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Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Notes au lecteur de ce ficher digital: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.] + + + + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + UN ENTRETIEN PAR MOIS + + + PAR + M. A. DE LAMARTINE + + + + + TOME TROISIÈME. + + + + + PARIS + ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, + RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43. + 1857 + + +L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger. + + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + REVUE MENSUELLE. + + III. + + + + +Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, 56. + + + + +XIIIe ENTRETIEN. + +Premier de la deuxième Année. + +RACINE.--ATHALIE. + + +I + +Nous avons dit, en commençant, que la littérature était l'expression de +la pensée humaine sous toutes ses formes. + +Il y a cinq manières principales d'exprimer sa pensée pour la +communiquer aux hommes: + +La chaire sacrée qui parle aux hommes, dans les temples, de leurs +premiers intérêts: la Divinité et la morale; + +La tribune aux harangues qui parle aux hommes, dans les assemblées +publiques, de leurs intérêts temporels de patrie, de liberté, de lois, +de formes de gouvernement, d'aristocratie ou de démocratie, de monarchie +ou de république, et qui remue leurs idées ou leurs passions par +l'éloquence de discussion, l'éloquence parlementaire; + +La place publique, où, dans les temps de tempête, de révolution, de +sédition, le magistrat, le tribun, le citoyen monte sur la borne ou sur +les marches du premier édifice qu'il rencontre, parle face à face et +directement au peuple soulevé, le gourmande, l'attendrit, le persuade, +le modère et fait tomber de ses mains les armes du crime pour lui faire +reprendre les armes du patriotisme et des lois. Ce n'est plus là ni +l'éloquence sacrée, ni l'éloquence parlementaire, c'est l'éloquence +héroïque, l'éloquence d'action qui présente sa poitrine nue à ses +auditeurs et qui offre son sang en gage de ses discours; + +Le livre qui, par l'ingénieux procédé de l'écriture ou de l'impression, +reproduit, pour tous et pour tous les temps, la pensée conçue et +exprimée par un seul, et qui communique, sans autre intermédiaire +qu'une feuille de papier, l'idée, le raisonnement, la passion, l'image, +l'harmonie même empreinte sur la page; + +Enfin le théâtre, scène artificielle sur laquelle le poëte fait monter, +aux yeux du peuple, ses personnages, pour les faire agir et parler dans +des actions historiques ou imaginaires, imitation des actions tragiques +ou comiques de la vie des hommes. + +De tous ces modes de communiquer sa pensée à ses semblables par la +parole, c'est le théâtre qui nous paraît le plus indirect, le plus +compliqué d'accessoires étrangers à la pensée elle-même, et par +conséquent le moins parfait. La pensée cesse, pour ainsi dire, d'être +pensée, c'est-à-dire immatérielle, en montant sur le théâtre; elle est +obligée de prendre un corps réel et de s'adresser aux sens autant qu'à +l'âme. De tous les plaisirs intellectuels, le théâtre devient +véritablement ainsi le plus sensuel: voilà pourquoi sans doute il est le +plus populaire. + +Ce noble plaisir populaire du théâtre est inconnu par sa nature aux +époques de barbarie ou même de jeunesse des peuples. Il ne peut naître +et se développer qu'en pleine et opulente civilisation. + +Les premiers poëtes sont des poëtes sacrés; les seconds sont des poëtes +épiques; les troisièmes sont des poëtes lyriques; les quatrièmes sont +des poëtes dramatiques. + +La raison en est simple: les peuples, avant leur âge de parfaite +civilisation, n'ont ni assez de loisir, ni assez de richesse, ni assez +de luxe public pour élever à leurs poëtes ces édifices vastes et +splendides, ces institutions de plaisir public qu'on appelle des +théâtres et des scènes. La multitude elle-même n'est pas assez riche +pour se donner à prix d'or, tous les soirs, ces heures délicieuses de +rassemblement, d'oisiveté et de représentations scéniques. Les acteurs +eux-mêmes ne manquent pas moins aux poëtes pour jouer leurs oeuvres que +les édifices, les décorations et les spectateurs. Comment ces acteurs et +ces actrices nécessaires en grand nombre à la représentation de la scène +se consacreraient-ils, dès leur enfance, à un art difficile qui ne leur +promettrait ni pain, ni gloire, ni compensation à tant d'études? Or, +sans acteurs consommés dans leur art, que devient le drame le mieux +conçu et le mieux écrit?--L'ennui de ceux qu'il a pour objet de charmer +par la perfection de la langue, de l'attitude, du geste, de l'action. + +Ce n'est qu'après de longs siècles de grossières ébauches théâtrales +pareilles à celles de _Thespis_ en Grèce, ou de nos _mystères_ en +France, que s'élèvent des théâtres permanents dignes de la majesté du +trône ou du peuple. Ce n'est qu'alors aussi que se forment ces grands +acteurs aussi rares que les grands poëtes, qui, comme _Roscius_, +_Garrick_, _Talma_, _Rachel_, _Ristori_, personnifient, dans un corps et +dans une diction modelés sur la nature par l'art, les grandes ou +touchantes figures que l'histoire ou l'imagination groupent sur la scène +dans des poëmes dialogués pétris de sang et de pleurs. L'imagination +recule devant les prodigieuses difficultés qu'un grand acteur ou une +grande actrice ont à vaincre pour se transfigurer ainsi à volonté dans +le personnage qu'ils sont chargés de revêtir, depuis la physionomie +jusqu'à la passion et à l'accent. + +Il faut que, non-seulement la nature morale, mais encore la nature +physique leur obéisse comme la note obéit au musicien sur l'instrument, +comme la teinte obéit au peintre sur la palette. Visage, regard, +lèvres, fibres sourdes ou éclatantes de la voix, stature, démarche, +orteils crispés sur la planche, gesticulation serrée au corps ou +s'élevant avec la passion jusqu'au ciel, rougeurs, pâleurs, frissons, +frémissements ou convulsions de l'âme communiqués de l'âme à l'épiderme +et de l'épiderme de l'acteur à celle d'un auditoire transformé dans le +personnage, cris qui déchirent la voûte du théâtre et l'oreille du +spectateur pour y faire entrer la foudre de la colère, gémissements qui +sortent des entrailles et qui se répercutent par la vérité de l'écho du +coeur, sanglots qui font sangloter toute une foule, tout à l'heure +impassible ou indifférente, gamme entière des passions parcourue en une +heure et qui fait résonner, sous la touche forte ou douce, le clavier +sympathique du coeur humain: voilà la puissance de ces hommes et de ces +femmes, mais voici aussi leur génie! + +De telles puissances et de tels génies artificiels supposent, dans ces +acteurs indispensables à la scène, des miracles d'efforts, d'études, +d'éducation spéciale à cette profession, des sentiments fantastiques qui +ne se produisent que dans un état très-lettré, très-oisif et +très-opulent des nations. Les poëtes dramatiques ne sont pas seuls dans +leurs oeuvres, ils n'existent tout entiers que par leurs acteurs; ils +dépendent ainsi du temps où ils vivent et ne peuvent naître qu'à la +consommation des nations policées. Que serait devenu le grand Homère, +qui allait récitant lui-même ses poëmes sur les chemins de Chio ou de +Samos, s'il avait écrit ses divins ouvrages en scènes et en dialogues, +et s'il lui avait fallu trouver des interprètes de ses vers parmi les +pasteurs ou les matelots de l'Ionie? + +À chaque âge son genre de poésie, mais le plus parfait, sinon le plus +émouvant de ces genres, est certainement celui qui n'a pas besoin de +tous ces auxiliaires et de tous ces accessoires étrangers à la poésie +elle-même et qui ne demande, comme le poëte épique ou le poëte lyrique, +qu'une goutte d'encre au bout d'une plume de roseau. + +Cela dit, remettons à un autre moment l'étude que nous ferons rapidement +du théâtre grec, le plus accompli des théâtres, du théâtre romain, +presque nul dans un peuple trop féroce pour goûter les plaisirs purement +intellectuels de l'esprit, des théâtres espagnols, anglais, allemands, +et enfin du théâtre français, le plus correct et le plus sensé des +théâtres modernes dans la plus sensée et dans la plus communicative des +langues, et commençons par son chef-d'oeuvre Athalie. + + +II + +Il faut tuer ici, par un mot dur, mais vrai, la vanité de l'homme. Un +grand homme n'est pas seulement, comme on dit, fils de ses oeuvres: un +grand homme est avant tout fils de son siècle, ou plutôt un siècle se +fait homme en lui: voilà la vérité. + +Jamais ce mot ne fut plus visiblement vérifié que dans Racine et dans +les cinq ou six grands poëtes ou grands écrivains qui furent avec lui +comme la floraison et la fructification de ce beau siècle de Louis XIV. +Tout concourait, depuis cent cinquante ans, dans la religion, dans la +politique, dans les armes, dans l'éducation publique, dans la direction +des lettres et des arts, à élever la France à une de ces époques de +civilisation, de gloire, de paix, de loisir et de luxe d'esprit où les +nations font halte un instant, comme le soleil à son zénith, pour +concentrer tous leurs rayons en un foyer de splendeur active et pour +montrer au monde ce que peut être un peuple parvenu à sa dernière +perfection de croissance d'unité et de génie. + +La religion et la monarchie, ces deux principes d'autorité absolue, l'un +sur les âmes, l'autre sur les esprits, s'étaient embrassées dans une +indissoluble étreinte. Elles avaient donné à la France tout ce que peut +donner le despotisme: la concentration et la règle de toutes ses forces +intellectuelles et matérielles dans un effort universel des +intelligences disciplinées sous l'Église et sous le roi. La liberté a +autre chose à donner un jour aux peuples, mais on peut défier l'Église +et la monarchie de donner plus qu'elles n'avaient donné au siècle de +Louis XIV, le génie discipliné par le despotisme. + +Voyez comme tout y avait providentiellement concouru! Les guerres de +religion, atroces mais saintes, dans les deux partis, avaient remué et +exercé jusqu'au fond des âmes le plus fort, le plus noble, le plus divin +des héroïsmes humains, l'héroïsme de la conscience, non pas celui qui +fait les héros, mais celui qui fait les martyrs. Les caractères +s'étaient vigoureusement retrempés dans ce sang et dans ce feu des +guerres sacrées. + +Le sort et la défection d'Henri IV, ce dupeur de Dieu et des hommes, +avaient donné la victoire au parti de l'Église romaine. Ce parti avait +persécuté et proscrit les vaincus obstinés. C'était atroce, mais c'était +logique. On avait combattu pour l'unité, on devait triompher pour elle. +Le crime de liberté de pensée n'était plus seulement un crime contre le +ciel, c'était un crime contre l'État. Le roi n'était que la main du +pontife, il vengeait l'Église, et l'Église, à son tour, vengeait le +prince; car ces deux autorités se confondaient en une. Ce qui échappait +à l'Église tombait sous le glaive du roi, et ce qui s'insurgeait dans +son coeur contre le roi tombait sous l'excommunication de l'Église. Il +ne fallait pas seulement obéir à cette double autorité combinée entre le +roi et Dieu, il fallait l'adorer. La servitude était devenue vertu. Ce +n'est pas assez; elle était devenue honneur selon le monde. + +Un mot historique de Racine dans une de ses lettres à madame de +Maintenon caractérise mieux que mille pages l'excès véritablement impie +et cependant consciencieux d'asservissement à la personne divinisée du +prince dont on se glorifiait à cette époque: «Dieu m'a fait la grâce, +Madame, de ne jamais rougir de l'Évangile ni du roi dans tout le cours +de ma vie.» + +Ainsi Dieu et le prince étaient placés au même niveau d'adoration et +d'adulation par ces sujets agenouillés devant les deux puissances. Ce +mot qui paraîtrait abject et sacrilége aujourd'hui aux plus vils des +courtisans d'un trône, paraissait sublime alors; c'était la dévotion à +la tyrannie. + + +III. + +Voilà ce qu'avait fait l'esprit du temps pour l'unité de ce peuple. La +guerre et la politique n'avaient pas fait moins. Deux grands ministres: +l'un, le Machiavel français, Richelieu; l'autre, le politique italien, +Mazarin, maîtres de deux règnes et d'une régence, avaient fait le reste. + +L'un, par ses férocités implacables, avait émancipé complétement le +trône des restes de la grande féodalité qui résistaient et qui +embarrassaient son action souveraine. La faux de Tarquin dans la main +de Richelieu, cruel par goût autant au moins que par politique, avait +abattu toutes les têtes qui tendaient à se relever à la cour ou dans les +provinces. Ce grand niveleur à tout prix avait fait une proscription de +Marius pour crime de supériorité. Malheur aux grands, c'était sa maxime. +Il ne voulait qu'un seul grand, le roi, et c'était lui qui était le roi +sous sa pourpre. Cette terreur d'en haut avait réussi. + +L'autre, Mazarin, le plus doux, le plus temporiseur et le plus habile de +tous les politiques qui aient jamais manié les fils compliqués d'une +régence de royaume pendant une longue minorité, avait rejeté loin de lui +la hache sanglante de Richelieu son maître. Il avait compris que la +nation, intimidée et abattue, n'avait plus besoin que d'être relevée, +caressée et séduite par les manéges et par les bienfaits d'une politique +de négociation. Il avait commencé son système de séduction par le coeur +de la reine, mère de Louis XIV. Cette charmante veuve d'un roi imbécile +avait tremblé elle-même sous Richelieu, elle s'était précipitée avec +confiance dans l'esprit et dans le coeur d'un ministre qu'elle ne +pouvait plus trahir sans se trahir elle-même. + +L'histoire, envenimée par les pamphlets du temps pleins des animosités +de la Fronde et des parlements, a défiguré cette reine habile. En +réalité, c'était une femme intrépide, une mère accomplie, une amie +constante de son ministre jusqu'à la mort, une politique aussi consommée +et plus magnanime qu'Élisabeth d'Angleterre. Son seul tort, dans +l'histoire, c'est de s'être effacée et tenue dans le demi-jour derrière +la pourpre de Mazarin. + +Mais cette réserve même était dans son vrai rôle de femme, de reine et +de mère. En apparaissant trop, elle aurait assumé sur elle et sur son +fils les impopularités dangereuses qui s'attachaient à Mazarin. En se +tenant dans l'ombre et dans une habile neutralité, entre le ministre +odieux, mais nécessaire, et les grands révoltés, Anne d'Autriche +conservait pour les grands périls ce rôle d'intermédiaire irresponsable +et de négociatrice couronnée qui rétablissait la paix et qui sauvait à +la fois le jeune roi, la monarchie et le ministre. + +C'est un règne mal étudié de l'histoire de France, c'est une histoire +écrite par l'opposition de la Fronde et par des factieux en robe du +parlement. La véritable reine Blanche de ce grand règne fut Anne +d'Autriche. + + +IV + +Richelieu, Anne d'Autriche et Mazarin avaient fait d'avance le règne de +Louis XIV. Il n'eut qu'à le saisir et à le conserver. Il fit bien l'un +et l'autre; c'était le prédestiné du despotisme. La nature lui en avait +donné à la fois les vices et les vertus: un orgueil de dieu et un +commandement de roi. + +Mais ce n'était pas tout encore; il faut un instrument au génie des +lettres. Cet instrument, c'est une langue. La langue poétique et la +langue oratoire de la France se trouvaient précisément à ce confluent +des différents ruisseaux des idiomes où le génie des langues, un moment +indécis, s'arrête comme embarrassé de ses richesses, tente différentes +voies, puis, prenant tout à coup son parti décisif, forme ce grand +courant original de la langue nationale, qui entraîne tout en purifiant +tout dans son cours. + +C'est le moment où l'on dit que les poëtes créent les langues. Créer est +un mot impropre; il n'est donné à personne de créer l'idiome d'une +nation: c'est le travail et la gloire de tous; mais il est vrai de dire +que c'est le moment où les grands poëtes et les grands écrivains +façonnent la langue, lui donnent le pli, la forme, la flexibilité, la +sonorité, la couleur, et l'approprient aux usages intellectuels auxquels +cette langue est prédestinée par cette providence qui assigne leur +mission aux peuples. Les peuples donnent le lingot aux poëtes, et les +poëtes frappent de leur empreinte ce lingot: voilà la vérité. + +Or, tout avait concouru aussi, dans les moeurs et dans les règnes, à +enrichir la langue française d'alluvions d'idiomes ou antiques ou +modernes, qui la rendaient propre à devenir à son tour monumentale. + +L'Église, qui maintenait l'usage du latin, l'avait remplie de latinité. +La latinité lui constituait un nerf, une solidité, une brièveté +concentrée de construction qui presse les mots, comme Tacite, pour leur +faire rendre avec plus d'énergie le sens. + +La pompe du grec, réimportée en Italie par _Lascaris_ sous les premiers +Médicis, et réimportée d'Italie en France par Ronsard et ses +disciples, lui avait donné l'ampleur, l'image et la grâce refusées par +la nature au latin. + +L'Italie moderne, qui l'avait inondée, par le midi et par nos guerres de +François Ier, de ses poésies, lui avait donné, par _Dante_ et par +_Pétrarque_, par le _Tasse_ et par l'_Arioste_, la fluidité, l'harmonie +et l'abondance, qui sont les caractères du génie italien du moyen âge. +La maison de Médicis, si souvent confondue avec la maison régnante de +France sous les Valois, avait régné au Louvre et aux Tuileries autant +qu'à Florence par ses artistes et par ses poëtes presque naturalisés +français. + +Enfin, dans ces derniers temps, les liaisons de la dynastie française +avec l'Espagne avaient inoculé à la langue de Louis XIII, sous Anne +d'Autriche, princesse plus espagnole qu'allemande, le génie héroïque, +chevaleresque, maure, plus grand que nature, emphatique, enflé, qui +touchait au sublime par sa hauteur, et au ridicule par son exagération. +Corneille était la contre-épreuve de ce génie espagnol en France. Il +nous avait fait une langue de héros, presque de matamores; la langue qui +montait avec lui jusqu'aux cieux allait se perdre dans les nuages. Si +nous avions eu une série de Corneilles, nous aurions perdu le naturel, +et nous nous serions enflés jusqu'à la déclamation. C'était assez d'un. + +L'hébreu enfin, elliptique et concassé comme ses rochers du Sinaï, avait +été calqué par les orateurs religieux et par Bossuet surtout, et cette +langue avait donné au français l'éclair lyrique et l'autorité +prophétique qui écrivent en lueurs et qui parlent en foudres. + +Quels plus riches matériaux de langue un grand poëte éclectique comme +Racine pouvait-il trouver sous la main pour construire à sa gloire et à +la gloire de sa nation le chef-d'oeuvre achevé et insurpassable de la +langue poétique française, si ce poëte surtout savait choisir avec la +sûreté de bon sens, la délicatesse de goût et le tact infaillible du +caractère français ce qui convenait le mieux dans ces matériaux +étrangers au génie sensé, clair, simple et naturel de la nation? + +C'est cette heureuse coïncidence de bonnes fortunes littéraires qui vit +et qui fit naître Racine, c'est-à-dire la perfection incarnée de la +langue poétique en France! Nous plaignons ceux qui ne sentent pas cette +perfection de la langue dans un homme providentiel pour notre +littérature. Mais aussi remarquez bien une chose: c'est que tous ceux +qui lui reprochent d'être trop exclusivement français sont des +critiques, des écrivains ou des poëtes, qui sont eux-mêmes trop +étrangers dans leurs tendances poétiques et qui touchent, par quelques +exagérations de leur génie, à ces vices et à ces excès du grec, du +latin, de l'hébreu, de l'italien et surtout de l'espagnol, que Racine a +su, avec un art sévère, corriger et exclure de la langue dans laquelle +nous chantons pour nous et pour la postérité de la France. + +C'est cette même coïncidence de religion achevée, de moeurs faites, de +politique établie, de loisir national conquis par les armes, et de +langue créée par le temps qui fait, comme nous le disions tout à +l'heure, qu'un grand siècle se fait homme tout à coup dans un groupe +prédestiné de grands hommes. + +Ainsi, au moment dont nous vous entretenons, la monarchie s'était faite +homme dans Louis XIV, la Bible s'était faite homme dans Bossuet, +l'Évangile s'était fait homme dans Fénelon, la comédie s'était faite +homme dans Molière, la langue poétique moderne s'était faite homme dans +Racine. _Athalie_ allait tomber de son génie, comme le fruit mûr tombe à +son heure de l'arbre fertilisé par un sol, par une culture et par une +saison de choix. + + +V + +Nous ne voulons pas écrire ici la vie de Racine, malgré la corrélation +intime qui, pour le regard clairvoyant du philosophe, existe entre le +poëte et ses oeuvres. Nous réservons cette vie que nous avons +profondément étudiée pour la vie des grands hommes à laquelle nous +travaillons dans un autre recueil. Toutefois nous en dirons assez ici +pour faire bien comprendre la naissance et la perfection de l'oeuvre +d'_Athalie_ à nos lecteurs. + +Jean Racine était né à la Ferté-Milon, petite ville de l'ancienne +province de Valois. Sa famille appartenait à cette vieille bourgeoisie +française qui avait la distinction des moeurs de la noblesse sans en +avoir les légèretés et les vices. Son père occupait un de ces modestes +emplois publics du fisc royal, apanage habituel de ces familles. Son +aïeul maternel remplissait un emploi de magistrature. Les deux familles +étaient lettrées de profession, religieuses de coeur. + +Une circonstance fortuite nourrit cette double disposition aux lettres +et à la religion dans la maison. Une tante de l'enfant était religieuse +dans cette célèbre maison de Port-Royal. Port-Royal était le berceau et +le cénacle du jansénisme. Le jansénisme préoccupait gravement alors de +la menace d'un schisme l'Église et le gouvernement de Louis XIV. Les +jansénistes étaient les stoïciens du christianisme. + +Les jésuites, leurs implacables ennemis, étaient beaucoup moins sévères. +En hommes aussi politiques que religieux, ils redoutaient l'exagération +de foi et de moeurs des jansénites. Cette exagération de foi et de +moeurs aurait fini par révolter la faiblesse humaine et par réduire le +christianisme à un petit groupe de chrétiens forcenés qui auraient damné +le monde en sauvant quelques sectaires. Les jésuites appropriaient, avec +un art consommé, la religion au temps, au pays, aux usages, aux vices +même tolérés du prince et du peuple; ils négociaient, comme des +diplomates accrédités à la fois au ciel et sur la terre, entre le Christ +et le monde. + +Cette profonde habileté de conduite leur avait valu, à la fin, la +confiance absolue d'un roi qui avait besoin de foi pour son esprit et de +tolérance pour ses faiblesses. Sa conscience était dans leurs mains. +Ils la maniaient à leur fantaisie dans leurs intérêts et dans les +intérêts de l'Église. Ils lui avaient ordonné de persécuter les +religieux et les religieuses de Port-Royal. Louis XIV leur obéissait +d'autant plus volontiers qu'un soupçon de révolte contre l'Église était +à ses yeux un soupçon d'opposition contre la monarchie, et qu'un levain +de républicanisme lui semblait caché dans ces doctrines d'obéissance à +Dieu seul, de stoïcisme romain et de mépris de la persécution terrestre. + + +VI + +Ces religieux et ces religieuses de Port-Royal, expulsés pour la +première fois de leur solitude, avaient cherché un refuge dans une +sauvage abbaye des forêts de la Ferté-Milon, la Chartreuse de +Bourg-Fontaine. Leur mérite et leur sainteté répandaient leur bonne +odeur jusque dans les familles pieuses de la Ferté-Milon. On s'attacha à +eux pour leur vertu, pour leur science et pour leur persécution. + +La famille maternelle du jeune Racine fut particulièrement édifiée de la +piété de ces saints et de ces saintes anachorètes. Trois de ses tantes, +entraînées par la contagion de l'exemple, entrèrent dans leur ordre +religieux, s'y distinguèrent par leur zèle et y persévérèrent jusqu'à la +mort. C'est ainsi que le futur poëte d'_Athalie_ fut imbibé dès sa +tendre enfance de ces émanations de foi et de piété chrétienne qui +s'évaporèrent un moment au vent du siècle, mais qui se retrouvèrent +comme un premier parfum au fond de son coeur quand il repassait les +jours de sa jeunesse dans la maturité de ses années. + +Après de premières études classiques et sévères faites à la Ferté-Milon, +sous la direction de son tuteur, le crédit de ses tantes religieuses au +monastère de Port-Royal, près Paris, le fit entrer au nombre des +disciples de cette savante et sainte maison. La colère du roi s'était +encore une fois calmée devant la résignation de ces pieux solitaires. +Racine y acheva sous eux ses études d'antiquité et de théologie. À seize +ans il vint les terminer à Paris, au collége d'Harcourt. Un des associés +libres de Port-Royal, M. le Maistre, lui prêtait sa chambre à Paris, et +le traitait en fils plus qu'en disciple. + +La correspondance de ce second père avec le jeune homme pendant les +absences de M. le Maistre de Paris, est pleine de ces naïvetés à la fois +tendres et austères qui caractérisent ces paternités intellectuelles. + +«Mandez-moi si mes vieux livres sont bien en ordre sur les tablettes et +si mes onze volumes de saint Chrysostome y sont; voyez-les de temps en +temps pour en enlever la poussière. Mettez de l'eau dans les écuelles +au-dessus desquelles ils sont rangés afin que les rats ne puissent les +ronger. Suivez bien en tout les conseils de votre sainte tante. La +jeunesse doit toujours se laisser conduire et tâcher de ne point +s'émanciper. Peut-être que Dieu vous fera revenir à Port-Royal. Tâchez +que les événements vous détachent du monde si ennemi de la piété. Adieu, +mon cher fils, aimez en moi votre père comme il vous aime. Envoyez-moi +aussi mon Tacite in-folio.» + + +VII + +Le jeune homme répondait à ces soins pour son avancement dans les +lettres au delà de ce que désiraient ses vénérables maîtres. Revenant +sans cesse à Port-Royal pendant les vacances du collége d'Harcourt +comme dans un foyer paternel, il s'y livrait avec une ardeur fiévreuse +aux trois goûts que la nature et l'éducation avaient développés comme +des instincts en lui: le goût de l'histoire qu'il satisfaisait dans +Plutarque, le goût de la poésie qu'il nourrissait d'Homère et de +Virgile, et enfin le goût de la tragédie, cette histoire poétique en +drame dont il puisait les exemples dans les deux tragiques Sophocle et +Euripide. Il passait des journées entières enfoncé dans les forêts qui +entourent le monastère de Port-Royal, ces volumes à la main. Sa mémoire, +aussi heureuse que son imagination était émue, s'imprégnait de ces +belles harmonies de la poésie grecque, de cette musique passionnée du +coeur humain. + +Rien cependant n'indiquait encore en lui, par des explosions trop +précoces de génie, une de ces natures qui font violence au temps et qui +jaillissent d'elles-mêmes en éclairs de talent, révélateurs de hautes +destinées. C'était un fruit de la culture plus encore que de la nature, +un de ces esprits bien constitués, mais nullement prodigues, qui ont +besoin d'exemples pour imiter et qui empruntent leur séve à toute +l'antiquité pour grandir à la proportion des chefs-d'oeuvre antiques. +Les premiers vers qu'il composa, à l'imitation des lyriques grecs et +latins, sur la solitude des forêts, sur les charmes de la nature, sur la +paix religieuse du monastère de Port-Royal; sur les hymnes traduites du +Bréviaire, et enfin son ode sur le mariage du roi, intitulée la _Nymphe +de la Seine_, sont des exercices très-ordinaires d'un novice de l'art, +et des imitations très-pâles des odes de David ou de Pindare. L'oreille +a déjà son harmonie, la conception n'a pas sa force, l'image n'a pas sa +nouveauté, son relief et son coloris. Ce sont des balbutiements d'un +disciple qui n'aura pas de longtemps l'accent de ses maîtres. L'étude +attentive de ces premières poésies révèle le Racine futur tout entier, +un fils de l'antiquité, non un fils de son siècle, un homme de +renaissance, non de création, original plus tard, mais original +seulement par la perfection. + +Voilà ce qui a donné tant de prise contre cette gloire, dans ces +derniers temps, à ses dénigreurs. Oui, son originalité la plus rare de +toutes ne fut pas d'être neuf, elle fut d'être parfait. Mais le +chef-d'oeuvre en tout genre n'est-il pas la plus merveilleuse des +nouveautés, la nouveauté éternelle et suprême du beau, celle de Phidias, +celle de Raphaël, celle de Racine? Passons: + + +VIII + +Le roi et la cour avaient goûté son ode de poëte lauréat sur la _Nymphe +de la Seine_. Les solitaires de Port-Royal furent plus alarmés que +flattés de ce succès de leur élève. Ils avaient la faiblesse, ainsi +qu'on le voit dans les pensées de _Pascal_, de mépriser la poésie, sans +doute comme une volupté de l'esprit qui avait trop d'attrait pour être +innocente. Ils se hâtèrent d'éloigner le jeune Racine de la scène de ses +premiers succès, de peur qu'il ne prît goût à ces vaines gloires, et de +l'envoyer chez un de ses oncles, chanoine à Uzès, nommé le père Sionin. +Cet oncle, chanoine et grand vicaire d'Uzès, possédait de riches +bénéfices et se proposait d'en résigner un à son neveu aussitôt que ce +neveu serait entré dans l'Église. + +Racine se prêta pendant quelque temps, en apparence, à l'étude de la +théologie, mais sa nature mondaine, légère et passionnée répugnait +invinciblement à l'austérité de la vie sacerdotale. Il prit en aversion +l'habit noir que son oncle lui faisait porter, les moeurs claustrales et +la ville même d'Uzès. Il se renferma dans la solitude de ses pensées et +de ses poëtes grecs, et il ébaucha, à l'insu de son oncle, la tragédie +de la _Thébaïde_ ou des _Frères ennemis_; il méditait de la donner au +théâtre à son retour à Paris. Les obstacles qu'il trouva dans le clergé +d'Uzès et le refus d'un petit bénéfice ecclésiastique résigné en sa +faveur par son oncle l'aigrirent de plus en plus contre l'Église et +précipitèrent son retour à Paris. + +C'était le moment de la gloire et de la faveur de Molière, génie +jusque-là inconnu et avili par la mauvaise fortune. Racine se fit +recommander à lui. Molière, incapable de jalousie et capable de toutes +les bontés du coeur, le recommanda et l'introduisit à la cour. Une ode +médiocre intitulée la _Renommée aux Muses_ lui valut des louanges de la +bouche du roi et une gratification de sa main. L'adulation dans cette +cour était plus vite reconnue et plus libéralement récompensée que le +talent. Boileau, à qui Molière porta l'ode de son jeune protégé, +l'estima assez pour y faire de sa main des corrections. Racine devint, +par Molière, le disciple favori et l'ami de Boileau. La Fontaine, esprit +naïf, gracieux, _discinctus_, pour nous servir de l'expression latine +qui rend seule le débraillement de ce caractère, faisait déjà partie, +souvent inaperçue, toujours muette, de cette société de grands esprits. + +Leur crédit et surtout l'intervention amicale de Molière, directeur de +théâtre, obtinrent la représentation de la _Thébaïde_ ou des _Frères +ennemis_. Cette tragédie, toute composée de lambeaux mal cousus +d'_Eschyle_, d'_Euripide_ et de _Sénèque_, qui avaient traité avant +Racine le même sujet, ne fut excusée qu'à cause des beaux vers et de la +jeunesse du poëte. On y sent la tension pénible d'un talent naissant qui +veut s'élever, malgré la nature, à la concision héroïque et à l'enflure +espagnole de Corneille. Mais c'était un enfant roidissant ses faibles +muscles pour rappeler l'hercule du théâtre. Le nom de Racine se répandit +par ce premier essai: cependant rien n'indiquait encore qu'un rival +était né au poëte vieilli du _Cid_. + + +IX + +L'année suivante, 1665, Racine donna au théâtre la tragédie d'_Alexandre +le Grand_, tirée de Quinte-Curce et imitée de Corneille et du roman +chevaleresque de Mlle de Scudéri. L'élégance de la versification et les +allusions adulatrices à Louis XIV, héros toujours réel de ces pièces +héroïques, donnèrent à l'ouvrage un succès qu'il était loin de mériter +par lui-même. + +Tout le génie grec et tragique de Racine n'éclata dans sa plénitude que +dans _Andromaque_. Le poëte français y égale, comme poëte épique, Homère +et Virgile, chantres des mêmes catastrophes. Dans _Britannicus_, qu'il +donna en 1669, il rivalisa de génie historique avec Tacite: il ne +rivalisa plus de poésie qu'avec lui-même. _Bérénice_, qui suivit +_Britannicus_, n'est qu'une élégie héroïque pleine d'allusions aux +amours du roi. Le poëte cesse d'être tragique à force d'efféminer +l'amour et le langage d'un héros. _Bajazet_ offre des beautés +supérieures, mais corrompues par la ridicule application des moeurs +galantes d'une cour française aux moeurs des Ottomans. _Mithridate_, +_Iphigénie_, _Phèdre_ enfin, son chef-d'oeuvre profane, élevèrent le nom +du poëte au zénith de sa gloire. Nous analyserons ailleurs _Phèdre_, la +plus immortelle de ces oeuvres. Nous montrerons ce que ce génie +éclectique et appropriateur a emprunté à ses émules de l'antiquité +grecque et latine, et en quoi le sublime imitateur a égalé et surpassé +ses modèles. + +Mais ici nous reprenons notre récit, puisque ce sont les circonstances +de sa vie qui furent l'occasion de ses dernières et de ses meilleures +oeuvres. + + +X + +Racine, il faut le dire, puisque c'est la vérité de son caractère, +n'avait ni la bienveillance cordiale et sans envie de Molière, ni le +mâle désintéressement de soi-même de Corneille, ni la simplicité puérile +et nonchalante de la Fontaine, ni même l'âpre et loyale probité d'esprit +de Boileau son ami. + +Le vieux Corneille, à qui il avait demandé des conseils en lui +soumettant la tragédie d'_Alexandre_, lui avait répondu ce que nous lui +aurions répondu nous-même aujourd'hui que nous jugeons de sang-froid et +à distance la nature de son génie: «qu'il avait un admirable talent de +poëte épique, mais qu'il ne lui trouvait pas le nerf vibrant et +concentré de la tragédie.» + +Cette réponse, faite de bonne foi par un maître souverain de l'art à un +jeune homme, avait irrité et comme défié Racine. Il avait eu le tort de +vouloir éclipser, en l'imitant dans les mêmes sujets, le grand +Corneille. Il avait ravalé l'émulation à une inconvenante rivalité. Il +n'avait pas assez respecté la majesté du génie au repos ni la sainteté +de la vieillesse; il avait oublié qu'il vieillirait lui-même un jour, et +que la pire des insultes est de comparer sa force naissante à la +faiblesse d'un homme hors de combat. + +Corneille cependant avait raison selon nous; et en assignant au jeune +Racine le rôle de poëte épique, il ne lui assignait certes pas une +gloire inférieure à la sienne, car on lit et relit avec délices le +poëme; et la lecture des tragédies, dépourvue des fantasmagories de la +scène, est une lecture difficile, ingrate, tronquée, souvent +fastidieuse. + +Il y a à cela trois causes qui sont dans la nature même du drame ou de +la tragédie. + +La première de ces causes, c'est la brièveté nécessaire de la tragédie +ou du drame, qui, devant être récité avec un grand appareil de +décoration et une grande lenteur de déclamation devant le peuple +rassemblé pendant une soirée, ne comporte pas la vaste étendue et +l'ampleur indéfinie du poëme épique. C'est de la poésie en abrégé +pressée par l'heure et par l'impatience d'une foule. + +La seconde de ces causes, c'est que le poëte tragique est privé, par la +nature même de son sujet et par le dialogue pressé qu'il établit entre +ses personnages, de toute la partie descriptive de la poésie, +c'est-à-dire d'un des plus grands charmes du poëme. Le poëte tragique +est comme le sculpteur en bronze ou en marbre: il ne montre que des +statues ou des groupes en action. Le paysage, le lieu, le ciel, les +réflexions, les peintures, n'existent pas et ne peuvent pas exister pour +lui; ses tableaux ne peuvent avoir ni horizon, ni premier plan; le +spectacle de la nature et les analogies de cette nature avec l'homme lui +sont à peu près interdits. Lacune immense dans son oeuvre! Que feraient +Homère, Virgile, le Tasse, le Dante, Milton, Camoëns, si vous leur +retranchiez leurs descriptions et leur paysage? + +Enfin la troisième de ces causes, c'est que le poëte dramatique ou +tragique ne peut, par la concentration forcée de son drame, saisir ses +héros ou ses personnages que dans un accès de passion extrême de leur +vie et de leur destinée, au point culminant de leurs sentiments, au +moment où leur âme éclate ou se déchire en larmes, en cris ou en sang, +sous la main de la pitié ou de la terreur. + +Qu'en résulte-t-il? C'est que le poëte tragique est conduit à ne peindre +que des péripéties ou des convulsions suprêmes de l'âme de ses +personnages, et que tous les sentiments doux, habituels, modérés du +coeur humain, sont retranchés forcément de sa poésie. Or, les sentiments +doux, habituels, modérés, heureux, de l'âme humaine, sont cependant des +notes délicieuses de la poésie, cette musique de l'âme. Elles sont +interdites au poëte tragique: il ne prend l'homme qu'en flagrant délit +de passions brûlantes, et il n'en montre que les muscles torturés par la +douleur comme ceux du Laocoon. + +Peut-on dire qu'avec ces trois causes d'infériorité relative dans le +cadre même de son oeuvre, le poëte épique, qui peint et qui chante la +nature entière et l'homme tout entier, n'est pas supérieur, non pas en +génie, mais en genre et en charme au poëte de théâtre? + +Racine avait donc tort d'être humilié du mot de Corneille. Corneille lui +assignait en réalité la meilleure part du génie. + + +XI + +Sa conduite avec Molière, son premier protecteur, son introducteur à la +cour, son introducteur au théâtre, ne fut pas plus exempte d'excès +d'amour-propre, de personnalité et même d'ingratitude. C'était Molière +qui avait fait représenter les premières tragédies de son ami sur son +propre théâtre, en répondant, pour ainsi dire, au public, de la chute ou +du succès de ces tragédies. C'était là un de ces services qui lient pour +jamais un poëte reconnaissant à son protecteur. + +Molière avait le droit d'espérer que la gloire de son protégé +deviendrait la fortune de sa scène. Cependant Racine n'ayant pas été +satisfait dans sa vanité de la manière dont les comédiens de Molière +jouaient son _Alexandre_, retira brusquement sa tragédie de ce théâtre. +Il la porta au théâtre rival de l'hôtel de Bourgogne, et ce qu'il y eut +de plus cruel pour le pauvre Molière dans ce procédé, c'est que Racine +lui enleva, en même temps que sa pièce, la meilleure de ses actrices. +Elle passa, avec la tragédie, du théâtre de Molière au théâtre de +Bourgogne, enlevant ainsi à Molière la curiosité d'une pièce nouvelle et +la popularité d'une comédienne accomplie. + +L'amitié entre Molière et Racine fut à jamais rompue par cette +défection. Molière, qui était incapable de vengeance, était capable +d'une profonde affliction et d'un amer souvenir. Il ne parla plus de +Racine qu'avec peine, en louant toujours son génie, mais en se taisant +sur son coeur. La blessure ne pouvait plus se fermer. Ces deux hommes +laissèrent la froideur de la faute et du souvenir s'établir entre leurs +âmes. + + +XII + +Une faute de coeur plus grave et plus éclatante encore, à la même +époque, signala tristement l'excès de personnalité et la facilité +d'oubli des services reçus dans le coeur du poëte devenu le favori de la +cour et de la scène. On a vu que Port-Royal avait été le foyer presque +paternel, et pour ainsi dire, le berceau de l'âme et du génie de Racine. + +Les vénérables religieux de cette maison considéraient le théâtre, qui +remue les passions, comme une institution entièrement opposée au +christianisme, qui les corrige ou les supprime. Ils s'affligèrent de +voir le jeune Racine, leur élève bien-aimé, prêter son talent de poëte +au théâtre. + +Nicole, après Pascal, le plus rude écrivain moraliste de cette école, +avait écrit dans une de ses polémiques, «qu'un faiseur de romans ou un +poëte de théâtre était un empoisonneur public, non du corps, mais des +âmes; il avait ajouté qu'un tel poëte devait s'accuser de la mort d'une +multitude d'âmes qu'il avait perdues ou qu'il avait pu perdre par ses +vers.» + +Une lettre sévère et touchante que la tante de Racine, religieuse à +Port-Royal, écrivit à son neveu dans le même temps, fit croire à Racine +que la réprobation générale de Nicole s'adressait surtout à lui. Rien +n'était plus faux; Nicole s'adressait au poëte Saint-Sorlin, espèce de +fou qui se donnait pour prophète. + +La lettre de la tante au neveu mérite d'être citée ici. + +«Ayant appris que vous aviez dessein de faire ici un voyage, j'avais +demandé permission à notre mère de vous voir, parce que quelques +personnes nous avaient assurées que vous étiez dans la pensée de songer +sérieusement à vous; et j'aurais été bien aise de l'apprendre par +vous-même, afin de vous témoigner la joie que j'aurais s'il plaisait à +Dieu de vous toucher; mais j'ai appris depuis peu de jours une nouvelle +qui m'a touchée sensiblement. Je vous écris dans l'amertume de mon coeur +et en versant des larmes que je voudrais pouvoir répandre en assez +grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut, qui est la +chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur. J'ai donc appris +avec douleur que vous fréquentiez plus que jamais des gens dont le nom +est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et +avec raison, puisqu'on leur interdit l'entrée de l'Église et la +communion des fidèles, même à la mort, à moins qu'ils ne se +reconnaissent. Jugez donc, mon cher neveu, dans quel état je puis être, +puisque vous n'ignorez pas la tendresse que j'ai toujours eue pour vous, +et que je n'ai jamais rien désiré, sinon que vous fussiez tout à Dieu +dans quelque emploi honnête. Je vous conjure donc, mon cher neveu, +d'avoir pitié de votre âme, et de rentrer dans votre coeur pour y +considérer sérieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté. Je souhaite +que ce qu'on m'a dit ne soit pas vrai; mais si vous êtes assez +malheureux pour n'avoir pas rompu un commerce qui vous déshonore devant +Dieu et devant les hommes, vous ne devez pas penser à nous venir voir; +car vous savez bien que je ne pourrais pas vous parler, vous sachant +dans un état si déplorable et si contraire au christianisme. Cependant +je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à +moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher.» + +Racine, pour toute réponse à ses torts de piété et de tendresse envers +ses anciens maîtres, leur adressa deux lettres imprimées où la +réfutation très-aigre de leur doctrine était assaisonnée par les plus +odieuses incriminations contre leur prétendue vanité de corps. + +«Il est aisé de connaître,» dit-il à la fin d'une de ces diatribes, «par +le soin qu'ils ont pris d'immortaliser ces réponses, qu'ils y avaient +plus de part qu'ils ne disaient. À la vérité, ce n'est pas leur coutume +de laisser rien imprimer pour eux qu'ils n'y mettent quelque chose du +leur. Ils portent aux docteurs les approbations toutes dressées. Les +avis de l'imprimeur sont ordinairement des éloges qu'ils se donnent à +eux-mêmes; et l'on scellerait à la chancellerie des priviléges fort +éloquents, si leurs livres s'imprimaient avec privilége.» + +Ces outrages à ses seconds pères étaient d'autant plus impardonnables +que ces solitaires étaient en ce moment en suspicion et en persécution +devant la cour, et que l'injure littéraire pouvait se transformer contre +eux en sévices du gouvernement. Pascal indigné prit la plume des +_Provinciales_ pour répondre; on étouffa la querelle, heureusement pour +Racine. Pascal, l'hercule de la polémique, aurait écrasé le poëte aussi +téméraire qu'ingrat dans son injure. L'immortalité de la vengeance +aurait immortalisé l'agression. + +La facilité du poëte à oublier les amitiés et les services quand sa +gloire ou quand sa fortune étaient en jeu n'éclata pas moins envers Mme +de Montespan. Il avait été le courtisan sans scrupule de cette favorite +tant qu'elle avait régné dans le coeur du roi; il la sacrifia, comme +nous l'allons voir, à Mme de Maintenon, quand cette austère favorite se +fut insinuée entre sa maîtresse et Dieu dans la faveur de Louis XIV. Il +était temps que la religion de son enfance, qui n'était qu'assoupie sous +les vanités et sous les voluptés de la vie mondaine du grand poëte, se +réveillât dans son âme, et qu'elle vînt lui imposer ses règles sévères +de probité d'esprit et d'abnégation de vaine gloire qu'il ne trouvait +pas assez dans son caractère. Mais Racine était déjà tellement corrompu +par l'esprit des cours, qu'il fallut que cette religion se confondît +avec la faveur du monarque pour reprendre sur lui le double empire de la +cour et de la foi. + +Ce fut l'époque de sa conversion; elle fut opportune pour sa faveur +auprès du roi, mais elle fut sincère devant Dieu et efficace pour la +réforme de ses moeurs. Ses torts lui apparurent au jour de la +conscience: il rougit de son ingratitude envers ses maîtres de +Port-Royal; il se condamna lui-même plus sévèrement peut-être qu'ils ne +l'auraient condamné; il se repentit d'avoir employé au plaisir profane +du public et à la conquête d'une gloire périssable les admirables +talents qu'il avait reçus de la nature et des lettres. Il fit à Dieu et +à ses maîtres la promesse de ne plus écrire pour le théâtre; il répudia +ses amours; il se maria à une femme vertueuse et sainte qui ne connut +jamais de lui que l'époux et le père, et qui ne lut pas même ses +chefs-d'oeuvre de poëte. Il éleva dans l'ombre et dans la piété une +famille chrétienne à laquelle il ne songea à laisser pour héritage que +sa religion pour toute gloire. + +Sa femme, fille d'un trésorier des finances d'Amiens, s'appelait +Catherine de Romanet; elle avait apporté en dot une fortune modeste à +peu près égale à celle de son mari. Les bienfaits du roi, qui se +renouvelaient sous la forme de gratification littéraire à chacune de ses +pièces, et qui se convertirent bientôt après en une pension de 2,000 +livres, somme considérable pour le temps, donnaient une grande aisance à +la famille. «Il est juste,» écrivait-il à cette époque, «que l'auteur +laborieux tire de son travail une rémunération légitime.» + +Le roi ajouta à cette aisance des gratifications annuelles s'élevant de +500 jusqu'à 1,000 louis pendant huit ans et plus, une charge de +gentilhomme ordinaire de sa chambre avec une nouvelle pension de 4,000 +livres, et enfin la charge à la fois politique et littéraire +d'historiographe de son règne et de ses campagnes, avec Boileau, son +collègue et son ami. Les émoluments de cette charge étaient +proportionnés aux dépenses que les deux historiographes avaient à faire +pour suivre le roi aux armées. Louis XIV payait largement ses plaisirs +et sa gloire. Versailles et l'immortalité de son nom, ses monuments et +sa renommée ne lui paraissaient jamais trop chers; il voulait, comme +Alexandre, des témoins des exploits de son règne, et il choisissait ses +témoins parmi les poëtes, ces échos éternels du temps. + +La vie de Racine, depuis cette faveur ainsi consolidée par ses charges, +ne fut plus celle d'un poëte, mais celle d'un saint dans sa maison et +d'un courtisan accompli à la cour. De toutes ses faiblesses passées, il +ne lui en restait qu'une, l'adulation aux vertus et jusqu'aux caprices +du roi. C'est de cette faiblesse qu'il vivait et qu'il devait mourir. +Mais cette faiblesse était alors si générale et si consacrée, qu'elle se +confondait presque avec une vertu. + + +XIII + +Cependant ses maîtres sévères de Port-Royal, avec lesquels il s'était +réconcilié, et dont il goûtait, plus que le roi ne l'aurait voulu, les +doctrines, résistaient seuls à cette contagion servile du temps; ils +conservaient la sainte indépendance de leur rigorisme au milieu de la +prostration de l'Église et du siècle. Racine, entraîné vers eux par son +estime, retenu à la cour par le prestige du roi et par les caresses de +Mme de Maintenon, flottait dans une pénible ambiguïté entre les +exigences de sa conscience janséniste et les complaisances de situations +qu'il devait au roi. + +Il était tout occupé alors, avec Boileau, d'exercer sa plume au style +historique, pour élever au règne le monument qu'on attendait de lui. Il +y réussit mal; la poésie lui avait gâté la main pour la prose: trop +préoccupé de la forme du rhythme et de l'harmonie des périodes, il +manquait de nerf et de pensée pour consolider sa phrase historique. Dans +ses fragments d'histoire comme dans ses lettres, on ne retrouve, selon +moi, rien du génie de l'auteur de _Phèdre_ et d'_Athalie_; quand il n'y +avait plus ni passion, ni pompe, ni harmonie de théâtre sous sa plume, +tout s'évaporait, et tout se glaçait sur sa page. Entre Euripide et +Tacite, il n'y avait qu'un abîme de médiocrité élégante; on en peut dire +autant de Boileau. + +Pendant que ces deux poëtes réunissaient leurs forces pour écrire, à la +gloire du roi, ces pages couvertes d'or, Saint-Simon, seul, gravait dans +l'ombre l'histoire. L'histoire et la poésie sont deux talents bien +rarement réunis. Tacite, parmi les historiens, aurait pu être poëte; +Dante, parmi les poëtes, aurait pu être historien; cela ne fut donné ni +à Boileau ni à Racine. Ils ne furent qu'historiographes, c'est-à-dire +les annotateurs d'un règne, prenant des notes pour la postérité. Mais la +postérité ne les lit pas. + + +XIV + +Racine ne se montra pas, dans ses essais de discours, plus égal à la +haute éloquence qu'à la grande histoire. Le discours qu'il prononça à +l'époque de sa réception à l'Académie française ne fut qu'une harangue +vulgaire et mal balbutiée. Celui qu'il prononça après la mort de +Corneille, son rival, ne fut pas digne de ce deuil, mené par l'émule +d'Euripide devant la tombe de l'émule de Sophocle. Quelle plus +magnifique occasion d'éloquence, cependant, que l'apothéose de Corneille +dans la bouche de l'auteur d'_Athalie_! Mais le souffle de l'éloquence, +qui vient du caractère et du coeur, ne soulevait pas aussi énergiquement +cette poitrine que le souffle poétique qui vient de l'imagination. +D'ailleurs, excepté l'éloquence de la chaire qui éblouissait alors les +temples dans la parole et dans la personne de Bossuet, l'éloquence +civique et littéraire n'était pas née alors en France; elle ne devait +naître qu'avec la liberté. + +Le roi alors se faisait lire ces morceaux d'histoire de son règne à +Versailles, dans la chambre de Mme de Montespan, sa favorite en titre, +bien que son coeur appartînt déjà à Mme de Maintenon. Ce fut à une de +ces lectures que Racine et Boileau s'aperçurent, pour la première fois, +du déclin de l'une et de l'ascendant de l'autre. Racine le fils, sur le +récit de son père, raconte ainsi cette révolution de palais, qui devait +donner tant de gloire et tant d'amertume ensuite à son père: + +«Ces lectures se faisaient chez Mme de Montespan. Tous deux avaient leur +entrée chez elle aux heures que le roi y venait jouer, et Mme de +Maintenon était ordinairement présente à la lecture. Elle avait, au +rapport de Boileau, plus de goût pour mon père que pour lui, et Mme de +Montespan avait, au contraire, plus de goût pour Boileau que pour mon +père; mais ils faisaient toujours ensemble leur cour, sans aucune +jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivait chez Mme de Montespan, ils +lui lisaient quelque chose de son histoire; ensuite le jeu commençait, +et lorsqu'il échappait à Mme de Montespan, pendant le jeu, des paroles +un peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu clairvoyants, que le +roi, sans lui répondre, regardait en souriant Mme de Maintenon, qui +était assise vis-à-vis de lui sur un tabouret, et qui, enfin, disparut +tout à coup de ces assemblées. Ils la rencontrèrent dans la galerie, et +lui demandèrent pourquoi elle ne venait plus écouter leur lecture. Elle +leur répondit fort froidement:--Je ne suis plus admise à ces +mystères.--Comme ils lui trouvaient beaucoup d'esprit, ils en furent +mortifiés et étonnés. Leur étonnement fut bien plus grand lorsque le +roi, obligé de garder le lit, les fit appeler, avec ordre d'apporter ce +qu'ils avaient écrit de nouveau sur son histoire, et qu'ils virent, en +entrant, Mme de Maintenon assise dans un fauteuil près du chevet du roi, +s'entretenant familièrement avec Sa Majesté. Ils allaient commencer leur +lecture, lorsque Mme de Montespan, qui n'était point attendue, entra, et +après quelques compliments au roi, en fit de si longs à Mme de +Maintenon, que, pour les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir, +«n'étant pas juste, ajouta-t-il, qu'on lise sans vous un ouvrage que +vous avez vous-même commandé.» Son premier mouvement fut de prendre une +bougie pour éclairer le lecteur; elle fit ensuite réflexion qu'il était +plus convenable de s'asseoir, et de faire tous ses efforts pour paraître +attentive à la lecture. Depuis ce jour le crédit de Mme de Maintenon +alla en augmentant d'une manière si visible, que les deux historiens lui +firent leur cour, autant qu'ils la savaient faire. + +«Mon père, dont elle goûtait la conversation, était beaucoup mieux reçu +que son ami qu'il menait toujours avec lui. Ils s'entretenaient un jour +avec elle de la poésie; et Boileau, déclamant contre le goût de la +poésie burlesque, qui avait régné autrefois, dit dans sa colère: +«Heureusement ce misérable goût est passé, et on ne lit plus Scarron, +même dans les provinces.» Son ami chercha promptement un autre sujet de +conversation, et lui dit, quand il fut seul avec lui: «Pourquoi +parlez-vous devant elle de Scarron? Ignorez-vous l'intérêt qu'elle y +prend?--Hélas! non, reprit-il; mais c'est toujours la première chose que +j'oublie quand je la vois!» + +«Malgré la remontrance de son ami, il eut encore la même distraction au +lever du roi. On y parlait de la mort du comédien Poisson:--«C'est une +perte, dit le roi, il était bon comédien...--Oui, reprit Boileau, pour +faire un D. Japhet: il ne brillait que dans ces misérables pièces de +Scarron.» Mon père lui fit signe de se taire, et lui dit en particulier: +«Je ne puis donc paraître avec vous à la cour, si vous êtes toujours si +imprudent.--J'en suis honteux, lui répondit Boileau; mais quel est +l'homme à qui il n'échappe une sottise?» + +Racine n'avait pas, comme on le voit, la rudesse étourdie ou la +franchise désintéressée de Boileau. Il lui fallait la faveur ou la mort. +Une suprême occasion de consolider cette faveur et de river sa fortune +dans le coeur même de la nouvelle favorite ne tarda pas à se présenter. +Il fait ainsi lui-même, dans un de ses conseils à son fils, l'éloge de +son aptitude au rôle de courtisan. On y sent l'homme achevé du monde +plus que le poëte; il voulait dégoûter son fils des vers: + +«Ne croyez pas que ce soient mes vers qui m'attirent toutes ces +caresses. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et +cependant personne ne le regarde. On ne l'aime que dans la bouche de ses +acteurs; au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes +ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je me contente de leur tenir des +propos amusants et de les entretenir de choses qui leur plaisent. Mon +talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit, +mais de leur apprendre qu'ils en ont. Ainsi, quand vous voyez M. le Duc +passer souvent des heures entières avec moi, vous seriez étonné, si vous +étiez présent, de voir que souvent il en sort sans que j'aie dit quatre +paroles: mais peu à peu je le mets en humeur de causer, et il sort de +chez moi encore plus satisfait de lui que de moi.» + +Mme de Maintenon avait triomphé de sa rivale; Mme de Montespan était +reléguée loin de la cour, dans un de ces splendides oublis qui sont le +supplice des favorites-mères. La religion avait triomphé avec Mme de +Maintenon. Un mariage secret mit en repos la conscience agitée du roi. +Ce mariage suffisait à Louis XIV pour calmer ses scrupules, mais il ne +suffisait pas à la pieuse ambition de la nouvelle favorite pour élever +son rang au niveau du miracle de ses rêves; elle aspirait à conquérir +dans l'esprit de la cour, du clergé, de la noblesse française, des +titres de considération et de reconnaissance capables de justifier son +élévation jusqu'au trône. + +Dans cette vue, elle faisait régner par elle l'Église et l'aristocratie +à Versailles; pour flatter ces deux esprits de corps, elle avait fondé à +Saint-Cyr, dans le voisinage de ce palais, une maison royale d'éducation +gratuite pour les filles de la haute noblesse militaire et déshéritées +de la fortune. Saint-Cyr était un splendide noviciat de futures mères de +familles nobles qui devaient perpétuer, par les exemples et les +enseignements domestiques, le zèle envers la religion de l'État, le +dévouement au roi, et la reconnaissance envers la nouvelle Esther de ce +nouvel Assuérus. La cour était à cette époque très-lettrée; et la +plupart de ces jeunes personnes étant destinées, par leur naissance ou +par leur mariage, à vivre à la cour, les lettres saintes et profanes, +les arts d'agrément et principalement la déclamation théâtrale des plus +beaux vers de la langue, entraient dans ce plan d'éducation. + +Mais il entrait de plus dans les vues personnelles de Mme de Maintenon +d'attacher le roi à cet établissement royal par l'innocent plaisir que +lui procureraient les exercices presque publics de ces jeunes et belles +novices. Louis XIV, sevré par la piété que Mme de Maintenon nourrissait +en lui, des amours et des fêtes mondaines de sa jeunesse, était +très-susceptible d'ennui, comme les âmes vides. Il fallait compenser +pour lui les pompes et les plaisirs de ses belles années par les pompes +saintes et par des plaisirs sacrés qui lui fissent retrouver dans la +religion quelque chose des sensualités profanes retranchées de sa vie. + +Mme de Maintenon imagina donc de transporter le théâtre à Saint-Cyr, de +faire de ses belles élèves des actrices naïves de ces représentations +théâtrales, et d'illustrer ces représentations de Saint-Cyr par la +présence de la cour et par le génie emprunté aux plus grands poëtes de +son siècle. La représentation d'_Andromaque_ de Racine, donnée sur le +théâtre de Saint-Cyr, ne tarda pas à démontrer le contraste fâcheux et +presque corrupteur entre l'innocence de ces jeunes actrices et les rôles +d'amour et de passion qui juraient avec leur pureté et avec leur âge. On +y renonça par respect pour leur pudeur; mais Mme de Maintenon, qui ne +renonçait pas à son plan d'amuser le roi, supplia Racine de composer +exprès pour Saint-Cyr quelques-uns de ces chefs-d'oeuvre irréprochables +où la sévérité de son génie n'éclaterait que dans l'expression de +passions pures et de sentiments pieux adaptés à l'âge, au lieu et à la +sainteté de ces jeunes âmes. + +Il ne fallait rien moins que ce désir du roi et de Mme de Maintenon pour +faire rompre au grand poëte un silence qu'il gardait depuis dix ans par +scrupule de conscience, et pour rallumer en lui cette flamme du génie +qui n'était point morte, mais qui dormait sous les cendres de sa +pénitence. L'occasion était unique, Racine pouvait enfin consacrer à la +religion un talent qu'elle lui avait commandé d'étouffer avant l'âge, +et sanctifier sa gloire en ne se glorifiant que pour Dieu. Aussi il +n'hésita pas; son inspiration, si longtemps réprimée, lui révéla des +chefs-d'oeuvre: tout se réunissait pour l'élever cette fois au-dessus de +lui-même. La nature, qui se révoltait souvent en lui contre cette +abstention de la scène; son talent, qui avait mûri et qui ne demandait +qu'à porter des fruits plus consommés dans la maturité de ses années; la +passion de complaire au roi, qui était sa dernière et sa plus grande +faiblesse; le désir de mériter la faveur de Mme de Maintenon, dont il +estimait l'esprit et dont il vénérait la piété; sa fortune à consolider +à la cour par des triomphes poétiques qui retentiraient plus loin que +Saint-Cyr; enfin la satisfaction de conscience qu'il éprouvait à mettre +son génie dans sa foi, sa foi dans son génie, et à faire son salut pour +le ciel en faisant sa grandeur pour ce monde: tous ces motifs combinés +tendaient son âme jusqu'à l'exaltation et concentraient toutes ses +facultés déjà si puissantes en un de ces efforts suprêmes qui produisent +les miracles de la volonté et du génie. + +Ce furent là les inspirations de Racine; le monde seul ne lui en aurait +pas donné de pareilles. Aussi ce n'était plus une oeuvre mondaine, +c'était une oeuvre divine qu'il roulait dans sa pensée. + + +XV + +Il n'hésita pas davantage sur la source dans laquelle il allait puiser +ses sujets de tragédie. La religion à illustrer était son but; c'est +dans la religion qu'il devait chercher son texte. Il ferma l'histoire +profane, Sophocle, Euripide, Sénèque, tout ce monde fabuleux, olympien, +païen, dans lequel il avait jusque-là paganisé son génie; il ouvrit les +livres sacrés pleins d'un autre ciel, d'une autre histoire, d'un autre +style; il ne souffla pas, pour les rallumer, sur les charbons éteints du +trépied et du lyrisme grecs, mais il prit hardiment les charbons vivants +dans le foyer du tabernacle juif et chrétien pour en réchauffer son âme; +il s'inspira de ce qu'il croyait et non de ce qu'il imaginait ou de ce +qu'il imitait. + +De ce moment il devint un autre homme. Imitateur jusque-là tant qu'il +avait été païen, du jour où il fut biblique et chrétien, il fut +original. C'est qu'un peuple ne prend jamais son originalité que dans +sa foi. + +L'originalité littéraire de l'Europe moderne, c'est la Bible et le +christianisme. Le hasard découvrit ce mystère à Racine; il avait été +jusque-là Sophocle, Euripide, Sénèque; mais de ce jour-là il fut Racine. +Ce sont ses imitations qui l'avaient fait homme de style; c'est sa foi +qui le fit homme de génie. + +Jusqu'à _Esther_ et _Athalie_, nous concevons qu'on accuse ce grand +poëte de n'avoir été qu'un sublime plagiaire de l'antiquité; mais après +_Esther_ et _Athalie_, nous ne concevons pas qu'on lui conteste la +personnalité poétique la plus neuve et la plus caractérisée: c'est le +christianisme fait poésie, c'est l'oeil qui voit, c'est le zèle qui +parle, c'est la foi qui chante, c'est l'écho des deux temples qui +résonne dans l'âme du poëte convaincu, et qui de son âme se répercute +dans ses vers. + +La langue n'est pas moins transformée que l'idée; de molle et de +langoureuse qu'elle était dans _Andromaque_, dans _Bajazet_ ou dans +_Phèdre_, elle devient nerveuse comme le dogme, majestueuse comme la +prophétie, laconique comme la loi, simple comme l'enfance, tendre comme +la componction, embaumée comme l'encens des tabernacles; ce ne sont plus +des vers qu'on entend, c'est la musique des anges; ce n'est plus de la +poésie qu'on respire, c'est de la sainteté. + +Voilà l'immense originalité de Racine à dater d'_Esther_ et d'_Athalie_; +le génie n'est plus un génie, cet art n'est plus un art: c'est une +religion. + + +XVI + +Dès qu'il eut pris la résolution d'obéir au voeu du roi et de Mme de +Maintenon, il s'enferma dans sa retraite, il parcourut la Bible. Elle +est pleine de meurtres et de catastrophes tragiques; mais ces grands +sujets de larmes ou de terreur, tels que _Saül_, par exemple, l'Oreste +biblique, ne concordaient pas assez avec la naïveté du sexe de ses +actrices: il y avait là des mystères de haute politique et des éclats de +voix tragiques qui ne pouvaient pas avoir pour interprètes et pour +organes des jeunes filles de seize ans. + +D'ailleurs, il faut l'avouer, et cet aveu n'est pas cette fois à la +gloire du poëte chrétien, Racine voulait que son sujet même, tout +biblique qu'il était, fût une adulation indirecte, mais comprise, à la +nouvelle favorite et au roi. Cette adulation à Mme de Maintenon, trop +clairement désignée sous la figure et sous le triomphe d'Esther, était +même une offense et une ingratitude envers la favorite répudiée, Mme de +Montespan, l'_altière Vasthi_. Elle avait goûté, aimé, protégé la +fortune du poëte, il n'était pas beau à lui de célébrer, dans sa chute, +le triomphe de sa rivale. + +On voudrait effacer d'une vie si sainte ces impiétés du coeur qui +dégradent l'âme en relevant le talent. Mais Racine était malheureusement +aussi courtisan qu'il était religieux, et la religion même, intéressée à +la disgrâce de Mme de Montespan, entraînait tout dans le parti de Mme de +Maintenon. Racine trouvait donc son excuse dans sa piété, excuse sainte, +mais mauvaise excuse, qui lave la foi, mais qui n'innocente pas le +coeur. On rougit de voir la religion et le génie oublier ainsi jusqu'à +la pudeur de la reconnaissance, et triompher avec ce qui s'élève, en +secouant la poussière de leurs souliers sur ce qui tombe. Malheur à +l'historien qui amnistierait de telles faiblesses de caractère: le +génie ne fait qu'illustrer l'ingratitude, il ne l'absout pas. + + +XVII + +Avant de choisir le sujet d'_Esther_, Racine, qui était resté toujours +plein de déférence pour Boileau, alla le consulter sur son projet de +chercher des tragédies dans la Bible. Boileau, à qui la moindre +originalité faisait peur, ne comprenait de route vers la gloire que sur +les traces des poëtes olympiens. Il détourna de toutes ses forces son +ami de cette idée: l'auteur des Satires n'avait pas assez d'âme pour +avoir beaucoup de religion. + + De la foi des chrétiens les mystères terribles + D'ornements égayés ne sont point susceptibles. + +Ces deux mauvais vers de son _Art poétique_ étaient toute sa théorie; +toute nouveauté semblait sacrilége à cet esprit timide et étroit qui +n'avait foi que dans la routine. + +L'inspiration souveraine de Racine n'en fut point ébranlée. Il sortit de +la chambre de Boileau pour écrire le plan et les scènes d'_Esther_. +L'esprit de la Bible avait soufflé sur lui comme il soufflait sur les +prophètes. Le plan d'_Esther_ fut conçu en quelques nuits. Ce n'était +point, à proprement parler, une tragédie, c'était une idylle héroïque +sur le modèle du _Pastor Fido_ de _Guarini_ ou de l'_Aminta du Tasse_. + +Ce genre de composition avait été inventé par les poëtes italiens du +seizième siècle et importé en France par les Médicis. Ce genre tenait le +milieu entre l'églogue et le drame, il participait également de +Théocrite et d'Euripide, des églogues de Virgile et des scènes de +Sophocle: seulement ici c'était non-seulement une idylle héroïque, mais +une idylle sainte. Racine, sans y penser, avait inventé un genre. Ce +genre était admirablement approprié à la scène moitié royale, moitié +monastique, sur laquelle _Esther_ était destinée à être représentée, et +aux jeunes actrices qui devaient la représenter devant le moderne +Assuérus. + + +XVIII + +Racine toutefois, avant de se lancer à plein génie dans son oeuvre, +voulut s'assurer que cette oeuvre serait suivant la pensée et suivant le +coeur de Mme de Maintenon. Il était bien sûr d'avance qu'elle serait +suivant l'ambition toute royale de cette favorite, car la favorite ne +pouvait manquer de se reconnaître, comme le public la reconnaîtrait, +dans le personnage d'Esther. Les traits cruels qui tomberaient sur sa +rivale, Mme de Montespan, sous le nom de Vasthi, ne pouvaient que +réjouir secrètement sa jalousie de faveur: c'est ici la lâche +complaisance du poëte: il convertissait, dans le sanctuaire même, +l'encens qu'il faisait respirer à l'une en poison pour l'autre; il +employait l'esprit saint du poëte à flatter la haine d'une femme. + +Mais l'intérêt de la religion était tellement confondu dans sa pensée +avec l'intérêt de Mme de Maintenon et avec sa propre gloire, qu'il était +servile, adulateur et ingrat en conscience, et que son caractère était +corrompu par son zèle pour le trône et pour la foi. Terrible leçon pour +les hommes qui consultent, dans leurs actes, leur esprit de parti, au +lieu de consulter l'infaillibilité de leur propre coeur. + + +XIX + +«Racine, dit Mme de Caylus, une des jeunes actrices de Saint-Cyr qui +joua le rôle d'Esther, Racine ne fut pas longtemps sans apporter à Mme +de Maintenon, non-seulement le plan de sa pièce (car il avait accoutumé +de les faire en prose, scène pour scène, avant que d'en faire les vers), +il porta le premier acte tout fait. Mme de Maintenon en fut charmée, et +sa modestie ne put l'empêcher de trouver dans le caractère d'Esther, et +dans quelques circonstances de ce sujet, des choses flatteuses pour +elle. La Vasthi avait ses applications, Aman des traits de ressemblance; +et, indépendamment de ces idées, l'histoire d'Esther convenait +parfaitement à Saint-Cyr. Les choeurs, que Racine, à l'imitation des +Grecs, avait toujours en vue de remettre sur la scène, se trouvaient +placés naturellement dans _Esther_; et il était ravi d'avoir eu cette +occasion de les faire connaître et d'en donner le goût. Enfin, je crois +que, si l'on fait attention au lieu, au temps et aux circonstances, on +trouvera que Racine n'a pas moins marqué d'esprit en cette occasion que +dans d'autres ouvrages plus beaux en eux-mêmes. + +«_Esther_ fut représentée un an après la résolution que Mme de Maintenon +avait prise de ne plus laisser jouer de pièces profanes à Saint-Cyr. +Elle eut un si grand succès, que le souvenir n'en est pas encore +effacé. + +«Jusque-là il n'avait point été question de moi, et on n'imaginait pas +que je dusse y représenter un rôle; mais me trouvant présente aux récits +que M. Racine venait faire à Mme de Maintenon de chaque scène à mesure +qu'il les composait, j'en retenais des vers; et comme j'en récitai un +jour à M. Racine, il en fut si content qu'il demanda en grâce à Mme de +Maintenon de m'ordonner de faire un personnage, ce qu'elle fit. Mais je +ne voulus point de ceux qu'on avait déjà destinés, ce qui l'obligea de +faire, pour moi, le prologue de sa pièce. Cependant, ayant appris, à +force de les entendre, tous les autres rôles, je les jouai +successivement, à mesure qu'une actrice se trouvait incommodée: car on +représenta _Esther_ tout l'hiver; et cette pièce qui devait être +renfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois du roi et de toute la +cour, toujours avec le même applaudissement. + +«Des applications particulières, ajoute-t-on, contribuèrent encore au +succès de la tragédie d'_Esther_: _ces jeunes et tendres fleurs +transplantées_ étaient représentées par les demoiselles de Saint-Cyr.» +La Vasthi, comme dit Mme de Caylus, avait quelque ressemblance avec Mme +de Montespan. Cette Esther, qui a _puisé ses jours_ dans la race +proscrite par Aman, avait aussi sa ressemblance avec Mme de Maintenon +née protestante. + + +XX + +Le succès fut immense; on peut le mesurer aujourd'hui aux exclamations +de Mme de Sévigné, qui jusque-là, n'avait pas été favorable à Racine: + +«Toutes les personnes de la cour, écrit-elle à sa fille, sont charmées +d'_Esther_. M. le prince de Condé a pleuré. Mme de Maintenon et huit +jésuites, dont était le père Gaillard, ont honoré de leur personne la +dernière représentation. Enfin c'est le chef-d'oeuvre de Racine. Il +s'est surpassé: il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses; il est pour +les choses saintes comme il était pour les profanes. L'Écriture sainte +est suivie exactement, tout est beau, tout est grand, tout est écrit +avec sublimité!» + +Mme de la Fayette, femme d'un goût sûr, parle avec le même sentiment, +mais avec plus de sang-froid, de l'effet d'_Esther_ sur la cour et sur +le public; mais on voit qu'elle en attribue le succès à la passion des +applications religieuses et politiques qui en étaient faites ouvertement +à la cour: + +«Ce succès ne se comprend pas, car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y +voulût aller; et ce qui devait être regardé comme une comédie de +couvent, devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres, +pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs +affaires les plus pressées. À la première représentation où fut le roi, +il n'y mena que les principaux officiers qui le suivent à la chasse. La +seconde fut consacrée aux personnes pieuses, telles que le père +Lachaise, et douze ou quinze jésuites auxquels se joignit Mme de +Miramion, et beaucoup d'autres dévots et dévotes; ensuite elle se +répandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement serait du +goût du roi d'Angleterre; il l'y mena et la reine aussi. Il est +impossible de ne point donner de louanges à la maison de Saint-Cyr et à +l'établissement; aussi ils ne s'y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles +de la comédie.» La maréchale d'Estrées, qui n'avait pas loué _Esther_, +fut obligée de se justifier de son silence comme d'un crime. Le carême +de 1689 interrompit les représentations d'_Esther_; elles furent +reprises le 5 janvier de l'année suivante; et dans le cours de ce mois +il y en eut cinq qui furent aussi brillantes que les premières. + +Nous ne jetterons qu'un coup d'oeil rapide sur cette idylle héroïque et +sacrée d'_Esther_, qui n'est remarquable que parce qu'elle est la +première inspiration originale et biblique de Racine, et le premier +prélude à son style sacré. + +Le prologue, récité devant le roi et sa cour par une des jeunes élèves +de Saint-Cyr, respire tout entier la religieuse nouveauté de ce style. +C'est la piété qui parle par la bouche de Mme de Caylus. + +LA PIÉTÉ. + + Du séjour bienheureux de la Divinité + Je descends dans ce lieu par la Grâce habité; + L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle, + Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle. + Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints + Tout un peuple naissant est formé par mes mains: + Je nourris dans son coeur la semence féconde + Des vertus dont il doit sanctifier le monde. + Un roi qui me protége, un roi victorieux, + A commis à mes soins ce dépôt précieux. + C'est lui qui rassembla ces colombes timides, + Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides. + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + + Tu le vois tous les jours, devant toi prosterné, + Humilier ce front de splendeur couronné. + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + + Grand Dieu! juge ta cause, et déploie aujourd'hui + Ce bras, ce même bras qui combattait pour lui, + Lorsque des nations à sa perte animées + Le Rhin vit tant de fois disperser les armées. + Des mêmes ennemis je reconnais l'orgueil; + Ils viennent se briser contre le même écueil. + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + + Mais, tandis qu'un grand roi venge ainsi mes injures, + Vous qui goûtez ici des délices si pures, + S'il permet à son coeur un moment de repos, + À vos jeux innocents appelez ce héros; + Retracez-lui d'Esther l'histoire glorieuse, + Et sur l'impiété la foi victorieuse. + Et vous, qui vous plaisez aux folles passions + Qu'allument dans vos coeurs les vaines fictions, + Profanes amateurs de spectacles frivoles, + Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles, + Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité: + Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité. + + +XXI + +Ce drame n'a que trois actes; le premier acte n'a que deux grandes +scènes et deux choeurs de gémissements lyriques chantés par les jeunes +juives compagnes d'Esther. Dans la première scène Esther raconte à sa +confidente Élise comment Assuérus l'a choisie pour épouse, sans +connaître sa race, à la place d'une première épouse ennemie des Juifs et +disgraciée pour son orgueil. Ici Racine a faussé l'histoire par esprit +d'adulation à Mme de Maintenon: car Vasthi, cette première épouse, n'a +point été répudiée par Assuérus pour son orgueil, mais pour sa vertu. +Elle a refusé d'obéir à un infâme caprice du roi ivre, qui, à la suite +d'une orgie, lui avait ordonné de paraître nue aux yeux de ses +compagnons de débauche. Mais pour que Mme de Maintenon, sous le nom +d'Esther, fût justifiée, il fallait que sa rivale fût coupable. Racine +sacrifie sans hésiter l'histoire et l'innocence à la flatterie. + +Écoutons Esther racontant son triomphe et se présageant à elle-même de +hautes destinées devant sa confidente. Qui peut douter que ces beaux +vers ne fussent un encouragement à Mme de Maintenon d'aspirer au trône, +et une insinuation au roi d'oser l'y faire asseoir. Jamais la politique +ne s'insinua au coeur des rois dans un si divin langage. + +ESTHER À ÉLISE. + + Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce + De l'altière Vasthi dont j'occupe la place, + Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit, + La chassa de son trône ainsi que de son lit. + Mais il ne put si tôt en bannir la pensée: + Vasthi régna longtemps dans son âme offensée. + Dans ses vastes États il fallut donc chercher + Quelque nouvel objet qui pût l'en détacher. + On m'élevait alors, solitaire et cachée, + Sous les yeux vigilants du sage Mardochée. + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + + Du triste état des Juifs nuit et jour agite, + Il me tira du sein de mon obscurité, + Et, sur mes faibles mains fondant leur délivrance, + _Il me fit d'un empire accepter l'espérance_. + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + + Le fier Assuérus couronna sa captive, + Et le Persan superbe est aux pieds de la juive. + Par quels secrets ressorts, par quel enchaînement + Le ciel a-t-il conduit ce grand événement? + +La captivité de son peuple cependant trouble sa joie pendant son +triomphe: + + Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise; + La moitié de la terre à son sceptre est soumise, + Et de Jérusalem l'herbe cache les murs! + Sion, repaire affreux de reptiles impurs, + Voit de son temple saint les pierres dispersées, + Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées. + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + + Cependant, mon amour pour notre nation + A rempli ce palais de filles de Sion, + Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées, + Sous un ciel étranger comme moi transplantées. + Dans un lieu séparé de profanes témoins + Je mets à les former mon étude et mes soins; + Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème, + Lasse de vains honneurs et me cherchant moi-même, + Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier, + Et goûter le plaisir de me faire oublier. + +Mme de Maintenon, sa haute fortune, sa modestie apparente, ses soins +pour les jeunes filles de Saint-Cyr transpercent presque sans voile sous +ces allusions. + +Esther appelle ces filles de Sion ses compagnes. Elles chantent devant +elle, en strophes mélodieuses et mélancoliques comme les gémissements +des harpes juives suspendues aux saules de l'Euphrate, les cantiques de +la captivité. + +Mardochée paraît à leur voix, les chants cessent. Il raconte à Esther le +plan du massacre des Juifs conçu par le ministre Aman. Il encourage +Esther à tout oser pour renverser ce ministre et sauver le sang de son +peuple. L'idylle ici s'élève au ton de la tragédie. + +MARDOCHÉE. + + Quoi! lorsque vous voyez périr votre patrie, + Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie! + Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux! + Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle à vous? + N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue? + N'est-elle pas à Dieu dont vous l'avez reçue? + Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas, + Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas? + Songez-y bien: ce Dieu ne vous a pas choisie + Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie, + Ni pour charmer les yeux des profanes humains: + Pour un plus noble usage il réserve ses saints. + S'immoler pour son nom et pour son héritage, + D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage: + Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours! + Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours? + Que peuvent contre lui tous les rois de la terre? + En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre: + Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer; + Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer. + Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble; + Il voit comme un néant tout l'univers ensemble; + Et les faibles mortels, vains jouets du trépas, + Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas. + +Esther n'hésite plus. Mardochée s'éloigne. Le choeur des jeunes filles +reprend sur un mode plus grave et finit par une invocation au Dieu des +combats. + +TOUT LE CHOEUR. + + Tu vois nos pressants dangers: + Donne à ton nom la victoire; + Ne souffre point que ta gloire + Passe à des dieux étrangers. + +UNE ISRAÉLITE, _seule_. + + Arme-toi, viens nous défendre: + Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre! + Que les méchants apprennent aujourd'hui + À craindre ta colère: + Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère + Que le vent chasse devant lui. + + +XXII + +Le second acte, très-faible d'intérêt tragique, n'est rempli que par des +conversations entre Assuérus, son confident Hydaspe et son ministre +Aman, conversations dans lesquelles Assuérus apprend que le Juif +Mardochée lui a sauvé la vie en lui révélant une conjuration de ses +sujets contre sa personne. Esther, suivie de ses compagnes, paraît à la +dernière scène de cet acte devant le roi. Le seul motif poétique de +cette visite paraît être de faire manifester par le roi, à sa favorite, +des adorations et des éloges qui retombent directement sur Mme de +Maintenon: + + Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire, + Et ces profonds respects que la terreur inspire + À leur pompeux éclat mêlent peu de douceur, + Et fatiguent souvent leur triste possesseur. + Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce + Qui me charme toujours et jamais ne me lasse. + De l'aimable vertu doux et puissants attraits! + Tout respire en Esther l'innocence et la paix. + Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres, + Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres; + Que dis-je? sur ce trône assis auprès de vous, + Des astres ennemis j'en crains moins le courroux. + +Esther a obtenu de ce roi passionné pour elle les plus grands honneurs +pour Mardochée. + +Le troisième acte s'ouvre par une scène dans laquelle le ministre Aman, +sous le nom de qui tout le monde lisait Louvois, déjà disgracié dans le +coeur de Louis XIV, gémit et s'indigne d'être obligé d'accompagner le +triomphe d'un vil Hébreu. La seconde scène entre Assuérus amoureux et +Esther enhardie par tant d'amour révèle à ce roi la naissance juive de +sa favorite. Elle plaide en vers admirables la grâce de sa race. Elle +accuse Aman, elle exalte Mardochée, elle l'avoue pour son oncle; le roi +s'éloigne irrité contre son ministre Aman. Celui-ci accourt implorer la +miséricordieuse intervention d'Esther; elle est inflexible. Aman tombe à +ses pieds et porte sur elle ses mains suppliantes. + +Assuérus rentre, et, voyant Aman porter ses mains sur son épouse, croit +ou affecte de croire à un outrage. Sans l'entendre, il l'envoie à la +mort. Il élève Mardochée à sa place, il révoque l'ordre d'immoler la +nation juive. Le choeur éclate en strophes d'admiration pour Esther et +en reconnaissance au Dieu des Juifs. + + Relevez, relevez les superbes portiques + Du temple où notre Dieu se plaît d'être adoré; + Que de l'or le plus pur son autel soit paré, + Et que du sein des monts le marbre soit tiré. + Liban, dépouille-toi de tes cèdres antiques! + Prêtres, préparez vos cantiques! + + Que son nom soit béni, que son nom soit chanté; + Que l'on célèbre ses ouvrages + Au delà du temps et des âges, + Au delà de l'éternité!... + + +XXIII + +Voilà _Esther_, ce prélude d'_Athalie_. Comme adulation, c'est un +chef-d'oeuvre; comme drame, rien de plus faiblement conçu, de plus +misérablement noué et de plus ridiculement dénoué! Mais ce n'était pas, +dans l'esprit de Racine, une tragédie: c'était une idylle simple à la +portée des jeunes filles et des enfants qui devaient en être les +acteurs; comme poésie de style, images, langue, sonorité, douceur et +majesté, c'est la Bible elle-même non traduite, mais transvasée comme un +rayon de miel d'Oreb sur la langue des femmes et des enfants d'une autre +Sion! Racine se transfigure complètement en David français. Il dépouille +le vieil homme. Ce n'est plus le poëte de l'école classique: c'est le +poëte de la foi; ce n'est plus le poëte du roi: c'est le prophète de +Dieu. Son génie, transformé par sa piété, ne sort plus de son +imagination, mais de son âme. Donnez-lui maintenant un sujet, et il va +devenir l'Euripide et le Sophocle chrétien. + +Ce sujet, il le couvait déjà dans _Athalie_. + +Nous allons vous faire assister à ce chef-d'oeuvre comme on doit +assister à un tel drame, non pas dans une froide lecture, mais dans une +sublime et unique représentation sur la première scène du monde, à +Paris, et par la voix du premier des tragédiens modernes, Talma! + +Le hasard nous fit assister, dans notre jeunesse, à cette scène, et la +mémoire nous la reproduit comme si les pompes de cette fête d'esprit +éblouissaient encore nos yeux, comme si l'accent du sublime acteur +vibrait encore dans nos oreilles. + +Regardez et écoutez! + + LAMARTINE. + +(_La suite au numéro du mois prochain._) + + + + +XIVe ENTRETIEN. + +2e de la deuxième Année. + +RACINE.--ATHALIE. + +(SUITE.) + + +I + +Nous disions, à la fin du dernier de ces Entretiens, que, pour bien +juger d'une oeuvre dramatique, il ne suffisait pas de la lire (chose en +général ingrate, souvent fastidieuse, toujours incomplète), mais qu'il +fallait assister, en corps et en âme, à sa représentation. OEuvre d'art +faite pour la scène et pour la déclamation, c'est du point de vue de la +scène et de la déclamation qu'il convient d'en jouir. + +Nous voulons donc, autant qu'il est en nous, vous faire assister à la +plus solennelle représentation d'_Athalie_ qui ait jamais été donnée à +l'Europe, sans en excepter même la première de ces représentations à +Versailles, à laquelle assistaient Racine et Louis XIV. + +Mais permettez-moi d'abord, pour bien vous faire comprendre dans quel +esprit la France monarchique, religieuse et littéraire de 1819, assista +à cette représentation unique, dont Talma était le grand intérêt après +Racine, permettez-moi de vous raconter comment, et par quelles +circonstances, et dans quelles dispositions poétiques il me fut donné à +moi-même d'y assister; et permettez-moi enfin de vous dire comment je +garde, de cette représentation, une si longue et si vive mémoire. Je me +souviens aussi du jour et de l'heure où je vis, pour la première fois, +au soleil levant d'Athènes, les bas-reliefs de Phidias resplendir et se +mouvoir, pour ainsi dire, sous les rayons ambiants de la lumière dorée +sur le fronton du Parthénon! Il y a des beautés de la nature et de +l'art qui s'incorporent tellement en nous par la force de l'impression +reçue qu'elles pétrifient en quelque sorte notre esprit d'admiration, et +que nous les portons à jamais en nous comme la pierre taillée porte son +empreinte. Le jour de cette représentation royale d'_Athalie_ fut pour +moi une de ces commotions de l'âme qui se répercutent sur toute une vie. + + +II + +De 1815 à 1818, dans la mansarde solitaire de la maison paternelle, à la +campagne et dans les langueurs d'une première jeunesse inoccupée, +j'avais écrit plusieurs tragédies sur le mode banal et classique de la +scène française. La première était une tragédie de _Médée_, dans le +genre de celle qui vient de donner récemment une triple gloire à M. +Legouvé, à M. Montanelli, son poétique traducteur, et à madame Ristori, +leur pathétique interprète. La seconde était une tragédie d'imagination +imitée de _Zaïre_, et dont le sujet était pris dans les croisades. La +troisième était une tragédie biblique, intitulée _Saül_, pastiche, +assez bien versifié, de Racine et d'Alfieri. Je les ai encore; elles +restent livrées justement aux intempéries de l'air et aux insectes, qui +font justice du papier noirci par une main novice, dans un coffre de mon +grenier de Milly. + +Je n'étais évidemment pas né pour cette poésie à personnages et à +combinaisons savantes qu'on appelle le drame. L'art, et le mécanisme, et +le coup de théâtre, et la brièveté laconique qui concentre une situation +dans un mot, me manquaient. Le théâtre parle et ne chante pas assez pour +moi. J'aurais peut-être chanté un poëme épique si c'eût été le siècle de +l'épopée; mais qui est-ce qui fait ce qu'il aurait pu faire dans ce +monde où tout est construit contre nature? Ce n'est pas moi. Nous rêvons +des pyramides, et nous ébauchons quelques taupinières. + +Rien n'est que fragments dans notre destinée, et nous ne sommes +nous-même qu'une rognure de ces fragments: tout homme, quelque bien doué +qu'il paraisse être, n'est qu'une statue tronquée. + + +III + +Mais je me flattais secrètement alors, au bruit des brises d'hiver dans +le toit de ma mansarde et au pétillement du sarment de vigne dans +l'âtre, que quelqu'une de ces tragédies, amusement de mes ennuis de +jeunesse, aurait le bonheur de parvenir jusque sur la scène par la +protection de quelque acteur de génie ou de quelque actrice en faveur. +J'entrevoyais dans ce succès, non-seulement une précoce célébrité pour +mon nom inconnu du monde, mais un peu de fortune à ajouter pour mon +père, ma mère et mes soeurs, à la médiocrité de notre vie des champs. + +Que de beaux rêves ne faisais-je pas, la nuit, sur mon oreiller, quand +j'avais déposé la plume après une scène dont les vers sonores +retentissaient après coup dans ma mémoire! Quelles scènes illuminées +m'apparaissaient toutes pleines des personnages créés par mon +imagination! Quelles masses de spectateurs ondoyants au parterre sous le +vent de mes inspirations! Quelles femmes en larmes, penchées sur les +galeries et sur les bords des loges! Quels applaudissements au milieu +desquels Talma s'avançait et proclamait mon nom! Je m'endormais au bruit +de ces ovations dans mon oreille; je les retrouvais le matin à mon +réveil. Elles m'excitaient à reprendre patiemment au lever du jour le +travail commencé. + +Je ne me doutais guère alors que, ces applaudissements passionnés que je +rêvais dans une salle, je les entendrais dans tout un peuple, et qu'au +lieu de faire jouer un rôle à des acteurs dans mes tragédies idéales, +j'en jouerais un moi-même dans la tragédie civile des événements de mon +temps. + + +IV + +Un beau jour de 1818, au printemps, mes tragédies terminées et +soigneusement recopiées par moi sur du papier à tranches dorées, +l'impatience de la célébrité et de la fortune me saisit comme une fièvre +de végétation saisit la nature en ce temps-là. Je ne dis ni à mon père +ni à ma mère pourquoi je quittais la chambre et la douce table de +famille, et je partis pour Paris par les carrioles du Bourbonnais, +appelées _pataches_, en compagnie des marchands de vin du vignoble et +des marchands de boeufs des herbages de mon pays, qui causaient de leur +commerce aux cahots inharmonieux de ces voitures. Je n'emportais que mon +_Saül_, ma meilleure espérance, dans ma valise de cuir. + +Je logeais, comme à l'ordinaire, dans une chambre étroite et haute du +cinquième étage du grand hôtel du _Maréchal de Richelieu_, rue +Neuve-Saint-Augustin, sur un vaste jardin qui confinait avec le +boulevard. + +Le lendemain de mon arrivée à Paris, je pris héroïquement, et sans me +donner le temps de la réflexion et du repentir, la résolution d'aborder +d'assaut le Théâtre-Français. Je me levai; j'écrivis à Talma, sur du +joli papier vélin, un billet dont j'ai conservé encore l'ébauche raturée +et que voici: + + «Monsieur et illustre Acteur, + + «Je suis un jeune homme inconnu, sans protection, et même sans + relations à Paris. J'ai écrit une tragédie intitulée _Saül_. + J'en ai pris le sujet dans la Bible. J'ai tenté d'en dérober + quelquefois, et autant qu'il convient à ma faiblesse, le style à + Racine. Je désire ardemment la soumettre à votre jugement. Ma + fortune et peut-être mon talent dépendent d'un moment d'attention + que vous accorderez ou que vous refuserez à mon oeuvre. Je n'ai + pour me recommander à vous que ma jeunesse, mon isolement, et ma + confiance dans votre bonté, égale à mon admiration pour votre + génie. Votre réponse ou votre silence décidera de mon sort. + + «Recevez, Monsieur et illustre Acteur, l'expression de mon + respect, + + «Alphonse de LAMARTINE.» + + Grand hôtel de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, 15, à Paris. + + +V + +Ce billet écrit, recopié de ma plus élégante écriture et cacheté, je le +portai moi-même à l'adresse de Talma. Le concierge du Théâtre-Français +me l'avait donnée; c'était rue de Rivoli, 16 ou 26. Je remis ma lettre +d'une main toute tremblante dans la loge du portier de Talma, et je +rentrai dans mon hôtel pour y attendre ou le silence de mort, ou la +réponse de vie du grand tragédien. + +Je n'attendis pas longtemps. Au moment où j'allais sortir de ma chambre +pour aller dîner chez le restaurateur Doyen, où je prenais mes repas, +dans la même rue, près de la rue de la Paix, un domestique en riche +livrée de fantaisie frappa à ma porte et me remit un billet de Talma. Il +me répondait de sa main, avec une bonté aussi parfaite qu'elle était +prompte: «Qu'il jouait ce soir-là dans _Britannicus_, qu'il partait le +lendemain, à midi, pour sa campagne de Brunoy; mais que, si je n'étais +pas effrayé de l'heure matinale, il me recevrait à huit heures du matin +le lendemain, et qu'il entendrait avec intérêt la lecture de mon +ouvrage.» + +La cordialité et la promptitude d'une réponse si gracieuse, faite de la +main du grand homme de la scène à un jeune homme inconnu, m'attachèrent +instantanément et pour jamais à Talma. Soit que le style ferme et +modeste de mon billet l'eût prévenu machinalement en ma faveur, soit +que mes caractères élégants et mon nom semi-aristocratique eussent eu un +attrait non raisonné pour ses yeux, il ne m'avait pas fait faire +antichambre une heure aux portes de sa gloire. Sa réponse respirait +d'avance son accueil. On peut penser que je dormis peu cette nuit-là. Le +lendemain je croyais livrer la bataille de ma vie. + + +VI + +Avant huit heures j'étais à la porte de Talma. Je montrai mon billet +d'introduction au concierge; je montai, le coeur palpitant, les cinq +étages d'escaliers de bois ciré et luisant qui conduisaient au seuil du +grand homme. Je sonnai doucement, comme un visiteur qui tremble d'être +importun et qui ne veut pas donner un sursaut pénible à l'oreille du +maître de la maison. + +Une très-belle femme, en peignoir d'indienne à fleurs bleues, les +cheveux épars sur un cou de Clytemnestre et la ceinture dénouée laissant +entrevoir des épaules et un sein de statue antique, m'ouvrit la porte. +Ses traits étaient imposants de forme, mais bons d'expression; ses +regards répandaient comme des ombres de velours noir sur ses joues. Elle +souriait à demi, mais sans malice, en me regardant: on voyait qu'elle +était habituée à introduire bien des rêves et à éconduire bien des +illusions. + +«Vous voulez voir Talma?» me dit-elle; «vous êtes sans doute le jeune +homme qu'il attend? Voulez-vous bien me dire votre nom?» ajouta-t-elle +en tenant toujours sa belle et large main sur la serrure. Je lui dis mon +nom. «Entrez, Monsieur,» me dit-elle. Puis, ouvrant une autre porte qui +donnait sur le cabinet de Talma: «Mon ami,» lui dit-elle d'une voix de +caresse et de familiarité, «c'est ce jeune homme que tu as commandé de +laisser entrer.» Elle disparut après ces mots, en retirant les plis de +son peignoir sur ses pantoufles traînantes, et je restai seul en +présence de Talma. + + +VII + +Talma était alors un homme assez massif, mais très-noble dans sa force, +de cinquante à soixante ans. Une robe de chambre de bazin blanc, nouée +par un foulard lâche, lui servait de ceinture. Son cou était nu et +laissait se gonfler librement à l'oeil ses muscles saillants et ses +fortes veines, signes d'une charpente solide et d'une mâle énergie de +structure. Sa physionomie, qui est connue de tout le monde, était déjà +médaille; elle rappelait par la forme et par la teinte les bronzes +impériaux des empereurs du Bas-Empire. Mais ce masque romain, qui +semblait moulé sur ses traits quand il était sur la scène, tombait de +lui-même quand il était en robe de chambre, et ne laissait voir qu'un +front large, des yeux grands et doux, une bouche mélancolique et fine, +des joues un peu pendantes et un peu flasques, d'une blancheur mate, des +muscles au repos comme les ressorts d'un instrument détendus. + +L'ensemble de cette physionomie était imposant, l'expression simple et +attirante. On sentait l'excellent coeur sous le merveilleux génie. Il +ne cherchait à produire aucun effet: il était las d'en produire sur la +scène; il se reposait et il reposait les yeux dans sa maison. Je me +sentis à l'instant rassuré et pris au coeur par la bonhomie sincère et +grandiose à la fois de cette figure. + +Talma habitait alors un petit appartement au cinquième étage des façades +de la rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries et très-près du +palais. Une belle lumière du matin, un peu verdie par le reflet des +marronniers en fleurs, se jouait sur les rideaux, sur les glaces et sur +les reliures rouges des livres de son cabinet. Il me fit asseoir entre +la cheminée et la fenêtre, et il s'assit en face de moi dans un fauteuil +de forme grecque. Une petite table à guéridon nous séparait. Je tirai du +pan boutonné de mon habit mon manuscrit relié en album et je le posai +timidement sur la table. Il l'ouvrit, le parcourut rapidement du doigt, +et me fit compliment sur la netteté et sur l'élégance de mon écriture. + +«Lisez,» me dit-il en me le rendant, «et, pour épargner votre fatigue et +notre temps, lisez seulement les scènes qui sont de nature à me donner +une idée nette du style et de l'ouvrage.» J'ouvris le manuscrit et je +lus. + + +VIII + +Dès la première scène il parut frappé, malgré le tremblement de ma voix, +de l'harmonie et de la pureté des vers. «On voit que vous avez beaucoup +lu Racine, peut-être trop,» me dit-il à la fin de la scène. «Continuez.» + +Je lus pendant environ trois quarts d'heure, sans que sa vaste tête, +appuyée sur sa main, donnât aucun signe ni de lassitude ni +d'approbation. Cette immobilité et ce silence me glaçaient un peu. Aux +dernières scènes, ma voix fléchissante et entrecoupée trahissait mon +inquiétude: je me repentais d'être venu chercher si loin une rude +vérité. Quand j'eus terminé ma lecture, Talma, dans la même attitude, +continua de se taire et de réfléchir longtemps. Je respirais à peine. À +la fin, se levant de son siége et s'avançant vers moi avec un sourire +affectueux: «Jeune homme,» me dit-il de sa voix la plus grave et la plus +émue, «j'aurais voulu vous connaître il y a vingt ans: vous auriez été +mon poëte; maintenant il est trop tard; vous venez au monde, et je m'en +vais. Vos vers sont vraiment des vers, votre pièce est bien conçue et +bien conduite; il y a des scènes susceptibles de produire de grands +effets, et, avec quelques corrections que je vous indiquerai à loisir, +je me charge de la réception, du rôle et du succès. Seulement il y a çà +et là trop de jeunesse et trop de déclamation poétique, au lieu d'art +dramatique. Ce n'est rien; ce sont des feuilles à élaguer pour laisser +nouer et mûrir le fruit. Quel âge avez-vous? D'où êtes-vous? Quelle est +votre famille? votre situation dans le monde? et à quoi vous +destinez-vous? Parlez-moi comme à un père; je me sens un véritable +intérêt pour vous.» + +«--Je suis de province,» lui répondis-je; «ma famille est considérée +dans notre pays; elle habite ses terres dans les environs de Mâcon et +dans les montagnes du Jura, patrie de ma grand'mère paternelle; ma +famille est riche, mais mon père ne l'est pas. Après avoir servi Louis +XVI dans ses armées, il vit en gentilhomme oisif, mais lettré, dans une +petite terre, apanage d'un cadet de famille. Il a beaucoup d'enfants; +je suis son seul fils. Ma mère, qui est de Paris et qui a été élevée à +la cour, nous a transmis les goûts et les sentiments délicats du monde +où elle a vécu dans son premier âge. J'ai fait de bonnes études chez les +jésuites; j'ai servi quelque temps comme mon père dans la maison +militaire du roi; cette vie monotone, sans guerre et sans gloire, m'a +dégoûté. J'ai voyagé, puis je suis rentré dans la maison paternelle à la +campagne, où l'ennui et l'oisiveté me rongent, et où j'essaye d'évaporer +en poésie cet ennui de mon âme. Je voudrais agir, je voudrais sortir de +mon obscurité. Je voudrais rapporter quelque honneur au nom de mon père, +quelque consolation au coeur de ma mère. J'ai pensé à vous. J'ai écrit +trois ou quatre tragédies; vous venez d'en entendre une. Seriez-vous +assez bon pour me tendre cette main et pour m'aider à parvenir sur la +scène?» + + +IX + +Il avait des larmes, en m'écoutant, dans ses beaux yeux bleus. +«Déjeunons,» me dit-il du ton avec lequel Auguste dit à Cinna: «_Prends +un siége, Cinna!_» Puis il essuya ses yeux d'un revers de main. «Vous +m'attendrissez,» me dit-il, «avec ces images de père, de mère, de +soeurs, plus encore qu'avec vos beaux vers bibliques. _Soyons amis_, +ajouta-t-il en souriant.» + +Il sonna. La belle personne qui m'avait introduit entr'ouvrit la porte +du cabinet contigu au salon. Elle avait fait sa toilette pour sortir, +pendant ma lecture. Elle me parut plus éclatante, mais non plus +gracieuse que le matin. + +«Que veux-tu? mon ami,» dit-elle à Talma. Puis, voyant à ses yeux +humides qu'il avait été ému plus que d'habitude: «La tragédie de +monsieur est donc bien touchante,» lui demanda-t-elle avec hésitation, +«puisqu'elle te fait pleurer?» + +«--Oui, oui,» répondit-il entre ses dents, «mais ce n'est pas la +tragédie qui me fait monter des larmes aux yeux; c'est ce jeune homme. +Fais-nous servir le déjeuner, sur ce guéridon, dans mon cabinet. +Monsieur veut bien se contenter de mes oeufs frais, de mon beurre et de +mon chocolat. Nous causerons plus à l'aise jusqu'à l'heure de Brunoy.» + +«--Eh bien! on va te servir. Adieu!» dit-elle, «je sors jusqu'à midi.» +Puis, embrassant Talma et me saluant à demi, elle sortit en me jetant un +long regard de curiosité et de bienveillance. + + +X + +On apporta le déjeuner sur un guéridon, et, tout en déjeunant lentement +et frugalement aux rayons du soleil levant sur les arbres et aux +roucoulements des tourterelles sur les toits de la maison, Talma me +disait: «La nature vous a donné le sentiment et l'harmonie des beaux +vers; vous ferez ce que vous voudrez faire. Mais, si vous vous destinez +au théâtre, venez souvent me voir à Brunoy; nous ferons la poétique de +ce temps-ci à l'ombre de mes allées. Là j'ai tout mon temps à moi; je le +dépense délicieusement avec quelques amis; soyez de ce nombre. Je serai +fier que votre avenir, dont j'espère bien, ait commencé dans mon +jardin. N'y mettez point de fausse discrétion; venez souvent, venez à +toute heure: Brunoy sera toujours ouvert pour vous. J'aime la nature, et +je me sens meilleur quand je suis dans mes bois.» + +Puis, reprenant la question de ma tragédie à jouer: «Voyez, me dit-il, +c'est très-bien. «Si nous étions au siècle de Louis XIV, où la tragédie +française, fille de la tragédie grecque et latine, n'était qu'une +sublime conversation, un dialogue des morts en action sur la scène, je +n'hésiterais pas à vous jouer demain et à vous garantir un grand +applaudissement au théâtre; mais entre Corneille, Racine et ce +siècle-ci, il est né une autre tragédie, d'un homme de génie moderne, +antérieure à eux, nommée Shakspeare (connaissez-vous Shakspeare?). Eh +bien! ce Shakspeare a révolutionné la scène. Corneille est l'héroïsme, +Racine est la poésie, Shakspeare est le drame. C'est par lui que je suis +devenu ce que je suis. Si vous voulez sérieusement devenir un grand +poëte théâtral, vous en êtes le maître; mais ne faites plus de tragédie, +faites le drame; oubliez l'art français, grec ou latin, et n'écoutez +que la nature. Je n'ai pas eu d'autre maître, et voilà pourquoi on +m'aime.» + + +XI + +À ces mots, un vigoureux coup de sonnette retentit comme un tocsin dans +la petite antichambre de Talma; la porte s'ouvrit avec fracas, et une +femme toute tumultueuse et toute familière entra sans se faire annoncer +dans le cabinet. Elle était grande, maigre, pâle, très-laide, avec +quelques traces de sensibilité féminine dans les yeux et sur les joues. +Elle jeta avec un geste de dégoût son vieux chapeau de soie noire sur un +meuble; elle découvrit de longs cheveux noirs roulés en bandeaux comme +un diadème sur son front. + +«Ah! c'est toi, Duchesnois!» lui dit Talma d'une voix creuse. «J'aurais +dû le deviner à ton coup de sonnette: tu entres comme un ouragan, et tu +sors souvent comme une pluie,» ajouta-t-il en riant, en faisant allusion +à l'éternelle pleurnicherie de sa camarade sur la scène. + +«--Ah! c'est que je suis révoltée, indignée, furieuse,» répondit +mademoiselle Duchesnois en prenant un siége et en s'asseyant entre Talma +et moi. + +Et, prenant alors la parole avec une volubilité turbulente, elle raconta +à Talma je ne sais quel grief théâtral ridicule et sanglant qu'elle +avait contre les gentilshommes de la chambre chargés de la discipline du +Théâtre-Français et contre les Bourbons qui autorisaient ces iniquités +et ces humiliations. «Cela ne peut pas durer, cela ne durera pas!» +criait-elle sans faire attention à moi, et sans savoir si je n'étais pas +un de ces royalistes contre lesquels elle se répandait en malédictions +et en menaces. «Non, cela ne durera pas! Il y faudra du sang; mais +n'importe, il faut qu'on nous en délivre à tout prix, même au prix du +sang!» + +--Ah! Duchesnois,» interrompit Talma d'un ton de modération grandiose et +humaine, «tu ne penses pas, tu ne penses pas ce que tu dis là. Je +connais ton coeur, il vaut mieux que ton humeur. Tout ce qui coûte du +sang coûte trop cher. Tais-toi! D'ailleurs,» en me montrant du doigt, +«sais-tu seulement devant qui tu parles, et si tu ne blesses pas les +opinions et le coeur de ce jeune homme, qui a été élevé dans le culte +des Bourbons par sa famille?» + +En effet, j'étais muet par convenance, mais la rougeur de la honte +colorait mes joues en entendant blasphémer ainsi ce que mon devoir était +de respecter et de défendre. + +Mademoiselle Duchesnois s'en aperçut. Son bon coeur prévalut à l'instant +sur sa petite colère. + +«Ah! Monsieur,» me dit-elle, «je vous demande pardon si je vous ai +affligé; oubliez ce que j'ai dit. Je n'aime pas les Bourbons, mais je ne +veux la mort de personne. C'est que, voyez-vous, je suis reine aussi, et +je ne puis tolérer les humiliations dont on nous abreuve!» + +Après ces mots elle se retira avec la même fougue qu'elle avait montrée +en entrant. + +Nous achevâmes la matinée dans un entretien prolongé avec Talma. Je +sortis pénétré de sa bonté, et lui promettant d'aller passer quelques +jours à Brunoy. Et je tins parole; mais je ne donnai pas suite à mes +projets de représentations théâtrales. Je repartis bientôt après pour +les Alpes, où de nouveaux sites et de nouvelles impressions +m'inspirèrent de nouvelles pensées. + + +XII + +Un an après, je revins passer l'hiver à Paris. Je revis Talma; il me +provoqua lui-même, cette fois, à écrire pour la scène. Je n'y songeais +déjà plus; ma vie avait pris un autre cours: j'aspirais à entrer dans la +diplomatie. On récitait déjà dans Paris mes vers élégiaques, +philosophiques ou religieux; mon nom rayonnait dans le demi-jour; je ne +voulais plus, pour quelques ovations de scènes, renoncer à la carrière +politique, bien plus conforme qu'on ne le croit à mes instincts +naturels. Je préférais, comme je préfère encore, la pensée réalisée en +action à des rêves flottants sur des pages! Mais je mourrai à cet égard +incompris. Le préjugé de mon siècle aura été plus fort que moi: il m'a +relégué au rang des poëtes. C'est un bel exil, mais ce n'était pas ma +place. Que faire? Se résigner, et dire comme Galilée: _E pur si muove!_ + +Mais revenons à _Athalie_. + +Talma me dit qu'on allait la représenter avec une solennité digne des +théâtres antiques, et qu'il étudiait déjà pour cette représentation le +rôle du grand-prêtre. + +«--C'est prodigieusement beau,» me dit-il en passant sa large main sur +son front, «mais c'est prodigieusement difficile. Si je suis trop +prophète dans ma diction, je tombe dans le prêtre fanatique, et je +refoule dans les âmes l'intérêt qui s'attache au petit Joas, pupille du +temple et du pontificat. Si je suis trop politique dans ma physionomie +et dans mon geste, j'enlève à ce rôle le caractère d'inspiration et +d'intervention divine qui fait la grandeur et la sainteté de cette +tragédie. Tenez,» ajouta-t-il, «que pensez-vous de cet accent?» + +Et il me récita en robe de chambre et en pantoufles trente ou quarante +vers du rôle du grand-prêtre qui auraient fait tressaillir le temple de +Jérusalem! + +«--C'en est fait,» lui dis-je, «Racine vous attendait pour être +interprété selon son esprit. À chaque chef-d'oeuvre de la scène il faut +un chef-d'oeuvre de la nature pour le personnifier aux yeux et à +l'oreille d'un siècle. Vous avez été _Tacite_ dans _Britannicus_, vous +serez la _Bible_ dans _Athalie_.» + +Il m'offrit sa loge pour m'y faire assister. L'Europe entière m'aurait +envié, à moi, pauvre jeune homme ignoré, cette faveur. J'acceptai avec +reconnaissance, mais je ne fis point usage de cette obligeance de Talma. +Le point de vue latéral d'une loge d'acteur n'était pas favorable à +l'illusion de l'ensemble. La faveur d'une femme illustre et pieuse m'en +procura une autre bien plus centrale aux premières loges en face, +presque à côté de l'amphithéâtre préparé, pour cette solennité, à la +famille des rois. + + +XIII + +Les Bourbons étaient rentrés récemment en France après un long exil, et +par la brèche de nos désastres militaires. Ils n'avaient point ouvert +cette brèche; ils venaient au contraire pour la fermer et pour la +réparer; mais l'esprit d'un peuple vaincu et humilié est injuste envers +ceux qui prennent la rude tâche de le relever de ses ruines. Il +attribue injustement ses malheurs au gouvernement qui en porte le +premier le poids. Il n'y a point de justice à espérer d'une nation qui a +été dix ans ivre de gloire, et qui vient, par un retour nécessaire des +choses humaines, d'être abattue sous le poids des revers et des +humiliations. + +Tel était alors l'état de la France. Les Bourbons étaient dans ce moment +son seul salut, mais ce salut même lui rappelait qu'elle avait besoin +d'être sauvée; elle les subissait en grondant, comme le malade subit le +remède. + +Les Bourbons, de leur côté, se rendaient parfaitement compte de cette +impopularité de contre-coup qui leur faisait porter la responsabilité de +Moscou, de Waterloo, du 20 mars et des deux invasions de la France. Ils +ne pouvaient pas offrir à leur patrie un second Bonaparte pour illustrer +ses armées détruites par vingt victoires ou pour renverser par toute +l'Europe les trônes légitimes que leur retour venait au contraire de +relever ou de raffermir. Les gloires modestes et les humbles félicités +de la paix étaient les seuls prestiges qu'ils pussent opposer au +prestige qui rayonnait de Marengo, d'Austerlitz et de Sainte-Hélène. Il +fallait, de ce peuple militaire, refaire à contre-coeur un peuple +civil. La liberté parlementaire, qui ennoblit l'obéissance, les +industries, qui honorent et multiplient le travail, la légalité, les +arts, les lettres, la religion, toutes ces puissances morales étaient +leur seul moyen de gouvernement. Il fallait confondre leur nom avec tous +ces bienfaits et toutes ces gloires de la paix qui attachent un peuple à +ses princes par le bien-être, et qui lui font oublier, dans la sérénité +d'un règne pacifique, les éblouissements d'une dictature de héros. + + +XIV + +Louis XVIII, prince infiniment plus éclairé et plus philosophe qu'on ne +le suppose, sentait profondément cette nécessité. Convaincu que la +restauration de sa dynastie ne pouvait se naturaliser que par la liberté +des discussions parlementaires et par le concours électif de la nation +elle-même à son gouvernement, il s'en rapportait à la Constitution qu'il +avait donnée de la solidité de son trône. + +Mais ce trône, il ne voulait pas seulement le consolider, il voulait +lui rendre son antique prestige. Depuis François Ier, les lettres +étaient un des caractères de la France; elles brillaient sur la tête de +ses rois comme la plus belle pierre précieuse de leur diadème. C'était, +depuis les Grecs de l'antiquité et depuis les Italiens de la +Renaissance, le peuple littéraire entre tous les peuples. Richelieu lui +avait donné l'Académie, la religion lui avait donné la chaire, Louis XIV +lui avait donné sa cour de poëtes, d'orateurs, de moralistes. Le règne +de Louis XV lui avait donné Montesquieu, Voltaire, Buffon, J.