans ce sens
+mystique et symbolique du poëme qu'il s'efforce aussi de faire
+reconnaître et admirer la philosophie religieuse du moyen âge chrétien.
+Selon lui, Dante serait une espèce d'<span class="italic">Ovide</span> supérieur; ses
+poëmes seraient des espèces de métamorphoses chrétiennes, racontant,
+chantant, expliquant tous les dogmes surnaturels de la religion nouvelle
+qui avait remplacé le paganisme. Il y a dans ceci du vrai et du faux,
+mais le vrai domine. Écoutons dans quelques belles pages cette voix
+d'Ozanam si digne de parler des choses de l'esprit.</p>
+
+<p>«C'est vers le milieu de cette période, à l'heure du chant du cygne de
+la philosophie antique mourante, que la philosophie du moyen âge devait
+avoir son poëte. La poésie est, en effet, comme un corps glorieux sous
+lequel la pensée demeure incorruptible et éternelle. Immortalité et
+popularité, ce sont les deux dons divins dont les poëtes ont été faits
+les dispensateurs. La philosophie grecque avait eu son Homère en la
+personne de Platon.» (Ne pourrait-on pas dire que la philosophie
+spiritualiste avait commencé à Platon?) «La philosophie <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span>
+scolastique, celle du moyen âge, menacée d'une décadence plus rapide,
+éprouvait le besoin d'être consolée par un grand poëte. Le poëte qui
+allait venir avait donc sa place marquée dans le temps.»</p>
+
+<p>«Être conçu dans l'exil et y mourir,» ajoute Ozanam, «remplir de hautes
+magistratures et subir les dernières infortunes, ce destin a été celui
+de beaucoup d'autres; mais d'autres circonstances avaient ménagé à Dante
+une autre vie que la vie publique, une vie de c&oelig;ur dont il faut, pour
+le comprendre, pénétrer les mystères. En effet, selon les lois qui
+régissent le monde spirituel, pour qu'une âme s'élève, elle a besoin de
+l'attraction d'une autre âme. Cette attraction, c'est l'amour. Dante ne
+devait pas échapper à la loi commune. À neuf ans, à un âge dont
+l'innocence ne laisse rien soupçonner d'impur, il rencontra dans une
+fête de famille Béatrice, jeune enfant, pleine de noblesse et de grâce.
+Cette vue fit naître en lui une affection qui n'a pas de nom sur la
+terre et qu'il conserva plus tendre et plus chaste encore durant la
+périlleuse saison de l'adolescence. C'étaient des rêves où Béatrice se
+montrait à lui radieuse. Mais surtout quand Béatrice quitta la terre
+dans tout l'éclat de la <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span>jeunesse, il la suivit par la pensée
+dans ce monde invisible dont elle était devenue l'habitante, et il se
+plut à la parer de toutes les fleurs de l'immortalité. Il l'entoura des
+ch&oelig;urs des anges, il la fit asseoir sur les degrés les plus hauts du
+trône de Dieu. Ainsi cette beauté se transforma pour lui en un type
+idéal qui remplissait son imagination et qui devait la faire se dilater
+et s'épancher au dehors. Il voulut dire ce qui se passait en lui; il
+voulut, selon sa propre expression, noter les chants intérieurs de
+l'amour, et Dante fut poëte.»</p>
+
+<p>«Mais comme il faut toujours,» poursuit Ozanam, «que la nature humaine
+se trahisse par quelque côté, les belles qualités de ce poëte se
+déshonorèrent quelquefois par leurs excès. Au milieu des luttes civiles,
+la haine de l'iniquité devint une colère aveugle qui ne sut jamais
+pardonner. Alors il allait par les rues de Florence, jetant des pierres
+aux femmes et aux enfants qui calomniaient son parti politique. Alors il
+s'écriait, dans une discussion philosophique: «Ce n'est point par des
+arguments, c'est par le couteau qu'il faut répondre à ces stupidités!»
+Alors aussi, quoique protégé par le souvenir de Béatrice, sa sensibilité
+elle-même résistait mal aux séductions d'autres <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span>beautés. Ses
+poésies lyriques, qui ont précédé la composition de son poëme, ont gardé
+les traces de ses affections profanes et passagères, qu'il essaya en
+vain de voiler à demi sous des allusions symboliques.»</p>
+
+<p>«La poésie épique,» dit plus loin le jeune commentateur, «apparaît, à
+son origine, revêtue d'un caractère sacerdotal, se mêlant à la prière et
+à l'enseignement religieux; c'est pourquoi, dans les temps même de
+décadence, le merveilleux demeure un des préceptes de l'art poétique.
+Aussi, dès le paganisme, les grandes compositions orientales, comme le
+<span class="italic">Mahabarata</span>; les cycles grecs, comme ceux d'Hercule, de
+Thésée, d'Orphée, d'Ulysse, de Psyché; les épopées latines de Virgile,
+de Lucain, de Stace, de Silius Italicus; et enfin ces ouvrages qu'on
+peut nommer des poëmes philosophiques, la <span class="italic">République</span> de Platon et
+celle de Cicéron, eurent leurs voyages aux cieux, leurs descentes aux
+enfers, leurs nécromancies, leurs morts ressuscités ou apparus pour
+raconter les mystères de la vie future. Le christianisme dut favoriser
+encore davantage l'intervention des choses surnaturelles dans la
+littérature qui se forma sous ses auspices. Les victimes qui remplissent
+l'Ancien et le Nouveau Testament <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span>inspirèrent les premières
+légendes; les martyrs furent visités dans leurs prisons par des visions
+prophétiques; les anachorètes de la Thébaïde et les moines du mont Athos
+avaient des récits qui trouvèrent des échos dans les monastères
+d'Irlande et dans les cellules du mont Cassin. Rien n'était plus
+célèbre, au dix-huitième siècle, que les songes de sainte Perpétue et de
+saint Cyprien, le pèlerinage de saint Macaire Romain au paradis
+terrestre, le ravissement du jeune Albéric, le purgatoire de saint
+Patrick et les courses miraculeuses de saint Brendan.&mdash;Ainsi de nombreux
+exemples et toutes les habitudes littéraires contemporaines nous
+montrent les régions éternelles comme la patrie de l'âme, comme le lien
+naturel de la pensée. Dante le comprit, et, franchissant les limites de
+l'espace et du temps pour entrer dans le triple royaume dont la mort
+ouvre les portes, il plaça de prime abord la scène de son poëme dans
+l'infini.</p>
+
+<p>«Là il se trouvait au rendez-vous des générations, jouissant du même
+horizon qui sera celui du jugement universel, et qui embrassera toutes
+les familles du genre humain. Il assistait à la solution définitive de
+l'énigme des <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span>révolutions. Il jugeait les peuples et les chefs
+des peuples; il était à la place de celui qui un jour cessera d'être
+patient, puisant à son gré au trésor des récompenses et des peines. Il
+avait l'occasion de dérouler, avec la magnificence de l'épopée, ses
+théories politiques, et d'exercer, avec cette verge de la satire que les
+prophètes n'ont pas dédaigné de manier, ses impitoyables vengeances. Là,
+comme un voyageur attendu à l'arrivée, il rencontrait Béatrice, qui
+l'avait précédé de quelques jours; il la voyait telle qu'il se l'était
+faite dans ses plus beaux rêves; il la possédait dans son triomphe. Ce
+triomphe céleste avait peut-être été l'idée primitive et génératrice de
+<span class="italic">la Divine Comédie</span>, conçue comme une élégie où viendraient se réfléchir
+les mélancolies et les consolations d'un pieux amour.»</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p>M. Ozanam cite ici l'interprétation philosophique et symbolique de <span class="italic">la
+Divine Comédie</span> par le fils du Dante lui-même, si peu de temps après la
+mort de son père, et à un moment où la tragédie paternelle devait
+retentir encore <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span>dans l'oreille du fils. Voici cette
+interprétation filiale; tout donne lieu de croire qu'elle est la vérité
+sur cette étrange composition.</p>
+
+<p>«L'&oelig;uvre entière se divise en trois parties, dont la première se
+nomme Enfer, la seconde Purgatoire, la troisième et dernière Paradis.
+J'en expliquerai d'avance et d'une façon générale le caractère
+allégorique en disant que le dessein principal de l'auteur est
+démontrer, sous des couleurs figuratives, les trois manières d'être de
+la race humaine. «Dans la première partie il considère le vice, qu'il
+appelle Enfer, pour faire comprendre que le vice est opposé à la vertu
+comme son contraire, de même que le lieu déterminé pour le châtiment se
+nomme Enfer à cause de sa profondeur, opposée à la hauteur du ciel. La
+deuxième partie a pour sujet le passage du vice à la vertu, qu'il nomme
+Purgatoire, pour montrer la transmutation de l'âme qui se purge de ses
+fautes dans le temps, car le temps est le milieu dans lequel toute
+transmutation s'opère. La troisième et dernière partie est celle où il
+envisage les hommes parfaits; et il l'appelle Paradis, pour exprimer la
+hauteur de leurs vertus et la grandeur de leur félicité, deux conditions
+<span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span>hors desquelles on ne saurait reconnaître le souverain bien.
+C'est ainsi que l'auteur procède dans les trois parties du poëme,
+marchant toujours, à travers les figures dont il s'environne, vers la
+fin qu'il s'est proposée.»</p>
+
+<h4>XXVIII</h4>
+
+<p>D'après cet indice fourni par le fils du Dante sur les intentions
+philosophiques et poétiques de son père, M. Ozanam, comme la plupart des
+commentateurs italiens, voit dans la fable du Dante une philosophie tout
+entière; il appelle cette doctrine la philosophie catholique du moyen
+âge. On l'appellerait plus justement, selon nous, la philosophie
+spiritualiste de tous les âges, incorporée dans quelques dogmes et dans
+quelques formes de l'imagination christianisée du temps.</p>
+
+<p>Le christianisme alors, en Italie, à Florence surtout, se dégageait mal
+de la philosophie platonique, avec laquelle il sembla un moment prêt à
+se confondre sous les Médicis. Le mélange, souvent grotesque, des
+personnages de la Fable et de la Bible, de Virgile et des prophètes, des
+Muses et de Béatrice, du Ciel et de <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span>l'Élysée, dans le poëme,
+est une contre-épreuve de ce qui se passait à cet égard dans
+l'imagination du peuple et du poëte. Dante était, pour ainsi dire, un
+païen à peine converti, traînant encore dans l'Église les théories de
+son vieux culte et les lambeaux de son premier costume.</p>
+
+<p>Ici M. Ozanam, dans un long et savant volume, suit pas à pas le Dante
+dans sa théologie, dans son astronomie, dans sa science scolastique, et
+montre partout la concordance allégorique de la foi du Dante, de la
+science du temps et de l'invention surnaturelle du poëte. Ceci devient
+sous la main d'Ozanam un vaste traité de scolastique moderne dans lequel
+nous ne le suivrons pas. Il nous suffit d'avoir donné au lecteur, qui
+voudra lire les trois poëmes tout entiers, la clef de ces
+interprétations retrouvées et présentées par un judicieux et savant
+esprit.</p>
+
+<p>Ce commentaire rend, en passant, à chacun ce qui lui appartient dans le
+trésor philosophique et poétique du Dante. Il rapporte avec justice
+l'idée générale du poëme à cet incomparable fragment de la philosophie,
+de la raison et de l'éloquence antique dans Cicéron, intitulé <span class="italic">le Songe
+de Scipion</span>. Ce fragment, que nous avons reproduit nous-même dans la vie
+<span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span>de Cicéron, est, selon nous, la plus belle profession de foi
+rationnelle qui ait été écrite par une main d'homme au-dessus des
+fictions et des crédulités d'imagination de l'antiquité.</p>
+
+<p>«Parmi les réminiscences qui ont inspiré <span class="italic">la Divine Comédie</span>, celles de
+Cicéron me frappent d'abord. Lorsque Dante parcourt les cercles du
+paradis, écoutant le bruit harmonieux des astres et cherchant des yeux
+au fond de l'espace la terre imperceptible; lorsqu'il apprend de son
+bisaïeul, Caccia-Guida, sa mission périlleuse et son exil,
+on reconnaît le récit du <span class="italic">Songe de Scipion</span>. Au moment de commencer sa
+carrière de gloire, le héros est ravi en songe en un lieu élevé du ciel,
+où son aïeul l'Africain, lui découvrant les honneurs, les périls et les
+devoirs qui l'attendent, le prépare à cette destinée par le spectacle de
+l'économie divine qui soutient l'univers, police les sociétés et dispose
+souverainement des hommes. Du haut du temple céleste, au milieu des âmes
+justes qui vont et viennent par la voie lactée, Scipion écoute les sept
+notes de cette musique éternelle que forment les astres; il contemple
+les espaces où ils roulent, et, quand enfin il aperçoit la terre si
+petite, et sur la terre le point obscur qui est l'empire romain, il a
+<span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span>honte d'une puissance qui trouve si tôt ses limites, il aspire
+à une félicité que rien ne circonscrive. Son aïeul lui en découvre le
+secret, et dans ce cadre admirable Cicéron rassemblait ses plus fortes
+doctrines sur Dieu, la nature, l'humanité. Il en avait fait le dernier
+livre de son traité <span class="italic">de Republica</span>, cherchant ainsi, dans l'éternité, la
+sanction des lois destinées à contenir les peuples dans le temps.</p>
+
+<p>«C'est la gloire du Dante,» dit Ozanam en finissant, «d'avoir imprimé sa
+marque, la marque de l'unité, sur un sujet immense dont les éléments
+mobiles roulaient depuis bientôt six mille ans dans la pensée des
+hommes.</p>
+
+<p>«Le génie ne peut rien de plus. Il n'a pas mission, quoi qu'on ait dit,
+de créer, d'introduire des idées dans le monde; il y trouve tout ce
+qu'il faut de lumière pour les yeux; mais il les trouve flottantes,
+nuageuses, en tourbillon et en désordre. La hardiesse est d'arrêter chez
+soi, au passage, ces pensées fugitives; de percer leur nuage, de saisir
+au vif les beautés qu'elles recèlent; de les fixer, enfin, en les
+enchaînant, en y mettant l'ordre, en les forçant de se produire par les
+&oelig;uvres. Je crois voir l'originalité souveraine dans cette force d'un
+grand esprit qui soumet ses idées, <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span>les fait obéir, et en
+obtient tout ce qu'elles peuvent, en sorte que le dernier secret du
+génie comme de la vertu serait encore de se rendre maître de soi. Si
+l'homme, d'après les philosophes, est un abrégé de l'univers, il ne se
+montre jamais si puissant que lorsqu'il maîtrise cet univers intérieur,
+ce tumulte orageux de sentiments et de pensées qu'il porte en lui. Dieu
+s'est réservé le pouvoir de créer; mais il a communiqué aux grands
+hommes ce second trait de sa toute-puissance, de mettre l'unité dans le
+nombre et l'harmonie dans la confusion.»</p>
+
+<h4>XXIX</h4>
+
+<p>Je ne peux quitter ce beau travail d'un esprit aussi philosophique que
+tolérant sans déplorer la mort précoce qui brisa la plume dans la main
+de ce jeune disciple du Dante. Ozanam fut enlevé au paradis de son poëte
+favori en laissant sur la terre la <span class="italic">Béatrice</span> de ses inspirations et de
+son amour. Un esprit tel que le sien eût été bien nécessaire à ce temps
+de contention pénible où la philosophie, redevenue religieuse, et où
+l'orthodoxie, redevenue platonicienne, si elles ne peuvent pas se
+<span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span>confondre, cherchent néanmoins à s'avancer dans une concorde
+divine sur la double voie que la raison et le c&oelig;ur cherchent vers le
+même but: la science est le service de Dieu. Homme de paix et non de
+dispute, si Ozanam n'avait pas conquis les esprits à ses doctrines, que
+de c&oelig;urs n'aurait-il pas conquis à la paix! Or la dispute est-elle
+plus favorable que la paix aux progrès de la vérité dans les deux ordres
+d'esprits qui s'occupent des choses surnaturelles? C'est encore un vers
+du Dante qui répond:</p>
+
+<p class="poem" lang="it"><span class="spaced2">...</span> Esser conviene<br>
+ Amor sementa in voi d'ogni virtute.</p>
+
+<p class="left50 smaller">(<span class="smcap">Chant</span> 17<sup>e</sup> <span class="italic">du Purgatoire</span>.)</p>
+
+<p>«Que l'amour soit en vous la semence de toute vertu.»</p>
+
+<p>La plus belle des &oelig;uvres d'Ozanam, la société fondée pour
+l'assistance des misères du peuple, sous les auspices du saint de la
+charité moderne, Vincent de Paul, ne fut-elle pas une &oelig;uvre d'amour
+impartial qu'on s'efforcerait vainement de méconnaître ou de rétrécir
+aujourd'hui?</p>
+
+<p>Toujours attaché à la grande figure symbolique du Dante, Ozanam
+méditait, dans ses derniers jours, une histoire complète de la
+littérature, <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span>depuis le cinquième siècle jusqu'au treizième. On
+ne peut lire sans attendrissement le prologue inachevé de son &oelig;uvre.</p>
+
+<p>«Nous sommes tous des serviteurs inutiles,» écrit-il en sentant déjà
+défaillir sa vie, «mais nous servons un maître souverainement économe et
+qui ne laisse rien perdre, pas plus une goutte de nos sueurs qu'une
+goutte de ses rosées. Je ne sais quel sort attend ce livre, ni s'il
+s'achèvera, ni si j'atteindrai la fin de cette page qui fuit sous ma
+plume; mais j'en sais assez pour y mettre le reste, quel qu'il soit, de
+mon ardeur et de mes jours. Je le commence dans une heure solennelle. Le
+vendredi saint du grand jubilé de 1300, Dante, arrivé, comme il le dit,
+au milieu du chemin de sa vie, désabusé de ses passions et de ses
+erreurs, commença son pèlerinage en enfer, en purgatoire et en paradis.
+Au seuil de la carrière, le c&oelig;ur un moment lui manqua; mais trois
+femmes bénies veillaient sur lui dans la cour du ciel. Virgile
+conduisait ses pas, et, sur la foi de ce guide, il s'enfonça
+courageusement dans ce chemin ténébreux. Comme lui je veux faire le
+pèlerinage des trois mondes.... Mais, tandis que Virgile abandonne son
+disciple avant la fin de sa course, Dante, lui, m'accompagnera <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span>
+jusqu'aux dernières hauteurs du moyen âge, où il a marqué sa place, et
+celle qui est pour moi Béatrice m'a été laissée sur cette terre pour me
+soutenir d'un sourire et d'un regard, pour m'arracher à nos
+découragements, et pour me montrer sous sa plus touchante image la
+puissance de l'amour chrétien dont je vais raconter les &oelig;uvres...»</p>
+
+<h4>XXX</h4>
+
+<p>Bientôt après, chassé par la langueur croissante de la maladie de place
+en place pour retremper sa vie dans un rayon de soleil, Ozanam écrivait
+de <span class="italic">Pise</span> cette page en marbre, ces lignes du 23 avril 1853, véritable
+psaume d'agonie chanté sur les tombes du <span class="italic" lang="it">Campo santo</span>.</p>
+
+<p>«J'ai dit au milieu de mes jours: J'irai aux portes de la mort.</p>
+
+<p>«Ma vie est repliée derrière moi comme la tente des pasteurs.</p>
+
+<p>«Le fil qui s'ourdissait encore est coupé comme sous le ciseau du
+tisserand. Entre le matin et le soir vous m'avez conduit à ma fin.</p>
+
+<p>«Mes yeux se sont fatigués à force de s'élever au ciel.</p>
+
+<p>«J'accomplis aujourd'hui ma quarantième <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span>année, plus que la
+moitié du chemin ordinaire de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune
+et bien aimée, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde
+mère, beaucoup d'amis, une carrière honorable, des travaux conduits
+précisément au point où ils pouvaient servir de fondement à un ouvrage
+longtemps rêvé. Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections
+mondaines? Si je vendais mes livres pour en donner le prix aux pauvres;
+si je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents; seriez-vous
+satisfait, Seigneur, et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprès
+de ma femme et d'élever mon enfant? Peut-être n'accepterez-vous point
+cet holocauste? C'est moi que vous voulez! Me voici, Seigneur, je viens!</p>
+
+<p>«Je viens! Si vous m'appelez, je n'ai pas le droit de me plaindre. Vous
+avez donné quarante ans de vie à une créature qui est arrivée sur la
+terre maladive, frêle, destinée à mourir dix fois sans les tendresses
+d'un père et d'une mère qui l'avaient seuls sauvée. Mais peut-être,
+Seigneur, exaucerez-vous ma prière d'une autre manière? Vous me donnerez
+le courage de la résignation, vous me ferez trouver dans la maladie une
+source de mérites et de bénédictions, <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span>et ces bénédictions vous
+les ferez retomber sur ma femme, sur mon enfant.»</p>
+
+<h4>XXXI</h4>
+
+<p>Ozanam allait, à la fin de l'automne, s'embarquer pour la France. En
+quittant la maison qu'il avait habitée au bord de la mer, dans ces
+tièdes maremmes de Toscane où l'on respire une atmosphère d'Élysée
+antique, dit M. Lacordaire, son ami, dans un récit véritablement
+virgilien de sa mort, il ôta son chapeau pour saluer le soleil et le
+firmament. Sa femme, son enfant, ses frères étaient là. Il éleva ses
+mains au ciel et dit à haute voix: «Je vous remercie, mon Dieu, des
+souffrances et des afflictions que vous m'avez envoyées dans cette
+demeure que je quitte. Acceptez-les en rémission de mes faiblesses.»
+Puis, se tournant vers sa femme: «Je veux, ajouta-t-il, qu'avec moi tu
+bénisses Dieu de mes douleurs.» Et en l'embrassant: «Je le bénis aussi
+des consolations qu'il m'a données!» en révélant à cette Béatrice, par
+un regard et par un triste sourire, que ces bonheurs et ces consolations
+avaient été pour lui personnifiés en elle. Il expira en touchant le
+rivage de la France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span>Voilà le traducteur qu'il fallait au poëte mystique de la
+philosophie des trois mondes. M. de Lamennais, écrivain plus consommé
+dans le maniement de la langue, avait dans l'esprit l'énergique âpreté
+du Dante, Ozanam en avait l'onction: le rocher est imposant, mais il
+n'est beau que quand il ruisselle pour désaltérer un peuple; sous la
+main d'Ozanam il aurait ruisselé des larmes épiques des abondances du
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Quant aux commentaires sur le sens obscur de l'histoire de la
+philosophie du poëme, Ozanam n'aurait pas mieux réussi que M. de
+Lamennais à répandre une complète lumière sur ce chaos. Tous ces
+commentaires ne sont au fond que de la nuit délayée avec des ténèbres.
+C'est la poésie qu'il faut chercher dans ce livre; ce ne sont pas des
+opinions posthumes ou des allusions mortes.</p>
+
+<p>Nous allons, le livre à la main, vous conduire, autre <span class="smcap">Virgile</span>, dans ces
+trois mondes, pour y glaner çà et là des vers sublimes, et pour y
+recueillir, dans l'aridité des siècles en poudre, quelques-unes de ces
+gouttes de rosée qu'on trouve à la fin d'une longue nuit sur l'herbe des
+tombes.</p>
+
+<p class="left50 smcap">Lamartine.</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<h2>XVIII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<p class="p2 center">6<sup>e</sup> de la deuxième Année.</p>
+
+<h3>LITTÉRATURE LÉGÈRE.<br>
+
+ALFRED DE MUSSET.</h3>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Vive la jeunesse!... mais à condition de ne pas durer toute la vie!...</p>
+
+<p>Cette exclamation nous est inspirée par la mémoire d'un homme qui vient
+de chanter et de mourir comme un rossignol au printemps, <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span>ivre
+de mélodie, de rayons et de gouttes de rosée. Le rossignol, c'est Alfred
+de Musset. Alfred de Musset est la personnification de la jeunesse.</p>
+
+<p>La jeunesse est la vie en séve; c'est aussi le génie en fleur. Si nous
+étions encore poëte, nous dirions:</p>
+
+<p>«Il y a dans la famille des végétaux, des plantes, des arbres, des
+arbustes à doubles fleurs dont la séve ne se noue jamais en fruits,
+précisément parce que la fleur double épuise l'arbuste; plantes dont la
+seule destination est de peindre la terre d'un arc-en-ciel de riantes
+couleurs étendues sur les pelouses, les parterres, les forêts, et
+d'embaumer le printemps en livrant au vent d'été leurs corolles
+stériles. La plupart de ces débris tombent à terre sans que personne les
+ramasse.</p>
+
+<p>«Neige odorante du printemps! comme dit Hugo.</p>
+
+<p>«Les plus parfumées et les plus salubres sont ramassées soigneusement au
+pied de l'arbuste qui les a portées par les jeunes filles des bords du
+Bosphore ou de Fontenay-aux-Roses; elles en remplissent leurs tabliers
+et leurs corbeilles. Elles les distillent, elles en <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span>fixent
+l'odeur volatile, elles en remplissent, sous forme d'une goutte de
+liqueur ou d'huile suave, des flacons que respirent avec délices les
+odalisques, les voluptueux et les amants.</p>
+
+<p>«Eh bien! de même il y a dans la famille humaine des <span class="italic">hommes
+printaniers</span>, si l'on peut se servir de cette expression, âmes à doubles
+fleurs et sans fruits, qui accomplissent toute leur destinée en
+fleurissant, en coloriant, en embaumant leur vie et celle de leurs
+contemporains, mais dont on fixe cependant l'éclat et le parfum dans la
+mémoire en volumes de vers ou de prose immortels, &oelig;uvres qu'on ne
+compulse pas, mais qu'on respire, qui ne nourrissent pas, mais qui
+enivrent! Ce sont les &oelig;uvres et les hommes de la littérature légère.»</p>
+
+<p>De ces hommes et de ces livres il y en a eu dans tous les siècles et
+dans tous les pays, depuis <span class="italic">Salomon</span> en Judée, <span class="italic">Anacréon</span>
+en Grèce, <span class="italic">Horace</span> à Rome, <span class="italic">Hafiz</span> en
+Perse, <span class="italic">Saint-Évremond</span>, <span class="italic">Chaulieu</span>, <span class="italic">Voltaire</span> en France, <span class="italic" lang="en">Byron</span>
+et <span class="italic" lang="en">Moore</span> en Angleterre, <span class="italic" lang="de">Heine</span>, plus
+amer que suave en Allemagne, jusqu'à Alfred de Musset, fleur sans épine,
+abeille sans dard, dont nous remuons avec délicatesse la cendre toute
+tiède <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span>encore aujourd'hui! Ces hommes sont l'éternelle jeunesse
+de la littérature.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Nous avons dit tout à l'heure: «<span class="smcap">Vive la jeunesse, à condition qu'elle ne
+dure pas toute la vie!</span>» Expliquons cette exclamation involontaire, mais
+qui a cependant un sens profond quand la réflexion l'analyse.</p>
+
+<p>La jeunesse de tout est la grâce de l'être. Tout le monde l'aime, tout
+le monde lui pardonne, tout le monde lui sourit. Mais pourquoi
+l'aime-t-on? pourquoi lui sourit-on? C'est que la jeunesse est une
+grâce, c'est qu'elle est une espérance, disons plus, c'est qu'elle est
+une promesse. Si la jeunesse reste éternellement grâce, elle ne sera
+jamais force; si elle reste éternellement espérance, elle ne sera jamais
+réalité; si elle reste éternellement promesse, elle ne sera jamais
+fructification. Il faut que la nature même la plus féconde tienne enfin
+un jour ce qu'elle a promis.</p>
+
+<p>Sans doute il est beau d'être jeune, de n'avoir <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span>que des songes
+gais du matin dans le c&oelig;ur, des éblouissements de réveil dans les
+yeux, des éclats de rire ou des tendresses de sourire sur les lèvres; il
+est beau, comme le charmant génie du matin, dans le tableau de
+l'<span class="italic">Aurore</span>, de s'élancer sans toucher terre devant le char du jour, la
+torche de l'amour dans une main, des roses dans l'autre, dont on sème,
+pour ne pas voir les tombeaux, le sentier de la vie.</p>
+
+<p>Mais s'il est beau de fleurir, il est plus beau de mûrir, il est plus
+beau de transformer sa mâle adolescence en forte virilité; il est plus
+beau de découvrir des horizons plus sévères, plus tristes, mais plus
+vrais, sans pâlir et sans se détourner en arrière à mesure qu'on avance
+dans la route; il est plus beau de voir, sans reculer et sans pleurer,
+les roses de l'aurore pâlir et sécher aux feux, et à la sueur du milieu
+du jour; il est plus beau d'avancer toujours courageusement en teignant
+du sang de ses pieds les rudes aspérités du chemin. S'il est beau d'être
+enfant, il est beau d'être homme, fils, époux, père penché gravement sur
+les devoirs pénibles de l'existence, artiste sérieux, citoyen utile,
+philosophe pensif, soldat de la patrie, martyr au besoin d'une raison
+développée <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span>par la réflexion et par le temps. Quand les
+anciens, nos maîtres en tout, parce qu'ils ont marché les premiers,
+voulurent exprimer dans une seule figure la suprême beauté physique de
+l'homme, ils ne sculptèrent pas un enfant, ils sculptèrent Apollon, le
+dieu de la beauté à trente ans; ils sculptèrent Hercule, le dieu de la
+force à quarante. Et quand ils voulurent exprimer dans une seule figure
+la suprême beauté intellectuelle et morale, ils sculptèrent la figure
+d'un vieillard, le vieil Homère, visage presque sépulcral sur lequel la
+cécité même, infirmité des sens, ajoute à la beauté intellectuelle,
+morale et recueillie en dedans du vieillard; car s'il est beau d'être
+jeune, s'il est beau d'être mûr, il est peut-être plus beau encore de
+vieillir avec les fruits amers, mais sains de la vie dans l'esprit, dans
+le c&oelig;ur et dans la main.</p>
+
+<p>Que de beauté, en effet, dans le vieillard digne de porter le poids et
+l'honneur des longues années qu'il a plu à la Providence d'accumuler sur
+ses épaules courbées?</p>
+
+<p>Les sens usés au service d'une intelligence immortelle, qui tombent
+comme l'écorce vermoulue de l'arbre, pour laisser cette intelligence,
+<span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span>dégagée de la matière, prendre plus librement les larges
+proportions de son immatérialité; les cheveux blancs, ce symbole d'hiver
+après tant d'étés traversés sans regret sous les cheveux bruns; les
+rides, sillons des années, pleines de mystères, de souvenirs,
+d'expérience, sentiers creusés sur le front par les innombrables
+impressions qui ont labouré le visage humain; le front élargi qui
+contient en science tout ce que les fronts plus jeunes contiennent en
+illusions; les tempes creusées par la tension forte de l'organe de la
+pensée sous les doigts du temps; les yeux caves, les paupières lourdes
+qui se referment sur un monde de souvenirs; les lèvres plissées par la
+longue habitude de dédaigner ce qui passionne le monde, ou de plaindre
+avec indulgence ce qui le trompe; le rire à jamais envolé avec les
+légèretés et les malignités de la vie qui l'excitent sur les bouches
+neuves; les sourires de mélancolie, de bonté ou de tendre pitié qui le
+remplacent; le fond de tristesse sereine, mais inconsolée, que les
+hommes qui ont perdu beaucoup de compagnons sur la longue route
+rapportent de tant de sépultures et de tant de deuils; la résignation,
+cette prière désintéressée <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span>qui ne porte au ciel ni espérance,
+ni désirs, ni v&oelig;ux, mais qui glorifie dans la douleur une volonté
+supérieure à notre volonté subalterne, sang de la victime qui monte en
+fumée et qui plaît au ciel; la mort prochaine qui jette déjà la gravité
+et la sainteté de son ombre sur l'espérance immortelle, cette seconde
+espérance qui se lève déjà derrière les sommets ténébreux de la vie sur
+tant de jours éteints, comme une pleine lune sur la montagne au
+commencement d'une claire nuit; enfin, la seconde vie dont cette
+première existence accomplie est le gage et qu'on croit voir déjà
+transpercer à travers la pâleur morbide d'un visage qui n'est plus
+éclairé que par en haut: voilà la beauté de vieillir, voilà les beautés
+des trois âges de l'homme! On voit que ces beautés sont diverses, mais
+non inférieures les unes aux autres; on voit que le Créateur, qui n'a
+rien fait que de beau, quand on considère ses ouvrages de ce point de
+vue supérieur et général où la raison se place pour tout adorer et tout
+comprendre, a distribué par doses au moins égales leur beauté propre à
+toutes les années de l'existence humaine. Soyez donc heureux de votre
+<span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span>jeunesse, mais n'en soyez pas si tiers, et ne vous obstinez
+pas à rester verts quand vous aurez dû devenir mûrs, ni à rester
+étourdis quand vous devez être sérieux. Le faux rire est la plus lugubre
+des tristesses.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Que résulte-t-il littérairement de ce coup d'&oelig;il sur la jeunesse, sur
+la maturité, sur la vieillesse de l'homme? Il en résulte qu'il y a et
+qu'il doit y avoir eu toujours des écrivains correspondants à ces trois
+phases de la vie humaine. La littérature légère dont nous nous occupons
+en ce moment, à propos d'Alfred de Musset, appartient particulièrement à
+la jeunesse: rire, sourire, badiner, aimer, délirer, chanter, folâtrer
+avec les primeurs de la vie qui ne vivent qu'un jour, sont choses jeunes
+de leur nature. Il y a une strophe d'un poëte persan adressée aux
+sources de <span class="italic">Chiraz</span> qui m'a frappé dès mon enfance, en la lisant dans
+une traduction anglaise. Je ne me rappelle pas littéralement les
+paroles, mais voici le sens:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span>«Charmant ruisseau dont le gazouillement m'assoupit pendant la
+chaleur du jour et où je fais rafraîchir le vin de Chiraz, tu ne
+murmureras plus ainsi, quand l'hiver sera venu et qu'il aura congelé et
+solidifié tes ondes babillardes.&mdash;Oui, me répondait la petite onde
+fugitive, mais Allah m'étendra et me polira dans mon bassin en miroir de
+cristal, et j'y refléterai son soleil et les étoiles du ciel!»</p>
+
+<p>Image aussi naïve et aussi philosophique, selon moi, qu'aucune image
+d'Horace pour assigner leur rôle différent au printemps et à l'hiver des
+poëtes!</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Mais indépendamment de cette littérature badine de la jeunesse et de
+cette littérature sérieuse de l'âge mûr ou de l'âge avancé, il y a une
+sorte de littérature mixte participant des deux autres et inventée par
+les Italiens, ces inventeurs de tout ce qui amuse ou charme en Europe.