-J. +Rousseau, l'Encyclopédie, la philosophie du dix-huitième siècle toute +pétrie du génie des lettres. Le règne de Louis XVI lui avait donné la +politique littéraire et oratoire, dans cette foule d'écrivains dont +Mirabeau avait été la dernière voix; il lui avait donné enfin la +Révolution, qui n'était au fond qu'une dernière explosion des lettres +françaises. Les noms des rois de nos dynasties et la gloire des lettres +se trouvaient partout confondus dans une inséparable solidarité de +rayons. Les rois faisaient corps avec les poëtes, et les poëtes +faisaient auréole avec les rois. + + +XV + +Louis XVIII, en prince habile, voulait rappeler cette grandeur nationale +de sa maison à la nation par tous ses sens. Racine, selon lui, faisait +partie de la dynastie de Louis XIV; en popularisant Racine il +repopularisait son ancêtre. Il chercha quelle était l'oeuvre de Racine +dans laquelle le génie du poëte, la majesté de la monarchie, la sainteté +de la religion nationale étaient le mieux rassemblés, pour restituer à +ces trois institutions, la religion, la monarchie des Bourbons et les +lettres, le prestige dont il voulait éblouir la France pour la rattacher +par un légitime orgueil national à son passé monarchique. Il trouva +_Athalie_. Il ordonna à ses ministres et à ses gentilshommes de la +chambre de préparer une représentation féerique et politique +d'_Athalie_. + +On choisit la salle de l'Opéra comme la scène des prodiges. Cette salle +immense et monumentale s'élevait alors dans la rue de Richelieu, à la +place où une fontaine funéraire lave éternellement la trace du sang de +l'infortuné duc de Berry, assassiné sous le vestibule de ce théâtre si +peu de mois après cette fête. On devait, pour compléter l'enchantement +de l'esprit par l'enchantement de tous les sens, représenter _Athalie_ +avec les choeurs, qui sont le cadre prophétique et musical du drame. + +Tous les grands artistes de la France, musiciens, décorateurs, peintres, +chorégraphes, exécutants, danseurs, danseuses, acteurs et actrices +furent invités par le gouvernement à concourir, sous la direction +poétique de Talma, à la dignité, à la splendeur, aux délices de cette +représentation. C'était l'apothéose du siècle de Louis XIV sous +l'apothéose de Racine. La France entière se pressa et se recueillit pour +y assister. + + +XVI + +J'y étais. Une famille illustre par le génie autant que par la naissance +m'avait jugé digne de contempler un tel spectacle, pour me donner +l'émulation d'une gloire dont elle avait, dans sa bienveillance, le +pressentiment pour ma jeunesse. J'entrai dans la salle comme je serais +entré dans un siècle illuminé parmi les siècles pour se donner à +lui-même en représentation éclatante dans la nuit des temps. Les gerbes +de lumière, jaillissant des lustres, de la rampe, des candélabres, et +répercutées par les diamants des femmes de la cour, m'éblouirent un +moment comme d'une cécité lumineuse. La salle, dont le rideau était +encore baissé, était pleine de spectateurs. Le parterre ondoyait, les +galeries se mouvaient, les loges débordaient, comme des corbeilles trop +pleines, de têtes et de fleurs. + +La famille royale occupait, au milieu de la salle, en face de la scène, +un amphithéâtre avancé comme un promontoire sur un océan. Les regards y +cherchaient avec respect le roi, qui ressemblait, par sa coiffure et son +costume, à l'apparition posthume d'un autre âge; le comte d'Artois, son +frère, protecteur de l'abbé Delille, ce lauréat de l'exil; le duc +d'Angoulême, le duc de Berry, ses fils, et la fille de Louis XVI, cette +princesse plus tragique par ses malheurs que la tragédie à laquelle elle +venait assister. Des symphonies sourdes et lointaines comme l'écho des +cantiques d'un temple, sortant par les pores de l'édifice, +remplissaient l'air d'un bourdonnement, harmonieux qui préparait l'âme à +de mystiques sensations. Tout à coup le rideau de la scène se leva comme +si le vent de l'inspiration céleste eût déchiré le voile du Temple. + + +XVII + +Le Temple apparut dans la lumière dorée dont je l'ai vu plus tard +baigné, par un beau jour, sur la montagne dont le précipice est la +_vallée des Lamentations_. On sait que le Temple n'était pas seulement +la maison du Dieu Jéhova, mais l'habitation d'une foule innombrable de +lévites, de prêtres, de pontifes, de prophètes, habitant, avec leurs +familles consacrées, les immenses dépendances, portiques, cours, +jardins, séminaires dont il était entouré. Ces jardins, ces cours, ces +portiques, ces galeries, d'une architecture hébraïque et persane +semblable au tombeau d'Absalon dans la vallée de Josaphat, avaient été +fantastiquement imités ou inventés par l'artifice des décorateurs. Les +regards, dépaysés par l'illusion, transportaient l'âme au milieu des +pompes religieuses de Sion. + +Un profond silence régnait dans la foule; chacun se recueillait dans +l'attente d'un drame déjà aussi réel qu'un événement. On se demandait en +soi-même quelle serait la voix qui oserait s'élever sur cette scène en +consonnance avec cette grandeur et cette antiquité du spectacle. On se +demandait surtout quelle serait la langue assez majestueuse, assez +grave, assez prophétique, assez divine, pour proférer des paroles +françaises dans ces portiques de David, d'Isaïe, de Jéhova. On +s'alarmait d'avance de la dissonance qu'on allait entendre; on craignait +le premier accent, le premier vers des acteurs; on ne se souvenait plus +que Racine avait retrouvé un jour, pour écrire _Athalie_, les foudres +d'Isaïe, les larmes de David, les illuminations du Sinaï. + +Enfin Talma parut; ou plutôt ce n'était plus Talma, c'était le sacerdoce +hébraïque personnifié dans ce roi des sacrifices; le chef à la fois +politique et inspiré d'une théocratie souveraine, qui régnait, comme en +Égypte, par la main des rois auxquels il intimait les ordres de Dieu. +Son costume et sa physionomie le transfiguraient en prophète. Nulle +pensée ne se pétrifiait aussi complètement sur les traits du visage que +celle de Talma. Son visage devenait à volonté sa pensée. + +Il était accompagné d'un guerrier hébreu, Abner, sous les traite de +Lafon, son rivai de la scène. Lafon, qui avait le front noble, l'oeil +brave, le geste héroïque, l'accent martial, était très-apte aux rôles de +héros. Un peu plus grand que nature, il plaisait dans les sentiments +surhumains; il était l'art, Talma était la nature. Il était, de plus, un +homme justement aimé et estimé pour son coeur. Ce fut lui seul qui, en +parlant de l'âme et en pleurant des larmes sincères sur le cercueil de +son rival Talma, arracha des larmes à cent mille spectateurs que les +discours académiques des poëtes et des orateurs avaient laissés froids. + + +XVIII + +L'acteur qui représentait Abner entr'ouvrit les lèvres après avoir +promené un long regard de tristesse sur la solitude du temple. Il y +avait toute une conjuration et toute une lamentation dans ce seul +regard. Sa voix, concentrée comme celle du deuil sur un sépulcre, laissa +tomber ces vers, qui étaient dans la mémoire de tout le monde et que +tout le monde entendit pour la première fois. + +ABNER. + + Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel; + Je viens, selon l'usage antique et solennel, + Célébrer avec vous la fameuse journée + Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée. + Que les temps sont changés! Sitôt que de ce jour + La trompette sacrée annonçait le retour, + Du temple, orné partout de festons magnifiques, + Le peuple saint en foule inondait les portiques. + Et tous, devant l'autel avec ordre introduits, + De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fruits, + Au Dieu de l'univers consacraient ces prémices. + Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices. + L'audace d'une femme, arrêtant ce concours, + En des jours ténébreux a changé ces beaux jours. + D'adorateurs zélés à peine un petit nombre + Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre. + +Il poursuivit, et il exposa dans cet entretien à demi-voix la situation +religieuse et politique de Jérusalem et du peuple de Dieu sous la reine +impie et usurpatrice qui occupait le trône de Juda. + +Il y avait deux royaumes dans Israël: l'un composé de dix tribus et +gouverné par Achab et sa femme Jézabel; l'autre composé des tribus de +Juda et de Benjamin seulement. Ce second royaume siégeait à Jérusalem, +possesseur privilégié du Temple et gouverné par Joram, roi de Juda de la +race légitime de David. Joram, par un mariage politique qui rétablissait +la paix entre les deux États, avait épousé Athalie, fille d'Achab et de +Jézabel. Athalie, princesse impérieuse et séduisante, avait dominé son +mari Joram; elle l'avait entraîné dans l'idolâtrie; elle avait même +obtenu de lui la tolérance du culte de Baal, dieu syrien, ennemi de +Jéhova, à côté du temple de Jéhova. Joram était mort; son fils Ochosias +lui avait succédé. Athalie, sa mère et sa tutrice, régnait sous son nom. +Ce malheureux roi, dans une visite qu'il alla faire au roi Achab, son +aïeul, fut massacré par un nommé _Jéhu_, tribun ou prophète (c'était +alors la même chose), qui avait eu mission des autres prophètes +d'exterminer la race d'Achab. Jéhu avait fait jeter par les fenêtres du +palais de Samarie Jézabel, femme d'Achab et mère d'Athalie. Il avait +fait défendre d'ensevelir ses restes, et les avait fait dévorer par les +chiens dans une vigne. + +Athalie, pour venger son père et sa mère des cruautés des prophètes, +avait fait immoler à son tour tous les enfants de son fils Ochosias, de +peur que ces rejetons de la famille de David par Joram ne prévalussent +un jour sur la maison d'Achab. Pendant ce massacre, une soeur +d'Ochosias, qui vivait dans l'intérieur du temple, était parvenue à +sauver un de ses neveux, le petit Joas, encore à la mamelle. On avait +mal compté les cadavres en les jetant aux chiens. Joas, élevé dans +l'ombre du temple par Josabeth sous un autre nom, n'était connu que +d'elle et du grand-prêtre Joad. + +Voilà toute l'exposition faite en vers si épiques par Joad au guerrier +Abner. Il ne lui révèle pas encore cependant l'existence de l'enfant; il +se contente de le sonder artificieusement, et de le préparer à la +défection de la cause d'Athalie par le murmure. Abner n'y paraît que +trop disposé de lui-même; il parle déjà d'Athalie en traître plutôt +qu'en serviteur. Il révèle à Joad les inimitiés secrètes de cette reine +contre lui. + +JOAD. + + D'où vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment? + +ABNER. + + Pensez-vous être saint et juste impunément? + Dès longtemps elle hait cette fermeté rare + Qui rehausse en Joad l'éclat de la tiare; + Dès longtemps votre amour pour la religion + Est traité de révolte et de sédition. + Du mérite éclatant cette reine jalouse + Hait surtout Josabeth, votre fidèle épouse. + Si du grand-prêtre Aaron Joad est successeur, + De notre dernier roi Josabeth est la soeur. + Mathan, d'ailleurs, Mathan, ce prêtre sacrilége, + Plus méchant qu'Athalie, à toute heure l'assiége; + Mathan, de nos autels infâme déserteur, + Et de toute vertu zélé persécuteur. + C'est peu que, le front ceint d'une mitre étrangère, + Ce lévite à Baal prête son ministère; + Ce temple l'importune, et son impiété + Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté. + Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente; + Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante. + Il affecte pour vous une fausse douceur, + Et par là, de son fiel colorant la noirceur, + Tantôt à cette peine il vous peint redoutable, + Tantôt, voyant pour l'or sa soif insatiable, + Il lui feint qu'en un lieu, que vous seul connaissez, + Vous cachez des trésors par David amassés. + Enfin, depuis deux jours, la superbe Athalie + Dans un sombre chagrin paraît ensevelie. + Je l'observais hier, et je voyais ses yeux + Lancer sur le lieu saint des regards furieux; + Comme si dans le fond de ce vaste édifice + Dieu cachait un vengeur armé pour son supplice. + Croyez-moi; plus j'y pense et moins je puis douter + Que sur vous son courroux ne soit prêt d'éclater, + Et que de Jézabel la fille sanguinaire + Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire. + +Ces confidences d'Abner amènent ces vers, restés monuments de parole, +dans la bouche du grand-prêtre. + + Celui qui met un frein à la fureur des flots + Sait aussi des méchants arrêter les complots. + Soumis avec respect à sa volonté sainte, + Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte. + Cependant je rends grâce au zèle officieux + Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux. + Je vois que l'injustice en secret vous irrite, + Que vous avez encor le coeur israélite. + Le Ciel en soit béni!... Mais ce secret courroux, + Cette oisive vertu, vous en contentez-vous? + La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère? + Huit ans déjà passés, une impie étrangère + Du sceptre de David usurpe tous les droits, + Se baigne impunément dans le sang de nos rois, + Des enfants de son fils détestable homicide, + Et même contre Dieu lève son bras perfide; + Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant État, + Vous, nourri dans les camps du saint roi Josaphat, + Qui sous son fils Joram commandiez nos armées, + Qui rassurâtes seul nos villes alarmées + Lorsque d'Ochosias le trépas imprévu + Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu: + «Je crains Dieu, dites-vous, sa vérité me touche!» + Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche: + «Du zèle de ma loi que sert de vous parer? + Par de stériles voeux pensez-vous m'honorer? + Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices? + Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses? + Le sang de vos rois crie, et n'est point écouté. + Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété; + Du milieu de mon peuple exterminez les crimes, + Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes.» + +La scène continue; le secret de l'existence d'un roi légitime, à peine +retenu sur les lèvres du grand-prêtre, se laisse percer par Abner. Ce +guerrier s'éloigne, la défection déjà dans le coeur. + +Josabeth, qui a sauvé et nourri de son lait le fils d'Ochosias sous le +nom d'Éliacin, paraît à la place d'Abner sur la scène; le grand-prêtre +lui dit que l'heure est venue de déclarer le rang de l'orphelin aux +lévites rassemblés par ses soins pour restaurer par les armes ce jeune +prince. + +Josabeth s'alarme comme une mère; elle rappelle au grand-prêtre, son +époux, combien lui a coûté le salut de cet enfant. Ni Homère, ni Virgile +ne donnent à Hécube et à Andromaque des accents si maternels et si +épiques. + + Hélas! l'état horrible où le Ciel me l'offrit + Revient à tout moment effrayer mon esprit. + De princes égorgés la chambre était remplie; + Un poignard à la main, l'implacable Athalie + Au carnage animait ses barbares soldats, + Et poursuivait le cours de ses assassinats. + Joas, laissé pour mort, frappa soudain ma vue. + Je me figure encor sa nourrice éperdue, + Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain, + Et, faible, le tenait renversé sur son sein. + Je le pris tout sanglant. En baignant son visage, + Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage; + Et, soit frayeur encore ou pour me caresser, + De ses bras innocents je me sentis presser... + Grand Dieu! que mon amour ne lui soit point funeste! + Du fidèle David c'est le précieux reste: + Nourri dans ta maison en l'amour de ta loi, + Il ne connaît encor d'autre père que toi. + Sur le point d'attaquer une reine homicide, + À l'aspect du péril si ma foi s'intimide, + Si la chair et le sang, se troublant aujourd'hui, + Ont trop de part aux pleurs que je répands pour lui, + Conserve l'héritier de tes saintes promesses, + Et ne punis que moi de toutes mes faiblesses! + +JOAD. + + Vos larmes, Josabeth, n'ont rien de criminel; + Mais Dieu veut qu'on espère en son soin paternel. + Il ne recherche point, aveugle en sa colère, + Sur le fils qui le craint l'impiété du père. + Tout ce qui reste encor de fidèles Hébreux + Lui viendront aujourd'hui renouveler leurs voeux. + Autant que de David la race est respectée, + Autant de Jézabel la fille est détestée. + Joas les touchera par sa noble pudeur + Où semble de son rang reluire la splendeur; + Et Dieu, par sa voix même appuyant notre exemple, + De plus près à leur coeur parlera dans son temple. + Deux infidèles rois tour à tour l'ont bravé: + Il faut que sur le trône un roi soit élevé + Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres + Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres, + L'a tiré par leur main de l'oubli du tombeau, + Et de David éteint rallumé le flambeau... + + Grand Dieu! si tu prévois qu'indigne de sa race, + Il doive de David abandonner la trace, + Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché + Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a séché! + Mais si ce même enfant, à tes ordres docile, + Doit être à tes desseins un instrument utile, + Fais qu'au juste héritier le sceptre soit remis! + Livre en mes faibles mains ses puissants ennemis! + Confonds dans ses conseils une reine cruelle! + Daigne, daigne, mon Dieu! sur Mathan et sur elle + Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur, + De la chute des rois funeste avant-coureur!... + +La voix de Talma, dans ces derniers vers, grondait, comme le destin des +rois, derrière le mystère des révolutions prochaines. Il sortit de la +scène comme le prophète des calamités royales. + +L'acte était fini; des choeurs mélodieux remplirent l'entr'acte; mais +les choeurs, il faut en convenir, bien qu'immensément loués par les +rhéteurs sur parole, n'étaient ni à la hauteur du temple de Sion, ni à +la hauteur des grands lyriques sacrés ou profanes. Racine s'était trop +épuisé de génie dans ce premier acte pour se retrouver, dans le choeur, +égal à lui-même. Cependant, comme la musique emportait les paroles sur +l'aile des mélodies, l'effet de ce choeur répandait un parfum de +recueillement, d'espérance et de prière dans la salle. L'Opéra n'était +plus un théâtre; c'était un sanctuaire: Racine et Talma l'avaient +purifié. + + +XIX + +Le second acte s'ouvrit sous ces impressions. Personne n'avait ni parlé +ni respiré entre ces deux actes. La grandeur de la scène, la majesté du +pontificat, l'intervention divine pressentie dans le grand-prêtre, la +divinité surtout de la langue des vers dont la perfection faisait +oublier le rhythme pour ne penser qu'au sens, enfin la voix et la +prononciation de Talma, qui résumait dans son accent tous les échos +souterrains ou célestes du Temple, suspendaient la vie des auditeurs. La +présence du roi et des princes, cette autre maison de Juda pour la +France restaurée, et restaurant avec elle la religion et la poésie de +Louis XIV, ajoutait à la puissance de l'impression quelque chose de +tendre, d'antique, de miraculeux. + +À la première scène, des femmes et un enfant éperdus s'élancent des +profondeurs du temple sur la scène: c'est Josabeth, la nourrice de Joas +sauvé, les femmes et les filles des lévites, et Zacharie, fils de +Josabeth, élevé avec Joas dans le temple, mais ne connaissant encore ni +le vrai nom ni le rang de son frère de lait. Zacharie annonce à sa mère +la présence inattendue et sacrilége d'Athalie dans le temple. + +ZACHARIE. + + ... Dans un des parvis aux hommes réservé, + Cette femme superbe entre, le front levé, + Et se préparait même à passer les limites + De l'enceinte sacrée, ouverte aux seuls lévites. + Le peuple s'épouvante et fuit de toutes parts. + Mon père... Ah! quel courroux animait ses regards! + Moïse à Pharaon parut moins formidable. + «Reine, sors, a-t-il dit, de ce lieu redoutable, + D'où te bannit ton sexe et ton impiété. + Viens-tu du Dieu vivant braver la majesté?» + La reine, alors sur lui jetant un oeil farouche, + Pour blasphémer sans doute ouvrait déjà la bouche. + J'ignore si de Dieu l'ange se dévoilant + Est venu lui montrer un glaive étincelant; + Mais sa langue en sa bouche à l'instant s'est glacée, + Et toute son audace a paru terrassée. + Ses yeux, comme effrayés, n'osaient se détourner; + Surtout Éliacin paraissait l'étonner. + +JOSABETH. + + Quoi donc! Éliacin a paru devant elle? + +Athalie, suivie de son général Abner, paraît; elle révèle en une langue +digne de Corneille sa politique; mais le remords l'agite sous la figure +de ses songes. + + C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit; + Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée, + Comme au jour de sa mort pompeusement parée; + Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté; + Même elle avait encor cet éclat emprunté + Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage, + Pour réparer des ans l'irréparable outrage. + « Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi; + Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi. + Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, + Ma fille.» En achevant ces mots épouvantables, + Son ombre vers mon lit a paru se baisser; + Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser... + Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange + D'os et de chair meurtris, et traînés dans la fange, + Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux, + Que des chiens dévorants se disputaient entre eux. + +ABNER. + + Grand Dieu! + +ATHALIE. + + Dans ce désordre à mes yeux se présente + Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante, + Tels qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus. + Sa vue a ranimé mes esprits abattus; + Mais lorsque, revenant de mon trouble funeste, + J'admirais sa douceur, son air noble et modeste, + J'ai senti tout à coup un homicide acier + Que le traître en mon sein a plongé tout entier... + De tant d'objets divers le bizarre assemblage + Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage. + Moi-même, quelque temps honteuse de ma peur, + Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur; + Mais de ce souvenir mon âme possédée + À deux fois, en dormant, revu la même idée. + Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer + Ce même enfant, toujours tout prêt à me percer. + Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie, + J'allais prier Baal de veiller sur ma vie, + Et chercher du repos au pied de ses autels... + Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels! + Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée, + Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée; + J'ai cru que des présents calmeraient son courroux, + Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux. + Pontife de Baal, excusez ma faiblesse. + J'entre: le peuple fuit, le sacrifice cesse; + Le grand-prêtre vers moi s'avance avec fureur. + Pendant qu'il me parlait, ô surprise! ô terreur! + J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée, + Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée. + Je l'ai vu: son même air, son même habit de lin, + Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin; + C'est lui-même. Il marchait à côté du grand-prêtre; + Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître. + Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter, + Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter... + +La scène qui suit, une des plus tragiques et des plus naïves en même +temps qui soit sur aucun théâtre, place face à face Athalie et l'enfant +vengeur encore inconnu de David. Il faut remonter à la Bible des +patriarches et aux scènes entre Joseph enfant et ses frères pour +retrouver de tels accents. Cette scène ne peut s'analyser; il faut la +lire tout entière. + +ATHALIE. + + Ô ciel! plus j'examine, et plus je le regarde!... + C'est lui!... D'horreur encor tous mes sens sont saisis... + + (_Montrant Joas._) + + Épouse de Joad, est-ce là votre fils? + +JOSABETH. + + Qui, lui, madame? + +ATHALIE. + + Lui? + +JOSABETH. + + Je ne suis point sa mère. + + (_Montrant Zacharie._) + + Voilà mon fils. + +ATHALIE, _à Joas_. + + Et vous, quel est donc votre père? + Jeune enfant, répondez. + +JOSABETH. + + Le Ciel jusque aujourd'hui... + +ATHALIE. + + Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour lui? + C'est à lui de parler. + +JOSABETH. + + Dans un âge si tendre, + Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre? + +ATHALIE. + + Cet âge est innocent; son ingénuité + N'altère point encor la simple vérité. + Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche. + +JOSABETH, _tout bas_. + + Daigne mettre, grand Dieu! ta sagesse en sa bouche! + +ATHALIE. + + Comment vous nommez-vous! + +JOAS. + + J'ai nom Éliacin. + +ATHALIE. + + Votre père? + +JOAS. + + Je suis, dit-on, un orphelin, + Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance, + Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance. + +ATHALIE. + + Vous êtes sans parents? + +JOAS. + + Ils m'ont abandonné. + +ATHALIE. + + Comment! et depuis quand? + +JOAS. + + Depuis que je suis né. + +ATHALIE. + + Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre? + +JOAS. + + Ce temple est mon pays; je n'en connais point d'autre. + +ATHALIE. + + Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer? + +JOAS. + + Parmi des loups cruels prêts à me dévorer. + +ATHALIE. + + Qui vous mit dans ce temple? + +JOAS. + + Une femme inconnue, + Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue. + +ATHALIE. + + Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin? + +JOAS. + + Dieu laissa-t-il jamais, ses enfants au besoin? + Aux petits des oiseaux il donne leur pâture, + Et sa bonté s'étend sur toute la nature. + Tous les jours je l'invoque; et, d'un soin paternel, + Il me nourrit des dons offerts sur son autel. + +ATHALIE. + + Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse! + La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce + Font insensiblement à mon inimitié + Succéder... Je serais sensible à la pitié! + +ABNER. + + Madame, voilà donc cet ennemi terrible? + De vos songes menteurs l'imposture est visible, + À moins que la pitié, qui semble vous troubler, + Ne soit ce coup fatal qui vous faisait trembler. + +ATHALIE, _à Joas et à Josabeth_. + + Vous sortez? + +JOSABETH. + + Vous avez entendu sa fortune. + Sa présence à la fin pourrait être importune. + +ATHALIE, _à Joas_. + + Non; revenez... Quel est tous les jours votre emploi? + +JOAS. + + J'adore le Seigneur; on m'explique sa loi; + Dans son livre divin on m'apprend à la lire, + Et déjà de ma main je commence à l'écrire. + +ATHALIE. + + Que vous dit cette loi? + +JOAS. + + Que Dieu veut être aimé; + Qu'il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé; + Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide; + Qu'il résiste au superbe et punit l'homicide. + +ATHALIE. + + J'entends. Mais tout ce peuple enfermé dans ce lieu, + À quoi s'occupe-t-il? + +JOAS. + + Il loue, il bénit Dieu. + +ATHALIE. + + Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contemple? + +JOAS. + + Tout profane exercice est banni de son temple. + +ATHALIE. + + Quels sont donc vos plaisirs? + +JOAS. + + Quelquefois à l'autel + Je présente au grand-prêtre ou l'encens ou le sel; + J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies; + Je vois l'ordre pompeux de ces cérémonies. + +ATHALIE. + + Hé quoi! vous n'avez point de passe-temps plus doux? + Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous! + Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire. + +JOAS. + + Moi! des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire? + +ATHALIE. + + Non, je ne vous veux pas contraindre à l'oublier. + +JOAS. + + Vous ne le priez point. + +ATHALIE. + + Vous pourrez le prier. + +JOAS. + + Je verrais cependant en invoquer un autre. + +ATHALIE. + + J'ai mon dieu que je sers; vous servirez le vôtre; + Ce sont deux puissants dieux. + +JOAS. + + Il faut craindre le mien; + Lui seul est Dieu, Madame, et le vôtre n'est rien. + +ATHALIE. + + Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule. + +JOAS. + + Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule. + +ATHALIE. + + Ces méchants, qui sont-ils? + +JOSABETH. + + Eh, Madame! excusez + Un enfant. + +ATHALIE, _à Josabeth_. + + J'aime à voir comme vous l'instruisez... + Enfin, Éliacin, vous avez su me plaire; + Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire. + Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'héritier. + Laissez là cet habit, quittez ce vil métier; + Je veux vous faire part de toutes mes richesses. + Essayez, dès ce jour, l'effet de mes promesses. + À ma table, partout à mes côtés assis, + Je prétends vous traiter comme mon propre fils. + +JOAS. + + Comme votre fils! + +ATHALIE. + + Oui... Vous vous taisez? + +JOAS. + + Quel père + Je quitterais! Et pour... + +ATHALIE. + + Hé bien? + +JOAS. + + Pour quelle mère! + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + +On conçoit la fureur d'Athalie à cette réponse; elle se retire pour +aller préparer la vengeance contre les chefs lévites instigateurs de ce +dangereux enfant. Le choeur, cette fois, fait partie lyrique du drame; +il chante, dans des strophes enfantines et pieuses, les bonheurs de +l'innocence, la protection de Dieu sur les siens, sa vengeance sur ses +ennemis. Racine s'y rapproche, autant que les temps et la langue le +permettent, de la componction de David. Il est véritablement le David +chrétien. + + +XX + +Au troisième acte, le ministre d'Athalie, Mathan, vient pour arracher du +temple l'enfant, terreur de la reine. Il dévoile à son confident les +voies par lesquelles il est parvenu au pouvoir. Racine ici fait parler +Machiavel dans la langue de Tacite. Écoutez, vous qui connaissez les +ambitieux de cour ou de popularité; est-ce Séjan qui parle? + + Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle + De Joad et de moi la fameuse querelle, + Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir; + Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespoir? + Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrière, + Et mon âme à la cour s'attacha tout entière. + J'approchai par degrés de l'oreille des rois, + Et bientôt en oracle on érigea ma voix. + J'étudiai leur coeur, je flattai leurs caprices; + Je leur semai de fleurs le bord des précipices; + Près de leurs passions rien ne me fut sacré; + De mesure et de poids je changeais à leur gré. + Autant que de Joad l'inflexible rudesse + De leur superbe oreille offensait la mollesse, + Autant je les charmais par ma dextérité, + Dérobant à leurs yeux la triste vérité, + Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables, + Et prodigue surtout du sang des misérables. + + Enfin au dieu nouveau qu'elle avait introduit + Par les mains d'Athalie un temple fut construit. + Jérusalem pleura de se voir profanée; + Des enfants de Lévi la troupe consternée + En poussa vers le Ciel des hurlements affreux. + Moi seul, donnant l'exemple aux timides Hébreux, + Déserteur de leur loi, j'approuvai l'entreprise, + Et par là de Baal méritai la prêtrise. + Par là je me rendis terrible à mon rival; + Je ceignis la tiare, et marchai son égal. + Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire, + Du Dieu que j'ai quitté l'importune mémoire + Jette encore en mon âme un reste de terreur, + Et c'est ce qui redouble, et nourrit ma fureur. + Heureux si, sur son temple achevant ma vengeance, + Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance, + Et, parmi les débris, le ravage et les morts, + À force d'attentats perdre tous mes remords!... + Mais voici Josabeth. + +Josabeth refuse Éliacin à Athalie; le grand-prêtre, à sa vue, laisse +éclater sa colère en imprécations célestes. Il rejette tous les secours +humains que la faiblesse maternelle de Josabeth lui suggère pour sauver +l'enfant. Il passe en revue les femmes, les vieillards, les lévites. +L'inspiration le saisit à la vue de cette faiblesse derrière laquelle il +voit tout à coup la force de Dieu. Ici Talma se transfigura +véritablement en prophète; on crut voir la lueur divine se répandre +comme une losange de foudre sur les traits de son visage et jusque sur +les plis de ses draperies. + +JOAD. + + Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle: + Des prêtres, des enfants, ô Sagesse éternelle! + Mais, si tu les soutiens, qui peut les ébranler? + Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler; + Tu frappes et guéris, tu perds et ressuscites. + Ils ne s'assurent point en leurs propres mérites, + Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois, + En tes serments, jurés au plus saint de leurs rois, + En ce temple où tu fais ta demeure sacrée, + Et qui doit du soleil égaler la durée!... + Mais d'où vient que mon coeur frémit d'un saint effroi? + Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi? + C'est lui-même. Il m'échauffe, il parle; mes yeux s'ouvrent, + Et les siècles obscurs devant moi se découvrent... + Lévites, de vos sons prêtez-moi les accords, + Et de ses mouvements secondez les transports. + +LE CHOEUR _chante au son de toute la symphonie des instruments_. + + Que du Seigneur la voix se fasse entendre, + Et qu'à nos coeurs son oracle divin + Soit ce qu'à l'herbe tendre + Est, au printemps, la fraîcheur du matin! + +JOAD. + + Cieux! écoutez ma voix; terre! prête l'oreille. + Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille! + Pécheurs, disparaissez: le Seigneur se réveille. + +(Ici commence la symphonie, et Joad aussitôt reprend la parole.) + + Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé? + Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé? + Pleure, Jérusalem! pleure, cité perfide! + Des prophètes divins malheureuse homicide! + De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé; + Ton encens à ses yeux est un encens souillé! + Où menez-vous ces enfants et ces femmes? + Le Seigneur a détruit la reine des cités: + Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés; + Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités. + Temple! renverse-toi; cèdres! jetez des flammes. + Jérusalem, objet de ma douleur, + Quelle main en un jour t'a ravi tous tes charmes? + Qui changera mes yeux en deux sources de larmes + Pour pleurer ton malheur? + +AZARIAS. + + Ô saint temple! + +JOSABETH. + + Ô David! + +LE CHOEUR. + + Dieu de Sion! rappelle, + Rappelle en sa faveur tes antiques bontés. + +(La symphonie recommence encore; et Joad, un moment après, +l'interrompt.) + +JOAD. + + Quelle Jérusalem nouvelle + Sort du fond du désert, brillante de clartés, + Et porte sur le front une marque immortelle? + Peuples de la terre, chantez. + Jérusalem renaît plus charmante et plus belle! + D'où lui viennent, de tous côtés, + Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés? + Lève, Jérusalem, lève ta tête altière; + Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés! + Les rois des nations, devant toi prosternés, + De tes pieds baisent la poussière; + Les peuples à l'envi marchent à ta lumière. + Heureux qui pour Sion d'une sainte ferveur + Sentira son âme embrasée! + Cieux, répandez votre rosée, + Et que la terre enfante son Sauveur! + +L'acte finit au milieu du chant des choeurs agités de terreur et +d'espérance. L'inspiration d'en haut est restée sur la scène avec +l'esprit et la voix de Talma. + + +XXI + +La plus belle scène du quatrième acte est celle où le grand-prêtre, +avant de couronner Joas dans le temple, sonde l'esprit de l'enfant, et +lui enseigne, dans un langage bien hardi devant Louis XIV, les devoirs +des rois devant Dieu et devant leur peuple. Ici c'est l'esprit de vérité +et de liberté qui soulève le poëte et qui lui fait braver le despotisme +d'un prince égoïste et impérieux. Nous pensons que cette scène fut pour +davantage dans la rancune cachée de Louis XIV et dans la mort de Racine +que son obscur Mémoire sur quelques vices de l'administration, écrit par +lui pour complaire à Mme de Maintenon. + +Jugez-en! + + Ô mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer, + Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes + Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes. + Loin du trône nourri, de ce fatal honneur, + Hélas! vous ignorez le charme empoisonneur; + De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse, + Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse. + Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois, + Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois; + Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même; + Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême; + Qu'aux larmes, au travail, le peuple est condamné, + Et d'un sceptre de fer veut être gouverné; + Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime. + Ainsi, de piége en piége et d'abîme en abîme, + Corrompant de vos moeurs l'aimable pureté, + Ils vous feront enfin haïr la vérité, + Vous peindront la vertu sous une affreuse image. + Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage. + + Promettez sur ce livre, et devant ces témoins, + Que Dieu fera toujours le premier de vos soins; + Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge, + Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge, + Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin, + Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin. + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + +Après ces paroles il révèle sa naissance à l'enfant et le proclame roi +dans un sublime discours aux lévites. + +Le choeur se mêle à un transport des deux tribus. + +UNE VOIX, _seule_. + + Triste reste de nos rois, + Chère et dernière fleur d'une tige si belle, + Hélas! sous le couteau d'une mère cruelle + Te verrons-nous tomber une seconde fois? + Prince aimable, dis-nous si quelque ange au berceau + Contre tes assassins prit soin de te défendre, + Ou si dans la nuit du tombeau + La voix du Dieu vivant a ranimé ta cendre? + +Tout finit au milieu des larmes des femmes, des frissons des enfants, +des acclamations des lévites. Le noeud se resserre, et Dieu seul peut le +dénouer. L'intervention divine apparaît au cinquième acte par un +miracle de zèle dans Joad, de fidélité dans les tribus de Juda et de +Benjamin. + + +XXII + +Au moment où l'enfant, placé sur son trône, est salué roi par +l'acclamation des lévites, Athalie entre avec ses troupes, le rideau du +temple se déchire; elle voit l'enfant, son successeur, couronné. + +JOAD. + + Paraissez, cher enfant, digne sang de nos rois! + Connais-tu l'héritier du plus saint des monarques, + Reine? De ton poignard connais du moins ces marques. + Voilà ton roi, ton fils, le fils d'Ochosias. + Peuples, et vous, Abner, reconnaissez Joas. + +ABNER. + + Ciel! + +ATHALIE, à Joas. + + Perfide! + +JOAD. + + Vois-tu cette Juive fidèle + Dont tu sais bien qu'alors il suçait la mamelle? + Il fut par Josabeth à ta rage enlevé; + Ce temple le reçut et Dieu l'a conservé. + Des trésors de David voilà ce qui me reste. + +ATHALIE. + + Ta fourbe à cet enfant, traître, sera funeste. + D'un fantôme odieux, soldats, délivrez-moi! + +JOAD. + + Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi. + +(Le fond du théâtre s'ouvre: on voit le dedans du temple, et les +lévites armés entrent de tous côtés sur la scène.) + +ATHALIE. + + Où suis-je? Ô trahison! ô reine infortunée! + D'armes et d'ennemis je suis environnée! + +JOAD. + + Tes yeux cherchent en vain, tu ne peux échapper, + Et Dieu de toutes parts a su t'envelopper, + Ce Dieu que tu bravais en nos mains t'a livrée: + Rends-lui compte du sang dont tu t'es enivrée. + +ATHALIE. + + Quoi! la peur a glacé mes indignes soldats! + Lâche Abner, dans quel piége as-tu conduit mes pas? + +ABNER. + + Reine, Dieu m'est témoin... + +ATHALIE. + + Laisse là ton Dieu, traître, + Et venge-moi. + +ABNER, _se jetant aux pieds de Joas_. + + Sur qui? Sur Joas! sur mon maître! + +C'en est fait à ce mot; l'épée d'Athalie s'est brisée dans sa main. + + Dieu des Juifs, tu l'emportes! + +Elle exhale sa fureur impuissante en imprécations et meurt derrière la +scène, sous le glaive des lévites. + +L'impitoyable grand-prêtre s'adresse à Joas, dont il va gouverner +l'enfance: + + Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais + Que les rois dans le ciel ont un juge sévère, + L'innocent un vengeur et l'orphelin un père. + +Le rideau tombe, et Dieu reste présent dans sa toute-puissance, dans sa +providence, dans sa bonté, dans sa vengeance, à l'âme des spectateurs +édifiés par le poëte sacré et transportés d'un théâtre profane dans le +sanctuaire de la Divinité. Les applaudissements succèdent lentement au +silence transi du coeur et se partagent entre la Bible, Racine et le +grand interprète qui vient de leur prêter sa voix. + +Après ce jour, Talma ne grandit plus. Il parut rester aussi grand, mais +stationnaire, comme un astre à son apogée. + +La mort le cueillit avant son déclin. + + +XXIII + +Quant à Racine, son sort fut celui de tous les hommes plus grands que +leur siècle par leur génie. + +Croirait-on aujourd'hui que la faible idylle d'_Esther_ fut préférée à +la plus auguste des tragédies saintes, et qu'après une ou deux +représentations à Versailles, devant Louis XIV et sa cour, on la laissa +ensevelie pendant soixante ans dans l'oubli? Le poëte qui avait +concentré dans cette oeuvre toute sa foi dans sa religion, tout son zèle +pour le roi, tout son génie dramatique et toutes ses splendeurs +lyriques, fut accablé par le dédain de la cour, par les moqueries de la +critique, par l'indifférence du roi. Racine ne protesta pas; à quoi +bon? Il renonça pour jamais aux vers, juste vengeance d'un temps assez +corrompu par le génie enflé des Espagnols, pour ne pas comprendre le +génie biblique! Le poëte brisa sa plume. + +Mais en cessant d'être poëte, il resta malheureusement courtisan. +Froidement reçu par le roi, à qui les leçons du grand-prêtre avaient +paru renfermer quelques allusions irrévérencieuses à sa royale divinité, +Racine s'attacha de plus en plus à madame de Maintenon. Il voulait faire +de madame de Maintenon son bouclier contre deux soupçons qui le +rendaient suspect à Louis XIV: le soupçon d'avoir introduit la satire +dans la parole de Dieu par le discours du grand-prêtre dans _Athalie_, +et le soupçon de dévouement secret aux jansénistes de Port-Royal, ce nid +d'hérésie. Les plus beaux chants n'étaient, aux yeux du roi, que des +séductions à l'erreur ou à la liberté d'esprit. + +Ce bouclier était mal choisi dans le coeur de madame de Maintenon, qui +n'avait couvert ni Fénelon, ni madame Guyon, ni aucun de ses amis, du +moment que son crédit pouvait être compromis par ses amitiés. Elle avait +l'amitié agréable, mais périlleuse; tout ce qui s'y fiait était, tôt ou +tard, déçu; le roi lui-même, sur son lit de mort, n'échappa pas à cette +loi commune: dès qu'il fut dans un état désespéré, elle le quitta pour +Dieu. + + +XXIV + +On a révoqué en doute la cause de la mort prématurée de Racine et +l'ingratitude de madame de Maintenon. Son propre fils, le second Racine, +ne laisse aucun doute à cet égard dans le récit qu'il fait des derniers +moments de son père. + +«Racine était déjà abattu par le mauvais succès d'_Athalie_. Il aimait +la gloire présente, et il ne savait pas l'attendre. Sa sensibilité, dit +son fils, abrégea ses jours. Il était d'ailleurs naturellement +mélancolique, et s'entretenait plus longtemps des sujets capables de le +chagriner que des sujets propres à le réjouir. Il avait ce caractère que +se donne Cicéron dans une de ses lettres, plus porté à craindre les +événements malheureux qu'à espérer d'heureux succès: _Semper magis +adversos rerum exitus metuens quam sperans secundos._ L'événement que +je vais rapporter le frappa trop vivement, et lui fit voir comme présent +un malheur qui était fort éloigné. Les marques d'attention de la part du +roi, dont il fut honoré pendant sa dernière maladie, durent bien le +convaincre qu'il avait toujours le bonheur de plaire à ce prince. Il +s'était cependant persuadé que tout était changé pour lui, et n'eut, +pour le croire, d'autre sujet que ce qu'on va lire. + +«Madame de Maintenon, qui avait pour lui une estime particulière, ne +pouvait le voir trop souvent, et se plaisait à l'entendre parler de +différentes matières, parce qu'il était propre à parler de tout. Elle +l'entretenait un jour de la misère du peuple; il répondit qu'elle était +une suite ordinaire des longues guerres, mais qu'elle pourrait être +soulagée par ceux qui étaient dans les premières places si on avait soin +de la leur faire connaître. Il s'anima sur cette réflexion; et comme, +dans les sujets qui l'animaient, il entrait dans cet enthousiasme dont +j'ai parlé, qui lui inspirait une éloquence agréable, il charma madame +de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des observations si +justes sur-le-champ, il devait les méditer encore, et les lui donner par +écrit, bien assuré que l'écrit ne sortirait pas de ses mains. Il +accepta malheureusement la proposition, non par une complaisance de +courtisan, mais parce qu'il conçut l'espérance d'être utile au public. +Il remit à madame de Maintenon un Mémoire aussi solidement raisonné que +bien écrit. Elle le lisait un jour, lorsque le roi, entrant chez elle, +le prit, et, après en avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec +vivacité quel en était l'auteur. Elle répondit qu'elle avait promis le +secret. Elle fit une résistance inutile; le roi expliqua sa volonté en +termes si précis qu'il fallut obéir. L'auteur fut nommé. + +«Le roi, en louant son zèle, parut désapprouver qu'un homme de lettres +se mêlât de choses qui ne le regardaient pas. Il ajouta même, non sans +quelque air de mécontentement: «Parce qu'il sait faire parfaitement des +vers, croit-il tout savoir? Et parce qu'il est grand poëte, veut-il être +ministre?» Si le roi eût pu prévoir l'impression que firent ces paroles, +il ne les eût point dites; mais il ne pouvait soupçonner que ces paroles +tomberaient sur un coeur si sensible. + +«Madame de Maintenon, qui fit instruire l'auteur du Mémoire de ce qui +s'était passé, lui fit dire en même temps de ne la pas venir voir +jusqu'à nouvel ordre. Cette nouvelle le frappa vivement. Il craignit +d'avoir déplu à un prince dont il avait reçu tant de marques de bonté. +Il ne s'occupa plus que d'idées tristes, et, quelque temps après, il fut +attaqué d'une fièvre assez violente. + +«Hélas! Madame, écrivait-il à celle qui l'avait provoqué, puis +abandonné, je vous avoue que, quand je faisais chanter devant vous dans +Esther: _Roi, chassez la calomnie!_ je ne m'attendais pas à être attaqué +moi-même par la calomnie dans ma fidélité à Dieu et au roi. Ayez la +bonté de vous souvenir combien de fois vous m'avez dit que, la meilleure +qualité que vous trouviez en moi, c'était ma fidélité d'enfant pour tout +ce que l'Église croit et ordonne, même dans les plus petites choses! +J'ai fait par votre ordre plus de trois mille vers sur des sujets de +piété; vous est-il jamais revenu qu'on y ait trouvé un seul vers qui +sentît l'hérésie? Je ne vois aucun homme qui, soit moins suspect de la +moindre nouveauté!...» + +Tout fut vain; il expira d'une disgrâce mortelle à un courtisan, d'une +amitié trahie par une femme ingrate, d'un chef-d'oeuvre méconnu par son +temps. Tous les temps sont coupables de pareils crimes envers la +postérité. Avant d'être glorifié, il faut être supplicié: c'est la loi +des grands hommes. + + +XXV + +Quant à _Athalie_, c'est Racine tout entier. Il revivra éternellement +dans cette oeuvre, qui place son auteur non-seulement au rang des +poëtes, mais au rang des prophètes bibliques. Il n'y a point de +parallèle, selon nous, possible entre _Athalie_ et aucun des drames +antiques ou modernes d'aucun théâtre profane. Sophocle, Euripide, +Sénèque, Göthe, Schiller, Shakspeare lui-même, cèdent à jamais la +première place à cette oeuvre. Pourquoi? C'est que leurs tragédies ne +sont que des oeuvres d'art, et que celle de Racine est une inspiration +de foi. Ils sont des poëtes profanes, mais Racine ici est un poëte +sacré. + +Mais l'art y est aussi parfait que l'inspiration y est divine. + +Comme conception, ce drame est simple comme l'histoire, grand comme +l'empire qu'on s'y dispute et que Dieu transporte d'une branche à +l'autre de la maison de David pour que cette branche produise un jour un +fruit de salut pour son peuple, + + ET QUE LA TERRE ENFANTE SON SAUVEUR, + +selon l'expression de Racine. + +Comme intérêt, le poëte ne va pas chercher l'intérêt dans ces vaines +curiosités surexcitées par des aventures laborieusement combinées et par +des péripéties fantastiques; il le place tout entier dans ce que la +nature a fait de plus intéressant et de plus pathétique pour le coeur +des mères, dans l'innocence, dans la candeur et dans les périls d'un +enfant suspendu entre le trône et la mort! + +Il n'y a pas d'amour, dit-on: c'est vrai; mais qui peut douter que, si +la pièce eût été susceptible d'un amour profane, celui qui fit parler +Phèdre et Bérénice n'eût su faire parler un amour hébraïque dans la +langue de Salomon? + +La vertu de ce drame est de n'avoir pas d'amour; cette passion eût été +déplacée dans le Temple; ce sont les grandes et saintes passions +divines qu'on veut y voir et y entendre. L'ombre visible de Jéhova eût +fait pâlir toutes les autres. Un amour ici eût été une petitesse et une +profanation. Mais comme les autres passions divines y parlent une langue +supérieure aux langueurs de la passion des sens! La maternité dans +Josabeth, le courage dans Abner, l'héroïsme dans le grand-prêtre, la +haine dans Athalie, l'ambition dans Mathan, l'innocence et la foi dans +Éliacin, la piété dans les choeurs, Dieu lui-même enfin dans les +prophéties!... Quelle place resterait-il à une passion secondaire au +milieu de ces passions surhumaines? que sont des soupirs devant ces +foudres? + +Quant à la langue, ce n'est plus du français, ce n'est plus du grec, ce +n'est plus du latin comme dans ces autres pièces profanes et classiques: +c'est de l'hébreu transfiguré en un idiome qui ne fut jamais parlé +qu'entre Jéhova, ses prophètes et son peuple, parmi les éclairs du +Sinaï. Les mots fulgurent, les accents terrifient, les strophes +transportent, les vers respirent; les rimes elles-mêmes, ces +consonnances pénibles, laborieuses, ordinairement puériles et cherchées, +chantent et prient. Elles viennent s'appliquer sans effort, +d'elles-mêmes, aux vers comme les ailes se collent à la flèche pour la +faire voler plus haut dans le ciel, pour les faire percer plus avant +l'oreille et dans le coeur. Il est impossible, en lisant _Athalie_, de +songer seulement à la rime ou à la versification. Le style n'est ni +prose, ni vers, ni récitatif, ni mélodie: c'est de la pensée fondue au +feu du sanctuaire d'un seul jet avec la forme; c'est le métal de +Corinthe de la langue moderne. Ce français-là n'est d'aucune origine et +n'aura aucune fin. Il date du ciel, et il est digne d'y être parlé. + + +XXVI + +On a affecté, dans ces dernières années, de subalterniser Racine et de +lui préférer Shakspeare et ses imitateurs allemands et français. Nous +vous parlerons bientôt de Shakspeare, et nous en parlerons avec +l'étonnement sublime qu'on éprouve à l'aspect du géant du drame moderne. +Il est la grandeur, mais Racine est la beauté. La masse, quelque +étonnante qu'elle soit, peut-elle jamais se comparer à la perfection? +Shakspeare, selon nous, prend l'homme dans ses mains puissantes et lui +fait plonger ses regards dans les abîmes tantôt sublimes, tantôt +vertigineux du coeur humain. Racine, lui, prend l'homme dans ses mains +sanctifiées par sa piété et lui fait tourner ses regards vers les +profondeurs et les sérénités du firmament plein de la Divinité. L'un +regarde en bas, l'autre en haut; mais en bas sont les ténèbres, en haut +la lumière, fille et splendeur de l'Éternel. + +Voilà la différence entre ces deux hommes. L'un émeut et passionne, +l'autre édifie et divinise; l'un est terrible, l'autre est beau. Or, +souvenez-vous de la définition que nous avons admise en commençant ces +Entretiens: LA POÉSIE EST L'ÉMOTION PAR LE BEAU. + +Voilà ce qui nous distingue et ce qui distingue la France de ceux qui se +sont appelés hier les _romantiques_, et qui s'appellent aujourd'hui les +_réalistes_; deux hérésies pleines de talents égarés, mais qui, en +rentrant dans la vérité, feront faire de nouvelles conquêtes à la +religion du goût et des lettres. Ces hérésiarques ne veulent que +l'_émotion_, ils oublient que l'_émotion par le laid_ s'appelle tout +simplement l'horreur. Nous voulons, nous, de l'_émotion et du beau_. +Voilà pourquoi Shakspeare est leur idole, et pourquoi Racine est notre +orgueil. + +Quand nous ne voudrons qu'être émus, nous irons au pied d'un échafaud, +et nous regarderons tomber la tête d'un supplicié sous le couteau qui +glisse et qui tue; mais quand nous voudrons de l'émotion par le beau, +nous irons assister à _Athalie_, écrite par Racine, récitée par Talma ou +par Mlle Rachel. + +Ajoutons que dans _Athalie_ ce n'est pas seulement le beau qui émeut +l'esprit, c'est le divin qui pénètre le coeur. Ainsi Racine, pour qui +_Athalie_ fut un acte de foi plus qu'une oeuvre d'art, n'est pas +seulement arrivé à la beauté, ce ravissement de l'intelligence, mais à +la sainteté, ce ravissement de l'âme. + +Glorifions-nous donc à jamais d'être d'une nation qui a produit Racine, +et de parler une langue où l'on a pu écrire _Athalie_. + + LAMARTINE. + + + + +XVe ENTRETIEN. + +3e de la deuxième Année. + + +ÉPISODE. + +Dans les derniers jours de l'automne qui vient de finir j'allai assister +seul aux vendanges d'octobre, dans le petit village du Mâconnais où je +suis né. Pendant que les bandes de joyeux vendangeurs se répondaient +d'une colline à l'autre par ces cris de joie prolongés qui sont les +actions de grâce de l'homme au sillon qui le nourrit ou qui l'abreuve, +pendant que les sentiers rocailleux du village retentissaient sous le +gémissement des roues qui rapportaient, au pas lent des boeufs couronnés +de sarments en feuilles, les grappes rouges aux pressoirs, je me couchai +sur l'herbe, à l'ombre de la maison de mon père, en regardant les +fenêtres fermées, et je pensai aux jours d'autrefois. + +Ce fut ainsi que ce chant me monta du coeur aux lèvres, et que j'en +écrivis les strophes au crayon sur les marges d'un vieux _Pétrarque +in-folio_, où je les reprends pour les donner ici aux lecteurs. + +LA VIGNE ET LA MAISON + +PSALMODIES DE L'ÂME. + +DIALOGUE ENTRE MON ÂME ET MOI. + +MOI. + + Quel fardeau te pèse, ô mon âme! + Sur ce vieux lit des jours par l'ennui retourné? + Comme un fruit de douleurs qui pèse aux flancs de femme + Impatient de naître et pleurant d'être né? + La nuit tombe, ô mon âme! un peu de veille encore! + Ce coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore. + Vois comme avec tes sens s'écroule ta prison! + Vois comme aux premiers vents de la précoce automne + Sur les bords de l'étang où le roseau frissonne, + S'envole brin à brin le duvet du chardon! + Vois comme de mon front la couronne est fragile! + Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile + Nous suit pour emporter à son frileux asile + Nos cheveux blancs pareils à la toison que file + La vieille femme assise au seuil de sa maison! + + Dans un lointain qui fuit ma jeunesse recule, + Ma séve refroidie avec lenteur circule, + L'arbre quitte sa feuille et va nouer son fruit: + Ne presse pas ces jours qu'un autre doigt calcule, + Bénis plutôt ce Dieu qui place un crépuscule + Entre les bruits du soir et la paix de la nuit! + Moi qui par des concerts saluai ta naissance, + Moi qui te réveillai neuve à cette existence + Avec des chants de fête et des chants d'espérance, + Moi qui fis de ton coeur chanter chaque soupir, + Veux-tu que, remontant ma harpe qui sommeille, + Comme un David assis près d'un Saül qui veille, + Je chante encor pour t'assoupir? + +L'ÂME. + + Non! Depuis qu'en ces lieux le temps m'oublia seule, + La terre m'apparaît vieille comme une aïeule + Qui pleure ses enfants sous ses robes de deuil. + Je n'aime des longs jours que l'heure des ténèbres, + Je n'écoute des chants que ces strophes funèbres, + Que sanglote le prêtre en menant un cercueil. + +MOI. + + Pourtant le soir qui tombe a des langueurs sereines + Que la fin donne à tout, aux bonheurs comme aux peines; + Le linceul même est tiède au coeur enseveli: + On a vidé ses yeux de ses dernières larmes, + L'âme à son désespoir trouve de tristes charmes + Et des bonheurs perdus se sauve dans l'oubli. + + Cette heure a pour nos sens des impressions douces + Comme des pas muets qui marchent sur des mousses: + C'est l'amère douceur du baiser des adieux. + De l'air plus transparent le cristal est limpide, + Des monts vaporisés l'azur vague et liquide + S'y fond avec l'azur des cieux. + + Je ne sais quel lointain y baigne toute chose, + Ainsi que le regard l'oreille s'y repose, + On entend dans l'éther glisser le moindre vol; + C'est le pied de l'oiseau sur le rameau qui penche, + Ou la chute d'un fruit détaché de la branche + Qui tombe du poids sur le sol. + + Aux premières lueurs de l'aurore frileuse, + On voit flotter ces fils dont la vierge fileuse + D'arbre en arbre au verger a tissé le réseau: + Blanche toison de l'air que la brume encor mouille, + Qui traîne sur nos pas, comme de la quenouille + Un fil traîne après le fuseau. + + Aux précaires tiédeurs de la trompeuse automne, + Dans l'oblique rayon le moucheron foisonne, + Prêt à mourir d'un souffle à son premier frisson; + Et sur le seuil désert de la ruche engourdie, + Quelque abeille en retard qui sort et qui mendie, + Rentre lourde de miel dans sa chaude prison. + Viens, reconnais la place où ta vie était neuve, + N'as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre âme veuve, + À remuer ici la cendre des jours morts? + À revoir ton arbuste et ta demeure vide, + Comme l'insecte ailé revoit sa chrysalide, + Balayure qui fut son corps? + + Moi, le triste instinct m'y ramène: + Rien n'a changé là que le temps; + Des lieux où notre oeil se promène, + Rien n'a fui que les habitants. + + Suis-moi du coeur pour voir encore, + Sur la pente douce au midi, + La vigne qui nous fit éclore + Ramper sur le roc attiédi. + + Contemple la maison de pierre, + Dont nos pas usèrent le seuil: + Vois-la se vêtir de son lierre + Comme d'un vêtement de deuil. + + Écoute le cri des vendanges + Qui monte du pressoir voisin, + Vois les sentiers rocheux des granges + Rougis par le sang du raisin. + + Regarde au pied du toit qui croule: + Voilà, près du figuier séché, + Le cep vivace qui s'enroule + À l'angle du mur ébréché! + + L'hiver noircit sa rude écorce; + Autour du banc rongé du ver, + Il contourne sa branche torse + Comme un serpent frappé du fer. + + Autrefois, ses pampres sans nombre + S'entrelaçaient autour du puits, + Père et mère goûtaient son ombre, + Enfants, oiseaux, rongeaient ses fruits. + + Il grimpait jusqu'à la fenêtre, + Il s'arrondissait en arceau; + Il semble encor nous reconnaître + Comme un chien gardien d'un berceau. + + Sur cette mousse des allées + Où rougit son pampre vermeil, + Un bouquet de feuilles gelées + Nous abrite encor du soleil. + + Vives glaneuses de novembre, + Les grives, sur la grappe en deuil, + Ont oublié ces beaux grains d'ambre + Qu'enfant nous convoitions de l'oeil. + + Le rayon du soir la transperce + Comme un albâtre oriental, + Et le sucre d'or qu'elle verse + Y pend en larmes de cristal. + + Sous ce cep de vigne qui t'aime, + Ô mon âme! ne crois-tu pas + Te retrouver enfin toi-même, + Malgré l'absence et le trépas? + + N'a-t-il pas pour toi le délice + Du brasier tiède et réchauffant + Qu'allume une vieille nourrice + Au foyer qui nous vit enfant? + + Ou l'impression qui console + L'agneau tondu hors de saison, + Quand il sent sur sa laine folle + Repousser sa chaude toison! + +L'ÂME. + + Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride? + Que me ferait le ciel, si le ciel était vide? + Je ne vois en ces lieux que ceux qui n'y sont pas! + Pourquoi ramènes-tu mes regrets sur leur trace? + Des bonheurs disparus se rappeler la place, + C'est rouvrir des cercueils pour revoir des trépas! + + +I + + Le mur est gris, la tuile est rousse, + L'hiver a rongé le ciment; + Des pierres disjointes la mousse + Verdit l'humide fondement; + Les gouttières que rien n'essuie, + Laissent en rigoles de suie, + S'égoutter le ciel pluvieux, + Traçant sur la vide demeure + Ces noirs sillons par où l'on pleure + Que les veuves ont sous les yeux; + + La porte où file l'araignée + Qui n'entend plus le doux accueil, + Reste immobile et dédaignée + Et ne tourne plus sur son seuil; + Les volets que le moineau souille, + Détachés de leurs gonds de rouille, + Battent nuit et jour le granit; + Les vitraux brisés par les grêles + Livrent aux vieilles hirondelles + Un libre passage à leur nid! + + Leur gazouillement sur les dalles + Couvertes de duvets flottants + Est la seule voix de ces salles + Pleines des silences du temps. + De la solitaire demeure + Une ombre lourde d'heure en heure + Se détache sur le gazon: + Et cette ombre, couchée et morte, + Est la seule chose qui sorte + Tout le jour de cette maison! + + +II + + Efface ce séjour, ô Dieu! de ma paupière, + Ou rends-le-moi semblable à celui d'autrefois, + Quand la maison vibrait comme un grand coeur de pierre + De tous ces coeurs joyeux qui battaient sous ses toits! + + À l'heure où la rosée au soleil s'évapore + Tous ces volets fermés s'ouvraient à sa chaleur, + Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore, + Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur. + + On eût dit que ces murs respiraient comme un être + Des pampres réjouis la jeune exhalaison; + La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre, + Sous les beaux traits d'enfants nichés dans la maison. + + Leurs blonds cheveux, épars au vent de la montagne, + Les filles se passant leurs deux mains sur les yeux, + Jetaient des cris de joie à l'écho des montagnes, + Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux. + + La mère, de sa couche à ces doux bruits levée, + Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour, + Comme la poule heureuse assemble sa couvée, + Leur apprenant les mots qui bénissent le jour. + + Moins de balbutiements sortent du nid sonore, + Quand, aux rayons d'été qui vient la réveiller + L'hirondelle au plafond qui les abrite encore, + À ses petits sans plume apprend à gazouiller. + + Et les bruits du foyer que l'aube fait renaître, + Les pas des serviteurs sur les degrés de bois, + Les aboiements du chien qui voit sortir son maître, + Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix. + + Montaient avec le jour; et, dans les intervalles, + Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon, + Les claviers résonnaient ainsi que des cigales + Qui font tinter l'oreille au temps de la moisson! + + +III + + Puis ces bruits d'année en année + Baissèrent d'une vie, hélas! et d'une voix. + Une fenêtre en deuil, à l'ombre condamnée, + Se ferma sous le bord des toits. + + Printemps après printemps de belles fiancées + Suivirent de chers ravisseurs, + Et, par la mère en pleurs sur le seuil embrassées, + Partirent en baisant leurs soeurs. + + Puis sortit un matin pour le champ où l'on pleure + Le cercueil tardif de l'aïeul, + Puis un autre, et puis deux, et puis dans la demeure + Un vieillard morne resta seul! + + Puis la maison glissa sur la pente rapide + Où le temps entasse les jours; + Puis la porte à jamais se ferma sur le vide, + Et l'ortie envahit les cours!... + + +IV + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + + Ô famille! ô mystère! ô coeur de la nature! + Où l'amour dilaté dans toute créature + Se resserre en foyer pour couver des berceaux, + Goutte de sang puisée à l'artère du monde + Qui court de coeur en coeur toujours chaude et féconde, + Et qui se ramifie en éternels ruisseaux! + + Chaleur du sein de mère où Dieu nous fit éclore, + Qui du duvet natal nous enveloppe encore + Quand le vent d'hiver siffle à la place des lits, + Arrière-goût du lait dont la femme nous sèvre, + Qui même en tarissant nous embaume la lèvre, + Étreinte de deux bras par l'amour amollis! + + Premier rayon du ciel vu dans des yeux de femmes, + Premier foyer d'une âme où s'allument nos âmes, + Premiers bruits de baisers au coeur retentissants! + Adieux, retours, départs pour de lointaines rives, + Mémoire qui revient pendant les nuits pensives + À ce foyer des coeurs, univers des absents! + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + + Ah! que tout fils dise anathème + À l'insensé qui vous blasphème! + Rêveur du groupe universel, + Qu'il embrasse, au lieu de sa mère, + Sa froide et stoïque chimère + Qui n'a ni coeur, ni lait, ni sel! + + Du foyer proscrit volontaire, + Qu'il cherche en vain sur cette terre + Un père au visage attendri; + Que tout foyer lui soit de glace, + Et qu'il change à jamais de place + Sans qu'aucun lieu lui jette un cri! + + Envieux du champ de famille, + Que, pareil au frelon qui pille + L'humble ruche adossée au mur, + Il maudisse la loi divine + Qui donne un sol à la racine + Pour multiplier le fruit mûr! + + Que sur l'herbe des cimetières + Il foule, indifférent, les pierres + Sans savoir laquelle prier! + Qu'il réponde au nom qui le nomme + Sans savoir s'il est né d'un homme + Ou s'il est fils d'un meurtrier!... + + +V + + Dieu! qui révèle aux coeurs mieux qu'à l'intelligence! + Resserre autour de nous, faits de joie et de pleurs, + Ces groupes rétrécis où de ta providence + Dans la chaleur du sang nous sentons les chaleurs; + + Où, sous la porte bien close, + La jeune nichée éclose + Des saintetés de l'amour, + Passe du lait de la mère + Au pain savoureux qu'un père + Pétrit des sueurs du jour; + + Où ces beaux fronts de famille, + Penchés sur l'âtre et l'aiguille, + Prolongent leurs soirs pieux: + Ô soirs! ô douces veillées + Dont les images mouillées + Flottent dans l'eau de nos yeux! + + Oui, je vous revois tous, et toutes, âmes mortes! + Ô chers essaims groupés aux fenêtres, aux portes! + Les bras tendus vers vous, je crois vous ressaisir, + Comme on croit dans les eaux embrasser des visages + Dont le miroir trompeur réfléchit les images, + Mais glace le baiser aux lèvres du désir. + + Toi qui fis la mémoire, est-ce pour qu'on oublie?... + Non, c'est pour rendre au temps à la fin tous ses jours, + Pour faire confluer, là-bas, en un seul cours + Le passé, l'avenir, ces deux moitiés de vie + Dont l'une dit jamais et l'autre dit toujours. + + Ce passé, doux Éden dont notre âme est sortie, + De notre éternité ne fait-il pas partie? + Où le temps a cessé tout n'est-il pas présent? + Dans l'immuable sein qui contiendra nos âmes + Ne rejoindrons-nous pas tout ce que nous aimâmes + Au foyer qui n'a plus d'absent? + + Toi qui formas ces nids rembourrés de tendresses + Où la nichée humaine est chaude de caresses, + Est-ce pour en faire un cercueil? + N'as-tu pas dans un pan de tes globes sans nombre + Une pente au soleil, une vallée à l'ombre + Pour y rebâtir ce doux seuil? + + Non plus grand, non plus beau, mais pareil, mais le même, + Où l'instinct serre un coeur contre les coeurs qu'il aime, + Où le chaume et la tuile abritent tout l'essaim, + Où le père gouverne, où la mère aime et prie, + Où dans ses petits-fils l'aïeule est réjouie + De voir multiplier son sein! + + Toi qui permets, ô père! aux pauvres hirondelles + De fuir sous d'autres cieux la saison des frimas, + N'as-tu donc pas aussi pour tes petits sans ailes + D'autres toits préparés dans tes divins climats? + Ô douce Providence! ô mère de famille + Dont l'immense foyer de tant d'enfants fourmille, + Et qui les vois pleurer souriante au milieu, + Souviens-toi, coeur du ciel, que la terre est ta fille + Et que l'homme est parent de Dieu! + +MOI. + + Pendant que l'âme oubliait l'heure + Si courte dans cette saison, + L'ombre de la chère demeure + S'allongeait sur le froid gazon; + Mais de cette ombre sur la mousse + L'impression funèbre et douce + Me consolait d'y pleurer seul, + Il me semblait qu'une main d'ange + De mon berceau prenait un lange + Pour m'en faire un sacré linceul! + +FIN. + +Ne voulant pas mêler à cet entretien tout familier et tout poétique un +autre sujet littéraire, j'insère en note, à la suite de ces vers, un +morceau en prose écrit en 1848, à peu près sous les mêmes impressions, +et qui n'a jamais été imprimé dans mes oeuvres générales. + + + + +LE PÈRE DUTEMPS + +LETTRE À M. D'ESGRIGNY. + + + Saint-Point, novembre 1848. + + . . . . . . . . . . . . . . . + +Vous savez que je suis venu dans le pays de ma naissance, il y a +quelques semaines, pour rétablir ma santé, atteinte jusqu'à la séve, et +pour respirer le vieil air toujours jeune des coteaux où nous avons +respiré notre première haleine, comme on renvoie à sa nourrice, bien +qu'elle n'ait plus le même lait, l'enfant maladif que le régime des +villes a énervé. Vous savez que j'y suis venu aussi, et surtout, pour de +pénibles déracinements domestiques de terres, de maisons paternelles, de +séjours, d'affections, d'habitudes, comme on va une dernière fois dans +la demeure vénérée de ses pères, pour la démeubler avant de secouer la +poussière de ses pieds sur le seuil chéri, et de lui dire un pieux +adieu. Je suis sous ma tente, en un mot, pour enlever ma tente, pour la +replier, et pour aller la replanter, déchirée et rétrécie, je ne sais +où. C'est à cela que je suis occupé pendant le court loisir que m'ont +donné par force la nature et les affaires politiques, d'accord pour me +congédier de Paris. Je passe ce congé au centre de mes occupations de +vendeur de terre, et à proximité des hommes de loi, des hommes de banque +et des hommes de trafic rural, auprès de la petite ville de Mâcon. Je +commence à reprendre des forces dans les membres, pas encore assez dans +le coeur: cependant vous connaissez ce coeur; il est élastique, il +fléchit, il ne rompt pas. «Le coeur est un muscle,» disent les +physiologistes. Quel muscle! leur dirai-je à mon tour: c'est lui qui +porte la destinée! + +Ce matin, je me sentais mieux; j'avais à faire un voyage obligé à +quelques lieues de ma demeure temporaire, une course dans cette vallée +reculée de _Saint-Point_, dont vous connaissez la route. Quelques-uns de +mes vers ont emporté ce nom sur leurs ailes, comme les colombes qui +portent sur leur collier, au delà des bois, le nom ou le chiffre des +enfants qui les ont apprivoisées. + +Je dis au vieux jardinier de rappeler ma jument noire, qui paissait en +liberté dans un verger voisin, et de la seller pour moi. La jument +privée, depuis longtemps oisive, voyant la selle que le jardinier +portait sur sa tête, secoua sa crinière, enfla ses naseaux, tendit le +nerf de sa queue en panache, galopa un moment autour du verger, en +faisant partir les alouettes et jaillir la rosée de l'herbe sous ses +sabots; puis, s'approchant joyeusement de la barrière, elle tendit +d'elle-même ses beaux flancs luisants à la selle, et ouvrit sa petite +bouche au mors, comme si elle eût été aussi impatiente de me porter que +j'étais impatient de la remonter moi-même. Nul ne sait, à moins d'avoir +été bouvier, pasteur, soldat, chasseur ou solitaire comme moi, combien +il y a d'amitié entre les animaux et leur maître. Ce monde est un océan +de sympathies dont nous ne buvons qu'une goutte, quand nous pourrions en +absorber des torrents. Depuis le cheval et le chien jusqu'à l'oiseau, et +depuis l'oiseau jusqu'à l'insecte, nous négligeons des milliers d'amis. +Vous savez que moi je ne néglige pas ces amitiés, et que de la loge du +dogue de basse-cour à l'étable du chevrier, et de l'étable au mur du +jardin où je m'assieds au soleil, connu des souris d'espalier, des +belettes au museau flaireur, des rainettes à la voix d'argent, ces +clochettes du troupeau souterrain, et des lézards, ces curieux aux +fenêtres qui sortent la tête de toutes les fentes, j'ai des relations et +des sentiments partout. Honni soit qui mal y pense! je suis comme le +vicaire de Goldsmith, j'aime à aimer! + +Je partis seul, suivi de mes trois chiens. Je franchis rapidement la +plaine déjà ondulée qui sépare les bords de la Saône de la chaîne des +hautes montagnes noires derrière lesquelles se creuse la vallée de +_Saint-Point_. + +Quand j'arrivai au pied de ces montagnes, je mis la jument au petit pas. +La journée était une journée d'automne, indécise, comme la saison, entre +la mélancolie et la splendeur, entre la brume et le soleil. Quelques +brouillards sortaient, comme des fumées d'un feu de bûcherons, des +gorges hautes entre les troncs des sapins; ils flottaient un moment sur +les prés en pente au bord des bois; puis, aussitôt roulés par le vent en +ballots légers de vapeurs, ils s'enlevaient, m'enveloppaient un moment +d'une draperie transparente, et s'évaporaient en montant toujours, et en +laissant quelques gouttes d'eau sur les crins de mon cheval. Mais, +au-dessus des premières rampes, toute lutte entre la brume du matin et +l'éclat du midi cessa. Le soleil avait bu toute l'humidité de la terre; +les cimes nageaient dans l'été. Un vent du midi tiède, sonore, +méditerranéen, prélude voluptueux d'équinoxe, soufflait de la vallée du +Rhône, avec les murmures et les soubresauts alternatifs des lames bleues +de la mer de Syrie, qui viennent de minute en minute heurter et laver +d'écume les pieds du Liban. Je savais que ce vent venait en effet de là; +il n'y avait que quelques heures qu'il avait soufflé dans les cèdres et +gémi dans les palmiers; il me semblait entendre encore, et presque sans +illusion d'oreille, dans ses rafales chaudes, les palpitations de la +voile des grands mâts, le tangage des navires sur les hautes vagues, le +bouillonnement de l'écume retombant de la proue, comme de l'eau qui +frémit sur un fer chaud, quand la proue se relève du flot, les +sifflements aigus quand on double un cap, les clapotements du bord, et +les coups sourds et creux de la quille des chaloupes, quand le pêcheur +les amarre contre les écueils de Sidon. + +Un petit hameau, tout semblable à un village aride et pyramidal +d'Espagne ou de Calabre, s'échelonnait au-dessus de moi avec ses toits +étagés en gradins de tuiles rouges, et avec son clocher de pierre grise, +bronzée du soleil. Sa cloche, dont on voyait le branle et la gueule à +travers les ogives de la tour, et dont on entendait rugir et grincer le +mécanisme de poutres et de solives, sonnait l'_Angelus_ du milieu du +jour, et l'heure du repas aux paysans dans le champ et aux bergers dans +la montagne. Des fumées de sarments sortaient de deux ou trois +cheminées, et fuyaient chassées sous le vent comme des volées de pigeons +bleus. Ce village était le mien, le foyer de mon père après les orages +de la première révolution, le berceau de nous tous, les enfants de ce +nid maintenant désert. + +Je passai devant la porte de ma cour sans y entrer; je suivis, sans +lever la tête, le pied du mur noir et bossué de pierres sèches qui borde +le chemin et qui enclot le jardin; je n'osai pas m'arrêter même à +l'ombre de sept à huit platanes et de la tonnelle de charmille qui +penchent leurs feuilles jaunes sur le chemin. J'entendais les voix dans +l'enclos: je savais que c'étaient les voix d'étrangers venus de loin +pour acheter le domaine, qui arpentaient les allées encore empreintes de +nos pas, qui sondaient les murs encore chauds de nos tendresses de +famille, et qui appréciaient les arbres, nos contemporains et nos amis, +dont l'ombre et les fruits allaient désormais verdir et mûrir pour +d'autres que pour nous!... + +Je baissai le front pour ne pas être aperçu par-dessus le mur, et je +gravis sans me retourner la montagne de bruyères et de buis qui domine +ce village. Je tournai un cap de roche grise où se plaisent les aigles, +où se brise toujours le vent, même en temps calme; il me cacha la +maison, et je m'enfonçai dans d'autres gorges où le son même de sa +cloche ne venait plus me frapper au coeur. + +Après avoir marché ou plutôt gravi environ une heure dans les ravins de +sable rouge, à travers des bruyères et sous les racines d'immenses +châtaigniers qui s'entrelacent comme des serpents endormis au soleil, +j'arrivai au faîte de la chaîne de ces montagnes. Il y a là, au point +étroit et culminant de ce col ou de ce pertuis, comme on dit dans le +Valais et dans les Pyrénées, une arête de quelques pas d'étendue. On ne +monte plus et l'on ne descend pas encore; on plonge à son gré ses +regards, selon qu'on se retourne au levant ou au couchant, sur l'immense +plaine du Mâconnais, de la Bresse et de la Saône, ou sur les noires et +profondes vallées de _Saint-Point_, sur les cimes entre-croisées, les +pentes ardues et les défilés rocheux, arides ou boisés, qui +s'amoncellent ou glissent vers le creux du pays. + +Toutes les fois qu'il est arrivé à ce sommet, le passant, essoufflé, +fait une courte halte, et ne peut retenir un cri d'admiration. L'âne, le +mulet et le cheval eux-mêmes connaissent ce panorama de Dieu. Ils y +ralentissent le pas sans qu'on retire la bride, et baissent la tête pour +flairer la vallée, et pour brouter quelques touffes d'herbe brûlée par +le vent sur le bord du ravin. + +Ma jument se souvint de la place et de la halte: elle me laissa un +moment regarder en arrière. Il y aurait de quoi regarder tout le jour. +Les cônes aigus des montagnes pelées du Mâconnais et du Beaujolais, +groupés à droite et à gauche comme des vagues de pierre sous un coup de +vent du chaos; sur leurs flancs, de nombreux villages; à leurs pieds, +une immense plaine de prairies semées d'innombrables troupeaux de vaches +blanches, et traversées par une large ligne aussi bleue que le ciel, lit +serpentant de la Saône, sur lequel flotte, de distance en distance, la +fumée des navires à vapeur; au delà, une terre fertile, la Bresse, +semblable à une large forêt; plus loin, un premier cadre régulier de +montagnes grises, muraille du Jura qui cache le lac Léman; enfin, +derrière ce contre-fort des montagnes du Jura, qui ressemblent d'ici au +premier degré d'un escalier dressé contre le ciel, toute la chaîne des +Alpes depuis Nice jusqu'à Bâle, et au milieu le dôme blanc et rose du +mont Blanc, cathédrale sublime au toit de neige qui semble rougir et se +fondre dans l'éther, et devenir transparente comme du sable vitrifié +sous le foyer du soleil, pour laisser entrevoir, à travers ses flancs +diaphanes, les plaines, les villes, les fleuves, les mers et les îles +d'Italie. + +Après avoir effleuré et touché cela d'un long coup d'oeil, envoyé du +coeur une pensée, un souvenir, une adoration à chaque lieu et à chaque +pan de ce firmament, je descendis par un sentier rapide et sombre, bordé +d'un côté de forêts, de l'autre de prés ruisselants de sources, le +revers de la chaîne que je venais de franchir. On n'a pendant longtemps +devant les yeux d'autre horizon que des croupes de montagnes confuses, +noires de sapins, ici ébréchées, là amoindries et comme usées par le +frôlement des vents et des pluies. Ce sont les montagnes du Charolais, +qui séparent l'Auvergne des Alpes. Ces collines, par leur engencement, +leur étagement, la mobilité des ombres qu'elles se renvoient les unes +les autres sur leurs flancs, du jour qu'elles se reflètent, par leur +transparence au sommet, et les couches d'or que les rayons glissants du +soleil y mêlent à la fleur déjà dorée des genêts, m'ont toujours rappelé +les montagnes de la _Sabine_ près de Rome, qu'aimait tant _Horace_; +depuis que j'ai vu la Grèce, elles me représentent davantage les cimes +rondes et à grandes échancrures des montagnes de la _Laconie_ et de +l'_Arcadie_. Quelquefois je m'arrête pour écouter si les vagues de la +mer d'Argos ne bruissent pas à leurs pieds. + +À mesure que je descendais, la petite vallée dont je suivais le lit se +creusait plus profondément devant moi, se cachait sous plus de hêtres et +de châtaigniers, murmurait de plus de ruisseaux dans ses ravines, et, +s'ouvrant davantage sur ses deux flancs, me laissait déjà apercevoir une +plus large étendue et une plus creuse profondeur de la vallée de +_Saint-Point_, dans laquelle elle vient aboutir. À l'endroit où ce ravin +s'ouvre enfin tout à fait, et où on le quitte pour descendre en +serpentant les flancs de la vallée principale, il y a un tournant du +chemin qui serre le coeur, et qui fait toujours jeter un cri de joie ou +d'admiration. À la droite, on compte neuf ou dix châtaigniers aussi +vieux et aussi vénérés que ceux de Sicile; ils rampent, plutôt qu'ils ne +se dressent, sur une pente de mousse et de gazon tellement rapide, que +leurs feuilles et leurs fruits, en tombant, roulent loin de leurs +racines au moindre vent jusqu'au fond d'un torrent. On ne voit pas ce +torrent; on l'entend seulement à cinq ou six cents pas sous leur nuit de +verdure. À la gauche, on descend du regard, de chalets en chalets et de +bocage en chaume, jusqu'au fond d'une vallée un peu sinueuse, au milieu +de laquelle on aperçoit sur un mamelon entouré de prés, voilées +d'ombres, adossées à des bois, isolées des villages, baignées d'un +ruisseau, deux tours jaunâtres, dorées du soleil: c'est mon toit. + +Il y a entre l'homme et les murs qu'il a longtemps habités mille +secrètes intimités à se dire, qui ne permettent jamais de se revoir, +après de longues absences, sans qu'une conversation qui semble +véritablement animée et réciproque ne s'établisse aussitôt entre eux. +Les murs semblent reconnaître et appeler l'homme, comme l'homme +reconnaît et embrasse les murs. Les anciens avaient senti et exprimé ce +mystère. Ils disaient: _genius loci, l'âme du lieu_; ils avaient les +_dieux lares_, la divinité du foyer. Cette divinité s'est réfugiée +aujourd'hui dans le coeur; mais elle y est, elle y parle, elle y pleure, +elle y chante, elle s'y réjouit, elle s'y plaint, elle s'y console. Je +ne l'ai jamais mieux entendue et sentie que ce matin. + +Cette divinité du foyer, les animaux eux-mêmes l'entendent et la +sentent; car au moment où ma jument aperçut, quoique de si haut et de si +loin, les tours du château et les grands prés à droite, où elle avait +galopé et pâturé tant de fois dans sa jeunesse, un frisson courut en +petits plis de soie sur son encolure; elle tourna ses naseaux à droite +et à gauche en flairant le vent, elle rongea du pied le rocher de granit +sur lequel je l'avais arrêtée, elle hennit à ses souvenirs d'enfance, +et, lançant deux ou trois ruades de gaieté à mes chiens sans les +atteindre, elle bondit sous moi, en essayant de me forcer la main pour +s'élancer vers ses chères images. + +Je descendis; je l'attachai par la bride lâche à une branche pliante de +houx couverte de ses graines de pourpre, pour qu'elle pût brouter à +l'aise au pied du buisson, et je m'assis un moment sur la racine du +châtaignier, le visage tourné vers ma demeure vide. + +Le vent du midi avait redoublé d'haleine à mesure que le soleil était +monté sous le ciel; il avait pris les bouffées et les rafales d'une +tempête sèche; depuis que le soleil avait commencé à redescendre vers le +couchant, il avait balayé comme un cristal le firmament; il faisait +rendre aux bois, aux rochers, et même aux herbes, des harmonies qui +semblaient mêlées de notes joyeuses et de notes tristes, d'embrassements +et d'adieux, de terreur et d'enthousiasme; il amoncelait en tourbillons +les feuilles mortes, et puis il les laissait retomber et dormir en +monceaux miroitants au soleil: ce vent avait dans les haleines des +caresses, des tiédeurs, des sentiments, des mélancolies et des parfums +qui dilataient la poitrine, qui enivraient les oreilles, qui faisaient +boire par tous les pores la force, la vie, la jeunesse d'un +incorruptible élément. On eût dit qu'il sortait du ciel, de la terre, +des bois, des plantes, des fenêtres de la maison visible là-bas, du +foyer d'enfance, des lèvres de mes soeurs, de la mâle poitrine de mon +père, du coeur encore chaud de ma mère, pour m'accueillir à ce retour, +et pour me toucher des lèvres sur la joue et au front. Il faisait battre +les mèches humides de mes cheveux sur mes tempes, sous le rebord de mon +chapeau, avec des frissons aussi délicieux qu'il avait jamais fouetté +mes boucles blondes dans ces mêmes prés sur mes joues de seize ans! Je +l'aspirais comme des lèvres qui se collent à l'embouchure d'une fontaine +d'eau pure; je lui tendais mes deux mains ouvertes, mes doigts élargis, +comme un mendiant qu'on a fait entrer au foyer d'hiver, et qui prend, +comme on dit ici, un _air de feu_. J'ouvrais ma veste et ma chemise sur +ma poitrine, pour qu'il pénétrât jusqu'à mon sang. + +Mais cette première impression toute sensuelle épuisée, je glissai bien +vite dans les impressions plus intimes et plus pénétrantes de la mémoire +et du coeur; elles me poignirent, et je ne pus les supporter à visage +découvert, bien qu'il n'y eût là, et bien loin tout alentour, que mes +chiens, ma jument, les arbres, les herbes, le ciel, le soleil et le +vent: c'était trop encore pour que je leur dévoilasse sans ombre +l'abîme de pensées, de mémoires, d'images, de délices et de mélancolie, +de vie et de mort dans lequel la vue de cette vallée et de cette demeure +submergeait mon front. Je cachais mon visage dans mes deux mains; je +regardais furtivement entre mes doigts les tours, le balcon, le jardin, +le verger, la fumée sur le toit, les bois derrière bordés de chaumières +connues, la prairie, la rivière, les saules sur le bord de l'étang; et, +recevant de chacun de ces objets un souvenir, une image, un son de voix, +une personne, une voix à l'oreille, une vision dans les yeux, un coup au +coeur, je fondis en eau, et je m'abîmai dans l'impossible passion de ce +qui n'est plus!... + +Vouloir ressusciter le passé, ce n'est pas d'un homme, c'est d'un Dieu; +l'homme ne peut que le revoir et le pleurer. Les imaginations puissantes +sont les plus malheureuses, parce qu'elles ont la faculté de recevoir, +sans avoir le don de ranimer. Le génie n'est qu'un plus grand deuil. + +Je jetai enfin, comme l'âme fait toujours quand elle est trop chargée, +mon fardeau dans le sein de Dieu; il reçoit tout, il porte tout, et il +rend tout. Je me mis à genoux dans l'herbe, le visage tourné vers cette +vallée principale de ma vie, non ma vallée de larmes, mais ma vallée de +paix. Je priai longtemps, je crois, si j'en juge par l'innombrable revue +de choses, de jours, d'heures douces ou amères, de visions apparues, +embrassées et perdues qui passèrent devant mon esprit. Le soleil avait +baissé sans que je m'en aperçusse pendant cette halte dans mes +souvenirs: il touchait presque aux petites têtes du bois de sapins que +vous connaissez, et qui dentellent le ciel au sommet de la montagne, en +face de moi, en se découpant sur le bleu du ciel comme les mâts d'une +flotte à l'ancre dans un golfe d'eau limpide de la mer d'Ionie. + +Je fus réveillé comme en sursaut de ma contemplation par le galop d'un +cheval, par le braiment d'un âne et par les cris d'un homme effrayé. +Tout ce bruit et tout ce mouvement s'entendaient à quelques pas de moi, +derrière le buisson qui séparait le sentier battu de la montagne, du +petit tertre de mousse enclos de pierres sèches où j'étais venu chercher +le dossier du vieux châtaignier. Je m'élançai, je franchis le mur, et je +me retrouvai dans le sentier; mais je n'y retrouvai plus ma jument: elle +avait été effrayée par les pierres qu'un âne paissant au-dessus du +sentier, sur une pente de bruyère granitique, avait fait rouler sous ses +pieds. Elle avait rompu d'une saccade de tête les tiges de houx +auxquelles j'avais enroulé la bride; elle galopait, allant et revenant +sur elle-même dans le chemin creux, arrêtée par les cris et par les +gestes épouvantés d'un vieillard qui levait et agitait comme à tâtons, +d'une main tremblante, un grand bâton dont il semblait se couvrir contre +le danger. + +J'appelai _Saphir_, c'est le nom de la jument; elle se calma à ma voix, +et revint écumer sur mes mains et me remettre les rênes. Je criai au +vieillard de se rassurer, et je me rapprochai de lui, la bride sous le +bras. + +Dans ce pauvre homme je venais de reconnaître un des plus vieux +_coquetiers_ de ces montagnes, qui louait à notre mère des ânesses au +printemps pour donner leur lait à ses pauvres femmes malades, qui lui +servait de guide, d'écuyer pour promener ses enfants avec elle sur ces +solitudes élevées, où elle voyait la nature de plus haut, et où elle +adorait Dieu de plus près. + +On appelle ici _coquetier_ un homme qui va de chaumière en chaumière et +de verger en verger acheter des oeufs, des prunes, des pommes, des +petites poires sauvages, des châtaignes; qui en remplit les paniers de +ses ânes, et qui va les revendre avec un petit bénéfice aux portes des +églises, après vêpres, dans les villages voisins. + +Ce coquetier des montagnes était déjà vieux et cassé dans mon enfance. +Je le croyais couché depuis longues années sous une de ces pierres de +granit couvertes de mousse, qui parsemaient comme des tombes son petit +champ d'orge et de folle avoine autour de son haut chalet. Il avait dès +ce temps-là les yeux chassieux; ma mère lui donnait, pour fortifier sa +vue, de petites fioles où elle recueillait les pleurs de la vigne, séve +du cep qui sue au printemps une sueur balsamique ayant, dit-on, la vertu +sans avoir les vices du vin. Maintenant plus qu'octogénaire, il +paraissait tout à fait aveugle, car il tenait une de ses mains en +entonnoir sur ses yeux fixés vers le soleil, comme pour y concentrer +quelque sentiment de ses rayons; de l'autre main il palpait une à une +les pierres amoncelées du petit mur à hauteur d'appui qui bordait le +sentier, comme pour reconnaître la place où il se trouvait sur le +chemin. + +«Rassurez-vous, père _Dutemps_!» lui criai-je en me rapprochant de lui; +«j'ai repris le cheval: il ne fera ni peur à votre âne, ni mal à vous.» +Et je m'arrêtai à l'ombre d'un poirier sauvage, devant le pauvre homme. + +«Vous me connaissez donc, puisque vous avez dit mon nom?» murmura +l'aveugle. «Mais moi, je ne vous connais pas. C'est qu'il y a bien +longtemps,» continua-t-il comme pour s'excuser, «que je ne puis plus +connaître les hommes qu'à leur voix. Les arbres et les murs, oui; cela +ne change pas de place; mais les hommes, non: cela va, cela vient, +aujourd'hui ici, demain là; cela court comme de l'eau, cela change +comme le vent; à moins de les voir, on ne sait pas à qui l'on parle, et +je ne les vois plus. Par exemple, quand ils m'ont une fois parlé, je les +reconnais toujours au son de leur voix: la voix, c'est comme une +personne dans mon oreille. Mais je ne me souviens pas d'avoir jamais +entendu la vôtre. Qui êtes-vous donc, si cela ne vous offense pas?» + +--«Hélas! père Dutemps,» lui dis-je, «cela prouve que ma voix a bien +changé, comme mon visage; car vous l'avez entendue bien souvent sous le +vieux _sorbier_ de votre cour, quand nous ramassions au pied de l'arbre +les _sorbes_ que la Madeleine votre femme faisait mûrir sur la paille, +ou quand je rappelais les chiens courants de mon père au bord du grand +bois, au-dessus de votre champ de blé noir.» + +Il renversa sa tête en arrière, ôta son bonnet, d'où roulèrent sur ses +joues des écheveaux de cheveux blancs et fins comme une toison, et il +recula machinalement en arrière, à deux pas. + +«Vous êtes donc monsieur Alphonse?» s'écria-t-il (les paysans de ces +contrées ne savent de mes noms que celui-là). «Il n'y a que lui qui ait +connu Madeleine, qui ait secoué le sorbier de la cour, qui ait rappelé +les chiens des chasseurs pour leur rompre le pain de seigle devant la +maison. Hélas! que Madeleine aurait donc de plaisir à le revoir, si elle +vivait!» ajouta-t-il avec un accent de regret attendri.--«Oui, c'est +moi, père Dutemps,» lui dis-je: «Donnez-moi votre main, que je la serre +encore en reconnaissance des bons services que vous nous avez rendus, +des bons fagots que vous nous avez brûlés, des bonnes galettes de +sarrasin que vous nous avez cuites à votre feu, et de l'amitié que +Madeleine, ses filles et vous, vous aviez pour notre mère et pour ses +enfants! Il y a bien longtemps de cela; mais, voyez-vous, la mémoire +dans les coeurs d'enfants, c'est comme la braise du foyer éteint pendant +le jour dans la maison: cela tient la cendre chaude, et, quand la nuit +vient, cela se rallume dès qu'on la remue!» + +--«Est-ce possible? Quoi! c'est bien vous!» reprit-il avec un étonnement +qui commençait à s'apaiser. «Ah! oui, il y a bien longtemps que vous +n'étiez venu au pays, qu'on ne regardait plus fumer le château, qu'on +n'entendait plus aboyer les chiens là-bas dans le grand jardin sous les +tours, qu'on ne voyait plus passer les chevaux blancs qui portaient des +dames et des messieurs dans les chemins à travers les prés! Ma fille me +disait: «Le pays est mort; il semble que la cloche pleure au lieu de +carillonner.» On disait aussi que vous ne reviendriez jamais; qu'il y +avait eu du bruit là-bas; qu'on vous avait nommé un des rois de la +république; et puis qu'on avait voulu vous mettre en prison ou en exil, +comme sous la Terreur. Il est venu au printemps un colporteur qui +vendait des images de vous dans le pays, comme celles d'un grand de la +république; et puis il en est venu en automne qui vendaient des chansons +contre vous, comme celles de Mandrin. J'ai bien pleuré quand ma fille +m'a raconté cela un dimanche, en revenant de la messe. Est-ce bien +possible, ai-je dit, que ce monsieur ait fait tous ces crimes? et que +lui, qui n'aurait pas fait de mal à une bête quand il était petit, il +ait fait couler le sang des hommes dans Paris, par malice? Et puis, +quelques mois plus tard, on dit que ce n'était pas vrai; et puis, on n'a +plus rien dit du tout.» + +--«Hélas! père Dutemps,» lui ai-je répondu, il y a du vrai et du faux +dans tous ces bruits de nos agitations lointaines qui sont montés +jusqu'à ces déserts, comme le bruit du canon de Lyon y monte quand c'est +le vent du midi, sans que l'on puisse savoir d'ici si c'est le canon +d'alarme ou le canon de fête. On ne sait de même que longtemps après les +révolutions si les hommes qui y ont été jetés sont dignes d'excuse ou de +blâme. N'en parlons pas à présent. Je viens ici pour tout oublier +pendant quelques jours à ce beau soleil, que le sang et les larmes des +peuples ne ternissent pas. Je ne serai que trop tôt obligé, par mon +devoir, de retourner où s'agite le sort des empires, et de me faire +encore des misères et des inimitiés ici-bas, pour me faire un juge +indulgent et compatissant là-haut; car, voyez-vous, chacun a son travail +dans ce monde, et il faut l'accomplir à tout prix. Je suis bien las, +mais je n'ai pas encore le droit de m'asseoir, comme vous, tout le jour +au soleil contre un mur. Et qui sait s'il y aura un mur?... Mais vous, +père Dutemps, parlons de vous. Demeurez-vous toujours seul là-haut dans +cette petite chaumière, à une lieue de tout voisin, dans la bruyère, au +bord du bois des hêtres? Quel âge avez-vous? Qui est-ce qui pioche pour +vous la colline de sable? Qui est-ce qui bat les châtaignes? Qui est-ce +qui soigne vos ânesses et vos chèvres? Depuis quand avez-vous perdu tout +à fait la vue? Et comment passez-vous le temps que Dieu vous a mesuré +plus large qu'aux autres hommes? car je crois que vous êtes le plus +vieux de la vallée.» + +--«J'ai quatre-vingts ans,» me répondit le vieillard. «Ma femme, la +Madeleine, est morte il y a sept ans; elle était bien plus jeune que +moi. Tous mes enfants sont morts, excepté la _Marguerite_, qui était la +dernière de mes filles, et que vous appeliez la _Pervenche des bois_, +parce qu'elle avait les yeux bleus comme ces fleurs qui croissent à +l'ombre, vers la source; elle a été veuve à vingt-huit ans, et elle a +refusé de se remarier pour venir me soigner et me nourrir dans la petite +cabane là-haut, où elle est née et où elle restera jusqu'à ma mort; elle +a une petite fille et un petit garçon, qui mènent les bêtes au champ, et +qui continuent à servir mes pratiques d'oeufs et de pommes. Ce petit +commerce, dont nous leur laissons les gros _sous_ pour eux, servira +pour leur acheter des habits, du linge et une armoire quand ils seront +en âge et en idée de se marier. Marguerite pioche le champ de pommes de +terre et de sarrasin, ramasse le bois mort pour l'hiver; elle fait le +pain de seigle; et moi je ne fais rien que ce que vous voyez, +ajouta-t-il en laissant tomber ses deux mains sur ses genoux comme un +homme oisif. Je garde l'âne, ou plutôt l'âne me garde quand les enfants +n'y sont pas; car il est vieux pour un animal presque autant que je suis +vieux pour un homme; il sait que je n'y vois pas, il ne s'écarte jamais +trop des chemins; et quand il veut s'en aller, il se met à braire, ou +bien il vient frotter sa tête contre moi tout comme un chien, jusqu'à ce +que nous revenions ensemble à la cabane.» + +--«Mais le jour ne vous paraît-il pas bien long ainsi, tout seul dans +les sentiers de la montagne?» lui demandai-je. + +--«Oh! non, jamais,» dit-il; «jamais le temps ne me dure. Quand il fait +beau, hors de la maison, je m'assois à une bonne place au soleil, contre +un mur, contre une roche, contre un châtaignier; et je vois en idée la +vallée, le château, le clocher, les maisons qui fument, les boeufs qui +pâturent, les voyageurs qui passent et qui devisent en passant sur la +route, comme je les voyais autrefois des yeux. Je connais les saisons +tout comme dans le temps où je voyais verdir les avoines, faucher les +prés, mûrir les froments, jaunir les feuilles du châtaignier, et rougir +les prunes des oiseaux sur les buissons. J'ai des yeux dans les +oreilles,» continua-t-il en souriant; «j'en ai sur les mains, j'en ai +sous les pieds. Je passe des heures entières à écouter près des ruches +les mouches à miel qui commencent à bourdonner sous la paille, et qui +sortent une à une, en s'éveillant, par leur porte, pour savoir si le +vent est doux et si le trèfle commence à fleurir. J'entends les lézards +glisser dans les pierres sèches, je connais le vol de toutes les mouches +et de tous les papillons dans l'air autour de moi, la marche de toutes +les petites _bêtes du bon Dieu_ sur les herbes ou sur les feuilles +sèches au soleil. C'est mon horloge et mon almanach à moi, voyez-vous. +Je me dis: voilà le coucou qui chante? c'est le mois de mars, et nous +allons avoir du chaud; voilà le merle qui siffle? c'est le mois d'avril; +voilà le rossignol? c'est le mois de mai; voilà le hanneton? c'est la +Saint-Jean; voilà la cigale? c'est le mois d'août; voilà la grive? c'est +la vendange, le raisin est mûr; voilà la bergeronnette, voilà les +corneilles? c'est l'hiver. Il en est de même pour les heures du jour. Je +me dis parfaitement l'heure qu'il est à l'observation des chants +d'oiseaux, du bourdonnement des insectes et des bruits de feuilles qui +s'élèvent ou qui s'éteignent dans la campagne, selon que le soleil +monte, s'arrête ou descend dans le ciel. Le matin, tout est vif et gai; +à midi, tout baisse; au soir, tout recommence un moment, mais plus +triste et plus court; puis tout tombe et tout finit. Oh! jamais je ne +m'ennuie; et puis, quand je commence à m'ennuyer, n'ai-je pas cela?» me +dit-il en fouillant dans sa poche, et en tirant à moitié son chapelet. +«Je prie le bon Dieu jusqu'à ce que mes lèvres se fatiguent sur son +saint nom et mes doigts sur les grains. Qui est-ce qui s'ennuierait en +parlant tout le jour à son Roi, qui ne se lasse pas de l'écouter?» +dit-il avec une physionomie de saint enthousiasme. «Et puis la cloche de +Saint-Point ne monte-t-elle pas cinq fois par jour jusqu'ici? Elle me +dit que Dieu aussi pense à moi.» + +--«Mais l'hiver?» lui dis-je, afin de m'instruire pour moi-même de tous +ces mystères de la solitude, de la cécité et de la vieillesse. + +--«Oh! l'hiver,» me répondit-il, «il y a le feu dans le foyer, le bruit +des sabots des enfants dans la maison, les châtaignes qu'on écorce, les +pois qu'on écosse, le maïs qu'on égrène, le chanvre qu'on tille: tous +ces travaux n'ont pas besoin des yeux. Je travaille tout l'hiver au coin +du feu en jasant avec les enfants ou avec les chèvres et les poules qui +vivent avec nous, et je me repose tout l'été. Oh! non, le temps ne me +dure pas; seulement quelquefois je voudrais bien, comme à présent, +revoir le visage de ceux qui me rencontrent sur le chemin, et que j'ai +connus dans les vieux temps. Par exemple, dites-moi donc, Monsieur,» +poursuivit-il timidement, «si vous avez toujours ces longs cheveux +châtains qui sortaient de dessous votre chapeau, et qui balayaient vos +joues fraîches comme les joues d'une jeune fille, quand vous +accompagniez votre père à la chasse, et que vous buviez une goutte de +lait en passant dans le cellier de sapin de ma fille?» + +--«Hélas! père Dutemps, il a neigé sur ces cheveux-là depuis. Le visage +de l'enfant, du jeune homme et de l'homme mûr se ressemblent, comme +l'arbre que vous avez planté il y a trente ans ressemble à l'arbre qui +vous donne aujourd'hui ses fruits en automne: c'est le même bois, ce ne +sont plus les mêmes feuilles.» + +--«Et avez-vous toujours ces beaux chevaux blancs qui galopaient dans le +grand pré, auprès du château, et qu'on disait que vous aviez ramenés, +après vos voyages, du pays de notre père Abraham?» + +--«Ils sont morts de tristesse et de vieillesse, loin de leur soleil et +loin de moi.» + +--«Mais est-il bien vrai que vous allez vendre ces prés, ces vignes, ces +bois, cette bonne maison que le soleil faisait reluire comme les murs +d'une église au fond du pays?» + +--«Ne parlons pas de cela, père Dutemps! Dieu est Dieu; les prés, les +terres et les maisons sont à lui, et il les change de maître quand il +veut! Je ne sais pas ce qu'il ordonnera de nous; mais souvenez-vous +toujours de mon père, de ma mère, de mes soeurs, de ma femme et de moi; +et quand vous direz vos prières sur votre chapelet, réservez toujours +sept ou huit grains en mémoire d'eux.» + +Je serrai de nouveau la main du coquetier, et je continuai mon chemin. + +J'étais heureux d'avoir retrouvé ce vieillard, comme un homme se +réjouit, après un demi-siècle, de retrouver dans une bruyère les traces +d'un sentier où il a passé dans ses beaux jours, et qu'il croyait +effacées pour jamais. Chaque pas de mon cheval, en descendant des +montagnes, me découvrait un pan de plus de la vallée, du village, des +hameaux enfouis sous les noyers, de mes jardins, de mes vergers, de ma +maison; mon oeil s'éblouissait et s'humectait de reconnaissance en +reconnaissance. De chaque site, de chaque toit, de chaque arbre, de +chaque repli du sol, de chaque golfe de verdure, de chaque clairière +illuminée par les rayons rasants du soleil couchant, un éclair, une +mémoire, un bonheur, un regret, une figure, jaillissaient de mes yeux et +de mon coeur, comme s'ils eussent jailli du pays lui-même. Je me +rappelais père, mère, soeurs, enfance, jeunesse, amis de la maison, +contemporains de mes jours de joie et de fête, arbres d'affection, +sources abritées, animaux chéris, tout ce qui avait jadis peuplé, animé, +vivifié, enchanté pour moi ce vallon, ces prairies, ces bois, ces +demeures. Je secouais comme un fardeau importun, derrière moi, les +années intermédiaires entre le départ et le retour; je rejetais plus +loin encore l'idée de m'en séparer pour jamais. J'avais douze ans, j'en +avais vingt, j'en avais trente; regards de ma mère, voix de mon père, +jeux de mes soeurs, entretiens de mes amis, premières ivresses de ma +vie, aboiements de mes chiens, hennissements de mes chevaux, expansions +ou recueillements de mon âme tour à tour répandue ou enfermée dans ses +extases, matinées de printemps, journées à l'ombre, soirées d'automne au +foyer de famille, premières lectures, bégayements poétiques, vagues +mélodies: tout se levait de nouveau, tout rayonnait, tout murmurait, +tout chantait en moi comme ce chant de résurrection, comme l'_Alleluia_ +trompeur qu'entend _Marguerite_ à l'église le jour de Pâques dans le +drame de Goethe. Mon âme n'était qu'un cantique d'illusions! + +Je croyais retrouver, en entrant dans la cour et en passant le seuil, +tout ce que le temps était venu en arracher. Si ce chant eût été noté +dans des vers, il serait resté l'hymne de la félicité humaine, +l'holocauste du bonheur terrestre rallumé dans le coeur de l'homme par +la vue des lieux où il fut heureux! + +Ce chant intérieur tombait peu à peu en approchant davantage. Ma vieille +jument pressait le pas; elle gravissait le chemin creux qui monte du +ruisseau vers le tertre du château; les jeunes étalons, les mères et les +poulains qui paissaient dans les prés voisins accouraient au bruit de +ses pas sur les pierres; ils passaient leurs têtes au-dessus des haies +qui bordent le sentier, ils la saluaient de leurs hennissements et la +suivaient derrière les buissons en galopant, comme pour faire fête à +leur ancienne compagne de prairies. + +Hélas! personne n'apparaissait au-devant de moi! les feuilles mortes du +jardin que le vent et les torrents balayaient seuls, jonchaient les +pelouses autrefois si vertes, et couvraient le seuil de la barrière +entr'ouverte par laquelle on entre dans l'enclos. Un seul vieux chien +invalide se traîna péniblement à ma rencontre, et poussa quelques +tendres gémissements en léchant les mains de son maître. Une petite +fille de douze ans, qui garde les vaches dans l'enclos, entr'ouvrit la +porte au bruit des pas de mon cheval. Elle courut dire à la vieille +servante, qui filait sa quenouille dans une chambre haute, que j'étais +arrivé. La bonne fille descendit, en boitant, l'escalier en spirale, et +m'accueillit avec une triste et tendre familiarité dans la cuisine +basse, où la cendre tiède recouvrait le foyer. J'ôtai la selle et la +bride à la jument; la petite bergère lui ouvrit la barrière et la lança +dans le verger. + +Après avoir commandé quelques herbages et quelques fruits pour mon +repas, je montai dans les appartements, et j'ouvris les volets, fermés +depuis trois ans. Mais il n'y entra que plus de tristesse avec plus de +jour, car la lumière, en les remplissant, ne faisait que m'en montrer +davantage le vide. Il n'y eut que quelques oiseaux familiers, ces beaux +paons nourris par nos mains, qui parurent se réjouir en voyant se +rouvrir les fenêtres: ils regardèrent, ils volèrent lourdement un à +un, comme en hésitant, du gazon sur le rebord de la galerie gothique, où +nous avions l'habitude de leur égrener des miettes de pain; ils me +suivirent comme autrefois jusque dans les chambres, en cherchant de +l'oeil les femmes et en frappant du bec les parquets retentissants. La +fidélité de ces pauvres oiseaux m'attendrit. Je me hâtai de descendre +dans l'enclos, pour échapper à la solitude inanimée des murs. Mes chiens +seuls me suivaient, et je pensais au jour où il faudrait aussi les +congédier. + +Pour un homme qui a longtemps habité en famille un site de prédilection, +le jardin est une prolongation de l'habitation, c'est une maison sans +toit; le jardin a les mêmes intimités, les mêmes empreintes, les mêmes +souvenirs que la maison! Les arbres, les pelouses, les allées désertes +se souviennent, racontent, retracent, causent ou pleurent comme les +murs. C'est un abrégé de notre passé. J'y retrouvais toutes les heures +au soleil ou à l'ombre que j'y avais passées, toutes les poésies de mes +livres et de mon coeur que j'y avais senties, écrites ou seulement +rêvées, pendant les plus fécondes et les plus splendides années de mon +été d'homme. Chaque source balbutiait, comme autrefois, sa note que +j'avais reproduite; chaque rayon sur l'herbe, son image que j'avais +repeinte; chaque arbre, son ombre, ses nids, ses brises dans ses +feuilles vertes ou ses frissons dans ses feuilles mortes, que j'avais +goûtés, recueillis et répercutés dans mes propres harmonies: tout y +était encore, excepté l'écho mort et le miroir terni en moi. + +J'arrivai ainsi, traînant mes pas sous les branches jaunies et sur les +sables humides, jusqu'à une petite porte percée dans un vieux mur +tapissé de lierre et de buis. Vous savez que le mur de l'église projette +son ombre sur cette partie du jardin, et que l'on communique, par cette +porte dérobée, de l'enclos dans le cimetière du village. Vous savez que +j'ai ajouté à ce cimetière ombragé de vieux noyers, un petit coin de +terre retranché au jardin, afin que ce petit coin de terre, dont j'ai +fait don au village, fût à la fois la propriété de la mort et la +propriété de la famille, et que, si la nécessité nous dépouillait un +jour de l'habitation et du domaine de _Saint-Point_, cette nécessité ne +fît pas du moins passer ce domaine des morts dans les mains d'une +famille étrangère ou d'un propriétaire indifférent. + +C'est sur cette frontière neutre entre le cimetière et le jardin, que +j'ai bâti (le seul édifice que j'aie bâti ici-bas) un petit monument +funèbre, une chapelle d'architecture gothique, entourée d'un cloître +surbaissé en pierres sculptées qui protégent quelques fleurs tristes, et +qui s'élèvent sur un caveau. C'est là que j'ai recueilli et rapporté de +loin, près de mon coeur, les cercueils de tout ce que j'ai perdu sur la +route de plus aimé et de plus regretté ici-bas. + +Toutes les fois que j'arrive à _Saint-Point_ ou toutes les fois que j'en +pars pour une longue absence, je vais seul, à la chute du jour, dire à +genoux un salut ou un adieu à ces chers hôtes de l'éternelle paix, sur +ce seuil intermédiaire entre leur exil et leur félicité. Je colle mon +front contre la pierre qui me sépare seule de leurs cendres, je +m'entretiens à voix basse avec elles, je leur demande de nous envelopper +dans nos aridités d'un rayon de leur amour, dans nos troubles d'un rayon +de leur paix, dans nos obscurités d'un rayon de leur vérité. J'y suis +resté plus longtemps aujourd'hui et plus absorbé dans le passé et dans +l'avenir, qu'à aucun autre de mes retours ici. J'ai relu, pour ainsi +dire, ma vie tout entière sur ce livre de pierre composé de trois +sépulcres: enfance, jeunesse, aubes de la pensée, années en fleurs, +années en fruits, années en chaume ou en cendres, joies innocentes, +piétés saintes, attachements naturels, études ardentes, égarements +pardonnés d'adolescence, passions naissantes, attachements sérieux, +voyages, fautes, repentirs, bonheurs ensevelis, chaînes brisées, chaînes +renouées de la vie, peines, efforts, labeurs, agitations, périls, +combats, victoires, élévations et écroulements de l'âge mûr sur les +grandes vagues de l'océan des révolutions, pour faire avancer d'un degré +de plus l'esprit humain dans sa navigation vers l'infini! Puis les +refroidissements d'ardeur, les déchirements de destinée, les martyres +d'esprit, les pertes de coeur, les dépouillements obligés des choses ou +des lieux dans lesquels on s'était enraciné, les transplantations plus +pénibles pour l'homme que pour l'arbre, les injustices, les +ingratitudes, les persécutions, les exils, les lassitudes du corps avant +celles de l'âme, la mort enfin, toujours à moitié chemin de quelque +chose. + +Tout cela a roulé en bruissant pendant je ne sais combien de temps dans +ma tête, comme le torrent de ma vie qui serait redescendu tout à coup +après une pluie d'orage de toutes les montagnes, et qui serait revenu +prendre possession de son lit desséché. Le tombeau était pour moi la +pierre de Moïse d'où coulaient toutes les eaux; j'ouvris mon coeur comme +une écluse, et la prière en sortit à grands flots avec la douleur, la +résignation et l'espérance; et mes larmes aussi coulaient; et quand je +retirai mes mains de mes yeux et que je les posai contre le seuil pour +le bénir, elles firent une marque humide sur la pierre blanche... + +Un bruit m'avait fait lever en sursaut. + +C'était une sourde et monotone psalmodie qui sortait d'une petite +fenêtre grillée au flanc de l'église, tout près de moi. Je m'essuyai le +front et les genoux pour faire le tour de l'édifice, et pour y entrer +par la petite porte qui ouvre au midi sur la côte opposée. Je fus arrêté +sur la première marche par un petit cercueil recouvert d'un drap blanc +et de deux bouquets de roses blanches aussi, que portaient quatre jeunes +filles d'un hameau des montagnes. Le vieux curé les suivait en récitant +quelques versets de liturgie latine sur la brièveté de la vie; un père +et une mère pleuraient, en chancelant, derrière lui. Je marchai vers la +fosse avec eux, et je jetai à mon tour les gouttes d'eau, image des +gouttes de larmes, sur le cercueil de la jeune fille, et je rentrai sans +avoir osé regarder le pauvre père! + +J'ai passé la soirée à vous écrire: ce coeur a besoin de crier quand il +est frappé. Je remercie Dieu de m'avoir laissé dans le vôtre un écho qui +me renvoie jusqu'au bruit de mes larmes sur mon papier. La vie est un +cantique dont toute âme heureuse ou malheureuse est une note.--Adieu! + + LAMARTINE. + + + + +XVIe ENTRETIEN. + +4e de la deuxième Année. + +BOILEAU. + + +I + +Revenons pour un moment au siècle littéraire de Louis XIV. Nous aurons à +y revenir bien souvent encore en touchant à Corneille, à Molière, à La +Fontaine, à Bossuet, à Fénelon, à Pascal, à Mme de Sévigné, ces éternels +survivants d'un siècle mort. + +Nous allons aujourd'hui vous parler de Boileau. Boileau est à lui seul +un procès littéraire. Est-ce un grand homme de lettres? Est-ce une pâle +médiocrité? Est-ce un Tarquin de notre littérature ayant fauché du +tranchant de ses satires toutes les tiges naissantes de l'esprit +français qui menaçaient de dépasser sa platitude? Est-ce un eunuque +_Narsès_ de notre beau siècle, ayant arraché à nos poëtes leur virilité +et à notre langue sa jeunesse pour les rendre timides, serviles et +stériles comme lui-même? A-t-il nui à notre croissance comme nation +intellectuelle, ou a-t-il dirigé notre séve égarée et surabondante vers +une conformation durable de la langue et de la pensée, en réprimant +cette séve de la France et en la contenant dans les règles éternelles du +bon sens et du bon goût, ces deux nécessités premières et ces deux +qualités natives du génie français? + +C'est ce procès, si souvent débattu de nos jours avec la partialité et +avec la passion des querelles d'esprit, que nous allons essayer de juger +à notre tour, en comprenant bien et en faisant bien comprendre cet homme +d'achoppement, Boileau. + + +II + +Disons d'abord une vérité sévère en apparence, mais en réalité flatteuse +pour notre pays. Le premier devoir et le premier droit d'un homme qui +écrit sur la littérature universelle du genre humain, c'est d'être +lui-même universel, c'est de s'élever par conséquent au-dessus des +amours-propres, des préjugés, des superstitions d'esprit, des fanatismes +nationaux de sa patrie et de son temps, pour juger les hommes par leurs +oeuvres et non par leurs prétentions. Les lettres n'ont pas de +frontières et ne connaissent pas de drapeaux. Ce qu'on pense et ce qu'on +écrit de beau à Rome, à Ispahan, à Jérusalem, à Pétersbourg, à Vienne, à +Londres, à Madrid, à Calcutta, à Pékin, grandit l'humanité pensante à +Paris. Il n'y a pas de droit d'aubaine pour la pensée: le génie est du +domaine commun. Il est comme l'air; il franchit, sans les connaître, +toutes les limites politiques des peuples pour vivifier partout tout ce +qui le respire. + +Ce serait un pauvre critique que celui qui se déclarerait un critique +national et qui arrêterait les chefs-d'oeuvre de l'intelligence +étrangère à ces mesquines douanes de la pensée, en leur demandant leurs +certificats d'origine. Nous n'avons eu que trop de ces critiques +prohibitifs en France et ailleurs. Ce sont eux qui ont stérilisé les +lettres, en empêchant, autant qu'il était en eux, ces unions conjugales +entre les esprits de différents climats, qui auraient multiplié leurs +fruits en se rencontrant pour s'unir. Toute fécondité vient de l'union, +dans la nature morale comme dans la nature matérielle. Il y a dans +l'esprit humain, comme dans les végétaux, des pensées mâles et des +pensées femelles. Ces hommes d'exclusion ressemblent à ces Arabes des +frontières de Perse qui étendent des toiles autour des palmiers mâles de +leurs tribus, dans le temps de la floraison, pour empêcher le vent du +désert d'aller porter les semences de leurs palmiers aux palmiers +femelles des tribus voisines. Ils tuent le fruit et font la disette au +détriment de tous. Mais le vent finit par passer, malgré les hommes, et +par porter la fécondité dans les deux partis. + +Nous ne sommes pas de ces hommes jaloux de la gloire et de la nourriture +intellectuelle des autres peuples que le nôtre. Nous aimons à rendre à +toutes les races pensantes ce qui est à ces races, et à Dieu ce qui est +à Dieu. + + +III + +Cela dit, et après ces précautions oratoires, nous allons, à nos risques +et périls, exprimer franchement, en quelques mots, notre pensée sur les +aptitudes naturelles de la France comparées aux aptitudes des nations +antiques et modernes avec lesquelles notre littérature nationale peut +rivaliser. Chacune de ces nations a reçu son lot de la nature. + +L'Inde a la supériorité dans la théosophie, cette disposition mystique +admirable et sainte qui voit la Divinité avec évidence dans toute la +nature, qui fait de toute la nature un miroir de cette Divinité, et qui +contemple avec ravissement dans ce miroir le drame divin et humain de la +création. + +La Chine a la supériorité dans la science qui recueille, qui découvre la +première les faits; elle a la supériorité aussi dans la raison qui +conclut de cette science des faits une grande sagesse pratique et +utilitaire en toute chose, agriculture, morale, législation, +civilisation, politique. Les grandes inventions appartiennent à cette +race expérimentale. C'est par excellence le peuple inventif. + +L'Arabie, en y comprenant les Hébreux, les Persans et presque tout +l'Orient de la zone rapprochée de l'Europe, a la supériorité dans +l'imagination; c'est la race du merveilleux par excellence, la terre des +songes, le lit de pavots où l'on rêve éveillé avec le plus de charme et +de poésie. Nulle part on ne conte mieux ces récits chimériques qui +flottent dans l'imagination transparente comme les fumées du narghilé +dans un ciel serein. Tous les conteurs, ces poëtes populaires de la +tente, sont Arabes ou Persans, et tous nos contes viennent de Bagdad. + +La Grèce a la supériorité dans l'art, cette logique de la pensée, de +l'imagination et du sentiment. De tout ce que la Grèce touche, divinité, +philosophie, politique, poésie, musique, drame, histoire, architecture, +marbre, pierre, pinceau, elle fait un art accompli. C'est le lapidaire +de l'espèce; elle taille tout, elle polit tout, elle enchâsse tout dans +un cadre parfait. Sa littérature façonnée est l'écrin de l'intelligence +humaine. + +Rome a la supériorité en politique, en guerre, en éloquence d'action, en +constance dans ses desseins, en caractère en un mot. C'est le peuple du +caractère; il y en a jusque dans sa littérature. Lisez Tacite; c'est le +nerf irrité d'un peuple volontaire, libre, humilié, mais indompté; c'est +le muscle qui perce la chair. Le caractère de sa race y palpite à chaque +mot comme dans le spasme du gladiateur mourant. + +L'Italien, fils non dégénéré, mais déshérité, du Romain, a la +supériorité dans le sentiment du beau. C'est là son génie, c'est là sa +vertu, c'est là son signe entre les peuples. Son âme a reçu plus de part +que celle des autres nations dans ce type éternel et ineffable de +_beauté_ qui est le modèle intérieur sur lequel se moulent les actes ou +les oeuvres de l'homme. Beauté dans la forme: voyez ses femmes! Beauté +dans l'architecture: voyez ses temples et ses palais! Beauté dans la +sculpture: voyez son Michel-Ange! Beauté dans la peinture: voyez son +Raphaël! Beauté dans la musique: voyez son Rossini! Beauté dans la +poésie: voyez son Dante, que des pamphlétaires m'accusent aujourd'hui, +en Italie, d'avoir calomnié, parce que j'ai séparé, en parlant de lui, +l'oeuvre ténébreuse du théologien du génie incomparable du poëte, et +parce que je l'ai appelé le dieu de la poésie, tandis que Voltaire +l'appelait le monstre de la barbarie! Voyez sa langue: elle ne pèche +même que par l'excès du beau; elle est trop sonore pour des lèvres +d'homme, elle ne devrait être parlée que par des anges ou par des +femmes! Voyez son Tasse! voyez son Arioste! voyez son Pétrarque, Platon +de l'amour féminin! voyez même son Machiavel, qui a porté le sentiment +du beau jusque dans les crimes de son style! C'est toujours le peuple du +beau. L'Italien est un amant du beau. + +L'Allemand a la supériorité dans la philosophie spéculative et dans la +construction presque indienne de sa langue, faite pour incorporer des +rêves ou pour élaborer des idées. L'Allemand est un philosophe. + +L'Espagnol, en littérature, a la supériorité dans l'élévation grandiose +de l'âme et dans la noblesse souvent exagérée du style. C'est cette +élévation de l'âme qui donne à sa littérature le caractère mystique, +ascétique, érémitique qu'on trouve dans sa sainte Thérèse et dans son +peintre Murillo. C'est cette noblesse exagérée des sentiments qui lui a +maintenu longtemps le génie chevaleresque poussé jusqu'à la folie et +jusqu'à la caricature, dont son _don Quichotte_, son livre populaire, a +été, sous la plume de Cervantès, l'amusante et déplorable dérision. Ce +sont les vices d'un peuple qu'il faut bafouer; ce ne sont pas ses vertus +nationales. L'Espagnol, qui se transforme aujourd'hui en citoyen, a été +jusqu'ici un chevalier et un moine. + +Le Portugais, dont la langue a toutes les magnificences de l'espagnol +sans en avoir les défauts, a la supériorité dans l'aventure et dans +l'audace; il a joué sa fortune sur toutes les vagues de l'Océan. Jamais +peuple si peu nombreux ne fit et n'écrivit de si grandes choses. Son +Camoëns est le poëte épique de son histoire, de ses découvertes et de +ses conquêtes dans l'Inde. Son empire, transbordé en six mois de +Lisbonne en Amérique, sera un jour le texte d'un autre Camoëns. Le +Portugais est un aventurier, l'aventurier national, héroïque et poétique +des temps modernes. + +L'Angleterre, après l'Allemagne, est en littérature la seule nation dont +le génie vienne du Nord sans avoir passé par la Grèce et par Rome; elle +a la supériorité de l'originalité. Cette originalité a un peu été +déteinte par la Bible dans _Milton_ et par la latinité d'Horace dans +_Pope_, l'Horace anglais. Mais son véritable géant, Shakspeare, est né, +comme Antée, de lui-même et de la terre. Il a imprégné le génie +littéraire saxon anglais d'une séve septentrionale, sauvage, puissante, +qu'elle ne peut plus perdre. Les institutions libres de cette nation et +sa situation forcément navale ont donné à son génie incontestable le +caractère multiple de ses aptitudes. Il a le besoin de compenser la +petitesse de son territoire par une immense et forte personnalité. Le +citoyen de la Grande-Bretagne est un patriarche dans sa maison, un poëte +dans ses forêts, un orateur sur sa place publique, un marchand dans son +comptoir, un héros sur son navire, un cosmopolite sur le sol de ses +colonies, mais un cosmopolite emportant sur tous les continents avec lui +son indélébile individualité. Les races antiques n'ont rien qui lui +ressemble. On ne peut le définir, en politique comme en littérature, que +par son nom: l'Anglais est un Anglais. + +L'Amérique n'a encore que la supériorité de la jeunesse. Son génie, +s'il lui en vient un autre que celui de la vieille Europe, sa mère, est +à l'état de croissance. On ne sait encore ce qu'il produira, peuple sans +ancêtres sur un continent sans passé: + + _Prolem sine matre creatam!_ + +La France, il faut l'avouer, dussent toutes les férules des écoles +tomber sur la main qui inscrit ces lignes, la France n'a pas eu +jusqu'ici, parmi ses innombrables aptitudes, la grande imagination +littéraire et poétique. La meilleure preuve de ceci, c'est qu'elle n'a +ni un grand poëte épique comme Homère, Dante, le Tasse, ni un grand +poëte lyrique sacré comme David, ni un grand poëte lyrique profane et +philosophique comme Horace et Pindare, ni un grand dramatiste comme +Eschyle ou Shakspeare. La France a peu d'imagination poétique; elle +semble réserver cette qualité surhumaine de l'humanité, l'enthousiasme, +pour ses actes plus que pour ses oeuvres. + +Elle n'a pas la théosophie contemplative de l'Inde; elle n'a pas le +rationalisme obstiné, inventif et législateur de la Chine; elle n'a pas +la fécondité de chimères, l'instinct du merveilleux de l'Arabie; elle +n'a pas l'art exquis et universel de la Grèce; elle n'a pas la constance +et l'austérité de la vieille Rome; elle n'a pas la grâce et la mollesse +de l'Italie moderne; elle n'a pas la philosophie spéculative et planante +sans toucher terre de l'Allemagne; elle n'a pas le génie du grandiose et +du chevaleresque de l'Espagne; elle n'a pas le génie des aventures +épiques des Portugais; elle n'a pas l'indélébile originalité de +l'Angleterre. + +Mais la France rachète toutes ces infériorités relatives avec ces +peuples par des qualités d'esprit, de caractère, et surtout de coeur, +qui lui sont propres, et qui la placent, sinon au-dessus, du moins au +niveau et souvent en avant de ces grandes individualités humaines. La +privation relative de ces grandes facultés de l'imagination préserve +aussi la France des excès et des vices inséparables de ces facultés trop +dominantes dans certaines races. Son génie n'a pas leur puissance, mais +aussi il n'a pas leurs défauts; rien n'altère, chez le Français, cet +équilibre admirable des facultés qui est la santé de l'esprit, comme +l'équilibre des humeurs est la santé du corps. Cet équilibre parfait de +l'imagination et de la raison, de l'enthousiasme et de la prudence, de +la force d'impulsion et de la force de résistance, de la chaleur d'âme +et du sang-froid d'esprit, conserve au génie français cette qualité des +qualités, le jugement, sans lequel le génie devient une maladie mentale. + +Le jugement lui donne ce qu'on appelle le goût dans les arts, le goût, +c'est-à-dire le discernement exquis, irréfléchi, mais pour ainsi dire +infaillible, de l'esprit, qui lui fait dire: ceci est bon, ceci est +mauvais; ceci est dans la convenance des choses, ceci n'y est pas. +Attrait ou répugnance naturelle de l'esprit qui le préserve des +engouements illogiques et qui lui fait choisir les aliments sains de +l'intelligence, comme la répugnance physique du palais ou de l'odorat +préserve le corps des substances suspectes ou nuisibles. Le goût, en +effet, n'est que le choix sous un autre nom; c'est une des facultés du +génie national les plus précieuses, et qu'aucun peuple peut-être, ni +parmi les anciens, ni parmi les modernes, n'a possédé avec autant +d'infaillibilité et de délicatesse que le Français; c'est même par cette +qualité qu'il est en littérature et en idées l'oracle de l'Europe. Le +Français est le dégustateur intellectuel de toutes les productions de +la pensée dans le monde. Ce qu'il aime, on l'aime; ce qu'il rejette, on +le rejette; son jugement a l'autorité d'un instinct. + +Or, qu'est-ce que le Français aime par-dessus tout et avant tout dans +les productions de la pensée? C'est le bon sens. La première qualité +qu'il exige, et avec raison, d'une oeuvre de l'esprit et des langues, +c'est d'être conforme au bon sens. + +Et qu'est-ce que le bon sens? Le bon sens est: _la moyenne rigoureuse de +l'esprit humain dans tout l'univers et dans tous les temps._ C'est la +meilleure définition que je puisse trouver. Au-dessus du bon sens il y a +le génie, apanage exceptionnel d'un très-petit nombre; au-dessous du bon +sens il y a la sottise, la démence, la médiocrité, apanage déplorable de +tout ce qui est inférieur au nom d'homme dans l'espèce humaine. Mais +entre le génie et la médiocrité il y a le vaste domaine du bon sens, la +région moyenne des vérités reçues, la terre des heureux et des sages, +qui ne s'élève pas jusqu'aux régions périlleuses et inhabitées du génie, +qui ne descend pas jusqu'aux régions basses et ténébreuses de la +médiocrité, mais qui s'étend, immense et sereine, entre les deux abîmes +et qui est le séjour moral habité par les bons esprits. C'est là que le +génie français règne par le goût, qu'il maintient sa royauté par +l'esprit, cette monnaie du génie à l'usage d'un plus grand nombre +d'intelligences que le génie lui-même. + + +IV + +Et qu'est-ce encore que l'esprit? L'esprit est la grâce du bon sens. +Nous ne pouvons pas non plus trouver une expression plus exacte et plus +concise pour le définir. On voit par cette définition que l'esprit ainsi +entendu ne vient pas seulement de l'intelligence, mais qu'il vient aussi +du caractère. Une intelligence juste, vive et fine, un coeur ouvert, +large et bienveillant sont les deux conditions nécessaires à un peuple +ou à un homme pour avoir ce qu'on appelle de l'esprit. Le méchant n'en a +pas, car la méchanceté n'a pas de grâce. Le Français en a, car il est +essentiellement bon; il s'oublie en toute occasion lui-même pour voler +au secours de tout le monde. On l'accuse d'étourderie, c'est peut-être +vrai, mais son étourderie est toujours l'élan de la magnanimité vers +quelque belle chose. Il y a du vent dans son âme, mais ce vent enfle les +voiles du monde vers tout ce qui brille d'élevé ou de beau à l'horizon +des idées. + +De tout ceci que conclure? que, si l'Indou est un théosophe, le Chinois +un raisonneur, le Romain un politique, l'Espagnol un chevalier, l'Arabe +un conteur, le Grec un artiste, le Portugais un aventurier héroïque, +l'Allemand un philosophe, l'Anglais un patriote, l'Italien moderne un +amant du beau, le Français, lui, est par excellence un homme d'esprit. +Nous avons dit que le bon sens était _la moyenne de l'esprit humain dans +tout l'univers_; nous avons dit que l'esprit et le goût étaient les +caractères du bon sens français en littérature; nous avons dit que le +Français était l'homme d'esprit entre tous les peuples; nous ajoutons: +la capitale du bon sens est en France, la moyenne du monde est à Paris. + + +V + +Ce court préambule était nécessaire pour arriver à l'inexplicable +influence de Boileau sur les lettres françaises. Dans aucun autre pays +du monde un tel homme n'aurait laissé une trace de son nom. Pour le +comprendre il fallait comprendre préalablement l'esprit français +contemporain. + +Boileau n'était certes pas un homme de génie; il n'avait aucune de ces +qualités qui composent la nature des grands poëtes, ces foyers +d'enthousiasme brûlés les premiers par leur propre feu. La véritable +poésie est inséparable de la grandeur d'âme, des convulsions de la +passion, de l'élévation des idées, de la chaleur qui atteste la vie dans +l'oeuvre de l'esprit comme celle du coeur atteste la vie dans l'homme +des sens. En mettant la main sur le coeur du vrai poëte, il faut le +sentir battre, comme celui des héros, plus vite et plus fort que celui +des autres mortels. La poésie est l'héroïsme de l'esprit et de l'âme. +Boileau n'avait rien de ces dons ou de ces excès de nature qui font +souvent mourir jeunes les grands poëtes, mais qui les font revivre +éternellement dans leur nom et dans leurs chants. Ce n'était point un +homme de chant; c'était un homme de chuchotement ingénieux et à voix +basse, ou plutôt à peine était-ce un homme. + +La nature ou un accident d'enfance, en lui refusant la virilité qui fait +les grandes passions, les grands malheurs, les grandes gloires, lui +avait aussi refusé cette puissance d'aimer qui est le tourment, mais +aussi qui est la fécondité de l'âme. Quand ces grandes passions sont +refusées à un homme, il faut se défier de lui. À défaut des grandes, il +est réduit aux petites passions de la société: de l'envie, de la haine, +de l'amour-propre, quelquefois de l'ambition et de l'intrigue, comme les +Narsès de l'antiquité. Les infirmes naissent jaloux: c'est la loi de la +nature; ils se vengent sur les êtres complets du malheur et de +l'imperfection de leur être; leur consolation, c'est de ravaler ce qui +les dépasse. Un sens de moins peut détruire toute l'harmonie d'une âme; +une infirmité vicie souvent toute une existence. Si Boileau n'avait pas +été maladif il n'aurait pas écrit des satires, et si lord Byron, de nos +jours, n'avait pas été boiteux, il n'aurait pas écrit _Don Juan_, cette +vengeance d'un esprit perverti par l'orgueil souffrant contre ceux qui +marchent droit. Le malheur est souvent méchant, et cette méchanceté est +la seule excusable; le coeur comprimé par une souffrance se dilate +rarement pour aimer les hommes. + + +VI + +Une prédisposition naturelle inclina donc Boileau à la satire. + +En effet, qu'est-ce que la satire? C'est la mauvaise humeur de l'esprit +chez les hommes qui, comme Boileau ou Horace, ne font que la satire des +oeuvres; c'est la mauvaise humeur de la vertu chez les hommes qui, comme +Juvénal, font la satire des moeurs; mais toujours c'est la mauvaise +humeur. C'est l'explosion moqueuse ou virulente d'une âme plus sensible +aux laideurs qu'aux beautés intellectuelles ou morales de l'humanité. +L'enthousiasme et l'amour, ces deux seules véritables Muses divines, ne +s'abaissent pas à satiriser le genre humain; elles pleurent sur lui s'il +se souille, elles lui chantent le _Sursum corda_, de l'espérance s'il se +décourage ou s'il se dégrade. Elles croiraient se dégrader elles-mêmes +si elles lui présentaient le miroir satirique de Boileau ou le miroir +tragique de Juvénal pour le faire rire de ses ridicules ou pour le +faire frémir de ses crimes. + +La satire procède du dégoût ou de la haine, passions peu dignes d'être +exprimées en vers immortels par les poëtes. Voilà pourquoi nous ne +plaçons, dans notre opinion personnelle, ce genre de littérature qu'à un +degré inférieur dans les oeuvres de l'esprit humain. Nous exceptons +néanmoins de ce mépris les grandes et saintes indignations en vers de +_Juvénal_, de _Gilbert_ et d'un poëte unique dans notre temps, +_Barbier_. C'est lui qui, dans une _iambe_ intitulée _la Curée_, a égalé +Pindare en verve et dépassé Juvénal en colère, mais verve lyrique aux +images de Phidias comme _la Cavale_, colère sainte aux accents d'airain +comme l'_Imprécation biblique_. Ces satires-là ne sont pas de la haine; +elles sont l'amour du beau et de l'honnête poussé jusqu'à la vengeance +contre le laid et le crime. Mais cette vengeance élevée ne supplicie +personne; elle est anonyme, comme le glaive exterminateur dans les mains +de l'ange; elle ne tombe pas sur des têtes, mais sur des vices. + +C'est ainsi que, dans une de ces satires immortelles, _Barbier_ flagelle +le Paris de 1830 du geste et du ton dont le Dante flagellait la +Florence de 1300. Ce poëte, sans blesser personne, gourmande les cupides +bassesses de ces foules du lendemain qui se précipitent sur tout ce qui +tombe, et flétrit les faciles victoires de ces fanfarons d'après coup +qui outragent tout ce qui est désarmé. Écoutez-en seulement les derniers +vers; ils rappellent, par leur fruste énergie, le poil hérissé et la +gueule sanglante de ce sanglier de Calydon qu'on voit sur la place du +marché de Florence: + + Ainsi, quand, désertant sa bauge solitaire, + Le sanglier, frappé de mort, + Est là, tout palpitant, étendu sur la terre, + Et sous le soleil qui le mord; + Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée, + Ne bougeant plus en ses liens, + Il meurt, et que la trompe a sonné la curée + À toute la meute des chiens; + Toute la meute, alors, comme une vague immense, + Bondit; alors chaque mâtin + Hurle en signe de joie, et prépare d'avance + Ses larges crocs pour le festin. + Et puis vient la cohue, et les abois féroces + Roulent de vallons en vallons; + Chiens courants et limiers, et dogues, et molosses, + Tout s'élance, et tout crie: Allons! + Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène, + Allons! allons! les chiens sont rois! + Le cadavre est à nous; payons-nous notre peine, + Nos coups de dents et nos abois. + Allons! nous n'avons plus de valet qui nous fouaille + Et qui se pende à notre cou; + Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille, + Et gorgeons-nous tout notre soûl! + Et tous, comme ouvriers que l'on met à la tâche, + Fouillent ces flancs à plein museau, + Et de l'ongle et des dents travaillent sans relâche, + Car chacun en veut un morceau; + Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne + Avec un os demi rongé, + Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne, + Jalouse et le poil allongé, + Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne, + Son os dans les dents arrêté, + Et lui crie, en jetant son quartier de charogne: + «Voici ma part de royauté!» + + 1830. + +De telles satires sont des coups de foudre, et non des coups de +lanières. Cela ne blesse pas, cela écrase. + +Les autres sont un supplice personnel infligé, comme disent les +satiristes, par le fouet de la satire à des hommes dont ce fouet déchire +la peau. Eh bien! quelle que soit la justice de ce supplice, nous ne +pouvons ni approuver ni excuser ceux qui se donnent la mission de +l'infliger au ridicule et même au crime de leur temps. On m'apportait, +il y a peu d'années, en Italie, une de ces oeuvres de colère légitime +qui stigmatisent eu vers terribles des noms d'hommes vivants et qui font +saigner éternellement les coups de verge ou les coups de poignard de la +plume. Comme j'exprimais par ma physionomie ma répulsion involontaire +pour ces oeuvres de colère, quelqu'un me dit: «À quoi pensez-vous? Ne +faut-il pas que justice soit faite de toutes ces iniquités? Ne faut-il +pas que toutes les mauvaises fortunes aient leur Némésis?»--«Oui,» +répondis-je, «dans les sociétés d'hommes un exécuteur est nécessaire à +la justice; il faut un bourreau, peut-être, quoique je n'en sois pas +parfaitement convaincu, mais il ne faut pas être le bourreau.» + +Le satiriste sanglant est le bourreau des renommées; il jette au +charnier les noms dépecés de ses ennemis littéraires ou de ses ennemis +politiques. Ce n'est pas le métier des immortels. Ce sont là de ces +gloires dont on se repent; il faut se les refuser, sinon par respect +pour ses ennemis, du moins par respect pour soi-même. + +Prise dans une acception plus vulgaire, la satire n'est qu'une épigramme +prolongée. Une épigramme est un coup d'épingle à une vie, à un ridicule +ou à un homme. Quand elle s'adresse à un homme, ce n'est pas grand chose +qu'une épigramme; c'est une goutte de fiel dans un verre d'eau pour +rendre le breuvage de la raillerie amer à celui qu'on force à le boire. +Mais une satire littéraire, c'est-à-dire une épigramme délayée en deux +cents vers, c'est un torrent de fiel dans lequel on s'efforce de noyer +un nom. La masse de l'épigramme n'en corrige pas l'intention; c'est +toujours de la haine, de la haine qui rit au lieu de la haine qui tue, +mais enfin de la haine; si on ne veut pas tuer, on veut blesser. Le +principe de la satire ou de l'épigramme est mauvais, et ses résultats +sont cruels. Voilà pourquoi nous n'encourageons jamais les poëtes à cet +exercice haineux de leur génie. On y recueille ce qu'on a semé: on y +sème des larmes, on y recueille des larmes; mais celles qu'on répand +sont plus amères que celles que l'on a fait répandre. + + +VII + +Les modèles de Boileau, ceux qui tentèrent son génie essentiellement +imitateur, furent évidemment Horace et Juvénal, les deux satiristes +romains. Il ne devait jamais égaler dans ce genre ni la grâce à peine +maligne du doux, et voluptueux Horace, ni l'âpre énergie de Juvénal. La +satire d'Horace est un badinage; la satire de Juvénal est une tragédie. + +Le premier, assis à table entre Auguste, qu'il flatte, et Virgile, qu'il +aime, amuse le festin par quelques railleries décentes en vers contre +les mauvais poëtes de Rome; un autre jour, couché à l'ombre des chênes +verts de sa petite maison de Tibur (aujourd'hui remplacée par un +gracieux ermitage de capucins), au bruit et à la poussière humide des +cascatelles de l'_Anio_, dans lesquelles ses esclaves font rafraîchir +son vin de _Cadès_ ou de _Cécube_, il écrit à quelques amis de Rome une +épître familière où ses vers bondissent et coulent comme les filets +d'écume de l'_Anio_ sur la mousse. Si une légère ironie ou si une +épigramme inoffensive contre quelque ennuyeux récitateur de vers lourds +de Rome s'y glisse à son insu, il ne court pas après pour la retenir, il +la laisse rouler comme un caillou poli dans le lit de la cascade ou +comme un flocon d'écume sur l'eau transparente. On n'y sent pas la +haine, mais la confidence et la négligence d'un esprit souriant dans sa +bonté. + +Boileau ne pouvait pas plus malheureusement choisir son modèle que dans +Horace, l'_Hafiz_ de l'Occident, le _Saint-Évremond_ de Rome, le +_Voltaire_ de la poésie fugitive; Boileau, l'habile aligneur de vers +travaillés au marteau et à la lime, le calqueur patient des choses +incalquables de l'antiquité, le janséniste de la religion comme du +style, dont toutes les grâces et tous les amours n'étaient que des +contrefaçons de légèretés lourdes et de voluptés pénibles, par un +érudit! + + +VIII + +Quant à Juvénal, c'est autre chose. Boileau aurait pu l'imiter +complétement et lui dérober le stylet sanglant de la satire politique: +il avait pour cela assez d'âcreté dans la bile et de dégoût de +l'humanité; mais la satire politique était impossible à un poëte qui ne +voulait pas jouer sa tête contre un beau vers sous Louis XIV. Elle est +impossible sous la monarchie. Si on l'écrit dans le sens du monarque et +contre ses ennemis, elle est une lâcheté, et un homme de talent, quelque +courtisan qu'il soit, rougit de la commettre. Si on l'écrit contre ce +qui tient le glaive, roi ou peuple, elle est un danger de mort, et on +dévoue sa tête au licteur ou le sang de ses veines au suicide. Voyez +Chénier. On ne pouvait donc écrire sous Louis XIV que des satires tout à +fait insipides et insignifiantes contre les embarras des rues de Paris, +contre un mauvais cuisinier comme Mignot, contre un mauvais rimeur comme +Chapelain, contre un mauvais traducteur comme l'abbé Cottin, tristes +thèmes pour un vrai génie satirique. + + +IX + +Il y avait loin de là à ce Juvénal écrivant dans des intervalles de +liberté sans frein, entre deux proscriptions ou entre deux tyrannies, +pendant l'écroulement de Néron ou pendant l'interrègne de Domitien. Et +écrivant où? au fond d'une solitude de Libye dans laquelle il avait été +relégué pour expier un vers contre le pantomime Pâris, favori de +l'empereur! + +Si Boileau n'avait ni l'âme, ni le temps convenable pour égaler Juvénal, +on voit par ses beaux vers sur ce poëte qu'il avait la corde de +l'indignation aussi sonore que celle du Romain: + + Juvénal, élevé dans les cris de l'école, + Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole. + Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités, + Étincellent pourtant de sublimes beautés: + Soit que, sur un écrit arrivé de Caprée, + Il brise de Séjan la statue adorée; + Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs, + D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs; + Ou que, poussant à bout la luxure latine, + Aux portefaix de Rome il vende Messaline! + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + +Juvénal était le _Caton d'Utique_ des poëtes; Boileau pouvait bien +admirer ce beau rôle, cette protestation héroïque contre la servitude +et contre la corruption de Rome, mais il n'aspirait point à l'imiter. +Il préférait le rôle d'adulateur décent d'un autre Auguste et d'ami d'un +autre Mécène. + +Il faut être juste envers lui; il n'y avait, depuis le cardinal de +Richelieu, ni Tibère, ni Séjan, ni Néron à supplicier poétiquement en +France; il n'y avait pas même lieu à ces orgies de style, dans le +tableau des moeurs, dont Juvénal salit effrontément ses pages; peintures +plus hideuses du vice que le vice lui-même! D'ailleurs la chasteté du +langage heureusement introduit dans l'histoire et dans la poésie par une +religion plus pudique, défendait à Boileau ces nudités de la chair, +scandales de l'esprit comme des yeux. Le christianisme avait jeté un +voile sur ces nudités. On s'étonne qu'aucun peuple civilisé ait pu +supporter les cynismes de style de ce Juvénal. Ce n'étaient pas +seulement les _hyperboles_, comme les appelle son imitateur, c'étaient +les impudicités et les égouts de la langue. + +À cela près, Juvénal, soit dans l'imprécation contre les vices, soit +dans la peinture des vertus pures et douces qui font contraste aux +horreurs de ces vices, était véritablement un écrivain de premier ordre +dans la force comme dans la grâce. Il a même des sensibilités qu'on ne +rencontre jamais dans le satiriste français, telles, par exemple, que ce +tableau des mélancolies et des isolements de la vieillesse dans la +dixième satire. + +«Lors même,» dit-il dans ces beaux vers que Virgile n'aurait pas +désavoués, «lors même que notre intelligence conserverait, dans l'âge +avancé, toute la vigueur de l'âme, ne faut-il pas, hélas! mener les +funérailles de ses enfants? contempler le bûcher qui consume les +dépouilles d'une épouse longtemps aimée, ou celles d'un frère? ou porter +dans ses mains des urnes pleines des cendres de nos soeurs? Cette +douleur a été réservée à ceux qui vivent longtemps, que leur foyer, sans +cesse décimé par de nouveaux trépas, condamne à vieillir dans une +perpétuelle tristesse et sous des noirs vêtements de deuil! Le roi de +Pylos, le vieux Nestor, si l'on en doit croire Homère, atteignit les +années de la corneille dans une constance de félicité sans éclipse, +heureux, selon le vulgaire, d'avoir ajourné la mort pendant tant de +révolutions des jours, et d'avoir bu si souvent le jus nouveau du raisin +qui coule du pressoir aux vendanges. Mais attendez un peu, et écoutez +avec quelle amertume il accuse les lois du Destin et la lenteur des +Parques à couper la trame de sa vie, quand il voit la chevelure de son +cher Archiloque pétiller sous la flamme du bûcher funèbre!... Car il +s'adresse à tous ses proches qui l'entourent et leur demande par quel +crime il a mérité du sort le supplice d'une vie si prolongée. Ainsi +Pélée, quand il pleurait son fils Achille enlevé à sa tendresse... Si, +avant la subversion de sa ville de Troie, Priam fût descendu chez les +ombres, Hector, son fils, aurait porté sur ses épaules et sur celles de +ses autres frères le corps vénéré de son père, à travers les Troyennes +gémissantes, dont les filles du vieillard, Cassandre et Polyxène, les +vêtements déchirés, auraient commencé les sanglots funèbres! Hélas! que +lui servirent ses longs jours? Il vit tout crouler autour de lui, et +l'Asie renversée par le fer et par le feu. Alors, guerrier débile et +chancelant, il dépose sa couronne pour prendre ses armes impuissantes, +et succombe au pied de l'autel de Jupiter, tel qu'un boeuf vieilli qui +tend à la hache de son maître un cou mince et décharné par le travail, +pauvre animal devenu maintenant importun à son maître ingrat!» + + «_Ab ingrato jam fastiditus aratro!