+Ils appellent ce genre de littérature, <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span>le genre
+<span class="italic">semi-sérieux</span>, genre éminemment propre aussi au génie français qui aime
+à faire badiner même la raison, et qui ne flotte ni trop haut ni trop
+bas entre le ciel et la terre. Voici ce que nous écrivions l'année
+dernière sur ce genre si fin et si indéfinissable de littérature, à
+propos de l'aimable vieillard Xavier de Maistre, l'auteur du <span class="italic">Voyage
+autour de ma chambre</span>.</p>
+
+<p>«Le caractère de Xavier de Maistre se lit dans son style, dès la
+première page de son livre. C'était un caractère <span class="italic">semi-sérieux</span>; c'est
+ainsi que les Italiens désignent cette espèce d'&oelig;uvre et cette espèce
+d'homme dont le <span class="italic">divin Arioste</span> est dans leur langue le type le plus
+original et le plus achevé, comme <span class="italic">Sterne</span> l'est pour
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>«L'écrivain semi-sérieux est un homme chez lequel la sensibilité douce
+et l'enjouement tendre sont, par le don d'une nature modérée, dans un si
+parfait équilibre, qu'en étant sensible, l'écrivain ne cesse jamais
+d'être enjoué, et qu'en étant enjoué il ne cesse jamais d'être sensible;
+en sorte qu'en le lisant ou en l'écoutant on passe à son gré, du sourire
+aux larmes, et des larmes au sourire sans jamais <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span>arriver ni
+jusqu'au sanglot qui déchire le c&oelig;ur, ni jusqu'à l'éclat de rire,
+cette grossièreté de la joie. Phénomène rare et admirable d'une nature
+parfaitement pondérée qui semble toujours prête à glisser ou dans la
+mélancolie ou dans le cynisme, mais qui n'y glisse en réalité jamais, et
+qui, par la merveilleuse élasticité de son ressort, se relève toujours
+de la douleur ou de la plaisanterie dans la sérieuse sérénité d'une
+philosophie supérieure à ses propres impressions.»</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>La raison d'être de cette littérature est dans la nature même du c&oelig;ur
+humain. Il y a, en effet, une littérature qui n'a pour objet que le
+beau, l'utile, le grand, le vrai, le saint. C'est la littérature de la
+raison, du sentiment, de l'émotion par l'art, de la vérité, de la vertu,
+la littérature de l'âme. Il y a une autre littérature qui a surtout pour
+objet l'agrément, le délassement, le plaisir, la littérature de l'esprit
+et, faut-il tout dire? la littérature des sens.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span>Ces deux littératures sont très-différentes l'une de l'autre,
+et cependant elles sont également fondées sur la nature de notre être.</p>
+
+<p>Le plaisir est, en effet, aussi une des fonctions de l'homme; par une
+divine indulgence de la Providence, la vie de tous les êtres a été
+partagée en travail et en repos, en veille et en sommeil, en effort et
+en détente du corps et de l'esprit. C'est cette détente agréable du
+corps et de l'esprit qu'on appelle le plaisir. Dieu a traité ainsi
+paternellement l'homme en enfant à qui on accorde un délassement après
+le travail. Sans cette alternative de la peine et du plaisir dans notre
+existence, l'homme succomberait comme le trappiste à l'obsession et à la
+fixité d'une seule pensée, toujours en haut, jamais en bas; la démence
+ou la mort puniraient bientôt le contre-sens aux lois intermittentes de
+notre nature.</p>
+
+<p>La vie est lourde, il faut la soulever quelquefois avec des ailes,
+fût-ce avec des ailes de papillon; le temps si court dans sa durée est
+souvent bien long dans son passage, bien lent dans le cours inégal des
+heures; il faut l'aider à passer plus vite et plus agréablement d'un
+lever du jour à un coucher de soleil. L'esprit <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span>se lasse
+aisément, il faut le détendre, le distraire, l'amuser pour lui rendre,
+après ces courbatures de la vie, l'élasticité, la souplesse et même la
+<span class="italic">gaieté</span> de son ressort. C'est le plaisir en tout genre (et puisque nous
+ne parlons ici que de littérature), c'est le plaisir littéraire qui est
+chargé de rendre à l'esprit cette élasticité, cette <span class="italic">gaieté</span> de notre
+ressort moral, nécessaire à l'homme de toute condition pour faire, comme
+disait Mirabeau, son <span class="italic">métier gaiement</span>.</p>
+
+<p>L'oisiveté rêveuse, l'amitié épanchée, l'amour heureux, la causerie
+familière avec des esprits inattendus et étincelants de verve, la
+plaisanterie douce, l'ironie légère, le badinage décent, la chanson
+rieuse, le vin même versé à petites coupes dans les festins sont les
+muses sans ceintures (<span class="italic" lang="la">discinctæ</span>, comme disent les Latins),
+quelquefois même un peu débraillées de cette littérature du plaisir ou
+du passe-temps. Le vin aussi est chanteur de sa nature. Il y a une
+poésie comprimée sous le liége qui bouche la bouteille au long col du
+vin de Champagne, comme sous la feuille de figuier qui ferme la jarre au
+large ventre des vins de Chypre ou de Samos. C'est de cette <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span>
+poésie dont <span class="italic">Horace</span>, le poëte sobre de la treille, disait:</p>
+
+<p class="poem italic" lang="la">Nardi parvus onyx eliciet cadum.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Rien n'est donc de plus légitime quand on est jeune, spirituel, oisif,
+amoureux, libre de soucis et de deuils, délicatement voluptueux,
+légèrement grisé de la séve du c&oelig;ur ou de la séve du raisin; rien
+n'est si naturel du moins que de chanter nonchalamment couché à l'ombre
+du pin qui chante sur votre tête, au bord du ruisseau qui court et qui
+chante à vos pieds, au coucher du soleil, au lever de la lune, heure où
+chante le rossignol, sur l'herbe où chante la cigale, tenant à la main
+la coupe où chante d'avance dans la mousse qui pétille la demi-ivresse
+du buveur insoucieux; cette poésie du passe-temps et du plaisir, quelque
+futile qu'elle soit, a eu des échos tellement conformes à notre nature
+et tellement sympathiques aux légèretés de notre pauvre c&oelig;ur humain,
+que ces échos se sont prolongés depuis Anacréon jusqu'à <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span>
+Béranger, et depuis Hafiz jusqu'à Alfred de Musset, cet Hafiz de nos
+jours.</p>
+
+<p>La France a été la terre de prédilection de cette littérature du plaisir
+et du passe-temps. La France, ou, selon l'expression du <span class="italic">Tasse</span>, qui
+venait de visiter la Touraine:</p>
+
+<p class="poem italic" lang="it">
+ ... La terra dolce e ieve<br>
+ Simile a se gli habitator produce!</p>
+
+<p>«La France où un sol léger et superficiel produit des habitants du même
+caractère que son sol!»</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Nous ne parlons pas ici de <span class="smcap">Rabelais</span>, le génie ordurier du cynisme, le
+scandale de l'oreille, de l'esprit, du c&oelig;ur et du goût, le champignon
+vénéneux et fétide, né du fumier du cloître du moyen âge, le pourceau
+grognant de la Gaule, non le pourceau du troupeau d'Épicure comme dit
+Horace:</p>
+
+<p class="poem italic" lang="it">
+ ... Epicuri de grege porcum!</p>
+
+<p class="noindent"><span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span>mais le pourceau des moines défroqués, se délectant dans sa
+bauge immonde et faisant rejaillir avec délices les éclaboussures de sa
+lie sur le visage, sur les m&oelig;urs et sur la langue de son siècle.
+Rabelais, selon nous, ne représente pas le plaisir, mais l'ordure; il
+enivre, mais en infectant. La jeune école littéraire du réalisme qui
+s'évertue aujourd'hui à le réhabiliter, ne parviendra qu'à se salir
+l'imagination sans parvenir à le laver. Toute l'eau de rose du Bosphore
+ou de Fontenay-aux-Roses ne suffirait pas à parfumer ce léviathan de la
+crapule. Rabelais a quelquefois une folle ivresse qui fait qu'on se
+récrie d'admiration sur la sordide fécondité de la langue, j'en
+conviens, mais c'est un ivrogne de verve.&mdash;Aux égouts le festin!</p>
+
+<p>Deux écrivains du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle ont laissé à la France, en l'amusant, la
+délicatesse de ses plaisirs et de son goût. Ces deux écrivains sont:
+Hamilton, l'auteur des <span class="italic">Mémoires du comte de Grammont</span>, et
+Saint-Évremond, le premier importateur du véritable sel attique en
+France.</p>
+
+<p>Saint-Évremond est le patriarche de cette tribu des voluptueux et des
+rieurs en prose et en vers. Il enfanta dans sa vieillesse M<sup>me</sup> de
+<span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span>Sévigné, puis Chaulieu, Lafare, l'abbé Courtin, l'école des
+gracieux débauchés du <span class="italic">temple</span>, puis le Voltaire des poésies légères,
+des facéties, de la correspondance, puis Beaumarchais, puis Alfred de
+Musset, le dernier des petits-fils de Saint-Évremond, non pas plus
+voluptueux, mais mille fois plus poëte que cet aïeul de ses vers.</p>
+
+<p>Il y a un air de famille incontestable entre Hamilton, Saint-Évremond et
+Alfred de Musset; c&oelig;urs de même grâce, esprits de même séve,
+philosophes de même insouciance, si on peut appliquer à
+l'insouciance le nom de philosophie. C'est du moins la philosophie de
+l'agrément.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Nous venons de relire, pour les comparer aux &oelig;uvres d'Alfred de
+Musset, les <span class="italic">Mémoires du comte de Grammont</span>. Nous ne connaissons dans
+aucune langue une si charmante débauche d'esprit, de déraison et de
+style. Pourquoi? C'est que le comte de Grammont ne songeait pas le moins
+du monde, en écrivant <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span>ou en dictant son livre, à faire de
+l'esprit, de la folie ou du style; il ne songeait qu'à se raconter
+lui-même, et, comme la nature avait fait de lui, en le créant, le plus
+fin et le plus spirituel badinage vivant qui soit jamais sorti des
+sources de l'héroïque et facétieuse Garonne, en se racontant lui-même,
+il faisait un chef-d'&oelig;uvre de bonne plaisanterie. Son livre n'est pas
+un livre, c'est un homme, et cet homme n'est pas un homme, c'est un
+esprit follet.</p>
+
+<p>On ne sait pas bien au juste dans quelle proportion exacte le comte de
+Grammont, son beau-frère l'anglais Hamilton, et Saint-Évremond, l'ami
+des deux et vivant à Londres avec eux, concourent à cet inimitable
+livre. Il y a vingt romans de m&oelig;urs, trente comédies et cinquante
+mariages de Figaro dans cet opuscule. À coup sûr, Voltaire le savait par
+c&oelig;ur et Beaumarchais l'avait beaucoup lu. Le comte de Grammont fut
+l'original de ces esprits fins, légers, futiles, inconsistants, mais
+cependant justes, sensés, exquis, dont notre littérature de passe-temps
+a eu depuis cette époque tant de copies. Mais ces esprits-là ne se
+copient pas, ils jaillissent du caractère et de la verve de <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span>
+l'écrivain; il faut que le livre naisse avec l'homme.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Saint-Évremond, l'ami du comte de Grammont et d'Hamilton, était un de
+ces hommes qui ne se font pas avec de la volonté, du travail et du
+talent, mais qui naissent tout faits des mains capricieuses de la
+nature. Son histoire ressemble elle-même à un caprice du hasard.</p>
+
+<p>Élevé dans les lettres pour le parlement, emporté par l'ardeur du sang
+et de la jeunesse vers la guerre, il entra dans les camps et dans les
+cours à une de ces époques toujours fertiles en talents neufs, où les
+esprits secoués par de longues guerres civiles se détendent et se
+reposent dans le loisir de la paix. La société comme la terre, n'est
+jamais plus féconde que quand elle a été bien remuée par le soc des
+révolutions: elle produit alors des plantes inattendues. L'époque de la
+<span class="italic">Fronde</span>, où les partis, déjà à demi-désarmés se combattaient <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span>
+avec la plume autant qu'avec l'épée, fournit à l'esprit aiguisé plus que
+malin de Saint-Évremond l'occasion de railler spirituellement et
+gracieusement ses adversaires. Son bon sens l'avait rangé de bonne heure
+dans le parti du jeune roi Louis XIV, de la reine-mère et de l'habile
+ministre Mazarin. Il ne voyait, avec raison, dans les partis opposés que
+des queues de factions, d'intrigues et d'ambitions sans tête, propres à
+perpétuer les désastres de la France, mais nullement à y constituer la
+liberté pratique et morale. Mazarin, aussi spirituel que lui, se
+délectait jusque sur son lit de mort à entendre la lecture de ses
+facétieuses ripostes au parti des princes et du parlement. Le jeune roi
+l'aimait comme il aima plus tard Molière et Boileau. Mais un badinage
+épistolaire un peu trop hardi contre le cardinal, à propos de la paix
+des Pyrénées, fut envenimé aux yeux du roi par Colbert, infiniment moins
+spirituel et par conséquent infiniment moins tolérant que le cardinal
+italien; ce badinage fut travesti en crime d'État. Menacé de la Bastille
+après l'emprisonnement de Fouquet, son ami, Saint-Évremond se réfugia
+d'abord en Hollande; il y connut Spinosa <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span>dont la fréquentation
+ajouta une teinte de philosophie sceptique, mais non athée, à la
+voluptueuse licence de sa vie.</p>
+
+<p>De là il passa en Angleterre. C'était le règne de l'esprit, de la
+débauche, de la beauté, sous le spirituel et voluptueux Charles II.
+Charles II était une sorte de Louis XV anglais, avec plus de gaieté,
+plus de liberté et plus d'élégance dans ses scandales de cour.</p>
+
+<p>Saint-Évremond se lia d'une amitié passionnée, quoique mûre, avec la
+belle duchesse de Mazarin, nièce du cardinal, errante comme lui de cour
+en cour, et fixée enfin en Angleterre. Il se fit de cette Cléopâtre
+italienne, digne d'être adorée dans tous les pays, une divinité
+terrestre. Il attira autour d'elle, dans un centre de société
+cosmopolite, le comte de Grammont, l'abbé de Saint-Réal, historien
+superficiel, mais entraînant, précurseur de Voltaire dans l'art de
+donner de la couleur et du mouvement au récit, <span lang="en">Hamilton</span>, le
+Saint-Évremond anglais, <span lang="en">Waller</span> enfin, l'Anacréon de la
+Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>L'amitié solide, l'amour respectueux, la liberté d'esprit, la grâce de
+l'entretien, l'oisiveté d'habitude, le travail par amusement, la
+plaisanterie <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span>sans malice, la poésie sans prétention, la
+recherche du plaisir décent comme but d'une vie où rien n'est certain
+que la mort, le doute nonchalant sur les vérités morales, la philosophie
+des sens en un mot assaisonnée seulement des délicatesses du bon goût,
+prolongèrent jusqu'à quatre-vingt-dix ans les années toujours saines et
+l'esprit toujours productif du philosophe français.</p>
+
+<p>La mort de la duchesse de Mazarin, son amie, attrista sans le briser le
+c&oelig;ur de Saint-Évremond. Elle emportait en mourant tout son bonheur et
+toute sa fortune qu'il lui avait généreusement prêtée. Il refusa de
+rentrer en France, voulant mourir où il avait aimé.</p>
+
+<p>La médiocrité de ses ressources n'altéra ni son désintéressement ni sa
+paix: «Je me contente de mon indolence, écrit-il à ses amis. J'avais
+encore cinq ou six ans à aimer le théâtre, la musique, la table; il faut
+vivre de privations et d'économies; je saurai me passer de ce que je ne
+puis avoir sans m'enchaîner, je suis un philosophe également éloigné de
+la superstition et de l'impiété, un voluptueux qui n'a pas moins
+d'aversion pour la débauche que de goût pour le plaisir. J'ai mis mon
+bonheur dans moi-même <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span>pour qu'il ne dépendît que de ma raison:
+jeune, j'ai évité la dissipation, persuadé qu'un peu de bien était
+nécessaire aux commodités d'une vie avancée; vieux, j'ai cessé d'être
+économe, pensant que la nécessité est peu à craindre quand on a peu de
+temps à en souffrir. Je me loue de la nature et ne me plains point de la
+fortune. J'aime le commerce des belles personnes autant que jamais, mais
+je les trouve aimables sans le dessein de m'en faire aimer. Je ne compte
+que sur mes propres sentiments, et ce que je cherche avec elles, c'est
+moins la tendresse de leur c&oelig;ur que celle du mien.»</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Quinze jours avant sa fin, il écrivit encore des vers pleins des
+souvenirs de son amoureuse jeunesse. Il la faisait revivre cette
+jeunesse entre la mort et lui pour se retenir encore à la vie par les
+perspectives en arrière du bonheur passé.</p>
+
+<p>Saint-Évremond avait naturalisé la légèreté et la grâce françaises en
+Angleterre. Il lui avait <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span>appris à badiner et à sourire; la
+littérature anglaise lui doit quelque chose de cette qualité de style
+qu'on appelle en anglais <span class="italic">humour</span>; cette qualité du style ou de la
+conversation, qui n'a pas de nom en français, pourrait s'appeler
+l'étonnement. C'est quelque chose de neuf dans l'idée, de contrastant
+dans l'esprit, d'heureux dans l'expression, d'inespéré dans le mot, qui
+tient au caractère plus encore qu'au génie de l'écrivain. Ce don de
+l'esprit appartient plus généralement aux amateurs de littérature qu'aux
+auteurs de profession, parce qu'il est inséparable d'une certaine
+légèreté; les hommes du monde possèdent plus souvent cette légèreté que
+les hommes d'études, parce que la conversation rend la phrase légère et
+que la plume rend quelquefois la main lourde.</p>
+
+<p>L'Angleterre reconnaissante du plaisir qu'elle avait eu de la
+conversation de Saint-Évremond, réclama sa cendre et l'ensevelit avec
+honneur parmi ses rois, ses orateurs, ses hommes illustres, dans
+l'abbaye de <span lang="en">Westminster.</span> Quoiqu'il eût vécu presque autant
+qu'un siècle, il n'y avait eu rien de sérieux dans sa longue vie, que
+son honneur et son amour pour la belle Hortense Mancini, duchesse de
+Mazarin.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span>XI</h4>
+
+<p>Saint-Évremond n'avait jamais ni imprimé, ni recueilli, ni vendu ses
+légers ouvrages; il ne travaillait pas, il s'amusait; il s'en rapportait
+au vent pour disséminer çà et là ou pour laisser tomber à terre ses
+feuilles éparses, simples badinages, la destinée de son talent n'étant,
+selon lui, que de faire sourire ses amis.</p>
+
+<p>Mais aussitôt qu'il fut mort, l'Angleterre et la France recueillirent
+avec un engouement passionné ses moindres reliques en vers et en prose.
+«Donnez-nous du Saint-Évremond, disaient les éditeurs aux auteurs, nous
+vous payerons ces grâces sans poids au poids de l'or.»</p>
+
+<p>Cinq volumes multipliés par d'innombrables éditions suffirent à peine à
+l'empressement de son siècle. Ils sont rares et négligés aujourd'hui
+dans les bibliothèques; c'est un malheur pour l'esprit français. Les
+grâces indéfinissables de ce style sont ensevelies dans ces pages, mais
+elles n'y sont pas évaporées. <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span>Mes mains tombèrent par hasard
+sur ces cinq volumes poudreux de Saint-Évremond, dans une vieille
+bibliothèque de famille, chez un de mes oncles, curieux de reliques
+d'esprit. Je les feuilletai avec complaisance et avec assiduité dans ma
+première jeunesse. J'en ai conservé la saveur que laissent aux doigts
+des roses séchées retrouvées sur la pierre d'un vieux sépulcre: vers,
+prose, correspondance, épanchement du c&oelig;ur, enjouement d'esprit,
+fines railleries, plaisanteries d'autant plus rieuses qu'elles sont plus
+inoffensives, voilà le patrimoine héréditaire de cet ancêtre de Voltaire
+et d'Alfred de Musset.</p>
+
+<p>Il y a surtout dans ces volumes une conversation réelle ou imaginaire
+sur les plus graves sujets de la philosophie traduits en comique et
+assaisonnés du rire inextinguible d'Homère. Elle est intitulée
+<span class="italic">Conversation du père Canaye avec le maréchal d'Hocquincourt</span>. C'est
+certainement le chef-d'&oelig;uvre sans rival de l'enjouement et de la fine
+ironie. Molière n'a pas plus de verve dans ses bouffonneries grotesques,
+Voltaire n'a pas plus d'éclat de fou-rire dans ses facéties.
+Saint-Évremond a été évidemment leur modèle. C'est un Rabelais de cour
+et de bon <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span>goût qui n'a du français que la séve, mais qui a du
+grec l'atticisme. Il y soulève les idées métaphysiques avec la grâce
+d'un enfant d'Athènes jouant sous les portiques aux osselets, pendant
+que Platon y pérore ou qu'Alcibiade y promène ses grâces pour séduire
+les Athéniens.</p>
+
+<p>En recherchant bien dans la littérature française le type original et
+l'ancêtre direct d'Alfred de Musset, nous ne trouvons pour cette
+généalogie lointaine que Saint-Évremond qui soit digne de cette parenté.
+Nous allons, en feuilletant avec vous ses &oelig;uvres et en faisant
+glisser sous le pouce bien des pages, lui trouver des ancêtres moins
+purs et plus rapprochés de nous.</p>
+
+<p>Mais d'abord un mot de l'homme lui-même. Dans ces écrivains sans marque
+dont l'inspiration est le caprice et dont la nonchalance est la seule
+muse, l'homme et le livre se confondent tellement, que si vous n'aviez
+pas le caractère, vous n'auriez pas le livre. Car la grâce est un don
+gratuit de la nature. Les poëtes de cette école sont des favoris de
+talent; ils se sont seulement donné, comme on dit, la peine de naître.
+Ils n'ont rien acquis, ils ont tout <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span>reçu. Ne leur demandez pas
+compte de leurs efforts, mais de leur bonheur. Ce sont des prédestinés.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Alfred de Musset appartenait à une ancienne famille noble de la
+Touraine. Son père, administrateur par état, était homme de lettres par
+goût; il avait profondément étudié J.-J. Rousseau. Un excellent livre de
+lui, intitulé <span class="italic">Vie et ouvrage de J.-J. Rousseau</span>, atteste à la fois son
+enthousiasme et sa saine critique. C'est un supplément des
+<span class="italic">Confessions</span>. Sa conduite, dans toutes les circonstances difficiles de
+ces temps de contrastes et de revirements de fortune, fut aussi noble
+que ses sentiments. La mère d'Alfred de Musset survit, hélas! à son
+fils, mais consolée et honorée au moins par un autre fils, aussi lettré,
+aussi aimable, aussi éminent, mais plus sérieux. Elle est fille d'un
+membre du Conseil des Anciens, nommé Des Herbiers. Des Herbiers était
+ami de Cabanis, qui reçut le dernier soupir de Mirabeau. Cet aïeul
+d'Alfred de Musset cultivait la poésie. Il imprimait <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span>déjà à
+ses vers ce tour spirituel, original, capricieux, caractère des drames
+légers de son petit-fils. Il est rare qu'on soit sans aïeux dans le
+génie comme dans la fortune. En remontant avec attention le cours des
+générations dans les plus humbles familles, on retrouve presque toujours
+dans la première goutte du sang la source de la dernière. Il y a une
+révélation dans la généalogie; on ne doit pas trop s'étonner que les
+hommes de tous les siècles y aient attaché, sinon une gloire, du moins
+une signification. Ceci ne contredit point la démocratie, cela peut
+l'honorer au contraire, car il y a une noblesse de sentiments et de
+m&oelig;urs dans toutes les conditions, et toutes les familles ont des
+ancêtres sous le chaume comme dans le palais.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Alfred de Musset fut le premier couronné dans toutes ses études.