_» + +De tels vers sont bien supérieurs au style de la satire, et ils +illustreraient les plus pathétiques épopées. Nous n'en trouverons pas de +semblables dans le satiriste français. + +Quelques aspirations touchantes aux délices simples de la vie des champs +n'attestent pas moins, dans Juvénal, une âme altérée de la nature et de +la retraite si chères aux poëtes. + +«Si tu pouvais t'arracher aux spectacles du Cirque,» dit-il à son +interlocuteur imaginaire, «tu pourrais te construire à _Sora_ ou à +_Frosinone_ une maison convenable, à moindre prix que tu ne payes à Rome +le loyer d'un réduit ténébreux; là tu aurais à toi un petit jardin, un +puits peu profond, dont l'eau, tirée sans roue et sans corde, +désaltérerait d'une facile ondée tes plantes naissantes et tendres. Vis +là, amant de la bêche fourchue et possesseur d'un jardin cultivé de tes +propres mains, dont les légumes puissent suffire au repas frugal de cent +disciples de Pythagore! En quelque site, en quelque désert qu'il soit +situé, c'est quelque chose de délicieux que de s'être fait le +possesseur d'une habitation champêtre.» + +Et ailleurs: «Un enfant rustique, sans autre parure que le vêtement +nécessaire pour le préserver du froid, nous servira, dans des plats +d'argile, des mets achetés au prix de peu de pièces de cuivre. Tu ne +verras aucun de mes esclaves venu de Phrygie ou de Lycie à Rome. Tout ce +que tu auras à leur demander, demande-le-leur simplement en latin. Ils +sont tous vêtus uniformément, les cheveux coupés court, droits et +peignés seulement avec soin aujourd'hui par respect pour mes convives. +L'un est le fils de mon rude berger, l'autre de mon bouvier. Celui-ci +soupire après sa mère, qu'il n'a pas revue depuis trop longtemps; +triste, il regrette sa pauvre cabane et ses chameaux familiers. Il te +versera du vin pressuré sur les montagnes où il est né et sur le +penchant desquelles il folâtrait naguère, car le vin et celui qui le +verse ont tous les deux la même patrie?» + +Et ailleurs encore: «Une si petite terre nourrissait autrefois le père +et toute la foule domestique de son domaine, au milieu de laquelle une +épouse enceinte, assise sur le seuil, et quatre enfants, l'un fils de +l'esclave, les trois autres du maître. Mais, après le repas des maîtres, +un repas plus abondant attendait les frères aînés au retour de la vigne +ou du sillon; la bouillie fumait pour eux dans les vastes chaudières de +cuivre. Ô mes enfants! ne demandons à la charrue que le pain qui suffit +à notre table. Vivez contents de ces cabanes et de ces collines +agrestes! Celui-là ne fera rien de déshonnête qui ne rougit pas +d'affronter les glaces avec des guêtres montant jusqu'aux genoux, et de +braver la bise en retournant le poil de son manteau sur ses membres +réchauffés.» + + +X + +Nous nous sommes laissé entraîner au charme de ces citations. On ne +trouve rien de semblable dans la satire française. On ignore la patrie +et la profession natale de Juvénal; mais à de tels vers, à des retours +si complaisants vers la simplicité et vers la frugalité de la vie +rustique, on peut croire qu'il était, comme Virgile, un enfant de la +glèbe, et que les agrestes images de la campagne italique obsédaient sa +belle imagination au milieu des sordidités de Rome. Un grand amour des +choses honnêtes éclate partout dans ses dégoûts même les plus scandaleux +d'expression contre le vice. + + +XI + +Boileau n'avait rien d'une telle origine; c'était un fils du pavé d'une +grande ville; il était né dans cette sombre cour du Palais, au bruit de +la chicane, d'un père greffier; l'école avait été sa seule nourrice. + +Voltaire, ce Boileau transcendant, ce Boileau qui donna au bon sens et +au bon goût français des ailes plus vastes, plus hautes et plus légères, +reconnaissait tout ce qu'il devait à son maître. Né comme lui et peu de +temps après lui dans le même quartier de Paris et presque dans les mêmes +conditions de famille, voici comment il en parle à près de quatre-vingts +ans, dans un de ses plus gracieux accès de verve: + + Boileau, correct auteur de solides écrits, + Zoïle de Quinault et flatteur de Louis, + Mais oracle du goût dans cet art difficile + Où s'égayait Horace, où travaillait Virgile, + Dans la cour du Palais je naquis ton voisin; + De ton siècle éclatant mes yeux virent la fin: + Siècle de grands talents bien plus que de lumière. + Dont Corneille en bronchant sut ouvrir la carrière. + Je vis le jardinier de ta maison d'Auteuil, + Qui chez toi, pour rimer, planta le chèvrefeuil. + Chez ton neveu Dongois je passai mon enfance, + Bon bourgeois, qui se crut un homme d'importance. + Je veux écrire un mot sur tes sots ennemis, + À l'hôtel Rambouillet contre toi réunis, + Qui voulaient, pour loyer de tes rimes sincères, + Couronné de lauriers t'envoyer aux galères; + Ces petits beaux esprits craignaient la vérité, + Et du sel de tes vers la piquante âcreté. + Louis avait du goût, Louis aimait la gloire; + Il voulut que ta muse assurât sa mémoire, + Et, satirique heureux, par ton prince avoué, + Tu pus censurer tout, pourvu qu'il fût loué! + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + + Et moi je fais trembler dans mes derniers moments + Et les pédants jaloux, et les petits tyrans. + J'ose agir sans rien craindre, ainsi que j'ose écrire; + Je fais le bien que j'aime, et voilà ma satire! + Nous nous verrons, Boileau! tu me présenteras + Chapelain, Scudéry, Perrin, Pradon, Coras. + Mais je veux avec toi baiser dans l'Élysée + La main qui nous peignit l'épouse de Thésée. + Tandis que j'ai vécu, l'on m'a vu hautement + Aux badauds effarés dire mon sentiment; + Je veux le dire encor dans les royaumes sombres: + S'ils ont des préjugés j'en guérirai les ombres! + À table avec Vendôme, et Chapelle, et Chaulieu, + M'enivrant du nectar qu'on boit dans ce beau lieu, + Secondé de Ninon, dont je fus légataire. + J'adoucirai les traits de ton humeur austère. + Partons! dépêche-toi, curé de mon hameau; + Viens de ton eau bénite asperger mon caveau! + +On sent plus, dans ces vers du premier disciple de Boileau, la +sautillante inspiration d'Horace que le pas grave et lourd de Boileau +lui-même; mais on voit que Voltaire ne craignait pas plus que nous de +confesser une sérieuse estime pour les services littéraires de celui +qu'il nomme l'_oracle du goût_, dans un temps où le génie français était +né avec Corneille, et où il allait périr, sans Boileau, dans les +mignardises italiennes ou dans les rodomontades espagnoles de l'hôtel de +Rambouillet. + + +XII + +Nous ne raconterons pas la vie de Boileau. + +Boileau d'ailleurs n'eut point de vie, car il n'eut ni aventures ni +passions. La vie des poëtes est dans leur coeur; celui-là n'avait que de +l'esprit. Toute sa vie est dans son bon sens. Il l'avait reçu de la +nature, inné, incorruptible, inflexible. Les études sévères, seule +consolation des infirmités précoces qui attristèrent son enfance et sa +jeunesse, avaient appliqué en lui ce bon sens au bon goût dans les +lettres. Quinzième enfant d'un père greffier du parlement, privé de +bonne heure des soins et de l'affection de sa mère, opéré de la pierre à +douze ans, nourri dans les colléges, ce dur et froid noviciat des +enfants sevrés de leurs familles, jeté ensuite contre son gré dans des +études de théologie et de jurisprudence dont les arguties lui +répugnèrent, possesseur d'une petite fortune suffisant à la modestie de +ses désirs après la mort d'un père laborieux; sans ambition, sans +intrigue, sans chaleur dans l'âme, mais non sans amitié; amateur de tout +ce qu'on appelle vertu par probité naturelle d'esprit et par ce penchant +honnête qui est le bon goût de l'âme, il prit contre son siècle la plume +de Caton le Censeur, et il écrivit des satires pour réformer le mauvais +goût, comme, dans une autre fortune, il aurait pris la hache des +licteurs pour réformer les mauvaises moeurs de sa patrie. + +Il ne regarda de la vie que les livres; il s'attira de bonne heure la +haine des mauvais écrivains, l'amitié des illustres. Il fut recherché de +la cour sans s'y livrer; il honora dans Louis XIV l'autorité souveraine +et la majesté du règne sans flatter dans le roi d'autre faiblesse que +celle de la gloire. Il ne fut point courtisan comme Racine; il fut plus +immaculé de complaisance que Bossuet, plus pur de tout manége que +Fénelon, plus noblement désintéressé que Corneille, aussi dégagé +d'orgueil et d'envie que Molière, exemple accompli du parfait honnête +homme dans sa vie publique comme dans sa vie privée. + +Retiré souvent dans sa petite maison de campagne d'Auteuil, dont il +avait fait son _Lucretile_ à l'exemple d'Horace, il y cultivait à la +fois ses plantes et ses livres; il y recevait, pendant l'été, à sa table +frugale, mais décente, tout ce que la France possédait d'hommes vénérés +par la vertu, illustres par le génie. On ferait son histoire par ses +amitiés; elles étaient toutes pures, grandes ou glorieuses. Il vieillit +ainsi jusqu'aux limites assignées par la nature aux plus longues vies, +et mourut avec fermeté, comme il convient à un homme qui a beaucoup +pensé au néant pompeux des choses humaines et à la grandeur des +espérances au delà du tombeau. + +Voilà Boileau comme homme; voyons Boileau comme écrivain. + + +XIII + +Comme écrivain, selon nous, son plus grand mérite fut d'avoir été +l'homme nécessaire au moment où il apparut dans notre littérature. Cette +littérature courait à sa perte en se dénationalisant trop sur les pas +des imitateurs du style italien et du style espagnol. Il lui fallait un +vigoureux coup de férule sur les mains qui tenaient la plume depuis +Ronsard. Sans doute Ronsard était mille fois plus poëte que Boileau; il +y avait, dans ce gentilhomme de cour et d'épée, du _Tasse_, du +_Pétrarque_, de l'_Arioste_, presque du _Pindare_; il y avait aussi de +l'_Horace_. Il y avait de plus une certaine grâce juvénile et gauloise +qui charmait l'esprit sans doute, mais qui tendait trop à faire tomber +la langue et la littérature dans une seconde enfance. Cette seconde +enfance, qui n'a pas l'inexpérience et la naïveté vraie de la première, +pouvait faire dégénérer l'esprit français en afféterie, en mignardise, +en jeu d'esprit, toutes choses indignes d'une grande langue et d'un +grand peuple. + + +XIV + +À côté de l'école de Ronsard, qui triomphait à l'hôtel de Rambouillet, +et en opposition avec elle, il s'était formé une école pédantesque, +pénible, lourde, gauche, inhabilement imitatrice, mais très-orgueilleuse +et très-puissante, dont _Pradon_, _Chapelain_ et d'autres écrivains +estimables, mais sans génie, étaient les soleils, selon l'expression de +Boileau; école littéraire qui s'était emparée par la prétention, par _la +camaraderie_ et par la suffisance, de la cour, des salons, de ce qu'on +appelait alors _les ruelles_, et surtout des faveurs lucratives du +gouvernement. + +Cette coterie littéraire, toute-puissante et comme inviolable dans +l'opinion, rappelait assez l'école dogmatique qui a prévalu depuis +trente ans parmi nous en politique et même en littérature, par une +volonté tenace et bien disciplinée plus que par une véritable +supériorité de génie. Les Pradon et les Chapelain obstruaient la voie +aux _Corneille_, aux _Racine_, aux _Molière_, aux _Bossuet_, aux +_Fénelon_, véritables grandeurs de la nature, éclipsées ou ajournées par +ces fausses grandeurs d'engouement. La littérature française, entre +leurs mains, allait mourir d'ennui avant d'être née. + +C'est contre ces faux grands hommes que Boileau osa ouvrir une campagne +de critique âpre, mais courageuse, qui n'était ni sans danger ni sans +gloire dans un jeune homme qui n'avait d'autre appui que sa passion pour +le vrai. Mais, en tacticien habile, ce jeune homme commença, pour +assurer sa position, par désintéresser l'amour-propre du roi de cette +querelle entre les écrivains de son règne, et par payer largement à +Louis XIV le tribut de gloire ou de vanité que ce prince levait avant +tout sur les génies de son siècle. + + +XV + +C'est évidemment à cette tactique, presque légitime dans un jeune poëte +sans patrons, que l'on doit attribuer les éloges réitérés de Boileau au +maître des lettres comme des armes; car on ne voit dans le reste de la +vie de cet homme austère aucune autre trace de bassesse et aucun +penchant inné à la flatterie. S'il y en a dans ses épîtres à Louis XIV, +c'est que ce roi était placé dans l'esprit de ses courtisans hors la loi +mortelle et par ses poëtes hors de la vérité. Le censeur de son siècle +débuta donc par une épître au roi. Cette épître était déjà une satire. +Les vers à deux visages louaient le roi d'un côté, mordaient de l'autre +les adulateurs ordinaires du prince. + + Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse + N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse, + Mais qui, seul, sans ministre, à l'exemple des dieux, + Soutiens tout par toi-même et vois tout par tes yeux, + Grand roi, si jusqu'ici, par un trait de prudence, + J'ai demeuré pour toi dans un humble silence, + Ce n'est pas que mon coeur vainement suspendu + Balance pour t'offrir un encens qui t'est dû; + Mais je sais peu louer. . . . . . . . + + Je mesure mon vol à mon faible génie, + Plus sage en mon respect que ces hardis mortels + Qui d'un indigne encens profanent tes autels, + Qui, dans ce champ d'honneur où le gain les amène, + Osent chanter ton nom sans force et sans haleine, + Et qui vont tous les jours d'une importune voix + T'ennuyer du récit de tes propres exploits. + . . . . . . . . . . . . . . . + + C'est à leurs doctes mains, si l'on veut les en croire, + Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire; + Et ton nom, du Midi jusqu'à l'Ourse vanté, + Ne devra qu'à leurs vers son immortalité. + Ah! plutôt, sans ce nom, dont la vive lumière + Donne un lustre éclatant à leur veine grossière, + Ils verraient leurs écrits, honte de l'univers, + Pourrir dans la poussière à la merci des vers! + Pour chanter un Auguste il faut être un Virgile. + +Toute la fin de cette épître est écrite avec la vigueur du style +cornélien, avec la limpidité du style racinien, avec la propriété acérée +du style de Molière. Boileau entremêle si habilement et si +indissolublement les louanges du roi aux mépris contre les mauvais +écrivains que l'enthousiasme emporte avec lui l'épigramme, et qu'il est +impossible de supprimer une invective contre les poëtes de cour sans +supprimer dans le même vers une magnifique apothéose du roi. Ce début, +qui caressa délicieusement les oreilles de Louis XIV, valut du premier +coup à Boileau l'amnistie de la cour sur tout ce qu'il pourrait écrire +contre les rimeurs en crédit du temps. Il eut le privilége de ses +satires. Louis XIV sentit qu'il fallait tout accorder à un jeune poëte +qui se montrait si supérieur à ses rivaux, et qui dispensait d'une main +si magistrale le dédain au mauvais goût, la gloire au grand règne. + +Ajoutons que, dans cette même épître et toujours depuis, Boileau, +capable de mépris, mais incapable d'envie, séparait Corneille, Racine, +Molière, de la tourbe des écrivains mercenaires, et s'honorait de son +admiration pour ces grands hommes comme de leur amitié pour lui. C'est +là ce qui distingue le satiriste du libelliste, l'homme de goût du vil +envieux. + + +XVI + +Les qualités véritablement antiques du style de Boileau, qualités neuves +à force d'être antiques, apparurent ainsi dès ses premiers vers. Vérité, +clarté, propriété, sobriété saine, sens spirituel et juste dans une +image naturelle et proportionnée au sens, harmonie des vers sans +mollesse, brièveté de la phrase poétique qui ajoute à sa vigueur, trait +inattendu qui frappe avant d'avoir averti, peu d'élan, mais une marche +vive et sûre qui va droit au but et qui ne trébuche jamais; en un mot +toutes les qualités, non d'un grand poëte, mais d'un grand manieur de la +langue poétique, voilà ce qui distingua à l'instant ce jeune homme et +qui donna à sa jeunesse l'autorité d'un âge avancé. + +On crut que l'Horace latin de l'Art poétique, des Épîtres et des +Satires, s'était incarné de nouveau à Paris pour châtier les lettres et +pour amuser un autre Auguste: on se trompait. Le lyrisme et la grâce, le +_molle et facetum_, manquaient à la ressemblance, mais le goût, l'esprit +et la langue étaient à l'unisson dans les deux poëtes. Il y avait plus +d'analogie avec Juvénal; mais, s'il tombait moins bas, le satiriste +français s'élevait moins haut que le latin. Il avait de plus le mérite +de ne jamais faire rougir ni la pudeur du front, ni la pudeur de +l'esprit, et de conserver toujours, même dans ses débordements de verve +et de fiel, cette pudicité des mots qui est la délicatesse du goût, +comme la décence des actes est la délicatesse du coeur. Il ne donnait +point au français, comme son prédécesseur _Régnier_, l'effronterie du +latin. On sentait qu'il parlait dans une langue vêtue et chaste, qui +s'offense des nudités du style comme d'une profanation des yeux. + + +XVII + +La première de ses satires, qui suivit son _Épître au Roi_, n'est qu'une +déclamation un peu vague, calquée d'Horace et de Juvénal et appliquée +aux moeurs générales du temps. Beaucoup de vers en sont devenus +proverbes; mais les proverbes, qui sont des images dans l'Orient, ne +sont que des maximes en Occident. On peut être proverbial chez nous sans +être poétique. C'est le don de Boileau, de Molière, de Voltaire, les +plus spirituels des écrivains en vers, mais les moins véritablement +poëtes. L'esprit suffit pour faire un proverbe; l'imagination et +l'enthousiasme sont nécessaires pour écrire un vers de sentiment. + + J'appelle un chat un chat et Rollet un fripon, + +n'est qu'un mot cruel rédigé en douze pieds. La malignité de Boileau, +qui ne rougit pas dans cette satire d'attaquer les mauvais poëtes +jusque dans leur mauvaise fortune, lui fera reprocher éternellement +cette insulte à l'indigence, restée proverbiale aussi, mais proverbiale +contre son coeur: + + Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échine, + S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine. + +Ce n'était pas ainsi que Juvénal, son maître, parlait des indigences et +des labeurs de l'esprit; dans ses plus mordantes invectives contre les +fautes du talent, il laissait tomber une larme chaude sur les iniquités +de la fortune. «Il est beau, il est légitime, s'écriait-il en deux vers +pieux, de gagner le salaire de son génie par le travail de +l'intelligence.» Boileau, dans ses vers, était d'autant plus inexcusable +que déjà il recevait du roi une pension pour ses louanges précoces, et +que son aisance poétique n'était pas encore le prix du travail, mais le +salaire de la flatterie. + +La seconde satire est adressée à Molière: + + Rare et fameux esprit, dont la fertile veine + Ignore en écrivant le travail et la peine, + Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts, + Et qui sait à quel coin se frappent les bons vers! + +Cette satire n'est qu'une charmante et piquante plaisanterie, pleine de +ce qu'on appelait alors le sel attique ou la séve grecque, sur les +difficultés de la rime dans le mètre français. Il cite à Molière, pour +exemple de ces contradictions de la rime et du sens, une foule de +circonstances où, cherchant à trouver le nom d'un homme de génie, la +rime lui présente au bout du vers le nom d'un plat ou ridicule écrivain. +Cette litanie de la sottise est entremêlée cependant de vers plus +poétiques qu'épigrammatiques, dans lesquels on aime à retrouver quelques +aspirations nonchalantes d'Horace à la paix et à l'obscurité des champs. +Nous les citons, car de tels vers sont trop rares dans Boileau. Ils +délassent de la méchanceté par le charme, ils détendent l'esprit, comme +un air de flûte au milieu d'un aigre concert d'instruments aigus. + + Ah! maudit soit celui dont la verve insensée + Dans les bornes d'un vers enferma la pensée, + Et, donnant à l'esprit une étroite prison, + Voulut avec la rime enchaîner la raison! + Sans ce métier, fatal au repos de ma vie, + Mes jours pleins de loisirs couleraient sans envie; + Mon coeur, exempt de soins, libre de passion, + Sait donner une borne à mon ambition. + Évitant des grandeurs la présence importune, + Je ne vais point au Louvre adorer la fortune. + +La satire sur le repas, presque entièrement imitée de Juvénal, ne se +relève qu'à la fin par une salve d'épigrammes ironiques qui jaillissent +comme la mousse d'un vin de dessert sur tous les noms des ennemis de +Boileau. + +Plusieurs ne sont que des discours en vers sur des généralités de +morale, heureusement rimées, mais infiniment au-dessous des discours en +vers de Voltaire, un des chefs-d'oeuvre de cet esprit universel. Celle +sur la noblesse est une imprécation contre les inégalités de rang qui +préludait de bien loin à la révolution française et que Louis XIV +autorisait parce qu'il ne comprenait d'inégalité que pour le trône. À +peine imprimerait-on de telles maximes de démocratie aujourd'hui. +Boileau, Molière et Fénelon sapaient en pleine cour l'institution qui +peuple les cours. + + Que maudit soit le jour où cette vanité + Vint ici de nos moeurs souiller la pureté! + Dans les temps bien heureux du monde en son enfance, + Chacun mettait sa gloire en sa seule innocence, + Chacun vivait content et sous d'égales lois; + Le mérite y faisait la noblesse et les rois, + Et, sans chercher l'appui d'une naissance illustre, + Un héros de soi-même empruntait tout son lustre; + Mais enfin par le temps le mérite avili + Vit l'honneur en roture et le vice ennobli, + Et l'orgueil, d'un faux titre appuyant sa faiblesse, + Maîtrisa les humains sous le nom de noblesse. + +La satire sur les embarras des rues de Paris n'est qu'une boutade sans +originalité, sans grâce et sans sel. Celle qui suit commence par de +très-beaux vers sur le métier du satiriste: + + Muse, changeons de style et quittons la satire; + C'est un méchant métier que celui de médire; + À l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal: + Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal. + Le poëte aveuglé d'une telle manie + En courant à l'honneur trouve l'ignominie, + Et tel mot, pour avoir réjoui le lecteur, + A coûté bien souvent des larmes à l'auteur. + +Celle sur l'avarice, à travers des banalités mesquines, a des accents +de génie romain dans la bouche de Caton ou de Sénèque. La morale y est +éloquente comme le drame. Ces vers, traduits de _Perse_, ne le cèdent +pas au latin le plus ferme. + + Le sommeil sur mes yeux commence à s'épancher. + Debout! dit l'Avarice, il est temps de marcher! + --Eh! laisse-moi!--Debout!--Un moment!--Tu répliques! + --À peine le soleil fait ouvrir les boutiques. + --N'importe, lève-toi!--Pourquoi faire, après tout? + --Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout, + Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre, + Rapporter de _Goa_ le poivre et le gingembre. + --Mais j'ai des biens en foule et je puis m'en passer! + --On n'en peut trop avoir, et pour en amasser + Il ne faut épargner ni crime ni parjure, + Il faut souffrir la faim et coucher sur la dure, + Avoir plus de trésors que n'en perdit Galet, + N'avoir dans sa maison ni meubles ni valet, + Parmi des tas de blé vivre de seigle et d'orge, + De peur de perdre un liard souffrir qu'on vous égorge. + --Et pourquoi cette épargne enfin?--L'ignores-tu? + Afin qu'un héritier, bien nourri, bien vêtu, + Profitant d'un trésor en tes mains inutile, + De son train quelque jour embarrasse la ville! + --Que faire?--Il faut partir; les matelots sont prêts! + +Pour quiconque a reçu le sens du style et du vers, ce dialogue égale +Boileau aux plus grands artisans de la langue. Ici même ce n'est plus un +artisan de la langue, c'est un poëte véritable. La verve latine enivre +sa diction un peu froide. + + Que faire?--Il faut partir; les matelots sont prêts!... + +est une image interrompue qui emporte l'avare et le lecteur jusqu'aux +extrémités de l'Océan, à la fortune ou à la mort. + +La satire qu'il adresse ironiquement à son esprit, pour le gourmander +sur sa manie de médire, est l'apogée de son talent de critique. Elle +étincelle comme le fer chaud sous le marteau de forge, et chaque +étincelle brûle le nom d'un de ses ennemis; mais elle est sans pitié et +souvent sans justice. Ces beautés sont des crimes d'esprit qu'on ne peut +admirer qu'en les déplorant, crimes brillants, mais inutiles, même au +bon goût qu'ils prétendent venger; car le temps suffit seul à éteindre +toutes ces fausses gloires. _Guarda e passa!_ Regarde et passe, est le +seul mot à dire en passant ainsi en revue toutes les médiocrités et +tous les engouements d'un siècle. + +La dixième, contre les femmes, est une déclamation d'écolier qui ne +mérite pas d'être lue. Il n'appartenait pas à un poëte sans passion de +parler des femmes. Le seul juste jugement des femmes, c'est l'amour; qui +ne les adore pas ne les connaît pas. Il me semble entendre un buveur +d'eau parler de l'ivresse. Si on les juge par les vertus naturelles de +leur sexe, on les divinise; si on les juge par les vices d'un très-petit +nombre d'entre elles, on les calomnie et on les profane. Les vrais +poëtes, comme les vrais héros, se reconnaissent à l'adoration qu'ils ont +pour elles. Homère, Dante, Pétrarque, Milton, Racine, Byron ont tous +donné à leurs poésies des noms de femmes. Andromaque, Béatrice, Laure, +l'épouse et les filles de l'Homère anglais, les héroïnes innomées de +l'auteur de Lara, célèbres sous les noms de _Médora_ ou de _Gulnare_, +sont toutes des déifications de ce sexe outragé par Boileau. C'est une +page à déchirer de ce livre où manquera éternellement la page du coeur. +Ce crime contre l'amour porta malheur aux autres satires de Boileau. +Dépourvu, dans celles sur l'_honneur_ et sur l'_équivoque_, de l'appui +des anciens, qui n'avaient pas pu toucher à ces sujets tout modernes, il +se traîna lourdement dans des banalités sans traces. Sa prose, +péniblement rimée, n'eut rien du vers que son uniformité et sa +monotonie. + + +XVIII + +De l'aveu de tous les critiques, il se releva dans ses épîtres, non +jamais à la grâce, mais à la perfection de sens et de versification de +son modèle, Horace. L'épître, sorte de lettre plus ou moins familière en +vers, laisse bien plus de liberté et de souplesse au style. C'est un +instrument poétique qui a toutes les notes graves ou douces du clavier. +On peut y être familier sans être vulgaire, on peut s'y montrer +ingénieux sans être méchant. + +À l'exception de celles de Voltaire, nous n'avons rien dans la langue +française d'aussi parfait dans le style tempéré que les belles épîtres +de Boileau; quelquefois même elles s'élèvent au sublime contemplatif ou +descriptif, comme dans l'épître sur le passage du Rhin par l'armée de +Louis XIV, ou comme dans l'épître vengeresse adressée à Racine, méconnu +par son siècle et attendu par la postérité. Elles sont le fruit plus mûr +de ses années. L'âge lui apportait, comme à Voltaire, ce qu'il emporte +souvent aux esprits sans longévité, la flexibilité assouplie et l'habile +négligence, ces grâces du génie au repos. + +La première, au Roi, a des accents dignes de Virgile parlant la +philosophie de Sénèque: + + . . . . . . En vain aux conquérants + L'erreur parmi les rois donne les premiers rangs; + Entre les vrais héros ce sont les plus vulgaires; + Chaque siècle est fécond en heureux téméraires, + Chaque climat produit ces favoris de Mars: + La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars! + Combien n'a-t-on pas vu des fanges Méotides + Sortir ces conquérants, Goths, Vandales, Gépides? + Mais un roi vraiment roi, qui, juste en ses projets, + Sache en un calme heureux maintenir ses sujets, + Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire, + Il faut pour le trouver courir toute l'histoire. + La terre compte peu de ces rois bienfaisants; + Le Ciel à les former se prépare longtemps. + Tel fut cet empereur sous qui Rome adorée + Vit renaître les jours de Saturne et de Rhée, + Qui rendit de son joug l'univers amoureux, + Qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux; + Qui soupirait le soir si sa main fortunée + N'avait par des bienfaits signalé sa journée. + Le cours ne fut pas long d'un empire si doux! + +Si on lisait ces vers admirables dans une scène de la tragédie de +_Britannicus_, un des chefs-d'oeuvre de Racine, qui pourrait distinguer +entre le style poétique de Boileau et le style de Racine? L'épître ici +est égale à la tragédie, et les deux écrivains amis sont, dans des +ordres de poésie différents, au même niveau de diction poétique. + +L'épître badine à M. de Guilleragues étincelle de beautés d'un autre +genre. Boileau vieilli aspire au repos, donne et demande la paix à ses +ennemis. + +J'étais plus irritable et plus guerroyant, lui dit-il, + + Quand mes cheveux plus noirs ombrageaient mon visage. + Maintenant que le temps a mûri mes désirs, + Que mon âge, amoureux de plus sages plaisirs, + S'en va bientôt frapper à son neuvième lustre, + J'aime mieux mon repos qu'une fatigue illustre. + Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable; + Je n'arme plus contre eux mes ongles émoussés: + Ainsi que mes beaux jours mes chagrins sont passés. + Qu'à son gré désormais la Fortune me joue; + On me verra dormir au branle de sa roue! + +Y a-t-il dans La Fontaine des vers supérieurs en philosophie +épicurienne? Y en a-t-il d'aussi riches en images appropriées au sens, +et d'aussi vibrants d'harmonie? Ne sont-ce pas là des médailles de style +poétique qu'on ne trouverait, en aussi grande abondance, dans aucun +écrivain de tous nos siècles français? + + +XIX + +Boileau avait trouvé au petit village d'Auteuil, alors isolé de Paris, +l'abri que tout homme sensible ou las cherche au soir de sa vie. + +Les simples paysages des collines de Paris et les délicieux loisirs des +champes, savourés par un esprit nonchalant, sont retracés, dans l'épître +à M. de Lamoignon, comme Horace retrace les collines de Tivoli et les +heures paresseuses de sa vie encaissée dans son jardin à _Lucretile_. + + Du lieu qui me retient veux-tu voir le tableau? + C'est un petit village, ou plutôt un hameau, + Bâti sur le penchant d'un long rang de collines, + D'où l'oeil s'égare au loin dans les plaines voisines; + La Seine, au pied des monts que son flot vient laver, + Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever, + Qui, partageant son cours par leurs vertes barrières, + D'une rivière seule y forment vingt rivières. + Tous ses bords sont couverts de saules non plantés, + Et de noyers souvent du passant insultés. + La maison du Seigneur, seule un peu plus ornée, + Se présente au dehors de murs environnée. + Le soleil en naissant la regarde d'abord, + Et le mont la défend des outrages du nord. + C'est là, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille + Met à profit les jours que la Parque me file. + Ici, dans ce vallon qui borne mes désirs, + J'achète à peu de frais de solides plaisirs: + Tantôt, un livre en main, errant dans les prairies, + J'occupe ma raison d'utiles rêveries; + Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi, + Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui. + + . . . . . . . . . . . . . . . + + Ô fortuné séjour! ô champs aimés des cieux! + Que pour jamais, foulant vos prés délicieux, + Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde, + Et, connu de vous seuls, oublier tout le monde! + + . . . . . . . . . . . . . . . + +N'est-ce pas, dans la même langue et dans un autre esprit, la pathétique +invocation de Phèdre à la fraîcheur des forêts, dans Racine: + + Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts? + +N'est-ce pas le vers savoureux d'oubli du poëte romain: + + _Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ?_ + +Peut-on soutenir qu'un tel homme ne fut que le pédagogue des poëtes? Où +trouvera-t-on de pareilles délices d'oreille en français? Et ces délices +étaient des prémices, il ne faut pas l'oublier. + +Écoutez comme il continue dans le même style: + + Qu'heureux est le mortel qui, du monde ignoré, + Vit content de soi-même à l'ombre retiré! + Que l'amour de ce rien qu'on nomme renommée + N'a jamais enivré d'une vaine fumée! + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + + Il n'a point à subir d'affronts ni d'injustices, + Et du peuple inconstant il brave les caprices. + + . . . . . . . . . . . . . . . + +On le presse de produire encore; il répond + + . . . . . . . . . . . . . . . + + Cependant tout décroît, et moi-même, à qui l'âge + D'aucune ride encor n'a flétri le visage, + Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix + J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois. + Ma muse, qui se plaît dans leurs routes perdues, + Ne saurait plus marcher sur le pavé des rues! + +Plus loin, seul contre tous, il prend courageusement corps à corps +l'injustice du siècle envers Racine, son ami; il emprunte à l'auteur +d'_Athalie_ son style pour terrasser l'envie qui rapetissait déjà le +grand tragique. Il lui rappelle l'abandon dans lequel le siècle avait +laissé mourir quelques jours avant Molière. + + Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière, + Pour jamais sous sa tombe eût enfermé Molière... + +on ravala sa gloire comme la tienne, lui dit-il; + + Mais sitôt que, d'un trait de ses fatales mains, + La Parque l'eut rayé du nombre des humains, + On reconnut le prix de sa muse éclipsée. + + . . . . . . . . . . . . . . . + + Je soulève pour toi l'équitable avenir. + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + + +XX + +Son poëme de l'_Art poétique_, froide et prosaïque imitation d'Horace, +dont les pédants routiniers de collége prosaïsent et affadissent la +mémoire des enfants, est certainement le plus faible de ses ouvrages. +C'est le squelette de la poésie, décharné, décoloré, privé de vie et +d'âme par un profane anatomiste de l'inspiration. C'était déjà une faute +que d'écrire un tel poëme; les vers sont faits pour le chant, +quelquefois pour la pensée, jamais pour la pédagogie. C'est ce prosaïsme +de l'_Art poétique_ qui a le plus diminué Boileau dans l'esprit de notre +siècle; on se venge de l'ennui qui respire dans ces préceptes rimés en +oubliant les vers admirables qui parsèment les satires et les épîtres. + +Deux seules grandes qualités manquent à Boileau dans ses ouvrages, la +longue haleine et l'élévation. Il est court dans son vol, il rase la +terre et il badine au lieu de toucher. Aussi est-il par excellence le +poëte des esprits ingénieux, mais médiocres, qui n'ont pas d'ailes et +qui jouent terre à terre à la poésie, au lieu de se laisser emporter par +elle dans son ciel; MUSA PEDESTRIS! poésie pédestre, qui ne bronche pas, +mais qui ne dévore pas l'espace. Le manque de profondeur fut le défaut +capital de Boileau comme de sa race gauloise; ce défaut qui était celui +de la littérature française jusqu'à Corneille, Racine, Bossuet, surtout +jusqu'à J.-J. Rousseau, défaut qui a fait une partie du succès si +prodigieux et si mérité de Voltaire, obligé de rire jusqu'à l'indécence +même pour raisonner. + + +XXI + +C'est à ce badinage, selon nous, un peu profanateur de la poésie, que +Boileau a dû sa plus grande popularité et qu'il la conserve. Nous +voulons parler de son poëme héroï-comique du _Lutrin_. Jusqu'à cette +oeuvre il avait été critique et modèle; critique toujours spirituel, +modèle quelquefois accompli, mais là il fut véritablement poëte, +toujours dans l'acception ingénieuse et tempérée du mot. + +Les poëtes italiens jusqu'à l'Arioste; Tassoni, après lui, dans la +_Sècchia rapita_, plaisanterie assez lourde et peu digne de sa renommée; +le poëte anglais _Pope_, dans _la Boucle de cheveux enlevée_, hochet +poétique d'une incomparable délicatesse de travail, avaient été les +modèles de Boileau dans ce genre bâtard et corrompu de composition. +Boileau lui-même, en autorisant par son _Lutrin_ ce faux genre, devait +servir d'excuse à La Fontaine dans ses Contes, puis servir d'exemple au +poëme burlesque et licencieux de Voltaire, _la Pucelle d'Orléans_; et +Voltaire, à son tour, devait servir d'exemple à lord Byron dans son +poëme moqueur et satanique de _Don Juan_. Ainsi la profanation de la +poésie par le _burlesque_ devait corrompre une longue série de poètes et +amener, d'excès en excès, La Fontaine à l'obscénité. Voltaire an +scandale, Gresset à la puérilité, Byron au sacrilége. On ne ravale pas +impunément le plus beau don de Dieu, la poésie, à des trivialités +ridicules. On ne boit pas le vin de l'orgie dans le calice. La +corruption du genre entraîne celle de l'esprit. Le burlesque est la +mascarade d'une divinité. + + +XXII + +Nous sommes loin néanmoins d'appliquer ces sévérités à l'Arioste, le +_Cervantès_ poétique de la chevalerie errante. Il fit le _Don Quichotte_ +italien, mais un Don Quichotte héroïque et amoureux, dont chaque +aventure est un délicieux poëme. L'Arioste embellit tout, mais il ne +profane rien. Il lâche la bride de son imagination pour qu'elle le +promène, comme les conteurs arabes, dans les espaces, jamais dans la +boue. Aussi la grâce, l'amour, l'héroïsme, le pathétique même, qui +pleure en souriant, l'accompagnent toujours; il enivre d'imagination, il +n'attriste jamais de sacrilége. Il lui faut une place à part dans la +littérature, entre ciel et terre. Quelle que soit notre estime pour +l'exécution savante du poëme héroï-comique de Boileau, nous ne ferons +pas à l'Arioste l'offense de lui comparer son imitateur français. + +On connaît le sujet du _Lutrin_. C'est un sujet de sacristie et de +collége. Cela ne prête à rien qu'à de beaux vers malheureusement +déplacés. Boileau les a prodigués dans ce badinage. Jamais on ne parodia +en style plus nerveux et plus épique les beaux récits d'Homère et de +Virgile, mais c'est une parodie. + + Parmi les doux plaisirs d'une paix fraternelle, + Paris voyait fleurir son antique chapelle; + Ses chanoines vermeils et brillants de santé + S'engraissaient d'une longue et sainte oisiveté. + Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines, + Ces pieux fainéants faisaient chanter matines, + Veillaient à bien dîner et laissaient en leur lieu + À des chantres gagés le soin de louer Dieu; + Quand la Discorde, encor toute noire de crimes, + Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes, etc. + + . . . . . . . . . . . . . . . + + Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée, + S'élève un lit de plume à grands frais amassée; + Quatre rideaux pompeux par un double contour + En défendent l'entrée à la clarté du jour. + Là, parmi les douceurs d'un tranquille silence, + Règne sur le duvet une heureuse indolence; + C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner, + Dormant d'un léger somme, attendait le dîner. + La jeunesse en sa fleur brille sur son visage; + Son menton sur son sein descend à double étage, + Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur, + Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur. + +Si on ne reconnaît pas dans ce style le grand poëte, il est impossible +de n'y pas reconnaître le grand artiste en vers. Il y en a peu de plus +parfaits dans la langue, en admettant que le vers et le sens soient +deux choses séparées, et que la beauté sérieuse de la pensée ou du +sentiment ne soit pas nécessaire à la beauté de la poésie. On peut en +dire autant de presque tous les vers du poëme: + + Lui-même le premier, pour honorer la troupe, + D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe; + Il l'avale d'un trait, et, chacun l'imitant, + La cruche au large ventre est vide en un instant. + +Nous passons les triviales et burlesques inventions du récit, quoique la +même perfection fasse partout reconnaître le grand artisan de langue. +Qui ne se récrierait à cette caricature, devenue classique, de la +mollesse? + + L'air, qui gémit du cri de l'horrible déesse, + Va jusque dans Cîteaux réveiller la Mollesse; + C'est là que d'un dortoir elle a fait son séjour; + Les plaisirs nonchalants folâtrent à l'entour; + L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines, + L'autre broie en riant le vermillon des moines. + La volupté la sert avec des yeux dévots, + Et toujours le Sommeil lui verse ses pavots. + + . . . . . . . . . . . . . . . + + À ce triste discours, qu'un long soupir achève, + La Mollesse en pleurant sur un bras se relève, + Ouvre un oeil languissant, et d'une faible voix + Laisse tomber ces mots, qu'elle interrompt vingt fois. + +Elle regrette le temps + + Où les rois s'honoraient du nom de fainéants. + + On reposait la nuit, on dormait tout le jour. + Seulement, au printemps, quand Flore dans les plaines + Faisait taire des vents les bruyantes haleines, + Quatre boeufs attelés d'un pas tranquille et lent + Promenaient dans Paris le monarque indolent. + +Puis enfin ces quatre vers aussi assoupis que le Sommeil lui-même: + + Ô nuit, ne permets pas!... La Mollesse oppressée + Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée, + Et, lasse de parler, succombant sous l'effort, + Soupire, étend les bras, ferme l'oeil et s'endort. + +Aucune langue, même la plus naturellement harmonieuse, n'est arrivée +par la perfection du travail de ses plus habiles ouvriers (les poëtes) à +produire de pareils effets de musique et d'images. Il faut plaindre ceux +qui méprisent un tel artiste de n'avoir ni des yeux ni des oreilles +capables de comprendre ce grand art de faire rendre à des syllabes tout +ce que la nature fait éprouver de plus inexprimable aux sens, même le +silence et l'assoupissement des sensations! + +Le poëme tout entier est semé de perles de style semblables et sans +nombre, mais malheureusement attachées à une trop mince étoffe. Si +Boileau avait écrit avec cette perfection sur un sujet sérieux, +religieux ou héroïque, il aurait fait une oeuvre immortelle au lieu +d'une fugitive plaisanterie; au lieu du sourire, il aurait arraché +l'émotion au coeur humain. Mais c'était une de ces inspirations qui +descendent et qui ne montent pas: le sourire vient de l'esprit, +l'émotion vient de l'âme. Nous l'avons dit et nous le répétons: ce +n'était que l'homme d'esprit français par excellence. La nature lui +avait refusé la source des larmes. + + +XXIII + +Mais s'il avait les légèretés et les élégances trop superficielles de +l'esprit gaulois, il en avait aussi les qualités. C'était un esprit +probe et droit, c'était de plus un coeur courageux et honnête. Sa +constance dans ses amitiés pour Molière persécuté par les hypocrites de +son temps, pour Racine abandonné par la faveur du roi, attestent en lui +une de ces âmes fermes qui ne se laissent plier ni par la versatilité +des partis, ni par la disgrâce des rois. L'_aura popularis_, ce vent de +terre qui souffle dans la voile des grands hommes, tantôt pour les +enfler, tantôt pour les déchirer dans leur course, n'existait pas pour +lui. Il représentait ce qu'il y a de plus beau à représenter dans son +temps: la postérité. + +Son amitié était si fidèle et son goût pour les hommes d'élite était si +sûr qu'il ne se trompa dans aucune de ses prophéties. Il promit la +gloire durable à Corneille, à Racine, à Molière, à Bossuet. La postérité +a tenu toutes les promesses qu'il avait faites d'avance en son nom à +ses illustres amis. Il ne parle jamais en vers de La Fontaine, bien que +ce fabuliste nonchalant fût un hôte assez assidu de son jardin d'Auteuil +et un convive voluptueux de sa table. Il le regardait, dit-on, comme un +enfant gâté du génie, mais comme un enfant noué qui ne grandirait pas +au-dessus de la taille des enfants à la stature des vrais grands hommes. +Les fanatiques sur parole de La Fontaine reprochent à Boileau cet oubli +de l'auteur des Fables et des Contes; nous n'y voyons, nous, qu'une +preuve de plus de l'exquise justesse de son jugement. La Fontaine avait +des grâces enfantines de langue et des hasards heureux de poésie qui +devaient engouer longtemps la France; mais les grâces enfantines +s'évaporent avec la jeunesse et ne survivent pas longtemps à la maturité +des peuples. La postérité veut des hommes faits, des coeurs virils, des +âmes fortes. Boileau ne s'est pas trompé. Il ne s'est trompé que sur le +Tasse et sur la littérature italienne, dont les vices le choquaient avec +raison, mais dont il appréciait trop peu les chefs-d'oeuvre. Dante, le +Tasse, Pétrarque, Arioste étaient pour lui des livres fermés; il ne +pouvait juger ces grands esprits dont il ignorait la langue. + + +XXIV + +À l'exception de quelques épigrammes plus correctes qu'élégantes, et de +deux ou trois malheureuses tentatives pour voler de ses propres ailes +jusqu'à l'ode héroïque, voilà toute l'oeuvre littéraire de cette longue +vie. + +On a dit, non sans raison, que le Français n'avait pas la tête épique. +Quand on a lu _Ronsard_, _Malherbe_, les imitations bibliques de +_Jean-Baptiste Rousseau_, quelques strophes de _Pompignan_, quelques +stances inimitées et inimitables de _Gilbert_, quelques odes vraiment +pindariques de _Lebrun_, enfin les odes d'_Hugo_ et de ses contemporains +de notre âge, on ne peut plus dire que le Français n'a pas l'âme +lyrique. Mais il est vrai de dire que Boileau ne l'avait pas dans ses +odes; il chantait sans lyre, il brûlait sans feu, il palpitait sans +souffle. Il est véritablement curieux et presque ridicule de voir +comment il prenait avec un compas la mesure des ailes de Pindare pour +ajuster ses ailes factices à lui sur ce modèle, et pour fendre le ciel à +l'aide de ce lourd mécanisme d'enthousiasme classique qui le laissait +tomber ventre à terre aux justes sifflets de ses admirateurs ébahis. + +Ce n'était pas là sa sphère: il n'excellait que dans le bon sens; le +génie ne se laisse aborder que par un sublime délire. Boileau ne +délirait jamais. Il le dit lui-même dans une de ses lettres: +«Philosophiquement, les vers me paraissent une folie!» Folie sainte, +folie plus inspirée de divinité que la sagesse vulgaire! Folie de la +lyre, dont les hommes de la trempe de Boileau ne seront jamais +coupables! + + +XXV + +Sa correspondance, surtout celle qu'il entretenait avec Racine, son +collègue en historiographie du règne, et avec Brossette, son ami et son +éditeur, montre en lui l'homme tout à fait conforme au poëte. M. Berriat +Saint-Prix a recueilli de nos jours et a mis à leur date et à leur +vraie lumière chaque syllabe de cette vie poétique ou familière. Il a +exhumé Boileau tout entier, prose et vers, avec une minutie d'érudition +qui est en même temps la piété de la mémoire. On n'aime pas beaucoup +plus Boileau après avoir lu ces quatre énormes volumes, mais on apprend +à l'estimer plus haut: c'est le poëte honnête homme. + +Ses jugements confidentiels sur les oeuvres du temps sont sévères et se +ressentent un peu de l'austérité de Port-Royal. + +«Je vous remercie de m'avoir envoyé le _Télémaque_ de M. de Fénelon,» +écrit-il à Brossette; «j'y trouve de l'agrément. Homère est plus +instructif que lui. Mentor dit de fort bonnes choses, mais un peu +hardies. Enfin M. de Cambrai me paraît beaucoup meilleur poëte que +théologien; de sorte que, si, par son livre des _Maximes_, il me semble +très-peu comparable à saint Augustin, je le trouve, par son _roman_, +digne d'être mis en parallèle avec Héliodore, l'auteur du roman grec de +_Théagène et Chariclée_. Je doute néanmoins qu'il fût d'humeur, comme +Héliodore, à quitter sa mitre pour son roman. Mais vraisemblablement le +revenu de l'évêché d'Héliodore n'approchait guère du revenu de l'évêché +de Cambrai.» + +On suit dans ces lettres, avec une certaine pitié d'esprit, les +sollicitudes un peu puériles d'une longue existence passée à aligner des +rimes, à élucider une épigramme, à justifier une ode, à commenter un +sonnet. Puis on arrive aux dernières pages, où on lit avec tristesse ce +refrain des petites vies comme des grandes: + +«J'ai fait une chute sur mon escalier d'Auteuil. Je suis malade, +vraiment malade; la vieillesse m'accable de tous côtés: l'ouïe me +manque, ma vue s'éteint, je n'ai plus de jambes, je ne saurais plus +monter ou descendre qu'appuyé sur le bras d'autrui; enfin je ne suis +plus rien de ce que j'étais, et, pour comble de misère, il me reste un +malheureux souvenir de ce que j'ai été.» + +Racine mourant aussi, Racine, son élève autant que son ami, désira le +voir pendant sa dernière maladie; Boileau se traîna au lit de mort du +poëte d'_Athalie_. Racine, se ranimant à sa présence, essaya de se +soulever sur son lit et de le serrer pour la dernière fois dans ses +bras. Boileau s'attendrit et veut consoler son ami de quelque +espérance.--«Non! non!» lui dit Racine, «ne me plaignez pas! Je regarde +comme un bonheur de mourir le premier!» L'homme qui inspirait de tels +sentiments au plus sensible des poëtes de son époque n'était +certainement pas un coeur froid. Racine, au reste, était son plus bel +ouvrage. Le disciple et le maître doivent être confondus dans la mémoire +de la postérité. + +Peu de temps après cette plainte et cette mort, Boileau lui-même n'était +plus. Et comme si son tombeau avait dû être encore après lui une pierre +d'achoppement et de division entre les écrivains et entre les écoles +littéraires, la dispute éternelle sur l'utilité ou sur le malheur de son +influence commençait sur cette tombe et se perpétuait jusqu'à nos jours. +Nous ne prétendons pas la trancher, mais nous dirons courageusement +notre pensée à ses amis comme à ses ennemis. + +Boileau ne fut point un grand poëte dans l'acception transcendante du +mot. On n'est pas tel pour avoir aiguisé malignement quelques lancettes +acérées d'épigrammes, ou pour avoir rimé heureusement quelques satires +spirituelles contre les mauvais écrivains de son temps. On n'est point +tel pour avoir admirablement poli quelques épîtres courtes sur les +exploits de son prince, ou sur quelques maximes saines, mais banales, de +philosophie sans nouveauté. On n'est point tel pour avoir rimé en vers +médiocres la prose didactique d'Horace, de Longin ou de Quintilien sur +le mécanisme du style. On n'est point tel pour avoir supérieurement +manié l'instrument encore inhabile de la langue poétique française et +pour avoir remis après soi cette langue très-perfectionnée à ses +successeurs. On n'est point tel même pour avoir écrit dans un poëme +héroï-comique, comme _le Lutrin_, cinq ou six pages égales en +expression, sinon en invention, à ce qu'il y a de plus parfait dans le +badinage d'Arioste et de Pope. On est, à tous ces titres, un admirable +artisan de style, mais on n'est pas créateur, c'est-à-dire poëte. On est +homme de sens, homme d'esprit, homme de talent, homme de goût, le +premier des critiques en action; on contribue à faire les grands poëtes, +comme Boileau fit Racine, mais on est dépassé par ses disciples et on +reste à jamais terre à terre, tandis qu'ils prennent leur vol vers la +gloire avec les ailes que vous leur avez façonnées. Tel fut Boileau +comme poëte. + +Comme critique, il eut deux influences diverses: l'une, selon nous, +très-nuisible; l'autre très-salutaire au génie spécial de son pays. Par +la première il comprima, autant qu'il était en lui, les originalités, +les témérités, les audaces, les enthousiasmes poétiques de la France +littéraire, et il la condamna à se calquer servilement sur l'antique, +c'est-à-dire à calquer le vif sur le mort. Il voulut refaire ce qui ne +se refait jamais, un vieux monde avec un nouveau. Par cela seul il fit +avorter l'avenir d'une grande poésie nationale en France. Ce n'est que +juste un siècle après sa mort que la France conçut de l'esprit nouveau +de nouveaux germes poétiques, et qu'elle redevint capable d'enfanter ce +que nos neveux verront naître et grandir, une poésie à grand foyer dans +l'âme, à grand souffle et à grandes ailes, pour emporter aux siècles le +nom propre et non le nom latin de notre patrie. Boileau retarda de plus +de cent ans cette naissance. C'est son tort, ou plutôt c'était le tort +de sa nature. Il n'était pas né libre et fécond, il était né servile et +copiste. + + +XXVI + +Mais, cela dit, il serait souverainement injuste de méconnaître +l'influence régulatrice et directrice que cet excellent esprit devait +avoir sur l'esprit littéraire de sa patrie. + +Nous ne voulons pas exagérer ici la valeur de ce qu'on appelle la +critique. Ce n'est certes pas la première des qualités de l'esprit; +mais, si elle n'est pas la plus éminente, elle est toutefois la plus +nécessaire; ou, pour mieux dire, là où cette qualité manque, il n'y en a +plus d'autre qui serve. + +Si nous avions à la définir comme nous la comprenons, nous dirions: _la +critique est la logique des arts_, de l'art de penser et d'écrire comme +de tous les autres arts que l'esprit humain a inventés pour exercer les +forces de son intelligence ou de ses sens à la gloire de son être. Sans +cette logique des arts, qui doit gouverner, à son insu, même le génie, +le génie ne serait qu'une sublime démence. Il ferait, dans le domaine de +l'esprit ou des sens, des choses prodigieuses dans quelques parties, +monstrueuses dans l'ensemble. Ses oeuvres, tombant à chaque instant dans +le désordre ou dans l'excès, n'auraient ni proportions, ni convenance, +ni mesure. Ce seraient encore des prodiges, mais ce seraient des +prodiges de dérèglement. Ces monstruosités n'offenseraient pas moins la +vérité éternelle que l'intelligence saine ou que les sens justes de +l'homme. + + +XXVII + +La beauté dans la nature ou dans les arts, ces divines contre-épreuves +de la nature, la beauté n'est pas arbitraire, comme le prétendent +quelques philosophes à courte conception. La beauté est absolue en +elle-même; elle résulte de quelques rapports mystérieux entre la forme +et le fond dans toutes les choses morales ou matérielles, rapports qui +ont été établis par Dieu lui-même, suprême type, suprême règle, suprême +proportion, suprême mesure, suprême convenance de tout ce qui émane de +lui. «_Dieu fit l'homme à son image._» On pourrait dire encore: «_Dieu +fit toute chose à son image._» Or Dieu est le grand logicien par +excellence. La critique ou la logique des arts n'est donc nullement un +caprice ou d'esprit ou du goût; elle est la logique absolue et divine +appliquée par le sens commun, ce régulateur sans appel, aux oeuvres de +l'esprit, de la langue ou de la main de l'homme. En d'autres termes, la +critique est la recherche et la manifestation de cette règle logique et +intime qui préside et doit présider à toute création de notre +intelligence; sorte de conscience de l'esprit qui, au lieu de nous dire: +Cela est bien, cela est mal, nous dit avec la même autorité: Cela est +beau, cela est laid; cela est proportionné, cela est disproportionné; +cela est dans la mesure, cela est dans l'excès; cela est dans la vérité, +ou cela est dans la chimère. + +Or, pendant que les hommes de création ou de génie produisent, soit dans +le domaine de la pensée, soit dans le domaine des sens, des oeuvres +d'art que la fougue même de leur imagination créatrice peut faire +quelquefois déborder avec beaucoup d'écume et d'irrégularité du moule, +comme le bronze en ébullition déborde du fourneau, il est bon que les +hommes de critique ou de logique des arts les surveillent, les modèrent, +les gourmandent, et, leur présentant la règle et la mesure éternelles, +leur disent: «Voilà le type! vous ne l'atteignez pas, ou vous le +dépassez.» + +Et s'il arrive que ces hommes de critique, ces logiciens des arts, ces +logiciens de la langue, soient eux-mêmes capables à un certain degré de +joindre l'exemple à la leçon et de produire des oeuvres de talent +irréprochables, leur talent accroît leur autorité, et les nations +reconnaissent longtemps leurs lois. Or Boileau fut précisément et +opportunément pour la France un de ces hommes. Il prouva sa mission par +ses oeuvres. Il fut un esprit critique, et il fut en même temps, non un +poëte d'âme et de génie, mais un écrivain en vers très-accompli, ce que +les musiciens appellent, non un compositeur sublime, mais un admirable +exécutant. + + +XXVIII + +La France était jeune dans les lettres quand il parut; elle pouvait se +jeter dans les excès de jeunesse et de séve, écarts antipathiques à son +génie national, génie vrai, sensé, modéré, logique, délicat, génie qui +avait besoin, comme la jeunesse, d'un instituteur sévère et un peu +froid. Boileau fut pour sa littérature naissante cet instituteur, qui +encouragea d'une main et qui émonda de l'autre sa séve surabondante. +Peut-être l'émonda-t-il trop, nous ne le nions pas; mais remarquez +cependant qu'il n'empêcha de naître et de grandir ni Molière, ni +Corneille, ni Racine, ni Bossuet, ni Fénelon, ni Pascal, ni surtout +Voltaire, qui naissait à côté de lui, sur sa trace, et qui, avec un +esprit mille fois plus original, plus indépendant et plus étendu, fut +cependant, comme il l'avoue partout en s'en glorifiant lui-même, son +disciple et son ouvrage dans le domaine de la langue, de la critique et +du bon sens dans l'art d'écrire. + +De tels services à la langue française, au bon sens et au bon goût, +rendus en beaux vers par un bon esprit, ne pourraient être méconnus sans +injustice ni oubliés sans ingratitude par la nation du bon sens, du bon +esprit et du bon goût comme la France. Boileau a immensément contribué à +lui conquérir et à lui maintenir incontestablement ces trois modestes +mais solides supériorités sur les littératures des nations +contemporaines. + +La France n'avait pas, comme l'Italie, son _Dante_ gigantesque mais +ténébreux, son _Tasse_ épique mais énervé, son _Machiavel_ robuste mais +dépravé, son _Arioste_ accompli mais futile; elle n'avait pas, comme le +Portugal, son _Camoëns_ grandiose mais trop latin; elle n'avait pas, +comme l'Angleterre, son _Milton_ biblique mais monotone. Non, la France +avait, avec son inexpérience, cette universelle aptitude qui allait lui +donner, homme à homme, selon l'heure et selon le besoin, non pas la +supériorité, mais la direction de l'esprit de l'Europe. Or, cette +direction que la France allait donner dans les lettres, dans la +philosophie, dans la science, dans la politique, dans les arts, dans le +goût, à l'Europe, après Louis XIV, ce fut Boileau qui la donna le +premier à la France. + +N'est-ce rien? Homme de règle et de monarchie dans les lettres, Boileau +sentit le besoin d'un gouvernement des lettres: il fonda le gouvernement +du goût. C'est une des puissances de la France. Il ne faut donc pas +s'étonner si dans le culte de Boileau il y a un peu de patriotisme +français. Il fut un des fondateurs de cette monarchie du goût, qui fut +d'abord française, et qui, grâce à l'unité de l'esprit humain qui se +constitue de plus en plus en Europe, devient maintenant universelle. + + LAMARTINE. + + + + +XVIIe ENTRETIEN. + +5e de la deuxième Année. + +LITTÉRATURE ITALIENNE. + +DANTE. + + +I + +De toutes les nations qui ont cultivé les lettres avant ou après le +christianisme, sans en excepter la Grèce et Rome, l'Italie moderne est +certainement, selon nous, la nation qui a apporté le plus magnifique +contingent de génie à la famille humaine. Dante, Pétrarque, le Tasse, +l'Arioste, Machiavel, Michel-Ange, Raphaël, les Médicis et leur cour; +trois poëmes épiques en trois siècles; une litanie de noms et d'oeuvres +secondaires, et cependant impérissables, dignes d'être gravés sur la +colonne de bronze qu'on élèverait à la gloire intellectuelle de l'Europe +pensante, sont le témoignage de cette immortelle fécondité de l'Italie. +_Alma parens!_ Le ciel, la mer, les montagnes, les fleuves, la race, la +langue, les religions, les grandeurs et les revers de la destinée, le +passé presque fabuleux, le présent triste, l'avenir toujours prêt à +renaître, et toujours trompeur, la jeunesse éternelle de ce sang italien +qui roule toutes sortes de royautés déchues dans ses veines, une +noblesse de peuple-roi dans le dernier laboureur de ses plaines ou dans +le dernier pasteur de ses montagnes, une rivalité de villes capitales, +telles que Naples, Rome, Florence, Sienne, Pise, Bologne, Ferrare, +Ravenne, Vérone, Gênes, Venise, Milan, Turin, ayant toutes et tour à +tour concentré en elles l'activité, le génie, la poésie, les arts de la +patrie commune, et pouvant toutes aspirer à la royauté intellectuelle +d'une troisième Italie, voilà les explications de cette aristocratie +indélébile de l'esprit humain au delà des Alpes. + +Tous les peuples jeunes et nous-mêmes nous sommes des parvenus auprès de +l'Italie, et nous respectons sa grandeur jusque dans sa décadence. Car +ce n'est pas la race qui est déchue en elle, c'est le sort. L'antiquité, +la dignité survivent à la dégradation de sa fortune. C'est l'Italie +divisée, découronnée, humiliée, affligée, garrottée ici, corrompue là, +dominée partout; mais c'est l'Italie! + +Il est curieux de voir ce que fut un tel peuple dans sa littérature +virile, au moment où il donna le premier au monde le signal de la +renaissance des lettres, après douze siècles de ténèbres et de stérilité +répandues en Orient et en Occident sur ce qu'on appelait l'univers +romain. + +Nous négligerons les premiers commencements de ce que nous pourrions +nommer les balbutiements de cette renaissance, et nous ne la ferons +dater, comme toutes les grandes choses, que de son premier grand homme: +le Dante. + + +II + +Quand une religion s'écroule dans la partie du monde qu'elle dominait, +tout s'écroule avec elle. Le plus enraciné des édifices humains dans le +sol, c'est un autel; il faut, pour le saper, un tremblement de terre qui +engloutit tout dans sa poussière. Quand les dieux s'en vont, comme dit +Tertullien, tout s'en va. + +Tel fut l'avénement du christianisme dans l'empire romain. Les lettres +périrent pour mille ans dans le choc des deux religions. Les ténèbres se +répandirent sur l'intelligence pendant qu'une nouvelle morale et une +nouvelle théologie s'emparaient des opinions et des coeurs. Constantin +prêta la massue de l'empire aux chrétiens pour pulvériser le passé. Les +monuments, les temples, les oracles, les bibliothèques, les livres +périrent dans les décombres. Rien ne survécut à cet accès de colère +sacrée de l'esprit humain contre lui-même. On sema le feu sur les +édifices, la cendre sur le sol, le sel sur la cendre, pour empêcher les +vieilles superstitions et les vieilles philosophies de regermer jamais +de leurs racines. Ce furent les _Vêpres siciliennes_ du paganisme, le +1793 de sa littérature. Ainsi est faite la misérable humanité; elle ne +s'arrête jamais dans le vrai et dans le juste, elle se précipite à +l'excès, et elle ne se croit libre de l'oppression que quand elle +opprime à son tour. + +On nie en vain aujourd'hui cette réaction exterminatrice contre tous les +monuments bâtis ou écrits de l'antiquité littéraire; elle éclate +partout, non-seulement dans les ruines d'Éphèse, de Delphes, d'Athènes, +d'Alexandrie, dont la poussière est faite de statues mutilées ou de +cendres de bibliothèques, mais dans les écrits des premiers chrétiens et +dans les actes des conciles. Tiraboschi, dans sa savante _Histoire de la +Littérature italienne_, cite le décret du concile de Carthage qui +interdit aux évêques la lecture des auteurs antérieurs au christianisme; +il cite également le passage de saint Jérôme où ce Père gourmande +amèrement ceux qui, au lieu de lire la Bible et l'Évangile, lisent +Virgile. On sait le sort de la bibliothèque d'Alexandrie, incendiée dans +un feu de six mois par l'ordre du patriarche Théophile, qui ne laissa +rien à faire à Omar. L'historien contemporain Orose décrit et déplore +l'anéantissement de ces trésors de la mémoire. Le pape Léon X lui-même, +ce restaurateur si platonique et si tendre des vestiges de l'esprit +humain échappés à ce sac du monde, dit «qu'il a recueilli dans son +enfance, de la bouche de Chalcondyle, homme très-instruit dans tout ce +qui concerne la Grèce, que les prêtres avaient eu assez d'influence sur +les empereurs d'Orient pour les engager à brûler les ouvrages de +plusieurs anciens poëtes grecs, et c'est ainsi qu'ont été anéanties les +comédies de Ménandre, les poésies lyriques de Sapho, de Corinne, +d'Alcée.» «Ces prêtres, ajoute Léon X, montrèrent ainsi une honteuse +animadversion contre les anciens, mais ils rendirent témoignage de la +sincérité et de l'intégrité de leur foi.» + +À l'exception des études théologiques et morales, à l'exception de +l'éloquence sacrée, qui débattait les questions d'orthodoxie ou de +schisme entre les différentes sectes nées du christianisme, qui +s'emparaient peu à peu d'une partie de l'Orient et de tout l'Occident, +l'intelligence humaine, pendant ces siècles de chaos et d'élaboration, +parut enfermée dans l'enceinte des temples ou des monastères. Ce fut +l'âge monastique de l'univers. Excepté en Arabie, à Bagdad et en +Espagne, sous les califes, nul flambeau des lettres et des sciences +n'éclaira le monde chrétien jusqu'à Charlemagne. Ce grand homme fit le +premier, pour l'Occident tout entier, ce que les Médicis firent plus +tard pour l'Italie; il ordonna les fouilles dans la cendre du passé, +recueillit les monuments épars, restitua les langues mortes, évoqua, +par les études encouragées et rémunérées, le génie de l'antiquité pour +y rallumer le génie de l'avenir. Un crépuscule éclaira d'un jour +croissant cette longue nuit de la barbarie. Mais, excepté dans la +jurisprudence, cette première nécessité des sociétés civiles qui se +fondent, aucune oeuvre remarquable ne sortit de cette seconde enfance +des lettres. Le génie humain couvait sourdement on ne sait quel fruit +inconnu. C'est en Italie qu'il devait naître. + + +III + +Les papes, les empereurs d'Allemagne, les tyrannies provinciales, les +républiques et les anarchies municipales se disputaient cet héritage +conquis et reconquis des Romains et des Barbares. Ces ondulations +politiques de l'Italie, du quatrième au quatorzième siècle, seraient +aussi confuses et aussi fastidieuses à décrire que les roulis des vagues +déchaînées par les vents sur une mer d'équinoxe. + +Ces divisions, après la mort de l'empereur Frédéric, finirent par se +réduire à peu près à deux grands partis, les Guelfes et les Gibelins: +l'un favorisant de ses voeux et de ses armes la domination des papes; +l'autre, par haine de cette domination pontificale, se dévouant aux +empereurs d'Allemagne, comme si le patriotisme se fût senti moins +humilié et moins oppressé de s'asservir à un dominateur étranger qu'à un +dominateur sacré qui ajoutait un droit divin au droit temporel! + +Florence, capitale de l'ancienne Étrurie, aujourd'hui la Toscane, était +le foyer le plus animé des querelles de ces deux grands partis. Cette +république, fondée sur l'industrie, et non sur les armes, prospérait, +malgré ses dissensions intestines, par la seule vertu de la liberté. +C'était évidemment là que l'Italie littéraire et poétique devait éclore, +car l'esprit humain cherche par instinct les terres libres pour dérober, +comme l'aigle, ses oeufs à la tyrannie. De plus, il y avait dans le sang +toscan, écoulement du vieux sang étrusque, une séve non encore épuisée +de génie littéraire et de génie artistique. Cette nation venait de toute +antiquité de Grèce ou d'Égypte. La civilisation élégante et presque +fabuleuse de l'Étrurie avait été anéantie par la soldatesque des +premiers Romains, ces barbares de Romulus; mais cette civilisation, dont +on ne sait rien que par ses oeuvres, avait laissé dans ses vases, dans +ses dessins, dans ses monuments cyclopéens, des témoignages d'une +grande vigueur d'esprit et d'une grande perfection de main. Cette race, +dans la politique, dans le commerce, dans la guerre, avait des facultés +innées qui éclataient souvent en individualités colossales. Les Dante, +les Machiavel, les Médicis, les Buonarotti, les Gondi, les Mirabeau, les +Bonaparte étaient des familles étrusques. Les deux hommes modernes qui +ont remué le plus d'idées par l'éloquence et le plus d'hommes par la +guerre, Mirabeau et Napoléon, sont des Toscans transportés sur la scène +de la France. Le cardinal de Retz, qui fut à l'intrigue ce que Machiavel +fut à la politique, était un Toscan. Cette Athènes de la Toscane était +donc assez naturellement prédestinée à donner une langue et une +littérature à la confédération des villes italiennes qui cherchaient à +reconstruire un esprit moderne sur cette terre antique. + + +IV + +Pour cela il lui fallait deux choses: une langue et un homme. + +La langue latine s'était écroulée avec l'empire. Il s'était formé, de +ses débris mêlés aux dialectes vulgaires des provinces romaines et de la +Gaule méridionale, une langue usuelle, imparfaite, flottante, diverse, +par laquelle on s'entendait tant bien que mal dans la conversation, mais +sans pouvoir y graver ses pensées dans cette forme solide, convenue et +uniforme, seule langue avec laquelle on puisse construire des monuments +de style. Un latin corrompu était resté la langue de l'Église, de +l'histoire, de la législation; l'italien était la langue du peuple. Les +classes supérieures de la société parlaient les deux langues; mais le +latin dépérissait chaque jour et la langue usuelle se perfectionnait. Il +ne lui manquait plus que d'être adoptée par un grand esprit et d'être +écrite dans une grande oeuvre pour se substituer facilement et +triomphalement à la latinité posthume du monde romain maintenant +gouverné par les papes. + +Voilà pour la langue. + +Quant à un homme de génie, il n'y en avait eu qu'un, selon nous, capable +d'opérer cette grande révolution de la renaissance des lettres en Italie +depuis Charlemagne. Cet homme était saint Thomas d'Aquin. Nous l'avons +longtemps confondu, dans notre ignorance, avec ces orateurs et avec ces +écrivains ecclésiastiques des siècles barbares, qu'on a, selon nous, +élevés bien au-dessus de leur stature, dans ces derniers temps, en les +comparant aux poëtes, aux orateurs, aux historiens, aux philosophes +d'Athènes et de Rome. Ces Tacite, ces Démosthène, ces Cicéron, ces +Homère et ces Virgile du cloître écrivaient à une époque obscure de +transition à travers les ténèbres, entre les lettres classiques et les +lettres des siècles des Médicis et de Louis XIV. Ils n'appartiennent +guère qu'au sacerdoce et très-peu aux lettres profanes. + +Mais, depuis qu'une étude plus approfondie nous a permis de mesurer, au +moins par des fragments, les grandeurs de l'intelligence de saint Thomas +d'Aquin, nous sommes resté convaincu que, si ce génie universel avait pu +s'émanciper de la théologie scolastique et de la mauvaise latinité, il +aurait donné, longtemps avant le Dante, un Dante, supérieur encore, à +l'Italie. Fontenelle l'égalait dans son estime à Descartes. Quant à +nous, nous n'hésitons pas à reconnaître dans ce précurseur des +philosophes et des politiques modernes un esprit digne de converser +d'avance et de loin avec Machiavel, avec Bacon, avec Montesquieu, avec +Jean-Jacques Rousseau, esprit assez fécond et assez vaste pour porter +de la même gestation un monde divin et un monde humain dans ses flancs, +comme deux jumeaux de sa pensée. Les idées ont ainsi, comme la terre, de +ces germinations de plantes précoces et étranges qui fleurissent en +hiver. Saint Thomas fut un de ces phénomènes de végétation anticipée. + +C'était un jeune gentilhomme de la noble maison de Landolfo d'Aquino. Il +vivait dans l'opulence féodale au château de Rocca Secca. La passion de +Dieu et de l'intelligence des choses divines, qui précipitait alors tant +d'âmes dans la solitude, l'arracha, dans la fleur de son adolescence, au +monde. On raconte que cette passion était si forte dans ce jeune homme +qu'elle brisa avec violence tous les piéges tendus par sa famille pour +le retenir, et qu'il poursuivit, un tison enflammé dans la main, une +jeune fille d'une merveilleuse beauté que ses frères lui avaient fait +apparaître dans sa chambre pour séduire ses yeux et son coeur. Entré +dans l'ordre des Dominicains, il alla étudier à Paris sous Albert le +Grand, théologien célèbre, alors que la théologie était la science +unique. Devenu lui-même de disciple maître, il professa avec éclat à +Paris, à Rome, à Naples. Le feu de l'étude le consuma avant l'âge, et +il expira sur la route en se rendant en 1274 au concile de Lyon. Il +n'avait encore que quarante-neuf ans. Les ouvrages laissés par ce +philosophe, sans repos et sans limites, formèrent les bibliothèques des +monastères et des universités du temps. Quelques-uns sont dignes d'en +être exhumés, comme des monuments de force et de fécondité dans la +pensée humaine. + + +V + +Neuf ans avant la mort de saint Thomas d'Aquin, en 1265, le Dante était +à Florence. Esprit du même ordre, mais avec le don de plus qui élève la +pensée jusqu'au ciel, la poésie. Son nom était _Alighieri_. Sa famille, +attachée par tradition au parti guelfe, était patricienne et consulaire +dans la république. Livré de bonne heure aux leçons de Brunetto Latini, +sorte de Quintilien toscan qui professait la grammaire et la rhétorique +à Florence et à Bologne, l'enfant fut nourri du lait âpre de la +théologie scolastique. Cette nourriture ne lui fît pas perdre totalement +le goût des lettres profanes. Il apprit le français sous Brunetto +Latini, qui professait en cette langue; il apprit l'italien vulgaire +dans les sonnets et dans les _canzone_ de quelques poëtes toscans qui +commençaient à régulariser et à polir cet idiome naissant comme pour le +préparer à un plus grand qu'eux. Tous chantaient exclusivement l'amour, +cette éternelle inspiration du coeur. L'amour fut aussi le premier chant +de cet enfant, dans l'âme duquel la passion idéale était éclose avant +l'âge des passions terrestres. + +Élevé dans la familiarité de la noble famille des _Portinari_, amie de +la sienne, il couva, dès l'âge de onze ans, une sorte de pressentiment +amoureux pour une jeune fille de cette maison, nommée Béatrice. Cette +inclination fut mutuelle, quoique contrariée par les circonstances de +famille. Elle remplit l'adolescence du Dante de songes, et son âge mûr +de larmes. Béatrice mourut dans la fleur de sa beauté, à vingt-cinq ans. +L'âme de Dante quitta en quelque sorte la terre avec elle, et on ne peut +douter que ce ne fut pour suivre et pour retrouver l'âme de Béatrice +qu'il entreprit plus tard ce triple voyage à travers les trois mondes +surnaturels, enfer, purgatoire, paradis, où, sous le nom de théologie, +il ne cherche et ne divinise au fond que son amante. + +Ses vers, jusqu'à l'âge de trente ans et au delà, n'annonçaient pas le +poëte souverain qui devait dans l'âge avancé se révéler en lui; +c'étaient des sonnets et des _canzone_ sans nerf, sans naturel et sans +grandeur, calqués sur les poésies amoureuses des poëtes secondaires de +son temps. L'âge, la méditation et le malheur n'avaient pas encore donné +à son âme cette sonorité grave et surhumaine, timbre sépulcral de sa +seconde voix. + +Les traditions de son père mort, la vocation de famille, les soins de sa +mère _Bella_, femme éminente autant que tendre, enfin le courant des +affaires et des passions d'une république, qui entraîne tous les +citoyens notables dans les fonctions de l'État, lancèrent le jeune +Alighieri dans les emplois et dans les dissensions de sa patrie. Nous +n'écrivons pas ici sa vie, nous la réservons pour une autre place; nous +ne faisons pas l'histoire, bien peu intéressante aujourd'hui, de ces +agitations municipales de la vallée de l'Arno. Ces agitations ne sont +grandes que lorsqu'elles influent sur le sort du monde. Dante aurait été +peut-être un Gracque ou un Cicéron à Rome, il ne fut qu'un Gibelin de +plus à Florence. + + +VI + +Qu'il nous suffise de savoir qu'Alighieri, qu'on nommait déjà +familièrement Dante, servit dans la cavalerie florentine contre les +Guelfes de la petite ville toscane d'Arezzo, et qu'il se montra vaillant +soldat avant de se montrer politique et poëte; bien différent en cela +d'Horace, jetant son bouclier à Philippes, et de Virgile, fuyant, un +chalumeau à la main, sous les hêtres, pendant que la guerre civile +déchire sa patrie. Dante était un citoyen, ceux-là n'étaient que des +poëtes. + +Élevé bientôt après aux premières magistratures de la république, +assailli d'un côté par les _blancs_, de l'autre par les _noirs_, +dénomination de deux partis dans Florence, il résiste aux uns, aux +autres, et les fait énergiquement exiler hors de la Toscane. + +Nommé ambassadeur de la république auprès du pape, il y négociait la +paix et l'indépendance pour son pays. Pendant cette mission, le peuple +de Florence, ingrat et aveugle comme tous les peuples, l'accuse de +trahison, de concussion, s'ameute contre son nom, court à sa maison, la +ravage et la rase, comme _Clodius_ avait fait de celle de Cicéron, le +modérateur de Rome. Ou confisque ses biens, on le bannit à perpétuité de +sa patrie. On trouve la peine trop faible pour ses prétendus crimes; un +second jugement populaire le condamne à mourir par le feu! + +Indigné contre le pape, son ennemi, qu'il suppose l'instigateur de ces +proscriptions, Dante quitte Rome, se réfugie d'abord à Sienne, puis à +Arezzo, où i! rejoint ses concitoyens émigrés, proscrits pour la même +cause. Il tente avec eux une attaque à main armée contre Florence. Il +succombe et s'éloigne pour jamais de ces murs qui dévorent leurs +citoyens. + +Il erre, depuis ce jour, de retraite en retraite, dans la basse Italie, +tantôt à Padoue chez les _Malespina_, tantôt à Vérone chez les +_Scaligieri_, tyrans de la ville, tantôt chez les _Scala_, tyrans d'une +autre partie de l'Italie; aujourd'hui à Udine, demain au château de +Tolmino, à la fin de ses jours à Ravenne. De là, plus refoulé que jamais +par la vengeance vers le parti de l'empereur, il ne cesse d'animer ce +prince contre sa patrie et de le pousser de la main à l'oppression de +Florence. Triste sort des émigrés, condamnés à avoir souvent pour amis +les ennemis de leur pays! Enfin, l'empereur étant mort avant d'avoir +vengé le poëte, Dante vient à Paris, retourne en Italie, et se fixe +enfin pour mourir à Ravenne. L'hospitalité du tyran de Ravenne, _Guido +Novello de Polenta_, lui en adoucit le séjour. Ce site mélancolique +convenait à la mélancolie de son âme. La forêt de pins (_la pineta_) qui +s'étend entre la mer et Ravenne était sa promenade habituelle. J'y ai lu +moi-même ses plus beaux vers, peut-être écrits sous les mêmes arbres, au +bruit lointain des mêmes brises de l'Adriatique. C'est là, et non pas +dans le carrefour fangeux de Ravenne, que devrait s'élever son tombeau. +Il faut le vide autour des ombres et le silence autour des grandes +mémoires; on entendrait mieux l'âme gémissante de l'exilé dans les +gémissements des pins de la _pineta_ et des vagues sans repos sur la +grève. + + +VII + +Mais, pendant que ce sombre proscrit, à _la taille haute et courbée, au +visage long et pâle, à l'oeil voilé par la réflexion intérieure_, comme +ses contemporains le décrivent, pendant que cet hôte des ennemis de sa +patrie errait ainsi de ville en ville et de mers en forêts, regrettant +sa maison rasée par son peuple, il couvait deux choses immortelles dans +son front cave: sa gloire et sa vengeance. Ce n'était plus le poëte +affadi et ingénieux de sa jeunesse; c'était le poète théologique, +politique et _némésien_ de son âge avancé. L'adversité avait changé sa +muse dans son sein; elle n'y avait laissé que son premier amour. + +Cet amour, cependant, n'avait pas été le seul. Indépendamment de son +mariage avec une fille d'une famille illustre de Florence, dont il avait +eu sept enfants, Boccace confesse, dans l'histoire de sa vie, écrite sur +les lieux et si peu d'années après la mort de Dante, que son héros et +son poëte avait eu la faiblesse des héros et des poètes: un amour de la +beauté poussé quelquefois jusqu'à la licence du coeur. + +La négligence que Dante fit de sa femme après son exil, sa longue +séparation sans retour et l'affectation avec laquelle il parle, dans ses +oeuvres en prose, des inconvénients du mariage, appuient trop à cet +égard les accusations de Boccace. Mais tout indique aussi que, si le +Dante avait été plus que léger dans l'amour des sens, il avait été +fidèle dans l'amour de l'âme. Le souvenir toujours renaissant de sa +Béatrice, première et dernière apparition de la beauté céleste sous un +voile mortel, l'obséda, tantôt délicieusement, tantôt douloureusement, +jusqu'au dernier jour. Cette image le transformait tellement, en se +présentant à lui à chaque pas de sa vie et à chaque mouvement de sa +pensée, que, quand il voulut se consacrer entièrement à la philosophie +théologique, muse sévère de son épopée, il éprouva le besoin de donner à +cette philosophie et à cette théologie personnifiées le nom, la forme, +le regard, la voix, la beauté de sa Béatrice. C'est ce qu'il avoue sans +cesse lui-même dans ses sonnets et dans sa _Vita nuova_ (vie nouvelle), +sorte de commentaire mystique écrit par lui-même de ses oeuvres et de sa +pensée. + +Mais sa grande inspiration ne soufflait pas encore en lui quand il +écrivait ces sonnets et ces oeuvres en prose; elle ne souffla que dans +l'exil, quand les événements, la guerre, la diplomatie, la politique et +les passions civiles eurent fait silence, le soir, dans son âme. Alors, +et alors seulement, il entendit toute la voix de son génie, étouffée +jusque-là par les bruits de la terre. Il dessina son grand poème et il +commença à l'écrire. + +Ce poëme, c'était lui! Le poëte n'est-il pas toujours le sujet le plus +vivant et le plus intéressant de tout poëme? Quels que soient les +innombrables défauts de ce poëme épique du Dante dans la fable, on ne +peut nier que ce ne fût, à l'époque où il vivait, et encore à la nôtre, +le seul véritable texte d'une vaste épopée qui restât à chanter aux +hommes. Il y eut dans la conception autant de génie vrai que dans +l'exécution. J'aime à assister, par la pensée, à cette lente conception +dans l'esprit de l'exilé de Florence. Je comprends comment il fut amené +par la force et par la justesse de son esprit à chanter le monde +invisible. + +En effet, puisque l'étendue de son intelligence, l'élévation de son +coeur, la fécondité de son imagination, la richesse des couleurs sur sa +palette poétique portaient cet homme du treizième siècle à créer pour +l'Italie et pour le monde un poëme épique, où pouvait-il trouver, dans +l'histoire du moyen âge, depuis les empereurs romains jusqu'à lui, un +sujet héroïque, national ou européen, d'épopée? Il n'y en avait plus sur +la terre. Homère avait fait l'épopée des Grecs, Virgile avait fait celle +des Latins; les places étaient prises. Le ciel païen, les héros +fabuleux, l'Olympe, la terre, la mer, la guerre, les naissances et les +chutes d'empires, la nature physique et la nature morale avaient été +décrites et chantées par les poëtes prédécesseurs de l'époque +chrétienne. Excepté les grandes invasions des Barbares, qui étaient +venues, comme un reflux du Nord, submerger l'Italie, il n'y avait, dans +l'histoire, aucune grande épopée héroïque à construire; mais cette +épopée des Barbares, ruine et humiliation de l'Italie, il appartenait à +des bardes du Nord, et non à des citoyens de la patrie conquise, de la +chanter.--Nous la lirons bientôt ensemble. + + +VIII + +Dante ne trouvait donc rien d'épique autour de lui dans l'histoire +d'Italie qui pût servir de texte à son imagination; mais le monde +théologique était plein de dogmes nouveaux, de foi savante ou de foi +populaire, de croyances surnaturelles, de vérités morales ou de fantômes +imaginaires, flottant pêle-mêle dans le vide de l'esprit humain, comme +les figures tronquées des rêves au moment d'un réveil. + +L'âme humaine, que le christianisme avait détachée, dans les monastères +surtout, des intérêts terrestres, s'était absorbée dans l'intérêt de son +salut éternel. Des cieux, des enfers, des purgatoires sans cesse +décrits, peuplés, vidés par les moines prédicateurs dans les chaires du +peuple, étaient devenus, par la puissance de la foi, par l'habitude des +pratiques, par la répétition des cérémonies, des réalités de la pensée +aussi visibles et aussi palpables dans l'esprit des fidèles que les +réalités physiques. L'imagination habitait pour ainsi dire ces mondes +intellectuels des morts autant et plus que le monde des vivants. Les +temples étaient remplis de leurs symboles; les murailles même des rues +étaient couvertes des représentations par le pinceau de ces trois +séjours de l'âme, enfer, purgatoire, paradis. Dans les fêtes sacrées, ou +même profanes, on donnait aux peuples de l'Italie, au lieu de courses +olympiques ou de combats du cirque, des drames de théologie chrétienne. +Là les âmes, les démons, les anges, les vierges, les saints, les damnés, +les trois personnes de la Divinité elles-mêmes, jouaient des rôles +d'acteur dans le drame théogonique de ces mondes surnaturels. Le ciel et +la terre se touchaient et se confondaient, dans cette atmosphère de la +théologie monastique et populaire, comme deux horizons dans la brume. + +Dante lui-même était ce qu'on était déjà à Florence à cette époque, et +ce qu'on fut bien davantage, quelques années après, à l'époque des +Médicis et de Léon X: croyant et platonicien tout à la fois, associant +dans son esprit la foi moderne à la philosophie grecque et romaine; les +pieds dans l'Église, la tête dans l'Olympe, l'âme dans les cieux, dans +les épreuves ou dans les abîmes du monde chrétien. + +Il était naturel que ce monde surnaturel, qui tenait plus de place dans +l'imagination des hommes de son temps que le monde des vivants, lui +parût le seul et vrai sujet d'épopée poétique et mystique pour son âge +et pour la postérité. Il regarda donc pendant longtemps et jusqu'au +vertige dans la profondeur de son âme, de sa foi, de ses amours, de ses +haines, de ses vengeances, et il se dit: «Je ferai voir l'invisible, et +je le rendrai si visible, par la puissance de ma foi et par la vigueur +de mes pinceaux, que la terre et le ciel sembleront s'ouvrir aux yeux +des hommes, et que je jouirai d'abord en ce temps, puis, par +anticipation, dans l'éternité, de cette justice éternelle qui sera à la +fois ma félicité et ma vengeance. Gloire à ceux que j'aurai sauvés! +Malheur à ceux que j'aurai perdus! Et surtout gloire à moi-même! Je ne +serai pas seulement, aux yeux de l'Italie guelfe et gibeline, un poëte, +je serai le prophète de la divine rétribution!» + +Ainsi évidemment se parla à lui-même le Dante, brûlant à la fois de +conviction divine et de colère humaine, quand, regardant pour la +dernière fois l'inique Florence du haut de l'Apennin, il lui lança sa +malédiction de proscrit et sa prophétie de poëte. + + +IX + +On le voit, cette conception de l'épopée de _la Divine Comédie_ (titre +de son poëme) était double: divine par le plan, humaine par la +personnalité; de là ses beautés et ses vices, que nous allons faire +saillir, le livre à la main, sous vos yeux. + +Je comprends d'autant mieux le plan de cette épopée que moi-même, hélas! +mille fois inférieur en conception, en éloquence et en poésie, au grand +exilé de Florence, j'avais conçu, dès ma jeunesse, une épopée, le grand +rêve de ma vie, la seule épopée qui me paraisse aujourd'hui réalisable, +sur un plan à peu près analogue au plan de _la Divine Comédie_. + +Je m'étais dit: Qu'y a-t-il de plus intéressant aujourd'hui dans +l'humanité? Sont-ce des batailles, des conquêtes, des élévations et des +catastrophes d'empires? Non; le monde en a tant vu, et il connaît +tellement les misérables ressorts par lesquels la fortune élève ou +abaisse les conquérants d'ici-bas, qu'il ne s'étonne guère plus des +vicissitudes des empires que de l'amoncellement et de l'écroulement +d'une vague en écume sur le lit de l'Océan. Mais ce qui intéresse +véritablement l'homme, c'est l'homme; et dans l'homme, c'est la partie +permanente de son être, c'est l'âme; et dans l'âme, c'est la destinée +passée, présente, future, éternelle, de ce principe immatériel, +intelligent, aimant, jouissant, souffrant, consciencieux, vertueux ou +criminel, se punissant soi-même par ses vices, se récompensant soi-même +par ses vertus, s'éloignant ou se rapprochant de Dieu selon qu'il vole +en haut ou en bas dans la sphère infinie de sa carrière éternelle, +jusqu'au jour où il s'unit enfin, par la foi croissante et par l'amour +identifiant, à son Créateur, le souverain Être, la souveraine vérité, +le souverain beau, le souverain bien. + + +X + +Je me plais à me rappeler encore, en ce moment, le lieu, le jour, +l'heure où je conçus soudainement, dans ma pensée, le plan de cette +épopée de l'âme, de l'âme suivie par le poëte dans ses pérégrinations +successives et infinies à travers les échelons des mondes et ses +existences d'épreuves. + +C'était en Italie, à la fin de ma jeunesse. Je venais de passer un hiver +à Naples, dans de vagues souffrances de nerfs qui sont la croissance de +l'esprit et qui donnent à l'âme les mêmes angoisses que la croissance +trop accélérée du corps donne aux sens. Une anxiété sourde et continue +travaillait ma pensée; je n'étais bien à aucune place; ce ciel serein, +ce beau soleil, cette mer éblouissante, ces collines élyséennes, le +bruit de vie et de joie perpétuelle de ce peuple d'enfants, d'amoureux, +de musiciens, de poëtes, fourmillant sur les plages de cette côte, après +m'avoir tant charmé autrefois, m'étaient devenus presque fastidieux +alors. Il y avait je ne sais quel contraste blessant entre la sérénité +épanouie de cette race et la mélancolie maladive de mon esprit. Ce grand +jour m'aveuglait en m'éblouissant. Je regrettais les brumes d'automne et +les ténèbres humides des forêts de mon pays. L'Écosse et Ossian me +seyaient mieux que _le Tasse_ et _Sorrente_. Je lisais alors précisément +les documents les plus détaillés de la vie du Tasse; la lecture de ces +documents, tout remplis de preuves de sa folie, obsédait mon imagination +et m'imprimait je ne sais quelle terreur. J'avais cependant l'esprit +aussi juste que le corps sain; mais j'étais malade d'un poëme que je +voulais enfanter sans avoir eu encore la force de conception nécessaire +à cet enfantement. + +Pour me soulager de cette obsession d'un mal inconnu et pour retremper +mes nerfs irrités dans un air moins imprégné de sel et de soufre que +l'air de la mer et du Vésuve, je cédai au conseil du vieux _Cottonio_, +l'Esculape presque séculaire de Naples, et je partis pour Rome. + + +XI + +À peine eus-je dépassé Capoue, et franchi les premières collines des +Abruzzes qui séparent l'atmosphère des montagnes de l'atmosphère de la +mer, que je me sentis soudainement guéri, comme un homme asphyxié à qui +une fenêtre ouverte vient de rendre l'air respirable. Le lendemain, +après une nuit de sommeil passée dans la villa de Cicéron à _Molo di +Gaete_, je poursuivis délicieusement ma course vers Rome. Je couchai à +Terracine, à l'issue des marais Pontins; puis je commençai à gravir les +collines de _Velletri_, de _Genzano_ et d'_Albano_, ces monts +_Penthélique_ et ces monts _Hymette_ de la plaine de Rome, plus +majestueux et plus gracieux que ceux d'Athènes. + +J'étais monté sur le siége de ma calèche pour contempler de plus haut et +de plus près une plus large part de ce magique horizon, délices de +Cicéron, de Mécène, de Virgile et d'Horace; ils y ont incorporé leurs +noms comme des illustrations éternelles de l'homme sur ces pages de la +nature. + +C'était le soir; le soleil, roulant autour de son disque rouge quelques +brumes sanglantes comme les vapeurs de pourpre de ces champs de bataille +évaporées dans ses rayons, se précipitait dans la mer étincelante. Les +rides roses de cette mer ondulaient doucement dans le lointain comme une +étoffe moirée qu'on déploie et qu'on replie pour en faire admirer les +chatoyements. Les collines sur lesquelles serpentait la route étaient +couvertes dans leurs vallées et sur leurs flancs de forêts d'amandiers +en fleurs. Ces fleurs innombrables répandaient leurs teintes lactées et +rosées sur toute la campagne; elles tombaient des branches à chaque +légère bouffée du vent tiède de la mer; elles semaient d'un véritable +tapis de couleurs riantes l'intervalle d'un arbre à l'autre; elles +remplissaient l'air soulevé par la brise d'une nuée de papillons +inanimés qui venaient tomber jusque sous les roues sur le chemin. + +Au sommet de ces collines de vignes hautes et d'amandiers fleuris +pyramidaient quelques métairies romaines à l'aspect sombre, caverneux, +monumental; plus haut encore des pins parasols à larges cimes +dentelaient l'horizon de leurs dômes noirs. Ces coupoles sombres +contrastaient avec la riante lumière des vallées, comme les siècles +immuables contrastent avec les printemps d'une heure qui fleurissent et +qui s'effeuillent à leurs pieds! + + +XII + +Je me souviens aujourd'hui de tous les détails les plus fugitifs de ce +beau coucher de soleil, au mois de mars, dans la campagne de Rome; je +m'en souviens avec plus de présence des objets dans les yeux que je ne +la ressentais même alors. Cette scène a dû m'impressionner cependant +avec une certaine force, puisqu'elle se retrouve si complète et si vive +après trente ans dans mon imagination; mais je ne la percevais que par +mes sens et par le seul instinct, car mon esprit était absorbé par la +contemplation intérieure d'une tout autre nature. + +Il me sembla que le rideau du monde matériel et du monde moral venait de +se déchirer tout à coup devant les yeux de mon intelligence; je sentis +mon esprit faire une sorte d'explosion soudaine en moi et s'élever +très-haut dans un firmament moral, comme la vapeur d'un gaz plus léger +que l'atmosphère, dont on vient de déboucher le vase de cristal, et qui +s'élance avec une légère fumée dans l'éther. J'y planai, dans cet éther, +pendant je ne sais combien de temps, avec les ailes libres de mon âme, +sans avoir le sentiment du monde d'en bas qui m'environnait, mais que je +ne voyais plus de si haut. + +Les créations infinies et de dates immémoriales de Dieu dans les +profondeurs sans mesure de ces espaces qu'il remplit de lui seul par ses +oeuvres; les firmaments déroulés sous les firmaments; les étoiles, +soleils avancés d'autres cieux, dont on n'aperçoit que les bords, ces +caps d'autres continents célestes, éclairés par des phares entrevus à +des distances énormes; cette poussière de globes lumineux ou +crépusculaires où se reflétaient de l'un à l'autre les splendeurs +empruntées à des soleils; leurs évolutions dans des orbites tracées par +le doigt divin; leur apparition à l'oeil de l'astronomie, comme si le +ciel les avait enfantés pendant la nuit et comme s'il y avait aussi là +haut des fécondités de sexes entre les astres et des enfantements de +mondes; leur disparition après des siècles, comme si la mort atteignait +également là haut; le vide que ces globes disparus comme une lettre de +l'alphabet laissent dans la page des cieux; la vie sous d'autres formes +que celles qui nous sont connues, et avec d'autres organes que les +nôtres, animant vraisemblablement ces géants de flamme; l'intelligence +et l'amour, apparemment proportionnés à leur masse et à leur importance +dans l'espace, leur imprimant sans doute une destination morale en +harmonie avec leur nature; le monde intellectuel aussi intelligible à +l'esprit que le monde de la matière est visible aux yeux; la sainteté de +cette âme, parcelle détachée de l'essence divine pour lui renvoyer +l'admiration et l'amour de chaque atome créé; la hiérarchie de ces âmes +traversant des régions ténébreuses d'abord, puis les demi-jours, puis +les splendeurs, puis les éblouissements des vérités, ces soleils de +l'esprit; ces âmes montant et descendant d'échelons en échelons sans +base et sans fin, subissant avec mérite ou avec déchéance des milliers +d'épreuves morales dans des pérégrinations de siècles et dans des +transformations d'existences sans nombre, enfers, purgatoires, paradis +symbolique de _la Divine Comédie_ des terres et des cieux; + +Tout cela, dis-je, m'apparut, en une ou deux heures d'hallucination +contemplative, avec autant de clarté et de palpabilité qu'il y en avait +sur les échelons flamboyants de l'échelle de Jacob dans son rêve, ou +qu'il y en eut pour le Dante au jour et à l'heure où, sur un sommet de +l'Apennin, il écrivit le premier vers fameux de son oeuvre: + + Nel mezzo del cammin di nostra vita, + +et où son esprit entra dans la forêt obscure pour en ressortir par la +porte lumineuse. + + +XIII + +«C'en est fait!» m'écriai-je en me réveillant, «j'ai trouvé mon poëme!» +Et ce n'était pas seulement mon poëme que j'avais cru trouver; c'était +le jour ou plutôt le crépuscule de ce monde de vérités que la Providence +fait flotter toujours à portée, mais toujours un peu au-dessus de notre +intelligence, comme le père fait flotter le fruit au-dessus de la taille +de son enfant pour lui faire lever ses petites mains jusqu'à l'arbre, et +pour le faire grandir par l'effort jusqu'à la branche. + +Création, théogonie, histoire, vie et mort, phases primitives, +successives et définitives de l'esprit, destinée de tous les êtres +animés, de l'âme humaine d'abord, puis de celle de l'insecte, puis de +celle des soleils, puis de celle de ces myriades d'esprits invisibles, +mais évidents, qui comblent le vide entre Dieu et le néant, qui +pullulent dans ses rayons, et qui sont, je n'en doute pas, aussi divers +et aussi multipliés que les atomes flottants qui nous apparaissent dans +un rayonnement de soleil; je crus tout comprendre; et, en effet, je +compris tout ce que Dieu permet de comprendre à une de ses plus infimes +intelligences. + +Et une grande joie, une joie que je n'avais jamais goûtée avant, que je +n'ai jamais goûtée depuis, se répandit dans tout mon être. Je croyais +m'être approché autant qu'il était en moi du foyer de la vérité; je n'en +entrevoyais pas seulement la lueur, qui m'éblouissait, j'en sentais la +chaleur, qui me descendait de l'esprit au coeur, du coeur aux sens; +j'étais ivre d'intelligence, s'il est permis d'associer ces deux mots. + + +XIV + +En un instant mon poëme épique fut conçu. Je me supposai assistant, +comme un barde de Dieu, à la création des deux mondes matériel et +moral. Je pris deux âmes émanées le même jour, comme deux lueurs, du +même rayon de Dieu: l'une mâle, l'autre femelle, comme si la loi +universelle de la génération par l'amour, cette tendance passionnée de +la dualité à l'unité, était une loi des essences immatérielles de même +qu'elle est la loi des êtres matériels animés (et qui est-ce qui n'est +pas animé dans ce qui vit pour se reproduire?). Je lançai ces deux âmes +soeurs, mais devenues étrangères l'une à l'autre, dans la carrière de +leur évolution à travers les modes de leur vie renouvelée. Je les suivis +d'un regard surnaturel et éternel dans les principales transfigurations +angéliques ou humaines qu'elles avaient à subir dans les mondes +supérieurs et inférieurs, se rencontrant quelquefois, sans se +reconnaître jamais complétement, de sphère en sphère, d'âge en âge, +d'existence en existence, de vie en mort et de mort en renaissance, dans +le ciel et sur la terre. Puis, après ces douze ou vingt transfigurations +accomplies, qui tantôt les rapprochaient de Dieu par leurs vertus, +tantôt les en éloignaient par leurs fautes, en même temps que ces vertus +ou ces fautes les rapprochaient aussi ou les séparaient davantage l'une +de l'autre, je les réunissais enfin dans l'unité de l'amour mutuel et +de l'amour divin, à la source de vie, de sainteté et de félicité d'où +tout émane et où tout remonte par sa gravitation naturelle vers le +souverain bien et le souverain beau, l'Être parfait, l'Être des êtres, +Dieu. + +Chaque scène de ce drame sacré était empruntée à la terre ou aux autres +planètes de l'espace, et les décorations poétiques changeaient ainsi, au +gré du poëte, comme l'époque, les événements, les personnages. Le poëme +s'ouvrait aux portes de l'Éden et se terminait à la fin de la terre par +l'explosion du globe, rendant toutes ses âmes purifiées, divinisées par +la miséricorde de Dieu, et lançant ses gerbes de feu dans le firmament +comme les flammèches d'un bûcher qui se consume lui-même après +l'holocauste accompli. + +On comprend quelle richesse, et quelle variété, et quel pathétique, et +quel mystère un pareil texte d'épopée fournissait au poëte, s'il y avait +eu un poëte, ou si j'avais été moi-même ce poëte digne de concevoir et +de rendre en chants une pareille inspiration. Mais je n'étais qu'un +enfant essayant de souffler des étoiles au lieu de souffler ses bulles +de savon. Mon poëme, après que je l'eus contemplé quelques années, +creva sur ma tête comme une de ces bulles de savon colorées, en ne me +laissant que quelques gouttes d'eau sur les doigts, ou plutôt quelques +gouttes d'encre, car la _Chute d'un Ange_, _Jocelyn_, le _Poëme des +Pécheurs_, que j'ai perdu dans mes voyages, et quelques autres ébauches +épiques que j'ai avancées, puis suspendues, sont de ces gouttes d'encre. +Ces poëmes étaient autant de chants épars de mon épopée de l'âme. Je +possédais dans ma pensée le fil conducteur à travers ces ébauches, et je +comptais les relier à la fin les unes aux autres par cette unité des +deux mêmes âmes, toujours égarées, toujours retrouvées, toujours suivies +de l'oeil et de l'intérêt, dans leur _Divine Comédie_, à travers la vie, +la mort, jusqu'à l'éternelle vie! + + +XV + +Ce poëme avait quelque analogie lointaine avec _la Divine Comédie_ du +Dante. Il y a néanmoins cette différence: c'est que l'intérêt est +impossible dans le plan du Dante, attendu que son poëme n'est qu'un +spectacle auquel il assiste sans y prendre part, une espèce de revue +rapide des supplices de quelques ombres de ses ennemis. Les personnages +passent comme des fantômes sous le fouet des démons et sous l'oeil du +poëte; l'intérêt, sans cesse morcelé et interrompu, passe avec eux et ne +laisse qu'un éblouissement dans l'imagination; tandis que, dans l'épopée +telle que je la concevais, l'intérêt attaché aux mêmes âmes dans des +péripéties diverses ne se rompait qu'à leur réunion définitive et à leur +béatitude éternelle. Il ne manquait, je le répète, à mon épopée qu'une +chose: le poëte. + +Le _Dante_ ou le _Tasse_, ou _Pétrarque_ pouvaient, peut-être, exécuter +cette épopée de l'âme, seul sujet qui reste; mais il n'y avait en moi, +disciple trop dégénéré de ces grands hommes, que la force de rêver une +telle conception sans la puissance de l'enfanter. + + +XVI + +Revenons au Dante. + +En disant ce que devait être une épopée surnaturelle après les épopées +héroïques épuisées, nous avons dit ce qui, selon nous, manquait à la +sienne: l'intérêt, l'universalité, l'unité. + +C'est là le sujet de la violente objurgation que nous adressent, depuis +quelques mois, les nombreux journaux littéraires de l'Italie. Nous avons +touché à l'arche, et la majesté du dieu nous frappe de mort. Voyons +cependant si nous y avons touché sans le respect convenable. Voici le +fait. + +Il y a quelques mois, nous fîmes imprimer, selon notre habitude, dans le +journal _le Siècle_, quelques pages légères de notes intimes _sur nos +lectures_, pages dans lesquelles nous parlions, comme dans une +conversation au coin du feu, du _Dante_ et de son poëme. + +Voici textuellement ce que nous disions. On verra, dans la suite de +cette étude approfondie sur le _Dante_ et sur son poëme, que ce que nous +pensons aujourd'hui ne diffère pas considérablement de ce que nous +écrivions dans _le Siècle_. Nous définissons le Dante: _Un homme plus +grand que son poëme._ + +Voici le crime; lisez. + +«Nous allons froisser bien des fanatismes. N'importe, disons ce que nous +pensons. + +«On peut, selon nous, classer le poëme du Dante, _l'Enfer, le Purgatoire +et le Paradis_, parmi ces poésies locales, nationales, temporaires, qui +émanent du génie du lieu, de la nation, de l'époque, et qui s'adressent +aux croyances, aux passions de la multitude. Quand le poëte est aussi +médiocre que son pays, son peuple, son époque, ces poésies sont +entraînées dans le courant ou dans l'égout des siècles avec la foule qui +les goûte. Quand le poëte est _un grand homme_ comme le Dante, le poëte +survit éternellement, et on essaye aussi de faire survivre le poëme +(_tout entier_), mais on n'y parvient pas; l'oeuvre jadis intelligible +et populaire résiste comme le sphinx aux interrogations des érudits; il +n'en subsiste que des fragments plus semblables à des énigmes qu'à des +monuments. Pour comprendre le poëme du Dante, il faudrait ressusciter +toute la plèbe florentine de son époque (qui l'exila, le brûla en +effigie et rasa sa maison); car ce sont les croyances, les popularités +et les impopularités de cette plèbe qu'il a chantées. + +«Il est puni par où il a péché: il a chanté pour le temps; la postérité +ne le comprend pas.» _Je vous remercie_, écrit Voltaire, _d'avoir eu le +courage d'écrire contre ce monstre d'obscurité, etc._ Nous n'avons rien +dit de _si cru_, de si injuste; mais continuons la citation du +_Siècle_. + +«Tout ce qu'on peut comprendre, c'est que le poëme, exclusivement +toscan, du _Dante_ était une espèce de satire vengeresse du poëte et de +l'homme d'État contre les partis auxquels il avait voué sa haine. Cette +idée était mesquine et indigne du poëte. Le génie n'est pas un jouet mis +au service de nos petites colères; c'est un don de Dieu qu'on profane en +le ravalant à ces petitesses. _La lyre_, pour nous servir de +l'expression antique, n'est pas une tenaille pour torturer nos +adversaires, elle n'est pas une claie pour traîner des cadavres aux +gémonies; il faut laisser cela à faire au licteur, ce n'est pas oeuvre +de poëte. Le Dante eut ce tort; il crut que les siècles, infatués par la +beauté de ses vers, prendraient parti contre on ne sait quels ennemis +qui battaient alors le pavé de Florence. Ces amitiés ou ces inimitiés +d'hommes obscurs sont parfaitement indifférentes à la postérité; elle +aime mieux un beau vers, une belle image, un beau sentiment, que toute +cette chronique rimée de la place du _Vieux-Palais_ à Florence. + +«Mais le style dans lequel le Dante a écrit cette gazette de l'autre +monde est impérissable. Réduisons donc ce poëme bizarre à sa vraie +valeur, le style. Nous savons bien que nous choquons, en parlant ainsi, +toute une école littéraire récente (en France comme en Italie); cette +école s'acharne sur le poëme du Dante sans parvenir à le comprendre, +comme les mangeurs d'opium, en Orient, s'acharnent à regarder le +firmament pour y découvrir Dieu. Mais nous avons vécu de longues années +en Italie dans la société de ces érudits commentateurs et explicateurs +du Dante, qui se succèdent de génération en génération comme les ombres +des hiéroglyphes sur les obélisques de Thèbes. La persévérance même de +ces commentateurs est la meilleure preuve de l'impuissance du +commentaire à élucider le texte. Un secret une fois trouvé ne se cherche +plus avec tant d'acharnement. De jeunes Français s'évertuent maintenant +à poursuivre ce sens caché qui a lassé les Toscans eux-mêmes. Que le +dieu du chaos leur soit propice! + +«Quant à nous, comme Voltaire, nous n'avons trouvé, dans le Dante, qu'un +grand inventeur de style, un grand créateur de langue égaré dans une +conception ténébreuse, un immense fragment de poëte dans un petit nombre +de morceaux gravés plutôt qu'écrits avec le ciseau de ce _Michel-Ange de +la poésie_, quelquefois une grossière trivialité qui se dégrade +jusqu'au cynisme du mot (le papier français n'en souffrirait pas ici la +reproduction et la preuve), une quintessence de théologie scolastique +qui s'élève jusqu'à la vaporisation de l'idée; enfin, pour dire notre +sentiment d'un seul mot, _un grand homme_ et un mauvais poëme!» + + +XVII + +On voit que la prétendue injure n'est pas mortelle, et que si j'ai été +accusé, peut-être avec quelque fondement, par les Italiens, d'avoir +méconnu la beauté architecturale du poëme, je suis bien loin d'avoir +méconnu la grandeur colossale et michel-angélesque de l'homme. + +Je poursuivais, dans cette note du _Siècle_, la même pensée; je citais +en entier l'épisode de Francesca, et voici comment j'en parlais: «Quoi +de plus incendiaire que ces deux amants seuls avec ce livre complice qui +interprète malheureusement leur silence, que cet égarement qui les perd, +et enfin que ce supplice changé en félicité amère par le souvenir de +leur séparation sur la terre et par le sentiment de leur +indivisibilité dans le châtiment? Si Dante avait beaucoup de pages comme +celle-là, il surpasserait son maître Virgile et son compatriote +Pétrarque. Peu de pages de poésie égalent en mélancolique beauté et en +perfection ces quelques vers. Le tableau est étroit, la peinture est +sobre de couleurs; l'impression est éternelle! C'est que l'émotion et la +beauté y sont complètes et pour ainsi dire infinies. Et je dis pourquoi. +C'est que la jeunesse, la beauté, la naïve innocence des deux +personnages, qui ne se défient ni d'eux-mêmes, ni des autres; leurs +fronts penchés sur le même livre, qui, semblable à un miroir terni par +leur haleine, leur retrace et leur révèle tout à coup leur propre image, +et les précipite dans le même délire et dans le même enfer par la fatale +répercussion du livre contre le coeur et du coeur lui-même contre un +autre coeur, sont là des coups de pinceaux achevés. C'est que le récit +est simple, court, candide comme la confession de deux enfants. Je +voudrais avoir,» disais-je, «je voudrais avoir pour plume le pinceau du +grand peintre de sentiment Scheffer, pour traduire ici le trop court +épisode de Françoise de Rimini, qui fait pleurer et rêver, dans le poëme +et dans le tableau de Scheffer, les imaginations amoureuses..... Il y a +là une divine intelligence du coeur de la femme qui prouve que le Dante +avait aimé. Il sait le secret des coeurs tendres, qu'il ne faut pas dire +trop haut, même aux enfers: c'est que l'amour défie tout, excepté la +séparation, le seul enfer de ceux qui aiment. + +«Écoutons le poëte. Il décrit d'abord en vers qui frissonnent de froid +l'ouragan glacé par lequel sont éternellement fouettés et roulés dans un +océan de brume et de frimas les ombres de ceux dont les flammes de +l'amour coupable consumèrent ici-bas les sens et les âmes.» + +Quand j'ai reproduit cette scène pathétique, que je ne reproduis pas ici +en ce moment parce que je vous la reproduirai plus loin dans cet +entretien, je m'écrie: + +«Sapho dans sa strophe de feu n'a rien de comparable. La nature du +supplice lui-même, le vent glacial qui emporte dans un tourbillon de +frimas les deux coupables, mais qui les emporte ensemble, échangeant +l'amère et éternelle confidence de leur repentir, buvant leurs larmes, +mais y retrouvant au fond quelque arrière-goutte de leur félicité +perdue, quoi de plus dans un tel récit épique? L'émotion n'est-elle pas +produite ici par le Dante en quelques vers plus complétement que par +tout un poëme? Aussi c'est pour cela que le poëme survit; le poëme de la +théologie est mort, celui de l'amour est immortel.» + +Et, après avoir reproduit un second épisode que je vous analyserai tout +à l'heure, je m'écrie en finissant: + +«Si l'immense poëte n'est pas là, où sera-t-il? Ni Homère, ni Virgile, +ni Shakspeare n'ont en si peu de notes de pareils accents. N'eût-il que +ces deux scènes, Dante mériterait d'être nommé à côté d'eux!» (_Siècle_, +numéro du 20 décembre 1856.) + + +XVIII + +Voilà, je le répète, les prétendus sacriléges dont je suis coupable +envers le grand Toscan! Voilà pour quels crimes imaginaires contre +l'inviolabilité de leur poëte vingt journaux littéraires ou politiques +de l'Italie, dont les rédacteurs n'ont certainement pas lu ma note dans +son texte, me traînent sur la claie, aux égouts de l'Arno, me lapident +de diatribes où la calomnie assaisonne l'injure, et m'ensevelissent +tout vivant et tout brûlant de l'amour de l'Italie sous des monceaux de +papier patriotique noirci de leur colère. Cette colère va jusqu'à la +tragédie dans un de ces journaux qui m'a envoyé récemment à son tour son +invective circulaire. «Pourquoi ma plume,» s'écrie le rédacteur en +finissant, «n'est-elle pas une épée, et pourquoi ne peut-elle te percer +le coeur du même fer dont notre compatriote, le colonel _Pepe_, te perça +autrefois le bras?» + +Voltaire parlait des aménités littéraires de son temps; qu'aurait-il dit +de celle-là? Et quel fondement à tant de fureur nationale? On vient de +le voir: j'ai appelé le Dante un grand homme, un Michel-Ange de la +poésie, un rival d'Homère, de Virgile, de Shakspeare, quelquefois +supérieur à eux par fragments épiques; mais j'ai eu l'audace de dire que +son poëme était obscur, que les expressions se perdaient quelquefois +dans les nuages de la théologie mystique, et descendaient souvent +jusqu'au scandale de l'image et jusqu'au cynisme du mot! + +Je n'ai pas de rancune contre ces patriotes de l'hémistiche et de la +rime, qui se sont crus outragés parce qu'ils ne m'avaient pas lu, et +qui m'ont excommunié sur parole. Le patriotisme est honorable partout; +le génie italique est aussi une patrie dont ils défendent à coups de +plume les magnifiques frontières. Seulement je les engage à viser plus +juste, et à ne pas tirer sur leurs meilleurs amis en croyant tirer sur +leurs ennemis. Que ne placent ils leur patriotisme de collége sur les +Alpes et sur l'Apennin au lieu de le placer sur des rimes du Dante? + +Reprenons le sujet. + + +XIX + +Mais, avant de feuilleter avec vous page à page, ces trois poëmes en un, +_l'Enfer_, _le Purgatoire_, _le Paradis_, poëmes pleins de tant de +splendeur de style et de tant de ténèbres d'idées, disons un mot des +différentes interprétations que les traducteurs ou commentateurs +français ont données du sens métaphysique de _la Divine Comédie_. + +Il n'y a pas très-longtemps que le poëme du Dante a commencé à retentir +an delà des Alpes. Boileau n'en parle pas dans son _Art poétique_, ou, +s'il en parle, dans le passage où il réprouve le merveilleux chrétien en +poésie, c'est avec dédain. Voltaire en parle dans quelques lettres à +des savants italiens, mais il ne l'avait évidemment pas lu tout entier +(chose difficile), et on a vu plus haut qu'il en parle comme d'une +_monstruosité_ poétique. + +Les premières traductions qu'on en donna en France, à la fin du dernier +siècle, ne sont que des paraphrases enluminées ou affadies; il est +impossible d'y trouver trace de l'original: ce sont des dentelles sur le +corps d'Hercule. La première traduction sérieuse et les premiers +commentaires compétents sont la traduction et les notes explicatives du +chevalier Artaud. M. Artaud était un diplomate et un savant français, +résidant tantôt à Florence, tantôt à Rome. Je l'ai beaucoup connu dans +ma jeunesse; j'ai été son disciple en diplomatie italienne et en +intelligence des poëtes de cette terre de toute poésie. C'est lui qui +m'a fait épeler le Dante, c'est à lui que je dois le droit de le +comprendre et d'en parler aujourd'hui. J'aime à lui rendre ce tribut de +reconnaissance sur sa tombe; il y est descendu tard; il s'y repose d'une +vie honorable et laborieuse dans un champ des morts de Paris. Il était +digne de dormir avec les illustres Toscans sur sa couche de gloire dans +le champ des morts (_Campo Santo_) de Pise, ou dans l'église de _Santa +Croce_ à Florence, ou bien à Ravenne, à l'ombre du sépulcre du Dante! +Les Italiens devraient revendiquer sa dépouille comme ils devraient +revendiquer un jour la mienne, si l'homme doit dormir en effet dans la +terre qu'il a le plus aimée. + + +XX + +La destinée de M. Artaud était bizarre. Entré dans la diplomatie +française sous les derniers ministères de Louis XVI, il y était resté +sous la Convention, sous le Directoire, sous le Consulat, sous l'Empire, +jusqu'au jour où il n'y eut plus d'autre diplomate à Rome que le général +_Miollis_, homme de même moelle et de mêmes os antiques que M. Artaud. +Il avait passé alors à Florence de longues années dans la société +d'Alfieri et de la comtesse d'Albany. Puis il était revenu à Rome avec +l'Église; il avait été l'ami de Pie VI, le plus doux des papes, et du +cardinal Gonsalvi, le plus séduisant des ministres. Il y avait été à lui +seul la tradition de la diplomatie française en permanence depuis le +cardinal de Bernis jusqu'au duc de Montmorency-Laval, en passant par le +général Duphot et par M. de Canclaux. Il était à Rome et à Florence +inamovible comme la tradition, à peu près semblable à ces premiers +drogmans que les puissances européennes entretiennent dans les cours +d'Asie auprès de leurs ambassadeurs pour leur enseigner la langue du +pays et la politique de ces cours. Un tel homme est indispensable à +Rome, où il y a une politique permanente et traditionnelle à côté de +souverains électifs et transitoires. + +M. Artaud remplissait merveilleusement ce rôle près de la cour romaine. +Lié avec tous les membres distingués de cette aristocratie élective +qu'on appelle le _Sacré Collége_, il les avait vu arriver à Rome, y +remplir successivement les divers degrés des fonctions de l'Église et de +l'administration au Vatican, puis s'élever de dignités en dignités +jusqu'à ces épiscopats, à ces cardinalats, à ces principautés, à cette +papauté qui les rendaient arbitres de la politique sacrée ou profane du +monde catholique. Les rapports qu'il avait eus avec eux dans leur +jeunesse, dans leurs revers, dans leurs légations, le rendaient +éminemment propre à traiter avec eux presque familièrement les grandes +affaires. + +Ses liaisons avec le monde savant et lettré de Rome n'étaient pas moins +intimes. Nulle part il n'existe en Europe une caste savante et lettrée +comparable à ces abbés romains, vivant pour ainsi dire dans les +catacombes des bibliothèques, et s'enivrant depuis l'enfance jusqu'à la +mort de la poussière des livres. + +M. Artaud avait contracté auprès d'eux cette même passion des antiquités +et des curiosités bibliographiques de l'Italie. Le matin, c'était un +diplomate habile et consommé, traitant avec une autorité polie les +intérêts de la France à Rome; le soir, c'était un érudit presque +monastique, élucidant avec des religieux et des bibliothécaires le texte +d'un vers du Dante ou le sens d'une allusion obscure de ce poëte aux +hommes et aux événements de son temps. C'est pendant quarante ans d'une +pareille vie que la traduction et les notes de M. Artaud furent, pour +ainsi dire, filtrées goutte d'encre à goutte d'encre. Il avait transfusé +son sang dans l'ombre du poëte toscan. La figure même de M. Artaud avait +pris quelque chose de la physionomie anguleuse, plombée, ascétique, que +les peintres donnent au visage du Dante, allongé et amaigri sous son +laurier. + + +XXI + +À mon premier voyage à Rome j'avais des lettres de recommandation pour +ce savant diplomate. Il m'accueillit avec cette bonté un peu supérieure +d'un homme fait envers un adolescent. Ma passion précoce pour l'Italie +poétique l'intéressa à moi; il m'ouvrit le sanctuaire du Dante; il +m'apprit à épeler vers à vers ce grand poëme ou cette grande énigme dont +il était le sphinx depuis tant d'années. Il m'initia en même temps, par +une immense variété d'anecdotes dont il était le recueil vivant, à la +diplomatie consommée de la vieille cour de Rome et à l'histoire de cette +capitale ecclésiastique depuis la révolution française jusqu'à la +captivité de Pie VI à Savone. + +Je goûtais beaucoup ces entretiens avec un homme supérieur en âge, en +érudition et en politique. Je n'ai jamais perdu le souvenir de ces +heures agréables passées dans son cabinet de traducteur ou dans sa +chancellerie de diplomate. Ce souvenir m'a peut-être rendu partial pour +sa traduction et pour ses commentaires; mais j'avoue que jusqu'ici je +n'ai pu lire avec une complète sécurité de sens le poëme du Dante que +dans l'édition en deux langues de M. Artaud, et en contrôlant à chaque +instant le texte par le commentaire. M. Artaud n'était pas poëte, j'en +conviens; mais il était savant. Dante était assez poëte pour deux; ce +qu'il lui fallait, c'était un interprète. Il n'en pouvait pas avoir un, +selon moi, plus pénétrant, plus consciencieux et plus fidèle que le +secrétaire d'ambassade de France à Rome et à Florence. Depuis ce temps +ce livre ne m'a pas quitté. + + +XXII + +Il y a une autre traduction en français et en prose, qu'on dit +excellente et que je n'ai lue que par fragments; c'est celle d'un homme +de lettres italien. M. Fiorentino s'est naturalisé Français par la +pureté de son style dans notre langue. C'est un légitime préjugé en +faveur du sens de cette traduction que d'avoir été écrite par un +compatriote du Dante. Le sens de _la Divine Comédie_ coule, pour ainsi +dire, dans les veines des Italiens. _Barbarus hic ego sum_, devons-nous +dire à M. Fiorentino, nous autres Barbares. Il vient de me lancer à ce +titre une indulgente épigramme dans un article de journal; nous l'avons +acceptée en toute humilité. Un traducteur qui venge son poëte est +respectable dans sa piété filiale. Le droit des traducteurs est de +confondre tellement leur personne avec la personne de leur modèle que +les critiques adressées à l'un blessent l'autre, et que, si on évoque le +Dante, M. Fiorentino a le droit de répondre: «Me voilà!» + +Nous admettons celte identité sans doute très-légitime entre le poëte et +l'interprète: c'est l'identité de la voix et de l'écho. M. Fiorentino a +été un bel écho de l'Italie en France. Sa petite épigramme imméritée +(car nous ne nous sommes jamais mis, comme poëte, au niveau seulement +d'un vers du Dante) ne nous empêchera pas de remercier cet écrivain de +son excellente interprétation. + +Après lui M. Mongis, en vers, M. Brizeux, digne de lutter corps à corps, +et plusieurs autres traducteurs sérieux ont tenté l'oeuvre. + + +XXIII + +M. de Lamennais, c'est-à-dire un souverain ouvrier de style, a consacré +ses dernières années à une traduction littérale et mot à mot de _la +Divine Comédie_. M. de Chateaubriand avait consacré ainsi ses dernières +veilles d'écrivain à une traduction de Milton. + +Il est glorieux sans doute pour l'Italie comme pour l'Angleterre que les +deux plus grands prosateurs français de ce siècle n'aient pas jugé +au-dessous de leur talent de copier ces deux modèles étrangers et +d'écrire leurs noms sur les piédestaux éternels de Milton et de Dante; +mais le système de traduction qu'ils ont adopté l'un et l'autre est, +selon nous, un faux système, un jeu de plume plutôt qu'une fidélité de +traducteur. Ils ont voulu, par une copie servile plutôt que fidèle, +rendre le mot par le mot, la phrase par la phrase, la syllabe par la +syllabe. Erreur! ils ont montré en cela qu'ils ne s'étaient pas rendu +compte du génie des langues. + +Que vous demande, en effet, le lecteur? Ce ne sont pas des mots qu'il +demande, c'est du sens. Or deux langues différentes n'expriment pas le +même sens dans les mêmes mots, ni même dans le même nombre de mots. Si +vous vous astreignez à rendre puérilement le vers par le vers, le mot +par le mot, le tercet par le tercet, l'octave par l'octave, que +faites-vous? Vous faussez par l'effort votre propre langue sans parvenir +à lui faire rendre ni la forme ni le sens de la langue que vous +traduisez. L'instrument n'est pas le même; vous ne le manierez pas avec +la même mesure et avec le même doigté. Vous faites ce que voudrait +faire un musicien qui prétendrait imiter le violon avec la cimbale ou la +flûte avec le tambourin. Encore une fois, ce n'est pas l'expression +qu'il faut traduire, c'est le sentiment. Pour transvaser ce sentiment, +cette poésie, cette harmonie, cette image, d'un dialecte dans un autre, +vous n'avez pas trop de toute la liberté, de toute la souplesse, de +toute la richesse de votre langue. Ne vous entravez donc pas vous-même +en vous liant comme un boeuf servile au joug parallèle du mot à mot. +C'est ce qu'avait fait M. de Chateaubriand pour Milton, c'est ce qu'a +voulu faire M. de Lamennais pour le _Dante_; oeuvre estimable, mais +malheureuse, où la servilité détruit la fidélité. + + +XXIV + +Un autre jeune traducteur de _la Divine Comédie_ tente en ce moment une +oeuvre mille fois plus difficile, et, chose plus étonnante encore, il y +réussit. + +Nous voulons parler de la traduction de _la Divine Comédie_ en vers +français, par M. Louis Ratisbonne. + +Malgré le prodigieux effort de talent et de langue nécessaire pour +traduire un poëte en vers, M. Louis Ratisbonne n'a pas seulement rendu +le sens, il a rendu la forme, la couleur, l'accent, le son. Il a +communiqué au mètre français la vibration du mètre toscan; il a +transformé, à force d'art, la période poétique française en tercets du +Dante. Ce chef-d'oeuvre de vigueur et d'adresse dans le jeune écrivain +est tout à la fois un chef-d'oeuvre d'intelligence de son modèle. M. +Louis Ratisbonne rappelle la traduction, jusqu'ici inimitable, des +_Géorgiques_ de Virgile par l'abbé Delille; mais le Dante, poëte +abrupte, étrange, sauvage et mystique tout ensemble, est mille fois plus +inaccessible à la traduction que Virgile. La lumière se réfléchit mieux +que les ténèbres dans le miroir de l'esprit humain comme dans le miroir +de l'Océan. Le vers de M. Ratisbonne roule, avec un bruit latin, dans la +langue française, les blocs, les rochers et jusqu'au limon de ce torrent +de l'Apennin toscan qu'on entend bruire dans les vers du Dante. + + +XXV + +D'autres écrivains de notre âge, parmi lesquels on doit citer M. de +Saint-Mauris, qui a consacré dix années d'étude patiente et forte à +cette reproduction de _la Divine Comédie_; d'autres aussi, qu'on annonce +et qu'on nomme déjà avec espérance, ont vulgarisé ou vulgarisent de plus +en plus le Dante parmi nous. Il y a dans ce culte une révélation de +l'esprit de ce siècle; c'est le symptôme d'une renaissance de la poésie +grave et philosophique chez une nation qui a trop longtemps confondu la +poésie et la futilité. Le fleuve poétique remonte à sa source pour y +retrouver ces eaux qui coulent des hauts lieux. Le Dante, malgré ses +défauts, est certainement pour notre époque un de ces glaciers +inabordables d'où ces eaux fécondes coulent sous les nuées et sous les +ténèbres du moyen âge. On n'a pas voulu le traduire seulement, on a +voulu le comprendre, et cet effort a produit le bel ouvrage de M. +_Ozanam_ intitulé: _Dante et la philosophie catholique du treizième +siècle._ + +Hélas! nous avons aimé comme ami et pleuré ce studieux et pieux jeune +homme. Il ressemblait, par la physionomie, par l'âme, par la sérénité du +regard, par le timbre même monotone, affectueux et voilé de sa voix, à +un brahme chrétien venu des Indes en Europe pour y prêcher l'Évangile +de la science calme de la contemplation mystique et de l'adoration +extatique à notre monde de discorde et de contention. + +Ozanam croyait, comme nous, que la vérité était à plus grande dose dans +le coeur que dans l'esprit. Ses dogmes ruisselaient d'onction, comme les +soleils d'Orient ruissellent le matin et le soir de rosée. Bien que ma +philosophie ne fût plus la sienne, dans tous les articles de ce grand +symbole qui unit les esprits à la base et qui les sépare quelquefois au +sommet, ces différences également respectées, parce qu'elles étaient +également sincères, n'établissaient aucune divergence d'âme et aucune +froideur de sentiment entre nous. Son orthodoxie parfaite pour lui-même +était une charité d'esprit parfaite aussi pour les autres. Il y avait +autour de lui comme une atmosphère de tendresse pour les hommes. Cette +atmosphère cordiale adoucissait toutes les aspérités entre les idées. Il +respirait et il aspirait je ne sais quel air balsamique qui avait +traversé le vieil Éden. Chacune de ces respirations et de ces +aspirations vous prenait le coeur et vous donnait le sien. On pouvait +différer, on ne pouvait pas disputer avec cet homme sans fiel. Sa +tolérance n'était pas une concession, c'était un respect. Ozanam était +le saint Jean de la philosophie platonicienne et monastique de la +Renaissance. Il s'endormait sur le sein de son maître, Dante, et il y +faisait de divins songes. + +Un de ces songes mêlés de nuages et de lumière, de merveilleux et de +vérité, est son livre intitulé _de Dante et de la Philosophie catholique +au treizième siècle_. + +L'italien avait été la langue de son berceau, de graves études l'avaient +initié depuis à tous les arcanes du moyen âge. Il avait pris ce +crépuscule pour le grand jour. En cela nous ne partagions pas ses +illusions; c'est la raison qui fait le jour dans les siècles, ce n'est +pas la crédulité. Mais il faut respecter la lumière jusque dans son +aurore. Le moyen âge était une aurore. Dante, semblable au Lucifer du +tableau du Guide, déchirait les ombres et secouait le flambeau devant +ses pas. + +Un mot, en passant, de ce livre d'Ozanam. + + +XXVI + +On sait que le poëme du Dante a, selon ses interprètes et selon le poëte +lui-même (dans sa _Vita nuova_), deux sens: un sens littéral et poétique +pour les profanes, un sens mystique et symbolique pour les initiés. + +C'est ce sens mystique et symbolique des amours et de la poésie de Dante +qu'_Ozanam_ s'efforce de découvrir, et c'est dans ce sens mystique et +symbolique du poëme qu'il s'efforce aussi de faire reconnaître et +admirer la philosophie religieuse du moyen âge chrétien. Selon lui, +Dante serait une espèce d'_Ovide_ supérieur; ses poëmes seraient des +espèces de métamorphoses chrétiennes, racontant, chantant, expliquant +tous les dogmes surnaturels de la religion nouvelle qui avait remplacé +le paganisme. Il y a dans ceci du vrai et du faux, mais le vrai domine. +Écoutons dans quelques belles pages cette voix d'Ozanam si digne de +parler des choses de l'esprit. + +«C'est vers le milieu de cette période, à l'heure du chant du cygne de +la philosophie antique mourante, que la philosophie du moyen âge devait +avoir son poëte. La poésie est, en effet, comme un corps glorieux sous +lequel la pensée demeure incorruptible et éternelle. Immortalité et +popularité, ce sont les deux dons divins dont les poëtes ont été faits +les dispensateurs. La philosophie grecque avait eu son Homère en la +personne de Platon.» (Ne pourrait-on pas dire que la philosophie +spiritualiste avait commencé à Platon?) «La philosophie scolastique, +celle du moyen âge, menacée d'une décadence plus rapide, éprouvait le +besoin d'être consolée par un grand poëte. Le poëte qui allait venir +avait donc sa place marquée dans le temps.» + +«Être conçu dans l'exil et y mourir,» ajoute Ozanam, «remplir de hautes +magistratures et subir les dernières infortunes, ce destin a été celui +de beaucoup d'autres; mais d'autres circonstances avaient ménagé à Dante +une autre vie que la vie publique, une vie de coeur dont il faut, pour +le comprendre, pénétrer les mystères. En effet, selon les lois qui +régissent le monde spirituel, pour qu'une âme s'élève, elle a besoin de +l'attraction d'une autre âme. Cette attraction, c'est l'amour. Dante ne +devait pas échapper à la loi commune. À neuf ans, à un âge dont +l'innocence ne laisse rien soupçonner d'impur, il rencontra dans une +fête de famille Béatrice, jeune enfant, pleine de noblesse et de grâce. +Cette vue fit naître en lui une affection qui n'a pas de nom sur la +terre et qu'il conserva plus tendre et plus chaste encore durant la +périlleuse saison de l'adolescence. C'étaient des rêves où Béatrice se +montrait à lui radieuse. Mais surtout quand Béatrice quitta la terre +dans tout l'éclat de la jeunesse, il la suivit par la pensée dans ce +monde invisible dont elle était devenue l'habitante, et il se plut à la +parer de toutes les fleurs de l'immortalité. Il l'entoura des choeurs +des anges, il la fit asseoir sur les degrés les plus hauts du trône de +Dieu. Ainsi cette beauté se transforma pour lui en un type idéal qui +remplissait son imagination et qui devait la faire se dilater et +s'épancher au dehors. Il voulut dire ce qui se passait en lui; il +voulut, selon sa propre expression, noter les chants intérieurs de +l'amour, et Dante fut poëte.» + +«Mais comme il faut toujours,» poursuit Ozanam, «que la nature humaine +se trahisse par quelque côté, les belles qualités de ce poëte se +déshonorèrent quelquefois par leurs excès. Au milieu des luttes civiles, +la haine de l'iniquité devint une colère aveugle qui ne sut jamais +pardonner. Alors il allait par les rues de Florence, jetant des pierres +aux femmes et aux enfants qui calomniaient son parti politique. Alors il +s'écriait, dans une discussion philosophique: «Ce n'est point par des +arguments, c'est par le couteau qu'il faut répondre à ces stupidités!» +Alors aussi, quoique protégé par le souvenir de Béatrice, sa sensibilité +elle-même résistait mal aux séductions d'autres beautés. Ses poésies +lyriques, qui ont précédé la composition de son poëme, ont gardé les +traces de ses affections profanes et passagères, qu'il essaya en vain de +voiler à demi sous des allusions symboliques.» + +«La poésie épique,» dit plus loin le jeune commentateur, «apparaît, à +son origine, revêtue d'un caractère sacerdotal, se mêlant à la prière et +à l'enseignement religieux; c'est pourquoi, dans les temps même de +décadence, le merveilleux demeure un des préceptes de l'art poétique. +Aussi, dès le paganisme, les grandes compositions orientales, comme le +_Mahabarata_; les cycles grecs, comme ceux d'Hercule, de Thésée, +d'Orphée, d'Ulysse, de Psyché; les épopées latines de Virgile, de +Lucain, de Stace, de Silius Italicus; et enfin ces ouvrages qu'on peut +nommer des poëmes philosophiques, la _République_ de Platon et celle de +Cicéron, eurent leurs voyages aux cieux, leurs descentes aux enfers, +leurs nécromancies, leurs morts ressuscités ou apparus pour raconter les +mystères de la vie future. Le christianisme dut favoriser encore +davantage l'intervention des choses surnaturelles dans la littérature +qui se forma sous ses auspices. Les victimes qui remplissent l'Ancien et +le Nouveau Testament inspirèrent les premières légendes; les martyrs +furent visités dans leurs prisons par des visions prophétiques; les +anachorètes de la Thébaïde et les moines du mont Athos avaient des +récits qui trouvèrent des échos dans les monastères d'Irlande et dans +les cellules du mont Cassin. Rien n'était plus célèbre, au dix-huitième +siècle, que les songes de sainte Perpétue et de saint Cyprien, le +pèlerinage de saint Macaire Romain au paradis terrestre, le ravissement +du jeune Albéric, le purgatoire de saint Patrick et les courses +miraculeuses de saint Brendan.