+L'enfance est ainsi bien souvent la promesse de la vie. En 1827, il
+remporta le grand prix de philosophie au concours général de l'élite des
+étudiants de Paris; il n'avait <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span>que dix-sept ans. On voit que
+si la philosophie manqua plus tard à sa vie, ce ne fut pas par
+ignorance, mais par cette indolence qui n'est une grâce que parce
+qu'elle plie.</p>
+
+<p>Ce succès éclatant à la fin de ses études l'introduisit presque encore
+enfant chez Nodier, dans cette société de l'Arsenal dont la gloire était
+Hugo, dont l'agrément était Charles Nodier. Il apprit de l'un l'art des
+vers; il apprit trop peut-être de l'autre l'art de dépenser sa jeunesse
+en loisirs infructueux, en nonchalances d'imagination, en voluptés
+paresseuses d'esprit. Nodier était le plus délicieux des causeurs et le
+plus dangereux des modèles. Il aurait dû naître curé de village, vicaire
+de <span lang="en">Wakefield</span>, uniquement occupé à sarcler les herbes de son
+jardin l'été, à regarder l'hiver les pieds sur ses chenets, la bûche
+jaillir en étincelles sous les coups distraits, de ses pincettes, et à
+prolonger le souper avec quelques voisins sans affaires jusqu'à l'aurore
+dans les entretiens sans suite et intarissables de son foyer. Nous
+l'avons beaucoup connu et beaucoup aimé nous-même. Nous ne l'avons
+jamais vu remplacé; c'était une de ces grâces dont on ne peut se passer,
+une de ces inutilités nécessaires <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span>au c&oelig;ur et qui manquent
+au bonheur comme elles manquent au temps. Cette molle incurie de l'âme
+et du talent qui faisait la faiblesse de son caractère, faisait le
+charme de son esprit. <span class="italic" lang="la">Molle atque facetum!</span></p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Cette faiblesse, cette grâce, cette adolescence perpétuelle de caractère
+étaient empreintes à l'&oelig;il sur les traits d'Alfred de Musset comme
+sur son style. Nous l'aperçûmes à cette époque une ou deux fois
+nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur un coussin, la tête
+supportée par sa main sur un divan du salon obscur de Nodier. C'était un
+beau jeune homme aux cheveux huilés et flottants sur le cou, le visage
+régulièrement encadré dans un ovale un peu allongé et déjà aussi un peu
+pâli par les insomnies de la muse. Un front distrait plutôt que pensif,
+des yeux rêveurs plutôt qu'éclatants (deux étoiles plutôt que deux
+flammes), une bouche très-fine, indécise entre le sourire et la
+tristesse, une taille élevée et <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span>souple, qui semblait porter,
+eu fléchissant déjà le poids encore si léger de sa jeunesse; un silence
+modeste et habituel au milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de
+femmes et de poëtes complétaient sa figure.</p>
+
+<p>Il n'était point célèbre encore. Je n'habitais Paris qu'en passant; Hugo
+et Nodier me le firent seulement remarquer comme une ombre qui aurait un
+jour un nom d'homme.</p>
+
+<p>Plus tard je me trouvai une ou deux fois assis à côté de lui aux séances
+d'élection de l'Académie française; je reconnus la même figure, mais
+allanguie par la souffrance et un peu assombrie par les années; elles
+comptent doubles pour les hommes de plaisir.</p>
+
+<p>Le trait marquant de cette physionomie alors était la bonté: on se
+sentait porté à l'aimer involontairement. S'il avait eu quelques
+défaillances de nerfs et non de c&oelig;ur, elles n'avaient jamais fait
+tort qu'à lui-même. Il était innocent de tout ce qui diffame une vie; il
+n'avait pas besoin de pardon; il n'avait besoin que d'amitié; on aurait
+été heureux de la lui offrir. Voilà le sentiment que sa physionomie
+inspirait.</p>
+
+<p>Nous n'échangeâmes que quelques-unes de <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span>ces questions et de
+ces réponses insignifiantes que s'adressent deux inconnus quand le
+hasard les rapproche dans une assemblée publique. Il me prenait pour un
+rigoriste qui n'aurait pas daigné s'humaniser avec un enfant du siècle;
+il se trompait bien. C'est alors qu'il écrivait dans son dernier sonnet
+ce vers équivoque où l'on ne devine pas bien s'il me reproche mon âge ou
+s'il s'accuse du sien:</p>
+
+<p class="poem">
+ Lamartine vieilli qui me traite en enfant.</p>
+
+<p>Hélas! nous avons tous été jeunes! et je voudrais bien qu'Alfred de
+Musset eût reçu du ciel ce complément de la journée humaine qu'on
+appelle le soir. J'aurais été heureux de rajeunir d'esprit et de c&oelig;ur
+avec un poëte qui prenait, comme lui, des années sans vieillir.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>C'était un temps très-indécis que 1829 et 1830, une halte au milieu d'un
+siècle, semblable à un plateau de montagne à deux versants; on s'y
+arrête un moment pour délibérer <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span>si l'on doit monter encore ou
+redescendre. On y embrasse d'un coup d'&oelig;il mille horizons et mille
+sentiers sans savoir lequel il faut prendre. Alfred de Musset, bien
+qu'entraîné par une puissante impulsion de nature, dut éprouver un
+moment cette hésitation. Bien des places étaient prises en poésie à
+cette époque; l'instinct de son génie naissant, comme aussi l'instinct
+de son doux caractère, lui dirent qu'il ne fallait déplacer personne,
+mais qu'il fallait se faire à lui-même, à côté et au niveau de tout le
+monde, une place neuve qui n'eût pas encore été occupée, et qui, par
+cela même, n'excitât ni colère ni envie parmi ses rivaux.</p>
+
+<p>Le badinage poétique était vacant, il prit le badinage comme autrefois
+<span lang="en">Hamilton</span>, Saint-Évremond, Chaulieu, Voltaire, l'avaient pris
+en commençant. Il se dit: je suis jeune, je suis nonchalant, je suis
+enjoué, je ne crois qu'à mon plaisir, je serai le poëte de la jeunesse.
+La jeunesse s'ennuie, elle m'accueillera comme son image.</p>
+
+<p>Soit raisonnement, soit instinct, il y avait, en 1829 et en 1830, un
+véritable génie des circonstances dans ce parti pris.</p>
+
+<p>De 1789 à 1800 il y avait eu une solution <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span>complète de
+continuité dans la littérature française. La littérature spirituelle et
+légère, celle qu'on peut appeler la littérature de paix, avait disparu
+pour faire place à la littérature de guerre. Il ne s'agissait plus de
+loisir et de plaisir, mais d'opinions et de combats dans les ouvrages
+d'esprit. Un interrègne tragique de révolution, d'échafaud, de patrie en
+danger, d'éloquence tribunitienne, avait occupé l'espace entre 1789 et
+1800. Après cette époque et pendant le Consulat et l'Empire, il y avait
+eu une lourde et froide littérature de collége qui semblait vouloir
+faire de nouveau épeler à un peuple adulte l'alphabet classique de sa
+première enfance. À l'exception de M<sup>me</sup> de Staël et de M. de
+Chateaubriand qui, malgré leur génie, avaient bien conservé dans leur
+style quelques oripeaux, clinquant de la déclamation et de la rhétorique
+natale, tout était imitation servile de l'antique dans les poëtes
+lauréats de la guerre, de la gloire, de la caserne, de l'académie et du
+palais.</p>
+
+<p>De 1815 à 1830 la liberté de tribune, la liberté de penser et la liberté
+d'écrire avaient relevé la nation de ces champs de bataille où elle
+avait trébuché à son tour et où elle gisait <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span>toute mutilée dans
+sa gloire et dans son sang. La respiration des âmes, suspendue par les
+proscriptions de 1793, par la guerre et par le gouvernement militaire,
+avait été rendue à la France, on peut même dire à l'Europe: une nouvelle
+génération d'esprits élevés dans le silence et dans l'ombre était
+apparue sur toutes les scènes littéraires, à la fois monarchique avec M.
+de Chateaubriand, libérale avec M<sup>me</sup> de Staël, théocratique
+avec M. de Bonald, féodale avec M. de Montlosier,
+sacerdotale avec M. de Maistre, classique avec Casimir Delavigne et
+Soumet, historique avec M. Thiers, épique avec M. Philippe de Ségur,
+attique avec Béranger, platonique avec M. Cousin, académique avec M.
+Villemain, pindarique sur les ailes neuves et dans les régions
+inexplorées avec Victor Hugo, élégiaque avec moi, oratoire avec
+Royer-Collard, de Serre, Foy, Lainé, Berryer naissant, et
+leurs émules de tribune, néo-grecque avec Vigny, romanesque avec Balzac,
+humoristique avec Charles Nodier, satirique avec Méry, Barthélemy,
+Barbier, intime avec Sainte-Beuve, guerroyante et universelle avec cette
+légion de journalistes survivants au jour, avant-postes <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span>des
+idées ou des passions libres de leurs partis qui, de Genoude à Carrel,
+de Lourdoueix à Marrast, de Girardin à Thiers, combattaient aux
+applaudissements de la foule entre les dix camps de l'opinion lettrée.</p>
+
+<p>Si on met les noms propres, tous éclatants au moins de jeunesse, sur
+chacune de ces innombrables catégories d'esprits alors en séve ou en
+fleur, si on y ajoute, dans l'ordre des sciences exactes (où le génie
+consiste à se passer d'imagination,) La Place, qui sondait le firmament
+avec le calcul; Cuvier, qui sondait le noyau de la terre et qui lui
+demandait son âge par ses ossements; Arago, qui rédigeait en langue
+vulgaire les annales occultes de la science; Humboldt, qui décrivait
+déjà l'architecture cosmogonique de l'univers, et tant d'autres leurs
+rivaux, leurs égaux peut-être, qui négligèrent d'inscrire leurs noms sur
+leurs découvertes; si on rend à tout cela le souffle, la vie, le
+mouvement, le tourbillonnement de la grande mêlée religieuse, politique,
+philosophique, littéraire, classique, romantique de la restauration, on
+aura une faible idée de cette renaissance, de cet accès de seconde
+jeunesse, de cette énergie de séve et de fécondité de l'esprit <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span>
+français à cette date. Cette renaissance de 1815 à 1830 et au delà, ne
+sera peut-être pas regardée un jour comme trop inégale à la renaissance
+des lettres sous les Médicis et sous Louis XIV. J'en
+parlerais avec plus d'orgueil si moi-même je n'en avais pas été, quoique
+bien loin des autres, une faible partie:</p>
+
+<p class="poem italic" lang="la">Et quorum pars parva fui.</p>
+
+<p>Et si on y ajoute enfin les grands esprits littéraires de l'Angleterre
+qui semblaient avoir fleuri de la même floraison sous les rayons de la
+paix européenne, esprits qui subissaient le contre-coup intellectuel de
+la France, et dont la France à son tour subissait l'influence; si on y
+ajoute les <span lang="en">Canning</span>, les <span lang="en">Byron</span>, les <span lang="en">Walter Scott</span>
+les <span lang="en">Moore</span>, les <span lang="en">Wordsworth</span>, les <span lang="en">Coledridge</span>, les poëtes des lacs, ces thébaïdes anglaises de la poésie de
+l'âme, on aura une idée approximative vraie de la situation de la
+littérature au moment où Alfred de Musset naissait aux vers.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span>XVI</h4>
+
+<p>Ses premiers vers publiés datent de 1828, ce sont les fantaisies
+intitulées: <span class="italic">Don Paez</span>, <span class="italic">Madrid</span>, <span class="italic">Portia</span>,
+<span class="italic">Mardoche</span>, <span class="italic">les Marrons du feu</span>, la <span class="italic">Ballade à la lune</span>, tout
+un volume enfin dont le plus grand mérite était de ne ressembler à rien
+dans la langue française.</p>
+
+<p>Si ce jeune poëte n'eût pas été doué par la nature d'une originalité
+forte et inventive, il aurait certainement commencé comme tout le monde
+par l'imitation des modèles morts ou vivants qu'il avait à côté de lui.
+Sa nature le lui défendit, et peut-être aussi un calcul habile.
+Bernardin de Saint-Pierre, M<sup>me</sup> de Staël, M. de
+Chateaubriand, André Chénier, Hugo, Vigny, Sainte-Beuve, moi-même nous
+avions touché trop fort et trop longtemps la note grave, solennelle,
+religieuse, mélancolique, quelquefois larmoyante, quelquefois trop
+éthérée, du c&oelig;ur humain. Ainsi le voulait le temps qui sortait, le
+front couvert de cendres, des décombres d'une société; ainsi le
+voulaient nos propres c&oelig;urs, que nos mères avaient allaités de
+tristesse <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span>ou que l'amour malheureux avait enivrés de son
+dernier charme, la mélancolie des regrets.</p>
+
+<p>Mais la même note, touchée par tant de mains pendant dix années, avait
+fatigué la France. La France a l'oreille nerveuse et délicate, prompte à
+saisir, prompte à délaisser même ce qui l'a charmée un moment. Il ne lui
+faut pas longtemps le même diapason. Elle était lasse de rêver, de
+prier, de pleurer, de chanter, elle voulait se détendre. Alfred de
+Musset, soit qu'il éprouvât lui-même cette <span class="italic">fastidiosité</span> du sublime et
+du sérieux, soit qu'il comprît que la France demandait une autre musique
+de l'âme ou des sens à ses jeunes poëtes, ne songea pas un seul instant
+à nous imiter. Il toucha du premier coup sur son instrument des cordes
+de jeunesse, de sensibilité d'esprit, d'ironie de c&oelig;ur, qui se
+moquaient hardiment de nous et du monde. Ces vers faisaient, dans le
+concert poétique de 1828, le même effet que l'oiseau moqueur fait à la
+complainte du rossignol dans les forêts vierges d'Amérique, ou que les
+<span class="italic">castagnettes</span> font à l'orgue dans une cathédrale vibrante des soupirs
+pieux d'une multitude agenouillée devant des autels.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span>Ce fut d'abord un grand scandale, puis ce fut un grand éclat de
+rire; puis, quand on se rendit compte du talent prodigieux de cette
+parodie du sublime, ce fut, dans la jeunesse surtout, un grand
+engouement. Tout le monde demanda du <span class="italic">Musset</span> comme tout le monde avait
+demandé autrefois du Saint-Évremond. Puis enfin ce fut une grande estime
+pour l'artiste, même parmi les hommes sérieux, quand ils eurent le
+sang-froid et l'impartialité nécessaires pour reconnaître l'admirable
+doigté de cet instrumentiste, de ce guitariste si l'on veut, sur les
+touches neuves et capricieuses de son fragile instrument.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Soyons justes dans nos indulgences cependant: il n'est pas exact de dire
+que tout fut neuf dans l'âme de l'artiste, dans la musique et dans
+l'instrument. Hélas! malheureusement non: tout n'était pas original dans
+cette poésie charmante et bouffonne du nouveau poëte. Il ne nous imitait
+pas, cela est vrai, mais la nature humaine, dans la première jeunesse,
+est <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span>tellement imitatrice qu'à son insu Alfred de Musset en
+imitait d'autres que nous. Si nous avions fondé l'école des larmes, deux
+écrivains d'un immense génie, mais d'une dépravation de c&oelig;ur aussi
+prodigieuse que leur génie, avaient fondé l'école du rire. Mais de quel
+rire? du faux rire! Car rire du sérieux, rire du triste, rire des
+sentiments les plus délicats et les plus saints du c&oelig;ur de l'homme,
+rire de soi-même, rire du bien, rire du beau, rire de l'amour, rire de
+la femme, rire de Dieu, ce n'est plus rire: c'est grimacer le blasphème,
+c'est grincer des dents en proférant le sacrilége, c'est profaner la
+poésie, c'est se griser à l'autel dans le calice de l'enthousiasme et
+des larmes.</p>
+
+<p>Ces deux hommes étaient alors lord <span lang="en">Byron</span> en Angleterre, Henri <span class="italic" lang="de">Heine</span> en
+Allemagne, et ensuite à Paris.</p>
+
+<p>Lord <span lang="en">Byron</span>, après avoir écrit les plus pathétiques et les plus
+orientales poésies qui aient jamais attendri ou enchanté l'Occident,
+écrivait maintenant son poëme burlesque de <span class="italic">Don Juan</span>, apostasie
+quelquefois ravissante, quelquefois grossière et plate de son âme et de
+son génie. <span class="italic">Don Juan</span>, précisément parce que <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span>c'était un
+scandale, avait un succès immense et très-disproportionné à son mérite.