--Ainsi de nombreux exemples et toutes les +habitudes littéraires contemporaines nous montrent les régions +éternelles comme la patrie de l'âme, comme le lien naturel de la pensée. +Dante le comprit, et, franchissant les limites de l'espace et du temps +pour entrer dans le triple royaume dont la mort ouvre les portes, il +plaça de prime abord la scène de son poëme dans l'infini. + +«Là il se trouvait au rendez-vous des générations, jouissant du même +horizon qui sera celui du jugement universel, et qui embrassera toutes +les familles du genre humain. Il assistait à la solution définitive de +l'énigme des révolutions. Il jugeait les peuples et les chefs des +peuples; il était à la place de celui qui un jour cessera d'être +patient, puisant à son gré au trésor des récompenses et des peines. Il +avait l'occasion de dérouler, avec la magnificence de l'épopée, ses +théories politiques, et d'exercer, avec cette verge de la satire que les +prophètes n'ont pas dédaigné de manier, ses impitoyables vengeances. Là, +comme un voyageur attendu à l'arrivée, il rencontrait Béatrice, qui +l'avait précédé de quelques jours; il la voyait telle qu'il se l'était +faite dans ses plus beaux rêves; il la possédait dans son triomphe. Ce +triomphe céleste avait peut-être été l'idée primitive et génératrice de +_la Divine Comédie_, conçue comme une élégie où viendraient se réfléchir +les mélancolies et les consolations d'un pieux amour.» + + +XXVII + +M. Ozanam cite ici l'interprétation philosophique et symbolique de _la +Divine Comédie_ par le fils du Dante lui-même, si peu de temps après la +mort de son père, et à un moment où la tragédie paternelle devait +retentir encore dans l'oreille du fils. Voici cette interprétation +filiale; tout donne lieu de croire qu'elle est la vérité sur cette +étrange composition. + +«L'oeuvre entière se divise en trois parties, dont la première se nomme +Enfer, la seconde Purgatoire, la troisième et dernière Paradis. J'en +expliquerai d'avance et d'une façon générale le caractère allégorique en +disant que le dessein principal de l'auteur est démontrer, sous des +couleurs figuratives, les trois manières d'être de la race humaine. +«Dans la première partie il considère le vice, qu'il appelle Enfer, pour +faire comprendre que le vice est opposé à la vertu comme son contraire, +de même que le lieu déterminé pour le châtiment se nomme Enfer à cause +de sa profondeur, opposée à la hauteur du ciel. La deuxième partie a +pour sujet le passage du vice à la vertu, qu'il nomme Purgatoire, pour +montrer la transmutation de l'âme qui se purge de ses fautes dans le +temps, car le temps est le milieu dans lequel toute transmutation +s'opère. La troisième et dernière partie est celle où il envisage les +hommes parfaits; et il l'appelle Paradis, pour exprimer la hauteur de +leurs vertus et la grandeur de leur félicité, deux conditions hors +desquelles on ne saurait reconnaître le souverain bien. C'est ainsi que +l'auteur procède dans les trois parties du poëme, marchant toujours, à +travers les figures dont il s'environne, vers la fin qu'il s'est +proposée.» + + +XXVIII + +D'après cet indice fourni par le fils du Dante sur les intentions +philosophiques et poétiques de son père, M. Ozanam, comme la plupart des +commentateurs italiens, voit dans la fable du Dante une philosophie tout +entière; il appelle cette doctrine la philosophie catholique du moyen +âge. On l'appellerait plus justement, selon nous, la philosophie +spiritualiste de tous les âges, incorporée dans quelques dogmes et dans +quelques formes de l'imagination christianisée du temps. + +Le christianisme alors, en Italie, à Florence surtout, se dégageait mal +de la philosophie platonique, avec laquelle il sembla un moment prêt à +se confondre sous les Médicis. Le mélange, souvent grotesque, des +personnages de la Fable et de la Bible, de Virgile et des prophètes, des +Muses et de Béatrice, du Ciel et de l'Élysée, dans le poëme, est une +contre-épreuve de ce qui se passait à cet égard dans l'imagination du +peuple et du poëte. Dante était, pour ainsi dire, un païen à peine +converti, traînant encore dans l'Église les théories de son vieux culte +et les lambeaux de son premier costume. + +Ici M. Ozanam, dans un long et savant volume, suit pas à pas le Dante +dans sa théologie, dans son astronomie, dans sa science scolastique, et +montre partout la concordance allégorique de la foi du Dante, de la +science du temps et de l'invention surnaturelle du poëte. Ceci devient +sous la main d'Ozanam un vaste traité de scolastique moderne dans lequel +nous ne le suivrons pas. Il nous suffit d'avoir donné au lecteur, qui +voudra lire les trois poëmes tout entiers, la clef de ces +interprétations retrouvées et présentées par un judicieux et savant +esprit. + +Ce commentaire rend, en passant, à chacun ce qui lui appartient dans le +trésor philosophique et poétique du Dante. Il rapporte avec justice +l'idée générale du poëme à cet incomparable fragment de la philosophie, +de la raison et de l'éloquence antique dans Cicéron, intitulé _le Songe +de Scipion_. Ce fragment, que nous avons reproduit nous-même dans la vie +de Cicéron, est, selon nous, la plus belle profession de foi +rationnelle qui ait été écrite par une main d'homme au-dessus des +fictions et des crédulités d'imagination de l'antiquité. + +«Parmi les réminiscences qui ont inspiré _la Divine Comédie_, celles de +Cicéron me frappent d'abord. Lorsque Dante parcourt les cercles du +paradis, écoutant le bruit harmonieux des astres et cherchant des yeux +au fond de l'espace la terre imperceptible; lorsqu'il apprend de son +bisaïeul, Caccia-Guida, sa mission périlleuse et son exil, on reconnaît +le récit du _Songe de Scipion_. Au moment de commencer sa carrière de +gloire, le héros est ravi en songe en un lieu élevé du ciel, où son +aïeul l'Africain, lui découvrant les honneurs, les périls et les devoirs +qui l'attendent, le prépare à cette destinée par le spectacle de +l'économie divine qui soutient l'univers, police les sociétés et dispose +souverainement des hommes. Du haut du temple céleste, au milieu des âmes +justes qui vont et viennent par la voie lactée, Scipion écoute les sept +notes de cette musique éternelle que forment les astres; il contemple +les espaces où ils roulent, et, quand enfin il aperçoit la terre si +petite, et sur la terre le point obscur qui est l'empire romain, il a +honte d'une puissance qui trouve si tôt ses limites, il aspire à une +félicité que rien ne circonscrive. Son aïeul lui en découvre le secret, +et dans ce cadre admirable Cicéron rassemblait ses plus fortes doctrines +sur Dieu, la nature, l'humanité. Il en avait fait le dernier livre de +son traité _de Republica_, cherchant ainsi, dans l'éternité, la sanction +des lois destinées à contenir les peuples dans le temps. + +«C'est la gloire du Dante,» dit Ozanam en finissant, «d'avoir imprimé sa +marque, la marque de l'unité, sur un sujet immense dont les éléments +mobiles roulaient depuis bientôt six mille ans dans la pensée des +hommes. + +«Le génie ne peut rien de plus. Il n'a pas mission, quoi qu'on ait dit, +de créer, d'introduire des idées dans le monde; il y trouve tout ce +qu'il faut de lumière pour les yeux; mais il les trouve flottantes, +nuageuses, en tourbillon et en désordre. La hardiesse est d'arrêter chez +soi, au passage, ces pensées fugitives; de percer leur nuage, de saisir +au vif les beautés qu'elles recèlent; de les fixer, enfin, en les +enchaînant, en y mettant l'ordre, en les forçant de se produire par les +oeuvres. Je crois voir l'originalité souveraine dans cette force d'un +grand esprit qui soumet ses idées, les fait obéir, et en obtient tout +ce qu'elles peuvent, en sorte que le dernier secret du génie comme de la +vertu serait encore de se rendre maître de soi. Si l'homme, d'après les +philosophes, est un abrégé de l'univers, il ne se montre jamais si +puissant que lorsqu'il maîtrise cet univers intérieur, ce tumulte +orageux de sentiments et de pensées qu'il porte en lui. Dieu s'est +réservé le pouvoir de créer; mais il a communiqué aux grands hommes ce +second trait de sa toute-puissance, de mettre l'unité dans le nombre et +l'harmonie dans la confusion.» + + +XXIX + +Je ne peux quitter ce beau travail d'un esprit aussi philosophique que +tolérant sans déplorer la mort précoce qui brisa la plume dans la main +de ce jeune disciple du Dante. Ozanam fut enlevé au paradis de son poëte +favori en laissant sur la terre la _Béatrice_ de ses inspirations et de +son amour. Un esprit tel que le sien eût été bien nécessaire à ce temps +de contention pénible où la philosophie, redevenue religieuse, et où +l'orthodoxie, redevenue platonicienne, si elles ne peuvent pas se +confondre, cherchent néanmoins à s'avancer dans une concorde divine sur +la double voie que la raison et le coeur cherchent vers le même but: la +science est le service de Dieu. Homme de paix et non de dispute, si +Ozanam n'avait pas conquis les esprits à ses doctrines, que de coeurs +n'aurait-il pas conquis à la paix! Or la dispute est-elle plus favorable +que la paix aux progrès de la vérité dans les deux ordres d'esprits qui +s'occupent des choses surnaturelles? C'est encore un vers du Dante qui +répond: + + ...... Esser conviene + Amor sementa in voi d'ogni virtute. + + (CHANT 17e _du Purgatoire_.) + +«Que l'amour soit en vous la semence de toute vertu.» + +La plus belle des oeuvres d'Ozanam, la société fondée pour l'assistance +des misères du peuple, sous les auspices du saint de la charité moderne, +Vincent de Paul, ne fut-elle pas une oeuvre d'amour impartial qu'on +s'efforcerait vainement de méconnaître ou de rétrécir aujourd'hui? + +Toujours attaché à la grande figure symbolique du Dante, Ozanam +méditait, dans ses derniers jours, une histoire complète de la +littérature, depuis le cinquième siècle jusqu'au treizième. On ne peut +lire sans attendrissement le prologue inachevé de son oeuvre. + +«Nous sommes tous des serviteurs inutiles,» écrit-il en sentant déjà +défaillir sa vie, «mais nous servons un maître souverainement économe et +qui ne laisse rien perdre, pas plus une goutte de nos sueurs qu'une +goutte de ses rosées. Je ne sais quel sort attend ce livre, ni s'il +s'achèvera, ni si j'atteindrai la fin de cette page qui fuit sous ma +plume; mais j'en sais assez pour y mettre le reste, quel qu'il soit, de +mon ardeur et de mes jours. Je le commence dans une heure solennelle. Le +vendredi saint du grand jubilé de 1300, Dante, arrivé, comme il le dit, +au milieu du chemin de sa vie, désabusé de ses passions et de ses +erreurs, commença son pèlerinage en enfer, en purgatoire et en paradis. +Au seuil de la carrière, le coeur un moment lui manqua; mais trois +femmes bénies veillaient sur lui dans la cour du ciel. Virgile +conduisait ses pas, et, sur la foi de ce guide, il s'enfonça +courageusement dans ce chemin ténébreux. Comme lui je veux faire le +pèlerinage des trois mondes.... Mais, tandis que Virgile abandonne son +disciple avant la fin de sa course, Dante, lui, m'accompagnera +jusqu'aux dernières hauteurs du moyen âge, où il a marqué sa place, et +celle qui est pour moi Béatrice m'a été laissée sur cette terre pour me +soutenir d'un sourire et d'un regard, pour m'arracher à nos +découragements, et pour me montrer sous sa plus touchante image la +puissance de l'amour chrétien dont je vais raconter les oeuvres...» + + +XXX + +Bientôt après, chassé par la langueur croissante de la maladie de place +en place pour retremper sa vie dans un rayon de soleil, Ozanam écrivait +de _Pise_ cette page en marbre, ces lignes du 23 avril 1853, véritable +psaume d'agonie chanté sur les tombes du _Campo santo_. + +«J'ai dit au milieu de mes jours: J'irai aux portes de la mort. + +«Ma vie est repliée derrière moi comme la tente des pasteurs. + +«Le fil qui s'ourdissait encore est coupé comme sous le ciseau du +tisserand. Entre le matin et le soir vous m'avez conduit à ma fin. + +«Mes yeux se sont fatigués à force de s'élever au ciel. + +«J'accomplis aujourd'hui ma quarantième année, plus que la moitié du +chemin ordinaire de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune et bien +aimée, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde mère, +beaucoup d'amis, une carrière honorable, des travaux conduits +précisément au point où ils pouvaient servir de fondement à un ouvrage +longtemps rêvé. Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections +mondaines? Si je vendais mes livres pour en donner le prix aux pauvres; +si je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents; seriez-vous +satisfait, Seigneur, et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprès +de ma femme et d'élever mon enfant? Peut-être n'accepterez-vous point +cet holocauste? C'est moi que vous voulez! Me voici, Seigneur, je viens! + +«Je viens! Si vous m'appelez, je n'ai pas le droit de me plaindre. Vous +avez donné quarante ans de vie à une créature qui est arrivée sur la +terre maladive, frêle, destinée à mourir dix fois sans les tendresses +d'un père et d'une mère qui l'avaient seuls sauvée. Mais peut-être, +Seigneur, exaucerez-vous ma prière d'une autre manière? Vous me donnerez +le courage de la résignation, vous me ferez trouver dans la maladie une +source de mérites et de bénédictions, et ces bénédictions vous les +ferez retomber sur ma femme, sur mon enfant.» + + +XXXI + +Ozanam allait, à la fin de l'automne, s'embarquer pour la France. En +quittant la maison qu'il avait habitée au bord de la mer, dans ces +tièdes maremmes de Toscane où l'on respire une atmosphère d'Élysée +antique, dit M. Lacordaire, son ami, dans un récit véritablement +virgilien de sa mort, il ôta son chapeau pour saluer le soleil et le +firmament. Sa femme, son enfant, ses frères étaient là. Il éleva ses +mains au ciel et dit à haute voix: «Je vous remercie, mon Dieu, des +souffrances et des afflictions que vous m'avez envoyées dans cette +demeure que je quitte. Acceptez-les en rémission de mes faiblesses.» +Puis, se tournant vers sa femme: «Je veux, ajouta-t-il, qu'avec moi tu +bénisses Dieu de mes douleurs.» Et en l'embrassant: «Je le bénis aussi +des consolations qu'il m'a données!» en révélant à cette Béatrice, par +un regard et par un triste sourire, que ces bonheurs et ces consolations +avaient été pour lui personnifiés en elle. Il expira en touchant le +rivage de la France. + +Voilà le traducteur qu'il fallait au poëte mystique de la philosophie +des trois mondes. M. de Lamennais, écrivain plus consommé dans le +maniement de la langue, avait dans l'esprit l'énergique âpreté du Dante, +Ozanam en avait l'onction: le rocher est imposant, mais il n'est beau +que quand il ruisselle pour désaltérer un peuple; sous la main d'Ozanam +il aurait ruisselé des larmes épiques des abondances du coeur. + +Quant aux commentaires sur le sens obscur de l'histoire de la +philosophie du poëme, Ozanam n'aurait pas mieux réussi que M. de +Lamennais à répandre une complète lumière sur ce chaos. Tous ces +commentaires ne sont au fond que de la nuit délayée avec des ténèbres. +C'est la poésie qu'il faut chercher dans ce livre; ce ne sont pas des +opinions posthumes ou des allusions mortes. + +Nous allons, le livre à la main, vous conduire, autre VIRGILE, dans ces +trois mondes, pour y glaner çà et là des vers sublimes, et pour y +recueillir, dans l'aridité des siècles en poudre, quelques-unes de ces +gouttes de rosée qu'on trouve à la fin d'une longue nuit sur l'herbe des +tombes. + + LAMARTINE. + + + + +XVIIIe ENTRETIEN. + +6e de la deuxième Année. + +LITTÉRATURE LÉGÈRE. + +ALFRED DE MUSSET. + + +I + +Vive la jeunesse!... mais à condition de ne pas durer toute la vie!... + +Cette exclamation nous est inspirée par la mémoire d'un homme qui vient +de chanter et de mourir comme un rossignol au printemps, ivre de +mélodie, de rayons et de gouttes de rosée. Le rossignol, c'est Alfred de +Musset. Alfred de Musset est la personnification de la jeunesse. + +La jeunesse est la vie en séve; c'est aussi le génie en fleur. Si nous +étions encore poëte, nous dirions: + +«Il y a dans la famille des végétaux, des plantes, des arbres, des +arbustes à doubles fleurs dont la séve ne se noue jamais en fruits, +précisément parce que la fleur double épuise l'arbuste; plantes dont la +seule destination est de peindre la terre d'un arc-en-ciel de riantes +couleurs étendues sur les pelouses, les parterres, les forêts, et +d'embaumer le printemps en livrant au vent d'été leurs corolles +stériles. La plupart de ces débris tombent à terre sans que personne les +ramasse. + +«Neige odorante du printemps! comme dit Hugo. + +«Les plus parfumées et les plus salubres sont ramassées soigneusement au +pied de l'arbuste qui les a portées par les jeunes filles des bords du +Bosphore ou de Fontenay-aux-Roses; elles en remplissent leurs tabliers +et leurs corbeilles. Elles les distillent, elles en fixent l'odeur +volatile, elles en remplissent, sous forme d'une goutte de liqueur ou +d'huile suave, des flacons que respirent avec délices les odalisques, +les voluptueux et les amants. + +«Eh bien! de même il y a dans la famille humaine des _hommes +printaniers_, si l'on peut se servir de cette expression, âmes à doubles +fleurs et sans fruits, qui accomplissent toute leur destinée en +fleurissant, en coloriant, en embaumant leur vie et celle de leurs +contemporains, mais dont on fixe cependant l'éclat et le parfum dans la +mémoire en volumes de vers ou de prose immortels, oeuvres qu'on ne +compulse pas, mais qu'on respire, qui ne nourrissent pas, mais qui +enivrent! Ce sont les oeuvres et les hommes de la littérature légère.» + +De ces hommes et de ces livres il y en a eu dans tous les siècles et +dans tous les pays, depuis _Salomon_ en Judée, _Anacréon_ en Grèce, +_Horace_ à Rome, _Hafiz_ en Perse, _Saint-Évremond_, _Chaulieu_, +_Voltaire_ en France, _Byron_ et _Moore_ en Angleterre, _Heine_, plus +amer que suave en Allemagne, jusqu'à Alfred de Musset, fleur sans épine, +abeille sans dard, dont nous remuons avec délicatesse la cendre toute +tiède encore aujourd'hui! Ces hommes sont l'éternelle jeunesse de la +littérature. + + +II + +Nous avons dit tout à l'heure: «VIVE LA JEUNESSE, À CONDITION QU'ELLE NE +DURE PAS TOUTE LA VIE!» Expliquons cette exclamation involontaire, mais +qui a cependant un sens profond quand la réflexion l'analyse. + +La jeunesse de tout est la grâce de l'être. Tout le monde l'aime, tout +le monde lui pardonne, tout le monde lui sourit. Mais pourquoi +l'aime-t-on? pourquoi lui sourit-on? C'est que la jeunesse est une +grâce, c'est qu'elle est une espérance, disons plus, c'est qu'elle est +une promesse. Si la jeunesse reste éternellement grâce, elle ne sera +jamais force; si elle reste éternellement espérance, elle ne sera jamais +réalité; si elle reste éternellement promesse, elle ne sera jamais +fructification. Il faut que la nature même la plus féconde tienne enfin +un jour ce qu'elle a promis. + +Sans doute il est beau d'être jeune, de n'avoir que des songes gais du +matin dans le coeur, des éblouissements de réveil dans les yeux, des +éclats de rire ou des tendresses de sourire sur les lèvres; il est beau, +comme le charmant génie du matin, dans le tableau de l'_Aurore_, de +s'élancer sans toucher terre devant le char du jour, la torche de +l'amour dans une main, des roses dans l'autre, dont on sème, pour ne pas +voir les tombeaux, le sentier de la vie. + +Mais s'il est beau de fleurir, il est plus beau de mûrir, il est plus +beau de transformer sa mâle adolescence en forte virilité; il est plus +beau de découvrir des horizons plus sévères, plus tristes, mais plus +vrais, sans pâlir et sans se détourner en arrière à mesure qu'on avance +dans la route; il est plus beau de voir, sans reculer et sans pleurer, +les roses de l'aurore pâlir et sécher aux feux, et à la sueur du milieu +du jour; il est plus beau d'avancer toujours courageusement en teignant +du sang de ses pieds les rudes aspérités du chemin. S'il est beau d'être +enfant, il est beau d'être homme, fils, époux, père penché gravement sur +les devoirs pénibles de l'existence, artiste sérieux, citoyen utile, +philosophe pensif, soldat de la patrie, martyr au besoin d'une raison +développée par la réflexion et par le temps. Quand les anciens, nos +maîtres en tout, parce qu'ils ont marché les premiers, voulurent +exprimer dans une seule figure la suprême beauté physique de l'homme, +ils ne sculptèrent pas un enfant, ils sculptèrent Apollon, le dieu de la +beauté à trente ans; ils sculptèrent Hercule, le dieu de la force à +quarante. Et quand ils voulurent exprimer dans une seule figure la +suprême beauté intellectuelle et morale, ils sculptèrent la figure d'un +vieillard, le vieil Homère, visage presque sépulcral sur lequel la +cécité même, infirmité des sens, ajoute à la beauté intellectuelle, +morale et recueillie en dedans du vieillard; car s'il est beau d'être +jeune, s'il est beau d'être mûr, il est peut-être plus beau encore de +vieillir avec les fruits amers, mais sains de la vie dans l'esprit, dans +le coeur et dans la main. + +Que de beauté, en effet, dans le vieillard digne de porter le poids et +l'honneur des longues années qu'il a plu à la Providence d'accumuler sur +ses épaules courbées? + +Les sens usés au service d'une intelligence immortelle, qui tombent +comme l'écorce vermoulue de l'arbre, pour laisser cette intelligence, +dégagée de la matière, prendre plus librement les larges proportions de +son immatérialité; les cheveux blancs, ce symbole d'hiver après tant +d'étés traversés sans regret sous les cheveux bruns; les rides, sillons +des années, pleines de mystères, de souvenirs, d'expérience, sentiers +creusés sur le front par les innombrables impressions qui ont labouré le +visage humain; le front élargi qui contient en science tout ce que les +fronts plus jeunes contiennent en illusions; les tempes creusées par la +tension forte de l'organe de la pensée sous les doigts du temps; les +yeux caves, les paupières lourdes qui se referment sur un monde de +souvenirs; les lèvres plissées par la longue habitude de dédaigner ce +qui passionne le monde, ou de plaindre avec indulgence ce qui le trompe; +le rire à jamais envolé avec les légèretés et les malignités de la vie +qui l'excitent sur les bouches neuves; les sourires de mélancolie, de +bonté ou de tendre pitié qui le remplacent; le fond de tristesse +sereine, mais inconsolée, que les hommes qui ont perdu beaucoup de +compagnons sur la longue route rapportent de tant de sépultures et de +tant de deuils; la résignation, cette prière désintéressée qui ne porte +au ciel ni espérance, ni désirs, ni voeux, mais qui glorifie dans la +douleur une volonté supérieure à notre volonté subalterne, sang de la +victime qui monte en fumée et qui plaît au ciel; la mort prochaine qui +jette déjà la gravité et la sainteté de son ombre sur l'espérance +immortelle, cette seconde espérance qui se lève déjà derrière les +sommets ténébreux de la vie sur tant de jours éteints, comme une pleine +lune sur la montagne au commencement d'une claire nuit; enfin, la +seconde vie dont cette première existence accomplie est le gage et qu'on +croit voir déjà transpercer à travers la pâleur morbide d'un visage qui +n'est plus éclairé que par en haut: voilà la beauté de vieillir, voilà +les beautés des trois âges de l'homme! On voit que ces beautés sont +diverses, mais non inférieures les unes aux autres; on voit que le +Créateur, qui n'a rien fait que de beau, quand on considère ses ouvrages +de ce point de vue supérieur et général où la raison se place pour tout +adorer et tout comprendre, a distribué par doses au moins égales leur +beauté propre à toutes les années de l'existence humaine. Soyez donc +heureux de votre jeunesse, mais n'en soyez pas si tiers, et ne vous +obstinez pas à rester verts quand vous aurez dû devenir mûrs, ni à +rester étourdis quand vous devez être sérieux. Le faux rire est la plus +lugubre des tristesses. + + +III + +Que résulte-t-il littérairement de ce coup d'oeil sur la jeunesse, sur +la maturité, sur la vieillesse de l'homme? Il en résulte qu'il y a et +qu'il doit y avoir eu toujours des écrivains correspondants à ces trois +phases de la vie humaine. La littérature légère dont nous nous occupons +en ce moment, à propos d'Alfred de Musset, appartient particulièrement à +la jeunesse: rire, sourire, badiner, aimer, délirer, chanter, folâtrer +avec les primeurs de la vie qui ne vivent qu'un jour, sont choses jeunes +de leur nature. Il y a une strophe d'un poëte persan adressée aux +sources de _Chiraz_ qui m'a frappé dès mon enfance, en la lisant dans +une traduction anglaise. Je ne me rappelle pas littéralement les +paroles, mais voici le sens: + +«Charmant ruisseau dont le gazouillement m'assoupit pendant la chaleur +du jour et où je fais rafraîchir le vin de Chiraz, tu ne murmureras plus +ainsi, quand l'hiver sera venu et qu'il aura congelé et solidifié tes +ondes babillardes.--Oui, me répondait la petite onde fugitive, mais +Allah m'étendra et me polira dans mon bassin en miroir de cristal, et +j'y refléterai son soleil et les étoiles du ciel!» + +Image aussi naïve et aussi philosophique, selon moi, qu'aucune image +d'Horace pour assigner leur rôle différent au printemps et à l'hiver des +poëtes! + + +IV + +Mais indépendamment de cette littérature badine de la jeunesse et de +cette littérature sérieuse de l'âge mûr ou de l'âge avancé, il y a une +sorte de littérature mixte participant des deux autres et inventée par +les Italiens, ces inventeurs de tout ce qui amuse ou charme en Europe. +Ils appellent ce genre de littérature, le genre _semi-sérieux_, genre +éminemment propre aussi au génie français qui aime à faire badiner même +la raison, et qui ne flotte ni trop haut ni trop bas entre le ciel et la +terre. Voici ce que nous écrivions l'année dernière sur ce genre si fin +et si indéfinissable de littérature, à propos de l'aimable vieillard +Xavier de Maistre, l'auteur du _Voyage autour de ma chambre_. + +«Le caractère de Xavier de Maistre se lit dans son style, dès la +première page de son livre. C'était un caractère _semi-sérieux_; c'est +ainsi que les Italiens désignent cette espèce d'oeuvre et cette espèce +d'homme dont le _divin Arioste_ est dans leur langue le type le plus +original et le plus achevé, comme _Sterne_ l'est pour l'Angleterre. + +«L'écrivain semi-sérieux est un homme chez lequel la sensibilité douce +et l'enjouement tendre sont, par le don d'une nature modérée, dans un si +parfait équilibre, qu'en étant sensible, l'écrivain ne cesse jamais +d'être enjoué, et qu'en étant enjoué il ne cesse jamais d'être sensible; +en sorte qu'en le lisant ou en l'écoutant on passe à son gré, du sourire +aux larmes, et des larmes au sourire sans jamais arriver ni jusqu'au +sanglot qui déchire le coeur, ni jusqu'à l'éclat de rire, cette +grossièreté de la joie. Phénomène rare et admirable d'une nature +parfaitement pondérée qui semble toujours prête à glisser ou dans la +mélancolie ou dans le cynisme, mais qui n'y glisse en réalité jamais, et +qui, par la merveilleuse élasticité de son ressort, se relève toujours +de la douleur ou de la plaisanterie dans la sérieuse sérénité d'une +philosophie supérieure à ses propres impressions.» + + +V + +La raison d'être de cette littérature est dans la nature même du coeur +humain. Il y a, en effet, une littérature qui n'a pour objet que le +beau, l'utile, le grand, le vrai, le saint. C'est la littérature de la +raison, du sentiment, de l'émotion par l'art, de la vérité, de la vertu, +la littérature de l'âme. Il y a une autre littérature qui a surtout pour +objet l'agrément, le délassement, le plaisir, la littérature de l'esprit +et, faut-il tout dire? la littérature des sens. + +Ces deux littératures sont très-différentes l'une de l'autre, et +cependant elles sont également fondées sur la nature de notre être. + +Le plaisir est, en effet, aussi une des fonctions de l'homme; par une +divine indulgence de la Providence, la vie de tous les êtres a été +partagée en travail et en repos, en veille et en sommeil, en effort et +en détente du corps et de l'esprit. C'est cette détente agréable du +corps et de l'esprit qu'on appelle le plaisir. Dieu a traité ainsi +paternellement l'homme en enfant à qui on accorde un délassement après +le travail. Sans cette alternative de la peine et du plaisir dans notre +existence, l'homme succomberait comme le trappiste à l'obsession et à la +fixité d'une seule pensée, toujours en haut, jamais en bas; la démence +ou la mort puniraient bientôt le contre-sens aux lois intermittentes de +notre nature. + +La vie est lourde, il faut la soulever quelquefois avec des ailes, +fût-ce avec des ailes de papillon; le temps si court dans sa durée est +souvent bien long dans son passage, bien lent dans le cours inégal des +heures; il faut l'aider à passer plus vite et plus agréablement d'un +lever du jour à un coucher de soleil. L'esprit se lasse aisément, il +faut le détendre, le distraire, l'amuser pour lui rendre, après ces +courbatures de la vie, l'élasticité, la souplesse et même la _gaieté_ de +son ressort. C'est le plaisir en tout genre (et puisque nous ne parlons +ici que de littérature), c'est le plaisir littéraire qui est chargé de +rendre à l'esprit cette élasticité, cette _gaieté_ de notre ressort +moral, nécessaire à l'homme de toute condition pour faire, comme disait +Mirabeau, son _métier gaiement_. + +L'oisiveté rêveuse, l'amitié épanchée, l'amour heureux, la causerie +familière avec des esprits inattendus et étincelants de verve, la +plaisanterie douce, l'ironie légère, le badinage décent, la chanson +rieuse, le vin même versé à petites coupes dans les festins sont les +muses sans ceintures (_discinctæ_, comme disent les Latins), quelquefois +même un peu débraillées de cette littérature du plaisir ou du +passe-temps. Le vin aussi est chanteur de sa nature. Il y a une poésie +comprimée sous le liége qui bouche la bouteille au long col du vin de +Champagne, comme sous la feuille de figuier qui ferme la jarre au large +ventre des vins de Chypre ou de Samos. C'est de cette poésie dont +_Horace_, le poëte sobre de la treille, disait: + + _Nardi parvus onyx eliciet cadum._ + + +VI + +Rien n'est donc de plus légitime quand on est jeune, spirituel, oisif, +amoureux, libre de soucis et de deuils, délicatement voluptueux, +légèrement grisé de la séve du coeur ou de la séve du raisin; rien n'est +si naturel du moins que de chanter nonchalamment couché à l'ombre du pin +qui chante sur votre tête, au bord du ruisseau qui court et qui chante à +vos pieds, au coucher du soleil, au lever de la lune, heure où chante le +rossignol, sur l'herbe où chante la cigale, tenant à la main la coupe où +chante d'avance dans la mousse qui pétille la demi-ivresse du buveur +insoucieux; cette poésie du passe-temps et du plaisir, quelque futile +qu'elle soit, a eu des échos tellement conformes à notre nature et +tellement sympathiques aux légèretés de notre pauvre coeur humain, que +ces échos se sont prolongés depuis Anacréon jusqu'à Béranger, et +depuis Hafiz jusqu'à Alfred de Musset, cet Hafiz de nos jours. + +La France a été la terre de prédilection de cette littérature du plaisir +et du passe-temps. La France, ou, selon l'expression du _Tasse_, qui +venait de visiter la Touraine: + + ... _La terra dolce e ieve + Simile a se gli habitator produce!_ + +«La France où un sol léger et superficiel produit des habitants du même +caractère que son sol!» + + +VII + +Nous ne parlons pas ici de RABELAIS, le génie ordurier du cynisme, le +scandale de l'oreille, de l'esprit, du coeur et du goût, le champignon +vénéneux et fétide, né du fumier du cloître du moyen âge, le pourceau +grognant de la Gaule, non le pourceau du troupeau d'Épicure comme dit +Horace: + + ... _Epicuri de grege porcum!_ + +mais le pourceau des moines défroqués, se délectant dans sa bauge +immonde et faisant rejaillir avec délices les éclaboussures de sa lie +sur le visage, sur les moeurs et sur la langue de son siècle. Rabelais, +selon nous, ne représente pas le plaisir, mais l'ordure; il enivre, mais +en infectant. La jeune école littéraire du réalisme qui s'évertue +aujourd'hui à le réhabiliter, ne parviendra qu'à se salir l'imagination +sans parvenir à le laver. Toute l'eau de rose du Bosphore ou de +Fontenay-aux-Roses ne suffirait pas à parfumer ce léviathan de la +crapule. Rabelais a quelquefois une folle ivresse qui fait qu'on se +récrie d'admiration sur la sordide fécondité de la langue, j'en +conviens, mais c'est un ivrogne de verve.--Aux égouts le festin! + +Deux écrivains du XVIIe siècle ont laissé à la France, en l'amusant, la +délicatesse de ses plaisirs et de son goût. Ces deux écrivains sont: +Hamilton, l'auteur des _Mémoires du comte de Grammont_, et +Saint-Évremond, le premier importateur du véritable sel attique en +France. + +Saint-Évremond est le patriarche de cette tribu des voluptueux et des +rieurs en prose et en vers. Il enfanta dans sa vieillesse Mme de +Sévigné, puis Chaulieu, Lafare, l'abbé Courtin, l'école des gracieux +débauchés du _temple_, puis le Voltaire des poésies légères, des +facéties, de la correspondance, puis Beaumarchais, puis Alfred de +Musset, le dernier des petits-fils de Saint-Évremond, non pas plus +voluptueux, mais mille fois plus poëte que cet aïeul de ses vers. + +Il y a un air de famille incontestable entre Hamilton, Saint-Évremond et +Alfred de Musset; coeurs de même grâce, esprits de même séve, +philosophes de même insouciance, si on peut appliquer à l'insouciance le +nom de philosophie. C'est du moins la philosophie de l'agrément. + + +VIII + +Nous venons de relire, pour les comparer aux oeuvres d'Alfred de Musset, +les _Mémoires du comte de Grammont_. Nous ne connaissons dans aucune +langue une si charmante débauche d'esprit, de déraison et de style. +Pourquoi? C'est que le comte de Grammont ne songeait pas le moins du +monde, en écrivant ou en dictant son livre, à faire de l'esprit, de la +folie ou du style; il ne songeait qu'à se raconter lui-même, et, comme +la nature avait fait de lui, en le créant, le plus fin et le plus +spirituel badinage vivant qui soit jamais sorti des sources de +l'héroïque et facétieuse Garonne, en se racontant lui-même, il faisait +un chef-d'oeuvre de bonne plaisanterie. Son livre n'est pas un livre, +c'est un homme, et cet homme n'est pas un homme, c'est un esprit follet. + +On ne sait pas bien au juste dans quelle proportion exacte le comte de +Grammont, son beau-frère l'anglais Hamilton, et Saint-Évremond, l'ami +des deux et vivant à Londres avec eux, concourent à cet inimitable +livre. Il y a vingt romans de moeurs, trente comédies et cinquante +mariages de Figaro dans cet opuscule. À coup sûr, Voltaire le savait par +coeur et Beaumarchais l'avait beaucoup lu. Le comte de Grammont fut +l'original de ces esprits fins, légers, futiles, inconsistants, mais +cependant justes, sensés, exquis, dont notre littérature de passe-temps +a eu depuis cette époque tant de copies. Mais ces esprits-là ne se +copient pas, ils jaillissent du caractère et de la verve de +l'écrivain; il faut que le livre naisse avec l'homme. + + +IX + +Saint-Évremond, l'ami du comte de Grammont et d'Hamilton, était un de +ces hommes qui ne se font pas avec de la volonté, du travail et du +talent, mais qui naissent tout faits des mains capricieuses de la +nature. Son histoire ressemble elle-même à un caprice du hasard. + +Élevé dans les lettres pour le parlement, emporté par l'ardeur du sang +et de la jeunesse vers la guerre, il entra dans les camps et dans les +cours à une de ces époques toujours fertiles en talents neufs, où les +esprits secoués par de longues guerres civiles se détendent et se +reposent dans le loisir de la paix. La société comme la terre, n'est +jamais plus féconde que quand elle a été bien remuée par le soc des +révolutions: elle produit alors des plantes inattendues. L'époque de la +_Fronde_, où les partis, déjà à demi-désarmés se combattaient avec la +plume autant qu'avec l'épée, fournit à l'esprit aiguisé plus que malin +de Saint-Évremond l'occasion de railler spirituellement et gracieusement +ses adversaires. Son bon sens l'avait rangé de bonne heure dans le parti +du jeune roi Louis XIV, de la reine-mère et de l'habile ministre +Mazarin. Il ne voyait, avec raison, dans les partis opposés que des +queues de factions, d'intrigues et d'ambitions sans tête, propres à +perpétuer les désastres de la France, mais nullement à y constituer la +liberté pratique et morale. Mazarin, aussi spirituel que lui, se +délectait jusque sur son lit de mort à entendre la lecture de ses +facétieuses ripostes au parti des princes et du parlement. Le jeune roi +l'aimait comme il aima plus tard Molière et Boileau. Mais un badinage +épistolaire un peu trop hardi contre le cardinal, à propos de la paix +des Pyrénées, fut envenimé aux yeux du roi par Colbert, infiniment moins +spirituel et par conséquent infiniment moins tolérant que le cardinal +italien; ce badinage fut travesti en crime d'État. Menacé de la Bastille +après l'emprisonnement de Fouquet, son ami, Saint-Évremond se réfugia +d'abord en Hollande; il y connut Spinosa dont la fréquentation ajouta +une teinte de philosophie sceptique, mais non athée, à la voluptueuse +licence de sa vie. + +De là il passa en Angleterre. C'était le règne de l'esprit, de la +débauche, de la beauté, sous le spirituel et voluptueux Charles II. +Charles II était une sorte de Louis XV anglais, avec plus de gaieté, +plus de liberté et plus d'élégance dans ses scandales de cour. + +Saint-Évremond se lia d'une amitié passionnée, quoique mûre, avec la +belle duchesse de Mazarin, nièce du cardinal, errante comme lui de cour +en cour, et fixée enfin en Angleterre. Il se fit de cette Cléopâtre +italienne, digne d'être adorée dans tous les pays, une divinité +terrestre. Il attira autour d'elle, dans un centre de société +cosmopolite, le comte de Grammont, l'abbé de Saint-Réal, historien +superficiel, mais entraînant, précurseur de Voltaire dans l'art de +donner de la couleur et du mouvement au récit, Hamilton, le +Saint-Évremond anglais, Waller enfin, l'Anacréon de la Grande-Bretagne. + +L'amitié solide, l'amour respectueux, la liberté d'esprit, la grâce de +l'entretien, l'oisiveté d'habitude, le travail par amusement, la +plaisanterie sans malice, la poésie sans prétention, la recherche du +plaisir décent comme but d'une vie où rien n'est certain que la mort, le +doute nonchalant sur les vérités morales, la philosophie des sens en un +mot assaisonnée seulement des délicatesses du bon goût, prolongèrent +jusqu'à quatre-vingt-dix ans les années toujours saines et l'esprit +toujours productif du philosophe français. + +La mort de la duchesse de Mazarin, son amie, attrista sans le briser le +coeur de Saint-Évremond. Elle emportait en mourant tout son bonheur et +toute sa fortune qu'il lui avait généreusement prêtée. Il refusa de +rentrer en France, voulant mourir où il avait aimé. + +La médiocrité de ses ressources n'altéra ni son désintéressement ni sa +paix: «Je me contente de mon indolence, écrit-il à ses amis. J'avais +encore cinq ou six ans à aimer le théâtre, la musique, la table; il faut +vivre de privations et d'économies; je saurai me passer de ce que je ne +puis avoir sans m'enchaîner, je suis un philosophe également éloigné de +la superstition et de l'impiété, un voluptueux qui n'a pas moins +d'aversion pour la débauche que de goût pour le plaisir. J'ai mis mon +bonheur dans moi-même pour qu'il ne dépendît que de ma raison: jeune, +j'ai évité la dissipation, persuadé qu'un peu de bien était nécessaire +aux commodités d'une vie avancée; vieux, j'ai cessé d'être économe, +pensant que la nécessité est peu à craindre quand on a peu de temps à en +souffrir. Je me loue de la nature et ne me plains point de la fortune. +J'aime le commerce des belles personnes autant que jamais, mais je les +trouve aimables sans le dessein de m'en faire aimer. Je ne compte que +sur mes propres sentiments, et ce que je cherche avec elles, c'est moins +la tendresse de leur coeur que celle du mien.» + + +X + +Quinze jours avant sa fin, il écrivit encore des vers pleins des +souvenirs de son amoureuse jeunesse. Il la faisait revivre cette +jeunesse entre la mort et lui pour se retenir encore à la vie par les +perspectives en arrière du bonheur passé. + +Saint-Évremond avait naturalisé la légèreté et la grâce françaises en +Angleterre. Il lui avait appris à badiner et à sourire; la littérature +anglaise lui doit quelque chose de cette qualité de style qu'on appelle +en anglais _humour_; cette qualité du style ou de la conversation, qui +n'a pas de nom en français, pourrait s'appeler l'étonnement. C'est +quelque chose de neuf dans l'idée, de contrastant dans l'esprit, +d'heureux dans l'expression, d'inespéré dans le mot, qui tient au +caractère plus encore qu'au génie de l'écrivain. Ce don de l'esprit +appartient plus généralement aux amateurs de littérature qu'aux auteurs +de profession, parce qu'il est inséparable d'une certaine légèreté; les +hommes du monde possèdent plus souvent cette légèreté que les hommes +d'études, parce que la conversation rend la phrase légère et que la +plume rend quelquefois la main lourde. + +L'Angleterre reconnaissante du plaisir qu'elle avait eu de la +conversation de Saint-Évremond, réclama sa cendre et l'ensevelit avec +honneur parmi ses rois, ses orateurs, ses hommes illustres, dans +l'abbaye de Westminster. Quoiqu'il eût vécu presque autant qu'un siècle, +il n'y avait eu rien de sérieux dans sa longue vie, que son honneur et +son amour pour la belle Hortense Mancini, duchesse de Mazarin. + + +XI + +Saint-Évremond n'avait jamais ni imprimé, ni recueilli, ni vendu ses +légers ouvrages; il ne travaillait pas, il s'amusait; il s'en rapportait +au vent pour disséminer çà et là ou pour laisser tomber à terre ses +feuilles éparses, simples badinages, la destinée de son talent n'étant, +selon lui, que de faire sourire ses amis. + +Mais aussitôt qu'il fut mort, l'Angleterre et la France recueillirent +avec un engouement passionné ses moindres reliques en vers et en prose. +«Donnez-nous du Saint-Évremond, disaient les éditeurs aux auteurs, nous +vous payerons ces grâces sans poids au poids de l'or.» + +Cinq volumes multipliés par d'innombrables éditions suffirent à peine à +l'empressement de son siècle. Ils sont rares et négligés aujourd'hui +dans les bibliothèques; c'est un malheur pour l'esprit français. Les +grâces indéfinissables de ce style sont ensevelies dans ces pages, mais +elles n'y sont pas évaporées. Mes mains tombèrent par hasard sur ces +cinq volumes poudreux de Saint-Évremond, dans une vieille bibliothèque +de famille, chez un de mes oncles, curieux de reliques d'esprit. Je les +feuilletai avec complaisance et avec assiduité dans ma première +jeunesse. J'en ai conservé la saveur que laissent aux doigts des roses +séchées retrouvées sur la pierre d'un vieux sépulcre: vers, prose, +correspondance, épanchement du coeur, enjouement d'esprit, fines +railleries, plaisanteries d'autant plus rieuses qu'elles sont plus +inoffensives, voilà le patrimoine héréditaire de cet ancêtre de Voltaire +et d'Alfred de Musset. + +Il y a surtout dans ces volumes une conversation réelle ou imaginaire +sur les plus graves sujets de la philosophie traduits en comique et +assaisonnés du rire inextinguible d'Homère. Elle est intitulée +_Conversation du père Canaye avec le maréchal d'Hocquincourt_. C'est +certainement le chef-d'oeuvre sans rival de l'enjouement et de la fine +ironie. Molière n'a pas plus de verve dans ses bouffonneries grotesques, +Voltaire n'a pas plus d'éclat de fou-rire dans ses facéties. +Saint-Évremond a été évidemment leur modèle. C'est un Rabelais de cour +et de bon goût qui n'a du français que la séve, mais qui a du grec +l'atticisme. Il y soulève les idées métaphysiques avec la grâce d'un +enfant d'Athènes jouant sous les portiques aux osselets, pendant que +Platon y pérore ou qu'Alcibiade y promène ses grâces pour séduire les +Athéniens. + +En recherchant bien dans la littérature française le type original et +l'ancêtre direct d'Alfred de Musset, nous ne trouvons pour cette +généalogie lointaine que Saint-Évremond qui soit digne de cette parenté. +Nous allons, en feuilletant avec vous ses oeuvres et en faisant glisser +sous le pouce bien des pages, lui trouver des ancêtres moins purs et +plus rapprochés de nous. + +Mais d'abord un mot de l'homme lui-même. Dans ces écrivains sans marque +dont l'inspiration est le caprice et dont la nonchalance est la seule +muse, l'homme et le livre se confondent tellement, que si vous n'aviez +pas le caractère, vous n'auriez pas le livre. Car la grâce est un don +gratuit de la nature. Les poëtes de cette école sont des favoris de +talent; ils se sont seulement donné, comme on dit, la peine de naître. +Ils n'ont rien acquis, ils ont tout reçu. Ne leur demandez pas compte +de leurs efforts, mais de leur bonheur. Ce sont des prédestinés. + + +XII + +Alfred de Musset appartenait à une ancienne famille noble de la +Touraine. Son père, administrateur par état, était homme de lettres par +goût; il avait profondément étudié J.-J. Rousseau. Un excellent livre de +lui, intitulé _Vie et ouvrage de J.-J. Rousseau_, atteste à la fois son +enthousiasme et sa saine critique. C'est un supplément des +_Confessions_. Sa conduite, dans toutes les circonstances difficiles de +ces temps de contrastes et de revirements de fortune, fut aussi noble +que ses sentiments. La mère d'Alfred de Musset survit, hélas! à son +fils, mais consolée et honorée au moins par un autre fils, aussi lettré, +aussi aimable, aussi éminent, mais plus sérieux. Elle est fille d'un +membre du Conseil des Anciens, nommé Des Herbiers. Des Herbiers était +ami de Cabanis, qui reçut le dernier soupir de Mirabeau. Cet aïeul +d'Alfred de Musset cultivait la poésie. Il imprimait déjà à ses vers ce +tour spirituel, original, capricieux, caractère des drames légers de son +petit-fils. Il est rare qu'on soit sans aïeux dans le génie comme dans +la fortune. En remontant avec attention le cours des générations dans +les plus humbles familles, on retrouve presque toujours dans la première +goutte du sang la source de la dernière. Il y a une révélation dans la +généalogie; on ne doit pas trop s'étonner que les hommes de tous les +siècles y aient attaché, sinon une gloire, du moins une signification. +Ceci ne contredit point la démocratie, cela peut l'honorer au contraire, +car il y a une noblesse de sentiments et de moeurs dans toutes les +conditions, et toutes les familles ont des ancêtres sous le chaume comme +dans le palais. + + +XIII + +Alfred de Musset fut le premier couronné dans toutes ses études. +L'enfance est ainsi bien souvent la promesse de la vie. En 1827, il +remporta le grand prix de philosophie au concours général de l'élite des +étudiants de Paris; il n'avait que dix-sept ans. On voit que si la +philosophie manqua plus tard à sa vie, ce ne fut pas par ignorance, mais +par cette indolence qui n'est une grâce que parce qu'elle plie. + +Ce succès éclatant à la fin de ses études l'introduisit presque encore +enfant chez Nodier, dans cette société de l'Arsenal dont la gloire était +Hugo, dont l'agrément était Charles Nodier. Il apprit de l'un l'art des +vers; il apprit trop peut-être de l'autre l'art de dépenser sa jeunesse +en loisirs infructueux, en nonchalances d'imagination, en voluptés +paresseuses d'esprit. Nodier était le plus délicieux des causeurs et le +plus dangereux des modèles. Il aurait dû naître curé de village, vicaire +de Wakefield, uniquement occupé à sarcler les herbes de son jardin +l'été, à regarder l'hiver les pieds sur ses chenets, la bûche jaillir en +étincelles sous les coups distraits, de ses pincettes, et à prolonger le +souper avec quelques voisins sans affaires jusqu'à l'aurore dans les +entretiens sans suite et intarissables de son foyer. Nous l'avons +beaucoup connu et beaucoup aimé nous-même. Nous ne l'avons jamais vu +remplacé; c'était une de ces grâces dont on ne peut se passer, une de +ces inutilités nécessaires au coeur et qui manquent au bonheur comme +elles manquent au temps. Cette molle incurie de l'âme et du talent qui +faisait la faiblesse de son caractère, faisait le charme de son esprit. +_Molle atque facetum!_ + + +XIV + +Cette faiblesse, cette grâce, cette adolescence perpétuelle de caractère +étaient empreintes à l'oeil sur les traits d'Alfred de Musset comme sur +son style. Nous l'aperçûmes à cette époque une ou deux fois +nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur un coussin, la tête +supportée par sa main sur un divan du salon obscur de Nodier. C'était un +beau jeune homme aux cheveux huilés et flottants sur le cou, le visage +régulièrement encadré dans un ovale un peu allongé et déjà aussi un peu +pâli par les insomnies de la muse. Un front distrait plutôt que pensif, +des yeux rêveurs plutôt qu'éclatants (deux étoiles plutôt que deux +flammes), une bouche très-fine, indécise entre le sourire et la +tristesse, une taille élevée et souple, qui semblait porter, eu +fléchissant déjà le poids encore si léger de sa jeunesse; un silence +modeste et habituel au milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de +femmes et de poëtes complétaient sa figure. + +Il n'était point célèbre encore. Je n'habitais Paris qu'en passant; Hugo +et Nodier me le firent seulement remarquer comme une ombre qui aurait un +jour un nom d'homme. + +Plus tard je me trouvai une ou deux fois assis à côté de lui aux séances +d'élection de l'Académie française; je reconnus la même figure, mais +allanguie par la souffrance et un peu assombrie par les années; elles +comptent doubles pour les hommes de plaisir. + +Le trait marquant de cette physionomie alors était la bonté: on se +sentait porté à l'aimer involontairement. S'il avait eu quelques +défaillances de nerfs et non de coeur, elles n'avaient jamais fait tort +qu'à lui-même. Il était innocent de tout ce qui diffame une vie; il +n'avait pas besoin de pardon; il n'avait besoin que d'amitié; on aurait +été heureux de la lui offrir. Voilà le sentiment que sa physionomie +inspirait. + +Nous n'échangeâmes que quelques-unes de ces questions et de ces +réponses insignifiantes que s'adressent deux inconnus quand le hasard +les rapproche dans une assemblée publique. Il me prenait pour un +rigoriste qui n'aurait pas daigné s'humaniser avec un enfant du siècle; +il se trompait bien. C'est alors qu'il écrivait dans son dernier sonnet +ce vers équivoque où l'on ne devine pas bien s'il me reproche mon âge ou +s'il s'accuse du sien: + + Lamartine vieilli qui me traite en enfant. + +Hélas! nous avons tous été jeunes! et je voudrais bien qu'Alfred de +Musset eût reçu du ciel ce complément de la journée humaine qu'on +appelle le soir. J'aurais été heureux de rajeunir d'esprit et de coeur +avec un poëte qui prenait, comme lui, des années sans vieillir. + + +XV + +C'était un temps très-indécis que 1829 et 1830, une halte au milieu d'un +siècle, semblable à un plateau de montagne à deux versants; on s'y +arrête un moment pour délibérer si l'on doit monter encore ou +redescendre. On y embrasse d'un coup d'oeil mille horizons et mille +sentiers sans savoir lequel il faut prendre. Alfred de Musset, bien +qu'entraîné par une puissante impulsion de nature, dut éprouver un +moment cette hésitation. Bien des places étaient prises en poésie à +cette époque; l'instinct de son génie naissant, comme aussi l'instinct +de son doux caractère, lui dirent qu'il ne fallait déplacer personne, +mais qu'il fallait se faire à lui-même, à côté et au niveau de tout le +monde, une place neuve qui n'eût pas encore été occupée, et qui, par +cela même, n'excitât ni colère ni envie parmi ses rivaux. + +Le badinage poétique était vacant, il prit le badinage comme autrefois +Hamilton, Saint-Évremond, Chaulieu, Voltaire, l'avaient pris en +commençant. Il se dit: je suis jeune, je suis nonchalant, je suis +enjoué, je ne crois qu'à mon plaisir, je serai le poëte de la jeunesse. +La jeunesse s'ennuie, elle m'accueillera comme son image. + +Soit raisonnement, soit instinct, il y avait, en 1829 et en 1830, un +véritable génie des circonstances dans ce parti pris. + +De 1789 à 1800 il y avait eu une solution complète de continuité dans +la littérature française. La littérature spirituelle et légère, celle +qu'on peut appeler la littérature de paix, avait disparu pour faire +place à la littérature de guerre. Il ne s'agissait plus de loisir et de +plaisir, mais d'opinions et de combats dans les ouvrages d'esprit. Un +interrègne tragique de révolution, d'échafaud, de patrie en danger, +d'éloquence tribunitienne, avait occupé l'espace entre 1789 et 1800. +Après cette époque et pendant le Consulat et l'Empire, il y avait eu une +lourde et froide littérature de collége qui semblait vouloir faire de +nouveau épeler à un peuple adulte l'alphabet classique de sa première +enfance. À l'exception de Mme de Staël et de M. de Chateaubriand qui, +malgré leur génie, avaient bien conservé dans leur style quelques +oripeaux, clinquant de la déclamation et de la rhétorique natale, tout +était imitation servile de l'antique dans les poëtes lauréats de la +guerre, de la gloire, de la caserne, de l'académie et du palais. + +De 1815 à 1830 la liberté de tribune, la liberté de penser et la liberté +d'écrire avaient relevé la nation de ces champs de bataille où elle +avait trébuché à son tour et où elle gisait toute mutilée dans sa +gloire et dans son sang. La respiration des âmes, suspendue par les +proscriptions de 1793, par la guerre et par le gouvernement militaire, +avait été rendue à la France, on peut même dire à l'Europe: une nouvelle +génération d'esprits élevés dans le silence et dans l'ombre était +apparue sur toutes les scènes littéraires, à la fois monarchique avec M. +de Chateaubriand, libérale avec Mme de Staël, théocratique avec M. de +Bonald, féodale avec M. de Montlosier, sacerdotale avec M. de Maistre, +classique avec Casimir Delavigne et Soumet, historique avec M. Thiers, +épique avec M. Philippe de Ségur, attique avec Béranger, platonique avec +M. Cousin, académique avec M. Villemain, pindarique sur les ailes neuves +et dans les régions inexplorées avec Victor Hugo, élégiaque avec moi, +oratoire avec Royer-Collard, de Serre, Foy, Lainé, Berryer naissant, et +leurs émules de tribune, néo-grecque avec Vigny, romanesque avec Balzac, +humoristique avec Charles Nodier, satirique avec Méry, Barthélemy, +Barbier, intime avec Sainte-Beuve, guerroyante et universelle avec cette +légion de journalistes survivants au jour, avant-postes des idées ou +des passions libres de leurs partis qui, de Genoude à Carrel, de +Lourdoueix à Marrast, de Girardin à Thiers, combattaient aux +applaudissements de la foule entre les dix camps de l'opinion lettrée. + +Si on met les noms propres, tous éclatants au moins de jeunesse, sur +chacune de ces innombrables catégories d'esprits alors en séve ou en +fleur, si on y ajoute, dans l'ordre des sciences exactes (où le génie +consiste à se passer d'imagination,) La Place, qui sondait le firmament +avec le calcul; Cuvier, qui sondait le noyau de la terre et qui lui +demandait son âge par ses ossements; Arago, qui rédigeait en langue +vulgaire les annales occultes de la science; Humboldt, qui décrivait +déjà l'architecture cosmogonique de l'univers, et tant d'autres leurs +rivaux, leurs égaux peut-être, qui négligèrent d'inscrire leurs noms sur +leurs découvertes; si on rend à tout cela le souffle, la vie, le +mouvement, le tourbillonnement de la grande mêlée religieuse, politique, +philosophique, littéraire, classique, romantique de la restauration, on +aura une faible idée de cette renaissance, de cet accès de seconde +jeunesse, de cette énergie de séve et de fécondité de l'esprit +français à cette date. Cette renaissance de 1815 à 1830 et au delà, ne +sera peut-être pas regardée un jour comme trop inégale à la renaissance +des lettres sous les Médicis et sous Louis XIV. J'en parlerais avec plus +d'orgueil si moi-même je n'en avais pas été, quoique bien loin des +autres, une faible partie: + + _Et quorum pars parva fui._ + +Et si on y ajoute enfin les grands esprits littéraires de l'Angleterre +qui semblaient avoir fleuri de la même floraison sous les rayons de la +paix européenne, esprits qui subissaient le contre-coup intellectuel de +la France, et dont la France à son tour subissait l'influence; si on y +ajoute les Canning, les Byron, les Walter Scott, les Moore, les +Wordsworth, les Coledridge, les poëtes des lacs, ces thébaïdes anglaises +de la poésie de l'âme, on aura une idée approximative vraie de la +situation de la littérature au moment où Alfred de Musset naissait aux +vers. + + +XVI + +Ses premiers vers publiés datent de 1828, ce sont les fantaisies +intitulées: _Don Paez_, _Madrid_, _Portia_, _Mardoche_, _les Marrons du +feu_, la _Ballade à la lune_, tout un volume enfin dont le plus grand +mérite était de ne ressembler à rien dans la langue française. + +Si ce jeune poëte n'eût pas été doué par la nature d'une originalité +forte et inventive, il aurait certainement commencé comme tout le monde +par l'imitation des modèles morts ou vivants qu'il avait à côté de lui. +Sa nature le lui défendit, et peut-être aussi un calcul habile. +Bernardin de Saint-Pierre, Mme de Staël, M. de Chateaubriand, André +Chénier, Hugo, Vigny, Sainte-Beuve, moi-même nous avions touché trop +fort et trop longtemps la note grave, solennelle, religieuse, +mélancolique, quelquefois larmoyante, quelquefois trop éthérée, du coeur +humain. Ainsi le voulait le temps qui sortait, le front couvert de +cendres, des décombres d'une société; ainsi le voulaient nos propres +coeurs, que nos mères avaient allaités de tristesse ou que l'amour +malheureux avait enivrés de son dernier charme, la mélancolie des +regrets. + +Mais la même note, touchée par tant de mains pendant dix années, avait +fatigué la France. La France a l'oreille nerveuse et délicate, prompte à +saisir, prompte à délaisser même ce qui l'a charmée un moment. Il ne lui +faut pas longtemps le même diapason. Elle était lasse de rêver, de +prier, de pleurer, de chanter, elle voulait se détendre. Alfred de +Musset, soit qu'il éprouvât lui-même cette _fastidiosité_ du sublime et +du sérieux, soit qu'il comprît que la France demandait une autre musique +de l'âme ou des sens à ses jeunes poëtes, ne songea pas un seul instant +à nous imiter. Il toucha du premier coup sur son instrument des cordes +de jeunesse, de sensibilité d'esprit, d'ironie de coeur, qui se +moquaient hardiment de nous et du monde. Ces vers faisaient, dans le +concert poétique de 1828, le même effet que l'oiseau moqueur fait à la +complainte du rossignol dans les forêts vierges d'Amérique, ou que les +_castagnettes_ font à l'orgue dans une cathédrale vibrante des soupirs +pieux d'une multitude agenouillée devant des autels. + +Ce fut d'abord un grand scandale, puis ce fut un grand éclat de rire; +puis, quand on se rendit compte du talent prodigieux de cette parodie du +sublime, ce fut, dans la jeunesse surtout, un grand engouement. Tout le +monde demanda du _Musset_ comme tout le monde avait demandé autrefois du +Saint-Évremond. Puis enfin ce fut une grande estime pour l'artiste, même +parmi les hommes sérieux, quand ils eurent le sang-froid et +l'impartialité nécessaires pour reconnaître l'admirable doigté de cet +instrumentiste, de ce guitariste si l'on veut, sur les touches neuves et +capricieuses de son fragile instrument. + + +XVII + +Soyons justes dans nos indulgences cependant: il n'est pas exact de dire +que tout fut neuf dans l'âme de l'artiste, dans la musique et dans +l'instrument. Hélas! malheureusement non: tout n'était pas original dans +cette poésie charmante et bouffonne du nouveau poëte. Il ne nous imitait +pas, cela est vrai, mais la nature humaine, dans la première jeunesse, +est tellement imitatrice qu'à son insu Alfred de Musset en imitait +d'autres que nous. Si nous avions fondé l'école des larmes, deux +écrivains d'un immense génie, mais d'une dépravation de coeur aussi +prodigieuse que leur génie, avaient fondé l'école du rire. Mais de quel +rire? du faux rire! Car rire du sérieux, rire du triste, rire des +sentiments les plus délicats et les plus saints du coeur de l'homme, +rire de soi-même, rire du bien, rire du beau, rire de l'amour, rire de +la femme, rire de Dieu, ce n'est plus rire: c'est grimacer le blasphème, +c'est grincer des dents en proférant le sacrilége, c'est profaner la +poésie, c'est se griser à l'autel dans le calice de l'enthousiasme et +des larmes. + +Ces deux hommes étaient alors lord Byron en Angleterre, Henri _Heine_ en +Allemagne, et ensuite à Paris. + +Lord Byron, après avoir écrit les plus pathétiques et les plus +orientales poésies qui aient jamais attendri ou enchanté l'Occident, +écrivait maintenant son poëme burlesque de _Don Juan_, apostasie +quelquefois ravissante, quelquefois grossière et plate de son âme et de +son génie. _Don Juan_, précisément parce que c'était un scandale, avait +un succès immense et très-disproportionné à son mérite. On passait sur +des chants interminables de divagations, d'obscénités et de platitudes, +pour s'extasier avec raison sur des chants inouïs de passion naïve, de +jeunesse, d'innocence et de félicité, tels que les amours de Don Juan et +d'Haïdé, cette Chloé et ce Daphnis de l'Archipel. Tout le monde se +croyait capable d'écrire des _Haïdé_, parce qu'on se sentait +très-capable de rimer en français les prosaïques obscénités et les +grossières plaisanteries de cette longue et mauvaise rapsodie du poëte +anglais. + +Le sujet de _Don Juan_ a été et sera mille fois encore l'éternelle +tentation des imaginations poétiques. _Don Juan_ est Espagnol d'origine, +puis Allemand de conception, puis Anglais d'exécution; il sera +certainement Français tôt ou tard d'imitation, quand le poëte sera né +assez enthousiaste pour s'élever au sublime, assez corrompu pour se +moquer de son enthousiasme, assez souple pour se précipiter de l'empirée +dans l'égout sans se casser les reins dans ce tour de force. Dieu +préserve le plus longtemps possible la littérature française de ce +casse-cou! Voltaire l'a essayé dans un poëme plus ordurier que +plaisant; où Voltaire a échoué qui osera se flatter de réussir? + + +XVIII + +Le type véritablement original de _Don Juan_ est né le jour où la +chevalerie est morte en Europe. La chevalerie était la noble folie de la +vertu; les don Juan sont la folie du vice. C'est _Don Quichotte_ qui est +le véritable père de _Don Juan_; le jour où l'on a commencé à railler +l'héroïsme et l'amour, on a ouvert la carrière aux héros du scepticisme +et du libertinage. _Don Juan_, fils de _Don Quichotte_, après avoir +amusé sous différentes incarnations l'amoureuse Espagne, a fait son +apparition dans la fantastique Allemagne sous le nom de _Faust_. Les +vieux poëtes allemands s'en sont emparés et lui ont donné un degré de +dépravation de plus. Ils ont ajouté l'impiété à la débauche dans ce +caractère. Ils en ont fait un _Lucifer_ déguisé en amant pour séduire et +pour délaisser les jeunes filles éblouies à sa lueur infernale. Goethe +l'a rajeuni dans son _Faust_, tragédie épique et merveilleuse, où +l'innocente coupable Marguerite attendrit Dieu lui-même après avoir +attendri Satan. + +Don Juan, dans lord Byron comme dans les poëtes espagnols, n'est plus +Satan, mais c'est un jeune homme satanique, une personnification de la +jeunesse corrompue dans sa fleur, corrompant tout autour d'elle, mais +ayant conservé, dans sa corruption précoce et malfaisante, quelque chose +de la grâce et du parfum de sou innocence. Don Juan, en un mot, c'est +l'étourdi blasé de l'univers, c'est le mauvais sujet de l'espèce +humaine, c'est le vice séduit et séduisant, éprouvant quelquefois la +passion, la jouant plus souvent par caprice et la finissant toujours par +un éclat de rire. + +Voilà le modèle que _Don Quichotte_ de Cervantès, le _Faust_ de Goethe +et le _Don Juan_ de Byron offraient à Alfred de Musset. + +_Henri Heine_, pour qui on commençait à s'engouer en France, lui en +offrait un bien plus dépravé. + +Nous avons beaucoup lu _Henri Heine_ dans ses vers et dans sa prose. Ce +Voltaire de Hambourg, ce Camille Desmoulins de la mer Baltique, ce +Figaro d'outre-Rhin, était le fils d'une honorable et opulente maison +de banquiers d'Allemagne. Proscrit de son pays pour quelques peccadilles +de satiriste, il était venu à Paris; il s'y était fait le Coriolan de +plume de sa patrie. + +Son prodigieux talent comme pamphlétaire, bien supérieur, selon nous, à +son très-médiocre talent comme poëte, l'avait bien vite naturalisé +Français. Nous lui rendons justice sous ce rapport: ni Aristophane, ni +Arioste, ni Voltaire, ni Beaumarchais, ni Camille Desmoulins, ces dieux +rieurs de la facétie, n'ont surpassé ce jeune Allemand dans cet art +méchant d'assaisonner le sérieux de ridicule et de mêler une poésie +véritable à la plus cynique raillerie des choses sacrées. Du reste, il +ne fallait lui demander aucune raison d'aimer ou de haïr ce qu'il +exaltait ou ce qu'il brisait avec la même verve d'esprit. + +_Heine_ n'avait pour raison que son caprice. Tour à tour libéral, +monarchiste, allemand, français, radical, napoléoniste, orléaniste, +républicain, communiste, blasphémant la société quand elle règne, sapant +le trône quand il est debout, impréquant la république quand elle sort +pour un jour de ses propres voeux, cynique d'impiété quand il s'amuse, +dévot quand il souffre, ambigu quand il meurt, indéchiffrable partout, +ce n'est pas un homme, c'est une plume, ou plutôt c'est une griffe, mais +c'est la griffe d'un aigle de ténèbres, d'un singe de l'enfer amuseur +des mauvais esprits: cette griffe égratigne jusqu'au sang tout ce +qu'elle touche et elle brûle tout ce qu'elle a égratigné. En conscience +nous ne croyons pas que la nature humaine ait jamais réuni dans un seul +homme, tant de talent, tant de légèreté, tant de poésie, tant de grâce à +tant d'innocente perversité. Nous disons innocente, car un enfant n'est +jamais coupable, et sous les premiers cheveux blancs Henri Heine est +mort enfant! + +Tel était le second modèle que l'esprit tentateur offrait à +l'adolescence inexpérimentée d'Alfred de Musset quand il entra dans le +monde. Mais s'il fut malheureux dans ses premiers modèles, il fut +également malheureux dans ses premières tendresses de coeur. + +Un jeune écrivain aussi délicat de touche qu'il est accompli +d'intelligence et qu'il est viril de caractère, M. Laurent Pichat, poëte +et politique de la même main, fait aujourd'hui même dans la _Revue de +Paris_, une allusion par réticence à cette infortune de coeur d'Alfred +de Musset, hélas! et peut-être la plus irrémédiable de ses +infortunes!--«Les biographes» écrit M. Laurent Pichat, «chercheront à +rendre publique l'anecdote de cette douleur qui le fît pleurer comme un +enfant: déjà même les indiscrétions personnelles en ont trop dit +peut-être. Ne nous arrêtons pas à ces légendes du sentiment. Quand nous +dévorions ses plaintes, et quand des voix vagues voulaient nous révéler +cette mystérieuse histoire, nous nous refusions à entendre, et +aujourd'hui même nous ne voulons rien savoir et rien répéter de ce qu'on +a murmuré. Lisons les vers et respectons les secrets de l'âme.» + +Nous ne déchirerons pas le voile, et cela avec d'autant plus de raison, +que nous n'avons recueilli, comme M. Laurent Pichat, que les commérages +à demi-mot de l'ignorance et de la malveillance contre deux natures de +génie. Il paraît résulter de ces balbutiements de vagues sur les lagunes +de Venise, que le premier amour de ce jeune homme ne fut pas heureux, et +que né d'un caprice, il fut abrégé et puni par un abandon. De là ces +gouttes de larmes amères qui tombèrent pendant toute la vie de Musset +sur ces feuilles de rose de ses vers, et qui en sont peut-être les +perles les plus précieuses, comme dans un tableau de fleurs _de +Saint-Jean_ les gouttes de rosée que transperce un rayon de soleil. Mais +de là aussi une incrédulité impie à l'amour vertueux, une ironie +habituelle contre l'amour fidèle, une moquerie de l'amour de l'âme, un +culte à l'amour des yeux, et enfin un abandon sans résistance à l'amour +capricieux et volage de l'instinct qui est à la fois la profanation et +la vengeance de ce qu'il y a de plus divin dans le calice où l'homme +boit ses délices et ses larmes. + +Ce fut un grand malheur que cette rencontre au printemps de leur vie, +entre deux grandes imaginations et entre deux belles jeunesses qui +n'étaient pas nées pour se refléter l'une à l'autre des clartés, mais +des ombres. Elles se ternirent ainsi au lieu de s'illuminer +mutuellement. Il y eut éclipse dans leur ciel, elles en souffrirent, et +tout le monde en souffrit avec elles. + +Il y a deux éducations pour tout homme jeune qui entre bien doué des +dons de Dieu dans la vie: l'éducation de sa mère et l'éducation de la +première femme qu'il aime après sa mère. Heureux celui qui aime plus +haut que lui à son premier soupir de tendresse! Malheureux celui qui +n'aime pas à son niveau! L'un ne cessera pas de monter, l'autre ne +cessera pas de descendre. La Destinée est femme. + +Ce n'était pas un caprice de jeunesse qu'il fallait à Musset, c'était +une religion du coeur, notre premier maître de philosophie, c'est un +chaste amour. C'est Béatrice qui fît Dante, c'est Laure qui fît +Pétrarque, c'est Léonore qui fît le Tasse, c'est Vittoria Colonna qui +fit Michel-Ange, aussi poëte de coeur qu'il fut artiste du ciseau; dans +la Grèce, c'est Sapho qui fît Alcée; les femmes olympiques de la Grèce +ne firent que des Anacréons, les belles _Délies_ de Rome ne firent que +des Tibulles, les _Éléonores_ de Paris ne firent que des Parnys. L'amour +est un holocauste dans les coeurs purs, mais c'est à condition de ne +brûler que des parfums. + + +XIX + +Cependant Alfred de Musset paraît avoir rencontré plus tard (hélas, trop +tard!) une de ces créatures au-dessus de tout pinceau, fût-ce celui de +Raphaël pour la Fornarina; elle semblait digne d'exhausser le génie d'un +jeune poëte jusqu'à la hauteur idéale et sereine où l'amour des +_Béatrice_, des _Laure_ et des _Léonore_ avait transfiguré le Tasse, le +Dante et Pétrarque. + +Cette femme aurait suffi pour les transfigurer tous les trois. C'était +la musique, ou plutôt c'était la poésie sous figure de femme. On +l'appelait sur la terre la _Malibran_; on l'appelle sans doute au ciel +la sainte Cécile du dix-neuvième siècle. + +Quelques vers tristes, et pour ainsi dire rétrospectifs, d'Alfred de +Musset, écrits sur le tombeau de cette incarnation de la mélodie quinze +jours après sa mort, semblent révéler dans le poëte un regret qui recèle +presque un amour. «Que reste-t-il de toi aujourd'hui, dit le poëte, de +toi morte hier, de toi, pauvre Marie! Au fond d'une chapelle il nous +reste une croix!» + + Une croix et l'oubli, la nuit et le silence! + Écoutez! c'est le vent, c'est l'océan immense, + C'est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin, + Et de tant de beauté, de gloire, d'espérance, + De tant d'accords si doux, d'un instrument divin, + Pas un faible soupir, pas un écho lointain! + + N'était-ce pas hier, qu'à la fleur de ton âge, + Tu traversais l'Europe, une lyre à la main, + Dans la mer, en riant, te jetant à la nage, + Chantant la tarentelle au ciel napolitain, + Coeur d'ange et de lion, libre oiseau de passage, + Naïve enfant ce soir, sainte artiste demain? + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + + Hélas! Marietta, tu nous restais encore; + Lorsque sur le sillon l'oiseau chante l'aurore, + Le laboureur s'arrête, et, le front en sueur, + Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur: + Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore, + Et tes chants dans les airs emportaient la douleur! + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + + Meurs donc: la mort est douce et ta tâche est remplie! + Ce que l'homme ici-bas appelle le génie, + C'est le besoin d'aimer, hors de là tout est vain. + Et puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie, + Il est d'une grande âme et d'un heureux destin + D'expirer comme toi pour un amour divin! + + +XX + +Ces vers nous ramènent malgré nous à un amer souvenir. + +Nous l'avons connue et admirée aussi, cette apparition transparente du +génie dans la beauté. Nous avons entrevu dans tous les climats bien des +femmes dont les traits éblouissaient les yeux, dont le timbre de l'âme +dans la voix ébranlait le coeur, dont les regards répandaient plus de +lueurs qu'il n'y en a dans l'aube et dans les étoiles d'un ciel +d'Orient; mais nous n'avons jamais vu et nous craignons qu'on ne revoie +jamais (car la nature s'égale mais ne se répète pas) une créature +innomée comparable à cette bayadère du ciel ici-bas. Nous disons +bayadère dans le sens pur et pieux du mot, une cariatide vivante des +temples de la divinité dans les Indes, l'ivresse de l'oreille et des +yeux dévoilée aux hommes pour enlever l'âme au ciel par les regards et +par la voix! + +Un mystère qu'elle nous a à demi révélé un jour à nous-même planait sur +sa vie comme un nuage sur la source d'un fleuve. Ce nuage assombrissait +sa beauté. Il répandait sur ses traits éclatants de jeunesse et +d'inspiration une arrière-pensée de tristesse. Cette mélancolie +s'éclairait, mais ne se dissipait jamais entièrement. Elle avait trop +souffert pour que le sourire ne conservât pas une certaine langueur et +une certaine amertume irréfléchie sur ses lèvres. + +Cette beauté de madame Malibran existait par elle-même sans avoir besoin +de formes, de contours, de couleurs pour se révéler. C'était la beauté +métaphysique n'empruntant à la matière que juste assez de forme pour +être perceptible aux yeux d'ici-bas. Son corps charmant ne la parait +pas, il la voilait à peine. Cependant cette beauté, qui transperçait à +travers ce frêle tissu comme la lueur à travers l'albâtre, fascinait +tous les sens autant qu'elle divinisait l'âme. On se sentait en présence +d'un être dont le feu sacré de l'art avait dévoré le tissu. Ce feu de +l'enthousiasme était si ardent et si pur en elle, qu'à chaque instant on +croyait voir cette enveloppe consumée tomber en une pincée de cendre et +tenir dans une urne ou dans la main. On connaît les prodigieux +engouements qu'elle excitait d'un bout de l'Europe à l'autre par son +chant. Mais ce n'était ni son chant, ni son geste, ni son drame que +j'admirais le plus en elle, c'était sa personne. Elle n'avait pas besoin +de baguette pour ses enchantements, le charme était dans son âme. Ce +charme ne tombait pas avec ses parures ou ses couronnes de théâtre, il +s'endormait et se réveillait avec elle. + +Un hasard nous rapprocha; elle me tendit la main comme à un frère. Toute +son âme était dans ce geste. Je la vis assidûment pendant un court +printemps, le dernier de ses beaux printemps; c'était tantôt dans des +nuits musicales sous les arbres illuminés des jardins de Paris, où elle +faisait taire et mourir de mélodie les rossignols; tantôt dans son salon +familier de la rue de Provence, où les instruments de musique et les +guitares de la veille jonchaient les meubles et les tapis. La +conversation y prenait bien plus souvent le ton mélancolique de +l'enthousiasme qui est le mal du pays des grandes âmes, que le ton de +l'enjouement qui n'était chez elle que l'ivresse d'une soirée. + +Elle me traitait en ami supérieur en âge à qui l'on se plaît à se +confier, parce qu'on sent l'affection désintéressée dans le conseil. Il +dépendit plusieurs fois de moi d'avoir une influence heureuse sur sa +destinée. Cependant je ne la détournai pas assez du chemin de la mort. +Elle partit. Elle épousa un homme supérieur dans l'art qu'elle aimait. +Elle fut heureuse quelques jours, puis elle mourut dans le bonheur et +dans le triomphe. Ses bienfaits incalculables l'avaient devancée dans le +ciel et l'attendaient sur le seuil des miséricordes. Je venais de +recevoir d'elle peu de jours avant sa mort une lettre badine de trente +pages, qui dort encore quelque part parmi mes papiers. «Je voudrais, m'y +disait-elle, avoir sous la main une feuille de papier longue et large +comme le firmament pour la remplir de mon bavardage et de mes +épanchements avec vous.» Jeunesse, beauté, bonté, génie, âme de +prédilection parmi les âmes expressives, la petite croix dont parle +Alfred de Musset couvrit tout. + +Voilà la vision à la fois charmante et surnaturelle que le hasard aurait +dû placer à temps sur la route du poëte dont nous parlons! voilà le +_Sursum corda_ qu'il fallait à ce jeune homme pour l'empêcher de +regarder jamais ailleurs. Ils étaient jeunes, ils étaient libres, ils +étaient beaux, ils étaient poëtes au moins autant l'un que l'autre, ils +pouvaient s'attacher saintement dans la vie l'un à l'autre aussi +indissolublement que la musique s'attache aux paroles dans une mélodie +de Cimarosa! + +Il ne devait pas en être ainsi, nous dit M. de Sainte-Beuve dans un +tendre reproche à la destinée de cet ami mort. «La passion vint, +ajoute-t-il; elle éclaira un instant ce génie si bien fait pour elle; +mais elle le ravagea. On connaît trop bien cette histoire pour que ce +soit une indiscrétion de la rappeler.» + +M. de Sainte-Beuve a raison; du jour, en effet, où ce jeune poëte cessa +de croire à la sainteté de l'amour et à la durée de l'enthousiasme, il +fit plus que de tomber dans l'incrédulité, il tomba dans la dérision de +l'amour, il devint un sceptique du sentiment, un athée de +l'enthousiasme, un blasphémateur du feu sacré; de là au cynisme il n'y a +qu'un pas; sa nature élégante et attique lui défendait de s'y livrer, +mais il glissa trop souvent dans des libertinages de style qui ne se +dégradent pas jusqu'à l'Arétin, mais qui rappellent Boccace, le Musset +immortel d'Italie. + + +XXI + +Trois conditions, selon nous, sont nécessaires pour former un grand +poëte sérieux dans tous les siècles. Ces trois conditions sont: un +amour, une foi, un caractère. + +Nous venons de voir que la première de ces conditions, un saint amour, +un amour de _Béatrice_ ou de Laure, avait malheureusement manqué à M. de +Musset. + +Ses oeuvres, à dater de ce jour, nous prouvent assez qu'une foi +quelconque, soit religieuse, soit philosophique, soit même politique, +lui manqua aussi; nous n'en voudrions d'autre preuve que ses vers. Ils +badinent presque sans cesse avec les choses sérieuses, ils font de la +poésie la flamme bleue d'un bol de punch, au lieu d'en faire la flamme +inextinguible d'un autel. Musset fait plus que de badiner avec les +grands sentiments, il les raille, soit que ces grands sentiments +s'appellent amour, soit qu'ils s'appellent religion, soit qu'ils +s'appellent patriotisme: lisez, sur les matières religieuses et +politiques, sa profession ironique adressée à un ami. + + «Vous me demandez si j'aime ma patrie? + Oui, j'aime fort aussi l'Espagne et la Turquie. + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + + «Vous me demandez si je suis catholique? + Oui, j'aime fort aussi les dieux.... + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + + «Vous me demandez si j'aime la sagesse? + Oui, j'aime fort aussi le tabac à fumer. + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + + «J'estime le Bordeaux, surtout dans sa vieillesse. + J'aime tous les vins francs parce qu'ils font aimer!» + +Lisez, dans les vers sur la naissance d'un prince, l'apostrophe à la +nation pour la désintéresser de tout ce qui n'est pas jouissance +matérielle. + + «As-tu vendu ton blé, ton bétail et ton vin?» + + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + +Enfin lisez dans la dernière page dont il a scellé ses oeuvres, son +sonnet d'adieu à ce bas monde: + + Jusqu'à présent, lecteur, suivant l'antique usage, + Je te disais bonjour à la première page. + Mon livre cette fois se ferme moins gaiement; + En vérité, ce siècle est un mauvais moment. + + Tout s'en va, les plaisirs et les moeurs d'un autre âge. + Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant, + Rosalinde et Suzon qui me trouvent trop sage, + Lamartine vieilli qui me traite en enfant. + + La politique, hélas! voilà notre misère. + Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire. + Être rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non. + + Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire. + Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre, + Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon. + +Charmante plaisanterie, triste symbole d'une foi absente qui ne donne +aucune unité, aucune spiritualité, aucun but grandiose, aucune tendance +même perceptible au génie; ces moeurs délicieuses, mais toujours +légères, sont des osselets avec lesquels un enfant joue sur les deux +seuils de la vie. Une philosophie manque donc à ce poëte pour être un +homme fait de la littérature. + +La troisième condition, un caractère, ne lui a pas moins manqué. Si l'on +entend par ce mot une nature saine, bonne, honnête, tendre même et +capable de tous les excellents sentiments du coeur et de l'esprit dans +la vie privée; non, ce caractère-là n'a pas manqué au poëte, c'est pour +cela même qu'il fut aimé, et qu'il sera pleuré: sa physionomie seule +révélait un homme de bien. Mais si l'on entend par caractère cette +solidité de membres, cet aplomb de stature, cette énergie de pose qui +font qu'un homme se tient debout contre les vents de la vie et qu'il +marche droit à pas réguliers dans les sentiers difficiles, vers un but +humain ou divin placé au bout de notre courte carrière humaine; non, +Alfred de Musset ne reçut pas de la nature et ne conquit pas par +l'éducation ce caractère, seul lest qui empêche le navire de chavirer +dans le roulis des vagues. Son âme, qui n'était que grâce, flexibilité +et souplesse comme son talent, s'inclinait à tout vent de l'imagination. +Il n'y avait en lui de solide que ce qu'on entend par l'honnête homme: +tout le reste était d'un enfant; ses fautes même dont on a trop parlé +n'étaient que des enfantillages. C'étaient des fautes de tempérament, ce +ne furent jamais des vices de coeur. + +Mais enfin pour être vrai il faut reconnaître que l'absence de ces +trois conditions qui font seules la grande poésie: l'amour, la foi, le +caractère, lui manquent comme elles manquèrent à un homme du +dix-septième siècle avec lequel il a une lointaine ressemblance, la +Fontaine. Il faut reconnaître de plus que l'absence de ces trois +conditions qui n'ont pas empêché la Fontaine d'être ce qu'on appelle +immortel, mais qui l'ont empêché d'être moral, il faut reconnaître, +disons-nous, que l'absence totale de ces trois conditions de l'homme a +porté un préjudice immense au poëte; il faut reconnaître que l'absence +de ces trois qualités donne à l'ensemble des oeuvres de Musset quelque +chose de vide, de creux, de léger dans la main, d'incohérent, de +sardonique, d'éternellement jeune, et par conséquent de souvent puéril +et de quelquefois licencieux qui ne satisfait pas la raison, qui ne +vivifie pas le coeur autant que ses oeuvres séduisent et caressent +l'esprit. + +Enfin il faut reconnaître qu'il y a dans ces éternels enjouements, dans +cette folle ironie des choses graves: amour, beauté, religion, chasteté +des moeurs, dévouement à ses opinions, quelque chose qui fait une +impression pénible même à l'imagination. Cette impression est tout à +fait semblable à celle que fait, dans un bain d'Orient, le baigneur qui +vous verse une pluie d'eau froide sur la poitrine, après vous avoir +plongé dans l'eau tiède et parfumée du bassin de marbre. On a froid et +chaud tout ensemble, on ne sait si l'on doit s'épanouir ou frissonner. + +Pour moi j'avoue (mais c'est sans doute un tort de ma nature un peu trop +sensible aux impressions de l'air ambiant), j'avoue que c'est surtout +cette ironie moqueuse, cette caresse à rebrousse-poil, ce chaud et froid +de ses vers, cette profanation du sentiment qui m'ont rendu moins +sensible que je ne devais l'être au mérite incomparable des ouvrages +légers de cet émule en poésie. + +Dirai-je ici toute ma pensée? Il m'est arrivé souvent, en fermant avec +humeur le volume de _Don Juan_ de Byron, les facéties presque toujours +sacriléges de _Heine_, et quelquefois les poésies trop juvéniles et trop +rabelaisiennes de Musset, il m'est arrivé, dis-je, de comparer +l'impression que j'avais reçue dans ces volumes léthifères à une Morgue +de la pensée où l'on va, pour les reconnaître, contempler avec +répugnance et dégoût les choses mortes et décomposées du coeur humain! +Il me semblait que j'entendais la voix ricaneuse de don Juan, ou la voix +plus grinçante de _Heine_ le _poëte réprouvé_ de cette école, nous dire, +en se faisant une joie de notre horreur: Tenez, regardez votre idéal: +Ici la jeunesse, ici la beauté, ici l'innocence, ici l'amour, ici la +pudeur, ici la vertu, ici la piété, ici la poésie, cette fleur de l'âme! +ici l'héroïsme trompé par la fortune! Les voilà, mais les voilà tués! +les voilà trouvés dans la rue après une nuit de carnaval! les voilà tout +salis de boue et de lie! les voilà honteux, même après leur mort, de +leur nudité! Et, pour que le spectacle soit plus funèbre et que l'ironie +des poëtes soit plus sanglante: Regardez! voilà, sous le vestibule de +cette Morgue de l'âme, une statue du rire qui grimace la volupté en face +de la mort et qui vous encourage du doigt à vous moquer des plus belles +et des plus tristes choses de la vie! + +Pardon de cette image, mais il ne s'en présente pas d'autre sous ma main +pour peindre cet attrait mêlé de répulsion qui me saisit en lisant ces +poésies renversées qui placent l'idéal en bas au lieu de le laisser où +Dieu l'a placé, dans les hauteurs de l'âme et dans les horizons du +ciel. Est-ce là ce qu'on éprouve en lisant l'Arioste? Non! le franc rire +n'est pas le ricanement. + + +XXII + +Alfred de Musset ne devait pas persister toujours dans ce faux genre. La +tristesse venait avec les années, et avec la tristesse venait la +véritable poésie, celle de son second volume, celle surtout de ses +_Nuits_ que nous vous ferons admirer tout à l'heure sans réserve. Depuis +quinze ans il s'était retiré de tout, du monde, de l'amour, de la poésie +même, de tout excepté de la famille et des amitiés qui lui étaient +restées pieusement fidèles. + +La maladie du désenchantement, vengeance de ceux qui n'ont pas placé +leur perspective et leur espérance assez haut, explique les silences et +les défaillances qu'on a reprochés à ses dernières années. La +philosophie du plaisir ne laisse dans la bouche que cendre amère, elle +ne survit pas à la jeunesse: il faut mourir quand les feuilles tombent, +à l'approche de l'hiver, de l'arbre de vie. Musset désirait mourir; il +disait à son excellent frère, homme d'une grâce aussi tendre, mais d'une +raison plus saine que lui: «Je suis le poëte de la jeunesse, je dois +m'en aller jeune avec le printemps. Je ne voudrais pas passer l'âge de +Raphaël, de Mozart, de Weber, de la divine Malibran!» + +Une maladie de coeur l'avertissait depuis longtemps que ses voeux +seraient exaucés. Le premier mai de cette année il s'alita comme pour +une indisposition légère; rien de funeste en apparence n'alarmait sa +mère, son frère, ses amis, la gouvernante dévouée qui le servait depuis +vingt ans avec une affection maternelle. Lui cependant avait les vagues +pressentiments d'un adieu prochain, il s'entretenait souvent avec une +tendre sollicitude de la douleur des siens, du sort de la pauvre femme +qui le veillait, providence domestique de son foyer. + +Une légère crise les alarma un instant dans la soirée; elle fut suivie +d'un bien-être et d'un calme perfides; il témoigna le désir de dormir; +il s'endormit et ne se réveilla pas. Il avait passé sans secousse d'un +monde à l'autre; son dernier souffle n'avait pas été entendu. Mort +douce et nonchalante, désirée de ceux qui ne craignent ici-bas que la +douleur! De sourds sanglots éclatèrent autour de sa couche, et des +prières suivirent son âme légère et repentante au séjour des bons et des +miséricordieux; il avait été l'un et l'autre. Dante l'aurait placé dans +les limbes, comme les enfants dont ses faiblesses mêmes avaient +l'innocence. + + +XXIII + +Et maintenant on recueille ses vers. Mais quelle influence ce poëte de +la jeunesse a-t-il eue sur cette jeunesse de la France, qui s'est +enivrée pendant vingt-cinq ans à cette coupe? Une influence maladive et +funeste, nous le disons hautement. Cette poésie est _un perpétuel +lendemain de fête_, après lequel on éprouve cette lourdeur de tête et +cet allanguissement de vie qu'on éprouve le matin à son réveil après une +nuit de festin, de danse et d'étourdissement des liqueurs malsaines +qu'on a savourées. Poésie de la paresse qui ne laisse, en retombant +comme une couronne de convive, que des feuilles de roses séchées et +foulées aux pieds. Philosophie du plaisir qui n'a pour moralité que le +déboire et le dégoût. + +Pendant vingt-cinq ans, cette jeunesse épicurienne de ses disciples ne +s'est nourrie malheureusement que de cette fumée des vers qui s'exhalait +avec une séduction, enivrante des poésies de son favori. Musset a fait +une école, l'école de ceux qui ne croient à rien qu'aux beaux vers et +aux belles ivresses. + +Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse dorée de Musset, toi qui le pleures, +mais qui ne t'es pas même donné la fatigue d'aller jeter une feuille de +rose sur son cercueil ou de l'accompagner jusqu'au seuil creux de +l'éternité, de peur de déranger une de tes paresses ou d'attrister une +de tes joies! Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse qu'il a faite, il est +mort, ton poëte! Mais toi, interroge-toi bien: est-ce que tu vis? + +Est-ce que tu vis par l'intelligence? Est-ce que tu vis par le coeur? +Est-ce que tu vis même par aucune de ces illusions généreuses et +juvéniles qui poussent l'homme en avant sur les routes de l'idéal, de la +passion, de l'activité, de l'étude, et qui sont les mirages de la +liberté et de la vertu? Non! tu ne vis, comme le vieillard blasé, que +de la vie sénile des sens. Le ricanement de l'indifférence sur les +lèvres, du plaisir pour de l'or et de l'or pour le plaisir dans la main: +voilà ta poésie! + +Tu as été élevée sous ce règne terre à terre où la France de 1830, +antichevaleresque et antilibérale tout à la fois, s'était fondu un trône +à son image avec des rognures d'écus entassées dans ses coffres-forts, +et où le matérialisme de la jouissance ne prêchait pour toute morale aux +enfants de tels pères que le mépris de toute noble intellectualité! Le +_savoir-faire_ dans une petite faction gouvernante et le _savoir-vivre_ +dans les fils de cette oligarchie dorée, étaient les seuls mérites +appréciés dans les gymnases de cette époque en possession du sceptre et +du comptoir. _Enrichis-toi et jouis_ était le catéchisme du temps. + +Tu sortais de ces gymnases déjà toute corrompue par cette prétendue +sagesse de la vie sans rêves. Il te fallait un poëte à l'image de ta +politique; car enfin les poëtes sortent de terre comme en France sortent +les soldats, quel que soit le parti qui frappe du pied cette terre +féconde. Alfred de Musset naquit; il volait plus haut que toi, car il +avait des ailes pour s'élancer, quand il était dégoûté, au-dessus de son +siècle; il avait un génie pour mépriser même sa propre trivialité. Il +badinait avec le vice, et ton vice à toi était sincère. Il t'a chanté ce +que tu demandais qu'on te chantât, les seules choses que tu voulais +entendre: la beauté de chair et de sang, le plaisir sans choix, le vin +sans mesure, + + Qu'importe le flacon, pourvu qu'il ait l'ivresse! + +les sérénades espagnoles, les aventures risquées, les strophes +titubantes, le dédain de Platon, les assouvissements d'Épicure, le +mépris de la politique, le rire de la sainteté, le doute sur les +immortels lendemains de cette courte vie! Tu l'as applaudi, et vous vous +êtes pervertis l'un et l'autre. Il est remonté de cette perversion par +le ressort vainement comprimé de son génie. Mais toi, Jeunesse, tu y es +restée et tu t'y complais, et tu répètes ses vers, après tes orgies, +pour te justifier à toi-même ta mollesse par un élégant exemple! + +Aussi regarde: qu'es-tu devenue depuis que cette moralité du plaisir a +été aspirée par toi dans ces vers ivres de verve, mais malsains de +substance. Ton trône de 1830 est tombé, et tu n'as pas levé un bras +seulement pour le défendre. La république a surgi sous tes pieds, et tu +n'as pas fait un geste pour la modérer et pour l'asseoir sur ta propre +souveraineté, comme si tu t'étais sentie indigne de ce règne de la +raison et de l'énergie civiles que le hasard t'offrait pour te relever à +tes propres yeux et aux yeux du monde. Souverain fatigué avant le +travail, tu as abdiqué avec insouciance, comme un roi de la race des +Sardanapale, une dignité qui t'aurait coûté une heure de ton sommeil ou +une coupe de tes festins! Mille tribunes se sont élevées, et tu n'es +montée à aucune pour défendre ou réfuter des opinions. Des opinions? Ton +poëte t'avait bien recommandé de ne pas te compromettre à en avoir une. + + Qui? moi? noir ou blanc? Ma foi non! + +La dictature est venue et tu as regardé passer, les bras croisés, la +fortune comme un spectacle! Que t'importe à toi ce qui passe dans la +rue, pourvu que l'or roule, que le verre écume, que la courtisane +chante, et que la baïonnette étincelle au soleil? car, il faut te rendre +justice, la bravoure est la seule incorruptibilité de ta race! + +En littérature tu n'as pas cessé de railler depuis dix ans toutes ces +vieilleries de religiosités, de philosophie, de spiritualisme, +d'éloquence, de lyrisme, de philanthropie, de politique, bulles de savon +colorées, selon toi, tantôt des rayons de nos vaines imaginations, +tantôt du sang de nos veines! Tu n'as pas cessé de reléguer dans le pays +des songes creux et des chimères tous ces poëtes, tous ces publicistes, +tous ces historiens, tous ces orateurs qui avaient le malheur de dater +de plus haut que toi dans la vie, d'être nés à des époques où l'âme se +rattachait à l'antiquité par l'étude des grands exemples, et où l'on +croyait bêtement à autre chose qu'à _Ninette_ ou _Ninon_! Tu te vautrais +dans ton prosaïsme, tu te pâmais d'aise pour ton _Rabelais_, tu te +châtrais le coeur avec ton _Don Juan_, tu te pervertissais l'esprit avec +ton _Heine_! Tu ne reconnaissais pour philosophe que _Stendal_ et pour +maître que Musset, et tu te targuais d'avance tous les matins des +oeuvres inouïes que tu couvais sur ton oreiller inspirateur entre une +nuit d'orgie et une aurore de paresse! + +Moi-même, je l'avoue, étonné de tes forfanteries de coeur et d'esprit, +j'attendais, avec une admiration toute prête à t'applaudir, ces +chefs-d'oeuvre de nouveauté, promis par tes présomptueux pressentiments. + +Nous avons attendu dix ans, et qu'avons-nous vu sortir de ces écoles de +Byron, de Heine, de Musset? Une foule d'imitateurs grimaçant des grâces, +naturelles chez ces grands artistes, affectées chez vous! la platitude +systématique ou innée se masquant pompeusement sous le nom prétentieux +de _réalisme_! la poésie se dégradant au tour de force comme une +danseuse de corde! les poëtes oubliant le sens pour ne s'occuper que des +mètres ou des rimes de leurs compositions, et finissant par se glorifier +eux-mêmes du nom de _funambules_ de la poësie! un jeu, en un mot, au +lieu d'un talent! un effort, au lieu d'une grâce! un caprice, au lieu +d'une âme! une profanation, au lieu d'un culte! un sacrilége, au lieu +d'une adoration du bien et du beau dans l'art? Y a-t-il là de quoi tant +se vanter de sa jeunesse, et de quoi tant mépriser ses pères? +Royer-Collard s'écriait que ce qui manquait à la jeunesse de son temps, +c'était le respect des supériorités: ne pourrait-on pas vous dire à +vous que ce qui vous manque aujourd'hui, c'est le respect de vous-mêmes? + +Et nous qui vieillissons aujourd'hui, sommes-nous fondés à vieillir du +moins avec espérance? + +Et comment bien espérer encore de ce réveil de ton âme, ô Jeunesse dorée +de Musset, Jeunesse à qui tes poëtes eux-mêmes, tes poëtes épicuriens, +chantres jadis des nobles passions, baladins de paroles aujourd'hui, +prêchent l'indifférence, le boudoir et la coupe pour toute vérité? +Comment bien espérer de ton âme, quand la législation de ton +enseignement national décrète elle-même la suppression facultative de +l'étude des lettres humaines qui font l'homme moral, au profit exclusif +de l'enseignement mathématique qui fait l'homme machine? Crois-tu fonder +ainsi une civilisation pensante sur le chiffre qui ne pense pas? Ne +sens-tu pas qu'un pareil système n'est propre qu'à dégrader d'autant la +pensée dans le monde? Ne sais-tu pas ce que c'est que l'âme d'un peuple? +L'âme d'un peuple n'est pas ce chiffre muet et mort à l'aide duquel il +compte des quantités et mesure des étendues; un calcul n'est pas une +idée: la toise et le compas en font autant! L'âme d'un peuple, c'est sa +littérature sous toutes ses formes: religion, philosophie, langue, +morale, législation, histoire, sentiment, poésie! Si tu laisses diminuer +dans ton enseignement la part immense et principale qui doit appartenir +à la pensée dans l'homme, c'est ton âme elle-même que tu diminues pour +toi et pour les générations qui naîtront de toi; et quand on aura +diminué ainsi l'âme de cette grande nation intellectuelle, c'est sa +place dans le monde et dans les siècles que vous aurez faite plus petite +avec votre propre compas! Ce n'est pas en chiffres morts, c'est en +lettres vivantes et immortelles que le nom français a été écrit sur la +face du globe! + +Voilà pourtant à quoi tu applaudis, Jeunesse atteinte jusque dans ta +moelle! Voilà de quoi tu te rends complice: tu désertes les lettres pour +les chiffres, tu affectes, à l'exemple de tes corrupteurs en prose et en +vers, le dédain du beau, l'estime exclusive de l'utile, l'insouciance +des institutions qui font l'avenir, le mépris pour ces noms littéraires +et politiques qui te restent encore comme des reproches vivants de ta +mollesse, écrivains, orateurs, philosophes, poëtes, qui n'ont de vieux +que leurs services, leur expérience et leurs gloires! Ces gloires +t'offusquent, tu aimes mieux les insulter que les atteindre! Prends +garde! cela porte malheur de déshonorer ses pères! + +Il en fut exactement ainsi à Rome du temps de César. Tu pourrais le lire +dans Cicéron, si tu n'aimais mieux lire la ballade _à la Lune_ ou les +facéties de tes pamphlétaires que _le Songe de Scipion_; toute la +jeunesse romaine, après les longues guerres civiles, séduite par l'éclat +des armes et par les robes flottantes de César, d'Antoine, de Dolabella, +fut prise d'un épicuréisme insolent, d'une insouciance pour les lettres, +et d'un mépris pour les choses cultivées et honorées jusque-là, qui +devaient précipiter vite la ruine morale de l'Italie; il ne resta du +parti des patriciens de la vieille liberté et de la vieille austérité +romaines, que des têtes chauves abandonnées par les idolâtres de la +gloire militaire et raillées par les poëtes lascifs du plaisir et de la +jeunesse, tels que le lâche Horace qui avait jeté son bouclier. Mais ces +têtes chauves étaient les _Scipion_, les _Caton_, les _Cicéron_, les +noms par qui Rome vivait et vivra dans les lettres, dans le coeur et +dans la mémoire des hommes de bien de tous les âges futurs. + +Prends garde, encore une fois, ô présomptueuse et folle Jeunesse de +l'école des sens, qu'il n'en soit ainsi de toi-même! Prends garde que +les têtes mûres, sur lesquelles tu jettes la poussière de tes mépris, ne +dominent encore de toute la hauteur d'un autre temps les cheveux +couronnés de roses; ce serait là le symptôme fatal de l'abaissement du +niveau de l'intelligence nationale et de la diminution des proportions +de l'âme parmi nous; car ce qu'il y a de plus déplorable et de plus +irrémédiable dans un peuple, c'est quand la jeunesse du coeur se réfugie +sous les cheveux blancs! + + LAMARTINE. + +_P. S._ Lis avec moi maintenant ces pages de ton poëte favori, pour +apprendre de lui comment on _délire avec grâce_, et déchires-en ensuite +plus de la moitié, pour apprendre qu'on ne doit chanter que ce qui est +digne d'être pensé, et que la littérature de l'âme est plus impérissable +que la littérature des sens. + + +Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, 56, rue Jacob. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume +3), by Alphonse de Lamartine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER *** + +***** This file should be named 25276-8.txt or 25276-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/5/2/7/25276/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/25276-8.zip b/25276-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..980cb7b --- /dev/null +++ b/25276-8.zip diff --git a/25276-h.zip b/25276-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f15c8fc --- /dev/null +++ b/25276-h.zip diff --git a/25276-h/25276-h.htm b/25276-h/25276-h.htm new file mode 100644 index 0000000..f15cfc6 --- /dev/null +++ b/25276-h/25276-h.htm @@ -0,0 +1,9917 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html lang="fr"> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Cours Familier de Littérature, Volume 3; Author: M. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cours Familier de Littérature (Volume 3) + Un Entretien par Mois + +Author: Alphonse de Lamartine + +Release Date: May 1, 2008 [EBook #25276] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<p class="tn">Notes au lecteur de ce ficher digital:</p> + +<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> + +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p> + +<h2><span class="smaller">PAR</span><br> +M. A. DE LAMARTINE</h2> + +<p class="p4 center">TOME TROISIÈME.</p> + +<p class="p4 smaller center">PARIS<br> +ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br> +RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.</p> + +<p class="smaller center">1857</p> + +<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger.</p> + +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p> +<p class="p4 center">III.</p> + +<p class="p4 smaller center">Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, rue Jacob, 56.</p> + + +<h1><span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span>COURS FAMILIER<br> +DE<br> +LITTÉRATURE</h1> + +<h2>XIII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<p class="p2 center">Premier de la deuxième Année.</p> + + +<h3>RACINE.—ATHALIE.</h3> + +<h4>I</h4> + +<p>Nous avons dit, en commençant, que la littérature était l'expression de +la pensée humaine sous toutes ses formes.</p> + +<p>Il y a cinq manières principales d'exprimer sa pensée pour la +communiquer aux hommes:</p> + +<p>La chaire sacrée qui parle aux hommes, dans les temples, de leurs +premiers intérêts: la Divinité et la morale;</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span>La tribune aux harangues qui parle aux hommes, dans les +assemblées publiques, de leurs intérêts temporels de patrie, de liberté, +de lois, de formes de gouvernement, d'aristocratie ou de démocratie, de +monarchie ou de république, et qui remue leurs idées ou leurs passions +par l'éloquence de discussion, l'éloquence parlementaire;</p> + +<p>La place publique, où, dans les temps de tempête, de révolution, de +sédition, le magistrat, le tribun, le citoyen monte sur la borne ou sur +les marches du premier édifice qu'il rencontre, parle face à face et +directement au peuple soulevé, le gourmande, l'attendrit, le persuade, +le modère et fait tomber de ses mains les armes du crime pour lui faire +reprendre les armes du patriotisme et des lois. Ce n'est plus là ni +l'éloquence sacrée, ni l'éloquence parlementaire, c'est l'éloquence +héroïque, l'éloquence d'action qui présente sa poitrine nue à ses +auditeurs et qui offre son sang en gage de ses discours;</p> + +<p>Le livre qui, par l'ingénieux procédé de l'écriture ou de l'impression, +reproduit, pour tous et pour tous les temps, la pensée conçue et +exprimée par un seul, et qui communique, <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span>sans autre +intermédiaire qu'une feuille de papier, l'idée, le raisonnement, la +passion, l'image, l'harmonie même empreinte sur la page;</p> + +<p>Enfin le théâtre, scène artificielle sur laquelle le poëte fait monter, +aux yeux du peuple, ses personnages, pour les faire agir et parler dans +des actions historiques ou imaginaires, imitation des actions tragiques +ou comiques de la vie des hommes.</p> + +<p>De tous ces modes de communiquer sa pensée à ses semblables par la +parole, c'est le théâtre qui nous paraît le plus indirect, le plus +compliqué d'accessoires étrangers à la pensée elle-même, et par +conséquent le moins parfait. La pensée cesse, pour ainsi dire, d'être +pensée, c'est-à-dire immatérielle, en montant sur le théâtre; elle est +obligée de prendre un corps réel et de s'adresser aux sens autant qu'à +l'âme. De tous les plaisirs intellectuels, le théâtre devient +véritablement ainsi le plus sensuel: voilà pourquoi sans doute il est le +plus populaire.</p> + +<p>Ce noble plaisir populaire du théâtre est inconnu par sa nature aux +époques de barbarie ou même de jeunesse des peuples. Il ne <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> +peut naître et se développer qu'en pleine et opulente civilisation.</p> + +<p>Les premiers poëtes sont des poëtes sacrés; les seconds sont des poëtes +épiques; les troisièmes sont des poëtes lyriques; les quatrièmes sont +des poëtes dramatiques.</p> + +<p>La raison en est simple: les peuples, avant leur âge de parfaite +civilisation, n'ont ni assez de loisir, ni assez de richesse, ni assez +de luxe public pour élever à leurs poëtes ces édifices vastes et +splendides, ces institutions de plaisir public qu'on appelle des +théâtres et des scènes. La multitude elle-même n'est pas assez riche +pour se donner à prix d'or, tous les soirs, ces heures délicieuses de +rassemblement, d'oisiveté et de représentations scéniques. Les acteurs +eux-mêmes ne manquent pas moins aux poëtes pour jouer leurs œuvres +que les édifices, les décorations et les spectateurs. Comment ces +acteurs et ces actrices nécessaires en grand nombre à la représentation +de la scène se consacreraient-ils, dès leur enfance, à un art difficile +qui ne leur promettrait ni pain, ni gloire, ni compensation à tant +d'études? Or, sans acteurs consommés dans leur art, que devient le drame +le mieux conçu et le mieux écrit?—L'ennui <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span>de ceux qu'il a +pour objet de charmer par la perfection de la langue, de l'attitude, du +geste, de l'action.</p> + +<p>Ce n'est qu'après de longs siècles de grossières ébauches théâtrales +pareilles à celles de <span class="italic">Thespis</span> en Grèce, ou de nos <span class="italic">mystères</span> en +France, que s'élèvent des théâtres permanents dignes de la majesté du +trône ou du peuple. Ce n'est qu'alors aussi que se forment ces grands +acteurs aussi rares que les grands poëtes, qui, comme <span class="italic">Roscius</span>, +<span class="italic">Garrick</span>, <span class="italic">Talma</span>, <span class="italic">Rachel</span>, <span class="italic">Ristori</span>, personnifient, dans un corps et +dans une diction modelés sur la nature par l'art, les grandes ou +touchantes figures que l'histoire ou l'imagination groupent sur la scène +dans des poëmes dialogués pétris de sang et de pleurs. L'imagination +recule devant les prodigieuses difficultés qu'un grand acteur ou une +grande actrice ont à vaincre pour se transfigurer ainsi à volonté dans +le personnage qu'ils sont chargés de revêtir, depuis la physionomie +jusqu'à la passion et à l'accent.</p> + +<p>Il faut que, non-seulement la nature morale, mais encore la nature +physique leur obéisse comme la note obéit au musicien sur l'instrument, +comme la teinte obéit au peintre sur la <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span>palette. Visage, +regard, lèvres, fibres sourdes ou éclatantes de la voix, stature, +démarche, orteils crispés sur la planche, gesticulation serrée au corps +ou s'élevant avec la passion jusqu'au ciel, rougeurs, pâleurs, frissons, +frémissements ou convulsions de l'âme communiqués de l'âme à l'épiderme +et de l'épiderme de l'acteur à celle d'un auditoire transformé dans le +personnage, cris qui déchirent la voûte du théâtre et l'oreille du +spectateur pour y faire entrer la foudre de la colère, gémissements qui +sortent des entrailles et qui se répercutent par la vérité de l'écho du +cœur, sanglots qui font sangloter toute une foule, tout à l'heure +impassible ou indifférente, gamme entière des passions parcourue en une +heure et qui fait résonner, sous la touche forte ou douce, le clavier +sympathique du cœur humain: voilà la puissance de ces hommes et de +ces femmes, mais voici aussi leur génie!</p> + +<p>De telles puissances et de tels génies artificiels supposent, dans ces +acteurs indispensables à la scène, des miracles d'efforts, d'études, +d'éducation spéciale à cette profession, des sentiments fantastiques qui +ne se produisent que dans un état très-lettré, très-oisif <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span>et +très-opulent des nations. Les poëtes dramatiques ne sont pas seuls dans +leurs œuvres, ils n'existent tout entiers que par leurs acteurs; ils +dépendent ainsi du temps où ils vivent et ne peuvent naître qu'à la +consommation des nations policées. Que serait devenu le grand Homère, +qui allait récitant lui-même ses poëmes sur les chemins de Chio ou de +Samos, s'il avait écrit ses divins ouvrages en scènes et en dialogues, +et s'il lui avait fallu trouver des interprètes de ses vers parmi les +pasteurs ou les matelots de l'Ionie?</p> + +<p>À chaque âge son genre de poésie, mais le plus parfait, sinon le plus +émouvant de ces genres, est certainement celui qui n'a pas besoin de +tous ces auxiliaires et de tous ces accessoires étrangers à la poésie +elle-même et qui ne demande, comme le poëte épique ou le poëte lyrique, +qu'une goutte d'encre au bout d'une plume de roseau.</p> + +<p>Cela dit, remettons à un autre moment l'étude que nous ferons rapidement +du théâtre grec, le plus accompli des théâtres, du théâtre romain, +presque nul dans un peuple trop féroce pour goûter les plaisirs purement +intellectuels de l'esprit, des théâtres espagnols, <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span>anglais, +allemands, et enfin du théâtre français, le plus correct et le plus +sensé des théâtres modernes dans la plus sensée et dans la plus +communicative des langues, et commençons par son chef-d'œuvre +Athalie.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Il faut tuer ici, par un mot dur, mais vrai, la vanité de l'homme. Un +grand homme n'est pas seulement, comme on dit, fils de ses œuvres: un +grand homme est avant tout fils de son siècle, ou plutôt un siècle se +fait homme en lui: voilà la vérité.</p> + +<p>Jamais ce mot ne fut plus visiblement vérifié que dans Racine et dans +les cinq ou six grands poëtes ou grands écrivains qui furent avec lui +comme la floraison et la fructification de ce beau siècle de Louis XIV. +Tout concourait, depuis cent cinquante ans, dans la religion, dans la +politique, dans les armes, dans l'éducation publique, dans la direction +des lettres et des arts, à élever la France à une de ces époques de +civilisation, de gloire, de paix, de loisir et de luxe d'esprit où les +nations font halte un instant, comme le soleil à son zénith, <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> +pour concentrer tous leurs rayons en un foyer de splendeur active et +pour montrer au monde ce que peut être un peuple parvenu à sa dernière +perfection de croissance d'unité et de génie.</p> + +<p>La religion et la monarchie, ces deux principes d'autorité absolue, l'un +sur les âmes, l'autre sur les esprits, s'étaient embrassées dans une +indissoluble étreinte. Elles avaient donné à la France tout ce que peut +donner le despotisme: la concentration et la règle de toutes ses forces +intellectuelles et matérielles dans un effort universel des +intelligences disciplinées sous l'Église et sous le roi. La liberté a +autre chose à donner un jour aux peuples, mais on peut défier l'Église +et la monarchie de donner plus qu'elles n'avaient donné au siècle de +Louis XIV, le génie discipliné par le despotisme.</p> + +<p>Voyez comme tout y avait providentiellement concouru! Les guerres de +religion, atroces mais saintes, dans les deux partis, avaient remué et +exercé jusqu'au fond des âmes le plus fort, le plus noble, le plus divin +des héroïsmes humains, l'héroïsme de la conscience, non pas celui qui +fait les héros, mais celui qui fait <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span>les martyrs. Les +caractères s'étaient vigoureusement retrempés dans ce sang et dans ce +feu des guerres sacrées.</p> + +<p>Le sort et la défection d'Henri IV, ce dupeur de Dieu et des hommes, +avaient donné la victoire au parti de l'Église romaine. Ce parti avait +persécuté et proscrit les vaincus obstinés. C'était atroce, mais c'était +logique. On avait combattu pour l'unité, on devait triompher pour elle. +Le crime de liberté de pensée n'était plus seulement un crime contre le +ciel, c'était un crime contre l'État. Le roi n'était que la main du +pontife, il vengeait l'Église, et l'Église, à son tour, vengeait le +prince; car ces deux autorités se confondaient en une. Ce qui échappait +à l'Église tombait sous le glaive du roi, et ce qui s'insurgeait dans +son cœur contre le roi tombait sous l'excommunication de l'Église. Il +ne fallait pas seulement obéir à cette double autorité combinée entre le +roi et Dieu, il fallait l'adorer. La servitude était devenue vertu. Ce +n'est pas assez; elle était devenue honneur selon le monde.</p> + +<p>Un mot historique de Racine dans une de ses lettres à madame de +Maintenon caractérise mieux que mille pages l'excès véritablement +<span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span>impie et cependant consciencieux d'asservissement à la +personne divinisée du prince dont on se glorifiait à cette époque: «Dieu +m'a fait la grâce, Madame, de ne jamais rougir de l'Évangile ni du roi +dans tout le cours de ma vie.»</p> + +<p>Ainsi Dieu et le prince étaient placés au même niveau d'adoration et +d'adulation par ces sujets agenouillés devant les deux puissances. Ce +mot qui paraîtrait abject et sacrilége aujourd'hui aux plus vils des +courtisans d'un trône, paraissait sublime alors; c'était la dévotion à +la tyrannie.</p> + +<h4>III.</h4> + +<p>Voilà ce qu'avait fait l'esprit du temps pour l'unité de ce peuple. La +guerre et la politique n'avaient pas fait moins. Deux grands ministres: +l'un, le Machiavel français, Richelieu; l'autre, le politique italien, +Mazarin, maîtres de deux règnes et d'une régence, avaient fait le reste.</p> + +<p>L'un, par ses férocités implacables, avait émancipé complétement le +trône des restes de la grande féodalité qui résistaient et qui +embarrassaient <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span>son action souveraine. La faux de Tarquin dans +la main de Richelieu, cruel par goût autant au moins que par politique, +avait abattu toutes les têtes qui tendaient à se relever à la cour ou +dans les provinces. Ce grand niveleur à tout prix avait fait une +proscription de Marius pour crime de supériorité. Malheur aux grands, +c'était sa maxime. Il ne voulait qu'un seul grand, le roi, et c'était +lui qui était le roi sous sa pourpre. Cette terreur d'en haut avait +réussi.</p> + +<p>L'autre, Mazarin, le plus doux, le plus temporiseur et le plus habile de +tous les politiques qui aient jamais manié les fils compliqués d'une +régence de royaume pendant une longue minorité, avait rejeté loin de lui +la hache sanglante de Richelieu son maître. Il avait compris que la +nation, intimidée et abattue, n'avait plus besoin que d'être relevée, +caressée et séduite par les manéges et par les bienfaits d'une politique +de négociation. Il avait commencé son système de séduction par le +cœur de la reine, mère de Louis XIV. Cette charmante veuve d'un roi +imbécile avait tremblé elle-même sous Richelieu, elle s'était précipitée +avec confiance dans l'esprit et dans le cœur d'un ministre qu'elle +<span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span>ne pouvait plus trahir sans se trahir elle-même.</p> + +<p>L'histoire, envenimée par les pamphlets du temps pleins des animosités +de la Fronde et des parlements, a défiguré cette reine habile. En +réalité, c'était une femme intrépide, une mère accomplie, une amie +constante de son ministre jusqu'à la mort, une politique aussi consommée +et plus magnanime qu'Élisabeth d'Angleterre. Son seul tort, dans +l'histoire, c'est de s'être effacée et tenue dans le demi-jour derrière +la pourpre de Mazarin.</p> + +<p>Mais cette réserve même était dans son vrai rôle de femme, de reine et +de mère. En apparaissant trop, elle aurait assumé sur elle et sur son +fils les impopularités dangereuses qui s'attachaient à Mazarin. En se +tenant dans l'ombre et dans une habile neutralité, entre le ministre +odieux, mais nécessaire, et les grands révoltés, Anne d'Autriche +conservait pour les grands périls ce rôle d'intermédiaire irresponsable +et de négociatrice couronnée qui rétablissait la paix et qui sauvait à +la fois le jeune roi, la monarchie et le ministre.</p> + +<p>C'est un règne mal étudié de l'histoire de France, c'est une histoire +écrite par l'opposition de la Fronde et par des factieux en robe +<span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span>du parlement. La véritable reine Blanche de ce grand règne fut +Anne d'Autriche.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Richelieu, Anne d'Autriche et Mazarin avaient fait d'avance le règne de +Louis XIV. Il n'eut qu'à le saisir et à le conserver. Il fit bien l'un +et l'autre; c'était le prédestiné du despotisme. La nature lui en avait +donné à la fois les vices et les vertus: un orgueil de dieu et un +commandement de roi.</p> + +<p>Mais ce n'était pas tout encore; il faut un instrument au génie des +lettres. Cet instrument, c'est une langue. La langue poétique et la +langue oratoire de la France se trouvaient précisément à ce confluent +des différents ruisseaux des idiomes où le génie des langues, un moment +indécis, s'arrête comme embarrassé de ses richesses, tente différentes +voies, puis, prenant tout à coup son parti décisif, forme ce grand +courant original de la langue nationale, qui entraîne tout en purifiant +tout dans son cours.</p> + +<p>C'est le moment où l'on dit que les poëtes créent les langues. Créer est +un mot impropre; <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span>il n'est donné à personne de créer l'idiome +d'une nation: c'est le travail et la gloire de tous; mais il est vrai de +dire que c'est le moment où les grands poëtes et les grands écrivains +façonnent la langue, lui donnent le pli, la forme, la flexibilité, la +sonorité, la couleur, et l'approprient aux usages intellectuels auxquels +cette langue est prédestinée par cette providence qui assigne leur +mission aux peuples. Les peuples donnent le lingot aux poëtes, et les +poëtes frappent de leur empreinte ce lingot: voilà la vérité.</p> + +<p>Or, tout avait concouru aussi, dans les mœurs et dans les règnes, à +enrichir la langue française d'alluvions d'idiomes ou antiques ou +modernes, qui la rendaient propre à devenir à son tour monumentale.</p> + +<p>L'Église, qui maintenait l'usage du latin, l'avait remplie de latinité. +La latinité lui constituait un nerf, une solidité, une brièveté +concentrée de construction qui presse les mots, comme Tacite, pour leur +faire rendre avec plus d'énergie le sens.</p> + +<p>La pompe du grec, réimportée en Italie par <span class="italic">Lascaris</span> sous les premiers +Médicis, et réimportée d'Italie en France par Ronsard et ses <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> +disciples, lui avait donné l'ampleur, l'image et la grâce refusées par +la nature au latin.</p> + +<p>L'Italie moderne, qui l'avait inondée, par le midi et par nos guerres de +François I<sup>er</sup>, de ses poésies, lui avait donné, par <span class="italic">Dante</span> et par +<span class="italic">Pétrarque</span>, par le <span class="italic">Tasse</span> et par l'<span class="italic">Arioste</span>, la fluidité, l'harmonie +et l'abondance, qui sont les caractères du génie italien du moyen âge. +La maison de Médicis, si souvent confondue avec la maison régnante de +France sous les Valois, avait régné au Louvre et aux Tuileries autant +qu'à Florence par ses artistes et par ses poëtes presque naturalisés +français.</p> + +<p>Enfin, dans ces derniers temps, les liaisons de la dynastie française +avec l'Espagne avaient inoculé à la langue de Louis XIII, sous Anne +d'Autriche, princesse plus espagnole qu'allemande, le génie héroïque, +chevaleresque, maure, plus grand que nature, emphatique, enflé, qui +touchait au sublime par sa hauteur, et au ridicule par son exagération. +Corneille était la contre-épreuve de ce génie espagnol en France. Il +nous avait fait une langue de héros, presque de matamores; la langue qui +montait avec lui jusqu'aux cieux allait se perdre dans les nuages. Si +nous avions eu une série de Corneilles, <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span>nous aurions perdu le +naturel, et nous nous serions enflés jusqu'à la déclamation. C'était +assez d'un.</p> + +<p>L'hébreu enfin, elliptique et concassé comme ses rochers du Sinaï, avait +été calqué par les orateurs religieux et par Bossuet surtout, et cette +langue avait donné au français l'éclair lyrique et l'autorité +prophétique qui écrivent en lueurs et qui parlent en foudres.</p> + +<p>Quels plus riches matériaux de langue un grand poëte éclectique comme +Racine pouvait-il trouver sous la main pour construire à sa gloire et à +la gloire de sa nation le chef-d'œuvre achevé et insurpassable de la +langue poétique française, si ce poëte surtout savait choisir avec la +sûreté de bon sens, la délicatesse de goût et le tact infaillible du +caractère français ce qui convenait le mieux dans ces matériaux +étrangers au génie sensé, clair, simple et naturel de la nation?</p> + +<p>C'est cette heureuse coïncidence de bonnes fortunes littéraires qui vit +et qui fit naître Racine, c'est-à-dire la perfection incarnée de la +langue poétique en France! Nous plaignons ceux qui ne sentent pas cette +perfection de la langue dans un homme providentiel pour notre +littérature. Mais aussi remarquez bien <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span>une chose: c'est que +tous ceux qui lui reprochent d'être trop exclusivement français sont des +critiques, des écrivains ou des poëtes, qui sont eux-mêmes trop +étrangers dans leurs tendances poétiques et qui touchent, par quelques +exagérations de leur génie, à ces vices et à ces excès du grec, du +latin, de l'hébreu, de l'italien et surtout de l'espagnol, que Racine a +su, avec un art sévère, corriger et exclure de la langue dans laquelle +nous chantons pour nous et pour la postérité de la France.</p> + +<p>C'est cette même coïncidence de religion achevée, de mœurs faites, de +politique établie, de loisir national conquis par les armes, et de +langue créée par le temps qui fait, comme nous le disions tout à +l'heure, qu'un grand siècle se fait homme tout à coup dans un groupe +prédestiné de grands hommes.</p> + +<p>Ainsi, au moment dont nous vous entretenons, la monarchie s'était faite +homme dans Louis XIV, la Bible s'était faite homme dans Bossuet, +l'Évangile s'était fait homme dans Fénelon, la comédie s'était faite +homme dans Molière, la langue poétique moderne s'était faite homme dans +Racine. <span class="italic">Athalie</span> allait tomber de son génie, comme le fruit mûr tombe à +son <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span>heure de l'arbre fertilisé par un sol, par une culture et +par une saison de choix.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Nous ne voulons pas écrire ici la vie de Racine, malgré la corrélation +intime qui, pour le regard clairvoyant du philosophe, existe entre le +poëte et ses œuvres. Nous réservons cette vie que nous avons +profondément étudiée pour la vie des grands hommes à laquelle nous +travaillons dans un autre recueil. Toutefois nous en dirons assez ici +pour faire bien comprendre la naissance et la perfection de l'œuvre +d'<span class="italic">Athalie</span> à nos lecteurs.</p> + +<p>Jean Racine était né à la Ferté-Milon, petite ville de l'ancienne +province de Valois. Sa famille appartenait à cette vieille bourgeoisie +française qui avait la distinction des mœurs de la noblesse sans en +avoir les légèretés et les vices. Son père occupait un de ces modestes +emplois publics du fisc royal, apanage habituel de ces familles. Son +aïeul maternel remplissait un emploi de magistrature. Les deux familles +étaient lettrées de profession, religieuses de cœur.</p> + +<p>Une circonstance fortuite nourrit cette double <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span>disposition aux +lettres et à la religion dans la maison. Une tante de l'enfant était +religieuse dans cette célèbre maison de Port-Royal. Port-Royal était le +berceau et le cénacle du jansénisme. Le jansénisme préoccupait gravement +alors de la menace d'un schisme l'Église et le gouvernement de Louis +XIV. Les jansénistes étaient les stoïciens du christianisme.</p> + +<p>Les jésuites, leurs implacables ennemis, étaient beaucoup moins sévères. +En hommes aussi politiques que religieux, ils redoutaient l'exagération +de foi et de mœurs des jansénites. Cette exagération de foi et de +mœurs aurait fini par révolter la faiblesse humaine et par réduire le +christianisme à un petit groupe de chrétiens forcenés qui auraient damné +le monde en sauvant quelques sectaires. Les jésuites appropriaient, avec +un art consommé, la religion au temps, au pays, aux usages, aux vices +même tolérés du prince et du peuple; ils négociaient, comme des +diplomates accrédités à la fois au ciel et sur la terre, entre le Christ +et le monde.</p> + +<p>Cette profonde habileté de conduite leur avait valu, à la fin, la +confiance absolue d'un roi qui avait besoin de foi pour son esprit et de +<span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span>tolérance pour ses faiblesses. Sa conscience était dans leurs +mains. Ils la maniaient à leur fantaisie dans leurs intérêts et dans les +intérêts de l'Église. Ils lui avaient ordonné de persécuter les +religieux et les religieuses de Port-Royal. Louis XIV leur obéissait +d'autant plus volontiers qu'un soupçon de révolte contre l'Église était +à ses yeux un soupçon d'opposition contre la monarchie, et qu'un levain +de républicanisme lui semblait caché dans ces doctrines d'obéissance à +Dieu seul, de stoïcisme romain et de mépris de la persécution terrestre.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Ces religieux et ces religieuses de Port-Royal, expulsés pour la +première fois de leur solitude, avaient cherché un refuge dans une +sauvage abbaye des forêts de la Ferté-Milon, la Chartreuse de +Bourg-Fontaine. Leur mérite et leur sainteté répandaient leur bonne +odeur jusque dans les familles pieuses de la Ferté-Milon. On s'attacha à +eux pour leur vertu, pour leur science et pour leur persécution.</p> + +<p>La famille maternelle du jeune Racine fut particulièrement édifiée de la +piété de ces saints <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span>et de ces saintes anachorètes. Trois de +ses tantes, entraînées par la contagion de l'exemple, entrèrent dans +leur ordre religieux, s'y distinguèrent par leur zèle et y persévérèrent +jusqu'à la mort. C'est ainsi que le futur poëte d'<span class="italic">Athalie</span> fut imbibé +dès sa tendre enfance de ces émanations de foi et de piété chrétienne +qui s'évaporèrent un moment au vent du siècle, mais qui se retrouvèrent +comme un premier parfum au fond de son cœur quand il repassait les +jours de sa jeunesse dans la maturité de ses années.</p> + +<p>Après de premières études classiques et sévères faites à la Ferté-Milon, +sous la direction de son tuteur, le crédit de ses tantes religieuses au +monastère de Port-Royal, près Paris, le fit entrer au nombre des +disciples de cette savante et sainte maison. La colère du roi s'était +encore une fois calmée devant la résignation de ces pieux solitaires. +Racine y acheva sous eux ses études d'antiquité et de théologie. À seize +ans il vint les terminer à Paris, au collége d'Harcourt. Un des associés +libres de Port-Royal, M. le Maistre, lui prêtait sa chambre à Paris, et +le traitait en fils plus qu'en disciple.</p> + +<p>La correspondance de ce second père avec <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span>le jeune homme +pendant les absences de M. le Maistre de Paris, est pleine de ces +naïvetés à la fois tendres et austères qui caractérisent ces paternités +intellectuelles.</p> + +<p>«Mandez-moi si mes vieux livres sont bien en ordre sur les tablettes et +si mes onze volumes de saint Chrysostome y sont; voyez-les de temps en +temps pour en enlever la poussière. Mettez de l'eau dans les écuelles +au-dessus desquelles ils sont rangés afin que les rats ne puissent les +ronger. Suivez bien en tout les conseils de votre sainte tante. La +jeunesse doit toujours se laisser conduire et tâcher de ne point +s'émanciper. Peut-être que Dieu vous fera revenir à Port-Royal. Tâchez +que les événements vous détachent du monde si ennemi de la piété. Adieu, +mon cher fils, aimez en moi votre père comme il vous aime. Envoyez-moi +aussi mon Tacite in-folio.»</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Le jeune homme répondait à ces soins pour son avancement dans les +lettres au delà de ce que désiraient ses vénérables maîtres. Revenant +<span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span>sans cesse à Port-Royal pendant les vacances du collége +d'Harcourt comme dans un foyer paternel, il s'y livrait avec une ardeur +fiévreuse aux trois goûts que la nature et l'éducation avaient +développés comme des instincts en lui: le goût de l'histoire qu'il +satisfaisait dans Plutarque, le goût de la poésie qu'il nourrissait +d'Homère et de Virgile, et enfin le goût de la tragédie, cette histoire +poétique en drame dont il puisait les exemples dans les deux tragiques +Sophocle et Euripide. Il passait des journées entières enfoncé dans les +forêts qui entourent le monastère de Port-Royal, ces volumes à la main. +Sa mémoire, aussi heureuse que son imagination était émue, s'imprégnait +de ces belles harmonies de la poésie grecque, de cette musique +passionnée du cœur humain.</p> + +<p>Rien cependant n'indiquait encore en lui, par des explosions trop +précoces de génie, une de ces natures qui font violence au temps et qui +jaillissent d'elles-mêmes en éclairs de talent, révélateurs de hautes +destinées. C'était un fruit de la culture plus encore que de la nature, +un de ces esprits bien constitués, mais nullement prodigues, qui ont +besoin d'exemples <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span>pour imiter et qui empruntent leur séve à +toute l'antiquité pour grandir à la proportion des chefs-d'œuvre +antiques. Les premiers vers qu'il composa, à l'imitation des lyriques +grecs et latins, sur la solitude des forêts, sur les charmes de la +nature, sur la paix religieuse du monastère de Port-Royal; sur les +hymnes traduites du Bréviaire, et enfin son ode sur le mariage du roi, +intitulée la <span class="italic">Nymphe de la Seine</span>, sont des exercices très-ordinaires +d'un novice de l'art, et des imitations très-pâles des odes de David ou +de Pindare. L'oreille a déjà son harmonie, la conception n'a pas sa +force, l'image n'a pas sa nouveauté, son relief et son coloris. Ce sont +des balbutiements d'un disciple qui n'aura pas de longtemps l'accent de +ses maîtres. L'étude attentive de ces premières poésies révèle le Racine +futur tout entier, un fils de l'antiquité, non un fils de son siècle, un +homme de renaissance, non de création, original plus tard, mais original +seulement par la perfection.