+On passait sur des chants interminables de divagations, d'obscénités et
+de platitudes, pour s'extasier avec raison sur des chants inouïs de
+passion naïve, de jeunesse, d'innocence et de félicité, tels que les
+amours de Don Juan et d'Haïdé, cette Chloé et ce
+Daphnis de l'Archipel. Tout le monde se croyait capable d'écrire des
+<span class="italic">Haïdé</span>, parce qu'on se sentait très-capable de rimer en français les
+prosaïques obscénités et les grossières plaisanteries de cette longue et
+mauvaise rapsodie du poëte anglais.</p>
+
+<p>Le sujet de <span class="italic">Don Juan</span> a été et sera mille fois encore l'éternelle
+tentation des imaginations poétiques. <span class="italic">Don Juan</span> est Espagnol d'origine,
+puis Allemand de conception, puis Anglais d'exécution; il sera
+certainement Français tôt ou tard d'imitation, quand le poëte sera né
+assez enthousiaste pour s'élever au sublime, assez corrompu pour se
+moquer de son enthousiasme, assez souple pour se précipiter de l'empirée
+dans l'égout sans se casser les reins dans ce tour de force. Dieu
+préserve le plus longtemps possible la littérature française de ce
+casse-cou! Voltaire l'a essayé <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span>dans un poëme plus ordurier que
+plaisant; où Voltaire a échoué qui osera se flatter de réussir?</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Le type véritablement original de <span class="italic">Don Juan</span> est né le jour où la
+chevalerie est morte en Europe. La chevalerie était la noble folie de la
+vertu; les don Juan sont la folie du vice. C'est <span class="italic">Don Quichotte</span> qui est
+le véritable père de <span class="italic">Don Juan</span>; le jour où l'on a commencé
+à railler l'héroïsme et l'amour, on a ouvert la carrière aux héros du
+scepticisme et du libertinage. <span class="italic">Don Juan</span>, fils de <span class="italic">Don
+Quichotte</span>, après avoir amusé sous différentes incarnations l'amoureuse
+Espagne, a fait son apparition dans la fantastique Allemagne sous le nom
+de <span class="italic">Faust</span>. Les vieux poëtes allemands s'en sont emparés et
+lui ont donné un degré de dépravation de plus. Ils ont ajouté l'impiété
+à la débauche dans ce caractère. Ils en ont fait un <span class="italic">Lucifer</span>
+déguisé en amant pour séduire et pour délaisser les jeunes
+filles éblouies à sa lueur infernale. G&oelig;the l'a rajeuni dans son
+<span class="italic">Faust</span>, <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span>tragédie épique et merveilleuse, où
+l'innocente coupable Marguerite attendrit Dieu lui-même après avoir
+attendri Satan.</p>
+
+<p>Don Juan, dans lord <span lang="en">Byron</span> comme dans les poëtes espagnols,
+n'est plus Satan, mais c'est un jeune homme satanique, une
+personnification de la jeunesse corrompue dans sa fleur, corrompant tout
+autour d'elle, mais ayant conservé, dans sa corruption précoce et
+malfaisante, quelque chose de la grâce et du parfum de sou innocence.
+Don Juan, en un mot, c'est l'étourdi blasé de l'univers,
+c'est le mauvais sujet de l'espèce humaine, c'est le vice séduit et
+séduisant, éprouvant quelquefois la passion, la jouant plus souvent par
+caprice et la finissant toujours par un éclat de rire.</p>
+
+<p>Voilà le modèle que <span class="italic">Don Quichotte</span> de Cervantès, le
+<span class="italic">Faust</span> de G&oelig;the et le <span class="italic">Don Juan</span> de <span lang="en">Byron</span> offraient à
+Alfred de Musset.</p>
+
+<p><span class="italic">Henri <span lang="de">Heine</span></span>, pour qui on commençait à s'engouer en France,
+lui en offrait un bien plus dépravé.</p>
+
+<p>Nous avons beaucoup lu <span class="italic">Henri <span lang="de">Heine</span></span> dans ses vers et dans
+sa prose. Ce Voltaire de Hambourg, ce Camille Desmoulins de la mer
+Baltique, ce Figaro d'outre-Rhin, était le fils d'une <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span>
+honorable et opulente maison de banquiers d'Allemagne. Proscrit de son
+pays pour quelques peccadilles de satiriste, il était venu à Paris; il
+s'y était fait le Coriolan de plume de sa patrie.</p>
+
+<p>Son prodigieux talent comme pamphlétaire, bien supérieur, selon nous, à
+son très-médiocre talent comme poëte, l'avait bien vite naturalisé
+Français. Nous lui rendons justice sous ce rapport: ni Aristophane, ni
+Arioste, ni Voltaire, ni Beaumarchais, ni Camille Desmoulins, ces dieux
+rieurs de la facétie, n'ont surpassé ce jeune Allemand dans cet art
+méchant d'assaisonner le sérieux de ridicule et de mêler une poésie
+véritable à la plus cynique raillerie des choses sacrées. Du reste, il
+ne fallait lui demander aucune raison d'aimer ou de haïr ce qu'il
+exaltait ou ce qu'il brisait avec la même verve d'esprit.</p>
+
+<p><span class="italic" lang="de">Heine</span> n'avait pour raison que son caprice. Tour à tour
+libéral, monarchiste, allemand, français, radical, napoléoniste,
+orléaniste, républicain, communiste, blasphémant la société quand elle
+règne, sapant le trône quand il est debout, impréquant la république
+quand elle sort pour un jour de ses propres v&oelig;ux, cynique <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span>
+d'impiété quand il s'amuse, dévot quand il souffre, ambigu quand il
+meurt, indéchiffrable partout, ce n'est pas un homme, c'est une plume,
+ou plutôt c'est une griffe, mais c'est la griffe d'un aigle de ténèbres,
+d'un singe de l'enfer amuseur des mauvais esprits: cette griffe
+égratigne jusqu'au sang tout ce qu'elle touche et elle brûle tout ce
+qu'elle a égratigné. En conscience nous ne croyons pas que la nature
+humaine ait jamais réuni dans un seul homme, tant de talent, tant de
+légèreté, tant de poésie, tant de grâce à tant d'innocente perversité.
+Nous disons innocente, car un enfant n'est jamais coupable, et sous les
+premiers cheveux blancs Henri <span lang="de">Heine</span> est mort enfant!</p>
+
+<p>Tel était le second modèle que l'esprit tentateur offrait à
+l'adolescence inexpérimentée d'Alfred de Musset quand il entra dans le
+monde. Mais s'il fut malheureux dans ses premiers modèles, il fut
+également malheureux dans ses premières tendresses de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Un jeune écrivain aussi délicat de touche qu'il est accompli
+d'intelligence et qu'il est viril de caractère, M. Laurent Pichat, poëte
+et politique de la même main, fait aujourd'hui même dans la <span class="italic">Revue de
+Paris</span>, une allusion par <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span>réticence à cette infortune de
+c&oelig;ur d'Alfred de Musset, hélas! et peut-être la plus irrémédiable de
+ses infortunes!&mdash;«Les biographes» écrit M. Laurent Pichat, «chercheront
+à rendre publique l'anecdote de cette douleur qui le fît pleurer comme
+un enfant: déjà même les indiscrétions personnelles en ont trop dit
+peut-être. Ne nous arrêtons pas à ces légendes du sentiment. Quand nous
+dévorions ses plaintes, et quand des voix vagues voulaient nous révéler
+cette mystérieuse histoire, nous nous refusions à entendre, et
+aujourd'hui même nous ne voulons rien savoir et rien répéter de ce qu'on
+a murmuré. Lisons les vers et respectons les secrets de l'âme.»</p>
+
+<p>Nous ne déchirerons pas le voile, et cela avec d'autant plus de raison,
+que nous n'avons recueilli, comme M. Laurent Pichat, que les commérages
+à demi-mot de l'ignorance et de la malveillance contre deux natures de
+génie. Il paraît résulter de ces balbutiements de vagues sur les lagunes
+de Venise, que le premier amour de ce jeune homme ne fut pas heureux, et
+que né d'un caprice, il fut abrégé et puni par un abandon. De là ces
+gouttes de larmes <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span>amères qui tombèrent pendant toute la vie de
+Musset sur ces feuilles de rose de ses vers, et qui en sont peut-être
+les perles les plus précieuses, comme dans un tableau de fleurs <span class="italic">de
+Saint-Jean</span> les gouttes de rosée que transperce un rayon de soleil. Mais
+de là aussi une incrédulité impie à l'amour vertueux, une ironie
+habituelle contre l'amour fidèle, une moquerie de l'amour de l'âme, un
+culte à l'amour des yeux, et enfin un abandon sans résistance à l'amour
+capricieux et volage de l'instinct qui est à la fois la profanation et
+la vengeance de ce qu'il y a de plus divin dans le calice où l'homme
+boit ses délices et ses larmes.</p>
+
+<p>Ce fut un grand malheur que cette rencontre au printemps de leur vie,
+entre deux grandes imaginations et entre deux belles jeunesses qui
+n'étaient pas nées pour se refléter l'une à l'autre des clartés, mais
+des ombres. Elles se ternirent ainsi au lieu de s'illuminer
+mutuellement. Il y eut éclipse dans leur ciel, elles en souffrirent, et
+tout le monde en souffrit avec elles.</p>
+
+<p>Il y a deux éducations pour tout homme jeune qui entre bien doué des
+dons de Dieu <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span>dans la vie: l'éducation de sa mère et
+l'éducation de la première femme qu'il aime après sa mère. Heureux celui
+qui aime plus haut que lui à son premier soupir de tendresse! Malheureux
+celui qui n'aime pas à son niveau! L'un ne cessera pas de monter,
+l'autre ne cessera pas de descendre. La Destinée est femme.</p>
+
+<p>Ce n'était pas un caprice de jeunesse qu'il fallait à Musset, c'était
+une religion du c&oelig;ur, notre premier maître de philosophie, c'est un
+chaste amour. C'est Béatrice qui fît Dante, c'est Laure qui fît
+Pétrarque, c'est Léonore qui fît le Tasse, c'est Vittoria Colonna
+qui fit Michel-Ange, aussi poëte de c&oelig;ur qu'il fut artiste
+du ciseau; dans la Grèce, c'est Sapho qui fît Alcée; les femmes
+olympiques de la Grèce ne firent que des Anacréons, les belles <span class="italic">Délies</span>
+de Rome ne firent que des Tibulles, les <span class="italic">Éléonores</span> de Paris ne firent
+que des Parnys. L'amour est un holocauste dans les c&oelig;urs purs, mais
+c'est à condition de ne brûler que des parfums.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span>XIX</h4>
+
+<p>Cependant Alfred de Musset paraît avoir rencontré plus tard (hélas, trop
+tard!) une de ces créatures au-dessus de tout pinceau, fût-ce celui de
+Raphaël pour la Fornarina; elle semblait digne d'exhausser
+le génie d'un jeune poëte jusqu'à la hauteur idéale et sereine où
+l'amour des <span class="italic">Béatrice</span>, des <span class="italic">Laure</span> et des <span class="italic">Léonore</span> avait transfiguré
+le Tasse, le Dante et Pétrarque.</p>
+
+<p>Cette femme aurait suffi pour les transfigurer tous les trois. C'était
+la musique, ou plutôt c'était la poésie sous figure de femme. On
+l'appelait sur la terre la <span class="italic">Malibran</span>; on l'appelle sans
+doute au ciel la sainte Cécile du dix-neuvième siècle.</p>
+
+<p>Quelques vers tristes, et pour ainsi dire rétrospectifs, d'Alfred de
+Musset, écrits sur le tombeau de cette incarnation de la mélodie quinze
+jours après sa mort, semblent révéler dans le poëte un regret qui recèle
+presque un amour. «Que reste-t-il de toi aujourd'hui, dit le poëte,
+<span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span>de toi morte hier, de toi, pauvre Marie! Au fond d'une
+chapelle il nous reste une croix!»</p>
+
+<p class="poem">
+ Une croix et l'oubli, la nuit et le silence!<br>
+ Écoutez! c'est le vent, c'est l'océan immense,<br>
+ C'est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin,<br>
+ Et de tant de beauté, de gloire, d'espérance,<br>
+ De tant d'accords si doux, d'un instrument divin,<br>
+ Pas un faible soupir, pas un écho lointain!</p>
+
+<p class="poem">N'était-ce pas hier, qu'à la fleur de ton âge,<br>
+ Tu traversais l'Europe, une lyre à la main,<br>
+ Dans la mer, en riant, te jetant à la nage,<br>
+ Chantant la tarentelle au ciel napolitain,<br>
+ C&oelig;ur d'ange et de lion, libre oiseau de passage,<br>
+ Naïve enfant ce soir, sainte artiste demain?</p>
+
+<p class="poem spaced2">........<br>........</p>
+
+<p class="poem">Hélas! Marietta, tu nous restais encore;<br>
+ Lorsque sur le sillon l'oiseau chante l'aurore,<br>
+ Le laboureur s'arrête, et, le front en sueur,<br>
+ Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur:<br>
+ Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore,<br>
+ Et tes chants dans les airs emportaient la douleur!</p>
+
+<p class="poem spaced2">........<br>........</p>
+
+<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span>Meurs donc: la mort est douce et ta tâche est remplie!<br>
+ Ce que l'homme ici-bas appelle le génie,<br>
+ C'est le besoin d'aimer, hors de là tout est vain.<br>
+ Et puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie,<br>
+ Il est d'une grande âme et d'un heureux destin<br>
+ D'expirer comme toi pour un amour divin!</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>Ces vers nous ramènent malgré nous à un amer souvenir.</p>
+
+<p>Nous l'avons connue et admirée aussi, cette apparition transparente du
+génie dans la beauté. Nous avons entrevu dans tous les climats bien des
+femmes dont les traits éblouissaient les yeux, dont le timbre de l'âme
+dans la voix ébranlait le c&oelig;ur, dont les regards répandaient plus de
+lueurs qu'il n'y en a dans l'aube et dans les étoiles d'un ciel
+d'Orient; mais nous n'avons jamais vu et nous craignons qu'on ne revoie
+jamais (car la nature s'égale mais ne se répète pas) une créature
+innomée comparable à cette bayadère du ciel ici-bas. Nous disons
+bayadère dans le sens pur et pieux du <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span>mot, une cariatide
+vivante des temples de la divinité dans les Indes, l'ivresse de
+l'oreille et des yeux dévoilée aux hommes pour enlever l'âme au ciel par
+les regards et par la voix!</p>
+
+<p>Un mystère qu'elle nous a à demi révélé un jour à nous-même planait sur
+sa vie comme un nuage sur la source d'un fleuve. Ce nuage assombrissait
+sa beauté. Il répandait sur ses traits éclatants de jeunesse et
+d'inspiration une arrière-pensée de tristesse. Cette mélancolie
+s'éclairait, mais ne se dissipait jamais entièrement. Elle avait trop
+souffert pour que le sourire ne conservât pas une certaine langueur et
+une certaine amertume irréfléchie sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Cette beauté de madame Malibran existait par elle-même sans avoir besoin
+de formes, de contours, de couleurs pour se révéler. C'était la beauté
+métaphysique n'empruntant à la matière que juste assez de forme pour
+être perceptible aux yeux d'ici-bas. Son corps charmant ne la parait
+pas, il la voilait à peine. Cependant cette beauté, qui transperçait à
+travers ce frêle tissu comme la lueur à travers l'albâtre, fascinait
+tous les sens autant qu'elle divinisait l'âme. On se sentait en présence
+<span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span>d'un être dont le feu sacré de l'art avait dévoré le tissu. Ce
+feu de l'enthousiasme était si ardent et si pur en elle, qu'à chaque
+instant on croyait voir cette enveloppe consumée tomber en une pincée de
+cendre et tenir dans une urne ou dans la main. On connaît les prodigieux
+engouements qu'elle excitait d'un bout de l'Europe à l'autre par son
+chant. Mais ce n'était ni son chant, ni son geste, ni son drame que
+j'admirais le plus en elle, c'était sa personne. Elle n'avait pas besoin
+de baguette pour ses enchantements, le charme était dans son âme. Ce
+charme ne tombait pas avec ses parures ou ses couronnes de théâtre, il
+s'endormait et se réveillait avec elle.</p>
+
+<p>Un hasard nous rapprocha; elle me tendit la main comme à un frère. Toute
+son âme était dans ce geste. Je la vis assidûment pendant un court
+printemps, le dernier de ses beaux printemps; c'était tantôt dans des
+nuits musicales sous les arbres illuminés des jardins de Paris, où elle
+faisait taire et mourir de mélodie les rossignols; tantôt dans son salon
+familier de la rue de Provence, où les instruments de musique et les
+guitares de la veille jonchaient les meubles et les tapis. La
+conversation <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span>y prenait bien plus souvent le ton mélancolique
+de l'enthousiasme qui est le mal du pays des grandes âmes, que le ton de
+l'enjouement qui n'était chez elle que l'ivresse d'une soirée.</p>
+
+<p>Elle me traitait en ami supérieur en âge à qui l'on se plaît à se
+confier, parce qu'on sent l'affection désintéressée dans le conseil. Il
+dépendit plusieurs fois de moi d'avoir une influence heureuse sur sa
+destinée. Cependant je ne la détournai pas assez du chemin de la mort.