</p> + +<p>Voilà ce qui a donné tant de prise contre cette gloire, dans ces +derniers temps, à ses dénigreurs. Oui, son originalité la plus rare de +toutes ne fut pas d'être neuf, elle fut d'être <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span>parfait. Mais +le chef-d'œuvre en tout genre n'est-il pas la plus merveilleuse des +nouveautés, la nouveauté éternelle et suprême du beau, celle de Phidias, +celle de Raphaël, celle de Racine? Passons:</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Le roi et la cour avaient goûté son ode de poëte lauréat sur la <span class="italic">Nymphe +de la Seine</span>. Les solitaires de Port-Royal furent plus alarmés que +flattés de ce succès de leur élève. Ils avaient la faiblesse, ainsi +qu'on le voit dans les pensées de <span class="italic">Pascal</span>, de mépriser la poésie, sans +doute comme une volupté de l'esprit qui avait trop d'attrait pour être +innocente. Ils se hâtèrent d'éloigner le jeune Racine de la scène de ses +premiers succès, de peur qu'il ne prît goût à ces vaines gloires, et de +l'envoyer chez un de ses oncles, chanoine à Uzès, nommé le père Sionin. +Cet oncle, chanoine et grand vicaire d'Uzès, possédait de riches +bénéfices et se proposait d'en résigner un à son neveu aussitôt que ce +neveu serait entré dans l'Église.</p> + +<p>Racine se prêta pendant quelque temps, en apparence, à l'étude de la +théologie, mais sa <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span>nature mondaine, légère et passionnée +répugnait invinciblement à l'austérité de la vie sacerdotale. Il prit en +aversion l'habit noir que son oncle lui faisait porter, les mœurs +claustrales et la ville même d'Uzès. Il se renferma dans la solitude de +ses pensées et de ses poëtes grecs, et il ébaucha, à l'insu de son +oncle, la tragédie de la <span class="italic">Thébaïde</span> ou des <span class="italic">Frères ennemis</span>; il méditait +de la donner au théâtre à son retour à Paris. Les obstacles qu'il trouva +dans le clergé d'Uzès et le refus d'un petit bénéfice ecclésiastique +résigné en sa faveur par son oncle l'aigrirent de plus en plus contre +l'Église et précipitèrent son retour à Paris.</p> + +<p>C'était le moment de la gloire et de la faveur de Molière, génie +jusque-là inconnu et avili par la mauvaise fortune. Racine se fit +recommander à lui. Molière, incapable de jalousie et capable de toutes +les bontés du cœur, le recommanda et l'introduisit à la cour. Une ode +médiocre intitulée la <span class="italic">Renommée aux Muses</span> lui valut des louanges de la +bouche du roi et une gratification de sa main. L'adulation dans cette +cour était plus vite reconnue et plus libéralement récompensée que le +talent. Boileau, à qui Molière porta l'ode de son jeune protégé, +<span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span>l'estima assez pour y faire de sa main des corrections. Racine +devint, par Molière, le disciple favori et l'ami de Boileau. La +Fontaine, esprit naïf, gracieux, <span class="italic" lang="la">discinctus</span>, pour nous servir de +l'expression latine qui rend seule le débraillement de ce caractère, +faisait déjà partie, souvent inaperçue, toujours muette, de cette +société de grands esprits.</p> + +<p>Leur crédit et surtout l'intervention amicale de Molière, directeur de +théâtre, obtinrent la représentation de la <span class="italic">Thébaïde</span> ou des <span class="italic">Frères +ennemis</span>. Cette tragédie, toute composée de lambeaux mal cousus +d'<span class="italic">Eschyle</span>, d'<span class="italic">Euripide</span> et de <span class="italic">Sénèque</span>, qui avaient traité avant +Racine le même sujet, ne fut excusée qu'à cause des beaux vers et de la +jeunesse du poëte. On y sent la tension pénible d'un talent naissant qui +veut s'élever, malgré la nature, à la concision héroïque et à l'enflure +espagnole de Corneille. Mais c'était un enfant roidissant ses faibles +muscles pour rappeler l'hercule du théâtre. Le nom de Racine se répandit +par ce premier essai: cependant rien n'indiquait encore qu'un rival +était né au poëte vieilli du <span class="italic">Cid</span>.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span>IX</h4> + +<p>L'année suivante, 1665, Racine donna au théâtre la tragédie d'<span class="italic">Alexandre +le Grand</span>, tirée de Quinte-Curce et imitée de Corneille et du roman +chevaleresque de M<sup>lle</sup> de Scudéri. L'élégance de la versification et les +allusions adulatrices à Louis XIV, héros toujours réel de ces pièces +héroïques, donnèrent à l'ouvrage un succès qu'il était loin de mériter +par lui-même.</p> + +<p>Tout le génie grec et tragique de Racine n'éclata dans sa plénitude que +dans <span class="italic">Andromaque</span>. Le poëte français y égale, comme poëte épique, Homère +et Virgile, chantres des mêmes catastrophes. Dans <span class="italic">Britannicus</span>, qu'il +donna en 1669, il rivalisa de génie historique avec Tacite: il ne +rivalisa plus de poésie qu'avec lui-même. <span class="italic">Bérénice</span>, qui suivit +<span class="italic">Britannicus</span>, n'est qu'une élégie héroïque pleine d'allusions aux +amours du roi. Le poëte cesse d'être tragique à force d'efféminer +l'amour et le langage d'un héros. <span class="italic">Bajazet</span> offre des beautés +supérieures, mais corrompues par la ridicule application des mœurs +galantes d'une cour française <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span>aux mœurs des Ottomans. +<span class="italic">Mithridate</span>, <span class="italic">Iphigénie</span>, <span class="italic">Phèdre</span> enfin, son chef-d'œuvre profane, +élevèrent le nom du poëte au zénith de sa gloire. Nous analyserons +ailleurs <span class="italic">Phèdre</span>, la plus immortelle de ces œuvres. Nous montrerons +ce que ce génie éclectique et appropriateur a emprunté à ses émules de +l'antiquité grecque et latine, et en quoi le sublime imitateur a égalé +et surpassé ses modèles.</p> + +<p>Mais ici nous reprenons notre récit, puisque ce sont les circonstances +de sa vie qui furent l'occasion de ses dernières et de ses meilleures +œuvres.</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Racine, il faut le dire, puisque c'est la vérité de son caractère, +n'avait ni la bienveillance cordiale et sans envie de Molière, ni le +mâle désintéressement de soi-même de Corneille, ni la simplicité puérile +et nonchalante de la Fontaine, ni même l'âpre et loyale probité d'esprit +de Boileau son ami.</p> + +<p>Le vieux Corneille, à qui il avait demandé des conseils en lui +soumettant la tragédie d'<span class="italic">Alexandre</span>, lui avait répondu ce que nous +<span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span>lui aurions répondu nous-même aujourd'hui que nous jugeons de +sang-froid et à distance la nature de son génie: «qu'il avait un +admirable talent de poëte épique, mais qu'il ne lui trouvait pas le nerf +vibrant et concentré de la tragédie.»</p> + +<p>Cette réponse, faite de bonne foi par un maître souverain de l'art à un +jeune homme, avait irrité et comme défié Racine. Il avait eu le tort de +vouloir éclipser, en l'imitant dans les mêmes sujets, le grand +Corneille. Il avait ravalé l'émulation à une inconvenante rivalité. Il +n'avait pas assez respecté la majesté du génie au repos ni la sainteté +de la vieillesse; il avait oublié qu'il vieillirait lui-même un jour, et +que la pire des insultes est de comparer sa force naissante à la +faiblesse d'un homme hors de combat.</p> + +<p>Corneille cependant avait raison selon nous; et en assignant au jeune +Racine le rôle de poëte épique, il ne lui assignait certes pas une +gloire inférieure à la sienne, car on lit et relit avec délices le +poëme; et la lecture des tragédies, dépourvue des fantasmagories de la +scène, est une lecture difficile, ingrate, tronquée, souvent +fastidieuse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span>Il y a à cela trois causes qui sont dans la nature même du +drame ou de la tragédie.</p> + +<p>La première de ces causes, c'est la brièveté nécessaire de la tragédie +ou du drame, qui, devant être récité avec un grand appareil de +décoration et une grande lenteur de déclamation devant le peuple +rassemblé pendant une soirée, ne comporte pas la vaste étendue et +l'ampleur indéfinie du poëme épique. C'est de la poésie en abrégé +pressée par l'heure et par l'impatience d'une foule.</p> + +<p>La seconde de ces causes, c'est que le poëte tragique est privé, par la +nature même de son sujet et par le dialogue pressé qu'il établit entre +ses personnages, de toute la partie descriptive de la poésie, +c'est-à-dire d'un des plus grands charmes du poëme. Le poëte tragique +est comme le sculpteur en bronze ou en marbre: il ne montre que des +statues ou des groupes en action. Le paysage, le lieu, le ciel, les +réflexions, les peintures, n'existent pas et ne peuvent pas exister pour +lui; ses tableaux ne peuvent avoir ni horizon, ni premier plan; le +spectacle de la nature et les analogies de cette nature avec l'homme lui +sont à peu près interdits. Lacune immense dans son œuvre! Que +feraient Homère, <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span>Virgile, le Tasse, le Dante, Milton, Camoëns, +si vous leur retranchiez leurs descriptions et leur paysage?</p> + +<p>Enfin la troisième de ces causes, c'est que le poëte dramatique ou +tragique ne peut, par la concentration forcée de son drame, saisir ses +héros ou ses personnages que dans un accès de passion extrême de leur +vie et de leur destinée, au point culminant de leurs sentiments, au +moment où leur âme éclate ou se déchire en larmes, en cris ou en sang, +sous la main de la pitié ou de la terreur.</p> + +<p>Qu'en résulte-t-il? C'est que le poëte tragique est conduit à ne peindre +que des péripéties ou des convulsions suprêmes de l'âme de ses +personnages, et que tous les sentiments doux, habituels, modérés du +cœur humain, sont retranchés forcément de sa poésie. Or, les +sentiments doux, habituels, modérés, heureux, de l'âme humaine, sont +cependant des notes délicieuses de la poésie, cette musique de l'âme. +Elles sont interdites au poëte tragique: il ne prend l'homme qu'en +flagrant délit de passions brûlantes, et il n'en montre que les muscles +torturés par la douleur comme ceux du Laocoon.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span>Peut-on dire qu'avec ces trois causes d'infériorité relative +dans le cadre même de son œuvre, le poëte épique, qui peint et qui +chante la nature entière et l'homme tout entier, n'est pas supérieur, +non pas en génie, mais en genre et en charme au poëte de théâtre?</p> + +<p>Racine avait donc tort d'être humilié du mot de Corneille. Corneille lui +assignait en réalité la meilleure part du génie.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Sa conduite avec Molière, son premier protecteur, son introducteur à la +cour, son introducteur au théâtre, ne fut pas plus exempte d'excès +d'amour-propre, de personnalité et même d'ingratitude. C'était Molière +qui avait fait représenter les premières tragédies de son ami sur son +propre théâtre, en répondant, pour ainsi dire, au public, de la chute ou +du succès de ces tragédies. C'était là un de ces services qui lient pour +jamais un poëte reconnaissant à son protecteur.</p> + +<p>Molière avait le droit d'espérer que la gloire de son protégé +deviendrait la fortune de sa scène. Cependant Racine n'ayant pas été +satisfait <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span>dans sa vanité de la manière dont les comédiens de +Molière jouaient son <span class="italic">Alexandre</span>, retira brusquement sa tragédie de ce +théâtre. Il la porta au théâtre rival de l'hôtel de Bourgogne, et ce +qu'il y eut de plus cruel pour le pauvre Molière dans ce procédé, c'est +que Racine lui enleva, en même temps que sa pièce, la meilleure de ses +actrices. Elle passa, avec la tragédie, du théâtre de Molière au théâtre +de Bourgogne, enlevant ainsi à Molière la curiosité d'une pièce nouvelle +et la popularité d'une comédienne accomplie.</p> + +<p>L'amitié entre Molière et Racine fut à jamais rompue par cette +défection. Molière, qui était incapable de vengeance, était capable +d'une profonde affliction et d'un amer souvenir. Il ne parla plus de +Racine qu'avec peine, en louant toujours son génie, mais en se taisant +sur son cœur. La blessure ne pouvait plus se fermer. Ces deux hommes +laissèrent la froideur de la faute et du souvenir s'établir entre leurs +âmes.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Une faute de cœur plus grave et plus éclatante encore, à la même +époque, signala tristement <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span>l'excès de personnalité et la +facilité d'oubli des services reçus dans le cœur du poëte devenu le +favori de la cour et de la scène. On a vu que Port-Royal avait été le +foyer presque paternel, et pour ainsi dire, le berceau de l'âme et du +génie de Racine.</p> + +<p>Les vénérables religieux de cette maison considéraient le théâtre, qui +remue les passions, comme une institution entièrement opposée au +christianisme, qui les corrige ou les supprime. Ils s'affligèrent de +voir le jeune Racine, leur élève bien-aimé, prêter son talent de poëte +au théâtre.</p> + +<p>Nicole, après Pascal, le plus rude écrivain moraliste de cette école, +avait écrit dans une de ses polémiques, «qu'un faiseur de romans ou un +poëte de théâtre était un empoisonneur public, non du corps, mais des +âmes; il avait ajouté qu'un tel poëte devait s'accuser de la mort d'une +multitude d'âmes qu'il avait perdues ou qu'il avait pu perdre par ses +vers.»</p> + +<p>Une lettre sévère et touchante que la tante de Racine, religieuse à +Port-Royal, écrivit à son neveu dans le même temps, fit croire à Racine +que la réprobation générale de Nicole s'adressait surtout à lui. Rien +n'était plus faux; Nicole <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span>s'adressait au poëte Saint-Sorlin, +espèce de fou qui se donnait pour prophète.</p> + +<p>La lettre de la tante au neveu mérite d'être citée ici.</p> + +<p>«Ayant appris que vous aviez dessein de faire ici un voyage, j'avais +demandé permission à notre mère de vous voir, parce que quelques +personnes nous avaient assurées que vous étiez dans la pensée de songer +sérieusement à vous; et j'aurais été bien aise de l'apprendre par +vous-même, afin de vous témoigner la joie que j'aurais s'il plaisait à +Dieu de vous toucher; mais j'ai appris depuis peu de jours une nouvelle +qui m'a touchée sensiblement. Je vous écris dans l'amertume de mon +cœur et en versant des larmes que je voudrais pouvoir répandre en +assez grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut, qui +est la chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur. J'ai donc +appris avec douleur que vous fréquentiez plus que jamais des gens dont +le nom est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de +piété, et avec raison, puisqu'on leur interdit l'entrée de l'Église et +la communion des fidèles, même à la mort, à moins qu'ils ne se +reconnaissent. Jugez donc, <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span>mon cher neveu, dans quel état je +puis être, puisque vous n'ignorez pas la tendresse que j'ai toujours eue +pour vous, et que je n'ai jamais rien désiré, sinon que vous fussiez +tout à Dieu dans quelque emploi honnête. Je vous conjure donc, mon cher +neveu, d'avoir pitié de votre âme, et de rentrer dans votre cœur pour +y considérer sérieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté. Je +souhaite que ce qu'on m'a dit ne soit pas vrai; mais si vous êtes assez +malheureux pour n'avoir pas rompu un commerce qui vous déshonore devant +Dieu et devant les hommes, vous ne devez pas penser à nous venir voir; +car vous savez bien que je ne pourrais pas vous parler, vous sachant +dans un état si déplorable et si contraire au christianisme. Cependant +je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à +moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher.»</p> + +<p>Racine, pour toute réponse à ses torts de piété et de tendresse envers +ses anciens maîtres, leur adressa deux lettres imprimées où la +réfutation très-aigre de leur doctrine était assaisonnée par les plus +odieuses incriminations contre leur prétendue vanité de corps.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span>«Il est aisé de connaître,» dit-il à la fin d'une de ces +diatribes, «par le soin qu'ils ont pris d'immortaliser ces réponses, +qu'ils y avaient plus de part qu'ils ne disaient. À la vérité, ce n'est +pas leur coutume de laisser rien imprimer pour eux qu'ils n'y mettent +quelque chose du leur. Ils portent aux docteurs les approbations toutes +dressées. Les avis de l'imprimeur sont ordinairement des éloges qu'ils +se donnent à eux-mêmes; et l'on scellerait à la chancellerie des +priviléges fort éloquents, si leurs livres s'imprimaient avec +privilége.»</p> + +<p>Ces outrages à ses seconds pères étaient d'autant plus impardonnables +que ces solitaires étaient en ce moment en suspicion et en persécution +devant la cour, et que l'injure littéraire pouvait se transformer contre +eux en sévices du gouvernement. Pascal indigné prit la plume des +<span class="italic">Provinciales</span> pour répondre; on étouffa la querelle, heureusement pour +Racine. Pascal, l'hercule de la polémique, aurait écrasé le poëte aussi +téméraire qu'ingrat dans son injure. L'immortalité de la vengeance +aurait immortalisé l'agression.</p> + +<p>La facilité du poëte à oublier les amitiés et les services quand sa +gloire ou quand sa fortune <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span>étaient en jeu n'éclata pas moins +envers M<sup>me</sup> de Montespan. Il avait été le courtisan sans scrupule de +cette favorite tant qu'elle avait régné dans le cœur du roi; il la +sacrifia, comme nous l'allons voir, à M<sup>me</sup> de Maintenon, quand cette +austère favorite se fut insinuée entre sa maîtresse et Dieu dans la +faveur de Louis XIV. Il était temps que la religion de son enfance, qui +n'était qu'assoupie sous les vanités et sous les voluptés de la vie +mondaine du grand poëte, se réveillât dans son âme, et qu'elle vînt lui +imposer ses règles sévères de probité d'esprit et d'abnégation de vaine +gloire qu'il ne trouvait pas assez dans son caractère. Mais Racine était +déjà tellement corrompu par l'esprit des cours, qu'il fallut que cette +religion se confondît avec la faveur du monarque pour reprendre sur lui +le double empire de la cour et de la foi.</p> + +<p>Ce fut l'époque de sa conversion; elle fut opportune pour sa faveur +auprès du roi, mais elle fut sincère devant Dieu et efficace pour la +réforme de ses mœurs. Ses torts lui apparurent au jour de la +conscience: il rougit de son ingratitude envers ses maîtres de +Port-Royal; il se condamna lui-même plus sévèrement peut-être qu'ils ne +l'auraient condamné; il se repentit <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span>d'avoir employé au plaisir +profane du public et à la conquête d'une gloire périssable les +admirables talents qu'il avait reçus de la nature et des lettres. Il fit +à Dieu et à ses maîtres la promesse de ne plus écrire pour le théâtre; +il répudia ses amours; il se maria à une femme vertueuse et sainte qui +ne connut jamais de lui que l'époux et le père, et qui ne lut pas même +ses chefs-d'œuvre de poëte. Il éleva dans l'ombre et dans la piété +une famille chrétienne à laquelle il ne songea à laisser pour héritage +que sa religion pour toute gloire.</p> + +<p>Sa femme, fille d'un trésorier des finances d'Amiens, s'appelait +Catherine de Romanet; elle avait apporté en dot une fortune modeste à +peu près égale à celle de son mari. Les bienfaits du roi, qui se +renouvelaient sous la forme de gratification littéraire à chacune de ses +pièces, et qui se convertirent bientôt après en une pension de 2,000 +livres, somme considérable pour le temps, donnaient une grande aisance à +la famille. «Il est juste,» écrivait-il à cette époque, «que l'auteur +laborieux tire de son travail une rémunération légitime.»</p> + +<p>Le roi ajouta à cette aisance des gratifications annuelles s'élevant de +500 jusqu'à 1,000 <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span>louis pendant huit ans et plus, une charge +de gentilhomme ordinaire de sa chambre avec une nouvelle pension de +4,000 livres, et enfin la charge à la fois politique et littéraire +d'historiographe de son règne et de ses campagnes, avec Boileau, son +collègue et son ami. Les émoluments de cette charge étaient +proportionnés aux dépenses que les deux historiographes avaient à faire +pour suivre le roi aux armées. Louis XIV payait largement ses plaisirs +et sa gloire. Versailles et l'immortalité de son nom, ses monuments et +sa renommée ne lui paraissaient jamais trop chers; il voulait, comme +Alexandre, des témoins des exploits de son règne, et il choisissait ses +témoins parmi les poëtes, ces échos éternels du temps.</p> + +<p>La vie de Racine, depuis cette faveur ainsi consolidée par ses charges, +ne fut plus celle d'un poëte, mais celle d'un saint dans sa maison et +d'un courtisan accompli à la cour. De toutes ses faiblesses passées, il +ne lui en restait qu'une, l'adulation aux vertus et jusqu'aux caprices +du roi. C'est de cette faiblesse qu'il vivait et qu'il devait mourir. +Mais cette faiblesse était alors si générale et si consacrée, qu'elle se +confondait presque avec une vertu.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span>XIII</h4> + +<p>Cependant ses maîtres sévères de Port-Royal, avec lesquels il s'était +réconcilié, et dont il goûtait, plus que le roi ne l'aurait voulu, les +doctrines, résistaient seuls à cette contagion servile du temps; ils +conservaient la sainte indépendance de leur rigorisme au milieu de la +prostration de l'Église et du siècle. Racine, entraîné vers eux par son +estime, retenu à la cour par le prestige du roi et par les caresses de +M<sup>me</sup> de Maintenon, flottait dans une pénible ambiguïté entre les +exigences de sa conscience janséniste et les complaisances de situations +qu'il devait au roi.</p> + +<p>Il était tout occupé alors, avec Boileau, d'exercer sa plume au style +historique, pour élever au règne le monument qu'on attendait de lui. Il +y réussit mal; la poésie lui avait gâté la main pour la prose: trop +préoccupé de la forme du rhythme et de +l'harmonie des périodes, il manquait de nerf et de pensée pour +consolider sa phrase historique. Dans ses fragments d'histoire comme +dans ses lettres, on ne retrouve, selon moi, rien du génie de l'auteur +de <span class="italic">Phèdre</span> et d'<span class="italic">Athalie</span>; quand il n'y avait <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span>plus ni +passion, ni pompe, ni harmonie de théâtre sous sa plume, tout +s'évaporait, et tout se glaçait sur sa page. Entre Euripide et Tacite, +il n'y avait qu'un abîme de médiocrité élégante; on en peut dire autant +de Boileau.</p> + +<p>Pendant que ces deux poëtes réunissaient leurs forces pour écrire, à la +gloire du roi, ces pages couvertes d'or, Saint-Simon, seul, gravait dans +l'ombre l'histoire. L'histoire et la poésie sont deux talents bien +rarement réunis. Tacite, parmi les historiens, aurait pu être poëte; +Dante, parmi les poëtes, aurait pu être historien; cela ne fut donné ni +à Boileau ni à Racine. Ils ne furent qu'historiographes, c'est-à-dire +les annotateurs d'un règne, prenant des notes pour la postérité. Mais la +postérité ne les lit pas.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Racine ne se montra pas, dans ses essais de discours, plus égal à la +haute éloquence qu'à la grande histoire. Le discours qu'il prononça à +l'époque de sa réception à l'Académie française ne fut qu'une harangue +vulgaire et mal balbutiée. Celui qu'il prononça après la mort <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> +de Corneille, son rival, ne fut pas digne de ce deuil, mené par l'émule +d'Euripide devant la tombe de l'émule de Sophocle. Quelle plus +magnifique occasion d'éloquence, cependant, que l'apothéose de Corneille +dans la bouche de l'auteur d'<span class="italic">Athalie</span>! Mais le souffle de l'éloquence, +qui vient du caractère et du cœur, ne soulevait pas aussi +énergiquement cette poitrine que le souffle poétique qui vient de +l'imagination. D'ailleurs, excepté l'éloquence de la chaire qui +éblouissait alors les temples dans la parole et dans la personne de +Bossuet, l'éloquence civique et littéraire n'était pas née alors en +France; elle ne devait naître qu'avec la liberté.</p> + +<p>Le roi alors se faisait lire ces morceaux d'histoire de son règne à +Versailles, dans la chambre de M<sup>me</sup> de Montespan, sa favorite en +titre, bien que son cœur appartînt déjà à M<sup>me</sup> de Maintenon. Ce fut +à une de ces lectures que Racine et Boileau s'aperçurent, pour la +première fois, du déclin de l'une et de l'ascendant de l'autre. Racine +le fils, sur le récit de son père, raconte ainsi cette révolution de +palais, qui devait donner tant de gloire et tant d'amertume ensuite à +son père:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span>«Ces lectures se faisaient chez M<sup>me</sup> de Montespan. Tous deux +avaient leur entrée chez elle aux heures que le roi y venait jouer, et +M<sup>me</sup> de Maintenon était ordinairement présente à la lecture. Elle +avait, au rapport de Boileau, plus de goût pour mon père que pour lui, +et M<sup>me</sup> de Montespan avait, au contraire, plus de goût pour Boileau +que pour mon père; mais ils faisaient toujours ensemble leur cour, sans +aucune jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivait chez M<sup>me</sup> de +Montespan, ils lui lisaient quelque chose de son histoire; ensuite le +jeu commençait, et lorsqu'il échappait à M<sup>me</sup> de Montespan, pendant le +jeu, des paroles un peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu +clairvoyants, que le roi, sans lui répondre, regardait en souriant +M<sup>me</sup> de Maintenon, qui était assise vis-à-vis de lui sur un tabouret, +et qui, enfin, disparut tout à coup de ces assemblées. Ils la +rencontrèrent dans la galerie, et lui demandèrent pourquoi elle ne +venait plus écouter leur lecture. Elle leur répondit fort +froidement:—Je ne suis plus admise à ces mystères.—Comme ils lui +trouvaient beaucoup d'esprit, ils en furent mortifiés et étonnés. Leur +étonnement fut bien plus grand lorsque le roi, obligé de garder le lit, +<span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span>les fit appeler, avec ordre d'apporter ce qu'ils avaient écrit +de nouveau sur son histoire, et qu'ils virent, en entrant, M<sup>me</sup> de +Maintenon assise dans un fauteuil près du chevet du roi, s'entretenant +familièrement avec Sa Majesté. Ils allaient commencer leur lecture, +lorsque M<sup>me</sup> de Montespan, qui n'était point attendue, entra, et après +quelques compliments au roi, en fit de si longs à M<sup>me</sup> de Maintenon, +que, pour les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir, «n'étant pas +juste, ajouta-t-il, qu'on lise sans vous un ouvrage que vous avez +vous-même commandé.» Son premier mouvement fut de prendre une bougie +pour éclairer le lecteur; elle fit ensuite réflexion qu'il était plus +convenable de s'asseoir, et de faire tous ses efforts pour paraître +attentive à la lecture. Depuis ce jour le crédit de M<sup>me</sup> de Maintenon +alla en augmentant d'une manière si visible, que les deux historiens lui +firent leur cour, autant qu'ils la savaient faire.</p> + +<p>«Mon père, dont elle goûtait la conversation, était beaucoup mieux reçu +que son ami qu'il menait toujours avec lui. Ils s'entretenaient un jour +avec elle de la poésie; et Boileau, déclamant contre le goût de la +poésie <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span>burlesque, qui avait régné autrefois, dit dans sa +colère: «Heureusement ce misérable goût est passé, et on ne lit plus +Scarron, même dans les provinces.» Son ami chercha promptement un autre +sujet de conversation, et lui dit, quand il fut seul avec lui: «Pourquoi +parlez-vous devant elle de Scarron? Ignorez-vous l'intérêt qu'elle y +prend?—Hélas! non, reprit-il; mais c'est toujours la première chose que +j'oublie quand je la vois!»</p> + +<p>«Malgré la remontrance de son ami, il eut encore la même distraction au +lever du roi. On y parlait de la mort du comédien Poisson:—«C'est une +perte, dit le roi, il était bon comédien...—Oui, reprit Boileau, pour +faire un D. Japhet: il ne brillait que dans ces misérables pièces de +Scarron.» Mon père lui fit signe de se taire, et lui dit en particulier: +«Je ne puis donc paraître avec vous à la cour, si vous êtes toujours si +imprudent.—J'en suis honteux, lui répondit Boileau; mais quel est +l'homme à qui il n'échappe une sottise?»</p> + +<p>Racine n'avait pas, comme on le voit, la rudesse étourdie ou la +franchise désintéressée de Boileau. Il lui fallait la faveur ou la mort. +Une suprême occasion de consolider cette faveur <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span>et de river sa +fortune dans le cœur même de la nouvelle favorite ne tarda pas à se +présenter. Il fait ainsi lui-même, dans un de ses conseils à son fils, +l'éloge de son aptitude au rôle de courtisan. On y sent l'homme achevé +du monde plus que le poëte; il voulait dégoûter son fils des vers:</p> + +<p>«Ne croyez pas que ce soient mes vers qui m'attirent toutes ces +caresses. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et +cependant personne ne le regarde. On ne l'aime que dans la bouche de ses +acteurs; au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes +ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je me contente de leur tenir des +propos amusants et de les entretenir de choses qui leur plaisent. Mon +talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit, +mais de leur apprendre qu'ils en ont. Ainsi, quand vous voyez M. le Duc +passer souvent des heures entières avec moi, vous seriez étonné, si vous +étiez présent, de voir que souvent il en sort sans que j'aie dit quatre +paroles: mais peu à peu je le mets en humeur de causer, et il sort de +chez moi encore plus satisfait de lui que de moi.»</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Maintenon avait triomphé de sa <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span>rivale; M<sup>me</sup> de +Montespan était reléguée loin de la cour, dans un de ces splendides +oublis qui sont le supplice des favorites-mères. La religion avait +triomphé avec M<sup>me</sup> de Maintenon. Un mariage secret mit en repos la +conscience agitée du roi. Ce mariage suffisait à Louis XIV pour calmer +ses scrupules, mais il ne suffisait pas à la pieuse ambition de la +nouvelle favorite pour élever son rang au niveau du miracle de ses +rêves; elle aspirait à conquérir dans l'esprit de la cour, du clergé, de +la noblesse française, des titres de considération et de reconnaissance +capables de justifier son élévation jusqu'au trône.</p> + +<p>Dans cette vue, elle faisait régner par elle l'Église et l'aristocratie +à Versailles; pour flatter ces deux esprits de corps, elle avait fondé à +Saint-Cyr, dans le voisinage de ce palais, une maison royale d'éducation +gratuite pour les filles de la haute noblesse militaire et déshéritées +de la fortune. Saint-Cyr était un splendide noviciat de futures mères de +familles nobles qui devaient perpétuer, par les exemples et les +enseignements domestiques, le zèle envers la religion de l'État, le +dévouement au roi, et la reconnaissance envers la nouvelle Esther de +<span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span>ce nouvel Assuérus. La cour était à cette époque très-lettrée; +et la plupart de ces jeunes personnes étant destinées, par leur +naissance ou par leur mariage, à vivre à la cour, les lettres saintes et +profanes, les arts d'agrément et principalement la déclamation théâtrale +des plus beaux vers de la langue, entraient dans ce plan d'éducation.</p> + +<p>Mais il entrait de plus dans les vues personnelles de M<sup>me</sup> de Maintenon +d'attacher le roi à cet établissement royal par l'innocent plaisir que +lui procureraient les exercices presque publics de ces jeunes et belles +novices. Louis XIV, sevré par la piété que M<sup>me</sup> de Maintenon nourrissait +en lui, des amours et des fêtes mondaines de sa jeunesse, était +très-susceptible d'ennui, comme les âmes vides. Il fallait compenser +pour lui les pompes et les plaisirs de ses belles années par les pompes +saintes et par des plaisirs sacrés qui lui fissent retrouver dans la +religion quelque chose des sensualités profanes retranchées de sa vie.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Maintenon imagina donc de transporter le théâtre à Saint-Cyr, de +faire de ses belles élèves des actrices naïves de ces représentations +théâtrales, et d'illustrer ces représentations <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span>de Saint-Cyr +par la présence de la cour et par le génie emprunté aux plus grands +poëtes de son siècle. La représentation d'<span class="italic">Andromaque</span> de Racine, donnée +sur le théâtre de Saint-Cyr, ne tarda pas à démontrer le contraste +fâcheux et presque corrupteur entre l'innocence de ces jeunes actrices +et les rôles d'amour et de passion qui juraient avec leur pureté et avec +leur âge. On y renonça par respect pour leur pudeur; mais M<sup>me</sup> de +Maintenon, qui ne renonçait pas à son plan d'amuser le roi, supplia +Racine de composer exprès pour Saint-Cyr quelques-uns de ces +chefs-d'œuvre irréprochables où la sévérité de son génie n'éclaterait +que dans l'expression de passions pures et de sentiments pieux adaptés à +l'âge, au lieu et à la sainteté de ces jeunes âmes.</p> + +<p>Il ne fallait rien moins que ce désir du roi et de M<sup>me</sup> de Maintenon +pour faire rompre au grand poëte un silence qu'il gardait depuis dix ans +par scrupule de conscience, et pour rallumer en lui cette flamme du +génie qui n'était point morte, mais qui dormait sous les cendres de sa +pénitence. L'occasion était unique, Racine pouvait enfin consacrer à la +religion un talent <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span>qu'elle lui avait commandé d'étouffer avant +l'âge, et sanctifier sa gloire en ne se glorifiant que pour Dieu. Aussi +il n'hésita pas; son inspiration, si longtemps réprimée, lui révéla des +chefs-d'œuvre: tout se réunissait pour l'élever cette fois au-dessus +de lui-même. La nature, qui se révoltait souvent en lui contre cette +abstention de la scène; son talent, qui avait mûri et qui ne demandait +qu'à porter des fruits plus consommés dans la maturité de ses années; la +passion de complaire au roi, qui était sa dernière et sa plus grande +faiblesse; le désir de mériter la faveur de M<sup>me</sup> de Maintenon, dont il +estimait l'esprit et dont il vénérait la piété; sa fortune à consolider +à la cour par des triomphes poétiques qui retentiraient plus loin que +Saint-Cyr; enfin la satisfaction de conscience qu'il éprouvait à mettre +son génie dans sa foi, sa foi dans son génie, et à faire son salut pour +le ciel en faisant sa grandeur pour ce monde: tous ces motifs combinés +tendaient son âme jusqu'à l'exaltation et concentraient toutes ses +facultés déjà si puissantes en un de ces efforts suprêmes qui produisent +les miracles de la volonté et du génie.</p> + +<p>Ce furent là les inspirations de Racine; le <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span>monde seul ne lui +en aurait pas donné de pareilles. Aussi ce n'était plus une œuvre +mondaine, c'était une œuvre divine qu'il roulait dans sa pensée.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Il n'hésita pas davantage sur la source dans laquelle il allait puiser +ses sujets de tragédie. La religion à illustrer était son but; c'est +dans la religion qu'il devait chercher son texte. Il ferma l'histoire +profane, Sophocle, Euripide, Sénèque, tout ce monde fabuleux, olympien, +païen, dans lequel il avait jusque-là paganisé son génie; il ouvrit les +livres sacrés pleins d'un autre ciel, d'une autre histoire, d'un autre +style; il ne souffla pas, pour les rallumer, sur les charbons éteints du +trépied et du lyrisme grecs, mais il prit hardiment les charbons vivants +dans le foyer du tabernacle juif et chrétien pour en réchauffer son âme; +il s'inspira de ce qu'il croyait et non de ce qu'il imaginait ou de ce +qu'il imitait.</p> + +<p>De ce moment il devint un autre homme. Imitateur jusque-là tant qu'il +avait été païen, du jour où il fut biblique et chrétien, il fut +<span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span>original. C'est qu'un peuple ne prend jamais son originalité +que dans sa foi.</p> + +<p>L'originalité littéraire de l'Europe moderne, c'est la Bible et le +christianisme. Le hasard découvrit ce mystère à Racine; il avait été +jusque-là Sophocle, Euripide, Sénèque; mais de ce jour-là il fut Racine. +Ce sont ses imitations qui l'avaient fait homme de style; c'est sa foi +qui le fit homme de génie.</p> + +<p>Jusqu'à <span class="italic">Esther</span> et <span class="italic">Athalie</span>, nous concevons qu'on accuse ce grand +poëte de n'avoir été qu'un sublime plagiaire de l'antiquité; mais après +<span class="italic">Esther</span> et <span class="italic">Athalie</span>, nous ne concevons pas qu'on lui conteste la +personnalité poétique la plus neuve et la plus caractérisée: c'est le +christianisme fait poésie, c'est l'œil qui voit, c'est le zèle qui +parle, c'est la foi qui chante, c'est l'écho des deux temples qui +résonne dans l'âme du poëte convaincu, et qui de son âme se répercute +dans ses vers.</p> + +<p>La langue n'est pas moins transformée que l'idée; de molle et de +langoureuse qu'elle était dans <span class="italic">Andromaque</span>, dans <span class="italic">Bajazet</span> ou dans +<span class="italic">Phèdre</span>, elle devient nerveuse comme le dogme, majestueuse comme la +prophétie, laconique comme la loi, simple comme l'enfance, tendre +<span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span>comme la componction, embaumée comme l'encens des tabernacles; +ce ne sont plus des vers qu'on entend, c'est la musique des anges; ce +n'est plus de la poésie qu'on respire, c'est de la sainteté.</p> + +<p>Voilà l'immense originalité de Racine à dater d'<span class="italic">Esther</span> et d'<span class="italic">Athalie</span>; +le génie n'est plus un génie, cet art n'est plus un art: c'est une +religion.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Dès qu'il eut pris la résolution d'obéir au vœu du roi et de M<sup>me</sup> de +Maintenon, il s'enferma dans sa retraite, il parcourut la Bible. Elle +est pleine de meurtres et de catastrophes tragiques; mais ces grands +sujets de larmes ou de terreur, tels que <span class="italic">Saül</span>, par exemple, l'Oreste +biblique, ne concordaient pas assez avec la naïveté du sexe de ses +actrices: il y avait là des mystères de haute politique et des éclats de +voix tragiques qui ne pouvaient pas avoir pour interprètes et pour +organes des jeunes filles de seize ans.</p> + +<p>D'ailleurs, il faut l'avouer, et cet aveu n'est pas cette fois à la +gloire du poëte chrétien, <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span>Racine voulait que son sujet même, +tout biblique qu'il était, fût une adulation indirecte, mais comprise, à +la nouvelle favorite et au roi. Cette adulation à M<sup>me</sup> de Maintenon, +trop clairement désignée sous la figure et sous le triomphe d'Esther, +était même une offense et une ingratitude envers la favorite répudiée, +M<sup>me</sup> de Montespan, l'<span class="italic">altière Vasthi</span>. Elle avait goûté, aimé, protégé +la fortune du poëte, il n'était pas beau à lui de célébrer, dans sa +chute, le triomphe de sa rivale.</p> + +<p>On voudrait effacer d'une vie si sainte ces impiétés du cœur qui +dégradent l'âme en relevant le talent. Mais Racine était malheureusement +aussi courtisan qu'il était religieux, et la religion même, intéressée à +la disgrâce de M<sup>me</sup> de Montespan, entraînait tout dans le parti de M<sup>me</sup> +de Maintenon. Racine trouvait donc son excuse dans sa piété, excuse +sainte, mais mauvaise excuse, qui lave la foi, mais qui n'innocente pas +le cœur. On rougit de voir la religion et le génie oublier ainsi +jusqu'à la pudeur de la reconnaissance, et triompher avec ce qui +s'élève, en secouant la poussière de leurs souliers sur ce qui tombe. +Malheur à l'historien qui amnistierait de telles faiblesses de +caractère: <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span>le génie ne fait qu'illustrer l'ingratitude, il ne +l'absout pas.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Avant de choisir le sujet d'<span class="italic">Esther</span>, Racine, qui était resté toujours +plein de déférence pour Boileau, alla le consulter sur son projet de +chercher des tragédies dans la Bible. Boileau, à qui la moindre +originalité faisait peur, ne comprenait de route vers la gloire que sur +les traces des poëtes olympiens. Il détourna de toutes ses forces son +ami de cette idée: l'auteur des Satires n'avait pas assez d'âme pour +avoir beaucoup de religion.</p> + +<p class="poem"> + De la foi des chrétiens les mystères terribles<br> + D'ornements égayés ne sont point susceptibles.</p> + +<p>Ces deux mauvais vers de son <span class="italic">Art poétique</span> étaient toute sa théorie; +toute nouveauté semblait sacrilége à cet esprit timide et étroit qui +n'avait foi que dans la routine.</p> + +<p>L'inspiration souveraine de Racine n'en fut point ébranlée. Il sortit de +la chambre de Boileau pour écrire le plan et les scènes d'<span class="italic">Esther</span>. +L'esprit de la Bible avait soufflé sur lui comme <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span>il soufflait +sur les prophètes. Le plan d'<span class="italic">Esther</span> fut conçu en quelques nuits. Ce +n'était point, à proprement parler, une tragédie, c'était une idylle +héroïque sur le modèle du <span class="italic">Pastor Fido</span> de <span class="italic">Guarini</span> ou de l'<span class="italic">Aminta du +Tasse</span>.</p> + +<p>Ce genre de composition avait été inventé par les poëtes italiens du +seizième siècle et importé en France par les Médicis. Ce genre tenait le +milieu entre l'églogue et le drame, il participait également de +Théocrite et d'Euripide, des églogues de Virgile et des scènes de +Sophocle: seulement ici c'était non-seulement une idylle héroïque, mais +une idylle sainte. Racine, sans y penser, avait inventé un genre. Ce +genre était admirablement approprié à la scène moitié royale, moitié +monastique, sur laquelle <span class="italic">Esther</span> était destinée à être représentée, et +aux jeunes actrices qui devaient la représenter devant le moderne +Assuérus.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Racine toutefois, avant de se lancer à plein génie dans son œuvre, +voulut s'assurer que cette œuvre serait suivant la pensée et suivant +le cœur de M<sup>me</sup> de Maintenon. Il était bien sûr <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span>d'avance +qu'elle serait suivant l'ambition toute royale de cette favorite, car la +favorite ne pouvait manquer de se reconnaître, comme le public la +reconnaîtrait, dans le personnage d'Esther. Les traits cruels qui +tomberaient sur sa rivale, M<sup>me</sup> de Montespan, sous le nom de Vasthi, ne +pouvaient que réjouir secrètement sa jalousie de faveur: c'est ici la +lâche complaisance du poëte: il convertissait, dans le sanctuaire même, +l'encens qu'il faisait respirer à l'une en poison pour l'autre; il +employait l'esprit saint du poëte à flatter la haine d'une femme.</p> + +<p>Mais l'intérêt de la religion était tellement confondu dans sa pensée +avec l'intérêt de M<sup>me</sup> de Maintenon et avec sa propre gloire, qu'il +était servile, adulateur et ingrat en conscience, et que son caractère +était corrompu par son zèle pour le trône et pour la foi. Terrible leçon +pour les hommes qui consultent, dans leurs actes, leur esprit de parti, +au lieu de consulter l'infaillibilité de leur propre cœur.</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>«Racine, dit M<sup>me</sup> de Caylus, une des jeunes actrices de Saint-Cyr qui +joua le rôle d'Esther, <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span>Racine ne fut pas longtemps sans +apporter à M<sup>me</sup> de Maintenon, non-seulement le plan de sa pièce (car il +avait accoutumé de les faire en prose, scène pour scène, avant que d'en +faire les vers), il porta le premier acte tout fait. M<sup>me</sup> de Maintenon +en fut charmée, et sa modestie ne put l'empêcher de trouver dans le +caractère d'Esther, et dans quelques circonstances de ce sujet, des +choses flatteuses pour elle. La Vasthi avait ses applications, Aman des +traits de ressemblance; et, indépendamment de ces idées, l'histoire +d'Esther convenait parfaitement à Saint-Cyr. Les chœurs, que Racine, +à l'imitation des Grecs, avait toujours en vue de remettre sur la scène, +se trouvaient placés naturellement dans <span class="italic">Esther</span>; et il était ravi +d'avoir eu cette occasion de les faire connaître et d'en donner le goût. +Enfin, je crois que, si l'on fait attention au lieu, au temps et aux +circonstances, on trouvera que Racine n'a pas moins marqué d'esprit en +cette occasion que dans d'autres ouvrages plus beaux en eux-mêmes.</p> + +<p>«<span class="italic">Esther</span> fut représentée un an après la résolution que M<sup>me</sup> de +Maintenon avait prise de ne plus laisser jouer de pièces profanes à +Saint-Cyr. <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span>Elle eut un si grand succès, que le souvenir n'en +est pas encore effacé.</p> + +<p>«Jusque-là il n'avait point été question de moi, et on n'imaginait pas +que je dusse y représenter un rôle; mais me trouvant présente aux récits +que M. Racine venait faire à M<sup>me</sup> de Maintenon de chaque scène à mesure +qu'il les composait, j'en retenais des vers; et comme j'en récitai un +jour à M. Racine, il en fut si content qu'il demanda en grâce à M<sup>me</sup> de +Maintenon de m'ordonner de faire un personnage, ce qu'elle fit. Mais je +ne voulus point de ceux qu'on avait déjà destinés, ce qui l'obligea de +faire, pour moi, le prologue de sa pièce. Cependant, ayant appris, à +force de les entendre, tous les autres rôles, je les jouai +successivement, à mesure qu'une actrice se trouvait incommodée: car on +représenta <span class="italic">Esther</span> tout l'hiver; et cette pièce qui devait être +renfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois du roi et de toute la +cour, toujours avec le même applaudissement.</p> + +<p>«Des applications particulières, ajoute-t-on, contribuèrent encore au +succès de la tragédie d'<span class="italic">Esther</span>: <span class="italic">ces jeunes et tendres fleurs +transplantées</span> étaient représentées par les demoiselles de Saint-Cyr.» +La Vasthi, comme dit <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span>M<sup>me</sup> de Caylus, avait quelque +ressemblance avec M<sup>me</sup> de Montespan. Cette Esther, qui a <span class="italic">puisé ses +jours</span> dans la race proscrite par Aman, avait aussi sa ressemblance avec +M<sup>me</sup> de Maintenon née protestante.</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>Le succès fut immense; on peut le mesurer aujourd'hui aux exclamations +de M<sup>me</sup> de Sévigné, qui jusque-là, n'avait pas été favorable à Racine:</p> + +<p>«Toutes les personnes de la cour, écrit-elle à sa fille, sont charmées +d'<span class="italic">Esther</span>. M. le prince de Condé a pleuré. M<sup>me</sup> de Maintenon et huit +jésuites, dont était le père Gaillard, ont honoré de leur personne la +dernière représentation. Enfin c'est le chef-d'œuvre de Racine. Il +s'est surpassé: il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses; il est pour +les choses saintes comme il était pour les profanes. L'Écriture sainte +est suivie exactement, tout est beau, tout est grand, tout est écrit +avec sublimité!»</p> + +<p>M<sup>me</sup> de la Fayette, femme d'un goût sûr, parle avec le même sentiment, +mais avec plus de sang-froid, de l'effet d'<span class="italic">Esther</span> sur la cour et sur +<span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span>le public; mais on voit qu'elle en attribue le succès à la +passion des applications religieuses et politiques qui en étaient faites +ouvertement à la cour:</p> + +<p>«Ce succès ne se comprend pas, car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y +voulût aller; et ce qui devait être regardé comme une comédie de +couvent, devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres, +pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs +affaires les plus pressées. À la première représentation où fut le roi, +il n'y mena que les principaux officiers qui le suivent à la chasse. La +seconde fut consacrée aux personnes pieuses, telles que le père +Lachaise, et douze ou quinze jésuites auxquels se joignit M<sup>me</sup> de +Miramion, et beaucoup d'autres dévots et dévotes; ensuite elle se +répandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement serait du +goût du roi d'Angleterre; il l'y mena et la reine aussi. Il est +impossible de ne point donner de louanges à la maison de Saint-Cyr et à +l'établissement; aussi ils ne s'y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles +de la comédie.» La maréchale d'Estrées, qui n'avait pas loué <span class="italic">Esther</span>, +fut obligée de se justifier de son silence comme d'un crime. Le +<span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span>carême de 1689 interrompit les représentations d'<span class="italic">Esther</span>; +elles furent reprises le 5 janvier de l'année suivante; et dans le cours +de ce mois il y en eut cinq qui furent aussi brillantes que les +premières.</p> + +<p>Nous ne jetterons qu'un coup d'œil rapide sur cette idylle héroïque +et sacrée d'<span class="italic">Esther</span>, qui n'est remarquable que parce qu'elle est la +première inspiration originale et biblique de Racine, et le premier +prélude à son style sacré.</p> + +<p>Le prologue, récité devant le roi et sa cour par une des jeunes élèves +de Saint-Cyr, respire tout entier la religieuse nouveauté de ce style. +C'est la piété qui parle par la bouche de M<sup>me</sup> de Caylus.</p> + +<p class="p2">LA PIÉTÉ.</p> + +<p class="poem"> + Du séjour bienheureux de la Divinité<br> + Je descends dans ce lieu par la Grâce habité;<br> + L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,<br> + Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.<br> + Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints<br> + Tout un peuple naissant est formé par mes mains:<br> + Je nourris dans son cœur la semence féconde<br> + Des vertus dont il doit sanctifier le monde.<br> + <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span>Un roi qui me protége, un roi victorieux,<br> + A commis à mes soins ce dépôt précieux.<br> + C'est lui qui rassembla ces colombes timides,<br> + Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides.</p> + +<p class="poem spaced2">.........<br> +.........</p> + +<p class="poem">Tu le vois tous les jours, devant toi prosterné,<br> + Humilier ce front de splendeur couronné.</p> + +<p class="poem spaced2">.........<br> +.........</p> + +<p class="poem">Grand Dieu! juge ta cause, et déploie aujourd'hui<br> + Ce bras, ce même bras qui combattait pour lui,<br> + Lorsque des nations à sa perte animées<br> + Le Rhin vit tant de fois disperser les armées.<br> + Des mêmes ennemis je reconnais l'orgueil;<br> + Ils viennent se briser contre le même écueil.</p> + +<p class="poem spaced2">.........<br> +.........</p> + +<p class="poem">Mais, tandis qu'un grand roi venge ainsi mes injures,<br> + Vous qui goûtez ici des délices si pures,<br> + S'il permet à son cœur un moment de repos,<br> + À vos jeux innocents appelez ce héros;<br> + <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span>Retracez-lui d'Esther l'histoire glorieuse,<br> + Et sur l'impiété la foi victorieuse.<br> + Et vous, qui vous plaisez aux folles passions<br> + Qu'allument dans vos cœurs les vaines fictions,<br> + Profanes amateurs de spectacles frivoles,<br> + Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles,<br> + Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité:<br> + Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité.</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>Ce drame n'a que trois actes; le premier acte n'a que deux grandes +scènes et deux chœurs de gémissements lyriques chantés par les jeunes +juives compagnes d'Esther. Dans la première scène Esther raconte à sa +confidente Élise comment Assuérus l'a choisie pour épouse, sans +connaître sa race, à la place d'une première épouse ennemie des Juifs et +disgraciée pour son orgueil. Ici Racine a faussé l'histoire par esprit +d'adulation à M<sup>me</sup> de Maintenon: car Vasthi, cette première épouse, n'a +point été répudiée par Assuérus pour son orgueil, mais pour sa vertu. +Elle a refusé d'obéir à un infâme caprice du roi ivre, qui, à la suite +d'une orgie, lui avait ordonné de paraître nue <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span>aux yeux de ses +compagnons de débauche. Mais pour que M<sup>me</sup> de Maintenon, sous le nom +d'Esther, fût justifiée, il fallait que sa rivale fût coupable. Racine +sacrifie sans hésiter l'histoire et l'innocence à la flatterie.</p> + +<p>Écoutons Esther racontant son triomphe et se présageant à elle-même de +hautes destinées devant sa confidente. Qui peut douter que ces beaux +vers ne fussent un encouragement à M<sup>me</sup> de Maintenon d'aspirer au trône, +et une insinuation au roi d'oser l'y faire asseoir. Jamais la politique +ne s'insinua au cœur des rois dans un si divin langage.</p> + +<p class="p2">ESTHER À ÉLISE.</p> + +<p class="poem">Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce<br> + De l'altière Vasthi dont j'occupe la place,<br> + Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit,<br> + La chassa de son trône ainsi que de son lit.<br> + Mais il ne put si tôt en bannir la pensée:<br> + Vasthi régna longtemps dans son âme offensée.<br> + Dans ses vastes États il fallut donc chercher<br> + Quelque nouvel objet qui pût l'en détacher.<br> + On m'élevait alors, solitaire et cachée,<br> + Sous les yeux vigilants du sage Mardochée.</p> + +<p class="poem spaced2">.........<br> +.........</p> + +<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span>Du triste état des Juifs nuit et jour agite,<br> + Il me tira du sein de mon obscurité,<br> + Et, sur mes faibles mains fondant leur délivrance,<br> + <span class="italic">Il me fit d'un empire accepter l'espérance</span>.</p> + +<p class="poem spaced2">.........<br> +.........</p> + +<p class="poem">Le fier Assuérus couronna sa captive,<br> + Et le Persan superbe est aux pieds de la juive.<br> + Par quels secrets ressorts, par quel enchaînement<br> + Le ciel a-t-il conduit ce grand événement?</p> + +<p>La captivité de son peuple cependant trouble sa joie pendant son +triomphe:</p> + +<p class="poem">Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise;<br> + La moitié de la terre à son sceptre est soumise,<br> + Et de Jérusalem l'herbe cache les murs!<br> + Sion, repaire affreux de reptiles impurs,<br> + Voit de son temple saint les pierres dispersées,<br> + Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées.</p> + +<p class="poem spaced2">.........<br> +.........</p> + +<p class="poem">Cependant, mon amour pour notre nation<br> + A rempli ce palais de filles de Sion,<br> + <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span>Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,<br> + Sous un ciel étranger comme moi transplantées.<br> + Dans un lieu séparé de profanes témoins<br> + Je mets à les former mon étude et mes soins;<br> + Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème,<br> + Lasse de vains honneurs et me cherchant moi-même,<br> + Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier,<br> + Et goûter le plaisir de me faire oublier.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Maintenon, sa haute fortune, sa modestie apparente, ses soins +pour les jeunes filles de Saint-Cyr transpercent presque sans voile sous +ces allusions.</p> + +<p>Esther appelle ces filles de Sion ses compagnes. Elles chantent devant +elle, en strophes mélodieuses et mélancoliques comme les gémissements +des harpes juives suspendues aux saules de l'Euphrate, les cantiques de +la captivité.</p> + +<p>Mardochée paraît à leur voix, les chants cessent. Il raconte à Esther le +plan du massacre des Juifs conçu par le ministre Aman. Il encourage +Esther à tout oser pour renverser ce ministre et sauver le sang de son +peuple. L'idylle ici s'élève au ton de la tragédie.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span>MARDOCHÉE.</p> + +<p class="poem">Quoi! lorsque vous voyez périr votre patrie,<br> + Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie!<br> + Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux!<br> + Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle à vous?<br> + N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue?<br> + N'est-elle pas à Dieu dont vous l'avez reçue?<br> + Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas,<br> + Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas?<br> + Songez-y bien: ce Dieu ne vous a pas choisie<br> + Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie,<br> + Ni pour charmer les yeux des profanes humains:<br> + Pour un plus noble usage il réserve ses saints.<br> + S'immoler pour son nom et pour son héritage,<br> + D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage:<br> + Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours!<br> + Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours?<br> + Que peuvent contre lui tous les rois de la terre?<br> + En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre:<br> + Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer;<br> + Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer.<br> + Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble;<br> + Il voit comme un néant tout l'univers ensemble;<br> + Et les faibles mortels, vains jouets du trépas,<br> + Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.</p> + +<p>Esther n'hésite plus. Mardochée s'éloigne. Le chœur des jeunes filles +reprend sur un mode <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span>plus grave et finit par une invocation au +Dieu des combats.</p> + +<p class="p2">TOUT LE CHŒUR.</p> + +<p class="poem"> + Tu vois nos pressants dangers:<br> + Donne à ton nom la victoire;<br> + Ne souffre point que ta gloire<br> + Passe à des dieux étrangers.</p> + +<p>UNE ISRAÉLITE, <span class="italic">seule</span>.</p> + +<p class="poem"> + Arme-toi, viens nous défendre:<br> + Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre!<br> + Que les méchants apprennent aujourd'hui<br> + À craindre ta colère:<br> + Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère<br> + Que le vent chasse devant lui.</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>Le second acte, très-faible d'intérêt tragique, n'est rempli que par des +conversations entre Assuérus, son confident Hydaspe et son ministre +Aman, conversations dans lesquelles Assuérus apprend que le Juif +Mardochée lui a sauvé la vie en lui révélant une conjuration de ses +sujets contre sa personne. Esther, suivie de <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span>ses compagnes, +paraît à la dernière scène de cet acte devant le roi. Le seul motif +poétique de cette visite paraît être de faire manifester par le roi, à +sa favorite, des adorations et des éloges qui retombent directement sur +M<sup>me</sup>de Maintenon:</p> + +<p class="poem"> + Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,<br> + Et ces profonds respects que la terreur inspire<br> + À leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,<br> + Et fatiguent souvent leur triste possesseur.<br> + Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce<br> + Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.<br> + De l'aimable vertu doux et puissants attraits!<br> + Tout respire en Esther l'innocence et la paix.<br> + Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,<br> + Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres;<br> + Que dis-je? sur ce trône assis auprès de vous,<br> + Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.</p> + +<p>Esther a obtenu de ce roi passionné pour elle les plus grands honneurs +pour Mardochée.</p> + +<p>Le troisième acte s'ouvre par une scène dans laquelle le ministre Aman, +sous le nom de qui tout le monde lisait Louvois, déjà disgracié dans le +cœur de Louis XIV, gémit et s'indigne <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span>d'être obligé +d'accompagner le triomphe d'un vil Hébreu. La seconde scène entre +Assuérus amoureux et Esther enhardie par tant d'amour révèle à ce roi la +naissance juive de sa favorite. Elle plaide en vers admirables la grâce +de sa race. Elle accuse Aman, elle exalte Mardochée, elle l'avoue pour +son oncle; le roi s'éloigne irrité contre son ministre Aman. Celui-ci +accourt implorer la miséricordieuse intervention d'Esther; elle est +inflexible. Aman tombe à ses pieds et porte sur elle ses mains +suppliantes.</p> + +<p>Assuérus rentre, et, voyant Aman porter ses mains sur son épouse, croit +ou affecte de croire à un outrage. Sans l'entendre, il l'envoie à la +mort. Il élève Mardochée à sa place, il révoque l'ordre d'immoler la +nation juive. Le chœur éclate en strophes d'admiration pour Esther et +en reconnaissance au Dieu des Juifs.</p> + +<p class="poem"> + Relevez, relevez les superbes portiques<br> + Du temple où notre Dieu se plaît d'être adoré;<br> + Que de l'or le plus pur son autel soit paré,<br> + Et que du sein des monts le marbre soit tiré.<br> + Liban, dépouille-toi de tes cèdres antiques!<br> +<span class="add2em">Prêtres, préparez vos cantiques!</span></p> + +<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span>Que son nom soit béni, que son nom soit chanté;<br> +<span class="add2em">Que l'on célèbre ses ouvrages</span><br> +<span class="add2em">Au delà du temps et des âges,</span><br> +<span class="add2em">Au delà de l'éternité!...</span></p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>Voilà <span class="italic">Esther</span>, ce prélude d'<span class="italic">Athalie</span>. Comme adulation, c'est un +chef-d'œuvre; comme drame, rien de plus faiblement conçu, de plus +misérablement noué et de plus ridiculement dénoué! Mais ce n'était pas, +dans l'esprit de Racine, une tragédie: c'était une idylle simple à la +portée des jeunes filles et des enfants qui devaient en être les +acteurs; comme poésie de style, images, langue, sonorité, douceur et +majesté, c'est la Bible elle-même non traduite, mais transvasée comme un +rayon de miel d'Oreb sur la langue des femmes et des enfants d'une autre +Sion! Racine se transfigure complètement en David français. Il dépouille +le vieil homme. Ce n'est plus le poëte de l'école classique: c'est le +poëte de la foi; ce n'est plus le poëte du roi: c'est le prophète de +Dieu. Son génie, transformé par sa piété, ne sort plus de son +imagination, mais de son âme. <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span>Donnez-lui maintenant un sujet, +et il va devenir l'Euripide et le Sophocle chrétien.</p> + +<p>Ce sujet, il le couvait déjà dans <span class="italic">Athalie</span>.</p> + +<p class="p2">Nous allons vous faire assister à ce chef-d'œuvre comme on doit +assister à un tel drame, non pas dans une froide lecture, mais dans une +sublime et unique représentation sur la première scène du monde, à +Paris, et par la voix du premier des tragédiens modernes, Talma!</p> + +<p>Le hasard nous fit assister, dans notre jeunesse, à cette scène, et la +mémoire nous la reproduit comme si les pompes de cette fête d'esprit +éblouissaient encore nos yeux, comme si l'accent du sublime acteur +vibrait encore dans nos oreilles.</p> + +<p>Regardez et écoutez!</p> + +<p class="left50">LAMARTINE.</p> + +<p class="center smaller">(<span class="italic">La suite au numéro du mois prochain.</span>)</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span>COURS FAMILIER<br> + +DE<br> + +LITTÉRATURE</h1> + +<h2>XIV<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<p class="center">2<sup>e</sup> de la deuxième Année.</p> + +<h3>RACINE.—ATHALIE.</h3> + +<p class="center">(SUITE.)</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Nous disions, à la fin du dernier de ces Entretiens, que, pour bien +juger d'une œuvre dramatique, il ne suffisait pas de la lire (chose +en général ingrate, souvent fastidieuse, toujours incomplète), mais +qu'il fallait assister, en corps et en âme, à sa représentation. +Œuvre <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span>d'art faite pour la scène et pour la déclamation, +c'est du point de vue de la scène et de la déclamation qu'il convient +d'en jouir.</p> + +<p>Nous voulons donc, autant qu'il est en nous, vous faire assister à la +plus solennelle représentation d'<span class="italic">Athalie</span> qui ait jamais été donnée à +l'Europe, sans en excepter même la première de ces représentations à +Versailles, à laquelle assistaient Racine et Louis XIV.</p> + +<p>Mais permettez-moi d'abord, pour bien vous faire comprendre dans quel +esprit la France monarchique, religieuse et littéraire de 1819, assista +à cette représentation unique, dont Talma était le grand intérêt après +Racine, permettez-moi de vous raconter comment, et par quelles +circonstances, et dans quelles dispositions poétiques il me fut donné à +moi-même d'y assister; et permettez-moi enfin de vous dire comment je +garde, de cette représentation, une si longue et si vive mémoire. Je me +souviens aussi du jour et de l'heure où je vis, pour la première fois, +au soleil levant d'Athènes, les bas-reliefs de Phidias resplendir et se +mouvoir, pour ainsi dire, sous les rayons ambiants de la lumière dorée +sur le fronton du Parthénon! Il y a des beautés <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span>de la nature +et de l'art qui s'incorporent tellement en nous par la force de +l'impression reçue qu'elles pétrifient en quelque sorte notre esprit +d'admiration, et que nous les portons à jamais en nous comme la pierre +taillée porte son empreinte. Le jour de cette représentation royale +d'<span class="italic">Athalie</span> fut pour moi une de ces commotions de l'âme qui se +répercutent sur toute une vie.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>De 1815 à 1818, dans la mansarde solitaire de la maison paternelle, à la +campagne et dans les langueurs d'une première jeunesse inoccupée, +j'avais écrit plusieurs tragédies sur le mode banal et classique de la +scène française. La première était une tragédie de <span class="italic">Médée</span>, dans le +genre de celle qui vient de donner récemment une triple gloire à M. +Legouvé, à M. Montanelli, son poétique traducteur, et à madame Ristori, +leur pathétique interprète. La seconde était une tragédie d'imagination +imitée de <span class="italic">Zaïre</span>, et dont le sujet était pris dans les croisades. La +troisième était une tragédie <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span>biblique, intitulée <span class="italic">Saül</span>, +pastiche, assez bien versifié, de Racine et d'Alfieri. Je les ai encore; +elles restent livrées justement aux intempéries de l'air et aux +insectes, qui font justice du papier noirci par une main novice, dans un +coffre de mon grenier de Milly.</p> + +<p>Je n'étais évidemment pas né pour cette poésie à personnages et à +combinaisons savantes qu'on appelle le drame. L'art, et le mécanisme, et +le coup de théâtre, et la brièveté laconique qui concentre une situation +dans un mot, me manquaient. Le théâtre parle et ne chante pas assez pour +moi. J'aurais peut-être chanté un poëme épique si c'eût été le siècle de +l'épopée; mais qui est-ce qui fait ce qu'il aurait pu faire dans ce +monde où tout est construit contre nature? Ce n'est pas moi. Nous rêvons +des pyramides, et nous ébauchons quelques taupinières.</p> + +<p>Rien n'est que fragments dans notre destinée, et nous ne sommes +nous-même qu'une rognure de ces fragments: tout homme, quelque bien doué +qu'il paraisse être, n'est qu'une statue tronquée.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span>III</h4> + +<p>Mais je me flattais secrètement alors, au bruit des brises d'hiver dans +le toit de ma mansarde et au pétillement du sarment de vigne dans +l'âtre, que quelqu'une de ces tragédies, amusement de mes ennuis de +jeunesse, aurait le bonheur de parvenir jusque sur la scène par la +protection de quelque acteur de génie ou de quelque actrice en faveur. +J'entrevoyais dans ce succès, non-seulement une précoce célébrité pour +mon nom inconnu du monde, mais un peu de fortune à ajouter pour mon +père, ma mère et mes sœurs, à la médiocrité de notre vie des champs.</p> + +<p>Que de beaux rêves ne faisais-je pas, la nuit, sur mon oreiller, quand +j'avais déposé la plume après une scène dont les vers sonores +retentissaient après coup dans ma mémoire! Quelles scènes illuminées +m'apparaissaient toutes pleines des personnages créés par mon +imagination! Quelles masses de spectateurs ondoyants au parterre sous le +vent de mes inspirations! Quelles femmes en larmes, penchées sur les +<span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span>galeries et sur les bords des loges! Quels applaudissements au +milieu desquels Talma s'avançait et proclamait mon nom! Je m'endormais +au bruit de ces ovations dans mon oreille; je les retrouvais le matin à +mon réveil. Elles m'excitaient à reprendre patiemment au lever du jour +le travail commencé.</p> + +<p>Je ne me doutais guère alors que, ces applaudissements passionnés que je +rêvais dans une salle, je les entendrais dans tout un peuple, et qu'au +lieu de faire jouer un rôle à des acteurs dans mes tragédies idéales, +j'en jouerais un moi-même dans la tragédie civile des événements de mon +temps.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Un beau jour de 1818, au printemps, mes tragédies terminées et +soigneusement recopiées par moi sur du papier à tranches dorées, +l'impatience de la célébrité et de la fortune me saisit comme une fièvre +de végétation saisit la nature en ce temps-là. Je ne dis ni à mon père +ni à ma mère pourquoi je quittais la <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span>chambre et la douce table +de famille, et je partis pour Paris par les carrioles du Bourbonnais, +appelées <span class="italic">pataches</span>, en compagnie des marchands de vin du vignoble et +des marchands de bœufs des herbages de mon pays, qui causaient de +leur commerce aux cahots inharmonieux de ces voitures. Je n'emportais +que mon <span class="italic">Saül</span>, ma meilleure espérance, dans ma valise de cuir.</p> + +<p>Je logeais, comme à l'ordinaire, dans une chambre étroite et haute du +cinquième étage du grand hôtel du <span class="italic">Maréchal de Richelieu</span>, rue +Neuve-Saint-Augustin, sur un vaste jardin qui confinait avec le +boulevard.</p> + +<p>Le lendemain de mon arrivée à Paris, je pris héroïquement, et sans me +donner le temps de la réflexion et du repentir, la résolution d'aborder +d'assaut le Théâtre-Français. Je me levai; j'écrivis à Talma, sur du +joli papier vélin, un billet dont j'ai conservé encore l'ébauche raturée +et que voici:</p> + +<p class="p2">«Monsieur et illustre Acteur,</p> + +<p>«Je suis un jeune homme inconnu, sans protection, et même sans + relations à Paris. <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span>J'ai écrit une tragédie intitulée + <span class="italic">Saül</span>. J'en ai pris le sujet dans la Bible. J'ai tenté d'en + dérober quelquefois, et autant qu'il convient à ma faiblesse, le + style à Racine. Je désire ardemment la soumettre à votre + jugement. Ma fortune et peut-être mon talent dépendent d'un + moment d'attention que vous accorderez ou que vous refuserez à + mon œuvre. Je n'ai pour me recommander à vous que ma jeunesse, + mon isolement, et ma confiance dans votre bonté, égale à mon + admiration pour votre génie. Votre réponse ou votre silence + décidera de mon sort.</p> + +<p>«Recevez, Monsieur et illustre Acteur, l'expression de mon + respect,</p> + +<p class="left50">«Alphonse de <span class="smcap">Lamartine</span>.»</p> + +<p>Grand hôtel de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, 15, à Paris.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Ce billet écrit, recopié de ma plus élégante écriture et cacheté, je le +portai moi-même à l'adresse de Talma. Le concierge du Théâtre-Français +<span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span>me l'avait donnée; c'était rue de Rivoli, 16 ou 26. Je remis +ma lettre d'une main toute tremblante dans la loge du portier de Talma, +et je rentrai dans mon hôtel pour y attendre ou le silence de mort, ou +la réponse de vie du grand tragédien.</p> + +<p>Je n'attendis pas longtemps. Au moment où j'allais sortir de ma chambre +pour aller dîner chez le restaurateur Doyen, où je prenais mes repas, +dans la même rue, près de la rue de la Paix, un domestique en riche +livrée de fantaisie frappa à ma porte et me remit un billet de Talma. Il +me répondait de sa main, avec une bonté aussi parfaite qu'elle était +prompte: «Qu'il jouait ce soir-là dans <span class="italic">Britannicus</span>, qu'il partait le +lendemain, à midi, pour sa campagne de Brunoy; mais que, si je n'étais +pas effrayé de l'heure matinale, il me recevrait à huit heures du matin +le lendemain, et qu'il entendrait avec intérêt la lecture de mon +ouvrage.»</p> + +<p>La cordialité et la promptitude d'une réponse si gracieuse, faite de la +main du grand homme de la scène à un jeune homme inconnu, m'attachèrent +instantanément et pour jamais à Talma. Soit que le style ferme et +modeste <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span>de mon billet l'eût prévenu machinalement en ma +faveur, soit que mes caractères élégants et mon nom semi-aristocratique +eussent eu un attrait non raisonné pour ses yeux, il ne m'avait pas fait +faire antichambre une heure aux portes de sa gloire. Sa réponse +respirait d'avance son accueil. On peut penser que je dormis peu cette +nuit-là. Le lendemain je croyais livrer la bataille de ma vie.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Avant huit heures j'étais à la porte de Talma. Je montrai mon billet +d'introduction au concierge; je montai, le cœur palpitant, les cinq +étages d'escaliers de bois ciré et luisant qui conduisaient au seuil du +grand homme. Je sonnai doucement, comme un visiteur qui tremble d'être +importun et qui ne veut pas donner un sursaut pénible à l'oreille du +maître de la maison.</p> + +<p>Une très-belle femme, en peignoir d'indienne à fleurs bleues, les +cheveux épars sur un cou de Clytemnestre et la ceinture dénouée laissant +entrevoir des épaules et un sein de statue antique, <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span>m'ouvrit +la porte. Ses traits étaient imposants de forme, mais bons d'expression; +ses regards répandaient comme des ombres de velours noir sur ses joues. +Elle souriait à demi, mais sans malice, en me regardant: on voyait +qu'elle était habituée à introduire bien des rêves et à éconduire bien +des illusions.</p> + +<p>«Vous voulez voir Talma?» me dit-elle; «vous êtes sans doute le jeune +homme qu'il attend? Voulez-vous bien me dire votre nom?» ajouta-t-elle +en tenant toujours sa belle et large main sur la serrure. Je lui dis mon +nom. «Entrez, Monsieur,» me dit-elle. Puis, ouvrant une autre porte qui +donnait sur le cabinet de Talma: «Mon ami,» lui dit-elle d'une voix de +caresse et de familiarité, «c'est ce jeune homme que tu as commandé de +laisser entrer.» Elle disparut après ces mots, en retirant les plis de +son peignoir sur ses pantoufles traînantes, et je restai seul en +présence de Talma.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span>VII</h4> + +<p>Talma était alors un homme assez massif, mais très-noble dans sa force, +de cinquante à soixante ans. Une robe de chambre de bazin blanc, nouée +par un foulard lâche, lui servait de ceinture. Son cou était nu et +laissait se gonfler librement à l'œil ses muscles saillants et ses +fortes veines, signes d'une charpente solide et d'une mâle énergie de +structure. Sa physionomie, qui est connue de tout le monde, était déjà +médaille; elle rappelait par la forme et par la teinte les bronzes +impériaux des empereurs du Bas-Empire. Mais ce masque romain, qui +semblait moulé sur ses traits quand il était sur la scène, tombait de +lui-même quand il était en robe de chambre, et ne laissait voir qu'un +front large, des yeux grands et doux, une bouche mélancolique et fine, +des joues un peu pendantes et un peu flasques, d'une blancheur mate, des +muscles au repos comme les ressorts d'un instrument détendus.</p> + +<p>L'ensemble de cette physionomie était imposant, l'expression simple et +attirante. On <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span>sentait l'excellent cœur sous le merveilleux +génie. Il ne cherchait à produire aucun effet: il était las d'en +produire sur la scène; il se reposait et il reposait les yeux dans sa +maison. Je me sentis à l'instant rassuré et pris au cœur par la +bonhomie sincère et grandiose à la fois de cette figure.</p> + +<p>Talma habitait alors un petit appartement au cinquième étage des façades +de la rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries et très-près du +palais. Une belle lumière du matin, un peu verdie par le reflet des +marronniers en fleurs, se jouait sur les rideaux, sur les glaces et sur +les reliures rouges des livres de son cabinet. Il me fit asseoir entre +la cheminée et la fenêtre, et il s'assit en face de moi dans un fauteuil +de forme grecque. Une petite table à guéridon nous séparait. Je tirai du +pan boutonné de mon habit mon manuscrit relié en album et je le posai +timidement sur la table. Il l'ouvrit, le parcourut rapidement du doigt, +et me fit compliment sur la netteté et sur l'élégance de mon écriture.</p> + +<p>«Lisez,» me dit-il en me le rendant, «et, pour épargner votre fatigue et +notre temps, lisez seulement les scènes qui sont de nature <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span>à +me donner une idée nette du style et de l'ouvrage.» J'ouvris le +manuscrit et je lus.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Dès la première scène il parut frappé, malgré le tremblement de ma voix, +de l'harmonie et de la pureté des vers. «On voit que vous avez beaucoup +lu Racine, peut-être trop,» me dit-il à la fin de la scène. «Continuez.»</p> + +<p>Je lus pendant environ trois quarts d'heure, sans que sa vaste tête, +appuyée sur sa main, donnât aucun signe ni de lassitude ni +d'approbation. Cette immobilité et ce silence me glaçaient un peu. Aux +dernières scènes, ma voix fléchissante et entrecoupée trahissait mon +inquiétude: je me repentais d'être venu chercher si loin une rude +vérité. Quand j'eus terminé ma lecture, Talma, dans la même attitude, +continua de se taire et de réfléchir longtemps. Je respirais à peine. À +la fin, se levant de son siége et s'avançant vers moi avec un sourire +affectueux: «Jeune homme,» me dit-il de sa voix la plus grave et la plus +émue, «j'aurais <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span>voulu vous connaître il y a vingt ans: vous +auriez été mon poëte; maintenant il est trop tard; vous venez au monde, +et je m'en vais. Vos vers sont vraiment des vers, votre pièce est bien +conçue et bien conduite; il y a des scènes susceptibles de produire de +grands effets, et, avec quelques corrections que je vous indiquerai à +loisir, je me charge de la réception, du rôle et du succès. Seulement il +y a çà et là trop de jeunesse et trop de déclamation poétique, au lieu +d'art dramatique. Ce n'est rien; ce sont des feuilles à élaguer pour +laisser nouer et mûrir le fruit. Quel âge avez-vous? D'où êtes-vous? +Quelle est votre famille? votre situation dans le monde? et à quoi vous +destinez-vous? Parlez-moi comme à un père; je me sens un véritable +intérêt pour vous.»</p> + +<p>«—Je suis de province,» lui répondis-je; «ma famille est considérée +dans notre pays; elle habite ses terres dans les environs de Mâcon et +dans les montagnes du Jura, patrie de ma grand'mère paternelle; ma +famille est riche, mais mon père ne l'est pas. Après avoir servi Louis +XVI dans ses armées, il vit en gentilhomme oisif, mais lettré, dans une +<span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span>petite terre, apanage d'un cadet de famille. Il a beaucoup +d'enfants; je suis son seul fils. Ma mère, qui est de Paris et qui a été +élevée à la cour, nous a transmis les goûts et les sentiments délicats +du monde où elle a vécu dans son premier âge. J'ai fait de bonnes études +chez les jésuites; j'ai servi quelque temps comme mon père dans la +maison militaire du roi; cette vie monotone, sans guerre et sans gloire, +m'a dégoûté. J'ai voyagé, puis je suis rentré dans la maison paternelle +à la campagne, où l'ennui et l'oisiveté me rongent, et où j'essaye +d'évaporer en poésie cet ennui de mon âme. Je voudrais agir, je voudrais +sortir de mon obscurité. Je voudrais rapporter quelque honneur au nom de +mon père, quelque consolation au cœur de ma mère. J'ai pensé à vous. +J'ai écrit trois ou quatre tragédies; vous venez d'en entendre une. +Seriez-vous assez bon pour me tendre cette main et pour m'aider à +parvenir sur la scène?»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span>IX</h4> + +<p>Il avait des larmes, en m'écoutant, dans ses beaux yeux bleus. +«Déjeunons,» me dit-il du ton avec lequel Auguste dit à Cinna: «<span class="italic">Prends +un siége, Cinna!</span>» Puis il essuya ses yeux d'un revers de main. «Vous +m'attendrissez,» me dit-il, «avec ces images de père, de mère, de +sœurs, plus encore qu'avec vos beaux vers bibliques. <span class="italic">Soyons amis</span>, +ajouta-t-il en souriant.»</p> + +<p>Il sonna. La belle personne qui m'avait introduit entr'ouvrit la porte +du cabinet contigu au salon. Elle avait fait sa toilette pour sortir, +pendant ma lecture. Elle me parut plus éclatante, mais non plus +gracieuse que le matin.</p> + +<p>«Que veux-tu? mon ami,» dit-elle à Talma. Puis, voyant à ses yeux +humides qu'il avait été ému plus que d'habitude: «La tragédie de +monsieur est donc bien touchante,» lui demanda-t-elle avec hésitation, +«puisqu'elle te fait pleurer?»</p> + +<p>«—Oui, oui,» répondit-il entre ses dents, «mais ce n'est pas la +tragédie qui me fait monter des larmes aux yeux; c'est ce jeune homme. +Fais-nous servir le déjeuner, sur ce guéridon, <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span>dans mon +cabinet. Monsieur veut bien se contenter de mes œufs frais, de mon +beurre et de mon chocolat. Nous causerons plus à l'aise jusqu'à l'heure +de Brunoy.»</p> + +<p>«—Eh bien! on va te servir. Adieu!» dit-elle, «je sors jusqu'à midi.» +Puis, embrassant Talma et me saluant à demi, elle sortit en me jetant un +long regard de curiosité et de bienveillance.</p> + +<h4>X</h4> + +<p>On apporta le déjeuner sur un guéridon, et, tout en déjeunant lentement +et frugalement aux rayons du soleil levant sur les arbres et aux +roucoulements des tourterelles sur les toits de la maison, Talma me +disait: «La nature vous a donné le sentiment et l'harmonie des beaux +vers; vous ferez ce que vous voudrez faire. Mais, si vous vous destinez +au théâtre, venez souvent me voir à Brunoy; nous ferons la poétique de +ce temps-ci à l'ombre de mes allées. Là j'ai tout mon temps à moi; je le +dépense délicieusement avec quelques amis; soyez de ce nombre. Je serai +fier que votre <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span>avenir, dont j'espère bien, ait commencé dans +mon jardin. N'y mettez point de fausse discrétion; venez souvent, venez +à toute heure: Brunoy sera toujours ouvert pour vous. J'aime la nature, +et je me sens meilleur quand je suis dans mes bois.»</p> + +<p>Puis, reprenant la question de ma tragédie à jouer: «Voyez, me dit-il, +c'est très-bien. «Si nous étions au siècle de Louis XIV, où la tragédie +française, fille de la tragédie grecque et latine, n'était qu'une +sublime conversation, un dialogue des morts en action sur la scène, je +n'hésiterais pas à vous jouer demain et à vous garantir un grand +applaudissement au théâtre; mais entre Corneille, Racine et ce +siècle-ci, il est né une autre tragédie, d'un homme de génie moderne, +antérieure à eux, nommée <span lang="en">Shakspeare</span> (connaissez-vous <span lang="en">Shakspeare</span>?). Eh +bien! ce <span lang="en">Shakspeare</span> a révolutionné la scène. Corneille est l'héroïsme, +Racine est la poésie, <span lang="en">Shakspeare</span> est le drame. C'est par lui que je suis +devenu ce que je suis. Si vous voulez sérieusement devenir un grand +poëte théâtral, vous en êtes le maître; mais ne faites plus de tragédie, +faites le drame; oubliez l'art français, <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span>grec ou latin, et +n'écoutez que la nature. Je n'ai pas eu d'autre maître, et voilà +pourquoi on m'aime.»</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>À ces mots, un vigoureux coup de sonnette retentit comme un tocsin dans +la petite antichambre de Talma; la porte s'ouvrit avec fracas, et une +femme toute tumultueuse et toute familière entra sans se faire annoncer +dans le cabinet. Elle était grande, maigre, pâle, très-laide, avec +quelques traces de sensibilité féminine dans les yeux et sur les joues. +Elle jeta avec un geste de dégoût son vieux chapeau de soie noire sur un +meuble; elle découvrit de longs cheveux noirs roulés en bandeaux comme +un diadème sur son front.</p> + +<p>«Ah! c'est toi, Duchesnois!» lui dit Talma d'une voix creuse. «J'aurais +dû le deviner à ton coup de sonnette: tu entres comme un ouragan, et tu +sors souvent comme une pluie,» ajouta-t-il en riant, en faisant allusion +à l'éternelle pleurnicherie de sa camarade sur la scène.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span>«—Ah! c'est que je suis révoltée, indignée, furieuse,» +répondit mademoiselle Duchesnois en prenant un siége et en s'asseyant +entre Talma et moi.</p> + +<p>Et, prenant alors la parole avec une volubilité turbulente, elle raconta +à Talma je ne sais quel grief théâtral ridicule et sanglant qu'elle +avait contre les gentilshommes de la chambre chargés de la discipline du +Théâtre-Français et contre les Bourbons qui autorisaient ces iniquités +et ces humiliations. «Cela ne peut pas durer, cela ne durera pas!» +criait-elle sans faire attention à moi, et sans savoir si je n'étais pas +un de ces royalistes contre lesquels elle se répandait en malédictions +et en menaces. «Non, cela ne durera pas! Il y faudra du sang; mais +n'importe, il faut qu'on nous en délivre à tout prix, même au prix du +sang!»</p> + +<p>—Ah! Duchesnois,» interrompit Talma d'un ton de modération grandiose et +humaine, «tu ne penses pas, tu ne penses pas ce que tu dis là. Je +connais ton cœur, il vaut mieux que ton humeur. Tout ce qui coûte du +sang coûte trop cher. Tais-toi! D'ailleurs,» en me montrant du doigt, +«sais-tu seulement <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span>devant qui tu parles, et si tu ne blesses +pas les opinions et le cœur de ce jeune homme, qui a été élevé dans +le culte des Bourbons par sa famille?»</p> + +<p>En effet, j'étais muet par convenance, mais la rougeur de la honte +colorait mes joues en entendant blasphémer ainsi ce que mon devoir était +de respecter et de défendre.</p> + +<p>Mademoiselle Duchesnois s'en aperçut. Son bon cœur prévalut à +l'instant sur sa petite colère.</p> + +<p>«Ah! Monsieur,» me dit-elle, «je vous demande pardon si je vous ai +affligé; oubliez ce que j'ai dit. Je n'aime pas les Bourbons, mais je ne +veux la mort de personne. C'est que, voyez-vous, je suis reine aussi, et +je ne puis tolérer les humiliations dont on nous abreuve!»</p> + +<p>Après ces mots elle se retira avec la même fougue qu'elle avait montrée +en entrant.</p> + +<p>Nous achevâmes la matinée dans un entretien prolongé avec Talma. Je +sortis pénétré de sa bonté, et lui promettant d'aller passer quelques +jours à Brunoy. Et je tins parole; mais je ne donnai pas suite à mes +projets de représentations théâtrales. Je repartis bientôt après +<span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span>pour les Alpes, où de nouveaux sites et de nouvelles +impressions m'inspirèrent de nouvelles pensées.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Un an après, je revins passer l'hiver à Paris. Je revis Talma; il me +provoqua lui-même, cette fois, à écrire pour la scène. Je n'y songeais +déjà plus; ma vie avait pris un autre cours: j'aspirais à entrer dans la +diplomatie. On récitait déjà dans Paris mes vers élégiaques, +philosophiques ou religieux; mon nom rayonnait dans le demi-jour; je ne +voulais plus, pour quelques ovations de scènes, renoncer à la carrière +politique, bien plus conforme qu'on ne le croit à mes instincts +naturels. Je préférais, comme je préfère encore, la pensée réalisée en +action à des rêves flottants sur des pages! Mais je mourrai à cet égard +incompris. Le préjugé de mon siècle aura été plus fort que moi: il m'a +relégué au rang des poëtes. C'est un bel exil, mais ce n'était pas ma +place. Que faire? Se résigner, et dire comme Galilée: <span class="italic" lang="it">E pur si muove!</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span>Mais revenons à <span class="italic">Athalie</span>.</p> + +<p>Talma me dit qu'on allait la représenter avec une solennité digne des +théâtres antiques, et qu'il étudiait déjà pour cette représentation le +rôle du grand-prêtre.</p> + +<p>«—C'est prodigieusement beau,» me dit-il en passant sa large main sur +son front, «mais c'est prodigieusement difficile. Si je suis trop +prophète dans ma diction, je tombe dans le prêtre fanatique, et je +refoule dans les âmes l'intérêt qui s'attache au petit Joas, pupille du +temple et du pontificat. Si je suis trop politique dans ma physionomie +et dans mon geste, j'enlève à ce rôle le caractère d'inspiration et +d'intervention divine qui fait la grandeur et la sainteté de cette +tragédie. Tenez,» ajouta-t-il, «que pensez-vous de cet accent?»</p> + +<p>Et il me récita en robe de chambre et en pantoufles trente ou quarante +vers du rôle du grand-prêtre qui auraient fait tressaillir le temple de +Jérusalem!</p> + +<p>«—C'en est fait,» lui dis-je, «Racine vous attendait pour être +interprété selon son esprit. À chaque chef-d'œuvre de la scène il +faut un chef-d'œuvre de la nature pour le <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span>personnifier aux +yeux et à l'oreille d'un siècle. Vous avez été <span class="italic">Tacite</span> dans +<span class="italic">Britannicus</span>, vous serez la <span class="italic">Bible</span> dans <span class="italic">Athalie</span>.»</p> + +<p>Il m'offrit sa loge pour m'y faire assister. L'Europe entière m'aurait +envié, à moi, pauvre jeune homme ignoré, cette faveur. J'acceptai avec +reconnaissance, mais je ne fis point usage de cette obligeance de Talma. +Le point de vue latéral d'une loge d'acteur n'était pas favorable à +l'illusion de l'ensemble. La faveur d'une femme illustre et pieuse m'en +procura une autre bien plus centrale aux premières loges en face, +presque à côté de l'amphithéâtre préparé, pour cette solennité, à la +famille des rois.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Les Bourbons étaient rentrés récemment en France après un long exil, et +par la brèche de nos désastres militaires. Ils n'avaient point ouvert +cette brèche; ils venaient au contraire pour la fermer et pour la +réparer; mais l'esprit d'un peuple vaincu et humilié est injuste envers +ceux qui prennent la rude tâche de le <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span>relever de ses ruines. +Il attribue injustement ses malheurs au gouvernement qui en porte le +premier le poids. Il n'y a point de justice à espérer d'une nation qui a +été dix ans ivre de gloire, et qui vient, par un retour nécessaire des +choses humaines, d'être abattue sous le poids des revers et des +humiliations.</p> + +<p>Tel était alors l'état de la France. Les Bourbons étaient dans ce moment +son seul salut, mais ce salut même lui rappelait qu'elle avait besoin +d'être sauvée; elle les subissait en grondant, comme le malade subit le +remède.</p> + +<p>Les Bourbons, de leur côté, se rendaient parfaitement compte de cette +impopularité de contre-coup qui leur faisait porter la responsabilité de +Moscou, de Waterloo, du 20 mars et des deux invasions de la France. Ils +ne pouvaient pas offrir à leur patrie un second Bonaparte pour illustrer +ses armées détruites par vingt victoires ou pour renverser par toute +l'Europe les trônes légitimes que leur retour venait au contraire de +relever ou de raffermir. Les gloires modestes et les humbles félicités +de la paix étaient les seuls prestiges qu'ils pussent opposer au +prestige qui rayonnait de Marengo, d'Austerlitz et de Sainte-Hélène. Il +fallait, <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span>de ce peuple militaire, refaire à contre-cœur un +peuple civil. La liberté parlementaire, qui ennoblit l'obéissance, les +industries, qui honorent et multiplient le travail, la légalité, les +arts, les lettres, la religion, toutes ces puissances morales étaient +leur seul moyen de gouvernement. Il fallait confondre leur nom avec tous +ces bienfaits et toutes ces gloires de la paix qui attachent un peuple à +ses princes par le bien-être, et qui lui font oublier, dans la sérénité +d'un règne pacifique, les éblouissements d'une dictature de héros.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Louis XVIII, prince infiniment plus éclairé et plus philosophe qu'on ne +le suppose, sentait profondément cette nécessité. Convaincu que la +restauration de sa dynastie ne pouvait se naturaliser que par la liberté +des discussions parlementaires et par le concours électif de la nation +elle-même à son gouvernement, il s'en rapportait à la Constitution qu'il +avait donnée de la solidité de son trône.</p> + +<p>Mais ce trône, il ne voulait pas seulement le <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span>consolider, il +voulait lui rendre son antique prestige. Depuis François I<sup>er</sup>, les +lettres étaient un des caractères de la France; elles brillaient sur la +tête de ses rois comme la plus belle pierre précieuse de leur diadème. +C'était, depuis les Grecs de l'antiquité et depuis les Italiens de la +Renaissance, le peuple littéraire entre tous les peuples. Richelieu lui +avait donné l'Académie, la religion lui avait donné la chaire, Louis XIV +lui avait donné sa cour de poëtes, d'orateurs, de moralistes. Le règne +de Louis XV lui avait donné Montesquieu, Voltaire, Buffon, J.-J. +Rousseau, l'Encyclopédie, la philosophie du dix-huitième siècle toute +pétrie du génie des lettres. Le règne de Louis XVI lui avait donné la +politique littéraire et oratoire, dans cette foule d'écrivains dont +Mirabeau avait été la dernière voix; il lui avait donné enfin la +Révolution, qui n'était au fond qu'une dernière explosion des lettres +françaises. Les noms des rois de nos dynasties et la gloire des lettres +se trouvaient partout confondus dans une inséparable solidarité de +rayons. Les rois faisaient corps avec les poëtes, et les poëtes +faisaient auréole avec les rois.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span>XV</h4> + +<p>Louis XVIII, en prince habile, voulait rappeler cette grandeur nationale +de sa maison à la nation par tous ses sens. Racine, selon lui, faisait +partie de la dynastie de Louis XIV; en popularisant Racine il +repopularisait son ancêtre. Il chercha quelle était l'œuvre de Racine +dans laquelle le génie du poëte, la majesté de la monarchie, la sainteté +de la religion nationale étaient le mieux rassemblés, pour restituer à +ces trois institutions, la religion, la +monarchie des Bourbons et les lettres, le prestige dont il voulait +éblouir la France pour la rattacher par un légitime orgueil national à +son passé monarchique. Il trouva <span class="italic">Athalie</span>. Il ordonna à ses ministres +et à ses gentilshommes de la chambre de préparer une représentation +féerique et politique d'<span class="italic">Athalie</span>.</p> + +<p>On choisit la salle de l'Opéra comme la scène des prodiges. Cette salle +immense et monumentale s'élevait alors dans la rue de Richelieu, à la +place où une fontaine funéraire <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span>lave éternellement la trace du +sang de l'infortuné duc de Berry, assassiné sous le vestibule de ce +théâtre si peu de mois après cette fête. On devait, pour compléter +l'enchantement de l'esprit par l'enchantement de tous les sens, +représenter <span class="italic">Athalie</span> avec les chœurs, qui sont le cadre prophétique +et musical du drame.</p> + +<p>Tous les grands artistes de la France, musiciens, décorateurs, peintres, +chorégraphes, exécutants, danseurs, danseuses, acteurs et actrices +furent invités par le gouvernement à concourir, sous la direction +poétique de Talma, à la dignité, à la splendeur, aux délices de cette +représentation. C'était l'apothéose du siècle de Louis XIV sous +l'apothéose de Racine. La France entière se pressa et se recueillit pour +y assister.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>J'y étais. Une famille illustre par le génie autant que par la naissance +m'avait jugé digne de contempler un tel spectacle, pour me donner +l'émulation d'une gloire dont elle avait, dans sa bienveillance, le +pressentiment pour <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span>ma jeunesse. J'entrai dans la salle comme +je serais entré dans un siècle illuminé parmi les siècles pour se donner +à lui-même en représentation éclatante dans la nuit des temps. Les +gerbes de lumière, jaillissant des lustres, de la rampe, des +candélabres, et répercutées par les diamants des femmes de la cour, +m'éblouirent un moment comme d'une cécité lumineuse. La salle, dont le +rideau était encore baissé, était pleine de spectateurs. Le parterre +ondoyait, les galeries se mouvaient, les loges débordaient, comme des +corbeilles trop pleines, de têtes et de fleurs.</p> + +<p>La famille royale occupait, au milieu de la salle, en face de la scène, +un amphithéâtre avancé comme un promontoire sur un océan. Les regards y +cherchaient avec respect le roi, qui ressemblait, par sa coiffure et son +costume, à l'apparition posthume d'un autre âge; le comte d'Artois, son +frère, protecteur de l'abbé Delille, ce lauréat de l'exil; le duc +d'Angoulême, le duc de Berry, ses fils, et la fille de Louis XVI, cette +princesse plus tragique par ses malheurs que la tragédie à laquelle elle +venait assister. Des symphonies sourdes et lointaines comme l'écho des +cantiques d'un temple, <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span>sortant par les pores de l'édifice, +remplissaient l'air d'un bourdonnement, harmonieux qui préparait l'âme à +de mystiques sensations. Tout à coup le rideau de la scène se leva comme +si le vent de l'inspiration céleste eût déchiré le voile du Temple.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Le Temple apparut dans la lumière dorée dont je l'ai vu plus tard +baigné, par un beau jour, sur la montagne dont le précipice est la +<span class="italic">vallée des Lamentations</span>. On sait que le Temple n'était pas seulement +la maison du Dieu Jéhova, mais l'habitation d'une foule innombrable de +lévites, de prêtres, de pontifes, de prophètes, habitant, avec leurs +familles consacrées, les immenses dépendances, portiques, cours, +jardins, séminaires dont il était entouré. Ces jardins, ces cours, ces +portiques, ces galeries, d'une architecture hébraïque et persane +semblable au tombeau d'Absalon dans la vallée de Josaphat, avaient été +fantastiquement imités ou inventés par l'artifice des décorateurs. Les +regards, dépaysés par l'illusion, <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span>transportaient l'âme au +milieu des pompes religieuses de Sion.</p> + +<p>Un profond silence régnait dans la foule; chacun se recueillait dans +l'attente d'un drame déjà aussi réel qu'un événement. On se demandait en +soi-même quelle serait la voix qui oserait s'élever sur cette scène en +consonnance avec cette grandeur et cette antiquité du spectacle. On se +demandait surtout quelle serait la langue assez majestueuse, assez +grave, assez prophétique, assez divine, pour proférer des paroles +françaises dans ces portiques de David, d'Isaïe, de Jéhova. On +s'alarmait d'avance de la dissonance qu'on allait entendre; on craignait +le premier accent, le premier vers des acteurs; on ne se souvenait plus +que Racine avait retrouvé un jour, pour écrire <span class="italic">Athalie</span>, les foudres +d'Isaïe, les larmes de David, les illuminations du Sinaï.</p> + +<p>Enfin Talma parut; ou plutôt ce n'était plus Talma, c'était le sacerdoce +hébraïque personnifié dans ce roi des sacrifices; le chef à la fois +politique et inspiré d'une théocratie souveraine, qui régnait, comme en +Égypte, par la main des rois auxquels il intimait les ordres de Dieu. +Son costume et sa physionomie <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span>le transfiguraient en prophète. +Nulle pensée ne se pétrifiait aussi complètement sur les traits du +visage que celle de Talma. Son visage devenait à volonté sa pensée.</p> + +<p>Il était accompagné d'un guerrier hébreu, Abner, sous les traite de +Lafon, son rivai de la scène. Lafon, qui avait le front noble, l'œil +brave, le geste héroïque, l'accent martial, était très-apte aux rôles de +héros. Un peu plus grand que nature, il plaisait dans les sentiments +surhumains; il était l'art, Talma était la nature. Il était, de plus, un +homme justement aimé et estimé pour son cœur. Ce fut lui seul qui, en +parlant de l'âme et en pleurant des larmes sincères sur le cercueil de +son rival Talma, arracha des larmes à cent mille spectateurs que les +discours académiques des poëtes et des orateurs avaient laissés froids.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>L'acteur qui représentait Abner entr'ouvrit les lèvres après avoir +promené un long regard de tristesse sur la solitude du temple. Il y +avait toute une conjuration et toute une lamentation <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span>dans ce +seul regard. Sa voix, concentrée comme celle du deuil sur un sépulcre, +laissa tomber ces vers, qui étaient dans la mémoire de tout le monde et +que tout le monde entendit pour la première fois.</p> + +<p class="p2">ABNER.</p> + +<p class="poem">Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel;<br> + Je viens, selon l'usage antique et solennel,<br> + Célébrer avec vous la fameuse journée<br> + Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée.<br> + Que les temps sont changés! Sitôt que de ce jour<br> + La trompette sacrée annonçait le retour,<br> + Du temple, orné partout de festons magnifiques,<br> + Le peuple saint en foule inondait les portiques.<br> + Et tous, devant l'autel avec ordre introduits,<br> + De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fruits,<br> + Au Dieu de l'univers consacraient ces prémices.<br> + Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices.<br> + L'audace d'une femme, arrêtant ce concours,<br> + En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.<br> + D'adorateurs zélés à peine un petit nombre<br> + Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.</p> + +<p>Il poursuivit, et il exposa dans cet entretien à demi-voix la situation +religieuse et politique de Jérusalem et du peuple de Dieu sous la reine +<span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span>impie et usurpatrice qui occupait le trône de Juda.</p> + +<p>Il y avait deux royaumes dans Israël: l'un composé de dix tribus et +gouverné par Achab et sa femme Jézabel; l'autre composé des tribus de +Juda et de Benjamin seulement. Ce second royaume siégeait à Jérusalem, +possesseur privilégié du Temple et gouverné par Joram, roi de Juda de la +race légitime de David. Joram, par un mariage politique qui rétablissait +la paix entre les deux États, avait épousé Athalie, fille d'Achab et de +Jézabel. Athalie, princesse impérieuse et séduisante, avait dominé son +mari Joram; elle l'avait entraîné dans l'idolâtrie; elle avait même +obtenu de lui la tolérance du culte de Baal, dieu syrien, ennemi de +Jéhova, à côté du temple de Jéhova. Joram était mort; son fils Ochosias +lui avait succédé. Athalie, sa mère et sa tutrice, régnait sous son nom. +Ce malheureux roi, dans une visite qu'il alla faire au roi Achab, son +aïeul, fut massacré par un nommé <span class="italic">Jéhu</span>, tribun ou prophète (c'était +alors la même chose), qui avait eu mission des autres prophètes +d'exterminer la race d'Achab. Jéhu avait fait jeter par les fenêtres du +palais de Samarie Jézabel, femme d'Achab <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span>et mère d'Athalie. Il +avait fait défendre d'ensevelir ses restes, et les avait fait dévorer +par les chiens dans une vigne.</p> + +<p>Athalie, pour venger son père et sa mère des cruautés des prophètes, +avait fait immoler à son tour tous les enfants de son fils Ochosias, de +peur que ces rejetons de la famille de David par Joram ne prévalussent +un jour sur la maison d'Achab. Pendant ce massacre, une sœur +d'Ochosias, qui vivait dans l'intérieur du temple, était parvenue à +sauver un de ses neveux, le petit Joas, encore à la mamelle. On avait +mal compté les cadavres en les jetant aux chiens. Joas, élevé dans +l'ombre du temple par Josabeth sous un autre nom, n'était connu que +d'elle et du grand-prêtre Joad.</p> + +<p>Voilà toute l'exposition faite en vers si épiques par Joad au guerrier +Abner. Il ne lui révèle pas encore cependant l'existence de l'enfant; il +se contente de le sonder artificieusement, et de le préparer à la +défection de la cause d'Athalie par le murmure. Abner n'y paraît que +trop disposé de lui-même; il parle déjà d'Athalie en traître plutôt +qu'en serviteur. Il révèle à Joad les inimitiés secrètes de cette reine +contre lui.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span>JOAD.</p> + +<p class="poem">D'où vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment?</p> + +<p>ABNER.</p> + +<p class="poem">Pensez-vous être saint et juste impunément?<br> + Dès longtemps elle hait cette fermeté rare<br> + Qui rehausse en Joad l'éclat de la tiare;<br> + Dès longtemps votre amour pour la religion<br> + Est traité de révolte et de sédition.<br> + Du mérite éclatant cette reine jalouse<br> + Hait surtout Josabeth, votre fidèle épouse.<br> + Si du grand-prêtre Aaron Joad est successeur,<br> + De notre dernier roi Josabeth est la sœur.<br> + Mathan, d'ailleurs, Mathan, ce prêtre sacrilége,<br> + Plus méchant qu'Athalie, à toute heure l'assiége;<br> + Mathan, de nos autels infâme déserteur,<br> + Et de toute vertu zélé persécuteur.<br> + C'est peu que, le front ceint d'une mitre étrangère,<br> + Ce lévite à Baal prête son ministère;<br> + Ce temple l'importune, et son impiété<br> + Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté.<br> + Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente;<br> + Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante.<br> + Il affecte pour vous une fausse douceur,<br> + Et par là, de son fiel colorant la noirceur,<br> + Tantôt à cette peine il vous peint redoutable,<br> + Tantôt, voyant pour l'or sa soif insatiable,<br> + <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span>Il lui feint qu'en un lieu, que vous seul connaissez,<br> + Vous cachez des trésors par David amassés.<br> + Enfin, depuis deux jours, la superbe Athalie<br> + Dans un sombre chagrin paraît ensevelie.<br> + Je l'observais hier, et je voyais ses yeux<br> + Lancer sur le lieu saint des regards furieux;<br> + Comme si dans le fond de ce vaste édifice<br> + Dieu cachait un vengeur armé pour son supplice.<br> + Croyez-moi; plus j'y pense et moins je puis douter<br> + Que sur vous son courroux ne soit prêt d'éclater,<br> + Et que de Jézabel la fille sanguinaire<br> + Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.</p> + +<p>Ces confidences d'Abner amènent ces vers, restés monuments de parole, +dans la bouche du grand-prêtre.</p> + +<p class="poem">Celui qui met un frein à la fureur des flots<br> + Sait aussi des méchants arrêter les complots.<br> + Soumis avec respect à sa volonté sainte,<br> + Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.<br> + Cependant je rends grâce au zèle officieux<br> + Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux.<br> + Je vois que l'injustice en secret vous irrite,<br> + Que vous avez encor le cœur israélite.<br> + Le Ciel en soit béni!... Mais ce secret courroux,<br> + Cette oisive vertu, vous en contentez-vous?<br> + La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère?<br> + <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span>Huit ans déjà passés, une impie étrangère<br> + Du sceptre de David usurpe tous les droits,<br> + Se baigne impunément dans le sang de nos rois,<br> + Des enfants de son fils détestable homicide,<br> + Et même contre Dieu lève son bras perfide;<br> + Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant État,<br> + Vous, nourri dans les camps du saint roi Josaphat,<br> + Qui sous son fils Joram commandiez nos armées,<br> + Qui rassurâtes seul nos villes alarmées<br> + Lorsque d'Ochosias le trépas imprévu<br> + Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu:<br> + «Je crains Dieu, dites-vous, sa vérité me touche!»<br> + Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche:<br> + «Du zèle de ma loi que sert de vous parer?<br> + Par de stériles vœux pensez-vous m'honorer?<br> + Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices?<br> + Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses?<br> + Le sang de vos rois crie, et n'est point écouté.<br> + Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété;<br> + Du milieu de mon peuple exterminez les crimes,<br> + Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes.»</p> + +<p>La scène continue; le secret de l'existence d'un roi légitime, à peine +retenu sur les lèvres du grand-prêtre, se laisse percer par Abner. Ce +guerrier s'éloigne, la défection déjà dans le cœur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span>Josabeth, qui a sauvé et nourri de son lait le fils d'Ochosias +sous le nom d'Éliacin, paraît à la place d'Abner sur la scène; le +grand-prêtre lui dit que l'heure est venue de déclarer le rang de +l'orphelin aux lévites rassemblés par ses soins pour restaurer par les +armes ce jeune prince.</p> + +<p>Josabeth s'alarme comme une mère; elle rappelle au grand-prêtre, son +époux, combien lui a coûté le salut de cet enfant. Ni Homère, ni Virgile +ne donnent à Hécube et à Andromaque des accents si maternels et si +épiques.</p> + +<p class="poem"> + Hélas! l'état horrible où le Ciel me l'offrit<br> + Revient à tout moment effrayer mon esprit.<br> + De princes égorgés la chambre était remplie;<br> + Un poignard à la main, l'implacable Athalie<br> + Au carnage animait ses barbares soldats,<br> + Et poursuivait le cours de ses assassinats.<br> + Joas, laissé pour mort, frappa soudain ma vue.<br> + Je me figure encor sa nourrice éperdue,<br> + Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain,<br> + Et, faible, le tenait renversé sur son sein.<br> + Je le pris tout sanglant. En baignant son visage,<br> + Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage;<br> + Et, soit frayeur encore ou pour me caresser,<br> + De ses bras innocents je me sentis presser...<br> + <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span>Grand Dieu! que mon amour ne lui soit point funeste!<br> + Du fidèle David c'est le précieux reste:<br> + Nourri dans ta maison en l'amour de ta loi,<br> + Il ne connaît encor d'autre père que toi.<br> + Sur le point d'attaquer une reine homicide,<br> + À l'aspect du péril si ma foi s'intimide,<br> + Si la chair et le sang, se troublant aujourd'hui,<br> + Ont trop de part aux pleurs que je répands pour lui,<br> + Conserve l'héritier de tes saintes promesses,<br> + Et ne punis que moi de toutes mes faiblesses!</p> + +<p>JOAD.</p> + +<p class="poem">Vos larmes, Josabeth, n'ont rien de criminel;<br> + Mais Dieu veut qu'on espère en son soin paternel.<br> + Il ne recherche point, aveugle en sa colère,<br> + Sur le fils qui le craint l'impiété du père.<br> + Tout ce qui reste encor de fidèles Hébreux<br> + Lui viendront aujourd'hui renouveler leurs vœux.<br> + Autant que de David la race est respectée,<br> + Autant de Jézabel la fille est détestée.<br> + Joas les touchera par sa noble pudeur<br> + Où semble de son rang reluire la splendeur;<br> + Et Dieu, par sa voix même appuyant notre exemple,<br> + De plus près à leur cœur parlera dans son temple.<br> + Deux infidèles rois tour à tour l'ont bravé:<br> + Il faut que sur le trône un roi soit élevé<br> + Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres<br> + Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres,<br> + <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span>L'a tiré par leur main de l'oubli du tombeau,<br> + Et de David éteint rallumé le flambeau...</p> + +<p class="poem">Grand Dieu! si tu prévois qu'indigne de sa race,<br> + Il doive de David abandonner la trace,<br> + Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché<br> + Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a séché!<br> + Mais si ce même enfant, à tes ordres docile,<br> + Doit être à tes desseins un instrument utile,<br> + Fais qu'au juste héritier le sceptre soit remis!<br> + Livre en mes faibles mains ses puissants ennemis!<br> + Confonds dans ses conseils une reine cruelle!<br> + Daigne, daigne, mon Dieu! sur Mathan et sur elle<br> + Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur,<br> + De la chute des rois funeste avant-coureur!...</p> + +<p>La voix de Talma, dans ces derniers vers, grondait, comme le destin des +rois, derrière le mystère des révolutions prochaines. Il sortit de la +scène comme le prophète des calamités royales.</p> + +<p>L'acte était fini; des chœurs mélodieux remplirent l'entr'acte; mais +les chœurs, il faut en convenir, bien qu'immensément loués par les +rhéteurs sur parole, n'étaient ni à la hauteur du temple de Sion, ni à +la hauteur des grands lyriques sacrés ou profanes. Racine s'était trop +<span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span>épuisé de génie dans ce premier acte pour se retrouver, dans +le chœur, égal à lui-même. Cependant, comme la musique emportait les +paroles sur l'aile des mélodies, l'effet de ce chœur répandait un +parfum de recueillement, d'espérance et de prière dans la salle. L'Opéra +n'était plus un théâtre; c'était un sanctuaire: Racine et Talma +l'avaient purifié.</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>Le second acte s'ouvrit sous ces impressions. Personne n'avait ni parlé +ni respiré entre ces deux actes. La grandeur de la scène, la majesté du +pontificat, l'intervention divine pressentie dans le grand-prêtre, la +divinité surtout de la langue des vers dont la perfection faisait +oublier le rhythme pour ne penser qu'au sens, enfin la voix et la +prononciation de Talma, qui résumait dans son accent tous les échos +souterrains ou célestes du Temple, suspendaient la vie des auditeurs. La +présence du roi et des princes, cette autre maison de Juda pour la +France restaurée, et restaurant avec elle la religion et la poésie de +Louis XIV, ajoutait à la puissance <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span>de l'impression quelque +chose de tendre, d'antique, de miraculeux.</p> + +<p>À la première scène, des femmes et un enfant éperdus s'élancent des +profondeurs du temple sur la scène: c'est Josabeth, la nourrice de Joas +sauvé, les femmes et les filles des lévites, et Zacharie, fils de +Josabeth, élevé avec Joas dans le temple, mais ne connaissant encore ni +le vrai nom ni le rang de son frère de lait. Zacharie annonce à sa mère +la présence inattendue et sacrilége d'Athalie dans le temple.</p> + +<p class="p2">ZACHARIE.</p> + +<p class="poem">... Dans un des parvis aux hommes réservé,<br> + Cette femme superbe entre, le front levé,<br> + Et se préparait même à passer les limites<br> + De l'enceinte sacrée, ouverte aux seuls lévites.<br> + Le peuple s'épouvante et fuit de toutes parts.<br> + Mon père... Ah! quel courroux animait ses regards!<br> + Moïse à Pharaon parut moins formidable.<br> + «Reine, sors, a-t-il dit, de ce lieu redoutable,<br> + D'où te bannit ton sexe et ton impiété.<br> + Viens-tu du Dieu vivant braver la majesté?»<br> + La reine, alors sur lui jetant un œil farouche,<br> + Pour blasphémer sans doute ouvrait déjà la bouche.<br> + J'ignore si de Dieu l'ange se dévoilant<br> + Est venu lui montrer un glaive étincelant;<br> + <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span>Mais sa langue en sa bouche à l'instant s'est glacée,<br> + Et toute son audace a paru terrassée.<br> + Ses yeux, comme effrayés, n'osaient se détourner;<br> + Surtout Éliacin paraissait l'étonner.</p> + +<p>JOSABETH.</p> + +<p class="poem">Quoi donc! Éliacin a paru devant elle?</p> + +<p>Athalie, suivie de son général Abner, paraît; elle révèle en une langue +digne de Corneille sa politique; mais le remords l'agite sous la figure +de ses songes.</p> + +<p class="poem">C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit;<br> + Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée,<br> + Comme au jour de sa mort pompeusement parée;<br> + Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté;<br> + Même elle avait encor cet éclat emprunté<br> + Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,<br> + Pour réparer des ans l'irréparable outrage.<br> + « Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi;<br> + Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.<br> + Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,<br> + Ma fille.» En achevant ces mots épouvantables,<br> + Son ombre vers mon lit a paru se baisser;<br> + Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser...<br> + Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange<br> + D'os et de chair meurtris, et traînés dans la fange,<br> + <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span>Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux,<br> + Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.</p> + +<p>ABNER.</p> + +<p class="poem">Grand Dieu!</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem"><span class="add3em">Dans ce désordre à mes yeux se présente</span><br> + Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante,<br> + Tels qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus.<br> + Sa vue a ranimé mes esprits abattus;<br> + Mais lorsque, revenant de mon trouble funeste,<br> + J'admirais sa douceur, son air noble et modeste,<br> + J'ai senti tout à coup un homicide acier<br> + Que le traître en mon sein a plongé tout entier...<br> + De tant d'objets divers le bizarre assemblage<br> + Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage.<br> + Moi-même, quelque temps honteuse de ma peur,<br> + Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur;<br> + Mais de ce souvenir mon âme possédée<br> + À deux fois, en dormant, revu la même idée.<br> + Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer<br> + Ce même enfant, toujours tout prêt à me percer.<br> + Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie,<br> + J'allais prier Baal de veiller sur ma vie,<br> + Et chercher du repos au pied de ses autels...<br> + Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels!<br> + Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée,<br> + <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span>Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée;<br> + J'ai cru que des présents calmeraient son courroux,<br> + Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux.<br> + Pontife de Baal, excusez ma faiblesse.<br> + J'entre: le peuple fuit, le sacrifice cesse;<br> + Le grand-prêtre vers moi s'avance avec fureur.<br> + Pendant qu'il me parlait, ô surprise! ô terreur!<br> + J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée,<br> + Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée.<br> + Je l'ai vu: son même air, son même habit de lin,<br> + Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin;<br> + C'est lui-même. Il marchait à côté du grand-prêtre;<br> + Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître.<br> + Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter,<br> + Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter...</p> + +<p>La scène qui suit, une des plus tragiques et des plus naïves en même +temps qui soit sur aucun théâtre, place face à face Athalie et l'enfant +vengeur encore inconnu de David. Il faut remonter à la Bible des +patriarches et aux scènes entre Joseph enfant et ses frères pour +retrouver de tels accents. Cette scène ne peut s'analyser; il faut la +lire tout entière.</p> + +<p class="p2">ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Ô ciel! plus j'examine, et plus je le regarde!...<br> + C'est lui!... D'horreur encor tous mes sens sont saisis...</p> + +<p class="poem20"><span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> (<span class="italic">Montrant Joas.</span>)</p> + +<p class="poem">Épouse de Joad, est-ce là votre fils?</p> + +<p>JOSABETH.</p> + +<p class="poem">Qui, lui, madame?</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem30">Lui?</p> + +<p>JOSABETH.</p> + +<p class="poem40">Je ne suis point sa mère.</p> + +<p class="poem20">(<span class="italic">Montrant Zacharie.</span>)</p> + +<p class="poem">Voilà mon fils.</p> + +<p>ATHALIE, <span class="italic">à Joas</span>.</p> + +<p class="poem"><span class="left20">Et vous, quel est donc votre père?</span><br> + Jeune enfant, répondez.</p> + +<p>JOSABETH.</p> + +<p class="poem30">Le Ciel jusque aujourd'hui...</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour lui?<br> + C'est à lui de parler.</p> + +<p>JOSABETH.</p> + +<p class="poem"><span class="add7em">Dans un âge si tendre,</span><br> + Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span>ATHALIE.</p> + + <p class="poem">Cet âge est innocent; son ingénuité<br> + N'altère point encor la simple vérité.<br> + Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche.</p> + +<p>JOSABETH, <span class="italic">tout bas</span>.</p> + +<p class="poem">Daigne mettre, grand Dieu! ta sagesse en sa bouche!</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Comment vous nommez-vous!</p> + +<p>JOAS.</p> + +<p class="poem50">J'ai nom Éliacin.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Votre père?</p> + +<p>JOAS.</p> + +<p class="poem"><span class="add4em">Je suis, dit-on, un orphelin,</span><br> + Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance,<br> + Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Vous êtes sans parents?</p> + +<p>JOAS.</p> + +<p class="poem40">Ils m'ont abandonné.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Comment! et depuis quand?</p> + +<p>JOAS.</p> + +<p class="poem40">Depuis que je suis né.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre?</p> + +<p>JOAS.</p> + +<p class="poem">Ce temple est mon pays; je n'en connais point d'autre.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer?</p> + +<p>JOAS.</p> + +<p class="poem">Parmi des loups cruels prêts à me dévorer.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Qui vous mit dans ce temple?</p> + +<p>JOAS.</p> + +<p class="poem"><span class="add9em">Une femme inconnue,</span><br> + Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span>JOAS.</p> + +<p class="poem">Dieu laissa-t-il jamais, ses enfants au besoin?<br> + Aux petits des oiseaux il donne leur pâture,<br> + Et sa bonté s'étend sur toute la nature.<br> + Tous les jours je l'invoque; et, d'un soin paternel,<br> + Il me nourrit des dons offerts sur son autel.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse!<br> + La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce<br> + Font insensiblement à mon inimitié<br> + Succéder... Je serais sensible à la pitié!</p> + +<p>ABNER.</p> + +<p class="poem">Madame, voilà donc cet ennemi terrible?<br> + De vos songes menteurs l'imposture est visible,<br> + À moins que la pitié, qui semble vous troubler,<br> + Ne soit ce coup fatal qui vous faisait trembler.</p> + +<p>ATHALIE, <span class="italic">à Joas et à Josabeth</span>.</p> + +<p class="poem">Vous sortez?</p> + +<p>JOSABETH.</p> + +<p class="poem"><span class="add4em">Vous avez entendu sa fortune.</span><br> + Sa présence à la fin pourrait être importune.</p> + +<p>ATHALIE, <span class="italic">à Joas</span>.</p> + +<p class="poem">Non; revenez... Quel est tous les jours votre emploi?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span>JOAS.</p> + +<p class="poem">J'adore le Seigneur; on m'explique sa loi;<br> + Dans son livre divin on m'apprend à la lire,<br> + Et déjà de ma main je commence à l'écrire.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Que vous dit cette loi?</p> + +<p>JOAS.</p> + +<p class="poem"><span class="add7em">Que Dieu veut être aimé;</span><br> + Qu'il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé;<br> + Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide;<br> + Qu'il résiste au superbe et punit l'homicide.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">J'entends. Mais tout ce peuple enfermé dans ce lieu,<br> + À quoi s'occupe-t-il?</p> + +<p>JOAS.</p> + +<p class="poem40">Il loue, il bénit Dieu.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contemple?</p> + +<p>JOAS.</p> + +<p class="poem">Tout profane exercice est banni de son temple.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Quels sont donc vos plaisirs?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span>JOAS.</p> + +<p class="poem"><span class="add9em">Quelquefois à l'autel</span><br> + Je présente au grand-prêtre ou l'encens ou le sel;<br> + J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies;<br> + Je vois l'ordre pompeux de ces cérémonies.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Hé quoi! vous n'avez point de passe-temps plus doux?<br> + Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous!<br> + Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.</p> + +<p>JOAS.</p> + +<p class="poem">Moi! des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire?</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Non, je ne vous veux pas contraindre à l'oublier.</p> + +<p>JOAS.</p> + +<p class="poem">Vous ne le priez point.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem40">Vous pourrez le prier.</p> + +<p>JOAS.</p> + +<p class="poem">Je verrais cependant en invoquer un autre.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">J'ai mon dieu que je sers; vous servirez le vôtre;<br> + Ce sont deux puissants dieux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span>JOAS.</p> + +<p class="poem"><span class="add9em">Il faut craindre le mien;</span><br> + Lui seul est Dieu, Madame, et le vôtre n'est rien.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule.</p> + +<p>JOAS.</p> + +<p class="poem">Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Ces méchants, qui sont-ils?</p> + +<p>JOSABETH.</p> + +<p class="poem"><span class="add9em">Eh, Madame! excusez</span><br> + Un enfant.</p> + +<p>ATHALIE, <span class="italic">à Josabeth</span>.</p> + +<p class="poem"><span class="add4em">J'aime à voir comme vous l'instruisez...</span><br> + Enfin, Éliacin, vous avez su me plaire;<br> + Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire.<br> + Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'héritier.<br> + Laissez là cet habit, quittez ce vil métier;<br> + Je veux vous faire part de toutes mes richesses.<br> + Essayez, dès ce jour, l'effet de mes promesses.<br> + À ma table, partout à mes côtés assis,<br> + Je prétends vous traiter comme mon propre fils.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span>JOAS.</p> + +<p class="poem">Comme votre fils!</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem20">Oui... Vous vous taisez?</p> + +<p>JOAS.</p> + +<p class="poem"><span class="add9em">Quel père</span><br> + Je quitterais! Et pour...</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem30">Hé bien?</p> + +<p>JOAS.</p> + +<p class="poem40">Pour quelle mère!</p> + +<p class="poem spaced2 noindent">.........<br> +.........</p> + +<p>On conçoit la fureur d'Athalie à cette réponse; elle se retire pour +aller préparer la vengeance contre les chefs lévites instigateurs de ce +dangereux enfant. Le chœur, cette fois, fait partie lyrique du drame; +il chante, dans des strophes enfantines et pieuses, les bonheurs de +l'innocence, la protection de Dieu sur les siens, sa vengeance sur ses +ennemis. Racine s'y <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span>rapproche, autant que les temps et la +langue le permettent, de la componction de David. Il est véritablement +le David chrétien.</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>Au troisième acte, le ministre d'Athalie, Mathan, vient pour arracher du +temple l'enfant, terreur de la reine. Il dévoile à son confident les +voies par lesquelles il est parvenu au pouvoir. Racine ici fait parler +Machiavel dans la langue de Tacite. Écoutez, vous qui connaissez les +ambitieux de cour ou de popularité; est-ce Séjan qui parle?</p> + +<p class="poem">Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle<br> + De Joad et de moi la fameuse querelle,<br> + Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir;<br> + Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespoir?<br> + Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrière,<br> + Et mon âme à la cour s'attacha tout entière.<br> + J'approchai par degrés de l'oreille des rois,<br> + Et bientôt en oracle on érigea ma voix.<br> + J'étudiai leur cœur, je flattai leurs caprices;<br> + Je leur semai de fleurs le bord des précipices;<br> + Près de leurs passions rien ne me fut sacré;<br> + <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span>De mesure et de poids je changeais à leur gré.<br> + Autant que de Joad l'inflexible rudesse<br> + De leur superbe oreille offensait la mollesse,<br> + Autant je les charmais par ma dextérité,<br> + Dérobant à leurs yeux la triste vérité,<br> + Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables,<br> + Et prodigue surtout du sang des misérables.</p> + +<p class="poem">Enfin au dieu nouveau qu'elle avait introduit<br> + Par les mains d'Athalie un temple fut construit.<br> + Jérusalem pleura de se voir profanée;<br> + Des enfants de Lévi la troupe consternée<br> + En poussa vers le Ciel des hurlements affreux.<br> + Moi seul, donnant l'exemple aux timides Hébreux,<br> + Déserteur de leur loi, j'approuvai l'entreprise,<br> + Et par là de Baal méritai la prêtrise.<br> + Par là je me rendis terrible à mon rival;<br> + Je ceignis la tiare, et marchai son égal.<br> + Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire,<br> + Du Dieu que j'ai quitté l'importune mémoire<br> + Jette encore en mon âme un reste de terreur,<br> + Et c'est ce qui redouble, et nourrit ma fureur.<br> + Heureux si, sur son temple achevant ma vengeance,<br> + Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance,<br> + Et, parmi les débris, le ravage et les morts,<br> + À force d'attentats perdre tous mes remords!...<br> + Mais voici Josabeth.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span>Josabeth refuse Éliacin à Athalie; le grand-prêtre, à sa vue, +laisse éclater sa colère en imprécations célestes. Il rejette tous les +secours humains que la faiblesse maternelle de Josabeth lui suggère pour +sauver l'enfant. Il passe en revue les femmes, les vieillards, les +lévites. L'inspiration le saisit à la vue de cette faiblesse derrière +laquelle il voit tout à coup la force de Dieu. Ici Talma se transfigura +véritablement en prophète; on crut voir la lueur divine se répandre +comme une losange de foudre sur les traits de son visage et jusque sur +les plis de ses draperies.</p> + +<p class="p2">JOAD.</p> + +<p class="poem">Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle:<br> + Des prêtres, des enfants, ô Sagesse éternelle!<br> + Mais, si tu les soutiens, qui peut les ébranler?<br> + Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler;<br> + Tu frappes et guéris, tu perds et ressuscites.<br> + Ils ne s'assurent point en leurs propres mérites,<br> + Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois,<br> + En tes serments, jurés au plus saint de leurs rois,<br> + En ce temple où tu fais ta demeure sacrée,<br> + Et qui doit du soleil égaler la durée!...<br> + Mais d'où vient que mon cœur frémit d'un saint effroi?<br> + <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span>Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi?<br> + C'est lui-même. Il m'échauffe, il parle; mes yeux s'ouvrent,<br> + Et les siècles obscurs devant moi se découvrent...<br> + Lévites, de vos sons prêtez-moi les accords,<br> + Et de ses mouvements secondez les transports.</p> + +<p>LE CHŒUR <span class="italic">chante au son de toute la symphonie + des instruments</span>.</p> + +<p class="poem">Que du Seigneur la voix se fasse entendre,<br> + Et qu'à nos cœurs son oracle divin<br> +<span class="add1em">Soit ce qu'à l'herbe tendre</span><br> + Est, au printemps, la fraîcheur du matin!</p> + +<p>JOAD.</p> + +<p class="poem">Cieux! écoutez ma voix; terre! prête l'oreille.<br> + Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille!<br> + Pécheurs, disparaissez: le Seigneur se réveille.</p> + +<p class="poem center">(Ici commence la symphonie, et Joad aussitôt reprend + la parole.)</p> + +<p class="poem">Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé?<br> + Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé?<br> + Pleure, Jérusalem! pleure, cité perfide!<br> + Des prophètes divins malheureuse homicide!<br> + De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé;<br> + Ton encens à ses yeux est un encens souillé!<br> +<span class="add1em">Où menez-vous ces enfants et ces femmes?</span><br> + Le Seigneur a détruit la reine des cités:<br> + Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés;<br> + <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span>Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités.<br> + Temple! renverse-toi; cèdres! jetez des flammes.<br> +<span class="add1em">Jérusalem, objet de ma douleur,</span><br> + Quelle main en un jour t'a ravi tous tes charmes?<br> + Qui changera mes yeux en deux sources de larmes<br> +<span class="add2em">Pour pleurer ton malheur?</span></p> + +<p>AZARIAS.</p> + +<p class="poem">Ô saint temple!</p> + +<p>JOSABETH.</p> + +<p class="poem20">Ô David!</p> + +<p>LE CHŒUR.</p> + +<p class="poem"><span class="add7em">Dieu de Sion! rappelle,</span><br> + Rappelle en sa faveur tes antiques bontés.</p> + +<p class="poem center">(La symphonie recommence encore; et Joad, un moment + après, l'interrompt.)</p> + +<p>JOAD.</p> + +<p class="poem"><span class="add3em">Quelle Jérusalem nouvelle</span><br> + Sort du fond du désert, brillante de clartés,<br> + Et porte sur le front une marque immortelle?<br> +<span class="add1em">Peuples de la terre, chantez.</span><br> + Jérusalem renaît plus charmante et plus belle!<br> +<span class="add1em">D'où lui viennent, de tous côtés,</span><br> + Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés?<br> + Lève, Jérusalem, lève ta tête altière;<br> + <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span>Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés!<br> + Les rois des nations, devant toi prosternés,<br> +<span class="add2em">De tes pieds baisent la poussière;</span><br> + Les peuples à l'envi marchent à ta lumière.<br> + Heureux qui pour Sion d'une sainte ferveur<br> +<span class="add2em">Sentira son âme embrasée!</span><br> +<span class="add2em">Cieux, répandez votre rosée,</span><br> + Et que la terre enfante son Sauveur!</p> + +<p>L'acte finit au milieu du chant des chœurs agités de terreur et +d'espérance. L'inspiration d'en haut est restée sur la scène avec +l'esprit et la voix de Talma.</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>La plus belle scène du quatrième acte est celle où le grand-prêtre, +avant de couronner Joas dans le temple, sonde l'esprit de l'enfant, et +lui enseigne, dans un langage bien hardi devant Louis XIV, les devoirs +des rois devant Dieu et devant leur peuple. Ici c'est l'esprit de vérité +et de liberté qui soulève le poëte et qui lui fait braver le despotisme +d'un prince égoïste et impérieux. Nous pensons que cette scène fut pour +davantage dans la rancune cachée de <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span>Louis XIV et dans la mort +de Racine que son obscur Mémoire sur quelques vices de l'administration, +écrit par lui pour complaire à M<sup>me</sup> de Maintenon.</p> + +<p>Jugez-en!</p> + +<p class="poem">Ô mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer,<br> + Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes<br> + Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes.<br> + Loin du trône nourri, de ce fatal honneur,<br> + Hélas! vous ignorez le charme empoisonneur;<br> + De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse,<br> + Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.<br> + Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois,<br> + Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois;<br> + Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même;<br> + Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême;<br> + Qu'aux larmes, au travail, le peuple est condamné,<br> + Et d'un sceptre de fer veut être gouverné;<br> + Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime.<br> + Ainsi, de piége en piége et d'abîme en abîme,<br> + Corrompant de vos mœurs l'aimable pureté,<br> + Ils vous feront enfin haïr la vérité,<br> + Vous peindront la vertu sous une affreuse image.<br> + Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage.</p> + +<p class="poem">Promettez sur ce livre, et devant ces témoins,<br> + Que Dieu fera toujours le premier de vos soins;<br> + <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span>Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge,<br> + Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge,<br> + Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin,<br> + Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin.</p> + +<p class="poem spaced2 noindent">.........<br> +.........</p> + +<p>Après ces paroles il révèle sa naissance à l'enfant et le proclame roi +dans un sublime discours aux lévites.</p> + +<p>Le chœur se mêle à un transport des deux tribus.</p> + +<p class="p2">UNE VOIX, <span class="italic">seule</span>.</p> + +<p class="poem"><span class="add2em">Triste reste de nos rois,</span><br> + Chère et dernière fleur d'une tige si belle,<br> + Hélas! sous le couteau d'une mère cruelle<br> + Te verrons-nous tomber une seconde fois?<br> + Prince aimable, dis-nous si quelque ange au berceau<br> + Contre tes assassins prit soin de te défendre,<br> +<span class="add2em">Ou si dans la nuit du tombeau</span><br> + La voix du Dieu vivant a ranimé ta cendre?</p> + +<p>Tout finit au milieu des larmes des femmes, des frissons des enfants, +des acclamations des lévites. Le nœud se resserre, et Dieu seul peut +le dénouer. L'intervention divine apparaît au <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span>cinquième acte +par un miracle de zèle dans Joad, de fidélité dans les tribus de Juda et +de Benjamin.</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>Au moment où l'enfant, placé sur son trône, est salué roi par +l'acclamation des lévites, Athalie entre avec ses troupes, le rideau du +temple se déchire; elle voit l'enfant, son successeur, couronné.</p> + +<p class="p2">JOAD.</p> + +<p class="poem">Paraissez, cher enfant, digne sang de nos rois!<br> + Connais-tu l'héritier du plus saint des monarques,<br> + Reine? De ton poignard connais du moins ces marques.<br> + Voilà ton roi, ton fils, le fils d'Ochosias.<br> + Peuples, et vous, Abner, reconnaissez Joas.</p> + +<p>ABNER.</p> + +<p class="poem">Ciel!</p> + +<p>ATHALIE, à Joas.</p> + +<p class="poem10">Perfide!</p> + +<p>JOAD.</p> + +<p class="poem"><span class="add4em">Vois-tu cette Juive fidèle</span><br> + Dont tu sais bien qu'alors il suçait la mamelle?<br> + Il fut par Josabeth à ta rage enlevé;<br> + <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span>Ce temple le reçut et Dieu l'a conservé.<br> + Des trésors de David voilà ce qui me reste.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Ta fourbe à cet enfant, traître, sera funeste.<br> + D'un fantôme odieux, soldats, délivrez-moi!</p> + +<p>JOAD.</p> + +<p class="poem">Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi.</p> + +<p class="poem center">(Le fond du théâtre s'ouvre: on voit le dedans du temple, et + les lévites armés entrent de tous côtés sur la scène.)</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Où suis-je? Ô trahison! ô reine infortunée!<br> + D'armes et d'ennemis je suis environnée!</p> + +<p>JOAD.</p> + +<p class="poem">Tes yeux cherchent en vain, tu ne peux échapper,<br> + Et Dieu de toutes parts a su t'envelopper,<br> + Ce Dieu que tu bravais en nos mains t'a livrée:<br> + Rends-lui compte du sang dont tu t'es enivrée.</p> + +<p>ATHALIE.</p> + +<p class="poem">Quoi! la peur a glacé mes indignes soldats!<br> + Lâche Abner, dans quel piége as-tu conduit mes pas?</p> + +<p>ABNER.</p> + +<p class="poem">Reine, Dieu m'est témoin...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span>ATHALIE.</p> + +<p class="poem"><span class="add7em">Laisse là ton Dieu, traître,</span><br> + Et venge-moi.</p> + +<p>ABNER, <span class="italic">se jetant aux pieds de Joas</span>.</p> + +<p class="poem30">Sur qui? Sur Joas! sur mon maître!</p> + +<p>C'en est fait à ce mot; l'épée d'Athalie s'est brisée dans sa main.</p> + +<p class="poem10">Dieu des Juifs, tu l'emportes!</p> + +<p>Elle exhale sa fureur impuissante en imprécations et meurt derrière la +scène, sous le glaive des lévites.</p> + +<p>L'impitoyable grand-prêtre s'adresse à Joas, dont il va gouverner +l'enfance:</p> + +<p class="poem">Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais<br> + Que les rois dans le ciel ont un juge sévère,<br> + L'innocent un vengeur et l'orphelin un père.</p> + +<p>Le rideau tombe, et Dieu reste présent dans sa toute-puissance, dans sa +providence, dans sa bonté, dans sa vengeance, à l'âme des spectateurs +édifiés par le poëte sacré et transportés d'un théâtre profane dans le +sanctuaire de la <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span>Divinité. Les applaudissements succèdent +lentement au silence transi du cœur et se partagent entre la Bible, +Racine et le grand interprète qui vient de leur prêter sa voix.</p> + +<p>Après ce jour, Talma ne grandit plus. Il parut rester aussi grand, mais +stationnaire, comme un astre à son apogée.</p> + +<p>La mort le cueillit avant son déclin.</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>Quant à Racine, son sort fut celui de tous les hommes plus grands que +leur siècle par leur génie.</p> + +<p>Croirait-on aujourd'hui que la faible idylle d'<span class="italic">Esther</span> fut préférée à +la plus auguste des tragédies saintes, et qu'après une ou deux +représentations à Versailles, devant Louis XIV et sa cour, on la laissa +ensevelie pendant soixante ans dans l'oubli? Le poëte qui avait +concentré dans cette œuvre toute sa foi dans sa religion, tout son +zèle pour le roi, tout son génie dramatique et toutes ses splendeurs +lyriques, fut accablé par le dédain de la cour, par les moqueries de la +critique, par l'indifférence du <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span>roi. Racine ne protesta pas; à +quoi bon? Il renonça pour jamais aux vers, juste vengeance d'un temps +assez corrompu par le génie enflé des Espagnols, pour ne pas comprendre +le génie biblique! Le poëte brisa sa plume.</p> + +<p>Mais en cessant d'être poëte, il resta malheureusement courtisan. +Froidement reçu par le roi, à qui les leçons du grand-prêtre avaient +paru renfermer quelques allusions irrévérencieuses à sa royale divinité, +Racine s'attacha de plus en plus à madame de Maintenon. Il voulait faire +de madame de Maintenon son bouclier contre deux soupçons qui le +rendaient suspect à Louis XIV: le soupçon d'avoir introduit la satire +dans la parole de Dieu par le discours du grand-prêtre dans <span class="italic">Athalie</span>, +et le soupçon de dévouement secret aux jansénistes de Port-Royal, ce nid +d'hérésie. Les plus beaux chants n'étaient, aux yeux du roi, que des +séductions à l'erreur ou à la liberté d'esprit.</p> + +<p>Ce bouclier était mal choisi dans le cœur de madame de Maintenon, qui +n'avait couvert ni Fénelon, ni madame Guyon, ni aucun de ses amis, du +moment que son crédit pouvait être compromis par ses amitiés. Elle avait +l'amitié agréable, mais périlleuse; tout ce qui <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span>s'y fiait +était, tôt ou tard, déçu; le roi lui-même, sur son lit de mort, +n'échappa pas à cette loi commune: dès qu'il fut dans un état désespéré, +elle le quitta pour Dieu.</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>On a révoqué en doute la cause de la mort prématurée de Racine et +l'ingratitude de madame de Maintenon. Son propre fils, le second Racine, +ne laisse aucun doute à cet égard dans le récit qu'il fait des derniers +moments de son père.</p> + +<p>«Racine était déjà abattu par le mauvais succès d'<span class="italic">Athalie</span>. Il aimait +la gloire présente, et il ne savait pas l'attendre. Sa sensibilité, dit +son fils, abrégea ses jours. Il était d'ailleurs naturellement +mélancolique, et s'entretenait plus longtemps des sujets capables de le +chagriner que des sujets propres à le réjouir. Il avait ce caractère que +se donne Cicéron dans une de ses lettres, plus porté à craindre les +événements malheureux qu'à espérer d'heureux succès: <span class="italic" lang="la">Semper magis +adversos rerum exitus metuens quam sperans secundos.</span> L'événement +<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span>que je vais rapporter le frappa trop vivement, et lui fit voir +comme présent un malheur qui était fort éloigné. Les marques d'attention +de la part du roi, dont il fut honoré pendant sa dernière maladie, +durent bien le convaincre qu'il avait toujours le bonheur de plaire à ce +prince. Il s'était cependant persuadé que tout était changé pour lui, et +n'eut, pour le croire, d'autre sujet que ce qu'on va lire.</p> + +<p>«Madame de Maintenon, qui avait pour lui une estime particulière, ne +pouvait le voir trop souvent, et se plaisait à l'entendre parler de +différentes matières, parce qu'il était propre à parler de tout. Elle +l'entretenait un jour de la misère du peuple; il répondit qu'elle était +une suite ordinaire des longues guerres, mais qu'elle pourrait être +soulagée par ceux qui étaient dans les premières places si on avait soin +de la leur faire connaître. Il s'anima sur cette réflexion; et comme, +dans les sujets qui l'animaient, il entrait dans cet enthousiasme dont +j'ai parlé, qui lui inspirait une éloquence agréable, il charma madame +de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des observations si +justes sur-le-champ, il devait les méditer encore, et les lui donner par +écrit, bien assuré <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span>que l'écrit ne sortirait pas de ses mains. +Il accepta malheureusement la proposition, non par une complaisance de +courtisan, mais parce qu'il conçut l'espérance d'être utile au public. +Il remit à madame de Maintenon un Mémoire aussi solidement raisonné que +bien écrit. Elle le lisait un jour, lorsque le roi, entrant chez elle, +le prit, et, après en avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec +vivacité quel en était l'auteur. Elle répondit qu'elle avait promis le +secret. Elle fit une résistance inutile; le roi expliqua sa volonté en +termes si précis qu'il fallut obéir. L'auteur fut nommé.</p> + +<p>«Le roi, en louant son zèle, parut désapprouver qu'un homme de lettres +se mêlât de choses qui ne le regardaient pas. Il ajouta même, non sans +quelque air de mécontentement: «Parce qu'il sait faire parfaitement des +vers, croit-il tout savoir? Et parce qu'il est grand poëte, veut-il être +ministre?» Si le roi eût pu prévoir l'impression que firent ces paroles, +il ne les eût point dites; mais il ne pouvait soupçonner que ces paroles +tomberaient sur un cœur si sensible.</p> + +<p>«Madame de Maintenon, qui fit instruire l'auteur du Mémoire de ce qui +s'était passé, <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span>lui fit dire en même temps de ne la pas venir +voir jusqu'à nouvel ordre. Cette nouvelle le frappa vivement. Il +craignit d'avoir déplu à un prince dont il avait reçu tant de marques de +bonté. Il ne s'occupa plus que d'idées tristes, et, quelque temps après, +il fut attaqué d'une fièvre assez violente.</p> + +<p>«Hélas! Madame, écrivait-il à celle qui l'avait provoqué, puis +abandonné, je vous avoue que, quand je faisais chanter devant vous dans +Esther: <span class="italic">Roi, chassez la calomnie!</span> je ne m'attendais pas à être attaqué +moi-même par la calomnie dans ma fidélité à Dieu et au roi. Ayez la +bonté de vous souvenir combien de fois vous m'avez dit que, la meilleure +qualité que vous trouviez en moi, c'était ma fidélité d'enfant pour tout +ce que l'Église croit et ordonne, même dans les plus petites choses! +J'ai fait par votre ordre plus de trois mille vers sur des sujets de +piété; vous est-il jamais revenu qu'on y ait trouvé un seul vers qui +sentît l'hérésie? Je ne vois aucun homme qui, soit moins suspect de la +moindre nouveauté!...»</p> + +<p>Tout fut vain; il expira d'une disgrâce mortelle à un courtisan, d'une +amitié trahie par une femme ingrate, d'un chef-d'œuvre méconnu +<span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span>par son temps. Tous les temps sont coupables de pareils crimes +envers la postérité. Avant d'être glorifié, il faut être supplicié: +c'est la loi des grands hommes.</p> + +<h4>XXV</h4> + +<p>Quant à <span class="italic">Athalie</span>, c'est Racine tout entier. Il revivra éternellement +dans cette œuvre, qui place son auteur non-seulement au rang des +poëtes, mais au rang des prophètes bibliques. Il n'y a point de +parallèle, selon nous, possible entre <span class="italic">Athalie</span> et aucun des drames +antiques ou modernes d'aucun théâtre profane. Sophocle, Euripide, +Sénèque, <span lang="de">Göthe</span>, <span lang="de">Schiller</span>, <span lang="en">Shakspeare</span> lui-même, cèdent à jamais la +première place à cette œuvre. Pourquoi? C'est que leurs tragédies ne +sont que des œuvres d'art, et que celle de Racine est une inspiration +de foi. Ils sont des poëtes profanes, mais Racine ici est un poëte +sacré.</p> + +<p>Mais l'art y est aussi parfait que l'inspiration y est divine.</p> + +<p>Comme conception, ce drame est simple <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span>comme l'histoire, grand +comme l'empire qu'on s'y dispute et que Dieu transporte d'une branche à +l'autre de la maison de David pour que cette branche produise un jour un +fruit de salut pour son peuple,</p> + +<p class="left20"><span class="smcap">Et que la terre enfante son sauveur</span>,</p> + +<p class="noindent">selon l'expression de Racine.</p> + +<p>Comme intérêt, le poëte ne va pas chercher l'intérêt dans ces vaines +curiosités surexcitées par des aventures laborieusement combinées et par +des péripéties fantastiques; il le place tout entier dans ce que la +nature a fait de plus intéressant et de plus pathétique pour le cœur +des mères, dans l'innocence, dans la candeur et dans les périls d'un +enfant suspendu entre le trône et la mort!</p> + +<p>Il n'y a pas d'amour, dit-on: c'est vrai; mais qui peut douter que, si +la pièce eût été susceptible d'un amour profane, celui qui fit parler +Phèdre et Bérénice n'eût su faire parler un amour hébraïque dans la +langue de Salomon?</p> + +<p>La vertu de ce drame est de n'avoir pas d'amour; cette passion eût été +déplacée dans le Temple; ce sont les grandes et saintes passions +<span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span>divines qu'on veut y voir et y entendre. L'ombre visible de +Jéhova eût fait pâlir toutes les autres. Un amour ici eût été une +petitesse et une profanation. Mais comme les autres passions divines y +parlent une langue supérieure aux langueurs de la passion des sens! La +maternité dans Josabeth, le courage dans Abner, l'héroïsme dans le +grand-prêtre, la haine dans Athalie, l'ambition dans Mathan, l'innocence +et la foi dans Éliacin, la piété dans les chœurs, Dieu lui-même enfin +dans les prophéties!... Quelle place resterait-il à une passion +secondaire au milieu de ces passions surhumaines? que sont des soupirs +devant ces foudres?</p> + +<p>Quant à la langue, ce n'est plus du français, ce n'est plus du grec, ce +n'est plus du latin comme dans ces autres pièces profanes et classiques: +c'est de l'hébreu transfiguré en un idiome qui ne fut jamais parlé +qu'entre Jéhova, ses prophètes et son peuple, parmi les éclairs du +Sinaï. Les mots fulgurent, les accents terrifient, les strophes +transportent, les vers respirent; les rimes elles-mêmes, ces +consonnances pénibles, laborieuses, ordinairement puériles et cherchées, +chantent et prient. Elles viennent s'appliquer sans effort, +d'elles-mêmes, <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span>aux vers comme les ailes se collent à la flèche +pour la faire voler plus haut dans le ciel, pour les faire percer plus +avant l'oreille et dans le cœur. Il est impossible, en lisant +<span class="italic">Athalie</span>, de songer seulement à la rime ou à la versification. Le style +n'est ni prose, ni vers, ni récitatif, ni mélodie: c'est de la pensée +fondue au feu du sanctuaire d'un seul jet avec la forme; c'est le métal +de Corinthe de la langue moderne. Ce français-là n'est d'aucune origine +et n'aura aucune fin. Il date du ciel, et il est digne d'y être parlé.</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>On a affecté, dans ces dernières années, de subalterniser Racine et de +lui préférer <span lang="en">Shakspeare</span> et ses imitateurs allemands et français. Nous +vous parlerons bientôt de <span lang="en">Shakspeare</span>, et nous en parlerons avec +l'étonnement sublime qu'on éprouve à l'aspect du géant du drame moderne. +Il est la grandeur, mais Racine est la beauté. La masse, quelque +étonnante qu'elle soit, peut-elle jamais se comparer <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span>à la +perfection? <span lang="en">Shakspeare</span>, selon nous, prend l'homme dans ses mains +puissantes et lui fait plonger ses regards dans les abîmes tantôt +sublimes, tantôt vertigineux du cœur humain. Racine, lui, prend +l'homme dans ses mains sanctifiées par sa piété et lui fait tourner ses +regards vers les profondeurs et les sérénités du firmament plein de la +Divinité. L'un regarde en bas, l'autre en haut; mais en bas sont les +ténèbres, en haut la lumière, fille et splendeur de l'Éternel.</p> + +<p>Voilà la différence entre ces deux hommes. L'un émeut et passionne, +l'autre édifie et divinise; l'un est terrible, l'autre est beau. Or, +souvenez-vous de la définition que nous avons admise en commençant ces +Entretiens: <span class="smcap">La poésie est l'émotion par le beau.</span></p> + +<p>Voilà ce qui nous distingue et ce qui distingue la France de ceux qui se +sont appelés hier les <span class="italic">romantiques</span>, et qui s'appellent aujourd'hui les +<span class="italic">réalistes</span>; deux hérésies pleines de talents égarés, mais qui, en +rentrant dans la vérité, feront faire de nouvelles conquêtes à la +religion du goût et des lettres. Ces hérésiarques ne veulent que +l'<span class="italic">émotion</span>, ils oublient que l'<span class="italic">émotion par le laid</span> s'appelle tout +simplement <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span>l'horreur. Nous voulons, nous, de l'<span class="italic">émotion et du +beau</span>. Voilà pourquoi <span lang="en">Shakspeare</span> est leur idole, et pourquoi Racine est +notre orgueil.</p> + +<p>Quand nous ne voudrons qu'être émus, nous irons au pied d'un échafaud, +et nous regarderons tomber la tête d'un supplicié sous le couteau qui +glisse et qui tue; mais quand nous voudrons de l'émotion par le beau, +nous irons assister à <span class="italic">Athalie</span>, écrite par Racine, récitée par Talma ou +par M<sup>lle</sup> Rachel.</p> + +<p>Ajoutons que dans <span class="italic">Athalie</span> ce n'est pas seulement le beau qui émeut +l'esprit, c'est le divin qui pénètre le cœur. Ainsi Racine, pour qui +<span class="italic">Athalie</span> fut un acte de foi plus qu'une œuvre d'art, n'est pas +seulement arrivé à la beauté, ce ravissement de l'intelligence, mais à +la sainteté, ce ravissement de l'âme.</p> + +<p>Glorifions-nous donc à jamais d'être d'une nation qui a produit Racine, +et de parler une langue où l'on a pu écrire <span class="italic">Athalie</span>.</p> + +<p class="left50 smcap">Lamartine.</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span>COURS FAMILIER<br> + +DE<br> + +LITTÉRATURE</h1> + +<h2>XV<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<p class="p2 center">3<sup>e</sup> de la deuxième Année.</p> + + +<h3>ÉPISODE.</h3> + +<p>Dans les derniers jours de l'automne qui vient de finir j'allai assister +seul aux vendanges d'octobre, dans le petit village du Mâconnais où je +suis né. Pendant que les bandes de joyeux vendangeurs se répondaient +d'une colline à l'autre par ces cris de joie prolongés qui sont les +actions de grâce de l'homme au sillon <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span>qui le nourrit ou qui +l'abreuve, pendant que les sentiers rocailleux du village retentissaient +sous le gémissement des roues qui rapportaient, au pas lent des bœufs +couronnés de sarments en feuilles, les grappes rouges aux pressoirs, je +me couchai sur l'herbe, à l'ombre de la maison de mon père, en regardant +les fenêtres fermées, et je pensai aux jours d'autrefois.</p> + +<p>Ce fut ainsi que ce chant me monta du cœur aux lèvres, et que j'en +écrivis les strophes au crayon sur les marges d'un vieux <span class="italic">Pétrarque +in-folio</span>, où je les reprends pour les donner ici aux lecteurs.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span>LA VIGNE ET LA MAISON</h4> + +<p class="center">PSALMODIES DE L'ÂME.</p> + +<p class="center">DIALOGUE ENTRE MON ÂME ET MOI.</p> + +<p>MOI.</p> + +<p class="poem"><span class="add1em">Quel fardeau te pèse, ô mon âme!</span><br> + Sur ce vieux lit des jours par l'ennui retourné?<br> + Comme un fruit de douleurs qui pèse aux flancs de femme<br> + Impatient de naître et pleurant d'être né?<br> + <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span>La nuit tombe, ô mon âme! un peu de veille encore!<br> + Ce coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore.<br> + Vois comme avec tes sens s'écroule ta prison!<br> + Vois comme aux premiers vents de la précoce automne<br> + Sur les bords de l'étang où le roseau frissonne,<br> + S'envole brin à brin le duvet du chardon!<br> + Vois comme de mon front la couronne est fragile!<br> + Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile<br> + Nous suit pour emporter à son frileux asile<br> + Nos cheveux blancs pareils à la toison que file<br> + La vieille femme assise au seuil de sa maison!</p> + +<p class="p4 poem">Dans un lointain qui fuit ma jeunesse recule,<br> + Ma séve refroidie avec lenteur circule,<br> + L'arbre quitte sa feuille et va nouer son fruit:<br> + Ne presse pas ces jours qu'un autre doigt calcule,<br> + Bénis plutôt ce Dieu qui place un crépuscule<br> + Entre les bruits du soir et la paix de la nuit!<br> + <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span>Moi qui par des concerts saluai ta naissance,<br> + Moi qui te réveillai neuve à cette existence<br> + Avec des chants de fête et des chants d'espérance,<br> + Moi qui fis de ton cœur chanter chaque soupir,<br> + Veux-tu que, remontant ma harpe qui sommeille,<br> + Comme un David assis près d'un Saül qui veille,<br> +<span class="add1em">Je chante encor pour t'assoupir?</span></p> + +<p class="p4">L'ÂME.</p> + +<p class="poem">Non! Depuis qu'en ces lieux le temps m'oublia seule,<br> + La terre m'apparaît vieille comme une aïeule<br> + Qui pleure ses enfants sous ses robes de deuil.<br> + Je n'aime des longs jours que l'heure des ténèbres,<br> + Je n'écoute des chants que ces strophes funèbres,<br> + Que sanglote le prêtre en menant un cercueil.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span>MOI.</p> + +<p class="poem">Pourtant le soir qui tombe a des langueurs sereines<br> + Que la fin donne à tout, aux bonheurs comme aux peines;<br> + Le linceul même est tiède au cœur enseveli:<br> + On a vidé ses yeux de ses dernières larmes,<br> + L'âme à son désespoir trouve de tristes charmes<br> + Et des bonheurs perdus se sauve dans l'oubli.</p> + +<p class="p4 poem">Cette heure a pour nos sens des impressions douces<br> + Comme des pas muets qui marchent sur des mousses:<br> + C'est l'amère douceur du baiser des adieux.<br> + De l'air plus transparent le cristal est limpide,<br> + Des monts vaporisés l'azur vague et liquide<br> +<span class="add2em">S'y fond avec l'azur des cieux.</span></p> + +<p class="p4 poem">Je ne sais quel lointain y baigne toute chose,<br> + Ainsi que le regard l'oreille s'y repose,<br> + <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span>On entend dans l'éther glisser le moindre vol;<br> + C'est le pied de l'oiseau sur le rameau qui penche,<br> + Ou la chute d'un fruit détaché de la branche<br> +<span class="add2em">Qui tombe du poids sur le sol.</span></p> + +<p class="p4 poem">Aux premières lueurs de l'aurore frileuse,<br> + On voit flotter ces fils dont la vierge fileuse<br> + D'arbre en arbre au verger a tissé le réseau:<br> + Blanche toison de l'air que la brume encor mouille,<br> + Qui traîne sur nos pas, comme de la quenouille<br> +<span class="add2em">Un fil traîne après le fuseau.</span></p> + +<p class="p4 poem">Aux précaires tiédeurs de la trompeuse automne,<br> + Dans l'oblique rayon le moucheron foisonne,<br> + Prêt à mourir d'un souffle à son premier frisson;<br> + Et sur le seuil désert de la ruche engourdie,<br> + Quelque abeille en retard qui sort et qui mendie,<br> + Rentre lourde de miel dans sa chaude prison.<br> + <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span>Viens, reconnais la place où ta vie était neuve,<br> + N'as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre âme veuve,<br> + À remuer ici la cendre des jours morts?<br> + À revoir ton arbuste et ta demeure vide,<br> + Comme l'insecte ailé revoit sa chrysalide,<br> +<span class="add2em">Balayure qui fut son corps?</span></p> + +<p class="p4 poem10">Moi, le triste instinct m'y ramène:<br> + Rien n'a changé là que le temps;<br> + Des lieux où notre œil se promène,<br> + Rien n'a fui que les habitants.</p> + +<p class="p2 poem10">Suis-moi du cœur pour voir encore,<br> + Sur la pente douce au midi,<br> + La vigne qui nous fit éclore<br> + Ramper sur le roc attiédi.</p> + +<p class="p2 poem10"><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span>Contemple la maison de pierre,<br> + Dont nos pas usèrent le seuil:<br> + Vois-la se vêtir de son lierre<br> + Comme d'un vêtement de deuil.</p> + +<p class="p2 poem10">Écoute le cri des vendanges<br> + Qui monte du pressoir voisin,<br> + Vois les sentiers rocheux des granges<br> + Rougis par le sang du raisin.</p> + +<p class="p2 poem10">Regarde au pied du toit qui croule:<br> + Voilà, près du figuier séché,<br> + Le cep vivace qui s'enroule<br> + À l'angle du mur ébréché!</p> + +<p class="p2 poem10">L'hiver noircit sa rude écorce;<br> + Autour du banc rongé du ver,<br> + Il contourne sa branche torse<br> + Comme un serpent frappé du fer.</p> + +<p class="p2 poem10"><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span>Autrefois, ses pampres sans nombre<br> + S'entrelaçaient autour du puits,<br> + Père et mère goûtaient son ombre,<br> + Enfants, oiseaux, rongeaient ses fruits.</p> + +<p class="p2 poem10">Il grimpait jusqu'à la fenêtre,<br> + Il s'arrondissait en arceau;<br> + Il semble encor nous reconnaître<br> + Comme un chien gardien d'un berceau.</p> + +<p class="p2 poem10">Sur cette mousse des allées<br> + Où rougit son pampre vermeil,<br> + Un bouquet de feuilles gelées<br> + Nous abrite encor du soleil.</p> + +<p class="p2 poem10">Vives glaneuses de novembre,<br> + Les grives, sur la grappe en deuil,<br> + Ont oublié ces beaux grains d'ambre<br> + Qu'enfant nous convoitions de l'œil.</p> + +<p class="p2 poem10"><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span>Le rayon du soir la transperce<br> + Comme un albâtre oriental,<br> + Et le sucre d'or qu'elle verse<br> + Y pend en larmes de cristal.</p> + +<p class="p2 poem10">Sous ce cep de vigne qui t'aime,<br> + Ô mon âme! ne crois-tu pas<br> + Te retrouver enfin toi-même,<br> + Malgré l'absence et le trépas?</p> + +<p class="p2 poem10">N'a-t-il pas pour toi le délice<br> + Du brasier tiède et réchauffant<br> + Qu'allume une vieille nourrice<br> + Au foyer qui nous vit enfant?</p> + +<p class="p2 poem10">Ou l'impression qui console<br> + L'agneau tondu hors de saison,<br> + Quand il sent sur sa laine folle<br> + Repousser sa chaude toison!</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span>L'ÂME.</p> + +<p class="poem">Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride?<br> + Que me ferait le ciel, si le ciel était vide?<br> + Je ne vois en ces lieux que ceux qui n'y sont pas!<br> + Pourquoi ramènes-tu mes regrets sur leur trace?<br> + Des bonheurs disparus se rappeler la place,<br> + C'est rouvrir des cercueils pour revoir des trépas!</p> + +<p class="p2 left10">I</p> + +<p class="poem">Le mur est gris, la tuile est rousse,<br> + L'hiver a rongé le ciment;<br> + <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span>Des pierres disjointes la mousse<br> + Verdit l'humide fondement;<br> + Les gouttières que rien n'essuie,<br> + Laissent en rigoles de suie,<br> + S'égoutter le ciel pluvieux,<br> + Traçant sur la vide demeure<br> + Ces noirs sillons par où l'on pleure<br> + Que les veuves ont sous les yeux;</p> + +<p class="poem">La porte où file l'araignée<br> + Qui n'entend plus le doux accueil,<br> + Reste immobile et dédaignée<br> + Et ne tourne plus sur son seuil;<br> + Les volets que le moineau souille,<br> + Détachés de leurs gonds de rouille,<br> + Battent nuit et jour le granit;<br> + Les vitraux brisés par les grêles<br> + Livrent aux vieilles hirondelles<br> + Un libre passage à leur nid!</p> + +<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span>Leur gazouillement sur les dalles<br> + Couvertes de duvets flottants<br> + Est la seule voix de ces salles<br> + Pleines des silences du temps.<br> + De la solitaire demeure<br> + Une ombre lourde d'heure en heure<br> + Se détache sur le gazon:<br> + Et cette ombre, couchée et morte,<br> + Est la seule chose qui sorte<br> + Tout le jour de cette maison!</p> + +<p class="p2 left10">II</p> + +<p class="poem">Efface ce séjour, ô Dieu! de ma paupière,<br> + Ou rends-le-moi semblable à celui d'autrefois,<br> + Quand la maison vibrait comme un grand cœur de pierre<br> + De tous ces cœurs joyeux qui battaient sous ses toits!</p> + +<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span>À l'heure où la rosée au soleil s'évapore<br> + Tous ces volets fermés s'ouvraient à sa chaleur,<br> + Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,<br> + Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.</p> + +<p class="poem">On eût dit que ces murs respiraient comme un être<br> + Des pampres réjouis la jeune exhalaison;<br> + La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,<br> + Sous les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.</p> + +<p class="poem">Leurs blonds cheveux, épars au vent de la montagne,<br> + Les filles se passant leurs deux mains sur les yeux,<br> + Jetaient des cris de joie à l'écho des montagnes,<br> + Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.</p> + +<p class="poem">La mère, de sa couche à ces doux bruits levée,<br> + Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour,<br> + Comme la poule heureuse assemble sa couvée,<br> + Leur apprenant les mots qui bénissent le jour.</p> + +<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span>Moins de balbutiements sortent du nid sonore,<br> + Quand, aux rayons d'été qui vient la réveiller<br> + L'hirondelle au plafond qui les abrite encore,<br> + À ses petits sans plume apprend à gazouiller.</p> + +<p class="poem">Et les bruits du foyer que l'aube fait renaître,<br> + Les pas des serviteurs sur les degrés de bois,<br> + Les aboiements du chien qui voit sortir son maître,<br> + Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix.</p> + +<p class="poem">Montaient avec le jour; et, dans les intervalles,<br> + Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon,<br> + Les claviers résonnaient ainsi que des cigales<br> + Qui font tinter l'oreille au temps de la moisson!</p> + +<p class="p2 left10"><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span>III</p> + +<p class="poem"><span class="add2em">Puis ces bruits d'année en année</span><br> + Baissèrent d'une vie, hélas! et d'une voix.<br> + Une fenêtre en deuil, à l'ombre condamnée,<br> +<span class="add2em">Se ferma sous le bord des toits.</span></p> + +<p class="poem">Printemps après printemps de belles fiancées<br> +<span class="add2em">Suivirent de chers ravisseurs,</span><br> + Et, par la mère en pleurs sur le seuil embrassées,<br> +<span class="add2em">Partirent en baisant leurs sœurs.</span></p> + +<p class="poem">Puis sortit un matin pour le champ où l'on pleure<br> +<span class="add2em">Le cercueil tardif de l'aïeul,</span><br> + Puis un autre, et puis deux, et puis dans la demeure<br> +<span class="add2em">Un vieillard morne resta seul!</span></p> + +<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span>Puis la maison glissa sur la pente rapide<br> +<span class="add2em">Où le temps entasse les jours;</span><br> + Puis la porte à jamais se ferma sur le vide,<br> +<span class="add2em">Et l'ortie envahit les cours!...</span></p> + +<p class="p2 left10">IV</p> + +<p class="poem spaced2">........<br> +........<br> +........<br> +........<br> +........<br> +........</p> + +<p class="poem">Ô famille! ô mystère! ô cœur de la nature!<br> + Où l'amour dilaté dans toute créature<br> + <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span>Se resserre en foyer pour couver des berceaux,<br> + Goutte de sang puisée à l'artère du monde<br> + Qui court de cœur en cœur toujours chaude et féconde,<br> + Et qui se ramifie en éternels ruisseaux!</p> + +<p class="poem">Chaleur du sein de mère où Dieu nous fit éclore,<br> + Qui du duvet natal nous enveloppe encore<br> + Quand le vent d'hiver siffle à la place des lits,<br> + Arrière-goût du lait dont la femme nous sèvre,<br> + Qui même en tarissant nous embaume la lèvre,<br> + Étreinte de deux bras par l'amour amollis!</p> + +<p class="poem">Premier rayon du ciel vu dans des yeux de femmes,<br> + Premier foyer d'une âme où s'allument nos âmes,<br> + Premiers bruits de baisers au cœur retentissants!<br> + Adieux, retours, départs pour de lointaines rives,<br> + Mémoire qui revient pendant les nuits pensives<br> + À ce foyer des cœurs, univers des absents!</p> + +<p class="poem spaced2">........<br> +........<br> +........<br> +........<br> +........<br> +........</p> + +<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span>Ah! que tout fils dise anathème<br> + À l'insensé qui vous blasphème!<br> + Rêveur du groupe universel,<br> + Qu'il embrasse, au lieu de sa mère,<br> + Sa froide et stoïque chimère<br> + Qui n'a ni cœur, ni lait, ni sel!</p> + +<p class="poem">Du foyer proscrit volontaire,<br> + Qu'il cherche en vain sur cette terre<br> + Un père au visage attendri;<br> + Que tout foyer lui soit de glace,<br> + <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span>Et qu'il change à jamais de place<br> + Sans qu'aucun lieu lui jette un cri!</p> + +<p class="poem">Envieux du champ de famille,<br> + Que, pareil au frelon qui pille<br> + L'humble ruche adossée au mur,<br> + Il maudisse la loi divine<br> + Qui donne un sol à la racine<br> + Pour multiplier le fruit mûr!</p> + +<p class="poem">Que sur l'herbe des cimetières<br> + Il foule, indifférent, les pierres<br> + Sans savoir laquelle prier!<br> + Qu'il réponde au nom qui le nomme<br> + Sans savoir s'il est né d'un homme<br> + Ou s'il est fils d'un meurtrier!...</p> + +<p class="p2 left10"><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span>V</p> + +<p class="poem">Dieu! qui révèle aux cœurs mieux qu'à l'intelligence!<br> + Resserre autour de nous, faits de joie et de pleurs,<br> + Ces groupes rétrécis où de ta providence<br> + Dans la chaleur du sang nous sentons les chaleurs;</p> + +<p class="poem">Où, sous la porte bien close,<br> + La jeune nichée éclose<br> + Des saintetés de l'amour,<br> + Passe du lait de la mère<br> + Au pain savoureux qu'un père<br> + Pétrit des sueurs du jour;</p> + +<p class="poem">Où ces beaux fronts de famille,<br> + Penchés sur l'âtre et l'aiguille,<br> + Prolongent leurs soirs pieux:<br> + Ô soirs! ô douces veillées<br> + <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span>Dont les images mouillées<br> + Flottent dans l'eau de nos yeux!</p> + +<p class="p4 poem">Oui, je vous revois tous, et toutes, âmes mortes!<br> + Ô chers essaims groupés aux fenêtres, aux portes!<br> + Les bras tendus vers vous, je crois vous ressaisir,<br> + Comme on croit dans les eaux embrasser des visages<br> + Dont le miroir trompeur réfléchit les images,<br> + Mais glace le baiser aux lèvres du désir.</p> + +<p class="poem">Toi qui fis la mémoire, est-ce pour qu'on oublie?...<br> + Non, c'est pour rendre au temps à la fin tous ses jours,<br> + Pour faire confluer, là-bas, en un seul cours<br> + Le passé, l'avenir, ces deux moitiés de vie<br> + Dont l'une dit jamais et l'autre dit toujours.</p> + +<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span>Ce passé, doux Éden dont notre âme est sortie,<br> + De notre éternité ne fait-il pas partie?<br> + Où le temps a cessé tout n'est-il pas présent?<br> + Dans l'immuable sein qui contiendra nos âmes<br> + Ne rejoindrons-nous pas tout ce que nous aimâmes<br> +<span class="add2em">Au foyer qui n'a plus d'absent?</span></p> + +<p class="poem">Toi qui formas ces nids rembourrés de tendresses<br> + Où la nichée humaine est chaude de caresses,<br> +<span class="add2em">Est-ce pour en faire un cercueil?</span><br> + N'as-tu pas dans un pan de tes globes sans nombre<br> + Une pente au soleil, une vallée à l'ombre<br> +<span class="add2em">Pour y rebâtir ce doux seuil?</span></p> + +<p class="poem">Non plus grand, non plus beau, mais pareil, mais le même,<br> + Où l'instinct serre un cœur contre les cœurs qu'il aime,<br> + Où le chaume et la tuile abritent tout l'essaim,<br> + Où le père gouverne, où la mère aime et prie,<br> + Où dans ses petits-fils l'aïeule est réjouie<br> +<span class="add2em">De voir multiplier son sein!</span></p> + +<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span>Toi qui permets, ô père! aux pauvres hirondelles<br> + De fuir sous d'autres cieux la saison des frimas,<br> + N'as-tu donc pas aussi pour tes petits sans ailes<br> + D'autres toits préparés dans tes divins climats?<br> + Ô douce Providence! ô mère de famille<br> + Dont l'immense foyer de tant d'enfants fourmille,<br> + Et qui les vois pleurer souriante au milieu,<br> + Souviens-toi, cœur du ciel, que la terre est ta fille<br> +<span class="add2em">Et que l'homme est parent de Dieu!</span></p> + +<p class="p2">MOI.</p> + +<p class="poem">Pendant que l'âme oubliait l'heure<br> + Si courte dans cette saison,<br> + L'ombre de la chère demeure<br> + S'allongeait sur le froid gazon;<br> + <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span>Mais de cette ombre sur la mousse<br> + L'impression funèbre et douce<br> + Me consolait d'y pleurer seul,<br> + Il me semblait qu'une main d'ange<br> + De mon berceau prenait un lange<br> + Pour m'en faire un sacré linceul!</p> + +<p class="left10">FIN.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span>Ne voulant pas mêler à cet entretien tout familier et tout +poétique un autre sujet littéraire, j'insère en note, à la suite de ces +vers, un morceau en prose écrit en 1848, à peu près sous les mêmes +impressions, et qui n'a jamais été imprimé dans mes œuvres générales.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span>LE PÈRE DUTEMPS</h3> + +<p class="center">LETTRE À M. D'ESGRIGNY.</p> + +<p class="left50">Saint-Point, novembre 1848.</p> + +<p class="spaced2">..............</p> + +<p>Vous savez que je suis venu dans le pays de ma naissance, il y a +quelques semaines, pour rétablir ma santé, atteinte jusqu'à la séve, et +pour respirer le vieil air toujours jeune des coteaux où nous avons +respiré notre première haleine, comme on renvoie à sa nourrice, bien +qu'elle n'ait plus le même lait, l'enfant maladif <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span>que le +régime des villes a énervé. Vous savez que j'y suis venu aussi, et +surtout, pour de pénibles déracinements domestiques de terres, de +maisons paternelles, de séjours, d'affections, d'habitudes, comme on va +une dernière fois dans la demeure vénérée de ses pères, pour la +démeubler avant de secouer la poussière de ses pieds sur le seuil chéri, +et de lui dire un pieux adieu. Je suis sous ma tente, en un mot, pour +enlever ma tente, pour la replier, et pour aller la replanter, déchirée +et rétrécie, je ne sais où. C'est à cela que je suis occupé pendant le +court loisir que m'ont donné par force la nature et les affaires +politiques, d'accord pour me congédier de Paris. Je passe ce congé au +centre de mes occupations de vendeur de terre, et à proximité des hommes +de loi, des hommes de banque et des hommes de trafic rural, auprès de la +petite ville de Mâcon. Je commence à reprendre des forces dans les +membres, pas encore assez dans le cœur: cependant vous connaissez ce +cœur; il est élastique, il fléchit, il ne rompt pas. «Le cœur est +un muscle,» disent les physiologistes. Quel muscle! leur dirai-je à mon +tour: c'est lui qui porte la destinée!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span>Ce matin, je me sentais mieux; j'avais à faire un voyage obligé +à quelques lieues de ma demeure temporaire, une course dans cette vallée +reculée de <span class="italic">Saint-Point</span>, dont vous connaissez la route. Quelques-uns de +mes vers ont emporté ce nom sur leurs ailes, comme les colombes qui +portent sur leur collier, au delà des bois, le nom ou le chiffre des +enfants qui les ont apprivoisées.</p> + +<p class="p4">Je dis au vieux jardinier de rappeler ma jument noire, qui paissait en +liberté dans un verger voisin, et de la seller pour moi. La jument +privée, depuis longtemps oisive, voyant la selle que le jardinier +portait sur sa tête, secoua sa crinière, enfla ses naseaux, tendit le +nerf de sa queue en panache, galopa un moment autour du verger, en +faisant partir les alouettes et jaillir la rosée de l'herbe sous ses +sabots; puis, s'approchant joyeusement de la barrière, elle tendit +d'elle-même ses beaux flancs luisants à la selle, et <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span>ouvrit sa +petite bouche au mors, comme si elle eût été aussi impatiente de me +porter que j'étais impatient de la remonter moi-même. Nul ne sait, à +moins d'avoir été bouvier, pasteur, soldat, chasseur ou solitaire comme +moi, combien il y a d'amitié entre les animaux et leur maître. Ce monde +est un océan de sympathies dont nous ne buvons qu'une goutte, quand nous +pourrions en absorber des torrents. Depuis le cheval et le chien jusqu'à +l'oiseau, et depuis l'oiseau jusqu'à l'insecte, nous négligeons des +milliers d'amis. Vous savez que moi je ne néglige pas ces amitiés, et +que de la loge du dogue de basse-cour à l'étable du chevrier, et de +l'étable au mur du jardin où je m'assieds au soleil, connu des souris +d'espalier, des belettes au museau flaireur, des rainettes à la voix +d'argent, ces clochettes du troupeau souterrain, et des lézards, ces +curieux aux fenêtres qui sortent la tête de toutes les fentes, j'ai des +relations et des sentiments partout. Honni soit qui mal y pense! je suis +comme le vicaire de <span lang="en">Goldsmith</span>, j'aime à aimer!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span>Je partis seul, suivi de mes trois chiens. Je franchis +rapidement la plaine déjà ondulée qui sépare les bords de la Saône de la +chaîne des hautes montagnes noires derrière lesquelles se creuse la +vallée de <span class="italic">Saint-Point</span>.</p> + +<p class="p4">Quand j'arrivai au pied de ces montagnes, je mis la jument au petit pas. +La journée était une journée d'automne, indécise, comme la saison, entre +la mélancolie et la splendeur, entre la brume et le soleil. Quelques +brouillards sortaient, comme des fumées d'un feu de bûcherons, des +gorges hautes entre les troncs des sapins; ils flottaient un moment sur +les prés en pente au bord des bois; puis, aussitôt roulés par le vent en +ballots légers de vapeurs, ils s'enlevaient, m'enveloppaient un moment +d'une draperie transparente, et s'évaporaient en montant toujours, et en +laissant quelques gouttes d'eau sur les crins de mon cheval. Mais, +au-dessus des premières rampes, <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span>toute lutte entre la brume du +matin et l'éclat du midi cessa. Le soleil avait bu toute l'humidité de +la terre; les cimes nageaient dans l'été. Un vent du midi tiède, sonore, +méditerranéen, prélude voluptueux d'équinoxe, soufflait de la vallée du +Rhône, avec les murmures et les soubresauts alternatifs des lames bleues +de la mer de Syrie, qui viennent de minute en minute heurter et laver +d'écume les pieds du Liban. Je savais que ce vent venait en effet de là; +il n'y avait que quelques heures qu'il avait soufflé dans les cèdres et +gémi dans les palmiers; il me semblait entendre encore, et presque sans +illusion d'oreille, dans ses rafales chaudes, les palpitations de la +voile des grands mâts, le tangage des navires sur les hautes vagues, le +bouillonnement de l'écume retombant de la proue, comme de l'eau qui +frémit sur un fer chaud, quand la proue se relève du flot, les +sifflements aigus quand on double un cap, les clapotements du bord, et +les coups sourds et creux de la quille des chaloupes, quand le pêcheur +les amarre contre les écueils de Sidon.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span>Un petit hameau, tout semblable à un village aride et pyramidal +d'Espagne ou de Calabre, s'échelonnait au-dessus de moi avec ses toits +étagés en gradins de tuiles rouges, et avec son clocher de pierre grise, +bronzée du soleil. Sa cloche, dont on voyait le branle et la gueule à +travers les ogives de la tour, et dont on entendait rugir et grincer le +mécanisme de poutres et de solives, sonnait l'<span class="italic">Angelus</span> du milieu du +jour, et l'heure du repas aux paysans dans le champ et aux bergers dans +la montagne. Des fumées de sarments sortaient de deux ou trois +cheminées, et fuyaient chassées sous le vent comme des volées de pigeons +bleus. Ce village était le mien, le foyer de mon père après les orages +de la première révolution, le berceau de nous tous, les enfants de ce +nid maintenant désert.</p> + +<p class="p4">Je passai devant la porte de ma cour sans y entrer; je suivis, sans +lever la tête, le pied du mur noir et bossué de pierres sèches qui borde +le chemin <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span>et qui enclot le jardin; je n'osai pas m'arrêter +même à l'ombre de sept à huit platanes et de la tonnelle de charmille +qui penchent leurs feuilles jaunes sur le chemin. J'entendais les voix +dans l'enclos: je savais que c'étaient les voix d'étrangers venus de +loin pour acheter le domaine, qui arpentaient les allées encore +empreintes de nos pas, qui sondaient les murs encore chauds de nos +tendresses de famille, et qui appréciaient les arbres, nos contemporains +et nos amis, dont l'ombre et les fruits allaient désormais verdir et +mûrir pour d'autres que pour nous!...</p> + +<p class="p4">Je baissai le front pour ne pas être aperçu par-dessus le mur, et je +gravis sans me retourner la montagne de bruyères et de buis qui domine +ce village. Je tournai un cap de roche grise où se plaisent les aigles, +où se brise toujours le vent, même en temps calme; il me cacha la +maison, et je m'enfonçai <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span>dans d'autres gorges où le son même +de sa cloche ne venait plus me frapper au cœur.</p> + +<p class="p4">Après avoir marché ou plutôt gravi environ une heure dans les ravins de +sable rouge, à travers des bruyères et sous les racines d'immenses +châtaigniers qui s'entrelacent comme des serpents endormis au soleil, +j'arrivai au faîte de la chaîne de ces montagnes. Il y a là, au point +étroit et culminant de ce col ou de ce pertuis, comme on dit dans le +Valais et dans les Pyrénées, une arête de quelques pas d'étendue. On ne +monte plus et l'on ne descend pas encore; on plonge à son gré ses +regards, selon qu'on se retourne au levant ou au couchant, sur l'immense +plaine du Mâconnais, de la Bresse et de la Saône, ou sur les noires et +profondes vallées de <span class="italic">Saint-Point</span>, sur les cimes entre-croisées, les +pentes ardues et les défilés rocheux, arides ou boisés, qui +s'amoncellent ou glissent vers le creux du pays.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span>Toutes les fois qu'il est arrivé à ce sommet, le passant, +essoufflé, fait une courte halte, et ne peut retenir un cri +d'admiration. L'âne, le mulet et le cheval eux-mêmes connaissent ce +panorama de Dieu. Ils y ralentissent le pas sans qu'on retire la bride, +et baissent la tête pour flairer la vallée, et pour brouter quelques +touffes d'herbe brûlée par le vent sur le bord du ravin.</p> + +<p class="p4">Ma jument se souvint de la place et de la halte: elle me laissa un +moment regarder en arrière. Il y aurait de quoi regarder tout le jour. +Les cônes aigus des montagnes pelées du Mâconnais et du Beaujolais, +groupés à droite et à gauche comme des vagues de pierre sous un coup de +vent du chaos; sur leurs flancs, de nombreux villages; à leurs pieds, +une immense plaine de prairies semées d'innombrables troupeaux de vaches +blanches, et traversées par une large ligne aussi bleue que le ciel, lit +serpentant de la Saône, sur lequel flotte, de distance en distance, +<span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span>la fumée des navires à vapeur; au delà, une terre fertile, la +Bresse, semblable à une large forêt; plus loin, un premier cadre +régulier de montagnes grises, muraille du Jura qui cache le lac Léman; +enfin, derrière ce contre-fort des montagnes du Jura, qui ressemblent +d'ici au premier degré d'un escalier dressé contre le ciel, toute la +chaîne des Alpes depuis Nice jusqu'à Bâle, et au milieu le dôme blanc et +rose du mont Blanc, cathédrale sublime au toit de neige qui semble +rougir et se fondre dans l'éther, et devenir transparente comme du sable +vitrifié sous le foyer du soleil, pour laisser entrevoir, à travers ses +flancs diaphanes, les plaines, les villes, les fleuves, les mers et les +îles d'Italie.</p> + +<p class="p4">Après avoir effleuré et touché cela d'un long coup d'œil, envoyé du +cœur une pensée, un souvenir, une adoration à chaque lieu et à chaque +pan de ce firmament, je descendis par un sentier rapide et sombre, bordé +d'un côté de forêts, de l'autre de prés <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span>ruisselants de +sources, le revers de la chaîne que je venais de franchir. On n'a +pendant longtemps devant les yeux d'autre horizon que des croupes de +montagnes confuses, noires de sapins, ici ébréchées, là amoindries et +comme usées par le frôlement des vents et des pluies. Ce sont les +montagnes du Charolais, qui séparent l'Auvergne des Alpes. Ces collines, +par leur engencement, leur étagement, la mobilité des ombres qu'elles se +renvoient les unes les autres sur leurs flancs, du jour qu'elles se +reflètent, par leur transparence au sommet, et les couches d'or que les +rayons glissants du soleil y mêlent à la fleur déjà dorée des genêts, +m'ont toujours rappelé les montagnes de la <span class="italic">Sabine</span> près de Rome, +qu'aimait tant <span class="italic">Horace</span>; depuis que j'ai vu la Grèce, elles me +représentent davantage les cimes rondes et à grandes échancrures des +montagnes de la <span class="italic">Laconie</span> et de l'<span class="italic">Arcadie</span>. Quelquefois je m'arrête +pour écouter si les vagues de la mer d'Argos ne bruissent pas à leurs +pieds.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span>À mesure que je descendais, la petite vallée dont je suivais le +lit se creusait plus profondément devant moi, se cachait sous plus de +hêtres et de châtaigniers, murmurait de plus de ruisseaux dans ses +ravines, et, s'ouvrant davantage sur ses deux flancs, me laissait déjà +apercevoir une plus large étendue et une plus creuse profondeur de la +vallée de <span class="italic">Saint-Point</span>, dans laquelle elle vient aboutir. À l'endroit +où ce ravin s'ouvre enfin tout à fait, et où on le quitte pour descendre +en serpentant les flancs de la vallée principale, il y a un tournant du +chemin qui serre le cœur, et qui fait toujours jeter un cri de joie +ou d'admiration. À la droite, on compte neuf ou dix châtaigniers aussi +vieux et aussi vénérés que ceux de Sicile; ils rampent, plutôt qu'ils ne +se dressent, sur une pente de mousse et de gazon tellement rapide, que +leurs feuilles et leurs fruits, en tombant, roulent loin de leurs +racines au moindre vent jusqu'au fond d'un torrent. On ne voit pas ce +torrent; on l'entend seulement à cinq ou six cents pas sous leur nuit de +verdure. À la gauche, on descend du regard, de chalets en chalets et de +bocage en chaume, jusqu'au fond d'une vallée un peu sinueuse, au milieu +de laquelle <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>on aperçoit sur un mamelon entouré de prés, +voilées d'ombres, adossées à des bois, isolées des villages, baignées +d'un ruisseau, deux tours jaunâtres, dorées du soleil: c'est mon toit.</p> + +<p class="p4">Il y a entre l'homme et les murs qu'il a longtemps habités mille +secrètes intimités à se dire, qui ne permettent jamais de se revoir, +après de longues absences, sans qu'une conversation qui semble +véritablement animée et réciproque ne s'établisse aussitôt entre eux. +Les murs semblent reconnaître et appeler l'homme, comme l'homme +reconnaît et embrasse les murs. Les anciens avaient senti et exprimé ce +mystère. Ils disaient: <span class="italic"><span lang="la">genius loci</span>, l'âme du lieu</span>; ils +avaient les <span class="italic">dieux lares</span>, la divinité du foyer. Cette +divinité s'est réfugiée aujourd'hui dans le cœur; mais elle y est, +elle y parle, elle y pleure, elle y chante, elle s'y réjouit, elle s'y +plaint, elle s'y console. Je ne l'ai jamais mieux entendue et sentie que +ce matin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span>Cette divinité du foyer, les animaux eux-mêmes l'entendent et +la sentent; car au moment où ma jument aperçut, quoique de si haut et de +si loin, les tours du château et les grands prés à droite, où elle avait +galopé et pâturé tant de fois dans sa jeunesse, un frisson courut en +petits plis de soie sur son encolure; elle tourna ses naseaux à droite +et à gauche en flairant le vent, elle rongea du pied le rocher de granit +sur lequel je l'avais arrêtée, elle hennit à ses souvenirs d'enfance, +et, lançant deux ou trois ruades de gaieté à mes chiens sans les +atteindre, elle bondit sous moi, en essayant de me forcer la main pour +s'élancer vers ses chères images.</p> + +<p class="p4">Je descendis; je l'attachai par la bride lâche à une branche pliante de +houx couverte de ses graines de pourpre, pour qu'elle pût brouter à +l'aise au pied du buisson, et je m'assis un moment sur la racine du +châtaignier, le visage tourné vers ma demeure vide.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span>Le vent du midi avait redoublé d'haleine à mesure que le soleil +était monté sous le ciel; il avait pris les bouffées et les rafales +d'une tempête sèche; depuis que le soleil avait commencé à redescendre +vers le couchant, il avait balayé comme un cristal le firmament; il +faisait rendre aux bois, aux rochers, et même aux herbes, des harmonies +qui semblaient mêlées de notes joyeuses et de notes tristes, +d'embrassements et d'adieux, de terreur et d'enthousiasme; il amoncelait +en tourbillons les feuilles mortes, et puis il les laissait retomber et +dormir en monceaux miroitants au soleil: ce vent avait dans les haleines +des caresses, des tiédeurs, des sentiments, des mélancolies et des +parfums qui dilataient la poitrine, qui enivraient les oreilles, qui +faisaient boire par tous les pores la force, la vie, la jeunesse d'un +incorruptible élément. On eût dit qu'il sortait du ciel, de la terre, +des bois, des plantes, des fenêtres de la maison visible là-bas, du +foyer d'enfance, des lèvres de mes sœurs, de la mâle poitrine de mon +père, du cœur encore chaud de ma mère, pour m'accueillir à ce retour, +et pour me toucher des lèvres sur la joue et au front. Il faisait battre +les mèches <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span>humides de mes cheveux sur mes tempes, sous le +rebord de mon chapeau, avec des frissons aussi délicieux qu'il avait +jamais fouetté mes boucles blondes dans ces mêmes prés sur mes joues de +seize ans! Je l'aspirais comme des lèvres qui se collent à l'embouchure +d'une fontaine d'eau pure; je lui tendais mes deux mains ouvertes, mes +doigts élargis, comme un mendiant qu'on a fait entrer au foyer d'hiver, +et qui prend, comme on dit ici, un <span class="italic">air de feu</span>. J'ouvrais ma veste et +ma chemise sur ma poitrine, pour qu'il pénétrât jusqu'à mon sang.</p> + +<p class="p4">Mais cette première impression toute sensuelle épuisée, je glissai bien +vite dans les impressions plus intimes et plus pénétrantes de la mémoire +et du cœur; elles me poignirent, et je ne pus les supporter à visage +découvert, bien qu'il n'y eût là, et bien loin tout alentour, que mes +chiens, ma jument, les arbres, les herbes, le ciel, le soleil et le +vent: c'était trop encore pour que je leur dévoilasse sans ombre +<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span>l'abîme de pensées, de mémoires, d'images, de délices et +de mélancolie, de vie et de mort dans lequel la vue de cette vallée et +de cette demeure submergeait mon front. Je cachais mon visage dans mes +deux mains; je regardais furtivement entre mes doigts les tours, le +balcon, le jardin, le verger, la fumée sur le toit, les bois derrière +bordés de chaumières connues, la prairie, la rivière, les saules sur le +bord de l'étang; et, recevant de chacun de ces objets un souvenir, une +image, un son de voix, une personne, une voix à l'oreille, une vision +dans les yeux, un coup au cœur, je fondis en eau, et je m'abîmai dans +l'impossible passion de ce qui n'est plus!...</p> + +<p class="p4">Vouloir ressusciter le passé, ce n'est pas d'un homme, c'est d'un Dieu; +l'homme ne peut que le revoir et le pleurer. Les imaginations puissantes +sont les plus malheureuses, parce qu'elles ont la faculté de recevoir, +sans avoir le don de ranimer. Le génie n'est qu'un plus grand deuil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span>Je jetai enfin, comme l'âme fait toujours quand elle est trop +chargée, mon fardeau dans le sein de Dieu; il reçoit tout, il porte +tout, et il rend tout. Je me mis à genoux dans l'herbe, le visage tourné +vers cette vallée principale de ma vie, non ma vallée de larmes, mais ma +vallée de paix. Je priai longtemps, je crois, si j'en juge par +l'innombrable revue de choses, de jours, d'heures douces ou amères, de +visions apparues, embrassées et perdues qui passèrent devant mon esprit. +Le soleil avait baissé sans que je m'en aperçusse pendant cette halte +dans mes souvenirs: il touchait presque aux petites têtes du bois de +sapins que vous connaissez, et qui dentellent le ciel au sommet de la +montagne, en face de moi, en se découpant sur le bleu du ciel comme les +mâts d'une flotte à l'ancre dans un golfe d'eau limpide de la mer +d'Ionie.</p> + +<p class="p4">Je fus réveillé comme en sursaut de ma contemplation par le galop d'un +cheval, par le braiment <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span>d'un âne et par les cris d'un homme +effrayé. Tout ce bruit et tout ce mouvement s'entendaient à quelques pas +de moi, derrière le buisson qui séparait le sentier battu de la +montagne, du petit tertre de mousse enclos de pierres sèches où j'étais +venu chercher le dossier du vieux châtaignier. Je m'élançai, je franchis +le mur, et je me retrouvai dans le sentier; mais je n'y retrouvai plus +ma jument: elle avait été effrayée par les pierres qu'un âne paissant +au-dessus du sentier, sur une pente de bruyère granitique, avait fait +rouler sous ses pieds. Elle avait rompu d'une saccade de tête les tiges +de houx auxquelles j'avais enroulé la bride; elle galopait, allant et +revenant sur elle-même dans le chemin creux, arrêtée par les cris et par +les gestes épouvantés d'un vieillard qui levait et agitait comme à +tâtons, d'une main tremblante, un grand bâton dont il semblait se +couvrir contre le danger.</p> + +<p class="p4">J'appelai <span class="italic">Saphir</span>, c'est le nom de la jument; elle se calma à ma voix, +et revint écumer sur mes mains et <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span>me remettre les rênes. Je +criai au vieillard de se rassurer, et je me rapprochai de lui, la bride +sous le bras.</p> + +<p class="p4">Dans ce pauvre homme je venais de reconnaître un des plus vieux +<span class="italic">coquetiers</span> de ces montagnes, qui louait à notre mère des ânesses au +printemps pour donner leur lait à ses pauvres femmes malades, qui lui +servait de guide, d'écuyer pour promener ses enfants avec elle sur ces +solitudes élevées, où elle voyait la nature de plus haut, et où elle +adorait Dieu de plus près.</p> + +<p class="p4">On appelle ici <span class="italic">coquetier</span> un homme qui va de chaumière en chaumière et +de verger en verger acheter des œufs, des prunes, des pommes, des +petites poires sauvages, des châtaignes; qui en remplit les paniers de +ses ânes, et qui va les revendre avec un petit <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span>bénéfice aux +portes des églises, après vêpres, dans les villages voisins.</p> + +<p class="p4">Ce coquetier des montagnes était déjà vieux et cassé dans mon enfance. +Je le croyais couché depuis longues années sous une de ces pierres de +granit couvertes de mousse, qui parsemaient comme des tombes son petit +champ d'orge et de folle avoine autour de son haut chalet. Il avait dès +ce temps-là les yeux chassieux; ma mère lui donnait, pour fortifier sa +vue, de petites fioles où elle recueillait les pleurs de la vigne, séve +du cep qui sue au printemps une sueur balsamique ayant, dit-on, la vertu +sans avoir les vices du vin. Maintenant plus qu'octogénaire, il +paraissait tout à fait aveugle, car il tenait une de ses mains en +entonnoir sur ses yeux fixés vers le soleil, comme pour y concentrer +quelque sentiment de ses rayons; de l'autre main il palpait une à une +les pierres amoncelées du petit mur à hauteur d'appui qui bordait +<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span>le sentier, comme pour reconnaître la place où il se trouvait +sur le chemin.</p> + +<p class="p4">«Rassurez-vous, père <span class="italic">Dutemps</span>!» lui criai-je en me rapprochant de lui; +«j'ai repris le cheval: il ne fera ni peur à votre âne, ni mal à vous.» +Et je m'arrêtai à l'ombre d'un poirier sauvage, devant le pauvre homme.</p> + +<p class="p4">«Vous me connaissez donc, puisque vous avez dit mon nom?» murmura +l'aveugle. «Mais moi, je ne vous connais pas. C'est qu'il y a bien +longtemps,» continua-t-il comme pour s'excuser, «que je ne puis plus +connaître les hommes qu'à leur voix. Les arbres et les murs, oui; cela +ne change pas de place; mais les hommes, non: cela va, cela vient, +aujourd'hui ici, demain là; cela court <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span>comme de l'eau, cela +change comme le vent; à moins de les voir, on ne sait pas à qui l'on +parle, et je ne les vois plus. Par exemple, quand ils m'ont une fois +parlé, je les reconnais toujours au son de leur voix: la voix, c'est +comme une personne dans mon oreille. Mais je ne me souviens pas d'avoir +jamais entendu la vôtre. Qui êtes-vous donc, si cela ne vous offense +pas?»</p> + +<p class="p4">—«Hélas! père Dutemps,» lui dis-je, «cela prouve que ma voix a bien +changé, comme mon visage; car vous l'avez entendue bien souvent sous le +vieux <span class="italic">sorbier</span> de votre cour, quand nous ramassions au pied de l'arbre +les <span class="italic">sorbes</span> que la Madeleine votre femme faisait mûrir sur la paille, +ou quand je rappelais les chiens courants de mon père au bord du grand +bois, au-dessus de votre champ de blé noir.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span>Il renversa sa tête en arrière, ôta son bonnet, d'où roulèrent +sur ses joues des écheveaux de cheveux blancs et fins comme une toison, +et il recula machinalement en arrière, à deux pas.</p> + +<p class="p4">«Vous êtes donc monsieur Alphonse?» s'écria-t-il (les paysans de ces +contrées ne savent de mes noms que celui-là). «Il n'y a que lui qui ait +connu Madeleine, qui ait secoué le sorbier de la cour, qui ait rappelé +les chiens des chasseurs pour leur rompre le pain de seigle devant la +maison. Hélas! que Madeleine aurait donc de plaisir à le revoir, si elle +vivait!» ajouta-t-il avec un accent de regret attendri.—«Oui, c'est +moi, père Dutemps,» lui dis-je: «Donnez-moi votre main, que je la serre +encore en reconnaissance des bons services que vous nous avez rendus, +des bons fagots que vous nous avez brûlés, des bonnes galettes de +sarrasin que vous nous avez cuites à votre feu, et de l'amitié que +Madeleine, ses filles et vous, vous aviez pour notre <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span>mère et +pour ses enfants! Il y a bien longtemps de cela; mais, voyez-vous, la +mémoire dans les cœurs d'enfants, c'est comme la braise du foyer +éteint pendant le jour dans la maison: cela tient la cendre chaude, et, +quand la nuit vient, cela se rallume dès qu'on la remue!»</p> + +<p class="p4">—«Est-ce possible? Quoi! c'est bien vous!» reprit-il avec un étonnement +qui commençait à s'apaiser. «Ah! oui, il y a bien longtemps que vous +n'étiez venu au pays, qu'on ne regardait plus fumer le château, qu'on +n'entendait plus aboyer les chiens là-bas dans le grand jardin sous les +tours, qu'on ne voyait plus passer les chevaux blancs qui portaient des +dames et des messieurs dans les chemins à travers les prés! Ma fille me +disait: «Le pays est mort; il semble que la cloche pleure au lieu de +carillonner.» On disait aussi que vous ne reviendriez jamais; qu'il y +avait eu du bruit là-bas; qu'on vous avait nommé un des rois de la +république; et puis <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span>qu'on avait voulu vous mettre en prison ou +en exil, comme sous la Terreur. Il est venu au printemps un colporteur +qui vendait des images de vous dans le pays, comme celles d'un grand de +la république; et puis il en est venu en automne qui vendaient des +chansons contre vous, comme celles de Mandrin. J'ai bien +pleuré quand ma fille m'a raconté cela un dimanche, en revenant de la +messe. Est-ce bien possible, ai-je dit, que ce monsieur ait fait tous +ces crimes? et que lui, qui n'aurait pas fait de mal à une bête quand il +était petit, il ait fait couler le sang des hommes dans Paris, par +malice? Et puis, quelques mois plus tard, on dit que ce n'était pas +vrai; et puis, on n'a plus rien dit du tout.»</p> + +<p class="p4">—«Hélas! père Dutemps,» lui ai-je répondu, il y a du vrai et du faux +dans tous ces bruits de nos agitations lointaines qui sont montés +jusqu'à ces déserts, comme le bruit du canon de Lyon y monte quand c'est +le vent du midi, sans que l'on puisse <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span>savoir d'ici si c'est le +canon d'alarme ou le canon de fête. On ne sait de même que longtemps +après les révolutions si les hommes qui y ont été jetés sont dignes +d'excuse ou de blâme. N'en parlons pas à présent. Je viens ici pour tout +oublier pendant quelques jours à ce beau soleil, que le sang et les +larmes des peuples ne ternissent pas. Je ne serai que trop tôt obligé, +par mon devoir, de retourner où s'agite le sort des empires, et de me +faire encore des misères et des inimitiés ici-bas, pour me faire un juge +indulgent et compatissant là-haut; car, voyez-vous, chacun a son travail +dans ce monde, et il faut l'accomplir à tout prix. Je suis bien las, +mais je n'ai pas encore le droit de m'asseoir, comme vous, tout le jour +au soleil contre un mur. Et qui sait s'il y aura un mur?... Mais vous, +père Dutemps, parlons de vous. Demeurez-vous toujours seul là-haut dans +cette petite chaumière, à une lieue de tout voisin, dans la bruyère, au +bord du bois des hêtres? Quel âge avez-vous? Qui est-ce qui pioche pour +vous la colline de sable? Qui est-ce qui bat les châtaignes? Qui est-ce +qui soigne vos ânesses et vos chèvres? Depuis quand avez-vous perdu tout +à <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span>fait la vue? Et comment passez-vous le temps que Dieu vous a +mesuré plus large qu'aux autres hommes? car je crois que vous êtes le +plus vieux de la vallée.»</p> + +<p class="p4">—«J'ai quatre-vingts ans,» me répondit le vieillard. «Ma femme, la +Madeleine, est morte il y a sept ans; elle était bien plus jeune que +moi. Tous mes enfants sont morts, excepté la <span class="italic">Marguerite</span>, qui était la +dernière de mes filles, et que vous appeliez la <span class="italic">Pervenche des bois</span>, +parce qu'elle avait les yeux bleus comme ces fleurs qui croissent à +l'ombre, vers la source; elle a été veuve à vingt-huit ans, et elle a +refusé de se remarier pour venir me soigner et me nourrir dans la petite +cabane là-haut, où elle est née et où elle restera jusqu'à ma mort; elle +a une petite fille et un petit garçon, qui mènent les bêtes au champ, et +qui continuent à servir mes pratiques d'œufs et de pommes. Ce petit +commerce, dont nous leur laissons les gros <span class="italic">sous</span> pour eux, servira +<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span>pour leur acheter des habits, du linge et une armoire quand +ils seront en âge et en idée de se marier. Marguerite pioche le champ de +pommes de terre et de sarrasin, ramasse le bois mort pour l'hiver; elle +fait le pain de seigle; et moi je ne fais rien que ce que vous voyez, +ajouta-t-il en laissant tomber ses deux mains sur ses genoux comme un +homme oisif. Je garde l'âne, ou plutôt l'âne me garde quand les enfants +n'y sont pas; car il est vieux pour un animal presque autant que je suis +vieux pour un homme; il sait que je n'y vois pas, il ne s'écarte jamais +trop des chemins; et quand il veut s'en aller, il se met à braire, ou +bien il vient frotter sa tête contre moi tout comme un chien, jusqu'à ce +que nous revenions ensemble à la cabane.»</p> + +<p class="p4">—«Mais le jour ne vous paraît-il pas bien long ainsi, tout seul dans +les sentiers de la montagne?» lui demandai-je.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span>—«Oh! non, jamais,» dit-il; «jamais le temps ne me dure. Quand +il fait beau, hors de la maison, je m'assois à une bonne place au +soleil, contre un mur, contre une roche, contre un châtaignier; et je +vois en idée la vallée, le château, le clocher, les maisons qui fument, +les bœufs qui pâturent, les voyageurs qui passent et qui devisent en +passant sur la route, comme je les voyais autrefois des yeux. Je connais +les saisons tout comme dans le temps où je voyais verdir les avoines, +faucher les prés, mûrir les froments, jaunir les feuilles du +châtaignier, et rougir les prunes des oiseaux sur les buissons. J'ai des +yeux dans les oreilles,» continua-t-il en souriant; «j'en ai sur les +mains, j'en ai sous les pieds. Je passe des heures entières à écouter +près des ruches les mouches à miel qui commencent à bourdonner sous la +paille, et qui sortent une à une, en s'éveillant, par leur porte, pour +savoir si le vent est doux et si le trèfle commence à fleurir. J'entends +les lézards glisser dans les pierres sèches, je connais le vol de toutes +les mouches et de tous les papillons dans l'air autour de moi, la marche +de toutes les petites <span class="italic">bêtes du bon Dieu</span> sur les herbes ou <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> +sur les feuilles sèches au soleil. C'est mon horloge et mon almanach à +moi, voyez-vous. Je me dis: voilà le coucou qui chante? c'est le mois de +mars, et nous allons avoir du chaud; voilà le merle qui siffle? c'est le +mois d'avril; voilà le rossignol? c'est le mois de mai; voilà le +hanneton? c'est la Saint-Jean; voilà la cigale? c'est le mois d'août; +voilà la grive? c'est la vendange, le raisin est mûr; voilà la +bergeronnette, voilà les corneilles? c'est l'hiver. Il en est de même +pour les heures du jour. Je me dis parfaitement l'heure qu'il est à +l'observation des chants d'oiseaux, du bourdonnement des insectes et des +bruits de feuilles qui s'élèvent ou qui s'éteignent dans la campagne, +selon que le soleil monte, s'arrête ou descend dans le ciel. Le matin, +tout est vif et gai; à midi, tout baisse; au soir, tout recommence un +moment, mais plus triste et plus court; puis tout tombe et tout finit. +Oh! jamais je ne m'ennuie; et puis, quand je commence à m'ennuyer, +n'ai-je pas cela?» me dit-il en fouillant dans sa poche, et en tirant à +moitié son chapelet. «Je prie le bon Dieu jusqu'à ce que mes lèvres se +fatiguent sur son saint nom et mes doigts sur les grains. Qui <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> +est-ce qui s'ennuierait en parlant tout le jour à son Roi, qui ne se +lasse pas de l'écouter?» dit-il avec une physionomie de saint +enthousiasme. «Et puis la cloche de Saint-Point ne monte-t-elle pas cinq +fois par jour jusqu'ici? Elle me dit que Dieu aussi pense à moi.»</p> + +<p class="p4">—«Mais l'hiver?» lui dis-je, afin de m'instruire pour moi-même de tous +ces mystères de la solitude, de la cécité et de la vieillesse.</p> + +<p class="p4">—«Oh! l'hiver,» me répondit-il, «il y a le feu dans le foyer, le bruit +des sabots des enfants dans la maison, les châtaignes qu'on écorce, les +pois qu'on écosse, le maïs qu'on égrène, le chanvre qu'on tille: tous +ces travaux n'ont pas besoin des yeux. Je travaille tout l'hiver au coin +du feu en <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span>jasant avec les enfants ou avec les chèvres et les +poules qui vivent avec nous, et je me repose tout l'été. Oh! non, le +temps ne me dure pas; seulement quelquefois je voudrais bien, comme à +présent, revoir le visage de ceux qui me rencontrent sur le chemin, et +que j'ai connus dans les vieux temps. Par exemple, dites-moi donc, +Monsieur,» poursuivit-il timidement, «si vous avez toujours ces longs +cheveux châtains qui sortaient de dessous votre chapeau, et qui +balayaient vos joues fraîches comme les joues d'une jeune fille, quand +vous accompagniez votre père à la chasse, et que vous buviez une goutte +de lait en passant dans le cellier de sapin de ma fille?»</p> + +<p class="p4">—«Hélas! père Dutemps, il a neigé sur ces cheveux-là depuis. Le visage +de l'enfant, du jeune homme et de l'homme mûr se ressemblent, comme +l'arbre que vous avez planté il y a trente ans ressemble à l'arbre qui +vous donne aujourd'hui ses <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span>fruits en automne: c'est le même +bois, ce ne sont plus les mêmes feuilles.»</p> + +<p class="p4">—«Et avez-vous toujours ces beaux chevaux blancs qui galopaient dans le +grand pré, auprès du château, et qu'on disait que vous aviez ramenés, +après vos voyages, du pays de notre père Abraham?»</p> + +<p class="p4">—«Ils sont morts de tristesse et de vieillesse, loin de leur soleil et +loin de moi.»</p> + +<p class="p4">—«Mais est-il bien vrai que vous allez vendre ces prés, ces vignes, ces +bois, cette bonne maison que le soleil faisait reluire comme les murs +d'une église au fond du pays?»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span>—«Ne parlons pas de cela, père Dutemps! Dieu est Dieu; les +prés, les terres et les maisons sont à lui, et il les change de maître +quand il veut! Je ne sais pas ce qu'il ordonnera de nous; mais +souvenez-vous toujours de mon père, de ma mère, de mes sœurs, de ma +femme et de moi; et quand vous direz vos prières sur votre chapelet, +réservez toujours sept ou huit grains en mémoire d'eux.»</p> + +<p class="p4">Je serrai de nouveau la main du coquetier, et je continuai mon chemin.</p> + +<p class="p4">J'étais heureux d'avoir retrouvé ce vieillard, comme un homme se +réjouit, après un demi-siècle, de retrouver dans une bruyère les traces +d'un sentier où il a passé dans ses beaux jours, et qu'il croyait +effacées pour jamais. Chaque pas de mon cheval, en descendant des +montagnes, me découvrait un pan de <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span>plus de la vallée, du +village, des hameaux enfouis sous les noyers, de mes jardins, de mes +vergers, de ma maison; mon œil s'éblouissait et s'humectait de +reconnaissance en reconnaissance. De chaque site, de chaque toit, de +chaque arbre, de chaque repli du sol, de chaque golfe de verdure, de +chaque clairière illuminée par les rayons rasants du soleil couchant, un +éclair, une mémoire, un bonheur, un regret, une figure, jaillissaient de +mes yeux et de mon cœur, comme s'ils eussent jailli du pays lui-même. +Je me rappelais père, mère, sœurs, enfance, jeunesse, amis de la +maison, contemporains de mes jours de joie et de fête, arbres +d'affection, sources abritées, animaux chéris, tout ce qui avait jadis +peuplé, animé, vivifié, enchanté pour moi ce vallon, ces prairies, ces +bois, ces demeures. Je secouais comme un fardeau importun, derrière moi, +les années intermédiaires entre le départ et le retour; je rejetais plus +loin encore l'idée de m'en séparer pour jamais. J'avais douze ans, j'en +avais vingt, j'en avais trente; regards de ma mère, voix de mon père, +jeux de mes sœurs, entretiens de mes amis, premières ivresses de ma +vie, aboiements de mes chiens, hennissements de mes <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span>chevaux, +expansions ou recueillements de mon âme tour à tour répandue ou enfermée +dans ses extases, matinées de printemps, journées à l'ombre, soirées +d'automne au foyer de famille, premières lectures, bégayements +poétiques, vagues mélodies: tout se levait de nouveau, tout rayonnait, +tout murmurait, tout chantait en moi comme ce chant de résurrection, +comme l'<span class="italic">Alleluia</span> trompeur qu'entend <span class="italic">Marguerite</span> à l'église le jour de +Pâques dans le drame de Gœthe. Mon âme n'était qu'un +cantique d'illusions!</p> + +<p class="p4">Je croyais retrouver, en entrant dans la cour et en passant le seuil, +tout ce que le temps était venu en arracher. Si ce chant eût été noté +dans des vers, il serait resté l'hymne de la félicité humaine, +l'holocauste du bonheur terrestre rallumé dans le cœur de l'homme par +la vue des lieux où il fut heureux!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span>Ce chant intérieur tombait peu à peu en approchant davantage. +Ma vieille jument pressait le pas; elle gravissait le chemin creux qui +monte du ruisseau vers le tertre du château; les jeunes étalons, les +mères et les poulains qui paissaient dans les prés voisins accouraient +au bruit de ses pas sur les pierres; ils passaient leurs têtes au-dessus +des haies qui bordent le sentier, ils la saluaient de leurs +hennissements et la suivaient derrière les buissons en galopant, comme +pour faire fête à leur ancienne compagne de prairies.</p> + +<p class="p4">Hélas! personne n'apparaissait au-devant de moi! les feuilles mortes du +jardin que le vent et les torrents balayaient seuls, jonchaient les +pelouses autrefois si vertes, et couvraient le seuil de la barrière +entr'ouverte par laquelle on entre dans l'enclos. Un seul vieux chien +invalide se traîna péniblement à ma rencontre, et poussa quelques +tendres gémissements en léchant les mains de son maître. Une petite +fille de <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span>douze ans, qui garde les vaches dans l'enclos, +entr'ouvrit la porte au bruit des pas de mon cheval. Elle courut dire à +la vieille servante, qui filait sa quenouille dans une chambre haute, +que j'étais arrivé. La bonne fille descendit, en boitant, l'escalier en +spirale, et m'accueillit avec une triste et tendre familiarité dans la +cuisine basse, où la cendre tiède recouvrait le foyer. J'ôtai la selle +et la bride à la jument; la petite bergère lui ouvrit la barrière et la +lança dans le verger.</p> + +<p class="p4">Après avoir commandé quelques herbages et quelques fruits pour mon +repas, je montai dans les appartements, et j'ouvris les volets, fermés +depuis trois ans. Mais il n'y entra que plus de tristesse avec plus de +jour, car la lumière, en les remplissant, ne faisait que m'en montrer +davantage le vide. Il n'y eut que quelques oiseaux familiers, ces beaux +paons nourris par nos mains, qui parurent se réjouir en voyant se +rouvrir les fenêtres: ils regardèrent, ils volèrent lourdement <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> +un à un, comme en hésitant, du gazon sur le rebord de la galerie +gothique, où nous avions l'habitude de leur égrener des miettes de pain; +ils me suivirent comme autrefois jusque dans les chambres, en cherchant +de l'œil les femmes et en frappant du bec les parquets retentissants. +La fidélité de ces pauvres oiseaux m'attendrit. Je me hâtai de descendre +dans l'enclos, pour échapper à la solitude inanimée des murs. Mes chiens +seuls me suivaient, et je pensais au jour où il faudrait aussi les +congédier.</p> + +<p class="p4">Pour un homme qui a longtemps habité en famille un site de prédilection, +le jardin est une prolongation de l'habitation, c'est une maison sans +toit; le jardin a les mêmes intimités, les mêmes empreintes, les mêmes +souvenirs que la maison! Les arbres, les pelouses, les allées désertes +se souviennent, racontent, retracent, causent ou pleurent comme les +murs. C'est un abrégé de notre passé. J'y retrouvais toutes les heures +au soleil ou à l'ombre que j'y avais passées, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>toutes les +poésies de mes livres et de mon cœur que j'y avais senties, écrites +ou seulement rêvées, pendant les plus fécondes et les plus splendides +années de mon été d'homme. Chaque source balbutiait, comme autrefois, sa +note que j'avais reproduite; chaque rayon sur l'herbe, son image que +j'avais repeinte; chaque arbre, son ombre, ses nids, ses brises dans ses +feuilles vertes ou ses frissons dans ses feuilles mortes, que j'avais +goûtés, recueillis et répercutés dans mes propres harmonies: tout y +était encore, excepté l'écho mort et le miroir terni en moi.</p> + +<p class="p4">J'arrivai ainsi, traînant mes pas sous les branches jaunies et sur les +sables humides, jusqu'à une petite porte percée dans un vieux mur +tapissé de lierre et de buis. Vous savez que le mur de l'église projette +son ombre sur cette partie du jardin, et que l'on communique, par cette +porte dérobée, de l'enclos dans le cimetière du village. Vous savez que +j'ai ajouté à ce cimetière ombragé de vieux noyers, un petit coin +<span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span>de terre retranché au jardin, afin que ce petit coin de terre, +dont j'ai fait don au village, fût à la fois la propriété de la mort et +la propriété de la famille, et que, si la nécessité nous dépouillait un +jour de l'habitation et du domaine de <span class="italic">Saint-Point</span>, cette nécessité ne +fît pas du moins passer ce domaine des morts dans les mains d'une +famille étrangère ou d'un propriétaire indifférent.</p> + +<p class="p4">C'est sur cette frontière neutre entre le cimetière et le jardin, que +j'ai bâti (le seul édifice que j'aie bâti ici-bas) un petit monument +funèbre, une chapelle d'architecture gothique, entourée d'un cloître +surbaissé en pierres sculptées qui protégent quelques fleurs tristes, et +qui s'élèvent sur un caveau. C'est là que j'ai recueilli et rapporté de +loin, près de mon cœur, les cercueils de tout ce que j'ai perdu sur +la route de plus aimé et de plus regretté ici-bas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span>Toutes les fois que j'arrive à <span class="italic">Saint-Point</span> ou toutes les fois +que j'en pars pour une longue absence, je vais seul, à la chute du jour, +dire à genoux un salut ou un adieu à ces chers hôtes de l'éternelle +paix, sur ce seuil intermédiaire entre leur exil et leur félicité. Je +colle mon front contre la pierre qui me sépare seule de leurs cendres, +je m'entretiens à voix basse avec elles, je leur demande de nous +envelopper dans nos aridités d'un rayon de leur amour, dans nos troubles +d'un rayon de leur paix, dans nos obscurités d'un rayon de leur vérité. +J'y suis resté plus longtemps aujourd'hui et plus absorbé dans le passé +et dans l'avenir, qu'à aucun autre de mes retours ici. J'ai relu, pour +ainsi dire, ma vie tout entière sur ce livre de pierre composé de trois +sépulcres: enfance, jeunesse, aubes de la pensée, années en fleurs, +années en fruits, années en chaume ou en cendres, joies innocentes, +piétés saintes, attachements naturels, études ardentes, égarements +pardonnés d'adolescence, passions naissantes, attachements sérieux, +voyages, fautes, repentirs, bonheurs ensevelis, chaînes brisées, chaînes +renouées de la vie, peines, efforts, labeurs, agitations, périls, +combats, <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span>victoires, élévations et écroulements de l'âge mûr +sur les grandes vagues de l'océan des révolutions, pour faire avancer +d'un degré de plus l'esprit humain dans sa navigation vers l'infini! +Puis les refroidissements d'ardeur, les déchirements de destinée, les +martyres d'esprit, les pertes de cœur, les dépouillements obligés des +choses ou des lieux dans lesquels on s'était enraciné, les +transplantations plus pénibles pour l'homme que pour l'arbre, les +injustices, les ingratitudes, les persécutions, les exils, les +lassitudes du corps avant celles de l'âme, la mort enfin, toujours à +moitié chemin de quelque chose.</p> + +<p class="p4">Tout cela a roulé en bruissant pendant je ne sais combien de temps dans +ma tête, comme le torrent de ma vie qui serait redescendu tout à coup +après une pluie d'orage de toutes les montagnes, et qui serait revenu +prendre possession de son lit desséché. Le tombeau était pour moi la +pierre de Moïse d'où coulaient toutes les eaux; j'ouvris mon cœur +comme <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span>une écluse, et la prière en sortit à grands flots avec +la douleur, la résignation et l'espérance; et mes larmes aussi +coulaient; et quand je retirai mes mains de mes yeux et que je les posai +contre le seuil pour le bénir, elles firent une marque humide sur la +pierre blanche...</p> + +<p class="p4">Un bruit m'avait fait lever en sursaut.</p> + +<p class="p4">C'était une sourde et monotone psalmodie qui sortait d'une petite +fenêtre grillée au flanc de l'église, tout près de moi. Je m'essuyai le +front et les genoux pour faire le tour de l'édifice, et pour y entrer +par la petite porte qui ouvre au midi sur la côte opposée. Je fus arrêté +sur la première marche par un petit cercueil recouvert d'un drap blanc +et de deux bouquets de roses blanches aussi, que portaient quatre jeunes +filles d'un hameau des montagnes. Le vieux curé les suivait en récitant +quelques versets de liturgie <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span>latine sur la brièveté de la vie; +un père et une mère pleuraient, en chancelant, derrière lui. Je marchai +vers la fosse avec eux, et je jetai à mon tour les gouttes d'eau, image +des gouttes de larmes, sur le cercueil de la jeune fille, et je rentrai +sans avoir osé regarder le pauvre père!</p> + +<p class="p4">J'ai passé la soirée à vous écrire: ce cœur a besoin de crier quand +il est frappé. Je remercie Dieu de m'avoir laissé dans le vôtre un écho +qui me renvoie jusqu'au bruit de mes larmes sur mon papier. La vie est +un cantique dont toute âme heureuse ou malheureuse est une note.—Adieu!</p> + +<p class="left50 smcap">Lamartine.</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span>COURS FAMILIER<br> + +DE<br> + +LITTÉRATURE</h1> + +<h2>XVI<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<p class="p2 center">4<sup>e</sup> de la deuxième Année.</p> + +<h3>BOILEAU.</h3> + +<h4>I</h4> + +<p>Revenons pour un moment au siècle littéraire de Louis XIV. Nous aurons à +y revenir bien souvent encore en touchant à Corneille, à Molière, à La +Fontaine, à Bossuet, à Fénelon, à Pascal, à M<sup>me</sup> de Sévigné, ces +éternels survivants d'un siècle mort.</p> + +<p>Nous allons aujourd'hui vous parler de Boileau. Boileau est à lui seul +un procès littéraire. <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span>Est-ce un grand homme de lettres? Est-ce +une pâle médiocrité? Est-ce un Tarquin de notre littérature ayant fauché +du tranchant de ses satires toutes les tiges naissantes de l'esprit +français qui menaçaient de dépasser sa platitude? Est-ce un eunuque +<span class="italic">Narsès</span> de notre beau siècle, ayant arraché à nos poëtes +leur virilité et à notre langue sa jeunesse pour les rendre timides, +serviles et stériles comme lui-même? A-t-il nui à notre croissance comme +nation intellectuelle, ou a-t-il dirigé notre séve égarée et +surabondante vers une conformation durable de la langue et de la pensée, +en réprimant cette séve de la France et en la contenant dans les règles +éternelles du bon sens et du bon goût, ces deux nécessités premières et +ces deux qualités natives du génie français?</p> + +<p>C'est ce procès, si souvent débattu de nos jours avec la partialité et +avec la passion des querelles d'esprit, que nous allons essayer de juger +à notre tour, en comprenant bien et en faisant bien comprendre cet homme +d'achoppement, Boileau.</p> + +<h4>II</h4> + +<p><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span>Disons d'abord une vérité sévère en apparence, mais en réalité +flatteuse pour notre pays. Le premier devoir et le premier droit d'un +homme qui écrit sur la littérature universelle du genre humain, c'est +d'être lui-même universel, c'est de s'élever par conséquent au-dessus +des amours-propres, des préjugés, des superstitions d'esprit, des +fanatismes nationaux de sa patrie et de son temps, pour juger les hommes +par leurs œuvres et non par leurs prétentions. Les lettres n'ont pas +de frontières et ne connaissent pas de drapeaux. Ce qu'on pense et ce +qu'on écrit de beau à Rome, à Ispahan, à Jérusalem, à +Pétersbourg, à Vienne, à Londres, à Madrid, à Calcutta, à Pékin, grandit +l'humanité pensante à Paris. Il n'y a pas de droit d'aubaine pour la +pensée: le génie est du domaine commun. Il est comme l'air; il franchit, +sans les connaître, toutes les limites politiques des peuples pour +vivifier partout tout ce qui le respire.</p> + +<p>Ce serait un pauvre critique que celui qui <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span>se déclarerait un +critique national et qui arrêterait les chefs-d'œuvre de +l'intelligence étrangère à ces mesquines douanes de la pensée, en leur +demandant leurs certificats d'origine. Nous n'avons eu que trop de ces +critiques prohibitifs en France et ailleurs. Ce sont eux qui ont +stérilisé les lettres, en empêchant, autant qu'il était en eux, ces +unions conjugales entre les esprits de différents climats, qui auraient +multiplié leurs fruits en se rencontrant pour s'unir. Toute fécondité +vient de l'union, dans la nature morale comme dans la nature matérielle. +Il y a dans l'esprit humain, comme dans les végétaux, des pensées mâles +et des pensées femelles. Ces hommes d'exclusion ressemblent à ces Arabes +des frontières de Perse qui étendent des toiles autour des palmiers +mâles de leurs tribus, dans le temps de la floraison, pour empêcher le +vent du désert d'aller porter les semences de leurs palmiers aux +palmiers femelles des tribus voisines. Ils tuent le fruit et font la +disette au détriment de tous. Mais le vent finit par passer, malgré les +hommes, et par porter la fécondité dans les deux partis.</p> + +<p>Nous ne sommes pas de ces hommes jaloux de la gloire et de la nourriture +intellectuelle <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span>des autres peuples que le nôtre. Nous aimons à +rendre à toutes les races pensantes ce qui est à ces races, et à Dieu ce +qui est à Dieu.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Cela dit, et après ces précautions oratoires, nous allons, à nos risques +et périls, exprimer franchement, en quelques mots, notre pensée sur les +aptitudes naturelles de la France comparées aux aptitudes des nations +antiques et modernes avec lesquelles notre littérature nationale peut +rivaliser. Chacune de ces nations a reçu son lot de la nature.</p> + +<p>L'Inde a la supériorité dans la théosophie, cette disposition mystique +admirable et sainte qui voit la Divinité avec évidence dans toute la +nature, qui fait de toute la nature un miroir de cette Divinité, et qui +contemple avec ravissement dans ce miroir le drame divin et humain de la +création.</p> + +<p>La Chine a la supériorité dans la science qui recueille, qui découvre la +première les faits; elle a la supériorité aussi dans la raison qui +conclut de cette science des faits une grande <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span>sagesse pratique +et utilitaire en toute chose, agriculture, morale, législation, +civilisation, politique. Les grandes inventions appartiennent à cette +race expérimentale. C'est par excellence le peuple inventif.</p> + +<p>L'Arabie, en y comprenant les Hébreux, les Persans et presque tout +l'Orient de la zone rapprochée de l'Europe, a la supériorité dans +l'imagination; c'est la race du merveilleux par excellence, la terre des +songes, le lit de pavots où l'on rêve éveillé avec le plus de charme et +de poésie. Nulle part on ne conte mieux ces récits chimériques qui +flottent dans l'imagination transparente comme les fumées du narghilé +dans un ciel serein. Tous les conteurs, ces poëtes populaires de la +tente, sont Arabes ou Persans, et tous nos contes viennent de +Bagdad.</p> + +<p>La Grèce a la supériorité dans l'art, cette logique de la pensée, de +l'imagination et du sentiment. De tout ce que la Grèce touche, divinité, +philosophie, politique, poésie, musique, drame, histoire, architecture, +marbre, pierre, pinceau, elle fait un art accompli. C'est le lapidaire +de l'espèce; elle taille tout, elle polit tout, elle enchâsse tout dans +un cadre <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span>parfait. Sa littérature façonnée est l'écrin de +l'intelligence humaine.</p> + +<p>Rome a la supériorité en politique, en guerre, en éloquence d'action, en +constance dans ses desseins, en caractère en un mot. C'est le peuple du +caractère; il y en a jusque dans sa littérature. Lisez Tacite; c'est le +nerf irrité d'un peuple volontaire, libre, humilié, mais indompté; c'est +le muscle qui perce la chair. Le caractère de sa race y palpite à chaque +mot comme dans le spasme du gladiateur mourant.</p> + +<p>L'Italien, fils non dégénéré, mais déshérité, du Romain, a la +supériorité dans le sentiment du beau. C'est là son génie, c'est là sa +vertu, c'est là son signe entre les peuples. Son âme a reçu plus de part +que celle des autres nations dans ce type éternel et ineffable de +<span class="italic">beauté</span> qui est le modèle intérieur sur lequel se moulent les actes ou +les œuvres de l'homme. Beauté dans la forme: voyez ses femmes! Beauté +dans l'architecture: voyez ses temples et ses palais! Beauté dans la +sculpture: voyez son Michel-Ange! Beauté dans la peinture: voyez son +Raphaël! Beauté dans la musique: voyez son Rossini! Beauté dans la +poésie: voyez son Dante, que des pamphlétaires m'accusent aujourd'hui, +en <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span>Italie, d'avoir calomnié, parce que j'ai séparé, en parlant +de lui, l'œuvre ténébreuse du théologien du génie incomparable du +poëte, et parce que je l'ai appelé le dieu de la poésie, tandis que +Voltaire l'appelait le monstre de la barbarie! Voyez sa langue: elle ne +pèche même que par l'excès du beau; elle est trop sonore pour des lèvres +d'homme, elle ne devrait être parlée que par des anges ou par des +femmes! Voyez son Tasse! voyez son Arioste! voyez son Pétrarque, Platon +de l'amour féminin! voyez même son Machiavel, qui a porté le sentiment +du beau jusque dans les crimes de son style! C'est toujours le peuple du +beau. L'Italien est un amant du beau.</p> + +<p>L'Allemand a la supériorité dans la philosophie spéculative et dans la +construction presque indienne de sa langue, faite pour incorporer des +rêves ou pour élaborer des idées. L'Allemand est un philosophe.</p> + +<p>L'Espagnol, en littérature, a la supériorité dans l'élévation grandiose +de l'âme et dans la noblesse souvent exagérée du style. C'est cette +élévation de l'âme qui donne à sa littérature le caractère mystique, +ascétique, érémitique qu'on trouve dans sa sainte Thérèse et dans +<span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span>son peintre Murillo. C'est cette noblesse exagérée +des sentiments qui lui a maintenu longtemps le génie chevaleresque +poussé jusqu'à la folie et jusqu'à la caricature, dont son <span class="italic">don +Quichotte</span>, son livre populaire, a été, sous la plume de Cervantès, +l'amusante et déplorable dérision. Ce sont les vices d'un peuple qu'il +faut bafouer; ce ne sont pas ses vertus nationales. L'Espagnol, qui se +transforme aujourd'hui en citoyen, a été jusqu'ici un chevalier et un +moine.</p> + +<p>Le Portugais, dont la langue a toutes les magnificences de l'espagnol +sans en avoir les défauts, a la supériorité dans l'aventure et dans +l'audace; il a joué sa fortune sur toutes les vagues de l'Océan. Jamais +peuple si peu nombreux ne fit et n'écrivit de si grandes choses. Son +Camoëns est le poëte épique de son histoire, de ses +découvertes et de ses conquêtes dans l'Inde. Son empire, transbordé en +six mois de Lisbonne en Amérique, sera un jour le texte d'un autre +Camoëns. Le Portugais est un aventurier, l'aventurier +national, héroïque et poétique des temps modernes.</p> + +<p>L'Angleterre, après l'Allemagne, est en littérature la seule nation dont +le génie vienne <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span>du Nord sans avoir passé par la Grèce et par +Rome; elle a la supériorité de l'originalité. Cette originalité a un peu +été déteinte par la Bible dans <span class="italic" lang="en">Milton</span> et par la latinité +d'Horace dans <span class="italic">Pope</span>, l'Horace anglais. Mais son +véritable géant, <span lang="en">Shakspeare</span>, est né, comme Antée, de lui-même +et de la terre. Il a imprégné le génie littéraire saxon anglais d'une +séve septentrionale, sauvage, puissante, qu'elle ne peut plus perdre. +Les institutions libres de cette nation et sa situation forcément navale +ont donné à son génie incontestable le caractère multiple de ses +aptitudes. Il a le besoin de compenser la petitesse de son territoire +par une immense et forte personnalité. Le citoyen de la Grande-Bretagne +est un patriarche dans sa maison, un poëte dans ses forêts, un orateur +sur sa place publique, un marchand dans son comptoir, un héros sur son +navire, un cosmopolite sur le sol de ses colonies, mais un cosmopolite +emportant sur tous les continents avec lui son indélébile individualité. +Les races antiques n'ont rien qui lui ressemble. On ne peut le définir, +en politique comme en littérature, que par son nom: l'Anglais est un +Anglais.</p> + +<p>L'Amérique n'a encore que la supériorité <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span>de la jeunesse. Son +génie, s'il lui en vient un autre que celui de la vieille Europe, sa +mère, est à l'état de croissance. On ne sait encore ce qu'il produira, +peuple sans ancêtres sur un continent sans passé:</p> + +<p class="poem center" lang="la"><span class="italic">Prolem sine matre creatam!</span></p> + +<p>La France, il faut l'avouer, dussent toutes les férules des écoles +tomber sur la main qui inscrit ces lignes, la France n'a pas eu +jusqu'ici, parmi ses innombrables aptitudes, la grande imagination +littéraire et poétique. La meilleure preuve de ceci, c'est qu'elle n'a +ni un grand poëte épique comme Homère, Dante, le Tasse, ni un grand +poëte lyrique sacré comme David, ni un grand poëte lyrique profane et +philosophique comme Horace et Pindare, ni un grand dramatiste comme +Eschyle ou <span lang="en">Shakspeare</span>. La France a peu d'imagination poétique; elle +semble réserver cette qualité surhumaine de l'humanité, l'enthousiasme, +pour ses actes plus que pour ses œuvres.</p> + +<p>Elle n'a pas la théosophie contemplative de l'Inde; elle n'a pas le +rationalisme obstiné, inventif et législateur de la Chine; elle n'a pas +la fécondité de chimères, l'instinct du merveilleux <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span>de +l'Arabie; elle n'a pas l'art exquis et universel de la Grèce; elle n'a +pas la constance et l'austérité de la vieille Rome; elle n'a pas la +grâce et la mollesse de l'Italie moderne; elle n'a pas la philosophie +spéculative et planante sans toucher terre de l'Allemagne; elle n'a pas +le génie du grandiose et du chevaleresque de l'Espagne; elle n'a pas le +génie des aventures épiques des Portugais; elle n'a pas l'indélébile +originalité de l'Angleterre.</p> + +<p>Mais la France rachète toutes ces infériorités relatives avec ces +peuples par des qualités d'esprit, de caractère, et surtout de cœur, +qui lui sont propres, et qui la placent, sinon au-dessus, du moins au +niveau et souvent en avant de ces grandes individualités humaines. La +privation relative de ces grandes facultés de l'imagination préserve +aussi la France des excès et des vices inséparables de ces facultés trop +dominantes dans certaines races. Son génie n'a pas leur puissance, mais +aussi il n'a pas leurs défauts; rien n'altère, chez le Français, cet +équilibre admirable des facultés qui est la santé de l'esprit, comme +l'équilibre des humeurs est la santé du corps. Cet équilibre parfait de +l'imagination et de la raison, de l'enthousiasme et <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span>de la +prudence, de la force d'impulsion et de la force de résistance, de la +chaleur d'âme et du sang-froid d'esprit, conserve au génie français +cette qualité des qualités, le jugement, sans lequel le génie devient +une maladie mentale.</p> + +<p>Le jugement lui donne ce qu'on appelle le goût dans les arts, le goût, +c'est-à-dire le discernement exquis, irréfléchi, mais pour ainsi dire +infaillible, de l'esprit, qui lui fait dire: ceci est bon, ceci est +mauvais; ceci est dans la convenance des choses, ceci n'y est pas. +Attrait ou répugnance naturelle de l'esprit qui le préserve des +engouements illogiques et qui lui fait choisir les aliments sains de +l'intelligence, comme la répugnance physique du palais ou de l'odorat +préserve le corps des substances suspectes ou nuisibles. Le goût, en +effet, n'est que le choix sous un autre nom; c'est une des facultés du +génie national les plus précieuses, et qu'aucun peuple peut-être, ni +parmi les anciens, ni parmi les modernes, n'a possédé avec autant +d'infaillibilité et de délicatesse que le Français; c'est même par cette +qualité qu'il est en littérature et en idées l'oracle de l'Europe. Le +Français est le dégustateur <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span>intellectuel de toutes les +productions de la pensée dans le monde. Ce qu'il aime, on l'aime; ce +qu'il rejette, on le rejette; son jugement a l'autorité d'un instinct.</p> + +<p>Or, qu'est-ce que le Français aime par-dessus tout et avant tout dans +les productions de la pensée? C'est le bon sens. La première qualité +qu'il exige, et avec raison, d'une œuvre de l'esprit et des langues, +c'est d'être conforme au bon sens.</p> + +<p>Et qu'est-ce que le bon sens? Le bon sens est: <span class="italic">la moyenne rigoureuse de +l'esprit humain dans tout l'univers et dans tous les temps.</span> C'est la +meilleure définition que je puisse trouver. Au-dessus du bon sens il y a +le génie, apanage exceptionnel d'un très-petit nombre; au-dessous du bon +sens il y a la sottise, la démence, la médiocrité, apanage déplorable de +tout ce qui est inférieur au nom d'homme dans l'espèce humaine. Mais +entre le génie et la médiocrité il y a le vaste domaine du bon sens, la +région moyenne des vérités reçues, la terre des heureux et des sages, +qui ne s'élève pas jusqu'aux régions périlleuses et inhabitées du génie, +qui ne descend pas jusqu'aux régions basses et ténébreuses de la +médiocrité, <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span>mais qui s'étend, immense et sereine, entre les +deux abîmes et qui est le séjour moral habité par les bons esprits. +C'est là que le génie français règne par le goût, qu'il maintient sa +royauté par l'esprit, cette monnaie du génie à l'usage d'un plus grand +nombre d'intelligences que le génie lui-même.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Et qu'est-ce encore que l'esprit? L'esprit est la grâce du bon sens. +Nous ne pouvons pas non plus trouver une expression plus exacte et plus +concise pour le définir. On voit par cette définition que l'esprit ainsi +entendu ne vient pas seulement de l'intelligence, mais qu'il vient aussi +du caractère. Une intelligence juste, vive et fine, un cœur ouvert, +large et bienveillant sont les deux conditions nécessaires à un peuple +ou à un homme pour avoir ce qu'on appelle de l'esprit. Le méchant n'en a +pas, car la méchanceté n'a pas de grâce. Le Français en a, car il est +essentiellement bon; il s'oublie en toute occasion lui-même pour voler +au secours de tout le monde. On l'accuse d'étourderie, c'est peut-être +vrai, mais <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span>son étourderie est toujours l'élan de la +magnanimité vers quelque belle chose. Il y a du vent dans son âme, mais +ce vent enfle les voiles du monde vers tout ce qui brille d'élevé ou de +beau à l'horizon des idées.</p> + +<p>De tout ceci que conclure? que, si l'Indou est un théosophe, le Chinois +un raisonneur, le Romain un politique, l'Espagnol un chevalier, l'Arabe +un conteur, le Grec un artiste, le Portugais un aventurier héroïque, +l'Allemand un philosophe, l'Anglais un patriote, l'Italien moderne un +amant du beau, le Français, lui, est par excellence un homme d'esprit. +Nous avons dit que le bon sens était <span class="italic">la moyenne de l'esprit humain dans +tout l'univers</span>; nous avons dit que l'esprit et le goût étaient les +caractères du bon sens français en littérature; nous avons dit que le +Français était l'homme d'esprit entre tous les peuples; nous ajoutons: +la capitale du bon sens est en France, la moyenne du monde est à Paris.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Ce court préambule était nécessaire pour arriver à l'inexplicable +influence de Boileau <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span>sur les lettres françaises. Dans aucun +autre pays du monde un tel homme n'aurait laissé une trace de son nom. +Pour le comprendre il fallait comprendre préalablement l'esprit français +contemporain.</p> + +<p>Boileau n'était certes pas un homme de génie; il n'avait aucune de ces +qualités qui composent la nature des grands poëtes, ces foyers +d'enthousiasme brûlés les premiers par leur propre feu. La véritable +poésie est inséparable de la grandeur d'âme, des convulsions de la +passion, de l'élévation des idées, de la chaleur qui atteste la vie dans +l'œuvre de l'esprit comme celle du cœur atteste la vie dans +l'homme des sens. En mettant la main sur le cœur du vrai poëte, il +faut le sentir battre, comme celui des héros, plus vite et plus fort que +celui des autres mortels. La poésie est l'héroïsme de l'esprit et de +l'âme. Boileau n'avait rien de ces dons ou de ces excès de nature qui +font souvent mourir jeunes les grands poëtes, mais qui les font revivre +éternellement dans leur nom et dans leurs chants. Ce n'était point un +homme de chant; c'était un homme de chuchotement ingénieux et à voix +basse, ou plutôt à peine était-ce un homme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span>La nature ou un accident d'enfance, en lui refusant la virilité +qui fait les grandes passions, les grands malheurs, les grandes gloires, +lui avait aussi refusé cette puissance d'aimer qui est le tourment, mais +aussi qui est la fécondité de l'âme. Quand ces grandes passions sont +refusées à un homme, il faut se défier de lui. À défaut des grandes, il +est réduit aux petites passions de la société: de l'envie, de la haine, +de l'amour-propre, quelquefois de l'ambition et de l'intrigue, comme les +Narsès de l'antiquité. Les infirmes naissent jaloux: c'est la loi de la +nature; ils se vengent sur les êtres complets du malheur et de +l'imperfection de leur être; leur consolation, c'est de ravaler ce qui +les dépasse. Un sens de moins peut détruire toute l'harmonie d'une âme; +une infirmité vicie souvent toute une existence. Si Boileau n'avait pas +été maladif il n'aurait pas écrit des satires, et si lord <span lang="en">Byron</span>, de nos +jours, n'avait pas été boiteux, il n'aurait pas écrit <span class="italic">Don Juan</span>, cette +vengeance d'un esprit perverti par l'orgueil souffrant contre ceux qui +marchent droit. Le malheur est souvent méchant, et cette méchanceté est +la seule excusable; le cœur comprimé par une souffrance <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span>se +dilate rarement pour aimer les hommes.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Une prédisposition naturelle inclina donc Boileau à la satire.</p> + +<p>En effet, qu'est-ce que la satire? C'est la mauvaise humeur de l'esprit +chez les hommes qui, comme Boileau ou Horace, ne font que la +satire des œuvres; c'est la mauvaise humeur de la vertu chez les +hommes qui, comme Juvénal, font la satire des mœurs; mais +toujours c'est la mauvaise humeur. C'est l'explosion moqueuse ou +virulente d'une âme plus sensible aux laideurs qu'aux beautés +intellectuelles ou morales de l'humanité. L'enthousiasme et l'amour, ces +deux seules véritables Muses divines, ne s'abaissent pas à satiriser le +genre humain; elles pleurent sur lui s'il se souille, elles lui chantent +le <span class="italic" lang="la">Sursum corda</span>, de l'espérance s'il se décourage ou s'il +se dégrade. Elles croiraient se dégrader elles-mêmes si elles lui +présentaient le miroir satirique de Boileau ou le miroir tragique de +Juvénal pour le faire <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span>rire de ses ridicules ou pour le faire +frémir de ses crimes.</p> + +<p>La satire procède du dégoût ou de la haine, passions peu dignes d'être +exprimées en vers immortels par les poëtes. Voilà pourquoi nous ne +plaçons, dans notre opinion personnelle, ce genre de littérature qu'à un +degré inférieur dans les œuvres de l'esprit humain. Nous exceptons +néanmoins de ce mépris les grandes et saintes indignations en vers de +<span class="italic">Juvénal</span>, de <span class="italic">Gilbert</span> et d'un poëte unique dans notre +temps, <span class="italic">Barbier</span>. C'est lui qui, dans une <span class="italic">iambe</span> intitulée +<span class="italic">la Curée</span>, a égalé Pindare en verve et dépassé Juvénal en colère, mais +verve lyrique aux images de Phidias comme <span class="italic">la Cavale</span>, colère sainte aux +accents d'airain comme l'<span class="italic">Imprécation biblique</span>. Ces satires-là ne sont +pas de la haine; elles sont l'amour du beau et de l'honnête poussé +jusqu'à la vengeance contre le laid et le crime. Mais cette vengeance +élevée ne supplicie personne; elle est anonyme, comme le glaive +exterminateur dans les mains de l'ange; elle ne tombe pas sur des têtes, +mais sur des vices.</p> + +<p>C'est ainsi que, dans une de ces satires immortelles, <span class="italic">Barbier</span> flagelle +le Paris de 1830 du <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span>geste et du ton dont le Dante +flagellait la Florence de 1300. Ce poëte, sans blesser personne, +gourmande les cupides bassesses de ces foules du lendemain qui se +précipitent sur tout ce qui tombe, et flétrit les faciles victoires de +ces fanfarons d'après coup qui outragent tout ce qui est désarmé. +Écoutez-en seulement les derniers vers; ils rappellent, par leur fruste +énergie, le poil hérissé et la gueule sanglante de ce sanglier de +Calydon qu'on voit sur la place du marché de Florence:</p> + +<p class="poem"> + Ainsi, quand, désertant sa bauge solitaire,<br> +<span class="add2em">Le sanglier, frappé de mort,</span><br> + Est là, tout palpitant, étendu sur la terre,<br> +<span class="add2em">Et sous le soleil qui le mord;</span><br> + Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée,<br> +<span class="add2em">Ne bougeant plus en ses liens,</span><br> + Il meurt, et que la trompe a sonné la curée<br> +<span class="add2em">À toute la meute des chiens;</span><br> + Toute la meute, alors, comme une vague immense,<br> +<span class="add2em">Bondit; alors chaque mâtin</span><br> + Hurle en signe de joie, et prépare d'avance<br> +<span class="add2em">Ses larges crocs pour le festin.</span><br> + Et puis vient la cohue, et les abois féroces<br> +<span class="add2em">Roulent de vallons en vallons;</span><br> + Chiens courants et limiers, et dogues, et molosses,<br> + <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> +<span class="add2em">Tout s'élance, et tout crie: Allons!</span><br> + Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène,<br> +<span class="add2em">Allons! allons! les chiens sont rois!</span><br> + Le cadavre est à nous; payons-nous notre peine,<br> +<span class="add2em">Nos coups de dents et nos abois.</span><br> + Allons! nous n'avons plus de valet qui nous fouaille<br> +<span class="add2em">Et qui se pende à notre cou;</span><br> + Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille,<br> +<span class="add2em">Et gorgeons-nous tout notre soûl!</span><br> + Et tous, comme ouvriers que l'on met à la tâche,<br> +<span class="add2em">Fouillent ces flancs à plein museau,</span><br> + Et de l'ongle et des dents travaillent sans relâche,<br> +<span class="add2em">Car chacun en veut un morceau;</span><br> + Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne<br> + <span class="add2em">Avec un os demi rongé,</span><br> + Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne,<br> +<span class="add2em">Jalouse et le poil allongé,</span><br> + Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne,<br> +<span class="add2em">Son os dans les dents arrêté,</span><br> + Et lui crie, en jetant son quartier de charogne:<br> +<span class="add2em">«Voici ma part de royauté!»</span></p> + +<p class="smaller left60">1830.</p> + +<p>De telles satires sont des coups de foudre, et non des coups de +lanières. Cela ne blesse pas, cela écrase.</p> + +<p>Les autres sont un supplice personnel infligé, <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span>comme disent +les satiristes, par le fouet de la satire à des hommes dont ce fouet +déchire la peau. Eh bien! quelle que soit la justice de ce supplice, +nous ne pouvons ni approuver ni excuser ceux qui se donnent la mission +de l'infliger au ridicule et même au crime de leur temps. On +m'apportait, il y a peu d'années, en Italie, une de ces œuvres de +colère légitime qui stigmatisent eu vers terribles des noms d'hommes +vivants et qui font saigner éternellement les coups de verge ou les +coups de poignard de la plume. Comme j'exprimais par ma physionomie ma +répulsion involontaire pour ces œuvres de colère, quelqu'un me dit: +«À quoi pensez-vous? Ne faut-il pas que justice soit faite de toutes ces +iniquités? Ne faut-il pas que toutes les mauvaises fortunes aient leur +Némésis?»—«Oui,» répondis-je, «dans les sociétés d'hommes un exécuteur +est nécessaire à la justice; il faut un bourreau, peut-être, quoique je +n'en sois pas parfaitement convaincu, mais il ne faut pas être le +bourreau.»</p> + +<p>Le satiriste sanglant est le bourreau des renommées; il jette au +charnier les noms dépecés de ses ennemis littéraires ou de ses ennemis +<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span>politiques. Ce n'est pas le métier des immortels. Ce sont là +de ces gloires dont on se repent; il faut se les refuser, sinon par +respect pour ses ennemis, du moins par respect pour soi-même.</p> + +<p>Prise dans une acception plus vulgaire, la satire n'est qu'une épigramme +prolongée. Une épigramme est un coup d'épingle à une vie, à un ridicule +ou à un homme. Quand elle s'adresse à un homme, ce n'est pas grand chose +qu'une épigramme; c'est une goutte de fiel dans un verre d'eau pour +rendre le breuvage de la raillerie amer à celui qu'on force à le boire. +Mais une satire littéraire, c'est-à-dire une épigramme délayée en deux +cents vers, c'est un torrent de fiel dans lequel on s'efforce de noyer +un nom. La masse de l'épigramme n'en corrige pas l'intention; c'est +toujours de la haine, de la haine qui rit au lieu de la haine qui tue, +mais enfin de la haine; si on ne veut pas tuer, on veut blesser. Le +principe de la satire ou de l'épigramme est mauvais, et ses résultats +sont cruels. Voilà pourquoi nous n'encourageons jamais les poëtes à cet +exercice haineux de leur génie. On y recueille ce qu'on a semé: on y +sème des larmes, on y recueille <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span>des larmes; mais celles qu'on +répand sont plus amères que celles que l'on a fait répandre.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Les modèles de Boileau, ceux qui tentèrent son génie essentiellement +imitateur, furent évidemment Horace et Juvénal, +les deux satiristes romains. Il ne devait jamais égaler dans ce genre ni +la grâce à peine maligne du doux, et voluptueux Horace, ni l'âpre +énergie de Juvénal. La satire d'Horace est un badinage; la satire de +Juvénal est une tragédie.</p> + +<p>Le premier, assis à table entre Auguste, qu'il flatte, et +Virgile, qu'il aime, amuse le festin par quelques railleries +décentes en vers contre les mauvais poëtes de Rome; un autre +jour, couché à l'ombre des chênes verts de sa petite maison de +Tibur (aujourd'hui remplacée par un gracieux ermitage de +capucins), au bruit et à la poussière humide des cascatelles de +l'<span class="italic">Anio</span>, dans lesquelles ses esclaves font rafraîchir son vin de +<span class="italic">Cadès</span> ou de <span class="italic">Cécube</span>, il écrit à quelques amis de Rome une épître +familière où ses vers bondissent et coulent comme les filets d'écume +<span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span>de l'<span class="italic">Anio</span> sur la mousse. Si une légère ironie ou si une +épigramme inoffensive contre quelque ennuyeux récitateur de vers lourds +de Rome s'y glisse à son insu, il ne court pas après pour la retenir, il +la laisse rouler comme un caillou poli dans le lit de la cascade ou +comme un flocon d'écume sur l'eau transparente. On n'y sent pas la +haine, mais la confidence et la négligence d'un esprit souriant dans sa +bonté.</p> + +<p>Boileau ne pouvait pas plus malheureusement choisir son modèle que dans +Horace, l'<span class="italic">Hafiz</span> de l'Occident, le <span class="italic">Saint-Évremond</span> de Rome, le +<span class="italic">Voltaire</span> de la poésie fugitive; Boileau, l'habile aligneur de vers +travaillés au marteau et à la lime, le calqueur patient des choses +incalquables de l'antiquité, le janséniste de la religion comme du +style, dont toutes les grâces et tous les amours n'étaient que des +contrefaçons de légèretés lourdes et de voluptés pénibles, par un +érudit!</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Quant à Juvénal, c'est autre chose. Boileau aurait pu l'imiter +complétement et lui dérober <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span>le stylet sanglant de la satire +politique: il avait pour cela assez d'âcreté dans la bile et de dégoût +de l'humanité; mais la satire politique était impossible à un poëte qui +ne voulait pas jouer sa tête contre un beau vers sous Louis XIV. Elle +est impossible sous la monarchie. Si on l'écrit dans le sens du monarque +et contre ses ennemis, elle est une lâcheté, et un homme de talent, +quelque courtisan qu'il soit, rougit de la commettre. Si on l'écrit +contre ce qui tient le glaive, roi ou peuple, elle est un danger de +mort, et on dévoue sa tête au licteur ou le sang de ses veines au +suicide. Voyez Chénier. On ne pouvait donc écrire sous Louis XIV que des +satires tout à fait insipides et insignifiantes contre les embarras des +rues de Paris, contre un mauvais cuisinier comme Mignot, contre un +mauvais rimeur comme Chapelain, contre un mauvais traducteur comme +l'abbé Cottin, tristes thèmes pour un vrai génie satirique.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Il y avait loin de là à ce Juvénal écrivant dans des intervalles de +liberté sans frein, entre <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span>deux proscriptions ou entre deux +tyrannies, pendant l'écroulement de Néron ou pendant l'interrègne de +Domitien. Et écrivant où? au fond d'une solitude de Libye dans laquelle +il avait été relégué pour expier un vers contre le pantomime Pâris, +favori de l'empereur!</p> + +<p>Si Boileau n'avait ni l'âme, ni le temps convenable pour égaler Juvénal, +on voit par ses beaux vers sur ce poëte qu'il avait la corde de +l'indignation aussi sonore que celle du Romain:</p> + +<p class="poem"> + Juvénal, élevé dans les cris de l'école,<br> + Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole.<br> + Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités,<br> + Étincellent pourtant de sublimes beautés:<br> + Soit que, sur un écrit arrivé de Caprée,<br> + Il brise de Séjan la statue adorée;<br> + Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs,<br> + D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs;<br> + Ou que, poussant à bout la luxure latine,<br> + Aux portefaix de Rome il vende Messaline!<br> +<span class="spaced2">........</span><br> +<span class="spaced2">........</span></p> + +<p>Juvénal était le <span class="italic">Caton d'Utique</span> des poëtes; Boileau pouvait bien +admirer ce beau rôle, cette protestation héroïque contre la servitude +<span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span>et contre la corruption de Rome, mais il n'aspirait point à +l'imiter. Il préférait le rôle d'adulateur décent d'un autre Auguste et +d'ami d'un autre Mécène.</p> + +<p>Il faut être juste envers lui; il n'y avait, depuis le cardinal de +Richelieu, ni Tibère, ni Séjan, ni Néron à supplicier poétiquement en +France; il n'y avait pas même lieu à ces orgies de style, dans le +tableau des mœurs, dont Juvénal salit effrontément ses pages; +peintures plus hideuses du vice que le vice lui-même! D'ailleurs la +chasteté du langage heureusement introduit dans l'histoire et dans la +poésie par une religion plus pudique, défendait à Boileau ces nudités de +la chair, scandales de l'esprit comme des yeux. Le christianisme avait +jeté un voile sur ces nudités. On s'étonne qu'aucun peuple civilisé ait +pu supporter les cynismes de style de ce Juvénal. Ce n'étaient pas +seulement les <span class="italic">hyperboles</span>, comme les appelle son imitateur, c'étaient +les impudicités et les égouts de la langue.</p> + +<p>À cela près, Juvénal, soit dans l'imprécation contre les vices, soit +dans la peinture des vertus pures et douces qui font contraste aux +horreurs de ces vices, était véritablement un <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span>écrivain de +premier ordre dans la force comme dans la grâce. Il a même des +sensibilités qu'on ne rencontre jamais dans le satiriste français, +telles, par exemple, que ce tableau des mélancolies et des isolements de +la vieillesse dans la dixième satire.</p> + +<p>«Lors même,» dit-il dans ces beaux vers que Virgile n'aurait pas +désavoués, «lors même que notre intelligence conserverait, dans l'âge +avancé, toute la vigueur de l'âme, ne faut-il pas, hélas! mener les +funérailles de ses enfants? contempler le bûcher qui consume les +dépouilles d'une épouse longtemps aimée, ou celles d'un frère? ou porter +dans ses mains des urnes pleines des cendres de nos sœurs? Cette +douleur a été réservée à ceux qui vivent longtemps, que leur foyer, sans +cesse décimé par de nouveaux trépas, condamne à vieillir dans une +perpétuelle tristesse et sous des noirs vêtements de deuil! Le roi de +Pylos, le vieux Nestor, si l'on en doit croire +Homère, atteignit les années de la corneille dans une +constance de félicité sans éclipse, heureux, selon le vulgaire, d'avoir +ajourné la mort pendant tant de révolutions des jours, et d'avoir bu si +souvent le jus nouveau du raisin <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span>qui coule du pressoir aux +vendanges. Mais attendez un peu, et écoutez avec quelle amertume il +accuse les lois du Destin et la lenteur des Parques à couper la trame de +sa vie, quand il voit la chevelure de son cher Archiloque pétiller sous +la flamme du bûcher funèbre!... Car il s'adresse à tous ses proches qui +l'entourent et leur demande par quel crime il a mérité du sort le +supplice d'une vie si prolongée. Ainsi Pélée, quand il pleurait son fils +Achille enlevé à sa tendresse... Si, avant la subversion de sa ville de +Troie, Priam fût descendu chez les ombres, Hector, +son fils, aurait porté sur ses épaules et sur celles de ses autres +frères le corps vénéré de son père, à travers les Troyennes gémissantes, +dont les filles du vieillard, Cassandre et Polyxène, les vêtements +déchirés, auraient commencé les sanglots funèbres! Hélas! que lui +servirent ses longs jours? Il vit tout crouler autour de lui, et l'Asie +renversée par le fer et par le feu. Alors, guerrier débile et +chancelant, il dépose sa couronne pour prendre ses armes impuissantes, +et succombe au pied de l'autel de Jupiter, tel qu'un bœuf vieilli qui +tend à la hache de son maître un cou mince et décharné <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span>par le +travail, pauvre animal devenu maintenant importun à son maître ingrat!»