+Elle partit. Elle épousa un homme supérieur dans l'art qu'elle aimait.
+Elle fut heureuse quelques jours, puis elle mourut dans le bonheur et
+dans le triomphe. Ses bienfaits incalculables l'avaient devancée dans le
+ciel et l'attendaient sur le seuil des miséricordes. Je venais de
+recevoir d'elle peu de jours avant sa mort une lettre badine de trente
+pages, qui dort encore quelque part parmi mes papiers. «Je voudrais, m'y
+disait-elle, avoir sous la main une feuille de papier longue et large
+comme le firmament pour la remplir de mon bavardage et de mes
+épanchements avec vous.» Jeunesse, beauté, bonté, génie, âme de
+prédilection parmi les âmes expressives, <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span>la petite croix dont
+parle Alfred de Musset couvrit tout.</p>
+
+<p>Voilà la vision à la fois charmante et surnaturelle que le hasard aurait
+dû placer à temps sur la route du poëte dont nous parlons! voilà le
+<span class="italic" lang="it">Sursum corda</span> qu'il fallait à ce jeune homme pour
+l'empêcher de regarder jamais ailleurs. Ils étaient jeunes, ils étaient
+libres, ils étaient beaux, ils étaient poëtes au moins autant l'un que
+l'autre, ils pouvaient s'attacher saintement dans la vie l'un à l'autre
+aussi indissolublement que la musique s'attache aux paroles dans une
+mélodie de Cimarosa!</p>
+
+<p>Il ne devait pas en être ainsi, nous dit M. de Sainte-Beuve dans un
+tendre reproche à la destinée de cet ami mort. «La passion vint,
+ajoute-t-il; elle éclaira un instant ce génie si bien fait pour elle;
+mais elle le ravagea. On connaît trop bien cette histoire pour que ce
+soit une indiscrétion de la rappeler.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span>M. de Sainte-Beuve a raison; du jour, en effet, où ce jeune
+poëte cessa de croire à la sainteté de l'amour et à la durée de
+l'enthousiasme, il fit plus que de tomber dans l'incrédulité, il tomba
+dans la dérision de l'amour, il devint un sceptique du sentiment, un
+athée de l'enthousiasme, un blasphémateur du feu sacré; de là au cynisme
+il n'y a qu'un pas; sa nature élégante et attique lui défendait de s'y
+livrer, mais il glissa trop souvent dans des libertinages de style qui
+ne se dégradent pas jusqu'à l'Arétin, mais qui rappellent Boccace, le
+Musset immortel d'Italie.</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>Trois conditions, selon nous, sont nécessaires pour former un grand
+poëte sérieux dans tous les siècles. Ces trois conditions sont: un
+amour, une foi, un caractère.</p>
+
+<p>Nous venons de voir que la première de ces conditions, un saint amour,
+un amour de <span class="italic">Béatrice</span> ou de Laure, avait malheureusement manqué à M. de
+Musset.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span>Ses &oelig;uvres, à dater de ce jour, nous prouvent assez qu'une
+foi quelconque, soit religieuse, soit philosophique, soit même
+politique, lui manqua aussi; nous n'en voudrions d'autre preuve que ses
+vers. Ils badinent presque sans cesse avec les choses sérieuses, ils
+font de la poésie la flamme bleue d'un bol de punch, au lieu d'en faire
+la flamme inextinguible d'un autel. Musset fait plus que de badiner avec
+les grands sentiments, il les raille, soit que ces grands sentiments
+s'appellent amour, soit qu'ils s'appellent religion, soit qu'ils
+s'appellent patriotisme: lisez, sur les matières religieuses et
+politiques, sa profession ironique adressée à un ami.</p>
+
+<p class="poem"><span class="add1em">«Vous me demandez si j'aime ma patrie?</span><br>
+ Oui, j'aime fort aussi l'Espagne et la Turquie.</p>
+
+<p class="poem spaced2">........<br>........</p>
+
+<p class="poem">«Vous me demandez si je suis catholique?<br>
+<span class="add1em">Oui, j'aime fort aussi les dieux....</span></p>
+
+<p class="poem spaced2">........<br>........</p>
+
+<p class="poem"><span class="add1em"><span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span>«Vous me demandez si j'aime la sagesse?</span><br>
+ Oui, j'aime fort aussi le tabac à fumer.</p>
+
+<p class="poem spaced2">........<br>........</p>
+
+<p class="poem">«J'estime le Bordeaux, surtout dans sa vieillesse.<br>
+ J'aime tous les vins francs parce qu'ils font aimer!»</p>
+
+<p>Lisez, dans les vers sur la naissance d'un prince, l'apostrophe à la
+nation pour la désintéresser de tout ce qui n'est pas jouissance
+matérielle.</p>
+
+<p class="poem">«As-tu vendu ton blé, ton bétail et ton vin?»</p>
+
+<p class="poem spaced2">........<br>........<br>........</p>
+
+<p>Enfin lisez dans la dernière page dont il a scellé ses &oelig;uvres, son
+sonnet d'adieu à ce bas monde:</p>
+
+<p class="poem">
+ Jusqu'à présent, lecteur, suivant l'antique usage,<br>
+ Je te disais bonjour à la première page.<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span>Mon livre cette fois se ferme moins gaiement;<br>
+ En vérité, ce siècle est un mauvais moment.</p>
+
+<p class="poem">Tout s'en va, les plaisirs et les m&oelig;urs d'un autre âge.<br>
+ Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant,<br>
+ Rosalinde et Suzon qui me trouvent trop sage,<br>
+ Lamartine vieilli qui me traite en enfant.</p>
+
+<p class="poem">La politique, hélas! voilà notre misère.<br>
+ Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire.<br>
+ Être rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non.</p>
+
+<p class="poem">Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire.<br>
+ Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre,<br>
+ Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.</p>
+
+<p>Charmante plaisanterie, triste symbole d'une foi absente qui ne donne
+aucune unité, aucune spiritualité, aucun but grandiose, aucune tendance
+même perceptible au génie; ces m&oelig;urs délicieuses, mais toujours
+légères, sont des osselets avec lesquels un enfant joue sur les deux
+seuils de la vie. Une philosophie manque donc à ce poëte pour être un
+homme fait de la littérature.</p>
+
+<p>La troisième condition, un caractère, ne lui a pas moins manqué. Si l'on
+entend par ce mot <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span>une nature saine, bonne, honnête, tendre
+même et capable de tous les excellents sentiments du c&oelig;ur et de
+l'esprit dans la vie privée; non, ce caractère-là n'a pas manqué au
+poëte, c'est pour cela même qu'il fut aimé, et qu'il sera pleuré: sa
+physionomie seule révélait un homme de bien. Mais si l'on entend par
+caractère cette solidité de membres, cet aplomb de stature, cette
+énergie de pose qui font qu'un homme se tient debout contre les vents de
+la vie et qu'il marche droit à pas réguliers dans les sentiers
+difficiles, vers un but humain ou divin placé au bout de notre courte
+carrière humaine; non, Alfred de Musset ne reçut pas de la nature et ne
+conquit pas par l'éducation ce caractère, seul lest qui empêche le
+navire de chavirer dans le roulis des vagues. Son âme, qui n'était que
+grâce, flexibilité et souplesse comme son talent, s'inclinait à tout
+vent de l'imagination. Il n'y avait en lui de solide que ce qu'on entend
+par l'honnête homme: tout le reste était d'un enfant; ses fautes même
+dont on a trop parlé n'étaient que des enfantillages. C'étaient des
+fautes de tempérament, ce ne furent jamais des vices de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Mais enfin pour être vrai il faut reconnaître <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span>que l'absence de
+ces trois conditions qui font seules la grande poésie: l'amour, la foi,
+le caractère, lui manquent comme elles manquèrent à un homme du
+dix-septième siècle avec lequel il a une lointaine ressemblance, la
+Fontaine. Il faut reconnaître de plus que l'absence de ces trois
+conditions qui n'ont pas empêché la Fontaine d'être ce qu'on appelle
+immortel, mais qui l'ont empêché d'être moral, il faut reconnaître,
+disons-nous, que l'absence totale de ces trois conditions de l'homme a
+porté un préjudice immense au poëte; il faut reconnaître que l'absence
+de ces trois qualités donne à l'ensemble des &oelig;uvres de Musset quelque
+chose de vide, de creux, de léger dans la main, d'incohérent, de
+sardonique, d'éternellement jeune, et par conséquent de souvent puéril
+et de quelquefois licencieux qui ne satisfait pas la raison, qui ne
+vivifie pas le c&oelig;ur autant que ses &oelig;uvres séduisent et caressent
+l'esprit.</p>
+
+<p>Enfin il faut reconnaître qu'il y a dans ces éternels enjouements, dans
+cette folle ironie des choses graves: amour, beauté, religion, chasteté
+des m&oelig;urs, dévouement à ses opinions, quelque chose qui fait une
+impression pénible même à l'imagination. Cette impression <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span>est
+tout à fait semblable à celle que fait, dans un bain d'Orient, le
+baigneur qui vous verse une pluie d'eau froide sur la poitrine, après
+vous avoir plongé dans l'eau tiède et parfumée du bassin de marbre. On a
+froid et chaud tout ensemble, on ne sait si l'on doit s'épanouir ou
+frissonner.</p>
+
+<p>Pour moi j'avoue (mais c'est sans doute un tort de ma nature un peu trop
+sensible aux impressions de l'air ambiant), j'avoue que c'est surtout
+cette ironie moqueuse, cette caresse à rebrousse-poil, ce chaud et froid
+de ses vers, cette profanation du sentiment qui m'ont rendu moins
+sensible que je ne devais l'être au mérite incomparable des ouvrages
+légers de cet émule en poésie.</p>
+
+<p>Dirai-je ici toute ma pensée? Il m'est arrivé souvent, en fermant avec
+humeur le volume de <span class="italic">Don Juan</span> de <span lang="en">Byron</span>, les facéties
+presque toujours sacriléges de <span class="italic" lang="de">Heine</span>, et quelquefois les
+poésies trop juvéniles et trop rabelaisiennes de Musset, il m'est
+arrivé, dis-je, de comparer l'impression que j'avais reçue dans ces
+volumes léthifères à une Morgue de la pensée où l'on va, pour les
+reconnaître, contempler avec répugnance et dégoût les choses mortes et
+décomposées <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span>du c&oelig;ur humain! Il me semblait que j'entendais
+la voix ricaneuse de don Juan, ou la voix plus grinçante de <span class="italic" lang="de">Heine</span>
+le <span class="italic">poëte réprouvé</span> de cette école, nous dire, en se faisant
+une joie de notre horreur: Tenez, regardez votre idéal: Ici la jeunesse,
+ici la beauté, ici l'innocence, ici l'amour, ici la pudeur, ici la
+vertu, ici la piété, ici la poésie, cette fleur de l'âme! ici l'héroïsme
+trompé par la fortune! Les voilà, mais les voilà tués! les voilà trouvés
+dans la rue après une nuit de carnaval! les voilà tout salis de boue et
+de lie! les voilà honteux, même après leur mort, de leur nudité! Et,
+pour que le spectacle soit plus funèbre et que l'ironie des poëtes soit
+plus sanglante: Regardez! voilà, sous le vestibule de cette Morgue de
+l'âme, une statue du rire qui grimace la volupté en face de la mort et
+qui vous encourage du doigt à vous moquer des plus belles et des plus
+tristes choses de la vie!</p>
+
+<p>Pardon de cette image, mais il ne s'en présente pas d'autre sous ma main
+pour peindre cet attrait mêlé de répulsion qui me saisit en lisant ces
+poésies renversées qui placent l'idéal en bas au lieu de le laisser où
+Dieu l'a placé, dans les hauteurs de l'âme et dans les <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span>
+horizons du ciel. Est-ce là ce qu'on éprouve en lisant l'Arioste? Non!
+le franc rire n'est pas le ricanement.</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>Alfred de Musset ne devait pas persister toujours dans ce faux genre. La
+tristesse venait avec les années, et avec la tristesse venait la
+véritable poésie, celle de son second volume, celle surtout de ses
+<span class="italic">Nuits</span> que nous vous ferons admirer tout à l'heure sans réserve. Depuis
+quinze ans il s'était retiré de tout, du monde, de l'amour, de la poésie
+même, de tout excepté de la famille et des amitiés qui lui étaient
+restées pieusement fidèles.</p>
+
+<p>La maladie du désenchantement, vengeance de ceux qui n'ont pas placé
+leur perspective et leur espérance assez haut, explique les silences et
+les défaillances qu'on a reprochés à ses dernières années. La
+philosophie du plaisir ne laisse dans la bouche que cendre amère, elle
+ne survit pas à la jeunesse: il faut mourir quand les feuilles tombent,
+à l'approche de l'hiver, <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span>de l'arbre de vie. Musset désirait
+mourir; il disait à son excellent frère, homme d'une grâce aussi tendre,
+mais d'une raison plus saine que lui: «Je suis le poëte de la jeunesse,
+je dois m'en aller jeune avec le printemps. Je ne voudrais pas passer
+l'âge de Raphaël, de Mozart, de <span lang="de">Weber</span>, de la divine Malibran!»</p>
+
+<p>Une maladie de c&oelig;ur l'avertissait depuis longtemps que ses v&oelig;ux
+seraient exaucés. Le premier mai de cette année il s'alita comme pour
+une indisposition légère; rien de funeste en apparence n'alarmait sa
+mère, son frère, ses amis, la gouvernante dévouée qui le servait depuis
+vingt ans avec une affection maternelle. Lui cependant avait les vagues
+pressentiments d'un adieu prochain, il s'entretenait souvent avec une
+tendre sollicitude de la douleur des siens, du sort de la pauvre femme
+qui le veillait, providence domestique de son foyer.</p>
+
+<p>Une légère crise les alarma un instant dans la soirée; elle fut suivie
+d'un bien-être et d'un calme perfides; il témoigna le désir de dormir;
+il s'endormit et ne se réveilla pas. Il avait passé sans secousse d'un
+monde à l'autre; son dernier <span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span>souffle n'avait pas été entendu.