</p> + +<p class="poem" lang="la">«<span class="italic">Ab ingrato jam fastiditus aratro!</span>»</p> + +<p>De tels vers sont bien supérieurs au style de la satire, et ils +illustreraient les plus pathétiques épopées. Nous n'en trouverons pas de +semblables dans le satiriste français.</p> + +<p>Quelques aspirations touchantes aux délices simples de la vie des champs +n'attestent pas moins, dans Juvénal, une âme altérée de la nature et de +la retraite si chères aux poëtes.</p> + +<p>«Si tu pouvais t'arracher aux spectacles du Cirque,» dit-il à son +interlocuteur imaginaire, «tu pourrais te construire à <span class="italic">Sora</span> ou à +<span class="italic">Frosinone</span> une maison convenable, à moindre prix que tu ne payes à Rome +le loyer d'un réduit ténébreux; là tu aurais à toi un petit jardin, un +puits peu profond, dont l'eau, tirée sans roue et sans corde, +désaltérerait d'une facile ondée tes plantes naissantes et tendres. Vis +là, amant de la bêche fourchue et possesseur d'un jardin cultivé de tes +propres mains, dont les légumes puissent suffire au repas frugal de cent +disciples de Pythagore! En quelque site, en quelque désert qu'il soit +situé, <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span>c'est quelque chose de délicieux que de s'être fait le +possesseur d'une habitation champêtre.»</p> + +<p>Et ailleurs: «Un enfant rustique, sans autre parure que le vêtement +nécessaire pour le préserver du froid, nous servira, dans des plats +d'argile, des mets achetés au prix de peu de pièces de cuivre. Tu ne +verras aucun de mes esclaves venu de Phrygie ou de Lycie à Rome. Tout ce +que tu auras à leur demander, demande-le-leur simplement en latin. Ils +sont tous vêtus uniformément, les cheveux coupés court, droits et +peignés seulement avec soin aujourd'hui par respect pour mes convives. +L'un est le fils de mon rude berger, l'autre de mon bouvier. Celui-ci +soupire après sa mère, qu'il n'a pas revue depuis trop longtemps; +triste, il regrette sa pauvre cabane et ses chameaux familiers. Il te +versera du vin pressuré sur les montagnes où il est né et sur le +penchant desquelles il folâtrait naguère, car le vin et celui qui le +verse ont tous les deux la même patrie?»</p> + +<p>Et ailleurs encore: «Une si petite terre nourrissait autrefois le père +et toute la foule domestique de son domaine, au milieu de laquelle +<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span>une épouse enceinte, assise sur le seuil, et quatre enfants, +l'un fils de l'esclave, les trois autres du maître. Mais, après le repas +des maîtres, un repas plus abondant attendait les frères aînés au retour +de la vigne ou du sillon; la bouillie fumait pour eux dans les vastes +chaudières de cuivre. Ô mes enfants! ne demandons à la charrue que le +pain qui suffit à notre table. Vivez contents de ces cabanes et de ces +collines agrestes! Celui-là ne fera rien de déshonnête qui ne rougit pas +d'affronter les glaces avec des guêtres montant jusqu'aux genoux, et de +braver la bise en retournant le poil de son manteau sur ses membres +réchauffés.»</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Nous nous sommes laissé entraîner au charme de ces citations. On ne +trouve rien de semblable dans la satire française. On ignore la patrie +et la profession natale de Juvénal; mais à de tels vers, à des retours +si complaisants vers la simplicité et vers la frugalité de la vie +rustique, on peut croire qu'il était, comme Virgile, un enfant de la +glèbe, et que les agrestes images de la campagne italique obsédaient +<span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span>sa belle imagination au milieu des sordidités de Rome. Un +grand amour des choses honnêtes éclate partout dans ses dégoûts même les +plus scandaleux d'expression contre le vice.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Boileau n'avait rien d'une telle origine; c'était un fils du pavé d'une +grande ville; il était né dans cette sombre cour du Palais, au bruit de +la chicane, d'un père greffier; l'école avait été sa seule nourrice.</p> + +<p>Voltaire, ce Boileau transcendant, ce Boileau qui donna au bon sens et +au bon goût français des ailes plus vastes, plus hautes et plus légères, +reconnaissait tout ce qu'il devait à son maître. Né comme lui et peu de +temps après lui dans le même quartier de Paris et presque dans les mêmes +conditions de famille, voici comment il en parle à près de quatre-vingts +ans, dans un de ses plus gracieux accès de verve:</p> + +<p class="poem"> + Boileau, correct auteur de solides écrits,<br> + Zoïle de Quinault et flatteur de Louis,<br> + Mais oracle du goût dans cet art difficile<br> + Où s'égayait Horace, où travaillait Virgile,<br> + <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span>Dans la cour du Palais je naquis ton voisin;<br> + De ton siècle éclatant mes yeux virent la fin:<br> + Siècle de grands talents bien plus que de lumière.<br> + Dont Corneille en bronchant sut ouvrir la carrière.<br> + Je vis le jardinier de ta maison d'Auteuil,<br> + Qui chez toi, pour rimer, planta le chèvrefeuil.<br> + Chez ton neveu Dongois je passai mon enfance,<br> + Bon bourgeois, qui se crut un homme d'importance.<br> + Je veux écrire un mot sur tes sots ennemis,<br> + À l'hôtel Rambouillet contre toi réunis,<br> + Qui voulaient, pour loyer de tes rimes sincères,<br> + Couronné de lauriers t'envoyer aux galères;<br> + Ces petits beaux esprits craignaient la vérité,<br> + Et du sel de tes vers la piquante âcreté.<br> + Louis avait du goût, Louis aimait la gloire;<br> + Il voulut que ta muse assurât sa mémoire,<br> + Et, satirique heureux, par ton prince avoué,<br> + Tu pus censurer tout, pourvu qu'il fût loué!</p> + +<p class="poem spaced2">........<br> +........</p> + +<p class="poem">Et moi je fais trembler dans mes derniers moments<br> + Et les pédants jaloux, et les petits tyrans.<br> + J'ose agir sans rien craindre, ainsi que j'ose écrire;<br> + Je fais le bien que j'aime, et voilà ma satire!<br> + Nous nous verrons, Boileau! tu me présenteras<br> + Chapelain, Scudéry, Perrin, Pradon, Coras.<br> + Mais je veux avec toi baiser dans l'Élysée<br> + <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span>La main qui nous peignit l'épouse de Thésée.<br> + Tandis que j'ai vécu, l'on m'a vu hautement<br> + Aux badauds effarés dire mon sentiment;<br> + Je veux le dire encor dans les royaumes sombres:<br> + S'ils ont des préjugés j'en guérirai les ombres!<br> + À table avec Vendôme, et Chapelle, et Chaulieu,<br> + M'enivrant du nectar qu'on boit dans ce beau lieu,<br> + Secondé de Ninon, dont je fus légataire.<br> + J'adoucirai les traits de ton humeur austère.<br> + Partons! dépêche-toi, curé de mon hameau;<br> + Viens de ton eau bénite asperger mon caveau!</p> + +<p>On sent plus, dans ces vers du premier disciple de Boileau, la +sautillante inspiration d'Horace que le pas grave et lourd de Boileau +lui-même; mais on voit que Voltaire ne craignait pas plus que nous de +confesser une sérieuse estime pour les services littéraires de celui +qu'il nomme l'<span class="italic">oracle du goût</span>, dans un temps où le génie français était +né avec Corneille, et où il allait périr, sans Boileau, dans les +mignardises italiennes ou dans les rodomontades espagnoles de l'hôtel de +Rambouillet.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Nous ne raconterons pas la vie de Boileau.</p> + +<p>Boileau d'ailleurs n'eut point de vie, car il <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span>n'eut ni +aventures ni passions. La vie des poëtes est dans leur cœur; celui-là +n'avait que de l'esprit. Toute sa vie est dans son bon sens. Il l'avait +reçu de la nature, inné, incorruptible, inflexible. Les études sévères, +seule consolation des infirmités précoces qui attristèrent son enfance +et sa jeunesse, avaient appliqué en lui ce bon sens au bon goût dans les +lettres. Quinzième enfant d'un père greffier du parlement, privé de +bonne heure des soins et de l'affection de sa mère, opéré de la pierre à +douze ans, nourri dans les colléges, ce dur et froid noviciat des +enfants sevrés de leurs familles, jeté ensuite contre son gré dans des +études de théologie et de jurisprudence dont les arguties lui +répugnèrent, possesseur d'une petite fortune suffisant à la modestie de +ses désirs après la mort d'un père laborieux; sans ambition, sans +intrigue, sans chaleur dans l'âme, mais non sans amitié; amateur de tout +ce qu'on appelle vertu par probité naturelle d'esprit et par ce penchant +honnête qui est le bon goût de l'âme, il prit contre son siècle la plume +de Caton le Censeur, et il écrivit des satires pour réformer le mauvais +goût, comme, dans une autre fortune, il aurait pris la hache des +licteurs pour <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span>réformer les mauvaises mœurs de sa patrie.</p> + +<p>Il ne regarda de la vie que les livres; il s'attira de bonne heure la +haine des mauvais écrivains, l'amitié des illustres. Il fut recherché de +la cour sans s'y livrer; il honora dans Louis XIV l'autorité souveraine +et la majesté du règne sans flatter dans le roi d'autre faiblesse que +celle de la gloire. Il ne fut point courtisan comme Racine; il fut plus +immaculé de complaisance que Bossuet, plus pur de tout manége que +Fénelon, plus noblement désintéressé que Corneille, aussi dégagé +d'orgueil et d'envie que Molière, exemple accompli du parfait honnête +homme dans sa vie publique comme dans sa vie privée.</p> + +<p>Retiré souvent dans sa petite maison de campagne d'Auteuil, dont il +avait fait son <span class="italic">Lucretile</span> à l'exemple d'Horace, il y cultivait à la +fois ses plantes et ses livres; il y recevait, pendant l'été, à sa table +frugale, mais décente, tout ce que la France possédait d'hommes vénérés +par la vertu, illustres par le génie. On ferait son histoire par ses +amitiés; elles étaient toutes pures, grandes ou glorieuses. Il vieillit +ainsi jusqu'aux limites assignées par la nature aux plus longues vies, +et mourut avec fermeté, <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span>comme il convient à un homme qui a +beaucoup pensé au néant pompeux des choses humaines et à la grandeur des +espérances au delà du tombeau.</p> + +<p>Voilà Boileau comme homme; voyons Boileau comme écrivain.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Comme écrivain, selon nous, son plus grand mérite fut d'avoir été +l'homme nécessaire au moment où il apparut dans notre littérature. Cette +littérature courait à sa perte en se dénationalisant trop sur les pas +des imitateurs du style italien et du style espagnol. Il lui fallait un +vigoureux coup de férule sur les mains qui tenaient la plume depuis +Ronsard. Sans doute Ronsard était mille fois plus poëte que Boileau; il +y avait, dans ce gentilhomme de cour et d'épée, du <span class="italic">Tasse</span>, du +<span class="italic">Pétrarque</span>, de l'<span class="italic">Arioste</span>, presque du <span class="italic">Pindare</span>; il y avait aussi de +l'<span class="italic">Horace</span>. Il y avait de plus une certaine grâce juvénile et gauloise +qui charmait l'esprit sans doute, mais qui tendait trop à faire tomber +la langue et la littérature dans une seconde enfance. Cette seconde +enfance, qui n'a pas l'inexpérience et <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span>la naïveté vraie de la +première, pouvait faire dégénérer l'esprit français en afféterie, en +mignardise, en jeu d'esprit, toutes choses indignes d'une grande langue +et d'un grand peuple.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>À côté de l'école de Ronsard, qui triomphait à l'hôtel de Rambouillet, +et en opposition avec elle, il s'était formé une école pédantesque, +pénible, lourde, gauche, inhabilement imitatrice, mais très-orgueilleuse +et très-puissante, dont <span class="italic">Pradon</span>, <span class="italic">Chapelain</span> et d'autres écrivains +estimables, mais sans génie, étaient les soleils, selon l'expression de +Boileau; école littéraire qui s'était emparée par la prétention, par <span class="italic">la +camaraderie</span> et par la suffisance, de la cour, des salons, de ce qu'on +appelait alors <span class="italic">les ruelles</span>, et surtout des faveurs lucratives du +gouvernement.</p> + +<p>Cette coterie littéraire, toute-puissante et comme inviolable dans +l'opinion, rappelait assez l'école dogmatique qui a prévalu depuis +trente ans parmi nous en politique et même en littérature, par une +volonté tenace et bien <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span>disciplinée plus que par une véritable +supériorité de génie. Les Pradon et les Chapelain obstruaient la voie +aux <span class="italic">Corneille</span>, aux <span class="italic">Racine</span>, aux <span class="italic">Molière</span>, aux <span class="italic">Bossuet</span>, aux +<span class="italic">Fénelon</span>, véritables grandeurs de la nature, éclipsées ou ajournées par +ces fausses grandeurs d'engouement. La littérature française, entre +leurs mains, allait mourir d'ennui avant d'être née.</p> + +<p>C'est contre ces faux grands hommes que Boileau osa ouvrir une campagne +de critique âpre, mais courageuse, qui n'était ni sans danger ni sans +gloire dans un jeune homme qui n'avait d'autre appui que sa passion pour +le vrai. Mais, en tacticien habile, ce jeune homme commença, pour +assurer sa position, par désintéresser l'amour-propre du roi de cette +querelle entre les écrivains de son règne, et par payer largement à +Louis XIV le tribut de gloire ou de vanité que ce prince levait avant +tout sur les génies de son siècle.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>C'est évidemment à cette tactique, presque légitime dans un jeune poëte +sans patrons, que l'on doit attribuer les éloges réitérés de Boileau +<span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span>au maître des lettres comme des armes; car on ne voit dans le +reste de la vie de cet homme austère aucune autre trace de bassesse et +aucun penchant inné à la flatterie. S'il y en a dans ses épîtres à Louis +XIV, c'est que ce roi était placé dans l'esprit de ses courtisans hors +la loi mortelle et par ses poëtes hors de la vérité. Le censeur de son +siècle débuta donc par une épître au roi. Cette épître était déjà une +satire. Les vers à deux visages louaient le roi d'un côté, mordaient de +l'autre les adulateurs ordinaires du prince.</p> + +<p class="poem"> + Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse<br> + N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse,<br> + Mais qui, seul, sans ministre, à l'exemple des dieux,<br> + Soutiens tout par toi-même et vois tout par tes yeux,<br> + Grand roi, si jusqu'ici, par un trait de prudence,<br> + J'ai demeuré pour toi dans un humble silence,<br> + Ce n'est pas que mon cœur vainement suspendu<br> + Balance pour t'offrir un encens qui t'est dû;<br> + Mais je sais peu louer<span class="spaced2">.....</span></p> + +<p class="poem"><span class="add4em">Je mesure mon vol à mon faible génie,</span><br> + Plus sage en mon respect que ces hardis mortels<br> + Qui d'un indigne encens profanent tes autels,<br> + Qui, dans ce champ d'honneur où le gain les amène,<br> + Osent chanter ton nom sans force et sans haleine,<br> + <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span>Et qui vont tous les jours d'une importune voix<br> + T'ennuyer du récit de tes propres exploits.<br> +<span class="spaced2">........</span></p> + +<p class="poem">C'est à leurs doctes mains, si l'on veut les en croire,<br> + Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire;<br> + Et ton nom, du Midi jusqu'à l'Ourse vanté,<br> + Ne devra qu'à leurs vers son immortalité.<br> + Ah! plutôt, sans ce nom, dont la vive lumière<br> + Donne un lustre éclatant à leur veine grossière,<br> + Ils verraient leurs écrits, honte de l'univers,<br> + Pourrir dans la poussière à la merci des vers!<br> + Pour chanter un Auguste il faut être un Virgile.</p> + +<p>Toute la fin de cette épître est écrite avec la vigueur du style +cornélien, avec la limpidité du style racinien, avec la propriété acérée +du style de Molière. Boileau entremêle si habilement et si +indissolublement les louanges du roi aux mépris contre les mauvais +écrivains que l'enthousiasme emporte avec lui l'épigramme, et qu'il est +impossible de supprimer une invective contre les poëtes de cour sans +supprimer dans le même vers une magnifique apothéose du roi. Ce début, +qui caressa délicieusement les oreilles de Louis XIV, valut du premier +coup à Boileau l'amnistie de la cour sur tout <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span>ce qu'il +pourrait écrire contre les rimeurs en crédit du temps. Il eut le +privilége de ses satires. Louis XIV sentit qu'il fallait tout accorder à +un jeune poëte qui se montrait si supérieur à ses rivaux, et qui +dispensait d'une main si magistrale le dédain au mauvais goût, la gloire +au grand règne.</p> + +<p>Ajoutons que, dans cette même épître et toujours depuis, Boileau, +capable de mépris, mais incapable d'envie, séparait Corneille, Racine, +Molière, de la tourbe des écrivains mercenaires, et s'honorait de son +admiration pour ces grands hommes comme de leur amitié pour lui. C'est +là ce qui distingue le satiriste du libelliste, l'homme de goût du vil +envieux.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Les qualités véritablement antiques du style de Boileau, qualités neuves +à force d'être antiques, apparurent ainsi dès ses premiers vers. Vérité, +clarté, propriété, sobriété saine, sens spirituel et juste dans une +image naturelle et proportionnée au sens, harmonie des vers sans +mollesse, brièveté de la phrase poétique qui ajoute à sa vigueur, trait +inattendu qui <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span>frappe avant d'avoir averti, peu d'élan, mais +une marche vive et sûre qui va droit au but et qui ne trébuche jamais; +en un mot toutes les qualités, non d'un grand poëte, mais d'un grand +manieur de la langue poétique, voilà ce qui distingua à l'instant ce +jeune homme et qui donna à sa jeunesse l'autorité d'un âge avancé.</p> + +<p>On crut que l'Horace latin de l'Art poétique, des Épîtres et des +Satires, s'était incarné de nouveau à Paris pour châtier les lettres et +pour amuser un autre Auguste: on se trompait. Le lyrisme et la grâce, le +<span class="italic">molle et <span lang="la">facetum</span></span>, manquaient à la ressemblance, mais le goût, l'esprit +et la langue étaient à l'unisson dans les deux poëtes. Il y avait plus +d'analogie avec Juvénal; mais, s'il tombait moins bas, le satiriste +français s'élevait moins haut que le latin. Il avait de plus le mérite +de ne jamais faire rougir ni la pudeur du front, ni la pudeur de +l'esprit, et de conserver toujours, même dans ses débordements de verve +et de fiel, cette pudicité des mots qui est la délicatesse du goût, +comme la décence des actes est la délicatesse du cœur. Il ne donnait +point au français, comme son prédécesseur <span class="italic">Régnier</span>, l'effronterie +<span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span>du latin. On sentait qu'il parlait dans une langue vêtue et +chaste, qui s'offense des nudités du style comme d'une profanation des +yeux.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>La première de ses satires, qui suivit son <span class="italic">Épître au Roi</span>, n'est qu'une +déclamation un peu vague, calquée d'Horace et de Juvénal et appliquée +aux mœurs générales du temps. Beaucoup de vers en sont devenus +proverbes; mais les proverbes, qui sont des images dans l'Orient, ne +sont que des maximes en Occident. On peut être proverbial chez nous sans +être poétique. C'est le don de Boileau, de Molière, de Voltaire, les +plus spirituels des écrivains en vers, mais les moins véritablement +poëtes. L'esprit suffit pour faire un proverbe; l'imagination et +l'enthousiasme sont nécessaires pour écrire un vers de sentiment.</p> + +<p class="poem">J'appelle un chat un chat et Rollet un fripon,</p> + +<p class="noindent">n'est qu'un mot cruel rédigé en douze pieds. La malignité de Boileau, +qui ne rougit pas dans cette satire d'attaquer les mauvais poëtes +<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span>jusque dans leur mauvaise fortune, lui fera reprocher +éternellement cette insulte à l'indigence, restée proverbiale aussi, +mais proverbiale contre son cœur:</p> + +<p class="poem">Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échine,<br> + S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine.</p> + +<p>Ce n'était pas ainsi que Juvénal, son maître, parlait des indigences et +des labeurs de l'esprit; dans ses plus mordantes invectives contre les +fautes du talent, il laissait tomber une larme chaude sur les iniquités +de la fortune. «Il est beau, il est légitime, s'écriait-il en deux vers +pieux, de gagner le salaire de son génie par le travail de +l'intelligence.» Boileau, dans ses vers, était d'autant plus inexcusable +que déjà il recevait du roi une pension pour ses louanges précoces, et +que son aisance poétique n'était pas encore le prix du travail, mais le +salaire de la flatterie.</p> + +<p>La seconde satire est adressée à Molière:</p> + +<p class="poem">Rare et fameux esprit, dont la fertile veine<br> + Ignore en écrivant le travail et la peine,<br> + Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts,<br> + Et qui sait à quel coin se frappent les bons vers!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span>Cette satire n'est qu'une charmante et piquante plaisanterie, +pleine de ce qu'on appelait alors le sel attique ou la séve grecque, sur +les difficultés de la rime dans le mètre français. Il cite à Molière, +pour exemple de ces contradictions de la rime et du sens, une foule de +circonstances où, cherchant à trouver le nom d'un homme de génie, la +rime lui présente au bout du vers le nom d'un plat ou ridicule écrivain. +Cette litanie de la sottise est entremêlée cependant de vers plus +poétiques qu'épigrammatiques, dans lesquels on aime à retrouver quelques +aspirations nonchalantes d'Horace à la paix et à l'obscurité des champs. +Nous les citons, car de tels vers sont trop rares dans Boileau. Ils +délassent de la méchanceté par le charme, ils détendent l'esprit, comme +un air de flûte au milieu d'un aigre concert d'instruments aigus.</p> + +<p class="poem">Ah! maudit soit celui dont la verve insensée<br> + Dans les bornes d'un vers enferma la pensée,<br> + Et, donnant à l'esprit une étroite prison,<br> + Voulut avec la rime enchaîner la raison!<br> + Sans ce métier, fatal au repos de ma vie,<br> + Mes jours pleins de loisirs couleraient sans envie;<br> + <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span>Mon cœur, exempt de soins, libre de passion,<br> + Sait donner une borne à mon ambition.<br> + Évitant des grandeurs la présence importune,<br> + Je ne vais point au Louvre adorer la fortune.</p> + +<p>La satire sur le repas, presque entièrement imitée de Juvénal, ne se +relève qu'à la fin par une salve d'épigrammes ironiques qui jaillissent +comme la mousse d'un vin de dessert sur tous les noms des ennemis de +Boileau.</p> + +<p>Plusieurs ne sont que des discours en vers sur des généralités de +morale, heureusement rimées, mais infiniment au-dessous des discours en +vers de Voltaire, un des chefs-d'œuvre de cet esprit universel. Celle +sur la noblesse est une imprécation contre les inégalités de rang qui +préludait de bien loin à la révolution française et que Louis XIV +autorisait parce qu'il ne comprenait d'inégalité que pour le trône. À +peine imprimerait-on de telles maximes de démocratie aujourd'hui. +Boileau, Molière et Fénelon sapaient en pleine cour l'institution qui +peuple les cours.</p> + +<p class="poem">Que maudit soit le jour où cette vanité<br> + Vint ici de nos mœurs souiller la pureté!<br> + <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span>Dans les temps bien heureux du monde en son enfance,<br> + Chacun mettait sa gloire en sa seule innocence,<br> + Chacun vivait content et sous d'égales lois;<br> + Le mérite y faisait la noblesse et les rois,<br> + Et, sans chercher l'appui d'une naissance illustre,<br> + Un héros de soi-même empruntait tout son lustre;<br> + Mais enfin par le temps le mérite avili<br> + Vit l'honneur en roture et le vice ennobli,<br> + Et l'orgueil, d'un faux titre appuyant sa faiblesse,<br> + Maîtrisa les humains sous le nom de noblesse.</p> + +<p>La satire sur les embarras des rues de Paris n'est qu'une boutade sans +originalité, sans grâce et sans sel. Celle qui suit commence par de +très-beaux vers sur le métier du satiriste:</p> + +<p class="poem"> + Muse, changeons de style et quittons la satire;<br> + C'est un méchant métier que celui de médire;<br> + À l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal:<br> + Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal.<br> + Le poëte aveuglé d'une telle manie<br> + En courant à l'honneur trouve l'ignominie,<br> + Et tel mot, pour avoir réjoui le lecteur,<br> + A coûté bien souvent des larmes à l'auteur.</p> + +<p>Celle sur l'avarice, à travers des banalités <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span>mesquines, a des +accents de génie romain dans la bouche de Caton ou de Sénèque. La morale +y est éloquente comme le drame. Ces vers, traduits de <span class="italic">Perse</span>, ne le +cèdent pas au latin le plus ferme.</p> + +<p class="poem"> + Le sommeil sur mes yeux commence à s'épancher.<br> + Debout! dit l'Avarice, il est temps de marcher!<br> + —Eh! laisse-moi!—Debout!—Un moment!—Tu répliques!<br> + —À peine le soleil fait ouvrir les boutiques.<br> + —N'importe, lève-toi!—Pourquoi faire, après tout?<br> + —Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout,<br> + Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre,<br> + Rapporter de <span class="italic">Goa</span> le poivre et le gingembre.<br> + —Mais j'ai des biens en foule et je puis m'en passer!<br> + —On n'en peut trop avoir, et pour en amasser<br> + Il ne faut épargner ni crime ni parjure,<br> + Il faut souffrir la faim et coucher sur la dure,<br> + Avoir plus de trésors que n'en perdit Galet,<br> + N'avoir dans sa maison ni meubles ni valet,<br> + Parmi des tas de blé vivre de seigle et d'orge,<br> + De peur de perdre un liard souffrir qu'on vous égorge.<br> + —Et pourquoi cette épargne enfin?—L'ignores-tu?<br> + Afin qu'un héritier, bien nourri, bien vêtu,<br> + Profitant d'un trésor en tes mains inutile,<br> + De son train quelque jour embarrasse la ville!<br> + —Que faire?—Il faut partir; les matelots sont prêts!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span>Pour quiconque a reçu le sens du style et du vers, ce dialogue +égale Boileau aux plus grands artisans de la langue. Ici même ce n'est +plus un artisan de la langue, c'est un poëte véritable. La verve latine +enivre sa diction un peu froide.</p> + +<p class="poem">Que faire?—Il faut partir; les matelots sont prêts!...</p> + +<p class="noindent">est une image interrompue qui emporte l'avare et le lecteur jusqu'aux +extrémités de l'Océan, à la fortune ou à la mort.</p> + +<p>La satire qu'il adresse ironiquement à son esprit, pour le gourmander +sur sa manie de médire, est l'apogée de son talent de critique. Elle +étincelle comme le fer chaud sous le marteau de forge, et chaque +étincelle brûle le nom d'un de ses ennemis; mais elle est sans pitié et +souvent sans justice. Ces beautés sont des crimes d'esprit qu'on ne peut +admirer qu'en les déplorant, crimes brillants, mais inutiles, même au +bon goût qu'ils prétendent venger; car le temps suffit seul à éteindre +toutes ces fausses gloires. <span class="italic" lang="it">Guarda e passa!</span> Regarde et passe, est le +seul mot à dire en passant ainsi en <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span>revue toutes les +médiocrités et tous les engouements d'un siècle.</p> + +<p>La dixième, contre les femmes, est une déclamation d'écolier qui ne +mérite pas d'être lue. Il n'appartenait pas à un poëte sans passion de +parler des femmes. Le seul juste jugement des femmes, c'est l'amour; qui +ne les adore pas ne les connaît pas. Il me semble entendre un buveur +d'eau parler de l'ivresse. Si on les juge par les vertus naturelles de +leur sexe, on les divinise; si on les juge par les vices d'un très-petit +nombre d'entre elles, on les calomnie et on les profane. Les vrais +poëtes, comme les vrais héros, se reconnaissent à l'adoration qu'ils ont +pour elles. Homère, Dante, Pétrarque, <span lang="en">Milton</span>, Racine, +<span lang="en">Byron</span> ont tous donné à leurs poésies des noms de femmes. +Andromaque, Béatrice, Laure, l'épouse et les filles de l'Homère anglais, +les héroïnes innomées de l'auteur de Lara, célèbres sous les noms de +<span class="italic">Médora</span> ou de <span class="italic">Gulnare</span>, sont toutes des déifications de ce sexe +outragé par Boileau. C'est une page à déchirer de ce livre où manquera +éternellement la page du cœur. Ce crime contre l'amour porta malheur +aux autres satires de Boileau. Dépourvu, dans celles sur l'<span class="italic">honneur</span> +<span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span>et sur l'<span class="italic">équivoque</span>, de l'appui des anciens, qui n'avaient +pas pu toucher à ces sujets tout modernes, il se traîna lourdement dans +des banalités sans traces. Sa prose, péniblement rimée, n'eut rien du +vers que son uniformité et sa monotonie.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>De l'aveu de tous les critiques, il se releva dans ses épîtres, non +jamais à la grâce, mais à la perfection de sens et de versification de +son modèle, Horace. L'épître, sorte de lettre plus ou moins familière en +vers, laisse bien plus de liberté et de souplesse au style. C'est un +instrument poétique qui a toutes les notes graves ou douces du clavier. +On peut y être familier sans être vulgaire, on peut s'y montrer +ingénieux sans être méchant.</p> + +<p>À l'exception de celles de Voltaire, nous n'avons rien dans la langue +française d'aussi parfait dans le style tempéré que les belles épîtres +de Boileau; quelquefois même elles s'élèvent au sublime contemplatif ou +descriptif, <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span>comme dans l'épître sur le passage du Rhin par +l'armée de Louis XIV, ou comme dans l'épître vengeresse adressée à +Racine, méconnu par son siècle et attendu par la postérité. Elles sont +le fruit plus mûr de ses années. L'âge lui apportait, comme à Voltaire, +ce qu'il emporte souvent aux esprits sans longévité, la flexibilité +assouplie et l'habile négligence, ces grâces du génie au repos.</p> + +<p>La première, au Roi, a des accents dignes de Virgile parlant la +philosophie de Sénèque:</p> + +<p class="poem"> + . . . . . . En vain aux conquérants<br> + L'erreur parmi les rois donne les premiers rangs;<br> + Entre les vrais héros ce sont les plus vulgaires;<br> + Chaque siècle est fécond en heureux téméraires,<br> + Chaque climat produit ces favoris de Mars:<br> + La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars!<br> + Combien n'a-t-on pas vu des fanges Méotides<br> + Sortir ces conquérants, Goths, Vandales, Gépides?<br> + Mais un roi vraiment roi, qui, juste en ses projets,<br> + Sache en un calme heureux maintenir ses sujets,<br> + Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire,<br> + Il faut pour le trouver courir toute l'histoire.<br> + La terre compte peu de ces rois bienfaisants;<br> + Le Ciel à les former se prépare longtemps.<br> + Tel fut cet empereur sous qui Rome adorée<br> + <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span>Vit renaître les jours de Saturne et de Rhée,<br> + Qui rendit de son joug l'univers amoureux,<br> + Qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux;<br> + Qui soupirait le soir si sa main fortunée<br> + N'avait par des bienfaits signalé sa journée.<br> + Le cours ne fut pas long d'un empire si doux!</p> + +<p>Si on lisait ces vers admirables dans une scène de la tragédie de +<span class="italic">Britannicus</span>, un des chefs-d'œuvre de Racine, qui pourrait +distinguer entre le style poétique de Boileau et le style de Racine? +L'épître ici est égale à la tragédie, et les deux écrivains amis sont, +dans des ordres de poésie différents, au même niveau de diction +poétique.</p> + +<p>L'épître badine à M. de Guilleragues étincelle de beautés d'un autre +genre. Boileau vieilli aspire au repos, donne et demande la paix à ses +ennemis.</p> + +<p>J'étais plus irritable et plus guerroyant, lui dit-il,</p> + +<p class="poem"> + Quand mes cheveux plus noirs ombrageaient mon visage.<br> + Maintenant que le temps a mûri mes désirs,<br> + Que mon âge, amoureux de plus sages plaisirs,<br> + S'en va bientôt frapper à son neuvième lustre,<br> + <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span>J'aime mieux mon repos qu'une fatigue illustre.<br> + Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable;<br> + Je n'arme plus contre eux mes ongles émoussés:<br> + Ainsi que mes beaux jours mes chagrins sont passés.<br> + Qu'à son gré désormais la Fortune me joue;<br> + On me verra dormir au branle de sa roue!</p> + +<p>Y a-t-il dans La Fontaine des vers supérieurs en philosophie +épicurienne? Y en a-t-il d'aussi riches en images appropriées au sens, +et d'aussi vibrants d'harmonie? Ne sont-ce pas là des médailles de style +poétique qu'on ne trouverait, en aussi grande abondance, dans aucun +écrivain de tous nos siècles français?</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>Boileau avait trouvé au petit village d'Auteuil, alors isolé de Paris, +l'abri que tout homme sensible ou las cherche au soir de sa vie.</p> + +<p>Les simples paysages des collines de Paris et les délicieux loisirs des +champes, savourés par un esprit nonchalant, sont retracés, dans l'épître +à M. de Lamoignon, comme Horace retrace <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span>les collines de +Tivoli et les heures paresseuses de sa vie encaissée dans son jardin à +<span class="italic">Lucretile</span>.</p> + +<p class="poem"> + Du lieu qui me retient veux-tu voir le tableau?<br> + C'est un petit village, ou plutôt un hameau,<br> + Bâti sur le penchant d'un long rang de collines,<br> + D'où l'œil s'égare au loin dans les plaines voisines;<br> + La Seine, au pied des monts que son flot vient laver,<br> + Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever,<br> + Qui, partageant son cours par leurs vertes barrières,<br> + D'une rivière seule y forment vingt rivières.<br> + Tous ses bords sont couverts de saules non plantés,<br> + Et de noyers souvent du passant insultés.<br> + La maison du Seigneur, seule un peu plus ornée,<br> + Se présente au dehors de murs environnée.<br> + Le soleil en naissant la regarde d'abord,<br> + Et le mont la défend des outrages du nord.<br> + C'est là, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille<br> + Met à profit les jours que la Parque me file.<br> + Ici, dans ce vallon qui borne mes désirs,<br> + J'achète à peu de frais de solides plaisirs:<br> + Tantôt, un livre en main, errant dans les prairies,<br> + J'occupe ma raison d'utiles rêveries;<br> + Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi,<br> + Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui.</p> + +<p class="poem spaced2">.........</p> + +<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span>Ô fortuné séjour! ô champs aimés des cieux!<br> + Que pour jamais, foulant vos prés délicieux,<br> + Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde,<br> + Et, connu de vous seuls, oublier tout le monde!</p> + +<p class="poem spaced2">.........</p> + +<p>N'est-ce pas, dans la même langue et dans un autre esprit, la pathétique +invocation de Phèdre à la fraîcheur des forêts, dans Racine:</p> + +<p class="poem"> + Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts?</p> + +<p>N'est-ce pas le vers savoureux d'oubli du poëte romain:</p> + +<p class="poem" lang="la"><span class="italic">Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ?</span></p> + +<p>Peut-on soutenir qu'un tel homme ne fut que le pédagogue des poëtes? Où +trouvera-t-on de pareilles délices d'oreille en français? Et ces délices +étaient des prémices, il ne faut pas l'oublier.</p> + +<p>Écoutez comme il continue dans le même style:</p> + +<p class="poem"> + Qu'heureux est le mortel qui, du monde ignoré,<br> + Vit content de soi-même à l'ombre retiré!<br> + <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span>Que l'amour de ce rien qu'on nomme renommée<br> + N'a jamais enivré d'une vaine fumée!</p> + +<p class="poem spaced2">.........<br>.........</p> + +<p class="poem">Il n'a point à subir d'affronts ni d'injustices,<br> + Et du peuple inconstant il brave les caprices.</p> + +<p class="poem spaced2">.........</p> + +<p>On le presse de produire encore; il répond</p> + +<p class="poem spaced2">.........</p> + +<p class="poem">Cependant tout décroît, et moi-même, à qui l'âge<br> + D'aucune ride encor n'a flétri le visage,<br> + Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix<br> + J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois.<br> + Ma muse, qui se plaît dans leurs routes perdues,<br> + Ne saurait plus marcher sur le pavé des rues!</p> + +<p>Plus loin, seul contre tous, il prend courageusement corps à corps +l'injustice du siècle envers Racine, son ami; il emprunte à l'auteur +d'<span class="italic">Athalie</span> son style pour terrasser l'envie qui rapetissait déjà le +grand tragique. Il lui rappelle <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span>l'abandon dans lequel le +siècle avait laissé mourir quelques jours avant Molière.</p> + +<p class="poem"> + Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière,<br> + Pour jamais sous sa tombe eût enfermé Molière...</p> + +<p class="noindent">on ravala sa gloire comme la tienne, lui dit-il;</p> + +<p class="poem"> + Mais sitôt que, d'un trait de ses fatales mains,<br> + La Parque l'eut rayé du nombre des humains,<br> + On reconnut le prix de sa muse éclipsée.</p> + +<p class="poem spaced2">.........</p> + +<p class="poem">Je soulève pour toi l'équitable avenir.</p> + +<p class="poem spaced2">.........</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>Son poëme de l'<span class="italic">Art poétique</span>, froide et prosaïque imitation d'Horace, +dont les pédants routiniers de collége prosaïsent et affadissent +<span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span>la mémoire des enfants, est certainement le plus faible de ses +ouvrages. C'est le squelette de la poésie, décharné, décoloré, privé de +vie et d'âme par un profane anatomiste de l'inspiration. C'était déjà +une faute que d'écrire un tel poëme; les vers sont faits pour le chant, +quelquefois pour la pensée, jamais pour la pédagogie. C'est ce prosaïsme +de l'<span class="italic">Art poétique</span> qui a le plus diminué Boileau dans l'esprit de notre +siècle; on se venge de l'ennui qui respire dans ces préceptes rimés en +oubliant les vers admirables qui parsèment les satires et les épîtres.</p> + +<p>Deux seules grandes qualités manquent à Boileau dans ses ouvrages, la +longue haleine et l'élévation. Il est court dans son vol, il rase la +terre et il badine au lieu de toucher. Aussi est-il par excellence le +poëte des esprits ingénieux, mais médiocres, qui n'ont pas d'ailes et +qui jouent terre à terre à la poésie, au lieu de se laisser emporter par +elle dans son ciel; <span class="smcap" lang="it">Musa pedestris!</span> poésie pédestre, qui ne bronche pas, +mais qui ne dévore pas l'espace. Le manque de profondeur fut le défaut +capital de Boileau comme de sa race gauloise; ce défaut qui était celui +de la littérature française jusqu'à <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span>Corneille, Racine, +Bossuet, surtout jusqu'à J.-J. Rousseau, défaut qui a fait une partie du +succès si prodigieux et si mérité de Voltaire, obligé de rire jusqu'à +l'indécence même pour raisonner.</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>C'est à ce badinage, selon nous, un peu profanateur de la poésie, que +Boileau a dû sa plus grande popularité et qu'il la conserve. Nous +voulons parler de son poëme héroï-comique du <span class="italic">Lutrin</span>. Jusqu'à cette +œuvre il avait été critique et modèle; critique toujours spirituel, +modèle quelquefois accompli, mais là il fut véritablement poëte, +toujours dans l'acception ingénieuse et tempérée du mot.</p> + +<p>Les poëtes italiens jusqu'à l'Arioste; Tassoni, après lui, dans la +<span class="italic" lang="it">Sècchia rapita</span>, plaisanterie assez lourde et peu digne de +sa renommée; le poëte anglais <span class="italic">Pope</span>, dans <span class="italic">la Boucle de cheveux +enlevée</span>, hochet poétique d'une incomparable délicatesse de travail, +avaient été les modèles de Boileau dans ce genre bâtard et corrompu +<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span>de composition. Boileau lui-même, en autorisant par son +<span class="italic">Lutrin</span> ce faux genre, devait servir d'excuse à La Fontaine dans ses +Contes, puis servir d'exemple au poëme burlesque et licencieux de +Voltaire, <span class="italic">la Pucelle d'Orléans</span>; et Voltaire, à son tour, devait servir +d'exemple à lord <span lang="en">Byron</span> dans son poëme moqueur et satanique de <span class="italic">Don +Juan</span>. Ainsi la profanation de la poésie par le <span class="italic">burlesque</span> +devait corrompre une longue série de poètes et amener, d'excès en excès, +La Fontaine à l'obscénité. Voltaire an scandale, Gresset à la puérilité, +<span lang="en">Byron</span> au sacrilége. On ne ravale pas impunément le plus beau +don de Dieu, la poésie, à des trivialités ridicules. On ne boit pas le +vin de l'orgie dans le calice. La corruption du genre entraîne celle de +l'esprit. Le burlesque est la mascarade d'une divinité.</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>Nous sommes loin néanmoins d'appliquer ces sévérités à l'Arioste, le +<span class="italic">Cervantès</span> poétique de la chevalerie errante. Il fit le <span class="italic">Don +Quichotte</span> <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span>italien, mais un Don Quichotte héroïque +et amoureux, dont chaque aventure est un délicieux poëme. L'Arioste +embellit tout, mais il ne profane rien. Il lâche la bride de son +imagination pour qu'elle le promène, comme les conteurs arabes, dans les +espaces, jamais dans la boue. Aussi la grâce, l'amour, l'héroïsme, le +pathétique même, qui pleure en souriant, l'accompagnent toujours; il +enivre d'imagination, il n'attriste jamais de sacrilége. Il lui faut une +place à part dans la littérature, entre ciel et terre. Quelle que soit +notre estime pour l'exécution savante du poëme héroï-comique de Boileau, +nous ne ferons pas à l'Arioste l'offense de lui comparer son imitateur +français.</p> + +<p>On connaît le sujet du <span class="italic">Lutrin</span>. C'est un sujet de sacristie et de +collége. Cela ne prête à rien qu'à de beaux vers malheureusement +déplacés. Boileau les a prodigués dans ce badinage. Jamais on ne parodia +en style plus nerveux et plus épique les beaux récits d'Homère et de +Virgile, mais c'est une parodie.</p> + +<p class="poem"> + Parmi les doux plaisirs d'une paix fraternelle,<br> + Paris voyait fleurir son antique chapelle;<br> + <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span>Ses chanoines vermeils et brillants de santé<br> + S'engraissaient d'une longue et sainte oisiveté.<br> + Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines,<br> + Ces pieux fainéants faisaient chanter matines,<br> + Veillaient à bien dîner et laissaient en leur lieu<br> + À des chantres gagés le soin de louer Dieu;<br> + Quand la Discorde, encor toute noire de crimes,<br> + Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes, etc.</p> + +<p class="poem spaced2">.........</p> + +<p class="poem"> + Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée,<br> + S'élève un lit de plume à grands frais amassée;<br> + Quatre rideaux pompeux par un double contour<br> + En défendent l'entrée à la clarté du jour.<br> + Là, parmi les douceurs d'un tranquille silence,<br> + Règne sur le duvet une heureuse indolence;<br> + C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner,<br> + Dormant d'un léger somme, attendait le dîner.<br> + La jeunesse en sa fleur brille sur son visage;<br> + Son menton sur son sein descend à double étage,<br> + Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur,<br> + Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.</p> + +<p>Si on ne reconnaît pas dans ce style le grand poëte, il est impossible +de n'y pas reconnaître le grand artiste en vers. Il y en a peu de plus +<span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span>parfaits dans la langue, en admettant que le vers et le sens +soient deux choses séparées, et que la beauté sérieuse de la pensée ou +du sentiment ne soit pas nécessaire à la beauté de la poésie. On peut en +dire autant de presque tous les vers du poëme:</p> + +<p class="poem"> + Lui-même le premier, pour honorer la troupe,<br> + D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe;<br> + Il l'avale d'un trait, et, chacun l'imitant,<br> + La cruche au large ventre est vide en un instant.</p> + +<p>Nous passons les triviales et burlesques inventions du récit, quoique la +même perfection fasse partout reconnaître le grand artisan de langue. +Qui ne se récrierait à cette caricature, devenue classique, de la +mollesse?</p> + +<p class="poem"> + L'air, qui gémit du cri de l'horrible déesse,<br> + Va jusque dans Cîteaux réveiller la Mollesse;<br> + C'est là que d'un dortoir elle a fait son séjour;<br> + Les plaisirs nonchalants folâtrent à l'entour;<br> + L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines,<br> + L'autre broie en riant le vermillon des moines.<br> + La volupté la sert avec des yeux dévots,<br> + Et toujours le Sommeil lui verse ses pavots.</p> + +<p class="poem spaced2">.........</p> + +<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span>À ce triste discours, qu'un long soupir achève,<br> + La Mollesse en pleurant sur un bras se relève,<br> + Ouvre un œil languissant, et d'une faible voix<br> + Laisse tomber ces mots, qu'elle interrompt vingt fois.</p> + +<p>Elle regrette le temps</p> + +<p class="poem">Où les rois s'honoraient du nom de fainéants.</p> + +<p class="poem">On reposait la nuit, on dormait tout le jour.<br> + Seulement, au printemps, quand Flore dans les plaines<br> + Faisait taire des vents les bruyantes haleines,<br> + Quatre bœufs attelés d'un pas tranquille et lent<br> + Promenaient dans Paris le monarque indolent.</p> + +<p>Puis enfin ces quatre vers aussi assoupis que le Sommeil lui-même:</p> + +<p class="poem">Ô nuit, ne permets pas!... La Mollesse oppressée<br> + Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée,<br> + Et, lasse de parler, succombant sous l'effort,<br> + Soupire, étend les bras, ferme l'œil et s'endort.</p> + +<p>Aucune langue, même la plus naturellement <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span>harmonieuse, n'est +arrivée par la perfection du travail de ses plus habiles ouvriers (les +poëtes) à produire de pareils effets de musique et d'images. Il faut +plaindre ceux qui méprisent un tel artiste de n'avoir ni des yeux ni des +oreilles capables de comprendre ce grand art de faire rendre à des +syllabes tout ce que la nature fait éprouver de plus inexprimable aux +sens, même le silence et l'assoupissement des sensations!</p> + +<p>Le poëme tout entier est semé de perles de style semblables et sans +nombre, mais malheureusement attachées à une trop mince étoffe. Si +Boileau avait écrit avec cette perfection sur un sujet sérieux, +religieux ou héroïque, il aurait fait une œuvre immortelle au lieu +d'une fugitive plaisanterie; au lieu du sourire, il aurait arraché +l'émotion au cœur humain. Mais c'était une de ces inspirations qui +descendent et qui ne montent pas: le sourire vient de l'esprit, +l'émotion vient de l'âme. Nous l'avons dit et nous le répétons: ce +n'était que l'homme d'esprit français par excellence. La nature lui +avait refusé la source des larmes.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span>XXIII</h4> + +<p>Mais s'il avait les légèretés et les élégances trop superficielles de +l'esprit gaulois, il en avait aussi les qualités. C'était un esprit +probe et droit, c'était de plus un cœur courageux et honnête. Sa +constance dans ses amitiés pour Molière persécuté par les hypocrites de +son temps, pour Racine abandonné par la faveur du roi, attestent en lui +une de ces âmes fermes qui ne se laissent plier ni par la versatilité +des partis, ni par la disgrâce des rois. L'<span class="italic">aura popularis</span>, ce vent de +terre qui souffle dans la voile des grands hommes, tantôt pour les +enfler, tantôt pour les déchirer dans leur course, n'existait pas pour +lui. Il représentait ce qu'il y a de plus beau à représenter dans son +temps: la postérité.</p> + +<p>Son amitié était si fidèle et son goût pour les hommes d'élite était si +sûr qu'il ne se trompa dans aucune de ses prophéties. Il promit la +gloire durable à Corneille, à Racine, à Molière, à Bossuet. La postérité +a tenu toutes <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span>les promesses qu'il avait faites d'avance en son +nom à ses illustres amis. Il ne parle jamais en vers de La Fontaine, +bien que ce fabuliste nonchalant fût un hôte assez assidu de son jardin +d'Auteuil et un convive voluptueux de sa table. Il le regardait, dit-on, +comme un enfant gâté du génie, mais comme un enfant noué qui ne +grandirait pas au-dessus de la taille des enfants à la stature des vrais +grands hommes. Les fanatiques sur parole de La Fontaine reprochent à +Boileau cet oubli de l'auteur des Fables et des Contes; nous n'y voyons, +nous, qu'une preuve de plus de l'exquise justesse de son jugement. La +Fontaine avait des grâces enfantines de langue et des hasards heureux de +poésie qui devaient engouer longtemps la France; mais les grâces +enfantines s'évaporent avec la jeunesse et ne survivent pas longtemps à +la maturité des peuples. La postérité veut des hommes faits, des +cœurs virils, des âmes fortes. Boileau ne s'est pas trompé. Il ne +s'est trompé que sur le Tasse et sur la littérature italienne, dont les +vices le choquaient avec raison, mais dont il appréciait trop peu les +chefs-d'œuvre. Dante, le Tasse, Pétrarque, Arioste étaient pour lui +des <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span>livres fermés; il ne pouvait juger ces grands esprits dont +il ignorait la langue.</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>À l'exception de quelques épigrammes plus correctes qu'élégantes, et de +deux ou trois malheureuses tentatives pour voler de ses propres ailes +jusqu'à l'ode héroïque, voilà toute l'œuvre littéraire de cette +longue vie.</p> + +<p>On a dit, non sans raison, que le Français n'avait pas la tête épique. +Quand on a lu <span class="italic">Ronsard</span>, <span class="italic">Malherbe</span>, les imitations bibliques de +<span class="italic">Jean-Baptiste Rousseau</span>, quelques strophes de <span class="italic">Pompignan</span>, quelques +stances inimitées et inimitables de <span class="italic">Gilbert</span>, quelques odes vraiment +pindariques de <span class="italic">Lebrun</span>, enfin les odes d'<span class="italic">Hugo</span> et de ses contemporains +de notre âge, on ne peut plus dire que le Français n'a pas l'âme +lyrique. Mais il est vrai de dire que Boileau ne l'avait pas dans ses +odes; il chantait sans lyre, il brûlait sans feu, il palpitait sans +souffle. Il est véritablement curieux et presque ridicule de voir +comment il prenait avec un compas la mesure <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span>des ailes de +Pindare pour ajuster ses ailes factices à lui sur ce modèle, et pour +fendre le ciel à l'aide de ce lourd mécanisme d'enthousiasme classique +qui le laissait tomber ventre à terre aux justes sifflets de ses +admirateurs ébahis.</p> + +<p>Ce n'était pas là sa sphère: il n'excellait que dans le bon sens; le +génie ne se laisse aborder que par un sublime délire. Boileau ne +délirait jamais. Il le dit lui-même dans une de ses lettres: +«Philosophiquement, les vers me paraissent une folie!» Folie sainte, +folie plus inspirée de divinité que la sagesse vulgaire! Folie de la +lyre, dont les hommes de la trempe de Boileau ne seront jamais +coupables!</p> + +<h4>XXV</h4> + +<p>Sa correspondance, surtout celle qu'il entretenait avec Racine, son +collègue en historiographie du règne, et avec Brossette, son ami et son +éditeur, montre en lui l'homme tout à fait conforme au poëte. M. Berriat +Saint-Prix a recueilli de nos jours et a mis à leur date et à <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> +leur vraie lumière chaque syllabe de cette vie poétique ou familière. Il +a exhumé Boileau tout entier, prose et vers, avec une minutie +d'érudition qui est en même temps la piété de la mémoire. On n'aime pas +beaucoup plus Boileau après avoir lu ces quatre énormes volumes, mais on +apprend à l'estimer plus haut: c'est le poëte honnête homme.</p> + +<p>Ses jugements confidentiels sur les œuvres du temps sont sévères et +se ressentent un peu de l'austérité de Port-Royal.</p> + +<p>«Je vous remercie de m'avoir envoyé le <span class="italic">Télémaque</span> de M. de Fénelon,» +écrit-il à Brossette; «j'y trouve de l'agrément. Homère est plus +instructif que lui. Mentor dit de fort bonnes choses, mais un peu +hardies. Enfin M. de Cambrai me paraît beaucoup meilleur poëte que +théologien; de sorte que, si, par son livre des <span class="italic">Maximes</span>, il me semble +très-peu comparable à saint Augustin, je le trouve, par son <span class="italic">roman</span>, +digne d'être mis en parallèle avec Héliodore, l'auteur du roman grec de +<span class="italic">Théagène et Chariclée</span>. Je doute néanmoins qu'il fût d'humeur, comme +Héliodore, à quitter sa mitre pour son roman. Mais vraisemblablement le +revenu de l'évêché d'Héliodore <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span>n'approchait guère du revenu de +l'évêché de Cambrai.»</p> + +<p>On suit dans ces lettres, avec une certaine pitié d'esprit, les +sollicitudes un peu puériles d'une longue existence passée à aligner des +rimes, à élucider une épigramme, à justifier une ode, à commenter un +sonnet. Puis on arrive aux dernières pages, où on lit avec tristesse ce +refrain des petites vies comme des grandes:</p> + +<p>«J'ai fait une chute sur mon escalier d'Auteuil. Je suis malade, +vraiment malade; la vieillesse m'accable de tous côtés: l'ouïe me +manque, ma vue s'éteint, je n'ai plus de jambes, je ne saurais plus +monter ou descendre qu'appuyé sur le bras d'autrui; enfin je ne suis +plus rien de ce que j'étais, et, pour comble de misère, il me reste un +malheureux souvenir de ce que j'ai été.»</p> + +<p>Racine mourant aussi, Racine, son élève autant que son ami, désira le +voir pendant sa dernière maladie; Boileau se traîna au lit de mort du +poëte d'<span class="italic">Athalie</span>. Racine, se ranimant à sa présence, essaya de se +soulever sur son lit et de le serrer pour la dernière fois dans ses +bras. Boileau s'attendrit et veut consoler son ami de quelque +espérance.—«Non! non!» lui dit <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span>Racine, «ne me plaignez pas! +Je regarde comme un bonheur de mourir le premier!» L'homme qui inspirait +de tels sentiments au plus sensible des poëtes de son époque n'était +certainement pas un cœur froid. Racine, au reste, était son plus bel +ouvrage. Le disciple et le maître doivent être confondus dans la mémoire +de la postérité.</p> + +<p>Peu de temps après cette plainte et cette mort, Boileau lui-même n'était +plus. Et comme si son tombeau avait dû être encore après lui une pierre +d'achoppement et de division entre les écrivains et entre les écoles +littéraires, la dispute éternelle sur l'utilité ou sur le malheur de son +influence commençait sur cette tombe et se perpétuait jusqu'à nos jours. +Nous ne prétendons pas la trancher, mais nous dirons courageusement +notre pensée à ses amis comme à ses ennemis.</p> + +<p>Boileau ne fut point un grand poëte dans l'acception transcendante du +mot. On n'est pas tel pour avoir aiguisé malignement quelques lancettes +acérées d'épigrammes, ou pour avoir rimé heureusement quelques satires +spirituelles contre les mauvais écrivains de son temps. On n'est point +tel pour avoir admirablement poli <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span>quelques épîtres courtes sur +les exploits de son prince, ou sur quelques maximes saines, mais +banales, de philosophie sans nouveauté. On n'est point tel pour avoir +rimé en vers médiocres la prose didactique d'Horace, de Longin ou de +Quintilien sur le mécanisme du style. On n'est point tel pour avoir +supérieurement manié l'instrument encore inhabile de la langue poétique +française et pour avoir remis après soi cette langue très-perfectionnée +à ses successeurs. On n'est point tel même pour avoir écrit dans un +poëme héroï-comique, comme <span class="italic">le Lutrin</span>, cinq ou six pages égales en +expression, sinon en invention, à ce qu'il y a de plus parfait dans le +badinage d'Arioste et de Pope. On est, à tous ces titres, un +admirable artisan de style, mais on n'est pas créateur, c'est-à-dire +poëte. On est homme de sens, homme d'esprit, homme de talent, homme de +goût, le premier des critiques en action; on contribue à faire les +grands poëtes, comme Boileau fit Racine, mais on est dépassé par ses +disciples et on reste à jamais terre à terre, tandis qu'ils prennent +leur vol vers la gloire avec les ailes que vous leur avez façonnées. Tel +fut Boileau comme poëte.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span>Comme critique, il eut deux influences diverses: l'une, selon +nous, très-nuisible; l'autre très-salutaire au génie spécial de son +pays. Par la première il comprima, autant qu'il était en lui, les +originalités, les témérités, les audaces, les enthousiasmes poétiques de +la France littéraire, et il la condamna à se calquer servilement sur +l'antique, c'est-à-dire à calquer le vif sur le mort. Il voulut refaire +ce qui ne se refait jamais, un vieux monde avec un nouveau. Par cela +seul il fit avorter l'avenir d'une grande poésie nationale en France. Ce +n'est que juste un siècle après sa mort que la France conçut de l'esprit +nouveau de nouveaux germes poétiques, et qu'elle redevint capable +d'enfanter ce que nos neveux verront naître et grandir, une poésie à +grand foyer dans l'âme, à grand souffle et à grandes ailes, pour +emporter aux siècles le nom propre et non le nom latin de notre patrie. +Boileau retarda de plus de cent ans cette naissance. C'est son tort, ou +plutôt c'était le tort de sa nature. Il n'était pas né libre et fécond, +il était né servile et copiste.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span>XXVI</h4> + +<p>Mais, cela dit, il serait souverainement injuste de méconnaître +l'influence régulatrice et directrice que cet excellent esprit devait +avoir sur l'esprit littéraire de sa patrie.</p> + +<p>Nous ne voulons pas exagérer ici la valeur de ce qu'on appelle la +critique. Ce n'est certes pas la première des qualités de l'esprit; +mais, si elle n'est pas la plus éminente, elle est toutefois la plus +nécessaire; ou, pour mieux dire, là où cette qualité manque, il n'y en a +plus d'autre qui serve.</p> + +<p>Si nous avions à la définir comme nous la comprenons, nous dirions: <span class="italic">la +critique est la logique des arts</span>, de l'art de penser et d'écrire comme +de tous les autres arts que l'esprit humain a inventés pour exercer les +forces de son intelligence ou de ses sens à la gloire de son être. Sans +cette logique des arts, qui doit gouverner, à son insu, même le génie, +le génie ne serait qu'une sublime démence. Il ferait, dans le domaine de +l'esprit ou des sens, des choses prodigieuses dans quelques <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> +parties, monstrueuses dans l'ensemble. Ses œuvres, tombant à chaque +instant dans le désordre ou dans l'excès, n'auraient ni proportions, ni +convenance, ni mesure. Ce seraient encore des prodiges, mais ce seraient +des prodiges de dérèglement. Ces monstruosités n'offenseraient pas moins +la vérité éternelle que l'intelligence saine ou que les sens justes de +l'homme.</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p>La beauté dans la nature ou dans les arts, ces divines contre-épreuves +de la nature, la beauté n'est pas arbitraire, comme le prétendent +quelques philosophes à courte conception. La beauté est absolue en +elle-même; elle résulte de quelques rapports mystérieux entre la forme +et le fond dans toutes les choses morales ou matérielles, rapports qui +ont été établis par Dieu lui-même, suprême type, suprême règle, suprême +proportion, suprême mesure, suprême convenance de tout ce qui émane de +lui. «<span class="italic">Dieu fit l'homme à son image.</span>» <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span>On pourrait dire +encore: «<span class="italic">Dieu fit toute chose à son image.</span>» Or Dieu est le grand +logicien par excellence. La critique ou la logique des arts n'est donc +nullement un caprice ou d'esprit ou du goût; elle est la logique absolue +et divine appliquée par le sens commun, ce régulateur sans appel, aux +œuvres de l'esprit, de la langue ou de la main de l'homme. En +d'autres termes, la critique est la recherche et la manifestation de +cette règle logique et intime qui préside et doit présider à toute +création de notre intelligence; sorte de conscience de l'esprit qui, au +lieu de nous dire: Cela est bien, cela est mal, nous dit avec la même +autorité: Cela est beau, cela est laid; cela est proportionné, cela est +disproportionné; cela est dans la mesure, cela est dans l'excès; cela +est dans la vérité, ou cela est dans la chimère.</p> + +<p>Or, pendant que les hommes de création ou de génie produisent, soit dans +le domaine de la pensée, soit dans le domaine des sens, des œuvres +d'art que la fougue même de leur imagination créatrice peut faire +quelquefois déborder avec beaucoup d'écume et d'irrégularité du moule, +comme le bronze <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span>en ébullition déborde du fourneau, il est bon +que les hommes de critique ou de logique des arts les surveillent, les +modèrent, les gourmandent, et, leur présentant la règle et la mesure +éternelles, leur disent: «Voilà le type! vous ne l'atteignez pas, ou +vous le dépassez.»</p> + +<p>Et s'il arrive que ces hommes de critique, ces logiciens des arts, ces +logiciens de la langue, soient eux-mêmes capables à un certain degré de +joindre l'exemple à la leçon et de produire des œuvres de talent +irréprochables, leur talent accroît leur autorité, et les nations +reconnaissent longtemps leurs lois. Or Boileau fut précisément et +opportunément pour la France un de ces hommes. Il prouva sa mission par +ses œuvres. Il fut un esprit critique, et il fut en même temps, non +un poëte d'âme et de génie, mais un écrivain en vers très-accompli, ce +que les musiciens appellent, non un compositeur sublime, mais un +admirable exécutant.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span>XXVIII</h4> + +<p>La France était jeune dans les lettres quand il parut; elle pouvait se +jeter dans les excès de jeunesse et de séve, écarts antipathiques à son +génie national, génie vrai, sensé, modéré, logique, délicat, génie qui +avait besoin, comme la jeunesse, d'un instituteur sévère et un peu +froid. Boileau fut pour sa littérature naissante cet instituteur, qui +encouragea d'une main et qui émonda de l'autre sa séve surabondante. +Peut-être l'émonda-t-il trop, nous ne le nions pas; mais remarquez +cependant qu'il n'empêcha de naître et de grandir ni Molière, ni +Corneille, ni Racine, ni Bossuet, ni Fénelon, ni Pascal, ni surtout +Voltaire, qui naissait à côté de lui, sur sa trace, et qui, avec un +esprit mille fois plus original, plus indépendant et plus étendu, fut +cependant, comme il l'avoue partout en s'en glorifiant lui-même, son +disciple et son ouvrage dans le domaine de la langue, de la critique et +du bon sens dans l'art d'écrire.</p> + +<p>De tels services à la langue française, au <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span>bon sens et au bon +goût, rendus en beaux vers par un bon esprit, ne pourraient être +méconnus sans injustice ni oubliés sans ingratitude par la nation du bon +sens, du bon esprit et du bon goût comme la France. Boileau a +immensément contribué à lui conquérir et à lui maintenir +incontestablement ces trois modestes mais solides supériorités sur les +littératures des nations contemporaines.</p> + +<p>La France n'avait pas, comme l'Italie, son <span class="italic">Dante</span> +gigantesque mais ténébreux, son <span class="italic">Tasse</span> épique mais énervé, son +<span class="italic">Machiavel</span> robuste mais dépravé, son <span class="italic">Arioste</span> accompli +mais futile; elle n'avait pas, comme le Portugal, son <span class="italic">Camoëns</span> +grandiose mais trop latin; elle n'avait pas, comme +l'Angleterre, son <span class="italic" lang="en">Milton</span> biblique mais monotone. Non, la +France avait, avec son inexpérience, cette universelle aptitude qui +allait lui donner, homme à homme, selon l'heure et selon le besoin, non +pas la supériorité, mais la direction de l'esprit de l'Europe. Or, cette +direction que la France allait donner dans les lettres, dans la +philosophie, dans la science, dans la politique, dans les arts, dans le +goût, à l'Europe, après Louis XIV, ce fut Boileau qui la donna le +premier à la France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span>N'est-ce rien? Homme de règle et de monarchie dans les lettres, +Boileau sentit le besoin d'un gouvernement des lettres: il fonda le +gouvernement du goût. C'est une des puissances de la France. Il ne faut +donc pas s'étonner si dans le culte de Boileau il y a un peu de +patriotisme français. Il fut un des fondateurs de cette monarchie du +goût, qui fut d'abord française, et qui, grâce à l'unité de l'esprit +humain qui se constitue de plus en plus en Europe, devient maintenant +universelle.</p> + +<p class="left50 smcap">Lamartine.</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<h2>XVII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<p class="p2 center">5<sup>e</sup> de la deuxième Année.</p> + +<h3>LITTÉRATURE ITALIENNE.<br> +DANTE.</h3> + +<h4>I</h4> + +<p>De toutes les nations qui ont cultivé les lettres avant ou après le +christianisme, sans en excepter la Grèce et Rome, l'Italie moderne est +certainement, selon nous, la nation qui a apporté le plus magnifique +contingent de génie à la famille humaine. Dante, Pétrarque, le Tasse, +<span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span>l'Arioste, Machiavel, Michel-Ange, Raphaël, les Médicis et +leur cour; trois poëmes épiques en trois siècles; une litanie de noms et +d'œuvres secondaires, et cependant impérissables, dignes d'être +gravés sur la colonne de bronze qu'on élèverait à la gloire +intellectuelle de l'Europe pensante, sont le témoignage de cette +immortelle fécondité de l'Italie. <span class="italic">Alma parens!</span> Le ciel, la mer, les +montagnes, les fleuves, la race, la langue, les religions, les grandeurs +et les revers de la destinée, le passé presque fabuleux, le présent +triste, l'avenir toujours prêt à renaître, et toujours trompeur, la +jeunesse éternelle de ce sang italien qui roule toutes sortes de +royautés déchues dans ses veines, une noblesse de peuple-roi dans le +dernier laboureur de ses plaines ou dans le dernier pasteur de ses +montagnes, une rivalité de villes capitales, telles que Naples, Rome, +Florence, Sienne, Pise, Bologne, Ferrare, Ravenne, Vérone, Gênes, +Venise, Milan, Turin, ayant toutes et tour à tour concentré en elles +l'activité, le génie, la poésie, les arts de la patrie commune, et +pouvant toutes aspirer à la royauté intellectuelle d'une troisième +Italie, voilà les explications de cette aristocratie indélébile de +l'esprit humain au delà des Alpes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span>Tous les peuples jeunes et nous-mêmes nous sommes des parvenus +auprès de l'Italie, et nous respectons sa grandeur jusque dans sa +décadence. Car ce n'est pas la race qui est déchue en elle, c'est le +sort. L'antiquité, la dignité survivent à la dégradation de sa fortune. +C'est l'Italie divisée, découronnée, humiliée, affligée, garrottée ici, +corrompue là, dominée partout; mais c'est l'Italie!</p> + +<p>Il est curieux de voir ce que fut un tel peuple dans sa littérature +virile, au moment où il donna le premier au monde le signal de la +renaissance des lettres, après douze siècles de ténèbres et de stérilité +répandues en Orient et en Occident sur ce qu'on appelait l'univers +romain.</p> + +<p>Nous négligerons les premiers commencements de ce que nous pourrions +nommer les balbutiements de cette renaissance, et nous ne la ferons +dater, comme toutes les grandes choses, que de son premier grand homme: +le Dante.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Quand une religion s'écroule dans la partie du monde qu'elle dominait, +tout s'écroule avec <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span>elle. Le plus enraciné des édifices +humains dans le sol, c'est un autel; il faut, pour le saper, un +tremblement de terre qui engloutit tout dans sa poussière. Quand les +dieux s'en vont, comme dit Tertullien, tout s'en va.</p> + +<p>Tel fut l'avénement du christianisme dans l'empire romain. Les lettres +périrent pour mille ans dans le choc des deux religions. Les ténèbres se +répandirent sur l'intelligence pendant qu'une nouvelle morale et une +nouvelle théologie s'emparaient des opinions et des cœurs. Constantin +prêta la massue de l'empire aux chrétiens pour pulvériser le passé. Les +monuments, les temples, les oracles, les bibliothèques, les livres +périrent dans les décombres. Rien ne survécut à cet accès de colère +sacrée de l'esprit humain contre lui-même. On sema le feu sur les +édifices, la cendre sur le sol, le sel sur la cendre, pour empêcher les +vieilles superstitions et les vieilles philosophies de regermer jamais +de leurs racines. Ce furent les <span class="italic">Vêpres siciliennes</span> du paganisme, le +1793 de sa littérature. Ainsi est faite la misérable humanité; elle ne +s'arrête jamais dans le vrai et dans le juste, elle se précipite à +l'excès, et elle ne se croit libre de l'oppression que quand elle +opprime à son tour.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span>On nie en vain aujourd'hui cette réaction exterminatrice contre +tous les monuments bâtis ou écrits de l'antiquité littéraire; elle +éclate partout, non-seulement dans les ruines d'Éphèse, de Delphes, +d'Athènes, d'Alexandrie, dont la poussière est faite de statues mutilées +ou de cendres de bibliothèques, mais dans les écrits des premiers +chrétiens et dans les actes des conciles. Tiraboschi, dans sa savante +<span class="italic">Histoire de la Littérature italienne</span>, cite le décret du concile de +Carthage qui interdit aux évêques la lecture des auteurs antérieurs au +christianisme; il cite également le passage de saint Jérôme où ce Père +gourmande amèrement ceux qui, au lieu de lire la Bible et l'Évangile, +lisent Virgile. On sait le sort de la bibliothèque d'Alexandrie, +incendiée dans un feu de six mois par l'ordre du patriarche Théophile, +qui ne laissa rien à faire à Omar. L'historien contemporain Orose décrit +et déplore l'anéantissement de ces trésors de la mémoire. Le pape Léon X +lui-même, ce restaurateur si platonique et si tendre des vestiges de +l'esprit humain échappés à ce sac du monde, dit «qu'il a recueilli dans +son enfance, de la bouche de Chalcondyle, homme très-instruit dans tout +ce qui concerne la Grèce, que les prêtres avaient eu assez d'influence +<span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span>sur les empereurs d'Orient pour les engager à brûler les +ouvrages de plusieurs anciens poëtes grecs, et c'est ainsi qu'ont été +anéanties les comédies de Ménandre, les poésies lyriques de Sapho, de +Corinne, d'Alcée.» «Ces prêtres, ajoute Léon X, montrèrent ainsi une +honteuse animadversion contre les anciens, mais ils rendirent témoignage +de la sincérité et de l'intégrité de leur foi.»</p> + +<p>À l'exception des études théologiques et morales, à l'exception de +l'éloquence sacrée, qui débattait les questions d'orthodoxie ou de +schisme entre les différentes sectes nées du christianisme, qui +s'emparaient peu à peu d'une partie de l'Orient et de tout l'Occident, +l'intelligence humaine, pendant ces siècles de chaos et d'élaboration, +parut enfermée dans l'enceinte des temples ou des monastères. Ce fut +l'âge monastique de l'univers. Excepté en Arabie, à Bagdad et en +Espagne, sous les califes, nul flambeau des lettres et des sciences +n'éclaira le monde chrétien jusqu'à Charlemagne. Ce grand homme fit le +premier, pour l'Occident tout entier, ce que les Médicis firent plus +tard pour l'Italie; il ordonna les fouilles dans la cendre du passé, +recueillit les monuments épars, restitua les langues mortes, évoqua, +<span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span>par les études encouragées et rémunérées, le génie de +l'antiquité pour y rallumer le génie de l'avenir. Un crépuscule éclaira +d'un jour croissant cette longue nuit de la barbarie. Mais, excepté dans +la jurisprudence, cette première nécessité des sociétés civiles qui se +fondent, aucune œuvre remarquable ne sortit de cette seconde enfance +des lettres. Le génie humain couvait sourdement on ne sait quel fruit +inconnu. C'est en Italie qu'il devait naître.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Les papes, les empereurs d'Allemagne, les tyrannies provinciales, les +républiques et les anarchies municipales se disputaient cet héritage +conquis et reconquis des Romains et des Barbares. Ces ondulations +politiques de l'Italie, du quatrième au quatorzième siècle, seraient +aussi confuses et aussi fastidieuses à décrire que les roulis des vagues +déchaînées par les vents sur une mer d'équinoxe.</p> + +<p>Ces divisions, après la mort de l'empereur Frédéric, finirent par se +réduire à peu près à deux grands partis, les Guelfes et les Gibelins: +l'un favorisant de ses vœux et de ses armes <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span>la domination +des papes; l'autre, par haine de cette domination pontificale, se +dévouant aux empereurs d'Allemagne, comme si le patriotisme se fût senti +moins humilié et moins oppressé de s'asservir à un dominateur étranger +qu'à un dominateur sacré qui ajoutait un droit divin au droit temporel!</p> + +<p>Florence, capitale de l'ancienne Étrurie, aujourd'hui la Toscane, était +le foyer le plus animé des querelles de ces deux grands partis. Cette +république, fondée sur l'industrie, et non sur les armes, prospérait, +malgré ses dissensions intestines, par la seule vertu de la liberté. +C'était évidemment là que l'Italie littéraire et poétique devait éclore, +car l'esprit humain cherche par instinct les terres libres pour dérober, +comme l'aigle, ses œufs à la tyrannie. De plus, il y avait dans le +sang toscan, écoulement du vieux sang étrusque, une séve non encore +épuisée de génie littéraire et de génie artistique. Cette nation venait +de toute antiquité de Grèce ou d'Égypte. La civilisation élégante et +presque fabuleuse de l'Étrurie avait été anéantie par la soldatesque des +premiers Romains, ces barbares de Romulus; mais cette civilisation, dont +on ne sait rien que par ses œuvres, avait laissé dans ses vases, dans +ses dessins, dans ses <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span>monuments cyclopéens, des témoignages +d'une grande vigueur d'esprit et d'une grande perfection de main. Cette +race, dans la politique, dans le commerce, dans la guerre, avait des +facultés innées qui éclataient souvent en individualités colossales. Les +Dante, les Machiavel, les Médicis, +les Buonarotti, les Gondi, les Mirabeau, les +Bonaparte étaient des familles étrusques. Les deux hommes +modernes qui ont remué le plus d'idées par l'éloquence et le plus +d'hommes par la guerre, Mirabeau et Napoléon, sont des Toscans +transportés sur la scène de la France. Le cardinal de Retz, qui fut à +l'intrigue ce que Machiavel fut à la politique, était un Toscan. Cette +Athènes de la Toscane était donc assez naturellement prédestinée à +donner une langue et une littérature à la confédération des villes +italiennes qui cherchaient à reconstruire un esprit moderne sur cette +terre antique.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Pour cela il lui fallait deux choses: une langue et un homme.</p> + +<p>La langue latine s'était écroulée avec l'empire. <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span>Il s'était +formé, de ses débris mêlés aux dialectes vulgaires des provinces +romaines et de la Gaule méridionale, une langue usuelle, imparfaite, +flottante, diverse, par laquelle on s'entendait tant bien que mal dans +la conversation, mais sans pouvoir y graver ses pensées dans cette forme +solide, convenue et uniforme, seule langue avec laquelle on puisse +construire des monuments de style. Un latin corrompu était resté la +langue de l'Église, de l'histoire, de la législation; l'italien était la +langue du peuple. Les classes supérieures de la société parlaient les +deux langues; mais le latin dépérissait chaque jour et la langue usuelle +se perfectionnait. Il ne lui manquait plus que d'être adoptée par un +grand esprit et d'être écrite dans une grande œuvre pour se +substituer facilement et triomphalement à la latinité posthume du monde +romain maintenant gouverné par les papes.</p> + +<p>Voilà pour la langue.</p> + +<p>Quant à un homme de génie, il n'y en avait eu qu'un, selon nous, capable +d'opérer cette grande révolution de la renaissance des lettres en Italie +depuis Charlemagne. Cet homme était saint Thomas d'Aquin. Nous l'avons +longtemps confondu, dans notre ignorance, avec ces orateurs <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span>et +avec ces écrivains ecclésiastiques des siècles barbares, qu'on a, selon +nous, élevés bien au-dessus de leur stature, dans ces derniers temps, en +les comparant aux poëtes, aux orateurs, aux historiens, aux philosophes +d'Athènes et de Rome. Ces Tacite, ces Démosthène, ces Cicéron, ces +Homère et ces Virgile du cloître écrivaient à une époque obscure de +transition à travers les ténèbres, entre les lettres classiques et les +lettres des siècles des Médicis et de Louis XIV. Ils n'appartiennent +guère qu'au sacerdoce et très-peu aux lettres profanes.</p> + +<p>Mais, depuis qu'une étude plus approfondie nous a permis de mesurer, au +moins par des fragments, les grandeurs de l'intelligence de saint Thomas +d'Aquin, nous sommes resté convaincu que, si ce génie universel avait pu +s'émanciper de la théologie scolastique et de la mauvaise latinité, il +aurait donné, longtemps avant le Dante, un Dante, supérieur encore, à +l'Italie. Fontenelle l'égalait dans son estime à Descartes. Quant à +nous, nous n'hésitons pas à reconnaître dans ce précurseur des +philosophes et des politiques modernes un esprit digne de converser +d'avance et de loin avec Machiavel, avec Bacon, avec Montesquieu, avec +Jean-Jacques Rousseau, esprit assez fécond et assez <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span>vaste pour +porter de la même gestation un monde divin et un monde humain dans ses +flancs, comme deux jumeaux de sa pensée. Les idées ont ainsi, comme la +terre, de ces germinations de plantes précoces et étranges qui +fleurissent en hiver. Saint Thomas fut un de ces phénomènes de +végétation anticipée.</p> + +<p>C'était un jeune gentilhomme de la noble maison de Landolfo d'Aquino. +Il vivait dans l'opulence féodale au château de Rocca Secca. +La passion de Dieu et de l'intelligence des choses divines, +qui précipitait alors tant d'âmes dans la solitude, l'arracha, dans la +fleur de son adolescence, au monde. On raconte que cette passion était +si forte dans ce jeune homme qu'elle brisa avec violence tous les piéges +tendus par sa famille pour le retenir, et qu'il poursuivit, un tison +enflammé dans la main, une jeune fille d'une merveilleuse beauté que ses +frères lui avaient fait apparaître dans sa chambre pour séduire ses yeux +et son cœur. Entré dans l'ordre des Dominicains, il alla étudier à +Paris sous Albert le Grand, théologien célèbre, alors que la théologie +était la science unique. Devenu lui-même de disciple maître, il professa +avec éclat à Paris, à Rome, à Naples. Le feu de l'étude le consuma avant +<span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span>l'âge, et il expira sur la route en se rendant en 1274 au +concile de Lyon. Il n'avait encore que quarante-neuf ans. Les ouvrages +laissés par ce philosophe, sans repos et sans limites, formèrent les +bibliothèques des monastères et des universités du temps. Quelques-uns +sont dignes d'en être exhumés, comme des monuments de force et de +fécondité dans la pensée humaine.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Neuf ans avant la mort de saint Thomas d'Aquin, en 1265, le Dante était +à Florence. Esprit du même ordre, mais avec le don de plus qui élève la +pensée jusqu'au ciel, la poésie. Son nom était <span class="italic" lang="it">Alighieri</span>. +Sa famille, attachée par tradition au parti guelfe, était patricienne et +consulaire dans la république. Livré de bonne heure aux leçons de +Brunetto Latini, sorte de Quintilien toscan qui +professait la grammaire et la rhétorique à Florence et à Bologne, +l'enfant fut nourri du lait âpre de la théologie scolastique. Cette +nourriture ne lui fît pas perdre totalement le goût des lettres +profanes. Il apprit le français sous Brunetto <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span>Latini, qui +professait en cette langue; il apprit l'italien vulgaire dans les +sonnets et dans les <span class="italic">canzone</span> de quelques poëtes toscans qui +commençaient à régulariser et à polir cet idiome naissant comme pour le +préparer à un plus grand qu'eux. Tous chantaient exclusivement l'amour, +cette éternelle inspiration du cœur. L'amour fut aussi le premier +chant de cet enfant, dans l'âme duquel la passion idéale était éclose +avant l'âge des passions terrestres.</p> + +<p>Élevé dans la familiarité de la noble famille des <span class="italic">Portinari</span>, +amie de la sienne, il couva, dès l'âge de onze ans, une sorte +de pressentiment amoureux pour une jeune fille de cette maison, nommée +Béatrice. Cette inclination fut mutuelle, quoique contrariée par les +circonstances de famille. Elle remplit l'adolescence du Dante de songes, +et son âge mûr de larmes. Béatrice mourut dans la fleur de sa beauté, à +vingt-cinq ans. L'âme de Dante quitta en quelque sorte la terre avec +elle, et on ne peut douter que ce ne fut pour suivre et pour retrouver +l'âme de Béatrice qu'il entreprit plus tard ce triple voyage à travers +les trois mondes surnaturels, enfer, purgatoire, paradis, où, sous le +nom de théologie, il ne cherche et ne divinise au fond que son amante.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span>Ses vers, jusqu'à l'âge de trente ans et au delà, n'annonçaient +pas le poëte souverain qui devait dans l'âge avancé se révéler en lui; +c'étaient des sonnets et des <span class="italic">canzone</span> sans nerf, sans +naturel et sans grandeur, calqués sur les poésies amoureuses des poëtes +secondaires de son temps. L'âge, la méditation et le malheur n'avaient +pas encore donné à son âme cette sonorité grave et surhumaine, timbre +sépulcral de sa seconde voix.</p> + +<p>Les traditions de son père mort, la vocation de famille, les soins de sa +mère <span class="italic">Bella</span>, femme éminente autant que tendre, enfin le +courant des affaires et des passions d'une république, qui entraîne tous +les citoyens notables dans les fonctions de l'État, lancèrent le jeune +<span lang="it">Alighieri</span> dans les emplois et dans les dissensions de sa +patrie. Nous n'écrivons pas ici sa vie, nous la réservons pour une autre +place; nous ne faisons pas l'histoire, bien peu intéressante +aujourd'hui, de ces agitations municipales de la vallée de l'Arno. Ces +agitations ne sont grandes que lorsqu'elles influent sur le sort du +monde. Dante aurait été peut-être un Gracque ou un Cicéron à Rome, il ne +fut qu'un Gibelin de plus à Florence.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span>VI</h4> + +<p>Qu'il nous suffise de savoir qu'<span lang="it">Alighieri</span>, qu'on nommait +déjà familièrement Dante, servit dans la cavalerie florentine contre les +Guelfes de la petite ville toscane d'Arezzo, et qu'il se +montra vaillant soldat avant de se montrer politique et poëte; bien +différent en cela d'Horace, jetant son bouclier à Philippes, et de +Virgile, fuyant, un chalumeau à la main, sous les hêtres, pendant que la +guerre civile déchire sa patrie. Dante était un citoyen, ceux-là +n'étaient que des poëtes.</p> + +<p>Élevé bientôt après aux premières magistratures de la république, +assailli d'un côté par les <span class="italic">blancs</span>, de l'autre par les <span class="italic">noirs</span>, +dénomination de deux partis dans Florence, il résiste aux uns, aux +autres, et les fait énergiquement exiler hors de la Toscane.</p> + +<p>Nommé ambassadeur de la république auprès du pape, il y négociait la +paix et l'indépendance pour son pays. Pendant cette mission, le peuple +de Florence, ingrat et aveugle comme tous les peuples, l'accuse de +trahison, de concussion, s'ameute contre son nom, court <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span>à sa +maison, la ravage et la rase, comme <span class="italic">Clodius</span> avait fait de celle de +Cicéron, le modérateur de Rome. Ou confisque ses biens, on le bannit à +perpétuité de sa patrie. On trouve la peine trop faible pour ses +prétendus crimes; un second jugement populaire le condamne à mourir par +le feu!</p> + +<p>Indigné contre le pape, son ennemi, qu'il suppose l'instigateur de ces +proscriptions, Dante quitte Rome, se réfugie d'abord à Sienne, puis à +Arezzo, où i! rejoint ses concitoyens émigrés, proscrits pour la même +cause. Il tente avec eux une attaque à main armée contre Florence. Il +succombe et s'éloigne pour jamais de ces murs qui dévorent leurs +citoyens.</p> + +<p>Il erre, depuis ce jour, de retraite en retraite, dans la basse Italie, +tantôt à Padoue chez les <span class="italic">Malespina</span>, tantôt à Vérone chez +les <span class="italic" lang="it">Scaligieri</span>, tyrans de la ville, tantôt chez les +<span class="italic">Scala</span>, tyrans d'une autre partie de l'Italie; aujourd'hui +à Udine, demain au château de Tolmino, à la fin de ses jours +à Ravenne. De là, plus refoulé que jamais par la vengeance vers le parti +de l'empereur, il ne cesse d'animer ce prince contre sa patrie et de le +pousser de la main à l'oppression de Florence. Triste sort des émigrés, +condamnés à avoir souvent pour amis les <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span>ennemis de leur pays! +Enfin, l'empereur étant mort avant d'avoir vengé le poëte, Dante vient à +Paris, retourne en Italie, et se fixe enfin pour mourir à Ravenne. +L'hospitalité du tyran de Ravenne, <span class="italic" lang="it">Guido Novello de Polenta</span>, +lui en adoucit le séjour. Ce site mélancolique convenait à la +mélancolie de son âme. La forêt de pins (<span class="italic">la pineta</span>) qui +s'étend entre la mer et Ravenne était sa promenade habituelle. J'y ai lu +moi-même ses plus beaux vers, peut-être écrits sous les mêmes arbres, au +bruit lointain des mêmes brises de l'Adriatique. C'est là, et non pas +dans le carrefour fangeux de Ravenne, que devrait s'élever son tombeau. +Il faut le vide autour des ombres et le silence autour des grandes +mémoires; on entendrait mieux l'âme gémissante de l'exilé dans les +gémissements des pins de la <span class="italic">pineta</span> et des vagues sans repos sur la +grève.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Mais, pendant que ce sombre proscrit, à <span class="italic">la taille haute et courbée, au +visage long et pâle, à l'œil voilé par la réflexion intérieure</span>, +comme ses contemporains le décrivent, pendant que <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span>cet hôte des +ennemis de sa patrie errait ainsi de ville en ville et de mers en +forêts, regrettant sa maison rasée par son peuple, il couvait deux +choses immortelles dans son front cave: sa gloire et sa vengeance. Ce +n'était plus le poëte affadi et ingénieux de sa jeunesse; c'était le +poète théologique, politique et <span class="italic">némésien</span> de son âge avancé. +L'adversité avait changé sa muse dans son sein; elle n'y avait laissé +que son premier amour.</p> + +<p>Cet amour, cependant, n'avait pas été le seul. Indépendamment de son +mariage avec une fille d'une famille illustre de Florence, dont il avait +eu sept enfants, Boccace confesse, dans l'histoire de sa vie, écrite sur +les lieux et si peu d'années après la mort de Dante, que son héros et +son poëte avait eu la faiblesse des héros et des poètes: un amour de la +beauté poussé quelquefois jusqu'à la licence du cœur.</p> + +<p>La négligence que Dante fit de sa femme après son exil, sa longue +séparation sans retour et l'affectation avec laquelle il parle, dans ses +œuvres en prose, des inconvénients du mariage, appuient trop à cet +égard les accusations de Boccace. Mais tout indique aussi que, si le +Dante avait été plus que léger dans l'amour des sens, il avait été +fidèle dans l'amour de <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span>l'âme. Le souvenir toujours renaissant +de sa Béatrice, première et dernière apparition de la beauté céleste +sous un voile mortel, l'obséda, tantôt délicieusement, tantôt +douloureusement, jusqu'au dernier jour. Cette image le transformait +tellement, en se présentant à lui à chaque pas de sa vie et à chaque +mouvement de sa pensée, que, quand il voulut se consacrer entièrement à +la philosophie théologique, muse sévère de son épopée, il éprouva le +besoin de donner à cette philosophie et à cette théologie personnifiées +le nom, la forme, le regard, la voix, la beauté de sa Béatrice. +C'est ce qu'il avoue sans cesse lui-même dans ses sonnets et dans sa +<span class="italic" lang="it">Vita nuova</span> (vie nouvelle), sorte de commentaire mystique +écrit par lui-même de ses œuvres et de sa pensée.</p> + +<p>Mais sa grande inspiration ne soufflait pas encore en lui quand il +écrivait ces sonnets et ces œuvres en prose; elle ne souffla que dans +l'exil, quand les événements, la guerre, la diplomatie, la politique et +les passions civiles eurent fait silence, le soir, dans son âme. Alors, +et alors seulement, il entendit toute la voix de son génie, étouffée +jusque-là par les bruits de la terre. Il dessina son grand poème et il +commença à l'écrire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span>Ce poëme, c'était lui! Le poëte n'est-il pas toujours le sujet +le plus vivant et le plus intéressant de tout poëme? Quels que soient +les innombrables défauts de ce poëme épique du Dante dans la fable, on +ne peut nier que ce ne fût, à l'époque où il vivait, et encore à la +nôtre, le seul véritable texte d'une vaste épopée qui restât à chanter +aux hommes. Il y eut dans la conception autant de génie vrai que dans +l'exécution. J'aime à assister, par la pensée, à cette lente conception +dans l'esprit de l'exilé de Florence. Je comprends comment il fut amené +par la force et par la justesse de son esprit à chanter le monde +invisible.</p> + +<p>En effet, puisque l'étendue de son intelligence, l'élévation de son +cœur, la fécondité de son imagination, la richesse des couleurs sur +sa palette poétique portaient cet homme du treizième siècle à créer pour +l'Italie et pour le monde un poëme épique, où pouvait-il trouver, dans +l'histoire du moyen âge, depuis les empereurs romains jusqu'à lui, un +sujet héroïque, national ou européen, d'épopée? Il n'y en avait plus sur +la terre. Homère avait fait l'épopée des Grecs, Virgile avait fait celle +des Latins; les places étaient prises. Le ciel païen, les héros +fabuleux, l'Olympe, la terre, <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span>la mer, la guerre, les +naissances et les chutes d'empires, la nature physique et la nature +morale avaient été décrites et chantées par les poëtes prédécesseurs de +l'époque chrétienne. Excepté les grandes invasions des Barbares, qui +étaient venues, comme un reflux du Nord, submerger l'Italie, il n'y +avait, dans l'histoire, aucune grande épopée héroïque à construire; mais +cette épopée des Barbares, ruine et humiliation de l'Italie, il +appartenait à des bardes du Nord, et non à des citoyens de la patrie +conquise, de la chanter.—Nous la lirons bientôt ensemble.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Dante ne trouvait donc rien d'épique autour de lui dans l'histoire +d'Italie qui pût servir de texte à son imagination; mais le monde +théologique était plein de dogmes nouveaux, de foi savante ou de foi +populaire, de croyances surnaturelles, de vérités morales ou de fantômes +imaginaires, flottant pêle-mêle dans le vide de l'esprit humain, comme +les figures tronquées des rêves au moment d'un réveil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span>L'âme humaine, que le christianisme avait détachée, dans les +monastères surtout, des intérêts terrestres, s'était absorbée dans +l'intérêt de son salut éternel. Des cieux, des enfers, des purgatoires +sans cesse décrits, peuplés, vidés par les moines prédicateurs dans les +chaires du peuple, étaient devenus, par la puissance de la foi, par +l'habitude des pratiques, par la répétition des cérémonies, des réalités +de la pensée aussi visibles et aussi palpables dans l'esprit des fidèles +que les réalités physiques. L'imagination habitait pour ainsi dire ces +mondes intellectuels des morts autant et plus que le monde des vivants. +Les temples étaient remplis de leurs symboles; les murailles même des +rues étaient couvertes des représentations par le pinceau de ces trois +séjours de l'âme, enfer, purgatoire, paradis. Dans les fêtes sacrées, ou +même profanes, on donnait aux peuples de l'Italie, au lieu de courses +olympiques ou de combats du cirque, des drames de théologie chrétienne. +Là les âmes, les démons, les anges, les vierges, les saints, les damnés, +les trois personnes de la Divinité elles-mêmes, jouaient des rôles +d'acteur dans le drame théogonique de ces mondes surnaturels. Le ciel et +la terre se touchaient et <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span>se confondaient, dans cette +atmosphère de la théologie monastique et populaire, comme deux horizons +dans la brume.</p> + +<p>Dante lui-même était ce qu'on était déjà à Florence à cette époque, et +ce qu'on fut bien davantage, quelques années après, à l'époque des +Médicis et de Léon X: croyant et platonicien tout à la fois, associant +dans son esprit la foi moderne à la philosophie grecque et romaine; les +pieds dans l'Église, la tête dans l'Olympe, l'âme dans les cieux, dans +les épreuves ou dans les abîmes du monde chrétien.</p> + +<p>Il était naturel que ce monde surnaturel, qui tenait plus de place dans +l'imagination des hommes de son temps que le monde des vivants, lui +parût le seul et vrai sujet d'épopée poétique et mystique pour son âge +et pour la postérité. Il regarda donc pendant longtemps et jusqu'au +vertige dans la profondeur de son âme, de sa foi, de ses amours, de ses +haines, de ses vengeances, et il se dit: «Je ferai voir l'invisible, et +je le rendrai si visible, par la puissance de ma foi et par la vigueur +de mes pinceaux, que la terre et le ciel sembleront s'ouvrir aux yeux +des hommes, et que je jouirai d'abord en ce temps, puis, par +anticipation, <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span>dans l'éternité, de cette justice éternelle qui +sera à la fois ma félicité et ma vengeance. Gloire à ceux que j'aurai +sauvés! Malheur à ceux que j'aurai perdus! Et surtout gloire à moi-même! +Je ne serai pas seulement, aux yeux de l'Italie guelfe et gibeline, un +poëte, je serai le prophète de la divine rétribution!»</p> + +<p>Ainsi évidemment se parla à lui-même le Dante, brûlant à la fois de +conviction divine et de colère humaine, quand, regardant pour la +dernière fois l'inique Florence du haut de l'Apennin, il lui lança sa +malédiction de proscrit et sa prophétie de poëte.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>On le voit, cette conception de l'épopée de <span class="italic">la Divine Comédie</span> (titre +de son poëme) était double: divine par le plan, humaine par la +personnalité; de là ses beautés et ses vices, que nous allons faire +saillir, le livre à la main, sous vos yeux.</p> + +<p>Je comprends d'autant mieux le plan de cette épopée que moi-même, hélas! +mille fois inférieur en conception, en éloquence et en poésie, au grand +exilé de Florence, j'avais <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span>conçu, dès ma jeunesse, une épopée, +le grand rêve de ma vie, la seule épopée qui me paraisse aujourd'hui +réalisable, sur un plan à peu près analogue au plan de <span class="italic">la Divine +Comédie</span>.</p> + +<p>Je m'étais dit: Qu'y a-t-il de plus intéressant aujourd'hui dans +l'humanité? Sont-ce des batailles, des conquêtes, des élévations et des +catastrophes d'empires? Non; le monde en a tant vu, et il connaît +tellement les misérables ressorts par lesquels la fortune élève ou +abaisse les conquérants d'ici-bas, qu'il ne s'étonne guère plus des +vicissitudes des empires que de l'amoncellement et de l'écroulement +d'une vague en écume sur le lit de l'Océan. Mais ce qui intéresse +véritablement l'homme, c'est l'homme; et dans l'homme, c'est la partie +permanente de son être, c'est l'âme; et dans l'âme, c'est la destinée +passée, présente, future, éternelle, de ce principe immatériel, +intelligent, aimant, jouissant, souffrant, consciencieux, vertueux ou +criminel, se punissant soi-même par ses vices, se récompensant soi-même +par ses vertus, s'éloignant ou se rapprochant de Dieu selon qu'il vole +en haut ou en bas dans la sphère infinie de sa carrière éternelle, +jusqu'au jour où il s'unit enfin, par la foi croissante et par l'amour +identifiant, à son Créateur, <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span>le souverain Être, la souveraine +vérité, le souverain beau, le souverain bien.</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Je me plais à me rappeler encore, en ce moment, le lieu, le jour, +l'heure où je conçus soudainement, dans ma pensée, le plan de cette +épopée de l'âme, de l'âme suivie par le poëte dans ses pérégrinations +successives et infinies à travers les échelons des mondes et ses +existences d'épreuves.</p> + +<p>C'était en Italie, à la fin de ma jeunesse. Je venais de passer un hiver +à Naples, dans de vagues souffrances de nerfs qui sont la croissance de +l'esprit et qui donnent à l'âme les mêmes angoisses que la croissance +trop accélérée du corps donne aux sens. Une anxiété sourde et continue +travaillait ma pensée; je n'étais bien à aucune place; ce ciel serein, +ce beau soleil, cette mer éblouissante, ces collines élyséennes, le +bruit de vie et de joie perpétuelle de ce peuple d'enfants, d'amoureux, +de musiciens, de poëtes, fourmillant sur les plages de cette côte, après +m'avoir tant charmé autrefois, <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span>m'étaient devenus presque +fastidieux alors. Il y avait je ne sais quel contraste blessant entre la +sérénité épanouie de cette race et la mélancolie maladive de mon esprit. +Ce grand jour m'aveuglait en m'éblouissant. Je regrettais les brumes +d'automne et les ténèbres humides des forêts de mon pays. L'Écosse et +Ossian me seyaient mieux que <span class="italic">le Tasse</span> et <span class="italic">Sorrente</span>. Je lisais alors +précisément les documents les plus détaillés de la vie du Tasse; la +lecture de ces documents, tout remplis de preuves de sa folie, obsédait +mon imagination et m'imprimait je ne sais quelle terreur. J'avais +cependant l'esprit aussi juste que le corps sain; mais j'étais malade +d'un poëme que je voulais enfanter sans avoir eu encore la force de +conception nécessaire à cet enfantement.</p> + +<p>Pour me soulager de cette obsession d'un mal inconnu et pour retremper +mes nerfs irrités dans un air moins imprégné de sel et de soufre que +l'air de la mer et du Vésuve, je cédai au conseil du vieux <span class="italic">Cottonio</span>, +l'Esculape presque séculaire de Naples, et je partis pour Rome.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span>XI</h4> + +<p>À peine eus-je dépassé Capoue, et franchi les premières collines des +Abruzzes qui séparent l'atmosphère des montagnes de l'atmosphère de la +mer, que je me sentis soudainement guéri, comme un homme asphyxié à qui +une fenêtre ouverte vient de rendre l'air respirable. Le lendemain, +après une nuit de sommeil passée dans la villa de Cicéron à <span class="italic" lang="it">Molo di +Gaete</span>, je poursuivis délicieusement ma course vers Rome. Je couchai à +Terracine, à l'issue des marais Pontins; puis je commençai à gravir les +collines de <span class="italic">Velletri</span>, de <span class="italic">Genzano</span> et d'<span class="italic">Albano</span>, ces monts +<span class="italic">Penthélique</span> et ces monts <span class="italic">Hymette</span> de la plaine de Rome, plus +majestueux et plus gracieux que ceux d'Athènes.</p> + +<p>J'étais monté sur le siége de ma calèche pour contempler de plus haut et +de plus près une plus large part de ce magique horizon, délices de +Cicéron, de Mécène, de Virgile et d'Horace; ils y ont incorporé leurs +noms comme des illustrations éternelles de l'homme sur ces pages de la +nature.</p> + +<p>C'était le soir; le soleil, roulant autour <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span>de son disque rouge +quelques brumes sanglantes comme les vapeurs de pourpre de ces champs de +bataille évaporées dans ses rayons, se précipitait dans la mer +étincelante. Les rides roses de cette mer ondulaient doucement dans le +lointain comme une étoffe moirée qu'on déploie et qu'on replie pour en +faire admirer les chatoyements. Les collines sur lesquelles serpentait +la route étaient couvertes dans leurs vallées et sur leurs flancs de +forêts d'amandiers en fleurs. Ces fleurs innombrables répandaient leurs +teintes lactées et rosées sur toute la campagne; elles tombaient des +branches à chaque légère bouffée du vent tiède de la mer; elles semaient +d'un véritable tapis de couleurs riantes l'intervalle d'un arbre à +l'autre; elles remplissaient l'air soulevé par la brise d'une nuée de +papillons inanimés qui venaient tomber jusque sous les roues sur le +chemin.</p> + +<p>Au sommet de ces collines de vignes hautes et d'amandiers fleuris +pyramidaient quelques métairies romaines à l'aspect sombre, caverneux, +monumental; plus haut encore des pins parasols à larges cimes +dentelaient l'horizon de leurs dômes noirs. Ces coupoles sombres +contrastaient avec la riante lumière des vallées, <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span>comme les +siècles immuables contrastent avec les printemps d'une heure qui +fleurissent et qui s'effeuillent à leurs pieds!</p> + +<p>XII</p> + +<p>Je me souviens aujourd'hui de tous les détails les plus fugitifs de ce +beau coucher de soleil, au mois de mars, dans la campagne de Rome; je +m'en souviens avec plus de présence des objets dans les yeux que je ne +la ressentais même alors. Cette scène a dû m'impressionner cependant +avec une certaine force, puisqu'elle se retrouve si complète et si vive +après trente ans dans mon imagination; mais je ne la percevais que par +mes sens et par le seul instinct, car mon esprit était absorbé par la +contemplation intérieure d'une tout autre nature.</p> + +<p>Il me sembla que le rideau du monde matériel et du monde moral venait de +se déchirer tout à coup devant les yeux de mon intelligence; je sentis +mon esprit faire une sorte d'explosion soudaine en moi et s'élever +très-haut dans un firmament moral, comme la vapeur d'un gaz plus léger +que l'atmosphère, dont on vient de déboucher le vase de cristal, +<span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span>et qui s'élance avec une légère fumée dans l'éther. J'y +planai, dans cet éther, pendant je ne sais combien de temps, avec les +ailes libres de mon âme, sans avoir le sentiment du monde d'en bas qui +m'environnait, mais que je ne voyais plus de si haut.</p> + +<p>Les créations infinies et de dates immémoriales de Dieu dans les +profondeurs sans mesure de ces espaces qu'il remplit de lui seul par ses +œuvres; les firmaments déroulés sous les firmaments; les étoiles, +soleils avancés d'autres cieux, dont on n'aperçoit que les bords, ces +caps d'autres continents célestes, éclairés par des phares entrevus à +des distances énormes; cette poussière de globes lumineux ou +crépusculaires où se reflétaient de l'un à l'autre les splendeurs +empruntées à des soleils; leurs évolutions dans des orbites tracées par +le doigt divin; leur apparition à l'œil de l'astronomie, comme si le +ciel les avait enfantés pendant la nuit et comme s'il y avait aussi là +haut des fécondités de sexes entre les astres et des enfantements de +mondes; leur disparition après des siècles, comme si la mort atteignait +également là haut; le vide que ces globes disparus comme une lettre de +l'alphabet laissent dans la page des cieux; la vie sous d'autres +<span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span>formes que celles qui nous sont connues, et avec d'autres +organes que les nôtres, animant vraisemblablement ces géants de flamme; +l'intelligence et l'amour, apparemment proportionnés à leur masse et à +leur importance dans l'espace, leur imprimant sans doute une destination +morale en harmonie avec leur nature; le monde intellectuel aussi +intelligible à l'esprit que le monde de la matière est visible aux yeux; +la sainteté de cette âme, parcelle détachée de l'essence divine pour lui +renvoyer l'admiration et l'amour de chaque atome créé; la hiérarchie de +ces âmes traversant des régions ténébreuses d'abord, puis les +demi-jours, puis les splendeurs, puis les éblouissements des vérités, +ces soleils de l'esprit; ces âmes montant et descendant d'échelons en +échelons sans base et sans fin, subissant avec mérite ou avec déchéance +des milliers d'épreuves morales dans des pérégrinations de siècles et +dans des transformations d'existences sans nombre, enfers, purgatoires, +paradis symbolique de <span class="italic">la Divine Comédie</span> des terres et des cieux;</p> + +<p>Tout cela, dis-je, m'apparut, en une ou deux heures d'hallucination +contemplative, avec autant de clarté et de palpabilité qu'il y en +<span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span>avait sur les échelons flamboyants de l'échelle de Jacob dans +son rêve, ou qu'il y en eut pour le Dante au jour et à l'heure où, sur +un sommet de l'Apennin, il écrivit le premier vers fameux de son +œuvre:</p> + +<p class="poem" lang="it"> + Nel mezzo del cammin di nostra vita,</p> + +<p class="noindent">et où son esprit entra dans la forêt obscure pour en ressortir par la +porte lumineuse.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>«C'en est fait!» m'écriai-je en me réveillant, «j'ai trouvé mon poëme!» +Et ce n'était pas seulement mon poëme que j'avais cru trouver; c'était +le jour ou plutôt le crépuscule de ce monde de vérités que la Providence +fait flotter toujours à portée, mais toujours un peu au-dessus de notre +intelligence, comme le père fait flotter le fruit au-dessus de la taille +de son enfant pour lui faire lever ses petites mains jusqu'à l'arbre, et +pour le faire grandir par l'effort jusqu'à la branche.</p> + +<p>Création, théogonie, histoire, vie et mort, phases primitives, +successives et définitives de l'esprit, destinée de tous les êtres +animés, <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span>de l'âme humaine d'abord, puis de celle de l'insecte, +puis de celle des soleils, puis de celle de ces myriades d'esprits +invisibles, mais évidents, qui comblent le vide entre Dieu et le néant, +qui pullulent dans ses rayons, et qui sont, je n'en doute pas, aussi +divers et aussi multipliés que les atomes flottants qui nous +apparaissent dans un rayonnement de soleil; je crus tout comprendre; et, +en effet, je compris tout ce que Dieu permet de comprendre à une de ses +plus infimes intelligences.</p> + +<p>Et une grande joie, une joie que je n'avais jamais goûtée avant, que je +n'ai jamais goûtée depuis, se répandit dans tout mon être. Je croyais +m'être approché autant qu'il était en moi du foyer de la vérité; je n'en +entrevoyais pas seulement la lueur, qui m'éblouissait, j'en sentais la +chaleur, qui me descendait de l'esprit au cœur, du cœur aux sens; +j'étais ivre d'intelligence, s'il est permis d'associer ces deux mots.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>En un instant mon poëme épique fut conçu. Je me supposai assistant, +comme un barde de <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span>Dieu, à la création des deux mondes matériel +et moral. Je pris deux âmes émanées le même jour, comme deux lueurs, du +même rayon de Dieu: l'une mâle, l'autre femelle, comme si la loi +universelle de la génération par l'amour, cette tendance passionnée de +la dualité à l'unité, était une loi des essences immatérielles de même +qu'elle est la loi des êtres matériels animés (et qui est-ce qui n'est +pas animé dans ce qui vit pour se reproduire?). Je lançai ces deux âmes +sœurs, mais devenues étrangères l'une à l'autre, dans la carrière de +leur évolution à travers les modes de leur vie renouvelée. Je les suivis +d'un regard surnaturel et éternel dans les principales transfigurations +angéliques ou humaines qu'elles avaient à subir dans les mondes +supérieurs et inférieurs, se rencontrant quelquefois, sans se +reconnaître jamais complétement, de sphère en sphère, d'âge en âge, +d'existence en existence, de vie en mort et de mort en renaissance, dans +le ciel et sur la terre. Puis, après ces douze ou vingt transfigurations +accomplies, qui tantôt les rapprochaient de Dieu par leurs vertus, +tantôt les en éloignaient par leurs fautes, en même temps que ces vertus +ou ces fautes les rapprochaient aussi ou les séparaient davantage l'une +<span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span>de l'autre, je les réunissais enfin dans l'unité de l'amour +mutuel et de l'amour divin, à la source de vie, de sainteté et de +félicité d'où tout émane et où tout remonte par sa gravitation naturelle +vers le souverain bien et le souverain beau, l'Être parfait, l'Être des +êtres, Dieu.</p> + +<p>Chaque scène de ce drame sacré était empruntée à la terre ou aux autres +planètes de l'espace, et les décorations poétiques changeaient ainsi, au +gré du poëte, comme l'époque, les événements, les personnages. Le poëme +s'ouvrait aux portes de l'Éden et se terminait à la fin de la terre par +l'explosion du globe, rendant toutes ses âmes purifiées, divinisées par +la miséricorde de Dieu, et lançant ses gerbes de feu dans le firmament +comme les flammèches d'un bûcher qui se consume lui-même après +l'holocauste accompli.</p> + +<p>On comprend quelle richesse, et quelle variété, et quel pathétique, et +quel mystère un pareil texte d'épopée fournissait au poëte, s'il y avait +eu un poëte, ou si j'avais été moi-même ce poëte digne de concevoir et +de rendre en chants une pareille inspiration. Mais je n'étais qu'un +enfant essayant de souffler des étoiles au lieu de souffler ses bulles +de savon. Mon poëme, après que je l'eus contemplé quelques <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> +années, creva sur ma tête comme une de ces bulles de savon colorées, en +ne me laissant que quelques gouttes d'eau sur les doigts, ou plutôt +quelques gouttes d'encre, car la <span class="italic">Chute d'un Ange</span>, <span class="italic">Jocelyn</span>, le <span class="italic">Poëme +des Pécheurs</span>, que j'ai perdu dans mes voyages, et quelques autres +ébauches épiques que j'ai avancées, puis suspendues, sont de ces gouttes +d'encre. Ces poëmes étaient autant de chants épars de mon épopée de +l'âme. Je possédais dans ma pensée le fil conducteur à travers ces +ébauches, et je comptais les relier à la fin les unes aux autres par +cette unité des deux mêmes âmes, toujours égarées, toujours retrouvées, +toujours suivies de l'œil et de l'intérêt, dans leur <span class="italic">Divine +Comédie</span>, à travers la vie, la mort, jusqu'à l'éternelle vie!</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Ce poëme avait quelque analogie lointaine avec <span class="italic">la Divine Comédie</span> du +Dante. Il y a néanmoins cette différence: c'est que l'intérêt est +impossible dans le plan du Dante, attendu que son poëme n'est qu'un +spectacle auquel il assiste sans y prendre part, une espèce de revue +<span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span>rapide des supplices de quelques ombres de ses ennemis. Les +personnages passent comme des fantômes sous le fouet des démons et sous +l'œil du poëte; l'intérêt, sans cesse morcelé et interrompu, passe +avec eux et ne laisse qu'un éblouissement dans l'imagination; tandis +que, dans l'épopée telle que je la concevais, l'intérêt attaché aux +mêmes âmes dans des péripéties diverses ne se rompait qu'à leur réunion +définitive et à leur béatitude éternelle. Il ne manquait, je le répète, +à mon épopée qu'une chose: le poëte.</p> + +<p>Le <span class="italic">Dante</span> ou le <span class="italic">Tasse</span>, ou <span class="italic">Pétrarque</span> pouvaient, peut-être, exécuter +cette épopée de l'âme, seul sujet qui reste; mais il n'y avait en moi, +disciple trop dégénéré de ces grands hommes, que la force de rêver une +telle conception sans la puissance de l'enfanter.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Revenons au Dante.</p> + +<p>En disant ce que devait être une épopée surnaturelle après les épopées +héroïques épuisées, nous avons dit ce qui, selon nous, manquait +<span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span>à la sienne: l'intérêt, l'universalité, l'unité.</p> + +<p>C'est là le sujet de la violente objurgation que nous adressent, depuis +quelques mois, les nombreux journaux littéraires de l'Italie. Nous avons +touché à l'arche, et la majesté du dieu nous frappe de mort. Voyons +cependant si nous y avons touché sans le respect convenable. Voici le +fait.</p> + +<p>Il y a quelques mois, nous fîmes imprimer, selon notre habitude, dans le +journal <span class="italic">le Siècle</span>, quelques pages légères de notes intimes <span class="italic">sur nos +lectures</span>, pages dans lesquelles nous parlions, comme dans une +conversation au coin du feu, du <span class="italic">Dante</span> et de son poëme.</p> + +<p>Voici textuellement ce que nous disions. On verra, dans la suite de +cette étude approfondie sur le <span class="italic">Dante</span> et sur son poëme, que ce que nous +pensons aujourd'hui ne diffère pas considérablement de ce que nous +écrivions dans <span class="italic">le Siècle</span>. Nous définissons le Dante: <span class="italic">Un homme plus +grand que son poëme.</span></p> + +<p>Voici le crime; lisez.</p> + +<p>«Nous allons froisser bien des fanatismes. N'importe, disons ce que nous +pensons.</p> + +<p>«On peut, selon nous, classer le poëme du Dante, <span class="italic">l'Enfer, le Purgatoire +et le Paradis</span>, <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span>parmi ces poésies locales, nationales, +temporaires, qui émanent du génie du lieu, de la nation, de l'époque, et +qui s'adressent aux croyances, aux passions de la multitude. Quand le +poëte est aussi médiocre que son pays, son peuple, son époque, ces +poésies sont entraînées dans le courant ou dans l'égout des siècles avec +la foule qui les goûte. Quand le poëte est <span class="italic">un grand homme</span> comme le +Dante, le poëte survit éternellement, et on essaye aussi de faire +survivre le poëme (<span class="italic">tout entier</span>), mais on n'y parvient pas; l'œuvre +jadis intelligible et populaire résiste comme le sphinx aux +interrogations des érudits; il n'en subsiste que des fragments plus +semblables à des énigmes qu'à des monuments. Pour comprendre le poëme du +Dante, il faudrait ressusciter toute la plèbe florentine de son époque +(qui l'exila, le brûla en effigie et rasa sa maison); car ce sont les +croyances, les popularités et les impopularités de cette plèbe qu'il a +chantées.</p> + +<p>«Il est puni par où il a péché: il a chanté pour le temps; la postérité +ne le comprend pas.» <span class="italic">Je vous remercie</span>, écrit Voltaire, <span class="italic">d'avoir eu le +courage d'écrire contre ce monstre d'obscurité, etc.</span> Nous n'avons rien +dit de <span class="italic">si cru</span>, de <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span>si injuste; mais continuons la citation du +<span class="italic">Siècle</span>.</p> + +<p>«Tout ce qu'on peut comprendre, c'est que le poëme, exclusivement +toscan, du <span class="italic">Dante</span> était une espèce de satire vengeresse du poëte et de +l'homme d'État contre les partis auxquels il avait voué sa haine. Cette +idée était mesquine et indigne du poëte. Le génie n'est pas un jouet mis +au service de nos petites colères; c'est un don de Dieu qu'on profane en +le ravalant à ces petitesses. <span class="italic">La lyre</span>, pour nous servir de +l'expression antique, n'est pas une tenaille pour torturer nos +adversaires, elle n'est pas une claie pour traîner des cadavres aux +gémonies; il faut laisser cela à faire au licteur, ce n'est pas œuvre +de poëte. Le Dante eut ce tort; il crut que les siècles, infatués par la +beauté de ses vers, prendraient parti contre on ne sait quels ennemis +qui battaient alors le pavé de Florence. Ces amitiés ou ces inimitiés +d'hommes obscurs sont parfaitement indifférentes à la postérité; elle +aime mieux un beau vers, une belle image, un beau sentiment, que toute +cette chronique rimée de la place du <span class="italic">Vieux-Palais</span> à Florence.</p> + +<p>«Mais le style dans lequel le Dante a écrit cette gazette de l'autre +monde est impérissable. Réduisons donc ce poëme bizarre à sa vraie +<span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span>valeur, le style. Nous savons bien que nous choquons, en +parlant ainsi, toute une école littéraire récente (en France comme en +Italie); cette école s'acharne sur le poëme du Dante sans parvenir à le +comprendre, comme les mangeurs d'opium, en Orient, s'acharnent à +regarder le firmament pour y découvrir Dieu. Mais nous avons vécu de +longues années en Italie dans la société de ces érudits commentateurs et +explicateurs du Dante, qui se succèdent de génération en génération +comme les ombres des hiéroglyphes sur les obélisques de Thèbes. La +persévérance même de ces commentateurs est la meilleure preuve de +l'impuissance du commentaire à élucider le texte. Un secret une fois +trouvé ne se cherche plus avec tant d'acharnement. De jeunes Français +s'évertuent maintenant à poursuivre ce sens caché qui a lassé les +Toscans eux-mêmes. Que le dieu du chaos leur soit propice!</p> + +<p>«Quant à nous, comme Voltaire, nous n'avons trouvé, dans le Dante, qu'un +grand inventeur de style, un grand créateur de langue égaré dans une +conception ténébreuse, un immense fragment de poëte dans un petit nombre +de morceaux gravés plutôt qu'écrits avec le ciseau de ce <span class="italic">Michel-Ange de +la poésie</span>, <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span>quelquefois une grossière trivialité qui se +dégrade jusqu'au cynisme du mot (le papier français n'en souffrirait pas +ici la reproduction et la preuve), une quintessence de théologie +scolastique qui s'élève jusqu'à la vaporisation de l'idée; enfin, pour +dire notre sentiment d'un seul mot, <span class="italic">un grand homme</span> et un mauvais +poëme!»</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>On voit que la prétendue injure n'est pas mortelle, et que si j'ai été +accusé, peut-être avec quelque fondement, par les Italiens, d'avoir +méconnu la beauté architecturale du poëme, je suis bien loin d'avoir +méconnu la grandeur colossale et michel-angélesque de l'homme.</p> + +<p>Je poursuivais, dans cette note du <span class="italic">Siècle</span>, la même pensée; je citais +en entier l'épisode de Francesca, et voici comment j'en parlais: «Quoi +de plus incendiaire que ces deux amants seuls avec ce livre complice qui +interprète malheureusement leur silence, que cet égarement qui les perd, +et enfin que ce supplice changé en félicité amère par le souvenir de +leur séparation sur la terre et par le sentiment de leur <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> +indivisibilité dans le châtiment? Si Dante avait beaucoup de pages comme +celle-là, il surpasserait son maître Virgile et son compatriote +Pétrarque. Peu de pages de poésie égalent en mélancolique beauté et en +perfection ces quelques vers. Le tableau est étroit, la peinture est +sobre de couleurs; l'impression est éternelle! C'est que l'émotion et la +beauté y sont complètes et pour ainsi dire infinies. Et je dis pourquoi. +C'est que la jeunesse, la beauté, la naïve innocence des deux +personnages, qui ne se défient ni d'eux-mêmes, ni des autres; leurs +fronts penchés sur le même livre, qui, semblable à un miroir terni par +leur haleine, leur retrace et leur révèle tout à coup leur propre image, +et les précipite dans le même délire et dans le même enfer par la fatale +répercussion du livre contre le cœur et du cœur lui-même contre un +autre cœur, sont là des coups de pinceaux achevés. C'est que le récit +est simple, court, candide comme la confession de deux enfants. Je +voudrais avoir,» disais-je, «je voudrais avoir pour plume le pinceau du +grand peintre de sentiment <span lang="de">Scheffer</span>, pour traduire ici le +trop court épisode de Françoise de Rimini, qui fait pleurer et rêver, +dans le poëme et dans le tableau de <span lang="de">Scheffer</span>, <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span>les +imaginations amoureuses..... Il y a là une divine intelligence du +cœur de la femme qui prouve que le Dante avait aimé. Il sait le +secret des cœurs tendres, qu'il ne faut pas dire trop haut, même aux +enfers: c'est que l'amour défie tout, excepté la séparation, le seul +enfer de ceux qui aiment.</p> + +<p>«Écoutons le poëte. Il décrit d'abord en vers qui frissonnent de froid +l'ouragan glacé par lequel sont éternellement fouettés et roulés dans un +océan de brume et de frimas les ombres de ceux dont les flammes de +l'amour coupable consumèrent ici-bas les sens et les âmes.»</p> + +<p>Quand j'ai reproduit cette scène pathétique, que je ne reproduis pas ici +en ce moment parce que je vous la reproduirai plus loin dans cet +entretien, je m'écrie:</p> + +<p>«Sapho dans sa strophe de feu n'a rien de comparable. La nature du +supplice lui-même, le vent glacial qui emporte dans un tourbillon de +frimas les deux coupables, mais qui les emporte ensemble, échangeant +l'amère et éternelle confidence de leur repentir, buvant leurs larmes, +mais y retrouvant au fond quelque arrière-goutte de leur félicité +perdue, quoi de plus dans un tel récit épique? L'émotion n'est-elle +<span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span>pas produite ici par le Dante en quelques vers plus +complétement que par tout un poëme? Aussi c'est pour cela que le poëme +survit; le poëme de la théologie est mort, celui de l'amour est +immortel.»</p> + +<p>Et, après avoir reproduit un second épisode que je vous analyserai tout +à l'heure, je m'écrie en finissant:</p> + +<p>«Si l'immense poëte n'est pas là, où sera-t-il? Ni Homère, ni Virgile, +ni <span lang="en">Shakspeare</span> n'ont en si peu de notes de pareils accents. N'eût-il que +ces deux scènes, Dante mériterait d'être nommé à côté d'eux!» (<span class="italic">Siècle</span>, +numéro du 20 décembre 1856.)</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Voilà, je le répète, les prétendus sacriléges dont je suis coupable +envers le grand Toscan! Voilà pour quels crimes imaginaires contre +l'inviolabilité de leur poëte vingt journaux littéraires ou politiques +de l'Italie, dont les rédacteurs n'ont certainement pas lu ma note dans +son texte, me traînent sur la claie, aux égouts de l'Arno, me lapident +de diatribes où la calomnie assaisonne l'injure, et m'ensevelissent +<span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span>tout vivant et tout brûlant de l'amour de l'Italie sous des +monceaux de papier patriotique noirci de leur colère. Cette colère va +jusqu'à la tragédie dans un de ces journaux qui m'a envoyé récemment à +son tour son invective circulaire. «Pourquoi ma plume,» s'écrie le +rédacteur en finissant, «n'est-elle pas une épée, et pourquoi ne +peut-elle te percer le cœur du même fer dont notre compatriote, le +colonel <span class="italic">Pepe</span>, te perça autrefois le bras?»</p> + +<p>Voltaire parlait des aménités littéraires de son temps; qu'aurait-il dit +de celle-là? Et quel fondement à tant de fureur nationale? On vient de +le voir: j'ai appelé le Dante un grand homme, un Michel-Ange de la +poésie, un rival d'Homère, de Virgile, de <span lang="en">Shakspeare</span>, quelquefois +supérieur à eux par fragments épiques; mais j'ai eu l'audace de dire que +son poëme était obscur, que les expressions se perdaient quelquefois +dans les nuages de la théologie mystique, et descendaient souvent +jusqu'au scandale de l'image et jusqu'au cynisme du mot!</p> + +<p>Je n'ai pas de rancune contre ces patriotes de l'hémistiche et de la +rime, qui se sont crus outragés parce qu'ils ne m'avaient pas lu, et +<span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span>qui m'ont excommunié sur parole. Le patriotisme est honorable +partout; le génie italique est aussi une patrie dont ils défendent à +coups de plume les magnifiques frontières. Seulement je les engage à +viser plus juste, et à ne pas tirer sur leurs meilleurs amis en croyant +tirer sur leurs ennemis. Que ne placent ils leur patriotisme de collége +sur les Alpes et sur l'Apennin au lieu de le placer sur des rimes du +Dante?</p> + +<p>Reprenons le sujet.</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>Mais, avant de feuilleter avec vous page à page, ces trois poëmes en un, +<span class="italic">l'Enfer</span>, <span class="italic">le Purgatoire</span>, <span class="italic">le Paradis</span>, poëmes pleins de tant de +splendeur de style et de tant de ténèbres d'idées, disons un mot des +différentes interprétations que les traducteurs ou commentateurs +français ont données du sens métaphysique de <span class="italic">la Divine Comédie</span>.</p> + +<p>Il n'y a pas très-longtemps que le poëme du Dante a commencé à retentir +an delà des Alpes. Boileau n'en parle pas dans son <span class="italic">Art poétique</span>, ou, +s'il en parle, dans le passage où il réprouve le merveilleux chrétien en +poésie, <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span>c'est avec dédain. Voltaire en parle dans quelques +lettres à des savants italiens, mais il ne l'avait évidemment pas lu +tout entier (chose difficile), et on a vu plus haut qu'il en parle comme +d'une <span class="italic">monstruosité</span> poétique.</p> + +<p>Les premières traductions qu'on en donna en France, à la fin du dernier +siècle, ne sont que des paraphrases enluminées ou affadies; il est +impossible d'y trouver trace de l'original: ce sont des dentelles sur le +corps d'Hercule. La première traduction sérieuse et les premiers +commentaires compétents sont la traduction et les notes explicatives du +chevalier Artaud. M. Artaud était un diplomate et un savant français, +résidant tantôt à Florence, tantôt à Rome. Je l'ai beaucoup connu dans +ma jeunesse; j'ai été son disciple en diplomatie italienne et en +intelligence des poëtes de cette terre de toute poésie. C'est lui qui +m'a fait épeler le Dante, c'est à lui que je dois le droit de le +comprendre et d'en parler aujourd'hui. J'aime à lui rendre ce tribut de +reconnaissance sur sa tombe; il y est descendu tard; il s'y repose d'une +vie honorable et laborieuse dans un champ des morts de Paris. Il était +digne de dormir avec les illustres Toscans sur sa couche de gloire dans +le champ des <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span>morts (<span class="italic" lang="it">Campo Santo</span>) de Pise, ou dans +l'église de <span class="italic" lang="it">Santa Croce</span> à Florence, ou bien à Ravenne, à +l'ombre du sépulcre du Dante! Les Italiens devraient revendiquer sa +dépouille comme ils devraient revendiquer un jour la mienne, si l'homme +doit dormir en effet dans la terre qu'il a le plus aimée.</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>La destinée de M. Artaud était bizarre. Entré dans la diplomatie +française sous les derniers ministères de Louis XVI, il y était resté +sous la Convention, sous le Directoire, sous le Consulat, sous l'Empire, +jusqu'au jour où il n'y eut plus d'autre diplomate à Rome que le général +<span class="italic">Miollis</span>, homme de même moelle et de mêmes os antiques que M. Artaud. +Il avait passé alors à Florence de longues années dans la société +d'Alfieri et de la comtesse d'Albany. Puis il était revenu à Rome avec +l'Église; il avait été l'ami de Pie VI, le plus doux des papes, et du +cardinal Gonsalvi, le plus séduisant des ministres. Il y avait été à lui +seul la tradition de la diplomatie française en permanence depuis le +cardinal de Bernis jusqu'au duc de Montmorency-Laval, <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span>en +passant par le général Duphot et par M. de Canclaux. Il était à Rome et +à Florence inamovible comme la tradition, à peu près semblable à ces +premiers drogmans que les puissances européennes entretiennent dans les +cours d'Asie auprès de leurs ambassadeurs pour leur enseigner la langue +du pays et la politique de ces cours. Un tel homme est indispensable à +Rome, où il y a une politique permanente et traditionnelle à côté de +souverains électifs et transitoires.