+Mort douce et nonchalante, désirée de ceux qui ne craignent ici-bas que
+la douleur! De sourds sanglots éclatèrent autour de sa couche, et des
+prières suivirent son âme légère et repentante au séjour des bons et des
+miséricordieux; il avait été l'un et l'autre. Dante l'aurait placé dans
+les limbes, comme les enfants dont ses faiblesses mêmes avaient
+l'innocence.</p>
+
+<p>XXIII</p>
+
+<p>Et maintenant on recueille ses vers. Mais quelle influence ce poëte de
+la jeunesse a-t-il eue sur cette jeunesse de la France, qui s'est
+enivrée pendant vingt-cinq ans à cette coupe? Une influence maladive et
+funeste, nous le disons hautement. Cette poésie est <span class="italic">un perpétuel
+lendemain de fête</span>, après lequel on éprouve cette lourdeur de tête et
+cet allanguissement de vie qu'on éprouve le matin à son réveil après une
+nuit de festin, de danse et d'étourdissement des liqueurs malsaines
+qu'on a savourées. Poésie de la paresse qui ne laisse, en retombant
+<span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span>comme une couronne de convive, que des feuilles de roses
+séchées et foulées aux pieds. Philosophie du plaisir qui n'a pour
+moralité que le déboire et le dégoût.</p>
+
+<p>Pendant vingt-cinq ans, cette jeunesse épicurienne de ses disciples ne
+s'est nourrie malheureusement que de cette fumée des vers qui s'exhalait
+avec une séduction, enivrante des poésies de son favori. Musset a fait
+une école, l'école de ceux qui ne croient à rien qu'aux beaux vers et
+aux belles ivresses.</p>
+
+<p>Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse dorée de Musset, toi qui le pleures,
+mais qui ne t'es pas même donné la fatigue d'aller jeter une feuille de
+rose sur son cercueil ou de l'accompagner jusqu'au seuil creux de
+l'éternité, de peur de déranger une de tes paresses ou d'attrister une
+de tes joies! Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse qu'il a faite, il est
+mort, ton poëte! Mais toi, interroge-toi bien: est-ce que tu vis?</p>
+
+<p>Est-ce que tu vis par l'intelligence? Est-ce que tu vis par le c&oelig;ur?
+Est-ce que tu vis même par aucune de ces illusions généreuses et
+juvéniles qui poussent l'homme en avant sur les routes de l'idéal, de la
+passion, de l'activité, de l'étude, et qui sont les mirages de la
+liberté <span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span>et de la vertu? Non! tu ne vis, comme le vieillard
+blasé, que de la vie sénile des sens. Le ricanement de l'indifférence
+sur les lèvres, du plaisir pour de l'or et de l'or pour le plaisir dans
+la main: voilà ta poésie!</p>
+
+<p>Tu as été élevée sous ce règne terre à terre où la France de 1830,
+antichevaleresque et antilibérale tout à la fois, s'était fondu un trône
+à son image avec des rognures d'écus entassées dans ses coffres-forts,
+et où le matérialisme de la jouissance ne prêchait pour toute morale aux
+enfants de tels pères que le mépris de toute noble intellectualité! Le
+<span class="italic">savoir-faire</span> dans une petite faction gouvernante et le <span class="italic">savoir-vivre</span>
+dans les fils de cette oligarchie dorée, étaient les seuls mérites
+appréciés dans les gymnases de cette époque en possession du sceptre et
+du comptoir. <span class="italic">Enrichis-toi et jouis</span> était le catéchisme du temps.</p>
+
+<p>Tu sortais de ces gymnases déjà toute corrompue par cette prétendue
+sagesse de la vie sans rêves. Il te fallait un poëte à l'image de ta
+politique; car enfin les poëtes sortent de terre comme en France sortent
+les soldats, quel que soit le parti qui frappe du pied cette terre
+féconde. Alfred de Musset naquit; il volait plus <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span>haut que toi,
+car il avait des ailes pour s'élancer, quand il était dégoûté, au-dessus
+de son siècle; il avait un génie pour mépriser même sa propre
+trivialité. Il badinait avec le vice, et ton vice à toi était sincère.
+Il t'a chanté ce que tu demandais qu'on te chantât, les seules choses
+que tu voulais entendre: la beauté de chair et de sang, le plaisir sans
+choix, le vin sans mesure,</p>
+
+<p class="poem">Qu'importe le flacon, pourvu qu'il ait l'ivresse!</p>
+
+<p class="noindent">les sérénades espagnoles, les aventures risquées, les strophes
+titubantes, le dédain de Platon, les assouvissements d'Épicure, le
+mépris de la politique, le rire de la sainteté, le doute sur les
+immortels lendemains de cette courte vie! Tu l'as applaudi, et vous vous
+êtes pervertis l'un et l'autre. Il est remonté de cette perversion par
+le ressort vainement comprimé de son génie. Mais toi, Jeunesse, tu y es
+restée et tu t'y complais, et tu répètes ses vers, après tes orgies,
+pour te justifier à toi-même ta mollesse par un élégant exemple!</p>
+
+<p>Aussi regarde: qu'es-tu devenue depuis que cette moralité du plaisir a
+été aspirée par toi dans ces vers ivres de verve, mais malsains
+<span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span>de substance. Ton trône de 1830 est tombé, et tu n'as pas levé
+un bras seulement pour le défendre. La république a surgi sous tes
+pieds, et tu n'as pas fait un geste pour la modérer et pour l'asseoir
+sur ta propre souveraineté, comme si tu t'étais sentie indigne de ce
+règne de la raison et de l'énergie civiles que le hasard t'offrait pour
+te relever à tes propres yeux et aux yeux du monde. Souverain fatigué
+avant le travail, tu as abdiqué avec insouciance, comme un roi de la
+race des Sardanapale, une dignité qui t'aurait coûté une heure de ton
+sommeil ou une coupe de tes festins! Mille tribunes se sont élevées, et
+tu n'es montée à aucune pour défendre ou réfuter des opinions. Des
+opinions? Ton poëte t'avait bien recommandé de ne pas te compromettre à
+en avoir une.</p>
+
+<p class="poem">Qui? moi? noir ou blanc? Ma foi non!</p>
+
+<p>La dictature est venue et tu as regardé passer, les bras croisés, la
+fortune comme un spectacle! Que t'importe à toi ce qui passe dans la
+rue, pourvu que l'or roule, que le verre écume, que la courtisane
+chante, et que la baïonnette étincelle au soleil? car, il faut te rendre
+justice, <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span>la bravoure est la seule incorruptibilité de ta race!</p>
+
+<p>En littérature tu n'as pas cessé de railler depuis dix ans toutes ces
+vieilleries de religiosités, de philosophie, de spiritualisme,
+d'éloquence, de lyrisme, de philanthropie, de politique, bulles de savon
+colorées, selon toi, tantôt des rayons de nos vaines imaginations,
+tantôt du sang de nos veines! Tu n'as pas cessé de reléguer dans le pays
+des songes creux et des chimères tous ces poëtes, tous ces publicistes,
+tous ces historiens, tous ces orateurs qui avaient le malheur de dater
+de plus haut que toi dans la vie, d'être nés à des époques où l'âme se
+rattachait à l'antiquité par l'étude des grands exemples, et où l'on
+croyait bêtement à autre chose qu'à <span class="italic">Ninette</span> ou <span class="italic">Ninon</span>! Tu te vautrais
+dans ton prosaïsme, tu te pâmais d'aise pour ton <span class="italic">Rabelais</span>, tu te
+châtrais le c&oelig;ur avec ton <span class="italic">Don Juan</span>, tu te pervertissais l'esprit
+avec ton <span class="italic" lang="de">Heine</span>! Tu ne reconnaissais pour philosophe que
+<span class="italic">Stendal</span> et pour maître que Musset, et tu te targuais
+d'avance tous les matins des &oelig;uvres inouïes que tu couvais sur ton
+oreiller inspirateur entre une nuit d'orgie et une aurore de paresse!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span>Moi-même, je l'avoue, étonné de tes forfanteries de c&oelig;ur et
+d'esprit, j'attendais, avec une admiration toute prête à t'applaudir,
+ces chefs-d'&oelig;uvre de nouveauté, promis par tes présomptueux
+pressentiments.</p>
+
+<p>Nous avons attendu dix ans, et qu'avons-nous vu sortir de ces écoles de
+<span lang="en">Byron</span>, de <span lang="de">Heine</span>, de Musset? Une foule d'imitateurs grimaçant des grâces,
+naturelles chez ces grands artistes, affectées chez vous! la platitude
+systématique ou innée se masquant pompeusement sous le nom prétentieux
+de <span class="italic">réalisme</span>! la poésie se dégradant au tour de force comme une
+danseuse de corde! les poëtes oubliant le sens pour ne s'occuper que des
+mètres ou des rimes de leurs compositions, et finissant par se glorifier
+eux-mêmes du nom de <span class="italic">funambules</span> de la poësie! un jeu, en un mot, au
+lieu d'un talent! un effort, au lieu d'une grâce! un caprice, au lieu
+d'une âme! une profanation, au lieu d'un culte! un sacrilége, au lieu
+d'une adoration du bien et du beau dans l'art? Y a-t-il là de quoi tant
+se vanter de sa jeunesse, et de quoi tant mépriser ses pères?
+Royer-Collard s'écriait que ce qui manquait à la jeunesse de son temps,
+<span class="pagenum"><a id="page484" name="page484"></a>(p. 484)</span>c'était le respect des supériorités: ne pourrait-on pas vous
+dire à vous que ce qui vous manque aujourd'hui, c'est le respect de
+vous-mêmes?</p>
+
+<p>Et nous qui vieillissons aujourd'hui, sommes-nous fondés à vieillir du
+moins avec espérance?</p>
+
+<p>Et comment bien espérer encore de ce réveil de ton âme, ô Jeunesse dorée
+de Musset, Jeunesse à qui tes poëtes eux-mêmes, tes poëtes épicuriens,
+chantres jadis des nobles passions, baladins de paroles aujourd'hui,
+prêchent l'indifférence, le boudoir et la coupe pour toute vérité?
+Comment bien espérer de ton âme, quand la législation de ton
+enseignement national décrète elle-même la suppression facultative de
+l'étude des lettres humaines qui font l'homme moral, au profit exclusif
+de l'enseignement mathématique qui fait l'homme machine? Crois-tu fonder
+ainsi une civilisation pensante sur le chiffre qui ne pense pas? Ne
+sens-tu pas qu'un pareil système n'est propre qu'à dégrader d'autant la
+pensée dans le monde? Ne sais-tu pas ce que c'est que l'âme d'un peuple?
+L'âme d'un peuple n'est pas ce chiffre muet et mort à l'aide duquel il
+compte des quantités et mesure des étendues; un calcul <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span>n'est
+pas une idée: la toise et le compas en font autant! L'âme d'un peuple,
+c'est sa littérature sous toutes ses formes: religion, philosophie,
+langue, morale, législation, histoire, sentiment, poésie! Si tu laisses
+diminuer dans ton enseignement la part immense et principale qui doit
+appartenir à la pensée dans l'homme, c'est ton âme elle-même que tu
+diminues pour toi et pour les générations qui naîtront de toi; et quand
+on aura diminué ainsi l'âme de cette grande nation intellectuelle, c'est
+sa place dans le monde et dans les siècles que vous aurez faite plus
+petite avec votre propre compas! Ce n'est pas en chiffres morts, c'est
+en lettres vivantes et immortelles que le nom français a été écrit sur
+la face du globe!</p>
+
+<p>Voilà pourtant à quoi tu applaudis, Jeunesse atteinte jusque dans ta
+moelle! Voilà de quoi tu te rends complice: tu désertes les lettres pour
+les chiffres, tu affectes, à l'exemple de tes corrupteurs en prose et en
+vers, le dédain du beau, l'estime exclusive de l'utile, l'insouciance
+des institutions qui font l'avenir, le mépris pour ces noms littéraires
+et politiques qui te restent encore comme des reproches vivants
+<span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span>de ta mollesse, écrivains, orateurs, philosophes, poëtes, qui
+n'ont de vieux que leurs services, leur expérience et leurs gloires! Ces
+gloires t'offusquent, tu aimes mieux les insulter que les atteindre!
+Prends garde! cela porte malheur de déshonorer ses pères!</p>
+
+<p>Il en fut exactement ainsi à Rome du temps de César. Tu pourrais le lire
+dans Cicéron, si tu n'aimais mieux lire la ballade <span class="italic">à la Lune</span> ou les
+facéties de tes pamphlétaires que <span class="italic">le Songe de Scipion</span>; toute la
+jeunesse romaine, après les longues guerres civiles, séduite par l'éclat
+des armes et par les robes flottantes de César, d'Antoine, de
+Dolabella, fut prise d'un épicuréisme insolent, d'une
+insouciance pour les lettres, et d'un mépris pour les choses cultivées
+et honorées jusque-là, qui devaient précipiter vite la ruine morale de
+l'Italie; il ne resta du parti des patriciens de la vieille liberté et
+de la vieille austérité romaines, que des têtes chauves abandonnées par
+les idolâtres de la gloire militaire et raillées par les poëtes lascifs
+du plaisir et de la jeunesse, tels que le lâche Horace qui avait jeté
+son bouclier. Mais ces têtes chauves étaient les <span class="italic">Scipion</span>, les <span class="italic">Caton</span>,
+les <span class="italic">Cicéron</span>, les noms par qui Rome <span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span>vivait et vivra dans les
+lettres, dans le c&oelig;ur et dans la mémoire des hommes de bien de tous
+les âges futurs.</p>
+
+<p>Prends garde, encore une fois, ô présomptueuse et folle Jeunesse de
+l'école des sens, qu'il n'en soit ainsi de toi-même! Prends garde que
+les têtes mûres, sur lesquelles tu jettes la poussière de tes mépris, ne
+dominent encore de toute la hauteur d'un autre temps les cheveux
+couronnés de roses; ce serait là le symptôme fatal de l'abaissement du
+niveau de l'intelligence nationale et de la diminution des proportions
+de l'âme parmi nous; car ce qu'il y a de plus déplorable et de plus
+irrémédiable dans un peuple, c'est quand la jeunesse du c&oelig;ur se
+réfugie sous les cheveux blancs!</p>
+
+<p class="left50 smcap">Lamartine.</p>
+
+<p class="p2"><span class="italic">P. S.</span> Lis avec moi maintenant ces pages de ton poëte favori, pour
+apprendre de lui comment <span class="pagenum"><a id="page488" name="page488"></a>(p. 488)</span>on <span class="italic">délire avec grâce</span>, et
+déchires-en ensuite plus de la moitié, pour apprendre qu'on ne doit
+chanter que ce qui est digne d'être pensé, et que la littérature de
+l'âme est plus impérissable que la littérature des sens.</p>
+
+<p class="p4 smaller">Paris.&mdash;Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, 56, rue Jacob.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
+3), by Alphonse de Lamartine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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