</p> + +<p>M. Artaud remplissait merveilleusement ce rôle près de la cour romaine. +Lié avec tous les membres distingués de cette aristocratie élective +qu'on appelle le <span class="italic">Sacré Collége</span>, il les avait vu arriver à Rome, y +remplir successivement les divers degrés des fonctions de l'Église et de +l'administration au Vatican, puis s'élever de dignités en dignités +jusqu'à ces épiscopats, à ces cardinalats, à ces principautés, à cette +papauté qui les rendaient arbitres de la politique sacrée ou profane du +monde catholique. Les rapports qu'il avait eus avec eux dans leur +jeunesse, dans leurs revers, dans leurs légations, le rendaient +éminemment propre à traiter avec eux presque familièrement les grandes +affaires.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span>Ses liaisons avec le monde savant et lettré de Rome n'étaient +pas moins intimes. Nulle part il n'existe en Europe une caste savante et +lettrée comparable à ces abbés romains, vivant pour ainsi dire dans les +catacombes des bibliothèques, et s'enivrant depuis l'enfance jusqu'à la +mort de la poussière des livres.</p> + +<p>M. Artaud avait contracté auprès d'eux cette même passion des antiquités +et des curiosités bibliographiques de l'Italie. Le matin, c'était un +diplomate habile et consommé, traitant avec une autorité polie les +intérêts de la France à Rome; le soir, c'était un érudit presque +monastique, élucidant avec des religieux et des bibliothécaires le texte +d'un vers du Dante ou le sens d'une allusion obscure de ce poëte aux +hommes et aux événements de son temps. C'est pendant quarante ans d'une +pareille vie que la traduction et les notes de M. Artaud furent, pour +ainsi dire, filtrées goutte d'encre à goutte d'encre. Il avait transfusé +son sang dans l'ombre du poëte toscan. La figure même de M. Artaud avait +pris quelque chose de la physionomie anguleuse, plombée, ascétique, que +les peintres donnent au visage du Dante, allongé et amaigri sous son +laurier.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span>XXI</h4> + +<p>À mon premier voyage à Rome j'avais des lettres de recommandation pour +ce savant diplomate. Il m'accueillit avec cette bonté un peu supérieure +d'un homme fait envers un adolescent. Ma passion précoce pour l'Italie +poétique l'intéressa à moi; il m'ouvrit le sanctuaire du Dante; il +m'apprit à épeler vers à vers ce grand poëme ou cette grande énigme dont +il était le sphinx depuis tant d'années. Il m'initia en même temps, par +une immense variété d'anecdotes dont il était le recueil vivant, à la +diplomatie consommée de la vieille cour de Rome et à l'histoire de cette +capitale ecclésiastique depuis la révolution française jusqu'à la +captivité de Pie VI à Savone.</p> + +<p>Je goûtais beaucoup ces entretiens avec un homme supérieur en âge, en +érudition et en politique. Je n'ai jamais perdu le souvenir de ces +heures agréables passées dans son cabinet de traducteur ou dans sa +chancellerie de diplomate. Ce souvenir m'a peut-être rendu partial pour +sa traduction et pour ses commentaires; mais j'avoue que jusqu'ici je +n'ai pu lire avec une complète sécurité de sens le poëme <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span>du +Dante que dans l'édition en deux langues de M. Artaud, et en contrôlant +à chaque instant le texte par le commentaire. M. Artaud n'était pas +poëte, j'en conviens; mais il était savant. Dante était assez poëte pour +deux; ce qu'il lui fallait, c'était un interprète. Il n'en pouvait pas +avoir un, selon moi, plus pénétrant, plus consciencieux et plus fidèle +que le secrétaire d'ambassade de France à Rome et à Florence. Depuis ce +temps ce livre ne m'a pas quitté.</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>Il y a une autre traduction en français et en prose, qu'on dit +excellente et que je n'ai lue que par fragments; c'est celle d'un homme +de lettres italien. M. Fiorentino s'est naturalisé Français +par la pureté de son style dans notre langue. C'est un légitime préjugé +en faveur du sens de cette traduction que d'avoir été écrite par un +compatriote du Dante. Le sens de <span class="italic">la Divine Comédie</span> coule, pour ainsi +dire, dans les veines des Italiens. <span class="italic" lang="la">Barbarus hic ego sum</span>, +devons-nous dire à M. Fiorentino, nous autres Barbares. Il vient de me +lancer à ce titre une indulgente épigramme dans un article de journal; +nous l'avons acceptée en toute humilité. Un traducteur qui <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> +venge son poëte est respectable dans sa piété filiale. Le droit des +traducteurs est de confondre tellement leur personne avec la personne de +leur modèle que les critiques adressées à l'un blessent l'autre, et que, +si on évoque le Dante, M. Fiorentino a le droit de répondre: «Me voilà!»</p> + +<p>Nous admettons celte identité sans doute très-légitime entre le poëte et +l'interprète: c'est l'identité de la voix et de l'écho. M. Fiorentino a +été un bel écho de l'Italie en France. Sa petite épigramme imméritée +(car nous ne nous sommes jamais mis, comme poëte, au niveau seulement +d'un vers du Dante) ne nous empêchera pas de remercier cet écrivain de +son excellente interprétation.</p> + +<p>Après lui M. Mongis, en vers, M. Brizeux, digne de lutter corps à corps, +et plusieurs autres traducteurs sérieux ont tenté l'œuvre.</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>M. de Lamennais, c'est-à-dire un souverain ouvrier de style, a consacré +ses dernières années à une traduction littérale et mot à mot de <span class="italic">la +Divine Comédie</span>. M. de Chateaubriand avait consacré ainsi ses dernières +veilles d'écrivain à une traduction de <span lang="en">Milton</span>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span>Il est glorieux sans doute pour l'Italie comme pour +l'Angleterre que les deux plus grands prosateurs français de ce siècle +n'aient pas jugé au-dessous de leur talent de copier ces deux modèles +étrangers et d'écrire leurs noms sur les piédestaux éternels de Milton +et de Dante; mais le système de traduction qu'ils ont adopté l'un et +l'autre est, selon nous, un faux système, un jeu de plume plutôt qu'une +fidélité de traducteur. Ils ont voulu, par une copie servile plutôt que +fidèle, rendre le mot par le mot, la phrase par la phrase, la syllabe +par la syllabe. Erreur! ils ont montré en cela qu'ils ne s'étaient pas +rendu compte du génie des langues.</p> + +<p>Que vous demande, en effet, le lecteur? Ce ne sont pas des mots qu'il +demande, c'est du sens. Or deux langues différentes n'expriment pas le +même sens dans les mêmes mots, ni même dans le même nombre de mots. Si +vous vous astreignez à rendre puérilement le vers par le vers, le mot +par le mot, le tercet par le tercet, l'octave par l'octave, que +faites-vous? Vous faussez par l'effort votre propre langue sans parvenir +à lui faire rendre ni la forme ni le sens de la langue que vous +traduisez. L'instrument n'est pas le même; vous ne le manierez pas avec +la même mesure et avec le même doigté. <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span>Vous faites ce que +voudrait faire un musicien qui prétendrait imiter le violon avec la +cimbale ou la flûte avec le tambourin. Encore une fois, ce n'est pas +l'expression qu'il faut traduire, c'est le sentiment. Pour transvaser ce +sentiment, cette poésie, cette harmonie, cette image, d'un dialecte dans +un autre, vous n'avez pas trop de toute la liberté, de toute la +souplesse, de toute la richesse de votre langue. Ne vous entravez donc +pas vous-même en vous liant comme un bœuf servile au joug parallèle +du mot à mot. C'est ce qu'avait fait M. de Chateaubriand pour Milton, +c'est ce qu'a voulu faire M. de Lamennais pour le <span class="italic">Dante</span>; œuvre +estimable, mais malheureuse, où la servilité détruit la fidélité.</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>Un autre jeune traducteur de <span class="italic">la Divine Comédie</span> tente en ce moment une +œuvre mille fois plus difficile, et, chose plus étonnante encore, il +y réussit.</p> + +<p>Nous voulons parler de la traduction de <span class="italic">la Divine Comédie</span> en vers +français, par M. Louis Ratisbonne.</p> + +<p>Malgré le prodigieux effort de talent et de <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span>langue nécessaire +pour traduire un poëte en vers, M. Louis Ratisbonne n'a pas seulement +rendu le sens, il a rendu la forme, la couleur, l'accent, le son. Il a +communiqué au mètre français la vibration du mètre toscan; il a +transformé, à force d'art, la période poétique française en tercets du +Dante. Ce chef-d'œuvre de vigueur et d'adresse dans le jeune écrivain +est tout à la fois un chef-d'œuvre d'intelligence de son modèle. M. +Louis Ratisbonne rappelle la traduction, jusqu'ici inimitable, des +<span class="italic">Géorgiques</span> de Virgile par l'abbé Delille; mais le Dante, poëte +abrupte, étrange, sauvage et mystique tout ensemble, est mille fois plus +inaccessible à la traduction que Virgile. La lumière se réfléchit mieux +que les ténèbres dans le miroir de l'esprit humain comme dans le miroir +de l'Océan. Le vers de M. Ratisbonne roule, avec un bruit latin, dans la +langue française, les blocs, les rochers et jusqu'au limon de ce torrent +de l'Apennin toscan qu'on entend bruire dans les vers du Dante.</p> + +<h4>XXV</h4> + +<p>D'autres écrivains de notre âge, parmi lesquels on doit citer M. de +Saint-Mauris, qui a <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span>consacré dix années d'étude patiente et +forte à cette reproduction de <span class="italic">la Divine Comédie</span>; d'autres aussi, qu'on +annonce et qu'on nomme déjà avec espérance, ont vulgarisé ou vulgarisent +de plus en plus le Dante parmi nous. Il y a dans ce culte une révélation +de l'esprit de ce siècle; c'est le symptôme d'une renaissance de la +poésie grave et philosophique chez une nation qui a trop longtemps +confondu la poésie et la futilité. Le fleuve poétique remonte à sa +source pour y retrouver ces eaux qui coulent des hauts lieux. Le Dante, +malgré ses défauts, est certainement pour notre époque un de ces +glaciers inabordables d'où ces eaux fécondes coulent sous les nuées et +sous les ténèbres du moyen âge. On n'a pas voulu le traduire seulement, +on a voulu le comprendre, et cet effort a produit le bel ouvrage de M. +<span class="italic">Ozanam</span> intitulé: <span class="italic">Dante et la philosophie catholique du +treizième siècle.</span></p> + +<p>Hélas! nous avons aimé comme ami et pleuré ce studieux et pieux jeune +homme. Il ressemblait, par la physionomie, par l'âme, par la sérénité du +regard, par le timbre même monotone, affectueux et voilé de sa voix, à +un brahme chrétien venu des Indes en Europe pour y prêcher <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> +l'Évangile de la science calme de la contemplation mystique et de +l'adoration extatique à notre monde de discorde et de contention.</p> + +<p>Ozanam croyait, comme nous, que la vérité était à plus grande dose dans +le cœur que dans l'esprit. Ses dogmes ruisselaient d'onction, comme +les soleils d'Orient ruissellent le matin et le soir de rosée. Bien que +ma philosophie ne fût plus la sienne, dans tous les articles de ce grand +symbole qui unit les esprits à la base et qui les sépare quelquefois au +sommet, ces différences également respectées, parce qu'elles étaient +également sincères, n'établissaient aucune divergence d'âme et aucune +froideur de sentiment entre nous. Son orthodoxie parfaite pour lui-même +était une charité d'esprit parfaite aussi pour les autres. Il y avait +autour de lui comme une atmosphère de tendresse pour les hommes. Cette +atmosphère cordiale adoucissait toutes les aspérités entre les idées. Il +respirait et il aspirait je ne sais quel air balsamique qui avait +traversé le vieil Éden. Chacune de ces respirations et de ces +aspirations vous prenait le cœur et vous donnait le sien. On pouvait +différer, on ne pouvait pas disputer avec cet homme sans fiel. Sa +tolérance n'était pas une concession, c'était un respect. Ozanam était +le saint Jean de la philosophie <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span>platonicienne et monastique de +la Renaissance. Il s'endormait sur le sein de son maître, Dante, et il y +faisait de divins songes.</p> + +<p>Un de ces songes mêlés de nuages et de lumière, de merveilleux et de +vérité, est son livre intitulé <span class="italic">de Dante et de la Philosophie catholique +au treizième siècle</span>.</p> + +<p>L'italien avait été la langue de son berceau, de graves études l'avaient +initié depuis à tous les arcanes du moyen âge. Il avait pris ce +crépuscule pour le grand jour. En cela nous ne partagions pas ses +illusions; c'est la raison qui fait le jour dans les siècles, ce n'est +pas la crédulité. Mais il faut respecter la lumière jusque dans son +aurore. Le moyen âge était une aurore. Dante, semblable au Lucifer du +tableau du Guide, déchirait les ombres et secouait le flambeau devant +ses pas.</p> + +<p>Un mot, en passant, de ce livre d'Ozanam.</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>On sait que le poëme du Dante a, selon ses interprètes et selon le poëte +lui-même (dans sa <span class="italic" lang="it">Vita nuova</span>), deux sens: un sens littéral +et poétique pour les profanes, un sens mystique et symbolique pour les +initiés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span>C'est ce sens mystique et symbolique des amours et de la poésie +de Dante qu'<span class="italic">Ozanam</span> s'efforce de découvrir, et c'est dans ce sens +mystique et symbolique du poëme qu'il s'efforce aussi de faire +reconnaître et admirer la philosophie religieuse du moyen âge chrétien. +Selon lui, Dante serait une espèce d'<span class="italic">Ovide</span> supérieur; ses +poëmes seraient des espèces de métamorphoses chrétiennes, racontant, +chantant, expliquant tous les dogmes surnaturels de la religion nouvelle +qui avait remplacé le paganisme. Il y a dans ceci du vrai et du faux, +mais le vrai domine. Écoutons dans quelques belles pages cette voix +d'Ozanam si digne de parler des choses de l'esprit.</p> + +<p>«C'est vers le milieu de cette période, à l'heure du chant du cygne de +la philosophie antique mourante, que la philosophie du moyen âge devait +avoir son poëte. La poésie est, en effet, comme un corps glorieux sous +lequel la pensée demeure incorruptible et éternelle. Immortalité et +popularité, ce sont les deux dons divins dont les poëtes ont été faits +les dispensateurs. La philosophie grecque avait eu son Homère en la +personne de Platon.» (Ne pourrait-on pas dire que la philosophie +spiritualiste avait commencé à Platon?) «La philosophie <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> +scolastique, celle du moyen âge, menacée d'une décadence plus rapide, +éprouvait le besoin d'être consolée par un grand poëte. Le poëte qui +allait venir avait donc sa place marquée dans le temps.»</p> + +<p>«Être conçu dans l'exil et y mourir,» ajoute Ozanam, «remplir de hautes +magistratures et subir les dernières infortunes, ce destin a été celui +de beaucoup d'autres; mais d'autres circonstances avaient ménagé à Dante +une autre vie que la vie publique, une vie de cœur dont il faut, pour +le comprendre, pénétrer les mystères. En effet, selon les lois qui +régissent le monde spirituel, pour qu'une âme s'élève, elle a besoin de +l'attraction d'une autre âme. Cette attraction, c'est l'amour. Dante ne +devait pas échapper à la loi commune. À neuf ans, à un âge dont +l'innocence ne laisse rien soupçonner d'impur, il rencontra dans une +fête de famille Béatrice, jeune enfant, pleine de noblesse et de grâce. +Cette vue fit naître en lui une affection qui n'a pas de nom sur la +terre et qu'il conserva plus tendre et plus chaste encore durant la +périlleuse saison de l'adolescence. C'étaient des rêves où Béatrice se +montrait à lui radieuse. Mais surtout quand Béatrice quitta la terre +dans tout l'éclat de la <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span>jeunesse, il la suivit par la pensée +dans ce monde invisible dont elle était devenue l'habitante, et il se +plut à la parer de toutes les fleurs de l'immortalité. Il l'entoura des +chœurs des anges, il la fit asseoir sur les degrés les plus hauts du +trône de Dieu. Ainsi cette beauté se transforma pour lui en un type +idéal qui remplissait son imagination et qui devait la faire se dilater +et s'épancher au dehors. Il voulut dire ce qui se passait en lui; il +voulut, selon sa propre expression, noter les chants intérieurs de +l'amour, et Dante fut poëte.»</p> + +<p>«Mais comme il faut toujours,» poursuit Ozanam, «que la nature humaine +se trahisse par quelque côté, les belles qualités de ce poëte se +déshonorèrent quelquefois par leurs excès. Au milieu des luttes civiles, +la haine de l'iniquité devint une colère aveugle qui ne sut jamais +pardonner. Alors il allait par les rues de Florence, jetant des pierres +aux femmes et aux enfants qui calomniaient son parti politique. Alors il +s'écriait, dans une discussion philosophique: «Ce n'est point par des +arguments, c'est par le couteau qu'il faut répondre à ces stupidités!» +Alors aussi, quoique protégé par le souvenir de Béatrice, sa sensibilité +elle-même résistait mal aux séductions d'autres <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span>beautés. Ses +poésies lyriques, qui ont précédé la composition de son poëme, ont gardé +les traces de ses affections profanes et passagères, qu'il essaya en +vain de voiler à demi sous des allusions symboliques.»</p> + +<p>«La poésie épique,» dit plus loin le jeune commentateur, «apparaît, à +son origine, revêtue d'un caractère sacerdotal, se mêlant à la prière et +à l'enseignement religieux; c'est pourquoi, dans les temps même de +décadence, le merveilleux demeure un des préceptes de l'art poétique. +Aussi, dès le paganisme, les grandes compositions orientales, comme le +<span class="italic">Mahabarata</span>; les cycles grecs, comme ceux d'Hercule, de +Thésée, d'Orphée, d'Ulysse, de Psyché; les épopées latines de Virgile, +de Lucain, de Stace, de Silius Italicus; et enfin ces ouvrages qu'on +peut nommer des poëmes philosophiques, la <span class="italic">République</span> de Platon et +celle de Cicéron, eurent leurs voyages aux cieux, leurs descentes aux +enfers, leurs nécromancies, leurs morts ressuscités ou apparus pour +raconter les mystères de la vie future. Le christianisme dut favoriser +encore davantage l'intervention des choses surnaturelles dans la +littérature qui se forma sous ses auspices. Les victimes qui remplissent +l'Ancien et le Nouveau Testament <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span>inspirèrent les premières +légendes; les martyrs furent visités dans leurs prisons par des visions +prophétiques; les anachorètes de la Thébaïde et les moines du mont Athos +avaient des récits qui trouvèrent des échos dans les monastères +d'Irlande et dans les cellules du mont Cassin. Rien n'était plus +célèbre, au dix-huitième siècle, que les songes de sainte Perpétue et de +saint Cyprien, le pèlerinage de saint Macaire Romain au paradis +terrestre, le ravissement du jeune Albéric, le purgatoire de saint +Patrick et les courses miraculeuses de saint Brendan.—Ainsi de nombreux +exemples et toutes les habitudes littéraires contemporaines nous +montrent les régions éternelles comme la patrie de l'âme, comme le lien +naturel de la pensée. Dante le comprit, et, franchissant les limites de +l'espace et du temps pour entrer dans le triple royaume dont la mort +ouvre les portes, il plaça de prime abord la scène de son poëme dans +l'infini.</p> + +<p>«Là il se trouvait au rendez-vous des générations, jouissant du même +horizon qui sera celui du jugement universel, et qui embrassera toutes +les familles du genre humain. Il assistait à la solution définitive de +l'énigme des <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span>révolutions. Il jugeait les peuples et les chefs +des peuples; il était à la place de celui qui un jour cessera d'être +patient, puisant à son gré au trésor des récompenses et des peines. Il +avait l'occasion de dérouler, avec la magnificence de l'épopée, ses +théories politiques, et d'exercer, avec cette verge de la satire que les +prophètes n'ont pas dédaigné de manier, ses impitoyables vengeances. Là, +comme un voyageur attendu à l'arrivée, il rencontrait Béatrice, qui +l'avait précédé de quelques jours; il la voyait telle qu'il se l'était +faite dans ses plus beaux rêves; il la possédait dans son triomphe. Ce +triomphe céleste avait peut-être été l'idée primitive et génératrice de +<span class="italic">la Divine Comédie</span>, conçue comme une élégie où viendraient se réfléchir +les mélancolies et les consolations d'un pieux amour.»</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p>M. Ozanam cite ici l'interprétation philosophique et symbolique de <span class="italic">la +Divine Comédie</span> par le fils du Dante lui-même, si peu de temps après la +mort de son père, et à un moment où la tragédie paternelle devait +retentir encore <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span>dans l'oreille du fils. Voici cette +interprétation filiale; tout donne lieu de croire qu'elle est la vérité +sur cette étrange composition.</p> + +<p>«L'œuvre entière se divise en trois parties, dont la première se +nomme Enfer, la seconde Purgatoire, la troisième et dernière Paradis. +J'en expliquerai d'avance et d'une façon générale le caractère +allégorique en disant que le dessein principal de l'auteur est +démontrer, sous des couleurs figuratives, les trois manières d'être de +la race humaine. «Dans la première partie il considère le vice, qu'il +appelle Enfer, pour faire comprendre que le vice est opposé à la vertu +comme son contraire, de même que le lieu déterminé pour le châtiment se +nomme Enfer à cause de sa profondeur, opposée à la hauteur du ciel. La +deuxième partie a pour sujet le passage du vice à la vertu, qu'il nomme +Purgatoire, pour montrer la transmutation de l'âme qui se purge de ses +fautes dans le temps, car le temps est le milieu dans lequel toute +transmutation s'opère. La troisième et dernière partie est celle où il +envisage les hommes parfaits; et il l'appelle Paradis, pour exprimer la +hauteur de leurs vertus et la grandeur de leur félicité, deux conditions +<span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span>hors desquelles on ne saurait reconnaître le souverain bien. +C'est ainsi que l'auteur procède dans les trois parties du poëme, +marchant toujours, à travers les figures dont il s'environne, vers la +fin qu'il s'est proposée.»</p> + +<h4>XXVIII</h4> + +<p>D'après cet indice fourni par le fils du Dante sur les intentions +philosophiques et poétiques de son père, M. Ozanam, comme la plupart des +commentateurs italiens, voit dans la fable du Dante une philosophie tout +entière; il appelle cette doctrine la philosophie catholique du moyen +âge. On l'appellerait plus justement, selon nous, la philosophie +spiritualiste de tous les âges, incorporée dans quelques dogmes et dans +quelques formes de l'imagination christianisée du temps.</p> + +<p>Le christianisme alors, en Italie, à Florence surtout, se dégageait mal +de la philosophie platonique, avec laquelle il sembla un moment prêt à +se confondre sous les Médicis. Le mélange, souvent grotesque, des +personnages de la Fable et de la Bible, de Virgile et des prophètes, des +Muses et de Béatrice, du Ciel et de <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span>l'Élysée, dans le poëme, +est une contre-épreuve de ce qui se passait à cet égard dans +l'imagination du peuple et du poëte. Dante était, pour ainsi dire, un +païen à peine converti, traînant encore dans l'Église les théories de +son vieux culte et les lambeaux de son premier costume.</p> + +<p>Ici M. Ozanam, dans un long et savant volume, suit pas à pas le Dante +dans sa théologie, dans son astronomie, dans sa science scolastique, et +montre partout la concordance allégorique de la foi du Dante, de la +science du temps et de l'invention surnaturelle du poëte. Ceci devient +sous la main d'Ozanam un vaste traité de scolastique moderne dans lequel +nous ne le suivrons pas. Il nous suffit d'avoir donné au lecteur, qui +voudra lire les trois poëmes tout entiers, la clef de ces +interprétations retrouvées et présentées par un judicieux et savant +esprit.</p> + +<p>Ce commentaire rend, en passant, à chacun ce qui lui appartient dans le +trésor philosophique et poétique du Dante. Il rapporte avec justice +l'idée générale du poëme à cet incomparable fragment de la philosophie, +de la raison et de l'éloquence antique dans Cicéron, intitulé <span class="italic">le Songe +de Scipion</span>. Ce fragment, que nous avons reproduit nous-même dans la vie +<span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span>de Cicéron, est, selon nous, la plus belle profession de foi +rationnelle qui ait été écrite par une main d'homme au-dessus des +fictions et des crédulités d'imagination de l'antiquité.</p> + +<p>«Parmi les réminiscences qui ont inspiré <span class="italic">la Divine Comédie</span>, celles de +Cicéron me frappent d'abord. Lorsque Dante parcourt les cercles du +paradis, écoutant le bruit harmonieux des astres et cherchant des yeux +au fond de l'espace la terre imperceptible; lorsqu'il apprend de son +bisaïeul, Caccia-Guida, sa mission périlleuse et son exil, +on reconnaît le récit du <span class="italic">Songe de Scipion</span>. Au moment de commencer sa +carrière de gloire, le héros est ravi en songe en un lieu élevé du ciel, +où son aïeul l'Africain, lui découvrant les honneurs, les périls et les +devoirs qui l'attendent, le prépare à cette destinée par le spectacle de +l'économie divine qui soutient l'univers, police les sociétés et dispose +souverainement des hommes. Du haut du temple céleste, au milieu des âmes +justes qui vont et viennent par la voie lactée, Scipion écoute les sept +notes de cette musique éternelle que forment les astres; il contemple +les espaces où ils roulent, et, quand enfin il aperçoit la terre si +petite, et sur la terre le point obscur qui est l'empire romain, il a +<span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span>honte d'une puissance qui trouve si tôt ses limites, il aspire +à une félicité que rien ne circonscrive. Son aïeul lui en découvre le +secret, et dans ce cadre admirable Cicéron rassemblait ses plus fortes +doctrines sur Dieu, la nature, l'humanité. Il en avait fait le dernier +livre de son traité <span class="italic">de Republica</span>, cherchant ainsi, dans l'éternité, la +sanction des lois destinées à contenir les peuples dans le temps.</p> + +<p>«C'est la gloire du Dante,» dit Ozanam en finissant, «d'avoir imprimé sa +marque, la marque de l'unité, sur un sujet immense dont les éléments +mobiles roulaient depuis bientôt six mille ans dans la pensée des +hommes.</p> + +<p>«Le génie ne peut rien de plus. Il n'a pas mission, quoi qu'on ait dit, +de créer, d'introduire des idées dans le monde; il y trouve tout ce +qu'il faut de lumière pour les yeux; mais il les trouve flottantes, +nuageuses, en tourbillon et en désordre. La hardiesse est d'arrêter chez +soi, au passage, ces pensées fugitives; de percer leur nuage, de saisir +au vif les beautés qu'elles recèlent; de les fixer, enfin, en les +enchaînant, en y mettant l'ordre, en les forçant de se produire par les +œuvres. Je crois voir l'originalité souveraine dans cette force d'un +grand esprit qui soumet ses idées, <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span>les fait obéir, et en +obtient tout ce qu'elles peuvent, en sorte que le dernier secret du +génie comme de la vertu serait encore de se rendre maître de soi. Si +l'homme, d'après les philosophes, est un abrégé de l'univers, il ne se +montre jamais si puissant que lorsqu'il maîtrise cet univers intérieur, +ce tumulte orageux de sentiments et de pensées qu'il porte en lui. Dieu +s'est réservé le pouvoir de créer; mais il a communiqué aux grands +hommes ce second trait de sa toute-puissance, de mettre l'unité dans le +nombre et l'harmonie dans la confusion.»</p> + +<h4>XXIX</h4> + +<p>Je ne peux quitter ce beau travail d'un esprit aussi philosophique que +tolérant sans déplorer la mort précoce qui brisa la plume dans la main +de ce jeune disciple du Dante. Ozanam fut enlevé au paradis de son poëte +favori en laissant sur la terre la <span class="italic">Béatrice</span> de ses inspirations et de +son amour. Un esprit tel que le sien eût été bien nécessaire à ce temps +de contention pénible où la philosophie, redevenue religieuse, et où +l'orthodoxie, redevenue platonicienne, si elles ne peuvent pas se +<span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span>confondre, cherchent néanmoins à s'avancer dans une concorde +divine sur la double voie que la raison et le cœur cherchent vers le +même but: la science est le service de Dieu. Homme de paix et non de +dispute, si Ozanam n'avait pas conquis les esprits à ses doctrines, que +de cœurs n'aurait-il pas conquis à la paix! Or la dispute est-elle +plus favorable que la paix aux progrès de la vérité dans les deux ordres +d'esprits qui s'occupent des choses surnaturelles? C'est encore un vers +du Dante qui répond:</p> + +<p class="poem" lang="it"><span class="spaced2">...</span> Esser conviene<br> + Amor sementa in voi d'ogni virtute.</p> + +<p class="left50 smaller">(<span class="smcap">Chant</span> 17<sup>e</sup> <span class="italic">du Purgatoire</span>.)</p> + +<p>«Que l'amour soit en vous la semence de toute vertu.»</p> + +<p>La plus belle des œuvres d'Ozanam, la société fondée pour +l'assistance des misères du peuple, sous les auspices du saint de la +charité moderne, Vincent de Paul, ne fut-elle pas une œuvre d'amour +impartial qu'on s'efforcerait vainement de méconnaître ou de rétrécir +aujourd'hui?</p> + +<p>Toujours attaché à la grande figure symbolique du Dante, Ozanam +méditait, dans ses derniers jours, une histoire complète de la +littérature, <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span>depuis le cinquième siècle jusqu'au treizième. On +ne peut lire sans attendrissement le prologue inachevé de son œuvre.</p> + +<p>«Nous sommes tous des serviteurs inutiles,» écrit-il en sentant déjà +défaillir sa vie, «mais nous servons un maître souverainement économe et +qui ne laisse rien perdre, pas plus une goutte de nos sueurs qu'une +goutte de ses rosées. Je ne sais quel sort attend ce livre, ni s'il +s'achèvera, ni si j'atteindrai la fin de cette page qui fuit sous ma +plume; mais j'en sais assez pour y mettre le reste, quel qu'il soit, de +mon ardeur et de mes jours. Je le commence dans une heure solennelle. Le +vendredi saint du grand jubilé de 1300, Dante, arrivé, comme il le dit, +au milieu du chemin de sa vie, désabusé de ses passions et de ses +erreurs, commença son pèlerinage en enfer, en purgatoire et en paradis. +Au seuil de la carrière, le cœur un moment lui manqua; mais trois +femmes bénies veillaient sur lui dans la cour du ciel. Virgile +conduisait ses pas, et, sur la foi de ce guide, il s'enfonça +courageusement dans ce chemin ténébreux. Comme lui je veux faire le +pèlerinage des trois mondes.... Mais, tandis que Virgile abandonne son +disciple avant la fin de sa course, Dante, lui, m'accompagnera <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> +jusqu'aux dernières hauteurs du moyen âge, où il a marqué sa place, et +celle qui est pour moi Béatrice m'a été laissée sur cette terre pour me +soutenir d'un sourire et d'un regard, pour m'arracher à nos +découragements, et pour me montrer sous sa plus touchante image la +puissance de l'amour chrétien dont je vais raconter les œuvres...»</p> + +<h4>XXX</h4> + +<p>Bientôt après, chassé par la langueur croissante de la maladie de place +en place pour retremper sa vie dans un rayon de soleil, Ozanam écrivait +de <span class="italic">Pise</span> cette page en marbre, ces lignes du 23 avril 1853, véritable +psaume d'agonie chanté sur les tombes du <span class="italic" lang="it">Campo santo</span>.</p> + +<p>«J'ai dit au milieu de mes jours: J'irai aux portes de la mort.</p> + +<p>«Ma vie est repliée derrière moi comme la tente des pasteurs.</p> + +<p>«Le fil qui s'ourdissait encore est coupé comme sous le ciseau du +tisserand. Entre le matin et le soir vous m'avez conduit à ma fin.</p> + +<p>«Mes yeux se sont fatigués à force de s'élever au ciel.</p> + +<p>«J'accomplis aujourd'hui ma quarantième <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span>année, plus que la +moitié du chemin ordinaire de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune +et bien aimée, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde +mère, beaucoup d'amis, une carrière honorable, des travaux conduits +précisément au point où ils pouvaient servir de fondement à un ouvrage +longtemps rêvé. Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections +mondaines? Si je vendais mes livres pour en donner le prix aux pauvres; +si je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents; seriez-vous +satisfait, Seigneur, et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprès +de ma femme et d'élever mon enfant? Peut-être n'accepterez-vous point +cet holocauste? C'est moi que vous voulez! Me voici, Seigneur, je viens!</p> + +<p>«Je viens! Si vous m'appelez, je n'ai pas le droit de me plaindre. Vous +avez donné quarante ans de vie à une créature qui est arrivée sur la +terre maladive, frêle, destinée à mourir dix fois sans les tendresses +d'un père et d'une mère qui l'avaient seuls sauvée. Mais peut-être, +Seigneur, exaucerez-vous ma prière d'une autre manière? Vous me donnerez +le courage de la résignation, vous me ferez trouver dans la maladie une +source de mérites et de bénédictions, <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span>et ces bénédictions vous +les ferez retomber sur ma femme, sur mon enfant.»</p> + +<h4>XXXI</h4> + +<p>Ozanam allait, à la fin de l'automne, s'embarquer pour la France. En +quittant la maison qu'il avait habitée au bord de la mer, dans ces +tièdes maremmes de Toscane où l'on respire une atmosphère d'Élysée +antique, dit M. Lacordaire, son ami, dans un récit véritablement +virgilien de sa mort, il ôta son chapeau pour saluer le soleil et le +firmament. Sa femme, son enfant, ses frères étaient là. Il éleva ses +mains au ciel et dit à haute voix: «Je vous remercie, mon Dieu, des +souffrances et des afflictions que vous m'avez envoyées dans cette +demeure que je quitte. Acceptez-les en rémission de mes faiblesses.» +Puis, se tournant vers sa femme: «Je veux, ajouta-t-il, qu'avec moi tu +bénisses Dieu de mes douleurs.» Et en l'embrassant: «Je le bénis aussi +des consolations qu'il m'a données!» en révélant à cette Béatrice, par +un regard et par un triste sourire, que ces bonheurs et ces consolations +avaient été pour lui personnifiés en elle. Il expira en touchant le +rivage de la France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span>Voilà le traducteur qu'il fallait au poëte mystique de la +philosophie des trois mondes. M. de Lamennais, écrivain plus consommé +dans le maniement de la langue, avait dans l'esprit l'énergique âpreté +du Dante, Ozanam en avait l'onction: le rocher est imposant, mais il +n'est beau que quand il ruisselle pour désaltérer un peuple; sous la +main d'Ozanam il aurait ruisselé des larmes épiques des abondances du +cœur.</p> + +<p>Quant aux commentaires sur le sens obscur de l'histoire de la +philosophie du poëme, Ozanam n'aurait pas mieux réussi que M. de +Lamennais à répandre une complète lumière sur ce chaos. Tous ces +commentaires ne sont au fond que de la nuit délayée avec des ténèbres. +C'est la poésie qu'il faut chercher dans ce livre; ce ne sont pas des +opinions posthumes ou des allusions mortes.</p> + +<p>Nous allons, le livre à la main, vous conduire, autre <span class="smcap">Virgile</span>, dans ces +trois mondes, pour y glaner çà et là des vers sublimes, et pour y +recueillir, dans l'aridité des siècles en poudre, quelques-unes de ces +gouttes de rosée qu'on trouve à la fin d'une longue nuit sur l'herbe des +tombes.</p> + +<p class="left50 smcap">Lamartine.</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<h2>XVIII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<p class="p2 center">6<sup>e</sup> de la deuxième Année.</p> + +<h3>LITTÉRATURE LÉGÈRE.<br> + +ALFRED DE MUSSET.</h3> + +<h4>I</h4> + +<p>Vive la jeunesse!... mais à condition de ne pas durer toute la vie!...</p> + +<p>Cette exclamation nous est inspirée par la mémoire d'un homme qui vient +de chanter et de mourir comme un rossignol au printemps, <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span>ivre +de mélodie, de rayons et de gouttes de rosée. Le rossignol, c'est Alfred +de Musset. Alfred de Musset est la personnification de la jeunesse.</p> + +<p>La jeunesse est la vie en séve; c'est aussi le génie en fleur. Si nous +étions encore poëte, nous dirions:</p> + +<p>«Il y a dans la famille des végétaux, des plantes, des arbres, des +arbustes à doubles fleurs dont la séve ne se noue jamais en fruits, +précisément parce que la fleur double épuise l'arbuste; plantes dont la +seule destination est de peindre la terre d'un arc-en-ciel de riantes +couleurs étendues sur les pelouses, les parterres, les forêts, et +d'embaumer le printemps en livrant au vent d'été leurs corolles +stériles. La plupart de ces débris tombent à terre sans que personne les +ramasse.</p> + +<p>«Neige odorante du printemps! comme dit Hugo.</p> + +<p>«Les plus parfumées et les plus salubres sont ramassées soigneusement au +pied de l'arbuste qui les a portées par les jeunes filles des bords du +Bosphore ou de Fontenay-aux-Roses; elles en remplissent leurs tabliers +et leurs corbeilles. Elles les distillent, elles en <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span>fixent +l'odeur volatile, elles en remplissent, sous forme d'une goutte de +liqueur ou d'huile suave, des flacons que respirent avec délices les +odalisques, les voluptueux et les amants.</p> + +<p>«Eh bien! de même il y a dans la famille humaine des <span class="italic">hommes +printaniers</span>, si l'on peut se servir de cette expression, âmes à doubles +fleurs et sans fruits, qui accomplissent toute leur destinée en +fleurissant, en coloriant, en embaumant leur vie et celle de leurs +contemporains, mais dont on fixe cependant l'éclat et le parfum dans la +mémoire en volumes de vers ou de prose immortels, œuvres qu'on ne +compulse pas, mais qu'on respire, qui ne nourrissent pas, mais qui +enivrent! Ce sont les œuvres et les hommes de la littérature légère.»</p> + +<p>De ces hommes et de ces livres il y en a eu dans tous les siècles et +dans tous les pays, depuis <span class="italic">Salomon</span> en Judée, <span class="italic">Anacréon</span> +en Grèce, <span class="italic">Horace</span> à Rome, <span class="italic">Hafiz</span> en +Perse, <span class="italic">Saint-Évremond</span>, <span class="italic">Chaulieu</span>, <span class="italic">Voltaire</span> en France, <span class="italic" lang="en">Byron</span> +et <span class="italic" lang="en">Moore</span> en Angleterre, <span class="italic" lang="de">Heine</span>, plus +amer que suave en Allemagne, jusqu'à Alfred de Musset, fleur sans épine, +abeille sans dard, dont nous remuons avec délicatesse la cendre toute +tiède <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span>encore aujourd'hui! Ces hommes sont l'éternelle jeunesse +de la littérature.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Nous avons dit tout à l'heure: «<span class="smcap">Vive la jeunesse, à condition qu'elle ne +dure pas toute la vie!</span>» Expliquons cette exclamation involontaire, mais +qui a cependant un sens profond quand la réflexion l'analyse.</p> + +<p>La jeunesse de tout est la grâce de l'être. Tout le monde l'aime, tout +le monde lui pardonne, tout le monde lui sourit. Mais pourquoi +l'aime-t-on? pourquoi lui sourit-on? C'est que la jeunesse est une +grâce, c'est qu'elle est une espérance, disons plus, c'est qu'elle est +une promesse. Si la jeunesse reste éternellement grâce, elle ne sera +jamais force; si elle reste éternellement espérance, elle ne sera jamais +réalité; si elle reste éternellement promesse, elle ne sera jamais +fructification. Il faut que la nature même la plus féconde tienne enfin +un jour ce qu'elle a promis.</p> + +<p>Sans doute il est beau d'être jeune, de n'avoir <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span>que des songes +gais du matin dans le cœur, des éblouissements de réveil dans les +yeux, des éclats de rire ou des tendresses de sourire sur les lèvres; il +est beau, comme le charmant génie du matin, dans le tableau de +l'<span class="italic">Aurore</span>, de s'élancer sans toucher terre devant le char du jour, la +torche de l'amour dans une main, des roses dans l'autre, dont on sème, +pour ne pas voir les tombeaux, le sentier de la vie.</p> + +<p>Mais s'il est beau de fleurir, il est plus beau de mûrir, il est plus +beau de transformer sa mâle adolescence en forte virilité; il est plus +beau de découvrir des horizons plus sévères, plus tristes, mais plus +vrais, sans pâlir et sans se détourner en arrière à mesure qu'on avance +dans la route; il est plus beau de voir, sans reculer et sans pleurer, +les roses de l'aurore pâlir et sécher aux feux, et à la sueur du milieu +du jour; il est plus beau d'avancer toujours courageusement en teignant +du sang de ses pieds les rudes aspérités du chemin. S'il est beau d'être +enfant, il est beau d'être homme, fils, époux, père penché gravement sur +les devoirs pénibles de l'existence, artiste sérieux, citoyen utile, +philosophe pensif, soldat de la patrie, martyr au besoin d'une raison +développée <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span>par la réflexion et par le temps. Quand les +anciens, nos maîtres en tout, parce qu'ils ont marché les premiers, +voulurent exprimer dans une seule figure la suprême beauté physique de +l'homme, ils ne sculptèrent pas un enfant, ils sculptèrent Apollon, le +dieu de la beauté à trente ans; ils sculptèrent Hercule, le dieu de la +force à quarante. Et quand ils voulurent exprimer dans une seule figure +la suprême beauté intellectuelle et morale, ils sculptèrent la figure +d'un vieillard, le vieil Homère, visage presque sépulcral sur lequel la +cécité même, infirmité des sens, ajoute à la beauté intellectuelle, +morale et recueillie en dedans du vieillard; car s'il est beau d'être +jeune, s'il est beau d'être mûr, il est peut-être plus beau encore de +vieillir avec les fruits amers, mais sains de la vie dans l'esprit, dans +le cœur et dans la main.</p> + +<p>Que de beauté, en effet, dans le vieillard digne de porter le poids et +l'honneur des longues années qu'il a plu à la Providence d'accumuler sur +ses épaules courbées?</p> + +<p>Les sens usés au service d'une intelligence immortelle, qui tombent +comme l'écorce vermoulue de l'arbre, pour laisser cette intelligence, +<span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span>dégagée de la matière, prendre plus librement les larges +proportions de son immatérialité; les cheveux blancs, ce symbole d'hiver +après tant d'étés traversés sans regret sous les cheveux bruns; les +rides, sillons des années, pleines de mystères, de souvenirs, +d'expérience, sentiers creusés sur le front par les innombrables +impressions qui ont labouré le visage humain; le front élargi qui +contient en science tout ce que les fronts plus jeunes contiennent en +illusions; les tempes creusées par la tension forte de l'organe de la +pensée sous les doigts du temps; les yeux caves, les paupières lourdes +qui se referment sur un monde de souvenirs; les lèvres plissées par la +longue habitude de dédaigner ce qui passionne le monde, ou de plaindre +avec indulgence ce qui le trompe; le rire à jamais envolé avec les +légèretés et les malignités de la vie qui l'excitent sur les bouches +neuves; les sourires de mélancolie, de bonté ou de tendre pitié qui le +remplacent; le fond de tristesse sereine, mais inconsolée, que les +hommes qui ont perdu beaucoup de compagnons sur la longue route +rapportent de tant de sépultures et de tant de deuils; la résignation, +cette prière désintéressée <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span>qui ne porte au ciel ni espérance, +ni désirs, ni vœux, mais qui glorifie dans la douleur une volonté +supérieure à notre volonté subalterne, sang de la victime qui monte en +fumée et qui plaît au ciel; la mort prochaine qui jette déjà la gravité +et la sainteté de son ombre sur l'espérance immortelle, cette seconde +espérance qui se lève déjà derrière les sommets ténébreux de la vie sur +tant de jours éteints, comme une pleine lune sur la montagne au +commencement d'une claire nuit; enfin, la seconde vie dont cette +première existence accomplie est le gage et qu'on croit voir déjà +transpercer à travers la pâleur morbide d'un visage qui n'est plus +éclairé que par en haut: voilà la beauté de vieillir, voilà les beautés +des trois âges de l'homme! On voit que ces beautés sont diverses, mais +non inférieures les unes aux autres; on voit que le Créateur, qui n'a +rien fait que de beau, quand on considère ses ouvrages de ce point de +vue supérieur et général où la raison se place pour tout adorer et tout +comprendre, a distribué par doses au moins égales leur beauté propre à +toutes les années de l'existence humaine. Soyez donc heureux de votre +<span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span>jeunesse, mais n'en soyez pas si tiers, et ne vous obstinez +pas à rester verts quand vous aurez dû devenir mûrs, ni à rester +étourdis quand vous devez être sérieux. Le faux rire est la plus lugubre +des tristesses.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Que résulte-t-il littérairement de ce coup d'œil sur la jeunesse, sur +la maturité, sur la vieillesse de l'homme? Il en résulte qu'il y a et +qu'il doit y avoir eu toujours des écrivains correspondants à ces trois +phases de la vie humaine. La littérature légère dont nous nous occupons +en ce moment, à propos d'Alfred de Musset, appartient particulièrement à +la jeunesse: rire, sourire, badiner, aimer, délirer, chanter, folâtrer +avec les primeurs de la vie qui ne vivent qu'un jour, sont choses jeunes +de leur nature. Il y a une strophe d'un poëte persan adressée aux +sources de <span class="italic">Chiraz</span> qui m'a frappé dès mon enfance, en la lisant dans +une traduction anglaise. Je ne me rappelle pas littéralement les +paroles, mais voici le sens:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span>«Charmant ruisseau dont le gazouillement m'assoupit pendant la +chaleur du jour et où je fais rafraîchir le vin de Chiraz, tu ne +murmureras plus ainsi, quand l'hiver sera venu et qu'il aura congelé et +solidifié tes ondes babillardes.—Oui, me répondait la petite onde +fugitive, mais Allah m'étendra et me polira dans mon bassin en miroir de +cristal, et j'y refléterai son soleil et les étoiles du ciel!»</p> + +<p>Image aussi naïve et aussi philosophique, selon moi, qu'aucune image +d'Horace pour assigner leur rôle différent au printemps et à l'hiver des +poëtes!</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Mais indépendamment de cette littérature badine de la jeunesse et de +cette littérature sérieuse de l'âge mûr ou de l'âge avancé, il y a une +sorte de littérature mixte participant des deux autres et inventée par +les Italiens, ces inventeurs de tout ce qui amuse ou charme en Europe. +Ils appellent ce genre de littérature, <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span>le genre +<span class="italic">semi-sérieux</span>, genre éminemment propre aussi au génie français qui aime +à faire badiner même la raison, et qui ne flotte ni trop haut ni trop +bas entre le ciel et la terre. Voici ce que nous écrivions l'année +dernière sur ce genre si fin et si indéfinissable de littérature, à +propos de l'aimable vieillard Xavier de Maistre, l'auteur du <span class="italic">Voyage +autour de ma chambre</span>.</p> + +<p>«Le caractère de Xavier de Maistre se lit dans son style, dès la +première page de son livre. C'était un caractère <span class="italic">semi-sérieux</span>; c'est +ainsi que les Italiens désignent cette espèce d'œuvre et cette espèce +d'homme dont le <span class="italic">divin Arioste</span> est dans leur langue le type le plus +original et le plus achevé, comme <span class="italic">Sterne</span> l'est pour +l'Angleterre.</p> + +<p>«L'écrivain semi-sérieux est un homme chez lequel la sensibilité douce +et l'enjouement tendre sont, par le don d'une nature modérée, dans un si +parfait équilibre, qu'en étant sensible, l'écrivain ne cesse jamais +d'être enjoué, et qu'en étant enjoué il ne cesse jamais d'être sensible; +en sorte qu'en le lisant ou en l'écoutant on passe à son gré, du sourire +aux larmes, et des larmes au sourire sans jamais <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span>arriver ni +jusqu'au sanglot qui déchire le cœur, ni jusqu'à l'éclat de rire, +cette grossièreté de la joie. Phénomène rare et admirable d'une nature +parfaitement pondérée qui semble toujours prête à glisser ou dans la +mélancolie ou dans le cynisme, mais qui n'y glisse en réalité jamais, et +qui, par la merveilleuse élasticité de son ressort, se relève toujours +de la douleur ou de la plaisanterie dans la sérieuse sérénité d'une +philosophie supérieure à ses propres impressions.»</p> + +<h4>V</h4> + +<p>La raison d'être de cette littérature est dans la nature même du cœur +humain. Il y a, en effet, une littérature qui n'a pour objet que le +beau, l'utile, le grand, le vrai, le saint. C'est la littérature de la +raison, du sentiment, de l'émotion par l'art, de la vérité, de la vertu, +la littérature de l'âme. Il y a une autre littérature qui a surtout pour +objet l'agrément, le délassement, le plaisir, la littérature de l'esprit +et, faut-il tout dire? la littérature des sens.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span>Ces deux littératures sont très-différentes l'une de l'autre, +et cependant elles sont également fondées sur la nature de notre être.</p> + +<p>Le plaisir est, en effet, aussi une des fonctions de l'homme; par une +divine indulgence de la Providence, la vie de tous les êtres a été +partagée en travail et en repos, en veille et en sommeil, en effort et +en détente du corps et de l'esprit. C'est cette détente agréable du +corps et de l'esprit qu'on appelle le plaisir. Dieu a traité ainsi +paternellement l'homme en enfant à qui on accorde un délassement après +le travail. Sans cette alternative de la peine et du plaisir dans notre +existence, l'homme succomberait comme le trappiste à l'obsession et à la +fixité d'une seule pensée, toujours en haut, jamais en bas; la démence +ou la mort puniraient bientôt le contre-sens aux lois intermittentes de +notre nature.</p> + +<p>La vie est lourde, il faut la soulever quelquefois avec des ailes, +fût-ce avec des ailes de papillon; le temps si court dans sa durée est +souvent bien long dans son passage, bien lent dans le cours inégal des +heures; il faut l'aider à passer plus vite et plus agréablement d'un +lever du jour à un coucher de soleil. L'esprit <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span>se lasse +aisément, il faut le détendre, le distraire, l'amuser pour lui rendre, +après ces courbatures de la vie, l'élasticité, la souplesse et même la +<span class="italic">gaieté</span> de son ressort. C'est le plaisir en tout genre (et puisque nous +ne parlons ici que de littérature), c'est le plaisir littéraire qui est +chargé de rendre à l'esprit cette élasticité, cette <span class="italic">gaieté</span> de notre +ressort moral, nécessaire à l'homme de toute condition pour faire, comme +disait Mirabeau, son <span class="italic">métier gaiement</span>.</p> + +<p>L'oisiveté rêveuse, l'amitié épanchée, l'amour heureux, la causerie +familière avec des esprits inattendus et étincelants de verve, la +plaisanterie douce, l'ironie légère, le badinage décent, la chanson +rieuse, le vin même versé à petites coupes dans les festins sont les +muses sans ceintures (<span class="italic" lang="la">discinctæ</span>, comme disent les Latins), +quelquefois même un peu débraillées de cette littérature du plaisir ou +du passe-temps. Le vin aussi est chanteur de sa nature. Il y a une +poésie comprimée sous le liége qui bouche la bouteille au long col du +vin de Champagne, comme sous la feuille de figuier qui ferme la jarre au +large ventre des vins de Chypre ou de Samos. C'est de cette <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> +poésie dont <span class="italic">Horace</span>, le poëte sobre de la treille, disait:</p> + +<p class="poem italic" lang="la">Nardi parvus onyx eliciet cadum.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Rien n'est donc de plus légitime quand on est jeune, spirituel, oisif, +amoureux, libre de soucis et de deuils, délicatement voluptueux, +légèrement grisé de la séve du cœur ou de la séve du raisin; rien +n'est si naturel du moins que de chanter nonchalamment couché à l'ombre +du pin qui chante sur votre tête, au bord du ruisseau qui court et qui +chante à vos pieds, au coucher du soleil, au lever de la lune, heure où +chante le rossignol, sur l'herbe où chante la cigale, tenant à la main +la coupe où chante d'avance dans la mousse qui pétille la demi-ivresse +du buveur insoucieux; cette poésie du passe-temps et du plaisir, quelque +futile qu'elle soit, a eu des échos tellement conformes à notre nature +et tellement sympathiques aux légèretés de notre pauvre cœur humain, +que ces échos se sont prolongés depuis Anacréon jusqu'à <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> +Béranger, et depuis Hafiz jusqu'à Alfred de Musset, cet Hafiz de nos +jours.</p> + +<p>La France a été la terre de prédilection de cette littérature du plaisir +et du passe-temps. La France, ou, selon l'expression du <span class="italic">Tasse</span>, qui +venait de visiter la Touraine:</p> + +<p class="poem italic" lang="it"> + ... La terra dolce e ieve<br> + Simile a se gli habitator produce!</p> + +<p>«La France où un sol léger et superficiel produit des habitants du même +caractère que son sol!»</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Nous ne parlons pas ici de <span class="smcap">Rabelais</span>, le génie ordurier du cynisme, le +scandale de l'oreille, de l'esprit, du cœur et du goût, le champignon +vénéneux et fétide, né du fumier du cloître du moyen âge, le pourceau +grognant de la Gaule, non le pourceau du troupeau d'Épicure comme dit +Horace:</p> + +<p class="poem italic" lang="it"> + ... Epicuri de grege porcum!</p> + +<p class="noindent"><span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span>mais le pourceau des moines défroqués, se délectant dans sa +bauge immonde et faisant rejaillir avec délices les éclaboussures de sa +lie sur le visage, sur les mœurs et sur la langue de son siècle. +Rabelais, selon nous, ne représente pas le plaisir, mais l'ordure; il +enivre, mais en infectant. La jeune école littéraire du réalisme qui +s'évertue aujourd'hui à le réhabiliter, ne parviendra qu'à se salir +l'imagination sans parvenir à le laver. Toute l'eau de rose du Bosphore +ou de Fontenay-aux-Roses ne suffirait pas à parfumer ce léviathan de la +crapule. Rabelais a quelquefois une folle ivresse qui fait qu'on se +récrie d'admiration sur la sordide fécondité de la langue, j'en +conviens, mais c'est un ivrogne de verve.—Aux égouts le festin!</p> + +<p>Deux écrivains du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle ont laissé à la France, en l'amusant, la +délicatesse de ses plaisirs et de son goût. Ces deux écrivains sont: +Hamilton, l'auteur des <span class="italic">Mémoires du comte de Grammont</span>, et +Saint-Évremond, le premier importateur du véritable sel attique en +France.</p> + +<p>Saint-Évremond est le patriarche de cette tribu des voluptueux et des +rieurs en prose et en vers. Il enfanta dans sa vieillesse M<sup>me</sup> de +<span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span>Sévigné, puis Chaulieu, Lafare, l'abbé Courtin, l'école des +gracieux débauchés du <span class="italic">temple</span>, puis le Voltaire des poésies légères, +des facéties, de la correspondance, puis Beaumarchais, puis Alfred de +Musset, le dernier des petits-fils de Saint-Évremond, non pas plus +voluptueux, mais mille fois plus poëte que cet aïeul de ses vers.</p> + +<p>Il y a un air de famille incontestable entre Hamilton, Saint-Évremond et +Alfred de Musset; cœurs de même grâce, esprits de même séve, +philosophes de même insouciance, si on peut appliquer à +l'insouciance le nom de philosophie. C'est du moins la philosophie de +l'agrément.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Nous venons de relire, pour les comparer aux œuvres d'Alfred de +Musset, les <span class="italic">Mémoires du comte de Grammont</span>. Nous ne connaissons dans +aucune langue une si charmante débauche d'esprit, de déraison et de +style. Pourquoi? C'est que le comte de Grammont ne songeait pas le moins +du monde, en écrivant <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span>ou en dictant son livre, à faire de +l'esprit, de la folie ou du style; il ne songeait qu'à se raconter +lui-même, et, comme la nature avait fait de lui, en le créant, le plus +fin et le plus spirituel badinage vivant qui soit jamais sorti des +sources de l'héroïque et facétieuse Garonne, en se racontant lui-même, +il faisait un chef-d'œuvre de bonne plaisanterie. Son livre n'est pas +un livre, c'est un homme, et cet homme n'est pas un homme, c'est un +esprit follet.</p> + +<p>On ne sait pas bien au juste dans quelle proportion exacte le comte de +Grammont, son beau-frère l'anglais Hamilton, et Saint-Évremond, l'ami +des deux et vivant à Londres avec eux, concourent à cet inimitable +livre. Il y a vingt romans de mœurs, trente comédies et cinquante +mariages de Figaro dans cet opuscule. À coup sûr, Voltaire le savait par +cœur et Beaumarchais l'avait beaucoup lu. Le comte de Grammont fut +l'original de ces esprits fins, légers, futiles, inconsistants, mais +cependant justes, sensés, exquis, dont notre littérature de passe-temps +a eu depuis cette époque tant de copies. Mais ces esprits-là ne se +copient pas, ils jaillissent du caractère et de la verve de <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> +l'écrivain; il faut que le livre naisse avec l'homme.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Saint-Évremond, l'ami du comte de Grammont et d'Hamilton, était un de +ces hommes qui ne se font pas avec de la volonté, du travail et du +talent, mais qui naissent tout faits des mains capricieuses de la +nature. Son histoire ressemble elle-même à un caprice du hasard.</p> + +<p>Élevé dans les lettres pour le parlement, emporté par l'ardeur du sang +et de la jeunesse vers la guerre, il entra dans les camps et dans les +cours à une de ces époques toujours fertiles en talents neufs, où les +esprits secoués par de longues guerres civiles se détendent et se +reposent dans le loisir de la paix. La société comme la terre, n'est +jamais plus féconde que quand elle a été bien remuée par le soc des +révolutions: elle produit alors des plantes inattendues. L'époque de la +<span class="italic">Fronde</span>, où les partis, déjà à demi-désarmés se combattaient <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> +avec la plume autant qu'avec l'épée, fournit à l'esprit aiguisé plus que +malin de Saint-Évremond l'occasion de railler spirituellement et +gracieusement ses adversaires. Son bon sens l'avait rangé de bonne heure +dans le parti du jeune roi Louis XIV, de la reine-mère et de l'habile +ministre Mazarin. Il ne voyait, avec raison, dans les partis opposés que +des queues de factions, d'intrigues et d'ambitions sans tête, propres à +perpétuer les désastres de la France, mais nullement à y constituer la +liberté pratique et morale. Mazarin, aussi spirituel que lui, se +délectait jusque sur son lit de mort à entendre la lecture de ses +facétieuses ripostes au parti des princes et du parlement. Le jeune roi +l'aimait comme il aima plus tard Molière et Boileau. Mais un badinage +épistolaire un peu trop hardi contre le cardinal, à propos de la paix +des Pyrénées, fut envenimé aux yeux du roi par Colbert, infiniment moins +spirituel et par conséquent infiniment moins tolérant que le cardinal +italien; ce badinage fut travesti en crime d'État. Menacé de la Bastille +après l'emprisonnement de Fouquet, son ami, Saint-Évremond se réfugia +d'abord en Hollande; il y connut Spinosa <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span>dont la fréquentation +ajouta une teinte de philosophie sceptique, mais non athée, à la +voluptueuse licence de sa vie.</p> + +<p>De là il passa en Angleterre. C'était le règne de l'esprit, de la +débauche, de la beauté, sous le spirituel et voluptueux Charles II. +Charles II était une sorte de Louis XV anglais, avec plus de gaieté, +plus de liberté et plus d'élégance dans ses scandales de cour.</p> + +<p>Saint-Évremond se lia d'une amitié passionnée, quoique mûre, avec la +belle duchesse de Mazarin, nièce du cardinal, errante comme lui de cour +en cour, et fixée enfin en Angleterre. Il se fit de cette Cléopâtre +italienne, digne d'être adorée dans tous les pays, une divinité +terrestre. Il attira autour d'elle, dans un centre de société +cosmopolite, le comte de Grammont, l'abbé de Saint-Réal, historien +superficiel, mais entraînant, précurseur de Voltaire dans l'art de +donner de la couleur et du mouvement au récit, <span lang="en">Hamilton</span>, le +Saint-Évremond anglais, <span lang="en">Waller</span> enfin, l'Anacréon de la +Grande-Bretagne.</p> + +<p>L'amitié solide, l'amour respectueux, la liberté d'esprit, la grâce de +l'entretien, l'oisiveté d'habitude, le travail par amusement, la +plaisanterie <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span>sans malice, la poésie sans prétention, la +recherche du plaisir décent comme but d'une vie où rien n'est certain +que la mort, le doute nonchalant sur les vérités morales, la philosophie +des sens en un mot assaisonnée seulement des délicatesses du bon goût, +prolongèrent jusqu'à quatre-vingt-dix ans les années toujours saines et +l'esprit toujours productif du philosophe français.</p> + +<p>La mort de la duchesse de Mazarin, son amie, attrista sans le briser le +cœur de Saint-Évremond. Elle emportait en mourant tout son bonheur et +toute sa fortune qu'il lui avait généreusement prêtée. Il refusa de +rentrer en France, voulant mourir où il avait aimé.</p> + +<p>La médiocrité de ses ressources n'altéra ni son désintéressement ni sa +paix: «Je me contente de mon indolence, écrit-il à ses amis. J'avais +encore cinq ou six ans à aimer le théâtre, la musique, la table; il faut +vivre de privations et d'économies; je saurai me passer de ce que je ne +puis avoir sans m'enchaîner, je suis un philosophe également éloigné de +la superstition et de l'impiété, un voluptueux qui n'a pas moins +d'aversion pour la débauche que de goût pour le plaisir. J'ai mis mon +bonheur dans moi-même <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span>pour qu'il ne dépendît que de ma raison: +jeune, j'ai évité la dissipation, persuadé qu'un peu de bien était +nécessaire aux commodités d'une vie avancée; vieux, j'ai cessé d'être +économe, pensant que la nécessité est peu à craindre quand on a peu de +temps à en souffrir. Je me loue de la nature et ne me plains point de la +fortune. J'aime le commerce des belles personnes autant que jamais, mais +je les trouve aimables sans le dessein de m'en faire aimer. Je ne compte +que sur mes propres sentiments, et ce que je cherche avec elles, c'est +moins la tendresse de leur cœur que celle du mien.»</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Quinze jours avant sa fin, il écrivit encore des vers pleins des +souvenirs de son amoureuse jeunesse. Il la faisait revivre cette +jeunesse entre la mort et lui pour se retenir encore à la vie par les +perspectives en arrière du bonheur passé.</p> + +<p>Saint-Évremond avait naturalisé la légèreté et la grâce françaises en +Angleterre. Il lui avait <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span>appris à badiner et à sourire; la +littérature anglaise lui doit quelque chose de cette qualité de style +qu'on appelle en anglais <span class="italic">humour</span>; cette qualité du style ou de la +conversation, qui n'a pas de nom en français, pourrait s'appeler +l'étonnement. C'est quelque chose de neuf dans l'idée, de contrastant +dans l'esprit, d'heureux dans l'expression, d'inespéré dans le mot, qui +tient au caractère plus encore qu'au génie de l'écrivain. Ce don de +l'esprit appartient plus généralement aux amateurs de littérature qu'aux +auteurs de profession, parce qu'il est inséparable d'une certaine +légèreté; les hommes du monde possèdent plus souvent cette légèreté que +les hommes d'études, parce que la conversation rend la phrase légère et +que la plume rend quelquefois la main lourde.</p> + +<p>L'Angleterre reconnaissante du plaisir qu'elle avait eu de la +conversation de Saint-Évremond, réclama sa cendre et l'ensevelit avec +honneur parmi ses rois, ses orateurs, ses hommes illustres, dans +l'abbaye de <span lang="en">Westminster.</span> Quoiqu'il eût vécu presque autant +qu'un siècle, il n'y avait eu rien de sérieux dans sa longue vie, que +son honneur et son amour pour la belle Hortense Mancini, duchesse de +Mazarin.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span>XI</h4> + +<p>Saint-Évremond n'avait jamais ni imprimé, ni recueilli, ni vendu ses +légers ouvrages; il ne travaillait pas, il s'amusait; il s'en rapportait +au vent pour disséminer çà et là ou pour laisser tomber à terre ses +feuilles éparses, simples badinages, la destinée de son talent n'étant, +selon lui, que de faire sourire ses amis.</p> + +<p>Mais aussitôt qu'il fut mort, l'Angleterre et la France recueillirent +avec un engouement passionné ses moindres reliques en vers et en prose. +«Donnez-nous du Saint-Évremond, disaient les éditeurs aux auteurs, nous +vous payerons ces grâces sans poids au poids de l'or.»</p> + +<p>Cinq volumes multipliés par d'innombrables éditions suffirent à peine à +l'empressement de son siècle. Ils sont rares et négligés aujourd'hui +dans les bibliothèques; c'est un malheur pour l'esprit français. Les +grâces indéfinissables de ce style sont ensevelies dans ces pages, mais +elles n'y sont pas évaporées. <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span>Mes mains tombèrent par hasard +sur ces cinq volumes poudreux de Saint-Évremond, dans une vieille +bibliothèque de famille, chez un de mes oncles, curieux de reliques +d'esprit. Je les feuilletai avec complaisance et avec assiduité dans ma +première jeunesse. J'en ai conservé la saveur que laissent aux doigts +des roses séchées retrouvées sur la pierre d'un vieux sépulcre: vers, +prose, correspondance, épanchement du cœur, enjouement d'esprit, +fines railleries, plaisanteries d'autant plus rieuses qu'elles sont plus +inoffensives, voilà le patrimoine héréditaire de cet ancêtre de Voltaire +et d'Alfred de Musset.</p> + +<p>Il y a surtout dans ces volumes une conversation réelle ou imaginaire +sur les plus graves sujets de la philosophie traduits en comique et +assaisonnés du rire inextinguible d'Homère. Elle est intitulée +<span class="italic">Conversation du père Canaye avec le maréchal d'Hocquincourt</span>. C'est +certainement le chef-d'œuvre sans rival de l'enjouement et de la fine +ironie. Molière n'a pas plus de verve dans ses bouffonneries grotesques, +Voltaire n'a pas plus d'éclat de fou-rire dans ses facéties. +Saint-Évremond a été évidemment leur modèle. C'est un Rabelais de cour +et de bon <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span>goût qui n'a du français que la séve, mais qui a du +grec l'atticisme. Il y soulève les idées métaphysiques avec la grâce +d'un enfant d'Athènes jouant sous les portiques aux osselets, pendant +que Platon y pérore ou qu'Alcibiade y promène ses grâces pour séduire +les Athéniens.</p> + +<p>En recherchant bien dans la littérature française le type original et +l'ancêtre direct d'Alfred de Musset, nous ne trouvons pour cette +généalogie lointaine que Saint-Évremond qui soit digne de cette parenté. +Nous allons, en feuilletant avec vous ses œuvres et en faisant +glisser sous le pouce bien des pages, lui trouver des ancêtres moins +purs et plus rapprochés de nous.</p> + +<p>Mais d'abord un mot de l'homme lui-même. Dans ces écrivains sans marque +dont l'inspiration est le caprice et dont la nonchalance est la seule +muse, l'homme et le livre se confondent tellement, que si vous n'aviez +pas le caractère, vous n'auriez pas le livre. Car la grâce est un don +gratuit de la nature. Les poëtes de cette école sont des favoris de +talent; ils se sont seulement donné, comme on dit, la peine de naître. +Ils n'ont rien acquis, ils ont tout <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span>reçu. Ne leur demandez pas +compte de leurs efforts, mais de leur bonheur. Ce sont des prédestinés.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Alfred de Musset appartenait à une ancienne famille noble de la +Touraine. Son père, administrateur par état, était homme de lettres par +goût; il avait profondément étudié J.-J. Rousseau. Un excellent livre de +lui, intitulé <span class="italic">Vie et ouvrage de J.-J. Rousseau</span>, atteste à la fois son +enthousiasme et sa saine critique. C'est un supplément des +<span class="italic">Confessions</span>. Sa conduite, dans toutes les circonstances difficiles de +ces temps de contrastes et de revirements de fortune, fut aussi noble +que ses sentiments. La mère d'Alfred de Musset survit, hélas! à son +fils, mais consolée et honorée au moins par un autre fils, aussi lettré, +aussi aimable, aussi éminent, mais plus sérieux. Elle est fille d'un +membre du Conseil des Anciens, nommé Des Herbiers. Des Herbiers était +ami de Cabanis, qui reçut le dernier soupir de Mirabeau. Cet aïeul +d'Alfred de Musset cultivait la poésie. Il imprimait <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span>déjà à +ses vers ce tour spirituel, original, capricieux, caractère des drames +légers de son petit-fils. Il est rare qu'on soit sans aïeux dans le +génie comme dans la fortune. En remontant avec attention le cours des +générations dans les plus humbles familles, on retrouve presque toujours +dans la première goutte du sang la source de la dernière. Il y a une +révélation dans la généalogie; on ne doit pas trop s'étonner que les +hommes de tous les siècles y aient attaché, sinon une gloire, du moins +une signification. Ceci ne contredit point la démocratie, cela peut +l'honorer au contraire, car il y a une noblesse de sentiments et de +mœurs dans toutes les conditions, et toutes les familles ont des +ancêtres sous le chaume comme dans le palais.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Alfred de Musset fut le premier couronné dans toutes ses études. +L'enfance est ainsi bien souvent la promesse de la vie. En 1827, il +remporta le grand prix de philosophie au concours général de l'élite des +étudiants de Paris; il n'avait <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span>que dix-sept ans. On voit que +si la philosophie manqua plus tard à sa vie, ce ne fut pas par +ignorance, mais par cette indolence qui n'est une grâce que parce +qu'elle plie.</p> + +<p>Ce succès éclatant à la fin de ses études l'introduisit presque encore +enfant chez Nodier, dans cette société de l'Arsenal dont la gloire était +Hugo, dont l'agrément était Charles Nodier. Il apprit de l'un l'art des +vers; il apprit trop peut-être de l'autre l'art de dépenser sa jeunesse +en loisirs infructueux, en nonchalances d'imagination, en voluptés +paresseuses d'esprit. Nodier était le plus délicieux des causeurs et le +plus dangereux des modèles. Il aurait dû naître curé de village, vicaire +de <span lang="en">Wakefield</span>, uniquement occupé à sarcler les herbes de son +jardin l'été, à regarder l'hiver les pieds sur ses chenets, la bûche +jaillir en étincelles sous les coups distraits, de ses pincettes, et à +prolonger le souper avec quelques voisins sans affaires jusqu'à l'aurore +dans les entretiens sans suite et intarissables de son foyer. Nous +l'avons beaucoup connu et beaucoup aimé nous-même. Nous ne l'avons +jamais vu remplacé; c'était une de ces grâces dont on ne peut se passer, +une de ces inutilités nécessaires <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span>au cœur et qui manquent +au bonheur comme elles manquent au temps. Cette molle incurie de l'âme +et du talent qui faisait la faiblesse de son caractère, faisait le +charme de son esprit. <span class="italic" lang="la">Molle atque facetum!</span></p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Cette faiblesse, cette grâce, cette adolescence perpétuelle de caractère +étaient empreintes à l'œil sur les traits d'Alfred de Musset comme +sur son style. Nous l'aperçûmes à cette époque une ou deux fois +nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur un coussin, la tête +supportée par sa main sur un divan du salon obscur de Nodier. C'était un +beau jeune homme aux cheveux huilés et flottants sur le cou, le visage +régulièrement encadré dans un ovale un peu allongé et déjà aussi un peu +pâli par les insomnies de la muse. Un front distrait plutôt que pensif, +des yeux rêveurs plutôt qu'éclatants (deux étoiles plutôt que deux +flammes), une bouche très-fine, indécise entre le sourire et la +tristesse, une taille élevée et <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span>souple, qui semblait porter, +eu fléchissant déjà le poids encore si léger de sa jeunesse; un silence +modeste et habituel au milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de +femmes et de poëtes complétaient sa figure.</p> + +<p>Il n'était point célèbre encore. Je n'habitais Paris qu'en passant; Hugo +et Nodier me le firent seulement remarquer comme une ombre qui aurait un +jour un nom d'homme.</p> + +<p>Plus tard je me trouvai une ou deux fois assis à côté de lui aux séances +d'élection de l'Académie française; je reconnus la même figure, mais +allanguie par la souffrance et un peu assombrie par les années; elles +comptent doubles pour les hommes de plaisir.</p> + +<p>Le trait marquant de cette physionomie alors était la bonté: on se +sentait porté à l'aimer involontairement. S'il avait eu quelques +défaillances de nerfs et non de cœur, elles n'avaient jamais fait +tort qu'à lui-même. Il était innocent de tout ce qui diffame une vie; il +n'avait pas besoin de pardon; il n'avait besoin que d'amitié; on aurait +été heureux de la lui offrir. Voilà le sentiment que sa physionomie +inspirait.</p> + +<p>Nous n'échangeâmes que quelques-unes de <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span>ces questions et de +ces réponses insignifiantes que s'adressent deux inconnus quand le +hasard les rapproche dans une assemblée publique. Il me prenait pour un +rigoriste qui n'aurait pas daigné s'humaniser avec un enfant du siècle; +il se trompait bien. C'est alors qu'il écrivait dans son dernier sonnet +ce vers équivoque où l'on ne devine pas bien s'il me reproche mon âge ou +s'il s'accuse du sien:</p> + +<p class="poem"> + Lamartine vieilli qui me traite en enfant.</p> + +<p>Hélas! nous avons tous été jeunes! et je voudrais bien qu'Alfred de +Musset eût reçu du ciel ce complément de la journée humaine qu'on +appelle le soir. J'aurais été heureux de rajeunir d'esprit et de cœur +avec un poëte qui prenait, comme lui, des années sans vieillir.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>C'était un temps très-indécis que 1829 et 1830, une halte au milieu d'un +siècle, semblable à un plateau de montagne à deux versants; on s'y +arrête un moment pour délibérer <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span>si l'on doit monter encore ou +redescendre. On y embrasse d'un coup d'œil mille horizons et mille +sentiers sans savoir lequel il faut prendre. Alfred de Musset, bien +qu'entraîné par une puissante impulsion de nature, dut éprouver un +moment cette hésitation. Bien des places étaient prises en poésie à +cette époque; l'instinct de son génie naissant, comme aussi l'instinct +de son doux caractère, lui dirent qu'il ne fallait déplacer personne, +mais qu'il fallait se faire à lui-même, à côté et au niveau de tout le +monde, une place neuve qui n'eût pas encore été occupée, et qui, par +cela même, n'excitât ni colère ni envie parmi ses rivaux.</p> + +<p>Le badinage poétique était vacant, il prit le badinage comme autrefois +<span lang="en">Hamilton</span>, Saint-Évremond, Chaulieu, Voltaire, l'avaient pris +en commençant. Il se dit: je suis jeune, je suis nonchalant, je suis +enjoué, je ne crois qu'à mon plaisir, je serai le poëte de la jeunesse. +La jeunesse s'ennuie, elle m'accueillera comme son image.</p> + +<p>Soit raisonnement, soit instinct, il y avait, en 1829 et en 1830, un +véritable génie des circonstances dans ce parti pris.</p> + +<p>De 1789 à 1800 il y avait eu une solution <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span>complète de +continuité dans la littérature française. La littérature spirituelle et +légère, celle qu'on peut appeler la littérature de paix, avait disparu +pour faire place à la littérature de guerre. Il ne s'agissait plus de +loisir et de plaisir, mais d'opinions et de combats dans les ouvrages +d'esprit. Un interrègne tragique de révolution, d'échafaud, de patrie en +danger, d'éloquence tribunitienne, avait occupé l'espace entre 1789 et +1800. Après cette époque et pendant le Consulat et l'Empire, il y avait +eu une lourde et froide littérature de collége qui semblait vouloir +faire de nouveau épeler à un peuple adulte l'alphabet classique de sa +première enfance. À l'exception de M<sup>me</sup> de Staël et de M. de +Chateaubriand qui, malgré leur génie, avaient bien conservé dans leur +style quelques oripeaux, clinquant de la déclamation et de la rhétorique +natale, tout était imitation servile de l'antique dans les poëtes +lauréats de la guerre, de la gloire, de la caserne, de l'académie et du +palais.</p> + +<p>De 1815 à 1830 la liberté de tribune, la liberté de penser et la liberté +d'écrire avaient relevé la nation de ces champs de bataille où elle +avait trébuché à son tour et où elle gisait <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span>toute mutilée dans +sa gloire et dans son sang. La respiration des âmes, suspendue par les +proscriptions de 1793, par la guerre et par le gouvernement militaire, +avait été rendue à la France, on peut même dire à l'Europe: une nouvelle +génération d'esprits élevés dans le silence et dans l'ombre était +apparue sur toutes les scènes littéraires, à la fois monarchique avec M. +de Chateaubriand, libérale avec M<sup>me</sup> de Staël, théocratique +avec M. de Bonald, féodale avec M. de Montlosier, +sacerdotale avec M. de Maistre, classique avec Casimir Delavigne et +Soumet, historique avec M. Thiers, épique avec M. Philippe de Ségur, +attique avec Béranger, platonique avec M. Cousin, académique avec M. +Villemain, pindarique sur les ailes neuves et dans les régions +inexplorées avec Victor Hugo, élégiaque avec moi, oratoire avec +Royer-Collard, de Serre, Foy, Lainé, Berryer naissant, et +leurs émules de tribune, néo-grecque avec Vigny, romanesque avec Balzac, +humoristique avec Charles Nodier, satirique avec Méry, Barthélemy, +Barbier, intime avec Sainte-Beuve, guerroyante et universelle avec cette +légion de journalistes survivants au jour, avant-postes <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span>des +idées ou des passions libres de leurs partis qui, de Genoude à Carrel, +de Lourdoueix à Marrast, de Girardin à Thiers, combattaient aux +applaudissements de la foule entre les dix camps de l'opinion lettrée.</p> + +<p>Si on met les noms propres, tous éclatants au moins de jeunesse, sur +chacune de ces innombrables catégories d'esprits alors en séve ou en +fleur, si on y ajoute, dans l'ordre des sciences exactes (où le génie +consiste à se passer d'imagination,) La Place, qui sondait le firmament +avec le calcul; Cuvier, qui sondait le noyau de la terre et qui lui +demandait son âge par ses ossements; Arago, qui rédigeait en langue +vulgaire les annales occultes de la science; Humboldt, qui décrivait +déjà l'architecture cosmogonique de l'univers, et tant d'autres leurs +rivaux, leurs égaux peut-être, qui négligèrent d'inscrire leurs noms sur +leurs découvertes; si on rend à tout cela le souffle, la vie, le +mouvement, le tourbillonnement de la grande mêlée religieuse, politique, +philosophique, littéraire, classique, romantique de la restauration, on +aura une faible idée de cette renaissance, de cet accès de seconde +jeunesse, de cette énergie de séve et de fécondité de l'esprit <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> +français à cette date. Cette renaissance de 1815 à 1830 et au delà, ne +sera peut-être pas regardée un jour comme trop inégale à la renaissance +des lettres sous les Médicis et sous Louis XIV. J'en +parlerais avec plus d'orgueil si moi-même je n'en avais pas été, quoique +bien loin des autres, une faible partie:</p> + +<p class="poem italic" lang="la">Et quorum pars parva fui.</p> + +<p>Et si on y ajoute enfin les grands esprits littéraires de l'Angleterre +qui semblaient avoir fleuri de la même floraison sous les rayons de la +paix européenne, esprits qui subissaient le contre-coup intellectuel de +la France, et dont la France à son tour subissait l'influence; si on y +ajoute les <span lang="en">Canning</span>, les <span lang="en">Byron</span>, les <span lang="en">Walter Scott</span> +les <span lang="en">Moore</span>, les <span lang="en">Wordsworth</span>, les <span lang="en">Coledridge</span>, les poëtes des lacs, ces thébaïdes anglaises de la poésie de +l'âme, on aura une idée approximative vraie de la situation de la +littérature au moment où Alfred de Musset naissait aux vers.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span>XVI</h4> + +<p>Ses premiers vers publiés datent de 1828, ce sont les fantaisies +intitulées: <span class="italic">Don Paez</span>, <span class="italic">Madrid</span>, <span class="italic">Portia</span>, +<span class="italic">Mardoche</span>, <span class="italic">les Marrons du feu</span>, la <span class="italic">Ballade à la lune</span>, tout +un volume enfin dont le plus grand mérite était de ne ressembler à rien +dans la langue française.</p> + +<p>Si ce jeune poëte n'eût pas été doué par la nature d'une originalité +forte et inventive, il aurait certainement commencé comme tout le monde +par l'imitation des modèles morts ou vivants qu'il avait à côté de lui. +Sa nature le lui défendit, et peut-être aussi un calcul habile. +Bernardin de Saint-Pierre, M<sup>me</sup> de Staël, M. de +Chateaubriand, André Chénier, Hugo, Vigny, Sainte-Beuve, moi-même nous +avions touché trop fort et trop longtemps la note grave, solennelle, +religieuse, mélancolique, quelquefois larmoyante, quelquefois trop +éthérée, du cœur humain. Ainsi le voulait le temps qui sortait, le +front couvert de cendres, des décombres d'une société; ainsi le +voulaient nos propres cœurs, que nos mères avaient allaités de +tristesse <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span>ou que l'amour malheureux avait enivrés de son +dernier charme, la mélancolie des regrets.</p> + +<p>Mais la même note, touchée par tant de mains pendant dix années, avait +fatigué la France. La France a l'oreille nerveuse et délicate, prompte à +saisir, prompte à délaisser même ce qui l'a charmée un moment. Il ne lui +faut pas longtemps le même diapason. Elle était lasse de rêver, de +prier, de pleurer, de chanter, elle voulait se détendre. Alfred de +Musset, soit qu'il éprouvât lui-même cette <span class="italic">fastidiosité</span> du sublime et +du sérieux, soit qu'il comprît que la France demandait une autre musique +de l'âme ou des sens à ses jeunes poëtes, ne songea pas un seul instant +à nous imiter. Il toucha du premier coup sur son instrument des cordes +de jeunesse, de sensibilité d'esprit, d'ironie de cœur, qui se +moquaient hardiment de nous et du monde. Ces vers faisaient, dans le +concert poétique de 1828, le même effet que l'oiseau moqueur fait à la +complainte du rossignol dans les forêts vierges d'Amérique, ou que les +<span class="italic">castagnettes</span> font à l'orgue dans une cathédrale vibrante des soupirs +pieux d'une multitude agenouillée devant des autels.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span>Ce fut d'abord un grand scandale, puis ce fut un grand éclat de +rire; puis, quand on se rendit compte du talent prodigieux de cette +parodie du sublime, ce fut, dans la jeunesse surtout, un grand +engouement. Tout le monde demanda du <span class="italic">Musset</span> comme tout le monde avait +demandé autrefois du Saint-Évremond. Puis enfin ce fut une grande estime +pour l'artiste, même parmi les hommes sérieux, quand ils eurent le +sang-froid et l'impartialité nécessaires pour reconnaître l'admirable +doigté de cet instrumentiste, de ce guitariste si l'on veut, sur les +touches neuves et capricieuses de son fragile instrument.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Soyons justes dans nos indulgences cependant: il n'est pas exact de dire +que tout fut neuf dans l'âme de l'artiste, dans la musique et dans +l'instrument. Hélas! malheureusement non: tout n'était pas original dans +cette poésie charmante et bouffonne du nouveau poëte. Il ne nous imitait +pas, cela est vrai, mais la nature humaine, dans la première jeunesse, +est <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span>tellement imitatrice qu'à son insu Alfred de Musset en +imitait d'autres que nous. Si nous avions fondé l'école des larmes, deux +écrivains d'un immense génie, mais d'une dépravation de cœur aussi +prodigieuse que leur génie, avaient fondé l'école du rire. Mais de quel +rire? du faux rire! Car rire du sérieux, rire du triste, rire des +sentiments les plus délicats et les plus saints du cœur de l'homme, +rire de soi-même, rire du bien, rire du beau, rire de l'amour, rire de +la femme, rire de Dieu, ce n'est plus rire: c'est grimacer le blasphème, +c'est grincer des dents en proférant le sacrilége, c'est profaner la +poésie, c'est se griser à l'autel dans le calice de l'enthousiasme et +des larmes.</p> + +<p>Ces deux hommes étaient alors lord <span lang="en">Byron</span> en Angleterre, Henri <span class="italic" lang="de">Heine</span> en +Allemagne, et ensuite à Paris.</p> + +<p>Lord <span lang="en">Byron</span>, après avoir écrit les plus pathétiques et les plus +orientales poésies qui aient jamais attendri ou enchanté l'Occident, +écrivait maintenant son poëme burlesque de <span class="italic">Don Juan</span>, apostasie +quelquefois ravissante, quelquefois grossière et plate de son âme et de +son génie. <span class="italic">Don Juan</span>, précisément parce que <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span>c'était un +scandale, avait un succès immense et très-disproportionné à son mérite. +On passait sur des chants interminables de divagations, d'obscénités et +de platitudes, pour s'extasier avec raison sur des chants inouïs de +passion naïve, de jeunesse, d'innocence et de félicité, tels que les +amours de Don Juan et d'Haïdé, cette Chloé et ce +Daphnis de l'Archipel. Tout le monde se croyait capable d'écrire des +<span class="italic">Haïdé</span>, parce qu'on se sentait très-capable de rimer en français les +prosaïques obscénités et les grossières plaisanteries de cette longue et +mauvaise rapsodie du poëte anglais.</p> + +<p>Le sujet de <span class="italic">Don Juan</span> a été et sera mille fois encore l'éternelle +tentation des imaginations poétiques. <span class="italic">Don Juan</span> est Espagnol d'origine, +puis Allemand de conception, puis Anglais d'exécution; il sera +certainement Français tôt ou tard d'imitation, quand le poëte sera né +assez enthousiaste pour s'élever au sublime, assez corrompu pour se +moquer de son enthousiasme, assez souple pour se précipiter de l'empirée +dans l'égout sans se casser les reins dans ce tour de force. Dieu +préserve le plus longtemps possible la littérature française de ce +casse-cou! Voltaire l'a essayé <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span>dans un poëme plus ordurier que +plaisant; où Voltaire a échoué qui osera se flatter de réussir?</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Le type véritablement original de <span class="italic">Don Juan</span> est né le jour où la +chevalerie est morte en Europe. La chevalerie était la noble folie de la +vertu; les don Juan sont la folie du vice. C'est <span class="italic">Don Quichotte</span> qui est +le véritable père de <span class="italic">Don Juan</span>; le jour où l'on a commencé +à railler l'héroïsme et l'amour, on a ouvert la carrière aux héros du +scepticisme et du libertinage. <span class="italic">Don Juan</span>, fils de <span class="italic">Don +Quichotte</span>, après avoir amusé sous différentes incarnations l'amoureuse +Espagne, a fait son apparition dans la fantastique Allemagne sous le nom +de <span class="italic">Faust</span>. Les vieux poëtes allemands s'en sont emparés et +lui ont donné un degré de dépravation de plus. Ils ont ajouté l'impiété +à la débauche dans ce caractère. Ils en ont fait un <span class="italic">Lucifer</span> +déguisé en amant pour séduire et pour délaisser les jeunes +filles éblouies à sa lueur infernale. Gœthe l'a rajeuni dans son +<span class="italic">Faust</span>, <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span>tragédie épique et merveilleuse, où +l'innocente coupable Marguerite attendrit Dieu lui-même après avoir +attendri Satan.</p> + +<p>Don Juan, dans lord <span lang="en">Byron</span> comme dans les poëtes espagnols, +n'est plus Satan, mais c'est un jeune homme satanique, une +personnification de la jeunesse corrompue dans sa fleur, corrompant tout +autour d'elle, mais ayant conservé, dans sa corruption précoce et +malfaisante, quelque chose de la grâce et du parfum de sou innocence. +Don Juan, en un mot, c'est l'étourdi blasé de l'univers, +c'est le mauvais sujet de l'espèce humaine, c'est le vice séduit et +séduisant, éprouvant quelquefois la passion, la jouant plus souvent par +caprice et la finissant toujours par un éclat de rire.</p> + +<p>Voilà le modèle que <span class="italic">Don Quichotte</span> de Cervantès, le +<span class="italic">Faust</span> de Gœthe et le <span class="italic">Don Juan</span> de <span lang="en">Byron</span> offraient à +Alfred de Musset.</p> + +<p><span class="italic">Henri <span lang="de">Heine</span></span>, pour qui on commençait à s'engouer en France, +lui en offrait un bien plus dépravé.</p> + +<p>Nous avons beaucoup lu <span class="italic">Henri <span lang="de">Heine</span></span> dans ses vers et dans +sa prose. Ce Voltaire de Hambourg, ce Camille Desmoulins de la mer +Baltique, ce Figaro d'outre-Rhin, était le fils d'une <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> +honorable et opulente maison de banquiers d'Allemagne. Proscrit de son +pays pour quelques peccadilles de satiriste, il était venu à Paris; il +s'y était fait le Coriolan de plume de sa patrie.</p> + +<p>Son prodigieux talent comme pamphlétaire, bien supérieur, selon nous, à +son très-médiocre talent comme poëte, l'avait bien vite naturalisé +Français. Nous lui rendons justice sous ce rapport: ni Aristophane, ni +Arioste, ni Voltaire, ni Beaumarchais, ni Camille Desmoulins, ces dieux +rieurs de la facétie, n'ont surpassé ce jeune Allemand dans cet art +méchant d'assaisonner le sérieux de ridicule et de mêler une poésie +véritable à la plus cynique raillerie des choses sacrées. Du reste, il +ne fallait lui demander aucune raison d'aimer ou de haïr ce qu'il +exaltait ou ce qu'il brisait avec la même verve d'esprit.</p> + +<p><span class="italic" lang="de">Heine</span> n'avait pour raison que son caprice. Tour à tour +libéral, monarchiste, allemand, français, radical, napoléoniste, +orléaniste, républicain, communiste, blasphémant la société quand elle +règne, sapant le trône quand il est debout, impréquant la république +quand elle sort pour un jour de ses propres vœux, cynique <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> +d'impiété quand il s'amuse, dévot quand il souffre, ambigu quand il +meurt, indéchiffrable partout, ce n'est pas un homme, c'est une plume, +ou plutôt c'est une griffe, mais c'est la griffe d'un aigle de ténèbres, +d'un singe de l'enfer amuseur des mauvais esprits: cette griffe +égratigne jusqu'au sang tout ce qu'elle touche et elle brûle tout ce +qu'elle a égratigné. En conscience nous ne croyons pas que la nature +humaine ait jamais réuni dans un seul homme, tant de talent, tant de +légèreté, tant de poésie, tant de grâce à tant d'innocente perversité. +Nous disons innocente, car un enfant n'est jamais coupable, et sous les +premiers cheveux blancs Henri <span lang="de">Heine</span> est mort enfant!</p> + +<p>Tel était le second modèle que l'esprit tentateur offrait à +l'adolescence inexpérimentée d'Alfred de Musset quand il entra dans le +monde. Mais s'il fut malheureux dans ses premiers modèles, il fut +également malheureux dans ses premières tendresses de cœur.</p> + +<p>Un jeune écrivain aussi délicat de touche qu'il est accompli +d'intelligence et qu'il est viril de caractère, M. Laurent Pichat, poëte +et politique de la même main, fait aujourd'hui même dans la <span class="italic">Revue de +Paris</span>, une allusion par <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span>réticence à cette infortune de +cœur d'Alfred de Musset, hélas! et peut-être la plus irrémédiable de +ses infortunes!—«Les biographes» écrit M. Laurent Pichat, «chercheront +à rendre publique l'anecdote de cette douleur qui le fît pleurer comme +un enfant: déjà même les indiscrétions personnelles en ont trop dit +peut-être. Ne nous arrêtons pas à ces légendes du sentiment. Quand nous +dévorions ses plaintes, et quand des voix vagues voulaient nous révéler +cette mystérieuse histoire, nous nous refusions à entendre, et +aujourd'hui même nous ne voulons rien savoir et rien répéter de ce qu'on +a murmuré. Lisons les vers et respectons les secrets de l'âme.»</p> + +<p>Nous ne déchirerons pas le voile, et cela avec d'autant plus de raison, +que nous n'avons recueilli, comme M. Laurent Pichat, que les commérages +à demi-mot de l'ignorance et de la malveillance contre deux natures de +génie. Il paraît résulter de ces balbutiements de vagues sur les lagunes +de Venise, que le premier amour de ce jeune homme ne fut pas heureux, et +que né d'un caprice, il fut abrégé et puni par un abandon. De là ces +gouttes de larmes <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span>amères qui tombèrent pendant toute la vie de +Musset sur ces feuilles de rose de ses vers, et qui en sont peut-être +les perles les plus précieuses, comme dans un tableau de fleurs <span class="italic">de +Saint-Jean</span> les gouttes de rosée que transperce un rayon de soleil. Mais +de là aussi une incrédulité impie à l'amour vertueux, une ironie +habituelle contre l'amour fidèle, une moquerie de l'amour de l'âme, un +culte à l'amour des yeux, et enfin un abandon sans résistance à l'amour +capricieux et volage de l'instinct qui est à la fois la profanation et +la vengeance de ce qu'il y a de plus divin dans le calice où l'homme +boit ses délices et ses larmes.</p> + +<p>Ce fut un grand malheur que cette rencontre au printemps de leur vie, +entre deux grandes imaginations et entre deux belles jeunesses qui +n'étaient pas nées pour se refléter l'une à l'autre des clartés, mais +des ombres. Elles se ternirent ainsi au lieu de s'illuminer +mutuellement. Il y eut éclipse dans leur ciel, elles en souffrirent, et +tout le monde en souffrit avec elles.</p> + +<p>Il y a deux éducations pour tout homme jeune qui entre bien doué des +dons de Dieu <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span>dans la vie: l'éducation de sa mère et +l'éducation de la première femme qu'il aime après sa mère. Heureux celui +qui aime plus haut que lui à son premier soupir de tendresse! Malheureux +celui qui n'aime pas à son niveau! L'un ne cessera pas de monter, +l'autre ne cessera pas de descendre. La Destinée est femme.</p> + +<p>Ce n'était pas un caprice de jeunesse qu'il fallait à Musset, c'était +une religion du cœur, notre premier maître de philosophie, c'est un +chaste amour. C'est Béatrice qui fît Dante, c'est Laure qui fît +Pétrarque, c'est Léonore qui fît le Tasse, c'est Vittoria Colonna +qui fit Michel-Ange, aussi poëte de cœur qu'il fut artiste +du ciseau; dans la Grèce, c'est Sapho qui fît Alcée; les femmes +olympiques de la Grèce ne firent que des Anacréons, les belles <span class="italic">Délies</span> +de Rome ne firent que des Tibulles, les <span class="italic">Éléonores</span> de Paris ne firent +que des Parnys. L'amour est un holocauste dans les cœurs purs, mais +c'est à condition de ne brûler que des parfums.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span>XIX</h4> + +<p>Cependant Alfred de Musset paraît avoir rencontré plus tard (hélas, trop +tard!) une de ces créatures au-dessus de tout pinceau, fût-ce celui de +Raphaël pour la Fornarina; elle semblait digne d'exhausser +le génie d'un jeune poëte jusqu'à la hauteur idéale et sereine où +l'amour des <span class="italic">Béatrice</span>, des <span class="italic">Laure</span> et des <span class="italic">Léonore</span> avait transfiguré +le Tasse, le Dante et Pétrarque.</p> + +<p>Cette femme aurait suffi pour les transfigurer tous les trois. C'était +la musique, ou plutôt c'était la poésie sous figure de femme. On +l'appelait sur la terre la <span class="italic">Malibran</span>; on l'appelle sans +doute au ciel la sainte Cécile du dix-neuvième siècle.</p> + +<p>Quelques vers tristes, et pour ainsi dire rétrospectifs, d'Alfred de +Musset, écrits sur le tombeau de cette incarnation de la mélodie quinze +jours après sa mort, semblent révéler dans le poëte un regret qui recèle +presque un amour. «Que reste-t-il de toi aujourd'hui, dit le poëte, +<span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span>de toi morte hier, de toi, pauvre Marie! Au fond d'une +chapelle il nous reste une croix!»</p> + +<p class="poem"> + Une croix et l'oubli, la nuit et le silence!<br> + Écoutez! c'est le vent, c'est l'océan immense,<br> + C'est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin,<br> + Et de tant de beauté, de gloire, d'espérance,<br> + De tant d'accords si doux, d'un instrument divin,<br> + Pas un faible soupir, pas un écho lointain!</p> + +<p class="poem">N'était-ce pas hier, qu'à la fleur de ton âge,<br> + Tu traversais l'Europe, une lyre à la main,<br> + Dans la mer, en riant, te jetant à la nage,<br> + Chantant la tarentelle au ciel napolitain,<br> + Cœur d'ange et de lion, libre oiseau de passage,<br> + Naïve enfant ce soir, sainte artiste demain?</p> + +<p class="poem spaced2">........<br>........</p> + +<p class="poem">Hélas! Marietta, tu nous restais encore;<br> + Lorsque sur le sillon l'oiseau chante l'aurore,<br> + Le laboureur s'arrête, et, le front en sueur,<br> + Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur:<br> + Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore,<br> + Et tes chants dans les airs emportaient la douleur!</p> + +<p class="poem spaced2">........<br>........</p> + +<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span>Meurs donc: la mort est douce et ta tâche est remplie!<br> + Ce que l'homme ici-bas appelle le génie,<br> + C'est le besoin d'aimer, hors de là tout est vain.<br> + Et puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie,<br> + Il est d'une grande âme et d'un heureux destin<br> + D'expirer comme toi pour un amour divin!</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>Ces vers nous ramènent malgré nous à un amer souvenir.</p> + +<p>Nous l'avons connue et admirée aussi, cette apparition transparente du +génie dans la beauté. Nous avons entrevu dans tous les climats bien des +femmes dont les traits éblouissaient les yeux, dont le timbre de l'âme +dans la voix ébranlait le cœur, dont les regards répandaient plus de +lueurs qu'il n'y en a dans l'aube et dans les étoiles d'un ciel +d'Orient; mais nous n'avons jamais vu et nous craignons qu'on ne revoie +jamais (car la nature s'égale mais ne se répète pas) une créature +innomée comparable à cette bayadère du ciel ici-bas. Nous disons +bayadère dans le sens pur et pieux du <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span>mot, une cariatide +vivante des temples de la divinité dans les Indes, l'ivresse de +l'oreille et des yeux dévoilée aux hommes pour enlever l'âme au ciel par +les regards et par la voix!</p> + +<p>Un mystère qu'elle nous a à demi révélé un jour à nous-même planait sur +sa vie comme un nuage sur la source d'un fleuve. Ce nuage assombrissait +sa beauté. Il répandait sur ses traits éclatants de jeunesse et +d'inspiration une arrière-pensée de tristesse. Cette mélancolie +s'éclairait, mais ne se dissipait jamais entièrement. Elle avait trop +souffert pour que le sourire ne conservât pas une certaine langueur et +une certaine amertume irréfléchie sur ses lèvres.</p> + +<p>Cette beauté de madame Malibran existait par elle-même sans avoir besoin +de formes, de contours, de couleurs pour se révéler. C'était la beauté +métaphysique n'empruntant à la matière que juste assez de forme pour +être perceptible aux yeux d'ici-bas. Son corps charmant ne la parait +pas, il la voilait à peine. Cependant cette beauté, qui transperçait à +travers ce frêle tissu comme la lueur à travers l'albâtre, fascinait +tous les sens autant qu'elle divinisait l'âme. On se sentait en présence +<span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span>d'un être dont le feu sacré de l'art avait dévoré le tissu. Ce +feu de l'enthousiasme était si ardent et si pur en elle, qu'à chaque +instant on croyait voir cette enveloppe consumée tomber en une pincée de +cendre et tenir dans une urne ou dans la main. On connaît les prodigieux +engouements qu'elle excitait d'un bout de l'Europe à l'autre par son +chant. Mais ce n'était ni son chant, ni son geste, ni son drame que +j'admirais le plus en elle, c'était sa personne. Elle n'avait pas besoin +de baguette pour ses enchantements, le charme était dans son âme. Ce +charme ne tombait pas avec ses parures ou ses couronnes de théâtre, il +s'endormait et se réveillait avec elle.</p> + +<p>Un hasard nous rapprocha; elle me tendit la main comme à un frère. Toute +son âme était dans ce geste. Je la vis assidûment pendant un court +printemps, le dernier de ses beaux printemps; c'était tantôt dans des +nuits musicales sous les arbres illuminés des jardins de Paris, où elle +faisait taire et mourir de mélodie les rossignols; tantôt dans son salon +familier de la rue de Provence, où les instruments de musique et les +guitares de la veille jonchaient les meubles et les tapis. La +conversation <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span>y prenait bien plus souvent le ton mélancolique +de l'enthousiasme qui est le mal du pays des grandes âmes, que le ton de +l'enjouement qui n'était chez elle que l'ivresse d'une soirée.</p> + +<p>Elle me traitait en ami supérieur en âge à qui l'on se plaît à se +confier, parce qu'on sent l'affection désintéressée dans le conseil. Il +dépendit plusieurs fois de moi d'avoir une influence heureuse sur sa +destinée. Cependant je ne la détournai pas assez du chemin de la mort. +Elle partit. Elle épousa un homme supérieur dans l'art qu'elle aimait. +Elle fut heureuse quelques jours, puis elle mourut dans le bonheur et +dans le triomphe. Ses bienfaits incalculables l'avaient devancée dans le +ciel et l'attendaient sur le seuil des miséricordes. Je venais de +recevoir d'elle peu de jours avant sa mort une lettre badine de trente +pages, qui dort encore quelque part parmi mes papiers. «Je voudrais, m'y +disait-elle, avoir sous la main une feuille de papier longue et large +comme le firmament pour la remplir de mon bavardage et de mes +épanchements avec vous.» Jeunesse, beauté, bonté, génie, âme de +prédilection parmi les âmes expressives, <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span>la petite croix dont +parle Alfred de Musset couvrit tout.</p> + +<p>Voilà la vision à la fois charmante et surnaturelle que le hasard aurait +dû placer à temps sur la route du poëte dont nous parlons! voilà le +<span class="italic" lang="it">Sursum corda</span> qu'il fallait à ce jeune homme pour +l'empêcher de regarder jamais ailleurs. Ils étaient jeunes, ils étaient +libres, ils étaient beaux, ils étaient poëtes au moins autant l'un que +l'autre, ils pouvaient s'attacher saintement dans la vie l'un à l'autre +aussi indissolublement que la musique s'attache aux paroles dans une +mélodie de Cimarosa!</p> + +<p>Il ne devait pas en être ainsi, nous dit M. de Sainte-Beuve dans un +tendre reproche à la destinée de cet ami mort. «La passion vint, +ajoute-t-il; elle éclaira un instant ce génie si bien fait pour elle; +mais elle le ravagea. On connaît trop bien cette histoire pour que ce +soit une indiscrétion de la rappeler.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span>M. de Sainte-Beuve a raison; du jour, en effet, où ce jeune +poëte cessa de croire à la sainteté de l'amour et à la durée de +l'enthousiasme, il fit plus que de tomber dans l'incrédulité, il tomba +dans la dérision de l'amour, il devint un sceptique du sentiment, un +athée de l'enthousiasme, un blasphémateur du feu sacré; de là au cynisme +il n'y a qu'un pas; sa nature élégante et attique lui défendait de s'y +livrer, mais il glissa trop souvent dans des libertinages de style qui +ne se dégradent pas jusqu'à l'Arétin, mais qui rappellent Boccace, le +Musset immortel d'Italie.</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>Trois conditions, selon nous, sont nécessaires pour former un grand +poëte sérieux dans tous les siècles. Ces trois conditions sont: un +amour, une foi, un caractère.</p> + +<p>Nous venons de voir que la première de ces conditions, un saint amour, +un amour de <span class="italic">Béatrice</span> ou de Laure, avait malheureusement manqué à M. de +Musset.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span>Ses œuvres, à dater de ce jour, nous prouvent assez qu'une +foi quelconque, soit religieuse, soit philosophique, soit même +politique, lui manqua aussi; nous n'en voudrions d'autre preuve que ses +vers. Ils badinent presque sans cesse avec les choses sérieuses, ils +font de la poésie la flamme bleue d'un bol de punch, au lieu d'en faire +la flamme inextinguible d'un autel. Musset fait plus que de badiner avec +les grands sentiments, il les raille, soit que ces grands sentiments +s'appellent amour, soit qu'ils s'appellent religion, soit qu'ils +s'appellent patriotisme: lisez, sur les matières religieuses et +politiques, sa profession ironique adressée à un ami.</p> + +<p class="poem"><span class="add1em">«Vous me demandez si j'aime ma patrie?</span><br> + Oui, j'aime fort aussi l'Espagne et la Turquie.</p> + +<p class="poem spaced2">........<br>........</p> + +<p class="poem">«Vous me demandez si je suis catholique?<br> +<span class="add1em">Oui, j'aime fort aussi les dieux....</span></p> + +<p class="poem spaced2">........<br>........</p> + +<p class="poem"><span class="add1em"><span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span>«Vous me demandez si j'aime la sagesse?</span><br> + Oui, j'aime fort aussi le tabac à fumer.</p> + +<p class="poem spaced2">........<br>........</p> + +<p class="poem">«J'estime le Bordeaux, surtout dans sa vieillesse.<br> + J'aime tous les vins francs parce qu'ils font aimer!»</p> + +<p>Lisez, dans les vers sur la naissance d'un prince, l'apostrophe à la +nation pour la désintéresser de tout ce qui n'est pas jouissance +matérielle.</p> + +<p class="poem">«As-tu vendu ton blé, ton bétail et ton vin?»</p> + +<p class="poem spaced2">........<br>........<br>........</p> + +<p>Enfin lisez dans la dernière page dont il a scellé ses œuvres, son +sonnet d'adieu à ce bas monde:</p> + +<p class="poem"> + Jusqu'à présent, lecteur, suivant l'antique usage,<br> + Je te disais bonjour à la première page.<br> + <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span>Mon livre cette fois se ferme moins gaiement;<br> + En vérité, ce siècle est un mauvais moment.</p> + +<p class="poem">Tout s'en va, les plaisirs et les mœurs d'un autre âge.<br> + Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant,<br> + Rosalinde et Suzon qui me trouvent trop sage,<br> + Lamartine vieilli qui me traite en enfant.</p> + +<p class="poem">La politique, hélas! voilà notre misère.<br> + Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire.<br> + Être rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non.</p> + +<p class="poem">Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire.<br> + Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre,<br> + Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.</p> + +<p>Charmante plaisanterie, triste symbole d'une foi absente qui ne donne +aucune unité, aucune spiritualité, aucun but grandiose, aucune tendance +même perceptible au génie; ces mœurs délicieuses, mais toujours +légères, sont des osselets avec lesquels un enfant joue sur les deux +seuils de la vie. Une philosophie manque donc à ce poëte pour être un +homme fait de la littérature.</p> + +<p>La troisième condition, un caractère, ne lui a pas moins manqué. Si l'on +entend par ce mot <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span>une nature saine, bonne, honnête, tendre +même et capable de tous les excellents sentiments du cœur et de +l'esprit dans la vie privée; non, ce caractère-là n'a pas manqué au +poëte, c'est pour cela même qu'il fut aimé, et qu'il sera pleuré: sa +physionomie seule révélait un homme de bien. Mais si l'on entend par +caractère cette solidité de membres, cet aplomb de stature, cette +énergie de pose qui font qu'un homme se tient debout contre les vents de +la vie et qu'il marche droit à pas réguliers dans les sentiers +difficiles, vers un but humain ou divin placé au bout de notre courte +carrière humaine; non, Alfred de Musset ne reçut pas de la nature et ne +conquit pas par l'éducation ce caractère, seul lest qui empêche le +navire de chavirer dans le roulis des vagues. Son âme, qui n'était que +grâce, flexibilité et souplesse comme son talent, s'inclinait à tout +vent de l'imagination. Il n'y avait en lui de solide que ce qu'on entend +par l'honnête homme: tout le reste était d'un enfant; ses fautes même +dont on a trop parlé n'étaient que des enfantillages. C'étaient des +fautes de tempérament, ce ne furent jamais des vices de cœur.</p> + +<p>Mais enfin pour être vrai il faut reconnaître <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span>que l'absence de +ces trois conditions qui font seules la grande poésie: l'amour, la foi, +le caractère, lui manquent comme elles manquèrent à un homme du +dix-septième siècle avec lequel il a une lointaine ressemblance, la +Fontaine. Il faut reconnaître de plus que l'absence de ces trois +conditions qui n'ont pas empêché la Fontaine d'être ce qu'on appelle +immortel, mais qui l'ont empêché d'être moral, il faut reconnaître, +disons-nous, que l'absence totale de ces trois conditions de l'homme a +porté un préjudice immense au poëte; il faut reconnaître que l'absence +de ces trois qualités donne à l'ensemble des œuvres de Musset quelque +chose de vide, de creux, de léger dans la main, d'incohérent, de +sardonique, d'éternellement jeune, et par conséquent de souvent puéril +et de quelquefois licencieux qui ne satisfait pas la raison, qui ne +vivifie pas le cœur autant que ses œuvres séduisent et caressent +l'esprit.</p> + +<p>Enfin il faut reconnaître qu'il y a dans ces éternels enjouements, dans +cette folle ironie des choses graves: amour, beauté, religion, chasteté +des mœurs, dévouement à ses opinions, quelque chose qui fait une +impression pénible même à l'imagination. Cette impression <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span>est +tout à fait semblable à celle que fait, dans un bain d'Orient, le +baigneur qui vous verse une pluie d'eau froide sur la poitrine, après +vous avoir plongé dans l'eau tiède et parfumée du bassin de marbre. On a +froid et chaud tout ensemble, on ne sait si l'on doit s'épanouir ou +frissonner.</p> + +<p>Pour moi j'avoue (mais c'est sans doute un tort de ma nature un peu trop +sensible aux impressions de l'air ambiant), j'avoue que c'est surtout +cette ironie moqueuse, cette caresse à rebrousse-poil, ce chaud et froid +de ses vers, cette profanation du sentiment qui m'ont rendu moins +sensible que je ne devais l'être au mérite incomparable des ouvrages +légers de cet émule en poésie.</p> + +<p>Dirai-je ici toute ma pensée? Il m'est arrivé souvent, en fermant avec +humeur le volume de <span class="italic">Don Juan</span> de <span lang="en">Byron</span>, les facéties +presque toujours sacriléges de <span class="italic" lang="de">Heine</span>, et quelquefois les +poésies trop juvéniles et trop rabelaisiennes de Musset, il m'est +arrivé, dis-je, de comparer l'impression que j'avais reçue dans ces +volumes léthifères à une Morgue de la pensée où l'on va, pour les +reconnaître, contempler avec répugnance et dégoût les choses mortes et +décomposées <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span>du cœur humain! Il me semblait que j'entendais +la voix ricaneuse de don Juan, ou la voix plus grinçante de <span class="italic" lang="de">Heine</span> +le <span class="italic">poëte réprouvé</span> de cette école, nous dire, en se faisant +une joie de notre horreur: Tenez, regardez votre idéal: Ici la jeunesse, +ici la beauté, ici l'innocence, ici l'amour, ici la pudeur, ici la +vertu, ici la piété, ici la poésie, cette fleur de l'âme! ici l'héroïsme +trompé par la fortune! Les voilà, mais les voilà tués! les voilà trouvés +dans la rue après une nuit de carnaval! les voilà tout salis de boue et +de lie! les voilà honteux, même après leur mort, de leur nudité! Et, +pour que le spectacle soit plus funèbre et que l'ironie des poëtes soit +plus sanglante: Regardez! voilà, sous le vestibule de cette Morgue de +l'âme, une statue du rire qui grimace la volupté en face de la mort et +qui vous encourage du doigt à vous moquer des plus belles et des plus +tristes choses de la vie!</p> + +<p>Pardon de cette image, mais il ne s'en présente pas d'autre sous ma main +pour peindre cet attrait mêlé de répulsion qui me saisit en lisant ces +poésies renversées qui placent l'idéal en bas au lieu de le laisser où +Dieu l'a placé, dans les hauteurs de l'âme et dans les <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> +horizons du ciel. Est-ce là ce qu'on éprouve en lisant l'Arioste? Non! +le franc rire n'est pas le ricanement.</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>Alfred de Musset ne devait pas persister toujours dans ce faux genre. La +tristesse venait avec les années, et avec la tristesse venait la +véritable poésie, celle de son second volume, celle surtout de ses +<span class="italic">Nuits</span> que nous vous ferons admirer tout à l'heure sans réserve. Depuis +quinze ans il s'était retiré de tout, du monde, de l'amour, de la poésie +même, de tout excepté de la famille et des amitiés qui lui étaient +restées pieusement fidèles.</p> + +<p>La maladie du désenchantement, vengeance de ceux qui n'ont pas placé +leur perspective et leur espérance assez haut, explique les silences et +les défaillances qu'on a reprochés à ses dernières années. La +philosophie du plaisir ne laisse dans la bouche que cendre amère, elle +ne survit pas à la jeunesse: il faut mourir quand les feuilles tombent, +à l'approche de l'hiver, <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span>de l'arbre de vie. Musset désirait +mourir; il disait à son excellent frère, homme d'une grâce aussi tendre, +mais d'une raison plus saine que lui: «Je suis le poëte de la jeunesse, +je dois m'en aller jeune avec le printemps. Je ne voudrais pas passer +l'âge de Raphaël, de Mozart, de <span lang="de">Weber</span>, de la divine Malibran!»</p> + +<p>Une maladie de cœur l'avertissait depuis longtemps que ses vœux +seraient exaucés. Le premier mai de cette année il s'alita comme pour +une indisposition légère; rien de funeste en apparence n'alarmait sa +mère, son frère, ses amis, la gouvernante dévouée qui le servait depuis +vingt ans avec une affection maternelle. Lui cependant avait les vagues +pressentiments d'un adieu prochain, il s'entretenait souvent avec une +tendre sollicitude de la douleur des siens, du sort de la pauvre femme +qui le veillait, providence domestique de son foyer.</p> + +<p>Une légère crise les alarma un instant dans la soirée; elle fut suivie +d'un bien-être et d'un calme perfides; il témoigna le désir de dormir; +il s'endormit et ne se réveilla pas. Il avait passé sans secousse d'un +monde à l'autre; son dernier <span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span>souffle n'avait pas été entendu. +Mort douce et nonchalante, désirée de ceux qui ne craignent ici-bas que +la douleur! De sourds sanglots éclatèrent autour de sa couche, et des +prières suivirent son âme légère et repentante au séjour des bons et des +miséricordieux; il avait été l'un et l'autre. Dante l'aurait placé dans +les limbes, comme les enfants dont ses faiblesses mêmes avaient +l'innocence.</p> + +<p>XXIII</p> + +<p>Et maintenant on recueille ses vers. Mais quelle influence ce poëte de +la jeunesse a-t-il eue sur cette jeunesse de la France, qui s'est +enivrée pendant vingt-cinq ans à cette coupe? Une influence maladive et +funeste, nous le disons hautement. Cette poésie est <span class="italic">un perpétuel +lendemain de fête</span>, après lequel on éprouve cette lourdeur de tête et +cet allanguissement de vie qu'on éprouve le matin à son réveil après une +nuit de festin, de danse et d'étourdissement des liqueurs malsaines +qu'on a savourées. Poésie de la paresse qui ne laisse, en retombant +<span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span>comme une couronne de convive, que des feuilles de roses +séchées et foulées aux pieds. Philosophie du plaisir qui n'a pour +moralité que le déboire et le dégoût.</p> + +<p>Pendant vingt-cinq ans, cette jeunesse épicurienne de ses disciples ne +s'est nourrie malheureusement que de cette fumée des vers qui s'exhalait +avec une séduction, enivrante des poésies de son favori. Musset a fait +une école, l'école de ceux qui ne croient à rien qu'aux beaux vers et +aux belles ivresses.</p> + +<p>Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse dorée de Musset, toi qui le pleures, +mais qui ne t'es pas même donné la fatigue d'aller jeter une feuille de +rose sur son cercueil ou de l'accompagner jusqu'au seuil creux de +l'éternité, de peur de déranger une de tes paresses ou d'attrister une +de tes joies! Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse qu'il a faite, il est +mort, ton poëte! Mais toi, interroge-toi bien: est-ce que tu vis?</p> + +<p>Est-ce que tu vis par l'intelligence? Est-ce que tu vis par le cœur? +Est-ce que tu vis même par aucune de ces illusions généreuses et +juvéniles qui poussent l'homme en avant sur les routes de l'idéal, de la +passion, de l'activité, de l'étude, et qui sont les mirages de la +liberté <span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span>et de la vertu? Non! tu ne vis, comme le vieillard +blasé, que de la vie sénile des sens. Le ricanement de l'indifférence +sur les lèvres, du plaisir pour de l'or et de l'or pour le plaisir dans +la main: voilà ta poésie!</p> + +<p>Tu as été élevée sous ce règne terre à terre où la France de 1830, +antichevaleresque et antilibérale tout à la fois, s'était fondu un trône +à son image avec des rognures d'écus entassées dans ses coffres-forts, +et où le matérialisme de la jouissance ne prêchait pour toute morale aux +enfants de tels pères que le mépris de toute noble intellectualité! Le +<span class="italic">savoir-faire</span> dans une petite faction gouvernante et le <span class="italic">savoir-vivre</span> +dans les fils de cette oligarchie dorée, étaient les seuls mérites +appréciés dans les gymnases de cette époque en possession du sceptre et +du comptoir. <span class="italic">Enrichis-toi et jouis</span> était le catéchisme du temps.</p> + +<p>Tu sortais de ces gymnases déjà toute corrompue par cette prétendue +sagesse de la vie sans rêves. Il te fallait un poëte à l'image de ta +politique; car enfin les poëtes sortent de terre comme en France sortent +les soldats, quel que soit le parti qui frappe du pied cette terre +féconde. Alfred de Musset naquit; il volait plus <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span>haut que toi, +car il avait des ailes pour s'élancer, quand il était dégoûté, au-dessus +de son siècle; il avait un génie pour mépriser même sa propre +trivialité. Il badinait avec le vice, et ton vice à toi était sincère. +Il t'a chanté ce que tu demandais qu'on te chantât, les seules choses +que tu voulais entendre: la beauté de chair et de sang, le plaisir sans +choix, le vin sans mesure,</p> + +<p class="poem">Qu'importe le flacon, pourvu qu'il ait l'ivresse!</p> + +<p class="noindent">les sérénades espagnoles, les aventures risquées, les strophes +titubantes, le dédain de Platon, les assouvissements d'Épicure, le +mépris de la politique, le rire de la sainteté, le doute sur les +immortels lendemains de cette courte vie! Tu l'as applaudi, et vous vous +êtes pervertis l'un et l'autre. Il est remonté de cette perversion par +le ressort vainement comprimé de son génie. Mais toi, Jeunesse, tu y es +restée et tu t'y complais, et tu répètes ses vers, après tes orgies, +pour te justifier à toi-même ta mollesse par un élégant exemple!</p> + +<p>Aussi regarde: qu'es-tu devenue depuis que cette moralité du plaisir a +été aspirée par toi dans ces vers ivres de verve, mais malsains +<span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span>de substance. Ton trône de 1830 est tombé, et tu n'as pas levé +un bras seulement pour le défendre. La république a surgi sous tes +pieds, et tu n'as pas fait un geste pour la modérer et pour l'asseoir +sur ta propre souveraineté, comme si tu t'étais sentie indigne de ce +règne de la raison et de l'énergie civiles que le hasard t'offrait pour +te relever à tes propres yeux et aux yeux du monde. Souverain fatigué +avant le travail, tu as abdiqué avec insouciance, comme un roi de la +race des Sardanapale, une dignité qui t'aurait coûté une heure de ton +sommeil ou une coupe de tes festins! Mille tribunes se sont élevées, et +tu n'es montée à aucune pour défendre ou réfuter des opinions. Des +opinions? Ton poëte t'avait bien recommandé de ne pas te compromettre à +en avoir une.</p> + +<p class="poem">Qui? moi? noir ou blanc? Ma foi non!</p> + +<p>La dictature est venue et tu as regardé passer, les bras croisés, la +fortune comme un spectacle! Que t'importe à toi ce qui passe dans la +rue, pourvu que l'or roule, que le verre écume, que la courtisane +chante, et que la baïonnette étincelle au soleil? car, il faut te rendre +justice, <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span>la bravoure est la seule incorruptibilité de ta race!</p> + +<p>En littérature tu n'as pas cessé de railler depuis dix ans toutes ces +vieilleries de religiosités, de philosophie, de spiritualisme, +d'éloquence, de lyrisme, de philanthropie, de politique, bulles de savon +colorées, selon toi, tantôt des rayons de nos vaines imaginations, +tantôt du sang de nos veines! Tu n'as pas cessé de reléguer dans le pays +des songes creux et des chimères tous ces poëtes, tous ces publicistes, +tous ces historiens, tous ces orateurs qui avaient le malheur de dater +de plus haut que toi dans la vie, d'être nés à des époques où l'âme se +rattachait à l'antiquité par l'étude des grands exemples, et où l'on +croyait bêtement à autre chose qu'à <span class="italic">Ninette</span> ou <span class="italic">Ninon</span>! Tu te vautrais +dans ton prosaïsme, tu te pâmais d'aise pour ton <span class="italic">Rabelais</span>, tu te +châtrais le cœur avec ton <span class="italic">Don Juan</span>, tu te pervertissais l'esprit +avec ton <span class="italic" lang="de">Heine</span>! Tu ne reconnaissais pour philosophe que +<span class="italic">Stendal</span> et pour maître que Musset, et tu te targuais +d'avance tous les matins des œuvres inouïes que tu couvais sur ton +oreiller inspirateur entre une nuit d'orgie et une aurore de paresse!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span>Moi-même, je l'avoue, étonné de tes forfanteries de cœur et +d'esprit, j'attendais, avec une admiration toute prête à t'applaudir, +ces chefs-d'œuvre de nouveauté, promis par tes présomptueux +pressentiments.</p> + +<p>Nous avons attendu dix ans, et qu'avons-nous vu sortir de ces écoles de +<span lang="en">Byron</span>, de <span lang="de">Heine</span>, de Musset? Une foule d'imitateurs grimaçant des grâces, +naturelles chez ces grands artistes, affectées chez vous! la platitude +systématique ou innée se masquant pompeusement sous le nom prétentieux +de <span class="italic">réalisme</span>! la poésie se dégradant au tour de force comme une +danseuse de corde! les poëtes oubliant le sens pour ne s'occuper que des +mètres ou des rimes de leurs compositions, et finissant par se glorifier +eux-mêmes du nom de <span class="italic">funambules</span> de la poësie! un jeu, en un mot, au +lieu d'un talent! un effort, au lieu d'une grâce! un caprice, au lieu +d'une âme! une profanation, au lieu d'un culte! un sacrilége, au lieu +d'une adoration du bien et du beau dans l'art? Y a-t-il là de quoi tant +se vanter de sa jeunesse, et de quoi tant mépriser ses pères? +Royer-Collard s'écriait que ce qui manquait à la jeunesse de son temps, +<span class="pagenum"><a id="page484" name="page484"></a>(p. 484)</span>c'était le respect des supériorités: ne pourrait-on pas vous +dire à vous que ce qui vous manque aujourd'hui, c'est le respect de +vous-mêmes?</p> + +<p>Et nous qui vieillissons aujourd'hui, sommes-nous fondés à vieillir du +moins avec espérance?</p> + +<p>Et comment bien espérer encore de ce réveil de ton âme, ô Jeunesse dorée +de Musset, Jeunesse à qui tes poëtes eux-mêmes, tes poëtes épicuriens, +chantres jadis des nobles passions, baladins de paroles aujourd'hui, +prêchent l'indifférence, le boudoir et la coupe pour toute vérité? +Comment bien espérer de ton âme, quand la législation de ton +enseignement national décrète elle-même la suppression facultative de +l'étude des lettres humaines qui font l'homme moral, au profit exclusif +de l'enseignement mathématique qui fait l'homme machine? Crois-tu fonder +ainsi une civilisation pensante sur le chiffre qui ne pense pas? Ne +sens-tu pas qu'un pareil système n'est propre qu'à dégrader d'autant la +pensée dans le monde? Ne sais-tu pas ce que c'est que l'âme d'un peuple? +L'âme d'un peuple n'est pas ce chiffre muet et mort à l'aide duquel il +compte des quantités et mesure des étendues; un calcul <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span>n'est +pas une idée: la toise et le compas en font autant! L'âme d'un peuple, +c'est sa littérature sous toutes ses formes: religion, philosophie, +langue, morale, législation, histoire, sentiment, poésie! Si tu laisses +diminuer dans ton enseignement la part immense et principale qui doit +appartenir à la pensée dans l'homme, c'est ton âme elle-même que tu +diminues pour toi et pour les générations qui naîtront de toi; et quand +on aura diminué ainsi l'âme de cette grande nation intellectuelle, c'est +sa place dans le monde et dans les siècles que vous aurez faite plus +petite avec votre propre compas! Ce n'est pas en chiffres morts, c'est +en lettres vivantes et immortelles que le nom français a été écrit sur +la face du globe!</p> + +<p>Voilà pourtant à quoi tu applaudis, Jeunesse atteinte jusque dans ta +moelle! Voilà de quoi tu te rends complice: tu désertes les lettres pour +les chiffres, tu affectes, à l'exemple de tes corrupteurs en prose et en +vers, le dédain du beau, l'estime exclusive de l'utile, l'insouciance +des institutions qui font l'avenir, le mépris pour ces noms littéraires +et politiques qui te restent encore comme des reproches vivants +<span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span>de ta mollesse, écrivains, orateurs, philosophes, poëtes, qui +n'ont de vieux que leurs services, leur expérience et leurs gloires! Ces +gloires t'offusquent, tu aimes mieux les insulter que les atteindre! +Prends garde! cela porte malheur de déshonorer ses pères!</p> + +<p>Il en fut exactement ainsi à Rome du temps de César. Tu pourrais le lire +dans Cicéron, si tu n'aimais mieux lire la ballade <span class="italic">à la Lune</span> ou les +facéties de tes pamphlétaires que <span class="italic">le Songe de Scipion</span>; toute la +jeunesse romaine, après les longues guerres civiles, séduite par l'éclat +des armes et par les robes flottantes de César, d'Antoine, de +Dolabella, fut prise d'un épicuréisme insolent, d'une +insouciance pour les lettres, et d'un mépris pour les choses cultivées +et honorées jusque-là, qui devaient précipiter vite la ruine morale de +l'Italie; il ne resta du parti des patriciens de la vieille liberté et +de la vieille austérité romaines, que des têtes chauves abandonnées par +les idolâtres de la gloire militaire et raillées par les poëtes lascifs +du plaisir et de la jeunesse, tels que le lâche Horace qui avait jeté +son bouclier. Mais ces têtes chauves étaient les <span class="italic">Scipion</span>, les <span class="italic">Caton</span>, +les <span class="italic">Cicéron</span>, les noms par qui Rome <span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span>vivait et vivra dans les +lettres, dans le cœur et dans la mémoire des hommes de bien de tous +les âges futurs.</p> + +<p>Prends garde, encore une fois, ô présomptueuse et folle Jeunesse de +l'école des sens, qu'il n'en soit ainsi de toi-même! Prends garde que +les têtes mûres, sur lesquelles tu jettes la poussière de tes mépris, ne +dominent encore de toute la hauteur d'un autre temps les cheveux +couronnés de roses; ce serait là le symptôme fatal de l'abaissement du +niveau de l'intelligence nationale et de la diminution des proportions +de l'âme parmi nous; car ce qu'il y a de plus déplorable et de plus +irrémédiable dans un peuple, c'est quand la jeunesse du cœur se +réfugie sous les cheveux blancs!</p> + +<p class="left50 smcap">Lamartine.</p> + +<p class="p2"><span class="italic">P. S.</span> Lis avec moi maintenant ces pages de ton poëte favori, pour +apprendre de lui comment <span class="pagenum"><a id="page488" name="page488"></a>(p. 488)</span>on <span class="italic">délire avec grâce</span>, et +déchires-en ensuite plus de la moitié, pour apprendre qu'on ne doit +chanter que ce qui est digne d'être pensé, et que la littérature de +l'âme est plus impérissable que la littérature des sens.</p> + +<p class="p4 smaller">Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, 56, rue Jacob.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume +3), by Alphonse de Lamartine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER *** + +***** This file should be named 25276-h.htm or 25276-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/5/2/7/25276/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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